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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 10:48
La chaise en ton absence.

Septembre 2014© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

"Elle te dira certainement
En murmures du soir
L’affolement de ses yeux
Soudain d’être sans miroir

Puis te confiera bien fragile
Que si son homme est au loin
Demain en aube naissante
Elle sait qu’il lui reviendra

Et la nuit se pose si belle
En ses épaules nues encore
Et le temps s’émeut du soir
Qui l’emporte songeuse au loin"

"La femme assise".

Thierry Crépin-Leblond.

*****

La chaise est là, au contre-jour du voile, la chaise est là en ton absence. C'est à peine le jour et pourtant déjà la nuit. Il fait si froid soudain et les ombres tressaillent et les ombres se blottissent. Qui donc a prononcé les lèvres du jour ? Qui donc a posté le doute à l'angle de ton front ? Les pierres dérivent dans le silence. Les rues sont éteintes. Les réverbères pleurent. Auras-tu au moins une larme à poser sur le seuil de la porte ? Car, je le sais, tu vas revenir, comme les nuages glissent dans le ciel, comme l'eau coule de la source.

La chaise est là, au contre-jour du voile, en attente de toi. De tes jambes longues, de ton assise de reine. De ta cambrure d'acier. Oui, d'acier car tu dures plus que le temps lui-même. Tes cheveux sont des vrilles qui disent la beauté. Tes hanches le reposoir où accueillir ma tête. Ton bassin le recueil de la volupté. Ton ombilic une perle. Mais qui donc pourrait, mieux que moi, dire ton poème ? Qui mieux, dire l'azur de ton souffle ? Qui, dire les lianes de tes mains ? Et la musique qui coule de ton sexe, et le rythme souple de tes reins ? Qui ? La chaise est seule qui dit ton absence. De toi, d'abord. De moi, du monde. Car ton assise est ici, au plein de la lumière, dans les plis de l'aube. Cela tu le sais, mais tu t'obstines. Ta volonté est une boule de mercure. Qui, incessamment roule ses billes. Qui rutilent sur ton front de princesse. Tu le sais, mais tu t'obstines. A faire l'enfant. A déplier le rouleau des caprices. A faire attendre la nuit.

La chaise est là, au contre-jour du voile. La vois-tu depuis ta retraite ? Depuis le calice ouvert de ta chair. Car, je le sais, tu es épanouie, vacante, disponible à la caresse du vent. Le zéphyr a bien de la chance. De te visiter en cet antre des plaisirs. Des douleurs aussi. Tu enfantes toujours l'isthme de tes douleurs. Tu fécondes la souffrance. Tu en plantes le pieu chauffé à blanc. En ton centre. Oui, en ton centre rubescent. C'est le volcan qui t'habite, cette rouge passion, le cerne de tes yeux, la pliure de ton sexe. La chaise est là, absente de toi, attendant ta braise. Au moins, as-tu vu son désarroi ? Son inclination à la mélancolie. Elle est désertée de toi. Son assise orpheline. Ses barreaux et ses pieds. Sans toi. Qu'ont-ils à dire sinon à proférer dans le silence ? A endurer leur peine de bois.

Mais le voile a bougé. Mais le jour arrive. Sur la pointe des pieds. Mais tu le précèdes et le feu de ta cigarette brille dans le gris. Je savais l'heure de ton retour. C'est toujours ainsi, tes longues escapades. Puis la lassitude. Puis la chute. Toujours en chute de toi. Oui, je te vois. Ta tête est encore dans l'ombre. Ton buste incliné comme pour une prière. Tes bras bien droits. Tes poignets en col de cygne. Tes doigts ruisselant vers le sol. A peine une cendre sur l'assise et tes jambes qui coulent vers l'aval de la pièce. C'est si émouvant de te deviner dans l'approche du jour. De te savoir si proche, alors que tu demeures sur un mont éloigné. Y a-t-il du brouillard, là-haut ? Y a-t-il le vol d'écume des oiseaux ? Le chant d'amour des libellules ? C'est si troublant. Non, ne bouge pas. Reste là dans la demi-présence. Dans le cerne de l'exister. C'est ainsi que tu es la plus belle. Insaisissable. Hors de portée. Mon simple contact te brûlerait. Tu serais pluie, puis brume, puis … plus rien ! Demeure là, collée contre ton ombre. Tu n'as pas d'autre lieu où naître à toi.

La chaise est là, au contre-jour du voile et je t'attend … La chaise est là, au contre-jour du voile.

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Published by Blanc Seing - dans Ecriture à 4 mains.
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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 09:34
Jamais loin de l'être-du-poème.

Photographie : Blanc-Seing.

"La rose est sans pourquoi,

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

elle ne se soucie pas d'elle-même,

elle ne se demande pas si on la voit. "

(Angelus Silesius, Livre I, 289)

[ Essai d'entente du poème

à partir d'un texte de Nathalie Bardou. ]

"jamais loin"

"Nous ne sommes jamais loin du bruit de ferraille qui alourdit les élans de nos terres.

Jamais loin du vertige, de la haute falaise dont le flanc est martelé par les vents.

Il nous faut donc l’attention de l’arrière-regard, de l’œil doré.

L’attention à la parole du souffle, charriée chaque nuit en pleine clarté.

L’arrière-regard fouilleur, cet arrière-regard sachant au sein d’un linge humide que tout sens potentiel d’une heure tient au plus juste dans ce qui pourrait trembler d’insignifiance.

L’œil doré que jamais nous ne voyons mais que nous entendons, telle pulsation mangeuse de soleil qui s’en vient tirer de la forge un sceau invisible.

Et le souffle, ce bleu de souffle criant depuis le remous des siècles portés aux chevilles.

Le souffle qui Nous attend.

Il Nous faut l’attention .

Cette attention soutenue par les épaules, les os, la charpente, le sous-cheveux, la couleur sortie des tubes, les mines noires et le sépia d’un corps.

Indissociable mot-vie cherchant à ne jamais s’oublier, ne jamais se noyer, l’appel comme loup seul sous la lune mangeuse de noir.

L’attention

Rempart à l’ombre-corps, la silhouette troublée, aperçue au détour des rêves, chemins, routes et sillons rouges.

Nous ne sommes jamais loin non plus de l’oubli impérieux, du détachement salutaire, de la corolle d’une fleur de papier, d’une étamine aux pollens orange, d’un couloir aux fenêtres déguisées, d’une lettre ou d’un mot , d’une phrase ou d’un manuscrit, d’un coffret de carton ou d’un coffre de béton.

Jamais loin de ce moment

De celui qui bruisse de douceur, qui gémit dans l’étonnement du velours, qui anoblit la vie dans son creuset d’amour.

Mais

Que vont nous dire ou nous crier nos mémoires ?

Sont-elles à ce jour libérées du froid qui crochetait les quatre coins d’une chambre, du temps, dont la chute dans un océan sans répit, a porté aussi entre ses bras la sombre musique de l’attente , après qu’il a connu la majesté du silence accueilli ?

En quelle glaise se sont-elles posées ?

Pouvons-nous les dérober à leurs moules, les poser sur un chevet étoilé, les ériger neuves encore, encore plus vierges qu’au premier frisson partagé ?

Que nous feront-elles vivre lorsque nous marcherons encore vers la minute…

La rose dans son soliflore a laissé échapper à l’instant deux pétales…

Son cœur est plein et rond….

Peut être est ce dans la chute silencieuse de ces deux pétales qu’est la réponse…"

Nathalie BARDOU.

Juillet 2014.

*****

Ce texte, il faut le lire comme on boirait un alcool rare, on humerait une fragrance subtile, on caresserait l'onctueux d'une peau. Et, surtout, ne jamais se laisser aller à l'ultime erreur qui consisterait à en connaître les ingrédients, la règle d'assemblage, l'architectonique en structurant le corps. Car il ne s'agit nullement d'un corps ordinaire dont on pourrait s'emparer, fût-ce pour la plus somptueuse des noces. Car, ici, il s'agit d'un corps subtil, d'une pure évanescence, d'une essence ne pouvant, ni ne voulant dire son nom. Jamais le poème n'a à dire son nom, à proférer le mystère par lequel il apparaît. Il ne peut que demeurer dans cette frange incompressible qui le fait s'élever dans un soi jouissif et y demeurer. Le poème est un déploiement de corolle inconscient de son surgissement au plein jour. Sa parution au monde étant fondement en même temps que finalité. Le poème décline son harmonie, pétale après pétale, dans la rosée de l'aube, y compris en l'absence de l'homme. Ce qui veut dire hors de toute conscience qui pourrait le viser et en déduire le mécanisme de son exister, en assembler les fragments constitutifs, en dresser les conditions d'apparition. Le poème vit de lui-même, comme le chant de la source, le pépiement de l'oiseau, les lames de vent dans l'aire libre du ciel. Le nuage, on l'explique, par quantité de métamorphoses physiques, la convection, l'évaporation, la condensation, la sustentation dans une masse gazeuse attendant de se donner en pluie, en brume. (En songe si l'on est poète). Mais, ce même nuage, sa beauté, son inclination à nous faire rêver, son invite à produire de l'imaginaire, ceci qui, toujours, demeure insaisissable, ne s'affilie jamais à une démonstration. Le nuage, dans sa pure vibrance esthétique, est simplement nuage, enclos en lui-même, se confondant avec l'autarcie qui le porte au-devant de nos yeux étonnés. Nuage incliné vers le miroir de son propre narcissisme. Le nuage ne se déduit pas d'autre chose qui lui serait extérieur, ou bien plus haut dans la hiérarchie des valeurs, ce qui aurait pour conséquence de le faire apparaître comme simple hypostase d'un ordre supérieur. Tout comme la rose d'Angelus Silesius, le nuage, le poème sont, avant tout, nuage, poème et c'est à nous, regardeurs du monde, de nous en saisir avec le regard opportun. Car, ici, rien ne sert de disserter, de tirer des plans sur la comète, d'élaborer de brillantes thèses, de se livrer à une exégèse savante de ce qui pourrait s'y dissimuler dans les profondeurs d'une pensée. Non une pensée, non de possibles prémices à une connaissance, non une théorie littéraire se traduisant par la production d'habiles ruses intellectuelles. Dans le poème, bien plutôt que de se confier à cette hérétique "raison raisonnante" (laissons ceci aux sciences exactes), apprêtons-nous, dans la plus évidente des sérénités qui soit à vibrer au rythme des mots, à éprouver la pulpe de leur chair, à jouir du vent du langage qui est parce qu'il est. Sans doute faut-il dépasser, d'emblée, le risque de prendre la formule "qui est parce qu'il est" pour une fantaisie, une simple tautologie avouant son échec à en dire plus. Mais, devant la pure beauté, par exemple "La Joconde" (peinte ou bien femme de chair), y a-t-il place pour la raison et ses infinies ratiocinations ? Y a-t-il prétexte à questionner, à déduire, à inférer, à s'en remettre à la rigueur d'une logique ? Non, nous sentons bien qu'à demeurer dans cette posture formelle, nous tombons hors du poème, dans sa métrique, dans ce qu'il ne saurait être, à savoir une variable numérique, le point de jonction de coordonnées spatiales ou temporelles. Abordant le poème, c'est de nous-mêmes, d'abord dont il s'agit, de notre liberté afin que de cette aire ouverte le poème puisse s'élancer et frémir. Comme la feuille dans la brise, l'oiseau dans la pliure du vent, l'amant dans l'amour de l'aimée. L'essence du poème est la passion, jamais la raison. Car, alors, comment pourrions-nous faire nôtre et demeurer en joie, lisant le merveilleux sonnet des voyelles de Rimbaud, si n'intervenait cette sublime alchimie personnelle entrant en résonance avec l'auteur des "Illuminations" ? Bien sûr, on peut toujours gloser à l'infini sur le chromatisme des voyelles, le symbolisme qui leur est associé, la relation des lettres avec l'alphabet grec, sur les associations lexicales, les rapprochements phonétiques, sur les allitérations, les diérèses, les rimes léonines et que sais-je encore, l'on n'aura, ce faisant, qu'approché le poème sur sa face externe, l'on ne se sera livré qu'à une lecture exotérique, à une étonnante danse de Saint Guy, telles ces mouches "Qui bombinent autour des puanteurs cruelles" à défaut d'en percevoir "l'attirante répulsion". Bien évidemment, ici, l'oxymore est volontaire, voulant indiquer la vive tension, la dialectique aride, lesquelles se présentent toujours dès l'instant où une poésie dresse à notre encontre la figure de l'hermétisme. Aimantation à deux pôles, attrait et répulsion mêlés, alors que, tentant de percer l'opercule, l'opacité règne toujours qui nous fait désespérer de nous saisir de l'ambiguë ambroisie que le poète porte à nos yeux et dont, en définitive, il ne nous dit rien, nous laissant sur le rivage d'une cruelle incompréhension.

