Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 15:02
Les « Petits Boisés » de Marc Bourlier.

 

   ART BRUT : « Des productions de toute espèce - dessins, peintures, broderies, figures modelées ou sculptées, etc. - présentant un caractère spontané et fortement inventif, aussi peu que possible débitrices de l’art coutumier ou des poncifs culturels… »

                                                                                                                  Jean Dubuffet.

 

 

   Chez Marc Bourlier, la définition de Dubuffet s’applique à la lettre. Art « Brut de Brut », comme pour les grands crus. La robe est soutenue, de vieil or ; le nez est de chêne avec une note rugueuse ; l’attaque en bouche est franche suivie d’une belle longueur aromatique. D’Art Brut il s’agit en effet, la Halle Saint-Pierre en accueillit ses hôtes discrets derrière les grandes verrières du pavillon Baltard.

   Cependant si l’on se veut en quête d’une filiation, c’est moins du côté des longs tâtonnements esthétiques de Dubuffet qu’il faut se tourner ou bien de l’alphabet pictural inventé par Gaston Chaissac, que dans la perspective modeste d’un Emile Rattier, fermier du Lot qui composa des « articles de bois » selon sa belle expression, « Diligence », « Viaduc » et autres carrioles que hantent de sympathiques petits personnages qui, aussi bien, eussent pu se fondre dans la galaxie bourlierienne sans autre forme de procès.

   Le bois était de récupération, comme chez Marc qui récolte les anatomies éparses de ses figurines sur les plages, vestiges d’un monde consumériste qui ne songe qu’à se débarrasser des déchets qu’elle produit à foison. Aussi, cette cueillette de l’objet déchu - l’arte povera est proche -, s’inscrit-elle dans une sorte de recyclage ontologique, comme s’il s’agissait de redonner vie à ces éclisses et autres mortaises qui sont les nouvelles arches de Noé de la modernité. Il faut sauver ce qui peut l’être encore et c’est peut-être l’une des fonctions singulières de l’esthétique présente que de donner une âme à ce qui en a été privé par la cécité des hommes.

   Mais ici, nulle herméneutique savante qui se déclinerait sous les espèces d’un métalangage, autrement dit d’un texte qui se superpose à l’œuvre et en occulte, en quelque sorte, la teneur. Ici tout est simple, naturel, direct. Le lexique est celui de l’écorce, de l’aubier, du cœur, de l’âme, en définitive, puisque le bois en possède une. Ces minces esquisses, dans une langue dépouillée - trois oculus pour voir et faire silence ; une brindille pour humer ; un liteau pour figurer au monde et être reconnu -, ces répliques du réel donc nous disent en termes allégoriques les nervures de notre condition, un étonnement qui nous traverse et nous interroge afin que nous connaissions notre essence. Essence du bois, essence de l’homme : une commune destinée à laquelle nous convient ces manières de génies tutélaires. Nous les aimons du fond du cœur ! Ils sont nos échos. Ils sont nos émotions. Ils voyagent en nous pour la durée du temps. Il n’y aura nulle « oublieuse mémoire ». Comme une écharde plantée au centre de la chair qui, jamais, ne s’absente. Celle-ci est joie et non douleur. Oui, pure joie !

 

                                                                                              JP Vialard.

                                                                                     www.blanc-seing.net/

 

 

 

Repost 0
1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 09:43
De l’utopie à l’eutopie.

Le grand tondo.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

   « Là où son père avait fait du domaine le lieu de la gabegie et de la faiblesse, Montès aspire à réaliser une eutopie, un des ces lieux idéals « où dans une sorte de non-temps s’étire la douce rêverie de l’être-bien […] »

 

(Centre d’étude du roman des années 1920 à 1950, Roman 20-50, n°23-24, page 157, 1997)

 

***

 

   Longtemps les Petits Insulaires avaient flotté aux alentours de la Planète Bleue. Longtemps ils avaient affûté leurs yeux de bois afin de voir l’incroyable faune humaine qui en dessinait les contours, en peuplait les collines et les montagnes, les vallées et les plages de sable fin. Au tout début de leur curiosité ils avaient été un peu fascinés par ces foules bariolées qui parcouraient les rues en tous sens, par ces langages divers, polyphoniques, qui glissaient sous la pellicule claire du ciel, ricochaient sous le ventre gris des nuages. Les Petits Boisés se disposaient tout contre le bastingage de leur vaisseau sylvestre et regardaient les hommes faire leurs pas deux, leurs entrechats sur la grande scène du monde. Ils regardaient les femmes aux joues poudrées dont les reflets s’allumaient dans les vitrines entourées de guirlandes lumineuses. C’était d’être comme au théâtre ou bien sur les bancs d’un jardin public et d’assister à un spectacle de marionnettes. C’était si bien de voir toute cette agitation joyeuse, ce carrousel infini des robes aux volants pareils à une gaze, ces vêtures belles dans lesquelles les hommes paradaient. On aurait pu s’abîmer dans une éternelle contemplation mais les Petites Eclisses s’aperçurent bientôt que la plus belle des manifestations dissimule, sous ses éclatants atours, quelques ombres dont, les percevant, l’on désire bientôt s’écarter de peur qu’elles ne deviennent envahissantes. Car, derrière ce bel étalage de formes aussi sublimes que naturelles, rôdaient, comme un voleur confié à l’obscurité de quelque étrange venelle, des images prosaïques qui devaient constituer l’envers de cette face brillante comme mille écus. Sans doute avaient-ils été abusés par une manière de miroir aux alouettes, eux dont la simplicité, la naïveté étaient proverbiales parmi le peuple des Modestes et des Sans-grades.

   Aiguisant la boule innocente de leurs yeux, voici ce que virent Les Petites Ecorces sur les gradins de l’amphithéâtre humain qui se déployait devant eux : partout où la vision pouvait régner, ce n’étaient que fourberies et coups bas, promesses et reniements, déclarations d’amour et vagues de haine ; partout désirs rougeoyants, envies incandescentes, ambitions pléthoriques ; partout égoïsme rampant et indulgence pour soi, dague pour les autres ; partout les yatagans des yeux semaient la terreur, moissonnaient les têtes trop crédules, les esprits indulgents ; partout s’écoulait, à la manière d’une lave invasive le mépris des Existants pour ce trésor qui leur avait été légué par quelque démiurge sans doute atteint de myopie. Car, si les règlements de compte allaient bon train parmi les membres de la meute anthropologique, la Terre elle aussi, la belle Planète Bleue avait à se tenir à carreaux, la paranoïa des Insensés atteignant une telle amplitude qu’elle menaçait, à tout instant, de se métamorphoser en raz-de-marée.

   Partout où étaient des arbres centenaires - leurs ancêtres -, on arrachait et sciait les troncs qui pleuraient leurs larmes de résine. Partout, dans la moindre des ruelles, sur les chemins de campagne, sur les crêtes des dunes, au fin fond des vallées alpestres, sur le ruban de bitume des routes qui sillonnaient la Terre, fonçaient des milliers de bolides aux groins menaçants qui répandaient leurs fumées délétères aux quatre horizons. Partout où demeurait disponible la moindre parcelle de sol, on l’entaillait, on l’ouvrait avec des coins d’acier, on l’enserrait dans des forceps, on y coulait des tonnes de ciment, on y élevait d’immenses tours de verre qui rivalisaient avec l’antique Babel dont le contemporain langage consistait à émettre, continuellement, des arrêts de mort, à ouvrir des champs de bataille aux sanglantes rumeurs. Partout on encageait le lit des rivières, on en barrait le cours, on en turbinait l’eau afin que les Vivants pussent satisfaire leur désir de gloire et de domination. Enfin, tout ceci était si peu glorieux que les Petits Sylvestres avaient enfin résolu de larguer les amarres, se détachant volontairement de cette communauté inconsciente qui courait à sa perte.

   Quelques esprits plus éclairés mais identiquement atteints de cécité avaient cru échapper à cette indépassable aporie en confiant à leur imagination le soin de trouver un exutoire, de ménager une porte de sortie afin que, quelques individus se sauvant du désastre, ils parvinssent à édifier les bases d’une nouvelle société. Leur démarche avait pour nom UTOPIE, leur outil INVENTION, leur Eden la CITE IDEALE qui leur permettrait d’échapper au destin tragique de leur condition. Alors on avait crée de toute pièce un nouvel univers avec son mode propre d’administration, son gouvernement, ses hiérarchies, ses méthodes quant à la connaissance, ses chemins en direction d’un éternel bonheur. Mais les Petits Boisés, s’ils n’étaient nullement instruits des arcanes de la Philosophie et de la Science Politique, possédaient une naturelle intuition, un bon sens chevillé à leur corps de bois dont ils faisaient un des paradigmes d’une connaissance immédiate, simple, dénuée de tout artifice, qui les conduisait dans le domaine des vérités bien plus rapidement que ne l’aurait fait une assemblée de Terriens, fût-elle rompue à l’exercice de la logique et aux ruses de la rhétorique.

