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27 novembre 2020 5 27 /11 /novembre /2020 09:10
 Être jusqu’au bout du temps

***

 

 

   Ceci, tu le savais depuis au moins le jour de ta naissance, cette absence totale de liberté qui caractérise la marche en avant de l’humanité. Tout était écrit d’avance, tout était tracé sur l’illisible parchemin de l’exister. Souvent tu t’étais posé des questions sur toi, les autres, le monde, trouvant toujours mille explications, mille justifications plus erronées les unes que les autres. Il te fallait cette marge d’erreur, tu en soupçonnais le trajet caché, il te fallait cette illusion au large de ton regard, elle te tirait vers l’aval du temps avec souplesse, délicatesse t’évitant une trop hâtive chute. Tu le sais bien que les hommes sont aveugles, sourds, uniquement obstinés à vivre selon leur ‘volonté’, leurs ‘désirs’ qui brûlent telles des braises. Ils pensent leurs décisions autonomes alors qu’ils ne sont que les esclaves d’une force qui les domine, d’une puissance qui les contraint et oriente chacun de leurs actes, dicte jusqu’au moindre de leurs sentiments.

   Les pas que tu fais aujourd’hui, dans ce genre de paysage minéral hors du temps (tu ne sais en réalité où tu es), étaient déjà gravés dans le marbre gris du Destin. Aujourd’hui, te pensant libre après avoir effectué un choix qui ne dépendait que de toi, chaque pas que tu imprimes sur le sol de poussière n’est que la résultante de la décision de TON Destin. Tu remarqueras, TON, je l’ai orthographié avec des Majuscules, de manière à ce que tu en fasses ta singulière propriété. Ce Destin t’appartient, il te détermine, il oriente ta marche, il dessine la couleur de tes yeux, il creuse les rides de ton front, il pose en toi les plumes légères de l’amour, il te fait toi plus que tu ne le pourrais toi-même.

   Tu marches donc sur un sentier dont tu n’aperçois que le relief. Ce que tes yeux ignorent, ce que ta conscience ne perçoit nullement, c’est que ce jour de lumière qui brille au loin, tel une promesse, est ton dernier jour, celui qui clôt un jeu commencé depuis bien longtemps. Tu en as épuisé tous les tours, tu en as sondé jusqu’au moindre recoin, si bien qu’il ne demeure plus aucune place pour miser sur une couleur, agiter quelque brelan favorable, espérer être sauvé par une quinte royale. Il ne te reste plus que le tapis pour recueillir tes infructueux essais, donner un ultime site à tes manigances. Echec et mat en termes de fous et de rois, si tu préfères. Ne crois nullement que je dis ceci pour te discréditer, pour faire de toi un exemple parmi la vaste marée humaine. Tous les autres, tes semblables, sont logés à la même enseigne. Mais comme toi, ils font une confiance illimitée à leur ‘bonne étoile’ dont ils pensent qu’elle leur sera favorable. Ce que je peux te préciser, c’est que ta fin proche, si tu n’en sens pas distinctement le souffle acide, du moins tu en as une manière d’intuition. Un peu comme si elle était l’ombre qui te suit fidèlement dont tu ne percevrais, parfois, qu’un glissement furtif dont ton dos prendrait acte, dont ta face tournée en direction de l’avenir ne serait guère alertée. Cependant ta relative inconscience ne te dédouanera de rien, le Grand Saut te guette qui sera ton dernier mot.

   Donc tu ne sais où tu es, mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tu sois ! Le paysage est conforme à celui que tracent les dessins de tes rêves, y compris ceux qui te visitent à l’état de veille. Le ciel est bleu pâle, d’une grande pureté, il s’étend à l’infini, pareil à un voile léger. Tu en sens le doux appui sur ton visage, tes yeux s’emplissent de ce baume, ta peau rutile à seulement en percevoir le luxe inouï. As-tu déjà vu un ciel si présent, si immergé en toi ? Vois-tu, il ressort dans le lac de tes yeux, il les teinte d’heureuse attente, il les rend disponibles à l’immense prestige de la vision. Tu as toujours été un voyeur, sinon un voyant, un visionnaire ouvert à l’immense présence des choses. Tu regardes une colline à l’horizon et ce sont toutes les collines du monde qui font leur joyeuse sarabande dans le feston de ta tête.

   Voir est une exception, penses-tu, et combien je te donne raison. Tu vois ton Amante et ce n’est pas seulement elle que tu vois, en chair et en os, mais c’est l’Amour lui-même que tu vois, la sublime Beauté qui te fait face. Lorsque ta vision ramène en toi toutes les sensations qui ont été les tiennes, tu es augmenté de ces vibrations, tu sens en toi comme un subtil gonflement, un genre de calme agitation. Dans l’unique berceau de ton regard, se meuvent à l’envi, telle feuille jaune d’automne, tel labour et sa glaise brillante, tel sourire à toi adressé par une Inconnue croisée au hasard des rues. De simplement regarder, tu te sens plein, investi de la pluralité des choses qui s’essaiment dans le vaste monde.

   C’est étrange, pour ton dernier jour, combien ta marche est facile, presque ailée, elle convoque les sandales de Mercure, le dieu qui traverse l’espace à la vitesse des comètes. Tu aimes ce qui est proche de toi, ce canyon tapissé de roches, semé d’une rare végétation. Une fragrance discrète s’élève de ces minces végétaux chauffés par le soleil. Elle s’enroule autour de toi avec ses effleurements de miel et de nectar. En réalité, nulle séparation entre l’odeur et qui tu es, si bien que tu ne sais plus si c’est ton corps qui est odorant, qui féconde le paysage ou bien si ce sont les effluves des plantes qui viennent à toi et t’emplissent de leur flux. Tu avances dans ton dernier jour avec la même innocence que met un enfant à faire voler son cerf-volant de papier dans l’air taché de lumière. Tu es tout attente du monde, tout attente de ton être. As-tu perçu la netteté des sons de cet environnement si semblable à un désert ? As-tu enregistré quelque part, dans la densité de ton anatomie, le craquement des pierres gonflées de chaleur, leur bruit de grains chutant dans la gorge étroite d’un sablier ?

   Si je te pose la question, c’est que je connais la réponse. Moi, TON Destin, depuis le lieu d’immémoriale présence qui est le mien, je te sais habité de toutes ces richesses qui parsèment l’univers des choses. D’elles tu n’es nullement séparé, elles entrent en toi par les fenêtres de tes yeux, par la porte de ta bouche, par les meurtrières de tes oreilles, par les minuscules trous de tes pores. Tu es en état d’osmose avec le monde et ceci est un grand bonheur, une ivresse, une ambroisie que tu boiras jusqu’à la lie. Tu n’as guère d’autre choix que d’être vivant plus que vivant jusqu’au seuil de ta mort. L’espoir qui fait vivre, c’est ceci, se croire atteint d’un état d’immortalité dont seul Thanatos pourra rompre le charme. Est-ce parce que tu te sens au bord de l’abîme que les événements s’impriment en toi avec une telle félicité ? Est-ce parce que tu es mortel que la vie se donne avec autant de générosité ?

   Ce mince ruban d’eau qui serpente tout en bas de la vallée de pierres, non seulement il reproduit le réseau de ton flux sanguin, il est le fluide qui te traverse de part en part, le liquide dont tu sens le subtil battement à l’intérieur même de ton cœur, dans les canaux serrés de tes artères, de tes veines. N’est-ce pas tout de même extraordinaire cette fusion, au creux de toi, de ce qui, d’ordinaire, t’est étranger, extérieur ? Pour user d’une métaphore, je dirais que c’est un peu comme si tu avais abaissé ton pont-levis, ouvert tes barbacanes, disposé ton donjon à accueillir tout ce qui veut bien s’y assembler, tout ce qui est porteur d’un sens dont tu attends la venue depuis toujours, l’indispensable complément de ta foncière solitude. Car tu le sais bien, tout homme, toute femme sur Terre, ne sont que d’immenses solitudes que calme parfois une rencontre, qu’apaise un amour, mais toujours le sentiment de déshérence revient qui signe l’inévitable condition de notre essence. Et, du reste, y aurait-il lieu de se désoler de cette évidence ? Non. Se révolte-t-on contre le nuage qui passe, la pluie qui tombe, la cime de la montagne que nous cache la nuée ?

   Tes pas suivent tes pas. Ils décomptent ton temps. Les gouttes se succèdent dans la clepsydre jusqu’à l’épuisement qui ne saurait tarder. Maintenant tu es sorti du canyon, un horizon s’élargit qui pousse ton esquisse jusqu’à n’être plus qu’un détail du paysage. Peut-être cette herbe rase, cette mousse au bord de l’eau, ce lichen accroché à un bois éolien blanchi par les ans. Quelques nuages se sont levés. Ils sont les ponctuations de ton être, tes lointains interlocuteurs. Ils font une mousse blanche tout autour de tes pensées. Plus même, ils sont tes pensées, qui flottent au plus haut de l’azur. Couchées sous le ciel, des montagnes bistres, parcourues en maints endroits de balafres, de failles sombres, elles sont l’écho de tes souffrances anciennes, peut-être de ta douleur présente.

   Oui, je parle de douleur pour la simple raison que cette dernière est l’envers de la joie qui t’habite. Il n’y a de pure joie que dans les âmes détachées du corps, dans les esprits libérés de leurs habituelles attaches, dans l’imaginaire habile à tresser toutes les séductions possibles. Il faut bien qu’il y ait un malheur inscrit quelque part en ta chair puisque celle-ci est hautement mortelle qui, chaque jour qui passe, connaît davantage sa rémission, éprouve sa chute future. Et c’est ceci qui est paradoxal : plus la joie brille, plus la tristesse qui lui correspond est attentive à étendre les voiles du Néant qui s’approche à pas de velours.

   Tu es ce fragment du monde en attente de toi, tu es cette vibration inaccomplie qui se désespère de ne jamais parvenir à sa totalité. Tu ouvres ton corps à la manière d’une vaste coquille où résonneront toutes les voix, où s’abriteront tous les bruits, où pulluleront tous les silences. Ce fleuve, là-bas, qui dessine son cours parsemé d’ilots, cette vaste plaine de graviers et de cailloux, ces lumières au ras du sol, ces attouchements de l’air, ces mouvements du rien et de l’inapparent, tu veux t’en saisir comme de tes derniers biens. Certes ils sont à toi comme tu es en eux en une identique parution des choses sur la scène multiple, chatoyante du vivant en ses plus belles manifestations.

   Ton heure dernière sera celle qui clôturera le sens de ton existence. En attendant, tu fais moisson de tout et, pour l’observateur anonyme que je suis, cette hâte que tu mets à faire provision de ce qui vient à toi, eh bien c’est l’image même du Tragique. Le Tragique est toujours ceci que manigance le Destin, lequel ourdit dans ton dos, à ton insu, la toile qui enveloppera ton corps de momie quand tu remettras aux dieux de l’Olympe l’âme dont ils t’avaient fait le don, espérant que tu en ferais bon usage. Médite bien quant à la valeur de tes derniers pas. Te mèneront-ils en Enfer ? Te conduiront-ils au Paradis ? Ou bien seras-tu en pénitence au Purgatoire ? Toi seul le sais qui as vécu de telle ou de telle manière. Il est encore temps, tant que tu n’as pas franchi le Rubicon, de te distinguer par la grâce d’une belle œuvre, d’un geste singulier, d’une haute pensée. Tu as toute la vie devant toi ! Elle brille encore d’un lumineux éclat. Regarde ce qui t’attend au-delà du vaste horizon courbe : l’immense liberté des Morts. Oui, l’immense !

  

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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 17:05
Quand l’ombre dit la vérité.

Clown.

Oeuvre : Barbara Kroll.

 

« L'art du clown va bien au-delà de ce qu'on pense.

Il n'est ni tragique, ni comique ;

Il est le miroir comique de la tragédie

et le miroir tragique de la comédie. »

André Suarès.

