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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 08:39
Où le lieu d’une vérité ?

                    "Poupée brisée".

              Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Là, dans la lumière grise.

 

   Elle est là, fichée dans la lumière grise, légèrement déhanchée à la façon d’une parenthèse, corps longiligne si diaphane - on croirait avoir affaire à une hallebarde de cristal dans le songe d’une grotte -, cheveux couleur de cuivre, attache du cou discrète, ligne en V des clavicules, bourgeons des seins allumés, thorax dans la pure clarté de l’être, œil de l’ombilic à peine refermé, mont de Vénus juste incisé de l’entaille du sexe - le désir y rougeoie faiblement -, colonnes d’albâtre des cuisses, sémaphore rose-thé des genoux, jambes presque illisibles, pieds dissimulés dans des chaussures de ville, tiges des bras sagement placées le long de l’anse du bassin, une main, une seule que recouvre un gant ajouré. Elle est face à nous dans l’évidence de l’heure et son regard est pur qui nous dévisage, plus peut-être, nous enjoint d’y voir plus clair en elle, d’apercevoir ses lignes de fuite, ses revers d’ombre, ses failles imperceptibles que notre conscience parcourt sans même les connaître en tant que failles, l’esprit synthétise si vite les données qu’il ne s’arrête que rarement aux accidents, aux minces crevasses, aux vergetures qui parcourent l’anatomie de leur étrange brisure.

 

   Brisure, vous avez dit brisure !

 

   Mais pourquoi ce mot si dur de brisure s’est-il introduit dans le ruisseau apaisé de notre discours ? Pourquoi la déchirure et soudain la voix se fait dolente, les sons en suspens, la toile du récit se partageant avec son bruit de soie ? D’où vient donc ce lexique arrêté dans la gorge à la manière d’une flèche de curare ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il se lève et vienne interrompre le doux onirisme qui faisait son chant de cantilène, son murmure d’insecte dans la gemme lisse du jour ? Pourquoi ? C’est ainsi. Souvent nous apercevons des personnages inconnus dans la faille du temps et nous ne retenons d’eux que leur brillance, leur aire de clarté, leur apparence rassurante, genres de Pénélopes dont nous n’apercevons que l’inaltérable beauté, non le métier sur lequel s’ourdit la trame oblique du destin avec ses nœuds, ses boules, ses amas de filasse qui en disent la face cachée.

   A première vue, cette Inconnue, nous aurions pu la nommer au hasard Limpide, Heureuse, Plénitude et nous aurions été, vis-à-vis de notre connaissance immédiate des choses dans un genre de vérité. Dans un genre seulement, non dans l’exactitude qui se dévoile selon une réalité plus sévère, plus inquiétante. Nous sommes, nous les hommes, tellement primesautiers, tellement inclinés à la facilité que nous nous ruons sur la première certitude venue et la prenons pour la totalité de ce qu’il y a à savoir sur le monde ou sur les êtres qui y figurent. Aurions-nous exercé plus avant notre sagacité et nous nous serions abreuvés à des prédicats plus incisifs, plus soucieux de découvrir l’ombre sous la lumière. Et puisque nous disons ceci, c’est sans doute en raison de la découverte d’une face cachée dont, au premier abord, nous n’aurions pas été alertés.

   Alors il nous faut prendre le contrepied et opposer à Limpide, Heureuse, Plénitude leurs exacts antonymes, à savoir Trouble, Infortune, Manque. Mais ici nous voyons bien que ces noms, outre qu’ils ne sont nullement esthétiques, ne sauraient recouvrir l’existence de celle qui nous fait face. Ils ne mettent en évidence que des incomplétudes qui ne rendent nullement compte d’un désarroi plus intime, d’un abîme plus ouvert, d’une lézarde vacante par où pourrait s’enfuir une vie en voie de constitution.

 

   Porcelaine, nous disons Porcelaine.

 

   Mais quel nom étrange que celui de Porcelaine pour cette jeune femme dans la fleur de l’âge ! On l’attribuerait volontiers à une jouvencelle à peine issue d’une corolle donatrice de sens. Ou bien à une Grâce renaissante sous le pinceau d’un Botticelli ou d’un Piero de Cosimo. Des douceurs de nacre qui n’en finiraient pas de s’éployer dans le luxe d’une nature prodigue. Et, ici, l’on serait si près d’une vérité que nous serions comme éblouis à seulement l’évoquer. Porcelaine, c’est elle qui nous dévisage avec cet air de pure innocence, comme si elle était transparente. La transparence, sans doute la qualité cardinale de cette si belle matière, translucide à souhait, légère, fragile, un son soutenu serait à même de faire voler en éclats la si précaire architecture.

   Il n’est que d’observer la scène pour se convaincre de la justesse de notre choix. D’un premier geste du regard nous avons été fascinés par cette élévation blanche dans la simplicité et le dénuement. Nous n’avions prêté aucune attention à cette « Poupée brisée » dans son cadre qui joue en écho avec son alter ego, qui en constitue, en quelque sorte, le vibrant harmonique. Chacun qui vit sur Terre a soi-disant son sosie. Ici, c’est plus que d’un sosie dont il s’agit, d’un fragment détaché de son propre soi qui vit dans l’ombre et dessine chacun de nos pas, tresse chacun de nos gestes, ébauche chacun de nos actes. Un double en quelque sorte, un fac-similé à partir duquel nous croyons vivre libres alors que nous ne sommes qu’une marionnette à fils dont nous n’apercevons même pas l’étrange metteur en scène, le démiurge qui se dissimule et jamais ne se dévoile, sauf les manigances qu’il a fomentées que nous prenons pour nos propres décisions, pour les desseins que nous projetons au-devant de nous alors qu’ils ne sont qu’illusions et subtils tours de magie.

 

   Brisures du temps.

 

   Comment Porcelaine (notre propre esquisse reportée sur une toile), pourrait-elle parvenir à la totalité de son être, elle qui n’est qu’empilements d’instants successifs, avalanche d’heures, trille pressée de secondes ? Comment le pourrait-elle. Où donc est sa vérité ? Dans sa vie de petite fille que traversait de son aile de libellule une innocence inaltérable ? Dans cette journée dont le souvenir lui est cher, cette promenade au fil de l’eau sous de frais ombrages dans la douceur printanière ? Dans cette demeure de pierres au haut toit d’ardoises dont elle fut l’hôte en des temps anciens ? Parfois, dans le calme d’une pièce, elle évoque par la mémoire une brisure qui l’affecta comme l’essentiel de son être dans une séquence temporelle : la rencontre d’une source, la chute d’une feuille dans l’air de cuivre de l’automne, un cadeau déposé tout près de l’âtre à Noël, les longues heures passées dans le parc de Terre Blanche, couchée à même l’herbe drue à contempler le cuir d’une chrysalide, riche symbole des étapes d’une existence, métamorphose permanente qui jamais ne s’arrête.

   Par définition tout moment et singulièrement ceux qui brillaient dans la trame serrée des jours étaient des brisures qui s’empilaient à la manière des pellicules de calcite sur l’éperon d’une stalagmite. Brisure sur brisure avec ses clignotements de joie, ses déflagrations de peine. C’était cela même la vie, cette alternance bigarrée, cet étrange cocktail aux saveurs successivement acides, sucrées, pimentées, fades ou bien exubérantes et la bouche inondée de feu en gardait un ineffable souvenir, une empreinte qui se déposait quelque part, au creux d’une papille, au plein d’une cellule, dans une niche cutanée. Cela disparaissait à la vue, au toucher, cela s’habillait d’invisible mais la sensation était toujours là, présente, gravée dans le parchemin du parcours existentiel.

 

   Brisures de l’espace.

Où le lieu d’une vérité ?

                  Hans Bellmer.

       Les jeux de la poupée 1949.

                   Via fiac.

            Source : DantéBéa.

 

 

   Comment reconstituer son corps alors que sa réalité ressemble si fort à ces étonnantes poupées d’Hans Bellmer qui ne semblent que des mécanismes emboîtés, des fragments d’espace jouant les uns avec les autres à la seule force d’une conflagration formelle ? Est-on dans l’antichambre de quelque surréalisme au sens strict, à savoir d’un hors-temps, hors- espace, hors-réel qui ne nous dirait que nos démesures imaginaires, peut-être nos fantasmes, nos volontés démiurgiques de conformer la parution à l’audace de nos utopies fondamentales ? Ou bien se situe-t-on dans la période des Métamorphoses de Picasso, le Maître posant devant lui, dans un assemblage savamment érotique, les pièces féminines qui fouettent son désir et allument les flammes de la création ? Ou bien encore est-ce la puissance de métabolisation des images oniriques qui fragmente le cristal de notre conscience et débouche sur une nouvelle figure ontologique dont nous n’aurions jamais pu supputer le caractère franchement objectal comme si, soudain, l’humain pouvait se résumer à quelque assemblage de pièces de celluloïd, à quelque géographie archipélagique avec son éparpillement de formes dans l’océan de la présence ? Tout ceci est si troublant que nous sommes saisis d’une frénésie de réel, de tangible et nous inventorions de notre toucher la constellation de notre corps afin d’en faire un cosmos qui puisse se soustraire au morcellement du chaos.

 

   Quel événement de l’espace ?

 

   Et Porcelaine, quel événement de l’espace est-elle ? Quels sentiments surgissent-ils dans la remémoration des lieux qui accueillirent le témoignage de sa trace biographique ? Non seulement des paysages qui s’offrirent à elle - telle mer cernée d’un rivage clair, telle montagne détachant ses pics sur le bleu du ciel, telle colline fouettée par le vent -, mais l’espace intérieur par lequel prendre acte du monde et y trouver place à sa juste mesure ? Etats d’âme, sensibilité, joie, pleine effusion de soi, retrait dans les limbes de l’être, passion fulgurante, infinie tristesse, divagation mélancolique, exultation, libération d’énergie, autant de brisures qui posent l’éternel problème de la vérité.

   Est-on vrai à l’aune de telle brisure devant laquelle les autres s’effaceraient ? Pluralité des vérités, myriade des authenticités que l’essence de l’être synthétise afin qu’unis nous puissions dresser notre tremblante effigie sur les chemins du monde. Nous ne sommes que ces Porcelaines, ces « poupées brisées » qu’un cadre cerne de manière à enclore dans sa pure logique géométrique le divers qui, à tout instant, menace de nous réduire à l’état d’un vase fracturé.

   Toujours à l’arrière de soi, dans l’ombre portée de notre propre projet, cette image fantomatique d’un morcellement anatomique. Toujours nous la refusons au motif du narcissisme constitutif de la nature humaine. Cependant nos brisures ne nous oublient jamais qui veillent dans la pénombre. Parfois les rêves en révèlent-elles l’inquiétante teneur mais nous posons sur leurs brèves apparitions le voile du sommeil. Ainsi pouvons-nous continuer à marcher dans la lumière. Oui, dans la lumière !

