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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 07:51
« Un peu de temps à la nuit »

Photographie : R. Hutinski.

 

 

 

« Les rayons de l'espoir sont timides,

discrets, presque comme égarés,

mais je veux, sans vacarme,

subtiliser un peu, encore un peu,

de temps à la nuit, le garder.

Les couleurs, demain,

seront plus étalées ».

 

Milou Margot.

 

 

 

   Les rayons de l'espoir

 

   Nuit plantée au cœur des choses. Les hommes sont dans leur bogue d’ennui. Les rêves les traversent à la manière d’un fluide long, inapparent. Leurs corps sont de silencieuses chrysalides que n’atteignent ni les paroles, ni les gestes du monde. Pliés en eux-mêmes, au bord de l’abîme. Qu’habitent-ils sinon le néant ? Le néant d’eux-mêmes, le néant des autres, celui qui souffle son haleine blanche dans les corridors étrécis de la conscience. Il fait froid dehors. Il fait froid dedans. Dedans le corps pareil à un monceau de bitume. Troué. Peut-être est-il déjà la simple nervure d’une feuille soulevée par le vent ? Il y a si peu de réalité dans les sombres masures que visite l’effroi de sa palme coupante ! Le souffle déjà n’est plus qu’une litanie perdue dans la crypte nocturne. Le cœur palpite à peine. Le langage se terre quelque part dans une prose éteinte. C’est à peine si l’on vit, pareils à des étincelles usées dans la perte du jour. Parfois, sur son grabat d’infortune, on s’étire et cela fait sa fugue ligamentaire, son remuement ossuaire et l’on tâte les os de son crâne de peur que son âme ne s’enfuie par le gouffre de la fontanelle. Souvent sont les sifflements des rhinolophes et l’on bouche ses oreilles. Mais le vacarme rugit dedans et l’on essaie d’extirper le bruit, de le réduire en fragments, d’en faire une poussière qu’on diluera dans l’abstraction grise des murs. Si difficile de vivre lorsque les rayons de l’espoir se diffractent, ricochent sur la mutité de la terre, s’enlisent dans les coulisses de la coruscante angoisse. On est presque comme égarés et l’on tend ses mains vers le bord de soi, à la limite de quelque compréhension. On ne saisit que des copeaux de sens et l’on replie ses antennes et l’on rentre en soi comme le fait le limaçon qui ne rêve que d’hiberner. On attendra le jour. On attendra la levée opalescente de l’aube, les premiers mots qui diront l’être sur le bord, peut-être, d’une félicité de vivre. L’existence est si étonnante avec ses grandes balafres grises, ses clartés soudaines, ses sauts de carpe, ses ondulations, ses pas de deux, un pas du côté du bonheur, un autre du côté du malheur ! Tragique tutoyant le comique et l’on enfile alors ses habits chamarrés de la commedia dell’arte et on entre en scène avant que le praticable ne soit démonté, qu’on accroche sa dépouille d’acteur à la patère définitive qui dira la fin du spectacle.

 

   Je veux, sans vacarme…

 

   …être cet être inaperçu tapi dans la faille d’ombre. Il n’est guère meilleur endroit pour se connaître tout en s’approchant du monde. Être ici dans le gris, dans la juste mesure médiatrice, dans le subtil équilibre entre la nuit étale et le surgissement du jour. Heure de l’aube qui signe toujours le mystère de l’advenue à soi, heure lisse qui s’immobilise, hésite et pourrait bien décider de s’annuler. Le temps s’enfuirait par la bonde du néant et, longtemps, l’on entendrait son bruit de vortex, son sifflement sinistre, ses rugissements métaphysiques. Mais cessons de fuir, de nous dissimuler, de feindre d’être quelqu’un d’ordinaire qui habiterait la face inversée des choses. Un dormeur, par exemple, qui dériverait tout au bout de la nuit dans une manière d’égarement.

   On n’est personne mais on est cette conscience universelle qui fait son bruit de braise dans le foyer de l’être. On est mot sur le bord des lèvres. On est amour avant qu’il ne se déclare. On est volupté dans la chambre emplie de doute. On est la lisière de la mémoire et le temps se dissout à même sa profération. La croisée est éclairée par une lumière blanche, déjà dure, compacte, se disposant à commettre l’impensable : tirer hors de soi l’irréfragable dentelle du rêve, la hisser dans la douleur de l’heure. Ô déchirure. Ô toile claquant au vent du réel avec de lugubres feulements.

   Le rideau est là, tenture de l’être avant qu’il ne paraisse dans l’orbe étroit de la déraison. Cèdera-t-il au moins à l’imprécation de l’heure ? Sortira-t-il de son occlusion pour se laisser envahir par les cataractes de clarté et l’âme coulera en plein jour avec des bruits de folie, avec des voix pareilles aux marées, avec des remous semblables à ceux que la passion habite ? Là, sur la nervure du mur, on tend la membrane de son corps. On sent la dilatation, on sent les craquements de l’esprit aux prises avec l’absurdité même. On sent le dôme du diaphragme gonflé comme une bulle. On sent la graine de l’ombilic parvenue à son point de rupture. Bientôt tout pourrait s’inverser. Bientôt le dedans pourrait être habité du dehors. On serait soi tout en étant l’autre. On serait le même et le différent d’un seul et unique bond du réel pris dans le chiasme de la nécessité. La cloison est si mince qui délimite le Soi du Non-Soi. Comme si l’on pouvait être celui qui regarde et le miroir qui est regardé. Les yeux et l’image. Le vu et le voyant dans la même unité du visible. Une histoire de regards se réverbérant à même le processus de la vision.

   On est serré dans la géométrie d’ombre. Que pourrait-on faire d’autre alors que tout va sortir du néant, que tout va naître au caprice du jour : la peur, l’amour, la haine, la beauté, le sacrifice passionnel, le geste amical, le couperet de l’égoïsme, la brûlure de la domination, la puissance des dominants, le don de soi, l’effacement dans la retraite, l’oblation qui fait briller l’inapparent, l’humilité qui longe l’invisible, l’arrogance lançant ses flammes aux quatre horizons du monde. Que faire d’autre, sinon attendre, toujours attendre ? La Mort saura toujours venir qui moissonnera nos têtes. On la couvrira de cendres et l’oubli ceindra tout dans l’étoupe de l’amnésie.

 

   …subtiliser un peu, encore un peu…

 

   …de temps à la nuit, le garder, dans le creux des mains, le faire rougeoyer, dire à la ténèbre sa dérive songeuse, sa promesse de poésie, féconder l’ombre porteuse de douceur en attente du dépliement qui bientôt aura lieu et l’heure ne s’arrêtera plus et le cycle éternel se déploiera comme le meurtrier qu’il est. Nous sentirons ses coups de dague, le lacet de son fouet vengeur, les pointes acérées enfoncées dans les plis de la chair, les morsures de l’acide tout contre la nasse de peau. Tout ceci est du temps, rien que du temps avec ses douceurs de pêche, ses blancheurs de nacre, ses entailles de sang, ses crochets venimeux. C’est pourquoi nous demeurons en arrière du jour, dans le territoire anonyme de la pénombre, dans la faille sépulcrale dont on espère qu’elle nous maintiendra dans ce fragile équilibre. Encore hier, pas tout à fait demain et les rayons de l'espoir qui progressent sur la pointe des pieds pour ne rien offenser qui ferait s’emballer les gouttes dans la clepsydre. Si bien le suspens lorsqu’il nous fait croire à l’éternité. Nous devenons alors diaphanes à nous-mêmes. Nous avançons sur le fil du funambule, tenant dans nos mains le balancier du destin. Oscillerait-il que, toujours, nous pourrions le retenir, l’inviter à reprendre équilibre, à viser le point minuscule, là-bas, qui brille à la façon d’une gemme. L’espoir n’est que cela, une goutte de rosée dans l’herbe drue du néant, le contour lumineux de la crête suspendue entre adret et ubac, l’étoile figée en haut du ciel alors que les caravanes de nuages font leur course vagabonde tout contre le grand dôme teinté de nuit.

 

   Les couleurs, demain, seront plus étalées.

 

   Bientôt on sortira du cône d’ombre. On ira tout contre la croisée. On l’ouvrira. Une onde de clarté glissera le long des murs. Emplira nos poumons, dilatera nos alvéoles. Ce sera comme de naître à nouveau. Ce sera comme de découvrir l’amour, de saisir l’aimée dans le luxe de sa volupté. Loin seront les arcanes du songe, les atteintes sournoises de l’inconscient. Tout à la fois nous serons le fleuve du passé au cours lent, le scintillement du présent, le prisme de l’avenir avec ses couleurs étalées. Le lac nocturne qui brillait sous les feux funestes d’une Lune gibbeuse aux sombres desseins, voici qu’il sera devenu cette lagune éclatante aux mille promesses avec ses brumes radieuses, ses canaux où se reflètent les inépuisables figures de la beauté. Ses campaniles haut dressés dans la meute solaire, image de la joie qui succèdera au désarroi d’être, parfois. C’est toujours par un jeu de contrastes que l’être apparaît en sa réalité. Il n’est que de se disposer au clignotement de l’heure. Sans doute la manière la plus visible de projeter sur l’écran de notre imaginaire ces couleurs qui, parfois se dissolvent jusqu’à la limite de leur évanouissement. Nos yeux sont ouverts qui captent la présence. Oui, la présence. Nous ne rêvons que de cela !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 08:54
Boire à la source du Néant.

Comédie et tragédie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Quelque chose va naître.

 

   Il y a comme une sourde rumeur qui tend l’espace, lacère le temps. On ne sait trop la nature de ce qui, encore, se dissimule et bientôt dira la quadrature de son être. Noir dense. Poix du Néant qui bouillonne dans les limbes. Mouvements de lave incandescente, halètements de geysers avant l’explosion de bulles et de lumière, frottement des plaques tectoniques avec leur stridulation apocalyptique. Quelque chose va naître. Quelque chose va se montrer. Et alors le cycle sera irréversible de la vie en ses brillances, en ses catalepsies funestes, en ses soubresauts polyphoniques. La Parturiente est sur son lit de douleurs. Ecartelée dans la pliure vive du jour. Forceps qui tirent du Néant une boule informe, tachée de sang, enduite d’un plâtras jaune pareil à un soleil éteint, à la Lune gibbeuse en ses soirs de tristesse. Est-ce le hurlement hystérique du Loup que l’on entend ? On bouche le pavillon de ses oreilles, on y introduit la cire compacte de ses doigts. Mais rien à faire. Le battement du son est trop fort qui strie les tympans de sa vrille mortifère. CRI - CRI -, doublement proféré. CRI pareil à la marée d’équinoxe et l’on demeure tétanisé, enfermé dans la sombre meurtrissure de son corps. Cri de la Parturiente en sa délivrance. Délivrance de quoi ? De la vie qui s’agite en elle depuis la fécondation, la semence existentielle qui n’en finira plus de faire ses remous. Un jour blanc. Un jour noir. Un autre gris, transparent à lui-même. Perte du temps dans le vortex du doute. Cri du Livré-au-monde à l’insu de soi. D’autres voix mêlées, bavardes, confuses. Certaines haut perchées. Certaines comme des pleurs. Certaines inaudibles avec des cascades de silence.

 

Le cercle de famille applaudit à grands cris. Applaudit : Joie ? Cris : de joie, de douleur ?

 

   De douleur les cris, car nul cri ne serait heureux. Cri comme expulsion violente des sons. Cri comme passion de l’âme qui s’exonère brutalement de sa geôle de chair. CRI comme celui du Mort-Vivant de Munch avec les mains en battoir le long du visage dévasté pareil à la stupeur des catacombes, avec des trombes de feu, des rivières d’effroi, une passerelle chancelante et, au loin, une humanité en perdition. Cri qui se percute soi-même et s’abolit dans la toile du Néant dont il provenait.

 

   La toile en son énigme.

 

   La toile est un cri. Certes silencieux, inapparent, badigeonné de teintes douces pareilles à une terre de Sienne. Rien ne profère, à première vue. Et pourtant le drame est là, sous-jacent, que les Voyeurs ne perçoivent nullement tant ils espèrent que l’art les sauvera du monde, leur ôtera la grande peur immémoriale, les portera dans la sublimité d’une extase. Cependant l’on ne peut demeurer dans une approche passive de cette création, sauf à vouloir s’écarter du motif qui l’anime en sa profondeur. Il en est des toiles comme des fleurs, rien ne sert de demeurer sur le bord de la corolle. Toujours le nectar est à chercher qui fait sa tache claire dans l’approximation du jour.

 

   Une lecture des objets symboliques.

 

   Jamais nous ne saisirons mieux l’intention de l’Artiste qu’à explorer les symboles qu’elle y a semés au hasard, tels des objets supposés contingents, mais chargés d’une évidente signification. Explorant le site graphique, il sera nécessaire de conserver, à l’arrière-plan, le titre : Comédie et tragédie. C’est lui qui est l’opérateur de la peinture, qui en focalise les potentialités, installe rapports et tensions à la manière dont les mots animent le syntagme dont ils sont les fragments.

 

   Le dos.

 

  Toujours nous sommes décontenancés d’apercevoir le revers de la figure humaine. D’un seul coup nous sommes privés de la richesse épiphanique du visage. Nous perdons la transparence du regard, sa liaison avec l’âme. Nous sommes exclus du langage que les lèvres pourraient y dessiner dans l’orbe d’une parole annonciatrice de beauté. Nous y perdons la douce laitance de la poitrine par laquelle se dit la forme du nourrissage originel. Nous n’y pouvons apercevoir la douce dépression de l’ombilic, le secret de sa germination, son rapport avec ce qui, dedans, tient sa rumeur de fontaine. A n’observer que la face lisse du dos nous sommes dessaisis du jeu subtil des métaphores. Se fondent dans l’illisible les lacs sombres des yeux, les puits des pupilles, s’évanouit la plaine des joues, se dissimule l’arc subtil des lèvres et Cupidon qui en bande l’invisible corde. Disparaît la colline du menton, s’effacent les mimiques qui disent tantôt la figure de la joie, tantôt celle de la douleur. Brusque passage de la comédie à la tragédie.

