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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 09:37
La venue à soi de l’objet

***

 

                                                                                              Samedi 21 Novembre

 

 

                   Chère Sol,

 

 

   Tu sais, le monde des objets est infini. L’univers en est parsemé, si bien que nous finissons par ne plus les voir. Ils sont à côté de nous et nous en ignorons la présence. Mais ceci n’est vrai que de ceux qui nous sont extérieurs, qui fourmillent à la surface de la Terre dans une sorte d’étrange anonymat. Bin évidement il n’en est nullement de même pour ceux qui nous sont intimes, avec lesquels nous avons établi une relation privilégiée. Car il en est des objets comme des êtres, certains ne nous parlent pas, nous laissent indifférents, alors que d’autres se logent au creux même de notre affinité en un lieu de pure félicité. Oui, un objet peut être porteur de joie à la même hauteur qu’une personne chère rayonne au centre de notre corps avec son coefficient d’ineffaçable présence. Mais je ne demeurerai plus longtemps dans ces considérations vagues et générales qui, sans doute, ne pourraient que te lasser en raison même de leur caractère abstrait.

   Que je te dise plutôt le lieu et le temps qui m’occupent en cette brumeuse matinée de Novembre. Comme tu peux facilement l’imaginer, je suis dans ma tour, tout en haut de mon Causse natal, occupé à ranger quelque papier, à feuilleter un livre que je viens de recevoir. Il s’agit d’un livre ancien, ‘Amphitryon’ de Plaute, en édition originale, bel ouvrage sur papier pur fil Lafuma, Editions ‘Les belles lettres’, pages non coupées, donc jamais lu. Lecture inaugurale donc. Sans doute vas-tu te poser la question de savoir la raison qui m’a poussé à choisir cet Auteur latin dont, aujourd’hui, personne ne connaît plus ni le nom ni les écrits. Eh bien je te dirai que mon intérêt porte tout autant sur le contenant que sur le contenu. J’aime sa couverture rouge fané, son illustration, la Louve capitoline associée à la légende de Rémus et Romulus, enfin la belle densité de ses pages couleur d’ivoire dont les cahiers n’ont encore été ouverts. C’est toujours un grand bonheur pour moi que d’associer le plaisir de la découverte d’un texte au fait de couper les pages. C’est un peu comme d’être un enfant qui déplie lentement sa friandise, la lenteur accroissant la force de son désir, comme d’être un amant tout au bord du ‘cabinet de curiosités’ dont son amante constitue le voluptueux symbole. Pourrais-je connaître bruit plus délicieux que celui du coupe-papier tranchant le mince liseré entre deux pages ? On dirait le crissement d’un insecte grignotant l’épiderme usé d’une feuille d’automne. Mais voici que je deviens lyrique. Il me faut revenir à plus de réalité.

   Mon petit bonheur du jour, tu l’attribueras avec justesse à la réception de mon livre, à sa lecture sur le point de se réaliser. Sans doute auras-tu raison, en effet ce sera un grand plaisir pour moi que de me plonger dans cette originale tragi-comédie de Plaute, de découvrir cet étrange trio que constituent Jupiter-Alcmène-Amphitryon, union traditionnelle de l'amant-la maitresse-le mari trompé, prototype de toute farce et amorce de ce que sera, bien plus tard, le ressort essentiel du ‘théâtre de boulevard’. Si ce n’est, bien entendu, que le niveau de langage de l’auteur romain, loin d’être trivial est bien plus élevé que celui de ses pâles imitations contemporaines. Mais je referme la parenthèse.

   Tu te doutes que je prends les précautions d’usage pour ‘déflorer’ l’ouvrage, laisser à ses pages la netteté qui leur convient. Mais que je te dise ce qui me réjouit au plus haut point. Hier, faisant un peu d’ordre parmi les livres de ma bibliothèque, j’ai retrouvé, par le plus grand des hasards, un coupe-papier qui date de mes années adolescentes. Non seulement cet objet est beau, mais il est affectivement investi dans sa plus grande profondeur. Je le décris en peu de mots. Sa lame est d’ivoire, belle couleur des vieilles choses que les ans ont patinées, son manche d’argent guilloché, entrelacs subtil le lignes et de motifs floraux, dont l’un est sans doute la reproduction d’une feuille d’acanthe. Tu vois, c’est drôle cette mise en relation que je peux faire entre ce motif classique de l’architecture romaine et Plaute l’auteur célèbre de la littérature latine. Je disais mon attachement dont tu comprendras aisément les fondements. Ce bel objet avait été ramené par ma Grand-Mère maternelle du Maroc où elle avait séjourné de longues années. Quant à sa provenance, à sa valeur réelle, rien ne saurait me mettre sur une piste quelconque. De toute façon, ce qui m’importe, c’est l’aura qu’il dégage en soi, c’est l’acte de réminiscence qu’il entraîne à sa suite.

   Et maintenant nous allons accomplir un grand saut dans le temps ancien. Nous sommes autour des années 1960. Je viens tout juste d’avoir 16 ans, l’âge de tous les emballements, l’âge de la pure passion rivée au corps, attachée à l’esprit. Je ne vis que de littérature et des rêves qu’elle me permet de faire qui m’emmènent loin du réel, en des contrées d’inestimables faveurs. Je suis dans ma chambre au premier étage. Celle que je nomme ‘Chambre du Levant’ en raison de son orientation à l’est. Vacances d’été. Il fait chaud, la lumière est verticale en ce début d’après-midi. Les volets sont à l’espagnolette. Ils dessinent un cône de clarté. La lumière vient se déposer doucement sur le livre que je lis avec un réel plaisir. J’en coupe les pages une à une avec une attention quasi-religieuse comme si je pouvais dévoiler, à tout moment, la toison d’or.

   C’est ceci la littérature lorsqu’elle vous visite avec force, elle vous tient en vous, hors de vous, sur ce mince liseré de l’être des choses qui ne saurait être nommé qu’à l’aune de la poésie la plus haute. Je pense, par exemple, à ces étonnantes ‘Poésies verticales’ de Roberto Juarroz, « On frappe à la porte. Mais les coups résonnent au revers, comme si quelqu'un frappait de l'intérieur. » On est soi hors de soi en un seul et même geste du corps, de la pensée, et l’on est partout, n’étant nulle part. C’est bien cet envol que permet le texte lorsqu’il se lève dans le ciel de l’imaginaire et retombe, longtemps après, pareil à ces flocons invisibles dont nous sentons la présence à défaut de pouvoir les toucher, les nommer, seulement en éprouver la douceur de soie. Alors on est loin de soi dans la proximité de soi et cette réalité-oxymore tresse la plus belle des sensations, celle de l’apesanteur du monde dont on participe au titre d’un simple et étonnant fragment. On n’a nul lieu et tous les lieux à la fois. On a son propre temps imprescriptible et tous les temps à la fois.

      Ce livre, dont je déguste les pages l’une après l’autre comme si mon existence entière en dépendait, c’est ‘La force de l’âge’ de Simone de Beauvoir. Je pense, maintenant que je viens de relire quelques extraits des 600 pages d’écriture serrée que trois motifs expliquaient mon vif intérêt : d’abord la relation de l’auteur avec Sartre dont l’image charismatique me troublait, ensuite les réflexions sur l’acte d’écrire, enfin la découverte d’un style clair, limpide qui me donnait envie d’en savoir davantage sur cette mystérieuse ‘force de l’âge’ qui visitait des adultes élus à accomplir une tâche qui les dépassait, gagnant en ceci un réel statut d’universalité. Sans doute apparaissait en filigrane ‘L’existentialisme est un humanisme’ dont l’écriture de ‘La force de l’âge’ était une vivante illustration. Je me passionnais davantage pour le contenu littéraire que pour le contexte historique dans lequel il se déroulait. Pour moi, c’était d’écrivains dont il s’agissait tout d’abord, de langage porté au plus haut de son pouvoir. Mais je vais illustrer mes propos, te sachant aimante de littérature, en te proposant un court extrait de ‘La Force de l’âge’, peut-être y trouveras-tu la raison de ma passion ?

   « Nos vocations ne se recouvraient pas exactement. J’ai indiqué cette différence sur le carnet où je consignais encore de loin en loin mes perplexités ; un jour je notai : ‘J’ai envie d’écrire ; j’ai envie de phrases sur le papier, de choses de ma vie mises en phrases.’ Mais un autre jour je précisais : ‘Je ne saurai jamais aimer l’art que comme sauvegarde de ma vie. Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre. » 

   Ces réflexions sur l’écriture, la vocation d’écrivain, me plaisaient. Elles installaient une distance objective entre Sartre et Simone de Beauvoir. Ecrire, pour Sartre, consistait à se consacrer entièrement à son art, à n’en pas dévier, à poser l’écriture en tant qu’écriture, c'est-à-dire à en faire une finalité, une manière d’absolu. Simone de Beauvoir, elle, se servait des mots comme témoins de sa propre vie, c’est à partir de son existence même que le langage se posait comme cette nécessité de dire et, avant tout, de SE dire. Ce que Sartre arrachait à l’universel (ses grands thèmes philosophiques), De Beauvoir l’extrayait de sa propre singularité, des événements de son vécu. Je crois bien qu’alors l’écriture m’apparaissait comme la synthèse de ces deux attitudes : relier la singularité à l’universel, l’expérience à la pensée. En une certaine manière écrire sa vie en tâchant d’en faire une œuvre d’art. Je crois que cette idée est toujours la mienne au moment où j’écris ces quelques mots.

   Tu vois, Solveig, combien un simple objet qui était oublié peut surgir à nouveau, porteur de nouvelles et infinies significations. Lisant cet ouvrage à l’orée de ma vie d’homme, pouvais-je soupçonner un seul instant qu’un jour, bien plus tard, il me visiterait à nouveau, doué de tant de bonheur immédiat ? C’est magique un objet lorsque, s’absentant de sa matière dense, opaque, on peut y deviner, en filigrane, quantité de perspectives qui le font objet plus qu’objet. Soudain il se pare de multiples facettes, à la manière d’un kaléidoscope dont chaque fragment peut coïncider avec des strates de sa propre existence. Il me suffirait d’un peu de patience pour retracer par la mémoire les milliers de feuilles tranchées par ce coupe-papier. Ainsi, au travers de mes lectures successives, dont je pourrais retrouver les titres, se lèverait l’arche brillante des souvenirs, telle page relatant la rude vie d’écolier de Michelet dans ‘Ma Jeunesse’ ; telle autre, intimiste de Lamartine dans ‘Confidences’ ou bien le témoignage de la vie sociale en son temps, décrite par Zola dans ‘Germinal’.

   Tout objet correctement investi porte en soi sa mémoire, ses archives, tout objet de ce type est vivante archéologie qui n’attend jamais que d’être redécouverte. Le titre disait : ‘la venue à soi de l’objet’. Oui, l’objet vient à soi pour peu que nous l’y aidions. Venant à soi, il vient à nous et nous place au centre de notre être, là où brasillent mille feux que l’on croyait éteints mais qui veillent en sourdine. Peut-être l’objet le plus modeste, le plus effacé sur la vitre de la mémoire est-il celui qui est porteur des plus riches virtualités. Il n’est que de méditer et de se laisser flotter au rythme de ses émotions, de ses ressentis, de laisser remonter à la surface ses ‘affinités électives’ avec les choses.

   Dans l’ombre portée de ce coupe-papier, si modeste mais si plein de promesses, se laisse deviner un autre objet qui est comme son ombre, sa projection sur la toile du souvenir. J’aperçois, dans les mailles lointaines du passé, un petit carnet bleu à spirales, je vois ses pages portant un léger quadrillage, je vois mon écriture appliquée y traçant les titres de mes lectures successives. Je vois un tiroir de la commode de ma chambre où je le rangeais après y avoir consigné, chaque fois, l’émotion, la joie d’une dernière lecture. Au fil du temps ce carnet est devenu une réelle obsession au simple motif que l’ayant fiévreusement cherché, jamais je ne l’ai retrouvé. Sans doute lui attribuais-je des vertus qu’il n’avait pas. L’aurais-je entre les mains, que me restituerait-il d’autre que sa forme, sa matière, sa liste de titres ? Porterait-il avec lui ce passé si riche des lectures, ces heures où, sous le cône blanc de la lampe, je m’introduisais avec ferveur dans ‘Les souffrances du Jeune Werther’, m’identifiant, sans doute, au Jeune Romantique épris d’une Charlotte qu’il ne rejoindra que par sa propre mort ? Qu’y retrouverais-je qui, aujourd’hui, me fait défaut ? Le temps d’une jeunesse ? Le fleurissement d’un amour ? Un dernier sursaut d’idéalisme avant de plonger dans le grand bain de la réalité ?

    Clore ce bref article peut-il faire l’économie du célèbre vers de Lamartine dans ‘Milly ou la terre natale’ : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Non, je crois qu’il faut citer l’amoureux de Milly, lui accorder la joie d’une âme présente dans l’objet, peut-être pour la raison simple du dépôt, dans celui-ci, du génie du Poète. Chacun porte en soi, le sachant ou non, une « Chaumière où du foyer étincelait la flamme », une chaumière dont on n’oublierait l’existence qu’à compromettre la sienne. Grande beauté de ce qui vient à nous « sur des pattes de colombe » selon la belle expression de Nietzsche, à propos des « pensées qui mènent le monde. » Toujours vient dans la douceur ce qui nous tient à cœur !

 

Tu vois, Sol, tout vient à soi à qui sait attendre.

