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14 mai 2016 6 14 /05 /mai /2016 09:16
La maison au marronnier.

Des arbres.

De la ferme où je suis né je n’ai qu’une vague mémoire liée aux séjours que je faisais chez mes grands-parents, tous les jeudis, alors que j’étais à l’école primaire. La maison dont je me souviens avec une clarté suffisante est la Maison au marronnier, la bien nommée puisque son mince jardinet - un mouchoir de poche -, était le lieu où il épanouissait ses frondaisons et son capiteux parfum printanier lorsqu’il se couvrait de fleurs roses odorantes et du bruissement des abeilles. Pourquoi faut-il que, souvent, les souvenirs des habitations qui m’ont accueilli soient inévitablement liés aux arbres ? Noisetiers de Baréltou d’où se laissait découvrir, sur sa butte, le village médiéval de Bastimont. Sublimes coques dorées que ma grand-mère cueillait, emplissant un bol qui m’était destiné. Friand de ces fruits emplis d’huile à l’inimitable saveur. Marronnier, donc de celle qui devait également recevoir le nom de Petite maison, par opposition à la Grande qui lui succéderait. Puis le magnolia situé dans le petit parc de la maison bourgeoise derrière laquelle ma mère entretenait un jardin potager. Combien d’aventures parmi le réseau complexe de ses branches, sous la pluie de fleurs blanches qui, lorsqu’elles tombaient en automne, prenaient un aspect à mi-distance de la toile et du cuir. Tilleul de la cour d’école, nous y faisions nos continuelles rondes en attendant que s’ouvrent nos livres de classe. Cette passion que j’ai toujours éprouvée pour les feuilles de toutes sortes, les colorées de cuivre, les tachées de vert-de-gris, celles au limbe troué, celles ne consistant plus qu’en une dentelle de nervures provient, sans nul doute, d’un jeu ancien, d’une découverte, d’une profonde et rêveuse observation. Contemplatif de nature, volontiers rousseauiste, cultivant un herbier mental plutôt que végétal, il m’arrivait de passer de longues heures, plus tard, dans le parc de Terre Blanche, allongé dans l’herbe à la poursuite de chenilles processionnaires où plongé dans l’observation de fourmis juchées sur leur tas de brindilles. La présence de l’arbre ne peut évidemment être dissociée de sa valeur symbolique : racines enfouies dans une terre originelle, tronc en tant que premières assises existentielles, enfin foisonnement des projets dont les branches assurent une manière de libre déploiement. Aujourd’hui ce marronnier séculaire n’existe plus : sa proximité de la modeste maison l’avait condamné par avance.

Un village.

Le village était de dimension si réduite que la totalité de ses habitants aurait pu trouver un point d’accueil sur le Terrain de sports qui jouxtait l’école des grands. A cette époque de milieu de siècle - autour des années 1950 -, le village avait encore une saveur particulière empreinte d’une ruralité simple. Il était tout simplement à taille humaine, ce qui voulait dire que chacun pouvait y trouver son compte, y vivre une vie paisible et conviviale sans y perdre son âme. Si chacun aimait la compagnie, nul doute qu’un esprit d’indépendance, chevillé au corps, assurait la jouissance d’une entière autonomie à tous ceux de ses membres qui y avaient élu domicile. La Maison au marronnier était située au lieu géométrique de la petite localité, l’indigence du lieu autorisant que le centre soit partout à la fois et la périphérie nulle part. Si bien que connaissant une maison on les connaissait toutes et qu’ayant aperçu deux ou trois autochtones on en déduisait immédiatement tous les autres. Non qu’ils fussent des copies conformes les uns des autres, mais seulement en raison d’une simplicité de bon aloi dont la logique s’énonçait sous une relation d’égalité : Pierre valait Paul qui était l’égal de Louis. Il n’y avait pas à questionner plus loin et les interrogations métaphysiques ne dépassaient guère les murs de la petite sacristie derrière lesquels officiait le bon Curé Grindoire dont la soutane calamistrée témoignait de revenus si étiques qu’il n’avait, pour se déplacer, que ses deux jambes et pour faire bombance que les poules et les œufs que lui apportaient les paroissiennes des environs.

Ce temps paraît si loin déjà qu’il semble se fondre dans une brume, se dissoudre dans la poésie légère à la manière d’un Grand Meaulnes. Comment le définir, sinon par la mesure géographique, l’empreinte que ce minuscule microcosme laissait derrière lui dans le sillage du monde ? Si, aujourd’hui, le village est devenu mondial, et personne ne doute qu’il le soit, hier encore il était local. Si bien que, pour comprendre les enjeux qui relient des univers éloignés, il faudrait créer une dialectique au centre de laquelle s’affronteraient en une évidente polémique Mondialité et Localité. Ces étonnants néologismes voulant signifier l’abîme surgissant de deux conceptions du monde diamétralement opposées, l’anonyme se substituant à l’intime. Oui, c’était d’intimité, de subtil ressourcement de soi dont il fallait parler car alors les relations étaient si simples, les connivences si immédiates qu’il y avait comme une spontanéité à être, avec soi d’abord, avec les autres ensuite. C’était un peu comme si, tous embarqués sur la même arche, en compagnie de ses aimables coreligionnaires, l’on avait vogué vers une île d’Utopie dont on eût volontiers fait le centre de ses rêves, le recueil de son imaginaire. Il n’y avait guère d’effort à faire pour exister au contact de son semblable et cette inclination en était toute naturelle, à la manière d’un penchant à la Jean-Jacques.

Mais il faut parler de ces habitants qui peuplaient le paysage villageois comme si leur présence, de toute éternité, avait été fixée à la manière d’une nécessité. Une conjonction de destins complémentaires, en quelque sorte. Le charron, tout en longueur, cigarette au bec, béret sur la tête lorsqu’il sommeillait sur le banc sis devant sa porte, était une manière de vigie qui aimait d’une égale passion reluquer le monde à sa portée - une inconnue qui passait, le car de ramassage scolaire -, que fabriquer une roue ou bien retaper un vieux meuble ou bien encore inventer une embarcation à moteur propulsée par une hélice dont je n’ai jamais su si les essais avaient été concluants sur la modeste rivière, la Leyre qui flânait paresseusement à l’aplomb de la falaise de Beaulieu. Il existait encore, chez de nombreux artisans, une capacité d’invention qui ressemblait à un jeu d’enfant sinon à la poursuite de quelque magie. Du reste, plus d’un de ces spécimens livrait plutôt de sa propre silhouette une allure d’adolescent dégingandé que d’adulte ayant renoncé à poursuivre quelques unes de ses lubies secrètes.

Dans la maison jouxtant celle du charron logeait Elina J., vieille dame menue, discrète, dont aujourd’hui même on ne se douterait nullement qu’elle tenait un café pour employer les termes en usage, termes selon lesquels tenir un café s’assimilait à tenir une maison dont on aurait pu supputer que les activités ne pouvaient avoir lieu en plein jour. Pendant une bonne partie de notre adolescence commune, J.P. et moi allions quotidiennement nous asseoir sur les sièges de similicuir, devant une Pelforth-grenadine afin de sceller une amitié et deviser sur la comète politique (le marxisme avait le vent en poupe) et philosophique (Diderot et son Jacques le fataliste nous tenaient en haleine devant l’insoluble problème du destin et de la liberté). Le mobilier : un bar antique, des tables de faux-marbre, un billard français un peu de guingois et des fenêtres laissant passer un jour avaricieux, cette espèce d’aube dont l’adolescence aime à s’entourer afin que la réalité, maintenue entre chien et loup, incline tantôt à bâbord, tantôt à tribord. Sans doute n’y a-t-il pas de métaphore plus juste pour dire l’oscillation entre deux âges, deux passions, deux amours.

Puis il faut évoquer le souvenir d’une personne si inapparente que la vie eût pu la laisser sur le bord du quai sans qu’un convoi la remarquât, tellement son empreinte sur les choses était semblable à l’effleurement de la libellule sur la pellicule d’eau. Suzanne C. était la veuve d’un rentier depuis longtemps disparu, ce type d’homme dont on aurait dit volontiers aujourd’hui qu’il était un gigolo, ne vivant que de jeu et menant une existence facile alors que sa compagne se révélait être son double inversé, le revers de la pièce dissimulé dans l’ombre. Pieuse plus qu’on ne pouvait l’imaginer, sorte de tremblement furtif glissant à l’angle des rues sans même en toucher le ciment, causant rarement avec les gens, toujours entre deux messes, deux prêches, deux confessions. Singulier souvenir de celle qu’on aurait pu appeler une bigote, mais personne ne s’y serait risqué tant sa foi paraissait authentique, souvenir donc lorsque j’étais enfant de chœur (parcours obligé naguère) d’entendre Suzanne avouer ses péchés au confesseur dans une sorte de murmure tendu, anxieux, comme si le diable avait pu s’emparer de son âme sur-le-champ et la précipiter en enfer parmi les flammes de Lucifer. Quant à moi, je me demandais bien, dans le clair-obscur de l’église, ce que cette brave personne pouvait avoir à se reprocher, elle qui passait la majeure partie de ses jours à servir son mari à table (on disait qu’elle ne déjeunait que lorsque celui-ci avait terminé son repas), à réciter des prières devant la cheminée dans laquelle brasillaient quelques tisons, la seule lumière qu’elle acceptât lors de son veuvage, peut-être une rédemption, mais vouée à quel rachat ? Elle occupait, dans son immense maison au large toit d’ardoises (le seul dans le village), une seule et unique pièce, cette cuisine si sombre qu’on l’eût volontiers comparée au dédale d’une grotte. Le jardin situé sur l’arrière de la maison était celui que ma mère cultivait. Il jouxtait celui de l’école.

L’école donc et son sympathique couple d’instituteurs. Charles C. s’occupait des grands, son épouse Denise des petits. Le soir, quand l’école était finie, je rejoignais ma mère qui semait et plantait, retrouvant, par la même occasion, celui qui était mon maître, qui m’avait tant aidé à aimer la littérature, ces Victor Hugo des Misérables, ces Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe, ces Zola de Germinal et de La Terre. Penser à lui, c’est en même temps évoquer ce vieux manuel toujours en ma possession, le Souché, que je consulte fréquemment, aussi bien pour y retrouver cette saveur de ma jeunesse que quelque référence littéraire m’ayant échappé. Le souvenir d’un enseignant, s’il est lié à la qualité de la personne (et Monsieur C. était de la race des pédagogues nés, conscients de sa tâche et de l’empreinte qu’elle laisserait sur de jeunes consciences en quête de savoir), ce souvenir est aussi attaché à une émotion esthétique, à la découverte de textes qui seront fondateurs d’un style de vie ainsi que d’une sensibilité au langage, le beau par lequel accéder aux belles œuvres et, par-delà, à l’essence des choses. Incroyable ressourcement au contact de ce qui, au travers des centres d’intérêt (les saisons, la famille, la maison, les métiers, les voyages, les éléments de la nature), tendait à constituer une bibliothèque d’affinités, une inclination au romantisme, une naturelle curiosité pour tout ce qui posait question dans un texte, une feuille d’automne, une pomme à la si riche symbolique qu’une vie ne suffirait pas à en épuiser les milliers de facettes. Mon instituteur, s’il éprouvait un vif attrait pour l’orthographe et la grammaire n’en dédaignait pas pour autant les travaux dans le potager, tablier de toile grise de l’école, charentaises aux pieds alors qu’il retournait les mottes avec sérieux et application. Pensait-il en ces moments si précieux au Tableau de labour tel qu’admirablement décrit par Georges Sand, aux Semailles en Beauce de l’auteur de « J’accuse », à l’Année du cultivateur d’Emile Guillaumin ou bien alors, peut-être, tout simplement, ne pensait-il à rien se laissant aller à ces rêveries dont Rousseau avait le secret, qui n’étaient jamais que le subtil flottement de l’âme dans les limbes, à savoir dans cette indistinction qui précède les événements, les annonce mais dans le plaisir anticipé de leur découverte ?

De l’école des petits à l’épicerie de la famille Donnadieu, il n’y avait guère plus que l’espace d’un trottoir de ciment et un mince grillage qui incitait plus à son franchissement qu’il n’en interdisait l’accès. Entre les diverses activités villageoises il y avait constante porosité (pour employer un récent néologisme), ce qui pourrait s’énoncer sous la forme de vases communicants dont la nature même était de communiquer, comme l’aurait dit ce bon La Palice du haut de son implacable logique. L’épicerie était une institution locale à tel point qu’il n’était pas rare qu’on rendît visite à l’épicière plusieurs fois par jour pour y acheter du lait de la ferme voisine, un bout de fromage de Hollande, des sardines de baril dont grand-père William (GPW) raffolait ou bien « Paris-Match » où l’on découvrait avec une insatiable curiosité les images du monde : le mariage princier de Rainier de Monaco avec Grâce Kelly ou bien les extraits du dernier film de Brigitte Bardot qui défrayait la chronique. Avec mon camarade de classe Touguy, grand garçon dégingandé, maigre et toujours affamé, il n’était pas rare qu’après quelques menus travaux (laver une voiture que mon père allait proposer à la vente, balayer le garage ou faire du rangement), nous jetions notre dévolu sur une boîte de maquereaux dont nous faisions notre goûter. C’était une appréciable friandise auprès de laquelle les berlingots et autres rouleaux de réglisse n’étaient que roupie de sansonnet. Bien évidemment, de telles images d’Epinal prêtent aujourd’hui à sourire. Cependant elles avaient la valeur que cette époque leur avait attribuée et tous les « Nutella » du monde peuvent toujours courir, ils seront loin du compte !

Et comment faire resurgir cette source tarie par le temps et les usages sans citer le métier qui, par nature, était le plus indispensable qui soit par son utilité et le plus étonnant par sa variété artisanale, à savoir celui de forgeron qui constituait la cheville ouvrière du bourg ? Gérard L. était l’un de ces touche-à-tout inspiré qui pouvait aussi bien forger un coutre de charrue, qu’une penture de volet ou bien fabriquer une pièce mécanique pour un engin agricole défaillant. Enfant et jusqu’à l’âge adolescent, j’aimais aller le voir dans son antre d’alchimiste qui sentait le fer en fusion, l’acide et le charbon consumé. Il se servait d’un marteau-pilon qu’il avait bricolé lui-même, avec lequel il matait les plus grosses pièces, des gerbes d’étincelles surgissant à chaque coup porté alors qu’un bruit sourd pareil au battement d’un cœur mécanique envahissait l’atelier. Plus tard, ce rythme, que j’identifiais volontiers à celui d’un mystérieux et archaïque Vulcain, je l’entendais depuis la chambre de la grande maison qui faisait face à la forge. Régulièrement les paysans du coin lui conduisaient des vaches à ferrer puisque, aussi bien, il eût été inconcevable d’être forgeron sans être aussi maréchal-ferrant. Et là encore, sous l’activité ouvrière pointait l’appel des textes de classe, surtout celui de Georges Duhamel dans La Possession du Monde, traçant le portrait du serrurier Chalifour. Je revois encore la gravure en noir et blanc du manuel scolaire, Chalifour dans la demi-obscurité de son atelier, casquette à la Gavroche sur la tête, actionnant du bras gauche l’énorme soufflet goudronné, sa courte barbe éclairée par les flammes, manches retroussées, un tablier de cuir l’enveloppant jusqu’aux pieds. Mais rien ne servirait de décrire plus avant, tellement il est préférable de citer la belle page de l’auteur, aussi bien en tant qu’extrait de littérature que de document mettant en exergue les valeurs et les sensibilités d’une époque :

Il travaillait dans une salle basse et encombrée où régnait l’âcre odeur énergique de la forge… Que j’aimais à le voir avec son petit tablier de cuir noirci ! Il saisissait une barre de fer et ce fer devenait aussitôt sa chose. Il avait une façon à lui, pleine d’amour et d’autorité, de manipuler l’objet de son travail. Ses mains noueuses touchaient tout avec un mélange de respect et d’audace ; je les admirais comme les sombres ouvrières d’une puissance souveraine…

Bien évidemment, ici, il ne s’agit pas de mettre en lumière les qualités littéraires de ce court extrait. Elles sont suffisamment visibles pour éviter de s’y appesantir. Cependant on ne peut faire l’économie d’un rapide commentaire surtout destiné à faire ressortir l’ambiance d’une époque, les charmes attachés à la vie simple, le coefficient valorisé de l’activité humaine, essentiellement l’ouvrière. Ceci rejoint les belles pages naturalistes d’un Zola décrivant le pénible mais beau labeur des haveurs au fond de la mine dans Germinal ou bien l’héroïsme de Jacques pilotant la Lison, ce monstre d’acier et de vapeur traçant sa voie dans les pages de La Bête humaine. Avec Duhamel, comment ne pas se laisser aller à ce lyrisme nostalgique, à cette sensibilité horlogère, à cette perception de ce qui, dans le geste humain, ne relève pas seulement de la physique et de l’anatomie mais entraîne inévitablement l’esprit hors du monde, dans cette faille invisible où se dissimulent les sensations, où s’aiguise la conscience humaine ? Comment ne pas être, l’espace d’un court instant, ce serrurier fasciné par son travail, ce maître du feu et des éléments qui lui sont associés, l’eau pour tremper le fer, le charbon comme substitut de la terre, la vapeur comme condensation de l’air. Oui, sans doute forger est-ce cela, reconduire la geste originelle par laquelle le démiurge façonna le monde et le mit en forme. Forger n’est pas seulement mettre la main à la pâte dans une sorte de distraction. C’est la totalité du corps, de l’esprit, qui est mobilisée afin que quelque chose ait lieu de l’ordre d’une mise au monde de ce qui était en puissance mais n’avait pas trouvé à s’actualiser avant que l’homme n’y ait apposé sa volonté et tracé l’empreinte de sa vision. Fascinante relation de Celui qui dompte et de ce qui est dompté afin que l’œuvre soit portée au jour. Ce fer devenait aussitôt sa chose ce qui veut dire qu’entre l’homme qui décide et la chose qui est décidée il y a comme une entente antérieure à toute émergence d’une forme. Comme si, de toute éternité, dans une manière d’obscur destin, le fer se tenait prêt devant la main de l’artisan qui y apposerait son sceau. S’entendre avec les choses afin qu’elles aient lieu et temps, afin qu’elles existent et sortent de leur lourd anonymat. Sans doute, ici, dans cette explication, comme dans l’emphase de Duhamel, y a-t-il un panthéisme latent qui divinise la nature et attribue une sorte de conscience au feu, à l’étincelle, à l’eau, à l’air qui fuse comme pour prendre la parole et révéler ce qui, insignifiant à l’origine, devient un signifié, un versoir, une lame d’outil, une ferrure sur la façade du logis. Mais le matériau fût-il doué de propriétés ductiles, de souplesse, disposé à la participation, ceci il ne le peut seul. Il y faut la médiation d’une relation, la courbe intime par laquelle une chose accepte de se faire façonner et abandonner une partie d’elle-même de manière à ce que, acceptant la nécessaire métamorphose, elle consente à devenir autre qu’elle n’est. L’opérateur de cette transformation est pour le moins une affinité entre l’artisan et son objet, sinon cette libre gratuité de soi et l’acceptation de l’autre dont le nom est amour, lequel, peut-être, trouve ses prémices dans la fabrication du premier outil par l’homo habilis. Il avait une façon à lui, pleine d’amour et d’autorité, de manipuler l’objet de son travail. C’est ce que nous dit cette phrase dans un genre de synthèse heureuse. L’homme n’est jamais seul au monde. Il lui faut l’aimée, la terre, le fer dont il fera son prolongement, la main étant le poste avancé de la conscience qui saisit ce qui est autre, ce qui est éloigné et devient, soudain, proche et, en dernier lieu, possession, mais possession dans le respect, la joie, la satisfaction du travail accompli. Et, précisément, à propos des mains du forgeron dont le narrateur dit qu’il les admirait comme les sombres ouvrières d’une puissance souveraine… peut-on éviter d’être porté au-delà de nous dans cette merveilleuse mythologie dont la fonction essentielle, nous reliant aux grands mythes fondateurs, est de nous assurer une polarité au travers de laquelle nous trouvons position au monde et aux choses ? Merveille de cela qui féconde l’esprit et nous dépose hors de l’espace, hors du temps, dans ce sublime balancement, cette éternelle oscillation qui habite et dilate l’imaginaire. Lisant Duhamel, prenant acte du serrurier Chalifour, nous participons à sa tâche comme il participe à notre univers de lecteur et, en même temps, nous ne pouvons que rejoindre les puissances souterraines, les magiques effervescences chtoniennes, là sous l’Etna où Vulcain forge pour son géniteur les traits du foudre, ce faisceau de dards enflammés dont Zeus fera son attribut, l’arme grâce à laquelle, renversant Cronos et les autres Titans, il demeurera seul maître des dieux. C’est donc de cette démesure symbolique dont Chalifour est symboliquement atteint, tout comme ce brave Gérard L. en manifestait la possession inconsciente, lui dont l’âme simple se divertissait, surtout, de traits constants de malice et d’attrape-nigauds dont il faisait, en quelque sorte, son fond de commerce.