 

   Les masques.

 

   Masque hilare de la comédie, masque douloureux de la tragédie. Leurs formes semblent si opposées, irréductibles à une même réalité. Et pourtant ils remplissent la même fonction. Ôter à la vue, dissimuler à la conscience ce qui ne peut qu’être insoutenable, les excès de la passion qui se métamorphosent en sombre mélancolie ou bien exultent sous les traits outrecuidants de la folie. Pas plus l’une que l’autre ne sont humainement supportables. Pour la simple raison qu’elles sont le reflet d’une existence portée hors de ses significations habituelles. Toute mélancolie est mortifère. Toute divagation est « inquiétante étrangeté ». Le cheminement humain s’exonère toujours difficilement d’un juste équilibre dont le nom le plus courant qui lui est attribué est celui de « Raison ». Masques présents seulement à dissimuler la souffrance de la dimension anthropologique. Car, comment montrer l’exubérance sans sombrer dans le ridicule ? Comment montrer le profond dénuement sans faillir à sa tâche d’homme et livrer le visage de l’autre en sa haute démesure ? Comment montrer la perdition, la corruption des chairs sans sombrer dans le plus affligeant des pathos ?

 

   A savoir Néant absolu.

 

   Jamais on ne peut montrer la Mort en ce qu’elle est, à savoir Néant absolu. Uniquement une manière de comédie plaquée sur une tragédie. Le masque mortuaire de Blaise Pascal en est la juste mise en scène. Visage de plâtre lissé d’une douce clarté qui voudrait dire le retrait dans une sorte de plénitude, la persistance du génie au-delà de la vie, la lumière de l’intellect, la fluorescence de l’âme comme si ce principe éternel était une réalité indépassable et que l’auteur des Pensées continuait à proférer depuis l’invisible les paroles d’une sagesse immémoriale. Masque à la dureté du marbre en raison de sa forte symbolique, de sa présence. On dirait que la chair absente livre le passage à la force de l’esprit. Puissance du masque qui dit l’être en effaçant le paraître, en biffant l’orgueil des apparences, en ne laissant qu’une auréole de l’exister, peut-être la plus fondée à dire quelque chose de celui qui fut, qui maintenant n’a plus de dérobade, de fuite possible, seulement cet air d’éternité, de Néant projeté dans la matière, d’Absolu faisant sa vibration à même l’efflorescence d’une vision hallucinée. Oui, hallucinée. Car ni le Néant, ni toute chose indicible, ineffable ne sauraient recevoir d’autres prédicats que ceux d’une éternelle absence. Plus de lieu. Plus d’espace. Sauf celui du Rien.

 

   Vie-comédie.

 

   Comédie. Tragédie. Les sentiments qui s’y dessinent en creux, félicité, affliction ne sont nullement symbolisables. Pas plus que ne l’est un travers humain. L’avarice en soi ne saurait se montrer. L’avare seulement. Donc Harpagon. Donc un type. Soit un modèle, une image, une empreinte. Autrement dit un masque. Voir le terme catalan « mascara » (tache noire, salissure), ce qui sert à cacher, à dévier le regard de ceci qui doit toujours s’occulter. En dernière analyse la Mort qui joue sa partition avec la Vie. Vie-Comédie faisant son pas de deux funeste avec la Mort-Tragédie. Epousailles d’Eros et de Thanatos. Gigue sans fin de Thalie « la Joyeuse, la Florissante », la déesse de la Comédie avec son double existentiel, Melpomène la Muse du Chant, de l’Harmonie musicale, la Grande Prêtresse de la Tragédie associée au remuant Dionysos.

 

   Pareille à un métronome fou.

 

   Vie pareille à un métronome fou. Un instant du côté du rire, un instant du côté des larmes. Vie qui a toujours raison. Qui part de la mort du Néant, franchit d’un seul bond l’abîme de l’existence. Puis se retire à nouveau dans le Néant. Pulsation diastolique-systolique. Coups de gond d’un cardia sans foi ni loi. Balancement identique au clignotement du nycthémère : Grande Parade Thanato-érogène avec, au milieu, l’homme-Ravaillac, l’homme-Ecartelé qui se débat dans la complexité du labyrinthe, dans la touffeur de la forêt pluviale. Parfois l’éclaircie du sourire. Parfois la violence d’un ouragan et ses chutes d’eau lacrymale. Parfois la Mort et la tête soudain moissonnée sourit avec la démesure pathétique du masque mortuaire, avec son énigmatique présence, sa face muette qui ressemblent tellement au dos de Celle-qui-occupe-la-toile avec tant de douloureux mystère.

 

   La tresse.

 

   D’elle il nous faut parler bien qu’elle ne semble nullement nous interroger. Être là simplement dans sa belle chute verticale. Certes, elle n’est que cela, dévalement. Mais dévalement qui signifie. Tresse rectrice de sens. Elle partage la plaine lisse du dos. Elle joue le rôle allégorique du fléau de la Justice : vérité-équité au milieu. Ni dans un excès, ni dans un autre. Equidistance par rapport au registre du comique, mais aussi du tragique. Tragique ; comique, deux figures aux antipodes qui signent la présence irréfragable du Destin. Destin grec de la Moïra qui, selon sa propre loi, établit pour chacun son lot existentiel : bien et mal, fortune et infortune, bonheur et malheur et, en dernière instance, Vie et Mort. C’est ceci que nous dit symboliquement cette tresse qui se tient à mi-distance de ce qui se donne à comprendre comme les deux polarités extrêmes de notre rhétorique terrienne. Les anciens Grecs (encore eux, jamais on n’en peut faire l’économie), pratiquaient la divination en observant des boucles de cheveux.

 

   Or nous voulons nommer.

 

   Ici se trace la ligne de partage qui pourrait bien figurer la juste mesure de la vie, son équilibre, son intelligente distance par rapport à l’ombre, à la lumière. Une existence qui, en somme, serait idéale. En puissance plutôt qu’en acte. Donc une pure virtualité. Tout destin est soumis en permanence à l’aimantation alternée des deux pôles du comique et du tragique. Jamais de position stable qui ferait du fléau de la balance le Juge de paix d’une destinée sans accrocs, lisse, unie, sur qui les choses n’auraient nullement prise. Mais alors, on l’aura compris, ceci se situerait en dehors du sillage de l’homme, peut-être dans les clartés scintillantes d’une utopie, dans les péripéties d’une légende, dans les rêveries d’une tête romantique. Autrement dit ces belles illusions s’abreuveraient sans doute à la source même du Néant. Leur réalité ne serait qu’en-deçà ou au-delà du divertissement et du pathétique. C'est-à-dire ne jouerait qu’à titre de masque, cet autre visage du Néant qui ne saurait dire son nom. Or nous voulons nommer car nommer est paraître !

 

 

 

 

 

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 09:41
Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

La « Dame de Mycènes »,

Mycènes, édifice religieux,

peinture murale, xiiie siècle av. J.-C.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   La Dame de Mycènes.

 

   Puisque la recherche figurant ci-dessous veut se mettre en quête de l’être en totalité, sans doute convient-il d’abord de se questionner sur ce fragment de fresque (l’antithèse d’une totalité) qui sera censé nous dire en mode partiel ce qui, de son naturel environnement, est absent qui, à l’origine, dévoilait la plénitude de sens dont son artisan l’avait doté. Car cette représentation d’une Déesse, sauf à être amputée des courants sémantiques qui en parcourent la belle esthétique, ne saurait se dissocier de son contexte. Qu’apercevons-nous ? Une offrande vient de lui être remise, collier qu’elle tient serré dans sa main droite. L’attitude est empreinte de solennité, renforcée par la noblesse de la vêture, l’élaboration savante de la coiffure, la richesse des bijoux dont son cou est paré. Mais voilà, nous demeurons sur notre faim car l’ensemble de la scène nous échappe comme si nous étions les spectateurs d’un étrange théâtre qui ne laisserait apparaître des acteurs qu’un territoire anatomique restreint alors que tout le reste de la situation (les autres personnages, les décors, en un mot l’ambiance générale) seraient soustraits à notre champ de vision, nous laissant le goût amer de la frustration. Désir doublé d’un manque. Désir qui ne parviendra nullement à sa propre résolution.

   Afin de voir plus avant, de pénétrer les secrets de cette énigmatique Déesse, il nous faut aller en coulisse et tâcher d’y trouver de plus amples perspectives. Ecoutons la description du palais mycénien telle que l’imaginaire d’un Archéologue a pu en reconstituer la trame :

 

   Un trône était placé au centre d’un mur à côté du foyer, permettant une vue dégagée de l’entrée. Des fresques ornaient les murs de plâtre et le plancher. La chambre était accessible à partir d’une cour avec un portique à colonnes. Un grand escalier conduisait à partir d’une terrasse au-dessous de la cour sur l’acropole. Le palais était protégé par des murs d’enceinte qui abritaient également des bâtiments.

                                                                                            Source : Antikforever.com.

 

   Le fragment qui n’était perceptible qu’à l’aune d’un court syntagme, voici qu’il se révèle sous la forme d’un récit qui ouvre les portes de notre imaginaire, bâtit le cadre d’une fiction dans laquelle nous pourrons nous inscrire, non seulement en tant que spectateurs passifs, mais en tant qu’acteurs puisque c’est le but d’une histoire que de nous conduire dans le réseau complexe de ses arcanes en y apparaissant telle une partie prenante, un sujet occupé de l’objet qui se propose en tant qu’énigme à résoudre. Demeurerions-nous en retrait, voyeurs distraits et alors ni le spectacle n’aurait de lieu où s’accomplir, ni notre présence ne trouverait à se doter d’une quelconque réalité. La Déesse suppose le trône, les fresques, le portique, l’acropole et nous-mêmes synthétisant les divers éléments du donné.

   Ceci sera la thèse qui traversera le texte. Partant du corps de l’observateur (la fresque), il s’en affranchira pour accroître la présence de l’être en direction de son essence plénière, ce qui entoure et justifie le corps (le palais). Comme un jeu de miroirs, l’amplitude d’une mutuelle réverbération, d’un processus de renvois constants de notre être propre qui ne se révèle jamais mieux qu’à être dépassé vers le monde qui l’attend et le révèle.

 

   [Afin de nullement s’égarer dans la lecture qui va suivre, il s’agira de conserver en soi un fil rouge qui énonce qu’aller au bout de soi implique toujours une sortie de soi. Se connaître en connaissant le monde. Mon corps, ma tête, mes mains, mes pieds ne sont que des fragments, des manières d’hologrammes qui contiennent l’entièreté du monde, tout comme le monde me reflète en miroir. Regarder ma main, c’est, en premier lieu, y voir toute la symbolique dont elle est porteuse (le geste d’amitié, l’outil qui façonne les choses, la divination qui s’y inscrit à même ses lignes). Regarder ma main c’est aussi y percevoir, en un même geste de la pensée, les phénomènes culturels dont elle a été l’initiatrice : la flûte du paléolithique, le vase en terre cuite de Mycènes, mais aussi y repérer tout l’indicible qui la traverse (le sceau de la rencontre, l’amitié) et encore une infinité de choses puisque le réel est une inépuisable réserve de significations dont jamais on ne pourra parvenir à épuiser la prodigieuse richesse. Ainsi la formule anaphorique Arrive-t-on jamais au bout de son être ? est à saisir comme cette impossibilité d’atteindre son énigmatique complexité. Ma main est un monde qui se tend vers le monde qui la reçoit et renvoie sa réalité tels les rayons d’un miroir. Imbrication des images spéculaires de ce qui est moi (mon corps) et de ce qui n’est pas moi (le corps du monde). Jeu infini d’échos qui m’amène à dépasser mon propre phénomène, à sortir de ma citadelle, à rejoindre cette altérité avec laquelle j’ai à me constituer, tout comme je me constitue en assemblant, patiemment, fragment après fragment, le puzzle de mon anatomie.

   Le paysage que nous rencontrons est toujours cet espace fragmentaire (lui aussi), cet assemblage d’objets hétéroclites, cette incomplétude dont nous devons constamment faire la synthèse afin de le porter à sa propre évidence. C’est au même projet que nous travaillons en contribuant à l’inventaire de notre être, lui faisant correspondre, à l’échelle de l’univers, cet être qui en est la réverbération. Alors seulement nous pouvons demeurer en repos le temps que la finitude vienne mettre un terme à Celui, Celle que nous sommes puisque, tragique humain, nous ne nous révélerons en totalité qu’à la mesure de notre perte. Jusque là nous sommes en voie d’accomplissement.]

 

   Evidence du paysage. Du morcellement du monde à celui qui nous affecte en propre.

 

   Nous marchons au milieu de la nature. Le paysage est là, étalé devant nous, telle l’évidence qu’il est. Il ne devrait guère nous poser de question puisqu’il est pure passivité, abandon au rythme des éléments, écoute du battement de l’univers. Et pourtant nous n’avons de cesse de nous agiter intérieurement, de différer de nous un instant de manière à ce qu’un jeu dialogique puisse avoir lieu qui, de l’horizon de notre vue à notre propre intériorité, creuse l’espace d’un doute, ouvre l’aire inquiète de l’énigme. Nous apercevons le rocher usé, son impuissance à paraître. Nous marchons. Nous voyons l’eau claire de la source s’enfuir dans la faille de terre. Nous marchons. Le plateau calcaire est crevassé, troué par endroits de l’ovale des dolines. Nous marchons et notre progression s’accomplit dans une manière de douleur comme si, de notre confrontation avec tous ces fragments, - le délitement de la pierre, la perte de l’eau, l’entaille à même le sol -, nous ne puissions ressortir qu’avec le sentiment de notre propre incomplétude. Peut-être n’avions nous jamais aperçu les mors du vivant commis à la perte de ce qui fait phénomène et connaît toujours déclin puis chute dans l’ornière du définitif ? Entêtement de la corruption à l’œuvre qui travaille au-dessous de la ligne de flottaison. L’esquif avance, vogue, attaqué de l’étrave à la poupe par les mousses délétères de la putréfaction. Mais, sans doute, nos yeux évitaient-ils soigneusement de se porter à la rencontre de cette lame en forme de scalpel. Lucidité pareille à l’arsenic, au bol de ciguë que Socrate s’apprête à boire afin de se soustraire aux attaques des Sophistes.

