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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 10:46
Voyage vers Lilliput.

« Pas se cogner à la vitre... »

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Dénuement.

 

   Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus déroutant que l’image d’une Jeune Femme en son plus évident dénuement ? Voici comment elle se donne à voir : seule, debout dans la poussière grise du jour, pareille au balancier d’une pendule qui aurait arrêté sa course au milieu de l’heure, immobile, sans acte et sans parole, pas même le plus mince murmure qui la manifesterait comme tension d’un proche événement. Figée dans sa propre chair, cette meute inaudible de confluences discrètes. Seule la torche de cuivre des cheveux dit l’appartenance au monde. Tout le reste du corps se fait silence et éternel repos. Ovale blanc du visage dont on aurait pu penser qu’il appartient à l’inapparence d’un Mime. Epaules tombantes que les bras soudés à l’anatomie entraînent vers le sol comme pour une chute. Torse étroit avec les deux bourgeons de la poitrine à peine éclos, simples braises éteintes à peine visibles dans le tumulte du monde. Bassin discret avec le V prononcé de l’aine en fuite vers une supposée féminité. Sans doute troublante. Jambes fluettes jointes en une manière de supplication, rencontre à peine lisible des boules des genoux. Triangles des pieds confondus avec la nappe lisse d’une surface dont elle ne paraît être que le simple reflet.

   Et la vêture ? Ces pelures, ces buées, ces brumes qui dénudent le corps plus qu’elles ne le dissimulent. Un chemisier si mince qu’il ne parvient nullement à soustraire à la vue des Curieux la perle de l’ombilic. Un étique triangle de toile qui dit le pli de l’antre d’Eros et le laisse en suspens en son étrange absence. Et le collier de perles ne souligne le cou qu’à la façon d’une esquisse dont on penserait qu’elle pourrait à tout moment s’occulter de la scène. Alors, soi-même on fait partie de l’oubli. Alors on se dissimule dans quelque coin de l’image en attente de quelque chose qui pourrait advenir. Rien n’est pire que cette halte, cette indécision qui fait sa goutte cristalline tout en haut de la colline du front, genre de supplice dont on attend la chute régulière, itérative, prologue à une possible folie.

 

   En partance pour Lilliput.

 

Voyage vers Lilliput.

"Gulliver and the Liliputans".

Source : Wikipédia.

 

   Afin que l’histoire puisse se poursuivre et conter ses menus faits il faut une double révolution. La nôtre d’abord. Devenir les lecteurs attentifs que nous fumes un jour, dans le demi-jour d’une bibliothèque, appuyé à la douce anfractuosité maternelle, écoutant la belle voix faire ses sinuosités, distiller ses rayons de miel, diffuser cette lumière d’éternité alors que bourdonne, dans le luxe de la pièce, le Petit Peuple de Lilliput, tout occupé à livrer la guerre à ses sempiternels ennemis de l’Île de Blefuscu. Sujet du conflit : on se bat afin de savoir par quel bout casser les œufs à la coque. Le prétexte est aussi mince que les habitants de Lilliput sont petits. De cette fable l’on n’a guère retenu que le nanisme des Îliens. Six pouces de haut, c’est une bien faible taille, que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de l’œuf !

   L’autre mouvement de révolution tient à Dénuement que nous inviterons au voyage en direction de cette île aussi fantastique que dépourvue, sans doute, de vrai lieu. Une utopie n’est nullement faite d’autre chose que de cette consistance de brouillard et de croyance immédiate des choses. Parfois les utopies servent-elles, renversant le réel, à le dépasser, à le rendre supportable.

 

   A Lilliput.

 

   Contrairement à Lemuel Gulliver que le Petit Peuple retint prisonnier, étroitement ligoté dans une résille de cordes, Dénuement est ici reçue comme une Reine. Non seulement elle n’est nullement soumise au régime strict d’une geôle mais on lui réserve le meilleur accueil. Pour logis elle a un bassin d’eau claire, pour Compagne son double de chair. Etonnante ubiquité. Ravissant pouvoir de dédoublement. S’apercevant en totalité elle se perçoit comme quelqu’un de libre, d’infiniment libre. Elle vogue à son aise entre deux eaux. Tantôt elle est Elle, tantôt l’Autre qui n’est qu’Elle en sa réverbération. Là où elle finit, l’Autre commence. Là où elle commence, l’Autre finit. Merveilleux jeu de miroir, incroyable écho qui part d’Elle et revient à Elle comme si le Monde n’était que sa propre image que se renverraient des myriades de vitres polies, éblouissantes.

 

   Plus de dénuement.

 

   Alors il n’y a plus de dénuement. Alors les bruits glissent tout autour avec des chuintements de soie. Les clartés frôlent le corps de leurs rémiges d’écume. Nue ou bien habillée plus rien n’a d’importance que le sentiment de soi, l’arche ouverte de la plénitude, la sublime complétude qui soude Soi à Soi dans la plus parfaite esquisse qui se puisse imaginer. Plus de discours qui blesse et humilie. Plus de laideur qui entaille la conscience. On flotte à la recherche de sa propre existence qui devient corne d’abondance. On capte son propre langage, cette voix venue d’on ne sait où, peut-être un murmure de Sirène dans le mystère des ondes, les plis de la vague, les rouleaux de bulles, loin là-bas où les choses communient dans l’évidence. On a soi-même la taille des habitants de Lilliput. Et tous les drames, toutes les tragédies se dimensionnent à cette nouvelle configuration de la présence humaine. Et, par un simple effet d’échelle, la beauté, la vérité, la liberté, les choses précieuses deviennent immenses. Très estimables Géants qui portent avec eux la quintessence de ce qui brille et resplendit dans le cœur et l’intellect des hommes.

 

   Une riche symbolique.

 

   Si la Jeune Femme qui se nommait Dénuement a accepté ce statut de Lilliputienne, ce n’est que pour en éprouver la riche symbolique. D’abord la simplicité de ce qui est petit, retenu, presque inaperçu. Ensuite pour goûter à l’ivresse de ce qui rayonne et éblouit mais dans la juste mesure de l’être, à savoir la pure beauté. Non le clinquant, l’apparence, la suffisance qui aveuglent tant d’Existants à la taille normale, aux désirs extravagants. C’est un tel bonheur depuis ce qui ressemble à un humble bocal, de devenir poisson, de nager dans une certaine insouciance, de ne plus percevoir les contraintes ni du temps, ni de l’espace. On dilate le globe de ses yeux, on ouvre l’éventail de ses nageoires, on remue à peine le fouet de sa queue, on progresse comme dans un rêve au milieu des images douces et des chants qui habitent le corps.

 

   Soi et non-soi.

 

   On est soi et non-soi. On est l’autre et non l’autre. On est l’un dans le multiple, le multiple en l’un. Etrange dédoublement qui n’en est pas un. Fusion harmonieuse des opposés. Complémentarité des ressemblances. Fusion des harmonies. Osmose des affinités. Alors plus rien ne blesse, plus rien n’isole de soi ni des autres. Puisque, en un seul empan de la conscience, on est soi dans l’autre, l’autre en soi. Monde dans le monde. Univers dans l’univers. Langage dans le langage. Il n’y a plus de différences. Les pauvres sont riches. Les riches pauvres. Les immobiles mobiles. Les tristes heureux. Les esseulés amoureux. Les pessimistes optimistes. Les inquestionnés philosophes. Les prosaïques artistes.

 

   On dit un mot.

 

   On dit un mot et on est le mot. On dit oiseau et le ciel accueille comme si l’on était un nuage. On dit bouteille et la mer vous emporte comme si on était un message. On dit nuit et l’on est mille et une dans quelque province d’un lointain Orient. On dit grain et on est le froment, l’odeur chaude du pain, l’enfant qui croque la croûte à belle dents, la mère qui sourit, le père attendri, l’ami de passage qui lève son verre, l’amitié en train de faire sa douce comptine, le monde émerveillé de tant d’insouciance, de tant de joie réunie dans une si modeste présence. On dit ce que l’on veut et mille mots à la suite font leur incroyable farandole. On dit parce qu’on est homme, qu’on est femme et que ceci est le don le plus précieux qui nous ait été fait depuis que le monde est monde. On dit Dénuement, on dit Lilliputienne et en même temps on dit le tout des choses lorsqu’elles viennent à notre rencontre dans la simple gaieté du jour. On vit nu. On vit habillé d’une feuille de vigne ou bien d’une simple coquille de noix. On connaît l’amour. Depuis son mince bocal où l’on nage avec la certitude d’être. Quoi de plus précieux que ce sentiment d’une vie qui se suffit à elle-même tout comme la Nature se limite à sa propre profusion. Être, c’est être en soi, en l’autre, dans le monde d’un seul élan de la pensée. Seulement cela : ÊTRE. Le reste, avoirs, possessions, pignons sur rue : poudre aux yeux et nuée de perlimpinpin. Assurément nous voulons être et n’être que cela. Tout autour volent les lucioles de l’envie. Que leur vol soit assuré de notre gratitude. Nous demeurerons dans la contrée de Lilliput ! Oui, de Lilliput !

 

 

 

 

 

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 08:51
Ineffable en sa réserve.

« Cache-cache ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Toute petite.

 

   Toute petite déjà celle que, depuis longtemps, l’on nommait « Ineffable » aimait à se cacher comme le disait de la nature l’Obscur Héraclite. Certes la nature se cache toujours pour la simple raison que jamais elle ne laisse apercevoir ses pouvoirs secrets et que ses vertus réputées puissantes, la force du fleuve, la génialité éruptive du volcan, la force éjaculatoire du soleil demeurent une énigme aux yeux des hommes. Question d’échelle. Question de connaissances. L’homme ne parvient à se connaître lui-même qu’au terme de difficultés insurmontables, alors comment pourrait-il savoir le monde en sa « multiple splendeur », si ce n’est au risque d’en être définitivement ébloui ? Sans doute, la plupart du temps, interrompt-il son entreprise en chemin. Et puis, comment interpréter la venue à soi des multiples formes sensibles, comment venir à bout de leur langage nécessairement crypté ? Comment prendre acte des mythes et symboles qui traversent la réalité de leur naturelle complexité sans sombrer, bientôt, dans une manière de vertige qui est l’antonyme exact de la curiosité du chercheur de mystères ? Donc le renoncement est l’habituelle catégorie à laquelle l’homme se range pour effacer sa capacité originelle à sombrer dans la chute ou bien à se satisfaire de quelque esquive. Mais emprunter un subterfuge, s’en remettre à un tour de passe-passe est un péché véniel dont on se remet vite pour peu que l’on soit versé, par tempérament, à l’excuse de soi que certains nomment volontiers « faiblesse » ou bien « complaisance ». C’est selon. Et cela n’a jamais empêché qui que ce soit de progresser sur les chemins du monde.

 

Ineffable en sa réserve.

Cache-cache sur une peinture du XIXe siècle.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Cache-cache.

 

   Donc petite, elle adorait se dissimuler, ce que, du reste, elle considérait comme une farce dont les bienveillants adultes ne s’émouvaient nullement. La recherche était aussi gratifiante que le fait de se dérober. Mais qui donc se formaliserait de ce simple fait qui n’est que l’un des moyens dont se dote l’enfant pour découvrir le monde ? Donc on cherchait Ineffable partout où un lieu propice à une cachette pouvait trouver le lieu de son effectuation et le monde était immense qui disposait ici d’une grotte, là d’un fourré dense, ici encore d’une crédence sans dos, là encore d’une ancienne ruche que les abeilles avaient désertée depuis des temps anciens. Et quels fous rires lors de la découverte « inopinée » d’Ineffable derrière une pile de linge ou bien dans le prolongement ombreux d’un arbre attentionné. Du reste il n’était pas rare qu’elle manifestât sa présence par quelque gloussement qui, pour être discret, n’en indiquait pas moins le chemin à emprunter afin que le trésor se dévoilât.

