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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 08:21
Cet air de tranquille obscénité.

      « Ma délicieuse sorcière ».

         Oeuvre : Eric Migom.

 

 

  

  

  

   Ces filles délurées.

 

   C’est étonnant tout de même cette posture qui pourrait sembler hautement désinvolte si elle n’était doublée d’une audace illimitée capable, à elle seule, briser à des lieux la fragilité d’un verre de cristal. Mais rien ne servirait de jouer les effarouchés, de se dissimuler derrière son petit doigt, nous les aimons ces filles délurées, aussi fières que des alezans sur un champ de course. Et même à Chantilly les plus fières pouliches ne supporteraient la comparaison, le trot le cèderait vite au galop impétueux. Prétendant jockey, il faudrait être bien calé dans ses étriers afin de n’être désarçonné au premier virage !

 

   Un héros légendaire.

 

   Mais éloignons-nous de ces trop faciles métaphores hippiques et voyons de quoi il retourne. Oh, bien sûr, la petite Lolita de ce bon Nabokov est reconduite à ne figurer qu’à l’aune d’une innocence de communiante. Car pour oser dévisager Sorcière, affronter son regard, découvrir son corps - c’est en grande partie fait -, il ne faut pas seulement être un nympholepte à la recherche d’une jeune et possible proie, mais se considérer à tout le moins comme un valeureux guerrier, un héros légendaire, un Ulysse dans la force de l’âge que même le Cyclope ne pourrait effrayer.

  

   Figure de la perversité ?

 

   La Dame est mûre, sans doute au sommet de ses pouvoirs, à l’aise dans son étroit justaucorps, avenante dans le croisement naturel des jambes, justement guindée dans la préciosité de ses escarpins. Pour autant pouvons-nous dire qu’elle est la figure même de la perversité ? Certainement pas car une telle inclination de l’âme - ou du corps-sexe -, se laisse lire comme un geste de subtile domination, comme un rapt dont la prédatrice jouira en secret. Il n’y a de perversité que voilée d’ombre, mystérieuse, fomentant dans une sorte de clair-obscur ses plans d’attaque alambiqués, ses projets d’étendre son empire à la face des benêts et des badauds.

  

   Métabolisme dont il est question.

 

   Ce qui, ici, nous nargue telle l’hyène derrière ses barreaux qui ne rêve que de nous dépecer, c’est la figure même, envoûtante, paralysante de l’obscénité. Car cette dernière ne saurait avoir de limite, ni sur le plan social, ni religieux, ni moral. L’intention dépasse son objet - à savoir la proie -, pour le phagocyter, le réduire à un simple nutriment qui sera l’ambroisie poivrée, pimentée dont la Belle fera l’ordinaire de ses repas. Car, plus que le sexe - dont une projection pourrait bien consister en cette veuve noire sise dans l’éventail des genoux -, plus que le sexe donc, cru et violemment anatomique, c’est d’ingestion dont il s’agit, de métabolisme dont il est question.

  

   Communiez avec la furie luciférienne.

 

   L’amant, l’ami, celui d’une rencontre, d’un hasard, il devient urgent de le réduire à la valeur d’un simple aliment. Vous pointerez bientôt, vous Lecteurs, Lectrices, la dimension inadmissible de cette anthropophagie que vous pensiez reconduite dans les vestiges des temps anciens, archaïques, où la chair humaine était signe de survie. Mais il faut vous défaire de vos réflexes anciens, de vos petites manies de catéchumène. Ici c’est de VITAL dont il s’agit. Obscène A BESOIN de tuer et de manduquer qui vient innocemment lui confier les parties les plus comestibles de son anatomie. Moraline à cent lieues et Sorcière instille son venin au milieu de l’incandescence des instincts. Balayez donc vos préceptes, brûlez les codes de la socialité, jetez aux orties vos sempiternelles manigances, vos manières édulcorées, communiez avec le débridement dionysiaque avec la furie luciférienne, avec la puissance démoniaque.

  

   Le ciel étoilé au-dessus de ma tête.

 

   Ce que, depuis une éternité, vous aviez gravé à la cimaise de votre front, cette niaiserie kantienne dont l’assertion bien pensante vous pesait mais que vous supportiez comme on accepte un bouton ou bien un bubon sur le visage : « Le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au fond de mon cœur », eh bien il faut en faire le deuil et en renverser la valeur, oubliant toute allusion à une quelconque transcendance, substituant à toute morale la satisfaction du désir immédiat, étalant partout la roue polychrome des plaisirs infinis qui ne résultent jamais que de la conquête de l’autre, de sa soumission et, en dernier ressort, de sa disparition.

  

   Au-delà du bien et du mal.

 

   Oui, c’est cela l’obscénité, offenser la pudeur adverse au seul motif que sa propre puissance vaut mieux qu’une faiblesse fût-elle constitutionnelle ou bien acquise. Juste une domination sans partage, un langage prosaïque, un comportement au-delà du bien et du mal puisque plus aucune valeur ne subsiste des catégories anciennes, des préceptes qui édictaient la bonne marche des hommes, leur inscription dans les pas de la vertu. L’obscénité est la vertu retournée, la possession de soi par l’entremise de l’autre. Nulle satisfaction qui serait solitaire. On ne peut être obscène dans sa cellule monastique. Pour l’être il faut être vu, entendu, estimé au trébuchet d’une irréprochable éthique. Il faut se mettre en scène, exposer sa face d’ombre, se dénuder et s’enduire des atours d’une nuit de sabbat, tutoyer l’antre sulfureux de Satan lui-même.

  

   La posture des Existants.   

 

   Mais voici que le discours s’est fait sentencieux, à la limite d’une réprobation, d’un jugement. Parfois faut-il forcer le trait, tracer au fusain la noirceur de l’âme humaine. Tout ceci n’était bien entendu qu’une pirouette, une manière de considération tragique de la posture des Existants. Dans tout parcours, dans toute action s’infiltre toujours un peu de cette transgression qui fait le sel de la vie : un brin de perversité, une touche de provocation, le piment fort d’une obscénité. « Ma délicieuse sorcière » n’est obscène qu’à la mesure des intentions que nous lui prêtons. Alors ce travers  ne serait-il simplement le nôtre ? Nous la voyions déjà sous les traits de cette diabolique Mantis religiosa occupée à brouter les génitoires de ses partenaires alors que, peut-être, simplement la chaleur la dénudait, en même temps que notre regard ourlé d’intentions mauvaises la déposait sur les fonts du vice le plus pur.

 

   Portes du songe ouvertes.

  

   Non Délicieuse Sorcière, nous ne t’accusons de rien qui pourrait troubler ton âme. Bien au contraire nous recevons ton corps comme une offrande, la flamme de tes cheveux à la manière d’un fanal salvateur dans la brume, le sérieux de ton visage garant d’une justesse des sentiments, tes bras croisés témoins de ton humilité, le compas ouvert de tes jambes à la façon d’une généreuse hospitalité, la finesse de tes escarpins, sceau de ton élégance. Nous t’aimons telle que tu es dans cette apparente volupté qui n’est que le reflet d’une joie de vivre. Viens donc hanter nos nuits et nous serons des anges qui volèterons tout autour de cette grâce infinie dont tu nous fais le présent. A bientôt donc. Les portes du songe te sont largement ouvertes !

 

 

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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 09:53
Visage : cette coquille de nacre.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

Félicité d’être sur le bord du monde.

 

A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier, devenir de lourdes résines sous lesquelles se retrouver simples inclusions muettes, insectes aux buccinateurs soudés, aux membres roidis sous l’effet de quelque glaciation. Au début, elle n’avait accordé nul crédit à ce qui semblait n’être qu’une vue de l’esprit, une hallucination de l’imagination. Le matin, enfermée dans la quiétude de sa salle de bains, alors que le frimas poudrait les arbres de blanc, combien il était heureux de rester sous la douche, de chanter, d’enduire son corps d’une mousse abondante dont les bulles qui s’en échappaient semblaient dire le bonheur du jour, la félicité d’être, ici, sur le bord du monde. A peine entrée dans son atelier elle se saisissait de ses pinceaux et projetait sur la toile blanche, cette neige, ce silence, de simples lavis qui, bientôt, prendraient forme. Dans la texture de la pâte. Dans la violence même qui était contenue dans les choses. Formes de corps surtout. Vigoureux, expressionnistes. Giclures de muscles, tensions de peau, lacis de veines plongeant dans la crypte ombreuse de la chair. C’était cela qu’elle voulait, inscrire dans la sculpture existentielle les stigmates de ce qui partout rayonnait, aussi bien la beauté, aussi bien la laideur. Celle-ci ne lui apparaissait nullement sous le signe de la négativité et se signalait à sa conscience en tant que beauté différente. Peut-être plus profonde, plus difficile à atteindre. Il suffisait de contourner le réel, d’en interpréter le lexique complexe.

 

De quoi est-ce l’épiphanie ?

 

C’était toujours ainsi. Les premières touches, à peine un effleurement, une douce insistance comme pour instiller à la toile un lexique ineffable, le début d’une fiction qui ne dérangerait nullement le souci du quotidien. La toile vibrait sous les attouchements. La toile chantait comme l’épiderme de l’amant surpris par les audaces de l’amante. Pur enchantement que de voir naître les phénomènes, d’assister à leur surgissement. Métamorphose qui livrerait bientôt le dernier mot de sa longe méditation. Ici, dans l’approximation se devinait déjà ce qui serait une épiphanie. Mais de quoi donc ? Cette masse jaune à la consistance d’argile, était-ce le buisson des cheveux en devenir, son brouillon, son esquisse première ? Et cette plongée vers le bas de l’œuvre, cette manière de buse de ciment gris tachée par le temps, ceci représentait-il un cou, cet isthme empreint de mystère qui rattachait la pensée à la lourde matérialité du corps ? Et cette proue de calcaire, cette figure avancée d’une probable Albion, ceci faisait-il signe en direction du visage, cette quintuple essence synthétisant le sensualisme par lequel l’homme prend acte du monde ? Et de lui-même dans un seul et même geste ?

Maintenant les coups de pinceaux étaient devenus rageurs, la toile claquait sous les assauts du spalter, sous les déflagrations rythmées de la brosse. Car il fallait dire, dans l’urgence, dans la peur et le tremblement tout ce qui surgissait ici et maintenant de la condition humaine et en graver les incroyables traits dans la substance de la pâte, dans la sourde touffeur de ce qui, par nature, était immobile, muet, inerte. Pure décision de ne rien proférer, la pâte se laissait manipuler, transformer en ce qu’elle deviendrait, ce destin simplement dévolu à témoigner, sur le carré de lin, la strate d’une histoire, le dépôt de l’art en son infini renouvellement. Mince écaille de sens s’allumant du feu discret du fanal perdu dans l’étoffe blanche de la brume. Créer, tout contre le matin naissant, encore illuminé des songes nocturnes, c’était se livrer à un acte de demi-conscience, c’était une apposition de soi dans l’ornière des choses sans que rien n’en manifestât l’étonnante présence. Soudain l’on surgissait à même le sujet que l’on était de la même manière que le jour naît de la nuit à la seule empreinte de l’aube.

Alors l’on s’apercevait, dans le dénuement et la stupeur, l’on se reconnaissait dans cette figure lagunaire, dans cette tragédie de carnaval, masque vénitien si austère qu’il n’était que celui du mime, cet étrange personnage dépourvu de langage n’ayant pour rhétorique que son propre corps, sa gestuelle d’animal pris au piège. Proférer un drame en langage est assurément douloureux. Mais c’est à mesure simplement humaine. Le transposer dans un langage sans langage c’est le vêtir d’une transcendance tragique par laquelle rejoindre l’immense solitude des dieux dont l’empyrée privé de parole se donne à voir comme un néant absolu, le visage du nihilisme accompli. Là est bien la condition aporétique du mime qui se débat et gesticule devant l’effroi de ne jamais être compris, donc de ne jamais se hisser d’un sort cousu de perte et de nullité à être.

 

La quadrature de sa propre chair.

 

Là est aussi la problématique de l’Artiste qui s’annule à même son œuvre. Tracer sur la toile le beau paysage, poser le clair-obscur de la nature morte sublime, initier une fresque historique, donner lieu à une esquisse sociale, tout ceci constitue l’auréole d’une identique déclinaison, à savoir tracer dans le vivant la quadrature de sa propre chair. C’est toujours l’inaltérable et permanent foyer du soi qui est en question. Ce qu’au fil des jours l’on tisse patiemment, c’est cette trame infinie qui nous traverse et nous met en demeure d’en repérer le parcours souterrain, d’en montrer la possible résurgence. Masque de Nacre savait de toute éternité que l’acte de peindre ne consistait uniquement à poser des pigments sur un subjectile, y reconnaître des lignes et des traces, y deviner des surfaces, y lire l’amorce plastique d’une anatomie. Non, peindre était élever sa propre effigie, tailler sa silhouette dans la pierre du jour, dégager du marbre infiniment disponible du réel cela même qui nous parle comme l’unique fable que nous sommes au devant des hommes. Tout créateur est à la recherche de l’absolu, de la verticale vérité, de l’évidence faite chair. Or rien ne dispose mieux à cette haletante découverte que le fait de sonder son propre continent. Ici, plus de dérobade possible. Ici, procès dialogique institué de soi à soi. Le sans-distance qui seul autorise la parole de confiance. Certes, s’en remettre à l’autre est la voie parallèle. Mais la difficulté réside dans le terme même de « autre » qui déporte de soi et crée une « vérité relative » puisque le sujet est dépossédé de la matière même qui constitue son essence. L’autre, quel que soit le degré d’authenticité qui nous attache à son être est (ceci est un truisme) dans l’orbe de l’altérité, donc de l’inatteignable par définition. Simple question de logique que redouble la nature différente de la présence ontologique. Car de soi à l’autre, l’écart est identique à celui de deux terres que sépare un océan.

 

Paradoxe : liberté et aliénation.

 

« A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier… » Il est temps maintenant de reprendre l’assertion posée à l’incipit du texte et de tâcher d’y trouver de nouvelles significations. Oui, le langage intérieur, oui les pensées, oui les réflexions et méditations de l’Artiste avaient trouvé à se solidifier, à se métamorphoser en substance palpable, en couleurs, en formes dont la réalité était incontestable. Et c’est bien ce phénomène de la réalisation qui pose question pour la simple raison qu’il s’agit d’un double mouvement qui instaure une exigence et la détruit à même sa parution. La production de l’œuvre d’art est cette liberté suprême par laquelle l’Artiste trouve son accomplissement qui n’est, corrélativement, que l’autre face de son aliénation. Oui, de son aliénation. Car, ici, dans ce masque tragique, figé, incapable de quelque anamorphose que ce soit se dit l’imprescriptible ornière du destin, son empreinte définitive, le couperet de la lame de la temporalité qui, du présent qui apparaît, annule le passé et n’autorise nul avenir. « Autoportrait » inaugure une vision renouvelée d’une image de soi qui, en définitive, n’en est qu’une clôture, si l’on prend soin de raisonner avec la rigueur nécessaire. Oui, l’être s’est solidifié en cet étrange insecte pris aux épingles de l’entomologiste, limité à cette immobile plaque de liège qui en est le définitif linceul. Ici se montre le dernier flux de l’activité langagière, comme une écume se sédimentant sur le rivage existentiel. Théorie de l’instant qui reprend en son sein toutes les virtualités actuelles et les condense sous les auspices d’une indépassable vision. Rideau qui se referme sur un spectacle suspendu, dernier coup de scalpel nous livrant de la personne un masque métaphysique tel qu’il pourrait s’adresser à nous depuis un incompréhensible au-delà.

 

Peinture comme langage.

 

Chaque touche, chaque forme, chaque tracé est un mot qui part, une phrase qui s’évanouit, un texte qui disparaît. Ainsi, lorsque l’esprit a fini d’inscrire sa marque dans l’intimité du support, que l’âme y a déposé l’essentiel de ses ressentis et imposé ses déterminations, ceci n’est pas sans évoquer le livre que l’on referme, les signes d’encre et de papier qui y trouvent un éternel repos, le luxe d’une bibliothèque dans la pénombre de laquelle se referme, telle une coquille de nacre, les valves qui en contiennent le secret. Rien de plus pathétique, en fait, qu’une œuvre achevée dont le destin est au passé, rarement à l’avenir. Des milliers de chefs d’œuvres dorment dans les rayonnages de vénérables institutions culturelles, des milliers de toiles hantent de leur présence inapparente les réserves des musées. Ce qui porte l’œuvre d’art au jour, toujours l’activité d’une conscience productrice, le feu d’un enthousiasme, la foi en soi qui en est l’incontournable point d’incandescence. Certes, parfois, comme chez Van Gogh, c’est le désespoir qui semble constituer le moteur de cela qui donne naissance à « Autoportrait à l’oreille bandée » ou bien à « La Nuit étoilée », mais ce ne sont là qu’apparences. Jusqu’au dernier instant Vincent a cru en « sa bonne étoile », à la reconnaissance de son génie qui n’allait pas tarder, qui éclaterait au ciel du monde comme l’une de ses plus marquantes vérités.

 

Verbalisations d’un langage intérieur.

 

Ce qui est nécessaire, avant de conclure, c’est de retracer brièvement les étapes qui sont l’intime processus par lequel une œuvre se donne à penser comme un gain de la matière sur l’esprit. Au début, c’est à peine un songe, une pensée floue, une idée en germe qui cherche les voies de son éclosion. Au début, dans l’incertaine clarté de l’aube, ce ne sont que d’hésitantes touches, à peine des lavis, tout juste d’hésitantes propositions formelles, quelques signes traçant les frontières d’un visage, quelques traits qui ne sont pas encore saillants, pour la simple raison qu’ils sont en réserve, qu’il n’est jamais facile de se prendre pour modèle et d’en livrer une image qui ne soit celle d’une aimable concession, d’un égotisme foncier, d’une caresse à soi adressée en signe d’auto-reconnaissance. Au début donc, les premières traces se rendant visibles sur la toile ce ne sont que des verbalisations d’un langage intérieur. Quelques substantifs précisant le lieu à faire émerger. Quelques adjectifs posant la qualité des tons respectifs. Quelques adverbes affirmant le mode impressionniste, symbolique ou bien fauve de la composition. Peu à peu les signes jouent en mode complémentaire, s’éclairant l’un l’autre, se révélant selon une esthétique dialogique. Confluences des harmonies dont, bientôt, une forme émerge que nous reconnaissons pour être la figuration de l’Artiste. Une fiction a commencé. Une fiction se précise qui puise dans l’esprit de son créateur les sèmes qui vont concourir à porter sur le champ de la vision de simples entités intellectuelles, des impressions, des notions aussi vagues que celles que peut fournir la psyché dès l’instant où elle est mise en demeure de métaphoriser l’invisible matériau dont elle est constituée.

 

Un processus magique.

 

Merveilleuse métamorphose du geste artistique, incroyable prodige alchimique de transsubstantiation d’un irréel en réel dont tout génie créateur est l’étonnante instance médiatrice. Les enfants ou bien les esprits dénués de malice et de calcul prédiquent ce saut dans l’œuvre réalisée en tant que « magie » et sans doute ont-ils raison, au sens étymologique si bien défini par Ronsard dans « Les Meslanges » : «art de produire, par des procédés occultes, des phénomènes sortant du cours ordinaire de la nature». Or n’est-ce pas là la définition même du processus esthétique au terme duquel un événement «secret, mystérieux, caché» (définition de « occulte ») se montre à nous, hissé du cours de la nature dont le Peintre est l’une des manifestations pour nous livrer cette icône transfigurée par la toute puissance de la culture. La pure idée originelle était devenue représentation. Les mots qui soutenaient la pensée et portaient au devant d’eux le projet artistique, voici qu’ils avaient pris corps, s’étaient condensés, avaient migré depuis leur réserve d’invisibilité jusqu’à cette mise en scène à proprement parler « matérielle ». Les sentiments, les passions, les réserves, les inclinations diverses, les tropismes - ces minuscules mouvements de l’âme -, se voyaient maintenant affectés d’une forme, enrobés d’une couleur, déterminés par des jeux de lumière, mis en valeur par des contrastes. Le langage initial était devenu corporel, s’était retourné à la manière d’un gant afin de laisser apparaître ce qui, en son fond, paraissait le nervurer, cette image qui surgissait au plein de la conscience et révélait l’âpre beauté de toute réalité dès l’instant où la transcendance l’atteignait en sa vérité.

 

L’œuvre en tant que questionnement.

 

Matière. Peut-être n’était-on donc que ceci et les mots si volatiles, si élégants, empreints n’étaient-ils que le reflet de cette dernière à moins que ce ne soit la troublante mission de l’art qui ait obéré la justesse de notre vision ? Cette hypothèse faisant alterner successivement les mérites de la matière et de l’esprit, jamais nous n’en viendrons à bout. C’est bien pour cette raison que la figuration artistique accomplit cette belle tâche de tout reconduire au néant afin qu’égarés, nous nous attachions à reconstruire le sens par nous-mêmes. Il n’y a pas d’autre lieu de compréhension possible. Regardant « Autoportrait » de Barbara Kroll que voyons-nous en réalité ? L’Artiste transparaissant à même sa toile ? Une simple figuration abstraite ? Des traits de son tempérament ? Un mystère planant autour d’un visage ? Un masque de carnaval ou bien celui d’un mime ? Ou bien le tout à la fois ? Sans doute la réponse est-elle dans la question ! Nous voyons en tout cas quelque chose qui questionne. Ceci n’est-il as l’essentiel de ce que l’art a à nous apprendre ?

 

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 14:01
Venue du plus loin de l’étrange.

   

"Inutile ostentation".

Œuvre : André Maynet.

 

 

   « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

 

                                Jacques le fataliste et son maître - Denis Diderot.

 

 

   Dire combien ce lieu sans lieu, ce temps sans temps étaient étranges, dépasse tout entendement fût-il rompu aux subtilités intellectives. Il s’agissait d’une manière d’Utopia, de Nusquama, de « Nulle-part », qu’on eût pu désigner aussi bien du prédicat d’«Abraxa », cette ville des fous dont Erasme rend compte dans son « Eloge de la folie ». Oui, de la folie. Car comment disposer d’une position stable, comment figurer sous la majesté d’une humaine silhouette lorsque vous désertent aussi bien le site d’une origine que ce qui, par essence s’y attache, à savoir l’architecture d’une identité ? On avançait au hasard sur la dalle grise et anonyme. On poussait ses pas dans un étrange sur-place, à la façon des mimes qui ne progressent que dans leur propre rêve et dans les fantasmes des Voyeurs qui, par eux, les mimes, se laissent fasciner. La réalité était si peu préhensible (mais qu’était donc la réalité dans cette pliure du songe ?), les choses si peu concevables qu’on existait comme en sustentation, pareils aux araignées d’eau qui frôlent le miroir de l’onde sans même le toucher, simples irisations de l’instant suspendu qui, jamais, ne retombe. Alors tout est immobile, silencieux. Nul langage n’existe sauf celui d’une réverbération des corps dans le tain impalpable d’un improbable miroir.

   Il semblait qu’au-dessus de cette densité grise, de cette inconcevable brume, flottait un impératif. Nullement une imprécation qui eût rompu le charme à l’aune de son brutal couperet. Plutôt une insinuation cachée, peut-être une souple incantation ou bien la rumeur d’une prière logée au creux d’une mystérieuse crypte. Simplement, sans doute, celle des corps où ruisselait l’effeuillement d’une mutité. C’est ainsi, les atmosphères insolites conduisent l’âme à ne rien proférer qui entaillerait le jour. Seulement un murmure, un éthéré bourdonnement faisant son bruit de ruche en arrière de la falaise blanche des fronts. Ce qu’on voyait dans cette illusion souveraine : une Innommée au long corps d’albâtre, une liane sans début ni fin, une légère torsion du buste accomplissant un retour vers un proche passé, une hypothétique interrogation muette ou bien un questionnement inquiet. On ne pouvait guère savoir au-delà de cette posture immatérielle réduite à sa fixité, comme si une angoisse en tendait silencieusement la membrane de peau, comme si un cri anciennement proféré s’était cristallisé dans une intangible concrétion.

   Dans un plan plus éloigné, peut-être à l’angle d’un jour appartenant à une antique mémoire (mais comment parler de « passé » alors même que le temps semble ne devoir jamais surgir ?), une autre Innommée à la taille menue de guêpe, aux longs bras, deux brindilles en attente d’être, deux jambes infinies qui plantent leurs racines dans un brouillard lagunaire, avec, pour vêture, un seul bas couleur de chair et d’aube irrésolue. Le visage est un masque de porcelaine pareil à ceux qui hantent la Cité des Doges, près des canaux aux réverbérations d’étain. La coiffe est une efflorescence rose et bleue qui fait l’unique tache de couleur dans l’estompe de l’heure, une légère mélodie posée sur le camaïeu des choses invisibles. Certes tout ceci, ces touches subtiles, cette improvisation des teintes natives, ce pastel n’osant dire son nom sont si peu affirmés qu’on pourrait en considérer la manifestation inapparente et sans autre valeur que ce grésillement, ces quelques césures inaperçues dans la percée du poème. Seulement penser ceci, cette inattention à accorder à une parution discrète, presque inapparente revient à biffer ce qui, de la présence, vient à notre encontre dans la seule mesure qui soit : celle d’un sens à connaître.

   Mais rien ne servirait d’épiloguer, de broder, de festonner des phrases autour de Celle qui, se voulant inapparente, se traduit en réalité comme le début d’un alphabet chromatique, l’initiale d’un chant qui, bientôt, dépliera ses volutes, affirmera sa distance, prendra son envol, quittant la dalle originelle qui l’a enfantée. Cet essai de s’exiler du sol premier, de s’affranchir du lieu de sa naissance, de son site fondateur, rien ne le rendra plus visible que l’attitude de la troisième Innommée (nommons-la provisoirement ainsi), cette petite fille apeurée qui cherche la protection de Celle qui accepte de la prendre en garde. Deux silhouettes faisant corps dans un genre d’affinité qui les confond en un ressenti commun. Y aurait-il danger ? Quelque chose comme une « inquiétante étrangeté » pourrait-elle surgir à tout moment qui menacerait, remettrait au néant ce qui vient de dévoiler son être comme l’une des actualisations de ce qui vient au paraître ?

   Oui, cette image toute en tension, ourlée d’un tragique discret nous invite à réfléchir à ce que veut dire prendre nom et croître sur la Terre, sous le Ciel où glissent les nuages, ces fugaces harmonies traçant le destin de l’éther tout comme le sol imprime en nous ses racines nourricières. Être nommé ne veut pas seulement dire prendre son envol à partir d’une quelconque effusion, d’un premier prédicat venu, fût-il événement sous les espèces d’une frise florale venue ceindre un front soucieux de connaître le vaste monde et ses myriades de mouvements colorés, ses miroirs éblouissants, ses infinis carrousels, ses fragments de changeant kaléidoscope. L’être de toute Innommée est toujours en attente d’un nom mais celui-ci n’est jamais libre de s’affranchir du territoire à partir duquel il a pris essor. La bonne décision : demeurer au centre de soi, si près de sa texture originelle que jamais son être ne s’absentera, quand bien même on tâcherait de lui donner une impulsion différente de celle qui, de toute éternité, lui  a été assignée comme son chemin le plus juste. Ceci s’appelle Destin que guident les Moires, filles d’Erèbe et de la Nuit. La première de ces filles file le fil du destin, la seconde le mesure avec une baguette, la troisième le tranche. Inévitable succession de jours heureux et d’heures sombres. Il n’est que de connaître ce clignotement qui fait sens et s’appelle l’exister. Tout est déjà inscrit dans le sol qui nous a vus naître, tout comme sur « le Grand Rouleau » qui inspire tellement Jacques le fataliste. D’une manière ou d’une autre, fût-elle terrestre, fût-elle céleste il nous faut être reliés. Ainsi prenons-nous nom de notre saut qui n’est qu’un essai de paraître le temps d’une brève illumination !

   Ainsi se justifie le titre donné par l’Artiste à son œuvre : « Inutile ostentation », puisque, aussi bien, incliner son paraître de telle ou de telle manière est une ostentation, une prétention à être qui nous dépasse et devrait nous reconduire à cette vertu d’humilité qui est, sans doute, le bien le plus précieux auquel nous puissions confier nos modestes destinées.

 

  

 

 

 

 

 

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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 14:10
Inclinée à la blancheur.

Variation sur la pose de Mathilde.

Œuvre : André Maynet.

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Les couleurs mentaient, les couleurs agressaient, assaillaient. Le rouge, l’éclat rubescent, partout gonflait son goitre et les flots d’hémoglobine faisaient leurs cinglantes rigoles dans les caniveaux des villes. Le vert avait tout envahi, tout colonisé. Les mousses aux cheveux sombres, les lichens aux reflets argentés, les lentilles d’eau des mares s’écoulaient du ventre de la Terre comme par une bonde d’évier. D’évier putride. Il y avait tant de désolation dans cette teinte glauque, flasque, pareille à la mesure de l’âme lorsqu’elle n’a plus de point d’attache et que l’horizon recule, hors d’atteinte, perdu à la manière d’un invisible fil. Et le bleu, les vagues de bleu du ciel et de la mer. Les flux ripolinés, les laques lourdes dilatant leur abdomen tellement semblable aux écailles des sauriens, à leur gélatineux désir de manduquer tout ce qui passe à leur portée et de digérer longuement le monde de manière à ce qu’ils en devinssent les irrécusables maîtres. Cannibalisme du bleu où se fondaient les individus sans même s’apercevoir qu’ils devenaient transparents à eux-mêmes, tellement cette teinte était sournoise, à l’affut de la moindre parcelle de peau, du moindre visage à badigeonner comme s’il était commis à bientôt ne plus paraître que dans une manière d’inconsistante liquide, d’imperceptible souffle aérien. Et le jaune, la fameuse haute note jaune du Hollandais, la hurlante, déchirante note qui vrillait les entrailles, éclats solaires, giclures aiguës des tournesols aux lames en forme de shurikens, paille pléthorique du cannage des chaises prête à taillader votre assise, à vous reconduire à l’inapparence du ciron, jaune éteint du Café de nuit et le parquet semblable à des sillons emplis de haine, engagés à votre perte alors que vous demeurez dans le jaune, vous aussi, mais celui de la sidération, jaune bilieux qui vous dissout de l’intérieur et vous ronge comme un acide sournois, une fumée délétère dont, bientôt, même vos veines seront atteintes, charriant cette agonie de la lumière. Et le brun, cette exhalaison de l’argile, cette décomposition de l’humus, cette subtile tonalité de feuille morte qui vous attaque par le bas, s’invagine dans vos talons, se ramifie dans le poteau de vos jambes, s’infiltre dans votre sexe et sème partout la terreur afin que, devenu terre à votre tour, l’on ne puisse plus vous distinguer du tronc d’arbre, de l’écorce, de sa desquamation dans la terreur d’automne, cette avant-mort. Voyez ces teintes joyeuses, tellement elles sont proches de votre propre libération. La mort, c’est bien cela n’est-ce pas, est une libération ? Voyez cet aspect cireux, pareil à un antique plâtre, à une résine éteinte, à une chair en perdition, voyez Deux vieillards mangeant de la soupe, sans doute la dernière libation, dans la toile de Goya. Oui, cela donne des frissons dans le dos, à tel point que, dorénavant, vous ne pétrirez plus la terre qu’avec appréhension, avec, dans les membres, la raideur définitive d’une métaphysique réalisée, parvenue à son terme ultime. Et l’orange qui brûle tout, qui incendie, qui porte l’acte de folie de Néron à une forme d’accomplissement esthétique. Regardez le fauvisme, laissez vous envahir par les flammes ravageuses d’Othon Friesz dans ses Arbres d’automne, cela monte du sol pareil à une lave incandescente, cela ravage, cela enveloppe tout dans un genre d’apocalypse et, vous aussi, fascinés, vous commencez à vous consumer au milieu de cet embrasement de la nature. Bientôt vous ne serez plus qu’une torche, un vulgaire brandon que la première brise emportera dans les régions inconnues, peut-être dans l’Enfer de Dante et ses cercles ignés. Et le violet, dont l’évident symbolisme mortuaire est un fait bien réel, enraciné dans les pliures vives de l’inconscient. Voir violet c’est déjà être dans le deuil, dans la forme de passage de la vie à la mort. C’est à ceci, à cette durable perte que nous invite le Poète Rimbaud dans le sonnet des Voyelles : O, Oméga, rayon violet de tes yeux. Déjà le regard n’est plus qui est envahi d’ombre, déjà il n’est plus, dans le monde visible, qu’une trace de khôl qui n’est autre que l’empreinte du mystère. Mais que devient donc le regard dès qu’il s’absente ? Est-il en voyage pour plus loin que lui ? Est-il clos définitivement sur un éternel silence ?

Les couleurs mentaient, les couleurs trichaient. Seul le blanc rayonnait de sa propre splendeur, de sa pureté, de son immatérielle candeur.

Oui, les couleurs mentaient, les couleurs trichaient, c’est pourquoi Blanche avait enduit son mince corps de blanc d’Espagne et, maintenant, il rayonnait de l’intérieur comme une pierre d’albâtre, comme un cristal de gypse, une vibration de quartz. C’était si étonnant de voir toute cette pureté, cette virginité, cette sorte d’absence sublime qui ruisselaient d’une anatomie reconduite à ses propres origines. Comme si, dans un temps très ancien, épris de classicisme et de valeurs antiques, la figuration humaine n’avait été, à la manière des temples grecs débarrassés par le temps de leurs teintes initiales, le bleu, le noir, le rouge que des architectures dépouillées, des colonnes doriques simples et nues, des frontons dépourvus de couleurs, des architraves épurées, des frises florales aussi anonymes que la fleur du magnolia ou bien la discrétion du lys, le reflet de la corolle du lotus dans l’eau translucide. Pensant être agréables aux dieux, les Antiques s’étaient fourvoyés et leurs badigeons colorés n’étaient que la teinte de leur idolâtrie, à savoir une perversion de leur essence, une inutile métamorphose, l’apposition d’un masque sur un visage dont la naturelle épiphanie ne sollicitait nul déguisement, nulle application d’une cosmétique. Il fallait laisser les choses dans leur image native. Le nouveau-né vient au monde dans l’évidence de soi sans qu’il soit besoin de le maquiller, de l’affubler des vêtures de la comédie humaine. Voyez l'Héphaïstéion d'Athènes tel qu’il est alors qu’il a abandonné les parures anciennes, les fastes par lesquels croyant subjuguer les dieux, attirer leur clémence, les Mortels n’attiraient que leur courroux. Certes les dieux étaient ambigus et participaient aux débauches terrestres, aux fêtes des hommes, à leurs déchaînements, mais dans une manière de compromission dionysiaque dont ils s’affranchissaient dès qu’ils regagnaient les hauteurs apolliniennes de l’Olympe.

Là, tout en haut de la montagne, les espaces ouraniens, les contrées de la transcendance, le territoire du sacré n’autorisaient guère les travestissements et les marches de guingois. Le carnaval, ses masques colorés, ses agitations, ses gigues, ses pantomimes, tout ceci était frappé du sceau de la contingence et de la satisfaction immédiatement comblée. Donc du superficiel venant dissimuler ce qui était ordinaire et parlait d’une voix modeste. C’est tout de même sidérant cette propension de l’homme à enfourcher la première monture venue, à se vêtir d’épais caparaçons et de se pavaner parmi la foule des badauds avec l’assurance de ceux qui ont découvert une vérité. La vérité, si du moins l’on peut l’approcher d’un iota, est cela même qui sommeille sous les frais ombrages, dans la demi-teinte de l’aube, cette blancheur venue dire aux Existants la fragilité des choses, la nécessité de ne laisser d’empreinte que longuement méditée, à peine apposée sur le vol libre de l’oiseau, le dépliement de la fleur, le glissement du nuage dans le ciel pris de clarté. Juste une légère translation, un passage inaperçu d’une matité à une brillance, d’une brillance à une matité comme si l’essence du temps était cette modeste oscillation que nous appelons l’heure, la seconde, mais qui, en réalité, est la grâce de l’instant nous visitant sur la pointe des pieds. La belle apparition de Blanche, sa modeste esthétique, sa belle cambrure offerte comme un lexique discret à deviner plutôt qu’à interpréter, les quelques touches d’une couleur presque invisible sur le bourgeon des seins, les palmes des mains, le socle des pieds, tout ceci est une fable venue nous dire en mode pictural ce que les mots, jusqu’ici, ont essayé de dessiner dans la forme approchée d’un possible langage. Mais ici, il faut laisser la place aux belles considérations d’un Wassili Kandinski pour lequel la problématique des couleurs se prolongeait bien au-delà de considérations esthétiques :

Le blanc que l’on considère souvent comme une non-couleur (…) est comme le symbole d’un monde où toutes les couleurs, en tant que propriétés de substances matérielles, se sont évanouies (…) Le blanc, sur notre âme, agit comme le silence absolu (…) Ce silence n’est pas mort, il regorge de possibilités vivantes (…) C’est un rien plein de joie juvénile ou, pour mieux dire, un rien avant toute naissance, avant tout commencement. Ainsi peut-être a résonné la terre, blanche et froide, aux jours de l’époque glaciaire.

De quelle façon, mieux que celle du Peintre de l’abstraction, aurait-on pu décrire cette aube (il ne s’agit que de cela) par laquelle nous venons au monde et commençons à proférer dans l’hésitation et la modestie ? Cette belle image d’André Maynet, la venue aux choses de Mathilde, nous invitent à une longue rêverie. Nous y sommes déjà comme dans la pureté du poème. Nous y demeurerons tant que le silence aura lieu.

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 09:32
Esthétique de l’œuvre : du dehors au dedans.

"Rêver encore (15)"

Isabelle Mignot (2015)

Encre, café, acrylique, enduit et

mortier sur papier 36 x 36 cm

***

Incipit.

Afin d’entrer adéquatement dans ce texte, on fera l’hypothèse suivante :

Toute œuvre que nous rencontrons pour la première fois ne s’illustre d’abord qu’à l’aune d’une énigme. Nous n’en percevons que l’allure générale à défaut d’y déceler le dessein profond dont elle est la mise en scène. Pour nous saisir de sa rhétorique, il sera d’abord nécessaire que nous sortions d’une subjectivité profondément enracinée dans notre corps. Que nous l’abandonnions après qu’un saut aura été accompli. Ensuite c’est au monde que nous rapporterons, à son paysage, à son visage familier duquel nous prélèverons des indices de compréhension nous amenant en direction de l’œuvre. Dans le genre d’une propédeutique, d’une initiation selon le processus classique nous conduisant du connu avec lequel nous avons habituellement commerce, vers l’inconnu, l’art dans ses manifestations singulières. Au terme de notre confrontation avec le monde nous serons en possession des outils qui nous permettront de déchiffrer l’œuvre comme si le palimpseste qu’elle nous offrait originairement nous livrait progressivement les textes superposés qui en constituaient la trame. Enfin nous pourrons lire, interpréter et nous situer au regard de la proposition plastique que nous avons choisi d’approfondir. Ainsi fonctionne toute esthétique qui se doit d’inventorier les sèmes pluriels du monde afin de les intégrer dans ce que nous avons à voir, cette œuvre dont la singularité procède du monde qui l’accueille et la révèle.

***

Il serait vain de croire qu’une œuvre nous parle d’elle-même, qu’elle nous adresserait d’emblée un langage si clair que nous ne pourrions jamais douter de son propos. Mais, pour cela, il faudrait que la toile, affectée d’une transparence sémantique, nous livre ses nervures dont nous ne pourrions douter du caractère de vérité. Comme la pomme posée sur la table nous fait le don de son être-fruit sans que nous songions à le contester ou à argumenter à son propos. C’est ici de l’ordre d’une évidence et nous n’aurons pas à passer derrière la pomme afin de savoir si elle dissimule un secret. Le propre d’un objet ordinaire posé devant nous, c’est celui d’apparaître dans la clarté, même si des esquisses différentes peuvent naître du point de vue à partir duquel nous le regardons. Mais la peinture ? Mais cette peinture que nous visons avec, au début, une vue qui serait identique à un trouble de la perception ? Car rien ne sert d’accommoder, avec l’organe de la vision s’entend, seulement avec celui de l’intellection. Avant de décider quoi que ce soit qui prétendrait faire le tour de l’œuvre et en connaître toutes les figures possibles, il convient de se poser quelques questions. Mais nous y reviendrons plus tard. Il faut, tout d’abord, partir de soi puisque c’est bien un Soi qui prend acte d’une situation.

Sortir de soi.

Voilà la première tâche dont nous avons à nous acquitter. Avant même de regarder cette proposition esthétique, c’est à un saut que nous sommes conviés. A partir de notre anatomie même. Nous sortons à peine d’un corps si dense qu’il nous fait l’effet d’une forteresse avec ses barbacanes et ses mâchicoulis. Nous ne voyons qu’à travers des meurtrières et le réel, au-delà de nous, est comme le songe dans lequel nous étions pris, dont nous émergions avec quelque difficulté. C’est si douloureux de quitter sa demeure, de se dérober aux plis intimes qui retiennent et veulent conduire à une expérience interne, à une sensation dont le corps serait le seul dépositaire. Oui, car il y a comme une disposition autistique qui nous enjoindrait de ne nullement faire effraction, de ne rien connaître qui s’exonère de soi, de ne visiter nul royaume qui ne soit le nôtre. A la manière d’un phare côtier qui ne consentirait à n’éclairer que l’en-dedans de ses murs avant de dispenser sa lumière aux habitants de la côte et, au-delà, aux passagers des navires hauturiers.

Mais sortir de soi n’est pas l’équivalent d’une visitation de l’autre, cet étranger qui, lui aussi, s’abrite derrière ses propres remparts et cherche à y demeurer avec le plaisir que donne toute possession singulière, toute jouissance autonome, toute conscience d’une plénitude atteinte dans l’écart infinitésimal d’une sensation immédiate. Là est le grand problème, c’est que nous sommes des entités indépendantes, des ilots qu’un archipel ne réunit qu’à l’aune d’un parcours identique dans des eaux certes partagées, mais qui délimitent et tracent des frontières. Les nôtres. Les leurs, celles qui affectent les autres d’un voile, les nimbent d’une nébulosité, les rendent mystérieux à la mesure de l’inconnaissance que, par nature, nous en avons. Ce qui est vrai pour nous est tout aussi vrai pour l’autre puisque, pour celui qui est nécessairement différent, nous sommes, nous aussi, ce qui diffère de lui.

Mais allons dans le concret. « Rêver encore », ce titre qui, à lui seul, renvoie l’être que nous sommes à sa racine première, à l’ombilic d’une nuit dont nous émergeons à peine - la chair est si compacte, si mystérieuse, si impénétrable - cette œuvre donc se présente à nous sur le mode de l’énigme. Non seulement l’énigme que tout art porte en lui comme sa réserve la plus apparente, mais aussi celle de l’artiste que nous ne connaissons pas, mais aussi la nôtre propre car le territoire secret, la jungle dense, la savane illisible, c’est tout simplement celle que nous sommes, ce hiéroglyphe étonnant, cette réalité têtue dont nous ne parvenons pas à décrypter le sens. Pour cela, lire, interpréter, comprendre enfin, nous ne disposons pas du recul nécessaire. Nous sommes cette œuvre que nous créons à chaque respiration, à chaque battement de cœur, à chaque pas sans avoir accès au mystère qui s’y cache et nous porte en avant de nous avec une manière de cécité ou, à tout le moins, d’innocence. Comment se connaître alors que nous demeurons enclos dans notre propre espace ? Comment se percevoir alors que nous déroulons, en même temps que nous, cette temporalité qui nous constitue et s’efface à même sa propre parution ? Afin de connaître quoi que ce soit, il faut un écart, une distance, une différence. La pomme, nous ne pouvons la faire nôtre dans un geste de savoir qu’en raison du fait que nous pouvons la percevoir, en tirer une sensation, en percevoir un goût, en apprécier la texture. La pomme devient pur objet, donc saisie d’une objectivité. Ce qui nous est refusé en tant que sujet puisque, jamais, nous ne pourrons nous appréhender nous-mêmes comme objet d’expérience, comme chose posée en face dont nous pouvons tracer une esquisse, dresser une figure, graver les traits dans la ductilité d’une argile. Jamais nous ne nous percevons en totalité. Jamais nous ne verrons ni notre dos, ni notre visage si ce n’est dans le reflet d’un miroir ou dans les yeux de l’autre, précisément, celui qui, par rapport à nous, dispose de l’espace, du temps nécessaires à l’élaboration de l’être, qu’en nous, il vise.

Sortir de soi en direction du monde.

L’autre dont nous parlons comme si son essence nous était directement accessible, comme si sa présence allait de soi, identiquement au bouton de la rose ou bien à la cruche d’eau sur la margelle du puits, l’autre donc, nous ne pouvons l’aborder directement, le comprendre à simplement le regarder. Sortant à peine de nous, dans un geste à proprement parler de gestation, nous ne pouvons demander à l’autre de se révéler dans un mouvement qui, pour lui aussi, est souffrance et, d’une certaine manière, renoncement à soi. Prendre acte d’une altérité revient à rétrocéder dans un genre de gangue primitive, d’obscurité, de manière à ce que notre en-face puisse diffuser sa propre lumière. Or la lumière du regard de l’ami, de l’étranger, de l’inconnu est de nature si vive, si coruscante que nous risquons de nous y brûler. Avant de regarder l’autre ou bien son œuvre qui en est la pointe avancée, le point d’incandescence de la conscience, il faut nécessairement faire un détour par le monde.

Si nous nous appliquons à chercher les significations latentes qui sont en filigrane dans l’œuvre, dans cette œuvre, nous ne pouvons le faire qu’en nous éloignant d’elle, en prenant du recul. Car cette altérité nous trouble en même temps qu’elle donne à notre vue un vertige dont nous devons nous absenter. Les lignes se brouillent, les formes s’interpénètrent, les taches diffusent et se confondent dans une incompréhensible géographie. Pour nous y retrouver, il nous faut le monde, il nous faut le fleuve et la colline, la terre et le feu, il nous faut quelque chose de connu afin que surgissent les lignes de forces signifiantes, les points géodésiques de notre paysage mental. Alors nous disons les coulures noires pareilles aux failles des gorges ou bien à la bouche des grottes. Nous disons l’ocre et la terre de Sienne que révèlent les saignées faites par les hommes dans les carrières d’argile. Nous disons la blancheur de l’écume du rivage, le manteau immaculé de la neige, le flanc d’une porcelaine sur laquelle coule la lumière. Puis l’éclat rouge du rubis, le diamant d’une fraise, la pulpe vive de la grenade. Puis les entrelacs d’une écriture, les arabesques d’un dessin, les irisations d’une encre. Petit à petit, par touches à peine esquissées, par légers frottements de pastel, par transparences de glacis, par à peine insistances de lavis, nous nous approchons du sujet de la peinture, nous commençons à en apercevoir ce qui, jusqu’à présent, était demeuré dans l’ombre d’une première vision. Ce qui était fondamentalement autre devient nôtre. Ce qui était au-dehors, migre vers le dedans et fait sa note musicale, son bruit de source.

Sortir du monde en direction de l’œuvre.

C’est si rassurant de s’entendre avec l’étrange, le lointain, l’inaccessible. Soudain tout s’étoile et rayonne. Ce qui s’annonçait comme menace, cette terra incognita, voici qu’elle dresse ses plans, instaure ses perspectives, bâtit ses demeures, trace ses avenues. Oui, nous voici en un lieu qui commence à nous parler. Voici que se laisse entendre la fable de l’exister et tout devient immensément visible, accueillant, proche. Ce qui était à portée de main, voilà qu’il avait fallu faire un immense périple auprès des choses du monde de façon à ce que nous nous retrouvions dans une aire familière. Visages de femmes. Visages de beauté dont la présence nous dit le luxe de vivre et de recevoir l’offrande d’une couleur, le tracé d’une ligne, l’émergence d’une forme. Forme parmi les formes nous avons enfin trouvé un espace où faire halte, une source où nous abreuver, un temps où installer la beauté d’une méditation. C’est toujours à ce premier glissement que nous sommes soumis, à cette imprécision d’une progression, à ce flou de la perception dès l’instant où paraît l’œuvre dans la mouvance de ses traits. Si elle ne nous interrogeait, alors elle ne serait ni œuvre, ni essai de figuration en direction de l’art. Elle serait chose parmi les choses dans l’anonymat du paraître. C’est toujours cette métamorphose rapide comme l’éclair, inapparente comme le vol de l’oiseau que nous faisons subir à l’œuvre qui nous interroge et nous demande le site d’une réalité, la clarté d’une vérité. Tout essai de création relève de cette étrange nature, s’inscrit dans cette confondante ambiguïté et nous éloigne de lui, d’abord, afin de mieux nous rapprocher de sa parole, ensuite, de nous communiquer la face cachée de son être. Cette belle peinture d’Isabelle Mignot ne nous égare, dans un premier geste, qu’à mieux nous installer dans son propos ensuite. Nous pouvons « rêver encore », il y a l’espace pour cela !

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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 08:51
Babel sans langage.

Œuvre : Barbara Kroll.

Au début, lorsque les hommes n’étaient pas encore les hommes, lorsque la matière était leur alphabet premier, le mouvement le sens selon lequel ils s’orientaient, les sensations le livre dans lequel ils puisaient les signes à peine visibles de l’exister, tout était si simple que rien ne semblait entraver leur marche sur les chemins de terre, contrarier une vie végétative semblant n’avoir nul autre horizon que cette progression à bas bruit dans les ornières du monde. Hommes et femmes s’assemblaient en boules indistinctes, amas identiques aux confluences des chenilles processionnaires, attouchements réciproques de paramécies aux cils éminemment vibratiles, conjonction de formes protoplasmiques indifférenciées, emmêlement de tentacules pareils à ceux des poulpes, osmose de flagelles et de lignes rhizomatiques dont le déroulement à l’infini paraissait constituer la finalité. Ceci avait le visage d’un cosmos si peu constitué qu’il était constamment pris de convulsion comme si, à tout moment, il menaçait de retourner au néant dont il provenait. Dans ce marigot habité de reptations et d’étranges confluences, ce qui tenait lieu de conscience, une pure sensation interne de l’ordre d’un métabolisme primitif, rien ne se dessinait qui aurait indiqué la sortie du règne de la confusion. Nul essai en direction d’une quelconque élévation, nul exhaussement de soi et la volonté ne se hissait guère hors de cet univers clos, totalement dédié à l’incompréhension, au remuement élémentaire, à l’oscillation têtue d’un pendule ivre de son propre balancement.

Cependant des forces s’étaient levées depuis le sol spongieux où croupissait l’humanité en devenir, des bulles avaient éclaté perforant la croûte de la tourbière, des colonnes de gaz avaient fusé vers le ciel plombé, mutique, refermé sur cette étonnante désolation. D’abord ce n’avaient été que borborygmes, sons invertébrés, cliquetis s’insérant dans l’antre des dents, éructations plus proches d’une excroissance anatomique que d’un essai de s’extraire de la densité qui plaquait l’humain au sol d’argile lourde et de bitume épais. Il fallait déplier le pavillon de l’oreille, ouvrir l’entonnoir qui communiquait avec enclume, marteau, étrier - ces mécaniques, ces automatismes, ces emboîtements de causes et de conséquences strictement matérielles -, il fallait tendre la peau du tympan à la manière d’un tambour, faire de la cochlée une caisse de résonance où les bruits venaient s’enrouler pareils à des spirales de clarté dans la nuit serrée de l’inconscience. C’étaient de simples déflagrations, des pétards de fête en robe multicolore, des feux de Bengale crépitant le long des nerfs avec des stridulations d’élytres, des plaintes de scie musicale. On s’étonnait avant même que ne naisse l’interrogation métaphysique dont les bruits étaient l’évidente propédeutique, les vibrations les prémices d’un sens futur, les irisations le début d’une mise en relation de ce qui se taisait et de ce qui proférait et commençait à déplier la bogue infinie du sens. On faisait de son corps une manière de cathédrale dans laquelle l’orgue des mots commençait à s’agiter, à diffuser ses chapelets de phrases, ses cantiques de textes. C’était comme un souffle venu de loin, sans doute au-delà des comètes, une parole cosmique, un feu déchirant l’ombre, une boule ignée parcourant le vide sidéral avec sa traîne scintillante, son infinie pluie d’étoiles.

Les premières manifestations du langage, les merveilleux phonèmes qui dilataient l’étrave du larynx, gonflaient la montgolfière des joues, traversaient la barrière des dents, projetaient le tube des lèvres dans une surprenante mimique articulatoire, tout ceci, tous ces efforts, tous ces arrachements figuraient à la façon d’une éjaculation d’un désir trop longtemps contenu. Les premiers essais de profération étaient strictement spermatiques, résine expulsée de l’antre phonatoire, longs filaments pareils à une filasse, écume blanche, lymphe filandreuse qui disait le rattachement des mots au roc biologique, leur participation au monde interne, leur vibration organique. Les premiers mots : glaire physiologique, mucus organique, excroissance épithéliale, anamorphose cellulaire. On disait « arbre » et l’on éructait l’arbre, on l’extrayait du massif de son corps, on lui donnait les feuilles et les ramures, on bâtissait son tronc, on l’asseyait sur des racines qui n’étaient que le prolongement de soi, la sourde alchimie de sa propre substance, la gangue souple de ses tissus, la sève de sa lymphe originelle.

Entre les mots et les hommes il n’y avait pas l’épaisseur de l’aile de la libellule, pas la distance de la molécule d’air. L’équation était simple qui disait : Homme = Langage. Il y avait simple équivalence, totale affinité, inclusion réciproque des systèmes. Le son proféré par l’homme en direction du monde était cette chair de soi dont il faisait le don afin d’être reconnu. Etant reconnu en tant que tel il brillait par son langage qui était sa gemme particulière, ce diamant rutilant au cœur des ombres dont il était tissé au plus profond, cette faille toujours inaperçue qui le constituait et ne se manifestait qu’à l’aune du silence, ce tremplin de la profération. Parler : faire jaillir une étincelle, allumer un sémaphore afin que l’autre, alerté de cette braise surgissant du pli intime en ressente l’unique et irremplaçable valeur. Le langage était un quartz dont l’homme sentait la vibration à défaut de pouvoir la nommer. Pour cela il n’avait pas encore l’empan d’une large pensée qui l’eût conduit à élaborer un suffisant jugement, une distance nécessaire à une juste vision.

La chute, car l’homme était tombé dans le piège que lui tendait le langage, ç’avait été d’en user inconsidérément comme il l’aurait fait d’une boisson enivrante sans même se rendre compte que cette dernière l’éloignait de soi dans une ivresse sans fin, une giration folle dans les mailles de laquelle il construisait sa propre geôle. Parler inconsidérément, à tort et à travers, avoir une opinion au sujet de tout et de rien, disserter sur le néant et la provenance du premier feu, de l’eau originelle, du vent, de sa force, de sa direction, gloser sur le sexe des anges et la nature de l’androgyne, tout lui convenait dans la mesure où il pouvait user de mots librement, s’entourer de ses bandelettes rassurantes tout comme la momie gagne l’éternité de son curieux enveloppement. Ne connaissant plus du langage que sa gangue formelle, son bruit de rhombe sur les agoras du monde, son incessant grésillement, l’homme s’éloignait de son essence, laquelle était celle-là même de son propre être, le double de sa condition existentielle. Faisant avancer ses énonciations, proférant ses diatribes, projetant ses exultations, il ne faisait que s’éloigner de soi dans une manière de solitude autistique dont le cheminement de la taupe au sein d’ombreuses galeries eût constitué l’une des plus éclairantes métaphores.

Arbre sans racines il se tenait debout à la simple force de sa naïveté et il substituait à l’indispensable lucidité l’acte de foi en ses propres arguties. Faisant ceci, il avait élevé autour de lui les murs d’une Babel dont l’usage premier était de signifier et de se rendre visible à toute altérité avec laquelle entretenir un commerce afin que le destin de l’homme, posé sur le socle de l’échange, de la reconnaissance mutuelle, assurât à la parole une haute mission, à son exister le site d’une reconnaissance dont tout être se mettait en quête comme sa justification la plus immédiate mais aussi la plus fondamentale. De la Tour de Babel qui lui était promise comme édifice commis à son rayonnement, l’homme avait tout simplement inversé les valeurs, élevant le mur des mots à la manière d’une protection, d’un repli qui le reconduisait à son opacité première, à la solitude et à l’aporie de son corps qui n’était somme toute qu’un genre d’épave flottant sur l’eau mutique et fermée dont le Radeau de la Méduse était l’illustration la plus proche. Pris dans les rets de leur propre tragédie, les hommes avaient usé les mots à des fins strictement utilitaires et opportunistes, avaient négligé ce qu’un langage porté à son acmé, comme dans le poème, l’amour ou bien l’évocation de l’absolu, recelait de beauté et de valeurs annonciatrices d’une pure félicité. Maintenant ils flottaient sur cet océan de mots qu’ils avaient créé comme l’on aurait fabriqué un objet destiné à ne remplir qu’un usage subalterne et le langage s’était retourné contre eux, les isolant sur leur radeau de fortune, scellant les fenêtres de toutes les Babel au travers desquelles, s’ils avaient usé de discernement, ils auraient pu écrire la belle fable fondatrice de l’humain. Par inconséquence, par insuffisance de pensée ils avaient transformé le monde en autant de Babel sans langage, en autant de fortifications vides de sens et ils erraient, SEULS, à la recherche de leur propre généalogie. Mais ils n’avaient plus de mémoire. Le temps s’était dissous. L’espace avait étréci à la dimension d’une cellule vide, d’une forme sans contenu.

Ce qui, plus haut, pouvait figurer à titre de parabole voulant indiquer la condition de l’homme hors du langage, trouve exacte figure dans cette œuvre de Barbara Kroll à laquelle on pourrait accoler le prédicat « d’hermétique ». En effet tout s’y abîme en même temps que paraissent les lignes d’une énonciation picturale comme si le lexique mourrait avant que d’être arrivé à son terme. Qu’y voyons-nous, en effet, si ce n’est la fermeture à l’exister, l’occlusion de toute parole refluant dans la terre lourde des corps avec l’impérieuse insistance qu’éprouve un pêcheur à dissimuler sa faute ou bien à l’affubler des vêtures d’une illisibilité ? Derrière les vitres noires des lunettes on imagine des yeux de porcelaine, très durs, froids, se retournant dans l’enceinte de peau, fouillant de sombres galeries, parcourant des volées d’escaliers, longeant des balustres lourds, alors que l’immense vacuité résonne du silence des mots outragés. Les mots sont redevenus ce qu’ils étaient au début, au tout début, de simples battants de cloches résonnant contre les parois d’airain où rien ne s’inscrit que l’effroi et le tremblement d’un glas infini. Matière sur matière. Organe sur organe. Empilement d’os sur empilements d’os comme si une esthétique de la Mort avait gelé le langage dans le cristal, l’avait acculé aux infinies et hallucinantes visions d’un labyrinthe de glaces et de miroirs se reflétant l’un l’autre. Tout se dissolvait dans l’aire abrupte d’un non-sens affecté de rumeurs internes, travaillé au corps par les coups de boutoir du vide. Les visages, ces figures avancées de l’épiphanie humaine, les voilà éclatés, occupés à scruter avec les outils d’une cruelle cécité des espaces opposés, irrémédiablement irréconciliables comme si une ligne de partage, une effrayante tectonique des plaques en avait frappé les destins du sceau de l’impossibilité d’être autrement qu’à l’aune d’une rupture, d’un silence, d’une impossibilité de paraître sous le texte de l’homme, de la femme, sous la phrase de la rencontre. Promontoires de la sculpture humaine que n’effleure plus le vent du langage, hautes falaises qu’aucun vol hauturier ne tutoiera plus de l’aile de la poésie. Plus de lauriers ornant d’une gloire, fût-elle éphémère, les fronts soucieux d’avoir perdu ce qui portait la pensée, ces myriades de mots, ces nuées d’abeilles vives des vocalisations, ces glissements célestiels qui disent l’être dans sa plénitude et font de l’homme une royauté à nulle autre pareille. Visages cireux, identiques à ces masques du passé qui hantent de leur consternante effigie les allées des musées Grévin du monde. Tels des spectres de mime qui ne dissimuleraient rien d’autre que l’avenue glaciale du néant. Là où les mots s’absentent l’on ne voit plus que le rocher où cogne le vent, la mer frissonnant sous la poussée du vent, la terre creusée de sillons où glisse la pluie. Jamais l’homme. Jamais le langage sans l’homme. Jamais l’homme sans le langage. D’une condition l’autre dans le pli de la même et unique réalité. De ceci nous ne pouvons faire l’économie. Pas plus que nous pourrions nous soustraire à ce que dit cette œuvre en peinture alors que c’est en langage que nous en assurons la sustentation au-dessus du vide de la non-profération, au-delà de toute perte définitive de cela qui menacerait de s’installer dans le site d’un nihilisme accompli.

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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 09:15
Dans l’illusion de vous.

Œuvre : Barbara Kroll.

Depuis la nuit des temps, je n’avais eu de cesse de graver votre image en arrière de mon front, dans les replis ombreux de ma conscience. Oui, une multitude d’images dont il serait fastidieux de dresser l’inventaire. Une immense galerie de portraits défilant continûment dans les salles de mon « musée imaginaire ». Toutes les formes, toutes les variations s’y mêlaient dans une manière de giration folle, de somptueux carrousel. C’était comme un vertige s’édifiant vers la pure beauté, un prodige tenant debout à la seule force de sa prétention à paraître. A être dans l’assise même d’une immédiate parution. Profusion, conjonction de lignes flexueuses, crayonnés rapides, encres profondes, lavis légers, pointes sèches incisant le papier, gouaches généreuses, huiles lourdes, pastels aériens, aquarelles océaniques. Tout ceci, cette débauche de méridiens et d’équateurs, ces pointillés pareils aux tracés des tropiques, ces lignes géodésiques, ces courbes de niveaux, ces taches bleu-marine comme des océans, ces irisations vertes de canopées, ces tellurismes gris, ces opalescences lunaires, ces gonflements estuaires, ces escarpements, ces empâtements, ces reliefs abrupts, ces dolines recueillant l’eau du ciel, cette lave s’écoulant sur le flanc des cratères, cette luxuriance des eaux amazoniennes, tout ceci pour dire la femme, sa géographie intime, sa lente érosion, son surgissement miraculeux dans le chaos du monde. C’était cela vivre en tant qu’homme, le savoir jusqu’en son tréfonds, l’assumer au plein de son existence. Comme une liberté déployant son étendard dans l’azur des projets, dans le feu des désirs, comme une flamme s’élevant pour dire l’infinitude des choses, l’incertitude d’être, le chagrin logé au creux de la poitrine, la tristesse des couleurs d’automne, les glaçures hivernales, mais aussi la rédemption, l’ascension printanière, le trajet de la sève dans les veines, le dépliement de la volonté et l’incroyable royauté du langage partout répandu. Car, voyez-vous, dans la brume des jours, il me fallait dresser le damier blanc et rouge du convoi, faire s’agiter les bras longs du sémaphore, allumer les braises des tours génoises. Un peu de lumière dans la cendre de vivre, un peu de mouvement sur la lagune grise des heures. Et quelle autre effigie choisir que la vôtre ? Quelle certitude recevoir de la nature, quelle consolation de la culture, quelle onction du spectacle des arts, puisque vous êtes l’art suprême, celui par lequel je reçois ma mesure d’homme, l’exactitude de mon chemin sur terre, la justesse de mes idées sur les astres, le tremblement de mes émotions, la braise vive de mes doutes ? Quel recours, sinon vous ? Quelle image, sinon l’icône que vous dressez à contre-jour du ciel et qui illumine jusqu’à mes nuits, habite la conque de mes rêves ?

Je suis là, dans le clair-obscur de ma chambre, persiennes closes afin que, du jour, ne filtrent que quelques lames de lumière assourdies. Et si peu de bruit. J’ai besoin de cette halte, de ce suspens, de cette hésitation des secondes. C’est dans l’instant même de cet arrêt que je vous perçois le mieux, sens votre haleine rassurante, éprouve la soie de votre peau. C’est un tel événement que d’approcher votre mystère, de faire le tour de l’île que vous êtes, d’en côtoyer le rivage avec l’humilité qui sied aux explorateurs et aux marins au long cours. Car vous ne pouvez être abordée que de cette manière, dans l’effleurement et la retenue. Bientôt le soleil commencera son ascension courbe dans le ciel, les automobiles glisseront sur le pavé avec leur bruit de coton, les passants poinçonneront le trottoir de leurs cliquetis pressés, les enfants feront retentir leurs comptines dans les cours des écoles. Alors il sera trop tard dans la bascule du jour pour convoquer quoi que ce soit de votre arche accueillante. Vous serez comme dépossédée de vos attributs, noyée dans la foule anonyme des errants, perdue pour la cause de la poésie. Vous ne serez plus que cette prose inaperçue, ce chant de sirène happé par les flots, cette rumeur d’abeille se fondant dans l’ébruitement des rues. Ce texte effacé, ce palimpseste à peine visible, ce lexique inapparent dans le grand livre du monde. Mais retenez-vous donc de disparaître dans ce maelstrom dressé par la vanité humaine, mais criez donc à gorge déployée la beauté de votre corps d’albâtre, la liane souple de vos bras, l’éminence soyeuse de votre gorge, la lumière de votre ombilic, hurlez la présence ombreuse de votre désir, la volupté qui vous fore de l’intérieur, scandez la pure jouissance de vos jambes pareilles à des outres remplies de miel, vos chevilles à la lueur de pollen, vos orteils semés de rubis grenat.

Il est encore temps, pour moi, de me livrer au spectacle de vous, d’effeuiller la pure merveille, de déplier votre corolle, de m’enivrer de votre senteur si délicate, d’entrer dans le royaume de la pensée libre, des idées chatoyantes, de surgir au sein même de cela qui ne saurait se dire qu’à la mesure du pinceau, de la souple soie, de l’huile entêtante, du pigment subtil. Voici quelques déclinaisons de vous dont je suis familier, mais ne les ébruitez pas, de peur que leur fragilité ne résiste à l’épreuve des marées mondaines. Vous voici dans le « Bain turc » d’Ingres, votre chair si dense, lisse, parfois si semblable à la douceur marmoréenne. Vous voici pure terre cuite à l’antique patine, chaude, accueillante, disponible, « Femme allongée » de Séleucie, dans une pose hiératique disant votre éternité, la ressource inépuisable de la féminité. Vous voici dans le luxe indépassable d’un fruit d’été, une pêche à la peau de velours, au teint éclatant, à la somptueuse sensualité, « Nu couché » de Modigliani, encore ivre du pinceau de l’artiste. Vous voici « Vénus » du Titien, doucement allongée sur une couche immaculée, un chien lové à vos pieds, dans une demeure patricienne à la précieuse lumière, des servantes en retrait dans la pièce contiguë où se voit un paysage empli de sagesse. Vous voici fière et moderne « Olympia » couchée sur des coussins à la consistance de neige, une servante noire apportant l’éclat discret d’un bouquet de fleurs et l’on sentirait presque les touches décisives de la brosse de Manet. Je pourrais encore vous peindre sous mille facettes, dans une multitude de cadres dorés, cernée d’efflorescences renaissantes, de touches violemment fauves ou bien d’illusions impressionnistes. Mais la profusion n’amènerait qu’une inutile confusion.

Le jour est levé dans le ciel avec sa lumière verticale qui cloue les hommes au sol, fait cligner des yeux, dissimule la vérité aux marcheurs de l’inutile. Milliers de trajets hésitants, milliers de conflagrations de destinées pareilles aux trajets des fourmis. On avance à tâtons, on se heurte à la foule dense, on repart, on hisse sa brindille sur son dos, on rentre dans les meutes de terre avec la conscience d’un juste affairement, la justesse d’un parcours exact, indissoluble, exemplaire. On progresse sans voir, juste avec le tact de ses antennes, juste avec sa carapace de cuir, la caravane de ses pattes pressées. On rentre, le soir, dans sa propre fourmilière, là où s’agitent sur des écrans bleus, les rêves des hommes. On ne voit guère, autour de soi, la beauté faire ses infinis clignotements : la pulpe d’une lèvre, le battement d’un cil, la grâce d’une cheville, le carmin d’un ongle. La nuit on dort, en attente du jour, en attente d’une ivresse qui, jamais ne vient. Pour la simple raison qu’on ne s’abreuve jamais à la bonne source.

Dans l’illusion de vous.

J’ai relevé les persiennes. Un jour gris, uniforme coule dans la pièce. Sur le mur opposé à mon lit, j’ai punaisé une œuvre en voie de création, une simple esquisse, le gris d’un carton, une surface de blanc de titane, quelques traits de graphite, la perspective d’une assise réduite à une ligne, ainsi qu’une hypothétique cloison où le regard est censé s’arrêter. Ceci est l’image d’une femme qui attend ses prédicats définitifs, couleur, forme, matière, afin de signifier. Ainsi représentée elle est libre. D’apparaître à la guise de celui, celle qui portera son regard sur elle. Elle est la figure tutélaire dont on vêtira sa peur afin qu’elle nous prenne sous sa garde. Elle est la mère attentive que l’enfant appellera du fond de son sommeil. Elle est l’égérie soufflant au peintre la quadrature complexe de l’art. Elle est l’épouse qui veille sur sa famille, attentive au compagnon qu’elle a élu pour tracer la voie vers un nécessaire bonheur. Elle est la diva qui emplit l’espace de sa voix si étonnante. Elle est l’actrice qu’on applaudit du fond des fauteuils de pourpre. Elle est l’écrivain dans l’intimité de sa lampe blanche. Elle est l’amante qu’on attend fiévreusement dissimulé derrière la crainte qu’elle ne paraisse plus. Elle est l’étoile au firmament, le globe laiteux de la lune, l’eau dormante sous les aulnes, la ramure dans laquelle glisse la brise d’été. Tout ceci, cette subtile fantasmagorie est en notre pouvoir, à mi-chemin de la réalité, à mi-chemin de la fiction, au croisement immédiat de l’imaginaire. Le jour l’efface que la nuit fait reparaître. C’est une simple esquisse, une à peine figuration qui laisse la place vacante à des milliers d’images, à des infinités de sens. Elle nous parle depuis ce lointain qui n’est que proximité si nous prenons le temps de nous munir de ce regard adéquat qui fouille les choses jusqu’à la racine, aux fondements, à cette « chair du milieu » dont le monde est la révélation, la femme la demeure, l’homme le médiateur.

Oui, je vous avais délaissée pour une bien mince théorie qui ne vaut qu’à l’aune de quelques métaphores indigentes. Vous valez mieux que cette énumération clinique, ce froid constat dont le lecteur, la lectrice ressortent avec l’amertume liée aux évidences. Je demeure dans l’illusion de vous, dans la magnifique phantasia, dans la sublime intuition de celle que vous êtes. Là est le site de votre être auquel nul sur terre ne pourra prétendre. Les déesses sont immortelles en même temps qu’inaccessibles. C’est seulement ainsi que nous les voulons. Dans l’illusion d’elles !

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 15:08
De l’esquisse à la toile.

Œuvre : Barbara Kroll.

Esquisse s’était levée avant le jour. Pâle dans sa minceur, presque invisible dans sa texture, tellement sa peau inclinait au doute. D’être. De s’inscrire dans la figure du monde. C’était comme si sa parution dépendait de quelque chose qui la dépassait, peut-être la décision du ciel ou bien la volonté de la mer, son flux puissant à la face de la Terre. Parler d’Esquisse eût tenu du prodige. Tient-on un discours sur le vol du colibri, le glissement du nuage, l’ombre portée sur le lisse de l’étang ? Commente-t-on la dérive de la calebasse sur la rivière de l’ukiyo-e ? Ajoute-t-on sa voix au haïku pour dire la fragrance de la fleur de cerisier, la neige ceinturant le Mont Fuji ? Non, ce qui se dissimule et tient, sinon de l’invisible, du moins de l’ineffable, du discret, de l’inapparent, il faut lui laisser le temps de faire phénomène dans l’instant qui aura été choisi comme celui habité de vérité. Il n’y a pas d’autre lieu pour se manifester que celui des affinités, des correspondances, des harmonies. Le bruit de fond de la réalité est tellement assourdissant. Les mouvements désordonnés tellement douloureux pour la conscience. Ceci, cette perte de soi dans les remous mondains, Esquisse en était avertie depuis son destin à peine proféré, se déplaçant à la manière du fusain sur la toile ou bien la trace de l’estompe sur la feuille vierge.

Cependant, quoique farouche, portée par nature à se dissimuler derrière tout ce qui pouvait procurer abri, une tenture de lin, la mousseline d’un rideau, la paroi translucide d’un parchemin, Esquisse voulait silhouette et horizon, ombre et lumière afin de connaître le monde, afin de se connaître elle-même. L’aube la voyait marcher sur la pointe des pieds, ballerine discrète ne voulant effrayer ni le discret grillon, ni troubler l’onde des libellules, ni creuser l’air de galeries infinies. Aussi ses déplacements consistaient en de simples translations d’un vent à un autre, d’un nuage à la cime d’un arbre, d’une herbe à la pliure d’une clarté sur le bord d’une corolle. Et Esquisse était heureuse de cette vie simple autant que disposée à l’accueil de cela qui se présentait dans la beauté.

Mais exister ne consistait pas à fuir continuellement et à se dérober derrière un effacement permanent. Esquisse devait bientôt en faire la cruelle expérience. On ne vit pas d’idées et d’utopies. Vivre c’est entailler sa peau et forer son ombilic afin que les événements puissent, de leurs dards, vriller cette mince cloison qui nous sépare du dehors. Vivre, c’est retourner sa calotte et étaler ses viscères au plein jour. Vivre, c’est faire couler sa lymphe sur les aires de ciment afin que s’écrive la tragédie par laquelle nous portons au-devant de nous le destin qui est le nôtre. Rien ne servait de demeurer dans la cécité, d’enduire ses oreilles de cire, de faire de ses mains des égouttements hémiplégiques. En réalité, Esquisse était encore en attente d’une parole qui vînt la déflorer et la faire basculer de ce côté-ci du réel, non plus de demeurer dans la sphère close de l’imaginaire. Esquisse avait la consistance et la texture de la toile. Esquisse était le subjectile libre sur lequel, bientôt, se traceraient les stigmates de la relation, les accidents des jours, les minces efflorescences du sens. Esquisse était la page immaculée et, dans l’ombre, les yatagans veillaient, les dents aiguisaient leurs bords tranchants comme des massicots, les langues s’apprêtaient à cracher leur venin, les poings à lancer leurs assauts en forme de boulets.

Le matin est ceci : une vapeur diffuse posée sur les choses et rien ne s’affirme encore, sinon une vague clarté appuyée sur le cercle de l’horizon. Tout est au repos sauf la respiration des hommes, une brume bleue flottant sur leur poitrine. C’est l’heure hésitante que choisit Esquisse « entre chien et loup » -, pour inaugurer sa venue au monde, tracer son sillage réel au milieu de la grande dérive humaine. La porte à peine refermée et, déjà, la toile change de nuance, vire sous des teintes de cendre, des coulures d’argile. C’est déjà les premiers signes d’entrée sur cette vaste agora où le vent de la folie siffle de ses mille bouches, hydre agitant ses milliers de têtes, dont l’immortelle, celle qui, jamais ne vous lâchera. Rude est la chute qui fait d’Esquisse, une inconnue parmi d’autres, une promise à la grande dérive. Elle a tout à apprendre des hommes, des rues, des paroles, des mouvements, des idées. Elle s’offre au jour dans sa plus grande candeur. Elle vient d’un pays où rien n’est encore décidé, où tout est libre de s’informer ou de ne pas paraître, ou bien, alors, de le faire de multiples manières, ultime pouvoir de disposer de soi avant que l’ordre des nécessités ne vienne s’en mêler. Car, il y a peu, Esquisse était encore abritée dans le luxe de sa verrière, entourée de plantes vertes, de pots emplis de crayons, d’une impressionnante théorie de pinceaux, de brosses, de spalters, de récipients sur lesquels, telles des larmes de résine, s’étaient immobilisés des gouttes de blanc de titane, de bleu outremer, de vermillon, de noir de fumée.

Dans la pièce contiguë, un lit posé sur le sol, des tapis de laine, un vieux poêle en tôle, des revues ouvertes sur des images colorées, un cendrier plein, des monceaux de livre, une bouteille d’alcool, des traces de repas, des flacons, des bibelots, des toiles dont on ne voit que l’envers, le cadre de bois blanc, un carnet de croquis où courent des dessins, des feuilles disséminées tachées de couleurs, de traces de graphite, de pierre noire. Et, au milieu de ce capharnaüm, un corps de femme, comme si, lui-même, était un objet parmi les autres, peut-être un biscuit de porcelaine attendant une pellicule d’émail, peut-être une sculpture ébauchée en chemin vers l’âme qui va l’animer. Une femme encore pliée dans les vagues du songe, voguant sur les flux de l’imaginaire, nageant dans des phantasmes de création qui l’extraient du monde, la portent bien au-delà des réveils douloureux, des marches laborieuses vers un atelier, un bureau, un magasin où se déroule la « vraie vie », celle qui vous mord au ventre, vous courbe l’échine, vous réduit à l’étroitesse d’une partition existentielle inaudible.

Esquisse, cette oeuvre en voie de constitution, cette lente émergence des linéaments de la toile, encore dans sa blancheur native, dans sa naïveté originelle, sa pureté prépositionnelle, son être-en-devenir, Esquisse donc, a à être parmi les hommes afin que, possédée par leurs signes, conjuguée à l’aune de leur grammaire, pétrie du lexique qui est le leur, elle puisse, un jour, faire sens à l’aune d’une figure interprétable, dans laquelle, chacun, chacune, puisse se reconnaître, comme Narcisse se penchant sur l’onde qui le reflète, chacun, chacune, puisse projeter son image en tant que saisie du monde. Esquisse, déambulant parmi la foule, dans les couloirs du métro, dans les rues où s’ouvrent les lourds rideaux de tôle avec leurs drôles de grincements, dans les parcs où coulent les fontaines, sur les dalles de béton martelées de milliers de talons, poinçonnées de milliers d’aiguilles sur lesquelles sont juchés des milliers de jambes pressées. Esquive est cette sublime inconnue dont on ne prend acte qu’à ne jamais la croiser, seulement, parfois, un frôlement léger, une brise rapide, le glacis d’une couleur inaperçue. C’est si subtil, une œuvre d’art, si éphémère, simple vibration s’effaçant à même sa parution. Et, Esquisse, cette hésitation faisant son pas de deux, comment ne pas l’oublier dans l’ombre même qui est son intime nature, dans l’irrésolution d’être qui ne sait encore quelle sera la forme achevée de sa parution ? Pourtant, les esquisses sur lesquelles nous hissons nos frêles dérobades, nos marches inconsistantes, nos subits retournements, nos faussetés à paraître sont légion que nous nous hâtons de précipiter dans quelque fosse caroline.

Esquisse, jamais nous ne la voyons alors qu’elle nous porte en elle comme une faveur dont nous devrions faire notre miel. Esquisse est cette figure heureuse, cette émergence du néant qui ne demande qu’à briller, à tracer son chemin avec la belle assurance qui sied aux âmes libres. Elle est en devenir, non encore inféodée au principe de raison, aux jugements hâtifs, aux désirs de toutes sortes, aux machinations, aux combines, aux compromissions. Esquisse est comme sur le bord d’une plage immaculée avec l’écume d’une eau claire venant battre à ses pieds. Une île du bout du monde que nulle aberration n’a encore entamée de son insuffisance mortelle. Elle est au bord d’elle-même, dans le plus grand secret qui soit, dans la plus grande espérance. C’est cela être libre : se tenir au-devant des possibilités du monde et pouvoir les embrasser toutes, sans exception, sans se poser la question de savoir si l’une d’entre elles est meilleure qu’une autre. Une sérénité vis-à-vis de tout ce qui se présente et, originellement, n’est jamais affecté d’une quelconque faiblesse. Esquisse, regardons-là, tant la forme est déjà présente qui véhicule les prémices du sens. La tête est cette aire vide à l’infinie puissance. Rien n’ayant encore été proféré, tout est en attente de profération. Promesse de déploiement de l’arche infinie du langage, tenue d’un colloque illimité résonnant dans toutes les tours de Babel de l’univers. Et la si belle vision, l’ouverture à l’autre, au paysage, à l’œuvre d’art. Et l’incroyable polyphonie sur le point de se déverser dans la spirale de la cochlée. Et la myriade de goûts. Et les subtiles fragrances. Et les lèvres dans le geste du baiser. Esquisse, regardons-là dans cette réserve qu’indique la posture étroite des bras - ils embrasseront plus tard et avec quelle amplitude ! -, Esquisse aux jambes jointes dans le geste de la virginité, du territoire réservé qui, un jour, s’annoncera sous la figure de la généalogie à poursuivre -, Esquisse, regardons-là dans ses jambes presque inapparentes qui disent la modestie à être, la simplicité par laquelle s’annoncent les choses belles. Il y a tant de pureté, de mise à l’écart des mouvements désordonnés des foules, des bruits de la guerre, des agitations sur les dalles consuméristes des métropoles aux tours prétentieuses. Il y a tant à espérer de ceci qui reste occulté, en mode mineur, si près d’un absolu que tout demeure atteignable, d’un seul coup de pinceau, d’une griffure du crayon, de la trace d’un fusain. Car c’est bien d’une peinture en devenir dont nous sommes occupés, d’une œuvre à faire paraître, à accrocher, bientôt, aux cimaises d’un musée, sous la lumière des projecteurs, dans la clameur étonnée des esthètes, dans les critiques éclairées des hommes savants, dans les mines réjouies des mécènes, dans les gestes élégants des désirantes. Alors, la liberté aura été dépassée, la figure figée dans l’huile, la belle apparition monétisée, c'est-à-dire portée dans l’aire froide de la raison raisonnante alors qu’il y a peu encore, Esquisse, elle rayonnait du pur éclat de ses possibilités infinies. Ainsi l’Esquisse - que nous écrivons avec une Majuscule -, dans le retrait même de sa profération nous pose une question plus morale qu’esthétique : la « liberté-vérité » réelle - les deux ne sont pas dissociables -, n’est-elle pas, d’abord, une question de forme ? Le prélude et l’inachèvement participant à une manière de dignité dont l’aboutissement ne serait que la figure euphémisée ? Bien évidemment ceci n’est qu’une posture intellectuelle, un concept tâchant de faire émerger une réflexion. La tentation est grande, évidemment, de transposer cette vue formelle dans le cadre de l’anthropologie. Sommes-nous, les hommes, les femmes, plus libres et proches d’une vérité lorsque nous nous situons comme « esquisses » - entendons en voie de constitution vers notre existence, près de notre origine - alors que nous demeurerions dans une marge d’erreur avec la marche de notre propre temporalité ? Mais, ici, l’on sent bien la limite à ne pas dépasser. L’humain relevant d’une éthique, alors que l’œuvre s’affilie au registre de l’esthétique. Sans doute l’humour peut-il nous tirer de considérations qui, par nature, chuteraient facilement dans l’impasse de l’aporie. Faisons nôtre, provisoirement, ce titre d’un livre d’Eric Emmanuel Schmidt : « Lorsque j’étais une œuvre d’art ». De cette façon nous nous situerons sur les deux versants du Beau et du Bien. Rien ne saurait en faire l’économie. Si, en effet, je me considère comme œuvre d’art, ma nécessaire transcendance m’éloignera des contingences qui, toujours, ont partie liée avec l’idée d’insuffisance et de chaos, alors que l’art est mise en ordre d’un cosmos. Soyons donc des œuvres d’art !

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 08:16

(Bref essai d'intertextualité [d'inter-picturalité]

entre une œuvre d'Elsa Gurrieri

et une œuvre de Gilles Molinier.)

De la racine à la ramure.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

Ce qu'aimait faire Aurora, c'était ceci : se poster à la lisière du monde et regarder. Regarder jusqu'à l'évanouissement, jusqu'à la perte de soi dans des corridors de brume. Voir était une fascination. Il y avait tant de beauté partout présente qu'il fallait archiver dans les feuillets de la mémoire. Le soir, lorsque les ombres devenaient longues, Aurora grimpait en haut de la colline, là où les herbes dansaient sous le vent. Elle s'adossait à un arbre - à l'un de ces arbres dont elle était une manière de prolongement -, et clouait ses yeux au cercle agrandi de la clairière. Partout la lumière baissait et, maintenant, ce n'étaient plus que quelques filaments faisant leur lacis d'argent sur la dalle lisse de la mer. Le village luisait encore, piqueté des étoiles des réverbères. Il y avait si peu de mouvement qu'on aurait cru à un commencement du monde. A moins que ce ne fût à une fin.

Tout reposait et la cadence des hommes avait enfin trouvé son point de chute. C'était un mystère que de fixer la braise de ses yeux sur le peuple des grands arbres. Il suffisait de se laisser gagner par leur houle si lente à se mouvoir. Au-dessus de leurs têtes déjà prises de sommeil, c'était comme une manière de nuage d'écume, un reste de clarté posée sur le silence des frondaisons. Une rumeur, un murmure, une à peine oscillation de la meute végétale. Aurora sentait en elle, à l'intérieur de la grotte de son corps, glisser longuement ces lacets de lumière qui détouraient les contours des pins parasols et des chênes-lièges. C'était une seule et même harmonie, du monde, de soi, du sens partout répandu. Quelques flaques plus claires traînaient au ras du sol, se mêlant aux coussins de mousse, aux cheveux hirsutes des lichens. Bientôt, à l'ouest, le soleil ne serait plus qu'un vague souvenir alors que les derniers feux s'éteignaient dans les foyers noyés de cendre. Le domaine de la nuit avançait, faisait ses lacs sombres, ses filaments de bitume, ses remous d'algues brunes. Le globe de la lune, hissé en plein ciel, les étoiles aux yeux inventifs, la brise du large se balançaient à l'unisson, immense clapotis qui semblait vouloir dire la perte de la parole humaine, la parution de la poésie aux étranges confins. Tout s'irisait à l'infini, tout glissait calmement sur la courbure des choses. Puis, la nuit se faisait plus dense, cotonneuse, enveloppant tout dans une taie étroite, genre de langage venu dire l'instant unique, la vision qui, jamais, ne se renouvellerait. Les arbres avaient déserté leurs cimes, ils n'étaient plus que racines faisant glisser leurs tiges blanches dans des tunnels de limon. L'univers du sol livrait ses tapis d'humus, les taupes aux livrées soyeuses avançaient sans bruit, les eaux souterraines brillaient de l'intérieur, les grottes de calcite ouvraient leurs parois de phosphore. C'était comme si la terre, soudain devenue aussi mince qu'un isthme pris entre deux océans, se fût livrée dans son entièreté, en un seul empan de glaise souple et humide. Là on était bien, lovée au creux de la confiance, abandonnée au luxe de la présence. Là on était bien où l'on aurait pu demeurer une éternité, le balancement du nycthémère faisant son rythme de chrysalide. Tout en attente du déploiement, tout dans l'irrésolution prénuptiale de la nuit finissante, du jour non encore parvenu à sa parution. Tout dans tout, identiquement à une longue immersion dans des eaux amniotiques au long cours.

De la racine à la ramure.

Œuvre : Gilles Molinier.

Mais bientôt serait l'aurore et sa lueur à peine plus haute que le chant du grillon. Bientôt serait la révélation des choses en leur étrange singularité. Aurora, postée dans le recueillement de sa silhouette, avait la discrétion d'un céladon luisant dans la pénombre d'une cloison huilée, translucide. Un presque effleurement de soi dans l'événement à venir. Une saisie de ce qui s'annonçait alentour avec la persistance à être d'une simple évanescence. Tout paraissait tellement commis à une prochaine perte. Alors Aurora laissait son corps se dilater aux dimensions de l'espace. Elle abandonnait sa posture racinaire, elle se hissait au-dehors de l'antre terrestre, elle surgissait du ventre de l'argile afin de féconder le ciel, d'ouvrir aux hommes l'arche brillante de leur destin. Car Aurora était cette "inquiétante étrangeté" dont les Vieux Hommes aux palabres, vêtus de noir, sous les bouillonnements de l'arbre aux paroles, prétendaient qu'elle était un elfe, ou bien une fée, ou bien un démon commis à leur propre perte. Mais peu importaient les radotages des joueurs de tarots : ils voyaient en toute chose la main prémonitoire qui, un jour les frapperait, les distrairait à jamais des signes mondains. Ils étaient hautement mortels, promis à la finitude et, ceci, ils ne l'acceptaient que du bout de leurs lèvres urticantes, de l'extrémité de leur âme cavernicole.

Cependant que le jour commençait à poindre, une hésitation faiblement colorée à l'orient, une traînée de lave sur la mer, un glissement hors de soi des failles abyssales; Aurora habitait maintenant le faîte des arbres. Elle était balancement au-dessus des épis sombres, elle était ramure et lumière argentée parmi les dérives du monde, elle était l'arbre et la forêt, le tronc et l'écorce, le centre et la périphérie de tout ce qui paraissait dans l'incertain du poème. Bientôt l'infini langage du ciel féconderait la terre en une union que, jamais, les mots ne pourraient porter à révélation, pas plus que les gestes n'en dessineraient la forme, ni les yeux n'en décideraient le contour. C'était une question d'âme, une somptueuse affinité qui dressait sa liane depuis le corps intime de l'exister jusqu'aux limites du compréhensible. Comment dire cette prodigieuse manifestation de l'annonce de la lumière alors que les hommes encore livrés au sommeil et au rêve dérivaient longuement sur leurs nattes d'envie ? Comment dire cela qui surgissait depuis la nuit des temps et, jamais, ne serait nommé ? Peut-on dire la nuit finissante, peut-on dire le jour naissant ? Peut-on dire le mince fil qui les relie, le passage qui les anime, l'unique don qu'ils portent en eux à la manière d'une offrande multiplement renouvelée ? Peut-on dire l'être de l'homme, du monde, des choses, autrement qu'en s'immergeant dans ce réel qui nous comble en même temps qu'il se dérobe ? Peut-on dire quoi que ce soit du vivant et ne pas tomber dans une simple pantomime ? Peut-on ?

La bascule de la nuit a eu lieu, la merveille du jour lui faisant suite. Aurora, pieds nus dans la poussière d'or, redescend les marches de schiste qui conduisent au village. Quelque part, loin sur la mer, une tache claire semble témoigner de l'unique, de l'étonnante ouverture du manifesté en son essence. Déjà, sous l'arbre à paroles, les langues se délient qui disent l'urgence à se saisir des choses. A les porter à leur incandescence. Mais il est toujours trop tôt ou bien trop tard pour pouvoir coïncider avec l'arche du temps qui fait ses remous et ses cataractes, ses ruisseaux qui coulent en nous avec la douce insistance de l'imperceptible. Il ne reste plus qu'à s'en remettre à soi, à gagner l'en-dedans du monde tout comme le fait Aurora, campée telle un sémaphore sur l'extrême pointe du jour. Sentir en soi, dans les mailles rubescentes des tissus, dans la complexité des faisceaux de myéline, dans la turgescence des cerneaux gris, cet éternel passage de la lymphe, ce lent écoulement de la sève, cette confluence qui dit, en même temps, notre essence racinaire, aussi bien que notre disposition aux ramures, à savoir l'efflorescence de notre liberté. Cela, nous les Arbres levés dans l'azur, ne pouvons le percevoir qu'à assumer notre immense solitude, là, tout contre la clairière où se brise la nuit sur les vagues de clarté. Toujours, il est possible de témoigner, tant que, devant nos yeux éblouis, se dessine l'estompe du présent, le voile du passé, la vibration de l'avenir. Arbres aux racines profondes, aux troncs tortueux, aux larges feuillaisons faisant leur dérive parmi les lames d'air, nous ne vivons qu'à nous élever encore, comme Aurora, vers ce qui nous appelle, qui est poésie étendue d'un bord à l'autre de l'horizon. Cela, nous le pouvons. Cela, nous le voulons !

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 08:37
De l'être à l'apparence .

Œuvre : Barbara Kroll.

De prime abord nous inclinons aux contingences de tous ordres. Nous disons : "Ceci est de telle ou de telle manière". Nous disons : "Ceci existe en raison de …". Nous fondons en raison et trouvons aux choses toutes sortes d'invocations terrestres, souvent inscrites dans une évidente présence. Nous voulons être rassurés par une logique de l'objet. Nous posons le monde devant nous - l'arbre, la montagne, la feuille, l'Autre - nous affirmons en tant que Sujets (cette "belle" invention de la raison discursive) et prêtons à tout ce qui nous entoure quantité d'esquisses que nous croyons signifiantes alors qu'elles ne mettent en jeu qu'une certaine habileté à occulter ce qui se dissimule juste au-dessous de la surface. Loin d'être une vue distale, laquelle prend recul et hauteur, notre point de vue sur les choses est partiel, partial et ne s'exhausse guère plus haut que les herbes de la savane que parcouraient nos ancêtres, les Homo erectus dont la vision proximale assurait la survie. Nous divaguons tout autour de nous comme l'abeille butine le nectar sans savoir qu'elle l'a vraiment fait. Nous sommes pures distractions de nous, de l'Autre, du monde.

Nous regardons et nous disons : "Ce sont de jeunes femmes dans un sauna." Nous disons encore : "Ce sont des danseuses avant la scène" ou bien : "Elles vont se vêtir avant de sortir en ville." Nous disons tout ceci et nous fabriquons une réalité qui, peut-être, n'existe pas. Mais qu'en est-il donc de ce fameux réel qu'à chaque instant nous évoquons, ne sachant trop en quoi il consiste. Mais, en tout état de cause, il n'est qu'un fragment de nous-mêmes en direction du monde, une configuration que nous lui prêtons, une esquisse que nous lui attribuons. Car, en-dehors de nous, pour nous, il ne saurait avoir aucun sens. Il s'agit toujours d'une question de face à face : moi face au monde et le monde en retour.

Nous regardons de nouveau et, avec une belle assurance, nous formulons : "Ce sont deux figures féminines face à face". Et nous nous pensons quittes d'autres justifications. Mais rien n'est moins faux que d'évoquer un tel face à face. Le seul face à face qui ait jamais lieu, c'est celui de soi avec soi. C'est seulement à partir de notre propre ipséité, à savoir de notre coïncidence avec nous-mêmes que le surgissement du monde est possible. En accord avec notre être nous dépassons le cadre de notre simple apparence, de notre figure lisible pour atteindre le seul lieu possible de notre liberté, transcender le réel, donner acte au monde, aux choses, aux Autres dans leur incontestable multiplicité. Ces deux jeunes femmes - situons-les dans l'atmosphère embrumée d'un sauna - ne se font face que de manière contingente. Là, sont-elles, dans cette posture, dans cette intimité propice aux révélations de tous ordres. Aussi bien auraient-elles pu se trouver dans un square ou bien assises à la terrasse d'un restaurant. Simplement de l'existence en train de dérouler ses anneaux, de tricoter ses mailles l'une à la suite de l'autre. Conversations, bavardage, confidences, mais jamais de l'être à l'état pur puisque celui-ci ne saurait exister en aucune manière. C'est nous qui lui donnons abri, c'est lui qui nous conduit vers ce temps dont il est tissé de manière si impalpable qu'il en est comme l'écho perdu dans quelque lande sertie de brume. C'est de l'indicible dont, pourtant, nous devons constamment nous assurer afin que notre cheminement dans la vie ne soit pas une simple hallucination.

Ces jeunes femmes qui devisent dans une apparente décontraction ont à se retirer, chacune dans l'antre ouvert de leur propre sérénité, à cet endroit où n'habitent que silence et coïncidence à soi, là où le battement de l'être devient perceptible comme peut l'être le bruit d'une source dans le sous-bois déserté. Car, pour que le bruit soit vrai, libre, assuré de sa propre parution sous les frondaisons du monde, il faut cette condition de possibilité du retirement, du silence, de la parole originaire se retenant jusqu'au bord d'un secret. La moindre effraction, le plus minuscule geste et tout serait compromis qui refluerait dans l'ombre fondatrice, dans le repli obscur du néant à partir d'où tout se révèle dans l'espace ouvert de la clairière. Ces jeunes femmes sont deux sources bruissant de concert dans la fraîcheur des ombrages. D'abord à l'écoute d'elles-mêmes en leur être, elles se déploient comme la crosse de fougère gagne l'éther, elles se déplient en direction de l'Autre, cet Autre dont l'étrangeté ne repose que sur le mystère de son propre être. Être contre être avant que l'existence ne fasse son pas de deux, voici ce que l'Artiste nous livre dans cette belle peinture pleine de réserve et de méditation en instance. Le sens est là, entièrement contenu dans la géométrie de quelques silhouettes fondues dans le jour, dans l'assourdissement de teintes venues nous dire la rareté de l'instant.

L'être, nous ne le voyons pas, car seulement "il y a être", tout comme il y a vérité, liberté, ces transcendances auxquelles nous nous devons de figurer sur l'avant-scène alors que dans les coulisses bruissent déjà tous les bruits du cheminement existentiel. Nous les entendons faire leur grésillement de flamme. C'est à une désocclusion de ce que nous sommes toujours, dans l'ici et maintenant du monde, que nous devons donner acte. La compréhension est dans le geste même qui se porte au-devant des choses, non dans leur chair muette. Dans l'oursin, c'est toujours le corail qui parle. Nous n'en voyons que la bogue aux épines violettes. Dans l'Autre, nous ne distinguons que sa bouche, ses lèvres, son corps, sa souplesse avenante. Figures de l'exister, modulations multiples, déclinaisons de ce que l'être, en retrait, nous livre de sa gamme infinie de possibilisations. Nous ne sommes jamais que cette vibration de corail, cette simple alternative du face à face de soi avec soi-même. Ce qu'est l'Autre en retour. Être est cette effervescence par laquelle nous nous donnons à nous-mêmes et à tout ce qui nous entoure, aussi bien cet Autre auquel nous croyons faire face alors que la dramaturgie humaine est entièrement contenue dans un jeu de miroir. Ego que le monde reflète, monde que reflète l'ego pour la plus belle fête qui soit : exister

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