Mais là est bien le problème, cherchant à saisir conceptuellement cela qui s'annonce, nous demeurons à la périphérie, nous évoluons sur ce cercle centrifuge qui nous éloigne du centre géométrique à partir duquel entrer dans la vision alchimique. L'on aura compris qu'une visée géométrisante du poème, sa mise en équation, loin de nous l'offrir, ne parvient qu'à le dépouiller de son limbe, ne laissant dans sa feuille que de bien étiques nervures. Ne lisons pas Rimbaud, Lautréamont, Baudelaire comme on le ferait de textes sacrés inféodés à une lecture de la lettre, à une saisie au plus près de cela qui serait supposé s'y révéler en tant que seule vérité. Il y a autant de poèmes que de lecteurs d'un même poème. Lisant "Voyelles" et c'est de notre propre subjectivité dont il est question. Lecture plurielle parce qu'ésotérique, "illuminée", féconde. Pour pénétrer ce poème, il faut devenir derviche tourneur et danser infiniment, faire de ses sensations cette infinie corolle blanche nous portant au seuil d'un vertige. Là seulement les choses s'ouvrent, consentent à nous parler du cœur même de leur intimité. L'être-de-la- poésie est cette vibration que ne perçoivent ceux qui se "font voyants".

"Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences."

Lettre de Rimbaud à Paul Demeny - 15 mai 1871.

Seul le génie de Rimbaud pouvait énoncer cette voyance par laquelle le poète s'annonce, par laquelle le lecteur s'inscrit dans ce rythme immémorial du langage, bien antérieur à tout positionnement de l'homme. Le poème, en tant que dire essentiel, résonne au ciel du monde avec la force de la pure lumière. Or, jamais on ne l'accueille, la lumière, sans que l'œil cligne, que l'âme vacille, que le corps ne se dissolve dans une manière de confondante transe. Les derviches sont proches qui virevoltent sur leur arc incandescent ! Avec le poème il faut l'osmose, la fusion, le couple infiniment soudé d'une dyade. Lisant "Voyelles", nécessairement, il nous faut devenir voyelles, passer du noir au bleu et visiter le rouge; il nous faut être mouche et "golfes d'ombre", "frissons d'ombelles", "vibrements divins", "strideurs étranges", il nous faut être nous-mêmes dans la vérité du poème, c'est-à-dire assumer de vivre sans séparation, sans différence, dans la "pâte des choses" pour utiliser la rhétorique sartrienne. Pâte contre pâte, tout comme, dans l'acte d'amour, chair contre chair dans cette union sacrée qui nous emporte au-delà de nous-mêmes. Seul cet emportement, cet arrachement à notre propre socle témoigne de la vérité avec laquelle nous avons confié notre destin à cela même qui nous dépasse et, nous dépassant, se nomme altérité. Notre propre unité est à ce prix, de l'association de ce que nous sommes dans l'événement d'exister avec l'évènement qui vient nous combler et nous porte à notre plénitude. L'amour, le poème disent le même, l'atteinte d'un possible absolu le temps d'une immersion, le temps d'une brève finitude. Toujours nous sommes en attente de cela !

"jamais loin"

Encore, il nous faut revenir à ce texte, le prendre entre nos dents, comme nous le ferions d'une grenade et faire juter entre nos lèvres sont goût acide en même temps que sucré. Alors cela descend dans le tube de la gorge, alors cela fait ses minces irisations dans le corridor des poumons, cela dilate le cœur, parle à notre sexe la langue du désir, alors cela infuse dans le pilier de nos jambes cette sève qui fait son bruissement d'insecte, cela recroqueville nos orteils comme la corne du rhinocéros, cela fait sa petite musique de nuit, celle qui coule tout au long de nos rêves. Alors nous sommes oiseaux dans la courbure du vent, poissons dans le flux de la vague, taupes noires glissant dans leurs tubes de glaise, colibris au vol stationnaire et vibrations de lumière, lézards au goitre de bronze, caméléons au chant polyphonique, alors nous sommes ceux, celles qui attendent le poème, veulent boire sa douce ambroisie. Les mots du poème sont un vent qui glisse sur la falaise de nos fronts, une vague inondant nos visages, une fontaine faisant couler son eau que nos lèvres cueillent dans la fraîcheur du jour. Le Poète dit "ce qui pourrait trembler d'insignifiance" et c'est nous qui tremblons dans la signifiance de ce qui nous est amené dans la clarté. Le poète dit "l'œil doré" et la pupille s'éclaire et la mydriase a lieu qui fait ses flammes blanches dans l'aire dévastée de la conscience. Mais dévastée dans l'expérience de la joie. Mais joyeuse dans la découverte de soi. Car c'est bien le point focal de ce que nous sommes, l'être, qui s'ouvre et conquiert son propre déploiement. L'être n'est que ceci, pure disposition à s'accroître vers la transcendance et à y demeurer. Sans souci des collines couchées sous la pluie d’herbes, sans inquiétude du cliquetis des songes, sans angoisse qui tirerait vers les ornières du monde. L'être est pur poème de soi dans les contrées infinies de l'espace. L'être est reconduction vers l'absolu des extases temporelles et éternité trouvant son site. Le Poète dit " Il Nous faut l’attention" et nous sommes dans l'attention de cela qui va survenir, va se produire et nous reconduire à notre propre genèse. Renaissance de soi, de celui, celle qui, dissimulés sous la cendre des nécessités avancent dans le chemin du jour avec le dos courbé et l'âme étroite. Il y aurait danger à continuer, à poursuivre dans cet égarement, à demeurer sourds aux paroles de l'origine. Ces paroles fondamentales nous disant la beauté et la totalité de toutes choses. La phusis ou l'être en sa première apparition, cette Nature des anciens Grecs, ce rayonnement de l'arbre, de la source, de la montagne au sein même de ce qui se présente à nous. L'alètheia ou premier surgissement de la vérité en tant que dévoilement de tout ce qui s'occulte. "La nature aime à se cacher", disait Héraclite. Mais aussi la Moïra conduisant notre destin, forgeant notre histoire. Le logos, cette sublime raison portant l’homme à la cimaise du monde, mais aussi le logos en tant que parole, chant premier, ouverture du poème en son incroyable dispensation. " Il Nous faut l’attention" à ceci qui nous illumine et nous porte au-delà de nous car, sans le jaillissement de l’eau, sans la vérité qui en est la condition de possibilité dans la transparence, sans le destin qui l’inscrit dans notre histoire en même temps que dans l’Histoire des hommes, sans le langage qui porte la source au fleuve, le fleuve à l’estuaire, l’estuaire à la mer, sans cette sublime attention à tout ce qui entre en présence, se révèle à notre conscience, alors la terre serait dévastée, notre propre argile se fissurerait et nous ne serions même plus assurés de notre être, de son accomplissement parmi la multitude.

" Que vont nous dire ou nous crier nos mémoires ? " si notre être est dispersé aux quatre vents de la déraison, si le présent s’effiloche, si le futur n’est que cette tache incolore sur notre cristallin, si le passé n’a plus d’attache, de racine à enfouir dans le limon ténébreux qui, un jour, nous anima ? Que fournir à la mémoire si les nutriments qui la font exister - la rencontre, l’événement, l’amour, le dialogue, la belle âme, la belle œuvre, le beau corps, le bien, les belles images, les sublimes métaphores -, si les sucs nourriciers la désertent. Rien ne se construit à partir du néant, sinon le néant lui-même, cette manière d’absolu. Tout se construit à partir du silence, cette parole blanche, cette neige immaculée. Dites un mot, un seul, par exemple "chambre" et vous avez troué le silence, vous avez jeté dans l’eau du langage ce caillou qui va faire ses ondes concentriques à l’infini. Dites " chambre " et, en même temps, vous aurez la maison, le paysage qui l’accueille, la colline qui se dresse à l’horizon, les arbres qui l’habitent, le ciel infini, la courbe du soleil, le temps qui passe. Dites " chambre "et vous aurez Van Gogh à Arles, Xavier de Maistre "sous le quarante-cinquième degré de latitude", Tommaso Campanella dans la geôle napolitaine du Castel Nuovo, Casanova à Venise, Roquentin à Bouville, etc … Disant un seul mot que vous aurez enlevé au silence et se sera animé ce qu’il faut simplement nommer "monde ". C’est cela la magie. Il n’y a rien, puis il y a quelque chose, puis il y a la totalité de l’étant qui apparaît et se décline en mille tours de Babel. Dites :

"Que vont nous dire

ou nous crier nos mémoires ?

Sont-elles à ce jour libérées

du froid qui crochetait

les quatre coins d’une chambre,

du temps,

dont la chute dans un océan sans répit,

a porté aussi entre ses bras

la sombre musique de l’attente,

après qu’il a connu

la majesté

du silence accueilli ?"

et vous aurez créé un poème. Et comment peut-on en être assuré ? Mais simplement parce qu’il y a vérité. Parce que le temps de la poésie, pour le poète, en un instant et un lieu singuliers, incommunicables, non-reproductibles, avait reçu telle empreinte du langage et non telle autre. Parce qu’il y avait urgence à dire, dans cette forme-ci et non dans une autre qui eût paru étrange, cette réalité-langage voulant éprouver l’événement en train de surgir. Toute la difficulté pour le lecteur, la lectrice, s’emparant de la poésie, consiste à la lire du-dedans d’elle-même, à savoir dans l’esquisse particulière qui l’anima et la remit au poète avec l’évidence d’une forme à commettre. Ici se détermine, avec ampleur, cette dimension du langage à laquelle le poète s’affilie à défaut d’en être l’origine. Si tout poète regarde les choses avec des yeux de cristal et nous en délivre la pure lumière, il ne le fait qu’en accord avec le langage, sous son autorité. Le langage est la précellence qui habite le monde, le poète son serviteur, le lecteur celui qui reçoit le don et l’accompagne jusqu’à l’éclosion du sens. Comme la fleur ouvre sa corolle et disperse, aux yeux sincères, la plénitude qui l’habite comme une ultime faveur. Il ne saurait y avoir de plus grande beauté. Lisant un poème, lisant ce poème, c’est ceci qu’il faut y déceler : la beauté qui rayonne et qui, rayonnant, ramène tout à elle dans le même mouvement qui la porte à sa propre parution. Nous ne pouvons lire qu’à être immergés dans ce flux dont le poète est le corps consentant - car c’est le corps en son entier qui écrit, comme l’on danse, comme l’on mime, comme l’on aime - donc lire à disparaître dans la vague qui déferle et déplie son écume dans une sorte d’ivresse. Lire le poème c’est le " poser sur un chevet étoilé ", là, au milieu du firmament avec la seule nuit qui en assure la garde, elle qui prête son sein à l’ombre grosse, à la dilatation du songe, à l’arcature de l’imaginaire, à la puissance vacante de l’inconscient, à toute cette démesure qui habite le poète jusqu’à la douleur et trouve sa résolution dans l’incroyable parturition, l’immense délivrance par laquelle les mots s’installent dans l’évidence d’être. Heureuse. Autant de temps nous n’aurons pas compris cette souffrance qui précède la mise en mots, autant de temps nous demeurerons hermétiques aux battements de la poésie, à la nécessaire turgescence qui l’anime, forant la paroi du réel de son dard incandescent. Jamais poème ne saurait être compris au sens ordinaire de le prendre en soi avec la signification dont il est porteur. Un poème n’a pas de sens et, pourtant, il les possède tous. Pour la simple raison que, chaque lecteur qui le féconde à l’aune de son intuition et de son imaginaire, agrandit l’orbe de son déploiement. C’est à cette infinie polysémie qu’il faut se disposer avec la poésie de façon à ce qu’elle ne s’immole pas dans les ornières des énoncés mondains. Il y a encore beaucoup à faire pour parvenir à ce "frisson partagé " que sont les mots portés à leur plénitude. Ne frissonnent que ceux, celles qui, en leur intime, ont accepté de n’être "Jamais loin du vertige ". Tout poète est un funambule. Tout lecteur véritable aussi. Tendons le fil au-dessus de l’abîme et marchons. Il n’y a pas de plus beau péril !

