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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 18:54
Pluriel singulier.

Tous pareils ! Tous différents...

 

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

 

   Jusqu’à l’infini du temps.

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés vivaient sur leur île pas plus grande qu’un confetti, en bonne intelligence, dans un bonheur immédiat, à l’écart des soucis communs éprouvés par leurs voisins, les Terriens. Tout ceci, cette insouciance, cette belle harmonie auraient pu durer jusqu’à l’infini du temps s’il n’y avait eu, un jour, cette voix tonnante venue du ventre des nuages, une immense profération qui, d’abord, avait pétrifié les Petites Figurines, les avait, en une certaine façon congelées et elles s’étaient serrées dans leur tunique d’écorce à en devenir presque invisibles.

 

CROISSEZ ET MULTIPLIEZ.

 

   Ils ne savaient d’où provenait cette injonction céleste. Si elle n’était qu’une illusion. Une hallucination, le produit d’un rêve. Si elle s’était levée à même leur propre corps. Si elle surgissait de quelque grotte qu’ils n’auraient point perçue, dissimulée dans un pli du bois. Quant à Dieu, son existence leur était inconnue, aussi bien que celle des locataires du panthéon grec depuis Zeus lui-même jusqu’à Héphaïstos, en passant par Aphrodite. Ils existaient à même la sève dont ils conservaient le souvenir dans leurs textures, à même le bruissement des feuilles et leur chute silencieuse, dans une pluie d’or sur les versants de l’automne. Leur vie consistait surtout en longues méditations et il n’était pas rare qu’ils s’endormissent dans un rayon contemplatif, les yeux emplis d’étoiles. Alors, comment vous dire l’émoi de ces âmes simples, le tourneboulis se frayant un chemin parmi la simplicité de leur anatomie ? Mais que voulait donc signifier cette étrange formule ? CROISSEZ ? Ils ne le pouvaient plus pour la simple raison que leur complexion sèche ne se serait jamais résolue à s’immerger dans quelque source que ce fût afin de verdir et de redevenir rameau orné de feuilles. MULTIPLIEZ ! Qu’y avait-il donc à multiplier sinon le prodige de la vision, à engranger pléthore d’images dont, plus tard, ils feraient le lieu de superbes rêveries ? Mais c’était sans compter sur la volonté divine dont la puissance d’expansion aurait pu métamorphoser une brindille en fagot, une branche en large frondaison.

 

   Et le Petit Peuple essaima.

 

   Mais c’était sans compter sur le mystère qui s’emparait des choses, les transformait en de nouvelles réalités, à leur insu, disposât-on d’une résistance pareille à celle d’un antique chêne. Donc, petit à petit, l’injonction s’était coulée parmi le Petit Peuple Boisé, avait fait ses remous et ses confluences, bâti ses ilots et poussé ses presqu’îles dans toutes les directions de l’espace. Et le Petit Peuple essaima, tel le destin d’une ruche occupée à coloniser la moindre parcelle d’espace disponible. Mais, à cette expansion, devait bientôt correspondre une inévitable contrainte. Du fait de l’exiguïté de leur territoire, un problème se posait. Croître aussi bien que multiplier ne pouvait se faire qu’au détriment d’un confort corporel qui, jusqu’ici, bien qu’il fût mince, se déclinait en une tête et un simple fût pour le reste du corps. Alors, que pensez-vous qu’il arrivât ? Eh bien, sous l’irrépressible pression de la croissance et de la multiplication, les corps fondirent comme neige au soleil. Ne demeurèrent plus que les têtes. Autrement dit un bataillon de visages serrés, sans doute énigmatiques, tant il est difficile de savoir ce que ressent une écaille de bois. Un genre de tumulte siamois dans lequel nul ne se fût immiscé qu’au prix d’une quasi-disparition. Dieu avait réussi son coup au-delà de toute espérance, l’imaginât-on sans limites.

 

   Sagesse millénaire des arbres.

 

   Sans doute le lecteur s’étonnera-t-il de cette nouvelle condition boisée dans laquelle chacun, chacune, risquait bien de perdre son âme en même temps que son aire corporelle. Comment pouvait-on accepter d’exister à l’aune de ce rétrécissement, de cette perte de soi, de cette promiscuité dont on pouvait penser qu’elle fondrait tout dans une même confusion ? A être si nombreux l’on risquait le conflit, l’altercation, la polémique. Au pire la guerre, cet « art » dont les Terriens savaient si bien user pour parvenir à leurs fins : dominer l’autre, lui prendre ses richesses, rayonner du haut d’une gloire sublime. Pour les Boisés il y avait urgence à trouver une solution. Heureusement la mémoire des arbres est immense, leur sagesse millénaire et leurs ressources inépuisables.

 

   Demeure exiguë, foule dense.

 

   L’épiphanie de tous ces portraits minuscules, certains pouvant être dits tristes, d’autres mélancoliques, d’autres encore neutres ou bien sur le bord d’une joie, cette apparition, donc, laissait tout de même les Voyeurs dans un état proche de la sidération. Combien de civilisations antiques avaient disparu faute de savoir gérer la multiplicité, un peuple décimant l’autre jusqu’à l’extinction complète. Il y avait donc péril en la demeure. La demeure était exiguë, la foule dense ! Mais, à l’instant, nous parlions de la grande sagesse des arbres. Alors ce qu’il faut faire, ceci : retourner la peau du réel - l’île minuscule avec ses sympathiques petits personnages - et regarder l’envers du décor. Qu’y voit-on ? En bien tout simplement un arbre merveilleux auquel s’abreuvent, par racines interposées, les innombrables Petites Figures qui nous ont occupés jusqu’ici. Mais de quel miracle s’agit-il donc ? Du Pluriel devenu Singulier. De la meute devenue unitaire. De la multiplicité s’étant rangée sous le régime de l’Un. Combien de sages et de philosophes ont recherché cette position idéale qui confondait le multiple dans un être uniment rassemblé ! Un aboutissement, le couronnement d’une ascèse. La nature revenue à sa source. L’homme à son origine. Les choses à leur simplicité. Oui, tout ceci est extraordinaire, tout ceci est admirable. D’autant plus que réalisé par la modestie en soi. Ces inapparentes Esquisses de Bois matérialisent un grand rêve de l’humanité : s’évader du divers, s’abstraire de la polyphonie du monde, effacer l’éventail de la polychromie, proférer d’une seule voix dans l’intime creuset d’un sens enfin réuni.

 

   Retrouver cette force sylvestre.

 

   Le Petit Peuple, s’il ne disposait nullement de la puissance divine qui posait l’acte en même temps qu’il en exigeait la réalisation, vivait dans l’orbe d’une impérieuse nostalgie : retrouver cette force sylvestre qui, un jour, les avait irrigués de la beauté ouverte de sa sève, avait porté au bout de leurs doigts les yeux inquisiteurs des feuilles, poussé leurs rameaux tout en haut du ciel où brillent les étoiles. Ils avaient donc crû et multiplié en surface, amassé une force, forgé une volonté qui était inapparente aux Distraits mais visible aux yeux des Rares, ceux qui savaient apprécier avec justesse la volonté de déploiement de ce qui vivait ou avait vécu. Donc vous avez regardé avec attention et curiosité ces aimables visages façonnés dans la matière de leurs séculaires ancêtres. Donc vous avez pensé que ces petits carrés de bois troués de trois trous étaient arrivés au terme de leur parcours, comme fossilisés pour l’éternité. Mais de croire ceci vous aviez tort car les Petits Modestes ne sont nullement à juger selon le visage de l’homme, seulement de la prodigieuse Nature.

 

   La source qui un jour a surgi.

 

   Mais revenons à l’arbre merveilleux, à l’arbre majestueux qui se trouve de l’autre côté du monde. Le vôtre. Celui des Petits Boisés aussi mais à la différence près que ces derniers sont reliés à leur source verte, qu’ils en sont le prolongement, la voix qui s’élève des ramures et envahit la totalité du ciel. Car jamais on ne peut s’exonérer de ses racines, couper le tapis de rhizome qui nous traverse et remonte en amont vers la source qui un jour a surgi, dont nous ne sommes que les apparentes et infimes gouttelettes. Mais imaginez ceci. Juste au revers de la marée de visages se déploie cet arbre dont on s’aperçoit bientôt qu’il s’agit d’un olivier venu du plus loin du temps, avec son tronc percé de trous, sa marée complexe de nœuds, de dépressions, d’étranges monticules. En chacun d’eux, une mince histoire, un minuscule événement, la marque d’une sécheresse, l’empreinte d’une brume, le passage du vent avec ses infinies agitations. Au sommet, immense sphère teintée de vert clair, la touffeur végétale qui dit encore la vigueur, la puissance, la force immémoriale qui en parcourt l’architecture. Dans la rumeur des frondaisons pourrait aussi bien s’élever l’injonction sylvestre CROISSEZ ET MULTIPLIEZ. car l’Arbre est une Divinité, un Esprit, le lieu d’une Âme qui pousse partout les rayons de la joie, reproduit à l’infini l’incroyable mystère de la présence. Oui, le mystère, car l’Arbre est celui à qui les anciens Druides ont voué un culte. Il s’agissait du chêne rouvre mais, ici, peu importe la conformité à la tradition. L’olivier est cet éternel symbole d’une paix qui résonne encore dans le cœur de ces Simples, peint sur leurs écussons de bois les yeux pour contempler et s’étonner, la bouche pour dire l’amour de la rencontre, la brindille du nez afin que s’y impriment les fragrances du rare et du subtil. Ces Minces Effigies sont le lieu de cette unité. Puissions-nous, nous-mêmes, y parvenir avec cette belle exactitude, avec cette sagesse dont on pourrait penser qu’elle n’est tissée que de résignation. Toute joie est visible qui est intérieure. Oui, intérieure !

 

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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 09:39
El Passatger.

 

     Photographie : François Jorge.

 

« La vie c'est comme une passerelle »

 

                          FJ.

 

 

 

 

   El Passatger.

 

   Pour voir El Passatger, il fallait ne pas craindre de se lever tôt. Il fallait longer les rues cernées d’ombres bleues, glisser le long des trottoirs de ciment et se diriger vers la brume légère qui flottait sur l’étang. Tout était si calme qu’on aurait pu croire la Terre déserte. L’heure est si étonnante avec son suspens, son silence, ses choses qui émergent à peine de la nuit. Coiffées de blanc, les dernières maisons du village paraissent reposer sous des toits de chaume, semblables aux huttes des gardians de Camargue. Ce pourrait aussi bien être un paysage de delta avec ses bouquets de roseaux, les robes noires des taureaux, les hérons perchés dans l’attitude de la pêche. Ici et là sont des assemblées de filets qui attendent leur obole d’argent et de suie, loups et soles, anguilles et muges, tout ce peuple aquatique dissimulé, quelque part, dans l’anse de la rive ou bien près des pontons ou dort la flottille des barques de planches.

   Donc, Lève-tôt, vous apercevez une haute silhouette, mince comme la bise, le dos légèrement voûté par l’âge (on se dirige vers les 80 ans), alerte, l’œil aux aguets, une sempiternelle casquette juchée sur le haut du front, mégot attaché à la lippe, à l’extrémité d’une passerelle de bois qui, bientôt, disparaît sous la vitre de l’eau. Eh bien, Lève-tôt, vous aurez rencontré celui, qu’ici, on nomme El Passatger. La raison de ce sobriquet ? Nul ne la connaît, si ce n’est l’intéressé lui-même. En réalité El Passatger n’était qu’une manière de nomination fantaisiste, de boutade, lui l’indigène qui n’avait guère déserté son lopin de terre que pour se rendre au conseil de révision à la ville voisine et sous les drapeaux dans le brouillard du Nord. Les exceptions confirmant la règle, plus jamais il n’avait émigré en quelque endroit éloigné de plus de dix kilomètres du lieu de sa naissance. Il était à la fois un homme de la garrigue semée de vent et de pierres et aussi un homme des étangs, là où le regard se perdait dans la lumière vive de la Méditerranée.

 

   Vie-passerelle.

 

   Vous regardez cette vie anonyme, cette existence sans doute si éloignée de la vôtre et vous vous interrogez. Que peut bien venir chercher cet inconnu à cette heure ensommeillée ? Un rêve ? Le reflet de quelque réalité ? Peut-être l’aile blanche d’un voilier au loin ? Peut-être une ambiance si neutre qu’elle est un repos pour l’âme ? Peut-être l’écume d’un souvenir faisant son pas léger à la surface de l’onde ? Peut-être le tout à la fois. C’est si complexe une vie, si emmêlé, on croirait les filets des pêcheurs où s’enroulent les flocons des algues. Si étonnant ce prodige qui fait se confondre en un même creuset, joies et peines, éclats de rires et sentiments tragiques, moments d’irrésistible bonheur et parfois de découragement quand les instants virent au gris et que de sombres nuées plaquent contre le ciel leur ténébreuse présence.

   Souvent, posé tout au bout du rythme de planches, El Passatger songe à toute cette symbolique qui irrigue la pensée de tout homme en quête de soi. Un constant bouleversement, la terre du corps constamment retournée par la lame de l’esprit, le luxe des chairs que taraude le fait d’être, ici et maintenant, dans cette peau qui, bientôt, ne sera que guenille retournant au Néant.

   La longue passerelle dont la fin se confond avec l’eau et la brume : signe avant-coureur de la finitude qui fait son bruit de bourdon dans le réduit de la conscience.

   Les cordes tendues, les liens de la socialité, les affinités, parfois les ruptures et il ne demeure qu’un fragment de chanvre pour dire la relation ancienne.

   Les pieux de bois, sémaphores de ce qui est ou bien a été, que l’on peut encore saisir entre ses doigts ou à la lumière de sa lucidité, parfois simples spectres dans le flou de la vision, dans l’incertitude du souvenir.