   Nul besoin pour les Sylvestres d’inventer un Raphaël Hythlodée ayant appris au contact des peuples du Nouveau Monde les subtilités du gouvernement parfait et les modalités selon lesquelles apporter à ses frères humains, de l’Ancien Monde, un savoir qui les assurerait d’une éternelle félicité. Nul besoin d’un Thomas More, cet humaniste épris d’égalité et de justice, pour mettre en mots les propos du Navigateur Hythlodée qui se prétendait le compagnon d’un Amerigo Vespucci - celui-ci avait-il au moins existé dans la « vraie réalité » ? -, nul besoin d’inventer une fable à des fins de réassurance de ces hommes et femmes qui n’avaient qu’à se reprocher à eux-mêmes d’avoir sapé les fondements sur lesquels ils reposaient avec la plus belle des inconsciences qui se pût concevoir.

   En orbite autour de la Terre, à bonne distance afin d’éviter une quelconque contamination, les Eutopiens - ils étaient l’exact contraire des Utopiens -, vivaient de leur vie de fibre, de mémoire de sève, tous bien réunis, groupés dans l’ovale de leur île, serrant les coudes quand déferlaient les tempêtes sidérales ou bien les pluies de météorites, les déflagrations de rayons cosmiques, les éclairs d’ondes magnétiques. Ils se sustentaient d’air et de brume. Ils respiraient la douce fragrance des étoiles. Leurs corps se laissaient poncer par les rayons de Lune. Leurs yeux étaient les dépositaires de cette belle lumière solaire sans laquelle, pas plus eux, les Eutopiens, n’auraient pu exister, pas plus les Utopiens qui semblaient avoir clos définitivement leurs paupières sur l’image du réel. Leur bonheur, ils le devaient tout simplement à la simplicité, à l’exercice de la modestie mais aussi à une lucidité qui, pour être boisée, en était d’autant plus remarquable. Certains des Terriens les plus ouverts à l’interprétation des arcanes de l’univers prétendaient que cette disposition à être selon une naturelle vertu, ils la devaient à leur âme dont ils écoutaient la voix. « L’âme du bois », bien entendu. Est-ce cela la vie belle et bien comprise ? Est-ce cela ? Avec les Petits Boisés, nous voulons le croire. Oui, nous le voulons !

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 07:48
De l’âme du bois.

« Manifestation silencieuse ».

Œuvre : Marc Bourlier.

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : une chose qui échappait, qui dérapait constamment, une image qui fuyait par le trou d’une bonde et l’on n’entendait plus, soudain, qu’un bruit de déglutition, une infinie et laborieuse digestion qui disait l’aporie frappant les hommes de plein fouet, menaçant de les emporter comme un fétu de paille. Cela faisait sa symphonie lugubre dans les caniveaux du monde et, partout, l’on se terrait et partout l’on réduisait sa taille à celle du ciron afin qu’une faucille égarée ne vînt moissonner votre tête ou bien lacérer votre corps et y apposer les stigmates de la furie. Car la communauté des hommes avait sombré dans la folie. Dans les villes, aux angles de verre des rues, dans les labyrinthes de cristal, on avançait pareils à des crabes de palétuviers, yeux exorbités au bout des antennes, progression diagonale de manière à prévenir toute attaque sournoise dont même votre tunique de corail n’eût pu supporter l’imprévisible assaut. Au hasard des avenues, dans la meute végétale des jardins publics, sur les quais de pierre des fleuves, on se baissait et l’on cueillait, ici, un blanc tibia avec des dentelles de peau, là un crâne d’ivoire dont on aurait pu faire un vase où déposer ses objets précieux, là encore un scalp ensanglanté à accrocher à la cimaise de son lit en mémoire de celui qui en porta la fierté arborescente. Sur le bord des trottoirs, à la bouche des soupiraux, venant des grilles d’égouts, ce n’étaient que sanglots étouffés, soupirs, longues lamentations. Parfois, une voix rampait à ras de terre avec des trémolos et de curieux soubresauts pareils à des gesticulations paralytiques. Parfois, dans la perspective ouverte d’une vaste agora, des éclisses d’esprit sautillant sur place, des bribes d’imaginaire, des éclats de songes bleus, des copeaux de conscience, des brisures de sensations qui faisaient leurs chapelets claudicants au milieu d’une manière de chaos originel, comme si une laborieuse cosmogonie n’avait pu accoucher que de moignons et de protubérances diverses, de bubons et de noires scories. C’était à n’y rien comprendre et même un avisé démiurge y eût perdu son latin. Certes, il y avait bien, ici et là, des mécaniciens, des horlogers anthropologues qui revissaient les boulons, assemblaient des clavettes, soudaient pignons et roues dentées mais rien ne tenait plus debout et c’était comme un concert lugubre, une sombre procession de culs-de-jatte et d’hésitants hémiplégiques, de culbutos oscillant sur leur base avec de comiques convulsions. On n’existait plus, on n’échafaudait plus aucun projet, on n’aimait plus l’autre, mais soi exclusivement, on embrassait sa guenille de peau flasque dont on essayait de faire se rejoindre les bords étiques, on n’était plus que cette outre vide dans laquelle soufflait un vent acide et mauvais dont celui de Verlaine ne constituait plus qu’un lointain euphémisme.

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : une manière de fin du monde, un genre d’immense anastrophe - les millénaristes se réjouissaient, les sectes proliféraient, les barbares enflaient du suc de leur piteuse gloire -, et il n’y avait plus sur Terre que le feu de la désespérance et les impasses d’une tragédie majuscule. Oui, tragédie car même les dieux avaient déserté l’Olympe et leurs yeux s’étaient retournés dans l’enceinte de leurs corps mythologiques, ne visant plus que les fables, les fictions dont, le long moment qu’avait duré la crédulité des hommes, ils avaient profité pour distiller leur ambroisie céleste alors que les pauvres bougres et les nécessiteux crevaient de faim et buvaient une eau délétère dont ils ne sentaient même pas qu’elle était commise à leur propre disparition. C’est toujours ainsi, croire en une divinité, c’est aussi renoncer à soi et accepter de se fondre dans sa propre immanence.

Mais voici, qu’au milieu de ce tohu-bohu en forme de voyage final, quelque part, derrière un repli de terre ou bien, peut-être, dans quelque grotte originelle dont ils avaient fait leur demeure et le sanctuaire de leur foi immédiate, simple comme l’air, mobile comme le vent, heureuse comme la goutte de rosée sur la crosse d’herbe, vivait le Peuple des Silencieux, petites figurines de bois inapparentes, toutes semblables entre elles, car ici, on n’admettait nulle différence qui eût pu discriminer, nulle précellence qui eût hissé sur quelque piédestal un Supérieur toisant un Inférieur. Nul ne sait vraiment comment cette Compagnie Boisée était arrivée là, par quelle décision de quel étrange destin. Avaient-ils échappé à la vindicte des exterminateurs, étaient-ils le fait d’une génération spontanée, résultaient-ils de la vénérable sagesse des arbres, minces et blanches racines échappant au pogrom, à la haine séculaire, à l’immémoriale déraison humaine qui métamorphosait de paisibles individus en hordes sauvages assoiffées de sang ?

Mais peu importaient les causes qui avaient présidé à leur généreuse apparition. Seule comptait l’harmonie de leur assemblée et le bonheur qui rayonnait de cette masse compacte, telle des moules soudées sur leur bouchot, vivant à l’unisson, éprouvant en même temps les frémissements de la joie, les agitations de l’inquiétude, mais aussi le lien indéfectible d’une amitié dont chacun constituait l’une des fibres du rameau terminal. L’un d’entre eux manifestait-il de la tristesse, que tous les autres, rassemblant leurs tiges d’écorce venaient le réconforter et le mettre à l’abri des mauvais coups du sort. Quelqu’un s’affligeait-il d’un revers de fortune - moral, nous voulons dire car ici la richesse matérielle n’avait aucune signification -, qu’aussitôt le groupe ressentant dans sa chair même le désarroi d’une forme siamoise, volait à son secours afin que, soutenu par une générosité partagée, l’infortuné pût retrouver sa sérénité et naviguer de conserve avec l’ensemble de ses coreligionnaires. L’un, plus fragile que les autres, venant à frissonner de fièvre et alors toute la communauté réunie lui apportait chaleur et réconfort. C’était ainsi qu’ils vivaient, dans cette manière de flux et de reflux continu d’une signification partagée, d’un bonheur éprouvé tel l’air d’une symphonie écoutée en commun et rien ne venait jamais obscurcir leur horizon.

