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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 09:06
Sortir de l’ombre.

« Dongni peint et c'est beau ! »

 

Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

   « L’œuvre au noir ».

 

   « L’œuvre au noir », voici comment regarder cette belle image en lui appliquant le titre alchimique de Marguerite Yourcenar. Car, en effet, toute création reproduit, symboliquement, les degrés d’évolution de la materia prima depuis son premier état, brut, indifférencié, jusqu’au terme du devenir où paraît l’or ou pierre philosophale en tant que forme sublimée de ce qui n’était que sourde virtualité en attente de son être. Ce qui revient à dire que l’œuvre ne surgit, ne s’exhausse que d’un informel se revêtant, au cours de sa métamorphose, des prédicats qui concourent à en délivrer la substance interne, cette pulpe intime, cette essence qui ne fait efflorescence qu’à être dévoilée et remise aux Regardeurs comme le bien le plus précieux. Acte de donation indépassable de ce qui se constitue à partir de rien.

 

   Essence fuyante.

 

  A partir de rien, en tout cas, qui serait visible ou préhensible. Car, ici, c’est à proprement parler à la métaphysique que nous avons affaire, soit ce qui, étymologiquement, vient «après les choses de la nature». Or l’art est toujours constitué de cette essence fuyante que l’artiste, désespérément, essaie de fixer sur la toile, le photographe de capturer dans la mystérieuse enceinte de sa chambre noire. Tout est toujours en attente qui demande à être révélé et il n’est pas indifférent que la première partie du processus photographique trouve son essor dans ce bain révélateur qui fonctionne à la manière du dévoilement d’une vérité, ce en quoi l’œuvre trouve son appui et ses conditions de possibilité. Donc partir du noir et y demeurer suffisamment longtemps afin que nous soyons appelés par la lumière, sollicités par l’ouverture qui sont seules donatrices de sens. La densité nocturne, si elle prépare ce qui va s’élever d’elle, cette germination artisanale, cette poussée métabolique qui initient le mouvement de l’œuvre, la densité donc ne saurait à elle seule amener une présence puisqu’elle est, avant tout, mutité, réserve en soi des sèmes non encore portés à la parution.  

 

   Méditation spéculaire.

 

   C’est le noir absolu qui nous requiert dans la lecture de cette œuvre à double entrée. A la fois photographique et picturale puisque l’image nous propose en abyme les deux perspectives : une œuvre regardant une autre œuvre en train de naître. Subtile méditation spéculaire qui renvoie face à face le Regardant et le Regardé comme si la signification dernière résultait de ce mouvement relationnel, de cette constante réciprocité. Je regarde l’œuvre qui se crée en même temps que se crée en moi l’intuition de ce que constitue la gestuelle artistique, cette traduction en valeurs figurales du dépliement de la conscience.

 

  

   Du fond de l’obscur.

Sortir de l’ombre.

Cheval représenté dans la grotte de Lascaux.

Source : Wikipédia.

 

 

   C’est dans les boyaux de la terre, au sein de la roche, au plus profond du mystère que cela s’annonce alors que la conscience, à peine dégagée de l’homo faber et de l’erectus, se dirige lentement vers le sapiens qui commence à explorer les chemins ombreux de la connaissance. Les hommes ne sont pas encore vraiment des hommes, seulement des humanoïdes aux fronts bombés, aux corps massifs, à l’allure voûtée comme si, en eux, vivait encore un être de pierre, une manière de racine primitive, de concrétion à peine levée pour dire les balbutiements de la civilisation. Mais déjà, dans cette complexité indistincte se dessinent les premières ébauches de l’art. Tout est noir et les signes posés sur les parois de calcaire ressemblent aux simulacres de la caverne platonicienne. Une forme tremblante que la torche de résine révèle comme s’il s’agissait d’une réalité seconde, la projection d’un spectre mais qui, déjà, fait signe en direction de ce cheval réel qui se déplace parmi les hautes herbes de la savane.

 

   Objet mental.

  

   Ce qui est à comprendre ici, c’est le lent dégagement de l’obscur, l’à peine issu d’une forme archaïque, élémentaire qui commence à prendre corps. Dans la nuit de la grotte le cheval d’ocre et de suie est à peine visible. C’est comme s’il émanait de la paroi même, s’il en était une subite extraction, s’il se donnait à voir en tant qu’image primordiale se détachant de la matière pour devenir objet mental, substance spirituelle. Autrement dit signifié, représentation de ce qui est absent mais dessine une proximité pour l’homme, plus tard l’une de ses plus « belles conquêtes ». Mais ici il faut entendre, bien plus que la domestication animale, sa transcendance sous la forme accomplie d’une œuvre qui hantera la conscience collective, parfois à son insu, mais souvent le processus des civilisations s’affirme à même la distraction des humains, sauf quelques regards lucides qui prennent acte des mutations d’une manière synchrone.

 

   Absence de parole.

 

   De l’obscur naît la lumière. Cependant il faut qu’une conscience intentionnelle en ait visé la ressource latente et l’ait amenée au jour, là où le regard du Voyant en assurera la brillante synthèse. L’atelier est plongé dans une pénombre dense comme s’il fallait cette absence de parole, cette aphasie constitutive afin que du nul et du non advenu naisse ce qui aura pour tâche de dire le monde en sa beauté. L’Artiste est face à son destin qui est de provoquer les formes, de les porter à la visibilité, de les assurer d’un être qui ne s’actualisera qu’à la mesure de la trace de fusain, de la touche du pinceau, du médium qui en assurera la transparence.

  

   Telle l’eau de la fontaine.

 

   La lumière fait sa tache cendrée au sommet de la tête puis glisse insensiblement le long de la natte comme si cette dernière était l’entrelacs de la pensée, la pente obligée de l’intuition chargée de travailler le réel au corps, de lui faire rendre raison de ce qu’il réserve en lui de puissances inactuelles dont il est urgent d’assurer la résurgence. Telle l’eau de la fontaine qui sourd de terre à la manière d’un chant longtemps contenu dans le discret rhizome qui en est la parole anticipée, l’incantation annonciatrice, la juste mesure esthétique.

  

   Signes de la visibilité.

 

   Le visage est cette douce et attentive épiphanie, cette décision de débusquer tout ce qui,  porté à la manifestation, sera digne de figurer. Une couleur particulière, un galbe doué de présence, une estompe faisant voir tout en dissimulant, une posture disant l’élégance des choses, une ligne concourant à la compréhension du propos pictural. Une main, la droite qui tient l’outil de la révélation, est elle-même révélée par ce subtil bourgeonnement de la lumière qui accompagne tout geste décisif. La main imprime dans la trame du subjectile les premiers signes de la visibilité. Le geste reproduit non seulement le poème antédiluvien de l’homo sapiens face à l’attente pariétale, mais il engage toute gestuelle antérieure à partir de laquelle une lumière s’annonce en tant qu’émettrice d’un sens inaugural : le fiat lux divin qui rompt les ténèbres et installe la parole, autrement dit les linéaments de la signification ; le big bang qui lacère le chaos de son feu afin que naisse le cosmos ordonnateur du monde et de beauté. Il est en familiarité lexicale avec cette « cosmétique » qui efface les stigmates de l’incompréhensible pour les traduire dans la belle épopée universelle qui sera le miroir le plus fécond auquel se référeront les Chercheurs de plénitude.

  

   Genre d’hallucination.

  

   Ce n’est qu’en mode différé que nous apparaît l’image du cheval, telle qu’elle se révèle dans la lumière inactinique du laboratoire, un genre d’hallucination, de farfadet, de simulacre qui ne manque de nous interroger. Toute création est cet essai de dépasser l’invisible en lui donnant acte dans le visible de sorte que ce qui se réfugiait dans les mailles souples de la métaphysique trouve son lieu dans cette physique - la phusis des anciens Grecs -, cette « nature » qui n’est jamais évidente qu’à l’aune de la familiarité que nous entretenons avec elle depuis notre présence au monde. Enfin cela commence à dire le réel en termes intelligibles.  

 

   Voir l’invisible.

 

   Mais le monde n’est pas simplement l’assemblée de la totalité des étants réunis dans une synthèse qui nous donnerait le tout comme forme indépassable. Le monde est avant tout cette posture de l’être qui nous met en demeure de comprendre depuis le rivage de notre condition humaine. Sans doute l’art en est-il l’actualisation la plus pertinente. Nous voulons voir l’invisible. Nous voulons que les œuvres se dévoilent à nous comme ces mystérieux hiéroglyphes qui parcourent en tous sens, avec une ineffable beauté, la Pierre de Rosette. A sa manière toute œuvre est faite de ces signes que nous devons déchiffrer. L’activité de décryptage fait partie intégrante du dessein esthétique.

 

   Sortir de l’ombre.

  

  Nous devons sortir de l’ombre afin que parlant, elle nous intime l’ordre de parler à notre tour. Nous sommes êtres de langage à déjà tâcher d’informer ceci qui se présente à nous dans l’hypothétique demeure d’un pouvoir-être. Faute de nous en acquitter, c’est de nous dont il s’agit, de notre propre complétude, de notre plénitude. Or nous ne pouvons demeurer les mains vides, les yeux infertiles, la conscience dénudée. Si tel était le cas, c’est de la désertion de notre être dont il s’agirait. Nous ne voulons nulle vacance. Seulement l’affirmation d’un regard juste. Il n’y a guère plus à espérer que cette belle acuité. Oui, cette braise !

 

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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 08:22
Force est à l’ombre.

                                (Encre de Chine 56x76).

                             Œuvre : Sophie Rousseau.

 

          "...La substance de l'ombre rejoint celle de l'encre.

                       L'ombre fait disparaître les détails.

                          Pourtant elle reste inépuisable.

                                    On ne peut l'achever.

                           On ne peut aller au bout de l'ombre.

        C'est sans doute pourquoi elle m' attire avec une telle force."

 

                                      Gao Xingjian.

 

                                               ***

 

 

 

 

   Ce massif de lumière noire.

 

   D’abord tout part du corps, ce massif de lumière noire, de formes enténébrées. Son mystère est cette densité, cette opacité qui ne sauraient se laisser pénétrer, se découvrir elles-mêmes tellement la complexité labyrinthique de sa structure est muette, sourde à toute profération venue de l’intérieur. Mais aussi bien de l’extérieur. Tout y est empli de nuit, de lourde incompréhension de cela qui s’y manifeste à la manière d’une étrange mécanique. Nul n’en perçoit le rythme intérieur, les flux et reflux de marée qui le traverse et le dispose toujours à être ce procès métamorphique sans devenir apparent. Seulement la bogue étroite d’un silence.

 

   Prisons de Piranèse.

  

  Comment l’imaginer autrement que sous les traits approximatifs, hachurés, charbonneux  des gravures des « Prisons imaginaires » de Piranèse ? Des voûtes sombres, des passerelles énigmatiques, des cordes hébétées auxquelles s’attachent les cercles des poulies, des murs tachés de suie, des silhouettes fuligineuses en fuite d’elles-mêmes. Voici comment, métaphoriquement, pourrait se donner à voir notre intérieur qui ne sera jamais que la mise en image d’un songe, que le rapide tracé d’une hallucination. Dans les si belles illustrations du graveur italien rien ne fait signe en direction d’un déploiement de la lumière. Les blancs y sont gris, les gris y sont noirs. Comme si, en abîme, chaque proposition lexicale s’éteignait dans l’instant de sa propre profération.

 

    Goutte noire de l’encre.

 

    Donc tout part du corps. Dans le silence de la création qui efface toute référence aux catégories du temps et de l’espace, tout est en suspens qui attend le signe premier qui dira la présence de l’art. Trois protagonistes dans le clair-obscur de l’atelier : l’Artiste, le papier, le pinceau. Trois notes fondamentales au gré desquelles l’œuvre viendra au jour. Simple partition en trois mouvements. Le bras, la main sont issus de la masse lourde, indifférenciée du corps, de la nuit d’ébène qui s’y inscrit comme sa réalité la plus propre. Cette nuit diffuse jusqu’à l’extrémité du pinceau où étincelle la goutte noire de l’encre. Pareille à une larme issue du tissu corporel, qui voudrait en dire la fermeture en même temps que la demande d’ouverture. Autrement dit la blancheur, le brasillement, le surgissement.

  

   Les oiseaux traversent l’éther.

 

   La main s’est déjà exonérée du massif de chair, déjà elle s’éclaire de la pure joie de la rencontre. Tout comme la voix qui blanchit au sortir de la bouche, le pinceau tient en sa pointe une parole qui va s’essaimer en une multitude de mots faisant se lever les signes de la parution. La pâleur du papier est l’espace du Rien, la vacuité immobile du Néant. Jamais on ne peut regarder longtemps cette « in-signifiance » qui ferait écho avec la nôtre. Oui, avec la nôtre car nous ne signifions que dans l’acte de parler. De porter la clarté de l’être au-devant de nous. En-deçà, au-delà, le halètement inquiet de la non-figuration. Exister est prendre figure. Prendre figure est se doter d’un visage. Se doter d’un visage procéder à son épiphanie par laquelle notre visibilité instaure son droit à exister. C’est de manifestation dont il s’agit et uniquement de ceci, le reste n’est que pure anecdote. Le ciel s’écoule, les nuages passent, les oiseaux traversent l’éther avec la rapidité et l’évanouissement propres à la contingence. Rien ne fait trace que cette fuite infinie dans le corridor du temps.

 

   Faire trace.

 

   Faire trace. C’est cela qu’attendent l’Artiste en son esprit, le pinceau en son égouttement, la feuille en sa nudité qui reçoit les stigmates dont elle était en manque. Alors quelque chose se met à parler, « la substance de l'ombre » se fait donatrice de forme, ce pur mystère de la vie esthétique dont Henri Focillon disait : « Le signe signifie, alors que la forme se signifie », voulant par cette énigmatique expression affirmer l’exception du geste artistique qui porte à la présence, donc à la dignité d’une vision ce qui ne pourrait apparaître qu’à l’aune d’une simple tache. C’est ce qu’indique la nature pronominale du « se » qui fait de la forme une totalité, un monde accompli, une unicité surabondant à même son essence. A l’opposé des signes qui sont légion, lettres, mots, représentations d’un objet, enfin tout ce que la quotidienneté prodigue à l’envi dans les avenues multiples du réel.

 

   Une dialectique s’est levée.

 

   Donc les taches, donc les ombres jouant avec la lumière, donc le noir avec le blanc. Force tranquille de l’ombre, force fluviale qui entraîne avec elle des copeaux de blancheur, des écailles de lumière. Une dialectique s’est levée qui met en relation mais aussi oppose, fait naître les valeurs, accorde les tons. Langage de l’encre qui efface les plages blanches, se mêle à la subtile médiation de l’eau, fait surgir l’immense palette des gris, se diffuse selon îles et presqu’îles, archipels, semis de terre sur la vaste surface de l’océan. Ainsi des continents apparaissent-ils, puis se défont, se croisent, s’osmosent, produisent leurs affinités électives, parfois éclatent en multiples diasporas, en peuples minuscules qui migrent vers les bords de la feuille on bien convergent sur les larges agoras où se laisse entendre l’inoubliable voix des choses secrètes enfin révélées.

  

   Car il faut trouver du sens.

 

  Alors les yeux des Voyeurs s’ouvrent, les pupilles se dilatent. Elles veulent voir tout ce qui paraît et annule le néant, biffe l’immémoriale angoisse, reconduit dans l’obscurité primitive la sourde déréliction. Car il faut trouver du sens, hisser l’oriflamme nous disant les voies par lesquelles accéder à nos formes humaines. Ici se glisse l’image d’un animal aux prunelles de jais, au museau effilé, aux pattes pliées le long du triangle de la tête. Là une main d’ursidé ou bien de félin et la litanie des représentations serait infinie qui ferait son bruit d’essaim en son urticante pullulation.

  

   Cette totale liberté.