 

   Un exténuant nihilisme ou l’être illisible des choses.

 

   Homme contre Nature. In-fini contre in-fini. Perte contre perte. C’est ainsi, parfois nos rencontres hasardeuses nous mettent-elles devant les contradictions de notre propre exister qui jouent en abyme avec celles du monde. Périssable dans le périssable. Finitude dans la finitude. Aporie se dissolvant à même l’aporie. Oui, combien nous sommes conscients de cette écriture de l’exil, de cette énonciation violemment déceptive qui s’affirme telle une tautologie. Rien qui équivaut au Rien. Néant qui appelle son propre Néant. Mais, parfois, est-il nécessaire de frôler l’abîme afin que son effet répulsif nous incline à exister plus fort qu’hier, plus loin que cette brume passagère qui cerne nos fronts des rumeurs d’un exténuant nihilisme. Et cependant il faut marcher, s’arc-bouter contre le vent, résister à l’attrait du vide, saisir la moindre liane qui laisse balancer en l’air sa corde secourable. A moins qu’il ne s’agisse seulement de l’ombre maléfique d’un gibet bientôt dressé dans la perspective de notre obscur ruminement. Gris sont les nuages. Noires sont les terres, pareilles à un incompréhensible tchernoziom et nos empreintes y dessinent l’esquisse de notre irrésolution. Sol spongieux, parcouru du gonflement liquide des sphaignes, notre trace y est inapparente. C'est-à-dire que de trace il n’y a point puisque annulée à même son écriture. Être illisible des choses.

 

   Dialectique du soi et de l’autre ou partir de soi pour convoquer le monde.

 

   Certes nous apparaissons à notre propre conscience à l’aune d’une dialectique qui nous met en regard de l’altérité : la montagne, la mer, l’ustensile, la maison mais aussi, mais surtout l’Autre en son esquisse humaine. Cependant c’est de nous dont il faut partir. C’est nous que nous devons interroger à la façon de ce continent à portée de la main, sans doute préhensible en partie seulement. Le Tout est cet illimité qui fuit à mesure de notre cheminement. Alors nous acceptons de nous interroger. De poser le fondement essentiel de notre réflexion : Arrive-t-on jamais au bout de son être ? Ce qui signifie : nous connaissons-nous en notre profonde réalité, ce qui, par voie de conséquence, suppose la découverte d’une vérité à l’œuvre qui nous installe dans l’exactitude d’un savoir sur nous ? La tâche est immense qu’il s’agit au moins d’effleurer. La recherche vaudra pour une découverte. Souvent le but est indiqué par le trajet d’une flèche sur laquelle nous sommes en chemin à défaut d’en posséder les deux bornes finies de l’origine et de la fin. Par définition, ni l’une, l’origine ; ni l’autre, la fin ne sont en notre pouvoir. La première se dissout dans une lointaine amnésie amniotique. La parution de la seconde nous mettra dans l’impossibilité d’en prendre acte. Le jeu aura trouvé son épilogue en même temps que nous notre participation à une possible éternité.

 

   Carrousel des pourquoi.

 

   Alors que nous reste-t-il, sinon à frayer une voie, à essayer de saisir quelques ombres, à deviner quelques clartés dans cet étrange clignotement qu’est l’existence en son irrécusable contingence ? Nous avançons pareils à des aveugles. Nous ne voyons pas au sens où voir (cette démesure du regard, de la compréhension, de la saisie de tout ce qui est), est toujours obéré par un voile, un brouillard, une fumée à l’horizon. Nous nous contentons de toucher, de- ci, de-là, quelques aspérités, d’en inventorier le sens superficiel, d’en deviner la troublante présence. Pourquoi cette vague qui déferle sur le rivage ? Pourquoi cette rencontre de celle qui sera notre Compagne ? Pourquoi les incomparables mérites de l’Art ? Pourquoi les soubresauts de l’Histoire ? Pourquoi les éternels errements de la Politique ? Pourquoi la conduite des affaires de la Cité se solde-t-elle toujours par l’insuffisance des régimes, fussent-ils démocratiques ? Pourquoi l’éblouissement devant la richesse ? Pourquoi l’absence d’oblativité en direction des plus démunis ? Pourquoi la prédominance des croyances et des opinions sur la justesse d’une vérité fondée en raison ? Pourquoi ? Nous voyons bien, ici, que le carrousel des questions est infini, que les réponses qui lui sont apportées sont nécessairement partielles et partiales, dissimulées par les excès d’une subjectivité sinon par les partis pris d’un égoïsme foncier. Il ne demeure plus qu’à tenter de sonder de l’intérieur les parois de notre étrange citadelle.

 

   Au bout de son corps.

 

   Le constat dressé de notre insaisissable être (une essence est toujours fuyante), nous devons nous mettre en quête de notre corps afin d’y deviner l’amorce de quelque réponse. Inventaire sans doute métaphorique dans lequel l’image remplacera l’impossible énonciation. Car le corps est toujours silence, massif impénétrable. Inventaire de quelques formes symboliques qui essaieront d’en tracer une hypothétique sémantique. Délibérations de l’imaginaire ou l’intuition fera office d’éclaireur de pointe. Parfois faut-il exciper du Principe de Raison pour se confier à l’inépuisable source des images nées de la sensation.

 

   Massif de la tête ou la pensée hauturière.

 

   Nous déambulons parmi les grises circonvolutions. Nous nous invaginons dans la faille complexe des scissures. Nous chevauchons sur l’étrave du chiasma optique. Nous nous enroulons dans les spires de la cochlée. Nous nous installons devant l’écran occipital où s’animent les images. Nous écoutons les belles symphonies temporales. Nous flottons infiniment dans les aires spatiales et temporelles. Mais nous sommes toujours au-dedans. Dans une manière d’immanence sourde qui nous menace de vertige. Alors nous sentons que notre être monte en direction de la meurtrière de la fontanelle, là où la matière est si mince qu’elle semblerait devenir éther. Alors nous tentons une sortie, tout comme notre être primitif, se postait derrière l’ouverture de la sombre caverne pour découvrir le paysage, y repérer l’eau bienfaisante, le gibier nourricier, le morceau de silex dont il fera ses flèches et ses harpons. Sortir de la caverne c’est toujours, symboliquement, reproduire le geste platonicien qui conduit de l’inconnaissance à la sublime connaissance. Illumination après qu’ont été vécues, dans sa chair même, les atteintes de l’ombre, la réclusion qu’elle supposait, la demeure en soi où plus rien n’est perceptible que cette impénétrable densité, cette confondante opacité. Sortir de sa tête revient à inaugurer cette pensée hauturière où brille le ciel, où s’étoilent les rayons immenses du savoir. Dans la grotte : absence de monde. Hors la grotte : tout le monde.

   Ce que nous distinguons clairement, ceci : la beauté des civilisations, l’or des Incas, les tablettes d’argile de Mésopotamie, les barques de papyrus flottant sur le Nil, les fascinantes pyramides avec leurs formes géométriques si exactes, mise en réalité de cette Raison par laquelle nous affirmons notre humanité. Ce que nous voyons : les lumières de la littérature, les réminiscences proustiennes pareilles à des cristallisations du temps, Les Rêveries de Jean-Jacques, moment indépassable de cette écriture du sentiment de soi en relation avec la sublime Nature. Nous voyons : les manifestations de l’Art depuis les Vénus pariétales jusqu’aux contemporaines déclinaisons florales d’un Cy Twombly en passant par la vue tremblante de l’impressionnisme, celle, biblique, du symbolisme, l’exaltation des paysages d’un Douanier Rousseau. Ou encore : les belles et lyriques poésies renaissantes telles que mises en exergue par les grands rhétoriqueurs tel Clément Marot : En m’esbatant je fais rondeaulx en rithme,/ Et en rithmant bien souvent je m’enrime. Ou encore : cette perle de la méditation d’un Agrippa d’Aubigné qui se métamorphose en vision dans La résurrection de la chair : Mais quoi ! C’est trop chanté, il faut tourner les yeux, / Eblouis de rayons, dans le chemin des cieux. Et, ici, l’on s’en sera douté, le chemin est celui de la transcendance par lequel s’enlever à sa condition terrestre pour en faire don aux espaces célestes, au sacré.

   Mille exemples encore pourraient être convoqués pour célébrer cette fête des choses belles lorsque l’homme est à leur recherche et les trouve comme les pierres vives du sens. Gemmes aux facettes infinies brillant du cœur même de leur propre substance. Tenter d’y parvenir puisque le Beau se dissimule toujours derrière sa surface brillante, manière d’étoile fascinante qui nous interroge depuis le lointain cosmos. C’est en raison de cet éloignement, de ce clignotement que nous en recherchons la présence avec les yeux dilatés, les mains moites, le cœur battant, comme sur le bord de la rencontre de l’Aimée. Sublime tension.

 

   Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

 

   Battoirs des mains ou la pensée artisanale.

 

   Nous pouvons nous enquérir de nos mains, y décrypter quantité de symboles, à commencer par celui du pouvoir, de la justice, de la divination sous l’espèce de l’art de la chiromancie. Cependant jamais évocation n’est si forte que lorsqu’elle vise le pouvoir de fabrication des mains, leur valeur artisanale, créatrice. Immense arche de la praxis au travers de laquelle c’est le corps entier de l’homme qui traverse son produit, l’entièreté de sa conscience qui se met en forme. Il n’est que de voir.

   La flûte en os du paléolithique. Les doigts y sont encore visibles au travers des trous qui la rythment. Les lèvres, le souffle s’échappent de l’extrémité en forme d’anche. Voir le vase en terre cuite de Mycènes avec ses cavaliers et ses chars si élégants comme si nous allions assister à un spectacle d’un temps contemporain au nôtre. Voir la tête de femme de Nimrud de l’époque de l’art néo-assyrien, son visage à la fois si lointain, si proche que nous pourrions le toucher, voir avec son regard aux yeux agrandis, humer avec son nez si gracieux, goûter avec sa bouche d’ivoire teintée du voile de l’indéfinissable.

   Nos mains ne s’arrêtent nullement au bout de nos index et de nos annulaires. Elles avancent dans l’espace à la rencontre de l’amitié, de l’amour, de l’objet désiré, de la peau qui résonne à la façon d’une mystérieuse membrane ne voulant dire son nom. Elles dessinent l’invisible, langage qui part de l’âme, traverse le réel, le féconde et ne s’arrête que bien au-delà de la vue ordinaire, là où plus rien n’est accessible, ni à l’outil, ni à la matière fût-elle impalpable, ni aux choses ordinaires puisque l’ineffable se dérobe toujours qui demande à être cherché indéfiniment à défaut, le plus souvent, d’être trouvé.

 

   Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

 

   Isthme du sexe ou la pensée généalogique.

 

   Le sexe, cet interdit. En prononcer les deux syllabes sifflantes, en produire les sons expulsés, c’est déjà promettre son énonciation à la censure, laquelle ne s’émet qu’à la mesure de ses sifflantes, elle aussi. Troublante homologie formelle qui révèle une identité sémantique. Sexe = Censure puisque, aussi bien, en parler est comme l’exhiber à la face du monde. Alors on minaude. Alors on fait son sourire gêné. Alors on feint de n’être pas intéressés alors que la braise couve sous la cendre. Alors on occulte. Mais occulter est jouer, seulement de manière hypocrite avec la main prise dans le sac et les doigts poisseux de désir.

   Alors on dessine par la pensée ou avec le bout du crayon, la pointe du pinceau, la Fresque des jeunes boxeurs de Santorin, œuvre de la Crète minoenne qui met en scène les jeux de l’amour bien plus que la posture exigée par l’art pugilistique. Tout combat, tout affrontement est de cette nature. Il n’est que l’attrait de la mort que l’acte sexuel tiendra à distance. Le temps d’un désir résolu qui ne vivra qu’à l’aune de sa prochaine tension. Eternelle dialectique du manque et du désir en laquelle s’inscrit le drame humain.

   Alors on sculpte dans la pierre, à la force de sa volonté de durer, Silène emportant le jeune Bacchus, fils adultérin de Zeus comme si, de ce rapt, pouvait résulter sa propre immortalité. Ravir le fils du dieu des dieux de l’Olympe c’est se substituer à l’acte d’amour dont Bacchus est le fruit, c’est, à travers cette jeune existence, s’assurer d’une généalogie dont on espère qu’elle se prolongera pour le temps des temps.

   Alors on invoque l’amour courtois, cet étrange Lai du Laostic de Marie de France au travers duquel le désir transcendé porte l’amour des amants bien au-delà des réalités humaines en une manière d’incandescence dont le rêve d’une progéniture, fût-elle hallucinée, semble être la forme la plus approchée. Celui, Celle qui viennent par nous comme le point d’orgue de ce dont l’amour est capable : créer une autre vie qui, jusqu’alors demeurait dans le néant le plus obscur.

   Elle venait se mettre à la fenêtre, car, elle le savait, son ami était à la sienne : il veillait la plus grande partie de la nuit. Ils avaient du moins le plaisir de se voir puisqu’ils ne pouvaient avoir davantage.

   Ce qui est à comprendre ici, c’est cette confluence des regards fondatrice de ce que le désir ne peut atteindre puisque, en un premier temps, l’amour courtois exige que le chevalier sache aimer et souffrir en silence jusqu’au moment où sa passion trouvera enfin sa résolution. Sans doute cette continence fait-elle signe en direction de ce que l’amour peut porter de plus haut, à savoir exiger le sacrifice et différer le temps d’un fruit consommé, d’un fruit à venir, cet être fragile qui scellera l’union des Amants.

