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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 07:41
Si près, si loin !

Paper wing.

9 Avril 2017.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   D’une étrangeté l’autre.

 

   C’est bien d’une contrée de l’étrange dont il s’agit là. Que regardons-nous au premier abord ? Ce visage de craie que l’on dirait cristallisé dans le temps, figé dans l’espace ? Ou bien cet anachronique aéronef qui ne semble exister qu’à la mesure d’une phantasia ? La rencontre de l’objet-aéronef et du sujet-visage est-elle si naturelle que nous n’ayons guère à nous questionner plus avant ? A faire se conjoindre, dans une même image, dans un plan qui en réalise une manière d’osmose, sujet et objet, ceci ne conduit-il à une dérangeante confusion des genres ? Comme si le sujet, possiblement réifié, ne devenait qu’une des perspectives de la matière ? Comme si l’objet, soudain humanisé, pouvait prétendre de ce fait devenir pure intellection, spiritualité débouchant dans les ornières du réel ? Certes l’hésitation est grande mais il faut se décider, faute de quoi se refermera la sémantique de la représentation. Alors nous sommes conduits à interpréter, c'est-à-dire à introduire dans l’œuvre le coin de notre subjectivité, peut être à faire violence, à décaler l’intention originelle de l’Artiste. Mais peu importe, nul ne pourrait dire le tréfonds signifiant d’une pensée, fût-elle celle de sa Créatrice. Pour nous, lire adéquatement cette représentation revient, en un premier mouvement, à poser le sujet au centre de nos préoccupations. Insolite épiphanie humaine au visage de pierre blanche dont, initialement, nous ne sommes guère en mesure de dire s’il s’agit d’une jeune femme ou bien d’un éphèbe qui aurait dissimulé son identité sous une couche de fard. Vision donc, d’une sorte d’androgynie qui ne sème le trouble qu’à nous égarer dans notre essai d’éclairer quelque peu le propos de la toile.

 

   Nous dit le voyage.

 

   Mais laissons de côté le genre du personnage pour découvrir le symbolisme qui s’inscrit dans l’évidence. Si c’est bien le sujet-femme (optons pour cette version) qui attire notre attention et focalise notre intérêt, combien l’énigmatique aéronef vient en accomplir la parole. Car il n’est nullement présent de surcroît dans le genre d’une parure. Il signifie et assemble le tout du lexique pictural afin, qu’en notre conscience, s’allume la flamme d’un sens second. Nul n’imaginerait, que dans le réel qu’est supposé représenter l’œuvre, un aéronef viendrait se poser sur cette figure humaine avec aisance et naturel, comme si cette manoeuvre était familière. Bien évidemment le propos artistique est le plus souvent à chercher en dehors des objets qu’il présente, lesquels sont loin d’être des invariants ou des blocs sémantiques univoques. C’est toujours dans l’écart que se situe l’essentiel de l’intention. Or, que nous dit cette peinture en son fond ? Elle nous dit d’abord le voyage. Comment pourrait-il en être autrement à notre époque sillonnée en tous sens par les deux traits d’écume blanche des modernes jets qui essaiment leurs lourdes grappes humaines aux quatre horizons du monde ? La simple vue d’un avion est déjà exil, vocation des lointains, pittoresque qui envahit le champ entier de nos préoccupations.

 

   Bonheur, là, tout proche.

 

   Mais, ici, il ne s’agit nullement de ces fuselages d’acier qui étincellent tels des glaives fendant l’air de leur titanesque puissance. La proposition est ô combien plus modeste, plus bucolique pourrait-on dire, comme s’il s’agissait simplement du jouet d’un enfant des temps anciens, d’une fantaisie de bois et de papier voulant dire la fragilité des choses, leur incapacité à perdurer dans le temps, le lieu d’une poésie à rejoindre, la recherche du proche et de l’intime qui recèlent les valeurs fondamentales de l’individu. « Le bonheur est dans le pré », pour parodier le titre d’un film célèbre. Le bonheur est dans le proximal, non dans le distal. Il ne connaît guère le hors d’atteinte, l’espace illimité, les abîmes de terre et d’eau qui nous séparent d’un lieu fondateur, toujours celui vers lequel on vient trouver refuge après la tempête. Tout retour au logis, à la maison, au jardin qui l’environne, au vallon qui l’abrite est identique au retour du Fils prodigue. On ne dilapide jamais mieux sa vie qu’à la retrouver dans l’urgence d’un bonheur à saisir à nouveau. Bref, on ne s’éloigne pas de ses racines, on les distend parfois, on les oublie ou bien on feint l’amnésie mais elles, les racines, ne font nullement l’économie de notre être, elles sont les résilles autour desquelles notre existence s’est édifiée, les volutes architecturales qui agrègent en nous ce que nous sommes, ce que nous fûmes et serons plus tard.

 

Si loin.

 

   Un avion passe dans le ciel, poussé par les deux rails de son sillage blanc. Nous le regardons avec une fascination teintée d’envie. On imagine ses passagers derrière les hublots circulaires. On suppute la destination, comme ceci, au hasard, juste pour jouer, juste pour rêver. Alors deux mots surgissent venus d’on ne sait où. Deux mots à la consonance étrange, bizarrement exotiques : TINIAN - JUAN-FERNANDEZ. Cela fait, dans la conque de notre tête, un doux bruit de palme qui s’agite au pli du vent. On entend craquer une terre noire, couleur de lave éteinte. On voit un ciel clair avec quelques nuages qui flottent dans l’insouci d’eux-mêmes. On voit une eau bleue-marine avec des reflets d’émeraude. Puis encore des noms dont nous n’identifions pas la provenance mais qui font comme une écume dans l’anse du corps. Cela chante dans une langue si belle, si ouverte à la pluie solaire, aux remous aquatiques : Alejandro Selkirk - Santa Clara - Más a Tierra. Nous ne sommes plus ici, nous sommes ailleurs, bien au-delà de nos meutes de chair, bien au-delà de nos pensées ordinaires. Nous sommes peut-être au Paradis. La côte est de roches claires et brunes qui font des damiers à l’infini. Montagnes parsemées des dentelures sombres des fougères. Partout la beauté. Partout les douces fragrances. La discrétion des iris, la senteur étoilée des dahlias, l’antique saveur des roses, le dépliement capiteux des arums. L’air est limpide qui monte jusqu’à la grande coupole céleste. Des sentiers sinueux empruntés par les chèvres et les chevaux sauvages basculent soudainement vers la plaine d’eau, immense chant bleu que réverbère le secret des abysses. Partout des isthmes jetés sur la nappe liquide, des baies enserrant de minuscules flottilles d’esquifs blancs, des promontoires d’où se laisse découvrir l’illimité en son mystère. Des anses de galets que poncent sans arrêt les rouleaux des vagues. Impression d’infini et déjà l’on ne s’appartient plus, comme si l’on était en partance pour un autre univers, des paysages inconnus, la densité heureuse de l’aventure.

 

   Si près.

 

   Mais, soudain, au milieu de notre songe, une vision, des mots, des remous qui font leur tohu-bohu au sein de notre esprit, entaillent le luxe éteint de notre derme. Robinson Crusoé, telle est l’étonnante profération qui surgit dans le pavillon de nos oreilles. Puis Más a Tierra, tout ceci pour dire la parenté, plus même, la similitude parfaite. Oui, sans bien le savoir, nous étions arrivés sur l’Île Robinson Crusoé, l’ancienne Más a Tierra, quelque part au large du Chili, au beau milieu de l’océan Pacifique. Mais pourquoi donc cette île et non une autre, il y a tellement d’îles jetées dans les mers du monde ? Nous étions si loin. Mais étions-nous si distanciés de nous, de notre terre, de notre logis, du cercle de nos émotions intimes ? Un instant nous avions cru que nous échapperions à notre orient personnel, celui qui guide nos pas et entoure nos âmes du baume régénérateur des origines. En réalité nous sommes restés au même endroit et le moderne aéronef qui avait soulevé notre imaginaire n’est plus qu’un point brillant quelque part aux confins de la Terre. Du reste, peut-être n’a-t-il jamais existé qu’à titre de fantasme, de prétexte à une évasion que nous appelions de nos vœux ? Et, pourtant, nous le sentons à la manière d’une pure intuition, nous ne souhaitions que faire du surplace, nous invaginer dans la hutte primitive, rejoindre la grotte de nos lointains ancêtres. Demeurer là où toujours nous avons été, dans notre citadelle existentielle, tout près de l’arbre, de la source, du ruisseau.

 

   Insulaires nous sommes.

 

   Más a Tierra : Robinson Crusoé : nostalgie d’une seule et unique terre qu’enclot le contour rassurant d’une île. Par essence nous sommes des îliens ou bien des insulaires, peu importe le vocable, c’est l’indéfectible présence que ces icones suscitent en nous qui compte, le refuge dans l’étroit, le circonscrit, le familier, pour tout dire l’utopique car le lieu qui est le nôtre n’existe pas vraiment, sauf à le chercher dans les mailles du sentiment, les tissages de l’intellect, les souples imbrications de la joie. Oui, de la JOIE Majuscule car il n’y a rien de plus précieux que ce qui nous touche avec la stricte et belle authenticité de la chose connue. Nous nous mettons continuellement en quête du nouveau, du dépaysant, de l’incroyable, du jamais vu : le paysage sous les tropiques, le glacier dressé dans la brume boréale, les steppes jaunes de la savane, les vents altiers de l’altiplano, le miroir éblouissant des lagunes mais, en réalité, nous ne sommes que des totons fous en giration permanente autour de l’Absolu.

 

 

   Une brillance, un feu-follet…

 

   Mais quelle est donc cette abstraction, l’Absolu, qui résonne à la manière du silence d’une cathédrale : l’Infini, le Parfait, l’Unité, la Totalité, L’Idée, L’Esprit, Le Moi, Le Savoir, l’Être en tant que tel, Dieu ? Vous voyez, il est si facile de se perdre puisque l’Absolu est par définition cet inconnaissable, cet inatteignable, cette Monade celée sur elle-même qui brille de son aveuglant éclat. Cependant il existe un étonnant paradoxe. Toutes ces Essences, fussent-elles volatiles, il nous est permis d’essayer de les penser, d’avoir un avis à leur sujet, de les intuitionner, d’en avoir une manière de saisie conceptuelle qui se suffit à elle-même. Peut-être pouvons-nous approcher l’être d’une Idée, en éprouver au moins une sensation, en ressentir un frisson ou bien en tâter la texture de néant et d’angoisse. Mais notre EGO (et c’est ici que réside le paradoxe), comment pourrions-nous nous assurer de sa forme, de son contenu, définir ses prédicats, en tracer une esquisse signifiante. La condition de possibilité de tout savoir consistant à poser le sujet à observer devant l’observateur, il est aisé de comprendre que, juge et partie, nous ne puissions rien saisir de cet ego qui vacille dans le lointain à la façon d’une étrange planète. Peut-être d’une étoile filante. Une brillance, un feu-follet le temps d’une existence, puis plus rien que le rien et le silence tout autour avec son bruit de question irrésolue.

 

   Le chant de mille oiseaux.

 

   L’enseignement de toutes ces considérations ontologiques ? Ceci qui sonne dans le genre d’une vérité : le loin est trop éloigné (tautologie) ; le Soi est trop dissimulé (évidence) ; l’Autre trop mystérieux (certitude). Il ne reste donc, pour amarrer la quadrature de notre être, que le secours du proximal, que l’aide de l’intime, que la réassurance du nid, de la niche, de l’étable, de la bauge, du terrier avec alentour, ses touffes d’herbe serrées, ses fleurs aux senteurs agrestes, l’éclat plénier des corolles, le boqueteau riant, le filet d’eau qui court parmi les mottes, au ras du sol, eau fondatrice qui puisse abreuver notre soif de présence. Or cette présence nous ne la trouverons qu’en nous, dans notre environnement immédiat, dans l’objet domestique habituel, le livre ami, la pièce à vivre, le jardin où croissent les arbres, où surgit « le chant de mille oiseaux ».

   Mais d’où nous vient donc ce « chant de mille oiseaux », si réel que nous croyons l’entendre au centre même de notre tête, d’où émerge-t-il si ce n’est de la belle prose de Jean-Jacques Rousseau dans « La nouvelle Héloïse » ? Mais écoutons le subtil auteur, écoutons Saint-Preux racontant à l’un de ses amis sa visite à Clarens, auprès de Julie de Wolmar, cette femme aimée autrefois et qui reste, malgré les années, sujet d’une véritable passion :

   « En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraîcheur que d’obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d’être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d’un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m’écriai dans un enthousiasme involontaire : « O Tinian ! ô Juan-Fernandez ! Julie, le bout du monde est à votre porte ! ─ Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C’est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Vous savez que l’herbe y était assez aride, les arbres assez clairsemés, donnant assez peu d’ombre, et qu’il n’y avait point d’eau. »

   A la beauté de ce texte, à sa fraîcheur, à son étonnante spontanéité, à la profondeur de l’émotion ressentie, on sent combien l’auteur retrouve les sentiments de plénitude qui l’envahirent autrefois au point de laisser dans son âme empreinte romantique, effluve mélancolique et réel bonheur de vivre au contact de cette nature proche, familière, havre de paix et de ressourcement. Et combien la mise en relation de ces îles lointaines de Tinian et de Juan-Fernandez avec l’heureux constat qu’il adresse à l’Aimée : « Julie, le bout du monde est à votre porte ! » ouvre l’âme du lecteur à la contemplation de ses propres assises, à savoir ces lieux fondateurs de l’enfance qui, toujours, courent à bas bruit sous l’obscurité de quelques frais ombrages et, le plus communément du monde, au plein d’une conscience, dans la texture même de la chair de celui qui en a éprouvé le vif et parfois « insoutenable » plaisir. La mémoire est facilement amnésique, la chair, elle n’oublie rien. Telle cicatrice est la pierre du jardin. Telle vergeture la griffure ancienne d’une rose. Telle peau plus sombre la marque indélébile de la terre nourricière. « Nourricière », si le prédicat, parfois, peut prêter à sourire, il n’en est pas moins le terme exact qui fait se conjoindre temps et lieu dans un événement certes irréductible à quelque événement singulier. Cependant notre vie actuelle ne serait-elle d’abord édifiée de cet empilement de menues comptines enfantines que nous ne savons reconnaître sous le vernis de l’âge adulte, cet « âge de raison » qui nous appelle à être selon la loi alors que nous ne sommes sans doute qu’à la lumière de nos réminiscences ?

 

***

 

Voilà où nous ont emmené les ailes de papier du sympathique aéronef de Dongni Hou. Voilà le territoire que trace à l’imaginaire toute œuvre belle et empreinte de générosité. Nous volerons encore. Oui, encore ! Toujours plus haut. Tel est le destin de l’homme.

 

 

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3 avril 2017 1 03 /04 /avril /2017 08:03
Sous le chant du silence.

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ».

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   Présence virtuelle.