 

   Grande, maintenant.

 

   Le temps avait fait tourner sa roue avec l’application obstinée qu’on lui reconnaît comme sa qualité essentielle et Ineffable était, maintenant, une grande et belle Jeune Fille, mince comme la certitude d’être au monde et aussi discrète que la lumière de la luciole dans le chaume d’été. La voir était une telle joie simple, une si immédiate prise en soi de sa modestie que l’on ne pouvait que ressentir à son contact (bien qu’une manière de vitre en ôtât toute possibilité d’attouchement direct), cette impalpable douceur, ce bonheur indicible, cette suavité qui coulaient des mots mêmes de Maurice Barrès notés dans son ouvrage Du sang, de la volupté et de la mort :

   « [il] avait coutume de parler d’une joie lumineuse et pure qu’il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d’une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s’exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu’elle nous fait échapper à l’ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous assistons à la jeunesse du printemps, le matin, et au coucher du soleil sur la mer ».

   En effet, mettant entre parenthèses le cruel lyrisme de l’évocation, c’est bien de la métaphore du printemps dont on était imprégnés à seulement la deviner, pénétrés de son éternelle jeunesse, de la promesse de cette « joie lumineuse » dont le coucher du soleil sur la mer semblait constituer l’indépassable symbole. Elle arborait, en guise de vêture, une simple tenue d’Eve que ne « dissimulait » chichement que la mince parure d’un paravent semblable à un cristal. A côté, les murs de papier d’une maison de thé, auraient eu l’air de barbacanes défendant une antique citadelle médiévale. C’est dire le dénuement vestimentaire dans lequel Ineffable paraissait. Chrysalide aux ailes de tulle qu’un simple courant d’air eût dispersé aux quatre vents.

 

   Ineffable vêture.

 

   Cette façon de couvrir son corps, plus que de constituer l’effet de quelque mode, naissait d’une volonté de s’effacer du quotidien, de n’y paraître qu’en mode discret, en creux pourrait-on dire, le plein étant le monde en son aventureuse monstration qui, toujours, pêchait par excès. S’ingénier à en brosser le portrait aurait pu donner approximativement ceci : telle une marionnette à fils, Ineffable, en sustentation dans l’espace couleur d’ivoire, se tenait dans l’attitude d’une Novice d’un étrange couvent qui n’aurait admis en sa divine enceinte que des Nonnes dénudées, seulement défendues de l’extérieur par une si mince carapace que leur anatomie en aurait été comme radiographiée et il s’en serait fallu de peu que l’intérieur du corps n’en délivrât ses lourds secrets.

   Sa posture était si hiératique qu’on eût pu supputer la visitation de la grâce, la venue d’une extase, une révélation sur le point de la soustraire aux yeux des Curieux et des Insuffisants. S’il y avait calcul dans cette étrange attitude (et il y avait bien méditation), elle n’était nullement le fait d’une manœuvre dont elle se fût servie pour tirer quelque profit. Bien au contraire ! Sa seule préoccupation : passer inaperçue, pareille au vent sur la crête de la vague. Garder silence. Mettre son corps et son cœur au repos. Disposer son âme au recueil de l’air, de la goutte de pluie, de la rosée du matin dans son évidence même.

   Quelque Indiscret se fût-il ingénié à trouver dans cette inclination une perversité déguisée ou bien une intention malveillante en eût été pour ses frais car Ineffable ne regardait nullement le monde, ne s’en préoccupait pas, vivait son rêve éveillé comme un enfant poursuit le papillon qu’il convoite sans voir qu’il frôle l’abime vers lequel l’insouciant lépidoptère l’entraîne. Mais nul Néant ne la visait pour la simple raison qu’à ses yeux (oui, le Néant a des yeux !) elle n’existait pas plus qu’à ceux des quidams qui parcouraient les sillons de la Terre de leur marche inconséquente.

   Nombre d’entre vous se poseront la question de savoir pourquoi tant de mystère, pourquoi un paravent translucide alors qu’il eût été si facile d’adopter la robe de bure ou bien la tunique de coutil. Certes la remarque est plus que pertinente. Mais tout simplement le choix d’Ineffable avait été dicté pour la simple raison qu’elle croyait aux vertus des miroirs aux alouettes. C’était comme un jeu intérieur chez elle. Sans doute n’en laissait-elle rien paraître. Tout comme les phalènes viennent se heurter aux parois de verre de la lampe, fascinés qu’ils sont par l’éclat de la vive lumière, Ineffable laissait son corps émettre ses rayons avec la plus belle candeur qui se puisse imaginer. Oh, bien sûr, combien de Nomades de passage, de Voyageurs de l’impériale avaient visé avec délectation cette sculpture diaphane, pareille à un ivoire. Combien s’étaient heurtés à ces murs de verre pareils à ceux, producteurs de mirages, des labyrinthes. Nombreux ceux qui s’y étaient perdus. Nombreux ceux qui n’en avaient jamais retrouvé la sortie.

   Il en est ainsi de la vaine curiosité qu’elle vous emmène toujours ailleurs qu’au lieu que vous convoitiez, dans une manière d’hauturière utopie dont vous devenez l’étrange, nul et non avenu résident pour l’éternité. Alors il vous est demandé d’errer continuellement à la recherche de votre propre image puisque, certainement, vous n’êtes que cela, une image perdue dans cette vitre, dans ce miroir qui n’a fait que vous abuser. Mais, au fait, êtes-vous au moins assuré d’exister ? Mais d’exister VRAIMENT ? Pas seulement en tant que cette ombre qui glisse indéfiniment, que boit l’horizon comme il se délecte des nuages qui s’y perdent ? Êtes-vous sûrs ? Existez-vous ?

 

 

 

 

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 08:02
L’invention du Poilomaron.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

D’une mémorable découverte.

 

   Longtemps les Sages du Bois avaient flotté dans l’espace. Tous les points de la lointaine galaxie ils en avaient sondé les longs corridors, en avaient éprouvé les labyrinthes célestes, avaient chuté sur d’infinis toboggans aux belles pliures d’éther. La musique des sphères s’enroulait à l’entour de leurs minuscules oreilles, les filaments verts de la lumière cosmique tapissaient leurs minces corps de la lueur des aurores boréales. Les piquants des étoiles, parfois, se plantaient à même leur chair, mais dans la douceur, mais dans la douce insistance à être parmi le peuple des Pacifiques et des Dévoués à la cause du Ciel. Oui, sans doute était-il étrange que ce fussent ces modestes morceaux de bois qui aient été naturellement commis à servir la cause des dieux. On eût plutôt imaginé, dans l’exercice de ce sacerdoce, quelque espèce ailée, aigle à la vue perçante ou bien faucon au bec courbe ou encore huppe invisible au regard des hommes. Que pensaient de tout ceci les divinités qui scrutaient le vaste monde du haut de leur empyrée ? Nul ne s’en préoccupait, sinon quelque obscur spécialiste d’une mythologie poussiéreuse incluse dans de lourds et volumineux grimoires. Parmi l’assemblée pléthorique des dieux, les Boisés avaient leur préférence, comme tout un chacun choisit plutôt la fragrance de la rose que celle du lis.

   Lors de l’un de leurs derniers séjours sur Terre (ils n’y faisaient jamais que de rapides incursions), ils avaient trouvé, au hasard d’une plage, parmi des écueils de toutes sortes, un objet de fer rouillé dont ils ne connaissaient nullement l’usage mais qu’ils nommèrent, d’une voix, d’une seule le Poilomaron, sans doute par souci d’euphonie et aussi en raison du fait que les quatre syllabes de ce néologisme correspondaient à celles, homologues, des Pe-tits-Boi-sés (Petits Boisés, sobriquet habituel dont ils étaient affublés comme de leur essence la plus proche). Et cette mince histoire de métal, de rouille et de trous avait immédiatement tenu son langage signifiant à telle enseigne, qu’à peine possédée, ils en connaissaient tous les usages selon lesquels faire apparaître un monde dont ils ne possédaient nullement l’usage, faire surgir des secrets dont l’univers regorgeait à condition qu’on disposât de l’œil exact afin de les bien apercevoir. Son utilité la plus remarquable résultait de cet étrange phénomène : le regard appliqué aux trous ne laissait apparaître, de toute réalité, que son côté faste et chatoyant alors que les parties pleines occultaient tout ce qui aurait pu fâcher, à savoir la laideur, le mal, les piètres opinions, les marches de guingois et les chausse-trappes des dieux ou des humains par exemple.

 

Les dieux jugés à l’aune du Poilomaron.

 

   Ainsi, appliqué à l’observation du vaste empyrée où logeaient les dieux, voici comment, d’une manière toute céleste, éthérée mais non moins efficace s’opérait le phénomène des affinités ou bien son contraire, la répulsion éprouvée par rapport à tout ce qui fâchait et obérait la belle vérité. Affinité : la beauté qui, ici, se laissait apercevoir, qui était celle d’Aphrodite elle-même, non la laideur de son époux Héphaïstos, ce forgeron boiteux qui ne vivait qu’au rythme des fumées et odeurs acres de son foyer. Affinité : celui qu’on voyait, rayonnant au travers des trous, Apollon, dieu du soleil, de la musique, de la prophétie, cette si belle figure humaine dont son homonyme du Belvédère était comme la mise en image de toutes les vertus imaginables qui se pussent accorder aux existants. Répulsion : Arès, lui, on l’ignorait et sa cohorte guerrière, vindicative, Les Chagrin, Discorde, Crainte, Terreur, toutes ces déclinaisons de l’âme charbonneuse, venues se perdre dans les fosses de l’innommable. D’Artémis, on ne conservait que le croissant de Lune comme attribut, non l’arc au destin guerrier et chasseur qui réduisait à néant la prétention à exister d’innocents animaux. Affinités : Chez Athéna on fêtait l’admirable sagesse (dont soi-même, dans son âme boisée, l’on était affecté), la verticale raison qui savait démêler le vrai du faux, tenir le jugement hors de portée des idées toutes faites mais on ignorait sa disposition à la stratégie guerrière, le motif en fût-il de sauver la noble Athènes. Héra, on l’accueillait en tant que déesse du mariage, cette belle promesse d’union par laquelle faire advenir la génération. Chez Hermès on chantait la gloire du mouvement, l’office qu’il remplissait en tant que messager des dieux alors qu’on abhorrait sa proximité avec les voleurs qui hantaient les chemins sur lesquels s’aventuraient les voyageurs. Poséidon on l’aimait comme l’un des dieux les plus remarquables, lui qui régnait sur les vastes océans et présidait à la destinée des chevaux. Affinités : Zeus, toutes ces minuscules effigies de bois savaient en apprécier la grandeur, en éprouver un vif sentiment d’admiration quant à son côté justicier et protecteur, bienfaiteur et sauveur mais ce qui les choquait, c’était l’exaltation de cette toute puissance qu’il exerçait à l’encontre de ses plus proches, sa propre mère, ses femmes qu’il violente ou bien répudie sans l’ombre d’un remords. Et ce dernier point s’annonçait, évidemment, avec la froidure qu’inspire toute répulsion.

 

Archiver grandeurs et servitudes.

 

   C’était assurément une belle trouvaille que celle de cet étonnant Poilomaron, cet objet certes doué d’un manichéisme parfois étroit, classant ici le Bien, là le Mal, ici encore le Bon Grain, ici l’Ivraie. Mais comment faire, lorsque, fraîchement émoulus d’une racine, tout droit sortis d’une écorce, à peine levés d’un rameau, comment procéder donc pour se doter d’un libre arbitre, faire la place à une conscience aussi libre que mesurée, donner assise à des paradigmes de la connaissance qui ne fussent simplement des décisions du hasard ? Car ce qui était considéré par les Gardiens du Poilomaron comme leur mission la plus haute, c’était de viser les choses et le monde avec la plus belle exactitude qui soit, non seulement dans une approximation proche d’un aveuglement. Alors, dans la suite des jours et des heures, postés au bord de leur bastingage, Poilomaron faisant devant leurs corps comme un étrange rempart, ils scrutaient le vaste horizon, s’appliquant, de plus en plus, à noter et à archiver sur les feuillets de leur mémoire les us et coutumes des Terriens. Ils avaient fort à faire comme pourra en témoigner le compte rendu suivant.

