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21 octobre 2020 3 21 /10 /octobre /2020 08:35
Des ‘Petits Boisés’ aux ‘Petits Encrés’

Encre de Chine

Marc Bourlier

 

 

***

 

   Il a suffi d’une inversion de l’espace-temps, dénommée ‘Covid’, pour que les ‘Petits Boisés’, petites silhouettes de bois flotté, deviennent ‘Petits Encrés’, traces d’encre de Chine sur le blanc de la feuille. Modification de l’espace qui se referme sur la dimension étroite de l’atelier ou bien d’une pièce devenue lieu anonyme en temps de propagation virale. Allongement du temps qui s’étire à l’infini pour la simple raison qu’il n’a plus nul repère et se vit à la manière d’une éternité. Heureuse, malheureuse ? C’est à chacun d’en décider. Pour Marc Bourlier c’est un peu le temps d’un retour aux sources, retrouver le dessin qui semble le hanter depuis toujours. Alors qu’en est-il de ce passage de la sculpture au dessin ? S’agit-il, essentiellement, du simple changement d’une forme ? Ou bien existe-t-il des motifs sous-jacents plus profonds qui traversent ce retour à l’encre, à la plume, au trait posé sur le vierge de la page ?

   Ce que l’on peut souligner avec bonheur c’est qu’il existe une évidente continuité dans l’œuvre. ‘Les Encrés’ prolongent le lexique des ‘Boisés’, tout en lui imprimant une forme minimaliste puisque l’encre ne dispose que du plan, de trois valeurs, noir, blanc, gris, alors que la sculpture se déploie selon trois dimensions et fait appel à une palette plus étendue de couleurs qui, parfois cependant, frise le monochrome, tant le bois flotté porte en lui les traces de sa propre usure, de sa naturelle simplicité. C’est égal, le bois rayonne davantage, apporte une douce chaleur, se donne comme la réplique, en un certain sens, de la chair humaine. Carnation des ‘Boisés’ jouant en écho avec celle qui détermine nos corps. Il y a là la mesure d’une familiarité, le passage de plain-pied d’une réalité à une autre. L’œuvrée se donnant à l’existentielle et ceci en mode de réciprocité. Comme si chaque vécu, de la chose, de l’homme, participaient d’un même souci de dire un peu de l’incommunicable qui, le plus souvent, dépossède la scène anthropologique de ses potentialités. Peut-être une simple figurine de bois est-elle à même d’évoquer bien plus que nous ne saurions dire. Ceci est la juste mesure de l’art. Une parole est accordée à des choses (la nature morte, la scène d’intérieur), à la Nature tout court (les paysages), à la dimension humaine (le nu, le portrait), afin que des sensations se levant, une découverte soit faite qui demeurait en retrait, qu’une connaissance soit acquise qui ne bourgeonnait pas encore, qu’une passion éclate que des chairs dolentes retenaient en leur sein. C’est ceci le travail d’éclosion de toute œuvre si elle est vraie : ouvrir notre regard, interroger nos consciences, aiguiser la lame de notre jugement.

Des ‘Petits Boisés’ aux ‘Petits Encrés’

   Ceci veut-il signifier que nous retrouvions davantage notre essence d’homme dans le bois plutôt que dans l’encre ? Sans doute est-ce possible car nos projections sur le monde sont formelles en première instance, ontologiques en un second temps. Il est de la nature interne de toute représentation de faire en sorte qu’il y va toujours de notre être en sa présence au réel. La sensibilité du Voyeur des œuvres peut indifféremment se porter en direction de la sculpture ou du dessin. Sans doute s’agit-il d’une question d’affinités. Cependant il est aisé de comprendre une possible identification plus immédiate à la sculpture au motif que cette dernière surgit dans l’espace, y dépose son empreinte en volume, nous appelle en tant que forme tendanciellement homologue.

   Le dessin, lui, en sa planéité, en sa linéarité sans épaisseur, crée une distance, fait se lever une manière d’abstraction que la concrétude du bois, elle, effaçait du simple fait de son coefficient de présence. Si le bois est palpable, ne serait-ce qu’intuitivement ou intellectuellement, le papier est toujours en fuite de soi comme s’il voulait se fondre dans un étrange anonymat, annulant en quelque sorte les formes qu’il a accueillies dans sa trame, dans sa réalité affirmée en mode de silence. La blancheur de la feuille la reconduit, au moins symboliquement, dans un espace d’indétermination, une parenté avec le rien, une similitude avec le néant. La confrontation des deux œuvres ci-dessus joue certainement en faveur des ‘Boisés’ pour la simple question d’une dimension ludique qui, en sa signification la plus évidente, nous fait signe vers le ‘principe de plaisir’, alors que l’ascétisme du dessin nous orienterait bien plutôt en direction du ‘principe de réalité’. Or, le plus souvent, il est dans ‘l’intérêt’ de l’homme de privilégier celui-là au détriment de celui-ci. Une question d’opportunisme, si l’on veut, et de satisfaction prochaine. Tout est de cette façon qui privilégie le sans-distance, le désir aussitôt comblé.

   Mais, après ces considérations théoriques, appliquons-nous à lire adéquatement le dessin. Certes ces ‘Encrés’ se donnent à voir avec une dimension plus inquiète que leurs frères de bois. Les trous noirs de leurs yeux, de leurs bouches, paraissent rejoindre une nuit intérieure où dorment sans doute des archétypes très anciens se confondant avec l’ombre, se dissimulant dans la fermeture d’un secret. Une angoisse primitive qui remonte au jour le long de la gorge d’un puits. Cette impression d’angoisse diffuse est cependant atténuée par le caractère bonhomme de leur visage, par une évidente disposition à rejoindre la communauté des hommes. Si, en filigrane, se laisse deviner une certaine empreinte du tragique (n’oublions pas que ces dessins ont été réalisés pendant la période du confinement), elle est adoucie, précisément, par une gentillesse vacante, par la dimension d’accueil qui émane de leur naturelle ingénuité, de leur candeur spontanée.

   Alors, ne nous interpellent-ils pas à notre tâche d’homme en ce siècle troublé par le surgissement, à tout bout de champ, de l’inhumain, de l’intolérance, de la barbarie parfois ? Ne poussent-ils un cri silencieux qu’il nous faut nous efforcer d’entendre ? L’Artiste créant dans la confidence de sa pièce, retiré des hommes et du vertige du monde, n’en est pas moins une conscience qui vit au rythme de la société, en ressent les apories au sein même de sa chair, les traduisant au moyen de sa gouge, de sa plume. Peu importe l’outil, peu importe le médium, c’est le témoignage qui est à comprendre, ce sont les formes qui sont à interpréter. Une forme n’est forme qu’à être douée de sens, sinon elle n’est que du divers ne s’enlevant nullement du divers qui l’entoure et la banalise, la réduit à l’étroitesse, à l’aveuglement de la facticité.

   

   De quelques lignes qui traversent ‘Les Encrés’

 

   Ces personnages levés me font inévitablement penser aux énigmatiques Moaïs de l’Île de Pâques qui interrogent le ciel vide de leurs yeux vides. Mais ces stèles métaphysiques qui toisent  les espaces infinis, le temps en sa dimension insaisissable, l’univers en son abyssal vertige, ces formes donc traversent nombre de mes écrits à la manière d’une obsession existentielle. Ces ‘Encrés’ se donnent encore sous le visage du paradoxe : beauté et gravité de vivre en même temps. Malgré leur grégarité, ou peut-être à cause d’elle qui met les ressentis en perspective, ils sont seuls au milieu des autres, assumant leur condition au terme d’un inévitable éloignement. Chacun, sur Terre, vit séparé. Le sentiment d’appartenance n’est qu’une illusion ou bien le non renoncement à vouloir se différencier de la crypte primitive que constituait, à l’origine, la conque amniotique, le refuge aquatique maternel, l’océan d’incroyable douceur. Personne, jamais, ne fait le deuil de cette félicité-là. On l’oublie. On en nie l’existence et la survivance pour des raisons de simple pudeur ou bien d’orgueil car l’on se veut entièrement réalisé, cette utopie !

    Mais alors que voudraient donc dire ces étranges formes en abyme, sinon le retour du Soi dans la graine germinative, sinon la puissance totalement poétique et cosmique de la projection ombilicale au sein même de sa propre parution ? Jeu infini de poupées gigognes voulant se posséder du sein même de leur intériorité, percer et mettre à jour le mystère d’être. Tels les saumons, nous ne faisons jamais que remonter à la source, au lieu du frai, au lieu de la ponte, de l’œuf qui nous portait, dont nous étions la promesse d’avenir. Mais il n’y a nul futur qui s’enlève de soi. Tout temps se conjugue d’abord au passé, transite vers le présent, se dirige vers son possible. Il n’y a de césure du temps que dans nos imaginations d’hommes pressés, consuméristes, aliénés par la matérialité et la possession.

   Le temps est un flux continu au sein duquel nous ne pouvons qu’inclure notre temps intime, ce temps minuscule en abyme du Temps Majuscule, autrement dit de l’éternité. Grain de sable dans l’éternité nous voulons exciper de notre condition, connaître l’ivresse, entrevoir l’absolu. Mais c’est bien l’Art qui peut nous y conduire, au moins dans sa banlieue, là où parviennent les lumières étincelantes de ce que, toujours, nous recherchons, la complétude de notre être fini, c'est-à-dire les possibilités mêmes de notre infinitude. Sans doute n’y a-t-il guère d’autre vérité pour les hommes de raison et de juste espérance !

   Oui, ce dessin, assurément, est porteur de tout ceci. L’Artiste, aussi bien que l’œuvre sont une  quête éternelle de la reconnaissance de l’homme envers soi, envers son être propre et, corrélativement, envers l’être-autre, l’être-monde. Ne serait-il constitué de cette substance, alors il ne serait que chose parmi les choses et ne pourrait revendiquer une appartenance à la sphère de l’art. L’œuvre foisonnante de Marc Bourlier s’inscrit, à l’évidence, dans le propos humaniste puisque sa figure de proue est l’épiphanie humaine en son étonnante pluralité. On ne poursuit pas une œuvre de si longe haleine à traquer la trace des Existants sans porter en soi l’empreinte nécessaire de l’inquiétude humaine. Plus que jamais, en ces temps troublés que hante encore la terrible vision de la Shoah, dont certaines barbaries modernes se font le redoutable écho, il s’agit de regarder ce que nous dit notre visage reflété par le tain du miroir. Une lumière doit se lever afin que s’écartent les ombres. D’art nous avons infiniment besoin. De ‘Petits Boisés’, de ‘Petits Encrés’. Nous voulons nous inscrire dans leur sillage de beauté. Rien de plus précieux que ceci ! Si nous les ignorions ils s’effaceraient. S’ils nous ignoraient, nous nous effacerions.

 

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10 octobre 2020 6 10 /10 /octobre /2020 08:32
Peuple des Esseulés

   Solitaire calligraphe

  Œuvre : Marc Bourlier

 

***

 

 

   Ainsi, depuis longtemps, les Petits Boisés faisaient le tour de la Terre, observant ici le bleu foncé de la mer, là les pics de montagnes enneigées, ailleurs de vastes plaines où courait le peuple d’or des épis. Dire leur émerveillement ne se pouvait qu’à la mesure de leurs yeux ronds comme des billes qui roulaient de toutes parts car il s’agissait d’emplir la vision des milliers d’images qui se présentaient sans en omettre une seule. L’une d’elles eût manqué et, sans doute, un constant désarroi se fût fiché dans leurs corps de bois, telle une vive écharde. Il fallait donc être attentif, aussi bien au mouvement des marées qu’au vol des mouettes ou aux longs convois d’automobiles qui sillonnaient la planète selon tous les méridiens. Lorsqu’on est un être de l’espace doué de simplicité et de sensibilité, il convient de tout archiver dans sa mémoire pour le cas où, un jour peut-être, l’on se déciderait à rejoindre la « société » des Terriens.

   A bord de l’embarcation céleste, on s’était partagé les tâches. Certains vaquaient aux occupations telle la cuisine (on se sustentait de peu, un courant d’air, une mousse de nuage, quelque goutte de pluie cueillie au hasard de sa chute), aux divertissements tel le ménage (certains jouaient du plumeau, d’autres poussaient la poussière par-dessus bord), enfin aux loisirs studieux telle l’observation (quelques Boisés ayant affûté des tiges de sureau - oui, il y en avait au milieu du ciel ! -, vissaient leur œil rond sur l’orifice afin d’observer les allées et venues du peuple des Lointains). Et, comme ils pratiquaient l’art rare de l’observation, ils consignaient sans délai toutes leurs remarques sur des feuilles de bois qu’ils gravaient à la manière des picots du Braille. Aussi avaient-ils hérité du surnom de « Boisés-calligraphes », ce dont ils ne tiraient nulle fierté, classant tout le jour durant quantité de menus détails au hasard de leurs étonnantes découvertes. Ainsi apprirent-ils que les Humains avaient des mœurs bizarres : ils circulaient dans d’étranges boîtes qui semaient des nuages de fumée après qu’ils étaient passés. Ils stationnaient en longues files devant des vitrines où brillaient des milliers d’objets qui semblaient les fasciner. Ils se hâtaient dans des salles de restaurants enfumées, y dégustant mille denrées rares, mille vins qui brillaient comme des rubis dans des carafes de cristal. Ils s’agglutinaient dans des pièces obscures où défilaient des cohortes d’images animées et vivement coloriées. Sur leurs têtes, ils vissaient d’étranges casques dont, parfois, il sortait des myriades de sons incompréhensibles. A tout bout de champ ils pianotaient sur d’extravagantes machines, captivés, comme attirés par quelque vigoureux aimant.

   Et ce qui surprenait le plus la communauté des Petits Boisés, c’était le bizarre sentiment de solitude qui planait là-dessus, comme si chaque être sur Terre avait vécu enfermé dans sa petite boîte, muré dans son silence, au milieu d’une foule qui était composée de milliers de fragments semblables sans qu’aucun pût communiquer avec tel autre. Ils semblaient si occupés d’eux-mêmes que plus rien ne comptait que leur propre univers, l’île minuscule sur laquelle ils vivaient tel Robinson Crusoé. Ils pensaient qu’il s’agissait de mœurs bizarres, eux qui n’avaient jamais vécu que dans la concorde et l’harmonie. Il n’était pas rare que les discussions des Terriens pussent s’envenimer et qu’ils en vinssent aux mains afin de régler leurs vénéneux conflits.

   Alors une idée s’empara de leur assemblée. Un soir de clair de lune ils atterrirent en douceur dans l’ovale d’un golfe, posèrent pied sur une plage, firent la rencontre de bouts de bois flottés, leurs semblables mais non encore devenus l’un des membres de leur aimable confrérie. Ils avisèrent, dans le coin le plus reculé de l’anse, au milieu d’un tas de gravats et des lianes emmêlées de goémon, une Volige de bonne taille sur laquelle ils clouèrent une tête, ligaturant le corps au moyen d’un lien de coton, fixant sur le buste du Grand Etonné, une manière de résille de fer qui symbolisait sa supposée aliénation. Par là ils évoquaient l’immense solitude, ainsi que le virulent désarroi qui frappaient les habitants d’ici dont, sûrement, ils n’auraient voulu partager la précaire existence.

   Ils remontèrent à bord de leur vaisseau cosmique, arrimant leur effigie solitaire au centre de leur aérienne navigation. Ceci voulait dire qu’eux, les Petits Boisés, étaient unis par les liens indéfectibles de l’amitié, alors que le Peuple d’ici-bas (dont témoignait la Grande Volige) vivait dans le dénuement et l’esseulement que rien, jamais, ne pourrait effacer. Ainsi ils faisaient leurs milliers de révolutions diurnes et nocturnes, bien éloignés des tracas de la tribu des Séparés, s’estimant habités des plus belles faveurs qui fussent.

   Lecteur, Lectrice, si, un soir de pluie d’étoiles, observant le dôme du ciel, tu aperçois une étrange embarcation portant, en son milieu, un fétiche de grande taille faisant fond sur une nuée de visages soudés, alors tu pourras être assuré(e) de voir ce peuple heureux des Petits Boisés. Montre-les donc à tes semblables et qu’ils s’inspirent de tant de joie vacante. Peut-être n’attendent-ils que cela. Les hommes sont si bizarres en ces temps de grande incertitude !

 

 

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13 septembre 2018 4 13 /09 /septembre /2018 13:06
Une Terre où figurer

          Œuvre : Marc Bourlier

 

 

***

 

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés giraient en orbite autour de la Terre. Ils avaient appris le nom qu’on lui donnait, en bas, au loin où vivaient les essaims d’hommes : « La Planète Bleue ». Certes les Boisés n’étaient nullement versés dans la pratique des arts décoratifs mais connaissaient sur « le bout des bois » la palette des couleurs. Or, « bleue » était le dernier qualificatif qu’ils auraient donné à cette boule qui tournait sur elle-même sans bien savoir pourquoi elle tournait. « Jaune », « brune », « couleur de cendre », à la rigueur, telles auraient été les exactes nominations qu’ils lui auraient données à défaut d’en inventer eux-mêmes les contours. Cela faisait plusieurs mois qu’ils étrécissaient le cercle de leurs rotations, entreprenant une descente qui, sans être dangereuse, nécessitait cependant un peu de prudence. Bientôt, ils découvrirent une anse abritée au bord d’une plage dont ils firent leur havre de paix. Ils ne prêtèrent guère attention à tous les débris qui jonchaient le sable, aux gravats, aux boules de goudron, aux bois flottés - leurs frères non encore dégrossis -, et construisirent une cabane de feuilles, de mousse et d’écume où ils passèrent une première nuit habitée de rêves « bleus », ils ne pouvaient moins faire sur la Planète éponyme.

   Le matin, dès le lever du soleil, ils confectionnèrent à la hâte un radeau volant qui tenait du ballon dirigeable et de « L’Eole » d’Ader avec ses ailes en toile et ses membrures en bois. Ils avaient chaussé leurs yeux de lunettes d’aviateurs, équipé leurs têtes de casques de cuir avec des oreillettes ce qui contribuait à les rendre risibles aussi bien que sympathiques.

   Longtemps ils dérivèrent dans le ciel empli de fumées grises. Ils en déduisirent que les hommes avaient fait un feu pour se réchauffer à cette heure matinale.

   Longtemps ils volèrent au-dessus de villes embouteillées, où s’entassait une infinité de véhicules qui dégageaient une étrange vapeur jaune. Ils en conclurent que les Terriens avaient de drôles de jeux, des manières de chahut-cars qui, cependant, leur permettaient une agréable promiscuité.

   Longtemps ils frôlèrent de hautes tours de verre nappées d’une brume grise. Ils en tirèrent la leçon que les habitants d’ici, par une sorte de magie incompréhensible, cherchaient à se dissimuler aux yeux de leurs semblables, sorte de jeu de cache-cache auquel les Boisés auraient volontiers participé mais ils souhaitaient se tenir à distance. On ne voit jamais mieux les choses qu’à en être séparés.

   Néanmoins, comme leur fréquentation des hauteurs célestes leur avait appris la grande sagesse des espaces libres, s’approchant au plus près de la Terre, en prenant le pouls, écoutant la hâte de ses battements cardiaques, ses alertes franchement arythmiques, discernant son possible emphysème, auscultant quelques signes d’arthrose, écoutant des assemblées de nobles savants pérorer sur les dangers permanents auxquels la Planète était soumise par la simple illucidité des hommes, les Petits Boisés se questionnèrent sur le sens de leur présence si près de ce qui ressemblait aux prémisses d’une crise, sinon au piège d’un abîme. Questionnant leurs amis les arbres, ils en conclurent, au regard de leur pondération millénaire, que la Terre était bien malade, atteinte de quelques maux incurables auxquels ils ne pouvaient apporter de solution.

   Ils apprirent le déchaînement de la chaleur en été, les orages dévastateurs au fond des vallées ; ils connurent les tsunamis ravageurs de cultures, de maisons et de gens. Ils furent informés des famines qui sévissaient partout sur le globe, des luttes fratricides, des épidémies, des attaques incessantes de la pauvreté sur des populations démunies. Ils aperçurent les palais de guimauve des Riches, ils entendirent l’imprécation affligeante des tyrans, la plainte des sans-logis, les pleurs des enfants aux ventres ballonnés telles des baudruches. Leur conscience, quoique boisée, savait trier « le bon grain de l’ivraie ». Ils se dirent qu’il était urgent de trouver un refuge, quelque part, en un endroit sûr, loin de la folie des hommes.

   Ils regagnèrent leur golfe qu’un crépuscule laiteux inondait de sa semence uniforme. Dans un coin d’ombre ils avisèrent, entre deux buttes de sable, un genre d’écorce plate dont ils pensèrent qu’elle pouvait convenir à leur souhait d’être accueillis dans la discrétion et l’harmonie. Curieusement, le haut de la dosse était habité d’une tête légèrement inclinée qui paraissait douée des meilleures intentions du monde. Ils surent, alors, qu’ils avaient découvert un genre de Mère qui les adopterait. Son regard était si doux, empreint d’une grande bienveillance. Heureusement la plage recélait quelques trésors, notamment une herminette au manche en partie brisé mais qui n’en interdisait nullement l’usage. A l’unisson, les Petits Boisés la prirent en main et commencèrent à creuser une sorte de doline ovale à l’endroit même où devait se loger la cavité du ventre. La nuit n’était pas encore arrivée que la famille des éclisses  se confia en une boule compacte à ce lieu de pure félicité. Leur Mère d’adoption ne s’était nullement plainte des coups qui avaient été portés en son centre. Ce dernier demeurait vacant depuis longtemps, en attente de ce Petit Peuple si attachant.

   L’ombre venue, ils confièrent leur innocence aux rêves les plus exaltants qu’il leur fût donné de ressentir. Les hommes et les femmes étaient enfin sortis de leur terrible cécité. Ils étaient beaux, le visage ruisselant tel une pièce de monnaie. Les rues de villes étaient astiquées, on y déambulait en longues grappes joyeuses. Il n’y avait plus de voitures mais seulement quelques vélos qui glissaient sans bruit sur les pavés brillants. Les rivières étaient de longues lianes bleues et émeraude qui descendaient joyeusement vers leurs estuaires. Le ciel était lisse, pur, sous lequel planait une théorie d’oiseaux blancs. Le soleil, maintenant sans entrave, rebondissait sur la face des lacs, sur les fronts qui devenaient de claires falaises, sur les bras et les jambes qui prenaient des couleurs ambrées : un miel. Les arbres, verts, drus, lançaient leurs frondaisons partout où un œil pouvait les recevoir. Le ciel était enfin serein que ne maculait plus la moindre trace d’avion. Il n’y avait plus de touristes curieux agglutinés aux bastingages des ferries, envahissant les places médiévales et vénitiennes, mais partout, dans la rareté, de respectueuses visites aux œuvres d’art, des célébrations d’architectures aux exactes proportions, des sentiments ouverts à l’unique beauté du monde.

   Ce que, présentement, vous voyez s’élever, Lecteurs,  au-dessus de la ligne d’horizon, ce ne sont ni montgolfière ni ballon dirigeable, mais ce bois en voyage, cette Mère Céleste, flottant avec ses Petits Passagers vers cet idéal auquel ils ont toujours songé qui, maintenant, s’accomplit comme le plus beau destin des hommes. Sachent-ils regarder !

 

 

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 15:02
Les « Petits Boisés » de Marc Bourlier.

 

   ART BRUT : « Des productions de toute espèce - dessins, peintures, broderies, figures modelées ou sculptées, etc. - présentant un caractère spontané et fortement inventif, aussi peu que possible débitrices de l’art coutumier ou des poncifs culturels… »

                                                                                                                  Jean Dubuffet.

 

 

   Chez Marc Bourlier, la définition de Dubuffet s’applique à la lettre. Art « Brut de Brut », comme pour les grands crus. La robe est soutenue, de vieil or ; le nez est de chêne avec une note rugueuse ; l’attaque en bouche est franche suivie d’une belle longueur aromatique. D’Art Brut il s’agit en effet, la Halle Saint-Pierre en accueillit ses hôtes discrets derrière les grandes verrières du pavillon Baltard.

   Cependant si l’on se veut en quête d’une filiation, c’est moins du côté des longs tâtonnements esthétiques de Dubuffet qu’il faut se tourner ou bien de l’alphabet pictural inventé par Gaston Chaissac, que dans la perspective modeste d’un Emile Rattier, fermier du Lot qui composa des « articles de bois » selon sa belle expression, « Diligence », « Viaduc » et autres carrioles que hantent de sympathiques petits personnages qui, aussi bien, eussent pu se fondre dans la galaxie bourlierienne sans autre forme de procès.

   Le bois était de récupération, comme chez Marc qui récolte les anatomies éparses de ses figurines sur les plages, vestiges d’un monde consumériste qui ne songe qu’à se débarrasser des déchets qu’elle produit à foison. Aussi, cette cueillette de l’objet déchu - l’arte povera est proche -, s’inscrit-elle dans une sorte de recyclage ontologique, comme s’il s’agissait de redonner vie à ces éclisses et autres mortaises qui sont les nouvelles arches de Noé de la modernité. Il faut sauver ce qui peut l’être encore et c’est peut-être l’une des fonctions singulières de l’esthétique présente que de donner une âme à ce qui en a été privé par la cécité des hommes.

   Mais ici, nulle herméneutique savante qui se déclinerait sous les espèces d’un métalangage, autrement dit d’un texte qui se superpose à l’œuvre et en occulte, en quelque sorte, la teneur. Ici tout est simple, naturel, direct. Le lexique est celui de l’écorce, de l’aubier, du cœur, de l’âme, en définitive, puisque le bois en possède une. Ces minces esquisses, dans une langue dépouillée - trois oculus pour voir et faire silence ; une brindille pour humer ; un liteau pour figurer au monde et être reconnu -, ces répliques du réel donc nous disent en termes allégoriques les nervures de notre condition, un étonnement qui nous traverse et nous interroge afin que nous connaissions notre essence. Essence du bois, essence de l’homme : une commune destinée à laquelle nous convient ces manières de génies tutélaires. Nous les aimons du fond du cœur ! Ils sont nos échos. Ils sont nos émotions. Ils voyagent en nous pour la durée du temps. Il n’y aura nulle « oublieuse mémoire ». Comme une écharde plantée au centre de la chair qui, jamais, ne s’absente. Celle-ci est joie et non douleur. Oui, pure joie !

 

                                                                                              JP Vialard.

                                                                                     www.blanc-seing.net/

 

 

 

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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 09:43
De l’utopie à l’eutopie.

Le grand tondo.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

   « Là où son père avait fait du domaine le lieu de la gabegie et de la faiblesse, Montès aspire à réaliser une eutopie, un des ces lieux idéals « où dans une sorte de non-temps s’étire la douce rêverie de l’être-bien […] »

 

(Centre d’étude du roman des années 1920 à 1950, Roman 20-50, n°23-24, page 157, 1997)

 

***

 

   Longtemps les Petits Insulaires avaient flotté aux alentours de la Planète Bleue. Longtemps ils avaient affûté leurs yeux de bois afin de voir l’incroyable faune humaine qui en dessinait les contours, en peuplait les collines et les montagnes, les vallées et les plages de sable fin. Au tout début de leur curiosité ils avaient été un peu fascinés par ces foules bariolées qui parcouraient les rues en tous sens, par ces langages divers, polyphoniques, qui glissaient sous la pellicule claire du ciel, ricochaient sous le ventre gris des nuages. Les Petits Boisés se disposaient tout contre le bastingage de leur vaisseau sylvestre et regardaient les hommes faire leurs pas deux, leurs entrechats sur la grande scène du monde. Ils regardaient les femmes aux joues poudrées dont les reflets s’allumaient dans les vitrines entourées de guirlandes lumineuses. C’était d’être comme au théâtre ou bien sur les bancs d’un jardin public et d’assister à un spectacle de marionnettes. C’était si bien de voir toute cette agitation joyeuse, ce carrousel infini des robes aux volants pareils à une gaze, ces vêtures belles dans lesquelles les hommes paradaient. On aurait pu s’abîmer dans une éternelle contemplation mais les Petites Eclisses s’aperçurent bientôt que la plus belle des manifestations dissimule, sous ses éclatants atours, quelques ombres dont, les percevant, l’on désire bientôt s’écarter de peur qu’elles ne deviennent envahissantes. Car, derrière ce bel étalage de formes aussi sublimes que naturelles, rôdaient, comme un voleur confié à l’obscurité de quelque étrange venelle, des images prosaïques qui devaient constituer l’envers de cette face brillante comme mille écus. Sans doute avaient-ils été abusés par une manière de miroir aux alouettes, eux dont la simplicité, la naïveté étaient proverbiales parmi le peuple des Modestes et des Sans-grades.

   Aiguisant la boule innocente de leurs yeux, voici ce que virent Les Petites Ecorces sur les gradins de l’amphithéâtre humain qui se déployait devant eux : partout où la vision pouvait régner, ce n’étaient que fourberies et coups bas, promesses et reniements, déclarations d’amour et vagues de haine ; partout désirs rougeoyants, envies incandescentes, ambitions pléthoriques ; partout égoïsme rampant et indulgence pour soi, dague pour les autres ; partout les yatagans des yeux semaient la terreur, moissonnaient les têtes trop crédules, les esprits indulgents ; partout s’écoulait, à la manière d’une lave invasive le mépris des Existants pour ce trésor qui leur avait été légué par quelque démiurge sans doute atteint de myopie. Car, si les règlements de compte allaient bon train parmi les membres de la meute anthropologique, la Terre elle aussi, la belle Planète Bleue avait à se tenir à carreaux, la paranoïa des Insensés atteignant une telle amplitude qu’elle menaçait, à tout instant, de se métamorphoser en raz-de-marée.

   Partout où étaient des arbres centenaires - leurs ancêtres -, on arrachait et sciait les troncs qui pleuraient leurs larmes de résine. Partout, dans la moindre des ruelles, sur les chemins de campagne, sur les crêtes des dunes, au fin fond des vallées alpestres, sur le ruban de bitume des routes qui sillonnaient la Terre, fonçaient des milliers de bolides aux groins menaçants qui répandaient leurs fumées délétères aux quatre horizons. Partout où demeurait disponible la moindre parcelle de sol, on l’entaillait, on l’ouvrait avec des coins d’acier, on l’enserrait dans des forceps, on y coulait des tonnes de ciment, on y élevait d’immenses tours de verre qui rivalisaient avec l’antique Babel dont le contemporain langage consistait à émettre, continuellement, des arrêts de mort, à ouvrir des champs de bataille aux sanglantes rumeurs. Partout on encageait le lit des rivières, on en barrait le cours, on en turbinait l’eau afin que les Vivants pussent satisfaire leur désir de gloire et de domination. Enfin, tout ceci était si peu glorieux que les Petits Sylvestres avaient enfin résolu de larguer les amarres, se détachant volontairement de cette communauté inconsciente qui courait à sa perte.

   Quelques esprits plus éclairés mais identiquement atteints de cécité avaient cru échapper à cette indépassable aporie en confiant à leur imagination le soin de trouver un exutoire, de ménager une porte de sortie afin que, quelques individus se sauvant du désastre, ils parvinssent à édifier les bases d’une nouvelle société. Leur démarche avait pour nom UTOPIE, leur outil INVENTION, leur Eden la CITE IDEALE qui leur permettrait d’échapper au destin tragique de leur condition. Alors on avait crée de toute pièce un nouvel univers avec son mode propre d’administration, son gouvernement, ses hiérarchies, ses méthodes quant à la connaissance, ses chemins en direction d’un éternel bonheur. Mais les Petits Boisés, s’ils n’étaient nullement instruits des arcanes de la Philosophie et de la Science Politique, possédaient une naturelle intuition, un bon sens chevillé à leur corps de bois dont ils faisaient un des paradigmes d’une connaissance immédiate, simple, dénuée de tout artifice, qui les conduisait dans le domaine des vérités bien plus rapidement que ne l’aurait fait une assemblée de Terriens, fût-elle rompue à l’exercice de la logique et aux ruses de la rhétorique.

   Nul besoin pour les Sylvestres d’inventer un Raphaël Hythlodée ayant appris au contact des peuples du Nouveau Monde les subtilités du gouvernement parfait et les modalités selon lesquelles apporter à ses frères humains, de l’Ancien Monde, un savoir qui les assurerait d’une éternelle félicité. Nul besoin d’un Thomas More, cet humaniste épris d’égalité et de justice, pour mettre en mots les propos du Navigateur Hythlodée qui se prétendait le compagnon d’un Amerigo Vespucci - celui-ci avait-il au moins existé dans la « vraie réalité » ? -, nul besoin d’inventer une fable à des fins de réassurance de ces hommes et femmes qui n’avaient qu’à se reprocher à eux-mêmes d’avoir sapé les fondements sur lesquels ils reposaient avec la plus belle des inconsciences qui se pût concevoir.

   En orbite autour de la Terre, à bonne distance afin d’éviter une quelconque contamination, les Eutopiens - ils étaient l’exact contraire des Utopiens -, vivaient de leur vie de fibre, de mémoire de sève, tous bien réunis, groupés dans l’ovale de leur île, serrant les coudes quand déferlaient les tempêtes sidérales ou bien les pluies de météorites, les déflagrations de rayons cosmiques, les éclairs d’ondes magnétiques. Ils se sustentaient d’air et de brume. Ils respiraient la douce fragrance des étoiles. Leurs corps se laissaient poncer par les rayons de Lune. Leurs yeux étaient les dépositaires de cette belle lumière solaire sans laquelle, pas plus eux, les Eutopiens, n’auraient pu exister, pas plus les Utopiens qui semblaient avoir clos définitivement leurs paupières sur l’image du réel. Leur bonheur, ils le devaient tout simplement à la simplicité, à l’exercice de la modestie mais aussi à une lucidité qui, pour être boisée, en était d’autant plus remarquable. Certains des Terriens les plus ouverts à l’interprétation des arcanes de l’univers prétendaient que cette disposition à être selon une naturelle vertu, ils la devaient à leur âme dont ils écoutaient la voix. « L’âme du bois », bien entendu. Est-ce cela la vie belle et bien comprise ? Est-ce cela ? Avec les Petits Boisés, nous voulons le croire. Oui, nous le voulons !

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18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 07:48
De l’âme du bois.

« Manifestation silencieuse ».

Œuvre : Marc Bourlier.

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : une chose qui échappait, qui dérapait constamment, une image qui fuyait par le trou d’une bonde et l’on n’entendait plus, soudain, qu’un bruit de déglutition, une infinie et laborieuse digestion qui disait l’aporie frappant les hommes de plein fouet, menaçant de les emporter comme un fétu de paille. Cela faisait sa symphonie lugubre dans les caniveaux du monde et, partout, l’on se terrait et partout l’on réduisait sa taille à celle du ciron afin qu’une faucille égarée ne vînt moissonner votre tête ou bien lacérer votre corps et y apposer les stigmates de la furie. Car la communauté des hommes avait sombré dans la folie. Dans les villes, aux angles de verre des rues, dans les labyrinthes de cristal, on avançait pareils à des crabes de palétuviers, yeux exorbités au bout des antennes, progression diagonale de manière à prévenir toute attaque sournoise dont même votre tunique de corail n’eût pu supporter l’imprévisible assaut. Au hasard des avenues, dans la meute végétale des jardins publics, sur les quais de pierre des fleuves, on se baissait et l’on cueillait, ici, un blanc tibia avec des dentelles de peau, là un crâne d’ivoire dont on aurait pu faire un vase où déposer ses objets précieux, là encore un scalp ensanglanté à accrocher à la cimaise de son lit en mémoire de celui qui en porta la fierté arborescente. Sur le bord des trottoirs, à la bouche des soupiraux, venant des grilles d’égouts, ce n’étaient que sanglots étouffés, soupirs, longues lamentations. Parfois, une voix rampait à ras de terre avec des trémolos et de curieux soubresauts pareils à des gesticulations paralytiques. Parfois, dans la perspective ouverte d’une vaste agora, des éclisses d’esprit sautillant sur place, des bribes d’imaginaire, des éclats de songes bleus, des copeaux de conscience, des brisures de sensations qui faisaient leurs chapelets claudicants au milieu d’une manière de chaos originel, comme si une laborieuse cosmogonie n’avait pu accoucher que de moignons et de protubérances diverses, de bubons et de noires scories. C’était à n’y rien comprendre et même un avisé démiurge y eût perdu son latin. Certes, il y avait bien, ici et là, des mécaniciens, des horlogers anthropologues qui revissaient les boulons, assemblaient des clavettes, soudaient pignons et roues dentées mais rien ne tenait plus debout et c’était comme un concert lugubre, une sombre procession de culs-de-jatte et d’hésitants hémiplégiques, de culbutos oscillant sur leur base avec de comiques convulsions. On n’existait plus, on n’échafaudait plus aucun projet, on n’aimait plus l’autre, mais soi exclusivement, on embrassait sa guenille de peau flasque dont on essayait de faire se rejoindre les bords étiques, on n’était plus que cette outre vide dans laquelle soufflait un vent acide et mauvais dont celui de Verlaine ne constituait plus qu’un lointain euphémisme.

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : une manière de fin du monde, un genre d’immense anastrophe - les millénaristes se réjouissaient, les sectes proliféraient, les barbares enflaient du suc de leur piteuse gloire -, et il n’y avait plus sur Terre que le feu de la désespérance et les impasses d’une tragédie majuscule. Oui, tragédie car même les dieux avaient déserté l’Olympe et leurs yeux s’étaient retournés dans l’enceinte de leurs corps mythologiques, ne visant plus que les fables, les fictions dont, le long moment qu’avait duré la crédulité des hommes, ils avaient profité pour distiller leur ambroisie céleste alors que les pauvres bougres et les nécessiteux crevaient de faim et buvaient une eau délétère dont ils ne sentaient même pas qu’elle était commise à leur propre disparition. C’est toujours ainsi, croire en une divinité, c’est aussi renoncer à soi et accepter de se fondre dans sa propre immanence.

Mais voici, qu’au milieu de ce tohu-bohu en forme de voyage final, quelque part, derrière un repli de terre ou bien, peut-être, dans quelque grotte originelle dont ils avaient fait leur demeure et le sanctuaire de leur foi immédiate, simple comme l’air, mobile comme le vent, heureuse comme la goutte de rosée sur la crosse d’herbe, vivait le Peuple des Silencieux, petites figurines de bois inapparentes, toutes semblables entre elles, car ici, on n’admettait nulle différence qui eût pu discriminer, nulle précellence qui eût hissé sur quelque piédestal un Supérieur toisant un Inférieur. Nul ne sait vraiment comment cette Compagnie Boisée était arrivée là, par quelle décision de quel étrange destin. Avaient-ils échappé à la vindicte des exterminateurs, étaient-ils le fait d’une génération spontanée, résultaient-ils de la vénérable sagesse des arbres, minces et blanches racines échappant au pogrom, à la haine séculaire, à l’immémoriale déraison humaine qui métamorphosait de paisibles individus en hordes sauvages assoiffées de sang ?

Mais peu importaient les causes qui avaient présidé à leur généreuse apparition. Seule comptait l’harmonie de leur assemblée et le bonheur qui rayonnait de cette masse compacte, telle des moules soudées sur leur bouchot, vivant à l’unisson, éprouvant en même temps les frémissements de la joie, les agitations de l’inquiétude, mais aussi le lien indéfectible d’une amitié dont chacun constituait l’une des fibres du rameau terminal. L’un d’entre eux manifestait-il de la tristesse, que tous les autres, rassemblant leurs tiges d’écorce venaient le réconforter et le mettre à l’abri des mauvais coups du sort. Quelqu’un s’affligeait-il d’un revers de fortune - moral, nous voulons dire car ici la richesse matérielle n’avait aucune signification -, qu’aussitôt le groupe ressentant dans sa chair même le désarroi d’une forme siamoise, volait à son secours afin que, soutenu par une générosité partagée, l’infortuné pût retrouver sa sérénité et naviguer de conserve avec l’ensemble de ses coreligionnaires. L’un, plus fragile que les autres, venant à frissonner de fièvre et alors toute la communauté réunie lui apportait chaleur et réconfort. C’était ainsi qu’ils vivaient, dans cette manière de flux et de reflux continu d’une signification partagée, d’un bonheur éprouvé tel l’air d’une symphonie écoutée en commun et rien ne venait jamais obscurcir leur horizon.

Pour autant et malgré l’apparence d’une possible atonie, jamais ils se s’endormaient, jamais ne se dissimulaient dans la touffeur rassurante d’un genre d’inconscience. Ils demeuraient vigilants depuis leur enceinte de bois, ils écoutaient les rumeurs du monde. Parfois, ils entendaient le bruit de fond de l’humanité, ses râles et ses lamentos, ses humeurs chagrines et la violence de leur désespoir. Ils avaient conscience de la fosse commune dont les hommes semblaient avoir fait leur dernier sépulcre, leur ultime profession de foi. Bien sûr ils mesuraient l’ampleur du drame qui se produisait, de manière cyclique, tout au long de l’Histoire avec les gerbes de lumière de civilisations heureuses portant haut le devenir des Existants, mais aussi la confondante précipitation, les ombres denses, l’obscurité dans laquelle ils se ruaient tête la première comme s’il s’agissait, périodiquement, comme sur un antique palimpseste, de recouvrir les traces anciennes, fussent-elles douées de sens, pour y apposer de nouvelles empreintes, fussent-elles la mise en acte d’une insuffisance à être, d’une remise de sa propre effigie à l’oblitération, à la maculation définitive des signes par lesquels les destins humains se justifient comme ce qu’il y a de plus précieux à porter sur les fonts baptismaux d’une vie en train de s’éployer.

En réalité, ces modesties, ces à peine effleurements des choses, ces presque invisibles étaient la figure patente, somme toute exemplaire, rare cependant d’une « Manifestation silencieuse » dont tous, nous devrions tirer la belle leçon comme si ces allégoriques minuscules bouts de bois révélaient du plus loin de leur inapparence ce qui est à y deviner, dans une manière d’oxymore du sens, à savoir que toujours le plus haut langage, tel la poésie, est celui qui ne parle pas mais tire du silence sa force et ses ressources les plus évidentes. Demeurons donc en silence et, un instant, écoutons l’âme du bois. D’elle nous apprendrons beaucoup. Assurément beaucoup !

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : un silence dont il fallait savoir saisir une parole d’avenir.

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 09:02
Petit peuple des nuages.

« Ciel d’octobre ».

Œuvre : Marc Bourlier.

Le ciel d’octobre est arrivé avec ses nuages pommelés, ses teintes de terre, son vent, ses tourbillons de feuilles. Dans les campagnes on récolte les châtaignes, inclinés vers le sol où rebondissent les bogues étoilées. Dans les villes on longe les trottoirs dans des imperméables couleur mastic, tête enfoncée dans la colline des épaules. On cueille, on marche dans la gorge des rues, soucieux de soi, lovés dans sa propre coquille et jamais on ne hausse le regard une coudée au-dessus de sa modeste anatomie. L’eût-on fait, une seule fois, et alors on eût vu l’invisible. Oui, l’INVISIBLE. Je veux dire ce Peuple si étonnant des nuages, ces petites fables boisées qui sont comme nos images tutélaires, toujours penchées vers la bégayante humanité, ses progressions de travers, identiques à celles des crabes de palétuviers dans le fourmillement des mangroves, une avancée à proprement parler hémiplégique : ignorer le ciel c’est renoncer à être selon une plénitude, c’est s’en remettre à son destin au dessin si étroit qu’il semblerait n’être qu’une hallucination. Mais, hommes distraits, levez donc le nez de votre ouvrage strictement existentiel, affûtez votre regard, faites qu’il soit doué de qualités lumineuses, qu’un trépan s’illustre en son extrémité afin que les choses se déboguant, vous parveniez enfin à un savoir suffisant de ce qui est à accueillir dans le creux incandescent de la conscience.

Et maintenant, disons que votre tête est levée, votre nuque postée dans la position de l’observation, votre esprit ouvert, disponible à l’accueil de tout ce qui fait phénomène, sans aucune attitude critique, raisonnante, inclinée aux ratiocinations, mais bien au contraire une âme disponible à ce qui, d’aventure, voudrait bien s’inscrire à la manière d’une connaissance sinon d’une révélation. Oh, cette dernière bien ordinaire, nullement d’essence divine - Dieu est mort depuis longtemps ! -, mais seulement l’attente du merveilleux, de la petite comptine qui fait retourner sur les rives de l’enfance et alors on s’ébroue, tout joyeux comme le caniche qui vient de retrouver son maître et on frétille telle la lumière au premier matin du monde. Le ciel est uniformément gris avec des voiles de nuages et quelques arbres qui trouent le monde céleste à la force de leurs brindilles. Déjà le froid s’annonce au milieu des bourrasques et l’on se cloîtrerait volontiers au coin de l’âtre, hibernant comme la marmotte mais il faut bien vivre et vaquer à ses occupations. Donc les yeux sont au ciel, la bouche muette, les bras ballants dans l’attente de ce qui ne saurait paraître puisque, aussi bien, nul mystère ne découle jamais d’une espérance qui conduirait à la pure félicité. Et pourtant, n’y aurait-il pas au moins la surprise d’une vision, l’arche ouverte d’un spectacle, l’apparition d’un diable, d’un démon ou peut-être, dans l’échancrure du firmament, le sourire radieux d’un ange ? Alors il faut se résoudre à regarder, tout comme l’astronome au bout de sa lunette en proie aux pires angoisses mais aussi au bonheur immanent lorsque la constellation depuis longtemps attendue fait, dans le noir cosmique, ses myriades de points lumineux.

Non, ce n’est pas une constellation qui troue l’espace de ses yeux imperceptibles. Ce que vous apercevez, là, dans la touffeur blanche du nuage, c’est tout simplement quelques échantillons de cette condition boisée si étonnante qu’on la croirait venue de quelque outre-monde. Eh bien, voyez-vous, ces infimes éclisses, ces sortes de bâtonnets surmontés d’une tête ronde que ponctuent les trois points du visage, la minuscule arête du nez, c’est comme qui dirait notre Lune, notre singulier satellite réverbérant les images de la Terre et des Terriens que nous sommes, toujours inquiets d’eux avant que d’être attentifs aux autres figures du monde. En quelque sorte, ils sont nos sentinelles, nos génies veillant sur le repos de notre conscience. Et ne vous laissez pas abuser par la simplicité de leur parution, à peine une rumeur dans le bruit de l’univers. Autrefois, en des temps dont nous pouvons saisir l’empan, peut-être des siècles avant notre naissance, ils furent des géants, chênes ou épicéas, immenses séquoias aux troncs rugueux exposés aux fureurs du climat, de larges ramures flottant sous les alizés, des feuilles pareilles à des forêts d’yeux, des résilles de racines avançant dans le luxe du limon. Puis, un jour, la Nature dont ils étaient les physionomies avancées décréta leur mort. Longtemps ils dérivèrent au gré des courants marins, usant leurs bosses et autres aspérités aux galets des plages, se laissant poncer par les meutes éoliennes, devenant ces invisibles existences ballottées au milieu des humeurs et des contrariétés de la Planète Bleue. Nul ne sait comment la métamorphose s’opéra, par quel tour de magicien ces genres d’irrésolutions devinrent de sympathiques petits personnages flottant dans l’empyrée avec la grâce d’une folle avoine dans les courants fluides de l’été.

Maintenant vous les apercevez juchés sur les boules cotonneuses de leur nuage. Sorte de petite armée au garde à vous, infime bataillon faisant son rythme vertical dans l’immensité ouverte du ciel. A leur attitude, sans doute les croirez-vous malheureux, en deuil de quelque richesse, à la recherche d’un improbable bonheur, tel que, sur Terre, prodiguent aux Egarés les accumulations de biens matériels. Mais, disant ceci, vous n’aurez été qu’à l’écoute de votre propre symphonie, cette petite musique d’un confortable égoïsme ne faisant signe qu’en direction d’un plaisir immédiat, d’une satisfaction sur-le-champ d’un coruscant désir. Apercevez-donc combien ces petites aventures, longtemps frottées aux rigueurs de l’exister, ont acquis de sens moral, de justesse d’appréciation, de philosophie immédiate au contact des choses de ce monde. Ne parlons même pas d’une métaphysique, ces minces voliges sont suffisamment occupées de notre propre cheminement pour ne pas se distraire dans des considérations en quelque sorte hors de portée. Car c’est de nous dont ils sont occupés, nous les Terriens à la vue basse, à la marche têtue dans le sillon étroit de la réalité, aux projets uniquement liés à la satisfaction de notre propre ego. « Tiens, dites-vous, il pleut ! » et vous ne vous apercevez même pas que ce sont les pleurs du Peuple des nuages. Les pleurs : de voir les longues cohortes automobiles sillonner la planète en tous sens, tels de gros bourdons inconséquents. Des pleurs : de voir de vieux rafiots auxquels sont agrippés des hordes d’exilés en attente de jours meilleurs. Des pleurs : de voir de riches demeures où l’on festoie alors que, dans la rue, de pauvres hères meurent de faim dans les caniveaux de la honte. « Tiens, dites-vous, le soleil brille, on ne voit aucun nuage ! ». Quand le rire illumine le ciel, les Petits Nuageux n’ont même pas à être présents. Ils se dissimulent quelque part derrière une joie infinie. Des rires : de voir le partage entre les hommes, la moisson pour tous, la nourriture à satiété. Des rires : de voir se lever la belle arche de la fraternité dès qu’un malheur survient, une épidémie, un exode, les souffrances d’un peuple. Des rires : de voir la générosité partout répandue qui allume sur les visages des laissés-pour-compte un hymne à la joie. Des rires : de voir disparaître les maux qui accablent les hommes, leurs corps, leurs esprits, leurs âmes, ne laissant derrière leur passage qu’hébétude et désolation.

Oui, ce petit Peuple nous rappelle à notre devoir d’humanité. Il en est ainsi des grandes idées, des causes justes, de l’efficience de notre raison, qu’elles s’alimentent souvent à plus petit, plus dérisoire que soi. Dans la goutte d’eau, l’océan. Dans la poussière, le destin des étoiles. Dans l’étincelle, la lumière de l’intelligence cosmique. De cette dernière nous sommes partie intégrante et si, tout au fond du corps, demeure en nous un fragment de clarté, alors portons-le au-devant de nous en direction de l’altérité afin que, de nous elle pût être connue, d’elle nous prissions connaissance. C’est en-dehors de nous que le sens existe comme le reflet le plus exact de ce que nous sommes nous-mêmes : en dette de la Nature, des Hommes, des Choses qui peuplent un univers devenu si ordinaire que nous n’en prenons plus acte que d’une manière distraite, sinon distante. La merveille est toujours là, tout près, pareille au frôlement d’une main aimée sur la courbe des jours. Jamais nous ne nous laisserons aller à ignorer ce don de la vie. Petit peuple des nuages nous vous aimons pour votre apparence si modeste, votre silence, votre fervente prière que ponctuent si bien les deux points de vos yeux par lesquels vous regardez avec passion, le point de votre bouche qui cache la voix de l’être, le mince bâton de votre nez où reposent les plus belles fragrances qui se puissent imaginer. Vous nous apprenez le chemin d’une vérité. Mais c’est là que repose l’essence de l’art, cette sublime offrande qui fait les yeux des hommes brillants. Nous voulons témoigner de ce feu, oui, nous le voulons !

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17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 08:56
Petites figures du temps présent.

Œuvre : Marc Bourlier.

Mais pourquoi donc ces petits personnages nous fascinent-ils tant ? Ils sont si modestes pourtant. De simples débris jonchant les plages, que personne ne regarde. Sauf les enfants pour en faire les fortifications de leurs châteaux de sable. Autrement dit de leurs rêves. Le regard des enfants est toujours plus imaginatif que celui de leurs aînés. Tout simplement parce que plus naïf, davantage lié à la lecture d’une vérité simple, évidente. Comment pourrions-nous, en dehors d’un pur jeu intellectuel, échafauder de grandes théories à leur sujet ? Parler de leur esthétique, raisonner en termes de visée plastique, oser un discours métaphysique, les situer dans les arcanes d’une philosophie ? Cependant tout ceci demeure possible pour la simple raison que tout objet, fût-il modeste, est toujours investi d’un sens, ne serait-ce que celui que nous projetons en lui.

Mais regardons seulement et confions ces aimables figures à notre seule sensibilité. Soyons d’emblée en eux, dans la fibre chaude de leur mémoire de résine. Ce qui, au premier abord, se présente, c’est, à la fois, un genre de sérénité, mais aussitôt se profile cette « inquiétante étrangeté » par laquelle Freud voulait nous dire ce que le quotidien recelait d’inquiétude, d’angoisse, dès l’instant où se produisait une césure de la rationalité. Or, c’est bien ce revers du monde que nous dévoile l’œuvre de l’artiste. Si, d’emblée, nous sommes sous le charme, nous prenons vite conscience que ces gentilles figurines sont le creuset d’un conflit, d’une tension interne, comme si, soudain, pouvait surgir cette inquiétude à même de mettre en danger les êtres qu’ils sont, dont l’équilibre est précaire, ceci étant inscrit dans la nature même des choses.

Mais cessons la rhétorique et regardons. Ces « Petits Boisés » sont sagement rangés dans leurs cases respectives, assemblés en boules siamoises, apeurés comme si pouvaient survenir, du monde alentour, une menace, une possible dissolution de ce qu’ils sont, à savoir de minces parutions qu’une simple étincelle menacerait de réduire à néant. Etat de sidération que reflète leur immobilité, attitude figée en attente d’un déroulement du destin. Les catégories qui permettent à l’être de paraître, l’espace et le temps, sont réduits à la taille d’une peau de chagrin. En dehors de leur cadre de bois il n’y a aucune spatialité faisant signe. Quant à leur temporalité elle est engluée dans un bien énigmatique présent. Hier, le grand arbre auquel ils participaient, n’existe plus. Demain, la possibilité de s’inscrire dans le praticable du monde est une hypothèse lilliputienne qui les cloue au fond sur lequel ils se détachent, comme ils le feraient d’un néant à s’extraire pour pouvoir énoncer leur propre lexique.

Leurs corps pareils à des élévations monolithiques, leurs faces rondes à l’expression cosmique, les trois trous par lesquels voir, parler ; les trois éclisses commises à entendre, humer, tout ceci incline fortement vers un genre de suspens, de halte jouant à la manière d’une énigme. Insondable comme toute énigme - Que peut-on savoir du Sphinx ? -. Ils sont semblables en tous points à ces étranges moaïs de L’Île de Pâques, leurs yeux vides interrogeant le ciel - attendent-ils la décision de quelque aruspice ? -, lèvres scellées sur leur destin de bois, - sont-ils recueillis sur le silence de leur origine ? -, cernés d’un vent qui ne les atteint pas, soudés sur le secret qu’ils tiennent au creux de leur densité de pin ou bien de saule.

« Petits Boisés », c’est parce que vous êtes fragiles que nous vous aimons et vous prenons en garde dans l’anse ouverte de notre vision. A simplement vous regarder, nous vous protégeons des vicissitudes du monde. Continuez à nous émouvoir, ceci est si précieux dans la lutte des jours et l’indifférence des hommes. Si précieux !

Petites figures du temps présent.

« AhuTongariki » par Ian Sewell.

IanAndWendy.com Photo gallery from Easter Island.

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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 20:01
Peuple heureux des Petits Boisés.

Œuvre : Marc Bourlier.

Longtemps, avant même qu’elle fût devenue un peuple conscient de son avenir, la communauté des Petits boisés avait flotté dans l’éther jusqu’aux limites du cosmos. Car il s’agissait, pour être heureux, de trouver un lieu où s’établir dans la plus grande simplicité. Au hasard de leurs pérégrinations, les Petits Boisés avaient frôlé le signe de feu de Vénus, la bille dorée de Mars, le calot irisé de Jupiter, les anneaux de Saturne, le bleu céladon d’Uranus, le bleu soutenu de Neptune. Bien que ces planètes fussent prometteuses de joies immédiates, ils avaient décidé de poursuivre leur quête. Un jour, à l’évidence, ils croiseraient une étoile sur laquelle poser leur bivouac et vivre pour l’éternité. Sur leur route, un matin de pure lumière, dans une pellicule d’air mauve, ils crurent que leur destin avait enfin trouvé son havre de paix.

Nimbée de douceur, « à peine plus grande qu'une maison », était une planète sur laquelle se voyaient deux volcans en activité, une rose et un étrange petit personnage aux cheveux couleur de paille, au teint de pêche, vêtu d’une sorte de costume vert amande, un nœud rouge posé sur son cou à la manière d’un papillon. Les petits voyageurs des espaces sidéraux ne le savaient pas mais ils avaient croisé l’astéroïde B 612 et le Petit Prince. Et, le seul fait d’avoir tutoyé la grâce, devait imprimer en eux, à jamais, quelques lignes pensantes qu’ils n’oublieraient jamais. Si leur activité future ne devait consister ni à ramoner des volcans, ni à arracher des baobabs envahissants, cependant, ils retinrent une des leçons essentielles du Petit Prince, à savoir ceci :

« On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »

Forts de cet apprentissage, ils continuèrent à parcourir les vastes espaces, leurs yeux rivés sur cette joie dont ils voulaient qu’elle fût au centre de leur âme, pareille à une braise qui les guiderait dans la nuit. Longtemps ils errèrent dans un temps sans limites. Longtemps ils méditèrent sur ce cœur qu’ils sentaient battre, là, dans le doux repli du bois. Longtemps ils cherchèrent, en dehors d’eux ce qui, invisible, faisait l’âme et le destin du monde. C’est alors qu’au fin fond des choses visibles ils aperçurent un genre d’agate bleue qui tournait sur elle-même et, curieux d’en savoir davantage, se mirent en orbite afin de voir. Cette planète qui leur faisait face était faite de terre et d’eau ; on y voyait aussi de grandes villes avec des tours qui escaladaient les nuages, des automobiles qui glissaient sur de longs rubans noirs, des mers bleues qui faisaient leurs flaques étincelantes et, surtout, des multitudes d’hommes comme des milliers de fourmis pressées. Et, ce qui choqua les Petits Boisés, bien qu’ils n’eussent vent de la rose « orgueilleuse, coquette et exigeante » qui vivait sur l’astéroïde B 612, c’étaient les épines qui perçaient sous les pétales. Si la Terre, sous ses atours d’apparat, semblait l’écho de quelque paradis, elle n’en dissimulait pas moins certaines guenilles dont les hommes auraient été bien inspirés de se défaire.

Là, sur cette Terre aux multiples beautés, on vivait au jour le jour, chacun tirant la couverture à soi, chacun ignorant l’autre, chacun se réfugiant dans une superbe hautaine, sinon dans le rejet de celui, celle, qui croisaient votre route. Il y avait les riches enfermés dans leurs tours d’ivoires. Il y avait les pauvres dans leurs boîtes de carton au ras des caniveaux. Il y avait les politiciens véreux. Il y avait les commerçants que le lucre attirait sans qu’aucune morale ne soit attachée à leur négoce. Il y avait les exploiteurs. Il y avait les exploités. Il y avait les religions. Il y avait la guerre. Il y avait les vengeances, les familles éclatées, les couples recomposés, la société dispersée. Il y avait les meutes assoiffées d’argent, les lits blancs de la drogue, les filles commises au sexe, la violence de l’alcool, les tragédies familiales, les meurtres au nom d’idéologies véreuses, les mains sales, les âmes mortes, les fleuves du mépris, les rivières de l’orgueil, les lagunes sans fin de l’égoïsme. Il y avait … Oui, il y avait tout cela et les Petits Boisés versaient leurs larmes de bois sans bien comprendre pourquoi ils les versaient, si elles avaient une utilité, si une finalité pouvait s’attacher à en dresser un possible chemin. Et ce qui chagrinait le plus ces modestes esprits, c’était toute la beauté que la Terre renfermait - les mers comme des émeraudes, les montagnes coiffées de neige, les plateaux semés de vent, le sourire des enfants, le cri de la dame blanche dans l’obsidienne de la nuit -, et ce qui les attristait c’était ce trésor disponible que les Terriens dilapidaient sans même se rendre compte qu’ils se détruisaient eux-mêmes, qu’ils y perdaient leur humanité, ce bien précieux entre tous.