Le dernier mot à Rimbaud :

"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides

Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! -"

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18 juillet 2014 5 18 /07 /juillet /2014 07:56
 Le poème est éternité.

Le cheval "chinois" - Grotte de Lascaux

Source : Arts du Monde.

(Les premières représentations de la fable humaine.)

A l'orée de cette si belle poésie, il ne nous paraissait pas possible de lire et de laisser dans l'ombre ce qui, de soi, brille de l'éclat du silex. Toute œuvre de langage aboutie entraîne aussitôt dans son sillage une manière d'écume qu'il convient de ne pas laisser retomber. Le langage féconde le langage comme les gouttes font avancer la rivière. C'est de la source dont il faut partir, puis cheminer longuement de concert avec ce qui est promesse de beauté. Tout alors flamboie d'une singulière vie intérieure. Bientôt sera l'estuaire, mais rien n'aura été perdu, l'eau aura été fécondée et portée à son accomplissement. C'est de cette manière qu'il convient de cheminer à côté des œuvres, en ouvrant un dialogue avec elles, plutôt que de demeurer dans le silence ou l'accompagnement distrait. Écoutons donc ce que ce poème, entre les lignes, a à nous dire :

[NB : le court texte ci-dessous n'est pas à lire comme commentaire du poème,

mais seulement comme fable jouant en écho avec ce qui s'y dévoile et conduit

le lecteur dans une contrée où il n'y a plus de repères logiquement assignables.]

Enfantée d'Eternité.

"Lorsque je te vois

Attentif

A l’orée de ta forêt,

Tu portes en ta veste de feuilles

Des fragments de rouleaux verts,

Et au poignet

Cette liane de pervenches.

Je ne sais d’où tu surgis

Toi qui désarticules

Les marionnettes de la mémoire.

Je t’entends faire trembler la porte de la chapelle,

Allumer une à une les bougies

Aux yeux étincelants.

Tu prépares un coin de sol,

Un tapis de sable

Et

Ce que tu me tends à boire,

Dans ta paume ouverte,

A la couleur de l’ambre fondue.

Je m’y brûle les lèvres

Dans la fraîcheur de tes yeux de nacre.

Nous parlons

Le langage du silence

Car

Ni ta voix

Ni la mienne

Ne peuvent se trouver.

Et de ces paroles

Qui s’échangent sans syllabes

Naissent

L’or et le pourpre

D’une chorale d’ oiseaux invisibles.

Après

Que nos tempes se soient

Adoucies l’une à l’autre

Que ma main

Redevienne fragile

Je me relève,

Etrangère au monde

Enfantée d’Eternité."

Nathalie Bardou.

"Enfantée d’Eternité"

(Quelques variations sur cela qui s'énonce dans la rareté.)

Voilà ce à quoi nous conduit le poème. Nous nous absentons du monde. De nous-mêmes aussi. Comment dire cette étrangeté qui s'empare de nous et nous dévoile un rayon d'infini ? Car, sur la terre, tout s'évanouit dans un lumineux poudroiement. Car, dans le ciel, tout se déploie et s'élance bien au-delà du vibrant arc-en-ciel. Car l'eau frissonne de milliers d'yeux qui sont comme de rapides comètes. Car le feu inonde les regards et se répand en nappes rubescentes partout où une once d'esprit se dérobe à la curiosité mondaine. Car nous sommes nous-mêmes en même temps que nous ne le sommes plus ou bien ne le sommes encore. Car tout s'étoile et signifie jusqu'aux limites de l'absolu.

Les mots ne sont plus des mots qu'à retourner l'écran de notre peau de manière à en faire une voile tendue au souffle de la déraison. Notre vue se brouille, notre vue se rétracte, l'étrave de notre chiasma, bombardée de millions de phosphènes, rutile dans le blanc. Nos dendrites dansent dans les gangues de grise myéline, notre aire occipitale ploie sous les meutes d'images polychromes. Et notre cochlée, somptueux limaçon empli de toutes les rumeurs du monde, jongle avec les spirales des sons multiples.

Nous sommes au creux même de notre ressourcement, nous sommes redevenus ce que nous n'avons cessé d'être, de simples remuements aquatiques abrités sous l'arche polychrome. Notre fontanelle souple, ludique, translucide, tutoie le merveilleux dôme par lequel, bientôt, nous serons au monde, dans le plus complet éblouissement. Cela fuse, cela fait ses paysages oniriques, cela déplie les infinis fragments du kaléidoscope interne. Traits, pointillés, courbes, parenthèses du jour, orbe abritant de la nuit, nuages d'ébène, soie de la peau d'amour, lèvres ourlées du carmin désir, froissements d'eau, enlacements de doigts, pliure du poème en ses tintements d'abeilles, ruche dorée par où s'écoule le miel de la pure donation, vibrance du nectar, élancements du pollen dans toutes les dimensions de l'espace.

Nous sommes visités, nous voyons l'invisible, le sublime peyotl allume ne nous sa dimension artaudienne, nous volons au-dessus du pays rouge des Tarahumaras, nous entrons dans les cercles labyrinthiques da la pensée, nous nichons au creux de la termitière du langage parmi les grappes d'œufs et les multiples galeries des songes habités. Nous nous saisissons d'une brindille et, sur les murs de bave et de terre, nous dessinons les dessins d'ocre et de sanguine des peuples pariétaux, nous gravons les signes des hordes primitives, les flèches, les pointes, les cercles, les glaives, les vulves, les femmes aux seins pléthoriques, leur laitance est notre essentielle nourriture, nous nous roulons à terre, le corps possédé d'argile rouge, des lianes entourent nos chevilles, nous dressons notre étui pénien vers le dieu-fécondant, le dieu de la pluie, celui qui nous dit en larmes claires la fable de notre présence dans les ornières ouvertes du sens.

Nous fumons le chanvre, nous buvons le kava, nous enduisons notre tunique de peau de cendre, nous mangeons les braises, nous sommes volcans, nous sommes rivières bondissant sur le bronze poli du basalte; nous sommes vent sifflant sur les cimaises de la canopée, nous sommes ruisseau sous les fuites vertes de la forêt primitive. Nous sommes les primitifs, les vrais hommes. Notre marche est langage. Nos gestes sont langage : ils disent la cueillette du fruit sauvage, la hâte de la manducation, le saut hors de la mort; ils disent l'aurochs à abattre, ils disent le feu à allumer, ils disent le sexe à posséder, le glaive enduit de résine dans la lézarde du néant, car nous ne savons plus qui nous sommes parmi le rut et le jaillissement par lequel nous échappons aux griffes de l'inconnaissance.

Nos gestes équarrissent le monde, le sculptent à coups de haine, à coups de boutoir. Notre sommeil est lourd comme les nuages qui pèsent sur nous de tout leur poids d'inconséquence. Notre faim est immense dont nous ne savons ni le commencement, ni la fin. Depuis toujours nous voulons posséder ce qui nous fait face : la femme aux hanches en amphores, la vallée et son foisonnement d'arbres, le renne aux bois s dressés, la montagne où se cache l'éclair, la terre et ses vases cuisant dans le feu. Nous voulons tout ce que nos yeux dévoilent, tout ce que nos mains touchent, tout ce que nos oreilles entendent. Nous voulons ce qui n'est pas nous, qui nous résiste, nous oppose sa volonté. Nous voulons l'eau pour étancher notre soif, le feu pour aiguiser nos pieux, le limon pour faire pousser nos graines. Nous voulons tout ce qui n'est pas nous.

Mais il y a une chose que nous ne pouvons pas vouloir, chose qui, elle, nous veut comme sa possession la plus intime : le langage. Le langage est partout. Dans les zébrures du ciel, dans la marche de la gazelle, dans le bondissement de la source, dans la brume qui plane au-dessus de l'étang. Le langage, nous ne le voulons pas puisqu'il est ce que nous sommes en propre. Le langage et nous : deux gouttes d'eau; deux vibrations qui se font face, deux miroirs reflétant une identique image. Dites "Homme" , et vous avez le langage. Dites "Femme", et vous avez encore le langage. Dites "Langage" et vous avez l'infini poème du monde, la course circulaire des étoiles, la nuit d'obsidienne, le silence des yeux, le dépliement de la crosse de fougère.

Le langage est totalité qui rassemble tout dans un même creuset. Ôtez le langage et alors, vous n'avez plus ni pensée, ni mots pour dire l'amour, ni mots pour dire la haine. Plus rien qu'une plaine livide parcourue de blizzard. C'est pour cette raison qu'Hommes, Femmes, nous parlons sans arrêt, depuis notre premier souffle jusqu'au dernier. Nous parlons le jour, disant la générosité du ciel éclairé par l'étoile blanche dispensatrice de beauté. Nous parlons la nuit sur l'immense agora de nos rêves. Nous parlons dans le silence les mots de la méditation, de la prière, du recueillement, de la supplique d'amour. Cela parle en nous à notre insu, depuis nos rivières de sang, nos chutes de larmes, nos éclaboussures de rires, nos liqueurs intimes, le crissement de nos aponévroses, la petite musique de nos ligaments, la plainte suppliciée de nos sexes.

Nous jouissons et nous parlons. Nous souffrons et nous parlons. Nous désirons et nous parlons. Nous ne sommes que cela, des machines parlantes-désirantes qui jetons dans l'espace les longs rhizomes de l'exister. Cependant, parfois, nous peignons, dessinons, faisons de la course à pied, taillons un bout de bois. Mais jamais dans le silence. Toujours un bruit de fond qui coule en sourdine et fait son bruit de crécelle. Comme les lépreux, nous avançons sur terre en faisant tourner notre petit tourniquet bavard afin de signaler notre présence, afin de prouver notre être, de tendre au-devant de nous nos mains en forme de suppliques. Infinie beauté du langage qui n'a besoin rien pour se dire alors que nous, les hommes, avons besoin de lui pour continuer à tracer notre chemin. Il nous reste la voie du poème pour nous retrouver nous-mêmes. Il n'y a guère d'autre vérité à dévoiler que celle-ci. Que ceux, celles qui ne le croiraient pas commencent à renoncer au langage. Ils feront alors l'épreuve de l'immédiate finitude. Sans doute nul ne le souhaite !

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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 14:51

(Réflexion sur les rapports Maître-Élève

et leurs implications émotionnelles profondes

à partir d'un fragment de Pierrette Epsztein).

"La confusion des sentiments " - (Stefan Zweig).

Coupe de Douris.

Source : Wikipédia.

(Bref synopsis : Un Professeur à la retraite sollicitée par une ancienne élève s'apprête à la recevoir chez elle. Cette rencontre suscite chez l'ancienne pédagogue un trouble vif dont la nature ne laisse d'être ambiguë. Le flou volontaire de cette fiction est de nature même à susciter, chez le lecteur, toutes les interprétations imaginaires. C'est ce trouble que j'ai voulu thématiser de manière générale, sans qu'un quelconque a priori soit attaché aux pistes qui s'ensuivent dans le cadre de ce bref article.)

"Le septième jour. Repos. Le chat s’était blotti sur ses genoux. Depuis une semaine, il se sentait délaissé. Laisser remonter les souvenirs avec moins de peur, avec plus d’abandon. Elle n’avait pas toujours été inutile. Elle n’avait pas toujours été malheureuse. Quand elle y réfléchissait, elle avait eu de beaux moments dans sa vie. Des moments riches.
Le huitième jour, elle retourna chez l’esthéticienne. Un maquillage léger. Un teint clair. Dans quelques heures, elle ouvrirait la porte à Soraya.
On sonna à la porte, à l’heure exacte du rendez-vous, ce qui la mit dans de bonnes dispositions. Cela ne l’empêchait pas d’être troublée plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle vit d’abord un énorme bouquet de fleurs colorées qui lui cachait le visage de l’invitée. Quand elle prit le bouquet et qu’elle la vit, elle la reconnut dans l’instant malgré les dix-huit ans passés. Même visage, même peau lisse, même grands yeux écartés des ailes du nez et si sombres. Des yeux qui jugeaient, voulaient percer votre mystère. Un port de tête hautain et timide à la fois. Une poitrine qui avait forci. Une taille cintrée, un pantalon noir moulant, une chevelure noire qui ondulait comme une mer d’orage. Soraya, sa préférée durant deux années, était devant elle. Elle la fit entrer. Elles s’étaient juste serré la main. Maintenant qu’elle était assise sur un fauteuil orangé, elle pouvait l’observer. Elle l’intriguait toujours autant, la séduis
ait toujours autant."