Et après tout ce sérieux mythologico-littéraire, il faut parler de l’inclination de ce brave homme à faire du moindre objet, le lieu d’une farce dont, le plus souvent, il était le premier bénéficiaire, tant son rire était communicatif pour ne pas dire contagieux. Il avait, comme souffre-douleur (mais cependant sans méchanceté ni intention de blesser) Marcel M. dont la légendaire naïveté dépassait largement les bornes du village. Dresser une anthologie des hauts faits de Gérad L. serait aussi long que fastidieux. Quelques anecdotes seulement. Voyant arriver sa « victime », il n’était pas rare, qu’inversant le tisonnier avec lequel il activait les braises il anticipât la surprise du brave homme qui s’en saisissait pour rallumer le mégot qui ornait sa lèvre, comme la gale décore le tronc du chêne. Jamais de brûlure heureusement, seulement une bordée de jurons qui résonnaient dans l’antre de la forge. Parfois, enduisant grassement les brancards de la brouette de graisse rose ou bien nichant le vélo au faîte d’un noyer. Ce dernier épisode cependant avait attiré la mauvaise humeur de son propriétaire, laquelle ne durait jamais bien longtemps, il était indulgent par nature.

Enfin, dans ce modeste tour d’horizon, comment ne pas citer l’activité « polyphonique » de mon père, (ma mère était son associée en la matière, s’occupant de l’intendance) lequel ayant décidé de déserter le travail des champs auprès de ses parents, était venu s’installer au village. Il avait fait construire un garage de taille confortable dans lequel il exerçait ses talents inclinés au négoce sous toutes ses formes. Il semblait qu’il avait le commerce dans la peau comme d’autres ont le vice de la pêche ou de la chasse logé quelque part au creux de la conscience. Dès son adolescence, déjà, alors qu’il vivait à la ferme, il capturait des taupes dont il envoyait les fourrures à La Centrale de la sauvagine à Paris. Sans doute quelque femme de la bourgeoisie de la capitale avait eu autour du cou, les toisons brunes qu’Armand avait collectées au cours de ses virées champêtres. Puis la bosse du commerce avait enflé progressivement, accueillant d’abord la vente de grains et engrais dont il faisait la livraison dans un camion Dodge dont je vois toujours le mufle proéminent et les ridelles sombres ornant ses flancs. La forte odeur d’ammoniaque, la couleur bleue violente du vitriol, la cigogne au bec rouge décorant les sacs de potasse d’Alsace, le brou aux roues en fer servant à leur transport, tout ceci est étrangement présent, non seulement dans quelque recoin de la mémoire, mais physiquement, organiquement, si je puis dire et il s’en faudrait de peu que ces témoins du passé ne surgissent en chair et en os au décours de quelque rêverie. C’est ainsi, nous sommes marqués jusqu’à la moelle par nos expériences. L’empirie nous édifie et nous nous construisons, au moins en partie, autour de ces tuteurs dont, parfois, nous avons oublié jusqu’à l’ancienne mais urgente présence. Ce lieu privilégié du garage fut comme une île, une manière de gentille utopie où, avec mes camarades, nous plantions les premiers fanions de nos aventures communes. Souvent, nous trouvions refuge dans la nasse étroite d’une minuscule Simca 5 ou bien sur les sièges d’une limousine plus spacieuse. Nous n’aurions pu rêver de meilleure cabane ! Puis la vente avait concerné les vélos, les motos dont il était un inconditionnel amateur. Je me souviens d’une anglaise, une Royal Enfield dont j’admirais aussi bien les chromes rutilants que le doux ronron du moteur. Puis étaient venues les voitures, ces déesses dont il ne se lassait pas. Longtemps avait trôné, à une place d’exception, une Delahaye au moteur 6 cylindres, au long capot, aux pneus flancs blancs, à la carrosserie couleur prune. Elle est là, encore présente, prête à partir pour d’inoubliables randonnées sur les routes que longent les yeux bleus des pervenches.

Figures féminines.

Voici donc ce qu’était Beaulieu, ce microcosme qui, jamais n’aurait été complet, si en avaient été absentes ces figures féminines dont la douceur disait le bonheur de vivre. Une constellation disponible, des yeux où trouver quiétude et assurance que la vie apporterait son lot d’immédiates satisfactions.

Maman.

La maison au marronnier.

En guise d’introduction, ce bref texte intégral tiré du Souché, mon livre de Français du CM2. L’auteur est un illustre inconnu du nom de Charles-Louis Philippe poète et romancier français du XX° siècle, cofondateur, entre autre, de La Nouvelle Revue française et auteur de Bubu de Montparnasse. Lisant cet extrait, il convient de se situer dans le contexte d’une époque où la leçon de morale était placée à l’incipit des journées de classe, où l’attitude des enfants s’inscrivait sous le terme de devoir filial, comme si une dette avait été contractée vis-à-vis de ses parents dont seule la mort pourrait nous délivrer. Ce bref corpus, qualifié de « touchant » par Souché, aujourd’hui prête à sourire au titre de l’ingénuité qui s’y dessine et d’un lyrisme au bord des larmes comme cette époque savait les susciter à l’envi.

Et je te vois, maman ; je te vois avec tes joues tendres où mes baisers s’enfoncent. Je vois tes mains un peu rugueuses que la vie a frottées avec tous ses travaux... Le soir, tu te fais un peu plus belle, et tu prends un bonnet gaufré… Maman, lorsque tu es assise à la fenêtre, tu couds et tu penses. Je sais bien à quoi tu penses… Tu penses à la chemise que tu couds, à un gilet, à un pantalon, ou à la soupe du soir… Mais surtout tu penses à moi. Tu veux vivre, non pas tant pour me voir grandir que pour m’aider à cela. Ton coeur est plein de forces et tu veux toutes les employer… Tu m’aimes comme la fin de toutes choses. Alors maman, tu n’es plus une simple femme qui coud et qui pense, tu es la mère d'un enfant de douze ans, tu te recueilles et tu travailles pour l'humanité, toi qui prépares un homme.

Une exégèse du texte mot à mot serait aussi oiseuse qu’improductive. Aussi, une naturelle pudeur m’incitera seulement à en établir quelques commentaires généraux concernant la relation d’un enfant à sa mère, traits si universels qu’ils se confondent avec la vie même des protagonistes. Si l’on prend le soin de se situer en dehors de l’image d’Epinal décrite ci-dessus, de s’exonérer d’un langage anachronique, de sortir d’un facile lyrisme, alors on s’aperçoit vite qu’il s’agit d’une relation amoureuse qui transcende le cadre de l’existence habituelle afin de se projeter dans l’orbe du pur sentiment, ce fil si ténu qu’il pourrait se comparer à la figure évanescente de l’Idée faisant sa voie étrange au sein de quelque mystérieuse constellation. Car tels sont les liens invisibles qui unissent les êtres, si profondément attachés à leurs propres et inexprimables affinités qu’ils échouent toujours à constituer les événements d’une fable. A moins que celle-ci, atteinte d’ineffable ne se donne à nous sous la forme de la musique, du chant, du rythme qui en tisse la tessiture, du poème qui élève le langage dans l’ordre des choses essentielles. Certes, ce court extrait du texte de Charles-Louis Philippe est énoncé en prose aussi réaliste que dépourvue de recherche et c’est plutôt à son fond qu’il est nécessaire de s’attacher qu’à son aspect formel. Mais il faut se reporter au début de l’évocation de la figure maternelle et chercher à y découvrir ce qui en constitue la nature vive. L’auteur, comme en préambule, nous dit : Maman, c’est à douze ans que j’ai commencé à te comprendre. C’est à douze ans que j’ai commencé à te voir. Comme si un âge correspondait à une prise de conscience. De l’âge de 7 ans, on disait qu’il était l’âge de raison. Donc le rationnel avait une étape à partir de laquelle se manifester. Donc la pensée, l’élaboration de concepts, se devaient de passer par une longue période d’incubation, de maturation avant que de parvenir à leur éclosion. Ceci suppose une propédeutique, une mise en disposition, une préparation à la réception, ce à quoi nous invite Rousseau dans Émile IV :

Ne parlez jamais raison aux jeunes gens, même en âge de raison, que vous ne les ayez premièrement mis en état de l’entendre. Sans doute ne faut-il aborder certaines notions qu’à l’aune d’un terrain préparé, ensemencé, apte à accueillir la graine et à déployer, plus tard, les épis. Mais alors, si nous transposons cette belle réflexion dans l’ordre du sentiment, dans le domaine amoureux, pouvons-nous en déduire qu’il y aurait aussi un âge d’affection par lequel nous accèderions à l’autre, à l’aimé, à l’aimée par la grâce d’un étonnant Sésame ? Nous voyons bien, d’emblée, combien le problème du sentiment amoureux se pose en d’autres termes que celui de la raison. Si la raison peut être assez facilement déduite de l’expérience quotidienne (nous pouvons saisir l’enchaînement des causes et des conséquences, la loi de pesanteur qui fait chuter la pierre par exemple), l’émotion qui en est la face inversée ne procédant que par intuition, par subtiles touches, par esquisses et estompes, se glissant par essence dans cette médiation, ce passage, cette sublime translation, cet imperceptible mouvement qui, surgissant entre l’amant et l’aimée (entre le fils et sa mère), les métamorphose à leur insu en autre chose qu’en ce qu’ils sont, à savoir cette sublimité dont ils sont atteints, qui les porte en dehors d’eux dans le domaine secret des âmes, des discours silencieux, des irisations de la peau, de la somptuosité de la chair, tous événements par lesquels ces entités s’affirment comme l’un des plus dignes pouvoirs d’une humanité élevée à la hauteur de sa propre condition. Mieux appréhender ces sujets complexes ne saurait avoir lieu, souvent, qu’à la lumière d’une métaphore. Ce que le langage voudrait exprimer, dans les relations amoureuses entre deux êtres, c’est cet inévitable courant, ce fil invisible qui les réunit tout comme la carnèle d’une pièce de monnaie sépare, tout en les assemblant, l’avers de l’effigie au revers du chiffre. Une face, en même temps qu’elle est entièrement autonome, n’existe qu’en raison de celle qui lui fait écho et accomplit son sens en totalité. Ici, il semble que nous puissions rejoindre cette belle intuition de Michel Maffesoli qui paraît sous le terme de raison sensible, décentrant volontairement son objet pour passer des règles d’une socialité à celles d’une rencontre de deux individualités dans la sphère de l’intime. Si le Sociologue de la postmodernité définit les rapports sociaux en termes esthétiques dont l’épicentre est le sentir commun et le consensus qui en témoignent, il semble qu’un tel schéma puisse porter sur la catégorie du sentiment individuel, privilégiant l’émotion au détriment, sans doute, d’une plus grande distanciation affective. Le voisin, l’ami, le camarade ne sont jamais de l’ordre du sang et de la famille, seulement celui de la relation sociale. Si le sentir commun peut tracer l’ébauche d’une esthétique, l’amour filial, conjugal, eux, seront inévitablement une esthétique mais doublée d’une éthique puisque la nature des liens, indissoluble, en exige la manifestation. On est le fils de quelqu’un au travers de l’état de nature et ceci, ce fil ombilical, est, par définition, ineffaçable.

Mais il faut revenir à l’image de la mère, dont la figure joue au titre d’archétype de l’amour (ceci, bien entendu étant une universalité, non le fait d’une singularité !), ce qui veut dire que toute expérience dans le domaine affectif, dans celui de la rencontre, de la passion, de la découverte de l’amante qui ne manqueront pas de surgir sur le chemin de l’existence, il faudra en rechercher les prémisses dans cette fusion originelle qui, un jour, s’opéra comme par magie entre le fils qu’on a été et la mère qu’on a eue. On n’est jamais amoureux que de son père ou de sa mère et ceci est si bien logé au cœur d’une intuition, d’une certitude, que tout essai de démonstration serait superfétatoire. Comprendre en son intime, c’est remonter aux souvenirs et les revivre par le récit afin que quelque chose s’éclaire et fasse du moment présent une manière d’écho de ce qui fut. Saisir ce que l’on est par ce que l’on a été. De ma mère, il suffira que j’évoque ses brèves et fréquentes apparitions dans le jardin de Suzanne, lequel jouxtait la petite école, apparitions dont je scrutais la survenue à la manière d’une offrande inégalable. A chaque fois le même sentiment d’un basculement de la temporalité au cours duquel la durée se métamorphosait en instant. La scolarité me plaisait, je me trouvais bien dans la compagnie de mes camarades, mais, inévitablement, lorsque le rayon de soleil se produisait, la journée entière en était illuminée. Ceci, je ne peux l’évoquer sans penser à la nouvelle de Tourgueniev, « Premier amour », seulement à cause du titre qui résume si bien l’amoureux que j’étais (mes premières émotions dans ce merveilleux domaine), auquel ma mère répondait avec tant de bonheur. Mais ceci mériterait un long développement.

Deuxième amour.

La maison au marronnier.

Un peu plus tard, maman fut « supplantée » (symboliquement, s’entend) par Coline, la fille du charron qui était l’une de mes plus proches voisines en même temps qu’une camarade de classe avec laquelle nous faisions volontiers des compétitions scolaires. En réalité, nous étions comme frère et sœur, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre et je me souviens de cachettes mémorables sur les sièges d’une vieille Rosengart dans le garage paternel. La photographie ci-dessus et la fascination de mon regard en diront davantage que de longs discours. Coline était le buvard qui épongeait la première encre de ma passion alors que sa distraction à mon égard disait, déjà, cet éternel féminin sinon cette certitude de pouvoir plaire toujours et d’en user comme d’une arme.

Béatrice.

Béatrice : il faut expliquer le choix de ce prénom par la simple et sans doute osée allusion à l’héroïne de Dante dans la première œuvre qui lui est attribuée, La Vita nuova (La vie nouvelle). Béatrice à défaut d’un autre prénom dont je n’ai nul souvenir et dont je me demande si j’en eus jamais connaissance. Mais il me faut expliquer. Alors que j’habitais depuis quelques années dans la « Grande maison » (à quelques encablures de la « Petite »), et que j’en conservais, si l’on peut dire, un genre « d’instinct de propriété », un jeune couple vint s’y installer. Il s’agissait de ceux qu’on appelait alors des « pieds noirs » récemment arrivés du Maroc ou d’un pays voisin. Ils avaient une fille unique âgée d’environ 13 ans alors que je devais en avoir 15 ou 16, cet âge si friable aux sirènes de l’amour. Car c’était bien de cela dont il s’agissait et j’étais une manière d’Ulysse qu’il eût fallu attacher à un mât afin d’échapper aux sortilèges des sirènes et obéir à l’injonction de la magicienne Circé. En réalité, je ne crois avoir approché Béatrice que d’assez loin, lui avoir sans doute parlé, plus des yeux que de la voix, dans un genre de supplique silencieuse. Pour son âge elle était grande et mince, cheveux courts et noirs, les yeux en amande dans un teint si sombre qu’on eût cru avoir affaire à quelque Reine noire de Nubie, tout droit venue de la cité antique de Méroé. Cette mythologie sentimentale, à défaut de m’émouvoir aujourd’hui, s’illustre plutôt sous la figure d’une esthétique, pareille à la joie d’un archéologue découvrant le palimpseste dont il rêvait depuis toujours de percer le secret. Ce dont je ne puis douter, cependant, c’est qu’il s’agissait bien d’amour, reconduit par les faits à une simple contemplation platonique, sorte de « Banquet » dont j’espérais que, plus tard, il trouvât à s’illustrer sous les traits d’une beauté enfin accessible. Là était le prototype de toute relation dépassant les seules rives de l’intérêt ou bien de l’amitié, fût-elle profonde. Là était une révélation dont le bourdonnement impérieux devait agiter cet âge entre deux âges, cible de tous les espoirs et lieu de toutes les folies.

Relisant aujourd’hui quelques pages de l’ouvrage de Dante, combien j’y retrouve cet état d’âme qui me visita alors et me laissa en tête, pour toujours, cette manière de vertige dont l’amour est toujours le siège. S’il ne l’est pas, il n’est qu’agréable divertissement ou bien toquade passagère sitôt oubliée que conquise. Je donne ici le tout début de cette œuvre que le traducteur, Maxime Durand-Fardel, qualifiait d’« hymne de l’amour glorieux, lamento de l’amour brisé », me réservant le soin d’en commenter quelques extraits pour autant qu’ils éveillent en mon âme un écho que cette dernière ressentit dans les premières impressions de la rencontre ménagée sous les flèches d’Eros.

« Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière était retourné au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer.

Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoilé s’est avancé du côté de l’Orient d’un peu plus de douze degrés. De sorte qu’elle était au commencement de sa neuvième année, quand elle m’apparut, et moi à la fin de la mienne.

Je la vis vêtue de rouge, mais d’une façon simple et modeste, et parée comme il convenait à un âge aussi tendre. À ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du cœur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d’une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots : « Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer. » Puis l’esprit animal qui habite là où tous les esprits sensitifs apportent leurs perceptions [le cerveau] fut saisi d’étonnement et, s’adressant spécialement à l’esprit de la vision, dit ces mots : c’est votre Béatitude qui vous est apparue. Puis, l’esprit naturel qui réside là où s’articule la parole se mit à pleurer, et en pleurant il disait : « Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché. »

Depuis ce temps, je dis que l’Amour devint seigneur et maître de mon âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu’il commença à prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une domination telle qu’il fallut m’en remettre complètement à son bon plaisir.

Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange ; et c’est ainsi que dans mon enfance je m’en allais souvent chercher après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que certes on pouvait lui appliquer cette parole d’Homère. « Elle paraissait non la fille d’un homme mais celle d’un Dieu. » [C’est d’Hélène passant devant la foule qu’Homère parlait ainsi].

Et, bien que son image ne me quittât pas, m’encourageant ainsi à me soumettre à l’Amour, elle avait une fierté si noble qu’elle ne permit jamais que l’Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu’il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d’où j’ai tiré celles-ci [c'est-à-dire de mon esprit], j’en arriverai à ce qui a imprimé les traces les plus profondes dans ma mémoire. »

[NB : les commentaires ci-dessous partiront de phrases du texte de « La Vita nuova », lesquelles, explicitées à la manière qui m’est propre tâcheront d’établir un parallèle entre l’expérience de l’écrivain de la « Divine Comédie » et celle qui fut la mienne lors de cette première rencontre avec l’Amour qu’il faut évidemment consentir à écrire avec une Majuscule. Homologie des situations qui entraîne une similitude des sentiments et des contenus sémantiques.]

