Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 08:33
Buisson d’argent.

                                « L’arbre ».

 

                Photographie de Patrick Geffroy

 

                                        ***

 

             « D'anciennes paroles d'air et de souffle

                 aux parfums d'aromates et d'encens

                 à brûler pour la grande "Nuit obscure"

                        qui pour toujours éclaire

                               de tous les soleils

                     cet arbre inconnu et dépouillé

                dont la précieuse solitude encore

                  nous enchante de mille étoiles

                     et chante de mille feux... »

 

                      Patrick Geffroy Yorffeg.

 

                                     *

 

  

 

 

 

 

   Aube -

 

   On s’éveille à peine et la lourdeur des songes appuie sur les paupières, glace les yeux, enfonce les pupilles dans le massif ombreux de la tête. On remue à peine. On défroisse son visage à la manière de jeunes chiots. On fait si peu de mouvements et c’est comme une résille qui enserre le tronc, une ouate  qui s’enroule dans l’ornière des sens. La vue est courte, mélangée à toutes sortes d’hallucinations, d’éclats de verre, de fragments de mica qui lancent leurs feux-follets dans l’antre dévasté de la raison. L’ouïe est engluée dans une résine où les sons viennent mourir comme le flux liquide sur un rivage de sable. Le goût est d’aromates mêlés, une touche de mélancolie, une éclisse d’espoir, une once de romantisme qui effleurent de leur palme indistincte. On a perdu quelque chose. On le sait. Mais on n’en a plus le souvenir et cela fait sa rumeur d’angoisse quelque part dans la boîte d’os, au-dessus du corps qui sommeille encore.

  

   Couleur d’absence.

 

   Des formes au loin, des esquisses qui sortent à peine du silence. De vaporeuses présences. Des esseulements. Des fuites dans la diagonale de l’aube. Des insistances qui voudraient se dire mais ne profèrent qu’à mots couverts. Y aurait-il danger à préciser ce qui a habité l’illisible réduit des rêves, ces effleurements qui n’en sont pas, ces paroles laineuses, ces ondoiements qui se limitent à leur propre mystère ? Car rien ne dépasse de rien. Car rien n’a lieu qu’une couleur d’absence. Car les formes se divisent à l’infini, se recomposent en d’autres formes pareilles à la dérive des nuages dans le ciel foudroyé d’orages, manières d’idées scissipares glissant infiniment dans l’inconsistance de brumeux concepts.

  

   Rien pu proférer de soi.

 

   On cherchait. De ceci l’on était assurés. Mais l’objet de la recherche ? Mais le but à poursuivre ? Mais la finalité de ce pas de deux étrange en attente de qui était-il ? Ou bien de quoi ? Et s’agissait-il de quelque chose de concret, au moins ? Ou bien était-on, nous-mêmes, sourds à même notre quête, enfants orphelins de parents qui, peut-être, n’avaient jamais existé ? C’était si douloureux ce genre de cécité qui étouffait dans l’œuf tout essai de germination. On n’aurait même rien pu proférer de soi qui ne fût une approximation, un pur hasard, un plan biaisé sur la comète.

 

   Midi -

 

   Le grand astre blanc est au zénith, suspendu en plein ciel tel un œil immensément cyclopéen. C’est l’heure où les hommes s’occupent avec attention de leur pause méridienne. La fatigue a été lourde à porter tout le temps de l’ascension de l’impérieuse étoile. Le corps pliait sous la férule solaire, les globes des yeux étaient injectés de sueur, les oreilles bourdonnaient de tous les bruits du monde, de tous les langages qui se percutaient sur la croûte affligée de la terre. Les mains étaient des serres qui ne saisissaient que des pliures d’air rubescentes. La peau se glaçait sous les assauts des étincelles, devenait flasque et ne tenait plus que le langage de l’effroi. Comment avancer encore dans le labyrinthe de clarté, comment éviter les murs de verre, contourner les dagues éblouissantes du réel, s’immiscer dans l’existence qui craquait de toute part ?

  

   De précieuses solitudes.

 

   Ce qui s’était annoncé dans les coulisses d’encre de l’aube, ce qui n’avait été qu’une manière d’indigo se dissolvant dans les premiers remous de lumière, on n’en avait plus la claire conscience, on n’en percevait que de rapides et mouvants reflets, d’immarcescibles mirages, de précieuses solitudes  se mouvant dans les douves étroites du doute, dans les mors sans fin des apories définitives. Décidemment, jamais on ne comprendrait la nature de ce qui s’était tramé dans les linceuls de soie de la nuit. Sauf une invisibilité, un appel se brisant sous la cloche d’un éteignoir, une voix atone qui n’en était que plus inquiétante comme si un Egaré dans le désert avait lancé son imprécation en direction de  l’absence de nuages, au lézard à la gorge bleue se glissant dans l’étoffe compacte du sable, au rapace qui planait à d’illisibles altitudes, décrivant dans l’espace les cercles de son vol muet. On était confondus, tout simplement et l’on ne connaissait plus ses propres limites, pareils à des outres inutiles seulement parcourues d'anciennes paroles d'air et de souffle.

 

   Crépuscule -

 

   En même temps que le repli de la stupeur, la décroissance du jour a initié dans les âmes un substantiel repos. Rien ne hurle plus à l’horizon des hommes et l’on se dispose à un peu de calme sous la voûte mauve des tonnelles. Les jarres où se tient le vin clair sont vernissées de vert et de jaune. Elles restituent la chaleur du jour dans une exsudation qui mouille leurs flancs de milliers de gouttes de rosée. C’est l’heure entre toutes de la paix, de la rémission et la grande brûlure quotidienne se retire comme pour dire aux Existants la merveilleuse attente qui précède la nuit, en annonce la face d’ombre. Maintenant les cerveaux sont lavés de leur inquiétude et leurs scissures blanchissent dans le jour qui décline. Ce sont des phosphorescences qui s’installent à titre de prémonition nocturne. C’est la somptueuse mise en scène et bientôt le brigadier frappera les trois coups du grand spectacle et les anatomies seront entièrement livrées au bain de jouvence, à l’ablution de l’initiation onirique.

  

   Nuit de l’angoisse.

 

   Il faudra se disposer à être selon de longues portées d’ombres muettes. Il faudra ne plus saisir du jour que sa lointaine comptine, cet à peine bruit de résurgence se perdant dans les arrangements sans fin du cosmos. Il faudra revêtir sa fourrure de taupe, aiguiser le dard de son museau, avancer avec ses pattes pourvues de griffes chercheuses dans le boyau de terre qui enserre et délivre en même temps. Car tout essai de connaissance du même et de l’autre est  cette nature fouisseuse qui jamais ne sommeille, feint de disparaître mais glisse infiniment le long des corridors des approximations afin de débusquer ce qui, de soi, brille et illumine la sombre nuit de l’angoisse dont est fait notre égarement parmi les illisibles chemins du monde.

 

   Nuit -

 

   Tout est plié dans tout. Nulle lueur à l’horizon du monde. Rien ne paraît qui sauverait, rien ne profère qui dirait aux hommes leur lumière intérieure ou, du moins, la nécessité qu’elle s’allume en quelque endroit du corps, en quelque site de l’esprit. C’est ainsi, toute clarté est précédée de dévastation. Comme s’il fallait, d’un coup d’éponge, effacer la craie blanche, ne laisser se montrer que la vaste plaine du tableau noir. Alors, nul scintillement, nulle poussière qui indiqueraient une plus ancienne généalogie avec le réseau serré des signes, le pullulement de la signification. On est homme, on se terre, on se dissimule. On croît ne jamais être né. On n’est peut-être qu’une idée germant dans le cerveau d’un être virtuel. Ou l’idée d’une idée faisant sa tache d’intelligible quelque part dans un monde en gestation.

  

   Miroir aux alouettes.

  

   Homme, il faut traverser la nuit détentrice de songes sans en pénétrer les arcanes. Tout mystère est nécessairement clos sur son propre secret, sinon il ne serait que pur bavardage, effraction de ce qui, nécessairement, doit demeurer voilé. L’être de la nuit est cette confondante opacité sur laquelle nous projetons notre propre ombre, notre doute, notre inconsistance à figurer autrement que ces silhouettes platoniciennes dans la touffeur des ténèbres. Dans la grotte primitive où ne sont que les hallucinations, les illusions, les fumées inconsistantes de cela même que nous pensons être la vérité. Qui n’est que miroir aux alouettes et tour de magicien. Nous ne nous détachons nullement de ces fantasmagories qui nous enveloppent à la manière des tuniques  étroites des momies.

 

   Don de la vision.

  

   Comme elles, les momies, nous sommes hiéroglyphes qui ne parviennent qu’à saisir leurs insaisissables contours, non le cœur même de ce qui est à comprendre, à savoir la manière dont nous apparaissons au monde et la raison d’une telle chose. Ce que nous demandons à la nuit : la totale obscurité à partir de laquelle pourra s’élever le chant de l’aube avec sa cohorte de phénomènes enfin visibles qui seront doués de sens en eux-mêmes, mais aussi, mais surtout, pour nous qui sortirons de notre cécité. Regarder est le don le plus prodigieux qui nous a été remis dès notre naissance. Mais cette qualité rare de la vision, le plus souvent, nous la malmenons, nous l’hypostasions, nous n’en faisons que le théâtre d’un simulacre, le spectacle approximatif de ce qui est à comprendre comme la dignité d’une parution sur la scène de l’exister. Ce que nous avons oublié, que nous annoncions de manière crypté il y a peu : LA BEAUTE, à savoir ce qui, de soi, se dit et toujours s’annonce du cœur de la nuit. Lumière contre ombre. Vérité contre mensonge. Poème contre prose.

 

   Aube -

 

   Aube est là, de nouveau, qui initie le cycle du temps, lequel n’est autre que celui d’une venue à soi, dans la confiance, d’une manière de révélation. Les yeux qui étaient clos, voici qu’ils se mettent à briller intérieurement du feu d’une entière lucidité. Rien ne demeurera celé dans les plis d’ombre, sauf des contre-jours sur lesquels prendront essor les jours du réel, ce subtil maillage qui tissera l’être des fils d’une soudaine joie. Car, jamais, joie ne naît d’elle-même comme la source surgit du pli de terre qui l’abrite. Joie est fille de Douleur, de Privation, d’Ascèse, ces déesses inaperçues dont le lieu est d’être une sorte de non-être réfugié dans l’obscurité, pareille à la pépite brillant à même son essence dans la gangue de terre sourde.

 

   Mise à l’abri du sens.

 

   Joie est prise en compte et mise à l’abri du Sens (de la Beauté), par lequel tout cheminement devient lumineux, traçant dans les rives nocturnes le sillage des constellations. Les étoiles ne brillent qu’allumées par l’immense toile de la nuit qui est, à la fois, leur reposoir et le fondement qui assure leur apparaître. La vérité n’est pas unitaire qui éteindrait tout autour d’elle afin d’assurer son propre rayonnement. Toute vérité se lève à partir d’une dialectique, d’une confrontation, d’une polémique. Antarès, Bételgeuse ou Andromède ne nous assurent de leur être qu’à le poser et l’affirmer à partir de cette densité primitive qui est la clé de leur donation. Supprimons la nuit et ces « belles noiseuses » s’évanouissent avant même que l’œuvre n’ait pu être portée à sa manifestation. Leur beauté disparaissant à même le fond dont elles auraient dû être assurées afin d’être connues.

 

   Une clairière s’allume.

 

   Aube. Le ciel est de suie lourde, les nuages teintés d’obsidienne. Les montagnes au loin se découpent à peine sur un décor fuligineux. Comme des personnages de théâtre qui attendraient, en coulisses, l’instant de leur entrée en scène. Une tension seulement, une position fœtale des corps avant que la matrice ne décide de leur expulsion, de leur entrée en présence. Là seulement commencera l’histoire avec ses étranges clignotements, ses hautes lumières, ses éblouissements, ses passages dans des gorges étroites cernées de fauves lueurs. Au premier plan une sorte de bourgeonnement indistinct comme si le réel voulait se donner dans une réserve, une clairière s’allumant dans le cercle des arbres aux ténébreuses frondaisons. Mais, soudain, comme un rai de lumière qui traverse la diagonale du paraître et, tout au bout, la torche d’un buisson d’argent. Sans doute les ramures d’un arbre sortant du ventre de la terre. Buisson d’argent dont la proximité, par paronymie, nous place dans la saisie du buisson ardent.