Alors, les Petits Boisés avaient décidé de rester sur leur île de bois, une île carrée qui flottait dans l’espace au gré des courants d’air et des risées de vent. Ils n’avaient besoin de rien d’autre que de cette dérive hauturière et ne se nourrissaient que d’images et du chant des étoiles. D’envies, ils n’avaient point, sentant au sein de leurs architectures d’écorce les battements lointains d’une sève plus vivante que mille possessions terrestres. Tout autour de leur île, ils avaient bâti de longs murs de bois, non pour s’isoler du reste du monde, mais afin que leur communauté demeure soudée, circonscrite qu’elle était à une pensée immédiate et heureuse des choses. Ils flottaient sur des nuages de bois en de petits groupes solidaires, en minces nuées affinitaires. Certains existaient selon de longues théories, lignes infinies voulant dire la permanence d’être, la nécessité de vivre dans la raison afin que la passion ne vienne détruire la longue chaîne de la solidarité boisée. Dans des cases de voliges figuraient des pluralités de visages serrés, fragments ronds, deux trous pour les yeux, un mince bâton pour le nez, un nouveau trou pour la bouche. Cette indigence de surface n’était en aucun cas une insuffisance à paraître. Bien au contraire, leur modestie les inclinait à vivre dans la simplicité et l’évidence du proche, celui qui était votre sosie et chantait le même hymne que vous. Il y avait des cloisons et de menus compartiments, non pour affirmer quelque hiérarchie ou bien quelque division, mais juste pour maintenir les sentiments à l’abri et en faire des nids soyeux. Pour autant, on n’était pas un seul corps muni de milliers de têtes. On vivait à l’intérieur de soi, on éprouvait dans la densité de ses fibres, on sentait le battement infini du monde. Oui, cette île ressemblait à une tour de Babel horizontale, mais à une Babel où les langues étaient communes, où les cœurs vibraient à l’unisson.

La nuit, parmi la traînée blanche de la voix lactée, on peut apercevoir leur étrange embarcation - on dirait l’arche de Noé -, distinguer leur émouvante équipée remontant les fleuves du ciel. On dit même que les soirs de pleine lune on entend leur chant, petites notes boisées qui traversent le firmament comme les queues des comètes. On dit aussi que les jours de pluie, ce sont les larmes des Petits Boisés qui viennent apporter aux hommes leurs paroles de paix. On dit cela et on ferme les yeux, on se pelotonne sur les couches où souffle souvent le vent de la folie. On dort et on oublie !

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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 09:15
Mince supplique en direction du monde.

Œuvre : Antoine Josse.

C’était à peine s’il s’agissait d’une présence. Ou alors tellement inaperçue qu’on aurait pu croire à une simple risée de vent ou bien à la trace du scarabée sur le sol de poussière. C’est comme cela, dans le monde, parfois, s’instaurent dans la discrétion des colloques qui s’effacent à mesure qu’ils sont proférés. Oh, bien sûr, ces minces effractions de la parole ne sont nullement dommageables. Du moins le croît-on et l’on continue sa progression de fourmi dans le sombre des ruelles et l’on ne perçoit guère, au-dessus de sa tête cernée d’ennui, la couronne solaire qui fait son cercle blanc. C’est une constante de l’humanité que de marcher, le regard posé sur l’horizon et de ne jamais le porter au zénith, là où la vérité brille de son éclat de pure gemme.

C’est quelque part, sur la courbure de la Terre, loin des polémiques et des bruyantes agoras, loin des magasins polychromes où brille l’avidité des hommes, et leurs yeux sont des trépans qui entaillent la chair du visible. Disons, c’est au sommet d’une montagne, avec quelques émergences de roches brunes et des plaques blanches à la consistance de neige. Noir - Blanc, comme pour dire fausseté et vérité ; dissimulation et ouverture. Mais le moment n’est guère venu de disserter et il faut voir ce qui se présente dans la simplicité. Au sommet de la montagne, à son bord extrême à partir duquel se tutoient aussi bien le vide que le néant ou bien la transcendance, se tient une silhouette si mince qu’on la confondrait avec la vibration de l’air. Oui, c’est bien d’un homme dont il s’agit. D’un homme dressé contre la falaise virginale du doute, dans une manière d’oubli de soi, à la limite d’une possible disparition. Observant cette si fragile effigie faisant fond sur la grande plaine immaculée, couverte de givre et saturée de blancheur, nous éprouvons comme un vertige, nous demeurons figés et notre parole reflue dans les mailles serrées du corps. Nous sommes soudain inquiets du monde, de soi dans le monde, de cela même qui pourrait advenir si, d’aventure, nous nous résumions à cette étique nervure et notre conscience ne serait plus que cette étincelle que le moindre souffle d’air réduirait au trépas. Alors nous résistons, nous nous insurgeons contre cette vision tellement semblable à cette image de Simon perdu dans le désert et sa parole tournant au-dessus des sables illimités, finissant par se noyer, quelque part, au sein d’un éblouissant mirage. Le diable serait-il partout, qui veille ? Car, là où les hommes vivent, l’idée du vide est insupportable et l’on n’a de cesse de la dissimuler, faisant l’hypothèse que, de cette manière, elle ne nous importunera plus.

Donc, il était une fois un homme si peu visible parmi la multitude qu’on lui avait donné le nom de « Candide ». Du reste ce dernier nom lui allait à merveille, tant sa présence était discrète, toute faite de modestie, semblable à ces dentelles que les jours animent plus que le coton qui en fait la trame. Candide vivait de peu, se sustentait d’air et de nuages, buvait les gouttes de rosée, se vêtait de brouillard, écoutait le chant de l’air et respirait les effluves que font les colombes lorsqu’elles décrivent leurs paraboles d’écume. Tout allait pour le mieux dans « le meilleur des mondes possibles », sauf que Candide avait des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des mains pour toucher et une infinité de sensations qui, à chaque instant, percutaient les minuscules étendues de sa peau. Et Candide était curieux, et Candide, depuis la montagne où il résidait était, en quelque manière, un genre de Petit Prince qui aurait regardé les hommes depuis la merveilleuse fenêtre de l’Astéroïde B 612. Ce qu’il voyait, tous les jours que la lumière faisait, c’étaient des milliers d’agitations, de trajets convulsifs pareils à de migrations de fourmis, des millions de petites déflagrations qui résonnaient longuement, entre ciel et terre et semblaient ébranler jusqu’aux limites infinies de l’univers.

Ce que Candide voyait, c’était ceci : des océans agités comme s’ils étaient pris de fièvre, avec de longues traînées noires pareille à du bitume ; des montagnes pelées comme le Mont Chauve, lesquelles semblaient en proie à quelque bouillonnement interne, peut-être une prochaine éruption volcanique ; des arbres en feu, longues torches brasillant dans le ciel mauve ; des rivières charriant des lots d’immondices, rubans moirés de taches luisantes ; des villes aux hautes tours dans lesquelles les hommes s’entassaient comme dans des boîtes à chaussures ; des caravanes d’automobiles, exodes sans fin vers les plages abruties de soleil ; des files hagardes d’hommes tendant leurs mains afin qu’on leur donne à manger ; des explosions, des bombes qui trouaient les immeubles, éventraient les façades et l’on voyait des peuples entiers d’orphelins errer au hasard des ruines dans l’espoir que quelqu’un les adopte ; des rafales d’armes automatiques ; des pillages, des exactions ; des meurtres, des viols ; des ateliers où le travail tuait ; des terres où les récoltes mouraient.

Et, à côté de cette mutilation de la vie, paradaient, comme au cirque, les oligarques et les importants, les bien lotis et les monarques, les usuriers et les banquiers véreux, les entremetteurs et les proxénètes, les sectes et leurs pléthoriques gourous, les bonimenteurs et les voyants, les thaumaturges et les marabouts, les aruspices et les magiciens, les jeteurs de sort et les cabalistes, les marchands de bonheur et les officiants de la cour des miracles, les chamans et les camelots de toutes sortes. Candide voyait tout cela et en était affecté comme un enfant assistant à un spectacle de marionnettes où Guignol reçoit une correction en bonne et due forme de la part du sinistre Gnafron ou bien de Madelon l’acariâtre. Et de cela, le pitoyable spectacle que lui offrait le monde, Candide en était si bouleversé que, petit à petit, cette immense désolation qui parcourait les avenues de la Terre avait produit son effet, laminant chaque jour davantage la conscience généreuse de son hôte. Tant et si bien que Candide dont le corps était fragile et la constitution sujette à végéter, s’amenuisa petit à petit, pour devenir ce sujet si éthéré qu’il en devenait presque diaphane, transparent.

Mais, pour autant, il ne se résolvait pas à s’effacer et il était monté au sommet de la montagne, un bouquet de roses à la main, bouquet qui faisait sa lumière de luciole, sa minuscule braise rouge et l’on voyait son fanal pareil aux feux des ports, percer les ténèbres dès que le crépuscule basculait, se teintant d’encre profonde. Le soir, quand les enfants dorment, il n’est que de mettre son nez à la fenêtre pour apercevoir, loin, au milieu des yeux des étoiles, cette minuscule flamme qui nous parle de nous, des autres, du monde. Il suffit. Puis de se confier à l’espace des rêves et d’y chercher avec bonheur cette image du « meilleur des mondes possibles ». Elle n’est pas une utopie. Dites-moi, elle n’est pas une utopie ?

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