 

   Ici, il faut considérer l’œuvre telle qu’en elle-même, comme si, au lieu d’être une esquisse, elle était la forme accomplie du tableau, son dernier mot. Bien évidemment s’autoriser à énoncer une telle clôture porte en soi d’inévitables conséquences, à commencer par livrer une rhétorique dont l’artiste n’était nullement venue à bout. Mais peu importe, toute forme, arrivée à son terme ou bien en voie de parution porte, en elle-même, les germes de sa propre finitude. Car terminer un projet et le laisser être dans son immobilité définitive revient, en quelque sorte, à prononcer son arrêt de mort. Comme si le dernier trait de pinceau affirmait la fin d’un langage et une mutité que seuls connaissent les sépulcres. Mais voyons ce que cette esquisse a à nous dire qui, au premier abord, passerait inaperçu.

« Clown » nous dit le bref commentaire afin que notre interprétation ne soit nullement dévoyée par une trop rapide conclusion. « Clown » donc, puisque ces rapides coups de brosse ne sont que le prologue d’une réalisation future. La précaution oratoire n’était en rien un luxe et nous nous serions rapidement fourvoyés sans ces indispensables prémices. Comment, en effet, reconnaître dans cette esquisse humaine aussi sombre qu’inclinée vers une prochaine perte la figure rayonnante du clown, son « habit de lumière », ses paillettes, son nez rouge, ses pléthoriques chaussures, son nœud papillon si caractéristique, la broussaille poil de carotte de ses cheveux ? Nous disions ici, « habit de lumière », tant une troublante homologie semble se dessiner à même des destins qui, paraissant éloignés, n’en jouent pas moins dans un registre identique, celui d’une mise en scène de l’ombre et de la lumière, de l’offrande et du tragique, de la vie et de la mort. Offrande, en effet, que cette esthétique du toréador qui nous livre dans une manière de générosité et d’abstraction de soi ce combat contre le Minotaure dont le moins que l’on puisse dire c’est que l’issue n’en est jamais certaine. Offrande que le geste bariolé du clown, sa jovialité majuscule, la candeur avec laquelle il nous fait le don de son portrait aussi haut en couleurs que sujet à comédie. Seulement, sous l’esthétique du toréador, sous le fard du clown, la même préoccupation qui taraude l’âme de son fer rouge, cette pénétrante dramaturgie qui dit, sous les revers de la cape, sous les pirouettes de cirque la même douleur d’exister, le même destin dont Damoclès est toujours atteint car l’épée finit inévitablement par accomplir ses basses œuvres. Toujours la finitude est au bout. Toujours la « fin de partie ».

Mais qu’en est-il, en coulisses, avant que l’homme-clown - car, sous la vêture, jamais il ne faut oublier l’homme -, n’ait revêtu son gilet à damiers, son pantalon pourpre, sa redingote à larges revers ? Nous le voyons livré à lui-même dans la geôle d’une étrange solitude. Plus loin, au-delà du rideau scintillant de lumière, sont les enfants qui attendent, yeux écarquillés, mains en battoir prêtes à applaudir, excitation vrillée au centre de l’ombilic. Face éclairée de l’astre existentiel, rubis et paillettes, cris à peine contenus, métabolisme fou qui ne demande qu’à jaillir dans un concert de joie, dans le jaillissement sans fin d’une plénitude explosive. Combien le contraste est saisissant avec cette retenue de l’homme non encore grimé, de l’homme aux mille rides, aux yeux agrandis par des poches de fatigue, au corps lourd d’avoir trop vécu, d’avoir trop joué, d’avoir toujours fait semblant. Le terrible, pour lui, de surgir sur la scène avec l’apparence de celui qui vit au-dessus des soucis et des aléas, papillonnant d’une fleur à une autre, batifolant parmi le pollen de l’exister, le nectar du paraître. Oui, le drame intime du clown est de donner le change, de rire des autres et surtout de lui-même, de donner la joie alors que, peut-être, la suite des jours n’est pour lui qu’une longue litanie de déconvenues, un chapelet de déboires. La tristesse infinie du toréador est celle-ci qui le rive à sa peur, à cet effroi d’affronter la charge noire comme la mort, naseaux écumants : peur contre peur. Il y aura un vainqueur. Il y aura un vaincu. Rien d’autre au-delà de cette simple alternative avec la seule certitude de ne rien savoir de son épilogue.

Certes l’on pourra objecter que le clown n’est pas en danger de mort, que son public l’acclame et le soutient, qu’au pire il risque une chute non prévue ou bien des applaudissements à contretemps. Le clown ne meurt pas sous la charge taurine, il meurt des toxines lentement inoculées, spectacle après spectacle, cet immense ennui qui voûte ses épaules, soude son âme aux contingences mondaines. Rien de pire que de feindre. Rien de plus insupportable que de monter sur le praticable et d’y jouer une sempiternelle commedia dell’arte, de sourire aux étoiles, de se relever d’un faux-pas avec l’air de celui qui est constamment habité par la joie, rien de plus blessant que de vivre son propre cilice avec des soupirs de ravissement. « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, et priez que toujours le Ciel vous illumine… » fait dire l’excellent Molière à l’hypocrite Tartuffe, car Tartuffe n’est point dévot, il feint seulement de l’être. Bien au contraire le clown se doit d’être dévot à son art s’il veut le rendre vraisemblable. Cette exigence signe en même temps sa perte. Croyant à ce qu’il fait, il ne fait que s’immoler à ses propres simulacres. Jamais un clown ne peut être gai. La marche est trop haute entre ce piédestal comique sur lequel il s’installe et l’abîme que, chaque jour, il tutoie. C’est de cette vérité-là dont nous entretient Barbara Kroll dans une épure si simple qu’elle pose son sujet à la manière d’une incontournable assertion. Avec elle déjà nous sommes en empathie avec la personne du clown, cette personne dont nous avons besoin afin que, en notre lieu et place, il métamorphose la tragédie en comédie. Merci Monsieur le Clown de faire le pitre avec cette belle générosité.

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24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 11:33
Attente du Rien.

Edward Hopper.

   Western Motel, 1957.

     Source : Artworks.

 

 Au monde l’on demande…

 

   On est là, dans l’égarement de soi. On est là et l’on cherche l’exactitude du monde. Au monde l’on demande de nous signifier, de nous justifier, de nous placer à un point déterminé de la quadrature des choses.

De la colline à l’horizon, dans le moutonnement du jour, on attend qu’elle nous dise l’herbe que nous pourrions fouler, nous montre le nuage à l’horizon, peut-être, au-delà, des vagues marines, des perditions d’air bleu dans la faille infiniment ouverte des songes.
De la bande de bitume jaune nous espérons qu’elle nous conduira vers cet inconnu que nous sollicitons comme une part de nous-mêmes, mais qui, toujours, nous échappe.

Du mufle vert de l’automobile qui pointe le feu de ses chromes, que souhaitons-nous, si ce n’est l’aventure au bout de la route, une étreinte, un dialogue qui s’instaure et nous exonère des rets étroits de la solitude ?

Du fauteuil de moleskine rouge nous désirons l’accueil immédiat, la possibilité de nous ressourcer, de nous déposer dans les sables blonds d’une douce méditation.

Du lit de bois sombre nous percevons le possible asile, le recueil du corps dans l’aire lénifiante du repos, le tremplin des rêves, l’oubli de soi dans la marée nocturne des draps, peut-être l’étreinte de l’amant et des réveils pareils à la promesse de l’aube dans la beauté de l’heure.

Des murs badigeonnés de vert nous sommes les hôtes heureux comme si cette couleur pouvait, à la force de son seul rayonnement, nous envahir de joie, nous déposer dans l’île d’une félicité immédiate.

De la grande baie largement disposée à nous livrer la lumière nous souhaitons qu’elle illumine notre âme et nous flotterions dans notre propre espace avec les signes majestueux de la liberté.

 

   Assoiffés d’exister.

 

   Certes nous souhaitons tout cela et plus encore car nous sommes assoiffés d’exister, de témoigner, de prendre part au grand festin mondain, de nous livrer sans retenue à la pléthorique curée dont nous attendons qu’elle nous fasse connaître les autres en même temps qu’elle nous révèlerait un instant d’éternité. Certes, mais la malle est bouclée qui non seulement n’augure pas d’un prochain départ, mais nous consigne à demeure dans la geôle de notre être. Car, avant d’être l’insigne d’un bagage, l’icône d’un voyage, cette peau de cuir fauve n’enserre entre ses flancs que le vide qui l’emplit et nous la livre dans le plus pur dénuement alors que nous étions fascinés par sa promesse de dépaysement, sa capacité d’exil. L’étiquette qui aurait dû porter notre nom, la voici vide de chiffre, identique à ces palimpsestes qui ne disent plus rien à force d’être usés par le temps. Même plus la trace d’un langage, même plus le grésil d’un souvenir. Même plus l’empreinte d’une identité qui aurait suffi à attester son utilité. Rien que du vide sur du vide, du silence se découpant sur du silence.

 

   Cette effigie de carton.

 

   Voici ce qui est à percevoir :

Nous sommes cette effigie de carton bouilli dont se parent les carnavals pour conjurer les mauvais sorts, barrer le chemin aux malins génies.

Nous sommes une terre blanche, un biscuit nu avant que ne le recouvre l’émail qui le flatte et le porte à sa juste parution.

Nous sommes un mime blafard sur une scène que nul ne voit puisque le monde est désert.

Nous sommes une chorégraphie que n’habite ni un corps, ni un esprit en mouvement, pas plus qu’un principe de vie qui en guiderait les hésitantes figures.

Nous sommes ce mannequin vide, cette nasse d’osier qui se désespère d’être au milieu des paysages de pierre architecturée d’un Giorgio de Chirico.

Nous sommes une absence que visite une autre absence et ainsi à l’infini, d’abyme en abyme, de Charybde en Scylla.

Le froid est grand qui fait sa vrille mortifère.

La vue est étroite qui s’étrécit aux dimensions de la chambre.

La scène est clouée qui consigne dans la cellule et ne dit nul vraisemblable ailleurs.

 

   Meurtrissure purpurine.

 

     Notre visage est privé de parole.

   Nos lèvres sont jointes par une meurtrissure purpurine comme si tout langage était de valeur seulement sacrificielle. Soit parler pour ne rien dire. Soit parler pour se livrer au courroux des dieux. Peut-être sont-ils les seuls autorisés à proférer, eux dont le regard plane sur les hauteurs de l’Olympe et scrute la vérité en sa lueur première ?

Nos bras sont de muettes suppliques qui n’étreignent que des brumes.

Qu’aurait donc à nous dire cette boiserie du lit si ce n’est la mutité des choses, leur entêtement à ne nous livrer que l’opacité de tout ce que nous côtoyons, qui nous égare à force d’énigme ?

Nos jambes sont des pieux qui ne connaissent ni la nature du sol qui les porte, ni les mystères de la terre aux aphasiques profondeurs.

Notre vêture est de bure, telle la robe du moine qui ne cache rien puisque nous n’avons rien à dissimuler. Que pourrait-on dérober au regard depuis son anatomie vide, transparente, pas même la consistance d’un flocon, la légèreté d’une brume.

Diaphane, totalement diaphane.

De quoi donc un Rien est-il fait, dépouillé jusqu’en ses dernières nervures ? Ne demeurent plus que d’étiques ombres, un théâtre aux travées nocturnes, une estrade de planches livides, des poulies qui battent l’air de leur ronde inconsistance, des cintres d’où ne descendent que des haillons aux syncopes illisibles.

 

   Lecture de l’œuvre.

 

   Certes lecture désespérée où seule la vacuité humaine ose encore dire son nom. Miguel de Unamuno se fut exprimé en termes de « sentiment tragique de l’exister ». Kierkegaard par la troublante formule de « La Maladie à la mort », cette insoutenable tension entre le fini et l’infini.

Car ici tout est fini qui demeure en soi.

Tout est infini qui jamais ne se perçoit ni ne s’actualise.

Hormis l’Esseulée rien ne paraît du monde. Ni l’homme dont on pense qu’elle est en attente, ni d’autres Existants qui pourraient peupler l’image et le ciel est uniment vide qui fait son abstraction bleu-céleste.

Tout est figé dans une cruelle attente.

L’automobile n’est pas encore totalement donnée en tant que réalité, encore moins son éventuel passager.

Nul interlocuteur sur le fauteuil qui fait face.

Nul objet éparpillé sur le lit dont on supputerait une action en train de s’accomplir.

Nulle silhouette, fût-elle celle d’un oiseau en vol ne se découpe sur le rectangle de clarté.