« …quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer. »

C’est ainsi, l’amour lorsqu’il se manifeste est pur surgissement, déclosion parmi la touffeur contingente du monde, efflorescence qui déroule ses anneaux et allume ses inimitables lumières. Toute autre rencontre que l’amour, une belle amitié, une franche camaraderie, une aventure passagère s’inscrivent dans le factuel, tracent le sillon de l’événement à même la terre dont ils sont issus. Toute tentative de cet ordre est placée ici sous le signe d’une altérité, fût-elle proche, fût-elle précieuse. Il y a donc distance, il y a donc, entre soi et celui, celle qui paraissent à l’horizon de notre existence la présence d’une paroi de verre, d’une ligne de partage par nature infranchissable car, jamais notre identité ne pourra se confondre avec une autre et s’y abîmer comme l’écume dans le flot qui l’accueille. Aimer est d’une essence si différente que celui qui en est atteint en éprouve, aussitôt, la dimension sublime, le phénomène proprement nourri de quintessence. Car, alors, deux êtres fusionnent, deux êtres connaissent l’osmose et l’unité originelle, sans doute celle de l’androgyne qui, en son fondement, était union des deux sexes et totale indifférenciation. Il faut consentir à ce que ce sentiment hors du commun se vête des habits de la neutralité. Ni masculin, ni féminin, il demeure disponible à toute effraction dans un genre ou bien dans l’autre, ce qui est le signe de son infinie liberté. Sans doute cette étonnante figure de l’androgyne est-elle celle qui, par son indétermination première, autorise toutes les audaces de la rencontre jusque et y compris dans la flamme de la passion. Car aimer suppose le dépassement de soi et sa propre remise à l’autre à la manière d’un don suprême. Aimer est d’abord une esthétique, la conjonction de deux beautés qui se cherchent et, tout comme le symbole, unissent leurs signifiants afin qu’un signifié soit non seulement possible mais paraisse comme la condition essentielle de leur être-au-monde. Aimer, ensuite, est une éthique où le soi ne se justifie qu’en raison même du soi de l’autre, de la capacité de chacun à féconder ce qui lui apparaît non seulement comme une partie de son individu, mais comme sa totalité et son espace inaliénable. Être-soi-dans-l’autre, comme si les guillemets entre les mots étaient la représentation graphique du lien indissoluble qui se manifestait au cœur même de la relation. Curieuse et ineffable temporalité qui confond dans un même creuset les deux polarités de l’instant et de la durée. L’urgence amoureuse conduit le présent à une insoupçonnable profondeur dont on pourrait penser qu’elle détruirait pas son caractère d’entièreté la dimension de la durée, or il n’en est rien car les amants tout au feu qui les anime gagnent l’empan des heures éternelles par lesquelles ils scellent leur union. C’est le propre de tout sentiment porté à son acmé, soumis à l’incandescence que de tout abolir, de faire des catégories de la présence humaine, l’espace et le temps, des entités si fluides qu’elles ne semblent plus paraître, sinon tissés à même la chair de ceux que l’événement emporte bien au-delà des perceptions et sensations ordinaires. L’amour est absolu ou bien il n’est pas.

« …quand apparut à mes yeux ». Oui, combien le Poète a raison, lui qui sait les paroles essentielles. Dans l’amour, c’est d’apparition dont il s’agit, comme si, dans l’espace éthéré, soudain, se révélait une épiphanie que, depuis toujours l’on attendait, visage resplendissant de la joie. Certes, dire ceci, c’est parler en direction d’une présence à la limite d’une angéologie, c’est sortir du domaine terrestre pour gagner les espaces célestiels infinis, convoquer les dieux de l’Olympe et faire de la mythologie, sinon la forme d’une connaissance accomplie, du moins la mesure par laquelle s’appréhender et comprendre le monde, interpréter les histoires singulières qui s’y déroulent. Oui, tout devient question de vision « apparut à mes yeux », mais non seulement grâce à nos yeux de chair, mais à ceux autrement plus scrutateurs de l’âme. Car c’est ce principe indépassable, ce fondement de la conscience, cette trame de tous nos actes qu’il devient nécessaire de convoquer afin que le surgissement amoureux ne demeure simple contingence dans l’orbe des choses ordinaires mais gagne la dignité d’une transcendance, s’auréole du geste au-delà du visible pour déboucher sur l’activité inégalable de la psyché et soutenir la tâche d’intellection. Or ceci est, avant tout, un problème de regard, un éclair illuminant la sclérotique, une étincelle s’allumant dans le puits de la pupille, une image éclairant la totalité de l’espace occipital qui deviendra le lieu même d’une alchimie, d’un processus spirituel seul à même de percevoir ce qu’il y a à percevoir, un passage, une rapide intuition, une translation, un léger déplacement de la pensée, un tropisme disant la rareté de l’instant et l’unique saut existentiel par lequel nous sommes, dont aucune démonstration, aucune logique ne pourrait définir les contours, fussent-ils vagues, fussent-ils esquisse. L’amour est un papillon, un éphémère que seule peut saisir l’émotion avant même qu’en fuite, il ne se dissolve et laisse nos yeux vides.

« … que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer. » L’objet de l’amour, comment le nommer ? Et, du reste, est-il bien utile de procéder à un acte de nomination, à faire venir dans la présence une effigie de chair et de sang ? Que gagnera-t-on à faire s’élever une concrétion réelle, à en définir le contexte d’apparition, le lieu qui l’accueille et en devient le socle visible ? La survenue de ce sentiment excédant tous les autres sentiments peut-elle seulement être précisée comme l’est, sur une carte, l’île ou bien la montagne, la ville au creux de son vallon ? « …ne sachant comment la nommer. » Ici, dans ce défaut d’un nom à attribuer, se montre le désarroi et la demeure au silence dont la parole est soudain affectée comme si le surgissement de ce qui est se suffisait à lui-même et que rien ne puisse y pénétrer qui en offensât l’exceptionnel caractère. Qu’Andromaque soit le nom, ou bien Bérénice ou encore Phèdre, qu’importe le personnage qui est réellement au centre de la tragédie, c’est la tragédie seule qui compte et le sens existentiel qu’elle véhicule, la passion qu’elle met en jeu, l’attitude morale dont elle constitue le soubassement, la nécessaire lucidité de la conscience qui s’attache à en circonscrire l’essence. C’est en effet d’essence dont il s’agit, d’une réalité irréductible aux conventions ordinaires, aux discours affectés de quotidienneté, aux impulsions dont les lieux communs sont la mise en acte prosaïque. Considérons Phèdre un instant dont le corps n’apparaît qu’à la manière de la vêture d’une âme torturée dont l’enjeu est bien évidemment l’Amour dans son caractère d’exception, d’incontournable absolu. Si Dante hésitait à nommer Béatrice, combien Racine avait dû hésiter à extraire de la mythologie le nom d’une héroïne qui correspondît à l’intention du Poète d’habiller la passion de l’exacte vêture qui lui convînt. Et, pourtant, aujourd’hui, l’on ne saurait remplacer Phèdre par un autre protagoniste tant cette dernière est devenue l’archétype de l’amour-passion indépassable. Chez Phèdre tout prend la dimension du chef-d’œuvre, toute histoire devient épopée humaine indépassable. Comme dans La Vita nuova, il y est question de regard, de silence, ces deux états nécessaires à la révélation de l’amour :

« Je le vis, je rougis, je palis à sa vue ;

Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;

Mes yeux ne voyaient plus je ne pouvais parler

Je sentis tout mon corps et transir et brûler »

Alors, après l’évocation de ces monuments de la littérature, Dante et Racine, comment percevoir ce qui, un jour m’anima, sauf à la lumière de la simple analogie, sentiments identiques, trouble de l’âme, émotion qui fixe tout sur place alors que l’aimée nouvellement élue comme la seule raison de vivre fait son perpétuel bourdonnement et embrume l’esprit au point de n’y laisser nulle place pour ce qui, à l’extérieur de l’événement amoureux, ne se signale qu’à l’aune d’une évidente banalité ? Comment ? Existe-t-il une autre alternative que de se laisser aller, corps et âme, à un rythme dont l’ampleur nous dépasse tellement que l’on se sent soudain livré aux rouages de la plus impérieuse nécessité, que le Destin nous apparaît dans toute sa structure aliénante pensant alors, tout comme Jacques le fataliste que tout était écrit « sur le grand rouleau ».

« À ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du cœur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d’une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots : « Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer. »

Comment mieux dire le trouble qui s’empare du corps, de l’âme (« le principe de la vie ») qu’à nommer cette palpitante trémulation qui envahit la chair, ce battement dont le cadre somatique est comme la mise en écho du rythme diastolique-systolique, relâchement-contraction tellement semblable à la pulsation temporelle, aux grésillements de l’instant lorsqu’il tâche de se métamorphoser en durée ? Comme si, soudain, l’alchimie amoureuse était cet étonnant élixir dont la fabrication tentait, tout à la fois, d’amplifier notre perception du temps, donc de l’être en son ultime réalité et d’activer une manière de transcendance nous déportant hors de nous en direction d’un « Dieu » qui viendrait nous « dominer » ? Manière de progression de funambule au-dessus de l’abîme, d’écartèlement dont la passion réalisait la présence à la façon d’une confondante tension : le réel s’y aiguise en même temps qu’une invisible force nous soustrait à ce que nous sommes nous-mêmes dans l’éclair de l’amour. Mais le « Dieu … qui viendra me dominer » possède une force d’autant plus redoutable qu’il a quitté son domaine abstrait et inatteignable par la seule magie des sens pour se faire présent, sous la figure de l’Aimée, donc d’une Existante dont le statut devient quasiment « surnaturel » et d’autant plus incompréhensible qu’il outrepasse avec un rare empan le cadre des choses ordinaires et des sentiments qui tissent les fils de l’expérience quotidienne.

« Puis, l’esprit naturel qui réside là où s’articule la parole se mit à pleurer, et en pleurant il disait : « Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché. »

Et voici que, dans cet horizon pris en tenaille entre l’immanence du quotidien et la transcendance de l’amour, se glisse l’aporie existentielle d’une aliénation dont l’empêchement à être est la plus pure perspective. Car, si l’amour est la porte ouverte sur la « Béatitude », il n’en est pas moins corrélativement une perte de liberté et une remise à l’Autre dont le vouloir agit comme une mise en demeure d’être tel que le sentiment passionnel l’exige. Ici se dévoile une inquiétante dimension, celle du renoncement au principe rationnel de l’exister pour ne s’en remettre qu’aux forces obscures qui agitent l’âme entraînée dans les courants tumultueux de qui vous fascine et vous met en son pouvoir. Tout comme face à un Dieu caché investi de toute puissance, on baisse la tête, on pleure, on assume son malheur d’être en pénitence alors même que l’on ne souhaite que cette relation de l’esclave au Maître par laquelle s’allume le sens d’une marche dont jamais il ne semble qu’on puisse un jour atteindre le but et c’est en raison de cette esquive permanente de l’objet de l’amour que l’on poursuit sa quête aussi brûlante que désespérée. Être en amour est une situation qui appelle le tragique puisque la partie de nous qui fait défaut, que nous demandons à l’Autre de combler est, bien évidemment une pure vue de l’esprit. L’Autre est en-soi comme nous sommes en-nous et la seule rencontre qui puisse jamais avoir lieu est cette relation, cette forme de passage, cette instance dialogique arquée à la manière d’un pont qui relie deux rives en les opposant, non en les rassemblant puisque, ontologiquement, cette fusion est de l’ordre d’une impossibilité.

« Et, bien que son image ne me quittât pas, m’encourageant ainsi à me soumettre à l’Amour, elle avait une fierté si noble qu’elle ne permit jamais que l’Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu’il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. »

Et toujours le réel nous rattrape même si on ne connaît jamais bien sa texture, si sa substance profonde demeure un mystère. Mais peu importe nous respirons l’air qui nous environne sans en connaître la composition chimique et l’infinie valeur symbolique. Donc ce réel qui, en son temps fut un présent, qui aujourd’hui n’est plus que vague réminiscence, eut un jour un contenu précis, se déclina sous le mode d’une chair, se laissa approcher selon diverses tonalités dont, ici et maintenant, il ne demeure plus qu’une théorie, à savoir l’évanescence d’une simple contemplation, ce qui, pour autant, ne saurait faire l’économie de certitudes anciennes. Ce dont je me souviens de cette « hypothétique » Béatrice, c’est de cette « fierté si noble » dont elle était le réceptacle comme si habile et inatteignable cariatide de pierre, elle eût cerné son front des palmes d’une Déesse, d’une lointaine Reine de Nubie, ne me laissant que le loisir de l’apercevoir et d’en faire l’objet d’un désir dont on sait que sa nature est, précisément, de brûler indéfiniment, à défaut de remettre entre nos mains ce qui anime la flamme, ce pur être, cette ineffable vibration que notre vue hallucine ne pouvant la placer sous le registre de notre volonté. Ceci eût-il pu avoir lieu, cette possession, alors au même instant, la passion se fût anéantie et les nervures qui en soutenaient la manifestation se fussent résolues à n’être plus que de simples artefacts, peut-être le contenu d’un rêve, le labyrinthe d’un imaginaire fécond, les linéaments d’une âme torturée par un songe de brume. Si Béatrice est demeurée au ciel de ma mémoire ce n’est qu’en raison de cette fuite, de cette impossession qu’elle a été. Eût-elle été objectivée en quelque manière et alors sa nature propre se fût confondue dans la texture des événements ordinaires n’y laissant, plus tard, que la trace d’un événement comme un autre, d’un factuel ayant trouvé à s’accomplir parmi la multitude infinie des possibles. Merci Béatrice d’avoir existé avec tant d’effective présence, d’avoir tracé en moi l’ornière par laquelle trouver, sinon chercher toujours, cette fontaine originaire de l’amour à laquelle nous souhaitons tous, toutes, de nous abreuver afin que nous puissions connaître cette unité à laquelle nous aspirons sans toujours bien le savoir. Merci Béatrice dont l’image est encore présente, juste en arrière du front, arquée sur ce chiasma optique qui divise symboliquement les images, les vraies, les fausses, les brillantes et les sombres. Car, en définitive, il n’y a jamais que ce clignotement, cette persistance lumineuse dans la chambre noire de la conscience, comme si un seul point dans la nuit suffisait à éclairer notre trajet parmi les ombres. Ou bien les spectres !

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Published by Blanc Seing - dans Petites Madeleines
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30 décembre 2015 3 30 /12 /décembre /2015 11:12
Une découverte Capitale.

« Tour Eiffel ».

Source : Wikipédia.

Octobre 1958 - Je viens d’avoir 14 ans. Je ne me souviens plus du moment où mon père, Armand m’annonce la « prodigieuse » nouvelle d’un voyage à Paris. Mais, avec le recul du temps, il ne m’est guère difficile d’imaginer l’accélération du pouls, l’émotion, sans doute une sueur diffuse perlant le long du dos. Paris, Paris comme un rêve ou plutôt l’imaginaire surgissant, soudain, dans le tissu dense et monotone du réel. Ai-je fait l’école buissonnière ou bien mes parents ont-ils obtenu pour moi un sauf-conduit, un régime de faveur m’installant, pour une semaine, dans des vacances improvisées ? Peu importait alors le motif de la fugue, c’était la fugue elle-même qui comptait, non son hypothétique justification. Paris, j’en connaissais quelques perspectives au travers de ce qu’en racontait mon père au cours de ses fréquents séjours. En ce temps-là, marchand d’automobiles d’occasion à Neuville il faisait régulièrement son marché dans la capitale, mais aussi à Bordeaux, parfois à Lille et dans sa région.

Paris, ce nom magique évoquait aussi les pages de lecture de mon livre de français de l’école primaire. Tantôt la belle réminiscence d’Anatole France dans « Le livre de mon Ami », décrivant le petit bonhomme qu’il était, traversant le Jardin du Luxembourg, « dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais, car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues ». Tantôt c’était la précision du roman naturaliste et Zola qui m’entraînaient à la suite de Gervaise regardant, depuis sa chambre d’hôtel du Boulevard de La Chapelle le spectacle des modestes se rendant à leur harassante tâche quotidienne : « Quand elle levait les yeux, au delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d’une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c’était toujours à la barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. » (« L’assommoir »). Tantôt enfin, c’était la vie aventureuse de Gavroche dans « Les Misérables » qui nourrissait ma faim d’imaginaire et Victor Hugo me faisait découvrir le monument bizarre situé près de la Bastille, cet énorme éléphant maçonné dont Gavroche avait fait son logis au cœur de la cité.

Nous prenons le train qui nous conduit à Paris-Austerlitz. Premier métro, premier bain de foule dans une réalité qui, maintenant, n’a plus le recul du songe. Nous sortons à la station Porte Champerret. Un crachin dont, plus tard, je saurai qu’il est bien « parisien », noie tout dans une taie grise. Premiers pas étonnés d’un petit provincial dans la jungle urbaine. L’une de mes premières images de la ville : celle d’un empilement de cartons sur la bouche d’aération du métro. Mon père m’apprendra qu’il ne s’agit nullement du refuge délabré de Gavroche, mais simplement du logis d’un « clochard ». A cette époque on n’avait pas encore inventé le terme de « sans-logis » dont la belle périphrase, cependant, ne dissimule guère le dénuement de ceux qui en endossent, souvent contre leur gré, « l’élégant » prédicat. Le « clochard » de l’époque, on disait volontiers de lui qu’il avait choisi la rue par vocation, par simple souci de liberté. Ce que j’en découvrais me faisait considérer de façon bien différente la fable dont ils étaient les destinataires. Nous logeons dans un modeste hôtel mais confortable, « près des transports », autre formule dont j’apprendrai qu’elle fait partie des usages langagiers de la capitale. Je crois me souvenir que ma première nuit s’ouvrit sur des rêves de cartons habités d’étranges personnages et connut son point d’orgue au lever du jour dans les premières agitations de la ville.

Tour Eiffel.

La Tour Eiffel, fut notre première visite. Comment, en effet, ne pas réserver la primeur de la découverte à la « Grande Dame de Fer » ? Procéder de la sorte était-il simplement sacrifier à une mode, se rallier aux longues files d’attente qui s’inscrivaient, telles des arabesques, entre les pieds de métal ? Privilégier cette icône de la modernité était-ce simplement s’inscrire dans une légende, ne voir d’abord de Paris qu’une anecdote, une image d’Epinal flottant infiniment parmi les archétypes du voyage ? Ces questions qui, aujourd’hui, me paraissent pertinentes, n’affectaient sans doute pas le petit campagnard ébloui de contempler la vaste marée des toits, le fleuve des avenues, le tracé de la Seine, les dômes des monuments. Ce dont je me souviens avec une étonnante précision, comme si l’image se déroulait encore sous mes yeux, c’est l’incroyable spectacle du monde vu d’en haut. Vision identique à celle de l’oiseau ivre d’espace, manière de royauté ailée dont nul sur terre ne pouvait s’approcher d’un iota, même pas l’aviateur dans sa carlingue d’acier. Car le vol de l’oiseau est libre, privé d’attaches, souple, ondoyant, primesautier. De la plate-forme du troisième étage, c’était de ce sentiment de liberté dont j’étais atteint, de cet étrange pouvoir démiurgique qui me permettait, à chaque instant, de réorganiser le monde qui m’était donné en miniature, identiquement à des pièces disposées sur un échiquier aux perspectives infinies. A ce moment-là, c’était comme d’être saisi d’une révélation intime, d’être doué du pouvoir de disposer des choses et des êtres, de les réorganiser selon mes propres pensées, mes lignes de force intimes, mes affinités profondes. Rien n’égale ce soudain sentiment de toute-puissance sans doute lié au vertige de la hauteur, mais aussi à l’illusion de recréer les bases de ce qui fait habituellement face dans la dureté du quotidien. Car tout s’y présente dans une forme si destinale, si étroitement déterminée qu’on ne s’y inscrit soi-même qu’à titre de fou, plus rarement avec l’auréole du roi dont l’échec et mat constitue la botte secrète. Vraisemblablement de telles expériences, surtout lorsqu’elles s’annoncent au cours des jeunes années, s’inscrivent dans la conscience avec la force des braises. Elles sont de vives clartés couvant sous la cendre qui, un jour, après qu’elles se sont métabolisées, après que la culture, la connaissance les ont métamorphosées en pensées, constitueront la façon dont on cheminera le long des sentiers de l’existence. Toujours nous sommes les résultantes d’événements passés dont nous n’apercevons même plus les fondations alors que, telles des racines, elles poursuivent leur parcours souterrain dans la terre meuble de l’inconscient et s’étoilent dans nos actes comme les efflorescences lointaines dont un moment privilégié ouvrit le monde et ordonna les significations.