   L’eau étale qui dit le lexique de l’humain avec ce qui se montre, avec ce qui se dissimule et souvent trahit. Être El Passatger, ce n’est nullement différer de soi en conquérant l’espace. C’est, bien au contraire, s’accorder à son propre rythme, là, tout contre le rugueux de l’épiderme, là où brûle l’ombilic, là où les pieds bosselés conservent la trace immémoriale de l’argile fondatrice. Être là, si près de cette aventure humaine en ses dernières échappées, c’est entrer en lui, comme on le ferait dans une antique forteresse, jeter un œil par la meurtrière et découvrir l’entièreté d’un monde. Faire l’inventaire de quelques pieux et y reconnaître quelques unes des formes qui furent les points d’ancrage d’un parcours, les braises vives d’un ressenti, les émotions d’une rencontre, les volutes de l’amour lorsqu’elles frôlaient de leur palme la tête jeune et insouciante du conquérant qu’il avait été. La jeunesse est sans désarroi et porte en elle la confiance à la manière d’un étendard. Nul poids trop lourd de la mémoire qui viendrait troubler le chemin d’une jeune destinée.

 

   Premier amer : une terre qui chante et nourrit.

 

   Fixant l’un des pieux qui émergent, El Passatger est parti loin, en direction des rives heureuses de l’enfance. Pure félicité d’être sur le versant accueillant du monde. Les choses se déclinent avec naturel. L’oiseau plane dans le ciel avec la grâce du cerf-volant. Les feuilles du chêne bruissent sous la caresse du vent. Au loin sont des sillages de bateaux qui font leur ligne claire. Devant soi, sur des terrasses que délimitent des murs de pierres, les rangées d’amandiers, les coques vert-de-gris des fruits, l’architecture torturée des vieux oliviers (on lui a appris à les tailler de manière à ce que le vol de l’oiseau les traverse d’un seul coup d’aile), les ceps de vigne où s’accrochent les grappes noires au grain serré. Tout cela qui a constitué le lexique du quotidien est en lui, aujourd’hui, à la façon d’un ressourcement inépuisable. Il possède tout au creux de l’intime. L’amertume de l’amande verte, la sûreté tortueuse de la vigne, le filet d’huile verte qui coule du pressoir. Jamais on ne le dépossèdera de ces faveurs qui le font tenir debout. Jamais, la mort elle-même s’y emploierait-elle avec son habituelle alacrité. Jamais.

 

   Second amer : son double à venir.

 

   Réminiscence sublime logée au plein de l’affectivité, pierre angulaire sur laquelle se construit la présence de l’autre comme présence à soi. Àngela, son aimée de toujours. Celle par qui il advint à lui comme la brume s’élève de l’étang qui la féconde et la reprend toujours en son sein. Osmose, contiguïté des affects, ressentis pluriels en même temps que communs. Long travail du temps pareil à celui qui, de la goutte cristalline dans le silence de la grotte, fait s’élever la stalagmite translucide dans son infinie croissance. On n’en a jamais fini avec l’amour. Il est cette lumière qui s’abreuve à même son scintillement et disperse toujours la nuit dans ses illisibles ornières. El Passatger, Àngela, deux noms séparés pour dire, en réalité, une même et unique persistance comme une fusion dans la glace du miroir. El Passatger, son seul exil véritable : elle son double à venir. Nulle autre terre qui eût égaré, eût troublé car toute affection profonde jamais ne s’épuise. La source est toujours présente avec cette rumeur singulière qui est la marque de la pureté. La voix ne s’éteint pas. Identique à celle de la nature qui vibre toujours sous la tunique brune de l’écorce, dans le sillon de limon, entre les yeux distraits des feuilles.

 

   Troisième amer : Joaquim, le fils au loin.

 

   Qui donc pourrait prétendre que la distance gomme les sentiments, érode l’intérêt, use la douce fraternité ? Oui, fraternité. Père, fils comme deux frères jumeaux qui seraient l’un pour l’autre, des fac-similés, des doublons heureux de l’être. Don du père qui transparaît dans la voix du fils, dans sa façon de marcher, de fumer, d’aimer sans doute aussi. Jamais une chair ne diffère de sa provenance. Ceci ne veut en rien dire privation de liberté. Non. Seulement une façon identique de s’inscrire dans le concert du monde, d’en éprouver la touche de soie, mais aussi le rugueux du roc lorsque le vent acide en balaie la surface. Regardez El Passatger, puis regardez Joaquim, ce fils parti pour d’autres horizons, quelque part du côté de la terre brulée des Canaries. Même allure. Même rire franc. Même relation à la terre. Toujours un amandier, un olivier, un cep de vigne dans l’accent, dans la considération des événements, le recul par rapport aux mouvements de la mode. Si près d’un terroir, donc d’une vérité. Où, mieux que dans le sol natal retrouver un bonheur de vivre ? Où mieux que dans le toit de tuiles brunes qui a bercé votre enfance ? Où mieux que dans le susurrement de la fontaine qui recevait le caillou jeté par une main innocente ? Jamais de voyage plus révélateur de soi que celui qui circonscrit le premier regard et le porte pour toujours vers l’avenir comme le sceau premier qu’il imprime au paysage, à l’homme dans l’amitié, à la femme qui deviendra la compagne du long voyage. Rien !

 

   Quatrième amer : la Primaire.

 

   Dans les souvenirs du vieil homme quelque chose brillait à la manière d’une luciole dans la nuit d’été. Cette chose, c’était le temps de l’école primaire, si loin déjà, si proche encore. A seulement l’évoquer, là sur la passerelle mouillée d’embruns et tout un pan de sa vie revenait. Les matins d’hiver et le poêle en tôle qu’il fallait allumer. Les leçons de morale écrites à la craie sur le large tableau. La cour de récréation et les jeux d’épervier, ceux de billes aussi dans lesquels il se révélait être un redoutable concurrent. Parfois, dans le calme du matin, isolé du monde sur son ponton de bois, comme une parole élue qui venait dire le bonheur d’autrefois dans la salle de classe aux vitres blanchies à mi-hauteur. C’était une manière de murmure, une voix venue du plus loin de l’espace, c’était peut-être la sienne récitant un texte d’Ernest Pérochon dans « Les Creux-de-Maisons » :

 

   « Il y avait en effet une lourde gelée blanche : les petites feuilles dures demeurées aux ronces scintillaient et les herbes craquaient sous les pieds. A l’orient, un soleil rouge et très large commençait à monter dans le ciel pâle… »

 

   Puis le son s’exténuait pris dans les mailles serrées de l’air.

 

   Cinquième amer : de tout un peu.

 

   El Passatger se sentait relié, immensément relié à l’archipel qu’avait été sa vie. Depuis son point fixe, ici, dans la première approche du jour, il lançait de multiples grappins qui s’accrochaient ici à une éclisse d’eau sur le dos de la mer, là à une algue flottant dans le mystère de l’étang, là encore au pied torse d’une vigne ou bien aux cailloux blancs qui moutonnaient sur la garrigue au milieu des touffes de serpolet. Puis, évidemment, quantité de sémaphores attachés au bonheur des rencontres successives et une galaxie de portraits dont il symbolisait le centre, toile d’araignée qui déroulait ses invisibles fils en direction de ce qui, maintenant, n’était le plus souvent qu’une fumée se dissolvant dans les strates du temps.

 

   Sixième amer : le retour.

 

   Le chemin du retour est, en lui-même, l’une des figures de proue de cette généalogie existentielle. Quelle joie pour El Passatger d’avoir été, ne serait-ce que quelques impalpables secondes, ce voyageur immobile parcourant les avenues de sa vie. Images limpides disant l’exception d’un parcours avec ses haltes, ses clignotements, ses itinéraires pressés, ses fascinations parfois. Tout ceci est une brume qui cercle sa tête d’un continuel enchantement. Combien vit dans la félicité l’homme simple qui s’alimente à la source inépuisable des souvenirs. Seule richesse toujours disponible, aux mille reflets, aux mille chatoiements.

   Oui, vous les Attentifs, avez suivi cette aventure humaine jusqu’en ses pas ultimes qui signent le retour au foyer. Vous l’avez reconnue, c’est Àngela qui est sur le seuil de la porte, tout sourire dans la neige immaculée de ses cheveux. Mais entrez donc à la suite du Passatger, prenez avec lui le verre de l’amitié, et trinquez à la santé de vos hôtes. Ils seront tellement comblés de votre visite. Ainsi, peut-être, deviendrez-vous le Septième amer, celui par lequel le visiteur de l’étang, demain, commencera sa plongée dans les eaux fécondes de la mémoire. Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 08:54
« Sous la lune pleine »

« Sous la lune pleine… »

 

« Sous la lune pleine

Dans la tendre intimité

D’un chalet de Calais…

Caresses du vent

Cris des goélands

Murmures des vagues

Porte bien fermée

Toi et moi, enlacés… »

 

Plage de Calais.

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

   Il était de la lumière.

 

   Il était du matin. Il était du soir. Il était des lisières. Il était de la lumière lorsqu’elle naissait pareille à la bulle de savon dans l’air de cristal. Il était de la lumière lorsqu’elle baissait et n’était plus qu’une traînée de cendre rouge à l’horizon. Il était de tout ce qui apparaissait ou bien fuyait et amenait avec soi un peu de certitude d’être. Il était si conscient de la chute du temps, du remous des jours, de la perte de l’heure dans celle qui la précédait, dans celle qui la suivait. Il avait beau tendre les bras, plier les poings, il ne happait jamais que le silence et le ruissellement infini d’une longue tristesse. Non qu’il fût incliné à la mélancolie ou bien envahi par quelque désespoir romantique, par quelque nostalgie qui l’eût porté dans un ineffable souvenir. Mais, peut-on être nostalgique quand l’on n’a pas de lieu où habiter ? Car Chemineau n’avait pas de chez soi, sauf l’aire souple des nuages, le rivage où battaient les vagues, la lande où bruissaient les herbes sous la lame du vent. Nul ne savait d’où il venait, à quoi il passait ses journées, quel était le contenu de ses pensées, s’il avait des projets hormis de vagabonder tout le jour en quelque endroit improbable, à la limite d’un faubourg, sur le cercle d’une clairière, peut-être près des ruines ouvertes sur le vide. En réalité, les Rares qui l’avaient aperçu ici où là ne s’inquiétaient nullement de son sort pour la simple raison que ce jeune garçon - certains disaient ce Rôdeur -, possédait le bien le plus appréciable qui, un jour, fut remis aux hommes, la LIBERTE. Oui, Chemineau était libre, totalement libre d’errer où bon lui semblait, de dormir à la belle étoile sous l’œil bienveillant de Vénus, de déjeuner d’une patelle cueillie dans le creux d’un rocher, de rêver longuement en regardant le vol d’une mouette, la crinière flottante d’un alezan ou encore une rangée de cabanes qu’éclairait de sa laiteuse clarté la Lune figée en plein ciel comme s’il s’agissait d’un étonnant photophore voguant au gré des eaux marines.

 

   Au songe, il faut la liberté

 

   Le soir est venu sur ses sandales de velours. C’est l’heure bénie où, les hommes rentrés au foyer, les bêtes sortent pour leur maraude crépusculaire. C’est l’heure suspendue où le jour le dispute à la nuit et de cette hésitation naissent les songes les plus beaux. Au songe, il faut un temps de ressourcement, un espace flottant pareil à la queue du cerf-volant, une limpidité de l’air sur laquelle les choses de l’imaginaire pourront déposer leur belle empreinte, faire leurs mille feux-follets. Au songe, il faut la liberté. La plage est déserte, le sable un bouillonnement apaisé. Rien ne bouge qui ferait effraction, distrairait de soi, écarterait du recueil des sensations présentes. Le ciel est une laque profonde. La Lune un simple mot dans le texte ouvert du monde. Le rythme blanc des cabines de bain allume sa douce phosphorescence, sa perspective fuyante jusqu’à la limite d’une disparition. Identique à une phrase murmurée qui s’éteindrait dans le silence des lèvres. Là, tout se rejoint dans l’unité d’un sens singulier. Plénitude de l’être qui regarde contre la plénitude de ce qui est regardé. Comme si le paysage attendait d’être vu à la mesure d’une contemplation, à la hauteur infime d’un illisible secret. Seule l’approche discrète de la nuit autorise cela, cette effusion, cette sublime rencontre des consciences. Conscience du Songeur jouant avec la conscience de la Nature. Oui, la Nature parle, soupire, rêve à la longue marche des étoiles, s’ouvre à la beauté et alors elle devient lumineuse. Lumière contre lumière.

 

   Dans la pliure bleue de l’air.

 

   Sur la plaine de sable que rien ne vient troubler, Chemineau est assis dans la position de celui qui médite. On dirait une congère d’ombre à contre-jour du temps. C’est tout juste si un filet de vapeur sort de sa bouche, si les cils battent à intervalles réguliers, si la sclérotique fait sa lueur grise dans la perte des yeux. Il y a si peu à faire pour exister, ici, dans la pliure bleue de l’air. Tout ceci pourrait durer une éternité si ne s’allumaient, dans l’antre de la tête, quantité de légendes, myriade de fables, pléthore de souvenirs dont nul ne pourrait savoir d’où ils viennent, comment ils peuvent peupler les rêves du petit Sauvageon. Est-il saisi d’une connaissance immédiate ? Est-il omniscient, possédant en un seul empan de la conscience la pluralité des choses présentes, passées et futures ? D’où tient-il ces étranges images qui déferlent à la vitesse des marées dans le corridor de sa pensée ? Possède-t-il un savoir pareil aux résurgences d’eau dans les dunes du désert ? On croirait à une pure désolation et l’on a devant soi, soudain, des floraisons, des arabesques, des grappes végétales qui colonisent l’air, font leurs étonnantes symphonies. Une agitation intérieure plaquée sur du silence, de l’immobilité, peut-être du doute. Est-il VRAIMENT réel ce réel qui vient à l’encontre avec, dans ses basques, plein de fantaisies, de murmures, de revers chatoyants et de surprises à foison ?

