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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 08:49
En chemin.

LA ROUTE

(Arlequin)

Œuvre : Livia Alessandrini

Villeneuve 2010

 

 

 

 

  

   Des lèvres d’enfant.

 

   Il y a si peu de bruit et les mouvements sont tissés dans la tunique de leur mince chorégraphie. C’est un peu comme si la Terre s’était débarrassée de ses entours, s’était dépouillée de ses artifices et avait reflué dans une sorte de douce euphorie, de progression sur la pointe des pieds, de marche à l’aveugle le long de ses multiples avenues, de ses bosses et de ses creux, de ses failles ouvertes et de ses floraisons multiples. Ici des collines qui glissent sous le fil de l’horizon, là des vallées avec leurs réseaux de feuilles couleur de menthe, leurs eaux pareilles à une comptine susurrée entre des lèvres d’enfants.

 

   Voyage en utopie.

 

   On ne sait pourquoi mais on croirait à un poème levé dans l’éther qui aurait arrêté sa course parmi les hommes au sommeil douloureux, là au sein d’un questionnement en suspens. Où sont-ils les Vivants, ces fétus de paille qui dérivent sur les vagues hauturières d’un romantisme échevelé, qui s’immolent à même l’ambroisie d’une surréalité, qui plongent avec délices dans un rêve sans fin, ce doux ensommeillement qui les gagne et les absente d’eux-mêmes le temps d’un voyage en utopie ?

  

   Ce ruban de bitume.

 

   Où sont-ils eux que l’on ne voit pas ?  Sont-ils la métaphore de ce cheminement hasardeux, cette route, ce ruban de bitume qui file droit vers l’à-venir, ce projet qui les rend fous et les cloue en même temps sur la planche de liège de leurs illusions ? Fixation à un illisible présent. Le plus souvent ils sont d’inutiles scarabées à la tunique sombre que traverse l’aiguille de l’entomologiste. Une simple aporie biffée par la lame d’une impalpable inconséquence. Ils vivent et meurent dans le temps de leur irrémédiable angoisse. Ils sont là et n’y sont pas. Ils s’absentent tout en se présentant. Ils s’annulent à ne rien proférer, à se dissimuler dans une ornière de silence. Et pourtant c’est comme si l’on entendait leur voix résonner à l’intérieur de la barbacane de leurs corps.

 

   « On dirait…»

  

   Alors, faute de comprendre leur sombre et impalpable condition, il nous reste, à nous les Voyeurs, à nous métamorphoser en ces puérils enfants qui posent des questions sans importance ou bien qui créent une fable de toutes pièces afin de nourrir leur insatiable curiosité. Nous nous en remettons à l’hypothétique formule du « On dirait » et on avance, à tâtons, les mains en avant de nous, fouillant tous les recoins de la déraison, détricotant les mailles serrées de la logique. Le pèlerinage des humains est si incompréhensible qu’il devient nécessaire de se doter de ce comportement magique qui nous soustrait au réel tout en nous y réinscrivant dans l’ordre d’un imaginaire, d’une fantaisie, d’une broderie onirique, sans doute la meilleure façon de s’y prendre avec ce qui ne reçoit de prédicats que d’un nihilisme faisant rouler continuellement sa pierre de Sisyphe.

 

   Cela endure la présence.    

 

   « On dirait » une longue plaque de marbre qui file à l’horizon des choses, une lanière d’étrange matière où ne paraît rien d’autre que sa propre énigme. La Chose avance au mépris de toute loi. Impalpable progression à la rencontre de son destin. Cela ne dit rien, cela endure la présence avec une douce volonté. Qui n’a rien à voir avec une volonté de puissance, un instinct de domination, une soumission de l’étant à une autorité en surplomb, une énergie qui contraindrait et exposerait le monde au feu de son infrangible loi. Cependant ce n’est pas sans ressenti, sans réaction épidermique envers ce qui est lisible en tant que parution. La Route (autre nom de la Chose, autre nom de l’errance humaine) n’est pas un « long fleuve tranquille », une simple voie qui conduirait à la sérénité, au sentiment d’une plénitude, à une méditation pareille au dépliement d’une soie.

 

   L’invisible figure.

 

   « On dirait » la fin d’une aventure, l’écroulement d’un château de sable parmi les flux et reflux d’une marée à l’immémoriale généalogie. Comme si, de tous temps, cette obscure mission de destruction était inscrite dans le mystérieux chiffre du monde. « Détruire », disait-elle. La puissance du désir en acte faisant chuter l’homme dans l’éclair de sa hâte à manifester le jaillissement de son être. L’être, cet illimité, cet inapprochable, cet inconcevable qui, pourtant, est le foyer qui nous anime et créée les conditions de notre habitat sue terre. Il est là, à portée de main, on en sent l’attirante mélodie, la force d’aimantation. Il imprime en nous une lézarde qui nous travaille en notre fond, dont nous savons le trajet, mais qui s’écarte toujours de nous au cas où nous en surprendrions l’invisible figure. Nulle épiphanie de l’être, seulement une vibration, une trémulation, une fièvre qui couve sous la cendre grise des jours.

  

   Effacement de soi.

 

   « On dirait » la perte, là-bas, dans le tissu entrelacé d’une mangrove (ce monde de l’inapprochable fourmillement, de la claire obscurité du néant) l’effacement de soi dans la griffure de ces arbres qui semblent indiquer une limite à ne pas franchir. Ils sont des pierres levées, des manières de simulacres ôtant de notre vue la possibilité d’une vérité (d’une brûlure car toute vérité est de cette nature qui déchire le tissu flamboyant de l’être pour mieux le dissimuler à notre vue tachée d’impéritie), ils sont des sortes de fantasmagories, d’agitations de carnaval, de tours de passe-passe d’une commedia dell’arte destinée à clouer notre âme dans de terrestres ornières. Alors la Chose (Nous en termes clairs), la Chose donc fait demi-tour, disparaît pour apparaître à nouveau dans la seule dimension humaine qui nous soit assignée (les dieux sont loin qui font leur musique d’empyrée), dimension dont nous devons consentir à faire notre vêture et lorsque notre volte aura été fécondée par cet étrange anneau de Moëbius de l’exister qui fait de nous des Arlequins nous saurons, alors, que nous aurons trouvé notre demeure la plus juste, celle qui coïncide avec notre essence.

 

   Remous illisibles du ciel.

 

   Nous sommes des êtres fragmentés, une multitude de pièces cousues sur lesquelles s’inscrit le lexique de notre chemin de vie. Une pièce pour la mémoire, une autre pour les sentiments, une autre pour la rencontre, pour le deuil, l’évènement enfoui dans sa gangue d’oubli, ce Vivant qui nous traversa à la manière d’une pluie d’orage, cette ombre qui glissa le long de notre esquisse pareille à une étrave scintillante dans la nuit du doute, cette amante qui ne dura que l’espace d’une rapide étreinte, cette œuvre qui fit sa flamme dans le clair-obscur d’un musée, ce livre aux caractères serrés qui illumina la coursive de notre esprit, cette vision d’une aigrette blanche dans la confusion nébuleuse de la lagune, cette montagne perdant dans les nuages sa transcendance de basalte, ce rivage qui courait au loin dans le jour qui déclinait, cette tonnelle mauve irriguée de lumière pour un ultime libation au bord de la mer, cette musique qui flottait dans l’air, pareille à l’oiseau gris se perdant dans les remous illisibles du ciel.

  

    Ëtres de tout et de rien.

 

    C’est ainsi, nous flottons indéfiniment, nous sommes des êtres d’oubli et de remémoration, des rumeurs que traverse la pluie continue des jours, la foudre du silence, la flèche de l’incantation, l’étincelle de la prière, la fièvre de l’amour, la modestie du repentir, le fléau de la faute, la vrille de la culpabilité, les émois de la relation, l’ivresse de l’amitié, la liqueur claire de la communion, la force de l’esprit, les élans de l’âme, nous sommes ces êtres de tout et de rien, ces feuilles envolées par le vent, ces fontaines qui, parfois tarissent, ces verbes qui chutent, ces flammes qui s’éteignent à l’orée du crépuscule, ces lucioles qui trouent les rêves de leur lexique d’ennui, ces rémissions, ces bondissements, ces résolutions qui meurent sur le bord du jour à l’heure où l’heure teinte de bleu le dernier sommeil des hommes.

 

   Dans l’esquive, souvent.

 

    Nous sommes ces fleuves étincelants qui coulent vers l’aval, ces estuaires où brille la joie de demain, ces rivières souterraines que longe l’ombre duveteuse des indécisions. Nous savons tout ceci du centre même de notre demeure mais nous feignons de ne rien apercevoir qui nous affecterait dans notre sempiternelle recherche de cet absolu qui nous nargue, nous convoque sans cesse et disparaît sitôt qu’aperçu. Nous vivons dans l’approche, dans l’esquive souvent, dans le relatif toujours qui nous ramène à notre condition contingente, à la déréliction qui est la dentelle des habits d’Arlequin dont nous sommes vêtus. Alors, tout en haut du chemin qui a retourné sa peau, tel un reptile assumant son exuvie, nous nous disposons à sommeiller pour l’éternité, cette absence du monde qui se rend supportable à force d’évanouissement. Toujours il sera temps de s’éveiller, de recommencer le chemin mille fois parcouru. Car, à l’évidence, nous ne faisons, tels les mimes marchant, qu’un surplace éternel. Vivre est cela, reproduire, tant qu’il est temps, une libation, un geste d’amour, proférer une parole, chanter une comptine, demeurer dans son innocence d’enfant. « On dirait », c’était juste pour jouer !

 

« Le temps est un enfant qui joue », disait Héraclite l’Obscur.

 

Laissons-le jouer. Le jeu est à lui-même sa propre fin.

 

 

 

 

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12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 15:28
Avenue du silence.

                       « Mon cœur à découvert… »

                      Photographie : Alain Beauvois.

 

                                         ***

 

                      « C’était l’hiver dernier

                           Et bien tard le soir

                          Le ciel était couvert

                     Et mon cœur à découvert…

              Et, à l’horizon, sous les nuages bas

             J’apercevais au pied du Blanc Nez

                            Une silhouette… »

 

                                     A.B.

 

 

 

   Silencieux sillage de soie.

 

   C’était d’abord comme le rien. Cela ne proférait pas. Cela ne s’agitait pas. Ça attendait. C’était accroché, tout là-haut, dans le ciel, avec sa touche énigmatique d’infini flottement. Comme si, jamais, le moindre mouvement pût à nouveau avoir lieu qui habiterait l’esprit des choses, animerait les allées et venues des Dispersés au hasard de la Terre. C’était un silencieux sillage de soie, l’égouttement de litanies liquides, le souffle indistinct du vent perdu dans l’immensité du cosmos. C’était une fugue qui aurait semé ses arpèges dans l’immensité d’un paysage sans bornes, dans un lieu si absent à lui-même qu’on l’aurait cru simplement cloué à la toile de l’imaginaire. Pensez seulement à une illimitée mer de sel posée sur un plateau péruvien avec ses damiers étincelant à perte de vue et, loin, là-bas, à l’horizon, une élévation plus sombre dans le jour naissant de quelque mirage. C’était pareil à un désert avec sa plaque de sable lisse, le scintillement des grains de mica, quelques vagues souples seulement où s’imprimaient la trace du vent, peut-être l’ondulation d’une vipère fuyant la compagnie des hommes. Et toujours, là-bas, identique à une douce insistance, quelques émergences de roches brunes trouées par la sourde volonté de l’harmattan.

 

  Lieu ouvert de la méditation.

 

   « C’était l’hiver dernier » et le désert était loin qui faisait sa continuelle brûlure, son haleine chaude sous le ciel inondé de lumière. Ici étaient, au contraire, les teintes de cendre et d’étain, le bistre pareil à une croûte brûlée, le blanc de neige, le gris de la mélancolie qui faisait sa traînée légère parmi les douces confluences des nuages. C’était un si éphémère trajet des choses qu’on aurait volontiers pensé à un chromo biblique, à un « Angélus » de Millet auquel il n’aurait manqué que les deux personnages en prière, un outil, une brouette indistincte dans cette si belle clarté crépusculaire qui est la merveilleuse antichambre du rêve, le lieu ouvert de la méditation. Toute la vibrante présence du clair-obscur telle que peinte par le génial Rembrandt. Une persistance des êtres entre chien et loup, un pied dans le jour, un autre dans la nuit qui déplie ses membranes de suie. C’est l’heure où le corps se confie à l’ombre comme il le ferait, se déposant originellement dans l’accueillante  aire maternelle où battent les eaux de la souveraine tranquillité.