 

 

 

 

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 08:36

   C’est la fin du printemps, l’été s’annonce en majesté. L’air est tendu qui vibre partout. Sur les sillons de la terre, sur la margelle bleue des puits, sur l’horizon courbe où glissent des bateaux effilés aux voiles gonflées de vent.  L’heure zénithale approche. Le soleil est une intense boule blanche, un genre d’ampoule dilatée accrochée au plafond du ciel. Des groupes ici et là, des jupes courtes aux terrasses des cafés, des chemises armoriées, des torses bronzés qui disent la belle effusion de l’heure, la joie de vivre en cet instant de pure présence. Les visages sont fleuris, ils chantent et les cigales cymbalisent qui répondent depuis de hauts branchages invisibles. C’est un luxe, assurément, de vivre, de sentir la respiration du monde en soi, au plus intime, à la source dissimulée, silencieuse de l’être. Cela fait ses boucles, cela fait ses heureuses confluences, cela se déplie à la façon d’une crosse de fougère, cette métaphore de l’exister en sa plénitude. Il suffit de se laisser aller comme une feuille sur l’eau, de percevoir le peuple de cristal des gouttes, de s’ouvrir à la levée toujours disponible d’un immédiat bonheur. Nous sommes, irrémédiablement et heureusement, des êtres de la Nature, des fils et des filles de la Terre, des cousins et cousines de l’Eau, des épousés de l’Air qui nous traverse, des compagnons du Feu solaire qui brûle au ciel et nous dit le rouge de la passion, la luminescence de l’Amour.

  

   Ceci qui vient à moi, le plaisir clair de la promenade, la justesse de la flânerie lorsque les choses se donnent dans la vérité. Alors il n’y a guère d’effort à faire, l’exister se montre sous les auspices du connu, de la spontanéité, il fait partie de nous comme nous faisons partie de lui. On n’est nullement séparé de soi, des autres, du monde. Tout ceci est coalescent à notre avancée sur les chemins bordés de fins ombrages. Les oiseaux chantent, les branches se frottent l’une contre l’autre, font leur douce musique, les plis d’eau de la rivière font de longues tresses brillantes qui coulent vers l’aval avec la discrétion du grillon stridulant dans les hautes herbes des prairies. Pour un peu l’on serait ce fragment de Nature, cette fleur poudrée de vent agitant ses pétales à l’infini, ce sous-bois où filtre un mystérieux clair-obscur, cet épi de blé gorgé de grains dans sa tunique jaune, on dirait du miel, un rayon de soleil n’attendant que de surgir sur la vaste scène du monde.

  

   J’ai beaucoup marché, ai franchi plusieurs vallons, me suis rafraîchi à l’onde immobile des fontaines, j’ai écouté le rien, j’ai goûté le silence, j’ai forgé en moi le rythme altier des grands espaces, j’ai ourdi la toile des heures douces et ce qui m’a parlé du plus loin du temps : NATURE en sa plus belle parution. De Nature à moi, de moi à Nature, nulle épaisseur, seulement une parole continue, un léger pas de deux, la toile infiniment souple d’une harmonie. Puis, soudain, comme dans un déchirement de la lumière, j’AI VU. Oui, j’AI VU une manière de scène originelle, une dimension paradisiaque qui avait chuté sur Terre et demeurait dans une sorte de catatonie, de fixité pour l’immuable des temps à venir. Le temps, brusquement, avait changé de nature, son essence était de ne nullement bouger, ce qui me faisait face était pareil à des concrétions levées dans l‘étrange mutité d’une grotte.

  

   Combien était insolite cette apparition. Combien mon âme devait en être longuement affectée ! Comment vous dire, Lecteur, Lectrice, l’étonnant qui me faisait face et me clouait au sein d’une étrange stupeur ? Comment dire l’indicible, en un certain sens ? Comment dire, à la fois, ce qui provient de la Source des choses et s’en éloigne avec la décision la plus rapide qui soit ? Mais inutile de retenir plus longtemps ce qui, ici, me questionne et, sans doute, m’interrogera longuement. Etonnant spectacle tout de même que cette scène de ‘Déjeuner sur l’herbe’. Quiconque la verrait à ma place demeurerait là, plié dans sa nasse de chair, lové sur une question qui ne serait rien moins qu’ombilicale. Je veux dire qui questionnerait notre propre origine puisque, métaphoriquement, notre ombilic est la graine germinative qui a initié notre propre genèse. Notre ombilic est le témoin d’un temps immémorial qui nous a traversé, dont nous avons perdu la mémoire.

   

   La Scène (oui, elle ferait un peu penser à la ‘Scène primitive’, à l’assemblage (je devrais dire ‘l’accouplement’) des deux principes, masculin et féminin, ces deux impossibilités en soi qui, réunies, deviennent stricte réalité et nous propulsent sur les tréteaux du théâtre de l’exister. La Scène donc est ceci : dans l’ombre chaude d’arbres aux ramures sombres, tout près d’une clairière lumineuse, dorée, quatre étranges personnages (on penserait qu’il s’agit de mannequins de cire du musée Grévin), postés dans des attitudes qu’on eût dites figées pour l’éternité. Ils paraissent venir d’une autre planète, se trouver sur la nôtre sans bien réaliser qu’ils ont changé de monde, que leur conduite qui, sans doute, leur semble ‘naturelle’, n’est rien moins que surréaliste, qu’elle ne peut manquer de faire surgir dans la tête des Terriens improbables qui en prendraient acte, de bien étranges fantasmagories. Peut-on imaginer motif plus bizarre, situation plus ubuesque ? Vous en conviendrez avec moi dans quelques instants, tout est fait pour troubler jusqu’au fond de l’âme quiconque aurait, au hasard d’une déambulation, croisé ces destins aussi rares qu’imprévisibles.

  

   Ce ‘Déjeuner’, donc, a rassemblé autour de quelques fruits, d’une miche de pain doré et autres provendes, deux hommes dont je parlerai d’abord. Deux messieurs vêtus comme à la ville, redingotes noires, cols blancs en celluloïd où s’attache une cravate sombre, pantalon gris dont on ne sait s’il est de flanelle légère ou bien de toile finement rayée, bottines de cuir aux pieds. Autrement dit, il s’agit plus d’une vêture convenant au luxe d’un salon mondain, qu’à une réunion d’amis à la campagne. En quelque sorte le frac, la queue-de-pie, le haut-de-forme s’enlevant sur fond bucolique, pastoral. Le mariage ‘de la carpe et du lapin’. Mais, Lecteur, Lectrice, ici ne s’arrête point l’étrange. Il y a bien mieux à dire. Posées à la manière d’un contrepoint dans une fugue musicale, deux Nymphes, comment les appeler autrement ?, deux figures féminines entièrement nues, dont l’une est occupée, à l’arrière-plan, à cueillir sans doute quelque fleur délicate, alors que sa compagne, au premier plan, dévisage le spectateur, moi en l’occurrence, vous en second lieu, d’une façon que je peux qualifier ‘d’effrontée’, genre de geste de défi, d’attitude subversive et provocante. L’on pourrait même utiliser le prédicat ‘d’iconoclaste’ pour donner à l’étonnement la juste emphase qu’il mérite.

  

   Pour autant cette dame n’est pas de ‘petite vertu’, elle affirme sa liberté, elle se déploie dans la totalité évidente de son être. Cependant il ne s’agit nullement d’érotisme, comme si une volonté lubrique avançait à bas bruit derrière le désir incandescent de la dame. Non, bien plutôt un épanouissement de soi, la pointe avancée d’une liberté sans limite, le don de qui veut regarder le bourgeonnement infini de la Nature. Cela fait de longues minutes que j’observe, attentif et un brin interdit, ce spectacle de haute volée, d’éternelles secondes et je me perds dans cette vision à la limite de quelque songe. Je connais ma tendance à sombrer dans les images oniriques, à broder des dentelles de l’imaginaire ce qui vient à ma rencontre. Plusieurs fois, au propre comme au figuré, je me suis pincé les doigts, mais malgré l’apparente passivité des êtres qui s’étaient posés dans ce coin de verdure, je savais que je n’hallucinais pas, que le réel était bien ceci, que j’aurais pu toucher de la main, cet homme semi-allongé, cet autre en position assise, cette femme au premier plan qui paraissait à la limite d’être lascive, cette autre, plus éloignée, avec qui j’aurais pu tresser un bouquet de fleurs.

  

   Le Lecteur, la Lectrice, inclineront vraisemblablement vers une pensée qui me jugera simplement offusqué, touché au cœur d’une morale bourgeoise, inquiet de ce débordement de la nudité sur le paysage habituellement discret des choses. Scandalisé en quelque manière. Sans doute mes détracteurs auront-ils tort et raison à la fois. Piqué au vif de la conscience, mais nullement en raison des motifs qui sont invoqués au premier chef, à savoir comment tolérer cette brusque irruption du nu dans la représentation ordinaire de notre environnement familier.

Le problème est plus profond qu’il n’y paraît à première vue. Non seulement la nudité en soi ne constitue nul problème, mais elle est bien plus en accord avec ce paysage paré des vertus de ce qui se donne dans une acception ‘naturelle’ du monde. Bien évidemment, par ‘naturelle’, il faut entendre tout ce qui vient en droite ligne de la Nature, qui donc n’a nullement été dénaturé, extrait de sa figure primitive, originelle.

  

   La Nature est si forte en nous. Ne naissons-nous dans l’entière nudité qui est aussi notre propre vérité ? Ce qui est NU est VRAI. Il y a une évidente homologie entre l’exactitude des choses et leur venue à nous sans fard, sans artifice. La ‘plus belle femme du monde’, ne l’est nullement à l’aune de ses colifichets et des artifices dont elle peut se vêtir pour séduire. La séduction est déjà une sorte de perversion, de décalage de la justesse de ce qui est vrai. La femme belle est belle en soi, c'est-à-dire dans l’exacte parution de son corps nu, uniquement nu. Tout le reste n’est que ‘poudre aux yeux’, ‘miroir aux alouettes’. Si l’on veut se situer dans la radicalité du voir de la beauté, il ne peut s’agir que de la saisir dans son balbutiement, dans l’évènement premier de sa venue au monde. Le reste est de surcroît, le reste, simagrées et commedia dell’arte, il faut demeurer à la source. N’en point diverger. Il en va de notre essence d’Hommes.

 

    Ce ne sont pas ces deux figures féminines qui sont dérangeantes, pourquoi le seraient-elles ? S’interroge-t-on des ailes éployées de l’oiseau, du gonflement d’écume de la mer, de la cime de la montagne sous son manteau de neige ? Non, nous ne nous inquiétons jamais de ce qui est naturel, nous nous soucions toujours de ce qui est artificiel, rajouté, plaqué sur la réalité vivante qui vient à nous. Si, dans ce ‘Déjeuner’ quelque chose doit me déranger, c’est bien la présence de ces deux hommes dans leurs vêtures de bourgeois, que vient renforcer leurs attitudes guindées, hautaines en quelque manière, comme si l’homme se pensait supérieur à la Nature dont, pourtant, il provient, dont il doit être l’obligé.

   Mais, chers Lecteurs, chères Lectrices, me voici maintenant contraint de verser dans le concept, de prendre de la hauteur, d’employer des termes savants, non pour méduser mon public (il y a bien d’autres façons de le faire et à mondre frais !). Ici, dans ce tableau figé d’un ‘Déjeuner’ s’affrontent deux topiques définitivement irréconciliables, celle de la Nature et de la Culture. Le Regardeur est placé à l’intersection de cette dialectique dont il ressent les effets sans bien en analyser les fondements. De là vient la gêne ressentie, de là vient que ce paysage qui s’offre à mes yeux en cette belle fin de matinée estivale, ce paysage claudique, que son équilibre est instable, que sa composition peut s’écrouler d’un instant à l’autre. Combien il eût été préférable de rencontrer une scène dévoilant quatre nudités affirmées, deux hommes, deux femmes dans leur ‘plus simple appareil’, au moins la Nature aurait-elle conservé ses droits et moi ma conception de la vérité qui, en quelque endroit de votre être, est peut-être identique à la mienne. Oui, la nudité l’aurait emporté sur le travestissement, oui ! Nous voulond déjeuner sur l’herbe, mais dans l’horizon nu de notre être. Jamais nous ne serons plus vrais. Jamais nous ne serons plus réels !

