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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 08:36
Vous, la nuitamment venue

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

                                                                 Paris, Quai aux Fleurs en ce début d’automne

 

 

 

                                        A vous qui n’existez qu’à être nommée

 

 

    Sachez, vous, ‘La Nuitamment Venue’, l’épine aiguë que vous avez plantée dans ma chair sans qu’il me soit aucunement possible d’en retirer le feu, d’en adoucir l’incision. Lorsque, parmi mes multiples voyages autour de la planète, tel le Petit Poucet, je balisais mon parcours de petits cailloux blancs, eh bien votre rencontre s’illustra sous la forme d’un caillou noir, un onyx dont l’œil perçait la nuit à la manière dont un aigle traverse le ciel de son vol rapide. Oh, certes, il n’y a aucune cicatrice visible et ma peau demeure lisse comme au premier jour. C’est bien plutôt mon âme qui en porte la trace, un souci continuel qui me place constamment hors de moi ou bien à l’illisible frontière qui me constitue.  Pour vous je ne saurais exister puisque, jamais, vous ne m’avez vu. D’ailleurs comment auriez-vous pu m’apercevoir, vous la Nocturne Présence ? La nuit était votre domaine. La nuit était la cape dont vous revêtiez votre corps. Je supputais, que par un naturel contraste, il devait avoir la teinte d’une falaise blanche. Juste les grains marrons des aréoles. Juste la tache buissonnante du sexe. Me trouverez-vous irrévérencieux, offensant ce que votre nudité a de privé ? Non, vous ne le ferez pas au simple motif que votre corps est une simple hallucination qui fait l’épreuve de mon esprit, le siège de qui je suis, bruit du vent parmi le lent voyage du monde. Le but de ma lettre ? Témoigner seulement, vous dire le plein de mon admiration. N’est nullement ‘Femme de la Nuit’ qui veut. Il faut avoir, à ceci, une réelle force de caractère. Il faut accepter l’ascèse d’une existence nocturne. Il faut renoncer à la partie diurne de soi, s’effacer en quelque sorte de la scène des Existants. Ceci est assez rare pour que cela se fût inscrit dans ma mémoire avec la vivacité de la flamme.

  

   Mais, maintenant, il est essentiel que je sorte de ces considérations métaphysiques, que je donne droit de cité au réel, qu’il me revienne en boucle pour témoigner que je n’ai nullement rêvé, pour apporter l’image de qui vous avez été, l’intervalle de quelques jours. Mais le temps ne s’est pas refermé sur cette parenthèse, il court encore en moi et place en ma tête mille questions aussi oiseuses les unes que les autres. Mais voici, je vais vous parler de ce présent de l’été dernier qui papillonne et fait ses mille feux dans la première fraîcheur d’automne. Je viens tout juste d’arriver à Capo Falcone, ce charmant petit village de Sardaigne occidentale où vous résidez. J’ai retenu une chambre à la ‘Pensione alla fine del mondo’. Cette appellation m’amuse. Je me crois un explorateur de terres nouvelles, peut-être un aventurier en quête d’un Eldorado. Certes ‘le bout du monde‘ est un excès de langage qui illustre bien la faconde des gens d’ici, leur tendance à tout magnifier. C’est vrai, l’étendue bleue de la Mer Tyrrhénienne est si vaste, elle pourrait contenir mille Odyssées !

  

   Mon quotidien est ceci : aller photographier les vieux villages, entrer dans une bibliothèque, y feuilleter un livre sur la région, y dénicher une tradition, y trouver une anecdote. Les lecteurs de mon Journal raffolent de ce pittoresque à portée de main, de cette vie immédiate racontée sans détours. Je possède assez bien la langue italienne pour parvenir à bout de mes recherches, questionner des autochtones, lier conversation avec une personne rencontrée au hasard, un pêcheur, un touriste, un quidam en mal de parole. Le soir, quand la fraîcheur succède à la canicule, je rejoins le bord de mer, près d’une curieuse balise maritime, blanche  rayée de rouge, que surmonte un feu vert clignotant. Sur une stèle, à ma gauche, la statue en bronze de Christophe Colomb scrute le vaste horizon, sans doute en quête de ce ‘nouveau monde’ qui rime avec le nom de ma Pension.

 

    C’est le premier soir où je vous aperçois. Vous êtes vêtue d’une manière de longue robe blanche qui cerne votre corps de façon précise. On y devine une anatomie discrète proche de celle de la liane. De longues jambes en fuseau, une mince poitrine, des hanches pareilles à la courbe délicate d’une amphore. Vous êtes sans doute une Déesse venue du profond de la nuit, peut-être d’une grotte, d’un lac foisonnant d’algues, d’une demeure en forme de bouteille où flottent les voiles blanches d’une goélette. En tout cas vous n’êtes nullement ordinaire, votre démarche élégante, souplement balancée, trahit une personne de haute naissance. Quelqu’un vous connaît-il au moins ici ? Un Villageois a-t-il aperçu votre silhouette en plein jour ? Un pêcheur vous a-t-il hallucinée au travers des mailles de son filet ? Je sens bien que ces interrogations sont sans réponse, qu’elles tombent à vide, qu’elles sont inopportunes. Demande-t-on à un enfant de peindre la couleur de ses rêves, à une maîtresse de dire la couleur de sa passion, à un astronome de dessiner le poudroiement de la Voie Lactée ? Non, il vaudrait mieux que je tire des plans sur la comète, que je me projette dans l’imaginaire, que je trace les lettres d’un poème. Car vous êtes de ces singuliers personnages dont on ne peut ni décrire la forme, ni ébaucher l’esquisse. Tout s’efface, s’annule de soi dès que l’on tente de vous approcher.

  

   Mais voici que la Lune est montée au ciel. Mais voici qu’elle répand une douce clarté sur les cordons de végétation du littoral, qu’elle lisse d’argent l’eau immobile de la lagune, traverse l’isthme de sable, se jette au plus loin sur la mer dans un miroitement d’étincelles. J’ai jeté au loin ma cigarette de manière à ce que la braise ne vous signale ma présence. L’heure est si ouverte aux belles sensations, elle se creuse en elle-même, elle porte les doux parfums de l’iode et du varech. Je suis à quelque distance de vous. Suffisamment près pour que tous vos gestes puissent s’inscrire dans mes yeux, suffisamment loin pour ne pas vous troubler. Vous marchez lentement et un sillage d’écume floconne vos pas. Vous êtes si légère, un genre de plume qui aurait trouvé le rythme de sa chute, à savoir un infini flottement qui, jamais, ne parviendrait à dire son être, un signe avant-coureur d’une manifestation, un mystère planant au plus haut de son prestige. Hormis nous deux, hormis le souffle d’une brume légère, seulement le bruit léger de la mer, son oscillation régulière, son murmure un peu voilé par la délicatesse de l’instant.

  

   Je me suis accroupi derrière un pli de sable. J’ai lentement ouvert les yeux sur la beauté des choses. La Lune dans sa course éthérée, le silence partout répandu, le reste d’une clarté accrochée au ciel. De Calpo Falcone proviennent quelques voix, mais si discrètes, si évanescentes, on penserait que notre esprit leur a donné naissance. Doucement, un nuage gris-bleu a glissé devant la Lune. Une ombre s’est répandue au sol, vous ôtant brusquement de ma vue. C’était comme si, immédiatement, j’étais devenu orphelin, cherchant parmi la cendre de la nuit une main qui ne viendrait pas. Il y a eu quelques passages nébuleux, quelques hésitations du ciel. Puis, comme après une éclipse, la lumière de l’Astre des Nuits s’est agrandie, a brillé au plus haut de l’azur teinté d’encre. Je vous avais perdu de vue, voici que je vous retrouvais mais métamorphosée, chrysalide devenue papillon aux mille splendeurs.

  

   Soudain, comme pour un rituel, vous vous êtes dévêtue, livrant à mes yeux éblouis cette belle et infinie carnation d’ivoire. On aurait pu penser à une statue antique sortie du cercle sacré de son temple, venue au bord des flots pour admirer le prodige de la Nature. Vous avez entouré le haut de votre corps de l’ovale de vos bras. Un de vos pieds a quitté le sol. Vous étiez dans l’attitude de l’envol et je demeurais aux aguets, inquiet sans doute de vous perdre pour toujours et c’est ce qui arriva. Vous êtes entrée dans une étrange colonne de lumière qui vibrait jusqu’à moi. Votre corps est devenu diaphane et je ne pouvais m’empêcher de penser à une bizarre réalité séraphique, genre d’entité astrale contre laquelle vous aviez échangé votre chair ordinaire. Du reste cette dernière était pure émanation de soi, naissait en soi et pour soi à la façon dont un jet d’eau s’élève et ne semble surgir que de son propre ressourcement. Je levai, en un instant précis, les yeux au ciel afin de mieux suivre votre trajectoire. Vous n’étiez plus maintenant qu’une poussière d’étoile, une eau de lagune sous les orages célestes, sous le profond insondable de l’univers cosmique. La Lune, vous l’avez frôlée à la façon scintillante d’un astéroïde. Baleine, vous l’avez contournée. Des rayons fusaient depuis la lame jointe de vos pieds. Des éclats surgissaient du métal de vos hanches. La lactescence de vos seins était pur cristal, pur diamant. Vous vous êtes attardée un moment devant Verseau. Vous avez caressé la toison grise de Bélier. C’est Poissons qui a reçu l’éblouissement de votre voyage. Il paraissait parvenu à son terme. Désormais, je ne verrai plus qu’un ciel étoilé et la trace illisible de votre absence. Un long moment je suis demeuré au bord de la lagune à fumer distraitement, seulement occupé de vous.

 

    L’aube est proche et les premiers bruits viennent du village. Quelques barques de pêcheur troublent l’onde. J’entends les coups réguliers de leurs moteurs frapper l’eau puis s’éloigner vers l’horizon. Je me suis approché du lieu de votre disparition, le cœur tremblant, les mains moites. J’ai ramassé l’écume de vos vêtements. Votre odeur y est encore inscrite, un délicat lilas dont les volutes entourent mes doigts. Voici ce qui me reste : une fragrance légère, une robe de lin, une mélancolie qui tourne tout autour de moi dont j’aurai bien du mal à venir à bout. Je vais devant votre maison, j’en connais l’emplacement pour vous avoir vue sortir avant que vous n’ayez rejoint le rivage. C’est une maison en angle. Son coin de mur ressemble à une étrave de bateau. Pour quel voyage, je vous le demande, la Fiancée du Ciel, la Passante des nuages ? Vos volets sont peints en vert bouteille. Ils ont des fentes ménagées en leur partie supérieure, dans le genre des persiennes. Ils ne sont pas fermés, tirés seulement. Sur le rebord de pierre, je dépose avec délicatesse ce qui a recueilli votre chair. Je ne peux m’empêcher de déposer sur la toile de lin un baiser des plus pieux, mais aussi, sans doute, des plus passionnés qu’il m’ait été donner d’offrir. Je pars rejoindre ma Pension du ‘Bout du monde’, non sans avoir pris soin de photographier votre demeure sous tous ses angles. Les regardant, tous ces clichés volés, j’espère qu’ils m’apporteront un peu de réconfort. Savez-vous, Princesse de la Nuit, rien n’est plus douloureux pour un amant que de voir, tel Orphée, son Eurydice disparaître pour le sombre et cruel Tartare. Oui, je crois bien que c’est ceci que j’ai vécu, dont l’état de déshérence m’habite longuement. Je ne sais, Être de la Nuit, si vous consentirez à revenir sur la Terre. Si vous revenez, voici mon adresse, 108 Quai aux Fleurs, Paris 4°. Peut-être m’écrirez-vous ? Peut-être pourrais-je vous rejoindre sur cette belle terre de Sardaigne. On la dit livrée à mille sortilèges, on la dit terre de contes et de légendes. Dites-moi, rassurez-moi, vous n’êtes pas seulement un pur produit de mon imaginaire ? Il me serait si cruel de vous perdre définitivement !

 

  

 

 

 

 

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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 07:53
L’éclat ? : Vous qui venez à moi

 

Œuvre : Barbara Kroll

 

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      Voyez-vous, la Pensive (je vous nommai ainsi d’emblée, instinctivement), je crois que si je ne vous avais aperçue au travers d’une fenêtre (certes une apparition bien fugitive), mon séjour à Vienne aurait eu la couleur de l’automne, cette teinte de rouille traversée d’une lueur de plomb. J’étais arrivé la veille, avais pris quelques points de repère afin de pouvoir bâtir mon article sur votre si belle ville dédiée à la culture, à la musique, au théâtre, à l’opéra, tout ceci occupant l’avant-scène européenne pour ce qui est à voir, à entendre dans l’éblouissant domaine de l’art. J’avais longuement longé les quais du Danube puis avais gagné le très contemporain ‘Mumok’ dédié à l’art moderne. Y figuraient, entre autres, des œuvres de Picasso, Klee, Mondrian. Mais une toile avait tout particulièrement retenu mon attention. Il s’agissait d’une huile de moyen format, intitulée : ‘ Famille Schonberg’. Elle datait de 1908 et était dûe au talent de Richard Gerstl, un des maîtres de l’expressionnisme autrichien. Dans un fouillis de pleines pâtes aux couleurs primaires qu’atténuaient quelques touches pastel, quatre personnages, sans doute les parents avec leurs deux enfants, semblaient fixer le Peintre de leurs yeux éteints. Le violent expressionnisme en avait gommé pupilles et iris et il ne demeurait guère que des orbites vides qu’une seule pointe de bleu-marine renforçait.