Le septième jour, repos du Seigneur. Enfin la pause réfléchissante, celle qui se tourne vers le passé et le considère avec bienveillance. Ce qu'on a créé l'a été avec le souci de l'Autre. L'Autre que l'on reconnaît comme ayant été modelé, pétri par ses propres mains. On est toujours cette manière de Démiurge auquel le Façonné se remet, attendant sa propre éclosion, sa révélation à la face du monde par la médiation d'un Intercesseur. Le Maître, le Professeur sont des manières d'experts en maïeutique socratique, ils nous accouchent de nous-mêmes, ils nous portent sur l'aire ouverte des fonts baptismaux. Qui donc n'a jamais eu ce Pédagogue auquel il s'est identifié, qu'il a aimé, sans doute, d'un amour filial ou bien même d'une projection plus fantasmatique, "incestueuse" pourrait-on dire si l'on osait être subversif et mettre en pièces quelques tabous aussi tenaces qu'hypocrites. Nos Maîtresses, nous les avons aimées comme des Mères, mais aussi comme des Amantes, nous les avons rêvées, enlacées au creux même de nos sommeils adolescents, parmi les bouillonnements de la testostérone et le remuement blanc des draps. Sublime marée interne qui lève ses vagues d'écume en direction de la vie, cette autre hétaïre exigeante dont le baiser est parfois, est souvent et, en définitive, toujours mortel. Éternel combat d'Éros et de Thanatos, pareil au rythme du jour et de la nuit, au jeu de l'ombre et de la lumière. Cette même ombre que nous portons en nous, dont nous demandons à notre Précepteur de lever l'hypothèque afin de surgir dans la pure clarté.

Mais c'est aller trop vite en besogne - c'est cela être adolescent, la précipitation - et oublier que l'Abritant est aussi envahi de ténèbres que nous le sommes nous-mêmes. Alors le jeu est cette chorégraphie alternée du soleil et du voilement, là, dans l'arène de l'existence où la muleta rouge sang signe la limite au-delà de laquelle nous expérimenterons la métaphysique concrète, faite de larmes et de sécrétions définitives. La dialectique Maître-Élève n'est en rien différente de celle, célèbre, hégélienne, du Maître et de l'Esclave. Le maître vit de son esclave qu'il contraint, l'esclave vit de son maître qui lui accorde destinée et abri provisoire. Mais la finalité dialectique finit par l'emporter : la révolte du soumis renversant l'arrogance de l'oppresseur. La logique est la même dans les joutes verbales, la dialectique platonicienne où il s'agit de retourner l'argument de son contradicteur afin de lui imposer sa propre raison. Parfois l'Histoire aussi est-elle supposée avoir de tels retournements et celui-ci, alors, devient matérialisme dialectique selon la thèse de Marx. Toute existence est soumise, par définition, à ces brusques revirements, surtout les relations dont la nature est d'être fusionnelles, dyadiques. On n'échappe pas à l'osmose par un coup de baguette magique. Il y a douleur, déchirement et, conséquemment questionnement sur le contenu de ce lien qui était si fort qu'il agissait à la manière d'un tsunami.

Ainsi, la relation Maître-Élève ne s'affranchit jamais de ce polemos, de cet affrontement; bien au contraire, il en est la figure exacerbée. Pouvoirs réciproques de fascination et de rejet. Tentations d'être celui qui guide et conduit aux rives de l'éthique alors que les floraisons de l'esthétique travaillent le corps au plus près. La dramaturgie est présente qui met en relation des troubles en miroir, des désirs en écho. Déchirement. Jusqu'où est-on "la bonne mère", la figure charismatique qui apaise et console; à partir de quand l'on devient tentation pour l'autre, désir de l'autre. Les frontières sont si floues qui sont censées délimiter la nature des relations. Où s'arrête l'intérêt altruiste, où commence l'amitié, quels signes sont avant-coureurs de l'amour ? La littérature, la poésie, le cinéma ont dressé les portraits contrastés et troublants de telles situations. Que l'on songe à "Mourir d'aimer" d'André Cayatte.

Par essence, l'alchimie des sentiments humains est ambiguë et l'on ne sait jamais si l'on en est au stade du plomb vil ou bien de la subtile matière, à la réalisation de la pierre philosophale. Car tout rapport humain exilé de ses contingences est fusion dans cet absolu où la différenciation n'existe plus, où le sexe s'unifie et se confond dans la pliure étroite de l'androgynie. Il n'y a plus d'espace, plus de temps, une seule arche d'alliance, un creuset où se fondent les affinités, le recentrement du multiple sur la ligne de crête de l'unique, celle qui, neutre et polyphonique, rassemble en un même lieu adret et ubac de l'existence, où la plénitude est socle, fondement, en même temps qu'essor infini.

Jamais rencontre, fût-elle différée dans le temps et l'espace, ne peut effacer les stigmates de la relation primaire, celle par laquelle l'adolescent, l'adolescente ont accompli leur rite de passage les portant de l'enfance sur les pentes de l'âge adulte. Il en va de même pour l'éducateur au sens large qui a pratiqué la circoncision symbolique au cours de laquelle la sexualité de l'enfant a basculé dans la génitalité et, déjà, dans l'amorce d'une possible généalogie. C'est ce réseau complexe, cette confluence au croisement de la psyché, de l'éthique, de l'esthétique dont nous sommes saisis dès l'instant où nous faisons porter notre regard sur ce fragile nœud de verre qui fait ses enroulements entre l'adulte saisi de toute puissance et l'enfant en devenir qui en trace, par procuration, les lignes signifiantes. C'est sans doute cela qu'a voulu mettre en fiction Pierrette Epsztein dans cette belle "Impression soleil levant". Impressionnisme en effet, irisations du réel, tout comme dans "Les nymphéas" de Monet qui nous disent en vibrations colorées ce qu'écriait Stefan Zweig dans sa "Confusion des sentiments", cette belle évocation de la complexité humaine.

Zweig révélait sa fascination, notamment pour l'exubérance de l'époque shakespearienne en ces termes : « […]dans un élan unique, une génération a gravi tous les sommets de la passion, en a fouillé les abîmes, a mis a nu ardemment son âme exubérante et folle. » (Source : Wikiédia).

C'est cette même passion si difficile à mettre en mots que ce beau texte essaie de restituer ici. En cette matière, le langage trouve toujours sa limite, celle de corps nécessairement matériels qui ont leur rhétorique propre et échouent parfois à en restituer les vibrantes lames de fond. Mais c'est de ce relatif "échec" que naît l'art de l'évocation, cet intervalle entre le dire et le faire. Nous y sommes en partie immergés, comme l'iceberg qui ne flotte qu'à recevoir sa poussée de bien étranges profondeurs. Nous ne souhaitons que cela, cet entre-deux dont le balancement est l'allure même de l'exister !

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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 08:08
"En ce temps qui m'afflige…"

L'Homme Blessé

© Isabelle Cochereau

format 60x80 cm

Libre méditation sur le couple texte-image.

"Et ce temps, qui m’afflige et me perd à moi-même, connais-tu le moyen d’en faire un confident ? Sais-tu les vertueux chemins qui le feraient devenir un miracle nouveau, même si éphémère? Au bord de la lisière, au sortir du désert, éreinté du sommeil que m’inflige l’ennui du songe de moi seul, je voudrais éloigner les mots qui m’emprisonnent, retrouver le vrai cours des heures, loin de cet illusoire présent qui me fane, effleurer la beauté invisible qui, nimbée d’émotion, saura ré incendier mes attentes passées."

Milou Margot.

[ Pour lire adéquatement "En ce temps qui m'afflige…". L'écriture selon le concept du "blanc-seing" est cette liberté laissée, aussi bien aux idées qu'à la parole, de dire le monde selon telle ou telle de ses coutures, aussi bien aujourd'hui selon la guise du Blanc, demain selon la guise du Noir et après-demain selon la tonalité du Gris, la seule qui, réalisant la synthèse des formes en laisse apparaître la presque totalité du sens, du moins autant d'esquisses signifiantes que possible. Dire ceci, la coexistence du Blanc-Noir-gris, c'est dire la nécessité de réintégrer la notion de Tiers-inclus dans le paradigme de la connaissance en général, de l'écriture en particulier.

Si, intellectuellement, le mode binaire satisfait notre exigence de rationalité, plaçant d'emblée le monde dans la case du Noir ou bien du Blanc, sans possibilité aucune d'un moyen terme, cette façon de viser le monde et ses objets paraît, de nos jours, amplement insuffisante afin de percevoir réel, imaginaire, symbolique dans toute la richesse de leur sémantique. Nous ne sommes pas, exclusivement hommes, femmes de raison, mais aussi, hommes, femmes de sensations, d'émotions, de doute, d'ambiguïté, d'ambivalence. Le temps, l'espace, selon que nous les parcourons dans telle ou telle inclination de l'âme, se montrent à nous dans toute leur diversité, parfois même dans leur opposition foncière. Telle montagne qui, tel jour, nous paraissait devoir ne paraître qu'à la lumière du sublime, fait irruption, tel autre jour dans son aspect contingent, indigent, parfois hostile. Tel langage que nous pensions indépassable, dans son aspect formel et dans le fond qu'il révélait, peut s'affirmer comme insuffisant sous un autre angle interprétatif. Ici, je veux dire l'extrême importance du Gris, de cette valeur intermédiaire, de cette médiatrice entre deux valeurs opposées qu'elle révèle d'autant mieux qu'elle joue avec elles en mode dialectique. Pour se rapporter à la sphère hautement explicative de la pensée platonicienne, prenons l'exemple de la chôra - présente dans nombre de mes écrits -, cette "nourrice du devenir", cette matrice primordiale qui agit en tant que convertisseur des Idées situées dans l'Intelligible, afin que ces dernières, les Idées, puissent faire phénomène à nos yeux humains avec toutes les qualités sensibles qui sont requises pour que nous en prenions acte d'une façon pertinente.

Toutes ces précautions oratoires, tous ces prolégomènes pour dire que mes divers écrits, s'ils portent à la transcendance le langage comme essence de l'exister - c'est sans doute de cela dont il s'agit - ledit langage peut, dans un autre texte, se révéler sous l'angle d'une indigence dont il lui arrive d'être quotidiennement affecté en raison d'un usage inadéquat. Il n'y a pas lieu de juger, seulement de constater que la réalité, ainsi que la vérité qui s'y attache, est extrêmement fuyante, labile, pluriforme, donc demande qu'on lui accorde des points de vue fort différents et infiniment nuancés. Tel écrit montrera la liberté de l'homme, la beauté de l'exister, le bien auquel leur image s'enracine. Tel autre écrit prendra le contrepied, échafaudant une thèse diamétralement opposée : l'homme comme aliéné, l'existence comme aporie, le mal comme nervure constitutive du Dasein.

Ne pas accepter ou bien ne pas percevoir cette exigence d'une multiplicité des visions de mes écrits, et alors, ceux-ci perdent toute forme de cohérence, ce qui n'est nullement le souhait que je formule à leur endroit, l'on s'en doutera ! ]

"Et ce temps, qui m’afflige et me perd à moi-même", et me reconduit au seuil d'une incontournable question : ai-je seulement été ? Tout, du présent, glisse infiniment sur la courbure des choses et mes poings sont des moignons qui ne se saisissent que d'air et d'irrésolution. Pareils, mes poings à ceux d'un boxeur ganté qui aurait perdu sa combativité et ne visiterait plus que les cordes. Et, tout autour du ring, sur les gradins, des Existants, affalés dans leurs rires indigents, des Vivants désignant l'arène avec leurs pouces dirigés vers le bas. Vers le bas de la Vie, vers le haut de la Mort. Ô putrides incisives que je sens me frôler, ô canines qui, déjà me déchirent de leur humeur vindicative, ô molaires qui manduquent mes membres et broient mes derniers espoirs, mes fragilités d'homme acculé aux planches durement mortifères. Parfois, alors que la foule des Curieux, venue assister à ma mort, pousse d'horribles imprécations, que souffle au-dessus de ma tête leur haleine fétide pleine de crapauds et de mantes crochues, parfois, dans le miroir du monde j'aperçois la sombre effigie que je suis devenue. Et, alors, combien je comprends l'animosité des Égarés à mon encontre, combien je comprends leur effroi. Ce qui entretient leur hargne, c'est tout simplement la peur anticipatrice qu'ils ont, de me ressembler, un jour. De devenir cette loque suppliante et ployée sur elle-même, privée de liberté, promise aux affres de l'inexister. Mais regardez-les donc, ces Insuffisants, comment ils me toisent de leurs yeux vipérins, combien ils fouillent mon corps afin de le mieux disperser aux quatre horizons plats qui, bientôt, replieront leurs angles afin de me reconduire à la nullité, à l'absence. Mais, entendez leurs langues de cobra s'enrouler avant même de projeter leur venin au milieu de mon ombilic, là au centre de ce que j'ai jamais été : un simple bouton en attente d'une ouverture alors que, présentement, déjà il s'opercule et me reconduit aux assises du temps. Voilà ce que nous sommes : une germination avortée, un œuf à la coquille aliénée, une crosse de fougère repliant ses rayons à l'intérieur de l'ombre dense et définitive.