 

   Secrète était ainsi faite que nul, en réalité, ne la connaissait. Ce qu’on savait d’elle, ceci : elle était habillée d’une vêture sombre, genre de robe de communiante arborant un sage col blanc dont on pensait qu’il était amidonné. Certains prétendaient que sa tenue était plutôt celle d’une soubrette mais d’un genre sérieux. On l’eût volontiers vue officier dans quelque confrérie à la stricte vie conventuelle, sans doute en tant que récitante d’un oratorio voué aux mystères d’une étrange liturgie. Ses journées, elle les passait dans l’ambiance grise d’une chambre (était-ce une cellule monastique ?), plantée derrière un pupitre à partition, tenant en sa main gauche un microphone relié à un long fil dont on ne connaissait l’épilogue. A l’arrière-plan, un autre pupitre de guingois se confondait avec le sol qui ne paraissait être que de brume. Ce qui surprenait le plus dans cette bizarre composition, c’était le genre de contradiction qui s’établissait dans la scénographie entre la possible mise en acte d’une parole et la mutité de la scène. En effet, tout dans l’attitude de Secrète semblait l’incliner à n’être qu’une présence virtuelle, un personnage demeurant dans une gangue illisible. On eût pensé à une Colombine au visage enduit de plâtre (les Mimes en arborent de semblables), figée dans une impossible mission, bras sagement disposés le long du corps, fûts des jambes si transparents qu’on l’eût crue évadée d’un songe ou bien de quelque conte fantastique.

 

   Qui était-elle ?

 

   Mesurait-elle l’écoulement du temps ? Etait-elle une discrète géomètre chargée d’arpenter l’espace ? Etait-elle l’officiante faisant face à un auditoire dont on aurait pu penser qu’il s’agissait de types semblables aux illusoires mannequins d’osier d’un Giorgio de Chirico ? Ou bien n’étaient-ils que de sombres tubercules, des assemblages de fruits et de légumes, tels qu’imaginés par le génial Arcimboldo ? Ou bien encore ceux qui étaient invisibles n’étaient-ils que des grotesques de la Renaissance, de vulgaires empilements de pierres et de moignons dans un jardin empli de l’humidité poisseuse des grottes ? En vérité on n’avait guère que la ressource d’un imaginaire hardi pour répondre à une question qui, peut-être, n’avait aucun sens. Mais émettre des hypothèses était toujours mieux que de laisser son intellect voguer avec des voiles faseyant au vent du grand large !

 

   Ne chantait pas.

 

   Toujours est-il qu’on ne pouvait guère avancer que de supputations en conjectures, c'est-à-dire marcher d’un pied sur l’autre sans être bien conscient d’avancer. Ce qui, cependant, devenait certain à l’aune d’une longue observation, c’est que Secrète avait hérité son nom avec la justesse qui sied aux exactes suppositions. Rien ne filtrait d’elle, sinon cette attitude hiératique, genre d’énigmatique hiéroglyphe avec lequel il fallait s’entendre à défaut de tirer de la Récipiendaire une explication qui eût été éclairante. Non seulement elle ne chantait pas mais une investigation à peine approfondie en livrait quelques secrets. Elle n’aimait nullement la vastitude de la symphonie, son air d’emphase. L’opéra, elle n’en éprouvait guère le faste et la démesure lyrique de ses acteurs ne faisait naître en elle nul frisson. De l’opérette elle ne retenait ni le côté bouffon, ni le constant vaudeville, pas plus que les excentricités musicales qui en tissaient la tessiture. L’oratorio lui paraissait exagérément teinté de drame religieux et les récitatifs de ses solistes trop datés se montraient à la manière d’une esthétique anachronique. La sonate était trop baroque, l’adagio d’Albinoni usé d’avoir été infiniment écouté. Le concerto la déconcertait par son caractère virtuose.

 

   Seule la fugue.

 

   Seule la fugue trouvait grâce à ses yeux (sans doute à ses oreilles), tout simplement en raison de ce procédé de « fuite » où le thème est une esquive d’une voix à l’autre comme s’il s’agissait d’un fluide, d’une nature presque insaisissable, à la limite d’une perception. Elle aimait ces notes suspendues pareille à des gouttes d’eau s’écoulant de la margelle d’un puits, longue hésitation avant que de se détacher, d’entraîner à sa suite d’autres hésitations, d’autres notes que le silence tenait en sustentation. Elle y voyait l’essence même du temps, la trame de l’espace, l’écriture de l’existence faite de mots puis d’arrêts, de marches en avant, de brusques retours en arrière, de réminiscences, puis un nouveau bond, un nouveau silence. Et ce qu’elle savait d’une façon aussi intuitive que sans doute corporelle, c’était la valeur à nulle autre pareille de la pause, de l’intervalle, du passage d’un point à un autre de la parole (car la musique n’était que cela : parole et rien d’autre), autrement dit du SILENCE. Etrange paradoxe tout de même que la valeur insigne du silence par lequel le langage apparaît en son il est. Car abstraction faite du silence qui tisse les mots entre eux, ne se fait plus percevoir qu’un bourdonnant bruit de fond, qu’une entêtante rumeur, qu’un incompréhensible sabir dont rien ne peut plus signifier. Or tout est sens qui doit tisser la vie. Or tout est signe qu’encadrent deux aires de repos. Deux sites de silence. Silence, silence, silence proféré trois fois comme pour lui donner de la chair, de l’épaisseur, du volume, de la présence. En réalité on n’écoute que cela, le silence. Les voix, les paroles, les déclamations, les déclarations, les exhortations, les dénégations, les discours, les harangues, les éclats sonores des bateleurs et autres bonimenteurs ne sont que des ronds dans l’eau qui trouent le silence. Cessez de jeter une pierre et c’est le silence qui adviendra car lui seul a la précellence. De lui naît la parole et non l’inverse. A preuve l’immense désert qui croît dès l’instant où le monde ne profère plus. L’état originel c’est l’avant-mot, l’ante-verbe, la coupure dans le discours, le vide qui assemble et porte au jour ce qui, autrement, ne serait que nuit dense, ombre impénétrable.

 

   Les plus heureux sont silencieux.

 

   Ici, il faut jouer avec l’assertion Poète et en prolonger le dire au risque de faire acte de violence. Mais violence apparente car au travers de la poésie, c’est le silence lui-même qui est en cause. Ce que nous dit Musset dans cette belle langue pathétique, il est nécessaire d’en traverser le sens afin d’en découvrir le langage crypté. Tout langage poétique est de cette sorte qu’il véhicule en lui plus de contenu qu’il ne propage de mots explicites. Toujours de l’implicite. Toujours caché. Sinon ce ne serait plus que la prose du quotidien et la saisie immédiate de ce qui se montre, le plus souvent une contingence qui ne mérite guère attention.

   Mais reprenons ces deux vers d’anthologie :

 

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots »

 

Et prolongeons le rêve du Poète en ajoutant deux autres vers

qui pourraient en compléter le sens :

 

« Les plus heureux sont silencieux,

Et j’en connais qui sont de purs joyaux ».

 

   S’agit-il, ici, de pure fantaisie ou bien y a-t-il quelque chose à extraire de cet ajout qui, sinon, pourrait prendre la figure de l’iconoclasme ?

   Ce qui a été accentué consiste en ceci : Les chants les plus beaux sont silencieux ; ils sont de purs joyaux.

   Si les deux premiers vers de Musset évoquent le thème romantique de la douleur en tant que ressort de la création, ils doivent nécessairement être rapportés à une esthétique du sanglot qui ne peut viser que la sphère la plus intime du Poète, seul dans sa chambre, face au silence d’où va naître l’œuvre sublime. Ici surgit à nouveau, comme en contrepoint, le suspens de la fugue. Chaque mot tissé par l’auteur est suspendu, en attente du précédent qui va le révéler, du prochain qui en sera la forme d’accomplissement. Chaque mot pareil à un joyau que, seule la mutité fera resplendir. Le langage poétique est une telle transcendance qu’il faut le secret de la crypte, le mystère du temple, la méditation profonde, la contemplation de la chose rare, tout ceci n’ayant jamais lieu qu’à l’écart du « bruit et de la fureur ». Certes, sans doute fureur intérieure, passion, flamme par laquelle le mot devient incandescent et resplendit telle une gemme dans le ventre fécond de la terre.

 

   Ami d’une source claire.

 

   Nul n’irait imaginer Poète versifiant parmi les déambulations d’une foule bruyante ou bien face au vacarme de quelque industrie. Toujours le Poète est l’ami d’une source claire, d’un frais vallon, d’une crête à peine touchée par la lumière, d’un clair-obscur qui est silence de la lumière. Toujours ce retrait, cette marche sur la pointe des pieds. Mots de l’effleurement et de la grâce discrète, mots à fleurets mouchetés, mots d’étoupe faisant leurs inaperçus pas de deux alors que le monde s’agite et convulse. Tout Poète authentique est l’antidote des violents soubresauts d’une vie qui brasse l’immense marée humaine. Mots du reflux et du dire à rebours, mots pareils à une écume qui demeurent au ciel du monde alors que l’eau s’est déjà retirée vers les hauts-fonds. Mots qui ne disent qu’à se soustraire au dire. Mots qui ne sont mots qu’à être reliés par le silence, leur matière première, l’origine qui les fait être l’exception qu’ils sont. Et puis, la poésie, où est-elle la plus vraie, la plus vivante ? Dans le verbe haut qui la déclame et la met en scène pour un public qui en attend un ravissement ? Ou bien dans la lecture qui reproduit silencieusement l’acte créateur qui présida à sa naissance ? Sans doute une lecture méditante est-elle la plus à même d’approcher ce qui, par essence est indicible et qui pourtant se dit : EN SILENCE !

 

 

 

 

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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 07:44
Être néant.

Le fauve, va toujours seul.

Existentialiste

 

Œuvre : Dongni Hou.

   

   *** En termes de fiction ou de rêve ou bien d’imaginaire livré à sa propre fantaisie.

 

   C’était il y a très longtemps.

 

   C’était il y a très longtemps. Les hommes n’étaient pas encore des hommes. De simples tubercules à peine sortis du ventre de la terre. Végétatifs. Rampants. Sortes de racines complexes emmêlées dans la touffeur de l’humus. Le monde n’était monde que par défaut. La planète tournait sur son axe sans bien se rendre compte de sa rotation. Les végétaux étaient des excroissances de pierre. Les animaux étaient identiques à ces grotesques de la Renaissance qui habitaient les jardins tumultueux d’une vie de mangrove. C’était le début d’une histoire mais encore dans ses vagissements, ses balbutiements. Rien ne se différenciait de rien. Le jour succédait à la nuit, emportant dans ses vagues lueurs des haillons d’ombre, des glissures de ténèbres. Les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, immense bobine de fil à l’inextricable parcours. Il n’y avait pas encore de langage et se laissait seulement percevoir le cliquetis des rouages de l’univers avec leurs bruits nécessiteux de bielles rouillées et leurs hoquets de cames laborieuses. Rien n’était arrivé à soi mais c’était un moindre mal. Il en est ainsi des cas d’illucidité qu’ils sauvent ceux qui en sont atteints des affres de la connaissance. Car savoir est pur bonheur en même temps que tragédie. Comme si un bambin dans la grâce de l’âge connaissait la fin du jeu qu’il vient d’entreprendre, en explorant les moindres arcanes, les plus minces secrets. Alors le désir s’étiole, alors la joie d’exister se métamorphose en son envers, une verticale angoisse qui se nomme indifféremment aporie, pathétique, ténébreux.

 

   Dès lors que…

 

   Dès lors que la contingence avait montré le bout de son nez, plus aucune possibilité de retour en arrière. Les dés avaient été jetés. Le fuligineux et versatile jeu de dupes montrait ses dents de requin et bien malin aurait été celui qui s’en serait soustrait au prix, seulement, de quelques égratignures. La plupart des attaques étaient mortelles avec bris de chairs et tissus sanguinolents. Certes, quelques rescapés, mais hémiplégiques, hébétés, genres de moignons qui traînaient pour l’éternité leurs bosses et leurs plaies derrière eux à la manière de contondants boulets. Car les boulets animés de hargne pouvaient se retourner contre leurs possesseurs et leur administrer une grêle de coups dont ils ressortaient meurtris, en proie à la souffrance profonde qu’inflige toujours le funeste destin lorsqu’il frappe de sa force aveugle. Tant que les Présents sur Terre n’avaient figuré qu’à titre d’une aimable diversion de la Nature, il n’y avait nullement eu péril en la demeure. Les choses allaient de soi, de guingois cependant, mais personne ne pouvait s’en offusquer pour la bonne raison que la conscience n’était pas encore née, mince lumignon qui ne s’éclairait lui-même que d’une si faible lueur que nul n’aurait pu l’apercevoir. Kyste replié sur sa propre nullité, en attente de paraître un jour, si telle était la Volonté qui semblait conduire l’univers avec une main de Maître. Une Toute-Puissance auprès de laquelle toute prétention à exister ne sonnait qu’à l’aune d’un éternel statut d’esclave, sinon de vassal promis à ne jamais s’exonérer de sa condition. Car, paradoxalement, le Hasard semblait procéder, non d’un simple coup de dés fantaisiste, mais d’une Volonté réelle, bien ancrée, bien déterminée à dominer le trop évident orgueil des Egarés-sur-Terre.

 

   Homo Rusticus et leur suite.

 

   Les premières manifestations de l’étant humain s’étaient illustrés sous la figure des Homo Rusticus dont il n’y avait rien à attendre, hormis une pierreuse présence à l’orée des grottes enduites de prosaïsme et d’archaïques illisibilités. On chassait, on dépeçait un bison, on mastiquait, on éructait, on s’accouplait avec des bruits de soufflets de forge, on mettait au jour des rejetons qui, eux-mêmes, dévoraient, s’accouplaient, puis se couchaient en chien de fusil dans l’antre de roches sans que la moindre pensée se manifestât en quelque perspective que ce fût. Dormir était penser. Marcher était penser. Forniquer était penser. Puis, un jour, à la guise d’on ne sait quelle fantaisie, le Rusticus s’était transformé en Erectus, puis en Sapiens, c'est-à-dire en un être pourvu de conscience, attentif au savoir, disposé à la culture. Or, ceci qui apparaissait à la façon d’un évident progrès, portait encore en soi les germes d’une consternante vicissitude dont on verrait bientôt que son épilogue était tissé des fibres du drame. Le problème était entièrement contenu dans cette faculté de l’homme que l’on nommait indifféremment esprit, intellect, entendement, discernement et qu’on aurait pu désigner aussi bien par les termes de servitude, aliénation, sujétion puisque c’était la notion même de liberté qui était mise en question. Possédant une conscience, du même coup l’homme se percevait sans avenir propre, genre d’esquif voguant sur des flots tumultueux, privé d’amer auquel vouer son regard, d’une bouée à laquelle attacher sa navigation hasardeuse.

 

   Les assauts du mal.

 

   Ç’avait commencé par de simples agressions semblables à des coups de fouet, à de minces déflagrations dont on sentait le crépitement sur la plaine de l’épiderme. Oh, rien de bien sérieux. Quelques contusions, quelques bleus (qui n’étaient pas encore des bleus à l’âme, il fallait attendre que le romanesque survienne, et ce serait pour bien plus tard), oh, rien dans cette nature encore grossière du Sapiens qui endurait les coups du sort à l’aune de l’immémoriale réminiscence des corps : il y avait encore un peu de Rusticus qui tapissait le derme de ses souvenirs d’écorce et l’heure n’était pas encore venue des subtilités de l’Humanisme et des florilèges de la Pensée. Cependant, bien que l’on fût assez insensible aux attaques sournoises de l’Impalpable, de l’Illisible, du Caché-sous-des-dehors-avenants, on sentait bien que les visites récurrentes des coups et des crocs-en-jambe n’avaient rien d’amical. On se terrait. On évitait de se faire voir. On restait dans le sombre des cavernes à dessiner à l’argile et à la sanguine des gazelles élancées, des pointes de lance effilées dont on attendait symboliquement (mais on ne savait pas encore la puissance du symbole, son efficacité dans l’aire du réel), qu’elles pussent soustraire à la fougue sanguinaire de hordes pléthoriques. Partout on dépeçait, partout on éviscérait et cela faisait de sourdes rivières d’hémoglobine pourpre qui envahissaient les vallées et teintaient les humeurs moroses des plus belles harmonies qui, jusqu’alors s’étaient produites, ici et là, sur les sites pariétaux où s’inscrivaient les premières figurations de l’art (mais on ne supputait nullement qu’ici, dans le tracé artisanal de mains grossières s’édifiait tout un pan de la culture de l’humanité future).

   Des attaques multiples et variées auxquelles on avait affaire, les plus terrifiantes étaient celles qui, animées par une armée de buccinateurs, de pinces ouvertes comme la gueule d’un four, de carapaces luisantes telles des glaives, virevoltaient en moissonnant au hasard ici des membres, là des bassins adipeux, là encore des têtes qui, pourtant étaient si virginales, si diaphanes, angéliques qu’on les eût plutôt vouées à l’exercice de quelque rite religieux couronné d’une juste gloire. En réalité la Toute-puissance était si aveugle qu’elle cognait au hasard (la bientôt célèbre contingence) et il n’était pas rare que les têtes des quelques exemplaires qui demeuraient des Sapiens ne fussent livrées à une étrange bataille, écrevisses labourant la fontanelle, crabes déchaussant le cuir chevelu, tourteaux déchiquetant la dure-mère, homards s’invaginant dans les scissures de Rolando ou de Sylvius avec des giclures pareilles à une purée livrée à une curée sauvage, démentielle.

 

   *** En termes de réalité philosophique ou contemplative.

 

   Oui, combien cette belle image que Dongni Hou nous livre d’une jeune existence semblable à celle d’un Chérubin contraste violemment avec cette sombre et funeste écrevisse qui semble avoir pris possession de son crâne à seulement vouloir le détruire. Le détruire. Certes, que pourrait donc faire d’autre ce crustacé juché tout en haut de la tête d’un innocent sinon vouloir en effacer l’existence dans un geste insensé de néantisation ? Abrupte dialectique au cours de laquelle s’affrontent, comme en un combat de Titans, la souple et docile volonté de vivre d’une Existence à l’orée de son aventure et l’incoercible violence à l’œuvre afin d’étouffer la vie en son déploiement, en neutraliser les projets, en clore le destin. Lutte archaïque du Bien et du Mal. Faust contre Méphistophélès. Est-on vraiment en mesure de choisir entre ces deux inclinations auxquelles tout homme est confronté dès l’instant où il pense, agit, délibère sur le monde ? Le problème de la liberté (opposé à la contingence) se pose ici comme le paradigme essentiel d’une connaissance de soi et du monde. Surgissement de la thèse existentialiste qu’énonce Sartre en termes de morale et de projet : « Sois ce que tu veux devenir ». Responsabilité de chaque destin qui a à se déterminer. « Le fauve, va toujours seul », tel est le sous-titre que donne l’Artiste pour justifier la valeur existentialiste de sa peinture. Immense solitude, telle celle du fauve lancé dans la jungle aveugle et foncièrement inhumaine. Toujours un prédateur qui terrasse un autre prédateur. Comme si la terrible contingence devait se lire en abyme, chaque existence contenant une autre existence qui lui est allouée comme ce qui, toujours, est à détruire puis à reconstruire. Dès lors que la machine est en marche, le processus est irréversible qui fait de la vie un éternel combat, l’horizon de la finitude. Un Existant est livré à l’imperium d’un crabe tout-puissant, lequel, à son tour sera la possession d’un autre crabe et ainsi jusqu’à l’infini. Ce thème du crabe est récurrent chez Sartre d’une façon quasi-obsessionnelle comme l’acte dernier par lequel la contingence reprend son dû et précipite tout ce qui paraît dans l’illisible Néant. Chez le Philosophe il faut faire l’hypothèse suivante : Crabe = Néant. Crabe = position antithétique de l’Être.

 

   Du Crabe (ou de quelques uns de ses avatars) en littérature et philosophie.

 

   C’est le riche thème de la métamorphose qui est à l’œuvre dans le site philosophico-littéraire pour présenter, sous la figure du crabe (ou de ses équivalents), les assauts dont les hommes sont les cibles au seul prétexte qu’ils sont entièrement et totalement libres et que de ce simple fait ils ne pourront faire l’économie de l’angoisse coalescente à toute existence. Vivre c’est être exposé. Vivre c’est risquer, à tout moment, de mourir. Vivre c’est se déplacer avec l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.

 

   La Nausée.

 

   Dans le roman de Sartre la métamorphose est à l’œuvre comme par degrés, sans doute ceci voulant témoigner de l’amplitude inévitable de la facticité dès l’instant où le sujet se rend compte du piège dans lequel l’existence enferme tout individu. Pour Antoine Roquentin, vivre est synonyme d’une manière d’enfermement qui, petit à petit, rapporte l’homme à la simple nature d’un monde végétal ou bien animal. En réalité on n’existe que sur le mode des choses. « J’existais comme une pierre, une plante, un microbe ». Se rendant au Jardin Public de Bouville en tramway, voici que la banquette sur laquelle il est assis prend soudain une allure effrayante. Non seulement l’évocation du nom de « banquette » n’entraîne plus aucun sens, comme si le langage s’était vidé de sa substance signifiante, mais l’assise se dote d’une étrange présence pareille au grouillement d’une infinité de pattes : « Elle reste ce qu’elle est, avec sa peluche rouge, milliers de petites pattes rouges, en l’air, toutes raides, de petites pattes mortes. Cet énorme ventre tourné en l’air, sanglant, ballonné – boursouflé avec toutes ses pattes mortes, ventre qui flotte dans cette boîte, dans ce ciel gris, ce n’est pas une banquette ».

   Mais sans doute, là où la métaphore animale devient la plus inquiétante, c’est lorsque Roquentin ressent une impression de fragmentation de son propre corps, dont un des territoires et non des moindres se confond avec l’apparence d’un crabe mort :

   « J’existe [...]. Je vois ma main, qui s’épanouit sur la table. Elle vit – c’est moi. Elle s’ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l’air e bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m’amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort : les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles – la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s’étale à plat ventre, elle m’offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant – on dirait un poisson ».

   Alors, ici, le phénomène d’intertextualité devient immensément visible qui établit un pont entre La Nausée de Sartre et La Métamorphose de Kafka.

   

   La Métamorphose.

 

   D’Antoine Roquentin à Grégoire Samsa, identique sentiment de stupéfaction lorsqu’ils se rendent compte, pour l’un que sa main n’est peut-être, finalement, qu’un objet aussi contingent que peut l’être l’existence d’un crustacé ; pour l’autre qu’il a été transformé en cette vermine informe avec laquelle, maintenant, il aura affaire.

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux ».

 

   L’absurde.

 

   Traversant les trois œuvres, la peinture de Dongni, le roman de Sartre, la nouvelle de Kafka, un thème identique se profile comme la nervure essentielle de ce qui est à dire, à savoir l’absurde (sans doute le nihilisme en contre-champ), dont contingence et facticité sont les résurgences les plus réelles.

 

   Donc ce sentiment de l’absurde, que manifeste symboliquement ce CRABE, comment se présente-t-il ? Seulement un rapide survol de ce thème inépuisable qui traverse la modernité comme l’une de ses caractéristiques essentielles.

 

   *** Chez Camus rien ne servirait de capituler face à une vie, fût-elle tissée de sombres présages. Ni le suicide, ni le recours à une transcendance par définition extra-humaine, ni le recours à une idéologie politique (marxisme) ou bien philosophique (existentialisme), ne constitueront de réponse valable. Seule une action collective au travers de laquelle la lucidité, la révolte seront les seules voies d’un humanisme en charge de lui-même :

   « Je me révolte donc nous sommes » - (L’homme Révolté).

 

   *** Chez Sartre. Conséquemment au vertige, à la nausée qui sont coalescents à la prise de conscience de la contingence et de la facticité, il devient nécessaire de dépasser cette gratuité en édifiant, au-devant de soi, le projet qui est l’aboutissement de toute création libre. Echapper à l’absurde à la hauteur de ses propres choix et engagements.

 

   *** Chez Kafka. La notion d’absurde vue depuis la personnalité de Grégoire Samsa, c’est l’accepter cet absurde pour dépasser sa propre réalité et échapper à l’incompréhension du monde, des autres, surtout de ses proches, de cette famille Samsa qui demeure sourde et aveugle au génie d’un jeune homme qui n’aura plus, comme ultime solution, que le choix de revêtir la figure du cancrelat et d’en assumer l’exténuation jusqu’en la mort. Echapper à la bêtise ambiante, peut-être la seule façon de parvenir à son être, au-delà de sa propre folie :

   « Les familiers de Gregor sont ses parasites, qui l'exploitant, le grignotent de l'intérieur. Ils sont en quelque sorte les sarcoptes du scarabée : c'est le désir pathétique de trouver quelque protection contre la trahison, la cruauté et la crasse qui a suscité la constitution de sa carapace, de sa cuirasse de scarabée, qui, à première vue, semble dure et sûre, mais se révélera, par la suite, aussi vulnérable que l'ont été sa pauvre chair et son pauvre esprit humain», telle est l’interprétation sans doute la plus adéquate qu’en donne Vladimir Nabokov.

 

    *** Chez Dongni Hou.

 

   La lecture d’image nous invite à penser l’absurde selon des qualités formelles et non plus en fonction de délibérations morales ou d’évitement d’un drame personnel. Ni révolte (Camus), ni projet (Sartre), ni acceptation orientée vers un but (Kafka), mais sans doute « heureuse inquiétude », oxymore voulant signifier cet éternel et irrésolu balancement entre le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, impénétrable oscillation qui est la mesure même de l’homme. Les belles valeurs de gris semblent en assurer la figuration symbolique. L’absurde est présent en tant que menace qui, pour l’instant, demeure à l’état latent. En témoigne une certaine sérénité, un calme qui rayonne du visage de ce Jeune Adulte au beau profil grec, confiant en son avenir. Danger diffus, apparemment inaperçu, pareil au Destin qui se dissimule et attend pour porter ses coups. Mais peut-être ne les assènera-t-il pas et, alors, se feront jour la possibilité d’un bonheur, le cercle d’un épanouissement.

   La force de cette œuvre est, tout en le convoquant, de laisser l’absurde en suspens comme s’il pouvait advenir comme s’abstenir de paraître, laissant la question posée de la liberté. Sans doute une vérité habite-t-elle cette peinture dont le point d’équilibre se situe de manière équidistante de l’Être et du Néant. Ainsi en est-il de toute destinée qui flotte infiniment dans l’espace et le temps. Nous voulons demeurer sur cette belle ligne de crête entre adret et ubac. Le jour est si beau qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 09:44
Du Soi à l’Altérité.

"La fuga", crayon et pastel sur papier,

Londrina 1996.

 

(Toutes les œuvres ici représentées sont de

Marcel Dupertuis).

 

 

 

 

   « La fuga » ou l’évidence figurative.

 

   Ici, le titre donné par l’Artiste redouble la valeur figurative de l’œuvre. Elle en constitue une sorte d’écho, de volonté d’en souligner la sémantique apparente. « La fuga » que nous pouvons traduire par « la fuite » devient l’équivalent langagier du dessin, de son dynamisme, de l’acte en train de s’accomplir au sujet duquel nous n’avons aucun doute. Alors on peut légitimement se demander si le fait de sous-titrer était utile ? Si la représentation ne se suffisait à elle-même ? Il s’agit, à l’évidence, d’un clin d’œil adressé aux Voyeurs de l’œuvre, d’une manière de complicité s’établissant afin qu’une commune intelligence du monde puisse s’établir selon le mode d’une convention implicite. Ainsi en est-il parfois de l’humoristique, du subversif, lesquels renforcent leur puissance d’évocation à seulement réitérer le contenu d’un propos hautement visible. Tout comme un syntagme au second degré énoncé entre connaisseurs devient le lieu d’une pure jouissance. D’une évidence l’autre.

Du Soi à l’Altérité.

 

"Le marron", huile et graphite sur papier,

Lugano 1993 (Suite marron).

 

 

 

 

   Abstraction ou l’énigme figurative.

 

   Compte tenu de sa nature qui brouille volontiers les lignes habituelles de la perception, l’abstraction, son commentaire, posent toujours problème. Soit celui de conceptualiser et de demeurer dans la pure spéculation. Soit de ramener en direction du concret, du directement préhensible et de faire de l’œuvre une simple déclinaison du réel, ce qu’elle ne saurait être. Sans doute est-elle un effet de réel mais dont la totalité outrepasse son insigne visibilité. Il y a toujours, dans l’acte de visée d’une œuvre, essor d’une transcendance qui déporte bien au-delà des sèmes et formes qui se laissent appréhender. « Bien au-delà » veut faire signe vers l’intraduisible sensibilité du Regardeur, la profondeur de ses ressentis, le déploiement de ses sentiments, les fulgurations de la passion, mais aussi faire appel à l’expérience vécue, aux souvenirs, à la mémoire, à l’imaginaire, mais aussi aux ressources d’une rationalité qui puise en elle les possibilités d’inscrire ce qui se donne à voir dans un mouvement particulier de l’art, une insertion dans une démarche intellectuelle, un jugement, une thématisation esthétique particulière.

 

   Les œuvres dans leur contexte originel.

 

   « De la suite marron 1993-94 : "Comment devrait se comporter un homme, pour que l'on puisse dire qu'il connaît un marron pur, primaire." ("Observations sur les couleurs" de L. Wittgenstein) ».

 

   En incipit de la suite d’œuvres (dont une partie seulement est proposée dans le cadre de cet article), Marcel Dupertuis nous propose, comme fil rouge, d’abord une pensée de Wittgenstein à propos des couleurs, ensuite sa propre participation aux méditations du Philosophe sous les espèces de quelques propositions plastiques de teinte marron. Nous pouvons les percevoir comme autant de variations phénoménologiques sur du pur concept puisque la couleur primaire n’est, en soi, que ceci, une note fondamentale neutre à partir de laquelle bâtir l’infini des possibles de la représentation. Couleur primaire identique à une essence dont les diverses interprétations spectrales apparaissent comme les traductions en terme d’existence. Immémorial jeu dialectique de l’être et de l’exister.

   Mais nous n’entrerons pas dans les considérations sur les couleurs, pas plus que nous n’essaierons d’en interpréter les riches valeurs symboliques. Plutôt une libre méditation sur ce qui voudra bien se présenter en tant que signification à partir de ces taches et lignes dont chaque singularité s’appliquant à les viser fera naître une infinité de paysages si différents qu’ils ne sont jamais que l’étonnante richesse du ressenti humain, à savoir cette liberté qui nous traverse tous comme l’une de nos quêtes majeures.

 

   Regarder selon trois perspectives signifiantes.

 

   Trois thèses évoquées rapidement détermineront le regard porté en direction de ces graphites, pastels et autres acryliques.

   * En premier lieu nous considèrerons, traversant la matière de ces propositions plastiques, aussi bien en leur valeur figurative sous jacente qu’eu égard à la constante d’un art plus que millénaire, la présence d’une imitation de la nature, celle-ci fût-elle inconsciente. Jamais nous ne pouvons nous soustraire à sa force d’attraction, à sa prégnance universelle. Une forme dessinée et voici le rocher. Une couleur posée sur le papier et une terre surgit avec la belle souplesse de la glaise. Une ligne et se précise la texture d’une matière, le granuleux d’un gravier, la poussière dorée d’un sable.

   ** En second lieu nous postulerons la loi unanimement reconnue selon laquelle toute création est projection de soi. Toute image rencontrée est miroir pour la conscience. La vie est un immense Test de Rorschach, une infinie proposition de tâches qui ne sont jamais que les empreintes que nous apposons sur les choses, que les choses nous renvoient comme nos possibles fac-similés. Nous voyons une forme et nous essayons d’y débusquer notre propre présence.

   *** En troisième lieu (conséquence du point 2), la prégnance de la forme anthropologique n’est plus à démontrer. Par elle se dit la rhétorique parlante du monde. Rien d’étonnant à cela puisque l’homme est le seul à être doué de langage. Confrontés aux figurations de tous ordres, nous cherchons à y repérer prioritairement les schèmes qui constituent notre expérience commune : la maison, l’abri primitif, les lignes constitutives de notre corps, les manifestations du langage, l’indice qui nous révèle l’irremplaçable présence de nos coreligionnaires.

 

   Libre interprétation ou le lexique du monde selon soi.

 

 

 

Grotte amniotique.

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique, gaphite et pastel

sur papier préparé, cm 65x50, Lugano, 2002.

 

 

   Munis de ces médiateurs de l’image que sont les trois postulats qui essaient d’en décrypter un sens-pour-nous, nous ne considèrerons cette tache ni comme une contingence parmi d’autres, ni comme une chose seulement douée d’irraison, donc de mutité. Car toute chose parle selon son propre lexique dont il nous revient de subjectiver l’étrangeté qu’elle est. Nous ne demeurerons pas cois, pareils à des explorateurs situés devant une inextricable jungle. Nous franchirons l’apparente enceinte qui nous fait face afin que, placés en son intériorité, un phénomène apparaisse qui n’était nullement visible.

   Ça y est, nous avons procédé à un saut. Ça y est nous sommes dans un autre monde. Nous y trouvons la parfaite place qui nous revient. Nous flottons immensément et c’est un cosmos qui s’allume et fait un dôme translucide au-dessus de nos têtes, des globes de nos yeux qui nagent dans le bleu. Souples mouvements d’une chorégraphie amniotique sans fin, sans espace, sans temps. L’éternité est ainsi qui nous ravit à nous-mêmes et nous place dans cette manière d’absolu sans contours. Notre corps est diaphane, pareil à une statue d’argile que des flots mystérieux modèleraient jusqu’au seuil d’une parution en pleine lumière. Il n’y a pas d’idée encore et c’est, ici, au centre de la boule maternelle, le domaine de la sensation pure, à peine un effleurement, tout juste une musique des sphères venue de si loin qu’elle prend les teintes douces de l’irréel. Pas d’instant qui fragmenterait et installerait le scalpel du temps présent. Arche immense de la durée qui fait se conjoindre en une seule et même harmonie les principes affinitaires du masculin, du féminin. Plénitude de la dyade, un cercle enfermant l’autre. Une Mère abritant sa Joie. Deux dispersions fusionnant. Deux possibles antinomies faisant alliance, créant l’osmose par laquelle atteindre à la plénitude du sentiment unitif. Plus qu’UNE chose au monde. Amour disparaissant à même l’Amour.

   Bientôt sera l’heure de la sortie. Bientôt l’heure de la séparation. Chacun des protagonistes en demeurera frappé du sceau de ce que fut une rencontre en son inimitable nature, une sublimité qui fécondera notre perception des prodiges insaisissables de la Nature. TOUT aura été éprouvé qui fondera l’assise des conduites, forgera le socle des impressions, cimentera la certitude de la belle appartenance à l’humain telle qu’en elle-même la porte à l’accomplissement l’expérience indépassable.

   Et, maintenant, que demeure-t-il de ce qui a été vécu comme l’exception ? Une forme. Simplement une forme. La découpe d’un bassin, l’isthme utérin qui a été notre voie de passage. Et ces trais bleu-rouges pour indiquer la station debout, cette belle conquête du genre humain qui, définitivement, l’éloigne de l’animalité, de ses errances sans fin. Certes le processus de reconnaissance d’une esquisse humaine, là dans cette tache, dans ces graffitis, ne présente aucun caractère d’exactitude. Seulement la percée de l’imaginaire, du symbolique, peut-être du rêve ou bien du fantasme. Peu importe le réel est tissé de tout ceci. Il est un bavardage sans fin dont il faut tirer la quintessence. Tout sens est toujours un donné immédiat dont notre conscience synthétise la pluralité des sèmes. Voir, entendre, penser est toujours le jeu fascinant d’une singularité. Nous ne sommes au monde qu’à la mesure de cette unicité qui nous façonne tout comme la nature nous a faits grands, blonds, la taille mince. Ou bien l’inverse.

 

[Les Lecteurs et Lectrices habituels auront reconnu ce thème récurrent traversant mes écrits : la vie amniotique en tant que tremplin déterminant notre façon d’être au monde. Sans doute s’édifient ici quelques un des archétypes qui structurent notre pensée, nervurent nos conduites. Jamais expérience originelle, fondatrice ne peut être regardée à l’aune d’une simple distraction. Procéder de la sorte consisterait à contourner une vérité et renoncer à notre part de liberté à connaître.]

 

 

 

Raphé médian.

 

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique et pastel sur papier,

Lugano 2002.

 

   Si, dans la peinture précédente, seul le Soi était à l’œuvre (l’autre présence, la maternelle ne jouant qu’à titre d’écho lointain puisque le petit homme ne pouvait en percevoir la présence), ici commence à apparaître le premier procès d’une possible différenciation au cours de laquelle cette entité unitaire qu’il est en son essence va commencer à sentir, en son sein, le premier glissement d’une chose autre. Ce geste de la pensée, calqué sur un geste corporel est ce qui, dans l’ordre symbolique, fait l’annonce du début de surgissement de l’altérité. Lequel est l’antonyme d’une chose lisse, impénétrable, enclose en son autonomie. Avant de sentir le phénomène de l’altérité en tant que tel (la présence effective de l’Autre en général, donc de ce qui n’est pas nous), il faut en être alerté de l’intérieur même de l’événement que nous constituons comme donné dans le monde. Si tel n’était pas le cas, si nous demeurions une monade impénétrable dont nulle lumière ne franchirait l’enceinte, alors nous nous ne percevrions pas nous-mêmes existant réellement, pas plus que la mesure de l’altérité ne pourrait nous atteindre. Noir sur noir ne parle pas. Blanc sur blanc ne parle pas. Seulement noir sur blanc ou blanc sur noir dont chacun tire son sens de cette commune dialectique.

   Mais revenons à cette belle forme qui pourrait analogiquement nous conduire sur les rivages d’une amphore, mais demeurons dans le domaine de l’homme, de son corps. Ce qui apparaît comme sa proposition la plus pertinente n’est nullement l’aspect général dont nous pourrions dire qu’il dessine un thorax s’étrécissant dans son ascension en direction de la poitrine, mais cette ligne de partage qui en scinde le territoire en deux parties sensiblement égales. Cette frontière n’est pas sans évoquer le raphé médian qui parcourt en certains endroits l’anatomie, réunissant en une seule unité les parties symétriques, droite et gauche. Suture histologique dont les fondements ne nous intéressent nullement ici, seulement la force sémantique qu’ils convoquent, comme si, provenant de deux être différents, tout individu en un temps de son développement en portait l’ineffaçable stigmate. Sur un plan strictement conceptuel ce sinueux et visible parcours serait la marque en nous de cette altérité qui nous a façonnés, que nous ne pourrions nullement renier. Comme si cette empreinte était la condition d’une souvenance ontologique qui nous obligerait. Reconnaissance de n’être nous qu’à la lumière du tout autre que nous. Belle leçon d’humilité s’il en est, dont le Soi, par nature, n’est guère prodigue.

 

Maison du langage.

 

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique et pastel sur papier,

cm 49x38, Lugano 2002.

 

 

   A la suite de cette sortie de Soi du petit homme au grand jour, puis du décryptage à même sa tunique de peau de la marque de son destin lié à une connaissance de ce qui n’est pas lui, comment ne pas aborder, d’emblée, ce qui le constitue en tant que sujet parlant qui, non seulement est au fondement de son existence, mais le réalise en ce qu’il est à seulement communiquer, échanger, proférer, lire, écrire, toutes ces sublimités qui lui ont été remises comme la plus haute offrande qui se puisse envisager ?

   « Le langage est la maison de l'être », disait le Philosophe du Dasein dans Acheminement vers la parole. Nous n’entrerons pas dans les subtilités philosophiques d’une telle assertion, nous contentant seulement d’en explorer la valeur métaphorique. Maison - Langage - Être, ces trois déterminations de l’humain en son apparition. Pas d’homme sans habitat sur Terre, sauf à devenir cet éternel errant à qui jamais aucun projet n’échoirait comme sa possibilité ultime. Pas d’homme sans parole, sinon à exister au même titre que l’animal, c'est-à-dire se manifester comme pauvre en monde. Pas d’homme sans être puisque l’être de l’homme est ce qui s’affirme comme cette transcendance première dont toutes les autres ne sont que des déclinaisons. Maison - Langage - Être, comme un subtil ternaire qui dirait le tout de l’humain dans son éminente qualité relationnelle. Toute maison suppose la proximité d’autres maisons. Tout langage est appel en même temps que réponse, surgissement du locuteur avec lequel s’entendre (au sens premier de se comprendre). Tout être suppose une antécédence et une suite afin que la généalogie posée inscrive une Histoire et la communauté des hommes en son sein. Certaines associations lexicales sont magiques à simplement être énoncées. Faire se conjoindre en une même unité de sens un espace, une faculté, le point d’acmé d’une ontologie, ceci est si remarquable que seul le silence…

   Combien, dans une telle perspective, cette rapide trace d’acrylique et de pastel revêt le luxe d’une présence où la dimension de l’altérité rayonne à même le dessin. Demeurer (être ici dans une demeure et durer), mission hauturière des hommes attelés à une même tâche dont l’acte d’énonciation est le phare, la pointe avancée de la lucidité attachée à toute empreinte sur les choses.

 

Polyphonie du monde.

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique et graphite sur papier,

Lugano 2000.

   Comment alors, après l’évocation de la maison dont la trace était celle d’un habitat solitaire, ne pas passer à la pluralité du vivre ensemble ? Comment ne pas accoler les maisons, en faire des cités, des villes, peut-être des Tours de Babel, ces ruches bourdonnantes où se feront entendre les belles langues du monde ? L’acadien et le tamasheq ; le kirghize et le flamand ; le créole et le navajo ; l’huichol et le dogon ; le gaélique et le bengali. Lugano 2000 nous invite à une telle incursion dans la magnifique contrée des dialectes qui parcourent le Monde. Le Monde avec un M à l’initiale, forme homologue au graphisme présenté par l’Artiste. Cette lettre associée à l’aMour, symbole de l’androgyne, soit l’évocation de la complémentarité des contraires, l’attraction homme/femme, la nostalgie de l’unité antérieure à la séparation.

   Ici, dans un étonnant raccourci (les œuvres en leur symbolique), se dit le mythe unitaire, l’accouplement, la naissance séparée, la recherche d’amour, d’union à la manière d’un cycle éternel qui, inlassablement, reproduirait à l’infini cette sorte de pulsation élémentaire fusion-dissociation qui serait l’image de la vie, peut-être son secret rendu invisible à la mesure de sa banalité. Jamais on n’occulte aussi bien les choses qui nous tutoient, que nous fréquentons dans une manière d’indifférence heureuse. Cette figuration en forme de M est donc à la fois demeure pour l’homme en raison de sa configuration ; lettre qui dit le langage dont nous usons comme s’il était un simple outil ; proximité des autres êtres qui ne sont que le poudroiement de cet Être Majuscule dont on ne sait jamais qui il est, s’il est vraiment, s’il est simplement la copule qui relie le sujet et le prédicat d'une proposition : « Je suis un homme ». Comme nous dirions : « Nous sommes des hommes » puisque aussi bien, de Maison du langage à Polyphonie du monde, nous sommes passés du singulier au pluriel, de Soi aux Autres, du particulier à l’universel. Le Soi s’est singulièrement dilaté. Peut-être ne lui reste-t-il qu’une étape à franchir avant d’arriver à quelque chose qui pourrait figurer son terme, donc sa disparition dans la multitude ?

 

Confluence des présences.

 

Du Soi à l’Altérité.

"A terre", acrylique et pastel sur papier,

Lugano 1999.

 

A terre, comme si, toujours il fallait revenir à des racines que l’on supposerait fondatrices de notre être. La maison initiale n’est plus guère visible, le regroupement babélien connaît une sorte d’affaissement qui serait tellement semblable au mem phénicien dont la signification correspond à « eau », liquide par lequel tout ramener à son fondement.

Du Soi à l’Altérité.

   Au large du territoire que constitue la tache centrale, des sortes de V, d’empennages de flèches qui viennent à la rencontre, qui sont ces altérités qu’attire toujours le lieu d’une découverte. Etrange magnétisme qui fait confluer une réalité archipélagique (les Autres) vers une autre réalité insulaire (le Soi) afin que l’eau médiatrice féconde les terrestres présences. Le terme du voyage iconique est atteint en même temps que, tout au long du processus, progressivement, le Soi s’est métamorphosé en altérité. De l’intimité de la grotte à la fusion des présences en passant par la première différenciation du raphé médian, la maison et son langage unique, la dimension babélienne, ainsi se constitue le lexique du monde en son ineffable mouvement qui nous dit, toujours, le trajet de l’unique vers la pluralité, le chemin du singulier vers l’universel, la longue marche du Soi vers le Non-Soi. Ainsi le SENS naît-il d’un constant nomadisme seul en mesure d’assurer notre être d’un habitat sur Terre parmi l’infinie polysémie de l’exister.

 

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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 08:37
Décade lumineuse.

"Vêpres de chandeleur".

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   A première vue.

 

   A première vue l’image est apaisée et pourtant notre satisfaction n’est nullement au rendez-vous. Quelque chose manque. Ou bien est dissimulé. Ou bien fait sens uniquement à être décrypté, comme si une manière de mystère s’interposait entre la représentation et la lecture que nous tentons d’en faire. Vérité hiéroglyphique se soustrayant à notre regard. Regard qui doit forer, pousser plus loin que le rayon qui en sort dont la vertu est sans doute insuffisante. La plupart du temps nos yeux sont ces boules distraites sur lesquelles dérapent les fragments de réalité, les silhouettes des Autres, les arbres au feuillage d’argent, la beauté en ses multiples atours. Confondante vision humaine qui se satisfait d’approximations, de myopies, de strabismes dont le dédoublement est bien inadéquat à saisir quoi que ce soit d’urgent, d’immédiatement doué de signification. Alors nous allons à la dérive. Alors nous feignons d’être ces navigateurs hissés à la proue de la goélette alors que nous ne nous situons jamais qu’à la poupe, au-dessus des tourbillons et des cataractes d’écume. Notre périple est l’histoire d’un égarement au milieu des récifs et écueils de toutes sortes. Mais rien ne sert de pérorer, de tracer des plans sur une comète qui file, droit devant, à l’allure vertigineuse de ce qui ressemble à une lumière se perdant dans la toile dense du cosmos.

 

   Devoir d’inventaire.

