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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 08:51
D’elle nait le possible.

Messagères.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Effusion de source.

 

   C’était à peine si quelque chose se détachait dans le jour gris. Tout semblait aller de soi et nul ne se serait offusqué de sa propre présence, ici, sur la vitre claire du jour que nimbait un majestueux silence. On n’avait guère à faire pour sentir la vie battre en soi. Respirer doucement. Voir deux traits de vapeur fuser tout contre ses narines. Sentir le gonflement léger de sa poitrine pareil au lever de l’aube. Eployer dans le bonheur palpable ses rémiges ouvertes sur les vertus du vol stationnaire. Les formes de l’exister étaient naturelles. Les teintes se montraient dans la plus belle évidence qui fût. La cambrure du dos était ce golfe accueillant les grains de lumière tout comme l’estuaire le fait des flots apaisés avant que ceux-ci ne s’égayent dans le vaste océan. Tout était en liaison, tout se donnait sans nulle contrainte. C’était un camaïeu d’emboîtements logiques, la chute silencieuse du sable entre les lèvres libres du sablier. C’était le ruissellement d’une eau claire sur la paroi lisse d’une grotte de calcite. C’était le susurrement d’une confidence, là au creux du palais, avant qu’elle ne s’ébruite dans les mailles de l’air. Bouger eût été une offense à l’accueil des choses. Parler se fût immiscé identiquement à la déchirure de quelque étoffe dans le luxe d’un salon. Penser ne se pût imaginer que dans l’effleurement seulement, dans la levée délicate d’une efflorescence suivie d’une autre efflorescence. Comme si chaque chose appartenant à chaque chose, une étonnante osmose en eût été la forme d’apparition la plus exacte. Il est des instants où tout semble converger dans l’orbe de la joie, où les plaisirs sont un miel, un nectar coulant du ciel jusqu’à emplir en totalité les jarres des corps qui en deviennent intérieurement lumineuses, à la limite d’une phosphorescence. Comme si les parois de l’être, devenues subtilement poreuses, avaient essaimé au dehors la pure félicité, le sentiment d’un accomplissement parvenu au terme de son éclosion, bourgeon faisant sa corolle jaune dans l’orbe des certitudes. Rien d’autre à faire alors que de se disposer à sentir cette effusion de source parmi le lacis des mousses vertes et les rives aux rassurantes frondaisons.

 

Mouette.

 

   C’était une mouette tout droit venue des rivages atlantiques où soufflait la vapeur marine en douce nébulosité. Sans doute s’était-elle égarée dans les zones hauturières du ciel, tant et si bien qu’elle parvint dans cet étrange territoire sans nom, manière de Nusquama, de non-lieu où ne se percevait guère que la fragrance de l’Absolu et les exigences d’une pensée non gauchie par les agitations mondaines. Mouette, en étrange sustentation, semblait fascinée par Eclaireuse, par sa lampe-torche dans le rayon duquel elle se tenait, tant et si bien que sa tête menue prise d’effroi n’agitait plus que des idées vagues et sans intérêt. On ne tutoie pas l’Absolu, soudain, sans en être tétanisé pour des temps indéfinissables, sans doute pour l’éternité. Cependant, située au centre de la magie, elle ne s’étonnait ni de cette dernière, la magie (est-on jamais surpris d’un état qui vous transporte hors de vous au plein de votre enfance, au sein de l’expérience plénière qui fait de votre réminiscence l’épure d’une joie ?) ni d’elle-même dont le corps frappé de stupeur vibrait à l’unisson des étoiles sans même qu’elle en fût consciente. Elle n’avait rien à espérer de rien, ayant atteint une espèce de point fixe du bonheur, faveur que les humains poursuivaient à longueur de temps sans y réellement parvenir.

 

Eclaireuse.

 

   Eût-on demandé au dernier des hommes s’intéressant à l’esthétique de dessiner (en supposant qu’il fût habile en ce domaine) une femme dans son évidente beauté, qu’il aurait commis une telle œuvre dont le moins que l’on pouvait dire c’était qu’elle était la mise en image de ce Beau idéal qui avait tellement agité la tête chenue des penseurs antiques. En effet elle était cette beauté réalisée, cette si plaisante géométrie, ce sensualisme mis en acte, cette perfection descendue de quelque empyrée jusque sur la Terre (mais dans quel district, nul ne savait), pour dire aux hommes de bonne volonté que leur sort n’était pas tragique, que toujours se levait, à l’horizon du monde, quelque clarté guidant les Hagards en direction de Vénus, la Belle Etoile, dont, le plus souvent, il n’apercevaient nullement le signe amical, rivés qu’ils étaient sur leur chemin si semblable à celui de la Croix. Portaient-ils encore en eux, fichés au centre de leur tumulte de chair, l’épine douloureuse de la Chute ? Eclaireuse, au nom si délicat, si précieux, telle l’illuminatrice des jours à venir, se tenait dans la posture ineffable de la cambrure, arc tendu contre les flots du jour. Son corps était l’évidence faite chair, genre d’éphèbe dont on ne percevait même pas la nature du sexe, ce qui la rendait infiniment touchante, pareille à l’orée d’une grâce qui serait venue visiter le domaine des hommes. Dans sa main, au bout de son bras gauche replié à la façon du lanceur de javelot, elle tenait une lampe dont le faisceau semblable à une brume s’élançait en direction du ciel. Dans son lumineux parcours, comme naissant de sa subtile énergie, Mouette apparaissait fixée dans son vol. L’image qu’elle donnait d’elle était celui d’un oiseau qui aurait été cloué contre l’ouate de l’air par les soins d’un habile taxidermiste, peut-être même façonné par les doigts d’un invisible démiurge. Ou bien elle était le sujet de l’une de ces habiles toiles symboliques qui n’imite le réel qu’à mieux le dépasser. Ou encore elle était simplement l’Idée platonicienne dans sa dialectique descendante, encore tout illuminée de sa vision de l’âme dont elle s’étonnait encore qu’elle pût réellement exister. Quoi qu’il en fût des hypothèses plus ou moins fantaisistes, elle était cette exception faisant dans l’espace sa trouée de félicité.

 

La Lampe.

 

   Mais, maintenant, après avoir interrogé le domaine des existants, l’oiseau, la jeune femme, pouvait-on en faire autant du simple objet ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? », disait le poète Lamartine citant pêle-mêle à l’évocation de son Milly natal, montagnes, vallons, saules, vieilles tours, murs noircis, fontaine, chaumière. Une montagne éprouve-t-elle des sensations ? Un vallon est-il sensible à des sentiments ? Des saules pensent-ils ? Bien évidemment tout prêterait à sourire si ces évocations n’étaient que prétexte à poésie. Mais, pourtant, ne s’agit-il que de cela ? N’y aurait-il rien d’autre à apercevoir qui pourrait sourdre de la texture même de ces vers ? Le Poète nous fournit la réponse à l’initiale du dernier quatrain : « Chaumière où du foyer étincelait la flamme… » C’est au cœur même du foyer, dans l’étincellement de la flamme que se concentre toute l’énergie des « objets ». Sans cette belle lumière fondatrice d’un être ils ne seraient rien qu’un assemblage de roches, des ramures s’ébrouant dans le vent, des accumulations de pierres en ruine. Tout ce qu’une lourde matérialité vient obérer d’une possibilité d’exister, un seul vers en restitue le vivant emblème en raison de sa force sémantique et symbolique.

 

Tout se met à rayonner.

 

   Et, à partir d’ici, il s’agit de retrouver l’image et de l’approcher selon la grille de lecture lamartinienne. Cette lampe qui menaçait de sombrer bien vite dans l’oubli des choses contingentes, la voilà soudain investie d’un pouvoir nouveau, celui d’éclairer, donc de donner sens, de porter au jour tout ce qui se trouve dans l’axe de son rayonnement. Identique métamorphose à celle qui touche montagnes, vallons, saules qui sortent non seulement de leur habituel anonymat mais se vêtent des habits de personnes réelles, douées de conscience et des infinies valeurs qui transcendent ceux qui en sont atteints.

   Tout se met à rayonner, à tenir le dialogue de l’ouvert, de l’infiniment disponible, tout inaugure le possible dont la corolle se déploie à la mesure de cet incroyable événement. Non seulement la lampe ne peut plus se ranger au rang des ustensiles purement immanents, mais la voilà douée d’un prodigieux pouvoir. Tout simplement d’amener le réel à son être.

   Revenons un instant à la fiction. Tout est encore dans le gris avec cette lame plus claire au bout de laquelle Mouette semble immobilisée pour le temps des temps. Comme une Forme immuable attendant d’être décryptée, reproduite dans le sensible pour le plus grand bonheur des âmes qui seront en état d’effervescence à son contact. Concentrons notre attention sur la main gauche d’Eclaireuse et intimons-lui l’ordre d’éteindre la lampe. Progressivement. C’est d’abord une teinte foncée pareille à de l’anthracite. Puis c’est du graphite avec encore quelques reflets de clarté. Puis c’est du charbon, dense, sourd, pareil à une veine au fond d’un puits de mine. Nous tâchons de voir mais nos sclérotiques sont de bitume et nos pupilles sont des orifices occlus par où n’entre plus nulle lumière, où ne s’éclaire plus nulle signification. Eclaireuse n’est plus qu’un lointain souvenir, Mouette un point indistinct à l’horizon illisible du monde. Or, ce qui ne s’inscrit plus que dans la mémoire, ne s’archive que dans les plis du souvenir, tout ceci N’EST PLUS, tout ceci s’est évanoui en même temps que disparaissait le beau trajet de la flamme initié par la lampe puisque, aussi bien, toute lumière est ceci qui brûle et porte au devant de nos yeux l’exception de vivre. Cette image, un instant, en aura été le sublime révélateur. Lumière, être : une seule et identique chose, un seul et identique prodige dont cette image assure la belle présence et l’assurera à jamais. Toute œuvre empreinte de vérité implique sa propre éternité. Mais cette dernière remarque était inutile puisque VOUS LES REGARDEURS, savez ce qu’être éclairés veut dire !

 

 

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26 janvier 2017 4 26 /01 /janvier /2017 09:09
Surgis du néant.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

L’angoissante opacité.

 

   Ce qu’il faut imaginer, ceci : c’est hors du temps, hors de l’espace, donc privé de réalité. Du moins pour nous humains qui, placés face à cette image, n’avons d’autre ressource que d’essayer d’en comprendre l’énigme, d’en traverser l’angoissante opacité. Certes angoissante, certes opacité puisque tout ce qui s’élève et résiste au saisissement que nous voulons en réaliser nous annule, d’une certaine manière, et nous rend illisibles à nous-mêmes. Ne pas comprendre l’altérité, c’est ne pas surgir soi-même dans sa propre histoire, c’est demeurer au seuil d’une rhétorique qui balbutie et fait du surplace. C’est notre point fixe, la marche dans nos propres traces, la réitération d’une question qui gire sans qu’aucune orbite ne puisse en écrire le destin. L’image est prise dans sa résine muette. Non seulement elle ne profère rien mais elle nous provoque, nous met en demeure de traverser notre gangue de peau, de nous disposer à être touchés, sinon par ses significations profondes, au moins par l’effleurement de sa surface. Seulement se laisser approcher par l’ordre esthétique et y trouver cette singulière beauté qui tient à son originalité, à son caractère exact, à son intrinsèque vérité. Nous sentons bien qu’une vérité est là qui bourgeonne et fait sa juste vibration. Nous en éprouvons la douloureuse joie tout contre la lame aiguisée de notre conscience.

 

Faire naître l’image.

 

   L’une des façons de s’approcher des intimes valeurs de l’image, c’est de ramener cette dernière, l’image à quelque chose comme son origine, savoir l’abstraire des catégories habituelles de l’entendement qui se déclinent sous les formes d’un lieu et d’un temps d’apparition. Donc biffer toute localité. Donc exclure toute présence. Donc faire naître la vision devant nos yeux, pareille à une pierre philosophale qui sortirait des cornues de quelque alchimiste. Tout est noir à l’horizon du monde. Humains en attente d’être, mais déjà préconscients, déjà préoccupés de cela qui va se passer et les entraîner à sa suite dans le grand jeu de l’exister. On est seuls, quelque part dans les limbes et les yeux sont seulement deux minces fentes au travers desquelles les pupilles s’exercent à voir. VOIR, cet inestimable don qui donne forme et contenu aux choses et nous les attribue comme les propres prolongements avec lesquels nous aurons affaire afin de ne nullement retomber dans l’abîme. Car l’on ne se sentira réellement concernés par le spectacle visuel, la grande parade, que si nous en devenons les protagonistes, si nous nous vêtons d’habits chamarrés et participons à la longue procession du vivant, du bariolé, si nous nous accordons aux hoquets des clignotements, aux brèves gesticulations des sémaphores qui, en tous sens, diffusent leurs signaux codés. Car, même depuis le retrait dans lequel on est, au fond des coulisses, la scène apparaît avec ses bruits et ses mouvements, ses changements de décors, ses projecteurs flamboyants qui laissent dans l’ombre tous ceux qui, encore dans le rêve et la torpeur, ne sont pas venus à la signification de l’être.

 

Ombre et lumière.

 

   Soudain ciel noir, terre blanche qui jouent la partition alternée de l’ombre et de la lumière. Tout là-haut est un goudron épais (on en sentirait presque l’entêtante odeur), tout là haut est le domaine de la nuit obscure, primitive, inatteignable, sauf avec les pouvoirs dissolvants de l’imaginaire. Meute dense d’incompréhension qui semblerait venir du plus lointain du cosmos où les étoiles, prises dans le givre de l’obscur, ne brillent même plus, leurs rayons poncés par l’intense froid sidéral. Rien n’existe vraiment, pas même les pensées et l’univers semble cette errance infinie aux confins de l’absurde. Imaginez donc cette nuit sans limites, cette occlusion, cet esseulement que rien ne viendrait distraire sauf, peut-être, l’éclatement d’une géante rouge au plein de l’étrange magma qui, soudain, rougeoierait en son centre, si près d’une déflagration, donc d’un possible non-sens. Puis plus rien ne ferait signe qu’un assourdissant silence.

 

Arbres, formes de passage.

 

   En bas, pareil à un champ de neige, une manière de généreuse savane qui ondule dans le flou, atteinte d’une telle plénitude qu’elle semblerait s’élever, envahir la totalité de l’espace disponible, régner sur le paysage avec une évidente majesté. Il y a alors tension de la photographie, affrontement de ses énergies, collisions de ses puissances. Or elle ne gagne son point d’équilibre qu’à instaurer sur la ligne de jonction de ses deux valeurs fortement antagonistes les immenses corolles des arbres. Elles sont une médiation, une forme de passage, un échange entre cette immense solitude noire privée de parole et cette présence blanche dont le langage déferle sur les choses afin qu’elles aient lieu et temps. Donc ces arbres situés au parfait ajointement d’un silence et d’une parole sont en réserve du dire en sa multiple splendeur. Ils sont une méditation. Ils sont une attente. Leur faîte dans le mutisme qui tutoie encore la probable origine, cette ombre d’où tout peut surgir avant que la clarté ne dissipe le doute, n’installe les premières prémices du sens. Car, au-delà de cette hypothétique réalité, tout est dans la nullité essentielle de ce qui se réserve et ne se dévoile jamais. Qu’en est-il du fond de l’univers, des limites du cosmos où ne règne que le vide initié à son propre mystère ? Qu’en est-il de ces immenses inerties de matière obscure qui maintiennent en leur sein quantité de sèmes prolixes qui, un jour, au hasard de quelque déflagration, essaimeront dans l’espace infini la galaxie des certitudes. C’est peut-être parce que nous ne savons pas regarder adéquatement ces profonds mystères qu’ils entretiennent à notre égard cette admirable suffisance de l’infiniment grand, de l’infiniment distant. La nuit est une géante qui nous toise de ses yeux d’encre afin, qu’en nous, s’inscrive comme sur la feuille de parchemin les secrets irrévélés qui ne sont jamais que nos propres incapacités à connaître, à interpréter, à débusquer ici, dans cette image, les signes latents qui n’attendent que de se lever et paraître.

 

Des dieux qui touchent le firmament.