Voilà ce que nous sommes et nous disons : "ce temps … connais-tu le moyen d'en faire un confident ?" et, disant cela, à peine les derniers mots alloués à l'espace et, déjà, nous sentons combien cette quête est nulle et non avenue. Nulle puisque le temps ne nous visite qu'à l'aune d'une pirouette; non avenue parce que l'Autre auquel nous adressons cette supplique n'existe pas. "Éreinté du sommeil que m'inflige l'ennui du songe de moi seul", c'est ainsi que le Poète désigne notre étrange destinée, par la solitude qui, partout, enfonce son coin dans la moindre de nos failles et nous accule au Néant. C'est le "moi SEUL", qu'il faut accentuer dans ce dire afin que ressorte un début de compréhension de notre immense finitude. Car, finitude ne veut nullement dire "mourir"; finitude veut dire "vivre en l'absence de l'Autre, donc en l'absence de soi". Sur le ring aux cordes serrées, au sol de toile tendu, sous les projecteurs livides - ils sont des signes avant-coureurs d'une prochaine reconduite au Rien -, je SUIS SEUL à me battre contre des ombres. Mon Adversaire qui ne rêve que de me terrasser : c'est MOI. Et les Voyeurs assis sur leurs gradins de bois, ce n'est que mon regard réfracté en des milliers d'endroits , en des infinités de lames de rasoir, afin que je ne puisse échapper à ma propre condamnation. Ennemie jurée de mes assises sur terre, cette incontinente Silhouette de carton-pâte que je dresse aux quatre vents, feignant de croire qu'elle brille au firmament du monde, pareille à une étoile dans le ciel serein, alors qu'elle n'est qu''un astre mort ne faisant plus dans l'éther que son bourdonnement de termite inconséquente. Sa musique annelée stupidement fornicatoire.

Et ces mots dont nous gonflons notre outre visqueuse, ces mots que nous portons au devant de nous comme un trophée de guerre, croyant par eux-mêmes, accorder site à une manière d'immortalité, ils n'existent qu'à lancer leurs lianes, à enrouler leur fouets, à déplier leurs frondes mortelles afin que, nous atteignant en plein front, nous ne survivions à notre stupide hémorragie. Mais pourquoi donc, écrire " je voudrais éloigner les mots qui m’emprisonnent", sinon pour fuir la lame tranchante de leurs syllabes, sinon pour échapper au jet de lapillis de leurs phonèmes en forme de boulets ? Pourquoi ? Et vous qui n'existez pas, car je n'écris que pour moi seul dans la soupente de la vie vert-de-grisée, là au droit fil des coulures de plomb des toits, alors que de l'autre côté du ravin de la rue, quelques étranges lucarnes feignent de me donner le change - commedia dell'arte -, vous donc qui n'êtes que brume inconsistante, qu'attendez-vous donc pour procéder à votre propre hara-kiri ? Du reste ce sera vite fait : autant dire au silence de se taire !

De "miracle nouveau", fût-il "éphémère", cela ne se peut. Car, pour qu'il y ait miracle, il faut, au moins, qu'il y ait existence. Car, autrement, sur le fondement de quel sol le miracle pourrait-il s'enlever ? Le miracle, le seul, l'incontournable, c'est de dire alors que nous ne disons pas; c'est de voir alors que nous ne voyons pas; c'est d'avancer alors que nous sommes immobiles. "Au bord de la lisière, au sortir du désert" et, déjà, c'est trop dire. C'est comme si (j') énonçais, depuis le camp retranché de (mes) cordes, sous les rayons de la lumière virtuelle de l'exister, exposé au feu supposé de (mes) coreligionnaires, m'apprêtant à (me) distraire de (mon) aire encordée, donc comme si (j')énonçais cette fondamentale aporie : "(Je) veux retrouver le vrai cours des heures … effleurer la beauté invisible", mais la beauté est toujours invisible, mais le cours des heures continuellement asséché. Nous n'existons pas, pas plus les mots qui prétendent au Poème - quelle plaisanterie -, pas plus les images qui ne sont que des leurres, des heures vides d'elles-mêmes. Depuis la finitude étroite d'où il (m') est accordé de dire, seulement pour faire ressortir le Néant, en saillant de lui, c'est bien d'une pure illusion dont (je) "prends possession" - (me) dépossédant déjà par l'essence même du vide qui y est entièrement contenu de cette esquisse humaine - cette blague -, front décati luisant d''insuffisance foncière, collages déglutissant la peau glabre et déjà au-delà d'elle-même, œil duchanien à la mécanique horlogère, éperon nasal gemmatique, joues arborescentes, lippe livrée au sépulcre, bouche formolée, assise mentonnière perdue dans une glaireuse résine. Que tout ceci est donc mensonger, que tout ceci est déjà parti outre-tombe en des contrées délétères que jamais ne connaîtrons, pas plus que les autres, les contrées qui clignent de l'œil pour mieux abolir et réduire à la pure irrésolution du monde.

Guise d'épilogue : Celui-ci, le monde n'a jamais commencé, pas plus que nous, les Minuscules qui croyons le posséder comme un souverain Bien. Mais le souverain est indigent, mais le Bien est retiré en sa crypte et nous en notre ring qui n'est que l'anneau encerclant le vide encerclant le vide, encerclant le vide et ainsi, en abyme, dans un continuel vertige du non-exister par lequel nous ne sommes pas et, jamais ne pourrons être. Car comment prouver l'arche de l'exister ? Par la grâce de quel cogito ? Par quelle sublime variation cogitative : "Je pense, donc je suis" - "J'aime, donc je suis". "Je jouis, donc je suis" - "Je cultive mon jardin, donc je suis" - "J'écris, donc je suis." Ici, nous apercevons bien en quoi cette notion de l'exister est floue, fuyante, particulière, singulière, tous caractères par lesquels s'estompe aussitôt la notion d'universalité nécessaire à l'élaboration de quelque fondement stable. Ceci corrobore le fait de notre immense solitude, puisque, aussi bien, vivre, exister, aimer se décline de mille et une manières. Si le réel était aussi indubitable qu'un bloc de platine censé l'étalonner, alors nous serions de plain-pied avec une incontournable vérité, une apodicticité nous mettant en relation directe avec le monde. Mais, à l'évidence, il n'en est rien. Les générations, les civilisations se suivent s'emboîtent, se mêlent dans une immense confusion, milliers de conciliabules qui s'effacent les uns les autres, milliers de mouvements se superposant et, aussitôt s'annulant. La dispersion dans le multiple à l'infini est perte de la structure même du sens, refuge dans l'indétermination des existences. Métaphoriquement, feu s'alimentant de ses propres cendres et retournant toujours à cet état qui n'est premier qu'à être toujours recommencé. Comme le serpent Ouroboros qui se mord la queue, ne sachant plus s'il a commencé un jour, où il débute sa grande gigue, où elle se termine, si, du reste elle trouvera la fin de sa giration qui paraît éternelle. Mais, sur le plan de la temporalité, le serpent qui se mord la queue est homologue à l'instant qui se prolonge en éternité et, ainsi, procède à la dissolution qu'il paraît vouloir mettre en branle, à savoir la parution sur les rives du présent.

"En ce temps qui m'afflige…"

De Lapide Philosophico.

Source : Wikipédia.

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 09:55

 

Sûrement rien d'autre.

 

 

srd'a 

 

 René Magritte

Le visage du génie, 1926-27.

Source : about.com

Art history.

 

 

 

(Libre cheminement sur une poésie

de

Nath Coquelicot.)

  

 

 

 Qu'avez-vous fait de ce visage

Planté aux meurtrissures du miroir

Qu'avez vous fait de son jeune âge

De son papier

De son odeur brûlée.

Je vous le demande encore

Quand je reste aux portes

Des demeures de briques.

 

Où l'avez vous rangée

Cette terre non apprivoisée

Dans quelles poignes

Dans quels ciseaux .

 

Je le vois

Dans son noeud rouge

Pendant autour du cou

Comme un oiseau muet

Sans nid et sans retour.

Je le vois à la fontaine

Après la longue attente

Du cri dernier,

Celui peut être des premiers cieux.

 

Qu'avez vous fait

Dans l'innocence de vos larmes

Dans l'inconscience de vos drames

De ce visage

De ses cernes de plâtre

De sa bouche barbelée

Et de ses yeux bandés.

 

Et que ferai-je de vos réponses

Si un jour vous le saviez

Si un jour vous

Transplantiez dans d'autres jardins

Les graines des serrures fermées.

 

Surement rien d'autre

Qu'une volière ouverte.

 

Nath 16 mars 2014

 

 

 

    Aborder le langage de la poésie à la manière des lumières de la raison, c'est un peu comme de vouloir chausser ses pieds de la grâce des brodequins pour fouler un sol de libellules. Il n'en ressort jamais qu'une perdition à jamais et un obscurcissement de la vue. En réalité, la poésie, quand elle est vraie - et, bien évidemment, si elle ne l'est, elle retombe aussitôt hors d'elle -, ne parle que le langage de la Poésie. Ceci énoncé avec un tel caractère abrupt, sonne, bien évidemment, à la manière d'une tautologie, laquelle userait de l'assertion suivante : La Poésie est Poésie.

  Bien des esprits chagrins et des inclinations positivistes fermeront la porte aussitôt pour se réfugier dans leur tour d'ivoire, au sein de laquelle, c'est bien connu, règne l'exactitude des sphères célestes. Là, dans cet empyrée livré au calcul des étoiles, la métaphore n'a pas sa place et les lunettes astronomiques ne délivrent que des gradients d'espace et des mesures seulement connaissables à l'empan d'années-lumière mathématisables. On aura compris que les étoiles ne tiennent pas le même langage selon qu'elles s'adressent, au Poète ou bien à l'Astronome.

  La poésie, quelle qu'elle soit est toujours énigme. C'est pour faire droit à une telle évidence que nous avons placé à l'incipit de cette poésie, une toile de Magritte intitulée "Le visage du génie". De ce visage, pas plus que de la peinture qui est censée le représenter, nous ne tirerons une connaissance. Pas même approchée. Le génie est une énigme. Au même titre que le poème. Car, si le génie se vit du-dedans afin de livrer au monde, donc à l'altérité, son œuvre en tant que son visage, nous n'en connaissons que cette face externe qui n'est pas sans rappeler "ce visage …ses cernes de plâtre … sa bouche barbelée … ses yeux bandés".