 

 

 

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 08:15
HOMO COITUS

         Jacques-Louis David - Cupidon et Psyché

       Source : Mythes grecs et mythologie grecque

 

 

***

 

 

   Il faut partir du concept d’identité et de finitude avant d’entreprendre un bref voyage en direction de cet Amour Majuscule dont on a tellement dit et dont on n’a rien dit. Identité car, le plus souvent, nous sommes circonscrits à cette unité rebelle à toute domination, à toute spoliation. Nous sommes un corps indivis abritant, en sa citadelle, sa plus effective présence. Finitude car cette dernière joue en écho avec le principe d’identité, en renforce la terrible solitude. Parce que nous sommes seuls, entourés du sable du désert, nous cherchons à nous évader, à rejoindre une oasis, cette autre identité dont nous attendons qu’elle nous apaise et nous ramène au centre plénier de notre être, là où rien de menaçant ne saurait nous atteindre.  

   Les Grands Mystères sont ainsi constitués qu’ils parlent beaucoup pour ne rien dévoiler. Identité et finitude : tension bipolaire qui écartèle aussi bien l’Amant que l’Amante, principes d’opposition dont la béance suppose que les bords de l’abîme soient un jour réunis afin que, de cette jonction, puissent se lever, au moins un bonheur, si ce n’est une joie et, en tout cas, l’évitement d’une perdition. Car c’est bien de se perdre dont il s’agit lorsque la douce onction de l’Amour se dissimule et refuse de nous connaître en tant que l’un, l’une de ses élus. Vivre est simplement laisser se dérouler un métabolisme. Exister est acte de pure transcendance qui nous arrache au néant et à l’angoisse primordiale qui fondent les racines de notre être. Or exister en amour est l’une des vertus dont, parfois, nous sommes atteints au plus haut. Mais nous n’avons ni les mots pour le dire, ni les images qui pourraient en témoigner et les symboles, fussent-ils opératoires, échouent le plus souvent à en décrire l’essence.

   Regardons le tableau de David et laissons-nous aller à une simple lecture phénoménologique. Qu’y voit-on ? Certes pas l’Amour puisque nous avons implicitement convenu qu’il était invisible, intangible, situé hors toute représentation. Que nous reste-t-il alors ? La puissance d’un archétype dont Cupidon et Psyché se font les hérauts. Cette peinture de facture néo-classique, - posant ici un beau Jeune Homme épanoui, une belle Jeune Fille abandonnée -, est censée amener devant nos yeux ce qui, par nature, demeure celé. Certes David ne nous montre pas l’amour dans son acte immanent, car cette vue serait indiscrète, violatrice des droits de la personne, donc insoutenable. Au sens où nous ne pourrions « en soutenir l’épreuve ». On ne tutoie l’indicible qu’au risque d’une brûlure dont s’ensuivra une éternelle cécité. L’Amour, d’obédience divine, ne se montre jamais que dans l’expérience de l’éblouissement, dans la travée du vertige, dans l’accomplissement d’une métamorphose dont seront atteints notre corps, notre âme. Autrement dit, ne se donnera qu’un rapide flamboiement, ne fera phénomène qu’un brasillement dont l’intensité nous ôtera toute possibilité de le poser, l’Amour,  devant notre conscience, comme nous le ferions d’un objet. C’est au regard de cette instantanéité, de cet éclair, de l’irruption de cette foudre que nos lèvres seront scellées aussi bien avant la possession, qu’après. Avant, après : site d’une multiple dépossession dont toujours nous souffrons à défaut de pouvoir en repérer les signes explicatifs.

   Ce tableau, censé nous apporter toute la félicité dont il devrait être l’acte fondateur, nous comble-t-il au point que tout souci périphérique serait nécessairement dissout au seul motif de sa contemplation ? Non seulement cette représentation ne nous emplit réellement d’une certitude d’échapper aux rets du quotidien, mais elle nous y replonge à même la glaise lourde, opaque, des chemins ordinaires dans lesquels, à loisir, nos pas s’enlisent. Mais qui donc pourrait croire un instant à la vérité de ces attitudes angéliques, si ce ne sont les anges eux-mêmes ? Cupidon-ailé nous fournirait la preuve tangible d’une telle naïveté. En réalité nous avons affaire à une gentille bluette qui nous place dans un cadre de pure extériorité. Non seulement nous ne sommes nullement des voyeurs se délectant de quelque allusion libidineuse, mais de simples témoins de deux solitudes que rien ne pourra soustraire à leur confondante condition. Que Cupidon et Psyché, en leur épiphanie de supposé ravissement, soient avant ou après la copulation nous importe peu.

   Ce qui aurait valeur d’enlèvement à notre propre modalité existentielle, ce qui libèrerait nos chaînes d’hommes aliénés, serait qu’avec eux, les amants, nous fusionnions dans cet acte indescriptible, iconoclaste, hautement subversif - il défie la loi d’airain des dieux -, que donc nous nous déportions de nous pour ne plus nous connaître qu’en tant que pures virtualités en ce lieu hors tout lieu, en ce temps sans temps, en cette manière d’absolu dépourvu de buts et de fins, l’acte en tant qu’acte au plus haut de soi. Il n’aurait plus guère d’attache signifiante pouvant le déposer dans l’orbe de la quotidienneté. Il flotterait dans une sorte de brume diaphane ressortissant d’une angélologie, diraient les croyants ; dans un air empreint d’ésotérisme diraient les mystiques ; dans une bruine métaphorique diraient les poètes.

   Alors comment ne pas éprouver, au centre de sa chair, le comble du dénuement des amants abandonnés, sur leur couche de tissu précieux, à la misère la plus déconcertante du genre humain ? Icône dépourvue de son contenu religieux, cet exhaussement de soi vers son Dieu qui appelle et console, car, ici, le dieu est absent, l’Amour est quelque part dans un passé proche, un futur hypothétique et le présent n’est qu’attente d’un événement qui tarde à venir, qui, peut-être, ne pourra trouver à s’actualiser. Ici, il convient de se déporter vers les éclairages de la linguistique, de les mettre en relation avec cette subtile lumière de la volupté qui figure au centre géométrique de l’être, à savoir le rôle prééminent de la copule dans l’organisation de tout énoncé, fût-il réduit à sa plus simple expression. Incertitude et nécessité de la copule, cette liaison entre sujet et prédicat, comme dans la proposition « le ciel est bleu », où le « est » chutant, ne demeureraient que « ciel »  (Cupidon ?) puis « bleu » (Psyché ?) dans leur totale nudité, leur désarroi foncier, leur irréductible identité, leur fixité solitaire. Le « est » = « Amour » qui relie et reliant donne sens et direction à l’aventure humaine. EST ; Amour  =  le Même, puisque tous les deux sont doués d’une essentielle valeur ontologique : ils disent le lieu nécessaire de l’être dont, jamais, l’on ne peut brader les vertus. Alors, comment pourrait-on encore s’étonner que la copule, par familiarité, « copulation » se décline étymologiquement en  « lien, union », « lien moral », « union dans le mariage » ? Car l’union est lieu de fusion au gré duquel peut s’éprouver la dimension unique de la totalité.

   Avant notre naissance, après notre mort, seuls lieux d’une totalité, d’une infinie virtualité à laquelle rien ne saurait nous soustraire. En-deçà du cosmos, au-delà du cosmos, nous sommes d’illimités chaos auxquels l’on ne peut rien retrancher, rien rajouter, sauf l’étincelle créatrice qui présidera à notre venue, nous arrachant à l’illimité pour nous remettre aux forceps du limité : forceps du corps, de l’esprit, des actes qui nous consignent dans une étroite geôle. Car, jamais, existant, nous ne sommes libres de nos choix, de nos orientations, de nos décisions. Une étoile au-dessus de nos têtes fixe le chemin de la destinée. Comment pourrions-nous en différer la cruelle loi ? Au regard de tout ceci, l’homme est habité de cette nostalgie antéprédicative au gré de laquelle il était cette essence libre de soi, ce trajet sans origine ni fin, cet événement sans fondement, cette traversée entre des rives hypothétiques. Il n’était nullement aliéné. Le désordre était sa voie. Dès lors où l’ordre - de la naissance -,  s’institue comme seule condition de possibilité offerte à l’esquisse humaine, il lui est enjoint d’en suivre l’irrémissible trace.

   L’acte d’amour est le seul par lequel rejoindre cette mythique androgynie, cette dyade fusionnelle entre Soi et ce qui n’est pas Soi, c'est-à-dire créer un monde dont on est, tout à la fois, le centre et la périphérie. L’acte manducatoire de la mante religieuse n’a d’autre signification que de reprendre, par le biais de l’oralité, cette totalité qu’elle a un instant connue : principe mâle fusionnant dans le principe femelle. Syncrétisme des tendances centrifuges, jonction dans un identique nucléus d’un divers éparpillé qui consent enfin à découvrir la puissance assemblante du germe, de l’origine, manière d’alpha et d’oméga en dehors desquels tout n’est que confusion et perte d’horizon humain.

   De deux solitudes fondées sur le socle de « l’Homo egoïtus », la copule - cet extraordinaire médiateur -, métamorphose ce dernier Homo en « Homo altruitus » ou « Homo androgynus », ce nouvel être ubiquitaire qui EST (copule), ici et là, en l’Amant, en l’Amante, une seule et même réalité. La copule « EST » a accompli ce que rien ne saurait mener à son terme, cette ambivalence, cette équivoque qui trouvent dans l’union l’effectivité de leurs propres ressources, tout en un, cette nostalgie de l’être primitif que nous fûmes, loin là-bas, dans ce fourmillement indéchiffrable du chaos originel, où tout principe se donnait tout uniment mâle et femelle indistincts, un feu y était inscrit de toute éternité qui allumait notre propre cosmos. Oui, c’est bien cela, l’Amour EST ce convertisseur qui exile de Soi en l’Autre afin qu’une liberté et une vérité soient connues. L’Amour n’est que ceci, liberté, vérité ou bien n’est qu’un simulacre, un miroir aux alouettes ivre de son propre mouvement. Le coït, en son éclair, est cette révélation qui ouvre un ciel. Alors, l’espace d’une brève éternité, pouvons-nous dire : « Le ciel EST bleu ». Aussi bien aurions-nous pu énoncer : « L’Amour EST beau ». Mais, ici, nous nous heurterions aux limites de l’expression, destin de toute tautologie ! Ambiguïté de la condition de l’homme, de la femme, condition qui ne trouve son accomplissement qu’à ignorer le sol propre de sa constitution. C’est toujours un ailleurs qui fait signe depuis le nom d’Amour. Un chant de Sirène.