Quant à Esseulée elle ne semble être qu’une manière d’outre aux flancs désertés par quelque vie que ce soit. Sa raideur témoignerait à la limite d’une posture cadavérique que sa blancheur vient renforcer de son pouvoir de dénuement. Tout semble avoir perdu sens et orientation. On pourrait inévitablement penser à un modèle éternel qui aurait trouvé sa posture idéale et définitive tel un insecte luxueux pris dans un bloc de résine.

Edward Hopper cultive avec un sens rare du lexique exact, épuré, presque à la limite de l’esquisse l’art du suspens, de la vacuité, du temps illisible en sa perpétuelle confusion.

En réalité, ici, le temps n’existe pas, l’espace se réduit à quelques formes simples par lesquelles se dit la vérité de la désespérance, la verticalité du doute d’être lorsque plus rien ne fait signe à l’horizon des choses.

   Seule une question qui demeure sans réponse.

 

 

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 08:56
Une lumière venue du ciel.

« Beauté convulsive ».

Photo No 27.

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Voilà ce que j'écrivais après avoir pris cette photo ce dernier hiver :

Les Hemmes de Marck un matin de l'hiver dernier, près de chez moi...Divine lumière...le rai a surgi brusquement, je me suis assis sur le sable mouillé, j'ai regardé, je n'ai fait aucun bruit pour ne point brusquer les lieux et j'ai pris doucement une photo. On y reconnaitra en bas à droite la silhouette de la station radar des Hemmes de Marck, qui m'est très chère...la vie me déboussole tant...

Cette photo et son titre sont un clin d'oeil à André Breton dont l'étude de l'oeuvre, dans mes années estudiantines, m'a appris à voir la vie autrement, à ouvrir les yeux et m'a, ainsi, offert plusieurs vies et permis, devant toutes les beautés du monde et de « mon royaume », de verser, discrètement, des larmes. »

                                                                                           AB.

« Il est des lieux où souffle l’esprit », écrivait Maurice Barrès dans « La Colline inspirée ». Si l’écrivain se faisait le chantre des paysages de Lorraine, ici Alain Beauvois nous transporte en Côte d’Opale. Le terrestre opposé à l’aérien et à l’aquatique. Le paysan au marin. Mais y a-t-il opposition entre ce qui se relierait à la glaise, à l’humus et ce qui s’envolerait vers des espaces infinis ? S’en tenir à cette polémique binaire, à cette dialectique du sol et du ciel serait pure fantaisie de l’intellect. Il y a mieux à trouver et rien ne servirait de tergiverser. Ici, c’est de « sacré » dont il est question, de « Divine lumière », de surréalisme avec Breton, de « larmes » discrètement versées. Donc de sortie de soi en direction de cette « transcendance terrestre » si l’on peut oser ce curieux oxymore. Mais plutôt que de disserter, inscrivons-nous, dans une manière qui est la nôtre dans ce voyage que le photographe fit un jour d’hiver sur les Hemmes de Marck, dont il rapporta cette image au lexique si esthétique.

Le matin est là, comme posé sur la lisière du monde. Au loin les premiers bruits de la ville, les premiers mouvements mais encore dans la lenteur, le décillement des yeux, l’ouverture de la conque des oreilles aux murmures venus de l’ombre. Dans les tunnels de terre, les taupes au pelage soyeux n’ont pas encore commencé leur progression aveugle. Parmi la densité des feuillages, les oryctes à la corne levée dorment, leur carapace de cuir éclairée par une lueur venue dont ne sait où. Les oiseaux planent sur leurs amas de brindilles, leur duvet tout ébouriffé dans le glissement blanc de la lumière. C’est l’heure souveraine entre toutes, l’heure de l’aube où toute chose repose dans le pli entre la nuit accueillante et le jour parfois poli comme la lame. L’heure du doute fécond, du rêve éveillé alors que l’autre rêve, l’hôte de l’inconscient, commence à se dissoudre dans l’acide du réel. Si belle cette zone indistincte, cette inclination de l’âme à s’inscrire entre chien et loup, entre ce qui est familier et ce qui s’inscrit dans l’orbe du sauvage, de l’inconnu, sans doute du terrifiant. Dans le Grand Nord, sous les tentes en peaux de caribou, les tout jeunes enfants se serrent contre la colline douce et rassurante de leur mère. Sur les hauteurs de l’Altiplano, le vent de la première lueur glisse dans le duvet léger des vigognes, ondule parmi les herbes jaunes de l’immense plateau ouvert sur le ciel, l’espace infini, le chant de l’univers. Dans le demi-jour des mangroves, à l’ombre des longues racines, les crabes s’abreuvent à l’eau argentée parcourue de sillons et de lueurs sourdes.

Sur les Hemmes, sur la vastitude de la plaine de sable, l’eau est étale, infinité de canaux, de ruisselets, de méandres qui pénètrent la terre, la fécondent de leurs doigts liquides. Grand est le silence qui repose à mi-chemin du sol gorgé d’eau, à mi-chemin de la nappe de lumière qui vibre encore de l’intérieur, qui hésite à se dévoiler, à surgir dans une forme de certitude, peut-être de vérité. Il y a tant de choses à découvrir dans le mystère toujours renouvelé de la nature. Jamais le même bruit, jamais la même clarté, tantôt de cendre légère, tantôt à la lourdeur de plomb, à la luisance de zinc ou bien alors phosphorescente, irisée, chatoyante, parcourue des milliers d’étoiles des phosphènes, de ruissellements arc-en-ciel, de sources étincelantes comme le chrome, métal en fusion et l’on couvre ses yeux afin de ne pas être aveuglés. On n’en finirait pas de dire la joie de la vision, l’étonnement de la peau sous la piqûre incessante des épingles du jour, ou bien la douceur de l’heure couleur de galet gris, de baume blanc immaculé, de bleu lustré de nuit, de corail avant que le soleil ne débute sa course arquée en direction du zénith.

Ce matin est un matin parmi tant d’autres, une hésitation de soi dans le faible éclairement hivernal. Ce sont les lumières d’hiver qui sont les plus belles, entrelacement subtil de teintes proches, assourdies, liées entre elles par un genre de secret. L’éclosion est ce bouton inaperçu qui, issu de la nuit proche, serti d’incertitude, ne fait effraction au jour que sur le mode de la réserve, du retrait, comme s’il existait une nostalgie, un regret à se séparer de ces clairs-obscurs avant de se soumettre à l’éblouissement. Car sortir de l’inaperçu est toujours ceci, une irruption dans l’intime, une déchirure, une désocclusion avec le risque de porter au-dehors ce qui fait l’essence même de l’être. Au loin, la terre est brune, dense, encore attachée au socle nocturne. Frise de maisons qui émergent de l’obscurité à la manière d’ombres chinoises qu’éclaireraient une résille de torches, un brasillement de mèches d’amadou. Juste assez de présence pour suggérer, pas assez pour affirmer et porter au regard ce qui, encore, ne saurait se révéler dans la plénitude, dans l’accomplissement. En hiver, la lumière a besoin d’un long temps d’incubation avant même qu’elle puisse se reconnaître et habiter l’espace avec certitude. Le silence naît de cette stupeur oui, de cette stupeur d’être au monde dans l’aventure d’un jour nouveau. Prodige d’exister, ici, si près des hommes encore endormis, des bêtes au sommeil de roche, des insectes soudés dans l’acier de leur carapace. Prodige de l’œil, du gonflement blanc de la sclérotique, du dôme bleu ou bien couleur de terre de l’iris, du puits sans fond de la pupille où se rassemblent les milliers de fragments afin de signifier, de connaître, de porter à la conscience l’outre pleine des rumeurs du monde, l’arche si brillante de la compréhension. Alors il n’y a plus de distance. Du monde à l’homme, de l’homme au monde. Tous deux se regardent. Tous deux s’observent et brillent du même éclat, celui de participer à cette « beauté convulsive » dont parlait Breton, à cette beauté qui surgit à tout instant du brin de givre sur la tige d’herbe, de la gorge palpitante du lézard, de l’eau du vent glissant parmi la douce agitation des feuilles, de la source suintant ses gouttes de cristal sous les ombres bleues d’un mystère qui, jamais, ne s’épuisera. Mais voici que la taie du ciel, ce suaire noir montant à l’assaut de l’air se déchire et que des fuseaux de pure lumière cascadent jusqu’à terre, fécondant les habitations des hommes. L’étoile blanche, dispensatrice de vie est encore dans les limbes, faisant son chemin nébuleux, pareil à une nappe de glace surgie du ventre de l’iceberg. Tout est réuni, ici, afin que la parole du monde ne demeure celée sur une nuit qui ne serait que reconduction vers quelque néant, quelque abîme. Tout est là qui s’ouvre infiniment et invite à la plus belle des parades nuptiales, aux noces illimités du la terre et du ciel dont l’eau est la subtile médiation. Alors on regarde longuement et les cristaux de clarté se plantent dans la chair de la conscience pour n’en jamais ressortir. La « beauté convulsive » est une fièvre qui jamais ne s’oublie. Longtemps après sa première manifestation s’annoncent les répliques qui font naître dans l’argile de notre corps les fissures par lesquelles la reconnaître et la rejoindre. Longtemps après !

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17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 08:48
Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

    Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Je t’avais dit

Les cèdres n’ont nul éclat

Seulement une sombre dentelure

Et sous leurs larges palmes

Une ombre souveraine

Que nul ne peut franchir

Sauf au danger

    De sa vie

 

       Tu me disais

   Mon humeur fantasque

   Mes brunes exagérations

   Mon inclination à une éternelle rêverie

   Ma perte dans des eaux imaginaires

   Mon air éthéré en témoignait

   Ma fuite entre les pages des livres

Les poèmes que je composais

Sans rimes

Ni assonances

Sans début

Ni fin

Une divagation parmi les taillis de l’heure

Une continuelle errance dont je tissais mes jours

Afin de ne les voir passer

Les effleurer comme l’aile de l’oiseau le miroir du lac

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Pourquoi parler des cèdres

Ils sont si loin

Et devant nous

Seule la plaque liquide de l’océan

Pareille au vaste ennui qui assaille et

Le plus souvent

Reconduit tout

   Au Néant

Et la rumeur de la Terre s’efface

Et il ne demeure que ce vide immense

Où s’abrite toute désolation

 

   Les cèdres

Oui les cèdres

Aux vastes branches dolentes

Elles battaient l’air

De leur farouche irrésolution

Elles inclinaient vers le sol

   Leur égouttement vert-de-gris

   Leur symphonie de carton usé

   Leur émiettement dans le soir qui venait

Oui les cèdres qui entraient dans nos vies

Et devenaient les vivantes métaphores

De nos esseulements

 

Nos esseulements

Combien cette formule était étrange

Qui redoublait nos respectives solitudes

   D’un pluriel

   D’une multiplicité

   D’un faisceau de formes

Qu’une solitude jamais ne prend en sa garde

Sauf à renoncer

A l’Unique qu’elle est

La solitude en son essence

Une seule ligne continue

Qui se dissout

                      Loin là-bas

                             Dans la brume

                                       Des approximations

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Mais pourquoi donc fallait-il

Que tu me rappelles

   Cette lointaine présence

      Ce fin brouillard se dissolvant

Dans le tissé de la mémoire

La silhouette ombrageuse de ces arbres

Notre rencontre un soir d’automne

Dans la luminescence du jour

Les teintes étaient

   De feu éteint

   De terre usée

   De mare glissant

Sous un tapis de lichen

Une flamme orangée au loin

Faisait sa souple rumeur

Et les humains étaient au logis

Autour d’un feu de bois

Il faisait frais déjà

La lumière baissait

Il ferait nuit bientôt

   Bientôt s’éteindraient les lampes

   Bientôt se cloraient les lourds volets

Sur l’infini silence

Inconnu à lui-même

Scellé sur

 