   Alors on récite en soi la tragique et nostalgique poésie de Ronsard qui nous parle de la rose en son irrémédiable vérité temporelle : Las ! voyez comme en peu d'espace, / Mignonne, elle a dessus la place / Las ! las ses beautés laissé choir ! Comment remédier à cette atteinte irréversible du temps en sa perpétuelle destruction qu’en courtisant l’Aimée, en lui faisant le don d’un amour dont l’épilogue sera un recommencement. Un enfant venant au monde est toujours le plus bel antidote de ce destin humain qui ne s’écrit jamais qu’en termes d’apparition / disparition.

 

   Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

 

   Socle des pieds ou la pensée nomade.

 

   Les pieds ces oubliés du corps. Eux si modestes, eux si inapparents, pareils à une péninsule qui se perdrait dans des brumes océanes. Et pourtant, combien ils contribuent à prolonger la connaissance de notre être, nous conduisant auprès de l’être du monde. Car, de nous à ce qui s’éloigne naturellement de nous, il n’y a pas de distance. Seulement un prolongement, une continuité. Nous regardons le paysage et nous ne savons où il commence, où il finit. Pas plus que nous ne mesurons les lisières de notre être. Toujours nous sommes au monde alors que le monde est à nous dans un geste de donation réciproque. Alors nous regardons avec le plus grand intérêt ce qui se présente à nous comme un fragment détaché de notre existence qui se projetterait sur cette feuille, ce galet, cette écorce, ce visage, ce sentiment faisant sa braise vive dans le creux d’une conscience. Alors quelle ivresse de sentir ce fluide qui nous relie aux choses, nous dépose à leurs pieds en même temps que nous en prenons possession.

   Nous sommes, sans médiation, auprès du Désert des Bárdenas Reales, tout contre ses roches couleur de corail taillées dans un temps géologique qui, jusqu’ici, était inaccessible. Nous en voyons les belles manifestations, les lignes d’érosion, les ravins profonds, les falaises battues par les pluies, les collines arides avec quelques rares touffes de végétation.

   Nous sommes au cœur du Parc national de Doñana sur les dunes où courent les oyats, dans les creux discrets qui sont l’habitat du lynx pardelle, sur les éminences où veille l’aigle ibérique.

   Nous sommes dans la plaine de Ucanca sur l’île de Tenerife, tout près de l’élévation blanche de sa « cathédrale », assemblage de sédiments que coiffent d’étranges chapeaux de fées.

   Nous sommes auprès de l’espace infini, du temps sans limite, nous sommes au centre de cette beauté qui rayonne et n’en finit pas de nous ravir à nos propres assises. Nous sommes cet incroyable instant que l’éternité révèle à lui-même.

 

   Fin du voyage.

 

   Ce qui s’est dessiné en filigrane tout au long de cet article, d’une manière métaphorique, est le simple fait qu’aller au bout de soi implique toujours une sortie de soi. Se connaître en connaissant le monde. Pas d’autre alternative que cet échange d’une intériorité vers une extériorité avec, en point d’orgue, retour sur soi. C’est parce que nous sommes mortels, enserrés entre les deux limites de notre naissance, de notre mort, qu’il nous est fait obligation d’aller hors notre citadelle. Là seulement est la vue panoptique qui nous met en mesure d’appréhender le réel en sa totalité. Si, d’aventure, nous devenions éternels, nous n’aurions nullement à accomplir ce trajet, à nous astreindre à cette aventure nomade. C’est l’exact contraire qui se produirait. Le monde viendrait à nous comme la corne d’abondance qu’il constitue, qui s’écoulerait en nous, emplirait la moindre de nos failles, comblerait nos certitudes de connaître. Eternels, nous serions une totalité possédant l’ensemble du temps, de l’espace et toutes les déterminations qui en constituent la trame.

   Nous sommes mortels, hautement mortels. Peut-être ceci trace-t-il la voie d’un bonheur inaperçu qui dissimule en soi l’exception de vivre ? Être remis à l’impasse de la finitude, alors se dresse l’impérieuse nécessité de traverser qui nous sommes en quête de cette étonnante altérité qui serait à même de remettre en nos mains le fragment de puzzle qui toujours nous échappe comme une partie de nous-mêmes. Or nous souhaitons être un cosmos. Or nous voulons échapper au chaos ! Il est encore en notre pouvoir d’en dresser l’inaltérable menhir. L’élévation est toujours supérieure à la chute qu’elle porte en elle comme sa signification ultime. Transcendance en direction d’un avenir qui gomme toute immanence. Au moins provisoirement. Oublier ceci est s’ouvrir en direction du monde. La seule voie possible !

 

 

 

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23 février 2017 4 23 /02 /février /2017 08:31
Ce territoire qui nous est interdit.

Souvenir illisible.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Forteresse à la herse baissée.

 

   Qu’il y ait étonnement à regarder cette œuvre, nul ne saurait en énoncer l’antithèse. Percevoir quelqu’un est, au sens littéral, le dévisager, donc considérer son visage en sa singulière présence. Or, ici, le lieu princeps de l’épiphanie humaine ne fait aucunement face et nous demeurons orphelins de son être. L’hébétude est toujours grande de ne pouvoir saisir Celui, Celle dont on voudrait percer le secret, connaître l’intime nature, déchiffrer le signe qu’il est au regard de qui veut le rencontrer. C’est comme un mur qui s’élève, une paroi inaccessible se dressant devant le don de l’altérité. Toujours le désarroi est grand lorsque le lien présumé que nous adressons avec l’espoir d’un retour meurt de son inaptitude à recevoir une réponse. Forteresse dont la herse est baissée nous abandonnant à notre propre errance. En effet, comment ne pas s’égarer dès l’instant où la parole échoue au rivage d’un dos, à la courbe d’une hanche, à la densité d’une nuque avec son impénétrable buisson de cheveux ?

 

   Une inversion du visible.

 

   Que l’Artiste se soit amusée à transgresser les conventions de la représentation est assez apparent pour qu’il n’y ait rien d’autre à rajouter. Si ce n’est qu’il existe soit une intention de surprendre, soit un parti pris de manifester un sens à la mesure d’une inversion du visible. D’un simple saut de l’imaginaire nous contournons alors le Modèle, nous en voyons l’inaltérable présence qui était demeurée en retrait. Le front est cette aire lisse qui, à la façon de la page blanche, se dispose à l’accueil des lettres et des mots. Les joues ce qui appelle la caresse. Les lèvres l’ouverture du sublime langage, l’émission de la parole d’amitié ou bien d’amour. Le menton, cette fuite, cette discrétion ou bien, leur contraire, l’affirmation d’un caractère, l’empreinte d’une volonté. Quoi de plus épanouissant que d’apercevoir le sceau anthropologique en sa riche sémantique, en ses vertus productrices de peines, sans doute, mais aussi de joies entières, de projets, peut-être d’utopies ? Mais peu importe la pluralité des possibles, des déclinaisons événementielles. L’essentiel est de donner essor à une direction qui nervure notre vie, l’assure de rives fondatrices d’un destin, la pourvoie d’une finalité clairement énoncée.

 

   Cela qui toujours se soustrait.

 

   La puissance de cette image tient entièrement à la déroute qu’elle entraîne chez ceux qui s’y confrontent et s’abîment à même l’impossibilité de connaître. Mais cette aporie prend ici une double valeur : du point de vue du Regardant mais aussi de celui du Regardé. Nous situant dans cette marge d’invisibilité dans laquelle nous place le Sujet en son impénétrable énigme, nous l’annulons à la manière dont il procède vis-à-vis de notre propre conscience. Celle-de-dos nous abolit en raison de la privation de son regard. Il y aurait même faute morale à ne nous présenter qu’un incompréhensible revers, un ubac d’ombre se réfugiant dans sa propre ambiguïté. Mais le jeu se répercute en écho par la seule réalité de notre posture. Non seulement nous sommes des Regardeurs passifs, mais surtout des Voyeurs actifs doués d’un incroyable pouvoir de néantisation. Nul n’est besoin ici de reprendre la thèse fameuse de Jean-Paul Sartre faisant du regard le principe d’une aliénation de toute altérité.

   Cette Inconnue en sa silhouette se dispose à mon regard selon une manière d’abandon qui confine au dénuement. Plus même, elle semble se livrer à une manœuvre de négation. Qui n’est que la mienne à son encontre. Mes yeux, non seulement en prennent rapidement et superficiellement acte, mais la traversent comme la transparence qu’elle est. Dépourvue d’un regard, elle ne me voit pas. Privée de bouche elle ne peut proférer quelque parole par laquelle elle pourrait s’inscrire dans un dialogue grâce auquel elle deviendrait une interlocutrice, donc une conscience s’éclairant au contact de ma conscience. Ce qui, dans une première approche, paraissait me déposséder du pouvoir de connaître, voici que le processus s’inverse dans le genre du prédateur s’abandonnant à la domination de sa proie. Etrange manifestation d’une non-relation, d’un rapport opposé à une logique spéculaire (nul miroir ici qui envisagerait une liaison puisque les yeux du Regardant et du Regardé sont enclos dans deux champs séparés, vases non communicants, deux figures d’un autisme par lequel gagner une hypothétique folie. La folie naît toujours du retour sur soi d’un savoir qui se croît absolu).

 

   Souvenir illisible.

 

   Que veut donc signifier par ce curieux syntagme « souvenir illisible », Dongni Hou dont la manière de représentation diamétralement inversée n’est pas sans nous interroger ? Est-ce nous, les Voyeurs, qui serions atteints d’amnésie ? Est-ce cette Regardée, cette Anonyme dont la mémoire serait frappée de l’impuissance à remembrer le réel, à se le présenter à nouveau dans une tâche imaginaire ? Poser la question est déjà formuler la réponse. Nous qui visons cette Forme quasiment abstraite, comment pourrions-nous l’archiver dans notre souvenir ? Apercevant pour la première fois le visage d’une Etrangère, nous procédons aussitôt à l’inventaire, conscient ou inconscient, de ses signes distinctifs qui l’enrôlent dans son essence, laquelle sera le trait imprescriptible de son être. Faisant appel à notre passé, tâchant d’y situer le camarade d’enfance, l’ami perdu de longue date, ce sont les yeux qui surgissent, le sourire qui s’éclaire, l’écrin de la parole qui se met en mouvement comme si cette topologie essentielle, ces sémaphores singuliers faisaient s’évanouir dans l’obscurité tout autre essai de manifestation qui se situerait hors ce site à nul autre comparable. Le reste du corps, sa morphologie fût-elle rare ne s’inscrit qu’à titre d’événement secondaire, d’aventure périphérique. Du reste comment pourrait-il en être autrement puisque le visage est l’espace du recel de cette belle sensorialité dont nous faisons le tremplin de notre saisie du monde en même temps que le paradigme préférentiel de notre connaissance ?

 

L’absolu n’est pas la mesure de l’homme.

 

Pour le Sujet qui se présente à nous sous le masque de sa face cachée, le tragique est patent, son élégance vestimentaire fût-elle évidente, cette belle robe noire amplement décolletée qui dévoile le marbre de la chair, l’inclinaison de sa tête sur un cou gracile que surmonte la vague souple du chignon. Tragique, disions-nous, de la condition humaine qui jamais ne dispose de soi comme d’une entièreté. Jamais nul n’a aperçu son dos qu’à l’illusion et au subterfuge du miroir, ce faiseur d’images fallacieuses, souvent flatteuses, jamais réelles, jamais vraies. Nous ne sommes que des spectres sur la scène d’une commedia dell’arte, des Brighella, des Pantalon, des Colombine qui souvent prenons nos propres atours pour cela qui l’habite, notre corps reflétant lui-même en abîme notre âme, ce corps subtil, quintessencié, aussi volatile que la comète dans le ciel sans limites. Sous l’apparence trompeuse est la vérité nue. Mais la nudité est toujours pour soi. Sinon elle devient exhibition. Jamais le regard de l’autre ne peut la porter à sa totale révélation. Si la fonction sartrienne du phénomène de la vision est d’aliéner, le regard d’autrui est aussi ce par quoi nous naissons à celui que nous sommes. Partiellement cependant. L’absolu n’est pas la mesure de l’homme. Seulement des dieux ! Toujours nous interrogeons en quête de visibilité, poursuivis que nous sommes par nos ombres.

 

 

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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 08:54
Infranchissable mur.

L'absence perpétuelle.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Chemin du jour.

 

   La vie est posée là devant soi, pareille à la promesse de l’aube. Il y a si peu à faire pour exister. Se lever, ouvrir la fenêtre sur le monde, regarder de ses yeux dilatés le jeu des formes, la nappe de brume qui tapisse la vallée, le trait rapide du pic-vert traversant la pliure d’air, voir le soleil écarter lentement ses rayons couleur corail au-dessus de la ligne d’horizon. Tout dans une sorte d’évidence naturelle qui adoucit le corps, régénère l’âme, ouvre le champ de la poésie. C’est à peine si l’on se rend compte de soi. C’est juste le balancement d’une palme dans un vent si imperceptible que l’on se croirait arrivé aux Pays des Songes, cette inimitable félicité qui vient à soi dès l’instant où la liberté le féconde comme un don unique. On espère. On vit dans la joie du moment à venir. On écoute le chant des oiseaux. On devine le murmure de la source entre les tapis de mousse verte. On cherche au creux de son corps ce qui voudrait bien s’éveiller à la juste mesure du jour, à tout ce qui réconforte et pénètre le coeur de son baume, de son pouvoir régénérateur. On est aux aguets, on surveille le moindre frémissement. L’irisation des picots sur la plaine ouverte de l’épiderme. L’infime mélodie suintant de l’ombilic pour dire le précieux de l’instant, son inimitable présence. On est au bord de soi comme l’onde sur le luxe du rivage, en attente de ses propres flux, de ses dépliements desquels se lèvera un monde, la possibilité d’un voyage, le singulier tremplin par lequel connaître les choses, en tutoyer la tunique de soie, en sentir les ailes de velours.

 

   Un fragment de réalité.