 

   Et comme notre impéritie à percer la manifestation, celle-ci fût-elle cryptée, chiffrée, demeure notre principal talon d’Achille, alors nous inventons les arbres, ces génies tutélaires, (à moins qu’ils ne procèdent à leur propre invention) et nous les dotons de pouvoirs prestigieux. D’être des dieux qui touchent au firmament et dialoguent avec l’empyrée. D’être des hommes, des femmes, leurs troncs sont des formes si aisément compréhensibles, des silhouettes rassurantes, accessibles, avec leur peau de précieux reptiles, leurs branches aux bras protecteurs, leurs feuillages pareils à des voies lactées d’yeux veillant à notre bien, assurant notre protection. Avec leurs si nobles racines fouillant le sol d’argile tout comme le ferait notre esprit en quête de cet inconscient souterrain dont nous voudrions qu’il nous témoignât quelque réconfort, nous confiât quelque district de nous-mêmes resté jusqu’alors inaperçu. Oui, les arbres sont précieux. D’abord pour eux-mêmes, pour leur généreuse présence. Mais aussi en tant que symboles ascensionnels (toujours nous nous identifions à leur noble et hiératique mission), symboles qui transmuent la lourdeur terrestre en grâce céleste, qui métabolisent la matière pour la métamorphoser en esprit subtil. Oui, lorsque par la pensée et l’imagination, nous avons rejoint leur immense sagesse, alors nous n’avons de cesse de les imiter. Nous devenons ces larges parasols teintés de nuit qui projettent leur ombre bénéfique (car il ne saurait, maintenant, y avoir de peur) sur l’aire blanche qui bruisse de cette rumeur mondaine lointaine, mais peuplée, mais entourant l’âme du baume dont elle est toujours en attente : la beauté des hommes, la beauté des paysages, la beauté de l’univers, suite inépuisable de significations gigognes qui font leur cercle de lumière tout autour des choses.

 

Cet infini qui nous questionne.

 

   Oui, cette photographie est belle, d’abord dans sa déclinaison plastique, dans son jeu alterné de contrastes, dans sa facture formelle qui résulte d’un juste équilibre dont une harmonie se dégage avec un exact bonheur. Oui, cette photographie est belle parce que, en arrière-plan, dans sa profondeur, se révèlent des latitudes de sens insoupçonnées. Elles ont à voir avec cet infini qui nous questionne de sa nébuleuse empreinte, avec le langage qui est le médiateur entre l’invisible et le visible, avec ces valeurs fondatrices que sont le NOIR et le BLANC qui entraînent avec elles l’immense polysémie des oppositions signifiantes (matière/esprit ; corps/âme ; sensible/intelligible ; fini/infini ; relatif/absolu ; immanent/transcendant ; réel/idéal ; singulier/universel ; raison/sentiment…) car ces principes originaires de l’entendement nous les portons en nous, ils irriguent notre façon d’être et de comprendre à bas bruit, n’attendant que l’occasion de résurgences pour faire phénomène. Surgis du néant est précisément cette manière de résurgence par laquelle accéder à ce que nous sommes, que souvent nous cherchons loin de nous alors que les signes en sont apparents, ici sous l’espèce de l’arbre, là sous la forme de la beauté d’un individu, là encore dans l’irisation d’une feuille sous la vitre du ciel, enfin dans toute œuvre qui porte en elle les germes de l’art. Plus jamais nous ne regarderons la nuit avec des yeux vides, ne pendrons acte de la clarté dans l’égarement des sens, n’apercevrons l’arbre dans l’aimable distraction, ne contemplerons la savane blanche comme ce qu’elle n’est pas, à savoir l’ondulation d’une simple contingence mais la nécessité de faire signe en direction de ce qui EST ! Oui, car la vérité du réel est toujours ce signe que nous portons en nous, qui n’est que l’exacte réverbération du monde en son inestimable présence. L’arbre en constitue l’une de ses plus prestigieuses apparitions.

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 08:50
Rouge écriture.

Lettre rouge.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

Dehors est loin.

 

   A sa table de travail Attentive est assise en retrait du monde. Dehors est loin. Dehors est illisible. Comme si, au centre d’un possible néant, il y avait la vibration d’une conscience puis plus rien qui ne fasse signe au-delà. Un peu comme un caillou perce l’eau de sa vibrante entaille et ne demeurent plus que des rythmes d’ondes concentriques et un immense silence s’alimentant à cette manière de mouvement infini. Dehors. Quel est-il ? Existe-t-il au moins ? Quelle est donc son hypothétique figure ? Peut- être le miroitement d’un lac couleur d’étain cerné des ombres d’arbres décharnés avec la tache blanche du soleil, loin là-bas, pareil à la promesse du jour. Peut-être un immense linceul poudré de gris se perdant dans la fente d’un horizon illimité. Ou bien encore le ruban laiteux d’une rivière entre des rives emplies de brume. Mais qu’importe dehors puisque dedans est si vif, animé, parcouru d’étranges lézardes en forme de joie ? Alors on demeure là, enclos dans l’enceinte de son corps, à l’abri derrière son bastion de chair et l’on écoute sa propre rumeur faire ses va-et-vient, ses subtils allers et retours. On est à l’affût de ses fluides internes. On devine le lent écoulement des fleuves pourpres dans la touffeur des tissus. On devine les perles des larmes identiques à de mystérieux bourgeons en attente d’éclosion. C’est si près d’un sanglot l’écriture. Si près d’un bonheur, aussi, avec ses coups de boutoir, ses sauts de carpe, ses atermoiements, ses disparitions soudaines, ses brusques résurgences. Cela sinue en soi, cela ruisselle avec la nécessité de faire présence et de s’actualiser en mots, de se traduire en images.

 

Praticable lumineux des métaphores.

 

  Oui, en images, ces merveilleuses métaphores qui dressent le praticable d’un lumineux spectacle à même la profération du texte. On écrit : ce sentiment était l’exacte reproduction d’un vent d’hiver, un blizzard balayant la grande plaine semée de neige et, aussitôt, l’on a près de soi, tout contre le roc de son corps, toute cette présence froide, ces congères que l’air lisse de son feu et l’on a la vision agrandie d’une immense dalle de blanc qui lutte pour sa survie parmi la solitude infinie d’une taïga, d’une terre extrême où l’existence devient si étroite qu’elle semblerait avoir été poncée par la rigueur d’un climat austère. C’est alors que le sentiment suscité par l’image gagne les plis de la conscience, que la déshérence se présente telle qu’elle est dans sa confondante verticalité. D’avoir écrit ceci qui paraissait n’être qu’une déclinaison de quelque étrange paysage, voici que la métaphore s’est glissée en nous avec sa puissance de destruction, genre de submersion dont nous serions atteints à la seule force des mots.

 

Mots lissés d’humanité.

 

   Oui les mots sont puissants, redoutables. Oui les mots sont doux, lissés d’humanité, ourlés de plénitude. Ils ne le sont jamais par eux-mêmes comme s’ils étaient dotés, dans leur substance propre, d’une force magique dont ils seraient détenteurs à notre insu. Non, c’est nous et seulement nous depuis le tremplin de notre esprit qui leur insufflons toute la charge dont ils sont de simples révélateurs, phénomènes déployant dans l’espace de la compréhension les spirales d’une énergie toujours renouvelée. Les mots sont nos amis. Ils sont nos confidents. C’est pour cette seule et unique raison que, parfois, dans le silence de l’aube, alors que la pièce est encore livrée aux démons de la nuit, Attentive se saisit de sa plume et trace dans la pulpe généreuse du papier les empreintes des flux qui la traversent et la réalisent en tant que la profonde nature qu’elle offre au monde. Tout repose. Tout est calme. L’air, tout autour de Studieuse est une toile grise dans laquelle faire se lever toutes les humeurs, faire bourgeonner tous les désirs, souffler sur les braises de la passion, aiguiser les fibres de la sensibilité, tisser les mailles d’une impalpable mélancolie.

 

Oui, les murs parlent.

 

   Oui, les murs parlent. Mais ils ne tiennent nullement de discours à l’aune de leur visage de chaux ou de plâtre. Ils sont des réceptacles de ceci qui se dit dans le luxe de l’attente et se dépose, tel un gel, sur la face sombre d’un lac. Etrange vitalisme qui fait de ces figures immobiles, énigmatiques, infiniment muettes, la possibilité d’une présence, la tenue d’un singulier colloque. Que nous disent donc les falaises des murs que nous n’entendons pas ? Nous parlent-elles d’elles, de cette infinie mutité de la matière ? Nous parlent-ils de nous ? Nous parlent-ils des Autres, ces hallucinations, ces étranges masques de cire auxquels nous prêtons notre voix, auxquels nous confions la grâce d’une mobilité, que nous fécondons à la mesure de notre pensée ? Mais ces bizarres hiéroglyphes, ces caractères dignes des graphies des anciennes langues sémitiques, ces assemblages de signes, ces conflagrations de barres et de points, ces jeux de monogrammes et de trigrammes ne sont-ils de simples illusions dont notre raison se contente afin de rendre vraisemblable une présence qui, peut-être, n’a pas lieu d’être ?

 

Faire surgir l’altérité.

 

   אחר : « autre » en hébreu. Cet autre qui devait d’emblée être familier, c’est du moins ce que nous pensons, voici que son étrangeté, אחר, nous atteint en pleine face à la mesure de son opacité naturelle, de son inintelligible graphe qui non seulement nous déconcerte, nous désoriente, mais nous annihile purement et simplement. Jamais présence étrangère dans sa posture inquiétante ne nous atteint dans une juste évidence, une plénitude dont elle serait porteuse. Nous n’écrivons, peignons, sculptons, aimons qu’à faire surgir l’altérité dépossédée du mystère qu’elle nous oppose comme le fardeau dont Sisyphe est le jouet, c'est-à-dire insuffler dans le vide qu’il est, le néant qu’il cache, la certitude dont nous avons besoin pour le rendre vraisemblable. A nous-mêmes nous sommes le plus souvent un palimpseste illisible, raturé, poncé jusqu’en son ultime trame. Alors, comment l’Autre pourrait-il inscrire sa trace en nous sans reste, sans qu’une coruscante question ne nous atteigne au plein de notre intime obscurité ? Comment ?

 

Ecrire dans la citadelle étroite.

 

   Ecrire au sein de la chambre noire c’est confier son être au vertical abîme de l’autisme, c’est entrer dans la citadelle étroite (celle-là même que Bettelheim qualifiait de « Forteresse vide »), écrire c’est biffer le monde dans son entièreté avec ses luxuriantes grappes de présence, c’est se défaire de toute cette lourde et encombrante matérialité, tailler à vif dans la chair existentielle dont on a reçu l’offrande malgré soi, dont on ne peut exprimer tout le suc puisque, jamais, totalité ne nous sera accessible, seulement les fragments épars de glaces flottant dans une éternelle dérive auprès des Princes du septentrion, ces majestueux Glaciers qui nous toisent de leurs yeux vides, nous mettent au défi de comprendre leurs méandres questionnants, de nous introduire dans le lexique pluriel de leurs complexités labyrinthiques. Toujours nous sommes des chercheurs aux mains vides, des icônes aux yeux de diamant dont les pointes se sont retournées et forent sans cesse l’intérieur, tels des trépans fous en quête d’une inaccessible richesse, cet or noir enfoui dans les strates des sédiments.

 

Alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

   Ecrire. Ecrire les couleurs qui font leur continuelle gigue juste derrière la falaise du front, dans l’aiguillage du chiasma optique comme si, de cette subtile géométrie subitement inversée, pouvait naître un retournement des choses, le dehors surgissant dans le dedans, le dedans se précipitant au dehors. Alors il n’y aurait plus de séparation, alors on serait le monde, tout comme le monde serait celui qui l’interroge depuis la nuit des temps. Seul parmi les vivants, le Dasein est celui, unique, qui explore son possible ontologique à même son inquisiteur langage. Si le chiasma était plus qu’un réseau anatomo-physiologique, s’il correspondait à sa valeur métaphorique de retournement, de réversibilité, de passage d’un monde interne à un monde externe, alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

Plus langage, plus peinture.

 

   Et, sans doute, corrélativement, il n’y aurait plus ni langage, ni peinture, ni dessin, ni quelque pantomime signifiante à la face de la Terre et l’on pourrait retourner poussière sans même avoir poussé le moindre cri. Pour cette seule raison il nous faut la tension, le contraire, le mur qui dresse devant soi la barrière de son hostilité. Il faut la chambre. Il faut la quadrature aliénante des murs qui, paradoxalement, est le seul gage de notre liberté. Nous ne pouvons être des Simon du désert avec les bras en croix contre la meute de sable jaune et proférer dans l’air qui vibre de chaleur des paroles sitôt effacées que parues.

Ecrire arc-en-ciel.

 

   Ecrire. Il faut écrire. Ecrire en bleu afin de faire naître des Océans. Ecrire en gris et ce sont les sentiments qui naissent dans la cendre native du jour. Ecrire en jaune tout comme le faisait le génial Vincent depuis sa chambre d’Arles et faire éclater les Tournesols de la folie de manière à réveiller les consciences. Ecrire en terre de Sienne et nous voyons paraître cette belle teinte d’argile mêlée d’humus qui récite la fable de notre origine. Ecrire en mauve et c’est le rayon améthyste de l’imaginaire qui vibre depuis son invisible cristal et féconde le lourd réel, le métamorphose en conte de fées. Ecrire en vert pareil à celui de l’émeraude, là où reposent les lourds secrets dans leurs mystérieuses chambres pareilles à des sépulcres sous-marins. Ecrire en blanc pour dire le silence de la beauté et poser sur les yeux des hommes, des femmes les corolles de la paix. Ecrire en noir la tragédie afin que, comme Phèdre, l’humanité puisse s’immoler à la mesure de sa propre douleur.

 

Ecrire en rouge.

 

   Ecrire en rouge, en rouge cardinal, cette teinte si proche du sang ; en rouge cerise ; en alizarine ; en rouge feu, ce signe de la passion immédiate ; en rouge rubis qui, déjà, décline vers la couleur subtile de la rose, cette si belle onction du romantisme lorsqu’il est conduit dans sa nature même, à savoir se vouloir infini, à la recherche de cette belle essence humaine qu’il pose en tant que son pouvoir être le plus propre. Ecrire dans ce rouge si subtil tel que peint par Dongni Hou, cette sublime effervescence, cette quintessence unique parce que, tout simplement, à la limite de quelque aperception. Nous pourrions dire « rouge idéal », comme l’on dirait « Beau idéal » cet indépassable paradigme de l’art antique.

 

La lettre rouge.

 

   La lettre rouge est posée sur la table alors que, tout autour, tout baigne dans une flaque grise (serait-ce le marais des sentiments, tel que, précisément aurait pu l’envisager l’âme romantique ?), la robe d’Attentive est cette longue chape noire couleur de nuit dont même les songes ne sembleraient pouvoir émerger. Il faut annuler le bas du corps. Il faut réduire les désirs charnels. Il faut tout reporter dans l’attitude studieuse de Celle qui écrit. Rien ne saurait la distraire de sa tâche qui est de faire surgir l’une des dimensions de l’art. Les avant-bras ont la teinte de la porcelaine pour dire le précieux de l’écriture (entendons de la peinture), la collerette blanche hisse du reste de l’anatomie la tête éclairée d’une belle lumière spirituelle, la coiffe est sagement rabattue de chaque côté de la tête. Seules s’en échappent quelques mèches rebelles qui contrastent avec l’attitude presque pieuse de la Faiseuse de mots. Toute la lumière converge en direction de la main qui accomplit le geste essentiel de faire paraître du visible là où il n’y a que de l’obscur, du replié, du refermé sur le secret. Habilement la page se continue en long châle carmin, manière d’infini parchemin signifiant en mode visuel ce que le mode intellectif s’essaie à dire en milliers de mots, cette magnificence de l’art qui toujours s’écoule tel un fleuve vers son estuaire et semble renaître avec le cycle naturel de l’eau à la manière d’un Eternel Retour du Même. Oui, d’un éternel retour… L’art est toujours renaissant là où la beauté s’éclaire.

 

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24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 08:34
Ecriture de la lumière.

Danseuse Aérienne.

Avec Serena Ortega.

Œuvre : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Magma.