  Bien évidemment, il ne saurait y avoir parfaite homologie, donc totale superposition des mots du poème avec les parties correspondantes de l'œuvre de Magritte. Ce qu'il est important de saisir, c'est que, d'une façon identique, ce sont les mêmes enjeux qui se thématisent dans les deux formes d'expression. Cela veut simplement dire que le génie n'est jamais décryptable que du-dedans de ce qu'il est, de ses propres nervures ontologiques, tout comme la poésie qui ne se laisse entendre qu'à partir de son essence, à savoir du langage lui-même en sa propre densité. Lisant le poème, il nous faut, nous Lecteurs, nous Lectrices, nous incliner à une "conversion du regard", nous glisser parmi le peuple des mots, les accueillir en tant que tels, gemmes luisant de leur bel éclat, concrétions levant dans la nuit leur photophore de silence. Les mots du poème sont des "porte-lumière" auxquels sont accrochées quantités de significations différant selon chaque regard singulier qui s'y applique.  C'est de cette manière, dans le recueil de leur chair, sans les offenser, que les graines du poème consentiront à bien vouloir éclore. Le contact avec la poésie suppose cette lente germination, tout comme le génie s'éprouve longuement depuis sa cosmologie interne pour nous faire l'offrande des météores qui y girent continuellement, que nous pouvons regarder seulement avec des yeux adéquats. Génie et Poésie sont des brûlures, des coruscations d'étoiles, des irisations, des gerbes ignées que jamais l'étude, la patiente recherche ne parviendront à cerner. Il en va d'une autre "logique", celle, infiniment mystérieuse, dépouillée de toute certitude orthogonale, celle ayant renoncé à faire du réel un objet d'observation; il en va d'une disposition au monde de l'inaccompli, du métabolisme en voie de constitution, de la sublime métamorphose qui ne parle jamais d'elle qu'à l'aune de ses passages successifs, de ses translations d'espace, de temps et, en définitive, de ses multiples esquisses d'être.

  Il n'est que de se pencher sur une séquence du poème isolée de son contexte pour s'apercevoir combien le mode de connaissance habituel devient ici totalement indigent. Comment, en effet, d'un point de vue logique strictement langagier, faire entrer du sens dans une telle proposition :

 

Où l'avez vous rangée

Cette terre non apprivoisée

Dans quelles poignes

Dans quels ciseaux .

 

  Là sont les limites imposées à ceux qui veulent posséder les structures de la langue depuis une pure extériorité. Ceci, la "terre non apprivoisée",  son accueil "Dans quelles poignes", "Dans quels ciseaux", comment s'en emparer afin que nous puissions coïncider avec ce qui veut se dire ? Comment ? Et puis, le Poète écrivant, s'il ne le fait qu'en s'inféodant au Principe de Raison et aux articulations logiques de l'énoncé, sort tout naturellement de l'objet dont il pense se saisir pour retomber dans une litanie "mondaine" (entendez cernée de pure quotidienneté). C'est ainsi, certains objets sont, par essence insaisissables : le poème, l'art pictural, le vol de l'oiseau, la courbure du ciel, la couleur des sentiments, l'amour et encore bien des choses impalpables, lesquelles donnent site, précisément, à ce qui, invisible, nous parle depuis son énigme. Et si nous aimons l'art, la poésie, le sublime livré par le génie, c'est seulement parce que, de derrière leur"visage de plâtre" ils ont fait s'essaimer quantité de graines que nous accueillons en nous afin que, les préservant d'une simple divulgation, d'un éparpillement aux quatre vents, nous en assurions la croissance. Dans le seul endroit qui soit recevable, cet intérieur si mystérieux auquel nous n'avons jamais accès nous-mêmes, mais qui, vibrant comme la lame réclame qu'on l'entende. Le poème, il faudrait seulement le chanter, le danser, identiquement aux corolles blanches des Soufis dont les tourbillons éblouis disent la beauté du monde sans qu'il soit besoin de lui dresser quelque cimaise que ce soit. Les vraies cimaises sont intérieures.

  Prenant cette merveilleuse feuillaison dont le Poète nous fait l'offrande, nous sommes des terres prêtes à accueillir ces graines qui, à leur tour, croîtront vers l'extérieur avec leur charge d'énigme et de mystère. La poésie ne se divulgue pas sur les espaces infinis des agoras. Elle a besoin de jardins secrets, là où s'accomplira la fermentation avant que l'épi ne lève. S'ouvrir au sens du poème est toujours une possibilité qui nous est offerte. Il faut en libérer "les serrures" afin qu'un envol se produise. C'est ceci que nous dit la poésie dont nous ferons notre savoir le plus sûr :

Si un jour vous

Transplantiez dans d'autres jardins

Les graines des serrures fermées.

Surement rien d'autre

Qu'une volière ouverte.

 

  "La volière" est toujours image de liberté à condition que les mots se disposent à ne plus y être encagés dans d'étroites certitudes orthogonales, lesquelles  sont le reflet de notre indigence à être dans la plénitude.  Le poème lorsqu'il est accueilli dans ce qui le dispose à l'efflorescence, à savoir l'arche amplement ouverte de la conscience, devient pur phénomène apparaissant de lui-même alors que nous naissons à nous de simplement le confier à notre entente. Nous devons être des Entendeurs de beauté !

 

 

 

 

 

 

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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 09:02

 

L’Île Muséale.

 

l-im1.JPG 

Photographie : Christopher Broadbent. 

 

 

(Libre méditation sur un propos de

Milou Margot).

 

 

 « Avant toi, tout était sans couleur.

Soleil ! Soleil ! Fleur sans ombre dans cet ailleurs immobile, lumière de frissons, fluide gravité transparente, lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne, braise du jour consumé. Dans cette fine pénombre tiède, tu es la stupeur de cet espace solitaire que nous portions sans espoir.
Au musée, nous reviendrons ! »          

                                                                                                           MM.

                                          

 

  Franchir le seuil, c’est toujours aller au-devant de soi, comme si une clarté naissait des choses pour venir à notre encontre. C’est-à-dire pour que nous puissions surgir dans un espace de révélation. Lumière fécondée par le territoire singulier qui nous ouvre son site, lumière nous atteignant au plein même de l’intériorité. Dans la densité de la  chair, les ombres s’espacent, jouent dans une manière de demi-jour, les tissus relâchent leur maille, les fibres libèrent leur tropisme étroit, le sang se charge de bulles cristallines. Tout se rassemble, tout se médiatise dans un avant-langage, dans un pressentiment de l’œuvre à paraître. Il y a un silence accordé aux choses, à l’air, au sol où s’atténue la couleur, Gris dominant tout de sa stature permissive - le blanc est à venir, le noir est repoussé jusqu’à la limite de sa disparition -, Gris intimement immergé dans un silence fondateur. Métaphore du Gris, ce Médiateur - jamais on ne le dira assez -, qui tient dans l’espacement de son signe, aussi bien la lumière bourgeonnante que l’obscurité régnante. C’est de cette tension que naît tout dialogue, donc toute œuvre. Donc tout signe. La couleur est toujours de surcroît, identique à une aberration de la vision. Les couleurs mentent toujours qui magnifient le réel, le portant à sa parution dans un genre de gloire. Trois valeurs seulement jouant dans l’espace dialogique. Le Noir disant la fermeture, l’encre néantisante de la ténèbre. Le Blanc ouvrant les rémiges d’ombre afin de les porter à la claire lecture de ce qui veut bien proférer. Le Gris s’installant dans l’abîme entre les deux parois tendant toujours à se rejoindre dans une confondante occlusion.

  S’il n’y avait le Gris, alors tout s’effacerait et nous n’aurions plus de territoire où dresser nos urticantes questions, où faire bourdonner la scansion de la vie. Rien de lisible sans la discrète présence d’une pénombre, sans le clair-obscur vibrant dans les toiles de Rembrandt, sans le sfumato brumeux de Léonard - ce qui rend énigmatique le troublant sourire de La Joconde -, sans cette glaçure d’outre-noir qui sourd des bitumes de Soulages avec une étrange persistance à être. Que l’on comprenne ceci : le Gris est la respiration de l’œuvre. C’est par lui que le vase en raku obtient le gonflement qui le fait s’arquer autour de son vide, lequel est son expansion, son rayonnement, sa courbure contre le visage du monde. Le Gris est le souffle du poème, cette même absence entre les mots qui les installe dans la signification. Supprimez, par la pensée, ce rythme du noir et du blanc des signes et vous n’obtiendrez que le vertige de « l’in-signifié », autrement dit vous aurez remplacé un cosmos par un chaos. Le Gris est le rythme de la musique, le pas de deux ménageant la rencontre des danseurs, la distance ouverte par la flèche de l’archer en direction de la cible.

  Une fréquente perception des choses prête allégeance d’abord au réel, ensuite au temps. Comme si ces deux principes suffisaient à accorder à la totalité de l’existence les deux seules jambes requises pour la marche. Mais aussi bien le réel que le temps ne sauraient parvenir à leur être sans le recours à cet espace qui d’abord les sépare, ensuite les relie dans une indispensable sémantique. Le réel est toujours spatialisé, faute de quoi sa densité naturelle finirait par se confondre dans une nuit infinie. Le temps est, lui aussi, criblé d’espace, sinon il n’apparaîtrait qu’à la manière d’un jour sans limite, d’une clarté jamais refermée et l’on ne peut longtemps regarder une trop vive clarté. Donc, l’ayant reconnu pour sa valeur fondatrice, nous sommes dans ce Gris qui fait reculer aussi bien le temps que la réalité bien au-delà de l’enceinte des murs, du seuil que nous n’avons franchi que pour mieux nous en affranchir. Nous sommes dans le lieu à lui-même alloué comme sa signification ultime. Rien n’existe hors de cela qui nous  fascine et nous exonère de notre corps en même temps qu’il nous y ramène comme dans le premier espace, la conque originelle faisant sens avant même que notre cri primal n’ait surgi dans la densité mondaine. Le cri est un espace, de même que l’œuvre qui nous intime l’ordre d’une révolte intérieure. Révolte qui, bien évidemment peut aussi bien s’annoncer sous l’espèce d’une plénitude. Car toute plénitude est, par définition, excès. Mais ici n’est pas le lieu pour l’exercice d’un quelconque pathos. Il suffit seulement de se laisser aller à cette primordiale affinité qui nous attache à la nomination d’un site chargé de sens.

  Mais délaissons ce discours abstrait pour gagner les rives de la photographie et tâchons de voir ce qui y fait phénomène. Observant l’immense toile qui fait fond et aussitôt nous sommes dans l’évidence du gris. La religiosité qui s’y dévoile est éminent espace de médiation. Du séculier en direction du Transcendant. Les Pénitents blancs sont en prière alors que les ombres alentour - ce sont des personnes, mais qui ont valeur allégorique -, disent la toujours possible perte dans les séductions de l’exister. Cendres peccamineuses qui, souvent, entraînent l’homme dans l’aventure d’une chair oublieuse de sa dette. Car la chair, son impérieuse densité font oublier la lumière divine qui, seule, doit indiquer le chemin. Ici, dans le lexique de l’œuvre, dans ce site de recueillement, a lieu la confrontation de deux arts : celui en direction du Divin, celui dédié aux œuvres des Hommes. Vérité contre vérité. Car jamais nous ne saurons quel chemin conduit à un éclairement.

  Ici, dans la toile, tout joue en s’opposant, en se différenciant : l’Exil et la Grâce ; l’Angélique et le Démoniaque. Violente dialectique du Blanc et du Noir. Rythme immémorial du nycthémère, balancement du jour et de la nuit dont l’aube et le crépuscule - ces « griseries » - sont les points d’équilibre, les clés ouvrant la compréhension, les symboles portant bien plus de sens que leur caractère éphémère ne voudrait le laisser supposer. Mais l’affrontement est également de l’ordre d’une altercation entre vie intérieure et vie mondaine, entre essentiel et inessentiel. Mais la fable ne s’arrête pas là. Elle a son contrepoint dans les Voyeurs de l’œuvre. Qu’indique donc ce Magister que ses disciples  ne veulent pas voir ? Le geste est identique à celui de Platon dans le tableau de Raphaël et c’est pourquoi il faut procéder par analogie sémantique.

 

lilm2.JPG 

Raphaël.

La vérité rationnelle ou l’école d’Athènes.

Source : transmettre et réfléchirO. Jullien.

