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14 octobre 2017 6 14 /10 /octobre /2017 08:31
Où le lieu d’une vérité ?

 

       Songe, mensonge (détail).

         Œuvre : Dongni Hou.

 

 

[Libre délibération sur une œuvre de Dongni Hou]

 

 

  

   Se dissimuler.

  

   Ambiguë n’aimait rien tant que se dissimuler. Sa prime enfance la trouvait déjà cachée derrière une touffe de bruyère, le tronc moussu d’un arbre, le galbe d’une commode, un vestiaire au milieu duquel elle disparaissait pour son plus grand bonheur. La découvrir se manifestait par de vives exclamations, des cris de joie, un rire jusqu’aux larmes parfois. C’était, à l’évidence, un jeu et plus qu’un jeu, une manière de défi à la présence, de tentative d’expérimenter l’absence. Rien ne lui était plus doux que de paraître ici, puis de n’être plus, là-bas, qu’un genre de fumée se dissolvant dans les volutes d’air. Les années avaient passé, la petite fille était devenue une adolescente farouche puis une jeune femme en quête de solitude mais aussi, mais surtout, de mystère. Tout lui était précieux qui la nimbait d’un voile. Tout lui souriait qui la considérait telle une énigme à résoudre.

 

   Ce frêle rameau.

 

   Ce qu’elle était, ici et maintenant, ce frêle rameau qui lançait vers le ciel son éternel questionnement. Car, avant d’être une esquisse de chair qui se mouvait dans le monde, Ambiguë se sentait d’abord langage, mots tressés à l’infini, poème le plus possible mais jamais bavardage, cet essaim de guêpes qui emportait avec lui le prosaïque des considérations mondaines. Ce qu’elle était, un buisson de cheveux couleur de demi-deuil, quelques mèches jouaient en solo une inapparente fugue, un front pâle comme le marbre, un nez grec, des joues doucement poncées par la lumière rose du jour, des lèvres relevées de parme avec le dessin subtil de l’arc de Cupidon, un menton discret qui fuyait et terminait ce beau portrait dans une estompe dont le cou prolongeait la docile apparition.

 

   Un décor imaginaire.

 

   Ce qu’elle était, cette invisible manifestation qui se donnait à voir en même temps qu’elle ôtait aux Voyeurs la possibilité de dire son être autrement qu’à la mesure de l’inapparent. Quel bonheur, alors, de deviner dans l’âme de ses coreligionnaires le doute forant de sa lame la falaise des habituelles certitudes, de voir sur la physionomie des Autres cet air d’étonnement qui saisit lorsqu’un spectacle inattendu ouvre le rideau de scène sur un décor imaginaire, surréaliste, parfois mystique. L’on voit effectivement, mais l’on ne saisit rien que des approximations, de vagues hypothèses, des trompe-l’œil, des ossatures de carton qui semblent plutôt montrer leur envers que nous signifier les traits singuliers de leur nature. Ces formes qui naissent et s’ourlent de finitude, sont-elles des personnages réels, fictifs, des apparences métamorphiques mêlant la nature et l’homme, les éléments et les diaprures fuyantes des rêves ? Une question préparant le terrain d’une autre question, si bien qu’au terme de la méditation il ne demeure qu’une vague inconsistance, un vertige, l’impression d’avoir tutoyé les limbes et de s’en être échappé grâce à un acte aussi magique que fuyant.

 

   Cette part d’ombre.

 

   Du bandeau et de la rose qui voilaient son visage elle était l’ordonnatrice quotidienne comme si, se dérobant à l’attention ordinaire, à l’expérience courante, elle eût voulu se soustraire à tout ce qui aliène et conduit au non-sens, elle eût voulu percer ce qui jamais ne peut se donner dans l’immédiate manifestation, cet être dont on parle toujours, que jamais on n’enferme dans les rets étroits de la Raison. Cet être qui n’existe qu’à assurer son voilement. Toujours les choses précieuses, les idées fulgurantes, les œuvres géniales assument cette part d’ombre qui les protège des assauts de l’incompréhension et des incisions de la curiosité. Être au monde sur le mode de l’authenticité s’auréole de cette nécessaire discrétion. Le reste, l’exhibition au plein jour, n’est jamais que bouffonnerie et attraction de bateleur.

 

   La rose.

 

   Donc le bandeau et la rose. Quel message crypté se dissimule en réalité derrière ce qui, en première analyse, semblerait ne  relever que du caprice, de la provocation, sinon de la pure mascarade ? Il faut tenter une interprétation, fût-elle hasardeuse. On ne sort jamais d’une impasse à y demeurer immobile.

   La rose est cette fleur sublime qui, à elle seule, pourrait figurer telle l’icône contenant en elle toutes les autres fleurs. Luxe et beauté s’y dessinent en même temps que simplicité et exactitude. La rose en bouton est l’image même de la perfection. Son éclosion, son déploiement, le processus par lequel l’exister livre le chiffre cinétique de son mystère. Turgescence dans l’espace, feuillaison de la temporalité, fluence des instants qui se succèdent pour donner le début de quelque insaisissable éternité. Apercevoir le subtil dépliement c’est, d’emblée, en une manière d’immédiate cognition, s’emparer de l’invisible et se le donner pour visible même si le cœur de la donation demeure sans explication, sans langage.

   Oblativité de la rose en sa pureté. Elle est toujours sans reste. Elle est totalité, monde clos se suffisant en sa sublime autarcie. Mais, bientôt, la manifestation, d’idéelle qu’elle était, se double d’un inévitable coefficient d’existence, lequel fait apparaître, sous l’apparente beauté, quelques entraves à sa réalisation. Sous le lustre et la douceur des pétales, voici que surgissent les épines comme pour nous rappeler à notre mortelle condition. Jamais de lumière qui s’annoncerait pure, exempte d’une ombre qui lui serait entrelacée. Dire le clair c’est nécessairement convoquer le sombre, ouvrir les coulisses secrètes de la nuit où prolifèrent les pièges, où s’ouvrent les couleuvrines par lesquelles nos destins seront soumis aux surprises et aux attaques de toute sorte.

 

   Le bandeau.  

 

   Et le bandeau, qu’en est-il qui le relie à la fleur, sinon cette nécessité d’un voilement dont Ambiguë signe son retrait comme si elle voulait demeurer indéchiffrable. Inatteignable voile d’Isis, voile de la Nature dont le Poète précise qu’on ne peut en connaître le visage, en raison d’une apparence qui serait terrifiante ou bien, au contraire, eu égard à son insoutenable beauté, belle et brillante plus que le soleil, l’on ne peut la voir que dans le reflet d’un miroir.

 

   Zone d’invisibilité.

 

   Rose, voile disent le même : l’impossibilité de connaître aussi bien l’être de la Nature que celui de la Personne. Toujours une zone d’invisibilité par laquelle les choses qui existent manifestent, étrangement, leur partielle apparition. Partie émergée de l’iceberg, partie visible du conscient alors que, dans les profondeurs abyssales emplies de nuit, s’ourdissent les complots de l’inconscient, se dessinent les linéaments qui, peut-être, jamais ne parviendront à s’illustrer sur cette face visible dont nous attendons tous qu’elle nous délivre de nos angoisses, réponde à nos plus urgentes interrogations.

 

  Œuvre-miroir.

 

  Rose, voile, disent la même chose que l’art en sa monstration : atteint-on jamais les marges d’indécision d’une toile de Rothko ? Se délivre-t-on des obsessions que fait naître en nous le noir proprement lancinant d’une œuvre de Soulages ? Traverse-t-on le regard sombre des autoportraits de Picasso ? Dépasse-t-on jamais l’épreuve d’une vision métaphysique du Goya des « Peintures Noires » ? Peut-on lire dans les clairs-obscurs de Rembrandt autre chose que notre propre reflet renvoyé par la toile ? Comme un voile qui s’interposerait entre notre propre réalité, celle du sujet de l’œuvre surgissant à la façon d’un miroir.  Et, du reste, c’est bien ce qui fait l’intérêt de ces toiles : poser une question à laquelle nous tâchons de répondre. Faute de ceci l’art ne serait qu’une coquille vide dont nous possèderions l’entière signification avant même que son message ne nous atteigne dans une posture formelle. Tout serait dit d’emblée et il ne nous resterait plus qu’à vaquer à nos occupations, à demeurer dans notre propre monde, une activité vide et sans but.

 

   Du songe et du mensonge.

 

   Est-ce simplement la paronymie qui a fait associer ces deux mots par l’Artiste ou bien y a-t-il coalescence de sens et rapport inévitable de l’un à l’autre ? Comme si tout songe était mensonge et tout mensonge le lieu d’apparition d’un songe ?

   Ce que nous en dit l’étymologie :

   Songe : « fiction, illusion, rêve, chimère, extravagance ».  

   Mensonge : «affirmation contraire à la vérité, illusion, ce qui est trompeur».

Un thème commun semble bien en effet se dégager de ces deux mots sous la signification commune de l’illusion.

Et illusion fait signe en direction de : « fausse apparence, représentation trompeuse, mirage ».  

 

   C’est ainsi, tout système de renvois dont les mots sont porteurs initie une ronde sans fin d’où ne peut surgir que l’ivresse comme si se confier au vocabulaire revenait à n’en saisir que la ligne continuellement fuyante, le glissement permanent du sens, la dissimulation derrière un voile, le système occlusion/désocclusion, l’éternel clignotement. Oui, les mots sont toujours en mouvement, tout comme l’œuvre d’art qui est aussi langage, nuances, irisations, reflets, emboîtement à l’infini de myriades d’images, d’une multiplicité de formes qui, toujours, se réaménagent. Sous l’autorité du temps qui en modifie la perception, sous celle de l’espace qui accroît les points de vue, sous l’imperium de la subjectivité qui en déplie les moirures et les arabesques. Car rien n’est stable dans l’exister qui serait acquis une fois pour toutes. Tout s’écoule et passe selon la perspective d’Héraclite, rien ne demeure identique à soi, tout s’éteint et renaît à chaque moment.

 

  Caprice des hommes.

 

  Alors, de cette incessante relativité, de cette constante réorientation comment ne pas ramener chaque chose du monde au chatoiement d’un songe, au mirage du mensonge ? « Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », proclamait Pascal dans Les Pensées, pointant  « le caprice des hommes » comme ce tremplin des actions qui, le plus souvent, pervertit tout. Alors comment ne pas douter de tout ? Comment ne pas remettre en question tel acte, telle parole, tel comportement, telle conduite, telle œuvre d’art qui, sous le prétexte de nous paraître « vraie », ne s’habille, parfois, que de la vêture de l’illusion, du masque du simulacre, des « bottes de sept lieues », ces bottes magiques, irréelles, fantasmées  qui disent ici la valeur du pas, là-bas la valeur de tel autre pas qui n’est pas encore venu à nous ?

 

   Les souliers de paysan.

 

   Mais ici il faut mettre en regard la belle remarque heideggérienne qui énonce que « L’œuvre d’art est la mise en œuvre de la vérité ». Certes ceci est fondé dès l’instant où cette création est issue en son fond d’une âme droite qui veut faire correspondre à son essence la chose représentée. Ainsi « Les souliers de paysan » peints par Van Gogh dont l’Auteur d’Être et Temps déploie devant nous la belle et incontournable réalité. C’est au plus juste que l’étant en question est visé, c’est au plus près que sa nature nous est restituée, c’est avec le souci d’une conformité à ce qu’elle est que nous est offerte cette « ode terrienne » qui vient à notre rencontre avec sa simplicité, sans doute le prédicat le plus précieux pour entrer dans une compréhension véritative de ce qui se montre.

   Ce faisant le couple Van Gogh-Heidegger nous fait sortir de l’illusion, de l’éphémère, de l’instable et des mouvements des contrariétés diverses qui traversent le réel pour nous installer dans ce caractère immuable, éternel, universel dont l’œuvre devient l’incontournable foyer. Dès lors cette dernière pose les fondements des polarités essentielles de la chose peinte, laquelle déplie dans la clarté l’être unique de ce qu’elle est, à savoir ce qu’elle exhibe comme autant de brillantes esquisses phénoménologiques approfondies en leur propre, aucun des prédicats concourant à sa présence ne lui faisant défaut.

   Une exactitude se lève à même l’œuvre dont les traits, les nervures, les isthmes saillants disent, par exemple, pour faire référence à Van Gogh, le génie de la « paysannité » ou de la « territude » si l’on ose ces affreux barbarismes dont la verticalité cependant en dit bien plus que de savantes approches. Ces souliers deviennent « plus vrais » que ceux dont ils sont censés représenter l’image pour la seule raison que l’art transcende tous ces accidents de la quotidienneté qui se donnent pour vrais mais qui ne sont que des artefacts, des duplications de ce qu’est l’être imprescriptible en sa singularité.

  

   Pure spontanéité.

  

   Peut-être est-ce ceci que Dongni Hou nous donne à lire au travers de cette belle œuvre à la pure spontanéité : la confrontation de l’innocence, de la beauté, de la pureté à tout ce qui en contrecarre la pleine réalisation, à savoir songes et mensonges qui en sont les formes altérées sinon contradictoires. « Ambiguë », ce nom de baptême n’est que le prétexte à bâtir une fiction (domaine de l’illusion) qui, par contraste, fasse surgir clarté et netteté, deux figures essentielles de la mise au jour de la vérité. Peut-être convient-il, à l’épilogue de cet article, de donner deux rapides aphorismes qui ne valent qu’à la mesure de ce qu’ils sont censés dévoiler par rapport à une rapide réflexion sur l’art et le réel :

 

Le songe est le mensonge de la réalité.

 

Le mensonge est le songe de la vérité.

 

 

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26 septembre 2017 2 26 /09 /septembre /2017 08:22
Césures du temps.

Mélancolie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Du titre.

 

   D’emblée, il faut considérer le titre que l’Artiste a donné à sa toile. « Mélancolie », comme si une nécessaire récurrence de la douleur ici proposée devait trouver à s’exprimer dans le mot surajouté afin que la noirceur de l’œuvre atteigne un point de non-retour, comme si l’aporie visible devait se redoubler d’un vocable qui en détermine le sens en tant que chose irréductible. Mélancolie est là dans son caractère irréfragable et rien ne saurait la déloger du lieu qu’elle occupe, à savoir le centre de notre conscience dont elle fera l’objet même de sa réception. Et, du reste, rien ne servirait de tâcher de déloger cette écharde plantée dans notre chair invisible. Essaierai-t-on que le drame poursuivrait à bas bruit son œuvre maléfique : nous clouer au pilori, nous y laisser tels de sombres taciturnes. La noire humeur aurait fait tache d’huile, la veuve noire nous aurait atteints en notre for intérieur et nous ne saurions plus comment nous soustraire au mystère de sa fascination. Car il y a bien activité fascinatoire, la tristesse se métamorphosant, parfois, en une esthétique existentielle. « Bonjour tristesse » disait autrefois Françoise Sagan afin d’exprimer dans les mots du quotidien ce qui, d’ordinaire, ressortit à l’accidentel, au fortuit, à ce qui ne se produit que guidé par la main aveugle du Destin.

  

   De la définition.

 

   L’étymologie de « mélancolie » nous apprend que ce mot dérive du latin  « mélancolia », signifiant : «humeur noire» et «maladie engendrée par la bile noire». Si les mots « humeur » et « bile » font signe vers une affection de la base organique de celui qui est affecté d’un tel trouble, le prédicat « noire » en précise le versant ténébreux qui se déploie dans la texture  des événements existentiels du mélancolique, l’avancée dans une nuit qui ne s’étoile d’aucune autre lueur que celle d’un astre mort. L’espoir a disparu du champ de vision, les projets ne se montrent plus, sauf à rejouer éternellement une séquence de vie antérieure à l’effondrement, deuil, rupture, perte de soi dans les rets étroits de l’irrémédiable. «Humeur noire», « bile noire », ces expressions installant le symptôme dans une irréductible causalité fonctionnelle dont le résultat serait une manière d’aliénation indépassable, de sort jeté, d’ornière originelle dans laquelle inscrire ses pas et nulle part ailleurs.

 

   De la césure temporelle.

 

   Toujours il y a un avant et un après de la station mélancolique. Une faille est soudain apparue dans le déroulement temporel, un accroc dans la toile unie qui était celle de l’antérieur, alors que, maintenant, aucun futur n’est plus disponible, aucune fiction ne s’écrira qu’à l’aune de cette fêlure, de ce retrait dans les mailles floues de ce qui était et ne sera plus. La « progression » du mélancolique fait inévitablement penser à cette étonnante marche sur place dont les Mimes sont les habiles metteurs en scène. Peut-être n’existe-t-il pas de métaphore plus subtile pour dire, en quelques gestes circulaires, l’effectuation d’un « éternel retour du même » s’exonérant d’un avenir, se distrayant des évidences d’un présent pour se donner à être totalement contemporain de l’événement traumatique qui a disposé d’un cheminement, le déposant là même où jamais il n’aurait dû trouver de site, dans cet arrêt, ce suspens, au-dessus de cet abîme qui ne refermera nullement son impudique béance. Alors, tout ne tient plus qu’à la mesure de tensions, d’antinomies, de divisions de part et d’autre desquelles le Sujet devra s’organiser tant bien que mal, numéro d’équilibriste épuisant ne trouvant de « solution » qu’à la pratique d’une constante réitération.

 

   Lecture « mélancolique » de l’œuvre.

 

   C’est avec force que Dongni Hou nous livre ce personnage énigmatique dont nous sentons bien, au premier regard, qu’il est en proie à la plus vive des douleurs. Tout, ici, fonctionne dans le registre de l’opposition, de la polémique, d’une lutte interne dont les discords se donnent à voir sous les plus tragiques espèces d’une violence interne sourdement contenue mais non moins hautement visible pour autant. Bien au contraire, toute peine dissimulée n’en est que plus apparente, plus émouvante, se situant sur les bords d’une rupture, inimaginable déchirure selon les versants abrupts de la vie, de la mort. Fléau de la balance existentielle oscillant entre deux réalités aussi productrices d’angoisse l’une que l’autre. Vivre est une douleur. Mourir en est une autre car, alors, la conscience intentionnelle ne peut plus viser l’objet qui la fascine, cet événement et les entités qui ont concouru à en former l’éblouissante toile d’araignée, éblouissement à cause duquel un mouvement a été interrompu, une mécanique brisée, un puzzle déconstruit aux briques éparses, un chantier dévasté dont on ne reconnaît plus les fondations.

 

   Les objets de la césure.

 

  L’habileté de l’œuvre est de nous projeter au cœur de la fournaise en quelques propositions plastiques aussi économes qu’efficaces. Un lexique simple mais d’une terrible évidence.

 * Le noir joue avec le blanc en mode dialectique d’une étonnante vigueur. Le fond est cette pellicule de ténèbres dont Mélancolique paraît surgir à la manière d’une forme s’arrachant au Néant tout en maintenant avec lui d’indissolubles liens. Le corps lui-même est ce mixte des deux notes fondamentales, cet illisible gris semé d’ondulations plus foncées, ces stigmates qui disent en coups de brosse affirmés la persistance de l’ombre, le combat de la lumière qui se fraie quelques évanescents layons parmi la complexité d’un parcours semé d’embûches.

 * Vêture-dévêture renforcent encore le sentiment de dépossession, de dénuement. Non seulement Mélancolique semble sommairement habillé mais ce qui le protège des atteintes de l’extérieur est en voie d’éparpillement, de dissolution et l’on éprouve cette pénible impression d’impuissance face à ceux, celles dont les vêtements ne les isolent même plus des morsures du froid, mais aussi des entailles du regard des autres.

 * Chair-vêture placent en exergue de l’image cette étrange relation, ce cruel abîme dont l’homme prend conscience avec effroi : sa propre corruption et disparition corporelle alors qu’une simple chemise tissée dans l’ordinaire lui survivra à la façon d’une fabrication indestructible. Collision de la mortalité avec l’éternité ou ce qui lui ressemble dans l’ordre des choses habituellement rencontrées dans l’exercice de la quotidienneté.  

 * De dos-de face. Ici est peut-être l’amplitude maximale de ce qui est à penser en tant que désarroi. Ce démuni, cet individu aux mains vides, cette âme vacante a perdu ce qui signe son identité, ce visage par lequel figurer au monde avec la dignité qui seule convient à la présence humaine.  Nous « faisant face » de dos, - cet oxymore sans pitié -, par voie de conséquence il perd ses attributs essentiels. Il perd ses mimiques. Il perd son langage. Il perd sa singularité, sa signature formelle parmi la foule des errants et des anonymes. Il devient ce quidam, ce rôdeur en quête de lui-même, ce mortel privé de repères qui ne semble toiser que son passé, le présent lui étant ôté, le futur n’étant qu’une lointaine nébuleuse que son regard ne rencontrera nullement. Il est cloué sur ce fond qui apparaît dans le genre d’un sans-fond au sens où plus rien ne fonderait son être, le laissant divaguer dans les complexités d’un indéchiffrable chaos, d’une absence d’ordonnancement des polarités qui, ordinairement, contribuent à en livrer l’intelligible figure.

 

   Conditions de l’aliénation.

 

   Comment ne pas évoquer ici le sort de ces esclaves, populations de Noirs exploités dans les plantations par des Blancs si peu respectueux de la dignité humaine. En mode contrasté, comme si une instance diabolique naissait du réel lui-même, Vérité-Blanche assumant ses imprescriptibles Valeurs, ôtant toute possibilité de se faire entendre  à ceux, celles dont la peau Noire signerait une inéluctable négritude leur enjoignant à terme, non seulement de se soumettre, mais de disparaître. La loi du colon foulant au pied la factualité nécessairement accidentelle de ceux, celles qui ne sauraient entretenir avec leurs Maîtres que des liens de subordination. Viol d’une altérité considérée en tant qu’essence inaccomplie, destin vide et stérile dont il serait toujours temps de faire l’économie.

   Pour autant, établir un parallèle entre Esclave et Mélancolique doit simplement s’effectuer sous les auspices d’une analogie formelle, d’une relation d’image. Si l’esclave est humilié, réduit au rang de chose par son oppresseur, le mélancolique quant à lui, ne l’est que par la force de son propre destin, ce qui revient à penser qu’une sortie d’une telle condition devient possible en raison d’une liberté sous-jacente, mise entre parenthèse, en puissance mais pour l’instant privée de passage à l’acte. Un jour, peut-être, la survenue d’un soudain événement renversant l’ordre des choses et alors la lumière remplaçant la ténèbre, le Mélancolique réaménagera un temps de possible joie ou, tout au moins de neuve sérénité. Oui, de sérénité. Il y a tant à attendre de cela même qui paraîtra !

  

 

 

 

 

 

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21 septembre 2017 4 21 /09 /septembre /2017 08:56
Le rêve prémonitoire de Léna.

Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

  

   Léna-du-Lac.

  

   Le lac est grand, aux parois vertigineuses, pareilles au cône d’un volcan. Sur les bords la terre est craquelée, disposée en damiers aux couleurs de métal. Tout en bas l’eau bouillonne comme attisée par un feu invisible. Peut-être une forge mystérieuse. Peut-être des éruptions magmatiques qui font leurs sourdes traînées dans la roche semée de bulles. Des souches aux formes animales flottent par endroits, parfois se renversent, plongent dans la masse visqueuse. Bondes suceuses qui engloutissent toute manifestation d’être.

   De grands trous par lesquels la meute liquide s’écoule avec un bruit de râpe, d’inquiétants borborygmes, des clameurs sans fin. Trous dans la densité de la nappe. Tout demeure en suspens tout autour, gouffre laissant voir la désolation de l’abîme, la perte de la présence dans d’abyssales fosses. Parfois des geysers qui fusent dans l’air, précédés d’un sifflement lugubre. Rien ne tient. Tout se fragmente à l’infini. Terre-puzzle qui ne reconnaît plus sa topologie, qui acquiesce aux ordres impérieux venus d’on ne sait où comme si un outrageux destin en avait décidé la marche. Aveugle. Obstinée.

 

   Léna-des-vestiges.

 

   Village. Ancien. Vétuste. Isolé. Décor de cinéma ou bien de théâtre. Zones périphériques. Faubourgs lépreux. Murs lézardés, semés de crevasses, parcourus d’aires de ciment desquamé. Une rivière se fraie un chemin parmi les accumulations de galets usés. Des fabriques à moitié ruinées dressent ici et là leurs étiques châteaux de cartes. Murs de briques à claire-voie, volées de poutrelles suspendues dans la poussière grise. De grandes entailles laissent voir d’antiques métiers à tisser avec leurs porte-fils décharnés, leurs navettes inutiles, leurs peignes aux dents ébréchées.

   Par les fentes des vitres s’engouffre un vent maléfique qui fait bouger les cintres, se balancer les poulies, s’entrechoquer les cônes de tôle des anciens luminaires. Architecture de désolation et de mort qui ne laisse plus éprouver, de son ancienne réalité, que quelques nervures battant l’air, limbe au sol écartelé par l’implacable usure des ans. On croirait les restes d’une banlieue qu’une explosion aurait dévastée. Plus rien ne tient que ce squelette dressé le long de sa propre confusion.

 

   Léna-des-Ruines.

 

   Sous le ciel cloué de chaleur (de grands éclairs blancs rayent le ciel), l’immense rocher pyramidal qui porte la Citadelle est semblable à la physionomie d’une termitière. Des creux partout. De sombres excavations. Des trous comme dans une meule de gruyère. Quelques arbres rongés par la mousse, recouverts de lichen lancent dans l’espace leurs bras efflanqués. On pourrait aussi bien atteindre sa cime de l’intérieur, longeant les galeries humides, rampant le long de margelles étroites, contournant des résurgences liquides.

   Alors on arriverait au centre de la Citadelle. On la verrait du dedans avec ses enceintes découpant sur le vide ses pans chancelants, ses tours de guingois, sa chapelle ouverte à tous vents, son moignon de donjon, ses barbacanes aux merlons tailladés par les assauts du temps. Sa lourde porte de bois dont il ne demeurerait que quelques traverses, des clous forgés, des ferrures faisant leurs angoissants hiéroglyphes.

 

   Confluence des rêves de Léna.

 

   An centre de ce feu onirique, de cette déflagration d’images vides, chancelantes, constituées de trous et de riens, de pertes et de manques, de disparitions et de vertiges, Léna s’est tenue toute la nuit dans l’attitude d’une visionnaire. Elle n’était nullement présente au bord du lac, pas plus qu’elle ne visitait les vestiges des anciennes fabriques, ni ne hantait les pans de murs hallucinés de la Citadelle.

   Elle était extérieure à tout ceci mais nullement absente à ce qui s’y déroulait, s’y jouait en creux, pourrait-on dire, de la mesure exacte de la condition humaine. Car Lac, Vestiges, Ruines se donnaient comme écho des préoccupations et des angoisses de la Voyeuse. Toute cette présence-absence, tous ces manque-à-être des choses se superposaient aux siens, à cette étrange vacuité qui courait à bas bruit au-dessous de sa peau, gagnait les faisceaux de muscles, s’infiltrait dans les tubes creux des os. Toute une pantomime se déroulant sur une scène que les acteurs auraient désertée. Il n’y aurait plus que les tréteaux, les treillis des passerelles, les rangées de cintres, la toile de fond sans paysage, le rideau faseyant dans le vide, le trou du souffleur devenu mutique.

 

   Un jeu de miroir réciproque.

 

   Jeu éternel de renvois de la présence humaine au monde, du monde à la présence humaine. Hommes, Femmes toujours intégrés, corsetés, noyés dans le mouvement des choses, plongés dans leur lexique, entraînés dans leur sémantique. Aussi bien du sens. Aussi bien du non-sens. Hommes, Femmes, toutes présences toujours prises dans un mouvement spéculaire. Je reflète le monde comme il me reflète. Continuelle activité de projection, éternelle manifestation de mon égoïté en direction de cette altérité qui se donne à voir tout en me constituant, en m’accomplissant en tant que celle que je suis, envers et contre tout.

   Le vide que j’éprouve en moi comme une privation n’est jamais que la vacance mondaine qui se rapporte à mon propre questionnement. Je suis toujours auprès du monde, jamais séparée. Le Sujet faisant face à un Objet n’est que l’invention objectivante de la modernité. A moi seule je constitue un monde qui n’est « autre » précisément que ceci ou bien cela que je vois du monde, qui parle en son langage alors que j’emploie le mien à le mieux saisir.

   Mais quelle image donc nous permettrait de mieux cerner cette réalité relationnelle que celle du chiasme, cette « disposition en croix » qui ne doit pas se laisser lire seulement selon son aspect topologique mais en tant que signification interne d’une réalité que se donne à chaque fois entre deux entités et les unit en raison même d’une affinité, d’une rencontre, d’un univers communément partagés. C’est ici au sein du nœud, dans la confluence que surgit le point focal d’une mutualité, d’une coalescence des destins. Du monde. Du mien.

Le rêve prémonitoire de Léna.

Chiasme.

Encre de Chine.

Œuvre : Isabelle Antoine.

 

 

 

   Léna-en-son-miroir.

 

   « Miroir » est ici l’interprétation métaphorique-symbolique de cette plaque de métal auquel Léna fait face. Or, ici, « faire face » veut simplement dire « donner visage » à une chose. Aussi bien à cette surface qui me visite à l’aune de son étrangeté. Aussi bien à cette réification, à cette chose que je deviens moi-même, confrontée au monde nu, vertical, abscons de ce qui semblerait ne jamais pouvoir recevoir de signification ultime.

   Comment, en effet, faire coïncider deux univers aussi étranges sans tomber dans la subjectivation de l’objet, sans se précipiter dans l’objectivation du sujet ? Il faut se résoudre à penser en chiasme, à affecter aux deux représentations une valeur symétrique, à savoir que la présence de Léna en cet instant précis ne peut recevoir de réponse que de l’objet qui la toise, de la même façon que l’objet-plaque-miroir n’aura de sens immédiat qu’à être confronté à qui l’a en vue, à qui le détermine.

  

   LES ENJEUX ou les EN-JEU :

 

   Pour un instant devenons Léna confrontée à cela même qui la questionne en son fond, la trouble, la laisse dans l’indécision d’elle-même.

 

   « Je suis cette figure qui cherche et ne trouve point. Que découvrir, en effet, hors cet espace hostile qui se dresse à la manière d’une confondante énigme ? Y aurait-il seulement un reflet, une clarté, l’esquisse de qui je suis me revenant de droit, me disant la singularité de mon être. Mais non, tout est confusionnel, tout est brouillé, tout est illisible et il me semble retrouver ces images fuyantes, imprécises, déstructurées, fragmentaires des rêves qui ont fait de ma traversée nocturne une toile criblée de creux, tout existant sur le mode du fragment, de la parcellisation, du manque, de la disparition, de la déconstruction comme si, après l’épreuve, au réveil, ne devaient subsister de mon être-onirique que cette dentelle, ce réseau de fils lâches, cette tapisserie dans laquelle n’apparaîtraient plus que les lignes d’un plan, non la beauté achevée d’un édifice, non le rayonnement d’un temple avec, gravé en son fronton, la lumière d’une possible joie ».

 

   Méditations annexes. 

 

   Le désarroi de Léna est palpable comme pourrait l’être celui d’un individu en voie d’achèvement, dont le Démiurge n’aurait encore nullement façonné les outils devant la porter au monde : l’entièreté d’un corps avec sa belle autonomie, son harmonie inépuisable, sa grâce, son devenir empreints de lumineux projets. Ce qui est demeuré dans l’inaccomplissement, ceci : le métal-miroir, taché, parsemé de rouille, griffé à maints endroits ne pouvait « refléter » en toute hypothèse qu’une anatomie privée de ses prédicats essentiels. Une partie du visage, un buste s’effaçant à même sa présence.

   Le rêve, double halluciné de la vision spéculaire n’a reproduit du réel qu’un spectacle tronqué, inachevé, l’Artisan ayant remisé ses gouges avant que l’œuvre ne soit achevée. Conséquence : mortel ennui de n’être qu’une forme en devenir, non une réalité-humaine en possession de l’entièreté de ses attributs. Rêve-Plaque ont tout déstructuré. Rêve-Plaque se sont arrêtés en chemin, ne laissant qu’ornières et fondrières, nids de poules et crevasses par lesquelles faire se conjoindre, pour le Sujet, perte de soi et sentiment d’incomplétude.

   Léna, privée d’un regard synoptique qui l’eût conduite à la perception du Soi en tant que totalité se vit dans la forme d’un corpuscule, d’un éclatement auxquels il semble bien que son air résigné la condamne. Le visage n’a plus de place où croître, de projet à habiter autre que celui d’un tragique enfermement. De la confrontation de la chair et de la matière ne peut résulter que le mur hauturier de l’absurde, sorte de mythe se Sisyphe en acte. Ici la plaque têtue, hostile, intervient en lieu et place du rocher comme preuve irréfutable du nihilisme accompli. Après cela, sans doute n’y a-t-il plus autre chose à penser que l’espace du Rien. Ou du Néant, ce qui, bien sûr, revient au même.

 

 

 

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11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 08:33
Buisson d’argent.

                                « L’arbre ».

 

                Photographie de Patrick Geffroy

 

                                        ***

 

             « D'anciennes paroles d'air et de souffle

                 aux parfums d'aromates et d'encens

                 à brûler pour la grande "Nuit obscure"

                        qui pour toujours éclaire

                               de tous les soleils

                     cet arbre inconnu et dépouillé

                dont la précieuse solitude encore

                  nous enchante de mille étoiles

                     et chante de mille feux... »

 

                      Patrick Geffroy Yorffeg.

 

                                     *

 

  

 

 

 

 

   Aube -

 

   On s’éveille à peine et la lourdeur des songes appuie sur les paupières, glace les yeux, enfonce les pupilles dans le massif ombreux de la tête. On remue à peine. On défroisse son visage à la manière de jeunes chiots. On fait si peu de mouvements et c’est comme une résille qui enserre le tronc, une ouate  qui s’enroule dans l’ornière des sens. La vue est courte, mélangée à toutes sortes d’hallucinations, d’éclats de verre, de fragments de mica qui lancent leurs feux-follets dans l’antre dévasté de la raison. L’ouïe est engluée dans une résine où les sons viennent mourir comme le flux liquide sur un rivage de sable. Le goût est d’aromates mêlés, une touche de mélancolie, une éclisse d’espoir, une once de romantisme qui effleurent de leur palme indistincte. On a perdu quelque chose. On le sait. Mais on n’en a plus le souvenir et cela fait sa rumeur d’angoisse quelque part dans la boîte d’os, au-dessus du corps qui sommeille encore.

  

   Couleur d’absence.

 

   Des formes au loin, des esquisses qui sortent à peine du silence. De vaporeuses présences. Des esseulements. Des fuites dans la diagonale de l’aube. Des insistances qui voudraient se dire mais ne profèrent qu’à mots couverts. Y aurait-il danger à préciser ce qui a habité l’illisible réduit des rêves, ces effleurements qui n’en sont pas, ces paroles laineuses, ces ondoiements qui se limitent à leur propre mystère ? Car rien ne dépasse de rien. Car rien n’a lieu qu’une couleur d’absence. Car les formes se divisent à l’infini, se recomposent en d’autres formes pareilles à la dérive des nuages dans le ciel foudroyé d’orages, manières d’idées scissipares glissant infiniment dans l’inconsistance de brumeux concepts.

  

   Rien pu proférer de soi.

 

   On cherchait. De ceci l’on était assurés. Mais l’objet de la recherche ? Mais le but à poursuivre ? Mais la finalité de ce pas de deux étrange en attente de qui était-il ? Ou bien de quoi ? Et s’agissait-il de quelque chose de concret, au moins ? Ou bien était-on, nous-mêmes, sourds à même notre quête, enfants orphelins de parents qui, peut-être, n’avaient jamais existé ? C’était si douloureux ce genre de cécité qui étouffait dans l’œuf tout essai de germination. On n’aurait même rien pu proférer de soi qui ne fût une approximation, un pur hasard, un plan biaisé sur la comète.

 

   Midi -

 

   Le grand astre blanc est au zénith, suspendu en plein ciel tel un œil immensément cyclopéen. C’est l’heure où les hommes s’occupent avec attention de leur pause méridienne. La fatigue a été lourde à porter tout le temps de l’ascension de l’impérieuse étoile. Le corps pliait sous la férule solaire, les globes des yeux étaient injectés de sueur, les oreilles bourdonnaient de tous les bruits du monde, de tous les langages qui se percutaient sur la croûte affligée de la terre. Les mains étaient des serres qui ne saisissaient que des pliures d’air rubescentes. La peau se glaçait sous les assauts des étincelles, devenait flasque et ne tenait plus que le langage de l’effroi. Comment avancer encore dans le labyrinthe de clarté, comment éviter les murs de verre, contourner les dagues éblouissantes du réel, s’immiscer dans l’existence qui craquait de toute part ?

  

   De précieuses solitudes.

 

   Ce qui s’était annoncé dans les coulisses d’encre de l’aube, ce qui n’avait été qu’une manière d’indigo se dissolvant dans les premiers remous de lumière, on n’en avait plus la claire conscience, on n’en percevait que de rapides et mouvants reflets, d’immarcescibles mirages, de précieuses solitudes  se mouvant dans les douves étroites du doute, dans les mors sans fin des apories définitives. Décidemment, jamais on ne comprendrait la nature de ce qui s’était tramé dans les linceuls de soie de la nuit. Sauf une invisibilité, un appel se brisant sous la cloche d’un éteignoir, une voix atone qui n’en était que plus inquiétante comme si un Egaré dans le désert avait lancé son imprécation en direction de  l’absence de nuages, au lézard à la gorge bleue se glissant dans l’étoffe compacte du sable, au rapace qui planait à d’illisibles altitudes, décrivant dans l’espace les cercles de son vol muet. On était confondus, tout simplement et l’on ne connaissait plus ses propres limites, pareils à des outres inutiles seulement parcourues d'anciennes paroles d'air et de souffle.

 

   Crépuscule -

 

   En même temps que le repli de la stupeur, la décroissance du jour a initié dans les âmes un substantiel repos. Rien ne hurle plus à l’horizon des hommes et l’on se dispose à un peu de calme sous la voûte mauve des tonnelles. Les jarres où se tient le vin clair sont vernissées de vert et de jaune. Elles restituent la chaleur du jour dans une exsudation qui mouille leurs flancs de milliers de gouttes de rosée. C’est l’heure entre toutes de la paix, de la rémission et la grande brûlure quotidienne se retire comme pour dire aux Existants la merveilleuse attente qui précède la nuit, en annonce la face d’ombre. Maintenant les cerveaux sont lavés de leur inquiétude et leurs scissures blanchissent dans le jour qui décline. Ce sont des phosphorescences qui s’installent à titre de prémonition nocturne. C’est la somptueuse mise en scène et bientôt le brigadier frappera les trois coups du grand spectacle et les anatomies seront entièrement livrées au bain de jouvence, à l’ablution de l’initiation onirique.

  

   Nuit de l’angoisse.

 

   Il faudra se disposer à être selon de longues portées d’ombres muettes. Il faudra ne plus saisir du jour que sa lointaine comptine, cet à peine bruit de résurgence se perdant dans les arrangements sans fin du cosmos. Il faudra revêtir sa fourrure de taupe, aiguiser le dard de son museau, avancer avec ses pattes pourvues de griffes chercheuses dans le boyau de terre qui enserre et délivre en même temps. Car tout essai de connaissance du même et de l’autre est  cette nature fouisseuse qui jamais ne sommeille, feint de disparaître mais glisse infiniment le long des corridors des approximations afin de débusquer ce qui, de soi, brille et illumine la sombre nuit de l’angoisse dont est fait notre égarement parmi les illisibles chemins du monde.

 

   Nuit -

 

   Tout est plié dans tout. Nulle lueur à l’horizon du monde. Rien ne paraît qui sauverait, rien ne profère qui dirait aux hommes leur lumière intérieure ou, du moins, la nécessité qu’elle s’allume en quelque endroit du corps, en quelque site de l’esprit. C’est ainsi, toute clarté est précédée de dévastation. Comme s’il fallait, d’un coup d’éponge, effacer la craie blanche, ne laisser se montrer que la vaste plaine du tableau noir. Alors, nul scintillement, nulle poussière qui indiqueraient une plus ancienne généalogie avec le réseau serré des signes, le pullulement de la signification. On est homme, on se terre, on se dissimule. On croît ne jamais être né. On n’est peut-être qu’une idée germant dans le cerveau d’un être virtuel. Ou l’idée d’une idée faisant sa tache d’intelligible quelque part dans un monde en gestation.

  

   Miroir aux alouettes.

  

   Homme, il faut traverser la nuit détentrice de songes sans en pénétrer les arcanes. Tout mystère est nécessairement clos sur son propre secret, sinon il ne serait que pur bavardage, effraction de ce qui, nécessairement, doit demeurer voilé. L’être de la nuit est cette confondante opacité sur laquelle nous projetons notre propre ombre, notre doute, notre inconsistance à figurer autrement que ces silhouettes platoniciennes dans la touffeur des ténèbres. Dans la grotte primitive où ne sont que les hallucinations, les illusions, les fumées inconsistantes de cela même que nous pensons être la vérité. Qui n’est que miroir aux alouettes et tour de magicien. Nous ne nous détachons nullement de ces fantasmagories qui nous enveloppent à la manière des tuniques  étroites des momies.

 

   Don de la vision.

  

   Comme elles, les momies, nous sommes hiéroglyphes qui ne parviennent qu’à saisir leurs insaisissables contours, non le cœur même de ce qui est à comprendre, à savoir la manière dont nous apparaissons au monde et la raison d’une telle chose. Ce que nous demandons à la nuit : la totale obscurité à partir de laquelle pourra s’élever le chant de l’aube avec sa cohorte de phénomènes enfin visibles qui seront doués de sens en eux-mêmes, mais aussi, mais surtout, pour nous qui sortirons de notre cécité. Regarder est le don le plus prodigieux qui nous a été remis dès notre naissance. Mais cette qualité rare de la vision, le plus souvent, nous la malmenons, nous l’hypostasions, nous n’en faisons que le théâtre d’un simulacre, le spectacle approximatif de ce qui est à comprendre comme la dignité d’une parution sur la scène de l’exister. Ce que nous avons oublié, que nous annoncions de manière crypté il y a peu : LA BEAUTE, à savoir ce qui, de soi, se dit et toujours s’annonce du cœur de la nuit. Lumière contre ombre. Vérité contre mensonge. Poème contre prose.

 

   Aube -

 

   Aube est là, de nouveau, qui initie le cycle du temps, lequel n’est autre que celui d’une venue à soi, dans la confiance, d’une manière de révélation. Les yeux qui étaient clos, voici qu’ils se mettent à briller intérieurement du feu d’une entière lucidité. Rien ne demeurera celé dans les plis d’ombre, sauf des contre-jours sur lesquels prendront essor les jours du réel, ce subtil maillage qui tissera l’être des fils d’une soudaine joie. Car, jamais, joie ne naît d’elle-même comme la source surgit du pli de terre qui l’abrite. Joie est fille de Douleur, de Privation, d’Ascèse, ces déesses inaperçues dont le lieu est d’être une sorte de non-être réfugié dans l’obscurité, pareille à la pépite brillant à même son essence dans la gangue de terre sourde.

 

   Mise à l’abri du sens.

 

   Joie est prise en compte et mise à l’abri du Sens (de la Beauté), par lequel tout cheminement devient lumineux, traçant dans les rives nocturnes le sillage des constellations. Les étoiles ne brillent qu’allumées par l’immense toile de la nuit qui est, à la fois, leur reposoir et le fondement qui assure leur apparaître. La vérité n’est pas unitaire qui éteindrait tout autour d’elle afin d’assurer son propre rayonnement. Toute vérité se lève à partir d’une dialectique, d’une confrontation, d’une polémique. Antarès, Bételgeuse ou Andromède ne nous assurent de leur être qu’à le poser et l’affirmer à partir de cette densité primitive qui est la clé de leur donation. Supprimons la nuit et ces « belles noiseuses » s’évanouissent avant même que l’œuvre n’ait pu être portée à sa manifestation. Leur beauté disparaissant à même le fond dont elles auraient dû être assurées afin d’être connues.

 

   Une clairière s’allume.

 

   Aube. Le ciel est de suie lourde, les nuages teintés d’obsidienne. Les montagnes au loin se découpent à peine sur un décor fuligineux. Comme des personnages de théâtre qui attendraient, en coulisses, l’instant de leur entrée en scène. Une tension seulement, une position fœtale des corps avant que la matrice ne décide de leur expulsion, de leur entrée en présence. Là seulement commencera l’histoire avec ses étranges clignotements, ses hautes lumières, ses éblouissements, ses passages dans des gorges étroites cernées de fauves lueurs. Au premier plan une sorte de bourgeonnement indistinct comme si le réel voulait se donner dans une réserve, une clairière s’allumant dans le cercle des arbres aux ténébreuses frondaisons. Mais, soudain, comme un rai de lumière qui traverse la diagonale du paraître et, tout au bout, la torche d’un buisson d’argent. Sans doute les ramures d’un arbre sortant du ventre de la terre. Buisson d’argent dont la proximité, par paronymie, nous place dans la saisie du buisson ardent.

  

   Harmonie universelle.

 

   Dieu caché qui se révèle à celui qui a su l’attendre dans la longue nuit qui précède toujours la théophanie, le déploiement du sacré. Mais, hors les références bibliques, se donnent à voir de multiples vocations humaines en quête de cette joie issue du cœur de la nuit. De cette inégalable beauté. Ainsi le philosophe partant des lugubres spectres de la caverne en direction du soleil de l’intelligible ; ainsi le poète qui exhume de la lourde prose quotidienne le joyau que deviendra son ineffable langage ; ainsi le géographe qui portera au jour, sur l’antique portulan, cette terre qui n’attendait que le moment de sa révélation ; ainsi le mystique tel Jean de la Croix qui, par « l’échelle secrète » de la contemplation joint son âme à celle de Dieu ; ainsi le savant dont les recherches s’illuminent du bonheur de la découverte ; ainsi l’amant se sublimant dans le mouvement qui le porte en direction de l’aimée ; ainsi l’alchimiste dont la pierre philosophale éclaire l’antre mystérieux des opérations conduisant de l’œuvre au noir à l’incandescence rouge en passant par l’œuvre au blanc, continuelle quête des processus de sublimation qui prennent racine dans les touffeurs chtoniennes pour s’épanouir dans l’illumination ouranienne, extase solaire qui fond l’être dans l’harmonie universelle.

 

   Langage qui jamais ne s’éteint.

 

   Nous sommes des êtres nocturnes qui cherchent inlassablement la part, en soi, au plus profond, de ce feu, de ce réseau de lave qui sourd à bas bruit dans le temple de notre corps. Dans le temple puisqu’un dieu y est caché à notre insu, ce langage qui questionne toujours, qui jamais ne s’éteint, cette nature précieuse de l’homme qui le projette en pensée au-delà même de ce qu’il est en direction de cette lumière qui l’accueille et le tient en sustentation au-dessus des abîmes de ténèbres et des douves d’effroi. Oui, le langage est lumière qui brille dans la nuit de l’inconnaissance. Pareille à un cristal aux infinies et toujours renouvelées facettes. Nous n’éclairons et ne sommes éclairés qu’à son exacte mesure. Parlant nous l’actualisons. Nous taisant nous sommes en douleur. L’ignorant nous versons hors de notre essence. Là où l’ombre du non-sens, ce lieu inconnu et dépouillé nous guette comme notre néant. Oui, notre néant. Or le néant est l’envers de toute beauté !

 

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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 08:19
Maja issue du silence.

                     « Les choses en face ».

                    Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Le silence venait.

 

   Au début, elle ne disait rien, se tenait dans l’emprise de soi, se dissimulait à même sa fuite dans le jour qui venait. Parfois elle murmurait entre ses douces lèvres couleur de romance : « Tout est silence qui vient à nous ». Et le silence venait à elle sur ses pattes de cristal. Elle demeurait là, dans l’intervalle libre du temps, et sa peau grésillait d’un désir opalescent, celui d’être pure transparence à soi. Sa conscience elle la voyait se dessiner dans le gris des murs et elle se percevait à la manière d’une brume posée à l’entour des choses. Son esprit elle le sentait voleter si près de sa membrure de peau qu’elle en éprouvait le souffle sublime, cette élévation de cendre dans l’air tissé d’absence. Son âme était cette manière d’oiseau blanc aux ailes largement éployées qui glissait dans le vide et le partageait en deux zones distinctes qui se valaient, blanc sur blanc et plus rien n’avait lieu que ce mystère cotonneux livré aux caprices du vent.

 

  Autre que soi. 

 

   Elle disait : « Je vois mon en-deçà de lumière éblouissante ». Ses yeux enduits de givre elle les laissait flotter en direction de son passé immédiat, elle leur intimait l’ordre de se dissoudre, de se fondre dans les oubliettes de la mémoire. Car il fallait l’amnésie, car il fallait l’indistinction de sa propre origine, le cotonneux des limbes, l’effleurement des choses anciennes telle une palme flottant dans le tissu du rêve. Il fallait être soi tout en étant autre que soi, cette libellule irisée touchant le miroir de l’eau de l’extrémité d’un songe immaculé,  cette couleur neutre de source que caressaient les aulnes de leur discret feuillage, cette diatomée faisant dans les plis de l’eau son magique diamant. Tout ceci, cette indécision du réel à son endroit, il était nécessaire d’en poser l’exigence sous peine de devenir étrangère à son propre destin. Oui, on n’était vraiment que cela, une absence se levant d’une autre absence qu’un vide attendait à partir de sa béance infinie.

 

   Cette illisible marée.

 

   Car les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, les minutes fondaient et brillaient telles des gouttes de rosée, les secondes frémissaient à l’idée même de leur propre chute dans un puits sans fond  qui ne laissait entendre que sa circulaire vacuité. Tout était cercles gigognes, le cosmos, les étoiles, les planètes, les villes, les habitats, le foyer, soi dans le foyer et ce point illisible que l’on devenait à seulement agiter ses pensées à la façon des clochettes du fou livré à sa propre déraison. Mais que voulait donc dire « exister », s’exhausser du néant alors que l’on ne faisait que sauter sur place dans sa tour d’ivoire, que s’agiter dans sa geôle de chair, que flotter dans ces rivières de sang et de lymphe qui étaient les lacs par lesquels nous venions à nous dans cette illisible marée ? Toujours des reflux succédant à des flux, toujours des effacements  usant les signes tracés de nos menus événements. Et soi dans le corps menu et questionnant du hiéroglyphe, et soi tenu au secret.

 

   Usure du temps.

 

  Elle disait : « Je vois mon au-delà de douce carnation ». Et elle était cette figure marmoréenne,  cette consistance à peine issue de l’imaginaire. Elle se créait à mesure qu’elle se pensait. Un bras invisible d’abord comme s’il avait décidé d’appartenir au passé, de conserver le luxe d’une non-apparition. Puis le linge souple des cheveux, cette rouille si discrète pareille à l’usure du temps. Puis le visage d’albâtre éclairé de l’intérieur, étrange photophore disant la vie intime, l’attitude méditante, la réserve dans la déflagration lumineuse du jour. Puis le grain de terre de l’aréole dessinant déjà les lèvres de l’enfant ou bien de l’amant s’immolant à même la douce ambroisie. Puis la pente déclive du torse que troue avec minutie l’infime mare de l’ombilic.

 

   Être en son éclosion.

 

   Puis le triangle du sexe, cet à peine renflement d’une puissance en attente, ce ressort discrètement replié, cette catapulte qui exulte depuis le lieu de sa révélation. Il y a du feu. Il y a du solaire. Il y a un rugissement de lave mais dans le repli de la confidence, dans la luxure qui retourne son gant et fomente son proche assaut, sa libération soudaine. Puis la longue plaine des cuisses s’évanouissant dans les ombres, se dissimulant dans la moiteur des ténèbres. Le bras, lui, est affecté d’une pleine réalité, il demande l’action, il contient la caresse, il appelle la main qui tiendra le pinceau, le crayon, la plume qui feront surgir le langage. Oui, tout est dit ou presque d’un être en son éclosion. La fable ne fait que commencer, en attente des événements.

 

  

 

 

Maja issue du silence.

             La Maja desnuda (1790-1800).

                     Francisco de Goya.

                   Source : Wikipédia.

 

 

  

   « Je suis la Maja nue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja nue ». Et c’est le tout de Goya qui se laisse approcher. Cette peau nacrée si sensuelle, ce regard direct, cette franchise, cette certitude d’être auprès du monde sans distance. La Maja nue nous parle de vérité, tout comme l’œuvre ici abordée le fait en sa partie gauche qui s’absorbe entièrement dans cette si belle nappe de lumière blanche. Ici, nulle afféterie, nulle affabulation, nulle progression biaisée qui viendraient dire la mesure de la fausseté, de l’illusion, de la mascarade. Tout est VRAI dans le rayon d’un regard unique, scrutateur d’une clarté sans partage. Ici, rien n’est dissimulé et Naja s’offre telle la réalité qu’elle est, sans reste, sans discours paradoxal, ambigu qui viendrait en ternir l’immédiate parution. L’évidence est ce surgissement à soi que rien ne vient altérer. Nul traître dans les coulisses qui viendrait compromettre le luxe du spectacle. Maja est offerte pareillement à un fruit, une pomme de Cézanne dans le saisissement d’une nature morte.

 

   Totalité indivisible.

 

   Mais, ici, « nature morte » ne signifie nullement une nature qui aurait atteint le degré irrévocable d’une finitude. Bien au contraire c’est d’éternité dont il s’agit, de pureté portée en son extrême pointe. La vérité n’a de prolongement que d’elle-même. Elle est une forme entièrement contenue en soi. Elle ne sollicite nul débordement, elle n’est pas une propédeutique qui appellerait d’autres paradigmes pour une connaissance ajoutée. La vérité est autonome tout comme la pomme cézanienne est un monde en soi qui se signifie dans la plénitude. Maja nue est à soi son début et sa fin, son alpha et son oméga, son endroit et son envers. Elle ne demande nul territoire annexe. Elle est totalité indivisible et c’est pour cette raison qu’elle nous fascine, tout comme l’image de la sphère délivre son sentiment d’accomplissement dans un absolu indépassable.

 

 

 

Maja issue du silence.

           La Maja vestida (1802-1805).

                   Francisco de Goya.

                  Source : Wikipédia.

 

 

 

   « Je suis la Maja vêtue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja vêtue ». Et c’est Goya qui manifeste une tout autre réalité. Le Jardin de l’innocence est abandonné. Les vertus premières s’effacent. Tout se colore d’une félicité d’or qui dissimule la puissance du corps, sa tyrannie, le feu qui couve et bientôt s’embrasera. La carnation est si visible, cette ombre du désir ! Les bras sont ornés de multiples anneaux de vermeil qui énoncent la tentation. La nôtre en tant que Voyeur. La sienne en tant que Vue et désirée comme pourrait l’être la pomme cézanienne. Mais non dans l’offrande de l’art. Non, dans l’exact contraire d’une donation immédiate de la sensation, dans la pulpe qui croule sous la dent, dans le jus qui cascade dans le tube de la gorge. Cette machine à manduquer la vie !

 

   Cette irréelle réalité.

 

  Habillée, la poitrine est offerte à la mesure de sa fugue. L’abdomen voilé de rouge et de satin est cette aire magique dans laquelle nous glissons sans même nous en apercevoir. Nous sommes dans la geôle que nous tend Maja. Nous sommes en son pouvoir. La plaine du ventre est incisée du sillon de la pure féminité, mais dans l’approximation du paraître et c’est bien cette irréelle réalité qui nous met au supplice et nous tient en suspens au-dessus de l’œuvre. Les deux longs fuseaux des jambes coulent infiniment à la manière d’une voluptueuse aventure dont le cours paraît infini et nous buvons longuement cette liqueur que recueille la double faucille des mules orientales, cette représentation des charmes ténébreux des Mille et Une Nuits.

  

   Commedia dell’arte.

 

   Cette Maja est l’analogue de la partie droite de l’œuvre contemporaine. Elle se dit dans la chair du réel, elle trace ses vibrants prédicats, elle se pare de couleurs, elle est l’instigatrice d’une fable. Autrement dit d’un mensonge. Si la partie gauche et son double, la Maja nue, s’annonçaient comme virginité essentielle, innocence première, langage dépouillé de ses artifices, celle-ci, l’affirmée, la vêtue, la coloriée installent le monde de la fausseté. Tous les attributs y jouent le rôle de masques qui dissimulent la vérité. Univers de la falsification, lieu du mythe, cité de la mystification, Palais des Doges et son cortège vénitien avec les bouffonneries colorées d’Arlequin, avec le libertinage méticuleux d’un Pantalone, les mensonges cruels d’un Polichinelle, les fourberies du valet Brighella, la hardiesse et l’insolence de Colombine,  les vantardises et les fanfaronnades de Scaramouche, en bref avec les ruses matinées d’ingéniosité de la commedia dell’arte, avec les tromperies et les dérobades de l’existence en ses atours les plus fantasques, ses spectacles les plus séditieux, ses voltes et ses faces disant le vrai et le faux dans la même somptueuse énonciation.

  

   Jeu pour le jeu.

 

   Oui, c’est tout ceci que nous dit le triptyque Maja-issue-du-silence ; Maja-desnuda ; Maja-vestida. Comme une histoire d’enfant débutant dans la pure vérité, dans le récit empreint de fidélité, puis sombrant brusquement dans la fantaisie, la mascarade, le jeu pour le jeu, le mensonge pour le mensonge. Eclairant processus dialectique empruntant, chez André Maynet, la contiguïté de la lumière et de l’ombre, chez Goya la successivité de deux toiles jouant en mode complémentaire. Pour un même résultat : nous éclairer sur l’âme humaine, sur ses variations infinies, ses brusques déclinaisons, ses clignotements, ses hoquets de sémaphore dans la nuit complexe du devenir. Arche brillante qui se ternit au rythme de son avancée dans le temps. Etonnante planisphère qui connaît successivement la lumière du jour, puis la densité de la nuit. Pourtant il s’agit toujours de la même planète qui tourne à la recherche de sa propre compréhension. Oui, tout est problème de connaissance. Nous sommes des savants en quête d’eux-mêmes, tantôt dans le blanc, tantôt dans le noir. Telle est notre condition d’hommes, de femmes. Tant et si bien que, parfois, nous doutons même d’exister. « Vérité en-deçà, erreur au-delà … »

  

   « Les choses en face ».

 

   Sans doute faut-il entendre le titre de l’œuvre « Les choses en face » comme une métaphore de cette vérité qui ne fait face qu’à la viser dans la seule optique qui lui convienne, à savoir la pureté d’un regard originel avant qu’elle ne se métamorphose en ces ombres qui la voilent et nous la rendent illisible. Il est encore temps d’ouvrir les yeux. Nous sommes conviés à voir ce qui se présente dans la beauté. Pas d’autre voie que celle-ci.

 

 

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1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 08:20
Difficile liberté.

                                        ICARE

               Œuvre :  Livia Alessandrini.

                      Villeneuve ©2007.

 

 

 

 

 

   Disperser les spores de la vie.

 

   Au début, il y a très longtemps, lorsque l’humanité était balbutiante, dans l’azur tissé de rien flottait un air de liberté. Un air seulement car les choses n’étaient encore nullement venues à soi et partout régnaient les vents contraires de l’irrésolution. Comme si le monde originel devait consentir à se déployer, à s’ouvrir ensuite pour accueillir la lente marche des humanoïdes. Ces derniers avaient, malgré tout, une impression de relative autonomie. Ils parcouraient les herbes jaunes de la savane, décimaient un troupeau dont ils faisaient leur quotidienne pitance, s’accouplaient bruyamment, dispersant les spores de la vie au hasard des rencontres, se couchaient, le soir, sur un lit de gravier, dans une ornière de terre ou sur une natte de feuilles.

 

  L’éclair de l’instant.

 

  La liberté ils ne pouvaient la concevoir du fond de leur existence archaïque et ce qui leur tenait lieu de pensée - quelques boules cotonneuses de sensations  amassées dans le réduit de la tête -, ne parvenait jamais à une réflexion qui pût excéder l’éclair de l’instant. C’étaient de brusques déflagrations, de menus orages mentaux, de minces éjaculations frontales qui s’épuisaient à même leur sombre profération. Un clignotement de lampyre dans la nasse étroite de la nuit. Auraient-ils eu accès à la vision du ciel et alors leurs cerveaux se seraient allumés à la beauté des choses, autrement dit auraient été imprégnés du luxe inouï de la liberté. Seulement leurs lourds bourrelets sus-orbitaux étaient des rochers qui mangeaient la moitié de l’éther. Se seraient-ils recueillis sur le bord d’un rivage, sur la lisière d’un lac, près d’un vaste océan et leurs yeux inondés de clarté eussent compris d’un seul empan du regard le libre écoulement des choses, à savoir le bonheur d’être là, inclus dans le paysage immensément disponible, manière de vis-à-vis d’une infinie conscience avec ce qui se donnait à voir.

 

   Abîme de l’aliénation.

  

   Seulement le lourd massif de leur corps, leur inclinaison en direction du sol, l’étroitesse de leur vue ne les distrayaient guère d’eux-mêmes et ils demeuraient ensevelis dans le sépulcre de leur laborieuse matière.  Cependant, tant qu’ils demeuraient dans le nid réconfortant de leur instinct grégaire - groupes de quelques dizaines d’individus -, ils avaient l’impression de posséder un refuge qui les exonérerait de bien des déconvenues. Le problème avait surgi des rencontres entre les différents groupes, l’esprit clanique avait alors enflammé les sangs et provoqué des affrontements sans merci, des luttes intestines, des guerres dont ils ne percevaient plus ni le début ni la fin. Ils avaient connu, sans pouvoir en formuler la nature, l’abîme de l’aliénation.

 

  Nœuds labyrinthiques.

 

   Que faire alors sinon donner lieu aux premières formes de la domesticité sur terre, à savoir élever des abris de boue et de branches, y loger la dalle d’un foyer et se protéger de la barbarie des autres ? Puis les progrès de la main, le façonnage artisanal, le génie de l’homme avaient abouti à la création de logis de pierre de plus en plus complexes avec leurs cellules distinctes, leurs couloirs, longues coursives qui couraient d’un bout à l’autre des édifices avec, souvent, des nœuds labyrinthiques, des complexités de dédales déployant à l’infini le sinueux dessin de l’habileté. Aux premiers temps de la mise en architecture du réel les habitants en avaient apprécié la dimension d’abri, le caractère fonctionnel, la commodité sans égale. La nature était loin qui faisait son bruit d’orage. Les autres étaient identiquement logés entre des haies de pierre et le monde tournait sans déranger qui que ce fût.

 

   Hiéroglyphes de la peur.

 

   Cependant, l’habitude étant mauvaise conseillère, les Existants eurent tôt fait de s’ennuyer. Certes ils connaissaient l’accalmie liée à toute protection mais, parallèlement, ils avaient renoncé à leurs mouvements hors les murs, à leurs longues déambulations sur la croûte d’argile, sous la verticale lumière du ciel. Ils avaient renoncé au peu de liberté qui s’était annoncée dès leurs premiers pas erratiques sur la courbe ascendante du destin. Alors on se mit à éviter les rixes, on se dissimula dans quelque sombre encoignure, on rongea son frein, on s’essaya à décapiter le temps à coups répétés d’imprécations, à griffures contre les parois de calcaire, y imprimant les hiéroglyphes de la peur, y incrustant les stigmates de l’angoisse. On ne pouvait le formuler faute de mots suffisants mais on était pris au piège, on était le membre d’une secte chtonienne, le matricule illisible d’un prisonnier assigné à demeurer dans son propre corps, à ne pas enfreindre ses limites. On était devenu son propre geôlier et l’on avait jeté au loin le sésame qui était le gage de sa propre libération.

  

   Etendards de la liberté.

  

   Tout espoir était-il aboli ? Certes non et ç’aurait été renoncer à l’essence de l’homme que d’en proférer la vibrante assertion. Dans la densité des murs, au milieu du fatras des ombres et des gorges étroites on s’affairait en secret. Icare et son père Dédale n’avaient-ils pas aperçu, planant au-dessus des meutes de briques, le vol aérien de grands oiseaux blancs, ces étendards de la liberté se déployant dans les courants sinueux du zéphyr ? Leur simple vue les avait illuminés et, dès lors, la clarté n’en finissait pas de faire ses remous dans la barbacane assiégée de leurs têtes. Il fallait sortir de cet enfer, gagner l’aire libre du ciel, il fallait devenir des êtres sans attaches, des égaux des mouettes et des goélands, des aigles royaux tenant dans leurs serres le disque aveuglant du soleil. Alors on n’aurait eu de cesse de réaliser l’artifice par lequel on échapperait à sa terrible condition. Des plumes éparses gisaient au sol qu’on tressa et assembla à l’aide de liens solides. On les enduisit d’une cire épaisse qui les tenait liées ensemble. On s’essaya à quelques volètements modestes, puis on s’enhardit et, un beau jour, on décida de prendre son envol.

  

   Toboggans d’écume.

 

   Les hommes dormaient encore, dissimulés dans les plis de leur inconscient. Seules des ombres denses tapissaient la complexité du labyrinthe. Les premières tentatives d’ascension furent timides, de simples frémissements de rémiges dans le jour qui naissait. Puis on arriva en haut des murs à partir desquels se dévoilait un large horizon : l’aire d’une totale délivrance opposée à la vie végétative d’en bas où s’épuisait la marche funèbre des souffles à la peine, des vies soumises à trépas. Quelle joie alors de s’immiscer dans les voiles d’air, d’éprouver la pente des toboggans d’écume, de rebondir sur le tremplin léger des nuages.

 

   Jusqu’à l’illimité.

 

   Le jeune âge d’Icare, sa fougue le tirent vers le haut. La perte de Dédale dans les remous d’un temps usé le maintient dans les basses irisations de l’atmosphère où la terre demeure à portée de vue. Icare est prévenu du danger qu’il y a à tutoyer les sphères supérieures du ciel, de s’exposer à l’intense rumeur solaire. Mais la jeune existence n’a cure des conseils et des préceptes d’un sage, celui-ci fût-il son père. Après la longue continence, après la privation de mouvements, comment résister à cette fascination de toujours agrandir les cercles de sa propre royauté ? Ivresse que de découvrir les fastes de sa puissance, pure félicité de se dire sans limites, de devenir l’égal d’un dieu qui possède tous les territoires jusqu’à l’illimité, l’infini.

 

   Péché d’arrogance.

 

   Le soleil est au milieu du ciel qui fait son immense tache blanche. Comment résister à la lumière, cette belle métaphore de l’être réalisé en totalité ? Seulement ceci, tracer en signes de feu sur le dôme de verre du ciel : LIBERTE - LIBERTE et l’accomplissement de soi est porté à l’extrême pointe de la conscience, dans la sublime effervescence qui, jamais ne connaîtra de fin. Mais voici que Dédale, découragé par tant d’audace et d’effronterie inconsciente disparaît à même la ligne d’horizon qui devient son tombeau. Mais voici qu’Icare condamné par son péché d’arrogance n’en finit pas de chuter en direction de ce labyrinthe dont il avait cru s’échapper, qui s’annonce comme le terme du merveilleux et trop bref voyage. 

 

   Tête dans le vertige.

 

   Oui, c’est bien le problème de la liberté que présentait cette fable ou bien cette fantaisie mythologique. Et, au terme de l’aventure, voici ce qui s’annonce à la manière d’un simple et évident postulat philosophique. Tous les hommes, depuis les premiers balbutiements préhistoriques jusqu’aux modernes délibérations posant l’individu en tant que son maître absolu, toutes les postures donc ont établi la liberté essence indissolublement humaine. Sans doute cette assertion se vérifie-t-elle mais d’une manière fragmentaire non comme vérité une et définitive. Existant au sens propre, c'est-à-dire échappant au néant, nous nous affirmons autonomes dans l’acte de vivre. Mais notre pouvoir s’arrête à cette extraction. Ne pas être, puis paraître et tout est dit de notre affranchissement du réel. Comme si le geste de notre venue au monde s’affirmait naïvement, identique à notre possibilité singulièrement étriquée d’un libre arbitre. Unique détermination qui, le reste du temps, nous laisserait les mains vides, la tête dans le vertige et le cœur scandant les pulsations de l’angoisse qui nous sépare de notre finitude.

 

  Etique liberté.

 

  Etique liberté. Peau de chagrin qui se rétrécit avec les inlassables assauts du temps. Notre naissance ne nous appartient pas, nous ne décidons pas du terme de notre vie et dans l’intervalle bien des déterminismes, des aléas, des contingences nous distraient d’une voie que nous aurions choisie, d’événements dont nous aurions infléchi le cours si la faculté nous avait été octroyée d’en décider ainsi. Si la possibilité d’une liberté existe quelque part - et sans doute faut-il la postuler afin de ne pas désespérer -, toute relative fût-elle, elle constitue un bien précieux. La seule certitude qui puisse nous être allouée comme l’offrande d’exister : la liberté n’est nullement une entité qui nous serait extérieure, que nous irions saisir en nous réfugiant entre les murs de hautes fortifications ou en gagnant les espaces éthérés à la manière de tous les Icare qui postulent un ailleurs peut-être afin d’éviter la confrontation avec leur propre présence. Dans la mince histoire ici proposée, Dédale-le-réaliste trouve sa propre issue en disparaissant dans la fente de l’horizon, sa mort si l’on veut être plus précis. Car, même s’il survit à son fils, il n’en devient que l’ombre portée, la survivance coupable après que l’inconcevable a été accompli : fournir à sa descendance l’objet-ailé par lequel celui-ci accède à sa perte.

  

   Pour te nommer Liberté.

 

   Icare quant à lui a voulu transcender son propre destin en le mesurant à la majesté sans pareille du Soleil. Péché de jeunesse qui le précipite dans une chute sans fin - elle rappelle la chute biblique de l’homme exilé de l’Eden. L’Artiste nous restitue Icare comme cette forme si semblable à l’airain - l’invincibilité -, alors que le visage est tétanisé - la perte de soi -, que le corps se rigidifie, que les ailes de l’émancipation infinie ne sont plus que les rameaux dispersés de la peur, l’annonce d’une limite ontologique qu’il faudra franchir, manière de rachat du péché d’orgueil. Vouloirs être libre, pour l’homme, revient aussi à réaliser les conditions de son aliénation. Toutes les tentatives de différer de soi s’équivalent. Aussi bien le saut en direction des étoiles, aussi bien la fuite dans la faille terrestre de l’horizon, cette image de la temporalité en son irrémédiable aporie. Pour cette raison d’un ténébreux dénuement face à l’innommable, le Poète Eluard a écrit ces mots éternels :

 

« Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté ».

 

   Seule liberté : coïncider avec soi. Demeurer en soi. La liberté n’a nulle extériorité. La liberté n’est pas une réalité : un sentiment à l’impossible, une inclination à ce qui pourrait être. Hors ceci, pure illusion par laquelle notre chemin avance sur une ligne de crête avec l’abîme pour seul horizon. Seule la Poésie, ce langage sublimé, cette parole quintessenciée peuvent nous ramener au centre de notre être, là où exister veut dire être libres. Là seulement. Nulle part ailleurs. L’art est liberté !

 

  

 

 

 

 

 

 

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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 08:24
Apparition confusionnelle.

        Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

      L’océan du doute.

 

    Y a-t-il une seule vue du vaste monde qui soit nette, sans ambiguïté, dépourvue de fuyantes perspectives, assurant notre étrange parcours de sa validité, nous disposant à la confiance et nous remettant, en définitive, à la certitude que nous sommes réellement et non une fiction dérivant sur l’océan du doute ? Cela existe-t-il vraiment en quelque endroit de la Terre, fût-il secret ? Ou bien n’est-ce qu’une sorte de brumeuse utopie qui nous entoure de ses bras floconneux, de ses écharpes de songe tout comme sur les rives impressionnistes du Lac Majeur ? Alors nous n’apercevrions que le semis des Îles Borromées, leur étrange persistance rétinienne entre l’irréelle plaque d’eau bleue et le fin duvet des nuages, loin là-bas dans la perte du ciel. Oui, nous rêvons de découvrir un paysage-miroir, peut-être l’écrin d’une eau pure dans le cercle d’une doline avec, à l’intérieur de l’œil mystérieux, l’exactitude de notre visage, cet immédiat surgissement de l’être qui nous saisit, nous confère épaisseur et sentiment d’exister.

 

   L’espace du Rien.

 

   Notre visage auquel nous nous destinons sans délai comme si, de toute éternité, nous en étions l’infrangible possesseur. Mais qui donc d’autre que nous pourrait en revendiquer l’irremplaçable lieu ? Il domine notre effigie depuis notre naissance, il est l’emblème qui porte en avant de nous la juste mesure de notre destinée, se donne comme empreinte de notre caractère, brille de l’éclat des souveraines certitudes. De l’image d’une personne, par l’imaginaire, on peut s’amuser à tout biffer, les bras, les jambes, le tronc aussi et néanmoins la personne survivra à ce cruel démembrement. Elle aura encore un nom, une identité, peut-être un sourire, une mimique, un air de s’entendre avec notre triste facétie. Mais ne lui ôtez jamais le visage car, alors, vous n’auriez plus face à vous qu’un tragique culbuto aux syncopes mortelles. Autrement dit l’espace du Rien.

 

   La sublime éminence.

 

   Nous disions l’évidente appartenance du visage, son attachement au roc biologique, la sublime éminence, le bourgeon terminal, face éminemment visible tout en haut de Celui qu’on est, que les autres reconnaissent comme un des leurs, mais dans son unicité, mais dans son imprenable singularité. Et pourtant est-on si sûrs de ce portrait que l’on donne aux Existants comme étant le nôtre, sans partage ? N’éprouve-t-on une hésitation à en revendiquer le fief, à l’enclore de barrières, à le situer dans la joie suprême de l’inatteignable ?

 

   Le reflet d’un miroir.

 

  Or, justement, le problème c’est qu’il est toujours atteint et atteint en premier lieu par le simple jeu de l’altérité. Le Face-à-nous nous « dé-visage » - cruelle sémantique -, donc il nous prive de notre bien le plus précieux, il en jouit, lui seul en a la contemplation sans délai, sans médiation d’aucune sorte. Epiphanie adverse se faisant la seule capable de l’appréhension de ce qui me détermine en ma qualité d’individu un parmi la multitude. Le drame de l’humain est ceci : ce qui lui appartient en propre il n’en peut saisir que l’évanescente trace, la fuyante ébauche sur le reflet d’un miroir. Autrement dit une vérité seulement approchée, une réalité soumise au traitement déformant d’un artefact, une illusion en dernière analyse. Une fuite dans les corridors inépuisables et souvent illisibles du monde.

 

   Renaître à soi.

 

   Certes combien ces prémisses semblent diluer la présence de l’Artiste-en-portrait. Sans doute mais elles sont le fondement anthropologique sur lequel chaque signe fait son apparition à partir d’une réalité plus complexe qu’il n’y paraît, univers des archétypes qui traverse tout acte de création avant même qu’il n’ait lieu, dans le simple frémissement du projet pictural. Puisque, aussi bien, cette toile qui bientôt sera maculée a toujours déjà existé dans les strates oniriques de Celui qui en réalise l’actualisation. Pratiquer l’art de l’autoportrait c’est, en quelque sorte, renaître à soi dans l’épaisseur réalisatrice des pigments, dans l’onctuosité de la pâte, dans la matière colorée que triture la brosse dans l’événement du paraître. C’est étonnant, tout de même. D’abord il n’y a que le néant du fond, la blancheur continue du silence, le domaine qui s’étend et attend la profération.

 

   Elle parle le langage de l’être.

 

  D’abord il n’y a que le doute de soi, l’imprécision sur laquelle le Sujet, bientôt, guettera cela qui va surgir de l’ombre blanche. Des taches d’abord, comme si toute confusion se traduisait en première instance par un camaïeu coloré, une ambiance, une tonalité dominante posant les valeurs de la physionomie. Une brume, une cendre, des attouchements, parfois des caresses, la volupté se disant en notes d’essence, de fluidité, de dilution, d’atmosphère presque aquatique, cette matière de l’âme qui donne essor et assure l’envol de l’œuvre dans son vocabulaire premier. Un vert de chrome que viennent jouxter des nuances de terre de Sienne et d’ombre, quelques touches de gris, un rehaut de teinte chair et se précise déjà l’imprescriptible silhouette en attente de figuration. Ce n’est plus une ébauche, ce n’est pas encore un visage avec son modelé définitif, son luxe de détails, son réseau de signifiants identitaires. Et pourtant l’œuvre est arrivée à son terme, elle vit de sa vie autonome, elle parle le langage de l’être.

 

   Cette forme arrêtée en plein ciel.

 

   Peut-être les Voyeurs s’étonneront-ils de cette facture qui semblait en voie de devenir, que la conscience intentionnelle de l’Artiste a fixée pour l’éternité. Oui, car il n’y aura ni ajouts, ni retraits, seulement cette forme métamorphique arrêtée en plein ciel. Et nul ne doute que la décision semble fondée en raison ou bien en émotion. Autoportrait est là, figé tel qu’en lui-même, comme sur le seuil d’une parole qui tarde à venir, qui n’advient que dans l’espace d’un suspens. Assurément ici se dit l’intériorité, la méditation, peut-être la contemplation. Mais que peut donc contempler celui dont les yeux paraissent obturés ou, à tout le moins, ne sont nullement visibles ? Eh bien ils regardent l’être sous-jacent à la forme, le principe subtil et hautement insaisissable au travers duquel toute chose délivre son étantité à défaut de nous dévoiler le secret de sa venue au jour, la formule de son étrange alchimie, la nature de son chiffre. Ce dont il faut être conscient, c’est de l’urgence à faire figure, à donner visage à ce qui, sans cette ouverture, demeurerait menace, possibilité de destruction, fragmentation du réel en un illisible éparpillement.

 

   « Assomption jubilatoire ».

 

   Mais parler de fragmentation c’est aussi faire signe en direction de cette expérience unique du tout jeune enfant découvrant son image dans un miroir. Geste immémorial, geste insigne de l’accès à soi. A la stupeur première éprouvée, succède cette merveilleuse « assomption jubilatoire » si habilement décrite par Jacques Lacan. Le petit enfant qui, jusqu’alors, se vivait dans un corps morcelé, voici que son regard surprenant son image reflétée l’amène à la juste conscience de soi, valeur hautement symbolique et synthétisante du geste de la vision qui reprend en son sein les sèmes épars et les assemble en cette incroyable présence.

 

   Filigrane au-dedans de soi.

 

   Tout créateur attelé à la tâche de l’autoportrait - ne se voit-il dans l’image du miroir ? -,  réactualise cette séquence formatrice, unifiante des premiers pas dans la vie. Cette dernière, la vie, se transforme alors instantanément en exister, à savoir en ce projet, ce tremplin qui portera vers l’avenir les virtualités présentes au moment de la « révélation ». Dès lors les conditions seront réunies d’une entrée dans une temporalité concrète douée de sens. Adéquatement interprété, cet épisode fondateur se laissera deviner au travers des premiers dessins de l’enfant qui ne sont que la projection de son corps total sur l’espace de la feuille. Pourquoi en serait-il autrement de l’Artiste parvenu à l’âge adulte qui recherche assidûment dans ses créations les empreintes de ce qu’il fut jadis, une esquisse qui n’attendait que le temps de sa venue ? Oui, de sa venue. Sans doute n’y a-t-il guère de moment plus heureux que celui de la trace retrouvée qui gisait en filigrane au-dedans de soi. Ainsi se dit l’œuvre qui est aussi le dit de l’être. Rien au-delà qui vaille la peine d’être interrogé. Tout est là qui dévoile sa grâce ! L’épiphanie de l’humain est de cette nature. C’est pourquoi, toujours, inlassablement, nous la cherchons en-dedans de nous, en-dehors de nous. Partout où elle peut avoir lieu.

 

 

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 10:07
Traces mémorielles du temps.

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

  

   Passagers de l’inutile.

  

   Comment inventorier une vie, y semer quelques jalons, y inscrire des repères qui soient autre chose qu’une anecdote, qu’une histoire parmi tant d’autres se dissolvant dans les mailles incertaines des souvenirs ? Au fil des jours nous avons voyagé, marché sur des chemins au long cours, longé les hautes façades des immeubles, croisé des quidams, rencontré d’autres passagers de l’inutile dont il ne nous reste plus qu’une brume légère, à peine plus que l’empreinte d’une cendre sur la dérive lente de la glace hivernale.

  

   Ce qui fait sens et incite à rêver.

 

   La mémoire est identique à ces paysages d’Irlande où le ciel le dispute à la terre, où le granit se confond avec les silhouettes basses des hommes, les toisons des chevaux que fouette le vent, les grappes de nuages qui font leur lourde pérégrination d’un horizon à l’autre. Que retenons-nous, sinon le chant rauque des hommes aux visages burinés qui flottent indéfiniment dans les pubs aux fantomatiques visions ? Presque rien qui soit lisible, qui puisse donner prétexte à une écriture, initier un récit à la veillée lorsque le calme habite les cœurs et que l’âme est disponible à l’offrande, à la réception de ce qui fait sens et incite à rêver.

  

   Fourmillement des choses

 

   C’est étrange tout de même cet immense fourmillement des choses qui nous assaille dès l’instant où notre esprit fait l’effort de ressaisir les fragments d’un passé si lointain qu’il semblerait n’avoir jamais existé, simple légende sur les pages d’un livre et les signes qui s’effacent dans leur profusion même, leur densité. Alors la vision est floue, le strabisme fréquent, l’astigmatisme opérant qui dédouble tout dans une manière d’illusion confinant à quelque vertige.

  

   Lutte de la souvenance. 

 

   Se souvenir est toujours une douleur ; ramener à soi l’outre ancienne gonflée d’évènements est une souffrance ; hisser d’un puits sans fond l’eau des gestes d’antan est toujours courir le risque de la nostalgie, ouvrir le sas infini des métamorphoses, donner site aux tourments labyrinthiques qui figurent dans toute quête d’un passé à faire resurgir. Nous cherchons et nos mains sont vides comme si la présence qui, autrefois y était incluse - ce bout de bois taillé au canif, ce schiste sculpté, cette autre main qui se confiait -, tout ceci se diluait, se délitait à l’aune de cette confondante lutte de la souvenance.  

  

   Corolles qui sèment à tout vent.

 

   La figure de la mémoire serait-elle identique à ces corolles qui sèment à tout vent les spores pluriels d’une amnésique manifestation ? « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». Sans doute convient-il de prendre de la distance, de s’amuser de nos oublis, de rire de nos confusions. La loi de l’existence se situe sous l’inévitable férule de la multiplicité, de la prolifération et bien malin serait celui, celle qui parviendraient à archiver ce divers bourdonnant en quelque partie d’une anatomie accueillante, disposée à en assurer l’éternelle conservation.

  

   La peau disponible du monde.

 

   Le temps, cette abstraction, cette image longtemps suspendue qui fait naufrage dans l’étang des occupations, qui se fond dans l’effeuillement des jours, comment en faire quelque chose qui ne se perde dans l’évanescence, ne s’absente de nous ou prenne la consistance de ces infinis que nous sollicitons sans jamais pouvoir les rejoindre ? Les formes du temps ce n’est nullement en nous qu’il faut les chercher mais dans la nature, dans le paysage, sur la peau disponible du monde, cette face prolixe, inépuisable, indéfiniment renouvelable.

  

   Ces feuilles d’argile.

 

   Car le monde est présence, car le monde est mémoire. Tel un visage buriné qui conserve la trace du soleil qui l’a hâlé, l’a porté à cette teinte singulière qui en esquisse les éternels contours. Car le monde toujours se manifeste comme cet immense album dont nous pouvons parcourir les pages semées des empreintes qui sont celles des hommes, partant, les nôtres aussi puisque nous participons à et participons de la grande aventure anthropologique. Plutôt que de s’ingénier à reconstruire l’édifice que nous avons été, contentons-nous d’en éprouver cette manière d’écho que les choses simples nous tendent à la manière d’un miroir. Devenons ce Narcisse penché sur ce territoire d’un rivage, cette surface de sable qui deviendra le livre de notre propre histoire, le recueil vivant de notre archéologie. Peut-être ne sommes-nous que ces matières à exhumer du réel, ces tablettes de pierre, ces feuilles d’argile dans lesquelles les anciens habitants de la Mésopotamie gravaient les premiers chiffres de l’humain ?

    Image ancienne d’une amante ?

Traces mémorielles du temps.

   Combien alors tout devient signifiant. Combien tout scintille et rayonne du luxe infini de connaître. Cette image déposée au sol par le lent travail du sable que façonnent inlassablement les courants marins, comment ne pas y deviner l’ample moutonnement des dunes sous l’aride soleil du désert ? Mais aussi, mais surtout, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard plus profond, plus inquisiteur, qui pioche dans les terres du souvenir ?

   C’est bien de l’effigie d’une femme dont il s’agit, du monticule des reins qui fait soudain son golfe, son anse alors que la courbe du dos s’élève en direction de quelque ascension. Image ancienne d’une amante ? Carrousel des formes qui, un jour, au hasard d’une rencontre, s’imprimèrent à jamais dans la résine disponible de la mémoire et y stagnent, eaux dormantes qui ne demandent que le réveil, la surrection, l’élévation tel le menhir dans le ciel qui le reçoit comme son offrande la plus élevée.

   Dès l’instant où la prodigieuse nature nous révèle la subtilité de ses signes, nous sommes habités, nous sommes possédés, fascinés et nos yeux longtemps ouverts sur la nuit seront fécondés par un immarcescible songe. Une divagation sans fin, une myriade de constellations qui seront notre firmament et l’étoile polaire qui nous indiquera le chemin à suivre. Nous n’aurons plus peur désormais, nous serons guidés, remis à une instance plus haute que la nôtre, ce qu’est toujours l’initiation d’une nouvelle conquête de soi.

  

Traces mémorielles du temps.

   Mais le sol n’a pas encore épuisé ses ressources et il faut à nouveau creuser, débusquer la vision latente, lui donner sens et direction car, jamais, nous ne pouvons demeurer sur le seuil d’une grotte et refuser d’en connaître l’intérieur, la face d’ombre où se cache le mystère en son insondable faveur. Nous faisons quelques pas, bras tendus vers l’avant, tels des somnambules hantés de sublimes intuitions. Puis nous découvrons ces minuscules impositions, sur le sable, d’une marche discrète. Peut-être celle d’un limicole égaré sur les hauteurs, à la recherche de l’introuvable provende ou bien en quête de sa compagne perdue quelque part dans l’immensité qui lui fait face et le rend à sa modeste et presque invisible présence ?

   Toute trace de pas est le lieu d’une projection. Comment n’y nullement retrouver son propre passage dans cette marée, cette convulsion du réel qu’est toute existence en son essence ? Jamais notre marche n’est totalement assurée de son but ; longue est l’errance qui s’origine dans les tout premiers pas et signe son épilogue dans l’hésitant cheminement de l’âge, la progression qui titube et tremble à l’orée de la nuit. Encore un effort, encore une montée et peut-être le vent nous portera-t-il au-delà de notre être, dans la contrée des rêves hauturiers qui se dessinent, tout là-haut, à contre-jour du ciel ? Peut-être ?

Traces mémorielles du temps.

   Seul le souffle continu de la brise.

 

   Je suis presque en haut de la dune. Le vent venu de l’Océan pousse les minces fragments de silice, les réduit en une traîne brillante qui fait sa claire volute, se découpe sur le bleu de l’éther lavé par l’air poncé à vif. Au loin, dans une brume diaphane, la longue faucille du banc d’Arguin, les deux entailles couleur d’émeraude profonde des passes nord et sud. Personne à l’horizon comme si la Terre se donnait à voir dans une manière d’origine. Seul le souffle continu de la brise, le murmure de l’eau, son battement régulier tout contre les flancs assoupis de la colline teintée d’or dans le crépuscule naissant. Il est encore temps de voir avant que la nuit n’étale son dais sur le silence, que ne s’éclairent les scintillements de la ville qui bientôt dormira pliée dans ses membranes d’étoupe.

   

   Les eaux troubles du souvenir.

 

   Je regarde au sommet le liseré plus sombre qui imprime sur le sable les souples linéaments de ses trois arches. Un genre de lettre pareille à un M, initiale de Mémoire, avec sa ligne de fuite vers l’aval, symbole sans doute de son possible effilochement, de sa dispersion, là-bas, dans les eaux troubles du souvenir. Plus bas la forêt gronde déjà ensevelie dans ses touffes nocturnes et la cime des pins oscille au rythme du clair-obscur, cette douce ambiguïté qui dit en un seul et même mouvement la présence à soi en même temps que l’absence. Demain à l’aube bleue, que demeurera-t-il de tout ceci, si ce n’est une étrange persistance dans la conque étroite de la tête où s’agite la houle de la pensée ? Que restera-t-il d’autre qu’une feuille envolée par le vent ? Oui, envolée ! Qui, un jour peut-être n’en finira de chuter dans l’aire infiniment disponible du temps.

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 15:57
Loin, la lumière du sens.

 

               « Le sens de l'existence ».

                  Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Acte I : Décrire la scène.

 

   Cette peinture est à proprement parler fascinante. Ce qui veut dire que tant que nous nous appliquerons à la regarder, nous demeurerons en son pouvoir et notre liberté sera cet illisible point se perdant dans les rets étroits d’une possible aliénation. Tel l’amant plongé dans la complexité passionnelle de l’aimée qui le requiert en son sein en exigeant son dénuement, l’abandon de soi, l’entière disponibilité au sacrifice dont tout amour absolu porte l’empreinte, fer incandescent creusant en l’un et l’autre les stigmates de l’impossibilité d’être. Sauf dans le relatif et l’approchant qui ne sont toujours que des hypostases de la plénitude des sentiments. Donc une perte. Donc une altération.

  

   Entités métaphysiques.

 

  Le haut de l’image est une nuée de cendres volcaniques et l’on pourrait sans peine imaginer le sommet de quelque Etna fantastique noyé dans son effusion céleste sans fin. Le bas de l’image est floconneux, pareil à des cumulus qui envahiraient le massif de chair pour mieux le dissimuler à la vue des Voyeurs. Comme si cette existence en devenir se situait à l’intersection de deux mystères, au centre géométrique d’un secret dont l’être seul en son essentialité aurait le moyen de déchiffrer les confondants arcanes. Car l’être, nervure de l’exister, ne paraît jamais qu’à l’aune de son retrait, raison pour laquelle nous sommes, par nature, des entités métaphysiques en quête de leurs propres certitudes.

  

   Le visage de la beauté.

 

  De cette étonnante confusion, de ce magma primitif émerge avec force le visage de la beauté. Oui, de la beauté car ici ce n’est nullement d’une agréable et esthétique physionomie dont il s’agit mais de la mise en exergue de cette totalité de sens qui surgit à même la présence, efface tout au monde sauf le sentiment de son être-avec-nous. Nous oserions presque formuler : d’être-nous en écho, en miroir, de constituer notre ego, d’instituer notre reflet, de lui donner assise alors qu’elle édifie le sien à la mesure d’une authentique donation des choses dans l’orbe du réel.

  

   La pourpre atténuée des joues.

 

   Nous ne pouvons échapper au jais ardent du casque des cheveux, à la lumière nacrée du front derrière lequel s’animent les pensées, à la douce inflexion presque inapparente des sourcils, à la profondeur des yeux - ces billes brunes où rejaillissent les éclipses de clarté -, à la pourpre atténuée des joues - cette ardeur tout en retenue qui colore la vie de son onction presque illisible -, aux lèvres pareilles à la discrétion de la rose-thé, à l’ovale du menton qui reprend tout dans son arc léger alors que le cou est cette impalpable fuite qui semble rejoindre  une supposée origine.

 

   Acte II : convoquer Turner.

Loin, la lumière du sens.

       Tempête de neige en mer, 1842.

                  William Turner.

                Source Wikipédia.

 

 

   Dans un premier geste du regard il ne faut donc nullement partir de l’œuvre ici présente pour en percer l’intime signification. Ce qui semble le plus convenir à son étrange rhétorique nous pourrons le retrouver dans une toile de Turner : « Tempête de neige en mer » dont le traitement pictural, le type de représentation - cette « abstraction lyrique » -, semblent coïncider avec le projet formel de l’Artiste et plus encore avec le sens qu’elle révèle dans la profondeur. C’est en termes de symboles qu’il faut s’immiscer dans la densité des deux œuvres.

  

   L’éclair de l’être.

 

   La thèse à poser est la suivante : la neige au centre de la composition de Turner est l’éclair de l’être, tout comme le visage d’Existante qui en reflète l’impulsion, l’essor à nul autre pareil, l’inépuisable corne d’abondance. Et les yeux surtout, fanal de l’âme, sa pointe avancée, son effervescence.  L’illisible vaisseau fantôme dont on n’aperçoit qu’indistinctement les formes ne serait-il pas l’analogie de l’exister en ses essais de profération, ce frêle esquif que ballotent les eaux sur une mer dont on ne perçoit guère que les funestes intentions, peut-être les desseins tragiques qu’elle fomente en son sein ? Quant aux balafres bistre, grises et bleues des nuages, aux flots agités, n’appellent-ils pas en direction de ce sombre néant que le tableau de Dongni Hou évoque  dans le ciel et la terre de la représentation, cette écume qui tutoie les abysses du sens et se donne comme ce cryptogramme, suite indéchiffrable de signes que nous envoie le destin avec sa marge de doute, ses douves d’hésitation.

 

   Acte III : sens et existence.

 

   D’abord urgence à habiller ces deux termes de leur signification commune. Voici ce que le dictionnaire propose comme leur approche la plus habituelle :

    Sens : « Faculté de bien juger, de comprendre les choses et d'apprécier les situations avec discernement ».   

   Exister : « Surgir du néant ou avoir une cause (par exemple Dieu) ».

Nous accentuerons et synthétiserons les deux formules en une seule : « Faculté de comprendre les choses surgies du néant ». C’est ici ce qu’il y a d’essentiel à retenir. Nous ferons bien évidemment l’économie du dogme qui pose Dieu comme existant, souhaitant conserver à notre méditation un indispensable caractère d’objectivité.

   Mais alors comment s’emparer de ces choses et les soustraire au Rien, à savoir leur donner lieu et temps dans la belle configuration d’une existence humaine ? Sans doute Existante elle-même ne saurait s’y soustraire qu’à annuler toute négativité, donc s’inscrire dans cette positivité, dans cette liberté que revendique toute entreprise cheminant dans les vastes allées du réel.

  

   Exister selon les cinq sens.

 

   Exister selon les cinq sens qui sont les fenêtres que toute monade ouvre sur le monde afin de ne pas demeurer dans l’inconnaissance de l’altérité par quoi notre être se révèle à lui-même tout en faisant acte de présence parmi la multiplicité des étants.

   VOIR - Toute vision projetée au-devant de soi doit nécessairement rencontrer un événement paysager, objectal, humain de façon à ce que ces données du monde jouent en miroir et que le faisceau de l’intellect puisse, en retour, en prendre acte comme l’une des possibilités de figuration de ce qui emplit l’horizon de la manifestation.

   ENTENDRE - Toute perception auditive exige quelque part, en un endroit de la Terre, un bruit, un murmure, un chuintement, une parole surtout dont l’écho rejaillira sur l’organe émetteur qui en attendra l’ample déploiement. A défaut de ceci la voix disparaîtra dans le mystère du jour, le langage s’abolira et alors, comment devenir homme, femme et dresser face à l’inconnu ce mot, cette phrase, ce texte  qui déterminent notre essence, nous accomplissent bien au-delà de nous-mêmes ?

   SENTIR - Cet acte si éphémère, presque invisible, de quelle manière le mieux affirmer qu’en assurant au sujet qui en a été la source, par un effet de réciprocité, la riche palette des fragrances que le monde aura assemblées pour que la sensation se métamorphose en cette myriade d’impressions infinies, fils qui trament, ourdissent la richesse anthropologique sans réel équivalent ?

   GOÛTER - Ce sens si sensible, intelligent, habitué aux plus éminentes subtilités, ne rencontrerait-il aucune saveur du monde qui lui parlerait le discours du plaisir et le cours des choses  ne serait qu’une longue procession fade privée des épices qui font cet inimitable sel de la vie, son incomparable délicatesse.

   TOUCHER - Tout touche en nous et pas seulement nos mains, l’extrémité de nos doigts. Notre peau aussi éprouve les milliers de picotements du sensible, le glacis d’une fraîcheur, le piment d’une rencontre, le soyeux d’un épiderme, le velouté d’un sourire rencontré sur des lèvres amies. Tout toucher exige l’accusé de réception de cela même qui a été effleuré. N’avoir nul échange supposerait une dévastation de l’âme car la solitude n’est qu’oniriquement envisageable, non dans ses effets pratiques qui seraient mortifères.

  

   Les sens nous éloignent du néant.

 

   Voir, entendre, sentir, goûter, toucher ne peuvent qu’être coalescents à ce qui leur témoigne de l’amitié, agit en retour, porte confirmation d’une relation, se dresse comme épiphanie face à une autre épiphanie. Être contre être. Ou, plutôt, affinités électives jouant en osmose, perceptions-sentiments s’imbriquant dans la logique unitaire d’une dyade, fusion de la dualité dans l’unique. C’est ceci s’abstraire du néant, trouver une parole, un geste, un regard qui témoignent de notre être à l’aune de celui, celle qui ont fait entendre leur voix, ont apposé leur main sur une attente, visé avec justesse ce qui, en nous, demande son dû et offre son obole à qui veut bien la prendre.

  

   Vibrer à l’unisson de l’être.

 

   « Le sens de l’existence » est ce beau titre, aussi simple qu’émouvant qui signe cette œuvre tout en douceur, en finesse, en humilité. Mais aussi et surtout en humanité. Cette peinture vibre à l’unisson de l’être et se détache du néant qui le menace - ces cendres volcaniques, ces cumulus menaçants -, en affirmant la nécessité de son esthétique. Le visage porte en lui comme les traces patentes de sa mission cinq fois réitérée, ces irremplaçables sens par la grâce desquels le sens se révèle à nous en tant que la plus haute compréhension que nous puissions avoir du destin humain. Au-delà des sens et du sens souffle l’haleine acide et délétère du néant. Cette œuvre nous en éloigne à la force de sa simplicité. Sans doute n’y a-t-il pas de plus belle vérité ! Certes toujours loin de nous la lumière du sens, toujours proches de nous les sens qui y donnent accès. Il suffit d’ouvrir les yeux, d’éployer les paumes de ses mains, de prêter sa peau au grésillement du monde.

 

 

 

 

  

 

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 18:50
« Fou, afin de devenir sage ».

                    « Epître ».

          Œuvre : André Maynet.

 

 

 

        « Que nul ne s'abuse soi-même.

             Si quelqu'un parmi vous

           pense être sage dans ce siècle,

                 qu'il devienne fou,

           afin de devenir sage ».

 

       1° épitre aux Corinthiens.

 

 

 

 

   La lame aiguë des questions existentielles.

 

   A la voir là, dans l’ovale de lumière, simple posture grise dans l’arrivée du jour, nul ne se serait douté qu’elle portait en elle la lame aiguë des questions existentielles. On ne savait pas très bien qui elle était, la raison de sa présence ici à l’aube des temps. Oui, c’était comme une naissance, le premier dépliement après que le cri de la stupéfaction a été poussé dans l’irruption au monde, saut dans l’abîme et, dès lors, le langage n’aura plus de cesse de proférer les vrilles continues de l’étonnement.

   On regarde et on se livre à quantité d’hypothèses dont chacune, sans doute, sera fausse. Est-elle un genre de déesse qui serait venue sur Terre annoncer aux « hommes de bonne volonté » la mesure de leur destin ? Ou bien est-elle l’incarnation de l’idée d’un poète ? Est-elle la créature surgie de la chambre noire d’un photographe ? Est-elle l’aventurière d’un roman, sortie des pages d’un livre ? Ou bien le modèle posant pour un peintre ? Le motif d’une illustration ? Un simple caprice végétal ? La concrétion de quelque imaginaire en mal d’une belle présence ?

   Mais il est exténuant de se ruer dans l’œil sans fin des supputations, de s’engouffrer dans le vortex de l’inconnu avec ses sombres tourbillons et ses vrilles néantisantes. Il faut s’en remettre à une sorte de pensée universelle, se fondre dans la masse de ceux qui avancent pas à pas, se glisser dans l’anonymat du « ON », se faire imperceptible, invisible et observer la réalité comme s’il s’agissait de la scène sur laquelle se déroulait la longue procession humaine.

 

   SAGE - On est à peine visible dans ce corps immatériel, dans ce faible halo virginal. Choses si peu affirmées qu’elles ne sont nullement encore empreintes des stigmates des prédicats. Comme un langage sur le point d’être proféré qui conserve toute sa limpidité, se hausse sur la pointe des pieds avant que d’accomplir le grand bond qui le jettera dans le siècle. Toute parole avant qu’elle n’ait eu lieu est cet accueil de tous les possibles, cette enivrante liberté qui s’abreuve à son propre mystère. Rien ne l’entache, rien ne la cerne des lueurs des intentions mauvaises, rien ne la pousse à se dévoiler dans l’hypocrisie ou bien la fausseté. Elle est simple dentelle de la pensée, unique et singulière émanation de la conscience. Elle est, en son fond, sagesse immémoriale non encore maculée par les sombres manigances mondaines. Elle est réserve de soi dans le sceau imprescriptible de la pureté.

  

   Empreinte apollinienne.

 

   On est dressé au-dessus d’un impalpable horizon, seulement occupé de soi, à l’écart de toute distraction, dans la vision de son propre événement. Tout atteste de cette généreuse empreinte apollinienne : le fin glacis du jour pareil à la réverbération d’un soleil présent dans les lointains de l’espace ; la lumière de la raison partout visible en son éclat générateur de joie ; l’harmonie des tons qui désigne la réalité de l’art ; la musique pareille à une fugue qui glisse selon de subtils harmoniques, à peine élévation d’une note jouant avec une autre note ; la subtile poésie qui noie tout dans le luxe immédiat des affinités ; la douce onction d’une essence plénière qui est déjà un genre de médecine, annonce de guérison si, par aventure, quelque chose de fâcheux s’immisçait dans le précieux de l’instant. On est un genre de créature placée sous la tutelle du dieu Apollon, ce fils du Ciel et de Létô la Titanide, déesse de la Modestie et de la femme sage.

 

   FOU - On est là dans son corps de marbre et de calcite, assuré de ne jamais subir les outrages du temps pas plus que les intentions mauvaises qui feraient basculer dans les fosses de la pure incompréhension. On est là dans l’immobilité, pareille à l’eau paisible de la lagune qui ne craint rien des hommes - ils sont trop loin -, ni du ciel d’étain qui est la pure continuité de la plaque liquide, sa réverbération, son écho atténué -, il est attention généreuse à cela qui survient comme l’annonce d’une paix.  Mais est-on si résolu de vivre cette manière d’éternité heureuse qu’il faille s’abandonner à son destin avec l’ineffable trace de l’innocence ?  Toujours le feu couve sous la cendre. Toujours l’orage se dissimule derrière la nuée, toujours la violence des couleurs surgit dans les mailles atones de l’aube.

  

   S’anime un étrange sabbat.

 

   On vit dans la solitude comme si, au monde, seule notre présence justifiait les levers de soleil, les journées coulant le long des vallées, la perte du jour dans la diagonale imperceptible du crépuscule. Mais bientôt on se demande la raison de cette continuelle félicité, de cette unité qui semblerait n’avoir jamais de fin, ce luxe inouï de correspondre à son essence sans partage aucun, sans division ou accident qui en altérerait l’immense royauté. Mais voici que sous l’arche des pieds, venu du plus lointain de la terre, s’anime un étrange sabbat. Serait-ce un fleuve de laves en fusion ? Serait-ce le geyser impatient de libérer sa fougue ? Serait-ce une eau fossile qui attendrait l’instant de sa révélation ? Mais non, ces explications sont trop « naturelles » pour avoir un semblant de réalité. Elles sont trop courtes. L’homme est rarement préoccupé de nature, souvent indifférent aux emblèmes de la culture. Ce que cherche l’homme, à défaut de l’avoir jamais trouvée, son image reflétée jusque sur les rives océaniques, son esquisse gravée dans le tronc des arbres, l’empreinte de ses pas dans le limon fertile des consciences humaines. Rien que cela, une trace d’humanité qui lui ressemble et lui dise l’exception qu’il est, là, exposé à la pluie solaire, aux bourrasques, aux orages qui sillonnent les plaines de leurs lézardes bleues.

   

   Ça s’agite en dessous.

 

   Oui, toujours la violence succède au repos, toujours le yatagan à la lame courbe se substitue à la souple onction de la plume. On fait pivoter son regard vers le bas, on focalise ses sensations, on palpe les perceptions du bout aigu de sa lucidité, ce rasoir qui lacère le réel de son impitoyable curiosité. Ça s’agite en dessous, ça demande sa pitance, ça fait sa danse du ventre et ses ondulations lascives. Ça attire tel l’aimant et ça invite à la pliure du désir immédiat, à la soumission sans partage. Cela monte du sol, on dirait un lierre invasif qui veut coloniser son hôte, y trouver refuge en même temps que le réduire à l’esclavage. Dialectique du Maître et de l’Esclave par laquelle l’Histoire manifeste son étrange balancement. Un peuple détruit l’autre et le remplace, une civilisation s’impose qui recouvre la précédente d’une taie de cendres.

  

   Dionysos n’a rien à faire de l’éternité.

 

   Disant le lierre on disait en même temps le règne sans partage de Dionysos, ce dieu impétueux se vautrant dans le sang rouge de la vendange, se livrant à tous les excès imaginables sur tous les praticables du monde, se déchaînant partout où battent les oriflammes de la fête, partout où grimacent et gesticulent les oripeaux de la folie, où se rend le culte du priapisme  mettant en déroute le peuple entier des vierges et des communiantes effarouchées se cachant derrière des rideaux d’eau bénite. Mais il en faut bien plus pour mettre en déroute le fils de Zeus et de Sémélé la mortelle. Dionysos n’a rien à faire de l’éternité. Ce qu’il veut c’est la consommation immédiate du plaisir, la résolution sans délai du désir, la possession de tout ce qui exulte et se destine par nature aux joies puissantes de l’instinct sans frontière, aux inondations peccamineuses de la lubricité. Qui s’ingénierait à contrarier la puissance vinicole s’exposerait soit à périr sur le champ, soit à subir les derniers outrages. Choisissez donc le menu de votre mort, ce sera la dernière marque de votre volonté, l’acte ultime de votre liberté !

  

   On avait simplement disparu à soi.

 

   Ô combien il est heureux, un instant, de se laisser aller à la transgression à laquelle pousse l’Impétueux. Combien cet affranchissement, cependant, apparaît aussitôt dérisoire, factice, brodé des pierreries de l’impéritie. Certes on a cru fendre la cuirasse brillante d’Apollon, renoncer à l’éclat de ses rayons solaires pour se vautrer dans la soue dont on attendait qu’elle nous sauverait des ornières étroites de la contingence. Mais c’est bien le contraire qui a eu lieu, cette immolation de soi dans un festin qui n’était que l’annonce de son propre épilogue. En cela nous avions choisi la logique dionysienne qui est de créer de la mort avec de la vie, d’encenser la corruption en lieu et place de l’innocente pureté. On avait simplement disparu à soi, préférant au rayonnement de l’or la sourde mutité du plomb. On avait cru pouvoir faire procession en compagnie d’une joyeuse bande de satyres, entourés des panthères à la robe de nuit, des boucs aux odeurs musquées, des ânes à l’éthylique braiement.

  

   Ainsi la sagesse devenait supérieure à la folie.

 

   En réalité on  était  resté au seul lieu qui, un jour, pût nous accueillir, à savoir cette lumière que le corps diffusait de manière à être en harmonie avec l’intarissable beauté des choses. Un livre était grand ouvert sur la dalle de la poitrine qui semblait un lutrin dressé pour une étrange cérémonie, disposé à des fins d’un illisible rituel. Une salamandre y était posée tel le symbole d’une indestructible foi identique à cette belle jeune femme dont Paracelse prétendait que même les flammes ne pouvaient en atteindre l’être. Ainsi la sagesse devenait supérieure à la folie qu’elle tenait en son pouvoir. Enfin, de connivence avec le subtil Erasme, pouvait-on affirmer, commentant « La République » de l’inventeur des Idées :

 

    « Trouvez-vous une différence entre ceux qui, dans la caverne de Platon, regardent les ombres et les images des objets, ne désirant rien de plus et s’y plaisant à merveille, et le sage qui est sorti de la caverne et qui voit les choses comme elles sont ? »

 

  

   Quelque chance de connaître cette sapience.

 

   Tout ceci résonnait comme un écho de l’Epitre aux Corinthiens. Tout ceci disait l’impossible sagesse, la nécessité de tutoyer la grimaçante folie pour avoir quelque chance de connaître cette sapience dont tout le monde était en quête à son insu mais qui, tel « Le Mont Analogue » du poète René Daumal, reculait dans les brumes du ciel à mesure qu’on tâchait d’en atteindre l’inaccessible sommet. Toujours question d’une altitude qui se dérobe alors que les pieds demeurent rivés au réel avec la presque certitude d’en connaître tous les arcanes. Et pourtant…

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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