 

Dans ta prochaine lettre, me parleras-tu de ton objet élu ?

 

 

 

 

 

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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 08:26
L'Amour en cage

                                                                          Ce dimanche d’Octobre

 

 

 

                     Chère Solveig

 

 

 

« L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

 

   Tu sais combien ce type de ritournelle fait ton siège sans que, jamais, tu ne puisses en arriver à bout. Tu crois l’avoir chassée au loin, la petite phrase, là-bas au-delà de l’horizon, derrière la colline qui moutonne et se désespère de n’être que ceci, et la ritournelle te revient, habille ta tête des dentelles d’un évident bonheur alors que tu la pensais ennuyeuse, insistante, pour tout dire une éclisse logée au profond de ton oreille, une épine fichée dans ton cœur. Toi, l’avisée, sais-tu au moins la raison de cette persistance, la nature de l’intérêt qu’on lui porte, sa fuite pour plus loin que soi et, déjà, l’on regrette de ne plus l’entendre, de l’avoir perdue comme on a perdu un ami ? C’est curieux, tout de même, cette fixation sur de l’instantané, du mouvant, du contingent. On penserait avoir saisi quelque chose de l’existence, la corolle d’un sentiment, la douce chair d’une saveur, l’onctueux d’un souvenir mais l’on se rend vite compte que la petite antienne est brodée d’air, que jamais nous ne la retiendrons, qu’elle est déjà au passé alors que nous sommes, nécessairement, à l’avenir. Mais il faut que je te dise l’origine de ce qui pourrait passer pour simple caprice.

   Peut-être te souviendras-tu ? On prétend, d’ordinaire, que les femmes archivent mieux les souvenirs que leurs compagnons. C’était il y a longtemps. J’étais au printemps de ma vie, tout comme toi. J’en suis maintenant à l’automne. Mes tempes ont blanchi. Des rides traversent mon front qui disent, un jour, le souci de ne plus être qu’une illisible trace effacée par la confondante marée des jours. Souviens-toi, si tu peux. L’été est lumineux. Je viens tout juste d’arriver dans ton beau pays, cette lointaine Suède semée de lacs que cernent de tremblants bouleaux, leurs écorces sont d’argent, leurs feuilles des écus dorés dans l’air qui tremble. Nous marchons au bord du Lac Roxen dont l’eau frissonne, un genre de cendre dans le jour qui n’est guère encore assuré. Je te connais encore si peux, ma correspondante du Nord, mais je sais que des affinités nous réunissent, que des goûts identiques nous rassemblent. Je ne sais pourquoi, au détour d’un chemin, sortant de ton sac un amour en cage, son cœur orange brille d’une étrange lueur derrière sa résille blanche, tu me dis : « Toujours l’amour sera en cage, jamais il ne sera libre ! ». Je ne sais pourquoi cette phrase teintée de mélancolie traverse la barrière de tes lèvres, se dissout dans les remous de l’air. Aussitôt, peut-être sans cause réelle, sans quelque rapport avec ton propos, germe en moi, telle une herbe sauvage, cette phrase non moins étonnante : « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

   Oui, j’avoue, il fallait que nous fussions jeunes, naïfs, pour tresser ce dialogue digne du plus léger des vaudevilles. Tout ceci paraissait si convenu, lissé à l’eau du poncif, manière d’agaceries dont de jeunes enfants sont coutumiers, histoire de meubler le temps, de le placer sous le sceau du jeu gratuit. On jette une phrase en l’air, attendant qu’elle ricoche, fasse ses joyeux bonds dans l’espace puis disparaisse à la façon d’un papillon qu’effacerait soudain un pli de vent. Mais alors, s’il s’agissait vraiment d’un jeu, quelle était sa nature, poursuivait-il un dessein particulier, existait-il un message codé dont, peut-être, nous n’étions même pas informés ? Sur le moment je n’aurais pu répondre. On ne se précipite nullement sur la braise quand le feu couve encore. On attend l’œuvre du temps. On espère un éclaircissement, une justification, une liaison logique des événements.

   Sais-tu combien aujourd’hui, après que tant de temps a passé, tout devient limpide, pareil à l’eau tranquille d’une source ? Bien sûr, dans notre enthousiasme de la rencontre récente, les choses ne pouvaient être dites que du bout des lèvres, à ‘fleurets mouchetés’, si l’on peut dire. Cet amour qui naissait avait besoin d’ombre, de fraîcheur. L’aurions-nous exposé à une trop vive lumière que, sans doute effrayé il se fût résolu à s’en retourner de là où il venait, c'est-à-dire de l’illisible contrée des choses indicibles. Tu le sais bien, à l’amour il faut le temps de se déployer. Faute de ceci, il ne fait que flamboyer telle une gerbe d’étincelles, puis s’absente de la scène, souvent pour toujours.

   « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. » Je crois qu’aujourd’hui, à l’âge de la maturité accomplie, sachant la relation purement platonique qui a été la nôtre au cours du temps, jamais nous ne nous sommes revus, seulement occupés à une correspondance suivie des années durant, je crois que je pourrais la faire mienne mais dans la plus pure positivité qui soit. Oui, nous avons été amoureux à distance et notre amour s’est accru, précisément, de cette impossibilité. Autrement dit, il a été vrai du simple fait qu’il s’est soustrait aux événements de tous ordres, les plus heureux, mais aussi les plus fâcheux qui eussent pu ternir notre relation. Parfois, peut-être, la qualité des sentiments est-elle inversement proportionnelle à la distance qui sépare les amants. Plus loin, plus beau, en quelque sorte.

   Et puis, tu en conviendras Sol, pourquoi les pièges seraient-ils toujours entourés d’une valeur négative ? Je crois qu’il en existe, mon expérience de notre longue liaison épistolaire en témoigne, de doux, de satinés, une sorte de corail qui en atténuerait la possible rigueur. Pour moi, en tout cas, il prit l’allure de cet ‘amour en cage’ dont tu agitais la fragile cellule dans le vent du septentrion, un soleil brillait au centre d’une claie d’un invincible éclat, si bien que seul le rayonnement demeurait, la cage s’était perdue dans les mailles d’un temps d’immédiate faveur. Dire l’amour tel un piège, c’est simplement s’adonner au jeu primesautier des oxymores, c’est dire le feu qu’une eau aussitôt éteint. D’autres diraient : ‘Jeu de l’amour et du hasard’, mais il ne s’agirait ici, non de l’amour en son essence plénière, mais d’un simple marivaudage, d’un déguisement des sentiments où chacun, en guise de vérité, ne ferait que se donner la comédie. Solveig, je le sais depuis le plus profond de qui je suis, du plus sûr de qui tu es, jamais notre rencontre n’a été jeu d’acteurs. Un amour réel car l’amour ne peut être que ceci, sinon il peut, effectivement, devenir un piège. C'est-à-dire métamorphoser sa belle présence en ce qu’il ne sera jamais, un jeu de dupes, un rôle à la Tartuffe, un sourire qui dissimulerait la lame d’une trahison.

 

   Voici, remontant d’un lointain passé, une source réactivée qui, en réalité, n’a jamais cessé de jaillir. Puissions-nous encore la porter en nous aussi longtemps que notre chemin pourra tracer son destin ! Merci Solveig pour cet amour libre de lui. Sans doute n’est-il de plus grand bonheur ! Si tu vas te promener autour du Lac Roxen, si tu y penses, cueille donc une écorce d’érable, joins-là à ton prochain courrier. Ainsi tu seras présente à même sa douceur nacrée, ainsi que la forêt, ainsi que ce tout de l’être qui vibre dans toute chose essentielle.

 

Ton amoureux des lointains.

 

 

 

 

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25 août 2020 2 25 /08 /août /2020 08:59

   Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Matin - Journal de Sol

 

   L’été fond si vite, ici, dans ces latitudes nordiques. A peine la ‘Midsommar’ est-elle passée que, déjà, les jours raccourcissent, les aubes sont plus longues à venir, le crépuscule ne dure que l’instant d’une étincelle. Puis c’est la nuit, la longue nuit éternelle, infinie, si bien que l’on pourrait croire que jamais le jour ne reviendra, que les ténèbres envahiront tout de leur manteau de suie et alors ce serait un peu comme une fin du monde, une perte de soi dans de bien étranges coursives. Ce matin, je suis allée faire une promenade au bord du Lac Roxen. Personne sur les rives, sinon le glissement du vent parmi les branches légères des bouleaux, leur long frissonnement dans la lumière qui monte insensiblement. Je me suis assise sur la plage, à même les galets. L’eau palpitait doucement, elle ressemblait à une mère attentive qui aurait attendu la visite de ses enfants, mais nul ne venait et le jour tomberait qui ne la sauverait de sa longue solitude.

 

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Aube - Journal de Marc

 

  Il a fait si chaud ces jours derniers. Une nappe de lueur étincelante nappait les hauteurs du Causse. Le blanc des pierres devenait transparent, comme si la matière était minée de l’intérieur, n’attendant que son propre délitement. Les heures sont bien courtes et le temps semble s’être accéléré. Les grains de mica font, dans la gorge étroite du sablier, leur bruit de rien, leur chute rapide, on n’en peut apercevoir l’écoulement continu. La nuit est semblable au jour avec ses braises noires, ses flammèches grises. Le drap est de trop qui fait du corps une manière de torchère que nul souffle ne vient apaiser. Dès l’aube j’ai couru sur le plateau qui regarde le ciel. J’étais bien seul et mes coreligionnaires devaient dormir, usés par leur combat nocturne contre un invisible ennemi. Arrivé à mon promontoire, j’ai choisi un coussin de mousse et de lichen pour faire une pause. Il y avait un peu de vent et les chênes aux feuilles vert-de-gris, oscillaient lentement comme si, de ce balancement, ils avaient attendu quelque réconfort, pareil à celui d’une mère bienveillante protégeant la santé de ses progénitures, les mettant à l’abri des assauts du mal.

 

   Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Midi - Journal de Sol

 

   Le soleil fait son étoile blanche, nébuleuse, pour un peu il ressemblerait à cette lune gibbeuse, on s’amuse à suivre des yeux ses mers, ses cratères, ses taches qui sont comme des signes qu’elle semblerait nous adresser afin que nous puissions participer à son mystère, à sa solitude dans le noir dense du cosmos. Je me suis installée sur mon balcon. J’ai enfilé une veste légère, parfois une fraîcheur annonçant l’automne glisse sur la terre et l’on se met à frissonner à penser seulement à la mauvaise saison, au feu qui brûlera dans l’âtre, aux livres qu’on lira près de la cheminée. J’ai improvisé un déjeuner rapide, des boulettes de viande avec de la confiture d'airelles qu’ici l’on nomme ‘Köttbullar med lingonsylt‘, que j’accompagne d’une bière blonde couleur de miel, mousseuse, elle laisse sur les lèvres une amertume et les teinte d’écume, c’est un peu comme un jeu.

   Tout en picorant je me laisse aller à ce «vice raffiné et impuni» comme le qualifiait Valéry Larbaud, la lecture. Je lis « Le déjeuner de Sousceyrac » de Pierre Benoît, j’aime tant cette chronique des gens simples, les mœurs de l’austère Montagne du Ségala. Ceci me rappelle mes études en France, mes promenades parfois dans ce Quercy si attachant. Aussi j’écris mon journal en français, c’est un peu ma dette pour un séjour qui fut charmant, auquel je pense souvent. Mes nuits sont parfois traversées de paysages aux buttes de calcaire, à la maigre végétation de genévriers, aux touffes de plantes aromatiques à l’odeur si entêtante. Je rêve longtemps à ce passé qui me hante, qui me tient éveillée, curieuse de découvrir quelque secret dont autrefois aurait la clé.

 

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Zénith - Journal de Marc

 

   L’étoile céleste a gravi les degrés du ciel en silence. Aujourd’hui son humeur est plus chagrine. Parfois un voile de fins nuages en dissimule le cercle parfait. Je me distrais à penser que mille soleils illuminent la nuit, que ‘Grande Ourse’, ‘Dragon’, ‘Céphée’, sont les miroirs multiples et inversés du Grand Feu qui parcourt le ciel en grondant et bouillonnant. La nuit apaise ses ardeurs et l’on n’en perçoit plus que des formes atténuées, bienveillantes. Ma terrasse est orientée plein sud, si bien qu’à l’accoutumée la lumière y est verticale, violente. Aujourd’hui le temps est plutôt un avant-goût d’Octobre avec la rouille de ses chênes, sa brume au ras du sol, ses fils de la Vierge tendus entre les piquants aigus des genévriers.

   Je me restaure de peu, un genre de collation frugale. Un melon du Quercy à la chair orangée accompagné de tranches de jambon du pays. Un vin rouge à la robe foncée, presque noire, un Malbec de pure souche sera le compagnon d’un cabécou, ce délicieux fromage de chèvre aussi sec que les cailloux du Causse. Entre les bouchées, je feuillette les pages d’un livre déjà lu mais si précieux que j’en relis fréquemment quelques extraits : ‘Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède’ de Selma Lagerlöf. Lisant, c’est un peu comme si je prenais la place de Nils, juché sur l’oie voyageuse, que je découvre l’immense étendue désertique de Laponie, que je plane au-dessus des grands lacs du côté d’Arjeplog ou de Racksund, que les forêts d’épicéas filent sous les rémiges déployées, comme si j’apercevais au loin, en sa partie la plus méridionale, les vertes prairies de l’île de Gotland. J’ai de tels souvenirs d’un voyage de jeunesse en Suède. Parfois font-ils même mon siège jusqu’à une heure avancée de la nuit ! C’est étonnant la magie qu’un pays peut opérer sur une âme, elle en amplifie la beauté, en décuple la force d’attraction, elle en magnifie l’inépuisable magnétisme.