 

   Face à l’immense, à l’ouvert.

 

   Ici, il faut venir avec humilité, abandonner son arrogance aux patères des villes, se défaire de sa volonté de puissance, plier son orgueil sous la taie d’un oreiller et se disposer à être libres face à l’immense et à l’ouvert. La clairière du ciel est cet ample cirque où résonne parfois le tonnerre, ce terrifiant attribut des divins. Il faut demeurer dans la conque étroite de sa vêture mortelle, il faut plier l’échine, se lover dans le creux de sa réserve. C’est toujours ainsi, le paysage sublime est cet infiniment grand qui nous toise de toute sa fierté ouranienne et nous réduit à la taille de l’insecte infinitésimal, peut-être cette fourmi qui charrie son sinueux destin dans l’égarement d’une impalpable présence.

 

   A la mesure des étoiles.

 

   « Cœur à découvert », comme pour dire notre muette supplication en direction de ce qui fait sens à la mesure des étoiles, à la majesté de cette voûte céleste qui nous effraie et nous attire à la fois. Perdus sous la vastitude, nous sommes entièrement livrés aux décisions de l’être-du-monde qui nous dépasse et nous enjoint de nous vêtir de quelque transcendance afin de ne nullement demeurer dans une nudité qui serait la forme patente de notre désarroi. Avancer dans le doute comme on progresserait dans le brouillard, écartant les voiles mouillés de ses mains hésitantes. Geste artisanal au bord d’un mystère comme si, de l’autre côté de soi pouvait surgir, à tout moment, la membrure de l’étrange, le seuil au-delà duquel l’inconnu se métamorphose en familier, la tristesse en pure joie. Autrement dit le saut dans léblouissement. Car nul ne sait ce que nous pourrions trouver si, par extraordinaire, l’on pouvait sortir de sa geôle de chair et déboucher dans le domaine de l’inconcevable, connaître seulement l’intervalle d’un instant, le secret qui perce sous le halo de  lumière blanche.

 

   Mailles de l’utopie.

 

   Mais rien ne sert de rêver, de sombrer dans les mailles scintillantes de l’utopie. Rien ne sert de se distraire de soi comme si, soudain, échappant à la dague de notre condition nous pouvions devenirs autres et connaître l’ivresse d’un affranchissement infini, simple efflorescence dans l’air qui se dilaterait à la mesure de notre moi et nous accepterait comme sa forme coalescente. Liberté contre liberté. Pourtant nous sommes libres, infiniment libres d’éprouver ce qui est là, posé devant soi à la manière d’un don. Oui, la vertu du silence, la force du recueillement, c’est de nous dérober à notre habituelle lassitude pour nous porter là où la beauté est infiniment disponible. A savoir dans le creuset de l’alliance, dans l’arche des affinités où le tout du monde, le tout de notre être se fondent en une seule et unique symbiose.

 

   Unique vision.

 

   Image de la dyade au gré de laquelle les principes opposés s’autorisent à s’interpénétrer, à se confondre dans une unique vision de la réalité. Alors il n’y a plus de scission. Je suis l’horizon qui est mon domaine, le ciel est mon corps éthéré où flotte la souple caravane des nuages. Alors il y a identité et sentiment de cette belle amplitude océanique qui déferle en nous, tout comme elle envahit la sphère mobile de l’univers. Je suis celui que je suis en même temps que l’autre, que tous les autres qui gravitent dans le champ de mon expérience. Je suis le sable, ses étranges ondulations, ses vagues minérales qui courent vers l’infini avec leur belle insouciance, leur constante harmonie. Je suis la flaque où se réverbère l’image plurielle du ciel, cette mouvante présence qui tisse les fils de l’invisible. Je suis cette clarté au ras du sol dont la perspective se prolonge dans le pur langage de la poésie.

 

   Un illisible voyage.

 

   Cette bande grise tout en haut de l’espace est l’abri où je réfugie « mon cœur à découvert », cet état d’âme par lequel je suis homme parmi le long cheminement des êtres, leur procession pour un illisible voyage. Cette ligne, ce doigt qui pointe en direction du futur, cette langue de terre qui a pour nom Blanc-Nez, tout ceci c’est ma propre silhouette couchée sous l’écrin du vivant, genre de gisant de pierre attendant du ciel sa propre fécondation, le surgissement de l’esprit dans la gangue sourde de la matière. Et cette « « silhouette » que j’aperçois, est-elle simple mirage, est-elle ma propre vibration dans la perspective de la lumière, un feu-follet faisant sa troublante persistance, un autre-que-moi qui se signalerait à ma présence, une concrétion existentielle voulant dire la nécessité des choses belles, l’esthétique fondée en toute relation,  le langage naissant de la rencontre comme ce qui fait briller l’essence humaine bien au-delà de son esquisse, là où ne règnent  plus  que les plis du silence et l’inaudible rumeur des questions ?  

 

   Creuser son énigme.

 

   Qu’en est-il de tout ceci qui vient continuellement à ma rencontre dont, le plus souvent, je ne perce nullement l’énigme, pas plus que je ne creuse la mienne ? Qu’en est-il ? Il sera toujours temps de répondre lorsque la nuit aura tout effacé, que l’aube se lèvera avec son air de mystère. Demain sera un autre jour. Demain sera une autre révélation. Jamais plateau de sable ne trouve son repos, le ciel ne fait halte, le cap ne se dissimule à même sa densité. Il y a beaucoup à voir encore ! Et nos yeux sont disponibles à la fertilité des choses. Un voyage qui trace sa voie parmi le doute échevelé des humains. Toujours une aventure qui nous dépasse et nous invite à être. Oui, à être ! Infiniment.

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8 août 2017 2 08 /08 /août /2017 09:59
Amnésia.

                             VORTICE DI MEMORIA.

                 Œuvre : Livia Alessandrini.

                             Roma 1998.

 

 

 

 

               « Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire,

         Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ? »

 

                               Jules Supervielle.

 

 

 

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Sur la colline que touche à peine la lumière, Erable est en attente de son destin. Il sait le printemps, sa luxueuse prodigalité, ses inflorescences en forme de grappes, la couleur d’eau de ses feuilles, le tronc d’où exsude la vie pareille à une goutte de résine vibrant depuis sa gemme silencieuse. Erable sait l’été, l’étalement de ses ramures sous l’air qui chante d’insectes, les larges avenues de ses frondaisons, la fraîcheur des ombrages où viennent jouer des enfants innocents. Erable sait l’automne, le feu d’airain de ses yeux multiples, de ses faces en forme d’étoiles, de mains ouvertes attendant l’offrande du jour. Soleil vermeil qui glisse parmi le peuple sylvestre, le teinte de cette couleur de gloire et de dernière puissance avant que la saison ne capitule devant les premiers frimas. Alors la colonie des feuilles s’esseule dans sa chute et sur le sol de poussière le tapis est épais dans lequel les pas s’enfoncent. Hiver accomplit ce que ses sœurs les saisons avaient commencé, la perte à jamais d’un monde qui ne se souviendra même pas avoir existé. Une estompe que la pensée aura tôt fait de remiser dans les archives d’indéchiffrables palimpsestes.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

  

   Tout en bas, dans la brume légère de la vallée, se tient debout la maison près de l’eau. C’est un moulin avec sa roue à aubes qui compte le temps en son cycle régulier. Les pales de bois avancent toujours dans le même sens qui gagne le futur avec sa lente régularité, sa patience à archiver des milliers de gouttes qui sont comme les perles des secondes, hésitantes, suspendues. Une goutte poussant l’autre dans le même rythme lent, immémorial. Et, parfois, sans qu’on en connaisse l’exacte raison, la roue inverse son mouvement. Alors tout rétrocède, tout s’efface à la manière d’évènements anciens se diluant dans les mailles distendues du souvenir. Bientôt, de la fière demeure poudrée de farine, ne restera plus qu’un éparpillement de pierres, le rond d’une meule, quelques poutres enchevêtrées. Autrement dit presque rien de la fable de jadis.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Des enfants gais et insouciants jouent sur le rivage à tracer les armatures de leurs rêves. Ici une barbacane, là un donjon, là encore de profondes douves, un pont-levis en brindilles, le dessin d’un chemin de ronde, une échauguette en surplomb, les trous réguliers des poternes. La marée est loin encore qui fait sa sourde rumeur. Puis elle approche mettant en joie les apprentis guerriers. Flux er reflux alternés sapent la base de l’ouvrage, s’attaquent aux passerelles, rongent les hautes murailles, les tours d’angle. Bientôt, de l’édifice, sur l’écran de la mémoire, ne demeureront que des éclats de rire atténués, des pâtés de sable, une architecture illisible qui ne témoignera de rien d’autre que de l’impuissance humaine à s’opposer au lent et irrémédiable basculement des heures.

 

   L’œuvre en son langage.

 

   On dirait ces sculptures de sable qui animent les plages au milieu de la chaleur estivale. Tentacule de poulpe géant, bras démesuré de la mangeuse de vies qui semble tout droit sortie des « Travailleurs de la mer » de Victor Hugo. Mais ici, dans l’œuvre peinte, « Gilliatt le Malin » n’aura pas le dessus et ce sera le triomphe du monstre des abysses sur la vanité humaine. Tout sera phagocyté des créations terrestres. Poulpe-vortex aspirant dans l’œil du cyclone, indifféremment, les architectures de la pensée, les oculus au travers desquels elles regardaient le monde, ces fenêtres armoriées qui étaient leur façade visible alors que, dans l’ombre, se délitait la chair de leur présence. Pensée se dissolvant à seulement avancer.

  

   Instant-éternité.

 

  Amnésia était l’autre nom du poulpe, son mode d’apparition symbolique. Il y avait une lutte sempiternelle qui l’opposait à Mnémosyne la pourvoyeuse de mémoire. Il fallait que tout disparût, fût gommé de la souvenance du peuple des Egarés. Il fallait éradiquer toute trace mnésique, nettoyer les lobes où s’étaient imprimés les stigmates mémoriels. Il fallait dépouiller les Existants de la connaissance de leur origine. Ils devaient demeurer dans le non-savoir, nager dans le pur mystère puisqu’ils étaient des êtres jetés en pâture au temps, ce temps qui déroulait son tissage dans le seul présent alors que le passé s’effilochait, loin derrière, dans l’inconsistance d’un non-dit, dans le flou d’une profération qui n’avait même plus d’écho à offrir qui eût donné la clé de l’énigme. Car la vie dans son étrange verticalité devait demeurer cet inconnu sollicitant, à chaque instant, la curiosité des Fugitifs. Oui des Fugitifs car tout était en fuite depuis le début du monde. Fuir vers l’avant qui gommait l’ancienne généalogie, détruisait les murs décorés des citadelles antiques, superposait aux anciens signes sémitiques, aux pictogrammes primitifs, aux bâtons-messages l’alphabet contemporain seul à prétendre posséder quelque chose de la réalité, un instant, certes, mais dont il fallait s’assurer comme de sa fragile éternité. L’instant-éternité était, désormais, la seule vérité possible, le seul chemin d’accès à sa propre connaissance.  

 

    Archéologie agonisante.  

 

   Tout dans cette peinture joue le jeu de l’effacement, la dramaturgie de la disparition. La teinte est le monochrome d’une argile, la forme spiralée l’outil par lequel broyer les scories de la mémoire, les fenêtres en ogives, en carrés, en damiers la dernière trame visible d’une archéologie agonisante. La force de cette figuration picturale réside en son pouvoir de monstration d’un temps aboli dans la même perspective que se révèle la seule efficience réelle du présent. En effet, toute temporalité est entièrement localisée dans la présence du présent, seule dimension perceptible de cette fluence qui jamais ne s’arrête, dont notre conscience ne perçoit que le battement régulier de métronome, un coup après l’autre, comme un gong existentiel qui voudrait figurer l’insaisissable visage de l’être.

 

   Souvenir de l’aimée.

