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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 08:22
Goutte immobile du temps.

Le chemin qui mène vers la lune.

11 Mars 2017.

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

   La Lune vue par le Photographe.

 

   Le temps est une goutte immobile, un cristal silencieux, une libre advenue, là, entre le passé qui flotte à l’horizon, le présent qui doute, le futur qui encore ne paraît que dans l’irrésolution de son être. Nul personnage qui dirait l’humain en son incontournable présence. Ici nulle médiation qui nous installerait dans une vision selon les Existants. Comme si la Terre avait été désertée par ses habitants, reconduite à une pure vision originelle. Alors la vie se laisse imaginer seulement, non déduire à l’aune d’un cheminement existentiel, d’un projet, d’une mémoire, d’un ici et maintenant qui fonderaient le socle d’une possible fiction. Tout ramené au jeu immédiat de la Nature. Plus de tentation anthropologique qui décrirait le réel grâce au filtre d’une subjectivité. Choses du monde contre choses du monde. Vérité indépassable puisque rien ne saurait altérer la relation des éléments entre eux. Comme si tout devait reposer dans ce cadre rassurant d’une immuabilité, d’une fixité qui ne sauraient encore dire leur nom. Pure innocence, eau dépourvue de bulles et d’écume, bouton floral en attente de sa germination. Espace immergé dans sa juste mesure, en instance de son déploiement.

 

    Eléments.

 

   L’air est un glacis teinté de bleu transparent que souligne la fuite de nuages cendrés de gris. Le feu solaire n’est pas encore installé. Juste une esquisse plaquée contre le fond, à la limite d’un territoire nébuleux à peine distingué du sol dont il semble provenir. Les arbres dressés contre le ciel en dessinent l’inaltérable emblème : complémentarité du surgissement au monde du végétal qui féconde l’immensité du ciel en s’y fondant, en le révélant, en même temps qu’il s’y découpe en son apparaître. L’eau est présente en son invisibilité. Dispersée dans la fine texture de l’air, dissimulée dans le crin des herbes, scintillant dans la discrétion à la pointe des rameaux, coulant sous la tunique douce des écorces. La terre, l’humus discret font leur double ascension dans le chemin qui se dresse vers la Lune.

 

   Ombre - Lumière.

 

   Et puis l’ombre. Et puis la lumière. Car rien ne serait visible sans le jeu subtil qui les unit comme signes disant l’alphabet de la multitude. Ombre verte, dense, pareille à un roc, silhouette du taillis qui révèle la distance, installe la profondeur. Nul besoin d’une profération humaine, de l’éclat d’un verbe pour en faire voir l’unique beauté. Le dais immense de l’éther ne s’illumine que de cette opposition, que de ce contraste qui installe la scène du visible et donne lieu à toute chose. Lumière qui bourgeonne depuis l’infini et se révèle en tant que cette grâce de l’être qui ne saurait trouver de mots, seulement une apparition, seulement une épiphanie.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Lumière de la Lune, ce mystère suspendu au centre d’un songe, qui s’y maintient par magie, qui irradie tel l’œil d’une lointaine créature dont rien ne saurait cerner l’étrange apparition. Le milieu de l’image est ce silence qui en assure la mise en forme, la maintient devant nous en la question qu’elle nous pose qui, jamais, ne saurait trouver son achèvement. Comme si elle était constituée d’une myriade de vues s’emboîtant en abyme jusqu’au centre incandescent de la conscience. En attente d’être décryptées. En attente seulement. Lune simplement positionnelle, dessinant dans l’espace le cercle d’une plénitude cosmique. Ni regardée en tant qu’objet (personne n’est là pour la viser), ni regardant en tant que sujet puisqu’elle apparaît comme ce luminaire suspendu dans l’éther dépourvu de conscience, privée de volonté. Un simple flottement, un être vide, une présence immémoriale remise à son contour, à son gonflement de matière inaccessible.

 

   Lune-mot.

 

   Lune-mot. Ici, dans le cadre de cette photographie les choses sont simples. Chaque chose jouant sa propre partition à l’insu des autres. Suspens, rhétorique du silence, dialogisme non encore installé. Chaque élément inclus dans son pour-soi, dans son immarcescible bogue remise à la certitude de l’éternité. Ciel, arbres, Lune, chemin, herbe, autant de présences immobiles isolées dans leur superbe autarcie. Nul langage qui relierait les éléments entre eux, nulle parole qui féconderait la rencontre. Liberté contre liberté dans une déconcertante dispersion ontologique. Il n’y a pas d’histoire. Il n’y a pas d’aventure. Le vocabulaire est figé à même sa propre beauté sans qu’il soit nécessaire de poser un commentaire comme propédeutique au connaître. Genre de savoir immédiat identique à celui d’un Quidam découvrant dans le secret des ombres bleues le chant pur de la source.

 

 

   La Lune vue par le Peintre.

Goutte immobile du temps.

Homme et femme contemplant la Lune.

Caspar David Friedrich.

Source Wikipédia.

 

 

 

 

   Bien évidemment, ici, la représentation change de point de vue. Surgissement de la présence humaine qui métamorphose la sémantique de l’image. La Nature passe soudain d’un statut neutre (de la photographie) à celui d’une scène habitée, d’un spectacle contemplé. Le regard de la Nature qui était abstrait, désincarné, désubstantialisé, voici qu’il se trouve remplacé par la vision de personnages qui constitue non seulement un nouveau schème perceptif mais se donne en tant que changement radical de paradigme de la connaissance. Nouvelle interprétation que chacun peut mener à sa guise dans sa prise de possession de ce qui lui fait face.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   La Lune devient un objet. Mais un objet quintessencié. Nullement une chose quelconque qui serait considérée en tant que pure contingence, hasard apparitionnel. La Lune est en effet « contemplée », ce qui veut dire que son être s’accroît de cette dimension que lui confère la dignité humaine, à savoir en faire le lieu d’une visée esthétique, peut-être lui conférer une place dans le site exigeant des choses artistiques. Car la Lune n’apparaît nullement comme un motif décoratif mais devient la figure essentielle de l’œuvre, le centre d’irradiation du sens. Tout y converge : aussi bien l’attitude hiératique des personnages qui semblent fascinés, aussi bien l’aire dessinée par les racines, le tronc incliné, la branche horizontale, la cape de l’homme qui en referme la belle circularité. La Lune est au foyer de ce qui est à dire. A elle seule elle tient en suspens tout ce qui s’y ramène de la même façon qu’un tellurisme n’est que l’écho d’un phénomène originel qui en assure la propagation.

 

   Lune - Phrase.

 

   En termes de linguistique, on est passé du mot immobile, solitaire à l’émission de la phrase. Car ici, dans l’œuvre de Caspar David Friedrich, il ne s’agit plus d’un pré-langage qui attendait une profération (la photographie dans sa position stationnaire) mais du début d’une fiction qui joue sur le vecteur d’un symbolisme religieux (un espace sacré est créé), sur la catégorie infiniment prolixe d’un tragique existentiel. Se dévoile la scène d’une inclination romantique dont chaque élément du tableau constitue un personnage émettant un discours. Le sol sombre et indistinct est annonce de l’inévitable finitude. Les racines sortant de terre, tels des membres humains dotés de doigts qui s’annoncent à la façon d’une allégorie, d’une délibération métaphysique faisant signe en direction des dangers qui guettent les hommes, sous les espèces du Destin. La teinte claire du ciel, son aspect de rumeur céleste s’annonce comme l’infini dont le fini terrestre est le confondant correspondant, le locuteur sans voix opposé à la fable illimitée de la transcendance.

 

   La Lune vue par l’Ecrivain.

 

 

   « Le silence protège les rêves de l'amour; le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit ».

 

Etienne Pivert de Senancour.

Obermann (1804).

 

 

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Si, de la photographie à la peinture il y avait accroissement d’être, avec la description dans Oberman la Lune parvient au sommet de sa signification. Elle n’est plus un être immobile, silencieux ou bien simplement « contemplé », elle est devenue cette amplitude au gré de laquelle tout s’expliquera et resplendira à l’aune de la diffusion de sa lumière. «… quand la lune embellira la nuit…» : comment formuler de manière plus précise le coefficient illuminateur dont l’astre de la nuit est investi, statut à proprement parler démiurgique, instance de révélation des choses placées sous le régime sublunaire ? Il semblerait que Senancour, dans son lyrisme cosmique, ait attribué à la Lune une essence, un rayonnement dont les êtres subalternes soumis à son influence recevraient le don sans même pouvoir en apprécier la juste mesure. Nous retrouvons cette même idée dans l’assertion de Jean Potocki dans Manuscrit trouvé à Saragosse : « Il semblait un esprit pur, qui aurait revêtu une forme humaine seulement pour être perceptible aux sens grossiers des êtres sublunaires ».

   Est-ce à dire que les hommes, dans leur dérive inattentive, ne seraient que ces êtres grossiers dont les sens approximatifs ne jaugeraient les effluves célestes que d’une façon prosaïque, demeurant enclos dans une nature primitive, archaïque ? Mais sans doute ici ne convient-il nullement de prendre les mots au pied de la lettre mais d’en deviner seulement la force symbolique. Créer une différence entre l’esprit pur et sa chute dans la forme matérielle, dense, souvent illisible. S’il est donné comme pouvoir à la Lune d’embellir la nuit, c’est bien qu’en plus de sa force créatrice elle possèderait une réelle puissance esthétique capable de métamorphoser le réel en autre chose que ce qu’il est, à savoir une beauté enfin accessible aux yeux décillés, ouverts aux mystères des choses.

 

   Lune - Texte.

 

   Ce qui, jusqu’ici, était silence (la photographie) ou bien début de profération (la peinture) se met à briller tel un texte (Oberman) qui entraîne un récit à sa suite. Mais les esprits rationnels argumenteront, et ils auront raison, qu’il y a différence de nature entre l’image et le langage. Ceci est une évidence et notre démonstration souhaiterait se situer simplement en termes de valeurs symboliques, comme si des sèmes représentatifs traversaient aussi bien les lumières et les ombres de l’image, les aires contrastées du tableau, les métaphores s’illustrant au travers de la fable pour user d’un terme générique.

   Mais demeurons sur les rives tracées par Senancour. Et référons-nous à ce qui a été dit au sujet de l’aspect linguistique qui court au travers des images précédemment évoquées.

   La Lune-mot était le domaine du silence, l’avant-profération ou l’apparition du mot isolé avant que n’intervienne la parole.

   La Lune-phrase reprenait et amplifiait ces prémices pour déboucher sur un assemblage de mots qui se livraient sous la forme essentielle de l’image, du symbole, de l’allégorie.

   Enfin la Lune-Texte clôt les essais antérieurs en les amenant à la fluence d’une histoire qui possède un avant et un après, un passé et un avenir, dont le présent de la donation ouvre les rives d’une temporalité, laquelle est la condition de possibilité d’une inscription dans le registre existentiel, dans le récit qui fait de nous des êtres habillés d’une réalité. Si l’énoncé de Senancour débute par l’évocation du silence (qui) protège les rêves de l’amour, combien, à la suite, son discours devient prolixe, combien le cours simple de la vie devient mouvementé, agité, furie des vagues et efforts orageux, tension des plaisirs, irisation de la volupté, genre d’amplification progressive de l’être jusqu’en son vertige le plus palpable.

   De la photographie à l’extrait d’Oberman en passant par la toile de Caspar David Friedrich, nous aurons été sous la fascination de la Lune qui n’est sans doute que le reflet de notre désir d’être un mot qui devient phrase, qui devient texte. L’homme est langage ou bien il n’est pas ! Peut-être est-ce là la leçon à tirer de cette mise en image qui ne saurait demeurer dans un éternel silence ! Nous voulons être Parole !

 

 

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 07:58
Sur la lisière de l’être.

 " The dark side ".

 

   Hier soir, à la tombée de la nuit,

   le Cap Blanc Nez, à l'horizon le Cap Gris Nez

   et...des nuages noirs...

 

   " Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ".

   Spleen et envie de printemps...

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   JOUR.

 

   On marche le long de la côte. On respire. On emplit ses yeux de la lumière des embruns. On enfonce ses semelles dans la croûte de sable. Parfois des Errants au loin avec leurs gestes de camelots, leurs cris pareils à ceux des freux. Avec leurs envols tels la pluie de rémiges des grands albatros. Clarté qui tombe du ciel en de longues cataractes. Bruits divers, ils glissent sous la lame d’eau. Le monde est agité. Le monde est pluriel qui déplie sa roue de paon. Polychrome, prolixe. On dirait le carrousel d’une fête foraine avec sa grande loterie, ses montagnes russes, ses pommes d’api nappées de caramel rutilant. On rit et chante aux terrasses des cafés. On aime dans les chambres où coule le jour en tresses liquides. On festoie partout, dans le ventre des tavernes, sur l’aire lisse des plages, sur les terrasses de pierre d’où se laisse voir la courbure immense des choses. Clameur pareille à des jeux dans une cour d’école. Certains lisent des romans de gare. D’autres boivent dans de grands verres du sirop d’orgeat couleur de néant. D’autres encore déclament les cantilènes de l’amour avec les yeux perdus au monde. Tout vit et prolifère sous la grande arche du cosmos sans que personne ne s’aperçoive du prodige de vivre. Ainsi vont les hommes embarqués sur un navire avec, à la proue, la trace scintillante du bonheur. Parfois du malheur. Mais on oublie. On boit. On aime.

 

   NUIT.

 

   Bruits qui se sont évanouis. On n’entend plus guère que le glissement continu, la rotation de la Terre, le chuintement de la mécanique céleste. Trajets de comètes avec leurs longues queues d’émeraude. Semis d’étoiles comme une nuée de sable poussée par le vent de la dune. Globe laiteux de la Lune qui rit aux anges et ne se préoccupe même pas du sort des Dormeurs abandonnés à leurs rêves d’écume. Les consciences sont au repos, cachées dans quelque pli du corps, inaccessibles. Les yeux sont vitreux comme ceux de momies antiques entourées du chant perdu de leurs étranges bandelettes. Les tiges des bras soudées au tronc du corps. Les pieds-tubercules enfoncés dans les nattes d’oubli. Respirations si inapparentes qu’on croirait avoir affaire à des gisants de pierre dans le jour avaricieux d’une crypte. Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? En partance pour une île imaginaire ? A bord d’un Radeau de la Méduse avec sa cargaison d’âmes en perdition ? Sont-ils encore figures humaines ? Projets ? Mémoires ? Passions éteintes en attente d’une résurrection ? C’est si terrible d’être là, couchés dans cette nasse d’illisibilité dont nul archéologue ne parviendrait à déchiffrer les troublants hiéroglyphes ! Alors on renonce à soi. On plie le bivouac. On se prépare à faire le grand voyage vers l’au-delà où sont les rivières d’argent, les lacs scintillants de brume, les jardins semés d’oiseaux multicolores et de grands animaux à la courbe aimable. On se dispose et on attend.

 

   ENTRE-DEUX.

 

   Jour : ouverture de la lumière.

   Nuit : fermeture de l’ombre.

  Jour : choses en leur apparaître, peut-être dans leur illusoire réalité, leur trompeuse apparence. Mais on ne choisit pas. On regarde et on boit les images, toutes les images.