Une découverte Capitale.

« Tour Eiffel ».

Robert Delaunay - 1911.

Source Wikipédia.

Je me souviens de la vaste perspective du Champ de Mars où tout semble revêtir une autre dimension, manière d’ouverture de la ville à l’infini, libre domaine questionnant la meute serrée des humains, leur habitat aussi dense que des fourmilières, leurs agitations polychromes partout où brille une vitrine, où se déroule le spectacle du monde. Je me souviens de l’aspect lilliputien des voitures, de la dimension si modeste des cars qui ressemblent étrangement aux modèles réduits dont, il y a peu encore, je jouais à organiser les trajets, à orienter les parcours dans les rêveries de la fin de l’enfance. Mais ce sont les figures humaines qui sont les plus confondantes, ces tailles réduites à l’échelle de la fourmi, du ciron, de la paramécie flottant dans le minuscule gonflement de sa goutte d’eau. Relativité de l’homme au regard de ce vaste monde dont il se veut le maître alors qu’il y disparaît comme l’étoile lointaine parmi la déflagration cosmique. C’était tout cela, cette sculpture en creux du questionnement qui s’élaborait et commençait à faire son bruit d’obsession, son roulement métaphysique. On ne peut vivre les yeux fixés sur les apparences, le bel immeuble, la haute tour, le visage de la ville sans en poser aussitôt la mise en abîme et en chercher le chiffre secret. Plus tard, lors de mes études à Paris, je gravirai à nouveau les étages de la Tour avec, en tête, cette expérience de la préadolescence. Rien ne s’efface jamais qui court toujours dans l’inconscient et y fait ses bourgeonnements alors que le regard actuel en a oublié les fondements.

Théâtre Des Deux Ânes.

Une découverte Capitale.

« Théâtre des 2 Ânes ».

Source : Théâtre des 2 Ânes.

Comment connaître Paris en ignorant ses salles de spectacle ? Ce serait comme d’aller à Deauville et bouder ses plages, ses vastes perspectives ouvertes sur la mer. Je ne sais plus très bien si mon père était amateur de théâtre, plutôt attiré par le music-hall, je crois, par la gaudriole, le rire facile qu’on pouvait trouver alors à profusion dans cette institution du Boulevard de Clichy, lieu de rencontre des chansonniers. A l’affiche, ce soir d’Octobre 1954, Pierre-Jean Vaillard qui en fut le principal animateur pendant plus de trente ans. Bien évidemment, si longtemps après, je ne me souviens ni du décor, ni du titre du spectacle pas plus que des sketches qui en constituèrent le programme. Mais le sens résulte bien plus souvent du souvenir d’une atmosphère, d’une ambiance générale, de l’esprit d’une époque plutôt que de tel ou tel fait précis. Ecoutant « L’aventure amoureuse », l’un des nombreux textes dits par l’humoriste, je retrouve ce qui m’émut et me ravit à la fois dans l’intimité de ce théâtre si confidentiel qu’on aurait pu toucher les acteurs en étendant simplement le bras. Atmosphère intimiste, connivence, convergences des affinités des spectateurs dont les rires fusent presque à chaque séquence du texte. Et, plutôt que d’argumenter longuement, je ne peux résister à l’envie de citer dans son intégralité ce morceau de bravoure de P-J. Vaillard, :

« Sur un trottoir désert, par une nuit sereine, je la vis.

Elle allait et faisait les cent pas entre deux becs de gaz.

Et la Lune était blonde, je vis qu’elle était pleine,

Ou plutôt,

Et la Lune était pleine je vis qu’elle était blonde.

Elle ne me vit pas. Elle avait l’air sans but, esseulée.

D’habitude

Je ne m’attendris pas sur le malheur qui court,

Mais là je suis touché par tant de solitude.

Et mon cœur décida de lui porter secours.

Que faisait-elle, seule, là ?

Je n’en sais rien.

Je gage que, ne pouvant dormir, elle tuait le temps.

Mais rôder seule ainsi à son âge

Cela me paraissait follement imprudent.

D’autant qu’elle arborait de superbes fourrures,

Des talons hauts très chics,

Un grand sac en croco

Et qu’elle risquait fort, la chose est sûre,

D’être dévalisée par un vilain coco.

Elle ne semblait pas, cependant,

Être inquiète, pas du tout.

Aimable, elle souriait aux très rares passants.

Dans son sac je la vis prendre une cigarette.

Ses gestes étaient doux, souples et caressants.

Puis un agent passa, débonnaire et gentil.

Sur son passage, il dit : « Bonsoir, ça va Kiki ? »

J’en conclus qu’il connaissait bien la jeune fille

Ou qu’il était, peut-être, ami de sa famille.

Puis elle s’arrêta près d’un petit hôtel.

Je m’approchai.

« Bonsoir mon Grand Loup », me dit-elle.

Et, d’un geste gracieux, elle mit de la poudre.

Moi je me dis : « Ça y est, elle a le coup de foudre ! »

Ah, je ne pensais pas, voyez-vous,

Je l’avoue,

Qu’une femme, de moi, tomberait amoureuse

Si vite et sur-le-champ m’appellerait « son Loup ».

Je lus dans son regard qu’elle semblait heureuse.

Elle me dit : « Eh, tu viens chez moi ? »

Et je pus voir qu’elle était d’un commerce agréable.

Pas fière.

Je compris que c’était, comment dirais-je,

La femme hospitalière,

La femme d’intérieur qui aime recevoir.

Je nous revois encore tous les deux aujourd’hui.

Nous allâmes chez elle et frappâmes à l’huis.

La porte, à cet instant, comme si les objets

Etaient pris quelques fois d’une pitié suprême,

Sombre,

Tourna dans l’ombre

Et s’ouvrit d’elle-même.

Nous fûmes dans sa chambre.

Ô Dieu qu’elle était belle !

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle.

Elle ne montra pas la moindre hypocrisie,

Ce dernier avertissement avant saisie,

Même elle avait, mon Dieu, un brin de fantaisie.

Nous nous mîmes à l’aise, plaisant euphémisme

Et dans la chambre éteinte nous connûmes alors

La plus forte passion,

Mais je reste rêveur au milieu des étreintes.

Je me disais « enfin, quelle est sa profession ? ».

Quelques instants plus tard,

En mettant son corsage et ses agrafes

Comme nous en étions au moment du départ,

Elle me dit alors pudique et souriante

Qu’elle travaillait dur depuis longtemps

Et qu’elle connaissait plusieurs langues vivantes.

Je compris qu’elle était professeur, à l’instant.

Puis, comme nous étions sur le point de descendre,

Je dois dire, d’ailleurs, que j’en fus très peiné,

Avec beaucoup de tact elle me fit comprendre

Qu’au point de vue finances elle était très gênée.

Mon Dieu, je lui sus gré de ce parler si franc

Et lui mis dans la main deux billets de mille francs

En lui disant, bien sûr pour mieux la rassurer :

« Je vous les prête, vous me les rendrez quand vous pourrez. »

C’est à ce moment-là qu’elle m’a dit :

« Et ta sœur ? »

J’ai cru d’abord qu’elle connaissait ma famille.

Pas du tout, simplement parce qu’elle était gentille,

Elle voulait savoir si ma sœur allait bien.

J’ai répondu : « Ça va. »

Elle a eu l’air surprise et m’a dit un mot bref

Que je n’ai pas compris.

Je crois que c’était « bon »

Ou quelque chose d’approchant.

Elle m’accompagna jusqu’au coin de la rue.

Nous croisâmes par-là des filles sans vertu,

Des filles de trottoir.

J’étais gêné pour elle.

Je lui conseillai de bien rentrer

Et puis je fis quelques pas et me retournai.

Elle parlait avec un monsieur à casquette

Et lui donnait l’argent que, moi, j’avais donné.

Je me dis : « Encore un mendiant qui fait la quête ! »

Et j’appréciai fort sa générosité.
Comment peut-on avoir autant de qualités
?

Puis je rentrai chez moi

Et voilà mon histoire.

Je crois que vous aurez

Bien du mal à la croire.

Car, n’étant pas Don Juan,

Ni même Jean Marais,

Qu’on puisse sur-le-champ m’adorer,

Cela vous paraîtra,

J’en suis sûr, impossible.

Bien sûr c’était flatteur

Et j’y suis très sensible.

Je sais, qu’en ce récit,

J’ai l’air de me vanter,

Mais je vous ai dit là

La stricte vérité.

Elle était douce, elle était blonde,

Et, oh je peux bien vous le confesser,

Aucune pharmacie au monde

N’a pu me la faire oublier !

Source : You Tube.

Ce petit morceau d’anthologie vaut surtout pour les « valeurs » qu’il porte, singulières tonalités qui, à elles seules, sont la figure d’un humour d’une époque et la définissent, cette époque, autant que peuvent le faire ses usages, ses conventions sociales, les modes qui s’imposent comme seules perspectives selon lesquelles tracer sa voie humaine. Sur le mode d’une versification enjouée, enlevée (On y cite même, dans le texte, un vers de « Booz endormi » tiré de « La Légende des siècles » de Victor Hugo : « L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle »), sous l’apparence d’une fable, d’un conte d’allure romantique, se laissent deviner une fraîcheur, une grâce toute naturelle, une naïveté feinte, une mise en relation de l’innocence et du péché si tendrement ingénue, qu’un instant, nous pouvons en effet croire (et, sans doute le voulons-nous !), à cette histoire, à cette bluette dont la seule prétention est de faire rire au prétexte d’une adhésion feinte aux propos du poète. Bien évidemment avec le recul du temps, ce texte peut paraître teinté d’une « douceur angevine » à laquelle notre époque n’est plus accordée, loin s’en faut. Aujourd’hui les sentiments ont laissé la place à une existence ivre de sa propre vitesse, à une vie dont la qualité essentielle consiste à « surfer » sur la première vague venue à condition qu’elle s’affilie aussi étroitement que possible au registre de la mode.

En 1967 Guy Debord écrivait un livre à retentissement, « La Société du spectacle » dont la thèse consistait à reprendre et à prolonger les orientations du marxisme. Œuvre visionnaire puisque cette prétendue « société du spectacle » semble aujourd’hui parvenue à sa forme la plus accomplie, à savoir à une aliénation de l’homme, à un nihilisme que le capital nourrit au travers d’une marchandisation du monde qu’une consommation effrénée alimente grâce à une prolifération des produits consommables. Or, envisagé dans ce contexte, le rôle des humoristes actuels s’inscrit dans cette vogue consumériste, marchandise parmi d’autres marchandises dans une manière de vertige, d’écoulement sans fin dans le vortex de la bonde postmoderne. Alors que l’humour, tel une forme d’art, poésie, littérature ou bien peinture se devrait de remettre en question le monde, de forer le réel par ses interrogations, d’ouvrir l’esprit critique, de développer le libre arbitre, l’humour donc se précipite à son tour sur l’étal des convoitises consuméristes, servant la cause d’une société, participant à l’uniformisation d’un système dont les médias sont les fidèles serviteurs. Il n’y a plus de liberté de parole, laquelle éveillerait les consciences aux apories contemporaines : perte du sens civique, uniformisation des comportements, espace d’une pensée unique, abandon des valeurs, fascination des formes en lieu et place du fond, cette position ontologique dont l’homme devrait se doter afin de saisir les nervures signifiantes de son être-au-monde.

On mesurera combien l’esprit du temps a changé, l’humour contemporain se teintant d’une réalité bien plus verticale, aride, sans concession, dont les thèmes enracinés dans la douleur vive d’une nation (politique, identité nationale, thème de la différence et de sa face exacerbée sous les oripeaux du racisme) tracent le périmètre d’une figure étroite et sans avenir. Bien des comportements se donnent à voir comme l’expression d’un consensus mou autour de plaisirs faciles, d’idées superficielles et immédiates, les existants tirant de cette manne facilement accessible un hédonisme à bon compte dont les ressources s’épuisent à même l’inauthentique qui les nourrit. A défaut de disposer de penseurs, de phares indiquant le chemin dans les ténèbres modernes, les sociétés se satisfont d’un rire s’alimentant à sa propre insuffisance. En fait, la place laissée vacante par le reflux d’une réflexion, ne fait apparaître que « l’ère du vide » dont parlait Lipovetsky, un vide que prolongent les propos des humoristes. Ces derniers n’analysent pas le réel pour en tirer des leçons, édifier une morale, dégager des valeurs, ils ne font que mimer, en pire, la déliquescence d’une société. Faisant ceci, non seulement ils ne s’opposent nullement aux forces qui parcourent l’histoire de leurs puissances souterraines perverses mais, bien au contraire, ils en alimentent l’inépuisable source. De la subversion dont toute profession d’humoriste aurait dû être la figure la plus patente, ne se dégage plus qu’un bruit de fond contribuant à entretenir une incompréhensible mélopée dont les humains font leur ordinaire comme si, ne plus comprendre le monde, était la seule alternative possible, le seul chemin sur lequel faire s’avancer la condition humaine. Rien ne semble plus s’élever de la face de la Terre que cette confondante mélopée née de la confluence des contingences. Rien ne semble plus important que de s’identifier aux évènements, ici et là, qui ne vivent que de leur propre manquement à être. Ce qui, s’inspirant des grandes fables ou des mythes, de la poésie, des contes eût pu porter à la cimaise des individus leur temps de parution ne fait que se dissoudre dans les mailles serrées de verbes creux et de constats en forme de destins scellés. L’idée même de la poésie s’est retirée de l’horizon des hommes, les laissant seuls face à un rire qui, pour n’être alimenté que de songes creux, les expose au risque d’une marche à l’aveugle. Rabelais est bien loin et nous regrettons infiniment les facéties de la « guerre Picrocholine » ! Présentement, la guerre n’est plus que celle des royautés de l’argent et des dogmatismes bellicistes qui, sous couvert de religion, prétendent imposer une voie pour l’homme, la seule qui soit.

Le salon de l’auto.

« Le salon de l’auto », formule ô combien magique pour l’enfant que j’étais. Chaque année cette exposition de belles voitures constituait pour Armand l’événement princeps, le lieu de rencontre indépassable où s’actualisaient tous les rêves de conquête et de possession. Mon père en parlait toujours avec autant d’émotion que d’enthousiasme. Plus qu’une simple adhésion à quelque valeur insigne, c’était le moment clé, le « kairos » des anciens Grecs, l’instant propice où faire apparaître les dieux qui présidaient au destin de tout ce qui, sur Terre, roulait et portait dans une manière d’extase tous les aficionados de la cause automobile. La drogue, doucement, s’était instillée en moi et je ne faisais qu’attendre l’occasion d’en ressentir les bienheureux effets. Cette année 1958 ne reçoit que des commentaires modestes sinon désabusés : "un Salon sans révolution", un "Salon sans histoire". Rien de bien nouveau sous les étoiles et la célèbre DS 19 tient toujours le devant de la scène. Son dessin passionne, sa suspension étonne, son volant monobranche séduit. Dans son livre « Mythologies », Roland Barthes en assure la promotion intellectuelle allant même, dans une amplitude toute lyrique, à la comparer aux cathédrales du Moyen Age (sans doute y voyait-il l’effet d’une certaine transcendance ?), et à voir dans la belle les traces d’une "nouvelle alchimie de la conduite". La Peugeot 403 berline n’enchantait pas les foules malgré son siège couchette. La Monaco P 60 de Simca n’attirait guère plus qu’une rapide sympathie, quant à la Jaguar reluquée au salon par Raymond Devos, son prix dissuadait nombre d’acquéreurs hypothétiques. Si le cru 1958 semblait manquer de personnalité, cependant, pour moi, un prototype devait plus que retenir mon attention, à proprement parler me fasciner.

Une découverte Capitale.

Renault « Floride »

Source : L’automobile ancienne.com.

La « Floride » de Renault, telle était la nouvelle icône qui me visitait avec l’insistance de la grâce. Confiée aux bons soins de Ghia, en Italie, c’est Pietro Frua qui en signe le dessin. Aussitôt adoptée par la marque française, trois prototypes seront présentés en 1958. Bien évidemment, avec l’épaisseur et l’opacité du temps je ne saurais dire la couleur de la carrosserie ni la forme de l’écrin qui la reçut comme la nouveauté à admirer. Une seule image reste, ineffaçable, celle-là, la ligne générale de ce coupé décapotable dont la modernité m’enchantait. D’abord l’audacieuse découpe de l’aile avant afin que puisse y figurer l’optique du phare, ensuite la ligne plutôt tendue de la carrosserie, son décrochement que prolonge dans une belle ligne de fuite l’aile arrière. La calandre aussi que surmonte, telle une figure de proue, le capot avant à la fine nervure. Enfin l’agrément de la capote dont le rabattement la destine aux joies du plein air, aux folles équipées de jeunes générations en quête de leur vocabulaire et de la syntaxe de leur existence. Y avait-il dans cette passion pour cette automobile l’explication sous jacente de l’attrait d’un « American way of life » dont James Dean, en 1955, fut le chef de file dans « La Fureur de vivre » ? A l’évidence, ces années-là vivaient sous l’emprise d’un mode de vie d’Outre-Atlantique dont il était bien difficile de s’affranchir. Je sortais tout juste de la longue épopée de « Géant » avec la figure emblématique de ce jeune acteur, étoile montante du cinéma américain qui devait trouver la mort, sur une route de Californie, quelques jours après la fin du tournage, comme si la vie réelle devait entériner les scènes cinématographiques qui en constituaient une manière de préfiguration. Joie, aujourd’hui, de retrouver la ligne si épurée de ce cabriolet blanc posant devant un facsimilé d’une toile de Giorgio De Chirico, comme si cette voiture dissimulait en elle quelque projet métaphysique. « Métaphysique » sans doute car d’une possession, d’un désir nous ne percevons guère la réalité qu’à l’aune de ce qui, toujours, demeure invisible, le sentiment d’être au monde et de rêver longuement à ce que la vie serait si nous pouvions y actualiser le plus clair de nos fantasmes. En tout cas, à simplement apercevoir les yeux emplis de songe de mon père, je me doutais que quelque chose de secret et de mystérieux le portait au-delà de lui-même dans le lieu d’une réalisation.

Mais évoquer la « Floride » ne peut avoir lieu qu’à lui rattacher l’image haute en couleurs du « T 100 » de Berliet (le salon du camion jouxtait celui de l’auto), dernière prouesse technique du constructeur d’engins « sidéraux ». Mais plutôt que de développer de longs discours à son sujet, voici le contenu de l’article qui lui est consacré dans les colonnes de Wikipédia :

« Le Berliet T100 est un modèle de camion spécialisé fabriqué par Berliet pour l'exploitation du pétrole au Sahara.

En octobre 1957, le T100 de 100 tonnes et 600 chevaux s'expose au Salon de Paris.

Les T100, construits à quatre exemplaires, sont les plus grands camions du monde produits à l'époque. »

Une découverte Capitale.

T 100 N° 1

Devant l’usine de Vénissieux -1957.

Caractéristiques techniques :

« P.T.C. : 103 tonnes en porteur.

Cabine équipée de 4 places.

Moteur diesel 12 cylindres en V Cummins VT12 de 29,61 litres.