 

   Mais, avec cette œuvre, nous ne nous en tirerons pas grâce à une esquive, à une fuite. Faire face est la seule mesure juste, celle qui nous installera dans une compréhension, fût-elle parcellaire, approximative. Inventaire : le sol, le mur ne sont, visiblement, que des artifices par lesquels mettre en relief ce qui doit y apparaître comme la proposition essentielle. Alors nous commençons par le modeste, le contingent, ce qui, par nature, demeure le plus souvent dans l’illisibilité. Ce tabouret hissé sur ses trois pieds nous fait immanquablement penser à la tournette sur lequel le sculpteur place la pierre à façonner. Ainsi en voit-il toutes les esquisses à l’aune d’une simple rotation. S’enquérir de l’être d’une chose est ceci qui la considère sous toutes ses perspectives, phénoménologie du visible qui porte tout objet se présentant à sa connaissance la plus approchée. Cet humble officiant de nos habituelles assises nous dit-il autre chose que sa fonction à laquelle, par nature, il est voué, à savoir accepter que nos anatomies en épousent la dalle de bois ? Ou bien retient-il, en lui, d’autres lignes pertinentes que nous n’aurions nullement aperçues ? Son piètement est-il la figure symbolique d’une temporalité dont les trois pieds nous diraient, en mode métaphorique, la nécessité d’exister selon les trois extases du passé, du présent, du futur ? Le plateau en réaliserait la synthèse, sa circularité indiquant le cycle éternel du temps. Mais alors comment relier la présence du petit chat blanc ? Est-il la réalisation d’un habile sculpteur imitant l’état de nature ? Ou bien est-il ce sphinx réverbérant, par simple métonymie, la face assagie du Cerbère qui aurait renoncé à ses autres têtes pour n’en conserver que ce visage aimable au regard empreint de curiosité ? Interprétant ceci, nous sommes allés du côté des enfers dont le gardien défendait l’entrée. Mais peut-être sommes-nous allés trop loin ou alors d’une manière inadéquate !

 

   Glissements.

 

   Nous n’avons pas parlé de ce Modèle qui envahit la presque totalité de l’espace vertical et nous sentons que nous ne pouvons le faire qu’en raison de ricochets, d’ellipses de boomerang, de jeu de billard à plusieurs bandes. C’est ainsi, parfois certaines réalités ne se laissent approcher que par des glissements de sens, des transitions, des effleurements, de minces allusions qui abordent de biais, de façon diagonale, cela même qui est à faire apparaître en tant que verbe de la phrase, actant de la situation. Alors nous revenons à l’évocation de l’enfer, à son feu. Et aussitôt nous avons en regard les bougies allumées dans toute la maison lors de la chandeleur. Et nous avons la guirlande lumineuse avec ses douces boules blanches diffusant un halo de lumière. Ce sont ces gouttes laiteuses qui nous retiennent. Nous ne savons pas encore pourquoi. Alors nous les comptons, pareils à de jeunes enfants jouant avec leurs bouliers aux pièces multicolores. Nous hésitons comme s’il fallait différer l’éclosion d’un secret. Nous distillons lentement, presque religieusement, tellement ces boules de lumière sont belles, rassurantes, accueillantes : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 et, ici, nous demeurons en suspens tels des gamins surpris au seuil d’une bêtise ou bien d’une découverte à la limite de laquelle ils demeureront les yeux hagards et les bouches muettes. 6 - 7 - 8 - 9 … le 10, nous l’attendons dans l’inquiétude, presque dans l’angoisse, si près du lieu d’une révélation. Oui le 10 clôturant la série, l’amenant à son terme, lui conférant l’unité dont le multiple était en attente afin de recevoir sa totale réalisation.

 

   Tetraktys.

 

   Alors nous songeons à la belle Tetraktys pythagoricienne, à la suite féconde conférée par Platon aux délibérations du philosophe présocratique (« celui qui a été annoncé par la Pythie »), aux amplifications initiées par les différentes gnoses. Nous songeons aussi à son déploiement dans la philosophie de Nietzsche dont Zarathoustra est comme le flamboiement. 10 : le nombre sacré, l’expression de la divinité, le lieu le plus haut auquel l’homme puisse atteindre à partir de sa contemplation des nombres, ces inimitables supports des élaborations symboliques. Nous admirons sa pyramide (cette forme parfaite) qui enclot l’ensemble des connaissances, la totalité des éléments. Tétraktys, dieu de l’Harmonie qui préside à la naissance de tout être. Alors nous entendons la mystique du nombre faire son beau poème, sa sublime supplique en direction de ce qui, toujours, flotte dans les hauteurs célestes, dans les brumes de l’invisible. Ecoutons dans le recueillement la prière en direction de la « sainte Tétraktys » :

 

« Bénis-nous, nombre divin,

toi qui as engendré les dieux et les hommes.

Ô saine, sainte Tétraktys,

toi qui contiens la racine

et la source du flux éternel de la création.

Car le nombre divin débute

par l’unité pure et profonde

et atteint ensuite le quatre sacré ;

ensuite il engendre la mère de tout,

qui relie tout, le premier-né,

celui qui ne dérive jamais, le Dix sacré,

qui détient la clé de toutes choses ».

 

Décade lumineuse.

La Tétraktys.

Source : Wikipédia.

 

 

   Dixième jour, dixième lumière.

 

   Décade. Nous comptons les jours qui nous séparent de cela même que nous cherchons. Neuf jours sont présents qui sont les taches claires de la lumière. Ces ampoules qui sont les phosphorescences de la conscience, le plein au sein duquel trouver la pure joie. La lumière n’est que cela, rayonnement à l’infini d’une félicité qui, pour inatteignable qu’elle paraît, peut venir à notre encontre sur nos chemins de hasard, en un lieu et un temps dont nous ne maîtrisons pas le destin mais qui, un jour (le 10ième), s’ouvrent aux yeux des Rares, ceux qui savent regarder les choses jusqu’à la lie et en faire éclater la bogue emplie de richesse. Neuf jours mais le 10ième est absent et nous pleurons. Neuf jours et nous sommes orphelins de nous, du monde. Neuf jours et le 10ième, le sacré, nous ne l’avions pas reconnu. Nous l’avions passé sous silence, absents que nous étions au chant de la manifestation. Le 10, le nombre sacré, le 10ième jour n’est autre que Radieuse en sa présence. Elle regroupe le divers et le réunit en une seule parole, la sienne qui féconde l’éparpillement, le porte à sa sublime exactitude. Ainsi aperçue, comment pourrions-nous la nommer autrement que par ceci « Décade Lumineuse », car nous ne sommes que par Celle qui nous porte dans la suite des jours avec l’éclat d’une vérité. La clarté, la perfection, nous devons en rechercher la présence. Ou alors nous ne serons rien. Rien qui soit arrivé à sa propre profération. Et le silence fera son bruit d’abîme et nous serons comme des enfants nouveau-nés privés des bras qui les accueillent. Et nous pleurerons.

 

   Le 11ième jour ?

 

   Nous sommes arrivés au terme de notre voyage. Nous avons rencontré l’enfer, sa gueule hurlante, nous avons porté son feu aux cierges de la chandeleur, nous l’avons installé dans la guirlande où dansent les photons. Nous n’avons cependant ni rencontré Dieu, cette fable des hommes, ni les dieux de l’Olympe, cette fiction de la mythologie. Seulement cette Fée aux yeux de lumière qui nous dit, en sa 10ième place, l’ineffable lieu de l’être en son unicité. A cette station nous demeurerons car il n’y a d’autre site pour connaître. Pour aimer. A ceci nous voulons nous consacrer avec la belle attention qui brille au fond des yeux des Rares. Oui, des Voyeurs en leur transparente vision !

 

 

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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 08:34
Recluse en ses désirs.

"Recluse à ses seuls désirs".

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Recluse en ses désirs.

 

   Combien ce syntagme paraît figurer sous la figure déconcertante de l’oxymore ! « Recluse en ses désirs ». Comme si le désir avait à s’enclore dans l’étroitesse d’une geôle afin de trouver son accomplissement. Comme s’il devait se soustraire à nos yeux dont il occuperait toute la sphère afin de mieux concourir à notre perte, nous déposséder de ce que nous sommes. Il serait, en quelque sorte, cette figure inavouée du Mal dont nous chercherions la proximité de manière à en inverser le funeste destin, le retournant en Bien, en fortune du jour dont habiller nos dolentes existences.

   Pourtant nous nommons le désir dans son irrésistible surgissement et nous le voyons aussitôt éployer ses ailes dans le vaste azur. C'est-à-dire dans la positivité, l’ouverture, l’échange sans contrepartie qui serait fâcheuse, réductrice, castratrice. Nous disons « Recluse » et c’est la face inverse de ce même désir qui transparaît en filigrane. Comme si cette face rougeoyante, cette immatérielle et tyrannique tension du corps, de l’esprit, ne pouvaient se résoudre qu’à l’aune d’une aversion, d’une faute indépassable. Autodafé nécessaire de cet appétit de l’âme tout comme autrefois on brûlait de précieux ouvrages en Place de Grève. Mais pourquoi donc faut-il que ce sublime attrait trouve sa chute dans un jugement moral, sinon une condamnation définitive ? Le désir est ce par quoi nous avançons, faisons des projets, aimons, pratiquons le don, apportons l’offrande à ceux qui sont dépourvus de biens, d’amitié, d’objets que leurs yeux vides visent sans même les voir. Désirer une chose c’est la grandir au feu de nos inclinations et la porter bien au-delà de sa simple contingence.

 

   Que voyons-nous ?

 

   Le désir est-il apparent autrement qu’en raison de ses manifestations, le brillant du regard, les mains moites, les palpitations du cœur, l’irisation du sexe ? Là est bien le problème. Dès que nous nous exonérons de la matérialité, de l’objet en son évidente présence, dès que nous en appelons aux sentiments, à l’émotion, à la sensibilité, tout fond comme neige au soleil. Il ne demeure qu’une flaque aux contours flous, quelques scintillements, quelques phosphènes se dissolvant dans l’air. Donc le désir en son essence n’est nullement saisissable, seulement ces rapides phénomènes, ces brusques sauts de carpe, ces clignotements de lampe magique. Alors, à défaut d’apercevoir l’invisible il faut s’en remettre à ces cibles dont notre impatiente attente se pare comme de ses atours les plus précieux.

   Anthologie est debout sur la lame grise du sol. Triangle des jambes légèrement ouvert, évanescent bassin en forme de V, mains plaquées le long du corps, couronne de plumes en guise de châle, doux ovale de la tête qu’encadre le taillis des cheveux châtains alors que les yeux, la bouche, le nez semblent au repos dans une attitude méditative. Ici se laisse voir une esquisse infiniment hiératique qui semblerait en attente d’une révélation. Tout dans le dépouillement. Tout dans l’élévation du sentiment en direction d’une passion qui couve sous la cendre et ne se dissimule qu’à mieux surgir au plein d’une félicité. Mais d’où vient donc cette joie infiniment intériorisée ?

   Il suffit de prendre acte du rideau de scène. Y figurent, comme sur un ancien palimpseste les superpositions d’écritures, ces signes tangibles d’une pensée qu’ils font naître et qui les dépasse de l’ampleur de ses infinies significations. Le texte est illisible mais peu importe, c’est sa présence qui compte, elle qui dit la culture, la pensée, la poésie. Joie, donc ? Il suffit de prendre acte de la scène elle-même, d’y apercevoir les maroquins d’ouvrages anciens, d’imaginer les merveilles qui courent au fil des caractères, ce crépitement du sens qui jamais n’en finit de faire ses sublimes constellations. Et cet oiseau, qui est-il ? Est-il simplement un oiseau de passage qui se serait posé là, au hasard des vents, et scruterait de son œil de diamant les Voyeurs que nous sommes, tâchant de découvrir sur nos fronts soucieux l’éclair de quelque vérité ? Et ce boulet attaché à la cheville d’Anthologie, signifie-t-il privation de liberté, impossibilité de faire effraction sur la vaste plaine du monde ? Ou bien, au contraire, n’est-il que le symbole d’une volonté de figurer ici et maintenant si près de l’athanor lumineux des livres, si près de la chorégraphie des lettres, de leurs belles confluences ?

 

   Anthologie en son domaine.

 

   Ecriture.

 

   Elle, Hiératique aimait toutes les écritures, tous les graphismes qui traversaient la vie des hommes pour leur dire l’exception d’être sous l’immense bannière du ciel, tout contre les sillons d’argile et le peuple des arbres. Elle aimait les gravures rupestres, premiers balbutiement des Homo Sapiens qui ouvraient la voie aux manifestations de l’art. Passait des heures à tenter de déchiffrer les étranges pictogrammes. Se passionnait pour la belle géométrie des cunéiformes, leur incision dans la terre, leurs formes si précises, reflets de l’intelligence qui avaient présidé à leur apparition. Fascinée par l’écriture cursive du Livre des Morts, avec sa mystérieuse complexité, son illustration laissant voir la barque en papyrus que dirige une Egyptienne vêtue d’une tunique blanche, cheveux de jais coulant sur les épaules. Aiguisait son regard sur les idéogrammes chinois, y devinant les rapports de la calligraphie avec le réel. C’était comme une ivresse de se laisser aller au fil de ces enchevêtrements d’idées, de dériver au gré des confluences de la pensée dont ces empreintes étaient les révélateurs. Les biffer eût consisté à faire s’évanouir les nervures de la présence humaine, à jeter aux oubliettes l’infini métabolisme de la culture, le travail du temps qui perçait à même leur figuration.

 

   Livres.

 

   Intense occupation méditative lorsque, plongée dans quelque précieux ouvrage, elle oubliait le temps qui passait et ne songeait même plus aux murs qui la ceignaient. Ils n’étaient nullement la trace visible d’une privation de liberté, mais le contraire. Là, au creux de sa solitude, à l’écart des bruits et des rumeurs, elle se laissait aller aux rythmes des mots et des phrases, aux belles clartés du texte, aux idées qui flottaient, telles des oriflammes, haut dans le ciel de la conscience. Son étrange sobriquet « Anthologie », elle le devait aux milliers de passages qu’elle avait patiemment entourés au crayon, traçant de cette manière la quadrature de son exister en ce qu’elle avait de singulier, de saisissant, à la limite d’une irréalité. Elle laissait son imaginaire être fécondé par les plus belles pages de la littérature. Ainsi :

 

   « …les âmes n’ont plus la force de rien retenir ni par conséquent de rien comparer. Les impressions les traversent, fugitives et insaisissables ».

 

   Ces phrases de Benjamin Constant dans Polythéisme, elle en vivait de l’intérieur la marque profonde. En accord avec lui. Là où auraient dû se manifester les sensations les plus vives, sources d’une pure joie, ne se montraient, le plus souvent, que des impressions fugaces que le temps emportait vers le futur avant même que le présent ne les ait archivés en son sein, ne laissant à leur place qu’un filet d’eau dont le souvenir ne se graverait en aucune façon dans la mémoire. Comme une feuille envolée par le vent qui vogue à l’infini sans connaître la mesure de sa propre destinée.

 

   Ou bien encore :

 

   «Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l’hirondelle comme l’aigle, le colibri comme l’oiseau roc, afin que je m’en fasse une paire d’ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues, où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d’une vie étrange et nouvelle… plus loin que la dernière île du monde, par l’océan de glace, au-delà du pôle où tremble l’aurore boréale, dans l’impalpable royaume où s’envolent les divines créations des poètes et les types de la suprême beauté ».

 

   Elle prenait soin de souligner les passages dont elle tirait un bénéfice immédiat, comme si la pensée de Théophile Gauthier dans Mademoiselle de Maupin et sa propre pensée avaient soudain fusionné dans une même intense communion. Lisant ces lignes, combien elle se trouvait proche de l’acte de création du poète, combien elle en vivait les vives pulsations les troublantes affinités, combien elle en ressentait les ondes d’allégresse, les rythmes confinant à la liesse, la superbe élévation que rendait avec tant de justesse la métaphore volante des oiseaux. Et il y avait plus. Cette image n’était pas seulement une émanation terrestre, un peu de poudre jetée en l’air qui, bientôt, retomberait. Non, elle vibrait à la seule idée de sa résonance métaphysique, de sa vêture de magie, elle indiquait ces régions inconnues au travers desquelles une métamorphose de l’être devenait possible à la seule force de la radiance de la belle prose comme si, soustraite aux pesanteurs de toutes sortes, l’écho poétique atteignait des sommets dont, jamais, elle ne redescendrait.

   Être Anthologie, c’était cela, camper ses pieds bien à plat sur la plaque grise du sol, compas des jambes discrètement ouvert, couronne de plumes autour du cou tel un aigle en son aire, œil vigilant démêlant, du réel, le bon grain de l’ivraie, s’essayant à ne retenir que la plante vivace, la fleur remarquable, la corolle déployant sa beauté dans toutes les directions de l’espace. C’était cela et simplement cela qu’elle poursuivait le long des heures, penchée sur des parchemins, des anciens grimoires, des ouvrages aux feuilles semées de son, de traces de doigts, de griffures de crayon pour dire le juste, l’inestimable, l’irremplaçable d’une source vive faisant sa percée quelque part au centre du corps à la manière d’un bain de jouvence. Heures immatérielles. Espace sans trame. Inquiétude sans objet. Agitation du monde sans bruit comme s’il avait été placé à des lieues derrière l’épaisse paroi de quelque cloche de verre dont il aurait revêtu l’irréelle silhouette, inaccessible paysage d’Utopie aux confins de l’univers. On était bien, là, avec l’oiseau céleste ce gardien du boulet qui n’attachait pas mais libérait à la mesure de ce qu’il promettait, la profusion des signes magiques, la lecture silencieuse sous la lampe protectrice, l’immersion dans ce qui transcendait le manifeste pour le porter à ce que, toujours, il aurait dû être, cette lumineuse présence accrochée comme un cristal à la voûte du monde. Le luxe d’une étoile. Oui, d’une étoile.

 

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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 14:15
Quête de soi.

Quête.
Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Terre -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de la terre. Ils lui avaient offert des sacrifices, l’avaient vénérée sous la forme de rituels multiples, de pieuses génuflexions, de temples d’argile qu’ils avaient érigés en direction du ciel. Longtemps ils avaient enduit leurs corps de limon afin d’en être les fils naturels. Puis, insensiblement, les choses s’étaient gâtées. Les hommes étaient devenus sourds aux plaintes de la terre, à ses incantations, à ses mélopées venant depuis son sein le plus obscur.

   Alors cela avait fait son bruit d’abeille derrière lequel s’étaient abîmés collines et vallons, montagnes et plaines.

 

   Eau -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de l’eau, de ses modestes rivières, de ses fleuves semblables à des rubans de mercure, de ses lacs étincelant sous la grande étoile blanche. Longtemps ils avaient pratiqué des ablutions, lavant la moindre parcelle de peau avec une attention doublée de vénération. Avec l’eau ils avaient oint les têtes innocentes de leurs progénitures pensant que le liquide lustral les protégerait de tout ce qui était fâcheux. Ils s’étaient baignés dans les poches d’eau au milieu du désert, ils en avaient apprécié la vertu apaisante. Puis, en raison de leur manque de persévérance, ils s’en étaient détournés au profit de la première tentation à portée de la main.

   Alors cela avait fait son bruit de guêpe, un bruit rayé de jaune et de brun derrière lequel s’étaient dissimulés les ruisseaux et les résurgences, les étangs aux eaux d’opale, les torrents aux cheveux de vent.

 

   Air -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux de l’air, de ses volutes transparentes, de ses corridors célestes, de ses toboggans bleus aux confins des nuages. L’air, ils lui avaient rendu hommage sous la forme de somptueux cerfs-volants dévidant dans l’espace le caprice de leurs queues infinies. Ils étaient montés dans d’antiques aéroplanes aux ailes doubles, s’étaient livrés à des acrobaties dont ils ressortaient la tête pleine de vertiges et les mains tremblantes. L’air, ils l’avaient fait s’enrouler autour des ailes des moulins, ils en avaient éprouvé la puissance dans le blizzard et le Mistral. Puis leur continuelle fantaisie les avait conduits en d’autres lieux, en d’autres réjouissances.

   Alors cela avait fait son bruit de bourdon, un bruit gonflé, aux ailes de cristal, un bruit orange, velouté, qui obturait les tympans telle une cire. Derrière eux avaient disparu les flocons ascensionnels des cirrocumulus, le pli de la ligne d’horizon, les arcs-en-ciel et les brumes de l’aube.

 

   Feu -

 

   Longtemps les hommes avaient été amoureux du feu auquel ils avaient voué une admiration sans bornes. Longtemps ils avaient bâti des cercles de pierres qui abritaient le foyer rougeoyant, écartait les animaux sauvages. Ils avaient construit des fours afin d’y faire cuire le pain. Dans les sombres logis ils avaient apporté les moellons de brique qui enserraient les flammes, lesquelles réchauffaient les mains engourdies, les pieds enveloppés de toiles serrées. Certains hommes s’étaient nourris de ses braises afin de devenir de redoutables chamans. Ils l’avaient domestiqué dans des forges où se tordaient les longs reptiles de fer blanc qu’ils métamorphosaient en outils, en vases, en pièces couleur de nickel et d’argent. Puis leur manque d’assiduité les en avait éloignés et il ne demeurait plus, des feux, que quelques escarbilles mourant telles des lucioles dans la savane d’été.

   Alors cela avait fait son bruit de frelon, un bruit annelé, couleur de nectar et de miel, un bruit avec des antennes et des mandibules, une rumeur de buccinateurs occupés à déchiqueter leur proie. Plus rien ne se voyait. Ni la gemme de la belle lumière. Ni les flambées rassurantes dans l’âtre. Ni la flaque rouge du soleil dans le vide du ciel.

 

   Désert -

 

   Alors ç’avait été le grand éparpillement, la multiple diaspora humaine sous tous les horizons de la terre. Les Vivants s’étaient détournés des éléments sur lesquels reposait le fondement de leur être au monde. Maintenant c’était au tour de ces éléments de se retirer du jeu. La terre s’était réduite à la portion congrue. Elle n’était plus qu’une pellicule grise avec de vagues reflets blanchâtres. L’eau était dans la même teinte, un genre d’hallucination plombée, une rumeur de zinc aux confins des choses. L’air vibrait, curieusement, dans une immobilité qui semblait acquise pour l’éternité, manière de rideau de scène sans début ni fin. Le feu semblait n’avoir plus aucune réalité et le soleil avait déserté le firmament, repliant ses rayons sans doute en voyage pour un autre univers.

   Mains vides, têtes hagardes -

 

   Des hommes, des femmes, des enfants il n’y avait plus trace, sauf dans les lisières, les marges, les frontières, les seuils illisibles du monde. Privés de tout ce qui constituait leur essence même, ils étaient devenus le peuple des Migrants, des Egarés, des éternels Nomades à la recherche d’un possible lieu où être vraiment. Imaginez donc un instant un individu qui aurait renoncé à paraître à l’aune de ses sublimes éléments qui tissent le réel. Imaginez un homme n’ayant plus accès à l’eau, c'est-à-dire ne communiquant plus avec son âme, ce principe essentiel qui détermine tous les autres. Imaginez un homme faisant abstraction de la terre, cet irremplaçable équivalent du corps, ce corps dont il faut bien s’assurer pour agir sur la matière, lui imprimer le sceau de sa volonté. Imaginez un homme à qui on aurait retiré la possibilité de communiquer avec l’air, donc avec la capacité de déployer son irremplaçable énergie mentale, de faire claquer au vent l’oriflamme de sa pensée. Imaginez un homme dont les yeux seraient tellement occultés que son regard ne pourrait plus s’appliquer à contempler la magnifique nature du feu, le crépitement des étincelles, le flamboiement de l’esprit puisque c’est bien de ceci dont il est question, cette manière de se hausser au-dessus de la plante, au-dessus de l’animal et de surgir dans l’inimitable cercle de la transcendance humaine, cet universel qui embrase tout à la mesure de son seul regard, à l’amplitude de sa conscience.

 

   Quête -

 

   Les hommes sont donc cachés quelque part, derrière le flanc d’une colline, le long des haies muettes, dans l’ombre bleutée des vallons, en attente d’eux-mêmes. Ils sont tendus dans l’imminence de l’événement qui ne saurait tarder, qui va paraître. C’est sûr. Ou bien c’est l’envahissement du désespoir et la disparition de l’être. Or ceci, nul ne peut l’entendre qu’à la mesure d’une folie dévastatrice, d’une pantomime tragique. Sur la toile presque invisible du réel Quête a soudain surgi comme l’espoir qu’elle est de sauver ce qui, encore, peut l’être. Quête est cette étonnante médiatrice qui synthétise le tout dans l’indépassable harmonie d’une humaine présence. Elle est le subtil convertisseur des éléments. Le ciel est la juste mesure de l’air. L’eau à l’horizon parle son registre léger, fait voir son flux et son reflux pareil aux palpitations de l’âme. La terre, son assise irremplaçable, est cette immense dalle de sable couleur de perle qui dit l’accueil de l’homme, son cheminement parmi le lacis complexe de la vie. Le feu est cette torche dont la flamme céleste invite l’esprit à entreprendre la magnifique démarche qui consiste à féconder tous les phénomènes, à leur donner essor afin que s’établisse un sens dans sa double acception de direction à emprunter, de signification grâce à laquelle douer sa vertigineuse boussole d’un amer pour la conscience.

   Quête est cette Magicienne qui s’impose au silence et propose cette parole assourdie dont les hommes sont en attente depuis le vortex de leur saisissement. Quête s’absenterait-elle et alors le bruit de fond deviendrait si étourdissant qu’il vrillerait la pellicule du tympan et surgirait au plein de la chair avec un crépitement fragmentant le corps, le dispersant dans les douves illisibles du Néant, dans l’abîme sans fond d’une représentation biffée à même son inscription dans le monde. Taillée dans la diagonale de l’image, la torche la traverse comme un éclair, inscrivant la riche symbolique de la mutité d’un passé se métamorphosant en un lumineux avenir. L’esquisse charnelle de Quête (cette terre) sauve les hommes d’eux-mêmes, leur allouant l’espace d’une illimitée liberté. Au loin est un aérien oiseau blanc presque inaperçu qui se réverbère dans l’eau mêlée de terre alors que la lumière fait son bourdonnement ravissant. Il nous soustrait à notre propre sentiment d’exister et nous dépose bien au-delà de ce que nous aurions pu imaginer, dans cette fusion des éléments qui nous traverse tel le fleuve héraclitéen. Et cette fusion ne nous révèle pas simplement la dimension de notre propre temporalité mais nous met au défi de nous comprendre, aussi bien que nos Compagnons de route, aussi bien que cet univers qui se tient au-dessus de nos têtes comme le mystère qu’il est, comme l’intarissable goutte faisant de nos fontanelles ouvertes le lieu de recueil du poème de l’être.

 

 

 

 

 

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 08:52
« La pâte même des choses ».

Monotype sur kraft.

Œuvre : Sophie Rousseau.

 

 

 

 

   Savoir qui nous sommes.

 

   Nous regardons et nous n’avons pas d’efforts à faire, pas de concept à élaborer qui nous conduirait vers une sphère intellective, par exemple cette notion classique de Beau Idéal. Non, les choses sont plus simples, affectées d’immédiateté, animées de spontanéité. Non seulement nous sommes auprès de l’œuvre sans délai, mais en quelque sorte nous la dépassons, nous traversons sa matière pour paradoxalement surgir au point même dont nous sommes partis, à savoir qui nous sommes dans notre quête d’une connaissance intime. Visant Monotype sur kraft nous ne faisons que transgresser l’image pour mieux nous retrouver. Mais il faut aller plus avant dans l’explication de cet étrange processus. Ce qui nous fait face, ces nervures, ces retraits, ces textures, ces lacis, ces ombres comme autant de signes d’une infinie polysémie ne jouent pas à titre d’écho nous réverbérant notre propre image. Ils ne sont nullement un lexique spéculaire nous renvoyant notre présence par un phénomène de réflexion identique au miroir dans lequel Narcisse découvre sa propre physionomie. Le mécanisme est plus complexe qui d’abord nous requiert en tant que celui, celle que l’on est pour nous confronter à cette matérialité par laquelle s’opèrera notre métamorphose. Car l’unique principe ici est de nous disposer dans une manière de ravissement, d’arrachement, lesquels nous remettront dans une nouvelle perspective ontologique. Comme si, soudain, il y avait changement de régime de l’être abandonnant une peau pour en revêtir une autre. Etonnante exuvie par laquelle la conscience accède à soi afin de réaliser sa tâche de connaître et, surtout, de SE connaître, prélude à tout exercice d’appropriation du réel.

   Mais comment ceci est-il possible, au simple contact de ce paysage pictural qui, au premier abord, semblerait plongé dans une mutité, dans un silence d’où nulle parole ne semblerait pouvoir s’élever ? Tout simplement à l’aune d’une projection. Ce qui vient à nous dans l’indistinction, dans un genre de chaos, dans un fourmillement de formes nous questionne et nous place face à notre situation qui est celle d’émettre la demande du « Qui suis-je ? ». Alors nous nous livrons, consciemment ou non, au jeu des identifications. Et ce que nous découvrons n’est nullement LE monde, mais UN monde, le nôtre avec sa syntaxe particulière, son style propre, son originalité au travers de laquelle naît le contour de notre subjectivité. Ici, en effet, s’est du SUJET dont il est question et uniquement de lui.

 

   Corps et âme à l’œuvre.

 

   Grâce à la médiation de cette œuvre nous nous découvrons telle cette terra incognita dont nous surprenons le réseau complexe de tensions, la multiplicité des ramifications, le jeu des puissances souterraines, le profond tellurisme, l’effervescence de la matière. Les formes créent leurs propres harmoniques, leurs points de rupture, leurs subtiles confluences. Alors comment ne pas y lire, à la façon d’un écorché d’une salle d’anatomie, le graphisme complexe de notre corps, ses lignes de flexion, ses géographies de réseaux sanguins, les connexions de ses nerfs, les sédiments des tissus, les couches d’aponévroses, les édifices d’os, les cratères des viscères, la pliure du diaphragme, le coeur systolique-diastolique de la vie en son subtil battement ? Comment ne pas y repérer, dans la richesse infinie de ses signes, l’anatomie du mental, la libre floculation de l’esprit, la roue polychrome des désirs, le fourmillement de l’imaginaire, les aiguillages des sentiments, les feux sourds de la passion, les contre-feux de la mélancolie, les stries coruscantes de l’angoisse, les déflagrations de la joie mais aussi, mais surtout, la venue à bas bruit de la finitude, ses entailles tels des coups de scalpel ? Comment faire l’économie de tout cela alors que les stigmates de la condition humaine sont tressés des cordes d’une troublante aliénation ? Comment ?

   Oui, c’est cela qui se montre dont nous ne voyons que l’écume, les bulles irisés éclatant à la surface d’un marais. Ce qui nous parle de tragédie, d’amputation, de biffure, de négativité, de mort ou bien leur contraire, sous la figure d’un fugitif et hypothétique bonheur, tout se résout dans ce jeu des formes dont nous feignons de penser qu’il est le seul à proférer l’espace d’une vérité. Au lieu de nous en remettre au vertige d’une métaphysique, de repérer les origines, les emboîtements des causes et des conséquences, de gloser sur la liberté ou de supputer les possibilités d’apparition d’une esthétique, nous cherchons dans l’image les amers rassurants pour notre vie immédiate. Ainsi, dans les reliefs de l’image, apercevrons-nous une silhouette humaine, quelques efflorescences végétales, peut-être l’esquisse d’un animal ou bien la perspective d’un objet. Mais ceci ne fera que nous berner et, faute d’aller plus avant, nous assignerons à notre habituel décryptage le signe de la légèreté, de l’insouciance, de la certitude acquise à l’aune d’un regard serein dont nous pensons qu’il nous soustraira aux affres d’un éternel questionnement.

 

   Matiérisme.

 

   Mais, afin de mieux pénétrer le langage dont cette œuvre est investie, il est nécessaire de l’inscrire dans un contexte plus large, à savoir celui du matiérisme, lequel, se manifestant après la Seconde Guerre mondiale, sera cet art informel interrogeant l’homme jusqu’en ses racines puisque la terre y est un matériau largement utilisé. Jean Dubuffet, cet inventeur génial de l’Art Brut aura consacré quelques uns de ses titres les plus célèbres aux Terres radieuses et autres Pâtes battues. Comment mieux dire l’immersion de la dimension anthropologique dans le berceau qui l’accueille comme sa patrie immédiate ? Terre fondatrice d’un être-au-monde. Cet art pauvre, austère, primitif, archaïque devient rapidement le lieu de confluence polyphonique intensément matériel de tout ce qui peut faire sens dans l’ordre du modeste, de l’inapparent, mais aussi et surtout dans l’utilisation du signe en tant que médium d’une possible compréhension de l’exister. C’est la « pâte même des choses » qu’il s’agit d’interroger. Donc la prolifération des sèmes qui sont la chair de la vie, son bourgeonnement intime, les rhizomes par lesquels elle se donne à penser. Variations à l’infini de Dubuffet sur les Topographies, Texturologies, Empreintes, Matériologies comme pour mieux dire notre appartenance à tout ce qui fait son site dans l’orbe de la pierre, du sable, de la feuille, de l’écorce, du fragment d’insecte, enfin de tout ce qui peut témoigner de ce qui subsiste, qui constitue la quadrature habituelle dont l’homme est environné, le plus souvent à son corps défendant.

 

   Tàpies - Burri - Fontana.

 

   Alors, comment ne pas parler des nouvelles expériences artistiques qui se firent jour et des Artistes qui en furent les inventeurs ? D’Antoni Tàpies, des lacérations qu’il inflige aux toiles, des nœuds de matière, des griffures, des projections de graviers, des matériaux plastiques aux somptueux empâtements, aux rendus de glaise et de limon, ses empilements de paille comme si l’œuvre était surgissement de nature au plein de la signification. Evoquer aussi les compositions d’Alberto Burri où se laissent voir, au travers de ses Blancs et Goudrons, ses Sacs rapiécés, l’âme en quelque sorte de ces objets qui ne nous interrogent vraiment que si l’on s’occupe d’en démêler la texture intime. Magnifiques espaces du commun avec ses scarifications, ses blessures, ses abrasions, ses éraflures, autant de métaphores qui, au sortir de la dernière grande conflagration mondiale, sont une manière d’exorciser le mal humain, de panser les chairs meurtries, de cautériser ce qui peut l’être à la mesure d’un art qui fore le réel jusqu’en ses plus infimes recoins. Citer aussi Lucio Fontana, son obsession à taillader ses toiles comme si, ce faisant, il voulait percer l’opercule têtu du réel, lui faire rendre raison. Geste de révolte en même temps que symbole d’une douleur inscrite à même la longue dérive des Existants. Ses boules de terre cuite perforées tellement semblables à des grenades offensives qui auraient semé, alentour, la terrible grenaille de la mort.

 

   Existentialisme en acte.

 

   Chez Sophie Rousseau, dans cette belle œuvre pleine d’une simple présence transparaissent ces mêmes lignes de force qui disent, selon nous, la désespérance, la tragédie d’un cheminement contingent, l’empreinte d’une déréliction qui place l’homme face à la verticalité d’un destin qui le dépasse, destin qu’il aura à transcender par ses actes afin d’accéder à cette liberté qui, seule, assurera sa marche vers le futur, épanouira la corolle de ses projets. Que l’intention de l’Artiste ne soit nullement de s’inscrire dans cette dimension radicalement existentialiste n’a en soi que peu d’importance. Toujours s’agitent en sous-œuvre quantités de sources fondatrices qui, souvent, ne trouvent leur possible résurgence en surface qu’à la mesure d’un geste impensé, du hasard des supputations. Toujours sous le phénomène dans sa visibilité formelle, d’autres alternatives de sens qui, parfois, visent des valeurs qui y fraient leur voie. Aucune œuvre, fût-elle remarquable par ses qualités esthétiques ne parvient à son acmé en s’exonérant de sa doublure éthique. Si les clairs-obscurs d’un Rembrandt ou La Madeleine à la veilleuse d’un Georges de La Tour se présentent à nous avec autant de force, c’est en raison de cette spiritualité qui en émane et en assure le rayonnement, non uniquement en raison de leur traitement plastique, de la richesse de leur composition, de leur exactitude et de leurs harmonies. Jamais création ne se détache de son environnement historique, de ses présupposés idéologiques, des racines culturelles qui lui ont donné naissance.

   Sans doute aujourd’hui la situation n’est-elle pas comparable à celle des années consécutives à la guerre. Les enjeux ont changé, nullement l’essence de l’homme toujours confronté à ses angoisses fondamentales. S’il est convenu, aujourd’hui, de considérer la philosophie sartrienne comme dépassée, remplacée par le structuralisme, la phénoménologie, l’herméneutique ou bien la psychanalyse, le fond sur lequel se développent toutes ces théories et écoles successives demeure identique à ce qu’il a toujours été, à savoir le sentiment d’une étrange solitude, le questionnement permanent lié à la catégorie du désespoir, l’angoisse devant la mort, le vertige de l’existence, l’incontournable contingence des choses. La valeur historique de l’existentialisme en tant que philosophie et donc connaissance de l’homme, les interrogations qu’il a fait surgir dans le champ immense de la liberté humaine sont une étoile au ciel du monde. Et, comme toutes les étoiles, évidemment irremplaçable. Notre sentiment, notre ressenti au contact aussi bien des expériences de Dubuffet, de Tapies, de Burri, de Fontana ou de Sophie Rousseau sont fondés sur ce principe indépassable de cette contingence qui nous terrasse et nous fait prendre conscience de la fragilité de notre être. Ce qui se laisse approcher dans toutes ces manifestations artistiques n’est rien de moins que l’étonnement philosophique dont est saisi Roquentin dans La Nausée, ici, au milieu du Jardin Public de Bouville, lorsque percevant l’incroyable densité des choses, leur surgissement obstiné dans l’être, une lézarde creuse sa faille dans la conscience d’un individu qui prend soudainement acte de ce qu’exister veut vraiment dire :

 

   « Si l’on m’avait demandé ce que c’était que l’existence, j’aurai répondu de bonne foi que ça n’était rien, tout juste une forme vide qui venait s’ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà : tout d’un coup c’était là, c’était clair comme le jour : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l’existence ».

 

                                                                                  J.P. Sartre. La Nausée.

 

 

   « Encre dans un buvard ».

 

   A la lumière de cette pensée du réel en sa nature, voici, en effet, que tout s’éclaire, que tout rayonne et converge à la manière d’un prisme sur cette pointe extrême au-delà de laquelle il n’y a plus que la finitude et les espaces vertigineux du Néant. Focalisant notre attention, un instant, sur ces fulgurations, ces failles qui tutoient l’abîme, ces craquelures, ces déchirures, ces entailles, subtils interstices dont notre conscience s’empare afin de mieux connaître le réel dans sa texture même, nous nous sommes livrés à cette belle « matériologie » dont Dubuffet a été l’un des plus brillants représentants, artiste au talent multiforme, aux traces polyglottes qui nous disent, en signes cryptés, ce que seul un génie pouvait mettre à jour : l’art en son déploiement n’est jamais qu’une question que le monde nous pose, que la question que nous sommes venus lui poser. Le temps d’un regard nous aurons été libres, infiniment libres. Le premier acte de liberté est la compréhension de soi avant qu’elle n’affecte les autres et l’univers qui nous accueille en tant que ses Passagers. Partout sont les empreintes qui écrivent notre trace, celles de l’altérité dans la grande aventure des hommes.

   Se perdre dans le monde, selon la belle métaphore de l’écrivain du Flore, c’est se « faire boire par les choses comme l’encre dans un buvard ». (L’Être et le Néant). Se hisser du monde c’est tracer de cette encre les signes de la beauté, ceux aussi de l’interprétation de ce qui vient à nous. Rien n’égale la belle rencontre afin d’échapper au pouvoir d’attraction du buvard ! Qui n’est que le synonyme de cette terrible contingence qui nous réifierait si nous ne prenions garde à l’art. Or nous sommes des choses munies de pensée.

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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 08:51
D’elle nait le possible.

Messagères.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Effusion de source.

 

   C’était à peine si quelque chose se détachait dans le jour gris. Tout semblait aller de soi et nul ne se serait offusqué de sa propre présence, ici, sur la vitre claire du jour que nimbait un majestueux silence. On n’avait guère à faire pour sentir la vie battre en soi. Respirer doucement. Voir deux traits de vapeur fuser tout contre ses narines. Sentir le gonflement léger de sa poitrine pareil au lever de l’aube. Eployer dans le bonheur palpable ses rémiges ouvertes sur les vertus du vol stationnaire. Les formes de l’exister étaient naturelles. Les teintes se montraient dans la plus belle évidence qui fût. La cambrure du dos était ce golfe accueillant les grains de lumière tout comme l’estuaire le fait des flots apaisés avant que ceux-ci ne s’égayent dans le vaste océan. Tout était en liaison, tout se donnait sans nulle contrainte. C’était un camaïeu d’emboîtements logiques, la chute silencieuse du sable entre les lèvres libres du sablier. C’était le ruissellement d’une eau claire sur la paroi lisse d’une grotte de calcite. C’était le susurrement d’une confidence, là au creux du palais, avant qu’elle ne s’ébruite dans les mailles de l’air. Bouger eût été une offense à l’accueil des choses. Parler se fût immiscé identiquement à la déchirure de quelque étoffe dans le luxe d’un salon. Penser ne se pût imaginer que dans l’effleurement seulement, dans la levée délicate d’une efflorescence suivie d’une autre efflorescence. Comme si chaque chose appartenant à chaque chose, une étonnante osmose en eût été la forme d’apparition la plus exacte. Il est des instants où tout semble converger dans l’orbe de la joie, où les plaisirs sont un miel, un nectar coulant du ciel jusqu’à emplir en totalité les jarres des corps qui en deviennent intérieurement lumineuses, à la limite d’une phosphorescence. Comme si les parois de l’être, devenues subtilement poreuses, avaient essaimé au dehors la pure félicité, le sentiment d’un accomplissement parvenu au terme de son éclosion, bourgeon faisant sa corolle jaune dans l’orbe des certitudes. Rien d’autre à faire alors que de se disposer à sentir cette effusion de source parmi le lacis des mousses vertes et les rives aux rassurantes frondaisons.

 

Mouette.

 

   C’était une mouette tout droit venue des rivages atlantiques où soufflait la vapeur marine en douce nébulosité. Sans doute s’était-elle égarée dans les zones hauturières du ciel, tant et si bien qu’elle parvint dans cet étrange territoire sans nom, manière de Nusquama, de non-lieu où ne se percevait guère que la fragrance de l’Absolu et les exigences d’une pensée non gauchie par les agitations mondaines. Mouette, en étrange sustentation, semblait fascinée par Eclaireuse, par sa lampe-torche dans le rayon duquel elle se tenait, tant et si bien que sa tête menue prise d’effroi n’agitait plus que des idées vagues et sans intérêt. On ne tutoie pas l’Absolu, soudain, sans en être tétanisé pour des temps indéfinissables, sans doute pour l’éternité. Cependant, située au centre de la magie, elle ne s’étonnait ni de cette dernière, la magie (est-on jamais surpris d’un état qui vous transporte hors de vous au plein de votre enfance, au sein de l’expérience plénière qui fait de votre réminiscence l’épure d’une joie ?) ni d’elle-même dont le corps frappé de stupeur vibrait à l’unisson des étoiles sans même qu’elle en fût consciente. Elle n’avait rien à espérer de rien, ayant atteint une espèce de point fixe du bonheur, faveur que les humains poursuivaient à longueur de temps sans y réellement parvenir.

 

Eclaireuse.

 

   Eût-on demandé au dernier des hommes s’intéressant à l’esthétique de dessiner (en supposant qu’il fût habile en ce domaine) une femme dans son évidente beauté, qu’il aurait commis une telle œuvre dont le moins que l’on pouvait dire c’était qu’elle était la mise en image de ce Beau idéal qui avait tellement agité la tête chenue des penseurs antiques. En effet elle était cette beauté réalisée, cette si plaisante géométrie, ce sensualisme mis en acte, cette perfection descendue de quelque empyrée jusque sur la Terre (mais dans quel district, nul ne savait), pour dire aux hommes de bonne volonté que leur sort n’était pas tragique, que toujours se levait, à l’horizon du monde, quelque clarté guidant les Hagards en direction de Vénus, la Belle Etoile, dont, le plus souvent, il n’apercevaient nullement le signe amical, rivés qu’ils étaient sur leur chemin si semblable à celui de la Croix. Portaient-ils encore en eux, fichés au centre de leur tumulte de chair, l’épine douloureuse de la Chute ? Eclaireuse, au nom si délicat, si précieux, telle l’illuminatrice des jours à venir, se tenait dans la posture ineffable de la cambrure, arc tendu contre les flots du jour. Son corps était l’évidence faite chair, genre d’éphèbe dont on ne percevait même pas la nature du sexe, ce qui la rendait infiniment touchante, pareille à l’orée d’une grâce qui serait venue visiter le domaine des hommes. Dans sa main, au bout de son bras gauche replié à la façon du lanceur de javelot, elle tenait une lampe dont le faisceau semblable à une brume s’élançait en direction du ciel. Dans son lumineux parcours, comme naissant de sa subtile énergie, Mouette apparaissait fixée dans son vol. L’image qu’elle donnait d’elle était celui d’un oiseau qui aurait été cloué contre l’ouate de l’air par les soins d’un habile taxidermiste, peut-être même façonné par les doigts d’un invisible démiurge. Ou bien elle était le sujet de l’une de ces habiles toiles symboliques qui n’imite le réel qu’à mieux le dépasser. Ou encore elle était simplement l’Idée platonicienne dans sa dialectique descendante, encore tout illuminée de sa vision de l’âme dont elle s’étonnait encore qu’elle pût réellement exister. Quoi qu’il en fût des hypothèses plus ou moins fantaisistes, elle était cette exception faisant dans l’espace sa trouée de félicité.

 

La Lampe.

 

   Mais, maintenant, après avoir interrogé le domaine des existants, l’oiseau, la jeune femme, pouvait-on en faire autant du simple objet ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? », disait le poète Lamartine citant pêle-mêle à l’évocation de son Milly natal, montagnes, vallons, saules, vieilles tours, murs noircis, fontaine, chaumière. Une montagne éprouve-t-elle des sensations ? Un vallon est-il sensible à des sentiments ? Des saules pensent-ils ? Bien évidemment tout prêterait à sourire si ces évocations n’étaient que prétexte à poésie. Mais, pourtant, ne s’agit-il que de cela ? N’y aurait-il rien d’autre à apercevoir qui pourrait sourdre de la texture même de ces vers ? Le Poète nous fournit la réponse à l’initiale du dernier quatrain : « Chaumière où du foyer étincelait la flamme… » C’est au cœur même du foyer, dans l’étincellement de la flamme que se concentre toute l’énergie des « objets ». Sans cette belle lumière fondatrice d’un être ils ne seraient rien qu’un assemblage de roches, des ramures s’ébrouant dans le vent, des accumulations de pierres en ruine. Tout ce qu’une lourde matérialité vient obérer d’une possibilité d’exister, un seul vers en restitue le vivant emblème en raison de sa force sémantique et symbolique.

 

Tout se met à rayonner.

 

   Et, à partir d’ici, il s’agit de retrouver l’image et de l’approcher selon la grille de lecture lamartinienne. Cette lampe qui menaçait de sombrer bien vite dans l’oubli des choses contingentes, la voilà soudain investie d’un pouvoir nouveau, celui d’éclairer, donc de donner sens, de porter au jour tout ce qui se trouve dans l’axe de son rayonnement. Identique métamorphose à celle qui touche montagnes, vallons, saules qui sortent non seulement de leur habituel anonymat mais se vêtent des habits de personnes réelles, douées de conscience et des infinies valeurs qui transcendent ceux qui en sont atteints.

   Tout se met à rayonner, à tenir le dialogue de l’ouvert, de l’infiniment disponible, tout inaugure le possible dont la corolle se déploie à la mesure de cet incroyable événement. Non seulement la lampe ne peut plus se ranger au rang des ustensiles purement immanents, mais la voilà douée d’un prodigieux pouvoir. Tout simplement d’amener le réel à son être.

   Revenons un instant à la fiction. Tout est encore dans le gris avec cette lame plus claire au bout de laquelle Mouette semble immobilisée pour le temps des temps. Comme une Forme immuable attendant d’être décryptée, reproduite dans le sensible pour le plus grand bonheur des âmes qui seront en état d’effervescence à son contact. Concentrons notre attention sur la main gauche d’Eclaireuse et intimons-lui l’ordre d’éteindre la lampe. Progressivement. C’est d’abord une teinte foncée pareille à de l’anthracite. Puis c’est du graphite avec encore quelques reflets de clarté. Puis c’est du charbon, dense, sourd, pareil à une veine au fond d’un puits de mine. Nous tâchons de voir mais nos sclérotiques sont de bitume et nos pupilles sont des orifices occlus par où n’entre plus nulle lumière, où ne s’éclaire plus nulle signification. Eclaireuse n’est plus qu’un lointain souvenir, Mouette un point indistinct à l’horizon illisible du monde. Or, ce qui ne s’inscrit plus que dans la mémoire, ne s’archive que dans les plis du souvenir, tout ceci N’EST PLUS, tout ceci s’est évanoui en même temps que disparaissait le beau trajet de la flamme initié par la lampe puisque, aussi bien, toute lumière est ceci qui brûle et porte au devant de nos yeux l’exception de vivre. Cette image, un instant, en aura été le sublime révélateur. Lumière, être : une seule et identique chose, un seul et identique prodige dont cette image assure la belle présence et l’assurera à jamais. Toute œuvre empreinte de vérité implique sa propre éternité. Mais cette dernière remarque était inutile puisque VOUS LES REGARDEURS, savez ce qu’être éclairés veut dire !

 

 

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 08:50
Rouge écriture.

Lettre rouge.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

Dehors est loin.

 

   A sa table de travail Attentive est assise en retrait du monde. Dehors est loin. Dehors est illisible. Comme si, au centre d’un possible néant, il y avait la vibration d’une conscience puis plus rien qui ne fasse signe au-delà. Un peu comme un caillou perce l’eau de sa vibrante entaille et ne demeurent plus que des rythmes d’ondes concentriques et un immense silence s’alimentant à cette manière de mouvement infini. Dehors. Quel est-il ? Existe-t-il au moins ? Quelle est donc son hypothétique figure ? Peut- être le miroitement d’un lac couleur d’étain cerné des ombres d’arbres décharnés avec la tache blanche du soleil, loin là-bas, pareil à la promesse du jour. Peut-être un immense linceul poudré de gris se perdant dans la fente d’un horizon illimité. Ou bien encore le ruban laiteux d’une rivière entre des rives emplies de brume. Mais qu’importe dehors puisque dedans est si vif, animé, parcouru d’étranges lézardes en forme de joie ? Alors on demeure là, enclos dans l’enceinte de son corps, à l’abri derrière son bastion de chair et l’on écoute sa propre rumeur faire ses va-et-vient, ses subtils allers et retours. On est à l’affût de ses fluides internes. On devine le lent écoulement des fleuves pourpres dans la touffeur des tissus. On devine les perles des larmes identiques à de mystérieux bourgeons en attente d’éclosion. C’est si près d’un sanglot l’écriture. Si près d’un bonheur, aussi, avec ses coups de boutoir, ses sauts de carpe, ses atermoiements, ses disparitions soudaines, ses brusques résurgences. Cela sinue en soi, cela ruisselle avec la nécessité de faire présence et de s’actualiser en mots, de se traduire en images.

 

Praticable lumineux des métaphores.

 

  Oui, en images, ces merveilleuses métaphores qui dressent le praticable d’un lumineux spectacle à même la profération du texte. On écrit : ce sentiment était l’exacte reproduction d’un vent d’hiver, un blizzard balayant la grande plaine semée de neige et, aussitôt, l’on a près de soi, tout contre le roc de son corps, toute cette présence froide, ces congères que l’air lisse de son feu et l’on a la vision agrandie d’une immense dalle de blanc qui lutte pour sa survie parmi la solitude infinie d’une taïga, d’une terre extrême où l’existence devient si étroite qu’elle semblerait avoir été poncée par la rigueur d’un climat austère. C’est alors que le sentiment suscité par l’image gagne les plis de la conscience, que la déshérence se présente telle qu’elle est dans sa confondante verticalité. D’avoir écrit ceci qui paraissait n’être qu’une déclinaison de quelque étrange paysage, voici que la métaphore s’est glissée en nous avec sa puissance de destruction, genre de submersion dont nous serions atteints à la seule force des mots.

 

Mots lissés d’humanité.

 

   Oui les mots sont puissants, redoutables. Oui les mots sont doux, lissés d’humanité, ourlés de plénitude. Ils ne le sont jamais par eux-mêmes comme s’ils étaient dotés, dans leur substance propre, d’une force magique dont ils seraient détenteurs à notre insu. Non, c’est nous et seulement nous depuis le tremplin de notre esprit qui leur insufflons toute la charge dont ils sont de simples révélateurs, phénomènes déployant dans l’espace de la compréhension les spirales d’une énergie toujours renouvelée. Les mots sont nos amis. Ils sont nos confidents. C’est pour cette seule et unique raison que, parfois, dans le silence de l’aube, alors que la pièce est encore livrée aux démons de la nuit, Attentive se saisit de sa plume et trace dans la pulpe généreuse du papier les empreintes des flux qui la traversent et la réalisent en tant que la profonde nature qu’elle offre au monde. Tout repose. Tout est calme. L’air, tout autour de Studieuse est une toile grise dans laquelle faire se lever toutes les humeurs, faire bourgeonner tous les désirs, souffler sur les braises de la passion, aiguiser les fibres de la sensibilité, tisser les mailles d’une impalpable mélancolie.

 

Oui, les murs parlent.

 

   Oui, les murs parlent. Mais ils ne tiennent nullement de discours à l’aune de leur visage de chaux ou de plâtre. Ils sont des réceptacles de ceci qui se dit dans le luxe de l’attente et se dépose, tel un gel, sur la face sombre d’un lac. Etrange vitalisme qui fait de ces figures immobiles, énigmatiques, infiniment muettes, la possibilité d’une présence, la tenue d’un singulier colloque. Que nous disent donc les falaises des murs que nous n’entendons pas ? Nous parlent-elles d’elles, de cette infinie mutité de la matière ? Nous parlent-ils de nous ? Nous parlent-ils des Autres, ces hallucinations, ces étranges masques de cire auxquels nous prêtons notre voix, auxquels nous confions la grâce d’une mobilité, que nous fécondons à la mesure de notre pensée ? Mais ces bizarres hiéroglyphes, ces caractères dignes des graphies des anciennes langues sémitiques, ces assemblages de signes, ces conflagrations de barres et de points, ces jeux de monogrammes et de trigrammes ne sont-ils de simples illusions dont notre raison se contente afin de rendre vraisemblable une présence qui, peut-être, n’a pas lieu d’être ?

 

Faire surgir l’altérité.

 

   אחר : « autre » en hébreu. Cet autre qui devait d’emblée être familier, c’est du moins ce que nous pensons, voici que son étrangeté, אחר, nous atteint en pleine face à la mesure de son opacité naturelle, de son inintelligible graphe qui non seulement nous déconcerte, nous désoriente, mais nous annihile purement et simplement. Jamais présence étrangère dans sa posture inquiétante ne nous atteint dans une juste évidence, une plénitude dont elle serait porteuse. Nous n’écrivons, peignons, sculptons, aimons qu’à faire surgir l’altérité dépossédée du mystère qu’elle nous oppose comme le fardeau dont Sisyphe est le jouet, c'est-à-dire insuffler dans le vide qu’il est, le néant qu’il cache, la certitude dont nous avons besoin pour le rendre vraisemblable. A nous-mêmes nous sommes le plus souvent un palimpseste illisible, raturé, poncé jusqu’en son ultime trame. Alors, comment l’Autre pourrait-il inscrire sa trace en nous sans reste, sans qu’une coruscante question ne nous atteigne au plein de notre intime obscurité ? Comment ?

 

Ecrire dans la citadelle étroite.

 

   Ecrire au sein de la chambre noire c’est confier son être au vertical abîme de l’autisme, c’est entrer dans la citadelle étroite (celle-là même que Bettelheim qualifiait de « Forteresse vide »), écrire c’est biffer le monde dans son entièreté avec ses luxuriantes grappes de présence, c’est se défaire de toute cette lourde et encombrante matérialité, tailler à vif dans la chair existentielle dont on a reçu l’offrande malgré soi, dont on ne peut exprimer tout le suc puisque, jamais, totalité ne nous sera accessible, seulement les fragments épars de glaces flottant dans une éternelle dérive auprès des Princes du septentrion, ces majestueux Glaciers qui nous toisent de leurs yeux vides, nous mettent au défi de comprendre leurs méandres questionnants, de nous introduire dans le lexique pluriel de leurs complexités labyrinthiques. Toujours nous sommes des chercheurs aux mains vides, des icônes aux yeux de diamant dont les pointes se sont retournées et forent sans cesse l’intérieur, tels des trépans fous en quête d’une inaccessible richesse, cet or noir enfoui dans les strates des sédiments.

 

Alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

   Ecrire. Ecrire les couleurs qui font leur continuelle gigue juste derrière la falaise du front, dans l’aiguillage du chiasma optique comme si, de cette subtile géométrie subitement inversée, pouvait naître un retournement des choses, le dehors surgissant dans le dedans, le dedans se précipitant au dehors. Alors il n’y aurait plus de séparation, alors on serait le monde, tout comme le monde serait celui qui l’interroge depuis la nuit des temps. Seul parmi les vivants, le Dasein est celui, unique, qui explore son possible ontologique à même son inquisiteur langage. Si le chiasma était plus qu’un réseau anatomo-physiologique, s’il correspondait à sa valeur métaphorique de retournement, de réversibilité, de passage d’un monde interne à un monde externe, alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

Plus langage, plus peinture.

 

   Et, sans doute, corrélativement, il n’y aurait plus ni langage, ni peinture, ni dessin, ni quelque pantomime signifiante à la face de la Terre et l’on pourrait retourner poussière sans même avoir poussé le moindre cri. Pour cette seule raison il nous faut la tension, le contraire, le mur qui dresse devant soi la barrière de son hostilité. Il faut la chambre. Il faut la quadrature aliénante des murs qui, paradoxalement, est le seul gage de notre liberté. Nous ne pouvons être des Simon du désert avec les bras en croix contre la meute de sable jaune et proférer dans l’air qui vibre de chaleur des paroles sitôt effacées que parues.

Ecrire arc-en-ciel.

 

   Ecrire. Il faut écrire. Ecrire en bleu afin de faire naître des Océans. Ecrire en gris et ce sont les sentiments qui naissent dans la cendre native du jour. Ecrire en jaune tout comme le faisait le génial Vincent depuis sa chambre d’Arles et faire éclater les Tournesols de la folie de manière à réveiller les consciences. Ecrire en terre de Sienne et nous voyons paraître cette belle teinte d’argile mêlée d’humus qui récite la fable de notre origine. Ecrire en mauve et c’est le rayon améthyste de l’imaginaire qui vibre depuis son invisible cristal et féconde le lourd réel, le métamorphose en conte de fées. Ecrire en vert pareil à celui de l’émeraude, là où reposent les lourds secrets dans leurs mystérieuses chambres pareilles à des sépulcres sous-marins. Ecrire en blanc pour dire le silence de la beauté et poser sur les yeux des hommes, des femmes les corolles de la paix. Ecrire en noir la tragédie afin que, comme Phèdre, l’humanité puisse s’immoler à la mesure de sa propre douleur.

 

Ecrire en rouge.

 

   Ecrire en rouge, en rouge cardinal, cette teinte si proche du sang ; en rouge cerise ; en alizarine ; en rouge feu, ce signe de la passion immédiate ; en rouge rubis qui, déjà, décline vers la couleur subtile de la rose, cette si belle onction du romantisme lorsqu’il est conduit dans sa nature même, à savoir se vouloir infini, à la recherche de cette belle essence humaine qu’il pose en tant que son pouvoir être le plus propre. Ecrire dans ce rouge si subtil tel que peint par Dongni Hou, cette sublime effervescence, cette quintessence unique parce que, tout simplement, à la limite de quelque aperception. Nous pourrions dire « rouge idéal », comme l’on dirait « Beau idéal » cet indépassable paradigme de l’art antique.

 

La lettre rouge.

 

   La lettre rouge est posée sur la table alors que, tout autour, tout baigne dans une flaque grise (serait-ce le marais des sentiments, tel que, précisément aurait pu l’envisager l’âme romantique ?), la robe d’Attentive est cette longue chape noire couleur de nuit dont même les songes ne sembleraient pouvoir émerger. Il faut annuler le bas du corps. Il faut réduire les désirs charnels. Il faut tout reporter dans l’attitude studieuse de Celle qui écrit. Rien ne saurait la distraire de sa tâche qui est de faire surgir l’une des dimensions de l’art. Les avant-bras ont la teinte de la porcelaine pour dire le précieux de l’écriture (entendons de la peinture), la collerette blanche hisse du reste de l’anatomie la tête éclairée d’une belle lumière spirituelle, la coiffe est sagement rabattue de chaque côté de la tête. Seules s’en échappent quelques mèches rebelles qui contrastent avec l’attitude presque pieuse de la Faiseuse de mots. Toute la lumière converge en direction de la main qui accomplit le geste essentiel de faire paraître du visible là où il n’y a que de l’obscur, du replié, du refermé sur le secret. Habilement la page se continue en long châle carmin, manière d’infini parchemin signifiant en mode visuel ce que le mode intellectif s’essaie à dire en milliers de mots, cette magnificence de l’art qui toujours s’écoule tel un fleuve vers son estuaire et semble renaître avec le cycle naturel de l’eau à la manière d’un Eternel Retour du Même. Oui, d’un éternel retour… L’art est toujours renaissant là où la beauté s’éclaire.

 

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