   Comment conclure sans en appeler à Spinoza et à sa formule célèbre : « Post coitum animal triste », que l’on traduit habituellement par : « Après la jouissance vient la tristesse », ce qui semble indiquer qu’à tout état paroxystique atteint dans la volupté succède un blues post-coïtal qui semble constituer le fondement abyssal de toute affliction durable. L’accablement serait donc directement proportionnel au degré du plaisir atteint dans le processus à son acmé. Cependant si cet adage mérite notre reconnaissance, reprochons-lui d’occulter une partie du problème puisqu’il fait mine d’oublier « l’ante coitum », l’avant-coït qui en est le logique pendant. Peut-être même l’avant-coït serait-il plus marqué de l’empreinte d’une profonde mélancolie pour la simple raison, qu’à l’encontre du post-coït, il ne peut se référer à un souvenir qui viendrait, jusqu’à lui, apporter des fruits déjà cueillis. L’ante-coït porte en plus le poids indéfectible d’un acte à venir entouré du mystère des choses inconnues. Belles ou inquiétantes. (Je pense, écrivant ceci, au tableau « Les muses inquiétantes » de Giorgio de Chirico. Ces muses aux têtes oblongues sans yeux ni bouches - ces antres du désir -, aux robes longues et marmoréennes - ces nobles projections libidinales -, qui dissimulent peut-être une sexualité congelée.  Je songe au vide métaphysique, à la géométrie abstraite selon lesquels ces personnages féminins se donnent à voir. Comment ne pas avoir « la chair de poule » dans le mouvement même d’un désir anticipateur de supposées voluptés ? Sur des « falaises de marbre » ?)

    La seule temporalité qui conviendrait à la prolongation indéfinie d’un état de jouissance serait celle uniquement du « per coitum », à savoir d’un acte maintenu bien au-delà de la conscience humaine, suspens s’alimentant à sa propre source sans que jamais ne s’obombrent les nocturnes angoisses d’un avant et d’un après. Nous sommes des êtres du présent ! Sans doute la seule vérité. Là est la demeure de la copule EST. Présence du présent. Avant : néant. Après : néant !

 

 

 

 

 

 

 

 



 

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3 août 2020 1 03 /08 /août /2020 08:15
« A la recherche du temps perdu »

               Ketkes Magazin

 

 

***

 

 

   « Ou bien un vieil homme accepte d’être ce qu’il est, c'est-à-dire ce résidu pitoyable de soi-même, ou bien il n’accepte pas. Mais que doit-il faire, s’il n’accepte pas ? Il ne lui reste qu’à feindre de ne pas être ce qu’il est ; il ne lui reste qu’à recréer, par une simulation laborieuse, ce qui n’est plus, ce qui est perdu ; à inventer, jouer, mimer sa gaieté, sa vitalité, sa cordialité. A faire revivre son image juvénile, à s’efforcer de se confondre avec elle et de la substituer à soi-même ».

 

Milan Kundera - « Le colloque » - Risibles amours

 

*

 

   Quelque part, peut-être du côté de Krasnoïarsk - ce mot imprononçable, claquant à la force de ses occlusives, s’éraillant, s’écorchant  à la rudesse de ses vibrantes - quelque part dans un coin reculé de campagne - les ilots de l’Ienisseï s’aperçoivent dans le lointain -, dans une bicoque de bois et de ciment par où s’infiltre l’air sec de la Sibérie, vit un couple de retraités - la « retraite de Russie » ? -, dans le plus pur des dénuements qui se puisse imaginer. La saison, quelle est-elle, sinon celle d’hiver avec sa bise rigoureuse ? Chute infinie d’un fin grésil, jour avare qui peine à franchir la vitre, rampe à l’intérieur, pareil à un animal blessé à la recherche de son dernier refuge. L’air, au dehors, a la densité d’un lourd chagrin, la texture serrée d’un destin qui ne connaîtrait le lieu de sa prochaine aporie. Parfois, lorsque le temps se radoucit, des épingles de pluie percutent la dalle de verre, y semant le lourd lacis de l’ennui. Dedans, l’air est à peine plus chaud. Un genre de langueur, d’atonie, qui figent et contraignent à demeure. Ne pas bouger est supplice. Bouger est donner corps à une atmosphère glacée qui étreint les corps, les désespère, les conduit à l’inertie pierreuse des momies.

   Sur un antique canapé que recouvre un linge imprimé, deux vieux sont assis qui ne savent plus ni leur âge, ni le lieu de leur naissance. Leur mémoire est enkystée, sorte de roche gélive qui ne parvient plus à assembler, en une pelote logique, les événements du passé. Le passé est si loin qui fait son bourdonnement, sa vibration de frelon contre les nervures sidérées d’une feuille. Deux double faisceaux de brume sortent faiblement des narines, ponctuent le vide d’un rythme si assoupi qu’il pourrait bien s’éteindre d’un moment à l’autre dont nul n’aurait été averti. « Trois p’tits tours et puis s’en vont », comme dans les jeux d’enfants, comme dans les comptines qui égrènent le temps de leur touchante complainte. « Trois p’tits tours », comme on dirait « une valse s’épuise et échoue à girer ». Le constat que tout mouvement humain, par essence, est infiniment corruptible, soumis aux joutes temporelles. Elles sont intestines qui avancent de l’intérieur selon la logique d’une néantisation. Mesure du rien.

   La vie est un château de sable où cogne le flux de la déraison et, bientôt, le haut donjon qui lançait vers les cieux l’étendard de sa gloire, n’est plus que cette incompréhension grise pliée sous les rayons du couchant. Des gamins dans la force de l’âge, dans la vigueur de leur sang, fouetteront de leurs pieds cette prétention à vivre dont ils ne percevront même pas le tragique sous-jacent. Eternel jeu de la jeunesse qui teste l’amplitude de sa puissance dans la capacité à tuer, à détruire. Tout combat contre une armée de doryphores, un essaim de mouches, une procession de fourmis est affirmation de soi à l’encontre du monde, de cette altérité qui est toujours perçue comme limitation de l’ego, de son possible embastillement. Je vis de faire mourir les autres, de les condamner à trépas, de les réduire à l’engourdissement définitif.

   Ce dont les gamins témoignent dans leur violence gratuite : cette « volonté de puissance » nietzschéenne qui lance la force de Dionysos contre la candeur d’Apollon. L’existence est tissée de cette dialectique qui valorise les forts au détriment des faibles. Jeunes, nous sommes des forteresses inexpugnables, vieux nous prêtons nos flancs de peau et de chair aux boulets qui en fissureront la fragile architecture.

   Kundera - ce fin explorateur de la psyché humaine -, nous indique deux voies pour faire face aux attaques de la vieillesse : ou bien accepter avec fatalisme la lourde charge des ans, courber l’échine sous les fourches caudines, ou bien se livrer à l’illusion qui fera de soi le porteur d’anciens emblèmes - beauté, jeunesse, énergie, rayonnement -, dont il ne demeure plus que quelques oripeaux battus par le vent acide de la folie. Oui, de la folie car toute dépossession entame inévitablement la royauté de l’homme, le faisant passer, successivement, de l’état de suzerain à celui de vassal et, bientôt, à celui de miséreux, cette condition si proche d’une perte de conscience ou bien de son altération.

   Dans le portrait d’un vieillard acculé par les ans, que reste-t-il de sa splendeur ancienne, sinon cette spoliation du corps et de l’esprit soufflant dans l’enceinte du corps à la façon d’un vent mauvais ? Les deux « solutions » pointées par l’auteur de « La plaisanterie », ce livre plein d’humour et de tragique liés - l’un ne peut s’exonérer de l’autre -, sont également indigentes. Toujours il s’agit de « faire semblant », de mésuser la loi existentielle,  c'est-à-dire de s’arranger avec la réalité et, en définitive, avec la vérité. Il semblerait que le mensonge soit le « cache-misère » dont le grand âge se doterait afin de métamorphoser sa perte abyssale en un gain qui soit acceptable. Ceci se nomme « hypocrisie » ou bien « mythomanie », à savoir s’inventer un présent  à la mesure de ses propres désirs, doué des mérites et des vertus dont, par nature, à l’instant même de son crépuscule, l’on est dépossédé. Il n’en reste que d’étiques tessons, bribes d’archéologie qui ne disent rien tant que leur propre détresse. La source de la joie est tarie et bien des veines sont têtues qui n’indiquent aux baguettes des sourciers qu’une glaise dure d’où ne sourdra jamais qu’une interrogation, nulle réponse.

   Alors, comment faire son inventaire à l’âge du déclin ? Comment ne pas tourner indéfiniment dans le sol de sa vie métamorphosé en ornière sans perdre jusqu’au sens qui nous fait hommes debout ? « La vieillesse est un naufrage », disait De Gaulle rejoignant en ceci l’amère constatation d’un Malraux dans « Les chênes qu’on abat », genre d’éthique de la disparition. Une grande douleur nous saisit, en même temps qu’un immense respect doublé d’une révolte intime devant cette mort qui, avant de s’emparer de notre être, commence à moissonner consciencieusement les têtes chenues, goût avant-coureur de plus riches agapes. Et Victor Hugo, écrivain de « La Légende des siècles » - pourrait-on mieux connaître le « ton fondamental » du temps ? -, nous dit-il autre chose que le tragique qui traverse l’avant-nuit de toute condition sur Terre ?

 

« Oh! Quel farouche bruit font dans le crépuscule

Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule!

Les chevaux de la mort se mettent à hennir,

Et sont joyeux, car l'âge éclatant va finir »

 

   De façon à ne pas demeurer dans la nomination péjorative de « vieux » - c’est pourtant ce prédicat qu’employait Alphonse Daudet dans ses pages des « Lettres de mon moulin », avec beaucoup d’affection et de reconnaissance pour circonscrire ce moment de la vie -, offrons à ces deux touchants personnages des prénoms tout droit venus de ce pays du froid qu’est la Sibérie : Nikolaï et Olga. Donc Nikolaï et Olga sont dans leur isba, regard perdu dans le vague - leur passé commun ? -, têtes légèrement inclinées, dos voûtés comme sous le poids d’un chagrin qui les dépasse et les contraint à ne voir du paysage que le sol armorié semblable à des tesselles. Mais qu’aperçoivent-ils donc dans cette curieuse mosaïque ? Les jours anciens ? La rencontre ? Les amours ? Le mariage ? Les enfants ? Le travail dans les champs ? Que voient-ils qui les aimante et en même temps exténue leur regard ? C’est une telle avalanche d’images, d’impressions, de sensations, de joies éclatantes, de chagrins durables, UNE VIE ! Quelle gerbe d’étincelles ! Quels feux de Bengale ! Quels nuages lourds et noirs amoncelés au-dessus des têtes !