  

   Harmonie universelle.

 

   Dieu caché qui se révèle à celui qui a su l’attendre dans la longue nuit qui précède toujours la théophanie, le déploiement du sacré. Mais, hors les références bibliques, se donnent à voir de multiples vocations humaines en quête de cette joie issue du cœur de la nuit. De cette inégalable beauté. Ainsi le philosophe partant des lugubres spectres de la caverne en direction du soleil de l’intelligible ; ainsi le poète qui exhume de la lourde prose quotidienne le joyau que deviendra son ineffable langage ; ainsi le géographe qui portera au jour, sur l’antique portulan, cette terre qui n’attendait que le moment de sa révélation ; ainsi le mystique tel Jean de la Croix qui, par « l’échelle secrète » de la contemplation joint son âme à celle de Dieu ; ainsi le savant dont les recherches s’illuminent du bonheur de la découverte ; ainsi l’amant se sublimant dans le mouvement qui le porte en direction de l’aimée ; ainsi l’alchimiste dont la pierre philosophale éclaire l’antre mystérieux des opérations conduisant de l’œuvre au noir à l’incandescence rouge en passant par l’œuvre au blanc, continuelle quête des processus de sublimation qui prennent racine dans les touffeurs chtoniennes pour s’épanouir dans l’illumination ouranienne, extase solaire qui fond l’être dans l’harmonie universelle.

 

   Langage qui jamais ne s’éteint.

 

   Nous sommes des êtres nocturnes qui cherchent inlassablement la part, en soi, au plus profond, de ce feu, de ce réseau de lave qui sourd à bas bruit dans le temple de notre corps. Dans le temple puisqu’un dieu y est caché à notre insu, ce langage qui questionne toujours, qui jamais ne s’éteint, cette nature précieuse de l’homme qui le projette en pensée au-delà même de ce qu’il est en direction de cette lumière qui l’accueille et le tient en sustentation au-dessus des abîmes de ténèbres et des douves d’effroi. Oui, le langage est lumière qui brille dans la nuit de l’inconnaissance. Pareille à un cristal aux infinies et toujours renouvelées facettes. Nous n’éclairons et ne sommes éclairés qu’à son exacte mesure. Parlant nous l’actualisons. Nous taisant nous sommes en douleur. L’ignorant nous versons hors de notre essence. Là où l’ombre du non-sens, ce lieu inconnu et dépouillé nous guette comme notre néant. Oui, notre néant. Or le néant est l’envers de toute beauté !

 

Repost 0
2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 08:19
Maja issue du silence.

                     « Les choses en face ».

                    Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Le silence venait.

 

   Au début, elle ne disait rien, se tenait dans l’emprise de soi, se dissimulait à même sa fuite dans le jour qui venait. Parfois elle murmurait entre ses douces lèvres couleur de romance : « Tout est silence qui vient à nous ». Et le silence venait à elle sur ses pattes de cristal. Elle demeurait là, dans l’intervalle libre du temps, et sa peau grésillait d’un désir opalescent, celui d’être pure transparence à soi. Sa conscience elle la voyait se dessiner dans le gris des murs et elle se percevait à la manière d’une brume posée à l’entour des choses. Son esprit elle le sentait voleter si près de sa membrure de peau qu’elle en éprouvait le souffle sublime, cette élévation de cendre dans l’air tissé d’absence. Son âme était cette manière d’oiseau blanc aux ailes largement éployées qui glissait dans le vide et le partageait en deux zones distinctes qui se valaient, blanc sur blanc et plus rien n’avait lieu que ce mystère cotonneux livré aux caprices du vent.

 

  Autre que soi. 

 

   Elle disait : « Je vois mon en-deçà de lumière éblouissante ». Ses yeux enduits de givre elle les laissait flotter en direction de son passé immédiat, elle leur intimait l’ordre de se dissoudre, de se fondre dans les oubliettes de la mémoire. Car il fallait l’amnésie, car il fallait l’indistinction de sa propre origine, le cotonneux des limbes, l’effleurement des choses anciennes telle une palme flottant dans le tissu du rêve. Il fallait être soi tout en étant autre que soi, cette libellule irisée touchant le miroir de l’eau de l’extrémité d’un songe immaculé,  cette couleur neutre de source que caressaient les aulnes de leur discret feuillage, cette diatomée faisant dans les plis de l’eau son magique diamant. Tout ceci, cette indécision du réel à son endroit, il était nécessaire d’en poser l’exigence sous peine de devenir étrangère à son propre destin. Oui, on n’était vraiment que cela, une absence se levant d’une autre absence qu’un vide attendait à partir de sa béance infinie.

 

   Cette illisible marée.

 

   Car les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, les minutes fondaient et brillaient telles des gouttes de rosée, les secondes frémissaient à l’idée même de leur propre chute dans un puits sans fond  qui ne laissait entendre que sa circulaire vacuité. Tout était cercles gigognes, le cosmos, les étoiles, les planètes, les villes, les habitats, le foyer, soi dans le foyer et ce point illisible que l’on devenait à seulement agiter ses pensées à la façon des clochettes du fou livré à sa propre déraison. Mais que voulait donc dire « exister », s’exhausser du néant alors que l’on ne faisait que sauter sur place dans sa tour d’ivoire, que s’agiter dans sa geôle de chair, que flotter dans ces rivières de sang et de lymphe qui étaient les lacs par lesquels nous venions à nous dans cette illisible marée ? Toujours des reflux succédant à des flux, toujours des effacements  usant les signes tracés de nos menus événements. Et soi dans le corps menu et questionnant du hiéroglyphe, et soi tenu au secret.

 

   Usure du temps.

 

  Elle disait : « Je vois mon au-delà de douce carnation ». Et elle était cette figure marmoréenne,  cette consistance à peine issue de l’imaginaire. Elle se créait à mesure qu’elle se pensait. Un bras invisible d’abord comme s’il avait décidé d’appartenir au passé, de conserver le luxe d’une non-apparition. Puis le linge souple des cheveux, cette rouille si discrète pareille à l’usure du temps. Puis le visage d’albâtre éclairé de l’intérieur, étrange photophore disant la vie intime, l’attitude méditante, la réserve dans la déflagration lumineuse du jour. Puis le grain de terre de l’aréole dessinant déjà les lèvres de l’enfant ou bien de l’amant s’immolant à même la douce ambroisie. Puis la pente déclive du torse que troue avec minutie l’infime mare de l’ombilic.

 

   Être en son éclosion.

 

   Puis le triangle du sexe, cet à peine renflement d’une puissance en attente, ce ressort discrètement replié, cette catapulte qui exulte depuis le lieu de sa révélation. Il y a du feu. Il y a du solaire. Il y a un rugissement de lave mais dans le repli de la confidence, dans la luxure qui retourne son gant et fomente son proche assaut, sa libération soudaine. Puis la longue plaine des cuisses s’évanouissant dans les ombres, se dissimulant dans la moiteur des ténèbres. Le bras, lui, est affecté d’une pleine réalité, il demande l’action, il contient la caresse, il appelle la main qui tiendra le pinceau, le crayon, la plume qui feront surgir le langage. Oui, tout est dit ou presque d’un être en son éclosion. La fable ne fait que commencer, en attente des événements.

 

  

 

 

Maja issue du silence.

             La Maja desnuda (1790-1800).

                     Francisco de Goya.

                   Source : Wikipédia.

 

 

  

   « Je suis la Maja nue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja nue ». Et c’est le tout de Goya qui se laisse approcher. Cette peau nacrée si sensuelle, ce regard direct, cette franchise, cette certitude d’être auprès du monde sans distance. La Maja nue nous parle de vérité, tout comme l’œuvre ici abordée le fait en sa partie gauche qui s’absorbe entièrement dans cette si belle nappe de lumière blanche. Ici, nulle afféterie, nulle affabulation, nulle progression biaisée qui viendraient dire la mesure de la fausseté, de l’illusion, de la mascarade. Tout est VRAI dans le rayon d’un regard unique, scrutateur d’une clarté sans partage. Ici, rien n’est dissimulé et Naja s’offre telle la réalité qu’elle est, sans reste, sans discours paradoxal, ambigu qui viendrait en ternir l’immédiate parution. L’évidence est ce surgissement à soi que rien ne vient altérer. Nul traître dans les coulisses qui viendrait compromettre le luxe du spectacle. Maja est offerte pareillement à un fruit, une pomme de Cézanne dans le saisissement d’une nature morte.

 

   Totalité indivisible.

 

   Mais, ici, « nature morte » ne signifie nullement une nature qui aurait atteint le degré irrévocable d’une finitude. Bien au contraire c’est d’éternité dont il s’agit, de pureté portée en son extrême pointe. La vérité n’a de prolongement que d’elle-même. Elle est une forme entièrement contenue en soi. Elle ne sollicite nul débordement, elle n’est pas une propédeutique qui appellerait d’autres paradigmes pour une connaissance ajoutée. La vérité est autonome tout comme la pomme cézanienne est un monde en soi qui se signifie dans la plénitude. Maja nue est à soi son début et sa fin, son alpha et son oméga, son endroit et son envers. Elle ne demande nul territoire annexe. Elle est totalité indivisible et c’est pour cette raison qu’elle nous fascine, tout comme l’image de la sphère délivre son sentiment d’accomplissement dans un absolu indépassable.

 

 

 

Maja issue du silence.

           La Maja vestida (1802-1805).

                   Francisco de Goya.

                  Source : Wikipédia.

 

 

 

   « Je suis la Maja vêtue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja vêtue ». Et c’est Goya qui manifeste une tout autre réalité. Le Jardin de l’innocence est abandonné. Les vertus premières s’effacent. Tout se colore d’une félicité d’or qui dissimule la puissance du corps, sa tyrannie, le feu qui couve et bientôt s’embrasera. La carnation est si visible, cette ombre du désir ! Les bras sont ornés de multiples anneaux de vermeil qui énoncent la tentation. La nôtre en tant que Voyeur. La sienne en tant que Vue et désirée comme pourrait l’être la pomme cézanienne. Mais non dans l’offrande de l’art. Non, dans l’exact contraire d’une donation immédiate de la sensation, dans la pulpe qui croule sous la dent, dans le jus qui cascade dans le tube de la gorge. Cette machine à manduquer la vie !

 

   Cette irréelle réalité.

 

  Habillée, la poitrine est offerte à la mesure de sa fugue. L’abdomen voilé de rouge et de satin est cette aire magique dans laquelle nous glissons sans même nous en apercevoir. Nous sommes dans la geôle que nous tend Maja. Nous sommes en son pouvoir. La plaine du ventre est incisée du sillon de la pure féminité, mais dans l’approximation du paraître et c’est bien cette irréelle réalité qui nous met au supplice et nous tient en suspens au-dessus de l’œuvre. Les deux longs fuseaux des jambes coulent infiniment à la manière d’une voluptueuse aventure dont le cours paraît infini et nous buvons longuement cette liqueur que recueille la double faucille des mules orientales, cette représentation des charmes ténébreux des Mille et Une Nuits.

  

   Commedia dell’arte.

 

   Cette Maja est l’analogue de la partie droite de l’œuvre contemporaine. Elle se dit dans la chair du réel, elle trace ses vibrants prédicats, elle se pare de couleurs, elle est l’instigatrice d’une fable. Autrement dit d’un mensonge. Si la partie gauche et son double, la Maja nue, s’annonçaient comme virginité essentielle, innocence première, langage dépouillé de ses artifices, celle-ci, l’affirmée, la vêtue, la coloriée installent le monde de la fausseté. Tous les attributs y jouent le rôle de masques qui dissimulent la vérité. Univers de la falsification, lieu du mythe, cité de la mystification, Palais des Doges et son cortège vénitien avec les bouffonneries colorées d’Arlequin, avec le libertinage méticuleux d’un Pantalone, les mensonges cruels d’un Polichinelle, les fourberies du valet Brighella, la hardiesse et l’insolence de Colombine,  les vantardises et les fanfaronnades de Scaramouche, en bref avec les ruses matinées d’ingéniosité de la commedia dell’arte, avec les tromperies et les dérobades de l’existence en ses atours les plus fantasques, ses spectacles les plus séditieux, ses voltes et ses faces disant le vrai et le faux dans la même somptueuse énonciation.