 

   Mais, non, nous ne nous laisserons nullement abuser par cette joyeuse fantasmagorie qui ne traduit qu’un désir d’objectivation du réel, c’est-à dire d’une reconstruction des signes mondains. De ceci il faut se défaire, oublier les ombres du Rorschach, faire son deuil des projections personnelles, déboucher seulement dans cet espace de l’art qui ne possède ni limites, ni temps communs mais s’inscrit dans cette totale liberté sans quoi il ne serait qu’une duplication de la nature, une imitation dont les thèmes antiques l’avaient amplement affublé. Si l’art n’était qu’imitation, comment pourrait-il, en effet, se montrer sous les traits de cette transcendance qui déborde de toutes parts les objets qu’il est censé mettre en œuvre ?

  

   Forme coalescente à son dessein.

 

   « Mettre en œuvre », c’est bien de cela en effet dont il s’agit mais dans la plénitude d’une forme seulement coalescente à son propre dessein car on ne saurait l’inféoder à quelque volonté de puissance qui lui serait extérieure. Jamais l’art ne se soumet à une injonction, fût-elle celle pénétrante de l’Artiste ou de l’Amateur éclairé. Elle est forme parce qu’elle est forme, rejoignant en cela la nature à nulle autre pareille de la rose d’Angelus Silesius :

 

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? »

 

 

 Fondé en vérité.

 

  Mais voici qu’à l’épilogue de cet article nous sommes pris d’un doute.  La rose, tout comme cette encre, autrement dit les choses belles ne se questionnent-elles sur le fait d’être regardées ?  Ou bien s’agit-il, simplement, d’un travers de l’homme qui, souhaitant que l’on s’arrête sur son sort revêt, la plupart du temps, l’avenante physionomie de Narcisse ? Toutes les perspectives du réel ne font-elles sens à la mesure de notre regard ? Certes, mais encore faut-il qu’il soit fondé en vérité. Là est sans doute la seule exigence. Celle de l’art aussi bien que la nôtre !

 

 

 

 

 

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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 15:44
Forme habitée de formes.

                             « Inondation ».

                   Œuvres : François Dupuis.

 

 

 

 

    Sur le bord d’un vertige.

   

   On ne sait pas d’où ça vient, comment cela naît, ce qui initie le déploiement, la manière dont cela se développe. Ce que l’on sait seulement, c’est d’abord la sensation, l’impression de tourneboulis, la densité du vertige, l’abîme si, d’aventure, tout ceci ne parvenait à exister, à proférer. C’est quelque part en un lieu du corps tenu secret. Peut-être dans la jungle sombre des viscères, dans l’eau océanique des reins, dans les flux séminaux qui font leur continuel battement, dans l’air étroit des poumons, dans les éclats de gong pourpres du cœur, dans le labyrinthe gris du cortex. Cela s’agite, cela demande, cela fait son étrange chorégraphie, ses sauts de carpe, ses coups de boutoir qui cognent contre le cuir de la peau. C’est au bord d’un évanouissement, d’une possible syncope, cela menace telle l’inondation qui abat les digues, défonce les portes, s’insinue partout où un lieu est disponible, mare liquide en quête de son propre pouvoir, de sa puissance parfois démentielle.

 

   Ici et là des pinceaux.

 

  C’est un matin dans la claire lumière, dans l’instant alchimique qui précède toute profération. Il n’y a pas encore de parole et les hommes végètent, quelque part dans les vagues blanches des draps. On est à peine réveillé, un pied dans le songe, un autre dans le réel ou bien à ce qui lui ressemble. Ici et là des pinceaux, des brosses, des spatules, des bouteilles d’encre, des chiffons maculés, des feuilles tachées, des spalters aux cheveux en bataille, des tubes de peinture, des pots de médium, des forêts de crayons,  des bosquets de fusains,  des  bouts de carton, des meutes de papier. Image confuse, chaos dont rien d’autre n’émerge que la pliure hébétée du désordre, la prolifération du multiple. Le silence est là répandu comme une menace. Le silence négateur qui pourrait décider de tout annuler et l’on ne serait plus que le dernier Voyeur d’une apocalypse. Alors il n’y aurait plus rien que cet infini suspens qui s’emparerait des choses et les réduirait à néant. Ceci est si insupportable qu’il faut bien agir, faire se dérouler son corps de gastéropode, pousser son pied vers la clarté, déployer le périscope de ses antennes, allumer le silex de ses yeux dans le globe transparent de la vision. Peut-être n’y a-t-il de métaphore plus juste que celle-ci pour dire le lent dépliement de la conscience, l’acceptation du destin dans le temps qui vient, qui réclame son dû, qui veut voir l’admirable spectacle du monde où tout vient à soi dans la douleur, certes, mais dans la beauté puisqu’il y a coalescence des deux dans une identique amplitude esthétique.

 

   Inciser le réel.

 

   Dessiner, jeter des traits sur une feuille vierge, c’est inciser le réel, c’est perforer la peau résistante des choses, mais c’est avant tout une sortie de soi douloureuse, une effraction qui sacrifie le corps, le jette sur le papier, le contraint à témoigner, à retourner la calotte intérieure, à poser à la face de ce qui est l’immémorial secret de sa mémoire, à déplier les strates du désir, à exposer la gemme ténébreuse des fantasmes, à faire surgir les pierres brutes et grotesques de l’inconscient, à faire fulgurer les boules ignées de la passion. C’est tout ceci qui exulte depuis la citadelle inexpugnable du corps, cet incroyable puzzle, cette géographie fragmentée des instincts, ces archipels du doute, ces ilots d’incertitudes  qui ne demandent qu’à connaître, à savoir le monde dans la clarté de ce trait,  de cette hachure, de cette biffure du crayon, de cette « conscience nerveuse de la matière »  que synthétisera le tableau peint, la sculpture dans la densité du bronze, l’estampe aux mille lueurs, la terre façonnée selon une volonté qui l’aura amenée à révéler le sens ultime dont elle était détentrice à son corps défendant.

 

   Le geste de la main.

 

  Corps défendant. Corps du créateur en sa retenue. Tant que l’œuvre n’aura pas eu lieu la liberté sera totale d’incliner l’esquisse de telle ou de telle manière. Illusoire liberté puisque tout, déjà, est déterminé par une posture singulière, par les ornières de l’expérience, les chemins événementiels qui constituent le lit, ouvrent le moule dans lequel l’œuvre trouvera à s’épandre telle la nécessité qu’elle était de tout temps. Oui : Nécessité. Oui : de tous temps. Car le pur produit de l’Artiste n’est nullement cette constellation abstraite et autonome foulant les herbes souples du ciel, les avenues infinies de l’espace sans contrainte, sans voie selon laquelle affirmer son être. L’être des choses et celui, remarquable entre tous, de la figuration esthétique transcende tous les temps, tous les espaces. Ne dit-on pas d’elle, la création, qu’elle est éternelle, universelle et, disant cela, on lui confère son essence la plus sûre qui est celle de dépasser les trois extases du temps - passé, présent, avenir -, pour gagner un statut d’éternité. Le moment de l’œuvre n’est jamais que la rencontre d’une conscience avec cela qui l’attendait depuis toujours et était impatient de se manifester. De là les flux et reflux du corps, de là les sourdes reptations dans l’antre mystérieux du fortin humain, de là le geste de la main, ce poste avancé de l’être qui dit la présence au milieu des hommes et des choses.    

 

   Porter au jour cette figure.

 

  Seulement à éprouver cette lame de fond, cette crue toujours possible depuis les remous internes l’on n’a d’autre choix que de se disposer à produire des formes, d’autre issue que de tirer de soi ces manifestations qui ne vivent à bas bruit qu’en attente de la rumeur qui en dira l’exceptionnelle existence. Ainsi, tout au long des jours que le destin posera devant soi, toutes les heures que le sablier annoncera, l’obsession sera la même de porter au jour cette figure, de révéler cette forme, de faire résonner cette teinte, de livrer les dialectiques sous-jacentes, de faire émerger les lignes de tension, d’exhausser des motifs polyphoniques qui sont ceux, le plus souvent inaperçus, des phénomènes existentiels, de leur fécondation par l’esprit, de leur mise en lumière sous l’œil attentif de l’art. Nulle échappatoire qui déciderait de laisser ces linéaments  muets, ces architectures abandonnées au silence des pierres, ces peintures dans l’indistinction de leur nuit primitive, ces sculptures dans le désarroi de leur matière illisible. Tout artiste est toujours cette Forme abritant quantité d’autres formes, plastiques, musicales, lexicales, iconiques qui constituent l’armature de son être et le portent à l’avant de soi dans la dimension de la pure joie.

 

   Son luxe de couleurs.

  

  Formes habitées. Ainsi chaque jour demande son lot d’images, son carrousel de lignes et d’empreintes, sa marée de taches et son luxe de couleurs. Il n’y a pas de répit, il n’y a pas de repos. Rien ne servirait de tâcher d’endiguer les flots, de les contraindre à demeurer dans l’orbe étroit d’une apparente quiétude, d’une lénifiante léthargie. Nulle forme en voie de devenir ne saurait se plier à l’ardeur d’une volonté qui s’ingénierait à contrarier l’urgence d’une ouverture, d’un regard à porter sur la beauté toujours vacante d’un paraître. La forme veut être ce qu’elle est en sa vérité, signe d’une présence effective, étincelle d’une signification qui jouera avec ses formes homologues sur la scène plurielle de la représentation humaine. Car son devenir est toujours l’annonce d’un supplément d’âme dans la dimension anthropologique. Nul homme n’est insensible à la poésie des formes, fussent-elles spirales, frises, courbes anatomiques, décor baroque ou bien classique, figues de l’espace et du temps, ces vergetures, ces cicatrices, ces excoriations qui disent bien plus le monde qu’un discours fût-il éloquent ne pourrait prétendre en évoquer la réalité nécessairement polymorphe, métamorphique, en voie permanente d’accomplissement.

 

   Le dessein constant de l’Artiste.

 

  Tous les jours que le destin pose devant lui, le trait d’un dessin qui n’est que le dessein constant de l’Artiste, l’incarnation de son être puisque tout est projection de soi dans les avenues de la durée. Trois mots évoqués, destin, dessin, dessein dont l’étrange paronymie, plus qu’une simple coïncidence phonétique fait sens en direction d’une unicité de leur parution, aucun d’entre eux ne pouvant s’exonérer de l’autre. Un dessin est toujours dessein s’inscrivant dans la ligne incontournable du destin. Car cette figure attendait à l’instar du  « kairos » des anciens Grecs, ce moment favorable à son éclosion qui guettait dans la nuit silencieuse l’instant de son paraître. Maintenant la voilà qui rayonne de tout son éclat dans ce portrait, ce paysage, cette nature morte, cette sculpture qui témoignent toutes de cette réserve temporelle qui l’abritait alors que nous, les Voyeurs, n’attendions que l’instant de sa venue qui est déchirure du non-sens, arrêt de la prolifération inopportune du néant.

 

    Jaculatoire et éjaculatoire.

 

 Tout geste de création s’inscrit dans cette perspective étonnement jaculatoire et éjaculatoire (de nouveau la mission secrète de la paronymie) qui fait son jaillissement de fontaine en même temps que la puissance d’expulsion du désir trop longtemps endigué dans un corps souffrant. Songeons à Picasso-le-Minotaure jetant sa fougue sur ses toiles, ses dessins, ses sculptures qui témoignent de la violence du choc du révélé et de l’irrévélé. Picasso le magnifique se ruant sur toutes les possibilités des postures figurales dans cette belle période du « Jongleur des formes », ces propositions plastiques à mi-chemin des déformations cubistes du réel et des manipulations hors-sol des onirismes surréalistes. L’art porté à son incandescence à la mesure de cet étonnant phénomène des métamorphoses nous donnant à voir, d’un seul empan de la conscience, la totalité d’une généalogie - larve, imago, papillon -, autrement dit plaçant sous nos yeux hagards la temporalité selon son incessant réaménagement, autrement dit encore ce qui, de l’être, n’est jamais visible mais, l’espace d’une œuvre, trouve la quadrature de son exister.

 

   Afin de connaître.

  

 Tout est toujours inondation. Tout est toujours flux. L’œuvre suspend momentanément ce Déluge immémorial, cette longue fuite liquide dont le réel nous abreuve constamment alors que nous souhaiterions faire halte dans la juste mesure du jour afin de connaître. Oui, de connaître. Là est notre seule chance de voir ce qui demeure celé depuis la nuit des temps ! Les œuvres sont là, éparpillées au sol qui témoignent de cette impatience. Que vienne l’heure de la délivrance ! Enfin !

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 08:30
Que nul n’entre ici s’il n’est esthète.

 

                     Paparazzo.

              Avec Dongni Hou.

      Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

 

   Dire la photographie.

 

   Dire la beauté de cette photographie serait en redoubler le sens par des mots qui mimeraient tout simplement sa valeur iconique propre. Donc tout commentaire serait inutile. Parfois il est malaisé de dire en quoi une chose est belle, en quoi elle nous touche, pourquoi nous l’avons isolée du reste du monde pour en faire une exception. Essayons tout de même. Le cadre noir des murs, son contraste avec la pièce lumineuse, ces seules valeurs opposées mais intimement complémentaires réalisent une sorte d’harmonie. Puis les teintes essentielles, ce rouge profond, ce blanc d’écume, cette ombre dense qui s’éclaire faiblement de l’éclat assourdi des pierres. Sans doute notre psyché retient-elle, en ses arcanes, le symbolisme du rouge et du noir, sans doute aussi l’essence de l’œuvre éponyme de Stendhal qui porte la braise de la passion sous la ténèbre de la mort. Julien Sorel pris au piège d’Eros/Thanatos. Tout comme l’œuvre d’art qui en exprime à la fois le subtil équilibre, à la fois le danger. Créer est avancer sur le fil étroit du funambule, dans le clair-obscur faisant le partage de l’ombre et de la lumière.

 

   Présence esthétique des objets.

 

   Puis l’évidente présence esthétique des objets. Visage de plâtre qui sonde l’abîme comme si, à tout instant, le néant pouvait surgir des coulisses de la nuit. Chevalet de bois vide de toile qui semble appeler l’œuvre, vouloir la manifester. Bouteilles qui disent l’ambroisie : l’art ne serait-il pas le mets favori des dieux ? Cadres de toile, bric-à-brac en tant qu’évocation du chaos originel dont la peinture est le lieu avant que le talent ne l’organise selon la conception qui lui est propre. Puis les chevaux blancs qui signent « la plus belle conquête de l’homme ». Les figures chorégraphiques dont les écoles de cavaleries s’honorent ne feraient-elles signe en direction d’une belle œuvre gestuelle où le génie de l’homme rejoint l’instinct noble de l’animal ? Puis la présence de la figure humaine, belle goutte éclatante qui focalise le regard sur Celle qui se désigne telle l’ordonnatrice d’un cosmos. Au début : lignes et taches informes. Au terme du travail, pure joie de paraître de cela même qui était absent dans une réalité qui fascine et tient la conscience des Regardeurs en haleine.

 

   Temples diurnes.

 

   Il faisait frais il y a peu. Comme une fin d’hiver tardant à céder la place à la rumeur estivale. Puis, soudain, l’éclair de chaleur. Parfois le ciel bleu, intense, d’un bout à l’autre de l’horizon. Parfois, le soir, des meutes de nuages d’étain et de plomb qui crèveront en orage et les fronts seront envahis de sueur, les corps moites, à la limite d’une eau. Les jours clairs et lumineux voient des théories d’esquisses humaines aux terrasses des cafés, sur le bord des rivages avec leurs parasols polychromes et les fouets des cerfs-volants qui lacèrent l’azur. Partout sont les éclats de voix. Partout le tapis des anatomies hâlées avec leurs milliers de membres qui s’ébrouent au soleil. Culte rendu à l’astre blanc. Prière tissulaire, liturgie des peaux qui entonnent l’hymne à la beauté et au luxe immédiats. Il n’y a même plus à penser. Tout vient à soi dans l’évidence d’être.