 

   Cela fait, à l’intérieur de sa membrane de peau, ses rapides ondoiements, ses allées et venues qui fécondent et portent dans le sillage de l’heure la multiplicité des significations, le langage harmonieux disant sa propre figuration, mais aussi celle de ce qui n’est pas nous, vers quoi nous tendons nos bras, ouvrons nos mains de somnambules. Parfois nous saisissons dans la stupeur des doigts, un fragment de réalité, une bribe d’altérité. Parfois nous demeurons sur le bord d’un abîme et nos yeux s’emplissent de ces gouttes de résine qui n’en finissent pas de faire leur lac d’incomplétude, leurs crochets d’interrogations. C’est ceci dont il faut tisser la toile du temps : chercher à témoigner de soi afin que, comblés de cette certitude d’être, nous puissions sortir de notre demeure, en franchir le seuil et aller en direction de l’inimitable spectacle des choses, s’y enliser tel le ver dans son cocon de soi, s’y reconnaître comme l’une des parties de l’exister dont les phénomènes de l’univers ne sont qu’un écho, une vibrante réverbération.

 

   Chemin de nuit.

 

   Nous voyons Absence comme une efflorescence en quête de son propre devenir, mais sous la lame de quelque supplice, sous l’inconcevable d’une décision qui la reconduit dans la geôle de son propre corps, dans la citadelle d’un esprit qui échoue à paraître. La tunique est de lin blanc qui laisse transparaître en maints endroits cette rumeur de la chair, cette teinte de rose en bouton, cet essai d’ouvrir une corolle alors que tout résiste et semble vouloir reconduire à un en-deçà de l’être, dans l’étrange configuration d’une avant-parution. Alors nous visons l’image, médusés comme s’il s’agissait de nous, de notre propre simulacre qui s’ingénierait à figurer quelque part dans une nature hostile, fermée, reconduisant tout essai de profération à la gangue étroite d’un silence, d’une non-parole antérieure à tout essai de signification. La boule de la tête semble frappée de stupeur alors que la chute des tresses paraît indiquer une proche perdition, la reconduction à un abîme originaire dont l’être semblerait issu tel le papillon s’extrayant avec douleur du cachot de son étrange chrysalide. Un bras, un seul - l’autre n’est-il encore parvenu à s’extraire du bitume dense de sa matière ? -, un bras donc dans son apparition de spectre blanc s’essaie à l’ascension de la paroi verticale et nous pensons à la lutte de l’alpiniste lancée face à ce mur antagoniste qui le met au défi de le vaincre. Comme une fatalité irréversible qui placerait l’homme en regard de son destin dans une manière de combat à l’issue duquel il trouverait sa liberté seulement au terme de cette immémoriale lutte par laquelle dépasser sa condition afin de mieux l’assumer. Eternel Sisyphe n’assurant sa survie qu’à repousser constamment cette pierre de l’absurde qui menace de l’écraser à chaque mouvement, à chaque respiration, peut-être même à chaque idée proférée car cette énergie semble vécue par le Nihilisme comme une entrave à sa puissance de destruction. Alors tout est suspendu, en attente de ce qui pourrait s’illustrer comme le gain d’une licence, la possibilité de figurer quelque part sur la ligne d’horizon ou sur la plaine des migrations humaines, sorte d’interminable procession dans l’avenue de l’être. Il est si tentant d’exister lorsque les nuées sombres parcourent le ciel, inclinent notre être désemparé vers le sol, réduisent notre marche à la progression laborieuse des chenilles en cortège. Longue plainte orangée étoilée de blanc, antenne des poils érigés vers ce qui, peut-être l’air, peut-être le soleil, se montrerait comme une forme ouvrant un dialogue, une lumière faisant sa tache blanche qui écarte les ombres.

 

   Angoissante verticalité.

 

   Mais maintenant il faut sortir de la pure description pour tâcher d’accéder aux significations latentes de l’œuvre. L'absence perpétuelle nous dit l’Artiste comme commentaire à sa proposition picturale. Mais absence de quoi ? Mais de quel perpétuel s’agit-il donc ? Ce syntagme est heureux car il nous laisse libres de nous livrer au jeu infini des interprétations. Manière d’énoncer ce qu’un imaginaire a produit sous la forme d’une abstraction qui peut recevoir l’éblouissant rayonnement d’une pensée en charge d’en décrypter la nature polymorphe. Ce qui nous interroge ici, au moins autant que la confrontation d’Absence à la paroi cernée d’ombres, c’est l’impossibilité du Sujet de connaître la nature de cette angoissante verticalité, d’en éprouver la juste emprise, d’en saisir la profondeur ontologique. Car il y a échec absolu à vouloir confronter le Néant, à tâcher de lui arracher son mystère, à le contraindre à parler. Jamais le Néant n’est parole. Seulement le contraire, à savoir s’emparer de l’essence de l’homme, la réduire d’abord à l’état de simple exister, ensuite la soumettre au phénomène de la corruption afin qu’affaibli, vaincu, l’être de l’homme puisse réintégrer le territoire néantisant dont il provient. Comme une vérité pariétale, un signe obscur et illisible, une nuit immatérielle, impalpable, anonyme voulant reprendre en son sein le surgissement de l’être à même la lumière. Car les forces des ténèbres sont si fortes, car le mystère est si dense qui toujours nous accule à lancer nos bras contre la toile infiniment tendue de l’angoisse qui toujours résiste afin que nous demeurions en-deçà de son secret, là où les hommes avancent sur la scène ambiguë du monde sans jamais en épuiser le sens.

 

   L’homme est question.

 

   Fondamentalement l’homme est question et il ne serait plus homme si, par hasard, la réponse fusait de ses lèvres inquiètes pour percer la source de l’énigme. C’est pour cette raison que Dongni Hou nous propose cette image forte d’une confrontation sans issue d’une fragile Jeune Fille, d’une Innocence en devenir que le mur du non-sens érige à son encontre comme pour dire l’impossibilité de l’être de se saisir en totalité, d’écrire sa fiction pourvue d’un prologue, d’un récit, d’un épilogue qui en clôtureraient le spectacle. Epilogue toujours hors de portée puisqu’il ne résulte jamais que de cette finitude dont nous ne pourrons nullement prendre conscience puisque notre âme aura abdiqué à poursuivre sa route à l’instant où nous trouverons l’oméga qui en clôturera l’alpha. Le cruel dilemme est celui-ci qui nous dépossède de notre être à la mesure de son accomplissement terminal. Existant, parlant, aimant, créant, nous sommes toujours des instances en devenir qui ne trouvent la clé de leur destin qu’à l’instant même où celle-ci fait ses cruels reflets, se retirant dans le mouvement de sa donation. De là la tristesse, la mélancolie, le chagrin, la fuite permanente de l’être aimé, le sentiment de l’incomplétude qui fait autour de nos têtes sa rumeur assourdissante. De là le vertige qui fait tanguer l’humanité, allume la violence, fait flamber les étranges et confondantes lueurs de la guerre sous toutes les latitudes, sous tous les ciels pris soudain d’une tragique et incontournable immanence. La cruelle déréliction dont l’art est la plus belle forme de contournement, le sublime don par lequel échapper, au moins provisoirement, à cette muraille qui s’élève devant la conscience et la menace d’une ruine définitive.

 

   Chemin du jour.

 

   Ne reste plus alors à Absence perpétuelle, cette belle allégorie destinée à déciller nos yeux, qu’à nous initier aux merveilles de la création esthétique, à nous livrer au bonheur des anthologies littéraires, aux éblouissements du sens partout où il fleurit en tant que ce baume à appliquer sur nos plaies ouvertes. Dans la faille ouverte du ciel, sur la courbure infinie des océans, sur l’aile blanche de l’oiseau de mer, dans la labyrinthe lumineux de la pensée, sur les ailes infiniment libres du cerf-volant flottant tout en haut de la canopée sous le ventre d’écume des nuages, près des feux des bivouacs des nomades du désert, dans les failles rouges des canyons qui nous disent d’une seule et même voix le bonheur de la terre, sa douleur qui lui est coalescente, au centre du rougeoiement de l’athanor qui conduit à la pierre philosophale. Il ne nous reste plus qu’à décrypter le mystère du temple grec lorsqu’il jette son chapiteau en direction des étoiles, à repérer avec le berger le point brillant de Vénus la belle étoile, de chevaucher avec les constellations, avec la belle ligne brisée de Centaure, avec la rassurante géométrie de la Croix du Sud, avec la musique en losange de Lyre. Car il ne saurait y avoir d’autre mesure de l’homme que celle de ses sensations ouvertes sur l’insondable de l’univers. Que sommes-nous donc, nous les humains, que ce fragment détaché du cosmos qui flotte infiniment au milieu des galaxies et des nuages de gaz ? Que ces boules de feu qui parcourons les espaces infinis jusqu’en ses plus obscures parutions ? Qu’en sera-t-il de nos sillages de comètes, lorsque ayant franchi ce mur noir qui se dresse comme une menace nous déboucherons peut-être ailleurs que dans notre propre compréhension terrestre ? Toujours la question se pose dont le plus grand mérite est de ne fournir aucune réponse. Pour cette raison, tout comme Dongni, il faut peindre selon la diagonale d’une Métaphysique. Diagonale puisque son invisibilité essentielle ne saurait se donner à voir selon cette verticalité qui est le domaine indivisible des dieux, pas plus que selon cette horizontalité qui est le lieu des choses en leur sidérante fermeture. Toute signification est intermédiaire, passage, mobilité d’un point à un autre. Nous voulons nous inscrire dans ce chemin diagonal qui seul nous portera dans la faille infiniment disponible du réel, dans la compréhension de ce qui se dissimule et ne tient son subtil langage que de sa dissimulation. Nous voulons le chemin du jour !

 

 

 

 

 

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 09:08
Terre d’exil.

                                                   Photographie : Ela Suzan.

 

 

« L’ombre bascule

Les yeux

dérapent

s'aversent

regardent

derrière les rires

l’effet des vitres ».

 

E.S.

 

 

 

 

   Noir entre deux blancs.

 

   On est là en arrière de soi, attendant que les choses se défroissent, nous disent en mode de clarté le sujet de leur souci. De leur souci. Toujours les choses sont en souci d’elles-mêmes, occupées du problème de leur parution. Car, dans la Nature, dans l’arbre, la fleur, la lentille d’eau il y a conscience. Certes minimale, certes illisible pour nous les hommes qui les frôlons à défaut de les apercevoir. Tout ce qui est là, devant nous, que nous croyons soudé à une infinie immobilité, ne cesse de s’animer depuis l’ombilic de son microcosme. Telle feuille si inapparente, modeste, est en réalité traversée de diasporas et de confluences, de vents alizés et de songes de brume. Son contour est son poème, cette forme à nulle autre pareille. Son limbe est sa respiration, la scansion de sa vie brève. Ses nervures se déclinent comme son essence, le graphisme irréductible qu’elle offrira au monde au terme de son aérien flottement.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

   Mais revenons à l’image, à son étrange présence selon un rythme alterné de tons élémentaires, un blanc, un noir, un autre blanc. C’est ceci d’abord qui est apparent, cette haute dialectique, ce combat entre deux mondes, cette entaille de l’ombre qui sépare en deux le lac de clarté. Alors notre vue ne s’arrête plus aux détails. Elle n’analyse plus ce qui paraît, cette eau, cette berge supposée, cette ligne d’arbres qui dentelle l’horizon, ce ciel pareil à un marbre poli. Non. Notre regard synthétise et reconduit à l’essentiel, à l’unité, ce qui aurait pu ne figurer que dans un éparpillement, une approximation, un poudroiement dont notre intellect se serait soudain détourné. Oui, car la tâche de la pensée est de tirer du divers et du confus un bel ordonnancement par lequel connaître le monde et se saisir soi-même comme l’une des formes possibles dans l’immense lexique des signes. Tant que la note fondamentale de l’image n’aura nullement proféré le son grâce auquel nous en comprendrons le sens, nous demeurerons au seuil d’une compréhension, nous stationnerons en-deçà de nous- mêmes dans une incertitude foncière. Et nous ne regarderons que notre propre égarement faire sa gigue quelque part au-dessous de la ligne de flottaison de l’esprit. Un genre de prurit pareil à un désir sur le bord de se réaliser mais inaccessible en soi puisque jamais nous ne le rejoignons vraiment. L’altérité qu’il pose comme but à atteindre est ce qui se manifeste si loin, allume son fanal et l’éteint dès que nous surgissons à même son illisible territoire.

 

   Exil, toujours.

 

   Toujours nous sommes en exil. De nous-mêmes. De l’autre. Du monde. Trois figures, trois constellations qui partagent le même firmament, jamais ne confondent les lieux de leur être. Toujours une différence. Toujours un écart. Toujours des confrontations de langues qui, en leur fond, demeurent étrangères les unes aux autres. Comme une bruissante Babel où se percutent sabirs et idiolectes pareils à des arcs-en-ciel. Alors nous ne vivons que de médiations, de formes de passages, de transitions qui jouent à la manière des séparations entre les mots, les blancs de la page, les césures du poème, les réserves dans l’œuvre picturale. Tous ces artifices s’essaient à assembler les notes éparses du réel afin d’en faire une possible symphonie. Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

 

   Métaphore temporelle.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc. Oui, plutôt que d’y voir le simple jeu d’un lexique plastique faisant alterner ses valeurs opposées, luminescence conjuguée d’un ciel, d’une eau entre lesquels s’immisce la lame d’ombre de terre et d’arbres, cherchons à y repérer ce qui en constitue le socle fondateur, à savoir cette temporalité dont ils ne sont que les témoins passagers et hautement mortels. C’est donc du Temps que la Photographe a posé devant nous et ses sublimes alternances qui disent tantôt le jour et la lumière, tantôt la nuit et les ombres. Observant le paysage sémantique en mode contemplatif nous percevons vite que s’y installe cette manière de subtile métaphysique qui se dissimule sous l’écrin des choses visibles et nous interroge d’autant plus que, supputant son étrange présence, nous brûlons d’en connaître la réalité, d’en découvrir les racines. C’est inévitablement le dissimulé, le voilé, le partiellement révélé qui nous tiennent en haleine. Tout comme l’Amant en attente de l’Aimée dont l’éloignement est le gage le plus sûr du flamboiement des sentiments. Confondante condition humaine qui ne se réalise qu’à mettre à distance l’objet de ses désirs, de ses envies, de ses projets. Toujours il faut l’abîme, le néant, le rien pour que l’existence acculée à son être fasse le saut qui la conduira à la prochaine heure, au jour suivant, au futur qui fait briller sa gemme, loin, là-bas, au bout du long tunnel, boyau à la configuration tellement opaque, mystérieuse, qu’il semble ne paraître qu’à l’aune d’un inaccessible infini. Vivre, en définitive, n’est-ce pas seulement ceci : se situer en lisière du monde, sur cette ligne de crête entre deux versants saisis d’un identique vertige, deux failles d’ombre desquelles surgit la lame du jour dont nous ne sommes que les hésitants funambules ? Deux ubacs cernés d’angoisse dont émerge la ligne claire de l’adret. L’adret, cette mince efflorescence entre deux fermetures, deux négativités.

