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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:43

 

Inscrite dans la négritude.

 

 

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Barbara Kroll.

Peinture acrylique, 70 x 50,

2013. 


 

   "Inscrite dans la négritude" ne doit pas se comprendre, dans un premier temps,  selon le concept de revendication politique ou de visée morale qui lui est communément attribué, mais bien plutôt comme un mouvement général de l'art, mouvement typiquement africain ayant posé les bases de l'art moderne et, notamment, les esquisses du cubisme synthétique dont MatisseDerain et Picasso ont amplement imprégné leurs œuvres pendant une période extrêmement féconde de la création artistique, laquelle se situait entre 1912 et 1919. Si l'académisme antique et les représentations postérieures de la figure humaine trouvaient leurs naturelles assises dans la mise en œuvre d'une perfection du corps, dans un esthétisme créateur d'une sensualité épanouie, rayonnant vers l'extérieur, les formes picturales de l'art moderne, à partir des "Demoiselles d'Avignon" allaient migrer vers une abstraction plus grande, une intériorisation du ressenti, une assise plus "métaphysique".

 

 

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Modigliani.

Nu couché - 1917. 

 

 

  Ce qui se donnait à voir comme le visible, à savoir la rutilance du corps en direction du monde (voir le "Nu couché" de Modigliani), devient maintenant, en partie tout au moins, de l'invisible, du non-préhensible directement par l'intermédiaire des sens, mais par l'élaboration d'un retour sur soi, lequel conditionne toute éthique aussi bien que toute liberté. Abandonner l'aire des apparences pour s'adonner à un genre d'introspection ne se fait jamais qu'au prix d'un effort, d'une conscience intentionnelle visant un objet particulier : le corps n'est plus ce miroir du réel sur lequel l'univers se reflétait, il devient objet de "réflexion" au double  sens du terme de "renvoyer sa propre image vers le monde" et de "disposer à un acte d'entendement", donc à déboucher sur du concept.

  C'est donc toute une conception de l'esthétique qui bascule avec l'art moderne. Le sujet peint naît à lui-même et c'est du-dedans de la peinture que s'anime le processus. L'ancienne notion de "forme-perspective" se dissout pour faire droit à une émergence du corps dans le monde vers lequel il projette son propre langage. Plus rien ne s'impose de l'extérieur comme une loi infrangible qui dicterait la façon adéquate de faire surgir l'œuvre et de la porter à soi. C'est l'œuvre elle-même qui crée son propre essor et impose son lexique aux Voyeurs, lesquels en assureront la perception selon les conditions mêmes de leur expérience antérieure, de leur subjectivité.

  La peinture de Barbara Kroll, ce n'est ni la société, ni une quelconque Académie ou pétition de principe qui en fixent la voie d'accomplissement. Cette figure féminine surgit dans l'espace à partir de ses propres décisions d'être, ce qui, bien évidemment, l'assure d'une certaine liberté. Sans doute des influences agissent-elles en sous-sol, celles des conceptions contemporaines d'une proposition plastique inscrite dans son temps. mais il faut s'accorder à reconnaître que les "contraintes" sont minimales et que c'est bien plutôt d'une projection du corps de l'Artiste sur la toile dont il est question ici. Donc nous parlions de "négritude" de façon à mettre en évidence les influences de "l'art nègre" sur les propositions plastiques actuelles. Dans ce qui nous est donné à voir ici, se retrouvent, immanquablement, les lignes de force de ce qui a porté l'art du XX° siècle à son accomplissement. Les rapprochements sont évidents qui mettent en parallèle la même façon de traiter les visages, qu'il s'agisse de Barbara Kroll ou bien d'un masque Mahongwé du Gabon. Même forme ovale marquant la disposition à l'introspection, même absence de regard comme pour dire la nécessité d'une vision intérieure, même occlusion des bouches afin de signifier la dimension du silence qu'implique toute méditation.

 

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  Quant aux corps, qu'il s'agisse de celui de l'Artiste Allemande , ou bien de celui de cette étude préparatoire aux "Demoiselles d'Avignon", nous pouvons y tracer, sans peine, quelques lignes convergentes : même relatif hermétisme des anatomies qui ne semblent réellement accessibles que de l'intérieur même de la peinture; même inclinaison pensive des têtes, même élévation du bras comme pour témoigner de cette distance, de cette protection du réel alors qu'un abri semble être recherché, sinon une esquive de ce qui pourrait advenir d'un espace non maîtrisé; même abstraction sur lequel bute le regard du Destinataire des œuvres : la compréhension doit être médiatisée, d'un intérieur vers un autre intérieur; d'une conscience vers une autre conscience. L'on ne saisira adéquatement ces figurations plastiques qu'à s'immiscer à l'intérieur même de leur propre énigme. Si "négritude" il y a, c'est du pli intime de l'être qu'elle peut s'accorder à faire phénomène, sur le mode de la discrétion. Jamais les racines de l'être ne jaillissent au plein jour avec une manière d'évidence. Ce sont toujours des hiéroglyphes à interpréter avec une longue patience. Car, si l'être des choses, à commencer par celui de l'homme, était de l'ordre de l'immédiatement saisissable, alors il suffirait d'énoncer sur quelque agora mondaine : "Voici l'être" , à la façon dont Nietzsche dans Ecce Homo annonçait "Voici l'homme", et alors, le mystère serait résolu. Mais il en va autrement de Cela même qui détermine notre essence et demeure occulté.

  Seulement quelques traits de cette "négritude" dont l'Artiste, tout comme les Existants, contribuent à rendre la silhouette visible à défaut de pouvoir en dresser l'effigie de pierre à la manière d'un menhir. Mais, cette "négritude de l'art" - entendez cette parution de "l'art nègre", ne saurait avoir lieu sans se doubler de cette "négritude" originaire dont Senghor et Césaire se firent les chantres poétiques. Car, consciemment ou bien à son insu, l'Artiste peignant cette toile véhicule avec elle les éléments sous-jacents de toute culture, aussi bien les vestiges de ce qui donna lieu à ce que nous pourrions nommer la "condition nègre".

  Une rapide étude critique de l'œuvre placée en exergue de l'article fera apparaître quelques lignes de force selon lesquelles assurer une réception adéquate de ce qui y figure, ne serait-ce qu'à titre de filigrane. Dans cette peinture, les teintes sombres, plombées, sépulcrales, disent la lourdeur de la terre, les boyaux dans lesquels les hommes travaillent à extraire les pierres de la richesse, de la puissance; le visage scellé, lèvres closes est la scène du seul silence possible alors que règne la domination sans partage; le bras levé devant le visage est signe de protection face aux sévices corporels; le corps plié sur lui-même a la forme de la geôle qui le contraint; la couleur café est celle des plantations où l'on brûle sous l'assaut des rayons du soleil, sous la férule des Dominantsle fond inexistant sur lequel s'enlève la forme racinaire est une claire indication d'un néant actuel, d'une proche disparition.

  Parlant de cette œuvre, nous avons trouvé, dans la densité de ses pigments, dans la touffeur de son traitement, le filigrane d'une essence de la "négritude" telle que la "logique" des civilisations l'a produite d'une manière historique. Le problème, dans ce contexte, est toujours de savoir si la sémantique perçue  par l'Interprète était contenue dans la structure même de la proposition artistique. Difficile problème, puisqu'il met aussi bien en question le conscient que l'inconscient, à la fois, du Producteur des signes et du Destinataire de ces signes. Pour notre part, à l'évidence, l'œuvre de Barbara Kroll porte les stigmates de tels événements, - dont l'esclavage auquel il est fait allusion dans la critique -, aussi bien qu'elle porte au regard des interrogations métaphysiques et ontologiques. C'est le propre de l'art, en effet, que de témoigner de son temps, de témoigner de l'homme. Ici, les conditions en paraissent réunies. Peinture de la révolte et de la subversion. Peinture du tragique et du sentiment exacerbé de l'existence. Si ce n'était cela, ce ne serait que pure anecdote. Ce qu'assurément cette peinture n'est pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:22

 

"La ligne flexueuse".

 

 

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 Œuvre : Sibylle Schwarz.

 

 

 

« Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M.

Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise

par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de

serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel.

« Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière

dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie

en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

 

Henri BergsonLa pensée et le mouvant (Chapitre IX).

 

 

 Si le mot de Léonard de Vinci peut s'appliquer à une œuvre, c'est bien à celle que nous livre actuellement Sibylle Schwarz, continuel lacis de lignes par lequel surgit le monde et, singulièrement, la figure féminine dans toute sa "flexuosité". Car, à tracer seulement quelques lignes sur la feuille de Canson et voici que se présente à nous ceci qui est identifié à la personne humaine. Ce qui est passionnant, dans toute œuvre d'art, c'est de tenter de mettre à jour les conditions de l'émergence des formes et, sauf à supposer qu'elles aient existé de toute éternité comme dans l'empyrée platonicien, il nous faut bien consentir à en retracer l'apparition en son phénomène. Alors il nous reste à imaginer l'Artiste dans la lumière neutre et nordique de son atelier, un fusain ou bien une encre de Chine à la main. "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui" (Mallarmé) est là, sous la main, tremblant de recevoir ce qui va inaugurer un nouveau jour, à savoir l'apposition d'un signe sur le silence blanc de la page. Toujours l'hésitation première, le suspens, la tension intérieure sans laquelle il n'est pas d'œuvre possible. Car c'est bien d'une effraction dans le monde dont il s'agit. C'est bien du corps même de l'Artiste que va avoir lieu l'effusion. Il y a de l'affect en réserve qui va s'actualiser et donner "lieu" à l'œuvre. Entendons accorder place et situation parmi les pluralités mondaines.

 La main, soudain, survole le papier dans un geste aérien, lequel tient tout autant de la chorégraphie que de l'intuition et, déjà, les premières lignes apparaissent qui disent le sujet dans sa visibilité. Lignes qui se croisent et convergent, se rassemblent et s'écartent comme pour mieux circonscrire l'espace plastique qui s'ouvre. Impression de facilité, de naturel dont le prolongement "logique", pour le Regardant, est de penser à cette Muse invisible qui guide le geste alors que naît une forme harmonieuse, signifiante, comme si un destin, de tout temps, l'avait tenue en réserve, attendant le moment propice à sa révélation. Mais, à proprement parler, il n'y a pas d'extériorité d'où se présenterait la ligne, le trait, l'esquisse  que l'Artiste, remis au simple rôle d'exécutant, n'aurait plus qu'à nous révéler en traçant sur l'aire disponible les nervures d'une figure préexistante. C'est un peu de son corps, de son esprit, de son âme dont le Créateur nous fait le don. Traçant l'effigie féminine, c'est rien de moins qu'un écho de sa propre anatomie, qu'une vibration de sa chair qui sont en jeu. La main qui trace n'est jamais séparée de l'âme qui existe. Elle en est le naturel prolongement, de la même manière qu'elle est la pointe avancée de la conscience, la lumière par laquelle quelque chose d'une existence singulière se donne comme objet du monde privilégié, puisque figuration de l'art.

 

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  Mais ces quelques considérations générales sur les conditions originaires de l'œuvre ne doivent aucunement occulter cette œuvre-ci et ses particularités. Qu'y voyons-nous qui nous interroge et mérité que nous en méditions le contenu ? Ce qui, manifestement, s'y éclaire d'une façon évidente, c'est cette curieuse ubiquité au travers de laquelle transparaît l'être, comme s'il possédait une qualité intrinsèque de dédoublement. Si nous regardons attentivement la surface commise à ces étonnantes superpositions, nous y repérons aussitôt un genre d'enlacement unissant, dans un couple fusionnel l'Amant et l'Aimée. Ceci est assez clair pour qu'il soit inutile d'épiloguer à son sujet. Et pourtant, sommes-nous si sûrs d'avoir mis à jour ce qui, dans cette apparente confusion des lignes, cherchait à se dire ? Car, si toute œuvre se laisse facilement lire depuis sa surface immédiatement interprétable, ceci ne nous dispense nullement d'en chercher des traces plus profondes, sans doute inconscientes, sans doute cryptées. Mais c'est bien là l'intérêt de toute connaissance que de forer au-delà des simples apparences, lesquelles sont souvent allouées, sinon à quelque mensonge, du moins à la dissimulation de la vérité.

  Il eut été aussi facile de représenter l'Hommela Femme, dans une attitude "naturelle", soit l'un à côté de l'autre ou bien le visage de l'un dissimulant le visage de l'autre. Cette "transparence" comme celle que l'on peut apercevoir dans des dessins de jeunes enfants n'est cependant pas fortuite. Elle indique une intention, elle fait signe en direction d'une fusion, d'une osmose; ces lignes imbriquées l'une dans l'autre portant le nom d'Amour. C'est de cette façon que ce mot tellement galvaudé peut se tracer dans l'espace graphique.

 

llf3.JPG  AMOUR.


 Et, à partir d'ici se pose la question de savoir pourquoi cette forme-ci  plutôt qu'une autre ? Ceci semble lié au moins à deux types d'explications : l'une liée à un problème de temporalité; l'autre à une dimension de SujetTemporalité d'abord, parce que tout geste est conditionné par son moment apparitionnel. Sibylle Schwarz eût-elle différé le moment du dessin et, inévitablement, le graphisme en aurait été modifié. Question d'inspiration, conséquence d'un état d'âme, simple influence de la lumière pénétrant dans l'atelier. Ensuite, tonalité d'une subjectivité s'ordonnant toujours à un vécu déterminé, à des expériences, des connaissances, des inclinations vers tel ou tel type d'esthétique. Barbara Kroll, présente dans plusieurs de nos articles, aurait traité ce sujet sans doute d'une manière plus dense, opaque, à l'aide de peinture plutôt que d'avoir recours au simple trait.

  Ce qui, ici, est intéressant, c'est de voir combien la situation de l'œuvre, son effectuation par l'Artiste est liée, d'une façon intime, on pourrait dire corporelle, charnelle, viscérale à ce que, chacun, EST (il s'agit d'ontologie) selon l'instant qu'il traverse et dont il témoigne, marchant, parlant, dessinant, faisant un geste ou bien émettant une idée. Ce qui est à comprendre, c'est que ce personnage-double, lequel pourrait figurer le portrait de l'androgyne, n'est rien d'autre que la projection sur l'aire libre de la feuille de ce que fut son Auteur sur ce coin de la Terre en cet instant qui décida du destin de cette figuration-ci.

  Et l'image de l'androgyne, cette superbe ambivalence apparaissant comme totalité de l'être puisque réunissant en UN seul genre le MULTIPLE partout dispersé, cette fusion des opposés nous permettra d'effectuer une transition vers l'idée que toute forme vivante - dont le dessin est la mise en scène -, est originairement nécessairement métamorphique; tout ce qui apparaît se transforme sous nos yeux, tout comme nous-mêmes qui sommes embarqués dans le rythme général de l'entropie. Le trait majeur à saisir est ceci, que toute réalité, aussi bien le simple événement existentiel que l'événement hors du commun de l'œuvre d'art ne sont que l'instantané d'un processus métamorphique dont, à sa façon, peut témoigner la venue au jour du somptueux papillon qui aura été successivement, larve, chrysalide et pour finir imago nous proposant sa forme achevée. L'œuvre elle-même est le simple témoin de ce moment ontologique où une forme est apparue alors que d'autres commençaient à se superposer à sa propre visibilité. Cette monstration de la figure-androgyne nous dit ceci, que nous n'apparaissons jamais qu'à imprimer sur la face changeante du monde et des choses ces quelques lignes flexueuses et serpentines qui se nomment aussi, tracesempreintesstigmates. Ce sont ces mêmes témoignages du vivre ici et maintenant qui se trouvent inscrites dans les tablettes d'argile sumériennes, dans l'assemblage monumental des blocs des pyramides et aussi bien sur la "Pierre de Rosette" avec tous ses mystérieux hiéroglyphes qui nous fascinent par leur étrangeté. Tout comme des signes "androgynes"qui voudraient, par leur emmêlement, nous mettre à l'épreuve de la connaissance. "Connaître", étymologiquement, c'est "naître avec". Donc, avec le monde, nous sommes toujours en "co-naissance", ce qui veut dire que nous naissons à lui comme il nait en nous. La chair qui nous porte, tout comme la chair de l'œuvre, dont "les lignes flexueuses" indiquent le chemin, sont des voies par lesquelles nous accomplissons notre être temporel et spatial tant qu'il nous est donné de voir. "Connaître", c'est également « avoir commerce charnel avec », avec tout ce qui fait phénomène ou bien demeure dans le secret de l'invisibilité. Ce secret, il n'y a pas d'autre moyen de le mettre à jour que de dévoiler, grâce à nos "affinités électives", ces sublimes lignes qui nous parlent le langage du partage, qui nous livrent l'arche généreuse de la donation. Toute œuvre vraie est de cette nature qu'elle nous porte au bord de nous-mêmes dans une manière de révélation.

  Nous ne naîtrons à notre être propre, au monde,  aux choses qu'à devenir des Champollion. Il est grand temps de se disposer à être  égyptologues. La tâche nous appelle et nous requiert afin que nous ne demeurions dans notre cécité ! "Lignes onduleuses ou serpentines", nous ne sommes que des rivières qui, un jour avons été sources, en attendant notre déploiement dans le large estuaire. Il n'y a guère que cela à comprendre et à fêter comme il se doit : dans la pure joie d'exister !

 

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 La pierre de Rosette.

Source : Wikipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


  

 

 

 

 

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9 avril 2020 4 09 /04 /avril /2020 10:19

 

Accueillir l’imago en nous.

 

 

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 Œuvre : Barbara Kroll.

Technique mixte sur papier.

100/70.

  

 

    Comment s’emparer de cette Isolée qui semble sombrer dans quelque mutisme, comme si un secret était sur le point de transgresser la barrière des dents, cette herse mettant à l’abri la forteresse intérieure ? Par « s’emparer », il faut entendre : la sortir de son cachot existentiel et l’amener dans le nôtre qui n’est jamais que l’écho de toutes les geôles du monde. Car c’est bien dans l’étroitesse d’une cellule monastique que notre conscience se débat, aussi longtemps que le phénomène de l’altérité ne l’a pas ouverte à l’éploiement de la rencontre. Nous sommes des huîtres perlières, de même que nos Vis-à-vis, suspendus au phénomène du voisinage, perle contre perle. Autrement dit, nous ne vivons qu’à être intimement inclus dans l’expérience des affinités. Mais nous mesurons toujours avec une certaine réserve l’ampleur de ce qui s’annonce dans lesdites affinités qui, adéquatement analysées, se révèlent avec la profondeur d’un réel site ontologique. Être en affinité avec l’Autre, le monde, les choses et alors se met en place le cadre souple d’une apodicticité. L’évidence de vivre en est la donation la plus sûre. Et ceci dans le registre d’une harmonie qui paraît sans limite.

   Dans notre constant affairement, le plus souvent, nous portons un regard distrait sur cela qui nous fait face, aussi bien l’objet que le Sujet humain. Aussitôt qu’abordé, nous commençons à nous en désintéresser, préoccupés que nous sommes de décupler les approches dans la plus grande amplitude. Comme si l’axiome qui guidait nos pas était le suivant : se réaliser dans la multiplicité plutôt que dans l’étroitesse de l’unique. Mais l’on aperçoit combien cette conception pléthorique demeure insuffisante à « l’appropriation » de ce qui nous demeure extérieur. Afin que les choses surgissent en nous avec l’empan d’une « parole heureuse »  - (nous empruntons ce titre à un ouvrage de Jean Greish)  -, parole dont nous serons fécondés, il est nécessaire d’avoir accordé une pleine et entière attention à toutes ces présences, lesquelles sont douées de langage. A condition que nous nous y disposions. Car les choses parlent et a fortiori les Effigies humaines que nous croisons dans l’exercice de notre quotidienneté.

  Cette image qui, parmi les milliers d’autres dont nous sommes journellement abreuvés, en quoi peut-elle retenir notre attention et commencer à susciter un intérêt ? S’agit-il de sa qualité esthétique, à savoir son traitement volontairement  sombre, tragique, dû à l’obscurité naturelle du fusain ou d’une huile bitumeuse ? Ou bien y avons-nous aperçu le début d’une allégorie qui voudrait faire signe en direction d’une manière de retrait à observer car il y aurait non seulement impudeur à regarder la confusion humaine, mais effraction en l’Autre, donc viol potentiel ? Et, ici, s’affiche la dimension éthique par rapport au sujet de l’œuvre. Une autre façon d’aborder cette Etrange consisterait à la voir comme une lointaine idole, inaccessible, retirée dans quelque empyrée dont nous n’apercevrions que la sombre projection. Possible mythologie nous inclinant à la distance, à la limite. Le domaine des Déesses n’est jamais miscible dans la simple dimension anthropologique. Ou, encore, serions-nous dans le recueillement et notre attitude s’interpréterait à la façon d’une piété, d’une observation religieuse du monde.

  Toutes ces hypothèses n’ont de valeur qu’en tant que bornes conceptuelles supposées baliser notre chemin de pensée. Et nul n’irait affirmer que nous sommes d’abord et prioritairement des réflexions en acte, des entendements qu’une chair serait venu entourer afin de lui assurer une possible sustentation. Car, de chair, de sang, de peau, de nerfs, de tendons, de ligaments nous sommes constitués et ceci, ce fondement incarné, cette trémulation d’organes, cette « viscéralité » compacte nous définit aussi bien que notre esprit, notre âme concourent à déterminer CeuxCelles que nous sommes. Cela veut simplement dire que toute rencontre avec l’Autre est, initialement, tremblement, ce qui peut se traduire, d’un même bond de l’expérience de l’altérité comme joie, aussi bien comme peur. Tout frisson est toujours de la nature de l’ambiguïté. Positivement ressenti comme un phénomène du corps annonciateur d’une métamorphose et négativement éprouvé à la manière d’une peur archaïque dont nos cellules gardent le souvenir dans l’entrelacement du limbique et du reptilien.

  Car, si nous sommes Hommes-debout, nous ne le sommes qu’à demi, émergeant tout juste des hautes herbes de la savane, lesquelles cachent encore dans leur densité la mémoire de la pierre, du silex, de la grotte. L’aventure de la sortie au plein jour dans laquelle s’abrite la découverte de l’altérité - l’animal, l’anthropoïde, la foudre, la nuée solaire -, tout s’annonce comme fureur et frémissement. Tout événement hors de soi, de sa gangue de peau, est insondable mystère, menace, mais aussi bien promesse d’avenir. Car cheminer de concert avec un (uneautre-que-soi, c’est ouvrir un espace d’indétermination, c’est frayer une voie où le tremblement est la première et inaltérable manifestation, le premier pas  qui ouvre la trace existentielle, grave l’empreinte de ce qui, différent de nous, nous est consubstantiellement dédié comme seule possibilité de réalisation. Et ce bouleversement, ce saisissement sont tantôt le signe d’une acceptation immédiate ou bien l’annonce d’une difficulté à surmonter, d’un nécessaire ajustement, souvent du dépassement d’une polémique.

  Le premier cas de figure, celui par lequel la rencontre est simple frisson, qu’un poème de Julos Beaucarne peut aisément mettre en musique :

 

« Où sont les chemins où aller ensemble ?
La feuille du tremble se penche sur nous.
Excepté toi et moi tous les oiseaux du monde
Ont depuis longtemps commencé leur nid. »

 

 Le chemin comme métaphore de l’exister que la feuille tremblante vient frôler de son incertitude à être, de son identité vacillante. Une manière de crépuscule s’effaçant dans la nuit accueillante mais énigmatique du nid. Bien des oiseaux frémissent qui regagnent leurs conques de plumes.

  Le second cas de figure convoque, lui aussi, le tremblement, mais dans une composante plus terrestre, géologique, sorte de séisme, de faille par laquelle se heurtent deux continents. Tectonique des plaques, parfois longues fissures, profondes diaclases fragmentant le réel. Les parties disjointes cohabitent, sans éloignement, mais dans la douleur d’être. Parfois, au sujet des altérités passionnelles, parle-t-on de« coup de foudre », ceci n’étant qu’un cas limite de la rencontre, un accroissement métaphorique et sémantique voulant dire le surgissement étonnant de l’événement.

  En réalité tout destin croisé porte en lui les stigmates d’une peur primitive, « cavernicole », abritée sous la paroi de rocher alors que le feu céleste incendie l’horizon. Le tremblement de l’altérité n’est que ce lointain écho qui ricoche jusqu’à nous, pareil au trajet elliptique du boomerang. Partant du point indistinct d’une humanité bégayante, circonscrite à son massif de chair, il y a comme une « logique » du jet qui place l’homme contemporain comme le destinataire de cette frayeur irrationnelle. Mais, s’il y a effectivement tremblement - aucune économie n’en est possible -, il y a aussi l’ouverture d’une signification neuve portant le fleuve anthropologique à son ravissement d’estuaire, là où tout s’épanouit et fait signe vers une possible généalogie. L’espace générationnel n’est que l’évidente résultante de cet effroi primitif, lequel, métabolisé par le Principe de raison et la conduite d’une juste affectivité reconduit cette pulsion à une simple énergie libératrice en même temps que constituante de toute humanité.

  Bâtissant cette courte thèse nous n’avons fait que sauter sur place, ne nous éloignant en aucune façon de la Solitaire dont l’Artiste nous fait le don. Or, maintenant, si nous regardons adéquatement cette Silhouette humaine avec, en arrière-plan, le filigrane du tremblement qui soutient notre relation commune, nous pourrons nous emparer de sa présence si, seulement et comme condition de possibilité de la rencontre, nous avons ressenti ce tremblement originaire, cette émotion fondatrice de tout lien. Accédant à ceci, nous aurons rassemblé les conditions de notre propre métamorphose dont l’autre nom est : accueil. C’est donc l’imago, la phase terminale de la mue du Sujet à laquelle nous aurons accordé un site. Comme le papillon est l’imago après qu’il a été oeuf puis larve. Ce n’est qu’à l’issue de ce long et complexe frémissement du vivant que nous avons pu en reconnaître la forme terminale, autrement dit « signifiante ». L’altérité est ce sens en voie d’accomplissement que notre regard porte à son achèvement en même temps que nous concourons au nôtre. Ceci nous ne le savons pas seulement à l’aune de notre entendement, mais aussi grâce à cette trace de l’origine que nous portons depuis la nuit des temps et qui nous installe dans l’aube fondatrice de tout événement.

  Il n’y a pas d’autre voie à emprunter pour connaître CeluiCelle qui nous fait face, dont nous assurons l’assomption, à titre de réciprocité, en remerciant son apparition. Faute de cela nous l’aurions condamné à demeurer dans le non-achèvement. Y compris à notre propre incompréhension. Toute existence est dialogue ou bien perdition dans la mutité. Ceci nous le savons avec la qualité de l’évidence attachée aux choses simples.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:26
De l'être à l'apparence .

Œuvre : Barbara Kroll.

De prime abord nous inclinons aux contingences de tous ordres. Nous disons : "Ceci est de telle ou de telle manière". Nous disons : "Ceci existe en raison de …". Nous fondons en raison et trouvons aux choses toutes sortes d'invocations terrestres, souvent inscrites dans une évidente présence. Nous voulons être rassurés par une logique de l'objet. Nous posons le monde devant nous - l'arbre, la montagne, la feuille, l'Autre - nous affirmons en tant que Sujets (cette "belle" invention de la raison discursive) et prêtons à tout ce qui nous entoure quantité d'esquisses que nous croyons signifiantes alors qu'elles ne mettent en jeu qu'une certaine habileté à occulter ce qui se dissimule juste au-dessous de la surface. Loin d'être une vue distale, laquelle prend recul et hauteur, notre point de vue sur les choses est partiel, partial et ne s'exhausse guère plus haut que les herbes de la savane que parcouraient nos ancêtres, les Homo erectus dont la vision proximale assurait la survie. Nous divaguons tout autour de nous comme l'abeille butine le nectar sans savoir qu'elle l'a vraiment fait. Nous sommes pures distractions de nous, de l'Autre, du monde.

Nous regardons et nous disons : "Ce sont de jeunes femmes dans un sauna." Nous disons encore : "Ce sont des danseuses avant la scène" ou bien : "Elles vont se vêtir avant de sortir en ville." Nous disons tout ceci et nous fabriquons une réalité qui, peut-être, n'existe pas. Mais qu'en est-il donc de ce fameux réel qu'à chaque instant nous évoquons, ne sachant trop en quoi il consiste. Mais, en tout état de cause, il n'est qu'un fragment de nous-mêmes en direction du monde, une configuration que nous lui prêtons, une esquisse que nous lui attribuons. Car, en-dehors de nous, pour nous, il ne saurait avoir aucun sens. Il s'agit toujours d'une question de face à face : moi face au monde et le monde en retour.

Nous regardons de nouveau et, avec une belle assurance, nous formulons : "Ce sont deux figures féminines face à face". Et nous nous pensons quittes d'autres justifications. Mais rien n'est moins faux que d'évoquer un tel face à face. Le seul face à face qui ait jamais lieu, c'est celui de soi avec soi. C'est seulement à partir de notre propre ipséité, à savoir de notre coïncidence avec nous-mêmes que le surgissement du monde est possible. En accord avec notre être nous dépassons le cadre de notre simple apparence, de notre figure lisible pour atteindre le seul lieu possible de notre liberté, transcender le réel, donner acte au monde, aux choses, aux Autres dans leur incontestable multiplicité. Ces deux jeunes femmes - situons-les dans l'atmosphère embrumée d'un sauna - ne se font face que de manière contingente. Là, sont-elles, dans cette posture, dans cette intimité propice aux révélations de tous ordres. Aussi bien auraient-elles pu se trouver dans un square ou bien assises à la terrasse d'un restaurant. Simplement de l'existence en train de dérouler ses anneaux, de tricoter ses mailles l'une à la suite de l'autre. Conversations, bavardage, confidences, mais jamais de l'être à l'état pur puisque celui-ci ne saurait exister en aucune manière. C'est nous qui lui donnons abri, c'est lui qui nous conduit vers ce temps dont il est tissé de manière si impalpable qu'il en est comme l'écho perdu dans quelque lande sertie de brume. C'est de l'indicible dont, pourtant, nous devons constamment nous assurer afin que notre cheminement dans la vie ne soit pas une simple hallucination.

Ces jeunes femmes qui devisent dans une apparente décontraction ont à se retirer, chacune dans l'antre ouvert de leur propre sérénité, à cet endroit où n'habitent que silence et coïncidence à soi, là où le battement de l'être devient perceptible comme peut l'être le bruit d'une source dans le sous-bois déserté. Car, pour que le bruit soit vrai, libre, assuré de sa propre parution sous les frondaisons du monde, il faut cette condition de possibilité du retirement, du silence, de la parole originaire se retenant jusqu'au bord d'un secret. La moindre effraction, le plus minuscule geste et tout serait compromis qui refluerait dans l'ombre fondatrice, dans le repli obscur du néant à partir d'où tout se révèle dans l'espace ouvert de la clairière. Ces jeunes femmes sont deux sources bruissant de concert dans la fraîcheur des ombrages. D'abord à l'écoute d'elles-mêmes en leur être, elles se déploient comme la crosse de fougère gagne l'éther, elles se déplient en direction de l'Autre, cet Autre dont l'étrangeté ne repose que sur le mystère de son propre être. Être contre être avant que l'existence ne fasse son pas de deux, voici ce que l'Artiste nous livre dans cette belle peinture pleine de réserve et de méditation en instance. Le sens est là, entièrement contenu dans la géométrie de quelques silhouettes fondues dans le jour, dans l'assourdissement de teintes venues nous dire la rareté de l'instant.

L'être, nous ne le voyons pas, car seulement "il y a être", tout comme il y a vérité, liberté, ces transcendances auxquelles nous nous devons de figurer sur l'avant-scène alors que dans les coulisses bruissent déjà tous les bruits du cheminement existentiel. Nous les entendons faire leur grésillement de flamme. C'est à une désocclusion de ce que nous sommes toujours, dans l'ici et maintenant du monde, que nous devons donner acte. La compréhension est dans le geste même qui se porte au-devant des choses, non dans leur chair muette. Dans l'oursin, c'est toujours le corail qui parle. Nous n'en voyons que la bogue aux épines violettes. Dans l'Autre, nous ne distinguons que sa bouche, ses lèvres, son corps, sa souplesse avenante. Figures de l'exister, modulations multiples, déclinaisons de ce que l'être, en retrait, nous livre de sa gamme infinie de possibilisations. Nous ne sommes jamais que cette vibration de corail, cette simple alternative du face à face de soi avec soi-même. Ce qu'est l'Autre en retour. Être est cette effervescence par laquelle nous nous donnons à nous-mêmes et à tout ce qui nous entoure, aussi bien cet Autre auquel nous croyons faire face alors que la dramaturgie humaine est entièrement contenue dans un jeu de miroir. Ego que le monde reflète, monde que reflète l'ego pour la plus belle fête qui soit : exister

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1 août 2018 3 01 /08 /août /2018 10:22
De la couleur à la ligne

                  Dessin : Blanc-Seing (1° état)

 

 

***

 

 

   Cela commence par du blanc, par du silence. Certes la feuille de papier (ou bien l’écran), n’est pas hostile, elle est pure vacance, attente du paraître. Elle ne dit rien et c’est cela qui lui confère sa foncière étrangeté. Le blanc renvoie la lumière, le blanc poudroie telle la neige et égare celui qui lui fait face. Du blanc on ne peut rien dire sinon sa tache livide, l’auréole du néant, la mutité à jamais de son être. Pour cette raison on s’impatiente, on veut y projeter les stigmates qui l’amèneront à la présence. Toute surface virginale est douleur : rien, en elle, ne s’est encore inscrit à l’horizon du monde commun, sur la dalle rassurante de la quotidienneté. Quoi de plus troublant qu’une haute falaise de craie contre laquelle s’abîme le rayon du regard ? La falaise nous rejette, nous renvoie à notre propre solitude. Or celle-ci est abysse qui habite les grands fonds baignés d’une éternelle nuit.

   Nul ne peut demeurer longtemps dans l’arraisonnement du livide sauf au consentement de sa propre folie. Quelque part, il faut que cela parle, que cela s’ouvre. Or le lactescent nous prive d’un dialogue puisque sa nature est d’être sans rhétorique. Le langage qui nous est soustrait, c’est à nous de le produire, de lui conférer ce tremplin coalescent à sa mission, dire le monde selon l’infinie multiplicité de ses esquisses. C’est uniquement pour cette assignation à profération que nous dessinons, écrivons, aimons sans doute aussi puisque l’amour est passage de toi à moi, jeu dialogique sans lequel il n’y aurait ni ego, ni altérité.

   Alors l’ivoirin, on le repousse, on l’amène à se retrancher derrière l’écran de la couleur. Oui, les couleurs sont un progrès. Elles ne disent pas tout mais elles instaurent l’espace d’une sémantique originelle. Le rouge est de feu et de désir. Le vert fait signe en direction de la nature, de la tache d’eau qui bourgeonne sous les frondaisons. Le marron est de terre, de pisé, de fruit mûr sous la lumière d’automne. Le gris est la courbure du galet sous le ciel d’étain. Le bleu est d’agate céleste, de lapis-lazuli, de khôl sur le bord d’une paupière. Le violet est améthyste ou bien mélancolie dans la stance hivernale. Certes nous avons dit bien des choses dans l’ordre des apparences et l’énumération aurait pu être sans fin. Les couleurs sont pure émergence. Elles se lèvent, agitent leurs oriflammes dans toutes les directions de l’espace. Elles sont une manière d’infini donnant toujours lieu à un nouveau sentiment, à cette chose qui nous attache, à ce ciel, à cette mer. On pourrait toujours tenter d’opposer à leur bavardage ces trois couleurs qui n’en sont pas, sont uniquement des façons d’absolus, noir, blanc, gris mais alors elles deviendraient mutiques à la mesure de leur abstraction. Le blanc, nous l’avons brocardé à notre manière.

De la couleur à la ligne

                        Dessin : 2° état

 

 

   A la polysémie colorée, à la pléthore des signifiances, il est nécessaire d’opposer la rigueur de la ligne, l’ordonnancement des formes qu’elle autorise, la clarté qu’elle installe, le rationnel qu’elle fait émerger afin de nous soustraire aux aléas des nominations plurielles qui ne font que nous désorienter La ligne vient interrompre la parade des couleurs, les assagit, les enclot dans le registre d’un donné immédiat, infiniment préhensible, un lexique ordonné faisant suite à la verbomanie des éclats, des tournures, des carnations qui habillent le réel. Toujours nous sommes désemparés face au dessin abstrait, à la peinture informelle, aux impératifs immotivés du non-figuratif. La ligne, nous la voulons pour nous rassurer, nous apaiser, donner à l’inconcevable la forme du vraisemblable, du cohérent, de la juste mesure selon laquelle nous voulons être au monde.

   Ainsi ce rouge-brique abrite-t-il une fenêtre, ce ton de chair un visage, ce noir dense une maison, ce vert d’eau une fleur, ce beige un soleil, ce gris un nuage, ce bleu un vol d’oiseaux. Autrement dit ces couleurs se portent au-devant d’elles dans une figuration humaine, une dimension existentielle faisant la part belle à nos visions et rencontres les plus ordinaires. Les couleurs qui menaçaient de nous engloutir dans leur sombre maelstrom, les voici canalisées, parlantes, parcourues de significations familières. Sans doute tout ceci explique-t-il notre soudaine sérénité. La ligne semble procéder à une sorte de réenchantement du monde, de ce monde enfantin où se donnent à voir maisons de guingois et personnages aux yeux immenses. Ce sont les figues tutélaires qui bercèrent les jeunes années de notre insouciance. Combien il est heureux, par ces simples lignes où se loge la couleur, de les retrouver. Parfois ceci s’annonce-t-il sous les traits d’une joie simple, innocente. La seule qui vaille, sans doute, dans cet univers privé de boussole !

 

 

  

 

 

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 08:21
Cet air de tranquille obscénité.

      « Ma délicieuse sorcière ».

         Oeuvre : Eric Migom.

 

 

  

  

  

   Ces filles délurées.

 

   C’est étonnant tout de même cette posture qui pourrait sembler hautement désinvolte si elle n’était doublée d’une audace illimitée capable, à elle seule, briser à des lieux la fragilité d’un verre de cristal. Mais rien ne servirait de jouer les effarouchés, de se dissimuler derrière son petit doigt, nous les aimons ces filles délurées, aussi fières que des alezans sur un champ de course. Et même à Chantilly les plus fières pouliches ne supporteraient la comparaison, le trot le cèderait vite au galop impétueux. Prétendant jockey, il faudrait être bien calé dans ses étriers afin de n’être désarçonné au premier virage !

 

   Un héros légendaire.

 

   Mais éloignons-nous de ces trop faciles métaphores hippiques et voyons de quoi il retourne. Oh, bien sûr, la petite Lolita de ce bon Nabokov est reconduite à ne figurer qu’à l’aune d’une innocence de communiante. Car pour oser dévisager Sorcière, affronter son regard, découvrir son corps - c’est en grande partie fait -, il ne faut pas seulement être un nympholepte à la recherche d’une jeune et possible proie, mais se considérer à tout le moins comme un valeureux guerrier, un héros légendaire, un Ulysse dans la force de l’âge que même le Cyclope ne pourrait effrayer.

  

   Figure de la perversité ?

 

   La Dame est mûre, sans doute au sommet de ses pouvoirs, à l’aise dans son étroit justaucorps, avenante dans le croisement naturel des jambes, justement guindée dans la préciosité de ses escarpins. Pour autant pouvons-nous dire qu’elle est la figure même de la perversité ? Certainement pas car une telle inclination de l’âme - ou du corps-sexe -, se laisse lire comme un geste de subtile domination, comme un rapt dont la prédatrice jouira en secret. Il n’y a de perversité que voilée d’ombre, mystérieuse, fomentant dans une sorte de clair-obscur ses plans d’attaque alambiqués, ses projets d’étendre son empire à la face des benêts et des badauds.

  

   Métabolisme dont il est question.

 

   Ce qui, ici, nous nargue telle l’hyène derrière ses barreaux qui ne rêve que de nous dépecer, c’est la figure même, envoûtante, paralysante de l’obscénité. Car cette dernière ne saurait avoir de limite, ni sur le plan social, ni religieux, ni moral. L’intention dépasse son objet - à savoir la proie -, pour le phagocyter, le réduire à un simple nutriment qui sera l’ambroisie poivrée, pimentée dont la Belle fera l’ordinaire de ses repas. Car, plus que le sexe - dont une projection pourrait bien consister en cette veuve noire sise dans l’éventail des genoux -, plus que le sexe donc, cru et violemment anatomique, c’est d’ingestion dont il s’agit, de métabolisme dont il est question.

  

   Communiez avec la furie luciférienne.

 

   L’amant, l’ami, celui d’une rencontre, d’un hasard, il devient urgent de le réduire à la valeur d’un simple aliment. Vous pointerez bientôt, vous Lecteurs, Lectrices, la dimension inadmissible de cette anthropophagie que vous pensiez reconduite dans les vestiges des temps anciens, archaïques, où la chair humaine était signe de survie. Mais il faut vous défaire de vos réflexes anciens, de vos petites manies de catéchumène. Ici c’est de VITAL dont il s’agit. Obscène A BESOIN de tuer et de manduquer qui vient innocemment lui confier les parties les plus comestibles de son anatomie. Moraline à cent lieues et Sorcière instille son venin au milieu de l’incandescence des instincts. Balayez donc vos préceptes, brûlez les codes de la socialité, jetez aux orties vos sempiternelles manigances, vos manières édulcorées, communiez avec le débridement dionysiaque avec la furie luciférienne, avec la puissance démoniaque.

  

   Le ciel étoilé au-dessus de ma tête.

 

   Ce que, depuis une éternité, vous aviez gravé à la cimaise de votre front, cette niaiserie kantienne dont l’assertion bien pensante vous pesait mais que vous supportiez comme on accepte un bouton ou bien un bubon sur le visage : « Le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au fond de mon cœur », eh bien il faut en faire le deuil et en renverser la valeur, oubliant toute allusion à une quelconque transcendance, substituant à toute morale la satisfaction du désir immédiat, étalant partout la roue polychrome des plaisirs infinis qui ne résultent jamais que de la conquête de l’autre, de sa soumission et, en dernier ressort, de sa disparition.

  

   Au-delà du bien et du mal.

 

   Oui, c’est cela l’obscénité, offenser la pudeur adverse au seul motif que sa propre puissance vaut mieux qu’une faiblesse fût-elle constitutionnelle ou bien acquise. Juste une domination sans partage, un langage prosaïque, un comportement au-delà du bien et du mal puisque plus aucune valeur ne subsiste des catégories anciennes, des préceptes qui édictaient la bonne marche des hommes, leur inscription dans les pas de la vertu. L’obscénité est la vertu retournée, la possession de soi par l’entremise de l’autre. Nulle satisfaction qui serait solitaire. On ne peut être obscène dans sa cellule monastique. Pour l’être il faut être vu, entendu, estimé au trébuchet d’une irréprochable éthique. Il faut se mettre en scène, exposer sa face d’ombre, se dénuder et s’enduire des atours d’une nuit de sabbat, tutoyer l’antre sulfureux de Satan lui-même.

  

   La posture des Existants.   

 

   Mais voici que le discours s’est fait sentencieux, à la limite d’une réprobation, d’un jugement. Parfois faut-il forcer le trait, tracer au fusain la noirceur de l’âme humaine. Tout ceci n’était bien entendu qu’une pirouette, une manière de considération tragique de la posture des Existants. Dans tout parcours, dans toute action s’infiltre toujours un peu de cette transgression qui fait le sel de la vie : un brin de perversité, une touche de provocation, le piment fort d’une obscénité. « Ma délicieuse sorcière » n’est obscène qu’à la mesure des intentions que nous lui prêtons. Alors ce travers  ne serait-il simplement le nôtre ? Nous la voyions déjà sous les traits de cette diabolique Mantis religiosa occupée à brouter les génitoires de ses partenaires alors que, peut-être, simplement la chaleur la dénudait, en même temps que notre regard ourlé d’intentions mauvaises la déposait sur les fonts du vice le plus pur.

 

   Portes du songe ouvertes.

  

   Non Délicieuse Sorcière, nous ne t’accusons de rien qui pourrait troubler ton âme. Bien au contraire nous recevons ton corps comme une offrande, la flamme de tes cheveux à la manière d’un fanal salvateur dans la brume, le sérieux de ton visage garant d’une justesse des sentiments, tes bras croisés témoins de ton humilité, le compas ouvert de tes jambes à la façon d’une généreuse hospitalité, la finesse de tes escarpins, sceau de ton élégance. Nous t’aimons telle que tu es dans cette apparente volupté qui n’est que le reflet d’une joie de vivre. Viens donc hanter nos nuits et nous serons des anges qui volèterons tout autour de cette grâce infinie dont tu nous fais le présent. A bientôt donc. Les portes du songe te sont largement ouvertes !

 

 

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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 09:53
Visage : cette coquille de nacre.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

Félicité d’être sur le bord du monde.

 

A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier, devenir de lourdes résines sous lesquelles se retrouver simples inclusions muettes, insectes aux buccinateurs soudés, aux membres roidis sous l’effet de quelque glaciation. Au début, elle n’avait accordé nul crédit à ce qui semblait n’être qu’une vue de l’esprit, une hallucination de l’imagination. Le matin, enfermée dans la quiétude de sa salle de bains, alors que le frimas poudrait les arbres de blanc, combien il était heureux de rester sous la douche, de chanter, d’enduire son corps d’une mousse abondante dont les bulles qui s’en échappaient semblaient dire le bonheur du jour, la félicité d’être, ici, sur le bord du monde. A peine entrée dans son atelier elle se saisissait de ses pinceaux et projetait sur la toile blanche, cette neige, ce silence, de simples lavis qui, bientôt, prendraient forme. Dans la texture de la pâte. Dans la violence même qui était contenue dans les choses. Formes de corps surtout. Vigoureux, expressionnistes. Giclures de muscles, tensions de peau, lacis de veines plongeant dans la crypte ombreuse de la chair. C’était cela qu’elle voulait, inscrire dans la sculpture existentielle les stigmates de ce qui partout rayonnait, aussi bien la beauté, aussi bien la laideur. Celle-ci ne lui apparaissait nullement sous le signe de la négativité et se signalait à sa conscience en tant que beauté différente. Peut-être plus profonde, plus difficile à atteindre. Il suffisait de contourner le réel, d’en interpréter le lexique complexe.

 

De quoi est-ce l’épiphanie ?

 

C’était toujours ainsi. Les premières touches, à peine un effleurement, une douce insistance comme pour instiller à la toile un lexique ineffable, le début d’une fiction qui ne dérangerait nullement le souci du quotidien. La toile vibrait sous les attouchements. La toile chantait comme l’épiderme de l’amant surpris par les audaces de l’amante. Pur enchantement que de voir naître les phénomènes, d’assister à leur surgissement. Métamorphose qui livrerait bientôt le dernier mot de sa longe méditation. Ici, dans l’approximation se devinait déjà ce qui serait une épiphanie. Mais de quoi donc ? Cette masse jaune à la consistance d’argile, était-ce le buisson des cheveux en devenir, son brouillon, son esquisse première ? Et cette plongée vers le bas de l’œuvre, cette manière de buse de ciment gris tachée par le temps, ceci représentait-il un cou, cet isthme empreint de mystère qui rattachait la pensée à la lourde matérialité du corps ? Et cette proue de calcaire, cette figure avancée d’une probable Albion, ceci faisait-il signe en direction du visage, cette quintuple essence synthétisant le sensualisme par lequel l’homme prend acte du monde ? Et de lui-même dans un seul et même geste ?

Maintenant les coups de pinceaux étaient devenus rageurs, la toile claquait sous les assauts du spalter, sous les déflagrations rythmées de la brosse. Car il fallait dire, dans l’urgence, dans la peur et le tremblement tout ce qui surgissait ici et maintenant de la condition humaine et en graver les incroyables traits dans la substance de la pâte, dans la sourde touffeur de ce qui, par nature, était immobile, muet, inerte. Pure décision de ne rien proférer, la pâte se laissait manipuler, transformer en ce qu’elle deviendrait, ce destin simplement dévolu à témoigner, sur le carré de lin, la strate d’une histoire, le dépôt de l’art en son infini renouvellement. Mince écaille de sens s’allumant du feu discret du fanal perdu dans l’étoffe blanche de la brume. Créer, tout contre le matin naissant, encore illuminé des songes nocturnes, c’était se livrer à un acte de demi-conscience, c’était une apposition de soi dans l’ornière des choses sans que rien n’en manifestât l’étonnante présence. Soudain l’on surgissait à même le sujet que l’on était de la même manière que le jour naît de la nuit à la seule empreinte de l’aube.

Alors l’on s’apercevait, dans le dénuement et la stupeur, l’on se reconnaissait dans cette figure lagunaire, dans cette tragédie de carnaval, masque vénitien si austère qu’il n’était que celui du mime, cet étrange personnage dépourvu de langage n’ayant pour rhétorique que son propre corps, sa gestuelle d’animal pris au piège. Proférer un drame en langage est assurément douloureux. Mais c’est à mesure simplement humaine. Le transposer dans un langage sans langage c’est le vêtir d’une transcendance tragique par laquelle rejoindre l’immense solitude des dieux dont l’empyrée privé de parole se donne à voir comme un néant absolu, le visage du nihilisme accompli. Là est bien la condition aporétique du mime qui se débat et gesticule devant l’effroi de ne jamais être compris, donc de ne jamais se hisser d’un sort cousu de perte et de nullité à être.

 

La quadrature de sa propre chair.

 

Là est aussi la problématique de l’Artiste qui s’annule à même son œuvre. Tracer sur la toile le beau paysage, poser le clair-obscur de la nature morte sublime, initier une fresque historique, donner lieu à une esquisse sociale, tout ceci constitue l’auréole d’une identique déclinaison, à savoir tracer dans le vivant la quadrature de sa propre chair. C’est toujours l’inaltérable et permanent foyer du soi qui est en question. Ce qu’au fil des jours l’on tisse patiemment, c’est cette trame infinie qui nous traverse et nous met en demeure d’en repérer le parcours souterrain, d’en montrer la possible résurgence. Masque de Nacre savait de toute éternité que l’acte de peindre ne consistait uniquement à poser des pigments sur un subjectile, y reconnaître des lignes et des traces, y deviner des surfaces, y lire l’amorce plastique d’une anatomie. Non, peindre était élever sa propre effigie, tailler sa silhouette dans la pierre du jour, dégager du marbre infiniment disponible du réel cela même qui nous parle comme l’unique fable que nous sommes au devant des hommes. Tout créateur est à la recherche de l’absolu, de la verticale vérité, de l’évidence faite chair. Or rien ne dispose mieux à cette haletante découverte que le fait de sonder son propre continent. Ici, plus de dérobade possible. Ici, procès dialogique institué de soi à soi. Le sans-distance qui seul autorise la parole de confiance. Certes, s’en remettre à l’autre est la voie parallèle. Mais la difficulté réside dans le terme même de « autre » qui déporte de soi et crée une « vérité relative » puisque le sujet est dépossédé de la matière même qui constitue son essence. L’autre, quel que soit le degré d’authenticité qui nous attache à son être est (ceci est un truisme) dans l’orbe de l’altérité, donc de l’inatteignable par définition. Simple question de logique que redouble la nature différente de la présence ontologique. Car de soi à l’autre, l’écart est identique à celui de deux terres que sépare un océan.

 

Paradoxe : liberté et aliénation.

 

« A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier… » Il est temps maintenant de reprendre l’assertion posée à l’incipit du texte et de tâcher d’y trouver de nouvelles significations. Oui, le langage intérieur, oui les pensées, oui les réflexions et méditations de l’Artiste avaient trouvé à se solidifier, à se métamorphoser en substance palpable, en couleurs, en formes dont la réalité était incontestable. Et c’est bien ce phénomène de la réalisation qui pose question pour la simple raison qu’il s’agit d’un double mouvement qui instaure une exigence et la détruit à même sa parution. La production de l’œuvre d’art est cette liberté suprême par laquelle l’Artiste trouve son accomplissement qui n’est, corrélativement, que l’autre face de son aliénation. Oui, de son aliénation. Car, ici, dans ce masque tragique, figé, incapable de quelque anamorphose que ce soit se dit l’imprescriptible ornière du destin, son empreinte définitive, le couperet de la lame de la temporalité qui, du présent qui apparaît, annule le passé et n’autorise nul avenir. « Autoportrait » inaugure une vision renouvelée d’une image de soi qui, en définitive, n’en est qu’une clôture, si l’on prend soin de raisonner avec la rigueur nécessaire. Oui, l’être s’est solidifié en cet étrange insecte pris aux épingles de l’entomologiste, limité à cette immobile plaque de liège qui en est le définitif linceul. Ici se montre le dernier flux de l’activité langagière, comme une écume se sédimentant sur le rivage existentiel. Théorie de l’instant qui reprend en son sein toutes les virtualités actuelles et les condense sous les auspices d’une indépassable vision. Rideau qui se referme sur un spectacle suspendu, dernier coup de scalpel nous livrant de la personne un masque métaphysique tel qu’il pourrait s’adresser à nous depuis un incompréhensible au-delà.

 

Peinture comme langage.

 

Chaque touche, chaque forme, chaque tracé est un mot qui part, une phrase qui s’évanouit, un texte qui disparaît. Ainsi, lorsque l’esprit a fini d’inscrire sa marque dans l’intimité du support, que l’âme y a déposé l’essentiel de ses ressentis et imposé ses déterminations, ceci n’est pas sans évoquer le livre que l’on referme, les signes d’encre et de papier qui y trouvent un éternel repos, le luxe d’une bibliothèque dans la pénombre de laquelle se referme, telle une coquille de nacre, les valves qui en contiennent le secret. Rien de plus pathétique, en fait, qu’une œuvre achevée dont le destin est au passé, rarement à l’avenir. Des milliers de chefs d’œuvres dorment dans les rayonnages de vénérables institutions culturelles, des milliers de toiles hantent de leur présence inapparente les réserves des musées. Ce qui porte l’œuvre d’art au jour, toujours l’activité d’une conscience productrice, le feu d’un enthousiasme, la foi en soi qui en est l’incontournable point d’incandescence. Certes, parfois, comme chez Van Gogh, c’est le désespoir qui semble constituer le moteur de cela qui donne naissance à « Autoportrait à l’oreille bandée » ou bien à « La Nuit étoilée », mais ce ne sont là qu’apparences. Jusqu’au dernier instant Vincent a cru en « sa bonne étoile », à la reconnaissance de son génie qui n’allait pas tarder, qui éclaterait au ciel du monde comme l’une de ses plus marquantes vérités.

 

Verbalisations d’un langage intérieur.

 

Ce qui est nécessaire, avant de conclure, c’est de retracer brièvement les étapes qui sont l’intime processus par lequel une œuvre se donne à penser comme un gain de la matière sur l’esprit. Au début, c’est à peine un songe, une pensée floue, une idée en germe qui cherche les voies de son éclosion. Au début, dans l’incertaine clarté de l’aube, ce ne sont que d’hésitantes touches, à peine des lavis, tout juste d’hésitantes propositions formelles, quelques signes traçant les frontières d’un visage, quelques traits qui ne sont pas encore saillants, pour la simple raison qu’ils sont en réserve, qu’il n’est jamais facile de se prendre pour modèle et d’en livrer une image qui ne soit celle d’une aimable concession, d’un égotisme foncier, d’une caresse à soi adressée en signe d’auto-reconnaissance. Au début donc, les premières traces se rendant visibles sur la toile ce ne sont que des verbalisations d’un langage intérieur. Quelques substantifs précisant le lieu à faire émerger. Quelques adjectifs posant la qualité des tons respectifs. Quelques adverbes affirmant le mode impressionniste, symbolique ou bien fauve de la composition. Peu à peu les signes jouent en mode complémentaire, s’éclairant l’un l’autre, se révélant selon une esthétique dialogique. Confluences des harmonies dont, bientôt, une forme émerge que nous reconnaissons pour être la figuration de l’Artiste. Une fiction a commencé. Une fiction se précise qui puise dans l’esprit de son créateur les sèmes qui vont concourir à porter sur le champ de la vision de simples entités intellectuelles, des impressions, des notions aussi vagues que celles que peut fournir la psyché dès l’instant où elle est mise en demeure de métaphoriser l’invisible matériau dont elle est constituée.

 

Un processus magique.

 

Merveilleuse métamorphose du geste artistique, incroyable prodige alchimique de transsubstantiation d’un irréel en réel dont tout génie créateur est l’étonnante instance médiatrice. Les enfants ou bien les esprits dénués de malice et de calcul prédiquent ce saut dans l’œuvre réalisée en tant que « magie » et sans doute ont-ils raison, au sens étymologique si bien défini par Ronsard dans « Les Meslanges » : «art de produire, par des procédés occultes, des phénomènes sortant du cours ordinaire de la nature». Or n’est-ce pas là la définition même du processus esthétique au terme duquel un événement «secret, mystérieux, caché» (définition de « occulte ») se montre à nous, hissé du cours de la nature dont le Peintre est l’une des manifestations pour nous livrer cette icône transfigurée par la toute puissance de la culture. La pure idée originelle était devenue représentation. Les mots qui soutenaient la pensée et portaient au devant d’eux le projet artistique, voici qu’ils avaient pris corps, s’étaient condensés, avaient migré depuis leur réserve d’invisibilité jusqu’à cette mise en scène à proprement parler « matérielle ». Les sentiments, les passions, les réserves, les inclinations diverses, les tropismes - ces minuscules mouvements de l’âme -, se voyaient maintenant affectés d’une forme, enrobés d’une couleur, déterminés par des jeux de lumière, mis en valeur par des contrastes. Le langage initial était devenu corporel, s’était retourné à la manière d’un gant afin de laisser apparaître ce qui, en son fond, paraissait le nervurer, cette image qui surgissait au plein de la conscience et révélait l’âpre beauté de toute réalité dès l’instant où la transcendance l’atteignait en sa vérité.

 

L’œuvre en tant que questionnement.

 

Matière. Peut-être n’était-on donc que ceci et les mots si volatiles, si élégants, empreints n’étaient-ils que le reflet de cette dernière à moins que ce ne soit la troublante mission de l’art qui ait obéré la justesse de notre vision ? Cette hypothèse faisant alterner successivement les mérites de la matière et de l’esprit, jamais nous n’en viendrons à bout. C’est bien pour cette raison que la figuration artistique accomplit cette belle tâche de tout reconduire au néant afin qu’égarés, nous nous attachions à reconstruire le sens par nous-mêmes. Il n’y a pas d’autre lieu de compréhension possible. Regardant « Autoportrait » de Barbara Kroll que voyons-nous en réalité ? L’Artiste transparaissant à même sa toile ? Une simple figuration abstraite ? Des traits de son tempérament ? Un mystère planant autour d’un visage ? Un masque de carnaval ou bien celui d’un mime ? Ou bien le tout à la fois ? Sans doute la réponse est-elle dans la question ! Nous voyons en tout cas quelque chose qui questionne. Ceci n’est-il as l’essentiel de ce que l’art a à nous apprendre ?

 

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 14:01
Venue du plus loin de l’étrange.

   

"Inutile ostentation".

Œuvre : André Maynet.

 

 

   « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

 

                                Jacques le fataliste et son maître - Denis Diderot.

 

 

   Dire combien ce lieu sans lieu, ce temps sans temps étaient étranges, dépasse tout entendement fût-il rompu aux subtilités intellectives. Il s’agissait d’une manière d’Utopia, de Nusquama, de « Nulle-part », qu’on eût pu désigner aussi bien du prédicat d’«Abraxa », cette ville des fous dont Erasme rend compte dans son « Eloge de la folie ». Oui, de la folie. Car comment disposer d’une position stable, comment figurer sous la majesté d’une humaine silhouette lorsque vous désertent aussi bien le site d’une origine que ce qui, par essence s’y attache, à savoir l’architecture d’une identité ? On avançait au hasard sur la dalle grise et anonyme. On poussait ses pas dans un étrange sur-place, à la façon des mimes qui ne progressent que dans leur propre rêve et dans les fantasmes des Voyeurs qui, par eux, les mimes, se laissent fasciner. La réalité était si peu préhensible (mais qu’était donc la réalité dans cette pliure du songe ?), les choses si peu concevables qu’on existait comme en sustentation, pareils aux araignées d’eau qui frôlent le miroir de l’onde sans même le toucher, simples irisations de l’instant suspendu qui, jamais, ne retombe. Alors tout est immobile, silencieux. Nul langage n’existe sauf celui d’une réverbération des corps dans le tain impalpable d’un improbable miroir.

   Il semblait qu’au-dessus de cette densité grise, de cette inconcevable brume, flottait un impératif. Nullement une imprécation qui eût rompu le charme à l’aune de son brutal couperet. Plutôt une insinuation cachée, peut-être une souple incantation ou bien la rumeur d’une prière logée au creux d’une mystérieuse crypte. Simplement, sans doute, celle des corps où ruisselait l’effeuillement d’une mutité. C’est ainsi, les atmosphères insolites conduisent l’âme à ne rien proférer qui entaillerait le jour. Seulement un murmure, un éthéré bourdonnement faisant son bruit de ruche en arrière de la falaise blanche des fronts. Ce qu’on voyait dans cette illusion souveraine : une Innommée au long corps d’albâtre, une liane sans début ni fin, une légère torsion du buste accomplissant un retour vers un proche passé, une hypothétique interrogation muette ou bien un questionnement inquiet. On ne pouvait guère savoir au-delà de cette posture immatérielle réduite à sa fixité, comme si une angoisse en tendait silencieusement la membrane de peau, comme si un cri anciennement proféré s’était cristallisé dans une intangible concrétion.

   Dans un plan plus éloigné, peut-être à l’angle d’un jour appartenant à une antique mémoire (mais comment parler de « passé » alors même que le temps semble ne devoir jamais surgir ?), une autre Innommée à la taille menue de guêpe, aux longs bras, deux brindilles en attente d’être, deux jambes infinies qui plantent leurs racines dans un brouillard lagunaire, avec, pour vêture, un seul bas couleur de chair et d’aube irrésolue. Le visage est un masque de porcelaine pareil à ceux qui hantent la Cité des Doges, près des canaux aux réverbérations d’étain. La coiffe est une efflorescence rose et bleue qui fait l’unique tache de couleur dans l’estompe de l’heure, une légère mélodie posée sur le camaïeu des choses invisibles. Certes tout ceci, ces touches subtiles, cette improvisation des teintes natives, ce pastel n’osant dire son nom sont si peu affirmés qu’on pourrait en considérer la manifestation inapparente et sans autre valeur que ce grésillement, ces quelques césures inaperçues dans la percée du poème. Seulement penser ceci, cette inattention à accorder à une parution discrète, presque inapparente revient à biffer ce qui, de la présence, vient à notre encontre dans la seule mesure qui soit : celle d’un sens à connaître.

   Mais rien ne servirait d’épiloguer, de broder, de festonner des phrases autour de Celle qui, se voulant inapparente, se traduit en réalité comme le début d’un alphabet chromatique, l’initiale d’un chant qui, bientôt, dépliera ses volutes, affirmera sa distance, prendra son envol, quittant la dalle originelle qui l’a enfantée. Cet essai de s’exiler du sol premier, de s’affranchir du lieu de sa naissance, de son site fondateur, rien ne le rendra plus visible que l’attitude de la troisième Innommée (nommons-la provisoirement ainsi), cette petite fille apeurée qui cherche la protection de Celle qui accepte de la prendre en garde. Deux silhouettes faisant corps dans un genre d’affinité qui les confond en un ressenti commun. Y aurait-il danger ? Quelque chose comme une « inquiétante étrangeté » pourrait-elle surgir à tout moment qui menacerait, remettrait au néant ce qui vient de dévoiler son être comme l’une des actualisations de ce qui vient au paraître ?

   Oui, cette image toute en tension, ourlée d’un tragique discret nous invite à réfléchir à ce que veut dire prendre nom et croître sur la Terre, sous le Ciel où glissent les nuages, ces fugaces harmonies traçant le destin de l’éther tout comme le sol imprime en nous ses racines nourricières. Être nommé ne veut pas seulement dire prendre son envol à partir d’une quelconque effusion, d’un premier prédicat venu, fût-il événement sous les espèces d’une frise florale venue ceindre un front soucieux de connaître le vaste monde et ses myriades de mouvements colorés, ses miroirs éblouissants, ses infinis carrousels, ses fragments de changeant kaléidoscope. L’être de toute Innommée est toujours en attente d’un nom mais celui-ci n’est jamais libre de s’affranchir du territoire à partir duquel il a pris essor. La bonne décision : demeurer au centre de soi, si près de sa texture originelle que jamais son être ne s’absentera, quand bien même on tâcherait de lui donner une impulsion différente de celle qui, de toute éternité, lui  a été assignée comme son chemin le plus juste. Ceci s’appelle Destin que guident les Moires, filles d’Erèbe et de la Nuit. La première de ces filles file le fil du destin, la seconde le mesure avec une baguette, la troisième le tranche. Inévitable succession de jours heureux et d’heures sombres. Il n’est que de connaître ce clignotement qui fait sens et s’appelle l’exister. Tout est déjà inscrit dans le sol qui nous a vus naître, tout comme sur « le Grand Rouleau » qui inspire tellement Jacques le fataliste. D’une manière ou d’une autre, fût-elle terrestre, fût-elle céleste il nous faut être reliés. Ainsi prenons-nous nom de notre saut qui n’est qu’un essai de paraître le temps d’une brève illumination !

   Ainsi se justifie le titre donné par l’Artiste à son œuvre : « Inutile ostentation », puisque, aussi bien, incliner son paraître de telle ou de telle manière est une ostentation, une prétention à être qui nous dépasse et devrait nous reconduire à cette vertu d’humilité qui est, sans doute, le bien le plus précieux auquel nous puissions confier nos modestes destinées.

 

  

 

 

 

 

 

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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 14:10
Inclinée à la blancheur.

Variation sur la pose de Mathilde.

Œuvre : André Maynet.

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Les couleurs mentaient, les couleurs agressaient, assaillaient. Le rouge, l’éclat rubescent, partout gonflait son goitre et les flots d’hémoglobine faisaient leurs cinglantes rigoles dans les caniveaux des villes. Le vert avait tout envahi, tout colonisé. Les mousses aux cheveux sombres, les lichens aux reflets argentés, les lentilles d’eau des mares s’écoulaient du ventre de la Terre comme par une bonde d’évier. D’évier putride. Il y avait tant de désolation dans cette teinte glauque, flasque, pareille à la mesure de l’âme lorsqu’elle n’a plus de point d’attache et que l’horizon recule, hors d’atteinte, perdu à la manière d’un invisible fil. Et le bleu, les vagues de bleu du ciel et de la mer. Les flux ripolinés, les laques lourdes dilatant leur abdomen tellement semblable aux écailles des sauriens, à leur gélatineux désir de manduquer tout ce qui passe à leur portée et de digérer longuement le monde de manière à ce qu’ils en devinssent les irrécusables maîtres. Cannibalisme du bleu où se fondaient les individus sans même s’apercevoir qu’ils devenaient transparents à eux-mêmes, tellement cette teinte était sournoise, à l’affut de la moindre parcelle de peau, du moindre visage à badigeonner comme s’il était commis à bientôt ne plus paraître que dans une manière d’inconsistante liquide, d’imperceptible souffle aérien. Et le jaune, la fameuse haute note jaune du Hollandais, la hurlante, déchirante note qui vrillait les entrailles, éclats solaires, giclures aiguës des tournesols aux lames en forme de shurikens, paille pléthorique du cannage des chaises prête à taillader votre assise, à vous reconduire à l’inapparence du ciron, jaune éteint du Café de nuit et le parquet semblable à des sillons emplis de haine, engagés à votre perte alors que vous demeurez dans le jaune, vous aussi, mais celui de la sidération, jaune bilieux qui vous dissout de l’intérieur et vous ronge comme un acide sournois, une fumée délétère dont, bientôt, même vos veines seront atteintes, charriant cette agonie de la lumière. Et le brun, cette exhalaison de l’argile, cette décomposition de l’humus, cette subtile tonalité de feuille morte qui vous attaque par le bas, s’invagine dans vos talons, se ramifie dans le poteau de vos jambes, s’infiltre dans votre sexe et sème partout la terreur afin que, devenu terre à votre tour, l’on ne puisse plus vous distinguer du tronc d’arbre, de l’écorce, de sa desquamation dans la terreur d’automne, cette avant-mort. Voyez ces teintes joyeuses, tellement elles sont proches de votre propre libération. La mort, c’est bien cela n’est-ce pas, est une libération ? Voyez cet aspect cireux, pareil à un antique plâtre, à une résine éteinte, à une chair en perdition, voyez Deux vieillards mangeant de la soupe, sans doute la dernière libation, dans la toile de Goya. Oui, cela donne des frissons dans le dos, à tel point que, dorénavant, vous ne pétrirez plus la terre qu’avec appréhension, avec, dans les membres, la raideur définitive d’une métaphysique réalisée, parvenue à son terme ultime. Et l’orange qui brûle tout, qui incendie, qui porte l’acte de folie de Néron à une forme d’accomplissement esthétique. Regardez le fauvisme, laissez vous envahir par les flammes ravageuses d’Othon Friesz dans ses Arbres d’automne, cela monte du sol pareil à une lave incandescente, cela ravage, cela enveloppe tout dans un genre d’apocalypse et, vous aussi, fascinés, vous commencez à vous consumer au milieu de cet embrasement de la nature. Bientôt vous ne serez plus qu’une torche, un vulgaire brandon que la première brise emportera dans les régions inconnues, peut-être dans l’Enfer de Dante et ses cercles ignés. Et le violet, dont l’évident symbolisme mortuaire est un fait bien réel, enraciné dans les pliures vives de l’inconscient. Voir violet c’est déjà être dans le deuil, dans la forme de passage de la vie à la mort. C’est à ceci, à cette durable perte que nous invite le Poète Rimbaud dans le sonnet des Voyelles : O, Oméga, rayon violet de tes yeux. Déjà le regard n’est plus qui est envahi d’ombre, déjà il n’est plus, dans le monde visible, qu’une trace de khôl qui n’est autre que l’empreinte du mystère. Mais que devient donc le regard dès qu’il s’absente ? Est-il en voyage pour plus loin que lui ? Est-il clos définitivement sur un éternel silence ?

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Oui, les couleurs mentaient, les couleurs trichaient, c’est pourquoi Blanche avait enduit son mince corps de blanc d’Espagne et, maintenant, il rayonnait de l’intérieur comme une pierre d’albâtre, comme un cristal de gypse, une vibration de quartz. C’était si étonnant de voir toute cette pureté, cette virginité, cette sorte d’absence sublime qui ruisselaient d’une anatomie reconduite à ses propres origines. Comme si, dans un temps très ancien, épris de classicisme et de valeurs antiques, la figuration humaine n’avait été, à la manière des temples grecs débarrassés par le temps de leurs teintes initiales, le bleu, le noir, le rouge que des architectures dépouillées, des colonnes doriques simples et nues, des frontons dépourvus de couleurs, des architraves épurées, des frises florales aussi anonymes que la fleur du magnolia ou bien la discrétion du lys, le reflet de la corolle du lotus dans l’eau translucide. Pensant être agréables aux dieux, les Antiques s’étaient fourvoyés et leurs badigeons colorés n’étaient que la teinte de leur idolâtrie, à savoir une perversion de leur essence, une inutile métamorphose, l’apposition d’un masque sur un visage dont la naturelle épiphanie ne sollicitait nul déguisement, nulle application d’une cosmétique. Il fallait laisser les choses dans leur image native. Le nouveau-né vient au monde dans l’évidence de soi sans qu’il soit besoin de le maquiller, de l’affubler des vêtures de la comédie humaine. Voyez l'Héphaïstéion d'Athènes tel qu’il est alors qu’il a abandonné les parures anciennes, les fastes par lesquels croyant subjuguer les dieux, attirer leur clémence, les Mortels n’attiraient que leur courroux. Certes les dieux étaient ambigus et participaient aux débauches terrestres, aux fêtes des hommes, à leurs déchaînements, mais dans une manière de compromission dionysiaque dont ils s’affranchissaient dès qu’ils regagnaient les hauteurs apolliniennes de l’Olympe.

Là, tout en haut de la montagne, les espaces ouraniens, les contrées de la transcendance, le territoire du sacré n’autorisaient guère les travestissements et les marches de guingois. Le carnaval, ses masques colorés, ses agitations, ses gigues, ses pantomimes, tout ceci était frappé du sceau de la contingence et de la satisfaction immédiatement comblée. Donc du superficiel venant dissimuler ce qui était ordinaire et parlait d’une voix modeste. C’est tout de même sidérant cette propension de l’homme à enfourcher la première monture venue, à se vêtir d’épais caparaçons et de se pavaner parmi la foule des badauds avec l’assurance de ceux qui ont découvert une vérité. La vérité, si du moins l’on peut l’approcher d’un iota, est cela même qui sommeille sous les frais ombrages, dans la demi-teinte de l’aube, cette blancheur venue dire aux Existants la fragilité des choses, la nécessité de ne laisser d’empreinte que longuement méditée, à peine apposée sur le vol libre de l’oiseau, le dépliement de la fleur, le glissement du nuage dans le ciel pris de clarté. Juste une légère translation, un passage inaperçu d’une matité à une brillance, d’une brillance à une matité comme si l’essence du temps était cette modeste oscillation que nous appelons l’heure, la seconde, mais qui, en réalité, est la grâce de l’instant nous visitant sur la pointe des pieds. La belle apparition de Blanche, sa modeste esthétique, sa belle cambrure offerte comme un lexique discret à deviner plutôt qu’à interpréter, les quelques touches d’une couleur presque invisible sur le bourgeon des seins, les palmes des mains, le socle des pieds, tout ceci est une fable venue nous dire en mode pictural ce que les mots, jusqu’ici, ont essayé de dessiner dans la forme approchée d’un possible langage. Mais ici, il faut laisser la place aux belles considérations d’un Wassili Kandinski pour lequel la problématique des couleurs se prolongeait bien au-delà de considérations esthétiques :

Le blanc que l’on considère souvent comme une non-couleur (…) est comme le symbole d’un monde où toutes les couleurs, en tant que propriétés de substances matérielles, se sont évanouies (…) Le blanc, sur notre âme, agit comme le silence absolu (…) Ce silence n’est pas mort, il regorge de possibilités vivantes (…) C’est un rien plein de joie juvénile ou, pour mieux dire, un rien avant toute naissance, avant tout commencement. Ainsi peut-être a résonné la terre, blanche et froide, aux jours de l’époque glaciaire.

De quelle façon, mieux que celle du Peintre de l’abstraction, aurait-on pu décrire cette aube (il ne s’agit que de cela) par laquelle nous venons au monde et commençons à proférer dans l’hésitation et la modestie ? Cette belle image d’André Maynet, la venue aux choses de Mathilde, nous invitent à une longue rêverie. Nous y sommes déjà comme dans la pureté du poème. Nous y demeurerons tant que le silence aura lieu.

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 09:32
Esthétique de l’œuvre : du dehors au dedans.

"Rêver encore (15)"

Isabelle Mignot (2015)

Encre, café, acrylique, enduit et

mortier sur papier 36 x 36 cm

***

Incipit.

Afin d’entrer adéquatement dans ce texte, on fera l’hypothèse suivante :

Toute œuvre que nous rencontrons pour la première fois ne s’illustre d’abord qu’à l’aune d’une énigme. Nous n’en percevons que l’allure générale à défaut d’y déceler le dessein profond dont elle est la mise en scène. Pour nous saisir de sa rhétorique, il sera d’abord nécessaire que nous sortions d’une subjectivité profondément enracinée dans notre corps. Que nous l’abandonnions après qu’un saut aura été accompli. Ensuite c’est au monde que nous rapporterons, à son paysage, à son visage familier duquel nous prélèverons des indices de compréhension nous amenant en direction de l’œuvre. Dans le genre d’une propédeutique, d’une initiation selon le processus classique nous conduisant du connu avec lequel nous avons habituellement commerce, vers l’inconnu, l’art dans ses manifestations singulières. Au terme de notre confrontation avec le monde nous serons en possession des outils qui nous permettront de déchiffrer l’œuvre comme si le palimpseste qu’elle nous offrait originairement nous livrait progressivement les textes superposés qui en constituaient la trame. Enfin nous pourrons lire, interpréter et nous situer au regard de la proposition plastique que nous avons choisi d’approfondir. Ainsi fonctionne toute esthétique qui se doit d’inventorier les sèmes pluriels du monde afin de les intégrer dans ce que nous avons à voir, cette œuvre dont la singularité procède du monde qui l’accueille et la révèle.

***

Il serait vain de croire qu’une œuvre nous parle d’elle-même, qu’elle nous adresserait d’emblée un langage si clair que nous ne pourrions jamais douter de son propos. Mais, pour cela, il faudrait que la toile, affectée d’une transparence sémantique, nous livre ses nervures dont nous ne pourrions douter du caractère de vérité. Comme la pomme posée sur la table nous fait le don de son être-fruit sans que nous songions à le contester ou à argumenter à son propos. C’est ici de l’ordre d’une évidence et nous n’aurons pas à passer derrière la pomme afin de savoir si elle dissimule un secret. Le propre d’un objet ordinaire posé devant nous, c’est celui d’apparaître dans la clarté, même si des esquisses différentes peuvent naître du point de vue à partir duquel nous le regardons. Mais la peinture ? Mais cette peinture que nous visons avec, au début, une vue qui serait identique à un trouble de la perception ? Car rien ne sert d’accommoder, avec l’organe de la vision s’entend, seulement avec celui de l’intellection. Avant de décider quoi que ce soit qui prétendrait faire le tour de l’œuvre et en connaître toutes les figures possibles, il convient de se poser quelques questions. Mais nous y reviendrons plus tard. Il faut, tout d’abord, partir de soi puisque c’est bien un Soi qui prend acte d’une situation.

Sortir de soi.

Voilà la première tâche dont nous avons à nous acquitter. Avant même de regarder cette proposition esthétique, c’est à un saut que nous sommes conviés. A partir de notre anatomie même. Nous sortons à peine d’un corps si dense qu’il nous fait l’effet d’une forteresse avec ses barbacanes et ses mâchicoulis. Nous ne voyons qu’à travers des meurtrières et le réel, au-delà de nous, est comme le songe dans lequel nous étions pris, dont nous émergions avec quelque difficulté. C’est si douloureux de quitter sa demeure, de se dérober aux plis intimes qui retiennent et veulent conduire à une expérience interne, à une sensation dont le corps serait le seul dépositaire. Oui, car il y a comme une disposition autistique qui nous enjoindrait de ne nullement faire effraction, de ne rien connaître qui s’exonère de soi, de ne visiter nul royaume qui ne soit le nôtre. A la manière d’un phare côtier qui ne consentirait à n’éclairer que l’en-dedans de ses murs avant de dispenser sa lumière aux habitants de la côte et, au-delà, aux passagers des navires hauturiers.

Mais sortir de soi n’est pas l’équivalent d’une visitation de l’autre, cet étranger qui, lui aussi, s’abrite derrière ses propres remparts et cherche à y demeurer avec le plaisir que donne toute possession singulière, toute jouissance autonome, toute conscience d’une plénitude atteinte dans l’écart infinitésimal d’une sensation immédiate. Là est le grand problème, c’est que nous sommes des entités indépendantes, des ilots qu’un archipel ne réunit qu’à l’aune d’un parcours identique dans des eaux certes partagées, mais qui délimitent et tracent des frontières. Les nôtres. Les leurs, celles qui affectent les autres d’un voile, les nimbent d’une nébulosité, les rendent mystérieux à la mesure de l’inconnaissance que, par nature, nous en avons. Ce qui est vrai pour nous est tout aussi vrai pour l’autre puisque, pour celui qui est nécessairement différent, nous sommes, nous aussi, ce qui diffère de lui.

Mais allons dans le concret. « Rêver encore », ce titre qui, à lui seul, renvoie l’être que nous sommes à sa racine première, à l’ombilic d’une nuit dont nous émergeons à peine - la chair est si compacte, si mystérieuse, si impénétrable - cette œuvre donc se présente à nous sur le mode de l’énigme. Non seulement l’énigme que tout art porte en lui comme sa réserve la plus apparente, mais aussi celle de l’artiste que nous ne connaissons pas, mais aussi la nôtre propre car le territoire secret, la jungle dense, la savane illisible, c’est tout simplement celle que nous sommes, ce hiéroglyphe étonnant, cette réalité têtue dont nous ne parvenons pas à décrypter le sens. Pour cela, lire, interpréter, comprendre enfin, nous ne disposons pas du recul nécessaire. Nous sommes cette œuvre que nous créons à chaque respiration, à chaque battement de cœur, à chaque pas sans avoir accès au mystère qui s’y cache et nous porte en avant de nous avec une manière de cécité ou, à tout le moins, d’innocence. Comment se connaître alors que nous demeurons enclos dans notre propre espace ? Comment se percevoir alors que nous déroulons, en même temps que nous, cette temporalité qui nous constitue et s’efface à même sa propre parution ? Afin de connaître quoi que ce soit, il faut un écart, une distance, une différence. La pomme, nous ne pouvons la faire nôtre dans un geste de savoir qu’en raison du fait que nous pouvons la percevoir, en tirer une sensation, en percevoir un goût, en apprécier la texture. La pomme devient pur objet, donc saisie d’une objectivité. Ce qui nous est refusé en tant que sujet puisque, jamais, nous ne pourrons nous appréhender nous-mêmes comme objet d’expérience, comme chose posée en face dont nous pouvons tracer une esquisse, dresser une figure, graver les traits dans la ductilité d’une argile. Jamais nous ne nous percevons en totalité. Jamais nous ne verrons ni notre dos, ni notre visage si ce n’est dans le reflet d’un miroir ou dans les yeux de l’autre, précisément, celui qui, par rapport à nous, dispose de l’espace, du temps nécessaires à l’élaboration de l’être, qu’en nous, il vise.

Sortir de soi en direction du monde.

L’autre dont nous parlons comme si son essence nous était directement accessible, comme si sa présence allait de soi, identiquement au bouton de la rose ou bien à la cruche d’eau sur la margelle du puits, l’autre donc, nous ne pouvons l’aborder directement, le comprendre à simplement le regarder. Sortant à peine de nous, dans un geste à proprement parler de gestation, nous ne pouvons demander à l’autre de se révéler dans un mouvement qui, pour lui aussi, est souffrance et, d’une certaine manière, renoncement à soi. Prendre acte d’une altérité revient à rétrocéder dans un genre de gangue primitive, d’obscurité, de manière à ce que notre en-face puisse diffuser sa propre lumière. Or la lumière du regard de l’ami, de l’étranger, de l’inconnu est de nature si vive, si coruscante que nous risquons de nous y brûler. Avant de regarder l’autre ou bien son œuvre qui en est la pointe avancée, le point d’incandescence de la conscience, il faut nécessairement faire un détour par le monde.

Si nous nous appliquons à chercher les significations latentes qui sont en filigrane dans l’œuvre, dans cette œuvre, nous ne pouvons le faire qu’en nous éloignant d’elle, en prenant du recul. Car cette altérité nous trouble en même temps qu’elle donne à notre vue un vertige dont nous devons nous absenter. Les lignes se brouillent, les formes s’interpénètrent, les taches diffusent et se confondent dans une incompréhensible géographie. Pour nous y retrouver, il nous faut le monde, il nous faut le fleuve et la colline, la terre et le feu, il nous faut quelque chose de connu afin que surgissent les lignes de forces signifiantes, les points géodésiques de notre paysage mental. Alors nous disons les coulures noires pareilles aux failles des gorges ou bien à la bouche des grottes. Nous disons l’ocre et la terre de Sienne que révèlent les saignées faites par les hommes dans les carrières d’argile. Nous disons la blancheur de l’écume du rivage, le manteau immaculé de la neige, le flanc d’une porcelaine sur laquelle coule la lumière. Puis l’éclat rouge du rubis, le diamant d’une fraise, la pulpe vive de la grenade. Puis les entrelacs d’une écriture, les arabesques d’un dessin, les irisations d’une encre. Petit à petit, par touches à peine esquissées, par légers frottements de pastel, par transparences de glacis, par à peine insistances de lavis, nous nous approchons du sujet de la peinture, nous commençons à en apercevoir ce qui, jusqu’à présent, était demeuré dans l’ombre d’une première vision. Ce qui était fondamentalement autre devient nôtre. Ce qui était au-dehors, migre vers le dedans et fait sa note musicale, son bruit de source.

Sortir du monde en direction de l’œuvre.

C’est si rassurant de s’entendre avec l’étrange, le lointain, l’inaccessible. Soudain tout s’étoile et rayonne. Ce qui s’annonçait comme menace, cette terra incognita, voici qu’elle dresse ses plans, instaure ses perspectives, bâtit ses demeures, trace ses avenues. Oui, nous voici en un lieu qui commence à nous parler. Voici que se laisse entendre la fable de l’exister et tout devient immensément visible, accueillant, proche. Ce qui était à portée de main, voilà qu’il avait fallu faire un immense périple auprès des choses du monde de façon à ce que nous nous retrouvions dans une aire familière. Visages de femmes. Visages de beauté dont la présence nous dit le luxe de vivre et de recevoir l’offrande d’une couleur, le tracé d’une ligne, l’émergence d’une forme. Forme parmi les formes nous avons enfin trouvé un espace où faire halte, une source où nous abreuver, un temps où installer la beauté d’une méditation. C’est toujours à ce premier glissement que nous sommes soumis, à cette imprécision d’une progression, à ce flou de la perception dès l’instant où paraît l’œuvre dans la mouvance de ses traits. Si elle ne nous interrogeait, alors elle ne serait ni œuvre, ni essai de figuration en direction de l’art. Elle serait chose parmi les choses dans l’anonymat du paraître. C’est toujours cette métamorphose rapide comme l’éclair, inapparente comme le vol de l’oiseau que nous faisons subir à l’œuvre qui nous interroge et nous demande le site d’une réalité, la clarté d’une vérité. Tout essai de création relève de cette étrange nature, s’inscrit dans cette confondante ambiguïté et nous éloigne de lui, d’abord, afin de mieux nous rapprocher de sa parole, ensuite, de nous communiquer la face cachée de son être. Cette belle peinture d’Isabelle Mignot ne nous égare, dans un premier geste, qu’à mieux nous installer dans son propos ensuite. Nous pouvons « rêver encore », il y a l’espace pour cela !

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