Deux turbocompresseurs.

Puissance : de 600 puis 700 ch avec un capot à bossage.

Transmission Clark semi-automatique à 4 rapports avant et 4 arrière.

Configuration : 6x4 et 6x6.

Un blocage du différentiel central (ou interpont), un blocage du différentiel du pont avant et un blocage du différentiel du deuxième pont arrière.

Direction assistée par un petit moteur de voiture Panhard (pour faciliter le remorquage lorsque le moteur principal n'est pas en fonction) avec un rayon de braquage de 13,20 m.

Suspensions :

Freins à disques Messier de type aviation sur les six roues.

Deux réservoirs de carburant de 950 litres.

Pneumatiques Michelin 37.5x33R de 1 m par 2,40 m.

Dimensions :

  • longueur : 15,30 m
  • largeur : 4,98 m
  • hauteur 4,43 m. »

Autant dire, devant un tel camion atteint de gigantisme, l’on ne pouvait que se trouver réduits à la taille de nains. Ce qui m’est resté de cette rencontre, en dehors de la dimension exceptionnelle de l’engin, son ébouriffante capacité à ingérer tout produit à condition qu’il fût inflammable ou susceptible de l’être. Les présentateurs du constructeur, fiers de leur rejeton, s’ingéniaient à en démontrer la stupéfiante polyvalence. Dans un énorme réservoir en plastique transparent, après avoir fait éprouver aux visiteurs la réalité de leurs produits, ils déversaient indifféremment eau de Cologne ou bien huile de table, ce que le monstre ingurgitait sans sourciller alors que le moteur à peine affecté par cette substitution de carburant, accusait à peine le coup si ce n’est par un imperceptible changement de régime.

Neubauer.

Une découverte Capitale.

Citroën Traction Avant 15-Six D.

Source : Wikipédia.

Le grand garage Neubauer, non loin de la Porte de Champerret, était le centre géométrique des intérêts mécaniques de mon père. Je me souviens de mon étonnement à voir une si vaste exposition de voitures de toutes sortes. En regard, le garage d’Armand à Neuville faisait figure d’enfant sage. « Alors, comment vont les gars du Sud-Ouest ? ». La parole est grave et joyeuse qui résonne dans le hall d’accueil. Un vendeur que mon père connaît nous reçoit tout sourire. Alors commence l’inspection minutieuse des véhicules, bas de caisse, joints en caoutchouc, tapis de sol, toutes pièces susceptibles de révéler une usure dont le compteur kilométrique ne constituerait pas l’exact reflet. A cette époque, il n’était pas rare qu’une main habile munie d’une fine aiguille ne rajeunît la belle, lui enlevant quelques années, la présentant comme une jeune première. Cependant c’était sans compter sur la perspicacité d’Armand qui connaissait les combines et débusquait les embrouilles avec un flair incroyable. Lorsque la faute était démasquée, le négociateur adverse, plutôt que de se défendre ou de se lancer sur d’inutiles justifications se résolvait à baisser un peu le prix, ce qui n’était pas pour déplaire au « gars du Sud-Ouest ». Les transactions allaient bon train et il n’était pas rare qu’au terme des discussions, âpres parfois, le vendeur n’ajoutât à un lot de cinq ou six voitures une auto supplémentaire qui scellait l’accord des deux parties contractantes. Une tape amicale dans le dos ou une vigoureuse rencontre des mains concluait l’affaire, un peu à la manière des maquignons sur l’aire d’un comice agricole. Ensuite, c’était un bureau qui servait de support à la transaction. Les affaires ne se concluaient jamais par la remise d’un chèque. On préférait à ceci les espèces sonnantes et trébuchantes. A cet effet, ma mère, Suzanne, avait cousu à l’intérieur de la veste de mon père une forte poche de toile avec une fermeture Eclair dans laquelle il entassait une pile de billets que retenait, par liasses, des épingles à tête. Dans la petite pièce où nous étions, le compte était vérifié. Une extraordinaire dextérité faisait glisser les coupures les unes sur les autres dans un bruit de froissement et l’odeur si caractéristique d’encre et de papier qui s’en dégageait. L’affaire conclue, le garage se chargeait de faire conduire les voitures à la gare d’Austerlitz d’où elles transiteraient, par le train, jusqu’à la gare de Neuville. A la fin de notre séjour parisien, ce fut une traction avant qui nous ramena au bercail. J’admirais son long capot, le doux ronronnement de son moteur, son levier de vitesse chromé, son large volant de bakélite noire, son compteur rectangulaire

Une découverte Capitale.

Tableau de bord, Traction avant 11 BL 1954.

Source : Celles que j’ai eues.

que balayait une grande aiguille à la manière d’un essuie-glace. Du chemin du retour n’émerge guère que le sentiment d’avoir vécu une période extraordinaire dont le souvenir se graverait à jamais dans ma mémoire. Mon père avait reçu le sobriquet de « Neubauer » en raison de son assiduité à fréquenter le garage qui en portait le nom. Combien de fois, lors de mon adolescence, ai-je entendu la voix grave de Philippe M., un ami de la famille, dire sur le seuil de la porte : « Comment va Neubauer ? ». « Neubauer » à cette époque du salon, dans la force de l’âge, 45 ans à peine, allait vraiment très bien !

Du rite de passage.

Au terme de ce rapide voyage et afin d’être en conformité avec l’intention de « La chair du milieu », à savoir creuser le sens des événements, il me semble judicieux de relier cette mince aventure à ce qu’elle peut contenir de symboles et de significations latentes. Bien évidemment ces projections, plutôt que de s’inscrire dans le cadre d’une pure rationalité, ne peuvent que ressortir à la subjectivité d’un vécu, donc à une fable toujours singulière par nature. Les différents épisodes évoqués précédemment me paraissent si fortement reliés au passage de la préadolescence vers l’accomplissement et l’entrée dans l’âge adulte que je ne peux les ressentir qu’à la manière d’un rite de passage dont Wikipédia nous dit :

« Un rite de passage est un rite marquant le changement de statut social ou sexuel d'un individu, le plus généralement la puberté sociale mais aussi pour d'autres événements comme la naissance ou la ménopause. Le rituel se matérialise le plus souvent par une cérémonie ou des épreuves diverses. Tout espace peut devenir lieu de manifestation et d'organisation d'un rituel. Le rite est aussi la définition d’un temps différent d’un temps ordinaire, un temps suspendu, où l’ordinaire se réorganise et se remet en place. »

Quelques commentaires seront utiles de manière à ce que j’ai vécu, il y a de cela plus d’un demi siècle, puisse en effet s’inscrire dans la signification générale du rite de passage et non gratuitement ou bien de manière anecdotique. C’est le temps dans sa vertu métabolique qui métamorphose les nutriments dont notre vie fut tissée jadis dont, aujourd’hui, nous pouvons tirer, sinon des enseignements, du moins élaborer une possible interprétation. Mais reprenons le schéma général de Wikipédia et essayons d’en faire un bref commentaire. A la lumière des événements passés qui en illustreront les différents thèmes.

La Tour Eiffel.

Comment ne pas voir, dans la structure d’Eiffel, dans cette tour érigée en plein ciel, le mythe de la puissance et, au premier chef, du rayonnement paternel dont tout adulte est porteur au regard de la filiation dont il est dépositaire ? Si le « meurtre du père » est, d’après les théories de la psychanalyse, un des opérateurs essentiels par lesquels un jeune garçon, se libérant du joug parental, initie son entrée dans la vie, signant ainsi son autonomie, cet acte symbolique est toujours précédé d’un acte d’amour, d’une identification à la figure solaire du père. Ainsi se gravent dans la psyché les archétypes qui tracent les lignes de force de l’exister. Cette visite de la Tour placée à l’incipit d’un voyage initiatique prend tout son sens à même les représentations de l’édifice atteint d’une croissance qui semble infinie. Pensons à la Tour de Babel qui tutoie les nuages et fourmille de langues, ce Verbe dont le père constitue la Loi en tant que fondation d’une parole ouvrante socialement déterminée par l’exercice d’une autorité. Tout adolescent qui assure sa croissance doit être saisi de cette subite efflorescence qui, le portant au-devant de lui, plus haut que lui, le met en mesure d’apercevoir l’horizon ontologique dont il fera le lieu de son regard, le site de la compréhension des choses. Jusque là, encore enfant, c’était le côté maternel qui l’appelait et l’amenait à se ressourcer « ombilicalement » dans l’océan amniotique primordial. Mais, un jour, il faut faire effraction, surgir dans le monde et y tracer sa voie. L’image du père est, à la hauteur de ce qu’elle doit être, une ouverture, une incision dans la toile du réel, une station debout dans l’histoire événementielle qui jusqu’alors, ne connaissait guère qu’une plaine parcourue des ondulations affectives et le refuge dans la constellation maternelle. Se lever et regarder le ciel, les étoiles, voilà la mission insigne dont le regard paternel est porteur : il nous met en demeure de sortir du cocon, de la chrysalide primitive et de réaliser notre imago dans la projection d’une liberté à assumer. Si l’on a vécu ceci, et pour ma part, il ne fait pas de doute que Paris constitua une clé donnant accès à l’univers polyphonique du sens, aucun retour en arrière n’est possible, aucune régression qui nous reconduirait aux rives premières dont notre petite enfance fut l’espace d’élection, la conque accueillante.

Théâtre Des Deux Ânes.

Nullement un hasard si, à titre symbolique, le second choix se porta sur le théâtre. Pour le jeune garçon que j’étais, l’horizon habituel était constitué de douces collines, de boqueteaux de chênes, des ondulations d’une modeste rivière, de la blancheur d’une falaise qui portait mon village d’enfance. La ville, je n’en connaissais guère le visage qu’au travers de Neuville, là où se trouvait le collège. Du milieu urbain, j’avais plus de connaissances littéraires puisées dans mon livre de français que d’approches réelles. Le théâtre donc appelait la ville, le spectacle, la culture, les loisirs. Une pluralité de sèmes qui se fondaient tous dans l’idée même de ce qu’était une ouverture, une meurtrière ménagée dans la densité du quotidien. Nul doute que cette approche, que cette proposition paternelle recelait une riche sémantique. Aller au théâtre, c’était essentiellement choisir le tremplin d’une socialité, s’offrir à une communication, décrypter les messages du monde. Aujourd’hui le souvenir de la représentation se perd dans les brumes du passé. Etrangement c’est, pour la mémoire, une ambiance qui renaît, le sentiment de faire partie d’une communauté de ressentis, de rires, de complicités, d’un bonheur immédiat que le creuset du spectacle délivre comme l’une de ses ressources les plus vraies, l’une des sincérités accessibles à seulement se laisser aller, se confier au jeu des acteurs. L’audition récente d’un sketch de Pierre-Jean Vaillard à l’occasion de l’écriture de ce texte m’a montré combien le souvenir s’auréole de moments précis, de détails que l’on croyait à jamais disparus. Le timbre de la voix du comédien, sa prononciation un peu précieuse, son émotion, sa joie palpables je les ai encore au creux de l’oreille, quelque part dans la complexité de la cochlée et c’est comme si c’était hier et, qu’à tout moment, l’artiste pourrait surgir, là, dans le présent, avec ses mimiques si singulières, son jeu qui n’est qu’à lui. Ce milieu des chansonniers était si marqué au fer d’un esprit particulier qu’on ne pouvait faire comme si, jamais, on n’avait croisé son chemin. Il est là encore avec ses vibrations, ses harmoniques, ses belles résonnances. Jamais ne s’oublient les expériences fondamentales, elles sont là, au creux de la conscience, telles des braises sous la cendre qui n’attendent que l’occasion du premier vent pour remonter à la surface et briller du feu qui, autrefois, les animait. Ajouté à la valeur symbolique, c’était également un goût pour le théâtre qui s’affirmait, non isolé d’autres empreintes culturelles cependant mais profondément lié à la passion du fait littéraire sous tous ses aspects. Plus tard, ce seront certainement ces premières émotions éprouvées aux « Deux ânes » qui trouveront leur résurgence dans quelques pièces phare jalonnant le parcours de la scène. « Phèdre » d’abord que les cours du lycée révélèrent, ce chef d’œuvre absolu de Racine. Ensuite la pièce de Sartre, « Les séquestrés d’Altona » vue au théâtre de Neuville, pièce magistralement interprétée par Serge Reggiani. Puis un classique de Montherlant, « La ville dont le prince est un enfant », puis l’essai anti-conventionnel, trempé dans l’essence de la modernité la plus audacieuse avec « Le cimetière de voitures » de Fernando Arrabal. Ce dont je suis à peu près sûr c’est du fait que mes émotions esthétiques futures auront trouvé dans ce terreau originel le lieu où croitre et désirer se livrer à des rencontres ultérieures. Or tout ceci avait eu lieu grâce au choix de mon père comme si ce dernier, pressentant mes futures passions, leur accordait la place qui leur revenait.

Le salon de l’auto - Neubauer.

On l’aura compris, à cette époque l’activité paternelle est entièrement centrée autour de la déesse automobile. Pendant de nombreuses années je plongerai dans ce milieu motorisé avec délices, sans doute en raison d’un attrait personnel, mais aussi eu égard à l’empreinte d’Armand qui distillait à l’envi les flammes vives de sa passion. Mais revenons d’abord à la notion de « rite de passage ». Reprenons la définition citée plus haut et essayons d’en accentuer le caractère le plus évident : « Un rite de passage est un rite marquant le changement de statut social … Le rite est aussi la définition d’un temps différent d’un temps ordinaire, un temps suspendu, où l’ordinaire se réorganise et se remet en place. »

Ce que je ne saurai jamais c’est si mon père, au travers du feu qui l’animait, avait jamais envisagé, pour moi, la carrière de négociant en automobiles. Peut-être n’y pensait-il pas lui-même, tellement son impérieux intérêt le tenait rivé sur tout ce qui était mu par un moteur : motos, voitures, camions sans qu’il en vît les « ravages » dans son environnement proche. Je dois avouer mon faible pour tout ce qui touchait de près ou de loin aux engins à deux et à quatre roues. Mais laissons ici le réel et tâchons de lire, dans cette escapade parisienne, ce qui pouvait s’y illustrer à titre de rituel et d’initiation. Si, en effet, j’avais suivi les traces de mon père, poursuivant ses activités de marchand de voitures, alors auraient été évidentes les notions aussi bien de « changement de statut social que de temps suspendu, où l’ordinaire se réorganise et se remet en place. » Il y aurait eu rapport évident, lien de cause à effet. Je n’ai jamais vendu de voitures, si ce n’est celles qui m’ont été personnelles et n’ai jamais éprouvé un quelconque regret à n’avoir pas emboîté le pas de mon père. Ce qui, par contre, brille à la manière d’une évidence c’est mon constant intérêt pour la chose mécanique et automobile, lequel débuta au garage de Neuville avec les « Triumph », « Norton » et autres « Gordini » et « Delahaye ». S’il ne s’agissait nullement de rite de passage au sens strict du terme pour la seule raison que nos voies respectives furent différentes, cependant c’était, pour le moins, un passage de témoin, le relai d’une passion qui dure encore même si l’âge en a émoussé les parties les plus apparentes. Quant à l’amour de Paris, il commença là, dans ces événements qui résonnent encore si fort dans l’esprit, se poursuivit au travers du service militaire dans la proche banlieue, puis au cours de trois ans d’études que suivirent de nombreux séjours à répétition motivés essentiellement par la visite d’expositions et de longues stations dans les bibliothèques. Ainsi s’égrenèrent les moments qui constituèrent les principes étapes d’une découverte Capitale !

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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 09:12
Un bol de noisettes.

« Moi ».

Photographe non identifié.

Nul ne peut, après « La Recherche », faire comme si Marcel Proust n’avait pas vécu. A partir de lui s’installe une autre vision de la littérature mais aussi une autre manière d’éprouver son vécu, de solliciter sa mémoire, de faire de ses propres réminiscences le mode de lecture privilégié de sa vie intime. Je ne sais si une vue proustienne de l’univers constitue l’un des paradigmes de la modernité, en tout cas l’expérience d’un cheminement, celui qui nous est propre, se trouve maintenant à l’origine d’une fable que nous écrivons chaque jour comme si nous tenions un journal que nous n’aurions plus qu’à feuilleter afin de suivre les traces de ce que nous avons été. Le monde de l’écrivain du « Temps retrouvé » fixe ses amers dans quelques souvenirs qui sont comme les fondements ontologiques grâce auxquels paraître et donner sens à son existence singulière. Ainsi la petite madeleine se dissolvant dans la tasse de thé, les trois arbres aperçus dans la campagne, les clochers de Martinville, les pavés de la cour de Guermantes sont autant de polarités selon lesquelles tracer les lignes de son destin. Et, que l’on ne s’y trompe pas, la spéléologie mémorielle de Proust est moins soutenue par les critères d’un sensualisme élémentaire, par la reviviscence d’un passé dont la simple évocation ferait resurgir les oublis et les failles que par une subtile intellection, par la mise en perspective d’une esthétique singulière qui sera la marque d’une œuvre profondément originale. Si l’on se situe dans le champ de la littérature, la seule position qui paraisse tenable, alors l’on s’aperçoit vite que les événements de la madeleine ou bien des pavés sont les lignes de force dont l’écriture s’emparera afin qu’un langage renouvelé, de riches métaphores constituent le tissu du « réel fictionnel » dont la mémoire est la manifestation la plus visible. Madeleine, arbres, clochers, pavés, s’ils ont bien été les médiateurs favorisant l’apparition d’une réalité ancienne, ne sont plus au jour où Marcel les situe dans son œuvre que des objets littéraires, des mots qui chantent, des évocations magiques, de la poésie, des phrases dont l’ample période sert à créer les bases d’une « moderne mythologie ». Et ici, bien évidemment, se laisse percevoir le fondement oxymorique du fait littéraire qui se nourrit d’un passé de mythes pour aboutir, ici et maintenant, à une actualité aussi présente et brûlante que les sentiments qui en constituèrent l’origine. Plus même, il faut sans doute penser que la mise à jour d’une archéologie ancienne entraîne une passion, un enthousiasme plus vifs que la petite madeleine n’en pouvait contenir dans la tête d’un enfant dégustant sa mince friandise auprès de sa tante Léonie, le dimanche matin, dans la chambre de Combray.

Ce que pose ensuite comme question la découverte de l’auteur des « Plaisirs et les Jours », c’est de savoir s’il peut exister une manière de hiérarchie des sensations. La vue est-elle le mode d’appropriation privilégié du réel ? Quel rôle joue l’audition ? Le goût est-il plus à même de nous révéler la dimension secrète d’un sentiment autrefois éprouvé ? Qu’en est-il de la force évocatrice d’un parfum ? Le toucher est-il si discret à nous reconduire à un événement qu’il en devient un simple élément subsidiaire ? Mais ici l’on voit vite que ces interrogations, loin de nous conduire au vif du sujet, à savoir ce qui permet à l’art de trouver sa voie, ne font que nous égarer dans des considérations formelles qui ne sont que périphériques. Sans doute chacun a-t-il, logé au creux de la conscience, tel objet, tel souvenir, tel goût dont la simple évocation suffit à enclencher le processus d’une satisfaction, le tremplin d’une émotion. Quant à savoir par quelle curieuse alchimie, par quel savant mélange les choses parviennent jusqu’à nous, sans doute avons-nous à en faire un deuil aussi rapide que possible afin qu’ourlées de mystère ces histoires puissent nous tenir en suspens, seule condition de l’ouverture à une création.