   C’est comme un carrousel, une montagne russe ( ! ) avec ses hauts sommets, ses descentes vertigineuses, la lourde toile qui se plaque sur votre nuque - on en profitait pour s’embrasser à l’abri des regards ! -, puis se déplie et vous recevez en plein visage les éclaboussures de la lumière, vous apercevez les barres de néon qui clignotent, peignent vos vêtement des teintes de l’arc-en-ciel, vous entendez les flonflons de la fête, les bruits de cymbale, le cuivre des trompettes, le tournoiement incessant de la Grande Roue - est-ce la métaphore du Destin ? - vous descendez, Nikolaï, Olga, main dans la main des Montagnes Russes, vous titubez un peu, comme grisés par les mouvements, les taches de couleur, vous jouez à la Tombola - une fois vous gagnez, une fois vous perdez et vous vous réjouissez pareillement du gain, de la perte -, vous allez en courant, vous faufilant parmi la foule joyeuse, jusqu’à la Confiserie emplie de mille merveilles, vous sautez comme des cabris, vous êtes un peu fous, c’est une telle ambroisie la jeunesse et puis, elle est inépuisable, toujours un jour vient après l’autre, une joie enchaîne l’autre, une surprise pousse une surprise qui précède un événement clair, lumineux, il y a tant de choses à voir, prendre, connaître, éprouver, archiver dans le musée vivant de la tête, ça fait des tintements, des pliures vives, des allers et retours des sauts de carpe, des saltos, des tonneaux, des boucles, des vrilles, des chandelles, des nœuds de Savoie, vous en avez le corps tout chaviré, Olga, Nikolaï, vos mains s’étreignent, il ne faut pas se perdre, vos doigts sont moites, d’amour et d’impatience mêlés, vous voudriez manger toutes ces belles choses que la vie vous tend à profusion, dans une manière d’intarissable corne d’abondance, oh, oui, ça éblouit, oui ça aveugle, oui ça fait son tintamarre jusque dans le moindre repli de peau, vous sentez le fourmillement au creux de vos reins Olga, vous sentez la vigueur dans la graine de votre ombilic et, Olga-Nikolaï, Nikolaï-Olga vous êtes cette figure immensément réversible, ce miracle hauturier qui cingle vers l’horizon de l’existence sans même sentir la houle, sans éprouver le moindre haut-le cœur, sans ressentir en quelque endroit de vos singulières personnes l’attaque sournoise d’une maladie, le canif d’un chagrin, le frein qui ralentirait votre progression, les obstacles n’existent pas, vous vous en moquez Olga-Nikolaï et vous avez bien raison, croquez dans la vie à belle dents, dites comme Ferré, (si vous l’aviez connu ), : « Moi j' vois s' faner la fleur de l'âg' / Merd' à Vauban » et n’oubliez pas, la fête, ça court autour de vous, ça plaisante, ça se bouscule, vous savez comme à l’entrée du cinéma dans les années d’autrefois, on n’avait que ça, mais quel bonheur alors de voir s’agiter sur l’écran avec plein de brindilles qui sautaient, Gabin, Michèle Morgan et puis « Quai des brumes », imaginez seulement et faites un peu les acteurs :

 

Nikolaï : « T'as d'beaux yeux, tu sais. »

Olga : « Embrassez-moi. » (Vous l’embrassez)

Nikolaï : « Olga ! »

Olga : « Embrasse-moi encore. »

  

   Vous voyez, Olga, soudain, elle est passée du « Vous » au « Tu », vous ne croyez pas que c’est plutôt bon signe ? Et puis on ne sait jamais où ça peut s’arrêter ! Alors, allez jusqu’à la confiserie, Nikolaï, offrez-lui cette belle « pomme d’amour » rouge rubis si brillante, nappée de sucre, elle est symbole d’union, de feu, de plaisir, de désir. Oui, succombez au désir de posséder la pomme, de posséder Olga, Nikolaï. Oui, Olga ne demeurez sur ce baiser qui vous a mis le carmin aux joues. Demandez- lui plus à Nikolaï. Regardez ses yeux, ils pétillent d’envie. De croquer dans la pomme, de croquer en votre chair, ce diamant qui ne se retient qu’à mieux s’offrir dans le luxueux écrin de la rencontre.

   Vous vous souvenez, maintenant, après cette fête vous étiez rentrés dans l’isba. Un feu flambait  derrière la vitre du poêle. L’eau chauffait dans le samovar avec un bruit de crécelle. C’est curieux, tout de même, cette participation des choses aux moments singuliers de notre vie ! On dirait qu’ils se doutent de l’imminence de l’événement. Vous vous êtes assis côte à côte sur ce canapé d’aujourd’hui qui était neuf, fringant tel un jeune cheval. Nikolaï, vous avez versé avec la lenteur que requiert toute intrigue sur le point de révéler son être, le thé noir dans les tasses. Sa fragrance entêtante, épicée, musquée, prélude d’un rapide bonheur, vous enivrait tout comme elle faisait tourner la tête de votre conquête. Vous avez bu lentement, comme pour un cérémonial, avec attention, avec crainte, avec le plaisir anticipateur d’un futur riche de promesses. Vous adressant à nouveau à Olga, vous avez réitéré la phrase magique :

   « T'as d'beaux yeux, tu sais. »

   « Embrasse-moi encore. » a répliqué Olga.

Sa voix avait la modulation d’un violoncelle qui aurait vibré au chœur d’une crypte. Vous vous êtes aimés, là sur le canapé. Le feu jetait sur vous de brèves lueurs que vos corps reprenaient au rythme souple d’une danse. C’était pur bonheur. Ravissement. Extase. Mais combien les mots sont vains pour traduire l’intraduisible. Trop rutilants, trop pleins, trop esthètes. Voyez-vous, il faudrait les faire réduire à petit feu, en faire un concentré, une essence et les humer comme on le fait d’un parfum rare. Ou bien les dessiner en corolles. Ou bien les faire se lever selon une chorégraphie.

   Cette valse sous les lambris de l’isba vous la portez encore en vous tel un nectar des plus précieux. Non, vous n’avez rien oublié. Si vos têtes sont absentes, vos corps, eux, n’ont pas renoncé à se souvenir. Quelque part ils dansent et, jamais, ne s’arrêteront. Même la mort n’interrompt ce somptueux ballet. C’est de l’ordre d’une idée. Dès que c’est lancé, cela poursuit le long voyage de la signification, ça brille quelque part au firmament ou dans le ventre fécond de la terre. Cela s’étoile. Cela fait de longs rhizomes qui tapissent le sol de leur vibrante énergie. Vos mains si humblement réunies, vos attitudes si hiératiques ne traduisent que ceci, cet amour qui vous a traversés un jour, qui continue son sabbat, peut-être en dehors de vous puisque la faiblesse vous a gagnés, mais nullement l’amnésie. Toujours un bourgeonnement d’une rumeur ancienne qui fait son poème alentour de vos consciences. Refusez donc que votre attitude commune ne puisse recevoir que le qualificatif « d’affliction », de « perte », de « désolation ». Vous méritez mieux que ceci. Votre vie ancienne témoigne pour celle qui vous visite aujourd’hui. Peut-être n’aurez-vous « l’insolence » de proférer ce salutaire « Merde à Vauban » du saltimbanque aux cheveux fous, à l’âme généreuse, cette révolte libératrice (tautologie, évidemment !), cependant, sentez en vous cette résurgence actuelle de ce passé qui vous appartient en propre, dont nul ne peut vous dérober la présence, soyez « tout amour, rien qu’amour » dans cette chair qui flétrit mais ne renonce nullement.

   Réalisez l’unique tour de force dont votre flamme intérieure - fût-elle vacillante -, témoigne encore et faites mentir Kundera, ce brillant écrivain dont la posture, comme tout intellectuel est, avant tout, conceptuelle, à savoir prétexte à réflexion, ce que beaucoup prennent pour argent comptant au risque que leur solde mental soit éternellement débiteur. Vous, Olga, vous, Nikolaï, pour la simple raison qu’un jour, vous avez connu la liberté, atteint la pointe d’une vérité - l’amour en son exception -, souffrez donc d’endurer encore  cette « heureuse blessure ». Elle vous sauvera de bien des déconvenues. Vous ne serez ni « résidu » de vous-mêmes, ni exilés de vos êtres. Vous serez d’un seul empan de vos consciences vives, ce baiser qui, autrefois vous chavira et vous constitua homme, femme dont rien ne pourra vous être retiré.

   Allumez le poêle, faites chauffer l’eau dans le samovar. Bientôt le thé noir coulera dans ces mêmes tasses qui, antan, virent le scellement de votre union. La mémoire est un tel prodige que, dans une seule et même condensation du temps et de l’espace, vous serez les Olga-Nikolaï de la fête foraine, ceux, ici et maintenant que le souvenir féconde, ceux enfin que visitera ce futur qui n’est jamais que ce présent qui se prolonge. Vous n’êtes QUE votre temps, mais TOUT votre temps. Passé-présent-futur dans l’imprescriptible expérience que vous en avez eu. Personne ne vous ôtera ce privilège. Être est être-Soi jusqu’au bout ! Vivez jusqu’à l’indicible l’exception que vous êtes. Nul ne pourra en revendiquer la possession. Possédez-vous donc à l’infini du temps, au propre comme au figuré. Jamais votre jeunesse ne sera si éclatante !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 juillet 2020 7 19 /07 /juillet /2020 08:35
Maja issue du silence.

                     « Les choses en face ».

                    Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Le silence venait.

 

   Au début, elle ne disait rien, se tenait dans l’emprise de soi, se dissimulait à même sa fuite dans le jour qui venait. Parfois elle murmurait entre ses douces lèvres couleur de romance : « Tout est silence qui vient à nous ». Et le silence venait à elle sur ses pattes de cristal. Elle demeurait là, dans l’intervalle libre du temps, et sa peau grésillait d’un désir opalescent, celui d’être pure transparence à soi. Sa conscience elle la voyait se dessiner dans le gris des murs et elle se percevait à la manière d’une brume posée à l’entour des choses. Son esprit elle le sentait voleter si près de sa membrure de peau qu’elle en éprouvait le souffle sublime, cette élévation de cendre dans l’air tissé d’absence. Son âme était cette manière d’oiseau blanc aux ailes largement éployées qui glissait dans le vide et le partageait en deux zones distinctes qui se valaient, blanc sur blanc et plus rien n’avait lieu que ce mystère cotonneux livré aux caprices du vent.

 

  Autre que soi. 

 

   Elle disait : « Je vois mon en-deçà de lumière éblouissante ». Ses yeux enduits de givre elle les laissait flotter en direction de son passé immédiat, elle leur intimait l’ordre de se dissoudre, de se fondre dans les oubliettes de la mémoire. Car il fallait l’amnésie, car il fallait l’indistinction de sa propre origine, le cotonneux des limbes, l’effleurement des choses anciennes telle une palme flottant dans le tissu du rêve. Il fallait être soi tout en étant autre que soi, cette libellule irisée touchant le miroir de l’eau de l’extrémité d’un songe immaculé,  cette couleur neutre de source que caressaient les aulnes de leur discret feuillage, cette diatomée faisant dans les plis de l’eau son magique diamant. Tout ceci, cette indécision du réel à son endroit, il était nécessaire d’en poser l’exigence sous peine de devenir étrangère à son propre destin. Oui, on n’était vraiment que cela, une absence se levant d’une autre absence qu’un vide attendait à partir de sa béance infinie.

 

   Cette illisible marée.

 

   Car les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, les minutes fondaient et brillaient telles des gouttes de rosée, les secondes frémissaient à l’idée même de leur propre chute dans un puits sans fond  qui ne laissait entendre que sa circulaire vacuité. Tout était cercles gigognes, le cosmos, les étoiles, les planètes, les villes, les habitats, le foyer, soi dans le foyer et ce point illisible que l’on devenait à seulement agiter ses pensées à la façon des clochettes du fou livré à sa propre déraison. Mais que voulait donc dire « exister », s’exhausser du néant alors que l’on ne faisait que sauter sur place dans sa tour d’ivoire, que s’agiter dans sa geôle de chair, que flotter dans ces rivières de sang et de lymphe qui étaient les lacs par lesquels nous venions à nous dans cette illisible marée ? Toujours des reflux succédant à des flux, toujours des effacements  usant les signes tracés de nos menus événements. Et soi dans le corps menu et questionnant du hiéroglyphe, et soi tenu au secret.