   Nuit : dissimulation, secret. Invite de l’imaginaire qui supplée au manque du réel. Amplitude du rêve qui mêle et métamorphose choses, individus, espaces, temps. Déflagration des images qui disent en mode de représentation ce que, jamais, l’esprit ne pourrait concevoir. Immense liberté de la divagation onirique, à moins qu’il ne s’agisse, tout simplement, d’une aliénation. Pris dans la geôle des figues emmêlées l’être se dissout comme s’il était noyé dans un bain d’acide. Comment arriver à soi, se posséder, fût-ce de l’intérieur alors que les métaphores croisent leurs invisibles liens qui ligaturent les membres, cernent la tête des mailles étroites d’une folie à l’œuvre ?

Si belle la nuit qui diffuse sa mélodie invisible !

Si beau le jour qui revêt les choses d’un immatériel glacis ! Piège peut-être ? Oui, mais beau !

 Si beau l’entre-deux comme l’espace blanc qui sépare deux mots, deux notes de silence qui mettent en musique la symphonie du monde. Sans l’entre-deux, la césure, la pause, le retrait, le passage, la lisière, les phénomènes se dissoudraient à même leur apparence. Il n’y aurait plus de phrase, plus de texte, plus de langage et les hommes seraient des menhirs de pierre aux yeux vides, scrutant l’espace du Rien du fond de leur Néant.

   L’entre-deux : la forme sublime, l’opérateur qui fait passer du tout au rien, du rien au tout.

   L’entre-deux, le motif qui dessine l’être des choses en leur apparaître temporel.

   Le jour efface le temps dans la trop vive clarté.

   La nuit l’absorbe et le dissout dans le tumulte feutré de ses ténèbres.

   L’entre-deux hisse les choses de leur mutité à la force de son clair-obscur. Distance, différenciation qui isole et met en lumière les signifiants afin qu’ils parviennent au seul lieu où se puisse concevoir leur être, dans la plénitude de leur signifié. Faisant ceci, l’entre-deux opère la mutation de l’invisible en direction du visible. Tel mot qui demeurait inapparent, isolé dans sa consternante autarcie, voici qu’il se met à jouer en écho avec l’autre mot, son alter ego, qu’il résonne et commence à entonner le chant du langage. L’entre-deux se fait Artiste. Il prélève des teintes sur la palette : ici un noir profond, là un blanc étincelant. Il mélange et harmonise en une seule valeur de gris ce qui était illisible, inaudible. Et, miracle, voici que la toile se met à proférer, à initier le début d’une œuvre qui n’est encore qu’esquisse mais qui poursuivra sa belle sémantique à l’aune de la temporalité qui la traversera et la portera plus loin que n’auraient pu le faire deux notes isolées, ce noir mutique, ce blanc mutique semblables à des mimes sans parole sur la scène de la représentation humaine.

 

  LE DIT DE L’IMAGE.

 

   Cette belle photographie nous dit, précisément, cet entre-deux dont nous sommes en quête au seul motif de comprendre ce qui nous arrive, ici, en cet instant de notre traversée. Le « côté noir » tout en haut de l’image endeuille notre vision, la chasse de ce qui pourrait constituer une manière de lecture. Jamais on ne peut lire dans la chambre noire qu’annule l’obscurité. Alors on dirige la pointe de sa conscience ailleurs, là où un accueil voudra bien se montrer comme possible halte pour l’esprit. Nous voici au bas de l’image, sur cette grève qui ne dit son nom et nos pas s’égarent dans cette suie qui englue notre marche et nous rive au sol comme si notre cheminement n’avait plus de lieu où exercer sa volonté de conquête.

   Haut, bas de l’image : deux identiques apories dont nous pourrions ressortir exténués si nous demeurions en leur étrange pouvoir.

   Entre-deux de l’image : ici est la sublime déchirure du réel, la nappe de clarté, le rayonnement de la présence qui nous installe en un site d’immédiate saisie de ce qui se donne à voir. Une langue d’eau fait bouger son sillage d’argent depuis le rivage. Nous en suivons la douce modulation jusqu’au Cap Blanc Nez, puis, plus loin, dans le flou des brumes le Cap Gris Nez. Alors, combien nous sommes rassurés par ces polarités géographiques, ces noms que nous pouvons donner aux choses ! Combien s’éclaire le feu d’une joie intérieure !

 

Sur la lisière de l’être.

  Saint Jean-Baptiste à la fontaine.

  Le Caravage. 1610 ?

  Source : Wikipédia.

 

   Tout comme dans l’œuvre du Caravage, Saint Jean-Baptiste à la fontaine, le sens venait totalement du centre de l’image qu’encadraient deux zones d’ombre, ici, les deux Caps ne font signification qu’à être situés dans cet entre-deux qui les révèle en tant que ce qu’ils sont, une figuration qui tient parole et nous délivre des doutes et des incertitudes d’une vision obérée du monde. Là nous voyons clair. Là nous pouvons produire du langage. Là il nous est possible d’inscrire l’étincelle vive d’une poésie. Le poème n’est que ceci, le surgissement de l’éclair entre deux instances indigentes de la prose du quotidien.

   Alors nous pourrions dire la plaque de bitume de la mer où affleurent les écailles d’eau cernées de la phosphorescence des abysses.

   Dire la belle dérive continentale de ce Nez à la configuration humaine qui hume les fragrances des embruns.

   Dire la déchirure du ciel, cette eau en suspension, cette théorie des nuages pommelés qui, bientôt, basculeront pour que se poursuive l’éternel retour du même, eaux mêlées aux eaux dans un jeu circulaire infini.

   Dire l’obélisque dressant en direction du ciel sa flamme grise disant en mode oblique la douleur des hommes, leur étrange présence entre deux manifestations, l’une noire de deuil, l’autre blanche de naissance.

   Tout devient lisible dans cet intervalle. Aussi bien le génie de l’homme, sa couronne solaire, son flamboiement, aussi bien la tragédie de l’Histoire qui dresse souvent la stèle funeste de son impossibilité à être autrement que dans un confondant nihilisme agité par l’effondrement de toutes les valeurs.

   Dire sur ce site livré à la fureur du vent l’étreinte passionnée des Amants avant que ne les fauche le glaive du destin, ne les ramènent au néant les forceps de la nécessité.

   Dire notre désarroi lorsque, à la pluie mêlée de vent, se joint une infinie tristesse qui dissimule à nos yeux ce fragment de beauté dans lequel se projette la beauté du monde.

   Ce que le crépuscule donne à voir, cette incision du réel, l’aube la reprendra en son sein avant que le jour n’efface le mystère des choses. Notre mérite en tant qu’hommes, si cependant nous en avons un, c’est de nous questionner longuement sur cette faille de clarté qu’ourlent deux lèvres d’ombre. Comme si, allégoriquement, le paysage nous disait en termes contrastés, une note noire, une note blanche, le « côté noir » que toujours nous dépassons à glisser le coin de notre conscience dans la chair du réel. Peut-être n’y a-t-il plus beau voyage que celui-ci ?

 

 

 

 

 

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 08:32
Tout au bord des choses.

Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   Aigue-marine d’abord.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière. Puis un bleu électrique avec ses brisures vives d’acier. Puis un bleu céruléen déjà taché d’ombre, virant à autre chose que du bleu. Peut-être à un jaune avec sa luxuriante corolle de tournesol. Puis l’orangé et son rayonnement solaire. Puis la violence des rouges, crête de coq, coquelicot, brasier, flamme conduisant vers les blancs. Qui brasilleront une dernière fois avant de rejoindre l’ombre, sa mutité, sa singulière étrangeté.

 

   C’était le matin.

 

   C’était le matin et ses teintes d’aube, puis le milieu du jour avec son impitoyable flamboiement, puis ce sera l’inquiétude améthyste, puis à nouveau le bleu profond, outremer, impénétrable, puis le linceul noir, la suie, le reflet d’obsidienne contre lequel même la pensée la plus exercée s’étiolerait à décrire la dérive hauturière. Contre une pierre, une gemme lisse, le rayonnement d’un miroir, que peut-on sinon demeurer dans un état proche d’une cécité et attendre que le puits des pupilles soit à nouveau visité par le luxe inouï de la clarté ? Les hommes sont démunis. Leurs bras collés au corps tel des Cro-Magnon. Leurs lippes scellées qu’habite la surdité des mots. Leurs langues sont des excroissances de glaise collées au palais. Leur ombilic perclus d’immobilisme. Leur sexe un chiffon sec avec des larmes de résine blanche. Leurs pieds, des pieds-bots aux larges spatules, identiques à quelque manchot- empereur que les frimas polaires condamnent à l’hébétude depuis une éternité.

 

   Soir chape de plomb.

 

   C’était le matin, puis ce fut le midi et voici que le soir tombe à la façon d’une chape de plomb. On s’enroule dans les draps. On ressemble à des fantômes. On est chiens de fusil, boules de chenilles processionnaires, larves en attente de paraître. Longue est l’hibernation qui fait ses vrilles de congères autour des chevilles lacérées. On bouge si peu. Le noir est partout, serré autour des anatomies. On sent ses mâchoires. On sent son étau. On est aliénés mais on ne le sait nullement puisque la conscience est réduite à n’être plus qu’un mince quinquet dans les plis d’ombre. On meurt à petit feu. On s’immole à un dieu invisible. On s’offre en pâture à l’espace étroit du Rien. On accomplit le geste sacrificiel qui reconduit sa propre matière à la seule mesure de l’absence, à la présence insoutenable du vide, on se livre à l’aspiration délétère de la bouche édentée du Néant.

 

   Ça y est. Ça se déchire.

 

   Ça y est. Ça se déchire. On entend le linge de la nuit qui cède sous les coups de ciseaux de l’aube. Ça y est. Ça sort de l’ombre. Petit à petit, comme un escargot glisse hors de sa coquille avec des gestes baveux, infiniment précautionneux. Il faut atterrir en douceur. Déplier ses cornes avec une sorte de subtile délectation. Hisser le globe de ses yeux tout au bout de la hampe de la connaissance. Explorer. Prendre acte du jour qui vient. Le confier au creux de son hélice, là où ça parle, où ça susurre, où ça dit la douceur de vivre sous l’aile du jour. Ça va et vient, tel le geste immémorial de l’amour. Ça balance avec la prévenance de l’escarpolette. Ça souffle pareil à la brise s’élevant de la flûte andine au-dessus des herbes jaunes des hauts-plateaux.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère de la parution après les assauts mortels : gris-anthracite tout en haut du ciel, comme un puits de mine qui livrerait la fade lueur de son dénuement. Puis cela brille, puis cela fulgure soudain, on dirait le zigzag de l’éclair annonçant la tempête, on dirait la brusque illumination des Lumières en pleine obscurité médiévale, on dirait l’évidence de l’intelligence parmi la gangue serrée de l’hébétude. Au plein de son corps de gastéropode on en sent les singulières vibrations, les reptations en forme de félicité. Cela rayonne depuis la spire interne jusqu’aux bords émerveillés de la coquille. On étire son pied visqueux. On attrape tout ce qui passe à la portée : une éclisse de jour, une once de beauté, le grain serré d’une certitude.

 

   Ça voit encore…

 

   Ça voit encore : une haute zone noire qui joue en mode alterné, qui souligne la pliure de lumière, en accentue les effets donateurs de sens. On étend son corps spongieux d’un bord à l’autre de l’ombre, on lance ses antennes, on saisit deux lignes qui descendent vers l’aval avec la confiance de qui connaît sa destination. Cette fois-ci rien ne menace, rien ne distrait de soi, rien ne reconduit à l’ornière de l’incompréhension. On sait la demeure de la beauté, là, à portée du globe ébloui des yeux. Cela fulgure, cela répand son nectar à l’entour de la tache d’eau, cela s’élève du miroir que scinde en deux l’incroyable présence d’un clair-obscur, cette métaphore existentielle à mi-chemin de la lumière, de l’ombre, de la vie, de la mort. On glisse longuement sur sa limite entre adret prometteur et ubac spoliateur. Mais on n’en a cure. Tout est devant soi qui fait sa trace brillante. La vie est cette mare luisante aux contours incertains dans laquelle l’on s’abreuve jusqu’à plus soif. Or nous avons soif. Or nous voulons l’ivresse.

 

   Tout en bas la fin du périple…

 

   Tout en bas la fin du périple pareil au trajet signifiant d’une allégorie. On quitte la dalle d’argent. On se retourne à peine. On fait pivoter ses yeux montés sur rotule. Tout est loin maintenant derrière et l’on ne perçoit plus que la silhouette de trois arbres à l’horizon. En eux se laisse lire le triple événement temporel du passé-présent-futur, immense ligne seulement sécable à l’aune de notre besoin de rationalité. Bientôt il n’y aura plus qu’un mince clignotement, un feu assourdi de fanal dans la brume crépusculaire. Alors, tout repartira en son cycle nocturne, puis l’aube, puis le jour, puis le soir, infini sablier dont nous comptons les grains chaque jour qui passe.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière…

 

 

 

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24 février 2017 5 24 /02 /février /2017 08:49
Le Monde Blanc.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Approche du Monde Blanc.

 

   Paradoxalement, connaître Le Monde Blanc n’est nullement s’immerger en son sein du premier regard. Le réserver pour plus tard comme on le ferait d’une friandise. Certains territoires fécondés par l’immensité, glacés par le silence, visités par la lumière bourgeonnante ont besoin d’un repos dont, bientôt, ils se hisseront, tel l’iceberg, des flots anguleux de la banquise. Il faut cette attente, longue, précise, presque située dans l’exactitude d’une pensée orthogonale afin que se dévoile l’endroit singulier d’une apparition. Car le beau paysage, la nature sublime sont cette exception dont l’avènement demande que s’ouvre un regard empli d’une attention fondatrice. Car ce qui va avoir lieu ne naît pas seulement de soi. Car ce qui va entonner un hymne unique n’en trouve nullement les seules ressources en quelque pli intime de son être. Tout ceci, cette juste esthétique se situe à une intersection de notre désir de connaître, de la souple volonté des choses de se donner à voir selon des esquisses qui étaient inapparentes, sur le point de paraître dans la pente de l’heure.

 

   Imaginerait-on un Tristan fougueux ?

 

   Il n’y a jamais de consécration de quoi que ce soit à l’aune d’une hâte qui en détruirait le fragile équilibre. La beauté est cette exception qui mérite retrait en nous, recueillement et enfin dépliement de notre sensibilité sur laquelle s’imprimeront la teinte claire d’une aube, la ramure fine de l’arbre, le lacis d’un ruisseau dans le clair-obscur d’une frondaison. Imaginerait-on un Tristan fougueux s’emparant d’une Iseult convoitée sans même en avoir forgé minutieusement, au gré d’une longue patience, l’image intérieure, idéale, la seule qui convienne à l’expression de l’amour courtois en sa belle sensibilité ? Les mythes les plus signifiants sont ceux qui se bâtissent sur ce temps d’incubation qui est le ferment de toute fiction fondée sur la puissance de déploiement d’un songe. Surgir dans le réel sans ces indispensables prémisses c’est courir le risque de ne rencontrer qu’une réification sans autre valeur que son aveugle densité, son opacité sans langage.

 

   L’autre du Monde Blanc.