 

  Dans la fresque, Platon tient dans sa main gauche le « Timée », lequel met en scène le mythe cosmique exposant l’origine de l’univers, alors que son index de la main droite fait signe vers le ciel, tandis qu’Aristote portant « L’éthique » indique la direction d’une voie terrestre.  Voie qu’à l’évidence semblent préférer les Petits Canotiers, ainsi que les deux Visiteuses qui préfèrent  emprunter d’autres voies que celles du Seigneur. Les regards, clairement orientés vers la lumière, s’excluent de la scène religieuse par l’effet d’une pure délibération. Mais, l’objet de leur distraction étant hors-champ, le jeu des supputations demeure ouvert. Nous pouvons supposer des préoccupations rien moins que contingentes alors que tout incline à la piété, au recueillement et, à tout le moins, à une observation attentive de ce qui se donne à voir. Ici se manifeste, d’une manière métaphorique, ce que le concept laissait entrevoir, à savoir cette spatialité en bascule qui tantôt appelle la lumière, tantôt l’ombre alors que le juste point d’équilibre du fléau est cet équilibre du Gris, de la médiation, du passage d’une réalité à une autre, d’une vérité à une autre si l’on veut situer le débat dans le champ philosophique. C’est en tout cas toujours d’espace dont il a été question, de cet espace singulier auquel nous avons affecté le prédicat « d’Île Muséale », tant il est vrai que, l’habitant, nous sommes des Îliens entourés d’infini alors que la terre sur laquelle nous marchons nous relie au siècle, l’éloignant seulement le temps d’un ravissement. Pour cette raison, nous pouvons faire nôtre la parole du Poète qui dit en poésie ce que nous disons en prose, le Poète,  cette « lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne » avant que n’arrive la Nuit, son domaine, celui où, s’accouplant à la Muse, il nous délivre de notre sort inquiet. Nous buvons ses paroles !  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 09:15

 

La nécessaire liberté de l’œuvre.

 

 

lnldl1.JPG

Senecio – Pau Klee.

1922.

Source : WikiPaintings.

 

 

 

  Re Chab :

 

  Merci Blanc Seing de cette perception ( ici des poèmes de Nath ), mais sans doute recouvrant beaucoup d'expressions poétiques... je retiens en particulier... ---------------------------------------------- Le "cri" fait apparaître le merveilleux déploiement montant jusqu'au "poitrail profond du ciel", le "cri"fore, vrille les tympans, se loge dans le réceptacle humain, envahit l'espace disponible de la conscience, fait ses effusions dans la gemme anthropologique. Soudain, tout est Poème,......
------------------------------
S'abandonner au poème, c'est s'extraire de cette pesanteur, c'est s'abreuver au "goulot de lumière", par lequel s'annonce une liberté. Alors on devient falaise soi-même, grande élévation de craie où s'inscrivent les pensées du monde, où se déposent les lignes souples du savoir. C'est comme de flotter longuement au-dessus des plaines d'herbe----------C'est comme de se retrouver libre nuage que le zéphyr fait danser au gré de ses fantaisies. ... --------------------------------------------------------------- justement dans l'approche "analytique", qu'on pourrait avoir des poèmes ( et qui pour moi se rapproche de la dissection... donc de quelque chose de mort... - spécialité de nos enseignants en français; je préfère l'indécis de la perception "vivante"... ) ainsi, comme je me réfère souvent à la musique.... et par exemple celle de Scriabine... lui même déclarait ne pas vouloir qu'on analyse sa musique, car celle-ci était plutôt propice à offrir un espace de liberté.

 

 Blanc-Seing :

 

 Merci de vos nombreuses annotations. En effet, aborder le domaine de l’art, quel qu’il soit, nécessite que soit reconnue l’essence qui l’anime. Or, si le visible en est la forme immédiatement perceptible, il va de soi que quantité de significations latentes y courent « sous la ligne de flottaison ». Ce qui, nécessairement, veut dire qu’il faut se mettre en quête d’une profondeur, laquelle n’est jamais donnée d’avance. Il semble essentiel de partir de la conception de Paul Klee concernant l’art : «  L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible. »

  Or, cette part d’invisible ne surgit jamais qu’au moyen d’une immersion aussi peu démontrable que peut l’être la participation à quelque chose de secret, de personnel, disons une coloration telle qu’un sentiment. Car c’est bien de cela dont il s’agit, de sentiment au travers duquel l’on perçoit la nature de ce que l’Artiste a introduit dans sa création. Sans doute le concept de « stimmung », issu du romantisme allemand et de la phénoménologie est-il à même  de correspondre à ce qui voudrait se montrer. Il s’agit de tonalité affective, de couleur intérieured’inclinations particulièresd’états d’âme. C’est, en somme, le degré dont le réel nous affecte, singulièrement l’art qui, par nature, s’adresse à nous sur le mode de l’affectivité, que nous intégrons au sein même de notre vécu, de la même manière que s’adresse à nous un beau paysage, un visage aimé. L’art n’est jamais une contingence, une affaire« mondaine » (entendez « insérée dans une mondanéité »), une pure distraction qui graviterait en nous à la manière d’un « lieu commun ».

  Car le lieu de l’art a ceci de particulier qu’il joue en écho avec notre propre lieu, à savoir l’espace autour duquel nous nous construisons, qui peut se déterminer comme espace de nos racines fondatrices, de nos nervures existentielles, de cette feuillaison dont nous faisons l’offrande à ceux qui viennent à notre rencontre. Jamais il ne peut s’agir d’une simple distraction dont nous serions affectés comme d’un accident qui advient au hasard, ou d’un caprice saisonnier. L’art est événement, ce qui veut dire surgissement au plein de la conscience et, ensuite, déploiement en direction de l’exister. L’art nous métamorphose et accroît notre propre dimension ou bien il n’est que représentation du réel, simple imitation et manque sa cible, celle qui doit, en notre intériorité, mobiliser une énergie particulière, installer une dimension spatio-temporelle spécifique. Inimitable, non reproductible, autrement exprimé, essentielle.

  Si l’art peut nous toucher, chacun, chacune, de façon si particulière, c’est simplement relativement aux « affinités électives » (pour reprendre l’excellent titre de Goethe) que nous tissons avec les choses et qui dessinent la quadrature de notre exister, les polarités de notre possible architecture. Ce qui veut faire signe en direction d’une rencontre, de son éminente singularité.

 

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La Nuit étoilée.

Vincent Van Gogh. 1889.

Source : Wikipédia.

 

 

 « La nuit étoilée » de Van Gogh, par exemple, sera chaque fois différente pour chaque Témoin de l’œuvre. Bien évidemment, cette « nuit » jouera avec les nuits réelles ou bien fantasmées ou imaginaires, symboliques avec lesquelles le Voyeur de la scène aura été personnellement confronté. Et de ceci, de ces nuits passées, essentiellement, il n’en fera l’objet d’aucune thèse, pas plus que le foyer d’une intellection. Ce sera bien de l’intérieur de son propre sensible que le Dasein y aura accès, à savoir en fonction des sensibilités éprouvées, incarnées, métabolisées, non d’une quelconque projection sur le monde. Or, si cette singularité est bien effective, et gageons qu’elle le soit, il faut bien admettre que ceci a lieu en raison des « sentiments » - (les affinités sont de cet ordre) - que nous entretenons avec elle, l’œuvre en question. S’il ne s’agissait que d’intellect, un concept aurait tôt fait de s’imposer, lequel ayant recours aux habituelles ruses de la raison, se hâterait  de thématiser le sujet de la peinture et de l’objectiver, la faisant aussitôt migrer de son statut d’œuvre à celui de simple objet. Or, regardant le portrait de Klee placé à l’initiale de l’article, l’on conviendra aisément que nous n’avons aucunement affaire à une chose contingente, mais bien à la projection de l’âme de l’Artiste sur le subjectile qui joue, métaphoriquement, comme le point de jonction de deux consciences, de deux affectivités : celle du Créateur, celle du Regardant

  Cette jonction qui se transforme en osmose si les regards se croisent adéquatement, en  fusion dans une même réalité picturale ne saurait résulter que d’une subtile alchimie par laquelle se médiatise toute rencontre humaine. Ce ne sont jamais deux équations abstraites, deux rapprochements asymptotiques se résumant en une formule algébrique, mais bien plutôt une alliance, une confluence des vécus, un précipité des états d’âme. Identiquement à l’exemple de la pierre de calcaire dans le roman de Goethe, laquelle plongée dans l’acide sulfurique se transforme en gypse, la formation de ce nouveau composé mettant en évidence le phénomène d’une mystérieuse force d’attraction (les affinités électives) dont la métaphore sert à l’Auteur de trame romanesque pour bâtir l’irrésistible attirance entre les protagonistes de l’histoire, quatre personnages, qui se recomposeront au gré de bien étranges aimantations. Ces phénomènes amplement tissés d’humanité, de passions réciproques, de regards, de touchers, de sensations semblent dessiner, en filigrane, la texture même de l’œuvre d’art. Sensibilité exacerbée qui, selon les périodes de l’histoire, se décline en classicisme, romantisme, symbolisme, impressionnisme, expressionnisme, fauvisme chacune de ces déclinaisons disant, en peinture, sculpture, littérature, poésie, musique, ce que disent les affections humaines, les attachements, les émotions, les instincts, toutes choses issues de l’intériorité et portées au-dehors afin qu’elles puissent faire phénomène, témoigner. Ici, il s’agit de peau, de tissus, de chair vibrante, de sang, de cœur, de battements, de syncopes, de vertiges. Ici il s’agit de la vibration du vivant, de l’angoisse d’exister, du bonheur d’être, du drame qui guette, du tragique du cheminement vécu jusqu’en ses plus intimes fondations. Et, pour approcher l’essence de ce qui se dit au travers de la parole comme poème, de la danse comme chorégraphie, de la fiction comme littérature, rien ne convient mieux que l’approche imagée de la métaphore, laquelle nous dit, d’une seule voix, la pluralité du sens en acte. Imaginons, un instant, la réalité d’une œuvre à saisir comme on le fait de la simple bogue de l’oursin lorsqu’elle nous dévoile son anatomie et cherchons ce qui peut s’y lire de signifiant.

 

 

 oursin-glandes

Source : Chili Voyages.

 

  Percevant une œuvre, Senecio de Paul Klee, par exemple, il nous est possible de l’aborder de deux manières, soit ce que vous décrivez comme « l’analytique », qui correspond à l’approche scolaire ou bien de la critique en général. Ici, il s’agira de dire les tensions internes de l’œuvre, ses confluences, ses éventuelles contradictions. Le portrait, on le situera par rapport à Klee lui-même, on s’essaiera à y trouver des analogies. On le situera en fonction de son contexte d’apparition historique et, bien évidemment, pictural. On tâchera de le classer dans la vastitude des Ecoles et mouvements de l’art moderne. En un mot, ce portrait, on l’attachera à un contexte réel chargé de le déterminer. Cette vue sera essentiellement exotérique, cernée d’une objectivité aussi serrée que possible, démontrable en quelque sorte. Ce qui revient à dire, considérant la métaphore de l’oursin, qu’on n’en aura approché que la bogue et les piquants immédiatement visibles, sans se soucier de ce qui, à  l’intérieur, concourt au foisonnement extérieur.

  Et, maintenant, cherchons une autre voie d’accès à l’œuvre, moins structurelle, moins inféodée à sa signification de surface, davantage orientée vers une perception de sa dynamique interne, de ce que nous appelons sa « chair du milieu » - un article a été écrit sur ce sujet -, de son sens que l’on peut qualifier « d’ésotérique » puisqu’il demande à l’Observateur de traverser l’écran des apparences afin de surgir dans le plein du signifié. Bien évidemment ceci supposera que l’on occulte bien des choses visibles « en première main » pour saisir, à la mesure d’une optique renouvelée, ce qui fait trace, empreinte, aussi bien aux yeux de l’esprit, qu’aux yeux de l’âme. Or, ceci ne s’obtiendra qu’à faire l’économie du souverain Principe de raison pour lui préférer la dimension largement ouverte de l’intuition, de l’imaginaire. Il s’agira de rien de moins que de réécrire l’œuvre - poème, musique, peinture -, à sa manière propre, c’est-à-dire en superposant une esthétique spécifique à l’esthétique qui court déjà dans la proposition picturale. Que l’on observe les critiques qui s’inspirent d’une telle démarche - les plus rares -, c’est à une totale réappropriation de l’espace artistique à laquelle ils se livrent. Une esthétique du second degré venant féconder celle qui, déjà, était à l’œuvre dans l’esquisse de l’Artiste. Alors se révèle une vision entièrement renouvelée du monde, alors s’ouvre ce corail que nous pouvons déguster afin d’y découvrir de nouvelles sensations. Faute de cela, poème, littérature, sculpture demeureront circonscrits à leur demeure première, la critique ne commentant que les signifiés qui y étaient présents depuis la dernière touche posée par le Créateur  dans la forme qu’il avait choisie. Ce que vous appelez, à juste titre « l’indécis de la perception vivante », lequel « indécis »pourrait apparaître comme une fuite de la pensée et une dérobade, est en réalité une exigence de profondeur, de découverte de ce qui fait sens d’une manière plurielle, par laquelle nous pouvons gagner « un espace de liberté. »

Or l’art sans liberté est encore trop affilié au réel pour pouvoir atteindre sa juste mesure. C’est, du moins, ce qui paraît évident lorsqu’on a expérimenté cette recherche du « subtil corail » qui demeure en chaque chose et ne s’éclaire qu’à la mesure d’un « regard diagonal ». (Egalement un article à ce sujet). Tout se résume, en fait, à une visée adéquate du monde, mais nous garderons à l’esprit que, loin d’en faire un dogme, c’est à Chacun, Chacune des Voyeurs de l’œuvre de découvrir son propre cheminement afin que s’ouvre la clairière des infinies et toujours renouvelées significations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 13:19

 

Le feu félin l’affole.