 

  Puisque le temps est de l’être et rien que cela. C’est pour cette unique raison que toute mémoire est inadéquate, immotivée, obsolète dans sa configuration même. Elle n’est que feuille qui jaunit, moulin à la roue folle, château-fort que les boulets des mois et des jours percutent en plein front. Et puis, la mémoire aurait-elle des raisons d’exister que ne demeureraient jamais dans les mailles de ses impécunieux filets que le souvenir de l’aimée, non sa chair nacrée et douce ; que le mauve d’une soirée d’été sur le bord du rivage, non cet air embaumé qui en lissait l’épiderme ; que cette musique aérienne qui tressait l’air de sa mélodie, non la harpiste qui lui donnait naissance en même temps qu’elle lui insufflait son âme.

 

   Contre Proust.

 

   Ici se dessine avec subtilité, dans cet habile camaïeu de couleurs d’absence, l’exact envers du paradigme proustien de la connaissance de soi, des autres, du monde par l’entremise de la réminiscence. Ici sont biffés, d’un seul trait de pinceau, tous les Combray du monde et leurs délicieuses petites madeleines, tous les pavés  de Venise et ceux de l’hôtel de Guermantes, toutes les serviettes de Balbec et leurs étranges évocations de figures familières d’autrefois. Ici et maintenant est le seul et unique lieu de cette création qui ne vit que l’instant, par l’instant, pour l’instant. VORTICE DI MEMORIA veut dire cet essai de saisie de la temporalité qui n’est que le jeu d’une immense vacuité. Tout est constamment en déshérence de soi. Tout disparaît dans tout. Ne persiste jamais que ce pas en train de s’accomplir - le présent du présent -, alors que celui qui suivra n’est encore que pure virtualité et celui qui a été ne se perçoit plus qu’à la manière d’une inintelligible buée, d’un mirage se sustentant à l’horizon d’un passé irréductible au seul phénomène de la remémoration. Rejoindre un événement qui a eu lieu consiste à lui donner l’assise occulte de l’imaginaire, à l’investir d’un pouvoir sans pouvoir, d’un fondement qui lui est retiré en raison de son essence furtive, qui plus jamais ne s’actualisera sauf à prendre le délire ou la folie pour la matière imprescriptible de ce qui nous affecte en chair et en os.

 

   Vortex - Finitude.

 

   Métaphoriquement, le temps est cette feuille en constante métamorphose qui jamais ne s’arrête et s’annonce sous la figure du limbe parfait, puis de sa partielle fragmentation, puis de ses nervures, enfin de cette tige qui sera bientôt poussière et risée de vent. Tout vortex est l’image de la finitude. Tout instant qui s’annonce est la finitude de l’instant qui précède, la naissance de l’instant qui suit. Tout est ainsi qui passe et se dilue comme l’eau de la rivière est en fuite en son insondable cortège de gouttes pressées. Le mouvement du vortex s’inverserait-il et nous serions immédiatement des enfants du cosmos, des contemporains du big-bang et nous apercevrions les premières déflagrations de l’univers, les premières efflorescences du temps. Oui, les premières ! Il ne nous resterait plus qu’à être infiniment, dans le cristal de l’instant. Nulle part ailleurs !

 

  

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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 14:06
Temporelle.

                   Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Ceci-cela : le temps.

 

   Serrer les poings, faire de son abdomen un miroir concave, arquer son corps à la manière d’une voile et ceci échappe qui fuit toujours vers l’amont ou bien l’aval, constamment en déshérence de soi. Chercher à amarrer sa nuit au bois du lit, s’évertuer à enclore l’aube dans le pli des yeux, s’appliquer à assujettir le jour sur la falaise du front, aspirer à retenir le crépuscule dans l’anse des hanches et cela glisse infiniment dans l’espace libre que parcourt le vent de sa crinière indomptée. Captiver la lumière rasant le sol, fixer la tache d’ombre au contour de l’arbre, sauvegarder le clair-obscur à la cimaise d’une toile et ceci, cela n’est qu’une vapeur à l’horizon du monde. Une danse éphémère qui dévoile son chant léger sur la courbe infinie des choses. Ceci-cela : le temps en son éternelle présence qui ne se montre jamais qu’à n’être plus ce qu’il est dans son avoir-été, qu’à n’être pas encore dans son à-venir que la mémoire efface de son zèle assidu.

 

   Parution blanche.

 

   Temporelle était cette manière d’absence à soi, de nudité, de dénuement, de parution blanche dans la trame serrée de l’exister. Elle était si menue qu’un rayon de clarté eût pu la traverser, imprimant sa fragile silhouette sur un mur couleur de craie, la laissant dans un silence cotonneux, la déposant, en quelque sorte, hors d’elle-même, dans la lisière de l’inconnaissance. C’est tout juste si le buisson des cheveux faisait sa faible rumeur - cette teinte de réminiscence ancienne -, si le cou paraissait, si les épaules brillaient du luxe de la chair, si le bassin s’ourlait de cette flamme qu’on eût pensé y trouver, si le sexe signalait le doux renflement de sa bogue, si les jambes se donnaient comme ces deux colonnes soutenant l’armature de cette étrange cariatide.

 

     Cette seconde qui s’égoutte.

 

    Comme son nom semblait l’indiquer, Temporelle était en quête de cette illisible réalité dont on parlait toujours comme d’une fée ou d’une magicienne, cette journée qui s’écoule, cette heure qui tressaille au creux de l’âme, cette seconde qui s’égoutte telle les larmes d’un glacier. Si Temporelle, pas plus que le quidam qui attend sur le quai de la gare le train-allégorie qui l’emmènera dans la rainure de son destin, si Temporelle donc ne pouvait prétendre emprisonner l’instant dans une cage de verre, elle se sustentait de précieuses provendes qui avaient nom musique, peinture, à savoir l’art en son ineffable mais haute empreinte. C’est dans le lieu inconditionné et multiple des œuvres qu’elle trouvait à se connaître en tant que traversée de temps, ce langage qui nous construit à la manière d’une fable ou bien d’un conte avec son début, son milieu, sa fin, toutes séquences entrelacées avec le surgissement des évènements.

 

   Rythme somptueux des saisons.

 

   Ce qui lui parlait le plus le poème du temps, c’était le rythme somptueux des saisons, leur ample déploiement, leurs contrastes, leurs constantes dialectiques qui les signalaient telles de souples harmonies, presque des enchantements. Combien d’amplitude, de divergences mais aussi de connexions significatives entre la docile palme du printemps, la rudesse de l’été, l’inclination mélancolique de l’automne, la chute hivernale dans son abîme de néant, sa gelure de tout ce qui prétendait s’exhausser de soi. Comme une trace de finitude mais avec, toujours, dans la feuille givrée, dans le germe abrité dans l’humus l’espoir d’une renaissance, d’un temps de ressourcement.

 

   L’adagio automnal.

 

   Le plus souvent elle se saisissait de son violon et, des heures durant, faisait vibrer les « Quatre saisons » de Vivaldi. Elle butinait au son enlevé de l’allegro printanier ; elle faisait se soulever les hautes vagues du presto estival ; elle se laissait dériver doucement aux notes longues de l’adagio automnal ; elle se confiait à la plainte languissante  du largo hivernal. C’était alors comme d’être traversée par le chant des oiseaux, le clapotis de la fontaine, l’haleine du zéphyr. C’était se livrer entière au ciel balafré de blancheur, aux nuages tonnants, aux percussions de la grêle, c’était voir de ses yeux encensés d’orage la chute des épis, l’accablement des tiges sur ce qui, bientôt, brillerait du soleil du chaume.

 

    Sablier léger de l’air.

 

   C’était abandonner la symphonie des cigales, renoncer aux virevoltes de la danse, emplir ses poumons du sablier léger de l’air, se livrer sans atermoiement au sommeil que zébraient les rêves de leurs lueurs de météores. C’était livrer sa chair aux incisions de la neige étincelante, confier le velouté de son épiderme aux morsures du vent, courir à perdre haleine sur les congères nues, animer ses dents des claquements de la froidure. Chaque mince événement, chaque vibration du vivant étaient la trace indélébile, en soi, de cette cadence ininterrompue du jour qui faisait palpiter le cœur, mettait l’imaginaire au diapason du fleuve, de la goutte de pluie, du filet de fumée se perdant dans les tresses immobiles de l’éther.

 

   Vivre en tant que Temporelle voulait dire ceci :

 

   Dire le Printemps  faisant son éclosion originelle, là, au milieu du Paradis. On était tantôt Eve dans sa nudité innocente, tantôt Adam dans sa neuve virilité. On était la scansion du temps en son empreinte primitive, cet à peine ébruitement des choses dans le paysage infiniment maternel. On était entouré d’arbres aux frondaisons immenses dont chaque feuille était une seconde en suspens, un œil regardant les premiers pas de l’humain dans la contrée qui allait se déployer en destin. A long terme, mortel, mais nul ne le savait encore, le péché n’avait pas été commis qui pétrifiait le temps, le rendait minéral, cette dureté de silex contre laquelle l’homme, dorénavant, érigerait l’acier de sa volonté.

 

  Dire l’été avec son champ de blé rutilant, ses arbres répandant une douce fraîcheur, une montagne au loin coiffée d’une tresse de nuages, de riches demeures plantées sur une colline. Dire la misère de Ruth, la générosité de Booz qui  l’autorise à glaner quelques épis puis la prendra pour épouse dont il aura un fils qui aura un fils et ainsi de suite, installant  le temps généalogique, christique, qui sera le temps des hommes et des femmes sous le ciel souvent aveuglé de clarté. 

 

   Dire l’automne avec les envoyés de Moïse de retour de Canaan, la Terre Promise, dont ils rapportent les fruits pour attester la fertilité de ce sol mythique. Dire le chant biblique qui se dévoile dans toute l’ampleur de son mystère, cette magnifique lumière dorée qui s’épand sur falaises et collines à la façon d’un fabuleux nectar. La grappe de raisin est démesurée qui dit à la fois le sang du Christ, mais aussi la petitesse de l’homme à l’aune de la majesté divine. Dire surtout le ciel immense qui magnifie la nature, la porte au chevet d’une éternité, d’un temps immensément long qui sera la mesure à laquelle les Existants seront désormais confrontés. L’infiniment petit au regard de l’infiniment grand.

 

   Dire l’Hiver, le sens tragique qu’il inspire comme si le Déluge frappait de nullité toute parution au monde. Ciel couleur de cuivre sombre que zèbre une nuée blafarde. Lune voilée. Arbres à peine apparents dans la lumière si basse, comme venue d’une crypte. Dire la stupeur des naufragés que l’onde menace d’engloutir à tout moment. Temps de conclusion douloureuse, temps de finitude par lequel se dit la fragilité de toute vie. Temps qui tremble, saisi de son propre vertige comme s’il procédait à sa propre perte.

 

   En mode de peinture.

 

  Disant ceci, ces dernières quatre saisons de Temporelle c’était simplement dire les merveilleux tableaux de Nicolas Poussin sur le thème du temps qui passe. Car, si la saison est bien quelque chose de concret, de visible, de palpable, elle porte surtout en son sein la dimension ontologique qui est, en premier lieu, tissée de temporalité. Notre être ne devient qu’emporté hors de soi en direction de cet hiver que précèdent l’automne, l’été, le printemps en leur sublime donation. Temporelle dans le clair-obscur de sa nudité est cette ineffable langueur du temps qui nous saisit, nous transit et cependant nous invite à la gloire d’exister. Nous sommes un saisonnement  qui avance vers l’inconnu. Oui, l’inconnu, mais qui avance !

 

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9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 09:44
Pourquoi ce feu…et puis plus rien ?

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

   C’est un piège, un étau.

 

   Le soleil est cette boule blanche au zénith qui fait couler ses millions de phosphènes étourdissants. Il y a de grandes flammes qui incendient l’horizon et la mer est un lac en fusion, un miroir qui renvoie ses flèches acérées contre le dôme du ciel. C’est un piège, un étau qui resserre ses mâchoires et la respiration est à la peine. Les à-pics des fronts sont d’étincelants glaciers sur lesquels ruisselle la sueur en minces ruisselets et les mentons des surplombs de pierre où s’accrochent les claires stalactites, les gouttes de stupeur. S’essuyer le visage ne sert à rien, la source est continue qui s’alimente à la fontaine caniculaire, au feu exultant, aux étincelles qui raient l’horizon de leurs courses rapides.

    

   Longues cohortes.