  

   Dans l’attitude de ces personnages si étranges (on les aurait crus tout droit venus d’un monde en formation non encore arrivé au terme de sa genèse), rien ne semblait faire sens qu’un genre de stupéfaction, de pétrification se donnant immédiatement dans la glaise des jours. Je ne sais pourquoi, en cet instant de ma contemplation, un mot me revint en mémoire d’une récente lecture, ‘magnificence’. C’était dans ‘Les Natchez’, une remarque de Chateaubriand ayant trait à la beauté : « Sur les côtés du lac, la nature se montre dans toute sa magnificence sauvage. » Était-ce ce tableau que j’avais devant les yeux, qui avait agi en contrepoint, dans son exact contraire, le terme de ‘magnificence’ si connoté de significations diverses dont celle de ‘splendeur’, ‘d’éclat’, de ‘somptueux’ ? Or la ‘ Famille Schonberg’, c’était un genre de truisme que de le formuler, surgissait de la toile avec une sorte ‘d’effrayante beauté’. Nul n’aurait pu énoncer que cette œuvre était raffinée, luxueuse ou bien élégante. Elle paraissait même une insulte au bon goût, une provocation esthétique, la mise en exergue d’un nihilisme dont les teintes tapageuses, violentes, ne pouvaient qu’inquiéter les Visiteurs du Musée. Tout ceci reposait l’éternelle question du bon goût (cette ‘bouteille à l’encre’), du beau (cette notion si subjective qu’elle se déclinait différemment selon chaque individu) et personne, pas même le plus avisé des esthéticiens n’eût pu fournir une réponse qui réconfortât l’esprit. C’était une manière de quadrature du cercle et si l’on m’avait, dans l’instant, demandé de produire un article sur cette perspective expressionniste, je dois avouer que grand aurait été mon embarras !

  

   ‘Magnificence’, ce simple mot résonnait encore dans ma tête bien après que j’avais quitté le ‘Mumok’. Cependant, sans doute, poursuivait-il sa rengaine en sourdine et tout ce que je voyais dans la ville, une jeune femme, une voiture, une vitrine, un bibelot, tout ce réel devait faire l’objet d’un regard proprement orienté par le sens de cette ‘magnificence’ qui se faisait si discrète dans les ternes allées du quotidien. Après ma longue déambulation parmi le dédale des rues, j’éprouvais le besoin de découvrir un peu de nature. Le hasard de mes pas me porta à proximité du Vieux Danube, près de ce bras d’eau de ‘l'Obere Mühlwasser’, paradis des pêcheurs à la ligne, des oiseaux, sans doute des amoureux et des artistes dont je pus déduire bientôt que vous faisiez partie de ces derniers personnages qui ne s’abreuvent qu’aux rivages de l’Art.

  

   Je m’étais engagé dans une rue étroite bordée d’arbres d’agrément. De basses clôtures séparaient les maisons les unes des autres. La maison, la vôtre, était une modeste demeure crépie d’une enduit rose-thé, volets et fenêtres rehaussées de tons gris entre l’ardoise et le fer. Il y avait une réelle harmonie et de tout ceci émanait un air de tranquillité et de confiance heureuses. Face à votre maison était installé un banc de bois qui donnait sur un petit square attenant. Je m’y assis pour consigner quelques notes pour mon futur article. Les choses s’annonçaient plutôt bien et il suffirait encore de quelques flâneries dans Vienne, du côté de ces beaux passages ‘Art Déco’ dont on m’avait dit le rare, près de ces reproductions des antiques fiacres, carrosseries noires, roues cerclées de rouge que deux chevaux blancs tiraient, puis terminer par le splendide panorama se laissant voir depuis le pré ‘Am Himmel’.

  

   Tout occupé à mes projets, je n’avais nullement aperçu, au travers de feuillages clairsemés, cette troublante silhouette que, bientôt, je ne reconnus pas pour la vôtre mais qui était votre simple reflet dans un miroir. Vous teniez dans la main droite une brosse enduite de couleur que vous posiez par touches successives rapides sur une toile dont je percevais clairement l’image. Cette vision était excitante au plus haut point au motif que je ne pouvais vous découvrir qu’au travers de ce double mystère : un simulacre sur le poli de la glace, quelques formes colorées dont je pouvais saisir qu’il s’agissait de votre autoportrait. Alors, comme une source jaillit du sol aux yeux du sourcier étonné, le magique mot de ‘magnificence’ refit son apparition (en réalité il s’était dissimulé mais n’avait point disparu), et, dès lors, ne me quitta plus d’un pouce. Ce que je voyais là, posé sur la toile, associé à la silhouette se levant du miroir était bien ce que je cherchais depuis au moins une éternité, la mise en forme du lexique qui me questionnait depuis que j’avais quitté les murs du ‘Mumok’. Oui, cette double mise en scène, de la toile, du miroir, que vous complétiez dans un sublime effacement, cette scène donc était le visage accompli de cette ‘magnificence’ qui, toujours, se nichait dans un endroit où on ne l’attendait pas.  La ‘Famille Schonberg’ faisait grise mine, loin là-bas entre ses murs de béton. Combien votre beauté, certes si abstraite, lui était infiniment supérieure ! Je pensais que la splendeur des choses vient bien plutôt de la lumière que l’on projette sur elles que de leur nature propre. Comment dire ? J’étais en amour de vous, de votre reflet, de votre esquisse. J’étais situé au point focal de leur rencontre, j’étais, en quelque sorte, leur émanation. Oui, c’était dans la simple et immédiate donation des événements que quelque chose comme un éclat pouvait se montrer, faire son bel étoilement, scintiller à la manière des constellations dans la limpidité d’une nuit d’hiver. Il y avait tant de joie, pour moi, à me glisser dans votre ombre portée, à vous connaître depuis mon cône de silence, sur ce banc qui devenait un reposoir pour mon esprit. J’étais apaisé, en accord avec moi-même et ce miracle je vous le devais et vous n’en saviez rien. Confluence de deux êtres que tout sépare. J’étais heureux de cette situation paradoxale. Il y a une heure encore, je ne vous connaissais pas, vous n’étiez qu’une possibilité au large de mon être, une tremblante hypothèse que nul hasard ne viendrait m’apporter de façon à combler ma solitude

  

   Oui, ma solitude, car mon souci de la ‘magnificence’ m’avait laissé en rase campagne et mon esprit bien trop romantique pour se ressaisir seulement à la vue d’un carrosse, d’un canal, du Danube ou bien des hôtels luxueux logeant les avenues, languissait de ne plus jamais pouvoir trouver son envol. Selon la formule convenue, j’errais comme ‘une âme en peine’, désespérant de ne jamais pouvoir retrouver entrain et goût de vivre. C’était seulement vous qui m’aviez replacé sur le chemin d’une lumineuse trajectoire. C’était bien ceci, maintenant j’en étais entièrement persuadé, le caractère ‘magnifique’ des choses tenait au curieux phénomène de la rencontre, non à un quelque don inné dont serait atteint un être qu’un heureux destin aurait favorisé. Ainsi, la ‘magnificence’ n’émanait ni de vous, ni de moi, ni du tableau que vous étiez en train de peindre, ni de l’image reflétée par le miroir, pas plus que des rues et belles maisons de Vienne, bien plutôt elle se situait à ce carrefour des choses qu’une liaison fortuite avait assemblés en un point particulier, en une heure singulière du monde. ‘Magnificence’ était relation, jeu de miroirs où tout mon séjour en Autriche se reflétait, auquel vous preniez part au seul fait de votre présence.

  

   Et je crois que le moment est venu d’éclairer le Lecteur, la Lectrice des motifs picturaux qui traversent votre toile, vous en l’occurrence puisque vous êtes projection sur le linge blanc qui vous accueille et vous révèle telle que vous êtes en votre mutation. ‘Pensive’ donc en votre heure venue. Avant même que la forme ne vous saisisse en ses limites et vous fixe dans un destin trop étroit. La forêt de vos cheveux est noire, pareille à une pierre de tourmaline. Une mèche descend, qui tutoie votre sourcil. Votre visage a la douce consistance d’une poudre de riz, un genre de masque à la Colombine qui vous sied parfaitement. Sur le lisse de votre joue, l’ombre est verte, un vert d’eau qui se tient comme en réserve. Vos lèvres sont un étrange ruban noir que nulle parole ne vient franchir. Oui, vous êtes dans la méditation, peut-être un geste d’introspection qui vous hèle au sein de votre propre abîme. Car, vous, comme moi, sommes bien des abîmes puisque le jour viendra où plus rien de nous ne paraîtra qu’un souvenir vite halluciné au chapitre de la conscience des Existants. Un ‘aura été’ placé en fin de registre, après il n’y a plus que le souffle violet du Néant. Mais je reviens à vous dans votre rapide gloire, mais je reviens à moi afin que, de vous, subsiste plus qu’un songe, une réalité que j’emporterai avec moi, que je regarderai les jours d’infinie tristesse. Votre corps est semblable à la feuille tombée sur la pellicule d’eau, une fuite que nulle mémoire ne fixera. Cette robe, mais est-elle vraiment une robe ?, papillonne dans le vide avec des airs d’insecte ivre. Une mousse. Une soie. Une écume qui vient, sans doute, dire votre fragilité, la vacuité du temps qui passe, les remous de l’heure, la mouvance souple de l’espace. Tout en bas, dans une approche discrète, vos deux jambes sagement croisées, l’élégance d’un oiseau sur la branche, un mince effleurement du jour.

   Et, voyez-vous, au point où je suis parvenu de ma compréhension de qui vous êtes, c’est un autre mot qui vient jouer avec ‘magnificence’, une rime approximativement riche, une désinence qui, aussi bien pourrait ressembler à ‘présence’, mais qui joue avec le temps en mode de souvenance. Je veux dire ‘réminiscence’. Je crois, qu’en une période plus lointaine, lorsque ayant regagné Paris, j’observerai la lente progression des péniches depuis mon balcon du ‘Quai aux Fleurs’, je reviendrai jusqu’à vous, au gré de ma fantaisie, de mon imaginaire. Je vous retrouverai, je le sais, une intuition. Alors ‘réminiscence’, ‘magnificence’ seront assemblées d’une manière indissoluble.  Ne croyez-vous pas ? Bien sûr, vous ne pouvez me répondre, cependant vous savez mon souci pour vous. Je n’aurais pu vivre un moment si intense pour qu’il n’en restât rien ! Je reviendrai dans ce beau quartier semé d’eau de ‘l'Obere Mühlwasser’. Vous apercevrai-je au moins ? Aurez-vous mis une dernière main à votre toile ou bien serez-vous toujours dans cette souveraine indécision de votre être ? Le flottement vous va si bien !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 octobre 2020 3 07 /10 /octobre /2020 08:41
                             Le tout du monde depuis ma fenêtre

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      Depuis plusieurs années déjà je vis au Danemark, dans sa partie septentrionale, celle qui jouxte la Mer du Nord et la Baltique, le Jutland. Je suis correspondant de ‘Meridiens’, mon Journal sis à Paris. C’est bien là mon choix de solitaire que d’avoir élu domicile dans le ‘Råbjerg Mile’, autrement dénommé ‘ Désert du Danemark’, étendue sablonneuse située entre Skagen et Frederikshavn. Et non seulement la destination est osée, mais elle est portée au centuple en raison même de l’habitat qui m’accueille : un ancien phare maritime dont l’optique a été déposée, ce qui vaut au lanterneau d’avoir été élu pièce d’observation, celle où je passe le plus clair de mes journées lorsque mes articles sont bouclés, mes livres lus et que mon imaginaire se dispose à connaître les plus folles aventures qui soient. J’ai installé, dans la cage de verre, une longue-vue puissante qui me permet de découvrir tout ce qui s’illustre ici, sous le ciel changeant de cette contrée nordique devenue, en quelque manière, mon double, la muse à laquelle je confie mes états d’âme. Ma fenêtre est donc cette lumineuse coupole qu’armorient de discrets losanges, bâtis métalliques dans lesquels sont enchâssés les panneaux des vitres. Tout autour le balcon de veille entouré d’un garde-fou pareil à une dentelle. Vous dire le prodige de la vision ? Le presque tout du monde à portée de la main, à portée du regard.

   Le phare qui, autrefois, était dressé en bord de mer, s’est trouvé reporté à l’intérieur des dunes en raison de la mobilité de ces dernières que le vent du Nord ne finit de drosser, de faire reculer, sorte de lutte de Titans dont les collines de sable sont les constantes victimes. Ici, rien ne résiste au vent. Il souffle en maître, décide de la position des éléments naturels, de la vie des hommes aussi qui tâchent de s’en protéger. Il faut vivre avec lui, plutôt que contre lui. Aujourd’hui est jour de relâche pour moi, aussi ai-je décidé de contempler ce qui m’est offert avec une belle générosité. La Nature est prodigue lorsqu’on sait en saisir les multiples donations, en apprécier les minces événements, ici la chute d’une feuille, là une montagne de sable qui poudre le ciel de légère semence. Le temps, comme souvent ici, est très variable. De lourds nuages couleur de neige et de cendre flottent là-bas, sur la plaine liquide de la Mer du Nord. Quelques cargos se découpent sur l’horizon, jouets d’enfant oubliés parmi la rumeur des vagues. La marée basse a découvert l’immense territoire de l’estran. Des bulles s’en échappent, des cortèges de bernard-l’hermite escaladent les monticules de boue, des vers font leurs délicats tortillons, des mollusques émergent à peine des vasières. Des barges à queue noire picorent inlassablement de leurs longs becs toute la surface qui brille comme un miroir. Le contre-jour discret en révèle la beauté simple, la marche syncopée, une sorte d’hésitation à poser son empreinte sur le sol du monde.