 

Des hommes et du Poilomaron.

 

   On aura donc compris que les Boisés affutaient leurs yeux autant que possible, amenant à la vue, au travers des minces oculus, tout ce qui les réconfortait, dont ils pensaient le plus grand bien, laissant dans l’ombre, derrière le rempart de tôle rouillée, toutes les aberrations, les déviances, les simagrées au travers desquelles l’existence semblait ne chercher que les ornières d’une confondante condition humaine.

Dans les fentes de lumière : le sourire franc, gonflé de plénitude de l’enfant ; les œuvres belles façonnées par les artisans amoureux de leur art ; la toile du Maître avec ses délicates touches en clair-obscur ne disant non seulement le clignotement des tons, leurs valeurs respectives, mais aussi, allégoriquement, la danse de la vie et de la mort, la gigue de l’amour et le deuil de la guerre ; lumière : les voyages au long cours qui ouvraient toutes les « Routes de la Soie » du monde, toutes les cours magiques des Kubilai Khan du mystérieux Orient ; dans la libre ouverture ménagée par les morsures de la rouille, les gestes généreux des humanistes, ces belles lettres disant la vertu de l’Âge Classique, ses impérissables valeurs, ce luxe de l’exactitude pareil à l’âme droite, à la décision mûrement pesée ; ouverture : le beau travail des scribes penchés sur leurs manuscrits et plus rien ne compte que la gloire de ces enluminures, leur ravissement du jour, le déploiement du pur bonheur ; dans la faille ouverte, telle la marque d’une indépassable lucidité, les signes précieux des Civilisations : les empreintes des tablettes mésopotamiennes, les hiéroglyphes traçant leur ineffable présence, les flancs des amphores sur lesquels brille l’intelligence de l’homme à connaître ce qui le porte en avant et l’accomplit telle la conscience qu’il est.

Derrière la surdité du métal : comme s’il s’agissait de se dissimuler, de se soustraire au feu de la vérité, la duplicité des faux-monnayeurs qui transforment la vie en un jeu continuel de dupes ; la dérobade face aux engagements ; la mutilation de l’autre que l’on ne reconnaît même plus ; le goût du lucre porté à sa toute puissance ; fermeture : le pouvoir des forts réduisant leurs victimes à n’être plus que de simples ombres, de fuyantes silhouettes déjà absentes d’elles-mêmes ; extinction : la suffisance des palais dorés où l’on se goberge du peuple, de sa disposition à n’être que par défaut dans les ornières étroites des contingences ; derrière ce qui isole et porte la vue à la cécité, toutes les aberrations des hôtes de la Terre qui, le plus souvent, n’avancent qu’à la mesure de leur propre gloire, réduisant l’altérité à n’être que peau de chagrin, se gaussant de tout ce qui n’est pas soi, insufflant au plein de leur ego la mesure d’un orgueil éblouissant comme mille soleils.

 

Epilogue.

 

   Etonnant, tout de même qu’un tel objet, en soi modeste, inapparent, laissé pour compte sur quelque plage déserte, pût porter en son sein autant de significations multiples, autant de bonheurs légers, de malheurs denses comme la finitude. C’est là le sort de tout humain que de ne voir que le brillant des objets, la lumière des choses sous la clarté d’une vie insouciante, portée le plus souvent au plaisir immédiat, à la frivolité, au ravissement dans l’instant, sans même qu’un futur puisse s’intercaler entre leur désir d’être et leur vérité d’exister sur cette constante ligne de crête inscrite, depuis la nuit des temps, sur la limite séparant Charybde de Scylla. Il en est ainsi du sort des Petits Boisés que leur immémoriale sagesse, leur infinie disposition à la compréhension de la beauté, au saisissement de la simplicité, nous intime l’ordre de frotter la pupille de notre connaissance afin que, regardées avec exactitude, les nervures du réel tissent à notre égard le langage ouvert de notre présence parmi le monde, ses joies mais aussi ses vicissitudes. Lecteur, Lectrice, si au cours de vos déambulations rêveuses sur quelque rivage océanique, un Poilomaron vient échouer tout contre vos pieds éblouis, regardez, mais regardez donc avec toute l’attention dont vous pouvez être la manifestation. Là est le domaine du merveilleux qui ne fait sens qu’à éliminer son contraire, à savoir cette couche épaisse et cornée qui envahit notre cristallin pour nous empêcher de voir. Or nous voulons voir, oui, seulement voir, ce qui veut dire être en harmonie avec le monde. Oui, avec le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 15:01
Source de soi.

« Balancement délicat ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

Edmond le Sourcier aimait bien, lorsqu’il en avait le loisir, aller chercher cette jeune aventure qu’il nommait Sauvageonne, se rendre dans quelque pli du paysage - l’épaulement d’une colline, le frais d’un vallon, la profondeur d’une gorge secrète -, et, muni de sa baguette de coudrier, se mettre en quête de ce qu’il savait « impossible », un mystère à porter au jour. Dans toute la contrée on reconnaissait ses dons et il n’était pas rare qu’il découvrît, ici un filon d’eau dissimulé dans son silence, là une résurgence si discrète que même l’oreille la plus attentive n’aurait pu en déceler le subtil murmure. Suivi par l’évanescente silhouette de la Jeune Fille, il prenait un malin plaisir à faire émerger du rien ce qui en faisait la saveur, à savoir débusquer l’invisible et le rendre évident, préhensible, aussi concret que peut l’être le rocher garni de mousse ou bien l’arbre dressé contre l’azur. Sauvageonne emboîtait ses pas avec discrétion, non sans qu’une curiosité certaine ou bien même une fascination émergeât de sa quête d’étonnement. En elle, se dessinait, à mesure de ses affinités avec l’habile Sourcier, une manière de panthéisme heureux, comme si, de toute chose rencontrée dans sa vérité, pouvait surgir, à tout instant, un chant, une musique, pouvait se manifester une lumière, paraître l’onde d’une spiritualité. Elle savait que, depuis la plus haute Antiquité, cette baguette somme toute modeste avait servi à interroger les dieux et que les alchimistes lui attribuaient des vertus magiques.

Mais ce que Sauvageonne préférait à la tige de noisetier, c’était le pendule en métal ancien, terni par des années d’usage, cette forme de goutte qui semblait imiter la larme ou bien encore la toupie dont les jeunes enfants jouaient dans le vertige de l’ivresse. Combien, en effet, il était envoûtant de fixer son regard sur une giration infinie ou un balancement qui semblait n’avoir ni origine ni fin et ne paraissait s’alimenter qu’à sa propre source. Oui, à sa propre SOURCE ! Un jour d’automne, alors que le soleil tapissait les choses de cette merveilleuse couleur de résine, près d’un chemin semé de saules, sur la pente d’une terre limoneuse, Edmond avait mis au jour un filet d’eau si cristalline qu’il semblait venir tout droit d’un conte des Mille et Une Nuits. L’eau, sinuant entre les graviers gris, faisait sa mélodie de bluette, comme si elle avait voulu livrer, dans ce mince refrain, tous les secrets dissimulés à l’intérieur de la terre. Certes la découverte elle-même avait ravi la Rêveuse, mais ce qui la captivait surtout, c’était cette oscillation pendulaire, ce mouvement d’éternel recommencement qui faisait signe vers une durée toujours renouvelée, presque un sentiment d’éternité. Elle aurait pu demeurer ainsi, immobile, telle une statue de sel, le reste de sa vie, qu’elle ne s’en fût point offusquée, reliant son existence à ce mouvement qui en aurait constitué le point focal.

Mais, maintenant, il faut dire en quoi consistait cet irrésistible attrait pour cette animation pendulaire qu’Edmond savait entretenir tout comme l’homme préhistorique le faisait du feu nourricier. Simplement du bout des doigts, le vieux Chercheur était relié aux choses secrètes qui sourdaient du limon dans un genre de nécessité venant dire aux hommes l’attention à porter à tout ce qui vivait dans l’ombre et ne venait à la clarté qu’à l’aune d’un regard exercé, d’une longue patience, d’une saine curiosité. Le plus souvent les gens étaient distraits et ne se laissaient rencontrer que par le luxe et la brillance, l’apparence et la manifestation colorée, bavarde. Il y avait bien mieux à faire : percevoir la rosée au bout du brin d’herbe, les cornes noires du lucane cerf-volant, la touffe de lichen pareille à une éponge lissée par le temps. Parfois Edmond confiait le précieux pendule à celle que, maintenant, il appelait Source. Alors la jeune impétrante s’amusait à débusquer tout ce qui voulait bien se détacher du réel pour venir jusqu’à elle. Une tresse de gouttes d’eau, le réseau complexe de feuilles mortes, des lentilles vertes comme celles des mares anciennes.

Mais ce qui venait à elle, surtout, avec application, mesure, justesse rhétorique, c’était une infinie succession d’allers et retours, de battements presque imperceptibles, de légers remous circulaires, d’oscillations qui faisaient sens à seulement être des passages, des seuils, des portes d’entrée vers le domaine des gestes immémoriaux de l’univers. A seulement se confier aux palpitations du pendule et elle devenait, tout à la fois, le rythme alterné du jour et de la nuit, la ligne de partage entre la froidure hivernale et le dépliement printanier, l’inclination sentimentale de l’Amant à l’Aimée, la ligne de crête séparant l’adret de l’ubac, le clignotement du jour sur le dôme de la nuit, l’éveil de l’aube naissant de l’ombre, l’esquisse projetée sur le néant de la toile, le premier mot balbutié par le jeune enfant, l’essor du flamant rose au-dessus du fil crépusculaire, le flux et le reflux du vaste océan, le cycle continu des années, l’étirement du temps tellement semblable à l’imperceptible brume flottant sur la lagune.

De cette rencontre avec l’infinitésimal, l’alternance inaperçue, le bercement existentiel, Sauvageonne devenait soudain source d’elle-même, sorte de tour de Babel s’élevant de ses propres fondations, langage premier gravé dans le corps tels les signes d’une tablette sumérienne, elle en percevait la fluence souveraine dans les mailles de sa chair, le gonflement dans sa nasse de peau, la plénitude jusque dans la toison d’or de ses cheveux. Son visage d’albâtre, fécondé, illuminé de l’intérieur, était semblable à ces fragiles biscuits, à ces terres si blanches et virginales qu’on les croirait en attente d’être, sur le bord d’une parution. Les yeux si clairs disaient la richesse de la vie intérieure. Les taches de son sur sa peau étaient comme les généreux stigmates d’un tellurisme intime. La rose de la bouche prononçait en des teintes douces l’émotion qui la vivifiait dans la moindre cellule de son esquisse enfin révélée. Elle était directement reliée aux choses, tout comme les choses naissaient de sa présence. Elle n’avait plus le souvenir d’une semence initiale, pas plus que du réceptacle qui l’avait abritée en des temps qui se dissolvaient dans les lointains. Elle naissait d’elle-même, elle entretenait son propre feu, oscillations, nutations, ondoiements par lesquels elle venait à l’être plus sûrement que ne l’y auraient conduite d’incessantes divagations sur les chemins du monde. C’était cela être source de soi, se confier avec sérénité à ces flux, ces alternances, ces successions saisonnières, ces équinoxes, ces solstices qui n’étaient que les rythmes, les harmonies dont l’homme était pénétré en son fond sans qu’il en perçoive toujours la richesse. Arrêter le pendule, c’était suspendre la vie, donner libre cours à la corruption qui ensevelissait les germes du futur, ouvrir en grand les battants de la porte dont le Néant faisait son habituel commerce afin que soit réduite à la nullité la prétention d’exister.