 

    Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Soir - Journal de Sol

     

   Ce soir l’air est vif qui vient du Nord, sans doute des confins de Laponie. J’ai enfilé un tricot. J’ai mis un collant sous ma jupe. J’ai allumé un feu de cheminée. Les braises crépitent dans l’âtre, ce sont de minces constellations polaires comme on les voit chez moi en Laponie, tout contre le vert émeraude des aurores boréales. Je rêve au coin de l’âtre parmi les milliers d’étincelles qui font leurs gerbes diffuses. Je rêve à tout et à rien, une manière de grésil qui poudre l’air et tisse le temps d’une impalpable résille. Ô combien j’aimerais être dans ce beau pays de Sousceyrac dont Pierre Benoît trace le juste et austère visage, dans ce Ségala authentique qui ne connaît guère que l’âge des pierres, le temps lent du Causse, le flottement blanc des troupeaux de brebis et de moutons. C’est bien ceci que l’on nomme nostalgie, cette langueur de l’âme qui jamais ne trouve son rythme, ce grésil de l’esprit qui, nulle part, ne connaît son lieu. Oh, combien, à l’instant, j’aimerais pouvoir voler sur le dos de l’oie, tout comme Nils Holgersson, traverser ma natale Suède, me retrouver sur ce Causse aride couru de longues lames d’air. Est-ce ainsi que se dit mon inclination à revivre le passé, cette fluctuante et lancinante blessure qui cingle au milieu du corps et fore à l’infini, creusant un aven, comme en ces belles et singulières terres du Causse ? Il se fait tard. De mes yeux immensément ouverts j’interroge l’obscurité. Où es-tu beau pays de mes rêves ? Sans toi je ne suis qu’une feuille emportée par le vent. Si loin ! Si loin de moi !

  

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Nadir - Journal de Marc

 

   J’ai dû renoncer à dîner sur la terrasse. Le vent s’est levé qui tournoie sans arrêt et mord le corps. Il me fait irrésistiblement penser à cet air vigoureux de Laponie qui ponce les visages et instille sa dague jusqu’au plein de l’âme. Je me suis installé dans mon bureau, dans cette tour qui est comme un clin d’œil à celle de Montaigne. J’y médite longuement des heures durant, espérant parfois que l’inspiration veuille bien me visiter. J’ai craqué une allumette, enflammé le papier journal, les lettres se tordent dans l’âtre noirci et se dissolvent dans les premières fumées. Sait-on combien le feu recèle de mystères, de secrets inconnus ?

    Je le fixe un instant et me voici soudain, à cent lieues de mon Causse, quelque part du côté des étendues bleues du Lac Roxen, au milieu de la lande boréale, parmi le peuple des bouleaux aux feuilles d’argent, parmi les Elfes aussi légers que l’air, aussi beaux que le jour, aussi minces que la pluie. Depuis la partie est du lac s’est levé un nuage d’argent qui file vers l’ouest. Il a la forme étrange d’une oie. Il est blanc tel un cirrus avec une échancrure noire qui figure un bec. Je vois un genre d’enfant au visage lumineux, au sourire franc, à l’éblouissante chevelure. « Êtes-vous Nils Holgersson ?» A ma question, la réponse : « Oui, je suis Nils, je viens à ta rencontre, Toi l’Homme qui parles aux pierres et écris des histoires en forme de magie. Monte donc à bord de mon embarcation de plumes. Nour irons rejoindre Sol, ta fiancée polaire, celle qui ne rêve que de toi et de ton merveilleux pays de pierres et de vent. Viens, te dis-je ! N’as-tu confiance en moi ? » Je m’entends répondre à Nils, comme dans un rêve : « Si, Nils, j’ai confiance. Mais j’ai un peu d’appréhension. Je ne voudrais chuter du rêve, la terre est dure et les réveils parfois douloureux ! » Nils me répond : « Ne crains rien. De toute façon je ne suis tissé que d’imaginaire. Aurais-tu peur que l’imaginaire te morde ? »

   Je dois dire, au début j’avais un peu peur, j’étais saisi de vertige et c’est come si j’avais bu un vin trop capiteux que cultivent les vignerons de chez moi. Nous faisions de grands cercles blancs dans le ciel. Derrière nous, nous laissions des traînées qui figuraient soit des oiseaux mystérieux, soit des mots : Amour, Amitié, Espoir, Vie. Longtemps nous avons plané, Nils, l’Oie et moi et nous étions devenus vraiment amis. Rien n’aurait pu nous séparer. Parfois, de la terre, nous parvenaient des voix que les nuages étouffaient un peu. Nous pensions qu’il s’agissait de Génies ou bien d’humains qui gagnaient le Paradis à tire d’ailes. Soudain, une voix se fit entendre venant du milieu d’un cirrus joufflu tel un Ange : « Puis-je venir avec vous ? Il me serait si agréable de voyager en votre compagnie ? » Nous pensions avoir affaire à un Chérubin tombé du ciel ou bien à un oiseau mythique égaré en notre époque, mais c’était une personne humaine, rien qu’humaine qui souhaitait voyager en notre compagnie. « Monte donc », dis-je, reconnaissant Sol simplement vêtue de brumes et de perles d’eau, « Nous voyagerons ensemble, c’est mieux d’être en compagnie que d’être seul, et puis tu connais le chemin qui conduit au pays des Rêves. Nous avons hâte d’en découvrir le visage unique. Sûrement il n’est guère loin ! C’est si beau ici en plein Ciel, si beau ! »

 

   Epilogue

 

  Histoire de deux destins croisés. Elle, Sol (diminutif de Solveig), Suédoise vivant à Linköping, ville située dans le quart sud de la Suède ; lui, Marc, habitant du Causse du Quercy. Une rencontre d’été, solaire, qui instille dans les âmes le bonheur immédiat des entrevues fugitives. Solveig, parfaitement francophone, ancienne étudiante de l’Université de Toulouse, amoureuse des terres sauvages et désolées de la Montagne de Ségala dans laquelle elle effectuera de nombreux et inoubliables séjours. L’aventure zénithale limitée à un seul été, trouvera son naturel prolongement dans une correspondance suivie tout au long de plusieurs décennies. Amours épistolaires se substituant à celui des corps, à la fête de la chair. Les mots seront les prolongements, les dentelles des sentiments qui furent, que les années passant exaltent et placent à la cimaise de la mémoire. Un objet précieux égaré, un livre, un colifichet se dotent d’une bien étrange valeur, d’un caractère irremplaçable, d’une ineffable saveur.

   ‘Destins croisés’ veut dire, du point de vue de l’écriture, les stances mêlées, entrelacées, alternées, d’éléments et d’expériences communes : le surgissement, dans cette fin d’été, du luxueux automne ; le déjeuner sur un balcon que double celui sur une terrasse ; des goûts communs pour des mets simples, une rapide ivresse autour d’une bière mousseuse ou d’un vin rouge fort en caractère ; la lecture à deux voix de deux ouvrages dont chacun est censé représenter l’âme d’un lieu : « Le déjeuner de Sousceyrac » pour Sol, ‘Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède’ pour Marc ; des cheminées pour des flammes communes qui sont autant de symboles d’un feu qui fut, que la correspondance entretient ; l’appel à l’imaginaire dont Nils, l’oie, sont les intercesseurs d’un vol qui pourrait bien être initiatique en sa valeur de réminiscence, en l’ouverture qu’il permet de la conquête d’un nouvel âge, peut-être d’une période ressourcée de la vie.  Cet emmêlement, cette fusion, cette osmose (que l’on emploie les termes que l’on voudra), c’est le recours à la figure rhétorique de la ‘mise en abyme’ qui le permet.

    ‘Mise en abyme’ veut dire, selon la définition canonique qui nous est fournie par ‘Les Etudes littéraires’ : « l’enchâssement d’un récit dans un autre récit, d’une scène de théâtre dans une autre scène de théâtre (théâtre dans le théâtre), ou encore d’un tableau dans un tableau, etc. » avec les quelques précisions suivantes : « effet de miroir, spécularité, récit au second degré ». Ceci est précieux qui permet de faire se rejoindre, hors du temps et de l’espace, des événements qui s’y inscrivirent jadis avec une précision quasi-horlogère dont jamais la psyché n’oublie l’exacte minutie. La ‘mise en abyme ‘, si nous la considérons selon sa valeur homophonique et son équivalent de ‘ mise en abîme ‘, outre qu’elle restitue des liens exquis du passé, évite que ces derniers ne connaissent ‘l’abîme’, ce qui constituerait le tissu d’une indépassable aporie. Or les souvenirs, surtout s’ils sont ourdis des fils de l’amitié, de l’amour, méritent bien mieux que cette mise au pilori de ce qui brilla un jour au firmament et se dota de valeurs infinies. Oui, infinies ! Nous voulons ‘l’abyme’, nullement ‘l’abîme’ !

   L’histoire contée ci-dessus s’est appuyée sur un temps commun, Sol et Marc vivent d’étranges expériences possédant le caractère d’une parfaite synchronie. Une même fin d’été, une identique perception de l’automne surgissant, une passion de la lecture qui les attache l’un à l’autre, comme si les deux œuvres de Selma Lagerlof et de Pierre Benoît fusionnaient en un même creuset. Autrement dit un présent coïncidant avec un autre présent. Une immédiateté des sensations que seul l’espace place en des endroits différents mais qui, pour autant, ne sont nullement étrangers l’un à l’autre. Bien au contraire, l’on pourrait dire qu’ils entrent l’un en l’autre au gré des rêves éveillés des deux protagonistes. Ce que vit Sol, dans l’imminence de son âme, Marc le ressent en sa chair, comme si des ondes mystérieuses, des transmissions de pensée couraient par-delà l’espace-temps, pour en faire un unique événement partagé mais si singulier à la fois.

   Cette vertu si particulière d’une mise en abyme, cette subtilité des confluences, nous pouvons en éprouver d’identiques effets dans une réalité qui en constituerait une variante, à savoir dans le mystérieux phénomène de la ‘réminiscence’, tel que révélé par le génial Marcel Proust. De la mise en abyme à l’effet de la réminiscence, il y a la distance temporelle d’une synchronie à une diachronie. Ce que vivent simultanément Sol et Marc, dans une parfaite présence du présent, dans le conte ci-dessus, se double, dans la réminiscence proustienne, d’un recours à la mémoire, donc d’une successivité temporelle, donc d’une présence du passé qui vient surgir dans le maintenant du récit.

   De toute manière la structure du temps est tellement complexe, faîte de bonds vers l’avant et de brusques retours en arrière, de surgissements d’instants et d’empans de durée, que rien ne peut se donner dans la pureté d’un absolu (seul l’art le peut qui transcende le réel), mais dans cette exquise relativité qui tisse les « intermittences du cœur », les vagues à l’âme, les nostalgies, les sensibilités. Le temps vécu est un cristal qui vibre, un diapason qui fait ses ellipses sonores, un sablier dont, parfois, le cours s’inverse dans une involution qui nous reporte bien au-delà de notre corps présent, peut-être en des rives de la petite enfance ou en des souvenirs anténataux. Nous ne sommes que ces trajets, ces navigations hauturières, ces vents favorables ou bien contraires, en tout cas des temporalités fragmentées, elles-mêmes incluses dans d’autres flux qui se perdent dans l’abîme (précisément), de la mémoire.

   Alors, ici, comment ne pas évoquer ces sommets de la littérature et de l’art que sont les célèbres réminiscences proustiennes, ces tissus arachnéens constituées de fils de trame et de chaîne si subtils dont nul ne pourrait démêler l’écheveau qu’à en détruire l’étrange beauté ? C’est bien là le mystère des ressentis qui toujours nous échappent dès que nous voulons en rendre compte au titre de la raison. Y aurait-il quelque chose de plus irrationnel que le temps, que le flux de nos vécus entremêlés, de nos souvenirs confus, de nos interprétations parfois si approximatives, bien plutôt de petites satisfactions immédiates que des éclairements sur un sentier au tracé net, exact ? Il nous faut nous accommoder de cette navigation dans la brume et le flou, sans doute est-ce là sa vertu la plus efficiente.

   Nous disions ‘réminiscences’. Convoquons seulement celles, canoniques, de l’expériences de l’Auteur de « La Recherche ». C’est donc l’identité des sensations à deux moments différents du temps - madeleine de l’enfance et celle dégustée aujourd’hui ; pavés de Venise et ceux de l’hôtel de Guermantes ; serviette de Balbec et celle de la matinée chez la Princesse de Guermantes - qui permet de faire resurgir la mémoire du corps, de livrer dans l’instant présent le passé évanoui qui, toujours, dort au sein de notre propre moi, à la manière dont un gisement fossile est extrait, porté au jour, révélé, témoignant de son origine ancienne, ineffaçable cependant.