 

   L’air est dilaté, moite, qui fait sa tunique d’humidité autour des corps. Ses auréoles cireuses au sein des cerneaux de matière grise. Respirations à la peine, tempes serrées, gorges dans lesquelles se précipitent les flammes du jour. Sexes contraints dans leurs geôles de toile. Ventouses des pieds aspirant la dalle visqueuse du limon. Partout sont les racines des palétuviers qui s’entrecroisent, emmêlent leurs incompréhensibles complexités. Les crabes aux pinces levées coupent l’air avec des bruits de cisailles. Dans le quadrillage dense des rues chaloupent des reins que ceignent des pagnes arc-en-ciel. Les rumeurs s’élèvent des trottoirs de ciment, les hauts talons les percutent, les pieds les martèlent de toute l’impatience qu’ils mettent à posséder le moindre espace disponible. Les linges de chaleur battent contre les hautes façades anonymes aux vitrages étincelants. Tours immenses, Babels de la cupidité. Fusion de la lumière pareille à la gueule d’un four, à la béance d’un convertisseur en furie. Yeux dissimulés derrière les vitres noires, muettes, lourdes. La conscience a disparu. Les pensées sont soudées au rocher du corps, telles des patelles. Parfois un bruit de succion, l’émission d’un mot scindé en deux, poncé, usé, une syllabe aphasique, une chute verbale dans le vortex des déplacements, le concert des klaxons, les clameurs des colporteurs, les hululements des livreurs, les borborygmes des touristes aux visages curieux, aux yeux archivant des milliers d’images dans le puits sans fond des pupilles. Foule processionnaire, inaltérable chenille dépliant sa marche hasardeuse dans les boyaux des ruelles où s’amassent les boules de sons, où s’assemblent en meutes compactes les désirs. De manger. D’aimer violemment, là au coin de l’avenue percutée du bourdonnement violent des néons D’inventorier tout ce qui peut l’être dans le temps qui file à la vitesse de l’éclair. On bouge d’un seul et même mouvement de son anatomie multiple. On avance sur ses milliers de pattes siamoises, on progresse dans le temps avec ses sosies de hasard, on boit de longs traits d’alcool avec des claquements de langue et les palais sont habités d’un feu qui tient lieu de joie, se déguise en esthétique de l’insaisissable instant. Partout sont les déhanchements du monde qui n’avance qu’à faire du surplace, à initier une gigue mortelle dont on ne voit plus combien les assauts sont mortifères, logés dans l’invisible de l’événement, prêts à fondre sur toutes les proies consentantes qui confondent l’avoir immédiat avec l’être qui jamais ne renonce à sa belle verticalité, à son exigence de vérité. Tellement de choses inadéquates, de faussetés, de marches de biais avec l’arme des pinces prête à attaquer, saisir, livrer à la manducation tout ce qui peut l’être. Tellement de postures qui diffèrent de soi, de son essence en son irremplaçable présence. Tellement !

 

   Affinités avec le Monde Blanc.

 

   Monde Blanc, mais pourquoi donc avec des Majuscules ? Mais tout simplement parce qu’exister dans l’authentique, revient à créer un Monde, le sien propre avec ses perspectives, ses valeurs, ses positions relatives mais toujours placées sous la juridiction d’une Idée, de l’Absolu, ces irremplaçables feux qui tracent l’esquisse de la seule voie à considérer. Blanc en raison de sa neutralité, de son affiliation au Rien, au Néant qui l’installent immédiatement, cette voie inimitable, dans une origine, une capacité fondatrice de l’être. Jamais ce dernier ne saurait s’enlever à partir de la couleur, du bavardage, de la polyphonie dont les prédicats déjà affirmés s’exonèrent d’une nature, de la provenance d’une source à laquelle il s’abreuve comme à une fontaine de jouvence. Monde-Blanc telle une essence indépassable qui, certes, possède des liens avec l’exister dont les affinités sont les formes de passage, les médiatrices ouvrant l’espace du sensible aux belles aventures de la raison, du concept, des Formes qui constituent leur ossature, les tissent de l’intérieur, les disposent si près de nous les Distraits.

   Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ? Sous ces hautes latitudes la pensée pourrait être engourdie, prise de frimas et se réfugier dans l’antre du renoncement, se lover dans son propre creux, capituler, abandonner sa mission de déchiffrer partout où un signe est à débusquer, un hiéroglyphe à interpréter, un palimpseste à parcourir dont la trame nous dira quelque chose qui était en attente depuis des temps immémoriaux. Ici, la pensée est mobile, comme l’air est immobile dans sa parure hivernale. La pensée fulgure, creuse son œil de cyclone, fait souffler les vents impétueux de la connaissance. Car rien ne servirait de se figer, de ramener la taille de son intellection à la dimension de l’infinitésimal. Ici tout vit sous le régime de la grandeur, tout se mesure à l’aune de la majesté des glaciers, à l’intensité de la lumière qui peint d’un bleu profond le dôme translucide de l’extrémité du monde. Comme un symbole de ce qu’il y a de plus élevé à atteindre. Peut-être le rayonnement d’une étoile, la poudre scintillante de la Voie Lactée, le profond du cosmos en son lointain mystère. Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ?

 

   Ce qui est à saisir.

 

   L’air est limpide, suspendu au ciel comme une goutte de givre. Il n’y a pas de bruit. Pas le moindre pépiement. Pas le plus infime souffle d’air qui dirait la sourde présence du blizzard, son appartenance à un monde déjà en partance pour une aventure, propice au surgissement d’une anecdote. Non, tout est calme, fixe, identique à l’instant qui précède le ravissement, la venue de l’Aimée, la parution de l’étoile blanche au-dessus du fil de l’horizon. Tout est esquisse, estompe, impression neige levante, diffusion d’une clarté suspendue entre ciel et terre. Vol stationnaire des arbres entourés d’un sarrau couleur de cendre. Invisible trame de l’éther qui unit, en une même nuée, des certitudes d’être, levées dans la justesse du temps. Plus de fuite fluviale héraclitéenne. Plus de chute dans la gorge étroite, meurtrie, du sablier. Seulement une clepsydre arrêtée où les gouttes, une à une, tressent l’onde d’une joie. En sustentation. Rien ne naît d’autre chose que de soi. Rien qui incline à différer de son être. Fuseaux des branches pris d’une souveraineté, d’une autarcie, autant de synonymes d’une inaltérable liberté.

 

   Sans-pourquoi.

 

   Et pourtant nulle solitude qui viendrait entamer la sensation d’exister selon l’exigence d’une belle esthétique. Tout est dans la liaison du simple, dans la limpidité du ressourcement, dans l’imperceptible parole qui court d’une réalité à l’autre comme l’essaim d’abeilles est un seul être rassemblé dans l’illusion de son éparpillement. Paradoxe inouï tellement contraire à l’oriflamme des foules bruyantes. Ici, entre les choses, une naturelle fluence que rien de fâcheux ne saurait arrêter. Tout simplement parce que nul ne peut interrompre le jeu de la nature procédant au déploiement silencieux de ce qu’elle est, un imperceptible mouvement qui vit de son propre battement, ne se questionne jamais, vit de sa vie, telle la Rose de Silesius qui est sans pourquoi. Alors nous sentons combien nous sommes proches d’une définition de l’art, ce sans-pourquoi qui transcende le réel à seulement exister pour ce qu’il est, dessin pour dessin, gravure pour gravure, musique pour musique.

 

   Vision septentrionale vs Vision équatoriale.

 

   Être au cœur des choses, c’est aussi être au plein des significations, au centre de l’être par quoi l’œuvre belle est la singularité qu’elle est, geste à jamais duplicable, gemme temporelle faisant vibrer sa goutte de cristal au lieu même où ça pense, ça goûte, ça brille dans la sensibilité, ça détoure le sentiment, ça orne le raisonnement, ça fait fructifier le regard. Il n’y a nulle autre exigence que de se doter d’une vision septentrionale, laquelle allant à l’essentiel, se vêtant de rigueur, vise la cible qui, de toute éternité, doit être la sienne : être au point focal des choses, non sur leur périphérie brillante, chatoyante. La pensée équatoriale, qui en est l’exact contraire, est trop dispersée, trop occupée à danser, à flâner, à se divertir de l’oiseau coloré qui passe, de la corolle de la jupe qui flotte, des allées et venues qui altèrent l’attention, la dispersent dans un éternel fourmillement. Vertige de l’œil qui se sait orphelin d’une vision juste. Car il est nécessaire de se méfier des clartés qui aveuglent et de conduire l’esprit au seul site qui convienne, à savoir là où règne l’extrême pointe d’un savoir universel qui fait foin de toutes les approximations, les aberrations, s’écarte des miroirs aux alouettes. Oui, partout sont les minces fragments de verroteries qui sont les leurres du réel, son déguisement, les artefacts selon lesquels il se présente à nous sous des oripeaux dont il convient de se débarrasser avec la plus belle des résolutions qui soit. Toujours une éclatante fantasmagorie qui dissimule la franchise d’une aurore boréale. Toujours une danse derrière laquelle découvrir le glaive de glace lumineux de l’iceberg. Toujours une gigue faisant écran devant la Grande Ourse, cette constellation circumpolaire dont on ne voit plus guère l’éclat alors qu’elle nous invite à la plus belle des méditations qui soit, la même dont Victor Hugo, dans Les Contemplations, nous invite à nous ouvrir à son incommensurable présence :

 

« Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes ;

Si nous pouvions passer les bleus septentrions ;

Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes,

Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,

Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,

Cette petite étoile, atome de phosphore,

Devenir par degrés un monstre de rayons… »

 

   Comment mieux clore notre méditation sur cette belle photographie empreinte de sensibilité et d’ouverture vers ce qui l’accomplit, que de placer en épilogue les inventions du génie poétique de Victor Hugo, à bien des égards indépassable ? Les bleus septentrions apparaissent comme la limite au-delà de laquelle s’ouvre l’infini, se montre l’éternité telle qu’en elle-même une poésie inspirée nous en fait l’inestimable don. « Magnitudo Parvi », (« Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature »), est ce sommet pareil à l’immensité polaire, à la solennité des immenses glaciers qui nous invitent à l’expérience ineffable de la contemplation de l’univers, cet inconnaissable puisque, tels les arbres de Gilles Molinier, ils enferment un mystère, un secret impénétrable auxquels ils sont les seuls, peut-être, à avoir accès. « Les arbres pensent-ils ? » (titre d’un autre de mes articles consacrés à cette même œuvre). Mais ici, nous sortons du cadre traditionnel de nos représentations pour embrasser la vastitude d’une métaphysique. Portrait d’un monde idéalisé, d’un cosmos qui attire en même temps qu’il questionne. L’art est cette étrange dimension qui relie l’homme à ce qui le transcende et le requiert comme celui, seul, qui pourrait apporter une réponse. La pensée septentrionale, que nous avons essayé de thématiser trop rapidement, serait-elle un essai de franchir ce qui nous contraint et nous conduit aux touffeurs d’une réflexion équatoriale toujours insuffisante à poursuivre l’objet de son illusoire quête ? Ceci mérite d’être médité plus avant. Le temps est devant nous qui montre le chemin !

 

 

 

 

 

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 08:39
Effacer le monde.

Photographie : Ela Suzan.

 

 

« Immobile

comme autant d’instants

qui n’ont pu

n’ont su

non sus

ni chanceler

ni se départir

de nous ».

 

E.S.

 

 

 

 

   Histoire d’une fascination.

 

   Nous ne pouvons regarder cette image comme si elle nous était indifférente. Comme si elle n’était qu’un lointain satellite faisant ses révolutions, loin là-bas, dans la touffeur illisible du cosmos. Cette image nous fascine tant et si bien que nous ne lui échappons pas. Servitude volontaire cependant car rien, après tout, ne nous contraint à demeurer sous son emprise. Nous pourrions nous en absenter, ne plus la viser, l’oublier. Mais cet oubli n’est-il pas seulement une posture de la pensée, nullement une réalité à laquelle nous sommes rivés alors que nous tentons de reprendre une autonomie, de gagner le champ ouvert d’une liberté ? Nous éloignant d’elle, nous ne faisons que nous éloigner de nous. La présence de la photographie nous en percevons les tourbillons gravés au centre de notre corps, cette cire portant en sa mémoire tous les sceaux de la rencontre. Surtout lorsque celle-ci rayonne du prestige de la beauté, de l’étonnement, de la découverte d’une affinité avec laquelle nous avons affaire afin d’en déclore la corolle signifiante. Car le sens, c’est de NOUS dont il dépend, non d’une altérité qui surgirait dans l’aire de la conscience avec la force de l’évidence. Si tel était le cas nous ne ferions que prendre acte de sa surprise et demeurerions en-deçà de notre propre présence, ce qui constituerait le tissu de l’absurde, la faille d’une aporie. Cette image ne flotte nullement dans un éther idéal d’où elle nous enverrait ses signaux, ses étranges clignotements, ses subtiles réverbérations. Sa saisie est d’abord le fait d’une conscience intentionnelle qui la vise en son essence afin que, décryptée, elle puisse tenir son langage, à savoir s’installer dans son propre monde alors même qu’elle nous dépose dans le nôtre. Connaître (« co-naître », « naître avec ») c’est toujours naviguer de concert, établir une relation, poser un objet en regard d’un sujet qui le vise et l’accueille comme le sens qu’il véhicule. Sujet dont l’activité synthétique s’empare de tous les fragments perceptifs, sensoriels, les assemble en une seule communauté d’intérêts, à savoir leur convergence en tant que saisie par l’intelligence. Nulle autre voie pour s’emparer des choses et les porter au seuil de leur révélation.

 

   Effacer le monde.

 

   La position exacte de l’image est celle-ci : la mise en relation d’une vision nette et d’une vision floue. Comme si, métaphoriquement, elle invitait à une lecture essentielle sous la forme d’une vérité s’opposant à une fausseté. Etrange dialectique qui, d’emblée, nous installe dans les deux registres conjoints d’une esthétique et d’une éthique. Car délibérer de vérité à propos d’une représentation fait toujours signe en direction d’une apparence, donc d’une esthétique, alors même que se présente, en filigrane, un jugement de valeur concernant le propos dont elle est le support, qui pourrait se manifester sous la catégorie du mensonge, donc l’appel à une éthique. Cette sorte de menhir au premier plan se présente en ce qu’il est, émergence des flots tumultueux en sa parfaite visibilité. Stature orthogonale assurant son assise sur ce néant dont la masse liquide semblerait atteinte comme de sa possibilité la plus tangible. Rocher surgi du rien, de l’abîme, concrétion qui profère son élévation hauturière à la manière de l’Homo Erectus portant son regard au-dessus des herbes de la savane afin de hisser sa conscience au degré de visibilité qu’elle exige en tant que seul lieu de l’existence. Coïncidence des opposés, cette illisibilité ourlée de mystère, confrontée à cette visibilité qui dit la présence à soi, au monde, de cette pierre levée en son incontournable présence.

 

   Un cogito compassionnel ?

 

   Effacer le monde afin de mieux le retrouver. C’est ceci qui nous occupe en son fond dès que nous avons établi une relation avec les significations latentes. D’abord il nous faut gommer tout ce qui paraît, reconduire le visible à sa nullité originelle. Oui, car tout phénomène ne peut faire sens qu’à surgir de son propre néant, tout comme le Modèle du Peintre s’enlève du fond par lequel il se libère de son silence. C’est seulement lorsqu’il s’est détaché de son anonymat qu’il commence à proférer et devient audible. Notre première confrontation à l’image nous reconduit en notre propre assise qui n’est que le moi en ses multiples constellations. Qu’il s’agisse de ce « moi haïssable » de Blaise Pascal, du moi de l’égotisme stendhalien qui brouille les lignes entre littérature et existence, de l’égocentrisme partout répandu qui satellise le monde, de l’égoïsme pléthorique qui renvoie dans l’ombre tout ce qui n’est pas sa propre lumière. Il faut avoir la modestie (à moins qu’il ne s’agisse de son exact contraire, cette boursouflure paranoïaque de l’ego, ce cogito compassionnel qui ne vibre qu’à sa propre fréquence), donc avoir l’humilité de considérer cette manifestation première de tout individu dans son rapport aux choses.