   

   Tellement la vie est sauvage.

 

   Cet enfant sans feu ni lieu est comme fasciné par cette meute de cabanes qui sont les endroits où s’abritent les hommes. Des regards, du froid, des morsures du soleil aussi. Des autres hommes parfois, tellement la vie est sauvage qui entame les chairs, plonge sa langue venimeuse dans les plaies ouvertes. Souvent une lutte sans merci où une existence terrasse l’autre. Plusieurs fois, dans les zones à peine éclairées des villes, il a vu des combats, l’éclair d’une lame, un destin s’enfuir par la gueule ouverte d’un caniveau. Chemineau le sait de l’intérieur même de sa citadelle de peau, avancer sur Terre est une décision semée d’embûches, un itinéraire qui, parfois, se perd comme les eaux dans les fentes assoiffées de l’argile. C’est pour cette raison et pour plein d’autres qu’il vient ici penser à ce qui est, mais aussi à ce qui serait si l’amour unissait, alors que, souvent, la haine divise. Chemineau fixe son regard sur cette ligne de refuges dont il imagine peut-être que ce sont les maisons où il aurait pu vivre si le hasard avait ménagé un toit au-dessus de sa tête. Mais c’est ainsi. Animé d’un doux fatalisme, d’une réflexion jamais empreinte d’amertume ni de jalousie, il se crée un monde à la mesure de ses ambitions, il taille un rêve dans le réel et l’habite tout d’un trait, sans arrière-pensée, avec la même facilité qu’ont les navires à frayer leur sillage blanc au milieu de l’onde qui s’écarte et bouillonne.

 

   Mince anthologie à l’usage du rêve.

 

   D’où lui viennent les images qui vont suivre ? D’où surgissent les phrases qui envahissent sa tête avec une urgence à être saisies ? Comment connaît-il tous ces Auteurs, lui l’enfant sauvage qui n’a vu que des cours d’école, leurs tilleuls chenus, entendu les jeux de marelle et de Chat perché, lui qui n’a jamais appris à lire, qui ne connaît nul poème, qui ignore l’Histoire et la Géographie ? D’où vient cette manne céleste qui fait ses yeux brillants, rend sa bouche pourpre telle celle du gourmand, incendie ses cheveux dans le vermeil du couchant ? Parfois il faut laisser la place au merveilleux, admettre le prodige et se laisser aller à ceci qui vient avec naturel. Alors, avec Chemineau nous écoutons et nous habitons le monde. Avec lui nous sommes au cœur de ces cabanes de planches, nous en faisons le lieu d’une pure joie. Nous sommes les hôtes de ces si belles maisons inventées par des écrivains, ces espaces familiers qui hantent notre imaginaire depuis les bancs de l’école primaire.

 

   * Maison d’André Theuriet : « Aux solives du plafond blanchies à la chaux, des claies chargées de noix, des poupées de chanvre, de jaunes épis de maïs, des chapelets de reinettes grises attachées par un lien de paille pendaient dans la pénombre et ajoutaient une note de plus au tableau d’abondance et de bien-être que présentait l’ensemble de la salle. »

   * Maison de Jean-Jacques Rousseau : « Sur le penchant de quelque agréable colline, bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préfèrerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile parce qu'elle a l'air plus propre et plus gaie que la chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons de mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. ».

   * Maison de Guy de Maupassant : « C’est une petite demeure de pêcheur, aux murs d’argile, au toit de chaume empanaché d’iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, où poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre devant la porte. Une haie le clôt le long du chemin. »

 

   Le réel, là, devant.

 

   Pourquoi Chemineau, cet enfant livré d’abord à lui-même, remis ensuite au bon vouloir et aux caprices de la Nature, se laisse-t-il bercer par ces textes qui, somme toute, pourraient aussi bien le laisser indifférent ? Ecoutant venir à lui ces anciennes demeures tissées de mots et ourdies d’imaginaire, se transporte-t-il aussitôt dans une Arcadie antique, est-il proche d’une « Lacédémone aux profondes vallées », d’une mythologie, d’un exutoire qui l’exilerait de son propre monde pour le reconduire dans un ailleurs qu’il ne connaît pas mais qui l’attirerait comme une chose secrète ? Est-il sensible à la simplicité des claies chargées de noix, à la rusticité d’un chaume tel que chanté par Rousseau, aux touches bucoliques des iris bleus que Maupassant tend à ses lecteurs comme si les douces fragrances des fleurs s’exhalaient des mots eux-mêmes ? Pourquoi ce penchant en direction du conte alors que le réel est là, devant, avec les mains ouvertes, l’œil rond de la Lune blanche et la voûte du ciel où, bientôt, s’allumeront les gardiennes de la nuit ?

 

   La chute oblique de la pluie.

 

   Se confier aux paroles des poètes c’est, pour Chemineau, comme s’envelopper d’un songe et flotter au rythme de ses flux et de ses reflux. Une manière de musique qui parcourt son corps, y fait lever des frissons, allume dans ses yeux le bonheur d’être. Mais ce que Chemineau aime par-dessus tout, c’est se laisser aller au bruit des étoiles, dériver dans le long scintillement de la parole nocturne. Regarder ces silhouettes blanches dans laquelle les hommes et les femmes se dénudent avant d’aller au bain n’est qu’un prétexte à éprouver ce que la liberté a de saveur, de félicité immédiate. Partout sont les peuples soumis, les enchaînés, les aliénés devant les puissants, les humiliés qui s’agenouillent et prient en silence. Nul besoin de logis pour notre Aventurier. Un coin de terre, le lisse d’une plage, le creux d’un rocher, la courbe assourdie d’une dune, une anse de la mer, le tronc évidé d’un arbre. Nature contre nature. Car Chemineau est encore dans l’âge d’homme où il n’y a nulle servitude. Vivre n’est pas un effort, une dette à payer, un écot à verser dans la sébile de quelque mendiant, une offrande en direction des dieux. Vivre c’est cueillir la blanche corolle et en goûter le nectar sucré. Vivre, c’est s’allonger dans la vague et laisser son corps flotter dans l’écume. Vivre, c’est apercevoir le goéland cendré qui fauche l’air et fait un trou dans l’eau dans un éblouissement de gouttes. Il n’y a guère d’autre vérité pour lui que de confier sa jeune existence à la courbe du soleil, au grésillement de l’aube, à la chute oblique de la pluie, au sourire aperçu, au loin, sur un visage buriné par la gouge du temps. Pour Chemineau, l’espace est ouvert, infiniment ouvert, à la manière d’un éventail multicolore dont chaque feuillet porterait en lui le lumineux message du monde. Exister n’est pas un devoir, seulement une possibilité d’être selon soi dans l’avancée du jour. Rien d’autre à éprouver que cette griserie qui s’éploie à partir de l’humble présent de la Nature, de la présence discrète de celui qui s’attache à vos pas, de celle qui vous porte affection et réconfort. Coïncider à son être, sans doute la plus belle faveur qui échoie aux attentifs et aux silencieux.

 

   Un bref moment d’éternité.

 

   Nous ne savons jamais si nous avons traduit en mots exacts ce que l’autre ressent ? Avons-nous parlé de Chemineau, cet enfant de légende, avec suffisamment d’exactitude ? Ou bien n’avons-nous fait que projeter nos propres sentiments, délivrer quelques unes de nos affinités ? Toujours le problème insoluble de la distance de soi à l’autre. Mais peu importe. Peut-être cette histoire n’est-elle que pur imaginaire. Peut-être ne sommes-nous, dans le fond, seulement une histoire qui se développe, grandit puis meurt afin de céder la place à une autre fiction ? Ne sommes-nous que littérature, c'est-à-dire jeu de langage, et alors tout cesse dès l’instant où nous cessons de parler ? Avant de quitter cette jeune vie si proche de la Nature, mais aussi des mots, offrons-lui un bref moment d’éternité afin que, ressourcé à l’aune d’une parole, il puisse poursuivre son errance infinie.

 

   « Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit… Ainsi l’avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette clause :

 

FAIS CE QUE VOUDRAS,

 

car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice; c’est ce qu’ils nommaient l’honneur. »

 

   Sans doute le seul habitat que Chemineau aurait été capable d’adopter était-elle cette Abbaye de Thélème immortalisée par l’immense Rabelais. Habiter s’inscrit toujours dans un projet humaniste. Seul l’homme habite. L’animal s’abrite. La plante végète. Chemineau poursuit son voyage. Et nous, le nôtre, dans l’invisibilité du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 08:56
Avant que le langage ne soit.

"Un limonaire des plages".

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Sur la margelle de l’infini.

 

   Il faut se déporter bien au-delà du temps, longer les coursives infinies de l’espace et se trouver dans cette espèce d’origine cosmique dont les Planètes n’ont guère conscience. Ce qui se montre comme la plus confondante aporie qui soit : nul langage à l’horizon et les choses sont muettes et les grosses boules qui peuplent l’immensité girent à la manière de totons ivres sur la margelle de l’infini. Ce sont de simples sphères pareilles à des gonflements de mercure, à des dilatations de platine. Vénus n’est encore nullement parée de sa belle teinte orangée, Mars est une tache livide semblable à du talc, Jupiter reflète en abyme l’image de ses compagnes, Saturne est dépourvue d’anneaux, Uranus est livide comme un masque de mime, Neptune n’a ni la profondeur des eaux marines, ni le lustre de l’éther, seulement une manière de mélancolie qui fait de soi le centre d’une énigme.

 

   Cette aube du Monde.

 

   Rien de plus désolant, dans cette aube du Monde que cette lourde mutité dont il s’en faudrait de peu qu’elle ne fasse se lever un assourdissant silence. Peut-être quelque feulement, un barrissement ou bien encore un rugissement dont l’Univers tout entier tremblerait du fond de sa laborieuse solitude. Parfois, dans le vide sidéral, les Planètes se regardent de leurs yeux sans pupilles et cela donne des bourdonnements d’images, des éclisses de clarté, des échardes de lumière mais jamais l’amorce de ce qui pourrait constituer une compréhension de cette procession astrale vers on ne sait quelle destination. C’est assez semblable à ce nihilisme qui, bien plus tard, fera des Philosophes des êtres en perdition, des Prophètes déclinant sur le bord de leur grotte les misères à venir de l’humain.

   « Mais si misère il y a c’est tout simplement en raison de la perte du langage, cette essence qui fait tenir les hommes debout et les conduit bien au-delà de leur être, dans la région immense des éclatantes lumières ».

   Voici ce qu’auraient pu formuler ces Habitantes du Rien si le luxe d’une Parole leur avait été conféré. Si elles avaient pu faire l’hypothèse de l’homme, de sa présence, de son futur bavardage. Mais leurs lèvres demeuraient soudées et une stupeur totalement sphérique les habitait de l’intérieur avec leurs turbulences éteintes et leurs vagues languides. Alors, par on ne sait quelle intuition géniale, une des Planètes se mit en devoir d’élaborer toute une théorie (sans langage cependant, seulement une suite de sons, de trilles, de percussions), théorie qui unissait les intervalles de ses Sœurs et les reliait entre elles par la grâce d’une Musique des Sphères dont les Antiques, notamment Pythagore, Aristote et le divin Platon firent leur ordinaire avec le bonheur que l’on sait. Donc l’univers avait cessé d’être mutique. Certes la rhétorique était loin, la poétique encore un balbutiement inaperçu, mais un premier pas était franchi qui allait tirer de l’occlusion originelle quelque chose comme une fable. Du reste cette belle concordance des sons provenant de l’univers, voici comment, à l’ère langagière, elle devait trouver son heureuse traduction dans un texte bouddhique : « Le moine, (...) avec cette claire, céleste oreille surpassant l'oreille des hommes, entend à la fois les sons humains et les sons célestes, fussent-ils loin ou près ». Plus tard le dilemme serait ceci : ou bien il fallait se convertir et devenir moine, ou bien colmater ses oreilles de cire en attendant que cela veuille bien chanter à l’intérieur du corps. Cependant on ne pouvait demeurer dans l’incertitude et, sans doute, fallait-il admettre cette étonnante présence d’une symphonie des étoiles.

 

   Tout était musique.

 

 

 

Avant que le langage ne soit.

   Voici, bien du temps a passé, l’espace a déroulé ses volutes. Bien des lieux se sont affranchis de la cosmologie antique. Bien des hommes sont nés, des femmes aussi, des enfants font leurs jeux espiègles dans les cours des écoles. Les ruisseaux coulent avec leur claire mélodie. Les ailes des moulins tournent en froissant le vent. L’eau franchit les écluses en joyeux clapotis. Sur les longues plages de sable les grains de mica grésillent et on entend leur mince voix depuis les nasses des villes où dorment les hommes. La lumière aussi profère à la façon d’un chuchotement, une lumière grise, si douce, pareille à une berceuse pour nouveau-nés. C’est pure joie que d’apercevoir, sur la vitre du jour, se dérouler les arabesques de la signification. Ici, près de la lagune, rien n’est encore présent et une brume enveloppe tout dans la silhouette d’un songe. On est quelque part dans l’indistinction des choses. On est peut-être oiseau de cendre dans le ciel blanchi. Peut-être coquillage soudé dans le fond de sa nacre ou bien Marcheur égaré en quête de soi. On ne sait pas très bien. Mais ce que l’on sait, à la manière d’une expérience première, c’est toute cette musique qui, soudain, fait sa joyeuse mélodie et rebondit sur le sable de la plage, pareille à un cabri dans le pré printanier. Ce ne sont que sauts et gambades. Ce ne sont que pirouettes et rapides carrousels. Ça fait des bruits couleur de menthe, des sons pareils aux arcs-en-ciel des berlingots, cela s’enroule tout autour de la spire de la cochlée tel un ruban de réglisse avec, au milieu, sa bille d’anis blanche. Ça entre dans le palais avec la douceur d’une dragée. Ça fait briller les joues et les rend purpurines, on croirait des pommes d’api.