Pour autant et malgré l’apparence d’une possible atonie, jamais ils se s’endormaient, jamais ne se dissimulaient dans la touffeur rassurante d’un genre d’inconscience. Ils demeuraient vigilants depuis leur enceinte de bois, ils écoutaient les rumeurs du monde. Parfois, ils entendaient le bruit de fond de l’humanité, ses râles et ses lamentos, ses humeurs chagrines et la violence de leur désespoir. Ils avaient conscience de la fosse commune dont les hommes semblaient avoir fait leur dernier sépulcre, leur ultime profession de foi. Bien sûr ils mesuraient l’ampleur du drame qui se produisait, de manière cyclique, tout au long de l’Histoire avec les gerbes de lumière de civilisations heureuses portant haut le devenir des Existants, mais aussi la confondante précipitation, les ombres denses, l’obscurité dans laquelle ils se ruaient tête la première comme s’il s’agissait, périodiquement, comme sur un antique palimpseste, de recouvrir les traces anciennes, fussent-elles douées de sens, pour y apposer de nouvelles empreintes, fussent-elles la mise en acte d’une insuffisance à être, d’une remise de sa propre effigie à l’oblitération, à la maculation définitive des signes par lesquels les destins humains se justifient comme ce qu’il y a de plus précieux à porter sur les fonts baptismaux d’une vie en train de s’éployer.

En réalité, ces modesties, ces à peine effleurements des choses, ces presque invisibles étaient la figure patente, somme toute exemplaire, rare cependant d’une « Manifestation silencieuse » dont tous, nous devrions tirer la belle leçon comme si ces allégoriques minuscules bouts de bois révélaient du plus loin de leur inapparence ce qui est à y deviner, dans une manière d’oxymore du sens, à savoir que toujours le plus haut langage, tel la poésie, est celui qui ne parle pas mais tire du silence sa force et ses ressources les plus évidentes. Demeurons donc en silence et, un instant, écoutons l’âme du bois. D’elle nous apprendrons beaucoup. Assurément beaucoup !

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : un silence dont il fallait savoir saisir une parole d’avenir.

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 09:02
Petit peuple des nuages.

« Ciel d’octobre ».

Œuvre : Marc Bourlier.

Le ciel d’octobre est arrivé avec ses nuages pommelés, ses teintes de terre, son vent, ses tourbillons de feuilles. Dans les campagnes on récolte les châtaignes, inclinés vers le sol où rebondissent les bogues étoilées. Dans les villes on longe les trottoirs dans des imperméables couleur mastic, tête enfoncée dans la colline des épaules. On cueille, on marche dans la gorge des rues, soucieux de soi, lovés dans sa propre coquille et jamais on ne hausse le regard une coudée au-dessus de sa modeste anatomie. L’eût-on fait, une seule fois, et alors on eût vu l’invisible. Oui, l’INVISIBLE. Je veux dire ce Peuple si étonnant des nuages, ces petites fables boisées qui sont comme nos images tutélaires, toujours penchées vers la bégayante humanité, ses progressions de travers, identiques à celles des crabes de palétuviers dans le fourmillement des mangroves, une avancée à proprement parler hémiplégique : ignorer le ciel c’est renoncer à être selon une plénitude, c’est s’en remettre à son destin au dessin si étroit qu’il semblerait n’être qu’une hallucination. Mais, hommes distraits, levez donc le nez de votre ouvrage strictement existentiel, affûtez votre regard, faites qu’il soit doué de qualités lumineuses, qu’un trépan s’illustre en son extrémité afin que les choses se déboguant, vous parveniez enfin à un savoir suffisant de ce qui est à accueillir dans le creux incandescent de la conscience.

Et maintenant, disons que votre tête est levée, votre nuque postée dans la position de l’observation, votre esprit ouvert, disponible à l’accueil de tout ce qui fait phénomène, sans aucune attitude critique, raisonnante, inclinée aux ratiocinations, mais bien au contraire une âme disponible à ce qui, d’aventure, voudrait bien s’inscrire à la manière d’une connaissance sinon d’une révélation. Oh, cette dernière bien ordinaire, nullement d’essence divine - Dieu est mort depuis longtemps ! -, mais seulement l’attente du merveilleux, de la petite comptine qui fait retourner sur les rives de l’enfance et alors on s’ébroue, tout joyeux comme le caniche qui vient de retrouver son maître et on frétille telle la lumière au premier matin du monde. Le ciel est uniformément gris avec des voiles de nuages et quelques arbres qui trouent le monde céleste à la force de leurs brindilles. Déjà le froid s’annonce au milieu des bourrasques et l’on se cloîtrerait volontiers au coin de l’âtre, hibernant comme la marmotte mais il faut bien vivre et vaquer à ses occupations. Donc les yeux sont au ciel, la bouche muette, les bras ballants dans l’attente de ce qui ne saurait paraître puisque, aussi bien, nul mystère ne découle jamais d’une espérance qui conduirait à la pure félicité. Et pourtant, n’y aurait-il pas au moins la surprise d’une vision, l’arche ouverte d’un spectacle, l’apparition d’un diable, d’un démon ou peut-être, dans l’échancrure du firmament, le sourire radieux d’un ange ? Alors il faut se résoudre à regarder, tout comme l’astronome au bout de sa lunette en proie aux pires angoisses mais aussi au bonheur immanent lorsque la constellation depuis longtemps attendue fait, dans le noir cosmique, ses myriades de points lumineux.

Non, ce n’est pas une constellation qui troue l’espace de ses yeux imperceptibles. Ce que vous apercevez, là, dans la touffeur blanche du nuage, c’est tout simplement quelques échantillons de cette condition boisée si étonnante qu’on la croirait venue de quelque outre-monde. Eh bien, voyez-vous, ces infimes éclisses, ces sortes de bâtonnets surmontés d’une tête ronde que ponctuent les trois points du visage, la minuscule arête du nez, c’est comme qui dirait notre Lune, notre singulier satellite réverbérant les images de la Terre et des Terriens que nous sommes, toujours inquiets d’eux avant que d’être attentifs aux autres figures du monde. En quelque sorte, ils sont nos sentinelles, nos génies veillant sur le repos de notre conscience. Et ne vous laissez pas abuser par la simplicité de leur parution, à peine une rumeur dans le bruit de l’univers. Autrefois, en des temps dont nous pouvons saisir l’empan, peut-être des siècles avant notre naissance, ils furent des géants, chênes ou épicéas, immenses séquoias aux troncs rugueux exposés aux fureurs du climat, de larges ramures flottant sous les alizés, des feuilles pareilles à des forêts d’yeux, des résilles de racines avançant dans le luxe du limon. Puis, un jour, la Nature dont ils étaient les physionomies avancées décréta leur mort. Longtemps ils dérivèrent au gré des courants marins, usant leurs bosses et autres aspérités aux galets des plages, se laissant poncer par les meutes éoliennes, devenant ces invisibles existences ballottées au milieu des humeurs et des contrariétés de la Planète Bleue. Nul ne sait comment la métamorphose s’opéra, par quel tour de magicien ces genres d’irrésolutions devinrent de sympathiques petits personnages flottant dans l’empyrée avec la grâce d’une folle avoine dans les courants fluides de l’été.

Maintenant vous les apercevez juchés sur les boules cotonneuses de leur nuage. Sorte de petite armée au garde à vous, infime bataillon faisant son rythme vertical dans l’immensité ouverte du ciel. A leur attitude, sans doute les croirez-vous malheureux, en deuil de quelque richesse, à la recherche d’un improbable bonheur, tel que, sur Terre, prodiguent aux Egarés les accumulations de biens matériels. Mais, disant ceci, vous n’aurez été qu’à l’écoute de votre propre symphonie, cette petite musique d’un confortable égoïsme ne faisant signe qu’en direction d’un plaisir immédiat, d’une satisfaction sur-le-champ d’un coruscant désir. Apercevez-donc combien ces petites aventures, longtemps frottées aux rigueurs de l’exister, ont acquis de sens moral, de justesse d’appréciation, de philosophie immédiate au contact des choses de ce monde. Ne parlons même pas d’une métaphysique, ces minces voliges sont suffisamment occupées de notre propre cheminement pour ne pas se distraire dans des considérations en quelque sorte hors de portée. Car c’est de nous dont ils sont occupés, nous les Terriens à la vue basse, à la marche têtue dans le sillon étroit de la réalité, aux projets uniquement liés à la satisfaction de notre propre ego. « Tiens, dites-vous, il pleut ! » et vous ne vous apercevez même pas que ce sont les pleurs du Peuple des nuages. Les pleurs : de voir les longues cohortes automobiles sillonner la planète en tous sens, tels de gros bourdons inconséquents. Des pleurs : de voir de vieux rafiots auxquels sont agrippés des hordes d’exilés en attente de jours meilleurs. Des pleurs : de voir de riches demeures où l’on festoie alors que, dans la rue, de pauvres hères meurent de faim dans les caniveaux de la honte. « Tiens, dites-vous, le soleil brille, on ne voit aucun nuage ! ». Quand le rire illumine le ciel, les Petits Nuageux n’ont même pas à être présents. Ils se dissimulent quelque part derrière une joie infinie. Des rires : de voir le partage entre les hommes, la moisson pour tous, la nourriture à satiété. Des rires : de voir se lever la belle arche de la fraternité dès qu’un malheur survient, une épidémie, un exode, les souffrances d’un peuple. Des rires : de voir la générosité partout répandue qui allume sur les visages des laissés-pour-compte un hymne à la joie. Des rires : de voir disparaître les maux qui accablent les hommes, leurs corps, leurs esprits, leurs âmes, ne laissant derrière leur passage qu’hébétude et désolation.