 

Nécessaire mienneté.

 

   La présence de ce qui est (aussi bien ce rocher, aussi bien cette eau), ne s’affirme qu’à se détacher de la gangue qui le retient prisonnier, à savoir notre regard qui l’aliène, le dépose au centre de notre propre subjectivité et le maintient en notre étrange pouvoir. Le monde est toujours en première instance monde-pour-nous. Ce n’est qu’à l’aune d’un saut qu’il redevient monde-pour-lui lorsque, le libérant des mors de notre propre possession, il redevient cette objectivité qu’un instant il avait perdue. Mais, ici, combien ce vocable « d’objectivité » est frappé de stupeur, poinçonné de nullité. Qu’en est-il de l’objet-image lorsque, visé par une infinité de consciences, il se démultiplie à l’infini selon une myriade d’esquisses aussi légitimes les unes que les autres ? Perte dans une irrémédiable multiplicité dont seule l’immuable fixité de l’Idée platonicienne pourrait le sauver en l’installant sous la cloche de verre d’une possible éternité. Avant d’être eau-pour-elle, rocher-pour-lui, nécessairement ces substances seront les miennes, blotties là au creux de mon corps, sous le feu de l’esprit, la vibration de l’imaginaire. Je ne les restituerai au monde qu’empreints de ces stigmates dont je les aurai affectés. Toujours ils seront pour moi cette exception d’une visée singulière, non reproductible, que nul fac-similé ne pourrait porter au jour qu’au titre de l’erreur. C’est ainsi, nous sommes des réalités monadiques où courent les vents de nos affinités, de nos affections, de nos afflictions, de nos joies. Ce rocher, cette eau en sont atteints comme d’un mince vernis qui les recouvrirait à la manière d’un voile de signification.

 

   Quelle vérité ?

 

   Alors, dans cette perspective, la vérité serait-elle la synthèse de tous les recouvrements opérés par les Voyants ? Ou bien y aurait-il dépassement dans une transcendance, dépôt dans un éther idéal qui en assurerait l’éternelle conformité en regard de son essence plénière ? Ici se montre le vertige de la pensée à partir du moment où elle est confrontée à ce qui la fait sortir d’elle pour la porter au-devant des choses qui la questionnent et la mettent en demeure de répondre. Comme si toute vérité ne pouvait être qu’intuitionnée, posée dans le silence, à l’orée d’une profération, réalité antéverbale, préconsciente, manière de songe éveillé arrêté sur la braise vive d’une sensation qui jamais ne pourrait s’actualiser, demeurer seulement dans la catégorie des hypothèses. Avant même que la raison raisonnante ne s’en empare et ne la dote des infinies virtualités des délibérations de l’intellect.

 

   Goutte au firmament.

 

   Notre posture, dans sa décision fondamentale, nous fait rester toujours au bord de l’image afin que nous ne nous y perdions pas. Commencer à sentir et s’enroule la roue polychrome du désir, et se dévide le fuseau des fils entremêlés qui tissent le réel de ses mailles serrés. Toujours nous sommes en voyage pour plus loin que nous. Etranges nomades qui ne rêvent que de sédentarité afin qu’une position fixe ait lieu sous le rayonnement de l’étoile directrice. Le voyage est long de nous à nous, de nous aux autres, de nous au monde qui nous enjoint d’être le même tout en devenant différent. Magnifique paradoxe de l’exister, sublime tension entre deux essences, deux infinis, comme si nous étions cette goutte suspendue au firmament qui, jamais, n’en finit de chuter ! Oui, nous voyageons loin, nous les hommes, nous les femmes qui avons archivé dans notre mémoire quantité de signes qui se télescopent, de dessins qui se recouvrent et s’oblitèrent à la manière des palimpsestes qui conservent les traces de ce que nous fumes, peut-être de ce que nous serons puisque, toujours, nous rajoutons une impression, traçons l’esquisse d’un possible, raturons les lettres, les biffons avec la finalité d’y faire apparaître de nouveaux projets, de nouvelles sensations, des perspectives dont, encore, nous ne percevons qu’elles en seront les retombées plurielles. Tous les signes, fussent-ils géologiques, lignes de clivages, failles tectoniques, fussent-ils typographiques, ces traits et ces points, fussent-ils psychologiques, ces rapides focalisations du sentiment, ces fulgurances de l’amitié ou de l’amour ne nous atteignent jamais qu’à nous métamorphoser en ce que nous ne sommes pas encore, que pourtant nous pressentons comme notre trace dans le sensible, une joie infinie, la pente d’une mélancolie, le surgissement d’une émotion. Pour cette raison et pour mille autres, nous sommes toujours en instance d’être, balançant entre d’impétueuses visions, placés face aux « Hasards heureux de l’escarpolette » de Fragonard, souhaitant, tout comme son commanditaire, voir l’invisible en son étrange et impalpable visibilité. Histoire d’une déchirure que celle de vivre.

 

   Comme l’oiseau le ciel.

 

   Aussi disons-nous, avec la Photographe, l’impossibilité de montrer ce qui toujours nous fuit, nous précède de son sourire narquois ou nous suit avec des habits chamarrés, cette succession « d’instants qui n’ont pu se départir de nous », que nous sentons, dont nous éprouvons parfois de rapides résurgences à défaut d’en saisir l’essence toujours fuyante car le temps nous traverse comme l’oiseau le ciel alors que le vol consommé, il ne reste plus qu’une pliure d’air et le songe qui l’a habité.

 

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30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 08:45
Ponctuations blanches.

A la manière de…

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

Eté - Automne.

 

   Cet été-là, il n’y avait guère eu de répit. Le matin déjà une brume flottait au-dessus des collines et des maisons. Venue de la nuit. Chaude, tissée de mailles lourdes, poisseuses, qui collait aux draps et les corps étaient des sueurs profuses avec leurs taches aux aisselles, et leurs étoilements dans la toison du pubis. L’air se plaquait aux anatomies, faisait autour de leur géographie des tuniques pareilles à celles des scarabées. On n’avait nul repos et changer de position sur sa couche n’était que transporter une douleur dans une autre. Oui, une douleur car l’on ne voyait nullement la fin du supplice. On espérait l’hiver. On attendait l’hiver avec ses frimas ramassés en boule et ses givres faisant leurs arabesques sur le ciel des vitres.

   Puis l’automne, mais sans transition, comme si la clameur estivale prolongeait la partie, faisait de cette belle saison l’arrière-cour des jours brûlants de juillet et août. Les terrasses des cafés bruissaient tels des essaims d’abeilles. Les corolles des robes étaient des soleils, des tournesols vibrant dans la clarté du jour. Les chemises étaient fleuries qui flottaient autour du luxe bronzé des Ephèbes. Dans les vignes le travail battait son plein et l’on buvait de longs traits d’eau pour calmer le feu de sa gorge. Le jus écarlate de la vendange moussait sous les ardeurs solaires et, le soir, autour des tables, l’on buvait un généreux vin blanc que l’on servait dans des carafes si fraîches qu’elles exsudaient, sur leur galbe de verre, de minces ruisselets. La fournaise ne cédait rien aux aubes déjà plus fraîches et dès les premières heures du jour la suffocation était le ressenti le plus ordinaire qu’il fût.

 

Hiver.

 

   Puis il y a eu comme un subit retournement des choses, un hiatus dans la succession du temps. D’abord ç’avait été de longues flammes blanches, des manières de déflagrations qui avaient envahi le ciel. Cela crépitait tout contre sa toile grise. Cela rayonnait dans toutes les directions de l’espace, cela fusait en longs feux de Bengale. Cela fuyait, poussé par un blizzard aux étonnantes morsures. On se vêtait de lourds manteaux, on entourait son cou de chaudes écharpes de laine, on dissimulait son visage derrière le rempart des cols. La neige, en interminables convois, était tout droit venue de Sibérie, portant avec elle toute la rigueur des aires septentrionales. Les chemins étaient longés des haies denses des congères. Les toits croulaient sous le tapis blanc et les fumées grises s’y frayaient un étroit passage, comme un goulet dans l’air serré, plié sur sa propre indigence. Nul ne s’aventurait dans les rues. On restait cloîtrés près de l’âtre, on habillait ses mains de mitaines afin que le livre que l’on tenait entre ses mains ne fût soudain abandonné en raison d’un subit engourdissement. On parlait peu. De la bouche s’élevait une haleine blanche pareille à une stalagmite de glace. On glissait, sous les couettes de rutilantes bassinoires ou bien des moines en forme de luge avec leur cassolette de braises. On hibernait. On prenait l’attitude de la marmotte dans son terrier. On s’enroulait sur soi avec l’espoir de recueillir un peu de chaleur qu’on disputait aux draps. On ne bougeait plus, tellement le moindre geste eût été la porte ouverte aux attaques du froid.

 

Deux ponctuations blanches.

 

   Voilà, l’hiver n’est, à l’infini, que cette longue plainte silencieuse. Voilà les hommes ne sont plus car lorsque le sang gèle dans la tunique des veines la vie se retire en son empyrée, quelque part, loin là-bas, bien au-delà de l’humaine nature. Voilà, sur la Terre dévastée ne restent plus que deux ponctuations blanches, simples réseaux de fines branches, troncs cerclés de noir et blanc, comme pour dire, en métaphore, l’étrange clignotement de l’apparition, de la disparition. Nul bruit à l’horizon qui annoncerait quelque présence, fût-elle celle aussi discrète que la fuite blanche de l’hermine dans le royaume qui est comme son écho. Le ciel est une nuée de cendres, la surface d’un lac dans la brume naissante. Un pré en pente, peut-être, mais tout fait phénomène dans l’orbe du doute, de l’indistinction native. Comme pour dire une origine, le possible commencement de quelque chose qui était en suspens dans l’espace et le temps. Parchemin immaculé du sol sur lequel tracer les signes de significations nouvelles. Peut-être dessiner l’espoir. Peut-être réaliser l’estompe heureuse de la paix. Peut-être ciseler la neige de la flèche de Cupidon et se retrouver instantanément sur les rives de l’amour. Ou bien, tel un enfant jouant, imprimer avec une brindille dans la plénitude des cristaux les nervures étranges de la beauté.

 

L’aire immensément libre du silence.

 

   Oui, c’est cela qui naît en filigrane de cette belle photographie. L’aire immensément libre du silence sur laquelle pourraient naître les harmoniques d’une belle parole, à savoir du poème en son inestimable présence. Mais aussi un chant pourrait se lever, un hymne d’harmonie universelle puisque, ici, l’unité blanche en permet la subtile émergence. Blanc : image du néant. Oui, mais d’un néant fondateur, riche de milliers de conditions de possibilités. Blanc : tremplin pour toutes les rhétoriques du monde. Rien ne peut paraître qu’à trouver son fondement dans l’absence, le simple, l’inaccompli, le discret, l’inapparent. Ce manteau de neige eût-il été maculé et alors l’Histoire se serait déjà mise en marche de telle ou de telle manière occultant toutes ses autres virtualités. Magnificence sémantique de la source originelle qui, encore abritée dans la conque de son surgissement est pleine d’une infinité de promesses. Beauté symbolique du seuil du temple dans lequel repose le dieu sans visage. En aurait-il et alors il perdrait ses attributs divins et ne serait plus qu’un existant parmi une foule d’autres.

 

Ces arbres sont « sans pourquoi ».

 

   Ces arbres ont déjà commencé le cercle de la parution, dira-t-on. Certes mais ils sont encore dans la pureté du paraître puisqu’il ne dépend que d’eux d’être ce qu’ils sont en leur essence. Ils sont plus de subtiles Formes (ces manifestations fondatrices de l’art) que des arbres contingents dont on attendrait que leur bois réchauffât l’âtre ou bien servît de poutres pour élever l’isba dans la solitude nordique. Ces bouleaux (c’est tout juste si nous pouvons les assurer d’un prédicat si modeste) vivent en autarcie, s’alimentent à leur propre sève, se hissent dans le ciel à la seule force de leurs ramures fines tel l’éther. Nulle explication rationnelle qui viendrait en justifier la présence. Nul enchaînement de causes et de conséquences concourant à remonter plus en amont que leur propre esquisse, redescendre vers l’aval de quelque finalité. Tout comme la rose d’Angélus Silésius, ces arbres sont « sans pourquoi », ne se questionnent ni sur leur passé, ni sur leur futur mais vivent dans l’incandescence de l’instant. Ce faisant ils sont intemporels, ils sont sans lieu qui les déterminerait à l’aune de coordonnées topographiques, d’un site, ici où là, au revers de quelque colline ou bien dans l’accueillante fraîcheur d’un vallon. Non, ils existent en eux, pour eux, sans que l’ombre d’une dépendance quelle qu’elle soit en atténue le souverain rayonnement. C’est toujours la grande force de ces représentations dépouillées, à la limite d’une abstraction, sur la lisière d’un concept, que de nous apparaître en leur nature même, sans fioritures qui, depuis l’extérieur, viendraient apposer sur leur pureté le sceau d’une qualité particulière, de stigmates qui s’essaieraient à en restreindre la liberté.

 

Oui, ces arbres sont libres.

 

   Oui, ces arbres sont libres. Oui cette image est libre. Oui cette neige est libre. Surgissements du réel dont chacun, depuis l’antre de sa subjectivité, pourra les féconder, ces libertés, selon sa manière qui est toujours singulière. Puissance de la photographie en noir et blanc, qui, libérant le représenté du carcan des couleurs, de leur inquiétante polysémie, la livre aux Regardeurs avec une sorte de naïveté, d’innocence qui est le gage d’une découverte empreinte de charme, de magie. Une esthétique à la limite d’une ascèse dont l’unité est en même temps l’expression d’une vérité. Seuls la prolifération, l’inextricable, le chaos sont porteurs de mensonges. Leur bavardage cache toujours ce qu’il y a d’essentiel à connaître des choses, le cœur qui les anime et les fait les heureux détenteurs d’une destinée claire, ouverte.

 

Suspension d’un souffle.

 

   Le titre de l’article « Ponctuations blanches » voudrait précisément attirer l’attention sur l’apparente modestie du propos qui n’est nullement un retrait mais, bien au contraire, le tremplin d’une plénitude. A savoir, orienter vers un sens immédiatement perceptible. Si la ponctuation se définit en tant que : «art et manière de marquer les repos dans le discours musical», il fait signe en direction du phrasé qui fait apparaître « les divisions, les périodes, les suspensions, les repos, analogues aux césures de la poésie ». Rimbaud utilisait habilement ces césures, autrement dit ces ponctuations, afin de produire des effets de sens dans ses poèmes : épanouissement ou lassitude, tension induite entre attachement et détachement, cocasserie parfois. La ponctuation n’est donc pas gratuite, elle est une respiration par laquelle attirer l’attention du Lecteur sur une signification qui y figure à titre d’implicite. L’homologie de cette photographie et du procédé stylistique de la ponctuation peut se lire dans la mesure où l’image, par le calme qu’elle évoque, par son silence, invite à une sustentation de l’esprit afin qu’apparaisse ce qui s’y dessine comme sa rhétorique la plus juste : nous incliner à faire halte, peut-être à faire retour sur nous-mêmes et nous interroger sur le destin de cette nature qui est notre interlocuteur toujours accessible. « Ponctuations blanches » figure donc à la manière d’une césure, de la suspension d’un souffle ouvert dans la trame compacte du réel, y glissant le coin d’une liberté dont nous ne serons comptables que vis-à-vis de nous-mêmes, de nos affinités, de nos sympathies, de nos désirs, de nos projections intimes. Ainsi va l’image qui ouvre lieu et temps pour la pensée.

 

 

 

 

 

 

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26 janvier 2017 4 26 /01 /janvier /2017 09:09
Surgis du néant.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

L’angoissante opacité.

 

   Ce qu’il faut imaginer, ceci : c’est hors du temps, hors de l’espace, donc privé de réalité. Du moins pour nous humains qui, placés face à cette image, n’avons d’autre ressource que d’essayer d’en comprendre l’énigme, d’en traverser l’angoissante opacité. Certes angoissante, certes opacité puisque tout ce qui s’élève et résiste au saisissement que nous voulons en réaliser nous annule, d’une certaine manière, et nous rend illisibles à nous-mêmes. Ne pas comprendre l’altérité, c’est ne pas surgir soi-même dans sa propre histoire, c’est demeurer au seuil d’une rhétorique qui balbutie et fait du surplace. C’est notre point fixe, la marche dans nos propres traces, la réitération d’une question qui gire sans qu’aucune orbite ne puisse en écrire le destin. L’image est prise dans sa résine muette. Non seulement elle ne profère rien mais elle nous provoque, nous met en demeure de traverser notre gangue de peau, de nous disposer à être touchés, sinon par ses significations profondes, au moins par l’effleurement de sa surface. Seulement se laisser approcher par l’ordre esthétique et y trouver cette singulière beauté qui tient à son originalité, à son caractère exact, à son intrinsèque vérité. Nous sentons bien qu’une vérité est là qui bourgeonne et fait sa juste vibration. Nous en éprouvons la douloureuse joie tout contre la lame aiguisée de notre conscience.

 

Faire naître l’image.

 

   L’une des façons de s’approcher des intimes valeurs de l’image, c’est de ramener cette dernière, l’image à quelque chose comme son origine, savoir l’abstraire des catégories habituelles de l’entendement qui se déclinent sous les formes d’un lieu et d’un temps d’apparition. Donc biffer toute localité. Donc exclure toute présence. Donc faire naître la vision devant nos yeux, pareille à une pierre philosophale qui sortirait des cornues de quelque alchimiste. Tout est noir à l’horizon du monde. Humains en attente d’être, mais déjà préconscients, déjà préoccupés de cela qui va se passer et les entraîner à sa suite dans le grand jeu de l’exister. On est seuls, quelque part dans les limbes et les yeux sont seulement deux minces fentes au travers desquelles les pupilles s’exercent à voir. VOIR, cet inestimable don qui donne forme et contenu aux choses et nous les attribue comme les propres prolongements avec lesquels nous aurons affaire afin de ne nullement retomber dans l’abîme. Car l’on ne se sentira réellement concernés par le spectacle visuel, la grande parade, que si nous en devenons les protagonistes, si nous nous vêtons d’habits chamarrés et participons à la longue procession du vivant, du bariolé, si nous nous accordons aux hoquets des clignotements, aux brèves gesticulations des sémaphores qui, en tous sens, diffusent leurs signaux codés. Car, même depuis le retrait dans lequel on est, au fond des coulisses, la scène apparaît avec ses bruits et ses mouvements, ses changements de décors, ses projecteurs flamboyants qui laissent dans l’ombre tous ceux qui, encore dans le rêve et la torpeur, ne sont pas venus à la signification de l’être.

 

Ombre et lumière.

 

   Soudain ciel noir, terre blanche qui jouent la partition alternée de l’ombre et de la lumière. Tout là-haut est un goudron épais (on en sentirait presque l’entêtante odeur), tout là haut est le domaine de la nuit obscure, primitive, inatteignable, sauf avec les pouvoirs dissolvants de l’imaginaire. Meute dense d’incompréhension qui semblerait venir du plus lointain du cosmos où les étoiles, prises dans le givre de l’obscur, ne brillent même plus, leurs rayons poncés par l’intense froid sidéral. Rien n’existe vraiment, pas même les pensées et l’univers semble cette errance infinie aux confins de l’absurde. Imaginez donc cette nuit sans limites, cette occlusion, cet esseulement que rien ne viendrait distraire sauf, peut-être, l’éclatement d’une géante rouge au plein de l’étrange magma qui, soudain, rougeoierait en son centre, si près d’une déflagration, donc d’un possible non-sens. Puis plus rien ne ferait signe qu’un assourdissant silence.

 

Arbres, formes de passage.

 

   En bas, pareil à un champ de neige, une manière de généreuse savane qui ondule dans le flou, atteinte d’une telle plénitude qu’elle semblerait s’élever, envahir la totalité de l’espace disponible, régner sur le paysage avec une évidente majesté. Il y a alors tension de la photographie, affrontement de ses énergies, collisions de ses puissances. Or elle ne gagne son point d’équilibre qu’à instaurer sur la ligne de jonction de ses deux valeurs fortement antagonistes les immenses corolles des arbres. Elles sont une médiation, une forme de passage, un échange entre cette immense solitude noire privée de parole et cette présence blanche dont le langage déferle sur les choses afin qu’elles aient lieu et temps. Donc ces arbres situés au parfait ajointement d’un silence et d’une parole sont en réserve du dire en sa multiple splendeur. Ils sont une méditation. Ils sont une attente. Leur faîte dans le mutisme qui tutoie encore la probable origine, cette ombre d’où tout peut surgir avant que la clarté ne dissipe le doute, n’installe les premières prémices du sens. Car, au-delà de cette hypothétique réalité, tout est dans la nullité essentielle de ce qui se réserve et ne se dévoile jamais. Qu’en est-il du fond de l’univers, des limites du cosmos où ne règne que le vide initié à son propre mystère ? Qu’en est-il de ces immenses inerties de matière obscure qui maintiennent en leur sein quantité de sèmes prolixes qui, un jour, au hasard de quelque déflagration, essaimeront dans l’espace infini la galaxie des certitudes. C’est peut-être parce que nous ne savons pas regarder adéquatement ces profonds mystères qu’ils entretiennent à notre égard cette admirable suffisance de l’infiniment grand, de l’infiniment distant. La nuit est une géante qui nous toise de ses yeux d’encre afin, qu’en nous, s’inscrive comme sur la feuille de parchemin les secrets irrévélés qui ne sont jamais que nos propres incapacités à connaître, à interpréter, à débusquer ici, dans cette image, les signes latents qui n’attendent que de se lever et paraître.

 

Des dieux qui touchent le firmament.

 

   Et comme notre impéritie à percer la manifestation, celle-ci fût-elle cryptée, chiffrée, demeure notre principal talon d’Achille, alors nous inventons les arbres, ces génies tutélaires, (à moins qu’ils ne procèdent à leur propre invention) et nous les dotons de pouvoirs prestigieux. D’être des dieux qui touchent au firmament et dialoguent avec l’empyrée. D’être des hommes, des femmes, leurs troncs sont des formes si aisément compréhensibles, des silhouettes rassurantes, accessibles, avec leur peau de précieux reptiles, leurs branches aux bras protecteurs, leurs feuillages pareils à des voies lactées d’yeux veillant à notre bien, assurant notre protection. Avec leurs si nobles racines fouillant le sol d’argile tout comme le ferait notre esprit en quête de cet inconscient souterrain dont nous voudrions qu’il nous témoignât quelque réconfort, nous confiât quelque district de nous-mêmes resté jusqu’alors inaperçu. Oui, les arbres sont précieux. D’abord pour eux-mêmes, pour leur généreuse présence. Mais aussi en tant que symboles ascensionnels (toujours nous nous identifions à leur noble et hiératique mission), symboles qui transmuent la lourdeur terrestre en grâce céleste, qui métabolisent la matière pour la métamorphoser en esprit subtil. Oui, lorsque par la pensée et l’imagination, nous avons rejoint leur immense sagesse, alors nous n’avons de cesse de les imiter. Nous devenons ces larges parasols teintés de nuit qui projettent leur ombre bénéfique (car il ne saurait, maintenant, y avoir de peur) sur l’aire blanche qui bruisse de cette rumeur mondaine lointaine, mais peuplée, mais entourant l’âme du baume dont elle est toujours en attente : la beauté des hommes, la beauté des paysages, la beauté de l’univers, suite inépuisable de significations gigognes qui font leur cercle de lumière tout autour des choses.

 

Cet infini qui nous questionne.

 

   Oui, cette photographie est belle, d’abord dans sa déclinaison plastique, dans son jeu alterné de contrastes, dans sa facture formelle qui résulte d’un juste équilibre dont une harmonie se dégage avec un exact bonheur. Oui, cette photographie est belle parce que, en arrière-plan, dans sa profondeur, se révèlent des latitudes de sens insoupçonnées. Elles ont à voir avec cet infini qui nous questionne de sa nébuleuse empreinte, avec le langage qui est le médiateur entre l’invisible et le visible, avec ces valeurs fondatrices que sont le NOIR et le BLANC qui entraînent avec elles l’immense polysémie des oppositions signifiantes (matière/esprit ; corps/âme ; sensible/intelligible ; fini/infini ; relatif/absolu ; immanent/transcendant ; réel/idéal ; singulier/universel ; raison/sentiment…) car ces principes originaires de l’entendement nous les portons en nous, ils irriguent notre façon d’être et de comprendre à bas bruit, n’attendant que l’occasion de résurgences pour faire phénomène. Surgis du néant est précisément cette manière de résurgence par laquelle accéder à ce que nous sommes, que souvent nous cherchons loin de nous alors que les signes en sont apparents, ici sous l’espèce de l’arbre, là sous la forme de la beauté d’un individu, là encore dans l’irisation d’une feuille sous la vitre du ciel, enfin dans toute œuvre qui porte en elle les germes de l’art. Plus jamais nous ne regarderons la nuit avec des yeux vides, ne pendrons acte de la clarté dans l’égarement des sens, n’apercevrons l’arbre dans l’aimable distraction, ne contemplerons la savane blanche comme ce qu’elle n’est pas, à savoir l’ondulation d’une simple contingence mais la nécessité de faire signe en direction de ce qui EST ! Oui, car la vérité du réel est toujours ce signe que nous portons en nous, qui n’est que l’exacte réverbération du monde en son inestimable présence. L’arbre en constitue l’une de ses plus prestigieuses apparitions.

 

 

 

 

 

 

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24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 08:34
Ecriture de la lumière.

Danseuse Aérienne.

Avec Serena Ortega.

Œuvre : Gines Belmonte.

 

 

 

 

Magma.

 

C’est bien avant que les hommes ne naissent. C’est quelque part dans l’univers dans ce qui précède le bouillonnement universel. La matière est noire. Noir absolu qui ne peut se comparer qu’à lui-même. Nulle part la moindre faille qui ouvrirait le début d’une compréhension, créerait l’un des premiers signes par lesquels s’y entendre avec ce qui va se produire. Noir serré, dense, tissé de matière obscure. Ombres. Ombres. Ombres. Trois fois nommées comme pour dire l’occlusion, l’impossible ouverture à soi de cette profusion d’atomes amorphes, immobiles, englués dans un présent immensément matériel, soudé, aveugle. Cécité immanente à son propre retrait. Surdité primitive. Nul bruit qui annoncerait le début d’un processus. Silence noir qui, sans doute, jamais ne se déchirera. Alors ON attend. Qui ON ? Nul ne sait. Mais ON attend un dépliement, une fracture, la pente soudain déclive au gré de laquelle paraîtra l’abîme en toute sa splendeur. Plutôt le surgissement de l’abîme que cette insupportable attente ! Noir de bitume. Noir de suie. Noir de noir comme un absolu faisant son point fixe, là au centre de l’univers figé sur sa propre angoisse. ON ne bouge plus. Qui ON ? ON demeure coi dans son nullité de corps. ON est muet vu son absence de bouche, de mécanisme articulatoire, de soufflerie d’où les sons pourraient s’échapper si, du moins, tout ceci devenait concevable. Le magma est partout avec son lourd manteau de métaux complexes, ses entrelacements de lianes, ses carrefours d’immobiles écoulements. Le NOIR comme si l’éternité s’écrivait dans la touffeur de cette couleur énigmatique pareille au deuil. Mais qui donc a parlé de deuil ? Puisque les hommes ne sont pas encore, ni les animaux, ni les plantes. Mais, peut-être cette confusion, ce chaos, cette immersion des choses à même des flots figés, gelés, taraudés de plein, est-ce déjà le signe au travers duquel le vivant ferait son imperceptible sémaphore ? Mais QUI donc peut savoir en raison de ce qui est, précisément, dépourvu de raison, cette sublime étincelle dont ON se dote afin d’extraire de l’inconnaissance toutes ces racines noueuses qui tiennent dans leur lacis secrets et mystères ? Mais qui donc a parlé de lumière puisque le langage n’est nullement sorti de sa bogue originelle ? Serait-ce la matière, ce long fleuve de mélasse ténébreuse qui voudrait se lever et proférer afin que quelque chose comme un possible se produise, qu’un événement ait lieu ?

ÇA Y EST. L’impensable est survenu. Là, sur l’immense manteau fuligineux, dans la masse immensément sépulcrale, quelque chose s’est produit qui est un début, une ouverture, une faille initiée dans le destin immobile des choses. Un simple mouvement, à peine une ondulation, un frémissement, l’avancée d’une lave qui trace son chemin rubescent parmi la mer saturnienne, une lézarde dans ce qui, bientôt, deviendra une manière d’ordre du monde. Pour qu’il y ait mesure, discipline, organisation de l’anarchie, il faut que s’établissent des différences, que se créent des tensions au sein de la matière, que des divisions apparaissent, que des lignes de clivage parcourent en tous sens l’informe. Alors apparaissent des géographies, se livrent des continents, se montrent des isthmes et des archipels que la lumière féconde. Oui, le grand mot est lâché : LUMIERE.

Dans la masse inconditionnée, abandonnée à sa propre stupeur, surgissant en son sein par ON ne sait quel miracle, la clarté s’est levée, les ruisseaux de filaments incandescents ont parcouru la longue plaine solitaire, lui ont donné sens et mouvement, lui ont conféré LANGAGE, donc Parole, donc Voix. Maintenant le ON si énigmatique prend du relief. Car, avec la lumière, les hommes sont nés au langage - la lumière est le premier langage de l’univers, le premier langage de l’homme -, les hommes sont nés à eux-mêmes à raison même de l’essence qui les traverse, les féconde et les porte au devant d’eux dans une étrange et éternelle royauté. TOUT rayonne à partir de cela. L’Histoire, l’Art, les Lettres, la Philosophie, la Géométrie, l’Astronomie, les Cosmogonies. A partir de la Lumière-Langage que l’on peut, de ce fait écrire avec un trait d’union, c’est le tout du monde qui apparaît et se donne tel qu’il est : la merveille brillant au centre de la lampe magique d’Aladin. Les Mille et Une Nuits ne font jamais sens qu’à exister sous le manteau des étoiles. Sans les «belles de nuit » elles ne seraient qu’une longue procession funèbre qui se perdrait dans l’infini du temps.

 

Ciel noir.

 

Il faut poursuivre le voyage de l’apparition en mobilisant une autre métaphore. Celle du CIEL. Ciel noir. Ciel d’encre. Ciel d’outre marine que rien ne vient visiter si ce n’est l’aile immense des espaces infinis. Pas encore de musique des sphères. Elles sont trop loin dans l’insondable et le non avenu. TOUT se retient comme au premier jour du monde. Et pourtant tout a déjà commencé depuis la déchirure du magma, sa dispersion, son éclatement en milliers de territoires signifiants. Ce qui n’était qu’une surface neutre, atone, amorphe est devenu un immense puzzle, un rassurant quadrillage qui dit son exception à la seule mesure de sa topologie. Le morcellement a ouvert la compréhension de l’espace, a donné lieu au temps. Ici, là, ailleurs sont des repères, des amers afin qu’une vision s’y appliquant, un genre de cosmos, d’ordre du monde, puisse se donner tel qu’il est, à savoir un guide pour les Egarés. Oui, les Egarés, car, malgré la présence des premières balises la marche des Aventuriers est longue, semée d’embuches. Quelque part, au fond de charbonneuses cavernes sont les premiers balbutiements de l’humain, les Homo Erectus au front bombé, aux sourcils en broussaille, à la mâchoire saillante. Ils sont de simples tubercules tout juste issus de la terre. Ils portent en eux le tumulte encore visible de l’humus dont ils proviennent. Ils avancent à demi courbés, pareils à des animaux sauvages. Au centre de leur corps de pierre dans lequel la clarté - le langage - n’a pas encore creusé sa niche de compréhension, sont encore présents les remous du tellurisme, les clameurs de lourdes gemmes qui n’ont pas encore trouvé leur syntaxe, élaboré leur rhétorique. Toute la journée durant ils errent parmi les hautes herbes des savanes en quête du cerf, du bouquetin dont ils feront leur ordinaire. Eclatement, dans le corps, de la vie, de l’ouverture par lesquelles prolonger le cheminement commencé. Les cerfs, les bouquetins, ils en orneront les parois de leurs cavernes en signes tracés à la sanguine, à l’ocre, au blanc, au noir de fumée : autant d’emblèmes de l’art, d’un langage qu’ils déposeront à même la roche afin que soit connue la destinée des premiers habitants de la Terre.

C’est un soir et les nuages sont de lourdes menaces qui pèsent sur la communauté des hommes. Les Primitifs sont rassemblés sur le seuil de leur antre avec des signes d’inquiétude gonflant démesurément leurs bourrelets orbitaux. La grande peur les a envahis d’une nuit permanente qui pourrait se développer à tout moment, réduire à néant leur prétention à paraître, les reconduire dans la vulve de terre qui serait alors leur ultime refuge, leur demeure dernière avant que de retourner au chaos primordial. Le ciel est menaçant, parcouru de la densité terrifiante qui cache à leurs yeux la seule promesse d’existence, savoir cette lueur qui correspond au jour, à la chasse, à la cueillette, autrement dit au sentiment, fût-il archaïque, de tracer sa voie parmi les complexités d’une nature hostile. Attendre est une plaie. Attendre est le refuge dans l’inconscience, cet état qui les habite encore et les distingue à peine de la faune sauvage.

Seule parade contre l’agression de l’espace extérieur, l’instinct grégaire, l’emmêlement des haleines fortes, la proximité des sexes musqués qui ne se rencontrent qu’à assurer la possibilité d’une survie de l’espèce, l’union des membres comme fragile rempart contre la peur envahissante, étouffante. Soudain, toute l’entièreté de l’horizon étroit de la caverne s’illumine d’une éblouissante clarté alors que le tonnerre gronde et qu’ON se réfugie en criant dans le ventre terrestre. Les cris, premières manifestations langagières de ces hommes si proches de la matière qu’ils s’y confondent. Cependant la matière a été traversée d’une lueur. L’éclair a régné en maître, entraînant à sa suite, certes la fuite et l’angoisse, mais aussi, mais surtout, la première profération par laquelle se reconnaître hommes. Par le cri ils sont advenus à eux. Par la lumière ils ont pris conscience du phénomène majeur qui les atteint comme la possibilité d’être et d’assurer leur présence.

Comment ne pas reconnaître, ici, comme un écho de la mythologie biblique dans laquelle Dieu se révèle celui qu’il est à la hauteur de son Verbe qui n’est que la Lumière surgissant de la nuée et donnant aux hommes ce qui sera leur condition, parler et essaimer sur le vaste territoire qui leur est alloué comme une royal présent : FIAT LUX. « Que la lumière soit, et la lumière fut ».

 

Camera obscura.

 

Métaphoriquement, symboliquement, l’invention de la camera obscura est-elle la réplique de la parole biblique, de la prise de conscience de l’homme des cavernes lorsqu’il s’aperçoit des pouvoirs prodigieux de la lumière ? Il est permis de le penser tellement les expériences paraissent de nature homologue, les contextes d’apparition fussent-ils, à l’évidence, aux antipodes. Si l’écran de la chambre noire peut figurer le miroir de la conscience humaine, alors les rayons qui entrent dans son champ de perception, venant du réel extérieur, sont les moyens par lesquels la connaître cette réalité, et pouvoir agir sur elle. Autrement dit de témoigner de soi, mais aussi du monde. Et comment mieux témoigner pour l’homme qu’à user de l’outil sublime qui lui a été remis comme sa nature singulière, ce LANGAGE dont il est habité du dedans comme du dehors, ce génial médiateur ouvrant l’espace de l’altérité, de la connaissance de ce qui se laisse voir, de la prise effective sur les choses, de leur maîtrise.

 

 

Ecriture de la lumière.

Camera obscura.

Léonard de Vinci.

Source : Chrestothèque.

 

 

Et maintenant, après ces longues et (souhaitables) digressions, comment parler de cette belle photographie autrement qu’en termes de lumière, autrement qu’à l’aune du langage dont elle constitue l’origine ? Toute représentation est de cet ordre qui véhicule avec elle les infinies significations dont elle est porteuse. Ceci est le travail en amont que réalise tout créateur. En aval le spectateur de l’œuvre devra se disposer selon les insignes de sa propre subjectivité. Ainsi s’édifient les myriades de sens qui font la richesse et l’exception de toute langue. Après ces prémices, que découvrir ? Il suffira seulement de décrire afin que les esquisses de l’image nous livrent quelques unes de leurs perspectives. En arrière-plan du voyage onirique (toute image porte avec elle sa réserve de rêves et de fantasmes, d’illusions et d’hallucinations), on aura à l’esprit, aussi bien la faille lumineuse qui court tout le long du magma, aussi bien l’éclair zébrant le ciel de la préhistoire, comme autant de sèmes se déployant pour nous faire comprendre que TOUT SIGNE EST LANGAGE. Ne pas s’accorder à ceci serait vouloir se voiler la face. Mais justifions tout d’abord le titre « Ecriture de la lumière ». Bien sûr on aura reconnu la traduction étymologique du mot « photographie » qui peut également se montrer sous la forme du syntagme : « peindre avec la lumière », ces deux notions étant, bien entendu, équivalentes. Ecrire ou peindre sont deux déclinaisons graphiques identiquement attachées à un geste de langage, lequel relié au surgissement de la lumière induit un cercle herméneutique infini.

 

De l’image.

 

Le chapiteau est cette manière d’immense linceul noir qui tapisse tout le fond de la scène. ON ne nous voit pas, serrés que nous sommes sur nos bancs d’attente. Comme des hommes au seuil de leur caverne, comme une conscience universelle qui scruterait un magma avant qu’il ne se lézarde et ne délivre ses secrets, écrive sur le firmament les traces du destin humain. Tout en haut, pareil à un soleil, un faisceau de clarté éblouissante. On dirait une lointaine étoile clouée au fond de l’espace qui nous rassure et nous interroge à la fois. S’agirait-il du premier mot d’un dialogue avec les choses invisibles telles le savoir, les manifestations parfois inapparentes de l’art, la pliure d’un sourire dans un visage aimé, la flèche de l’amour dans son étonnant voyage ? Qu’en est-il de cette lumière si belle qu’elle moissonne notre corps jusqu’en son tréfonds, lustre notre esprit tout contre la paroi translucide de la conscience ? Alors, nous ne sommes plus à nous-mêmes, nous n’habitons plus le centre de notre massif de chair. Nous sommes ici et ailleurs. Nous sommes sur nos bancs de bois, nuque à la renverse et nous buvons avidement, comme un chant de constellations célestes, cette ascension de la Muse en direction de ce qui la féconde et la dépose sur la courbure de nos yeux agrandis. Nous sommes en suspens, ce qui est toujours l’expression soit d’un ravissement esthétique, soit d’un sentiment religieux, soit enfin l’indice du feu qu’allume en nous la belle intellection, la découverte d’une âme sœur qui ne nous rivera à notre être que pour mieux nous y soustraire. Il en est toujours ainsi des manifestations de la joie qu’elles nous allègent de notre tunique de peau au point de la rendre ineffable, transparente, pareille à un ballon gagnant l’espace à la seule force de son invisibilité. Corde à peine perceptible qui relie le trapèze à cet inaperçu cosmos dont l’entièreté nous est toujours ôtée alors que notre anatomie, à sa manière, en est l’harmonique le plus immédiatement préhensible. Merveille que cette double ligne qui esquisse la diaphanéité d’un bras. Prodige que ce profil du visage résumant à lui seul, dans un même empan de signification, la belle épiphanie humaine, la tragédie dont elle est tissée en son revers comme si ne nous apparaissait jamais que la face d’une pièce, son alter ego dissimulé en demeurant l’insondable mystère. Et cet arc infiniment tendu du torse, son incroyable galbe, cette espèce d’oblativité qui dit mieux que de longues phrases la donation de soi au monde du spectacle, lequel n’est que le grand cirque sur lequel ON JOUE la grande pantomime de l’humaine condition. Et ce dos, et ces reins, et ces fesses et ces cuisses, et ces mollets, toute cette belle géographie qui nous atteint comme cette cible qu’elle est, que nous n’atteindrons jamais, puisque, aussi bien, son domaine est celui des choses absentes. Etrange partition de la présence qui nous retire d’une main ce que l’autre nous a remis en offrande.

Mais, précisément, voici l’espace d’une vérité. Trop souvent l’ON s’aveugle de la chose qui rutile et fait sa gigue dans la cage de verre. Trop souvent l’ON ignore le simple et le modeste. Car, si toute lumière est langage, toute ombre est ce qui joue en contrepoint avec elle, afin que l’harmonie de la totalité du sens soit réalisée. Il n’y a aucune certitude univoque. Toujours des doutes, des retraits, des pas de côté. Regarder la grande beauté d’un paravent chinois, c’est toujours prendre acte de son envers d’ombre qui en soutient les nervures et nous le livre telle la juste mesure qu’il est. Derrière l’œuvre belle est toujours la toile grossière du subjectile dans laquelle s’est imprégnée toute la douleur du monde dont la sueur, les angoisses de l’Artiste, sont la mise en acte. Les fameux clairs-obscurs des œuvres de Rembrandt ne sont nullement prestigieux à la seule raison de leur rayonnement immatériel, mais aussi eu égard à cette ombre (la faute, le péché, l’insoumission, les dérobades) qui en tissent la belle contrepartie figurative. Toute empreinte de vérité est nécessairement dialectique. Clignotement. Noir-blanc-noir-blanc tout pareillement au rythme du nycthémère qui alterne l’habile scansion de notre temporalité. Les pieds, nous avions oublié les pieds, ces racines soudées à la contingence. Et qui, pourtant dans l’image, sont dans la posture d’une élévation. Il s’en faudrait de peu que quelque esprit empreint de mysticisme ne nous les présente sous la forme de ceux, christiques, qui furent cloués sur la croix en ces temps bibliques auxquels il fut fait allusion il y a peu. Oui, car toutes choses sont intimement liées et ce n’est que l’exigence de la connaissance humaine qui sépare, classe, organise et fait appel aux subterfuges des catégories, ces armatures du concept.

Oui, cette image est comme le symbole d’une crucifixion inversée, comme si le corps devenu infiniment subtil échappait soudain à la pesanteur terrestre. A savoir à la déréliction, au nihilisme, aux apories dont les mesures mondaines sont toujours affectées, comme si l’homme ne pouvait s’en tirer que par le pouvoir ascensionnel de son esprit, la transparence de son âme, la ferveur avec laquelle il communie aux grandes causes, à commencer par celle de l’Art. Et que sont donc ces deux fuseaux de lumière qui propulsent l’Egérie bien au-delà des songes des humains, dans cette zone immatérielle que n’habitent ni les lourdeurs du magma, ni les anatomies courtes des Erectus, ni quelque réalité que ce soit puisque toute création portée à son accomplissement déborde toujours le regard pour s’évanouir dans le lointain, là-bas, où habitent les comètes. Oui, les comètes. Alors après avoir vu longtemps, le langage peut entrer au repos ! Longtemps les phosphènes habiteront l’arène de nos pensées. Longtemps. Cette durée est toujours le signe de ce qui s’est actualisé sous la figure de la nécessité. Or, oui, il était nécessaire de porter au regard ce qui voulait se dire sous la forme d’une présence essentielle. Oui, la ligne est bien ce par quoi, la franchissant, s’ouvre à nous le domaine infini du sens. Cette figure en est la mise en exergue. L’économie de l’image est sa façon la plus convaincante de tenir à notre conscience le langage des choses rares ! Qui jamais ne s’épuise. Mais toujours nous questionne.

 

 

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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 08:19
Impression soleil couchant.

Plage de Collioure.

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

 

Impression soleil couchant.

 

Ici, chacun aura reconnu l’allusion non voilée à la célèbre toile de Monet au travers de laquelle se profile, en tant qu’origine, toute l’histoire de l’impressionnisme : « Impression soleil levant ». Mais, se couchant ou bien se levant, c’est toujours du Soleil dont il s’agit, de la belle Lumière dont il est l’étonnant fondement. Le Soleil, la Lumière sont-ils les autres noms pour la conscience, d’autres propositions lexicales afin que nous connaissions l’art et toute l’arche du visible avec sa sublime apparition ? Certes, si métaphoriquement, nos yeux s’illuminent intérieurement au feu de la conscience, ils ne le peuvent qu’en raison de ce phénomène médiateur des phosphènes rencontrant d’abord le puits infiniment ouvert de nos pupilles, ensuite faisant effraction à même le métabolisme de notre pensée. Comme si toute notre existence se trouvait au foyer de cette rencontre, à l’intersection d’une étincelle dont jaillirait la connaissance. Nuit jouant avec le jour la belle partition de la vie.

Mais il faut parler de l’image, de cette image qui semble posée devant nous à seulement nous inviter au voyage nocturne, à nous incliner à cette proche dérive onirique dont, bientôt, la falaise de notre front sera éclairée, tout comme la fière silhouette de la blanche Albion dans le demi-jour qui la porte au devant d’elle et en révèle la somptueuse esquisse. Oui, nos rêves sont éclairés, lumineux, pris d’une étrange écume, d’une manière de « griserie » dont le « gris », précisément, paraît être la symbolique l’installant dans cette position médiane entre l’ouverture pupillaire et la chute de l’esprit dans le noir, le chaos, dès l’instant où plus aucune lueur ne vient le visiter. Le langage aussi est lumière, gerbe étincelante, embrasement dont le massif ombreux de notre corps se sert pour signifier et adresser à ce qui vient à l’encontre le fanal d’une signification, le sémaphore d’une intellection.

Donc l’image. Quatre zones en délimitent la rhétorique. Un ciel encombré de nuages, les reliefs habités de la côte, le miroir de l’eau, la plage de galets. Comme une alternance d’ombre et de lumière, un étrange clignotement partant du zénith puis se perdant dans le nadir. Figures alternées du jour et de la nuit dont le temps est la résultante dans son apparition syncopée. Magnifique rythme dialectique du nycthémère qui donne à voir en même temps qu’à penser. Car cette vision n’est pas simplement formelle qui entraînerait à sa suite le seul thème esthétique. « Donne à penser » veut dire qu’en sa manifestation, sans doute dans un second plan non immédiatement saisissable, se dissimulent les signes latents d’une réflexion qui mérite d’être approfondie. Car les choses ne font sens qu’à naviguer de concert et à toujours faire écho au-delà de leur propre dévoilement. L’apparition première fait d’abord signe vers un indicible dont elle n’est que l’ébauche, le prélude qui annonce la suite et ouvre la scène sur laquelle le monde déroule son spectacle. Aussi cette photographie contient-elle, par un simple phénomène de réverbération, aussi bien la nuit que le jour, aussi bien l’impressionnisme que l’expressionnisme. C’est toujours grâce à une série d’emboîtements successifs, de parutions gigognes, de mise en abyme que se révèle le fond des choses, que se dévoile leur essence dans leur substance toujours originairement inaperçue. La clé de l’énigme paraîtrait-elle au plein jour et alors elle ne serait plus ce qu’elle est, à savoir le souci d’une compréhension, mais un simple entrechat sur la scène de quelque étrange commedia dell’arte.

 

Se confier à la nuit.

 

Le crépuscule est là. Bientôt le soleil basculera derrière la ligne des montagnes. Bientôt la surface de la mer ne sera plus qu’onde noire ouverte au seul papillonnement des étoiles, peut-être lustrée par les reflets d’une lune gibbeuse. Peut-être quelque promeneur attardé, quelque âme nostalgique, un couple romantique se perdront sur l’ombre bleue du rivage, quelque part du côté de la Plage des Elmes ou bien dans le Torrent du Duy que l’eau aura déserté pour gagner d’autres rivages plus lointains, inconnus, scellés sur leur propre mutisme ? Comment connaître la longue dérive des hommes, le lieu de leurs affinités, la langue de l’amour dont ils brodent leurs interminables cheminements sur les chemins de la Terre ? Oui, tout crépuscule est une ode à la nuit, une ouverture à la poésie, « Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche » disait Baudelaire. Tout crépuscule creuse aussi le lit de la philosophie, fait se gonfler l’oreiller dont la chouette de Minerve fait usage afin que la sagesse s’éploie et dise aux hommes le bonheur d’être lorsque la plénitude les visite et que, dans le fond des ténèbres, fuse le lumignon de la présence. La nuit est encore le domaine où l’écriture enveloppée des linges du silence, sous le cône de clarté de la lampe, les mots se délient, s’assemblent, s’enlacent pour dire la beauté vacante de toute chose. Ecoutons le sublime Mallarmé dans le calme de l’ombre alors que sa plume s’essaie à tracer dans la chair du papier ces invisibles paroles qui hanteront la conscience universelle bien après que les hommes auront disparu de tout horizon. Le titre : « Brise marine », comme si le Poète avait pu convoquer sa Muse, là, tout près de ce rivage se perdant, s’ensevelissant dans les plis du mystère :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature ! »

 

La nuit est une matrice originelle, une « jeune femme » dont l’enfant est le Poète s’allaitant aux mamelles de cette Muse qui l’inspire, sans laquelle il ne serait que ce steamer voguant sur des flots stériles, ne le confiant qu’à une prochaine perdition. Car le papier est un vide, une absence, une irréalité à laquelle il faut remédier coûte que coûte. L’existence poétique est à ce prix qui est la respiration vitale de l’Ecrivant, par laquelle le seul voyage à accomplir est celui en direction des mots de la langue, non pour cette illusoire et inefficiente destination que signifie en son fond le voyage « pour une exotique nature ». Car, s’il y a une « nature » et une seule, c’est bien celle dont se dote celui qui écrit pour se révéler et accomplir son être en totalité. Ne le ferait-il et il demeurerait scindé, incomplet, orphelin de lui-même et de cette mère nourricière dont il sollicite la divine ambroisie afin qu’advienne la poésie.

 

Impressionnisme - Expressionnisme.

 

Bien comprendre les différences essentielles qui constituent la ligne de partage entre ces deux modes picturaux qui inaugurent des manières fondatrices de considération du réel en même temps que des modes particuliers d’expression plastique, nécessite d’avoir recours au schème explicatif clivant les modalités particulières d’apparition du jour et de la nuit. Si, en effet, l’impressionnisme s’accorde volontiers de l’accueil nocturne, l’expressionnisme, lui, ne vit que de la clameur du jour, de l’énergie solaire qui en constitue le foyer rayonnant. La vigoureuse expression dont ce dernier est la manifestation se révèle à la lecture de deux phénomènes complémentaires, celui des lieux de son éclosion, celui de la flamboyance qu’il restitue aux yeux des Voyeurs avec un luxe apparenté à un culte solaire. Enoncer les lieux de son émergence revient à citer les endroits de villégiatures estivales prisés par des Artistes qui vont y chercher à la fois un divertissement, une source d’inspiration, une stimulation créatrice qui paraît presque infinie. Trois exemples suffiront à étayer cette thèse : Collioure, Céret, Vallauris.

Vallauris, tout d’abord, où Picasso posera sa besace à partir de 1946, créant dans la joyeuse énergie qui le caractérise, une quantité étonnante d’œuvres, notamment de céramiques en complicité avec Suzanne et Geoges Ramié entre les murs du désormais célèbre Atelier Madoura. Ensuite ce sera la sérénité du paysage de Céret qui constituera le théâtre de ce qu’il a été convenu de nommer « La Mecque du Cubisme ». S’y succèderont une pléiade de noms célèbres, Picasso, bien évidemment, Braque (dans une incroyable stimulation des talents qui assoiront les fondations de la modernité en peinture), Puis Masson, Gris, Herbin, Picabia, Chagall, la fine fleur de l’intelligentsia de cette époque. Puis viendra Soutine, comme un couronnement des inventions picturales qui aboutiront à ces toiles violemment colorées, torturées, véhémentes où le pinceau projette sur la toile cette « fureur de vivre » qui, en d’autres temps, en d’autres lieux, incisera l’âme des découvreurs d’un existentialisme cerné de tragique, de désespoir, de volonté de transcender les limites de la condition humaine.

Puis Collioure l’inévitable, elle qui, sous la dague de la lumière fait bourgeonner ses grappes lourdes des bougainvillées, fait flotter sur les plages de galets toute cette flottille bigarrée de barques pareilles à des oriflammes dans l’air tendu comme la lame. Matisse le coloriste et Derain le fauve jetteront sur le subjectile un vigoureux concentré de couleurs comme si la vie découverte sous le soleil généreux ne pouvait se traduire qu’à la hauteur de ses excès, de ses débordements. Puis Cadaqués-la-blanche n’est pas si loin qui referme la trilogie de la modernité avec les surréalistes compositions de Dali, les audaces d’un Duchamp. Etonnante époque effervescente où rien ne pouvait faire présence qu’à l’aune de cette violence extériorisée que contenait, jusqu’ici, les règles de la « bienséance » aussi bien éthique qu’esthétique. Ce qui caractérise toutes ces œuvres, depuis Picasso et les Cubistes jusqu’à Matisse et Derain, c’est cette turgescence de l’art que l’on qualifiera soit de « fauve », soit « d’expressionniste », termes homologues chargés de dire la même réalité. Et cette figuration du réel sans concession ne pouvait trouver à s’actualiser que sous les auspices de la lumière zénithale, la présence d’un jour cru, généreux jusqu’à en être pléthorique.

Alors, maintenant, en contrepoint, combien nous commençons à mieux comprendre la douceur impressionniste, sa recherche des ciels apaisés et des ambiances nordiques, les plages déroulant à l’infini leurs rivages de soie, le calme des jardins où reposent les subtils nymphéas, les teintes pastellisées d’un Renoir, la douce carnation des nus d’un Modigliani. Tout ceci s’abreuve nuitamment à des tempéraments qui ont besoin du refuge de la pénombre, de l’intimité des pergolas, des treillis à claire-voie, des villages de Bretagne qui, tels Pont-Aven, sont plus proches du gris de l’ardoise que de la tourmente solaire d’un sud violemment polychrome. L’impressionnisme est lunaire alors que l’expressionnisme est solaire. Confrontation de la source et du feu, du doux athanor de l’alchimie et du convertisseur hurlant des forges, des douceurs bleues des fragiles hortensias et des fulgurances jaunes des tournesols, cette fleur qui est plus un principe héliotrope qu’une simple efflorescence végétale.

 

La représentation de la nuit en peinture.

 

Représenter la nuit en peinture est toujours, en soi, problème. Comment, en effet, donner corps à ce qui n’en a pas et demeure irreprésentable en raison même de sa nature, cette obscurité souveraine qui la drape et la fait être ce qu’elle est à l’ombre de cette seule déclinaison. Introduire de la clarté dans une essence qui n’en possède pas est la faire sortir de son être, donc l’annuler, la reconduire à quelque néant. Mais les choses sont-elles si simples qu’il y paraît. Leur coefficient de réalité serait-il un tel absolu que la raison pourrait isoler, ici la lumière, là l’ombre, sans que n’intervienne, en quelque endroit leur mélange subtil, leur inévitable rencontre ? On aura d’emblée compris que, plutôt que de présenter une indépassable verticalité dialectique faisant des êtres nocturnes et diurnes d’éternels irréconciliables, la donation des choses se manifeste selon un mode dialogique, un échange continuel, un jeu d’écho dont notre vision prend toujours acte alors que notre pensée semble s’en exonérer.

Regarder adéquatement la représentation de la nuit en peinture revient à s’accorder à ce partage qui amène le jour dans l’ombre et la modèle comme la forme mystérieuse qu’elle est. Pas de nuit absolue. Pas de jour absolu. Seulement uns osmose des deux dont, sans nul doute, aube et crépuscule sont les modes de révélation. L’ombre totale comme la lumière totale n’ont pas de fondements ontologiques, seulement une réalité en termes paradigmatiques d’une saisie de ce qui fait phénomène et demeure, souvent, une énigme. L’appel aux catégories, la délimitation des choses dans l’ordre du concept sont des concessions faites à la raison, non la substance de cela qui nous questionne et semble nous mettre au défi de le comprendre. Mais un rapide survol historique de la picturalité nocturne nous renseignera mieux qu’un long discours. Voici donc comment la clarté fait toujours irruption dans cette mystérieuse nuit qui ne l’est qu’à être confrontée à ce vacillement du jour qui la parcourt en filigrane.

La Lune, ce magnifique candélabre placé au milieu du ciel est le point d’ordonnancement, de rayonnement de nombreuses toiles. Ainsi son œil inquiet dans « Bridge through a Cavern, Moonlight » de Joseph Wright of Derby. Ainsi sa présence dans la belle image architecturée que nous offre Carl Gustav Carus dans sa « Vue du Colisée la nuit ». Ainsi cette vieille bâtisse glacée de sa clarté dans « Paysage au clair de lune avec ruine » de Böcklin.

Parfois la lumière est apportée par la présence des personnages eux-mêmes et, sans doute, faut-il y deviner la mise en scène allégorique du rayonnement naturel de la raison, de l’effervescence de l’âme. Ainsi la figuration presque surréelle des deux officiers du centre de la composition et la petite fille en robe jaune dans « La Ronde de nuit » de Rembrandt. Ainsi la carnation lumineuse « d’Aurore » d’ Artemisia Gentileschi.

Parfois s’agit-il de l’effusion lumineuse de la pure spiritualité. Ainsi la focalisation sur le corps christique dans « Crucifixion » de Mathias Grünevald. Ainsi le corps quintessencié de « Sapho à Leucate » par Antoine-Jean Gros, dont le voile transparent est comme la mise en image de la poésie que cette déesse est censée incarner. Ainsi le surgissement au sein de la nuit de la céleste musique telle qu’évoquée dans l’œuvre « Les comédiens italiens » de Jean-Antoine Watteau.

Parfois c’est l’irruption d’un expressionnisme immanent venant obérer la douce présence d’un impressionnisme semblant se complaire dans une manière de transcendance éthérée. Ainsi la percussion des étoiles taraudant l’éther chez Edward Munch dans « Nuit étoilée ». Ainsi le ciel pris de folie, de vertige, sous l’assaut d’un sabbat des constellations chez Vincent Van Gogh dans sa célèbre « Nuit étoilée ». Ainsi la nuit poinçonnée d’étranges et vibrantes couleurs dans « Le Pont Neuf, la nuit » d’Albert Marquet.

Quelques autres œuvres, cependant, dans leur essai de sémantique nocturne sembleraient avoir échappé à « l’écueil » d’une irruption de la lumière dans un domaine qui, non seulement ne la demande nullement, mais semble, par essence, en exclure l’envahissante présence. Il s’agit en premier lieu de « Carré noir sur fond blanc » de Kasimir Malevitch. La toile est une surface semblable à la densité d’une suie de laquelle semblerait se soustraire tout essai d’effraction, serait-il à la mesure de la modeste étincelle. Mais, pour autant, peut-on dire qu’une lumière en est définitivement absente ou bien, alors, cette dernière est-elle simplement inapparente, se laissant seulement déduire à la mesure d’une intellection ? Mais poser la question revient à fournir la réponse. L’apparition de cette œuvre dans son contexte nous permettra d’en saisir les enjeux véritables. Exposée pour la première fois à Petrograd en 1915, la toile sera volontairement reléguée à une position non conventionnelle, en hauteur, situation identique à celle qu’occupaient, traditionnellement les icônes dans les maisons paysannes russes. Or qu’est-ce donc qu’une icône, si ce n’est la mise en exergue d’une spiritualité faisant apparaître une théophanie, c'est-à-dire le rayonnement du sacré. Pensons à ces images que l’or visite de sa royauté, de sa « supématie » pour faire écho au « suprématisme » de Malévitch dont il paraît constituer le pendant religieux d’une forme d’art infiniment conceptuelle : « Sainte Face » - « L’Ange aux cheveux d’or » - « La Vierge de Tolga » - « L'Archange Mikhaïl ».

Seconde forme plastique paraissant avoir résolu le problème du noir absolu, bien évidemment les beaux « Polyptiques » de Soulages, lexique du noir porté à son absoluité, à sa sublimité. Oui et ces deux derniers termes donnent, ici aussi, la clé de l’énigme. Ici il faut citer une partie d’un article paru dans « Esprits nomades », qui donne avec une belle acuité la nature de l’œuvre du grand Peintre dont la vie entière a été vouée à un véritable culte rendu au Noir et à ses infinies variations :

 

« Il faut voir, comme à Montpellier, trente ans de peinture étalés sous nos yeux, pour comprendre à quel point la démarche d’un peintre peut être parfois celle d’un démiurge. Soulages est à coup sûr de cette race puissante et hautaine qui sait partir de rien – en l’occurrence la surface blanche et le trait noir - pour en tirer un monde. Créateur d’espace, chasseur de lumière, il restait à cet aventurier du dedans à donner un sens plus profond et comme une justification à sa création ex nihilo. Non que sa peinture ait jamais été, même à ses débuts, un jeu formel et gratuit. Mais, depuis quelques années, elle se peuple de résonances et de voix nouvelles, elle devient une sorte de tragique dialogue entre la lumière et la nuit.

Et la nuit, souvent, sort triomphante de l’affrontement. »

 

Magnifique vision de ce qui, se dérobant au regard, ne s’en dispense qu’à mieux l’interroger et à porter devant la conscience qui en est le lieu d’incandescence la question de la parution du visible jouant toujours en contrepoint de ce que l’on pourrait nommer « métaréalité » désignée par Soulages en tant qu’ « outre-noir », cette matière invisible qui émane des stries des tableaux et porte le regard bien au-delà des horizons humains. L’art est de cette nature qu’il dépasse toujours ce qu’il porte à la vue pour, précisément, nous inviter au jeu de la sublime découverte.

 

Lumière dans le pli d’ombre.

 

Combien les créateurs savent cette nécessité de faire s’affronter dans l’orbe de leurs recherches passionnées, jour et nuit, ombre et lumière, écriture et page vierge, trace et subjectile neutre, phosphène et camera obscura, ce prodige à nul autre pareil qui, du néant tire un être, du chaos extrait un cosmos. Là est la subtile signification de ce qui vient à l’existence, que ce soit sur le mode naturel - la plante se hisse depuis son obscurité originaire vers le jour qui l’accueille, la fait croître et la révèle -, que ce soit dans les arcanes complexes de l’intellection humaine qui font émerger du rien ce tout qui nous enchante et nous intime l’ordre de sortir de nos propres doutes afin qu’une vérité éclaire les empreintes hasardeuses de nos pas dans la sourde densité du réel. Cette photographie dont il a été question ici porte en soi les mêmes contradictions, met en jeu les mêmes oppositions, suppose cette infinie tension vers une clarté qui nous happe et hausse nos racines dans la vivance du jour. Il n’y a guère d’autre lieu où être conscient de soi et du monde qui nous requiert. Le noir absolu est une illusion de l’esprit. Ce que nous dit avec une belle conviction, dans son « Eloge de la nuit » celle qui philosophe et poétise, Catherine Clément :

 

« Je n’aime pas le noir total. J’aime le clair-obscur. La flamme d’une bougie. La lueur d’un réverbère. La veilleuse dans une chambre d’enfant. Les phares d’une voiture sur une petite route. Les enseignes électriques sur les grands boulevards. Les points rouges au sommet des buildings. Pourquoi dormir quand le monde est si beau ? Il me faut votre calme et votre confusion ».

 

Être : liseré entre ombre et lumière.

 

Cet article prendra fin sur l’un de mes textes déjà publié aux Editions « Les Arènes » et en « Librio » dans « Paroles d’enfance » (souvenir des jeunes années, sens à trouver maintenant et autrefois, comme le faisait la célèbre réminiscence proustienne ?) Mais peu importe la motivation, le ressort sous jacent. Rien ne sert de sonder son âme. Ombre … Lumière … Ombre … Lumière, comme une dérive songeuse dans la pliure de l’heure :

 

« Le jour n’est pas encore levé. Juste une très légère blancheur qui précède l’aube. L’enfant se réveille, ouvre les yeux. Il reste un moment immobile, regarde le liseré plus clair qui commence à imprimer le contour des volets. Il se lève, pose ses pieds nus sur le plancher. Il aime sentir ce contact du bois un peu froid, les rainures qui séparent les lames. Il ouvre la fenêtre, pousse doucement les volets sur la fin de la nuit, évitant de faire grincer les gonds. Il se recouche, se tourne sur le côté gauche, face au rectangle plus clair ouvert dans le mur couleur de schiste. Au début, ses yeux ne perçoivent rien que cette légère variation de l’ombre, son lent glissement vers la lumière. Puis ses pupilles s’habituent, commencent à déchiffrer l’espace, à y repérer les premiers signes du jour. Il devine d’abord, dans le jardin, les branches du marronnier, comme de grands bras tendus vers le ciel, les feuilles ouvertes à la façon de doigts de géants. Puis le rythme régulier de la clôture de bois, la plage sombre de l’avant toit. L’enfant aime bien ce moment un peu mystérieux où le jour s’annonce à la façon d’un secret. Les grains de lumière sont encore peu visibles, gris-bleu, à peine plus clairs que la cendre des volcans. C’est cette heure couleur de cendre, couleur de lave qu’il préfère. Cette heure où les choses se confondent, cette heure arrêtée. On croirait parfois, tant cette immobilité est grande, que le temps pourrait s’inverser, la nuit reprenant en elle cette tentative du jour, une sorte de reflux vers le passé, la petite enfance, une généalogie à rebours qui le ferait régresser aux premiers temps de l’humanité, puis aux temps géologiques, puis à l’origine de toutes choses. C’est cela, souvent, que l’enfant met en scène au travers de ce combat de l’ombre et de la lumière. Il lui arrive même de souhaiter que le temps s’arrête là, tout simplement, dans cette indécision, dans ce choix non résolu. Alors les hommes seraient figés dans leurs attitudes, pour l’éternité. (…) Ce qu’il veut, c’est seulement cette hésitation, cette liberté, ce consentement mutuel de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit ».

 

Toujours nous sommes cette médiation, cette hésitation posée sur le bord d’une intime connaissance : étrange bascule, confondante oscillation d’une « impression soleil levant » à « une impression soleil couchant ».

 

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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 08:38
De la vertu du microcosme.

Sans titre - 2016

4x5 - FujiFilm

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Longtemps il faut marcher. Longtemps il faut méditer et sentir les grains de lumière grêler sa peau avant d’arriver ici où le monde semble finir. Alors qu’il ne fait que commencer. On le sent au mystère du jour. On le sent à ce mince cirque qui, au creux du ventre, inaugure la possibilité d’un événement. Au début, au tout début, c’est à peine l’ébruitement d’une source, comme une musique ancienne posée sur l’énigme claire d’une fontaine. Ça fait ses minces remuements. Ça s’immisce dans le glacis du derme. Ça visite la chair avec une cymbalisation de cigale. Alors on est rivés sur le bord du paysage et l’on ne demande qu’advenir à soi. Dans la plus grande confiance, dans la légitimité à être sous le dôme glacé du ciel. Les jambes sont roides, non d’avoir marché. De se trouver dans l’immédiat sentiment d’une révélation. On le sait depuis au moins des temps immémoriaux. Cela va venir. Cela va s’ouvrir, s’éployer en gerbes étincelantes jusque dans la pliure de l’âme, là où l’ignition est grande, tissée d’attente. Peut-être d’impatience aussi, d’instante disposition à se connaître tout en arrivant au monde. L’air vibre au rythme d’une imperceptible respiration. Les mailles du jour encore à venir tressent leurs fils d’Ariane et c’est comme si l’on entrait dans quelque labyrinthe inconnu. Mais nullement celui qui voudrait apparaître sous la figure de la geôle ou bien emprunter le chiffre d’une insondable perte. C’est le contraire qui s’annonce, le rebond dialectique d’une joie dont toute menace s’écarte avec ses confondantes membranes de suie. Il n’y a, soudain, plus de place ni pour la sombre mélancolie, ni pour l’urticante tristesse, pas plus que pour un romantique spleen qui nous atteindrait au cœur de notre concrétion.

   Tout est si loin qui fait son bruit de rhombe et les hommes, loin là-bas, courbent l’échine sous les fourches caudines du temps. Parfois, entre les commissures du vent, on perçoit leur râle pareil à une lugubre mélopée. Il y a tant d’angoisse partout répandue que recueillent comme une lourde obole les sillons de la Terre. Tout en bas, dans les gorges vides des rues, sur les places aux arbres décharnés, sur les agoras où court une haleine blanche sont les attitudes qui implorent mais les doigts sont gourds et les yeux emplis de résine. La marche des Egarés, leur étrange cheminement claudiquant sur les chemins du monde est une longue procession ivre d’une ambroisie que, jamais, ils ne saisiront entre leurs lèvres de carton. Tout a été bu jusqu’à la lie et ne demeure plus que l’écume et un genre de perdition pour le futur de l’âge. On fait du surplace, on pose la dalle de ses chaussures dans la figure de ses propres empreintes, on s’essaie à répéter sa propre nomination mais le palimpseste de l’identité est usé jusqu’à la trame, jusqu’à son illisible irréalité. On est comme dépossédé de soi, nullement de son corps, cette risible larve, cette tunique de chrysalide étroite qui crie son éternelle souffrance et la proche imago ne sera, visiblement, qu’un naufrage consommé. Qu’un voyage sans retour. Qu’une unique plainte se glissant dans les encoignures contingentes des choses. Un scellement, une occlusion, une fermeture définitive du regard à tout ce qui scintille et énonce sa beauté. Sur la faucille grise de la Lune. La réverbération de l’étoile sur le miroir de l’étang. Le chant de l’amour dans l’âme de l’Aimée.

   Voilà, on est arrivés là où, depuis toujours, nos pas devaient nous conduire. Il n’y a plus d’espace devant. Il n’y a plus de lieux derrière. Plus rien en dessous que le bruit d’écoulement du lourd magma. Plus rien au-dessus que la vitesse infinie du ciel, son éclaboussure noire sous lequel gonfle le nuage, où bientôt s’inscrira le vol courbe de l’oiseau. Le temps, cet éternel glaçon qui fond entre les doigts, le voici qui se cristallise, dresse son glaive dans la matière souple de l’éther, sonne les trois coups simultanés de ce que nous avons été, serons et sommes, ici et maintenant, comme le mystère le plus entier de l’être avec son incroyable charge d’absolu. On est, à la fois, soi dans l’intimité de son être, soi dans le monde, soi dans la pluralité des choses présentes. On regarde l’étincelante lentille du lac et on en est sa réverbération, on en connaît tous les secrets, jusqu’à la myriade infinie de la moindre diatomée, cette architecture si parfaite qu’elle ne peut être que celle de l’intellect, de l’ignition de l’esprit, de la beauté souveraine faite matière, faite chose préhensible parmi tous les errements de la manifestation. On regarde la falaise d’obsidienne, on se heurte à son obscurité, on gravit par la pensée son éboulement de moraines. Mais on n’est nullement dénués, absent de ce qui se montre. On est aussi bien cette nervure de pierre, ce tumulte de gravier, cette étonnante densité par laquelle connaître tous les secrets de la terre, parcourir toutes les levées des sillons de glaise, faire irruption dans l’humus originel dont nos mains sont encore enduites, tout comme l’étaient les mains négatives de nos ancêtres dans la projection pariétale d’une conscience primitive, archaïque mais en voie d’avènement, dans le procès de son propre dépliement. On est cette instance suspendue qui se dévoile à même la périphérie de l’univers, de ce qu’il veut bien confier à nos pupilles artistes, à nos doigts façonneurs, à nos jambes parcourues de l’infinie trémulation du connaître.

   Connaître et savoir que nous sommes, d’abord et en totalité des êtres voués à cerner l’infini des choses, voici de quoi faire notre éternel étonnement, peupler notre existence du luxe qui nous a été assigné au feu de notre naissance. Il n’y a pas de plus belle royauté pour l’homme que de dresser devant lui ce mystérieux menhir qu’il s’engage à déchiffrer tout comme Champollion le faisait de la « Pierre de Rosette ». Savoir les secrets, savoir l’impertinence du vivant, y débusquer le moindre hiéroglyphe signifiant, voici de quoi emplir de joie notre trajet hésitant, le rendre sûr, plein de confiance, l’amener à paraître dans la nuance diaprée et polychrome du réel. Alors de cela, de cette tâche claquant telle l’oriflamme dans le bleu du ciel, il faut faire son breuvage quotidien. « Cultiver son jardin » faisait dire le très estimable Voltaire à son héros dans son conte philosophique « Candide ou l’Optimiste ». Impératif des Lumières par lequel accéder à soi au travers de cette culture reposant sur une maîtrise de la pensée, un constant labeur intellectuel, un raisonnement exigeant car toute advenue de l’homme dans l’espace de ses rivages propres ne se réalise qu’à l’aune de cette tension qui n’est nullement affaire de la seule volonté mais résulte tout autant de la joie dont ce chemin est constamment et inévitablement jalonné. Le Jardin dont il est question ici n’est nullement l’Eden de la religion qui solliciterait la croyance aveugle en une foi, un dogme qui, par définition, indémontrable, exonère de penser plus avant. Aliène donc plus qu’il ne libère. La liberté, ce sentiment sans pareil dont l’homme est toujours en quête, à la source de laquelle il cherche continûment à s’abreuver, jamais il ne la rencontrera mieux qu’à réaliser cette fusion, cette synthèse, ce sentiment profondément unitif entre lui et le monde. Car il ne saurait y avoir de jardins séparés : le mien d’un côté, celui des choses présentes de l’autre. Non, il y a nécessairement relation affinitaire entre celui que je suis et cet immense continent qui m’accueille comme l’un des siens. Je parle et c’est le monde qui parle. L’arbre s’ébroue dans la rosée de l’aube et ce sont mes larmes qui sont fécondées par la sublime parution. Le vol stationnaire et invisible du colibri se met-il en subtil mouvement et c’est mon âme, à l’unisson, qui chante la fable d’un jour nouveau.

   On est là, devant le lac d’argent, tout près du rivage presque inaperçu, auprès du lit de cailloux, dans l’anse descendante de la colline, éclairés par la brume blanche du nuage, lissés de noir au contact de la lame sombre du ciel et c’est tout ceci que l’on est à la fois, le reflet de l’eau, la dureté de la pierre sous la morsure du froid, la pente déclive de la montagne en voyage pour la belle rencontre, le gaz aérien gonflé d’absolu, l’illimité du firmament qui, bientôt, se comblera des visions multiples des étoiles. On est là, dans le silence, l’immobilité, glacés par la fascination, peut-être en attente de quelque aurore boréale aux éclats verts comme l’énigme de l’émeraude. On est dans le microcosme de son corps et, d’un seul et même mouvement de la perception, de la sensation, de la pensée, dans l’immense macrocosme qui nous fait signe du plus loin du temps, du plus loin de l’espace. On est situés à l’exacte pliure de toute cette immensité, à cheval sur deux infinis qui ne sont que les polarités qui nous traversent et nous intiment d’être hommes devant l’ordre du cosmos. C’est pour cela que ce qui vient à nous le fait dans l’imperceptible, l’inaperçu, de manière à ce que, déchirant la toile de notre cécité, nous puissions parvenir à déclore la sphère qui nous entoure et nous employer à notre propre surgissement dans le visible. De l’homme à la taille infiniment réduite (pensons au « ciron » de Pascal), aux espaces illimités de l’univers s’instaure, métaphoriquement parlant, ce merveilleux et inlassable métier à tisser qui entremêle en un seul et même mouvement de sa navette les fils de l’espace, du temps, et ceux infiniment ténus de l’humaine condition. En définitive, nous ne sommes que ce patient ouvrage toujours en cours de confection auquel nous sommes conviés en raison de notre essence questionnante. Nous ne sommes que cela et ne parcourons le monde qu’à en décrypter le sens polysémique, microcosme inclus dans le macrocosme qui contient à son tour le microcosme comme si la figure constamment remise en question du chiasme en était le moteur ontologique. Cette belle photographie est une telle mise en musique. Sachons la loger en nous telle la gemme qu’elle est ! Il n’est guère d’autre façon d’être.

 

 

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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