Mon « Côté de chez Swann » pourrait trouver son équivalent dans « Le côté de Bareltou », nom de la modeste propriété que mes grands-parents paternels travaillaient sur le « penchant de quelque agréable colline » pour reprendre l’expression romantique de Jean-Jacques évoquant dans « L’Emile » le cadre domestique dont il aurait rêvé pour en faire son havre de paix. Rousseau y situe aussi des « touffes d’aunes et de coudriers » ces mêmes coudriers qu’un usage plus commun nomme « noisetiers », dont l’évocation ici présente de ses fruits se confond, pour moi, avec les madeleines de Combray. Ce qu’étaient pour Proust les petites pâtisseries « qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques », les noisettes dans leur bol vernissé l’étaient pour moi, à savoir le lieu d’une attente et le comblement d’un désir dont Géraldie, ma grand-mère, se réjouissait chaque semaine, rituel intangible dont, tous les deux, nous constituions les deux pôles indéfectibles. Grand-père Oncel en était le bienveillant spectateur, roulant son éternelle cigarette auprès de l’âtre qu’il ne quittait guère lors des longues soirées d’hiver. Des noisettes je conserve en mémoire, plus que leur goût de biscuit, que leur saveur huilée, la nostalgie d’une couleur, cette belle teinte si proche de l’argile, du limon, de la motte entaillée par le labeur du paysan. Je ne suis ni marin, ni aviateur et n’aurais davantage souhaité travailler aux champs mais la terre sous toutes les déclinaisons est le lieu de mes rêves, le centre qui m’attire et rayonne du pur éclat des choses simples, immédiates, facilement accessibles.

Oui, la terre comme endroit de ressourcement, la terre comme abri, la terre où enfouir ses songeries. La terre à aimer tel un arbre y plongeant ses racines blanches, y tapissant l’humus de sa toile de rhizomes, la terre d’où s’extraire à la force de son tronc en laissant ses ramures s’éployer sous la force du vent. Certes ces métaphores sont bien courtes pour traduire ce qu’un gamin d’à peine huit ans vivait au contact de cette nature si vivante, si généreuse où la vie suivait son cours avec une apparente harmonie, même si le labeur était souvent rude. Couleur de noisette si semblable aux sillons de velours des pantalons de mon grand-père, comme si un étrange mimétisme avait diffusé du sol en direction de ses hôtes. En automne, lorsque la lumière baissait, que les terres n’étaient plus que des tapis de chaume ras, il n’était pas rare que j’aille m’asseoir sur l’herbe d’un pré, tout contre le champ qu’Oncel labourait, aiguillon à la main, une paire de blondes d’Aquitaine à la robe claire tirant l’araire d’une façon parfois désordonnée et cette progression faite à la fois de lenteur et de puissance était sans doute la mise en musique annonciatrice de ce que serait , quelques années plus tard, la découverte des pages inoubliables de Georges Sand dans « La Mare au Diable », phrases qui encore aujourd’hui hantent mes pensées dès que la saison des labours s’annonce :

« Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. À l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir et de fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C’est ce qu’on appelle des bœufs fraîchement liés. L’homme qui les gouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de souches séculaires, travail d’athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés. »

Ces quelques phrases, combien de fois les ai-je relues par la suite, dans le manuel de l’école primaire, le vieux « Souché » à la couverture défraîchie, aux illustrations en noir et blanc, à la typographie approximative, livre sur lequel mes yeux d’enfants ont appris à aimer la littérature, à la goûter, à la déguster tout comme je savourais ces délicieuses noisettes en provenance des quelques coudriers qui rythmaient le talus conduisant à la ferme. Mais l’évocation des « friandises » (quel autre mot donner à cette petite fête hebdomadaire qui sonnait à la manière d’une gourmandise, autant du domaine de l’affect que de celui du goût ?), serait incomplète si ne venait s’y accoler, comme par une naturelle affinité, la soupe de gesses, petites fèves plates aussi appelées « pois carrés » dont l’usage de nos jours s’est perdu, les légumineuses n’étant guère courtisées. Chaque début de repas était constitué de ce plat favori du monde paysan, la soupe dont nos contemporains s’ingénient à reconstituer la coutume sans en connaître l’esprit sinon le caractère de nécessité pour des travailleurs à la recherche d’une salutaire et peu coûteuse satiété. Donc la soupe de gesses (je crois que je la préférais au bol de noisettes), grand-mère Géraldie la préparait dans une marmite en fonte noircie, sur le feu de cheminée. Tranches de pain rassis, gesses, quelques gousses d’ail, du persil, du bouillon de viande. La soupe mitonnait de longues heures à petit feu pendant que mon aïeule vaquait à ses occupations, entretien de la basse-cour, préparation de la cuisine du cochon, menus travaux au jardin potager. Quand mon grand-père rentrait de sa longue journée de travail, après s’être rapidement lavé à la pompe du puits, quel plaisir alors de le voir s’installer à la grande table de campagne, bien décidé à en découdre avec le menu du jour qui, le plus souvent, n’était qu’une reconduction de celui de la veille. Jamais il n’ôtait sa casquette de velours, autant par habitude que pour rassurer une calvitie que compensaient de larges moustaches en guidon tachées du jaune de la nicotine. Le repas se déroulait dans une ambiance joyeuse qu’Oncel animait de quelque savoureuse anecdote, ce dont se plaignait inévitablement Géraldie dont le tempérament inquiet et une naturelle austérité inclinaient plus aux considérations sérieuses qu’aux facéties. La soupe de gesses presque terminée, grand-père conservait soigneusement quelques reliefs de pain, un peu de bouillon, des fèves qu’il arrosait d’un rouge généreux issu de la vigne de Bareltou. Buvant son chabrot à petites lapées, ses yeux pétillaient d’un bonheur simple trouvé auprès des siens dans le calme d’une fin de journée. Invariablement le bol de noisettes clôturait le festin dans le bruit des coques brisées et le pétillement du feu qui en recevait les fragments. Ainsi se déroulait la vie dans le secret d’une campagne silencieuse. Suite de peines mais aussi défilé des « plaisirs et des jours » dont, jusqu’à moi aujourd’hui, résonnent les heures claires. L’automne est arrivé avec sa couleur de feuilles mortes. Autrefois c’était la saison des grandes flambées dans la cheminée tachée de noir alors que l’hiver ne tarderait guère à arriver. Il y avait comme une sorte de bonheur palpable dans le crépitement des braises. Il n’en demeure plus qu’un vif éclat se fondant dans la nuit.

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 08:53
Petite mythologie cavernicole.

Source : Les souterrains du vieux château.

Grâne - Drôme.

Ce qu’il faut voir, d’abord, c’est un village modeste, Beaulieu, perché en haut de sa falaise au-dessus de la Leyre, un groupe de maisons serrées à la façon d’un troupeau, la flèche de son église, les croix de son cimetière en haut de la colline. Mais ce sur quoi faire porter son attention : trois châteaux imposants dessinant un large triangle autour de Beaulieu. Le château des Térieux situé à quelques coudées de la rivière, larges bâtiments reliées par trois tours carrées; celui de Talcat dominant tout le paysage alentour depuis la crête où il laisse planer sa vue sur le large horizon ; enfin celui de Saint-Palisse, genre d’immense manoir qu’entoure une forêt de cèdres aux ramures imposantes. Trois lieux, trois façons d’imposer sa royauté, trois déclinaisons de ce que l’imaginaire pourrait avoir à dire si, d’aventure, il voulait bien se saisir de leur être ourlé de fantastique. C’est ainsi, toute demeure imposante et énigmatique, tout château, portent en eux les germes de leur propre fiction.

Autour de l’année 1955 qui va nous servir de point de repère pour explorer une mince aventure, il faut nous immerger dans une société rurale, simple, dont les loisirs, en dehors de la pêche et de la chasse, de quelques veillées au coin de l’âtre, se réduisent à leur plus simple expression et pour le gamin que j’étais, consistaient, avec la complicité de quelques camarades, à inventorier les richesses du village et de son environnement proche. Au-dessus de la rivière, dans une sorte de recoin abrité par un mince bosquet et une lande sauvage, à l’écart d’une maison abandonnée, un mince triangle de terre blanche que ne visitent guère que les papillons qui batifolent et quelques mulots à la course hésitante. Ce lieu, nous le parcourons à intervalles réguliers. Ce lieu, nous le découvrons aussi, logé dans le discours mystérieux des adultes. Dans le village, on dit qu’il est le point de départ d’un souterrain reliant les trois châteaux, étonnant cheminement dont la seule évocation n’est pas sans allumer, dans nos âmes disponibles, les feux de l’imaginaire. En effet, au milieu d’un terrain habité de mauvaises herbes, presque dissimulé à la vue, un trou que recouvrent de larges poutres de chêne dont les nervures signent l’âge déjà avancé. C’est avec un certain trouble mêlé d’une compréhensible excitation que nous en prenons acte, jetant parfois dans l’œil sombre quelques cailloux qui résonnent longuement et disparaissent dans un genre de clapotis, lequel semble en dire long sur le mystère du monde qui disparaît à notre vue, dont nous voudrions connaître les arcanes et les richesses labyrinthiques. Cependant, malgré une vive curiosité, jamais nous n’essaierons de franchir le seuil de cette anfractuosité qui repose sur au moins deux types d’obstacles : le poids conséquent des défenses de bois, l’abolition immédiate du rêve dont ces étranges gardiens assurent la pérennité.

Renonçant à franchir le Rubicon, il ne nous reste plus qu’à nous replier dans les ressources du songe. Cet âge de la préadolescence ne manque pas de s’y réfugier volontiers. L’endiguer est même une nécessité de manière à ce que quelques images signifiantes puissent flotter au-dessus des déferlantes. Au retour de mes longues pérégrinations campagnardes sur la lande déserte, le soir, dans la « chambre du milieu », avant que le sommeil ne m’entraîne avec lui, combien de rêves éveillés me visitent, plus réels que le réel lui-même.

La lande est là, avec sa blancheur, pareille à une neige immaculée qui attendrait les premiers pas afin qu’une histoire commence. Les poutres s’effacent comme par enchantement, me laissant là, au bord du gouffre, cœur battant, mains moites, gorge serrée comme à l’orée d’une découverte inouïe. Heureusement, avec moi, j’ai emporté « un de ces bouts de ficelle trempés dans la résine qu’on appelle rats de cave » et à la façon de Gavroche s’engageant dans le ventre de « l’éléphant de quarante pieds (…) qu’on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille », je descends dans le ventre du monstre qu’éclaire avaricieusement le rat de cave. Des ombres mobiles et inquiétantes longent le boyau d’argile et de pierre mais, aussi intrépide et affranchi que le petit héros des Misérables, je progresse à la faveur d’une lumière chancelante, tout à la joie de la découverte. Oh, les êtres cavernicoles, araignées, cloportes et autres chauve-souris ne me troublent guère, tout à la joie de contempler ce ventre de la terre qui fascine tant les hommes.

La voûte est basse et l’on aperçoit les coups de pics qui l’ont grossièrement taillée. Le goulet est sinueux avec, parfois, de minuscules mares, des marches taillées dans le calcaire, des descentes vers ce qui paraît être un puits sans fond. Et le silence, l’infini silence qui siffle aux oreilles et se mêle aux coups de gong du cœur. On a beau être Gavroche, on a beau se dire dans l’antre vide de sa tête « calmez-vous, les momignards », comme si l’on parlait à cette bande de froussards de la Primaire, on ressent comme un creux au ventre et les jambes sont prises de doute. Mais le spectacle est là qu’on ne cèderait pour rien au monde, pas même pour un sac de billes avec des calots multicolores. Voici une rotonde avec ses trois départs, sans doute l’un en direction du Château des Térieux - le souterrain passe forcément sous le lit de la rivière ; l’autre vers la gauche part en pente douce vers Saint-Palisse, au travers d’éboulis de pierres blanches, enfin le dernier grimpe en une volée de marches pour rejoindre le point élevé de Talcat où, par temps clair, se laisse deviner le profil des « pechs » alentour qui rythment le paysage de leurs plateaux semés de chênes. Jouer le petit goguenard de la fiction de Hugo, voudrait qu’on explore, successivement, les trois galeries. Mais, pour aujourd’hui, une seule suffira. Saint-Palisse se laisse désigner comme la seule issue possible, la plus longue aussi.

Progresser dans une manière de crépuscule cerné d’ombres grises est une épreuve mais à quoi ne se confronterait-on pas pour découvrir cet invisible qui court, là, à quelques pieds sous terre alors même que les existants qui en foulent le sol ne se doutent de rien ? Parfois, la mèche brasille, jetant ici et là de fantomatiques silhouettes. Puis, soudain, dans le calme du souterrain, comme une petite musique qui viendrait de très loin, nocturne, pareille à des grelots, au rythme d’une ronde enfantine. Ne manquent plus que des chants aériens et l’on serait le spectateur de quelque veillée nocturne, peut-être un feu de la Saint-Jean avec le rire de gamins bondissant au-dessus des gerbes d’étincelles. Bientôt une mince éminence de terre que borde un barrage de moraines. Bientôt une salle assez vaste, au haut plafond d’où semblent s’écouler de longues stalactites dont une goutte d’eau fait briller la pointe à la façon d’un diamant. Ici, au bord du lac aux eaux dormantes, pures comme du cristal, la lumière semble venir de l’eau, gagner les falaises de calcite blanche où elle allume sa symphonie de clair-obscur. Alors, devant le spectacle éblouissant qui s’ouvre à mes yeux étonnés, le Gavroche effronté que je suis censé être devient une simple petite chose fascinée par le miracle du jour. De toutes les directions proviennent de minces filets d’eau qui glissent en silence. La forêt de stalagmites dessine un genre de résille au travers de laquelle le monde s’annonce avec une étrange beauté. Comment pouvait-on savoir, qu’à quelques lieues de Beaulieu, dans le silence des terres lourdes, dormait une pareille merveille ? Sauf ceux, les lointains ancêtres qui avaient creusé le boyau à la force de leurs mains, sans doute de braves serfs au service d’un puissant seigneur. Venant de la droite, un bruit de cascade. Un ruisseau traverse de part en part la grotte. J’en remonte le cours jusqu’à son extrémité, là où le chemin d’eau s’enfonce dans un tunnel de lumière. Par le trou de faible dimension dont le ruisseau provient, j’aperçois, un peu ébloui, quelques arbres, des saules, un pré humide où s’agitent quelques fritillaires sous la poussée d’un vent printanier, un chemin de castine blanche qui monte vers une maison en ruine. Mais, oui, cette eau qui traverse le mince lac, c’est l’eau de la Mascareigne, ce ruisseau où, avec les autres garnements, l’on vient pêcher les goujons el les ablettes. Ce ruisseau qui, subitement disparaît sous terre pour ressortir, bien plus loin, au milieu des herbes humides avant de se jeter dans la Leyre. Du côté gauche de la grotte, un genre de bâti grossier, de forme cylindrique, constitué de pierres moussues. A sa base, une ouverture ronde dans laquelle je ne tarde pas à m’introduire, apercevant, tout là haut, un cercle plus clair surmonté d’un triangle plus sombre, sans doute de vieilles tuiles. Une échelle aux barreaux rouillés. Je me hisse dans le long goulet de pierre, arrive bientôt à la hauteur d’une margelle tapissée de mousse et de lierre. Je cligne des yeux sous la clarté, alors que mon rat de cave vient d’expirer dans le sursaut d’une dernière combustion. Le jour a baissé et la vue est incertaine. C’est bien d’un sombre puits que Gavroche vient de s’extraire, tout à l’étonnement de se retrouver à l’air libre. L’horizon du puits est cerné de hauts bâtiments sur lesquels plane l’ombre majestueuse de grands cèdres. Une tour d’angle, une large façade blanche lissée d’une pâle lueur, l’éclat de la Lune dans un ciel constellé d’étoiles. Me voici donc dans la cour du Château de Saint-Palisse. A l’étage, une fenêtre à meneaux est éclairée de l’intérieur par ce qui semble être une flamme discrète, peut-être celle d’une simple bougie. Sur la cour pavée j’avance doucement, évitant de faire du bruit, d’attirer l’attention. Le porche s’ouvrant sur la nuit, enfin, la minuscule route à emprunter pour rejoindre Beaulieu. Entre les frondaisons des grands arbres, j’aperçois au loin les maisons du village qui semblent dormir tout au bord de la falaise que longe la Leyre dans son ruban d’argent. Pas plus tard que demain, je sonnerai le rassemblement de mes habituels compagnons, Touguy, Jouanès, Rabol, Lincato et, tous ensemble nous reviendrons explorer le monde des merveilles. Nous emporterons de quoi manger, quelques couvertures, plusieurs rats de cave, des briquets et, le soir, après avoir déniché quelques trésors, nous nous allongerons au bord du lac aux eaux claires. Alors moi, Gavroche, dirai à mes compagnons aux paupières bouffies de fatigue : « Maintenant, pioncez ! Je vas supprimer le candélabre.»

Voilà donc ce qu’était cette « petite mythologie cavernicole » qui hantait mes rêves d’enfant, tout comme elle agitait les autres têtes brunes et blondes de la Primaire, tout comme elle faisait bruire les lèvres des anciens, au coin de la cheminée, heureux de disparaître dans le bonheur du songe et de nous y inviter l’espace d’une courte histoire.

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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 08:00
Ce temps qui s’efface.

« Tel un vieux berger, triste et solitaire,

Reste mon clocher – cherchant son troupeau –

Dont la voix fêlée devient un sanglot,

Se répercutant jusqu’au cimetière,

Pour dire à nos Morts la grande douleur

De ne plus trouver du passé l’image …

Quelle est la maison ? Quel est le bocage

Qui, des vies durant, enchantaient les cœurs ?

Les neuves maisons cachent les anciennes,

Les douces et vieilles aux visages gris,

Et cachent aussi les bois assombris,

Et l’horizon bleu des mers aux Cévennes ! »

(Extrait de « Village »

« Au milieu des choses ».

Marie-Jeanne Diet.

On ne dira jamais assez combien cette poésie est belle. Empreinte de douceur et de nostalgie, laquelle imprime des « bleus à l’âme » pour le dire dans le langage de l’auteur de « Bonjour tristesse ». Car, en dépit de tout romantisme, de toute inclination au rêve bucolique, comment pourrait-on se détacher des images fondatrices de notre enfance - nos racines - et en faire le deuil comme on le ferait d’un objet usuel dont le destin est, tout simplement, de disparaître sans laisser plus de trace que le passage du vent ? Comment serait-il possible de biffer d’un trait de crayon ces paysages qui furent notre berceau, ces villages dont les pierres angulaires sont les bases mêmes sur lesquelles nous nous sommes édifiés ? Comment ?

Imaginez seulement votre trajet, depuis vos premiers pas jusqu’à l’âge adulte, sur une minuscule mais très attachante scène du monde, dans un village que nous nommerons « Beaulieu », modeste bourgade entourée de champs que longe dans la vallée la « Leyre », petite rivière au cours tranquille ne se préoccupant que des feuilles des nénuphars et du rire des enfants. Vous êtes un garçon discret dans le genre de Jean-Jacques, (ce sera votre prénom le temps d’une fiction) herborisant volontiers, contemplant fourmis et autres scarabées après qu’aura été vu, dans la salle du café qui sert de cinéma, un film, « La vie des insectes » sur l’existence passionnée de Jean-Henri Fabre. Volontiers solitaire, vous parcourez les rues du village, mais aussi, mais surtout, les alentours qui sont comme les coulisses d’un théâtre.

C’est un jour de printemps vers les années 1950. Vous êtes parti seul faire l’inventaire du microcosme qui s’étend autour de Beaulieu à la manière d’un territoire secret dont nul ne peut s’affirmer propriétaire, tant l’idée de liberté est attachée à ces quelques mottes de terre, tant le calme est lié à ces douces collines semées des fleurs blanches des pruniers pareilles à une neige pastorale, à ces « pechs » à l’horizon, sortes de longs plateaux que coiffe la houle des chênes. Un de vos lieux de prédilection, les prés qui courent le long de la rivière sous la meute drue des hauts peupliers. Vous longez la plage de gravier de Talbert, là où, avec Grand-père William, les jours d’été, de bonne heure, lorsque la lumière est encore bleue, vous venez taquiner les goujons. Quelques galets plats ricochent sur l’onde faisant fuir un pic-vert. Le glougloutement de l’eau claire se laisse entendre jusqu’à la voûte des saules qui fait comme un vert reposoir. Il y a si peu de monde dans cet univers fait d’herbe, de vent, du vol souple des libellules.