 

 

lffl-a.JPG 

Photo © Arno Rafael Minkkinen

 

 

 Libre méditation sur un texte de

© Pascal Sauvaire.

 

 

« Elle dort enfin, elle dort enfant.
Elle dort en fa, elle dort en faon
Elle dort en fille, elle dort en fesses.
Elle dort en fente
Jambes à l’aiguille
Sonnant aux heures fidèles.

Je l’épie chatte fendue,
Venus en eaux,
Ma bien lunée,
Sa main chérit et berce
La source jamais tarie.

C’est sa beauté, sa faiblesse, sa féline
Son feu. »

  

 

 

    Comment dire, autrement qu’en feulements, en phonèmes filés, en fricatives sifflantes et autres allitérations, le chuintement, le chatoiement, la féline offerte comme un feu, la folie-folle à portée des fous, de Nous,  d’Elle, des Autres, les Offertes du monde que jamais nous ne verrons, comment dire la fenaison possible, la toison étoilée, la fente permissive, les vendanges dionysiaques, la lave en fusion, le sexe large comme un estuaire, la montée des eaux, le ressourcement, l’immersion dans la conque fondatrice, la plongée dans l’amont du songe, la grande vague onirique, comment dire l’enfant-la-fille-la-fente l’immense idolâtrie universelle et ne pas mourir de désir, là, au lieu où s’origine le monde, là au confluent des mains tendues, là dans le prolongement du bras qui tient en l’air la vanité d’être, comment dire la tension de la langue avant qu’elle ne devienne poème, comment dire la turgescence du glaive fécondant, la fusion demandée, de l’Un dans l’Autre, immense confusion des genres, immense abrasion de l’exister, comment dire alors que nous ne disons pas, nous mourons seulement, de la petite mort, d’abord, de la grande ensuite, de l’éternité pour finir, comment dire la vague et l’oiseau, la voilure et la blancheur, le mot et la phrase, le texte et le monde, nous sommes là sur le bord des choses et la fente-abîme appelle et la bogue-urticante déplie ses tentacules et l’anémone lance ses assauts et nous sommes pris dans la grande nasse de la vie et nous nous débattons infiniment rabattus sur l’ombilic, sur la pliure, dans la densité première, nous ne sommes pas encore nés, nous flottons dans l’immense marée verte des fougères, elles n’ont pas déplié leur crosse, elles attendent notre premier vagissement, le cri par lequel nous commettrons la voix, comme pour ordonner le monde, le disposer en cosmos, au début fut le Verbe, puis les mots fusant leurs gerbes polychromes, puis les discours ricochant sur  les peaux-palimpsestes, c’est toujours sur les autres que nous écrivons, comme on tatoue, comme on marque les taureaux au fer rouge, comment dire le dépliement de la muleta, le sang pourpre jaillissant de la plaie, comment dire l’enfantement du jour alors que la nuit s’alourdit d’encre, que les ombres sont grosses de n’être habitées que de haine et de vengeance, ce que nous voulons regardant la femme en sustentation devant la falaise au-dessus de la mer près des villes où dorment les hommes dans la confusion des heures c’est nous reconnaître nous-mêmes, nous saisir comme promis à la délivrance de l’aube, dans le gris, au creux de l’événement diagonal, celui qui fait la paix entre les hommes, qui instille au creux du ventre de l’Endormie la liqueur apaisante et douce, la mauve abrasant le doute, le simple dissolvant l’effroi, le complexe dissimulant le commerce illusoire des Existants, comment dire Celle-qui-dort-enfant, Celle-qui-veille-en-fille, Celle-qui-va-par-le-monde à peine le sachant et nous, les Déshérités, nous pleurons des gemmes de résine, de spermatiques engeances qui, fécondant la Terre font pousser les mandragores aux rémiges éployés alors que les Belles endormies en leurs lunaires eaux n’attendent que d’être enlevées vers d’autres feux que les dérisoires étincelles dont nos yeux sont porteurs qui jamais ne s’éteignent, il faut ouvrir le monde !  Il n’y a pas d’autre vérité ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 08:29

 

Falaise des mots.

 

 fdm.JPG

Source : Wikisource. 

 


(Libre méditation

sur un Poème

de Nath Coquelicot.)

 

Au poignet gauche de l'âme.  

 

 

 

 

Je reste penchée

A l'aplomb du geste

Mains épépinées

Par la saison froide.

 

Porté par des muscles de sable froid

Un miroir sans tain - érigé -

-  L'onde imperceptible

A bougé le vent  -

Séparant le monde en

Devant - Derrière .

 

. Cette prairie vert-jaune

Petit carré dans le béton

Enfoulée de têtes panachées

Dont la parole me reste étrangère

 

Et

 

Une force sous la chemise de peau

La bouche collée

Au goulot de la lumière

Les doigts fouillant les pots de verbes.

 

Le blanc vespéral - cri d'écume

Fouette

Ce que je deviens

Falaise

S'abandonnant au poitrail profond du ciel .

 

Bracelet noir

Au poignet gauche de l'âme,

Dans l'immobile silence

Voilure tendue au mât de ma chair

Je danse - beaucoup .

 

Nath - Février 2014

 

 

 

  C'est cela même qu'il faut faire afin de connaître la Poésie. On est au creux du rêve, dans l'encre lourde de la nuit. On dérive lentement et les rives sont si loin qui font leurs souples battements. Au ciel, piquées dans la toile d'ébène, les braises des étoiles font leur unique feu en attendant que l'aube ne les efface. On est si seul parmi le peuple nocturne, seulement alourdi par la gangue des mots. C'est une glaise, profonde, qui dit le danger à ne pas proférer, à demeurer dans les plis du silence. Le grouillement, on le sent tout contre l'arc brillant du diaphragme. C'est une tension, un voilement qui n'existe qu'à être déchiré. Cela gonfle, cela déploie ses rémiges, cela fourmille comme le peuple des insectes dans les hautes cimaises de la canopée. On le sait depuis le feu rouge de son sang, depuis la conque fermée de son sexe, depuis le bouton de l'ombilic. On le sait physiquement, organiquement. C'est une lave qui attend le moment propice de son jaillissement, c'est un désir qui arme son ressort, c'est une sève qui, bientôt, dira la plénitude de l'arbre, l'effervescence des bourgeons. C'est une feuillaison longuement arquée sur  son dépliement.

  Alors on "reste penchée à l'aplomb du geste", ce geste inaugural annonçant déjà l'imminence de la falaise, de son miroir éblouissant, de sa catapulte en direction des Vivants. Qu'ils ouvrent leurs mains en miroir, qu'ils décillent leurs yeux, ces Existants, qu'ils fassent de leurs corps obsolètes, des voiles d'apparition de la langue dans la pesanteur du jour. Les mots sont là, les mots du Poème. "L'aplomb", l'instance du "miroir", "la falaise", "la voilure", ce sont les métaphores multiples qui se sont dégagées du "froid", cette blancheur immaculée qui voudrait dire la nullité, le fondement à partir duquel faire sens dans l'espace ouvert d'une clairière.

  Dans la clairière sont les hommes, souvent pris de cécité, à l'étroit dans les mailles "vert-jaunes de leurs prairies", enserrés dans leurs "petits carrés de béton" et leurs "têtes panachées" demeurent dans l'exil  de la Parole, dans l'égarement multiple qui les soustrait à eux-mêmes, les met à l'écart du Dire essentiel"La parole…étrangère", c'est  celle enclose dans son bourgeon, avant même son propre événement ou bien c'est celle proférée dans l'inconsistance mondaine qui, toujours, retombe comme d'inutiles scories sur le sol de cendre. De cela, de cette geôle dans laquelle gît le langage, de cette incurie à surgir au milieu de la beauté, on est atteint comme d'une maladie incurable. Alors, du-dedans, ça se révolte, ça bande l'arc des signes, ça cherche à décocher ses flèches, à atteindre le plein de la cible. "Une force sous la chemise de peau" fait sa lourde vibration. Cela bourdonne comme un essaim. Puis les guêpes à la tunique d'or sont lâchées, puis la bouche fuse et se tend vers le "goulot de lumière", là où "les doigts fouillant les pots des verbes" font jaillir "l'écume" blanche des mots.

  Le "cri" est lancé qui vibre d'un horizon à l'autre et la mer - ce recueil poétique, ce flux et reflux, ce rythme porté jusqu'au secret des abysses - la mer, se gonfle d'un ressac disant toute la beauté du monde. Le "cri"  fait apparaître le merveilleux déploiement montant jusqu'au "poitrail profond du ciel", le "cri" fore, vrille les tympans, se loge dans le réceptacle humain, envahit l'espace disponible de la conscience, fait ses effusions dans la gemme anthropologique. Soudain, tout est Poème, depuis la brindille noire de la fourmi écrivant son passage dans le linceul de poussière jusqu'à la faucille blanche de l'oiseau moissonnant le champ des nuages. La mince colline se fait montagne, le ruisseau devient fleuve, la flaque d'eau se dilate aux dimensions du lac.

  C'est ainsi, toute parole qui se quintessencie agrandit l'espace jusqu'aux limites de l'horizon, ouvre l'arche de la temporalité. L'instant devient éternité, le moment ordinaire se propulse dans la triple extase faisant se conjoindre le présentle passé que féconde la mémoire, le futur qui se décline selon l'ouverture du projet.  Être dans le poème, c'est tout simplement s'extraire des habituelles contingences, c'est prendre site là ou plus rien ne signifie sous la férule du Principe de raison, la tyrannie du concept, l'arraisonnement de la logique. Être dans le poème, c'est se situer en haut de cette falaise dont les oiseaux de mer - les goélands à l'œil perçant, le rapide sterne, la mouette rieuse -, font l'aire de leurs jeux célestes alors qu'en bas, sur la Terreles "hommes de bonne volonté" tracent leur oublieux chemin et leur vue demeure attachée à la glèbe soucieuse.

  S'abandonner au poème, c'est s'extraire de cette pesanteur, c'est s'abreuver au "goulot de lumière", par lequel s'annonce une liberté. Alors on devient falaise soi-même, grande élévation de craie où s'inscrivent les pensées du monde, où se déposent les lignes souples du savoir. C'est comme de flotter longuement au-dessus des plaines d'herbe et d'apercevoir l'ondulation du crin des vigognes parmi les plateaux teintés d'ivoire douce. C'est comme de devenir outre de peau où résonne le chant mystérieux des Sirènes. C'est comme de se retrouver libre nuage que le zéphyr fait danser au gré de ses fantaisies. Car le Poème est danse - "je danse beaucoup" -, car le poème est cette subtile chorégraphie tellement liée à notre essence que nous ne sentons même plus ce courant qui nous traverse de part en part, dilatant les ailes de notre conscience.

  Ce souffle magique cesse-t-il et alors nous sommes orphelins, et alors nous sommes veufs de nous-mêmes et nous accrochons à nos bras meurtris le crêpe du deuil, cet étrange "bracelet noir", nous l'accrochons "au poignet gauche de l'âme", cette âme gauchie par "l'immobile silence" qui nous réduirait à vivre notre condition mortelle sans attendre si, d'aventure, le langage venait à s'absenter. Mais, le Poème, nous le voulons de toute la force dont nous sommes capables, alors que la herse des jours s'abat à l'horizon et qu'il est encore temps de témoigner en tant qu'Homme, en tant que Femme jusqu'à l'épuisement de l'eau, de la terre, du feu, jusqu'à la dernière larme; au dernier vent, au dernier nuage, au dernier rebond. Il est encore temps…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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