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11 septembre 2020 5 11 /09 /septembre /2020 16:20

      C’est pareil à un rituel. Tous les matins, avant de me disposer à écrire les articles pour mon Journal, je vais faire une promenade sur l’Île Saint-Louis. Cette île est si belle, enclave où règne la paix au milieu des complexités de la grande ville. J’ai besoin de ceci, arpenter les rues, humer l’air, sentir glisser sur ma peau les premiers effluves du temps, rencontrer quelque connaissance, sentir la vie des pierres, connaître le rythme de l’eau, passer sous les ramures des grands arbres qui frissonnent dans le jour qui point. Mon trajet est toujours le même, une manière d’amer auquel confier mon existence, une familiarité avec le pavé, le trottoir de ciment, la fissure dans le bitume, le tapis de feuilles dans le caniveau. Je quitte le Quai aux Fleurs, traverse la Seine sur le Pont de l’Archevêché, puis le Quai et le Pont de la Tournelle, le tour de l’île par le Quai de Béthune et le Quai d’Anjou. Je crois que je ne pourrais modifier mon parcours qu’avec un sentiment de perte, sans doute d’étrangeté. Suivre une voie identique, chaque jour qui vient, c’est ancrer en soi, au plus profond, une familiarité avec le lieu, lui accorder la place qui lui revient, déplier les volutes de l’affinité, dire le banc tel un ami, le parapet comme un garde-fou qui protège de la dispersion. Alors on s’assemble au sein de soi, alors on connaît la valeur insigne de l’intimité, de la rencontre singulière. C’est tout de même étonnant : cet arbre au tronc vert-de-gris est pour vous, cette porte cochère vous appartient, cette sculpture sur la façade d’un hôtel particulier vous regarde et ne regarde que vous. Possession du monde qui, à son tour, vous possède.

 

    Matin d’Octobre

 

   Le temps est lumineux. Le ciel d’opale. Les oiseaux parlent dans les arbres. Quelques passants pressés disparaissent au coin des rues. Des pigeons traversent l’air, le raient de bleu et de gris. On entend leurs roucoulements se perdre dans le labyrinthe de la cité, mourir quelque part parmi l’étrange conciliabule des Existants. Je me suis vêtu de chaud. L’air est frais qui fait ses remous de feuilles mortes. Le ruban de la Seine, comme à l’accoutumée, est plombé, pareil aux toits de zinc qui se perdent dans le lac immense du ciel. C’est un réel bonheur que de marcher dans cette relative solitude, de se savoir si peu différent des choses. On avance dans la confiance et c’est une douce comptine pour enfants qui vient habiter le corps, faire son onde souple sur le tissu de la peau. Je m’engage dans la Rue des Deux-Ponts. Les falaises crayeuses des immeubles luisent doucement, comme si elles étaient encore prises de sommeil. Puis la Rue Saint-Louis-en-l’Île. J’entre dans une boulangerie, achète deux croissants pour mon petit-déjeuner. Il n’est pas rare que je la prenne, cette première collation, sur mon balcon, rêvant aux voyages au long cours des péniches qui descendent vers l’aval du fleuve. Parfois un enfant me fait un signe de la main auquel je réponds, ainsi je l’accompagne symboliquement vers ce pays de nulle part qui l’attend, loin là-bas, du côté de la Manche où volent les grands oiseaux blancs. Il me semble entendre leurs cris percer le dôme de brouillard. Alors je ne suis plus ici et maintenant mais dans un ailleurs qui me libère et m’emplit de la joie simple du nomade.

   Par le Quai d’Anjou, je gagne le Square Barye. Les platanes immobiles dessinent une géométrie irrégulière, découpent des parcelles de ciel qu’on dirait liquides. Parfois de fins nuages s’y inscrivent, le voilent un moment, puis disparaissent. Parvenu à la poupe de l’Île, je m’assois sur un banc, déplie mon journal, commence à y lire mon article de la veille. Son titre ‘L’Art dans les marges’. Celui-ci fait signe en direction de toutes ces empreintes et traces infiniment modestes qui parsèment les murs des quartiers, les troncs des arbres, les sièges et les dossiers des bancs, les tuyaux de descente d’eau, les murs décroutés, enfin le simple, le modeste, l’inaperçu. Les graffs contemporains sont encore trop visibles, presque institutionnels malgré leur existence cryptée, leur statut de passagers clandestins. Ce que j’ai voulu montrer : un genre de sémiologie du quotidien, deux initiales dans un cœur, un dessin à la craie sur un trottoir, une affiche lacérée, un jet de couleur sur un tuyau, des lettres dessinant un message ésotérique, des traits au hasard incrustés dans la poussière, des inscriptions sur le bitume, des griffures sur une porte, des motifs gravés dans la pierre des immeubles. En un mot, tout ce qui fonctionne à bas bruit dans le tissu urbain, qui véhicule sans doute quelque message que, nous les piétons, avons à interpréter, à comprendre. En quelque sorte la manifestation d’un ‘langage pauvre’, comme l’on nommait autrefois ‘arte povera’, ‘l’art pauvre’, ces oeuvres réalisées à partir d’objets au rebut, de chiffons, de papier, de carton, de bouts de ciment ou de rognures de bois.

   Faisant une pause dans ma lecture, j’aperçois, un peu dissimulé derrière la touffe sombre d’un cyprès, une silhouette incertaine, celle, sans doute, d’un adolescent mal vêtu, cheveux en bataille, œil noir, air infiniment triste. Il me fait penser à Gavroche dans ‘Les Misérables’, cependant en moins affranchi, en moins narquois, un genre de portrait aux troublantes similitudes, mais à certains égards, inversé. Ce que Gavroche affirme d’indépendance, son côté goguenard, l’Inconnu l’ignore, lui qui passe inaperçu, se confond presque avec la végétation derrière laquelle il semble se réfugier. Je ne sais comment le nommer puisque je ne le connais pas.

   C’est la première fois que je le vois. Son nom provisoire pourrait bien être celui que je lui attribue spontanément : ‘L’Invisible’. Il paraît tellement discret dans le jour qui monte. A peine une fumée grise s’élevant d’un toit, se fondant dans la trame souple de l’air. Sa modestie, l’ignorance que l’on a de lui, sa possible perte à même son apparition, tout ceci me fait penser à l’indigence de ‘l’art des rues’ dont je parlais à l’instant. Qui est-il celui qui ne demande rien, ne profère rien, habite le silence, se confond dans le propre retrait de lui-même ? Qui est-il pour s’annuler ainsi ? Pour ne paraître sur la scène de l’exister qu’inaperçu dans le trou ténébreux du Souffleur ? Qui est-il ? Nous interroge-t-il au moins ? Ne feignons-nous de ne nullement le voir ? A-t-il au moins plus d’importance que le graffiti sur le mobilier urbain, le pointillé sur la peau grise de l’arbre, la lézarde qui court au centre de la plaine de ciment, le curieux idéogramme gravé dans le dossier du banc ? Laisse-t-il une traînée dans la conscience, essaime-t-il derrière lui un sillage suffisant afin que nous le reconnaissions ? Fait-il plus de bruit que la fourmi poussant sa brindille sur son tumulus végétal ? Est-il réel au moins ? Ne l’avons-nous halluciné afin de poursuivre notre chemin en toute tranquillité, le regard droit, la tête haute, pareille à celle des ‘hommes de bonne volonté’ ?

   Si nous posons tant de questions, c’est bien parce que ‘L’Invisible’ nous inquiète, que sa vie soudain révélée pourrait atteindre la nôtre en son cœur, en modifier le cours, peut-être l’infléchir dans une direction dont nous ne supputions nullement qu’elle pût exister. Nous voulons partager le bonheur, la gaieté, reconnaître à la beauté sa part de juste venue. Nous ne voulons faire du malheur de l’autre ce boulet que nous traînerions derrière nous à la manière d’une infinie et injuste malédiction. Ceci n’est nullement répréhensible en termes de morale. Il n’est pas critiquable d’être heureux, de posséder des biens justement acquis, de préférer le confort au dénuement. La seule exigence éthique est de savoir regarder l’autre comme son égal, lui adresser un sourire, peut-être lui faire l’aumône si l’on porte sur soi une pièce ou un aliment pour calmer sa faim.

   ‘L’Invisible’ ne demandera jamais qu’il soit accueilli chez vous, qu’il partage votre ordinaire, qu’il s’immisce dans votre existence pour n’en point ressortir. Tout ceci est affaire de conscience, de lucidité. Il n’y a sans doute pas plus lucides que le laissé-pour-compte, l’étranger, l’immigré, l’exilé politique. C’est en eux la braise de la douleur qui les brûle et les maintient dans un état qu’ils vivent à la manière d’un destin certainement cruel, mais d’un destin contre lequel, par essence, rien ne saurait inverser le cours. Sauf au motif d’une dette à accomplir envers notre prochain. Toujours l’on peut traverser la bogue infrangible de son égoïsme. Toujours l’on peut se déporter de soi, se mettre à la place de l’autre et le considérer comme un homme debout qui, lui aussi, a son amour-propre, sa fierté, ses idées de conquête, son sens des valeurs humaines, sa juste perception des droits et des devoirs. Ce que nous devons à tous ceux qui nous font face, le respect, la reconnaissance, la perception du miroir de l’altérité dans lequel se reflète notre propre image comme celle de tous les humanistes qu’anime le bel esprit rationnel des Lumières. Notre défi le plus urgent : sortir des ténèbres, allumer dans nos yeux la flamme de la Beauté qui n’est autre que celle du Bien, du Vrai. Il n’y a guère d’exactitude que celle-ci.

   Le Jeune Garçon a fait quelques pas. Il est passé devant moi sans me regarder. Peut-être avait-il honte de son état ? Peut-être ne voulait-il s’abaisser à quémander ? Peut-être avait-il peur de mon jugement, de mon regard qui luirait, peut-être, telle la lame d’une dague ? Tant de comportements humains sont méprisants, empreints de condescendance ! Je me suis levé sans faire de bruit. Je ne voulais l’effrayer, lui causer le moindre souci. Je ne voulais saisir dans son regard la lueur d’une peur ou bien d’une soumission ou même d’un remerciement. Me remercier de quoi ? Me remercier de l’avoir vu et donc reconnu, tout au plus. Doit-on remercier d’exister, d’aimer, d’avoir le cœur exact, ou bien au contraire d’être un lâche, de toujours fuir ce qui trouble et inquiète ? Non, vivre est déjà remercier, il n’y a nul autre geste à faire.

   Juste à côté de lui, sur le parapet auquel il s’appuie, j’ai déposé la poche qui contient les deux croissants. Tout près de lui, j’ai perçu ses pauvres vêtures, j’ai ressenti sa détresse. Qu’est-on dans un froid matin d’octobre, là contre le parapet qui regarde s’écouler les eaux poisseuses de la Seine, qu’est-on sauf une immense solitude que rien, jamais, ne pourra combler ? Qu’est-on sinon une identité non encore parvenue à son être, une ombre qui passe, un frimas qui s’agite et se poudre de blanc afin de se mieux confondre avec le Rien ? Qu’est-on lorsque les yeux des autres se détournent de vous, que les gens vous fuient, qu’est-on sinon une feuille emportée par le vent que le fleuve conduira vers le large estuaire où l’inconnu rejoint l’inconnu ?

   Qu’est-on lorsque l’on n’est personne ? Que fait-on à cette heure qui n’en est pas une, ici, en ce lieu qui pourrait être sans nom, ne pas figurer sur une carte, un plan, qu’est-on sinon un désespoir flottant à tous vents, un genre de drapeau de prières muet qui distille ses vœux dans l’air glacial et sait que, jamais, ses espoirs ne seront exaucés ? Qu’est-on lorsqu’on n’est pas, que personne ne vous attend dans une pièce douillette, que nul repas ne vous sera servi, que nulle chambre ne vous offrira son abri ? L’hôtel qu’on attribue aux sans-abris est une entité froide, administrative ; la chambre dans le Refuge Social est le lieu où l’on vous dépouille, non de votre misère, celle-ci on vous la laisse, mais de votre dignité, de votre honneur. Vous n’êtes qu’un chiffre parmi la vaste marée humaine des Sans-Noms, des Sans-Grades, des Sans-Mesure. Oui, à la Rue, vous êtes Sans-Mesure, c'est-à-dire que vous ne serez jamais jugé à l’aune de vos qualités, de vos biens, de votre savoir. Toutes ces possessions sont pour les nantis dans leurs luxueux hôtels, pour les Riches dans leurs maisons aux boiseries d’acajou. En réalité vous ne demanderiez pas grand-chose : la pression amicale d’un regard, un geste de complicité, un bol avec une soupe gagnée par le travail, une halte où vous reposer, un foyer où vous réchauffer.

   Vos demandes sont bien modestes, comme est modeste l’Amoureux qui grave sur les troncs, à l’abri des regards, l’amour qu’il dédie à son Aimée. Peut-être même l’Aimée n’en sait-elle rien ?  Mais l’Amoureux le sait et cela lui brûle le cœur et cela fait dans son âme ce subtil gonflement, cette montgolfière qui l’emporte loin, oui, loin, au-delà des frontières mêmes du corps, là où scintillent les sentiments pareils à une rosée matinale. Oui, toi l’Invisible, ce que tu souhaiterais, comme l’on attend de découvrir une gemme précieuse, cette rosée matinale, cette simple rosée qui brille des feux de la joie. Je sais, les intellectuels diraient que tu es riche, précisément, de ta pauvreté, que ton dénuement tresse à ton front les palmes d’une ineffable félicité. Oui, je sais, l’on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Mais la réalité est dure, le principe qui l’anime sans pitié, sous les coups duquel tombe son opposé le principe de plaisir. Disserter sur le bol de soupe que l’on n’a pas est sans doute une épreuve, mais n’avoir qu’un bol vide est une expérience autrement douloureuse.