 

C’est bien avant que les hommes ne naissent. C’est quelque part dans l’univers dans ce qui précède le bouillonnement universel. La matière est noire. Noir absolu qui ne peut se comparer qu’à lui-même. Nulle part la moindre faille qui ouvrirait le début d’une compréhension, créerait l’un des premiers signes par lesquels s’y entendre avec ce qui va se produire. Noir serré, dense, tissé de matière obscure. Ombres. Ombres. Ombres. Trois fois nommées comme pour dire l’occlusion, l’impossible ouverture à soi de cette profusion d’atomes amorphes, immobiles, englués dans un présent immensément matériel, soudé, aveugle. Cécité immanente à son propre retrait. Surdité primitive. Nul bruit qui annoncerait le début d’un processus. Silence noir qui, sans doute, jamais ne se déchirera. Alors ON attend. Qui ON ? Nul ne sait. Mais ON attend un dépliement, une fracture, la pente soudain déclive au gré de laquelle paraîtra l’abîme en toute sa splendeur. Plutôt le surgissement de l’abîme que cette insupportable attente ! Noir de bitume. Noir de suie. Noir de noir comme un absolu faisant son point fixe, là au centre de l’univers figé sur sa propre angoisse. ON ne bouge plus. Qui ON ? ON demeure coi dans son nullité de corps. ON est muet vu son absence de bouche, de mécanisme articulatoire, de soufflerie d’où les sons pourraient s’échapper si, du moins, tout ceci devenait concevable. Le magma est partout avec son lourd manteau de métaux complexes, ses entrelacements de lianes, ses carrefours d’immobiles écoulements. Le NOIR comme si l’éternité s’écrivait dans la touffeur de cette couleur énigmatique pareille au deuil. Mais qui donc a parlé de deuil ? Puisque les hommes ne sont pas encore, ni les animaux, ni les plantes. Mais, peut-être cette confusion, ce chaos, cette immersion des choses à même des flots figés, gelés, taraudés de plein, est-ce déjà le signe au travers duquel le vivant ferait son imperceptible sémaphore ? Mais QUI donc peut savoir en raison de ce qui est, précisément, dépourvu de raison, cette sublime étincelle dont ON se dote afin d’extraire de l’inconnaissance toutes ces racines noueuses qui tiennent dans leur lacis secrets et mystères ? Mais qui donc a parlé de lumière puisque le langage n’est nullement sorti de sa bogue originelle ? Serait-ce la matière, ce long fleuve de mélasse ténébreuse qui voudrait se lever et proférer afin que quelque chose comme un possible se produise, qu’un événement ait lieu ?

ÇA Y EST. L’impensable est survenu. Là, sur l’immense manteau fuligineux, dans la masse immensément sépulcrale, quelque chose s’est produit qui est un début, une ouverture, une faille initiée dans le destin immobile des choses. Un simple mouvement, à peine une ondulation, un frémissement, l’avancée d’une lave qui trace son chemin rubescent parmi la mer saturnienne, une lézarde dans ce qui, bientôt, deviendra une manière d’ordre du monde. Pour qu’il y ait mesure, discipline, organisation de l’anarchie, il faut que s’établissent des différences, que se créent des tensions au sein de la matière, que des divisions apparaissent, que des lignes de clivage parcourent en tous sens l’informe. Alors apparaissent des géographies, se livrent des continents, se montrent des isthmes et des archipels que la lumière féconde. Oui, le grand mot est lâché : LUMIERE.

Dans la masse inconditionnée, abandonnée à sa propre stupeur, surgissant en son sein par ON ne sait quel miracle, la clarté s’est levée, les ruisseaux de filaments incandescents ont parcouru la longue plaine solitaire, lui ont donné sens et mouvement, lui ont conféré LANGAGE, donc Parole, donc Voix. Maintenant le ON si énigmatique prend du relief. Car, avec la lumière, les hommes sont nés au langage - la lumière est le premier langage de l’univers, le premier langage de l’homme -, les hommes sont nés à eux-mêmes à raison même de l’essence qui les traverse, les féconde et les porte au devant d’eux dans une étrange et éternelle royauté. TOUT rayonne à partir de cela. L’Histoire, l’Art, les Lettres, la Philosophie, la Géométrie, l’Astronomie, les Cosmogonies. A partir de la Lumière-Langage que l’on peut, de ce fait écrire avec un trait d’union, c’est le tout du monde qui apparaît et se donne tel qu’il est : la merveille brillant au centre de la lampe magique d’Aladin. Les Mille et Une Nuits ne font jamais sens qu’à exister sous le manteau des étoiles. Sans les «belles de nuit » elles ne seraient qu’une longue procession funèbre qui se perdrait dans l’infini du temps.

 

Ciel noir.

 

Il faut poursuivre le voyage de l’apparition en mobilisant une autre métaphore. Celle du CIEL. Ciel noir. Ciel d’encre. Ciel d’outre marine que rien ne vient visiter si ce n’est l’aile immense des espaces infinis. Pas encore de musique des sphères. Elles sont trop loin dans l’insondable et le non avenu. TOUT se retient comme au premier jour du monde. Et pourtant tout a déjà commencé depuis la déchirure du magma, sa dispersion, son éclatement en milliers de territoires signifiants. Ce qui n’était qu’une surface neutre, atone, amorphe est devenu un immense puzzle, un rassurant quadrillage qui dit son exception à la seule mesure de sa topologie. Le morcellement a ouvert la compréhension de l’espace, a donné lieu au temps. Ici, là, ailleurs sont des repères, des amers afin qu’une vision s’y appliquant, un genre de cosmos, d’ordre du monde, puisse se donner tel qu’il est, à savoir un guide pour les Egarés. Oui, les Egarés, car, malgré la présence des premières balises la marche des Aventuriers est longue, semée d’embuches. Quelque part, au fond de charbonneuses cavernes sont les premiers balbutiements de l’humain, les Homo Erectus au front bombé, aux sourcils en broussaille, à la mâchoire saillante. Ils sont de simples tubercules tout juste issus de la terre. Ils portent en eux le tumulte encore visible de l’humus dont ils proviennent. Ils avancent à demi courbés, pareils à des animaux sauvages. Au centre de leur corps de pierre dans lequel la clarté - le langage - n’a pas encore creusé sa niche de compréhension, sont encore présents les remous du tellurisme, les clameurs de lourdes gemmes qui n’ont pas encore trouvé leur syntaxe, élaboré leur rhétorique. Toute la journée durant ils errent parmi les hautes herbes des savanes en quête du cerf, du bouquetin dont ils feront leur ordinaire. Eclatement, dans le corps, de la vie, de l’ouverture par lesquelles prolonger le cheminement commencé. Les cerfs, les bouquetins, ils en orneront les parois de leurs cavernes en signes tracés à la sanguine, à l’ocre, au blanc, au noir de fumée : autant d’emblèmes de l’art, d’un langage qu’ils déposeront à même la roche afin que soit connue la destinée des premiers habitants de la Terre.

C’est un soir et les nuages sont de lourdes menaces qui pèsent sur la communauté des hommes. Les Primitifs sont rassemblés sur le seuil de leur antre avec des signes d’inquiétude gonflant démesurément leurs bourrelets orbitaux. La grande peur les a envahis d’une nuit permanente qui pourrait se développer à tout moment, réduire à néant leur prétention à paraître, les reconduire dans la vulve de terre qui serait alors leur ultime refuge, leur demeure dernière avant que de retourner au chaos primordial. Le ciel est menaçant, parcouru de la densité terrifiante qui cache à leurs yeux la seule promesse d’existence, savoir cette lueur qui correspond au jour, à la chasse, à la cueillette, autrement dit au sentiment, fût-il archaïque, de tracer sa voie parmi les complexités d’une nature hostile. Attendre est une plaie. Attendre est le refuge dans l’inconscience, cet état qui les habite encore et les distingue à peine de la faune sauvage.

Seule parade contre l’agression de l’espace extérieur, l’instinct grégaire, l’emmêlement des haleines fortes, la proximité des sexes musqués qui ne se rencontrent qu’à assurer la possibilité d’une survie de l’espèce, l’union des membres comme fragile rempart contre la peur envahissante, étouffante. Soudain, toute l’entièreté de l’horizon étroit de la caverne s’illumine d’une éblouissante clarté alors que le tonnerre gronde et qu’ON se réfugie en criant dans le ventre terrestre. Les cris, premières manifestations langagières de ces hommes si proches de la matière qu’ils s’y confondent. Cependant la matière a été traversée d’une lueur. L’éclair a régné en maître, entraînant à sa suite, certes la fuite et l’angoisse, mais aussi, mais surtout, la première profération par laquelle se reconnaître hommes. Par le cri ils sont advenus à eux. Par la lumière ils ont pris conscience du phénomène majeur qui les atteint comme la possibilité d’être et d’assurer leur présence.

Comment ne pas reconnaître, ici, comme un écho de la mythologie biblique dans laquelle Dieu se révèle celui qu’il est à la hauteur de son Verbe qui n’est que la Lumière surgissant de la nuée et donnant aux hommes ce qui sera leur condition, parler et essaimer sur le vaste territoire qui leur est alloué comme une royal présent : FIAT LUX. « Que la lumière soit, et la lumière fut ».

 

Camera obscura.

 

Métaphoriquement, symboliquement, l’invention de la camera obscura est-elle la réplique de la parole biblique, de la prise de conscience de l’homme des cavernes lorsqu’il s’aperçoit des pouvoirs prodigieux de la lumière ? Il est permis de le penser tellement les expériences paraissent de nature homologue, les contextes d’apparition fussent-ils, à l’évidence, aux antipodes. Si l’écran de la chambre noire peut figurer le miroir de la conscience humaine, alors les rayons qui entrent dans son champ de perception, venant du réel extérieur, sont les moyens par lesquels la connaître cette réalité, et pouvoir agir sur elle. Autrement dit de témoigner de soi, mais aussi du monde. Et comment mieux témoigner pour l’homme qu’à user de l’outil sublime qui lui a été remis comme sa nature singulière, ce LANGAGE dont il est habité du dedans comme du dehors, ce génial médiateur ouvrant l’espace de l’altérité, de la connaissance de ce qui se laisse voir, de la prise effective sur les choses, de leur maîtrise.

 

 

Ecriture de la lumière.

Camera obscura.

Léonard de Vinci.

Source : Chrestothèque.

 

 

Et maintenant, après ces longues et (souhaitables) digressions, comment parler de cette belle photographie autrement qu’en termes de lumière, autrement qu’à l’aune du langage dont elle constitue l’origine ? Toute représentation est de cet ordre qui véhicule avec elle les infinies significations dont elle est porteuse. Ceci est le travail en amont que réalise tout créateur. En aval le spectateur de l’œuvre devra se disposer selon les insignes de sa propre subjectivité. Ainsi s’édifient les myriades de sens qui font la richesse et l’exception de toute langue. Après ces prémices, que découvrir ? Il suffira seulement de décrire afin que les esquisses de l’image nous livrent quelques unes de leurs perspectives. En arrière-plan du voyage onirique (toute image porte avec elle sa réserve de rêves et de fantasmes, d’illusions et d’hallucinations), on aura à l’esprit, aussi bien la faille lumineuse qui court tout le long du magma, aussi bien l’éclair zébrant le ciel de la préhistoire, comme autant de sèmes se déployant pour nous faire comprendre que TOUT SIGNE EST LANGAGE. Ne pas s’accorder à ceci serait vouloir se voiler la face. Mais justifions tout d’abord le titre « Ecriture de la lumière ». Bien sûr on aura reconnu la traduction étymologique du mot « photographie » qui peut également se montrer sous la forme du syntagme : « peindre avec la lumière », ces deux notions étant, bien entendu, équivalentes. Ecrire ou peindre sont deux déclinaisons graphiques identiquement attachées à un geste de langage, lequel relié au surgissement de la lumière induit un cercle herméneutique infini.

 

De l’image.

 

Le chapiteau est cette manière d’immense linceul noir qui tapisse tout le fond de la scène. ON ne nous voit pas, serrés que nous sommes sur nos bancs d’attente. Comme des hommes au seuil de leur caverne, comme une conscience universelle qui scruterait un magma avant qu’il ne se lézarde et ne délivre ses secrets, écrive sur le firmament les traces du destin humain. Tout en haut, pareil à un soleil, un faisceau de clarté éblouissante. On dirait une lointaine étoile clouée au fond de l’espace qui nous rassure et nous interroge à la fois. S’agirait-il du premier mot d’un dialogue avec les choses invisibles telles le savoir, les manifestations parfois inapparentes de l’art, la pliure d’un sourire dans un visage aimé, la flèche de l’amour dans son étonnant voyage ? Qu’en est-il de cette lumière si belle qu’elle moissonne notre corps jusqu’en son tréfonds, lustre notre esprit tout contre la paroi translucide de la conscience ? Alors, nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous n’habitons plus le centre de notre massif de chair. Nous sommes ici et ailleurs. Nous sommes sur nos bancs de bois, nuque à la renverse et nous buvons avidement, comme un chant de constellations célestes, cette ascension de la Muse en direction de ce qui la féconde et la dépose sur la courbure de nos yeux agrandis. Nous sommes en suspens, ce qui est toujours l’expression soit d’un ravissement esthétique, soit d’un sentiment religieux, soit enfin l’indice du feu qu’allume en nous la belle intellection, la découverte d’une âme sœur qui ne nous rivera à notre être que pour mieux nous y soustraire. Il en est toujours ainsi des manifestations de la joie qu’elles nous allègent de notre tunique de peau au point de la rendre ineffable, transparente, pareille à un ballon gagnant l’espace à la seule force de son invisibilité. Corde à peine perceptible qui relie le trapèze à cet inaperçu cosmos dont l’entièreté nous est toujours ôtée alors que notre anatomie, à sa manière, en est l’harmonique le plus immédiatement préhensible. Merveille que cette double ligne qui esquisse la diaphanéité d’un bras. Prodige que ce profil du visage résumant à lui seul, dans un même empan de signification, la belle épiphanie humaine, la tragédie dont elle est tissée en son revers comme si ne nous apparaissait jamais que la face d’une pièce, son alter ego dissimulé en demeurant l’insondable mystère. Et cet arc infiniment tendu du torse, son incroyable galbe, cette espèce d’oblativité qui dit mieux que de longues phrases la donation de soi au monde du spectacle, lequel n’est que le grand cirque sur lequel ON JOUE la grande pantomime de l’humaine condition. Et ce dos, et ces reins, et ces fesses et ces cuisses, et ces mollets, toute cette belle géographie qui nous atteint comme cette cible qu’elle est, que nous n’atteindrons jamais, puisque, aussi bien, son domaine est celui des choses absentes. Etrange partition de la présence qui nous retire d’une main ce que l’autre nous a remis en offrande.

Mais, précisément, voici l’espace d’une vérité. Trop souvent l’ON s’aveugle de la chose qui rutile et fait sa gigue dans la cage de verre. Trop souvent l’ON ignore le simple et le modeste. Car, si toute lumière est langage, toute ombre est ce qui joue en contrepoint avec elle, afin que l’harmonie de la totalité du sens soit réalisée. Il n’y a aucune certitude univoque. Toujours des doutes, des retraits, des pas de côté. Regarder la grande beauté d’un paravent chinois, c’est toujours prendre acte de son envers d’ombre qui en soutient les nervures et nous le livre telle la juste mesure qu’il est. Derrière l’œuvre belle est toujours la toile grossière du subjectile dans laquelle s’est imprégnée toute la douleur du monde dont la sueur, les angoisses de l’Artiste, sont la mise en acte. Les fameux clairs-obscurs des œuvres de Rembrandt ne sont nullement prestigieux à la seule raison de leur rayonnement immatériel, mais aussi eu égard à cette ombre (la faute, le péché, l’insoumission, les dérobades) qui en tissent la belle contrepartie figurative. Toute empreinte de vérité est nécessairement dialectique. Clignotement. Noir-blanc-noir-blanc tout pareillement au rythme du nycthémère qui alterne l’habile scansion de notre temporalité. Les pieds, nous avions oublié les pieds, ces racines soudées à la contingence. Et qui, pourtant dans l’image, sont dans la posture d’une élévation. Il s’en faudrait de peu que quelque esprit empreint de mysticisme ne nous les présente sous la forme de ceux, christiques, qui furent cloués sur la croix en ces temps bibliques auxquels il fut fait allusion il y a peu. Oui, car toutes choses sont intimement liées et ce n’est que l’exigence de la connaissance humaine qui sépare, classe, organise et fait appel aux subterfuges des catégories, ces armatures du concept.