Bientôt le pont de ciment avec, en retrait, le moulin, son ilot minuscule, le saule pleureur qui s’égoutte au-dessus de l’onde, le mince barrage qui achemine l’eau afin de la rendre industrieuse. Aujourd’hui le moulin est abandonné, livré aux quatre vents, à la curiosité des visiteurs, aux tourbillons de farine qui poissent l’air parmi le réseau des toiles d’araignées. Quel bonheur, alors, de s’introduire dans cette caverne d’Ali Baba, le ventre un peu noué cependant, c’est si étrange ce clair-obscur enveloppé de silence. Dans l’ombre brillent les poulies de métal, vibrent encore du souvenir de leur rotations incessantes, les vieilles courroies de cuir, s’éclaire l’eau stagnante de reflets verts qui se dirige vers la roue qui mettra en marche la mécanique complexe et moudra le grain dans un air dense plein de poussières dorées. Imaginer le bruit d’autrefois est pur bonheur. Grincement des rouages que traversent, parfois, les cris du meunier disant la tâche à accomplir. Toute cette agitation est abolie mais demeure perceptible dans la moindre anecdote du moulin. Tentation de faire tourner la manivelle qui commande le lourd tablier de métal et alors l’eau bondit avec un bruit de cataracte et la vielle charpente s’ébroue sous la poussée de l’eau.

Vous flânez le long de la Leyre, cette rivière si tranquille est comme un ressourcement. Dans la pluie des chatons de peupliers le soleil dessine ses arabesques. Au bout d’une pente de terre lissée de limon, une barque de tôle goudronnée sommeille au ras de l’eau et il s’en faut de peu qu’elle ne coule dans la flaque teintée de boue. L’embarcation est l’œuvre d’un des deux forgerons du village qui, le soir, vient poser ses nasses entre les massifs de nénuphars. On ne dédaigne pas le brochet ou bien la carpe qui, souvent, ponctuent les repas de fête. Plus haut, sur la droite, au-delà d’une passerelle de bois qui enjambe la rivière la masse imposante du Château des Terrieux. Celui-ci gardera son secret, un portail barre l’accès aux prés qui y conduisent. Puis, surplombant la vallée, un bosquet perché en haut d’une mince colline. Lieu privilégié de bien des fuites, de rêveries, de longues pertes parmi le dédale végétal des chênes. Le village est si près, si loin. A la fois lieu de réassurance, à la fois escapade vers une proche autonomie. Être sur une île, oui, à condition que la terre soit en vue au travers des écharpes de brume. Le cube de la maison est visible, parfois, dans le clignotement des feuilles. Vous y êtes par la pensée alors même que votre corps s’en absente et que votre imaginaire flotte au loin, vers de possibles voyages.

Déjà s’éloigne l’aire de l’aventure. Déjà s’approche la rumeur du village, ses bruits familiers, les coups sourds frappés sur l’enclume, les battements du Société Française, cet étrange tracteur à la puissance infinie, capable d’attacher à sa suite batteuse, presse à lier, remorque emplie de fûts divers. Un arrêt devant la source qui jaillit du sol dans une anfractuosité de rocher et coule, en lacets insouciants, au milieu des touffes vertes du cresson, vers la Leyre qui l’accueille comme l’un de ses nombreux rejetons. Bordant le village, en contrebas, le « Chemin du Ciel », certainement un vestige de ce que fut un moyen de liaison avant que ne s’installe la moderne route qui scinde le village en deux. Route qui porte encore les traces du « tacot », cet antique train à vapeur qui la longea, dont ne reste plus que le vestige d’une ancienne gare transformée en maison d’habitation. Puis la maison, puis la chambre du « milieu », ce refuge à nul autre comparable où le réel se dissout dans le rêve, où les mouvements de la vie se font littérature, où les contraintes s’effacent derrière le voile de la poésie.

« Les neuves maisons cachent les anciennes,

Les douces et vieilles aux visages gris,

Et cachent aussi les bois assombris,

Et l’horizon bleu des mers aux Cévennes ! »

C’est encore un jour de printemps, un demi-siècle plus tard, autrement dit à l’âge où les espérances de la jeunesse s’estompent pour laisser place aux angles vifs du réel. C’est comme un coup de scalpel dans la toile soyeuse des souvenirs, c’est une déchirure par laquelle se laisse entrevoir ce qui fut et, plus jamais, ne se présentera. Ces itinéraires infinis de l’enfance dont vous ne pensiez pouvoir épuiser le dense réseau, exploiter les ressources illimitées, voici qu’il n’en reste plus que quelques nervures sur une feuille d’automne et le limbe ne témoigne plus qu’à titre de vent. Ici, sur cette terre au milieu des terres où ne s’inscrit nullement « l’horizon bleu des mers aux Cévennes », c’est le même désarroi, la même poignante nostalgie qui étreint le cœur et l’ami est bien loin qui ne donne plus de ses nouvelles qu’épisodiquement, quelques « Petites Madeleines » que l’on plonge avec délice dans le thé du souvenir. Oui, sans doute cette métaphore proustienne prête-t-elle à sourire. Et pourtant, lequel d’entre nous ne possède, en un coin secret de son âme, cette minuscule parcelle de temps et d’espace, cette écharde vive d’un « Combray » qui, pour nous, joua à la manière d’un guide pour l’existence. Braise qui couve sous la cendre des jours. Minuscule pépite enfouie dans la gangue de terre, là où s’origine notre manière d’être au monde.

Vous avez parcouru les lieux autrefois ordonnateurs de sens et vous n’avez découvert, devant vos yeux incrédules, qu’une manière de champ de ruines. Plus rien qui n’était, sauf quelques témoins qui jouent à titre de vestiges archéologiques. Ni la Leyre, ni son antique moulin, ni le chemin bucolique bordé de noisetiers n’ont conservé l’empreinte de ce qui fut, ou alors la teinte en est si usée, décolorée qu’elle ne s’affirme plus qu’à la façon d’une brume. Du village perché sur son piton de calcaire, des champs qui couraient à l’horizon, de cette communauté pierreuse qui regroupait les maisons autour d’un unique foyer, autour d’une idée simple et heureuse, ne reste plus qu’un genre de mascarade, de déguisement sous lequel plus rien n’est visible. Anciennes maisons enserrées, corsetées parmi les lotissements pléthoriques - ces modernes et consternants jeux de Lego -, route bitumée jusqu’à l’excès, hauts lampadaires remplaçant les lampes coiffées de tôle, école que ne traversent plus les rires joyeux des enfants, métamorphosée en moderne mairie. Oui, sans doute le progrès. Oui, sans doute les changements de temps. Oui, l’évolution des mentalités. Oui, toute rationalité explique par un subtil réseau de causes et de conséquences la nécessité d’aller de l’avant et de faire table rase du passé. Oui, toutes ces justifications ont lieu d’être qui mettent devant le fait accompli.

Regardant le vieux moulin qui sert d’habitation vous comprenez la nécessité de ne pas laisser les choses dans leur linceul de pourpre. Vous regardez et vous pleurez intérieurement parce qu’un sentiment de dépossession vous a soudain envahi. Non celui d’une dépossession des choses. Non, d’une dépossession de celui que vous avez été et qui souffre de ne plus être. Alors vous demeurez longuement tout en bas du village, là où, encore, quelques traces subsistent du temps d’autrefois, vous essayant à retrouver un trésor perdu. Oui, il existe mais n’est plus qu’une simple fumée à l’horizon du temps. Alors vous méditez les vers de la poétesse et demeurez en vous afin que quelque chose soit préservé d’une joie ancienne :

« Quelle est la maison ? Quel est le bocage

Qui, des vies durant, enchantaient les cœurs ? »

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 08:02
Existe-t-il une source de l’écriture ?

Source : vue du Doubs passion.

Existe-t-il une source de l’écriture, secrète, inapparente, qui nous dépasserait, venant de si loin qu’elle apparaîtrait à la manière d’un simple filet d’eau se perdant dans un lieu indéfinissable ? L’écriture, ce bel ornement du langage, peut-être celui par lequel il signifie avec le plus de profondeur. Car, malgré tout, si les déclamations orales ont bien constitué, dans le monde grec antique, les fondements de la « polis », cette cité reposant sur les échanges de l’agora, ce centre de rayonnement unique, l’écriture déposée sur un parchemin en fixe les règles immuables. Les religions l’ont bien compris qui ont inscrit leurs dogmes dans la Bible, la Torah, le Coran. Si le calame des musulmans est censé être le vecteur de la parole divine, c’est bien qu’une prééminence de l’écrit s’impose au simple bavardage des places publiques. Car de la rencontre des hommes, de leurs passions, résulte vite un échange fondé sur les rumeurs, les invectives parfois, les polémiques sans fin dans lesquelles s’enlisent les vertus dialogiques. Ainsi se développe la rhétorique au détriment de la dialectique censée nous faire découvrir l’être vrai des choses. Ainsi naît le sophisme et son corollaire : la perte du sens dans des joutes sans fin et sans autre objet réel que de triompher de son adversaire.

N’est-il pas étonnant, tout de même, de constater que Platon, le fondateur de toute la philosophie occidentale, ait choisi de fixer ses fameux dialogues dans la forme écrite alors qu’il était censé rapporter l’œuvre entièrement orale des discours de Socrate ? Si les dialogues prétendent se manifester avec la rigueur de la raison, et certes ils le font, la dialectique n’en procède pas moins à la production d’un écrit fortement structuré, à l’architectonique parfaite, ce que l’oral, dans sa nature spontanée, ne saurait atteindre. Si la dialectique peut se définir comme « art du dialogue », ceci elle ne peut s’y employer avec bonheur qu’à l’aune de l’écrit qui en précise le subtil enchaînement des pensées, la netteté, la perfection qui préside aux belles idées.

Mais quittons le monde platonicien pour en venir à des considérations plus humainement terrestres. Qu’une passion vous anime, en l’occurrence celle de l’écriture, vous en prenez acte comme du temps qu’il fait, sur lequel vous n’avez pas de prise. En effet, il ne dépend pas de vous que le climat soit clément ou bien que s’annoncent les frimas. Ce n’est pas le constat de ce qui se produit qui est important, uniquement ce qui, à travers lui, se dit d’une manière d’être et des lieux où elle s’origine. Mais d’où vient donc ce prurit qui ne s’atténue qu’à la mesure de ces pattes de mouche déposant leur mince chorégraphie sur la feuille vierge de toute trace ? Existe-t-il une naissance de ceci qui fait trace et brille du feu d’une braise ? Sans doute poser la question de cette manière conduit-il à procéder à sa propre fermeture. Le saumon saura-t-il jamais d’où il vient et ce qui le guide, depuis le vaste océan, jusqu’à ce lieu de ponte qui verra, à la fois, son ressourcement en même temps que sa disparition ? Connaître l’origine, traverser l’énigme, ceci ne s’accomplit-il qu’au prix d’une finitude ?

Mais il faut en arriver à l’expérience concrète et tâcher, sinon de dévoiler ce qui ne peut l’être, à savoir la source du langage, son lieu de jaillissement, du moins en décrire quelques unes de ses lignes d’apparition. Je dois avoir dix ans en ce printemps qui manifeste son impatience de floraison, de la même manière que je vis au rythme de mes propres fébrilités, l’écriture logée quelque part au creux de l’ombilic et qui demande à se déplier, à voir le jour. Car le bouton germinal n’entre dans la signification qu’à se déployer. Sinon, fantasmé, il se referme sur une mutité qui le reconduit à l’ombre du langage, ce non-savoir qui occulte toutes les ressources expressives et reconduit l’homme à une sorte de geôle. A l’école primaire, Monsieur Chaliès nous fait travailler intensivement « La lecture littéraire et le français » dans le manuel de Souché. Immense révélation de ce que la littérature peut apporter d’ouverture, de fascination, de rêves, de possibilités d’accomplissement. Lectures fiévreuses des grands auteurs, depuis la prose et les tableaux quasiment bibliques de Georges Sand dans « La Mare au Diable », jusqu’aux fresques lyriques de Chateaubriand dans « Le Génie du Christianisme », en passant par le langage utilitaire et rustique d’un Ernest Perrochon dans « La Parcelle 32 ». Beauté des textes pour l’enfant que je suis, qui découvre non seulement les fondements d’une esthétique mais l’outil, le médiateur pour dilater l’œil de l’imaginaire, l’alchimiste qui transformera le plomb du réel, sa naturelle densité, en or pour l’esprit, en platine pour la méditation, la contemplation. Déjà, sans doute, naissaient les prémices d’un immense intérêt pour le romantisme, l’idéalisme et sa plus belle déclinaison, le platonisme dont, encore aujourd’hui, la lecture demeure une délectation pour la connaissance.

Et, maintenant, il me faut parler de Touguy, ce genre de pré-adolescent dégingandé, mince comme le fil de fer mais disposant bizarrement d’un appétit pantagruélique, alors âgé lui aussi, d’une dizaine d’années, naïf invétéré, fonctionnant au rythme de sa candeur, toujours prêt à expérimenter tout ce qui veut bien s’inscrire dans l’horizon simple de sa vie. En réalité je suis l’instigateur des aventures dans lesquelles il me suit avec une belle constance. La source vers laquelle, bientôt, nous allons diriger nos pas est à quelques centaines de mètres du village de Beaulieu. En soi, elle n’est guère un mystère et le promeneur peut la longer sans même que son attention en soit alertée. Au-dessous du « Chemin du Ciel » - non, ce n’est pas une invention -, chemin bordé de noisetiers qui descend vers la rivière, se trouve une minuscule source enchâssée entre des pierres, parmi les touffes vertes du cresson. Sans doute une résurgence venant du plateau semé de bosquets qui la surplombe. C’est certainement dans la nature de la source que de nous interroger sur le lieu de sa provenance, sur son trajet souterrain, à l’ombre des regards, comme si les filets d’eau étaient l’âme, le principe premier qui animait la visibilité de l’eau surgissant en pleine lumière. A l’instar d’une connaissance que nos yeux feraient à seulement imaginer l’aventure de l’eau parmi les plages de glaise et la blancheur des racines.

J’ai emporté un bloc-notes avec un crayon et, maintenant, nous sommes devant la source - je ne me souviens pas que Touguy se soit muni de quoi que ce soit, à l’exception de son évidente curiosité -, dans le but d’écrire un poème. Comment, du reste, pourrait-il en être autrement alors que la nature renaît, qu’un nouveau cycle de création se présente, qu’éclatent les premiers bourgeons semés de larmes de résine ? Là, au milieu de cette nature accueillante, manière de conque largement ouverte sur le champ des significations multiples, comment ne pas ressentir l’émotion d’être, comment ne pas vouloir la traduire en mots, en actes, peut-être, simplement, en mouvements de l’âme, fussent-ils infinitésimaux ! A vrai dire je ne sais plus le contenu de cette poésie, son rythme, sa façon de s’ouvrir au monde. Ce que je sais, cependant, c’est la trace qu’elle a déposée en moi, là au creux le plus secret de l’être alors que l’existence commence tout juste à faire son grésillement de flamme. Premier poème, comme l’on dirait « Premier amour », songeant à Tourgueniev, à cette nouvelle mettant en exergue le trouble des amours inachevées. « Amour inachevées », tout comme la création, jamais portée à son terme, constamment recommencée - vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage -, création qui fait votre siège et ne vous laisse en repos que le temps de l’écriture pour vous surprendre la nuit, au milieu de votre sommeil, avec la persistance d’une nuée d’abeilles. Jamais on n’en a fini avec une passion, c’est, du reste sa raison d’être et comme le langage est, par définition infini, le trouble qui y est attaché suit la même pente. Bien évidemment, de cette séquence déjà lointaine, ne restent ni la trace du poème, ni la feuille qui lui a servi de point d’envol. Seulement le désir d’en savoir plus sur le monde. Seulement le feu qui couve longuement et demande à être nourri. Et, tout naturellement me viennent à l’esprit les délicieux et pertinents vers de Nicolas Boileau dans « L’Art poétique » :

« Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Souvent, j’aurai effacé ces mots qui se montraient rebelles. Ce qui, jamais ne se sera effacé, cette envie née, là, au bord de la source, ce lieu chargé de symboles qui fait signe vers le site de son origine !

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 08:11
Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

J’étais dans cette grande maison basque aux colombages de sang avec, sur la colline en face, la meute serrée des fougères et les touffes grises des moutons. Le ciel était si bas qui voilait les montagnes et l’herbe était phosphorescente avec, ici et là, des taches plus sombres. J’avais emporté ma boîte de couleurs et mes feuilles, mais rien ne s’imprimait dans l’évidence, simplement un fouillis coloré qui ne disait rien de l’instant présent. J’ai essayé de ruser, de tracer quelques lignes au fusain, de les user, d’évoquer avec quelques traits de graphite l’évanescence des choses. J’y parvenais si bien que rien ne figurait sauf l’absence et le vide. Certains jours il fallait se résoudre à ne pas exister. C’était douloureux de renoncer au langage des formes. Je crois plutôt que c’était elles, les formes, qui avaient renoncé à me visiter. Je suis sorti sur le balcon aux balustres ouvragés. J’ai fumé longuement, tâchant, par la pensée, de suivre les volutes d’air gris. Mais quel trajet faisait donc la création pour convoquer les muses ?

Une fine bruine semait sa cendre sur les arbres et le vaste ciel océanique semblait, soudain, avoir étréci à la taille d’un péché véniel. La rue était envahie de longues traînées fuligineuses, les voitures étaient rares, les passants glissaient le long de leurs ombres avec l’air distrait de quelqu’un qui vient de commettre un larcin. Les corolles des parapluies, colorées pourtant, semblaient des épouvantails que les intempéries auraient ternies. Le deuil s’emparait des choses à mesure qu’elles paraissaient. Partout, sur les allées, dans les rues, était la désolation. Les arbres se dépouillaient de leurs feuilles et les bogues des marrons regardaient le ciel vide où couraient les nuées. Tout était dans la perte, le non-savoir. Le rouge et le bleu des maisons se diluaient dans l’air chargé de brume. Loin, là-bas, sur la côte, soufflait le vent en longues rafales, se dressaient les vagues de schiste, se perdaient les songes des poètes. Il y avait tellement à saisir qui glissait entre les doigts. Nuées de sable que même la pensée ne pouvait faire siennes. Aux terrasses battaient les parasols qu’un lien tentait de retenir. Parfois un chien perdu arpentait le trottoir avec la truffe au ras du sol, les oreilles hurlant à la mort. On aurait dit qu’il pressentait quelque tragédie. Ou bien la perte était pour bientôt qui dissoudrait jusqu’aux nervures des feuilles.

Longtemps j’ai marché au hasard des rues, n’apercevant guère ce qui s’y inscrivait de la vie des hommes. La mienne, dans cette étonnante léthargie, suffisait à occuper le haut du pavé. Fallait-il que je sois soucieux pour n’observer que les remous de mon âme alors que la ville était belle dans son linceul de pluie ! J’ai longé un antique lavoir où, depuis longtemps, ne résonnait plus le battoir de bois qui usait le linge. Une rue d’escaliers descendait vers la vallée, bordée d’un caniveau qui dégorgeait et cascadait avec un bruit de ruisseau. Plus haut, dans le ciel perdu, quelques palmiers faisaient bouger leurs lames. J’entendais la Nive clapoter parmi les dalles de rochers. Je me souvenais d’autres automnes, radieux, lumineux avec la coupole du ciel incendiée et les feuilles des érables telles des torches. Plusieurs fois je m’étais assis sur la roche, regard tourné vers l’estuaire, vers l’océan où voguent les coques blanches des navires. Vers Bayonne la belle et ses quais aux hautes maisons ouvertes sur l’Adour. Mais Bayonne existait-elle encore ? Quels navires cinglaient vers quelles étranges destinations ? J’ai remonté la rue en pente, dépassé par de rares voitures aux passagers anonymes. Bientôt le Parc des Thermes, ses massifs, ses gloriettes, ses allées de tuileaux architecturés, sa chapelle aux ferrures ouvragées. La pluie, le gris, allaient si bien à cette ambiance Belle Epoque, au charme désuet et un rien prétentieux de la ville d’eau. Oui, d’eau.