   Tant de délicatesse, tant de pure venue à soi que nul ne voit, les hommes sont trop loin, abrités dans la ruche étroite des villes. Je demeure un long moment à regarder le long poème maritime, à contempler la danse des cheveux des oyats, la fine résille de sable qui court le long des crêtes, un genre de fiançailles de la Terre et du Ciel. C’est si émouvant d’être le témoin de cette vie plurielle, de cette respiration des éléments, de cette pulsation presque inaperçue de la Nature. Des prodiges à chaque seconde, des rayonnements, des éclats pareils à un étain, des bruits semblables à des paroles d’amour, des clignotements, des surgissements d’étincelles, des lueurs solaires presqu’éteintes qui nous disent la fragilité de nos êtres en cet ici et maintenant qui nous envahit du flux continu de ses sensations. Souvent les événements sont partis et nous n’en avons même pas perçu le précieux, le non-reproductible, le don inestimable. C’est ainsi, nous sommes des êtres de la fuite et de l’impatience, des genres de feux-follets s’épuisant à la contingence de leurs propres flammes. La beauté s’en est allée et nous l’attendons comme si elle était un dû. Mais il faut aller la chercher la beauté, la convoquer, la poser au creux de ses pupilles, l’inviter à visiter notre peau, lui confier la conque de nos oreilles, le tumulte de notre chair, se faire recueil attentif dans la levée du jour.

   La lumière, la belle lumière escalade patiemment les marches du ciel. Elle fait ses dégradés, ses points brillants, ses faisceaux de rayons qui, parfois, traversent les nuages, le fécondent et c’est un subit gonflement depuis leurs ourlets qui claquent dans l’air gris, s’auréolent d’étranges présences. On dirait des elfes venus les taquiner, peut-être jouer à saute-moutons. En effet, ils sont identiques à leurs frères terrestres, ces beaux animaux laineux qui parsèment la lande de leur lenteur blanche. Ils sont le contrepoint de la mer agitée, violente, ils sont image de paix que rien ne semblerait pouvoir altérer. J’aime leur douceur, l’application qu’ils mettent à cueillir des bouquets d’herbe, à en mâchonner consciencieusement le suc sans doute savoureux. Ils sont de calmes esprits de ces lieux reculés, ils sont à eux seuls une pastorale, ils disent la vie au ras du sol, la longue patience, ils disent les bergers silencieux aux silhouettes fuyantes effacés par la brume venue de la mer, ils ressemblent à des spectres dressés par l’imaginaire des hommes.

   C’était l’heure de la mer, voici venue l’heure de la terre. Je fais pivoter ma lunette. Je parcours les cimes de la forêt primaire, j’y rencontre la rareté de leurs essences multiples, les grands hêtres aériens aux feuilles claires, les immenses ramures des chênes, le sombre, presque nocturne des conifères, les majestueux érables, leurs feuilles sont de cuivre et d’or dans la splendeur automnale. J’observe patiemment. Je dispose en mes yeux des formes connues. J’en anticipe avec plaisir et émotion la venue qui ne saurait tarder. C’est d’abord la flamme d’un renard au ras du sol, sa queue tachée de blanc, sa disparition dans un fourré. Bientôt c’est une harde de daims qui montre, dans le clair-obscur d’un sous-bois, les grandes palmures des mâles, ces solitaires qui ne rejoignent le groupe des femelles qu’à la période du rut. Les daims sont rassemblés. Ils ressemblent à des peluches pour enfants avec leurs pelages biscuités semés de points blancs, leurs écussons clairs sur les fessiers, les lignes noires qui les cernent, leurs queues en perpétuel mouvement, balanciers du temps animal.

   Plus loin, dans une clairière, une laie couchée sur le flanc allaite ses marcassins. Ceux-ci sont gloutons qui se précipitent avec une belle ardeur sur les mamelles de la mère. Combien son calme est étonnant chez cette race fougueuse, volontiers agressive. Voyez-vous, combien il est heureux de se plonger dans cette vie naturelle que rythme seulement la nécessité de s’alimenter, de se reposer ou de dormir. Les observer est déjà substantiel repos. Ici, je ne pense plus à rien. Ni aux soucis épileptiques du monde, ni aux discords des peuples et mes manuscrits peuvent dormir en paix sur ma table de travail, c’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé. Ils vivent en dehors de moi, dans une zone d’ombre, ils sont aussi discrets que le vol du faucon parmi les flocons du vent. Plus tard, lorsque le crépuscule aura teinté de gris la toile du jour, ce seront les cerfs qui seront les maîtres du territoire, leurs bois claqueront contre les tiges des taillis, peut-être feront-ils entendre leur étonnant brame si la saison des amours est venue. Parfois, accoudé à mon balcon de veille, j’écoute cette sourde rumeur surgir des entrailles des bêtes. Je pense alors que leurs cris si puissants nous ramènent aux motifs archaïques qui habitèrent nos ancêtres de la préhistoire. Quelle devait être leur frayeur dans ces consciences qui n’étaient encore venues à elles-mêmes, de simples réflexes de fuite au profond des cavernes !

   Instinctivement j’ai fait pivoter la longue-vue. Je ne peux rester longtemps sans me replonger dans la sphère marine, sans en percevoir les effluves, sans en distinguer cette profusion de vie qui l’anime et la rend si fascinante. Sur la grève, une colonie de phoques s’ébroue lourdement. Les plus jeunes s’affrontent dans des luttes amicales. Ils sont touchants, gênés par leur naturelle maladresse, ils évoquent des culbutos qui auraient chuté et ne sauraient se relever. Sur un ilot, un groupe de cormorans bavards façonne un nid de branchages et d’algues. Les taches grises, floconneuses, des oies bernaches, têtes noires que traverse un golfe blanc, avancent à pas mesurés, suivies de leurs poussins, boules de plumes claires presqu’inapparentes dans l’air qui bleuit et se tache de parme par endroits. Maintenant c’est un vol éblouissant d’étourneaux qui balaie le ciel de sa somptueuse chorégraphie. Etonnant tout de même ce ballet si bien réglé ! Comme si une seule et même conscience reliait entre elles ces existences séparées, comme si un lien invisible commandait leurs mouvements, les synchronisait. Un grand moment j’admire leur spectacle, scrute leurs infinies draperies, essaie de deviner leur prochaine figure. Mais la troupe est si prompte à réagir qui gravit les degrés du ciel et les redescend à la vitesse d’un fouet lacérant l’air.

   Le vent fraîchit. La lumière baisse. Elle est un falot au ras du sol. Elle tache les bruyères d’une teinte indistincte, illisible. Je pousse le losange de verre de la fenêtre. J’entends la houle de la mer qui remonte et recouvre l’estran d’une écume lumineuse. J’entends le vent qui cogne aux vitres. J’entends le sable crépiter contre l’arrondi du lanterneau. La tête emplie d’images, le cœur léger, je descends les degrés de l’escalier qui me conduisent à la pièce unique, circulaire, qui me sert tout à la fois de lieu de vie, de cuisine, de bureau. Mes documents, mes livres veillent sur ma table dans la douceur de la pénombre. Je vais dîner de peu, lire quelques pages d’un livre en cours. Lorsque je serai couché dans mon lit étroit, je sais que je verrai le cercle blanc de la Lune s’encadrer dans le rectangle de mon étroite fenêtre. Je sais le bonheur qui sera le mien de regarder, depuis mon balcon circulaire, le vol d’une aigrette, d’entendre le roulis de la mer, d’écouter la chanson de la forêt, là-bas, dans son événement de feuilles toujours nouvelles, toujours ressourcées à leur prodigieux pouvoir. Je sais que le sommeil viendra « sur des pattes de colombe » comme disait le Philosophe. La nuit sera féconde, une ombre traversée de lumière.

  

 

 

 

 

 

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4 octobre 2020 7 04 /10 /octobre /2020 08:14
Comme une terre de Sienne.

Octobre 2015© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

« Te chercher Mais où Parmi les couleurs de la terre L’argile et les odeurs brunes La plaine allongée sous le vent Est mon corps rempli d’attente Un matin Tu me feras pousser sous le feuillage Déjà Je guette le premier vent ». Martine Roffinella.

Ta photographie, je l’ai dénichée dans le coffre duvieux grenier. Comme un souvenir exhumé d’une très ancienne mémoire. Emotion d’archéologue qui découvre au bout de son grattoir l’antique fresque, peut-être « Les petits chevaux de Tarquinia », cette belle déclinaison du cheval faisant corps avec son cavalier dans de belles teintes de noir, de sanguine et d’ocre. Oui, je sais, ton amour pour l’œuvre de Duras, mais ici, c’est de couleurs dont je parle, ces variations un peu usées, ces images qui inclinent doucement vers l’automne, vers ce qu’il y a de plus précieux, ces ors, ces rouille, ces bruns qui virent à la mélancolie. Un été finit, un hiver n’a pas encore commencé que déjà nous sommes en deuil de nous-mêmes, errants au bord de quelque vertige. Cela fait si longtemps que notre route commune s’est partagée en deux branches parallèles, lesquelles, bien sûr, ne se rejoignent jamais. Cela, cette impossible rencontre, depuis toujours je l’ai sue. Depuis le premier jour où, sur les bancs de l’université, nos regards se sont croisés. Une impossibilité d’être à deux dans le cadre étroit d’une même passion amoureuse. Ce à quoi nos corps se refusaient, la fusion dans l’unique, nos esprits le réalisaient dans cette littérature où se révélait le creuset de nos affinités. Longues étaient les discussions, enflammés les points de vue sur Proust, Baudelaire, Rimbaud. Nous nous divisions sur la nécessité de l’absinthe, de sa coulée verte dans la gorge du poète afin que, sublimée, la création parvînt à octroyer ce que jamais le réel ne dispense qu’avec parcimonie, la beauté en ses faces de cristal. Je disais l’alchimie de l’alcool, tu disais la plongée en soi dans la clarté et la pureté d’une méditation, l’exigence d’une contemplation. Ce sur quoi nous nous accordions, la persistance et le recours, y compris avec excès, à ces étonnantes « intermittences du cœur », à ces déchirements intimes, à toutes ces pertes des êtres chers qui, un jour ressurgissent et fondent les linéaments d’une œuvre. Jamais celle-ci ne s’exhausse du pur présent, fût-il singulier. Il faut à l’écriture l’espace d’une perte, le temps d’une longue incubation, la douleur d’une résurgence pour que s’annonce ce qui est rare, qui aurait pu être perdu et tire de cette éclipse sa force d’évocation, son caractère infrangible. Il faut l’imminence d’une turgescence, l’impatience de l’apaisement d’un désir : ici sont les conditions requises qui conduisent à une voie royale. L’art est la résultante de cette démesure. Oui, combien le poète est démuni lorsque, dans l’isolement de sa mansarde, venant tout juste de subir l’éblouissement d’une rencontre, une belle jeune femme au regard si troublant, il s’échine à poser sur la page blanche les signes de sa ferveur. Mais le temps est trop court qui sépare de la révélation et ne s’inscrivent dans la voyance du créateur que de fuyantes métaphores, des bribes de vers qui ne font nullement image, seulement le crissement incongru de la plume sur la plaine de papier.

Certes ces considérations sur la sortie de soi en direction de la signification sont bien oiseuses. Ceci est à une telle altitude que seul le silence, le retrait et le refuge dans le secret du corps. Cette photographie, je me souviens, je l’avais dérobée à ton insu lors d’une de mes visites dans la minuscule chambre de bonne que tu occupais sous les toits de Paris. Une manière de rapt de ce qui, jamais, ne m’appartiendrait, le luxe que tu étais dans le cortège étroit des jours. Mais à quoi bon mesurer le passé à l’aune du ressentiment ou bien du simple regret ? C’est si vain de croire que les jours anciens, tout comme le phénix, pourraient renaître de leurs cendres. Maintenant l’automne est là comme un point d’orgue avant que tout ne disparaisse dans l’ennui et l’anonymat des terres dénudées. Regarder ton image, ses teintes sépia, les tavelures qui, de loin en loin en altèrent la surface, c’est comme de parcourir le temps à rebours pour y retrouver la lumière initiale, la promesse du jour, l’arche de clarté que porte en soi tout sentiment de l’avenir. Mais laisse-moi seulement décrire cette feuille de papier avec laquelle tu te confonds à la manière des feuillaisons que leur chute reconduit à une ineffable présence. Dans le fond, je reconnais bien le mur de lèpre et de plâtre usé que tu sembles avoir rejoint dans une sorte de mimétisme. Je crois me souvenir de ton besoin d’unité, d’osmose avec le réel qui t’entourait. La laine de tes cheveux coule librement dans de belles clartés si proches de l’éclat de la douce châtaigne. L’ovale de ton visage, cette gemme qui reflète si bien ta vie intérieure, voici qu’elle est toujours un insondable mystère. Et ces yeux dont le cerne profond est comme un hymne à la joie, mais à une joie inapparente fêtant l’en-dedans des choses avec l’évidente souplesse d’une plénitude. Et cette bouche carmin à la limite de disparaître tellement l’ombre la préoccupe, la distrait au regard ordinaire. Il faudrait être bien égaré de soi et de la vérité ici présente pour n’en point observer la supplique muette, cette demande d’amour que tu adressais aussi bien au monde, aussi bien aux auteurs qui étaient tes amants de passage. Et ce creux de ta gorge, cette voix doucement retenue, ce poème lové en soi jusqu’à l’ivresse d’être et de sentir le bruit immaculé des choses. Et cette épaule dont la courbe se confond avec la douceur du vent sur quelque colline, du côté de Sienne dont la terre est précieuse aux peintres pour sa transparence, sa solidité. Cette même terre qu’utilisait Rembrandt dans la si belle texture de ses clairs-obscurs, ces infinies variations de l’âme. Celle aussi, sans doute, à laquelle avaient recours les artistes pour imprimer sur les murs de Tarquinia l’élégance et l’immortalité des chevaux chantés par Duras. Et cette gorge troublante que soutient une dentelle noire comme pour la soustraire au regard alors même que ses fruits étaient à portée du désir. Oui, pour moi, tu demeureras cette ardeur d’inscription à même le beau langage, cette subtile efflorescence que seule la littérature, le poème, la musique peuvent porter au-devant de nous avec la marque d’une fascination. Vois-tu, je crois que la vérité, la sincérité ne s’inscrivent jamais mieux que lorsque, retenues en soi, elles ne franchissent pas la frontière de notre peau. Et puis à quoi servirait après tant d’années mon signal pareil à un sémaphore perdu dans une mer de brouillard ? Ton image, je la punaise sur l’anonymat de mon mur et la confie au temps afin qu’il l’aménage selon son bon désir. Fût-il une reprise du mien !