Maintenant, Edmond le Sourcier a posé définitivement sa baguette de coudrier, son pendule en forme de goutte, comme une dernière larme versée sur le versant du monde. Source l’a remplacé. On la voit dans la demi-teinte de l’aube ou bien aux heures grises du crépuscule, parmi l’égarement des champs et les boqueteaux d’arbustes, pendule à la main, sérieuse, concentrée sur sa tâche, à la recherche de la moindre trace d’eau, de la goutte la plus infime. De ses doigts naissent ainsi des milliers de ruisselets qui essaiment au fil des jours le beau poème de la durée. Source d’elle-même, symboliquement, elle est aussi source de ce que nous sommes, des êtres toujours en recherche d’eux-mêmes mais ne le sachant pas nécessairement. Le pendule est là qui nous appelle et nous enjoint d’être, à notre tour des sourciers. Ainsi passe le temps qui n’est qu’une infinie et toujours renouvelée vibration, une ineffable pulsation. Nous n’avons guère d’autre moyen d’en éprouver la réalité, d’en connaître la texture que de nous mettre au diapason de cette mobilité qui nous traverse et nous interroge. A tout bien considérer, nous ne sommes source que de ceci en quoi nous nous mettons en quête, qui est toujours question. Oui, question ! Et nulle autre chose.

 

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2 décembre 2016 5 02 /12 /décembre /2016 08:34
Presqu’île lusitanienne.

Portugal, dans la vallée du Douro.

Source : Géo.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, autrefois …

 

   Severino ne se souvient plus très bien de son arrivée en France. Il y a si longtemps et la mémoire devient capricieuse, mince filet de fumée se diluant dans la toile unie du temps. Juste quelques images, juste de rapides éclairs faisant leur bruit de comète lointaine. C’est dans le temps d’autrefois alors qu’on émigre en masse pour fuir la misère, les travaux durs qui usent le corps et font le siège de l’âme, la taraudent et alors l’existence devient un fardeau, un boulet que l’on traîne derrière soi.  Le paysage du Douro est si beau avec ses collines bleues à l’horizon, ses terrasses qui gravissent la pente en direction d’un ciel si clair que même les oiseaux de mer s’y perdent, simples pointillés que l’air dissout dans une nuée de poussière. « Les travaux et les jours » pareils à une suite de douleurs, de souffrances. D’espérance aussi en des heures meilleures. La course du soleil est au zénith, la lumière flamboie et les yeux disent la peine de se tenir là, tout contre la pente du destin, sur les grandes marches qui escaladent le paysage. Les dieux, au moins, voient-ils la douleur des hommes ? Ont-ils quelque compassion ? Ou bien ne sont-ils que ces personnages mythiques créés par l’homme afin de loger dans l’imaginaire la fenêtre de quelque espoir, ouvrir un huis par lequel échapper à sa condition, devenir libre enfin ? Libre de se lever dès l’aube. De manger à sa faim. De boire à la régalade de longs traits de porto s’écoulant de la calebasse usée, patinée, qui sert de gourde. D’aimer, de trouver une compagne, d’avoir des enfants joyeux de vivre et de gagner leur vie d’une manière enfin devenue réalité. De demeurer sur Terre avec la certitude d’y trouver sa place, d’y creuser le sillon de ses exigences, fussent-elle modestes, humbles.

  

   L’exil.

 

   Quatre heures du matin. Toute la nuit a été agitée. De grandes rafales de vent glissaient le long de la façade, s’insinuaient par les interstices. Les poutres craquaient comme la carène d’un vieux bateau malmené par la violence des flots. Les parents ne dormaient pas. Severino ne dormait pas. Peut-on trouver le sommeil quand on est sur le point de quitter ses racines, de s’abstraire du sol qui vous a fait naître ici, tout près des vignes du Douro, dans la beauté verticale du lieu ? Cela fait de grandes déchirures, cela ouvre de profondes entailles à l’intérieur même du corps et l’on sent comme un étrange battement du côté du cœur et les mares de sang s’agitent comme pour dire la tragédie de l’homme se séparant de son abri originel.

   Maintenant on est levés. Les yeux gonflés de sommeil. L’esprit encombré d’une foule d’images. La plage, tout en bas, avec ses galets noirs si beaux, cette pureté d’obsidienne. La place devant la maison. Ses pavés usés qui brillent dans le matin avec de sourds éclats d’étain. La fontaine de pierre sombre, gonflée de bulles, qui chante sous le ruissellement de l’eau. Au bas de l’escalier, dans une presqu’île de clarté, des valises de cuir bouilli sanglées de ceintures. Quelques ballots illisibles. Toute une maigre fortune assemblée dans la tristesse du jour à venir. Tout baigne dans un étrange clair-obscur, tout se révèle entre la vérité et le mensonge. Vérité de se détacher d’un lieu fondateur, mensonge, sans doute, de celui qui se propose comme un substitut, genre de figure tutélaire dont on n’ose même pas évoquer le visage, de peur de s’y perdre, de ne jamais pouvoir s’y retrouver comme celui qu’on est. Longue dérive dans le temps qui tarde à paraître.

   L’autobus à l’émail vert, écaillé, serpente parmi les vignes. Des arrêts ici et là pour recueillir des Egarés qui rêvent sinon d’un Eldorado, du moins d’une terre à découvrir qui pansera les plaies, déposera sur les mains calleuses la douceur des jours futurs. Les parents sont assis sur le siège devant celui de Severino. Ils sont silencieux. Leurs faces sont graves, usées d’avoir trop longtemps espéré. Chacun regarde le paysage, archive dans sa mémoire ce qui peut encore y trouver accueil : la perspective d’une terrasse, le toit d’un chai de tuiles rouges, la trace d’une fumée, l’eau argentée du Douro qui fuit, là-bas, dans la première brume. A l’intérieur de sa main fermée, un galet noir que Severino serre, vestige de la plage, souvenir des ricochets qu’il s’amusait à faire, sur la crête souple des vagues. Long voyage entrecoupé de réveils puis de subits endormissements. Parfois les rues encombrées d’une ville, le dos d’une colline, une vallée riante où le soleil dépose ses lumineux ocelles. Puis la Capitale, l’immense ville aux mailles serrées, étouffantes. Un garrot. Puis le bidonville de banlieue où l’on s’entasse, tant bien que mal, dans des cabanes de planches, dans de vieux fourgons transformés en logis. Prétendument provisoires, mais qui durent, tant que la cupidité des Bâtisseurs feint encore d’ignorer cette zone laissée à l’écart du monde.

 

   Presqu’île lusitanienne, ici et maintenant.

 

   Severino est un vieil homme, maintenant. Presque arrivé au terme de la course et le sachant. Parfois, s’éveillant au milieu des siestes quotidiennes, l’illumination de brefs éclairs. Le portrait des parents. Leurs travaux pénibles. Le père maçon usant ses mains sur des chantiers ouverts par de malins spéculateurs. La mère, femme de ménage aux horaires impossibles, au salaire si étroit qu’il faut encore cultiver ses légumes, en faire l’ordinaire et économiser ce que l’on peut en prévision de coups durs. Qui jamais ne manquent d’arriver. Qui rôdent à la manière d’un chien sauvage a l’entour des villes où sont les hommes.

   Puis son départ à lui, Severino, pour cette lointaine province du Sud où, au moins, la lumière généreuse du soleil remplace la brume du Nord, son éternelle froidure. Courageux, robuste, le jeune homme trouvera à se faire embaucher facilement dans une briqueterie où l’on fabrique toutes sortes de carrelages, mais aussi des motifs de décoration, quelques fantaisies devant égayer le quotidien. Parfois il évoque ce qu’il n’a guère connu qu’au travers de reproductions dans des livres, ces beaux azulejos qui, autrefois décoraient les palais du Portugal.

   Son pays, jamais il ne l’a revu. Peut-être ne l’a-t-il pas souhaité. Qu’aurait-il trouvé de ses traces d’enfance, de ses jeux innocents sur les monceaux de gravier noir qui s’évanouissaient dans la blancheur de l’eau ? Qu’aurait-il reconnu de son ancienne maison dont ses parents s’étaient séparés de manière à améliorer un peu le quotidien, sinon un spectre, sans doute bien autre chose que ce qu’elle avait représenté dans une tête d’enfant ? Le Portugal, ce  pays si attachant, subsistait en lui à titre de trace légère, d’empreinte dans une cire devenue amnésique à force d’oubli.

   Dans le genre de cabane où , maintenant il s’est retiré - écho du logis parental dans le bidonville -, il a punaisé sur les cloisons de planches, de vieilles photographies : les rives du Douro, les cultures en terrasses, toute une fantasmagorie personnelle, mais aussi des paysages que jamais il ne connaîtra, la belle campagne de l’Alentejo, ses champs de blé blond, ses chênes-lièges à l’écorce couleur de sanguine, ses vignes aux ceps noueux, ses oliviers séculaires, tortueux, traversés par un air pur et léger. Mais aussi les vertigineuses falaises brunes au nord du Cap Saint Vincent, en Algarve, à partir desquelles l’océan laisse percevoir son immensité bleue, promesse d’une infinie liberté pour un regard contemplatif. Parfois, au milieu d’un rêve, surgit cette langue incroyablement chantante, rythmée, joyeuse comme une farandole d’enfants primesautiers. Il en a davantage conservé la mélodie plutôt que l’exercice rigoureux dont se trament les discours. Quelques refrains dans l’antre de la tête. Parfois cette obsessionnelle saudade qui n’en finissait pas de faire ses motifs mélancoliques comme si un vibrant appel se faisait entendre du plus loin de l’espace, du plus étrange du temps. La saudade, ce « manque habité », tel qu’un musicien l’a nommée avec une belle intuition de ce que signifie un état d’âme. Cette chose qui fuit continuellement, identique à une eau de source dont on perçoit le bruit sans jamais pouvoir en identifier l’origine.

   Est-ce cela, cette sorte de mal incurable dont le « Lusitanien » est aujourd’hui affecté alors que, seul dans son abri de planches (il n’a eu ni compagne, ni enfant), parfois le vertige d’être le prend et qu’il ne sait plus très bien quelle est sa place sur Terre, si du moins il en possède une, si son statut de perpétuel exilé ne le déporte hors de soi dans un ailleurs innommé dont la forme lui échappe à mesure qu’il essaie d’en saisir les fondements. Il est devenu Celui qui erre continuellement dans son outre de peau devenue inutile, trop grande, pareille à une voile faseyant continuellement sous le vent de l’ennui. Alors il comble les vides. Alors il emplit les failles que les jours, continûment, ouvrent sous ses pieds de marcheur de l’impossible.

   Seul, il ne l’est pas totalement. Il a son chien, ce vieux bâtard à la robe grise qui se confond avec le sol de poussière. Fidèle, certes, mais un peu sourd et d’aucune inutilité si, un jour un maraudeur s’essaie à pénétrer dans la minuscule enceinte que rien ne délimite vraiment : un vieux portail rapiécé, une clôture presque factice, un logis qui, pour peu, pourrait s’ouvrir à tous les vents. Non, pas seul. Des poules aussi dans un enclos de grillage de sa fabrication. Symbolique fermeture qui n’effraierait nul renard en manque de gibier. Non, pas seul. Des voisins pas très loin. Un bonjour parfois. Une remarque sur le temps qu’il fait. Jamais sur le temps de la finitude. Le destin est bien assez lourd à porter sans s’inventer des complications supplémentaires.