 

   Terre d’exil.

 

   Ce que cette photographie nous donne à voir est l’image inversée de ce qui vient d’être dit à l’instant. L’étroit devient largeur. La ligne de lumière est aux deux extrémités, pareille à deux fleuves enserrant entre leurs rives un isthme de terre sombre, frangé, impénétrable. Deux larges zones de clarté donc, entre lesquelles coule une vaste plaine d’ombre, un ubac infiniment présent dont la position médiane semble en faire le lieu premier de cette rhétorique. En effet c’est bien ceci que nous visons de prime abord, cette aire obscure qui barre la lumière de sa large empreinte couleur de suie. C’est en sa direction que se focalise le regard des Voyeurs. Le reste de l’image ne semble jouer qu’au titre de cadre qui ne nous rendrait plus visible que cette lisière nocturne prise entre deux bandes argentées. Mais peu importe la prégnance relative, la mesure quantitative plus ou moins affirmée de l’ombre ou de la lumière. Ce qui importe c’est le jeu dans lequel elles investissent leur force respective, la densité de leur affrontement, la puissance ontologique au gré de laquelle être au monde n’est que ceci, un clignotement des jours, une succession de nuits, l’ombre mortelle succédant à la lumière existentielle. Car l’erreur consisterait à ramener les sèmes de la représentation à la simple évidence des phénomènes dont nous ferions notre seul mode de lecture.

 

   Le début d’une fable.

 

   Par exemple nous pourrions amorcer le début d’une fable. Raconter la décroissance du jour, son abandon aux forces et puissances bientôt nocturnes. Nous pourrions dire l’exception du ciel, la meute noire des taillis et la transcendance des arbres, le pli de la rive qu’habitent la faune des lacs, les tapis de boue où glissent les loutres au ventre de soie. Nous pourrions dire tout ceci et encore plein d’autres choses qui tissent l’exister des fils du réel. Nous pourrions dire l’inclination romantique, la bulle irisée de la mélancolie, la scie de la tristesse faisant ses allers et retours quelque part dans un territoire inconnu du corps. Nous pourrions dire la nuit et ses étreintes, la nuit et ses chausse-trappes, ses coups bas, ses meurtres dans le goulet des rues, les Filles de joie aux lèvres rubescentes, aux hautes bottes de cuir, aux croupes tendues par la flamme vénale et l’envie de se soustraire aux serres des prédateurs. Nous pourrions dire les Exilés sur leurs trottoirs d’effroi. Et encore nous n’aurions proféré qu’une partie infinitésimale des allées et venues des éternels Nomades sur les larges allées du monde.

 

   Contingence s’appelant elle-même.

 

   Mais raconter le réel ne suffit pas. Il faut l’entailler au scalpel et retourner sa constante énigme telle la calotte du poulpe. L’exister en sa profondeur est l’exact contraire d’une fable, d’un événementiel qui ne trouveraient leur chute et leur explication uniquement dans le cadre d’une narration, fût-elle satisfaisante pour l’esprit et le corps. Certes des relations existent entre les faits, une histoire en émerge comme sa posture la plus immédiate. L’arbre raconte la présence de la terre, la terre celle de l’eau, l’eau la réverbération immense du ciel. Emboîtements à l’infini de la théorie du réel qui, jamais, ne semble pouvoir s’épuiser. Mais tout ceci est contingent, livré au hasard de parutions temporelles successives sans ordre déterminé.

 

   « L’ombre bascule… »

 

   Bientôt le sens s’inversera. Le ciel s’étendra au crépuscule livrant sa lumière aux envahissements de l’obscur. L’eau sera noire, densité d’obsidienne sur laquelle ricochera toute tentative d’effraction. Peut-être le paysage sera-t-il alors la seule chose perceptible, fin liseré accroché à la cime des arbres sous la douce insistance des étoiles. Tout aura chuté dans l’ombre, les yeux s’y perdront comme au fond d’un sombre cachot. « L’ombre bascule/les yeux dérapent… ». Oui, les yeux dérapent, l’esprit s’affole, l’âme rougeoie à la seule idée de ne plus pouvoir être. La nuit s’ouvre, se dilate, écarte les parois de son gouffre dans lequel nos songes se précipitent comme au fond d’un espoir cerné de folles lueurs.

 

Noir entre deux Blancs.

Mensonge entre deux Vérités.

Mort entre deux pulsations de Vie.

 

   Et si, au terme de la nuit profonde et veloutée, rassurante et maternelle, pulpeuse et charnelle nous ne recouvrions le jour, cette lumière de l’instant qui nous confie à l’éternité avec sa promesse bourdonnante comme mille essaims ? Si nous ne percevions plus que cette densité immobile, léthargique, qui est le revers du Temps ? Si ceci se produisait, alors serions-nous encore des hommes à la recherche d’eux-mêmes ? Où, déjà, un clignotement qui aurait cessé ? Une parole qui se serait éteinte ? Que serions-nous ?

 

 

 

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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 08:26
A l’insu de Soi.

La durée de la nuit.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   La nuit : vision hallucinée.

 

   Cette jeune enfant dont nous ne percevons même pas le visage demeurera une inconnue à jamais. Comment, en effet, pourrions-nous prétendre accéder à une altérité dont la physionomie demeure celée en son secret ? Est-elle au moins réelle ? Est-ce l’imaginaire d’une Artiste qui l’a dotée de cette singulière présence ? Ou bien est-ce nous qui l’avons inventée à seulement tâcher de nous soustraire a la geôle de la solitude ? Cette Jeune Apparition est si énigmatique dans son immobile posture si bien qu’on la croirait tout juste sortie d’un conte pour enfants, petit prodige portant sur son dos cet helix aspersa aspersa qui prend subitement allure du fantastique écrit par un Hoffmann. Cette réalité troublante qui nous atteint en notre dénuement car, décidemment, jamais nous ne saurons de quoi ce réel est composé, quelle en est la texture, le statut profond qui le caractérise puisque chaque subjectivité le réaménage selon soi et le soustrait donc au jugement, à l’analyse. Tout coule et fuit entre nos doigts avec l’insistance d’un insaisissable vent. La durée de la nuit est cette sorte d’espace sidéré au cours duquel le rêve, et lui seul, dresse son chapiteau afin qu’échappant au piège de la quotidienneté, nous puissions revenir à une manière d’origine, nous ressourcer et renaître chaque aube après le long voyage nocturne. C’est pourquoi tout réveil est une douleur qui ne nous livre de nous qu’une esquisse de brume et les yeux sont hagards qui interrogent. Nous ne nous connaissons pas.

 

   Le jour : vision illusoire.

 

   A peine sommes-nous sortis des cernes de la nuit que nous gagnons le jour et parcourons les rues avec les bras tendus comme ceux des somnambules. Nous titubons. Notre marche est si peu assurée. Encore ourlée des ombres, entourée des corridors sans fin, placée sous des volées d’escaliers qui parcourent les songes de leur mécanique céleste. Comme des rouages dont nous serions les innocentes victimes. Comme si nous n’étions que des pantins dont on tirerait les fils depuis un invisible castelet. Marionnettes. Gesticulations. Sauts sur place. Grimaces dérisoires dans une physionomie de carton. Nous avançons le long des trottoirs de ciment. Nous usons nos pas sur les nappes de bitume. Nous croisons des Anonymes sans visages, des Curieux sans mains, des Etonnés sans bras. Des sortes de Ravaillac écartelés par leur insoutenable destinée qui n’est que celle de ne pas pouvoir faire le tour de soi, de s’envisager selon telle ou telle perspective, mais toujours en des lignes fuyantes, en eaux plongeant sous la ligne de flottaison.

 

   Une manière de clair-obscur.

 

   Oui, car le réel est cette nécessaire fragmentation qui nous désarticule et ne parvient, jamais, à réaliser notre synthèse. Nous sommes des autistes aux corps morcelés. Nous sommes des portefaix qui n’ont dans le havresac de l’impénétrable colimaçon que des secrets de Polichinelle. Tout le monde les connaît mais nul ne les profère. Ce serait une trop grande affliction que de se révéler à soi comme cet être du manque éternel, du désir avorté, du bonheur refoulé, de la création remise à demain, du projet échoué avant que d’être bâti. A l’instar de cet étrange personnage qui ne se découpe sur le fond qu’en raison de la blancheur de sa vêture. Nous tous, les humains, sommes comme elle. Nous marchons dans une manière de clair-obscur. Côté cour avec ses ombres, ses mensonges, ses atermoiements. Côté jardin avec ses éclaboussures de lumière, ses luminescences, ses torches si semblables au rayonnement d’une vérité. Mais notre tragédie est d’occuper cette position médiane, cet intervalle sidéré de se trouver entre deux eaux. Être au milieu du gué c’est faire attention à ce passage, à cette transition qui n’est ni vérité, ni mensonge puisque situé à leur intersection. Nous n’apercevons jamais que le trait d’union (-) qui les tient à égale distance dans une même indistinction. La vérité du réel ne saurait se satisfaire de ce demi-jour qui est le domaine de l’illusion, de l’approximation, du spectre. Le trait d’union (-) n’est qu’une chambre d’écho, une réverbération, une image, donc une représentation de ce qui est. Non ce qui est réellement dans son essence plénière, à supposer que le réel en soit investi. Peut-être n’est-il qu’une existence avec ses continuels clignotements, ses dérobades, ses esquives, ses fuites et autres subterfuges ?

 

   Tels des chrysalides.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Nous ne parvenons même pas à notre être. Comment pourrait-on gagner celui de l’altérité, l’humain en sa présence, le monde en son inépuisable polysémie ? Nous ne nous connaissons pas. Ceci comme une antienne à répéter en tant que mélopée de l’indépassable de la condition humaine. Mais regardons la belle œuvre de Dongni Hou dans sa perspective métaphysique et tâchons d’y trouver, à défaut d’une certitude, à tout le moins une indication pour la pensée. Insu de soi (nommons le Sujet qui apparaît ainsi), est cette façon de chrysalide non encore parvenue à sa propre éclosion. Elle est identique à une interrogation, au début d’une phrase dont les mots qui la constituent ne sont pas encore tous proférés. En voie de l’être, seulement. « En voie » veut dire sans finalité, sans horizon prévisible, sans signe qui en clôturerait le sens accompli.

 

   Tunique du paradoxe.

 

   La tunique d’allure si étrangement balzacienne (n’oublions que cet auteur génial est le fondateur de La Comédie Humaine, autrement dit d’une exploration passionnée du réel afin de lui faire rendre raison de sa nature jusqu’en ses ultimes retranchements), la tunique donc est elle-même un tel décalage par rapport au conformisme du se vêtir, qu’elle prend d’emblée le visage de l’invraisemblable, du paradoxe. A l’intérieur même de cette forteresse amidonnée ne peut habiter que l’icône de l’enfant, non l’enfant lui-même dont on s’attendrait à le voir évoluer dans une mode quelque peu contemporaine non dans cette manière de romantisme désuet. Là est le lieu d’un questionnement. La motte des cheveux disparaît presque dans cette figuration si floue qu’elle biffe constamment ce qu’elle semble vouloir émettre. Et le VISAGE, cette Majuscule Présence par laquelle nous disons notre irremplaçable identité, affirmons le sourire, distillons les sentiments d’angoisse, prouvons notre affliction, faisons surgir les stigmates de la joie, voici que cet emblème de l’humain ne nous est nullement perceptible. Mais l’est-il davantage pour Insu de Soi qui n’a aucunement accès à sa réelle perception ? Il faudra le subterfuge du retour spéculaire de façon à ce que le vrai visage fasse phénomène auprès de celle qui le possède, mais en mode dérivé, en sensation atténuée, en simple fantaisie, soit grâce au travail de médiation de l’imaginaire qui le restitue comme un étrange pouvoir être. Nous ne sommes à nous que dans le miroir. Là est le lieu de la perdition, la morsure de la déréliction qui nous abstrait de nous-mêmes et nous remet, sans délai, dans les mains de l’Absurde lui-même.

 

   Rivage ou Visage des Syrtes ?

 

   Nous ne nous connaissons pas. Et, du reste, comment ceci serait-il possible puisque notre visage est cet inconnu, ce mystérieux continent surgissant de quelque portulan comme l’île s’élève de la mer qui l’accueille et la réalise en totalité. Seulement nous ne sommes pas une île. Nos avons une conscience et celle-ci demande son dû. Elle veut posséder et tout unir, corps, esprit, dans une même unité signifiante. Mais à ceci elle ne peut qu’échouer. Etrange vérité tout de même qui livre notre propre face à l’inconnu de passage, demeurant pour celui, celle qui en sont les détenteurs, une propriété noyée sous les brumes à la manière du Rivage des Syrtes qui se laisse deviner seulement, jamais atteindre dans sa plénitude. De moi à l’autre, un face à face qui ne fait face qu’à la mesure de l’incoercible abîme creusant sa tombe entre les deux, deux identiques spectres à la recherche de ce qu’ils ne trouveront jamais, à savoir cette certitude qui n’est nullement d’essence humaine. Peut-être prédicat pour le rocher, la montagne, ces éternités qui connaissent leur être à la mesure de l’infini, mais aussi en raison de cette lourde inconscience dont ils sont tissés jusqu’au plein de leur matière.