 

   La caisse en bois d’un limonaire.

 

   Cependant nul ne s’étonne, parmi les Déambulants de la plage, de cet air de kermesse joyeuse, de ce rythme souple de farandole, de ces airs pareils aux musiques de cirque, de ces flonflons de foire et de manèges. Ça y est, maintenant la brume se dissipe, maintenant l’on commence à discerner. Cette étrange musique que l’on croyait tout droit venue des Sphères de l’univers, voici qu’elle sort de la caisse en bois d’un limonaire. On dirait un jouet d’enfant avec ses trois roues à rayons, son guidon, son étrange phare qui éclaire la toile encore compacte de l’air. Ce ne sont que polkas endiablées et valses ondoyantes, bourrées enlevées et gigues alertes, sarabandes mutines et vifs rigaudons. Sans doute ce limonaire est-il un automate puisque nul ne semble en actionner le mécanisme. Tout autour la lagune grise vibre à la « Marche des gladiateurs », s’émeut au chant du « Merle blanc », tangue sous les assauts de la « Valse de Mai », s’enivre des fragrances des « Tulipes d’Amsterdam », se hisse sur « Les chevaux de bois » qui filent à la vitesse du galop.

 

   Vérité qui murmure à mi-voix.

 

   Puis, soudain, dans l’air qui se défroisse, les notes de musique semblent être poncées par quelque phénomène naturel - peut-être le vent de la lagune -, les sons sont plus doux, ils s’amenuisent comme s’ils voulaient s’introduire dans le chas d’une aiguille, leurs aspérités s’érodent, les harmonies se diluent, le timbre, de cuivré qu’il était, prend des teintes plus claires, plus limpides, moins rutilantes, pareilles à l’écoulement d’une eau de source dans le secret des veines de la terre. C’est la mesure juste qui convient aux âmes simples et à ceux et celles qui vivent dans leur propre intimité, là tout près d’une vérité qui murmure à mi-voix, qui ne se révèle que dans la confidence et dans la chambre étroite d’un secret. Finis les flonflons et les figures sémillantes du quadrille, les sauts primesautiers de la pastourelle. Finies les immenses portées musicales avec leurs sarabandes de rondes et de blanches, de croches multiples. Des annotations qui deviennent si simples qu’elles ne semblent plus revêtir que le dessin d’une ligne unique, flexueuse mais dans la plus belle modération qui soit. Seulement une ondulation pareille à la justesse d’un sentiment, à la courbe exacte de l’amour, à la beauté d’une feuille qu’un souffle d’air métamorphose en ce rien qui devient un tout à la seule image d’un évident accomplissement.

Avant que le langage ne soit.

   Loin sont les musiques des Sphères, il n’en demeure plus que cette manière de lumière céleste, de souffle pareil à celui d’une flûte andine sur les hauts plateaux parcourus d’herbes claires, cet à peine disant du monde lorsqu’il veut se faire le messager d’une confidence. Mais voici que se produit le prodige. Voici que la brume se déchire tel un songe d’hiver sous le rougeoiement de l’aube. Voici que dans le faisceau de la lampe (est-ce la métaphore de la vérité ?), se révèle le précieux que nos yeux avaient occulté à la mesure de cette belle inconscience humaine qui est comme notre indéfectible empreinte.

 

   Un crépuscule antique.

 

   Harmonie, nous la voyons dans une manière de crépuscule antique, pareille à la blancheur marmoréenne de l’Aphrodite de Praxitèle, posture infiniment hiératique que rien ne semblerait pouvoir soustraire à la méditation qui l’occupe. Ce corps n’est nullement un corps qui exhiberait quelque volupté. Il se retient dans sa propre frontière de peau. Il se dissimule dans l’anonymat d’une teinte si inaccessible qu’elle semblerait hors d’atteinte. Alors cette Déesse serait-elle définitivement hors de portée, simple apparence qui s’évanouirait à même notre regard sans qu’il soit possible d’en connaître l’essence ? Non, ceci serait trop cruel.

 

   De Jupiter à Neptune.

 

   Cette coiffe relevée en chignon, avec sa belle teinte de cuivre, n’évoquerait-elle pas Jupiter, sa Grande Tache rouge, ses ondes, ses turbulences, ses anticyclones ? Ces yeux qu’on suppose bleus (comment pourrait-il en être autrement ?), ne pourrait-on les rapporter à une aurore polaire d’Uranus avec sa belle teinte de glace flottant dans la banquise ? La double éminence de la poitrine ne nous ferait-elle penser à cette douceur d’argile de Vénus, la Belle Etoile ? La discrétion de l’ombilic ne serait-elle le reflet de la couleur de métal de Mercure ? Le mystérieux triangle pubien ne ferait-il signe en direction du volcanisme de Mars, plaines de lave à la somptueuse vie interne ? Les boules des genoux seraient-elles des Pluton gémellaires décorées de leurs mosaïques de glace ? Enfin, ce dos que l’on ne peut atteindre ne se présenterait-il à la façon de Neptune avec sa grande tache sombre qui correspondrait peut-être à la plaine s’étendant entre les omoplates ? Belle géographie cosmographique s’il en est !

 

   Etirez le parchemin de votre peau.

 

   Mais approchez-vous donc, mais tendez l’oreille, mais étirez le parchemin de votre peau, mais faites de vos sens le réceptacle de ce qui se donne comme le plus subtil spectacle qui se puisse imaginer. Oui, le corps d’Harmonie est le lieu de convergence de toutes les planètes et le réceptacle de la joie. Disparues les petites farces mondaines qui s’échappaient du gentil limonaire à trois roues, de l’orgue à quatre sous, de l’instrument à cinq sens. C’est ce lieu du corps qui est celui de la Musique des Sphères. Non celle imaginée par les Philosophes antiques, ces grands enfants qui n’inventaient des cosmologies qu’à se désennuyer du temps et se rendre intéressants. Autrement passionnante est la grande symphonie qui se joue en sourdine à la lisière de l’âme de cette Attentive. C’est une manière de panthéisme qui court partout et hérisse les picots du fragile épiderme. Cela bruit dans le genre d’une forêt de bouleaux sous la poussée du vent du septentrion. Cela coule dans la chevelure avec une note cuivrée qui semble celle de la chute d’une feuille d’automne sur le sol jonché d’ocelles clairs et bruns. Cela glougloute en suintant le long du cou et l’on pense à la chute d’une eau cristalline dans le tuyau d’une stalactite. Cela fait son frottis léger sur le dôme des épaules. Cela tinte tout au bout des bourgeons des seins et l’on dirait le buccinateur d’un insecte occupé à grignoter une écaille ou bien une résine. Cela imite la chute de la cascade dans la gouttière de la poitrine. Cela chuinte et zinzinule dans le golfe du bassin comme si un troupeau de mésanges bavardes venaient s’y abreuver. Cela grésille dans la forêt du mont de Vénus, cela fait son murmure de mousse dans la forêt pluviale. Cela crépite sur le tronc des jambes. Cela trisse tout contre les collines des genoux, vol d’hirondelles sous l’orage qui gronde. Cela fait son frôlement d’herbe le long des pieux des jambes. Cela tambourine sur les racines des pieds. Cela n’en finit pas de chanter et de nous porter bien au-delà de notre hésitante statue. Il suffirait d’un seul souffle d’air pour nous réduire en cette poudre qu’un enfant facétieux pousserait de son pied taquin juste pour s’amuser, pour voir en vrai ce qu’une existence finale est, une cendre envolée dans la brume d’une lagune. Puis des oiseaux plongeraient dans l’eau et des ondes à l’infini se répercuteraient dans notre mémoire éteinte. Puis on ne parlerait plus de rien. Comme une Planète qui cesserait de faire sa farandole et la nuit continuerait à produire ses ombres et le jour à distiller sa lumière.

 

   Bruit de l’homme dans le monde.

 

   En guise de Musique des Sphères, il n’y a que la mélodie de la Nature, la complainte éternelle des Hommes sur la Terre, sous les étoiles, dans l’arche ouverte du destin. Ce que l’on entend : d’abord le bruit de l’homme dans le monde. Le reste n’est que de surcroît, tout comme l’ornement sur le chapiteau baroque : une anecdote qui joue à nous tromper. Mais nous sommes vigilants, infiniment vigilants. C’est Harmonie que nous voulons voir, autrement dit la Beauté ! Rien qui vaille hormis cette levée de clarté dans la maille grise des jours. Oui, infiniment grise !

 

 

 

 

 

 

 

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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 08:51
L’Arbre-Soleil.

Photographie : Ela Suzan.

 

 

 

 

 

   Luxe d’une patine ancienne.

 

   Ou bien la nuit. Ou bien le jour. Hélias, enfant d’à peine neuf ans, n’aimait nullement cette alternative qui ne faisait paraître que l’ombre et la lumière et rien d’autre qui eût pu les réunir. Avant toute chose, Hélias était forme de passage, glissement entre deux rais de clarté, deux pans de ténèbres qui plongeaient dans l’inconnu. Depuis son plus jeune âge il avait toujours éprouvé une vraie dilection pour ce qui jouait dans le clair-obscur, dans le demi révélé, dans la forme émergeant à peine d’elle-même à la seule force de son intime déploiement. Aussi le voyait-on hanter les rues du village de pierres brunes, de préférence au lever du jour ou lorsque le crépuscule teintait le paysage du beau luxe d’une patine ancienne.

 

   Le fourmillement bleu de l’infini.

 

   Et rien n’aurait été sans doute plus exact que l’idée qui aurait fait du jeune Hélias un être déjà acquis à cette qualité de la lumière depuis l’antre du ventre maternel. Ce dernier, on aurait pu l’imaginer à la façon d’un dôme opalescent, d’un doux gonflement de résine, avec, en son centre, le germe d’une existence visitée par la qualité du rare, du précieux pour la simple raison qu’ouvrir ses yeux aux secrets du monde n’est guère réservé qu’à des explorateurs de beauté. En effet, comment dire l’évidence heureuse, la délicatesse d’un plateau semé d’herbe jaune, parcouru du moutonnement d’or des arbres, certains encore habités d’une coloration vert d’eau alors que dans les lointains cernés de brumes la vue s’égare dans le fourmillement bleu de l’infini ? Jamais le zénith, avec son candélabre blanc pendu dans le ciel, goutte aveuglante, ne révèle avec tant de sublime spontanéité la douceur des choses.

 

   Qu’il était le fils du Vent.

 

   Son âme, il faut la laisser voguer parmi les volutes de l’imaginaire, la confier aux ondoiements de la rêverie. C’est surtout à ceci que se livrait le Jeune Inconnu car nul ne savait d’où il venait, quel était son destin, le terme de son cheminement. Certains prétendaient qu’il était fils du Vent. D’autres, plus malicieux, disaient qu’il était l’invention de quelque Sorcière. Il faut dire qu’en ce pays de pierres sombres, de vallées ombreuses, d’âtres noirs de suie, les divagations n’étaient pas rares dans de pauvres têtes dévastées des atteintes du temps. D’autres supputaient qu’il était un astre tombé du ciel un soir de pluie d’étoiles filantes. Enfin les plus rustiques d’entre eux ne croyaient nullement à toutes ces balivernes et allaient se coucher sur leurs taies brodées d’ennui avec la résignation d’une racine à habiter son lopin de terre pour l’éternité. Aucun, cependant n’avait songé qu’il pouvait être la simple continuité d’un Arbre, ces vénérables habitants de la Terre perdus dans le silence des confluences mondaines, ces réservoirs d’énergie et de sagesse que fécondaient les rayons du soleil.

 

   Les corridors à perte de vue du temps.

 

   Quoi qu’il en fût de ces fables aussi fantaisistes que dénuées de fondement, Hélias qui n’était en réalité qu’une image tirée du vaste livre du monde, se levait au moment où la nuit commençait à basculer - il en sentait le singulier grésillement quelque part entre l’ombilic et la voûte du diaphragme -, s’habillait d’un rien et quittait les pages de sa hutte de branches bien avant que les villageois ne se hissent de leurs rêves d’étoupe. Il empruntait le sentier qui gravissait en lacets la pente de la montagne que coiffait, en son sommet, les robes brunes des vaches. Parfois il musardait au milieu des tubes rouges des joubarbes au bout desquelles s’étoilaient les fleurs roses. Parfois il jouait avec les corolles jaunes des saxifrages, minces étincelles qui se reflétaient sur son front nimbé de lumière. Au loin, dans une brume diaphane, les hauts sommets dentelés, les plaques des névés resplendissant dans l’air cristallin et, parfois, dans une ronde de cercles joyeux, le vol des aigles royaux qui semblait dire les franges inaccessibles de l’espace, les corridors à perte de vue du temps.

 

   L’illimité des choses inaperçues.

 

   Voici, Hélias est arrivé tout en haut des collines herbeuses d’où se laisse découvrir l’entièreté de l’horizon, immense courbe qui semble ne vouloir jamais en finir de faire son étonnante géométrie. Dans les creux, les lentilles d’eau des lacs font leurs yeux dilatés. De loin en loin, des troupeaux de rochers à la laine grise. Des haies, des boqueteaux pareils à des mousses qui seraient nées seulement pour rythmer le paysage, lui donner sens. Ici est une clairière entourée d’essences multiples, ces entités volatiles qui traversent le corps du Chemineau comme une idée se fraie un chemin dans les belles avenues de l’intellect. Les arbres vénérables habitent cet Enfant de la nature à l’intérieur même du fortin de sa chair. Ils le dilatent. Ils le portent en avant comme s’ils étaient un langage vivant cherchant à s’éployer dans la tête des hommes puis, au-delà, vers l’illimité des choses inaperçues. Symphonie de chênes verts au feuillage clair, d’aulnes et de bouleaux au ramures délicates, larges palmes des cèdres où l’air repose sa course, fins cônes des cyprès plantés dans le derme de l’éther, triangles foncés des épicéas, boules régulières des érables, cierges solitaires des mélèzes aux aiguilles couleur de miel.

 

   L’écume douce de l’intuition.

 

   C’est une aube de pure lumière, grise et blanche - ces déclinaisons de la délicatesse -, avant que la rumeur du ciel ne se teinte du corail de l’aurore. Attendre la coloration trop affirmée, c’est différer de soi, c’est sortir du poème pour déjà se ruer dans la prose assourdissante du monde. Le Jeune Chercheur sait la nécessité de la pause, du repos, du recueillement en soi. Il s’assoit sur un tumulus de pierres à la lisière du cercle d’arbres. Au centre exact du dessin sylvestre, Celui par qui, l’Arbre-Soleil, il connaît le bonheur d’être parmi le simple et le directement accessible. Il suffit d’ouvrir la meurtrière de ses yeux, de regarder à la manière du lynx, avec les flancs qui palpitent, l’écume au bord des lèvres, l’abdomen arqué comme pour un rituel sacré. On respire à peine. On laisse venir à soi l’écume douce de l’intuition. On sent sur la nappe de sa peau l’étoilement du jour, la douce insistance des grains de lumière qui font comme un léger cliquetis, une fugue en sourdine, la chute d’une eau dans le bassin alangui d’une doline. Ce qui fascine et cloue le corps au mystère de l’être, c’est surtout ce merveilleux Arbre hissé à la force de son tronc dans la vague claire de l’heure. Le temps s’est arrêté. En bas, dans le village, les Hommes sont encore au repos et on dirait des gisants dans le silence d’un sépulcre. Dans la fontaine, sur la place aux ombres bleues, le jet d’eau est un « cristal qui songe », une éphéméride qui marque le pas, une chute en suspens dont on ne perçoit ni début, ni fin. Dans la savane des prés, les troupeaux sont figés, seuls leurs naseaux fument en cadence mais le rythme est si lent qu’il pourrait aussi bien s’arrêter et ne plus jamais paraître. Sur le dos des boqueteaux une étole de rosée se pare de teintes si évanescentes qu’on les croirait de cendre ou bien pareilles au feu éteint des galets.

 

   Doux rayonnement d’un sfumato.

 

   C’est une joie presque irréelle d’être, ici et maintenant, au-devant de ce qui fait signe avec autant d’humble majesté. La boule blanche du Soleil est à l’orient, œil cyclopéen mais tellement paré des intentions les plus pacifiques, des projets les plus sublimes. Comme s’il s’agissait d’assister à la naissance d’un chef-d’œuvre, une toile de Léonard de Vinci, par exemple, avec le doux rayonnement de son sfumato. Qui est autant émanation de l’âme, de la lumière, qu’arrangement ingénieux d’un pigment sur le support. Aube blanche qui transfigure l’espace, reconduit l’éternité à l’instant dans un si mince feuillet qu’il semblerait issu d’un conte des Mille et Une Nuits. A peine l’épaisseur d’un amour d’Orient. Un filet de liquide odorant coulant d’une aiguière dans la fraîcheur d’un patio. Tout autour de l’Arbre, un ciel légèrement voilé de teintes de feuilles et d’humus. L’horizon tel un fleuve lumineux qui semble s’écouler aux confins de l’imaginaire, là où le rêve poudroie et se métamorphose en une infinité de fuyantes particules. Plus près, la terre pareille à un tissage serré avec le rythme lent de sillons à peine apparents. Une ligne foncée traverse l’entière zone de visibilité traçant une frontière discrète entre ce réel qui nous visite de sa lame tranchante et cet irréel lointain qui semble être le territoire d’Hélias, cet Enfant de l’Arbre-Soleil dont on ne sait l’origine, dont on ne peut prévoir la marche vers demain. Ce que l’on perçoit de lui, seulement cette fuite éternelle, là, face à ce microcosme si mystérieux qu’un jour il pourrait bien y disparaître tel le nuage dans le ciel qui le reprend en son sein. La vision est si belle qui conduit de soi à soi. De soi à l’Arbre-Soleil, cet archétype fondateur des assises humaines. Axe du monde, vie dans son élévation, passerelle en direction du ciel, métaphore d’une inépuisable puissance. Epiphanie ouranienne si proche de l’idée de la divinité avec son rayonnement spirituel, source de lumière, cette parole qui féconde le tout du monde et le rend possible.

 

   L’Arbre-Soleil est orphelin.

 

   En bas le village s’éveille. Les vieux Hommes étirent leurs membres engourdis par le froid de la nuit. Un feu dressé à la hâte dans l’âtre fait voler ses escarbilles dans l’ombre des demeures de pierre. On revient à la vie petit à petit. Après être passés si près du néant qu’on en porte encore les stigmates dans les rides du front, les nœuds serrés des mains, les plis des yeux qui ont du mal à se distendre. Là-haut, tout là-haut le ciel vire au rose puis au jaune, les teintes s’unifient, se dissolvent, noyant l’espace dans la même note hautement lisible. Les arbres sont des arbres, les haies des haies et le réel plante partout son impérieuse dague. Soudain quelque chose a disparu comme si on avait retiré une pièce de l’axe du monde, et qu’il ait cessé son harmonieux mouvement de rotation. Comme un hoquet, un soubresaut, un grincement consécutif à la projection de grains de sable dans les rouages. Quelque chose manque et, maintenant on le sait depuis son cœur de pierre dans les masures où le feu crépite et fait ses détonations. L’Enfant du mystère, l’Enfant venu d’on ne sait où a disparu et l’Arbre-Soleil est orphelin de son regard appliqué. Renaîtra-t-il la prochaine aube ? Renaîtra-t-il ? Grande serait la désolation si nul ne considérait poétiquement cet événement aussi exceptionnel que cyclique du lever du jour qui est aussi lever de l’homme, lever de la beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 08:59
Imaginative en ses figures.

Trapéziste.

Oeuvre : André Maynet.

 

 

 

   Sorte de nymphe.

 

   Imaginative, bien que l’image le suggère, n’a jamais volé de haute lutte sous les cimaises pourpres de quelque cirque, fût-il des plus modestes. Imaginative n’a jamais enlacé la rugueuse corde de chanvre, saisi dans ses fines mains le tube d’acier dont elle aurait fait le tremplin de son numéro de voltige. Imaginative n’a nullement dérobé son nom, pas plus qu’elle ne l’a trouvé au fond d’une surprise de papier glacé avec quelques autres colifichets, un serpentin de réglisse, un ruban multicolore, un mirliton de foire. Non. Imaginative, tout simplement, vit dans l’imaginaire comme l’oiseau glisse dans l’eau claire du ciel. Elle est une sorte de nymphe à peine sortie du couvert d’une forêt, sur la lisière, toute de modestie cousue, voilée de discrète pudeur, une marche sur la pointe des pieds, ce qu’il faut de juste persistance pour connaître le monde depuis le secret d’une cachette.

 

   Dérive hauturière.

 

   Être Imaginative, c’est demeurer en arrière de soi, dans l’attitude d’une sublime torsion, comme si la progression sur les chemins de l’existence était ce perpétuel porte-à-faux, cette hésitation, un pas chevauchant l’autre dans l’irrésolution, genre de marche de mannequin, mais poinçonnée par la recherche d’une progression lente, non en raison d’un déhanchement esthétique. Pour Imaginative, avancer sur quelque chemin que ce soit est un tel prodige que chacun se prend à s’étonner de la voir changer de lieu alors que, volontiers, on l’eût crue immobile. Sans doute l’est-elle, sauf dans le berceau de sa tête constamment traversé des idées les plus folles et les plus éthérées. Les plus aériennes aussi. Les plus aériennes certes ! Car rien ne la ravit tant que de penser qu’elle vient de se soustraire aux lourdes pesanteurs terrestres et qu’elle flotte infiniment dans l’éther, pareille à l’insouciante montgolfière habitée du dedans par les confluences multiples de l’air. « Dérive hauturière », telle aurait pu être la nomination répondant à son constant état d’âme tant la légèreté, tout au moins son impression, était la condition de sa progression dans la vie. Trapéziste elle l’était, ô combien symboliquement cependant, elle qui ne faisait que virevolter d’une sensation à l’autre, d’une humeur primesautière à une inclination à quelque caprice, elle qui sautait du coq à l’âne, elle qui se sustentait au-dessus des nuages avec la grâce colorée d’un papillon. Son nom de baptême eût pu être, indifféremment, Libellule, Etincelle, Brume, Goutte de rosée, enfin tout prédicat qui, en raison de son caractère d’apesanteur, eût traduit cette constante évanescence s’imprimant au creux même de sa façon d’être au monde.

 

   Planer avec la littérature.

 

   Imaginative était cette constante disposition de l’esprit à s’emparer de tout ce qui faisait signe en direction d’une possible ascension hors de soi. La littérature, par exemple, la faisait littéralement planer si bien que, occupée à la lecture, l’on ne savait plus vraiment si elle était encore une effigie humaine ou bien une elfe, ce génie de l’air qui habitait les contrées de la belle mythologie scandinave. Si bien que les deux vers d’Albert Glatigny tirés des « Vignes folles » lui eussent convenu à merveille :

 

« N’avez-vous pas erré sur les bruyères

Reine, au milieu des elfes printanières ?»

 

   Ou alors on songeait immanquablement au merveilleux titre d’Emily Brontë, « Les Hauts de Hurlevent » et l’on apercevait Imaginative tout en haut d’une lande sauvage avec une masure en ruine, un arbre isolé parmi l’air bleui de froid, la ligne claire de l’horizon, sorte de balafre déchirant des caravanes de lourds nuages s’échappant vers l’infini.

   Ou alors c’était « La Colline inspirée » de Maurice Barrès qui surgissait, « faible éminence sur une terre la plus usée de France » et l’on avait devant soi la Colline de Sion, le quadrillage infini des champs se perdant dans le bleu, quelque part, vers la chaîne des Vosges, « lieu où souffle l’esprit » avec toute sa force silencieuse.

   Ou encore l’on était tout près de ces étonnantes « Racines du ciel » de Romain Gary et c’était à soi alors d’imaginer Imaginative chevauchant ces racines telle une Walkyrie au service du dieu Odin. On l’aurait aperçue, juchée tout en haut d’une forteresse, épée en main, casque ailé sous le bras, à peine vêtue d’un voile diaphane couleur d’eau légère avec, en arrière-fond, des tumulus que coiffent d’autres forteresses.

   Ou encore relisant un passage de Flaubert dans « Par les champs et par les grèves », méditant longuement sur ceci : « Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux ». C’est bien de ce type de phénomène dont Jeune Onirique était affectée en son sein, ressentant depuis son centre intime (son ombilic), se produire cet incroyable rayonnement, ce train d’ondes qui la conduisaient loin, peut-être par-delà la lumière où ne demeurent plus ni temps, ni espace, seulement la conscience de les avoir franchis pour s’éployer dans une dimension inconnue mais combien gratifiante pour l’esprit, régénératrice pour le corps, lénifiante pour l’âme plongée dans une subtile démesure.

   Ou bien encore elle se projetait dans le mode de pensée baudelairien, cherchant en elle-même ce bonheur immédiat, ce sentiment de jouissance intime qui la portait au bord de l’extase physique :

   « Nous voltigerons dans l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées ».

 

   Avec Jon et Lullaby.

 

   Ce qu’Imaginative aimait faire par-dessus tout, c’était s’installer quelque part dans un coin de nature irrévélé, sorte de lieu secret seulement connu d’elle et lire longuement des passages tirés de Lullaby de Le Clézio, surtout celui-ci qui la faisait infiniment rêver :

   « C’était bien comme cela, avec seulement le bruit de l’eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n’était plus sur la terre, ici, on n’avait plus de racines. La jeune fille respirait lentement, le dos bien droit et la nuque appuyée contre la colonne tiède, et chaque fois que l’air entrait dans ses poumons, c’était comme si elle s’élevait davantage dans le ciel pur, au-dessus du disque de la mer. L’horizon était un fil mince qui se courbait comme un arc, la lumière envoyait ses rayons rectilignes, et on était dans un autre monde, aux bords du prisme. »

   De cet Auteur, ce qu’elle dégustait aussi, à la manière d’une ambroisie, c’était, tiré de la nouvelle « La montagne du dieu vivant », ce pur morceau d’anthologie :

   « Jon sentait peu à peu qu’il perdait son corps, et son poids. Maintenant il flottait, couché sur le dos gris des nuages, et la lumière le traversait de part en part. Il voyait au-dessous de lui les grandes plaques de lave brillantes d’eau et de soleil, les taches rouillées du lichen, les ronds bleus des lacs. Lentement il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s’accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. »

 

   Salar del Huasco.

 

   L’imagination de l’exploratrice des « hautes erres » aimait aussi se poser sur les hauts plateaux du monde, sur ceux de Madagascar avec ses rizières tachées de vert, taillées à même les marches rouge de latérite, les cubes orangés de ses maisons de brique, là où l’air circulait librement, longues volutes claires que le ciel absorbait en silence. Souvent, au milieu des flots bleus de la nuit, elle se projetait aussi parfois dans ce merveilleux Chili, sur les rives du Salar del Huasco dont elle ne se lassait ni de l’air cristallin, ni de l’étendue claire de sel, pas plus que de la discrète présence des lamas et vigognes et il n’était pas rare que le réveil la surprît assise sur une terre maigre hérissée des touffes brunes des herbes brûlées par le soleil. D’autres fois c’était le Pamir qui constituait le lieu de son altier périple. Elle y admirait longuement le plateau de maigre végétation, les moutons couleur de terre et de sable en train de paître, l’eau étincelante des lacs dans lesquels se reflétaient les contreforts bistres et les cimes enneigées du Kashgar. Il s’en serait fallu de peu qu’elle ne se prenne pour un faucon sacré à l’œil perçant, au bec crochu, au large poitrail blanc faisant ses arabesques dans le ciel immaculé et limpide. Qui semblait n’avoir pas de fin.

 

   Trapéziste en ses figures.

 

   On est enfants naïfs aux yeux en soucoupes, vieux messieurs à la boutonnière ornée d’un écusson rouge, vieilles filles en mal de visions, éternels rêveurs aux têtes embrumées, prestidigitateurs ayant remisé leurs tours de passe-passe, apothicaires qui, pour un instant, ont délaissé leurs bocaux emplis de gommes vertes, curieux et curieuses, tout simplement qui veulent quitter les aires du quotidien pour s’en remettre à la pure magie. On est les attentifs d’une vision dont on suppute qu’elle sera sublime. On tend sa nuque vers le grand chapiteau bleu : on dirait un ciel avec sa profondeur, l’évanouissement des étoiles filantes, la brume claire de la Voie Lactée. On demeure bouches ouvertes, tels des carpes koï attendant leur pitance. On voudrait tendre ses bras pareils à des sarments et toucher ce mystère qui se déploie mais il est hors de portée et seuls les yeux peuvent s’agrandir afin d’en saisir la rareté, d’en porter témoignage. Dans une coulée de lumière bleue, comme en sustentation sur l’à peine visible d’une barre, Imaginative « telle qu’en elle-même » la félicité la change. Son corps est celui d’une ligne flexueuse infiniment gracieuse et hautement improbable car nul ne saurait en appréhender la texture de chair. Simplement vêtue d’un justaucorps pourpre dont le bassin s’entoure d’une dentelle pareille à un ciel étoilé, le Jeune Prodige flotte. Est-ce dans l’air ? Est-ce dans les mouvances de l’eau ? Un immense poisson la frôle de sa nage attentive. Partout sont les ondes, partout sont les remous. Et cet oiseau posé sur une jambe, que veut-il nous montrer sinon la beauté en train de s’accomplir, de tresser les mailles unies de sa simplicité ? On est inondés d’une lumière si irréelle, comme si l’on avait quitté la Terre pour gagner l’infini d’une puissance cosmique. Mais nous sommes déjà bien éloignés de notre planète, du croissant de son satellite. Ils ne sont plus que de lointains poèmes se dissolvant dans la profondeur de l’espace. Tout en bas (mais y a-t-il des positions, des repères dans ce domaine sans fin ni début ?), la tête d’émeraude d’un cheval avec ses yeux en amande, l’humilité de sa posture, la fuite de sa crinière dans l’immobilité du temps. Et Elle qui plonge dans ce corridor d’étrange clarté, qui est-elle ? Une Elfe ? Ou bien une Sirène ? De l’habitante de l’air elle a la légèreté. De l’habitante de l’eau elle a la souplesse. Ses bras recourbés en anse, les lignes somptueuses de son visage font penser à quelque œuvre d’un peintre moderne. Et ses cheveux qui, au lieu de chuter, tressent vers le haut la figure d’une étole, tout ceci n’est-il pas le signe d’un monde qui s’est échappé du réel ? D’un outre-Monde tel celui si énigmatique d’un songe ? Alors on le sait depuis le fond de sa conscience, bientôt le spectacle magique s’effacera pour rejoindre un inconnu auquel nul ne saurait donner de nom. Trapéziste existe-t-elle vraiment ? Imaginative est-elle bien une possible figuration terrestre ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui s’est emparé d’une forme afin de la plier à la démesure de notre propre rêve ? Tout ceci est si troublant. Si troublant ! Il faudra regarder ceci de plus près ! Oui il le faudra, faute de quoi nous ne trouverons nul repos.

 

Imaginative en ses figures.

Le cirque bleu.

Marc Chagall.

Source : Centre Pompidou.

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 07:53
D’eau et de terre.

" Et nous restons plantés là ... "

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Et nous restons plantés là

comme Aldo sur le rivage des Syrtes

à attendre je ne sais quoi. »

 

« Très tôt le matin, plage des Hemmes

près de Calais, près de chez moi

en plein brouillard matinal... »

 

 

 

 

   On s’appelle Ayal.

 

   De ceci, cette « irréelle réalité », on ne peut se rendre compte qu’à l’aborder un matin tôt, dans la lenteur des premières heures. On s’appelle Ayal. Seulement Ayal et rien d’autre. D’où vient ce nom, où va-t-il, comment joue-t-il avec le monde ? On n’en sait rien. On ne s’en soucie guère. Marchant depuis la lisière de la ville où sont les hommes occupés à dormir, on flotte entre deux eaux, on chante doucement, on fait son bruit de claire fontaine. On n’est pas plus apparent que le vent dans la nasse étroite des roseaux. On ne sait pourquoi, on susurre son nom, comme ceci : « Ayal…Ayaaal..Ayalll… », en faisant de sa bouche un tube d’où s’écoulent les sons en un mince clapotis. Cela gonfle tout contre le massif de la langue, cela fuit dans le goulet des lèvres, cela murmure sous le dais du ciel teinté de brouillard. « Ayyaaall » : on est soi-même brume, flocon d’eau, goutte de rosée, gemme de cristal transparent que nul ne pourrait apercevoir si ce n’est le goéland aux yeux perçants, la mouette rapide avec son rire éraillé qui entaille le temps. On est immensément liquide. On est déjà bien au-delà de ces pieux plantés dans la vase qui délimitent les choses, les enserrent dans des ornières terrestres. On est fils de l’air, cousin du peuple liquide.

 

   On est plein. On est bulle.

 

   La barrière, là, qui croyait nous retenir, on l’a franchie à la manière du poisson : quelques coups de nageoire, un frétillement de la queue et on est dans un autre univers, on est onde, on est écume, on est abysse. Quelle liberté alors ! Quelle ivresse de sentir son corps aussi fluide que l’heure belle, aussi souple que le frôlement de l’amour, aussi généreux que l’ami qui accueille sur le seuil de son logis avec les bras qui s’ouvrent, baie pour abriter la goélette. On est plein. On est bulle. On est sphère avec une musique venue de quelque Ondine, son qui s’enroule autour de soi avec l’inoubliable fluence de l’algue, l’affinité de l’anémone de mer. On est toutes les étendues d’eau du monde. Sans limite, sans séparation.

 

   Infiniment libre.

 

   On est les eaux grises qui écument le long de la côte d’Irlande. Les eaux de la blanche Albion et ses touffes de galets. Celles du Baïkal où glissent les glaces bleues. Celles du Querococha qui étincellent sous les coups de boutoir du soleil péruvien. Celles du Saimaa que lustre la lame translucide du ciel de Finlande. On est tout ceci et aussi les chemins clairs des grands fleuves qui traversent la Terre de leurs sinueux parcours, les rivières sous les frais ombrages, les cascades franchissant les digues de moraines dans le silence des grottes. Alors on est libre, infiniment libre et on le sent jusqu’au centre de ses grappes d’eau, dans la texture même de ses molécules, dans le jeu subtil de ses atomes. Dans les mailles imperceptibles du brouillard. On n’est peut-être que ceci, d’infimes gouttelettes pareilles à du mercure avec son étonnante mobilité, son idée de plénitude, sa dilatation heureuse. Soudain l’on comprend son nom, Ayal. Une ouverture, puis le glissement d’une liquide, puis une ouverture à nouveau, enfin une finale liquide comme si cette succession d’ondulations, cette ligne flexueuse disaient une façon d’éternel recommencement, une liberté se ressourçant à sa propre origine. Alors on comprend l’incompréhensible : à savoir l’essence de la liberté. Ce prodige !

 

   Rodéric ou bien Pierrick.

 

   L’on aurait pu, aussi bien, se nommer Rodéric ou bien Pierrick ou bien encore Gregor mais on se serait situé d’emblée en-deçà des brise-lames, du côté de la terre avec ses tas de cailloux aigus et les moignons de ses cairns, avec ses môles de granit, ses affleurements de schistes et ses tubercules de grès. Certes on n’avait rien contre le pays intérieur et l’on aimait aussi bien ses landes sauvages couvertes de bruyère que ses massifs usés d’où l’on pouvait apercevoir le moutonnement des vagues. Mais demeurer en retrait de cette belle eau c’était comme confier son existence à quelque piège, s’enclore entre les murailles d’une geôle qui obturait le regard, rendait sourd à tous les bruits du large. Oui, du large, de l’espace qui courait loin là-bas sur l’immense steppe d’eau.

 

   Être un simple nom.

 

   Il y avait tant de bonheur à être un simple nom, un genre de poème glissant tout en haut des gerbes vertes et bleues de la Manche ou bien de l’Océan ou encore de la Mer, fût-elle Tyrrhénienne à la si forte densité qu’elle ne semblait être qu’une ombre ; Baltique avec ses remous de bulles claires ; d’Iroise avec ses paquets d’écume blanche, les hampes de ses phares plantés dans la brume solaire. Vent de liberté que de pouvoir proférer entre les lames d’eau son simple nom Ayal, Ayaaal, comme une antique mélopée, une sourde modulation venue du fond des âges, peut-être d’un brick échoué sur les hauts-fonds avec encore entre ses flancs décharnés les refrains des marins en partance pour quelque aventure.

 

   Leur haute solitude.

 

   " Et nous restons plantés là ... ", semblent dire les pieux de bois, méditant sur leur sort de sédentaires à vie, promis à la tâche destructrice d’une infinie érosion. Usure du bois, abolition du temps. Trame d’un destin que dessinent les heures emmêlées à leur haute solitude. Navette immémoriale des secondes qui s’écoulent, invisibles, laborieuses, entêtées à poursuivre leur œuvre maléfique. Pourtant le spectacle est si beau de cette brume diaphane, à peine la couleur légère d’une aurore ou bien la délicatesse d’une rose-thé dans le luxe d’un clair-obscur. Inclination infiniment poétique que cette belle alternance, dans le flou de la perspective, de ce peuple aussi calme que mystérieux, tout occupé à défendre la Terre des assauts de la mer. Comme si tout pouvait soudainement s’inverser : la liberté maritime devenant le danger alors que l’anse de terre est la protectrice des furies venues du plus profond mystère. La grande mesa liquide prise de folie, déchaînée, emportant avec elle des milliers d’oiseaux blancs sacrifiés qui joncheront les plages de leur effroi roidi. Supplications muettes disant au rocher, à la vague, aux coquillages, au sable mutique le danger de l’inconnu où sifflent les aquilons de la mort. Oui, ce qui était si rassurant s’est métamorphosé en un monde aveugle, sans pitié, semant la terreur et allumant dans les cœurs les flammes vives de la peur. Alors on se prend à regarder les Sentinelles de Bois avec infiniment de tendresse, avec reconnaissance. Leur sombre régularité nous rassure, leur haie à claire-voie nous protège, leur présence est celle d’une mère bienveillante qui prend en garde nos existences hasardeuses.

 

   Rodéric-de-la-Terre.

 

   On s’appelle Ayal-de-l’eau et l’on devient, comme par miracle, Rodéric-de-la-Terre. On ramasse à la hâte quelques guirlandes de goémon, des bouts de branche, quelques cailloux épars qui, déjà, relient au sol qui attend, au seuil qui appelle, au feu qui fait son bruit de forge dans le foyer cerné de vives lueurs. On entend la respiration des hommes. On devine la lumière dans les yeux des femmes, on perçoit le grincement des jouets de bois dans les mains des enfants. On vient du bout du monde, de l’univers flottant qui n’était peut être qu’un mirage. On est traversé de rapides images. De hautes tours de bois montent la garde. Etranges silhouettes que démultiplie le brouillard, qu’avive le miroir des songes. On ne sait plus très bien qui l’on est. Ayal-l’enfant-libre, Rodéric-de-la-Terre et ses cabanes de bruyère d’où l’on voit le grand dôme d’azur partir vers l’horizon illimité. Ou bien encore ces pieux de bois n’étaient-ils que les survivants d’une ville fantôme qui avait existé autrefois, telle la ville d’Ys, la « ville sous la mer » telle que nous la restitue le mythe ? Ou bien s’est-on échappé, comme par magie, du livre d’un poète ? Peut-être de celui de Jules Supervielle qui nous parle de cet étonnant « Enfant de la haute mer ». Mais écoutez, tendez l’oreille. C’est une voix très lointaine qui court entre ces vestiges d’un temps passé, c’est une parole faite d’eau et de pierre, de bois et de légende :

   « Comment s’était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l’aide de quels architectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d’un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu’elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l’eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? »

   N’est-ce pas ceci, cette ville fantomatique que notre imaginaire a bâtie à la seule vision de ces rythmes de bois ? N’est-ce pas ceci ?

 

 

 

 

 

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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 11:46
Voyage vers Lilliput.

« Pas se cogner à la vitre... »

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Dénuement.

 

   Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus déroutant que l’image d’une Jeune Femme en son plus évident dénuement ? Voici comment elle se donne à voir : seule, debout dans la poussière grise du jour, pareille au balancier d’une pendule qui aurait arrêté sa course au milieu de l’heure, immobile, sans acte et sans parole, pas même le plus mince murmure qui la manifesterait comme tension d’un proche événement. Figée dans sa propre chair, cette meute inaudible de confluences discrètes. Seule la torche de cuivre des cheveux dit l’appartenance au monde. Tout le reste du corps se fait silence et éternel repos. Ovale blanc du visage dont on aurait pu penser qu’il appartient à l’inapparence d’un Mime. Epaules tombantes que les bras soudés à l’anatomie entraînent vers le sol comme pour une chute. Torse étroit avec les deux bourgeons de la poitrine à peine éclos, simples braises éteintes à peine visibles dans le tumulte du monde. Bassin discret avec le V prononcé de l’aine en fuite vers une supposée féminité. Sans doute troublante. Jambes fluettes jointes en une manière de supplication, rencontre à peine lisible des boules des genoux. Triangles des pieds confondus avec la nappe lisse d’une surface dont elle ne paraît être que le simple reflet.

   Et la vêture ? Ces pelures, ces buées, ces brumes qui dénudent le corps plus qu’elles ne le dissimulent. Un chemisier si mince qu’il ne parvient nullement à soustraire à la vue des Curieux la perle de l’ombilic. Un étique triangle de toile qui dit le pli de l’antre d’Eros et le laisse en suspens en son étrange absence. Et le collier de perles ne souligne le cou qu’à la façon d’une esquisse dont on penserait qu’elle pourrait à tout moment s’occulter de la scène. Alors, soi-même on fait partie de l’oubli. Alors on se dissimule dans quelque coin de l’image en attente de quelque chose qui pourrait advenir. Rien n’est pire que cette halte, cette indécision qui fait sa goutte cristalline tout en haut de la colline du front, genre de supplice dont on attend la chute régulière, itérative, prologue à une possible folie.

 

   En partance pour Lilliput.

 

Voyage vers Lilliput.

"Gulliver and the Liliputans".

Source : Wikipédia.

 

   Afin que l’histoire puisse se poursuivre et conter ses menus faits il faut une double révolution. La nôtre d’abord. Devenir les lecteurs attentifs que nous fumes un jour, dans le demi-jour d’une bibliothèque, appuyé à la douce anfractuosité maternelle, écoutant la belle voix faire ses sinuosités, distiller ses rayons de miel, diffuser cette lumière d’éternité alors que bourdonne, dans le luxe de la pièce, le Petit Peuple de Lilliput, tout occupé à livrer la guerre à ses sempiternels ennemis de l’Île de Blefuscu. Sujet du conflit : on se bat afin de savoir par quel bout casser les œufs à la coque. Le prétexte est aussi mince que les habitants de Lilliput sont petits. De cette fable l’on n’a guère retenu que le nanisme des Îliens. Six pouces de haut, c’est une bien faible taille, que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de l’œuf !

   L’autre mouvement de révolution tient à Dénuement que nous inviterons au voyage en direction de cette île aussi fantastique que dépourvue, sans doute, de vrai lieu. Une utopie n’est nullement faite d’autre chose que de cette consistance de brouillard et de croyance immédiate des choses. Parfois les utopies servent-elles, renversant le réel, à le dépasser, à le rendre supportable.

 

   A Lilliput.

 

   Contrairement à Lemuel Gulliver que le Petit Peuple retint prisonnier, étroitement ligoté dans une résille de cordes, Dénuement est ici reçue comme une Reine. Non seulement elle n’est nullement soumise au régime strict d’une geôle mais on lui réserve le meilleur accueil. Pour logis elle a un bassin d’eau claire, pour Compagne son double de chair. Etonnante ubiquité. Ravissant pouvoir de dédoublement. S’apercevant en totalité elle se perçoit comme quelqu’un de libre, d’infiniment libre. Elle vogue à son aise entre deux eaux. Tantôt elle est Elle, tantôt l’Autre qui n’est qu’Elle en sa réverbération. Là où elle finit, l’Autre commence. Là où elle commence, l’Autre finit. Merveilleux jeu de miroir, incroyable écho qui part d’Elle et revient à Elle comme si le Monde n’était que sa propre image que se renverraient des myriades de vitres polies, éblouissantes.

 

   Plus de dénuement.

 

   Alors il n’y a plus de dénuement. Alors les bruits glissent tout autour avec des chuintements de soie. Les clartés frôlent le corps de leurs rémiges d’écume. Nue ou bien habillée plus rien n’a d’importance que le sentiment de soi, l’arche ouverte de la plénitude, la sublime complétude qui soude Soi à Soi dans la plus parfaite esquisse qui se puisse imaginer. Plus de discours qui blesse et humilie. Plus de laideur qui entaille la conscience. On flotte à la recherche de sa propre existence qui devient corne d’abondance. On capte son propre langage, cette voix venue d’on ne sait où, peut-être un murmure de Sirène dans le mystère des ondes, les plis de la vague, les rouleaux de bulles, loin là-bas où les choses communient dans l’évidence. On a soi-même la taille des habitants de Lilliput. Et tous les drames, toutes les tragédies se dimensionnent à cette nouvelle configuration de la présence humaine. Et, par un simple effet d’échelle, la beauté, la vérité, la liberté, les choses précieuses deviennent immenses. Très estimables Géants qui portent avec eux la quintessence de ce qui brille et resplendit dans le cœur et l’intellect des hommes.

 

   Une riche symbolique.

 

   Si la Jeune Femme qui se nommait Dénuement a accepté ce statut de Lilliputienne, ce n’est que pour en éprouver la riche symbolique. D’abord la simplicité de ce qui est petit, retenu, presque inaperçu. Ensuite pour goûter à l’ivresse de ce qui rayonne et éblouit mais dans la juste mesure de l’être, à savoir la pure beauté. Non le clinquant, l’apparence, la suffisance qui aveuglent tant d’Existants à la taille normale, aux désirs extravagants. C’est un tel bonheur depuis ce qui ressemble à un humble bocal, de devenir poisson, de nager dans une certaine insouciance, de ne plus percevoir les contraintes ni du temps, ni de l’espace. On dilate le globe de ses yeux, on ouvre l’éventail de ses nageoires, on remue à peine le fouet de sa queue, on progresse comme dans un rêve au milieu des images douces et des chants qui habitent le corps.

 

   Soi et non-soi.

 

   On est soi et non-soi. On est l’autre et non l’autre. On est l’un dans le multiple, le multiple en l’un. Etrange dédoublement qui n’en est pas un. Fusion harmonieuse des opposés. Complémentarité des ressemblances. Fusion des harmonies. Osmose des affinités. Alors plus rien ne blesse, plus rien n’isole de soi ni des autres. Puisque, en un seul empan de la conscience, on est soi dans l’autre, l’autre en soi. Monde dans le monde. Univers dans l’univers. Langage dans le langage. Il n’y a plus de différences. Les pauvres sont riches. Les riches pauvres. Les immobiles mobiles. Les tristes heureux. Les esseulés amoureux. Les pessimistes optimistes. Les inquestionnés philosophes. Les prosaïques artistes.

 

   On dit un mot.

 

   On dit un mot et on est le mot. On dit oiseau et le ciel accueille comme si l’on était un nuage. On dit bouteille et la mer vous emporte comme si on était un message. On dit nuit et l’on est mille et une dans quelque province d’un lointain Orient. On dit grain et on est le froment, l’odeur chaude du pain, l’enfant qui croque la croûte à belle dents, la mère qui sourit, le père attendri, l’ami de passage qui lève son verre, l’amitié en train de faire sa douce comptine, le monde émerveillé de tant d’insouciance, de tant de joie réunie dans une si modeste présence. On dit ce que l’on veut et mille mots à la suite font leur incroyable farandole. On dit parce qu’on est homme, qu’on est femme et que ceci est le don le plus précieux qui nous ait été fait depuis que le monde est monde. On dit Dénuement, on dit Lilliputienne et en même temps on dit le tout des choses lorsqu’elles viennent à notre rencontre dans la simple gaieté du jour. On vit nu. On vit habillé d’une feuille de vigne ou bien d’une simple coquille de noix. On connaît l’amour. Depuis son mince bocal où l’on nage avec la certitude d’être. Quoi de plus précieux que ce sentiment d’une vie qui se suffit à elle-même tout comme la Nature se limite à sa propre profusion. Être, c’est être en soi, en l’autre, dans le monde d’un seul élan de la pensée. Seulement cela : ÊTRE. Le reste, avoirs, possessions, pignons sur rue : poudre aux yeux et nuée de perlimpinpin. Assurément nous voulons être et n’être que cela. Tout autour volent les lucioles de l’envie. Que leur vol soit assuré de notre gratitude. Nous demeurerons dans la contrée de Lilliput ! Oui, de Lilliput !

 

 

 

 

 

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 09:51
Ineffable en sa réserve.

« Cache-cache ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Toute petite.

 

   Toute petite déjà celle que, depuis longtemps, l’on nommait « Ineffable » aimait à se cacher comme le disait de la nature l’Obscur Héraclite. Certes la nature se cache toujours pour la simple raison que jamais elle ne laisse apercevoir ses pouvoirs secrets et que ses vertus réputées puissantes, la force du fleuve, la génialité éruptive du volcan, la force éjaculatoire du soleil demeurent une énigme aux yeux des hommes. Question d’échelle. Question de connaissances. L’homme ne parvient à se connaître lui-même qu’au terme de difficultés insurmontables, alors comment pourrait-il savoir le monde en sa « multiple splendeur », si ce n’est au risque d’en être définitivement ébloui ? Sans doute, la plupart du temps, interrompt-il son entreprise en chemin. Et puis, comment interpréter la venue à soi des multiples formes sensibles, comment venir à bout de leur langage nécessairement crypté ? Comment prendre acte des mythes et symboles qui traversent la réalité de leur naturelle complexité sans sombrer, bientôt, dans une manière de vertige qui est l’antonyme exact de la curiosité du chercheur de mystères ? Donc le renoncement est l’habituelle catégorie à laquelle l’homme se range pour effacer sa capacité originelle à sombrer dans la chute ou bien à se satisfaire de quelque esquive. Mais emprunter un subterfuge, s’en remettre à un tour de passe-passe est un péché véniel dont on se remet vite pour peu que l’on soit versé, par tempérament, à l’excuse de soi que certains nomment volontiers « faiblesse » ou bien « complaisance ». C’est selon. Et cela n’a jamais empêché qui que ce soit de progresser sur les chemins du monde.

 

Ineffable en sa réserve.

Cache-cache sur une peinture du XIXe siècle.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Cache-cache.

 

   Donc petite, elle adorait se dissimuler, ce que, du reste, elle considérait comme une farce dont les bienveillants adultes ne s’émouvaient nullement. La recherche était aussi gratifiante que le fait de se dérober. Mais qui donc se formaliserait de ce simple fait qui n’est que l’un des moyens dont se dote l’enfant pour découvrir le monde ? Donc on cherchait Ineffable partout où un lieu propice à une cachette pouvait trouver le lieu de son effectuation et le monde était immense qui disposait ici d’une grotte, là d’un fourré dense, ici encore d’une crédence sans dos, là encore d’une ancienne ruche que les abeilles avaient désertée depuis des temps anciens. Et quels fous rires lors de la découverte « inopinée » d’Ineffable derrière une pile de linge ou bien dans le prolongement ombreux d’un arbre attentionné. Du reste il n’était pas rare qu’elle manifestât sa présence par quelque gloussement qui, pour être discret, n’en indiquait pas moins le chemin à emprunter afin que le trésor se dévoilât.

 

   Grande, maintenant.

 

   Le temps avait fait tourner sa roue avec l’application obstinée qu’on lui reconnaît comme sa qualité essentielle et Ineffable était, maintenant, une grande et belle Jeune Fille, mince comme la certitude d’être au monde et aussi discrète que la lumière de la luciole dans le chaume d’été. La voir était une telle joie simple, une si immédiate prise en soi de sa modestie que l’on ne pouvait que ressentir à son contact (bien qu’une manière de vitre en ôtât toute possibilité d’attouchement direct), cette impalpable douceur, ce bonheur indicible, cette suavité qui coulaient des mots mêmes de Maurice Barrès notés dans son ouvrage Du sang, de la volupté et de la mort :

   « [il] avait coutume de parler d’une joie lumineuse et pure qu’il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d’une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s’exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu’elle nous fait échapper à l’ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous assistons à la jeunesse du printemps, le matin, et au coucher du soleil sur la mer ».

   En effet, mettant entre parenthèses le cruel lyrisme de l’évocation, c’est bien de la métaphore du printemps dont on était imprégnés à seulement la deviner, pénétrés de son éternelle jeunesse, de la promesse de cette « joie lumineuse » dont le coucher du soleil sur la mer semblait constituer l’indépassable symbole. Elle arborait, en guise de vêture, une simple tenue d’Eve que ne « dissimulait » chichement que la mince parure d’un paravent semblable à un cristal. A côté, les murs de papier d’une maison de thé, auraient eu l’air de barbacanes défendant une antique citadelle médiévale. C’est dire le dénuement vestimentaire dans lequel Ineffable paraissait. Chrysalide aux ailes de tulle qu’un simple courant d’air eût dispersé aux quatre vents.

 

   Ineffable vêture.

 

   Cette façon de couvrir son corps, plus que de constituer l’effet de quelque mode, naissait d’une volonté de s’effacer du quotidien, de n’y paraître qu’en mode discret, en creux pourrait-on dire, le plein étant le monde en son aventureuse monstration qui, toujours, pêchait par excès. S’ingénier à en brosser le portrait aurait pu donner approximativement ceci : telle une marionnette à fils, Ineffable, en sustentation dans l’espace couleur d’ivoire, se tenait dans l’attitude d’une Novice d’un étrange couvent qui n’aurait admis en sa divine enceinte que des Nonnes dénudées, seulement défendues de l’extérieur par une si mince carapace que leur anatomie en aurait été comme radiographiée et il s’en serait fallu de peu que l’intérieur du corps n’en délivrât ses lourds secrets.