   Grâce à  son travail à la tuilerie, à sa vie modeste, quelques économies aidant, il avait pu acheter une maison modeste, cube de ciment blanc aux parements de brique. Mais, maintenant, elle est devenue trop grande, difficile à entretenir, à chauffer. Alors Severino s’est replié dans cet abri qui, autrefois, lui servait d’atelier. Il l’a emménagé sommairement. Un lit, une table de bois blanc, un fourneau, une cheminée qui lui sert à se chauffer, parfois à faire étuver des pommes de terre sous la cendre. Une télévision, seule concession faite à la modernité. Les actualités. Des reportages sur des pays. Combien il est ému lorsque le hasard l’oriente vers ce Portugal devenu mythique à force d’éloignement, de temps décoloré, de mémoire poncée jusqu’à la trame. Verrait-il son village natal qu’il ne le reconnaîtrait pas. Serait ému seulement au simple énoncé de son nom. L’histoire est trop ancienne qui ne s’écrit plus qu’à la façon d’un palimpseste raturé, illisible. Seule en demeure la texture, la forme générale, un nom, un refrain, quelques mots pareils à une comptine d’enfants.

   Seul, non, des passants et passantes sur l’ancienne voie ferrée qui longe son terrain, à deux pas de son abri. Les jours de soleil la « Voie Verte » est animée. Severino assis sur un banc à claire-voie regarde les marcheurs, les salue, sourit intérieurement lorsqu’on lui adresse un petit signe de la main. Un jour, une inconnue est venue le voir. Elle avait remarqué des guirlandes de calebasses accrochées sous un toit de tôles. Elle cherchait de la graine, mais aussi des fruits secs afin de les graver, d’y inscrire des motifs. Severino s’est empressé de lui en offrir. C’était un peu un fragment de lui-même dont il faisait l’offrande. Le soleil des kakis brillait dans le vieux plaqueminier au milieu du jardin. Severino est allé chercher une poche, l’a tendue à la passante pour qu’elle en fasse provision. Ce qu’il a à donner ? Ceci : quelques fruits, des calebasses si anciennes qu’elles imitent le bois, parfois la pierre ou bien l’étain. Rien d’autre mais c’est comme s’il offrait cette manière d’enclave lusitanienne dont il est le Robinson alors que les jours coulent sans faire de bruit, que la lumière décroît à l’approche de l’hiver.

   Maintenant l’abri de planches et de tôles est fermé. Un filet de fumée monte tout droit dans le crépuscule qui étend sa toile, recouvre la ville de son tissage serré. L’hiver promet d’être rude. Il fera bon, tout contre la cheminée, le chien gris à côté de l’âtre alors que la radio diffusera en sourdine, cette mélancolique saudade, rythme immémorial de la Lusitanie dans sa dérive terrestre. Oui, on sera bien !  Plus rien ne manquera que le rêve qui, bientôt dépliera ses membranes tout contre le front du vieil homme avant que le sommeil ne vienne l’habiter. Quelques étincelles brasillent encore dans l’âtre. La ville est silencieuse. Vénus est tout juste levée qui fait sa braise atténué dans le mystère du ciel.

 

 

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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 08:25
L’instant auroral.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Les journées de Felicidad commencent toujours ainsi. Dans sa hutte de planche et d’écorces, tout en haut de la colline habitée par les vieux arbres, chênes-lièges, oliviers décharnés par le vent, Felicidad vient au jour avant que celui-ci ne s’éveille. Dans le corps du jeune enfant (il vient tout juste d’avoir douze ans), c’est soudain comme un tumulte, un étrange remuement qui déploie ses ondes. La nuit est encore enracinée, soudée au socle de la terre. Elle fait ses mailles noires parmi le lit de mousse et de feuilles. Elle serpente, sinue, s’enlace aux chevilles qu’elle entoure d’un lien pareil à un anneau de métal. Felicidad en sent le magnétisme, en éprouve le long frisson alors que le sommeil rôde encore dans le massif alourdi de ses yeux. C’est comme une gangue, une étrange présence qui sourd du limon pour dire au jeune garçon la survenue de l’instant fugitif, le don surpris de l’heure native, l’offrande sans cesse renouvelée dont il faut se saisir avant que le vertige de l’exister ne s’en empare et n’efface tout dans la touffeur d’un futur sans mémoire. Cela n’attend pas. Cela s’impatiente. Cela fuse dans les membres, fourmille dans les doigts, allume dans la roche grise du cortex ses millions de bulles, cela répand ses solfatares dans les replis complexes de la conscience.

   Felicidad se lève, rafraîchit son visage à l’eau limpide d’une cruche. Se vêt d’une chemise légère de toile, d’un bermuda usé dont la trame révèle le dénuement du jeune garçon. Sous ses pieds nus, sur le sentier qui court vers le village, des chutes de glands, des éboulis de cailloux sombres comme l’étoupe. Du chemin, tout est connu, le moindre replat, les courbes, les plis de glaise, les billes érodées qui glissent sous les pieds. Descendre, ici, sur le chemin en lacets, au milieu de la forêt de romarin et de serpolet est un luxe inouï alors qu’en contrebas, les cubes des maisons sont teintés d’un bleu profond identique aux rêves des hommes qui les habitent. Nul bruit qui viendrait troubler le silence, sauf, parfois, la chute d’une poussière, l’envol d’une feuille à contre-jour du ciel. Felicidad n’a rien mangé. Au creux de son abdomen il sent l’outre vide qui s’emplit des fragrances nocturnes, friselis de lavande, lacis musqué de l’humus, effluve des pins qui se dissimule encore dans la fraîcheur. C’est de cette manière que doit s’accomplir le rituel : devenir léger comme la clarté, confier sa nasse de peau à la poussée de l’air, faire de son corps le réceptacle de tout ce qui veut bien s’y loger, déployer l’harmonie des sens, ouvrir le spectacle du monde. C’est alors comme d’être oiseau, sterne fonçant dans l’entaille du jour, chute de la mouette vers le dôme noir au-dessus des flots blancs, goéland à la forteresse de plumes dont l’œil gonflé, circulaire, prend acte du monde à même la grâce de son vol.

   Maintenant le chemineau est sur la bande de bitume et de schiste brun qui quadrille le village. A droite la grande bâtisse couleur d’écume ternie de l’Amistad. Il lui semble entendre, pareille à une incantation, la rumeur des Joueurs de Tarot dans la grande salle à la lueur de crypte. Puis la minuscule place cernée d’arbres exotiques (personne n’en connaît la provenance) où, des heures durant, les Vieux vêtus de noir déroulent leur vécu si semblable aux filets qu’ils jetaient, autrefois, dans la baie pour y pêcher de quoi faire succéder le jour au jour dans la monotonie d’un temps circulaire, toujours renouvelé. Puis les arcades blanches du Pitxot avec, sur la hauteur, la forteresse de l’église qui veille au repos des hommes. Le Cafe La Habana est muet derrière ses rideaux tirés, sa herse de métal qui en défend l’entrée. Felicidad aime cette heure solitaire qui lui fait penser au début d’un univers, à l’étonnement qui doit en couronner la survenue, au bonheur simple de connaître les choses dans leur immédiateté, leur origine, pure comme l’eau de source.

   Après avoir dépassé les barques bleues et blanches couchées sur le flanc, un lit de cailloux plats en guise de flots, Felicidad s’engage sur un sentier qui longe la baie. Suite mouvementée de roches trouées de bulles qui escalade et descend, bifurque, s’élève en promontoire par où le miroir de la mer se laisse apercevoir jusqu’à la courbe infinie de l’horizon. La nuit, maintenant, est semée de larges entailles bleues. Les habitations sont phosphorescentes. L’air a brusquement fraîchi. Le jeune garçon sait que ce phénomène signe la venue du jour, que, bientôt, le grand dôme liquide s’allumera en des teintes de corail et de cuivre. Une ivresse que le regard aura du mal à enclore. Juché tout en haut d’un éperon se jetant au-dessus du vide, Felicidad est pareil à une vigie qui veillerait sur sa citadelle, peut-être ombre tutélaire protégeant, tel un dieu en clair-obscur, le destin des hommes. Le disque du soleil est à peine une mince lunule émergeant au loin d’un liseré de brume. Le silence est grand qui se tend sous le mystère de l’apparition. Alors on est comme dilaté de l’intérieur. La lumière a pénétré en vous. Vous la sentez gonfler vos poumons, faire se lever les alvéoles, soulever le diaphragme, envahir le visage qui se teinte à la façon d’un masque antique, peut-être d’un fétiche africain ou bien d’un objet de culte Maya à l’éblouissant rayonnement.

   On sent bien que cet événement est singulier, non reproductible, que nul essai mimétique, fût-il le plus accompli, ne portera à nouveau devant la conscience ce qui vient d’avoir lieu et temps uniques, absolument uniques. Même le pinceau magique d’un Vincent, même la roue solaire de ses « Tournesols » seraient en peine de dire la majesté de l’instant. Car la peinture dans son essai de transcender le monde demeure un médium, à savoir un intermédiaire, un signifiant appelant un signifié mais ne s’y substituant jamais. Quoique subtil, élevé, sublime, le temps de l’art n’est jamais le temps de la réalité, le temps irreprésentable de l’instant fugitif, de l’éclair qui illumine la conscience et la ravit à la seule mesure de cet indicible, ce fameux « kairos » des anciens Grecs, « moment décisif » par lequel les choses se donnent sans retenue jusqu’à l’incandescence de leur essence. Dès que l’heure de la manifestation a basculé, aussitôt s’efface la transcendance qui fait place à la sourde immanence des événements quotidiens, à leur mutité, à leur refuge dans l’abîme de l’inconnaissance. Ceci nous le savons de l’intérieur même des fibres de notre corps et c’est la raison qui nous tétanise, nous met en tension, nous fait vibrer dès que l’arc-en-ciel de la beauté s’ouvre en même temps que notre esprit se dispose à en recevoir la généreuse semence.

   Les yeux de Felicidad sont semblables à cette baie merveilleuse qui l’accueille en son sein et lui communique la plénitude dont seul le regard de l’âme peut être gratifié, plénitude qui porte à son acmé chaque chose qui lui est confiée dans le souci de son être. L’eau est une plaque d’or et d’argent, un sentiment d’appartenance à l’immensité. Mystère de l’instant, cette subite intuition aussitôt disparue qu’entrevue, lorsque la grâce d’une révélation la féconde et la métamorphose en éternité, ce temps sans début ni fin que seule peut abriter la mesure illimitée d’une cosmologie. La mer s’irise, se divise en ruisselets multiples, en miroirs qui réverbèrent la pure beauté de cet enfant aux yeux de lumière.  Beauté de son corps diaphane, des pupilles, ces réceptacles pareils à une amphore grosse d’infinies richesses, beauté des mains qui recueillent cette donation comme leur bien propre, beauté de la conscience de soi qui touche au ciel, s’abreuve aux étoiles et regarde tout ce qui paraît avec l’infini vertige d’un sillage de comète. Alors il n’y a pas à distraire sa vue de ce qui se présente à la façon d’un absolu. Nulle part au monde ne se livre une scène identique. Nulle faille de la terre où inscrire la force d’une esthétique, la puissance inouïe qui se révèle, ici et maintenant, comme si, plus jamais, l’ivresse ne devait avoir lieu qui ferait de l’homme le recueil exact d’une vérité. Une dernière fois Felicidad scrute le liquide en fusion, observe de toute la force de son jeune âge la gueule de l’immense convertisseur d’où tout semble surgir comme si l’on assistait à la naissance du monde, cette lave qui n’en finit pas de couler, entraînant avec elle l’inatteignable roue du temps, ouvrant la fluence inépuisable de la matière.