   J’ai quitté le Square Barye sans me retourner. Je ne voulais nul remerciement. C’est bien moi qui aurais dû remercier. D’avoir un logis, un travail, une cheminée où faire brûler une bûche. Je ne me suis pas retourné car j’aurais eu honte pour moi et mes semblables de prendre acte de cette infinie tristesse et de n’y pouvoir rien faire. Les deux croissants ? L’allégorie du colibri qui, du bout de son bec, inlassablement, arrose la forêt qui brûle afin d’en circonvenir le danger. ‘A chacun sa part’. Mais comme cette part est modeste, mesquine, combien ce geste serait à la limite d’être gratuit tellement il ne m’en a rien coûté de donner la part de mon petit-déjeuner. Certes, rien pour moi, beaucoup pour lui ?

   Comment savoir l’éclat d’une friandise dans une vie dévastée par l’angoisse de l’heure qui vient ? Aussi bien j’aurais pu m’arrêter à l’autre extrémité de l’Île, sur la petite Place Louis Aragon, j’y passe parfois de longues heures à regarder tout et rien, la chute d’une feuille, une Belle qui déambule, mon balcon du Quai aux Fleurs, juste en face. J’aurais pu y pleurer sur la condition humaine, m’indigner sur l’inégalité, maugréer contre l’injustice, prier afin qu’un monde nouveau se dessine à l’horizon et donne aux hommes la part d’humanité qui leur manque. J’aurais pu.  

 

   Jour d’Octobre – Plus tard

 

   Je dîne sur mon balcon face à cette Place Louis Aragon qui est un peu mon coin de nature, j’oserais dire presque ‘privé’. Des Amoureux sont enlacés sur un banc. Le temps ne compte pas pour eux, ni les misères du monde puisqu’ils sont totalement possédés par leur amour, que plus rien ne compte que leurs regards reflétés l’un en l’autre. Une péniche descend la Seine avec son chargement de sable, de ciment et de briques. Le marinier est dans sa cabine. Un enfant qui peut bien être un adolescent est assis à califourchon tout en haut de l’étrave du bateau. Je vois nettement le vent qui fait voler ses cheveux. Il m’aperçoit, agite sa main. En signe d’amitié ? Par simple routine ? Pour attirer mon attention ? Par pure provocation ? Comment savoir ? Les motifs des actions humaines sont si variés, si cryptés, si complexes ! Un instant seulement j’ai cru reconnaître l’Invisible du Square Barye. Même tignasse semée de vent, même allure digne, même inquiètude que quelque chose de fâcheux ne vienne ternir le voyage. Oui, combien j’aurais été heureux que ma rêverie trouve ce jeune Exilé embauché comme marinier sur cette péniche, entouré d’une famille, servi à table pour son labeur, dormant dans une couchette tout contre la chanson d’écume des vagues du fleuve. Oui, combien j’aurais aimé. Mais je dois sortir de mes flottements de songe-creux, saisir le réel à bras-le-corps. Que puis-je faire d’autre qu’écrire, témoigner, agiter les consciences, offrir deux croissants puis suivre ma vie telle qu’elle a été tracée ? Que puis-je faire qui ne soit une rêverie de saltimbanque, un tour de passe-passe de magicien aux mains vides ? Aurais-je simplement l’envie d’écrire ‘L’enfant des marges’, de dire mon espoir qu’un jour se lèvera qui ne verra plus d’Insisibles Figures, mais des Présences emplies de lumière ? Oui, de LUMIÈRE !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

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20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 07:56
Cette désertion du jour

 

   Cette désertion du jour.

 

   Avait-on jamais dit cette constance

Des objets à être

Des choses à signifier

Des hommes à faire leur halo de présence sur les chemins du monde

Alors qu’à l’évidence ne paraissait qu’une énigme souffreteuse

Une triste parution de tout ce qui était

Sous le ciel

Sur la Terre

Dans les demeures

Que clouaient de sinistres lueurs

 

   Avait-on jamais dit cette confondante désolation

Dont jamais nul ne se sauverait

Sauf à inventer une fiction

A écrire une fable

A composer une comptine pour enfants

Hommes-Enfants

Femmes-Enfants

Enfants-Enfants

Comme si de toute réalité ne devait jamais subsister

Que cette empreinte de puérilité

Cette innocence plénière

Cette fleur de jouvence qui attirerait jusqu’au plein de sa corolle

Dans cette incertitude écumeuse

Dans cette touffeur maligne

Dans ce piège odorant

Où se perdent les songes

Où se naufragent les utopies

Où s’éclipsent les tentations

D’entretenir le moindre espoir

De prolonger la partie et d’en connaître enfin

Les somptueux arcanes

Mais la fin de quoi

Pourquoi

  

   Cette désertion du jour.

 

   Alors constatant ceci

Cette fuite des choses au-delà de l’horizon

Cette perte du jour dans le tissu serré de l’heure

Cette obligation de n’être à soi que dans la démesure, l’évitement, l’esquive

Alors constatant ceci

L’irrémédiable pesanteur

L’étau ligaturant les tempes

Les forceps clouant les efflorescences du langage

Ta voix s’élevait dans le vent solitaire

S’en prenait à l’indifférence du peuple sylvestre

A la mutité de cette neige

De ce tapis sourd dans lequel se perdaient

La persistance de tes yeux

La forge essoufflée de ton désir

Ta volonté dissoute dans un bien étrange acide

 

   Cette désertion du jour.

 

   Tu en sentais les vibrations

Au fond de ta gorge

Dans les sombres vallées de ton corps

Autant dire la forêt de ton sexe

Tu en éprouvais les reptations serpentines

Bien au-delà de cela même qui eût été compréhensible

Savoir l’immédiateté de l’univers à signifier

Tu en disais secrètement la faille ouverte

Je pensais alors à tes abîmes vertigineux

Par lesquels se maintenait mon étonnante sustentation

Un pied au-dessus de la Mort

Je pensais à tes douces collines

Ces perles gonflées de tes seins

Cette amande généreuse

De ton sexe

Cette pluie bienfaisante qui en inondait la canopée à l’instant magique de

La jouissance

Cet éclat solaire

Cette irradiation

Cette explosion de grenade carminée

Dans la nuit de

L’angoisse

 

   Cette désertion du jour.

 

   Tu disais la hampe de mon désir pareille à la pierre levée

Des civilisations anciennes

Ce dolmen sur lequel ta jeune fougue prenait assise

Cette force jaculatoire

(Parfois jouais-tu au jeu subtil des analogies sonores)

Je sentais cette pulsion en toi

Ce geyser

Cette exultation du corps à se dire

Comme l’animal blessé qu’il est

Qui réclame son onction

Qui demande sa caresse

Deux tiges digitales plantées parfois

Dans le luxe de ton intimité

Plus rien alors n’existait que cet hymne à la joie

Cette résurgence de folles puissances qui nous traversaient à la manière

De l’éclair

Du feu

De la foudre

 

   Il ne demeurait jamais à l’issue du combat

Rien qu’une perte et pourtant…

(Quelle lutte me disais-tu souvent)

Et des larmes d’Amazone traversaient la densité de tex yeux gris

Des yeux de chatte te disais-je

Et nous jouissions à deux de cette troublante image d’Epinal

De cette décalcomanie pour enfants pauvres

De cette bluette que nous distillions

Comme les fous dispensent leur étrangeté

A qui veut bien la prendre

A qui la saisit de la main même de sa propre folie

Toute folie en vaut une autre

Me disais-tu souvent

Entre soupir de plaisir

Et soupir de tristesse

Pareils à des plaintes

Aux élans de corne de brume d’un navire aux yeux borgnes

Parmi les fureurs de la houle

Les hoquets de la mer

Les dérive des flots partant pour on ne sait où

 

   Cette désertion du jour.

 

   Dans ces teintes hivernales

Elles te rappelaient tes escapades au Jardin du Luxembourg

Seule

Avec la neige pour compagne

C’était le temps maudit de notre séparation

Dans ces couleurs endeuillées de blanc

Virginales aimais-tu à préciser

Tu flottais à l’unisson

De TOI

Est-on jamais en phase d’autre chose

Tu naviguais à l’estime

Manière de perdition égotiste

D’écrivain blasé

Tu composais de petits poèmes romantiques

Tu jetais

Sinon aux étoiles

Le Jardin était fermé aux noctambules

Du moins au grésil qui flottait entre deux airs

La gerbe dolente de ta mélancolie

Je te savais perdue à TOI

Définitivement

S’appartient-on jamais

 

   Espérais malgré tout une réémission, un simple bout de terre

Peut-être l’intimité d’une île

Pour MOI l’esseulé que ton absence martyrisait

Ma fierté d’homme

(On ne pleure pas quand on est grand)

Clouait ma langue dans un bien douloureux silence

Mais il n’y avait rien d’autre à faire que de laisser couler les fleuves

Qui un jour connaîtraient l’estuaire

Je viens de fermer ma fenêtre

Il fait froid en cet hiver qui traîne comme à plaisir

Pour ennuyer les nostalgiques

Faire rêver les poètes

Battre le cœur des amants

 

   Où est-elle la chambre tiède

Avec ton sourire attaché à la croisée

La souplesse voluptueuse de tes félines manières

Es-tu toujours aussi joueuse

Aussi encline à sortir les griffes

A lacérer mon dos de plaisir

A garder autour du cou lors des joutes

De notre libido

Ce lacet vert d’eau qui multiplie ton teint de pêche

Et irradie jusqu’au centre de ma chair pliée sous le supplice

Gardes-tu ce colifichet comme une trace de ce qui fut

Qui sera peut-être encore

Dans la ligne hésitante des secondes

Leur scansion pareille aux battements du tamtam

A moins que ce ne soit la musique de nos corps

La musique

De nos corps

 

   On ferme les grilles du Jardin

Une silhouette à contre-jour

Le feu d’un lacet vert

Est-ce TOI

Oui TOI

Il ne peut s’agir que de cela

Ma porte est entr’ouverte

Il n’est pas besoin de sonner

Ton pas me suffira

A te reconnaître

A te connaître

Simplement

Entre

 

 

 

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 07:49
L’exercice plénier du solitaire

                                     « Causses du Quercy »

                              Près du Moulin de Boisse - Lot-

 

 

 

 

                                                                           Le 3 Avril 2018

 

 

                               Toi, au-delà des terres d’ici.

 

 

   Expérimenter le Solitaire

 

   Hier, ce qui était à faire, je l’ai fait. Expérimenter le « solitaire » jusqu’en sa limite d’où, peut-être, jamais l’on ne pourrait revenir. Une sorte de folie pareille au vent blanc des hautes latitudes. Expérimenter le « solitaire ». Selon toute logique, la formule te paraîtra bien étrange. Sans doute aurais-tu attendu « solitude » en lieu et place de « solitaire ». C’eût été plus conforme aux usages de la langue, moins en accord cependant avec ce que je voulais dire. Ce que je souhaitais montrer : ma condition de Solitaire dont la « solitude » n’aurait été qu’un pâle reflet, une abstraction attachée au seul paradigme conceptuel. Non, « le Solitaire » comme on dirait le « Paralytique », le « Sourd-muet ». Tu vois, quelque chose de fondamentalement rédhibitoire, à la manière dont quelqu’un a les yeux bleus, une haute stature, le nez camus ou bien aquilin. De l’indépassable autrement dit, du fixé à demeure dont il faut reconnaître l’incontournable degré de réalité. Souvent l’on se pose le problème du réel, souvent l’on joue avec sa naturelle complexité, on jongle avec la pluralité de ses formes, on tente de l’amadouer, de le disposer selon sa plus immédiate fantaisie. Le réel, c’est le phénomène lorsqu’il se donne aves son irréfragable pointe avancée, ces yeux bleus dont tu ne pourras changer la couleur, cette peau si claire qu’elle se refuse au soleil, cette implantation de cheveux qui dégage deux golfes ouverts au-dessus des tempes.

  

   Matin gris-blanc

 

   Ce matin des alentours de Pâques est gris-blanc, une sorte de virginité qui ne se laisse maculer que des signes légers d’un fragile réveil. Comme si la nature, pliée dans son cocon, peinait à s’en extraire, préférant aux lueurs du printemps l’obscurité enveloppante de l’hiver finissant. Peu de monde sur les routes confidentielles que je choisis toujours. Les « grands axes » me fatiguent et m’ennuient avec leurs airs convenus, leurs caravanes de gens pressés, leurs guirlandes de métal luisant, leurs étirements de chenilles processionnaires. Combien leur sont préférables ces manières de « chemins vicinaux » qui ne sont que des sentiers couverts de bitume dont la croûte craquelée, par endroits, laisse passer une touffe d’herbe. La nature affleurant sous la domination culturelle et technique de l’homme. Existe-t-il plus habile prédateur, plus pervers magicien métamorphosant de sa baguette maléfique ce qui se donne dans la simplicité et la beauté ? Argumenteras-tu que les routes sont nécessaires ? Certes mais dans le respect de la modestie du paysage, la seule vérité dont on puisse  doter cette parenthèse de terre, de ciel, de roche si généreuse en sa mutité. Oui, car il faut le silence afin que les choses adviennent à elles-mêmes dans la pureté du secret. Y aurait-il bruit alentour et rien ne se délivrerait que dans un voilement qui serait une façon de mentir.