   Sa posture était si hiératique qu’on eût pu supputer la visitation de la grâce, la venue d’une extase, une révélation sur le point de la soustraire aux yeux des Curieux et des Insuffisants. S’il y avait calcul dans cette étrange attitude (et il y avait bien méditation), elle n’était nullement le fait d’une manœuvre dont elle se fût servie pour tirer quelque profit. Bien au contraire ! Sa seule préoccupation : passer inaperçue, pareille au vent sur la crête de la vague. Garder silence. Mettre son corps et son cœur au repos. Disposer son âme au recueil de l’air, de la goutte de pluie, de la rosée du matin dans son évidence même.

   Quelque Indiscret se fût-il ingénié à trouver dans cette inclination une perversité déguisée ou bien une intention malveillante en eût été pour ses frais car Ineffable ne regardait nullement le monde, ne s’en préoccupait pas, vivait son rêve éveillé comme un enfant poursuit le papillon qu’il convoite sans voir qu’il frôle l’abime vers lequel l’insouciant lépidoptère l’entraîne. Mais nul Néant ne la visait pour la simple raison qu’à ses yeux (oui, le Néant a des yeux !) elle n’existait pas plus qu’à ceux des quidams qui parcouraient les sillons de la Terre de leur marche inconséquente.

   Nombre d’entre vous se poseront la question de savoir pourquoi tant de mystère, pourquoi un paravent translucide alors qu’il eût été si facile d’adopter la robe de bure ou bien la tunique de coutil. Certes la remarque est plus que pertinente. Mais tout simplement le choix d’Ineffable avait été dicté pour la simple raison qu’elle croyait aux vertus des miroirs aux alouettes. C’était comme un jeu intérieur chez elle. Sans doute n’en laissait-elle rien paraître. Tout comme les phalènes viennent se heurter aux parois de verre de la lampe, fascinés qu’ils sont par l’éclat de la vive lumière, Ineffable laissait son corps émettre ses rayons avec la plus belle candeur qui se puisse imaginer. Oh, bien sûr, combien de Nomades de passage, de Voyageurs de l’impériale avaient visé avec délectation cette sculpture diaphane, pareille à un ivoire. Combien s’étaient heurtés à ces murs de verre pareils à ceux, producteurs de mirages, des labyrinthes. Nombreux ceux qui s’y étaient perdus. Nombreux ceux qui n’en avaient jamais retrouvé la sortie.

   Il en est ainsi de la vaine curiosité qu’elle vous emmène toujours ailleurs qu’au lieu que vous convoitiez, dans une manière d’hauturière utopie dont vous devenez l’étrange, nul et non avenu résident pour l’éternité. Alors il vous est demandé d’errer continuellement à la recherche de votre propre image puisque, certainement, vous n’êtes que cela, une image perdue dans cette vitre, dans ce miroir qui n’a fait que vous abuser. Mais, au fait, êtes-vous au moins assuré d’exister ? Mais d’exister VRAIMENT ? Pas seulement en tant que cette ombre qui glisse indéfiniment, que boit l’horizon comme il se délecte des nuages qui s’y perdent ? Êtes-vous sûrs ? Existez-vous ?

 

 

 

 

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 09:02
L’invention du Poilomaron.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

D’une mémorable découverte.

 

   Longtemps les Sages du Bois avaient flotté dans l’espace. Tous les points de la lointaine galaxie ils en avaient sondé les longs corridors, en avaient éprouvé les labyrinthes célestes, avaient chuté sur d’infinis toboggans aux belles pliures d’éther. La musique des sphères s’enroulait à l’entour de leurs minuscules oreilles, les filaments verts de la lumière cosmique tapissaient leurs minces corps de la lueur des aurores boréales. Les piquants des étoiles, parfois, se plantaient à même leur chair, mais dans la douceur, mais dans la douce insistance à être parmi le peuple des Pacifiques et des Dévoués à la cause du Ciel. Oui, sans doute était-il étrange que ce fussent ces modestes morceaux de bois qui aient été naturellement commis à servir la cause des dieux. On eût plutôt imaginé, dans l’exercice de ce sacerdoce, quelque espèce ailée, aigle à la vue perçante ou bien faucon au bec courbe ou encore huppe invisible au regard des hommes. Que pensaient de tout ceci les divinités qui scrutaient le vaste monde du haut de leur empyrée ? Nul ne s’en préoccupait, sinon quelque obscur spécialiste d’une mythologie poussiéreuse incluse dans de lourds et volumineux grimoires. Parmi l’assemblée pléthorique des dieux, les Boisés avaient leur préférence, comme tout un chacun choisit plutôt la fragrance de la rose que celle du lis.

   Lors de l’un de leurs derniers séjours sur Terre (ils n’y faisaient jamais que de rapides incursions), ils avaient trouvé, au hasard d’une plage, parmi des écueils de toutes sortes, un objet de fer rouillé dont ils ne connaissaient nullement l’usage mais qu’ils nommèrent, d’une voix, d’une seule le Poilomaron, sans doute par souci d’euphonie et aussi en raison du fait que les quatre syllabes de ce néologisme correspondaient à celles, homologues, des Pe-tits-Boi-sés (Petits Boisés, sobriquet habituel dont ils étaient affublés comme de leur essence la plus proche). Et cette mince histoire de métal, de rouille et de trous avait immédiatement tenu son langage signifiant à telle enseigne, qu’à peine possédée, ils en connaissaient tous les usages selon lesquels faire apparaître un monde dont ils ne possédaient nullement l’usage, faire surgir des secrets dont l’univers regorgeait à condition qu’on disposât de l’œil exact afin de les bien apercevoir. Son utilité la plus remarquable résultait de cet étrange phénomène : le regard appliqué aux trous ne laissait apparaître, de toute réalité, que son côté faste et chatoyant alors que les parties pleines occultaient tout ce qui aurait pu fâcher, à savoir la laideur, le mal, les piètres opinions, les marches de guingois et les chausse-trappes des dieux ou des humains par exemple.

 

Les dieux jugés à l’aune du Poilomaron.

 

   Ainsi, appliqué à l’observation du vaste empyrée où logeaient les dieux, voici comment, d’une manière toute céleste, éthérée mais non moins efficace s’opérait le phénomène des affinités ou bien son contraire, la répulsion éprouvée par rapport à tout ce qui fâchait et obérait la belle vérité. Affinité : la beauté qui, ici, se laissait apercevoir, qui était celle d’Aphrodite elle-même, non la laideur de son époux Héphaïstos, ce forgeron boiteux qui ne vivait qu’au rythme des fumées et odeurs acres de son foyer. Affinité : celui qu’on voyait, rayonnant au travers des trous, Apollon, dieu du soleil, de la musique, de la prophétie, cette si belle figure humaine dont son homonyme du Belvédère était comme la mise en image de toutes les vertus imaginables qui se pussent accorder aux existants. Répulsion : Arès, lui, on l’ignorait et sa cohorte guerrière, vindicative, Les Chagrin, Discorde, Crainte, Terreur, toutes ces déclinaisons de l’âme charbonneuse, venues se perdre dans les fosses de l’innommable. D’Artémis, on ne conservait que le croissant de Lune comme attribut, non l’arc au destin guerrier et chasseur qui réduisait à néant la prétention à exister d’innocents animaux. Affinités : Chez Athéna on fêtait l’admirable sagesse (dont soi-même, dans son âme boisée, l’on était affecté), la verticale raison qui savait démêler le vrai du faux, tenir le jugement hors de portée des idées toutes faites mais on ignorait sa disposition à la stratégie guerrière, le motif en fût-il de sauver la noble Athènes. Héra, on l’accueillait en tant que déesse du mariage, cette belle promesse d’union par laquelle faire advenir la génération. Chez Hermès on chantait la gloire du mouvement, l’office qu’il remplissait en tant que messager des dieux alors qu’on abhorrait sa proximité avec les voleurs qui hantaient les chemins sur lesquels s’aventuraient les voyageurs. Poséidon on l’aimait comme l’un des dieux les plus remarquables, lui qui régnait sur les vastes océans et présidait à la destinée des chevaux. Affinités : Zeus, toutes ces minuscules effigies de bois savaient en apprécier la grandeur, en éprouver un vif sentiment d’admiration quant à son côté justicier et protecteur, bienfaiteur et sauveur mais ce qui les choquait, c’était l’exaltation de cette toute puissance qu’il exerçait à l’encontre de ses plus proches, sa propre mère, ses femmes qu’il violente ou bien répudie sans l’ombre d’un remords. Et ce dernier point s’annonçait, évidemment, avec la froidure qu’inspire toute répulsion.

 

Archiver grandeurs et servitudes.

 

   C’était assurément une belle trouvaille que celle de cet étonnant Poilomaron, cet objet certes doué d’un manichéisme parfois étroit, classant ici le Bien, là le Mal, ici encore le Bon Grain, ici l’Ivraie. Mais comment faire, lorsque, fraîchement émoulus d’une racine, tout droit sortis d’une écorce, à peine levés d’un rameau, comment procéder donc pour se doter d’un libre arbitre, faire la place à une conscience aussi libre que mesurée, donner assise à des paradigmes de la connaissance qui ne fussent simplement des décisions du hasard ? Car ce qui était considéré par les Gardiens du Poilomaron comme leur mission la plus haute, c’était de viser les choses et le monde avec la plus belle exactitude qui soit, non seulement dans une approximation proche d’un aveuglement. Alors, dans la suite des jours et des heures, postés au bord de leur bastingage, Poilomaron faisant devant leurs corps comme un étrange rempart, ils scrutaient le vaste horizon, s’appliquant, de plus en plus, à noter et à archiver sur les feuillets de leur mémoire les us et coutumes des Terriens. Ils avaient fort à faire comme pourra en témoigner le compte rendu suivant.

 

Des hommes et du Poilomaron.

 

   On aura donc compris que les Boisés affutaient leurs yeux autant que possible, amenant à la vue, au travers des minces oculus, tout ce qui les réconfortait, dont ils pensaient le plus grand bien, laissant dans l’ombre, derrière le rempart de tôle rouillée, toutes les aberrations, les déviances, les simagrées au travers desquelles l’existence semblait ne chercher que les ornières d’une confondante condition humaine.

Dans les fentes de lumière : le sourire franc, gonflé de plénitude de l’enfant ; les œuvres belles façonnées par les artisans amoureux de leur art ; la toile du Maître avec ses délicates touches en clair-obscur ne disant non seulement le clignotement des tons, leurs valeurs respectives, mais aussi, allégoriquement, la danse de la vie et de la mort, la gigue de l’amour et le deuil de la guerre ; lumière : les voyages au long cours qui ouvraient toutes les « Routes de la Soie » du monde, toutes les cours magiques des Kubilai Khan du mystérieux Orient ; dans la libre ouverture ménagée par les morsures de la rouille, les gestes généreux des humanistes, ces belles lettres disant la vertu de l’Âge Classique, ses impérissables valeurs, ce luxe de l’exactitude pareil à l’âme droite, à la décision mûrement pesée ; ouverture : le beau travail des scribes penchés sur leurs manuscrits et plus rien ne compte que la gloire de ces enluminures, leur ravissement du jour, le déploiement du pur bonheur ; dans la faille ouverte, telle la marque d’une indépassable lucidité, les signes précieux des Civilisations : les empreintes des tablettes mésopotamiennes, les hiéroglyphes traçant leur ineffable présence, les flancs des amphores sur lesquels brille l’intelligence de l’homme à connaître ce qui le porte en avant et l’accomplit telle la conscience qu’il est.

Derrière la surdité du métal : comme s’il s’agissait de se dissimuler, de se soustraire au feu de la vérité, la duplicité des faux-monnayeurs qui transforment la vie en un jeu continuel de dupes ; la dérobade face aux engagements ; la mutilation de l’autre que l’on ne reconnaît même plus ; le goût du lucre porté à sa toute puissance ; fermeture : le pouvoir des forts réduisant leurs victimes à n’être plus que de simples ombres, de fuyantes silhouettes déjà absentes d’elles-mêmes ; extinction : la suffisance des palais dorés où l’on se goberge du peuple, de sa disposition à n’être que par défaut dans les ornières étroites des contingences ; derrière ce qui isole et porte la vue à la cécité, toutes les aberrations des hôtes de la Terre qui, le plus souvent, n’avancent qu’à la mesure de leur propre gloire, réduisant l’altérité à n’être que peau de chagrin, se gaussant de tout ce qui n’est pas soi, insufflant au plein de leur ego la mesure d’un orgueil éblouissant comme mille soleils.

 

Epilogue.

 

   Etonnant, tout de même qu’un tel objet, en soi modeste, inapparent, laissé pour compte sur quelque plage déserte, pût porter en son sein autant de significations multiples, autant de bonheurs légers, de malheurs denses comme la finitude. C’est là le sort de tout humain que de ne voir que le brillant des objets, la lumière des choses sous la clarté d’une vie insouciante, portée le plus souvent au plaisir immédiat, à la frivolité, au ravissement dans l’instant, sans même qu’un futur puisse s’intercaler entre leur désir d’être et leur vérité d’exister sur cette constante ligne de crête inscrite, depuis la nuit des temps, sur la limite séparant Charybde de Scylla. Il en est ainsi du sort des Petits Boisés que leur immémoriale sagesse, leur infinie disposition à la compréhension de la beauté, au saisissement de la simplicité, nous intime l’ordre de frotter la pupille de notre connaissance afin que, regardées avec exactitude, les nervures du réel tissent à notre égard le langage ouvert de notre présence parmi le monde, ses joies mais aussi ses vicissitudes. Lecteur, Lectrice, si au cours de vos déambulations rêveuses sur quelque rivage océanique, un Poilomaron vient échouer tout contre vos pieds éblouis, regardez, mais regardez donc avec toute l’attention dont vous pouvez être la manifestation. Là est le domaine du merveilleux qui ne fait sens qu’à éliminer son contraire, à savoir cette couche épaisse et cornée qui envahit notre cristallin pour nous empêcher de voir. Or nous voulons voir, oui, seulement voir, ce qui veut dire être en harmonie avec le monde. Oui, avec le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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