  

   Jeu pour le jeu.

 

   Oui, c’est tout ceci que nous dit le triptyque Maja-issue-du-silence ; Maja-desnuda ; Maja-vestida. Comme une histoire d’enfant débutant dans la pure vérité, dans le récit empreint de fidélité, puis sombrant brusquement dans la fantaisie, la mascarade, le jeu pour le jeu, le mensonge pour le mensonge. Eclairant processus dialectique empruntant, chez André Maynet, la contiguïté de la lumière et de l’ombre, chez Goya la successivité de deux toiles jouant en mode complémentaire. Pour un même résultat : nous éclairer sur l’âme humaine, sur ses variations infinies, ses brusques déclinaisons, ses clignotements, ses hoquets de sémaphore dans la nuit complexe du devenir. Arche brillante qui se ternit au rythme de son avancée dans le temps. Etonnante planisphère qui connaît successivement la lumière du jour, puis la densité de la nuit. Pourtant il s’agit toujours de la même planète qui tourne à la recherche de sa propre compréhension. Oui, tout est problème de connaissance. Nous sommes des savants en quête d’eux-mêmes, tantôt dans le blanc, tantôt dans le noir. Telle est notre condition d’hommes, de femmes. Tant et si bien que, parfois, nous doutons même d’exister. « Vérité en-deçà, erreur au-delà … »

  

   « Les choses en face ».

 

   Sans doute faut-il entendre le titre de l’œuvre « Les choses en face » comme une métaphore de cette vérité qui ne fait face qu’à la viser dans la seule optique qui lui convienne, à savoir la pureté d’un regard originel avant qu’elle ne se métamorphose en ces ombres qui la voilent et nous la rendent illisible. Il est encore temps d’ouvrir les yeux. Nous sommes conviés à voir ce qui se présente dans la beauté. Pas d’autre voie que celle-ci.

 

 

Repost 0
1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 08:20
Difficile liberté.

                                        ICARE

               Œuvre :  Livia Alessandrini.

                      Villeneuve ©2007.

 

 

 

 

 

   Disperser les spores de la vie.

 

   Au début, il y a très longtemps, lorsque l’humanité était balbutiante, dans l’azur tissé de rien flottait un air de liberté. Un air seulement car les choses n’étaient encore nullement venues à soi et partout régnaient les vents contraires de l’irrésolution. Comme si le monde originel devait consentir à se déployer, à s’ouvrir ensuite pour accueillir la lente marche des humanoïdes. Ces derniers avaient, malgré tout, une impression de relative autonomie. Ils parcouraient les herbes jaunes de la savane, décimaient un troupeau dont ils faisaient leur quotidienne pitance, s’accouplaient bruyamment, dispersant les spores de la vie au hasard des rencontres, se couchaient, le soir, sur un lit de gravier, dans une ornière de terre ou sur une natte de feuilles.

 

  L’éclair de l’instant.

 

  La liberté ils ne pouvaient la concevoir du fond de leur existence archaïque et ce qui leur tenait lieu de pensée - quelques boules cotonneuses de sensations  amassées dans le réduit de la tête -, ne parvenait jamais à une réflexion qui pût excéder l’éclair de l’instant. C’étaient de brusques déflagrations, de menus orages mentaux, de minces éjaculations frontales qui s’épuisaient à même leur sombre profération. Un clignotement de lampyre dans la nasse étroite de la nuit. Auraient-ils eu accès à la vision du ciel et alors leurs cerveaux se seraient allumés à la beauté des choses, autrement dit auraient été imprégnés du luxe inouï de la liberté. Seulement leurs lourds bourrelets sus-orbitaux étaient des rochers qui mangeaient la moitié de l’éther. Se seraient-ils recueillis sur le bord d’un rivage, sur la lisière d’un lac, près d’un vaste océan et leurs yeux inondés de clarté eussent compris d’un seul empan du regard le libre écoulement des choses, à savoir le bonheur d’être là, inclus dans le paysage immensément disponible, manière de vis-à-vis d’une infinie conscience avec ce qui se donnait à voir.

 

   Abîme de l’aliénation.

  

   Seulement le lourd massif de leur corps, leur inclinaison en direction du sol, l’étroitesse de leur vue ne les distrayaient guère d’eux-mêmes et ils demeuraient ensevelis dans le sépulcre de leur laborieuse matière.  Cependant, tant qu’ils demeuraient dans le nid réconfortant de leur instinct grégaire - groupes de quelques dizaines d’individus -, ils avaient l’impression de posséder un refuge qui les exonérerait de bien des déconvenues. Le problème avait surgi des rencontres entre les différents groupes, l’esprit clanique avait alors enflammé les sangs et provoqué des affrontements sans merci, des luttes intestines, des guerres dont ils ne percevaient plus ni le début ni la fin. Ils avaient connu, sans pouvoir en formuler la nature, l’abîme de l’aliénation.

 

  Nœuds labyrinthiques.

 

   Que faire alors sinon donner lieu aux premières formes de la domesticité sur terre, à savoir élever des abris de boue et de branches, y loger la dalle d’un foyer et se protéger de la barbarie des autres ? Puis les progrès de la main, le façonnage artisanal, le génie de l’homme avaient abouti à la création de logis de pierre de plus en plus complexes avec leurs cellules distinctes, leurs couloirs, longues coursives qui couraient d’un bout à l’autre des édifices avec, souvent, des nœuds labyrinthiques, des complexités de dédales déployant à l’infini le sinueux dessin de l’habileté. Aux premiers temps de la mise en architecture du réel les habitants en avaient apprécié la dimension d’abri, le caractère fonctionnel, la commodité sans égale. La nature était loin qui faisait son bruit d’orage. Les autres étaient identiquement logés entre des haies de pierre et le monde tournait sans déranger qui que ce fût.

 

   Hiéroglyphes de la peur.

 

   Cependant, l’habitude étant mauvaise conseillère, les Existants eurent tôt fait de s’ennuyer. Certes ils connaissaient l’accalmie liée à toute protection mais, parallèlement, ils avaient renoncé à leurs mouvements hors les murs, à leurs longues déambulations sur la croûte d’argile, sous la verticale lumière du ciel. Ils avaient renoncé au peu de liberté qui s’était annoncée dès leurs premiers pas erratiques sur la courbe ascendante du destin. Alors on se mit à éviter les rixes, on se dissimula dans quelque sombre encoignure, on rongea son frein, on s’essaya à décapiter le temps à coups répétés d’imprécations, à griffures contre les parois de calcaire, y imprimant les hiéroglyphes de la peur, y incrustant les stigmates de l’angoisse. On ne pouvait le formuler faute de mots suffisants mais on était pris au piège, on était le membre d’une secte chtonienne, le matricule illisible d’un prisonnier assigné à demeurer dans son propre corps, à ne pas enfreindre ses limites. On était devenu son propre geôlier et l’on avait jeté au loin le sésame qui était le gage de sa propre libération.

  

   Etendards de la liberté.

  

   Tout espoir était-il aboli ? Certes non et ç’aurait été renoncer à l’essence de l’homme que d’en proférer la vibrante assertion. Dans la densité des murs, au milieu du fatras des ombres et des gorges étroites on s’affairait en secret. Icare et son père Dédale n’avaient-ils pas aperçu, planant au-dessus des meutes de briques, le vol aérien de grands oiseaux blancs, ces étendards de la liberté se déployant dans les courants sinueux du zéphyr ? Leur simple vue les avait illuminés et, dès lors, la clarté n’en finissait pas de faire ses remous dans la barbacane assiégée de leurs têtes. Il fallait sortir de cet enfer, gagner l’aire libre du ciel, il fallait devenir des êtres sans attaches, des égaux des mouettes et des goélands, des aigles royaux tenant dans leurs serres le disque aveuglant du soleil. Alors on n’aurait eu de cesse de réaliser l’artifice par lequel on échapperait à sa terrible condition. Des plumes éparses gisaient au sol qu’on tressa et assembla à l’aide de liens solides. On les enduisit d’une cire épaisse qui les tenait liées ensemble. On s’essaya à quelques volètements modestes, puis on s’enhardit et, un beau jour, on décida de prendre son envol.

  

   Toboggans d’écume.

 

   Les hommes dormaient encore, dissimulés dans les plis de leur inconscient. Seules des ombres denses tapissaient la complexité du labyrinthe. Les premières tentatives d’ascension furent timides, de simples frémissements de rémiges dans le jour qui naissait. Puis on arriva en haut des murs à partir desquels se dévoilait un large horizon : l’aire d’une totale délivrance opposée à la vie végétative d’en bas où s’épuisait la marche funèbre des souffles à la peine, des vies soumises à trépas. Quelle joie alors de s’immiscer dans les voiles d’air, d’éprouver la pente des toboggans d’écume, de rebondir sur le tremplin léger des nuages.

 

   Jusqu’à l’illimité.

 

   Le jeune âge d’Icare, sa fougue le tirent vers le haut. La perte de Dédale dans les remous d’un temps usé le maintient dans les basses irisations de l’atmosphère où la terre demeure à portée de vue. Icare est prévenu du danger qu’il y a à tutoyer les sphères supérieures du ciel, de s’exposer à l’intense rumeur solaire. Mais la jeune existence n’a cure des conseils et des préceptes d’un sage, celui-ci fût-il son père. Après la longue continence, après la privation de mouvements, comment résister à cette fascination de toujours agrandir les cercles de sa propre royauté ? Ivresse que de découvrir les fastes de sa puissance, pure félicité de se dire sans limites, de devenir l’égal d’un dieu qui possède tous les territoires jusqu’à l’illimité, l’infini.

 

   Péché d’arrogance.

 

   Le soleil est au milieu du ciel qui fait son immense tache blanche. Comment résister à la lumière, cette belle métaphore de l’être réalisé en totalité ? Seulement ceci, tracer en signes de feu sur le dôme de verre du ciel : LIBERTE - LIBERTE et l’accomplissement de soi est porté à l’extrême pointe de la conscience, dans la sublime effervescence qui, jamais ne connaîtra de fin. Mais voici que Dédale, découragé par tant d’audace et d’effronterie inconsciente disparaît à même la ligne d’horizon qui devient son tombeau. Mais voici qu’Icare condamné par son péché d’arrogance n’en finit pas de chuter en direction de ce labyrinthe dont il avait cru s’échapper, qui s’annonce comme le terme du merveilleux et trop bref voyage. 

 

   Tête dans le vertige.

 

   Oui, c’est bien le problème de la liberté que présentait cette fable ou bien cette fantaisie mythologique. Et, au terme de l’aventure, voici ce qui s’annonce à la manière d’un simple et évident postulat philosophique. Tous les hommes, depuis les premiers balbutiements préhistoriques jusqu’aux modernes délibérations posant l’individu en tant que son maître absolu, toutes les postures donc ont établi la liberté essence indissolublement humaine. Sans doute cette assertion se vérifie-t-elle mais d’une manière fragmentaire non comme vérité une et définitive. Existant au sens propre, c'est-à-dire échappant au néant, nous nous affirmons autonomes dans l’acte de vivre. Mais notre pouvoir s’arrête à cette extraction. Ne pas être, puis paraître et tout est dit de notre affranchissement du réel. Comme si le geste de notre venue au monde s’affirmait naïvement, identique à notre possibilité singulièrement étriquée d’un libre arbitre. Unique détermination qui, le reste du temps, nous laisserait les mains vides, la tête dans le vertige et le cœur scandant les pulsations de l’angoisse qui nous sépare de notre finitude.

 

  Etique liberté.