   « L’être qui alors goûtait en moi cette impression, la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant. »

   Nous avons accentué le terme ‘commun’ afin de lui restituer sa valeur de mise en abyme. Ici les fameux « effet de miroir, spécularité », disent leur être qui est de mettre sur un plan identique, chez un même individu, deux séquences éloignées temporellement, mais si proches dans le domaine du vécu, de la psyché qui en réalise l’inventaire. La tâche est de nature archéologique qui met en présence deux fragments éloignés mais qui connotent une analogie des émotions, la présente renforçant, décuplant, celle du passé, lui ouvrant l’arche immense d’une joie. La différence avec l’expérience évoquée dans la ‘rencontre’ de Sol et de Marc, n’est pas de nature foncièrement autre. Il s’agit simplement, comme il a été suggéré plus  haut, d’une mise en contraste d’une synchronie (deux actes simultanés dans un présent identique chez deux personnes séparées), et d’une diachronie (deux actes successifs, dont l’un du passé vient jouer avec un acte identique du présent, chez un sujet unique). Ces deux motifs, s’ils sont tressés de signes apparents distincts (plus spatiaux dans l’écart naturel entre Septentrion et terres du Quercy, plus temporels pour le Narrateur de ‘La Recherche’), n’en demeurent pas moins constitués de la même essence : donner du sens à l’existence chez un ou plusieurs sujets. C’est bien le sens qui est l’essentiel. Le reste n’est qu’un décor dont l’âme s’entoure pour accomplir son parcours terrestre. Mise en abyme de situations présentes, mise en abyme de réminiscences, tout converge vers un but, donner à la vie les amers dont elle a besoin pour orienter sa course dans le temps qui, toujours fuit, que nous tâchons de fixer par le rêve, par l’écriture. De ceci nous sommes en quête afin de ne nullement nous égarer.

 

 

 

 

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9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 08:18
Sous les flammes du ciel

                   Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

                                                                         Le 30 Juillet 2018

                                                                                 

 

           Chère Solveig,

                   

   Je deviens négligeant en ces temps d’ardeur solaire. Cela fait si longtemps que je n’ai établi de lien avec ce beau pays du Nord qui est le tien. Je présume qu’en cet instant tu es du côté de la Laponie, peut-être vers Gällivare ou bien Luspebryggan, sur ces routes infiniment droites qui filent vers le Septentrion au milieu des épicéas et des pins, des lacs d’argent, des bouleaux blancs qui parsèment d’une façon clairsemée le paysage de la taïga. Sais-tu, pour le méridional que je suis, ce mot de taïga ne cesse de m’émerveiller. Peut-être une survivance de ces romans russes où il était un personnage à part entière avec ses racines qui plongent profondément dans l’imaginaire collectif de ce Grand Nord qui est, sans doute, une pure affabulation plus qu’une réalité. Mais c’est ainsi, il faut à l’âme humaine des tremplins où elle trouve à s’élancer, les pesanteurs terrestres sont parfois si contraignantes ! Nous avons des boulets attachés à nos basques dont nous voudrions nous libérer, cependant nous savons qu’ils participent à notre condition. Ne sommes-nous des aliénés en sursis, de grands enfants qui se haussent sur la pointe des pieds pour apercevoir un paysage dont, le plus souvent, ils n’embrasseront qu’une infime parcelle ? La totalité n’est nullement possession humaine, un vœu brûlant de ses propres insuffisances, un espoir brasillant dans les feux du crépuscule.

   Ici, dans mon beau pays du Causse, tout comme chez toi d’ailleurs, c’est le règne sans partage de la chaleur. Une chaleur dense, une étoffe serrée au plus près du corps et l’impression que ceci ne cessera jamais. A peine le jour bascule-t-il que la nuit prend la relève dans une identique confusion. Etuve si éloquent, si présent, que l’esprit défaille de tant d’énergie cumulée libérant sa puissance à même la peau, les murs, et la charpente craque d’être continuellement sollicitée. Le jour, encore, la clarté est là qui diffuse ses rayons, mais la nuit, acculée à sa touffeur, semble ne pouvoir se libérer de son étau. Souvent, lorsque j’écris, marquant quelque pause, l’oreille aux aguets, le chant ininterrompu des cigales parvient jusqu’à moi, pénètre les vagues d’une chair rendue indolente. Cette cymbalisation qui vibre tel l’archet du violon, voici qu’elle se met à parler en termes destinés à ma conscience. Oui, j’avoue, ceci est vraiment déconcertant. Mais tu connais ma tendance à dérouler quelque broderie autour du sujet qui m’occupe.

   Ce chant si semblable à un cri, voici que j’en fais une manière d’allégorie. Autrefois, ici, il n’y avait pas de cigales. Seulement en Provence. Leur migration doit bien vouloir signifier quelque chose pour la simple raison que tout signifie, parfois jusqu’à la douleur. Les incendies de massifs forestiers sont fréquents du côté du massif de l’Estérel, vers les Calanques ou la Plaine des Maures. Souvent, enfant, j’aimais me promener dans cette nature aux fragrances si accentuées : odeur de résine, de serpolet, des touffes de romarin. Il m’est arrivé d’y prélever d’innocentes tortues afin de les accoutumer au climat de chez moi. Mais que deviennent donc cigales, tortues, fauvettes et roitelets dès l’instant où le feu a détruit leur habitat ? Peut-être n’ont-elles d’autre choix que de migrer vers des territoires plus accueillants ? Assurément, les cigales du Causse sont provençales !

   Ce que je veux dire quand je parle d’allégorie, c’est que le chant entêtant des cigales vient nous rappeler à notre devoir d’homme. Il n’est simple mélodie pour âmes romantiques. Il n’est passe-temps de songe-creux. Vois-tu, pour moi, il sonne à la façon d’une étrange mélopée, il dit l’exode du peuple des insectes voulant se sauver des incendies qu’allument les Existants sans bien toujours s’en rendre compte. Oui, des Existants que nous sommes qui, voulant vivre leur destin jusqu’à l’excès, créent les conditions mêmes de leur propre disparition. Sans doute, un jour guère lointain, les cigales seront-elles boréales puis simples fantômes dans la mémoire sinistrée des Errants de la Terre.

   Les feux font rage chez toi, dans ce beau pays de Suède et la température au Cercle Polaire bat des records. Des pans entiers de tes belles forêts partent en flammes chaque jour qui passe. C’est l’âme de la taïga, c’est celle de ses habitants qui se dissipent en fumée ! Ces temps-ci on parle beaucoup de réchauffement climatique, de montée des eaux, d’inondations, de tsunamis, de canicule. La prise de conscience, nous dit-on, est une réalité. Certes, mais qu’est la prise de conscience dès l’instant où les comportements ne changent pas, où l’on continue à faire de la vie un continuel champ de bataille, une lutte contre la Nature. Une lutte contre nature. Là est le problème fondamental de l’humain en ce XXI° siècle qui rougeoie, dont les coutures craquent de toutes parts, où les digues cèdent qui nous submergent et menacent de nous noyer.

   Il faudrait, mais sans doute est-ce un vœu pieux, une véritable révolution des consciences, une métamorphose des conduites. Si l’Homme apprenait à devenir sage, corrélativement les difficultés s’estomperaient, les feux s’apaiseraient, les cigales pourraient repeupler les forêts de Provence. La question essentielle, Sol, c’est que nous nous contentons tous d’une morale à bon marché, de quelques préceptes faciles dont nous pensons qu’ils nous mettront à l’abri de toutes sortes de déconvenues. Mais combien ceci est insuffisant. C’est d’une éthique dont nous avons besoin, c’est d’une vérité dont nous devons nous saisir, individuellement, en responsabilité, avant que la communauté humaine estimant avec justesse les vrais enjeux ne modère ses désirs, ne réduise ses plaisirs. A l’évidence, sans convoquer l’état de nature cher à Rousseau, il devient nécessaire de revenir à un mode de vie plus simple, frugal, de redécouvrir les valeurs authentiques qui sont les fondements que, jamais, nous n’aurions dû congédier avec tant de légèreté. Mais je te sais en écho avec mes propres paroles.

   Voilà, pour aujourd’hui, la tonalité de mes méditations. Ce matin le temps est couvert. Un peu d’air respirable nous vient sans doute de l’Océan. Puisse-t-il visiter tes belles contrées ! Si, du côté de ta Laponie, tu entends la rengaine immuable des cigales, songe que c’est ta conscience qui est visée. Tout comme la mienne. Tout comme celle du Monde.

 

Mais peut-être aurons-nous un répit ? Rassure-moi, cela ne cymbalise pas encore du côté du Grand Nord ? J’attends de tes nouvelles. Avec impatience, comme toujours !

 

 

 

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 12:46
Au large de nos êtres

Source : Visit Sweden

 

***

 

 

 

                                                           Lundi 11 Mai

 

                                                  

                            Très chère Lointaine,

 

   Voici de longs jours que n’ai plus de tes nouvelles. En ces temps de morne existence les liaisons, parfois, paraissent rompues. C’est tout de même affligeant cette mise en sommeil du monde, ce monde mis en échec par cet ennemi invisible qui frappe au hasard et fait feu de tout bois. Je t’écris toujours depuis ma tour qui s’ouvre sur le large plateau du Causse. Les chênes, maintenant ont verdi et c’est un genre de marée couleur d’amande, de sauge plus sombre, parfois jusqu’au soutenu de la malachite avec, ici et là, la tache claire du calcaire qui essaime le sol. L’univers entier est confiné et je le suis, sauf que cette condition m’est habituelle, enfermé du matin au soir parmi le peuple de mes livres familiers et des feuilles blanches que je remplis sans relâche de signes minuscules. « Servitude volontaire » pour faire un clin d’œil à La Boétie.

   Tu sais, je n’ai guère à aller loin pour être au milieu d’une généreuse nature et Mai se pare de haies blanchies de fleurs, de chants d’oiseaux qui se répercutent de colline en colline. Je n’ai même pas à émarger de formulaire pour m’autoriser à sortir. Qui d’ailleurs pourrais-je rencontrer, il n’y a âme qui vive des lieues à la ronde ? Sans doute, chère Sol, t’étonneras-tu de cette existence quasi monacale mais il en est ainsi depuis de si longues années et les jours passent avec leur refrain léger sans même que mon esprit n’en soit alerté. Je ne rame jamais à contre-courant, si bien que l’aval du fleuve m’attire, m’appelle à lui et que je découvre l’estuaire ne me souvenant plus alors de la source qui lui donna acte et l’accomplit tout au long de son sinueux parcours.

   J’ai toujours été un être des marges, un passant des lisières, un rêveur cherchant le discret clair-obscur des clairières. Sans doute penseras-tu que, d’avance, ma vie était tracée, que mes pieds ne chercheraient jamais que l’empreinte des ornières du destin et, sans doute, auras-tu raison. Vois-tu, rien ne sert de s’insurger contre la pente déclive de son sort. Quand bien même l’aurais-je fait, mon trajet en eût-il été modifié, mon ton fondamental altéré, la climatique qui me visite marquée de signes différents ? Non, je crois à une certaine permanence des choses, à des décisions qui se donnent comme immuables, à des cheminements que nous ne pouvons nullement infléchir d’une manière ou d’une autre. Pessimisme, scepticisme, inclination à ne voir que la cendre et la suie alors que le ciel est solaire, que l’horizon s’ouvre là-bas au loin sur le gonflement de quelque plénitude ? Vraisemblablement porté-je en moi ces affinités avec le sombre, parfois la contemplation songeuse, la méditation longue, ininterrompue, des interrogations qui touchent l’humain et, souvent, le désespèrent.

   Oui, Solveig, je te l’avoue, je suis un être au large de moi-même avec nulle possibilité de rejoindre cette unité qui partout vole en éclats : une mauvaise nouvelle, un temps de neige, le vol en V des oies sauvages dans le ciel hivernal, ce chapitre écrit mais insuffisamment maîtrisé à mon goût. Sais-tu, toujours il manque une pièce au puzzle, toujours une faille qui lézarde le sol, toujours un mot qui ne trouve sa place et erre indéfiniment, sans possibilité aucune de trouver son assise. Alors le jour est long, alors le mot fait son lancinant bruit d’insecte, son grésillement continu et c’est comme d’être derrière la lame d’une vitre, de ne pouvoir saisir ce livre qui chante et désespère de ne pouvoir jamais être lu. « Désespère », oui, car tu le sais aussi bien que moi, les objets ont une âme, ce que voient tous les Eveillés, qu’ignorent tous les Dormeurs qui ne sont en voyage que pour eux-mêmes !

   Mais je n’ai parlé que de moi, je n’ai fait que dresser ma statue, oubliant la tienne dans la pénombre, ne lui donnant nulle clarté. A défaut de parler de toi, de moi, je ne parlerai que de nous, cet étrange personnage qui est bien plus que nos deux identités assemblées. Jeunes, nous nous sommes connus et aimés l’espace d’un été. Encore en moi, il vibre pareil à une flamme qui ne veut nullement s’éteindre. L’espace d’une lumière boréale haut levée dans le ciel, puis plus rien, si, quelques lettres puisque, depuis lors, notre correspondance ne s’est jamais arrêtée, marquant de longues poses parfois, mais toujours une manière d’eau de ruissellement qui n’attendait que la branche qui en immobiliserait le cours et donnerait naissance à un lac lumineux aux eaux profondes. Oui, tu connais mon goût des métaphores, sans doute le travers de quelqu’un qui ne vit que d’écriture.

   Notre « amour », mais peut-on nommer ainsi une « toquade » de jeunesse, le fleurissement soudain d’une passion, puis la terre jonchée de feuilles mortes et presque plus de trace de ce qui a eu lieu et se dissémine parmi les turbulences de l’air ? Certes nous aurions pu réaliser notre oubli réciproque mais je présume que des affinités réelles avaient tissé entre nous les liens ineffaçables de ce qui deviendrait une amitié au long cours. Parfois, dans le silence de mon Causse, cette terre bénie entre toutes, marchant entre deux écritures, il me plaît de rêver, de poser des questions sans raison, un peu à la volée, comme l’enfant lâche son cerf-volant au gré des courants aériens. L’un d’entre eux le reprendra qui le conduira là où jamais il ne pensait aller.