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2 octobre 2020 5 02 /10 /octobre /2020 08:47
L’instant auroral.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Les journées de Felicidad commencent toujours ainsi. Dans sa hutte de planche et d’écorces, tout en haut de la colline habitée par les vieux arbres, chênes-lièges, oliviers décharnés par le vent, Felicidad vient au jour avant que celui-ci ne s’éveille. Dans le corps du jeune enfant (il vient tout juste d’avoir douze ans), c’est soudain comme un tumulte, un étrange remuement qui déploie ses ondes. La nuit est encore enracinée, soudée au socle de la terre. Elle fait ses mailles noires parmi le lit de mousse et de feuilles. Elle serpente, sinue, s’enlace aux chevilles qu’elle entoure d’un lien pareil à un anneau de métal. Felicidad en sent le magnétisme, en éprouve le long frisson alors que le sommeil rôde encore dans le massif alourdi de ses yeux. C’est comme une gangue, une étrange présence qui sourd du limon pour dire au jeune garçon la survenue de l’instant fugitif, le don surpris de l’heure native, l’offrande sans cesse renouvelée dont il faut se saisir avant que le vertige de l’exister ne s’en empare et n’efface tout dans la touffeur d’un futur sans mémoire. Cela n’attend pas. Cela s’impatiente. Cela fuse dans les membres, fourmille dans les doigts, allume dans la roche grise du cortex ses millions de bulles, cela répand ses solfatares dans les replis complexes de la conscience.

   Felicidad se lève, rafraîchit son visage à l’eau limpide d’une cruche. Se vêt d’une chemise légère de toile, d’un bermuda usé dont la trame révèle le dénuement du jeune garçon. Sous ses pieds nus, sur le sentier qui court vers le village, des chutes de glands, des éboulis de cailloux sombres comme l’étoupe. Du chemin, tout est connu, le moindre replat, les courbes, les plis de glaise, les billes érodées qui glissent sous les pieds. Descendre, ici, sur le chemin en lacets, au milieu de la forêt de romarin et de serpolet est un luxe inouï alors qu’en contrebas, les cubes des maisons sont teintés d’un bleu profond identique aux rêves des hommes qui les habitent. Nul bruit qui viendrait troubler le silence, sauf, parfois, la chute d’une poussière, l’envol d’une feuille à contre-jour du ciel. Felicidad n’a rien mangé. Au creux de son abdomen il sent l’outre vide qui s’emplit des fragrances nocturnes, friselis de lavande, lacis musqué de l’humus, effluve des pins qui se dissimule encore dans la fraîcheur. C’est de cette manière que doit s’accomplir le rituel : devenir léger comme la clarté, confier sa nasse de peau à la poussée de l’air, faire de son corps le réceptacle de tout ce qui veut bien s’y loger, déployer l’harmonie des sens, ouvrir le spectacle du monde. C’est alors comme d’être oiseau, sterne fonçant dans l’entaille du jour, chute de la mouette vers le dôme noir au-dessus des flots blancs, goéland à la forteresse de plumes dont l’œil gonflé, circulaire, prend acte du monde à même la grâce de son vol.

   Maintenant le chemineau est sur la bande de bitume et de schiste brun qui quadrille le village. A droite la grande bâtisse couleur d’écume ternie de l’Amistad. Il lui semble entendre, pareille à une incantation, la rumeur des Joueurs de Tarot dans la grande salle à la lueur de crypte. Puis la minuscule place cernée d’arbres exotiques (personne n’en connaît la provenance) où, des heures durant, les Vieux vêtus de noir déroulent leur vécu si semblable aux filets qu’ils jetaient, autrefois, dans la baie pour y pêcher de quoi faire succéder le jour au jour dans la monotonie d’un temps circulaire, toujours renouvelé. Puis les arcades blanches du Pitxot avec, sur la hauteur, la forteresse de l’église qui veille au repos des hommes. Le Cafe La Habana est muet derrière ses rideaux tirés, sa herse de métal qui en défend l’entrée. Felicidad aime cette heure solitaire qui lui fait penser au début d’un univers, à l’étonnement qui doit en couronner la survenue, au bonheur simple de connaître les choses dans leur immédiateté, leur origine, pure comme l’eau de source.

   Après avoir dépassé les barques bleues et blanches couchées sur le flanc, un lit de cailloux plats en guise de flots, Felicidad s’engage sur un sentier qui longe la baie. Suite mouvementée de roches trouées de bulles qui escalade et descend, bifurque, s’élève en promontoire par où le miroir de la mer se laisse apercevoir jusqu’à la courbe infinie de l’horizon. La nuit, maintenant, est semée de larges entailles bleues. Les habitations sont phosphorescentes. L’air a brusquement fraîchi. Le jeune garçon sait que ce phénomène signe la venue du jour, que, bientôt, le grand dôme liquide s’allumera en des teintes de corail et de cuivre. Une ivresse que le regard aura du mal à enclore. Juché tout en haut d’un éperon se jetant au-dessus du vide, Felicidad est pareil à une vigie qui veillerait sur sa citadelle, peut-être ombre tutélaire protégeant, tel un dieu en clair-obscur, le destin des hommes. Le disque du soleil est à peine une mince lunule émergeant au loin d’un liseré de brume. Le silence est grand qui se tend sous le mystère de l’apparition. Alors on est comme dilaté de l’intérieur. La lumière a pénétré en vous. Vous la sentez gonfler vos poumons, faire se lever les alvéoles, soulever le diaphragme, envahir le visage qui se teinte à la façon d’un masque antique, peut-être d’un fétiche africain ou bien d’un objet de culte Maya à l’éblouissant rayonnement.

   On sent bien que cet événement est singulier, non reproductible, que nul essai mimétique, fût-il le plus accompli, ne portera à nouveau devant la conscience ce qui vient d’avoir lieu et temps uniques, absolument uniques. Même le pinceau magique d’un Vincent, même la roue solaire de ses « Tournesols » seraient en peine de dire la majesté de l’instant. Car la peinture dans son essai de transcender le monde demeure un médium, à savoir un intermédiaire, un signifiant appelant un signifié mais ne s’y substituant jamais. Quoique subtil, élevé, sublime, le temps de l’art n’est jamais le temps de la réalité, le temps irreprésentable de l’instant fugitif, de l’éclair qui illumine la conscience et la ravit à la seule mesure de cet indicible, ce fameux « kairos » des anciens Grecs, « moment décisif » par lequel les choses se donnent sans retenue jusqu’à l’incandescence de leur essence. Dès que l’heure de la manifestation a basculé, aussitôt s’efface la transcendance qui fait place à la sourde immanence des événements quotidiens, à leur mutité, à leur refuge dans l’abîme de l’inconnaissance. Ceci nous le savons de l’intérieur même des fibres de notre corps et c’est la raison qui nous tétanise, nous met en tension, nous fait vibrer dès que l’arc-en-ciel de la beauté s’ouvre en même temps que notre esprit se dispose à en recevoir la généreuse semence.

   Les yeux de Felicidad sont semblables à cette baie merveilleuse qui l’accueille en son sein et lui communique la plénitude dont seul le regard de l’âme peut être gratifié, plénitude qui porte à son acmé chaque chose qui lui est confiée dans le souci de son être. L’eau est une plaque d’or et d’argent, un sentiment d’appartenance à l’immensité. Mystère de l’instant, cette subite intuition aussitôt disparue qu’entrevue, lorsque la grâce d’une révélation la féconde et la métamorphose en éternité, ce temps sans début ni fin que seule peut abriter la mesure illimitée d’une cosmologie. La mer s’irise, se divise en ruisselets multiples, en miroirs qui réverbèrent la pure beauté de cet enfant aux yeux de lumière.  Beauté de son corps diaphane, des pupilles, ces réceptacles pareils à une amphore grosse d’infinies richesses, beauté des mains qui recueillent cette donation comme leur bien propre, beauté de la conscience de soi qui touche au ciel, s’abreuve aux étoiles et regarde tout ce qui paraît avec l’infini vertige d’un sillage de comète. Alors il n’y a pas à distraire sa vue de ce qui se présente à la façon d’un absolu. Nulle part au monde ne se livre une scène identique. Nulle faille de la terre où inscrire la force d’une esthétique, la puissance inouïe qui se révèle, ici et maintenant, comme si, plus jamais, l’ivresse ne devait avoir lieu qui ferait de l’homme le recueil exact d’une vérité. Une dernière fois Felicidad scrute le liquide en fusion, observe de toute la force de son jeune âge la gueule de l’immense convertisseur d’où tout semble surgir comme si l’on assistait à la naissance du monde, cette lave qui n’en finit pas de couler, entraînant avec elle l’inatteignable roue du temps, ouvrant la fluence inépuisable de la matière.

   Déjà l’instant n’est plus qui a replié ses rayons, les a dissimulés derrière quelque mystérieux diaphragme d’où, sans doute, il regarde les hommes en attente de sa prochaine naissance. Le temps est cette énigme qui, jamais, ne trouve de réponse qu’à être recommencée. Le ciel commence à se décolorer. Le jaune d’or vire à l’argent, puis au bleu pareil à la douce efflorescence du myosotis. Loin, là-bas, dans le village, les premiers étals que l’on ouvre, les premières terrasses où, bientôt, se disposeront des hommes bavards, des femmes volubiles, des coupes pleines de fruits et de saveurs. La vie en son inépuisable effusion. Felicidad croise les groupes matinaux. Nul besoin de les saluer pour faire trace et dire son sillage à la face des choses. Les promeneurs, étonnés, voient la lumière ruisseler, couler des yeux de l’étrange enfant, grimper le long des façades blanches, s’enrouler autour des lianes des volubilis, faire sa bannière étincelante sur le fronton de l’Amistad qui, maintenant, se dresse dans la gloire du jour. La journée passera. Le crépuscule fera basculer la clarté derrière l’arc de l’horizon. Dans le ciel teinté de suie, les premières étoiles déplieront le long poème de la nuit. Dans son havre de feuilles et de planches à claire-voie s’endormira l’enfant-prodige qui donne au temps son impulsion à la manière d’un dieu joueur. Demain sera à nouveau l’instant auroral, puis le zénith, puis le nadir, puis la toile noire du firmament comme pour dire le long récit de la marche des hommes. De la marche du monde. Une seule et unique destinée. Une lumière s’allume. Une lumière s’éteint. Le sémaphore est en marche qui, jamais, ne s’arrêtera.

 

 

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1 octobre 2020 4 01 /10 /octobre /2020 10:34

 

   Rien ne m’était plus agréable, en ce début d’automne, que d’attendre les brumes enveloppant toutes choses, les nimbant d’un mystérieux halo. C’était comme de commencer une vie nouvelle, de découvrir le pays des ombres, de pénétrer dans la caverne des songes. De nature essentiellement romantique, il fallait à mon âme ce genre de floculation, de grésil chutant du ciel, nappant la terre d’un impalpable glacis. Dès le premier bleu-marine badigeonnant la fin du jour, je me vêtais d’une laine chaude et parcourais les chemins de la garrigue. Les odeurs, que la nuit déployait, répandaient leurs douces fragrances et j’aurais pu demeurer dans la senteur du romarin ou du serpolet, de longues heures, sous leur lente puissance narcotique. Mais il fallait à mes sens une palette plus ample. Par exemple entendre l’ululement mélancolique d’une dame-blanche, saisir le glougloutis d’une source, sursauter à la chute des glands sur le sol durci par la première fraîcheur. C’est bien là la beauté avant-courrière des ténèbres que de nous donner, dans un dernier éclat, la ramure de l’arbre à l’horizon, le glissement gris d’un chat au ras d’un trottoir, l’étrave luisante d’un bateau fendant l’onde, la rumeur d’un baiser entre l’Amant et l’Amante, dernière empreinte visible au seuil de l’invisible.

   J’avais longuement marché parmi les carrés vert-de-gris des pâturages, traversé des haies aux feuilles d’argent, aperçu, au loin, la dalle fuyante de la mer, parfois trébuché sur une pierre de calcaire. J’avais allumé une lampe acétylène qui, parfois, crachait dans le vent, lançait des éclats pareils aux étoiles du magnésium. Dans la vallée, tout en bas, les maisons du hameau se serraient les unes contre les autres. Un filet de fumée s’élevait des cheminées que l’air frais dissolvait rapidement. Je voulais aller jusqu’à la ‘Croix de Seillan’, ce haut sémaphore d’où je pouvais découvrir un large panorama, la courbe lente de la côte, le poudroiement des lumières des villes, le tournoiement régulier des éoliennes, la ligne de la frontière et les premiers rochers  derrière lesquels les villages espagnols s’abritaient du vent. Soudain, arrivé au détour d’un chemin qui, après un dernier lacet se lançait en direction de la ‘Croix’, sur une colline toute proche du sommet, une vision s’imposa à moi sans que je puisse, en un premier instant, décider de ses contours. Il me semblait bien qu’il s’agissait d’une silhouette frêle, peut-être celle d’une toute Jeune Fille, mais l’hypothèse était si invraisemblable que je pensais être victime d’une hallucination ou bien d’un tour que m’aurait joué mon imaginaire.

   Cependant, ayant emporté avec moi une longue-vue et un trépied pour la fixer, je fis halte sur un petit promontoire, installai le système optique et commençai à balayer l’espace qui ne comportait guère de point de repère, sinon le ‘Plateau de Seillan’, la structure de fer de sa ‘Croix’ jetée en plein ciel et, ici et là, quelques levées de pierre qui balisaient le terrain. Au début, je ne découvrais guère que de vastes zones nocturnes, le feu lointain de quelques étoiles et, surtout, le disque plein de la Lune qu’entourait un vibrant contour de lumière. Enfin, au terme de mes investigations, s’inscrivit dans le cercle de ma lunette d’observation, le spectacle le plus étonnant qui fût. Un genre d’elfe se tenait là, dans l’illisible matière de l’éther. Comment aurais-je pu nommer différemment cette forme indistincte et fluette qui s’inscrivait dans le champ de ma vision ? Sans doute l’effet de fantastique était-il amplifié par les lentilles qui m’en restituaient l’étonnante figure. Mais oui, il s’agissait bien de ceci : Celle qu’instinctivement je nommais aussitôt  ‘Alba de la Nuit’, dansait à contre-jour de la Lune et sa chorégraphie était si grâcieuse, si aérienne, qu’en comparaison le vol du martinet eût paru emprunté comme si une glu en entravait les arabesques.

   A n’en pas douter j’étais bien en présence d’un pur mystère. Ici, en ces terres désolées uniquement parcourues par le fleuve blanc des moutons, sillonnées par quelques rares Bergers, nul ne vivait dans ces hameaux de pierre à l’écart du monde. Je n’étais guère loin de penser qu’il s’agissait d’une ‘Pierre de Lune’ détachée du plein de son astre, une sorte de neigeuse météorite venue dire aux Terrestres la souveraine beauté de l’espace, les aérolithes du songe dont sa vastitude était habitée, tant il y avait d’étrangeté dès que l’on s’éloignait du sol qui accueillait nos hasardeuses marches. J’avais lu, avec avidité, les belles et étranges pages de Gérard de Nerval dans ‘Les Filles du feu’, où il mettait en scène une étonnante Octavia, être toute de grâce, blonde, élancée, aussi à l’aise dans l’eau qu’une sirène. D’Alba à Octavia, il y avait une sourde parenté. Ce que l’une tirait de l’onde, l’autre le tenait des espaces célestes. Ainsi, je demeurais un long moment à observer la pure magie, comme un enfant fasciné par la chute d’une neige dans ces boules de verre simulant un paysage de Noël.

   Cependant, je ne pouvais passer le reste de la nuit à admirer une Etoile. Il me fallait, coûte que coûte, gagner la ‘Croix de Seillan’. Je souhaitais y découvrir, depuis son haut sommet, l’une des vues les plus admirables qui soient. Je poursuivis donc mon ascension, ne quittant que très rarement des yeux la Constellation nocturne qui avait chauffé mon âme à blanc. Je la vis, soudain, abandonner sa lumineuse danse. Elle adopta une posture des plus simples, sinon des plus farouches, comme si elle avait deviné mon intrigante curiosité. Boudait-elle ? Était-elle contrariée au motif que je paraissais ne plus m’intéresser à elle ? La danse l’avait-elle fatiguée ? Je savais bien que toutes mes conjectures n’étaient que de fragiles châteaux de sable et je décidai de ne plus m’encombrer l’esprit de ces élucubrations de songe-creux. Comment vous dire alors le sentiment ému qui s’empara de moi en la voyant si menue, si chétive ? Maintenant elle était assise à même le sol, nue entièrement, casque de cheveux auburn que pâlissaient les rayons de la Lune, une sorte de cendre, bras arrondis en arceaux qui emprisonnaient les tiges des jambes, corps tellement exposé à tous les dangers que je craignais devoir le perdre au moindre souffle de vent.

   J’étais parvenu sur le large Plateau qui s’ouvrait sur tous les horizons. Une légère brise soufflait qui couchait les herbes jaunes, on aurait dit la belle texture d’une savane. Ma lunette fixée sous la « Croix », je parcourais ce que j’étais venu chercher : un immédiat fragment de la puissante beauté du monde. L’essaim d’îles mauves bourdonnait sur le brillant de la plaque d’eau. Des bateaux de pêcheurs glissaient lentement, suivis des cercles éblouissants de leurs lamparos. Alba était toujours là, étonnamment clouée dans cette pose hiératique comme si elle s’adonnait à quelque rite secret, seulement connu d’elle. Peut-être communiait-elle avec des êtres de la nuit, des funambules du rien, des esprits si arachnéens qu’on n’en pouvait percevoir que la vibration, le corps astral en quelque sorte, l’aura de lumière noire. Les villes, sur la côte, faisaient leur traînée de Voie Lactée, des guirlandes de lumière dessinaient la ligne flexueuse du rivage, une manière d’infini qui aimantait mon regard.

   Maintenant Alba s’est légèrement tournée, si bien que nous regardons, tous les deux, les mêmes choses, sans distance, sans différence. Je suis un peu en Alba, tout comme Alba est en moi. J’en sens le doux palpitement et il s’en faudrait de peu que je ne saisisse son spectre diaphane dans la nacelle de mes bras. Voyez-vous, c’est un songe qui se réalise, un vœu qui prend effet, un souhait qui rayonne au plus haut de sa destinée. Il n’y a plus rien sur Terre que cet écho bleu qui nous sépare en même temps qu’il nous unit. Deux en un. Sans césure aucune.

Le vent parcourt la plaine de nos corps, on dirait le vol des demoiselles. Le ciel, pointillé d’étoiles, se reflète sur la nacre de nos peaux.

   Soudain, je m’aperçois dévêtu, identique à un miroir qui reflèterait la courbe du firmament. Une musique monte de la mer, on y reconnaît le souffle continu, modulé, de la flûte, les coups d’archet du violon, la percussion des cymbales. Ce sont de laineux effleurements, de soyeux attouchements. On est si légers, pareils à des flocons dansant dans la clarté verte des aurores boréales. On est si unis dans l’écume nocturne. On est si heureux, privés d’attaches, dépourvus de monde. Il y a des abysses profonds, oui, mais ce sont les lacs de nos yeux qui se réverbèrent. Il y a des bruits qui s’élèvent, mais c’est l’accord de nos souffles apaisés. Il y a des éblouissements, mais ce sont les glacis de nos peaux qui boivent l’eau indolente des comètes. Il y a des paroles, mais ce sont les alphabets de l’amour. Il y a des surgissements de couleurs, mais c’est le rose aux joues, la teinte du bonheur.

   Il y a eu une grande déchirure dans le ciel. De fins nuages sont apparus. Ils venaient de l’Espagne proche, remontaient en direction du nord. J’ai relevé le col de ma pelisse. Un air frais s’élevait de la mer. Il portait quelques brumes. Les villes étaient encore dans leur étoffe native. Peu de mouvements, hormis, là-bas, à l’horizon, la lente giration des éoliennes. Nul bruit, sauf, parfois, le gazouillis d’un oiseau s’éveillant, le son d’un seau que l’on remontait de la gorge d’un puits. Voulant me lever, j’ai pris appui sur le sol. J’avais dormi à même l’herbe jaune qui portait encore la trace de mon sommeil.

   J’ai senti, sous la paume de ma main droite, une consistance de papier glacé. C’était une photographie de taille réduite. Dans un flou que je dirais savant, dans une pose d’intime recueillement, Celle qui m’accompagna tout au long de cette nuit. Elle est belle de simplicité, élégante dans son dénuement. On dirait une friandise, peut-être une dragée dont la saveur fond tout contre le palais avec un chuchotement de source. Une manière de commencement, si vous voulez. Au dos de la photographie quelques arabesques sans doute tracées de sa main : Alba de la Nuit. Je suis heureux, mon intuition ne m’avait pas trompé. Je savais que c’était Elle. Que son heure était venue. Que notre rencontre était le but. Que notre séparation était la fin. Maintenant il me va falloir apprendre à vivre SEUL. Jamais ce mot n’a résonné dans ma tête avec tant de douleur vacante, mais aussi avec la certitude d’avoir connu la Beauté en son ineffable réserve, en son inépuisable ressourcement. Ma solitude sera habitée. Lors des longues soirées d’hiver, sous la pesée de mon toit de lauzes, sous le regard des étoiles, plus haut que la ‘Croix de Seillac’, bien au-delà de la chute des Albères dans la mer, je saurai ce que peut être nul ne sait : que la joie est à portée de main. Oui, à portée et je m’endormirai sous la veillée de Jupiter, d’Antarès, de la Lune au plus haut du ciel !  

  

 

 

 

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29 septembre 2020 2 29 /09 /septembre /2020 08:51

    Vois-tu, souvent l’on m’a parlé de toi, on m’a vanté tes nombreux mérites, ta silhouette si changeante selon les saisons, parfois tes caprices, tes sombres humeurs, tes joies aussi, la lumière que tu émets, la chanson que tu pousses qui se mêle au bruissement des feuilles, aux rumeurs de la ville. Avant de t’avoir aperçue, je pensais que tes zélateurs exagéraient, qu’ils étaient amoureux de toi, aveuglés par ton étrange beauté. Depuis peu de temps me voici installé dans un appartement du Quai aux Fleurs, face à l’étrave de l’Île Saint-Louis. Depuis mon balcon j’ai le loisir de t’admirer. A l’aube, lorsque l’air est un à peine dépliement bleu, au grand midi dans les assauts de la verticale lumière, au crépuscule quand ton visage prend les reflets du cuivre. Les Naïfs me demanderaient à quelle heure je suis le plus ébloui par ta présence. Mais il ne s’agit nullement d’un moment particulier. Est-on plus amoureux sous la poudrée du printemps, dans la rutilance d’été, la mélancolie de l’automne, la rigueur de l’hiver ? Combien ces questions sont oisives qui ramènent les sentiments aux motifs du temps qui passe ! Tu le sais, l’amour est éternel, il n’a ni temps, ni espace particulier, mais il embrasse tous les temps, tous les espaces. Il est cette ritournelle qui monte d’une rue étroite, ce carillon qui fait ses trilles au loin, là-bas, ce simple mot posé sur l’écorce vert-de-gris des platanes. Un cœur y fleurit qui enferme tous les secrets des gens simples et heureux.

   Sais-tu, je t’observe en silence, je prends des notes, je les consigne dans un carnet recouvert de cuir fauve. Un genre de manie de collectionneur, d’esthétique de graphomane, de passion qui ne rutile que de sa propre clarté. Je te dessine aussi et la pointe de graphite crisse sur la feuille comme pour signifier l’imprononçable nom qui est le tien, ta fluente figure, elle fuit à mesure que l’on s’approche de toi. Mais laisse-moi donc tracer ton portrait, sans m’interrompre, tu pourras amender mes impressions à la fin, comme bon te semblera. A simplement te regarder, aux premiers jours de mon installation si près de toi, je me trouvais dans une confusion bien compréhensible. J’avais quelque difficulté à te saisir. Je dois dire, tout au début, je te trouvais farouche, fantasque, sans doute indomptable. Tu t’inscris en permanence sous le signe de la métamorphose. Tes longs cheveux, on dirait des fils d’argent ou d’or, parfois se teintent de la note sourde de la cendre ou bien du plomb, ou encore du zinc, ce métal si parisien, il jette au ciel ses lueurs qu’on penserait perdues pour toujours. Que dire de ton visage, sinon qu’il est pareil à une terre semée d’ombres en cet instant, puis en un autre instant, inondée de soleil, où glisse, par intermittences, le grésil de fins nuages ? Un genre de présence jamais mieux affirmée qu’à l’aune d’une constante fuite. Je crois pouvoir fixer ton image, mais comme dans un bain révélateur photographique, voici qu’elle s’auréole de gris, se déforme, se développe selon des traits qui se fondent à seulement paraître. Ceci, cette inconstance, te rend d’autant plus précieuse. On n’aime jamais tant que ce qui menace de se perdre. On visse son œil à la margelle du puits et l’on ne sait si ce reflet d’argent, en bas, on ne l’a inventé à la force de son imaginaire. Mais on veut encore le voir et éprouver ce si radieux prestige.

   Certes, tes cheveux sont flous, ton visage le creuset d’une énigme, mais ton corps, est-il au moins plus réel, incarné, si bien qu’on pourrait l’effleurer des doigts, ressentir dans la pulpe de sa chair un trouble délicieux de cette approche à fleurets mouchetés ? Je n’ose y penser, puisque te penser est déjà, en quelque manière, te détruire. On fixe, on essaie de tracer une topologie, mais c’est une infinie dissolution des choses qui s’annonce et reporte toujours à plus tard la floraison d’une connaissance. Ton corps ? Il est long, fluet, pareil au flottement d’une liane dans la touffeur d’une forêt pluviale. Je le fixe en moi, comme on fixe une feuille de papier sur un mur, les punaises font une guirlande dorée. Mais voici que ton corps grossit, comme s’il était atteint de bouillonnements internes, sans doute un grand désordre. De mince qu’il était, le voici devenu cette nappe étincelante qui semble n’avoir point de limites. Cependant je crois que je me refuse à comprendre les motifs qui animent ta peau, l’étirent, comme les teinturiers le font de cuir qu’ils veulent tendre. C’est un mystère d’autant plus grand que quelques jours suffisent pour que tu retrouves ta forme initiale, cette longue sagesse que je préfère à cette subite expansion, à ce débordement, à cette fluence qui se perd sous l’horizon des êtres et des choses !

   Ce qui, en tout cas, est évident, c’est cette infinie mobilité qui te traverse, elle ressemble à une impatience, à un attrait pour le nomadisme. N’es-tu pas bien, ici, longeant les flancs de cette si belle Île ? Souvent des amoureux enlacés sur un banc viennent t’admirer. Ils te saluent de toute la gaieté dont la jeunesse est capable. Ils font des vœux et soufflent dans leurs mains afin qu’ils te rejoignent, ces vœux, que tu les prennes en ton sein, y apportes tout le soin dont tu es capable. Sans doute pensent-ils que tu pourras les exaucer. As-tu de réels pouvoirs ? Nombreux sont ceux, celles, qui paraissent rechercher ta compagnie. Ton anatomie brillante sous le ciel de plomb est-elle un miroir dans lequel, leur image se reflétant, ils en tireraient un assuré bonheur ? Parfois, en automne, je m’amuse à regarder les longs convois de feuilles mortes qui escortent ton voyage. Ils font des genres de tresses du plus bel effet dont tu ne sembles prendre nul ombrage. Oui, tu es bien Mystérieuse, Toi que parfois je nomme ‘La Passante du Sans-Souci’, pensant au beau roman de Joseph Kessel. Tu sais, le Narrateur depuis le bistrot du ‘Sans-Souci’ à Montmartre, voit passer une belle Inconnue qui semble être égarée. Il est comme fasciné par cette image, tout comme je le suis par la tienne qui s’imprime sur mes rétines avec la force des rencontres soudaines qui mettent le cœur en émoi.

   Ne sois pas surprise par mon trouble. Nombre de mes amis m’ont dit la vie tumultueuse qui a été la tienne bien avant que je ne te connaisse ou essaie d’y parvenir. Tu fus, jadis, on me l’a affirmé, la Muse, sinon la Maîtresse des peintres impressionnistes, au nombre desquels on ne compta pas moins que les prestigieux Monet, Renoir, Sisley, Pissaro. Excuse du peu ! Mais les arts plastiques ne semblaient te suffire, tu élargissais tes subtiles ondes aux grands noms de la littérature, Balzac, Flaubert, Apollinaire, Aragon. Fallait-il que ton charme ait eu des échos, ton talent de profondeur, tes atours d’attraits ! Je m’égarerais presque à épeler tous ces noms, à faire l’inventaire de tous ces Prétendants. Je pourrais même être jaloux, te taxer d’infidèle, moi qui te fais, tous les jours qui passent, une cour silencieuse mais non moins assidue ! Je pourrais même abandonner le Quai aux Fleurs et aller me perdre en quelque coin de nature, peut-être sur le Plateau de Langres, les collines de la Brie et méditer sur l’infidélité, tâcher d’en percer la nature, d’en deviner les motifs.

   Quelques uns de mes plus sincères Amis m’ont assuré qu’ils t’avaient vue, étincelante, une parure d’or ceignant ton cou,  depuis la ruine du Château-Gaillard aux Andelys ; d’autres qu’ils t’avaient surprise, lascive, voluptueuse, épousant les méandres aux alentours d’Elbeuf ; d’autres encore t’ont observée depuis les tours de la Cathédrale de Rouen, partie pour de bien étranges pérégrinations qui n’avaient nullement la piété pour but ; à d’autres enfin tu dévoilas ta plus exacte nudité, dans le rayonnement de lumière de l’estuaire à Honfleur. Mais j’arrêterai ici ce qui pourrait bien te faire croire qu’il s’agit d’une enquête policière, de la filature d’un détective ou bien, plus simplement, de la conduite d’un Amant éconduit en proie à quelque vengeance. Crois-moi, je ne suis rien qui pourrait m’approcher de ces sombres et mystérieux personnages. Je suis tout simplement fasciné par les mille visages qui sont les tiens au fil de l’espace et du temps, fasciné par ton beau corps qu’on croirait fluvial telle la belle Ophélie dérivant dans sa robe de brume au fil des eaux. Et, pour me faire pardonner ces pensées flottantes ne reposant sur à peu près rien de stable, voici que je t’offre le beau poème de Guillaume Apollinaire, cet amoureux de Paris dont il connaissait le moindre recoin. Peut-être t’y reconnaîtras-tu ? Peut-être, un jour, depuis mon balcon du Quai aux Fleurs, me diras-tu ton secret ? Je t’embrasse, tel le Marinier les flots qui le portent.

 

‘Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l’onde si lasse

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

 

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure’

 

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 14:31

   Afaw, il s’appelle Afaw. Son nom veut dire ‘Le Lumineux’. C’est bien de se nommer ainsi. On a le soleil sur la peau, les étoiles dans les yeux, la clarté de l’amitié inscrite au plein du cœur. On se nomme Afaw et l’on est bien, logé au creux de son âge. Quel âge a-t-on, ici, sous le ciel libre du Haut-Atlas, sous la meute des vents chauds d’été, de ceux glacés d’hiver ? On ne sait plus très bien. La vie ne se compte nullement en années mais plutôt au nombre de ses transhumances avec le troupeau de moutons et de brebis de race sardi, ces ovins à la laine épaisse, blanche et beige, aux cornes torsadées. Transhumances ?  Une bonne quarantaine, depuis l’âge de dix ans lorsqu’Afaw était capable de tenir un bâton, de siffler avec ses doigts glissés contre sa langue, de commander aux chiens, de connaître les pâtures où amener les bêtes.    

   Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le Berger est dans la maturité de l’âge, au zénith, là où il peut se pencher sur son enfance, la voir briller telle une émouvante et fragile braise, là où il peut se projeter en direction de sa vieillesse, un long repos après une existence totalement consacrée au labeur. Ce qu’il pense, secrètement, en lui, c’est qu’il possède la force calme du crépuscule, celle qui flamboie une dernière fois avant qu’elle ne s’éteigne. Il a de nombreuses années encore devant lui, mais les transhumances se feront plus rares et il devra désigner celui qui poursuivra sa tâche, celui qui deviendra le Guide du troupeau.

   Il est tôt le matin en ce début de printemps. Le soleil est encore un gros disque rouge qui émerge à peine des collines à l’horizon. Il ne chauffe pas encore, il se repose de la nuit et se prépare à lancer ses rayons dans l’air qui, bientôt, sera tendu telle la corde d’un arc. Afaw aime bien cette heure immobile, cette heure qui ne semble avoir pris aucune décision. Le Berger est dans sa maison de pisé et de graviers rouges. Il se restaure de peu, quelques dattes au goût de miel, une galette de pain cuite au feu de bois, un thé à la menthe qu’il verse dans un verre cerclé de métal ajouré. Il boit par petites lapées, comme le fait un chat, évitant que le liquide bouillant ne lui brûle la langue. Une mousse abondante s’irise de la couleur des murs, elle ferait penser à la teinte de la groseille. C’est une onde bienfaisante qui parcourt son corps, le fait frissonner, le dispose à la venue du jour. Ce sentiment qu’il éprouve de menu bonheur, il ne le ressent que depuis son âge adulte, enfant ou même adolescent, il était trop pressé de vivre, d’expérimenter tout ce qui se présentait à lui dans l’immédiateté, il ne faisait nullement attention à ses propres sensations, en une certaine manière elles glissaient sous la toile de la peau sans que rien ne paraisse de ce flux à la fois si lénifiant, si tonique, un éveil joyeux au monde, une inaltérable présence à soi.

   Dans la bergerie le troupeau s’impatiente. Il a senti le dépliement des strates d’air sous la poussée du soleil, il a senti l’odeur de la menthe, il a entendu résonner les grosses chaussures du Berger sur les carrelages de terre qui courent sous l’auvent, juste devant les trois fenêtres en ogive ouvertes sur l’infinie beauté de l’Atlas. Ouvrir ses yeux, fixer de toute son âme le paysage ami, voilà bien un sentiment qu’Afaw éprouve, qui a mûri au fil des ans. Jadis, il ne prenait même pas la peine d’apercevoir le moutonnement des montagnes violettes, le lac dans son écrin bleu, les rangées de peupliers telles des flammes vertes montant dans l’azur, les taches d’herbe ponctuant le sol de cailloux de leur empreinte légère.

   Maintenant, Afaw a ôté la barrière de planches, a libéré les moutons et les brebis qui font entendre leurs voix chevrotantes, le martèlement de leurs sabots sur le sol de terre battue et de cailloux. Cela fait un rythme pareil au murmure d’une fête. Les bêtes sont impatientes d’entamer leur prochaine transhumance, leur cœur porte l’empreinte nomade, non celle de la fixité, de la sédentarité. C’est inscrit au centre même de leurs gènes, cela sinue dans l’épaisseur de leur laine, cela s’enroule autour des volutes arborescentes de leurs cornes. C’est ceci, l’instinct animal, une onde qui glisse à bas bruit dans le réseau de nerfs, s’étoile dans les fibres de chair, pulse dans les cavités ombreuses, gronde dans la corne des sabots, fuse dans l’air des naseaux. Il faut être un Berger accompli pour percevoir ces signaux subliminaux, un Apprenti Berger ne saurait en décrypter la force, en deviner, parfois, le brusque débordement. Cela s’apprend, la fougue animale, cela se canalise, cela s’éduque mais il faut des années de longue patience pour en maîtriser le flot souvent impétueux.

   Il y a, ici, mille sentiers qui sillonnent l’Atlas, mille choix dont un seul est le bon car, même en cette terre de souveraine liberté, existe une logique du parcours. Il faut connaître le chemin qui serpente au milieu des épines des genévriers, des bouquets d’aubépines, des massifs de lauriers-roses. Il faut connaître les éboulis de pierres, les chaos de rochers, les éviter afin que le troupeau ne se blesse pas, que sa progression soit harmonieuse, sûre. Il faut connaître les puits où faire s’abreuver les bêtes, choisir l’endroit de leur repos nocturne, une aire accueillante protégée du vent, propice à la halte, où installer le campement du Berger. Tout ceci est affaire d’une longue habitude, le Novice, le plus souvent, n’en perçoit que les indices les plus visibles, laissant dans l’ombre ce qui, peut-être, aurait affirmé la qualité d’une transhumance imaginée, chaque détail participant à l’équilibre du tout. 

  Le repas de midi est pris à l’ombre d’une haute dalle de roches, ces étendues ombreuses, poncées par la lumière, usées par le soleil, lissées de vent, sont la seule ressource pour faire halte. La végétation est rare et il serait impossible de se réfugier sous les raquettes hérissées de piquants des figuiers de Barbarie, ce serait comme demeurer en plein soleil. Il ne faut pas traîner car il s’agira, bientôt, de reprendre la marche en direction du puits où les bêtes pourront étancher leur soif. Ce rythme à trouver ne se décrète ni dans un mode d’emploi, ni sur une carte sur laquelle seraient inscrites les bornes d’un rafraîchissement. C’est en soi que tout ceci infuse depuis de longues années, c’est un atavisme logé au centre du corps, une lente alchimie qui doit traverser des épreuves, connaître le noir, sa recherche à tâtons ; le blanc et ses illuminations ; le jaune avec ses ors fascinants, ses promesses d’avenir ; enfin le rouge où la passion flamboie sous le signe ascendant du Soleil.

    Longue maturation, patiente métamorphose, laborieux métabolisme au terme desquels se livrent les secrets de la vie pastorale. Dans chaque ride de son front, dans les cals de ses mains, dans les ligaments de ses articulations, tout ceci est gravé, cette quête incessante de ce qui doit advenir afin de posséder la pratique, de savoir lire la moindre éminence de terrain, la plus mince faille où trouver un filet d’eau bordé d’une herbe maigre, mais d’une herbe tout de même. Savoir donner des ordres à ses chiens, savoir pousser ces gris de gorge, ces ‘arrgh’, ‘ouirggh’, d’un son guttural qui touche les animaux au plus près de leur état primitif, de leur nature qui est encore si proche de la touffe d’épineux, de la lézarde du sol, de la pluie lorsqu’elle fouette les museaux et mouille les manteaux de laine. Pour conduire des moutons, il faut être un peu mouton soi-même, être fait de la même chair, pouvoir dormir en boule au pied d’une roche, sur un lit couleur de sanguine. Mais ceci ne saurait s’improviser, il faut une attention de quelques décades pour que le métier se colle à vous, pénètre votre peau comme le ferait un tatouage. S’y incruste à demeure, en tapisse jusqu’à la plus étroite cellule.

   Arrivé au puits, le troupeau se précipite pour boire. Leur mufle écarte la feuille d’eau, y projette un essaim de bulles, certains se fraient un chemin en poussant la laine de leurs compagnons de route. Les flancs des moutons se gonflent tels des ballons de baudruche. Ils quittent l’aire du puits en titubant, comme s’ils étaient ivres d’avoir trop bu. Au bout d’un moment, Afaw sait qu’ils ont eu leur ration, que la nuit sera fraîche, qu’ils auront fait provision jusqu’à la prochaine halte, demain, aux environs du crépuscule. C’est le soir, le soleil décline lentement, il est un gros disque vermeil qui glisse derrière les montagnes soudain gagnées d’étranges brumes. On ne sait plus si ce sont les dernières vagues de chaleur ou bien les premiers remous de fraîcheur nocturne.

   Afaw a conduit son troupeau sur un large plateau semé d’une herbe rare mais riche en vertus apéritives. Les ovins en broutent consciencieusement le tapis, on les entend ruminer et cela fait penser à un bruit de râpe. Le Berger allume un feu de brindilles, fait cuire sur une grille, quelques légumes, qu’il mangera sans assaisonnement, puis un bout de fromage, une galette de pain cuite la veille, des fruits, un thé bouillant qui fume dans la première fraîcheur. Le Berbère a choisi la place de son repos, une anfractuosité dans un bloc de rocher. Il sera à l’abri du vent, protégé du froid par une épaisse couverture en laine de mouton. Quelques animaux mangent encore au loin, puis se rapprochent, leur instinct grégaire les rassemblant à l’orée de la nuit. Des brebis viennent se blottir contre les pieds du Berger. Les chiens montent la garde pour éloigner ls rôdeurs. Afaw, parfois, les guide de la voix. Ils y répondent par de courts aboiements et l’Homme comprend ce langage, l’interprète et sait alors la position de ses gardiens et, au ton de leurs cris, apprécie un éventuel danger, la présence de quelque chose de caché qui pourrait être inquiétant.

   Au-dessus du peuple de la transhumance, les constellations piquent le ciel de leurs pointes de métal. Ce qu’Afaw voit depuis la science qui est la sienne, depuis son âge crépusculaire, ceci : le losange tracé par Vierge, le long lacet d’Hydre, le chariot de Grande Ourse, le point brillant de Régulus, mais ce qu’il voit surtout, c’est l’immense fourmillement du monde parmi lequel il a choisi la route singulière, unique de son destin. Qui se poursuivra encore quelques années puis il passera sans doute le témoin à son fils le plus âgé, Mouloud. Souvent ce dernier l’a accompagné lors de précédentes transhumances. Ce qu’Afaw a appris à Mouloud : à tailler un bâton de marche, à façonner son pain, à le faire cuire, à faire chauffer le thé dans la théière cabossée qui a parcouru tous les chemins ; ce qu’il lui a appris, à panser la blessure d’un mouton, à reconnaître son cri de détresse, à s’orienter vers la bouche d’ombre d’un puits, à trouver l’aire d’une pâture, à débusquer le refuge pour un sommeil qui atténuera les plaies trop vives de la lumière.

   Ce qu’il lui a communiqué, surtout, l’amour de l’Atlas, ce pays de haute stature, ce pays de soleil et de vent, ce pays de roches brûlées, de lacs bleus où se reflètent les écus jaunes des peupliers en automne. Ce qu’il lui a appris, à devenir homme parmi les hommes, à devenir jeune Berger succédant à celui âgé qui, bientôt, se retirera dans sa maison de boue rouge. Ce qu’il lui a appris, à connaître un destin de l’Aube qui se substituera à celui du Crépuscule, ainsi va la vie qui institue le cycle immémorial des âges, remplace le savoir par une autre quête de savoir. Ainsi il n’y a nulle rupture, ainsi transhume le temps dans ses vêtures multiples. Ainsi se donne le sens des choses, pareil à la chute du sable dans la gorge étroite du sablier.

 

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18 septembre 2020 5 18 /09 /septembre /2020 08:21
La ligne de tes yeux.

                   Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

     Absente aux choses.

 

   C’était ainsi que tu m’étais apparue, vêtue d’un sobre tailleur gris, à la limite de toi tellement tu paraissais absente aux choses. Y avait-il au moins, au monde, quelque chose qui retînt ton attention, la chute lente d’une feuille, le bruit du vent glissant sur le sable, la trace de l’hirondelle sur la vitre immuable du ciel ? C’est un tel bonheur, vois-tu, que de se disposer au simple, à l’immédiat, le plus souvent de n’en rien savoir et d’aller par les chemins de fortune, ici sur le versant ombreux de la colline, là sous le couvert des grands eucalyptus, là-bas encore près des étangs qui brillent à la manière d’une savante illusion. Ceci, tu le sais, cette impermanence de ce qui ne se montre qu’à mieux nous échapper, à fuir le long de la première perspective, à vibrer dans le mystérieux cristal du silence. Tu le sais mais jamais, au grand jamais, tu ne voudrais en fournir le début d’une présence en toi, en dévoiler le frisson originel, désigner la peau qui se hérisse des picots d’une urgence à être.

   

   Être et tout est dit.

 

   ÊTRE, le Grand Mot que tout le monde prononce sans même en sentir la noble provenance, la dignité à nulle autre pareille, le réseau dense des significations qu’il porte avec lui dans les replis de son sens manifeste. ÊTRE et tout est dit de soi, de l’autre, du monde et l’on pourrait regagner le site de sa première venue sur la scène de l’exister en ayant fait l’expérience de l’essentiel. Mais voici que je m’égare et rien ne se dit à l’aune de ces généralités qui nous bernent. Seul le langage de l’en-soi, seule la mince ritournelle qui fait sa braise au centre du corps, qui demande et exulte à bas bruit. Une faible complainte, une étrange sourdine nous rappelant à elle comme si, enfants indociles, nous nous étions soustraits à l’accueil d’une niche, au ressourcement d’une grotte, au pli ombreux d’une faille, à la matrice qui ne s’éployait qu’à recevoir cet ÊTRE précisément, cet impalpable don dont jamais on ne voit la pupille aiguë puisque l’œil qui le reçoit est clignotement continuel, myopie congénitale qui semblerait tout enfouir dans l’immémoriale nasse du Néant.

 

  Le droit de te penser.

  

 Mais voici que je tiens, tout haut, une méditation dont tu aurais pu être l’Initiatrice, que s’insurge en moi cet inaccessible dont tu aurais pu faire ton emblème. Car tu es bien en fuite perpétuelle et nul ne pourrait s’arroger le droit de te penser - je suis dans la transgression, cela va de soi et quelle jubilation de me poster à l’angle de ton habiter sur Terre, d’essayer d’apercevoir quelques desseins, quelques esquisses, la vibration d’un sentiment suspendu à la manière d’une goute de pluie dans le ciel qui s’attriste de ne point te posséder ! -, oui, j’en conviens, la tirade est lyrique à telle enseigne qu’on croirait avoir affaire au héros cornélien en personne déclamant face au vide l’écheveau complexe de son lyrisme, de son héroïsme, de son goût pour une rhétorique baroque. Je disais à l’instant « le droit de te penser ». Combien cette formule paraît étrange sinon alambiquée mais comment pourrait-il en être autrement ? Jamais on ne saisit mieux une énigme qu’à feindre de l’ignorer, à la frôler de l’extrémité de sa pensée, précisément, à l’inventer depuis la brume de son imaginaire.

  

   Tracer l’intraçable.

 

   Ici, il me faut prendre à témoin le lecteur. Comment cerner ce qui ne saurait l’être ? Comment faire s’élever un chant lorsque les notes sont fluides et s’égouttent entre les doigts ? Comment rendre compte d’un lieu, en dresser une carte vraisemblable dès l’instant où les lignes qui sont censées en délimiter le territoire sont en constant réaménagement, éphémères, fugaces, fluctuantes ? Et tous les prédicats du monde échoueraient à nommer l’innommable, à tracer l’intraçable, à dire l’indicible. Parfois vaut-il mieux renoncer à ses songes, à ses caprices d’enfant ! Et vaquer à ses occupations, fût-ce au prix d’une irrémissible mort en l’âme.

 

     Ce chemin du rien.

 

    Le lieu de notre rencontre fut cette immatérielle lagune, cet événement de nulle part, ce passage du temps dans sa propre irrésolution, cet emboîtement de visions doubles, cette irisation de gestes, tous commencés, aucun ne finissant jamais. Tu avançais sur ce que, plus tard, tu devais nommer ce « chemin du rien », cette apparition entre deux eaux - des mouettes, souvent, s’y inscrivaient le temps d’un vol rapide pareil à une chute -, cette empreinte si légère d’une parole aérienne - aucun bruit ne s’y déposait, seul le vent à l’infinie droiture, seule la brume en sa mémoire floue -, tu y figurais à la façon d’une invisible actrice évoluant sur un praticable d’ombre. Mais que faisais-tu donc, ici, dans cette tenue de ville, ce tailleur qui dévoilait mieux tes hanches qui si elles avaient été dénudées, ces hauts escarpins noirs qui, parfois, te forçaient à une marche hésitante - voulais-tu imiter l’avancée élégante des grues cendrées ? -, tes jambes fuselées, si longues qu’elles semblaient ne jamais vouloir finir, poursuivre leur étonnante chorégraphie dont le gris ambiant semblait vouloir signer le cheminement dans cette contrée du vide.

 

   Ciel poncé à blanc.

 

   Le paysage était partout semé à l’identique de touffes de joncs qui pliaient sous le vent du large, la lumière des flaques, parfois leur éblouissement lorsque le ciel s’ouvrait, large plaine parcourue de piquets de bois érodés, étranges excroissances noires, seul lexique qui montait du sol comme pour dire l’histoire ancienne, l’entaille de l’érosion, l’usure des heures dans ce décor de perdition et de non-retour. La présence des hommes y paraissait si ancienne que, tous deux, devions penser en être les uniques hôtes. Deux solitudes n’en faisant qu’une seule. Deux solitudes se sont-elles jamais associées pour dire, d’une seule voix, la polyphonie du monde, l’aire de la rencontre, le battement du diapason en tant qu’harmonie, le chant surgi du plus secret de soi, de l’autre ? Une fusion, alors, était-elle prévisible, nous qui errions aux limites du possible sans en transgresser l’impitoyable loi ? Chacun en soi, lové au foyer de sa propre intimité dans un univers si forclos que rien n’y paraissait pénétrer que le doute et le vol hauturier des grands oiseaux mélancoliques. Une bannière flottant au plus haut de l’éther dans cette irrémédiable perte du ciel poncé à blanc, immense dissolution des êtres et des choses.

 

   Des vols de colombe.

 

  Cette photographie que tu m’as donnée de toi, je l’ai épinglée au mur de ma chambre, cette cellule monastique, ce refuge pour anachorète, cette moisson d’intellectuel triste, il ne demeure que les tiges d’un chaume et quelques épis épars qui disent la persistance de ce qui est alors que les secondes crépitent contre la vitre anonyme du sablier. Seuls quelques livres de poésie, des manuels semés de cartes marines, ces si beaux portulans qui m’emportent partout où la beauté se manifeste en son unique. Oui, il y a encore, sur Terre, quelques havres de paix, des glissements de colombes dans un ciel d’azur, des éclairs de colibris aux vols si stationnaires qu’on n’en perçoit même plus la subtile vibration.

 

   Ruissellement infini de clarté. 

 

  Dans le mince filet noir qui encadre le moment de ton surgissement, voici ce qui a lieu : tes cheveux sont ce ressourcement infini, ce clair cycle de l’eau dont ils semblent être le poème, cette résurgence de toi dans l’ombre de ton visage. Cette lumière ! Et tes yeux, ces deux mystères gris-bleu qui se perdent dans l’ovale qui les accueille, cette joie intime de soi, cette pliure qui ne se lit que sur l’envers des paupières. Tout secret est cela, le dedans que le dehors ne saurait pénétrer. Sinon il y aurait effraction. Sinon il y aurait viol. Et ton front, ce ruissellement infini de clarté qui n’en finit de s’écouler, de faire sa colline translucide, les idées s’y abritent de tout regard, les pensées s’y dissimulent dans une oblativité qui joue en écho avec ta propre intériorité, ta propre ferveur. Seuls ceux dont la conscience s’orne de cécité pourraient y voir la dilatation de l’ego, le seul souci de soi. Mais combien ces remarques seraient erronées, ces visées fausses, ces hypothèses empreintes du laborieux galimatias des parures, ces apparences qui se donnent pour la vérité alors qu’elles ne sont qu’une amusante commedia dell’arte. Non, tes pensées sont trop précieuses pour les dilapider à tout vent. Seulement les garder dans le creuset de la conscience et veiller à ce que les braises ne s’éteignent.

  

   Céladons. 

 

   Et les deux traits de cendre de tes sourcils, si mouvants, si expressifs, à ton insu, il me faut bien le reconnaître. Toi, la si secrète qui pourrais traverser une foule et personne ne s’en serait aperçu. Pas même un remous, une scintillation, le creusement de quelque stupeur. Une fluidité, un long écoulement, le trajet inaperçu d’un layon de sable parmi les grands arbres qui vivent dans l’empyrée. Et ce nez si droit, ce fanal du sentir juste, cet à peine effleurement des choses  et des êtres, mais dans la touche subtile, mais dans l’évanescence, le contact avec un encens qui n’aurait ni lieu ni temps. Et ces joues immobiles, ces clartés de céladon que frôlent la coulure des jours. Et cette bouche ornée de lèvres si discrètes, le baiser d’un zéphyr, la caresse d’une plume, l’insistance d’un flocon teinté de parme dans l’air qui frémit. Et cet ovale si exact du menton, inscrit dans la justesse du dire, dans la profération à nulle autre pareille de ton inimitable géométrie.

  

   Douceur de l’oubli.

 

  Mais voici que tout s’estompe, se dilue et que les murs de mon refuge se teintent de la douceur de l’oubli. Sans doute demeurera-t-il une empreinte quelque part dans la densité de la chair. Toujours les sentiments les plus forts finissent dans ce tombeau de l’être, cette crypte sourde, ce palimpseste raturé et saturé de tous les bruits du monde. Reste ton esquif qui flotte sur les eaux agitées du songe, dans l’inextricable labyrinthe de la mémoire. Quel temps fait-il maintenant en Finlande, ce pays de lacs et de forêts ? L’équinoxe d’automne est passé. Je présume que chez toi, du côté de Jyväskylä, sur cette terre parsemée d’eau et de plantes aquatiques, de forêts de bouleaux et d’épicéas, de rochers semés de mousse et de lichen - te rappellent-ils cette lagune qui fut la nôtre l’espace d’un rêve commun ? -, je présume donc les journées courtes, les nuits longues dans lesquelles plongent les racines du souvenir. Qu’y trouves-tu que nous avons éprouvé ensemble ? Y reste-t-il au moins le vestige d’une rencontre, le sillage d’une émotion ?

 

   Juste le trait d’un refrain.

 

 Mais voici que surgit en moi, comme venu du plus loin du temps, ce refrain que chantait Charles Aznavour - as-tu entendu parler de lui ?, je t’en dédie les paroles. Puissent-elles raviver, dans la nuit polaire, ces gerbes d’étincelles par lesquelles nous sommes au monde. Seulement méditer et le ciel s’éclaire et le firmament est une voûte accueillante pour tous les solitaires du monde :

 

« Tous les bonheurs sont à ta porte

Comme des roses à cueillir

Le vent du passé les rapporte

Sur les ailes du souvenir

Ferme les yeux, ouvre ton âme

Tu trouveras au fond de toi

Sous la cendre chaude des flammes

Le goût perdu d’anciens émois… »

 

 

   Quelque part, loin là-bas, sous le ciel que, bientôt, la neige atteindra, tu fredonneras cette romance. J’en ferai de même et nous vivrons à l’unisson. Aurions-nous quelque chose de mieux à faire ?

 

   En vertu de ce qui fut.

 

   Mais voici que l’heure a tourné, que le crépuscule s’annonce à l’ouest, au-dessus de la lagune qui commence à scintiller sous son manteau de givre. Ici l’hiver est précoce, un genre de Petite Finlande. Quelques minutes avant d’arriver à cette anonyme boîte aux lettres, seul lien désormais qui puisse faire signe en vertu de ce qui fut. Prends soin de toi. Longues seront les heures dans l’interminable poème hivernal !

 

  


  

 

 

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16 septembre 2020 3 16 /09 /septembre /2020 09:36
Dedans la maison grise.

Photographie : Blanc-Seing.

C’était un matin de lumineux printemps que rien ne semblait devoir divertir d’un destin heureux, ouvert sur le bonheur du monde. Je m’étais levé tôt, tout à la fête de cette journée de liberté. L’hiver, long et rigoureux, avait eu raison de mes dernières défenses et, au fond de moi, il y avait cette demande d’existence, cette impulsion vers ce qui croissait, aussi bien la végétation que les hommes et l’aventure qui, toujours, pouvait surgir à l’improviste. D’un pollen faisant sa tache de soufre, du grésillement d’une libellule au-dessus du miroir de l’eau, d’une silhouette aperçue dans le fourmillement des arbres. Il y avait tant de douceur à vivre, simplement, à se laisser flotter dans l’évidence du jour. C’est sans doute l’essence du printemps que de nous disposer à une subtile efflorescence et, ce jour-là, la certitude d’être primait sur toute autre considération. Rien de fâcheux ne pouvait survenir. Rien ne pouvait entraver le déroulement du voyage, la disposition des choses à figurer selon une manière de plénitude.

L’air est encore bleu, avec des filets de brume et les vallons émergent à peine de l’ombre que des collines surplombent d’un poudroiement léger. Si belle fraîcheur qui glisse le long du corps, engourdit le massif des jambes, donne aux doigts cette pesanteur, ce léger tremblement dans la levée de l’heure. Comme pour dire l’instant rare entre tous avant que l’unité ne se disperse en mille fragments colorés, pareils au vertige des kaléidoscopes. Ou bien à l’éblouissement des yeux lorsque, au spectacle, dans la salle obscure, soudain se rallument les feux de la rampe. Alors on s’étire comme le félin, alors les pupilles se dissimulent derrière une fente étroite. On était si bien dans le luxe du corps, dans l’engourdissement de l’esprit, au milieu des souples balancements de l’imaginaire. Il y a, soudain, comme un dépliement de l’ombilic, la montée en spirale d’une cochlée s’éveillant au murmure du monde. C’est tellement lové en soi, tellement fécond à l’intérieur de la nacelle de peau, tellement semblable à la pure intimité avant que la graine ne germe. Il faut lutter contre soi, forer sa carapace de tortue, consentir à porter au-dehors cette chair molle qui est comme notre âme mise à nu. C’est une déchirure à laquelle il faut bien se résoudre puisque l’exister est aussi devant soi, dans l’arbre, la feuille, l’air qui vibre dans la clarté des choses.

La route sinue le long de la vallée, parmi le rythme des peupliers et la mare verte des aulnes. La feuillaison est là et l’air est empli d’une odeur de résine alors que les derniers bourgeons s’ouvrent en crissant. Le soleil commence sa lente ascension et la lumière est souple, rose au ras du sol, blanche au-dessus, avec une décoloration du bleu vers le zénith. Un genre de camaïeu voulant dire la douceur des choses, ici, tout près de la Gèvre qui fait ses glissements inaperçus sur un lit de galets, parmi les ilots semés de roselières, entourés de lentilles crépusculaires. J’y ai trouvé une halte sur une berge sablonneuse, tout près de l’eau que ne trouble, parfois, que le glissement des cygnes avec son sillage pareil à la corolle du lys. Alors, ici, dans l’éclosion de la nature, comment ne pas penser aux rêveries solitaires du cher Jean-Jacques, aux voyages empreints de mélancolie d’Oberman, à la si belle prose de Senancour que, plus tard, Proust revendiquera en un certain sens, affirmant : « Senancour, c'est moi ». Ceci voulant signifier que l’auteur de « La Recherche » avait trouvé un lieu où être. « Trouver un lieu où être » : le magique espace qui, nous attachant à une terre, un village, une rivière, un arbre, nous enracine en nous avec l’assurance d’une fusion, d’une croissance en harmonie, tout comme le fin rhizome tapisse la glaise en y disparaissant.

Je reste longtemps à regarder la Gèvre, son scintillement, les reflets des arches claires du pont qui l’enjambe, le mystère du château sur la colline en face, son air absent dans le paysage qui semble passer sans lui. Tout près de la rivière, des champs envahis des nappes jaunes des pissenlits, des vergers en fleurs qu’ornent des bouquets de grappes blanches et, plus loin, dans le fourmillement de la vision, la silhouette d’une grande maison, ses murs de crépi gris, sa haute cheminée de tuileaux, son large toit d’ardoises si semblable à la lueur éteinte des galets lorsque l’eau s’en est retirée. Je ne sais pourquoi cette maison m’attire. Le souvenir d’une demeure oubliée, la projection d’un simple fantasme ou bien, tout simplement, une naturelle curiosité qui me pousse à la mieux connaître ? Comme on le ferait au hasard d’une rencontre et alors on interroge la personne croisée dans la rue, et alors on veut connaître sa biographie, quelques détails de cette existence qui vient à notre rencontre.

Soudain, sans bien savoir pourquoi - est-ce la douceur de l’air, l’apparition de cette demeure étrange ? -, je sens le désir de m’en approcher, comme s’il y avait un mystère à résoudre, peut-être une énigme enchanteresse et j’avance, presque malgré moi, à sa rencontre, dans l’éblouissement jaune des fleurs. De près, la bâtisse est encore plus intimidante qu’aperçue depuis les rives de la Gèvre. Elle a un aspect imposant, un caractère bourgeois, une humeur qu’on dirait même aristocratique, tant le contraste est fort entre son emprise sur le paysage et la modestie des champs qui l’entourent. Quelques lourds volets de bois sont plaqués sur la falaise des murs. A l’étage, une porte-fenêtre est ouverte sur le moutonnement des vergers. J’emprunte l’escalier que longent de blanches ferrures. Bientôt un palier, une porte sertie de vitraux anciens, un heurtoir de bronze en forme de poisson avec une étrange queue recourbée comme celle d’un caméléon. Vous dire la raison pour laquelle, en un éclair, je saisis le heurtoir, le laisse retomber dans une pluie de grelots sonores, je ne saurais en expliquer la raison. Un bruit, pareil à celui d’une chute d’eau dans la conque d’un puits, envahit un moment le vestibule. Puis, plus rien que le léger grésillement des insectes dans l’air qui commence à tiédir. Je pousse la porte qui grince. Un genre de corridor sombre avec une console d’ébène, une antique poterie qui en rehausse le ton, des appliques en forme de flammes à l’intérieur desquelles brille un mince filament de clarté. Un escalier de bois sombre, à l’odeur d’encaustique, un papier peint ancien avec des chamarrures à moitié éteintes, quelques portraits dans des cadres ovales, des miniatures orientales. Un air d’autrefois, à la consistance de cuir, que la lumière rehausse de quelques éclats. Puis une pièce en clair-obscur que lisse l’atmosphère printanière. Un bureau avec ses murs couverts de livres - les maroquins s’y allument faiblement dans le luxe des peaux et les dorures à l’or fin -, des feuilles éparses sur lesquelles court une écriture fine, légèrement penchée, des ratures nombreuses, des renvois, des gribouillis, de fines annotations dans les marges surchargées. Un manuscrit d’écrivain, il ne peut s’agir que de cela, une œuvre en train d’éclore dans le luxe du jour. Un titre sur la première feuille : « Les eaux multiples » et un sous-titre : « Quelques déclinaisons de l’âme ». La flaque ronde de l’opaline, qui est demeurée allumée, jette sur l’écriture son regard inquiet. Je me résous à ne pas lire plus avant, mon imaginaire se chargera de poursuivre la tâche.

Dedans la maison grise.

La mariée à l’éventail.

Marc Chagall.

Source : Eternels Eclairs.

Au mur, une belle reproduction d’une toile que je reconnais : « La mariée à l’éventail » de Chagall, ce peintre de la pure transcendance, de l’élévation des êtres dans le luxe d’une esthétique céleste. L’attitude du modèle y est recueillie dans l’attente cérémonielle. Le regard absent, les traits à peine esquissés dans un retrait en soi, une profonde méditation où trouver de quoi se ressourcer et paraître au monde avec quelque certitude. Le voile qui descend vers l’aval est si semblable à l’eau de la fontaine avec, à la cimaise, le semis blanc de fleurs à peine apparentes. Et cet éventail devant soi comme pour dire le recueillement avant le tumulte du jour, la longue procession des invités, le sourire à éclairer, le bonheur à porter devant soi à la manière d’une icône alors que l’âme est inquiète du destin qui se profile et ne dit jamais ce que sera l’épilogue, le dernier mot de la fable. Longtemps, je suis resté dans cette approche mystérieuse de celle que vous étiez, longtemps à vous regarder, longtemps à laisser courir sur les pages couvertes d’une écriture fine, serrée - un reflet de vous, sans doute, l’hôte de cette demeure dont je ne doutais pas que vous fussiez une femme -, une éternité presque à interroger le lien qui pouvait unir l’image aux mots. Etiez-vous cette « mariée » aux multiples et ambiguës « déclinaisons de l’âme » qui rêvait de l’amour - cet insaisissable - au seuil d’une écriture qui était censée vous porter au-delà de vous dans cette œuvre à peine entamée ? Et toutes ces ratures, ces bifurcations, ces retours en arrière, ne témoignaient-ils pas de votre doute, de votre fragilité, de votre posture pareille à une infime vibration de l’air alors qu’avril se profilait avec, encore dans ses plis, le frimas de l’hiver ? Une dernière fois j’ai laissé errer ma vue sur ce confort douillet qu’entamait la lame de l’interrogation. Mais, exister, n’est-ce pas cela, d’abord, se sentir vivre dans la volupté avec un pied au-dessus de l’abîme ? N’est-ce pas uniquement cela ? Un couperet dont on reporte toujours, au loin, la sentence définitive ?

J’ai redescendu l’escalier, ai longé le verger avec ses vagues de coton, son sol où courait le clapotis solaire des pissenlits. La Gèvre, dans le jour qui baissait, faisait ses lunules brillantes sur le fond d’une eau qui, déjà, bleuissait dans les ombres, s’ornait de reflets d’or dans les clairières. Sur un mince ilot les aulnes commençaient à incliner vers des teintes de cendre. Quelques cygnes flottaient comme des jouets. J’ai repris ma voiture. Sur le perron donnant accès à votre maison une ombre flottait, pareille à une mariée attendant l’heure d’être aimée, un éventail à la main ou, peut-être des feuilles blanches semées de mots et de longues patiences. J’ai remonté la vitre. L’atmosphère fraîchissait. Toujours une trace d’hiver dans les premiers jours du printemps. Déjà, la Gèvre n’était plus qu’un souvenir dans la dimension irrésolue du temps. Il était l’heure de rentrer !

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