 

  Etique liberté. Peau de chagrin qui se rétrécit avec les inlassables assauts du temps. Notre naissance ne nous appartient pas, nous ne décidons pas du terme de notre vie et dans l’intervalle bien des déterminismes, des aléas, des contingences nous distraient d’une voie que nous aurions choisie, d’événements dont nous aurions infléchi le cours si la faculté nous avait été octroyée d’en décider ainsi. Si la possibilité d’une liberté existe quelque part - et sans doute faut-il la postuler afin de ne pas désespérer -, toute relative fût-elle, elle constitue un bien précieux. La seule certitude qui puisse nous être allouée comme l’offrande d’exister : la liberté n’est nullement une entité qui nous serait extérieure, que nous irions saisir en nous réfugiant entre les murs de hautes fortifications ou en gagnant les espaces éthérés à la manière de tous les Icare qui postulent un ailleurs peut-être afin d’éviter la confrontation avec leur propre présence. Dans la mince histoire ici proposée, Dédale-le-réaliste trouve sa propre issue en disparaissant dans la fente de l’horizon, sa mort si l’on veut être plus précis. Car, même s’il survit à son fils, il n’en devient que l’ombre portée, la survivance coupable après que l’inconcevable a été accompli : fournir à sa descendance l’objet-ailé par lequel celui-ci accède à sa perte.

  

   Pour te nommer Liberté.

 

   Icare quant à lui a voulu transcender son propre destin en le mesurant à la majesté sans pareille du Soleil. Péché de jeunesse qui le précipite dans une chute sans fin - elle rappelle la chute biblique de l’homme exilé de l’Eden. L’Artiste nous restitue Icare comme cette forme si semblable à l’airain - l’invincibilité -, alors que le visage est tétanisé - la perte de soi -, que le corps se rigidifie, que les ailes de l’émancipation infinie ne sont plus que les rameaux dispersés de la peur, l’annonce d’une limite ontologique qu’il faudra franchir, manière de rachat du péché d’orgueil. Vouloirs être libre, pour l’homme, revient aussi à réaliser les conditions de son aliénation. Toutes les tentatives de différer de soi s’équivalent. Aussi bien le saut en direction des étoiles, aussi bien la fuite dans la faille terrestre de l’horizon, cette image de la temporalité en son irrémédiable aporie. Pour cette raison d’un ténébreux dénuement face à l’innommable, le Poète Eluard a écrit ces mots éternels :

 

« Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté ».

 

   Seule liberté : coïncider avec soi. Demeurer en soi. La liberté n’a nulle extériorité. La liberté n’est pas une réalité : un sentiment à l’impossible, une inclination à ce qui pourrait être. Hors ceci, pure illusion par laquelle notre chemin avance sur une ligne de crête avec l’abîme pour seul horizon. Seule la Poésie, ce langage sublimé, cette parole quintessenciée peuvent nous ramener au centre de notre être, là où exister veut dire être libres. Là seulement. Nulle part ailleurs. L’art est liberté !

 

  

 

 

 

 

 

 

Repost 0
12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 08:24
Apparition confusionnelle.

        Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

      L’océan du doute.

 

    Y a-t-il une seule vue du vaste monde qui soit nette, sans ambiguïté, dépourvue de fuyantes perspectives, assurant notre étrange parcours de sa validité, nous disposant à la confiance et nous remettant, en définitive, à la certitude que nous sommes réellement et non une fiction dérivant sur l’océan du doute ? Cela existe-t-il vraiment en quelque endroit de la Terre, fût-il secret ? Ou bien n’est-ce qu’une sorte de brumeuse utopie qui nous entoure de ses bras floconneux, de ses écharpes de songe tout comme sur les rives impressionnistes du Lac Majeur ? Alors nous n’apercevrions que le semis des Îles Borromées, leur étrange persistance rétinienne entre l’irréelle plaque d’eau bleue et le fin duvet des nuages, loin là-bas dans la perte du ciel. Oui, nous rêvons de découvrir un paysage-miroir, peut-être l’écrin d’une eau pure dans le cercle d’une doline avec, à l’intérieur de l’œil mystérieux, l’exactitude de notre visage, cet immédiat surgissement de l’être qui nous saisit, nous confère épaisseur et sentiment d’exister.

 

   L’espace du Rien.

 

   Notre visage auquel nous nous destinons sans délai comme si, de toute éternité, nous en étions l’infrangible possesseur. Mais qui donc d’autre que nous pourrait en revendiquer l’irremplaçable lieu ? Il domine notre effigie depuis notre naissance, il est l’emblème qui porte en avant de nous la juste mesure de notre destinée, se donne comme empreinte de notre caractère, brille de l’éclat des souveraines certitudes. De l’image d’une personne, par l’imaginaire, on peut s’amuser à tout biffer, les bras, les jambes, le tronc aussi et néanmoins la personne survivra à ce cruel démembrement. Elle aura encore un nom, une identité, peut-être un sourire, une mimique, un air de s’entendre avec notre triste facétie. Mais ne lui ôtez jamais le visage car, alors, vous n’auriez plus face à vous qu’un tragique culbuto aux syncopes mortelles. Autrement dit l’espace du Rien.

 

   La sublime éminence.

 

   Nous disions l’évidente appartenance du visage, son attachement au roc biologique, la sublime éminence, le bourgeon terminal, face éminemment visible tout en haut de Celui qu’on est, que les autres reconnaissent comme un des leurs, mais dans son unicité, mais dans son imprenable singularité. Et pourtant est-on si sûrs de ce portrait que l’on donne aux Existants comme étant le nôtre, sans partage ? N’éprouve-t-on une hésitation à en revendiquer le fief, à l’enclore de barrières, à le situer dans la joie suprême de l’inatteignable ?

 

   Le reflet d’un miroir.

 

  Or, justement, le problème c’est qu’il est toujours atteint et atteint en premier lieu par le simple jeu de l’altérité. Le Face-à-nous nous « dé-visage » - cruelle sémantique -, donc il nous prive de notre bien le plus précieux, il en jouit, lui seul en a la contemplation sans délai, sans médiation d’aucune sorte. Epiphanie adverse se faisant la seule capable de l’appréhension de ce qui me détermine en ma qualité d’individu un parmi la multitude. Le drame de l’humain est ceci : ce qui lui appartient en propre il n’en peut saisir que l’évanescente trace, la fuyante ébauche sur le reflet d’un miroir. Autrement dit une vérité seulement approchée, une réalité soumise au traitement déformant d’un artefact, une illusion en dernière analyse. Une fuite dans les corridors inépuisables et souvent illisibles du monde.

 

   Renaître à soi.

 

   Certes combien ces prémisses semblent diluer la présence de l’Artiste-en-portrait. Sans doute mais elles sont le fondement anthropologique sur lequel chaque signe fait son apparition à partir d’une réalité plus complexe qu’il n’y paraît, univers des archétypes qui traverse tout acte de création avant même qu’il n’ait lieu, dans le simple frémissement du projet pictural. Puisque, aussi bien, cette toile qui bientôt sera maculée a toujours déjà existé dans les strates oniriques de Celui qui en réalise l’actualisation. Pratiquer l’art de l’autoportrait c’est, en quelque sorte, renaître à soi dans l’épaisseur réalisatrice des pigments, dans l’onctuosité de la pâte, dans la matière colorée que triture la brosse dans l’événement du paraître. C’est étonnant, tout de même. D’abord il n’y a que le néant du fond, la blancheur continue du silence, le domaine qui s’étend et attend la profération.

 

   Elle parle le langage de l’être.

 

  D’abord il n’y a que le doute de soi, l’imprécision sur laquelle le Sujet, bientôt, guettera cela qui va surgir de l’ombre blanche. Des taches d’abord, comme si toute confusion se traduisait en première instance par un camaïeu coloré, une ambiance, une tonalité dominante posant les valeurs de la physionomie. Une brume, une cendre, des attouchements, parfois des caresses, la volupté se disant en notes d’essence, de fluidité, de dilution, d’atmosphère presque aquatique, cette matière de l’âme qui donne essor et assure l’envol de l’œuvre dans son vocabulaire premier. Un vert de chrome que viennent jouxter des nuances de terre de Sienne et d’ombre, quelques touches de gris, un rehaut de teinte chair et se précise déjà l’imprescriptible silhouette en attente de figuration. Ce n’est plus une ébauche, ce n’est pas encore un visage avec son modelé définitif, son luxe de détails, son réseau de signifiants identitaires. Et pourtant l’œuvre est arrivée à son terme, elle vit de sa vie autonome, elle parle le langage de l’être.

 

   Cette forme arrêtée en plein ciel.

 

   Peut-être les Voyeurs s’étonneront-ils de cette facture qui semblait en voie de devenir, que la conscience intentionnelle de l’Artiste a fixée pour l’éternité. Oui, car il n’y aura ni ajouts, ni retraits, seulement cette forme métamorphique arrêtée en plein ciel. Et nul ne doute que la décision semble fondée en raison ou bien en émotion. Autoportrait est là, figé tel qu’en lui-même, comme sur le seuil d’une parole qui tarde à venir, qui n’advient que dans l’espace d’un suspens. Assurément ici se dit l’intériorité, la méditation, peut-être la contemplation. Mais que peut donc contempler celui dont les yeux paraissent obturés ou, à tout le moins, ne sont nullement visibles ? Eh bien ils regardent l’être sous-jacent à la forme, le principe subtil et hautement insaisissable au travers duquel toute chose délivre son étantité à défaut de nous dévoiler le secret de sa venue au jour, la formule de son étrange alchimie, la nature de son chiffre. Ce dont il faut être conscient, c’est de l’urgence à faire figure, à donner visage à ce qui, sans cette ouverture, demeurerait menace, possibilité de destruction, fragmentation du réel en un illisible éparpillement.

 

   « Assomption jubilatoire ».

 

   Mais parler de fragmentation c’est aussi faire signe en direction de cette expérience unique du tout jeune enfant découvrant son image dans un miroir. Geste immémorial, geste insigne de l’accès à soi. A la stupeur première éprouvée, succède cette merveilleuse « assomption jubilatoire » si habilement décrite par Jacques Lacan. Le petit enfant qui, jusqu’alors, se vivait dans un corps morcelé, voici que son regard surprenant son image reflétée l’amène à la juste conscience de soi, valeur hautement symbolique et synthétisante du geste de la vision qui reprend en son sein les sèmes épars et les assemble en cette incroyable présence.

 

   Filigrane au-dedans de soi.

 

   Tout créateur attelé à la tâche de l’autoportrait - ne se voit-il dans l’image du miroir ? -,  réactualise cette séquence formatrice, unifiante des premiers pas dans la vie. Cette dernière, la vie, se transforme alors instantanément en exister, à savoir en ce projet, ce tremplin qui portera vers l’avenir les virtualités présentes au moment de la « révélation ». Dès lors les conditions seront réunies d’une entrée dans une temporalité concrète douée de sens. Adéquatement interprété, cet épisode fondateur se laissera deviner au travers des premiers dessins de l’enfant qui ne sont que la projection de son corps total sur l’espace de la feuille. Pourquoi en serait-il autrement de l’Artiste parvenu à l’âge adulte qui recherche assidûment dans ses créations les empreintes de ce qu’il fut jadis, une esquisse qui n’attendait que le temps de sa venue ? Oui, de sa venue. Sans doute n’y a-t-il guère de moment plus heureux que celui de la trace retrouvée qui gisait en filigrane au-dedans de soi. Ainsi se dit l’œuvre qui est aussi le dit de l’être. Rien au-delà qui vaille la peine d’être interrogé. Tout est là qui dévoile sa grâce ! L’épiphanie de l’humain est de cette nature. C’est pourquoi, toujours, inlassablement, nous la cherchons en-dedans de nous, en-dehors de nous. Partout où elle peut avoir lieu.

 

 

Repost 0
7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 10:07
Traces mémorielles du temps.

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

  

   Passagers de l’inutile.

  

   Comment inventorier une vie, y semer quelques jalons, y inscrire des repères qui soient autre chose qu’une anecdote, qu’une histoire parmi tant d’autres se dissolvant dans les mailles incertaines des souvenirs ? Au fil des jours nous avons voyagé, marché sur des chemins au long cours, longé les hautes façades des immeubles, croisé des quidams, rencontré d’autres passagers de l’inutile dont il ne nous reste plus qu’une brume légère, à peine plus que l’empreinte d’une cendre sur la dérive lente de la glace hivernale.

  

   Ce qui fait sens et incite à rêver.

 

   La mémoire est identique à ces paysages d’Irlande où le ciel le dispute à la terre, où le granit se confond avec les silhouettes basses des hommes, les toisons des chevaux que fouette le vent, les grappes de nuages qui font leur lourde pérégrination d’un horizon à l’autre. Que retenons-nous, sinon le chant rauque des hommes aux visages burinés qui flottent indéfiniment dans les pubs aux fantomatiques visions ? Presque rien qui soit lisible, qui puisse donner prétexte à une écriture, initier un récit à la veillée lorsque le calme habite les cœurs et que l’âme est disponible à l’offrande, à la réception de ce qui fait sens et incite à rêver.