   Plus rien

N’aurait alors d’importance

Que la dérive des âmes

Au plein de leur pliure

Plus rien ne ferait sens

Que l’absence de sens

Précisément

   Ce nul langage flottant au-dessus des hommes

   Cette poésie éteinte qui ne laisserait plus voir

Que

    Ses césures

    Ses hémistiches

    Ses rythmes figés

    Ses cadences mortes

Telles les feuilles

Jonchant le sol

Telles

   Des dentelles

   Des nervures

   Des résilles

   Dans le dormant du jour

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Ce fut le lieu

Non point

D’une aventure

Le mot en était trop galvaudé

Le contenu altéré

Une rencontre

 A tout dire

Dénuée d’intentions autres

Que celle de se sentir exister

                            Ici

     En ce point minuscule de la Terre

Où naissait le chant discret des étoiles

Nul baiser fougueux cependant

Nulle étreinte qui nous eussent

Précipités

Tous deux

Dans de bien étranges compromissions

Mais tout amour n’est-il jamais

             Que cela

  Tissu de compromissions

   Entrecroisement de mensonges

M’avais-tu dit

Dans cette étonnante langue

Qui habitait

   Tantôt le velouté de ta voix

   Tantôt ce frisson rauque

Qui montait de ta gorge

Identique à l’ourlet

     De la volupté

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

    Ce fut le lieu simplement

D’une parole

La seule qui pouvait nous réunir

Ce silence qui bourdonnait à l’entour de nos corps

Car nous n’avions aucun désir

   Le mouvement de nos yeux

   Le retrait de nos lèvres

   Le marbre de nos volontés

   Nous tenaient à distance

               L’un

               De

               L’autre

Dans cette si belle harmonie

D’une contemplation

       Sans objet

Car nous étions

Dans cet après-crépuscule

Des Sujets ayant renoncé

A quelque possession que ce soit

               De soi

            De l’autre

            Du monde

Oui nous avions franchi la limite

Des obscurs désirs

Nous flottions immensément

Au-delà de toute exigence

De tout essai de saisir

Quoi que ce fût

Aussi bien notre propre mesure

Que celle des étranges présences

Qui peuplaient la nuit

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Oui la nuit des cèdres

En ses palmes demeurait

Ceci que nous n’avions su dire

     Qui

  En réalité

    Ne possédait de nom

    Cet en-deçà de l’être

    Cet au-delà de l’être

              Incis

      Entre les deux

Nous assistions à notre événement

Comme cette nébulosité

      Qui fuyait

       En-deçà

       Au-delà

Dispensait sa venue

Dans cet irréparable de toute chose

Porté sur les fonts illisibles

Oui illisibles

Toute source

S’épuise

Oui s’épuise

Dans l’intervalle même

De sa donation

   S’épuise

     OUI

 

 

  

 

 

 

 

 

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16 novembre 2020 1 16 /11 /novembre /2020 10:22
Corpus lucidum, corpus umbra

René Magritte, ‘Les Marches de l’été’, 1938

 

***

 

                                                                                        Ce samedi 14 Novembre

 

 

            Å mon corps

 

   Sans doute t’étonneras-tu de ma correspondance, nous sommes si proches l’un de l’autre, tellement liés par de multiples événements que notre différence finit par se dissoudre dans la toile unie des jours. Esprit, corps, si proches ? Non, beaucoup prétendent que nous ne sommes de même essence, que notre nature est clivée, matière d’un côté, âme de l’autre, à la manière des deux versants d’une montagne, l’adret solaire ne pouvant nullement rejoindre l’ubac ombreux. Mais vois-tu, mon corps, les choses ne sont pas si simples. Ne pourrions-nous envisager une avancée commune nous faisant forme unique, genre de ligne de crête qui regarderait aussi bien le clair que l’obscur. Sais-tu qu’il me plaît infiniment de nous situer l’un comme l’autre en ce lieu de convergence qui ne serait autre que le clair-obscur, que j’aime nommer ‘chiaroscuro’ à la manière Renaissante afin qu’ourlé de mystère il nous visite l’un l’autre en la guise qui est la sienne, qui est toujours œuvre de médiation. Non, mon corps, nul ne peut se confondre avec son esquisse de chair, nul ne peut se prétendre pur esprit. C’est toujours un excès de radicalité ou bien de dogmatisme qui joue le rôle de l’élément séparateur.

   Si je ne te possédais pour avancer, me nourrir, aimer, que serais-je sinon un vent dispersé à l’horizon du ciel ? Et toi, que serais-tu si tu n’avais un esprit pour te guider sur la bonne voie, pour dire à tes yeux le degré de leur ouverture, suggérer à tes mains les choses à toucher, les belles qui sont comme u prolongement de qui tu es ? Mon corps nous sommes un attelage à deux dont une image pourrait rendre compte : tu serais le cheval noir, dense, opaque, que nul regard ne pourrait traverser ; je serais un cheval blanc te faisant l’obole de sa transparence, de sa lumière, de sa lucidité. Ainsi, remarqueras-tu que je reproduis en un certain sens la ‘Parabole de l’Aveugle et du Paralytique’ située dans les Fables de Florian dont il me plaît de t’offrir l’extrait suivant :

 

« À quoi nous serviroit d’unir notre misère ? (dit le Paralytique)

- À quoi ? répond l’aveugle ; écoutez. À nous deux

Nous possédons le bien à chacun nécessaire :

J’ai des jambes, & vous des yeux.

Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :

Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;

Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.

Ainsi, sans que jamais notre amitié décide

Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

 

   Outre que cette fable est belle, elle est immensément humaine, elle met en exergue une mutuelle compassion, elle s’illustre d’une reconnaissance essentielle du motif de l’altérité, elle est la réponse éthique à tous les hérétiques qui ne professent que leurs propres valeurs et n’arborent jamais que l’étendard de leur farouche égoïsme.

   Car, tu en es persuadé, mon corps, on ne peut évoquer la moitié du réel et ignorer l’autre moitié. Je n’ai jamais vu de corps autonome. Tu n’as jamais vu d’âme voler de ses propres ailes même si, allégoriquement, le principe pneumatique se dote de rémiges afin de croiser au plus haut des Cieux. Certes, nous sommes, tout à la fois, des êtres terrestres pétris de glaise, des êtres célestes que traverse l’éther. Nous sommes à la confluence des deux, tout comme une ligne imaginaire, l’équateur par exemple, sépare les deux hémisphères. Pourrais-tu envisager, un seul instant, l’hémisphère Nord tournant en sens inverse de l’hémisphère Sud ? Existerait-il un Démiurge assez fou pour donner vraisemblance à ce qui n’est que phantasia, autrement dit œuvre d’un imaginaire débordé par sa propre fécondité ? Ceci est pur caprice, songe au large de la raison.

    Existe-t-il plus belle scène que celle de l’amour, de l’amitié, de la rencontre ? C’est bien notre souveraine amitié qui nous fait l’un l’autre ce que nous sommes en notre plus exacte vérité qui, en même temps, est notre entière liberté. C’est parce que je suis esprit au regard de qui tu es, mon corps, que je trouve le lieu de mon accomplissement. C’est parce que je suis le complément de ta visée que ta réalité est posée qui trace ton destin. ‘Notre commune destinée’, devrais-je dire d’une manière qui soit plus acceptable. Nous ne sommes que des miroirs qui nous réverbérons l’un en l’autre. L’être que tu m’octroies, je te le destine en retour comme la source vient de la terre, la terre va à la source. Sais-tu, le réel à ce caractère ineffable de ne pouvoir être scindé qu’à raison même de l’extravagance des hommes ou bien des motifs rationnels auxquels ils s’en remettent comme l’étalon de ce qui vient à eux.

   Ainsi ont-ils créé, en des temps antiques, les catégories en tant que prémisses de la connaissance du monde. Mais, tu le sais bien, rien de l’univers ne saurait être ramené au temps en sa singularité, à l’espace en sa présence, aux modalités dont se vêtent les événements pour apparaître. Tout est en tout et nous ne pouvons exister qu’à l’impératif de cette tautologie. L’ignorer est œuvre de sophiste et nous n’avons vraiment rien à faire avec ceux qui, en lieu et place de la dialectique raisonnée, ne s’en remettent qu’à une rhétorique qui masque leur incapacité à juger les choses en leur essence même. Sans doute me trouveras-tu bien sévère dans mes jugements, mais parfois dire les choses, faute de les réaliser, possède une inestimable valeur cathartique, aussi serait-il stupide de s’en priver !

   Mais je crois que je me suis égaré dans des considérations bien théoriques, lesquelles pourraient procéder à ton simple évanouissement. Il me faut en venir aux événements concrets que nous avons traversés ensemble. Parfois l’équipée fut rude, les ruades fréquentes qui te jetaient ici ou là, à la limite de la perception que j’avais de toi. Jamais je n’aurais pu penser que ta nature fût si fougueuse un instant, que l’instant d’après reprenait dans le calme le plus apparent qui se pût concevoir. Oui, mon corps, nous faisons une drôle d’équipée et il m’arrive de te percevoir à la manière d’un satellite qui girerait au loin, dans l’inconnaissance de qui je suis, esprit jeté dans le monde qui désespérerait de trouver un jour le sentier propice à sa propre venue à l’être. Mais rien ne sert de se morfondre, toujours en ce cas nous parlons dans le désert et il n’est personne pour nous entendre, sinon les mirages à l’horizon, les nuées de sable prises dans la touffeur de l’air, le souffle de l’Harmattan qui se joue de nous et concourt à notre perdition.

   Mon corps, t’en souvient-il de tes premiers faux-pas, de tes minces altérations qui prenaient vite la dimension d’un drame ? Certes ton jeune âge justifiait cette plainte infligée par quelque douleur qui te submergeait vite. On est si fragile dans la première éclosion de soi ! Ce que tu connus, qui te chagrina, cette floraison à fleur de peau, ce subit bourgeonnement qui semblait ne pouvoir t’appartenir que par défaut. Ou bien par excès ? La formule serait plus exacte. Donc ces verrues qui parsemaient tes genoux et dessinaient l’étrange territoire d’une terre avec ses excroissances, ses retraits. Pensais-tu alors au sol lunaire, à sa surface boursouflée de cratères, à ses reliefs sculptés par la chute des météorites ? Oui, vois-tu, j’emploie la métaphore pour introduire un peu de poésie dans le mal. C’est je crois, le recours essentiel dont nous disposons pour combattre nos peines, faire reculer les ombres. Je sais combien alors tu avais aimé tes longues ablutions dans ces eaux thermales qui sentaient le soufre. D’abord elles te déplurent, mais tu t’y accoutumas bien vite car ce bain de chaleur te régénérait - y retrouvais-tu la douceur amniotique d’avant ta naissance ? -, ce bain de tiédeur calmait tes démangeaisons et, petit à petit, le mal cédait du terrain, tu retrouvais ce lisse de l’épiderme qui était ta nature première.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette peur qui t’envahit, de ce froid qui te parcourut, paradoxalement, de la tête aux pieds lorsque, craquant une allumette pour allumer le feu dans la cuisinière, de retour de l’école, avant que les parents n’arrivent, un brusque retour de flamme projeta en ta direction mille étincelles plus vives qu’un soleil ? Tu ne dus ton salut qu’à la vivacité de ta jeunesse. Un bond en arrière t’évita le pire. Les cils et sourcils avaient pris l’aspect de broussailles léchées par un vif incendie. Tu en fus quitte pour une belle frayeur. Depuis ce temps-là, tu te méfies du feu, tu l’évites, sauf quand il est discipliné, qu’il fait son beau rougeoiement dans l’âtre où pétillent les bûches.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette douceur maternelle - « la joie venait toujours après la peine », disait le Poète Apollinaire -, ce corps à corps dont tu rêvais qui était pareil à une ‘re-naissance’. Oui, retrouver la mère c’est renaître. Å soi. Å elle. Dans le geste unique d’une même félicité. Enfance de mon corps, tu n’étais que cette attente de recréer l’unité dont ton avant-naissance avait été le lieu. Un corps dans l’autre. Un être inclus à même un être plus grand. Le mystère d’une rencontre qui ne peut encore porter de nom. Toujours les choses essentielles indiquent la marque de l’indicible. On est soi plus que soi dans l’immédiateté du surgissement. On arrive à soi dans la présence attentive de l’autre. Alors il n’y a encore nulle fêlure, nulle faille par où disparaître et connaître l’entaille de l’angoisse, faire se lever la silhouette tremblante du doute.

   Mon corps, celui qui lui faisait écho, qui amplifiait son sens, j’en sens encore les étranges ondes en qui je suis, cet esprit qui, toujours, cherche ses attaches terrestres, fait l’inventaire des polarités au terme desquelles il trouvera un abri dans la vastitude de l’exister. Corps de la mère, corps-fanal dans la lumière duquel se déploie la spirale de mon propre destin. Jamais ne sont oubliés, cette onctuosité, cet amarrage narcissique, ce lieu immémorial qui dessinent nos contours les plus réels, les plus fondateurs de notre conscience. Toujours nous sommes en dette de ce qui illumina la bannière ouverte de nos jours.

      Mon corps, t’en souvient-il de cette proximité du père, rassurante, levée sous tous les horizons, sculptant à même ta ductile matière les lois du devenir ? Oui, tu étais infiniment malléable, disposé à accueillir la pluralité des formes dont, cependant, une seule te convenait, pour la seule raison que tu ne pouvais être multiple, seulement ramassé en ton être. Là était le rôle du père, de te servir de guide, d’orienter tes pas dans la jungle existentielle. La mère était existence de douceur, le père existence de nécessité. Déjà tu savais bien différencier les rôles, adresser tes demandes à l’un ou à l’autre selon leur nature. Tu te souviens de la douce rigueur du père, de sa bienveillance, de la braise qu’il dressait devant toi afin que, la reconnaissant, un signal te fût donné qui te servît à t’orienter dans la vie. Il y tant de courants, de desseins contraires, tellement de Charybde et Scylla dans lesquels, toujours, la chute est possible ! Tu aimais, mon corps, le contact un peu distancié du père. Tu aimais effleurer les picots de barbe de son visage, humer son odeur de tabac, sentir la force de sa précieuse présence. C’était un peu comme si une partie de son énergie fluait en toi au simple motif d’un mimétisme. N’est-ce pas étonnant ceci, cette belle complémentarité des êtres, cette osmose à distance, ce versement d’une conscience dans l’autre d’un fluide imperceptible, à nul autre pareil ?

   Mon corps, t’en souvient-il de ce que je nommai pour toi ‘L’expérience du Rocher maritime’ ? Car tu ne parles pas, du moins en mots. Tes mots sont des mouvements, des sensations, des tressaillements, des frissons que je tâche d’interpréter à ma manière sans toujours pouvoir préjuger de leur pertinence. Mais nous sommes un couple uni, n’est-ce pas ? Nous naviguons de conserve depuis si longtemps ! Je suis sûr que tu vas retrouver ton émotion d’antan, qu’un lieu va surgir dans tes fibres, qu’en elles tu sentiras se lever un soleil printanier, que ta nudité en plein ciel, sur ce tapis d’herbe tout en haut du Rocher, te sera familière, que rien ne te distraira de toi-même.

   C’est ceci la grande et ineffable beauté du ‘sentiment océanique’, lorsque, en toi, il dessine ses amples flux et reflux. Tu es en toi, hors de toi. C’est comme si ton regard, au terme de quelque vertu ascensionnelle te surplombait de toute la hauteur de son omniscience. Tu te vois regardé par ta propre vision. Tu es enveloppé en même temps que ta conscience procède à un étonnant élargissement de qui tu es. Tu es en toi, déporté de toi. Tu es rattaché à cette terre sise plus bas, à cette plaine d’eau qui ruisselle sous le soleil, à ce sentier littoral qu’empruntent de rares marcheurs, au vol blanc des goélands, à leur cri de gorge qui glisse infiniment dans les lames d’air. Tu es relié à la vaste émergence du ciel, aux nuages hauturiers pareils à des poèmes se levant de quelque origine inaperçue, enfin tu es relié à ton propre socle de chair, tu te fonds à même ton ombilic, cet œil archaïque qui indique le lieu de ta provenance, celle de tes ancêtres, et au-delà celle du peuple immense des hommes de la Terre. Oui, mon corps, je te sens frémir à des lieues de ce qui fut, à des distances temporelles indéfinissables. C’est là la force inépuisable de la réminiscence que de pouvoir faire se fondre en un identique creuset ce qui fut, sera et se donne comme présent, ici et maintenant, dans l’événement singulier qui m’octroie ma place à jamais dans le concert du monde.

      Mon corps, t’en souvient-il des originaires émois qui te portèrent sur les fonts baptismaux de l’amour ? Les premières rencontres, les premières liaisons, la découverte du corps autre en tant que ta propre complétude ? Oui, j’en suis sûr, tout ceci ne peut qu’être gravé au fer rouge en toi, dans le pli le plus secret de ta matière, mais aussi en moi dans les archives vives qui me tissent et me disent, jour après jour, les mots de ma fiction. Nous sommes, tous les deux, les motifs au gré desquels s’écrit notre histoire. Ton histoire de chair se décline-t-elle selon des prénoms aimés dont, par pudeur, tu tairas les noms ? L’Autre, l’Aimée qui te révéla à toi, n’est-elle encore présente dans tes gestes actuels ? Ce qu’elle aimait en toi : une façon de rêver, de parler en soupesant tes mots, une façon d’aimer et de donner acte au plaisir, de héler le désir, d’en faire le lieu d’une fête, parfois d’une cérémonie simple mais riche d’attraits multiples.

   L’as-tu bien perçu, mon corps, nous sommes une généalogie de ressentis, un palimpseste d’actes vécus qui brasillent au loin mais jamais ne s’effacent, une pluralité de signes comme dans les pages d’un livre, le nôtre qui est le bien le plus précieux de notre bibliothèque. Est-il venu le temps de tourner les pages ? De redécouvrir qui nous fumes dont, aujourd’hui, nous sentons l’émergence dans les strates de notre mémoire, mais aussi en toi mon corps, toi qui portes sur la surface de ta peau les stigmates d’une souffrance, quelques plaies vives non encore refermées, mais aussi les empreintes d’un bonheur dont nul acide ne pourra dissoudre le rayonnement. C’est curieux, tout de même, la magie d’une existence, tous ces mondes que nous avons traversés qui, identiquement, nous ont traversés. Nous sommes au confluent de milliers et de milliers de choses dont nous n’avons même plus le souvenir. Pourtant il ne fait aucun doute que toi, mon corps, tu en as archivé le peuple immense des caractères quelque part dans la nuit qui t’habite. Si moi, esprit, je témoigne parfois, d’une certaine amnésie, toi tu n’as rien oublié. Aide-moi donc à être qui je suis en totalité. Sans toi je n’aurais nul à voir, nul à aimer et j’errerais infiniment sur ma périphérie sans en connaître le centre. Aide-moi à marcher, je t’aiderai à penser !

 

 

 

 

 

 

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14 novembre 2020 6 14 /11 /novembre /2020 09:06
Eloge de l’ennui

« L'ennui est après l'ambition le plus grand poison de la vie. »

 

Proverbe français

 

***

 

   Mercredi 11 Novembre

 

   Le plus souvent, lorsque rien de précis ne se profile à l’horizon, ni travail, ni rendez-vous, que les programmes de cinéma vous laissent indifférent, que vous êtes situé dans la zone d’incertitude sise entre la lecture de deux livres, vous n’avez de cesse, afin de vous changer les idées, d’aller faire une promenade au Jardin du Luxembourg. Le plus souvent, vous choisissez de vous asseoir sur l’une de ces chaises métalliques peintes en vert, sur le terre-plein qui domine le Grand Bassin, vous laissant aller à la plus douce des rêveries, celle qui, chez vous, chasse le spleen et ôte de votre esprit quelque chagrin qui aurait pu s’y loger. Certes vous êtes coutumier du fait mais, pour autant, vous ne souhaitez vous installer dans une routine qui serait contraire à la manifestation d’un facile bonheur. Toujours, dans votre imaginaire, l’espoir que quelque chose de nouveau surgira : une idée d’écriture, la concrétisation d’un rêve sous les espèces de la vision d’une scène inattendue, peut-être une rencontre qui orientera le cours de votre vie dans une direction dont vous ne pouviez soupçonner qu’elle pût exister.

   Disons, c’est un clair après-midi de printemps, la nature s’éveille, les frondaisons du Jardin, les charmilles bruissent de mille pépiements joyeux. Aujourd’hui c’est un banc qui a retenu votre attention, près du Kiosque à musique. Vous avez pris un journal que vous feuilletez distraitement, plus à la tâche de regarder les allées et venues des passants qu’à une lecture qui vous paraît fastidieuse, les événements sont si gris qui maculent les pages. Vous vous distrayez de tout et de rien, le vol d’un pigeon, le jeu d’un enfant, le travail d’un Jardinier. Après un long moment de flottement, vous êtes sur le point de partir lorsqu’une Inconnue vient s’asseoir près de vous. Certes vous ne souhaitez la dévisager, ce serait un manque de tact. Cependant vous tâchez d’élargir votre champ de vision de manière à l’observer discrètement. Il s’agit d’une femme aux alentours de la quarantaine, cintrée dans un tailleur gris élégant. Sa chevelure est courte, claire, dans les blonds cendrés. Elle lit un livre dont elle tourne lentement les pages comme si elle en savourait le contenu. Vous pouvez lire le titre : ‘La maison de Claudine’ de Colette. Alors quelques phrases se précisent dans votre mémoire. Vous retrouvez surtout les passages lyriques des descriptions de la nature, des scènes de la vie.

   D’évoquer ceci, c’est déjà comme si vous aviez entamé une conversation avec celle qui partage votre solitude. Au bout de peu de temps, vous devez vous avouer à vous-même ce genre de trouble délicieux qui vous envahit au seul motif de votre proximité d’une présence si discrète mais si rayonnante. Vous allumez une cigarette. Afin de vous donner une contenance ? Dans le but de tromper votre impatience ? Vous seriez bien en peine de délimiter l’essence de votre état d’âme. En tout cas vous vous sentez paradoxalement dans l’attitude de celui qui oscillerait entre optimisme et pessimisme, mais il faut le reconnaître, c’est bien là la marque de votre caractère. Peut-être est-elle accentuée par la situation qui vous installe dans la perplexité ? Que souhaitez-vous au juste ? Faire plus ample connaissance de l’Inconnue au tailleur ? Quitter ce banc et ne plus penser à rien ? Vous seriez bien incapable de le dire, ce genre de rencontre vous plonge toujours dans l’embarras.

   Faisant mine de vous plonger avec attention dans la lecture de votre quotidien, alors qu’en réalité vous n’êtes qu’en vous hors de vous, vous entendez une belle voix voilée vous demander si vous avez du feu. ‘Seule’, vous la nommez ainsi, c’est un jeu chez vous d’attribuer des noms aux passantes que vous croisez au hasard de vos déambulations, ‘Seule’ donc a tiré de son étui une longue cigarette au filtre de liège. Vous saisissez votre briquet dont la flamme vacille au gré d’un vent léger. ‘Seule’ entoure vos mains pour abriter sa cigarette. A-t-elle effleuré vos doigts ? Vous avez senti une brève pression et, simultanément, votre cœur a battu plus fort. Mais n’est-ce pas votre imaginaire qui vous abuse ? N’est-ce pas déjà un désir qui s’allume en vous et vous pousse à la déraison ? Le peu de temps qu’a duré la flamme vous avez eu le loisir d’archiver en vous, ce beau visage énigmatique, de détailler la pulpe grenat des lèvres, les yeux couleur d’acier, les cils longs et ombrés, les beaux cernes mauves qui semblent dire l’étrange volupté.

   Vous vous êtes énivré de ces fragrances de miel et d’ambre qui s’élevaient du tabac. Vous avez même pensé à un philtre d’amour. N’était-ce, dans ces feux illusoires du jour, une entreprise de séduction ? Déjà vous savez que vous êtes comme sous l’emprise d’un alcool fort, d’un puissant narcotique qui décidera de votre futur, abrègera vos nuits. Vous êtes un incorrigible séducteur, une manière de Casanova qui vous abreuvez à votre propre plaisir bien plutôt qu’à celui de l’Etrangère  qui est à la racine de votre trouble. Vous êtes un homme double. Vous êtes Vous qu’habite un Autre homme, celui qui est né au contact de ‘Seule’ dont, maintenant, vous ne pouvez qu’accomplir la nécessaire efflorescence. Avec ‘Seule’ vous avez parlé comme dans un songe. Vous avez papillonné autour de son esquisse florale. Vous avez butiné par avance ses pétales, sa corolle intime, vous êtes entré en elle par effraction, vous avez percé sa peau, avez colonisé sa chair. Vous ne pouvez douter que ‘Seule’ vous appartienne, qu’elle tisse sa propre vie au contour de la vôtre, qu’elle soit, en quelque sorte, un satellite dont vous constituerez un centre d’attraction. Le seul qui soit possible en ce lieu, en cette heure.

   Non, vous n’êtes nullement pervers, vous ne tirez nul plan sur la comète, vous laissez la liane de vos affinités capturer qui vous aimez dont vous pensez que l’amour vous était dû. Vous prétendez que nulle rencontre n’est le fait du hasard, qu’elle était inscrite de toute éternité dans votre propre tablette d’argile, dans celle de ‘Seule’ dont la trajectoire vous a enfin rencontré. Le rendez-vous pour demain à la terrasse du ‘Café Romain’, Place de l’Estrapade, est-ce vous ou bien elle qui en avez décidé ? Ou bien est-ce le motif de vos destins réunis ? Une confluence des cœurs anticipant l’osmose des chairs ? C’est si curieux une existence avec ses multiples événements dont il est bien difficile de démêler l’écheveau des causes et des conséquences ! Toujours un secret, toujours un mystère qui cryptent le réel, le rendent illisible.

 

  

   Jeudi 12 Novembre

 

  15 Heures - Vous êtes arrivé avec une bonne heure d’avance. C’est votre habitude. Elle résulte du souci de faire phosphorer le plaisir de la rencontre, de préparer un lit où elle pourra s’épanouir, prendre sens. Vous buvez en de minces gorgées un Canada Dry dont votre palais détaille longuement le pétillant des bulles, le goût tonique du gingembre. Chaque bulle, chaque touche épicée sont les signes avant-coureurs de ‘Seule’ dont, encore, vous ne connaissez le prénom. Elle a préféré vous réserver la surprise. Sans doute une façon d’aiguiser votre envie, de donner des gages à votre appétit. Dans la coursive étoilée de votre tête des prénoms se donnent au hasard comme possibles nominations : Claire, Hélène, Virginie, Eve. Aucun ne brille plus que l’autre. Peut-être ‘Seule’ est-elle une synthèse de toutes ces existences hallucinées ?

   16 heures - Vous regardez compulsivement le cadran de votre montre. 16 heures est l’heure ‘fatidique’ au sens étymologique de ‘fatum’, ce destin irréversible qui joue de vous comme le ciel joue des nuages. Votre regard se perd au loin dans la longue perspective de la Rue des Fossés Saint-Jacques. Vous chercher à distinguer la silhouette de ‘Seule’. Vous scrutez tout ce qui vient à vous, qui ne manquera de vous offrir cette haute silhouette, cette chevelure blond-platine, ce visage qui vous habite comme si vous le connaissiez depuis le plus lointain du temps. Elle ne tardera à arriver. On n’est nullement une femme d’allure si élégante pour ignorer ses rendez-vous. Et puis, vous êtes sûr, hier, cette pression discrète sur vos mains, c’était un signe. Du reste vous ne vous y trompez pas, une longue fréquentation de vos conquêtes féminines vous a pourvu d’un flair indéfectible. Bien sûr, parfois une simple illusion que vous aviez transformée en certitude, mais ces erreurs d’estimation ont été si rares. 

   16 heures 15 - Nulle présence, dans le prolongement de votre regard, dont vous attendiez le surgissement. Elle aura eu un ennui de dernière minute, une course à faire, une toilette à repasser, un paquet de cigarettes à acheter. Elle est si libre quand elle fume, si attentive aux volutes grises, un rapide nuage visite ses yeux qui dit le plaisir de vivre ainsi, au bord des choses, dans la pure surprise d’être. Cependant l’inquiétude naît en vous, fait ses étonnantes confluences dans les noeuds de votre chair, dans le dédale de votre esprit. Vous cherchez, consciemment ou non, à vous distraire de vous, à vous éloigner de vous, pensant que ceci vous sauvera du déluge. Jamais vous n’avez observé avec autant d’attention le monde immédiat qui vous entoure, les pieds ouvragés de la table derrière laquelle vous êtes assis, le bourgeonnement des arbres, le grésillement des abeilles dans le peuple lisse de l’air.

   16 heures 30 - Vous commencez à douter du réel, de vous, de ‘Seule’. C’est un peu comme si ce monde qui vous entoure n’était qu’une sphère de brume dans laquelle vous flotteriez immensément, ne percevant même plus les frontières de votre corps. Vous sollicitez votre mémoire, vous rejouez la scène d’hier à la façon d’une ‘scène primitive’ au gré de laquelle ‘Seule’ aurait été votre amante, l’unique amante de votre vie. Sa beauté, sa présence ont chassé toutes les autres. Les autres sont crucifiées, épinglées telles des insectes sur une planche de liège. Comment donc ont-elles pu exister ? Non, elles ne sont que l’ombre portée de Celle du Jardin du Luxembourg, elles s’évanouissent à son contact, elles brasillent dans l’illisible destin qui est le leur, un feu vite éteint dont nul n’aura même plus la souvenance, à commencer par vous, le ‘Solitaire’ de la Place de l’Estrapade, le « veuf, l’inconsolé », celui dont l’étoile est morte, dont Nerval traça dans le ciel de la littérature « le Soleil noir de la Mélancolie ». Les vers du Poète vous reviennent en tête et l’un d’entre eux, le plus incisif, se plante au plein de votre conscience à la manière d’un canif : « La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé. » Oui, la fleur s’est fanée avant même d’être cueillie et vous demeurez au centre de vous, éparpillé, fragmenté, oublieux de qui vous êtes.

   16 heures 45 - Jamais vous n’avez regardé les choses avec autant d’acuité, de pure lucidité. Les arbres, là sur la petite Place, vous en détaillez les amples ramures, vous en percevez chaque feuille, vous en radiographiez le tronc, vous en percevez l’âme dans sa substance la plus blanche, la plus virginale et il s’en faut de peu que vous ne perceviez jusqu’au cheminement de leurs racines souterraines. En réalité vous ne faites que tromper votre attente, détourner la dague qui menace votre peau, sans doute l’incisera bientôt. Vous laissez flotter la rayon de votre vision sur les longs capots des voitures noires, glisser le long des trottoirs de ciment, inventorier la moindre lézarde, puis rebondir sur la silhouette de cette passante dont vous pensez, qu’aussi bien, elle aurait pu être celle de ‘Seule’ venant s’asseoir tout naturellement à votre table, s’excusant du retard, elle a eu un imprévu de dernière minute, mais ce n’est rien, cela n’entame nullement la joie de la rencontre, cela ne compromet en aucune manière ce qui aura lieu après car chacun sait bien en son fond ce qui adviendra, qui est tout simplement irréversible au simple motif que nul encore n’a pu faire s’inverser un destin, que certaines choses doivent se produire, tout comme la nuit succède au jour et l’accomplit.

   17 heures - Déjà une heure passée à cette terrasse vide de la présence de ‘Seule’. Oui, pensez-vous, j’ai eu raison de lui donner ce nom ‘Seule’ qui, pour l’occasion, pourrait rimer avec le mien, ‘Seul’. C’est ce sentiment de longue solitude qui vous saisit ici et maintenant en cet instant mortel qui jamais ne se reproduira. Votre tête est cernée d’éclairs, de rapides fulgurations qui ne résultent que de votre dépit d’avoir été ignoré. ‘Seule’ vous la voyez nettement se profiler sur l’écran de votre imaginaire. Vous la voyez en discussion sur le banc d’hier avec un Inconnu. Ce dernier lui tend son briquet. Elle entoure de ses mains les mains de l’homme. L’homme sourit intérieurement. Cette pression sur ses doigts, quelle est-elle, quel mystérieux message se blottit au sein de ce léger attouchement ? Quel avenir se dessine ainsi ?

   Malgré vos facultés de projection qui sont grandes, vous n’arrivez à cerner le visage de cet Inconnu du banc. Cependant, vous lui trouvez quelque ressemblance avec votre propre personne. Une façon de parler en faisant des gestes, une façon de regarder ‘Seule’, de l’aimer déjà à la hauteur de sa beauté. Mais qui est-il celui qui parait être votre sosie ? Ne serait-il l’incarnation de votre propre présence, un léger décalage dans le temps, la persistance rétinienne d’un événement, la promesse, en même temps, d’un futur qui chante dont, peut-être, vous pressentez en vous le doux bruissement de source ? Les choses sont si étranges dans ce printemps qui traîne à sa suite les joies et les tristesses des hommes et des femmes : une fuite à jamais dans la fente du temps !

 

    Eloge de l’ennui - Quelques commentaires.

 

   Faire l’éloge d’une perte, d’une affliction, d’une aventure qui a sombré dans le non-sens, ceci paraît risqué pour la simple raison que notre pensée fonctionne sur le mode de la logique, du rationnel et que prétendre préférer l’absence à la présence semble être pure entreprise de Sophiste. Bien entendu si nous raisonnons au premier degré, dans l’immédiate décision de nos attentes légitimes, nous dirons bien vite que l’ennui est un état d’âme négatif qui entraîne toujours chagrin, tristesse et autres contrariétés dont chacun préfère faire l’économie. Un bonheur, fût-il léger et de courte durée, est toujours préférable à l’expérience du malheur. Cependant il ne nous est nullement interdit de tirer d’autres conclusions que celles qui sont habituelles dans ce cas de figure. Si nous consentons à faire l’éloge de l’ennui c’est bien qu’une telle attitude doit trouver quelque part son juste fondement, son évidente justification. Donc le personnage de la fiction, dans cette optique, tire des avantages de sa mésaventure. Et de quelle façon ? Pour quels gains ?

   Nous dirons que, de manière synthétique, ‘Seul’ a vu son niveau de conscience s’élargir de façon appréciable. Si tout s’était passé selon l’ordre des choses, que ‘Seule’ ait honoré son rendez-vous, que la ‘scène primitive’ ait eu lieu, que d’éventuelles rencontres s’en soient suivies, tout se serait déroulé dans la pure quotidienneté, tout n’aurait été, en dernière analyse, que banal, contingent, infiniment reconductible. Maintenant, si nous visons cette longue attente selon son versant positif, nous dirons ceci :

   ‘Seul’ a vu l’empan du temps s’accroître considérablement. Ce qui, dans le temps réel n’a duré que deux heures, de 15 à 17 heures, dans le temps fictif, imaginaire s’est vu octroyer un supplément temporel. Ce temps interminable dont la lenteur est la marque la plus évidente, pourquoi lui conférer un caractère seulement négatif ? Toujours nous nous plaignons de manquer de temps, de faire toutes choses à la hâte, de ne jamais pouvoir apprécier la densité de l’instant, de n’en jamais saisir que l’étincelle. Elargir la temporalité c’est lui affecter de nouvelles configurations, de nouvelles valeurs, la doter de significations qui ne peuvent que nous enrichir si nous prenons la peine d’y consacrer un examen véritablement objectif. Ici, bien entendu, il y a conflit entre notre naturelle impatience à voir se résoudre les problèmes et le don qui nous est fait de goûter le réel avec la méticulosité qu’il mérite. Cet ennui qui ne semble jamais en finir, n’est-il le sentiment ourdi par ‘le philosophe en méditation’ (voyez le tableau de Rembrandt), par le mystique en sa contemplation dans le désert, par le savant qui admire les constellations au-dessus de sa tête (voyez la belle assertion de Kant : « Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. »). L’on se doute, regardant avec justesse la réflexion kantienne, que l’état conduisant à ‘l’admiration’ et à la ‘vénération’ ne sauraient résulter que d’une longue patience, vertu indispensable au penseur d’infini. 

   Et, parallèlement à cet accroissement du temps, c’est aussi l’extension de l’espace qui a eu lieu. ‘Seul’ qui, d’ordinaire, centrait son regard sur sa propre personne, sur son intériorité, voici qu’il le déporte de lui, longeant la longue perspective de la rue, interrogeant les frondaisons des arbres, fouillant jusqu’aux racines pour y conduire son exploration perceptive qui, en même temps, est examen, approfondissement de soi. Ce qui, aussi, s’est largement déployé, c’est l’interrogation sur l’attente, inséparable d’un questionnement sur l’amour. Si, en une première estimation fondée sur un naturel égoïsme humain, ‘Seul’ n’avait aperçu ‘Seule’ qu’à la façon d’une facile ‘proie’, si le thème de la rencontre ne s’illustrait que dans la perspective d’un opportunisme, eh bien l’angoisse coextensive à l’ennui, au sentiment de dépossession, projetait maintenant une lumière bien différente sur la possible relation. Elle devenait, non seulement plus essentielle, mais précieuse car l’envisager ôtait de facto cette cruelle épreuve de solitude où rien ne parlait que le souffle du vide.

   Or c’est bien la nouvelle disposition d’esprit relative à l’ennui qui a rebattu les cartes. L’ennui a réalisé les conditions mêmes au gré desquelles les choses peuvent se renforcer et prendre un sens nouveau alors qu’une relation éphémère et donjuanesque eût immolé l’amour à la possession d’un plaisir rapide, sans échange véritable, sans lendemain. Autrement dit un acte parmi tant d’autres d’une laborieuse quotidienneté. Le nécessaire retour sur soi de ‘Seul’ a constitué la quête selon laquelle, à la fois se découvrir en sa vérité, à la fois reconnaître ‘Seule’ en sa dimension de nécessaire et absolue altérité. En conclusion, c’est la nature profonde, l’essence d’une union des âmes qui a eu lieu au travers des singularités propres offertes par l’ennui. Et puis, en fin de compte, chacun, chacune, ‘Seul’, ‘Seule’ n’ont-ils trouvé dans cette singulière situation d’un temps se dépassant lui-même, d’un instant métamorphosé en éternité, le lieu de leur inentamable liberté ? Demeurés où ils sont de leur propre itinéraire, ils conservent la possibilité d’emprunter une autre voie, un autre chemin qui, peut-être, n’est que celui-là même du Soi en son plus lisible rayonnement !

   Peut-être l’ennui constitue-t-il, non la face inversée de l’allégresse, mais son indispensable complément ! Il n’est que d’en expérimenter l’irrésistible force !

 

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10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 09:10
Être de si peu et de presque rien

André Maynet

 

***

 

   Certains êtres, parfois, sont posés dans le monde de manière si singulière que l’on pourrait échouer à en préciser la figure, à attribuer quelque prédicat à ce qui se montre. L’on est réduit à accomplir de grands cercles autour d’eux, tout comme l’aigle parcourt le ciel de son vol qui paraît sans but, sans possible horizon. Tournoyer pour tournoyer et devenir ivre de sa propre giration. Donc cet être qui vient à nous sur ‘des sandales de vent’, quel est-il qui nous oblige à toutes ces précautions oratoires, à ces voltes à l’entour qui, peut-être, jamais ne connaîtront l’objet même de leur itérative obsession ? Il est si doux au sentiment de s’approcher dans le silence, de ne réserver sa parole qu’au corridor intime du Soi. C’est un peu comme de ménager un espace de transition entre l’Aimée et nous qui l’aimons mais n’osons l’affirmer qu’à demi-mots. Parfois est-il préférable de s’éloigner du Sujet de sa propre quête afin que, de cette nouvelle position, puisse surgir l’intervalle aimant, le seul qui ne puisse échouer à dire l’inestimable don que, bientôt, nous recevrons comme la partie absente de notre être. Car nous sommes troués, poinçonnés en maints endroits du corps et de l’âme, si bien que notre entièreté vacille, si bien que notre visage n’est qu’une buée triste sur le tain du miroir. Toujours nous avons besoin d’étayer notre esquisse de quelque certitude. Aussi cherchons-nous inlassablement ce qui, de l’Autre, pourrait venir combler la douve profonde de notre doute d’exister. Oui, nous sommes constamment remis au Néant, hélés de l’autre côté de nous, vers cet abîme dont nous savons qu’il est, tout à la fois, notre ultime chance, l’image sans fond de notre désespoir. Je ne suis moi que par l’Autre qui vient à moi. L’Autre n’est lui que par moi qui viens à sa rencontre.

 

Il y a, dans le ciel des yeux,

de grandes flammes

 qui disent la combustion

de nos âmes.

Il y a dans les nervures

de nos mains

des frémissements

qui s’agitent.  

Il y a, dans le secret de notre sexe,

une dague qui laboure

la hampe de notre désir.

Il y a, chez l’Aimée,

des vagues qui essaiment leur effroi

dans le creux d’amour

et c’est ceci être déserté de l’Autre.

 

   C’est ceci chercher jusqu’à la mort à étreindre la moindre joie, elle est le filin qui nous attache à l’exister, nous dispense de hâter notre perte, nous la sentons folâtrer tout près de l’étrave de notre nez, bourdonner dans l’entonnoir de nos oreilles.

   Ô combien Celle qui est loin, là-bas, hors la ligne de mes mains, je la dispose en moi au gré de mon imaginaire. Ne pouvant nullement la saisir, je l’enrobe de mes mots, c’est un peu comme si elle venait s’échouer sur le massif pléthorique de ma langue !

 

D’elle, je dis ceci :

 

Elle qui n’a ni temps, ni lieu,

elle est de l’ordre du ‘comme’.

Elle est comme

l’espace entre deux mots.

Elle est comme

l’avant-note de musique,

 l’arpège qui s’élance

et jamais ne retombe.

Elle est comme

le dernier souffle avant le Néant.

Elle est comme le vide

dans la peinture chinoise,

le blanc qui ouvre

le sens du poème.

Elle est comme la flamme

retenue dans la braise,

comme la cendre

avant sa dispersion.

Elle est comme le vent

si près de son envol,

l’hésitation de la brosse

 au-dessus de la toile.

 Elle est comme

 le divin mot avant son essor,

 cette graine,

cette semence en attente de soi,

cette pensée qui bourgeonne

dans l’illisible faveur du monde.

Elle est cette grise figure,

cet espace de médiation,

 ce halo de clarté

qui la fait venir à l’être

dans l’à peine éclosion

car venant trop tôt

elle détruirait sa chair même,

elle s’abîmerait

dans les allés étroites des ombres.

 Elle a à être

dans la fulgurance de soi.

Eclair.

Feu.

Flamme.

 

   Dire ceci est déjà lui octroyer une présence solaire que semblerait contredire une apparence lunaire. Certes. Mais la Vérité n’est ni le Soleil, ni la Lune, mais la confluence des deux, l’unité permissive du sens, la polémique affinitaire qui, effaçant tout, permet tout : la parole fondatrice doit partir du Rien pour gagner le Tout. C’est dans ce grand écart, dans cette distanciation que peut s’inscrire la haute dimension du Verbe.

   Regardez-là en sa posture d’énigme. Elle surgit du fond des choses sans même que les choses n’en soient alertées.

 

C’est une douce présence,

une illusion prenant corps

dans la manière de l’éther.

C’est une eau se vêtant de mystère.

C’est une lumière étayée d’ombres.

C’est une hésitation,

un geste arrêté avant sa profération.

 

Regardez l’archet,

il ne touche encore la corde,

il se réserve,

il veut la plainte et le silence,

il veut la joie et l’attente de la joie,

il dit et ne dit pas,

il tient en haleine

et polit la face cachée de son être

avant même de se frayer un passage

dans la sourde mangrove mondaine.

 

Qu’attend-on de cette musique qui,

à chaque instant,

pourrait surgir de l’instrument ?

La révélation de Soi ?

 L’effusion de l’Autre ?

La fusion de Soi en l’autre ?

La poésie de l’Autre en Soi ?

Qu’attend-on qui, encore,

 jamais n’a été dit ?

 

Pourtant tout a été dit du monde

mais les palimpsestes sont usés

que nos yeux ne savent plus déchiffrer.

 

Combien ce corps menu,

combien ces aréoles inapparentes,

combien cette frêle présence

nous disent, tout à la fois,

la grâce d’exister,

la disgrâce de la finitude.

 

   Pourtant nous ne serions Rien sans la Mort, cet Absolu qui nous appelle depuis l’horizon ténébreux de la Métaphysique. Nous sommes en instance, ce qui rend précieux l’instant qui vibre, l’Amour de l’Autre, la lecture au coin du feu lorsque l’impérieux hiver frappe à la porte.

 

Nous n’avons chaud qu’à ne pas avoir froid.

Nous ne sommes dans la félicité

qu’à ne nullement être tristes.

 

C’est là la grande beauté

de la tension dialectique.

Nous vivons de mourir.

Nous mourons de vivre.

Elle, l’Inconnue

(tout nous est irrémédiablement inconnu

au motif qu’en guise de totalité

nous ne happons jamais

 que quelques fragments aussitôt dissipés,

pliures de nos plus vives angoisses),

Elle nous échappe

 comme se gaspillent les jours,

fuient les heures,

se dissolvent les secondes

dans la nappe échevelée du Temps.

Du Temps, oui notre Être n’est que ceci.

Du Temps que nous essayons de retenir,

de suspendre.

Toujours l’archet que nous croyons immobile

 joue depuis longtemps la partition

de qui nous sommes,

de qui sont les Autres,

de qui est le monde

dans le grand carrousel

de l’Univers.

 

   Nous sommes de singulières planètes noyées dans les remous sans fin du cosmos. Nous sommes des chaos, des « infracassables noyaux de nuit » comme disait le Poète André Breton qui exprimait par cette phrase l’insondable continent des perversions et des tabous sexuels que les Surréalistes se promettaient d’explorer. Mais on ne peut traverser sans danger ce que des millénaires ont mis à l’abri afin que les hommes ne disparaissent à même la transgression des interdits. Toujours, ici, nous nous situons sur cette ligne de crête qui oscille sous nos pas. Nous voulons Eros afin de chasser Thanatos mais le réel en son ‘infracassable’ vérité en a décidé pour nous. Jamais nous ne pouvons prendre le Jour sans en même temps embrasser la Nuit. Cette belle image sise au bord du monde, en équilibre avant que ne débute le prélude musical, se retient comme au bord de l’abîme. La métaphore est aussi belle qu’opératoire. Nous savons que cette musique aura une fin, que notre dette de vivre, comme dans l’acte d’amour, se soldera par cette infrangible formule qui est plus un décret ontologique qu’un simple paradoxe :

 

‘Post coïtum animal triste’.

 

Qu’advient-il après l’Amour

que nous ne saurions nommer ?

 

 

 

 

 

 

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3 novembre 2020 2 03 /11 /novembre /2020 08:40
En chemin

« Le chemin le plus long

     est celui où l'on marche seul »

  Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

Le chemin le plus long

 

Disait-elle

Et elle demeurait en silence

Sur le bord du cadre

Blanche dans sa pose virginale

Si peu affectée par les lunaisons

La chute du givre sur le lac

La fuite des jours

Sur l’infinie corolle de l’heure

La perte du soleil

Derrière l’adouci de la dune

 

Est celui où l'on marche seul 

 

Répondait Echo

Disaient les nuages aux lèvres d’albâtre

Répétaient les Oiseaux de Paradis

En leur élégante parure

Sussuraient les grillons

Aux noires tuniques

Depuis leurs trous

Où l’air stridulait pareil à

Une garnison

De lucanes cerfs-volants

 

 

Le chemin le plus long

 

Disait-elle

 

Est celui où l'on marche seul 

 

Répondait Echo

 

 Et Blanche en sa stupeur

De Jeune Apparition

Tendait l’oreille

Mais Echo ne lui renvoyait

Rien d’autre que sa propre image

Narcisse en sa boîte

Esseulée en sa pure présence

Cet à peine paraître

Dont elle était

Le touchant lumignon

L’étincelle venue

Du plus lointain des âges

Une beauté en soi

Qui n’avait nul besoin

De faire effraction

Dans le Monde

 

***

À elle seule elle était

Presqu’île Île Continent

Elle était Cosmos ordonné

Ciel d’Etoiles

Et de brillantes Planètes

Elle était qui elle était

En son unique splendeur

 

Le chemin le plus long

est celui où l'on marche seul 

 

Elle marchait en elle

Au devant d’elle

Derrière elle

À côté d’elle

Dans toutes les voies

De l’espace

Car elle était

Une

&

Multiple

Avançant dans les belles contrées

De la Terre

Cette Disposée à bien être

N’épuisait jamais les formes

Selon lesquelles elle apparaissait

Car Seule elle était l’Autre

À seulement l’évoquer

À seulement en penser

L’irréfragable esquisse

 

***

 

Sa modestie de Blanche

Enclose en son cadre doré

Elle en excédait

Toujours les limites

Cheveux d’or

Robe de Communiante

Bras unis qui tenaient

La plante urticante vénéneuse

Elle en adoucissait

Les coupantes morsures

Les métamorphosait en baume

Elle Blanche Solitude

Qui tenait en soi

Tous les pouvoirs

Du Monde

Être Soi

Être l’Autre

Être Ici et Là-bas

Dans l’instant qui naissait

Être le Temps

Qui est Soi

Qui est l’Autre

Dans l’inouï événement

De la présence

Oui

De la

Présence

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23 octobre 2020 5 23 /10 /octobre /2020 08:03
Boire à la source du Néant.

                                                      Comédie et tragédie.

                                                      Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Quelque chose va naître.

 

   Il y a comme une sourde rumeur qui tend l’espace, lacère le temps. On ne sait trop la nature de ce qui, encore, se dissimule et bientôt dira la quadrature de son être. Noir dense. Poix du Néant qui bouillonne dans les limbes. Mouvements de lave incandescente, halètements de geysers avant l’explosion de bulles et de lumière, frottement des plaques tectoniques avec leur stridulation apocalyptique. Quelque chose va naître. Quelque chose va se montrer. Et alors le cycle sera irréversible de la vie en ses brillances, en ses catalepsies funestes, en ses soubresauts polyphoniques. La Parturiente est sur son lit de douleurs. Ecartelée dans la pliure vive du jour. Forceps qui tirent du Néant une boule informe, tachée de sang, enduite d’un plâtras jaune pareil à un soleil éteint, à la Lune gibbeuse en ses soirs de tristesse. Est-ce le hurlement hystérique du Loup que l’on entend ? On bouche le pavillon de ses oreilles, on y introduit la cire compacte de ses doigts. Mais rien à faire. Le battement du son est trop fort qui strie les tympans de sa vrille mortifère. CRI - CRI -, doublement proféré. CRI pareil à la marée d’équinoxe et l’on demeure tétanisé, enfermé dans la sombre meurtrissure de son corps. Cri de la Parturiente en sa délivrance. Délivrance de quoi ? De la vie qui s’agite en elle depuis la fécondation, la semence existentielle qui n’en finira plus de faire ses remous. Un jour blanc. Un jour noir. Un autre gris, transparent à lui-même. Perte du temps dans le vortex du doute. Cri du Livré-au-monde à l’insu de soi. D’autres voix mêlées, bavardes, confuses. Certaines haut perchées. Certaines comme des pleurs. Certaines inaudibles avec des cascades de silence.

 

Le cercle de famille applaudit à grands cris. Applaudit : Joie ? Cris : de joie, de douleur ?

 

   De douleur les cris, car nul cri ne serait heureux. Cri comme expulsion violente des sons. Cri comme passion de l’âme qui s’exonère brutalement de sa geôle de chair. CRI comme celui du Mort-Vivant de Munch avec les mains en battoir le long du visage dévasté pareil à la stupeur des catacombes, avec des trombes de feu, des rivières d’effroi, une passerelle chancelante et, au loin, une humanité en perdition. Cri qui se percute soi-même et s’abolit dans la toile du Néant dont il provenait.

 

   La toile en son énigme.

 

   La toile est un cri. Certes silencieux, inapparent, badigeonné de teintes douces pareilles à une terre de Sienne. Rien ne profère, à première vue. Et pourtant le drame est là, sous-jacent, que les Voyeurs ne perçoivent nullement tant ils espèrent que l’art les sauvera du monde, leur ôtera la grande peur immémoriale, les portera dans la sublimité d’une extase. Cependant l’on ne peut demeurer dans une approche passive de cette création, sauf à vouloir s’écarter du motif qui l’anime en sa profondeur. Il en est des toiles comme des fleurs, rien ne sert de demeurer sur le bord de la corolle. Toujours le nectar est à chercher qui fait sa tache claire dans l’approximation du jour.

 

   Une lecture des objets symboliques.

 

   Jamais nous ne saisirons mieux l’intention de l’Artiste qu’à explorer les symboles qu’elle y a semés au hasard, tels des objets supposés contingents, mais chargés d’une évidente signification. Explorant le site graphique, il sera nécessaire de conserver, à l’arrière-plan, le titre : Comédie et tragédie. C’est lui qui est l’opérateur de la peinture, qui en focalise les potentialités, installe rapports et tensions à la manière dont les mots animent le syntagme dont ils sont les fragments.

 

   Le dos.

 

  Toujours nous sommes décontenancés d’apercevoir le revers de la figure humaine. D’un seul coup nous sommes privés de la richesse épiphanique du visage. Nous perdons la transparence du regard, sa liaison avec l’âme. Nous sommes exclus du langage que les lèvres pourraient y dessiner dans l’orbe d’une parole annonciatrice de beauté. Nous y perdons la douce laitance de la poitrine par laquelle se dit la forme du nourrissage originel. Nous n’y pouvons apercevoir la douce dépression de l’ombilic, le secret de sa germination, son rapport avec ce qui, dedans, tient sa rumeur de fontaine. A n’observer que la face lisse du dos nous sommes dessaisis du jeu subtil des métaphores. Se fondent dans l’illisible les lacs sombres des yeux, les puits des pupilles, s’évanouit la plaine des joues, se dissimule l’arc subtil des lèvres et Cupidon qui en bande l’invisible corde. Disparaît la colline du menton, s’effacent les mimiques qui disent tantôt la figure de la joie, tantôt celle de la douleur. Brusque passage de la comédie à la tragédie.

 

   Les masques.

 

   Masque hilare de la comédie, masque douloureux de la tragédie. Leurs formes semblent si opposées, irréductibles à une même réalité. Et pourtant ils remplissent la même fonction. Ôter à la vue, dissimuler à la conscience ce qui ne peut qu’être insoutenable, les excès de la passion qui se métamorphosent en sombre mélancolie ou bien exultent sous les traits outrecuidants de la folie. Pas plus l’une que l’autre ne sont humainement supportables. Pour la simple raison qu’elles sont le reflet d’une existence portée hors de ses significations habituelles. Toute mélancolie est mortifère. Toute divagation est « inquiétante étrangeté ». Le cheminement humain s’exonère toujours difficilement d’un juste équilibre dont le nom le plus courant qui lui est attribué est celui de « Raison ». Masques présents seulement à dissimuler la souffrance de la dimension anthropologique. Car, comment montrer l’exubérance sans sombrer dans le ridicule ? Comment montrer le profond dénuement sans faillir à sa tâche d’homme et livrer le visage de l’autre en sa haute démesure ? Comment montrer la perdition, la corruption des chairs sans sombrer dans le plus affligeant des pathos ?

 

   A savoir Néant absolu.

 

   Jamais on ne peut montrer la Mort en ce qu’elle est, à savoir Néant absolu. Uniquement une manière de comédie plaquée sur une tragédie. Le masque mortuaire de Blaise Pascal en est la juste mise en scène. Visage de plâtre lissé d’une douce clarté qui voudrait dire le retrait dans une sorte de plénitude, la persistance du génie au-delà de la vie, la lumière de l’intellect, la fluorescence de l’âme comme si ce principe éternel était une réalité indépassable et que l’auteur des Pensées continuait à proférer depuis l’invisible les paroles d’une sagesse immémoriale. Masque à la dureté du marbre en raison de sa forte symbolique, de sa présence. On dirait que la chair absente livre le passage à la force de l’esprit. Puissance du masque qui dit l’être en effaçant le paraître, en biffant l’orgueil des apparences, en ne laissant qu’une auréole de l’exister, peut-être la plus fondée à dire quelque chose de celui qui fut, qui maintenant n’a plus de dérobade, de fuite possible, seulement cet air d’éternité, de Néant projeté dans la matière, d’Absolu faisant sa vibration à même l’efflorescence d’une vision hallucinée. Oui, hallucinée. Car ni le Néant, ni toute chose indicible, ineffable ne sauraient recevoir d’autres prédicats que ceux d’une éternelle absence. Plus de lieu. Plus d’espace. Sauf celui du Rien.

 

   Vie-comédie.

 

   Comédie. Tragédie. Les sentiments qui s’y dessinent en creux, félicité, affliction ne sont nullement symbolisables. Pas plus que ne l’est un travers humain. L’avarice en soi ne saurait se montrer. L’avare seulement. Donc Harpagon. Donc un type. Soit un modèle, une image, une empreinte. Autrement dit un masque. Voir le terme catalan « mascara » (tache noire, salissure), ce qui sert à cacher, à dévier le regard de ceci qui doit toujours s’occulter. En dernière analyse la Mort qui joue sa partition avec la Vie. Vie-Comédie faisant son pas de deux funeste avec la Mort-Tragédie. Epousailles d’Eros et de Thanatos. Gigue sans fin de Thalie « la Joyeuse, la Florissante », la déesse de la Comédie avec son double existentiel, Melpomène la Muse du Chant, de l’Harmonie musicale, la Grande Prêtresse de la Tragédie associée au remuant Dionysos.

 

   Pareille à un métronome fou.

 

   Vie pareille à un métronome fou. Un instant du côté du rire, un instant du côté des larmes. Vie qui a toujours raison. Qui part de la mort du Néant, franchit d’un seul bond l’abîme de l’existence. Puis se retire à nouveau dans le Néant. Pulsation diastolique-systolique. Coups de gond d’un cardia sans foi ni loi. Balancement identique au clignotement du nycthémère : Grande Parade Thanato-érogène avec, au milieu, l’homme-Ravaillac, l’homme-Ecartelé qui se débat dans la complexité du labyrinthe, dans la touffeur de la forêt pluviale. Parfois l’éclaircie du sourire. Parfois la violence d’un ouragan et ses chutes d’eau lacrymale. Parfois la Mort et la tête soudain moissonnée sourit avec la démesure pathétique du masque mortuaire, avec son énigmatique présence, sa face muette qui ressemblent tellement au dos de Celle-qui-occupe-la-toile avec tant de douloureux mystère.

 

   La tresse.

 

   D’elle il nous faut parler bien qu’elle ne semble nullement nous interroger. Être là simplement dans sa belle chute verticale. Certes, elle n’est que cela, dévalement. Mais dévalement qui signifie. Tresse rectrice de sens. Elle partage la plaine lisse du dos. Elle joue le rôle allégorique du fléau de la Justice : vérité-équité au milieu. Ni dans un excès, ni dans un autre. Equidistance par rapport au registre du comique, mais aussi du tragique. Tragique ; comique, deux figures aux antipodes qui signent la présence irréfragable du Destin. Destin grec de la Moïra qui, selon sa propre loi, établit pour chacun son lot existentiel : bien et mal, fortune et infortune, bonheur et malheur et, en dernière instance, Vie et Mort. C’est ceci que nous dit symboliquement cette tresse qui se tient à mi-distance de ce qui se donne à comprendre comme les deux polarités extrêmes de notre rhétorique terrienne. Les anciens Grecs (encore eux, jamais on n’en peut faire l’économie), pratiquaient la divination en observant des boucles de cheveux.

 

   Or nous voulons nommer.

 

   Ici se trace la ligne de partage qui pourrait bien figurer la juste mesure de la vie, son équilibre, son intelligente distance par rapport à l’ombre, à la lumière. Une existence qui, en somme, serait idéale. En puissance plutôt qu’en acte. Donc une pure virtualité. Tout destin est soumis en permanence à l’aimantation alternée des deux pôles du comique et du tragique. Jamais de position stable qui ferait du fléau de la balance le Juge de paix d’une destinée sans accrocs, lisse, unie, sur qui les choses n’auraient nullement prise. Mais alors, on l’aura compris, ceci se situerait en dehors du sillage de l’homme, peut-être dans les clartés scintillantes d’une utopie, dans les péripéties d’une légende, dans les rêveries d’une tête romantique. Autrement dit ces belles illusions s’abreuveraient sans doute à la source même du Néant. Leur réalité ne serait qu’en-deçà ou au-delà du divertissement et du pathétique. C'est-à-dire ne jouerait qu’à titre de masque, cet autre visage du Néant qui ne saurait dire son nom. Or nous voulons nommer car nommer est paraître !

 

 

 

 

 

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