   Mon inclination à être est irrémédiablement poinçonnée au sceau du simple, du retiré, de la colline sauvage, de l’abri solitaire (lui aussi), ces belles gariottes ou cazelles qui sont l’âme des lieux.

 

    Gariottes-cazelles

 

     Comment ne pas se plaire à imaginer, dans les temps anciens, quelque vigneron ou berger occupé, pierre à pierre - ici elles sont le peuple nombreux du Causse, son essence profondément géologique, immémoriale -, à assembler l’espace de son abri. L’homme, l’abri, une façon d’habiter sur terre, de confier à son âme un creuset où se rassembler en tant que ce Passager soumis aux aléas du temps. Le météorologique bien sûr, l’existentiel en sa plus grande profondeur. Cette forme circulaire, cette porte basse, ce toit de lourdes lauzes, ces dalles issues du sol proche, est-il possible de les envisager autrement que dans leur fonction hestiologique, autrement dit de foyer à partir duquel rayonne le sens et y revient pour la simple raison que l’humain y est à demeure et trouve là la manifestation du recueil de son être.

   Osmose de la plus haute signification. Déjà nos lointains ancêtres inventaient la cabane en branchages de Terra Amata, celles du Lazaret, les huttes périgordiennes du Saut du Perron, les cabanes de Horgen en roseau. Comment ne pas être émus par ces témoins d’une première domesticité dont le feu contenu en une enceinte indiquait, primitivement, la présence du sacré ? Comment pourrait-on demeurer insensibles, sauf à se dissimuler dans cette sourde carapace mondaine qui, aujourd’hui, tient lieu le plus souvent de miroir aux choses. Miroir au tain usé, piqueté de taches où même sa propre image est celle d’un étranger. Cabane-utérus, symbolique maternelle rivée au ventre de la terre dont elle prolonge la fécondité. Les apercevant, c’est d’abord à leur austère esthétique que le regard s’applique, toute approche plus matricielle s’y inscrivant nécessairement en abîme. Par ces images éminemment archétypales nous sommes traversés que, la plupart du temps, nous ignorons. Sous la ligne de flottaison de l’iceberg dorment mille puissances qui nous échappent. Ne nullement les percevoir n’exonère pas d’en imaginer la longue dérive glacière semée de bulles, les angles vifs, les couleurs de fin cristal.

   

   Une histoire de rotondité

 

   Incontestablement, nous sommes environnés d’une multitude de signes qui sont la parole à recevoir en tant qu’hommes errants à la recherche d’un point fixe. Ce matin de rude figure, des cabanes de pierre se sont inscrites dans mon champ de vision, mais aussi, comme en un jeu d’écho, la tour d’un moulin à vent aux larges ailes, à la toiture conique faite de minces planches grises que prolonge une queue servant à orienter les pales au vent.

    Ici, se résume de tout temps mon irrésistible attrait pour les bâtisses rondes, leur symbolique assemblante, leur perfection au centre de laquelle on se sent entièrement accueilli. Nul angle qui blesserait. Nul recoin propice à s’investir des ombres et des formes mouvantes d’une angoisse toujours tapie dont nous supputons qu’elle nous guette et fomente quelque projet. C’est cela la magie de la circularité : être au centre et ressentir au plein de son corps l’influence d’ondes bienfaisantes, salutaires. N’était-ce pas la raison d’être des donjons, lesquels outre leur forme défensive, devenaient l’ultime refuge dont l’être tout en rondeur se donnait comme l’antidote de la lutte, de l’assaut ?

  

   Fontvieille-Mistral

 

   Mais revenons au moulin. A seulement l’évoquer, se projette dans mon esprit la belle tête romantique d’Alphonse Daudet. Je le vois dans sa tour de Fontvieille - même s’il n’y a pas vraiment vécu -, penché sur sa feuille blanche, écrivant sous la dictée du Mistral quelques unes de ses pages si savoureuses : « L’Arlésienne », « L'Élixir du révérend père Gaucher », enfin toutes ces histoires si empreintes du caractère d’un lieu qu’elles ne peuvent qu’avoir été dictées depuis un mystérieux centre qui diffusait, sur l’entièreté du pays alentour, la beauté des chroniques provençales. Par définition, Solveig, je crois que le moulin ne peut abriter qu’une présence solitaire. Non seulement en raison de l’exiguïté de son espace mais parce que sa nature profonde est de devenir le creuset d’une intimité. Un face à face d’une solitude avec une autre solitude. Là naissent les plus belles créations.

  

   Une immense scène de théâtre

 

   Le temps est ce flottement si incertain, cette nature qui cherche son équilibre sans vraiment le trouver. J’ai l’impression de rouler sur un tapis qui longerait une immense scène de théâtre avec, tout au fond, vers le sud, une bande rose pâle nageant à l’horizon alors que le reste du ciel est un genre de soie grise infinie dont on n’aperçoit que l’ondulation illisible. Quelques nuages, ici et là, glissent devant la nappe la plus claire. Ils ont une forme étrange. Ils dessinent des arêtes, des élancements, ils brillent d’un inhabituel éclat. Ils sont une belle géométrie, un habile feston posant sur l’air l’irréalité de leur apparition. Je m’arrête au somment d’une de ces collines de calcaire si typique du Causse. Un moutonnement blanc que rythment de courtes herbes. Je fais quelques pas pour me délasser.

   Et, vois-tu, je suis un peu désemparé, tel un enfant découvrant une merveille dans un livre d’images. Ce qui se confondait avec un simple amoncellement de nuages : la chaîne des Pyrénées qui, vue d’ici, s’étale sur sa plus grande longueur. Claire au milieu, plus basse, plus foncée à sa périphérie. Comme si, d’un seul empan de la vue, je pouvais en saisir l’étonnante majesté depuis le Cap de Creus en Méditerranée, jusqu’au Cap Higuer et au golfe de Gascogne vers l’Océan. Sans doute n’y a-t-il plus belle confrontation de l’homme avec la nature, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

   C’est soudain comme l’empreinte du rêve, tout naît de tout et se remodèle sans cesse. Magnifique métamorphose qui ne semblerait connaître nulle fin. Tu ne peux savoir, Sol, l’amplitude de mon étonnement ravi. Etonnement d’abord de l’admirable découverte, ravissement ensuite pour la simple raison que, face à l’être de la montagne, tout s’évanouit soudain dans les limbes, tout se relativise et atteint la taille de l’animalcule. Une seconde avant la vision et l’on se croyait atteint de quelque grandeur, doué de hauteur et voici que tout s’effondre dans le genre d’un château de cartes. Mais pour autant nulle désolation. Comment pourrait-on ne pas être subjugué  par ce qu’il faut bien nommer, faute de mieux « spectacle » ? Le langage humain semble si étriqué tout à coup. Utiliserait-on le qualificatif de « sublime » et, aussitôt l’on se situerait dans l’excès, dans l’emphase romantique, laquelle ne pourrait trouver son lieu que dans le poème, la phrase à l’ample période.

    Et, puisqu’il s’agit essentiellement de se confronter au sentiment de la solitude, voici que nous est donné immédiatement l’ultime étalon auquel nous référer. Ce que je crois avec la force d’une intuition c’est que nul ne saurait demeurer indifférent à la vastitude de son emprise. D’emblée elle comble et sature l’entendement qui se sent exilé. Aucun décret rationnel ne saurait en épuiser l’être. Aucun imaginaire en tracer les bornes illimitées. Aucune volonté, fût-elle tendue à l’extrême, en remettre en question l’existence. Le malheureux Sisyphe, à son contact, se sent écrasé sous le poids de l’absurde. L’individu quel qu’il soit, y compris la figure valeureuse du héros, est toujours en position de vaincu. Ainsi sont les décisions de la nature qui sont sans partage, sans commune mesure avec nos destins de fourmis. Ou bien alors il faut avoir recours au mythe, forger l’épée Durandal, la déposer dans les mains du preux Roland qui ouvre la brèche qui portera son nom et fascinera les futures générations abreuvées de hauts faits.

  

   Seul avec soi

 

   Et faire appel à l’instinct grégaire, s’enrôler dans une cordée, s’entraîner à la rude tâche d’alpiniste n’y changera rien. Face à la montagne l’on est toujours seul avec soi, avec son vertige, son angoisse, avec ses propres limites. Immense solitude regardée par une autre solitude, si essentielle, si élevée qu’elle confine à l’infini. Posée au sol sur sa large base, érigée de blocs de pierres en glaciers jusqu’au plus haut du ciel, elle est la métaphore de cet inatteignable absolu dont René Daumal dans son « Mont Analogue » s’est voulu l’exigeant déchiffreur sans jamais pouvoir en atteindre le sommet. La mort l’a privé de cette gloire. Peut-être n’était-elle qu’avertissement face à l’ambition des terriens. Limités en existence. Illimités dans leur volonté de tutoyer l’impossible.

   Longtemps j’ai regardé cette frise lointaine faire ses lueurs, lancer ses feux assourdis, distiller toute la gamme de ses nuances. Lorsqu’un paysage déploie ainsi la générosité de son être, il est bien difficile de s’arracher à la fascination de sa présence. Sans doute le fait de mon isolement, là, sur le causse gagné de vent, au regard de l’illimité, me livrait à une sorte de contemplation vague dont le terme n’était qu’un vacillement, une oscillation. Mais disant ceci je traduis bien maladroitement ce fameux « vague à l’âme » dont on ne sait si sa valeur constitutive est d’être dans l’indécision ou bien dans cette entité qui lui tient lieu de gîte, laquelle entité aussi se contente de bien des approximations. 

  

   Venelles froides et humides

 

   Je te l’avoue, me soustraire à cette vue magnifique, insolente de beauté, a été comme un déchirement. Jamais l’on ne se sépare de la fascination sans quelque douleur. J’arrive bientôt dans la petite ville médiévale de C. Les rues y sont désertes en ce jour férié. Quelques rares passants hantent les venelles froides et humides. La mousse est partout avec ses tapis d’étoiles sombres. Le lichen rôde sur les vieilles murailles. Les plantes grasses trouvent leur site dans les creux des murs de pierres sèches. Une architecture faîte de gros moellons de calcaire reliés par des bourrelets de ciment ocre à la grossière texture.

   Beaucoup de portes et fenêtres en ogive dont la plupart ont été remaniées au cours des siècles, occultées, avec, parfois, un nouveau style venant y trouver  le lieu de sa manifestation. Sais-tu, cette étrangeté du temps qui dessine ses empreintes au travers des réalisations humaines. Regarder toutes ces métamorphoses, c’est retrouver ces artisans qui, successivement, ont usé leur vie à tailler des pierres, à les organiser selon les canons de telle ou telle époque. A tel point qu’on peut se demander qui, le premier, de l’homme ou des bâtisses, dicte son ordre à l’autre. Merveilleuse convergence, cependant, que toutes ces influences réciproques qui édifient le socle de l’histoire des peuples.

    Mais me voici devenu bien académique alors que ce qui est à voir ici c’est d’abord le dénuement, le simple en sa plus austère présentation. La plupart des maisons sont fermées. Des volets clos, de vieilles portes aux planches disjointes. On se croirait dans un de ces villages des hautes altitudes que leurs habitants auraient fui pour cause de froidure, pour cause de disette. Une vie trop rude, une épreuve de tous les instants, une lèpre qui gagne les murs, le réseau serré des lianes du lierre enserrant dans leur texture de branlantes existences. Et, du reste, en guise d’existence, parmi le labyrinthe des rues étroites - ces coupe-gorge qui font froid au dos -, j’ai aperçu quelques formes humaines fantomatiques, fuyantes, semant leur vie à hauteur des pavés, disparaissant, soudain, à l’angle d’un mur voilé de noir.

  

   J’ai vu un Prieur

 

   Devant l’étrange église au clocher de pierres octogonale, une voiture est arrêtée dont le moteur tourne au ralenti. Je monte prudemment les marches conduisant au porche. Elles sont habillées d’un glacis de moisissure verte. A l’intérieur une lumière avare que soutiennent à grand peine quelques halos de cierges plantés sur un petit autel. Un homme est en prière, à haute voix. Sa parole est exaltée, suppliante. Debout, cintré dans une vieille canadienne, barbe grise semée de trous, il semble habité d’une étrange flamme qui brûle à l’intérieur. Je ne saisis nullement le contenu de sa supplication, en perçois seulement le vibrato, en sens les ondes qui ricochent sur les dalles du sol avec un bruit de galets.

   Je sens combien ma présence, en ce lieu, est pour le moins déplacée. Athée, je n’ai ni l’intention d’adorer une image sainte, ni ne souhaite entendre les confidences de cet esseulé. Je ressors dans l’air qui déplie lentement ses bourgeons. Un instant je contemple les rayonnages d’un ancien magasin. Il ressemble à un étrange musée Grévin avec ses mannequins de modiste perdus dans le remous des ombres, ses coupons à demi déroulés, ses étagères sur lesquelles trônent encore quelques boîtes métalliques aux couvercles rouillés. Tu peux facilement imaginer cette scène digne d’un roman fantastique, peut-être une ambiance à la Poe avec sa sinistre Maison Usher.