  

   Fourmillement des choses

 

   C’est étrange tout de même cet immense fourmillement des choses qui nous assaille dès l’instant où notre esprit fait l’effort de ressaisir les fragments d’un passé si lointain qu’il semblerait n’avoir jamais existé, simple légende sur les pages d’un livre et les signes qui s’effacent dans leur profusion même, leur densité. Alors la vision est floue, le strabisme fréquent, l’astigmatisme opérant qui dédouble tout dans une manière d’illusion confinant à quelque vertige.

  

   Lutte de la souvenance. 

 

   Se souvenir est toujours une douleur ; ramener à soi l’outre ancienne gonflée d’évènements est une souffrance ; hisser d’un puits sans fond l’eau des gestes d’antan est toujours courir le risque de la nostalgie, ouvrir le sas infini des métamorphoses, donner site aux tourments labyrinthiques qui figurent dans toute quête d’un passé à faire resurgir. Nous cherchons et nos mains sont vides comme si la présence qui, autrefois y était incluse - ce bout de bois taillé au canif, ce schiste sculpté, cette autre main qui se confiait -, tout ceci se diluait, se délitait à l’aune de cette confondante lutte de la souvenance.  

  

   Corolles qui sèment à tout vent.

 

   La figure de la mémoire serait-elle identique à ces corolles qui sèment à tout vent les spores pluriels d’une amnésique manifestation ? « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». Sans doute convient-il de prendre de la distance, de s’amuser de nos oublis, de rire de nos confusions. La loi de l’existence se situe sous l’inévitable férule de la multiplicité, de la prolifération et bien malin serait celui, celle qui parviendraient à archiver ce divers bourdonnant en quelque partie d’une anatomie accueillante, disposée à en assurer l’éternelle conservation.

  

   La peau disponible du monde.

 

   Le temps, cette abstraction, cette image longtemps suspendue qui fait naufrage dans l’étang des occupations, qui se fond dans l’effeuillement des jours, comment en faire quelque chose qui ne se perde dans l’évanescence, ne s’absente de nous ou prenne la consistance de ces infinis que nous sollicitons sans jamais pouvoir les rejoindre ? Les formes du temps ce n’est nullement en nous qu’il faut les chercher mais dans la nature, dans le paysage, sur la peau disponible du monde, cette face prolixe, inépuisable, indéfiniment renouvelable.

  

   Ces feuilles d’argile.

 

   Car le monde est présence, car le monde est mémoire. Tel un visage buriné qui conserve la trace du soleil qui l’a hâlé, l’a porté à cette teinte singulière qui en esquisse les éternels contours. Car le monde toujours se manifeste comme cet immense album dont nous pouvons parcourir les pages semées des empreintes qui sont celles des hommes, partant, les nôtres aussi puisque nous participons à et participons de la grande aventure anthropologique. Plutôt que de s’ingénier à reconstruire l’édifice que nous avons été, contentons-nous d’en éprouver cette manière d’écho que les choses simples nous tendent à la manière d’un miroir. Devenons ce Narcisse penché sur ce territoire d’un rivage, cette surface de sable qui deviendra le livre de notre propre histoire, le recueil vivant de notre archéologie. Peut-être ne sommes-nous que ces matières à exhumer du réel, ces tablettes de pierre, ces feuilles d’argile dans lesquelles les anciens habitants de la Mésopotamie gravaient les premiers chiffres de l’humain ?

    Image ancienne d’une amante ?

Traces mémorielles du temps.

   Combien alors tout devient signifiant. Combien tout scintille et rayonne du luxe infini de connaître. Cette image déposée au sol par le lent travail du sable que façonnent inlassablement les courants marins, comment ne pas y deviner l’ample moutonnement des dunes sous l’aride soleil du désert ? Mais aussi, mais surtout, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard plus profond, plus inquisiteur, qui pioche dans les terres du souvenir ?

   C’est bien de l’effigie d’une femme dont il s’agit, du monticule des reins qui fait soudain son golfe, son anse alors que la courbe du dos s’élève en direction de quelque ascension. Image ancienne d’une amante ? Carrousel des formes qui, un jour, au hasard d’une rencontre, s’imprimèrent à jamais dans la résine disponible de la mémoire et y stagnent, eaux dormantes qui ne demandent que le réveil, la surrection, l’élévation tel le menhir dans le ciel qui le reçoit comme son offrande la plus élevée.

   Dès l’instant où la prodigieuse nature nous révèle la subtilité de ses signes, nous sommes habités, nous sommes possédés, fascinés et nos yeux longtemps ouverts sur la nuit seront fécondés par un immarcescible songe. Une divagation sans fin, une myriade de constellations qui seront notre firmament et l’étoile polaire qui nous indiquera le chemin à suivre. Nous n’aurons plus peur désormais, nous serons guidés, remis à une instance plus haute que la nôtre, ce qu’est toujours l’initiation d’une nouvelle conquête de soi.

  

Traces mémorielles du temps.

   Mais le sol n’a pas encore épuisé ses ressources et il faut à nouveau creuser, débusquer la vision latente, lui donner sens et direction car, jamais, nous ne pouvons demeurer sur le seuil d’une grotte et refuser d’en connaître l’intérieur, la face d’ombre où se cache le mystère en son insondable faveur. Nous faisons quelques pas, bras tendus vers l’avant, tels des somnambules hantés de sublimes intuitions. Puis nous découvrons ces minuscules impositions, sur le sable, d’une marche discrète. Peut-être celle d’un limicole égaré sur les hauteurs, à la recherche de l’introuvable provende ou bien en quête de sa compagne perdue quelque part dans l’immensité qui lui fait face et le rend à sa modeste et presque invisible présence ?

   Toute trace de pas est le lieu d’une projection. Comment n’y nullement retrouver son propre passage dans cette marée, cette convulsion du réel qu’est toute existence en son essence ? Jamais notre marche n’est totalement assurée de son but ; longue est l’errance qui s’origine dans les tout premiers pas et signe son épilogue dans l’hésitant cheminement de l’âge, la progression qui titube et tremble à l’orée de la nuit. Encore un effort, encore une montée et peut-être le vent nous portera-t-il au-delà de notre être, dans la contrée des rêves hauturiers qui se dessinent, tout là-haut, à contre-jour du ciel ? Peut-être ?

Traces mémorielles du temps.

   Seul le souffle continu de la brise.

 

   Je suis presque en haut de la dune. Le vent venu de l’Océan pousse les minces fragments de silice, les réduit en une traîne brillante qui fait sa claire volute, se découpe sur le bleu de l’éther lavé par l’air poncé à vif. Au loin, dans une brume diaphane, la longue faucille du banc d’Arguin, les deux entailles couleur d’émeraude profonde des passes nord et sud. Personne à l’horizon comme si la Terre se donnait à voir dans une manière d’origine. Seul le souffle continu de la brise, le murmure de l’eau, son battement régulier tout contre les flancs assoupis de la colline teintée d’or dans le crépuscule naissant. Il est encore temps de voir avant que la nuit n’étale son dais sur le silence, que ne s’éclairent les scintillements de la ville qui bientôt dormira pliée dans ses membranes d’étoupe.

   

   Les eaux troubles du souvenir.

 

   Je regarde au sommet le liseré plus sombre qui imprime sur le sable les souples linéaments de ses trois arches. Un genre de lettre pareille à un M, initiale de Mémoire, avec sa ligne de fuite vers l’aval, symbole sans doute de son possible effilochement, de sa dispersion, là-bas, dans les eaux troubles du souvenir. Plus bas la forêt gronde déjà ensevelie dans ses touffes nocturnes et la cime des pins oscille au rythme du clair-obscur, cette douce ambiguïté qui dit en un seul et même mouvement la présence à soi en même temps que l’absence. Demain à l’aube bleue, que demeurera-t-il de tout ceci, si ce n’est une étrange persistance dans la conque étroite de la tête où s’agite la houle de la pensée ? Que restera-t-il d’autre qu’une feuille envolée par le vent ? Oui, envolée ! Qui, un jour peut-être n’en finira de chuter dans l’aire infiniment disponible du temps.

Repost 0
4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 15:57
Loin, la lumière du sens.

 

               « Le sens de l'existence ».

                  Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Acte I : Décrire la scène.

 

   Cette peinture est à proprement parler fascinante. Ce qui veut dire que tant que nous nous appliquerons à la regarder, nous demeurerons en son pouvoir et notre liberté sera cet illisible point se perdant dans les rets étroits d’une possible aliénation. Tel l’amant plongé dans la complexité passionnelle de l’aimée qui le requiert en son sein en exigeant son dénuement, l’abandon de soi, l’entière disponibilité au sacrifice dont tout amour absolu porte l’empreinte, fer incandescent creusant en l’un et l’autre les stigmates de l’impossibilité d’être. Sauf dans le relatif et l’approchant qui ne sont toujours que des hypostases de la plénitude des sentiments. Donc une perte. Donc une altération.

  

   Entités métaphysiques.

 

  Le haut de l’image est une nuée de cendres volcaniques et l’on pourrait sans peine imaginer le sommet de quelque Etna fantastique noyé dans son effusion céleste sans fin. Le bas de l’image est floconneux, pareil à des cumulus qui envahiraient le massif de chair pour mieux le dissimuler à la vue des Voyeurs. Comme si cette existence en devenir se situait à l’intersection de deux mystères, au centre géométrique d’un secret dont l’être seul en son essentialité aurait le moyen de déchiffrer les confondants arcanes. Car l’être, nervure de l’exister, ne paraît jamais qu’à l’aune de son retrait, raison pour laquelle nous sommes, par nature, des entités métaphysiques en quête de leurs propres certitudes.

  

   Le visage de la beauté.

 

  De cette étonnante confusion, de ce magma primitif émerge avec force le visage de la beauté. Oui, de la beauté car ici ce n’est nullement d’une agréable et esthétique physionomie dont il s’agit mais de la mise en exergue de cette totalité de sens qui surgit à même la présence, efface tout au monde sauf le sentiment de son être-avec-nous. Nous oserions presque formuler : d’être-nous en écho, en miroir, de constituer notre ego, d’instituer notre reflet, de lui donner assise alors qu’elle édifie le sien à la mesure d’une authentique donation des choses dans l’orbe du réel.

  

   La pourpre atténuée des joues.

 

   Nous ne pouvons échapper au jais ardent du casque des cheveux, à la lumière nacrée du front derrière lequel s’animent les pensées, à la douce inflexion presque inapparente des sourcils, à la profondeur des yeux - ces billes brunes où rejaillissent les éclipses de clarté -, à la pourpre atténuée des joues - cette ardeur tout en retenue qui colore la vie de son onction presque illisible -, aux lèvres pareilles à la discrétion de la rose-thé, à l’ovale du menton qui reprend tout dans son arc léger alors que le cou est cette impalpable fuite qui semble rejoindre  une supposée origine.

 

   Acte II : convoquer Turner.

Loin, la lumière du sens.

       Tempête de neige en mer, 1842.

                  William Turner.

                Source Wikipédia.

 

 

   Dans un premier geste du regard il ne faut donc nullement partir de l’œuvre ici présente pour en percer l’intime signification. Ce qui semble le plus convenir à son étrange rhétorique nous pourrons le retrouver dans une toile de Turner : « Tempête de neige en mer » dont le traitement pictural, le type de représentation - cette « abstraction lyrique » -, semblent coïncider avec le projet formel de l’Artiste et plus encore avec le sens qu’elle révèle dans la profondeur. C’est en termes de symboles qu’il faut s’immiscer dans la densité des deux œuvres.

  

   L’éclair de l’être.