 

   On boit de longs traits d’eau glacée, on fait craquer ses membres engourdis, enserrés dans des bandelettes chaudes de momies. On ne pense plus et les réflexions sont des boules de bitume qui font leurs congères dans l’antre du cerveau. Sur la plage sont des milliers de corps allongés dans l’attitude du culte solaire. Les vitres noires des lunettes sont des névés dont la surface est impénétrable, comme désertée de regards, vide d’une ouverture sur la vie alentour. Existences de chrysalides qui s’immolent à même la densité de leur propre peur. Oui, de leur peur. Longues cohortes d’anatomies plongées dans une hébétude sans fin. Car le jour est une douleur, la nuit une souffrance, le réveil le début d’un sacrifice consenti mais si lancinant, si difficile à porter au-devant de soi dans les allées dévastées de la grande fournaise.

 

   Villes-Termitières.

 

   Dans les boyaux des villes, dans les galeries souterraines, les catacombes aux blancs ossuaires, dans les caves sont amassées les grappes humaines qui fuient les folles ardeurs de la lumière. Ses bras, ses jambes, on les colle aux parois de calcaire, de son abdomen on fait une ventouse qui adhère au suintement salvateur, on boit avidement la liqueur de la moindre mousse, on aspire la fraîcheur dans le soufflet des alvéoles. La chaleur on en entend le bruit, le râle assourdissant le long des trottoirs qui se déforment, on dirait des bandes de nougat qu’un enfant indocile serrerait dans ses poings au seul plaisir de leur imposer sa volonté de puissance, de les réduire à sa merci en quelque sorte. Parfois les gens, à l’angle des rues tailladées à vif, dans les boudoirs méticuleux tendus de rose-bonbon, dans les estaminets où la bière coule en cascade s’essaient à proférer quelques mots, ne serait-ce que pour dire la verticalité de leur stupeur.

  

   On se tait longuement.

 

  Mais les mots sont rétifs, réifiés et font leur boule de gomme sur le parvis asséché des lèvres.  Mais les phrases font leurs filaments caoutchouteux autour de la langue qui pagaie sans cesse dans la vase de la bouche. Alors on décide de se taire mais le silence gonfle telle une baudruche qui martèle le pavillon hébété des oreilles. On se tait longuement tout contre le ressac du souffle démoniaque. On espère soudain, en soi, au creux de la braise du corps, une accalmie, le surgissement d’une langue de neige, la magnificence limpide d’un glacier. Mais tout est si lent à venir et les idées s’amassent ici et là dans d’étranges amas cotonneux, en résilles filandreuses, en cordes de chanvre aux inextricables nœuds.

  

   Images destinales de l’être.

 

   On est soi dans l’étrangeté. Puis on n’est plus soi et toute logique s’est abîmée tout contre la varlope de la déraison. On est soi et l’autre puisque plus rien ne semble avoir de limites. On emmêle ses bras aux bras contigus. De ses jambes on fait des lianes souples qui accueillent d’autres lianes souples. On est tenon et mortaise à la fois. On est Charybde et Scylla, on flotte dans les mêmes abîmes et les baudroies aux yeux globuleux nous frôlent de leur désir de soie. On est pieuvre aux mille ondoiements, on est tentacules fouettant leur propre ego-altérité, on est l’autre et soi dans un même mouvement de la conscience. On touche le vis-à-vis  et on palpe sa propre peau. On regarde qui fait face et on est regardé par son propre regard. Palais aux mille glaces où se percutent les images destinales de l’être. Labyrinthe où je te rencontre, où tu me vois réverbéré à l’infini, feuilles de verre où nous nous immolons dans notre perte irrémédiable, où vous divaguez parmi les corridors altérés de l’espace, les facettes démultipliées de la sensation, les ivresses des perceptions qui vont et viennent selon des flux qui nous traversent et parcourent le monde.

  

   Blizzard de la démence.

 

   On est des Ravaillac écartelés et les chevaux de la folie nous démembrent aux quatre angles de l’horizon : une main ici qui ne saisit que le vide, un bras là qui fait retour sur son segment de chair et ne se reconnaît plus, un pied qui marche dans le rien cotonneux et ne sait plus qu’il marche, des sexes flaccides qui battent au vent, des vulves orphelines, des ombilics perforés qui ne perçoivent plus la trace de leur origine. Partout est la lame aiguë de la schizophrénie qui clive le territoire indistinct du corps, partout la gangue de la mélancolie avec ses gerbes d’ennui, ses feux assourdis d’angoisse, partout les bondissements maniaques et leurs assauts de gloire contre les ombres qui envahissent tout, réduisent la vie à un simple soupir de luciole dans la prairie couverte de nuit. La vue est si basse parmi les racines de la mangrove. L’humus est si dense qui serre les blanches racines du jugement. La soue si indistincte où grouillent les séquelles abortives du désir. C’est comme de tomber dans un chaudron empli de poix, de tenter de faire la planche alors que tout est englué et que l’esprit vacille comme la flamme dans le corridor parcouru du blizzard de la démence.

  

   Lueurs fauves de l’automne

 

   On vient de dire le blizzard, le souhait de l’homme que l’on est encore de se plonger dans la pureté immémoriale du froid, de connaître une vérité qui nous mette debout et que notre marche entravée se projette vers un futur, sinon radieux, du moins possible. On ne va nullement tarder à dire, avec des soupirs dans la voix et des trémolos dans l’âme, la présence à nulle autre du printemps, le gonflement de la sève dans le canal des tiges, l’éclosion des fleurs, les corolles roses, les pétales chargés de douces fragrances. Et à peine terminera-t-on, d’énoncer ceci que déjà nos yeux s’empliront des lueurs fauves de l’automne, nos oreilles du crépitement des feuilles, nos mains du dessin des nervures dans la clarté adoucie du sous-bois.

 

   On est ici, on veut être ailleurs.

  

   On saute d’une saison à l’autre, d’une saison du corps à une étape de l’esprit, à un bondissement dans la faille ouverte de la conscience. On est ici, on veut être ailleurs. On réclame le chaud en hiver, le froid en été, la couleur de rouille au printemps, la floraison en automne. On demande tout et on n’obtient rien que le soi dans sa constante démesure, dans son inconséquence plurielle, dans son avidité fondamentale, dans la sombre dévastation qui grésille le long de l’espoir humain.

  

   On dit le temps qui passe.

 

  Alors on revient au début de la fable, on sonde la photographie de manière à y trouver, peut-être l’empreinte d’une origine. On dit le soleil très haut avec son œil atone qui interroge le monde. On dit la cendre gris-bleue des nuages, leur allure de douce médiation entre ce qui entaille et ce qui caresse. On dit la langue de feu qui court au sommet de la montagne. On dit la nuit de cette montagne dont on ne sait si elle vient tout juste de se lever ou bien si elle est parvenue au terme de son voyage. On dit tout cela et, en même temps, on dit le temps qui passe. Rien que cela, cet émiettement des heures, cette poussière des secondes, cette fulguration de l’instant qui nous surprend les mains ouvertes en direction du ciel comme si une offrande pouvait en chuter qui nous sauverait de notre propre chute, justement. Car nous sommes des êtres en perdition, des genres de culbutos qui, toujours oscillons sur notre base avant que de passer cul par-dessus tête. Et de plonger dans l’abîme.

    

   Être parmi le luxe de l’exister.

 

   Le temps des saisons, le temps météorologique, la pluie ou le frimas, ne sont jamais, en réalité, que des déclinaisons de cette temporalité qui nous fait hommes et nous distingue de l’animal « pauvre en monde », de la chose « sans monde » ce qui veut dire, en langage clair, sans temps, sans conscience d’être parmi le luxe de l’exister. Alors au terme de nos brèves et toujours réitérées réflexions, nous disons : « Pourquoi ce feu … et puis plus rien ? » et nous nous disposons à méditer cette question fondamentale qui pose l’être en son unique flamboiement et le retire sitôt paru. Condition de sa présence. Toute vision au-delà serait brûlure et désolation. Or nous voulons voir et nous projeter au-delà de notre vision. Peut-être y sommes-nous déjà ?

 

 

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 08:05
Attente du Rien.

                  Edward Hopper.

               Western Motel, 1957.

                Source : Artworks.

 

 

 

 

 

   Au monde l’on demande…

 

   On est là, dans l’égarement de soi. On est là et l’on cherche l’exactitude du monde. Au monde l’on demande de nous signifier, de nous justifier, de nous placer à un point déterminé de la quadrature des choses.

De la colline à l’horizon, dans le moutonnement du jour, on attend qu’elle nous dise l’herbe que nous pourrions fouler, nous montre le nuage à l’horizon, peut-être, au-delà, des vagues marines, des perditions d’air bleu dans la faille infiniment ouverte des songes.
De la bande de bitume jaune nous espérons qu’elle nous conduira vers cet inconnu que nous sollicitons comme une part de nous-mêmes, mais qui, toujours, nous échappe.

Du mufle vert de l’automobile qui pointe le feu de ses chromes, que souhaitons-nous, si ce n’est l’aventure au bout de la route, une étreinte, un dialogue qui s’instaure et nous exonère des rets étroits de la solitude ?

Du fauteuil de moleskine rouge nous désirons l’accueil immédiat, la possibilité de nous ressourcer, de nous déposer dans les sables blonds d’une douce méditation.

Du lit de bois sombre nous percevons le possible asile, le recueil du corps dans l’aire lénifiante du repos, le tremplin des rêves, l’oubli de soi dans la marée nocturne des draps, peut-être l’étreinte de l’amant et des réveils pareils à la promesse de l’aube dans la beauté de l’heure.

Des murs badigeonnés de vert nous sommes les hôtes heureux comme si cette couleur pouvait, à la force de son seul rayonnement, nous envahir de joie, nous déposer dans l’île d’une félicité immédiate.

De la grande baie largement disposée à nous livrer la lumière nous souhaitons qu’elle illumine notre âme et nous flotterions dans notre propre espace avec les signes majestueux de la liberté.

 

   Assoiffés d’exister.

 

   Certes nous souhaitons tout cela et plus encore car nous sommes assoiffés d’exister, de témoigner, de prendre part au grand festin mondain, de nous livrer sans retenue à la pléthorique curée dont nous attendons qu’elle nous fasse connaître les autres en même temps qu’elle nous révèlerait un instant d’éternité. Certes, mais la malle est bouclée qui non seulement n’augure pas d’un prochain départ, mais nous consigne à demeure dans la geôle de notre être. Car, avant d’être l’insigne d’un bagage, l’icône d’un voyage, cette peau de cuir fauve n’enserre entre ses flancs que le vide qui l’emplit et nous la livre dans le plus pur dénuement alors que nous étions fascinés par sa promesse de dépaysement, sa capacité d’exil. L’étiquette qui aurait dû porter notre nom, la voici vide de chiffre, identique à ces palimpsestes qui ne disent plus rien à force d’être usés par le temps. Même plus la trace d’un langage, même plus le grésil d’un souvenir. Même plus l’empreinte d’une identité qui aurait suffi à attester son utilité. Rien que du vide sur du vide, du silence se découpant sur du silence.

 

   Cette effigie de carton.

 

   Voici ce qui est à percevoir :

Nous sommes cette effigie de carton bouilli dont se parent les carnavals pour conjurer les mauvais sorts, barrer le chemin aux malins génies.

Nous sommes une terre blanche, un biscuit nu avant que ne le recouvre l’émail qui le flatte et le porte à sa juste parution.

Nous sommes un mime blafard sur une scène que nul ne voit puisque le monde est désert.

Nous sommes une chorégraphie que n’habite ni un corps, ni un esprit en mouvement, pas plus qu’un principe de vie qui en guiderait les hésitantes figures.

Nous sommes ce mannequin vide, cette nasse d’osier qui se désespère d’être au milieu des paysages de pierre architecturée d’un Giorgio de Chirico.

Nous sommes une absence que visite une autre absence et ainsi à l’infini, d’abyme en abyme, de Charybde en Scylla.

Le froid est grand qui fait sa vrille mortifère.

La vue est étroite qui s’étrécit aux dimensions de la chambre.

La scène est clouée qui consigne dans la cellule et ne dit nul vraisemblable ailleurs.

 

   Meurtrissure purpurine.

 

     Notre visage est privé de parole.