   Des questions : pourquoi donc nos corps sont-ils devenus étrangers, non seulement séparés par une longue distance, mais désertés des belles pulsations de l’amour ? Pourquoi ne voyons-nous plus ensemble la belle lumière de ces aurores boréales qui, un soir, furent le lieu d’un commun ravissement ? Pourquoi ne puis-je encore éprouver la soie de ta peau, plonger dans l’eau de tes yeux, ils sont couleur noisette si ma mémoire est exacte ? Pourquoi ne viens-tu me rejoindre, ici, nous pourrions faire de longues promenades et nous raconter, l’un l’autre, comme des gamins qui se retrouvent et sont éblouis de se reconnaître ? Pourquoi ne puis-je lire à haute voix, pour toi, le dernier chapitre que j’ai écrit, peut-être y discernerais-tu des accents familiers, y reconnaitrais-tu des paysages du côté de Mariestad, avec son lac immense aux couleurs de plomb, sa ligne d’horizon si basse, le tremblement de ses bouleaux argentés sur la rive esseulée ? Pourquoi ne puis-je, un matin à ton réveil, venir t’offrir ces délicieux gâteaux aux amandes qu’on nomme « Toscatårta », tu en raffolais, je me souviens.

   Pourquoi tant de pourquoi ? Est-ce le temps, sa perte qui s’y inscrit à la façon d’un impossible ressourcement ? Est-ce le sentiment d’amour qui, lentement s’effrite ? Est-ce la nostalgie qui recouvre l’âme d’une taie invisible d’ennui ? Est-ce l’espace qui s’est agrandi, qui te trouve toujours plus lointaine, plus évanescente, plus irréelle comme si tu n’avais jamais existé ? Rassure-moi, Solveig, tu es bien la même que celle que j’ai connue dans un temps qui n’est plus ? Ton sourire en moi fait ses flux et ses reflux, pareil à de légers et fascinants nuages qui voguent au plus haut du ciel.

 

   Demeure en toi, fidèle à qui tu es, je demeurerai en moi aussi longtemps que je le pourrai, identique à qui j’ai été. La réminiscence est le seul fil qui nous relie. Belle est la mémoire à ceux qui la célèbrent avec justesse. 

                                                                            

                                                         Celui qui s’abreuve à l’eau du souvenir.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 08:08
Fleurissement du jour

Œuvre : Dongni Hou

 

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                                                                 Le 25 Février 2019

 

 

                   Chère Sol

 

 

   Sais-tu, ma Nordique, combien il est heureux de voir enfin le soleil briller à la pointe des arbres, sur le revers des herbes, dans l’eau qui court et bruisse comme si la sève printanière en taillait le sublime diamant ? Mais je n’aurai l’effronterie de t’apprendre le bonheur du jour qui succède à la tristesse de la longue nuit. Partout où mes pas dessinent le site de ma présence, dans le frais d’une combe, sur le peuple des cailloux, tout crépite et dit l’urgence de vivre en ce lieu, en cette heure. C’est d’un luxe immédiat dont il s’agit, tout se donne avec calme et naturel si bien qu’exister ne nécessite nul effort, seulement une disposition à être selon la première fleur venue, le dépliement du bourgeon (déjà !), la rencontre fortuite qui place, devant le globe des yeux, la fuite de la huppe ou l’indécision de la belle égarée qui cherche le chemin la conduisant à elle-même, cette singularité dont nul écho ne pourrait jamais reproduire la forme. Mais sans doute connais-tu cette ivresse d’exister qui te distancie de ton propre corps et te dépose auprès du monde sans même que tu te sois aperçue de cette sortie au grand jour ? Alors, devient-on transparent aux autres ? Est-on pareil à l’éphémère dans sa fragile tunique de verre ? Ou bien, renforcé par tant d’éclatante présence, est-on assuré de soi comme jamais ?

   Je me souviens d’un jour identique à celui-ci où, libre de moi, je marchais sur un sentier à l’abri de deux collines. L’air avait la consistance du satin et j’avançais dans une manière de flottement sans doute comparable au vol de l’oiseau. Nul vent mais une brise légère qui avait plutôt le goût d’une caresse et d’une invite à musarder infiniment, confié à cette nature généreuse qui dépasse souvent en mérites le logis le plus digne d’intérêt. Ce jour, déjà lointain, ne fait résurgence qu’à la mesure de l’unicité qu’il avait imprimée au pli même de ma conscience qui, aujourd’hui, brille à la façon d’un précieux souvenir. Sais-tu, Sol, rien ne serait plus orienté vers une constante plénitude que ce travail de mémoire hissant, du divers, ce qui s’y logeait, qu’on avait oublié au motif que la souvenance est le plus souvent sédimentée ? Nous sommes de vrais tissus où s’impriment des motifs que nous finissons par ne plus apercevoir. Cette jeune fille dont je t’adresse la toile qui la met en exergue, n’est-elle le symbole de qui détourne son regard du passé ? Est-ce pure insouciance ? Désir de projection dans un présent qui rutile, un avenir qui bourdonne, au loin, et lui tend le miroir de sa propre satisfaction ? C’est étrange cette relation à la temporalité : elle nous consigne à demeurer dans notre enceinte de peau et à n’en nullement sortir, sauf au terme d’une métamorphose qui ouvrira, pour nous, les portes de demain dont nous pensons qu’elles nous seront favorables.

   Toujours nous avons du mal à nous retourner (sauf Proust à la recherche de ses petites madeleines !), à devenir les archéologues de qui nous avons été, à extraire des jours enfuis quelque pépite qui dort dans le recoin d’un événement qui fut et ne se relie plus au présent faute d’être suffisamment convoqué. Ainsi pour nous, autrefois, le temps d’un rapide voyage et de non moins brefs baisers. J’en porte encore la trace ineffable en quelque endroit du corps et de l’âme et il n’est pas rare que mes nuits n’en délivrent le brûlant témoignage, le jour me trouvant désorienté, si loin de tes aurores boréales. Elles dessinent en moi une promenade dans les vastes forêts plantées d’épicéas, près d’un lac aux eaux miroitantes, sur le rivage de la mer que fouettaient les brumes d’été. Ô combien il m’est doux, en cet avant-printemps, d’évoquer de si beaux instants ! Ils ruissellent en moi, ressourcés par toute cette belle lumière qui coule, tel un ambre, et semble n’avoir pas de fin.

   Après ceci, que dire de mon présent qui ne soit prosaïque et marqué au coin de la nécessité ? Tu le sais, vivre est parfois une tâche harassante, exister l’esquisse même de l’impossible, se dépasser un vœu pieux que nous enfouissons sous quantité de faux-prétextes car nous sommes des hommes et des femmes au désir imminent et, toujours, nous désespérons d’attendre. L’autre en son étrange venue. Nous-mêmes en notre plus sûre intimité. Parfois nous accomplissons des cercles, tel l’oiseau de proie, et ne nous saisissons même pas nous-mêmes dans la vue que nous avons des choses. Etrangers en notre terre nous errons indéfiniment  à nos propres confins, comme affectés d’une bizarre myopie. Mais me voici en train d’émettre des idées de penseurs tristes alors que la clarté, partout présente, efface jusqu’à la moindre écaille d’ombre ! Est-ce ceci que nous pourrions nommer « lyrisme mélancolique », au prix d’une nécessaire contradiction ? L’exaltation, l’effusion des sentiments que viendraient contredire une tristesse sans fond, un pessimisme de tous les instants. Sais-tu combien, cependant, tous autant que nous sommes, inclinons à ces insoutenables tensions ? Ce sont-elles qui nous étayent et nous donnent la force d’avancer. Une marche placée sous le sceau du paradoxe et du discord. Une scission lézardant notre être que nous portons telle la décision d’un impitoyable destin. Une belle aurore boréale qu’effacent de lourdes nuées à l’horizon. La nuit recouvrant le jour.

   Maintenant il faut que je te dise qui tu es par rapport à cette belle peinture. J’ai sitôt pensé à toi. Quels étaient les motifs secrets de mon choix ? Une forme commune ? Ces cheveux relevés en chignon dont, autrefois, tu aimais arborer ta belle toison châtain ? Ce cou si fragile, on dirait un cristal sur le point de se rompre ? Ce dos étrangement couleur de terre, j’en voyais parfois l’éclair dans ces chemisiers que tu portais telle une reine ? Ces motifs floraux qui sèment le voile du tissu et l’ornent d’une touche de printemps ? Comprends-tu l’embarras qui est le mien de relier quelque fragment que ce soit à la belle totalité dont, trop brièvement, tu me donnas l’aperçu en cet été qui brûlait et brûle parfois encore ? Mais c’est alors ma seule mémoire qui s’ouvre tel un calice et tu y figures à la manière d’un poudreux pollen. Je crains qu’une soudaine saute de vent ne vienne en corrompre la si fine texture. Toujours j’ai été sensible à l’art, à ses manifestations qui transcendent le quotidien, le transforment en pure joie dès l’instant où l’œuvre me parle et m’invite à pénétrer en elle et, assuré de sa beauté, pouvoir prendre essor pour plus loin qu’elle. Oui, Sol, c’est le prodige de toute œuvre hissée à sa plénitude que de t’exiler de ta propre finitude et de t’accorder un instant de pure éternité. Je ne sais si, comme moi, tu te souviens de nos mutuelles confidences au bord de ces paysages lacustres auxquels nous allions révéler notre douceur de vivre. Jeunes adultes à peine sortis de l’adolescence dont la nourriture terrestre se contentait d’une permanente songerie. Peux-tu considérer ceci : notre amour n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui, après que tant d’années ont coulé et que ce qui demeure est le bien le plus admirable qui soit.

   Je me souviens (ah, terrible chose que le souvenir !) d’une journée de soleil pareille à aujourd’hui. Tu avais une jupe droite, un chemiser semé de fleurs et rien ne me retiendrait presque d’en éprouver la texture sur cette toile qui aurait besoin de si peu pour accomplir un saut dans le réel ! Nous nous étions assis sous la rumeur blanche des bouleaux. Nous devisions de tout et de rien, logés au plein de notre commune insouciance. Une fois, te penchant pour saisir une feuille ouvragée, j’en avais profité pour glisser une main innocente sur ta peau qui frissonnait. « Plus tard, m’avais-tu dit, ce territoire est secret ». Jamais il n’y eut de « plus tard », je veux dire pour un avenir de mon geste et si, en ce moment, j’en restitue la singulière qualité, c’est simplement parce que tu y mis un terme. Mon investigation eût-elle trouvé à s’accomplir qu’en ce jour du 25 Février, si loin de cet événement, rien ne me resterait qu’une réalité ayant trouvé le jeu de son effectuation. Autrement dit un si infime détail qu’il se noierait dans la trame complexe des jours. En conséquence, je suis toujours au bord du vide, fasciné par l’abîme. Puisse cette illusion durer le temps que durera mon innocence ! Oui, vieillir parfois, demande un long temps d’’incubation. Il est encore trop tôt pour renoncer.

   Sois en paix, Sol, et dis-moi si tu portes toujours des chemisiers à fleurs. Seulement à ce prix tu donneras à mon rêve la consistance dont il a besoin pour se confondre avec cette douce brume qui monte de la vallée.

                                                          

                                                      A toi, songeusement.      L’incorrigible potache !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:56
Au creux de la présence

 

                         Aquaticum -14-

                Lac De Buzerens À Bram

               Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Vois-tu, Sól, j’ai, pour un temps, quitté ma retraite, là-bas sur les hauts plateaux où ne souffle que le vent, où ne poussent que les pierres. Certes je ne suis pas si loin mais, ici, tout me dépayse, tout me rend à moi-même dans une manière d’étrangeté qui me satisfait plus qu’elle ne me désole. Il est parfois si utile de rompre avec ses habitudes, d’introduire une césure dans le dôme uni des jours. C’est, soudain, comme une bouffée d’air frais, la survenue d’une lumière au ras des choses, la chute d’une ondée sur le sable d’une dune. Tout se montre dans l’insouciance, tout s’ouvre à la gaieté et les sentiers escarpés de la mélancolie consentent à devenir de simples métaphores d’une facilité de vivre. Le vent est une caresse. La pluie une eau lustrale. Le soleil (Ô combien Sólveig, toi dont le prénom signifie « chemin de soleil », tu es présente alors avec la force de ton éclatant sourire !), le soleil donc est pure joie. La brume devient la compagne des songes. Rien ne distrait de soi, rien ne déporte au-delà de sa propre silhouette, rien ne fait signe que dans l’accueil du simple et du présent.