 

   La thèse à poser est la suivante : la neige au centre de la composition de Turner est l’éclair de l’être, tout comme le visage d’Existante qui en reflète l’impulsion, l’essor à nul autre pareil, l’inépuisable corne d’abondance. Et les yeux surtout, fanal de l’âme, sa pointe avancée, son effervescence.  L’illisible vaisseau fantôme dont on n’aperçoit qu’indistinctement les formes ne serait-il pas l’analogie de l’exister en ses essais de profération, ce frêle esquif que ballotent les eaux sur une mer dont on ne perçoit guère que les funestes intentions, peut-être les desseins tragiques qu’elle fomente en son sein ? Quant aux balafres bistre, grises et bleues des nuages, aux flots agités, n’appellent-ils pas en direction de ce sombre néant que le tableau de Dongni Hou évoque  dans le ciel et la terre de la représentation, cette écume qui tutoie les abysses du sens et se donne comme ce cryptogramme, suite indéchiffrable de signes que nous envoie le destin avec sa marge de doute, ses douves d’hésitation.

 

   Acte III : sens et existence.

 

   D’abord urgence à habiller ces deux termes de leur signification commune. Voici ce que le dictionnaire propose comme leur approche la plus habituelle :

    Sens : « Faculté de bien juger, de comprendre les choses et d'apprécier les situations avec discernement ».   

   Exister : « Surgir du néant ou avoir une cause (par exemple Dieu) ».

Nous accentuerons et synthétiserons les deux formules en une seule : « Faculté de comprendre les choses surgies du néant ». C’est ici ce qu’il y a d’essentiel à retenir. Nous ferons bien évidemment l’économie du dogme qui pose Dieu comme existant, souhaitant conserver à notre méditation un indispensable caractère d’objectivité.

   Mais alors comment s’emparer de ces choses et les soustraire au Rien, à savoir leur donner lieu et temps dans la belle configuration d’une existence humaine ? Sans doute Existante elle-même ne saurait s’y soustraire qu’à annuler toute négativité, donc s’inscrire dans cette positivité, dans cette liberté que revendique toute entreprise cheminant dans les vastes allées du réel.

  

   Exister selon les cinq sens.

 

   Exister selon les cinq sens qui sont les fenêtres que toute monade ouvre sur le monde afin de ne pas demeurer dans l’inconnaissance de l’altérité par quoi notre être se révèle à lui-même tout en faisant acte de présence parmi la multiplicité des étants.

   VOIR - Toute vision projetée au-devant de soi doit nécessairement rencontrer un événement paysager, objectal, humain de façon à ce que ces données du monde jouent en miroir et que le faisceau de l’intellect puisse, en retour, en prendre acte comme l’une des possibilités de figuration de ce qui emplit l’horizon de la manifestation.

   ENTENDRE - Toute perception auditive exige quelque part, en un endroit de la Terre, un bruit, un murmure, un chuintement, une parole surtout dont l’écho rejaillira sur l’organe émetteur qui en attendra l’ample déploiement. A défaut de ceci la voix disparaîtra dans le mystère du jour, le langage s’abolira et alors, comment devenir homme, femme et dresser face à l’inconnu ce mot, cette phrase, ce texte  qui déterminent notre essence, nous accomplissent bien au-delà de nous-mêmes ?

   SENTIR - Cet acte si éphémère, presque invisible, de quelle manière le mieux affirmer qu’en assurant au sujet qui en a été la source, par un effet de réciprocité, la riche palette des fragrances que le monde aura assemblées pour que la sensation se métamorphose en cette myriade d’impressions infinies, fils qui trament, ourdissent la richesse anthropologique sans réel équivalent ?

   GOÛTER - Ce sens si sensible, intelligent, habitué aux plus éminentes subtilités, ne rencontrerait-il aucune saveur du monde qui lui parlerait le discours du plaisir et le cours des choses  ne serait qu’une longue procession fade privée des épices qui font cet inimitable sel de la vie, son incomparable délicatesse.

   TOUCHER - Tout touche en nous et pas seulement nos mains, l’extrémité de nos doigts. Notre peau aussi éprouve les milliers de picotements du sensible, le glacis d’une fraîcheur, le piment d’une rencontre, le soyeux d’un épiderme, le velouté d’un sourire rencontré sur des lèvres amies. Tout toucher exige l’accusé de réception de cela même qui a été effleuré. N’avoir nul échange supposerait une dévastation de l’âme car la solitude n’est qu’oniriquement envisageable, non dans ses effets pratiques qui seraient mortifères.

  

   Les sens nous éloignent du néant.

 

   Voir, entendre, sentir, goûter, toucher ne peuvent qu’être coalescents à ce qui leur témoigne de l’amitié, agit en retour, porte confirmation d’une relation, se dresse comme épiphanie face à une autre épiphanie. Être contre être. Ou, plutôt, affinités électives jouant en osmose, perceptions-sentiments s’imbriquant dans la logique unitaire d’une dyade, fusion de la dualité dans l’unique. C’est ceci s’abstraire du néant, trouver une parole, un geste, un regard qui témoignent de notre être à l’aune de celui, celle qui ont fait entendre leur voix, ont apposé leur main sur une attente, visé avec justesse ce qui, en nous, demande son dû et offre son obole à qui veut bien la prendre.

  

   Vibrer à l’unisson de l’être.

 

   « Le sens de l’existence » est ce beau titre, aussi simple qu’émouvant qui signe cette œuvre tout en douceur, en finesse, en humilité. Mais aussi et surtout en humanité. Cette peinture vibre à l’unisson de l’être et se détache du néant qui le menace - ces cendres volcaniques, ces cumulus menaçants -, en affirmant la nécessité de son esthétique. Le visage porte en lui comme les traces patentes de sa mission cinq fois réitérée, ces irremplaçables sens par la grâce desquels le sens se révèle à nous en tant que la plus haute compréhension que nous puissions avoir du destin humain. Au-delà des sens et du sens souffle l’haleine acide et délétère du néant. Cette œuvre nous en éloigne à la force de sa simplicité. Sans doute n’y a-t-il pas de plus belle vérité ! Certes toujours loin de nous la lumière du sens, toujours proches de nous les sens qui y donnent accès. Il suffit d’ouvrir les yeux, d’éployer les paumes de ses mains, de prêter sa peau au grésillement du monde.

 

 

 

 

  

 

Repost 0
30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 18:50
« Fou, afin de devenir sage ».

                    « Epître ».

          Œuvre : André Maynet.

 

 

 

        « Que nul ne s'abuse soi-même.

             Si quelqu'un parmi vous

           pense être sage dans ce siècle,

                 qu'il devienne fou,

           afin de devenir sage ».

 

       1° épitre aux Corinthiens.

 

 

 

 

   La lame aiguë des questions existentielles.

 

   A la voir là, dans l’ovale de lumière, simple posture grise dans l’arrivée du jour, nul ne se serait douté qu’elle portait en elle la lame aiguë des questions existentielles. On ne savait pas très bien qui elle était, la raison de sa présence ici à l’aube des temps. Oui, c’était comme une naissance, le premier dépliement après que le cri de la stupéfaction a été poussé dans l’irruption au monde, saut dans l’abîme et, dès lors, le langage n’aura plus de cesse de proférer les vrilles continues de l’étonnement.

   On regarde et on se livre à quantité d’hypothèses dont chacune, sans doute, sera fausse. Est-elle un genre de déesse qui serait venue sur Terre annoncer aux « hommes de bonne volonté » la mesure de leur destin ? Ou bien est-elle l’incarnation de l’idée d’un poète ? Est-elle la créature surgie de la chambre noire d’un photographe ? Est-elle l’aventurière d’un roman, sortie des pages d’un livre ? Ou bien le modèle posant pour un peintre ? Le motif d’une illustration ? Un simple caprice végétal ? La concrétion de quelque imaginaire en mal d’une belle présence ?

   Mais il est exténuant de se ruer dans l’œil sans fin des supputations, de s’engouffrer dans le vortex de l’inconnu avec ses sombres tourbillons et ses vrilles néantisantes. Il faut s’en remettre à une sorte de pensée universelle, se fondre dans la masse de ceux qui avancent pas à pas, se glisser dans l’anonymat du « ON », se faire imperceptible, invisible et observer la réalité comme s’il s’agissait de la scène sur laquelle se déroulait la longue procession humaine.

 

   SAGE - On est à peine visible dans ce corps immatériel, dans ce faible halo virginal. Choses si peu affirmées qu’elles ne sont nullement encore empreintes des stigmates des prédicats. Comme un langage sur le point d’être proféré qui conserve toute sa limpidité, se hausse sur la pointe des pieds avant que d’accomplir le grand bond qui le jettera dans le siècle. Toute parole avant qu’elle n’ait eu lieu est cet accueil de tous les possibles, cette enivrante liberté qui s’abreuve à son propre mystère. Rien ne l’entache, rien ne la cerne des lueurs des intentions mauvaises, rien ne la pousse à se dévoiler dans l’hypocrisie ou bien la fausseté. Elle est simple dentelle de la pensée, unique et singulière émanation de la conscience. Elle est, en son fond, sagesse immémoriale non encore maculée par les sombres manigances mondaines. Elle est réserve de soi dans le sceau imprescriptible de la pureté.

  

   Empreinte apollinienne.

 

   On est dressé au-dessus d’un impalpable horizon, seulement occupé de soi, à l’écart de toute distraction, dans la vision de son propre événement. Tout atteste de cette généreuse empreinte apollinienne : le fin glacis du jour pareil à la réverbération d’un soleil présent dans les lointains de l’espace ; la lumière de la raison partout visible en son éclat générateur de joie ; l’harmonie des tons qui désigne la réalité de l’art ; la musique pareille à une fugue qui glisse selon de subtils harmoniques, à peine élévation d’une note jouant avec une autre note ; la subtile poésie qui noie tout dans le luxe immédiat des affinités ; la douce onction d’une essence plénière qui est déjà un genre de médecine, annonce de guérison si, par aventure, quelque chose de fâcheux s’immisçait dans le précieux de l’instant. On est un genre de créature placée sous la tutelle du dieu Apollon, ce fils du Ciel et de Létô la Titanide, déesse de la Modestie et de la femme sage.

 

   FOU - On est là dans son corps de marbre et de calcite, assuré de ne jamais subir les outrages du temps pas plus que les intentions mauvaises qui feraient basculer dans les fosses de la pure incompréhension. On est là dans l’immobilité, pareille à l’eau paisible de la lagune qui ne craint rien des hommes - ils sont trop loin -, ni du ciel d’étain qui est la pure continuité de la plaque liquide, sa réverbération, son écho atténué -, il est attention généreuse à cela qui survient comme l’annonce d’une paix.  Mais est-on si résolu de vivre cette manière d’éternité heureuse qu’il faille s’abandonner à son destin avec l’ineffable trace de l’innocence ?  Toujours le feu couve sous la cendre. Toujours l’orage se dissimule derrière la nuée, toujours la violence des couleurs surgit dans les mailles atones de l’aube.

  

   S’anime un étrange sabbat.

 

   On vit dans la solitude comme si, au monde, seule notre présence justifiait les levers de soleil, les journées coulant le long des vallées, la perte du jour dans la diagonale imperceptible du crépuscule. Mais bientôt on se demande la raison de cette continuelle félicité, de cette unité qui semblerait n’avoir jamais de fin, ce luxe inouï de correspondre à son essence sans partage aucun, sans division ou accident qui en altérerait l’immense royauté. Mais voici que sous l’arche des pieds, venu du plus lointain de la terre, s’anime un étrange sabbat. Serait-ce un fleuve de laves en fusion ? Serait-ce le geyser impatient de libérer sa fougue ? Serait-ce une eau fossile qui attendrait l’instant de sa révélation ? Mais non, ces explications sont trop « naturelles » pour avoir un semblant de réalité. Elles sont trop courtes. L’homme est rarement préoccupé de nature, souvent indifférent aux emblèmes de la culture. Ce que cherche l’homme, à défaut de l’avoir jamais trouvée, son image reflétée jusque sur les rives océaniques, son esquisse gravée dans le tronc des arbres, l’empreinte de ses pas dans le limon fertile des consciences humaines. Rien que cela, une trace d’humanité qui lui ressemble et lui dise l’exception qu’il est, là, exposé à la pluie solaire, aux bourrasques, aux orages qui sillonnent les plaines de leurs lézardes bleues.

   

   Ça s’agite en dessous.