 

   Question en forme de sphinxitude.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Pas plus que Fillette qui porte sur son dos cet étrange ballot, ce colimaçon replié sur le dédale d’une question sans réponse. Non seulement Insu de Soi n’apercevra jamais son dos, comme elle voit le paysage devant elle, mais le verrait-elle que le contenu dérobé du sens se situerait dans cet inextricable dédale qui joue la partition de l’invisible dans sa labyrinthique essence. Le message crypté d’une existence, quel est-il ? Est-il la réponse que faisait Œdipe dans sa rencontre avec le Sphinx ?

 

   Question du Sphinx :

"Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes, puis deux jambes, et finalement trois jambes ?"

Réponse d’Œdipe :

"L'homme, car dans sa prime enfance il se traîne sur ses pieds et ses mains, à l'âge adulte il se tient debout sur ses jambes, et dans sa vieillesse, il s'aide d'un bâton pour marcher."

 

   Si l’habile Œdipe se soustrait à la fureur du monstre ce n’est qu’en raison de sa ruse, non pour des motifs qui dessineraient les contours d’une absolue liberté de la parution humaine. Cette existence qui transparaît dans sa réponse apparaît comme très dépendante d’une confondante négativité, liée à une perte, à la désespérance d’une disparition proche. Or, connaître son être en totalité (ne plus avoir besoin du regard de l’Autre, de la face réfléchissante du miroir en tant que mythe du beau Narcisse), c’est, bien au contraire, s’assurer de l’usage d’une liberté transcendant cette lourde matérialité qui, chaque jour un peu plus, insidieusement, nous fait plus voûtés, plus inclinés vers ce sol qui appelle, réclame sa part. Serions-nous sortis de notre fragmentation qui nous enjoint de renoncer à nous, accèderions-nous, vraiment, à cette totale plénitude qui serait remise à l’homme comme son plus propre pouvoir être ? Mais n’est-ce pas, alors, le plus cruel des fantasmes ou une manière de comédie que nous nous jouerions à nous-mêmes, espérant nous sortir d’affaire par l’effet d’une simple pirouette, d’un peu de sable jeté aux yeux des Existants ? Renoncer à nous traîner sur le sol de poussière dès notre jeune âge, escamoter le bâton qui soutiendra peut-être notre dernier cheminement, n’est-ce pas, tout simplement, postuler un Absolu qui n’existe pas, confier son esprit à la baguette magique d’une Fée ?

 

   Du désir d’être une sphère.

 

    Si tout ceci était vraisemblable jusqu’à en pénétrer les cellules de notre corps, nous serions identiques à la sphère, cette superbe monade à la forme parvenue à son terme, qui vit éternellement dans la projection de son être car, nulle part ailleurs, il ne saurait y avoir de monde plus accompli, plus réalisé jusqu’en son infinité. Seulement nous ne sommes pas des sphères. Seulement des êtres de chair qui, à la façon d’Insu de Soi avançons dans l’ombre de l’inconnaissance. Privés de passé parce que tout y est noir, illisible. Privés d’avenir pour la même raison. Privés de présent puisque même à notre être intime nous ne pouvons accéder. Nous n’avons ni ce visage pour parler, ni cette bouche pour aimer, ni ce nez pour humer les subtiles fragrances de la beauté. Il nous faut un miroir. Oui, un miroir pour éviter la folie !

 

 

 

 

 

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 09:46
« Bain de minuit ».  Œuvre : André Maynet.

« Bain de minuit ». Œuvre : André Maynet.

« Et je te prendrai par la main

Jusqu'à la mer où tout finit

Au bain de minuit. »

 

Gilbert Bécaud - Le bain de minuit.

 

 

    Existentielles.  

 

   PLEIN SOLEIL -  Le disque blanc, éblouissant, est très haut dans le ciel et le zénith lance ses flammes blanches. Vie qui bat son plein, pareille à un tronc dilaté, ourlé de démesure. La sève n’en finit pas de couler en larges larmes oblongues. On dirait du plomb en fusion. On dirait des bulles de résine, du miel ambré, des grains de raisin que la lumière possèderait depuis leur intérieur, là, juste sous la peau prise de folie. Alors il n’y a plus de limites et l’aire du ciel est un royaume où étaler partout la gloire de vivre. Deux Existantes sont là, telles des silhouettes siamoises, promises au bonheur du quotidien. S’habiller de riches parures, d’étoles de vison par exemple, boire de vertes ambroisies dans des verres frappés de frimas, monter dans de luxueuses limousines aux vitres fumées derrière lesquelles s’étalent, comme un luxe enfin atteint, des lamés d’argent, des résilles d’or, des yeux fardés au bleu azuréen d’un énigmatique khôl. Tout est là, inscrit dans une profusion dont ces Jeunes Apparitions constituent l’emblème, image d’une puissance dont il serait coupable de s’absenter. Les yeux regardent. Les yeux s’ouvrent comme des trépans aiguisés. Les yeux forent le réel jusqu’à la lie afin que celui-ci rende grâce de toute cette beauté disponible, ici, dans la citadelle que rien ne saurait atteindre sauf l’envie, sauf le manque à paraître, sauf l’extinction des feux de la rampe alors qu’on voulait briller dans la sublime goutte de clarté, pareil à la gemme enclose dans sa rutilante cage de verre. C’est un vertige, une douce euphorie, la limite extrême au-delà de laquelle s’ouvre et rougeoie l’extase  que d’apercevoir son propre visage reflété par la courbure du ciel, le miroir de l’étang, les yeux des curieux qui se creusent en leur centre d’un vide qui les taraude et les laisse désemparés. Il semblerait que de posséder ceci, cette beauté de soi, cette beauté des choses auxquelles on attache son âme, auxquelles on confie son corps, soit une source inépuisable de félicité. Alors, du monde alentour, on ne regarde que la surface, les reflets qui sont comme des feux-follets se dissolvant sur la lame de la conscience.  

 

   Absentes.

 

   ECLIPSE - La lumière est soudain grise, presque blanche avec des zones de clarté et des voiles d’ombre. Les yeux veulent savoir. Les yeux questionnent. Le ciel, rien que le ciel, son immense profondeur, son étrangeté. Les dieux auraient-ils disparu ? Il fait si noir et l’horizon est pareil à un chaudron où ne résonnerait même plus la parole humaine. Manière d’incantation sans retour, de voix orpheline lançant dans l’espace sa lanière stupéfaite, de soupir esseulé que ne vient soutenir aucun autre soupir. Immense est la solitude et le dialogue qu’entretenaient les Existantes avec le monde est devenu monologue, couplet sans refrain, mélodie dépouillée de ses modulations. Voilà qu’après la profusion, la prodigalité de la corne d’abondance est venue l’heure de l’éclipse. Ether badigeonné de noir, cercle solaire enduit de lourd bitume. Quelques taches couleur de sang, quelques éclats d’argent à la périphérie et, partout ailleurs, la mutité de l’univers, sa fermeture, comme si cette image signifiait à la manière d’une allégorie indiquant aux hommes la faillite de leur raison, la démesure de leurs désirs, la fièvre outrecuidante de posséder, d’enclore, de happer dans leurs mains tout ce qui brille qui, pourtant, n’est que l’envers de l’ombre, la toile retournée de la soie aux mille chatoiements.

   Voici que l’intelligence s’est mise en question, qu’une révolution copernicienne a eu lieu, que les valeurs se sont décidées à briller avec la vérité qui en est le prédicat, le tissu intime, la moelle fondatrice. D’Existantes qu’elles étaient, ces jeunes apparitions sont devenues, subitement, par l’effet de leur volonté, de simples Absentes du monde, de modestes figurantes qui se sont dépouillées des vêtures du luxe, de l’envie, des faux-semblants de la domination, des figures pathétiques du pouvoir, des manifestations de la différence qui établissent des catégories parmi les vivants. D’un côté les nantis ; de l’autre les sans-grades, les sans-mérites, les errants aux mains vides. Et ceci, cette étonnante métamorphose, ne résulte que de leur immersion dans un bain que depuis toujours elles souhaitaient, en supputant l’inestimable richesse, de l’âme celle-ci, non plus des biens matériels qui, jusqu’ici, les avaient aliénées sans même qu’elles en fussent conscientes.

 

   Re-Naissantes.

 

   AUBE - C’est un jour qui à peine se lève, une efflorescence de lumière, des grains de vapeur dont on ne sait plus très bien s’ils appartiennent au Ciel, à la Terre ou bien à l’entre-deux de l’horizon. Les clameurs solaires se sont tues. L’huile lourde dispensée par l’éclipse s’est distillée. Impression native, dépliement d’une corolle qui ne connaît rien de l’espace, qui n’est cernée de nul temps qui contraindrait, cernerait de frontières, assignerait à résidence. L’habitat de celui qui vient avec l’aube est celui de la vacuité partout répandue, de la liberté s’appelant vent léger, nuage, premier vol de l’éphémère, pluie de pollen, poussière bleue en attente d’être dans l’avancée du jour. Le temps est à mesure humaine qui n’a pas encore enclenché ses multiples rouages, fait osciller ses roues ; le temps est disponible comme l’est le papillon qui vient d’éclore, de défroisser ses ailes, élytres qui conservent encore l’empreinte de ce qui, chrysalide, était promesse de devenir, non encore cette ouverture de soi qui précipite dans le grand carrousel des choses inconnues. 

   Ces figures Re-Naissantes que l’on aperçoit ici, l’une plongée dans son baquet de zinc, corps doucement abandonné à ce qui, à l’évidence, apparaît à la manière de la matrice originelle, tête doucement tournée vers ce passé lointain qui fut le sien en des temps de brume et d’invisibilité, simple flottement au seuil de la parution, coiffe presque indistincte comme pour affirmer la proche naissance, posture encore si peu affirmée, genoux entourés du cercle des bras, manière de position initiale, fœtale, inclinant vers un naturel repos. L’autre Absente dans la position debout comme s’il s’agissait de ses premiers pas sur Terre, image même de la modestie, tunique blanche se confondant avec la gracieuse carnation ivoire de la peau, regard baissé en signe de renoncement, de retour sur soi, geste de méditation, bras repliés le long de l’aine, sexe biffé comme pour dire la chasteté, le retrait dans une chair paradisiaque que nul péché n’aurait effleurée, jambes doucement écartées en triangle afin que le sol, dans sa simplicité, infuse dans toute l’anatomie disponible la mesure de son exacte sagesse. Oui, combien cette image apaisée, évidente, se livre en toute innocence à l’esprit qui en prend acte avec la même joie, la même confiance que met l’enfant à confier son destin au territoire accueillant et rassurant des bras déployés de sa mère, cette eau immatérielle, régénératrice, purificatrice tout comme le bain lorsqu’il est abordé dans toute sa force symbolique.

   A simplement nous confier à la surface glacée de l’œuvre, nous nous disposons, consciemment ou non, à cette immersion, à ce ressourcement sans lesquels notre esprit affecté par toutes les contingences mondaines se contente d’ouvrir les yeux sur ce qui parle haut et fort la langue de l’immédiate satisfaction alors que le chemin est toujours à chercher en direction de cette modestie, de ce silence qui, par sa qualité intrinsèque se déploie comme ce qui est à saisir en tant qu’essence des choses sous la moirure éclatante des simulacres. Plutôt nous vêtir de la nudité du rien que des habits damasquinés, des brocarts, des brandebourgs qui ne sont jamais que les signes d’une insuffisance à être ! Du paraître à l’être est le même intervalle que du masque au visage, de l’artifice de carton-pâte qui ne grimace et ne se grime qu’à mieux nous dissimuler l’épiphanie de ce qui est essentiel, authentique. Jamais un visage ne saurait mentir, ce creuset qui abrite perceptions et sensations, émotions et sentiments, intelligence et aptitude à connaître l’unique parmi le foisonnement constitutif de ce qui existe et, toujours, doit nous rencontrer comme question. C’est ceci que nous voulons être : question sise dans sa simplicité. Oui, sa simplicité !

 

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28 septembre 2016 3 28 /09 /septembre /2016 07:12
Sous les fourches caudines.

"Souricière à mirages".

Œuvre : André Maynet.

Être hors-sol.

C’était ainsi, il fallait avancer dans la poussière de sable, au milieu des tornades de chaleur, envelopper son visage du linge blanc du taguelmoust, plisser les yeux, retenir sa respiration, devenir légère comme le criquet pris dans les mailles fibreuses de l’harmattan, sentir son corps devenir cette pure abstraction, cette ligne flexueuse à mi-distance du ciel et de la terre, cette manière de flottement qui ne serait jamais accompli que du centre de ses propres sensations. Il fallait être hors-sol et le demeurer tant que vous visiterait l’écume du rêve, là, à des milliers de lieues du réel, où ne flottaient que des idées, des pensées, de simples intellections affairées d’elles-mêmes.

Au milieu des dunes.

Ici, au milieu des dunes, parmi leurs souples oscillations, leur immobile progression, une jeune femme du doux nom de Sibylle - cette pourvue du don de prophétie -, marche au-devant d’elle-même, son corps la suivant à peu de distance, pareille à une ombre, à une nuée grise attachée à un mystérieux cheminement. L’air est une toile compacte faite d’un tissage de grains de sable, de pliures de vent, de fragments de réminiscences venues du plus loin de la mémoire. Ici, nul besoin d’évoquer la force illuminante de la foudre, de se pencher sur la dépouille d’animaux sacrifiés pour déceler ce que sera l’avenir, en deviner la couleur, en dessiner l’essence. Il suffit d’avoir séparé son corps de son esprit afin que ce dernier, enfin déliré des entraves de la matérialité, puisse s’affranchir de toute contrainte et vogue librement dans l’espace infini des délibérations ouraniennes. Se projeter dans l’heure qui vient, dans le jour qui s’annonce au loin, dans la minute qui grésille d’impatience est ceci : se sustenter à l’aune de sa propre liberté et fixer de ses yeux de braise ce qui apparaît, tout là-bas, au bout du long tunnel noir que déchire l’arche brillante d’une vérité. Nulle autre voie que de déciller longuement ses yeux, de les laisser se confronter à cela qui surgit, ou bien la noirceur d’une aporie ou bien l’étincelle d’une connaissance, la flamme d’une beauté. Avenir : une maille à l’endroit qui nous dit l’ouverture du monde, sa merveilleuse image, sa libre disposition à s’affirmer dans la clarté ; une maille à l’envers qui est sa face cachée, le revers d’une fortune, une plaie de l’âme, la perte d’un avoir, la dissimulation d’une pépite dans l’obscur de la roche, sans doute cet inconscient qui nous ôte la vision des choses pour la mettre au secret.