Le Pavillon Bleu m’attendait avec ses tuiles vernissées couleur pervenche, sa rotonde blanche, sa forêt de palmiers comme une oasis. Je suis entré. La grande salle était vide. Une musique discrète planait avec la discrétion d’un vol de libellule. Je me suis assis sur un fauteuil de rotin, face à la Nive. Sur les tables de bois brut couraient des longères basques rayées de bleu et de blanc. Un serveur vêtu de noir est venu prendre ma commande. La pluie tombait sans discontinuer, pareille à un voile, à une vitre qui serait venue du ciel à la rencontre de la terre. Le thé était chaud, légèrement parfumé à la bergamote. Un gâteau du pays, doré comme du miel, l’accompagnait. J’étais bien, là, au creux de mes pensées. J’ai sorti de ma poche un crayon et un carnet de croquis. J’ai dessiné. Les traits se posaient dans une manière d’évidence sur la surface blanche. Parfois, entre deux bouchées, j’estompais du doigt les hachures ou bien quelque volute qui me paraissait trop affirmée. Le garçon est venu m’apporter la note. Je le voyais, intrigué, essayant de deviner au-dessus de mon épaule l’objet de ma passion. Gêné mais heureux il a longuement observé l’évolution de mon œuvre. Puis il a paru confus : « Mais, il n’y a rien, sur votre feuille ! »

J’ai fait mine de ne pas comprendre, j’ai bu ma dernière gorgée de thé, ai réglé ma note. La pluie, dehors, avait cessé. De grands lambeaux de toile grise s’effilochaient devant les bâtiments des soins. Sur les balcons, quelques personnes bavardaient. Parfois des éclats de rire. Je suis passé devant le kiosque à musique. Il y avait, dans l’air, comme une saveur nouvelle, la dernière lueur avant que le soleil ne s’efface. J’ai poussé la porte de la maison. J’ai jeté mon carnet sur le bureau. La nature respirait après ce déluge. Les arbres étiraient leurs branches à la manière d’ombres chinoises sur un fond parme. Subitement je me sentais heureux, envahi d’une plénitude dont je connaissais la cause mais différais le moment de sa révélation. Il y a des instants dont la valeur est, essentiellement, de durer. Ils ressemblent alors à une éternité. Dans le réfrigérateur dormait une bouteille d’Irouléguy. Le vin blanc était presque doré derrière son verre teinté. J’ai bu, à petite gorgées cette manière de nectar des dieux. La boisson collait au palais avec une belle ardeur. Je me suis assis sur le balcon face aux montagnes. Elles étaient maintenant dans une belle lumière pareille à la croûte de pain avec une frange légèrement plus claire à la limite du ciel. J’ai allumé une cigarette. La fumée montait droit dans la fraîcheur qui gagnait. J’ai feuilleté les pages de mon carnet de croquis. C’était écume et blancheur virginale. Observant des oiseaux décrivant dans le ciel leurs frêles arabesques, j’ai esquissé un franc sourire. Jamais je n’avais dessiné l’absence avec une telle maîtrise ! Jamais.

Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

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29 mars 2015 7 29 /03 /mars /2015 08:04
La pierre et l’eau.

L’automne s’était prolongé à la manière d’un été solaire, lumineux, plein d’entrain et de joie de vivre. J’avais loué un minuscule gîte au centre d’un cirque de collines dans ce merveilleux pays des Corbières. Simple vie pastorale rythmée par les longues promenades de « rêveur solitaire » au milieu des argiles rouges et des boules blanches du calcaire, des rondeurs sympathiques des galets. Les taches grises des vaches, la houle des moutons dans les vastes enclos, tout ceci dessinait les limites d’un paysage bucolique dont mon âme s’emparait avec une belle insouciance. Loin étaient les bruits des villes et les pérégrinations touristiques au pied des citadelles. Le hameau de Faleyrac était une mince principauté dont je n’avais guère franchi les limites depuis une semaine. Ivre de lectures - Mishima et son « Soleil et l’acier » avaient occupé bien des méditations sous le cercle de la lampe - ; comblé de collines envahies des étoiles jaunes des astérolides, des touffes d’euphorbes à la teinte vert-de-gris, des fleurs couleur de cendre des immortelles, j’étais assoiffé de découvrir une nature moins exposée aux attaques de l’érosion, aux caprices d’un vent violent, cette Tramontane qui ponçait jusqu’à l’os la moindre éminence de terre.

Tout début d’après-midi en ce dimanche solitaire - les dimanches sont toujours cette longue désolation, cette faille verticale ouverte dans la procession mécanique des jours -, le hameau est endormi et je suppose ses habitants envahis de sieste sous les coups de boutoir de la chaleur. Le vif été au cœur de l’automne, une blessure infligée à la terre, une faucille menaçant de moissonner les têtes, les grappes de raisins séchant sur pied dans les terrasses de cailloux. La chaleur, on l’entendait crépiter, bruire telle une armée de cigales à la diabolique cuirasse. La chaleur, on en sentait la reptation jusqu’au centre des chairs et la respiration était à la peine, la sueur profuse qui cernait le front d’une rosée acide. Demeurer dans la fraîcheur du gîte - tel un lièvre au repos -, était une bien grande tentation et, cependant, je sentais une étrange aimantation faire son grésillement à l’extérieur, sur le parvis de castine blanche, à l’ombre des chandelles noires des cyprès. Alors, existe-t-il un plus grand bonheur que de se vêtir légèrement, de monter dans sa voiture, de partir on ne sait où, comme cela, au hasard ? Il n’y a pas de meilleur aiguillon à la création que ce genre de mince déroute que l’on inscrit dans la trame dense des habitudes. De l’étonnement ne naît pas seulement la sublime philosophie et son inséparable compagne, la métaphysique, mais c’est le domaine de la poétique qui surgit. Qu’est-ce donc que le poème, sinon le merveilleux au milieu du quotidien, le surprenant mouton noir qui gambade à sa façon et ne bêle qu’à l’écart du troupeau ? Le poète est toujours maudit, sinon il n’est pas poète !

De Faleyrac, la route descend en lacets très lents, pareille à une comptine amoureuse que l’on confierait à un jeune enfant au bord du sommeil. Partout, à gauche, à droite, des touffes de chênes verts, des pins d’Alep flottant dans le bleu du ciel, des sorbiers agitant leurs baies orangées pareilles à de minuscules pommes. Et, de loin en loin, un mas perdu sur un plateau de pierres, souvent une résidence secondaire où l’on festoie autour d’un verre. Bientôt un minuscule pont avec un ruisseau faisant ses flaques étiques, parfois l’amorce d’un petit lac dans la vallée qui commence à s’élargir. Route toujours sinueuse, ayant plus d’affinités avec un sentier muletier qu’avec une voie de communication. Seul à bord de mon véhicule. Seul sur Terre ? Etrange sensation d’une immense vacuité des choses en même temps que se crée, du côté de l’ombilic, la douce écume de la solitude, la sérénité qui en tresse les contours. Bientôt un genre de parking que côtoie une tour en ruine. Plus bas, vers l’aval de la vallée, quelques maisons de pierre sombres se serrent autour d’une rue unique. Le village est désert, comme si ses habitants avaient sombré dans quelque immémoriale hébétude. Un pont avec ses deux arches en ogive enjambe un modeste ruisseau. Tout près une maison au crépi rose, jouet de petite fille, est posté en sentinelle, ses volets fermés sur la lumière du jour.

Je longe la rive. Etonnante impression de fraîcheur qui contraste avec la fournaise ambiante. Au bord d’une eau transparente, cristalline, que retient un minuscule barrage, une vaste dalle semble attendre la halte du visiteur. Jamais peut-être, jusqu’alors, je n’avais éprouvé avec une telle intensité ce que le mot « plénitude » veut dire. Impression de force interne, de déploiement du sentiment jusqu’à la limite de peau. Le corps se dilate, les yeux sont emplis de cette belle humeur vitreuse qui n’est ni tristesse, ni joie, mais certitude d’être à l’orée d’une révélation. De soi, du monde, des autres que leur absence rend étrangement présents. L’écume est là au plein du corps, qui fait ses battements, déroule ses efflorescences, vrille ses anneaux sous l’effet d’une brise intérieure. De grosses carpes grises flottent à mi-eau, leur ventre soulevant des paillettes de mica qui brillent dans l’ombre. Etoilements du sens à l’œuvre, partout, dans le chatoiement de la nature. Les branches basses des saules se courbent vers l’eau, plongent parfois, ressortent avec un ruissellement de gouttes. Le cri strident d’un martin-pêcheur, parfois sa fuite turquoise-orangée sous l’abri des feuilles. Comme un point d’exclamation à la fin d’une phrase, une façon de dire l’immédiateté des choses dans la courbure du simple. Puis plus rien que le repos. Plus rien qu’un silence éternel et le passage d’une brise au ras du ruisseau qui nous dit la rareté de l’instant, la fuite en arrière du temps, l’eau s’écoulant de la conque fermée des doigts. Ecoulement jamais gratuit, seulement perceptible afin, qu’en nous, ne s’installe une confondante cécité. Car la question de vivre est posée à chacun de nos pas, à chacune de nos respirations.

Derrière le pont, deux ou trois enfants sont venus pêcher - d’où viennent-ils dans ce paysage minéral, austère, dédié aux buissons et aux épines ? -, ils se servent de cannes de bambou, d’un fil improvisé et, au bout de leur hameçon frétille un ver sans doute cueilli dans la vase proche. Ils rentreront bredouilles à la maison, cependant la tête pleine de bonheur et d’histoires à raconter. Immense force du réel à susciter des vocations de peintre et d’écrivains si, du moins, le geste du regard est conforme à l’objet à décrire, d’abord, à poétiser ensuite. Quelques passants en tenue d’été, sans doute des touristes venus de la citadelle proche sur les fortifications de laquelle déferlent, en grappes denses, des essaims de touristes. A les voir, à imaginer l’enfer dont ils viennent, immense sentiment de bonheur d’être là, simplement, dans la contemplation des trajets immobiles des carpes, du miroitement de l’eau qui reflète dans une manière d’impressionnisme discret - je pense à Monet, à ses sublimes « nymphéas » -, la nappe de végétation couleur d’eau comme si l’osmose, la rencontre s’imposaient, là, dans ce microcosme ouvert à toutes les beautés du monde. Bientôt, le ciel se courbe, s’appesantit comme s’il voulait enclore une esthétique prête de disparaître. Les dentelles grises et mauves de la végétation projettent sur l’eau leur mince résille. Il y a une accalmie avant que n’arrive le crépuscule. Alors, sur la dalle de pierre qui commence à fraîchir, je me retrouve soudain au bord de l’Evre, sur sa ligne si paisible, dans le tumulte serein du « vallon dormant » des « Eaux étroites » dont Julien Gracq a si bien évoqué la simple beauté. Non, nous ne sommes pas séparés du monde, nous d’un côté, lui de l’autre. Entre le monde et nous, un continuel échange, des flux mêlés, des symphonies communes. Le monde et nous ; nous et le monde : un perpétuel croisement, le déploiement d’un mode dialogique, l’analogie, le reflet réciproque des métaphores. Tout comme l’eau de ce modeste et inapparent ruisseau joue avec la pierre de la garrigue, chacun tirant de l’autre sa propre raison d’être, en même temps qu’un genre de sémantique universelle.

La pierre qui m’a accueilli est loin, maintenant, cernée d’ombre où dorment les carpes au ventre pléthorique. La lune est levée dans le ciel. On voit sa masse laiteuse pareille à un œil gigantesque veillant au sommeil des hommes. Le sommeil est long à venir, ici, au milieu des montagnes de calcaire, entre l’Arcadie chère à Giono, l’Evre plantée au centre du cœur de l’écrivain. Le sommeil est long à venir qui fera naître les songes. Oui, les songes !

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 08:57
Plébéienne aristocratie.

Source : Wikipédia.

L’habit fait-il le moine ? Parfois veut-on être pris au pied des apparences et considère-t-on la vêture comme fonction identificatoire. Sans doute nous vêtons-nous selon les affinités que nous avons avec les choses destinées à abriter nos corps que nous souhaitons présenter aux autres à partir d’un évident parti pris. Les perruques du XVIII° siècle, les visages poudrés ne sont pas seulement une poussière de perlimpinpin à l’usage des autres. D’abord de soi, comme si les vêtements recevaient, de notre conscience, une mission purement spéculaire, à savoir nous procurer un reflet, non de ce que nous sommes, mais de ce que nous aimerions être.

« Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle. », telle était la complainte de la marâtre Reine qu’elle adressait à son miroir, espérant dépasser en qualité la beauté vraie de Blanche-Neige.

Mon père, comme bien d’autres à l’époque de sa naissance était issu de la terre, identiquement à ses parents qui cultivaient une modeste ferme de quelques hectares. Mais Armand n’avait guère la fibre pastorale et le bucolique de la glèbe retournée par le versoir n’était pas la meilleure image pour assurer son assomption personnelle. A l’évidence il ne possédait pas la fibre terrienne et le lyrisme de George Sand dans « La Mare au diable », l’eût laissé de marbre, aussi bien pour ce qui est de la noblesse du labour que de l’aspect esthétique de l’œuvre. Son intérêt était tout entièrement destiné à la mécanique, aux belles machines et aux carrosseries longues et brillantes dont il ne se lassait jamais d’admirer les chromes.

Mais son « premier amour », avant que de confier sa passion aux motocyclettes et autres belles limousines, ce fut, étonnamment, son intérêt pour le cheval et, plus précisément pour la cavalerie. En effet, c’est bien moins le cheval qui l’attirait en tant que « plus belle conquête de l’homme » que les attributs dont les cavaliers étaient porteurs. Ces derniers, il semblait les considérer telles des faveurs insignes, une manière de noblesse étant conférée à ceux qui en étaient les heureux récipiendaires. Affecté pour son service militaire à Saumur, il avait découvert avec éblouissement tout le cérémonial du fameux « Cadre Noir » dont le souvenir le hantait à la façon d’une ineffaçable vision. A ma connaissance, jamais mon père ne fut écuyer, et je ne crois pas qu’il ait ressenti le besoin, au cours de sa vie, de côtoyer les alezans et autres purs sangs. De son passage à Saumur, près de la célèbre Ecole de Cavalerie, c’était plutôt un port que l’on peut qualifier « d’altier », une élégance associée à la cravache, à l’éperon et autres accessoires à l’infini prestige.

Toutes les années de mon adolescence ont été vécues sous le signe ostentatoire que mon père arborait dans la quotidienneté, à savoir les bottes, la culotte de cheval, un pull à col roulé, une veste de velours. Il faut dire l’apparence avait de quoi être remarquée, et elle l’était dans le petit village de Beaulieu où le bleu agricole était plus monnaie courante que les habits d’apparat. Je crois même avoir tiré une certaine fierté de cette allure « aristocratique », laquelle se superposait étrangement à une strate intensément « plébéienne » dont mon père était atteint en son fond. On n’efface pas si facilement sa propre nature, pas plus que l’éducation reçue ou bien le milieu dont on est issu. Ceci dit, mon point de vue, bien éloigné aujourd’hui de cette esthétique existentielle, n’est en rien un jugement, seulement un ressenti que j’essaie de restituer dans le cadre de l’époque qui l’accueillit. Plus tard, prenant de l’âge et se soumettant, malgré lui, aux lois des codes vestimentaires, il troqua l’uniforme de cavalerie contre le costume trois pièces. Cependant, d’une façon indélébile, c’est cette image de lui, botté et culotté qui demeure prégnante comme le sont les fascinations de l’enfance. Merci à lui d’avoir su imprimer dans ma jeune conscience une image si persistante. Parfois les filiations sont au prix de phénomènes identificatoires. Du moins sur le plan intellectuel et sentimental. Pour ma part j’ai toujours opté pour une vêture aussi simple que possible, inclinant essentiellement vers une ruralité, comme une sorte de ressourcement, de remontée vers l’origine. Un éternel retour du même en quelque sorte !

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16 mars 2015 1 16 /03 /mars /2015 09:23
Dessous la verrière blanche.

Toute mon adolescence a été bercée par la belle constellation automobile de l’époque. Aussi, quelle émotion de retrouver, parmi l’iconographie de la Toile, cette belle image d’une Delahaye, - la « gloire de mon père » -, couleur prune, pneus flancs blancs, jantes à rayons, généreuse calandre chromée, immense capot sous lequel ronronnait, avec un doux bruit, le moteur 6 cylindres. Quelques noms évocateurs encore comme cette barquette Gordini à la belle couleur bleue. Puis des Rosengart, des Traction avant, des Frégate, Beaulieu, Chambord et autres petites pépites de l’industrie. Et la liste serait longue des prodiges qui habitaient les têtes des enragés de compétition et des longues randonnées estivales, cheveux au vent, capote rabattue sur la malle arrière.

Mon père avait un garage à Neuville. J’aimais la grande verrière blanche qui tenait lieu de toit, le sol de ciment gris, les bandes jaunes pour délimiter la place occupée par chacune des Belles. J’aimais l’odeur de peinture et de mastic, odeur légèrement entêtante mais tellement significative d’une allégeance à la religion mécanique. Car c’était bien de cela dont il s’agissait, d’une manière de religion, d’adoration des icônes, laquelle se déclinait selon de multiples sanctuaires où faire ses dévotions : Circuit de Pau, course des Sables d’Olonne et, bien évidemment, la grand messe des 24 heures du Mans.

Et, aussi, comme de précieux sémaphores du temps passé, quelques noms d’une extraordinaire faune. Les officiants de cette étonnante liturgie étaient à l’automobile ce que les maquignons sont aux garonnaises à la robe blanche. Les automobiles, ils savaient en flatter la croupe de la main et ne dédaignaient jamais de jeter un œil sous les atours des Belles afin d’en mesurer les charmes disponibles. Je me souviens avec, dans la mémoire, comme un joyeux carrousel où tournent inlassablement les petites et sympathiques marionnettes du temps passé : Laboli, ce gentleman des belles carrosseries, toujours « tiré à quatre épingles », parfumé à souhait ; Bonnal, ce géant débonnaire à l’appétit pantagruélique - ma main disparaissait dans sa pogne vigoureuse -, auquel un demi brochet ne faisait pas peur ; Marcorin, cette célébrité du cyclisme que mon père ravit au vélo pour le déposer sur les rives du temple automobile ; Rigali, ce roublard au verbe rocailleux, aux odeurs rupestres qui fourguait aux naïfs du causse la 2 CV invendable pour cause d’âge ; Delmasin le tôlier-peintre-mécanicien, l’homme toutes mains providentiel qui faisait une berline d’un tas de ferraille ; Larmichin, grand type sec toujours coiffé d’un béret basque, fin pilote de courses ; Fourniérat, dandy ne jurant que par les Porsche et autres Ferrari qu’il vendait aux rupins de la ville ; Burcal enfin, ce magicien de la mécanique qui faisait d’une Simca 1000 un monstre capable de rivaliser avec les plus puissantes, les plus sophistiquées des sportives en renom.

Dessous la verrière blanche, c’est tout ceci et, surtout, une poignante nostalgie. Mais où sont donc passées ces rencontres franches et amicales, où sont passés ces étranges personnages de la commedia dell’arte qui donnaient sens et piquant à la vie ? Où donc ?

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