   Nos lèvres sont jointes par une meurtrissure purpurine comme si tout langage était de valeur seulement sacrificielle. Soit parler pour ne rien dire. Soit parler pour se livrer au courroux des dieux. Peut-être sont-ils les seuls autorisés à proférer, eux dont le regard plane sur les hauteurs de l’Olympe et scrute la vérité en sa lueur première ?

Nos bras sont de muettes suppliques qui n’étreignent que des brumes.

Qu’aurait donc à nous dire cette boiserie du lit si ce n’est la mutité des choses, leur entêtement à ne nous livrer que l’opacité de tout ce que nous côtoyons, qui nous égare à force d’énigme ?

Nos jambes sont des pieux qui ne connaissent ni la nature du sol qui les porte, ni les mystères de la terre aux aphasiques profondeurs.

Notre vêture est de bure, telle la robe du moine qui ne cache rien puisque nous n’avons rien à dissimuler. Que pourrait-on dérober au regard depuis son anatomie vide, transparente, pas même la consistance d’un flocon, la légèreté d’une brume.

Diaphane, totalement diaphane.

De quoi donc un Rien est-il fait, dépouillé jusqu’en ses dernières nervures ? Ne demeurent plus que d’étiques ombres, un théâtre aux travées nocturnes, une estrade de planches livides, des poulies qui battent l’air de leur ronde inconsistance, des cintres d’où ne descendent que des haillons aux syncopes illisibles.

 

   Lecture de l’œuvre.

 

   Certes lecture désespérée où seule la vacuité humaine ose encore dire son nom. Miguel de Unamuno se fut exprimé en termes de « sentiment tragique de l’exister ». Kierkegaard par la troublante formule de « La Maladie à la mort », cette insoutenable tension entre le fini et l’infini.

Car ici tout est fini qui demeure en soi.

Tout est infini qui jamais ne se perçoit ni ne s’actualise.

Hormis l’Esseulée rien ne paraît du monde. Ni l’homme dont on pense qu’elle est en attente, ni d’autres Existants qui pourraient peupler l’image et le ciel est uniment vide qui fait son abstraction bleu-céleste.

Tout est figé dans une cruelle attente.

L’automobile n’est pas encore totalement donnée en tant que réalité, encore moins son éventuel passager.

Nul interlocuteur sur le fauteuil qui fait face.

Nul objet éparpillé sur le lit dont on supputerait une action en train de s’accomplir.

Nulle silhouette, fût-elle celle d’un oiseau en vol ne se découpe sur le rectangle de clarté.

Quant à Esseulée elle ne semble être qu’une manière d’outre aux flancs désertés par quelque vie que ce soit. Sa raideur témoignerait à la limite d’une posture cadavérique que sa blancheur vient renforcer de son pouvoir de dénuement. Tout semble avoir perdu sens et orientation. On pourrait inévitablement penser à un modèle éternel qui aurait trouvé sa posture idéale et définitive tel un insecte luxueux pris dans un bloc de résine.

Edward Hopper cultive avec un sens rare du lexique exact, épuré, presque à la limite de l’esquisse l’art du suspens, de la vacuité, du temps illisible en sa perpétuelle confusion.

En réalité, ici, le temps n’existe pas, l’espace se réduit à quelques formes simples par lesquelles se dit la vérité de la désespérance, la verticalité du doute d’être lorsque plus rien ne fait signe à l’horizon des choses.

   Seule une question qui demeure sans réponse.

 

 

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 14:27
Imago Mundi.

               Chrysalide de début d'été.

                Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Brève note liminaire.

 

   Ici se montrera le processus de la métamorphose portant en lui les diverses strates du temps, les différentes effectuations des corps, leur parcellisation en voie de totalisation. Chaque étape - chenille, chrysalide, imago -, est une station sur le chemin de l’être, lequel n’est entièrement réalisé qu’en vertu de la finitude qui lui est promise de tous temps. Alors un nouveau cycle s’instaure montrant l’événement extraordinaire d’une vie prenant essor d’une mort. Infini cycle d’une présence/absence, éternel retour du même dont nous ne sommes qu’une des brèves actualisations. L’évolution du papillon se laisse entendre comme clignotements successifs de la présence au monde.

   Si l’on reporte ce calque à la genèse de la Terre, la première de ses représentations, l’Imago Mundi babylonienne s’interprète en tant que parenthèse particulière de son histoire, simple chrysalide attendant de trouver sa complétude. Géographie en constante transformation qui fait varier sa morphologie, ses frontières, ses paysages. Jamais terminée en elle-même, toujours en voie de mutation, ce qui est la loi de tout organisme vivant.

   Imago Mundi se superposant dans une manière d’homologie signifiante avec notre propre réalité hautement métamorphique, ce Monde en attente de constitution qui est le nôtre. Sans doute la subtile dynamique de la modification inscrite dans le passage d’un état à un autre est-elle le phénomène le mieux à même de nous révéler en tant qu’être-devenant-mortel. Et nous ne le sommes qu’au travers de ces médiations successives qui nous portent constamment de l’en-deçà vers l’au-delà de notre conscience. Simple cheminement existentiel parmi un immense carrousel d’images.

 

   Des « considérations inactuelles ».

 

   Contempler cette image pourrait durer une infinité de temps et nous n’en percevrions nullement la discrète parole. Car, ce qu’elle porte en elle ne s’épuise ni dans le présent, ni dans un possible futur. Cette image appartient au passé tel que nous le rejoignons, parfois, dans la sublime architecture des songes. Tâcher d’en deviner les lignes de force dans une visée immédiate ne ferait que nous égarer nous-mêmes dans des considérations inactuelles. Il en est ainsi des choses visibles qui disparaissent souvent à même leur secret, nous laissant les mains vides et le cœur en souffrance. A commencer par nous qui ne sommes qu’une présence/absence puisque nous figurons ici tout en étant ailleurs. Les gens nous considèrent telles des choses achevées alors que certains de nos fragments flottent, épars, parmi les glaces d’autrefois, dérivent le long de nos rives intérieures et nous débordent bien au-delà de notre périphérie puisque nous rêvons de futur, de projets, de réalisations dont nous attendons, le plus souvent, l’atteinte d’une forme d’émerveillement. Et, d’ordinaire, nous demeurons cois, en suspens dans quelque dentelle inaccessible du temps.

 

   Son nom d’Imago Mundi.

 

   Si nous appliquons aux autres et singulièrement à cette brève Effigie le même canevas dans l’ordre de la connaissance, alors nous nous apercevons que, loin d’être entièrement rassemblée en soi, cette En-voie-de-devenir s’attache aux jours anciens par mille souvenirs, aux jours futurs en raison de mille flèches qu’elle décoche, myriade de plans sur la comète dont elle est l’émettrice. Autrement dit, c’est dans un geste éminemment dynamique que nous pourrons nous emparer de son être dans un genre d’approche qui dépasse le flou des pures supputations. L’Artiste nous la propose sous le titre de Chrysalide de début d'été. Or, qu’est-ce qu’une chrysalide sinon un progrès ontologique dont nous ne saisissons, dans l’instant, qu’une des facettes selon lesquelles son apparaître la destine à être connue ? Elle est un degré sur une échelle, une graduation sur un instrument de mesure, une brisure de lumière colorée dans le mouvant spectacle du kaléidoscope anthropologique. Elle est une image arrêtée sur l’écran de notre conscience, le simple mot d’une phrase, la brève illumination d’un processus.

Imago Mundi.

             Imago Mundi.

          Source : Bylogos.

 

 

   Pour cela même et pour bien d’autres raisons, Imago Mundi (son autre nom) est pure venue à soi d’un émerveillement toujours renouvelé. Elle est cet événement inscrit dans la première argile où se dessinent les signes et les repères de sa propre géographie, où émergent les méridiens des sentiments, où s’irise dans un genre de confusion originelle la carte de Tendre qu’elle nous tend comme son image la plus probable. Elle est cette idée babylonienne qui tremble dans le lointain, tette une pierre première recueillant les sèmes ineffables de l’exister. Entre la chenille et le papillon venu à soi dans le pur paraître, en instance d’être vraiment, toujours cette faille en arrière des choses, cette brume au devant qui porte le nom de futur, ne se dévoile jamais que dans la vision trouble des approximations. Identique à cette évocation de la Terre d’inspiration cosmologique - cette préhension singulière du monde -, encore cernée de la néantisation d’un chaos perceptible mais s’ouvrant déjà sur une perception approchée et manifeste du réel. Magnifique métaphore de ce que la culture des hommes invente au fur et à mesure de son cheminement dans l’orbe du savoir.

   Ici, il y a stricte équivalence entre cette image d’un monde en train de se façonner et l’image d’une présence qui se montre à l’intersection particulière d’un espace et d’un temps, cette Nymphe qui s’approche de nous dans un genre de battement d’ailes. Comme s’il y avait danger à demeurer ici, dans cette forme inachevée du présent, alors que le sens fait signe vers l’ancien et également l’avenir, s’habillant du mystère de l’exister en sa confondante évanescence. Apercevoir un être dans le cycle de sa croissance, c’est toujours en saisir l’incroyable tissu d’ombre et de buée. Il ne demeure dans les mains que quelques gouttes imperceptibles, dans les yeux qu’un passage tel le vol rapide de la sterne, dans la conscience la fuite d’un vent que nous ne pouvons nommer faute d’un langage adéquat.

 

   Hiver ou la venue du doute à soi.

 

   C’est, disons, dans un hiver de glace et de frimas. Tout est poudré de blanc et ne sortent des chaumières que les filets gris des fumées que le ciel efface de sa lame translucide. Y a-t-il quelqu’un sur Terre dans l’immense désolation qui court d’un bout à l’autre des étendues polaires ? Y a-t-il au moins l’étincelle d’une pensée qui se lève dans la nuit des corps ? Il fait si sombre dans l’univers engourdi des consciences ! Si sombre et tout pourrait aussi bien retourner dans l’œil aveugle d’un puits originel que nul n’en serait alerté. Si difficile d’exister sous cette chape de plomb, dans la venue du doute à soi, cette dague plantée dans l’âme, qui travaille les chairs et mutile l’outre glorieuse de la peau.

   Douter, c’est cela, se vider de son sang et perdre cette belle pulsation intérieure par laquelle on se sent immergé dans le vaste courant du monde. On devient blanc, infiniment, transparent telle une baudruche et on flotte sans but au milieu des caprices et des turbulences de l’air, autant dire au hasard, autant dire crucifiés par le destin. Soudain tout espoir est perdu de naître définitivement à soi. Faute à l’hiver, cette métaphore du temps immobile, faute au gel, cette image de la volonté cernée de mâles fureurs. Le froid est partout qui farde les tempes, métamorphose la langue en congère, soude le plexus, étrécit les alvéoles, bride l’amande du sexe, ligature les boulets des genoux, entoure les chevilles des chaînes de l’aliénation. Plus rien ne fait signe que cette immobilité éternelle, ce silence qui plane à la façon d’un mortel oiseau de proie. Du fond de la froidure nous sommes démunis car nous n’apercevons même pas cela qui pourrait exister et assurer notre propre présence d’un reflet en miroir.

 

   Venue du plus lointain du blanc.

 

   Cette fable hivernale n’était qu’un écho naissant de notre rencontre avec le fond de l’image. Tout y est blanc comme une première neige. Tout y est virginal et oublieux du monde. Tout y est identique à l’atmosphère polaire où nulle vie ne semble pouvoir émerger de cet inquiétant silence. Mais c’est sans compter sur l’insistance de la vie à paraître, même sous les latitudes les plus rigoureuses. Toujours, à notre insu, se déroule le cocon temporel qui dévide ses inlassables fils afin que la situation au monde des Existants puisse trouver les conditions de son effectuation. Ce qu’il faut voir, c’est ceci : un papillon - disons un Moiré Boréal aux ailes sombres -, ce papillon est mort afin qu’un autre naisse. Un papillon a abandonné son corps sur lequel une imperceptible chenille a prospéré dans le creux de quelque mystère inaperçu des hommes, dans une éclisse de temps qui, maintenant, va occuper tout l’espace, coloniser le champ libre de la joie.

   Belle réalité palingénésique au travers de laquelle se laisse découvrir le chant du monde en sa perpétuelle possibilité de ressourcement. Il n’y a pas de fin, pas d’impasse, pas de chemin qui se lancerait dans le vide, déboucherait dans un absolu privé d’attaches, dénué de langage. La parole qui, un jour, a commencé, jamais ne s’éteint. La lumière qui, un jour, a brillé poursuit sa route étincelante dans la faille immensément ouverte du cosmos. Toute forme humaine est Imago Mundi, image du monde en voie de cristallisation, métamorphose en acte, temporalisation aux inépuisables ressources.