 

   Comme un poème céleste.

 

   On n’interroge même plus sa position d’homme dans l’univers. Elle est écrite dans une cosmographie si ancienne, telle une planète qui dérive dans l’espace au milieu de ses compagnes, que ses amers s’inscrivent dans une logique, sinon une simple relation géométrique. Dérive de soi dans des rouages si bien huilés qu’on n’a même plus besoin d’en éprouver les emboîtements, d’en sentir la mécanique horlogère, d’en saisir l’inaudible cliquetis. Comme un poème céleste qui s’inscrirait au ciel sans troubler le vol de l’oiseau ni compromettre la marche souple des nuages. Ainsi, dans l’été qui déroule sa pelote chaude, les humains sont les pratiquants d’une fête païenne qui se suffit à elle-même, qui ronronne avec son naturel de félin heureux. Plages, cafés, longues routes bitumées où se déroule l’interminable ruban de Moebius des Nomades : temples diurnes, image des réjouissances, allégories du plaisir, pliures du désir dans la tenaille étroite des jours.

 

   Temple nocturne.

 

   Nous regardons à nouveau la photographie et c’est bien un temple qui apparaît. Identique à celui de la magnifique civilisation grecque du temps de sa splendeur. Nous y devinons, dans la pénombre, la rampe d’accès. Puis la dalle plate du péristyle. Puis les colonnes qui soutiennent le chapiteau. Sur ce dernier se laisse deviner une inscription lapidaire telle celle de la célèbre Académie de Platon : Que nul n’entre ici s’il n’est esthète. S’agirait-il d’une simple parodie de la formule du Philosophe ? D’une imitation baroque ? Ou encore d’un plagiat qui ne se nourrirait que de sa risible imitation ? Mais, par définition n’est « risible » que ceci qui se réfère à un objet avec l’intention d’en montrer le « ridicule ». Or, ici c’est bien d’une subtile incantation dont il s’agit plutôt que de la mise en exergue d’une confondante pantomime.

 

   Forme humaine si pure.

 

   Mais entrons plus avant dans l’enceinte qui abrite le dieu. Qu’y apercevons-nous ? Une Forme humaine si pure, si blanche dans sa tunique (un péplos ?), qu’elle indique un genre de rituel sacré, peut-être la pratique d’une religion ou bien la manifestation d’un acte mystique. Mais qui donc d’autre qu’une Déesse pourrait en assumer l’hiératique fonction ? L’attitude de l’Officiante est si élevée dans sa confrontation avec l’œuvre qu’il ne peut s’agir que de la relation du démiurge au destin qui l’appelle afin que, du monde, une vérité apparaisse. Or cette vérité, cette essentialité sont entièrement contenues dans le motif qui anime ce qui se donne à voir depuis ce foyer de rayonnement que constituent les deux chevaux dressés, les deux cavaliers qui les chevauchent tels des héros à destination du ciel. Et l’on songe inévitablement à Bellérophon chevauchant Pégase tel que représenté par Mary Hamilton Frye, cette image quasiment biblique à force de pureté, ce symbole de la sagesse qui devient lieu de la poésie, créateur des sources limpides et inépuisables dans lesquelles les Poètes viennent s’abreuver et trouver inspiration, donner lieu au génie. L’art pourrait-il rencontrer plus efficiente incarnation que cette dualité se fondant dans l’unité indépassable de l’origine même de ce qui est ? Manière de creuset ontologique d’où tout partirait afin d’âtre connu selon les règles d’une esthétique transcendée.

 

   Mettre en relation esthétique et géométrie.

 

   L’esthétique est au divers ce que la géométrie est à la pullulation infinie des nombres et des formes, une mise en ordre des choses. C’est pourquoi il y a stricte équivalence entre « Nul n’entre s’il n’est géomètre » et « Nul n’entre s’il n’est esthète ». C’est d’un même procès du réel dont il s’agit : le provoquer à se montrer sous la figure de l’art ou bien d’un cercle, d’un triangle, d’un rectangle, toutes projections idéales d’une multiplicité de l’apparaître. Toutes déclinaisons de ce qui se soustrait à la préhension de l’intellect à l’aune de la confusion, de la convulsion primitive, du motif étranger parce qu’archaïque. Ce que ce signe esthétique nous convie à trouver : l’idéal de la Beauté. Celui-ci se donne toujours selon rythmes, harmonie, équilibre, proportions figurales, enchaînements d’harmoniques, coïncidences des détails, confluences des chairs du monde qui se fondent dans la chair de celui qui regarde et interroge afin que reculent les ombres de l’angoisse, que surgissent les lumières de la conscience, s’animent les faisceaux cathartiques de la compréhension. Car comprendre est guérir. Car comprendre est panser les plaies vives d’une marche à tâtons parmi le corridor étroit du doute, dépasser et accomplir sa condition humaine en direction de ce qui, toujours muet, toujours invisible (voir Paul Klee énonçant : « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »), ne demande qu’à s’ouvrir, l’intime visage des choses en leur inestimable présence.

 

   Pur prodige.

 

   Ici donc, au foyer de l’image, sous le règne adouci de la lumière est le pur prodige, l’Artiste contemplant ce qui jamais ne se donne dans la gratuité mais dans le calme de la nuit, le ressourcement du cœur, l’Art en sa manifestation. Geste sacré s’il en est, rayonnement d’énergies depuis cette incandescence qui envahit l’esprit disposé à les recevoir en tant qu’inestimables dons des dieux, lesquels toujours se retirent à même leur offrande. Supporter la lumière de l’Olympe, tel semble être le destin de cette Inconnue qui se révèle en tant qu’extrême singularité alors que nous commençons tout juste à naître à nous-mêmes dans cette relation du créateur au créé. Sans doute n’y a-t-il plus évidente joie que d’en être les témoins privilégiés autant qu’émus. Alors, que reste-t-il à dire après que l’essentiel a eu lieu ? Rien d’autre que le silence. Les mots seront lovés en eux de façon à ce que, dans le suspens, tout parvienne encore à l’éclosion. Au centre de la corolle dort le pollen dans son éclat solaire. Il est une vérité à préserver. Ceci nous le saurons jusqu’à la fin de la nuit, lorsque l’aube effacera tout dans un illisible glacis. Alors seulement nous pourrons dormir. Et rêver ! La plus sublime des réalités qui soit.

 

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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 10:27
« La vie est un songe ».

Songe diaphane.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Attestation de sa propre présence.

 

   Décontenancés, sans doute le sommes-nous à contempler cette existence fragile qui semble si démunie, si exposée aux yeux scrutateurs alors qu’elle-même ne saurait voir qui la regarde. C’est une telle privation de liberté que d’être livrée au monde sans que ce dernier se manifeste en retour. Toute vision suppose une réflexivité, un dialogue, une mise à distance qui soit, en même temps, relation, échange, colloque. Faute de ceci les choses tournent à vide et le silence qui entoure le corps est pareil à la vitre d’un labyrinthe qui réfléchit à l’infini l’écho d’une solitude. Être, c’est recevoir une attestation de sa propre présence. Or, ici, qui pourrait la fournir à cette figuration humaine qui semble en quête de son identité, mais aussi de celle de l’autre afin qu’une voix s’élève qui vienne rompre l’esseulement ? Tout énonce la perte de repères. Le fond rouge est comme un absolu sur lequel l’être ricoche, trouve son ultime empreinte, un dernier refuge mais qui n’est aucunement salvateur, néantisant seulement. Nul accueil dans ce dais de sang éteint, dans cette braise presque consumée qui attend de ne plus paraître, de devenir un passé, un langage privé de mots. Couleur de terre incendiée que ne pourrait coloniser ni une maigre savane, ni la végétation étique d’une garrigue. Terre sans espoir, terre de clôture ayant abdiqué sa promesse d’accueil de la graine, renoncé à la belle mission de la germination.

 

   Ici, en ce lieu, en ce temps.

 

   Certes le tableau ici dressé est bien sombre. Correspond-il seulement à une possible réalité ou bien est-il la projection du sentiment d’un drame à venir ? Comment pourrait-on donner une réponse objective à ce qui, par nature, n’en a pas ? L’œuvre d’art est toujours le lieu de réception d’une subjectivité, l’aire d’une singularité de la pensée, d’une particularité du ressenti. Il ne s’agit pas de s’enquérir d’une vérité infaillible mais d’éprouver seulement et d’enfouir en soi le résultat de cette attente. Car nous attendons. C’est le moins que l’on puisse faire face à une peinture. Nous attendons, en réalité, qu’elle nous révèle notre propre condition. Oui, regarder l’autre, l’interroger, est toujours faire de la question un début de réponse, tracer la prémisse qui nous dira qui nous sommes, ici en ce lieu, en ce temps. Guère d’autre alternative que de se situer au centre du jeu. D’en devenir l’un des protagonistes. D’en recevoir l’immense don. Vivants, nous sommes conviés à endosser un jeu de rôles, à être ce Fou, cette Reine, peut-être ce Pion dont l’humilité nous fera nous confondre avec la grande marée anonyme des déplacements sur le grand et souvent illisible échiquier du monde.

 

   Colin-maillard.

 

   Le jeu du Chasseur et du Chassé a toujours déjà commencé. Le prédateur guette la proie et la proie se dissimule aux yeux de celui qui la condamne depuis que le temps fait tourner ses horloges. Obsession de tous les instants de celui qui veut assouvir sa faim. Angoisse permanente de celui, celle qui se sentent en danger. Jamais le lérot ne dort en sécurité qui guette dans le ciel les cercles erratiques mais terriblement orientés du faucon. Tuer est une loi, mourir une fatalité. C’est ainsi la grand livre de la Nature est une suite d’illustrations de meurtres et de crimes, un cruel bestiaire avec ses rivières de sang pourpre et les feulements des assassins dans la bourrasque de neige. La mort arrive en catimini et plonge d’un seul coup ses dents aiguës dans le cou fragile qui se métamorphose en une mappemonde teintée de deuil. Puis tout retourne dans un ordre apparent alors que l’aube est rouge du sang que la nuit a abrité en son sein. La nuit prochaine relancera le cycle éternel du possesseur et du possédé, inscrivant dans le marbre l’inévitable dramaturgie existentielle.

 

   Transparente blancheur.

 

   Alors, pouvons-nous attribuer un destin si funeste à celle que l’Artiste a nommée « Songe diaphane » ? En effet, il semblerait qu’il y ait un évident hiatus entre la proposition figurative et l’interprétation sceptique, pour le moins, sinon tragique que nous en donnons. Un songe qualifié de « diaphane » ferait plutôt signe en direction d’une transparente blancheur qui serait alors synonyme de beauté, de délicatesse, sans doute associée à une joie tout intérieure qui se rendrait visible au dehors à même cette subtile retenue, ce murmure discret. Cette ambiance de sérénité, de calme, de pureté nous est offerte dans une belle phrase de Prosper Mérimée :

« Elle a l'air d'être en porcelaine, tant son teint est beau, transparent, diaphane ».

   Parlant avec tant de délicatesse du teint d’une personne qui demeure anonyme, comment en effet, pourrait-on en déduire que sa destinataire éprouve quelque douleur ou bien se trouve sous l’empire d’une souffrance ? Ici, tout rayonne et gravite autour de cette blancheur qui est, à l’évidence, le signe d’une pureté, l’appartenance au site d’une origine dont l’innocence naturelle ne peut qu’ouvrir les portes d’un bonheur à portée de l’âme. Et, à peine avons-nous évoqué ce beau mot de « diaphane » qu’il nous faut nous enquérir d’un autre qui n’a pas moins de séduction, sans doute de charme et d’ouverture à ce qu’un rêve évoque de liberté illimitée, de promesse, de don. Bien évidemment, c’est de « songe » dont il est question. De « songe diaphane » qui plus est. Ce dernier qualificatif réalisant l’amplitude déjà patente du signifiant qui en est la cible. Tous, sans doute, portons-nous en nos plus vifs désirs d’être visités par quelque chose qui serait sinon de l’ordre de la grâce, du moins d’une volupté, du dépliement de soi dans une sorte de connaissance extatique. De dépassement en tout cas du lest mondain qui fait en général injure à notre volonté d’atteindre ce cœur de la fleur où brille le nectar pareil à une sublime ambroisie. Partage du domaine des dieux, serait-ce dans l’éclair de l’instant.

 

   Poliphile ou Calderón ?

 

   Mais alors de quel songe nous parle donc l’Artiste ? Du songe de Poliphile ou bien de celui de Calderón ? Ou bien des deux à la fois ?

   Commençons par celui, très remarquable, de Poliphile dont le patronyme signifie « qui a de multiples objets d’amour ». Dès la nomination apparaît ce qui pourrait se donner comme une perversion morale mais qui ne témoigne que d’une volonté d’embrasser la beauté en ses multiples aspects. Une manière d’idéalité que contrecarrera, bien évidemment, la densité obtuse du réel. Poliphile, amoureux de Polia, voyage en songe dans un monde merveilleux que rythment des ruines antiques bordées de jardins édéniques et de buissons aux allures de sculptures ouvragées. Parvenu à l’île de Cythère, sous les auspices de Cupidon, dieu de l’amour, Poliphile au comble de la félicité, s’empresse de serrer sa maîtresse dans ses bras, mais ne demeure que le vide et les tresses d’air qui sont les attributs d’un rêve. Le songe de Poliphile avait la consistance de la chimère, non l’autorité du réel. Le voici orphelin de celle qui meublait ses pensées.

   Est-il tissé de cette illisible matière, le rêve de la Divine au regard oblitéré ? Une idée poursuivie dont on ne peut saisir la fuite ? Une offrande de soi que ne reçoit nul destinataire ? Un espoir qui se dilue dans les brumes d’un illusoire désir ?

 

   « Et les songes rien que des songes ».

 

   Après les déconvenues de Poliphile, voyons la lumière très particulière de la pièce de Calderón : « La vie est un songe ». Dans cette comédie baroque du XVII° siècle espagnol, Basile, roi de Pologne, vient de perdre son épouse en couches. Celle-ci venait de donner naissance à Sigismond. Parvenu à l’âge adulte, ce dernier que son père avait endormi à l’aide d’un narcotique, attendant un possible miracle de l’occultisme, Sigismond donc sort de son sommeil au terme d’une âpre lutte qui le conduira à une consternante prise de conscience : la réalité est-elle simplement une fiction ou bien est-ce le sommeil et le songe qui l’habite qui est une réalité ? On voit combien cette posture métaphysique demeure sans réponse à la seule puissance de son invocation et au trouble qu’elle entraîne à sa suite.

   Le prisonnier racontant son « rêve » finira par ces mots :

 

« Qu’est-ce que la vie ? Un délire.

Qu’est donc la vie ? Une illusion,

Une ombre, une fiction ;

Le plus grand bien est peu de chose,

Car toute la vie n’est qu’un songe,

Et les songes rien que des songes. »

 

   Est-elle ourdie de cette toile sombrement entrecroisée des fils funestes du destin cette Innocence en voie d’accomplissement ? A peine sortie de l’enfance, comme Sigismond confronté à l’incertaine lisière qui sépare le rêve de la réalité, elle erre en terre étrangère, séparée de soi puisque, encore, aucune complétude ne l’a atteinte pour en réaliser l’aventure humaine.

   

   Les épines du mal.

 

   Convenons-en, ces deux hypothèses tirées de chefs-d’œuvre de la littérature, portent les cruels stigmates d’une condition humaine régie par les ombres ténébreuses de l’illusion. Du monde, rien ne serait vrai que cette comédie, cette parodie qui nous ferait prendre la vie pour argent comptant alors qu’elle ne serait que roupie de sansonnet et bluette fredonnée dans un air printanier qui l’effacerait à mesure de son chant incertain. C’est bien souvent le rôle dévolu à la comédie que de comporter, en son envers, dans le retournement de ses basques chatoyantes les épines du mal, les inflexions de la désolation. Mais tout ceci, cette dramaturgie en sourdine est-elle au moins contenue dans l’œuvre ou bien toutes ces allégations ne seraient-elles que l’effet d’un « rêve éveillé » qui comporterait nécessairement sa marge d’erreur, sa part de doute ? Quelques symboles rapidement évoqués nous inclineront à penser qu’une métaphysique est opérante sous les aspects d’une peinture que l’on pourrait qualifier « d’austère » sans qu’aucune connotation péjorative ne vienne en ternir la beauté. Seulement une rigueur de l’analyse.

 

   Géographie du dénuement.

 

   Bien évidemment, l’obturation de la vue est déjà une perte irrémédiable. Ou bien involontaire et la liberté est atteinte. Ou bien acceptée et cette même liberté est entachée d’une sombre et incompréhensible complicité. Et ces épaules fuyantes qui semblent témoigner d’une lassitude à tout le moins, ou bien d’un renoncement à figurer parmi le monde avec la belle assurance de celle qui veut surmonter son destin et connaître la force d’exister. Quant aux deux bras pendant de chaque côté du corps, disent-ils l’abdication à agir, à imprimer dans le réel l’énergie de celle qui veut dominer la matière à la façon d’un démiurge, façonner un univers selon ses propres lois ? Et ces genoux dont l’étonnante sagesse en ferait presque oublier la présence ? Et ces pieds qui échappent au regard tant ils se confondent avec le sol qui les porte. Les aires visibles du corps paraissent en proie au plus vertical des dénuements. Quant au reste de l’anatomie, dissimulé dans cette ample robe blanche qui se déploie à la manière d’un blanc suaire, de quoi témoigne-t-il sinon d’une présence sur la pointe des pieds, d’une modestie si affirmée qu’elle menacerait d’être corrosive tel un bain d’acide rongeant la plaque de zinc ? Une ultime épreuve avant une disparition. Et s’il s’agit d’un jeu de Colin-maillard, où sont donc les Autres, où sont-ils donc ?

 

   Tragique beauté.

 

   Cette interprétation, marquée au sceau d’une négativité, ne manquera de surprendre de nombreux Voyeurs de cette belle œuvre. Oui, Belle, car beauté ne rime pas nécessairement avec piété comme si regarder une oeuvre revenait à énoncer un acte de foi en sa faveur. Parfois l’art convoque le tragique pour la simple raison que toute beauté accomplie est insoutenable. Elle nous fait faire l’épreuve du réel en sachant que ce dernier aura le dernier mot, effaçant même la cathartique figure du songe. Comment mieux dire la parenté de la beauté et du tragique qu’en évoquant la mort du Philosophe présocratique Empédocle ? Ce dernier, selon la légende, se serait précipité dans le fleuve de feu de l’Etna pour la simple raison que la vision du Beau est indissociable du sacrifice. Hölderlin, le Poète des Poètes avait trouvé l’étonnante formule de « drame-tragédie » pour qualifier le geste du Philosophe. Sans doute voulait-il signifier par-là l’acte sublime qui faisait d’Empédocle un humain rejoignant les dieux, l’essence du drame étant associée à la figure de l’homme, celle de la tragédie à celle d’une déité. Etonnante rencontre qui n’existe qu’au titre d’un renoncement à soi qui se présente en tant que le comble de l’amour. Là tout se fond dans l’Être sans distinction aucune. Être beau, pour l’homme, c’est toujours se confondre avec l’icône d’un dieu. Destin terrestre se fondant dans celui, céleste de la Beauté. Il reste à méditer longuement sur la beauté, sur les icônes qui en portent l’éclat, le regard de ceux qui contemplent qui en métamorphose inévitablement le sens. Bien évidemment l’épilogue ne signe jamais sa clôture tellement sont ouvertes toutes les hypothèses, tellement sont plurielles les perspectives selon lesquelles on considère ce qui nous interroge. Nombreux seront peut-être ceux qui projetteront sur cette belle image la lumière de la joie, comme si cette Jeune Vie en attente de son déploiement portait en elle toute la grâce qui nimbe ordinairement les fronts lisses et unis des jouvenceaux ? Il y a, en effet, une évidente fraîcheur, une innocence qui émane de ce subtil retrait du monde. Peut-être ne témoigne-t-il, en réalité, que de la nécessaire réserve qui précède toute sortie de soi parmi la multitude ? Nous demeurons disponibles à toutes les paroles de l’art dont l’essentielle valeur plonge dans l’authenticité. Assurément, ici, s’énonce une vérité. A chacun de la saisir selon ses propres affinités. Il faut, pour un instant, retrouver l’ingénuité de notre âge d’enfant et passer de l’autre côté de la toile. Devenir une attente. Peut-être pas de plus belle révélation que ce suspens. Il nous dit l’illisibilité de l’être en même temps que sa nécessité de le penser. Alors nous questionnons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 09:32
Evénement de l’être.

"Sans titre", lithographie.

Lausanne 1960.

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Prologue.

 

   Ici, tout au long de l’article il sera parlé des formes par lesquelles les choses se révèlent en tant que choses, les hommes en tant qu’hommes, les animaux en tant qu’animaux et les esquisses artistiques en l’exception qu’elles constituent. D’abord sera énoncée une manière d’origine formelle remontant au Déluge lui-même. Premières formes convulsives et chaotiques dont les contours mêlés les exilent presque de leur statut signifiant, les reconduisant à des ensembles de signes peu reconnaissables. Puis surviendra Noé avec son arche. Il embarquera hommes, femmes, animaux (les formes métaphoriquement considérées) pour les sauver de la confusion aquatique. Ce faisant, il endossera le rôle démiurgique de celui commis à sauver quelques unes des figures qui s’assembleront plus tard pour donner lieu à l’exister. Le sachant ou à son insu, Noé aura constitué le lieu d’un langage avec ses référents, ses signifiants, ses signifiés. Autrement dit tout ce à quoi se prêtent les formes repérables, identifiées, afin que quelque chose comme un monde cohérent s’organise et profère sur la toile silencieuse de l’être.

   Ensuite sera envisagée l’autonomie de la forme artistique à nulle autre pareille. Qu’il s’agisse de celles qui sont à l’œuvre dans un portrait, une nature morte ou bien un paysage, elles concourent toutes à créer un cosmos lisible, disponible aux yeux des Rares, ceux qui voudront naviguer de concert avec elles afin d’en élucider le constant mystère.

   Puis sera mise en lumière l’incroyable profusion de l’œuvre de Picasso, cet admirable « Jongleur de la forme » qui a donné à l’art l’une de ses plus belles assises.

   Enfin, cette longue méditation débouchera sur les formes portées à la clarté dans la lithographie que nous offre Marcel Dupertuis, œuvre suivie d’un essai de rapide herméneutique.

   Parfois le chemin est long et flexueux qui, partant d’une fable des origines, à savoir la Bible, ricoche sur l’une des dimensions les plus fécondes de l’expression esthétique mise en musique par Picasso pour atterrir en douceur dans une œuvre contemporaine au travers de laquelle repérer les influences, sinon les confluences. Une forme humaine contemplant une forme plastique, voici le parcours qui vous est proposé. Puissiez-vous vous mettre en quête sans attendre de ces formes qui tressent, tout simplement, le cadre d’une ontologie. Nous ne sommes que par elles !

 

   Ça cherche du dedans.

 

   Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes. Alors on progresse à tâtons, on hésite, les pieds interrogent le bord du trottoir, la gondole du caniveau, les plaques d’égouts où vivent les rats ténébreux. Ça cherche du dedans. Ça interroge. Ça s’inquiète. C’est si difficile de marcher sur le bord du monde et de n’en percevoir que la longue courbure, le cercle qui glisse infiniment vers l’infini avec soi dessus et les mains démunies, ne saisissant qu’un rien approximatif. Pourtant renoncer à connaître serait pire et on poursuit avec la braise de la conscience qui fait son lumignon dans le clair-obscur de l’intelligence. Des Voyeurs qui nous verraient dans cette posture étrange penseraient à quelque somnambule tout juste à la limite de son habituelle hypnose, en quête de soi. Mais en est-il jamais autrement ? De la quête de soi, la seule dont l’homme soit à la recherche, comme si une dette d’exister ne parvenait nullement à être soldée ? C’est tout de même assez admirable cette obstination à poursuivre sur la ligne de crête alors que nous sommes cernés d’ombre et de lumière avec le risque éternel de tomber dans l’une et de risquer la cécité ou bien de plonger dans l’autre et de connaître l’inconnaissable, la mort en ses atours d’apparat !

 

   Des animaux pareils à des icônes

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. On vient juste de faire présence sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre : un cheval blanc à la crinière juvénile, des moutons emmitouflés dans une laine duveteuse, des cerfs aux bois pareils aux ramures des taillis, des antilopes aux ventres clairs avec leurs cornes sculptées en forme de lyre, des paons à la roue polychrome, des aras dans leurs robes de feu avec des ailes couleur d’améthyste et des becs en forme de faucilles, des lévriers aux pattes aussi fines que la dentelle, un dos tacheté de marron et de noir, la tête en triangle, les yeux identiques aux prunelles des haies.

 

 Inimitable rhétorique des formes.

 

   Enfin on voit la pure beauté, là, tout près, à portée de la main, logée dans le lobe occipital où crépitent les images. On voit et, d’un coup, d’un seul, on connaît le grand mystère des choses. On est transi, recueilli en soi. On enferme dans le massif ombreux de sa tête les images belles, on les serre contre soi, on les invagine dans le domaine secret où ça chante en sourdine. Les formes, on a vu les formes par lesquelles l’apparaître se révèle à nous en tant que le pur bonheur qui nous est octroyé de figurer parmi l’incroyable densité des choses, leurs promesses d’avenir, leur inépuisable ouverture en direction du sens. Forme-humaine avec le menhir dressé de la sagesse. Forme-animale avec son inépuisable variété, le témoignage de son devoir d’être auprès de nous sans défaut. Formes-minérales-végétales qui dessinent le paysage dans lequel nous nous fondons comme le mot le fait dans la phrase. Inimitable rhétorique des formes qui sont notre seul moyen de nous y retrouver avec nous, avec les autres, avec le monde.

 

   Le ciel a viré au drame.

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. Ces formes qui font face et jamais ne se dérobent, voici qu’elles commencent à vaciller dans l’air chargé de confondantes humeurs. Le ciel a soudain viré au drame avec ses lourdes grappes de nuages, ses éclairs déchirant les nuées, ses meutes d’eau qui fauchent l’air des hallebardes de leurs gouttes. Sur les toits de feuilles dont on a fait son abri, voici que cela résonne et crépite, ruisselle et déchire le limbe protecteur. On est livré à la démesure et les membres battent l’air à la recherche de quelque chose qui rassurerait. Ce qu’on voit, à la dérive, tel un tragique Radeau de la Méduse, ce sont des troncs hachés, des fétus de paille, des crinières gonflées d’eau, des pantins qui gesticulent, des écorces boursouflées, des gestes en désordre, des signaux tels des sémaphores. Cela s’agite et se débat, cela crie parfois avec des gerbes d’eau qui se mêlent aux voix, cela fuse en maelstrom, cela disparaît par la grande bonde suceuse du Néant. On n’en revient pas d’être encore quelqu’un de vivant avec un corps, des bras pour saisir, des pieds pour marcher, une bouche pour proférer. Alors on dit : « c’est incroyable tout de même cette sombre furie qui a dévalé du ciel et emmené avec elle une partie de la beauté, un fragment du sens et il ne demeure que les cruels stigmates d’une douleur incompréhensible ». On dit, la bouche ronde, les yeux hagards : « c’est terrible ce DELUGE alors que le monde venait tout juste de commencer, de sortir de sa bogue et de s’éployer dans l’espace et le temps. »

 

   Une voix biblique pour tout dire.

 

   C’est alors qu’une voix surgit du centre du Ciel, une voix démesurée, prophétique, biblique pour tout dire :

 

   L'Eternel dit à Noé: «Entre dans l'arche avec toute ta famille, car je t'ai vu comme juste devant moi dans cette génération.

Tu prendras avec toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle, une paire des animaux impurs, le mâle et sa femelle, ainsi que sept couples des oiseaux, mâle et femelle, afin de conserver leur espèce en vie sur toute la surface de la terre.

En effet, encore sept jours et je ferai tomber la pluie sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. J'exterminerai ainsi de la surface du sol tous les êtres que j'ai créés.»

Noé se conforma à tous les ordres que Dieu lui avait donnés. […]

L'an six cents de la vie de Noé, le dix-septième jour du deuxième mois, toutes les sources du grand abîme jaillirent et les écluses du ciel s'ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. C'est ce jour-là précisément que Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils avec eux étaient entrés dans l'arche, ainsi que tous les animaux selon leur espèce, tout le bétail selon son espèce, tous les reptiles qui rampent sur la terre selon leur espèce, tous les oiseaux selon leur espèce, tous les petits oiseaux, tout ce qui a des ailes. […]

Dieu fit disparaître tous les êtres qui étaient à la surface du sol, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux: ils furent exterminés de la terre. Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

La crue de l'eau sur la terre dura cent cinquante jours.

 

   Mince herméneutique biblique.

 

   Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

 

   Cette seule assertion en forme d’épilogue à la tonalité sans doute morale et à la teneur amplement mythologique (tout ceci n’est, à l’évidence, qu’un long et subtil poème à l’usage d’enfants sages), cette assertion donc est celle que l’on retiendra pour la poursuite de notre fable dont le sujet, pour l’instant inapparent, voudrait faire signe en direction de l’art par le biais des formes, ces signes jamais réductibles à de purs épiphénomènes du sens dont il faut se saisir mais qui en constituent la structure complexe et pourtant si évidente. Mais ici il convient de mettre en relation avec ceci même qui s’annonçait comme le début d’une histoire :

 

   « On vient juste de paraître sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre. »

 

  Tout ce petit monde majestueux qui déploie son propre miracle dans une manière de Paradis Terrestre, il suffit de le relier à Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils (qui) avec eux étaient entrés dans l'arche, pour la simple raison que ces « survivants » ou ces « élus », comme l’on voudra, sont les formes humaines, animales, qui sont « mises de côté » pour témoigner de cela même qui est essentiel à conserver afin que la vie soit suffisamment bonne. Désignés par le Destin pour faire sens et produire une compréhension qui, jusqu’alors était menacée. En effet, selon la Bible, l’on ne devient vraiment Homme, Animal qu’à être doté, à l’initiale, d’une Majuscule qui témoigne de la dignité de vivre. Séparer le bon grain de l’ivraie, telle est la mission qui échoit à Noé, comme si, en une certaine manière Dieu l’instituait en ce Démiurge qui juge des formes qui sont bonnes et de celles qui ne le sont pas. Bien évidemment, notre « herméneutique » n’enjambera nullement le dangereux parapet de la Morale, en restant seulement au seul intérêt que présentent lesdites formes pour constituer une esthétique suffisamment étayée en raison, et en « formalisme », bien entendu.

 

   L’arche complexe des signifiants.

 

   Si l’avènement cruel et soudain du Déluge s’annonçait comme le début de « l’in-forme » (ce qui, par définition s’oppose à la forme), la réhabilitation de Noé et de ses progénitures est le début d’une généalogie des formes. Formes signifiantes de l’humain et de l’animal qui jouent en tant que valeurs-archétypes de tout ce qui peuplera la Terre de son trajet existentiel, aussi bien les paysages et leurs multiples déclinaisons. En réalité ce que la mythologie biblique se propose de nous révéler, c’est rien de moins que l’arche complexe des signifiants, auxquels est naturellement attachée la cohorte des signifiés, ceux-ci n’existant qu’à l’aune de ceux-là et réciproquement. En réalité la question qui se pose est la suivante : « Qu’est-ce que l’événement de l’Être ? » (orthographié avec une Majuscule il dit l’Unité qui rassemble le multiple, à savoir l’ensemble des êtres-présents), « que veut dire être ? » A la lumière de l’allégorie de l’Arche, qui trie le divers pour le rassembler en un peuple suffisamment doué de sens, nous proposerons la thèse suivante : l’être est ceci qui, s’extrayant du multiple informe, de l’inapparent, de l’insaisissable, instaure des formes, donc un sens dans sa triple valeur, (à savoir signification des choses ; perception par l’usage des sens ; direction à emprunter afin de trouver sa voie), afin qu’un monde soit donné à ceux et celles qui y figurent à titre d’incontournables esquisses qui donnent à voir, à penser, à comprendre.

   Être, c’est être une forme comprise et compréhensible. Pas seulement un signe parmi d’autres signes dans la grande bousculade mondaine. Mais un signe doué de dignité. Ce qu’Henri Focillon, grand expert en matière d’art énonçait de la manière suivante : « Le signe signifie, la forme SE signifie ». Et, bien évidemment l’accentuation sur le pronominal SE n’est nullement un effet de langage mais l’annonce d’un fondement à nul autre pareil de la forme artistique qui est un monde-en-soi doué d’autonomie et de signification plénière alors qu’un signe aussi immanent que peut l’être celui d’une signalisation spatiale (un panneau routier par exemple) ne signifie qu’a minima dans son contexte d’énonciation, nulle part ailleurs, autrement dit par défaut, nullement en raison d’une nécessité.

 

   La forme telle qu’en elle-même.

 

   Sans doute ne parviendra-t-on jamais à mieux comprendre l’enjeu essentiel livré par la forme qu’à nous pencher sur le concept « d’événement pur » tel qu’énoncé par le Poète Rilke. Lorsque les choses (essentiellement les formes artistiques) ont lieu, plutôt que de se dissoudre dans le chaos des espaces extérieurs, elles existent au sein même de leur propre présence d’où elles rayonnent comme l’exception qu’elles créent. En tant que formes peuvent aussi bien être évoquées l’image d’une femme que la vie d’une rose, aussi bien le regard de l’ami que son désespoir. Car la nature de la forme réside moins dans sa donfiguration première que dans le coefficient de vérité qu’elle montre comme sa réalité essentielle. A propos de ces formes artistiques (une main sculptée par Rodin), Rilke fait émerger une présence qu’entoure une ligne qui la cerne et la propose au regard comme la singularité remarquable dont elle est tissée :

   « Si ample que soit le mouvement d’une sculpture (son jeu de formes), de quelque lieu infiniment distant qu’elle jaillisse, et fût-ce même de la profondeur du ciel, il faut que ce mouvement se referme sur lui-même, que le grand cercle s’achève, le cercle de solitude qui enclôt toute œuvre d’art. »

   Ainsi nous est-il montré, sous une heureuse énonciation esthétique (une autre forme), la naissance à soi en tant que surgissement, sa participation à une transcendance pointée par la figuration céleste, le recours au cercle qui se donne à la manière de la forme parfaite qui dit le Tout des choses à l’intérieur de sa corolle éminemment signifiante, la dimension de la solitude car l’essence même de l’art est une vocation à l’autarcie au sein de laquelle un paradigme de la connaissance gît à l’intérieur de sa propre profération. Ici, nous sommes loin de la désolation du Déluge qui confond les éléments dans une tragique illisibilité. La forme quintessenciée devient, par le principe même qui l’anime depuis son centre, un genre d’absolu auquel nous ne pouvons participer qu’au titre d’une profonde et attentive contemplation. Autrement dit retrait en son être afin de pouvoir résonner selon des harmoniques avec ceci qui diffuse la beauté par tous les pores de sa présence. C’est comme de s’arrêter devant le prodige de la fleur, le luxe du lotus, le secret de la rose, la pâleur du lys et de communier en silence avec son être si fragile :

 

« Seule ô abondante fleur

Tu crées ton propre espace…

Ton parfum entoure comme d’autres pétales

Ton innombrable calice… »

 

   On ne saurait mieux que par cette sublime poésie évoquer ce que le rythme secret des formes instille dans notre âme de bonheur et de pure joie. Ma propre forme humaine se voyant reflétée dans le cœur même du monde.

 

   De l’informe du Déluge aux formes « Noétiques » (Noé et concept réunis) et à l’œuvre De Marcel Dupertuis.

 

Evénement de l’être.

   Bien évidemment le propos, jusqu’ici, paraît si éloigné de son objet que l’on pourrait craindre de ne jamais le voir abordé. Et pourtant il y a homologie des situations d’énonciation entre le genre de marche de guingois située en épilogue (Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes.), l’aventure biblique et les supposés théoriques qu’elle est censée mettre en scène et, enfin, cette merveilleuse lithographie qui n’a de cesse de nous questionner et d’obtenir une réponse à son énigme.

 

   Genèse de l’œuvre.

 

   « Lithographie », il faut l’envisager encore comme nulle et non avenue, située quelque part entre Charybde et Scylla, autrement dit aux confins du subconscient de l’Artiste, si proche d’un abîme qu’aussi bien elle pourrait ne pas advenir. Qu’en est-il des formes avant qu’elles ne paraissent ? La question mérite non seulement d’être posée mais s’annonce comme nécessaire si nous voulons comprendre l’émergence de ce qui, bientôt, recevra le prédicat « d’œuvre » et la posera, cette œuvre, comme l’évidence qu’elle sera advenue. Mystère que celui des formes dont l’origine ne sera jamais vraiment éludée. Quelque part, dans l’imaginaire du créateur, dans les brumes de l’inconscient, au milieu de réminiscences diverses (telle hanche de femme, telle courbe abstraite, telle figure d’un paysage, telle influence artistique), se sera ébauchée, dans le plus grand mystère, cette subtile alchimie qui guidera le pinceau, tracera la volute dans la pierre, courbera le métal selon la volonté qui lui sera imprimée. De contingente qu’elle était, d’inaccessible, d’improductive, elle aura reçu les modalités de son apparaître et, dès lors, peu nombreux seront ceux qui se questionneront sur son origine, les médiations auxquelles elle aura été soumise, les remises en question dont elle aura fait l’objet, les doutes et les angoisses qui auront précédé sa naissance. Car il s’agit bien de naissance avec les douleurs attachées à toute parturition, l’émergence inquiète de la fameuse « illusion anticipatrice » thématisée par René Diatkine, illusion dont tout « démiurge » est assailli dès l’instant où celles qui vont surgir, les formes, seront toujours une manière de révélation, la survenue de l’éclair dans le ciel artistique. L’enfant qu’on aura porté au monde dans sa singularité. Alors, soudain, elles seront là, intensément présentes, dotées d’une manière d’évidence, assurées d’une belle plénitude comme si, de toute éternité, à la façon des Idées platoniciennes, immuables et éternelles, elles n’avaient attendu que l’instant où elles feraient acte de présence parmi les innombrables confluences du sensible.

 

   Ce qu’il verra peut-être.

 

   Si les formes proviennent donc d’un indescriptible premier, d’un chaos originel (et gageons qu’il en soit ainsi), elles n’en paraissent pas moins illisibles parfois au regard qui les parcourt sans s’y attarder suffisamment. Dans l’optique d’une première vision, cette lithographie se livre dans le genre d’un tumultueux paysage, savane bavarde ou mangrove aux racines emmêlées, forêt pluviale qu’une obscurité souveraine dissimule aux regards des Curieux. A vrai dire un Voyeur pressé pourrait fort bien se satisfaire de cette saisie aussi rapide que superficielle et s’enquérir d’une autre œuvre avant même que celle-ci ne soit abordée en sa réalité. Voici, disons un Rare (selon la belle nomination platonicienne [on ne fait jamais l’économie du Fondateur de l’Académie tant ses vues sont pénétrantes] ) arrivant dans la salle où est exposée la lithographie. D’abord il scrutera longuement ce qui lui est donné à voir, s’avançant, reculant, observant selon de multiples perspectives. Chorégraphie toute esthétique plutôt qu’attitude sophistique de quelque dandy en mal de paraître. Car rien ne lui sera donné d’emblée et toute impression ne résultera que d’un patient labeur « d’introspection » de l’œuvre. « Introspection » comme s’il visitait cette dernière de l’intérieur, tout comme il se saisit lui-même depuis l’unicité de sa citadelle intime. Bientôt cela s’éclairera. Certes, il ne s’agira jamais de certitudes, de convictions étayées en raison pour le simple constat qu’une proposition esthétique est bien autre chose qu’un concept abstrait, une simple élaboration mathématique. Ce qu’il verra peut-être, ceci : une forme féminine dans sa belle plénitude avec le doux ovale de sa tête légèrement inclinée ; l’arc plongeant d’une épaule à la lueur d’albâtre ; le gonflement d’une gorge que dissimulent, partiellement, les plis de quelque voile ; le glissement d’un torse en direction d’un probable mont de Vénus ; le rehaut d’une jambe qu’un subtil graphite hachure avec discrétion ; l’angle d’un coude qui supporte l’isthme long d’un bras dont le Rare suppute que son élévation révèle un geste d’offrande, peut-être un enfant tenu dans l’ombre de sa jeune et fragile conscience. Peut-être une mise en scène d’une Vierge à l’Enfant. Subtile parution dont les représentations sont légion dans l’histoire de l’art et qu’il serait vain de vouloir énumérer. De toute façon les Rares ne se hasardent jamais à affirmer trop tôt, informés qu’ils sont de la difficulté de toute herméneutique et de la nécessité d’une humilité devant les choses qui ne se révèlent qu’avec parcimonie et, le plus souvent, dans le secret. Donc, ici, d’une façon brève nous avons fait le trajet du Déluge initial (l’imbrication incompréhensible des formes jusqu’en une hypothèse qui en pose l’existence vraisemblable). A la manière de Noé, nous avons rassemblé les Sem, Cham et Japhet, ainsi que, métaphoriquement, les animaux selon leur espèce, à savoir quelques figures rassurantes et connues (les formes), qui éclairent notre chemin de connaissance, assurent une désocclusion partielle de l’art en ses innombrables manifestations.

 

   Interpicturalité.

 

   « Interpicturalité » comme l’on dit « intertextualité » pour mettre en relation tel texte de tel auteur avec tel autre texte d’un coreligionnaire dont la semblance des thèmes ou de la forme écrite semblent jouer en écho, constituer d’évidents harmoniques. Donc, cette œuvre de Marcel Dupertuis, à quoi la rapporter qui non seulement ne soit nullement gratuit, mais nous délivre une lumière quant à la compréhension des formes ? Eh bien, tout simplement au deus ex machina des formes, au magicien, au créateur protéiforme d’une œuvre où elles règnent en maîtresses, à savoir Picasso l’indépassable. L’indépassable : Il est des vérités qu’il convient d’énoncer dans la simplicité.

Evénement de l’être.

Pablo Picasso.

Atelier de la modiste.

Source : Musée Guggenheim.

 

   Si, incontestablement, le Maître de Malaga s’est imposé comme le chef de file d’une génération soumise au jeu pluriel des formes, c’est qu’en lui le génie se cristallisait précisément dans le jeu subtil infiniment renouvelé d’une morphogenèse infinie dont les variations étonnantes depuis celles, classiques, de la Période Bleue jusqu’aux « délires » formels du Vieux Sage des dernières peintures en passant par ce qui, de toute évidence, constitue le fait majeur de la représentation de la modernité, nous pensons, bien entendu, au Cubisme, sans omettre la parenthèse surréaliste que certains ont nommée Période du « Jongleur de la forme », soulignant ici combien ce créateur boulimique a apporté dans ce domaine qui devient la rhétorique d’un siècle.

   Mettre en relation « Atelier de la modiste » et « Lithographie », non en raison d’une quelconque fantaisie, mais parce qu’une évidente parenté les relie quant au lexique formel. (Ici, il ne s’agira nullement de superposer les œuvres, d’en faire des calques respectifs comme si une parfaite homologie signifiante pouvait les attacher l’une à l’autre. C’est l’intention générale qui compte, le jeu qui les anime et les porte au jour depuis un originel désordre jusqu’à un ordre qui les soustrait au silence et les porte devant la conscience en mode décrypté).

   Mêmes tonalités de cendre et de bois brûlé. Même clignotement dialectique du noir et du blanc. Même emmêlement des figures qui porte à l’abstraction ce qui, d’ordinaire, s’imprime avec aisance dans la commune réalité, ces figures humains si familières qu’on finirait par les oublier. Genre de vérité aléthèiologique des anciens Grecs (référence fréquente dans mes écrits), vérité dont l’essence plénière est de livrer une forme tout en la voilant, en la soustrayant partiellement au regard. Comme s’il s’agissait de découvrir l’essentiel à l’abri de quelque brûlure, car l’humain en sa représentation est une lumière d’une telle intensité qu’il convient de la découvrir par paliers, par aires successives, tel le désir vrai qui ne saurait progresser à l’aune d’un bond, seulement à la grâce d’une médiation intellective. Le précieux ne se déguste que du bout des papilles et dans un nécessaire recueillement. Le palais est si fragile qu’il ne supporterait l’irruption de fragrances par trop soutenues. Il en est de même pour les choses de l’art que l’on se doit de déplier à la façon d’une subtile gourmandise, bêtise de Cambrai ou bien macarons de Nancy fondant délicieusement sous la langue.

 

   Feu couvant sous la cendre.

 

   Ce qu’il nous plaît d’imaginer en présence des Rares, c’est tout de même le feu couvant sous la cendre, la braise alimentant l’étincelle de surface. Parler de Picasso, c’est nécessairement lui associer cette figure du Minotaure qu’il a su si habilement mettre en scène : impétuosité taurine se ruant sur une Dormeuse dont il caresse la main, comme si la furie originelle avait besoin de revêtir une forme policée afin de séduire celle qu’il convoite depuis le centre de son énergie volcanique. Autrement dit, Picasso le Maître faisant de son Modèle (figure de l’art) sa possession et son domaine dans une effusion aussi brutale qu’empreinte de douceur. Vérité aléthèiologique, disions-nous, Domination voilant Dominée. Mais Dominée qui consent pour l’amour d’elle-même, pour l’amour de l’art. Jeu immémorial des forces antagonistes qui toujours résistent au Créateur dans son entreprise de séduction. L’urgence est là dans cette forme-force convulsive, éruptive, turgescente alors que l’œuvre espérée est cette autre forme qui se retient et résiste avant que de céder aux instances de son prétendant. Créer est toujours cette forme qui en appelle une autre, ce galbe qui veut dire le monde, cette ligne qui encercle une passion, ce contour qui souligne un état d’âme, cette géométrie qui délimite le pur concept voulant se donner pour le réel à la manière du Cubisme dont la syntaxe si simple évoque pourtant une infinité de fragments perspectifs.

   Car l’économie essentielle de la forme, si elle SE signifie pour reprendre la belle formule de Faucillon, créant les conditions de son propre monde, elle ne le fait qu’à la mesure de cette autre forme humaine, celle-là qui lui a prêté son vocabulaire afin qu’elle puisse proférer et ne point mourir dans un monde qui, sans cette présence serait un « monde désert » pour reprendre le beau titre d’un roman de Pierre Jean Jouve dans lequel, précisément, il est question des relations complexes entre vie amoureuse et vie artistique. Peut-être, en définitive, ne s’agit-il que de cela dans la danse flexueuse des formes artistiques, trouver, pour l’Artiste, l’âme sœur qui sera le réceptacle de sa volupté. Peut-être ne s’agit-il que de cela ! La descendance de Noé était peut-être la première étape du voyage des formes. A nous de poursuivre l’œuvre généalogique. Le chemin est long qui conduit vers demain. L’art est nécessairement au bout ! Sans sa présence l’existence serait réduite à une peau de chagrin. Or nous voulons l’espace. Or nous voulons le temps.

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans ART
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7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 09:11
Grain de beauté.

Grain de beauté.

Tempera acrylique sur toile.

28.03.17.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

« A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles… »

 

(Extrait du sonnet « Voyelles »

D’Arthur Rimbaud).

 

 

 

 

   Mouche et corruption.

 

   Il faut commencer par ces zones obscures où se réfugient et l’immonde et l’inconcevable, à savoir les faubourgs que hantent les odeurs délétères de la corruption. Toujours est tenté d’adosser sa poésie à l’abîme. Seule voie d’accès à la beauté. Alors combien nous paraît paradoxale cette aventure qui pourrait bien être sans lendemain. Mais jamais beauté ne se décrète d’un simple geste de la conscience comme s’il s’agissait de dire la transparence de l’air, la teinte du ciel et nous aurions devant nous l’esthétique en son paraître. Autrement dit une image impérissable d’un bonheur immédiatement atteint. Tout est plus complexe.

   Evoquer la rose ne suffit pas. Ronsard le sait bien qui, sous l’apparat, montre le funeste dessein à l’œuvre :

« Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautez laissé cheoir ! »

 

   Sous la « robe de pourpre » sommeille le ternissement, s’ouvre la gueule du Néant avec son haleine acide. Choir, telle est l’essence du vivant qui le cède toujours aux assauts du temps. Combien les deux vers de Rimbaud enfoncent dans l’âme leur cruelle lucidité ! La mouche est le vecteur de cette dissolution et peu s’en faudrait qu’elle n’en devienne l’origine et la fin comme si son « corset velu » était l’emblème même de la mort agissante. Puisque, en réalité, il ne s’agit que de cela. La mort que l’art a pour tâche de soustraire à notre vue en lui substituant la lumière infrangible de ses œuvres. Du moins cette résistance à la brisure définitive de l’être nous en fait-elle le don le temps d’un regard, d’une émotion, d’une pensée.

   Tout essai de profération, se montrât-il sous les espèces du beau poème, de la peinture fascinante, de la musique harmonieuse, s’affilie nécessairement à un principe dialectique. Le beau n’est que l’envers d’un mal à l’œuvre qui transparaît, ici ou là, sous l’écaille d’un glacis, dans l’intervalle entre deux notes, dans la césure qui, un instant, immobilise le vers et le tient en suspens à la façon de l’épée de Damoclès.

   De Rimbaud à Baudelaire, d’identiques « fleurs du mal » traversent la langue et la font être ce qu’elle est : cette tragédie oubliant pour un temps ses racines, offrant au lecteur un bouquet éclatant. En attendant…La beauté est universellement cette douleur qui a revêtu son masque de carnaval, endossé ses vêtures dorées, chaussé ses escarpins vernis. Alors on fait semblant, on feint d’être Celui, Celle qu’on n’est pas, on se joue la comédie. Mais lorsque la fête est finie, que le déguisement est tombé, que la poudre de riz a été lavée, ne demeurent plus que le revers des choses et les visages sont empreints de cette mélancolie qui est le prix à payer. En soi la beauté est scandaleuse, sans doute immorale, douée d’intentions maléfiques puisque, sous ses pétales, fleurissent les épines par lesquelles elle se révèlera en tant qu’incontournable destin. L’émotion esthétique devant le frêle et délicat bouton de rose n’est que la nécessaire biffure d’une anticipation qui serait l’image même de l’affliction.

 

   Métamorphose de la mouche.

 

   Donc cette mouche mortifère ne prospérant qu’à l’aune de ses basses œuvres, que devient-elle dans la peinture de Dongni Hou ? Logiquement nous devrions éprouver quelque effroi à sa seule vision. Or nous sentons bien qu’il n’en est rien. Ni la rose fanée de Ronsard, ni les puanteurs cruelles exhalées par la lettre A, dont un devine qu’elle évoque par son triangle la forme du ténébreux insecte, ne sauraient nous plonger dans quelque bouleversement. Cette mouche est d’une autre nature. Son rapport à l’art n’est nullement médiatisé par un mal nécessaire dont nous devrions nous enquérir avant que d’en goûter la chair exquise. C’est à une prise de possession sans délai de son être qu’il nous est suggéré de procéder. Non seulement ce diptère nous apparaît dans toute son innocence, mais c’est d’une grâce dont il s’agit, de quelque chose de précieux dont notre jugement doit être saisi. Bien plutôt que d’un possible deuil, c’est une réassurance qui nous visite, une simple et heureuse distinction qui nous effleure dans la délicatesse. A la vérité nous ne savons pas à quoi tient ce genre de fascination. Car, dès que notre regard l’a rencontrée, cette mouche devient indispensable tout comme l’air à la respiration. Seulement l’ôter d’un trait de l’esprit reviendrait à occulter le lexique de l’œuvre. Entre elle et l’Enfant qui lui offre le site de sa joue, il y a convergence, affinité, l’une devenant l’écho de l’autre. Comme si, de toute éternité, la rencontre s’était disposée de telle manière que sa réalisation devînt irrémédiable. Nécessité d’une présence en amenant une autre. Jeu de miroir dans lequel chacun s’agrandit d’une différence qui devient non seulement invisible mais trace le subtil chemin d’une harmonie. Elle est là à la manière d’une évidence et seul un étourdi se hasarderait à tracer une autre réalité que celle qui s’offre à notre curiosité.

 

   Les chemins de la métamorphose.

 

   Il faut s’interroger. Pourquoi la mouche habituellement amie de la putréfaction endosse-t-elle, tout à coup, des habits qui seraient de lumière ? Car, non seulement elle ne nous dérange pas, non seulement nous la trouvons convenable, mais nous l’appelons comme une clé qui ouvrirait un monde. D’elle part un invisible rayonnement qui fait de l’Enfant du portrait cette exceptionnelle présence, cette fragilité de porcelaine, ce précieux céladon que nous voudrions abriter des déconvenues et des toujours possibles fêlures. Elle est un point de fixation. Elle est la mesure par quoi survient la beauté. Mais non en raison d’un mal qui lui serait sous-jacent. C’est du contraire dont il s’agit, cet étrange diptère est beau en soi. La mouche est devenue parure. La mouche est devenue onyx. Eclat d’obsidienne. Perle rare en tout cas. Motif à porter sur soi comme le faisaient les élégantes du XVIII° siècle, collant une infime pièce de mousseline noire pour simuler un grain de beauté. Toute une symbolique y était attachée selon sa localisation. Ainsi trouvait-on « L'assassine ou la passionnée, près de l'œil ; la baiseuse, au coin de la bouche ; la friponne ou la coquette, sous la lèvre ». (Source : Wikipédia).

Grain de beauté.

François Boucher.

La Mouche ou Une dame à sa toilette.

1738.

(Source : Plume d’Histoire).

 

  Mais éloignons-nous de cette sémantique aussi riante que galante pour revenir aux cimaises de l’art. Et d’abord à ce sublime portrait de François Boucher dont l’heureuse plénitude, le teint incarnat, l’élégance du geste, la pureté du regard ne peuvent que nous éloigner des poétiques mais non moins étonnantes « errances » rimbaldiennes. Ici la mort est loin. Ici seule la radiance de la peau, le charme qui émane de cette douceur de fruit, la teinte dominante si proche de l’aile du flamant et cette inimitable touche près de l’œil qui vient apporter sa ponctuation signifiante comme si elle était l’ultime signe d’une volupté promise. D’abord à Celle qui en est l’heureuse manifestation, ensuite celle, supputée de l’amant qui saura en cueillir l’effleurement discret. A s’inspirer du code galant précédemment cité, le Modèle de Boucher serait « passionnée » ou bien « assassine », ce qui, on en conviendra, paraît pour le moins offenser cette réalité-là. La nature de cette Jeune Personne, tout en réserve et intériorité, semble s’inscrire en faux contre ces jeux de la séduction qui, effectivement, ne sont que des jeux.

 

   Grain de beauté en situation.

 

   Celle que nous nommons « Grain de beauté », elle, arbore une mouche dont on ne sait si elle est réelle ou bien résulte seulement du choix et de la virtuosité de l’Artiste. Mais peu importe son degré d’appartenance aux choses du monde. Ce que nous avons évoqué, il y a peu, sous la forme d’une parure en tant qu’attribut remarquable de la féminité, nous avons choisi de lui conférer la dignité d’un objet rare, sublimé. Mais quel est donc le phénomène qui la fait subitement passer du statut d’insecte ordinaire à celui de « bijou indiscret » pour parodier le titre célèbre de l’ouvrage de Diderot ? Car si l’intention n’en est pas obligatoirement libertine (mais connaît-on jamais les arcanes de l’inconscient ?), elle est de l’ordre de la séduction et emprunte donc un cheminement parallèle. Sublimation donc qui procède par étapes et références historiques. Comment, en effet, ne pas reconnaître dans cette admirable représentation de la pureté enfantine quelque belle influence artistique ? En faire l’économie reviendrait à considérer l’œuvre telle une peau de chagrin et la reconduire à la simple anecdote, au vol capricieux d’une mouche qui aurait fait escale sur l’aire lisse d’une joue.

 

   Des poupées à Vermeer.

 

   Sans doute, un premier coup d’œil nous inviterait à aller voir du côté des poupées vénitiennes en porcelaine avec leur teint de talc, leurs joues de vermeil, leurs grands yeux couleur de lagune. Mais, ici, le risque serait grand de demeurer dans l’orbe de la fable, de donner site à une mythologie d’essence provinciale, de confondre l’art et l’artisanat. Donc il faut poursuivre dans d’autres directions.

   D’abord se rendre dans la mythologie florentine renaissante, auprès de « La naissance de Vénus » de Sandro Botticelli. Combien le visage de Vénus et celui de Grain de beauté peuvent être superposables. Même douceur de l’inclinaison de la tête, mêmes yeux révélateurs d’une intense vie intérieure en même temps que porteurs de la fièvre d’une profonde mélancolie. Même ovale des physionomies, même arc de Cupidon qui semble s’éteindre dans un unique silence.

   Ensuite tâcher de retrouver toute la subtilité d’un Fragonard dans « Portrait d'une jeune femme ». Identiques teintes adoucies, identique sensibilité dont le XVIII° siècle savait si bien rendre compte. Coloration à peine affirmée du sentiment mais tout se dit dans l’attitude d’abandon générale, dans l’ambiance de sérénité et de confiance, dans la présence au monde comme don de soi réservé, comme naturelle disposition à être sur le bord des choses en même temps que sur sa propre lisière.

   Enfin se porter en direction de l’Ecole Hollandaise, chez un Vermeer dans « Portrait d’une jeune femme ». Le teint, sans doute une couleur plus affirmée que chez Grain de beauté, mais le même travail de la lumière jouant sur les joues, le menton ; volonté d’affirmer une solitude heureuse, impression de coïncider avec soi, de connaître une paix, de goûter une joie intérieure.

   Bien évidemment comparaison n’est pas raison et établir des parallèles est toujours prendre le risque de projeter ses propres visions, de les imposer comme référence. Jamais œuvres ne sont totalement superposables. Seulement une approche de l’ordre d’une homologie des formes, d’une coloration proche, d’une lumière, d’une façon de traiter le sujet, d’une « ambiance », ce lexique qui ne veut rien dire tant il emprunte aux idées générales leur ambiguïté. Parmi les trois œuvres citées en référence, aucune ne met en scène de mouche ou de grain de beauté. Mais là n’était pas l’objet de ce qui était donné à voir. Ce que nous souhaitions montrer, c’est que l’œuvre contemporaine de Dongni Hou laisse transparaître des motifs artistiques essentiels dont on peut trouver les sources d’inspiration chez des Grands Maîtres du passé. Cette seule filiation donne au portrait qui nous est proposé ses lettres de noblesse en même temps que ce dernier se situe en tant que ces manifestations de l’art qui courent au travers des âges. Bénéficiant de cette dignité, de cette reconnaissance implicite, tout ce qui touche l’œuvre est sublimé, aussi bien sa composition, que ses qualités formelles. Aussi bien les sujets qui s’y trouvent exposés. Aussi bien cette mouche qui y gagne son statut de motif d’apparat, d’objet de séduction, de témoin remarquable de ce qui se joue en sourdine et n’éprouve nul besoin d’être désigné. Alors combien nous sommes loin des « vénéneuses fleurs du mal ». Combien la distance est grande qui nous sépare des « noirs corsets velus » de cette médiatrice des desseins funestes. Nous sommes en pleine lumière. Lumière : autre nom pour l’art lorsqu’il nous soustrait aux mors du réel. Une de ses missions fondamentales.

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 09:41
« Si avant dans le néant ».

   « Jamais créature vivante n'avait été engagée

   si avant dans le néant ».

 

   Victor Hugo.

 

   Tempera acrylique fusain sur toile

   Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Comme peut l’être une icône.

 

   Vous voir dans cette posture si dénuée d’intention, livrée à la contemplation comme seulement peut l’être une icône, abandonnée en une certaine manière au souffle de l’air, au lisse de la lumière, au luxe de cette chatoyante teinte de pêche suffisait à emplir mon esprit du bonheur de qui se livre en sa vérité. Nulle affèterie, nulle pose qui eût fait de vous un être livré à quelque commerce séditieux, à quelque entreprise située hors d’une naturelle évidence. Il en est ainsi des êtres simples qu’ils se dévoilent entièrement, qu’il n’est point besoin de chercher ailleurs qu’en eux la définition qui les révèle en ce qu’ils sont : des formes immédiatement saisissables dont, cependant, une indispensable réserve les retient sur le bord d’une révélation qui en déflorerait le mystère. Car jamais paysage n’est plus désiré qu’à se dissimuler derrière la courbe d’une colline, la touffe d’un boqueteau, la résille d’un rideau d’arbres qui en accentue la sublime beauté.

 

 

   Cette immatérielle coiffe.

 

   Cette immatérielle coiffe qui flottait sur votre visage comme s’il coulait d’une pluie d’étoiles, combien son teint était rassurant, reposant, si bien qu’on l’eût volontiers inscrit dans le cadre d’un boudoir romantique, clarté flottant à l’entour des choses avec la subtilité que met une rose-thé à illuminer le céladon qui l’accueille. Vous voir était sérénité. Vous voir était plénitude. Demeurer là, ne point différer de soi, sentir en son âme le fluide souple de la joie se fût annoncé comme la seule voie possible. Seulement le temps fait tourner le sablier, fuir les gouttes d’eau dans l’écoulement imperceptible de la clepsydre. Seulement il faut consentir à exister à défaut d’être une image dans un volume dont les pages seraient immobiles, unique poudroiement dans un lieu invisible.

 

Passion bretonne.

« Si avant dans le néant ».

Charles-François Daubigny.

Le village de Kérity en Bretagne.

Source : Wikipédia.

 

 

   Voyez-vous, les associations d’idées sont curieuses. L’harmonie dont vous étiez le centre de rayonnement, instinctivement, je la rapprochais de cette belle toile de Charles-François Daubigny qui peignait le village de Kérity en Bretagne. Le Peintre de l’Ecole de Barbizon, l’aviez-vous inspiré, lui qui avait imprimé dans sa toile la même couleur élégante, un genre de flottement infini, une façon qu’avait le paysage de traduire l’équanimité d’un état d’âme ? Pâte de la peinture jouant en écho avec cet air de gravité mélancolique que vous affectiez avec, il faut en convenir, une certaine noblesse. Oui, je sais, mon discours, au risque de vous heurter, paraîtra contradictoire. Comment conjuguer, dans un même espace, joie et son contraire ? Sérénité et sa valeur opposée, cette sourde inquiétude qui ourle les traits les plus accomplis d’un voile mystérieux ? Mais c’est bien là la valeur d’un être que d’apparaître en son retrait et de demeurer dans une ombre salvatrice. Car un jour trop vif en effacerait la belle présence. Car une nuit hâtive en détruirait le si doux spectacle.

 

   Si étrangement lointaine.

 

   Être : demeurer. Prise dans l’efflorescence de la toile si semblable à un nectar, vous étiez cette demeure dans la confusion des heures. Vous étiez à peine dissociée de ce fond dont vous émergiez insensiblement comme si quelque chose vous retenait en arrière de vous. Un souvenir dont vous ne pouviez vous détacher ? Une réminiscence enfantine qui vous clouait à des temps de nostalgie ? La silhouette de l’Aimé qui s’imprimait en creux dans la niche secrète des sentiments ? Vous étiez là sans y être vraiment. Vous étiez présente à même votre absence. Etrange dramaturgie qui vous rendait si étrangement lointaine. Vous étiez, peut-être, une simple créature de roman, un vers échappé d’un poème, une méditation si évanescente, si fluide que l’on ne pouvait faire l’économie de la méditation de Victor Hugo : « Jamais créature vivante n'avait été engagée si avant dans le néant». Comme si le néant, soudain, différait de sa cruelle abstraction pour livrer la forme d’une énigme. Insoluble, évidemment.

 

   Au loin, la mer.

 

   Y avait-il autre chose à faire, alors, afin de tâcher de vous approcher en quelque façon que de décrire l’œuvre de ce précurseur de l’impressionnisme ? « Impression clarté naissante », telle était l’assertion en clair-obscur que me dictait votre surprenante présence. Etiez-vous différente de ce paysage qui figurait tel un calque ? De ces demeures confondues avec la ligne d’horizon ? Je me plaisais à vous imaginer semblable à un territoire dont j’eus pu faire ma possession à seulement le regarder. Le ciel est cet airain que féconde la lumière venue d’un illisible nadir. Les nuages s’y posent avec la légèreté d’une écume. Les maisons sont basses qui disent l’amour de la terre, l’abandon aux racines, la fixation au socle qui amarre et attache les hommes à leur destin. Au loin la mer et ses meutes de vagues sombres, leur couleur de feuilles d’automne, leur tonalité éteinte partant au loin, là où plus rien ne se montre que l’illimité, le hors de toute mesure, le texte-palimpseste mêlant les eaux des abysses, les courants, les dérives. Au plus près les rochers tels des masses antédiluviennes dont on devine le lourd passé, dont on sent encore les confluences de lave et les écoulements pris dans la convulsion de l’écorce refroidie, bientôt une masse obscure trouée de bulles. Tout ceci est si immobile que toute progression s’y illustrerait à la manière d’une intrusion. Temps géologique qui gèle le temps humain, le rend dérisoire.

 

   Dentelle à peine esquissée.

 

   Mais il faut s’éveiller de cette lourde léthargie. Mais il faut voir plus loin et trouver des idées nomades, des déplacements, des raisons d’entreprendre quelque voyage qui soit en mesure de nous soustraire à cette emprise bigoudène comme si ces rochers étaient le bout du monde, l’aboutissement d’un périple, l’accomplissement d’une vie conduite à son terme. C’est la dentelle à peine esquissée de votre coiffe qui m’a conduit en ce lieu de finistère qui résonne à la manière d’un espace prompt à accueillir l’idée d’une finitude proche. Il convient de différer de cette pensée minérale à la sombre beauté qui aliènerait si l’on se laissait aller à ses accents tragiques. Demander à une autre représentation de l’art de nous hisser un pied au-dessus de notre détresse.

 

   Une autre coiffe.

 

   Une autre coiffe se dessine au loin dans les brumes de la poésie flamande. Celle, précise, exacte, belle comme un acte de piété que nous donne à voir Rogier van der Weyden, primitif né à Tournai aux alentours de l’an 1400. Non seulement les coiffes sont dans un subtil rapport d’homologie mais, détail bien plus frappant, les attitudes des deux portraiturées se montrent dans un geste identique de méditation profonde, hiératisme nous conduisant aux portes du sacré. Si tout art est d’essence religieuse et l’Histoire nous en rend raison, alors ici la trame est visible qui fait de la peinture l’acte transcendant par excellence. Et qu’est donc la transcendance si ce n’est la sortie hors de soi en direction de cette mystérieuse altérité qui nous dépasse, nous interroge et nous maintient en suspens ?

 

 

« Si avant dans le néant ».

Illustration de gauche :

 

Portrait d'une dame.

Rogier van der Weyden.

 

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Même inclinaison de la tête. Même front bombé où gonfle la lumière. Le rêve semble intense qui fait ses arabesques dans le sanctuaire invisible où, peut-être, habite un dieu ? Comment jamais savoir ce qui se dissimule dans une pensée, se dissout dans le labyrinthe de la mémoire ? Si beau de seulement imaginer, de s’immiscer sous le glacis brillant de l’huile, de traverser les apparences, de connaître de l’intérieur ce qui, jamais, ne nous appartiendra comme une réalité. Seulement l’écart d’un songe, l’abîme d’une intuition. Être l’autre et demeurer en soi comme si un sublime don d’ubiquité nous habitait, lieu inimitable d’un alter ego réversible. Je-suis-l’autre-qui-est-moi. D’un seul empan de la conscience. Comme un acte d’amour en miroir. Alors il n’y a plus de différence. Alors mon langage est le tien. Je vois par tes yeux. Tu sens par mon âme. Je viens à toi par mes jambes. Tu es ce que je suis avant que je ne m’appartienne. Je suis ta vision du monde dont tu me fais l’offrande comme d’une parole ultime.

 

   Ton image double.

 

   Voici ce que je ressens à ton image double, à ton apparence siamoise. Où commences-tu ? Où finit l’autre, cette réplique venue à ta rencontre du plus loin du temps ? Et le temps quel est-il ? Existe-t-il encore, vu sous le prisme de l’art ? Magnifique osmose qui confond en une même arche brillante cette Dame de la Renaissance flamande et cette Bigoudène que Dongni Hou transporte bien au-delà des contingences contemporaines. C’est une si belle impression de franchir des espaces que l’on pensait non miscibles, des durées que l’on croyait étanches, inconciliables. L’authenticité d’une œuvre se mesure seulement à ceci : la dissolution des catégories spatio-temporelles qui sont les paradigmes grâce auxquels l’homme indique sa terrestre présence. Regarder une œuvre et s’y effacer, s’y noyer comme si, tout autour le monde s’était évanoui, ceci est la marque du rare et du généreux.

   Oui, immense marque de générosité, de don de soi qui définit le lieu où habite l’Artiste. Esquissant, traçant les signes originels de son dire sur la toile, rêvant à son projet fou (l’art est une folie ou bien n’st pas !), posant les premiers mots de sa fable, ici une nuance couleur de chair, là la courbure rose d’une pommette, là encore la douce pulpe des lèvres, plus loin l’ovale précieux du menton, la fuite du cou qu’estompe le nuage d’une inaccessible présence, Celle qui crée nous installe bien au-delà du monde ordinaire où règnent les soucis et bourdonnent les contrariétés. Tout s’ouvre. Tout se dilate et s’orne des lumières infinies d’une allégresse. C’est une ardeur qui fait sa rubescence au creux de l’âme et plus rien ne compte que cette levée du sens parmi les ténébreux corridors qui courent d’un horizon l’autre.

 

   Bonheur infini du regard.

 

   Comment ne pas être fascinés par tant de grâce, par tant de simplicité, cette empreinte des choses justes ? Face à nous, dans le plus grand dépouillement qui soit (qui, paradoxalement est l’idée du luxe portée à son acmé), jouent en écho deux grâces infinies. Toutes deux nous disent en mode pictural le bonheur entier du regard lorsqu’il sait se faire l’exact découvreur de ce qui est à connaître. Regarder n’est nullement le fait d’une perception, fût-elle habile, entraînée à faire naître des sensations. Regarder c’est, contemplant jusqu’en sa chair ultime la beauté partout apparente, la porter au devant de soi et l’y maintenir le temps de sa propre métamorphose. Oui car l’art est le médiateur par lequel monter dans l’échelle des tons et découvrir le sien, le ton fondamental avec lequel nous avons à nous entendre.

   Ces deux personnages à la douce carnation sont l’exact contraire des visages de cire d’un musée Grévin. Ils sont la vraie chair, plus vivante, plus réelle encore que celle que l’on rencontre habituellement dans la pente habituelle des jours, dans l’agonie de l’heure. Ceux-ci sont touchés par la corruption, ils se fanent, s’altèrent et sont marqués par l’irréversible force de l’âge. Ceux-là dont l’art est la révélation sont intemporels, inaltérables. Ils sont la chair du monde. Ils sont notre propre chair quintessenciée. La chair de l’amour lorsque, allégé de ses fardeaux de soucis et de peines il devient si diaphane qu’on peut le comparer à la belle œuvre d’Antonio Canova, l’Amour et Psyché dont le marbre transcendé flotte à une immémoriale hauteur. Ici est atteint l’empyrée et le dieu devient invisible.

« Si avant dans le néant ».

Antonio CANOVA
(1757 - 1822)
Psyché ranimée par
le baiser de l’Amour
(vue de dos)
Marbre.

© 2010 Musée du Louvre / Raphaël Chipault.

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 09:21
Effusion de soi sur la toile du monde.

"Sans titre", acrylique sur papier,

Bieuzy 2015.

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

 

   Lire une forme.

 

   C’est toujours être confronté à une énigme que de vouloir traverser la membrane d’une forme, de se déployer à même la complexité de ses significations. Car, ou bien nous n’y devinons que notre propre silhouette ou bien celle de l’Autre puisque l’humain est toujours ce qu’il y a de plus prégnant pour un autre humain. Alors on dira ce corps noir, donc cette négritude affleurant à même le projet graphique. On se livrera à une manière d’exégèse, inventoriant tout ce qui mérite de l’être. On dira l’ovale de la tête que surmonte l’élévation d’un chignon. On dira l’amplitude de la poitrine comme promesse de destin maternel. On dira la courbe d’un bras, la chute de l’autre en direction de la hanche. On devinera les deux collines des fesses, la vaste plaine du bassin, une jambe remontée qui délivre la toison du sexe, la faille où sombrer sans retour possible. Car jamais l’on ne peut se hisser de cela même d’où l’on provient, qui appelle, qui entonne le chant d’un espace magique. On proférera l’impossibilité d’être au monde autrement qu’à l’aune de quelque fantasme. On décrira avec un bonheur teinté d’envie l’onde claire qui ceint le corps à la manière dont la mandorle détoure la tête du Saint Homme. Alors on sera si près de l’arche du sacré que les yeux se napperont de larmes, que le cœur se dilatera à la mesure du mystère, que l’âme entamera son éternel voyage en direction des étoiles.

 

   Peintre en son atelier.

 

   Le jour est à peine une traînée blanche sur les lèvres du monde. Un murmure, le bruit léger d’une fontaine fuyant dans l’interstice des pavés. Une marche sur la pointe des pieds. Une progression à bas bruit qui s’habille de la vêture de l’inaperçu. Mais cette silhouette à contre-jour du désir qui fait ses étonnantes confluences, quelle est-elle ? Est-elle pure émanation de la toile blanche qui s’impatiente d’être maculée, c'est-à-dire de naître au monde ? Est-elle autre chose qu’une souple volonté attendant l’heure de sa propre révélation ? Est-elle au moins une réalité saisissable autrement que par un procès de la raison ? Est-elle pur concept, abstraction dans le filigrane du jour ? Idée haute que nous ne pourrions percevoir qu’à la mesure d’une longue contemplation ?

 

   Kairos ou le moment décisif.

 

   Soudain le spalter. Soudain sa brosse de poils souples. Soudain la déflagration d’une pensée toute artisanale. Le geste comme fin en soi. Le geste modulateur de formes. Le geste comme syntaxe du monde. Le geste en tant que projection, turgescence, acte sexuel qui éclabousse la toile à la lumière de sa puissance. Une forme noire jaillit. Ecumeuse, pareille aux naseaux fumants du taureau dans l’arène inondée de clarté. Image-minotaure d’un Picasso se ruant sur celle qui sera possédée par une pure décision esthétique. Mais écoutons Jean Cocteau esquisser Picasso :

 

   Jeudi 25 Septembre 1958 : Picasso, aspergeant la toile avec un sperme de couleurs. Il en va de même s'il sculpte. Chacune de ses œuvres dénonce une sorte de masturbation furieuse ou tendre. Il est rare qu'il se livre à cette débauche en public, car il n'est pas exhibitionniste.

 

   Et cette masturbation n’était pas seulement conceptuelle, théorique, mais le Maître éprouvait souvent le besoin d’en réaliser une mise en scène physiquement éjaculatoire, sans doute signature génétique renforçant la symbolique. Effusion du soi-spermatique comme condition de possibilité d’une paternité artistique. Ou la collision de la volonté et de l’émulsion corporelle. Génie débordant telle la lave du volcan dont la métaphore concernant l’Inventeur du Cubisme est sans doute la plus performative qui soit, en même temps que l’expression de l’ego-picassien : « J’expulse ma lave donc je crée ! ».

Effusion de soi sur la toile du monde.

Minotaure caressant du mufle

la main d'une dormeuse, Pablo Picasso (1933).

Source : Côtes-du-Rhone News.

   Celle qui est possédée : l’œuvre en son accomplissement artistique. Etrange alchimie par laquelle se confondent le corps de l’Artiste et le corps du dessin, de la peinture, de la forme portés à leur révélation. Transsubstantiation du corps du Créateur (du démiurge si l’on veut) en ce pur esprit dont naissent les images que les Voyeurs regarderont en tant que témoins étonnés. L’anatomie de l’Artiste se liquéfie, se métamorphose en sang, en encre, en coulures noires ou grises qui sont les traces tangibles d’une vie sacrificielle. L’Artiste fait don de lui-même, se mutile, se fragmente, se dépose sur la toile, s’incorpore au papier dans un geste rageur de toute-puissance. Rien ne lui échappera désormais du processus qui amènera la peinture, le dessin à être ce qu’ils sont en eux-mêmes : une révolte en acte.

 

   Créer : happer sa chair.

 

   Créer n’est que cela, happer sa chair et la porter au paraître afin que se dise un monde intérieur qui n’est jamais que le reflet, l’écho de ce monde extérieur qui nous façonne en notre fond. Il n’existe nulle séparation. Projeter sur le subjectile la tache, disséminer une ombre, faire apparaître une lunule de clarté, initier un retrait ou bien pousser une ligne vers son destin, c’est rien moins que s’actualiser soi-même et surgir au monde comme il sourd au sein de notre présence. Etonnante dialectique qui mêle en une seule compréhension le même et le différent. Assénant ses coups, dardant sa chevelure hirsute, la brosse n’est que le bras armé d’un Proférateur de sens, exutoire de ce qui bouillonne, faseye au grand vent de l’inspiration et meurt de ne pouvoir voir le jour, de n’être reçu en tant que ce don manifeste, cette oblativité qui rougeoie et mourrait de ne pouvoir faire efflorescence.

   Tout comme le désir dresse sa hampe en direction de la jarre qui se dispose à l’accueillir afin que la quintessence ait lieu qui, de deux solitudes, tirera une dimension unique, pareille à l’oriflamme dans la dalle obscure de la nuit. Une braise est là qui jaillit, illumine, fait girer son phare jusqu’au rivage où s’amassent les Curieux et les Chercheurs d’amphores emplies de messages secrets. Créer est forer la densité du réel, y faire apparaître cette ouverture, cette lumière au gré desquelles quelque chose comme une espérance se fera jour, un tremplin se dépliera apportant dans la croûte têtue de l’existence le ferment matriciel qui essaimera les spores de la beauté. Si le geste originel est éjaculatoire (et gageons qu’il l’est), il lui faut l’espace d’un recueil, d’une fécondation utérine, d’une disposition à recevoir la semence existentielle à la faire prospérer, à la révéler telle l’exception qu’elle est. Comme une vérité qui se dirait à la seule force du désir. Comme la fougère déploie sa crosse pour fertiliser et se porter en avant, au seuil de l’être.

 

   La forme en son fond ?

 

   La forme n’a pas d’existence autarcique. Elle ne vient pas de nulle part. Elle n’est pas le signe de la main invisible de Dieu qui l’aurait portée à sa manifestation. La forme vient toujours du geste qui l’a « informée ». La forme est artisane. C’est pour cette unique raison que nous n’avons de cesse d’y trouver un fragment de réalité. Ici une silhouette humaine, là une esquisse animale, là encore la trace d’un végétal ou d’un minéral. Mais sa rutilante présence ne nous éblouirait-elle pas ? Ne sommes-nous uniquement assignés à admirer ses courbes, ses pleins et ses déliés, ses arabesques ? En un mot sa plastique ? Si c’était ainsi, alors nous demeurerions sur le seuil du temple à défaut d’y trouver le dieu qui se dissimule dans le pli d’ombre. C’est souvent ainsi, nos yeux glissent, dérapent sur le pavage lisse du réel se satisfaisant de la première vision venue. Pourtant nous sommes alertés. Quelque chose nous dit la rivière souterraine sous la couche d’argile. Quelque chose nous dit la lumière qui traverse la nappe d’eau. Nous dit le rare, l’appréciable, l’essentiel qui, toujours, apparaît tel un simulacre dont il faut lever le voile.

 

 

   Toute forme, support d’un humanisme.

 

 

   Doit-on se contenter de lire la forme en sa forme (une tautologie ?) ou bien doit-on la considérer en son fond, c'est-à-dire la laisser paraître en ce qu’elle est, qui constitue son essence : porter au monde le message de l’homme ? La tâche artistique, tout comme l’existentialisme, est un humanisme. Elle est une esthétique que double une éthique car il ne saurait y avoir d’art sans morale. Ici il devient nécessaire de reprendre l’un des leitmotive de la conférence de Sartre : « L'homme est condamné à être libre ». Cette belle assertion bâtie sur un subtil oxymore fait de la liberté de l’homme une condamnation. Une obligation : nous sommes responsables devant notre conscience, devant l’Histoire de notre façon de nous assumer en tant que condition humaine. Nous avons à correspondre à notre essence, laquelle, pour l’Auteur de La Nausée vient après l’existence. Peu importe l’ordre des termes, peu importe que l’être suive ou précède le sentiment d’être au monde. Nulle priorité sauf celle de sa propre intuition. La forme précède-t-elle le fond ? Le fond est-il fondateur de la forme ? Admirant une œuvre belle, notre conscience s’ouvre à tous les possibles en une sublime synthèse unifiante, forme et fond s’engendrant mutuellement dans une indescriptible joie. Oui, c’est à cet être de plénitude que nous voulons souscrire. En toute bonne foi.

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 08:39
Rhétorique plurielle des formes.

"Sans titre", bois, fil de fer,

ficelle et papier mâché,

cm 42x35x28, Milan 1982

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Sublime présence.

 

   Formes - Formes - Formes - Immense pluralité dont, la plupart du temps, nous ne saisissons pas la réalité, ne devinons la sublime présence. Toujours les formes se proposent à nous, nous traversent sans même que nous en percevions la trace. Elles nous environnent, font notre siège, viennent à notre encontre dans le secret de leur être. Forme contre forme puisque, aussi bien, nous en sommes une parmi tant d’autres et rien ne nous exonère d’exister auprès d’elles sous le fallacieux prétexte que nous nous en éloignerions à la mesure de notre essence humaine. Toutes formes sont équivalentes qui participent à la grande fable du monde. Chacune avec son lexique singulier. L’oiseau et son triangle aigu qui fore la toile du ciel. Le palmier avec son tronc de boue flottant au-dessus de la claire oasis. La pierre dressée et son glaive planté dans l’azur. La feuille dentelée et le prédicat de ses nervures qui disent la proche perte dans le sol de poussière.

 

   Nous souvenons-nous au moins ?

 

   Nous souvenons-nous au moins de la silhouette maternelle, de cette douce inclinaison d’une esquisse qui nous disait le bonheur de vivre, le projet à inaugurer, l’existence ouverte dans le destin des heures ? Nous vient-il en tête, à titre de réminiscence, l’empreinte aperçue, autrefois, du sabot du chevreuil dans l’argile fraîche ? L’image d’une liane de volubilis qui orna le seuil d’une demeure et nous offrit repos et réconfort ? Le cercle d’ondes d’un galet jeté dans l’eau d’une rivière d’enfance, fait-il encore sa vibration entêtante en même temps que rassurante à l’orée de notre front ? Et cette rue pavée montant dans le bleu de l’aube est-elle encore présente en quelque endroit de notre corps, peut-être logée dans un pli secret sans souci d’un événement que le temps a dissous dans les mailles de l’illusion ? Tout ceci aura-t-il au moins existé à l’aune d’un songe, les quelques secondes trop vite évanouies d’un rêve éveillé ? Car c’est le problème avec cette immarcescible conflagration de lignes et de traits, d’angles ouverts et de spirales occluses, de théories abstraites et de ramures concrètes, de figures visibles ou de textures charnelles, tout se mélange, tout se fond et disparaît bientôt dans une sorte d’anonymat qui ne nous parle plus. Comme si le langage des formes s’était dissipé à même ses confluences, avait plongé sous le confondant marais d’une inconnaissance. D’elles il ne demeurerait que cet œil semblable à un inconcevable maelstrom, un vortex par lequel s’écoulerait tout le sens qui était un jour disponible mais que le présent aurait effacé à la manière d’événements n’ayant plus d’actualité, ombre immolant une illisible lumière.

 

   Tentation des interprétations.

 

   Formes passées, illisibles, dont aucune résurgence ne paraîtrait avoir lieu que celle des souvenirs nous ayant désertés. Mais les présentes, celles qui nous montrent leur visage familier, qu’en faisons-nous sinon tenter d’en approcher la réalité, d’en cerner l’existence sous la ressource d’une facile analogie ? Nous regardons un nuage et y projetons ce visage, cette chevelure se faisant et se remodelant au gré de notre humeur vagabonde. Un arbre se découpe-t-il à l’horizon et voici, qu’aussitôt, l’évidence d’un animal se dresse, peut-être dans cette dimension fantastique qui trouble la vue le temps d’une brise aérienne. Cette stalagmite, un glaive. Ce bourgeonnement de calcite blanche, un légume pommelé. Cette draperie que frappe la lumière, l’oreille d’un pachyderme dans le demi-jour de la grotte. Mille façons d’élaborer un lexique singulier, éminemment subjectif, parfois partagé par d’autres yeux que les nôtres, mais toujours dans la différence, le léger décalage. Qu’avons-nous fait d’autre que de développer un vocabulaire attaché à une structure, autrement dit doter un référent d’une signification ? Nommer est toujours donner du sens à ce qui n’en a pas qui sort soudain de son ombre native pour surgir dans la clarté.

 

   Que veut donc nous dire « Sans titre » ?

 

   « Sans titre », alors, comment en prendre acte puisque, volontairement, l’Artiste a voulu dérober à notre désir de connaître l’objet même d’une connaissance esthétique ? Ne nommant nullement son œuvre il la reconduit en-deçà d’une explication qui nous en livrerait le secret. Pour cette raison elle demeure en réserve, silencieuse, anonyme, en un sens hors de portée. Mais n’en est-il pas toujours ainsi de la création artistique qu’elle s’éloigne de nous à mesure que nous en visons sa nature ? Ne se soustrairait-elle à notre essai de préhension et nous penserions alors avoir affaire à une chose parmi les choses, affectée de contingence, disparaissant au milieu des affairements mondains. Seuls indices livrés à notre sagacité, des matériaux en leur simplicité, en leur humilité : « bois, fil de fer, ficelle et papier mâché ». Comme si, de cet inventaire à la Prévert, devait découler quelque chose comme une certitude, une manière de saisir en totalité ce qui fait phénomène. Mais il est bien évident que se satisfaire de cette énumération ne nous place qu’au devant de notre propre insuffisance, non face au contenu de l’œuvre. Ici sont des nutriments bruts qui nous sont livrés, qui demeurent à l’état de nature, faute d’avoir été métabolisés. Il nous faut donc aller plus avant. Et où donc progresser si ce n’est en direction de la polyphonie des significations qui, ici et là, parcourent le monde de leurs rhizomes pluriels ? Avoir recours, sinon à l’analogie, du moins à une mise en perspective de l’œuvre afin que des projections puissent s’y produire à partir de formes siamoises, douées d’affinités, porteuses de sèmes qui pour n’être parfaitement identiques peuvent jouer en une manière d’écho, de jeu spéculaire. Immense jeu de réflexions dont nous sommes le foyer, miroitements par lesquels connaître ce qui nous est donné à voir.

Mais avant de nous mettre en quête de possibles parentés formelles ou conceptuelles, livrons-nous encore une fois au jeu des similitudes. Dans cette proposition plastique nous pourrions voir soit un visage coiffé d’un casque ou bien encore une forme humaine en affliction avec tout en haut les orbites vides des yeux, bras droit collé au corps, buste projeté vers l’avant, abdomen près du sol, campé sur le massif de deux lourdes jambes. Mais ici le travail de l’imaginaire risque d’être pris en défaut qui s’évade bien au-delà de l’horizon de « ficelle et papier mâché ».

 

   Echappées conceptuelles.

 

   L’autre.

Rhétorique plurielle des formes.

Bronze.
Per Kirkeby.

Source non identifiée.

 

   Afin d’éviter le risque d’une altération de l’œuvre enclose en ses lignes, il convient de prendre du recul, de procéder à une manière de saut dont l’aventure pourra nous conduire vers d’autres visées signifiantes. Et, aussitôt, nous pensons à ces œuvres de bronze telles des monolithes de Per Kirbeby qui paraissent tellement éloignées de l’objet ici considéré. A l’évidence il n’y a pas complémentarité, semblance, mais au contraire opposition de deux visions antagonistes, de deux ébauches d’une figuration dont les prémices semblent aussi éloignées que le jour l’est de la nuit. Intérêt manifeste qui livre une parution à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir de ceci qui joue en mode dialectique, chaque œuvre s’affirmant en ce qu’elle est au regard précisément de ce qui les différencie, les dissocie et nous interroge. Le bronze de l’Artiste danois, dans sa massivité, ses reflets spéculaires, se propose comme une pure extériorité, sur laquelle le regard bute, s’abîme, fait retour sur soi, dans l’impossibilité d’une effraction qui nous dirait les puissances internes, les tellurismes, les clivages qui animent la matière en son inaccessible nature. (N’oublions pas que Kirkeby est géologue de formation).

   Et si nous posons, en tant qu’approche du bronze, sa configuration interne c’est bien parce que nous nous heurtons à sa paroi lisse dont nous pourrions éprouver une manière d’hostilité, de résistance à ce que nous voudrions savoir d’elle. Alors nous vient l’irrésistible envie de forer la dureté de sa coque, d’inventorier son architecture, d’en deviner ses volées d’escaliers, ses arches ouvertes, ses balcons en surplomb, ses corniches de pierre tels qu’aperçus dans les Prisons imaginaires de Piranèse, cet essai de s’immiscer dans l’inconscient du monde. D’entrer dans ce vide qu’un plein nous refusait comme s’il y avait danger à connaître, à faire se lever la confluence des sèmes cachés, de les porter en plein jour, là où la conscience les visant peut s’en emparer sinon avec la certitude d’une vérité, du moins dans la réassurance d’un langage qui pourrait devenir familier.

Rhétorique plurielle des formes.

 

Le brasier fumant.

Giovanni Battista Piranesi.

Source : Wikipédia.

 

   Le même.

 

   Faisant ceci, traversant la matière, l’ouvrant en sa texture intime, nous avons perforé le réel, l’avons amené à prononcer le chiffre de son secret. Car nous ne saurions nous contenter du massif calcaire de la montagne, nous voulons en être les spéléologues, connaître le lisse de ses boyaux, le luxe de ses grottes de blanche calcite, frôler les tuyaux d’orgue des stalactites, éprouver le vertige de ses colonnes qui s’élèvent jusqu’à l’illisible plafond où brillent les gouttes de cristal. Nous avons perforé le réel, nous l’avons amené à son dévoilement. Nous voulions en connaître les arcanes tout comme nous souhaiterions contempler la face cachée de la Lune. Perforation est ici le mot directeur qui nous enjoint de nous enquérir des formes non plus seulement selon leur apparence, leur texture visible, mais de nous mettre à la recherche de ce vide qui sous-tend le plein et le porte à sa manifestation. Sans vide qui crée la tension, le plein n’est qu’une infinie mutité, le bruit d’un inexplicable silence.

Rhétorique plurielle des formes.

« Concetto spaziale »

Lucio Fontana.

Source non identifiée.

   Alors s’ouvre le lieu de l’arte povera (l’art pauvre) dont Lucio Fontana est l’un des artistes emblématiques. Ce dernier lacèrera ses toiles, les poinçonnera, les criblera de trous dans une manière d’obsession, laquelle loin de constituer un geste maniaque ou sadique en sera l’antidote, à savoir cette quête de l’infini dont l’art se voudrait la figure la plus haute. Curieusement la matière offensée, maltraitée, mutilée, sera le tremplin par lequel atteindre le versant d’une spiritualité dont les fentes et autres lacérations seront la métaphore. Comme si, dans la figure du supplice, se manifestait l’indispensable préalable à une révélation de ce qui outrepasse la matière, son signe d’absolu, l’épiphanie de l’être des choses en leur fuite éternelle. Mais quel est donc le symbole de l’entaille, si ce n’est, d’outrepasser la physique en vertu de quoi apparaît cette insaisissable métaphysique, objet de toutes les vénérations comme de tous les rejets ? Ainsi le geste artistique apparaît-il, par-delà sa fonction simplement instrumentale de fabrication, comme une ascèse voulant ouvrir les mystères du monde. Ici semblent se rejoindre les efforts de deux artistes, celui du fondateur du mouvement spatialiste, celui de Marcel Dupertuis dans ce bel enchevêtrement de formes qui ne témoignent pas seulement pour elles en tant que matières dessinant dans le vide les mailles d’un exister. Certes elles sont d’abord cela, du bois, du fil de fer recouvert de bitume, de papier à la teinte d’argile, des croisements de nœuds de ficelles, donc une géométrie appliquée à délimiter une réalité. Mais aussi et surtout un essai de faire venir à la parole cet indicible toujours en fuite dès l’instant où on en sollicite les ressources figuratives.

   Fontana explicitait cette façon d’être esthétiquement au monde en une formulation aussi subtile qu’emplie d’une belle intuition :

   «Mes entailles, dit l'artiste, sont par-dessus tout une expression philosophique, un acte de foi dans l'infini, une affirmation de spiritualité. Quand je m'assois devant l'un de mes tagli, [...] je me sens un homme libéré de l'esclavage de la matière, un homme qui appartient à la grandeur du présent et du futur».

   A propos des œuvres de ce peintre-sculpteur on n’a pas hésité à créer la formule de « matérialisme spirituel », étonnante en ceci qu’elle apparaît à la manière d’un oxymore, d’une décision faisant se conjoindre des irréconciliables par nature. L’existence n’est jamais une essence qui n’est jamais une existence. Comme si toute proposition artistique dans son essai de compréhension de ce qui est girait éternellement en orbite autour de ce confondant cercle herméneutique dont la fin constitue le commencement. Eternel retour du même en sa reconduction sans finalité. Alors l’on peut se demander si le rôle de l’art ne serait pas celui-ci qui, enfonçant un coin dans le réel, à l’intersection de l’existence-essence créerait les conditions mêmes de cette brèche grâce à laquelle connaître ce qui ne peut jamais être que forme de passage, statut transitionnel, langage en définitive qui se présente en tant qu’ultime condition d’une possible connaissance. Parlant, peignant, sculptant, aimant, regardant le nuage ou bien l’éclair à l’horizon, nous sommes à la recherche de ce qui s’y dessine en creux, cette belle invisibilité qui n’est que notre propre esquisse fuyante que nous n’approchons qu’à nous en éloigner. Car jamais nous ne nous saisissons en totalité puisque le temps aussi bien que l’espace, ces deux pôles fondateurs de l’être, ne font présence qu’à la mesure de l’instant qui dessine le vide s’enlevant du plein. Entailles de l’exister, ne serions-nous qu’un concetto spaziale en attente de son infini ?

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans ART
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