   Ceci, qu’il faut bien appeler une « communion » avec le monde (oui, j’en conviens, la formule est aussi prétentieuse qu’impropre à combler le vide éprouvé en regard de toute altérité), un genre d’osmose qui ne s’impose nullement mais « coule de source », tout ceci devient si naturel que nous n’en percevons même plus l’insigne faveur. Imagine, Sól, je suis assis à ma table de travail, là sur le bord de ce lac (tu rirais de sa faible dimension, toi la Fille du Nord, de ses véritables mers intérieures), couvrant de minuscules signes d’encre la blancheur de la page. Toujours aussi graphomane, les lettres me traversent identiques à ces vols d’étourneaux, à ces nuées de brindilles qui envahissent le ciel, y dessinent la spirale d’un nuage, se fondent dans le paysage et nous pensons avoir été victimes d’une hallucination. C’est tout de même un constant étonnement que cette apparition-disparition en un seul et même mouvement dont nous pourrions penser que notre esprit en a été le seul ordonnateur. Mais voici que je m’égare, toujours cette tendance à la digression, à la broderie. On n’abandonne pas si facilement le métier d’écrire pour devenir observateur du réel, y décrypter des images, y déceler des sons, fussent-ils harmonieux. Cela travaille au-dessous de la ligne de flottaison du corps, cela fourmille de mots, cela demande à surgir du pli d’anciennes paroles. La réalité est-elle autre chose que la mesure babélienne de ce qui s’annonce à l’horizon de l’être ?

   Mais que je te dise plutôt le charme de cette petite bourgade languedocienne. Un village de maisons basses aux toits d’argile claire, une architecture circulaire autour d’une modeste église, le canal à proximité avec sa double rangée de platanes centenaires. Je ne me rends guère au village que pour y acheter du tabac, un journal, y flâner au hasard des rues, mais bien vite mon obsession me reprend, m’installe jusqu’à l’heure du couchant derrière ce pupitre de bois qui devient, tout à la fois, ma liberté et ma constante aliénation. Que fais-tu, toi, la Promeneuse du Grand Nord ? Toujours tes échappées en forêt, ta fascination pour le tremblement blanc des bouleaux, tes croquis sur tes carnets aux spirales de métal ? Je n’ai aucun mérite à t’imaginer, assise sur une souche, traçant à grands traits la poésie des lieux. Sans doute es-tu un elfe venu du plus profond de ce mystère sylvestre que ta nature réclame comme son aliment le plus essentiel ?

   Aujourd’hui je médite sur une image qui ne manque de m’interroger. Elle est si simple pourtant et son inventaire sera tôt fait : des cannes de roseaux que le crépuscule teinte de son aura dorée, une large échancrure qui dévoile une flaque d’eau aux reflets de platine, un arbre y projette son reflet inversé. Rien que d’ordinaire. Rien que de simple et posé  là devant à la façon d’une évidence. Et, du reste, serions-nous quittes de cette photographie à seulement archiver dans l’étrave de notre vision cette scène à la séduction pleinement bucolique ? Ne serions-nous pas en demande d’autre chose que sa figuration ne nous montrerait pas, comme si, toujours, le plein des choses différait de notre elliptique regard ? Nous sentons combien notre saisie est insuffisante, encombrée des pesanteurs de la routine, diffractée par de fausses perceptions, sous le boisseau d’une mémoire qui s’altère à mesure que le temps fuit en direction de la flèche de l’avenir. C’est de choses de ce genre dont nous nous entretenions dans la brume du Septentrion, la fumée conjuguée de nos cigarettes y tressait des cordes d’ennui. Comment en aurait-il été autrement ? C’est toujours un travail difficile que de questionner. Des meutes sombres s’y allument tels des oiseaux de mauvais augure noircissant le ciel de leur vol pléthorique.

   Tu sais combien il me plaît de m’abriter derrière mes réflexions, d’être en décalage avec le temps qu’il fait, l’événement qui se produit, de dissoudre la durée dans une manière de rêve creux, orné de mille fantaisies. Cette touffe de roseaux, cette innocente rumeur végétale, voici qu’elle devient la scène de l’exister, sans délai, avec la certitude de me trouver face à la seule hypothèse vraisemblable qui puisse être émise à son sujet. La haie de cannes, sa densité, sa verticalité, comment pourrais-je les considérer sous un autre angle que celui du destin qui nous échoit comme notre part irrémissible, non soumise au partage, un fardeau disent certains, une faveur objectent d’autres ? Pour ma part je ne saurais choisir d’une manière si radicale, tracer la ligne de partage entre les joies et les peines, les rencontres heureuses, les drames qui agitent la nappe souvent ténue du quotidien. Une véritable épreuve à laquelle seule notre subjectivité pourrait répondre, une altération de la vérité dût-elle y apparaître en filigrane. Car toute subjectivité est nécessairement entachée d’erreur. Mais qu’interroger sinon notre conscience ?

    Au travers de la croisée, parfois, j’aperçois le vol d’un canard, la tache noire d’un cormoran, la trace d’un avion dans le haut du ciel. Cependant ceci ne suffit pas à entamer le cours de ma rêverie. Les passants sont rares, ici, des pêcheurs vêtus de leurs cirés, des photographes en maraude, des amoureux échangeant une rapide étreinte. Maintenant, dans le calme de l’heure, les roseaux sont immobiles et nul bruit ne vient troubler la sérénité de ce lieu à l’écart de toute agitation. Un large cercle découpe la haie végétale (sans doute un braconnier y a-t-il tracé à la faucille le trou par lequel prélever quelque carpe ?), et voici qu’il me fait penser irrésistiblement à ces effractions qu’on pratique dans le réel afin d’y trouver les prémisses d’une vérité. Sans doute trop rares les coupures, sans doute incomplètes mais qui ont le mérité d’exister. Imagine donc une zone de lumière chaude, couleur de paille et d’or, sur le fond de laquelle se détachent les ramures d’un arbre. Eloigné mais rendu tangiblement présent en raison de l’éclaircie dont il procède. Identiquement à une brusque illumination de l’esprit au moment où se dévoile en son sein la révélation qu’il attendait, une réelle possibilité d’être, la résolution d’un problème, la parution au grand jour d’un souhait enfin réalisé. Ce qui était virtuel s’habille de chair, ce qui était illusion se met à rayonner avec la même insistance que l’abeille met à butiner la fleur, à en prélever le nectar.

   Alors, me diras-tu, cet arbre-vérité n’est-il pas le simple effet d’un reflet, une icône tremblante que la nuit reprendra bientôt en son sein ? Sans doute as-tu raison. Avant longtemps la chute de la brume, l’arrivée d’écharpes de nuit, tout noyé dans une indistinction native se soldant par une étrange équation mettant dans un rapport d’égalité la forme vraie et son ombre, le dessin accompli et sa trompeuse esquisse. Il est si délicat de démêler le vrai du faux, de reconnaître le véritable ami de l’opportuniste, de « séparer le bon grain de l’ivraie ». Oui, cette parole biblique est salvatrice (toujours nous sommes du côté du bon grain, ne crois-tu pas ?),  et son contenu largement commenté nous exonère de bien des explications, mais elle ne nous autorise nullement à sortir de notre lucidité pour nous livrer à quelque activité incantatoire qui nous réconcilierait avec l’être des choses et la certitude serait là, d’avoir pensé avec la sagesse requise tout ce qui fait sens dans l’horizon qui est le nôtre. L’expérience de la vérité est chose si rare que, le plus souvent, nous nous demandons si nous l’avons déjà rencontrée, si elle n’est, seulement, un vertige abusant nos perceptions, un coin enfoncé dans le derme délicat de nos sensations. Toujours un doute qui, plutôt que d’être réducteur, devient salvateur. En premier, c’est de nous-mêmes dont nous devons douter comme si notre propre existence ne nous appartenait pas. Et, du reste, comment pourrions-nous nous en rendre maîtres et possesseurs, dans l’incapacité que nous sommes de lui assurer la possibilité d’un chemin droit, exempt d’aléas ? Toujours un imprévu, une maladie, une faiblesse, une démission qui nous déportent de nous et nous privent d’amers, navigation sans boussole et l’esquif avance à vue au milieu des récifs.

   Et, Sól, pendant que je dévidais l’immense bobine de fil dont je prétendais qu’elle me donnerait (nous donnerait) accès à quelque certitude, voici que l’ombre a gagné, que sont partout les zones d’inconnaissance, les coins dissimulés, les failles vacantes par où la raison même pourrait perdre sa substance. La nuit est habitée de folie. Qu’est-ce qui donc pourrait surgir, ici, du dôme translucide de la lampe, là, du gris des ténèbres, plus loin des pages du livre que biffent des milliers de signes illisibles, chacun doué d’un étrange pouvoir de fascination, peut-être d’une puissance de destruction ? Que deviennent les choses du réel lorsque nous dormons ? Sont-elles aussi inertes et inoffensives qu’elles donnent à croire au plein des heures claires ? Ou bien fomentent-elles de ténébreux projets dès l’instant où notre regard les livre à leur condition qui n’est peut-être que de comploter ? Ne serait-ce pas ceci, Sól, ce terrible inconscient que nous croyons créé de toutes pièces pour des raisons purement conceptuelles, alors qu’il serait la face agissante, vraiment efficiente de notre réalité. Notre vie consciente n’en serait que l’envers, nous qui le pensions le seul instigateur du jeu, l’unique puissance dont tout le reste dépendait ?

   Le milieu de la nuit a sonné et je suis encore là à t’entretenir de mes balivernes, à t’informer de ce qui, sans doute, ne sera pour toi, Ange du Nord, qu’un bavardage de plus dans l’incohérence des foisonnements terrestres, un cri de plus dans la hurlante polyphonie, une agitation supplémentaire dans l’hallucinant spectacle en ombres et lumière de nos chancelantes biographies. Il y a bien longtemps, Sól, lors de nos premières rencontres sous la clarté boréale, avais-je déjà cette terrible inclination à ne voir l’existence qu’au travers de symboles, de schémas explicatifs, de codes à interpréter, d’intelligible à faire surgir de chaque chose, de caractères sourds à porter à la lisibilité ? C’est comme une malédiction sise au sein de la matière grise, une constante effervescence, une progression sans repos vers quelque cime inaccessible. Mon expédition vers le Grand Nord, en ces temps révolus, était-ce une tâche du même ordre, toujours aller plus loin à la recherche de ce point mystérieux, de ce pôle magnétique qui, peut-être, n’est qu’un habile stratagème afin de différer de soi ? Dis-moi, Sól, dis-moi vite. Sans cela, jamais je n’arriverai à trouver le sommeil. Or, Sól, il faut bien dormir, n’est-ce pas ? Pour s’oublier ? Comment dit-on cela dans le Nord, dans ce pays de légende où les filles ont les yeux si clairs, luxe d’une vérité brillant telle une gemme ? Comment dit-on ? Ceci est si essentiel à la vie. Si essentiel !

  

  

 

 

  

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 10:22
Abysses de lumière

                       Introspection Marine.- Through the night

                              Peinture de Céline Guiberteau

 

 

 

 

                                                                                                                                                  Samedi 27 Janvier 2018

 

 

   Voici, que je te dise dans l’instant, Solveig, toi dont le beau nom signifie « chemin de soleil », ce qui occupe le centre de mes pensées depuis déjà plusieurs jours. Une image m’habite (je ne sais plus si elle vient du réel ou bien d’un songe, peut-être l’effet d’une réminiscence), elle m’apparaît ainsi : le ciel est noir, impénétrable, je dirais presque entêté tellement il se ferme et n’appelle nullement à lui. Puis, au centre, une réverbération, une limaille d’argent qui menace de devenir éblouissante. Au premier plan, à la limite de mon regard, une brume de lumière, un crépitement d’étoiles, le scintillement d’un feu de Bengale. Immédiatement au-dessous, une dalle de nuit marine comme si toute la lourdeur des abysses, la densité illisible des grands fonds avaient migré en direction de la surface. Suis-je autorisé à parler de « Mer Noire », faisant bien sûr abstraction de la réelle pour n’en conserver que l’étendue prétendument couleur de nuit. Ou bien dois-je plutôt y percevoir l’illimité océanique sous le glacis d’une Lune gibbeuse ? Je te laisse en décider.

   Je viens de recevoir ta dernière lettre. Elle porte en son sein l’empreinte des espaces sylvestres, la douceur de tes doigts, la longue mélancolie du temps hivernal. C’est du plein du solstice que tu m’écris. Tu me dis la nuit touffue, presque permanente, ici, au centre de ta Scandinavie, la lueur presque éteinte du jour, le froid qui vibre tel un bourdon. Ô combien il doit être rassurant, le soir venu (mais n’est-il pas éternel, le soir ?), de regagner son logis, de charger sa cheminée de bûches, de regarder rêveusement les flammes chasser la taie de silence alentour, d’assister au spectacle de l’éclat qui troue l’ombre, dissipe les pesantes ténèbres,  réinstalle ses droits ! Oui, Sol, je t’aperçois pelotonnée dans un plaid de couleurs, soufflant de longues volutes de fumée, étirant paresseusement tes membres, te disposant aux signes avant-coureurs de la nuit, ils sont le prélude d’une fuite dans l’imaginaire. Et, du reste, ne fait-on jamais que cela, être ici dans l’outre de sa peau et être là-bas, plus loin, où l’on est libre d’attaches, on ne se souviendrait même plus posséder un corps. Pur esprit seulement qui irait à sa guise selon la pente de l’heure.

       Mais revenons à mon icône. Elle brille, là, dans le réseau étoilé de ma tête. Elle fait ses étonnantes fulgurations, ses prodigieuses arabesques. Sans doute seras-tu surprise de cette ambiance de fête, de ce genre de bondissement qui pourrait se comparer aux cabrioles de quelque enfant insoucieux. Tant de noir assemblé, tant de confusion, tant d’obscure présence. Oui, et pourtant quelque chose s’annonce qui s’ouvre et demande à être reçu. Un signe qui viendrait de l’au-delà du cosmos, peut-être la première déflagration bousculant le chaos, l’amenant à ordonner son être. C’est ceci que fait la lumière, elle est l’origine qui décide de tout. Imagine un instant une nuit qu’on appelle coutumièrement « d’encre » afin d’indiquer son refus de paraître, l’absence d’étoiles, le retrait de la Lune. Tu en conviendras, chacun est perdu et le voyage privé de boussole s’arrête nécessairement.