Oui, ce petit Peuple nous rappelle à notre devoir d’humanité. Il en est ainsi des grandes idées, des causes justes, de l’efficience de notre raison, qu’elles s’alimentent souvent à plus petit, plus dérisoire que soi. Dans la goutte d’eau, l’océan. Dans la poussière, le destin des étoiles. Dans l’étincelle, la lumière de l’intelligence cosmique. De cette dernière nous sommes partie intégrante et si, tout au fond du corps, demeure en nous un fragment de clarté, alors portons-le au-devant de nous en direction de l’altérité afin que, de nous elle pût être connue, d’elle nous prissions connaissance. C’est en-dehors de nous que le sens existe comme le reflet le plus exact de ce que nous sommes nous-mêmes : en dette de la Nature, des Hommes, des Choses qui peuplent un univers devenu si ordinaire que nous n’en prenons plus acte que d’une manière distraite, sinon distante. La merveille est toujours là, tout près, pareille au frôlement d’une main aimée sur la courbe des jours. Jamais nous ne nous laisserons aller à ignorer ce don de la vie. Petit peuple des nuages nous vous aimons pour votre apparence si modeste, votre silence, votre fervente prière que ponctuent si bien les deux points de vos yeux par lesquels vous regardez avec passion, le point de votre bouche qui cache la voix de l’être, le mince bâton de votre nez où reposent les plus belles fragrances qui se puissent imaginer. Vous nous apprenez le chemin d’une vérité. Mais c’est là que repose l’essence de l’art, cette sublime offrande qui fait les yeux des hommes brillants. Nous voulons témoigner de ce feu, oui, nous le voulons !

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
17 mars 2015 2 17 /03 /mars /2015 08:56
Petites figures du temps présent.

Œuvre : Marc Bourlier.

Mais pourquoi donc ces petits personnages nous fascinent-ils tant ? Ils sont si modestes pourtant. De simples débris jonchant les plages, que personne ne regarde. Sauf les enfants pour en faire les fortifications de leurs châteaux de sable. Autrement dit de leurs rêves. Le regard des enfants est toujours plus imaginatif que celui de leurs aînés. Tout simplement parce que plus naïf, davantage lié à la lecture d’une vérité simple, évidente. Comment pourrions-nous, en dehors d’un pur jeu intellectuel, échafauder de grandes théories à leur sujet ? Parler de leur esthétique, raisonner en termes de visée plastique, oser un discours métaphysique, les situer dans les arcanes d’une philosophie ? Cependant tout ceci demeure possible pour la simple raison que tout objet, fût-il modeste, est toujours investi d’un sens, ne serait-ce que celui que nous projetons en lui.

Mais regardons seulement et confions ces aimables figures à notre seule sensibilité. Soyons d’emblée en eux, dans la fibre chaude de leur mémoire de résine. Ce qui, au premier abord, se présente, c’est, à la fois, un genre de sérénité, mais aussitôt se profile cette « inquiétante étrangeté » par laquelle Freud voulait nous dire ce que le quotidien recelait d’inquiétude, d’angoisse, dès l’instant où se produisait une césure de la rationalité. Or, c’est bien ce revers du monde que nous dévoile l’œuvre de l’artiste. Si, d’emblée, nous sommes sous le charme, nous prenons vite conscience que ces gentilles figurines sont le creuset d’un conflit, d’une tension interne, comme si, soudain, pouvait surgir cette inquiétude à même de mettre en danger les êtres qu’ils sont, dont l’équilibre est précaire, ceci étant inscrit dans la nature même des choses.

Mais cessons la rhétorique et regardons. Ces « Petits Boisés » sont sagement rangés dans leurs cases respectives, assemblés en boules siamoises, apeurés comme si pouvaient survenir, du monde alentour, une menace, une possible dissolution de ce qu’ils sont, à savoir de minces parutions qu’une simple étincelle menacerait de réduire à néant. Etat de sidération que reflète leur immobilité, attitude figée en attente d’un déroulement du destin. Les catégories qui permettent à l’être de paraître, l’espace et le temps, sont réduits à la taille d’une peau de chagrin. En dehors de leur cadre de bois il n’y a aucune spatialité faisant signe. Quant à leur temporalité elle est engluée dans un bien énigmatique présent. Hier, le grand arbre auquel ils participaient, n’existe plus. Demain, la possibilité de s’inscrire dans le praticable du monde est une hypothèse lilliputienne qui les cloue au fond sur lequel ils se détachent, comme ils le feraient d’un néant à s’extraire pour pouvoir énoncer leur propre lexique.

Leurs corps pareils à des élévations monolithiques, leurs faces rondes à l’expression cosmique, les trois trous par lesquels voir, parler ; les trois éclisses commises à entendre, humer, tout ceci incline fortement vers un genre de suspens, de halte jouant à la manière d’une énigme. Insondable comme toute énigme - Que peut-on savoir du Sphinx ? -. Ils sont semblables en tous points à ces étranges moaïs de L’Île de Pâques, leurs yeux vides interrogeant le ciel - attendent-ils la décision de quelque aruspice ? -, lèvres scellées sur leur destin de bois, - sont-ils recueillis sur le silence de leur origine ? -, cernés d’un vent qui ne les atteint pas, soudés sur le secret qu’ils tiennent au creux de leur densité de pin ou bien de saule.

« Petits Boisés », c’est parce que vous êtes fragiles que nous vous aimons et vous prenons en garde dans l’anse ouverte de notre vision. A simplement vous regarder, nous vous protégeons des vicissitudes du monde. Continuez à nous émouvoir, ceci est si précieux dans la lutte des jours et l’indifférence des hommes. Si précieux !

Petites figures du temps présent.

« AhuTongariki » par Ian Sewell.

IanAndWendy.com Photo gallery from Easter Island.

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 20:01
Peuple heureux des Petits Boisés.

Œuvre : Marc Bourlier.

Longtemps, avant même qu’elle fût devenue un peuple conscient de son avenir, la communauté des Petits boisés avait flotté dans l’éther jusqu’aux limites du cosmos. Car il s’agissait, pour être heureux, de trouver un lieu où s’établir dans la plus grande simplicité. Au hasard de leurs pérégrinations, les Petits Boisés avaient frôlé le signe de feu de Vénus, la bille dorée de Mars, le calot irisé de Jupiter, les anneaux de Saturne, le bleu céladon d’Uranus, le bleu soutenu de Neptune. Bien que ces planètes fussent prometteuses de joies immédiates, ils avaient décidé de poursuivre leur quête. Un jour, à l’évidence, ils croiseraient une étoile sur laquelle poser leur bivouac et vivre pour l’éternité. Sur leur route, un matin de pure lumière, dans une pellicule d’air mauve, ils crurent que leur destin avait enfin trouvé son havre de paix.

Nimbée de douceur, « à peine plus grande qu'une maison », était une planète sur laquelle se voyaient deux volcans en activité, une rose et un étrange petit personnage aux cheveux couleur de paille, au teint de pêche, vêtu d’une sorte de costume vert amande, un nœud rouge posé sur son cou à la manière d’un papillon. Les petits voyageurs des espaces sidéraux ne le savaient pas mais ils avaient croisé l’astéroïde B 612 et le Petit Prince. Et, le seul fait d’avoir tutoyé la grâce, devait imprimer en eux, à jamais, quelques lignes pensantes qu’ils n’oublieraient jamais. Si leur activité future ne devait consister ni à ramoner des volcans, ni à arracher des baobabs envahissants, cependant, ils retinrent une des leçons essentielles du Petit Prince, à savoir ceci :

« On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux. »

Forts de cet apprentissage, ils continuèrent à parcourir les vastes espaces, leurs yeux rivés sur cette joie dont ils voulaient qu’elle fût au centre de leur âme, pareille à une braise qui les guiderait dans la nuit. Longtemps ils errèrent dans un temps sans limites. Longtemps ils méditèrent sur ce cœur qu’ils sentaient battre, là, dans le doux repli du bois. Longtemps ils cherchèrent, en dehors d’eux ce qui, invisible, faisait l’âme et le destin du monde. C’est alors qu’au fin fond des choses visibles ils aperçurent un genre d’agate bleue qui tournait sur elle-même et, curieux d’en savoir davantage, se mirent en orbite afin de voir. Cette planète qui leur faisait face était faite de terre et d’eau ; on y voyait aussi de grandes villes avec des tours qui escaladaient les nuages, des automobiles qui glissaient sur de longs rubans noirs, des mers bleues qui faisaient leurs flaques étincelantes et, surtout, des multitudes d’hommes comme des milliers de fourmis pressées. Et, ce qui choqua les Petits Boisés, bien qu’ils n’eussent vent de la rose « orgueilleuse, coquette et exigeante » qui vivait sur l’astéroïde B 612, c’étaient les épines qui perçaient sous les pétales. Si la Terre, sous ses atours d’apparat, semblait l’écho de quelque paradis, elle n’en dissimulait pas moins certaines guenilles dont les hommes auraient été bien inspirés de se défaire.