Sibylle en sa nudité.

Dans la lumière de porcelaine, sur la toile de fond de l’inconnu, Sibylle avance dans la pure verticalité qui la fait être. Elle s’est débarrassée de la complexité du long taguelmoust, a abandonné la vêture blanche qui emmaillotait son corps. Elle avance, bien droite, campée sur l’échasse double de ses jambes. La fente discrète de son sexe repliée sur la mystérieuse colline du mont de Vénus. Son abdomen de neige est pareil à un toboggan sur lequel glisserait la discrétion du temps. Cavité du nombril, ovale à peine parvenu à maturité comme pour dire la naissance latente, le bientôt surgissement sur la scène du monde. Les deux boutons de la poitrine, minces rubis que la modestie éteint de la cendre de sa touche à peine proférée. Tiges des clavicules sur lesquelles repose le masque blanc de la tête que recouvre le buisson hauturier des cheveux. Et les yeux, le nez, la bouche, à peine quelque ponctuation pour dire la présence humaine, sa belle déclinaison dans l’ordre du percevoir, du ressenti, ces ondes longues qui, longtemps, font leur ondoiement dans le massif de chair après qu’un son, une image, un langage en a touché la sublime silhouette.

Lampe-tempête.

Et les bras, ces étranges péninsules qui font des mains les récifs les plus avancés de notre rapport aux choses. Les mains, objets artisanaux qui façonnent notre relation au préhensible, à l’Autre surtout que nous effleurons, parfois pétrissons comme si nous souhaitions en faire une terre annexée, un territoire prolongeant le nôtre afin que nous ne demeurions orphelins, démunis avec le bâton des doigts serrant le vide et la perte à jamais. Et cette lampe-tempête qui diffuse sa blanche clarté, qui fait sa boule de brillant mercure, qui fait rayonner autour de soi cette manière de subtile aura, qui est-elle ? QUI ? Oui, car elle n’est pas une chose ordinaire, un simple lumignon dont on s’enquerrait afin de percer la nuit et tracer l’ouverture par laquelle on s’immiscerait dans l’antre multiple du monde, cette caverne d’Ali Baba encombrée de monts et merveilles, de coffres secrets, peut-être de pièges et de « souricières à mirages ».

Individus de l’abîme.

Cette lampe est, à l’évidence, le fanal de l’esprit, le lumignon de la conscience. Pour cette raison parlions-nous, précédemment, d’une séparation du corps et de l’esprit. Corps dans sa pure présence verticale, esprit-conscience porté au-delà de la tunique humaine afin de témoigner, mais aussi de voir plus loin que soi, dans ce futur qui nous constitue à chaque instant, trille, égrènement des secondes dont nous ne percevons que le ruissellement rapide en notre fond, puits oublieux, eau noire que n’illumine guère le cercle signifiant de la margelle. Car nous sommes des êtres de la profondeur, des individus de l’abîme que n’aborde guère l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité pour paraphraser Pierre Reverdy. Ce que, toujours, nous cherchons à savoir, c’est cet absolu, ce réel primordial dont tout poème est la mise en forme, le diamant par lequel nous accédons à l’arête tranchante de ce qui est essentiel et constitue nos propres fondements, à savoir cette temporalité qui nous amène à notre propre être et, d’une façon coalescente, à l’être-du-monde, cette heure qui nous traverse et, s’effaçant continuellement, nous porte en avant de nous. Sibylle, que nous regardons, comme fascinés par tant d’énigmatique présence, est cette Visionnaire qui nous invite au voyage de l’être. Son corps est pure hypothèse qui ne tient qu’à l’aune de cette lumière aurorale qui la révèle et invite les Voyeurs que nous sommes à procéder à l’inventaire de nos paysages corporels qu’ourle la lumière d’une connaissance différée des choses puisque le réel est tissé de cette nécessité même qu’il détruit sa construction babélienne à mesure qu’il l’édifie. Lumière-ombre-lumière-ombre, surprenant clignotement qui, en réalité, n’est que l’écho de nos propres clignotements, de nos humaines dialectiques, inspir-expir, diastole-systole, flux de l’amour-reflux de la mort.

Corps-mirage.

Cette image, au travers de ses symboles, pose simultanément le problème philosophique de la liberté. Corps-mirage, corps-illusion provisoirement endossé qu’ignore la conscience, tant celle-ci est mobile, sans attache, indéterminée, voguant à la vitesse des comètes. Notre corps n’est-il que cette forme constamment livrée à la rébellion existentielle alors que notre esprit serait pure décision ontologique hors de portée de notre savoir ? Avançant dans le désert, comme cette sublime Apparition, nous voyons des montagnes bleues, des villes blanches où règnent des princes et des princesses, des forêts peuplées d’animaux édéniques, des sources faisant jaillir du sol des myriades de bulles légères. Alors nous déployons nos bras, tendons nos mains mais il ne reste jamais au creux de nos paumes qu’un peu de sable gris, des pliures d’ennui, des sautes de vent insaisissables. Notre esprit n’a su s’emparer à temps ce qui s’illustrait comme la forme d’une félicité, ces éternels mirages que sont les choses, qui s’évanouissent dans la matière impalpable du lointain.

Fourches Caudines.

Et ce puits africain, cet emmêlement de bois éoliens usés, est-il le signe d’un possible ressourcement ? L’eau est si loin qui fait sa lueur d’amphore antique. Ou bien est-elle la parution métaphorique de ces Fourches Caudines qui nous rivent à demeure et nous ôtent toute liberté ? Qui, parmi les Egarés sur Terre a le savoir de cette énigme ? Qu’il nous délivre donc de ce doute. Notre éternité humaine est à ce prix !

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24 septembre 2016 6 24 /09 /septembre /2016 07:17
Venue du noir.

Œuvre : Barbara Kroll.

Voyeur, c’est ainsi que l’on vous nomme vous qui, continuellement, aiguisez la pupille de vos yeux pour y loger, du monde, tout ce qui veut bien faire image, produire du sens, allumer la sombre torche d’une métaphysique. Toujours étrange cette survenue dans la vie de l’autre. Vous, Voyeur, passez dans la rue. Vous êtes un anonyme dans la foule des Passants, quelqu’un qu’on ne remarque pas, une sorte d’invisibilité satisfaite de sa propre absence. Personne ne vous remarque. Ni les Egarés de la Promenade, ni Cette Femme derrière la vitre de la Taberna, ce café à la mode où l’on boit beaucoup, l’on fume souvent, l’on rêve toujours.

Entrer à la Taberna, pour quiconque, c’est un peu perdre son âme, la confier aux bons soins de Méphistophélès, ce prince de l’Enfer qui vous placera sous sa domination et alors il vous sera impossible de vous soustraire à son désir, à ses sombres desseins. Du moins en supputez-vous l’immarcescible présence. Possédée, vous l’êtes de l’intérieur et cela fait en vous d’étranges remuements, de bizarres circonvolutions comme si votre esprit lui-même avait subi une torsion, s’était vrillé afin de coïncider avec l’image fuligineuse du Malin. Dans l’enceinte de votre corps, vous, Venue-du-noir, il y a comme un sabbat, une subtile giration, un désordre si exact qu’il finirait par devenir pure harmonie, déclinaison d’une juste mesure des choses alors qu’il n’en est que la peau retournée et ses nervures sont saillantes qui vous érodent du dedans. Vous devriez être blessée, vous sentir affectée par cette aliénation, regimber, vous révolter, saisir de vos ongles aigus votre nasse de peau et la jeter comme une guenille sur l’ombre du Mal afin qu’emprisonnée, elle pût se dissoudre dans les brumes de l’inconscient et n’y paraisse plus qu’à la mesure d’un lointain cauchemar, d’une entité si impalpable qu’elle en deviendrait irréelle, simple sensation mourant de sa propre vacuité. Mais, en réalité, foncièrement, vous avez besoin du Mal, de ses scories purulentes, des idées sauvages qu’il lance en vous : tuer un innocent, porter en Place de Grève ceux qui vous contrarient, faire un autodafé des amants que vous auriez voulu posséder, qui ne vous ont même pas gratifiée du moindre regard. Juste un battement de cil, une esquive, un rapide pas de deux, une fuite et la braise incandescente soudée à votre ventre. De dépit. De désir, cette insoutenable logique qui vous conduira à la mort faute d’avoir été portée à sa résolution. La tension est vive qui vous écartèle, part de la racine de vos cheveux, perce la lentille de votre ombilic, s’étoile, irradie, incendie la bogue de votre sexe, allume ses feux dans les nerfs, fait se cambrer le rubis de vos orteils, vous cloue au pilori. Rien ne sera plus visible, rien ne sera plus préhensible, rien ne sera plus audible le temps que durera ce flux immonde qui balaie vos reins à la manière d’une pluie de météorites. Vous n’êtes plus aux autres, ni à vous-même, vous êtes happée dans la gueule d’un four rubescent et la geôle est étroite qui serre vos tempes, laboure les sillons de vos cheveux, glace votre front de ce bitume visqueux. Et vos yeux, ces gouffres sans fond, ces avens battus par la pluie incessante du délaissement, cette rhétorique tragique qui ne dit son nom, qui hurle en silence, qui creuse sans fin les orbites du péché non consommé mais violemment souhaité, fiché comme un pieu dans le derme compact de la douleur. Venue-du-noir, vous êtes cette constante déchirure, cette plaie ouverte, cette chair offerte au monde que nul ne vient butiner, si ce n’est la cohorte purulente des mouches, les odeurs fortes du tabac, le peuple véhément des joueurs de cartes et des visiteurs pressés.

Là, dans les allées et venues incessantes des Paumés, là dans la touffeur de l’atmosphère chargée de remugles d’alcool, là dans le déhanchement des bassins et le frémissement des croupes, vous vous employez à débusquer le Malin, à faire en sorte qu’enfin incarné, Cette Fille, Ce Jeune homme, il ne puisse vous échapper et qu’il se soumette à votre volonté. A la différence du Docteur Faust vous ne chercheriez nullement à lui vendre votre âme, mais c’est de la sienne que vous voudriez vous emparer afin que, le Mal vous habitant à la façon d’une incontournable essence, vous puissiez le placer en votre pouvoir et vous acharner à détruire tout ce qui peut l’être, votre seule finalité dans ce monde incompréhensible. « Je suis l'esprit qui toujours nie ; et c'est avec justice : car tout ce qui existe mérite d'être détruit, il serait donc mieux que rien n'existât ». Ici ce sont les paroles de Méphistophélès que vous reprenez à votre compte car, Venue-du-noir, de l’ombre primordiale, ce que vous souhaitez c’est de vous immoler en même temps qu’immoler les autres, le monde afin que rien ne demeurât de vos tourments. Mais, Venue-du-noir, pourquoi vous berner ainsi, pourquoi donc vous jouer la comédie ? Jamais vous ne détruirez le désir. Le désir survit toujours à la mort tout simplement parce qu’il est synonyme de vie. Or, jamais la vie ne meurt, seulement la mort est mortelle. Tautologie qui sonne comme la vérité qu’elle est, à savoir un incontournable. Le langage possède sa propre logique, le réel aussi.

Le Malin n’existe pas. Pas plus de Méphistophélès que de Lucifer ou de Belzébuth. Chimères que tout cela. Inventions pour déporter de soi ce mal qui entaille et érode la conscience, assombrit la lucidité, réduit comme peau de chagrin l’estime de soi, ponce jusqu’à la trame la belle et ouverte silhouette, l’esquisse heureuse que l’on veut tendre au monde comme si l’on n’était que blanche écume, nuage diaphane, courbure du cygne sur fond d’Albion, de falaise translucide. Le Malin n’est jamais le Diable ou quelque figure mythologique trouvant à figurer parmi les hommes et les femmes. Le Malin c’est la tension irrésolue d’elle, Venue-du-noir, mais aussi de Vous, Voyeur, dont les désirs réciproques meurent sur la margelle du réel faute d’avoir été comblés et portés au faîte d’une immédiate et rayonnante gloire. Car, comment aimer Cette Femme sans que le désir fasse sa coruscante étincelle ? Comment aimer cet Homme-là, sur-le-champ, sans crucifier sa pudeur, clouer sa morale sur la planche du vice et renoncer à son image de femme droite, à la haute conscience, aux yeux éclairés de beauté ?

Car le don de soi, sauf dans l’orbe de la religion ou de l’art est toujours entaché d’une intention mauvaise, de l’effectuation d’un plaisir immédiat, de l’effervescence d’un ego alloué à sa propre et unique satisfaction. Jamais le don de soi pour l’autre. Toujours le don de soi à soi et l’autre … de surcroît. Pour cette raison uniquement d’une conscience confuse du péché, Voyeur passe sans voir, Venue-du-noir se sait possiblement vue sans qu’aucun événement ne survienne, qu’une lumière ne s’allume au faîte d’une confondante attente. Chacun sur son quant-à-soi. Chacun dans sa forteresse. Chacun dans sa solitude. C’est ainsi, la solitude est la pierre angulaire du désir. Nous reposons sur ses fondements, lesquels ne sont jamais accessibles, toujours hallucinés. De Voyeur à Venue-du-noir, l’écart d’une impasse, l’aporie d’un glissement réciproque sans halte aucune, le site d’une quasi-impossibilité. JE est JE avant d’être un AUTRE. Rien à penser hors ceci que le silence du vide et son assourdissante mélopée !

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