   Penseras-tu avec moi que le lumignon d’espérance qui m’accompagne résulte entièrement d’un symbolisme sous-jacent à l’image ? Sans doute auras-tu raison. Ce noir n’est pas entièrement livré à lui-même, il vit de l’intérieur, il propose, il s’anime de rhizomes dont il fait le lieu d’une compréhension. Evoquant ceci, tout un réseau de forces se révèle qui naît d’une confrontation. Le noir vibre du blanc qu’il abrite. L’ombre se sustente de clarté. L’incompréhension s’auréole de compréhension. Parfois, Sol, ne cernes-tu pas tes yeux de noir pour les faire ressortir, pour y allumer l’étincelle qui dira ton nom et la résolution d’avancer qui t’habite ? Sans doute est-ce un geste inconscient mais cette chorégraphie nous influence bien au-delà de ce que nous pouvons en percevoir.

  Perçois-tu mon trouble depuis ton lointain pays ? Cette image plonge en moi son trident aux pouvoirs, comment les qualifier ?, maléfiques ou bien, au contraire, somptueux. C’est une telle richesse que d’être soudain envahi d’un doute et d’en chercher les tenants, d’en deviner les aboutissants. Accompagne-moi dans cet inventaire que nous devons faire, sauf à demeurer en suspens, ce qui n’est guère une position pour l’homme. Donc, cette nappe d’eau noire traversée d’étincelles, qu’y voyons-nous qui ne serait seulement la réverbération de notre propre image ? Vois-tu, dans une manière de réflexe spontané, tous ces points de clarté, cette luminescence sortie de l’eau, et voici que se présentent à moi dans une manière de sarabande, soit joyeuse, soit inquiétante, en de rapides traits de lumière, le krill minuscule, le plancton dans son éternel fourmillement, le poisson abyssal à la mâchoire crantée, aux yeux étonnamment vides, la méduse rouge aux longs tentacules. Rien que du mystère, rien que de l’étincelant venu tout droit des fosses marines. Sont-ils les images, ces myriades d’animalcules des grands fonds, d’illuminations qui nous traversent, dont nous ne percevons, tout au plus, qu’un simple fourmillement, une agitation de phosphènes, loin, là-bas, dans la rumeur de notre corps ?

   Et puis, connaissant ton inclination pour le symbole, je ne doute guère que tu penseras, à seulement observer toute cette étendue d’eau, à Ophélie flottant au clair de Lune, telle une étrange apparition. Elle, sur une onde qui semble plutôt vouloir la supporter que la prendre en son sein, vêtue de ses voiles clairs, semés de motifs, chevelure blonde abandonnée à sa propre chute, visage limpide nimbé d’une impalpable grâce. Ne serait-ce pas cet éclat dispensé par les belles de la nuit qui resplendirait au sein de cette eau teintée de suie ? Ne serait-ce pas la poétique rimbaldienne qui viendrait jusqu’à nous ?

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… »

   Et, pour conclure cette longue missive, laisse-moi donc t’offrir la relation de voyage que fit Maupertuis en 1738. Il y parle d’aurore boréale en Laponie, cette terre extrême dont tu portes, en partie, l’empreinte ineffaçable. Puisses-tu la conserver longtemps !

   « Si la terre est horrible alors dans ces climats, le ciel présente aux yeux les plus charmants spectacles. Dès que les nuits commencent à être obscures, des feux de mille couleurs et de mille figures éclairent le ciel et semblent vouloir dédommager cette terre accoutumée à être éclairée continuellement, de l'absence du Soleil qui la quitte. »

   Est-ce vraiment encore le cas dans ces pays du Grand Nord, « dès que les nuits commencent à être obscures, des feux de mille couleurs et de mille figures éclairent le ciel » ? Alors je t’imagine posée sur la neige à contempler ces belles draperies boréales qui témoignent du miracle de voir au plein de la nuit. Ce ciel est une répétition de la mer quand dorment les hommes, que s’allume sur son gonflement la traînée de la Lune, qu’y scintillent, tels de vifs diamants, les luminaires des étoiles. Une harmonie sans pareille qui, chaque soir de clarté, vient veiller sur le sommeil des hommes. Le plus souvent à leur insu. Le sceau de la beauté est ainsi, il se fait discret afin de mieux rayonner ! Vois-tu, Sol, il se fait tard. Je vais tâcher maintenant de trouver le sommeil. Sans doute viendra-t-il à la première lueur de l’aube. Que sera alors devenu ce noir si enveloppant, du ciel, de l’eau ? Demeurera-t-il encore ces gerbes d’étincelles qui semblent vouloir dire la lumière des abysses dont nous n’apercevons jamais que les étonnants reflets ? Tout ceci était-il seulement la mise en scène d’une « Introspection Marine », nos propres états d’âme sont si mystérieux, Sol, si mystérieux !

  

 

 

  

 

 

  

 

 

 

 

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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 10:05
Encre immobile

 

                                   Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

   Comment écrire le rien et ne risquer de tomber dans une illisible parole ? Peut-on décrire le vol du nuage au-dessus de la savane d’herbe ? Que peut-on évoquer du vol blanc de la mouette dans la brume d’eau ? Est-il possible de faire apparaître le mirage du désert dans la trame des mots ? Ceci qui me questionne, tu en conviendras, Sol, ressemble si fort à une obsession qu’il m’a semblé que je ne pouvais en communiquer la substance qu’à mon Egérie de toujours. Cela fait si longtemps que je confie à ta belle sagacité mes ruminations de songe-creux et, jamais, tu n’as manifesté la moindre impatience. Faut-il que tu sois généreuse, ou bien patiente, ou bien les deux ! Par-delà les territoires qui nous séparent, moi ici sur l’aire désolée du Causse, toi dans l’immense Forêt Boréale, ne serait-ce pas l’image d’une thérapie à distance dont il faudrait faire l’hypothèse ? Je me sens si bien après nos échanges. Parfois tu mets du temps à répondre à ma lettre, mais cet intervalle est habité d’une si ample anticipation de plaisir qu’il s’agit, en réalité, d’une manière d’éternité. A la première heure je guette la voiture de la poste et ne me sens libre que lorsque, lettre en mains (parfois un léger tremblement), à l’aide d’un canif, je déchire avec attention le dernier écran qui me sépare de ta belle écriture. Et ce papier bleu qui sent la nostalgie, déjà un voyage vers cette terre d’utopie qui m’accueille comme le premier de ses habitants.

   Voici, aujourd’hui, notre site de rencontre sera l’un de ces paysages enchanteurs comme il en existe si peu, raison pour laquelle, sans doute, nous en gardons au creux de l’âme comme l’empreinte définitive. Il ne te sera pas trop difficile de te rendre par la pensée au lieu où je t’attends. Ce que tu vois au large, cette mappemonde bleue, c’est la Méditerranée cette si belle mer, cet immense lac intérieur qui, depuis la nuit des temps, a baigné et inspiré les plus hautes civilisations. Pour cela il nous suffirait de penser aux Anciens Grecs, à leur sagesse, à leur capacité infinie de création. Aujourd’hui encore nous reposons sur leurs étonnantes découvertes.

   Mais demeurons dans le présent. Ce que tu aperçois encore, cette bande de sable jaune, c’est le cordon du littoral. Puis laisse glisser ton regard comme si tu voulais trouver refuge à l’intérieur des terres. Tu survoleras alors l’Etang de l’Ayrolle, ce miroir étincelant qui semble vouloir rivaliser avec l’étendue marine si proche. Puis, enclos à l’intérieur d’une mince digue, l’étang de la Sèche, puis, plus en retrait, l’étang de Bages et son village de maisons claires, genre de vigie qui scrute l’horizon à l’infini. Entends-tu, Sol, combien ce nom est beau, Bages, issu du latin BAÏA que l’on traduit volontiers par « lieu de plaisance ». Il n’y a pas de hasard, le nom reflète toujours ce qu’il tâche de montrer avec le plus d’exactitude possible. Et puis sa si douce phonétique. D’abord «BA», qui se ferme initialement sous la pression de l’occlusive, puis s’ouvre infiniment sous l’ampleur vocalique du « A », ce son tellement doué d’amplitude, de disposition à une ferveur disante de la joie. Puis « GE », cette projection d’amour en direction de ce qui fait face, cette propulsion des lèvres (ces pulpes sublimes) qui se donnent comme geste d’oblativité et il semblerait que la bouche demeurerait ouverte sur cette profération sans qu’il soit humainement possible de lui substituer autre chose de plus signifiant. Oui, Sol, j’en conviens, cette interprétation d’une réalité qui paraît si simple te semblera, sans doute, dépasser son objet. Mais arrête-t-on jamais la volupté dans son flux essentiel ? Tout langage est volupté, il suffit d’en écouter les subtils harmoniques, ils sont nos nervures, les véhicules au gré desquels nous nous signalons au monde en tant que doués de parole. C’est déjà une telle exception !

   Voici, tu as accompli l’essentiel du trajet. Oui, laisse encore ton corps planer, tel celui du flamant, et, sous la voilure de tes ailes, cette double ligne d’un chemin parmi les touffes d’herbe rase, l’envolée d’une digue au loin, des buttes de terre blanche (tout est si virginal, ici, si étonnamment initial !), des meutes d’ilots, dans la brume, tout au fond, de plus hautes terres qui ressemblent à un rideau de scène, la tenture bleue du ciel parsemée des flocons des nuages. Oui, je disais « l’essentiel », mais l’essentiel est toujours à venir : en nous, hors de nous, en l’autre, dans la sphère toujours disponible du vaste monde.

   Et maintenant, Sol, efface toutes les couleurs, abaisse toutes les lignes, ne conserve de la réalité (elle est virtuelle pour toi, je l’admets, mais n’en possède pas moins de valeur), que quelques traits, un alphabet si simple, alternance de noir et de blanc, qu’il te semblera le poème même réduit à sa figure fondatrice, dire le tout à partir du rien. Tu vois, ma question première s’éclaire. Le Tout ne fait sens qu’à se réduire (n’entends nullement une perte, un gain, bien au contraire !), à quelques points, à des fuites, à des illusions que nous captons dans la nasse de nos yeux afin de conférer à la chose vue en son essence le caractère de ceci seulement qui est à considérer. Tu le sais bien, Sol, toi la lucide, les détails ne sont que des trompe-l’œil qui dissimulent leur propre réalité sous des fards. La plupart du temps nous nous contentons de facéties, de mimes, de spectacles fallacieux.

    Voir c’est voir ce qui le mérite, autrement dit évacuer toute cette charge de superflu qui en obère l’exacte perception. Dans l’étrave de notre chiasma nous archivons bien trop d’informations contradictoires, de signaux qui se percutent, d’éléments infructueux qui, jamais, ne parviendront à l’éclosion. Seulement une prolifération d’objets dont la plupart n’ont d’apparente utilité qu’à masquer ce dont notre conscience devrait s’emparer après en avoir effectué un tri minutieux. Combien l’image que nous regardons tous les deux est rassurante, empreinte de douceur, dispensatrice d’une vérité. Ici, que pourrait-on remettre en question ? Tout se donne dans le nécessaire, nous pourrions dire dans le « primitif », tant une naissance paraît proche, peut-être le début d’un monde, avant que ne se déploient ses stériles artefacts.

   Oui, Sol, regardons de tous nos yeux ce qui vient à nous simplement à déplier notre propre entièreté. En effet, nous ne serons jamais plus complets qu’à recevoir en partage ce qui s’inscrit dans la beauté. Or, que trouver de plus immédiatement cerné de plénitude que le beau paysage, sa pure présence, son coefficient de compréhension des choses du monde ? La Nature est indépassable, ceci nous le savons en notre for intérieur (notre fort intérieur ?), nous en sentons l’intime remuement dans le bastion de notre corps, nous en apprécions la texture à même la complexité de notre esprit. Ainsi s’énonce l’évidence de ce qui est simple : la source, la goutte de pluie, le bouton de rose, la touche de pourpre sur la joue aimée. C’est comme un frisson qui fait lever sur la peau une résille de bonheur. Cela picote juste au-dessus du tissu du derme, cela rougeoie d’un désir contenu, cela fait son chant d’étoile dans la nuit qui vient.

   Je te sais aussi attentive que moi à ce bourgeonnement qui dit son nom dans la discrétion. Une horizontale, deux verticales, deux taches noires et tout est énoncé de ce qu’il y a à connaître. Ces signes sont si universels que quiconque sur Terre en peut saisir la signification. Une architecture claire de la donation. L’horizon n’est plus celui, laborieux, du projet, du destin, mais la simple apparition d’une paix dépliant sa corolle à qui veut bien la prendre. Les mâts (mais en perçoit-on encore l’utilité ?), ne deviennent lisibles qu’à inscrire leur immobile trajet dans la levée d’une esthétique. Les coques (mais elles ne sont plus des objets qui permettent de naviguer), ne sont là qu’à assurer le contrepoint de l’évanescence des lignes. Tout joue en écho. Tout réverbère tout dans la modestie. Tout communique dans l’arche ouverte du silence.