Là, sur cette Terre aux multiples beautés, on vivait au jour le jour, chacun tirant la couverture à soi, chacun ignorant l’autre, chacun se réfugiant dans une superbe hautaine, sinon dans le rejet de celui, celle, qui croisaient votre route. Il y avait les riches enfermés dans leurs tours d’ivoires. Il y avait les pauvres dans leurs boîtes de carton au ras des caniveaux. Il y avait les politiciens véreux. Il y avait les commerçants que le lucre attirait sans qu’aucune morale ne soit attachée à leur négoce. Il y avait les exploiteurs. Il y avait les exploités. Il y avait les religions. Il y avait la guerre. Il y avait les vengeances, les familles éclatées, les couples recomposés, la société dispersée. Il y avait les meutes assoiffées d’argent, les lits blancs de la drogue, les filles commises au sexe, la violence de l’alcool, les tragédies familiales, les meurtres au nom d’idéologies véreuses, les mains sales, les âmes mortes, les fleuves du mépris, les rivières de l’orgueil, les lagunes sans fin de l’égoïsme. Il y avait … Oui, il y avait tout cela et les Petits Boisés versaient leurs larmes de bois sans bien comprendre pourquoi ils les versaient, si elles avaient une utilité, si une finalité pouvait s’attacher à en dresser un possible chemin. Et ce qui chagrinait le plus ces modestes esprits, c’était toute la beauté que la Terre renfermait - les mers comme des émeraudes, les montagnes coiffées de neige, les plateaux semés de vent, le sourire des enfants, le cri de la dame blanche dans l’obsidienne de la nuit -, et ce qui les attristait c’était ce trésor disponible que les Terriens dilapidaient sans même se rendre compte qu’ils se détruisaient eux-mêmes, qu’ils y perdaient leur humanité, ce bien précieux entre tous.

Alors, les Petits Boisés avaient décidé de rester sur leur île de bois, une île carrée qui flottait dans l’espace au gré des courants d’air et des risées de vent. Ils n’avaient besoin de rien d’autre que de cette dérive hauturière et ne se nourrissaient que d’images et du chant des étoiles. D’envies, ils n’avaient point, sentant au sein de leurs architectures d’écorce les battements lointains d’une sève plus vivante que mille possessions terrestres. Tout autour de leur île, ils avaient bâti de longs murs de bois, non pour s’isoler du reste du monde, mais afin que leur communauté demeure soudée, circonscrite qu’elle était à une pensée immédiate et heureuse des choses. Ils flottaient sur des nuages de bois en de petits groupes solidaires, en minces nuées affinitaires. Certains existaient selon de longues théories, lignes infinies voulant dire la permanence d’être, la nécessité de vivre dans la raison afin que la passion ne vienne détruire la longue chaîne de la solidarité boisée. Dans des cases de voliges figuraient des pluralités de visages serrés, fragments ronds, deux trous pour les yeux, un mince bâton pour le nez, un nouveau trou pour la bouche. Cette indigence de surface n’était en aucun cas une insuffisance à paraître. Bien au contraire, leur modestie les inclinait à vivre dans la simplicité et l’évidence du proche, celui qui était votre sosie et chantait le même hymne que vous. Il y avait des cloisons et de menus compartiments, non pour affirmer quelque hiérarchie ou bien quelque division, mais juste pour maintenir les sentiments à l’abri et en faire des nids soyeux. Pour autant, on n’était pas un seul corps muni de milliers de têtes. On vivait à l’intérieur de soi, on éprouvait dans la densité de ses fibres, on sentait le battement infini du monde. Oui, cette île ressemblait à une tour de Babel horizontale, mais à une Babel où les langues étaient communes, où les cœurs vibraient à l’unisson.

La nuit, parmi la traînée blanche de la voix lactée, on peut apercevoir leur étrange embarcation - on dirait l’arche de Noé -, distinguer leur émouvante équipée remontant les fleuves du ciel. On dit même que les soirs de pleine lune on entend leur chant, petites notes boisées qui traversent le firmament comme les queues des comètes. On dit aussi que les jours de pluie, ce sont les larmes des Petits Boisés qui viennent apporter aux hommes leurs paroles de paix. On dit cela et on ferme les yeux, on se pelotonne sur les couches où souffle souvent le vent de la folie. On dort et on oublie !

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 09:15
Mince supplique en direction du monde.

Œuvre : Antoine Josse.

C’était à peine s’il s’agissait d’une présence. Ou alors tellement inaperçue qu’on aurait pu croire à une simple risée de vent ou bien à la trace du scarabée sur le sol de poussière. C’est comme cela, dans le monde, parfois, s’instaurent dans la discrétion des colloques qui s’effacent à mesure qu’ils sont proférés. Oh, bien sûr, ces minces effractions de la parole ne sont nullement dommageables. Du moins le croît-on et l’on continue sa progression de fourmi dans le sombre des ruelles et l’on ne perçoit guère, au-dessus de sa tête cernée d’ennui, la couronne solaire qui fait son cercle blanc. C’est une constante de l’humanité que de marcher, le regard posé sur l’horizon et de ne jamais le porter au zénith, là où la vérité brille de son éclat de pure gemme.

C’est quelque part, sur la courbure de la Terre, loin des polémiques et des bruyantes agoras, loin des magasins polychromes où brille l’avidité des hommes, et leurs yeux sont des trépans qui entaillent la chair du visible. Disons, c’est au sommet d’une montagne, avec quelques émergences de roches brunes et des plaques blanches à la consistance de neige. Noir - Blanc, comme pour dire fausseté et vérité ; dissimulation et ouverture. Mais le moment n’est guère venu de disserter et il faut voir ce qui se présente dans la simplicité. Au sommet de la montagne, à son bord extrême à partir duquel se tutoient aussi bien le vide que le néant ou bien la transcendance, se tient une silhouette si mince qu’on la confondrait avec la vibration de l’air. Oui, c’est bien d’un homme dont il s’agit. D’un homme dressé contre la falaise virginale du doute, dans une manière d’oubli de soi, à la limite d’une possible disparition. Observant cette si fragile effigie faisant fond sur la grande plaine immaculée, couverte de givre et saturée de blancheur, nous éprouvons comme un vertige, nous demeurons figés et notre parole reflue dans les mailles serrées du corps. Nous sommes soudain inquiets du monde, de soi dans le monde, de cela même qui pourrait advenir si, d’aventure, nous nous résumions à cette étique nervure et notre conscience ne serait plus que cette étincelle que le moindre souffle d’air réduirait au trépas. Alors nous résistons, nous nous insurgeons contre cette vision tellement semblable à cette image de Simon perdu dans le désert et sa parole tournant au-dessus des sables illimités, finissant par se noyer, quelque part, au sein d’un éblouissant mirage. Le diable serait-il partout, qui veille ? Car, là où les hommes vivent, l’idée du vide est insupportable et l’on n’a de cesse de la dissimuler, faisant l’hypothèse que, de cette manière, elle ne nous importunera plus.

Donc, il était une fois un homme si peu visible parmi la multitude qu’on lui avait donné le nom de « Candide ». Du reste ce dernier nom lui allait à merveille, tant sa présence était discrète, toute faite de modestie, semblable à ces dentelles que les jours animent plus que le coton qui en fait la trame. Candide vivait de peu, se sustentait d’air et de nuages, buvait les gouttes de rosée, se vêtait de brouillard, écoutait le chant de l’air et respirait les effluves que font les colombes lorsqu’elles décrivent leurs paraboles d’écume. Tout allait pour le mieux dans « le meilleur des mondes possibles », sauf que Candide avait des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des mains pour toucher et une infinité de sensations qui, à chaque instant, percutaient les minuscules étendues de sa peau. Et Candide était curieux, et Candide, depuis la montagne où il résidait était, en quelque manière, un genre de Petit Prince qui aurait regardé les hommes depuis la merveilleuse fenêtre de l’Astéroïde B 612. Ce qu’il voyait, tous les jours que la lumière faisait, c’étaient des milliers d’agitations, de trajets convulsifs pareils à de migrations de fourmis, des millions de petites déflagrations qui résonnaient longuement, entre ciel et terre et semblaient ébranler jusqu’aux limites infinies de l’univers.