 

   Elle est ici et là-bas.

 

   Chrysalide est arrivée à nous comme le prodige qu’elle est, un infini étonnement sur la courbure des jours. Elle est ici et là-bas et encore ailleurs sans jamais épuiser son essence. Elle est dans cette pliure étroite de l’hiver où elle prend naissance de la mort d’une saison. Elle est dans ce dépliement du printemps où elle métabolise ses potentialités, chrysalide à la tunique pleine de promesses. Elle est enfin en cet été, en cette brume solaire dont, papillon accompli, elle entoure son vol hésitant, comme la beauté réalisée qui se dit l’espace de quelques battements d’ailes. Hiver-printemps-été : scansions temporelles qui métaphorisent l’impréhensible dimension de ce qui passe et fuit toujours à l’horizon des choses, tout comme le sentiment d’amour ou la vive passion qui ne se révèlent qu’à la hauteur de leur flamme, autant dire dans l’orbe d’une disparition.

 

   Damier Athalie.

 

   Elle est à la fois chenille, chrysalide, imago en sa dernière instance, ce magnifique papillon, Grand Porte-Queue aux ailes cendrées, aux macules bleues et rouge, ou bien Damier Athalie aux cellules blanches et jaunes, aux fines rayures noires. Elle est toujours à être, à se dévoiler, à se hisser hors de son cocon afin que, devant nos yeux éblouis, se manifeste sa beauté infiniment temporelle, multitude d’esquisses successives dont elle nous fait le don sans réserve.

   Aujourd’hui corps blanc fluet avec les brindilles des bras qui dévident leur tunique de soie. Elle en émerge à peine, à la manière de toute chose fragile ayant constamment besoin de s’assurer de sa forme. L’île du visage est encore prise dans les mailles qui signent son passé alors que l’envol du papillon en est l’éphémère réalisation, un envol pour plus loin qu’elle dans le mystère du monde. Qu’était-elle hier ? Que sera-t-elle demain ? Déjà nous songeons à mille tableaux mouvants dont elle sera le centre de rayonnement.

   Mais, au fait, où se trouve son être le plus vrai ? Quelle en est la station la plus accomplie ? Ou bien l’être n’est-il que cet indéfinissable qui change d’atours pour mieux nous berner, nous conduire aux portes du vertige ? Ne serait-ce pas ceci, en réalité, la fuite d’un invisible qui ne nous interroge qu’à précisément se rendre toujours insaisissable ? Ne serait-ce pas ceci ?

 

 

 

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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 08:19
Tuer l’amour ?

 

                     Aimer tue.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

 

   Hallebardes exactes.

 

   On était là, dans l’attitude de la prostration, corps livide, nuque raidie, avant-bras posés sur le toboggan des genoux, mais jointives comme dans la prière, assise sur la margelle des pieds et l’on attendait. C’est le visage surtout qui était maculé de peur, d’une peur diffuse dont on ne pouvait saisir l’origine. Yeux soudés au fond des orbites, bouche clouée dans un silence de catacombe et c’était, tout autour de la blanche anatomie, un genre de vol, de chute de freux, dans la stridence de l’air, de hallebardes exactes qui délimitaient, cernaient le tumulte de chair. A n’en pas douter il s’agissait du signe avant-coureur de la Mort dont cette cruelle réalité portait l’empreinte, tel le Christ avec sa couronne d’épines et les stigmates de la douleur offensant la poitrine, les flancs dénudés jusqu’à ne plus paraître qu’à la mesure d’une offensante tragédie.

   L’esquisse humaine était atteinte jusqu’au plein de son essence qui était de penser, de formuler des questions, de connaître et de préciser ses propres contours. Mais comment, dans une telle affliction, pouvait-on encore exister et s’arracher aux ombres qui frôlaient la conscience de leurs étiques membranes ? Comment ? Le feu de l’esprit couvait sous une lave éteinte. Tant et si bien que les pensées qui s’essayaient à bourgeonner devenaient de simples bulles à la surface d’un marais qu’un vent putride éteignait bientôt. On était cible du néant, épicentre des angoisses multiples qui rampaient à bas bruit dans les sillons de terre, réceptacle des hantises archaïques d’une proche disparition, d’une promesse d’anéantissement.

 

   Un Lanceur de couteaux.

 

   On se savait la victime d’un Lanceur de couteaux dont on ne percevait jamais la forme, les flèches seulement, les yatagans d’acier délimitant cette dépouille que l’on était devenue malgré soi. Oh, certes, au fond de soi, on entendait bien une minuscule antienne faire son étrange danse de feu-follet, sa lueur de luciole parmi le bitume des Vivants, ou ce qu’il en restait, comme ceci : Aimer tue - Aimer tue - aimer tue - aimer tue - aimer tue - AIMER TUE - aimer tue, avec des variations, des inflexions et, parfois, seulement quelques sons bizarres, fragmentés, dans lesquels ne se laissaient plus deviner qu’un vague sabir indescriptible, quelques consonnes meurtries, des voyelles sur le bord d’uns syncope. Si près de disparaître à soi, on se hâtait d’échafauder de rapides hypothèses, de tirer des plans sur ce non-sens qui s’annonçait peut-être comme la fin de quelque chose, à commencer par soi. Mais c’est du tout autre que soi dont il fallait partir afin de démêler, dans l’écheveau des représentations, un argument vraisemblable. On voulait apprendre un peu, quitte à mourir dans l’instant !

 

   Mer contre rivage.

 

   Mer aime le rivage qui aime la mer. C’est comme cela au début du rythme du monde. Les choses s’enchaînent dans la plus pure des logiques avec le sentiment de la beauté. Sous la dalle claire du ciel l’eau de la mer épouse l’anse du rivage, s’y complaît, s’y réfugie. Le rivage à la souple destinée reçoit l’eau comme sa note complémentaire, son harmonique immédiat. Les océans aux flots bleus, les mers aux écumes blanches ne sauraient se passer de cela même qui les délimite, les recueille et les porte à l’existence. Imaginerait-on un fleuve sans berges, un étang sans flancs où reposer, une mare sans un cercle de terre et de joncs qui en cerne la réalité ? Donc à l’origine tout baigne dans une même harmonie. La mer aime le rivage qui aime la mer. Mais, par essence, tout amour est porté à l’excès, au débordement de soi en direction de ce qui n’est pas soi.

   Le temps passe, beaucoup de temps passe et les amours sont florissantes qui attachent la bordure au bordé, le contenant au contenu. Puis, insensiblement, sous la tyrannie de l’amour, les frontières deviennent floues, les transgressions apparaissent qui brouillent les natures singulières, commencent à les confondre en une matière illisible. Flots se dressent et sapent le rivage avant même qu’il ne s’écroule dans une plainte de sable et d’argile. Terre s’éboule et envahit de sa teinte poisseuse la mer qui devient un sombre marigot. Voilà ce qui est arrivé. A force d’amabilités courtoises transformées en vigoureux emportements, métamorphosées en pugilats, en corps à corps sans concession, voici que les flèches ont été décochées, les flèches pour blesser, les dagues pour tuer. C’est ainsi, tout amour ne dure que l’instant de son rayonnement et le revers est toujours là qui procède au crime le plus odieux qui soit : détruire la beauté puisque beauté est amour.

 

   « Détruire, dit-elle ».

 

   Rien n’échappe à cette irréfragable règle du vivant. « Détruire, dit-elle » et elle aiguise ses ongles pourpre et les plonge dans le sommeil de l’amant jusqu’au cœur du silence qui se révulse et déglutit ses pelotes de réjection d’un trop facile bonheur. Trop facile d’aimer dans la gratuité, sans contrepartie, juste pour la gloire du soi, le lustre de soi, le prestige de soi. SOI, trois fois convoqué comme pour dire le trident qui arme les emportements des amants et se plante dans la chair adverse afin d’en devenir l’unique possesseur, de la vampiriser. Alors ne demeure plus qu’un corps exsangue disposé sur la planche du mystérieux Lanceur de couteaux. Mais ce Lanceur, on l’a toujours su, a pour nom EROS. Le doux chérubin aux ailes de soie, le gentil dieu aux joues enfantines, au sourire puéril, à la chair de pêche, au regard si empreint d’ingénuité, porte en son dos un carquois aux flèches venimeuses, curare ou bien strychnine qui tétanisent l’âme avant que de l’envoyer à trépas. Jamais âme ne meurt, prétend-on. Certes, sauf dans les excès de la passion qui sont des projectiles ignés plus forts que le principe même de vie. L’amour ne retourne jamais son gant pour donner un soufflet, humilier, commettre une griffure, poser la trace d’une flagellation. NON. Seulement pour TUER. Tout doit disparaître en une identique volonté : Amant, Amante, Amour. Seul ce triple meurtre peut rendre compte de l’impossibilité d’aimer autre que soi.

 

   Brève allégorie du Chêne et du Lierre.

 

   Ils sont dans l’inconscience de l’âge, le gland tout discret qui se dissimule dans un pli de l’humus, la pousse fragile qui se meurt de ne point paraître au jour. Puis le miracle se produit : la lumière - ce médiateur de la beauté -, s’empare de leur être frêle et irrésolu. Bientôt, gland devenu Petit Chêne et pousse Petit Lierre, voici que leurs premiers pas sur le chemin du monde se jouent dans un même et unique concert. Pas un jour sans que Chêne ne s’ébroue sans Lierre. Pas un jour sans que ne s’enlacent leurs jeux gracieux, leurs enroulements mutins. Pas un jour sans que l’amitié ne s’apprivoise, ne s’accomplisse bientôt sous les auspices d’un amour fraîchement éclos. Ce ne sont qu’attouchements délicats, câlins précieux, gâteries qui dégénèrent vite en actes d’amour, en accès passionnels.

 

   Le feu de sa passion.

 

   L’enjeu est celui-ci : comment toujours aimer mieux l’autre, comment lui prouver son amour, lui déclarer le feu de sa passion ? Comment se porter vers l’autre sans que l’excès ne survienne ? Or le problème de la relation fusionnelle est bien de trouver la limite de soi, la frontière de l’autre. L’orgueil est là qui taraude et lance ses furieux assauts. Chêne saura mieux aimer que Lierre. Lierre saura mieux aimer que Chêne. Alors commence une lutte sans merci qui fait se confondre amour de soi et amour de l’autre dans la plus grande confusion qui se puisse imaginer. On se hâte d’embrasser toujours plus, on comble de faveurs qui, bientôt, font leurs boules d’étoupe, on se veut prévenant alors qu’on ne fait qu’empiéter sur le domaine étranger. Partie engagée trop avant pour que l’on revienne en arrière, que l’on accepte de faire acte d’humilité. Chêne et Lierre, parvenus à l’âge de la maturité sont si lovés, si imbriqués l’un dans l’autre, si engagés dans une forme osmotique que chacun se nourrit de l’autre sans connaître son propre début, la fin de qui fait face, de qui fait meute. Trop de flèches ont été lancées qui ont détruit le bel ordonnancement initial. Le meurtre est consommé qui fait deux victimes. Chêne meurt d’avoir été trop aimé. Lierre meurt également d’avoir trop aimé.

 

   S’aliéner en l’autre.

 

   Là, dans cette rapide métaphore, s’illustre l’incapacité de l’amour à asseoir son règne sans outrepasser ses droits, sans enfreindre les limites, sans s’ouvrir à la tentation de se déliter faute de force suffisante pour demeurer en soi. Ambiguïté fondamentale de ce sentiment qui ne s’élève qu’à procéder à sa propre perte. Hommes-Lierre, Femmes-Chênes - ou bien l’inverse -, chacun renonçant en quelque manière à son essence - cette belle liberté humaine -, pour s’aliéner en l’autre qui, par définition, est un inaccessible. On n’a que rarement accès à son propre soi, alors avoir l’audace, l’inconscience de vouloir connaître cet étrange continent qui se dresse pareil à un glacier dans le froid polaire !

 

   Seul amour vrai, le platonique ?

 

   Dans la « fable » du Chêne et du Lierre, c’est bien parce qu’il s’agit du désir de soi en l’autre que l’entreprise est vouée à l’échec. En fin de compte l’autre n’existe plus qu’à la simple hauteur d’un meurtre symbolique. La domination paranoïaque du moi a réduit à l’inexistence Celui, Celle qui prétendaient lui opposer une résistance. Jamais les « mois » ne supportent qu’on soit leur égal. Un moi, un seul et la Terre est correctement peuplée. L’ego en tant qu’ego. Les amours qualifiées « d’ordinaires » - bien peu sont extra-ordinaires -, comportent nécessairement un ver logé au cœur du fruit. Chacun ne voyant que son propre intérêt, son contentement accompli, ramène la relation aux termes mêmes d’un conflit au travers duquel, au mieux, il y aura un vainqueur et un vaincu, généralement deux vaincus. L’amour terrassé, carquois vide, flèches consommées, couteaux lancés sans possibilité d’inverser le cours des choses.

 

   Ainsi est toute beauté.

 

   Alors, combien il est facile pour l’esprit de s’évader dans ce sublime amour platonique qui n’est qu’amour intellectif, intérêt passionné pour les Idées, culte rendu à la philosophie, adoration de l’âme en sa vertu uniquement intelligible. Comme l’on aime une œuvre pour sa beauté intrinsèque qui est, d’évidence, un absolu. Or, comme de l’absolu nous n’attendons rien, nous demeurons libre à son égard, tout comme il nous fait don de sa gratuité. Deux libertés se renvoyant leur propre écho sans nécessité de céder en quoi que ce soit de sa nature plénière. Deux contemplations dont chacune possède, en soi, les outils nécessaires et suffisants à son propre ressourcement. Ainsi est toute beauté qui est origine et fin sans partage. Ainsi devrait être tout amour qui ferait de l’autre le lieu d’une inépuisable beauté, immense sustentation de l’âme que rien ne viendrait distraire de l’objet de sa fascination. Idée regardant une autre Idée dans l’immuable silence de l’être. L’Amour n’est nullement réductible à une présence, fût-elle des plus insignes. L’Amour est amour de l’Amour. Donc de la Beauté. Rien d’autre à énoncer que cette tautologie. Aller au-delà est déjà hypostasier ce qui ne saurait l’être, qui recule dès que l’on avance, qui s’éteint dès qu’on l’éclaire, qui fait silence dès qu’on profère. C’est TOUT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 08:32
La terre était déserte.

                  Photographie : Alain Beauvois.

 

 

« Je reviendrai… »

Toi qui m’attends
Je reviendrai
Je ne peux t’oublier
Comme je ne peux oublier
Les tendres moments passés
Sur la plage de Calais
Je suis un grain de sable
Qui brave les barrières
Tous les vents me mènent à Toi
Oui, je reviendrai vers Toi
Mon Bel Amour !

 

AB.

 

 

 

 

   S’était-on jamais demandé.

 

   S’était-on vraiment jamais demandé combien il était étrange d’être ici et maintenant dans cet édifice de chair avec ses tubes où courait l’eau rouge du sang, avec ses cheveux pareils à des idées folles, avec ses mains qui battaient le vide, avec le pavillon de sa peau qui flottait dans le vent du doute ? S’était-on jamais enquis du miracle de voir la feuille d’automne couchée dans son or liquide, d’entendre le grésillement de l’amour dans les frondaisons des arbres, de toucher du bout de son nez érectile la fragrance de la pomme verte ou bien celle du papillon aux ailes semées de nectar ? On avançait, comme cela, sur les chemins du monde, ne se retournant jamais pour apercevoir ses propres traces faisant leur sillon dans la poussière. On goûtait à mille choses, à la sucrerie d’une rencontre, à l’acidité d’un sentiment, au pelucheux d’une amitié, sans jamais s’interroger sur leur nature, sans s’enquérir plus avant de leur signification. Car tout parlait, il suffisait de se disposer au murmure du vent, à l’hymne du lac dans sa feuille d’argent, à l’eau bleue des abysses qui n’était que l’une des mille et une teintes du rêve. S’inquiétait-on de se nommer Pierre ou bien Sylvain ou bien encore Félicie ? Et pourtant les noms nous attachaient aux choses du monde telle la singularité dont notre être était pourvu. Uniques nous étions bien que pris dans le réseau complexe de la foule. Non reproductibles avec nos yeux couleur de terre, nos doigts où tremblait le désir d’être auprès des événements, nos pieds qui foulaient le sol avec leur curiosité avide, intarissable. Un pas après l’autre. Un souffle après l’autre. Un amour après l’autre. Une sorte de giration infinie, d’éternel retour du même, de recommencement de ce qui avait été, devenait présent puis s’enfuyait par la meurtrière de l’avenir. Alors nous butinions tout ce qui venait à notre rencontre, la corolle d’écume, la fille à la peau blanche, la corne d’abondance de l’amitié.

 

   Nous traversions la ville.

 

   Alors nous traversions la ville dans la première heure de l’aube. Les immeubles étaient de sombres haillons pliés dans leur rumeur de brume. Les Vivants des corps immobiles, des insectes aux élytres soudés et leurs yeux éteints étaient des pierres grises dans lesquelles dormait le diamant du songe. Les maisons avaient des yeux étranges, des orbites vides dans lesquelles s’engouffraient les vrilles du silence. De longs corridors montaient dans l’espace de cendre en faisant leurs volutes noires. Des freux tombaient du ciel en feulant et leur chute, dans l’air, creusait des tunnels qui, longtemps frissonnaient de cette irruption dans les mailles serrées des secondes. Oui, il y avait une immense vacuité qui scindait le monde, une faille par où se disait la perte toujours possible de la chose familière, la dissolution du paysage dans quelque malencontreux maelstrom, dune de la plage engloutie dans le tumulte des flots, bâtiment à l’horizon faisant naufrage avec sa cargaison de vies humaines, disparition, là, de l’unique silhouette au bord du rivage et le monde serait désert, infiniment désert !

 

   Toi qui m’attends.

 

   On disait Toi qui m’attends. Mais, en réalité on ne savait nullement qui était qui. Qui attendait quoi. On attendait l’attente ne sachant de quoi elle serait constituée. Y avait-il jamais eu un TOI quelque part sur la boule de la Terre qui eût constitué un but à atteindre, un refuge à trouver, la chair d’une amante, le logis où dissimuler sa peine, la chambre où écrire le journal de sa vie avec ses piquants d’oursins et, parfois, son éclatant corail, tel un soleil intérieur ? Mais cette lumière liquide parviendrait-elle, un jour, à trouver son issue, à se faire connaître, à découvrir une clarté confluente avec qui naviguer de concert ? Les eaux marines étaient si illisibles, teintées d’ombres où flottaient les résilles d’écume. Etait-on simplement un naufragé qui, jamais, ne rencontrerait l’écueil salvateur flottant à la surface ?

 

   Je reviendrai.

 

   On disait Je reviendrai. proférait ceci à la façon d’une prière profonde, peut-être d’une découverte de soi - cet inatteignable continent -, à la façon encore d’une intime conviction. On aurait donné son corps en pâture à ne pas réaliser sa promesse, à faillir à cela qui tressautait en arrière de la nacelle de peau et menaçait à tout instant de s’épancher au dehors. Alors on se rendait compte combien il était indécent de proférer de tels mots, fussent-ils de simples susurrements au seuil de la conscience. Jamais on ne revient de nulle part pour la bonne raison que nous n’en sommes jamais partis. Il n’y a en aucun endroit du monde de lieu pour l’être sinon en lui-même, autant dire dans l’éclisse étroite d’un absolu. L’être n’est ni négociable, ni transposable dans un ailleurs, pas plus qu’identifiable à un temps puisqu’il est tous les temps à la fois. Plutôt que de s’époumoner à tracer dans l’éther des mots inaudibles, préférer le silence qui est la seule dimension qui vaille, un souffle sans épaisseur, une larme sans enveloppe, un regret sans nostalgie. Il serait toujours à temps de revenir à son propre si, par le plus pur des mystères, l’instant s’éclairait un jour de la présence à soi. Alors on verrait l’invisible et on serait en pleurs devant tant de félicité.

 

   Je ne peux t’oublier.

 

   On disait Je ne peux t’oublier. Comme si quelqu’un d’autre que nous dans notre solitude se donnait comme existant. On était ici, tout en haut du rivage, dans une douleur de soi. Comment en serait-il autrement ? On ne saurait être dans la souffrance de ceci qui n’existe pas. Le sable n’existait pas. Il n’était qu’un mirage dans l’air vibrant du désert, une simple hallucination qui s’évanouirait dès que la braise de la chaleur serait devenue cendre. Les pieux de bois dressés tels des sentinelles n’étaient que la cristallisation de nos désirs secrets. Comment n’en pas avoir quand on longe des coursives imaginaires et que les Voyageurs ne sont que ces éphémères hiéroglyphes se dissolvant dans la prolifération des signes mondains ? Comment longer la dalle dure de la plage et y faire retentir le bruit de ses pas dès l’instant où l’on est un socle dépourvu d’assises, une outre gonflée de sa propre suffisance et l’on flotte en l’air pareil à une orgueilleuse montgolfière ? A partir de quel hypothétique bastingage pourrait-on apercevoir le gonflement de la mer, la voilure blanche du bateau, le pont encombré de Passagers, les claires cabines où se dit la passion des rencontres, le luxe polychrome de l’amour ?

 

   Je suis un grain de sable.

 

   La seule vérité qui soit, la voici enfin énoncée avec la belle précision horlogère qui sied à telle découverte : Je suis un grain de sable. Infinitésimal comme tout être dans la plénitude de son essence. Comment donc pourrais-je trouver à me dilater, à m’accroître puisque ma nature est de demeurer dans l’imperceptible faille de l’inapparent ? Des milliers de grains de sable s’agglutinent, ici dans les gorges des rues, là s’assemblent sur de bruyantes agoras, là encore s’enferment dans des salles obscures dans lesquelles crépitent des carrousels d’images. Ils croient exister, les Grains de Sable (donnons-leur la distinction d’une Majuscule, ne serait-ce que pour les abuser !), ils s’impatientent, ils se ruent sur la premier plaisir venu, ils s’embrasent à l’idée de trouver l’autre Grain de Sable (cette divine illusion), ils se fondraient sous la forme d’un verre aux mille reflets ne serait-ce que pour s’assurer de leur propre rayonnement. Toute prétention à paraître se dissipe vite sous le rayon blanc, éblouissant d’une lampe à arc, autre nom pour la conscience. Oui, de la conscience, autre nom pour l’être. L’être n’est que conscience. La conscience n’est qu’être. Comme souvent la révélation s’illustre sous la forme rhétorique du chiasme, laquelle entrecroise en une subtile fusion ce qui pourrait se dire de ce qui, en définitive, ne se dit pas. Rapide pirouette. Pas de deux où l’un devient l’autre qui devient l’un. Gants blancs, chapeau de magicien et le lapin est là tout étonné d’être. Et l’on poursuit son chemin avec son bâton de pèlerin et l’on vise la prochaine borne où la question, à nouveau, se formulera de l’être en tant qu’être et l’on posera sa besace dans un pli d’ombre et l’on se confiera à un sommeil réparateur, le seul qui soit pour s’y retrouver avec la complexité. Le réveil, comme tout réveil sera un éblouissement et la ligne d’horizon reculera indéfiniment dès que l’on avancera.

 

   Tous les vents me mènent à Toi

 

   On disait Tous les vents me mènent à Toi.

   On disait Oui, je reviendrai vers Toi.

   On disait Mon Bel Amour !

 

   Seulement on ne connaissait ni la nature du vent, ni le visage qui se dissimulait sous le Toi, ni ce qu’était un Bel Amour car ces choses sont, parmi le spectacle du monde, les plus fugitives qui soient. Le vent jamais ne s’arrête. Le Toi se métamorphose à mesure qu’il trace son empreinte. L’Amour est infiniment soluble dans l’eau, l’air, le temps qui passe.

 

   Alors on détache son regard de la plaine de sable, on dépasse la clôture de bois, on franchit la plaque liquide de la mer, on survole le navire blanc. Alors on se fond dans le ciel, là où tout se confond avec tout dans la plus belle des incertitudes qui soit, la seule vérité dont homme (ou croyant l’être), nous pouvons nous assurer avant que la nuit n’éteigne tout. Le repos sera infini jusqu’à l’aube prochaine. Jusqu’au jour qui sera lumineux. Nous ne sommes qu’attente. D’être ! Seulement d’être.

 

 

 

 

 

 

 

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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 08:25
 D’une rive l’autre.

     Retrouver le Lac Fou.

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

 

 

   Cette chute infinie.

 

   Elle se nommait Passeline. Elle n’avait pas d’âge sauf celui de sa mémoire. Certains lui avaient dit sa beauté dans la force de l’âge. D’autres son air mutin à l’âge de raison. D’autres encore sa vivacité dans la fleur de l’âge. Et maintenant, où en était-elle dans cette étrange conflagration du temps, dans cette constante immersion qui faisaient des jours cette chute infinie, telle une eau de cascade qui ne se souvient ni de sa source, ni ne connaît le lieu de l’estuaire qu’elle rejoindra bientôt ? Mais est-il bien sérieux de s’inquiéter de sa position exacte sur l’axe mobile des jours ? D’aucuns paraissent une éternité, d’autres ont la vivacité de l’instant, une étincelle qui s’éteint dans la cendre de l’heure. Passeline, parvenue au nadir de sa vie, avait connu tous les flamboiements de la passion, toutes les hautes lumières du zénith, toutes les ombres qui, parfois, s’allongeaient sur la courbe du destin, toutes les trahisons qui font leur étrange clignotement à l’horizon des hommes. Aussi était-elle parvenue à un genre de position fixe des sentiments, à une contemplation des choses, surtout celles de la nature qui apaisaient son âme lorsque se mettait à souffler le vent de l’ennui. Elle passait de longues heures dans la proximité du Lac Fou (elle pensait à ce sublime Eloge de la FolieErasme brocardait avec brio les travers humains), emportant parfois un livre dans les pages desquels elle introduisait une lame d’herbe pour signet, parfois un cahier et un fusain pour y poser quelque esquisse. Cela n’avait nullement la précision de la photographie, pas plus que le trait de l’encre, seulement un peu de mélancolie qui trouvait à faire sa tache grise sur le vide du présent.

 

   De la rive droite…

 

   Elle était la plus lumineuse, celle qui surgissait du bouquet d’arbres pareille à une révélation. Elle était celle de l’enfance. La plus heureuse ? Sans doute la réminiscence allumait-elle une embellie que, peut-être, les jours anciens n’avaient jamais connue ? Devant soi il y a comme une toile tendue, obscure, impénétrable. Puis le souvenir la perce, l’entaille, en lacère la surface comme sur les belles œuvres de Lucio Fontana. L’art n’est jamais loin qui fait sa Petite musique de nuit, allume son braséro dans la densité de la ténèbre. Rejoindre par la pensée ce qui fut dans un passé lumineux, c’est une pure décision esthétique qui métamorphose le plus infime événement en une manière de prodige. Pensez à Proust, à la Petite Madeleine, aux pavés de Guermantes, aux clochers de Martinville. Ces trois lieux d’autrefois qui brillent à la cimaise du front, le rendent diaphane, presque imperceptible et pourtant ils sont si évidents, palpables. On tendrait les doigts, on pourrait saisir ce moment au bord de l’eau étale, ce pur souci du temps de nous recueillir en son sein afin d’y paraître comme l’un de ses événements les plus précieux.

 

   C’est un jour…

 

   C’est un jour dans sa prime jeunesse. Passeline marche pieds nus sur le rivage. L’empreinte de ses pieds marque le sol de son aventure singulière, définitive, non renouvelable. Jouer une seule fois. Jamais il n’y aura de duplication, de fac-similé, sauf dans l’antichambre de la mémoire. De ses mains elle écarte les touffes des roseaux, les plumets des massettes. De temps à autre, un clapotis. Une loutre plonge dans son habit de soie et ressort bien plus loin, là où le monde est sûr, l’onde baignée de paix. Des carpes au ventre lourd s’ébrouent à mi-eau et cela fait ses écailles liquides qui, lentement, retombent en une pluie claire. Ici sont enchaînées d’antiques barques vertes que colonisent des touffes d’algues. Alors combien il est heureux de s’asseoir sur le banc de bois, de naviguer par la pensée vers un aval prometteur de joies encore imperceptibles. Il fait si calme dans cette jeune vie qui se plaît à son propre contour. Tout vient dans la facilité. Rien encore n’obère la perception immédiate de l’arbre, du nuage pommelé qui dérive au ciel, du cri du martin-pêcheur au sillage invisible dans la trame de l’aube. Une simple fuite non consciente de soi, comme si le vol naissait de lui-même, sans effort, simple harmonique du ton fondamental dans la mélodie du paysage. On est soi jusqu’au bout de son corps, jusqu’à l’extrémité de sa pensée, à la limite inaperçue de son esprit. Fait-on un effort lorsqu’on respire, que l’on écoute le murmure de son épiderme dans la douceur de l’air, que l’on hume le parfum de la fleur dans son écume printanière ? Non, l’effluve des choses ne devient un problème qu’à l’instant où on le pose comme tel. L’enfance a souci d’elle-même. Ce qui veut dire qu’elle progresse sans effort, au rythme même se sa propre nature. Pas d’âge plus indépendant, plus conquérant que celui des premières années. L’existence est un jeu qui fait s’entrecroiser fils de trame et fils de chaîne dans une si égale fluidité que le tissu qui en résulte est pareil à ces toiles arachnéennes qui flottent dans la brume des matins heureux.

 

   …à la passerelle…

 

   Bien du temps a passé avec ses cheminements primesautiers, ses revirements parfois, ses chausse-trappes qui disent la verticalité du réel, ses exigences, ses passages obligés. Oui, ses passages, tels les rites d’initiation des sociétés archaïques. On est une jeune fille qu’on isole dans une cabane de boue et de branches après qu’elle a été excisée. Découverte du sang, du sacrifice, de la souffrance, de l’humiliation parfois. Mais aussi de l’autonomie, de la liberté. Epreuves rituelles qui arrachent à l’enfance et disposent à la voie adulte, la seule possible pour échapper au rêve, s’extraire de l’imaginaire, porter le visage de l’humain à son accomplissement. Paronymie qui fait se conjoindre en une même unité convergente, Passerelle et Passeline. Une communauté de destins. Car l’on ne peut être temporel sans passer. Sans franchir l’épreuve dont la passerelle est la subtile métaphore. Rivages séparés de l’âge que le fragile pont de bois isole tout en les unissant. On est ceci qui est ici et ceci qui est là. On est continuité alors que l’on se perçoit parcellaire. Chaque instant recouvre le précédent d’une invisible taie qui le dissimule à nos yeux et l’annule définitivement. Voilà, Passeline est maintenant une fière adolescente aux yeux clairs, à la taille cambrée, aux formes féminines déjà troublantes. Trouble tel celui de l’eau avant que le clapotis ne se calme et la surface ne retrouve sa tranquillité. Sous la pellicule liquide encore des remuements, des ondoiements qui ne disent mot, n’avouent leur sourde inquiétude. Mais existent avec force. Avec amplitude, identiquement aux mouvements du sol dont les failles progressent à bas bruit.

 

   Une symphonie pour l’âme.

 

   Passerelle/Passeline : régime de l’amour en ses ondes pulsionnelles. Passeline, durant cet intervalle de l’adolescence, en a connu le prix, en a payé le lourd tribut parfois jusqu’au bord de l’évanouissement. On n’est pas affecté de passion sans en éprouver le tellurisme, sans en acquitter, parfois, le lourd écot. Puis le flux diminue sans pour autant tarir. Des amants plus que les doigts ne pourraient en compter. Des aventures à foison, là sur le bord du Lac Fou avec la démence plantée au mitan du corps. Elle pensait au sulfureux livre de DH. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley, livre de chevet de nombre de ses lointaines amies. Toujours un garde-chasse de passage dont la puissance rustique était un enchantement pour le corps, une symphonie pour l’âme.

   Mais, un jour, il faut sortir de la forêt, en connaître la lisière, faire face à la clarté qui, souvent, éblouit. S’échapper des frondaisons où bourdonnait la ruche du désir, où enflait l’outre du plaisir. Elle s’en était bientôt affranchie pour ne plus en connaître que de faibles rumeurs alors que son esprit, épris d’indépendance, découvrait d’autres jouissances, plus distanciées, plus alambiquées. C’était l’esprit qui se situait au foyer des intérêts. C’était la curiosité qui se laissait fouetter par la démesure babélienne de la littérature. Elle lisait tard dans la nuit, prise d’une étrange fièvre, les pages amples et aristocratiques d’un Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, ne les abandonnant que pour faire place au souffle épique hugolien de La légende des siècles. Les Rêveries de Rousseau se situaient souvent au centre d’un imaginaire dont elle paraissait ne plus pouvoir s’extraire qu’au prix d’une douleur.

   Voilà, Passeline s’était transformée, au fil du temps, en mots et phrases, en alexandrins et odes, en chapitres et pages jaunies sous la veillée de la lampe. Insulaire elle était devenue, Robinson en sa Speranza où elle battait monnaie et levait les impôts, défrichait terres et landes, consignait dans son carnet les menus faits et gestes dont sa solitude était tissée, qu’elle avait érigée à la hauteur d’un art de vivre. Ainsi est faite l’adolescence qui ne transige point, qui exige et chute où elle peut, faute d’avoir le loisir de toujours choisir. Cependant Passeline jugeait son existence réussie, laissant battre haut le pavillon de la liberté.

 

   …à la rive gauche.

 

   Âgée Passeline maintenant. Ridée comme une chanson fanée, un refrain abandonné quelque part du côté de l’enfance. Du petit âge, quelques fois, des éclats de luciole, la persistance sur la rétine du souvenir d’images confuses, tressautant comme dans les films muets avec leurs spirales rapides et leurs résilles de points. Ne regrette nullement ce temps que d’aucuns peignaient à la manière d’un Âge d’or. Bien sûr, parfois, des résurgences pareilles aux lactescences des eaux dans l’intimité des grottes. Parfois le flux d’un immédiat bonheur, une amie d’autrefois en visite dans les arcanes de la mémoire, l’arbre généalogique avec ses racines qui puisent profond dans le lac des sentiments. Toute cette sombre énergie de la terre innocente, première, fondatrice, elle en ressent le sourd magnétisme, elle en éprouve les lames de fond. Mais tout ceci est si diffus, métabolisé par le cycle des jours, tamisé par le luxe inouï des événements, leur polyphonie. On n’entend plus guère qu’une sorte de comptine pour enfants où se mêlent des voies connues, mais aussi des cris oubliés, des joies désapprises, des puissances abolies.

   Pour Passeline, l’âge qui avance, c’est ceci : une immense toile que macule, ici où là, le signe d’une douleur, que signale l’empreinte d’un rapide ravissement, que précise la trace ouvrante d’une connaissance. Un continuel camaïeu d’impressions, une pluie de rapides phosphènes, un amour, un rendez-vous, une naissance, puis tout regagne son antre, puis tout replie ses antennes dans l’orbe du silence. Peu importe que, d’une rive l’autre, franchissant la passerelle qui les relie, ne demeure plus que ce sourire flou sur le dépoli d’une vitre, que ne s’ouvre plus le diaphragme de la lanterne magique qu’avec ses clins d’œil et ses sautes d’humeur. Ce qui compte avant tout, c’est le passage en tant que passage, cette ivresse du temps qui nous ravit à nous-mêmes et nous dépose sur un étrange rivage où rôdent, tels des voleurs, des ombres dont on ne peut que deviner les formes étranges et fuyantes. Est-ce nous qui les avons imaginées ces légendes d’autrefois ? Ont-elles vraiment existé ? Ou bien ne sommes-nous qu’un théâtre de spectres mouvants n’étant encore parvenus à la saisie d’eux-mêmes ? C’est toujours cette pensée du mirage qui s’empare de nous quand, errants solitaires au bord de quelque eau, les reflets du ciel nous environnent à la manière de promesses non encore advenues ou d’un passé échafaudé à la mesure de notre déraison. Peut-être de notre folie ? Lac du Fou, où nous entraînes-tu, toi que nous connaissons à peine ? Oui, à peine ! Nous aimerions tellement le savoir. Ouvre donc ton silence afin que, rassurés, nous puissions dormir tels des enfants sages. Nous avons besoin de sagesse ! Tellement besoin !

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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