Oui, cette image est comme le symbole d’une crucifixion inversée, comme si le corps devenu infiniment subtil échappait soudain à la pesanteur terrestre. A savoir à la déréliction, au nihilisme, aux apories dont les mesures mondaines sont toujours affectées, comme si l’homme ne pouvait s’en tirer que par le pouvoir ascensionnel de son esprit, la transparence de son âme, la ferveur avec laquelle il communie aux grandes causes, à commencer par celle de l’Art. Et que sont donc ces deux fuseaux de lumière qui propulsent l’Egérie bien au-delà des songes des humains, dans cette zone immatérielle que n’habitent ni les lourdeurs du magma, ni les anatomies courtes des Erectus, ni quelque réalité que ce soit puisque toute création portée à son accomplissement déborde toujours le regard pour s’évanouir dans le lointain, là-bas, où habitent les comètes. Oui, les comètes. Alors après avoir vu longtemps, le langage peut entrer au repos ! Longtemps les phosphènes habiteront l’arène de nos pensées. Longtemps. Cette durée est toujours le signe de ce qui s’est actualisé sous la figure de la nécessité. Or, oui, il était nécessaire de porter au regard ce qui voulait se dire sous la forme d’une présence essentielle. Oui, la ligne est bien ce par quoi, la franchissant, s’ouvre à nous le domaine infini du sens. Cette figure en est la mise en exergue. L’économie de l’image est sa façon la plus convaincante de tenir à notre conscience le langage des choses rares ! Qui jamais ne s’épuise. Mais toujours nous questionne.

 

 

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 15:35

 

 

TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière.

dimanche 1er mai 2011, par Jean-Paul Vialard  
©e-litterature.net

 

"Les apparences sont paisibles, familières, mais le terrible se cache dans l'ombre." JMG Le Clézio - "Le Déluge".

 

"Terra Amata", œuvre dense, polysémique, difficile d'accès. On ne la comprendra qu'à la lecture de la cosmogénèse fictionnelle qui traverse de part en part les écrits de Le Clézio, dont au moins l'une des clés trouvera son point d'acmé dans "Mydriase" en 1973. L'interprétation du cosmos repose sur une manière de manichéisme originel. La lumière est surgissement du sens, de la vérité, que l'ombre, constamment, vient éclipser. L'archétype incontournable, le point cardinal à partir duquel s'inscrit le devenir de l'homme est tout entier contenu dans l'astre solaire. Son apparition à l'est, le matin, est un genre de manifestation transcendante qui sublime les choses, en révèle les facettes, en souligne les angles. Toute clarté est porteuse d'ouverture, tout phénomène s'y révèle dans une sorte d'évidence radieuse, porte d'accès à "l'extase matérielle". Nuages d'écume; ciel; pluie; gouttes de rosée à la pointe des herbes; éclats de verre pilé à la face de l'eau; cascade de phosphènes sous la blancheur d'été; sillage des étoiles piquetant la toile immense de la nuit. Toute une cosmopoétique où s'abreuve le regard, où se ressource la conscience : une apodicticité indépassable.

Seulement la course de l'étoile blanche est courbe et l'ascension toujours suivie de la chute. Le soir, à l'ouest, lorsque la lumière n'est plus qu'un mince filament étréci et que les ombres gagnent la terre, alors surgit la grande peur qui occulte le regard, plonge dans la ténébreuse cécité. On se réfugie dans les cubes de ciment; le corps se dissout, se dilue dans les plis d'étoupe de l'obscur. Rien n'est plus sûr alors, rien ne signifie plus qu'à la mesure de la perte, de la disparition et l'effroi est grand qui presse les tempes, glue les oreilles, soude les langues. On n'est plus qu'une chrysalide, un insecte à l'étroit dans sa carapace couleur de bitume. Le temps sera long avant que le soleil n'apparaisse à nouveau, faisant se déplier les élytres, annonçant le cycle d'une nouvelle métamorphose.

Toute vie est associée à ce rythme pulsionnel qui traverse l'homme à son insu. Aventure cosmo-biologique élémentaire inscrite dans la chair, l'esprit, les affects. Nul vivant ne peut échapper à cette oscillation, au balancement immémorial du nycthémère. Il est notre respiration, la cadence de notre marche, l'exacte mesure de notre progression sur la terre. Il est la scansion de notre temporalité, l'encoche régulière selon laquelle s'illustre notre destin.

Seulement la course de l'homme n'est jamais linéaire qui se satisferait de glisser le long d'une ligne circulaire dépourvue d'aspérité. L'horizon est une courbe imaginaire qui ne tient compte ni de l'ondulation des océans, ni des convulsions géologiques de la terre. La réalité est tout autre et l'existence semblable à un vaste plateau parsemé de dolines, troués d'avens, hérissé de rocs et de lignes de cairns.

Seulement rien n'est simple et la blancheur n'est nullement immaculée. En elle s'inscrivent les souvenirs de traces nocturnes, les ombres portées qui ne se dissimulent qu'à mieux se révéler. La grande flamme solaire ne peut davantage s'abstraire de cette nécessité. En son centre l'astre porte les stigmates de l'ombre, taches immenses celées par le foyer incandescent. Et quand bien même les taches n'existeraient pas, l'homme ne pourrait fixer l'immense couronne qu'à risquer la cécité. Toute vérité porte en elle le vertige de sa propre brûlure. Elle n'est jamais un pur miroir lissé d'évidence. Toujours l'obscur dans les failles de la lumière, comme une nécessité ontologique.

"Terra Amata" : ligne de partage entre ombre et lumière. Au tout début, à l'origine, il n'y a que la noirceur compacte, sans limites, où rien n'est visible, discernable. Puis soudain l'irruption d'un cercle blanc, éclatant, œil immense et cyclopéen qui regarde le monde. Kax, le soleil, a tout balayé devant lui. Disparition des ténèbres, règne de la lumière. Mais sa clarté n'est pas un absolu et la résurgence de l'ombre toujours possible. Savoir cela n'empêche nullement de vivre mais dispose à l'inquiétude, maintient le repos dans un étrange suspens. Sur la sphère de la terre, dans les replis obscurs des ravines ou en haut des cimes éclairées, la fourmilière humaine ne pourra plus progresser que sur cette ligne de crête incertaine entre adret et ubac. Etrange partition où se joue en permanence le destin tragique du funambule. L'ombre est un abîme. La trop vive clarté est promesse d'aveuglement, donc retour à la matrice originelle, à sa fermeture essentielle. Il y a urgence à trouver une issue, à rétablir le rythme du monde.

Tout commence donc avec, au fond de l'univers, la nuée blanche du soleil. Nuée aveuglante et cruelle comme seule peut l'être l'apparition d'une vérité. Il n'y a pas de temps encore. Seulement un tremblement, une indécision. Il n'y a pas d'homme encore. Seulement une silhouette, une vibration existentielle, une pure virtualité. Puis le temps finira par surgir, accomplissant avec minutie son œuvre de cendre et de poussière et la clarté, peu à peu, s'effacera, laissant place à la ténèbre, à la douloureuse inconscience. Alors pour l'homo erectus aussi bien que pour l'homme contemporain, une seule nécessité : creuser les signes, débusquer les ombres, racler le réel jusqu'à l'os pour en retrouver la pureté originelle, l'unique lumière. Chancelade, tout au long de l'œuvre, s'y emploiera avec fièvre, démesure. Recherche pathétique d'un sens forclos. Patiemment, un à un, redécouvrir les sèmes existentiels, les assembler, les tisser, en faire la matière des jours, des heures, des secondes. Seulement là se trouve l'ouverture, la dimension du déploiement.

Le cheminement du roman se déroulera sous la figure d'une anthropo-cosmogénèse où se jouera, dans une sorte de réverbération spéculaire, les destins communs de l'homme et du monde. Seule cette amplitude sera à même de rendre compte de l'aventure humaine.Car rien n'est simple et nul mortel ne saurait s'abstraire de ses assises géologiques pas plus que de la dimension cosmique qui l'habite depuis la "nuit des temps". "La nuit des temps" : formulation qui nous révèle, dans son étrangeté, l'origine aliénée du devenir, sorte de cloaque utérin en attente de lumière. Or la nuit ne saurait faire fond sur la nuit. Il faut convoquer la clarté afin que puisse s'informer le rythme des jours. Le ventre primordial, sorte d'œil aveugle, il faut en inciser la membrane, en distendre les paupières, dialoguer avec la confondante blancheur. Regarder le monde comme on regarde un tableau de Rembrandt, du Caravage, de Georges de La Tour. Sous la seule perspective possible : celle du clair-obscur. Car rien ne signifie jamais à s'immoler dans la noirceur, à triompher dans l'éclatante blancheur. Le sens se situe à leur jointure, à leur vibration essentielle, à leur entrelacement. Contempler un tableau du Caravage n'est jamais soumettre sa vision à une lecture orthogonale : verticalité de la lumière opposée à l'horizontalité de l'ombre. Une troisième dimension doit être convoquée : vue oblique, diagonale, fécondant les deux modes d'apparition.

Identiquement, chez Le Clézio, le concept existentiel fonctionne sous ce régime d'ajointement du clair et de l'obscur, osmose signifiante conditionnant l'accès à la matérialité dont, parfois, peut surgir l'extase, le ravissement, aussi bien que leur opposé, le manque douloureux. A défaut d'un tel regard le monde se réduit à l'image d'une myopie, sinon à l'impasse d'une cécité. Donc à une occultation du sens. La trame existentielle de Chancelade portera, à chacune de ses étapes, les stigmates de cette recherche. Récurrente, itérative. Comme une urgence à frayer sa voie, à l'étayer de traces visibles. Nous le suivrons tout au long d'une vie aussi brève qu'intense.

Découverte de l'ombre, d'abord. Dans la dimension tragique du destin : une meute d'innocents doryphores n'aura pas choisi de mourir sous les coups redoublés du petit garçon Chancelade transformé, pour un instant, en terrifiant démiurge. Puis le jour de l'enterrement de son père, le noir envahira tout, s'accrochant aux robes, aux bas, aux cartons bordés d'un liseré mortuaire. Puis ce sera au tour du rêve, du sommeil, de révéler "une plaine très longue et noire" (Terra Amata), habitée des livrées nocturnes des loups; de faire surgir dans le flou onirique des "millions de bouches noires" (TA), ouvertes dans la profondeur d'étranges masques de pierre. Puis le refuge avec Mina, sa compagne, dans la chambre d'hôtel qui deviendra vite un lieu de révélation en forme de crépuscule, de finitude. Constat de la fin de la race humaine et, avec sa disparition, seront refermés tous les signes de clarté : "On oubliera tout ce qu'on a inventé, on ne saura plus écrire, on oubliera le feu, les outils, le langage." (TA). Puis une suite de tonalités grises, éteintes, sourdes, où se devinent les signes de la folie sécrétés par les gouffres urbains; l'absurdité à engendrer une descendance mortelle; la vie comme une fuite éternelle, la vie finie avant d'être commencée, sorte "d'ampoule électrique nue qui pend au bout du long fil noir", (TA), comme l'araignée assujettie à sa toile; puis une suite de couleurs plombées où se devinent déjà les premières attaques de la vieillesse, la lassitude des paupières avant leur irrémédiable fermeture. Ensuite un signe de clarté dans la chambre pré-mortuaire : "Devant ses yeux, le plafond blanc est devenu un miroir avant l'inconscience; et ce que voit le petit garçon est horrible." (TA) . L'espace d'une nuit, le petit garçon sera devenu celui qui va connaître l'obscurité absolue et définitive, l'ubac où la lumière jamais ne parvient.

Parmi les filaments de tourbe et l'entrelacs de sombres racines au milieu desquels progresse Chancelade, il lui faudra chercher quelques éclats de lumière, quelques bribes de clarté. Laborieusement, méticuleusement. Clignotements, halos, irisations. Magnifiques à force de rareté. Si l'ombre prédomine, dense, touffue comme la forêt, elle n'en possède pas moins de lumineuses clairières. Les trois jours et trois nuits passés dans la chambre d'hôtel avec Mina apparaissent comme une sorte de luxe suprême, de parenthèse ouverte au surgissement des significations : "C'était vraiment ça qu'on pouvait faire, sans penser à rien, juste pour le plaisir d'être libre et de pouvoir écrire sur des feuilles de papier à en-tête de l'hôtel." (TA). Là alors ne peut se manifester que le bonheur à l'état pur : "Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle." (TA).

Au milieu de la foule, pourtant ressentie comme l'hydre aux mille têtes, parmi les "odeurs vulgaires et belles" (TA), Chancelade s'ouvre à l'irrépressible beauté du monde, à l'évidence de sa fulguration : "Jamais il n'y avait eu tant de choses extraordinaires, tant de richesse et de vie." (TA).

Puis il y a cette étonnante et sublime prise de conscience de sa propre nomination : "Un nom magnifique aux lettres gravées par le feu, un nom pur et magique qui voulait dire des siècles et des siècles de vie : CHANCELADE." (TA). Mais cet ego hyperbolique qui se révèle à lui-même avec l'impérieuse beauté d'un feu d'artifice ne doit pas abuser. Les feux de Bengale ne durent que ce que dure la fête : l'espace de l'inconscience, l'instant du reflux de la lucidité. Toute lumière Leclézienne est le signe avant-coureur d'une apothéose dernière, manière de prodigieux flamboiement avant que tout ne sombre dans le néant, l'incompréhensible. La longue méditation prend fin dans l'éblouissant halo d'une explosion nucléaire : "Le monde se termine dans une boule de feu." (TA). Du grand éclat blanc, première manifestation de la lumière, à sa déflagration finale, un seul empan de la conscience cosmique qui signe la tragédie de la condition mortelle sur cette terre traversée par les failles d'une funeste beauté. La dialectique de l'ombre et de la lumière prend fin dans ce paroxysme, dans cette apocalypse promise depuis l'aube des temps, bien avant que les hommes ne fabriquent les huttes de bois de Terra Amata.

Face à l'épopée humaine et à la dimension cosmologique de l'œuvre, le destin de Chancelade ne s'illustre qu'à titre de prétexte, n'apparaissant jamais comme le support d'une structure narrative, d'une histoire dont on retiendrait l'événementialité. Car la vie n'est pas vécue pour elle-même, en elle-même et toutes les péripéties existentielles ne sont que des épiphénomènes, des fragments dispersés, sortes de vagues météores girant sans cesse dans une nuit temporelle où rien ne se distingue vraiment. Quant au temps, il n'a guère plus d'épaisseur que l'existence, il se dilue en permanence, il recouvre Chancelade d'une nuée de cendres le réduisant à un point imperceptible dans l'espace, le gommant de la mémoire universelle, mince aventure dans la grande dérive humaine : "Dans mille ans, dans dix mille ans, y aura-t-il seulement quelqu'un sur la terre qui se rappellera qu'on a existé ?" (TA).

Temps insaisissable, jamais perçu sous la perspective de l'évidence, de la suite de moments qui s'enchaîneraient avec cohérence, selon une logique qui permettrait l'amorce d'une biographie. Tout se succède dans un genre de chaos qui bouscule l'ordre des idées reçues et recompose l'instant à mesure qu'il se crée. Car rien n'est stable dans Terra Amata et le temps est soumis à une perpétuelle déflagration, coincé qu'il est entre ses assises géologiques finies et sa dispersion cosmologique infinie. Une condensation qui ressemble à l'aventure brève du néant : "En vérité, et cela, c'est la dure vérité qu'il faut se dire une bonne fois pour toutes, nous ne sommes rien (...). Nous ne sommes que des passages. De fugitives figures, écrans de fumée où se projettent des lumières de vraie vie." (L'extase matérielle -1967-).

Si, au premier degré, le roman peut être perçu à la manière d'une dissertation sur le temps, cela n'est jamais qu'au profit de l'émergence de la conscience. Terra Amata : histoire du temps; histoire d'une vie dans le temps; histoire d'instants dans une vie. Tout joue en abyme depuis l'infinitésimal existentiel jusqu'à la démesure de l'univers. Emboîtement d'images spéculaires qui reflètent, tout à la fois, la fin et l'origine. Seule une vision adéquate peut en décrypter le sens. Chancelade la trouvera dans un accomplissement particulier du regard :

"Etre vivant, c'est d'abord savoir regarder." (L'extase matérielle). L'intérêt est au centre, dans le nucleus d'où tout rayonne, d'où tout signifie, dans la lumière de la conscience, l'éclat de la lucidité. On aura compris que dans la mythologie de Le Clézio, soleil et lumière resplendissent d'un fascinant éclat. Toujours opposés à l'ombre dense, confondante. A tel point que la disparition quotidienne de l'astre solaire est le lieu d'une dramaturgie :

"En quittant la surface de la terre, le soleil a entraîné le regard avec lui." (Mydriase - 1973 -)

"Pour celui qui voit le soleil disparaître (...) et enlever son regard, la peur a commencé." (Mydriase).

La perte de la lumière est régression dans la nuit primitive, activation de la peur ancestrale qui, déjà, habitait les sombres huttes de Terra Amata. Alors, pour lutter contre cette ténèbre mortifère, l'homo erectus devait sortir au grand jour, tailler des silex, faire surgir des étincelles, infimes lucioles métaphoriques, premiers gestes de la pensée. Les pointes des flèches étaient les lames avancées de la conscience, les premiers signes d'une tension existentielle. Elles portaient déjà en elles toute la force d'une symbolique. Eros combattant Thanatos. Mort du bison qui participait à la survie de l'homme, assurait sa présence sur terre.

Donc le regard s'est absenté et, avec lui, toute condition de possibilité de s'approprier le monde, d'en percevoir les lignes, d'en élaborer le sens. Or c'est au centre des yeux que tout converge, se focalise. Le regard n'est jamais la simple vision. Il est la forme accomplie d'une sensorialité multiple, il nous révèle l'altérité, ce qui nous fait face et donc nous façonne, nous sculpte. Il est la partie émergée de notre conscience, de notre rapport aux choses. Sa perte est plongée irrémédiable dans la nuit, reflux dans le non-savoir, abandon de l'essence de l'homme. Comme tout individu sur terre, Chancelade se battra pour diluer l'encre de la douleur, de l'hébétude, pour faire s'éloigner les froides membranes de la finitude :

"Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l'indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d'exigence, de profondeur, plus d'acuité. Il faut une manière de propédeutique, d'initiation qui nous fournisse des outils d'interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d'apprendre les chemins d'une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l'appui de l'air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d'un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l'explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l'odeur de tabac dans le cube d'une chambre cernée par la blancheur. D'une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu'on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l'espace d'un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S'appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d'un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s'approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu'occulte en permanence l'égarement de l'homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines; langage brûlant du soleil; vision du monde enfermée dans un dessin d'enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l'amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime; épier l'enfer hurlant des foules; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure; boire jusqu'à l'ivresse le plus inapparent : les éclairs des pare-brises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s'éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu'à l'étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L'espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d'un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s'enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex.

Certes bien d'autres lectures de Terra Amata seraient possibles. Par exemple dans une perspective existentialiste où la temporalité constituerait le mode d'approche privilégié : fulgurance du destin; épuisement du sens dans l'urgence à vivre, à expérimenter; hantise de la solitude, de l'angoisse. On pourrait également y déceler la présence d'actes mettant en jeu une vision du monde tout occupée à extraire la moelle intime des choses dans un genre de vitalisme animiste teinté de panthéisme. A l'opposé, les épisodes les plus sombres du texte pourraient s'assimiler aux conceptions tragiques d'un Cioran. Sans doute l'approche la plus adéquate serait celle d'une prise en compte holistique de la nature où le corps humain serait le noyau autour duquel graviteraient les forces cosmiques comme autant d'unités de sens. Dans cette perception immédiate, nulle métaphysique, nulle transcendance. Seule une vie hyperesthésique où tout signifie, où tout vit, où l'homme n'est jamais séparé du monde dont il provient. Fragment singulier inséré dans le vaste univers. Conscience nerveuse de la matière. Chancelade ne se résume pas seulement à sa pensée, son expérience, ses affects. Il est aussi ce nœud complexe de neurones, ces dendrites étoilées, ces trajets d'axone, ces blancs chemins de myéline. Tout un métabolisme basal, une manière de biologie discursive où chaque élément du vivant est en relation, où le tout du monde est amarré à la feuille, à l'air, aux vibrations de la lumière, à la respiration la plus élémentaire. Tout vit de sa propre vie et en même temps s'abreuve au rythme des éléments, des forces telluriques, des énergies célestes. Jamais Chancelade ne peut être séparé du milieu dans lequel il évolue; jamais il ne peut s'affranchir du réel et fuir dans des considérations éthérées, dans des refuges conceptuels. Comme le monde qui l'entoure et duquel il participe, il est une concrétion organique, un empilement de muscles, un assemblage de cartilages, de mouvements, de paroles, de gestes. Conscience faite chair. Chair lucide, ouverte à la compréhension directe, à la saisie spontanée qui l'enserre à la façon d'un fourreau existentiel. Chancelade : chose parmi les choses. Immergé dans le monde: "Et le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière, dans le concret tellement concret qu'il en devient abstrait." (L'extase matérielle).

Philosophie singulière. Philosophie qui, par son style, pourrait s'apparenter à une phénoménologie de la chair selon la conception qu'en avait Merleau-Ponty. Le corps est le centre géométrique où s'origine le sens; le monde y imprime sa trame sensible, l'infini s'y révèle. Le corps devient la clé ultime, l'espace intermédiaire, ligne de partage entre ombre et lumière. Au-delà il n'y a plus que traces évanescentes de l'invisible. La terre qu'habite Chancelade est vivante, infiniment vivante, semée de pensées, de mouvements, de phrases, d'hommes, d'animaux qui la sillonnent en tous sens et leurs trajets laissent derrière eux des signes semblables aux premiers gestes de l'écriture sur les parois des cavernes. Les allées et venues multiples, les chiens qui dorment au soleil, le martèlement de l'eau de pluie, la plainte des essuie-glaces : voilà le premier poème,

"Le poème courbe appuyé sur la terre, le poème au ventre vivant." (TA).

Poème qui parcourt longuement le monde depuis l'aube de l'humanité et dont nous sommes les témoins comme Chancelade l'était l'espace d'un livre. L'espace de milliers de mots serrés qui disaient la vie, sa complexité, l'écheveau emmêlé de beauté, traversé de fulgurances, de révélations, de fils obscurs et mystérieux aussi. Comment s'y retrouver dans cette "multiple splendeur" qu'éclipsent souvent de charbonneux traits de fusain ? Un bruit de fond assourdissant dans lequel se perd le lumineux langage :

"Qu'est-ce qu'une ligne écrite dans tout le gribouillage infini qui recouvre le monde ? (...) Il y a des millions de choses partout. N'est-ce pas là (...) dans votre regard, le poème ?" (TA).

Ainsi se termine le livre, sur cette évidente invitation à la mydriase. Nul ne saurait en faire l'économie.

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 07:54
En-deçà de la rumeur.

La dernière causerie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

Les inattendus du regard.

 

   On avait beau frotter ses yeux, accommoder, aiguiser le diamant de ses pupilles, on ne savait pas vraiment ce qu’était ce qui se montrait, où cela était, quel était l’étonnant destin promis à ces figures venues d’une étrange contrée. Le fond couleur marine que l’on apercevait, était-il la tonalité des eaux des abysses ? Mais si tel était le cas, comment se faisait-il que ces coquilles de surface y fassent leur apparition ? Dans l’éclat d’une porcelaine, qui plus est ? Et puis, plus sidérant encore, de quelle espèce provenaient ces êtres singulièrement hybrides, moitié humains, moitié coquilles ? Ceci était-il le résultat d’une troublante mutation génétique ? De la découverte d’individus que la paléontologie avait ignorés jusqu’alors ? Ou bien étions-nous victimes d’une hallucination ? Notre imaginaire nous déportait-il hors ce monde de réalité dont, chaque jour, nous foulions le sol dense de certitudes ? Le chemin que nous suivions, était-il pavé de bonnes intentions ou alors s’agissait-il d’une chausse-trappe que l’existence nous avait tendue afin que, ne se posant plus de questions, notre âme pût enfin reposer en paix ? C’était une telle aberration d’être là, sur le bord d’une ellipse interrogative et de n’en pouvoir refermer le cercle. Il y a tant de choses du monde qui demeurent énigmes et nous avançons les mains hagardes de n’en avoir pu saisir le sens. Nous sommes toujours des êtres parcellaires, des édifices en voie de constitution auxquels il manque toujours une colonne, un chapiteau, une cimaise refermant le projet et l’accomplissant à la mesure d’un point final. Livrés à cette quête infinie de l’univers qui n’est en définitive que le désir intense de nous mieux connaître, nous progressons de guingois, un œil devant en direction du futur, un œil derrière scrutant le passé, notre ombilic, (cet œil abdominal) labourant les terres du présent, présent dont nous espérons qu’il nous délivrera des rets dont nous sentons qu’ils constituent notre propre temporalité nouée à notre irrésolution native.

   Irrésolution native car nous naissons à nous-mêmes chaque instant qui passe, comme si nous étions ces êtres univalves soudés à la roche-mère sans réel pouvoir d’échapper à sa force d’attraction, de nous soustraire à la fascination qui en émane de la même manière que la brume monte de l’eau sans qu’on en perçoive le point de rupture, le lieu d’une déchirante division. Cruelle prise de conscience, en même temps que chaude nostalgie, début de liberté mais aussi renoncement à en user que cette manière de pas de deux qui nous soude, pour l’éternité, au roc biologique maternel, appartenance primitive ne s’exilant jamais de sa propre décision de nous retenir en son sein.

 

Du trauma au retrait.

 

   Ce cheminement métaphysique sur le lieu de notre naissance, cette enveloppe amniotique qui, notre vie durant, illumine notre fontanelle, éclaire notre front, en quoi nous permettent-ils de sonder la profondeur de l’œuvre de Dongni Hou ? Mais en ceci, tout simplement que cette Artiste, consciemment ou non, peu importe, a tracé du bout de son pinceau la métaphore dont l’esquisse vient d’être proposée plus haut. A savoir, pour l’homme, l’impossibilité d’être à part entière l’homme qu’il est ou qu’il voudrait être, mais toujours cette esquisse parcellaire reliée à l’invisible continent maternel avec ses flux et ses reflux, ses marées, ses vagues hauturières, ses équinoxes, ses longs repos que frôlent de leurs voilures blanches les grands albatros ou les sternes au vol aigu. Comment interpréter différemment ces formes anthropologiques encore entrelacées au rythme de l’archaïque dont le marais amniotique est la représentation la plus pertinente qui soit ? Comment en effet percevoir adéquatement cet Être-Saint-Jacques, cet Être-Natice pourvus d’attributs humains autrement qu’à l’aune d’une allégorie venant nous dire, en termes picturaux, notre éternelle coappartenance au passé fondateur de qui nous étions, au présent que nous sommes dans cette hésitation même qui nous tient en suspens. Comme si, toujours, nous avions du mal à nous extirper de ces formes enveloppantes, de ces matrices constituantes de notre futur être-au-monde. Parturition longuement retardée, infini processus par lequel réaliser notre propre métamorphose.

   Seulement la position dans laquelle nous installe Dongni est celle d’une chrysalide hésitant à l’étape décisive de la délivrance, sur le seuil de l’imago. La rhétorique en est si abrupte qu’apparaissent, simultanément, le lieu matriciel, à savoir notre enveloppe et notre essai de surgissement dans la condition des hommes. Dans cette perspective, ce qu’il faut comprendre, ceci : Être-Saint-Jacques, Être-Natice, sur le point de surgir dans la clarté existentielle, encore abrités par le dôme liquide, perçoivent par l’ouverture qui attend leur éclosion, l’intense rumeur du monde. Le glissement des plaques tectoniques, l’abrasion des glaciers sur leur socle de moraines, le souffle du vent dans les cannes des bambous, le chuintement des fleuves entre leurs rives, le crépitement des incendies, le crissement de l’air tout contre les arêtes des roches millénaires. Mais ce qu’ils entendent, surtout, la polyphonie des langages humains, les sabirs qui courent d’un bout de l’univers à l’autre. Les incantations, les prières, les cris de joie, ceux de la douleur, les objurgations, les dénégations, les souffles rauques au fond des geôles, les plaintes des peuples humiliés, les rafales d’armes automatiques, les lourds silences des enfants que l’on exploite, les claquements de bottes de la barbarie, les déflagrations partout où règne la puissance et la rage de vaincre, d’imposer son despotisme, de parvenir à l’absolue définition de l’aporie. Tout ceci est la mise en scène sonore de la déréliction qui nous visite dès notre premier souffle. Tout ceci est l’icône douloureuse du nihilisme parvenu à établir son règne dans la moindre cellule de la Terre où vivent les Existants dans l’effroi de paraître. La grotte antique est si accueillante, si éloignée du malheur des Egarés, si disponible à une saisie immédiate de la sensibilité, à l’accueil d’un confort que les candidats nouvellement élus à devenir des silhouettes sur les chemins de poussière de l’exister se prennent au jeu de l’involution. Demeurer là, sur le bord de quelque chose, sans vraiment en cerner le contenu, fût-il heureux, fût-il tragique. Le renoncement à poursuivre le périple, fût-il gage de liberté. Demeurer en son germe, dans la tiédeur du sol, en attente d’une possible floraison. D’une possible, seulement.

 

Du retrait au retrait.

 

   Ainsi s’éprouve La dernière causerie, telle la fin d’un langage à peine esquissé. Un mot mourant au bord des lèvres. Un aveu dans le pli secret de la conscience. Une révélation faisant de sa retenue l’oriflamme d’une joie. Oui, sentiment bien étrange que celui d’une renonciation à être, à confronter l’existence, posture antinomique de celle, sartrienne, de l’engagement. Certes, toute cette mise en scène n’est qu’une fiction et nul humain sur Terre ne saurait renoncer facilement au luxe de vivre. Sauf les exilés, les déshérités, les laissés pour compte d’une marche en avant qui n’aime guère ceux qui piétinent et font mine de vouloir rester en dehors de la représentation. Et encore faudrait-il sonder les âmes de ceux qui souffrent pour en connaître la couleur exacte. Qu’y verrait-on alors ? Le renoncement à la coquille fondatrice, la sortie au plein jour dans la gloire du devenir ? Les choses sont si embrouillées dès qu’il s’agit de pointer l’ordre des sentiments et de tâcher d’y déceler l’ombre d’une hypothétique vérité. Dans le fond, nous sommes tous et toutes des Êtres-Saint-Jacques, des Êtres-Natice sur le bord de quelque errance. Tantôt dissimulés dans la réassurance de leur nacre, tantôt poussant au-dehors ces membres qui veulent fouler le sol à la mesure de leur humanité. Oui, de leur humanité car le venimeux oursin est là qui nous veille avec ses piquants et toujours nous sommes prêtes à rebrousser chemin pour un être du passé que nous reconnaissons, alors que l’être du futur en voie de constitution est cet infini clignotement, blanc-noir, noir-blanc qui nous dit en mode alterné bonheur et douleur de vivre. Jamais nous ne sortons de cette confondante contradiction. Jamais !

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 08:29
Défi de soi.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Après la plaine blanche…

 

   L’hiver avait commencé avec une belle ardeur. Le vent, venu de Sibérie, avait envahi la moindre parcelle de poussière et le dos des collines s’inclinait sous le souffle polaire. Nul n’osait s’aventurer au dehors. Le spectacle du monde était identique à celui que devaient présenter, dans « Les Châtiments » de Victor Hugo, les étendues livides de la Retraite de Russie. Sauf que les Combattants ne parcouraient « après la plaine blanche une autre plaine blanche » qu’à l’intérieur de leurs murs où d’asthmatiques poêles de tôle s’époumonaient à réchauffer l’air. Si, à l’évidence, la froidure s’était immiscée dans la faille des corps, elle instillait son venin d’une façon bien plus impérieuse dans des âmes en perdition. Quiconque eût osé le geste inconscient de sortir se fût immédiatement exposé à se métamorphoser en congère ou en stalactite de glace, sort si peu enviable que les humains avaient renoncé à admirer le spectacle de la grande chape blanche qui courait d’un horizon à l’autre. On se terrait dans les maisons, on se vêtait de lourdes houppelandes, on dissimulait son visage aussi bien aux assauts des aiguilles du froid que des étincelles du feu qui en accentuaient la terrible rigueur. On pouvait demeurer là, tout près de l’âtre salvateur, jusqu’à la fin de ses jours, lesquels étaient comptés si, du moins, la bise s’entêtait à faire un siège dont les conséquences étaient des plus funestes. Une manière d’avant-goût de fin du monde. De quoi réjouir les sectes illuminées de millénaristes et plonger dans le plus pur désespoir ceux qui avaient foi en un rayonnement de l’homme sur ce lopin de terre qui leur avait été attribué de toute éternité.

 

La cristallisation d’un songe.

 

   Mais toute règle, par simple nécessité logique, porte en son sein l’exception qui en révèle la vérité. Et cette règle d’une survie à tout prix, à la mesure d’un lot infini de précautions, se voyait soudain battue en brèche - et de quelle manière -, par la simple existence de Défi de soi, cette incroyable venue au jour du prodige même, surgissement d’une image venue du plus loin de l’imagination, manière de brume éphémère qui trouvait sa sublime consistance à seulement prétendre exister avec naturel parmi le déchaînement des décisions d’un temps pris de folie. En réalité, sans qu’on put pour autant supputer quelque trouble de la vision, quelque hallucination, Celle qui se montrait paraissait tout droit sortie d’un « Conte des Mille et Une Nuits », génie de la lampe d’Aladin portant devant les yeux surpris des hommes la concrétude d’un rêve, la cristallisation d’un songe. Comment croire à ceci qui faisait phénomène sans être soi-même atteint d’un délire, sans être retombé dans la naïveté fondatrice de la petite enfance ? En un lieu qui n’en était pas un, en un temps qui se dissolvait dans sa chronologie même, était une Féerie, un corps d’éphèbe à peine marqué des signes de son sexe, deux grains de café en guise de poitrine, de fines attaches de verre, des jambes pareilles à de jeunes sarments dans le dépliement du printemps.

Et la vêture ? Imaginez donc un voile posé sur la bouche - non un bâillon -, simplement le dire de la grâce de la parole, le flûté d’une voix qui se dissimulait dans le silence, une fragile culotte couleur de chair, puis un inapparent drapé faisant du bas du corps une sorte d’objet luxueux enveloppé dans son papier cristal. Dans la main droite, cette pince si discrète, l’élévation d’une flûte de champagne et sa jaune ambroisie. Au sol, dans les plis de mousseline vaporeuse, une bouteille cerclée d’or dont on devine qu’il s’agit d’une marque prestigieuse, ce vin blanc dont les bulles signent les grandes occasions, scellent des accords, engagent des vies communes, concluent des amitiés impérissables.

 

Défi de soi : rejoindre son être.

 

   Si Défi de soi méritait cet étrange nom de baptême, cela venait en source directe du fait que, chaque fois qu’elle dépassait l’ampleur même de ses propres vertus, elle s’accordait le contenu d’une flûte, cérémonie aussi solitaire qu’empreinte de recueillement. La griserie, elle la frôlait seulement et avait, en quelque manière, un genre de science infuse qui la portait au seuil d’une révélation sans basculer cependant dans une inconscience qui eût obéré l’événement dont elle sollicitait la survenue. Vous l’aurez deviné, cette diaphane créature se livrait aux joies d’une extase toute païenne, tout comme d’autres cultivaient des orchidées pour l’exception florale qu’elles constituent. Simple question d’affinités avec les choses, que les plus sagaces trouvent d’emblée, que les plus égarés n’aperçoivent jamais, privés en cela d’une immédiate et constante félicité.

 

Dessiner une rose.

 

   Le défi qu’elle se lançait consistait dans le dessin d’une rose. Pas n’importe laquelle. La rose-thé seulement dont les pétales paraissaient détachés du corps même qui la soutenait dans la délicatesse. Sur un grand parchemin blanc elle prenait soin de poser, les uns après les autres, les signes de la beauté. La couronne extérieure d’abord, cette aurore à peine naissante, cette teinte qui n’en était pas une, cette vibration de la lumière dont les grains s’articulaient les uns aux autres sans qu’on en puisse comprendre le mystérieux mécanisme. Cela naissait de soi, cela faisait effusion, cela touchait les yeux avec la grâce infinie de la brume au-dessus de la pellicule d’un lac. Puis il y avait cette faille d’ombre qui s’ouvrait en direction du cœur de la fleur, un clair-obscur si vaporeux qu’il semblait l’émanation de quelque lointaine contrée, le profond d’une pupille, la densité veloutée d’un épiderme pliant sous le plaisir. C’était comme de marcher sur le bord d’un volcan éteint, d’en distinguer à peine le fond de lave brune alors que, dessous, l’on supputait les vagues de lave dans leur subtil repliement. Une immémoriale parole qui ne s’ébruitait qu’à paraître dans cette hésitation du jour encore cerné de nuit où les étoiles s’allumaient dans le luxe du silence.

Le pinceau courait sur la plaine de papier, laissant ici une réserve de blanc immaculé, déposant là un lavis semblable à un fragile corail, plus loin encore l’envers de l’aile du flamant à contre-jour du ciel. C’était l’impalpable qui se disait. C’était la couleur dialoguant avec l’âme. C’était le glissement d’une neuve clarté brodant dans l’esprit les mailles de la joie. Tout alors était suspendu. Tous alors ne vivait que de cette attente, de cette irrésolution qui proférait bien plus que n’auraient su le faire de bavards rhéteurs. Le blanc butinait avec le rose, l’instant jouait avec l’éternité. Car il en est ainsi des choses belles en leur éclosion : elles figent tout dans une sorte d’incantation et l’émerveillement fait ses boucles infinies au rythme même de la création. On ne sait plus très bien où cela commence, où cela finit. On ne sait plus où sont ses propres frontières de peau, si l’on diffère de cette rose en train de naître, si l’on en constitue le dépliement, si le bouton dissimulé au centre du resserrement des pétales, c’est celui du sujet que l’on dessine, ou bien si c’est son ombilic assistant, médusé, à son intime déploiement.

Défi de soi aimait cette confrontation aux mouvements souples de la brosse, cette luminescence de la feuille, ces irisations pareilles aux cercles d’eau que dessinent les insectes aquatiques aux pattes de dentelle. Défi aimait ce bruit inapparent, ce glissement par lequel l’art de la minutie, de la précision se signalaient à la manière d’une luciole faisant son doux éclat dans la prairie d’été. Parfois, dans l’intervalle inquiet de deux touches, elle humectait ses lèvres du breuvage royal et, alors, tout son corps s’électrisait, tous ses membres vibraient à l’unisson et elle sentait la sève inventive couler jusqu’au bout de ses doigts, faire ses ramures jusque dans la pulpe du subjectile. On ne savait plus alors l’endroit précis où se produisait le prodige. La rose était-elle cause d’elle-même, procédait-elle à sa propre venue au monde à l’abri de l’action de quelque mystérieux démiurge ? S’élevait-elle du papier telle une vapeur liée à un processus alchimique ? Les pétales sortaient-ils de la touffe de crins du pinceau ? Ou bien, plus étrange encore, étaient-ils la simple continuité de la main de Défi, la fluence de son corps de liane, le bourgeonnement de son âme à même le réel ? C’était si complexe une création, si emmêlé aux processus de la vie que l’on n’en pouvait percevoir ni l’origine ni en supputer la fin.

De Défi à la jaune ambroisie, à la rose-thé, il n’y avait qu’un seul et même geste, un unique mouvement, une subtile effusion qui entrelaçait dans l’harmonie aussi bien la peau couleur de nacre rosée, le pétillement somptueux des bulles, l’enroulement voluptueux des pétales tels les remous d’une soie onctueuse, les flagelles d’une anémone de mer. De Défi à ce qui naissait de ses doigts il y avait solution de continuité, subtil ruissellement, fluence naturelle comme si l’œuvre, transcendée par le mystère de sa Muse, en devenait la simple émanation, le naturel prolongement, l’arborescence terminale. Voir sortir du papier cette fleur qui n’en était qu’une à la mesure d’une pure illusion tenait du prodige et nul ne se fût hasardé à interrompre la magie qu’au prix d’une violente frustration ou d’une perte de soi dans les inextricables mailles de l’incompréhension. Ce que de savants esthètes avaient mis des siècles à formuler en signes pressés sur d’illisibles traités, voici que cela faisait son lumineux tracé, sa pure donation de présence, là, dans le demi-jour d’une conscience qui, bientôt, serait envahie de clarté en sa totalité. Car l’on ne pouvait demeurer aveugle à l’événement qui se produisait, peinture que le corps paraissait initier comme l’un de ses fluides naturels, peut-être une légère exsudation s’élevant de l’épiderme, se métamorphosant en substance œuvrée au contact même du jour. C’était troublant, tout de même, d’assister à cette mue, de voir de ses yeux, sans médiation aucune, l’âme se résoudre à devenir matière, mais éthérée, à la limite d’une visibilité, à l’extrême pointe d’une possible préhension. Tout ceci venait de si loin, allait si loin, bien au-delà des corps, bien au-delà des esprits, se perdant dans la brume dense des estimations songeuses, des délibérations imaginatives. Comment ne pas être saisis de vertige lorsque l’inconnaissable en sa silhouette hiéroglyphique se présente à découvert, se dit tel l’inatteignable qu’il est mais dont on perçoit le premier signe d’une ineffable et inépuisable rhétorique ? Tout faisait sens jusqu’à l’infini. Tout bourdonnait et la rumeur de l’art butait contre la paroi mobile du tympan. Tout chantait les louanges du paraître et gagnait les spires de la cochlée avec un bruit de source.

 

« La rose est sans pourquoi.. »

Défi de soi.

Gustave Moreau.

Rose thé.

Source : Images d’art.

 

 

   Voilà, Défi dans la plus modeste posture qui soit, vient de poser une dernière touche à son œuvre. Se recule, observe, fait varier la lumière sur la plage de la feuille. La rose n’est pas la rose unique à laquelle elle vient de donner vie, mais un bouquet de roses, mais la totalité des roses du monde, celles qui dorment dans le frais des cryptes, celles près des bassins d’eau qui bruissent dans les patios andalous, celles du désert sous les bleus ombrages des palmiers. Oui, toutes les roses et ceci est le prodige de toute création parvenue à l’essentiel dans la simplicité. Nulle fioriture, nulle concession à quelque décoration ou à quelque simagrée voulant dire en termes suaves, policés, la rencontre avec les choses. Présence de l’œuvre vraie qui est toujours une exception, à savoir celle de l’art en son inimitable éclosion. L’art fait venir le rare au jour, en livre son essence qu’elle déploie jusqu’à l’infini, produit d’inépuisable sèmes qui parcourent l’univers. L’art est ceci ou bien n’est que subterfuge, ambiguïté, tromperie des sens au profit d’une simple mascarade.

Défi, afin de mesurer la qualité de cette fleur née de ses doigts n’a nullement besoin de se poser de question. Cela coule avec naturel d’elle à la fleur, de la fleur à elle. Cela dit le bonheur du jour, trace l’étincelle de la joie, allume dans les yeux les braises de la certitude. A petits coups de langue, comme le ferait un jeune animal, Défi déguste cette ambroisie qui n’est jamais que le symbole du geste esthétique qui a été accompli en toute beauté. Dans l’air tissé de clarté se laisse entendre une manière de légère et insistante incantation, un susurrement, la poussée d’une résurgence entre des lèvres de calcite. Ça palpite. Ça fait son doux ressac. Ça conduit à l’évidence des saisies immédiates. Ça s’élève en douce intuition :

 

"La rose est sans pourquoi,

fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a souci d'elle même,

ne désire être vue."

 

   C’est la belle assertion d’Angelus Silesius qui, depuis le lointain des siècles, remonte jusqu’à la conscience de Défi, la déploie en milliers de fins rivelets doués d’une vibration identique à celle du cœur d’un quartz. La Rose est sans pourquoi. Défi est sans pourquoi. L’Art est sans pourquoi. Rose, Défi, Art fleurissent parce qu’ils fleurissent. Rose, Défi, Art n’ont souci d’eux-mêmes. Rose, Défi, Art ne désirent être vus.

   Il en est ainsi des choses belles qui ne se laissent apercevoir qu’à même leur rapide apparition. La simplicité est leur mode d’être, l’instant la mesure de leur temporalité, la sensibilité l’échelle par laquelle se disposer à leur nature. Merci Défi de nous faire voyager si loin. Jamais espace ne se referme dès l’instant où la merveille est présente !

 

 

 

 

 

 

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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 08:53
Visage : cette coquille de nacre.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

Félicité d’être sur le bord du monde.

 

A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier, devenir de lourdes résines sous lesquelles se retrouver simples inclusions muettes, insectes aux buccinateurs soudés, aux membres roidis sous l’effet de quelque glaciation. Au début, elle n’avait accordé nul crédit à ce qui semblait n’être qu’une vue de l’esprit, une hallucination de l’imagination. Le matin, enfermée dans la quiétude de sa salle de bains, alors que le frimas poudrait les arbres de blanc, combien il était heureux de rester sous la douche, de chanter, d’enduire son corps d’une mousse abondante dont les bulles qui s’en échappaient semblaient dire le bonheur du jour, la félicité d’être, ici, sur le bord du monde. A peine entrée dans son atelier elle se saisissait de ses pinceaux et projetait sur la toile blanche, cette neige, ce silence, de simples lavis qui, bientôt, prendraient forme. Dans la texture de la pâte. Dans la violence même qui était contenue dans les choses. Formes de corps surtout. Vigoureux, expressionnistes. Giclures de muscles, tensions de peau, lacis de veines plongeant dans la crypte ombreuse de la chair. C’était cela qu’elle voulait, inscrire dans la sculpture existentielle les stigmates de ce qui partout rayonnait, aussi bien la beauté, aussi bien la laideur. Celle-ci ne lui apparaissait nullement sous le signe de la négativité et se signalait à sa conscience en tant que beauté différente. Peut-être plus profonde, plus difficile à atteindre. Il suffisait de contourner le réel, d’en interpréter le lexique complexe.

 

De quoi est-ce l’épiphanie ?

 

C’était toujours ainsi. Les premières touches, à peine un effleurement, une douce insistance comme pour instiller à la toile un lexique ineffable, le début d’une fiction qui ne dérangerait nullement le souci du quotidien. La toile vibrait sous les attouchements. La toile chantait comme l’épiderme de l’amant surpris par les audaces de l’amante. Pur enchantement que de voir naître les phénomènes, d’assister à leur surgissement. Métamorphose qui livrerait bientôt le dernier mot de sa longe méditation. Ici, dans l’approximation se devinait déjà ce qui serait une épiphanie. Mais de quoi donc ? Cette masse jaune à la consistance d’argile, était-ce le buisson des cheveux en devenir, son brouillon, son esquisse première ? Et cette plongée vers le bas de l’œuvre, cette manière de buse de ciment gris tachée par le temps, ceci représentait-il un cou, cet isthme empreint de mystère qui rattachait la pensée à la lourde matérialité du corps ? Et cette proue de calcaire, cette figure avancée d’une probable Albion, ceci faisait-il signe en direction du visage, cette quintuple essence synthétisant le sensualisme par lequel l’homme prend acte du monde ? Et de lui-même dans un seul et même geste ?

Maintenant les coups de pinceaux étaient devenus rageurs, la toile claquait sous les assauts du spalter, sous les déflagrations rythmées de la brosse. Car il fallait dire, dans l’urgence, dans la peur et le tremblement tout ce qui surgissait ici et maintenant de la condition humaine et en graver les incroyables traits dans la substance de la pâte, dans la sourde touffeur de ce qui, par nature, était immobile, muet, inerte. Pure décision de ne rien proférer, la pâte se laissait manipuler, transformer en ce qu’elle deviendrait, ce destin simplement dévolu à témoigner, sur le carré de lin, la strate d’une histoire, le dépôt de l’art en son infini renouvellement. Mince écaille de sens s’allumant du feu discret du fanal perdu dans l’étoffe blanche de la brume. Créer, tout contre le matin naissant, encore illuminé des songes nocturnes, c’était se livrer à un acte de demi-conscience, c’était une apposition de soi dans l’ornière des choses sans que rien n’en manifestât l’étonnante présence. Soudain l’on surgissait à même le sujet que l’on était de la même manière que le jour naît de la nuit à la seule empreinte de l’aube.

Alors l’on s’apercevait, dans le dénuement et la stupeur, l’on se reconnaissait dans cette figure lagunaire, dans cette tragédie de carnaval, masque vénitien si austère qu’il n’était que celui du mime, cet étrange personnage dépourvu de langage n’ayant pour rhétorique que son propre corps, sa gestuelle d’animal pris au piège. Proférer un drame en langage est assurément douloureux. Mais c’est à mesure simplement humaine. Le transposer dans un langage sans langage c’est le vêtir d’une transcendance tragique par laquelle rejoindre l’immense solitude des dieux dont l’empyrée privé de parole se donne à voir comme un néant absolu, le visage du nihilisme accompli. Là est bien la condition aporétique du mime qui se débat et gesticule devant l’effroi de ne jamais être compris, donc de ne jamais se hisser d’un sort cousu de perte et de nullité à être.

 

La quadrature de sa propre chair.

 

Là est aussi la problématique de l’Artiste qui s’annule à même son œuvre. Tracer sur la toile le beau paysage, poser le clair-obscur de la nature morte sublime, initier une fresque historique, donner lieu à une esquisse sociale, tout ceci constitue l’auréole d’une identique déclinaison, à savoir tracer dans le vivant la quadrature de sa propre chair. C’est toujours l’inaltérable et permanent foyer du soi qui est en question. Ce qu’au fil des jours l’on tisse patiemment, c’est cette trame infinie qui nous traverse et nous met en demeure d’en repérer le parcours souterrain, d’en montrer la possible résurgence. Masque de Nacre savait de toute éternité que l’acte de peindre ne consistait uniquement à poser des pigments sur un subjectile, y reconnaître des lignes et des traces, y deviner des surfaces, y lire l’amorce plastique d’une anatomie. Non, peindre était élever sa propre effigie, tailler sa silhouette dans la pierre du jour, dégager du marbre infiniment disponible du réel cela même qui nous parle comme l’unique fable que nous sommes au devant des hommes. Tout créateur est à la recherche de l’absolu, de la verticale vérité, de l’évidence faite chair. Or rien ne dispose mieux à cette haletante découverte que le fait de sonder son propre continent. Ici, plus de dérobade possible. Ici, procès dialogique institué de soi à soi. Le sans-distance qui seul autorise la parole de confiance. Certes, s’en remettre à l’autre est la voie parallèle. Mais la difficulté réside dans le terme même de « autre » qui déporte de soi et crée une « vérité relative » puisque le sujet est dépossédé de la matière même qui constitue son essence. L’autre, quel que soit le degré d’authenticité qui nous attache à son être est (ceci est un truisme) dans l’orbe de l’altérité, donc de l’inatteignable par définition. Simple question de logique que redouble la nature différente de la présence ontologique. Car de soi à l’autre, l’écart est identique à celui de deux terres que sépare un océan.

 

Paradoxe : liberté et aliénation.

 

« A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier… » Il est temps maintenant de reprendre l’assertion posée à l’incipit du texte et de tâcher d’y trouver de nouvelles significations. Oui, le langage intérieur, oui les pensées, oui les réflexions et méditations de l’Artiste avaient trouvé à se solidifier, à se métamorphoser en substance palpable, en couleurs, en formes dont la réalité était incontestable. Et c’est bien ce phénomène de la réalisation qui pose question pour la simple raison qu’il s’agit d’un double mouvement qui instaure une exigence et la détruit à même sa parution. La production de l’œuvre d’art est cette liberté suprême par laquelle l’Artiste trouve son accomplissement qui n’est, corrélativement, que l’autre face de son aliénation. Oui, de son aliénation. Car, ici, dans ce masque tragique, figé, incapable de quelque anamorphose que ce soit se dit l’imprescriptible ornière du destin, son empreinte définitive, le couperet de la lame de la temporalité qui, du présent qui apparaît, annule le passé et n’autorise nul avenir. « Autoportrait » inaugure une vision renouvelée d’une image de soi qui, en définitive, n’en est qu’une clôture, si l’on prend soin de raisonner avec la rigueur nécessaire. Oui, l’être s’est solidifié en cet étrange insecte pris aux épingles de l’entomologiste, limité à cette immobile plaque de liège qui en est le définitif linceul. Ici se montre le dernier flux de l’activité langagière, comme une écume se sédimentant sur le rivage existentiel. Théorie de l’instant qui reprend en son sein toutes les virtualités actuelles et les condense sous les auspices d’une indépassable vision. Rideau qui se referme sur un spectacle suspendu, dernier coup de scalpel nous livrant de la personne un masque métaphysique tel qu’il pourrait s’adresser à nous depuis un incompréhensible au-delà.

 

Peinture comme langage.

 

Chaque touche, chaque forme, chaque tracé est un mot qui part, une phrase qui s’évanouit, un texte qui disparaît. Ainsi, lorsque l’esprit a fini d’inscrire sa marque dans l’intimité du support, que l’âme y a déposé l’essentiel de ses ressentis et imposé ses déterminations, ceci n’est pas sans évoquer le livre que l’on referme, les signes d’encre et de papier qui y trouvent un éternel repos, le luxe d’une bibliothèque dans la pénombre de laquelle se referme, telle une coquille de nacre, les valves qui en contiennent le secret. Rien de plus pathétique, en fait, qu’une œuvre achevée dont le destin est au passé, rarement à l’avenir. Des milliers de chefs d’œuvres dorment dans les rayonnages de vénérables institutions culturelles, des milliers de toiles hantent de leur présence inapparente les réserves des musées. Ce qui porte l’œuvre d’art au jour, toujours l’activité d’une conscience productrice, le feu d’un enthousiasme, la foi en soi qui en est l’incontournable point d’incandescence. Certes, parfois, comme chez Van Gogh, c’est le désespoir qui semble constituer le moteur de cela qui donne naissance à « Autoportrait à l’oreille bandée » ou bien à « La Nuit étoilée », mais ce ne sont là qu’apparences. Jusqu’au dernier instant Vincent a cru en « sa bonne étoile », à la reconnaissance de son génie qui n’allait pas tarder, qui éclaterait au ciel du monde comme l’une de ses plus marquantes vérités.

 

Verbalisations d’un langage intérieur.

 

Ce qui est nécessaire, avant de conclure, c’est de retracer brièvement les étapes qui sont l’intime processus par lequel une œuvre se donne à penser comme un gain de la matière sur l’esprit. Au début, c’est à peine un songe, une pensée floue, une idée en germe qui cherche les voies de son éclosion. Au début, dans l’incertaine clarté de l’aube, ce ne sont que d’hésitantes touches, à peine des lavis, tout juste d’hésitantes propositions formelles, quelques signes traçant les frontières d’un visage, quelques traits qui ne sont pas encore saillants, pour la simple raison qu’ils sont en réserve, qu’il n’est jamais facile de se prendre pour modèle et d’en livrer une image qui ne soit celle d’une aimable concession, d’un égotisme foncier, d’une caresse à soi adressée en signe d’auto-reconnaissance. Au début donc, les premières traces se rendant visibles sur la toile ce ne sont que des verbalisations d’un langage intérieur. Quelques substantifs précisant le lieu à faire émerger. Quelques adjectifs posant la qualité des tons respectifs. Quelques adverbes affirmant le mode impressionniste, symbolique ou bien fauve de la composition. Peu à peu les signes jouent en mode complémentaire, s’éclairant l’un l’autre, se révélant selon une esthétique dialogique. Confluences des harmonies dont, bientôt, une forme émerge que nous reconnaissons pour être la figuration de l’Artiste. Une fiction a commencé. Une fiction se précise qui puise dans l’esprit de son créateur les sèmes qui vont concourir à porter sur le champ de la vision de simples entités intellectuelles, des impressions, des notions aussi vagues que celles que peut fournir la psyché dès l’instant où elle est mise en demeure de métaphoriser l’invisible matériau dont elle est constituée.

 

Un processus magique.

 

Merveilleuse métamorphose du geste artistique, incroyable prodige alchimique de transsubstantiation d’un irréel en réel dont tout génie créateur est l’étonnante instance médiatrice. Les enfants ou bien les esprits dénués de malice et de calcul prédiquent ce saut dans l’œuvre réalisée en tant que « magie » et sans doute ont-ils raison, au sens étymologique si bien défini par Ronsard dans « Les Meslanges » : «art de produire, par des procédés occultes, des phénomènes sortant du cours ordinaire de la nature». Or n’est-ce pas là la définition même du processus esthétique au terme duquel un événement «secret, mystérieux, caché» (définition de « occulte ») se montre à nous, hissé du cours de la nature dont le Peintre est l’une des manifestations pour nous livrer cette icône transfigurée par la toute puissance de la culture. La pure idée originelle était devenue représentation. Les mots qui soutenaient la pensée et portaient au devant d’eux le projet artistique, voici qu’ils avaient pris corps, s’étaient condensés, avaient migré depuis leur réserve d’invisibilité jusqu’à cette mise en scène à proprement parler « matérielle ». Les sentiments, les passions, les réserves, les inclinations diverses, les tropismes - ces minuscules mouvements de l’âme -, se voyaient maintenant affectés d’une forme, enrobés d’une couleur, déterminés par des jeux de lumière, mis en valeur par des contrastes. Le langage initial était devenu corporel, s’était retourné à la manière d’un gant afin de laisser apparaître ce qui, en son fond, paraissait le nervurer, cette image qui surgissait au plein de la conscience et révélait l’âpre beauté de toute réalité dès l’instant où la transcendance l’atteignait en sa vérité.

 

L’œuvre en tant que questionnement.

 

Matière. Peut-être n’était-on donc que ceci et les mots si volatiles, si élégants, empreints n’étaient-ils que le reflet de cette dernière à moins que ce ne soit la troublante mission de l’art qui ait obéré la justesse de notre vision ? Cette hypothèse faisant alterner successivement les mérites de la matière et de l’esprit, jamais nous n’en viendrons à bout. C’est bien pour cette raison que la figuration artistique accomplit cette belle tâche de tout reconduire au néant afin qu’égarés, nous nous attachions à reconstruire le sens par nous-mêmes. Il n’y a pas d’autre lieu de compréhension possible. Regardant « Autoportrait » de Barbara Kroll que voyons-nous en réalité ? L’Artiste transparaissant à même sa toile ? Une simple figuration abstraite ? Des traits de son tempérament ? Un mystère planant autour d’un visage ? Un masque de carnaval ou bien celui d’un mime ? Ou bien le tout à la fois ? Sans doute la réponse est-elle dans la question ! Nous voyons en tout cas quelque chose qui questionne. Ceci n’est-il as l’essentiel de ce que l’art a à nous apprendre ?

 

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 08:02
L’invention du Poilomaron.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

D’une mémorable découverte.

 

   Longtemps les Sages du Bois avaient flotté dans l’espace. Tous les points de la lointaine galaxie ils en avaient sondé les longs corridors, en avaient éprouvé les labyrinthes célestes, avaient chuté sur d’infinis toboggans aux belles pliures d’éther. La musique des sphères s’enroulait à l’entour de leurs minuscules oreilles, les filaments verts de la lumière cosmique tapissaient leurs minces corps de la lueur des aurores boréales. Les piquants des étoiles, parfois, se plantaient à même leur chair, mais dans la douceur, mais dans la douce insistance à être parmi le peuple des Pacifiques et des Dévoués à la cause du Ciel. Oui, sans doute était-il étrange que ce fussent ces modestes morceaux de bois qui aient été naturellement commis à servir la cause des dieux. On eût plutôt imaginé, dans l’exercice de ce sacerdoce, quelque espèce ailée, aigle à la vue perçante ou bien faucon au bec courbe ou encore huppe invisible au regard des hommes. Que pensaient de tout ceci les divinités qui scrutaient le vaste monde du haut de leur empyrée ? Nul ne s’en préoccupait, sinon quelque obscur spécialiste d’une mythologie poussiéreuse incluse dans de lourds et volumineux grimoires. Parmi l’assemblée pléthorique des dieux, les Boisés avaient leur préférence, comme tout un chacun choisit plutôt la fragrance de la rose que celle du lis.

   Lors de l’un de leurs derniers séjours sur Terre (ils n’y faisaient jamais que de rapides incursions), ils avaient trouvé, au hasard d’une plage, parmi des écueils de toutes sortes, un objet de fer rouillé dont ils ne connaissaient nullement l’usage mais qu’ils nommèrent, d’une voix, d’une seule le Poilomaron, sans doute par souci d’euphonie et aussi en raison du fait que les quatre syllabes de ce néologisme correspondaient à celles, homologues, des Pe-tits-Boi-sés (Petits Boisés, sobriquet habituel dont ils étaient affublés comme de leur essence la plus proche). Et cette mince histoire de métal, de rouille et de trous avait immédiatement tenu son langage signifiant à telle enseigne, qu’à peine possédée, ils en connaissaient tous les usages selon lesquels faire apparaître un monde dont ils ne possédaient nullement l’usage, faire surgir des secrets dont l’univers regorgeait à condition qu’on disposât de l’œil exact afin de les bien apercevoir. Son utilité la plus remarquable résultait de cet étrange phénomène : le regard appliqué aux trous ne laissait apparaître, de toute réalité, que son côté faste et chatoyant alors que les parties pleines occultaient tout ce qui aurait pu fâcher, à savoir la laideur, le mal, les piètres opinions, les marches de guingois et les chausse-trappes des dieux ou des humains par exemple.

 

Les dieux jugés à l’aune du Poilomaron.

 

   Ainsi, appliqué à l’observation du vaste empyrée où logeaient les dieux, voici comment, d’une manière toute céleste, éthérée mais non moins efficace s’opérait le phénomène des affinités ou bien son contraire, la répulsion éprouvée par rapport à tout ce qui fâchait et obérait la belle vérité. Affinité : la beauté qui, ici, se laissait apercevoir, qui était celle d’Aphrodite elle-même, non la laideur de son époux Héphaïstos, ce forgeron boiteux qui ne vivait qu’au rythme des fumées et odeurs acres de son foyer. Affinité : celui qu’on voyait, rayonnant au travers des trous, Apollon, dieu du soleil, de la musique, de la prophétie, cette si belle figure humaine dont son homonyme du Belvédère était comme la mise en image de toutes les vertus imaginables qui se pussent accorder aux existants. Répulsion : Arès, lui, on l’ignorait et sa cohorte guerrière, vindicative, Les Chagrin, Discorde, Crainte, Terreur, toutes ces déclinaisons de l’âme charbonneuse, venues se perdre dans les fosses de l’innommable. D’Artémis, on ne conservait que le croissant de Lune comme attribut, non l’arc au destin guerrier et chasseur qui réduisait à néant la prétention à exister d’innocents animaux. Affinités : Chez Athéna on fêtait l’admirable sagesse (dont soi-même, dans son âme boisée, l’on était affecté), la verticale raison qui savait démêler le vrai du faux, tenir le jugement hors de portée des idées toutes faites mais on ignorait sa disposition à la stratégie guerrière, le motif en fût-il de sauver la noble Athènes. Héra, on l’accueillait en tant que déesse du mariage, cette belle promesse d’union par laquelle faire advenir la génération. Chez Hermès on chantait la gloire du mouvement, l’office qu’il remplissait en tant que messager des dieux alors qu’on abhorrait sa proximité avec les voleurs qui hantaient les chemins sur lesquels s’aventuraient les voyageurs. Poséidon on l’aimait comme l’un des dieux les plus remarquables, lui qui régnait sur les vastes océans et présidait à la destinée des chevaux. Affinités : Zeus, toutes ces minuscules effigies de bois savaient en apprécier la grandeur, en éprouver un vif sentiment d’admiration quant à son côté justicier et protecteur, bienfaiteur et sauveur mais ce qui les choquait, c’était l’exaltation de cette toute puissance qu’il exerçait à l’encontre de ses plus proches, sa propre mère, ses femmes qu’il violente ou bien répudie sans l’ombre d’un remords. Et ce dernier point s’annonçait, évidemment, avec la froidure qu’inspire toute répulsion.

 

Archiver grandeurs et servitudes.

 

   C’était assurément une belle trouvaille que celle de cet étonnant Poilomaron, cet objet certes doué d’un manichéisme parfois étroit, classant ici le Bien, là le Mal, ici encore le Bon Grain, ici l’Ivraie. Mais comment faire, lorsque, fraîchement émoulus d’une racine, tout droit sortis d’une écorce, à peine levés d’un rameau, comment procéder donc pour se doter d’un libre arbitre, faire la place à une conscience aussi libre que mesurée, donner assise à des paradigmes de la connaissance qui ne fussent simplement des décisions du hasard ? Car ce qui était considéré par les Gardiens du Poilomaron comme leur mission la plus haute, c’était de viser les choses et le monde avec la plus belle exactitude qui soit, non seulement dans une approximation proche d’un aveuglement. Alors, dans la suite des jours et des heures, postés au bord de leur bastingage, Poilomaron faisant devant leurs corps comme un étrange rempart, ils scrutaient le vaste horizon, s’appliquant, de plus en plus, à noter et à archiver sur les feuillets de leur mémoire les us et coutumes des Terriens. Ils avaient fort à faire comme pourra en témoigner le compte rendu suivant.

 

Des hommes et du Poilomaron.

 

   On aura donc compris que les Boisés affutaient leurs yeux autant que possible, amenant à la vue, au travers des minces oculus, tout ce qui les réconfortait, dont ils pensaient le plus grand bien, laissant dans l’ombre, derrière le rempart de tôle rouillée, toutes les aberrations, les déviances, les simagrées au travers desquelles l’existence semblait ne chercher que les ornières d’une confondante condition humaine.

Dans les fentes de lumière : le sourire franc, gonflé de plénitude de l’enfant ; les œuvres belles façonnées par les artisans amoureux de leur art ; la toile du Maître avec ses délicates touches en clair-obscur ne disant non seulement le clignotement des tons, leurs valeurs respectives, mais aussi, allégoriquement, la danse de la vie et de la mort, la gigue de l’amour et le deuil de la guerre ; lumière : les voyages au long cours qui ouvraient toutes les « Routes de la Soie » du monde, toutes les cours magiques des Kubilai Khan du mystérieux Orient ; dans la libre ouverture ménagée par les morsures de la rouille, les gestes généreux des humanistes, ces belles lettres disant la vertu de l’Âge Classique, ses impérissables valeurs, ce luxe de l’exactitude pareil à l’âme droite, à la décision mûrement pesée ; ouverture : le beau travail des scribes penchés sur leurs manuscrits et plus rien ne compte que la gloire de ces enluminures, leur ravissement du jour, le déploiement du pur bonheur ; dans la faille ouverte, telle la marque d’une indépassable lucidité, les signes précieux des Civilisations : les empreintes des tablettes mésopotamiennes, les hiéroglyphes traçant leur ineffable présence, les flancs des amphores sur lesquels brille l’intelligence de l’homme à connaître ce qui le porte en avant et l’accomplit telle la conscience qu’il est.

Derrière la surdité du métal : comme s’il s’agissait de se dissimuler, de se soustraire au feu de la vérité, la duplicité des faux-monnayeurs qui transforment la vie en un jeu continuel de dupes ; la dérobade face aux engagements ; la mutilation de l’autre que l’on ne reconnaît même plus ; le goût du lucre porté à sa toute puissance ; fermeture : le pouvoir des forts réduisant leurs victimes à n’être plus que de simples ombres, de fuyantes silhouettes déjà absentes d’elles-mêmes ; extinction : la suffisance des palais dorés où l’on se goberge du peuple, de sa disposition à n’être que par défaut dans les ornières étroites des contingences ; derrière ce qui isole et porte la vue à la cécité, toutes les aberrations des hôtes de la Terre qui, le plus souvent, n’avancent qu’à la mesure de leur propre gloire, réduisant l’altérité à n’être que peau de chagrin, se gaussant de tout ce qui n’est pas soi, insufflant au plein de leur ego la mesure d’un orgueil éblouissant comme mille soleils.

 

Epilogue.

 

   Etonnant, tout de même qu’un tel objet, en soi modeste, inapparent, laissé pour compte sur quelque plage déserte, pût porter en son sein autant de significations multiples, autant de bonheurs légers, de malheurs denses comme la finitude. C’est là le sort de tout humain que de ne voir que le brillant des objets, la lumière des choses sous la clarté d’une vie insouciante, portée le plus souvent au plaisir immédiat, à la frivolité, au ravissement dans l’instant, sans même qu’un futur puisse s’intercaler entre leur désir d’être et leur vérité d’exister sur cette constante ligne de crête inscrite, depuis la nuit des temps, sur la limite séparant Charybde de Scylla. Il en est ainsi du sort des Petits Boisés que leur immémoriale sagesse, leur infinie disposition à la compréhension de la beauté, au saisissement de la simplicité, nous intime l’ordre de frotter la pupille de notre connaissance afin que, regardées avec exactitude, les nervures du réel tissent à notre égard le langage ouvert de notre présence parmi le monde, ses joies mais aussi ses vicissitudes. Lecteur, Lectrice, si au cours de vos déambulations rêveuses sur quelque rivage océanique, un Poilomaron vient échouer tout contre vos pieds éblouis, regardez, mais regardez donc avec toute l’attention dont vous pouvez être la manifestation. Là est le domaine du merveilleux qui ne fait sens qu’à éliminer son contraire, à savoir cette couche épaisse et cornée qui envahit notre cristallin pour nous empêcher de voir. Or nous voulons voir, oui, seulement voir, ce qui veut dire être en harmonie avec le monde. Oui, avec le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 10:16
« Il faut imaginer Sisyphe heureux ? ».

« La tendresse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

La représentation picturale.

 

Dire ici que l’œuvre de l’Artiste s’inscrit dans une homologie mettant en perspective la toile du Titien, où Sisyphe est le sujet du traitement, revient à énoncer un truisme, les images pouvant se superposer dans un genre d’alliance heureuse. Cependant s’agit-il seulement d’un calque qui reprendrait la représentation du Maître de l’Ecole Vénitienne ? Sans y apporter une touche personnelle et considérer à nouveaux frais, du moins dans une première aperception, le statut de l’approche mythologique elle-même ? Identique attitude corporelle de tension dans l’effort. Même contrainte sous le fardeau de l’absurde. Même anonymat du sujet dont la tête se confond avec l’objet même de sa déréliction, à savoir ce rocher (ou son absence que deux fleurs simplement symbolisent) cette masse donc qui l’écrase de tout son incompréhensible poids. Ainsi s’affirment des points de contact, ainsi se loge dans un même creuset de la création cette esquisse humaine qui n’est que la réverbération de la nôtre.

Mais là où la syntaxe diffère sensiblement, c’est dans le traitement des habituels symboles qui présentent le personnage de Sisyphe placé sous les fourches caudines inexorables du Destin. (Destin que l’on prendra soin d’écrire avec une Majuscule à l’initiale afin qu’en ce signe la jonction soit faite avec l’arrière-plan dont la Moïra, cette faiseuse d’existences, est la figure mythologique incontournable). Dans le parti pris de la monstration contemporaine il y a une volonté évidente d’adoucir les contours d’une réalité si verticale qu’elle induit un vertige et incite à des glissements sémantiques, à de nouveaux paradigmes picturaux par lesquels échapper, en quelque manière, (ou bien à tenter de le faire) à l’insupportable fardeau de la déréliction. Mais y échappe-t-on vraiment à la seule mesure de décisions formelles ?

« Il faut imaginer Sisyphe heureux ? ».

Sisyphe par Titien.

 

 

En premier lieu la vive lumière dont la présence dramatisait la mise en scène du Titien se métamorphose en une atmosphère plus sombre, peut-être plus énigmatique, amenée à la limite d’une illisibilité afin que sa puissance en partie occultée fasse l’économie de cette tragédie dont nous ne voulons être les témoins passifs. En effet, par quel miracle pourrions-nous contrecarrer en quelque façon la décision des dieux de punir l’audacieux Sisyphe de l’inconscience qui l’a condamné à faire du transport infini de cette pierre le quotidien de ses jours ? Est-ce par un juste souci de l’âme que le fardeau a été biffé de la représentation ? Ou alors par le choix d’un style, la mise en œuvre d’une esthétique renouvelée ? Tout ceci ne laisse de nous interroger, tout comme ce fond du tableau semé de corolles de fleurs qui sembleraient la proximité d’un luxueux jardin d’Eden, comme si la faute expiée, le malheureux héros pouvait se relever de la Chute à l’aune d’une repentance. Mais alors ici, nous sortons de l’aire simplement mythologique pour entrer dans celle d’une théologie affirmée. Mais, après tout, y a-t-il aussi loin du contenu de la mythologie qui chante les dieux et de la religion qui chante Dieu ? Peut-être simplement la distance du polythéisme au monothéisme. Mais ceci entraînerait quelque considération plus approfondie.

 

Une nécessaire lecture plurielle d’images polysémiques.

 

Rien ne saurait être simple dès l’instant où l’on aborde aux rivages escarpés et invisibles de la philosophie et de la métaphysique. De l’absurde, du sens en creux qui lui est coalescent en tant « qu’inquiétante étrangeté », de la finitude qui borne la marche en avant de l’homme, de l’ennui et de l’angoisse qui résultent de l’indicible lié à de telles questions, il s’avère difficile de formuler quelque chose de juste et de clair tellement le degré de visibilité est obéré par cela même qui nous affecte depuis le centre même de notre mortelle condition. Alors nous errons comme des âmes en peine, sur le bord de quelque abîme. Alors nous nous ruons dans le jeu, l’amour, l’art, parfois la mondaine consommation afin que, nos sens comblés, nous puissions devenir amnésiques et nous doter de cette « oublieuse mémoire » du poète qui sera chargée de nous affranchir de toute dette existentielle ou, tout au moins, de nous dispenser de nous inquiéter à son sujet. Mais, parfois, plutôt que de nous livrer à une volontaire cécité nous empruntons des voies radicales dont nous pensons qu’elles nous hisseront du néant relatif dans lequel nous avançons à la manière des somnambules. Nous convoquons la révolte, nous envisageons le suicide, seule porte par laquelle atteindre à notre propre liberté.

Mais nous sentons combien toutes ces tentatives sont des esquives, parfois des justifications à saisir dans l’instant surgissant d’un drame, de simples fils d’Ariane à la fragilité desquels nous suspendons notre sort à défaut d’en assumer l’incroyable et funeste aporie. C’est de cette manière que la mythologie, l’art, mettant en spectacle cette pièce dont nous sommes toujours les dupes, essaient de nous exonérer de penser plus avant. Il nous suffit de viser la toile du Titien sans nous projeter dans ses significations latentes, de demeurer rivés à cette belle esthétique en clair-obscur à laquelle nous attribuerons, peut-être, le mystérieux symbole d’un passage du jour à la nuit, sans aller y déceler combien cette pantomime de la temporalité enferme en son sein les sèmes de notre propre clôture.

 

Rocher, fleurs : finalité unique.

 

Ou bien nous nous disposons à recevoir le don de « la tendresse » tel que nous l’adresse Dongni Hou, n’échappant à la dimension contingente et définitivement finie des choses qu’à la mesure de cette belle efflorescence plastique qui vient nous arracher à notre immense solitude, à cette aliénation dont nous sommes atteints dès l’instant où nous sommes des êtres jetés dans un monde dont le tissage le plus visible est celui de l’absurde faisant son incessant trajet de navette. Mais, à y regarder de plus près, si le lexique des deux figurations nous apparaît comme sensiblement différent, ne pourrait-on, cependant, y déceler nombre d’évidentes convergences ? A cette fin il convient de procéder à une lecture symbolique dans l’ordre du spatio-temporel et s’éclaireront alors ces points de rencontre, lesquels paraissaient faire signe, de prime abord, vers quelque divergence bien affirmée. En réalité, si les connotations formelles semblent jouer dans des registres d’opposition, la valeur du fond, le propos essentiel, demeurent en grande partie identiques.

Combien il est étonnant de voir jouer dans une partition commune, aussi bien le rocher que le semis de fleurs. En mode contrasté, ces deux images participent à la même compréhension de l’absurde qui les traverse et les tient en suspens. Car, si la lourde masse de pierre affecte Sisyphe de tout son poids d’inintelligible volonté, les fleurs elles aussi concourent à cette étouffante sensation d’écrasement. Les fleurs : une douceur en puissance qui devient une douleur en acte. Si la représentation de ces dernières est d’ordre esthétique, d’essence florale, leur existence réelle est celle d’une inextinguible soif de réduire l’homme à néant. Ce que le rocher s’ingéniait à montrer dans une immédiate compréhension des choses, les fleurs nous l’assènent à la façon d’un présent insidieux, de quelques roses dont la nacre et la douce carnation dissimulent de redoutables épines. Que des fleurs deviennent le fardeau sous lequel courber l’échine, combien cette subtile représentation renforce le projet allégorique voulant signifier l’absurde en totalité qui nervure toute existence de sa rubescente insistance.

Car nous sommes ravagés de l’intérieur, comme si une invincible et impérieuse flamme participait, depuis notre naissance, à notre propre ignition. Ne naissant à nous-mêmes que pour mieux faire ouverture à ces cendres qui couvent et n’auront de cesse de montrer leur indécente persistance à se manifester. Mais, tels le Phénix, peu nombreux nous sommes qui croyons à la palingénésie et à notre nouvel essor à partir de cette confondante poussière qui se révèle être la dernière station de notre être de chair et de sang. Alors nous progressons comme des crabes, marchant de guingois, pinces tendues vers l’avant, yeux montés sur leurs rotules mobiles, comme à l’affût de tout ce qui pourrait énoncer cette cruelle vérité de l’absence définitive à soi que tout futur met en exergue avec la belle constance dont tout avenir est le témoin en son essence.

 

Lire la « fin de la partie ».

 

Mais puisque la temporalité vient d’être évoquée, il faut maintenant se résoudre à prendre acte de notre fragilité de termitière et commencer à en saper les fondements à l’aune de notre lucidité, telle la pioche attaquant à sa base l’édifice de l’être. Considérons l’œuvre actuelle en tâchant d’en dégager quelques linéaments signifiants. L’interprétation conventionnelle de la lecture de l’image nous livre les incontestables faits suivants. Regardant et déroulant le tableau depuis la gauche (son passé) jusqu’à sa droite (son futur) c’est toute une riche sémantique qui en surgit, comme si, soudain, l’invisibilité métaphysique elle-même se donnait un corps, s’assumait en une matière dense, palpable, réelle. La partie gauche du tableau tout entière dédiée à la dimension du passé nous livre soudain les fleurs comme une possession d’un possible bonheur mais que le présent a nécessairement effacé puisqu’il n’est plus le témoin des événements de jadis qu’au travers du phénomène de l’illisible trace, de l’empreinte s’évanouissant à même sa réminiscence. Glaive du moment présent qui vient à l’encontre, ne pouvant encore thématiser le contenu d’un avenir de brume et d’étoupe.

Si le Sisyphe du Titien pouvait encore envisager le spectre d’une lumière venant du futur comme existence lisible, celui de Dongni se trouve acculé à une obscurité si dense que rien d’assuré ne peut l’habiter ou dessiner l’espace d’un projet. Comme si l’Eden à l’horizon du passé (indiqué par la présence des fleurs), jouait en écho avec le futur, sans que cet écho revienne en quelque manière que ce soit en guise de signification (l’ombre limitative de toute existence, l’illisible frontière indépassable). Ici la charge d’absurde atteint son acmé par la figuration florale ou bien par son absence devant l’infortuné Sisyphe, absence qui semble signer la fin de la partie.

 

Faut-il imaginer Sisyphe heureux ?

 

Qu’en est-il du Sisyphe de Camus, cette mythologie transfigurée par la pensée philosophique ? Lorsque la pierre chute en bas de la montagne au terme de l’éternel retour du même qui signe tout absurde en acte, le Philosophe prend soin de noter :

 

« C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin ».

 

Sans doute, en effet, ne la connaîtra-t-il pas cette fin puisqu’il ne pourra en faire l’expérience qu’en abandonnant la vie qui le condamne à même sa profération. Mais ceci suffit-il à exonérer de toute vision tragique celui qui est condamné à faire rouler sa boule de pierre éternellement sur la pente de la montagne ? Et Camus rajoute : « il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris ». Comme si l’homme méprisant ceci qui lui advient dans sa condition en enrayait les funestes conséquences à seulement en prendre conscience. Et l’auteur de « La Peste » renchérit dans cette direction en faisant la thèse que l’Existant, à partir du moment où il connaît sa situation, est libre d’en assumer l’aporie en acceptant son sort comme celui qui lui échoit selon son essence. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » se montre alors comme le dernier mot de ce qu’en l’occurrence, je nommerai « philosophie de l’acceptation ». Pour autant il paraît bien difficile de souscrire à cette manière de « pessimisme optimiste » qui, faisant le constat d’un échec, fait de la seule acceptation de ce dernier les conditions mêmes d’une possible liberté. Position théorique s’il en est (donc « contemplative » selon la valeur étymologique courante). Seule nous est octroyée, comme Destin recevable, la certitude de notre propre mort. Etayant son raisonnement sur les œuvres de Kafka et Dostoïevski qui, elles aussi donnent à penser cet absurde, Camus érige la conscience de cette réalité-là en une manière d’acte de bravoure qui semble en transcender les fondements. Il s’agirait presque d’une vision stoïcienne du monde telle que l’excellent Montaigne la pratiquait depuis la rotonde de sa librairie : « La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. (…) Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte ». Mais, comme le pose Kuki Shuzo à propos de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme », cette belle assertion suffit-elle à emplir de certitude un cœur en proie à sa propre détresse ? Question, peut-être, d’inclination personnelle par rapport à des sujets aussi graves que la mort et ce qu’elle recèle, en retrait, de finitude irrécusable. Peut-être, en définitive, vaut-il mieux demeurer en suspens auprès de ces deux belles esthétiques que nous offrent, en des modes différents, mais évidemment complémentaires ces deux toiles ? Peut-être est-ce là, non se dérober à sa position d’homme, mais conférer à l’art cette dimension de liberté dont il nous fait le don, qui toujours demeure, tellement l’œuvre belle est une lumière dans la nuit.

 

 

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