Ce que Candide voyait, c’était ceci : des océans agités comme s’ils étaient pris de fièvre, avec de longues traînées noires pareille à du bitume ; des montagnes pelées comme le Mont Chauve, lesquelles semblaient en proie à quelque bouillonnement interne, peut-être une prochaine éruption volcanique ; des arbres en feu, longues torches brasillant dans le ciel mauve ; des rivières charriant des lots d’immondices, rubans moirés de taches luisantes ; des villes aux hautes tours dans lesquelles les hommes s’entassaient comme dans des boîtes à chaussures ; des caravanes d’automobiles, exodes sans fin vers les plages abruties de soleil ; des files hagardes d’hommes tendant leurs mains afin qu’on leur donne à manger ; des explosions, des bombes qui trouaient les immeubles, éventraient les façades et l’on voyait des peuples entiers d’orphelins errer au hasard des ruines dans l’espoir que quelqu’un les adopte ; des rafales d’armes automatiques ; des pillages, des exactions ; des meurtres, des viols ; des ateliers où le travail tuait ; des terres où les récoltes mouraient.

Et, à côté de cette mutilation de la vie, paradaient, comme au cirque, les oligarques et les importants, les bien lotis et les monarques, les usuriers et les banquiers véreux, les entremetteurs et les proxénètes, les sectes et leurs pléthoriques gourous, les bonimenteurs et les voyants, les thaumaturges et les marabouts, les aruspices et les magiciens, les jeteurs de sort et les cabalistes, les marchands de bonheur et les officiants de la cour des miracles, les chamans et les camelots de toutes sortes. Candide voyait tout cela et en était affecté comme un enfant assistant à un spectacle de marionnettes où Guignol reçoit une correction en bonne et due forme de la part du sinistre Gnafron ou bien de Madelon l’acariâtre. Et de cela, le pitoyable spectacle que lui offrait le monde, Candide en était si bouleversé que, petit à petit, cette immense désolation qui parcourait les avenues de la Terre avait produit son effet, laminant chaque jour davantage la conscience généreuse de son hôte. Tant et si bien que Candide dont le corps était fragile et la constitution sujette à végéter, s’amenuisa petit à petit, pour devenir ce sujet si éthéré qu’il en devenait presque diaphane, transparent.

Mais, pour autant, il ne se résolvait pas à s’effacer et il était monté au sommet de la montagne, un bouquet de roses à la main, bouquet qui faisait sa lumière de luciole, sa minuscule braise rouge et l’on voyait son fanal pareil aux feux des ports, percer les ténèbres dès que le crépuscule basculait, se teintant d’encre profonde. Le soir, quand les enfants dorment, il n’est que de mettre son nez à la fenêtre pour apercevoir, loin, au milieu des yeux des étoiles, cette minuscule flamme qui nous parle de nous, des autres, du monde. Il suffit. Puis de se confier à l’espace des rêves et d’y chercher avec bonheur cette image du « meilleur des mondes possibles ». Elle n’est pas une utopie. Dites-moi, elle n’est pas une utopie ?

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
16 novembre 2014 7 16 /11 /novembre /2014 09:53
La petite Porteuse d’espoir.

Œuvre : Anne-Sophie Gilloen.

Dans ce monde terne et privé de couleurs, dans ce monde de dérision où les choses n’apparaissaient qu’à l’aune de leur capacité à briller et à répandre leurs illusions, dans ce monde clos sur sa bogue d’envie, il y avait, loin des yeux, loin des vitrines, loin des tumultes de la ville, un lieu si discret qu’il ne figurait sur aucune carte et nulle mappemonde n’en traçait les contours. Jamais on ne dessine l’invisible, à savoir l’exactitude à se couler dans la plénitude des choses, à se fondre dans l’inapparent, à faire se confondre son vol de libellule avec l’herbe qui vibre dans la fraîcheur de l’eau. Octavie - c’était son nom - n’avait ni la silhouette étroite de qui veut fouler les tremplins élevés de la mode, ni la distinction et la souple prestance qui permettent de briller dans les salons où se décide le destin de l’univers. Bien au contraire, Octavie était le dessin anonyme que l’on croise cent fois au hasard de ses pérégrinations sans que la mémoire en soit affectée en quelconque manière. Il en est des gens simples comme le vent, on ne les remarque qu’après qu’ils ont disparu, laissant derrière eux l’esquisse d’une impalpable mémoire. Mais, pour autant, ils n’ont pas déserté la Terre. Longtemps encore l’on entend leur respiration glisser le long des arbres, sur la rive fraîche des ruisseaux. Longtemps encore, ils font leur murmure de fontaine.

Octavie, qui parfois aimait à se nommer « O. » simple voyelle arrondie sur l’écran de la bouche, simple fuite de vent dans l’efflorescence de la langue, O., donc, parcourait le monde comme le fait la sterne glissant infiniment sur le toboggan du vent, l’aire libre du songe. O. était une apparition, la respiration du marais parmi le brouillard des tourbières, la chute de la feuille dans le silence d’automne. Et, bien sûr, l’on ne manquera de s’étonner de cette apparence si légère, souple, presque à la limite d’une disparition alors qu’Octavie se laissait percevoir à la manière d’une terre antique, sinon primitive, façon Vénus préhistorique, tant son assise terrestre s’informait sous la figure d’une densité plénière, d’une présence évidente à la face du monde. Elle n’était pas sans laisser penser à ces personnages De Fernando Botéro,

La petite Porteuse d’espoir.

© Fernando Botero, Danseuse à la barre, 2001, Huile sur toile.

Source : Boum ! Bang !

ce peintre colombien dont la magie consistait à faire émerger la grâce de corps pléthoriques - ce que certains nommaient avec pertinence « apologie de l’opulence » -, exemple cette danseuse exhaussant son lourd massif de chair de la surdité tellurique du sol à l’aune d’une pointe extrême que le chausson de danse mettait en valeur, subtil exergue du pur prodige de l’art qui métamorphosait le réel en un genre de rêverie fantastique. La dialectique opérante, la tension induite entre l’idée d’un envol chorégraphique et l’appartenance au lourd principe de la gravitation, tout ceci était affirmé avec tant de naturelle efficacité que le sujet de la peinture se trouvait, à son corps consentant, en lévitation et jamais le voyeur de l’œuvre ne revenait de cet événement inouï de l’absentement des choses à leur pure matérialité. Si le lecteur, la lectrice ont bien saisi le propos du génial Botéro, alors ils seront à même de pénétrer dans le monde secret d’Octavie avec l’aisance qui sied à la perception des choses naturelles.

O. habitait un non-lieu, une gentille utopie dont on aura une idée assez « précise » si, sur l’écran de son mental, l’on projette l’image arrondie d’une colline, l’épaule adoucie de la dune, la fuite blanche du galet, le filet d’eau chutant d’une calcite translucide, la vibration de l’aile du papillon dans l’air cristallin des jours de printemps. On imaginera un village perché sur une falaise grise, des rues tortueuses et pavées de pierres lisses, des écoles aux vitres chaulées, des cours avec des tilleuls vieillissants, des cris d’enfants joyeux, des maisons aux murs de torchis entre des poutres de bois, un chemin de cailloux clairs, le jaillissement d’une source dans la fraîcheur du cresson, un lavoir aux pierres bleues usées par le temps, un four à pain bâti en moellons brûlés, un moulin enjambant une rivière, des feuilles de nénuphar cachant des carpes gonflées d’œufs, un pont aux arches simples, la fuite de la rivière parmi les bancs de sable et le chant des gouttes d’eau dans le lacis des roselières. On imaginera cela et l’on oubliera qu’on est mortel, et l’on oubliera le cours du temps et ses bogues urticantes.

C’est le matin et le jour n’est encore qu’une promesse à l’horizon du ciel. Les villageois, tout juste levés, serrent entre leurs doigts gourds, le bol avec son café noir, brûlant. Dans les maisons, l’air est encore frais qui fait sa rumeur d’insecte. Les idées sont lentes, prises dans la gélatine du rêve, la difficulté à émerger dans l’heure native. Ni inconscients, ni totalement conscients, les hommes, les femmes, flottent dans une espèce de doux vertige, de dérive propice aux fictions, aux fabulations, aux poèmes suspendus, aux proses bientôt incisives qui découperont le monde en demi-vérités, en fausses certitudes. O. glisse sur les pavés avec aussi peu de bruit que le grésil dans l’air gris d’hiver. Sur la tête, elle porte un pichet qu’elle retient de sa main droite. Un fichu brun entoure ses cheveux. Une blouse couleur de terre, un pantalon rehaussé de fins liserés rouges, le bas avec un large empiècement couleur de lagune, ses chaussures inapparentes sous la longueur de la vêture. Comme chaque jour, elle emprunte le chemin qui la conduit près de la rivière. Dans les chaumières, les rideaux s’écartent, tirés par des mains curieuses, des doigts inquisiteurs. Mais que peut donc bien aller chercher O. dans cet étrange pichet qui semble être, au-dessus de sa tête, comme son prolongement naturel, une excroissance de ses idées, peut-être ? Que peut-elle … ???

Les matérialistes disaient : « Elle va chercher de l’or. C’est bien connu, il y a des pépites qui traînent dans le lit de la rivière, parmi les meutes de sable ».

Les inquiets disaient : « Elle va recueillir l’eau de jouvence et elle vivra bien au-delà de la centaine ! »

Les catéchumènes disaient : « C’est l’eau lustrale, l’eau purificatrice, l’eau donatrice du Ciel qu’Octavie va quérir dans la pureté de l’air immaculé ».

Les frustrés disaient : « De la rivière elle rapportera Dieu sait quoi qui la rendra immensément heureuse ! »

Les solitaires disaient : « C’est l’amour qu’elle rencontre au bord de l’eau, qu’elle ramène entre les flancs de son pichet ».

Les hédonistes disaient : « C’est de la joie, comme un ruissellement infini de gouttes pleines ».

Les romantiques disaient : « C’est la lumière du crépuscule au bord d’une mer silencieuse ».

Les alchimistes disaient : « C’est la pierre philosophale ».

Les millénaristes disaient : « C’est la formule secrète qui nous sauvera du naufrage ».

Les existentialistes disaient : « C’est l’essence qui, pour une fois, précédera l’existence ».

Les idéalistes disaient : « C’est l’intelligible fait pure ambroisie ».

Les gens disaient toutes sortes de choses, mais toutes étaient fausses ou bien bancales ou bien entachées d’une incoercible propension à maquiller, sous des apparences trompeuses, la nature même de ce qu’Octavie, du fond de sa simplicité, s’essayait à saisir sans bien savoir quel était l’objet de sa quête quotidienne. Peut-être n’était-ce que l’éternelle duplication d’une habitude, d’un geste qui ne servait à rien, était dépourvu de toute finalité. A la manière d’une eschatologie qui se serait exonérée de son contenu, n’attendant des « fins dernières » que leur récurrente reconduction, non un quelconque salut de l’âme. En réalité un « éternel retour du même » ne se ressourçant qu’à l’aune de sa propre profération. Car, voyez-vous, les hommes, les femmes, tous collés derrière leurs vitres dans l’espoir de débusquer quelque secret juteux, eh bien, tous ces pauvres diables s’escrimaient à faire phosphorer leur matière grise « pour du beurre », dans un vide quasiment sidéral, là même où le vent de l’espoir ne parvenait même plus à faire s’envoler le moindre duvet, la plus insignifiante poussière. Si les scrutateurs s’étaient ingéniés un seul instant à faire l’inventaire de leur propre vacuité, ils se seraient vite aperçus qu’il n’y avait RIEN à chercher, ni en soi-même, ni dans le discret et innocent pichet, ni dans le monde. Car tout était vide, immensément vide et c’était la seule pensée obsessionnelle des existants qui avaient fait naître toute une théorie d’étranges présences et de supposées idées. Entre les flancs de terre du pichet, il n’y avait qu’une simple tension qui les tenait éloignés l’un de l’autre, évitant qu’ils ne s’effondrent. Quant à Octavie elle-même, elle n’était que cette illusion à laquelle leur regard avait donné forme et architecture, couleur et intentions, projets et direction. Elle n’était pas. Elle n’était, tout au plus, que la rencontre des éléments, eau, air, terre, feu, dans les mains d’un habile potier qui en avait façonné l’être, de la même manière que l’on élaborait le sien propre à la force de ses propres désirs.

Car O. n’était la résultante ni d’une pensée calculante cherchant à en établir l’exacte quadrature, ni d’une formule alchimique destinée à en réaliser la quintessence. Les choses étaient bien plus simples que cela. Octavie était « sans pourquoi », tout comme la fameuse rose d’Angelus Silésius :

« La rose est sans pourquoi,

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

elle ne se soucie pas d'elle-même,

elle ne se demande pas si on la voit. »

(Angelus Silesius, Livre I, 289).

Ce qu’était Octavie, aussi bien que la danseuse de Botéro, c’étaient de pures décisions de l’art, des manières d’émanations du Rien, des filigranes de l’absolu qui faisaient leur lointain clignotement, leurs signaux de comètes, leurs constellations éthérés, leur chant d’outre-vie, leur grésillement stellaire. Il n’était que de les regarder, de n’en rien dire, de ne pas s’égarer dans les corsets étroits de la raison raisonnante, les forceps de la conceptualisation. Octavie était « sans pourquoi ». C’est pour cela qu’on l’aimait, c’est pour cela qu’on lui demandait de paraître sous les auspices de sa belle simplicité. Il n’y avait rien à chercher au-delà. Vraiment rien ! Rien !

La petite Porteuse d’espoir.
La petite Porteuse d’espoir.
La petite Porteuse d’espoir.
Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 10:43

[Pour résonner avec le bel article de Paul Poule dans

« terre à ciel » - Poésie d’aujourd’hui.]

Un pied de nez au réel.

Œuvre Paul Poule

(dessiné avec Clémentine, 2012).

En réalité, jamais personne ne renonce à son âme d’enfant. C’est l’adulte en nous, ses conditionnements sociaux, sans doute la peur de retomber dans une naïveté foncière, de s’exposer au regard de l’autre qui conduisent à une manière de dessiccation de l’esprit créatif. Dès lors nous nous réfugions dans des comportements stéréotypés, occultés par une règle infrangible qui nous intime l’ordre quasiment biblique d’un « Tu ne dessineras point », ce commandement pouvant, du reste, être assorti d’injonctions identiques « Tu ne poétiseras point » ; « Tu n’écriras point ». Car notre société ne tolère pas les subversifs, les déviants, les marginaux. Qu’est-on d’autre, dessinant, créant un poème, écrivant un texte que cette étrangeté qui tente de s’évader, de se soustraire aux fourches caudines du pouvoir, d’enfreindre les lois médiatiques, enfin de sortir du rang ? Elever sa frêle esquisse à l’aune de quelque art, fût-il modeste, discret, un tantinet « régressif » et voilà que le bon peuple se met à crier, à vitupérer, à proférer des interdits. Et, pourtant, le bon peuple, plutôt que de pousser des cris d’orfraie se devrait d’emboîter le pas du dessinateur, du « poétiseur », de « l’écriveur ». Oui, ces néologismes sont voulus, ils ne sont pas fortuits. De la même façon qu’ils s’exonèrent d’un langage normatif et policé, de même ils indiquent le chemin à emprunter : toute forme d’expression, pour peu qu’elle soit authentique, est nécessairement « révolutionnaire ». Voyez les slogans de Mai 68, les murs recouverts de graffiti, de couleurs au pochoir, d’empreintes de mains à l’instar des premières manifestations pariétales. Parlant de ceci, la « pariétalité », il nous faut consentir à retrouver en nous, cette trace de l’homo habilis par laquelle la main devint inventive, commença à dresser le premier lexique de la culture. Oui, les fameuses mains négatives de la grotte du Pech Merle sont la préfiguration des cimaises humaines sur lesquelles le travail de l’esprit allait commencer à déposer ses empreintes. Il nous faut donc revenir à cette sorte de primitivité, gommer les aspects policés de notre moderne néocortex, forer dans les profondeurs, faire resurgir les turgescences du limbique, les érections du reptilien. Ce qui veut dire qu’il est indispensable d’ôter le masque du consentement à être un anonyme parmi un troupeau anonyme, qu’il devient urgent de devenir mouton noir parmi la déferlante de laine blanche lessivée par la grande machine, qu’il s’impose de ne pas bêler à l’unisson des brebis républicaines formatées pour le maintien des classes bourgeoises dans leur écrin de pourpre. Nécessité de dresser, sur les places des villes, cet énorme phallus vert qui défraie tant la chronique, nécessaire fonction chlorophyllienne venant oxygéner les cerveaux anémiés des décideurs urbains et le confort doucereux des soi disant bien-pensants, cet hymne à la liberté, cet exhaussement matériel, formel, du génie humain. Oui, du génie humain. Seul l’art est capable de réaliser de telles prouesses qui ne sont jugées qu’à l’aune d’une morale castratrice censée sauver les régimes conservateurs et donner du grain à moudre aux extrêmes de tout bord. Tous, nous avons à redevenir ces enfants insouciants, une fleur dans une main, un crayon dans l’autre. Ceci est la meilleure arme anti-consumériste qui soit, ceci est la meilleure façon de ne pas vieillir trop vite, de demeurer dans une forme de vérité dont l’enfant est porteur, que, trop souvent, pour le « bonheur des nations », nous nous hâtons de remiser dans le premier coffre venu. Prenons nos crayons, dressons nos stylos comme des arbres de la liberté et dansons la carmagnole. Il n’y a guère d’autre façon d’être heureux !

Un pied de nez au réel.

Gribouillis : Blanc-Seing.

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article
16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 07:50
Petite royauté boisée.

Œuvre : Marc Bourlier.