 

   Oui, toujours la violence succède au repos, toujours le yatagan à la lame courbe se substitue à la souple onction de la plume. On fait pivoter son regard vers le bas, on focalise ses sensations, on palpe les perceptions du bout aigu de sa lucidité, ce rasoir qui lacère le réel de son impitoyable curiosité. Ça s’agite en dessous, ça demande sa pitance, ça fait sa danse du ventre et ses ondulations lascives. Ça attire tel l’aimant et ça invite à la pliure du désir immédiat, à la soumission sans partage. Cela monte du sol, on dirait un lierre invasif qui veut coloniser son hôte, y trouver refuge en même temps que le réduire à l’esclavage. Dialectique du Maître et de l’Esclave par laquelle l’Histoire manifeste son étrange balancement. Un peuple détruit l’autre et le remplace, une civilisation s’impose qui recouvre la précédente d’une taie de cendres.

  

   Dionysos n’a rien à faire de l’éternité.

 

   Disant le lierre on disait en même temps le règne sans partage de Dionysos, ce dieu impétueux se vautrant dans le sang rouge de la vendange, se livrant à tous les excès imaginables sur tous les praticables du monde, se déchaînant partout où battent les oriflammes de la fête, partout où grimacent et gesticulent les oripeaux de la folie, où se rend le culte du priapisme  mettant en déroute le peuple entier des vierges et des communiantes effarouchées se cachant derrière des rideaux d’eau bénite. Mais il en faut bien plus pour mettre en déroute le fils de Zeus et de Sémélé la mortelle. Dionysos n’a rien à faire de l’éternité. Ce qu’il veut c’est la consommation immédiate du plaisir, la résolution sans délai du désir, la possession de tout ce qui exulte et se destine par nature aux joies puissantes de l’instinct sans frontière, aux inondations peccamineuses de la lubricité. Qui s’ingénierait à contrarier la puissance vinicole s’exposerait soit à périr sur le champ, soit à subir les derniers outrages. Choisissez donc le menu de votre mort, ce sera la dernière marque de votre volonté, l’acte ultime de votre liberté !

  

   On avait simplement disparu à soi.

 

   Ô combien il est heureux, un instant, de se laisser aller à la transgression à laquelle pousse l’Impétueux. Combien cet affranchissement, cependant, apparaît aussitôt dérisoire, factice, brodé des pierreries de l’impéritie. Certes on a cru fendre la cuirasse brillante d’Apollon, renoncer à l’éclat de ses rayons solaires pour se vautrer dans la soue dont on attendait qu’elle nous sauverait des ornières étroites de la contingence. Mais c’est bien le contraire qui a eu lieu, cette immolation de soi dans un festin qui n’était que l’annonce de son propre épilogue. En cela nous avions choisi la logique dionysienne qui est de créer de la mort avec de la vie, d’encenser la corruption en lieu et place de l’innocente pureté. On avait simplement disparu à soi, préférant au rayonnement de l’or la sourde mutité du plomb. On avait cru pouvoir faire procession en compagnie d’une joyeuse bande de satyres, entourés des panthères à la robe de nuit, des boucs aux odeurs musquées, des ânes à l’éthylique braiement.

  

   Ainsi la sagesse devenait supérieure à la folie.

 

   En réalité on  était  resté au seul lieu qui, un jour, pût nous accueillir, à savoir cette lumière que le corps diffusait de manière à être en harmonie avec l’intarissable beauté des choses. Un livre était grand ouvert sur la dalle de la poitrine qui semblait un lutrin dressé pour une étrange cérémonie, disposé à des fins d’un illisible rituel. Une salamandre y était posée tel le symbole d’une indestructible foi identique à cette belle jeune femme dont Paracelse prétendait que même les flammes ne pouvaient en atteindre l’être. Ainsi la sagesse devenait supérieure à la folie qu’elle tenait en son pouvoir. Enfin, de connivence avec le subtil Erasme, pouvait-on affirmer, commentant « La République » de l’inventeur des Idées :

 

    « Trouvez-vous une différence entre ceux qui, dans la caverne de Platon, regardent les ombres et les images des objets, ne désirant rien de plus et s’y plaisant à merveille, et le sage qui est sorti de la caverne et qui voit les choses comme elles sont ? »

 

  

   Quelque chance de connaître cette sapience.

 

   Tout ceci résonnait comme un écho de l’Epitre aux Corinthiens. Tout ceci disait l’impossible sagesse, la nécessité de tutoyer la grimaçante folie pour avoir quelque chance de connaître cette sapience dont tout le monde était en quête à son insu mais qui, tel « Le Mont Analogue » du poète René Daumal, reculait dans les brumes du ciel à mesure qu’on tâchait d’en atteindre l’inaccessible sommet. Toujours question d’une altitude qui se dérobe alors que les pieds demeurent rivés au réel avec la presque certitude d’en connaître tous les arcanes. Et pourtant…

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 09:57
Où le lieu d’une vérité ?

                    "Poupée brisée".

              Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Là, dans la lumière grise.

 

   Elle est là, fichée dans la lumière grise, légèrement déhanchée à la façon d’une parenthèse, corps longiligne si diaphane - on croirait avoir affaire à une hallebarde de cristal dans le songe d’une grotte -, cheveux couleur de cuivre, attache du cou discrète, ligne en V des clavicules, bourgeons des seins allumés, thorax dans la pure clarté de l’être, œil de l’ombilic à peine refermé, mont de Vénus juste incisé de l’entaille du sexe - le désir y rougeoie faiblement -, colonnes d’albâtre des cuisses, sémaphore rose-thé des genoux, jambes presque illisibles, pieds dissimulés dans des chaussures de ville, tiges des bras sagement placées le long de l’anse du bassin, une main, une seule que recouvre un gant ajouré. Elle est face à nous dans l’évidence de l’heure et son regard est pur qui nous dévisage, plus peut-être, nous enjoint d’y voir plus clair en elle, d’apercevoir ses lignes de fuite, ses revers d’ombre, ses failles imperceptibles que notre conscience parcourt sans même les connaître en tant que failles, l’esprit synthétise si vite les données qu’il ne s’arrête que rarement aux accidents, aux minces crevasses, aux vergetures qui parcourent l’anatomie de leur étrange brisure.

 

   Brisure, vous avez dit brisure !

 

   Mais pourquoi ce mot si dur de brisure s’est-il introduit dans le ruisseau apaisé de notre discours ? Pourquoi la déchirure et soudain la voix se fait dolente, les sons en suspens, la toile du récit se partageant avec son bruit de soie ? D’où vient donc ce lexique arrêté dans la gorge à la manière d’une flèche de curare ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il se lève et vienne interrompre le doux onirisme qui faisait son chant de cantilène, son murmure d’insecte dans la gemme lisse du jour ? Pourquoi ? C’est ainsi. Souvent nous apercevons des personnages inconnus dans la faille du temps et nous ne retenons d’eux que leur brillance, leur aire de clarté, leur apparence rassurante, genres de Pénélopes dont nous n’apercevons que l’inaltérable beauté, non le métier sur lequel s’ourdit la trame oblique du destin avec ses nœuds, ses boules, ses amas de filasse qui en disent la face cachée.

   A première vue, cette Inconnue, nous aurions pu la nommer au hasard Limpide, Heureuse, Plénitude et nous aurions été, vis-à-vis de notre connaissance immédiate des choses dans un genre de vérité. Dans un genre seulement, non dans l’exactitude qui se dévoile selon une réalité plus sévère, plus inquiétante. Nous sommes, nous les hommes, tellement primesautiers, tellement inclinés à la facilité que nous nous ruons sur la première certitude venue et la prenons pour la totalité de ce qu’il y a à savoir sur le monde ou sur les êtres qui y figurent. Aurions-nous exercé plus avant notre sagacité et nous nous serions abreuvés à des prédicats plus incisifs, plus soucieux de découvrir l’ombre sous la lumière. Et puisque nous disons ceci, c’est sans doute en raison de la découverte d’une face cachée dont, au premier abord, nous n’aurions pas été alertés.

   Alors il nous faut prendre le contrepied et opposer à Limpide, Heureuse, Plénitude leurs exacts antonymes, à savoir Trouble, Infortune, Manque. Mais ici nous voyons bien que ces noms, outre qu’ils ne sont nullement esthétiques, ne sauraient recouvrir l’existence de celle qui nous fait face. Ils ne mettent en évidence que des incomplétudes qui ne rendent nullement compte d’un désarroi plus intime, d’un abîme plus ouvert, d’une lézarde vacante par où pourrait s’enfuir une vie en voie de constitution.

 

   Porcelaine, nous disons Porcelaine.

 

   Mais quel nom étrange que celui de Porcelaine pour cette jeune femme dans la fleur de l’âge ! On l’attribuerait volontiers à une jouvencelle à peine issue d’une corolle donatrice de sens. Ou bien à une Grâce renaissante sous le pinceau d’un Botticelli ou d’un Piero de Cosimo. Des douceurs de nacre qui n’en finiraient pas de s’éployer dans le luxe d’une nature prodigue. Et, ici, l’on serait si près d’une vérité que nous serions comme éblouis à seulement l’évoquer. Porcelaine, c’est elle qui nous dévisage avec cet air de pure innocence, comme si elle était transparente. La transparence, sans doute la qualité cardinale de cette si belle matière, translucide à souhait, légère, fragile, un son soutenu serait à même de faire voler en éclats la si précaire architecture.

   Il n’est que d’observer la scène pour se convaincre de la justesse de notre choix. D’un premier geste du regard nous avons été fascinés par cette élévation blanche dans la simplicité et le dénuement. Nous n’avions prêté aucune attention à cette « Poupée brisée » dans son cadre qui joue en écho avec son alter ego, qui en constitue, en quelque sorte, le vibrant harmonique. Chacun qui vit sur Terre a soi-disant son sosie. Ici, c’est plus que d’un sosie dont il s’agit, d’un fragment détaché de son propre soi qui vit dans l’ombre et dessine chacun de nos pas, tresse chacun de nos gestes, ébauche chacun de nos actes. Un double en quelque sorte, un fac-similé à partir duquel nous croyons vivre libres alors que nous ne sommes qu’une marionnette à fils dont nous n’apercevons même pas l’étrange metteur en scène, le démiurge qui se dissimule et jamais ne se dévoile, sauf les manigances qu’il a fomentées que nous prenons pour nos propres décisions, pour les desseins que nous projetons au-devant de nous alors qu’ils ne sont qu’illusions et subtils tours de magie.

 

   Brisures du temps.

 

   Comment Porcelaine (notre propre esquisse reportée sur une toile), pourrait-elle parvenir à la totalité de son être, elle qui n’est qu’empilements d’instants successifs, avalanche d’heures, trille pressée de secondes ? Comment le pourrait-elle. Où donc est sa vérité ? Dans sa vie de petite fille que traversait de son aile de libellule une innocence inaltérable ? Dans cette journée dont le souvenir lui est cher, cette promenade au fil de l’eau sous de frais ombrages dans la douceur printanière ? Dans cette demeure de pierres au haut toit d’ardoises dont elle fut l’hôte en des temps anciens ? Parfois, dans le calme d’une pièce, elle évoque par la mémoire une brisure qui l’affecta comme l’essentiel de son être dans une séquence temporelle : la rencontre d’une source, la chute d’une feuille dans l’air de cuivre de l’automne, un cadeau déposé tout près de l’âtre à Noël, les longues heures passées dans le parc de Terre Blanche, couchée à même l’herbe drue à contempler le cuir d’une chrysalide, riche symbole des étapes d’une existence, métamorphose permanente qui jamais ne s’arrête.

   Par définition tout moment et singulièrement ceux qui brillaient dans la trame serrée des jours étaient des brisures qui s’empilaient à la manière des pellicules de calcite sur l’éperon d’une stalagmite. Brisure sur brisure avec ses clignotements de joie, ses déflagrations de peine. C’était cela même la vie, cette alternance bigarrée, cet étrange cocktail aux saveurs successivement acides, sucrées, pimentées, fades ou bien exubérantes et la bouche inondée de feu en gardait un ineffable souvenir, une empreinte qui se déposait quelque part, au creux d’une papille, au plein d’une cellule, dans une niche cutanée. Cela disparaissait à la vue, au toucher, cela s’habillait d’invisible mais la sensation était toujours là, présente, gravée dans le parchemin du parcours existentiel.

 

   Brisures de l’espace.

Où le lieu d’une vérité ?

                  Hans Bellmer.

       Les jeux de la poupée 1949.

                   Via fiac.

            Source : DantéBéa.

 

 

   Comment reconstituer son corps alors que sa réalité ressemble si fort à ces étonnantes poupées d’Hans Bellmer qui ne semblent que des mécanismes emboîtés, des fragments d’espace jouant les uns avec les autres à la seule force d’une conflagration formelle ? Est-on dans l’antichambre de quelque surréalisme au sens strict, à savoir d’un hors-temps, hors- espace, hors-réel qui ne nous dirait que nos démesures imaginaires, peut-être nos fantasmes, nos volontés démiurgiques de conformer la parution à l’audace de nos utopies fondamentales ? Ou bien se situe-t-on dans la période des Métamorphoses de Picasso, le Maître posant devant lui, dans un assemblage savamment érotique, les pièces féminines qui fouettent son désir et allument les flammes de la création ? Ou bien encore est-ce la puissance de métabolisation des images oniriques qui fragmente le cristal de notre conscience et débouche sur une nouvelle figure ontologique dont nous n’aurions jamais pu supputer le caractère franchement objectal comme si, soudain, l’humain pouvait se résumer à quelque assemblage de pièces de celluloïd, à quelque géographie archipélagique avec son éparpillement de formes dans l’océan de la présence ? Tout ceci est si troublant que nous sommes saisis d’une frénésie de réel, de tangible et nous inventorions de notre toucher la constellation de notre corps afin d’en faire un cosmos qui puisse se soustraire au morcellement du chaos.

 

   Quel événement de l’espace ?

 

   Et Porcelaine, quel événement de l’espace est-elle ? Quels sentiments surgissent-ils dans la remémoration des lieux qui accueillirent le témoignage de sa trace biographique ? Non seulement des paysages qui s’offrirent à elle - telle mer cernée d’un rivage clair, telle montagne détachant ses pics sur le bleu du ciel, telle colline fouettée par le vent -, mais l’espace intérieur par lequel prendre acte du monde et y trouver place à sa juste mesure ? Etats d’âme, sensibilité, joie, pleine effusion de soi, retrait dans les limbes de l’être, passion fulgurante, infinie tristesse, divagation mélancolique, exultation, libération d’énergie, autant de brisures qui posent l’éternel problème de la vérité.

   Est-on vrai à l’aune de telle brisure devant laquelle les autres s’effaceraient ? Pluralité des vérités, myriade des authenticités que l’essence de l’être synthétise afin qu’unis nous puissions dresser notre tremblante effigie sur les chemins du monde. Nous ne sommes que ces Porcelaines, ces « poupées brisées » qu’un cadre cerne de manière à enclore dans sa pure logique géométrique le divers qui, à tout instant, menace de nous réduire à l’état d’un vase fracturé.

   Toujours à l’arrière de soi, dans l’ombre portée de notre propre projet, cette image fantomatique d’un morcellement anatomique. Toujours nous la refusons au motif du narcissisme constitutif de la nature humaine. Cependant nos brisures ne nous oublient jamais qui veillent dans la pénombre. Parfois les rêves en révèlent-elles l’inquiétante teneur mais nous posons sur leurs brèves apparitions le voile du sommeil. Ainsi pouvons-nous continuer à marcher dans la lumière. Oui, dans la lumière !

 

 

 

 

Repost 0
15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 10:03
Esthétique de l’absence.

                         Edward Hopper.

                        Chambre d’hôtel.

                        Source : Wikipédia.

 

 

 

 

   Absence au monde.

 

   Elle, l’Absente, comment l’aborder autrement qu’en la retirant du monde, ce monde qui semble si lointain, abstrait, dénué de sens ? Car comment attribuer sens à la communauté des choses sensibles si elle ne se donne nullement à voir, ne se prête aucunement à être entendue, se retire de toute possibilité d’être saisie ? Ici se laisse percevoir une telle solitude qu’elle reconduit à des lieues tout ce qui n’est pas elle, tout ce qui, en une certaine manière, ne se conforme pas à son essence qui est celle d’un absolu. L’exil est si prégnant, si densément figuré qu’il pourrait se décliner sous les espèces d’une matière molle, inconsistante, sur laquelle jamais on n’a de prise : glu, mélasse, poix, enfin toute substance dont l’équivalent psychologique, l’état d’âme tutoient les escarpements aporétiques par lesquels on devient soi-même pure illusion existentielle. En être le fugitif Voyeur (nous ne regardons jamais longuement la perte d’un être), nous reconduit déjà à une inclination mélancolique dont nous aurons du mal à nous exonérer et qui fera son trajet à bas bruit dans la complexité de nos pas hasardeux alors même que nous croirons en avoir oublié le lancinant motif.

 

   Quelques clignotements.

 

   Certes, du monde extérieur nous recevons bien encore quelques informations, nous recueillons quelques clignotements qui sont de pures présences virtuelles, des effleurements métaphoriques. D’abord la lumière, blanche, crue, genre de flux irrépressible dont on pourrait penser qu’elle n’est douée que de maléfiques intentions, éblouir, contraindre à demeure, faire plonger dans une cruelle cécité. D’autres signaux sont apparents, lesquels sont si abstraits qu’ils se manifestent dans le genre de choses dénuées d’un langage clair, privées d’une sémantique qui en donnerait une clé compréhensive humainement envisagée. Ainsi le bleu impénétrable du mur est pareil à un ciel aveugle où même les oiseaux se perdraient dans l’absence de repères. Ainsi le vert cru du fauteuil qui ne fait signe qu’en direction de lui-même, non d’une végétation accueillante, d’une frondaison abritante, d’une prairie qu’un troupeau pourrait habiter de sa bucolique présence. Ainsi le jaune soutenu, hautement solaire, lequel n’est nullement la teinte ordinaire du ciel, mais plutôt d’un éther foudroyé par la violence de Tournesols van-goghiens en quête d’une impossible profération. Ainsi cette couleur rougeâtre et brune des meubles qui ne seraient identiques qu’à des terres hallucinées ou saisies de démence.

 

   De sinistres feulements.

 

   Ici, la palette est si ardente, sans concession à quelque esthétique que ce soit, sans partage d’une possible joie, sans ouverture onirique qu’elle nous apparaît comme une simple éviction de tout ce qui serait extérieur à sa cruelle présence. Nul repos mais une polémique verticale des tons, nulle halte qui favoriserait la méditation mais des valeurs qui bousculent et harcèlent, nul silence mais de sinistres feulements qui disent le danger et consignent à demeure. On est là, clouée dans la clarté du jour, hébétée de toute cette puissance que l’on redoute et fuit, de toute cette clameur dont on ne peut qu’être la victime expiatoire comme si, de toute éternité, l’on devait demeurer dans son enceinte de peau et racheter un crime dont on aurait oublié jusqu’à la moindre trace. Condamnée à cette retraite forcée, à ce cloître en soi avec la certitude de n’en pouvoir jamais échapper.

 

   Absente aux choses.

 

   Absente aux objets pour la simple raison que lesdits objets sont absents à leur propre présence, différés qu’ils apparaissent de leur habituel usage, décalés de leur quotidienneté. Toujours les choses se donnent à nous dans une manière de pure évidence, raison pour laquelle nous ne nous interrogeons guère à leur sujet. En effet, questionnerions-nous la chaise de paille ou bien la crédence qui habitent notre séjour dans une discrète familiarité ? Certes non puisqu’ils partagent notre vie avec l’air naturel qui sied à l’ordinaire, au purement donné matériel qui s’efface à même son existence.

   Le lit, ce confident du sommeil, ce médiateur des rêves, voici qu’il devient ce siège horizontal sur lequel la Lectrice s’est posée afin de meubler le temps, peut-être tromper une attente. Le fauteuil de velours vert ne se dispose nullement à accueillir un visiteur - sa fonction habituelle -, mais sert de reposoir à un effet vestimentaire ou à un linge de couleur. Les deux autres meubles dont on peut supputer que l’un est un piano, l’autre une commode, ne nous disent leur être qu’avec la parcimonie des objets partiellement dissimulés à la vue. Les bagages sont fermés et ne se laissent interpréter nullement comme vecteurs de voyage car ils demeurent scellés sur un secret qui demeure illisible. Le bustier de couleur orangée se donne dans l’étrangeté, l’équivoque et l’on ne peut éviter de se questionner sur cette fantaisie vestimentaire qui vêt le haut du corps alors que le bas demeure visible, étonnante dialectique d’une réserve qui jouerait avec une touche d’impudeur, d’auto-exhibition de soi dans le mystère de cette chambre anonyme. Le livre, ce luxueux présent qui ouvre quantité d’horizons, le voici dépourvu des caractères imprimés qui en constituent la singularité, se trouvant ramené à l’apparence d’une chose contingente parmi tant d’autres.

   Afin de ne pas s’égarer dans une densité matérielle qui les annule, les objets ont toujours besoin d’être investis d’une qualité que seul le regard humain peut leur conférer. Ainsi telle méridienne qui invite au repos. Ainsi telle bibliothèque dans le clair-obscur de laquelle luisent les maroquins parcourus des milliers de signes de la beauté. Dévoyés de leur usage propre ils finissent par abandonner leur fonction insigne, ils chutent dans une absence qui les prive de toute signification particulière, ils deviennent de simples distractions de l’espace, genres de cariatides usées qui se fondent dans les pierres de l’entablement qu’elles sont censées soutenir.

 

   Absence à soi.

 

   Tout Sujet est d’abord affirmation de soi. Tout y concourt dès l’instant où les signes du corps, les délibérations de l’esprit portent haut la destinée de la figure humaine. Or, ici, l’Esseulée semble disparaître dans l’image qui devrait la révéler aux yeux du monde. L’attitude générale est celle d’un dénuement, d’un accablement, d’une lassitude qui courbent l’anatomie vers l’avant dans ce qui se laisse voir à la façon d’une résignation. Le visage, qu’éteint la coiffe cuivrée, se dissimule dans une ombre à la si faible lisibilité que rien ne s’y imprime de l’épiphanie humaine. Ni le lustre du front, ni l’éclair des yeux, pas plus que l’arc des lèvres dont nous attendons toujours qu’il dévoile, au travers d’une riche volupté, la magnificence du langage. Tout est atone qui signe la biffure de l’empreinte anthropologique. Et ce corps voûté qui se livre tel la défaite consécutive à quelque combat, telle la pliure de l’âme en sa cruelle incarnation. Les bras incurvés accentuent cette impression d’abandon. Seul l’éclair des cuisses et des avant-bras rehausse cet aspect de lourde passivité, alors que les jambes se perdent dans l’ombre portée du lit.

 

   Absents à nous-mêmes.

 

   Alors, Voyeurs désemparés, l’on ne peut que se perdre en hasardeuses conjectures. Qui vont de l’immobilité du Sujet tétanisé par quelque angoisse dévastatrice à la poursuite d’une complainte intérieure teintée d’un mortel ennui en passant par toute la gamme des tons des sentiments humains, depuis la glace de la totale indifférence jusqu’aux feux mal éteints d’une passion exclusive. Regardant ce dérangeant spectacle avec la nécessaire stupeur qui lui est associée, il s’en faudrait de peu que nous ne devenions absents à nous-mêmes en raison d’un simple phénomène de sympathie ou de participation. C’est toujours ainsi, la tristesse des autres nous désespère et nous met en position d’être désorientés. Cependant nous n’avons de cesse de nous accrocher au moindre écueil qui flotte à la surface en tant qu’objet salvateur. Pour cette raison nous nous appliquons à regarder l’image selon d’autres perspectives, tâchant d’y découvrir de nouvelles raisons d’espérer, une lumière qui surgirait comme l’espoir de l’heure prochaine, une couleur qui irradierait à partir d’un symbole solaire, des caractères en noir et blanc qui inscriraient sur le parchemin de la vie les signes d’une possible joie.

   Il est toujours temps de fermer les yeux, de reprendre le spectacle à son compte, d’animer les objets d’intentions familières, de conférer au Sujet cette plénitude d’être sans laquelle les choses se voilent et ne montrent qu’un énigmatique visage de plâtre pareil aux masques des antiques tragédies grecques. Il est toujours temps !

 

 

 

Repost 0
8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 15:50
Guette l’invisible.

 

                  Edward Hopper.

           South-Carolina-Morning1.

           Source : Genus Bononiae.

 

 

 

 

 

 

   Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher