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18 septembre 2020 5 18 /09 /septembre /2020 08:21
La ligne de tes yeux.

                   Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

     Absente aux choses.

 

   C’était ainsi que tu m’étais apparue, vêtue d’un sobre tailleur gris, à la limite de toi tellement tu paraissais absente aux choses. Y avait-il au moins, au monde, quelque chose qui retînt ton attention, la chute lente d’une feuille, le bruit du vent glissant sur le sable, la trace de l’hirondelle sur la vitre immuable du ciel ? C’est un tel bonheur, vois-tu, que de se disposer au simple, à l’immédiat, le plus souvent de n’en rien savoir et d’aller par les chemins de fortune, ici sur le versant ombreux de la colline, là sous le couvert des grands eucalyptus, là-bas encore près des étangs qui brillent à la manière d’une savante illusion. Ceci, tu le sais, cette impermanence de ce qui ne se montre qu’à mieux nous échapper, à fuir le long de la première perspective, à vibrer dans le mystérieux cristal du silence. Tu le sais mais jamais, au grand jamais, tu ne voudrais en fournir le début d’une présence en toi, en dévoiler le frisson originel, désigner la peau qui se hérisse des picots d’une urgence à être.

   

   Être et tout est dit.

 

   ÊTRE, le Grand Mot que tout le monde prononce sans même en sentir la noble provenance, la dignité à nulle autre pareille, le réseau dense des significations qu’il porte avec lui dans les replis de son sens manifeste. ÊTRE et tout est dit de soi, de l’autre, du monde et l’on pourrait regagner le site de sa première venue sur la scène de l’exister en ayant fait l’expérience de l’essentiel. Mais voici que je m’égare et rien ne se dit à l’aune de ces généralités qui nous bernent. Seul le langage de l’en-soi, seule la mince ritournelle qui fait sa braise au centre du corps, qui demande et exulte à bas bruit. Une faible complainte, une étrange sourdine nous rappelant à elle comme si, enfants indociles, nous nous étions soustraits à l’accueil d’une niche, au ressourcement d’une grotte, au pli ombreux d’une faille, à la matrice qui ne s’éployait qu’à recevoir cet ÊTRE précisément, cet impalpable don dont jamais on ne voit la pupille aiguë puisque l’œil qui le reçoit est clignotement continuel, myopie congénitale qui semblerait tout enfouir dans l’immémoriale nasse du Néant.

 

  Le droit de te penser.

  

 Mais voici que je tiens, tout haut, une méditation dont tu aurais pu être l’Initiatrice, que s’insurge en moi cet inaccessible dont tu aurais pu faire ton emblème. Car tu es bien en fuite perpétuelle et nul ne pourrait s’arroger le droit de te penser - je suis dans la transgression, cela va de soi et quelle jubilation de me poster à l’angle de ton habiter sur Terre, d’essayer d’apercevoir quelques desseins, quelques esquisses, la vibration d’un sentiment suspendu à la manière d’une goute de pluie dans le ciel qui s’attriste de ne point te posséder ! -, oui, j’en conviens, la tirade est lyrique à telle enseigne qu’on croirait avoir affaire au héros cornélien en personne déclamant face au vide l’écheveau complexe de son lyrisme, de son héroïsme, de son goût pour une rhétorique baroque. Je disais à l’instant « le droit de te penser ». Combien cette formule paraît étrange sinon alambiquée mais comment pourrait-il en être autrement ? Jamais on ne saisit mieux une énigme qu’à feindre de l’ignorer, à la frôler de l’extrémité de sa pensée, précisément, à l’inventer depuis la brume de son imaginaire.

  

   Tracer l’intraçable.

 

   Ici, il me faut prendre à témoin le lecteur. Comment cerner ce qui ne saurait l’être ? Comment faire s’élever un chant lorsque les notes sont fluides et s’égouttent entre les doigts ? Comment rendre compte d’un lieu, en dresser une carte vraisemblable dès l’instant où les lignes qui sont censées en délimiter le territoire sont en constant réaménagement, éphémères, fugaces, fluctuantes ? Et tous les prédicats du monde échoueraient à nommer l’innommable, à tracer l’intraçable, à dire l’indicible. Parfois vaut-il mieux renoncer à ses songes, à ses caprices d’enfant ! Et vaquer à ses occupations, fût-ce au prix d’une irrémissible mort en l’âme.

 

     Ce chemin du rien.

 

    Le lieu de notre rencontre fut cette immatérielle lagune, cet événement de nulle part, ce passage du temps dans sa propre irrésolution, cet emboîtement de visions doubles, cette irisation de gestes, tous commencés, aucun ne finissant jamais. Tu avançais sur ce que, plus tard, tu devais nommer ce « chemin du rien », cette apparition entre deux eaux - des mouettes, souvent, s’y inscrivaient le temps d’un vol rapide pareil à une chute -, cette empreinte si légère d’une parole aérienne - aucun bruit ne s’y déposait, seul le vent à l’infinie droiture, seule la brume en sa mémoire floue -, tu y figurais à la façon d’une invisible actrice évoluant sur un praticable d’ombre. Mais que faisais-tu donc, ici, dans cette tenue de ville, ce tailleur qui dévoilait mieux tes hanches qui si elles avaient été dénudées, ces hauts escarpins noirs qui, parfois, te forçaient à une marche hésitante - voulais-tu imiter l’avancée élégante des grues cendrées ? -, tes jambes fuselées, si longues qu’elles semblaient ne jamais vouloir finir, poursuivre leur étonnante chorégraphie dont le gris ambiant semblait vouloir signer le cheminement dans cette contrée du vide.

 

   Ciel poncé à blanc.

 

   Le paysage était partout semé à l’identique de touffes de joncs qui pliaient sous le vent du large, la lumière des flaques, parfois leur éblouissement lorsque le ciel s’ouvrait, large plaine parcourue de piquets de bois érodés, étranges excroissances noires, seul lexique qui montait du sol comme pour dire l’histoire ancienne, l’entaille de l’érosion, l’usure des heures dans ce décor de perdition et de non-retour. La présence des hommes y paraissait si ancienne que, tous deux, devions penser en être les uniques hôtes. Deux solitudes n’en faisant qu’une seule. Deux solitudes se sont-elles jamais associées pour dire, d’une seule voix, la polyphonie du monde, l’aire de la rencontre, le battement du diapason en tant qu’harmonie, le chant surgi du plus secret de soi, de l’autre ? Une fusion, alors, était-elle prévisible, nous qui errions aux limites du possible sans en transgresser l’impitoyable loi ? Chacun en soi, lové au foyer de sa propre intimité dans un univers si forclos que rien n’y paraissait pénétrer que le doute et le vol hauturier des grands oiseaux mélancoliques. Une bannière flottant au plus haut de l’éther dans cette irrémédiable perte du ciel poncé à blanc, immense dissolution des êtres et des choses.

 

   Des vols de colombe.

 

  Cette photographie que tu m’as donnée de toi, je l’ai épinglée au mur de ma chambre, cette cellule monastique, ce refuge pour anachorète, cette moisson d’intellectuel triste, il ne demeure que les tiges d’un chaume et quelques épis épars qui disent la persistance de ce qui est alors que les secondes crépitent contre la vitre anonyme du sablier. Seuls quelques livres de poésie, des manuels semés de cartes marines, ces si beaux portulans qui m’emportent partout où la beauté se manifeste en son unique. Oui, il y a encore, sur Terre, quelques havres de paix, des glissements de colombes dans un ciel d’azur, des éclairs de colibris aux vols si stationnaires qu’on n’en perçoit même plus la subtile vibration.

 

   Ruissellement infini de clarté. 

 

  Dans le mince filet noir qui encadre le moment de ton surgissement, voici ce qui a lieu : tes cheveux sont ce ressourcement infini, ce clair cycle de l’eau dont ils semblent être le poème, cette résurgence de toi dans l’ombre de ton visage. Cette lumière ! Et tes yeux, ces deux mystères gris-bleu qui se perdent dans l’ovale qui les accueille, cette joie intime de soi, cette pliure qui ne se lit que sur l’envers des paupières. Tout secret est cela, le dedans que le dehors ne saurait pénétrer. Sinon il y aurait effraction. Sinon il y aurait viol. Et ton front, ce ruissellement infini de clarté qui n’en finit de s’écouler, de faire sa colline translucide, les idées s’y abritent de tout regard, les pensées s’y dissimulent dans une oblativité qui joue en écho avec ta propre intériorité, ta propre ferveur. Seuls ceux dont la conscience s’orne de cécité pourraient y voir la dilatation de l’ego, le seul souci de soi. Mais combien ces remarques seraient erronées, ces visées fausses, ces hypothèses empreintes du laborieux galimatias des parures, ces apparences qui se donnent pour la vérité alors qu’elles ne sont qu’une amusante commedia dell’arte. Non, tes pensées sont trop précieuses pour les dilapider à tout vent. Seulement les garder dans le creuset de la conscience et veiller à ce que les braises ne s’éteignent.

  

   Céladons. 

 

   Et les deux traits de cendre de tes sourcils, si mouvants, si expressifs, à ton insu, il me faut bien le reconnaître. Toi, la si secrète qui pourrais traverser une foule et personne ne s’en serait aperçu. Pas même un remous, une scintillation, le creusement de quelque stupeur. Une fluidité, un long écoulement, le trajet inaperçu d’un layon de sable parmi les grands arbres qui vivent dans l’empyrée. Et ce nez si droit, ce fanal du sentir juste, cet à peine effleurement des choses  et des êtres, mais dans la touche subtile, mais dans l’évanescence, le contact avec un encens qui n’aurait ni lieu ni temps. Et ces joues immobiles, ces clartés de céladon que frôlent la coulure des jours. Et cette bouche ornée de lèvres si discrètes, le baiser d’un zéphyr, la caresse d’une plume, l’insistance d’un flocon teinté de parme dans l’air qui frémit. Et cet ovale si exact du menton, inscrit dans la justesse du dire, dans la profération à nulle autre pareille de ton inimitable géométrie.

  

   Douceur de l’oubli.

 

  Mais voici que tout s’estompe, se dilue et que les murs de mon refuge se teintent de la douceur de l’oubli. Sans doute demeurera-t-il une empreinte quelque part dans la densité de la chair. Toujours les sentiments les plus forts finissent dans ce tombeau de l’être, cette crypte sourde, ce palimpseste raturé et saturé de tous les bruits du monde. Reste ton esquif qui flotte sur les eaux agitées du songe, dans l’inextricable labyrinthe de la mémoire. Quel temps fait-il maintenant en Finlande, ce pays de lacs et de forêts ? L’équinoxe d’automne est passé. Je présume que chez toi, du côté de Jyväskylä, sur cette terre parsemée d’eau et de plantes aquatiques, de forêts de bouleaux et d’épicéas, de rochers semés de mousse et de lichen - te rappellent-ils cette lagune qui fut la nôtre l’espace d’un rêve commun ? -, je présume donc les journées courtes, les nuits longues dans lesquelles plongent les racines du souvenir. Qu’y trouves-tu que nous avons éprouvé ensemble ? Y reste-t-il au moins le vestige d’une rencontre, le sillage d’une émotion ?

 

   Juste le trait d’un refrain.

 

 Mais voici que surgit en moi, comme venu du plus loin du temps, ce refrain que chantait Charles Aznavour - as-tu entendu parler de lui ?, je t’en dédie les paroles. Puissent-elles raviver, dans la nuit polaire, ces gerbes d’étincelles par lesquelles nous sommes au monde. Seulement méditer et le ciel s’éclaire et le firmament est une voûte accueillante pour tous les solitaires du monde :

 

« Tous les bonheurs sont à ta porte

Comme des roses à cueillir

Le vent du passé les rapporte

Sur les ailes du souvenir

Ferme les yeux, ouvre ton âme

Tu trouveras au fond de toi

Sous la cendre chaude des flammes

Le goût perdu d’anciens émois… »

 

 

   Quelque part, loin là-bas, sous le ciel que, bientôt, la neige atteindra, tu fredonneras cette romance. J’en ferai de même et nous vivrons à l’unisson. Aurions-nous quelque chose de mieux à faire ?

 

   En vertu de ce qui fut.

 

   Mais voici que l’heure a tourné, que le crépuscule s’annonce à l’ouest, au-dessus de la lagune qui commence à scintiller sous son manteau de givre. Ici l’hiver est précoce, un genre de Petite Finlande. Quelques minutes avant d’arriver à cette anonyme boîte aux lettres, seul lien désormais qui puisse faire signe en vertu de ce qui fut. Prends soin de toi. Longues seront les heures dans l’interminable poème hivernal !

 

  


  

 

 

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16 septembre 2020 3 16 /09 /septembre /2020 09:36
Dedans la maison grise.

Photographie : Blanc-Seing.

C’était un matin de lumineux printemps que rien ne semblait devoir divertir d’un destin heureux, ouvert sur le bonheur du monde. Je m’étais levé tôt, tout à la fête de cette journée de liberté. L’hiver, long et rigoureux, avait eu raison de mes dernières défenses et, au fond de moi, il y avait cette demande d’existence, cette impulsion vers ce qui croissait, aussi bien la végétation que les hommes et l’aventure qui, toujours, pouvait surgir à l’improviste. D’un pollen faisant sa tache de soufre, du grésillement d’une libellule au-dessus du miroir de l’eau, d’une silhouette aperçue dans le fourmillement des arbres. Il y avait tant de douceur à vivre, simplement, à se laisser flotter dans l’évidence du jour. C’est sans doute l’essence du printemps que de nous disposer à une subtile efflorescence et, ce jour-là, la certitude d’être primait sur toute autre considération. Rien de fâcheux ne pouvait survenir. Rien ne pouvait entraver le déroulement du voyage, la disposition des choses à figurer selon une manière de plénitude.

L’air est encore bleu, avec des filets de brume et les vallons émergent à peine de l’ombre que des collines surplombent d’un poudroiement léger. Si belle fraîcheur qui glisse le long du corps, engourdit le massif des jambes, donne aux doigts cette pesanteur, ce léger tremblement dans la levée de l’heure. Comme pour dire l’instant rare entre tous avant que l’unité ne se disperse en mille fragments colorés, pareils au vertige des kaléidoscopes. Ou bien à l’éblouissement des yeux lorsque, au spectacle, dans la salle obscure, soudain se rallument les feux de la rampe. Alors on s’étire comme le félin, alors les pupilles se dissimulent derrière une fente étroite. On était si bien dans le luxe du corps, dans l’engourdissement de l’esprit, au milieu des souples balancements de l’imaginaire. Il y a, soudain, comme un dépliement de l’ombilic, la montée en spirale d’une cochlée s’éveillant au murmure du monde. C’est tellement lové en soi, tellement fécond à l’intérieur de la nacelle de peau, tellement semblable à la pure intimité avant que la graine ne germe. Il faut lutter contre soi, forer sa carapace de tortue, consentir à porter au-dehors cette chair molle qui est comme notre âme mise à nu. C’est une déchirure à laquelle il faut bien se résoudre puisque l’exister est aussi devant soi, dans l’arbre, la feuille, l’air qui vibre dans la clarté des choses.

La route sinue le long de la vallée, parmi le rythme des peupliers et la mare verte des aulnes. La feuillaison est là et l’air est empli d’une odeur de résine alors que les derniers bourgeons s’ouvrent en crissant. Le soleil commence sa lente ascension et la lumière est souple, rose au ras du sol, blanche au-dessus, avec une décoloration du bleu vers le zénith. Un genre de camaïeu voulant dire la douceur des choses, ici, tout près de la Gèvre qui fait ses glissements inaperçus sur un lit de galets, parmi les ilots semés de roselières, entourés de lentilles crépusculaires. J’y ai trouvé une halte sur une berge sablonneuse, tout près de l’eau que ne trouble, parfois, que le glissement des cygnes avec son sillage pareil à la corolle du lys. Alors, ici, dans l’éclosion de la nature, comment ne pas penser aux rêveries solitaires du cher Jean-Jacques, aux voyages empreints de mélancolie d’Oberman, à la si belle prose de Senancour que, plus tard, Proust revendiquera en un certain sens, affirmant : « Senancour, c'est moi ». Ceci voulant signifier que l’auteur de « La Recherche » avait trouvé un lieu où être. « Trouver un lieu où être » : le magique espace qui, nous attachant à une terre, un village, une rivière, un arbre, nous enracine en nous avec l’assurance d’une fusion, d’une croissance en harmonie, tout comme le fin rhizome tapisse la glaise en y disparaissant.

Je reste longtemps à regarder la Gèvre, son scintillement, les reflets des arches claires du pont qui l’enjambe, le mystère du château sur la colline en face, son air absent dans le paysage qui semble passer sans lui. Tout près de la rivière, des champs envahis des nappes jaunes des pissenlits, des vergers en fleurs qu’ornent des bouquets de grappes blanches et, plus loin, dans le fourmillement de la vision, la silhouette d’une grande maison, ses murs de crépi gris, sa haute cheminée de tuileaux, son large toit d’ardoises si semblable à la lueur éteinte des galets lorsque l’eau s’en est retirée. Je ne sais pourquoi cette maison m’attire. Le souvenir d’une demeure oubliée, la projection d’un simple fantasme ou bien, tout simplement, une naturelle curiosité qui me pousse à la mieux connaître ? Comme on le ferait au hasard d’une rencontre et alors on interroge la personne croisée dans la rue, et alors on veut connaître sa biographie, quelques détails de cette existence qui vient à notre rencontre.

Soudain, sans bien savoir pourquoi - est-ce la douceur de l’air, l’apparition de cette demeure étrange ? -, je sens le désir de m’en approcher, comme s’il y avait un mystère à résoudre, peut-être une énigme enchanteresse et j’avance, presque malgré moi, à sa rencontre, dans l’éblouissement jaune des fleurs. De près, la bâtisse est encore plus intimidante qu’aperçue depuis les rives de la Gèvre. Elle a un aspect imposant, un caractère bourgeois, une humeur qu’on dirait même aristocratique, tant le contraste est fort entre son emprise sur le paysage et la modestie des champs qui l’entourent. Quelques lourds volets de bois sont plaqués sur la falaise des murs. A l’étage, une porte-fenêtre est ouverte sur le moutonnement des vergers. J’emprunte l’escalier que longent de blanches ferrures. Bientôt un palier, une porte sertie de vitraux anciens, un heurtoir de bronze en forme de poisson avec une étrange queue recourbée comme celle d’un caméléon. Vous dire la raison pour laquelle, en un éclair, je saisis le heurtoir, le laisse retomber dans une pluie de grelots sonores, je ne saurais en expliquer la raison. Un bruit, pareil à celui d’une chute d’eau dans la conque d’un puits, envahit un moment le vestibule. Puis, plus rien que le léger grésillement des insectes dans l’air qui commence à tiédir. Je pousse la porte qui grince. Un genre de corridor sombre avec une console d’ébène, une antique poterie qui en rehausse le ton, des appliques en forme de flammes à l’intérieur desquelles brille un mince filament de clarté. Un escalier de bois sombre, à l’odeur d’encaustique, un papier peint ancien avec des chamarrures à moitié éteintes, quelques portraits dans des cadres ovales, des miniatures orientales. Un air d’autrefois, à la consistance de cuir, que la lumière rehausse de quelques éclats. Puis une pièce en clair-obscur que lisse l’atmosphère printanière. Un bureau avec ses murs couverts de livres - les maroquins s’y allument faiblement dans le luxe des peaux et les dorures à l’or fin -, des feuilles éparses sur lesquelles court une écriture fine, légèrement penchée, des ratures nombreuses, des renvois, des gribouillis, de fines annotations dans les marges surchargées. Un manuscrit d’écrivain, il ne peut s’agir que de cela, une œuvre en train d’éclore dans le luxe du jour. Un titre sur la première feuille : « Les eaux multiples » et un sous-titre : « Quelques déclinaisons de l’âme ». La flaque ronde de l’opaline, qui est demeurée allumée, jette sur l’écriture son regard inquiet. Je me résous à ne pas lire plus avant, mon imaginaire se chargera de poursuivre la tâche.

Dedans la maison grise.

La mariée à l’éventail.

Marc Chagall.

Source : Eternels Eclairs.

Au mur, une belle reproduction d’une toile que je reconnais : « La mariée à l’éventail » de Chagall, ce peintre de la pure transcendance, de l’élévation des êtres dans le luxe d’une esthétique céleste. L’attitude du modèle y est recueillie dans l’attente cérémonielle. Le regard absent, les traits à peine esquissés dans un retrait en soi, une profonde méditation où trouver de quoi se ressourcer et paraître au monde avec quelque certitude. Le voile qui descend vers l’aval est si semblable à l’eau de la fontaine avec, à la cimaise, le semis blanc de fleurs à peine apparentes. Et cet éventail devant soi comme pour dire le recueillement avant le tumulte du jour, la longue procession des invités, le sourire à éclairer, le bonheur à porter devant soi à la manière d’une icône alors que l’âme est inquiète du destin qui se profile et ne dit jamais ce que sera l’épilogue, le dernier mot de la fable. Longtemps, je suis resté dans cette approche mystérieuse de celle que vous étiez, longtemps à vous regarder, longtemps à laisser courir sur les pages couvertes d’une écriture fine, serrée - un reflet de vous, sans doute, l’hôte de cette demeure dont je ne doutais pas que vous fussiez une femme -, une éternité presque à interroger le lien qui pouvait unir l’image aux mots. Etiez-vous cette « mariée » aux multiples et ambiguës « déclinaisons de l’âme » qui rêvait de l’amour - cet insaisissable - au seuil d’une écriture qui était censée vous porter au-delà de vous dans cette œuvre à peine entamée ? Et toutes ces ratures, ces bifurcations, ces retours en arrière, ne témoignaient-ils pas de votre doute, de votre fragilité, de votre posture pareille à une infime vibration de l’air alors qu’avril se profilait avec, encore dans ses plis, le frimas de l’hiver ? Une dernière fois j’ai laissé errer ma vue sur ce confort douillet qu’entamait la lame de l’interrogation. Mais, exister, n’est-ce pas cela, d’abord, se sentir vivre dans la volupté avec un pied au-dessus de l’abîme ? N’est-ce pas uniquement cela ? Un couperet dont on reporte toujours, au loin, la sentence définitive ?

J’ai redescendu l’escalier, ai longé le verger avec ses vagues de coton, son sol où courait le clapotis solaire des pissenlits. La Gèvre, dans le jour qui baissait, faisait ses lunules brillantes sur le fond d’une eau qui, déjà, bleuissait dans les ombres, s’ornait de reflets d’or dans les clairières. Sur un mince ilot les aulnes commençaient à incliner vers des teintes de cendre. Quelques cygnes flottaient comme des jouets. J’ai repris ma voiture. Sur le perron donnant accès à votre maison une ombre flottait, pareille à une mariée attendant l’heure d’être aimée, un éventail à la main ou, peut-être des feuilles blanches semées de mots et de longues patiences. J’ai remonté la vitre. L’atmosphère fraîchissait. Toujours une trace d’hiver dans les premiers jours du printemps. Déjà, la Gèvre n’était plus qu’un souvenir dans la dimension irrésolue du temps. Il était l’heure de rentrer !

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10 septembre 2020 4 10 /09 /septembre /2020 07:26
Vous m’attendiez en noir.

Janvier 2014© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Etait-ce pour cela, votre rencontre un jour, que j’avais décidé de fixer ma vie nomade Quai aux fleurs, en plein Paris, face à l’Île Saint-Louis, cette manière de terre perdue dans les mouvances de la ville ? De ma fenêtre, lorsque les éclipses de mon écriture m’en laissaient le loisir, ma vue planait parfois longuement parmi l’écume verte des arbres au travers de laquelle le bout de l’Île se laissait apercevoir, proue fendant les eaux grises de la Seine. Il n’était pas rare, qu’empruntant le Pont Saint-Louis, une longue déambulation me conduisît, au hasard, dans les diverses coursives de ce bateau échoué. De ce « bateau ivre », pensais-je, tellement mes errances évoquaient celles de Rimbaud. Une recherche de soi que ne comblait guère une marche sans but, une avancée dans la brume grise, laquelle mettait en fuite les orients qui eussent pu se montrer comme les possibles justifications d’une existence entièrement consacrée à l’exploration de la littérature, à la connaissance intime de son continent onirique. Au détour des rues, dans la clameur solaire ou bien la brume hivernale, des silhouettes surgissaient qui avaient élu domicile sur cette éclisse de pierre, le visage tragique de Baudelaire, le regard d’un Francis Carco tout empreint de ce romantisme plaintif dont il se réclamait, que les « rues obscures, des bars, des ports » attiraient vers un possible ailleurs. N’était-on le locataire de ce bout de ville qu’à songer à un exil, à être en partance pour ce qui, hors de soi, rêve ou bien poème, constituait l’essence du voyage, non cette Terre Promise par les pages glacées des magazines ?

Un soir d’octobre sonnant l’épilogue d’un roman entrepris depuis longtemps, flânant le long des façades de pierres claires du Quai d’Orléans, derrière la vitre du restaurant « Les Belles Manières », clin d’œil à l’auteur de Jésus-la-Caille, j’aperçus votre silhouette, tout de noir vêtue, à laquelle il ne manquait plus qu’une résille sombre dissimulant le haut du visage pour que vous apparaissiez comme le mystère même. J’étais allé m’installer sur le banc situé tout au bout des pavés du Quai Bourbon lorsque votre discrète présence s’est annoncée dans le froissement de votre vêture. Alors, comme pris d’une brusque illumination, peut-être d’un espoir ou d’une audace irraisonnée, je vous invitai à vous asseoir ici, tout près, sur les lattes de bois vert afin qu’une rencontre pût avoir lieu. Nous avons bavardé jusqu’à une heure avancée de la nuit. De l’autre côté du ruban d’eau, les façades du Quai aux Fleurs s’éteignaient progressivement, seules quelques fenêtres ponctuant la nuit d’une lumière irréelle. Je désignai l’emplacement de mon appartement qu’un éclairage oublié mentionnait à la façon d’un sémaphore qu’une aube estomperait bientôt. Je ne sais pourquoi ma fenêtre paraissait vous attirer, simple curiosité ou bien désir d’en savoir plus sur la vie de cet inconnu que j’étais, qui vous avait abordée avec une sorte d’impudeur qui semblait vous piquer au vif.

Nous avons longé la coursive de pierre. Sur l’eau noire flottaient, telles de rapides comètes, les lueurs des lampadaires. Personne à cette heure perdue sinon un chat fuyant au ras des trottoirs de ciment. Nous avons monté les trois étages sans parler, juste nos souffles réunis par une même angoisse. Qu’allions-nous faire de cette étrange rencontre qui ne ressemblât nullement à un naufrage ? Je vous ai invitée à vous asseoir sur la bergère de cuir mais vous avez préféré le divan sous prétexte d’un peu de repos. Nous avons bu un café en fumant. De l’autre côté, sur l’Île, le banc solitaire qui avait scellé un pacte commun. Vous m’avez demandé de lire quelques passages de mon dernier roman. J’acceptai bien volontiers.

Vous étiez ma première lectrice ou, plutôt, auditrice. Je me suis assis sur la bergère face au lit et j’ai lu quelques fragments, au hasard. Vous avez d’abord ôté votre veste puis vous êtes installée dans une pose demi-allongée qui vous donnait cet air de nonchalance que l’on adopte après une longue veillée alors qu’apparaît la première fatigue. Il commençait à faire frais et, tout en continuant ma lecture, j’ai allumé le chauffage. Etait-ce la soudaine chaleur, la quiétude de l’atmosphère, bientôt je vous aperçus - je n’osai regarder trop longuement -, le haut dénudé que recouvrait seulement une dentelle noire autour de votre gorge aussi blanche que l’écume. Votre paire de lunettes, vous faisiez mine de jouer avec, pareille à une collégienne primesautière et un brin provocante. Je dois avouer que j’avais un peu de mal à me concentrer sur ma lecture. Je crois qu’à cet instant j’ai songé à « La Lectrice » de Raymond Jean, ce livre qui m’avait plu tellement le rôle de Marie-Constance paraissait ambigu. Ingénue libertine, passionnée de Maupassant, Duras ou bien Sade, décrypteuse de littérature en même temps qu’elle mettait à jour les fantasmes des ses auditeurs, les siens propres aussi, évidemment. Votre jupe ne tarda guère à rejoindre le tapis de laine blanche sur lequel il fit son nuage sombre. Tout ceci, je l’entrevoyais plutôt que je n’en avais une claire conscience. Il est si difficile de faire face à une Inconnue surtout lorsqu’elle s’ingénie à semer dans votre esprit un vent de folie.

Tour à tour mon regard déchiffrait chaque ligne avec assiduité, tour à tour il effeuillait votre présence avec l’espoir que celle-ci n’eût point de fin. Bientôt vous seriez dans le plus simple appareil. Bientôt je serai au cœur d’une énigme à résoudre. Dans le jour qui poudrait les fenêtres, ce blanc discret comme une fugue, vous étiez cette belle note noire qui semblait toujours vouloir demeurer, cet harmonique qui vibrait jusque dans les feuillages du Quai d’Orléans. Vous aviez de longs bas noirs qu’un jonc affirmé longeait sur toute la longueur de la cuisse, donnant à votre chair de nacre le somptueux des choses à demi-révélées. Votre jambe gauche prenait appui sur le sol dans une attitude de sublime désinvolture alors que la droite, remontée comme pour une ultime défense, dissimulait votre lingerie intime que je supputais être des plus minces, un genre de brume légère où s’abandonnait le luxe du temps, la douceur d’un recueillement. Je ne doutais pas un instant que, dans un très proche avenir, vous seriez nue entre mes bras, frissonnant au rythme des phrases. Alors que je ne m’y attendais guère, le livre, MON livre dont je lisais des passages avec autant de peine que de ravissement contenu fut votre objet en même temps que je devins le vôtre, auditeur que ma propre prose atteignait à peine, que je ne reconnaissais qu’au rythme syncopé que vous lui imprimiez, à la passion que vous lui instilliez. Du temps je n’avais plus la notion. L’espace s’était singulièrement étréci à la coquille de noix de ma garçonnière. De la littérature même, ma nourriture quotidienne, mon nutriment existentiel, je ne percevais plus qu’une manière de gelée mêlant aussi bien le classique d’un Maupassant, la modernité de Duras, l’audace crue de Sade. Tout tournoyait et dans le jour qui se levait avec son cortège de pluie bleue et la chute de ses feuilles d’or j’étais comme un somnambule qu’une liqueur trop forte aurait abusé ou bien qu’une soudaine volupté aurait porté bien au-delà de lui.

Alors, lentement, comme en un subtil cérémonial, vous vous êtes levée, avez remis vos vêtements l’un après l’autre, genre de chorégraphie dans le deuil d’une aube nouvelle. Hypnotisé, ne sachant plus où commençaient, où s’arrêtaient mes propres limites, je vous ai aidée à enfiler votre veste. Une odeur troublante diffusait son encens autour de vous, celle que l’on trouve dans les pages d’un livre ou bien d’un ancien parchemin, mêlée à une troublante fragrance faite de sensualité et d’épices rares. Vous saisissant de mon livre et faisant mine de l’emporter, posant une question à peine audible tellement la réponse en était assurée d’avance :

« Je peux… ? »

« Bien sûr, vous pouvez … mais je ne connais même pas votre prénom … »

« Marie-Constance » avez-vous dit dans un souffle qui, en même temps, sonnait comme une évidence.

Je vous accompagnai sur le palier du troisième étage que vous étiez déjà en bas de l’immeuble, Quai aux fleurs. Parmi la fuite des feuilles votre silhouette dessinait la consistance d’une ombre parmi le caprice des heures. Vous reverrai-je un jour, Marie-Constance ?

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 09:59
Alba et le jour

            « Bonjour le jour... » – à Peyriac-de-Mer

                      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Alba était le genre de petite fille qui passait inaperçue. Il faut dire, elle était mince telle la lame du couteau et ne faisait pas plus de bruit qu’une libellule volant dans la transparence de l’air. Elle était si discrète qu’elle ne différait guère de la feuille argentée du bouleau ou bien des fils de la vierge qui parsemaient le contour de l’étang. Quelqu’un se mettait-il en quête de l’apercevoir qu’elle était loin déjà, pareille au flottement de la brume dans une matinée d’automne. Pourtant elle n’était ni un rêve, ni une hallucination et vivait dans une petite maison du pêcheur perchée sur un promontoire de terre d’où l’horizon laissait découvrir sa belle et douce courbure.

Avait-elle des parents ?  Nul ne le savait.

Allait-elle à l’école ? Personne n’aurait pu en témoigner.

A quoi passait-elle ses journées ? Il était impossible de le dire.

Peut-on décrire le vol blanc de la mouette dans l’indicible de l’heure ?

Peut-on évoquer la couleur du ciel lorsqu’il se confond avec la cendre ?

 

 Cependant Alba ne se souciait guère ni de la parlotte des gens, ni du temps qu’il faisait, pas plus que des rumeurs qui se répandaient dans les rues des villes que l’on apercevait au loin, nimbées de lumière lorsque le soir venait. Parfois, au plein de la nuit, vissant sur ses yeux une paire de jumelles trouvée sur le sable d’une plage, elle scrutait les milliers de points brillants qui festonnaient les contours de la côte telle une guirlande. Jamais elle ne s’aventurait sur les places où s’agitaient les hommes, jamais elle ne fréquentait les rues du village au milieu des rires et des éclats de voix.

 

Elle était une fille des passages.

De la nuit au jour dans le bleuissement de l’aube.

Du jour à la nuit dans le cuivre du crépuscule.

 

   Son occupation ? Engranger les mille et une  visions du monde dans un coin de sa tête. Puis les convoquer dans les marges du rêve ou bien dans le coloriage, activité qu’elle aimait par-dessus tout. Elle était une manière d’archiviste du temps et de l’espace dont elle consignait les infinis événements sur des feuilles blanches qu’elle caressait de la pulpe des doigts avec une manière de ravissement.

   L’hiver touche à sa fin. Parfois une blancheur sur les rives de l’étang, un fin liseré qui en cerne le contour. Parfois une journée plus chaude, estivale - elle aperçoit les hommes en chemise, les femmes en robes claires attablés aux terrasses des cafés -, et elle se risque à la limite du bruit et du mouvement, juste pour en éprouver la vive démangeaison, elle qui ne rêve que de lieux libres et sauvages, laissés au simple accroissement de leur être. Ce matin la clarté est haut levée qui fait ses ondes et ses balancements mais dans l’approche seulement et c’est le sentiment de l’immobile qui domine, l’impression d’une paix étendue sur les choses sans que nulle limite ne puisse l’atteindre. Assise en tailleur sur une touffe de laisses de mer, un livre posé sur ses genoux, Alba dessine. Ce qu’elle voit, qui est son domaine, celui aussi des gravelots à collier avec leur plumage à la teinte de plomb, leur œil vif si noir, celui des alouettes lulu et leurs plumes striées, leurs poitrines semées de points noirs.

   Alba dessine et colorie le fin duvet du ciel qui ressemble au plumage des flamants roses. Son crayon court sur la feuille avec un léger grésillement. Elle aime bien ce genre de voix qui accompagne son geste. C’est comme une présence mais qui ne troublerait pas, serait là dans une attentive disposition. Parfois, du gras du pouce, la petite fille estompe une couleur trop vive qui pourrait déchirer le jour, sa venue d’organsin, ces fils si ténus qu’ils ne vivent qu’à être regardés, non touchés, effleurés et l’on pense à la chute de la feuille sur le sol de mousse. A la mine de plomb, que rehaussent quelques touches de crayon bleu, elle trace la ligne des collines, on dirait quelque enfant espiègle venu poser là un trouble dont il tirerait une secrète jouissance. Mais non, tout se fond et c’est comme un camaïeu de couleurs voisines, une diction sur le bout des lèvres, une effusion qui se retient au bord de sa parution.

   De temps à autre, des bruits indistincts viennent du village. Ils sont de minces clapotis, le premier poème du jour qui vient. Ils ponctuent le temps, en scandent le rythme, ne l’altèrent pas. Ils sont identiques à un genre de contrepoint jouant en sourdine, donnant le ton de la scène, s’y superposant afin d’y correspondre, d’en rejoindre la félicité. Sur la grande nappe blanche qui traduit le miroitement de l’eau, Alba pose les cubes de cabanes lacustres, leurs reflets irisés, elle dessine le câble qui les relie à leur ancre, loin, là-bas dans le fond de vase où glissent les noires anguilles. Elle dessine des ribambelles de cormorans aux ailes déployées aux rémiges que la lumière traverse, ils ressemblent à des éventails. Elle dessine, sans presque s’arrêter, tout ce bonheur qui surgit et décline son nom selon de minces vibrations, de légers glissements, d’à peine frissonnements qui sont la nourriture du corps, l’ambroisie de l’âme. Alba ne sent rien que cette joie immédiate de créer. Elle n’a ni faim, ni soif. Elle est comme ces grands oiseaux qui planent longuement sans donner de coups d’ailes. Tout dans la facilité. Tout dans la netteté. Tout dans l’intelligibilité du réel, sa venue à soi tirée d’elle-même. Nul besoin d’un complément, d’une fioriture censés en accroître la dimension. Des fois, croisant ses doigts, les étirant, les faisant craquer, la jeune dessinatrice reprend conscience d’elle-même, sollicite son corps avant qu’il ne se fonde et ne disparaisse dans le paysage qui est son double, son écho, le seul interlocuteur avec lequel elle entretient un dialogue. Le bas de l’image, elle y applique un ton plus soutenu car il indique les profondeurs proches, le mystère de ces eaux où ne règnent qu’ombres et ténèbres. Voici, Alba vient d’accomplir le rituel au terme duquel s’amorcent ses journées. Le reste du temps, elle le consacrera à quelques retouches et, surtout, à de longues promenades songeuses tout autour de l’étang. Elle en connaît les moindres buttes, les plus minces recoins, les anses et les golfes qu’envahissent les tapis de santolines avec les grains jaunes de leurs fleurs. Le soir, lorsque le jour décline, que les ombres allongent leurs ailes sur les collines, que l’eau vire au violet, debout sur son promontoire, telle une vigie ou bien un génie tutélaire, Alba jette un dernier regard sur le territoire qui l’accueille comme l’une de ses filles. Puis elle entre dans son étroite maison badigeonnée à la chaux. Elle s’allonge sur sa natte. La lune est dans le ciel qui fait son lumineux croissant. Ses rayons caressent le doux visage de la petite fille. Le rêve est là, déjà, il porte sur le front, les lèvres, cette douce onction qui se nomme sommeil, ouvre les portes brillantes de l’imaginaire. Chut, Alba dort !

 

 

 

 

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 08:03

   Comment choisit-on le lieu d’un voyage, pour quelle destination, pour quels motifs ? Ceci est bien mystérieux et, la plupart du temps, nous ne connaissons les raisons qui nous ont incliné à choisir cette terre, plutôt que cette mer ou bien ce merveilleux paysage de montagne. Mon année avait été fertile. Mes articles pour mon Journal nombreux et je venais de mettre une dernière main à mon livre de poésie ‘Cingler au large de soi’. J’avais emporté avec moi quelques épreuves à corriger au cas où mon séjour en Italie m’en laisserait le temps. J’avais opté pour une escapade d’une semaine en direction de cette belle région de Ligurie, ‘Çinque Taere’, autrement dit les ‘Cinq Terres’, ce mince territoire tout au bord de la Grande Bleue. J’avais lu, dans un roman dont j’ai oublié le nom, une fiction se déroulant dans cette région. Les descriptions m’avaient plu, les noms des villages, Monterosso al Mare, Vernazza, Corniglia, Manarola, Riomaggiore, m’avaient fait rêver. C’est étrange ce magnétisme des noms. On les prononce dans sa tête avec le bel accent chantant italien et c’est comme si la Ligurie elle-même vous visitait avant même votre voyage.

   J’étais parti de Paris au milieu d’écharpes de brumes. Déjà les feuilles des platanes faisaient leurs larges étoiles dorées sur les trottoirs. Déjà les premières fraîcheurs matinales en cette mi-Octobre. J’avais délibérément choisi l’automne, souhaitant éviter la cohue. Je n’allais nullement en Ligurie pour des rencontres, seulement pour y chercher un ciel bleu, y faire des promenades, y prendre un bain de mer de temps en temps et surtout du repos avant qu’une nouvelle année de travail ne débute. J’étais arrivé à Sanremo d’où un train dans le style Belle Epoque partait en direction de Gênes, faisant plusieurs haltes au cours du voyage. J’avais décidé que je m’arrêterais pour une nuit dans le village de Riomaggiore, souhaitant repartir le lendemain jusqu’à La Spezia où je devais rencontrer un confrère puis, de nouveau, revenir sur les ‘Çinque Taere’, Là était le but réel de mon voyage. Le train, quant à lui, continuait son périple côtier jusqu’à Naples. Les cabines étaient réservées pour deux passagers. Je ne savais avec qui je voyagerais. J’espérais seulement qu’il ne s’agirait pas d’un Méditerranéen à l’inépuisable faconde. Hormis cette restriction, je dois dire que je me souciais assez peu de tracer, par l’imaginaire, le portrait-robot de mon accompagnateur.

   Le trajet jusqu’à Gênes, je le fis seul. Le train ménageait régulièrement de longues pauses afin que les voyageurs pussent visiter les villes. Un long moment j’avais déambulé dans la vieille ville, surtout dans le lacis de ruelles étroites où les maisons à hautes façades paraissaient presque se toucher, une ribambelle de linge séchait sur des fils les reliant les unes aux autres, manières de fils d’Ariane avec lesquels le soleil jouait. Je regagnai le train après une première impression favorable. J’avais été ravi d’entendre les gens parler cette belle langue si rythmée, si tonique. Je montai dans le ‘Belle Epoque’ à la suite de voyageurs qui, tout comme moi, avaient flâné ici et là à la recherche d’un quartier pittoresque ou en quête de quelques achats. Tout au bout du quai, dans des rais de soleil qui l’illuminaient, j’aperçus une Jeune Femme grande, mince, vêtue d’un tailleur de soie grège. Elle me faisait irrésistiblement penser à ces silhouettes de la période précédant la Guerre de 1914, à cette société à l’aise dans ses  mouvements et ses conduites que les historiens nommaient « bourgeoisie citadine triomphante ». Cependant elle était vêtue de plus court, de plus moderne mais son allure me semblait pouvoir coïncider avec l’Epoque dont le train voulait montrer l’emblème. De prime abord, je dois reconnaître que cette Voyageuse m’intriguait. D’où venait-elle ? De Gênes certainement. Je la voyais bien épouse d’un industriel ou d’un grand bourgeois, prenant quelques jours pour une villégiature sur la côte Ligure.  Où allait-elle ?  Un des villages des ‘Çinque Taere’, ou bien plus loin, curieuse de découvrir Naples, ses quartiers bigarrés, peut-être de voir le Vésuve et l’espoir d’y discerner de tremblantes fumeroles tachant l’azur du ciel ?

   A peine terminais-je de broder mes méditations qu’on frappa à la vitre de la cabine. La Dame au tailleur de soie grège, apparemment, était ma compagne de voyage. Je me levai et la saluai amicalement. Elle répondit à mon bonjour avec un : « Buongiono signore. È il compartimento "Art Nouveau" ? » Comme j’acquiesçais, elle répondit : « Quindi sono il tuo passeggero ». Je crois bien que j’étais ravi qu’elle se désignât comme ‘Ma Passagère’. Ce sentiment de soudaine ‘allégeance’ me plaisait. Certes je n’étais nullement venu en Ligurie pour y faire des rencontres, mais à bien y réfléchir… ‘Ma Passagère’, donc, posa sur la banquette son sac de voyage. Manifestement il était de ‘classe supérieure’. Elle en sortit un livre dont aussitôt, je reconnus le titre, étonnamment en français ‘L’enfant de la volupté’ de Gabriele D'Annunzio. Je revis, en un éclair, la situation romanesque de ce livre, je revis Andrea Sperelli, cet artiste raffiné poursuivant un amour double, sensuel, celui de la brûlante Eléna, en même temps qu’un amour plus spirituel, poétique, en direction de Maria.

   Tous deux, ces amours, voués à l’échec au simple motif que sensualité et spiritualité vivent sur deux voies séparées, qu’il est donc impossible de les faire se rejoindre. Mais que cherchait donc ‘Ma Passagère’ dans ce livre passionné : l’ivresse des sens, le trouble irisé de la mystique ? Déjà je brodais ce qui pouvait être la trame d’un futur roman. Assurément il fallait que je me méfie au plus haut point des embardées de mon imaginaire. Pour un peu, j’aurais cru vivre une fiction dont j’aurais été le narrateur passionné, ‘Ma Passagère’ le personnage dont je ne doutais nullement qu’elle eût pu occuper une position privilégiée. Confidente, sûrement. Amie, possiblement. Amante, pourquoi pas ? Mais roman et réalité, pour l’instant, ne pouvaient se fondre dans le même creuset.

   Je m’entendis questionner :

   « Excusez-moi, vous parlez français ? Votre livre… »

   « Oui, quelques mots ici et là. Quelques souvenirs de mes études.

   « Mais pour lire un livre, tout de même ! »

   « Parfois, je brode un peu… »

   Tout ceci, elle l’avait prononcé avec une belle voix grave, légèrement voilée, sensuelle. Elle devait fumer. Mes réflexions à peine terminées, elle sortit de son sac un paquet de cigarettes, m’en tendit une. Elle alluma son briquet, embrasa ma cigarette et la sienne. Dans ses yeux profonds, presque teintés de noir, j’avais cru percevoir la lumière du félin, en même temps que l’assurance de celle dont la volonté ne saurait être contournée. Je compris que j’avais affaire à une personne de caractère. Qu’avec elle rien ne servait de jouer. Mais aussi rien ne permettait d’anticiper quoi que ce fût. Apparemment elle voulait, en toutes circonstances, être la maîtresse du jeu. Moi qui avais cru, un instant, déceler dans son approche une manière d’allégeance, je devenais, dans la moiteur du temps qui passait, un simple personnage de roman, elle la romancière qui déciderait du sort qu’elle réservait à ‘SA’ fiction. J’étais prévenu. Je n’avais aucune initiative à prendre, seulement attendre que le sort, en réalité Tania (je devais apprendre son prénom par la suite) oriente elle-même nos destinées. Peut-être une simple rencontre au hasard d’une cabine ? Peut-être le début d’une idylle ? Peut-être le flamboiement d’un amour de vacances ? Prévoir au-delà de ces quelques hypothèses eût tenu de la pure fabulation ou bien d’un genre de mythomanie dont, pourtant, je ne me croyais nullement atteint.

   Cependant le voyage avançait. Nous découvrions avec plaisir et curiosité ces villages des ‘Çinque Taere’ perchés sur leurs rochers sombres au-dessus de l’eau bleue de la Mer de Ligurie, leurs terrasses plantées de vignes, leurs maisons au hautes façades colorées de rouge, de jaune, de vert, leur étroites fenêtres pour filtrer un soleil généreux. Notre discussion n’était guère ponctuée que de brèves exclamations d’étonnement, de plaisir, de découverte spontanée autant que commune et, je crois, teintées d’un bel enthousiasme. Notre ‘roman’ s’écrivait sur le mode des onomatopées. Je pensais qu’à ce rythme il aurait été préférable que je retinsse mon voyage jusqu’à Naples. Nous ne faisions que bégayer ! Il nous fallait trouver une cadence qui nous convînt. Seulement je craignais que dans notre commun voyage, l’un des passagers ne distanciât l’autre. Peut-être même l’abandonnant en rase campagne.

   Le lecteur, la lectrice avertis auront compris que je redoutais de demeurer sur le bord de la voie, de voir un autre monter à bord à ma place pour y vivre en quelque sorte un événement de la ’Belle Epoque’. Je commençais à devenir jaloux avant même que j’aie pu entreprendre quoi que soit de sérieux avec Tania qui, peut-être, était à cent lieues de coïncider avec mes désirantes pensées. Peut-être, après tout, ne cherchait-elle qu’un genre de délassement que lui procureraient les rues animées des villages, la boisson ici d’un vin généreux, une recette ligure, là, sous les frais ombrages d’une auberge ? J’étais toujours trop prompt à m’emballer, tel un cheval fougueux refusant qu’on lui tînt la bride. Sans doute, s’écrivait dans ma tête fertile entraînée à faire se mouvoir les rouages de la fiction, un simple ‘roman de gare’ dont je redoutais par avance qu’il ne fût qu’une comptine à l’eau de rose dont nul n’eût voulu lire la moindre ligne, le premier chapitre contenant à lui seul et l’entièreté de l’histoire et la trop évidente conclusion.

   Cependant que, serpentant paresseusement, notre train s’approchait de la délicieuse bourgade de Riomaggiore dont nous pouvions voir les premières bâtisses construites en encorbellement au-dessus du vide de la mer, je me surprenais à faire un inventaire discret de Tania, profitant de son intérêt en direction du paysage. Elle pouvait avoir dans les quarante ans environ. Elle était racée, certainement sportive. Son corps en témoignait qui se parait des formes là où elles étaient nécessaires. Etrangement, pour une Italienne, elle portait des cheveux courts, blonds platine. Elle avait un nez discret, légèrement retroussé, qu’on pouvait dire ‘mutin’. Ses lèvres étaient pulpeuses mais sans excès. Elle était en somme une bourgeoise moderne, peut-être même une aristocrate qui dissimulait son rang sous une apparence qu’elle souhaitait modeste. Bien évidemment, en mon for intérieur, je la pensais féline, dissimulant sa vraie nature afin de mieux tromper ses prétendants et les faire aller là où elle voulait qu’ils fussent. Sans y prêter attention, je dressais d’elle le portrait d’une intrigante.

   Mais peut-être, était-ce ainsi que mon désir la peignait à mes yeux, moi qui ne demandais pas mieux que d’être sa victime consentante. Je commençais à être dangereusement envoûté. Je priais que notre ‘aventure’ pût se résoudre dans un terme assez court, il en allait de mon fragile équilibre. Entre deux coups d’œil sur les façades rouges et ocres badigeonnées de soleil, mon regard parcourait sa somptueuse géographie, collines et valons, lacs des yeux où brillait une flamme. Elle avait croisé haut ses jambes, si bien qu’un tableau exquis m’était livré, sans doute en toute innocence. Je voyais l’attache de ses bas de nylon. Je voyais l’isthme étroit d’une peau de soie. Je voyais la marque du sous-vêtement, la buée d’un songe pour dire vrai. Les cahots du train faisaient balloter une poitrine que je ne pouvais que juger généreuse, deux globes infiniment mobiles que la respiration, à chaque sursaut, livrait à mes yeux éblouis. J’aurais pu rester là des heures à contempler.

   « Riomaggiore, scendono tutti! ». Ainsi nous étions invités à descendre. Je demeurais en plein ciel, sur mon nuage. Déjà Tania, tout heureuse, arpentait le quai. Je descendis à sa suite. « On visite le village ensemble ? Après j’offre le restaurant ! », me dit-elle sur un ton enjoué. Je ne pouvais espérer mieux. Cependant je me rendais compte avec un bonheur mêlé de crainte qu’elle m’avait amené au creux de ses mains et que, tel un moineau discipliné, je commençais à becqueter les graines que Tania y avait mises. Dans quel but ? Là était la question, toute la question ! La réponse, cependant n’allait tarder à arriver. Il y aurait le repas. Il y aurait l’hôtel. Il y aurait la nuit. Et puis, était-ce bien convenable d’accepter l’invitation de cette dame inconnue ? N’aurais-je dû inverser les rôles ? La galanterie n’était plus ce qu’elle était. Peut-être avais-je tout à y gagner !

  Nous avons longuement arpenté le long ruban de ciment qui longeait la mer depuis le haut de la falaise. Quelques barques bleues et blanches animaient les flots. Parfois des goélands nous frôlaient de leurs ailes grand ouvertes. Ils criaient dans l’air sec et lâchaient des fientes qui tombaient dans l’eau en faisant plein d’éclaboussures. Tania riait spontanément, aussi bien des oiseaux blancs, aussi bien des jeunes enfants qui déboulaient dans nos jambes. Elle était la vie même et son élégance s’accommodait de cette grâce naturelle d’une simplicité vivifiante. A un moment, nous nous sommes assis sur un banc qui donnait sur une petite place. Face à nous la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, un vaisseau de pierres grises dont la façade portait des sculptures blanches, sans doute des figurations de saints. Curieuse de tout, rieuse comme un jeune enfant, Tania voulait tout voir, tout toucher, tout expérimenter comme si la seconde qu’elle vivait était la dernière. Sortant de l’église, face au miroir de la Mer de Ligurie qui se teintait de pourpre, saisissant ma main :

    « Regarde comme c’est beau. Je reviendrai à Riomaggiore, pas toi ? »

   Devais-je m’étonner de ce tutoiement soudain ? Avait-il une autre signification que celle liée à l’excitation de la visite, à la vivacité d’eau de source qui semblait être sa marque de fabrique la plus apparente ? Et puis cette main épousant la mienne. Certes elle n’y était restée que le temps d’une brève illumination. Il n’y avait eu nul signe qui pût me faire espérer quoi que ce fût. Tania mettait mes nerfs à rude épreuve. S’en apercevait-elle ? Etait-ce simplement un jeu ? Du chat et de la souris, comme dans les cours d’école ? IL m’était assez facile de deviner qui était le chat, qui était la souris. Je devais reconnaître que je n’en tirais nulle amertume. Je pensais même en avoir quelque gratification. C’était comme une énigme dont je ne possédais la première lettre du Sésame qui en devait ouvrir la porte secrète. La patience n’était pas ma vertu première. J’avais là tous les ingrédients pour une future nouvelle. Peut-être même pour un livre entier. Tout s’imprimait dans ma tête avec la précision d’une aiguille lisant les sillons d’un microsillon sur les disques de vinyle d’autrefois.

   Après avoir longuement musardé au hasard des rues et des places, nous être étonnés d’une volée d’escaliers, avoir admiré le fer patiné d’une rampe, les bouquets de pins d’Alep, de chênes lièges et de châtaigniers qui couraient sur les collines, nous nous sommes mis en quête d’un restaurant. Tania devait choisir, c’était dans l’ordre des choses. J’étais une souris obéissante ! Nous nous assîmes sur la terrasse du ‘Ristorante Ripa del Sole’. La vue était superbe qui ouvrait sur le grand large. Nous apercevions les taches foncées d’îles au loin, parfois la trace d’un bateau de tourisme, son sillage d’écume. Nous parlions de tout et de rien, heureux comme des collégiens en vacances. L’un comme l’autre ne souhaitions qu’aborder des sujets anodins. A peine nous étions-nous livrés quelques informations relatives à notre quotidien. Le mari de Tania était un homme d’âge déjà avancé qui était dans le milieu des affaires à Gênes. Le couple n’avait pas d’enfants. Tania, de temps en temps, s’offrait une escapade sur la côte, parfois jusqu’en Sicile. Elle lisait beaucoup mais semblait vivre au jour le jour, visitant un musée, fréquentant une bibliothèque, flânant dans les rues, regardant les jets d’eau faire leurs arcs-en-ciel dans les squares et les jardins publics.

   Nous avons dîné de spécialités régionales, d’un délicieux pesto sous lequel perçait l’arôme généreux du basilic, le goût du pecorino au lait de brebis, l’huile des pignons. Tania aimait tout sans exception. Elle adorait les spaghettis à la sauce pesto généreusement arrosés du ‘Vermentino’, ce vin blanc sec à l’agréable fraîcheur. Je crois bien qu’entre tous ces mets délicieux, nos remarques sur le paysage, sur le temps, ‘Ma Passagère’ s’était aperçue que son charme ne me laissait nullement indifférent. Pareil à un gamin, je profitais de l’arrivée de convives ou bien du passage du serveur, pour jeter, à la dérobée, un œil sur l’échancrure de son chemisier, sur le brillant de ses bas, sur cette peau nacrée, si troublante qu’elle laissait à ma naturelle curiosité sans paraître s’en offusquer le moins du monde. Peut-être s’en amusait-elle intérieurement ? Le repas touchait à sa fin. Pour moi, c’était un peu comme la tension avant l’orage. Quelque chose allait bientôt se déchirer qui me libèrerait ou bien m’en chaînerait.

   « Quel hôtel as-tu choisi pour ce soir ? »

A vrai dire, je ne savais plus. Je fouillai dans ma poche, retrouvai le nom :

   « Hôtel Marina Piccola.»

   « Tiens, comme c’est curieux, comme moi. Indique-moi le chemin, je te suis ! »

Le chemin me semblait un itinéraire sans fin. Je ne parlais guère, déjà tout à la suite. Je sentais Tania un peu inquiète aussi, mais peut-être n’était-ce qu’une illusion ?

   « On nous a peut-être donné la même chambre ! »

   Je crois que Tania s’amusait beaucoup. Etait-ce un simple jeu gratuit, n’y avait-il quelque perversité sous sa question ?

   Non, nous n’avions pas la même chambre, mais des chambres peu distantes. La sienne au-dessus de la mienne. Nous pourrions toujours jouer à Roméo et Juliette d’un balcon à l’autre. Nous avons remis nos bons à la réception. Nous avons gravi l’escalier qui conduisait aux étages. Je me suis arrêté devant le numéro de ma chambre. Je ne sais ce que j’attendais réellement, mais j’attendais. Alors Tania m’entoure de ses deux bras, me serre fort contre sa poitrine, applique ses lèvres sur les miennes :

   « Bonsoir, mon Roméo, la suite à demain ! »

   Tania monte les quelques marches qui séparent nos deux chambres. Elle est joliment galbée dans son tailleur de soie grège, le jeu de ses jambes est un tableau vénitien.

   « A demain, ma Juliette. »

   Je m’entends lui faire cette réponse stupide. Je crois bien en cet instant que j’en pleurerais de dépit. La nuit sera longue à fumer sur mon balcon. Oui, la nuit sera longue !

  

   Matin - Notes de Tania sur son calepin

 

    La cloche de l’église vient de sonner six coups. Le soleil n’est encore qu’une vague lueur derrière le gonflement de la mer. Le plus clair de ma nuit, je l’ai passé à fumer sur le balcon, à regarder l’essaim des lumières de Riomaggiore, les reflets de la Lune sur le métal luisant de l’eau. Marc fumait lui aussi. Nos braises se répondaient, nous unissaient en quelque sorte. Bien sûr, hier soir, nous aurions pu faire chambre commune, unir nos désirs. J’avais vraiment une folle envie de faire l’amour avec lui, mais j’ai voulu dépasser l’horizon charnel, ouvrir plutôt un possible espace à la littérature. Je n’en ai pas parlé à Marc, mais je suis écrivain, je publie romans et nouvelles. L’histoire de Marc et la mienne, mes lecteurs la retrouveront au hasard de mes pages futures. Sans doute le ‘Passager’ du ‘Belle Epoque’ fera-t-il de même ? Ainsi notre amour s’échangera-t-il par livres interposés. Une manière de transcender le désir, de le déposer dans les mots, de lui donner un essor qu’il n’aurait jamais connu dans une étreinte physique. Certes on désire violemment, certes on aime tout aussi pris de fureur puis les corps au repos, exténués de cette violence, demeurent en leur immense solitude. Comment pourrait-il en être autrement ? Séparés nous sommes vides. Réunis, nous ne faisons que craindre le moment tragique de la séparation. Je viens de descendre à l’étage inférieur. Doucement j’ai poussé la porte de la chambre de Marc. Curieusement elle n’était pas fermée à clé. Attendait-il que je vienne le rejoindre ? Marc dormait profondément. Je me suis approché de lui, l’ai regardé longuement puis j’ai posé mes lèvres sur son épaule, l’ai embrassé. Il a bougé un peu et j’ai cru avoir affaire à un enfant qui flottait immensément dans la bannière cosmique de ses songes. J’ai posé un mot sur son chevet.

   ‘Adieu Marc, toi que j’ai aimé si fort l’espace de notre rencontre. Je pars pour Naples. Je ne te réveillerai pas. Je sais que tu ne pourras prendre le train, il sera trop tard lorsque tu émergeras de ton lourd sommeil.  Mais peut-être est-ce mieux ainsi ? Aucune explication de type logique n’aurait convenu à notre séparation. Notre amour aura flambé dans nos têtes à défaut de réunir nos corps. Qu’en auraient-ils retenu, hormis une gerbe d’étincelles, puis plus rien ? Je t’embrasse et te souhaite le meilleur.  Tania’

  

   Matin - 8 heures

  

   Je m’éveille, m’étire longuement. Par la fenêtre le soleil jette ses premiers rayons, une pluie de fleurs roses qui demeure en suspension dans l’air. Je suis à demi conscient, encore plongé dans les corridors ténébreux de la nuit. Parfois, il est si pénible d’abandonner ses rêves, de sauter dans ce réel qui éblouit et déchire. Je fais quelques pas dans la chambre puis sors sur le balcon. Mes yeux se portent sur celui de la chambre de Tania. J’espère y deviner sa belle silhouette. Aura-telle, encore aujourd’hui, revêtu son tailleur de soie grège ? IL lui va si bien ! Tout en bas, montant de la gare, le glissement d’un train sur les rails. Je regarde ma montre. En un instant je réalise que le ‘Belle Epoque’ emporte son lot de passagers, que sans doute, Tania fait partie d’eux, que mon espoir de la revoir s’écroule à la manière des châteaux de sable battus par les vagues. Je vois le mot de Tania sur la table de chevet. Je lis ses mots fiévreusement, comme si ma vie entière dépendait de ces quelques traces sur la plaine immaculée du papier. Je dois dire ma vive déception, mais aussi ma compréhension de ces mots sensés, mon acceptation d’une aventure qui ne pouvait certainement trouver son lieu que dans le cadre d’un roman. Chair métamorphosée en mots. Peut-être n’est-ce que ceci la littérature, des fragments de nos corps que nous jetons en plein vent, qui se dispersent à l’infini, que de mystérieux lecteurs inconnus reconstituent à la manière d’un puzzle ?

   Demain j’irai rendre visite à mon ami Luigi Marini à La Spezia. Je lui ferai passer le manuscrit de mon dernier livre de poésie. Il a l’intention de le traduire en italien, aussi devons-nous nous rencontrer pour échanger nos points de vue. Puis je rentrerai à Riomaggiore. Depuis l’Hôtel Marina Piccola je ferai des promenades en bord de côte, puis au milieu de ces vignes en terrasse qui sont vraiment l’âme du lieu, qui reflètent l’ardeur infatigable des hommes d’ici à façonner la nature, à imprimer leur âme dans le moindre muret de pierres sèches, dans les soins méticuleux qu’ils portent à leurs ceps tortueux. C’est un peu d’eux-mêmes qu’ils déposent dans ce bois ligneux, lequel témoignera de leur passage bien après qu’ils auront achevé de les élever. Je prendrai plaisir aussi à refaire le trajet que nous avons fait avec Tania. La longue montée vers le village avec la mer en toile de fond, je me reposerai un instant sur le banc face à la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, j’irai dîner au ‘Ristorante Ripa del Sole’, je boirai un Vermentino très frais, la bouteille suera dans les derniers rayons de soleil. Sur la table de la terrasse, celle où nous étions attablés, je noterai quelques pistes pour mon futur roman. Plein d’idée fourmillent déjà dans ma tête. Je dédicacerai la page de garde : ‘A Tania, à son tailleur de soie grège qui est comme ma seconde peau’. Nul ne comprendra le sens énigmatique de ma dédicace. Mais combien pour moi elle sera précieuse !

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13 août 2020 4 13 /08 /août /2020 09:34

    Mais qui donc avait parlé de ‘réchauffement climatique’ ? N’était-ce pas une légende ? En verrait-on un jour la réalité ? Telles étaient les questions que se posaient les sceptiques. Les voici au pied du mur. Le réel, parfois, vous revient dans la figure à la manière d’un boomerang et rien ne sert de se baisser pour en éviter le choc, le mal est déjà fait ! Donc la chaleur est là quelle qu’en soit la cause. Une chaleur lourde, envahissante dont on ne peut se soustraire. Elle est partout, sur le toit éclaboussé de lumière, dans le sombre recoin des pièces, tapie comme un animal sournois qui ne veillerait que votre assoupissement pour vous attaquer. On tire les volets, on ne laisse qu’une fente de clarté, on voile la surface libre d’un rideau, mais rien n’y fait. La chaleur est piégée, elle ne ressortira plus que sous les premières poussées du vent d’automne.

   Sur mon Causse natal, tout en haut de ma colline de pierres, là où d’habitude se laisse rencontrer une douce brise, rien ne paraît qu’un genre de brasier qui semblerait sortir des fentes mêmes de la terre, comme si une lave profonde se hissait méticuleusement vers la surface afin de tout araser, de tout réduire à néant. Pour peu que l’on soit de nature mélancolique, on pourrait croire à une fin du monde imminente. L’on n’est bien nulle part, son propre corps est une entrave, un embarras. On l’entoure de bandelettes de gaze humide, on ressemble à une momie et le gain de fraîcheur est relatif. Bientôt la gaze est tiède et réchaufferait plutôt qu’elle ne créerait un sentiment de confort. De la première à la dernière heure de la journée, de grandes lueurs blanches incendient le ciel, entourent les arbres de leurs flammèches, s’insinuent dans les lézardes des pierres, les font éclater. On entend leur bruit sourd qui se propage parmi les candélabres des chênes, les massifs de buis ravagés par les insectes, les épines sèches des genévriers. Même les cigales sont clouées de silence. Elles qui, à l’ordinaire, cymbalisent à l’envi, les voici réduites à la mutité, leurs élytres soudées par une étrange stupeur. C’est cette pure immanence des choses qui est la plus impressionnante, cette réalité strictement circonscrite à son propre contour. Les choses n’ont même plus d’ombre. Elles végètent à l’aplomb de leur déréliction, elles vivent dans l’aura de leur hébétude. Ici, sans doute, se rejoignent en une identique signification, les effets de la grande chaleur, du grand froid : tout est ramené à la vie muette de la chrysalide, tout est soudé à soi, telle une gemme sourde logée au centre de la terre.

   La nuit n’est guère plus supportable que le jour. Le crépuscule est un immense rougeoiement, un feu de la Saint-Jean que nul ne peut côtoyer qu’au risque de la brûlure. Dans les villes, les terrasses de café sont vides, parcourues d’un ardent Simoun qui tournoie à la façon d’un milan, effectuant des cercles de plus en plus rapprochés. Malheur à celui, celle qui se trouvent dans l’œil du cyclone, sans doute n’en pourront-ils réchapper ! Les longs plateaux couchés sous le ciel de mercure sont déserts. Les rues, les rives des rivières, les places sont également désertes. Mais qui donc oserait s’aventurer dans ce Sahara incendié ? Un scorpion, queue arquée comme pour attaquer, une vipère des sables se dissimulant sous la dalle brûlante ?

   Chacun, ici, dans sa longue solitude, ne peut éviter de penser au feu de l’Enfer, au paysage tracé par Dante, avec ses cercles concentriques où s’écrivent, en lettres rubescentes, les vices des hommes, luxure, gourmandise, avarice, le prix à payer pour leur itinéraire de pêcheurs. S’agirait-il d’une malédiction divine, sans doute les âmes faibles et torturées en font-elles l’hypothèse, y compris les têtes les moins pieuses, les moins inclinées à la liturgie, à la piété, à l’amour du prochain. La canicule a tout ramené à une unique vision qui est celle, omniprésente, de la peur de mourir, croyants ou athées étant logés à la même enseigne. Mais rien ne sert de pousser plus avant ce type de considérations et le lecteur pourrait vite se lasser de toute cette lourde métaphysique. Aussi pesante que la chaleur du ciel !

   Ce matin je me suis levé de bonne heure. Tête embrumée, corps roide, semé de courbatures. Nuit éprouvante que l’ombre n’a pas rafraîchie. Sommeil par intermittences, traversé de lueurs fauves. Des rêves, bien sûr. Des cauchemars parfois, sans doute, avec des réveils en sursaut. C’est toujours une rude épreuve que de ne pas trouver le sommeil ou bien de n’en connaître que de rapides séquences que l’état de veille vient incessamment interrompre. Souvent l’on s’éveille, ne sachant plus si le jour est déjà là, survenu sans que l’on n’en ait conscience, si la nuit est infinie qui, jamais, ne rencontrera la lisière de l’aube. Je prends mon petit-déjeuner en tête à tête avec moi-même dans une sorte d’étant somnambulique. Des images traversent ma matière grise, enrubannée des vagues réminiscences de la nuit encore proche, il en demeure des lambeaux de suie qui brouillent ma vue, altèrent les perceptions de ma conscience.

   Etrange cette présence à mes côtés, moi le solitaire invétéré perché tout en haut de son météore. Parfois une voix pareille à l’incantation d’une Sirène. Parfois un genre de mélodie océanique venue du plus profond des abysses. Je vois, comme sur un écran de cinéma de l’époque du muet, trembler une vacillante esquisse, une mystérieuse silhouette. Une manière d’ondoyante Ophélie au corps polyphonique entouré de voiles légers, une écume en souligne la vaporeuse beauté, la fuite liquide comme si son appel était en même temps une perte à jamais pour quelque pays inconnu, peut-être une forêt maritime parcourue de courants alizés, de flagelles pareils aux efflorescences des anémones de mer.

   « Viens donc à moi, solitaire Présence, à deux nous referons le monde, nous y imprimerons la marque indéfectible de notre Amour. »

   Le mot ‘amour’, je le vois en lettres capitales, en souples cursives, en caractères gothiques, ainsi AMOUR, formes chantournées dont je sens l’ineffable ballet, dont je savoure la ‘multiple splendeur’, dont je sens la somptueuse volupté, la docile carnation, la pulpe soyeuse, dont j’éprouve la fragrance comme si elle venait d’une conque secrète battue par la rumeur iodée des vagues.

   « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   Quel bonheur d’entendre cette voix qui semble venir à moi au travers des plis légers d’une écume, magnifiée par l’épreuve du labyrinthe, exaltée par la distance infinie qu’elle a parcourue pour venir jusqu’à moi ! Je ne sais si je ne suis victime de mes inclinations passionnées en direction de la mythologie. Mais qui donc me parle depuis cet illisible espace, depuis ce temps à la consistance de brume ? Ne serais-je la victime hallucinée de ces étranges Néréides qui peuplent le fond des Océans, reposent sur leur trône d’or, passent leurs journées à filer, à jouer avec les étonnants hippocampes, à jongler avec la chevelure des méduses, à traverser du regard la robe translucide des diatomées ? Qui donc me convoque à de bien improbables noces, Amphitrite, l’épouse de Poséidon ; Galatée, l’amante d’Acis ? Thétis, la mère d’Achille ?  Ou bien s’agirait-il d’une créature fabriquée par mon propre esprit au cours des nuits alambiquées de ce mois d’Août sans commune mesure ?

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   Je dois bien avouer que je suis intimement troublé par cette supplique, laquelle pour être peut-être imaginaire, emplit mon cœur d’espoir et de doute, tout à la fois. Terminant à peine de prendre mon petit-déjeuner, alors que je m’apprête à ranger ma tasse et ma théière, voici qu’un lot d’images brillantes se superpose aux propos de ma Néréide. Ce que je vois, ceci : une vaste bâtisse blanche portant sur son fronton l’inscription ‘Laboratoire Arago’, une promenade semée de hauts palmiers, de terrasses de café ; des voiliers blancs amarrés dans un port, une plage de galets gris, des rangées de platanes, un ruban de bitume bordé de maisons blanches qui escalade une manière de viaduc de pierres grises. Ça y est, ça s’éclaire, ça commence à parler.  Ce que j’observe, dans le chapiteau fatigué de ma tête, avec son carrousel d’images enchantées, c’est la charmante petite ville de Banyuls-sur-Mer blottie tout contre la Mer Méditerranée. J’y suis allé plusieurs fois pour y faire des reportages sur les succulents vins de la région qui macèrent au soleil dans d’énormes foudres.

   Souvent, à la fin de mes journées, je gagnais la petite Plage des Elmes, la longeais sur toute sa longueur, franchissais un verrou de rochers et me retrouvais dans une minuscule crique prolongée par une grotte marine. A part quelque touriste égaré rebroussant chemin, je n’y rencontrais habituellement que les chapeaux chinois des patelles, les coques violettes des oursins, les robes noires et luisantes des moules. A la tombée du jour, je rejoignais l’une des terrasses en bord de mer, y dégustais longuement ce merveilleux vin solaire qui semblait être Dionysos en personne mis en bouteille. La plupart du temps, de belles et grandes jeunes filles du Nord (Norvégiennes, Suédoises, Finnoises ?), déambulaient le long de la Promenade. Elles faisaient plaisir à voir, tant elles paraissaient naturelles, à l’aise dans leur existence, douées du charme irrésistible de vivre dans l’immédiat et pur bonheur. Ne les apercevant que de loin, je les imaginais athlétiques, plus grandes qu’elles n’étaient en réalité, possédant de grands yeux bleus pareils à des glaciers sous la caresse de la lumière boréale. M’eût-on demandé de choisir seulement deux prédicats pour les définir, que je n’aurais nullement hésité à proposer « Grandes » ; « Bleues », comme ceci, intuitivement, au plus vif de la sensation.

 

    Mercredi 12 Août - Huit heures du matin.

 

   La chaleur fait déjà de grandes flaques qui tapissent les versants du Causse. Je dois chausser mes yeux de lunettes noires afin de ne pas être ébloui. Je n’ai emporté qu’un mince bagage, histoire d’aller faire un tour du côté de Banyuls. Mes rêves à répétition, ce récurrent appel de ma ‘Muse’, m’ont troublé au plus haut point. Je ne m’inquiète nullement quant à l’état de mon psychisme. Certes, comme tout un chacun, ma santé a été mise à rude épreuve tellement le mercure frise des degrés de folie en cet été 2020. Mais je ne m’inquiète guère. Quelques jours au bord de l’eau et ce sera une manière de ‘re-naissance’. Je ne supporte guère la canicule à répétition et mon Causse bien-aimé n’est guère le lieu le plus favorable pour trouver quelque fraîcheur. Ce que le calcaire a consciencieusement emmagasiné le jour, il le restitue au centuple la nuit et les ombres deviennent phosphorescentes, saturées qu’elles sont de l’essaim innombrable des calories. L’air est encore respirable. J’ai décapoté la toile de mon antique 2 CV. J’aime cette vieille guimbarde qui me le rend bien. Entre elle et moi, c’est comme qui dirait une histoire d’amour. J’espère que ‘La Grande Bleue’ ne m’en tiendra pas rigueur et que je pourrai trouver dans son cœur la place qu’elle semble vouloir m’y réserver. Je contourne Toulouse par la rocade. La circulation est chargée mais non problématique. Un long moment je longe le Canal, sa double rangée de platanes, cet arceau qui protège les ‘marins d’eau douce’ des rigueurs du ciel. Sur les côteaux, de lentes et immenses éoliennes brassent l’air avec application. De joyeux groupes de jeunes gens me dépassent en klaxonnant, sans doute ma 2 CV les met-elles en joie ! Elles sont si rares, si touchantes avec leurs roues étroites, leur museau froissé, leurs vitres qui sont comme deux ailes relevées de chaque côté des portières ! Une pièce de musée en quelque sorte, mais si agréable à conduire avec le bruit du moteur qui fait penser au trajet laborieux d’un gros bourdon parmi le pollen des fleurs.

   Maintenant je descends la rampe de pierre qui conduit au port, puis au centre-ville. J’ai loué un petit studio au-dessus de Banyuls, Résidence Castell-Béar. Ce soir, je dîne en ville, sur la Promenade du bord de mer. Comme toujours, les allées et venues des touristes. Un léger vent marin s’est levé qui poisse les cheveux mais apporte une sensation de bien-être. Des enfants font tourner leurs moulins multicolores en criant. On boit aux terrasses, on mange des glaces. On respire l’air iodé qui vient du large. Une odeur entêtante de sardines grillées flotte sur le port, elle fait couleur locale dans cette Méditerranées aux senteurs épicées, fortes comme les pierres de la garrigue. Des échos de musique viennent des appartements grand ouverts sur le large. J’ai bien fait de venir ici afin de me ressourcer, de retrouver quelque souvenir ancien, une balade sur le sentier littoral, une dégustation d’huîtres, la robe dorée du Banyuls faisant sa floraison dans la cage du verre. Et toujours ces éternelles présences, ces finno-suédo-norvégiennes, toujours aussi grandes, aux yeux toujours aussi prétendument aigue-marine ou turquoise, allez donc savoir quand nous ne les avez pas vues de près, imaginées seulement dans l’alambic de votre esprit. Quelqu’un d’autre que moi, du fond de son imaginaire, les verrait peut-être petites, aux yeux noisette. C’est tout de même un monde étonnant que celui de la subjectivité !

    

   Jeudi 13 Août  

 

   Cette nuit, j’ai laissé ouverte la grande baie vitrée de mon studio. Une brise délicate le visitait sans le rafraîchir pour autant de manière visible. Juste une sorte de pause, de halte avant de retrouver les grandes nappes de chaleur. J’ai passé la matinée à relire des articles en cours, à classer des fiches, à noter des idées pour de prochains travaux. La Résidence était plutôt calme. Parfois des rumeurs montaient de la ville proche. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à sommeiller sur le canapé, vaguement présent à la situation, émergeant souvent de songes que j’aurais volontiers qualifiés de ‘creux’ selon la terminologie habituelle. Certes, ‘creux’ pour un esprit épris de raison et de juste mesure. Pleins cependant pour une psychologie fantasque comme la mienne, absorbée par la première distraction venue, attirée par les chatoiements de la poésie, les moirures de l’imaginaire. Oui, cette nuit la ‘folle du logis’ ne m’a laissé nul repos. Entre deux visions de verres ballons où scintillaient les gouttes de la divine ambroisie, de déambulations nordiques sur la Promenade, d’aquariums où nageaient de gros poisson-lune, toujours la même antienne qui agitait le limaçon de ma cochlée :

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   La seule forme qui ne bougeait pas, qui demeurait identique à l’origine, la formule pareille à un rituel, eh bien, elle se présentait à la manière d’un refrain et je savais, dès lors que je ne pourrais en échapper qu’à résoudre le mystère qui y était attaché.

  

   Fin d’après-midi

 

   J’ai attendu que le disque rouge du soleil tutoie la mer de son œil pléthorique. Je me suis vêtu d’un simple short de bain et d’un T-shirt, claquettes au pied. Ma fidèle 2 CV a démarré au quart de tour. J’ai longé la Promenade, ai gravi la côte qui surplombe le viaduc. Bientôt, à ma droite, l’anse de la mer, la Plage des Elmes. Sur le sable, il y a encore beaucoup de monde. Des corps violentés de chaleur. Des teintes de pain grillé. D’autres bisque de homard. Des morsures de photons. Des chairs blanches zébrées de lacis rouges. Des éclaboussures, des étincelles, des échardes qui entaillent la peau, on dirait d’antiques maroquins oubliés dans les entrepôts d’une tannerie. J’ai enjambé quelques silhouettes. Mon passage se projette sur elles à la façon d’ombres chinoises. Je prie secrètement que ma crique soit déserte. J’y rejoins mon ‘Amante’ et nous n’avons nul besoin de témoins. J’escalade la barre de rochers que les battements de l’eau recouvrent au rythme du ressac. Ça y est, j’ai franchi le Rubicon. Me voici en lieu sûr. De majestueux goélands aux becs orange décrivent de grands cercles dans le ciel en criant. De temps en temps ils jettent un chapelet de fiente blanche qui s’abat sur les rochers noirs, y dessine un curieux graphisme. Personne à part moi, un joyeux peuple de bois flottés, quelques colonies de moules s’agrippant à leurs radeaux noirs, quelques flottilles de goémon qui montent et descendent comme si elles confiaient leur sort à des Montagnes Russes.

   Maintenant, à l’horizon, les couleurs basculent, virent au mauve puis, insensiblement au bleu-marine. Il y a un étonnant liseré blanc qui flotte entre ciel et mer. Quelques bruits au loin, mais filtrés par la distance, couverts par les clapotis. J’ai ôté le peu de vêtements, suis entièrement nu. Je me suis assis en tailleur tout à fait à l’entrée de la grotte marine, visage face à l’eau qui devient rutilante sous les premiers rayons de la Lune.  Je regarde le beau spectacle de l’eau, j’en sens le rythme plénier dans les liquides mêmes de mon corps.  Ils vibrent à l’unisson. Ils font partie du grand concert de l’univers. Ils enregistrent la musique des Sphères.

   Soudain, une voix, la voix nocturne qui a tissé mes songes depuis des nuits et des nuits.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue. »

   L’incantation se renouvelle, se multiplie, habite les parois de la grotte, lisses humides, semblables à une fosse amniotique, à un creuset germinatif.  La voix gagne le fond, rebondit sur le goulet terminal, éclaire la roche, lui donne des reflets d’étain.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue », le motif se répète à l’infini, glisse sur la plage de galets, lustre mon corps au passage, monte jusqu’à la Roche des Goélands, fait ses arabesques claires dans la nuit qui vient.

   « Viens donc, viens donc je suis la Grande Bleue, je suis La Grande Bleue, celle qui t’attend depuis la nuit des temps, celle qui t’a donné la Vie, qui te donnera aussi la Mort, puisque les deux sont liées, tout comme la patelle est soudée à son rocher, Viens ! »

  

   Méditations ‘inactuelles’

 

   J’ai plongé dans la grotte qui m’appelle et cherche à m’accomplir bien au-delà de qui je suis. La Grotte est ma Compagne, ma Finno-Suédo-Norvégienne, mon Fantasme, ma bulle imaginaire, mon désir porté là, au creux attentif de ma main, dans l’onde oubliée de mon sexe. Oui, j’ai rejoint ‘La Grande Bleue’, ma Sœur, ma Mère, mon double et nous célébrons, à l’abri des regards, et des jugements bien trop étroits de l’humaine condition, d’incestueuses et opalescentes noces. Nous sommes à nous, intimement reliés, comme le ciel se confond avec la terre dans le pli sombre et méticuleux de la nuit. Oui, nous sommes désormais des êtres de l’ombre, des êtres sans corps, des créatures des abysses qui ne connaissent ni leurs limites, ni les lois des hommes qui, toujours, enchaînent notre liberté.

   Nous sommes des Uniques qui vivons de nos propres flux, de rythme nous ne connaissons que le nôtre, celui immémorial qui fait se conjoindre, en un même creuset, le fini et l’infini. Nous avons rejoint l’éternité. Pour au moins le temps d’une immersion. Mais qui, une fois, a connu la plénitude, toujours la possède tel le bien le plus précieux. M’immergeant dans ‘La Grande Bleue’, je ne fais que me plonger en moi afin que, me connaissant mieux, je puisse arriver à la pointe extrême de mon être et faire retour vers qui je suis dans la plus pure confiance. Toujours nous sommes des êtres scindés, des êtres du partage. Deux principes adverses, antinomiques mais complémentaires qui tracent en nous ce raphé médian, cette couture qui traverse notre anatomie et écrit notre nature ambivalente, incomplète.

   Toujours, inconsciemment, nous sommes en quête de cette androgynie primitive qui nous a constitués et dont l’origine nous échappe, vers laquelle cependant nous voulons remonter comme le saumon se bat avec les flots impétueux pour retrouver le lieu de la fraie, le lieu de la naissance. C’est ceci et uniquement ceci que signifie l’injonction : « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   ‘La Grande Bleue’ est notre irisation sous le ciel du monde. Elle est le miroir où vient mourir notre infinie solitude. Elle est cet écho que, jamais nous ne savons situer, car les directions cardinales de l’espace sont inaptes à en tresser les nervures de soie. Seul le temps le pourrait mais il est fluide et en fuite de lui-même comme nous sommes en fuite de nous. C’est bien là la fonction matricielle de la Grande Mer (entendez aussi bien ‘La Grande Mère’) que de nous héler depuis son immense mémoire, infiniment liquidienne, infiniment renouvelée.

   Nous ne sommes que la résultante d’un battement, battement sexuel qui, remontant de loin en loin, situe le lieu réel de notre origine, bien au-delà d’un espace déterminé, d’un temps assignable, bien au-delà des bonds prodigieux de l’imaginaire, bien au-delà du prestigieux big-bang qui n’est jamais que phénomène parmi les phénomènes, événement parmi les événements du destin universel. En réalité il n’y a nul commencement, seulement un infini battement, un genre d’oscillation pareille au rythme nycthéméral qui convoque, chacune à son tour, ombre et lumière, pareille à celui, cardiaque diastole-systole, qui régule notre activité physiologique, pareille au rythme sexuel qui mélange et fusionne les genres afin qu’une possible éternité puisse s’élever d’un continuel ressourcement de l’espèce.

   Il n’y a guère d’autre façon de juger l’éternité que d’en être traversé depuis l’infini de l’espace-temps, de l’actualiser en soi dans la brièveté d’une existence, d’en éprouver le futur dans ce qui s’ouvre et bourgeonne à l’horizon de l’être, cette ressource inépuisable, cette corne d’abondance qui trouve en soi les motifs de reconduction de sa propre genèse. ‘La Grande Bleue’ serait-il un autre nom pour l’Infini ?

 

   Retour à soi dans la quotidienne nervure

 

   J’ai quitté ‘La Grande Bleue’ après que mon bain lustral a été accompli. Rite de passage de l’âge adulte en direction du grand âge qui, avant tout, est préparation à la Mort. Non, ceci n’est tragique que pour ceux qui jamais ne se questionnent et ne vivent qu’une immanence après l’autre, sans chercher à se redresser, à porter leurs yeux au-dessus des herbes de la savane, là où s’inscrivent en lettres d’or les merveilles de la signification. Je l’ai quittée sans la quitter puisqu’elle m’habite tout comme je l’habite. Nulle césure entre nous, seulement un unique et ininterrompu fil d’Ariane qui est la sublime liaison qui relie entre eux les hommes du Monde. Parfois ils ne le savent pas ou feignent de l’oublier. On nomme ceci ‘heures sombres de l’Histoire’. Dans un identique état d’esprit le Poète Paul Valéry (ce visionnaire !) énonçait la phrase célèbre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

   Nous savons aussi que, nous les Hommes, sommes mortels, mais que nous nous inscrivons dans une lignée sans hiatus et que cette compréhension nous institue en tant qu’éternels. L’éternité n’a nul besoin de Dieu, les Hommes suffisent !

  

   Quelques jours plus tard

 

   Je quitte Banyuls, non sans avoir fait une halte au-dessus du Rocher des Goélands. Il surplombe la grotte de ‘La Grande Bleue’. Les grands oiseaux font toujours leurs élans blancs sous le dôme du ciel. Leurs vols incessants sont le message qu’ils destinent aux Hommes : Il y a de la pureté, de la vision lointaine, l’horizon est courbe qui appelle d’autres horizons courbes. Les forteresses de plumes volent haut, toujours de plus en plus haut. Parfois l’on ne voit plus que la pointe orangée de leur bec forant le bleu glacier de l’air. Parfois on les perd de vue, tellement l’altitude qu’ils atteignent est vertigineuse, aux confins de l’immense, à la limite du vide. Nous ne les voyons plus mais nous savons qu’ils existent, qu’ils voient d’autre oiseaux à la voilure blanche qui décrivent de brillantes ellipses, longues, infinies, toujours renouvelées comme si leur chorégraphie voulait nous adresser un message secret : nous ne sommes pas seulement ici et maintenant au lieu ponctuel de notre être. Nous sommes partout. Nous sommes ailleurs. Nous sommes ceci et cela qui vibre au loin sur le point de l’illisible horizon, nous sommes hier, aujourd’hui et demain nous fait signe depuis le battement infini de son œil. Oui, le temps est un battement de paupières, une vibration de cils. Infinis comme toutes choses du monde.

   J’ai effectué à rebours mon voyage initiatique. J’ai reconnu les platanes ombrant le Canal, les lourdes portes des écluses, leurs battants de mousse verte. J’ai reconnu la lente giration des modernes moulins qui brassent des tonnes d’air. J’ai reconnu les premiers escarpements blancs du Causse. J’ai reconnu ma maison, cette vigie familière qui participe au destin du Monde. Oui, j’ai reconnu tout ceci. Vivre tout ceci était, en toute et pleine conscience, une touche que l’Infini adressait à ma singulière finitude. Les grands oiseaux blancs fendent-ils toujours l’air des Elmes alors que je ne les vois plus ? Fendent-ils ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 août 2020 2 04 /08 /août /2020 09:05

                                                                    Paris, Quai aux fleurs - 11 Août 2019

 

 

                          Chère Karen Nielsen,

 

   Vous ne me connaissez pas, aussi vous étonnerez-vous de cette lettre qui vous paraîtra celle d’un être original, d’un mythomane ou, pire, d’un exilé à la recherche d’un lieu que, jamais, il ne pourra trouver. Un ‘paumé’, en quelque sorte. Combien je vous comprendrai, tellement ma démarche paraît hors des sentiers communs. Mais que je vous dise quelques mots de mon aventure. J’espère que mes explications lèveront un peu le voile du mystère et, qu’à défaut de m’aimer, vous éprouverez au moins, en ma direction, d’affectueuses pensées. Mais plutôt que de m’engager dans de longs développements, je vous livre ci-après les notes prises dans mon ‘Journal’ lors de mon séjour récent dans votre beau pays du Danemark, en cette terre bordée d’eau grise, le septentrion est proche et les rêves l’accompagnent, et l’imaginaire brode ses inépuisables festons sans qu’en aucune manière on puisse en faire l’économie, et d’ailleurs le souhaiterait-on ?

  

   Jeudi 1° Août

  

   Venant de Hambourg, je traverse une grande partie du pays, sans presque ménager de halte. Juste un arrêt dans le port d’Aarhus, le temps d’y admirer les coques blanches des cargos amarrés le long des quais. Puis je gagne Aalborg, franchis le Limfjord, cet étonnant bras de mer qui coupe le Jutland en deux, enfin je rejoins la côte occidentale jusqu’à Løkken où j’ai loué, pour une semaine, un gîte charmant qui donne sur la mer. Pour un milieu d’été l’air est plutôt frais, le ciel bas, traversé de nuages couleur d’ardoise. Il y a peu de monde sur cette côte sauvage, dépouillée, ou les chalets de bois rouge et noir jouent à cache-cache parmi le lacis des dunes. Le vent souffle en permanence, faisant se coucher les tiges des oyats, leurs ondulations semblent jouer en écho avec celles de la Mer du Nord toute proche. J’aime ce ciel infini parcouru de sinueuses lames d’air, clair le matin, nébuleux à midi, plus sombre le soir. Parfois l’horizon est une simple ligne blanche qui jette d’un côté la haute armature des nuages, de l’autre saupoudre les dunes d’un sable qui ressemble à une neige, à un fin grésil venant d’on ne sait où, peut-être du pays des elfes et des fées, des génies de la forêt, ou bien s’agit-il de ces bizarres Trolls, ces créatures inamicales et un brin monstrueuses qui traversent les légendes de la mythologie scandinave ?

 

   2, 3, 4 Août

 

   Tous les jours, de bonne heure, un peu après que le jour a décoloré la mer, lissé les dunes, fondu en une seule unité les belles facettes du paysage, vêtu d’un chaud blouson qui me protège du vent, je fais de longues promenades sur la dalle de sable qui longe la mer, elle a la consistance et la couleur du ciment. Un peu à la manière d’un rituel, je vais m’asseoir entre deux lèvres de dunes où l’air est calme et je passe de longs moments à rêver tout contre la claire réverbération du ciel, l’immense plaque d’eau parcourue de longs frissons. C’est l’instant du repos, du ressourcement. J’ai laissé à Paris tous mes dossiers de presse, tous mes articles en instance de publication. Je n’ai emporté que quelques rares livres. Je picore, ici et là, le soir, quelques passages de ‘La Maison dans la dune’ de Maxence Van der Meersch, cette histoire de contrebandiers et de douaniers qui cache une intrigue amoureuse en réalité. Une histoire simple dans laquelle un ancien boxeur, Sylvain, tombe amoureux de Pascaline sur fond de trafic frontalier. Un paysage romanesque se superpose à un paysage naturel. Parfois, lorsque de minces tempêtes de sable brouillent ma vue, il me semble apercevoir, dans le repli entre deux dunes, l’auberge perdue qui sera l’écrin offert à l’amour des deux protagonistes.

   Matin du 2 Août, c’est le premier instant où je vous découvre, vous ‘l’Inconnue des sables’ qui, tout comme moi, arpentez la plage avant même que les premiers oiseaux ne raient le ciel de leur vol blanc, un fin liseré imperceptible, si bien que l’on ne sait si on a inventé l’oiseau, s’il a surgi d’un rêve, s’il n’est une simple réminiscence d’une vision passée, perdue dans les sombres dédales de la mémoire. Vous êtes cette claire et mince silhouette, ce genre de griserie qui flotte à mi-distance du songe et de la réalité. Je dois accommoder mon regard sur vous, le régler, afin de ne nullement vous perdre parmi les voiles du brouillard marin. Vous pourriez aussi bien disparaître d’un instant à l’autre et, alors, je serais un peu dépossédé de moi-même. Savez-vous combien il est heureux de disposer, dans ces espaces infinis, d’un point d’ancrage pour la vue, d’un amer pour les sensations, d’un sémaphore pour les sentiments. Je ne sais si c’est la diaphanéité d’ici, ces heures qui coulent dans le jour avec la discrétion d’une source qui me rendent précieux les premiers moments de votre apparition. J’ai parfois l’impression que nous ne sommes que deux sur Terre, éloignés l’un de l’autre comme le sont deux frêles esquifs dans l’immensité océanique, mais que nous sommes alertés en notre fond de ce que cette situation contient d’admirable, de non reproductible dans le déroulement de l’existence.

   3 Août - C’est aujourd’hui seulement, après une nuit de sommeil agité, que je commence à prendre conscience de cette mystérieuse concrétion que vous êtes, qui fascinez mon regard, aimantez les tiges de mes doigts qui aimeraient tant vous frôler, vous qui faites soulever mon ombilic, il souhaiterait tant vous rejoindre par-delà les tracas du monde, les multiples complexités qui le rendent insaisissable. Vous êtes vêtue d’un pantalon et d’un haut gris anthracite, si bien que votre silhouette contraste avec le fond de la mer sur lequel vous vous détachez. Vous dépliez un trépied, y posez un appareil photographique que je devine, à sa taille, être celui d’une professionnelle. Vous faites quelques réglages, vissez votre œil à l’œilleton, fixez quelque chose dont je ne saurais dessiner la présence, tout est si flou dans la toile agrandie de l’espace !

   A dire vrai, je crois que vous photographiez l’invisible à la manière dont un cœur radiographie la texture fluide des sentiments. C’est ceci qui paraît vous intéresser, saisir le vol de l’âme, reporter sur une hypothétique ‘Carte de Tendre’ les trajets évanescents de ce qui ne saurait se dire, se manifester dans les traits de l’être qu’au titre d’une perte, d’une immobile absence. Cette esthétique du peu, du rien, doit être une telle joie, une telle braise logée au pli même de la conscience. De la dune où je suis, votre immobile geste, j’essaie, apercevant le trajet élégant d’une aigrette, la fuite d’une avocette de neige et d’encre, la boule grise d’une bécassine des marais, son long bec la précédant dans la brume, j’essaie donc d’imaginer votre monde en sa blancheur native, ces touches à fleuret moucheté que vous posez sur le réel, comme la goutte d’eau poudre au matin levant les fils ténus de la Vierge. Je présume que vous êtes vous-même tissée de ces fils aériens, de ses subtiles fragrances que ne peuvent rencontrer que les poètes et les faiseurs d’art, les magiciens, les alchimistes. Voyez-vous, là, au point où j’en suis de votre connaissance intime, mon prochain roman pourrait bien s’intituler ‘Un amour de Løkken’, il aurait la consistance d’une fleur de coton, la transparence d’une diatomée.

  

   2, 3, 4 Août - Crépuscule

 

   Si je suis un être de l’aube, ce que je crois, vous êtes celui du crépuscule. Autrement dit, celui des basses lumières, du bourgeonnement discret des choses, des attouchements subtils de la nature. Tous les soirs, après que j’ai perdu votre trace parmi les dunes et ai renoncé à vous rencontrer plus avant, après avoir lu quelques pages du roman de Van der Meersch, je me dirige vers cette modeste auberge du nom délicieux de ‘Nordlige klitter’, ‘Dunes du Nord’, comme si ces dernières avaient quelque chose de spécifique que ne possèderaient les autres, peut-être un sortilège serait-il attaché à leur fluctuante présence ? Je m’installe toujours à la même table, dans un angle de la salle, face à l’immense poème fluide de la mer. Vous aussi avez vos habitudes, cette table juponnée d’une toile blanche, près de la porte d’entrée, si bien que, la plupart du temps, je ne peux vous voir que de dos, imaginer votre visage, y deviner ses secrètes et ténébreuses mimiques. Mais savez-vous, c’est certainement mieux ainsi, on ne s’attache jamais autant qu’à ce qui est distant, inconnu. Tout rapprochement est déjà début d’une perte, souvent d’un renoncement.

   Lorsque vous entrez dans l’auberge, vous êtes en beauté et votre allure tranche avec celle bien plus modeste, ‘utilitaire’ j’oserais dire qui est la vôtre sur les rivages où vous posez l’œil inquiet de votre appareil photographique. Alors, combien je prends plaisir à vous décrire, à tenter de percevoir qui se cache sous ces subites métamorphoses : chrysalide discrète le matin, papillon somptueux le soir. Votre tête est coiffée d’une large capeline bleu-marine qui se prolonge, à ce que je crois, d’une plume d’autruche, flottante, vaporeuse. Votre visage que, parfois vous retournant, vous ne faites que me livrer à votre corps défendant est cette légère touche d’ivoire que rehausse un attouchement de couleur chair, cuisse de nymphe en maints endroits. Deux larges boucles de cheveux acajou s’échappent de votre capeline. Vos yeux sont immenses (de voir l’infini spectacle de la mer ?) et d’autant plus profonds, soustraits à toute sorte de curiosité. Je crois parfois y deviner le passage d’un héron cendré dont la tache persiste, comme si elle renonçait à s’effacer complètement. Persistance de la mémoire qui retient un temps de grâce et de douce faveur ? Jamais l’on ne se soustrait à la beauté. Toujours, autour de notre passion, elle tresse ses boucles, déroule ses anneaux de platine, illumine la falaise de nos fronts. Votre bouche est très délicatement purpurine : une aurore naissant au jour de sa propre énigme. Un très long collier de perles, sans doute de bois, descend depuis votre cou jusqu’à l’encolure d’une chemisier vaporeux. Une veste de lin blanc termine ce portrait tout en finesse, tout en poésie. Décidemment, vous êtes une bien curieuse personne. Vous tenez, à la fois, de ces élégantes fréquentant les toiles de Watteau et aussi de ces jeunes femmes vigoureuses, naturelles, de ces créatures du Grand Nord, de ces génies des forêts de bouleaux qui se confondent avec le cuir blanc des écorces.

   Chaque soir est la reproduction à l’identique d’un genre de liturgie, tant vous semblez absente à vous-même, imprégnée d’un climat qui pourrait bien confiner à quelque mysticisme. En attendant que l’on vienne vous servir les plats, et de même entre les plats, lorsque le temps étire sa vacuité, vous posez sur la nappe claire de votre table un emboîtage qui contient le  volumineux ouvrage de ‘La recherche du temps perdu’. Vous l’extrayez avec une manifeste douceur de son étui de carton, le posez face à vous dans une manière de geste sacré. Puis, ôtant un marque-pages parcheminé, vous poursuivez sans doute une lecture entreprise de longue date. Une fois, longeant votre table pour rejoindre la mienne, alors que vous étiez arrivée la première, je pus constater avec un vif et étonnant plaisir que l’édition que vous lisiez était en français. Cette découverte vous plaçait en quelque sorte de mon côté, si je puis dire en toute modestie. Un frisson d’aise se mit à vibrer le long de mon dos. Si je voulais vous parler, une communication était possible, cependant je pensais, sans doute à raison, que le temps d’un échange n’était encore nullement venu. Jamais quiconque ne décide de l’Amour, c’est l’Amour qui décide pour vous et ceci est bien heureux qui place les sentiments profonds bien au-dessus des hommes. Ne le ferait-il, que les hommes, aussi bien les femmes en abuseraient et la passion s’effondrerait tel un risible château de cartes.

   Cependant que votre dîner avance je vous observe à la dérobée, tachant d’établir une manière de portrait de vous, de sonder vos secrets, de deviner vos impatiences, d’anticiper tel mouvement qui dirait le vif d’une émotion, la hâte à voir se résoudre une situation, le souhait d’une suspension du temps. Vous savez, cette étonnante hésitation de l’heure, ce possible renouveau dont deux amants peuvent tirer le plus grand profit dans l’ordonnancement d’une vie trop bien réglée, faisant la part belle à la routine et à l’ennui qui ne manquent jamais de s’y installer. Mon jeu favori (oui car il y a du ludique là-dedans, du pari, des dés jetés au hasard qui traceraient la voie d’un singulier destin), mon jeu, deviner ce qui, en vous, Lectrice de Proust, fait son sillage de feu. Quiconque lit ‘La Recherche’ s’adonne au loisir bien ingénu des identifications. Quels lieux étaient les vôtres ? Le côté de Méséglise, son aspect ouvert, ses haies d’aubépines à l’entêtante fragrance, cette mare de Monjouvain dont le narrateur désespère de ne jamais pouvoir en tracer le signe particulier par la parole ? Ou bien le côté de Guermantes, les facettes brillantes de la vie mondaine, l’exploration des myriades colorées des sensations, votre farouche volonté d’y inscrire quelque clocher de Martinville dont la seule évocation, pour vous, revivifie d’anciennes amours, de vieilles promesses évanouies dans le linceul monotone du temps ?

   De temps en temps, afin de m’évader de vous, de ne devenir comme ces fumeurs d’opium qui, sans leurs pipes chargées du précieux poison, ne sont que des momies, des automates sans grande consistance, je dépasse votre studieuse forme, mon regard se perdant au loin, dans les vapeurs mauves de la Mer du Nord. Mais j’ai beau chercher à me distraire de vous, tout m’y ramène et, pareillement à l’aiguille d’une boussole un instant déroutée de son chemin par un orage magnétique, j’oscille jusqu’à retrouver le chemin du Nord, le seul que je peux emprunter rationnellement pour essayer de vous connaître. Le cercle des questions recommence, se focalisant, cette fois, sur le personnage du roman avec lequel vous pouvez coïncider. Etes-vous une Albertine devenant la maîtresse du narrateur ? Une Odette de Crécy, cette ‘cocotte’ n’épousant Charles Swann qu’afin de gravir les échelons de l’ascension sociale ? Ou bien encore une Oriane de Guermantes dont la beauté et l’élégance charment l’âme du futur écrivain ? Bien évidemment, j’incline pour Oriane mais rien ne peut m’orienter que mon intuition et chacun sait bien ce qu’il advient de cette vertu capricieuse, tantôt elle dit le vrai, tantôt la faux et, le plus souvent ni l’un ni l’autre mais ne délivre qu’un genre de rêve somnambulique dont on ne peut guère rien tirer qu’une légère impression d’ivresse.

  

   Matin du 5 Août

 

   J’ai lu tard dans la nuit. Les images brouillaient mon cerveau. Des manières de télescopages où se croisaient indifféremment les douaniers, les contrebandiers, Odette de Crécy, des chiens harnachés de sacoches emplies de tabac odorant, Charles Swann, Vous, dont encore je ne connaissais le nom, l’enchevêtrement des dunes, le portrait de Proust avec ses moustaches gominées, les chalets rouges et noirs des dunes de Løkken, des caravanes de lourds nuages abrasant la tôle grise de la mer. Ce matin j’ai décidé de partir plus tard faire mon périple quotidien au milieu des sables et des cheveux fous des oyats tressés par le vent du Nord. Depuis la terrasse de l’auberge où je me rends parfois en journée pour y boire un thé, j’ai pu suivre des yeux votre trajet. Vous remontez la plage, longez de lourds blocs de granit qui protègent le chemin des fortes marées. Vous arrivez sur le vaste plateau qui domine la mer. Vous y habitez une maison de pierre qui regarde au loin, bien après les itinéraires des natifs du lieu.

   J’ai attendu de vous voir passer, sacoche en bandoulière, tenant à votre main droite le trépied, à la main gauche l’appareil photographique muni d’une très longue focale. Qu’allez-vous donc saisir tout au bout de cet œil magique, sinon votre propre énigme ? Tous nous naviguons sur des eaux au bout desquelles nous ne rencontrons que notre image solitaire réverbérée par les flots gris du temps. Quand, à la limite de ma vue, je n’ai plus aperçu que la fuite de votre esquisse appuyée sur le vent, j’ai quitté l’auberge, ai gravi le raidillon, suis arrivé devant votre maison. Afin de n’alerter personne, je feignais de m’intéresser au paysage, d’en tracer de rapides croquis sur un bloc de papier que j’avais emporté. Nul ne faisait attention à moi, si ce n’étaient les grands goëlands qui passaient au-dessus de ma tête en criant, leurs voix éraillées aussitôt effacées par les remous du vent. Je crois que l’endroit où vous habitez vous ressemble. Pur, ne se livrant qu’à la puissance des éléments, aux assauts de la lumière, à l’amplitude des vagues qui, là-bas, rabotent inlassablement le socle de la terre. A droite de votre porte d’entrée, une plaque professionnelle discrète : ‘Karen Nielsen Fotograf’ - Je n’ai guère de mal à traduire. Du reste j’avais deviné votre profession, vous portiez avec vous les attributs dont on ne pouvait douter de la destination. J’ai contourné votre maison sur la droite. Une vitrine tout en largeur où sont exposées quelques unes de vos œuvres.

   Je pourrais, d’instinct, leur donner un sous-titre ‘Eloge du Simple’, tellement elles sont dépouillées, linéaires, parfois de simples lignes blanches, des spirales grises, des effervescences médiatrices de rien, des ponctuations, des signes énigmatiques, des hiéroglyphes interrogeant le plus haut du ciel, le plus lisse de la mer, le plus caché de la terre. En somme une ‘Recherche de l’absolu’ pour parodier le titre du roman de Balzac. Recherche qui rejoint, en une même intention, celle de Proust. Ce que voulaient ces deux écrivains, transcender le réel, se détacher de la pesanteur terrestre, nager en plein ciel là où l’écriture est une parole de cristal, un pur diamant vivant de sa propre lueur. Êtes-vous, vous aussi, une âme abreuvée de pluie céleste, un esprit aux aguets des feux de Saint-Elme de la passion créatrice, une pure coïncidence avec ce qui se nomme ‘Être’ et jamais ne trouve de repos qu’à être infiniment nommé comme la plus haute valeur ? Non celle du Dieu des religions, pas plus que celle des dieux polythéistes de l’Antiquité, pas plus que les idoles de plâtre et de carton de nos sociétés contemporaines.  

   Non, l’Art pour l’Art en sa plus haute manifestation. Une seule page de ‘La Recherche’, peu importe qu’il s’agisse de celle-ci, plutôt que de telle autre, pourvu qu’elle soit essentielle, qu’elle écrive en lettres de feu la hauteur à laquelle la condition humaine devrait toujours tendre à défaut de ne jamais pouvoir l’atteindre. Le chemin est déjà le but et il faut travailler sans relâche à en tracer le sillon pour plus loin que ne voient nos yeux perclus de cécité. Voyez-vous, Karen, en un seul empan de la vision je vous ai trouvée plus que mille ans de recherches laborieuses ne l’auraient permis. C’est bien là la vertu de l’art que de mettre en relation deux esprits, de les confier l’un à l’autre afin que de leur jonction naisse un sens qui les féconde tous les deux. Bien sûr, vous ne me connaissez pas, peut-être même ne m’avez-vous jamais aperçu glissant parmi le tunnel des dunes à la manière d’un renard des sables, jamais vu derrière le cercle de ma table de l’Auberge où pourtant je suis pareil à une vigie en haut de sa hune cherchant à apprivoiser les invisibles ressources de la mer, peut-être à voir surgir une Sirène des flots, dans des gerbes d’écume et des frétillements de pure félicité.

 

   6 - 7 Août

 

   Je ne fais que ceci, arpenter la longue plaine de sable, essayer de repérer dans le ciel les traces que vous y cherchez, la courbe d’un nuage, la fuite cendrée d’un héron, y deviner le passage discret de la bergeronnette grise, y trouver cette ligne de fuite de l’horizon qui mêle en une seule parole presque muette la tache ouverte du ciel, l’oscillation liquide de l’eau. C’est à la jonction de tout ceci que vous existez Karen. Vous avez la consistance éphémère d’une fugue musicale, la belle mélancolie d’un adagio, la fluidité d’une complainte qui se dissout dans la matière même de ses mots. Je vous connais bien plus que si les hasards de l’Histoire nous avaient réunis dans une même nacelle existentielle, flottant de-ci, de-là, avec bonheur, n’ayant nul besoin de chercher le refuge d’un port, notre navigation hauturière se serait nourrie d’une expérience commune, d’une ambroisie identique à laquelle nous aurions confié nos lèvres.

   Ici et maintenant, rien ne saurait mieux nous réunir que ce gris du ciel qui est notre abri commun, que cette immense course de l’eau qui nous invite à de lustrales libations, que cette distance qui est le lieu où le sens se pose comme la goutte de rosée sur le pétale qui l’attend et s’en trouve agrandie, multipliée, portée en dehors du lieu, remise à une sorte d’éternité qui rougeoie et appelle à la somptueuse fête d’être soi plus que soi dans l’irisation inouïe des sensations intérieures, ces sources inépuisables, souvent nous n’en éprouvons que le tarissement alors qu’elles sont plurielles, infiniment renouvelables. Jamais eau essentielle ne s’épuise, c’est nous qui ne savons la cueillir au creux de nos mains et la laissons fuir par inadvertance, inattention, distraction de soi, le vice le plus fécond dont nous pouvons témoigner.

 

   8 août - Matin

  

  J’ai mis les bagages dans la voiture. J’ai fumé longuement, rêveusement. ‘Un amour de Løkken’, tel sera bien le titre de mon prochain roman. Il s’écrira tout seul, en une certaine manière, puisque le livre a déjà été ensemencé par le bonheur de la rencontre. Certes à distance, mais il faut le redire, d’autant plus précieuse. Le voyage du retour est la bobine d’un film qui tourne à l’envers et remonte le temps. Je quitte Løkken dans un genre de brume grise qui ressemble au ciel de Paris en automne. Tout est couleur de zinc et le ciel repose sur la terre pareil à un immense plaid qui voudrait la protéger des caprices du climat. J’ai traversé le Limfjord sous les premiers rayons du soleil, un soleil timide ourlé de blanc, un genre de laitance s’en échappe, de longues larmes de résine coulent, faisant du sol un étrange glacis, presque une patinoire. Etrange beauté de ce Nord qui recule et se perd dans de laineuses résilles.

   A Aarhus, la ville est animée. Je traverse ses faubourgs de briques sombres. Beaucoup de vélos que montent fièrement de blondes amazones. Elles sourient de toute la blancheur de leurs dents. Toujours cette spontanéité du septentrion, cette plasticité naturelle m’ont étonné. Plus on approche des pôles, plus les masques tombent, moins on triche avec soi, avec les autres. Je contourne l’immense dédale de Hambourg, son expansion tentaculaire, puis, depuis le nord de l’Allemagne jusqu’à Karlsruhe, le long fleuve de béton de l’autoroute. Je passe la nuit à Strasbourg dans un hôtel qui donne sur l’Ill, près des ponts couverts, de ses rives si joliment fleuries. Observant l’eau plombée, paresseuse de la rivière, je suis en même temps à Løkken, près du lac immense de la mer, dans les creux des dunes, avec Karen, parmi les rémiges claires des oiseaux, la ligne indistincte de l’horizon, les nuages qui appuient amicalement sur ce paysage encore si préservé de la meute bruyante, agitée des prédateurs.

 

    9 -10 Août

 

   Je viens tout juste de jeter l’ancre chez moi, Quai aux Fleurs. Je suis le plus souvent assis sur mon balcon à observer les allées et venues des péniches sur le cours limoneux de la Seine. Regardant les lourdes cargaisons se diriger vers l’aval du fleuve, en direction de Rouen puis gagnant la Manche à Honfleur, je ne peux faire l’économie d’un songe qui me conduit à Løkken, lieu de mon dernier amour. Petit à petit le roman s’écrit dans ma tête, des levées de sable y apparaissent, des blocs de granit y surgissent, une maison aux lourdes pierres s’y précise avec sa vitrine ouverte sur la mer, avec ses photographies en noir et blanc, la trace de ses oiseaux, le trait courbe de son horizon, les notes claires que dessine dans le ciel la grande beauté du lieu. Puis, comme en filigrane sur un billet de haute race, une effigie qui ne dit son nom qu’à la mesure d’une absence, ‘Karen Nielsen Fotograf’, le vif emblème d’une errance, la mienne qui cherche à tutoyer la sienne à s’y plonger comme au sein d’une virginale écume. Oserais-je écrire, pour clore mon bref journal de voyage, la formule magique qu’habituellement les amants tracent sur les troncs d’arbres, dans le troublant liseré d’un cœur mis à nu : ‘Karen, je t’aime’ ? Oserais-je ? Oui, je sais, les amateurs de sensations fortes resteront sur leur faim. Alors ce qu’il faut leur dire, ici, cette belle et parfois cruelle vérité : l’Amour ne brille jamais mieux qu’à être mis à distance, le désir qu’à être différé, la volupté qu’à se tenir en un lieu, en un temps indéterminés. La Lune n’est jamais aussi belle que dissimulée derrière le nuage, le soleil précieux qu’à disparaître lors de l’éclipse. Jamais il n’est plus brillant !

 

   11 Août - Lettre, suite et fin

 

   Karen, me revoici donc après cette escapade dans mon ‘journal’ dont j’espère qu’il ne vous aura pas trop ennuyée. Je vais écrire un roman sur l’absence, la fuite, la rencontre qui, sans doute, n’aura jamais lieu. Je changerai votre prénom ainsi que votre nom. Je garderai le paysage, le beau nom de Løkken, les promenades dans les dunes, Vous en photographe, vous en capeline lisant Proust, moi en Etranger faisant, tel le milan, ses cercles au-dessus de l’inquiétude des hommes, scrutant le moindre de leurs tressaillements, le plus minuscule de leurs frissons. Tous les deux, nous serons les héros d’une ‘Recherche’ qui, bien entendu, ne sera que celle que nous ferons de nos propres pas de deux sur cette Terre qui nous accueille et nous demande de répondre à l’appel, autrement dit à l’appel de l’Amour. Karen, comment mieux vous dire que ceci : ‘Je suis en Amour de Vous’, aussi loin que mes yeux porteront mon oblique curiosité. Oui, je suis curieux de vous comme l’astronome est curieux des étoiles. Dormez et illuminez mes nuits. Je veillerai jusqu’à vous reconnaître parmi le fourmillement des constellations, leurs nuées emplies de pétales d’écume. Oui, je veillerai !

                                       

Vous êtes un mot posé sur l’azur.

 

 

 

 

 

  

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1 août 2020 6 01 /08 /août /2020 12:32

   Prologue - Cette histoire remonte à mon enfance, il y a bien longtemps déjà. J’avais alors dix ans et étais en classe de Cours Moyen 2° année. Mon instituteur, Charles Carrier, était un maître aussi consciencieux qu’aimé dans toute la commune de Beaulieu. Il était conforme aux idées de son époque : beaucoup de rigueur dans son travail, un esprit laïque chevillé au corps, un profond respect de l’autre, une foi inébranlable en sa mission éducative. Aller à l’école, bien loin d’être une contrainte, constituait l’un des plus vifs plaisirs de mon enfance. J’avais découvert, grâce à mon Maître, la joie d’apprendre et celle, ô combien subtile, d’entrer dans ce merveilleux monde de la littérature. Nous avions un manuel, le ‘Souché’, intitulé ‘‘La lecture littéraire et le Français’’ dont je dévorais littéralement les pages, passant de Zola à Victor Hugo, de Maupassant à Rousseau. Å l’heure où j’écris cet article, ce compagnon de jeunesse est près de moi avec sa couverture mauve un brin défraîchie, avec ses illustrations en noir et blanc, ses pages jaunies à la typographie parfois incertaine. M’en séparer serait pour moi une perte irréparable. Pour cette raison je lui ai attribué une place insigne parmi les piles de livres de ma bibliothèque.

 

   Mardi 12 Octobre 1954 - Matin

 

   Après trois longs mois de vacances, nous voici de nouveau sur les bancs de l’école. Les vendanges viennent tout juste de se terminer, les terres sont labourées de frais, les premiers coups de fusil signalent la présence des chasseurs occupés à traquer le gibier. Les matinées sont fraîches déjà et il n’est pas rare que l’aube ne se lève parfois à la limite de la gelée blanche. Il faut se couvrir et les manteaux sont de sortie annonçant un hiver qui promet d’être rude. Les ‘grands’ de la classe de Fin d’Etudes apprennent aujourd’hui une poésie de Lamartine, tirée de ‘‘Milly ou la terre natale’’. Je suis attentif à ce qui se passe dans la rangée de pupitres à côté et j’écoute avec attention les explications de Monsieur Carrier sur la célèbre phrase ‘‘Objets inanimés, avez-vous donc une âme’’.

    Je crois bien me souvenir des commentaires badins de mes camarades de classe, lors de la récréation qui suit. Pour eux, seuls les hommes et les animaux ont des âmes, tout le reste n’est que fantaisie et poudre aux yeux. Ce que je dois m’avouer, à ce moment-là, c’est que je suis troublé profondément par cette question de savoir si les choses vivent d’une manière autonome, si elles possèdent un genre de conscience, si elles peuvent réfléchir, ressentir, enfin si on peut définir le statut des objets en dehors de leur pure matérialité, de leur apparente inertie ? Ce que je crois, en réalité, c’est que le monde inanimé vit sa propre vie, à notre insu. Un arbre éprouve-t-il des sentiments ? Un ruisseau qui coule vers l’aval, a-t-il conscience de la durée ? Un artichaut dont on savoure les feuilles, ressent-il de la douleur ? C’est là une de mes préoccupations de ce temps voué aux découvertes de tous ordres. Il s’agit d’apporter une réponse à cette troublants question. Un problème non résolu est toujours source de soucis et de nuits blanches, autant les éviter !

   

    Fin d’après-midi

 

   La classe vient tout juste de se terminer et chacun s’égaille dans le village, heureux de retrouver la liberté offerte par la rue tranquille de Beaulieu, par ses champs immédiatement accessibles. Ici la nature est généreuse qui offre tout ce qu’elle a, sans arrière-pensée. Charles Carrier m’a demandé de rester un moment après l’heure de la sortie afin de me confier les clés de l’école et de me préciser ses dernières directives. Il me demande d’arriver le lendemain aussi tôt que possible. C’est moi qui suis de ‘service’. Ma tâche consiste à ouvrir les volets, à ôter les cendres du poêle, à y mettre du petit bois, à préparer un feu pour radoucir les premières heures de notre présence en classe. J’apprécie le fait d’être de ‘service’. J’aime ces minces responsabilités. J’aime cette solitude entre les quatre murs de l’école. J’aime ce moment suspendu qui ne semble pas constitué de temps, seulement une manière de flottement infini avant que le monde ne s’éveille, que la rumeur n’enfle et n’envahisse les maisons et les champs.

 

   Soir-Nuit

 

   Etant de ‘service’, j’indique à mes parents que, demain, j’aurai à me lever tôt pour m’acquitter de la tâche qui m’a été confiée par le Maître. Je gagne donc mon lit de bonne heure, ai du mal à trouver le sommeil. Ces ‘‘objets inanimés’’ plus que de m’interroger, me tracassent. Il me faut tirer l’affaire au clair, faute de quoi les soucis vont inutilement faire mon siège. Il est à peine plus de minuit passé lorsque je décide de me lever. J’évite de faire le moindre bruit. Je passe devant la chambre de mes parents. J’entends le souffle alterné de leur respiration. Je sais qu’ils dorment. Je sais aussi que le premier sommeil est de plomb et que je ne risque rien à m’absenter. En moins d’un quart d’heure j’aurai vu ce que je souhaite voir. Vêtu d’un chaud blouson et d’un pantalon long, me voici dans la rue. Quelques centaines de mètres à faire et je serai à l’endroit où le mystère doit être éclairci. Bien sûr, la rue du village est vide.

   Je pousse le portail de la cour qui grince sur ses gongs en pivotant. J’ouvre le volet et la porte qui donne accès à la salle de classe. Côté rue, les fenêtres sont dépourvues de volet, elles sont rendues opaques au blanc d’Espagne, à mi-hauteur. Un réverbère situé à l’angle de l’école laisse couler dans la pièce une clarté laiteuse qui a peine à dissoudre les ombres. Un genre de clair-obscur qui fait penser à une nuit de pleine lune. Puisque je suis là, aiguillonné par ma curiosité, autant que j’accomplisse d’abord ma mission. Une fois le poêle garni, il ne restera plus, demain de bonne heure, qu’à craquer une allumette, je m’assieds à la place la plus éloignée de l’estrade et du tableau. Un instant je regarde fixement le mobilier, les globes au plafond, la grille noire qui entoure le poêle. Rien ne se passe qui pourrait m’alerter.

   Å gauche du tableau une carte ‘Vidal-Lablache’ avec les reliefs des montagnes, les vastes étendues des plaines, le réseau bleu des fleuves. Å droite, une gravure de grande dimension représentant une scène des ‘‘Misérables’’. On y aperçoit la tête hirsute de Gavroche qui s’inscrit dans l’ouverture pratiquée dans l’ossature de bois et de plâtre de l’éléphant qui a été installé par la volonté de Napoléon Ier sur la place de la Bastille. Je dois avouer que je suis fasciné par cette histoire si bien écrite par Victor Hugo, par ses multiples rebondissements. Cent fois j’en ai lu les aventures dans le ‘Souché’, cent fois j’ai rêvé à leur suite. Cent fois j’ai découvert, à chaque nouvelle lecture, un monde différent plein d’attraits et de mystère.

 

   ‘‘Objets inanimés’’

 

   Je conforte mon assise sur le banc de bois. J’examine la salle de classe avec toute l’acuité dont mes jeunes yeux ont le secret. Je suis bien, là, en dehors du monde, en dehors de toute inquiétude. J’aime par-dessus tout la fin de la nuit, les premières lueurs bleues de l’aube. Je ne sais si je me suis endormi mais il me semble que beaucoup de temps a passé depuis que je me suis occupé du poêle, y ai disposé le fagot auquel, tout à l’heure, je mettrai le feu et tous les yeux seront tournés vers les sursauts de la flamme, les crépitements des étincelles. Ce sera l’heure des retrouvailles, l’heure du deuil de la solitude. C’est curieux cette manière de double joie paradoxale qui dit le bonheur de la compagnie, le bonheur aussi de la solitude, leur subite confluence dans le cours d’un mince ruisseau. Je crois que, déjà, je vis l’existence sur le mode de la division, de la césure en même temps que sur celui de la rencontre. Rien n’est jamais tout noir ou tout blanc, toujours les choses s’annoncent dans le gris de la médiation.

   « Oh, Mômignard, qu’attends-tu pour me rejoindre ? »

   Puis un long silence qui a pour effet de glacer mon sang. Oui, à n’en pas douter, quelqu’un a parlé. Il ne s’agit nullement d’une voix familière mais de quelque chose d’étrange, pareil à un paysage inouï dont on ne peut dire le nom ni lui attribuer quelque emplacement.

   « Es-tu sourd, Marmot, je ne veux pas m’égosiller et il faut que tu m’entendes ! »

   Je lève insensiblement la tête. La carte ‘Vidal-Lablache’ est toujours au même endroit avec ses montagnes et ses fleuves qui s’étalent paresseusement. Mon regard glisse sur la forêt du tableau vert que ponctuent quelques traits blancs, quelques jambages, pleins et déliés mi effacés, témoins d’une récente écriture dont la brosse de feutre a supprimé la plupart des signes. Ma vue s’est maintenant portée sur la gravure des ‘‘Misérables’’. Oui, je ne rêve pas, c’est bien l’éléphant de la Place de la Bastille que je vois distinctement avec ses flancs de plâtre que traversent en maints endroits les quadrillages de fer rouillé qui lui servent d’armature. Au milieu d’une crevasse d’ombre, qui est l’ouverture pour entrer dans le ventre du pachyderme, un visage hilare, des cheveux en broussaille, un air narquois en même temps qu’accueillant, je pourrais dire resplendissant.

   « Å la bonne heure, Pierre, je croyais que tu ne voulais pas me voir, que ma présence te dérangeait, à moins que ça soit la carcasse de mon éléphant qui te pose un problème ? »

   Je m’entends répondre avec le naturel qui sied aux situations ordinaires, banales :

   « Mais, Gavroche, comment pourrais-je t’en vouloir, toi qui occupes mes pensées, avec qui je m’endors le plus souvent ? Il faudrait que je sois bien ingrat pour ne pas t’accorder la moindre attention ! »

   « Je me doutais bien », reprend Gavroche, avec le ton enjoué de celui qui sait que la partie est bien engagée et qu’il ne tardera pas à être le vainqueur du jeu qui s’annonce.

   Maintenant une corde se déploie depuis le trou obscur, parvient au sol avec un bruit sec. Adoptant une vue panoramique, je m’aperçois que l’éléphant de Gavroche a colonisé l’entièreté de la classe. Sa tête tutoie le plafond et se détache sur fond de solives enfumées. Ses pattes sont largement étalées, si bien que l’espace devant le pupitre du Maître est totalement occupé. Je me demande bien où Monsieur Carrier pourra trouver place, coincé qu’il sera entre le tableau et les flancs rebondis de cet animal qui n’a d’éléphant que le nom, tant sa facture est grossière, entamée par les ans. Et je dois dire que l’être que je suis à l’accoutumée, discipliné, aimant rien tant que l’ordre et l’harmonie, eh bien mon être ne se trouble point et ressent même en son sein une étrange griserie.

   « Viens donc me rejoindre, m’invite Gavroche d’une voix tout enjouée. Plus on est de fous, plus on rigole ! »

   J’approuve sans réserve cette spontanéité, cette attitude nauqoise dont ce bon Monsieur Carrier nous trace régulièrement le portrait dans ses ‘Leçons de Morale’, désignant ce genre de comportement espiègle de ‘grossier’ et de ‘rustre’. Je crois que, parfois, notre Maître exagère un peu afin que la leçon inculquée dans nos jeunes têtes y demeure un peu plus longtemps que ne dure la ‘Leçon de Morale’.

   Comme je dispose de bonnes aptitudes pour le grimper de corde, me voici en quelques secondes si près du visage de Gavroche que j’en distingue le moindre détail. Å ma surprise, sa figure, qui au premier abord peut paraître un brin hostile, semble des plus enclines à une prompte amitié. Nous sommes assis tous les deux sur le bord de l’orifice de plâtre, pareils à des spéléologues sortant d’un boyau étroit sous terre et se retrouvant en plein jour. Depuis le sommet de l’éléphant, les choses, en bas, me paraissent minuscules. Les tables des élèves sont de petits rectangles clairs. Le poêle est un jouet d’enfant. La rue, au-dessus du voile au blanc d’Espagne, ressemble au monde en réduction de Lilliput. Si des gens y passaient, ils ne pourraient qu’être des nains.

   « Viens, Pierre, que je te présente les deux Moutards que j’ai recueillis. Ils n’avaient rien à manger et tremblaient de froid. Qu’aurais-tu fait à ma place ? »

   Convaincu de la justesse de ma réponse, Gavroche continue sans même prendre le temps de connaître ma pensée.

   « Tu vois, ces Momignards, je ne les connais même pas. Je ne connais ni leurs prénoms ni leur âge. Je ne sais même pas s’ils ont des parents. Mais c’est égal, est-ce qu’on peut laisser ainsi dans le froid de la rue des Marmots grelotter sous les coups de la bise ? Il faut bien avoir un peu de cœur parfois. Ah, certes, c’est pas chez les Bourgeois qu’on peut trouver des bras ouverts, pas plus que chez les Grands de ce monde ! Ils ne pensent qu’à eux et pourvu que leur panse soit pleine, ils estiment que tout va bien. On est vite d’accord aves soi, ne crois-tu pas ? »

   Cependant Gavroche m’avait fait avancer dans le ventre sombre et encombré de sa demeure de bois et de plâtre. Il tenait un rat-de-cave à la main, qui fumait plus qu’il n’éclairait.

   « Méfie-toi des trous, me conseille Gavroche, tu pourrais retomber dans le monde d’en bas et ses tracasseries. N’es-tu pas bien ici avec notre Père Victor, avec Hugo notre bienfaiteur, lui l’Ecrivain des pauvres et des sans-grades ? Oui, bien sûr, ici, il y a les Thénardier et leur sombre bêtise, le sinistre policier Javert qui traque Jean Valjean, il y a surtout la misère partout répandue, comme il y a le peuple des rats dans les égouts. Mais, Pierre, tu le sais, ici on est dans une histoire ‘morale’ comme dirait votre bon Monsieur Carrier. C’est une histoire pour faire réfléchir et donner aux gens un peu plus d’espoir, peut-être un peu plus de bonté. Ça s’apprend tout ça. Il faut juste de la bonne volonté ! »

   Tout au bout de notre périple dans les ténèbres, il y a comme une lucarne qui s’ouvre sur le jour. C’est là la chambre secrète ou Gavroche trouve refuge lors des longues nuits d’hiver. Alors me revient brusquement en mémoire un court passage des ‘‘Misérables’’, lu de nombreuses fois dans le ‘Souché’ :

   ‘’ Le lit de Gavroche était complet : c'est-à-dire qu’il y avait un matelas, une couverture et une alcôve avec rideaux.

   Le matelas était une natte de paille, la couverture, un vaste pagne de grosse laine grise fort chaude et presque neuve. Voici ce que c’était que l’alcôve : le lit de Garoche était sous un grillage de fil de laiton comme dans une cage ; l’ensemble ressemblait à une tente d’Esquimau ; c’est ce grillage qui tenait lieu de rideaux. ‘’

   Me voici donc en pleine féérie. Est-ce qu’hier encore j’aurais pu imaginer une seule seconde que je me retrouverais, aujourd’hui, en compagnie de Gavroche et de ses deux hôtes, dans le ventre obscur de cet éléphant de cirque ? Oh combien les choses sont étonnantes. Parfois elles dépassent même l’imagination !

   « Plutôt que de rêver, Monsieur, tu ferais mieux de rejoindre le lit et de tâcher de dormir un peu en notre compagnie, je te trouve bien fatigué, bien ailleurs », ajoute Gavroche à mon intention, sur un ton un brin sentencieux.

   Que feriez-vous à ma place ? Tourneboulé comme je le suis par cette aventure sans pareille il ne me reste qu’à gagner le profond de l’alcôve, à me blottir tout contre mes nouveaux amis. Ce Gavroche est un copain épatant, ses petits réfugiés sont si touchants, si gentils.

   Encore quelques phrases viennent à moi depuis le lointain des ‘‘Misérables’’ :

   ‘’Les deux enfants se serrèrent l’un contre l’autre. Gavroche acheva de les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu’aux oreilles, puis répéta pour la troisième fois : ‘pioncez !’ et il souffla le lumignon.’’

   Je m’amuse un instant des paroles délurées de Gavroche. Oh, combien j’aurais aimé que ce bon Victor Hugo parle de moi, signale ma présence ! Mais il ne pouvait le faire puisque je suis né bien après que sa vie a été accomplie.

   A peine cette idée effleure-t-elle ma tête embrumée et déjà je m’endors dans les dernières fumées du rat-de-cave.

 

   Mercredi 13 octobre - 7 heures du matin

 

   « Pierre, Pierre, lève-toi, je crois que tu as manqué l’heure et, en plus tu es de service ! Que va penser Monsieur Carrier ? Allons presse-toi ! »

   Maman est entrée dans ma chambre, un peu inquiète de me savoir en retard. J’ai du mal à me réveiller et mes idées sont floues, pareilles aux nappes de brouillard de l’automne qui commence. Je m’entends prononcer cette phrase incompréhensible pour Maman :

   « Mais où est passé Gavroche ? Et l’éléphant, tout de même, il ne peut pas avoir disparu ! »

   « Pierre, je te l’ai souvent dit, arrête de lire tes histoires le soir au coucher. Tu en rêves la nuit et au matin tu en as encore de bons restes ! »

   J’avale un rapide petit-déjeuner. Je suis dans la rue. Je suis devant la porte de l’école. Je suis dans la salle de classe, le cœur tremblant mais empli de joie à l’idée de retrouver mes nouveaux amis. La porte tourne en grinçant. Au sol, sur le parquet, quatre empreintes de poussière blanche. Quatre empreintes d’énormes pattes. Je dois m’en remettre à la réalité, l’éléphant a dû rejoindre la Place de la Bastille et avec lui s’envolent tous mes rêves d’enfance. Deux couvertures traînent au sol. Je les reconnais. Ce sont celles que Gavroche a récupérées au Jardin des Plantes. Surgissent à nouveau quelques passages du Souché :

   ‘’Gavroche fixa un œil attendri sur la couverture. ‘C’est du Jardin des Plantes, dit-il. J’ai pris ça aux singes.’

   Et montrant à l’aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort épaisse et admirablement travaillée, il ajouta :

   ‘Ça c’était à la girafe.’

   Après une pause, il poursuivit : ‘Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit :’C’est pour l’éléphant’ ‘’

  

   7 heures 45

 

    Les premiers élèves ne vont pas tarder à arriver. Je me dépêche de faire disparaître les deux couvertures dans le cagibi à côté de l’école, il sert de fourre-tout. Je ne veux pas qu’il y ait la moindre trace du passage des personnages de Victor Hugo pour la simple raison que mes camarades me traiteraient de fou ou bien de grand rêveur, pour eux c’est du pareil au même.    Alors que je craque une allumette pour démarrer le feu dans le poêle, la porte d’entrée s’ouvre. C’est Touguy qui arrive le premier. Il me salue rapidement et va faire ce qui lui a demandé Charles Carrier.

   Sur le tableau, à l’aide d’une craie, il écrit :

 

Rédaction :

Dites ce que vous pensez de la phrase de Lamartine :  

‘Objets inanimés avez-vous donc une âme ?’

Donnez des exemples pour préciser votre pensée.

  

   « Vous avez de la chance, en Fin d’Etudes, d’avoir un sujet pareil ! »

   « Tu penses, répond Touguy un brin contrarié. Tu y crois, toi, à ces histoires de fous, que les objets ont une âme ? Comme si, tout à coup, Gavroche en personne pouvait descendre de la gravure là-bas, à côté du tableau, et venir jouer aux billes avec nous dans la cour ! »

   « Oui, les objets ont une âme, je réplique, d’ailleurs pas plus tard que la nuit dernière j’ai dormi avec Gavroche et ses deux petits protégés ! »

   Je ne sais pourquoi mais, soudain, j’ai osé l’impossible. Peut-être par simple provocation.

   « Bien sûr rétorque Touguy avec de l’ironie dans la voix. C’est même ce bon Victor Hugo qui vous a bercés, je pense ? »

   « Comment as-tu deviné ? dis-je. »

   Les premiers enfants arrivent dans la cour. Monsieur Carrier entre dans la salle de classe, nous salue. « Å la bonne heure, il fait bon. Merci Touguy d’avoir écrit le sujet de la rédaction. Je compte sur vous, les grands de Fin d’Etudes, pour faire vivre les objets et vos textes aussi par la même occasion ! Ça changera de l’ordinaire ! »

   Au travers des vitres le soleil pose sur le parquet ses premières flaques de clarté. Le brouillard se dissipe peu à peu. Le feu crépite dans le gros Godin gris. Les plumes Sergent-Major des grands dessinent leurs premières arabesques sur les pages blanches. « Objets inanimés … ». Sans doute, depuis les feuilles anciennes du ‘Souché’, Gavroche nous observe-t-il en silence. C’est si mystérieux les choses, c’est si troublant ! Ne trouvez-vous pas ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 12:11
Ineffable en sa réserve.

« Cache-cache ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Toute petite.

 

   Toute petite déjà celle que, depuis longtemps, l’on nommait « Ineffable » aimait à se cacher comme le disait de la nature l’Obscur Héraclite. Certes la nature se cache toujours pour la simple raison que jamais elle ne laisse apercevoir ses pouvoirs secrets et que ses vertus réputées puissantes, la force du fleuve, la génialité éruptive du volcan, la force éjaculatoire du soleil demeurent une énigme aux yeux des hommes. Question d’échelle. Question de connaissances. L’homme ne parvient à se connaître lui-même qu’au terme de difficultés insurmontables, alors comment pourrait-il savoir le monde en sa « multiple splendeur », si ce n’est au risque d’en être définitivement ébloui ? Sans doute, la plupart du temps, interrompt-il son entreprise en chemin. Et puis, comment interpréter la venue à soi des multiples formes sensibles, comment venir à bout de leur langage nécessairement crypté ? Comment prendre acte des mythes et symboles qui traversent la réalité de leur naturelle complexité sans sombrer, bientôt, dans une manière de vertige qui est l’antonyme exact de la curiosité du chercheur de mystères ? Donc le renoncement est l’habituelle catégorie à laquelle l’homme se range pour effacer sa capacité originelle à sombrer dans la chute ou bien à se satisfaire de quelque esquive. Mais emprunter un subterfuge, s’en remettre à un tour de passe-passe est un péché véniel dont on se remet vite pour peu que l’on soit versé, par tempérament, à l’excuse de soi que certains nomment volontiers « faiblesse » ou bien « complaisance ». C’est selon. Et cela n’a jamais empêché qui que ce soit de progresser sur les chemins du monde.

 

Ineffable en sa réserve.

Cache-cache sur une peinture du XIXe siècle.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Cache-cache.

 

   Donc petite, elle adorait se dissimuler, ce que, du reste, elle considérait comme une farce dont les bienveillants adultes ne s’émouvaient nullement. La recherche était aussi gratifiante que le fait de se dérober. Mais qui donc se formaliserait de ce simple fait qui n’est que l’un des moyens dont se dote l’enfant pour découvrir le monde ? Donc on cherchait Ineffable partout où un lieu propice à une cachette pouvait trouver le lieu de son effectuation et le monde était immense qui disposait ici d’une grotte, là d’un fourré dense, ici encore d’une crédence sans dos, là encore d’une ancienne ruche que les abeilles avaient désertée depuis des temps anciens. Et quels fous rires lors de la découverte « inopinée » d’Ineffable derrière une pile de linge ou bien dans le prolongement ombreux d’un arbre attentionné. Du reste il n’était pas rare qu’elle manifestât sa présence par quelque gloussement qui, pour être discret, n’en indiquait pas moins le chemin à emprunter afin que le trésor se dévoilât.

 

   Grande, maintenant.

 

   Le temps avait fait tourner sa roue avec l’application obstinée qu’on lui reconnaît comme sa qualité essentielle et Ineffable était, maintenant, une grande et belle Jeune Fille, mince comme la certitude d’être au monde et aussi discrète que la lumière de la luciole dans le chaume d’été. La voir était une telle joie simple, une si immédiate prise en soi de sa modestie que l’on ne pouvait que ressentir à son contact (bien qu’une manière de vitre en ôtât toute possibilité d’attouchement direct), cette impalpable douceur, ce bonheur indicible, cette suavité qui coulaient des mots mêmes de Maurice Barrès notés dans son ouvrage Du sang, de la volupté et de la mort :

   « [il] avait coutume de parler d’une joie lumineuse et pure qu’il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d’une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s’exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu’elle nous fait échapper à l’ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous assistons à la jeunesse du printemps, le matin, et au coucher du soleil sur la mer ».

   En effet, mettant entre parenthèses le cruel lyrisme de l’évocation, c’est bien de la métaphore du printemps dont on était imprégnés à seulement la deviner, pénétrés de son éternelle jeunesse, de la promesse de cette « joie lumineuse » dont le coucher du soleil sur la mer semblait constituer l’indépassable symbole. Elle arborait, en guise de vêture, une simple tenue d’Eve que ne « dissimulait » chichement que la mince parure d’un paravent semblable à un cristal. A côté, les murs de papier d’une maison de thé, auraient eu l’air de barbacanes défendant une antique citadelle médiévale. C’est dire le dénuement vestimentaire dans lequel Ineffable paraissait. Chrysalide aux ailes de tulle qu’un simple courant d’air eût dispersé aux quatre vents.

 

   Ineffable vêture.

 

   Cette façon de couvrir son corps, plus que de constituer l’effet de quelque mode, naissait d’une volonté de s’effacer du quotidien, de n’y paraître qu’en mode discret, en creux pourrait-on dire, le plein étant le monde en son aventureuse monstration qui, toujours, pêchait par excès. S’ingénier à en brosser le portrait aurait pu donner approximativement ceci : telle une marionnette à fils, Ineffable, en sustentation dans l’espace couleur d’ivoire, se tenait dans l’attitude d’une Novice d’un étrange couvent qui n’aurait admis en sa divine enceinte que des Nonnes dénudées, seulement défendues de l’extérieur par une si mince carapace que leur anatomie en aurait été comme radiographiée et il s’en serait fallu de peu que l’intérieur du corps n’en délivrât ses lourds secrets.

   Sa posture était si hiératique qu’on eût pu supputer la visitation de la grâce, la venue d’une extase, une révélation sur le point de la soustraire aux yeux des Curieux et des Insuffisants. S’il y avait calcul dans cette étrange attitude (et il y avait bien méditation), elle n’était nullement le fait d’une manœuvre dont elle se fût servie pour tirer quelque profit. Bien au contraire ! Sa seule préoccupation : passer inaperçue, pareille au vent sur la crête de la vague. Garder silence. Mettre son corps et son cœur au repos. Disposer son âme au recueil de l’air, de la goutte de pluie, de la rosée du matin dans son évidence même.

   Quelque Indiscret se fût-il ingénié à trouver dans cette inclination une perversité déguisée ou bien une intention malveillante en eût été pour ses frais car Ineffable ne regardait nullement le monde, ne s’en préoccupait pas, vivait son rêve éveillé comme un enfant poursuit le papillon qu’il convoite sans voir qu’il frôle l’abime vers lequel l’insouciant lépidoptère l’entraîne. Mais nul Néant ne la visait pour la simple raison qu’à ses yeux (oui, le Néant a des yeux !) elle n’existait pas plus qu’à ceux des quidams qui parcouraient les sillons de la Terre de leur marche inconséquente.

   Nombre d’entre vous se poseront la question de savoir pourquoi tant de mystère, pourquoi un paravent translucide alors qu’il eût été si facile d’adopter la robe de bure ou bien la tunique de coutil. Certes la remarque est plus que pertinente. Mais tout simplement le choix d’Ineffable avait été dicté pour la simple raison qu’elle croyait aux vertus des miroirs aux alouettes. C’était comme un jeu intérieur chez elle. Sans doute n’en laissait-elle rien paraître. Tout comme les phalènes viennent se heurter aux parois de verre de la lampe, fascinés qu’ils sont par l’éclat de la vive lumière, Ineffable laissait son corps émettre ses rayons avec la plus belle candeur qui se puisse imaginer. Oh, bien sûr, combien de Nomades de passage, de Voyageurs de l’impériale avaient visé avec délectation cette sculpture diaphane, pareille à un ivoire. Combien s’étaient heurtés à ces murs de verre pareils à ceux, producteurs de mirages, des labyrinthes. Nombreux ceux qui s’y étaient perdus. Nombreux ceux qui n’en avaient jamais retrouvé la sortie.

   Il en est ainsi de la vaine curiosité qu’elle vous emmène toujours ailleurs qu’au lieu que vous convoitiez, dans une manière d’hauturière utopie dont vous devenez l’étrange, nul et non avenu résident pour l’éternité. Alors il vous est demandé d’errer continuellement à la recherche de votre propre image puisque, certainement, vous n’êtes que cela, une image perdue dans cette vitre, dans ce miroir qui n’a fait que vous abuser. Mais, au fait, êtes-vous au moins assuré d’exister ? Mais d’exister VRAIMENT ? Pas seulement en tant que cette ombre qui glisse indéfiniment, que boit l’horizon comme il se délecte des nuages qui s’y perdent ? Êtes-vous sûrs ? Existez-vous ?

 

 

 

 

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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 08:17

Avant-propos - Cette histoire se passait il y a bien longtemps, à une époque où la mémoire des hommes peine à remonter. Ci-dessous sont relatées les aventures de Jan Norway, un jeune mousse âgé de tout juste vingt ans qui, à la suite du naufrage du brick ‘Magellan’, se retrouve sur l’île Jan Mayen, terre minuscule située entre la Mer de Norvège et celle du Groenland. C’est sur un carnet de bord usé que ce mousse notait ses impressions jour après jour, à la manière de Robinson à Speranza. Le carnet a été retrouvé sur une grève de sable noir au cours d’une expédition dont la mission était de retracer l’évolution de la faune et de la flore de ce territoire de bout du monde.

*

      CARNET de JAN NORWAY

   « Mon Oncle Andreas, qui était un grand capitaine de marine, m’avait fait engager comme mousse sur le ‘Magellan’, bâtiment de commerce qui transportait tonneaux de vin, câbles et cordages, longues grumes de bois, pièces de fonderie à destination de l’Amérique du nord. A terre, avant de m’embarquer, j’avais déjà assimilé un apprentissage des premiers rudiments de la navigation. Le sextant n’avait plus de secret pour moi, je m’orientais correctement grâce à la boussole, et je savais lire le temps qu’il ferait à seulement observer le niveau de mercure dans le tube de verre du baromètre. Cependant, ce qui me plaisait le plus n’était ni de déterminer ma position à l’aide du sextant, ni de lire d’une manière infaillible le Nord sur la boussole, pas plus que de connaître le temps qu’il ferait demain ou après-demain. Non, ce qui m’enchantait, c’était de grimper dans les gréments du mât avant, de m’installer dans le nid-de-corbeau et de découvrir le vaste océan depuis mon poste de vigie. Le Capitaine du brick, Per Kristiansen, un homme de grande taille à la barbe rousse, me confiait, de temps en temps, la surveillance de la mer. Je prenais mon demi-quart de dix heures à midi car, étant encore novice, il me fallait occuper mon poste en plein jour, sur une durée plutôt courte, de manière à bien distinguer les dangers qui pouvaient surgir à tout moment, un autre navire, une baleine croisant dans les parages, des écueils qui parfois étaient nombreux et que, souvent, les vagues cachaient dans leurs creux. »

   Journal - Mardi 2 juin 1840

   Huit heures trente

  « Je viens de prendre mon demi-quart. Le Capitaine Kristiansen m’a confié le poste de vigie plus tôt que d’habitude (de huit heures à dix heures) car le baromètre commence à chuter. Sans doute une tempête se lève-t-elle du côté de la Mer du Groenland et elle pourrait bien atteindre le brick en début d’après-midi ou dans la soirée. Le ciel est haut, gris, presque vide. Vers l’horizon il est plus foncé, pareil à de l’ardoise, avec des traits plus sombres. Je m’abrite dans un grand paletot de toile cirée. Le vent a forci, il fait des remous qui font trembler les cordages. Le brick tangue sur la houle et parfois j’entends son chargement qui cogne dans la cale contre les flancs du navire. Cela fait des déflagrations qui se noient dans le bruit du vent.

   Je n’ai pas peur. Je sens couler dans mes veines le sang des Norway, je sens mon cœur battre au rythme de celui d’Andreas. Je sais que mon Oncle me protège. Il est à la retraite. Il habite sur la côte, dans la profondeur d’un fjord. Tous les jours il va voir les bateaux qui partent pour la pêche ou pour le commerce. Il aime entendre le Noroît claquer dans les voiles, heurter la misaine ou la brigantine. Il regarde la mer au large et je sens sa vue qui traverse le ciel, se mouille dans les vagues, s’enroule aux tresses d’écume. Je sens sa protection frôler ma peau, traverser ma chair et cela fait un long frisson qui court de la tête jusqu’au bout des pieds.

   Depuis le pont, le Capitaine m’a demandé si tout allait bien, si je ne voyais pas arriver de gros nuages, si je voulais être relevé avant la fin de mon quart. Je lui ai dit que je voulais rester jusqu’à dix heures, que je souhaitais encore surveiller, voir les murs d’eau qui bondissaient sur la proue, faisaient comme des lacs, des ruisselets qui s’écoulaient sur les planches du gaillard. J’avais un peu peur qu’ils ne s’introduisent dans la cale en s’infiltrant par les écoutilles.  C’était un beau spectacle. Pour rien au monde je n’aurais voulu m’en distraire. Je pensais que c’était le destin de tout marin de connaître son élément par beau temps, avec un beau soleil, mais aussi l’hiver, dans la brume, mais aussi lors des équinoxes parmi les mugissements de la tempête.

   Neuf heures quarante cinq

   Il ne me reste plus qu’un quart d’heure avant de rejoindre le plancher du gaillard, prendre une collation, puis retrouver ma cabine pour un somme. Le vent s’est renforcé. Il fait claquer les cordages contre les mâts. Le ciel s’est chargé. Il est comme une nuit qui viendrait de loin pour recouvrir le jour. Non, je ne demanderai pas à être relevé de mon quart. Ce ne serait pas digne d’un mousse qui veut faire sa carrière dans la marine. Ce ne serait pas digne aux yeux du Capitaine Norway, mon Oncle, qui a traversé toutes les mers du monde et, toujours, est revenu, sain et sauf, à son port d’attache. Maintenant les rafales sont violentes et même si le Capitaine Kristiansen voulait me donner des ordres, je ne pourrais les entendre. Il me faut être courageux. Dans à peine dix minutes je cèderai mon poste à une homme plus expérimenté.

   La mer est très agitée. Elle a pris la couleur d’une fonte on d’une marmite tachée de suie. Il y a de longs sillons d’écume éclatante qui la traversent. L’eau est savonneuse, gonflée de bulles qui frappent la poupe et c’est pareil à un coup de fouet qui cinglerait l’air, le déchirerait. Le Noroît hurle et il me fait penser aux hennissements des chevaux pris de peur qui galopent en tous sens, effrayés de ne pas trouver l’écurie, son refuge, ses bottes de foin à l’odeur de miel et de terre. Maintenant, de grands éclairs partagent le ciel. Ils projettent leurs flammes jusqu’au fond du nid-de-corbeau auquel je me suis amarré de toute la force de mes mains afin de ne pas être emporté par la furie du vent.

   J’ai tout de même la force de crier ‘Ohé, du bateau, Capitaine, envoyez donc un homme, une tempête s’annonce…’ Mes mots meurent là-dessus. Comment le Capitaine pourrait-il entendre ma voix au milieu de tout ce vacarme ? La mer, je ne la reconnais plus, elle est pareille à un immense glacier aux reflets bleus et mauves qui aurait juré notre perte, qui ne rêverait que de nous anéantir, le ‘Magellan’ et toute son équipée. Déjà, dans ma tête s’allument des images du naufrage, des poutres énormes sont ballottées par la puissance des vagues, des tonneaux vidés de leur contenu flottent dans une mare étrange, couleur du ciel au crépuscule. Dans le brasier de ma tête, mes compagnons sont à la dérive. Ils crient, gesticulent mais leurs voix s’éteignent aussitôt, prises par la violence des flots.

   Un éclair embrase le ciel, suivi du grondement sourd du tonnerre, on dirait l’explosion d’un volcan, la chute d’arbres géants dans une forêt profonde. Le nid-de-corbeau oscille dangereusement, le mât fouette l’air comme le fait la queue immense d’une baleine qui surgit du fond des océans, des gerbes de gouttes n’en finissent de retomber. Les voiles, une à une, cèdent sous la force de l’air. J’entends des mâts se briser. Je prie Dieu de mettre à l’abri celui qui supporte la hune, de le déposer quelque part sur une terre calme, douce telle une mère. Soudain, c’est un coup de canon qui arrive à mes oreilles, pendant que le mât se brise, que le nid-de-corbeau se met à voler parmi les éclats de l’ouragan.  Je n’entends plus rien, ne vois plus rien. Est-ce que je viens d’entrer au royaume des morts ? … »

   Mercredi 3 juin

   « Je me réveille lentement comme si je sortais d’un rêve profond, lourd. J’ai de la peine à ouvrir les yeux. Tout juste une étroite fente comme chez les félins. Dans cette mince meurtrière j’aperçois, juste dans le prolongement de mes yeux, une grève de cailloux gris. Ils semblent avoir été brûlés par un incendie. Je cherche des yeux le bâtiment du brick, les voiles et les mâts, le nid-de-corbeau, les compagnons de traversée, je cherche la main secourable du Capitaine Kristiansen. Mais mes doigts ne trouvent qu’une poignée de sable qui coule dans un silence livide, il est presque un cri. Je me redresse, m’assois sur mes talons. Je suis si fatigué, j’ai de la peine à tenir l’équilibre dans cette position. En réalité je suis sur une grève inconnue, quelque part, sans doute, sur une île également inconnue. Sur le sol, quelques objets épars, des bouts de planche, de vieux chiffons maculés, un baromètre sans ses tubes de verre, le petit carnet bleu sur lequel je note tout ce qui arrive, les plus petits événements, un lever de lune sur la mer, la réflexion de l’un des marins, les conditions de la navigation, parfois j’y dessine de gros nuages ou le vol d’un oiseau dans le sillage du ‘Magellan’.

   Oui, la terrible réalité est là. Je ne peux plus douter que je suis un naufragé, et le pire de tout, solitaire. Bien sûr je pense à Robinson dont j’ai lu l’histoire plusieurs fois. Bien sûr, je pense à Vendredi, le compagnon de solitude qui est un monde à lui tout seul. Bien sûr je pense à la mort qui viendra me chercher si je demeure là à me poser des questions qui n’ont pas de sens, qui contribuent seulement à me rendre un peu plus triste, un peu plus désespéré. »

   Jeudi 10 septembre

   « Je peux noter la date grâce aux encoches que, chaque jour, je trace sur une planche à l’aide d’un caillou pointu. Mon carnet m’est d’un grand secours. J’y note tout ce qui me vient à l’esprit afin d’occuper le temps et de ne pas perdre espoir. Cela fait trois longs mois que je suis sur l’île dont je pense qu’il s’agit de celle nommée ‘Jan Mayen’. Nous étions dans ses parages avant que la tempête n’ait eu raison du brick. Aucune nouvelle de mes compagnons qui doivent avoir péri corps et bien. Sans doute habitent-ils au fond de la mer avec les poissons des profondeurs qui veillent sur leurs âmes.

   Je me nourris de fruits de mer, de coquilles, de feuilles de criste marine, de poissons que je fais cuire sur un feu de bois. J’ai appris à enflammer des brindilles à la façon des hommes de la préhistoire en faisant tourner rapidement la pointe d’un bâton dans le trou d’un caillou. Je me suis bâti un abri de branches, de mousses, de feuilles et de bois flottés dans l’anse que dessine le rivage. Parfois, je fais des signaux de fumée dans l’espoir qu’une goélette les aperçoive et que je puisse rejoindre la terre ferme, celle qui m’a vu naître, dont j’aimerais bien à nouveau fouler le sol.  Mais rien n’arrive et, parfois, il me faut serrer fort mes paupières pour y retenir une bordée de larmes. »

  Samedi 12 juin 1841

   « Une longue année a passé depuis que le ‘Magellan’ a sombré. L’hiver, sous ces latitudes, est glacial. Le plus clair de mes journées : me poster devant un feu de branches que j’attise à l’aide d’une vieille planche. Parfois je remplis les pages de dessins. Heureusement mon plumier m’a rejoint, il était plein de crayons à la pointe finement taillée. Aujourd’hui le ciel est clair, tout dans des nuances de gris. De perle au zénith, souris en s’éloignant vers l’horizon. De hauts rochers, couleur de pain brûlé, encadrent la baie. Ce sont de magnifiques sentinelles qui, le plus souvent, me protègent des vents dominants qui cinglent le visage et projettent sur le corps des grains de sable piquants comme des têtes d’épingles. La vue est sans limite et, peut-être, pourrais-je apercevoir d’autres terres si je possédais la longue-vue avec laquelle le Capitaine Kristansen scrutait le paysage, pensant y découvrir une merveille, peut-être une des princesses qui peuplaient les ‘Mille et Une Nuits’. Qu’est-il devenu le Capitaine ? A-t-il confié son corps à la mer ? C’est bien là le destin d’un Marin, ce me semble !

    La mer est calme, apaisée comme après une tempête. Quelques minces radeaux d’écume viennent du grand large, font leurs clapotis et meurent sur le rivage en se mêlant aux pierres noires qui semblent les attendre. Pas de bruit sauf, à intervalles réguliers, les cris aigus des sternes. De temps à autre, des guillemots à miroir se laissent apercevoir tout au bout de la grève avec leurs pattes couleur de corail, leurs plumes noires qu’éclaire une tache blanche au centre des ailes. Tout ceci serait un Paradis si je n’étais un naufragé, si j’avais un compagnon ou une compagne avec lesquels je ferais le tour de l’île à la recherche du moindre indice de vie humaine. Il faut dire, depuis mon arrivée sur Jan Mayen, je me suis limité à l’exploration aux alentours immédiats du lieu où la mer m’a déposé. Le rivage de cailloux couleur de bitume, la parenthèse de rochers plus clairs qui entourent l’anse, le plateau désert qui domine la mer. Parfois, au loin, j’aperçois le cône fumant des volcans, des nuées de cendre grise s’en échappent que le vent disperse vers les hautes altitudes. »

   Vendredi 2 Juillet

   « Afin de fêter ma première année de séjour sur l’île, j’ai confectionné un radeau fait de vieilles planches, de bouts de bois, que j’ai assemblés avec des cordages trouvés sur la grève. J’ai élevé un mât, y ai attaché un genre de voile, faite de toiles qui gisaient parmi les rochers. J’ai traversé l’île au niveau de sa partie la plus étroite, un isthme de galets noirs qui abrite l’eau plombée d’une lagune. Ici, le paysage est ouvert, grandiose. Je pense à mon Oncle, combien il aimerait être avec moi et contempler la mer, son domaine en quelque sorte, la compagne qu’il n’a jamais eue, lui le vieux loup des mers qui ne rentrait jamais au port que pour en mieux repartir.

    Identique à la partie sud sur laquelle je vis, le lieu est semé de roches sombres. Deux rochers jumeaux se détachent près de l’anse, un autre rocher, bien plus haut, se perd dans une couronne de nuages. J’ai posé mon radeau sur l’eau. Il se comporte plutôt bien même s’il n’est pas très équilibré. La toile prend le vent correctement, faseye un moment, puis gonfle et se tend. Je manœuvre ce qui me sert de gouvernail avec précaution de façon à éviter un chavirement. L’eau est une plaine immense qui se perd au loin, à la limite de l’horizon. Le soleil est un gros œil blanc, laiteux qui peine à percer le voile de brume. Contre la proue du radeau, viennent battre des écailles d’eau grise, on dirait le plumage d’un oiseau lissé de lumière. Des courants filent ici et là vers des destinations inconnues. Ils ont de beaux reflets, parfois vert émeraude, parfois bleu-marine et ressemblent à ces tableaux que les peintres du dimanche réalisent du haut des falaises, là où la vue est immense qui paraît n’avoir aucune limite. Il n’y a pas de bruit, si bien que je crois, par moments, être seul au monde. Parfois, un fulmar boréal aux ailes largement éployées, traverse le ciel en faisant son cri aigu pareil à celui d’une râpe qui entaillerait le bois. La mer est docile, ce matin, ce que communément l’on appelle une ‘mer d’huile’. Alors je crois entendre le rire moqueur d’Oncle Norway et perçois sa remarque avec amusement : ‘Alors, moussaillon, il te faut une mer d’huile pour naviguer ? Autant voguer sur ton bol de soupe !’

   Maintenant le brouillard se dissipe, le ciel s’éclaire, prend la couleur d’une porcelaine. L’eau reflète le ciel, s’anime de fins clapotis en raison d’une brise qui s’est levée. De courtes vagues courent sur le plancher du radeau, lèchent mes orteils, y déposent une mince couche de sel. Quelques touffes de goémon flottent ici et là, semblables à de minuscules esquifs. Je suis seul mais entouré de vie et ceci parvient à me rasséréner, à me donner confiance en l’avenir, à me porter à croire qu’un jour je retrouverai la terre des hommes et pourrai vivre en leur compagnie. Très loin, au bout du plancher de la mer, de vagues formes gris-bleu d’où semble s’échapper une fumée presque imperceptible. Peut-être des baleines bleues chassant le krill avec leurs baleineaux ?  En quelque sorte, toutes ces présences sont mon Vendredi, une sorte d’amitié que la mer m’adresserait du plus profond de ses abysses. Parfois j’imagine ce que doit être ce plancher de la mer, ses immenses poissons aux yeux éteints, ses myriades d’algues flottant entre deux eaux, les flagelles des anémones de mer qui dansent parmi les courants multiples, tachés de nuit, phosphorescents par endroits, animés de lueurs boréales comme si les aurores, descendues au fond de l’eau, se ressourçaient avant de reparaître à l’air libre.

   Jeudi 14 Octobre

   Le froid est déjà là qui roule sur la grève à la manière de lourdes congères. Mes journées sont certes monotones mais rythmées par l’écriture sur mon carnet. Les crayons ne sont pas encore usés et dureront le temps qu’il me faudra pour écrire ce journal du bout du monde. Depuis ce matin de gros nuages gris-noir parcourent le ciel à destination du Nord. Ceci ne me dit rien qui vaille car les rafales sont parfois violentes qui risqueraient de mettre à bas ma cabane. Je l’ai arrimée au sol à l’aide de volumineuses pierres mais la nature est si puissante en cet endroit de désolation ! Si je veux faire cuire quelques poissons, je devrai envisager d’utiliser le four que j’ai construit dans un abri de rochers. Je ne pourrai guère sortir de mon refuge avant plusieurs heures et mon instinct de mousse semble vouloir me prévenir de l’imminence d’une tempête. La mer est très agitée, son dos est parcouru de grosses cordes d’eau qui s’abattent sur la grève avec un bruit semblable à de sourdes explosions.

    Une pluie dense commence à tomber, renforcée par les rafales de vent. J’ai ménagé une fente étroite entre deux planches afin de jouir du spectacle. Je crains qu’un nouveau naufrage ne se prépare dont je pourrais bien ne pas réchapper. Mais je crois à la mansuétude du ciel, je crois à la force des éléments mais aussi à leur bonté une fois la fureur passée. De violents éclairs balaient le ciel sur toute sa longueur. Le tonnerre gronde.  Le vent pousse devant lui des mitrailles de cailloux qui viennent heurter les parois de ma hutte. Je prie pour que cette dernière demeure debout et me sauve du terrible qui pourrait survenir. Je vais poser mon crayon à l’instant car je ne pourrai continuer à écrire avec ces trombes d’eau qui s’abattent sur le toit de planches, s’infiltrent partout, ruissellent sur le sol détrempé. Je crois encore être dans mon nid-de-corbeau, tout en haut du Magellan et subir les premiers assauts des vagues. C’est incroyable la force d’une tempête, c’est inimaginable, c’est bien plus grand que tous les hommes réunis, que tous les hommes… »

   Epilogue - Le carnet du Mousse Jan Norway s’arrête brusquement ici, sur cette phrase si humainement émouvante. Le journal a été retrouvé par les membres d’une expédition que pilotait son oncle le Capitaine qui, pour la cause, avait repris du service. Sur la grève de Jan Mayen, là où vivait le naufragé, ne survivaient plus à l’ouragan que quelques branchages, des bris de planche, sans doute la voile déchirée du radeau et, surtout, coincé entre deux pierres plates, le précieux carnet sur lequel l’abandonné notait sa vie quotidienne faite de mille riens. Nul n’a su ce qui était advenu de lui. S’il était mort dans la tempête, si son corps avait sombré dans l’anonymat étrange de la vaste mer. Bien évidemment Oncle Andréas a été vivement affecté par la disparition de son Neveu, seule consolation, que sa vie de Mousse ait rejoint le lieu de sa passion, de sa destinée.

   On n’est nullement Mousse, Matelot, Capitaine à rejoindre la terre ferme, à y confier son corps. La mer, la mer seulement !  Quant au ‘Magellan’ et à son équipage, il n’a été possible de rien bâtir de sérieux. Que de vagues conjectures qui ressemblaient plus à des intuitions de l’imagination qu’à un compte-rendu du réel en sa vérité. Quelques instruments épars sur la côte Nord de l’île, compas, reste de boussole, carcasse d’un baromètre semblaient pouvoir témoigner du naufrage. Mais ces indices ne pouvaient tenir lieu de preuve. Toujours la mer reprend ce qui lui est dû. Elle est éternelle alors que les hommes sont mortels, hautement mortels ! Oui, de toute cette aventure il fallait faire son deuil et, maintenant, voguer à l’estime sur les flots agités du rêve !

 

 

 

 

 

  

  

 

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