Sur leur île, somme toute assez étroite, les Petits Boisés vivaient en bonne intelligence, s'accommodant de leur sort comme le font les simples au contact d'une nature généreuse. Leur nourriture - quelques fleurs sucrées, quelques bourgeons -, les sustentait avec délicatesse et nul embonpoint ne les gênait aux entournures. Tout se passait dans l'harmonie et bien qu'ils ne fussent atteints ni des envies, ni des minces gloires de leurs homologues de chair, parfois leur humeur s'irisait de quelques échardes dont il convenait qu'elles fussent extraites avec doigté, pour le bien de la communauté. Bien qu'usés par les glissements du sable et les caresses de l'eau, il n'en demeurait pas moins que, lorsque les Petits Liteaux se croisaient sur les chemins de poussière, leurs angles, pourtant émoussés, posaient problème, leurs frottements réciproques étant ressentis comme légèrement urticants. Pourtant l'on s'ingéniait à s'effacer devant l'autre, lui laissant toute latitude de disposer du sentier à sa guise. Mais rien n'y faisait et, la population s'accroissant de nouveaux arrivants, il convenait de prendre les mesures adéquates à la postérité d'une entente jusqu'alors sans faille.

Un soir de clair de Terre, on se disposa donc sur le rivage, en cercles concentriques et l'on s'exposa, mutuellement, les raisons de ce qui menaçait de devenir mauvaise humeur, dont chacun, ici, savait qu'elle finissait toujours par chuter sous forme de sciure. La réalité était là, sans doute cruelle, mais réalité incontournable. On n'avait plus assez de place pour loger éclisses et écorces, baguettes et voliges. Il était grand temps d'agir, avant que la situation ne dégénère, peut-être sous forme de guerre. Ils avaient tous les jours, sous les yeux, au bout de leurs lunettes, les agissements inconsidérés des hommes sur la Planète Bleue et ne souhaitaient nullement tomber dans de si fâcheux travers. Il fut donc décidé, d'un commun accord, d'imiter, les faits et gestes de l'humanité, uniquement dans ce qu'ils paraissaient avoir de bénéfique à la conservation de soi et à l'expansion d'un immédiat et perceptible bonheur. Prenant modèle sur les grandes bâtisses qui couraient le long des banlieues des villes, ils édifièrent une H.L.M. - Habitation Ludique Merveilleuse - dont ils pensaient, à juste titre, qu'elle résoudrait leur problème de surpopulation. Ils construisirent des étages, ils dressèrent des cloisons, ils occupèrent des cellules, y compris en position allongée. Au centre de l'édifice ils placèrent un Boisé-Roi - on le reconnaissait à sa taille légèrement exubérante - Roi débonnaire qui réglait les litiges avec le doigté qui convient à un Flotté longtemps exercé à côtoyer les rives de l'existence.

Le lecteur, la lectrice, inquiets, se demanderont par quel miracle le bonheur pouvait échoir à ces Petits Encloisonnés dont l'habitat, par de nombreuses similitudes, semblait singer ces boîtes dans lesquelles les hommes s'entassaient à Hong-Kong. Mais, penser ceci, c'était simplement confondre la placidité de ces Petits Flottés avec la hargne des humains à coloniser la moindre parcelle de terre. En réalité, il convient plutôt de se porter en direction des industrieuses abeilles - bien que les Petits Boisés fussent inactifs la plupart du temps -, en ce qui concerne leur discipline et le respect de la vie communautaire. L'on s'accommodait parfaitement de la Volige contiguë ou bien du Tenon jouxtant sa demeure de bois. L'on faisait son miel à seulement entendre le petit grésillement continu du voisin, le soupir d'aise de la voisine. L'on était proche du ravissement s'il fallait se serrer un brin et accueillir un nouvel échoué sur le rivage. Faisait-il froid et l'on se serrait les coudes. Faisait-il chaud et l'on mobilisait son souffle de rameau afin que les autres pussent profiter de cette brise végétale. Faisait-il tiède et l'on louait le climat apaisé de l'île. Cependant, certains verront la démesure avec laquelle le Roi occupe l'espace, comme le trait d'un caractère conquérant et le penchant vers quelque occupation impériale du lieu. Eh bien, qu'ils soient rassurés, le lieu était seulement symbolique et l'ambition du personnage inversement proportionnelle à sa taille. Tout de modestie et d'indulgence, la Roi rendait la justice dans la plus parfaite équité pour la seule raison qu'aucun litige ne mettait en opposition quelque Boisé que ce fût.

Et, maintenant, humains qui à présent vivons, et humains qui, demain, vivront, tous, nous sommes conviés à écouter une manière d'exhortation, sans doute bien sérieuse, certainement bien moralisatrice, mais c'est ainsi que s'expriment les Petits Descendants des arbres lorsque la tempête les menace. Et, ceci, ils le regardent d'un mauvais œil, nous en tenant pour responsables. Mais, peut-être, sont-ils dans une manière d'approche de la vérité.

"Parfois, lorsque le soleil brille et que l'air libre souffle sur l'île, nous, Petits Boisés, quittons nos cellules tellement semblables aux espaces de la ruche et nous nous répandons partout où il y a un lieu pour accueillir notre humilité d'écorce. Alors, nous retournant et considérant la planche sur laquelle nous semblons attachés pour l'éternité, nous n'apercevons rien d'autre qu'une aire libre de contrainte, un site où jouer éternellement. Humains, ce sont vos yeux envieux et vos mains désirantes qui feignent de nous river dans le cadre étroit d'une geôle. En réalité, Humains, vous ne faites que projeter sur notre Peuple Flotté vos manies terrestres. La boîte à laquelle nous semblons confier nos destinées est simple vue de l'esprit, illusion, poudre de perlimpinpin et miroir aux alouettes. Les cloisons dont nous habillons notre quotidien ne sont que méridiens de l'âme, mélodie de l'esprit, rythme des cœurs. C'est simplement dans vos têtes hallucinées que se dressent les barrières qui séparent les hommes, aussi bien celles que vous attribuez à notre modeste peuple. Jamais de diaspora, d'écartèlement qui divise, de frontière qui partage et sème la zizanie. Citoyens du monde, nous le sommes jusque dans la multiplicité de nos fibres, la simplicité de nos existences ordinaires. Si, parfois, guerre il y a, ce n'est qu'à l'aune d'une "guerre des boutons", nos jeux espiègles en étant le relief le plus immédiatement perceptible. Aussi nous vous disons : Peuple de la Terre, libérez-vous de vos entraves qui ne sont que des incapacités à vous regarder dans le miroir de la conscience, à considérer l'outre vide et outrageusement dilatée de votre corps de chair, à marcher à côté de vos propres certitudes. Depuis les cases où nous vivons avec l'assentiment et la sûreté que procurent les visées exactes, nous vous exhortons, peuple de l'errance, à nettoyer les verres de vos lunettes, il est encore temps d'accommoder votre vue aux infinies vérités qui sillonnent la terre tout juste sous cette poussière que, jamais, vous ne voulez soulever de peur qu'elle ne vous dise, à votre sujet, ce que vous ne voulez pas entendre. Mais voilà que vous bâillez et clignez des yeux comme de jeunes chiots venus au jour avec la truffe rose et le museau plein de lait. Dormez, nous vous réveillerons quand vous serez plus grands. Il sera alors temps de dilater vos pupilles et de faire tomber ces murs que, depuis la nuit des temps, vous vous ingéniez, vous et les vôtres, à dresser aux quatre coins de l'horizon, ces "murs de la honte" qui vous priveront bientôt de votre humanité si vous ne les abattez pas. Au moins dans vos esprits. Apprenez à vivre au milieu de la ruche humaine, si près des autres que vous vous confondrez avec eux plutôt que de les reléguer dans quelque étroite condition. C'est cela être homme, du moins depuis notre vue boisée que nous espérons pleine de sagesse. C'est cela être homme et nous ne vous en aimerons que davantage. Il faut que vous nous serviez d'exemple plutôt que de contraindre nos pensées à ne régner que sur de bien étranges ressentis. Humains, si vous nous aimez comme nous vous aimons, depuis notre centre qui porte le doux nom "d'âme", alors la Terre tournera rond et nous nous dépêcherons d'oublier tout ce qui blesse et réduit à l'impuissance. Peuple de la terre nous vous aimons parce que nous croyons en vous. Croyez en nous, aussi, parce que nous existons bien au-delà de ce que votre imaginaire peut échafauder. Nous existons et nous voulons de l'harmonie. De la paix. De l'amour. Est-ce donc si difficile, sur Terre, de dire "amour" et de le mettre en pratique ? Est-ce si difficile ? Nous, ici, sur notre planète boisée, nous nous assemblons en tenons et mortaises et, voyez-vous, nos liens deviennent indissociables, forts comme le chêne luttant dans le vent. Alors, devenez donc ces chênes aux ramures puissantes qui, un jour, donneront ces Petites Légendes qui succèderont à nos frêles silhouettes. Devenez ces chênes aux immenses racines terrestres et nous dormirons en paix."

La parole des Petits Boisés s'est effacée dans les tourbillons de l'air. Depuis la Terre nous les apercevons encore comme au travers d'un brouillard. Mais ont-ils au moins existé ou bien est-ce notre conscience qui les a créés de toute pièce afin que, nous aussi, puissions trouver le sommeil ? C'est difficile parfois de trouver le sommeil ! Alors …

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
commenter cet article

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher