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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 08:44
Guette l’invisible.

 

                                                     Edward Hopper.

                                             South-Carolina-Morning1.

                                             Source : Genus Bononiae.

 

Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 08:44
Bien plus haut que soi.

« Extase ».

Œuvre : André Maynet.

 

   L’air est gris, bas, comme tissé d’une indicible chaleur. Sur le sol de sable convulsé (des traces de pas s’impriment, pieds humains mêlés à des piétinements d’animaux), il y a une manière de clameur souterraine, une douleur fissurant le sol d’où rien ne s’élève qu’une parole confuse, une sombre mélopée. Est-ce la rumeur des esclaves dans les champs de canne à sucre ? Ou bien des chants venus de la terre, là où le bouillonnement de lave fait son feu continu ? Ou bien encore le songe d’un enfant voyageant, à fond de cale, dans le ventre du brick cinglant sous la plume du Capitaine Mayne Raid ? C’est une telle confusion que de tâcher de lire l’illisible, que de s’essayer à deviner ce qui paraît dénué de sens parmi les galimatias de la langue terrestre et les plis infinis du doute. Rien ne s’élève qui dirait le dégagement de soi de la meute des apparences, rien ne dissipe le mirage qui fait ses éblouissements dans le puits profond des pupilles. Alors on cligne des yeux, on met sa main en visière au-dessus des arcades des sourcils, on plisse les paupières et la vue s’étrécit et le regard n’est plus que cette fente sur l’œil du saurien, à peine une meurtrière feuilletant quelques images indécises du monde. Terrible, tout de même, de ne pouvoir saisir du paysage que quelques strates d’ennui qui, d’elles, ne disent rien que la fermeture et le proche néant. Le sable est semé d’empreintes pareilles aux écailles de silex, aux nucléus, aux échardes de pierre qui sèment les plateaux en bordure de la Mer d’Arabie. Un éparpillement qui ne dit le passé qu’à l’aune du délitement, du vestige, du fragment, mais ne dit rien du présent et, à plus forte raison, de l’avenir. Seule connaissance possible, ce genre de puzzle dont rien d’autre n’est à tirer que le constat de son absence. On est là, comme des archéologues impuissants, les mains en battoir et les yeux rivés sur un sol refermé sur sa propre indigence à être. Et l’on ne voit même plus, dans le brouillard de l’imaginaire, les animaux assoiffés près du puits à balancier, la poulie de bois usé, la ligne d’horizon que mange un ciel privé de lumière.

Voilà, on est sorti de l’enchevêtrement, on s’est hissé depuis l’incompréhensible jusqu’à une aire dont on sait déjà qu’elle tiendra un langage plus clair, ouvrira la possibilité d’une vision, inscrira un dialogue habillé de quelque clarté. Ici s’arrête le sable dans sa fureur de tout dissimuler à la saisie de la conscience. Une route de bitume file tout là-haut en direction du ciel. Elle nous dit la présence des hommes, leur volonté de figurer dans l’ouvert, de tracer dans l’inconnu les espaces heureux de la clairière. Les lames des palmiers flottent haut dans l’air chargé d’embruns, la mer est si proche dont on entend la belle symphonie. Ici et là des enclos où vivent les nomades avec leurs bêtes, leurs outils, les dromadaires aux larges pattes grâce auxquels ils sont les seigneurs du désert, puis les hommes fiers qu’entoure l’ample daara blanche pareille à un cercle d’écume. C’est à peine si l’on voit leur allure, leur progression tellement elle est confondue avec la dune, la brume solaire, les filaments des étoiles lorsque la nuit fait sa tache d’encre du nadir au zénith. Tout est si léger, si aérien et l’on croirait un souffle imperceptible de l’alizé ou bien la respiration de l’harmattan si près de basculer dans le sommeil.

On est arrivé au sommet de quelque chose, on ne sait pas très bien quoi mais, soudain, on se perçoit si éthéré et c’est comme si on vivait avec la simplicité de la jarre, pareil au col harmonieux d’une amphore, à la douceur d’un marbre antique dans la lumière d’un musée. Tout se déplie infiniment et l’on sent, à l’intérieur de soi, un immense flottement, on entend le chant d’une source originelle, on se perçoit comme sur le bord d’une margelle avec, au-dessus de sa fontanelle le glacis d’un azur. Mais qui est donc cette femme-oiseau à la vêture blanche immensément étendue, aux ailes telles un cristal, au bouquet de fleurs qui tisse l’air de ses notes parfumées, quel est ce tintement d’un songe qui parcourt à la vitesse de la lumière les contrées célestes ?

En bas, tout en bas de l’irréelle scène se tient Béatitude, Contemplative qu’à notre tour nous découvrons dans un genre de stupeur. D’elle nous pensions la consistance de rêve, la texture d’une gaze onirique, la fragilité d’une dentelle, jamais la possible réalité, le surgissement parmi le peuple des Egarés et des Incrédules. Pourtant Divine est bien là dans sa posture si naïve, si naturelle, si extatique que nous la croirions venue d’un outre-monde, d’une planète si éloignée que nos yeux humains ne pourraient même pas en envisager quelque esquisse approchante. De quoi est-elle saisie qui la porte au-dehors d’elle dans cette manière de figuration mystique, lieu ordinaire de la sainte, de la possédée ou bien de qui connaît la folie en son intime ? Les frontières sont si floues qui, du génie, basculent dans la chimère, dans la phantasia où souffle le vent délétère du néant. Et pourtant nous la sentons si proche de nous dans son éloignement. Insoutenable tension dont nous nourrissons notre espérance de la voir toujours, de ne la toucher jamais, de la deviner éternellement.

   L’ovale du visage est si beau qui nous dit la pureté, la noblesse du sentiment, la muette supplique en direction des étoiles, ces métaphores d’une connaissance à toujours faire sienne, réalité lointaine, impalpable, comme le vol du désir dans l’âme de l’amante. L’abri des cheveux, cette inapparente résille, ce voile discret effleurant à peine le masque blanc du mime ne fait son buisson de cendre qu’à mieux nous indiquer la nécessité du rêve, sa disponibilité, la demande de sa constante efflorescence par laquelle, sans doute, nous nous approchons de nous avec la plus juste visée qui soit. La bouche, ce feu atténué qui nous parle la belle langue de la passion. Les lèvres, cet arc entr’ouvert qui met en relation l’intérieur et l’extérieur, cette porte médiatrice du langage, il nous semble l’entendre adresser au ciel une incantation dont jamais nous ne percerons le secret, dont seulement nous devinerons la subtile harmonie, ce poème tendu dans l’aire souple du silence. La colline des épaules, cette falaise telle une Albion suspendue au-dessus du vide, nous en éprouvons la subtile courbe, nous y demeurons par la pensée, pareils au fier goéland glissant ses plumes blanches dans la démesure du ciel.     Plus bas, l’éminence d’une gorge si discrète, on en devine les aréoles qu’on croirait être de faibles signaux perdus dans la trame d’une brume. Insaisissable. Jamais nulle extase ne saurait s’enfermer dans quelque nasse que ce soit. Son essence est faite d’une admiration sans limite, mais aussi se devinent en elle, dans l’architecture de son être, aussi bien la peur, la stupeur, la transe, toutes dispositions grâce auxquelles échapper ou bien tenter de s’affranchir d’une réalité aux angles vifs, aux violentes morsures, aux attaques sournoises. Entourant le cou, ceinturant l’éminence du torse, un lacet de cuir est là pour seulement nous rappeler la lourdeur des contingences, la nature de geôle dont l’existence est la troublante allégorie alors que, levant les yeux au ciel, nous implorons la délivrance. Qu’y a-t-il qui s’inscrit sur le ventre des nuages comme signes de notre liberté dont l’extase serait l’incontournable véhicule : la foi ; le visage absent de Dieu ; l’art en ses multiples œuvres ; l’épiphanie de l’amour, ce mirage dont l’absence est une brûlure ; la persistance des Idées immuables et éternelles que notre âme contemplerait comme son propre reflet ? Il est si exténuant de penser dans l’opacité de l’heure et nos mains sont ouvertes sur le Rien, seule fin que la félicité nous promette en guise d’accès à un savoir immédiat. Celui-ci est-il envisageable en quelque manière ? Ne sommes-nous pas, en notre fond, que des quêteurs d’Absolu ? Mais qui apaisera donc nos tourments ? Il est di difficile de voir parmi les mirages du désert et les tempêtes de sable. Si difficile !

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 09:21
Le rêve prémonitoire de Léna.

Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

  

   Léna-du-Lac.

  

   Le lac est grand, aux parois vertigineuses, pareilles au cône d’un volcan. Sur les bords la terre est craquelée, disposée en damiers aux couleurs de métal. Tout en bas l’eau bouillonne comme attisée par un feu invisible. Peut-être une forge mystérieuse. Peut-être des éruptions magmatiques qui font leurs sourdes traînées dans la roche semée de bulles. Des souches aux formes animales flottent par endroits, parfois se renversent, plongent dans la masse visqueuse. Bondes suceuses qui engloutissent toute manifestation d’être.

   De grands trous par lesquels la meute liquide s’écoule avec un bruit de râpe, d’inquiétants borborygmes, des clameurs sans fin. Trous dans la densité de la nappe. Tout demeure en suspens tout autour, gouffre laissant voir la désolation de l’abîme, la perte de la présence dans d’abyssales fosses. Parfois des geysers qui fusent dans l’air, précédés d’un sifflement lugubre. Rien ne tient. Tout se fragmente à l’infini. Terre-puzzle qui ne reconnaît plus sa topologie, qui acquiesce aux ordres impérieux venus d’on ne sait où comme si un outrageux destin en avait décidé la marche. Aveugle. Obstinée.

 

   Léna-des-vestiges.

 

   Village. Ancien. Vétuste. Isolé. Décor de cinéma ou bien de théâtre. Zones périphériques. Faubourgs lépreux. Murs lézardés, semés de crevasses, parcourus d’aires de ciment desquamé. Une rivière se fraie un chemin parmi les accumulations de galets usés. Des fabriques à moitié ruinées dressent ici et là leurs étiques châteaux de cartes. Murs de briques à claire-voie, volées de poutrelles suspendues dans la poussière grise. De grandes entailles laissent voir d’antiques métiers à tisser avec leurs porte-fils décharnés, leurs navettes inutiles, leurs peignes aux dents ébréchées.

   Par les fentes des vitres s’engouffre un vent maléfique qui fait bouger les cintres, se balancer les poulies, s’entrechoquer les cônes de tôle des anciens luminaires. Architecture de désolation et de mort qui ne laisse plus éprouver, de son ancienne réalité, que quelques nervures battant l’air, limbe au sol écartelé par l’implacable usure des ans. On croirait les restes d’une banlieue qu’une explosion aurait dévastée. Plus rien ne tient que ce squelette dressé le long de sa propre confusion.

 

   Léna-des-Ruines.

 

   Sous le ciel cloué de chaleur (de grands éclairs blancs rayent le ciel), l’immense rocher pyramidal qui porte la Citadelle est semblable à la physionomie d’une termitière. Des creux partout. De sombres excavations. Des trous comme dans une meule de gruyère. Quelques arbres rongés par la mousse, recouverts de lichen lancent dans l’espace leurs bras efflanqués. On pourrait aussi bien atteindre sa cime de l’intérieur, longeant les galeries humides, rampant le long de margelles étroites, contournant des résurgences liquides.

   Alors on arriverait au centre de la Citadelle. On la verrait du dedans avec ses enceintes découpant sur le vide ses pans chancelants, ses tours de guingois, sa chapelle ouverte à tous vents, son moignon de donjon, ses barbacanes aux merlons tailladés par les assauts du temps. Sa lourde porte de bois dont il ne demeurerait que quelques traverses, des clous forgés, des ferrures faisant leurs angoissants hiéroglyphes.

 

   Confluence des rêves de Léna.

 

   An centre de ce feu onirique, de cette déflagration d’images vides, chancelantes, constituées de trous et de riens, de pertes et de manques, de disparitions et de vertiges, Léna s’est tenue toute la nuit dans l’attitude d’une visionnaire. Elle n’était nullement présente au bord du lac, pas plus qu’elle ne visitait les vestiges des anciennes fabriques, ni ne hantait les pans de murs hallucinés de la Citadelle.

   Elle était extérieure à tout ceci mais nullement absente à ce qui s’y déroulait, s’y jouait en creux, pourrait-on dire, de la mesure exacte de la condition humaine. Car Lac, Vestiges, Ruines se donnaient comme écho des préoccupations et des angoisses de la Voyeuse. Toute cette présence-absence, tous ces manque-à-être des choses se superposaient aux siens, à cette étrange vacuité qui courait à bas bruit au-dessous de sa peau, gagnait les faisceaux de muscles, s’infiltrait dans les tubes creux des os. Toute une pantomime se déroulant sur une scène que les acteurs auraient désertée. Il n’y aurait plus que les tréteaux, les treillis des passerelles, les rangées de cintres, la toile de fond sans paysage, le rideau faseyant dans le vide, le trou du souffleur devenu mutique.

 

   Un jeu de miroir réciproque.

 

   Jeu éternel de renvois de la présence humaine au monde, du monde à la présence humaine. Hommes, Femmes toujours intégrés, corsetés, noyés dans le mouvement des choses, plongés dans leur lexique, entraînés dans leur sémantique. Aussi bien du sens. Aussi bien du non-sens. Hommes, Femmes, toutes présences toujours prises dans un mouvement spéculaire. Je reflète le monde comme il me reflète. Continuelle activité de projection, éternelle manifestation de mon égoïté en direction de cette altérité qui se donne à voir tout en me constituant, en m’accomplissant en tant que celle que je suis, envers et contre tout.

   Le vide que j’éprouve en moi comme une privation n’est jamais que la vacance mondaine qui se rapporte à mon propre questionnement. Je suis toujours auprès du monde, jamais séparée. Le Sujet faisant face à un Objet n’est que l’invention objectivante de la modernité. A moi seule je constitue un monde qui n’est « autre » précisément que ceci ou bien cela que je vois du monde, qui parle en son langage alors que j’emploie le mien à le mieux saisir.

   Mais quelle image donc nous permettrait de mieux cerner cette réalité relationnelle que celle du chiasme, cette « disposition en croix » qui ne doit pas se laisser lire seulement selon son aspect topologique mais en tant que signification interne d’une réalité que se donne à chaque fois entre deux entités et les unit en raison même d’une affinité, d’une rencontre, d’un univers communément partagés. C’est ici au sein du nœud, dans la confluence que surgit le point focal d’une mutualité, d’une coalescence des destins. Du monde. Du mien.

Le rêve prémonitoire de Léna.

Chiasme.

Encre de Chine.

Œuvre : Isabelle Antoine.

 

 

 

   Léna-en-son-miroir.

 

   « Miroir » est ici l’interprétation métaphorique-symbolique de cette plaque de métal auquel Léna fait face. Or, ici, « faire face » veut simplement dire « donner visage » à une chose. Aussi bien à cette surface qui me visite à l’aune de son étrangeté. Aussi bien à cette réification, à cette chose que je deviens moi-même, confrontée au monde nu, vertical, abscons de ce qui semblerait ne jamais pouvoir recevoir de signification ultime.

   Comment, en effet, faire coïncider deux univers aussi étranges sans tomber dans la subjectivation de l’objet, sans se précipiter dans l’objectivation du sujet ? Il faut se résoudre à penser en chiasme, à affecter aux deux représentations une valeur symétrique, à savoir que la présence de Léna en cet instant précis ne peut recevoir de réponse que de l’objet qui la toise, de la même façon que l’objet-plaque-miroir n’aura de sens immédiat qu’à être confronté à qui l’a en vue, à qui le détermine.

  

   LES ENJEUX ou les EN-JEU :

 

   Pour un instant devenons Léna confrontée à cela même qui la questionne en son fond, la trouble, la laisse dans l’indécision d’elle-même.

 

   « Je suis cette figure qui cherche et ne trouve point. Que découvrir, en effet, hors cet espace hostile qui se dresse à la manière d’une confondante énigme ? Y aurait-il seulement un reflet, une clarté, l’esquisse de qui je suis me revenant de droit, me disant la singularité de mon être. Mais non, tout est confusionnel, tout est brouillé, tout est illisible et il me semble retrouver ces images fuyantes, imprécises, déstructurées, fragmentaires des rêves qui ont fait de ma traversée nocturne une toile criblée de creux, tout existant sur le mode du fragment, de la parcellisation, du manque, de la disparition, de la déconstruction comme si, après l’épreuve, au réveil, ne devaient subsister de mon être-onirique que cette dentelle, ce réseau de fils lâches, cette tapisserie dans laquelle n’apparaîtraient plus que les lignes d’un plan, non la beauté achevée d’un édifice, non le rayonnement d’un temple avec, gravé en son fronton, la lumière d’une possible joie ».

 

   Méditations annexes. 

 

   Le désarroi de Léna est palpable comme pourrait l’être celui d’un individu en voie d’achèvement, dont le Démiurge n’aurait encore nullement façonné les outils devant la porter au monde : l’entièreté d’un corps avec sa belle autonomie, son harmonie inépuisable, sa grâce, son devenir empreints de lumineux projets. Ce qui est demeuré dans l’inaccomplissement, ceci : le métal-miroir, taché, parsemé de rouille, griffé à maints endroits ne pouvait « refléter » en toute hypothèse qu’une anatomie privée de ses prédicats essentiels. Une partie du visage, un buste s’effaçant à même sa présence.

   Le rêve, double halluciné de la vision spéculaire n’a reproduit du réel qu’un spectacle tronqué, inachevé, l’Artisan ayant remisé ses gouges avant que l’œuvre ne soit achevée. Conséquence : mortel ennui de n’être qu’une forme en devenir, non une réalité-humaine en possession de l’entièreté de ses attributs. Rêve-Plaque ont tout déstructuré. Rêve-Plaque se sont arrêtés en chemin, ne laissant qu’ornières et fondrières, nids de poules et crevasses par lesquelles faire se conjoindre, pour le Sujet, perte de soi et sentiment d’incomplétude.

   Léna, privée d’un regard synoptique qui l’eût conduite à la perception du Soi en tant que totalité se vit dans la forme d’un corpuscule, d’un éclatement auxquels il semble bien que son air résigné la condamne. Le visage n’a plus de place où croître, de projet à habiter autre que celui d’un tragique enfermement. De la confrontation de la chair et de la matière ne peut résulter que le mur hauturier de l’absurde, sorte de mythe se Sisyphe en acte. Ici la plaque têtue, hostile, intervient en lieu et place du rocher comme preuve irréfutable du nihilisme accompli. Après cela, sans doute n’y a-t-il plus autre chose à penser que l’espace du Rien. Ou du Néant, ce qui, bien sûr, revient au même.

 

 

 

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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 09:06

 

Je cherche l'homme.

 

 jcl-h.JPG

 Diogène par Jean-Léon Gérôme, 1860,

 

Walters Art Museum (Baltimore)

 ***

 

  Diogène avait quitté les rues d'Athènes de bon matin, seulement vêtu de son tribôn couleur de terre, grand manteau dont il ne se séparait jamais, l'utilisant pour improviser le lit de  sa couche dans la jarre qu'il habitait, là où ses auditeurs venaient écouter ses discours. Il tenait dans la main gauche son habituel bâton de marche alors que sa légendaire lanterne l'éclairait d'un faux-jour dans la lumière neuve de l'aube. Les Athéniens, à cette heure matinale, dormaient encore dans le frais de leur demeure et la cité reposait dans le calme. Calme que Diogène s'ingéniait à troubler, criant à tout bout de champ, à qui voulait bien l'entendre une phrase qu'il tenait pour importante :

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Et, disant cela il frappait les dalles de pierre d'une façon aussi régulière que le battement du métronome. Quelques bons citoyens  tirés de leur sommeil par le vacarme du Cynique apparaissaient dans le cadre d'une fenêtre, visages hirsutes, puis disparaissaient aussitôt dans l'ombre de leurs demeures.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Diogène ne se lassait pas de ressasser son antienne, comme si sa vie en eût dépendu, s'éclaircissant parfois la gorge d'une goulée d'eau fraîche puisée à sa gourde. Diogène, en effet, ne se distrayait jamais de la tâche qu'il s'était fixée et, ce jour-là, il cherchait l'homme, avec le secret espoir d'en trouver enfin un. Car, vivant au fond de sa jarre, s'il rencontrait de nombreux spécimens de l'espèce humaine, il n'en trouvait aucun qui le satisfit pleinement. Mais sans doute son exigence était-elle démesurée ou bien demandait-il à ses pairs de témoigner d'un héroïsme dont ils paraissaient, pour la plupart, faire l'économie. Certains étaient égoïstes, d'autres pleutres, d'autres peu enclins à la morale ou à l'accueil de leurs prochains et en tant que Philosophe, il ne pouvait se contenter de confier le genre humain à de si piètres destinées. C'est pour cette raison qu'il battait la campagne afin de trouver le Sujetde sa quête.

  Le soleil commençait à faire sa course arquée dans le ciel et les collines  s'animaient de quelques mouvements. Bientôt il aperçut quelques Bipèdes qui se rendaient aux champs, une houe sur l'épaule. Il croisa des cultivateurs, il rencontra des bergers, leurs troupeaux de chèvres et de moutons; il croisa des pèlerins qui se rendaient sans doute à quelque temple; il croisa des porteurs d'eau, de jarres d'huile, des porteurs de pierre se disposant à bâtir une demeure; il croisa des mendiants une sébile à la main; il croisa des sourciers en quête d'eau; il croisa des meuniers portant des sacs de farine, des forgerons allant livrer des outils sortant de la forge, des potiers chargés d'amphores ventrues et de plats de cuisine; il croisa des charpentiers et leurs troncs mal équarris, des artistes dessinant des ramures d'oliviers; il croisa des citoyens sans métier identifiable, des chemineaux, de probables aristocrates, des poètes versifiant sur la beauté de la nature, des philosophes sans doute versés dans quelque panthéisme; il croisa donc toute une théorie d'Existants auxquels il demanda, sans coup férir et avec la même force de conviction:

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Il ne s'attira que des regards étonnés, des physionomies fermées, des attitudes interrogatives. Les hommes - car il s'agissait bien d'hommes de chair et de sang -, semblaient ne pas comprendre en quoi consistait la démarche de Diogène-le-chien. Hommes,ils l'étaient aussi bien dans leur anatomie que dans l'exercice d'un métier ou d'une disposition à la finitude. Certainement, ils ne pouvaient penser au sous-entendu philosophique du penseur de Sinope, lequel remettait en cause ce fameux "l'Homme" platonicien, cette Idée, cette Forme pareille à une essence brillant au firmament de la pensée; les hommes terrestres, inclus dans le sensible, n'en étant que de pâles copies. Par sa question itérative, Diogène voulait métaphoriser l'impossibilité de "l'Homme" - cette pure abstraction -, à figurer parmi "les hommes"concrets dans lesquels s'inscrivait, à tout jamais, la loi irréversible de l'entropie par laquelle leurs destins étaient scellés.

 

  Cependant qu'il marchait et qu'il commençait à gravir la pente qui l'amènerait au sommet d'une colline d'où se découvrait Athènes et le bleu infini de la Mer Egée, Diogène avait perdu le sens de sa question philosophique, ne cessant cependant de répéter son antienne aux quatre vents :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Là où il était arrivé ne soufflait qu'un air acide et froid, qui n'invitait guère à la contemplation ou bien au dialogue, fût-il platonicien. D'ailleurs, comment l'instaurer ce fameux dialogue, comment créer les conditions d'un colloque singulier, alors que l'on est seul, au sommet d'un monticule de terre, près du ciel, avec la mer immense à l'horizon la lumière intense du soleil et, tout en bas, le quadrillage anonyme de la cité, sa géométrie abstraite ? Nul homme n'était là, Majuscule ou bien minuscule, éternel ou bien mortel, sauf le flottement dans l'air du tribôn pareil à une voile échouée en plein éther. Le Philosophe de Sinope était là, au bout de la terre, tenant son bâton dans sa main droite alors que sa main gauche, hissant la lampe à hauteur de son visage, faisait son mince crépitement de flamme. Le jour baissait bientôt, portant avec lui des ombres déjà longues, virant à l'outremer. Diogène hissa la mèche de la lampe qui répandit autour d'elle un crépuscule hésitant. Il commença à redescendre les degrés de la colline, ne cessant de répéter la formule magique qui, maintenant s'était vidée de son suc :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  A mesure que Diogène redescendait les degrés de la colline, c'était comme s'il s'était obligé à faire sienne la dialectique descendante de Platon. Plus il progressait, plus il quittait les hauteurs de L'intelligible, là où le Soleil vivait encore d'un merveilleux éclat, pour plonger dans la stupeur sombre et étroite du sensible, de son étroitesse, de son absurde contingence. Les hommes qu'il avait aperçus lors de son ascension avaient subitement disparu, comme absorbés dans la toile d'encre de la nuit.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  La complainte de Diogène, parmi les rumeurs de la campagne, ne s'imprimait guère sur les choses qu'à titre d'une dérisoire brise existentielle. Les bergers, les potiers et autres forgerons étaient maintenant attablés autour de quelque repas qui leur restituerait l'énergie que le labeur leur avait ôtée. Athènes s'apprêtait à vivre ses derniers fastes à l'abri des façades que fermaient de lourdes portes de bois. L'agora ne bruissait plus d'aucun échange et les rumeurs sophistiques s'étaient éteintes comme des brandons recouverts de cendre. Déjà beaucoup dormaient, hommes malgré eux dans le sommeil qui étendait ses larges ramures. Sans doute quelques lettrés, ou bien des poètes faisaient-ils un tour du côté de l'Intelligible au terme de la dialectique ascendante que le rêve mettait en place à leur insu.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Diogène, maintenant, était arrivé au dernier palier qui le reconduisait à sa condition sombrement végétative, entouré de ses chiens qui, désormais seraient ses seuls interlocuteurs. Dévisageant sa lanterne comme il l'eût fait du plus fidèle de ses compagnons afin d'y trouver une once de réconfort, le Philosophe sut, tout à coup, irrémédiablement, que son sort était scellé à cette jarre qui constituait son univers, à cette absence définitive, aussi bien de l'Homme en tant que condition suprême, que des hommes considérés à l'aune de leurs contingences. Là, au pied de ce temple qui contenait l'image du dieu, sur les dalles de pierre, visibles métaphores d'un destin scellé d'avance, Diogène savait enfin qu'il n'avait jamais été que le seul homme sur terre, que les autres hommes n'étaient que des illusions reflétées par son esprit incandescent ou bien des ombres  que sa lampe projetait sur la mur de quelque caverne. Cette célèbre "allégorie de la caverne", il la portait en lui sans même en ressentir le travail souterrain qui traversait son âme à la vitesse des comètes. C'était comme une racine surgissant du sol qui vous emportait bien au-delà de vous. Diogène n'avait jamais brandi sa lanterne au hasard des rues, proférant sa phrase comme on élève un étendard, sans bien en saisir l'urgence. Chercher l'homme, n'était que l'amener à briser les chaînes qui le retenaient esclave au fond de la caverne, alors que le Bien souverain, sous l'espèce du Soleil, brillait des mille feux de la connaissance, diffusait la couronne de la vérité dont les hommes devaient se saisir afin de devenir cet Homme  universel dédié à la contemplation de la beauté.

  Diogène, fatigué par les émotions de la journée se sustenta d'un repas frugal, s'allongea dans les plis de son tribôn, entouré de ses chiens fidèles alors que la nuit coulait autour de la jarre pareille aux hésitations de la pensée avant qu'elles ne trouve son lit. Dans le ciel, les étoiles faisaient leurs trous d'épingle; la Lune sa traînée blanche. Les songes se répandaient partout sur l'ensemble de la terre, envahissant la moindre parcelle cédée par la conscience. Les hommes, endormis, avaient renoncé à tout questionnement et leur imaginaire flottait dans le ciel comme une voile portée par les ombres prolixes de la nuit.

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

     La supplique de Diogène parcourait l'espace infini du ciel en faisant ses étoilements libres dont on ne savait plus très bien l'origine. Peut-être était-ce l'homme qui, dans un sublime face à face se posait la question à lui-même, comme si, de toute éternité une telle question n'eût jamais trouvé d'épilogue ? Peut-être était-ce, simplement, le temps qui s'interrogeait sur la place de l'homme en son sein : fugacité de l'instant ou bien mesure de l'éternel retour du même ? Ou bien l'espace cherchant un lieu dans lequel faire sens ? Ou bien Ève en quête d'Adam ? Ou bien le langage cherchant dans l'Existant une possible assise ? Vraiment personne ne pouvait savoir et le ciel faisait tourner ses étoiles en attendant que le jour vienne clore cette éternelle énigme :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Considérations post-fictionnelles : Au terme de cette fiction philosophique, il convient de se questionner, ce qui est toujours la tâche de la pensée. Et ce questionnement, bien évidemment, nous concernera en propre, comme il s'adressera à l'ensemble des humains pour lesquels "il en va de leur être"sur la courbure de la terre. Ne serions-nous pas des Diogènedavantage attirés par l'immédiate présence "des hommes", à savoir une relativitéhautement préhensible, plutôt que de nous contraindre à nous saisir de cette image de "L'Homme", cette manière d'absolu dont nous ne percevons que quelques éclairs à l'aune de notre trop brève intellection ? L'absolu- cette chimère -, nous n'en aurons guère d'idée plus précise qu'en convoquant tout ce qui transcende les catégories habituelles de l'exister afin de se diriger vers une compréhension de l'Être. Mais que l'on n'aille pas se méprendre. La Majusculeà l'initiale de l'Être ne fait nullement signe en direction d'une quelconque divinité, pas plus qu'elle n'indique la présence de Dieu. Plus qu'une simple fantaisie typographique, les amateurs de philosophie y repéreront la trace du passage de la catégorie de l'ontique à celle de l'ontologique. Toute chose parvenue en son être est si proche de ses fondements, de son origine qu'elle ne s'illustre plus qu'à titre d'essence. C'est donc de sublime dont il est question.

  Et maintenant si l'on revient à l'absolu, on en trouvera les efflorescences dans l'Art et ses œuvres, dans l'Histoire lorsqu'elle porte les grandes civilisations, dans la Politique faisant de chaque citoyen un homme libre, dans les apparitions majestueuses de la Nature, dans les grandes conquêtes de l'Esprit, dans les hautes valeurs de la Conscience. Diogène gravissant les pentes qui le conduisent au sommet de la colline - cette montagne en réduction -, ne fait que franchir symboliquement les degrés qui l'amènent vers un rayonnement de l'Être, à savoir cet Homme idéal dont il combat l'idée à défaut, sans doute, de pouvoir s'en approcher. Mais, aussitôt entrevu, cet Être aveugle Diogène, lequel préfère amorcer une redescente vers de plus confortables assises, celles des hommes multiples et rassurants qui habitent les terres cultivées et les demeures de la cité. Perte de "L'Homme" afin de mieux retrouver "les hommes". Abandon de la Transcendance afin de mieux se confier à l'immanence. Du reste, il est un symbole dont Diogène est l'éternel porteur, qui illustre cette constante fuite d'une vérité apparaissant à l'horizon. Ce symbole est celui de la lampe dont la faible capacité  ne peut guère éclairer que les ombres alentour et révéler quelques présences proches, humaines, animales, végétales ou bien objets divers. Diogène eût-il confié sa vue à la puissance du soleil, alors se serait éclairée une vérité étendant son empire aux limites de l'univers. Le soleil illuminant la totalité, alors que la lampe ne mettait en relief que quelques fragments successifs. Finalement tout est question de regard. De regard de l'âme, cette belle disposition de l'être que nous sommes à embrasser bien plus que nos propres contours pour aller au-delà des apparences ordinaires chercher cet "Homme" que nous habitons et dont, souvent, nous nous absentons.

 

 

 

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 09:32
Esthétique de l’absence.

                                                      Edward Hopper.

                                                      Chambre d’hôtel.

                                                          Source : Wikipédia.

 

 

 

 

   Absence au monde.

 

   Elle, l’Absente, comment l’aborder autrement qu’en la retirant du monde, ce monde qui semble si lointain, abstrait, dénué de sens ? Car comment attribuer sens à la communauté des choses sensibles si elle ne se donne nullement à voir, ne se prête aucunement à être entendue, se retire de toute possibilité d’être saisie ? Ici se laisse percevoir une telle solitude qu’elle reconduit à des lieues tout ce qui n’est pas elle, tout ce qui, en une certaine manière, ne se conforme pas à son essence qui est celle d’un absolu. L’exil est si prégnant, si densément figuré qu’il pourrait se décliner sous les espèces d’une matière molle, inconsistante, sur laquelle jamais on n’a de prise : glu, mélasse, poix, enfin toute substance dont l’équivalent psychologique, l’état d’âme tutoient les escarpements aporétiques par lesquels on devient soi-même pure illusion existentielle. En être le fugitif Voyeur (nous ne regardons jamais longuement la perte d’un être), nous reconduit déjà à une inclination mélancolique dont nous aurons du mal à nous exonérer et qui fera son trajet à bas bruit dans la complexité de nos pas hasardeux alors même que nous croirons en avoir oublié le lancinant motif.

 

   Quelques clignotements.

 

   Certes, du monde extérieur nous recevons bien encore quelques informations, nous recueillons quelques clignotements qui sont de pures présences virtuelles, des effleurements métaphoriques. D’abord la lumière, blanche, crue, genre de flux irrépressible dont on pourrait penser qu’elle n’est douée que de maléfiques intentions, éblouir, contraindre à demeure, faire plonger dans une cruelle cécité. D’autres signaux sont apparents, lesquels sont si abstraits qu’ils se manifestent dans le genre de choses dénuées d’un langage clair, privées d’une sémantique qui en donnerait une clé compréhensive humainement envisagée. Ainsi le bleu impénétrable du mur est pareil à un ciel aveugle où même les oiseaux se perdraient dans l’absence de repères. Ainsi le vert cru du fauteuil qui ne fait signe qu’en direction de lui-même, non d’une végétation accueillante, d’une frondaison abritante, d’une prairie qu’un troupeau pourrait habiter de sa bucolique présence. Ainsi le jaune soutenu, hautement solaire, lequel n’est nullement la teinte ordinaire du ciel, mais plutôt d’un éther foudroyé par la violence de Tournesols van-goghiens en quête d’une impossible profération. Ainsi cette couleur rougeâtre et brune des meubles qui ne seraient identiques qu’à des terres hallucinées ou saisies de démence.

 

   De sinistres feulements.

 

   Ici, la palette est si ardente, sans concession à quelque esthétique que ce soit, sans partage d’une possible joie, sans ouverture onirique qu’elle nous apparaît comme une simple éviction de tout ce qui serait extérieur à sa cruelle présence. Nul repos mais une polémique verticale des tons, nulle halte qui favoriserait la méditation mais des valeurs qui bousculent et harcèlent, nul silence mais de sinistres feulements qui disent le danger et consignent à demeure. On est là, clouée dans la clarté du jour, hébétée de toute cette puissance que l’on redoute et fuit, de toute cette clameur dont on ne peut qu’être la victime expiatoire comme si, de toute éternité, l’on devait demeurer dans son enceinte de peau et racheter un crime dont on aurait oublié jusqu’à la moindre trace. Condamnée à cette retraite forcée, à ce cloître en soi avec la certitude de n’en pouvoir jamais échapper.

 

   Absente aux choses.

 

   Absente aux objets pour la simple raison que lesdits objets sont absents à leur propre présence, différés qu’ils apparaissent de leur habituel usage, décalés de leur quotidienneté. Toujours les choses se donnent à nous dans une manière de pure évidence, raison pour laquelle nous ne nous interrogeons guère à leur sujet. En effet, questionnerions-nous la chaise de paille ou bien la crédence qui habitent notre séjour dans une discrète familiarité ? Certes non puisqu’ils partagent notre vie avec l’air naturel qui sied à l’ordinaire, au purement donné matériel qui s’efface à même son existence.

   Le lit, ce confident du sommeil, ce médiateur des rêves, voici qu’il devient ce siège horizontal sur lequel la Lectrice s’est posée afin de meubler le temps, peut-être tromper une attente. Le fauteuil de velours vert ne se dispose nullement à accueillir un visiteur - sa fonction habituelle -, mais sert de reposoir à un effet vestimentaire ou à un linge de couleur. Les deux autres meubles dont on peut supputer que l’un est un piano, l’autre une commode, ne nous disent leur être qu’avec la parcimonie des objets partiellement dissimulés à la vue. Les bagages sont fermés et ne se laissent interpréter nullement comme vecteurs de voyage car ils demeurent scellés sur un secret qui demeure illisible. Le bustier de couleur orangée se donne dans l’étrangeté, l’équivoque et l’on ne peut éviter de se questionner sur cette fantaisie vestimentaire qui vêt le haut du corps alors que le bas demeure visible, étonnante dialectique d’une réserve qui jouerait avec une touche d’impudeur, d’auto-exhibition de soi dans le mystère de cette chambre anonyme. Le livre, ce luxueux présent qui ouvre quantité d’horizons, le voici dépourvu des caractères imprimés qui en constituent la singularité, se trouvant ramené à l’apparence d’une chose contingente parmi tant d’autres.

   Afin de ne pas s’égarer dans une densité matérielle qui les annule, les objets ont toujours besoin d’être investis d’une qualité que seul le regard humain peut leur conférer. Ainsi telle méridienne qui invite au repos. Ainsi telle bibliothèque dans le clair-obscur de laquelle luisent les maroquins parcourus des milliers de signes de la beauté. Dévoyés de leur usage propre ils finissent par abandonner leur fonction insigne, ils chutent dans une absence qui les prive de toute signification particulière, ils deviennent de simples distractions de l’espace, genres de cariatides usées qui se fondent dans les pierres de l’entablement qu’elles sont censées soutenir.

 

   Absence à soi.

 

   Tout Sujet est d’abord affirmation de soi. Tout y concourt dès l’instant où les signes du corps, les délibérations de l’esprit portent haut la destinée de la figure humaine. Or, ici, l’Esseulée semble disparaître dans l’image qui devrait la révéler aux yeux du monde. L’attitude générale est celle d’un dénuement, d’un accablement, d’une lassitude qui courbent l’anatomie vers l’avant dans ce qui se laisse voir à la façon d’une résignation. Le visage, qu’éteint la coiffe cuivrée, se dissimule dans une ombre à la si faible lisibilité que rien ne s’y imprime de l’épiphanie humaine. Ni le lustre du front, ni l’éclair des yeux, pas plus que l’arc des lèvres dont nous attendons toujours qu’il dévoile, au travers d’une riche volupté, la magnificence du langage. Tout est atone qui signe la biffure de l’empreinte anthropologique. Et ce corps voûté qui se livre tel la défaite consécutive à quelque combat, telle la pliure de l’âme en sa cruelle incarnation. Les bras incurvés accentuent cette impression d’abandon. Seul l’éclair des cuisses et des avant-bras rehausse cet aspect de lourde passivité, alors que les jambes se perdent dans l’ombre portée du lit.

 

   Absents à nous-mêmes.

 

   Alors, Voyeurs désemparés, l’on ne peut que se perdre en hasardeuses conjectures. Qui vont de l’immobilité du Sujet tétanisé par quelque angoisse dévastatrice à la poursuite d’une complainte intérieure teintée d’un mortel ennui en passant par toute la gamme des tons des sentiments humains, depuis la glace de la totale indifférence jusqu’aux feux mal éteints d’une passion exclusive. Regardant ce dérangeant spectacle avec la nécessaire stupeur qui lui est associée, il s’en faudrait de peu que nous ne devenions absents à nous-mêmes en raison d’un simple phénomène de sympathie ou de participation. C’est toujours ainsi, la tristesse des autres nous désespère et nous met en position d’être désorientés. Cependant nous n’avons de cesse de nous accrocher au moindre écueil qui flotte à la surface en tant qu’objet salvateur. Pour cette raison nous nous appliquons à regarder l’image selon d’autres perspectives, tâchant d’y découvrir de nouvelles raisons d’espérer, une lumière qui surgirait comme l’espoir de l’heure prochaine, une couleur qui irradierait à partir d’un symbole solaire, des caractères en noir et blanc qui inscriraient sur le parchemin de la vie les signes d’une possible joie.

   Il est toujours temps de fermer les yeux, de reprendre le spectacle à son compte, d’animer les objets d’intentions familières, de conférer au Sujet cette plénitude d’être sans laquelle les choses se voilent et ne montrent qu’un énigmatique visage de plâtre pareil aux masques des antiques tragédies grecques. Il est toujours temps !

 

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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 09:10
Etre en Poésie

‘La Colombe poignardée

Et le Jet d’eau’

Guillaume Apollinaire

 

***

« Se taire

 

Et tenter d’entendre

Ce que travaille

La patience de l’air,

Dans cet espace ténu

Qui sépare les mots

De la parole »

 

‘Refuges’

Nathalie Bardou

 

*

 

‘Tenter d’entendre’, Oui Tenter d’abord, Entendre ensuite.

‘Tenter’ veut dire porter sa volonté là où cela parle vraiment.

‘Entendre’ veut dire éprouver à l’intérieur de soi,

en son plus intime, l’accompli, l’essentiel,

la Beauté en son ineffable faveur.

  

   Au tout début, à l’origine, dans le bleu à peine paru de l’aube humaine, cela chante et se déploie depuis la conque invisible et plurielle des mots. Alors, les mots sont libres. Libres d’eux-mêmes, signifiant ceci et cela dans la pure émergence du jour. Libres des hommes qui les prononcent à la manière d’événements premiers, une subtile floraison dédiée au plaisir de dire, de dire en sa plus belle donation, l’ouverture au Ciel et à la Terre, la fenaison du sens, l’arcature disponible par où les hommes se connaissent et connaissent le monde. Au début, dans l’à peine distinction des choses, le Déluge est si près encore, les mots brillent telles de somptueuses gemmes. Élégance de la noire obsidienne, délicatesse de la turquoise, luxe argileux de l’œil-de-tigre, braise douce de la cornaline, marbrure polychrome du jaspe. C’est une fête, le dépliement d’une joie, la possession céleste de ce qui, jamais, ne peut être possédé. C’est une claire luminescence qui habite les palais des hommes, dilate leurs joues, lisse le massif de leurs langues des plus subtiles caresses qui soient. Mots-nuages. Mots-écume. Mots-corolles. Ils se lèvent d’eux-mêmes, rencontrent le peuple des Existants, oignent leurs têtes d’un baume, d’un chrême dont ils sentent les effluves comme venant du plus long mystère.

  

   Cela glisse en eux, cela ondule, cela fait ses confluences pareilles au cours du ruisseau parmi les cheveux souples des herbes. Cela se recueille en soi. Cela va droit à l’ombilic des hommes, cela leur dit leur belle généalogie, leur provenance, cela leur dit le Père-Cosmos, la Mère-multiplement-Étoilée, cela les vêt de la lactescence des voies ouraniennes, là où les Sphères du Monde produisent leur musique originelle, là où surgit depuis la nuit profonde des espaces infinis cette Parole en attente d’elle, en attente de consciences qui en prennent acte, la fécondent, assurent sa gloire, c'est-à-dire sa permanence, sa possibilité de non épuisement. Depuis le lointain des choses, cela dit la merveille, cela dit l’arceau de lumière de l’arc-en-ciel, la pluie d’étoiles, le tracé scintillant des météorites. Cela dit le tout du monde et encore plein de mystères qui se décèlent dans la magnificence d’un juste clair-obscur.

  

   Mots et Parole, au début, c’est une seule et même unité, le jaillissement de l’éclair, la survenue d’un feu qui déchire les ténèbres. Oui, c’est cela le prodige des mots, planter leurs coutres dans l’ombre, en écarter les parois de suie, offrir aux Consciences ce que, depuis toujours elles attendent, le don d’une vision absolue, le pouvoir de faire reculer la peur, la puissance de transcender l’infiniment petit, de le porter au ruissellement de l’infiniment grand.

   Mots et Parole au début. Dans l’immémorial Poème de la Bible.

   ’Genèse’ : « Dieu dit aussi : Que des corps de lumière soient faits dans le firmament du ciel, afin qu’ils séparent le jour d’avec la nuit, et qu’ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années : qu’ils luisent dans le firmament du ciel, et qu’ils éclairent la terre. Et cela se fit ainsi. »

  

   Comment mieux dire la beauté que de la poser ainsi dans le creuset de l’évidence ? Et peu importe que Dieu soit le Dieu d’une religion monothéiste ou bien un autre nom pour le Verbe, un autre nom pour le Langage. Curieux énoncé performatif qui porte à l’être ce que le Verbe trace dans son lumineux sillage. Voici la marque insigne du Poème : Dire et poser tout à la fois l’événement par lequel adviennent les choses. Le langage est pouvoir infini de création ou bien il n’est rien. Dire un seul mot c’est insuffler en son corps l’être qui le tiendra éveillé tant que durera sa louange, tant que des bouches seront là pour en prononcer la suavité, des palais pour en recueillir la résonance. Rien, sur Terre, ne se hisse de soi, comme par inadvertance, simple contingence qui se serait comprise elle-même et procèderait à sa propre naissance. Non, tout acte de naissance s’origine à même la Parole. Adam et ses successeurs ne surgissent au monde qu’à être réalisés par le Verbe divin : « Voici la postérité des fils de Noé, Sem, Cham et Japhet. Il leur naquit des fils après le déluge. » Tous ces noms sont beaux, ils sont les reflets immédiats de l’eau lustrale dont la Parole du Créateur est la source.  Nommer est faire venir en présence. Or qu’y aurait-il de plus précieux que cette présence des hommes et des choses sur le cercle immense de la Terre ?

 

    Seulement le mouvement de l’Histoire est un problème. Ce qui brillait à l’origine, petit à petit se sécularise et, entrant dans le siècle, le langage en connaît les inévitables stigmates, les euphémisations, les contraintes de tous ordres. De divin qu’il était, donc de nature sacrée, il s’use aux angles, ponce ses contours et ne peut éviter les poncifs, les formules toutes faites qui, souvent, le portent à la pure immanence, une simple parure dont les hommes usent et abusent, le rendant parfois inconnaissable. Heureusement, ce lent processus de dégradation qui fait signe en direction d’un étiage, connaît quelques sursauts, quelques flamboiements. En citer quelques manifestations est déjà le mettre à l’abri, ce langage, en quelque manière, le reconnaître en sa qualité d’essence, saluer la mémoire des Poètes qui, souvent furent maudits, condamnés par le pur aveuglement de conduites indigentes qui ne faisaient nullement la différence entre les anthologies et les énoncés triviaux, les odes et les argots, les ballades et les clichés. Il faut une longue patience pour que s’éveillent les consciences, pour que la lucidité trace sa voie de lucidité, pour que les dogmes s’effacent, les idées reçues connaissent la décroissance. Oui, une patience infinie.

  

   Mais écoutons de Grandes Voix, mais écoutons de Hauts Verbes, mais écoutons et lisons ces Anthologies que des Hommes de belle naissance surent confier aux générations futures, afin que les mots, mis à l’abri, puissent fleurir, un jour, sur la margelle ouverte d’esprits disponibles, d’humanistes soucieux des autres, d’hommes de Lumière faisant refluer les ombres aux abysses dont elles proviennent.

   Ecoutons Homère, le génie de la langue grecque, l’aède magistral, celui qui fut surnommé ‘Le Poète’ en son temps, certainement le plus beau et exact prédicat qui fut.

   « Ayant ainsi parlé [Zeus], il lia au char les chevaux aux pieds d’airain, rapides, ayant pour crinières des chevelures d’or ; et il s’enveloppa d’un vêtement d’or ; et il prit un fouet d’or bien travaillé, et il monta sur son char. Et il frappa les chevaux du fouet, et ils volèrent aussitôt entre la terre et l’Ouranos étoilé. Il parvint sur l’Ida qui abonde en sources, où vivent les bêtes sauvages, et sur le Gargaros, où il possède une enceinte sacrée et un autel parfumé. Le Père des hommes et des Dieux y arrêta ses chevaux, les délia et les enveloppa d’une grande nuée. Et il s’assit sur le faîte, plein de gloire, regardant la ville des Troiens et les nefs des Akhaiens. »

   Ruissellement d’or, le métal le plus précieux, qui signe le royaume sans partage du dieu. Les chevaux volent sous le fouet, c’est le grand mystère de ‘l’Ouranos étoilé’. L’Ida, Montagne de Crète, berceau de Zeus, regorge de sources, ces eaux sans doute primordiales dans lesquelles infuse la toute puissance de son Hôte, peut-être gît le secret de son savoir immense. Ici, chaque mot est précieux, taillé à la manière d’un cristal.

   Ecoutons Du Bellay dans sa célèbre ‘Défense et illustration de la langue française’ :

   « Qui veut voler par les mains et bouches des hommes, doit longuement demeurer en sa chambre : et qui désire vivre en la mémoire de la postérité, doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes fois, et, autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif et de longues vigiles. Ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. »

   Oui, il faut « longuement demeurer en sa chambre », se mortifier en quelque sorte, prévient le Poète, ‘suer sang et eau’ selon la formule coutumière. Sans cette sueur, sans cet ascétisme, rien ne peut se donner que de conventionnel qui s’épuise à même sa propre roture et végète en l’état comme une terre abandonnée à la friche. Oui, il convient de cultiver son sol, de le fouiller afin que la pépite rare brille au creux de la glaise dont on tâchera de faire des ‘émaux et camées’.

   Ecoutons Diderot dans l’article ‘Le génie’ de ‘L’Encyclopédie’ :

   « Le génie entouré des objets dont il s’occupe ne se souvient pas, il voit ; il ne se borne pas à voir, il est ému : dans le silence & l’obscurité du cabinet, il joüit de cette campagne riante & féconde ; il est glacé par le sifflement des vents ; il est brûlé par le soleil ; il est effrayé des tempêtes. L’ame se plaît souvent dans ces affections momentanées ; elles lui donnent un plaisir qui lui est précieux ; elle se livre à tout ce qui peut l’augmenter ; elle voudroit par des couleurs vraies, par des traits ineffaçables, donner un corps aux phantômes qui sont son ouvrage, qui la transportent ou qui l’amusent. »

   Ecoutons cette belle langue des Lumières, pure et limpide, qui parle directement à notre esprit la clarté de la Raison. Nulle obscurité ici, comme dans ces textes alambiqués qui jouent sur la complexité afin de mieux égarer le lecteur. Tout est dit, chez Diderot, dans l’exactitude que double cependant, habilement, une expression qui, déjà, annonce le Romantisme. Génie, précisément de Diderot que de faire se conjoindre, dans un savant mélange lexical, aussi bien les arguments de la Raison, que les ‘feux’ de la passion pour employer une métaphore sans doute usée mais non moins éclairante.

   Ecoutons Victor Hugo, chantre du Romantisme, dans ‘Les voix Intérieures’ :

 

« Oui, c'est bien là la vie, ô poète inspiré,

Et son chemin brumeux d'obstacles encombré.

Mais, pour que rien n'y manque, en cette route étroite

Vous nous montrez toujours debout à votre droite

Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons,

Le Virgile serein qui dit : Continuons ! »

 

   Nul commentaire après ces alexandrins parfaitement rythmés, on y reconnaît aisément le souffle ample de la Poésie. Chaque mot est à la place que semble lui attribuer une sorte d’Histoire interne, de Destin venu du plus loin de l’espace, du plus originel des temps, comme une nécessité existant de toute éternité.

   Ecoutons Baudelaire dans ‘Les Fleurs du mal’ :

 

« Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide,

Le Poëte serein lève ses bras pieux,

Et les vastes éclairs de son esprit lucide

Lui dérobent l’aspect des peuples furieux »

 

   Oui, le Poète n’a d’autre refuge que la vastitude des espaces célestes. Tout comme Zeus jouant de son foudre, il dispose de l’éclair de ses mots pour enflammer l’horizon de l’être. Cependant, sur Terre, les ‘peuples furieux’ se détournent de lui, son langage est trop haut, son langage est trop fort qui aveugle et reconduit à l’abîme ceux qui ne peuvent y goûter.

   Ecoutons Rimbaud dans le sonnet ‘Les Voyelles’ :

 

« O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! »

 

  Combien, ici, l’oxymore plaçant les ‘strideurs’ du Clairon dans la perspective des ‘Silences’, devient un verbe superbement éclairant. Tout ceci mérite d’être interprété à nouveaux frais. Le Clairon se donne en tant que métaphore des mots, le Silence est leur intervalle, la césure au gré de laquelle, non seulement ils deviennent signifiants, mais s’érigent en poème si leur essence a été totalement accomplie. Quant aux ‘Yeux’, bien logiquement ils deviennent ‘Voyants’, point n’est utile de commenter au-delà. Chacun sait que tout Poète est visionnaire ou bien n’est pas.

 

   Mais maintenant il faut s’éloigner à regret du Ciel des Poètes, revenir à des considérations sur l’essence croisée des Mots et du Silence. Beaucoup de temps a passé depuis le grand rayonnement des Classiques, les perspectives Renaissantes, la profondeur des Lumières, les effusions des Romantiques, les ‘Fleurs du mal’ des Modernes dont notre siècle soi-disant post-moderne n’a retenu que le Mal, semble-t-il, oubliant les Fleurs. Certes la langue est mobile, la langue varie, se laisse influencer par telle ou telle mode, des néologismes fleurissent, des tics s’installent, des raccourcis s’instaurent, des déviances surgissent, des obliques se créent. Certes la langue est polymorphe, polychrome, polyglotte par nature. Certes, mais ce que la langue ne doit jamais oublier, la provenance de son essence, sa dette originelle à tout ce qui la précéda, qui fut précieux, dont on ne pourrait faire l’économie qu’au risque de ne retrouver qu’un sabir indigent, de simples énonciations vernaculaires au travers desquelles rien d’effectivement signifiant pourrait faire appel, retenir l’attention. Mais reprenons la belle formulation de Nathalie Bardou : « Cet espace ténu/Qui sépare les mots/De la parole ». Cet espace s’est comblé, phagocyté qu’il a été par une boulimie verbale qui en a occulté les interstices. Or c’est bien en eux, dans l’écart, la distance, la relation que s’installe ce que le langage a à dire. Le sens est toujours un mouvement, la jetée d’un pont, précisément entre ce qui ne parle pas et ce qui parle. Et si ce silence développe sa plénitude, si sa substance se donne comme essentielle, alors se découvre à nous l’irremplaçable dimension de la pure Poésie.

  

   Là où s’est instauré l’immense hiatus qui a scindé le langage en deux parties hétérogènes, c’est bien dans ce qu’il convient de nommer la ‘dictature du ‘ON’. ON, en effet, a tout arasé, tout nivelé, pour ne laisser derrière lui qu’un vaste champ de ruines. A preuve ces étonnantes énonciations du peuple des nomades ordinaires : ‘On a fait Venise, Florence, Rome, on a fait la Toscane, la Ligurie’. Etrange architecture des mots qui décide de l’architecture des villes, de l’organisation des lieux. De la mondialisation dont on aurait espéré qu’elle fît naître un universalisme positif, il n’a guère résulté qu’un nivellement par le bas dont la langue porte les cruels stigmates. Les ‘post-modernes’ semblent à mille lieues des conceptions de Du Bellay. Il ne s’agit pas ici de revendiquer l’usage d’une langue parfaite ou, pis encore châtiée, les Salons littéraires du XVIII° siècle sont loin avec leurs perruques, leurs visages poudrés et leur affectation. Non, il suffirait simplement de redonner aux Lettres la place qu’elles méritent, à la Poésie un lustre dont elle semble avoir perdu l’éclat. Tout le monde, aujourd’hui, se pique de poétiser. C’est sans doute un droit imprescriptible. Le problème se pose seulement à l’intersection du quantitatif et du qualitatif. Beaucoup de bruit, peu de mots !

  

   Du silence et des mots - De leur relation réciproque

 

   Silence sur silence ne produit rien. Mot sur mot ne produit rien. Mot sur silence, silence sur mot ouvrent la dimension de la signification et de la poésie si l’écart entre eux fait venir à l’être ce qui, depuis toujours est à dire, à savoir la ressource d’une vérité. Si le langage usuel se contente d’approximations, la Poésie, elle, se veut exigeante, droite, remarquable en sa maîtrise de la Parole. Ce qui, dans les contrées Antiques, apparaissait sous la lumière d’une belle dialectique, une tension raisonnée entre les parties du discours, voici qu’aujourd’hui cet intervalle a été comblé par une rhétorique sophistique qui donne sa mousse prosaïque pour l’écume poétique. ‘Autres temps, autres mœurs’, nous dit la tradition. Peut-être, comme à la Renaissance, faudrait-il opérer un retour à l’Antique et célébrer la beauté des Ruines !

  

   Au tout début, régnait le silence. Une longue plaine de silence que rien ne désespérait. Le silence se mirait à sa propre source. Il n’y avait nulle différence, nulle aspérité, nulle faille. Mais le silence, par nature, ne pouvait demeurer éternel. Il lui fallait une mesure qui le portât à son accomplissement. Seul, il ne pouvait témoigner de rien, sinon du vide qui l’habitait, du souffle inapparent qui tenait ses parois en tension. Le silence voulait être habité du dedans, fécondé par le tout autre que lui. Le silence attendit dans la patience que quelque chose se manifestât, que quelque chose advînt. Soudain il se sentit gros d’un contenu dont, initialement, il n’aurait pu rien dire, si ce n’était témoigner d’une étrange présence. Comme une cruche prend conscience de cette eau qui lustre ses flancs et l’épouse dans la juste continuité de son être. Puis, un jour de neuve lumière, cela commença à s’agiter doucement, cela fit son doux bruit de fontaine, son écoulement discret à la façon dont les gouttes de pluie sinuent dans la gorge étroite d’un acequia. Cela chantait, à vrai dire. Un genre de fugue en fuite d’elle-même. Une à peine levée au-dessus de la brume d’un étang. C’étaient les mots, oui les mots qui venaient à eux dans la confiance, traçant sur la glaise du silence de minces sillons, de minuscules canaux, d’inaperçues rainures dans le tissu du réel.

   C’étaient des mots-pelotes, des mots-cocons, des mots-plumes qui s’élevaient à peine du sol muet. Des mots qui se souciaient du silence dont ils provenaient. Ils étaient des concrétions du silence, aussi n’y avait-il nulle séparation entre la génitrice et ses rejetons. Une seule ligne continue qui disait la filiation, la nécessite de la généalogie, le sentiment filial d’appartenance. Tout se résolvait dans l’unité. Tout se déployait selon un rythme apaisé. Tout faisait sens au moindre prix. Tout était en tout, comme la Terre est au Ciel, le Ciel à la Terre. C’est l’union des deux qui est admirable, la non-césure, la douce et simple coalescence. Mais c’est le destin de l’Histoire que de changer les choses, d’initier le mouvement, d’appeler la métamorphose. Rien ne peut demeurer identique en soi, sauf en l’être, non en l’exister. Donc les choses s’étaient mises à exister. Les mots grandirent, devinrent des enfants dociles, puis des adolescents turbulents, puis des adultes, puis des figures aux têtes chenues.

   

   C’est aux alentours de l’adolescence que la division se créa, que le bruit grossit depuis son intérieur même. De bourgeons qu’ils étaient, les mots devinrent mots-ramures, mots-feuilles, mots-fruits. Ils gagnaient en autonomie ce qu’ils perdaient parfois d’affection, une caresse, un sourire. Mais nul ne peut rester enfant tout le long de sa vie. Chacun doit remplir la tâche de s’éloigner, de croître, d’essaimer les spores par lesquelles le multiple survient, le foisonnement s’étoile, la lumière crépite tout contre la vapeur de l’éther. Les mots parlaient un langage adolescent, mais un langage parvenu à son acmé, comme chez le jeune Rimbaud, ce génie foudroyé à même la stupeur de son dire. Des flammes sortaient de sa bouche, des étincelles crépitaient autour de son corps, ses mains voyaient l’invisible présence de la pure beauté. C’est ceci, la Poésie, une combustion adolescente, une impatience à être, le surgissement dans la chair du Poète, en une seule et même donation, des mânes du Paradis, des affres de l’Enfer. Le silence intérieur craque, sa peau se distend, vient percuter le derme étonné du Monde. La poésie vibre au plus haut. Les mots sont les mots-diamants, les mots-silex, les mots-éclairs qui incendient le cercle ouranien, incisent l’humus sur lequel vivent les hommes, fouillent son sol jusqu’à créer un tellurisme, ouvrir une faille, creuser un abîme.

  

   C’est au Grand Midi que le problème s’était accru. Les mots, dans leur maturité, avaient proliféré, essaimé aux quatre coins de la Terre. Ils avaient envahi les villes, les rues obscures, les plaines lugubres des faubourgs, étaient montés à l’assaut de la moindre demeure, s’étaient enroulés aux volutes de fer des balcons, avaient festonné les toits de zinc, avaient tressé leurs guirlandes autour des mâts des cheminées. Partout où un espace était vacant, ils avaient affirmé leur prétention à exister, sans doute à dominer, à coloniser la moindre parcelle disponible. Et le plus visible, surtout, c’est qu’ils avaient perdu leur douceur primitive, leur spontanéité adolescente. Ils s’étaient bardés d’étranges barbacanes, avaient revêtu des caparaçons de plomb, s’étaient munis de lances pour un combat qui adviendrait tôt ou tard. Déjà les plans de l’attaque étaient tracés, déjà les desseins les plus funestes rôdaient quelque part, en embuscade. Les mots   ne parlaient plus un langage commun, compréhensible par tous, mais une sorte d’inextricable galimatias d’où rien ne ressortait que de la confusion, et l’absurde veillait qui ne tarderait à livrer ses assauts. Le nihilisme était accroupi qui ne tarderait à bondir, à reconduire les Existants dans les flammes du Tartare.

  

   Cependant il y avait, ici et là, des poches de résistance, des survivances rabelaisiennes, des résurgences dans le style de Ronsard ou de Montaigne, des réminiscences proustiennes. Mais rien n’y faisait, la lame de fond était trop puissante qui charriait avec elle de lourdes scories. D’écumeux, de souples et dociles qu’ils étaient, les mots avaient muté, entourant leur précieux corail d’une bogue urticante, tous piquants dressés vers le dehors. C’était comme des poulpes qui auraient retourné leurs calottes, exhibant avant de mourir, des masses de viscères grouillantes, un stupide maelstrom de matières difficilement identifiables. L’espace du langage des Antiques et des Renaissants avait étréci comme peau de chagrin et il n’en demeurait que quelques signes assemblés dans les pages jaunies d’incunables anciens, de palimpsestes usés au fond de quelque bibliothèque dont les travées poussiéreuses indiquaient l’état de leur désaffection. Mais cette invasion de l’espace s’était doublée d’un bruit qui, non seulement, ne faiblissait pas, mais enflait à mesure que les années passaient. Si bien qu’un incessant bourdonnement envahissait la conques des oreilles, laissant les humains dans un drôle d’état de sidération.

  

   Du silence opérateur de mots, il ne subsistait que quelques copeaux, des éclisses, des bribes semblables à une étoupe qui s’effritait sous les coups de boutoir de la marée phonique. On plaçait les mains contre ses pavillons, mais rien n’y faisait, les vrombissements s’infiltraient dans la résille des doigts, foraient le tympan jusqu’à ce qu’il soit essoré, sa membrane durcie comme un vieux cuir. Voilà où l’humanité parlante, caquetante, le peuple du ‘ON’ étaient parvenus, à un point de non-retour sur le bord de gouffres vertigineux. Rien ne s’imprimait plus à titre de langage que ces incessantes parlottes sans fin, ces jérémiades tournant à vide à la façon des moulins de Don Quichotte. ‘ON’ avait eu raison du langage. L’Académie de Platon, les Jardins d’Epicure, le Portique des Stoïciens, les Ecoles de la Renaissance, les décrets de l’Humanisme, tout ceci avait été rayé de la carte en raison du tumulte partout répandu qui avait cloué le silence au pilori. Plus de silence, plus d’intervalle entre les mots, plus de Parole, plus de Poésie.

 

   Lueur d’espoir

 

   Ce matin, comme au sortir d’un mauvais rêve, est arrivé par la Poste un fascicule tout simple, couverture de neige, illustré d’une chute de feuilles vert d’eau, un titre modeste : ‘REFUGES’, un prénom et un nom : ‘Nathalie Bardou’. Un nom en Poésie que peu connaissent mais que beaucoup apprécient pour un langage tout en nuance, tout en douceurs, tout en beauté. Voyez-vous, l’impression d’un papillon discret qui vole de fleur en fleur, non pour y voler un nectar, mais pour l’y disposer, de manière à ce que le miracle de l’écriture se poursuive, une année encore, un mois encore, une journée encore, une heure encore. Enfin un semblant d’éternité logé au cœur des mots. Des mots poudre-de-riz, des mots-de-talc, des mots-d’eau-vive, des mots-du-tout-du monde. Mais d’un monde attentif, aux aguets, au cas où quelque chose d’une beauté voudrait bien s’annoncer. Des mots qui font du bien au corps, au cœur, à l’âme. Que dire de plus, sinon citer à nouveau le bel incipit qui a servi de prétexte à cet article bavard ?

 

 

« Se taire

 

Et tenter d’entendre

Ce que travaille

La patience de l’air,

Dans cet espace ténu

Qui sépare les mots

De la parole »

 

Puis, au hasard des pages :

 

« Nous cohabitons

Dans nos cellules

Silencieuses »

 

« Tétant tour à tour

Les Nourrices du temps,

Nos âmes

Que le silence enlace,

Plongent leurs longs doigts

Dans les pigments du Jour. »

 

Ainsi le Silence se réhabilite-t-il

En Poésie !

Un Silence habité de Mots

Tels que nous les aimons.

Merci infiniment, Poétesse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 07:53

 

La passion du paysage.

 

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Photographie : Blanc-Seing.

 

    Le paysage dans son face à face nous interroge. D'abord sur lui, qu'en est-il de sa nature, quels sont les rapports que nous entretenons avec lui, en quelle langue nous parle-t-il ? Ensuite, sur nous : comment fait-il phénomène en venant à notre encontre, comment l'intégrons-nous à notre propre vécu, qu'a-t-il à voir avec nos sentiments, nos émotions ?

Non seulement nous ne pouvons éviter ce type de question mais l'interrogation sur la Nature est coalescente à notre existence même. Et la représenter revient à se représenter soi-même. Nous n'avons pas attendu l'arrivée de la psychanalyse pour en faire le constat. Toute création est la projection de l'Artiste à même la chair dense de son œuvre. Plus même, l'Artiste s'incarne dans son tableau : chair contre chair. C'est de sa propre substance dont il s'agit. Et, du reste, comment Celui qui peint pourrait-il s'abstraire en quelque façon de la tâche à laquelle il se livre corps et âme. Il faut cette démesure, cette turgescence, cette infinie tension afin que le subjectile puisse recevoir l'empreinte de Celui qui fait effraction. Toute peinture porte les stigmates vifs, effervescents, vibrants de l'âme qui a infusé la toile, s'y est projetée avec exactitude, parfois avec violence.

  Et peu importe le style, la facture selon laquelle l'œuvre se déploie. La représentation apollinienne du temple grec est aussi bien investie de cette ardeur existentielle que la giration follement dionysiaque de "La Nuit étoilée" de Van Gogh. Par définition, le support est à l'image des célèbres taches du Test de Rorschach, ce sont les traces visibles de sa création qui y figurent et que nous interprétons comme art. L'art, parfois, souvent, n'est que cela : la mise en scène d'une pathologie, ou à tout le moins, d'une préoccupation existentielle, d'une angoisse. Vincent peignant à Arles les cyprès torturés ne peint que son âme en proie aux affres de la folie qui, déjà, étend ses membranes vénéneuses. Du reste la partie terminale de son œuvre est identique à un électroencéphalogramme sur lequel s'impriment les coruscations de la folie. On peut en suivre la vibration, la diffusion rhizomatique, l'enserrement racinaire, la prolifération arbustive. Une lente agonie de l'homme, laissant place à la dimension confondante, sublime de l'art. Plus le Hollandais s'enferme dans les contingences de tous ordres, plus son œuvre signifie magistralement, phénomène de balancier livrant la transcendance à même la progression du mal, de la douleur, de la souffrance. Etranges vases communicants selon lesquels chaque contenant se nourrit de la perte de l'autre : perte de l'âme, gain de l'art. Ce qui, formulé autrement pourrait s'énoncer : toute création en sa vérité suppose le renoncement à soi de l'Artiste.

  Pour l'Ecrivain, par exemple, le texte est la contrepartie d'un don de soi. Le langage ne fait ses efflorescences qu'à la mesure d'une privation, d'une ascèse. Faute de cet impératif, le texte ne s'éclaire que du lumignon de l'insuffisance. Il y a, à l'évidence, pleine affinité et convergence entre l'entrée du texte en littérature et la perte à soi du créateur. C'est le langage qui est premier, l'homme ne parlant qu'à sa suite pour employer la rhétorique heideggérienne. C'est l'œuvre "qui mène le bal" et ceci résonne comme une tautologie car, si tel n'était pas le cas, il n'y aurait pas œuvre, il n'y aurait pas art. Car c'est toujours de ce qui fait sens, à savoir la peinture, le roman, le poème que surgit l'œuvre d'art. Celui qui en est la source, sans doute réel épicentre, mais hautement interchangeable. Par la pensée, supprimer ProustRousseau ou bien Voltaire et la littérature n'en demeure pas moins. Mais, a contrario, ôtez la littérature et, du même coup, vous n'avez plus une seule de ces hautes figures de l'histoire des Lettres.

 

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Paysage de Cagnes (La Gaude)

Chaim Soutine, 1923

 Source : artlover.me

 

   Mais revenons au paysage et à l'un de ses plus sublimes interprètes, Chaïm Soutine. Et voyons ce qu'il y a à connaître de cette vision torturée du monde. On conviendra, en présence de cette peinture paroxystique, qu'il s'agit là d'utiliser une clé de compréhension différente, par exemple, de celle, classique, des peintres contemporains des anciens Grecs pour lesquels la "mimèsis" , - l'imitation de la Nature - constituait les prolégomènes d'une peinture juste. Ici, certainement, aussi, pouvons-nous saisir une "mimèsis", mais elle l'est à l'aune de l'histoire personnelle du Peintre. Toute la série des paysages soutiniens est une large historiographie d'une existence livrée à la démesure du tragique. Les paysages, c'est Soutine en peinture. Les paysages c'est une autobiographie de la dérision, la mise en scène de l'inconcevable, l'allégorie de la condition juive toujours condamnée à errer de diaspora en diaspora, manière de satellite faisant ses révolutions autour de soi sans jamais pouvoir en apercevoir le centre, l'illumination qui ouvre la voie et donne acte à l'aventure de la vie.

  S'appeler Soutine, c'est cela même à quoi il faut se livrer : se défaire de ses ramures de chair, se dévêtir de ses oriflammes de peau, racler jusqu'à l'os afin de retrouver son âme, pure, claire non affectée par les mouvements du monde, les atteintes à l'esprit, les assauts en direction de l'humain. Retrouver son âme, c'est peindre inlassablement, projeter sur la toile ses obsessions, se détourner d'une dette mémorielle, oublier sa situation juive, les souffrances de l'enfance. Être Soutine, c'est fuir les gens, lesquels sont parfois porteurs de ruine, c'est éviter de réaliser leur portrait, c'est confier à la Nature, au paysage la lourde tâche de sauver ce qui encore peut l'être; c'est, sentant la mort proche, brûler ses toiles, juste autodafé d'une existence détruite avant même que de parvenir à son éclosion. Être Soutine, c'est projeter violemment sa passion - sa tragédie - contre le mur de son histoire personnelle, cette taie infiniment tendue, opaque que jamais l'on ne traverse et qui, identiquement à un miroir dément, vous renvoie l'image anamorphique, étrange, incompréhensible de votre présence au monde. La création comme suicide, moyen d'en finir. Chaque nouvelle toile, plus d'art, plus de perte; chaque nouvelle toile moins d'existence, comme la disparition d'une substance intime, l'écoulement continu d'un sang devenu blanc, l' égouttement d'une lymphe lunaire, la fuite d'humeurs vitreuses  et ainsi, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et Mort s'ensuit toujours, la seule certitude qui soit.

  La passion du paysage est cette démesure par laquelle le Peintre consent à son propre évanouissement alors que nous, les Voyants, ne pouvons qu'assister, impuissants à cette magnifique implosion qui en est la condition de possibilité.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 08:39
Où le lieu d’une vérité ?

                    "Poupée brisée".

              Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Là, dans la lumière grise.

 

   Elle est là, fichée dans la lumière grise, légèrement déhanchée à la façon d’une parenthèse, corps longiligne si diaphane - on croirait avoir affaire à une hallebarde de cristal dans le songe d’une grotte -, cheveux couleur de cuivre, attache du cou discrète, ligne en V des clavicules, bourgeons des seins allumés, thorax dans la pure clarté de l’être, œil de l’ombilic à peine refermé, mont de Vénus juste incisé de l’entaille du sexe - le désir y rougeoie faiblement -, colonnes d’albâtre des cuisses, sémaphore rose-thé des genoux, jambes presque illisibles, pieds dissimulés dans des chaussures de ville, tiges des bras sagement placées le long de l’anse du bassin, une main, une seule que recouvre un gant ajouré. Elle est face à nous dans l’évidence de l’heure et son regard est pur qui nous dévisage, plus peut-être, nous enjoint d’y voir plus clair en elle, d’apercevoir ses lignes de fuite, ses revers d’ombre, ses failles imperceptibles que notre conscience parcourt sans même les connaître en tant que failles, l’esprit synthétise si vite les données qu’il ne s’arrête que rarement aux accidents, aux minces crevasses, aux vergetures qui parcourent l’anatomie de leur étrange brisure.

 

   Brisure, vous avez dit brisure !

 

   Mais pourquoi ce mot si dur de brisure s’est-il introduit dans le ruisseau apaisé de notre discours ? Pourquoi la déchirure et soudain la voix se fait dolente, les sons en suspens, la toile du récit se partageant avec son bruit de soie ? D’où vient donc ce lexique arrêté dans la gorge à la manière d’une flèche de curare ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il se lève et vienne interrompre le doux onirisme qui faisait son chant de cantilène, son murmure d’insecte dans la gemme lisse du jour ? Pourquoi ? C’est ainsi. Souvent nous apercevons des personnages inconnus dans la faille du temps et nous ne retenons d’eux que leur brillance, leur aire de clarté, leur apparence rassurante, genres de Pénélopes dont nous n’apercevons que l’inaltérable beauté, non le métier sur lequel s’ourdit la trame oblique du destin avec ses nœuds, ses boules, ses amas de filasse qui en disent la face cachée.

   A première vue, cette Inconnue, nous aurions pu la nommer au hasard Limpide, Heureuse, Plénitude et nous aurions été, vis-à-vis de notre connaissance immédiate des choses dans un genre de vérité. Dans un genre seulement, non dans l’exactitude qui se dévoile selon une réalité plus sévère, plus inquiétante. Nous sommes, nous les hommes, tellement primesautiers, tellement inclinés à la facilité que nous nous ruons sur la première certitude venue et la prenons pour la totalité de ce qu’il y a à savoir sur le monde ou sur les êtres qui y figurent. Aurions-nous exercé plus avant notre sagacité et nous nous serions abreuvés à des prédicats plus incisifs, plus soucieux de découvrir l’ombre sous la lumière. Et puisque nous disons ceci, c’est sans doute en raison de la découverte d’une face cachée dont, au premier abord, nous n’aurions pas été alertés.

   Alors il nous faut prendre le contrepied et opposer à Limpide, Heureuse, Plénitude leurs exacts antonymes, à savoir Trouble, Infortune, Manque. Mais ici nous voyons bien que ces noms, outre qu’ils ne sont nullement esthétiques, ne sauraient recouvrir l’existence de celle qui nous fait face. Ils ne mettent en évidence que des incomplétudes qui ne rendent nullement compte d’un désarroi plus intime, d’un abîme plus ouvert, d’une lézarde vacante par où pourrait s’enfuir une vie en voie de constitution.

 

   Porcelaine, nous disons Porcelaine.

 

   Mais quel nom étrange que celui de Porcelaine pour cette jeune femme dans la fleur de l’âge ! On l’attribuerait volontiers à une jouvencelle à peine issue d’une corolle donatrice de sens. Ou bien à une Grâce renaissante sous le pinceau d’un Botticelli ou d’un Piero de Cosimo. Des douceurs de nacre qui n’en finiraient pas de s’éployer dans le luxe d’une nature prodigue. Et, ici, l’on serait si près d’une vérité que nous serions comme éblouis à seulement l’évoquer. Porcelaine, c’est elle qui nous dévisage avec cet air de pure innocence, comme si elle était transparente. La transparence, sans doute la qualité cardinale de cette si belle matière, translucide à souhait, légère, fragile, un son soutenu serait à même de faire voler en éclats la si précaire architecture.

   Il n’est que d’observer la scène pour se convaincre de la justesse de notre choix. D’un premier geste du regard nous avons été fascinés par cette élévation blanche dans la simplicité et le dénuement. Nous n’avions prêté aucune attention à cette « Poupée brisée » dans son cadre qui joue en écho avec son alter ego, qui en constitue, en quelque sorte, le vibrant harmonique. Chacun qui vit sur Terre a soi-disant son sosie. Ici, c’est plus que d’un sosie dont il s’agit, d’un fragment détaché de son propre soi qui vit dans l’ombre et dessine chacun de nos pas, tresse chacun de nos gestes, ébauche chacun de nos actes. Un double en quelque sorte, un fac-similé à partir duquel nous croyons vivre libres alors que nous ne sommes qu’une marionnette à fils dont nous n’apercevons même pas l’étrange metteur en scène, le démiurge qui se dissimule et jamais ne se dévoile, sauf les manigances qu’il a fomentées que nous prenons pour nos propres décisions, pour les desseins que nous projetons au-devant de nous alors qu’ils ne sont qu’illusions et subtils tours de magie.

 

   Brisures du temps.

 

   Comment Porcelaine (notre propre esquisse reportée sur une toile), pourrait-elle parvenir à la totalité de son être, elle qui n’est qu’empilements d’instants successifs, avalanche d’heures, trille pressée de secondes ? Comment le pourrait-elle. Où donc est sa vérité ? Dans sa vie de petite fille que traversait de son aile de libellule une innocence inaltérable ? Dans cette journée dont le souvenir lui est cher, cette promenade au fil de l’eau sous de frais ombrages dans la douceur printanière ? Dans cette demeure de pierres au haut toit d’ardoises dont elle fut l’hôte en des temps anciens ? Parfois, dans le calme d’une pièce, elle évoque par la mémoire une brisure qui l’affecta comme l’essentiel de son être dans une séquence temporelle : la rencontre d’une source, la chute d’une feuille dans l’air de cuivre de l’automne, un cadeau déposé tout près de l’âtre à Noël, les longues heures passées dans le parc de Terre Blanche, couchée à même l’herbe drue à contempler le cuir d’une chrysalide, riche symbole des étapes d’une existence, métamorphose permanente qui jamais ne s’arrête.

   Par définition tout moment et singulièrement ceux qui brillaient dans la trame serrée des jours étaient des brisures qui s’empilaient à la manière des pellicules de calcite sur l’éperon d’une stalagmite. Brisure sur brisure avec ses clignotements de joie, ses déflagrations de peine. C’était cela même la vie, cette alternance bigarrée, cet étrange cocktail aux saveurs successivement acides, sucrées, pimentées, fades ou bien exubérantes et la bouche inondée de feu en gardait un ineffable souvenir, une empreinte qui se déposait quelque part, au creux d’une papille, au plein d’une cellule, dans une niche cutanée. Cela disparaissait à la vue, au toucher, cela s’habillait d’invisible mais la sensation était toujours là, présente, gravée dans le parchemin du parcours existentiel.

 

   Brisures de l’espace.

Où le lieu d’une vérité ?

                  Hans Bellmer.

       Les jeux de la poupée 1949.

                   Via fiac.

            Source : DantéBéa.

 

 

   Comment reconstituer son corps alors que sa réalité ressemble si fort à ces étonnantes poupées d’Hans Bellmer qui ne semblent que des mécanismes emboîtés, des fragments d’espace jouant les uns avec les autres à la seule force d’une conflagration formelle ? Est-on dans l’antichambre de quelque surréalisme au sens strict, à savoir d’un hors-temps, hors- espace, hors-réel qui ne nous dirait que nos démesures imaginaires, peut-être nos fantasmes, nos volontés démiurgiques de conformer la parution à l’audace de nos utopies fondamentales ? Ou bien se situe-t-on dans la période des Métamorphoses de Picasso, le Maître posant devant lui, dans un assemblage savamment érotique, les pièces féminines qui fouettent son désir et allument les flammes de la création ? Ou bien encore est-ce la puissance de métabolisation des images oniriques qui fragmente le cristal de notre conscience et débouche sur une nouvelle figure ontologique dont nous n’aurions jamais pu supputer le caractère franchement objectal comme si, soudain, l’humain pouvait se résumer à quelque assemblage de pièces de celluloïd, à quelque géographie archipélagique avec son éparpillement de formes dans l’océan de la présence ? Tout ceci est si troublant que nous sommes saisis d’une frénésie de réel, de tangible et nous inventorions de notre toucher la constellation de notre corps afin d’en faire un cosmos qui puisse se soustraire au morcellement du chaos.

 

   Quel événement de l’espace ?

 

   Et Porcelaine, quel événement de l’espace est-elle ? Quels sentiments surgissent-ils dans la remémoration des lieux qui accueillirent le témoignage de sa trace biographique ? Non seulement des paysages qui s’offrirent à elle - telle mer cernée d’un rivage clair, telle montagne détachant ses pics sur le bleu du ciel, telle colline fouettée par le vent -, mais l’espace intérieur par lequel prendre acte du monde et y trouver place à sa juste mesure ? Etats d’âme, sensibilité, joie, pleine effusion de soi, retrait dans les limbes de l’être, passion fulgurante, infinie tristesse, divagation mélancolique, exultation, libération d’énergie, autant de brisures qui posent l’éternel problème de la vérité.

   Est-on vrai à l’aune de telle brisure devant laquelle les autres s’effaceraient ? Pluralité des vérités, myriade des authenticités que l’essence de l’être synthétise afin qu’unis nous puissions dresser notre tremblante effigie sur les chemins du monde. Nous ne sommes que ces Porcelaines, ces « poupées brisées » qu’un cadre cerne de manière à enclore dans sa pure logique géométrique le divers qui, à tout instant, menace de nous réduire à l’état d’un vase fracturé.

   Toujours à l’arrière de soi, dans l’ombre portée de notre propre projet, cette image fantomatique d’un morcellement anatomique. Toujours nous la refusons au motif du narcissisme constitutif de la nature humaine. Cependant nos brisures ne nous oublient jamais qui veillent dans la pénombre. Parfois les rêves en révèlent-elles l’inquiétante teneur mais nous posons sur leurs brèves apparitions le voile du sommeil. Ainsi pouvons-nous continuer à marcher dans la lumière. Oui, dans la lumière !

 

 

 

 

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 08:36

   C’est la fin du printemps, l’été s’annonce en majesté. L’air est tendu qui vibre partout. Sur les sillons de la terre, sur la margelle bleue des puits, sur l’horizon courbe où glissent des bateaux effilés aux voiles gonflées de vent.  L’heure zénithale approche. Le soleil est une intense boule blanche, un genre d’ampoule dilatée accrochée au plafond du ciel. Des groupes ici et là, des jupes courtes aux terrasses des cafés, des chemises armoriées, des torses bronzés qui disent la belle effusion de l’heure, la joie de vivre en cet instant de pure présence. Les visages sont fleuris, ils chantent et les cigales cymbalisent qui répondent depuis de hauts branchages invisibles. C’est un luxe, assurément, de vivre, de sentir la respiration du monde en soi, au plus intime, à la source dissimulée, silencieuse de l’être. Cela fait ses boucles, cela fait ses heureuses confluences, cela se déplie à la façon d’une crosse de fougère, cette métaphore de l’exister en sa plénitude. Il suffit de se laisser aller comme une feuille sur l’eau, de percevoir le peuple de cristal des gouttes, de s’ouvrir à la levée toujours disponible d’un immédiat bonheur. Nous sommes, irrémédiablement et heureusement, des êtres de la Nature, des fils et des filles de la Terre, des cousins et cousines de l’Eau, des épousés de l’Air qui nous traverse, des compagnons du Feu solaire qui brûle au ciel et nous dit le rouge de la passion, la luminescence de l’Amour.

  

   Ceci qui vient à moi, le plaisir clair de la promenade, la justesse de la flânerie lorsque les choses se donnent dans la vérité. Alors il n’y a guère d’effort à faire, l’exister se montre sous les auspices du connu, de la spontanéité, il fait partie de nous comme nous faisons partie de lui. On n’est nullement séparé de soi, des autres, du monde. Tout ceci est coalescent à notre avancée sur les chemins bordés de fins ombrages. Les oiseaux chantent, les branches se frottent l’une contre l’autre, font leur douce musique, les plis d’eau de la rivière font de longues tresses brillantes qui coulent vers l’aval avec la discrétion du grillon stridulant dans les hautes herbes des prairies. Pour un peu l’on serait ce fragment de Nature, cette fleur poudrée de vent agitant ses pétales à l’infini, ce sous-bois où filtre un mystérieux clair-obscur, cet épi de blé gorgé de grains dans sa tunique jaune, on dirait du miel, un rayon de soleil n’attendant que de surgir sur la vaste scène du monde.

  

   J’ai beaucoup marché, ai franchi plusieurs vallons, me suis rafraîchi à l’onde immobile des fontaines, j’ai écouté le rien, j’ai goûté le silence, j’ai forgé en moi le rythme altier des grands espaces, j’ai ourdi la toile des heures douces et ce qui m’a parlé du plus loin du temps : NATURE en sa plus belle parution. De Nature à moi, de moi à Nature, nulle épaisseur, seulement une parole continue, un léger pas de deux, la toile infiniment souple d’une harmonie. Puis, soudain, comme dans un déchirement de la lumière, j’AI VU. Oui, j’AI VU une manière de scène originelle, une dimension paradisiaque qui avait chuté sur Terre et demeurait dans une sorte de catatonie, de fixité pour l’immuable des temps à venir. Le temps, brusquement, avait changé de nature, son essence était de ne nullement bouger, ce qui me faisait face était pareil à des concrétions levées dans l‘étrange mutité d’une grotte.

  

   Combien était insolite cette apparition. Combien mon âme devait en être longuement affectée ! Comment vous dire, Lecteur, Lectrice, l’étonnant qui me faisait face et me clouait au sein d’une étrange stupeur ? Comment dire l’indicible, en un certain sens ? Comment dire, à la fois, ce qui provient de la Source des choses et s’en éloigne avec la décision la plus rapide qui soit ? Mais inutile de retenir plus longtemps ce qui, ici, me questionne et, sans doute, m’interrogera longuement. Etonnant spectacle tout de même que cette scène de ‘Déjeuner sur l’herbe’. Quiconque la verrait à ma place demeurerait là, plié dans sa nasse de chair, lové sur une question qui ne serait rien moins qu’ombilicale. Je veux dire qui questionnerait notre propre origine puisque, métaphoriquement, notre ombilic est la graine germinative qui a initié notre propre genèse. Notre ombilic est le témoin d’un temps immémorial qui nous a traversé, dont nous avons perdu la mémoire.

   

   La Scène (oui, elle ferait un peu penser à la ‘Scène primitive’, à l’assemblage (je devrais dire ‘l’accouplement’) des deux principes, masculin et féminin, ces deux impossibilités en soi qui, réunies, deviennent stricte réalité et nous propulsent sur les tréteaux du théâtre de l’exister. La Scène donc est ceci : dans l’ombre chaude d’arbres aux ramures sombres, tout près d’une clairière lumineuse, dorée, quatre étranges personnages (on penserait qu’il s’agit de mannequins de cire du musée Grévin), postés dans des attitudes qu’on eût dites figées pour l’éternité. Ils paraissent venir d’une autre planète, se trouver sur la nôtre sans bien réaliser qu’ils ont changé de monde, que leur conduite qui, sans doute, leur semble ‘naturelle’, n’est rien moins que surréaliste, qu’elle ne peut manquer de faire surgir dans la tête des Terriens improbables qui en prendraient acte, de bien étranges fantasmagories. Peut-on imaginer motif plus bizarre, situation plus ubuesque ? Vous en conviendrez avec moi dans quelques instants, tout est fait pour troubler jusqu’au fond de l’âme quiconque aurait, au hasard d’une déambulation, croisé ces destins aussi rares qu’imprévisibles.

  

   Ce ‘Déjeuner’, donc, a rassemblé autour de quelques fruits, d’une miche de pain doré et autres provendes, deux hommes dont je parlerai d’abord. Deux messieurs vêtus comme à la ville, redingotes noires, cols blancs en celluloïd où s’attache une cravate sombre, pantalon gris dont on ne sait s’il est de flanelle légère ou bien de toile finement rayée, bottines de cuir aux pieds. Autrement dit, il s’agit plus d’une vêture convenant au luxe d’un salon mondain, qu’à une réunion d’amis à la campagne. En quelque sorte le frac, la queue-de-pie, le haut-de-forme s’enlevant sur fond bucolique, pastoral. Le mariage ‘de la carpe et du lapin’. Mais, Lecteur, Lectrice, ici ne s’arrête point l’étrange. Il y a bien mieux à dire. Posées à la manière d’un contrepoint dans une fugue musicale, deux Nymphes, comment les appeler autrement ?, deux figures féminines entièrement nues, dont l’une est occupée, à l’arrière-plan, à cueillir sans doute quelque fleur délicate, alors que sa compagne, au premier plan, dévisage le spectateur, moi en l’occurrence, vous en second lieu, d’une façon que je peux qualifier ‘d’effrontée’, genre de geste de défi, d’attitude subversive et provocante. L’on pourrait même utiliser le prédicat ‘d’iconoclaste’ pour donner à l’étonnement la juste emphase qu’il mérite.

  

   Pour autant cette dame n’est pas de ‘petite vertu’, elle affirme sa liberté, elle se déploie dans la totalité évidente de son être. Cependant il ne s’agit nullement d’érotisme, comme si une volonté lubrique avançait à bas bruit derrière le désir incandescent de la dame. Non, bien plutôt un épanouissement de soi, la pointe avancée d’une liberté sans limite, le don de qui veut regarder le bourgeonnement infini de la Nature. Cela fait de longues minutes que j’observe, attentif et un brin interdit, ce spectacle de haute volée, d’éternelles secondes et je me perds dans cette vision à la limite de quelque songe. Je connais ma tendance à sombrer dans les images oniriques, à broder des dentelles de l’imaginaire ce qui vient à ma rencontre. Plusieurs fois, au propre comme au figuré, je me suis pincé les doigts, mais malgré l’apparente passivité des êtres qui s’étaient posés dans ce coin de verdure, je savais que je n’hallucinais pas, que le réel était bien ceci, que j’aurais pu toucher de la main, cet homme semi-allongé, cet autre en position assise, cette femme au premier plan qui paraissait à la limite d’être lascive, cette autre, plus éloignée, avec qui j’aurais pu tresser un bouquet de fleurs.

  

   Le Lecteur, la Lectrice, inclineront vraisemblablement vers une pensée qui me jugera simplement offusqué, touché au cœur d’une morale bourgeoise, inquiet de ce débordement de la nudité sur le paysage habituellement discret des choses. Scandalisé en quelque manière. Sans doute mes détracteurs auront-ils tort et raison à la fois. Piqué au vif de la conscience, mais nullement en raison des motifs qui sont invoqués au premier chef, à savoir comment tolérer cette brusque irruption du nu dans la représentation ordinaire de notre environnement familier.

Le problème est plus profond qu’il n’y paraît à première vue. Non seulement la nudité en soi ne constitue nul problème, mais elle est bien plus en accord avec ce paysage paré des vertus de ce qui se donne dans une acception ‘naturelle’ du monde. Bien évidemment, par ‘naturelle’, il faut entendre tout ce qui vient en droite ligne de la Nature, qui donc n’a nullement été dénaturé, extrait de sa figure primitive, originelle.

  

   La Nature est si forte en nous. Ne naissons-nous dans l’entière nudité qui est aussi notre propre vérité ? Ce qui est NU est VRAI. Il y a une évidente homologie entre l’exactitude des choses et leur venue à nous sans fard, sans artifice. La ‘plus belle femme du monde’, ne l’est nullement à l’aune de ses colifichets et des artifices dont elle peut se vêtir pour séduire. La séduction est déjà une sorte de perversion, de décalage de la justesse de ce qui est vrai. La femme belle est belle en soi, c'est-à-dire dans l’exacte parution de son corps nu, uniquement nu. Tout le reste n’est que ‘poudre aux yeux’, ‘miroir aux alouettes’. Si l’on veut se situer dans la radicalité du voir de la beauté, il ne peut s’agir que de la saisir dans son balbutiement, dans l’évènement premier de sa venue au monde. Le reste est de surcroît, le reste, simagrées et commedia dell’arte, il faut demeurer à la source. N’en point diverger. Il en va de notre essence d’Hommes.

 

    Ce ne sont pas ces deux figures féminines qui sont dérangeantes, pourquoi le seraient-elles ? S’interroge-t-on des ailes éployées de l’oiseau, du gonflement d’écume de la mer, de la cime de la montagne sous son manteau de neige ? Non, nous ne nous inquiétons jamais de ce qui est naturel, nous nous soucions toujours de ce qui est artificiel, rajouté, plaqué sur la réalité vivante qui vient à nous. Si, dans ce ‘Déjeuner’ quelque chose doit me déranger, c’est bien la présence de ces deux hommes dans leurs vêtures de bourgeois, que vient renforcer leurs attitudes guindées, hautaines en quelque manière, comme si l’homme se pensait supérieur à la Nature dont, pourtant, il provient, dont il doit être l’obligé.

   Mais, chers Lecteurs, chères Lectrices, me voici maintenant contraint de verser dans le concept, de prendre de la hauteur, d’employer des termes savants, non pour méduser mon public (il y a bien d’autres façons de le faire et à mondre frais !). Ici, dans ce tableau figé d’un ‘Déjeuner’ s’affrontent deux topiques définitivement irréconciliables, celle de la Nature et de la Culture. Le Regardeur est placé à l’intersection de cette dialectique dont il ressent les effets sans bien en analyser les fondements. De là vient la gêne ressentie, de là vient que ce paysage qui s’offre à mes yeux en cette belle fin de matinée estivale, ce paysage claudique, que son équilibre est instable, que sa composition peut s’écrouler d’un instant à l’autre. Combien il eût été préférable de rencontrer une scène dévoilant quatre nudités affirmées, deux hommes, deux femmes dans leur ‘plus simple appareil’, au moins la Nature aurait-elle conservé ses droits et moi ma conception de la vérité qui, en quelque endroit de votre être, est peut-être identique à la mienne. Oui, la nudité l’aurait emporté sur le travestissement, oui ! Nous voulond déjeuner sur l’herbe, mais dans l’horizon nu de notre être. Jamais nous ne serons plus vrais. Jamais nous ne serons plus réels !

 

 

 

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 08:15
HOMO COITUS

         Jacques-Louis David - Cupidon et Psyché

       Source : Mythes grecs et mythologie grecque

 

 

***

 

 

   Il faut partir du concept d’identité et de finitude avant d’entreprendre un bref voyage en direction de cet Amour Majuscule dont on a tellement dit et dont on n’a rien dit. Identité car, le plus souvent, nous sommes circonscrits à cette unité rebelle à toute domination, à toute spoliation. Nous sommes un corps indivis abritant, en sa citadelle, sa plus effective présence. Finitude car cette dernière joue en écho avec le principe d’identité, en renforce la terrible solitude. Parce que nous sommes seuls, entourés du sable du désert, nous cherchons à nous évader, à rejoindre une oasis, cette autre identité dont nous attendons qu’elle nous apaise et nous ramène au centre plénier de notre être, là où rien de menaçant ne saurait nous atteindre.  

   Les Grands Mystères sont ainsi constitués qu’ils parlent beaucoup pour ne rien dévoiler. Identité et finitude : tension bipolaire qui écartèle aussi bien l’Amant que l’Amante, principes d’opposition dont la béance suppose que les bords de l’abîme soient un jour réunis afin que, de cette jonction, puissent se lever, au moins un bonheur, si ce n’est une joie et, en tout cas, l’évitement d’une perdition. Car c’est bien de se perdre dont il s’agit lorsque la douce onction de l’Amour se dissimule et refuse de nous connaître en tant que l’un, l’une de ses élus. Vivre est simplement laisser se dérouler un métabolisme. Exister est acte de pure transcendance qui nous arrache au néant et à l’angoisse primordiale qui fondent les racines de notre être. Or exister en amour est l’une des vertus dont, parfois, nous sommes atteints au plus haut. Mais nous n’avons ni les mots pour le dire, ni les images qui pourraient en témoigner et les symboles, fussent-ils opératoires, échouent le plus souvent à en décrire l’essence.

   Regardons le tableau de David et laissons-nous aller à une simple lecture phénoménologique. Qu’y voit-on ? Certes pas l’Amour puisque nous avons implicitement convenu qu’il était invisible, intangible, situé hors toute représentation. Que nous reste-t-il alors ? La puissance d’un archétype dont Cupidon et Psyché se font les hérauts. Cette peinture de facture néo-classique, - posant ici un beau Jeune Homme épanoui, une belle Jeune Fille abandonnée -, est censée amener devant nos yeux ce qui, par nature, demeure celé. Certes David ne nous montre pas l’amour dans son acte immanent, car cette vue serait indiscrète, violatrice des droits de la personne, donc insoutenable. Au sens où nous ne pourrions « en soutenir l’épreuve ». On ne tutoie l’indicible qu’au risque d’une brûlure dont s’ensuivra une éternelle cécité. L’Amour, d’obédience divine, ne se montre jamais que dans l’expérience de l’éblouissement, dans la travée du vertige, dans l’accomplissement d’une métamorphose dont seront atteints notre corps, notre âme. Autrement dit, ne se donnera qu’un rapide flamboiement, ne fera phénomène qu’un brasillement dont l’intensité nous ôtera toute possibilité de le poser, l’Amour,  devant notre conscience, comme nous le ferions d’un objet. C’est au regard de cette instantanéité, de cet éclair, de l’irruption de cette foudre que nos lèvres seront scellées aussi bien avant la possession, qu’après. Avant, après : site d’une multiple dépossession dont toujours nous souffrons à défaut de pouvoir en repérer les signes explicatifs.

   Ce tableau, censé nous apporter toute la félicité dont il devrait être l’acte fondateur, nous comble-t-il au point que tout souci périphérique serait nécessairement dissout au seul motif de sa contemplation ? Non seulement cette représentation ne nous emplit réellement d’une certitude d’échapper aux rets du quotidien, mais elle nous y replonge à même la glaise lourde, opaque, des chemins ordinaires dans lesquels, à loisir, nos pas s’enlisent. Mais qui donc pourrait croire un instant à la vérité de ces attitudes angéliques, si ce ne sont les anges eux-mêmes ? Cupidon-ailé nous fournirait la preuve tangible d’une telle naïveté. En réalité nous avons affaire à une gentille bluette qui nous place dans un cadre de pure extériorité. Non seulement nous ne sommes nullement des voyeurs se délectant de quelque allusion libidineuse, mais de simples témoins de deux solitudes que rien ne pourra soustraire à leur confondante condition. Que Cupidon et Psyché, en leur épiphanie de supposé ravissement, soient avant ou après la copulation nous importe peu.

   Ce qui aurait valeur d’enlèvement à notre propre modalité existentielle, ce qui libèrerait nos chaînes d’hommes aliénés, serait qu’avec eux, les amants, nous fusionnions dans cet acte indescriptible, iconoclaste, hautement subversif - il défie la loi d’airain des dieux -, que donc nous nous déportions de nous pour ne plus nous connaître qu’en tant que pures virtualités en ce lieu hors tout lieu, en ce temps sans temps, en cette manière d’absolu dépourvu de buts et de fins, l’acte en tant qu’acte au plus haut de soi. Il n’aurait plus guère d’attache signifiante pouvant le déposer dans l’orbe de la quotidienneté. Il flotterait dans une sorte de brume diaphane ressortissant d’une angélologie, diraient les croyants ; dans un air empreint d’ésotérisme diraient les mystiques ; dans une bruine métaphorique diraient les poètes.

   Alors comment ne pas éprouver, au centre de sa chair, le comble du dénuement des amants abandonnés, sur leur couche de tissu précieux, à la misère la plus déconcertante du genre humain ? Icône dépourvue de son contenu religieux, cet exhaussement de soi vers son Dieu qui appelle et console, car, ici, le dieu est absent, l’Amour est quelque part dans un passé proche, un futur hypothétique et le présent n’est qu’attente d’un événement qui tarde à venir, qui, peut-être, ne pourra trouver à s’actualiser. Ici, il convient de se déporter vers les éclairages de la linguistique, de les mettre en relation avec cette subtile lumière de la volupté qui figure au centre géométrique de l’être, à savoir le rôle prééminent de la copule dans l’organisation de tout énoncé, fût-il réduit à sa plus simple expression. Incertitude et nécessité de la copule, cette liaison entre sujet et prédicat, comme dans la proposition « le ciel est bleu », où le « est » chutant, ne demeureraient que « ciel »  (Cupidon ?) puis « bleu » (Psyché ?) dans leur totale nudité, leur désarroi foncier, leur irréductible identité, leur fixité solitaire. Le « est » = « Amour » qui relie et reliant donne sens et direction à l’aventure humaine. EST ; Amour  =  le Même, puisque tous les deux sont doués d’une essentielle valeur ontologique : ils disent le lieu nécessaire de l’être dont, jamais, l’on ne peut brader les vertus. Alors, comment pourrait-on encore s’étonner que la copule, par familiarité, « copulation » se décline étymologiquement en  « lien, union », « lien moral », « union dans le mariage » ? Car l’union est lieu de fusion au gré duquel peut s’éprouver la dimension unique de la totalité.

   Avant notre naissance, après notre mort, seuls lieux d’une totalité, d’une infinie virtualité à laquelle rien ne saurait nous soustraire. En-deçà du cosmos, au-delà du cosmos, nous sommes d’illimités chaos auxquels l’on ne peut rien retrancher, rien rajouter, sauf l’étincelle créatrice qui présidera à notre venue, nous arrachant à l’illimité pour nous remettre aux forceps du limité : forceps du corps, de l’esprit, des actes qui nous consignent dans une étroite geôle. Car, jamais, existant, nous ne sommes libres de nos choix, de nos orientations, de nos décisions. Une étoile au-dessus de nos têtes fixe le chemin de la destinée. Comment pourrions-nous en différer la cruelle loi ? Au regard de tout ceci, l’homme est habité de cette nostalgie antéprédicative au gré de laquelle il était cette essence libre de soi, ce trajet sans origine ni fin, cet événement sans fondement, cette traversée entre des rives hypothétiques. Il n’était nullement aliéné. Le désordre était sa voie. Dès lors où l’ordre - de la naissance -,  s’institue comme seule condition de possibilité offerte à l’esquisse humaine, il lui est enjoint d’en suivre l’irrémissible trace.

   L’acte d’amour est le seul par lequel rejoindre cette mythique androgynie, cette dyade fusionnelle entre Soi et ce qui n’est pas Soi, c'est-à-dire créer un monde dont on est, tout à la fois, le centre et la périphérie. L’acte manducatoire de la mante religieuse n’a d’autre signification que de reprendre, par le biais de l’oralité, cette totalité qu’elle a un instant connue : principe mâle fusionnant dans le principe femelle. Syncrétisme des tendances centrifuges, jonction dans un identique nucléus d’un divers éparpillé qui consent enfin à découvrir la puissance assemblante du germe, de l’origine, manière d’alpha et d’oméga en dehors desquels tout n’est que confusion et perte d’horizon humain.

   De deux solitudes fondées sur le socle de « l’Homo egoïtus », la copule - cet extraordinaire médiateur -, métamorphose ce dernier Homo en « Homo altruitus » ou « Homo androgynus », ce nouvel être ubiquitaire qui EST (copule), ici et là, en l’Amant, en l’Amante, une seule et même réalité. La copule « EST » a accompli ce que rien ne saurait mener à son terme, cette ambivalence, cette équivoque qui trouvent dans l’union l’effectivité de leurs propres ressources, tout en un, cette nostalgie de l’être primitif que nous fûmes, loin là-bas, dans ce fourmillement indéchiffrable du chaos originel, où tout principe se donnait tout uniment mâle et femelle indistincts, un feu y était inscrit de toute éternité qui allumait notre propre cosmos. Oui, c’est bien cela, l’Amour EST ce convertisseur qui exile de Soi en l’Autre afin qu’une liberté et une vérité soient connues. L’Amour n’est que ceci, liberté, vérité ou bien n’est qu’un simulacre, un miroir aux alouettes ivre de son propre mouvement. Le coït, en son éclair, est cette révélation qui ouvre un ciel. Alors, l’espace d’une brève éternité, pouvons-nous dire : « Le ciel EST bleu ». Aussi bien aurions-nous pu énoncer : « L’Amour EST beau ». Mais, ici, nous nous heurterions aux limites de l’expression, destin de toute tautologie ! Ambiguïté de la condition de l’homme, de la femme, condition qui ne trouve son accomplissement qu’à ignorer le sol propre de sa constitution. C’est toujours un ailleurs qui fait signe depuis le nom d’Amour. Un chant de Sirène.

   Comment conclure sans en appeler à Spinoza et à sa formule célèbre : « Post coitum animal triste », que l’on traduit habituellement par : « Après la jouissance vient la tristesse », ce qui semble indiquer qu’à tout état paroxystique atteint dans la volupté succède un blues post-coïtal qui semble constituer le fondement abyssal de toute affliction durable. L’accablement serait donc directement proportionnel au degré du plaisir atteint dans le processus à son acmé. Cependant si cet adage mérite notre reconnaissance, reprochons-lui d’occulter une partie du problème puisqu’il fait mine d’oublier « l’ante coitum », l’avant-coït qui en est le logique pendant. Peut-être même l’avant-coït serait-il plus marqué de l’empreinte d’une profonde mélancolie pour la simple raison, qu’à l’encontre du post-coït, il ne peut se référer à un souvenir qui viendrait, jusqu’à lui, apporter des fruits déjà cueillis. L’ante-coït porte en plus le poids indéfectible d’un acte à venir entouré du mystère des choses inconnues. Belles ou inquiétantes. (Je pense, écrivant ceci, au tableau « Les muses inquiétantes » de Giorgio de Chirico. Ces muses aux têtes oblongues sans yeux ni bouches - ces antres du désir -, aux robes longues et marmoréennes - ces nobles projections libidinales -, qui dissimulent peut-être une sexualité congelée.  Je songe au vide métaphysique, à la géométrie abstraite selon lesquels ces personnages féminins se donnent à voir. Comment ne pas avoir « la chair de poule » dans le mouvement même d’un désir anticipateur de supposées voluptés ? Sur des « falaises de marbre » ?)

    La seule temporalité qui conviendrait à la prolongation indéfinie d’un état de jouissance serait celle uniquement du « per coitum », à savoir d’un acte maintenu bien au-delà de la conscience humaine, suspens s’alimentant à sa propre source sans que jamais ne s’obombrent les nocturnes angoisses d’un avant et d’un après. Nous sommes des êtres du présent ! Sans doute la seule vérité. Là est la demeure de la copule EST. Présence du présent. Avant : néant. Après : néant !

 

 

 

 

 

 

 

 



 

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