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13 septembre 2020 7 13 /09 /septembre /2020 09:36

 

« Les lèvres sont si importantes

pour la sociabilité qu'elles méritent le baiser.

Novalis »

 Les semences (1798)

 

*

 

   Que regarde-t-on dans un visage en priorité ? L’arête tranchante du nez qui sépare en deux son territoire ? Le front et sa douce arcature ? Le lac infini des yeux, ses marbrures, ses couleurs irisées, le puits de la pupille qui en obscurcit le centre, creuse son secret à l’abri des hommes ? L’aplat des joues, le velouté de sa soie ? L’étrave du menton en surplomb du cou ? Que cherche-t-on à voir qui pourrait nous surprendre d’abord, nous ravir ensuite ? Nous ne savons guère puisque le visage est une totalité dont aucune partie ne pourrait se déduire au titre d’un fragment. Cependant, mystérieusement, il y a bien un lieu qui, à lui seul, mérite plus d’attention, demande qu’on s’y arrête longuement, peut-être même qu’on s’y perde. Ce lieu nous ne l’avons nullement nommé mais chacun y reconnaîtra facilement la bouche, la double éminence des lèvres.

   Dire la bouche, c’est déjà ouvrir la boîte de Pandore où se dissimule, à la manière d’une ‘Bêtise de Cambrai’, la dimension cachée de la gourmandise. Ce sont quantité de saveurs qui en tapissent la surface, quantité de sucs qui s’y logent et lorsque nous mangeons un fruit, par exemple, ce n’est nullement le fruit seul dont nous prenons possession, mais de l’arbre qui l’a porté, de la terre à laquelle il a confié la blancheur de ses racines, la touffeur de ses radicelles qui puisent dans le sol les nutriments de la vie. Il y aurait encore beaucoup à dire sur le massif de la langue, sur sa fonction pré-digestive, sur la herse des dents qui s’illustre derrière la souple ouverture des lèvres.

   Mais, les lèvres, comment pouvons-nous en parler ? Sont-elles si essentielles qu’il y ait beaucoup à dire à leur sujet ? Pourrions-nous les ignorer sans que quelque préjudice ne nous atteigne ? N’est-ce pas ces deux bourrelets sensitifs que nous percevons en premier, leur étrange remuement qui nous fascine, leur bel aspect humain plus qu’humain que nous y devinons comme si notre essence même en dépendait ? Déjà poser ces questions est apporter la réponse : les lèvres sont le signe avant-coureur de notre être, elles modulent nos expressions, façonnent notre langage, cette exception parmi les objets du monde, cette transcendance qui, par sa seule présence, jette aux orties toutes les immanences possibles, tous les matérialismes désuets qui viennent quotidiennement à notre rencontre et usent le miroir de notre conscience, obscurcissent la lumière de notre regard. Trop d’actions cernées d’une fausse utilité encombrent notre esprit, trop d’événements secondaires nous détournent de notre chemin, y tracent les empreintes d’une douleur de vivre ou, à tout le moins, d’une épreuve qui n’apporte rien et nous distrait de nous, de notre tâche d’exister qui soit conforme à notre nature d’homme, de femme.

   Observons donc les qualités formelles des lèvres, leur morphologie, leurs teintes, ce sont déjà des prédicats si subtils que nulle autre présence ne saurait en amoindrir l’éclat. A elles seules, les lèvres sont un univers pour la simple raison qu’une polyphonie de signes s’y inscrit en creux. Voyons d’abord la palette des tons qu’elles nous proposent. Chair nous montre le naturel, le simple, le dénué d’intentions, l’immédiatement accordé, l’offrande sans arrière-pensée, sans calcul, la chair seulement chair et nulle autre signification. Dragée et c’est déjà une inclination vers une recherche de lumière, peut-être l’amorce d’une marque de séduction qui, encore, se dissimule. Fuchsia, ici le caractère s’affirme sans aucune ambiguïté d’une femme qui veut porter au monde l’image de sa souveraine liberté. Amarante c’est le rouge ombré, la passion qui se réserve, une toile de nuit en dissimule encore la réverbération, la fait se tenir en retrait. Capucine, ici les lèvres sont solaires, florales, teintées d’envies qui ne peuvent se retenir de paraître, qui en quelque sorte, se postent sur le bord du jour, telle une offrande à saisir pour qui la veut bien recevoir. Rosso Corsa, c’est la figure du rubescent désir, celui impérieux qui ne saurait demeurer dans la clandestinité. Une Amante affranchie en est l’emblème, une Exploratrice du monde, une Sensuelle qui se vêt d’un camée où s’inscrivent les étincelles de l’appétence, du caprice qui ne veut qu’éclore, fleurir, s’épanouir.

   Les lèvres sécrètent le divin langage. Ce qui a été initié en amont, dans les aires corticales, pulsé par le déploiement des alvéoles, voisé par les cordes vocales, manduqué par le massif de la langue, informé par la voûte palatine, voici que tout ceci, synthétisé, poli, lustré, les lèvres nous en livrent la subtile harmonie. Sans elles, sans leur rôle fonctionnel, rien ne pourrait être connu de nos représentations mentales, pas plus que nos émotions ne pourraient franchir l’écluse de notre glotte. Tout demeurerait en-deçà, dans un genre de marigot où se noieraient les volutes de la parole, où se fondraient les harmoniques de la voix. Hors les lèvres, point de salut pour la condition humaine.

   Regardez seulement le geste articulatoire des lèvres, vous y trouverez autant de significations que dans les pages d’un livre, les planches d’une encyclopédie, les traités savants sur l’émotion et l’âme. Les Lèvres sont des actrices situées sur le devant de la scène et nous sommes les spectateurs d’un théâtre plein de tragédies ou de comédies. En elles, sur elles, tout se joue de ce qui tisse la condition humaine. Il suffit d’y lire, d’y décrypter les milliers de sèmes qui y fourmillent comme les abeilles dans la ruche. Chaque mouvement des lèvres reflète une intention, une inclination d’âme, un ressenti, la pliure d’une émotion, le dépliement d’une joie, le quant-à-soi d’une retenue. Tour à tour elles peuvent prendre le visage de la pudeur, celui de l’affliction, de la réprobation, de l’accueil, de l’appréhension, de l’embarras, de la surprise, de la déception et la liste serait longue du lexique des postures humaines, de leurs ‘divines comédies’, de leur fourberie, de leur générosité aussi, de leur affection. La rhétorique est infinie qui habillerait l’entière surface de la Terre.

   Regardez l’habile chorégraphie labiale, vous y percevrez tout ce que votre pensée aurait échoué à formuler, tant le contenu d’une sensation est difficile à décrire puisque le sol qui le constitue est l’instantanément donné, le surgissement sans délai de l’intuition. Regardez les petits bijoux d’expression que sont les interjections.

    Regardez des lèvres articuler un simple ‘Peuff’, de désolation ou bien de renoncement. Les lèvres expulsent d’abord l’air comme si elles voulaient se débarrasser d’un hôte incongru, bien gênant, puis en finir avec cette constrictive sourde qui fait son bruit de vent et emporte au loin tout ce qu’on lui confie.

   Regardez les lèvres articuler ‘Bon’, comme motif de satisfaction : d’abord jointes sur le mode de la retenue, elles trouvent leur liberté à jeter au-devant d’elles cette voyelle nasalisée qui part on ne sait où, se perd quelque part dans le domaine de l’ouvert.

   Regardez les lèvres articuler ‘Mais’, en signe de réprobation, d’agacement, d’impatience, elles sont closes d’abord, puis elles expulsent violemment l’air comme pour détourner un ennemi, lui signifier qu’il est un importun, qu’il doit gagner le large.

   Regardez les lèvres articuler ‘Flûte’, suite au dépit d’avoir manqué une action, d’avoir perdu quelque chose de précieux, d’avoir laissé passer une chance. Ce que le [F] congédie, le [lu] le prolonge, que vient clôturer la soudaine brusquerie de la dentale [T].

   Regardez les lèvres articuler ‘Viens’, sur la retenue initiale du [V], que libère bientôt au gré d’une large désocclusion le [ien]. Il y a là un soudain mouvement d’accueil qui se lit dans la morphologie même du mot. C’est ceci, comprendre un sens, intégrer en son site tout ce qui le justifie et contribue à le rendre clair, transparent. Merveille du langage que de permettre ceci. Bonheur de l’homme que d’en percer le derme qui, à l’origine, était opaque, diffus.

   Oui, il faut le reconnaître, ceci est pur jeu de phonéticien. Mais jamais la phonétique ne peut être gratuite au motif qu’elle est ce par quoi nous nous ouvrons au monde et lui indiquons la couleur de notre être propre. Si nous sommes constitués de chair, nous sommes également, au premier chef, des êtres de langage qui avons une voix, articulons, proférons des sons. Certes cet abord est aride, analytique, mais nous ne pouvons faire l’économie d’une telle approche qu’à nous priver de précieux indices. Il existe une évidente corrélation sémantico-phonétique entre l’idée qui s’élabore en nous, transite par des phénomènes purement physiologiques et sa traduction en signes labio-verbaux, les premières briques dont nous disposons afin de nous faire ‘entendre’, au sens de la compréhension, bien entendu. 

   Voyez la mimique d’un enfant boudeur, puis celle arrogante d’un ‘grand de ce monde’, puis celle d’un homme humble, celle d’un orgueilleux, celle d’un égaré au plein de son dénuement. Certes vous pourrez découvrir les traces de ces multiples conditions dans le creusement des joues, le plissement des paupières, le rictus de l’ensemble du visage, mais vous n’en verrez jamais mieux la concrétion que dans le double motif des lèvres. Soyez triste et vos lèvres trembleront. Soyez gai et vos lèvres découvriront vos dents avec un réel bonheur. Soyez affligé et vos lèvres durciront comme une pierre de granit. Soyez désespéré et vos lèvres se replieront vers l’intérieur en signe d’un renoncement à être.

   Les lèvres sont tout à la fois, un baromètre qui indique notre climatique intérieure, un anémomètre qui laisse paraître notre agitation au centre du vaste monde, une boussole sur laquelle lire notre orienttion ou notre désorientation, un sextant sur lequel régler notre navigation hauturière, une Carte de Tendre où nous devenons immensément lisible à nous-même, aux autres. Comment nos Compagnes de toujours pourraient-elles les dissimuler, ces lèvres,  sous un masque permanent qui obèrerait leur belle présence ? Leurs lèvres nous voulons les voir, comme nous voyons les cerises éclairer l’arbre, les fraises illuminer l’herbe du jardin. Oui, Lèvres, sans vous nous ne serions plus que des esquifs perdus dans la brume et nous n’aurions plus d’amer pour nous connaître. Lèvres-rubis, Lèvres-grenades, Lèvres-coquelicots, Lèvres-rose-thé, Lèvres-incarnat, Lèvres-persan, vous êtes nos sémaphores, des diamants qui brillent dans la nuit, des sillages de comète dans le ciel de nos humeurs chagrines. Seriez-vous absentes que notre désir décroîtrait, notre teint se voilerait, notre plaisir vacillerait, nos yeux s’empliraient de larmes. Souriez-nous, Compagnes au large de nos corps, faites vibrer votre bouche tel un cristal, offrez-nous vos lèvres, nous y boirons le divin chmpagne, puis l’ambroisie des dieux. Lèvres aimées venez à nous, sinon le monde sera vide et nous ne serons plus que des stalagmites dans le sombre d’une grotte, des êtres ans appui ni lumière ! Soyez !

 

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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 07:13
Inclinations naturelles

Source : Librairie Dialogues

 

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   « Les Affinités électives est en même temps un roman d'amour, décrivant avec un détachement scientifique les mystérieux phénomènes d'attirance et de répulsion qui se jouent entre les êtres comme dans la nature… »

 

4° de couverture Garnier-Flammarion

 

   « En chimie, on appelle affinité la force en vertu de laquelle des molécules de différente nature se combinent ou tendent à se combiner - « Il donna, en 1718, un système singulier et une table des affinités ou rapports des différentes substances en chimie ; ces affinités firent de la peine à quelques-uns qui craignaient que ce ne fussent que des attractions déguisées, d'autant plus dangereuses que d'habiles gens ont déjà su leur donner des formes séduisantes ».

 

« Geoffroy » - Fontenelle - Source : Littré.

 

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   Si la notion d’affinité peut s’illustrer de belle manière dans le roman de Goethe entre deux éléments qui, naturellement, paraissent soumis à des phénomènes « d’aimantation », les relations à l’intérieur d’un écosystème, dans l’ordre naturel,  paraissent en être les données équivalentes. Mais laissons d’abord la parole à l’auteur des « Souffrances du jeune Werther » :

   « Ce que nous appelons « pierre à chaux » est en réalité une terre plus ou moins calcaire, intimement combinée avec un acide subtil, qui nous est connu sous forme de gaz. Si l’on plonge un morceau de cette pierre dans une solution d’acide sulfurique dilué, celle-ci attaque la chaux et produit avec elle du gypse, tandis que l’acide subtil et gazeux s’échappe. Il y a séparation des éléments et apparition d’une nouvelle composition, ce qui fonde à utiliser la notion d’affinités électives, dans la mesure où tout se passe comme si une relation était privilégiée, choisie par rapport à une autre ».

   Et, maintenant, si nous passons de la chimie aux relations internes qui existent entre tous les êtres vivants d’un écosystème, nous observons ce même type de schéma mettant en valeur les nécessaires liaisons participant à l’équilibre d’un milieu. Ainsi les crabes, les mollusques, les crustacés, les palétuviers, la fougère dorée, le manglier jaune et rouge s’assemblent-ils et forment-ils une famille qui concourt à l’équilibre de l’ensemble. La mangrove ne pourrait être en l’absence des palétuviers-échasses, lesquels ne pourraient être si les crabes les désertaient. La nature en son foisonnement nous donne l’exemple de ce que peut être une solidarité qui, bien entendu, parfois, semble assimilée à un simple opportunisme. Mais les choses de la vie ne sont ni simples, ni logiques et certains assemblages maintiennent en place l’architecture du monde. Concernant la qualité des liens établis entre les divers partenaires, le lexique est fourni qui se décline selon symbiose, association, mutualisme, commensalisme, parasitisme, coopération, toute la hiérarchie des motifs de l’alliance se donnant pour ce qu’ils sont, de purs mécanismes de défense contre cette irrépressible corruption dont la finalité est de tout reconduire aux ombres funestes du néant.

    

   Affinités - Amitié - Amour

 

   Sans doute serait-il tentant de transposer ces phénomènes de la nature, de les plaquer à la réalité humaine, sans qu’un intervalle puisse exister entre celle-ci et celle-là. Cependant le parallèle serait vicié dès l’origine pour la simple raison qu’un homme n’est ni une plante, ni un crustacé trouvant abri parmi la forêt dense de quelque palétuvier. Des affinités à l’amitié-amour il existe plus qu’une différence, c’est plutôt d’un abîme dont il faut parler. Si la faune et la flore vivent, l’homme existe. Il s’agit bien plus que d’une nuance. L’amitié d’un homme en direction de ses commensaux, l’amour d’une femme envers son amant, ne sont nullement des mécanismes naturels qui trouveraient leur explication dans une matière de causalité organique, comme la racine qui puise ses nutriments dans le sol qui l’accueille et la justifie. L’amitié, l’amour ne s’abreuvent nullement à la source des justifications. Ils puisent, originairement, à l’eau de la sensation, à l’affect brut, mais tout homme étant homme-de-pensée, bien vite le rationnel reprend ses droits qui soupèse, estime, rend ses jugements. L’aimée n’est pas une gemme sur laquelle on aurait jeté son dévolu à la seule vertu de son éclat. L’aimée est soupesée au trébuchet de l’entendement, de la lucidité et même si « l’amour est aveugle », il n’invalide les capacités de l’esprit à se saisir adéquatement des données du réel.

   Si l’amour est passion, il n’en sollicite pas moins la lumière d’une intelligence en acte. Demeurer avec l’aimée équivaut à avoir fait un choix, lequel vient en droite ligne d’une délibération de la conscience intentionnelle, d’une résolution de la volonté. Seules ces assises créent les conditions d’une liberté. L’imposition d’une vie en commun serait-elle « naturelle », qu’elle se donnerait au prix d’un sourd fatalisme ne nous enjoignant que de suivre une seule et unique pente, autrement dit créant les conditions d’une aliénation. L’amour, que d’aucuns estiment « naturel » est un fait hautement culturel, ce que soulignait Lacan en des termes non équivoques : « L’amour est un fait culturel […] il ne serait pas question d’amour s’il n’y avait pas la culture ».  Car aimer suppose la mise en place d’un récit intérieur, l’élaboration de projets, l’émission de concepts au gré desquels situer les sentiments éprouvés dans une échelle de valeurs. A la différence de l’animal qui ne copule que sous la poussée de l’instinct et à des fins de reproduction de l’espèce. Un genre de geste réflexe qui le ramène à la simple effectuation d’un mécanisme d’horlogerie. Pure immanence qui, jamais, ne s’élève au-dessus de sa propre nature. L’amour, l’amitié, sont ourlés de significations qui assurent leur mise à l’écart de toute action programmée. C’est par une libre décision de ma conscience que j’aime ou me lie d’amitié. Aucune loi n’en décide la venue au jour.

   Et puisque la notion de « culture » a été abordée au travers des propos du psychanalyste, il convient de lui opposer, maintenant, selon une tradition bien établie, celle de « nature ». Car il existe bien une tension entre les deux, une constante dialectique qui les fait se situer sur deux monts opposés. Si l’amour est un fait culturel, ce qui ne semble pouvoir être invalidé que par une attitude sophistique, les affinités convenablement soupesées n’en réfèrent jamais qu’au monde naturel. Les affinités apparaissent en tant que fragments qui se seraient détachés de notre propre architecture, devenant, en quelque sorte, des satellites qui gireraient au large de nous en une manière d’appartenance spatiale dont nous aurions perdu jusqu’à la trace même du détachement mais qui, en de nombreux caractères s’y dévoilant, ne pourraient trahir leur appartenance généalogique, donc notre sol en tant qu’origine. En d’autres termes, ce curieux assemblage, le plus souvent hétérogène, d’intérêts divers, trace au-delà de notre présence les orbites par lesquelles notre condition s’assure de suffisantes coordonnées. Imaginerait-on un individu totalement dépourvu d’affinités que, provisoirement, nous nommerons « violon d’Ingres » et alors son existence ne serait qu’une suite de hasards dépourvus de points fixes, à savoir un chaos flottant éternellement au sein de ses propres indécisions. Car posséder des affinités n’est rien d’autre que de constituer notre égarement en cosmos, cette joie suffisante pour que notre horizon soit libre, notre vue dégagée, nos espérances hautes qui brillent au-devant de notre individuel cheminement.

   Et puisque nous faisons l’hypothèse d’une fondation naturelle des affinités, ces dernières,  de l’homme avec les choses du monde, doivent se révéler avant même que ne surgisse la conscience intentionnelle, la volonté, l’intellection et son produit, le concept.  Nous pourrions dire qu’il s’agit d’une tendance pulsionnelle, instinctuelle, enfin de quelque chose relevant du domaine de la sensation plus que du logos, à savoir de la parole ou de la raison. Le phénomène est d’immédiate attirance, de spontanéité, de surgissement lié au corps bien plus qu’à l’esprit. C’est pour cette raison d’enracinement dans le roc biologique que la plupart de nos affinités, sinon toutes, demeurent inexplicables, mystérieuses, douées d’une aura dans la lumière de laquelle s’effacent nos motivations, ne demeurant que cet envoûtement, de fascination, de charme, toutes qualités qui font de nos « inclinations naturelles »  ces petits riens insaisissables qui sont le sel des rencontres fortuites. C’est bien de l’inexplicable en nous dont il est question et nous nous sentons comme reliés à un long fil d’Ariane dont nous ne connaissons ni l’origine, ni la fin qui, peut-être, provient ou part en direction du labyrinthe et de son étrange dédale.

 

   Du choix de quelques objets situés au centre de nos affinités

 

   Ici, « objet » devra se comprendre en tant que terme générique désignant aussi bien une chose concrète, que des symboles, des présences humaines, des textes littéraires ou poétiques, des œuvres d’art. Donc « tout ce qui se présente à la pensée, qui est occasion ou matière pour l'activité de l'esprit » selon sa valeur étymologique. Car toute affinité, en raison même de son coefficient de proximité, se présente comme objet-sous-la-main dont, toujours, nous pouvons faire notre profit, entendu que, à la façon de l’écosystème qui s’est constitué à partir de notre propre être, tout ce qui s’y trouve relié  au titre  d’une « symbiose », d’une « association », d’un « mutualisme », tout ceci est à notre disposition sans qu’il soit nécessaire d’en faire la demande expresse à quiconque. Tout est naturel qui coule de source. L’un des prédicats les plus remarquables des affinités c’est la façon dont elles se donnent à nous dans l’immédiateté, dans l’évidente compréhension, dans la fluide participation à laquelle elles nous invitent. C’est, en quelque manière, une distance sans distance, un soi qui n’est totalement le nôtre mais le frôle, le concerne de si près que l’osmose est la figure naturelle dont se dotent ces harmoniques qui résonnent en nous, ces sympathies qui nous font signe, ces correspondances si singulières qu’elles nous définissent tout autant que notre propre caractère, la couleur de nos yeux, les goûts dont nous sommes affectés, les nuances qui tiennent à notre endroit le merveilleux langage du monde.

      

   L’illimité des affinités

 

   La  déclinaison des affinités a ceci de particulier qu’elle se présente tel l’illimité. Les objets sur lesquels elle porte confinent à une sorte d’infini. Il peut aussi bien s’agir d’objets intra-mondains (une montre, un livre, un marque-pages), mais aussi bien une vertu (la tempérance ou la prudence), la lumière d’une poésie, le rayonnement d’une œuvre d’art. Et quand bien même ces objets seraient marqués au coin de la culture, leur mode de donation relève du surgissement naturel, tel l’eau dans la faille de la roche, l’élévation exacte du pic dans le ciel, le frémissement de l’arbre dans la brise d’automne. Toute l’argumentation qui se déploiera, tous les commentaires qui suivront, seront à percevoir selon le ressenti profond de ce réel qui se manifeste à nous, que nous ne pouvons ni éviter, ni métamorphoser que, cependant, il nous est possible de moduler au rythme, précisément, de nos affinités qui sont nos propres points de contacts avec le monde et tracent notre singulière présence sur cette terre. Donc nous dirons le-monde-pour-nous avec son épiphanie particulière, sa coloration intime, la confidence à laquelle, nécessairement, il invite. Bien évidemment, ici, nous sommes aux confins de la donation familière des choses, à la limite de l’imaginaire et d’une fantaisie en acte. Ou bien, peut-être, du rayonnement de l’utopie Mais comment pourrions-nous éviter ce réaménagement de ce qui nous entoure alors que le motif nous est donné, au gré de nos affinités, d’en remodeler la glaise et d’y imprimer notre propre sceau ? Pour autant cette entreprise n’a rien de démiurgique, elle ne bouscule ni l’ordre des choses, ni n’obère la vision que nous avons de l’habituelle factualité environnante, elle en décale seulement la perception et se voudrait humaine, simplement humaine.

 

    De quelques liaisons affinitaires

 

   Interroger quiconque sur ses affinités et vous verrez, devant vous, la figure d’un genre de dénuement. Comme si, subitement, le glacier des affinités avait fondu pour ne laisser place qu’à quelques flaques illisibles miroitant sous le feu de la question. Le problème de ceci même qui se trouve en accord avec la propre nature d’un individu est une notion si diffuse, si peu séparée de sa présence, qu’un état de confusion se montre, assez semblable à celui d’une personne aphasique manifestant un trouble de l’évocation. Donc un événement fusionnel dont il est difficile de saisir la propre autonomie. Ces mystérieuses affinités sont-elles bien réelles ou se confondent-elles avec notre « ton fondamental », autrement dit les caractères qui nous déterminent en propre ? Ensuite leur appréhension se double d’une si constante profusion de leur être que nous avons du mal à en discerner les formes, à tracer les esquisses selon lesquelles constituer une première évidence. Cette notion devient soudain si floue que nous pourrions abandonner sur-le-champ notre quête comme s’il s’agissait de poursuivre la trace de quelque licorne dont nous n’apercevrions même pas le début de la corne. Les affinités seraient-elles notre aura personnelle, une hallucination, une extravagance de l’imaginaire ? Si nous tentons de leur donner corps, voici que se montre un continent infiniment varié, une végétation luxuriante, telle la canopée, un fouillis telle la mangrove évoquée plus haut.

 

   De quelques affinités dont nous pourrions dresser le portrait

 

  Ce qui constitue une réelle difficulté en ce domaine, c’est le problème de la liaison des affinités entre elles. L’une d’elles est-elle évoquée, qu’aussitôt surgissent mille autres qui veulent faire entendre leur voix. Un peu comme une mise en abîme, des poupées gigognes s’emboîtant dans un genre de vertige sortant du champ de la représentation. Si je dis mon attachement à l’art en général, au moderne en particulier et, au sein de celui-ci, au cubisme, et plus précisément à l’œuvre de Picasso, me voici bien embarrassé pour établir une préférence, constituer l’ordre d’une hiérarchie, dire si c’est le coup de tonnerre des « Demoiselles d’Avignon » qui me questionne le plus, si, dans ce tableau même, ce sont les tonalités qui retiennent mon attention, le jeu des formes, ces masques fantastiques surgis de la nuit africaine, le graphisme des hachures, la spatialité réduite à un sans-fond. Je sens l’attirance, le magnétisme de ce tableau mais ne parviens nullement à décider ce qui, du sein de l’étrange, s’adresse à moi et draine mon désir sans que, jamais, un assouvissement puisse en conclure l’irrépressible radiation. Il y a comme une vibration de l’affinité qui, de proche en proche, gagne d’autres territoires, colonise d’autres districts. Picasso appelle Cézanne mais aussi, dans la totalité de son œuvre, d’autres hautes figures qui tracent l’histoire de l’art : Vélasquez et ses « Ménines », Delacroix et ses « Femmes d’Alger », Manet et son « Déjeuner sur l’herbe ».

   Et cette adhésion aux œuvres n’est pas simplement question de goût car ce dernier résulte d’une longue maturation culturelle alors que les affinités sont naturelles. Elles sont une corporéité qui nous déborde mais avec laquelle nous conservons une attache charnelle. La chair onctueuse des Prostituées représentées dans les « Demoiselles », c’est un peu de notre chair qui rejoint la toile, un peu de la chair des modèles qui vient à nous et nous dit la difficile mise à jour de la peinture, ses esquisses plurielles, ses progrès, ses retraits, ses hésitations puis, soudain, le trait du génie et l’évidence existentielle faite art. Quelle  que soit la sphère abordée, qu’il s’agisse de musique, de littérature, de sculpture, nous sommes toujours pris dans cet infini réseau des significations, l’immense ruissellement des textes ou des fugues musicales, les mots inouïs de la poésie. Si bien que nous avons du mal à nous y retrouver, à trier « le bon grain de l’ivraie », à ne laisser émerger à la surface de nos émotions esthétiques que celles qui nous emplissent d’un réel sentiment de joie. Ce qui nous égare au plus haut point c’est cette impression de fourmillement qui, toujours, nous déporte de nos propres inclinations. Alors, afin de réduire ce continuel effet de perte, il nous faut avoir recours à une forme qui synthétise nos affinités et en assure le caractère, en une certaine manière, intangible. Alors, par exemple, obligation nous est faite de rejoindre une très ancienne légende telle « L’Odyssée » et d’en constituer le lieu à partir duquel naîtra le site d’une pluralité de significations.

 

   Musée du Louvre - Antiquités grecques - œnochoé à figures noires

 

   (C’est subtil, les affinités, fragile, arachnéen et seul le sujet qui en éprouve l’efflorescence en soi peut en découvrir les esquisses infinies. Aussi, pour tracer un fil rouge qui reliera entre elles toutes ces délicates présences, en nous, convient-il d’indiquer, au travers de ce qui va suivre, l’émergence de ces affinités dans la figure du potier, cette saisissante alternative à tout démiurge, dans les éléments, terre, eau, air, feu, dont il assure la maîtrise, dans le geste artisanal qu’il développe, cet emblème du site de l’Anthropos, dans la scène mythologique dont il orne les flancs de son œnochoé, dans ces « figures noires, Ulysse et ses compagnons, le Cyclope, le transcendantal du Bien et sa figure négative, le Mal qui en ornent l’épopée, enfin l’épopée elle-même, ce poème du monde qui est le visage le plus accompli du logos. C’est essentiellement en ayant recours à la description et au commentaire que toutes ces sympathies s’illustreront faute de mieux car la sensation interne a ceci de particulier qu’elle ne peut jamais gagner l’extérieur qu’au prix d’une déperdition ou d’une euphémisation de son sens. NB : tous les termes surlignés en gras dans le développement ci-dessous, seront à considérer tels nos connexions électives avec le monde).

  

Inclinations naturelles

œnochoé à figures noires, 500-490, Peintre de Thésée

Ulysse et ses compagnons aveuglant le Cyclope

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Les frères Chuzeville

 

 

   Ce magnifique pichet à vin de l’antiquité grecque nous servira à comprendre comment un seul objet, grâce à sa forte empreinte symbolique, pourra s’inscrire, pour nous, tel l’unique creuset dans lequel nombre de nos affinités convergeront, manière de cosmos en miniature chargé d’infinis pouvoirs et séductions. Car, ce dont il s’agit avec les affinités c’est rien de moins que de créer un monde si proche de qui nous sommes qu’il constituera, en quelque sorte, notre naturel prolongement, l’ombre portée que nous plaquerons sur les choses. Lieu d’élection de nos choix les plus intimes, nos affinités seront notre proche banlieue, un genre de  chôra grecque telle que l’antiquité la montrait, ce territoire qui jouxtait la ville, cette terre qui, en réalité, nourrissait les habitants de la polis. Usant de cette métaphore de la ville qui serait le lieu propre de notre habitation alors que la chôra se donnerait comme cette terre nourricière qui nous  serait immanquablement attachée, nous voulons souligner la nature du lien indissoluble qui réunit ces deux entités pour n’en constituer qu’une seule, singulière figure de l’unité dont l’homme est toujours en quête à défaut d’en proférer la réalité. La chôra contiendrait, dans son sol même, les semences perceptives, affectives, intellectuelles dont nous l’aurions gratifiée à l’aune de nos projections permanentes sur le monde immédiat qui nous entoure. Bien évidemment, sa constitution purement imaginaire lui affecterait la forme de l’utopie, ce non-lieu ne trouvant ses assises que dans un genre d’éther indéterminé. Ce qui est essentiel à saisir ici, c’est le continuel phénomène de réverbération qui s’installe entre notre être et les affinités qui, en un certain sens, lui sont coalescentes.

 

  

 

 

   Le pichet et les connotations symboliques qui lui sont attachées

 

   Si, essentiellement, ce pichet est œuvre d’art, c'est-à-dire s’il transcende le réel pour le rendre magique, il convient d’aller chercher tout ce qui, en filigrane, le traverse en tant que ses significations latentes. Car rien n’est donné d’emblée qui constituerait une totalité sans reste comme si nous observions un objet dans son extériorité sans même nous enquérir des puissances qui y sont à l’œuvre, mais dans l’indicible, l’inaudible, la fuite à jamais de ce qui, invisible, appelle silencieusement, ce dont notre être est alerté, que notre existence pressée n’archive que rarement. C’est bien le caractère de notre société technico-scientifique que de s’arrêter à l’épiderme des choses, ignorant cette pulpe (les affinités), qui en sous-tend la nature et en justifie la lumineuse présence.

    Donc, si nous quittons le domaine massif et opaque de la représentation, la pellicule selon laquelle l’œuvre nous apparaît, c’est un genre de fête qui se manifeste et ceci d’autant plus que le sentiment de félicité qui en émane provient en droite ligne du surgissement de nos accords les plus propres avec les étants qui nous entourent. En son origine la plus exacte, cette œnochoé est œuvre artisanale qui sublime les quatre éléments, qui s’y inscrivent et les dispose selon les sens pléniers qui y sont nécessairement inclus. Mais alors il faut en appeler à la figure du potier et décrire le jeu de son art. Comment donner lieu à nos propres accords avec les choses autrement qu’en convoquant le langage ?

Inclinations naturelles

Potier dans la région de Zhaoxing

Source : fangfang

 

 

    L’atelier est placé dans un lumineux clair-obscur. Le silence est grand dans l’heure qui vient. La plupart des villageois dorment encore, pliés sur leurs nattes, et leurs rêves flottent au-dessus de leurs corps rompus tels de légers nuages, des flocons qui viennent de très haut, hésitent, tournoient et frôlent leurs visages tels des papillons au bord des corolles. C’est de cette heure de repos, de cette heure immobile dont l’artisan a besoin car il lui faut être en affinité, en harmonie  avec ce qu’il fait, ne nullement laisser s’immiscer ni le doute, ni l’inquiétude. Le trajet à accomplir de lui à la chose finie doit être aussi immédiat que possible, un genre de paix, de repos  qui n’accepteraient nulle coupure. Un geste allant de soi. Un geste venu du plus loin de sa généalogie. Un geste de démiurge tirant du néant les matériaux qui l’annuleront, portant dans la clarté du jour ce qui n’était que tissé d’ombre et enduit de ténèbres.

   C’est l’ensemble du corps du potier qui est mobilisé, on sent la tension légère des bras, on perçoit l’ouverture du compas des jambes qui accueille le tour, là où la motte d’argile est posée qui initie le début d’une épopée, esquisse le poème et le chant du monde. Oui, c’est bien ceci qui a lieu. Ici, dans la beauté partout répandue, c’est mystère qui se donne à voir. Mais mystère qui se livre à sa douce éclosion. Les mains façonnent la terre, la déploient en corolle et l’on pense à cette « rose sans pourquoi » de Silesius, à la façon contingente qu’à l’univers de nous rencontrer. Cette poterie en acte, aussi bien, aurait pu ne pas exister, demeurer dans le celé et l’inaperçu. Tout au plus aurait-elle pu être songe de potier qui l’aurait construite au sein de son esprit. Mais voilà, la glaise est là qui vient à elle et vient à nous dans la plus évidente et pure donation qui soit. Peut-être était-il écrit, quelque part, la graphie de son destin, la trace première d’une parution parmi le peuple des vivants ? Comment savoir la décision d’une chose d’apparaître, de faire signe et de nous convoquer à l’endroit même où nos affinités lui permettront de se manifester telle la figure qu’on attendait, une fiancée dont espérait effleurer la main de soie et ouvrir, avec elle, une commune navigation ?

    L’eau exsude des parois, fait une buée qui lisse les murs enduits de chaux. Cette eau qui est le sang de la terre se donne à l’identique de la sueur du potier. Car dresser la terre est une épreuve en même temps qu’une douce gratification. Ce qui n’était qu’informe, virtuel, voici qu’une âme commence à l’habiter qui lui insuffle sa respiration, anime son souffle. A intervalles réguliers, à la façon d’une scansion temporelle, l’artisan trempe ses mains dans une boue de barbotine et l’applique sur le travail en train de s’accomplir tel l’amant caressant sa compagne. La terre n’est pas sans l’eau. L’eau n’est pas sans la terre. Magnifique fusion des éléments qui participe à toute création. Attraction réciproque d’un solide et d’un fluide qui, bientôt, seront métamorphosés en ce pichet qui n’attendra que l’action conjuguée de l’air et du feu pour connaître la façon de son émergence.

      Le premier travail de façonnage est fini. Le potier a déposé la terre encore humide sur des claies de bois. Là commence le lent travail de séchage. Là commence l’action modificatrice de l’air. Dans l’ombre en demi-teinte de la pièce, l’air circule selon volutes et courants, lissant, au passage, les flancs de l’objet. Affinité encore de la matière et de l’air qui va la porter à sa consistance idéale, celle du cuir avec laquelle l’artisan poursuivra son travail, dégrossissant et affinant cette forme qui, bientôt, sera pichet, lequel servira à puiser le vin dans le cratère avant de le servir aux convives. Suivra la longue cuisson au feu de bois lors de laquelle l’objet, devenant terre cuite, s’approchera de son essence finale. Le feu, cet élément sauvage, il conviendra de le maîtriser, d’éviter qu’il ne s’emballe, qu’il ne provoque fissures et cassures. C’est sans doute là le moment de plus vive inquiétude pour le potier qui craint que son œuvre, patiemment élaborée, ne succombe à la proie des flammes. Dans un enfournement il y a toujours risque de cassure, de faille. De l’objet et, symboliquement, de celui qui en a été l’artisan. Puis, une fois la pièce cuite, viendra le moment peut-être le plus heureux du potier, celui de la décoration et de l’émaillage. C’est la fin et l’acmé du processus. Ce qui, jusqu’à présent, n’était que simple objet, ne devient seulement ustensile, mais essentiellement œuvre d’art. Il sera utilisé pour les libations profanes sans doute, mais aussi pour celles, sacrées, qui honorent les dieux et donnent sens à la vie des humains sur terre en cette antiquité placée sous le signe du rituel et du symbolique.

   Le pichet vient de gagner son dernier état. Le voici placé dans la brillante lumière de l’esthétique. Il a cessé d’être une chose pour devenir être à part entière, c'est-à-dire tirer profit de son essence. Nul ne le considèrera plus comme un ustensile parmi d’autres mais en tant que cet ustensile doué de sens qui se détache du prosaïque et gagne les hauteurs qui sont les siennes. Sur ses flancs ornés d’un fond vermeil, cette teinte opulente et puissante destinée au Dieu-Soleil des incas ou aux têtes couronnées, ces sublimes « figures noires » qui sont les hiéroglyphes à déchiffrer qui nous conduiront dans l’une des plus sublimes épopées fondatrices de la civilisation européenne : « L’Odyssée ».  Dès lors chacun comprendra combien ce pichet n’est celui de la modeste chaumière mais celui, symbolique, qui ouvrira la toute puissance du mythe, la force inégalée de la légende. Cet objet est si beau qu’il ne nécessiterait nul autre commentaire que celui d’une vision appliquée, respectueuse de ce rayonnement dont seul l’art possède l’énergie secrète. Cependant, afin de ne nullement demeurer sur le seuil de nos affinités, nous ouvrirons cette dimension à nulle autre pareille de l’œuvre d’Homère, citant un large extrait du Livre IX portant pour titre « RÉCITS CHEZ ALCINOUS », lequel relate l’épisode du combat contre le Cyclope :

   » Il dit, et aussitôt je lui verse de cette liqueur étincelante : trois fois j'en donne au Cyclope, et trois fois il en boit outre mesure. Aussitôt que le vin s'est emparé de ses sens, je lui adresse ces douces paroles :

« Cyclope, puisque tu me demandes mon nom, je vais te le dire ; mais fais-moi le présent de l'hospitalité comme tu me l'as promis. Mon nom est Personne : c'est Personne que m'appellent et mon père et ma mère, et tous mes fidèles compagnons. »

» Le monstre cruel me répond :

 « Personne, lorsque j'aurai dévoré tous tes compagnons je te mangerai le dernier : tel sera pour toi le présent de l'hospitalité. »

» En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou tombe dans la poussière ; le sommeil, qui dompte tous les êtres, s'empare de lui, et de sa bouche s'échappent le vin et les lambeaux de chair humaine qu'il rejette pendant son ivresse. Alors j'introduis le pieu dans la cendre pour le rendre brûlant, et par mes discours j'anime mes compagnons, de peur qu'effrayés ils ne m'abandonnent. Quand le tronc d'olivier est assez chauffé et que déjà, quoique vert, il va s'enflammer, je le retire tout brillant du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un dieu m'inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l'enfoncent dans l'œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force. — Ainsi, lorsqu'un artisan perce avec une tarière la poutre d'un navire, et qu'au-dessous de lui d'autres ouvriers, tirant une courroie des deux côtés, font continuellement mouvoir l'instrument : de même nous faisons tourner le pieu dans l'œil du Cyclope.

   Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de l'œil pétillent, brûlées par les flammes. — Ainsi, lorsqu'un forgeron plonge dans l'onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper (car la trempe constitue la force du fer, et que ces instruments frémissent à grand bruit) : de même siffle l'œil du Cyclope percé par le pieu brûlant. Le monstre pousse des hurlements affreux qui font retentir la caverne ; et nous, saisis de frayeur, nous nous mettons à fuir. Le Cyclope arrache de son œil ce pieu souillé de sang, et dans sa fureur il le jette au loin. Aussitôt il appelle à grands cris les autres Cyclopes qui habitent les grottes voisines sur des montagnes exposées aux vents. Les géants, en entendant la voix de Polyphème, accourent de tous côtés ; ils entourent sa caverne et lui demandent en ces termes la cause de son affliction :

« Pourquoi pousser de tristes clameurs pendant la nuit divine et nous arracher au sommeil ? Quelqu'un parmi les mortels t'aurait-il enlevé malgré toi une brebis ou une chèvre ? Crains-tu que quelqu'un ne t'égorge en usant de ruse ou de violence ? »

» Polyphème, du fond de son antre, leur répond en disant :

« Mes amis, Personne me tue, non par force, mais par ruse. »

 

   Entrelacement des affinités entre le poème homérique et le récit épique chez Rabelais

 

   Le texte homérique est si admirable que sa lecture se suffit à elle-même, cependant, dans le souci de dire nos affinités avec le logos du Grec, nous nous livrerons à de rapides commentaires. Vision du monde et malice homériques sont de si singulières aventures que tout lecteur attentif à cette épopée ne peut entrer dans ces pages sublimes qu’avec ravissement. Partout se donne à entendre le génie de l’écriture qui n’est nullement prouesse technique mais fore bien plus profond, tout au contact des ombres fuligineuses de la psyché et de l’étonnant réservoir de l’inconscient. La description de l’agression du Cyclope ne se contente nullement de dire la réalité des choses avec précision, mais elle fait de cette sanglante entreprise un moment de pur bonheur, Ulysse et ses compagnons métamorphosant Polyphème en un champ de bataille sanglant où désir de vengeance et cruauté esthétique se renvoient la balle dans une manière de jouissive puissance. Ce géant qui, sans doute, se pensait inexpugnable, le voici livré à la vindicte de ses assaillants dont la bravoure, l’énergie peu commune, concourent à faire de son corps un ensemble de chairs mutilées d’autant plus sensibles que l’œil unique du Cyclope est réduit en lambeaux. Ici, comment ne pas penser aux pages éblouissantes de l’admirable Rabelais, prenant un malin plaisir, dans la Guerre Picrocholine, à relater sans ambages ni précautions oratoires, le très fameux  et très vigoureux assaut de Grandgousier contre son voisin Pichrocole. En réalité, un évident parallèle peut être établi entre le déchaînement antique d’Ulysse contre Polyphème et la « furie humaniste » lancée par Rabelais à l’encontre de ces fouaciers qui ne suscitent que détestation et impérieux désir de les détruire. Le pieu pointu convoqué par Homère, afin de procéder à ses sinistres œuvres, est l’exacte réplique « du bâton de la croix, qui était de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing » dont Rabelais arme le bras de Frère Jean des Entommeures afin que « justice » soit rendue.

   Quant au raffinement des supplices en tous genres, à leur dimension ultra-chevaleresque, les deux textes rivalisent d’ingéniosité, et l’on ne pourrait dire lequel des deux sort victorieux de ces joutes fictionnelles. Ce que « L’Odyssée » présente comme le sommet de l’art guerrier (« Mes amis fidèles saisissent le pieu pointu, l'enfoncent dans l'œil du Cyclope, et moi, me plaçant au sommet du tronc, je le fais tourner avec force […] Tout autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur dévore les sourcils et les paupières du géant ; sa prunelle est consumée, et les racines de l'œil pétillent, brûlées par les flammes"), donc cet « art de la guerre », Rabelais en réalise une manière d’hyperbole, portant au paroxysme de la violence  doublée d’un humour grinçant, les faits et gestes de ses héros (« Il choqua donc si raidement sur eux, sans dire gare, qu'il les renversait comme porcs, frappant à tors et à travers, à la vieille escrime. Aux uns il escarbouillait la cervelle, aux autres rompait bras et jambes, aux autres disloquait les spondyles du col, aux autres démolissait les reins, aplatissait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires, enfonçait les dents en gueule, abattait les omoplates, meurtrissait les jambes, décrochait les hanches, déboîtait les bras… »)

   N’oublions pas que Rabelais, en médecin avisé, détaillait un luxe de précisons anatomiques, chirurgicales, ces habiletés trouvant leur équivalent dans la maîtrise « artisanale » d’Homère :  « l’artisan [qui] perce avec une tarière la poutre d'un navire ou bien le coup de main du « forgeron [qui] plonge dans l'onde glacée une hache ou une doloire rougies par le feu pour les tremper ». Ces tableaux, qui mettent en lumière la brutalité humaine, sont naturellement tempérés par ces excès, toute emphase en ce domaine penchant en direction du sourire du lecteur, lequel est complice du « clin d’œil » des auteurs. C’est bien là la nature de l’excès, de l’exubérance, que de ramener le récit à sa juste valeur. Nous sommes dans la légende avec « L’Odyssée », dans la satire avec « Gargantua » et le combat épique. Nous regardons tout ceci avec un regard distancié et savourons la malice qui, en tous endroits, perce et nous ravit, nous enjoignant de poursuivre notre lecture avec l’audace tranquille de quelqu’un qui sait le projet et l’accueille selon sa nature.

    Citant des passages du « Quart Livre » riches en cruautés diverses : « Au second coup il luy creva l’œil droict ; au troyzieme l’œil guausche. » (que l’on pense au terrible destin de Polyphème à l’oeil détruit par ses assaillants), Dorothée Lintner, dans un superbe article intitulé « LE COMBAT DANS LE QUART LIVRE : RENOUVELLEMENT D’UNE TOPIQUE EPIQUE CHEZ RABELAIS », nous invite à regarder l’œuvre du natif de La Devinière avec un regard esthétique plus qu’avec celui du guerrier :

   « Mais, à y regarder de près, on s’aperçoit que ce combat d’un type nouveau donne lieu à une réaction elle aussi nouvelle, qui ressortit moins de la joie brutale que du plaisir raffiné : la figure géométrique  que construit Pantagruel ravit son public, suscite moins une curiosité malsaine qu’une véritable contemplation esthétique. […] l’imagination débridée quant à elle, offre de nouveaux horizons à la geste épique, loin du champ de bataille un peu étroit du pays tourangeau. Autrement dit, dans ce nouveau livre, l’imaginaire épique ne connaît plus de limite : l’œuvre travaille avant tout à esthétiser le combat, ce qui la rend elle-même du même coup nettement plus poétique. On peut se demander, finalement, si l’épopée rabelaisienne ne se singulariserait pas au fil des œuvres, dans sa forme même : ce récit dont le premier livre s’apparente à ces mises en prose de gestes médiévales, telles qu’on les publie abondamment au début du siècle, semble acquérir, dans ce quatrième opus, une certaine autonomie poétique. Aux combats esthétisés, aux voltiges impressionnantes des personnages, à l’épisode obligé, depuis Homère, de la tempête, répondrait une écriture épique tout aussi virtuose. » 

   Ainsi prennent fin, temporairement, nos affinités avec ces merveilleux textes que constituent « L’Odyssée » aussi bien que « Le Quart Livre ». Entre eux, de toute évidence, des liaisons qui dépassent l’analogie pour gagner ce site incomparable où brillent accords, alliances, attractions, convergences, autrement dit ces affinités par lesquelles nous sommes au monde d’une manière singulière qui ne peut être, à chaque fois, dans le temps et l’espace, que la nôtre. Sans doute contribuent-elles à fixer le lieu privilégié de notre essence. Oui, privilégié !

 

 

 

Inclinations naturelles

Source : Wikisource

 

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18 mars 2019 1 18 /03 /mars /2019 17:18
Ceci que nous détruisons

                           Source : RTL Futur

 

***

 

 

   Ceci que nous détruisons, nous hommes de peu de conscience, jamais nous ne le reconstruirons. Les murs de Jéricho se sont écroulés, la Tour de Babel n’est plus qu’un vague édifice d’argile plaintive, Ninive a disparu que nul moderne empire assyrien ne viendra édifier à nouveau. Les choses sont immensément corruptibles et, pour cette raison, nous devrions les considérer avec le plus grand respect. Ceci serait à notre honneur et nous n’en tirerions que de grandes et renouvelées satisfactions. Le monde est fragile, pareil à une boule de cristal qui se briserait sous l’assaut d’ondes sonores. Toutes ces assertions sont autant d’évidences dont nul n’ignore la portée. Même un tout jeune enfant en comprendrait la signification interne. Cependant, nous les membres du peuple adulte, continuons notre cheminement au risque de nous perdre et de perdre, en un seul et même geste, cette terre qui nous accueille et nous nourrit, nous émerveille souvent, nous réconforte toujours.

   Pourrions-nous nous  imaginer, un seul instant, poussant notre destin devant nous, nous affranchissant de la colline à l’horizon, du pic de la montagne perçant le bleu, des vagues océanes qui, souvent, sont le lieu de nos rêves les plus féconds ? Pourrions-nous ? Bien évidemment, non. Pour la simple raison que nous ne sommes que des formes s’enlevant sur un fond et ce fond est cette planète qui nous a créés de toutes pièces. Aussi lui sommes-nous redevables d’un minimum de respect. A cet égard nous sommes en dette, mais beaucoup l’oublient qui, de l’univers, ne veulent apercevoir que leur propre silhouette. Narcisse éclipsant la terre dont il est le fils. Le fils ingrat, bien entendu. ! Mais Narcisse le sait-il au moins ? Ou bien feint-il d’oublier sa propre provenance ? Ou bien s’ingénie-t-il à s’aliéner lui-même au gré d’une cécité qui semble l’arranger, au moins provisoirement ? Se doute-t-il que les comptes seront soldés plus tard ? Et que, précisément, il sera trop tard pour faire machine arrière, réinventer le monde, le doter d’une virginité dont il n’a même plus le savoir.

   Ce qui, sans doute, est le fait le plus confondant de la condition humaine est cette propension des individus à ne tenir compte que de soi, à se placer dans la lumière (ce n’est nullement celle de la raison, il va sans dire !), à se donner en spectacle comme s’il s’agissait de la Divine Comédie dont ils seraient les uniques et merveilleux protagonistes, figurant cette Terre fixe au centre de l’Univers avec la ronde des neuf cieux les portant comme des visages d’exception dont tout autre ne serait que le pâle reflet. Certes, constater ceci n’est nullement résoudre le problème. Peut-être conviendrait-il d’en informer les jeunes générations à un âge où la plasticité psychologique et intellectuelle permettraient une perception adéquate du réel et une possibilité d’interaction intelligente avec l’environnement ?

   Faire prendre conscience d’une question, fût-elle essentielle, ne semble pouvoir s’effectuer que de deux manières opposées : soit en décrire les côtés négatifs, soit en décliner les aspects positifs et les situer en tant que manques, privations, possibilités de joie auxquelles l’homme renoncerait au prétexte d’une satisfaction immédiate. Car le proche, le proximal, l’à-portée-de-la-main sont toujours préférés aux brumes diaphanes des lointains. Comme si les humains, affectés de myopie, ne s’en remettaient qu’à du constatable imminent, à du préhensible, à du donné-pour-sûr, toute autre hypothèse non perceptible étant assimilée à un songe ou une fantasmagorie. Certes, être homme, dans la perspective existentialiste, c’est se constituer en tant que projet, à savoir développer une éthique et se donner pour motif permanent celui de la responsabilité. Devant les autres, bien entendu. Devant soi, ceci constituant la première pierre de l’édifice. Dans cette optique, il convient de renoncer à l’historique formule émise par les Français lors de la bataille de Fontenoy «  Messieurs les Anglais, tirez les premiers ». Parfois convient-il d’armer son mousqueton et de viser, le premier, la cible des valeurs. Ne pas attendre que quelqu’un, se substituant à vous, vous décharge d’une tâche dont, toujours, vous remettez l’exécution à plus tard.

   Mais voyons cette positivité dont l’homme paraît vouloir faire l’économie au regard de son comportement pressé. Il y aurait mille exemples à convoquer. Contentons-nous de nous reporter à la beauté, ce transcendantal qui est pure vérité que, cependant, l’on omet souvent de considérer. Peut-être la croyons-nous tellement coalescente à notre essence que nous n’aurions même plus besoin d’y faire référence. Elle irait de soi, en quelque sorte. La beauté, regardons-là faire ses belles irisations dans un paysage.

Ceci que nous détruisons

Soudan - Sahara oriental

Source : France-Culture

 

   Ce paysage, choisissons-le comme la nature en son exception. Dunes du Soudan qui sont une immense mer de sable aux étendues illimitées. Le ciel est d’or et de platine portant en lui la confluence de la rumeur solaire et du brouillard de particules en suspension. Le ciel, déjà, est pure magie. Seulement, sous ces horizons, il présente cette nébulosité où tous les imaginaires humains pourraient trouver à se loger. Au loin, les collines de sable orangé se perdent dans un étrange moutonnement. Quelles aventures s’y dessineraient dont nous n’apercevrions même pas l’once d’une réalité ? Plus proches, des ridules infinies, de sombres nervures qui parcourent la plaine en la dotant de la signification de l’air, sans doute des assauts d’humeur des haboobs, ces vents tourbillonnants qui sculptent ce qui reste de la poussière de roche originelle. Quelques coulées d’ombre se répandent sur les versants opposés à la lumière solaire, ils jouent avec les parties plus claires, ils dessinent les motifs d’une étonnante esthétique. Etrange pouvoir de fascination de ces reliefs qui, jadis, ont appelé explorateurs et découvreurs de nouveaux horizons, religieux en quête de spiritualité. Nul ne saurait être insensible à la perfection de ces espaces ourlés de silence qui sont les lieux de la rencontre de l’homme avec lui-même. Plus de distance. Plus de possible fuite. Tout est là, étendu devant les yeux, qui nous invite à la plus sobre des méditations. C’est toujours ce sentiment de plénitude qui nous atteint face aux paysages géologiques, aux majestueuses montagnes, aux larges plateaux qui courent librement sous la caresse infinie du ciel.

   Mais, à cette admiration, doit faire suite une réflexion. La beauté nous ne pouvons la faire nôtre sans reste, sans que nous nous interrogions à son sujet. Le problème qui affecte les vastes étendues sahariennes consiste en ceci que leur éclat est second, qu’il résulte d’une autre grandeur qui les a précédées. C’est à l’histoire d’un temps long que nous sommes convoqués, immémorial, préhistorique en un mot. Oui, aujourd’hui, combien il est difficile, pour nous hommes pressés cybernétiques, d’imaginer cette vaste étendue désertique riante tel un vert paradis, une oasis avec sa fraîcheur et ses mares d’herbe verte. Car, en cette époque si lointaine qu’elle paraît n’avoir jamais existé, en ce lieu aujourd’hui vide de présence, vivaient le peuple des éléphants et des girafes, celui des antilopes et des phacochères. Quant à l’environnement, il était constitué de lacs et de rivières, de forêts développant leurs épaisses frondaisons le long de vifs cours d’eau. Ce qu’il en reste aujourd’hui, quelques ossements, des céramiques, des objets de parure, de magnifiques œuvres d’art rupestre, des perles et des silex taillés devant lesquels nous sommes tels des enfants ravis. Prodige du génie humain lorsqu’il se projette dans d’inouïes inventions.

Ceci que nous détruisons

Pointes de flèches du Néolithique - Tilemsi

Source : Musée National de la Préhistoire

 

 

   Nous parlions de « beauté seconde » à propos du désert, ici nous devons parler de « beauté première » pour la simple raison qu’elle détermine celle qui la suit, obligation pour cette dernière de se remémorer le lieu de son origine. C’est un peu comme si les dunes de sable n’étaient que des réverbérations, à des millénaires de distance, des forêts, lacs et rivière qui tissaient la belle harmonie d’un monde vierge de toute trace de dégradation. Entre ces deux extrêmes, un facteur explicatif, celui du réchauffement climatique dont, en notre temps présent, nous parlons sans même bien en saisir tous les enjeux. Entre les deux, la grande marche cyclique du climat. Entre les deux, le  vertigineux emballement du progrès et ses inévitables conséquences. Actuellement, nous ne faisons qu’en payer les premiers excès, le pire sera pour plus tard, cependant dans un proche avenir car l’idée même du temps et sa marche ont subi une étrange condensation de leur être. Le temps court a remplacé le long qui était la véritable mesure humaine. Celui que l’on vit quotidiennement  est celui des machines et de la déshumanisation. La vitesse n’a rien de bon lorsqu’elle affecte les comportements des existants. Des vertus seulement pour quelques uns qui peuvent en embrasser la forme, des vices pour les plus nombreux qui n’en peuvent soutenir le rythme. C’est ainsi, en toute société, certains servent de variable d’ajustement et ceci, bien évidemment, ne peut que se nommer injustice. Nous ne sommes nullement égaux devant le réel, aussi faut-il s’ingénier à en combler les lacunes. Mais dans ce domaine la tâche paraît immense et nous en éprouvons la dimension proprement vertigineuse.

   Ici, sur cette terre martyrisée, vient d’avoir lieu « La marche du siècle ». Des centaines de milliers de jeunes consciences se sont levées pour témoigner de la grave crise du climat, attirer l’attention des gouvernants sur l’urgence d’une action à entreprendre car, bientôt, il sera trop tard. Ce « trop tard », voici des décennies que des scientifiques tirent la sonnette d’alarme dont à peu près personne ne semble entendre le son identique à celui du tocsin.

   « On a besoin d’un changement radical de société. Huit Français sur dix demandent qu’on taxe beaucoup plus lourdement les entreprises les plus polluantes. On est de plus en plus nombreux à être prêts », assurait le réalisateur et écrivain Cyril Dion lors de la marche de samedi. (Source : Le Monde).

   Oui, « besoin d’un changement radical de société ». Les coutures craquent, les équilibres sociaux deviennent fragiles, à la limite de la rupture. Ceci indique le drame d’une mondialisation à rythme forcé qui n’a cure des conséquences et poursuit son œuvre sans même se retourner. Le problème est extrêmement préoccupant et, sans doute, aucune civilisation, jusqu’ici, n’avait été victime d’un tel emballement. Les machines sont de plus en plus puissantes, les capacités de calcul exponentielles et c’est un monde atteint d’une forme de paranoïa qui se développe dont, cependant, la croissance pourrait bien être stoppée en plein élan. Les mutations sont trop rapides qui mettent en opposition la faculté naturelle d’adaptation de l’homme, selon un rythme lent, et la rapidité d’évolution des bouleversements sociaux, culturels, économiques qui agitent notre société infiniment consumériste. Si le siècle des Lumières était celui des lettres, le nôtre est celui du chiffre. Or la quantité n’a jamais bâti de grands empires mais constitué le fondement d’immenses désastres. Seule la qualité, l’attention à la nature exacte des choses, peuvent être source d’un progrès positif. Toute visée strictement établie sur la gestion des stocks et l’accroissement de profits toujours plus élevés conduit à une impasse. C’est ceci qui affecte les civilisations dont le caractère est d’être mortelles.

   Oui, « La marche du siècle » se pose comme une nécessité devant l’Histoire, mais ceci ne suffit nullement à assurer son succès. Il lui faut dépasser la valeur symbolique dont notre société est friande, instituant, tour à tour, une journée pour le braille ; l’éducation ; la mémoire des victimes de l'Holocauste ; la tolérance zéro à l'égard des mutilations génitales féminines ; des légumineuses ; des femmes de science ; de la radio ; de la justice sociale ; de la langue maternelle, et la liste serait longue, s’accroissant chaque année qui passe d’une dette vis-à-vis d’une nouvelle cause. Si le sujet n’était si grave, ceci prêterait à sourire, manière d’inventaire à la Prévert qui n’aurait d’utilité que précaire, si vite oubliée qu’elle ne laisserait nulle trace dans la mémoire. Est-ce pour se donner bonne conscience que l’humanité recourt à ces reconnaissances successives ? Les esprits sont-ils touchés en leur fond ? Ou bien tout ceci se fond-il dans l’air du temps ?

   « Huit Français sur dix demandent qu’on … », oui, la tribu des  « yaqu’à-faut-qu’on » est immense, mais ces Français s’interrogent-ils sur leur propre contribution ? Attendent-ils que les autres se mettent en marche ? («  Messieurs les Anglais, tirez les premiers »). C’est bien là le problème de toute revendication de masse, c’est d’abord de considérer cette masse comme devant agir,  avant que de se remettre soi-même en question. Certes les gouvernants ont une responsabilité, les dirigeants de grandes entreprises également. Mais nous, les citoyens ordinaires que faisons-nous pour tâcher de sauver le climat ? Consentons-nous à moins consommer ? A moins voyager ? A utiliser les transports en commun ? A recycler nos déchets ? A renoncer à notre consommation de viande afin que le monde ait enfin suffisamment de nourriture ? Mais la liste serait aussi longue que fastidieuse et chacun sait, au fond de lui, quelles sont les attitudes bonnes pour la planète. Nul besoin d’un guide ou d’un coach, ces entités superfétatoires et vampiriques qui prétendent penser à notre place. C’est d’abord de soi, de sa propre décision intérieure, que vient la réponse au problème du climat. Ceci s’appelle éthique et il convient de se remettre personnellement en question avant même de désigner quelque bouc émissaire.

   Mais, bien évidemment le problème est mondial, ce qui augmente considérablement sa difficulté de proposer des solutions adéquates. Comment lutter contre les grands propriétaires fonciers ? Contre la corruption ? L’usage de la drogue ? L’utilisation des pesticides ? Les déforestations à grande échelle ? La pollution des mers ? L’urbanisation à outrance ? L’envahissement du ciel par les avions de plus en plus nombreux ? Réduire l’usage des énergies fossiles ? Poser toutes ces questions complexes, en un sens, est prononcer leur évidente irrésolution. En réalité, au fond des consciences, chacun est amarré à ses propres biens, à son confort, ses habitudes, la possession de ses avoirs. Caractère d’une individualité qui, couplée aux ravages d’un ego pluri-dimensionné, détermine des comportements qui ne prennent en compte que l’aire étroite du soi. D’un soi tyrannique qui, du monde, ne voit rien d’autre que les propres satisfactions qu’il peut en tirer, assouvissement d’un éternel désir qui, jamais, ne parvient à étancher sa soif. Adultes, ou croyant l’être, nous nous comportons tels des enfants gâtés à qui tout est dû, jusque et y compris ces parcelles du monde que, chaque jour, nous phagocytons sans même percevoir combien notre conduite est mortifère.

   Statistiquement, les plus grands pollueurs sont les fameuses CSP+, autrement dit les catégories socio-professionnelles les plus favorisées qui possèdent résidences principales et secondaires avec piscine, roulent dans d’imposants 4X4, voyagent en avion, pratiquent le ski, consomment à tout va. Les autres, les plus démunis, polluent aussi, c’est une évidence, mais ils polluent plus « modestement » pour la simple raison qu’ils n’en ont guère les moyens et que leurs véhicules anciens dispersent les particules dans l’atmosphère. Afin de les brider, certaines villes d’obédience pourtant sociale, leur interdisent l’accès lors des pics de pollution afin que l’air devienne respirable. Alors que peut donc le pot de terre contre le pot de fer ? Que peut le pauvre contre sa pauvreté, si ce n’est l’assumer en évitant les coups ?

 

Ceci que nous détruisons

Un dessin humoristique, publié sur le blog de Gaïa, colibri

lanceuse d'alerte, et relayé par Demain l'homme. 

  

   Alors devant tout ce grand bazar, de géniaux économistes ont inventé le concept de « décroissance ». Sans doute, dans le fond, ont-ils raison. Mais qu’en est-il de la réalité ? Vous en connaissez, vous, des braves gens qui consentent à retourner à la case départ, à se serrer la ceinture, à substituer à leurs provendes habituelles les repas frugaux les assurant d’une bonne santé, en même temps qu’ils participeraient au bonheur de l’humanité ? Certes des écologistes, des vrais, autrement dit ceux qui fonctionnent selon une éthique, il en existe, certes des vertueux qui roulent à vélo, des généreux qui cèdent leur place pour la laisser à d’autres, certes des charitables qui ne se servent qu’après s’être assurés que leurs semblables y trouveront leur compte. Mais, à l’évidence le vice est bien plus répandu que la vertu et l’homme étant l’homme, c’est la condition humaine qu’il faudrait changer en sa totalité. « Qui est prêt à changer ? Mais à réellement changer ? ». Cette seule et unique question contient tous les possibles après lesquels l’humanité court depuis qu’elle est humanité. C’est comme la superbe rose. Il faudrait revenir au bouton originel et s’assurer de son déploiement exact afin qu’elle ne se fourvoie dans une prolifération anarchique qui lui serait fatale ! IL FAUDRAIT !

 

Ceci que nous détruisons

Source : A l’Encre de vos Mots

 

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 10:32
PIEDS

« Et puis je jouais avec mes pieds

C'est très intelligent les pieds

Ils vous emmènent très loin

Quand vous voulez aller très loin

Et puis quand vous ne voulez pas sortir

Ils restent là ils vous tiennent compagnie

Et quand il y a de la musique ils dansent

On ne peut pas danser sans eux ».

 

 Prévert - Paroles

 

***

 

   Pieds, combien vous êtes précieux, combien vous êtes rassurants. Pourtant si modestes, pourtant si dissimulés au regard. Qui donc, sur vous, porte son attention ? Vous foulez la terre et dans ce foulement c’est comme si vous disparaissiez, possiblement honteux de votre propre nature. Bien sûr, on est si près du domaine de la pure immanence et le ciel est haut qui vous condamne à n’être que d’éloignés fragments dont, en pensée du moins, l’on pourrait faire l’économie. Mais il convient de regarder autrement et, dans une certaine manière, d’inverser l’ordre des relations. Autrement dit de partir de votre apparente modestie pour découvrir, en vous, l’inestimable présence que vous destinez aux humains.

   Vous êtes une partie dont la noblesse n’est plus à démontrer, pas plus que votre fonction ne saurait être sous-estimée. Bien évidemment, si on vous aborde et vous compare aux autres aires du corps, vous faites figure d’enfants pauvres, sortes d’isthmes perdus en quelque marécage dont vous auriez bien du mal à émerger. Mais il faut vous décrire et circonscrire notre vue à l’aimable géographie que vous nous tendez.

   Pieds d’enfants, ils sont émouvants, n’est-ce pas ? (Mais n’est-ce, ici, le sort de toute « miniature » ? Le jeune chiot nous est infiniment plus plaisant que le vieux chien aux yeux chassieux, à la lourde démarche). Emouvants car portés par un genre de fragilité qui témoigne de la difficulté d’accomplir les  premiers pas dans l’exister. Assez souvent ils sont amusants, potelés, patauds telles les peluches aux formes duveteuses. Ils avancent laborieusement et chaque mètre gagné l’est au prix d’une lutte avec la pesanteur, l’équilibre, la justesse du trajet à emprunter. Ils disent l’incertitude humaine originelle quant à la saisie de l’espace, à sa maîtrise qui est condition de la liberté.

   Pieds de femmes. Ils sont pareils à deux nacres sur lesquelles la lumière glisse infiniment. Ils sont toute douceur et n’ont nullement renoncé à la vulnérabilité du premier âge. Ils pourraient se briser comme un verre fragile si une trop grande pression s’y exerçait. Ce qu’ils demandent : la caresse, l’attouchement subtil d’un baiser, l’effleurement plutôt que le geste appuyé. Tout au bout luisent les éclats de rubis des ongles. Ce sont les premiers signes du désir. Ils jouent en écho avec le fard des doigts, avec la cerise écarlate de la bouche. Etonnant, tout de même, (une intention de séduction s’y loge en creux) ce sémaphore qui fait signe en direction d’une possible conquête. Les pieds qu’on eût supputés pleins de sagesse, de retenue, voici qu’ils se parent du luxe et du prestige de l’envoûtement. Voilà qui les rehausse, voilà qui les manifeste bien autrement qu’en leur rôle d’instruments de locomotion.

   Pieds des hommes. Ils sont plus robustes et empruntent au trapèze vigoureux leur forme habituelle. Chaque doigt est affecté d’autonomie et leur séparation est nette. Ils ne présentent nul caractère qui les orienterait vers une entreprise liée au rayonnement d’un charme quelconque. Ils sont là, dans l’indubitable de leur massive présence. Ils affirment volonté et puissance d’un seul et unique jet de leur sûre manifestation. Si les pieds du nourrisson, ceux des femmes, demandaient la caresse, ceux des hommes portent l’empreinte de réalité qu’ils plaquent sur le sol à la façon de téméraires conquérants.

   Pieds. Foultitude de pieds qui martèlent journellement les mille et un lieux de la terre. Pieds pressés qui répandent, sur l’ensemble du sol, leur fourmillement multiple.

   Pieds menus des geishas emmaillotés dans leurs étroites bandes blanches, on dirait deux boules de neige.

   Pieds larges, qu’on supputerait de fonte, du peuple des mineurs. Leurs lourdes chaussures en ont déterminé la forme.

   Pieds des mimes, ils effleurent le réel sans jamais en déflorer l’unique secret.
   Pieds des randonneurs, ils sont cambrés dans l’effort à soutenir pour franchir vallons, ravines et crêtes où souffle le vent.

   Pieds des danseuses, ils sont effilés, ils sont comprimés dans les ballerines aux longs lacets tels des lianes. Ils sont ce que leur art en a fait, les serviteurs d’une discipline sans faille.

   Pieds des escrimeurs, ils prennent leurs somptueuses assises sur le tapis qui les propulse vers l’adversaire, celui qu’il faut toucher ou bien être touché soi-même. Le jeu des pieds est, en ce cas, décisif.

   Pieds des fildeféristes, ils se creusent en leur centre, épousant la ligne de vie.

   Pieds des clowns, ils flottent dans de larges chaussures. Déjà leur simple aspect est tremplin sur lequel repose une partie non-négligeable de la dramaturgie du cirque.

   Pieds des derviches tourneurs, ils scandent le vertige circulaire de la rythmique spirituelle.

   Femmes du peuple de la Vallée de l’Omo, en Ethiopie, leurs pieds sont de grands battoirs qui se confondent avec la couleur de l’argile.

   Mythe du peuple Patagon vivant sur la « terre des grands pieds », on imagine le gigantisme à la hauteur des fantaisies et fantasmagories des légendes.

   Je ne saurais terminer cette brève incursion dans le domaine étrange du pied sans citer quelques phrases de J.M.G. Le Clézio dans « Histoire du pied », cet infatigable écrivain qui ne se contente nullement de composer des histoires mais de penser, geste qui devient si rare en notre époque contemporaine :

   « Cela s’appelle donc la solitude. Être seul comme un gros orteil. Bien sûr la compagnie des autres doigts, les deux pieds. Mais cela ne rend pas leur solitude moins pesante. Sans voir, sans parler. Si loin de la bouche. Si loin de l’âme ».

   Ceux, celles, qui sont habitués à ma prose reconnaîtront ma prédilection pour cet auteur, ainsi que ce thème de la solitude qui traverse bon nombre de mes écrits. Rien ne sert de nous berner, de nous raconter des sornettes. La solitude est certainement le fait majeur de la condition humaine. De là l’aporie qui lui est coalescente. Il faudrait être aveugle pour ne pas témoigner de cette vérité-là. Tout comme le gros orteil qui, tout seul, se dresse en haut du tumulte de chair, plus rien d’autre n’est visible à l’horizon, hormis soi, sa consternante limitation, ce genre de sémaphore qui gesticule dans la nuit pleine de ténèbres de l’inconscience. Non seulement les autres doigts n’y peuvent rien changer mais leur présence renforce le sentiment de solitude (voyez, en son temps, le titre génial donné par David Riesman à son œuvre-phare : « La foule solitaire »). Chacun, au milieu de la prolifération grégaire de la foule se rassure de la contiguïté des autres. Le problème est celui, précisément de la « contiguïté ».

   Et, encore, cette notion de « contigu » dont le dictionnaire nous dit : « Qui touche à, qui est voisin de (quelque chose d'analogue) sans qu'il y ait d'intervalle », cette notion nous trompe puisque, individu parmi les individus, il faut, nécessairement, qu’il y ait intervalle. Sinon je serais l’autre qui serait moi. Sinon il y aurait identité, principe du même et aucune altérité ne pourrait trouver le lieu de sa propre figuration. Oui, nous sommes SEULS (il faudrait enlever le « S », faire une entorse à la langue et écrire : nous sommes SEUL, la seule manière qui conviendrait pour affirmer l’essence de la solitude). Car être SEUL c’est être sans vis-à-vis, sauf à avoir affaire à des ombres, à des simulacres. Qui donc vous prouve que l’Autre existe, dût-on l’affubler d’une Majuscule afin de convoquer sa possible essence ? Qui donc vous prouve que vous existez, vous-même ? Toutes les formes de cogito sont usées, aussi bien le fameux « Je pense donc je suis » de Descartes. Qui, aujourd’hui pense ? Ce qui s’appelle penser. C'est-à-dire donner un sens à l’exister, poser la question fondamentale amenée par Leibniz « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Qui se soucie de l’ontologie par laquelle nous nous questionnons sur la notion essentielle du fait d’ÊTRE ? Qui donc encore s’interroge sur la philosophie, la cosmologie, la musique des sphères, le clignotement étrange de l’univers aux confins de qui nous sommes en réalité. Car notre FINITUDE, là nous sommes fondamentalement SEUL(S), c’est ce au-delà de quoi nous ne pouvons rien étayer sinon de nébuleuses supputations. Mais qui sommes-nous donc pour être venus à l’être en ce monde ? Aurions-nous quelque chose à prouver ? Avons-nous quelque part, dans la vastitude environnante, quelque chose qui nous correspondrait, un genre d’écho, d’image en miroir, d’hallucination narcissique à laquelle nous pourrions nous raccrocher ?

   Nous sommes pareils au pied. « Si loin de la bouche. Si loin de l’âme » nous dit Le Clézio. L’affirmation est loin d’être sans conséquences. « Si loin de la bouche » veut dire privés de langage, n’être plus hommes. « Si loin de l’âme », veut dire réduits à la simple stature animale. A ce point de l’écriture, testez votre degré de solitude. Enfermez-vous dans une pièce, fermez les volets. Sur le mur de plâtre anonyme punaisez un miroir. Sur le miroir focalisez un rayon de lumière. Disposez-vous face à cette minuscule scène. Dites, en articulant chaque groupe phonétique, distinctement, « JE SUIS SEUL » (ou « SEULE », cela va de soi). Notez les modifications de votre expression. Le « JE » vous saisira en tant que sujet libre et autonome. Le « SUIS » vous installera dans l’existence. Le « SEUL » », vous ôtera toute forme de prétention à imaginer quelque présence siamoise dont vous auriez pu assurer votre solitaire cheminement.

    Lorsque vous émettez le « SEUL », observez donc le jeu labial. Occlusion d’abord, puis ouverture, puis vigoureuse expulsion. Ce que vous expulsez, en définitive, le « SOI » que vous offrez au Vide, au Rien, au Néant. SEUL, SEULE, après cette brève expérience vous en possèderez l’inoubliable saveur. Vous vous saurez SEUL, SEULE, au gré d’une intime conviction. Votre horizon, soudain dégagé de toute fausse perspective, se donnera à vous selon liberté et vérité, ces absolus, un instant, auront déserté leur haute citadelle pour venir à l’effectivité et affirmer leur puissance.

   Dès lors, vous assumant SEUL, SEULE, vous n’aurez plus de souci que de VOUS. Ce qui n’ôtera en rien ni vos angoisses, ni vos incertitudes, ni la crainte que vous aurez de disparaître à vos propres yeux. Vous n’aurez de cesse de fréquenter ces penseurs  tristes que, jusqu’alors, vous négligiez. Avec Hegel vous penserez la « conscience malheureuse », celle qui épouse le néant de la vie, doute de sa présence objective au monde et placerez au sein de vos hésitations une certitude enfin assurée, disant à qui voudra bien l’entendre (mais qui donc entendra ?) :

 

JE SUIS SEUL … JE SUIS SEULJE SUIS SEUL

 

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10 mars 2019 7 10 /03 /mars /2019 10:00
YEUX

                            Source : Pinterest

 

 

***

 

 

   Yeux, vous êtes sans doute la partie la plus précieuse du corps. Yeux de beauté qui recevez et donnez. La lumière est haut placée dans le ciel qui fait son halo blanc. Vous la buvez et, soudain, tout fait sens jusqu’à la limite du monde visible. Vos en êtes sublimés car vous êtes de la matière des phosphènes, immense convertisseur qui traduit en éclairs et luminescence tout ce qui, de l’univers, vient à vous. Tantôt la clarté ricoche, rebondit sur l’arc blanc de votre sclérotique et vous êtes deux diamants aux éblouissantes facettes. Tantôt elle s’insinue dans le lacis de votre humeur vitreuse et gagne le plus profond de qui vous êtes, deux globes radieux qui témoignent de l’exception des choses. Voici, la lumière a franchi vos pupilles, ce point aigu, attentif, scrutateur et vous vous êtes retournés, allumant des feux dans chaque partie du corps. La matière grise est parcourue de mille ruisseaux, de mille éclats dont on pense que, jamais, ils ne s’éteindront. Les poumons se dilatent selon de belles et rutilantes arborescences. Le cœur trouve son expansion et projette des gouttes de rubis qui n’en finissent de s’éployer. Le plexus s’épanouit et vibre tel l’arc tendu, si près de se rompre et si  accompli au risque même de sa rupture.

   Yeux, vous êtes cette matière à la fois dense, compacte et translucide. Vos iris sont parcourus de taches claires ou sombres, traversés de failles, ourlés de broderies. Il y a des fulgurations, de longs feux de Bengale, des étincelles qui fusent et n’en finissent de s’épandre dans le mystère que vous êtes. Le jour vous vous abreuvez de l’éclat du soleil, la nuit de la brillance des étoiles, du trajet lumineux des comètes, des filaments qu’elles déroulent sur la toile noire du ciel. Rien, en vous, n’est jamais au repos. Il vous faut du mouvement, des sauts de cascades, des sourires au loin, d’autres yeux par lesquels vous connaissez la gloire d’être et de regarder toute chose dans le pur émerveillement. Vous êtes la lampe d’Aladin d’où sort le génie aux pouvoirs infinis. Vous êtes le phare qui balaie la côte de son faisceau et sauve les marins du naufrage. Vous êtes la gemme qui éclaire le ventre de la terre et lui donne ses plus belles émotions.

   Yeux multiples, fascinants au regard de votre étonnante multiplicité. Yeux du caméléon s’orientant dans tous les sens. Yeux des mouches aux millions de facettes. Yeux des félins pareils à un ambre, la pupille est un point noir qui guette sa proie. Yeux des chats et la mince meurtrière noire en traverse la matière claire. Yeux des sauriens, simple fente attentive au sein d’une mare verte. Yeux des insectes, ronds, protubérants, curieux de tout ce qui vit et se déplace. Yeux des huskys de Sibérie, deux lacs transparents où se reflète le ciel. Yeux pluriels, cercles parfaits, globes rayés aux teintes si vives mais parfois, aussi, couleur gris ardoise ou cendre ou plomb. Ou éteints mais toujours prêts à s’éveiller, à sourdre dans la texture serrée du jour, dans le suspens des secondes, dans l’échancrure accueillante de l’espace.

   Yeux des hommes. Parfois ils disent la noblesse, le pouvoir, l’élégance. Parfois ils condamnent et ouvrent les portes cernées de fer des geôles. Yeux d’autorité. Mais aussi yeux de misère et de dénuement. Ils portent sur le bord des paupières de gros bubons qui signent la misère du monde. Yeux des femmes. Yeux qui consolent et appellent. Yeux qui désirent et basculent dans la fosse ouverte de la volupté. Yeux qui rassurent et pansent les plaies. Yeux-baume. Yeux-ambroisie auxquels s’abreuvent les amants. Yeux-confidence qui recueillent les secrets. Yeux-étoiles, beaucoup y succombent qui ne sauraient résister à leur flamboiement. Yeux-diamants on ne peut en connaître l’envers, ils sont trop durs, trop aiguisés. Yeux-lacs, ils tremblent d’une infinité de reflets. Yeux-cibles, ils nous fascinent et nous demeurons sur le bord, inquiets de ne pas être les élus qui en connaîtront le royaume, soucieux de ne devenir l’unique  flèche qui en gagnera la pulpe. Repos infini après la quête finie. Yeux des enfants, ils sont des signes infiniment vacants. Ils veulent savoir. Ils veulent découvrir. Ils veulent archiver dans la fraîcheur de la mémoire la moindre chose, le plus mince objet, le sourire dont ils sont en attente. Yeux qui interrogent et n’ont de cesse d’engranger les myriades de fourmillements de l’existence. Yeux qui, parfois, fixent le sol, ils n’ont d’autre endroit où s’arrimer lorsque la misère les assaille et les soumet à une vie végétative, arbustive, aux racines si étroites, emmêlées. Yeux d’espoir qui questionnent. Ils demandent juste un peu de bienveillance, de considération. Ils veulent qu’on voie leur beauté. Ils veulent être regardés selon la vérité dont ils témoignent. Dont ils sont le centre de rayonnement. Bien peu les voient qui vaquent à leur vie d’homme dans la plus évidente distraction. A peine s’ils s’aperçoivent eux-mêmes dans la brume qui macule et soude  leurs paupières. Elles sont pareilles à des cocons dans leurs tuniques de carton.

   Yeux au prisme de l’art. Yeux à peine visibles du rhinocéros pariétal, un grain de café dans le dessin serré, impérieux de la roche. Il faut survive à tout prix, dresser dans la nuit de la caverne ces dessins qui amènent la présence tout en la domptant. Œil Oudjat ou œil d’Horus, manière de hiéroglyphe bleu, symbole de la vision. Œil de verre et d’émail du scribe accroupi, celui du Louvre, la lumière en franchit la claire paroi sans qu’elle ne s’y arrête. Yeux immensément agrandis des mosaïques byzantines, ils appellent l’au-delà et témoignent de l’élan religieux. A eux seuls ils sont le signe que grave la spiritualité en ceux qui cherchent à voir l’invisible.  Yeux de La Joconde, si mystérieux dans la brume de leur sfumato. Personne, à ce jour, n’est encore parvenu à dire le chiffre de leur être, à dévoiler l’âme à laquelle ils correspondent, l’esprit auquel ils donnent son éclaircie.  Essentialité du génie lorsque, de ses yeux de braise, il voit ce que d’autres tutoient sans même percevoir l’exception de ce qui jaillit et s’impatiente de trouver un site qui l’accueille. Mais les consciences sont pressées qui archivent des foules de perceptions, sitôt évanouies qu’apparues.  Conflagration des yeux  pluriels dans « Vanité au portrait » de David Bailly où tous les regards rejaillissent, se réverbèrent, se répondent les uns les autres, comme pour signifier l’indépassable de leur présence. Yeux exorbités, sur le bord d’un possible jaillissement  chez « Le Désespéré », tableau de Gustave Courbet, réalisme si troublant que le regard de l’artiste, dans son autoportrait, semble sur le point de nous transpercer, nous les voyeurs atterrés. Œil traité à la manière surréaliste, il sort d’une porte en plein cintre, entouré de deux doigts qui paraissent le prendre en tenaille. Pareil à un individu qui aurait renoncé à sa liberté, serait captif à jamais. Yeux immenses d’une peinture murale, dans une rue anonyme, déserte, un jeune enfant regarde la scène comme fasciné. Il pourrait s’y engloutir en totalité sans même que le moindre signe de ce rapt ne se soit jamais manifesté. Procession d’yeux fragmentés sur les cimaises d’un centre d’art contemporain ; ils semblent vouloir signifier l’émiettement de l’homme, sa désespérance dans les coursives  de la société postmoderne. Photographie conceptuelle de Giuseppe Mastromatteo qui nous invite à faire l’étrange expérience d’une déréalisation de la perception commune, un modèle féminin arborant un œil sur son bras gauche, comme si ce dernier, transparent, laissait voir l’œil véritable, celui de chair qui hésite à trouver le lieu de son effectuation. En quelque sorte un genre de métamorphose qui pourrait bien affecter le genre humain tenté par le libidineux Satan des manipulations génétiques. Toutes ces œuvres vues dans la même perspective, dans un temps condensé, donnent un évident vertige. Le vertige d’être lorsque les repères s’habillent de brume, que les aberrations visuelles égarent, que les astigmatismes vous placent ici et là sans que vous ne puissiez rien à la conduite de votre étrange destin.

   Yeux. Les yeux sont beaux. Sans cesse il faut le proférer afin que les falaises humaines en soient atteintes et qu’elles renvoient l’écho de ceci qui ne saurait s’effacer, se perdre dans le labyrinthe des occupations, se diluer le long des galeries où les hommes mènent leur vie de fourmis, brindille après brindille sans même redresser la tête et parler aux étoiles. Les yeux sont multiples. Ils nous convoquent au jeu du monde. A notre propre jeu et au miroir de l’altérité. Ce qu’il faudrait : une attention soutenue, un exercice de la conscience qui leur accorde l’infinité à laquelle ils peuvent prétendre. Car, jamais, un œil ne saurait s’éteindre. C’est trop précieux, un œil. Trop saisi de précellence. Trop transi de juste transcendance. Cela n’a rien à voir, ni avec un sentiment de religiosité, ni avec un tour de passe-passe de quelque chaman. C’est tellement au centre de l’événement humain pour la simple raison que le regard, en sa stance méditative-contemplative, nous conduit immédiatement là ou l’être flamboie et demande son obole. Nul ne saurait en refuser la lumineuse présence. Œdipe le savait lui, ce bonheur du regard, son prix que rien ne pouvait égaler, lui condamné à se crever les yeux pour avoir commis l’irréparable, l’inceste avec sa propre mère. Certes involontaire, mais inceste tout de même dont l’idée devient insupportable.

   Dès lors, toute perte de la vue se vivra tel le châtiment suprême. Ceci hante les consciences et jamais nul archétype ne renonce à sa puissance, jamais ne s’éteint son infini pouvoir. La nuit, lorsque nous dormons, que nos yeux sont clos, que revivons-nous en sourdine que nos rêves réaménagent à leur façon ? Que rêvons-nous dont le symbole à nous révélé serait trop lourde charge à porter, intolérable fardeau ? Nous, les hommes, sommes hantés par d’insondables images qui nous terrassent, ce dont notre inconscient nous abrite. Le matin, lorsque l’aube enfin levée, l’aurore s’éclaire des premières lueurs du jour, grande est notre joie d’ouvrir nos yeux sur le miracle renouvelé du monde. Alors, tout comme de jeunes enfants émerveillés par le spectacle qui vient à notre rencontre, nous distillons mille perspectives différentes, toujours réactualisées. Jamais nous ne pouvons épuiser l’immense carrousel des possibles. Nous applaudissons au prodige d’exister. Sans réserve. Toujours nos yeux témoignent de ceci. Toujours !

 

 

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