   Déjà l’instant n’est plus qui a replié ses rayons, les a dissimulés derrière quelque mystérieux diaphragme d’où, sans doute, il regarde les hommes en attente de sa prochaine naissance. Le temps est cette énigme qui, jamais, ne trouve de réponse qu’à être recommencée. Le ciel commence à se décolorer. Le jaune d’or vire à l’argent, puis au bleu pareil à la douce efflorescence du myosotis. Loin, là-bas, dans le village, les premiers étals que l’on ouvre, les premières terrasses où, bientôt, se disposeront des hommes bavards, des femmes volubiles, des coupes pleines de fruits et de saveurs. La vie en son inépuisable effusion. Felicidad croise les groupes matinaux. Nul besoin de les saluer pour faire trace et dire son sillage à la face des choses. Les promeneurs, étonnés, voient la lumière ruisseler, couler des yeux de l’étrange enfant, grimper le long des façades blanches, s’enrouler autour des lianes des volubilis, faire sa bannière étincelante sur le fronton de l’Amistad qui, maintenant, se dresse dans la gloire du jour. La journée passera. Le crépuscule fera basculer la clarté derrière l’arc de l’horizon. Dans le ciel teinté de suie, les premières étoiles déplieront le long poème de la nuit. Dans son havre de feuilles et de planches à claire-voie s’endormira l’enfant-prodige qui donne au temps son impulsion à la manière d’un dieu joueur. Demain sera à nouveau l’instant auroral, puis le zénith, puis le nadir, puis la toile noire du firmament comme pour dire le long récit de la marche des hommes. De la marche du monde. Une seule et unique destinée. Une lumière s’allume. Une lumière s’éteint. Le sémaphore est en marche qui, jamais, ne s’arrêtera.

 

 

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28 octobre 2016 5 28 /10 /octobre /2016 07:33
Vœu de silence.

« Changer d’eau ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Il y avait beaucoup de bruit sur la Terre. Beaucoup de bruit compact qui collait au corps, faisait ses sombres ramures, parcheminait la peau qui se tendait sous la multiple clameur. Carrefour des paroles arbustives sur les agoras où s’affairaient les fallacieux Sophistes. Télescopage des voix dans les trains qui chaloupaient sur les nœuds ferroviaires. Cataracte des soupirs dans les loges d’amour. Persiflage des talons qui poinçonnaient de leur hargne les trottoirs des villes. Grincements des ascenseurs dans leurs cages de verre. Infinis cliquetis des Roues de la Fortune. Harangues volubiles des camelots sur les champs de foire du monde. Nulle part d’espace pour la respiration, nulle part de repos, de halte, de suspens. En ce temps pléthorique, il fallait ne point laisser d’aire disponible. Il était urgent de combler la moindre faille, d’abraser la plus infime vacuité qui se manifestait ici où là, entre deux portes, deux automobiles, deux amants enlacés. On avait peur du vide, de l’instant d’irrésolution, du silence qui pouvaient surgir à l’improviste et vous clouer face à votre angoisse. Manière de crucifixion dont les Postmodernes ne voulaient pas, affairés qu’ils étaient à leur constante combustion, jusqu’à l’escarbille dernière qui s’allumerait sur le bord de leur conscience mince comme le fil d’Ariane. C’était la grande frayeur, incompressible, irréductible, de se retrouver face à soi et de sombrer dans la folie tellement ce geste de Narcisse, cette confrontation spéculaire, la découverte de sa propre image dans le tain qui faisait face était tout simplement inconcevable. C’était déjà le début d’une altérité, l’adoption d’un prédicat particulier, le reflet d’une couleur qui différencierait, stigmatiserait, vous poserait au regard de l’univers comme original, déviant,  peut-être anarchiste. Il fallait que rien ne dépasse, que tout soit semblable à tout dans un genre d’égalitarisme sans fin, de silhouette formelle interchangeable.  Au fil des ans, dans la suite pressée des civilisations et des cultures l’on n’avait eu de cesse de poser ses pieds dans les traces qui vous précédaient, l’on avait pris soin de bêler à l’unisson des autres membres du troupeau, de faire de son instinct grégaire le point focal à partir duquel assumer son humanité et la porter à la façon d’un prestigieux trophée. La solitude était la pire des conditions qui se pût imaginer et condamner un Existant à se confier à sa verticalité revenait à inoculer dans l’âme un poison mortel, une ambroisie définitive dont, jamais l’on ne se relèverait. Pour le dire simplement, on était parvenus, à force de modes successives, de langages stéréotypés, de comportements mimétiques au statut confondant de mouton suivant le mouton qui précédait, précédant le mouton qui suivait. On était un seul et interminable troupeau, genre de chenilles processionnaires dont le but ultime, se réduire à une boule compacte et uniforme, indissociable, monochrome, monosémique, constituait l’horizon indépassable, l’aboutissement d’une esthétique, l’épilogue d’une éthique.  

   Cependant cette belle harmonie, cette infatigable uniformité souffrait une exception, une seule mais ô combien signifiante. Parmi le concert des rhétoriques bavardes, des confusions verbales et autres tracasseries mondaines, un silence se faisait entendre. Oui, le silence est un bruit, le silence est un CRI dès l’instant où il surgit parmi les clameurs partout répandues et y fore son puits de questionnement. Car, pour un peuple disert, se plier dans une non-parole est étrange, sinon suspect. Mais voici ce qu’il faut imaginer à défaut de pouvoir en prendre acte de ses propres yeux. Loin, là-bas, dans un pays de brume et de lumière impalpable se tenait, dans l’attitude approchée d’un flamant rose (existe-t-il des flamants blancs ?), une manière de silhouette androgyne (difficile était la nomination de son identité, à mi-chemin de l’éphèbe, à mi-chemin d’une pré-nubile), une concrétion blanche (Blanche était le prénom qui semblait le mieux lui convenir), visage oblong serti de pureté, lèvres purpurines à peine esquissées, lunule de cheveux cendrés, long corps semblant se dissoudre à même les volutes d’air. Mains identiques à des plumes d’oiseau, genoux émergeant à peine d’une eau qui semblait être son naturel prolongement. Partout, autour, des nappes d’air si légères qu’on aurait pensé à de minces conciliabules, à une féerie enfantine, à la cime impalpable de quelque merveilleux pour enfants dociles et inquiets. Flottant à côté d’elle, image d’une rêverie infinie ne disant point son nom, un bocal de verre abritant la forme presque indistincte d’un poisson à la teinte si dissimulée qu’il eût pu disparaître de la vue comme par l’effet d’une subtile magie. De cette belle vision naissait un souverain calme, se déployait la corolle souple d’un nymphéa, se donnait à voir ce qu’est le silence en son essence, cette efflorescence de la méditation, le dépliement de la contemplation, ces postures si élégantes, empreintes de grâce qu’on les croirait l’apparition de quelque Divinité de l’air ou de l’eau. Peut-être une Ondine en quête de sa propre présence. C’était un tel bonheur que de se laisser aller à ce flottement, à ce prestige d’un langage tout intérieur, à ces impressions à peine tactiles, à ces sensations de l’ordre du flocon, de l’écume, de la vibration du cristal dans l’espace infini du temps. Entre Blanche et son Poisson il y avait comme une supplication muette, une entente fragile mais sûre, les mailles d’une communication de conscience à conscience, cette parole dentellière qui vaut tous les bavardages du monde. Tout était ourlé de silence. Tout vibrait de la vertu des choses rares qu’il n’est nullement utile d’étaler aux yeux des Curieux et des Inconséquents.

   Combien, ici, dans cet infini dessiné par la lagune, dans cette heureuse communion des âmes, dans cette épiphanie de l’être à peine visible, toute chose hasardeuse, tout objet contingent, toute visée matérielle, intéressée, outrecuidante, trouvaient leur plus haute relativisation, pour ne pas dire leur rejet le plus incisif. Mais qu’avait donc le Peuple moutonnier des pressés et des éternels insatisfaits à se précipiter, d’un seul mouvement, d’une seule et urgente décision corporelle vers tous les feux qui brillaient de leurs vérités tronquées, de leurs simulacres aigus, de leurs rotations de miroirs aux alouettes ? C’était si bien d’être ainsi, dans la sublimité du jour, dans les plis du silence, cette ouate pour l’esprit, d’y demeurer et de faire de cette halte le foyer d’une immarcescible joie, d’une félicité qui s’abreuvait à sa propre source et bruissait avec sa discrétion de fontaine. Si bien !

 

 

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10 octobre 2016 1 10 /10 /octobre /2016 09:14
Le bal des Solitaires.

« Lectrice de phéromones ».

Œuvre : André Maynet.

L’été a sonné de bonne heure cette année. De grandes vagues de chaleur venues de loin, des étangs qui brillent comme des miroirs, de la mer au dos étincelant de squale. Sous les coups de boutoir du soleil la garrigue s’étiole, pleure ses larmes de résine. Les grands pins maritimes sont tristes de n’avoir pas de fraîcheur, pas même la nuit qui cymbalise et se dilate aux confins du ciel. Nuits blanches. Eclairs de lumière. Orage qui ne viendra pas et tonne au loin, peut-être du côté de l’Espagne, derrière la crête mauve des montagnes, à l’horizon. Dans son cube de pierres aux fenêtres grillagées de moustiquaires, Adrien cherche le sommeil, se retourne sur le matelas de laine, puise sa respiration. La touffeur de l’air est si grande, une poix qui colle aux aisselles, une résille qui ceint les jambes, irradie du côté des reins où bouillonne la rumeur des étoiles. On ne dormira pas ce soir, pas plus qu’au cours des autres dérives nocturnes habitées du chant des pipistrelles. Une note si aiguë, si ténue qu’elle ne parle qu’aux oreilles de l’âme, ne susurre qu’auprès de l’esprit. Genre de vrille qui, longtemps fore le corps. En ressort-elle vraiment ? C’est ainsi, parfois certaines harmonies se logent dans le creux des poings, dans la lentille de l’ombilic, se dissimulent dans quelque repli de peau et alors cela fait son bruit de source, son long écoulement à l’abri des regards. Nulle résurgence qui dirait l’origine du bruit, donnerait le début d’une explication. Une plainte seulement, presque imperceptible, impalpable, sauf pour celui qui en est affecté depuis toujours, cet homme solitaire qui se confond avec le pays qui l’a vu naître. Cet homme qui se plierait dans son ombre si cette fusion était humainement possible. Toujours il a cherché cette trace infinitésimale à laisser sur le sol de poussière, cette empreinte à peine visible dont les chemins ne conservaient le souvenir qu’avec le flou qui sied aux choses évanescentes, le vol du colibri, la marche incertaine du mille-pattes, la fuite du héron sur le gris de l’eau, cette fumée.

Adrien ne se plaint pas de cette progression à pas de loups, sous la lame blafarde de la Lune. Car, souvent, l’insomnie l’amène du côté de la garrigue, là où poussent les oliviers tors, où brillent les touffes bleues des romarins, où s’étoilent les milles lézardes qui parcourent la glaise de leurs étiques nervures. Parfois il va s’asseoir, tout en haut de la vallée, dans l’anse de rochers qu’ici on nomme « L’arche perdue » tellement il faut parcourir de sentes, contourner de buttes de pierres, trébucher contre la marée des racines afin que s’ouvre l’horizon, que paraisse la voûte de calcaire blanc qui dispute sa teinte aux éclats tubéreux du ciel, ce bizarre mimétisme qui ceint tout de son étrangeté. Ciel de pierre. Terre de ciel. De la poche de sa veste il sort un paquet de tabac. Une liasse de feuilles. Le gris roule sous ses pouces jaunis, sous ses index pareils à des sarments de vigne. Le visage, soudain illuminé par la flamme du briquet, se colore à la manière d’une argile ancienne. Faisceau de rides se perdant quelque part, là-bas, dans la forêt de cheveux gris. Longue est la première goulée qui fait son trajet blanc le long du tube de la trachée. Une mince colonne traverse l’air, comme pour dire la présence, simple fanal adressé à la figure mutique du monde. Des heures ainsi, dans la position assise. L’air fraîchit mais pas assez pour gêner le grand corps rompu à toutes les sautes du temps, à toutes les humeurs atmosphériques si changeantes. Parfois un fin brouillard venu de la mer. Parfois l’air sec, pareil à la lame du couteau. Parfois les coups de fouet de la Tramontane et les feuilles qui s’élèvent à parte de vue.

Maintenant l’ombre commence son lent reflux. Loin, du côté des étangs, comme une harmonie qui viendrait annoncer aux Existants le bonheur de l’heure, le dépliement du corps après l’hibernation nocturne. Les premières coulées de lumière. D’abord ce corail qui ensanglante le ciel et ne semble jamais en finir. Puis les vagues de bleu. Profondes d’abord, marines, venant du fond, des abysses. Puis une clarté de topaze, cette eau qui inonde le ciel et donne aux yeux leur consistance de cristal. Alors les hommes sont beaux, les femmes radieuses. Un silence envahit toute la contrée, hésitation temporelle, puis surgissement du lieu de tous les lieux que pourraient habiter les oiseaux au plumage cendré, les araignées aux pattes invisibles, le chant immense de la terre. Bientôt l’air se défroisse. Bientôt juin stridule. La garrigue, partout s’enflamme, brille, crépite, vibre de la fuite de la couleuvre, se pare de la palpitation de la gorge bleue des lézards. Ce qu’Adrien aime, par-dessus tout, regarder le Bal des Solitaires. La danse des papillons. Mâles teintés de la lumière du pollen qu’ourle un liseré noir. Femelles pareilles à du talc avec le ventre verdâtre, couleur de feuille du tilleul. C’est comme un feu d’artifice, ce sont mille voltes gracieuses qui habillent l’air de leur troublante sarabande. Là, devant les yeux ébahis d’Adrien-le-Solitaire se déroule la parade nuptiale, le lent accouplement qui entraînera le cycle de la génération, l’étonnant phénomène de la survie de l’espèce. Il y a bien longtemps, dans un livre de sciences naturelles, l’homme a lu quelque chose dont le souvenir est resté gravé en lui. Cette chose portait un nom étrange, celui de « phéromone ». Il s’agissait d’une sorte de fluide invisible qu’émettait la femelle afin que, le mâle alerté, la fécondation pût avoir lieu qui perpétuerait le cycle éternel de la vie. Ce nom aussi étrange que beau, il l’avait gardé en lui, dans un coin secret et ne le ressortait qu’à la période où le phénomène avait lieu, manière d’immense et immémorial rituel qui traversait son corps avec la force d’un flux mystérieux. Lui le Solitaire que jamais n’avait atteint le fluide magique.

Alors, appuyé à l’un des piliers de l’Arche perdue, sous la chaleur qui monte insensiblement, au milieu de ce joyeux peuple batifolant, se laisse voir Celle qui donne lieu à toute cette euphorie, à cette ivresse. Elle, Lectrice de phéromones, elle productrice de la subtile fragrance qui inonde de vie le microcosme de la garrigue. Elle, cette déesse menue comme l’est la libellule ou bien le chant discret d’une comptine. Une à peine effusion parmi la toile grise de l’air. Elle est entièrement nue, à l’exception de bas discrets, d’un bonnet qui épouse sa tête comme si sa chevelure était ce simple souci de ressembler à une peau, à la chute d’un nuage léger. Au sommet de sa main droite, l’opalescence d’une goutte blanche, un poudroiement de subtile lumière, un amer pour dire la vanité des affaires du monde en regard de ce pur magnétisme, de cette affinité, de cette belle et inimitable complémentarité des principes masculin et féminin, courants pluriels qui en tissent l’osmose, pôles magnétiques fusionnels qui en réalisent l’incroyable unité. Comme si la Nature, en langage crypté, seulement accessible aux yeux des Eveillés, voulait manifester le prestige de l’être, le luxe d’habiter ici, sur ce coin de Terre, et d’y trouver l’âme-sœur, la seule par laquelle arriver à soi. A l’autre bout du globe, relié par un fil, un discret lumignon, une étoile perdue dans l’immense firmament. Là pour affirmer le dialogue nécessaire, la correspondance, le pas de deux dont l’humanité se pare souvent à défaut d’en percevoir la belle empreinte. Puis une étrange machine, sans doute l’équivalent de l’athanor alchimique, là où se déploie la belle alliance des contraires, où brille la pierre philosophale hissée dans le ballet des phéromones alors qu’a lieu cette chorégraphie des Solitaires qui, s’unissant, s’assurent d’une éternité, c’est-à-dire installent au-delà de leur présence, la grande et immuable geste du monde.

Alors, quand le jour décline, que les pêcheurs plient leurs filets à contre-jour des étangs, que les poulpes regagnent leur antre, que les lapins s’abritent derrière leurs touffes de serpolet, que les lumières commencent à s’allumer derrière les fenêtres habillées de moustiquaires, Adrien regagne le village. Lorsque la nuit s’installe, que les étoiles girent dans le ciel, lui le Solitaire est habité de songes qui peuplent sa tête comme la compagne qu’il aurait pu avoir mais dont il n’a pas su trouver le chemin. Un jour peut-être…

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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 06:40
Du dépouillement de soi.

Confection.

Avec Sonyna.

Œuvre : André Maynet.

Ce que voulait Nativité, c’était le contact direct avec la nature, le saut dans le simple, la rencontre avec la vérité, la seule chose qui importât dans ce monde de folie et de stupeur massive. Partout où l’on portait le regard, ce n’était qu’immenses comédies, rapides pas de côté dans la figure de l’évitement, incroyables sauts de carpes grâce auxquels on échappait à sa propre image en même temps, qu’aux yeux des Autres, on se métamorphosait en illusionnistes. Car on ne voulait nullement devenir proie en quelque manière que ce fût. Partout étaient les prédateurs avec leurs dents de vampires et leurs canines acérées. C’était une telle douleur que de sortir dans la rue, de constamment se courber afin d’éviter la lame acide des regards, de fuir de manière à ne pas subir les bruits contondants des paroles, les sifflements des jugements a priori. En ces temps de fureur partout répandue, on adoptait le profil bas, on longeait le corridor des rues dans la diagonale de l’ombre, on évitait jusqu’aux entailles de lumière qui, à chaque instant, menaçaient d’user jusqu’à la lie votre corps et de le réduire à la taille d’une peau de chagrin. Ainsi, pour éviter les coups du sort et en amortir le danger permanent, on se dissimulait derrière des forteresses de vêtements, on calfeutrait ses yeux derrière des verres noirs, on glissait les ventouses de ses pieds dans de lourds sabots dont on pensait qu’ils constituaient les derniers remparts avant la disparition dans quelque sillon de terre, dans quelque fissure partie à l’assaut des anatomies. Ce n’était, partout, que confusion et perte du sens et l’horizon lui-même ne savait plus à quel orient se vouer.

Cependant, Nativité vivait à l’abri de sa mansarde de zinc, sous l’aile grise des nuages. De sa soupente elle voyait la marée des toits indistincts, les fumées blanches des cheminées, les meutes de voiles couleur de suie qui faisaient leurs lourds cortèges, là-bas, sous les assauts de la pollution et le roulement incessant des voitures. C’était un peu comme d’être, ici, tout en haut de l’immeuble de pierres, un genre de district du Paradis, une île déserte où couraient de vifs ruisseaux, où broutaient des biches aux yeux profonds, où s’étoilaient quelques bonheurs du monde d’en bas qui avaient fui la déshérence des hommes. Au début de sa vie haut perchée et par un simple réflexe, un inévitable mimétisme, Nativité s’était réfugiée dans le luxe d’épaisses fourrures, d’amples vêtures qui faisaient de son corps un cocon le mettant à l’abri des surprises. Elle pensait constituer un inexpugnable bastion dont nul ne pourrait la déloger, sauf peut-être le chant d’un oiseau, la caresse du vent ou bien la musique d’une fugue dans le crépuscule lissant le jour de ses derniers feux. Cette Douée de vie était constamment alimentée, telle une fontaine céleste, par des chants aussi purs que la bulle d’eau, hantée de poèmes aux rythmes subtils, d’images de l’art qui lui faisaient le regard doux et le teint pareil à une porcelaine. On aura compris, qu’animée d’un vif romantisme, parcourue des courants d’une libre esthétique, elle ne pouvait demeurer dans cet état si proche d’une prostration qu’au risque de se perdre et d’abandonner son inclination naturelle à découvrir, partout où cela se dissimulait, la phrase et sa mélodie, le tableau et ses rêves, la sculpture et ses formes taillées à la mesure de l’intellect.

Heureusement, la mansarde était pourvue, sur l’un de ses murs, d’un grand miroir sur lequel se reflétaient, comme en écho, les images des autres parois, ainsi qu’un pan de ciel tellement semblable à une ouverture de l’esprit qu’on ne pouvait demeurer à regarder sa propre image sans en tirer, aussitôt, les fondements d’une histoire. Nativité s’y aperçut, la première fois, tellement engoncée dans la complexité de ses étranges atours qu’elle crut d’emblée à une farce, à une parodie, à moins qu’elle n’eût endossé, à son corps défendant, ces accoutrements grotesques dont la commedia d’ellarte prodiguait à foison le ridicule sous les traits naïfs de la soubrette Colombine ou bien sous ceux de Pantalon dont le collant rouge archaïque le faisait ressembler au diable lui-même. Elle avait le sens des valeurs au plus haut point, la visée de l’exactitude des choses logée au creux même de sa passion et il ne fallut guère de temps pour qu’elle s’aperçût combien son attitude était inopportune, son comportement pareil à celui de la confidente du drame bourgeois en mal d’une gentille bluette.

Elle commença par ôter prestement sa zibeline, par dégrafer sa robe à godets, se débarrasser de ses chandails en mohair pour se retrouver, bientôt, simplement vêtue d’un strict collant blanc qui adhérait à sa peau telle la combinaison sur les cuisses fuselées des plongeurs. Mais c’était encore trop et Nativité (cet aimable prédicat disait, ô combien, le souhait d’une origine, la tentation d’une virginité), se saisissant d’une paire de ciseaux s’empressa de taillader ce qu’elle considérait, maintenant, comme un attentat à la pudeur, une offense faite à la belle nudité. Le nourrisson ne venait-il au monde dans le plus simple appareil ? La loutre n’était-elle pas belle dans son fourreau lustré lorsqu’elle plongeait dans l’onde sans même que celle-ci se troublât, juste l’empreinte d’un rapide passage puis les plis d’eau se refermaient sur quelques cercles pareils à la solitude ? Eve, la mère originelle, n’était-elle pas la forme même, l’épure au titre de laquelle le monde se révélait à l’aune de cette grâce infinie, de ce dépouillement qui confinait au silence et au recueillement ? Nue, il fallait être nue dans l’instant, la seule manière de résister au mensonge qui, partout, affectait les hommes, les femmes et les transformait en mannequins grotesques, tels des Ubu-rois en quête d’un improbable royaume. Le seul dont ils pussent être assurés, n’était rien de moins que leur propre corps, mais sevrés de leurs ornements, de leurs colifichets qui n’étaient jamais que les simagrées dont ils s’entouraient afin de se dérober au regard de qui voudrait les connaître. Voici, au milieu du sable gris de la mansarde, ce qui faisait phénomène comme l’une des plus belles représentations qui fût. Nativité, tête inclinée sur son ouvrage, découpait soigneusement tout ce qui pouvait obérer ce qu’elle était, à savoir ce corps volubile qui parlait de lui-même sans le secours d’aucun subterfuge, tout comme le jeu de l’enfant qui n’a nul besoin d’un objet pour faire surgir de son imaginaire, le château, la contrée tout autour et le chevalier sur son destrier fièrement caparaçonné.

Là, dans l’unité de lieu, d’action, de temps, identiquement à une tragédie classique et à sa règle intangible se renouvelait un geste si primitif, si originel, qu’il ne faisait pas plus de bruit que l’eau de la fontaine sur le lisse du pavé. C’était si beau d’assister à cet effeuillement, de voir l’arbre perdre peu à peu son habit, dévoiler la géographie de son tronc, faire l’offrande de sa nature profonde qui consistait à se laisser saisir, tel le chêne qu’il était, et non sous un inconsistant anonymat. Alors l’on se mettait à rêver de blanches racines avançant dans les meutes de terre, de fins rhizomes tapissant la voûte terrestre de ses mailles infinies. Maintenant, le meurtre du déguisement était presque accompli, le loup ôté, la perruque un lointain souvenir sur l’écran nébuleux du carnaval humain. Les cheveux coulaient vers l’aval tels de minces ruisselets, les épaules étaient si adoucies, si lissées de lumière blanche qu’elles en devenaient presque imperceptibles, deux grains de café brillaient dans la modestie en haut de la poitrine, la taille encore enveloppée d’un linge léger demeurait un pur mystère, les bas flottaient à mi jambes tels d’inutiles dépouilles, ménageant des plages de chair lumineuse à la consistance d’irréel et il n’était jusqu’à la discrète pliure du sexe qui ne fût devenue invisible à une vue distraite dans la rumeur simple du jour. Oui, combien le tableau était saisissant qui faisait penser à d’autres nativités, celle d’un Georges de La Tour où la venue en présence est comme suspendue à son propre événement ou bien dans le tableau de Lorenzo Costa où le corps est tellement transfiguré qu’il semble s’évanouir dans un songe bien au-delà des hommes et de leurs préoccupations. L’art disant le sacré, le rare, l’imperceptible que nul vêtement ne portera à son accomplissement. Tout comme cette buée que représente Nativité se défait de son existence pour se retirer dans son essence. Ceci, ce sentiment est si rare, qu’il ne peut que nous laisser sans voix et nous priver de parole, les usuels atours auxquels nous confions habituellement notre propre manifestation. Alors faisons silence !

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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 06:55
Dans la souplesse inventive du temps.

Sophie Rousseau : Encre de Chine.

« Aguadulce », l’enfant aux yeux de lagune ne savait pas d’où lui venait son nom. Ou bien il ne s’en souvenait plus. Les choses étaient si lointaines et la mémoire oublieuse. Dans le pays, on disait volontiers que ce nom étrange, il le devait à ce qu’il était en son fond, à savoir une pure disposition à l’accueil des choses. Dans le pays, on disait que, parfois, Aguadulce se postait face à la longue théorie de rochers, ses mains en conque, criant aux quatre vents les syllabes chantantes. Alors, lui revenait en échos gonflés de sens le nom qui, de toute éternité, semblait lui avoir été confié afin qu’il pût témoigner de sa présence sur Terre. D’abord « agua », en de longues modulations, comme une pluie de gouttes dans l’œil sombre d’un puits. Ensuite « dulce », et l’enfant sentait sur sa peau l’éventail de palmes aériennes faire sa musique de cristal. Longtemps cette petite symphonie aérienne habitait la spirale éblouie de sa cochlée. Cela faisait son crépitement de sable, son fin brouillard, son écume polychrome et la pointe de ses orteils s’ourlait de cette efflorescence pareille aux ramures du corail dans les eaux vertes des lagons.

Ce qu’aimait faire Aguadulce, c’était ceci : partir le matin dans l’aube cendrée, longer l’ombre des cubes de terre où reposaient les hommes, gagner le plateau où s’agitait la tête épineuse des acacias. Nus pieds sur la dalle de roches usées, il en sentait les paillettes de mica, les cristaux de quartz pareils au picotement d’une colonie de fourmis. C’était comme si les secondes s’étaient assemblés en un sablier horizontal afin de signifier la marche en avant de l’existence. La sensation était agréable mais ce n’était pas cela qu’Aguadulce recherchait. Certes il aimait le large plateau de latérite, ses meutes de rochers teintées de sanguine, ses falaises dressées contre la blancheur du ciel. Mais le temps qui lui était offert était trop géologique, dense, alloué à une immobilité empreinte d’éternité. Rien ne bougeait et les heures semblaient s’être réfugiées dans la lourdeur de la roche. Il y avait bien les touffes d’euphorbe, l’éclatement des asphodèles, quelques buissons d’épines pour dire la vie, mais tout ceci semblait tellement sédimenté, tellement incliné à une sombre mutité. Comme la lave refroidie et ses vagues immobiles, le jour avait succombé à la lourdeur des choses.

Dans la souplesse inventive du temps.

Aguadulce se hâtait, se faufilant parmi les touffes d’herbe, genre de savane identique à la désolation des plateaux andins. Bientôt la vue se découvrait, s’élargissait en un empan visuel qui semblait sans limites. Au-delà d’une crête arrondie, le champ était libre qui laissait la place au ciel libre, à l’eau comme une immense plaque liquide étalée jusqu’à l’horizon. Une brise légère glissait dans la faille ouverte du temps sans faire plus de bruit que le vol du courlis sous le ventre des nuages. C’était le lieu paisible d’une halte, d’un possible ressourcement, cela parlait aux sens le langage du luxe, cela disait les mots de l’harmonie, cela proférait un lexique aux limites de l’audible. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’à laisser s’éployer le monde en une large corolle, à écouter, en soi, les courants multiples d’une fontaine originelle et ses libres confluences. Alors Aguadulce s’asseyait sur la rive du lac immense et portait ses yeux au bord d’une révélation. Là, le temps s’ouvrait infiniment, se dilatait, s’immergeait dans la pliure de l’horizon, pareil à une faille disant l’impermanence des choses, l’urgence à s’en saisir avant que le jour ne sombre, que le nuit ne dilue l’espace dans une même ambiguïté, reconduisant les formes à leur nullité, à leur insaisissable essence. C’était un flottement, une presque disparition de soi dans les mailles serrées des certitudes. Car, ici, rien de fâcheux ne pouvait survenir. Ni la morsure venimeuse du serpent, ni l’entaille de l’âme, ni la vindicte des hommes. Ils étaient si loin, ramassés dans leurs rêves compacts, dans la laine de leur chrysalide. Ils étaient inapparents, pareils à la vibration de la libellule sur la vitre de l’air.

Aguadulce le savait depuis l’intérieur même de son corps, depuis la graine fermée de son ombilic, depuis les battements de son sang, ici était la splendeur multiple des heures, leurs caresses infinies, leur pureté à nulle autre pareille. C’était une osmose, une fusion que d’être « Agua » et d’observer la nappe d’eau faire ses reflets argentés, c’était le glissement en soi d’une mousse, d’une agréable torpeur que d’être « dulce » et de se relier au langage du monde. C’était la certitude d’être dans la plénitude que de porter ce si beau nom « d’Aguadulce », « eau douce », amniotique, lustrale, purificatrice de tout ce qui avait lieu sur Terre. Car la terre était épuisée, car la terre ne disait plus les heures, car la terre se retirait dans le silence et le temps s’était arrêté au creux des sillons pareils aux douleurs des abîmes. Il n’y avait plus que cela, la toile mobile de l’eau, sa densité grise, sa lourdeur de plomb, sa pensée des profondeurs, sa disposition à proférer la beauté. Il n’y avait que cela, l’encre des nuages que traversait la lueur d’un éclair de lumière, les cumulus comme les cendres des volcans, des chutes de pluie oblique, des copeaux d’oiseaux au pli de l’horizon, puis rien d’autre que cette manière de genèse par laquelle l’existence paraissait sur le point de paraître. Jusqu’ici, l’on n’avait rien vu, l’on avait laissé ses yeux de chiots soudés sur l’inconscience native des hommes, on avait répandu sur sa neuve sclérotique la poudre céciteuse de l’ennui. Il était temps de découvrir le passage, la fuite, d’expérimenter, sur l’aire libre de sa peau, la souple percussion des minutes, le divin contact des milliers d’aiguilles des secondes. Soi-même, l’on était devenu simple rouage du temps, balancier de laiton faisant ses lentes oscillations dans la comtoise au ventre dodu, poids de fonte montant et descendant dans le corridor du vivant.

C’était cela que pensait l’enfant aux yeux de lagune, tout ébloui d’être si près des ressources infinies de l’être. Alors il fallait disparaître de soi, procéder à sa propre métamorphose, héler son imago afin que quelque chose comme une révélation pût avoir lieu. C’était si facile de se laisser aller à la splendeur de son essence, de confier son sort aux mélodies infinies du langage. On disait « loutre » et l’on était cette liane grise à la peau soyeuse faisant ses glissements ophidiens parmi le lacis des algues. On disait « saumon » et son corps se recouvrait d’écailles luisantes, d’une infinité de points, son ventre gonflait sous la poussée des grappes d’œufs translucides et l’on semait sa fraie dans le tumulte des eaux. On disait « castor » et l’on lustrait sa fourrure grise à l’abri de son nid de branches, sous la voûte du ciel. C’était si facile, là, en dehors des rumeurs et des manigances de se confier à sa propre profération, au recueil intime des sensations dans la demeure de peau et de chair. On disait « héron » et l’on était cette voilure infiniment tendue, brindilles des pattes repliées, bec allongé dans le signe de la pêche. On disait « butor » et l’on était ce simple étoilement dans la discrétion du jour. On disait « milan » et l’on était cette forteresse de plumes sombres, ces rémiges en éventail, cet œil à la dureté de porcelaine, cette pupille d’obsidienne prenant acte de l’immense solitude de l’espace. Alors l’on n’était plus séparé, tout coulait facilement depuis le dôme du ciel jusqu’à la plaque de l’eau, immense chant venant dire aux existants le bonheur de vivre en ce temps, en ce lieu, sur ce coin de Terre. Alors, on emplissait les boules de ses yeux de milliers d’images, on laissait chuter sur l’aire de sa peau les gerbes de lumière, alors on poussait sur ses talons, on étirait son corps à sa limite pour saisir une ultime bribe de beauté. C’était une telle joie que de se laisser aller à la fascination du simple, de l’immédiat, à la saisie de cela qui voulait bien visiter le corps à la manière d’une ambroisie. Une ivresse. Un vertige. La limite d’un évanouissement.

Puis Aguadulce se redressait, cueillait une dernière herbe, un dernier bout de branche, la lunule blanche d’un galet et, dans le silence des heures, consentait à laisser ce temps à son immémoriale demeure. Derrière lui, dans les grottes lacustres, dans les gonflements du ciel, dans l’encre des nuages, il sentait combien toutes ces choses, encore, retenaient de lignes inaperçues, de comptines en sourdine, de fables en attente, de poésie sur le point d’éclore. Mais il ne fallait pas puiser à la source son eau prodigue à la faveur d’une trop rapide vision, mais il fallait laisser libre les meutes d’air, les volutes de cendre, les spirales de l’imaginaire. Aguadulce redescendait du plateau de latérite au milieu des craquements des fissures de terre. Il entendait, parmi les touffes d’euphorbe, la lente dilatation des gorges bleues et vertes des lézards. Il sentait sous la corne de ses pieds la musique infinie du sable, son crissement, son écoulement infini sur la pente du monde. Bientôt les hommes se lèveraient, enveloppés dans leurs toiles blanches. Il serait temps d’aller les rejoindre sous les palmes étroites de l’arbre à paroles. Il y avait, encore, plein de choses à savoir. Jamais rien ne s’arrêtait dans la bascule du jour. Rien ! Jamais !

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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