   L’essentiel est cela : il n’y a plus de frontière, plus de cadre autour qui limiterait, enfermerait le réel dans une topographie réductrice. De là vient ce sentiment d’infinie liberté. Le regard s’appliquant à viser est, d’emblée, spatialisé, porté hors des habituelles contingences, son potentiel s’accroît d’une étendue qui semblerait n’avoir nulle fin. Parvenir à ceci qui défait les liens habituels avec les choses ne s’obtient qu’à l’aune de l’effacement. Effacement des couleurs, abolitions des formes. Toujours le fourmillement distrait, n’est-ce pas Sol ? Souviens-toi de ton égarement, parfois, devant le fouillis végétal de la forêt boréale. Une incapacité de soi à s’arrimer à la texture du multiple, du polyphonique, me disais-tu et je percevais combien cette arythmie de la présence troublait ton âme éprise de clarté, d’humilité. Entends-tu encore, en toi, le chant singulier du dénuement ?  Y trouves-tu la consolation des âmes simples devant le spectacle inégalé de la Nature ? Dessines-tu toujours des esquisses qui ne sont que l’élagage des habituelles évidences avant qu’elles ne prennent tout leur sens, quelques traits synthétisant la sensation, la portant à sa pointe extrême, là où l’incandescence a lieu ?

   Considère bien ceci, Sol, nous venons d’évincer tout ce qui, il y a peu, retenait notre attention : le chemin, les bouquets d’arbustes, la plaque d’eau bleue, les ilots semés de taches beiges, la colline au loin, le pâté de maisons, les nuages glissant devant le ciel. Pour autant en éprouvons-nous quelque chagrin ? Non, tu en conviendras, c’est bien du contraire dont il s’agit : une ineffable joie naissant à même « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité » selon les beaux mots de Pierre Reverdy. C’est cela le simple en sa plus belle efficience, graver en nous les stigmates d’une perception élémentaire qui seront, pour notre mémoire, un précieux fanal auquel s’arrimeront les points cardinaux de notre être. Comme si la rose des vents s’était dépouillée de ses fluides secondaires, Ponant, Libeccio, Sirocco, Mistral, Grec, pour n’en conserver que ses courants majeurs, Tramontane, Levant, Marin, figures essentielles sans lesquelles la Méditerranée aurait perdu son visage. Car toute chose possède sa nature profonde à laquelle nous nous référons selon les ressentis de notre intuition. Mais je ne t’apprends rien, toi l’héritière du Grand Nord qui en captes si bien l’étrange magnétisme !

   Nous voici parvenus, je crois, au terme de notre voyage sur cette belle confluence de terre et d’eau que constitue ce « lieu de plaisance ». Sans doute n’en verras-tu jamais le paysage réel. Mais qu’importe, tu l’auras rencontré à ta façon, laquelle sera unique. Tu te seras orientée vers ce Levant qui, chaque jour voit se lever le SOLeil (SOL, ici tu reconnaîtras ta belle empreinte), vers ce Marin qui vogue au sud, ne rêve que de nuits chaudes, d’étoiles criblant le ciel, d’étangs où flottent les rêves des hommes. Il me restera à éprouver la froidure de la Tramontane, elle se lève pour toi, se glisse parmi les blancs bouleaux, ils sont le simple que tu habites, où tu trouves ton repos. En est-il ainsi, Sol, ou bien est-ce mon naturel baroque qui en a décidé ainsi ? Je sais, tu ne m’en diras rien. Tu es si discrète dans l’heure qui point. Si discrète !

 

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 08:00
Sur quelle scène jouons-nous ?

                     « Derrière le rideau »

                     Œuvre : André Maynet

 

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                                                                                          Le 29 Janvier 2018.

 

 

 

   Solveig, certainement seras-tu étonnée de recevoir ma lettre avec cette photographie qui, je m’en doute, ne te parlera guère. Au moins aussi surprise que moi qui, ouvrant ma dernière missive, fis la découverte de cette belle image. Il n’y avait ni mot d’accompagnement, ni explication, seulement inscrite au dos, cette formule aussi étrange qu’elliptique : « Derrière le rideau ». Quant à identifier l’endroit de sa provenance, l’encre sur le timbre était si atténuée que même ma loupe de philatéliste ne parvint à bout d’en déchiffrer les illisibles signes. Voici, parfois il faut se livrer aux événements du hasard et ne point chercher au-delà de leur inapparente texture la raison de leur soudaine apparition. Je dois dire qu’à défaut d’en connaître l’expéditeur (l’expéditrice ?), force est de me résoudre à n’en appréhender que la belle esthétique. J’ai pensé, Sol, que ce mince événement te plairait, toi dont la fertile imagination laisse neiger derrière elle « de blancs bouquets d’étoiles parfumées », pour faire suite au Poète d’Apparition.

    Mais quittons le poème tout en le laissant à la tâche de ses rimes. Donc, « Derrière le rideau ». Comment ne pas évoquer la scène de théâtre, la présence de son rideau précisément, cette allégorie de l’existence, du destin qui s’y imprime comme si, au-delà, notre vie ne nous appartenait plus, que nous dussions errer longuement sur l’estrade de planches, sillonner en long et en large, au rythme de nos pathétiques répliques, un espace si restreint que notre liberté s’en trouverait affectée au plein de sa chair ? Oui, tu en conviendras, la cage au sein de laquelle nous semons nos errances est pleine de symboles et ce ne serait que frôler des lieux communs que d’évoquer le Souffleur et la voix de la conscience, les coulisses et les arrière-plans de notre visibilité, la herse et sa fonction d’épée de Damoclès.

   Mais, alors, sur quelle scène jouons-nous, nous les passagers du temps, les voyageurs de l’immobile ? Car nous pensons progresser vers un futur et notre plus lourd tribut est peut-être de demeurer enclos dans l’enceinte de notre corps, enceinte que redouble l’étroite architecture du théâtre sans que nous puissions échapper à sa magie concentrationnaire. Sans doute penseras-tu à la pièce de Sartre, « Les séquestrés d’Altona », à cet étrange personnage de Frantz qui rôde depuis une douzaine d’années dans cette chambre dont il fait le lieu d’un procès contre sa propre espèce : "L'homme est mort, et je suis son témoin".  Voici qu’après la mort de Dieu décrétée par Nietzsche, survient celle de l’humanité. Comment encore relever la tête après tant de constats aporétiques, comme si, depuis l’origine, l’homme n’avait jamais couru et concouru qu’à sa propre perte ? J’en conviens, le trait est noir, l’interprétation sombre, le néant si proche qu’on en sentirait presque le souffle acide.

   Maintenant il nous faut parler de l’Absente, comment la nommer autrement, elle qui semble perdue dans ses pensées, ou bien enclose dans une insondable intériorité, ou bien expulsée d’elle-même au point que son être ne serait plus qu’un lointain satellite observant une esquisse de chair et de peau à la limite d’une présence ? Elle si mystérieuse dont on se demande où peut bien siéger sa conscience, se situer les membrures de sa mémoire. Ici, ailleurs, en un temps révolu, en un temps à venir ? Regarde donc cet air de doux désarroi dont son front est illuminé, une touche si légère, pourtant, qu’un instant on se met à douter qu’une affliction puisse se dessiner sur un si beau visage. Et le feu de ses cheveux que semble visiter plutôt un zéphyr qu’un vent impétueux, comment en rendre compte autrement qu’à l’aune d’une interrogation ?

   Vois-tu, à évoquer ceci, me voici transporté sans délai à mes lectures enfantines, sur ces pages tachées d’encre, des bouts de fibres y transparaissaient, qui tissaient, autrefois, le bonheur du jour. Approche donc, ne vois-tu pas un double de François Lepic, surnommé « Poil de carotte », ce garçon à la tignasse de rouille, aux taches de rousseur, cette malheureuse destinée prise entre une mère malveillante, un père indifférent, autrement dit une réalité à la dérive, un statut d’existant perverti à même son premier bourgeonnement ? Y aurait-il une malédiction des enfants roux, une tristesse endémique, un vague à l’âme qui, jamais, ne pourrait trouver de repos ? Imagine, Sol, je n’ai nullement oublié le cuivre éteint de tes cheveux, leur chute vers la teinte auburn, ceci incline davantage vers la touffeur de la terre, le repos, l’entaille du labour, non pour réduire à merci, mais pour ensemencer, faire se lever des épis, moissonner. Combien est éloigné l’air triste, résigné du petit Lepic, cette blessure du jour qui suinte et ne vit que de sa propre faille !

   Connaissant ton goût pour les choses belles, ton attrait pour la délicatesse, je sais que ta vue sera une simple euphémisation de la mienne, cette naturelle tendance qui m’est habituelle de  vêtir les choses du masque vertical du tragique. Tu sais combien j’ai passé de veillées à lire scrupuleusement, ligne à ligne, mot à mot, jusqu’en leur substance la plus affairée, intranquille, les milliers de signes serrés des livres de Cioran, « Le Crépuscule des pensées », les « Syllogismes de l'amertume », « Écartèlement », oui, j’en conviens, un certain goût pour le vertige, une manière de jouissance au seul fait d’évoquer le néant, d’en approcher les membranes de brume. Est-on, en ta Nordique Contrée, tellement sous l’influence de la rigueur climatique, sous le dais obscurci de la lumière, sa rareté, d’une humeur si affligée que même le solstice d’été ne parviendrait à en dissiper les maléfiques attaques ? 

   Tu en conviendras, il y a un inévitable hiatus naissant de la rencontre d’une humeur qui paraît chagrine et cette lumière, cette auréole de clarté qui diffuse son incroyable baume sur la géographie d’un visage innocent, on le croirait premier, à l’abri des vicissitudes du monde. Sur quelle scène joue-t-elle donc cette Inconnue qui, à force d’être regardée, finirait par nous devenir familière ? Il en est toujours ainsi des êtres de soudaine rencontre qu’ils nous ravissent dans l’instant de notre découverte et, déjà, fuient dans un imperceptible ailleurs dont nous constatons l’irréfragable perte. Peut-être la nuit est-elle au bout qui effacera tout ? Et rien ne nous assure que cette ombre ne recouvrira nos yeux de la pierre d’une cataracte tant nous demeurons démunis de ne les plus distinguer, ces surgis de nulle part,  dans la foule qui grossit et les absorbe tels les membres de leur étonnante assemblée.

   Nous ne pourrons guère distraire notre regard inquisiteur de la pulpe à peine carmin de ces lèvres qui semblent commises, soit à rester au silence, soit à prononcer les mots d’un secret, soit encore à dire les sentiments les plus subtils qui se puissent imaginer. Et admets, Sol, ma vision de l’altérité est bien pessimiste. Mes lectures de l’aube et du crépuscule, moments équivalents en raison même le leur transition du jour et de la nuit (toujours une lame nocturne s’y dissimule au plein de la lumière, de son fleurissement), ma constante immersion dans les textes « sérieux » (sans doute les appelles-tu ainsi ?), colore de gris, pour le moins, une vision qui, jamais, ne peut se détacher de cette empreinte de lourde mélancolie que je traîne à l’instar d’un boulet. Bagnard pour la vie avec seulement quelques rémissions, une décoloration des ténèbres qui mime l’espace d’une brève joie. Mais qui pourrait donc en être dupe, à commencer par moi ? Je suis un être des hautes terres du Nord, comme toi, ces tourbières gorgées d’eau qui boivent le jour, le restituent en épaisses fumées au sortir des cheminées juchées sur les toits de chaume et de bruyère. Mais je ne parle que de moi et j’en oublierais presque celle qui nous visite.

   Avoue, Sol, que ces teintes de la photographie sont belles, ces beiges adoucis, ces caresses de feuilles mortes, ces rose-thé dont l’affleurement est des plus retenus. Quant au corps, il joue sur une fugue si modeste qu’il en devient inapparent. Une cendre dans l’air, une plume sur le bord d’une lagune, une fumée qui se dissout à l’horizon. Certes la chair est absente mais combien renforcée par sa mutité. Tu le sais bien, Sol, ne point recevoir de courrier de l’aimé, de l’aimée (les sentiments sont exactement réversibles), et celui, celle qui se taisent hantent nos nuits bien plus qu’ils ne l’auraient fait à se hâter de répondre. Eternel jeu du chat et de la souris. Dans le pli de l’attente nous ne sommes que ce touchant rongeur que le félin tient à distance, jouant sur le clavier exacerbé de ses sensations. Ce geste est la touche même de l’érotisme lequel, se faisant attendre, allume au centuple les feux de notre désir.

   Aussi, toi en ta forêt boréale, moi en mon austère pays de cailloux, nous tenons-nous au bord d’une ravine avec le risque d’y tomber toujours. Retenons-nous tant qu’il est encore temps. Rien n’est plus stimulant que de faire halte, de regarder venir à soi toute manifestation possible. Une vérité se dévoilant, déchirant brusquement la dalle têtue de nos fronts ? Une subite intuition faisant son rapide feu-follet sur le seuil illuminé de la conscience ? Une connaissance et sa gerbe d’étincelles dans la nuit de notre doute ? Sur quelle scène jouons-nous ? Sur quelle scène l’Absente joue-t-elle ?  L’éternité, oui nous avons l’éternité pour faire taire notre angoisse. Notre souci pût-il durer aussi longtemps que la brillance de l’étoile ! Aussi longtemps. Sol, tu auras remarqué ma dévotion pour l’anaphore. Souvent celle-ci clôture-t-elle ma correspondance. Souhait de prolonger par-delà l’inévitable douleur du temps, cet inavoué instant de bonheur qui me conduit à tes côtés, comme il me guide parmi la complexité des choses. La complexité. Des choses. Tu vois je suis fidèle à mes rituels. Fidèle !

 

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