   L’homme sort, maintenant. Encore sur la margelle de ses lèvres quelque chapelet termine d’y égrener ses boules de buis. Il est radieux. Il s’est redressé. Visiblement il a VU quelque chose dont lui seul possède la clé. Alors, Sol, l’espace d’un éclair seulement, j’ai rêvé d’être croyant, d’avoir la révélation, de vivre ce moment de joie intense. Un moment. L’homme est reparti dans un panache de fumée. L’église, encore, devait résonner de la rumeur soutenue de ses étonnantes patenôtres.

 

   J’ai vu un Absent

 

   Je remonte la rue. J’aperçois une vielle dame au fichu noir qui porte, serré sous son bras, une baguette de pain. Bientôt je découvre une petite épicerie d’autrefois avec son fouillis d’articles, ses rayonnages de bois, ses bocaux antiques où poissent quelques gommes vertes et rouges. J’entre. Un vieux monsieur est derrière sa caisse enregistreuse. Il pianote consciencieusement sur son Smartphone et je ne suis pas très sûr qu’il m’ait aperçu.  Tu ne peux savoir combien ce contraste est saisissant, de l’antique au moderne, sans transition aucune. Je ne sais s’il se livre à un jeu, surfe sur Internet, compose le numéro d’un correspondant. Je lui demande l’emplacement de quelques ingrédients. Il me répond d’une voix qui semble venir de si loin. Jamais il ne me regarde, ses yeux vissés à son étrange machine. Pour lui je suis transparent. Pour lui je suis un courant d’air qui aura traversé sa vie sans même qu’il en soit conscient. La pièce, sur le comptoir, fait sa petite musique de jour. Il me rend la monnaie somnambuliquement. A vrai dire je ne sais si je viens de voir un mort en sursis, un vivant déjà parti pour l’au-delà, un mutant des temps modernes. Je ne sais.

 

   J’ai vu l’homme aux chiens

 

   Je prends mon frugal repas au milieu des murs de pierre sèche, des piquants des genévriers, des chênes rabougris. Le paysage s’ouvre au loin sur un horizon dégagé. Quelques villages dont je ne connais nullement le nom ponctuent une rare végétation. Puis je pars en direction du premier village. Ce dernier est quasiment désert. Des maisons à colombage, des écuries au toit éventré, des arbres ont poussé à l’intérieur. Je ne sais si tu me croiras mais ce lieu si discret est un musée à ciel ouvert de portes aussi anciennes qu’esthétiquement belles. Vieilles ferrures, empiècements de tôle, impostes aux vitres brisées, traverses de bois nervuré, enfin un véritable enchantement pour qui cherche la trace d’un style de vie, la signature des mains d’artisans à même leur ouvrage.

   Avant de m’apprêter à partir, j’entends quelques jappements. Je me retourne et aperçois une bizarre équipée. Un homme d’allure assez jeune, de petite taille, en short, brodequins aux pieds, est entraîné par un attelage de cinq chiens tenus en laisse, de vigoureux gaillards, des rottweilers, des pittbuls dont l’âge canonique les rend plus touchants et inoffensifs que potentiellement dangereux. La chevauchée me dépasse allègrement sans autre forme de procès. Une fois de plus l’essence de ma solitude a joué qui semble m’avoir dissimulé à leurs yeux. L’homme a lancé quelques vigoureuses onomatopées, pour moi insignifiantes, puis s’est engouffré dans une maison basse, une des rares à être habitées dans ce bourg aux allures de lieu sinistré.

 

   Pyrénées effacées

 

   Oui, cette journée était celle d’une approche « charnelle » de la solitude. C’est en effet, comme une angoisse qui étreint au centre du corps, lance ses assauts, vous enserre dans une manière de côte de mailles. Toute sensorialité semble s’être éteinte. Oreilles enduites de cire, yeux emplis de peaux comme dans les cataractes, mouvements ralentis, toucher anesthésié, goût amer dans la bouche avec la présence d’une inextinguible soif, façon symbolique, sans doute, d’invoquer le ressourcement au terme duquel revivre.

   J’ai pensé à une traversée du désert. Pourtant tu connais bien mon désir de silence, mon choix des vastes espaces où l’on ne rencontre que le vent. Pour autant je ne suis ni anachorète ni religieux retiré dans son inatteignable météore. Tu en es consciente, toi aussi la « promeneuse solitaire ». Tout retrait du monde n’est supportable qu’à la mesure d’une présence quelque part qui dit l’écho de son propre être. Jamais il n’y a de solitude totale.

   Le moine dans sa cellule est avec dieu. Le savant fou immergé dans sa forêt d’éprouvettes est avec la science. L’écrivain dans sa tour d’ivoire avec ses personnages. Le penseur au sein de sa monade avec la philosophie. L’artiste en son atelier avec l’art. Le prisonnier en sa geôle avec l’idée de la liberté à conquérir. L’explorateur dans la forêt amazonienne avec la découverte qui va bientôt confirmer le but de sa quête. L’archéologue parmi les sables brûlants avec les dieux qui ont inventé les mythologies.

   Nul n’est seul au monde. Le serait-il et ce monde n’existerait pas. Toujours une pensée, une idée, un affect, un percept, une mémoire, un souvenir, un projet sous-tendent le chemin accompli par tout homme. A défaut d’altérité c’est la mort elle-même qui nous atteint au plein de notre être. Exister c’est être soi en l’autre, être l’autre en soi. De signifiant à signifiant, l’espace du signifié.

   Mon périple touche à sa fin. L’horizon qui, ce matin affichait sa barre de corail au travers de laquelle se donnait à voir la belle chaîne des Pyrénées, voici qu’il est devenu une aire vide où plus rien ne se laisse apercevoir qu’une brume vaporeuse s’étendant à l’infini. Suis-je en deuil des montagnes ? Suis-je SEUL par rapport à elles qui se sont renfermées sur leur mystère ? Non. Je sais leur moutonnement blanc et gris, leurs arêtes étincelantes, le crépitement d’un glacier, la découpe en dents de scie d’une crête. Je sais tout ceci et suis AVEC elles. Savoir est l’antidote de la solitude. Il faut en avoir éprouvé l’efficience au fond de soi. Un écho qui jamais ne s’éteint.

  

                                      A toi ma Solitaire sans qui je serais SEUL. Irrémédiablement !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 juillet 2020 4 30 /07 /juillet /2020 09:23
« Un peu de temps à la nuit »

Photographie : R. Hutinski.

 

 

 

« Les rayons de l'espoir sont timides,

discrets, presque comme égarés,

mais je veux, sans vacarme,

subtiliser un peu, encore un peu,

de temps à la nuit, le garder.

Les couleurs, demain,

seront plus étalées ».

 

Milou Margot.

 

 

 

   Les rayons de l'espoir

 

   Nuit plantée au cœur des choses. Les hommes sont dans leur bogue d’ennui. Les rêves les traversent à la manière d’un fluide long, inapparent. Leurs corps sont de silencieuses chrysalides que n’atteignent ni les paroles, ni les gestes du monde. Pliés en eux-mêmes, au bord de l’abîme. Qu’habitent-ils sinon le néant ? Le néant d’eux-mêmes, le néant des autres, celui qui souffle son haleine blanche dans les corridors étrécis de la conscience. Il fait froid dehors. Il fait froid dedans. Dedans le corps pareil à un monceau de bitume. Troué. Peut-être est-il déjà la simple nervure d’une feuille soulevée par le vent ? Il y a si peu de réalité dans les sombres masures que visite l’effroi de sa palme coupante ! Le souffle déjà n’est plus qu’une litanie perdue dans la crypte nocturne. Le cœur palpite à peine. Le langage se terre quelque part dans une prose éteinte. C’est à peine si l’on vit, pareils à des étincelles usées dans la perte du jour. Parfois, sur son grabat d’infortune, on s’étire et cela fait sa fugue ligamentaire, son remuement ossuaire et l’on tâte les os de son crâne de peur que son âme ne s’enfuie par le gouffre de la fontanelle. Souvent sont les sifflements des rhinolophes et l’on bouche ses oreilles. Mais le vacarme rugit dedans et l’on essaie d’extirper le bruit, de le réduire en fragments, d’en faire une poussière qu’on diluera dans l’abstraction grise des murs. Si difficile de vivre lorsque les rayons de l’espoir se diffractent, ricochent sur la mutité de la terre, s’enlisent dans les coulisses de la coruscante angoisse. On est presque comme égarés et l’on tend ses mains vers le bord de soi, à la limite de quelque compréhension. On ne saisit que des copeaux de sens et l’on replie ses antennes et l’on rentre en soi comme le fait le limaçon qui ne rêve que d’hiberner. On attendra le jour. On attendra la levée opalescente de l’aube, les premiers mots qui diront l’être sur le bord, peut-être, d’une félicité de vivre. L’existence est si étonnante avec ses grandes balafres grises, ses clartés soudaines, ses sauts de carpe, ses ondulations, ses pas de deux, un pas du côté du bonheur, un autre du côté du malheur ! Tragique tutoyant le comique et l’on enfile alors ses habits chamarrés de la commedia dell’arte et on entre en scène avant que le praticable ne soit démonté, qu’on accroche sa dépouille d’acteur à la patère définitive qui dira la fin du spectacle.

 

   Je veux, sans vacarme…

 

   …être cet être inaperçu tapi dans la faille d’ombre. Il n’est guère meilleur endroit pour se connaître tout en s’approchant du monde. Être ici dans le gris, dans la juste mesure médiatrice, dans le subtil équilibre entre la nuit étale et le surgissement du jour. Heure de l’aube qui signe toujours le mystère de l’advenue à soi, heure lisse qui s’immobilise, hésite et pourrait bien décider de s’annuler. Le temps s’enfuirait par la bonde du néant et, longtemps, l’on entendrait son bruit de vortex, son sifflement sinistre, ses rugissements métaphysiques. Mais cessons de fuir, de nous dissimuler, de feindre d’être quelqu’un d’ordinaire qui habiterait la face inversée des choses. Un dormeur, par exemple, qui dériverait tout au bout de la nuit dans une manière d’égarement.

   On n’est personne mais on est cette conscience universelle qui fait son bruit de braise dans le foyer de l’être. On est mot sur le bord des lèvres. On est amour avant qu’il ne se déclare. On est volupté dans la chambre emplie de doute. On est la lisière de la mémoire et le temps se dissout à même sa profération. La croisée est éclairée par une lumière blanche, déjà dure, compacte, se disposant à commettre l’impensable : tirer hors de soi l’irréfragable dentelle du rêve, la hisser dans la douleur de l’heure. Ô déchirure. Ô toile claquant au vent du réel avec de lugubres feulements.

   Le rideau est là, tenture de l’être avant qu’il ne paraisse dans l’orbe étroit de la déraison. Cèdera-t-il au moins à l’imprécation de l’heure ? Sortira-t-il de son occlusion pour se laisser envahir par les cataractes de clarté et l’âme coulera en plein jour avec des bruits de folie, avec des voix pareilles aux marées, avec des remous semblables à ceux que la passion habite ? Là, sur la nervure du mur, on tend la membrane de son corps. On sent la dilatation, on sent les craquements de l’esprit aux prises avec l’absurdité même. On sent le dôme du diaphragme gonflé comme une bulle. On sent la graine de l’ombilic parvenue à son point de rupture. Bientôt tout pourrait s’inverser. Bientôt le dedans pourrait être habité du dehors. On serait soi tout en étant l’autre. On serait le même et le différent d’un seul et unique bond du réel pris dans le chiasme de la nécessité. La cloison est si mince qui délimite le Soi du Non-Soi. Comme si l’on pouvait être celui qui regarde et le miroir qui est regardé. Les yeux et l’image. Le vu et le voyant dans la même unité du visible. Une histoire de regards se réverbérant à même le processus de la vision.

   On est serré dans la géométrie d’ombre. Que pourrait-on faire d’autre alors que tout va sortir du néant, que tout va naître au caprice du jour : la peur, l’amour, la haine, la beauté, le sacrifice passionnel, le geste amical, le couperet de l’égoïsme, la brûlure de la domination, la puissance des dominants, le don de soi, l’effacement dans la retraite, l’oblation qui fait briller l’inapparent, l’humilité qui longe l’invisible, l’arrogance lançant ses flammes aux quatre horizons du monde. Que faire d’autre, sinon attendre, toujours attendre ? La Mort saura toujours venir qui moissonnera nos têtes. On la couvrira de cendres et l’oubli ceindra tout dans l’étoupe de l’amnésie.

 

   …subtiliser un peu, encore un peu…

 

   …de temps à la nuit, le garder, dans le creux des mains, le faire rougeoyer, dire à la ténèbre sa dérive songeuse, sa promesse de poésie, féconder l’ombre porteuse de douceur en attente du dépliement qui bientôt aura lieu et l’heure ne s’arrêtera plus et le cycle éternel se déploiera comme le meurtrier qu’il est. Nous sentirons ses coups de dague, le lacet de son fouet vengeur, les pointes acérées enfoncées dans les plis de la chair, les morsures de l’acide tout contre la nasse de peau. Tout ceci est du temps, rien que du temps avec ses douceurs de pêche, ses blancheurs de nacre, ses entailles de sang, ses crochets venimeux. C’est pourquoi nous demeurons en arrière du jour, dans le territoire anonyme de la pénombre, dans la faille sépulcrale dont on espère qu’elle nous maintiendra dans ce fragile équilibre. Encore hier, pas tout à fait demain et les rayons de l'espoir qui progressent sur la pointe des pieds pour ne rien offenser qui ferait s’emballer les gouttes dans la clepsydre. Si bien le suspens lorsqu’il nous fait croire à l’éternité. Nous devenons alors diaphanes à nous-mêmes. Nous avançons sur le fil du funambule, tenant dans nos mains le balancier du destin. Oscillerait-il que, toujours, nous pourrions le retenir, l’inviter à reprendre équilibre, à viser le point minuscule, là-bas, qui brille à la façon d’une gemme. L’espoir n’est que cela, une goutte de rosée dans l’herbe drue du néant, le contour lumineux de la crête suspendue entre adret et ubac, l’étoile figée en haut du ciel alors que les caravanes de nuages font leur course vagabonde tout contre le grand dôme teinté de nuit.

 

   Les couleurs, demain, seront plus étalées.

 

   Bientôt on sortira du cône d’ombre. On ira tout contre la croisée. On l’ouvrira. Une onde de clarté glissera le long des murs. Emplira nos poumons, dilatera nos alvéoles. Ce sera comme de naître à nouveau. Ce sera comme de découvrir l’amour, de saisir l’aimée dans le luxe de sa volupté. Loin seront les arcanes du songe, les atteintes sournoises de l’inconscient. Tout à la fois nous serons le fleuve du passé au cours lent, le scintillement du présent, le prisme de l’avenir avec ses couleurs étalées. Le lac nocturne qui brillait sous les feux funestes d’une Lune gibbeuse aux sombres desseins, voici qu’il sera devenu cette lagune éclatante aux mille promesses avec ses brumes radieuses, ses canaux où se reflètent les inépuisables figures de la beauté. Ses campaniles haut dressés dans la meute solaire, image de la joie qui succèdera au désarroi d’être, parfois. C’est toujours par un jeu de contrastes que l’être apparaît en sa réalité. Il n’est que de se disposer au clignotement de l’heure. Sans doute la manière la plus visible de projeter sur l’écran de notre imaginaire ces couleurs qui, parfois se dissolvent jusqu’à la limite de leur évanouissement. Nos yeux sont ouverts qui captent la présence. Oui, la présence. Nous ne rêvons que de cela !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 09:43
Que savions-nous des Formes ?

Frédéric Bouché

 

***

 

                                                                A Lyliane

 

  

Que savais-je des Formes ?

Etaient-elles simplement des liens

qui unissaient le divers,

me le rendaient connaissable ?

Que savais-je ?

Etais-je une Forme au moins,

une ligne qu’on pût approcher,

 ne craignant nullement

qu’elle ne m’échappe,

ne se dissolve dans l’espace,

ne s’évanouisse dans le temps,

 ne se perde dans l’abîme

de la mémoire ?  

 

Et Toi, l’Inapprochée,

étais-tu une Forme,

une ligne flexueuse à la Léonard,

une pluie de silence,

un vent que nul souffle

ne pouvait porter ?

A la vérité, je ne savais

comment t’approcher,

encore moins te parler.

 Peut-on tenir langage

à Quelqu’un qui n’existe pas ?

Peut-on avoir commerce

avec Ceci qui ne dit rien,

 se dissimule derrière une vitre

 et vibre de cette native étrangeté ?

 Peut-on, de soi, s’élever

et rencontrer

Celle qui n’apparaît

qu’à se dissimuler ?

Irrépressible tentation

de se saisir de Ceci même qui résiste.

Peux-tu au moins comprendre ceci,

le déposer à la cimaise de ton front,

en faire une vérité que nul ne pourra contredire,

contre laquelle nul glaive ne pourra porter sa lumière ?

Il est si tragique d’être là, en arrière de soi,

de ne point s’exiler de son corps,

de demeurer dans l’insu

qui fait ses coups de gong

 et le boulet de la tête résonne

de bien étiques paroles.

Parlerais-tu et je serais

sauvé de moi,

 de toi aussi car alors

je pourrais poser sur ta fuite

 les mots pour te retenir.

 

C’est ceci, le langage,

cela retient, cela détoure les Formes,

cela les arraisonne

et le lexique égrène son chapelet

à chaque fois nouveau

et les Formes qui étaient inconnues

 deviennent familières

et nous ne sommes plus seuls au monde,

la fable, le poème, l’ode sont présents

qui nous assurent de notre être,

mais aussi de ceux des Autres,

ces Erratiques qui, toujours glissent vers le Néant

 sans qu’il ne soit aucunement possible

de les retenir de chuter dans ce Vide

 qu’ils redoutent mais qui les fascine.

 

As-tu déjà au moins une fois éprouvé

 cette sensation étonnante

d’une soie qui se défait entre les doigts,

il ne reste plus bientôt que quelques fils

et les mains pleurent d’être ainsi désertées.

 Si tu l’as connu, tu m’as aussi connu.

Je suis Celui aux mains aveugles

qui cherche une navette

et ne rencontre jamais que son contour,

cette promesse de tissage

qui se dilue dans les coulisses

du jour blême.

Oh, bien sûr, j’ai essayé

de mettre des noms

sur ta singulière esquisse.

Pénélope, par exemple,

mais tu défaisais la nuit

ce que tu avais fait le jour.

Circé, par exemple

et j’étais Ulysse enchaîné sur son mât,

oreilles bouchées de cire

 et je désespérais de ne jamais connaître l’Amour.

 Phèdre, par exemple et j’étais Hippolyte

et je courais après une ombre incestueuse.

 

Formes

Formes

Formes

 

J’ai proféré ton nom par trois fois,

à la manière d’une incantation.

Me revenait un écho,

qui n’était que ma propre image

 réverbérée par l’ombre du Rien,

un mince tremblement

à la lisière de l’heure.

Je n’avais plus ni passé, ni présent,

et n’aurais nul futur

où pouvoir creuser ma tombe.

C’est toujours une grande désolation

que de mourir à soi

dans les fissures inaccessibles

du temps.

 

Certes, je te savais

la Figure multiple des Métamorphoses.

Chenille, chrysalide, imago,

tu glissais en toi avec de curieuses

oscillations ophidiennes.

Si bien qu’il n’aurait servi à rien

que je me fusse ingénié à te rendre captive.

Peut-on emprisonner une fugitive ?

 Peut-on clouer le vent du Nord

à une croix de bois ?

Peut-on faire de la cascade

une statue de cristal ?

Peut-on rapprocher les signes du Morse

 afin de nous les rendre intelligibles ?

 Peut-on faire se lever des cathédrales

à partir du silence ?

Peut-on donner Forme

à ce qui n’en a pas ?

 

Ton corps griffu.

Tes pattes de rapace.

La fente de ton sexe empalée

sur l’ossature de l’Oiseau-Poisson.

L’équerre de tes coudes

ô Mante sacrificielle,

le menu de ta poitrine-Sauterelle.

La broussaille de tes cheveux,

leur buisson d’épines.

Les trous de tes yeux,

ces plis d’Outre-Tombe.

Les serres de tes mains

qui ne happent que le vide.

 

Oui, je suis le Vide

 au centre de toi.

 Oui, je suis le Néant qui enfle.

(Toujours, pour les Autres,

nous sommes le Néant),

oui, je suis le Sans-Nom

qui n’ayant aucune Forme

peut les prendre toutes.

Oui, je suis la Forme

qui cinglera ton corps

 de l’intérieur,

le réduira en cendres.

D’elles tu ne renaîtras

puisque tu n’es le Phénix.

A vouloir être

Toutes les Formes,

voici que tu as procédé

à ta propre dissolution.

 

 Femme, seulement Femme

jusqu’au bout de tes doigts,

la pliure de ton sexe,

la courbure de tes pieds,

 voici ce à quoi

tu aurais dû te résoudre

depuis ta Forme humaine,

simplement humaine.

Jamais l’on n’outrepasse

sa condition mortelle.

Sans doute voulais-tu

ressembler aux dieux ?

Mais tu sais bien qu’ils ne sont

qu’une fable,

l’invention

d’habiles mythologues.

 

 Forme tu étais.

Forme tu es.

Forme tu seras.

Humaine,

rien qu’humaine !

 

Qu’au moins ceci te serve de leçon.

Tu n’auras de nouvelle chance.

Une Forme, pas plus, ainsi est ta destinée.

Ainsi est la mienne qui en est le double.

 Afin de créer une Nouvelle Forme

il nous eût fallu nous accoupler !

Je crains qu’il soit trop tard,

le jour baisse

et la nuit sera bientôt là

qui nous dissoudra.

 Au seuil de l’ombre,

dans les nuées de suie,

dans la terrible complexité

de l’invisible,

il nous faut consentir,

l’espace d’un rêve,

 à n’être plus rien

que des paroles

vides de mots.

 

Que l’aube enfin,

que l’aurore enfin,

que le zénith enfin

nous fassent Formes pour toujours.

 De ceci nous sommes en attente

mais aphasiques nous sommes

et nos prières meurent

dans l’éternel silence !

 

 

 

 

 

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18 juillet 2020 6 18 /07 /juillet /2020 13:04

 

   Le Mal, rarement nous le percevons en soi, pour la simple raison que l’idée même que l’on en a, nous la repoussons comme s’il s’agissait de la Peste et du Choléra réunis. Il est donc nécessaire de le mettre en perspective, à savoir de le jauger à l’aune d’une position dialectique.

 

Noir sur noir ne dit rien.

Blanc sur blanc ne dit rien.

Seuls parlent Noir sur Blanc.

Blanc sur Noir.

  

   Å la fin de faire paraître le Mal en sa plus effective réalité, nous le confronterons à ses antonymes éternels : Le Bien, Le Beau. C’est seulement à l’aune de ce violent contraste que le Mal se donnera comme ce qu’il est : une indépassable aporie.

  

   Le Bien

 

   Nous n’avons nulle difficulté à nous le représenter. Sa signification est ouverte, immédiate. Il peut trouver son illustration dans le personnage de Socrate, lui l’homme exemplaire que l’oracle de Delphes désigna comme le plus sage des humains. Nous comprenons ce qu’est la vertu, comment elle exige une existence droite, simple, à l’écart des manigances et des faux-semblants.

 

   Le Beau

 

   Nous le percevons d’emblée. Nous regardons la statue d’Apollon et nous sommes de plain-pied avec la beauté, la beauté physique appelant la beauté morale. Nous n’avons nul besoin d’explication, la perception directe suffit à nous assurer que nous sommes bien en présence de ce qui est grand, aimable, parfait. Avec le Bien, le Beau, c’est notre conscient qui est à l’œuvre, C’est notre lucidité, la justesse de notre regard qui décident d’accorder à ces vertus le privilège dont elles sont naturellement investies.

  Nul étonnement, nulle surprise à en découvrir l’inestimable valeur, à en ressentir au plein de soi la douceur de nacre, l’onctuosité, une écume qui coule en nous, nous met en contact avec le plus précieux de nous-mêmes. Toujours avec les choses essentielles, toujours avec les choses qui nous élèvent, nous sommes au plus près d’elles, au plus près de nous car c’est en vérité que nous sommes alors et nous n’avons plus à chercher puisque nous sommes comblés et notre plénitude est assurée, et notre joie est entière. Là où nous sommes démis de nous-mêmes, déportés en dehors de notre être, c’est lorsque s’absentent Le Bien, Le Beau pour ne laisser place qu’à une immense vacuité. Elle a pour nom Le Mal et pour tout horizon Le Néant.

 

   Le Mal, nous ne savons trop quelle est sa nature. Le Mal n’a nulle essence, il existe seulement

et se pose sur les hommes comme cette terrible fatalité qui réduit au Rien ceux qui y sont confrontés. Le Mal, tout comme Méduse, est personnification de tout ce qui est négatif. Le Mal, tout comme la mortelle Gorgone, possède une chevelure formée de serpents et métamorphose en pierre ceux qui ont le malheur de croiser son chemin. Le Mal ne sourit de sa bouche dentue qu’à mieux vous manduquer, qu’à mieux vous déglutir et vous jeter aux Enfers, là où vous demeurerez pour l’Eternité.

   Le Mal, on ne sait pas vraiment ce qu’il est, il est si réfugié dans la nasse de l’inconscient, tapi parfois derrière un sourire, dissimulé par une soi-disant bonne intention, mais il veille et ne vous laissera de repos qu’une fois que votre âme aura séché à la manière d’une vieille racine.

 

Le Mal, on lui donne noms et visages.

L’Histoire en dessine les formes :

Caligula et sa folie meurtrière ;

Gilles de Rais qui moissonna

les têtes de 140 enfants ;

La Voisin et l’affaire des poisons ;

Pol Pot le tortionnaire du Cambodge ;

Ben Laden qui, un 11 Septembre,

décréta la mort  du monde occidental

 

Le Mal On lui attribue aussi

des formes invisibles,

Microbes et Virus

 Peste, Choléra

On lui destine  

Des noms bizarres  

Abstraits :

SRAS

H1N1 2009

H5N1 en Asie

EBOLA en Afrique

COVID 19 pour le Monde entier

 

 

  Le Mal, seuls les symptômes se montrent et disent la grande détresse humaine face à l’invisible menace qu’il constitue. Le Mal ne traverse pas uniquement les corps, ne mutile pas seulement les chairs, il est l’une des composantes majeures du fait littéraire contemporain

 

On le trouve chez Emily Brontë,

pulsion de mort  dans ‘Wuthering Heights’ ;

 

Baudelaire et ses ‘Fleurs vénéneuses’

Lui qui disait dans sa proximité avec Satan :

‘Sans cesse à mes côtés s’agite

Il nage autour de moi comme un air impalpable ;

Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon

Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.’

 

Puis l’étonnant William Blake

 

Il y a des cheveux en flammes, des chimères et monstres fantasques, de l’humain enchaîné en position d’enfant recroquevillé, des montagnes accablantes ou magiques, des jeunes femmes et des éphèbes rêvant sur des cadavres.’    (Libération – 16 Juin 2009)

 

Puis Sade

Et le déchaînement des passions sans limites.

Toutes les passions sont bonnes

si Dieu n’existe pas !

 

Enfin Kafka

qui fait dire à l’un de ses personnages :

 

‘Que voulez-vous, je suis un homme de loi.

C'est pourquoi je ne peux me libérer du mal.’

 

LE MAL EN L’AUTRE

 

Sartre : ‘L’enfer, c’est les autres’

 

Plutôt le trouver chez les autres qu’en soi.

Pour parodier Sartre :

‘Le Mal, c’est les autres’

‘Le Mal, c’est l’Autre’

Qui me tend des pièges

et m’ouvre la porte du Néant.

L’Autre :

Celui qui me juge

et me condamne,

celui qui contrevient à mes désirs,

celui qui me vole mes biens :

Caligula,

La Voisin,

Pol Pot,

Le SRAS,

La COVID

Tout ce qui,

n’étant nullement moi,

m’aliène et entame ma liberté.

 

   Oui, le Mal est au-dehors, comment ne le serait-il pas ? Il est dehors quand il est à l’extérieur de la conscience, simple force de la Nature en acte. Tout ce qui vit à la surface du globe est placé sous l’irrémédiable sceau de fourches caudines.  Toute vie comporte en elle le germe de la mort.  A peine sommes-nous nés, et déjà nous sentons que le ver est dans le fruit, qu’il lance

ses assauts sournois, qu’il nous conduit irrésistiblement vers cet Inconnu qui nous fascine et nous inquiète tout à la fois. Nous ne sommes vivants qu’à être promis à la Mort, qu’à poser notre tête sur le billot définitif qui aura raison de nous.

   Oui, mais LE MAL est aussi et surtout DEDANS.  C’est parce que LE MAL habite foncièrement l’homme que LE MAL est aussi imprévisible qu’irréductible. LE MAL est violence, haine, jalousie, perversité.  Les 7 péchés capitaux n’épuiseraient nullement le thème des vices dont l’homme est le récipiendaire.  Oui, le Mal est en l’homme, nul besoin d’aller le chercher ailleurs.

Le Bien, le Beau coulent de source, ils sont éclairés et se donnent à voir dans la lumière de la conscience.  L’origine du MAL est plus diffuse, plus cryptée, coutumière des rivages brumeux, fuligineux de l’inconscient

 

   Le problème du MAL humain se pose avec le plus d’acuité lorsqu’il ne se justifie plus au gré de notre héritage limbique-reptilien, c'est-à-dire trouverait explication dans notre inconditionné profond, abyssal, hors de toute raison. La difficulté essentielle concernant LE MAL se pose dès lors qu’il est assumé en pleine conscience, se dotant alors de quelque chose comme une essence, faire LE MAL pour LE MAL

 

Alors LE MAL n’est plus Seulement en l’homme,

Le Mal : c’est l’Homme.

  

   Lourde dette que l’homme paie à sa condition.  Il ne peut s’y soustraire qu’à prodiguer Le Bien, à connaître la Beauté.  Le chemin est long qui est semé d’embûches !

 

Puissent Le Beau, Le Bien triompher de ce Mal qui ne cherche qu’à les hypostasier, à les pervertir.  Sans doute serait-il naïf de prétendre éradiquer le Mal, lui donner la moindre prise serait déjà beaucoup. Mais tenons-nous sur nos gardes,

c’est lorsque le Mal fait ‘pattes de velours’

qu’il devient le plus grand danger

Oui

Le plus grand danger !

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 juillet 2020 6 04 /07 /juillet /2020 08:34

   Tu étais là, campée dans cette douce clarté hivernale, si distante de toi, on aurait dit un souffle d’air sur le moutonnement d’une colline. Les beaux jours s’étaient évanouis, ne laissant derrière eux qu’une feuillée d’automne couleur de rouille, un avant-goût des frimas qui viendraient bientôt. Je ne t’apercevais que rarement, au détour d’une rue, fuyant dans l’ombre méticuleuse d’une place ou bien errant sur ces Quais de Seine dont, sans doute, tu aimais la brume persistante, l’humeur vaguement inquiète. Tu traversais l’espace de ma fenêtre à la manière d’un feu-follet et ma mémoire était bien en peine de saisir de toi, plus que cette fuite, cet au-delà de ton corps qui te précédait telle une flamme vacillante, elle paraissait n’avoir été allumée qu’au risque de se perdre. De te perdre, en réalité. Etais-tu différente de ton corps ? Ton corps était-il l’emblème secret que tu portais au regard des autres ne craignant rien tant qu’il ne pût se dissoudre dans les yeux de ceux dont tu croisais le chemin ?

   Mais, en réalité, croisais-tu quiconque hormis ta propre silhouette ? De toi, je ne connaissais que ton passage à ces heures indécidées de l’aube et du crépuscule. Tu glissais dans l’aube comme une main épouse un gant, une simple avancée dans le jour qui modelait ton ombre. Tu te perdais dans l’or du crépuscule, tu disparaissais attirée par quelque mystérieuse porte cochère dont nul n’avait vu la trace, imaginé la possible apparition. Parvenais-tu à coïncider avec toi-même ? Avais-tu une autre empreinte sur les choses que ce tremblement, que cette vacuité dont tu paraissais tressée jusqu’en ta plus grande profondeur ? Combien il m’est étrange, cherchant à te définir, d’utiliser le mot vertigineux, en quelque sorte, de ‘profondeur’, toi dont le trajet de libellule se refermait avant même de s’être annoncé. Tu aurais pu être une plume dansée par le vent et nul ne t’aurait devinée dans cet effacement de rémiges, ce vol seulement inscriptible dans le tissu du songe. Vois-tu, parler de toi, c’est comme invoquer le ‘Rien’, dresser la marge invisible du ‘Néant’. Si bien qu’à tâcher de circonscrire ton image, c’est peut-être de ma propre disparition dont il est question. Peut-on même proférer quoi que ce soit qui ait quelque sens lorsqu’on délimite le ‘Vide’, que l’on tente de le vêtir de quelque apparence ?

    Et pourquoi, du reste, écrire sur ce qui n’a pas de lieu, ni ne parle, ni ne vibre, ni ne cherche à sortir de son éternel repos ? Sans doute, devinerais-tu mes propos, t’alarmerais-tu de cet étrange tutoiement puisque nulle rencontre n’a trouvé son accomplissement et, je crains bien, n’en pourra trouver. Deux monts se rejoignent-ils jamais ? Oui, toi et moi sommes comme deux pics, chacun perdu dans son isthme de brume et autour rien ne vit que l’empreinte du vent, les grands cercles que décrivent les oiseaux du ciel, parfois une feuille arrachée à un arbre, elle virevolte, plane longuement et se perd dans la trame de l’air. Oui, vraiment, c’est une réelle épreuve que de regarder au loin ce qui me fascine, me fait signe, m’interpelle et ne vit guère que de ces ondes nébuleuses, de ces aimantations vagues, de ces signaux qui ne sont peut-être que les images qui tapissent ma tête, l’ourdissent de mille toiles qui ne feront que faséyer longuement sous la poussée d’imaginaires noroîts.

   Divaguais-je ? C’était la question que, sans cesse je me posais, ou bien était-ce toi qui m’avais entraîné à ta suite dans le tourbillon infernal d’un irréductible non-sens ? C’est curieux cette fusion du même qui se produit sans qu’on en ait clairement conscience. Car, oui, plutôt que de tergiverser, il convenait que je pusse me reconnaître en toi, t’adouber en quelque manière, assembler nos âmes errantes en un seul et unique creuset. Tant et si bien que je ne parvenais plus à me dissocier de qui tu étais, que j’en venais à douter de ma propre existence, perpétuel nomade à la recherche d’un moi hypothétique, dispersé aux quatre orients de ta présence. Être moi et toi à la fois. N’être moi qu’en raison de toi. N’être unique qu’à te sentir proche. Sans doute ineffable mais ô combien précieux témoignage d’un esprit qui vacillait et ouvrait devant lui la trappe infinie des justifications. Je ne vivais qu’à t’halluciner, à te convoquer au centre de mon désarroi. Tu sais, comme le tout jeune enfant qui ne se sent arrivé à son être qu’à la grâce de celle qui l’a mis au monde, l’a porté sur le bord rutilant des choses, là où tout se déplie dans l’arche merveilleuse des donations.

   Mais que je te dise plutôt comment je t’ai vue apparaître sur la plaine nue de ma nuit, gisement d’un rêve infini dont tu figurais le centre de rayonnement. Tu étais un genre de Princesse discrète, dans la fleur avant-courrière de l’âge, ayant tout juste franchi le bouillonnement adolescent, reposée toutefois, alanguie, portant en toi ce temps seulement inscriptible dans les âmes nobles et fragiles. Ton visage avait la consistance des biscuits anciens, patinés à point, lissés d’une exacte lumière. Je ne savais si cette clarté de gemme t’était extérieure, si elle diffusait à partir de toi, si elle était ta parole silencieuse, mots en clair-obscur que ta peau offrait à ton monde intérieur. Car, c’est bien vrai, je ne m’abuse pas, ton dialogue singulier est un simple monologue, une faible rumeur montant de toi et y retournant ? Une lumière méditative, en quelque sorte. Elle fait ses boucles et ses voltes et rejoint son être propre sans qu’aucune effraction vers le dehors n’ait été conclue. Une effusion de soi à soi. Une fable s’élevant des lèvres et y mourant plutôt que de connaître la dispersion, la perte dans le vague, l’indéterminé. Oui, tu as raison, demeure en ton essence, ne te livre qu’à ton bourgeonnement plénier, puise à la source qui t’est allouée depuis ta naissance les motifs de ta pure joie. Tout s’altère et s’étrécit qui voit le jour. Tout se ressource de soi qui demeure dans le pli du secret, dans l’améthyste lueur des intervalles occultes, dissimulés.

   Toute image féconde, ruisselante de savoir vrai, se relie toujours à la forme de la spirale, à celle de la cochlée où gisent les sons, du palais où siègent les douces fragrances, de la grotte avec ses sublimes marques pariétales, de la noix et de ses cerneaux en leur plus évidente retenue. C’est en ce recueil que je t’ai vue, c’est en cette amande que reposait, telle une émeraude, ta nature la plus farouche mais aussi la plus belle. Le sais-tu, le sauvage est beau, l’indompté somptueux, l’ombrageux plein de significations. Sauvage, indompté, ombrageux sont tout près d’une origine, encore en leur irruption native. Ils sont comme des dieux impatients de connaître leurs pouvoirs, d’accomplir toutes sortes de prodiges. Mais ce qui est beau au-delà de tout, c’est cette ultime retenue avant que l’éclair ne lacère le ciel, que le tonnerre ne gronde, que l’averse ne transperce les feuilles du dard aigu de ses aiguilles. C’est toujours au bord des choses que les choses nous parlent leur langage le plus clair, délivrent leur message le plus audible. De la margelle où elles se trouvent, encore à l’abri des manigances et des faux-semblants, elles sont le poste avancé de toute vérité. Oui, car tu le sais, toi l’Irrésistible Présence, la vérité n’est qu’une tension, un projet, un mouvement vers. Une attente sur le bord du chemin. Le premier pas est fatal qui accomplit la marche et dénature l’originel. C’est cela la fausseté, l’irrespect du natif, sa falsification, son travestissement. C’est pourquoi, ne te voulant que dans l’entièreté de ton être, toi qui ne fais que passer, demeure en ta réserve, abrite-toi derrière ta bulle de cristal, file entre tes doigts la navette qui t’a vue naître et te retient comme celle que tu es : une indivise, fière de l’être, une pure que rien ne viendra contrarier, la félicité d’une aube dans le jour qui éclot et se multiplie à l’infini. C’est ceci dont j’ai rêvé. Puisse mon songe te trouver telle qu’en toi-même tu rayonnes et éblouis !

  

 

 

 

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30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 08:05
Amnésia.

                             VORTICE DI MEMORIA.

                 Œuvre : Livia Alessandrini.

                             Roma 1998.

 

 

 

 

               « Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire,

         Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ? »

 

                               Jules Supervielle.

 

 

 

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Sur la colline que touche à peine la lumière, Erable est en attente de son destin. Il sait le printemps, sa luxueuse prodigalité, ses inflorescences en forme de grappes, la couleur d’eau de ses feuilles, le tronc d’où exsude la vie pareille à une goutte de résine vibrant depuis sa gemme silencieuse. Erable sait l’été, l’étalement de ses ramures sous l’air qui chante d’insectes, les larges avenues de ses frondaisons, la fraîcheur des ombrages où viennent jouer des enfants innocents. Erable sait l’automne, le feu d’airain de ses yeux multiples, de ses faces en forme d’étoiles, de mains ouvertes attendant l’offrande du jour. Soleil vermeil qui glisse parmi le peuple sylvestre, le teinte de cette couleur de gloire et de dernière puissance avant que la saison ne capitule devant les premiers frimas. Alors la colonie des feuilles s’esseule dans sa chute et sur le sol de poussière le tapis est épais dans lequel les pas s’enfoncent. Hiver accomplit ce que ses sœurs les saisons avaient commencé, la perte à jamais d’un monde qui ne se souviendra même pas avoir existé. Une estompe que la pensée aura tôt fait de remiser dans les archives d’indéchiffrables palimpsestes.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

  

   Tout en bas, dans la brume légère de la vallée, se tient debout la maison près de l’eau. C’est un moulin avec sa roue à aubes qui compte le temps en son cycle régulier. Les pales de bois avancent toujours dans le même sens qui gagne le futur avec sa lente régularité, sa patience à archiver des milliers de gouttes qui sont comme les perles des secondes, hésitantes, suspendues. Une goutte poussant l’autre dans le même rythme lent, immémorial. Et, parfois, sans qu’on en connaisse l’exacte raison, la roue inverse son mouvement. Alors tout rétrocède, tout s’efface à la manière d’évènements anciens se diluant dans les mailles distendues du souvenir. Bientôt, de la fière demeure poudrée de farine, ne restera plus qu’un éparpillement de pierres, le rond d’une meule, quelques poutres enchevêtrées. Autrement dit presque rien de la fable de jadis.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Des enfants gais et insouciants jouent sur le rivage à tracer les armatures de leurs rêves. Ici une barbacane, là un donjon, là encore de profondes douves, un pont-levis en brindilles, le dessin d’un chemin de ronde, une échauguette en surplomb, les trous réguliers des poternes. La marée est loin encore qui fait sa sourde rumeur. Puis elle approche mettant en joie les apprentis guerriers. Flux er reflux alternés sapent la base de l’ouvrage, s’attaquent aux passerelles, rongent les hautes murailles, les tours d’angle. Bientôt, de l’édifice, sur l’écran de la mémoire, ne demeureront que des éclats de rire atténués, des pâtés de sable, une architecture illisible qui ne témoignera de rien d’autre que de l’impuissance humaine à s’opposer au lent et irrémédiable basculement des heures.

 

   L’œuvre en son langage.

 

   On dirait ces sculptures de sable qui animent les plages au milieu de la chaleur estivale. Tentacule de poulpe géant, bras démesuré de la mangeuse de vies qui semble tout droit sortie des « Travailleurs de la mer » de Victor Hugo. Mais ici, dans l’œuvre peinte, « Gilliatt le Malin » n’aura pas le dessus et ce sera le triomphe du monstre des abysses sur la vanité humaine. Tout sera phagocyté des créations terrestres. Poulpe-vortex aspirant dans l’œil du cyclone, indifféremment, les architectures de la pensée, les oculus au travers desquels elles regardaient le monde, ces fenêtres armoriées qui étaient leur façade visible alors que, dans l’ombre, se délitait la chair de leur présence. Pensée se dissolvant à seulement avancer.

  

   Instant-éternité.

 

  Amnésia était l’autre nom du poulpe, son mode d’apparition symbolique. Il y avait une lutte sempiternelle qui l’opposait à Mnémosyne la pourvoyeuse de mémoire. Il fallait que tout disparût, fût gommé de la souvenance du peuple des Egarés. Il fallait éradiquer toute trace mnésique, nettoyer les lobes où s’étaient imprimés les stigmates mémoriels. Il fallait dépouiller les Existants de la connaissance de leur origine. Ils devaient demeurer dans le non-savoir, nager dans le pur mystère puisqu’ils étaient des êtres jetés en pâture au temps, ce temps qui déroulait son tissage dans le seul présent alors que le passé s’effilochait, loin derrière, dans l’inconsistance d’un non-dit, dans le flou d’une profération qui n’avait même plus d’écho à offrir qui eût donné la clé de l’énigme. Car la vie dans son étrange verticalité devait demeurer cet inconnu sollicitant, à chaque instant, la curiosité des Fugitifs. Oui des Fugitifs car tout était en fuite depuis le début du monde. Fuir vers l’avant qui gommait l’ancienne généalogie, détruisait les murs décorés des citadelles antiques, superposait aux anciens signes sémitiques, aux pictogrammes primitifs, aux bâtons-messages l’alphabet contemporain seul à prétendre posséder quelque chose de la réalité, un instant, certes, mais dont il fallait s’assurer comme de sa fragile éternité. L’instant-éternité était, désormais, la seule vérité possible, le seul chemin d’accès à sa propre connaissance.  

 

    Archéologie agonisante.  

 

   Tout dans cette peinture joue le jeu de l’effacement, la dramaturgie de la disparition. La teinte est le monochrome d’une argile, la forme spiralée l’outil par lequel broyer les scories de la mémoire, les fenêtres en ogives, en carrés, en damiers la dernière trame visible d’une archéologie agonisante. La force de cette figuration picturale réside en son pouvoir de monstration d’un temps aboli dans la même perspective que se révèle la seule efficience réelle du présent. En effet, toute temporalité est entièrement localisée dans la présence du présent, seule dimension perceptible de cette fluence qui jamais ne s’arrête, dont notre conscience ne perçoit que le battement régulier de métronome, un coup après l’autre, comme un gong existentiel qui voudrait figurer l’insaisissable visage de l’être.

 

   Souvenir de l’aimée.

 

  Puisque le temps est de l’être et rien que cela. C’est pour cette unique raison que toute mémoire est inadéquate, immotivée, obsolète dans sa configuration même. Elle n’est que feuille qui jaunit, moulin à la roue folle, château-fort que les boulets des mois et des jours percutent en plein front. Et puis, la mémoire aurait-elle des raisons d’exister que ne demeureraient jamais dans les mailles de ses impécunieux filets que le souvenir de l’aimée, non sa chair nacrée et douce ; que le mauve d’une soirée d’été sur le bord du rivage, non cet air embaumé qui en lissait l’épiderme ; que cette musique aérienne qui tressait l’air de sa mélodie, non la harpiste qui lui donnait naissance en même temps qu’elle lui insufflait son âme.

 

   Contre Proust.

 

   Ici se dessine avec subtilité, dans cet habile camaïeu de couleurs d’absence, l’exact envers du paradigme proustien de la connaissance de soi, des autres, du monde par l’entremise de la réminiscence. Ici sont biffés, d’un seul trait de pinceau, tous les Combray du monde et leurs délicieuses petites madeleines, tous les pavés  de Venise et ceux de l’hôtel de Guermantes, toutes les serviettes de Balbec et leurs étranges évocations de figures familières d’autrefois. Ici et maintenant est le seul et unique lieu de cette création qui ne vit que l’instant, par l’instant, pour l’instant. VORTICE DI MEMORIA veut dire cet essai de saisie de la temporalité qui n’est que le jeu d’une immense vacuité. Tout est constamment en déshérence de soi. Tout disparaît dans tout. Ne persiste jamais que ce pas en train de s’accomplir - le présent du présent -, alors que celui qui suivra n’est encore que pure virtualité et celui qui a été ne se perçoit plus qu’à la manière d’une inintelligible buée, d’un mirage se sustentant à l’horizon d’un passé irréductible au seul phénomène de la remémoration. Rejoindre un événement qui a eu lieu consiste à lui donner l’assise occulte de l’imaginaire, à l’investir d’un pouvoir sans pouvoir, d’un fondement qui lui est retiré en raison de son essence furtive, qui plus jamais ne s’actualisera sauf à prendre le délire ou la folie pour la matière imprescriptible de ce qui nous affecte en chair et en os.

 

   Vortex - Finitude.

 

   Métaphoriquement, le temps est cette feuille en constante métamorphose qui jamais ne s’arrête et s’annonce sous la figure du limbe parfait, puis de sa partielle fragmentation, puis de ses nervures, enfin de cette tige qui sera bientôt poussière et risée de vent. Tout vortex est l’image de la finitude. Tout instant qui s’annonce est la finitude de l’instant qui précède, la naissance de l’instant qui suit. Tout est ainsi qui passe et se dilue comme l’eau de la rivière est en fuite en son insondable cortège de gouttes pressées. Le mouvement du vortex s’inverserait-il et nous serions immédiatement des enfants du cosmos, des contemporains du big-bang et nous apercevrions les premières déflagrations de l’univers, les premières efflorescences du temps. Oui, les premières ! Il ne nous resterait plus qu’à être infiniment, dans le cristal de l’instant. Nulle part ailleurs !

 

  

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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 08:02
Venue du noir.

Œuvre : Barbara Kroll.

Voyeur, c’est ainsi que l’on vous nomme vous qui, continuellement, aiguisez la pupille de vos yeux pour y loger, du monde, tout ce qui veut bien faire image, produire du sens, allumer la sombre torche d’une métaphysique. Toujours étrange cette survenue dans la vie de l’autre. Vous, Voyeur, passez dans la rue. Vous êtes un anonyme dans la foule des Passants, quelqu’un qu’on ne remarque pas, une sorte d’invisibilité satisfaite de sa propre absence. Personne ne vous remarque. Ni les Egarés de la Promenade, ni Cette Femme derrière la vitre de la Taberna, ce café à la mode où l’on boit beaucoup, l’on fume souvent, l’on rêve toujours.

Entrer à la Taberna, pour quiconque, c’est un peu perdre son âme, la confier aux bons soins de Méphistophélès, ce prince de l’Enfer qui vous placera sous sa domination et alors il vous sera impossible de vous soustraire à son désir, à ses sombres desseins. Du moins en supputez-vous l’immarcescible présence. Possédée, vous l’êtes de l’intérieur et cela fait en vous d’étranges remuements, de bizarres circonvolutions comme si votre esprit lui-même avait subi une torsion, s’était vrillé afin de coïncider avec l’image fuligineuse du Malin. Dans l’enceinte de votre corps, vous, Venue-du-noir, il y a comme un sabbat, une subtile giration, un désordre si exact qu’il finirait par devenir pure harmonie, déclinaison d’une juste mesure des choses alors qu’il n’en est que la peau retournée et ses nervures sont saillantes qui vous érodent du dedans. Vous devriez être blessée, vous sentir affectée par cette aliénation, regimber, vous révolter, saisir de vos ongles aigus votre nasse de peau et la jeter comme une guenille sur l’ombre du Mal afin qu’emprisonnée, elle pût se dissoudre dans les brumes de l’inconscient et n’y paraisse plus qu’à la mesure d’un lointain cauchemar, d’une entité si impalpable qu’elle en deviendrait irréelle, simple sensation mourant de sa propre vacuité. Mais, en réalité, foncièrement, vous avez besoin du Mal, de ses scories purulentes, des idées sauvages qu’il lance en vous : tuer un innocent, porter en Place de Grève ceux qui vous contrarient, faire un autodafé des amants que vous auriez voulu posséder, qui ne vous ont même pas gratifiée du moindre regard. Juste un battement de cil, une esquive, un rapide pas de deux, une fuite et la braise incandescente soudée à votre ventre. De dépit. De désir, cette insoutenable logique qui vous conduira à la mort faute d’avoir été portée à sa résolution. La tension est vive qui vous écartèle, part de la racine de vos cheveux, perce la lentille de votre ombilic, s’étoile, irradie, incendie la bogue de votre sexe, allume ses feux dans les nerfs, fait se cambrer le rubis de vos orteils, vous cloue au pilori. Rien ne sera plus visible, rien ne sera plus préhensible, rien ne sera plus audible le temps que durera ce flux immonde qui balaie vos reins à la manière d’une pluie de météorites. Vous n’êtes plus aux autres, ni à vous-même, vous êtes happée dans la gueule d’un four rubescent et la geôle est étroite qui serre vos tempes, laboure les sillons de vos cheveux, glace votre front de ce bitume visqueux. Et vos yeux, ces gouffres sans fond, ces avens battus par la pluie incessante du délaissement, cette rhétorique tragique qui ne dit son nom, qui hurle en silence, qui creuse sans fin les orbites du péché non consommé mais violemment souhaité, fiché comme un pieu dans le derme compact de la douleur. Venue-du-noir, vous êtes cette constante déchirure, cette plaie ouverte, cette chair offerte au monde que nul ne vient butiner, si ce n’est la cohorte purulente des mouches, les odeurs fortes du tabac, le peuple véhément des joueurs de cartes et des visiteurs pressés.

Là, dans les allées et venues incessantes des Paumés, là dans la touffeur de l’atmosphère chargée de remugles d’alcool, là dans le déhanchement des bassins et le frémissement des croupes, vous vous employez à débusquer le Malin, à faire en sorte qu’enfin incarné, Cette Fille, Ce Jeune homme, il ne puisse vous échapper et qu’il se soumette à votre volonté. A la différence du Docteur Faust vous ne chercheriez nullement à lui vendre votre âme, mais c’est de la sienne que vous voudriez vous emparer afin que, le Mal vous habitant à la façon d’une incontournable essence, vous puissiez le placer en votre pouvoir et vous acharner à détruire tout ce qui peut l’être, votre seule finalité dans ce monde incompréhensible. « Je suis l'esprit qui toujours nie ; et c'est avec justice : car tout ce qui existe mérite d'être détruit, il serait donc mieux que rien n'existât ». Ici ce sont les paroles de Méphistophélès que vous reprenez à votre compte car, Venue-du-noir, de l’ombre primordiale, ce que vous souhaitez c’est de vous immoler en même temps qu’immoler les autres, le monde afin que rien ne demeurât de vos tourments. Mais, Venue-du-noir, pourquoi vous berner ainsi, pourquoi donc vous jouer la comédie ? Jamais vous ne détruirez le désir. Le désir survit toujours à la mort tout simplement parce qu’il est synonyme de vie. Or, jamais la vie ne meurt, seulement la mort est mortelle. Tautologie qui sonne comme la vérité qu’elle est, à savoir un incontournable. Le langage possède sa propre logique, le réel aussi.

Le Malin n’existe pas. Pas plus de Méphistophélès que de Lucifer ou de Belzébuth. Chimères que tout cela. Inventions pour déporter de soi ce mal qui entaille et érode la conscience, assombrit la lucidité, réduit comme peau de chagrin l’estime de soi, ponce jusqu’à la trame la belle et ouverte silhouette, l’esquisse heureuse que l’on veut tendre au monde comme si l’on n’était que blanche écume, nuage diaphane, courbure du cygne sur fond d’Albion, de falaise translucide. Le Malin n’est jamais le Diable ou quelque figure mythologique trouvant à figurer parmi les hommes et les femmes. Le Malin c’est la tension irrésolue d’elle, Venue-du-noir, mais aussi de Vous, Voyeur, dont les désirs réciproques meurent sur la margelle du réel faute d’avoir été comblés et portés au faîte d’une immédiate et rayonnante gloire. Car, comment aimer Cette Femme sans que le désir fasse sa coruscante étincelle ? Comment aimer cet Homme-là, sur-le-champ, sans crucifier sa pudeur, clouer sa morale sur la planche du vice et renoncer à son image de femme droite, à la haute conscience, aux yeux éclairés de beauté ?

Car le don de soi, sauf dans l’orbe de la religion ou de l’art est toujours entaché d’une intention mauvaise, de l’effectuation d’un plaisir immédiat, de l’effervescence d’un ego alloué à sa propre et unique satisfaction. Jamais le don de soi pour l’autre. Toujours le don de soi à soi et l’autre … de surcroît. Pour cette raison uniquement d’une conscience confuse du péché, Voyeur passe sans voir, Venue-du-noir se sait possiblement vue sans qu’aucun événement ne survienne, qu’une lumière ne s’allume au faîte d’une confondante attente. Chacun sur son quant-à-soi. Chacun dans sa forteresse. Chacun dans sa solitude. C’est ainsi, la solitude est la pierre angulaire du désir. Nous reposons sur ses fondements, lesquels ne sont jamais accessibles, toujours hallucinés. De Voyeur à Venue-du-noir, l’écart d’une impasse, l’aporie d’un glissement réciproque sans halte aucune, le site d’une quasi-impossibilité. JE est JE avant d’être un AUTRE. Rien à penser hors ceci que le silence du vide et son assourdissante mélopée !

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25 juin 2020 4 25 /06 /juin /2020 08:12
Dans l’énigme de soi.

Œuvre sur papier.

Barbara Kroll.

« Toute descente en soi - tout regard vers l’intérieur - est en même temps ascension - assomption -regard vers la véritable réalité extérieure.

Le dépouillement de soi-même est la source de tout abaissement, aussi bien que la base de toute ascension véritable. Le premier pas est un regard vers l’intérieur, une contemplation exclusive de notre propre moi. Mais celui qui s’en tient là reste à mi-chemin. Le second pas doit être un regard efficace vers l’extérieur, une observation active, autonome, persévérante, du monde extérieur ».

Novalis.

Cette jeune femme, à mi-chemin de l’exister, encore reliée à son innocence adolescente alors que, déjà, elle s’interroge sur la borne de sa vie, ne laisse de nous interroger. Et pourquoi le fait-elle ? Eh bien parce que son attitude générale est celle du « Penseur » de Rodin. Elle en a la lourdeur de pierre, l’inclinaison inquiète de la tête, la lassitude d’être qu’évoque le bras soutenant le menton. Comme si une cruelle destinée s’annonçait aussi bien depuis un passé révolu mais encore d’un futur projeté à la troublante perspective. Sans doute sa représentation est-elle plus ouverte, plus lumineuse que la sculpture initialement nommée « Le Poète ». Cependant l’intention demeure la même, celle de rendre visible une préoccupation coalescente à la condition humaine, laquelle est toujours une situation intermédiaire entre deux temps : celui de l’origine, celui de la chute. Oublier cela, cette constante tension entre deux pôles, revient tout simplement à oublier l’homme, sa position de ciron dans le grand univers, le fait qu’il s’inscrit à la face des choses en tant qu’éminemment mortel. De ce constant tiraillement entre deux aimantations opposées naît un incoercible sentiment d’incomplétude. Toujours quelque chose manque au puzzle de l’exister que l’on demande au plaisir, à la rencontre, à l’activité, à l’amour de combler. Seulement tous ces essais, fussent-ils heureux, porteurs de plénitude, ne comblent pas à eux seuls la question de l’absence, de la parcellisation dans laquelle s’inscrit notre cheminement. Eternelle dialectique du manque et du désir dont l’empreinte ride les visages, torture les âmes, dont le mouvement de flux et de reflux laisse toujours l’être entre deux eaux comme si jamais ne pouvait s’instaurer le nécessaire équilibre, être donnée cette harmonie dont chacun est en quête.

Inquiète - nommons-là provisoirement ainsi - est en énigme d’elle-même. En recherche. En questionnement. Au bord de l’abîme. Non à l’intérieur car s’il s’agissait de cela nous ne l’apercevrions même pas. Etonnante figuration qui la rend transparente à elle-même alors qu’elle est diaphane aux autres. Vision d’irréalité semblable à la brume sur le lac d’automne. Brume : pas encore la goutte d’eau, la pluie mais le souvenir d’une nébulosité initiale qui l’annonçait, l’entourait d’un halo de visibilité. Etat intermédiaire de l’être situé entre l’orbe flou de l’imaginaire et le factuel concret, le bloc de platine qui nous assure de sa forme en même temps que de sa pérennité. Cependant nul n’est de platine. La beauté de cette représentation, moins esthétique qu’ontologique, repose sur ceci qu’elle nous échappe constamment, située à la limite des limbes dont elle provient. Comme si, figure déjà peinte, coloriée, elle menaçait à tout moment de retourner à l’état d’esquisse, de simple gribouillis. Donc d’une à peine élévation du rien initial. Nous sommes suspendus à la pluie d’ombre des cheveux, à la lueur d’ivoire de la chair, aux nervures presque illisibles de la silhouette, manière de tremblement, de vertige, de profération inaudible, nous sommes arrêtés à la chute des jambes, au repliement de l’une dans le mystère d’une coulure de bitume. Regardant, non seulement nous sommes privés d’un vis-à-vis clairement postulé, mais identiquement, nous nous dessaisissons de nous-mêmes. Ceci en raison de la prégnance de toute figure humaine qui entraîne dans son sillage toute forme homologue.

Mais, maintenant, il nous faut changer d’approche. Inquiète que nous visitions à l’aune de notre propre regard, à savoir d’une vue extérieure au sujet, il faut lui rendre la parole et l’écouter proférer les mots par lesquels elle veut se rendre perceptible. Inquiète nous dit ceci :

Si peu apparente au monde, c’est sur le mode du songe que je me présente à vous. Que pourriez-vous saisir de moi que je ne puis appréhender moi-même ? Je suis tel l’iceberg qui flotte dans les eaux boréales. De moi vous ne connaissez que la partie libre qui, au-dessus des eaux, laisse paraître sa forteresse de cristal. Certes je suis cette imbrication de pics et d’arêtes, cette symphonie de bulles, ces corridors que vous apercevez où l’eau affleure comme si elle voulait manifester quelque vérité. Mais c’est en moi que je dois descendre afin qu’éclairée de l’intérieur, je puisse, un jour, voir au-delà de ma forme les autres formes qui habitent l’univers et me regardent, me constituent, prononcent mon nom, celui que je porterai sur la scène du monde. Il me faut d’abord consentir à m’abaisser, à me replier sur mon germe initial de façon à ce que, aussi proche que possible de cela qui me constitua en un temps déjà lointain, je puisse témoigner. A l’intérieur de mes propres frontières en premier lieu. Ensuite face à tous ceux qui croiseront ma route et feront, en un certain sens, partie de moi-même tout comme ils m’appréhenderont en tant que partie intégrante de leur propre devenir. « S’abaisser » ne fait nullement signe vers une faillite du raisonnement, une fuite de la morale, un délaissement de quelque valeur fondatrice de l’humain. Ceci veut simplement dire s’étrécir à une taille infinitésimale, la seule qui puisse garantir une analyse adéquate de ce que je suis en mon for intérieur. Prendre connaissance du moindre mouvement, du plus infime métabolisme, de la sensation à l’état pur, du sentiment lorsqu’il est en bouton, de l’amour si inapparent qu’à côté le vol de la libellule est un événement d’amplitude, une signification élevée dans l’ordre des apparitions. Se recueillir en soi jusqu’au stade ultime de la germination. Méditer longuement. Contempler tout ce qui vient à l’encontre. En faire l’occasion d’un projet, d’une compréhension, d’une résolution de correspondre à son essence. Seulement par-là s’origine celle que je pourrai être dans la complexité des choses, près du nuage de coton, de l’eau frissonnante, du ciel à la courbure infinie, de l’amant qui fera de moi celle que j’ai à être, cette liberté d’apparaître et de faire résonner ma voix sur toutes les avenues de la Terre.

Le travail est intérieur, d’abord uniquement intérieur. Nos yeux sont si distraits de notre esquisse intime dès que nous nous mettons en chemin vers le multiple, le brillant, le polyphonique. Il faut apprendre à écouter, sentir, regarder, parler. Oui, parler, la plus belle mission dont l’homme soit porteur. Nous sommes langage, lexique, mot perdu dans l’immense Babel qui résonne, partout, de milliers de dialectes, de milliers de signes qui nous disent notre être et la façon d’exister parmi les multitudes d’alphabets, de palimpsestes, de livres et de cartes, de gravures et de dessins. C’est de la contemplation attentive de tout cela qui croise en moi et ne demande qu’à figurer hors de moi dont je dois faire mon levain afin que la pâte gonflant, un jour, le transcendant s’élève de l’immanence sourde. Le transcendant : l’amitié, la rencontre, la beauté, la rigueur de la pensée, la vertu, le don de soi, la reconnaissance de l’altérité, l’objet mis en forme par l’artisan, l’œuvre d’art qui brille au firmament et féconde les yeux des hommes en y semant les grains uniques et irremplaçables de la beauté.

Ce que nous disons à Inquiète, ceci : Oui, la vue en soi est originaire et agit comme propédeutique d’une connaissance plus complète, plus aboutie. Partir de la goutte pour arriver à la rivière, au fleuve, au delta, à l’océan immense étendu jusqu’à la limite de la vision. C’est toujours de ce mouvement dont la conscience de l’homme est tissée. Le flux de soi précédant le flux de l’autre, du différent qui est complémentaire et accomplit dans le futur le geste commencé jadis dans le luxe d’un espoir infini. Inimitable processus de création qui creuse ses fondations dans les nervures mêmes des individus. Le monde ne nous est nullement donné de prime abord et une fois pour toutes. C’est de notre propre entente avec lui dont il s’agit de faire l’expérience. Patiente, minutieuse, fidèle, ouverte au déploiement de ce qui est. D’abord observer la chenille, son poudroiement vert et jaune, la multitude de poils qui hérissent son corps, puis son lent glissement vers la chrysalide que le cocon protège à la manière d’un secret, puis l’éclosion à nulle autre pareille, le surgissement de l’imago, l’efflorescence du sublime papillon dans la clarté du jour. Butinage incessant, prodigieux qui, par le biais de cet étonnement, la métamorphose, parvient à sa forme signifiante que complète et accomplit le « Silène » ou bien la « Belle-Dame » participant au grand œuvre de la Nature. Nous ne savons si le panthéisme a lieu d’être, s’il existe un Dieu immanent à toute chose ou bien s’il est transcendant par essence à tout ce qui vit et se meut sur le cercle de la planète. Ici il n’est question ni de foi, ni de dogme, ni d’un savoir supérieur qui s’imposerait de lui-même comme apodicticité. Il est simplement question de s’enivrer du nectar de la vie et de le rendre disponible, accessible à tous ceux qui veulent en sentir l’ambroisie, en éprouver l’ivresse jusqu’au vertige. Oui, au vertige, car Inquiète, vous le savez bien, votre figure si floue, évanescente en atteste, vivre c’est marcher sur la corde infiniment tendue du funambule, exister c’est en distiller ce merveilleux tremblement sans lequel il n’est ni conquête, ni avancée, ni ouverture de la conscience mais un confondant pas de deux avec ce nihilisme qui obscurcit la vue et reconduit le corps, l’esprit, l’âme dans les mailles de l’illisibilité. Or, Inquiète nous voulons lire. Tous les livres. Nous voulons nous enivrer de la sublime liqueur jusqu’à ce que mort s’ensuive.

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