 

   Usure du temps.

 

  Elle disait : « Je vois mon au-delà de douce carnation ». Et elle était cette figure marmoréenne,  cette consistance à peine issue de l’imaginaire. Elle se créait à mesure qu’elle se pensait. Un bras invisible d’abord comme s’il avait décidé d’appartenir au passé, de conserver le luxe d’une non-apparition. Puis le linge souple des cheveux, cette rouille si discrète pareille à l’usure du temps. Puis le visage d’albâtre éclairé de l’intérieur, étrange photophore disant la vie intime, l’attitude méditante, la réserve dans la déflagration lumineuse du jour. Puis le grain de terre de l’aréole dessinant déjà les lèvres de l’enfant ou bien de l’amant s’immolant à même la douce ambroisie. Puis la pente déclive du torse que troue avec minutie l’infime mare de l’ombilic.

 

   Être en son éclosion.

 

   Puis le triangle du sexe, cet à peine renflement d’une puissance en attente, ce ressort discrètement replié, cette catapulte qui exulte depuis le lieu de sa révélation. Il y a du feu. Il y a du solaire. Il y a un rugissement de lave mais dans le repli de la confidence, dans la luxure qui retourne son gant et fomente son proche assaut, sa libération soudaine. Puis la longue plaine des cuisses s’évanouissant dans les ombres, se dissimulant dans la moiteur des ténèbres. Le bras, lui, est affecté d’une pleine réalité, il demande l’action, il contient la caresse, il appelle la main qui tiendra le pinceau, le crayon, la plume qui feront surgir le langage. Oui, tout est dit ou presque d’un être en son éclosion. La fable ne fait que commencer, en attente des événements.

 

  

 

 

Maja issue du silence.

             La Maja desnuda (1790-1800).

                     Francisco de Goya.

                   Source : Wikipédia.

 

 

  

   « Je suis la Maja nue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja nue ». Et c’est le tout de Goya qui se laisse approcher. Cette peau nacrée si sensuelle, ce regard direct, cette franchise, cette certitude d’être auprès du monde sans distance. La Maja nue nous parle de vérité, tout comme l’œuvre ici abordée le fait en sa partie gauche qui s’absorbe entièrement dans cette si belle nappe de lumière blanche. Ici, nulle afféterie, nulle affabulation, nulle progression biaisée qui viendraient dire la mesure de la fausseté, de l’illusion, de la mascarade. Tout est VRAI dans le rayon d’un regard unique, scrutateur d’une clarté sans partage. Ici, rien n’est dissimulé et Naja s’offre telle la réalité qu’elle est, sans reste, sans discours paradoxal, ambigu qui viendrait en ternir l’immédiate parution. L’évidence est ce surgissement à soi que rien ne vient altérer. Nul traître dans les coulisses qui viendrait compromettre le luxe du spectacle. Maja est offerte pareillement à un fruit, une pomme de Cézanne dans le saisissement d’une nature morte.

 

   Totalité indivisible.

 

   Mais, ici, « nature morte » ne signifie nullement une nature qui aurait atteint le degré irrévocable d’une finitude. Bien au contraire c’est d’éternité dont il s’agit, de pureté portée en son extrême pointe. La vérité n’a de prolongement que d’elle-même. Elle est une forme entièrement contenue en soi. Elle ne sollicite nul débordement, elle n’est pas une propédeutique qui appellerait d’autres paradigmes pour une connaissance ajoutée. La vérité est autonome tout comme la pomme cézanienne est un monde en soi qui se signifie dans la plénitude. Maja nue est à soi son début et sa fin, son alpha et son oméga, son endroit et son envers. Elle ne demande nul territoire annexe. Elle est totalité indivisible et c’est pour cette raison qu’elle nous fascine, tout comme l’image de la sphère délivre son sentiment d’accomplissement dans un absolu indépassable.

 

 

 

Maja issue du silence.

           La Maja vestida (1802-1805).

                   Francisco de Goya.

                  Source : Wikipédia.

 

 

 

   « Je suis la Maja vêtue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja vêtue ». Et c’est Goya qui manifeste une tout autre réalité. Le Jardin de l’innocence est abandonné. Les vertus premières s’effacent. Tout se colore d’une félicité d’or qui dissimule la puissance du corps, sa tyrannie, le feu qui couve et bientôt s’embrasera. La carnation est si visible, cette ombre du désir ! Les bras sont ornés de multiples anneaux de vermeil qui énoncent la tentation. La nôtre en tant que Voyeur. La sienne en tant que Vue et désirée comme pourrait l’être la pomme cézanienne. Mais non dans l’offrande de l’art. Non, dans l’exact contraire d’une donation immédiate de la sensation, dans la pulpe qui croule sous la dent, dans le jus qui cascade dans le tube de la gorge. Cette machine à manduquer la vie !

 

   Cette irréelle réalité.

 

  Habillée, la poitrine est offerte à la mesure de sa fugue. L’abdomen voilé de rouge et de satin est cette aire magique dans laquelle nous glissons sans même nous en apercevoir. Nous sommes dans la geôle que nous tend Maja. Nous sommes en son pouvoir. La plaine du ventre est incisée du sillon de la pure féminité, mais dans l’approximation du paraître et c’est bien cette irréelle réalité qui nous met au supplice et nous tient en suspens au-dessus de l’œuvre. Les deux longs fuseaux des jambes coulent infiniment à la manière d’une voluptueuse aventure dont le cours paraît infini et nous buvons longuement cette liqueur que recueille la double faucille des mules orientales, cette représentation des charmes ténébreux des Mille et Une Nuits.

  

   Commedia dell’arte.

 

   Cette Maja est l’analogue de la partie droite de l’œuvre contemporaine. Elle se dit dans la chair du réel, elle trace ses vibrants prédicats, elle se pare de couleurs, elle est l’instigatrice d’une fable. Autrement dit d’un mensonge. Si la partie gauche et son double, la Maja nue, s’annonçaient comme virginité essentielle, innocence première, langage dépouillé de ses artifices, celle-ci, l’affirmée, la vêtue, la coloriée installent le monde de la fausseté. Tous les attributs y jouent le rôle de masques qui dissimulent la vérité. Univers de la falsification, lieu du mythe, cité de la mystification, Palais des Doges et son cortège vénitien avec les bouffonneries colorées d’Arlequin, avec le libertinage méticuleux d’un Pantalone, les mensonges cruels d’un Polichinelle, les fourberies du valet Brighella, la hardiesse et l’insolence de Colombine,  les vantardises et les fanfaronnades de Scaramouche, en bref avec les ruses matinées d’ingéniosité de la commedia dell’arte, avec les tromperies et les dérobades de l’existence en ses atours les plus fantasques, ses spectacles les plus séditieux, ses voltes et ses faces disant le vrai et le faux dans la même somptueuse énonciation.

  

   Jeu pour le jeu.

 

   Oui, c’est tout ceci que nous dit le triptyque Maja-issue-du-silence ; Maja-desnuda ; Maja-vestida. Comme une histoire d’enfant débutant dans la pure vérité, dans le récit empreint de fidélité, puis sombrant brusquement dans la fantaisie, la mascarade, le jeu pour le jeu, le mensonge pour le mensonge. Eclairant processus dialectique empruntant, chez André Maynet, la contiguïté de la lumière et de l’ombre, chez Goya la successivité de deux toiles jouant en mode complémentaire. Pour un même résultat : nous éclairer sur l’âme humaine, sur ses variations infinies, ses brusques déclinaisons, ses clignotements, ses hoquets de sémaphore dans la nuit complexe du devenir. Arche brillante qui se ternit au rythme de son avancée dans le temps. Etonnante planisphère qui connaît successivement la lumière du jour, puis la densité de la nuit. Pourtant il s’agit toujours de la même planète qui tourne à la recherche de sa propre compréhension. Oui, tout est problème de connaissance. Nous sommes des savants en quête d’eux-mêmes, tantôt dans le blanc, tantôt dans le noir. Telle est notre condition d’hommes, de femmes. Tant et si bien que, parfois, nous doutons même d’exister. « Vérité en-deçà, erreur au-delà … »

  

   « Les choses en face ».

 

   Sans doute faut-il entendre le titre de l’œuvre « Les choses en face » comme une métaphore de cette vérité qui ne fait face qu’à la viser dans la seule optique qui lui convienne, à savoir la pureté d’un regard originel avant qu’elle ne se métamorphose en ces ombres qui la voilent et nous la rendent illisible. Il est encore temps d’ouvrir les yeux. Nous sommes conviés à voir ce qui se présente dans la beauté. Pas d’autre voie que celle-ci.

 

 

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30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 08:13
Rouge écriture.

Lettre rouge.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

Dehors est loin.

 

   A sa table de travail Attentive est assise en retrait du monde. Dehors est loin. Dehors est illisible. Comme si, au centre d’un possible néant, il y avait la vibration d’une conscience puis plus rien qui ne fasse signe au-delà. Un peu comme un caillou perce l’eau de sa vibrante entaille et ne demeurent plus que des rythmes d’ondes concentriques et un immense silence s’alimentant à cette manière de mouvement infini. Dehors. Quel est-il ? Existe-t-il au moins ? Quelle est donc son hypothétique figure ? Peut- être le miroitement d’un lac couleur d’étain cerné des ombres d’arbres décharnés avec la tache blanche du soleil, loin là-bas, pareil à la promesse du jour. Peut-être un immense linceul poudré de gris se perdant dans la fente d’un horizon illimité. Ou bien encore le ruban laiteux d’une rivière entre des rives emplies de brume. Mais qu’importe dehors puisque dedans est si vif, animé, parcouru d’étranges lézardes en forme de joie ? Alors on demeure là, enclos dans l’enceinte de son corps, à l’abri derrière son bastion de chair et l’on écoute sa propre rumeur faire ses va-et-vient, ses subtils allers et retours. On est à l’affût de ses fluides internes. On devine le lent écoulement des fleuves pourpres dans la touffeur des tissus. On devine les perles des larmes identiques à de mystérieux bourgeons en attente d’éclosion. C’est si près d’un sanglot l’écriture. Si près d’un bonheur, aussi, avec ses coups de boutoir, ses sauts de carpe, ses atermoiements, ses disparitions soudaines, ses brusques résurgences. Cela sinue en soi, cela ruisselle avec la nécessité de faire présence et de s’actualiser en mots, de se traduire en images.

 

Praticable lumineux des métaphores.

 

  Oui, en images, ces merveilleuses métaphores qui dressent le praticable d’un lumineux spectacle à même la profération du texte. On écrit : ce sentiment était l’exacte reproduction d’un vent d’hiver, un blizzard balayant la grande plaine semée de neige et, aussitôt, l’on a près de soi, tout contre le roc de son corps, toute cette présence froide, ces congères que l’air lisse de son feu et l’on a la vision agrandie d’une immense dalle de blanc qui lutte pour sa survie parmi la solitude infinie d’une taïga, d’une terre extrême où l’existence devient si étroite qu’elle semblerait avoir été poncée par la rigueur d’un climat austère. C’est alors que le sentiment suscité par l’image gagne les plis de la conscience, que la déshérence se présente telle qu’elle est dans sa confondante verticalité. D’avoir écrit ceci qui paraissait n’être qu’une déclinaison de quelque étrange paysage, voici que la métaphore s’est glissée en nous avec sa puissance de destruction, genre de submersion dont nous serions atteints à la seule force des mots.

 

Mots lissés d’humanité.

 

   Oui les mots sont puissants, redoutables. Oui les mots sont doux, lissés d’humanité, ourlés de plénitude. Ils ne le sont jamais par eux-mêmes comme s’ils étaient dotés, dans leur substance propre, d’une force magique dont ils seraient détenteurs à notre insu. Non, c’est nous et seulement nous depuis le tremplin de notre esprit qui leur insufflons toute la charge dont ils sont de simples révélateurs, phénomènes déployant dans l’espace de la compréhension les spirales d’une énergie toujours renouvelée. Les mots sont nos amis. Ils sont nos confidents. C’est pour cette seule et unique raison que, parfois, dans le silence de l’aube, alors que la pièce est encore livrée aux démons de la nuit, Attentive se saisit de sa plume et trace dans la pulpe généreuse du papier les empreintes des flux qui la traversent et la réalisent en tant que la profonde nature qu’elle offre au monde. Tout repose. Tout est calme. L’air, tout autour de Studieuse est une toile grise dans laquelle faire se lever toutes les humeurs, faire bourgeonner tous les désirs, souffler sur les braises de la passion, aiguiser les fibres de la sensibilité, tisser les mailles d’une impalpable mélancolie.

 

Oui, les murs parlent.

 

   Oui, les murs parlent. Mais ils ne tiennent nullement de discours à l’aune de leur visage de chaux ou de plâtre. Ils sont des réceptacles de ceci qui se dit dans le luxe de l’attente et se dépose, tel un gel, sur la face sombre d’un lac. Etrange vitalisme qui fait de ces figures immobiles, énigmatiques, infiniment muettes, la possibilité d’une présence, la tenue d’un singulier colloque. Que nous disent donc les falaises des murs que nous n’entendons pas ? Nous parlent-elles d’elles, de cette infinie mutité de la matière ? Nous parlent-ils de nous ? Nous parlent-ils des Autres, ces hallucinations, ces étranges masques de cire auxquels nous prêtons notre voix, auxquels nous confions la grâce d’une mobilité, que nous fécondons à la mesure de notre pensée ? Mais ces bizarres hiéroglyphes, ces caractères dignes des graphies des anciennes langues sémitiques, ces assemblages de signes, ces conflagrations de barres et de points, ces jeux de monogrammes et de trigrammes ne sont-ils de simples illusions dont notre raison se contente afin de rendre vraisemblable une présence qui, peut-être, n’a pas lieu d’être ?

 

Faire surgir l’altérité.

 

   אחר : « autre » en hébreu. Cet autre qui devait d’emblée être familier, c’est du moins ce que nous pensons, voici que son étrangeté, אחר, nous atteint en pleine face à la mesure de son opacité naturelle, de son inintelligible graphe qui non seulement nous déconcerte, nous désoriente, mais nous annihile purement et simplement. Jamais présence étrangère dans sa posture inquiétante ne nous atteint dans une juste évidence, une plénitude dont elle serait porteuse. Nous n’écrivons, peignons, sculptons, aimons qu’à faire surgir l’altérité dépossédée du mystère qu’elle nous oppose comme le fardeau dont Sisyphe est le jouet, c'est-à-dire insuffler dans le vide qu’il est, le néant qu’il cache, la certitude dont nous avons besoin pour le rendre vraisemblable. A nous-mêmes nous sommes le plus souvent un palimpseste illisible, raturé, poncé jusqu’en son ultime trame. Alors, comment l’Autre pourrait-il inscrire sa trace en nous sans reste, sans qu’une coruscante question ne nous atteigne au plein de notre intime obscurité ? Comment ?

 

Ecrire dans la citadelle étroite.

 

   Ecrire au sein de la chambre noire c’est confier son être au vertical abîme de l’autisme, c’est entrer dans la citadelle étroite (celle-là même que Bettelheim qualifiait de « Forteresse vide »), écrire c’est biffer le monde dans son entièreté avec ses luxuriantes grappes de présence, c’est se défaire de toute cette lourde et encombrante matérialité, tailler à vif dans la chair existentielle dont on a reçu l’offrande malgré soi, dont on ne peut exprimer tout le suc puisque, jamais, totalité ne nous sera accessible, seulement les fragments épars de glaces flottant dans une éternelle dérive auprès des Princes du septentrion, ces majestueux Glaciers qui nous toisent de leurs yeux vides, nous mettent au défi de comprendre leurs méandres questionnants, de nous introduire dans le lexique pluriel de leurs complexités labyrinthiques. Toujours nous sommes des chercheurs aux mains vides, des icônes aux yeux de diamant dont les pointes se sont retournées et forent sans cesse l’intérieur, tels des trépans fous en quête d’une inaccessible richesse, cet or noir enfoui dans les strates des sédiments.

 

Alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

   Ecrire. Ecrire les couleurs qui font leur continuelle gigue juste derrière la falaise du front, dans l’aiguillage du chiasma optique comme si, de cette subtile géométrie subitement inversée, pouvait naître un retournement des choses, le dehors surgissant dans le dedans, le dedans se précipitant au dehors. Alors il n’y aurait plus de séparation, alors on serait le monde, tout comme le monde serait celui qui l’interroge depuis la nuit des temps. Seul parmi les vivants, le Dasein est celui, unique, qui explore son possible ontologique à même son inquisiteur langage. Si le chiasma était plus qu’un réseau anatomo-physiologique, s’il correspondait à sa valeur métaphorique de retournement, de réversibilité, de passage d’un monde interne à un monde externe, alors il n’y aurait plus d’altérité.

 

Plus langage, plus peinture.

 

   Et, sans doute, corrélativement, il n’y aurait plus ni langage, ni peinture, ni dessin, ni quelque pantomime signifiante à la face de la Terre et l’on pourrait retourner poussière sans même avoir poussé le moindre cri. Pour cette seule raison il nous faut la tension, le contraire, le mur qui dresse devant soi la barrière de son hostilité. Il faut la chambre. Il faut la quadrature aliénante des murs qui, paradoxalement, est le seul gage de notre liberté. Nous ne pouvons être des Simon du désert avec les bras en croix contre la meute de sable jaune et proférer dans l’air qui vibre de chaleur des paroles sitôt effacées que parues.

Ecrire arc-en-ciel.

 

   Ecrire. Il faut écrire. Ecrire en bleu afin de faire naître des Océans. Ecrire en gris et ce sont les sentiments qui naissent dans la cendre native du jour. Ecrire en jaune tout comme le faisait le génial Vincent depuis sa chambre d’Arles et faire éclater les Tournesols de la folie de manière à réveiller les consciences. Ecrire en terre de Sienne et nous voyons paraître cette belle teinte d’argile mêlée d’humus qui récite la fable de notre origine. Ecrire en mauve et c’est le rayon améthyste de l’imaginaire qui vibre depuis son invisible cristal et féconde le lourd réel, le métamorphose en conte de fées. Ecrire en vert pareil à celui de l’émeraude, là où reposent les lourds secrets dans leurs mystérieuses chambres pareilles à des sépulcres sous-marins. Ecrire en blanc pour dire le silence de la beauté et poser sur les yeux des hommes, des femmes les corolles de la paix. Ecrire en noir la tragédie afin que, comme Phèdre, l’humanité puisse s’immoler à la mesure de sa propre douleur.

 

Ecrire en rouge.

 

   Ecrire en rouge, en rouge cardinal, cette teinte si proche du sang ; en rouge cerise ; en alizarine ; en rouge feu, ce signe de la passion immédiate ; en rouge rubis qui, déjà, décline vers la couleur subtile de la rose, cette si belle onction du romantisme lorsqu’il est conduit dans sa nature même, à savoir se vouloir infini, à la recherche de cette belle essence humaine qu’il pose en tant que son pouvoir être le plus propre. Ecrire dans ce rouge si subtil tel que peint par Dongni Hou, cette sublime effervescence, cette quintessence unique parce que, tout simplement, à la limite de quelque aperception. Nous pourrions dire « rouge idéal », comme l’on dirait « Beau idéal » cet indépassable paradigme de l’art antique.

 

La lettre rouge.

 

   La lettre rouge est posée sur la table alors que, tout autour, tout baigne dans une flaque grise (serait-ce le marais des sentiments, tel que, précisément aurait pu l’envisager l’âme romantique ?), la robe d’Attentive est cette longue chape noire couleur de nuit dont même les songes ne sembleraient pouvoir émerger. Il faut annuler le bas du corps. Il faut réduire les désirs charnels. Il faut tout reporter dans l’attitude studieuse de Celle qui écrit. Rien ne saurait la distraire de sa tâche qui est de faire surgir l’une des dimensions de l’art. Les avant-bras ont la teinte de la porcelaine pour dire le précieux de l’écriture (entendons de la peinture), la collerette blanche hisse du reste de l’anatomie la tête éclairée d’une belle lumière spirituelle, la coiffe est sagement rabattue de chaque côté de la tête. Seules s’en échappent quelques mèches rebelles qui contrastent avec l’attitude presque pieuse de la Faiseuse de mots. Toute la lumière converge en direction de la main qui accomplit le geste essentiel de faire paraître du visible là où il n’y a que de l’obscur, du replié, du refermé sur le secret. Habilement la page se continue en long châle carmin, manière d’infini parchemin signifiant en mode visuel ce que le mode intellectif s’essaie à dire en milliers de mots, cette magnificence de l’art qui toujours s’écoule tel un fleuve vers son estuaire et semble renaître avec le cycle naturel de l’eau à la manière d’un Eternel Retour du Même. Oui, d’un éternel retour… L’art est toujours renaissant là où la beauté s’éclaire.

 

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6 juin 2020 6 06 /06 /juin /2020 08:05
La douce cruauté du monde

                    Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

« Dans ce monde cruel, c’est courage

que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse » - DH.

 

*

 

   Ce qui, dans un premier geste de la vision, nous questionne au plus près, c’est cet étrange rapport d’une douce Jeune Fille et du scorpion qui lui fait face, queue dressée en signe d’attaque plutôt que de défense. D’abord, une telle rencontre nous paraît hautement improbable au motif que les scorpions se font rares en nos latitudes, ensuite parce que nous comprenons bien qu’il s’agit simplement d’une image, ou plutôt d’une allégorie dissimulant en soi quelque règle de morale ou de conduite en direction des humains que nous sommes dont, constamment, il faut déciller une vue décidément trop basse. La plupart du temps nous nous comportons à la manière des autruches dont on nous dit qu’elles enfouissent leur tête dans le sable, même si la réalité contredit cette pure décision imaginaire. Mais supposons vraie cette assertion. Combien cette attitude de fuite devant les problèmes du monde reflète exactement la marche de l’humaine condition ! Et l’exclamation n’est nullement de trop. Nous avançons dans l’existence tels des enfants gâtés qui ne supporteraient aucune frustration, ne voudraient voir, dans Noël qui approche, que de somptueux cadeaux accrochés aux branches du sapin, dont ils seraient les uniques destinataires. « Uniques », oui, pour la simple et confondante raison que la mesure de nos egos est si prégnante que rien ne pourrait y résister, même pas les digues les plus puissantes que pourraient dresser à leur encontre, les autres volontés présentes.

   C’est ceci, nous vivons dans un registre d’autarcie si plénier que nous sommes, à nous seuls, des continents qui n’en admettent guère d’autres. Pour cette raison, nombreux sont ceux qui sont à la dérive. Uniques en nos genres respectifs, nous sapons continuellement les fondements de l’altérité, dût-on, pour ce faire, n’en nullement reconnaître l’effectivité. Faute d’accomplir un devoir de morale, nous nous contentons d’en diffuser la douce fragrance à qui voudra bien en humer l’incomparable odeur. Cette fluence se fait à notre insu, manière de diffusion de phéromones pour attirer le ou la partenaire à moindre coût. En quelque façon une générosité, une oblativité distribuées à l’économie, comme quelque chose que nous produirions en excès, peut-être un filin de soie déroulé par un organe excréteur. En saisira l’invisible rayon qui voudra.

   « Innocence » (le nom attribué à cette surprenante vision), est cette belle apparition qui semblerait sortir d’un conte pour enfants, avec plein de délicates fleurs tout autour et de gracieuses frondaisons qui s’écarteraient pour laisser le passage à l’allure parfaite d’une Princesse. La nappe de cheveux est fournie, subtilement colorée d’un blond vénitien. Le visage est de claire porcelaine, identique à celui des poupées ou des Marquises du Siècle des Lumières. Sa main est fine, fragile comme un sarment, mais combien douée d’une disposition à l’accueil, elle qui montre du bout de son index, dans un geste amical, la petite brindille noire courroucée qui se nomme « scorpion » et joue, ici, le rôle symbolique du Mal en sa plus constante érection.

   La robe est bouffante, enveloppante, teintée de sang et de pourpre. La robe est l’étendard des souffrances humaines, le miroir du sang des Révolutions, de celui des pogroms, de celui des enfants qui souffrent et des adultes qui ahanent sous une charge trop lourde pour eux. En son temps, Franz Fanon les nommait « Les Damnés de la Terre ». Oui, ils sont là dans la sanguine, le vermillon, qui s’exaspèrent et rappellent au devoir de mémoire. Faut-il, encore une fois, énoncer ceci : l’homme est amnésique qui n’apprend rien. Ni de la petite histoire, la sienne, ni de la Grande puisque les mêmes erreurs sont toujours réitérées qui conduisent aux désordres irréversibles du monde. Voyez les atteintes léthales faites au climat. Voyez les guerres qui fleurissent ici et là. Voyez le dogmatisme et le fanatisme  politiques, religieux, ils déciment des populations entières et les réduisent à leur merci.

   Oui, cette robe n’est pas simplement une vêture ordinaire, une cosmétique pour dissimuler ou mettre en valeur une plastique humaine. Ne serait-elle que ceci et alors elle ne toucherait nullement sa cible. L’art n’a pas pour fonction première de dresser la stèle du beau devant laquelle des milliers de fidèles se prosterneraient. Non, l’art a aussi et surtout, notamment sous les régimes où la liberté est spoliée, la mission d’ouvrir les consciences, d’instiller en leur sein les questions fondamentales qui doivent percer la sphère anthropologique (l’ego en sa plénitude), l’amener à une vue authentique des choses afin qu’aveuglée par sa propre marche en avant elle ne pratique, lors de chaque saison qui passe, son propre génocide. Cette robe en son écarlate amplitude est une bannière, un cri, un appel à la révolte. On en conviendra, le message est feutré, subliminal en quelque sorte mais il n’en possède que plus de force.

   Certes, Innocence se tient à distance du Mal qui se dresse et la menace. Mais elle n’en tire aucune conduite qui ressemblerait au miroir inversé d’une violence qu’elle destinerait à son vis-à-vis. Bien à l’opposé, son attitude est de douce compréhension et de disposition manifeste à une possible hospitalité. « C’est courage que d’avoir un cœur tendre », nous dit l’Artiste sur le ton d’un humanisme voué à la compréhension de l’altérité. L’image est hautement dialectique qui met en rapport la guerre et la paix, l’affrontement et le partage, la violence et la douceur. Innocence est le contre-type de la factualité humaine originaire, laquelle s’annonce depuis toujours sous les traits de la faute, du péché et de l’idée de pénitence qui lui est associée. Dès le départ les dés sont pipés, l’homme frustré et il n’aura pas de trop de sa vie entière pour réparer le destin dont, en tout état de cause et ceci depuis sa plus tendre enfance, il estimait qu’il lui était redevable des plus précieuses faveurs qui se puissent imaginer. Ainsi, sur cette source fondamentalement négative, tarie en son principe, se bâtit le Principe de l’Ego qui se décline selon les beaux mots « d’égoïsme », « d’égocentrisme », « d’égotisme », auxquels on pourrait adjoindre au titre de quelque néologisme, ceux « d’egophile », « d’egomaniaque », « d’egolatre », et ainsi de suite jusqu’à extinction du lexique.

   Car le problème ne saurait résider en quelque fatalité historique qui déterminerait les hommes jusqu’en leurs actes les plus quotidiens. Il est simplement question du Sujet en sa plus exacte particularité, du Sujet en ses actes déterminés par sa propre volonté. Il n’existe pas d’eschatologie universelle qui porterait en elle les modes selon lesquels l’humanité progresse et s’illustre au cours des civilisations. Non, c’est en l’individu lui-même que se trouve le foyer de toute explication, c’est dans la posture qu’il a face à sa conscience, c'est-à-dire que tout est principiellement question d’éthique et rien que ceci. Cessons de nous dissimuler derrière le paravent de nos inconséquences. Cessons d’affirmer que tout vient de l’autre, de l’ami, du voisin, des institutions, de l’état. Non, tout vient de nous au regard de la pollution, du climat, des luttes fratricides, des mises à l’écart, des discriminations, des exclusions, des ostracismes. C’est au sein même de notre conscience que doit se passer le colloque nécessaire avec notre libre arbitre. En ce XXI° siècle, comme en bien d’autres, mais le mouvement s’amplifie, le régime de la subjectivité gomme tous les autres, si bien que la Vérité, bien plutôt que d’être universelle, son état naturel, est devenue affaire d’individus, de singularités aveuglées par de fallacieux raisonnements. Voyez l’irrationnel qui se diffuse exponentiellement dans la galaxie protéiforme et labyrinthique des nouveaux médias. Ceci est plus qu’affligeant. Il y va, en quelque sorte, de l’essence de l’homme et de ses missions les plus hautes, affectives, culturelles, intellectuelles.

   Bien évidemment telle lecture d’image peut entraîner des significations aussi multiples qu’opposées. Face à une œuvre il ne saurait y avoir une quelconque prémisse interprétative qui jouerait au détriment des autres. Face à cette toile de Dongni Hou, on peut se satisfaire de son contenu immédiatement esthétique et ne percevoir qu’un genre de fable telle celle du Petit Chaperon Rouge rencontrant le loup. Certes, mais limiter l’image à cette posture d’Epinal ne saurait suffire. A preuve la belle citation de l’artiste qui se donnera en conclusion de ce rapide article : « Dans ce monde cruel, c’est courage que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse ».

   Ne serait-ce pas, aujourd’hui, l’exact inverse qui constituerait la trame même du réel ? Mais poser la question ne saurait la résoudre. Sans doute une longue méditation à ce sujet est-elle nécessaire. Suivie d’actes concrets, il va de soi. Tout est là qui attend ! « La douce cruauté du monde » est à nos portes. Mais attention, sous tout énoncé oxymorique, tel le visage à double face du Janus de la mythologie, dorment toujours deux significations contraires, l’une n’étant jamais exclusive de l’autre.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 08:48

 

  Tout ce qui existe et paraît s'alimente le plus souvent à une dialectique du plein ou du vide, du tout ou du rien. Cependant, les choses ne sont pas si simples qu'il y paraît et nous ne saurions nous ranger d'un côté comme de l'autre. A l'évidence, bien qu'issus du néant nous ne sommes pas une "tabula rasa". Que nous le voulions ou non, nous sommes "ensemencés", en attente de germination. De toute les façons quelque chose se produira dont nous serons les spectateurs ravis ou désabusés, c'est selon. Parfois se lèveront les vents mauvais sous lesquels nous inclinerons notre frêle anatomie; parfois tombera une douce pluie nous invitant à nous hisser vers plus d'azur. Tour à tour et selon les humeurs du temps, nous serons inclinés à être. Tantôt dans le manquement, l'absence à nous-mêmes.  Tantôt dans le fleurissement, l'accomplissement d'une plénitude. Il ne dépendra peut-être pas de nous qu'il en soit ainsi, qu'il en soit autrement. Entre ces deux pôles d'égale valeur - le Tout, le Rien -, nous oscillerons continûment, pareillement au balancement des jours, au rythme des marées, à la pulsation du sang dans nos artères. Ainsi va la vie par à-coups, syncopée, éternellement convoquée entre deux rives d'apparition, de disparition.

 

 

 

La Plénitude ou le sentiment de soi.

 

 

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Rembrandt - Le Philosophe en méditation.

Musée du Louvre - Source : Wikimédia Commons.

 

   "La plénitude" : évoquer un tel mot résonne, sinon comme une provocation, du moins comme un genre d'impossibilité, d'utopie qui se situerait hors de notre vision, loin de tout entendement, presque irreprésentable sur l'aire de la psyché. Peut-être pourrait-on l'envisager dans l'ordre des grandes intuitions philosophiques quelque part dans un tableau de Rembrandt, "Le Philosophe en méditation", par exemple.  Car, pouvoir seulement s'inscrire dans  la plénitude, suppose que l'âme ait atteint un état d'équanimité, l'esprit une zone de libre envol, le corps se soit détaché de sa pesanteur mondaine. Prononcer "plénitude" et , aussitôt, d'un même mouvement, nous avons "bonheur"; "épanouissement"; "totalité".

  Or ceci, lors d'un premier examen, ne paraît  accessible dans les limites d'un temps ordinaire, d'un espace familier. Surgir au plein de l'être est un événement d'une telle ampleur qu'il paraît ne pouvoir  se manifester que dans une rareté, une manière de parenthèse de l'expérience anthropologique. Nous disons "anthropologique" pour la simple raison qu'il y faut l'exercice d'une conscience attentive dont ne saurait faire montre l'animal fût-il hors du commun et, a fortiori, la plante livrée à la seule économie de sa photosynthèse.

  C'est donc bien de l'homme dont il s'agit. De l'homme lorsque, délaissant son implication mondaine, son affairement quotidien, il se dispose à accueillir l'ineffable, le transcendant, le sublime. Seuls sembleraient pouvoir  y prétendre, le Philosophe donc, le Saint illuminé par sa foi, le Savant découvrant un nouveau paradigme de la connaissance, le Paléontologue mettant à jour les vestiges immémoriaux de l'aventure humaine, le Scientifique s'approchant d'une vérité qui, jusque là était passée inaperçue, l'Artiste-démiurge créant à la force de son imaginaire une nouvelle vision du cosmos, le Spiritualiste totalement livré à la contemplation du sacré.  Des situations bien évidemment inhabituelles, confiées  à quelques  phares qui dresseraient leur haute silhouette au-dessus d'une nuit compacte affectant la presque totalité de l'humanité. Parlant des "grands hommes", le propos concernant la plénitude devient un genre d'évidence ou, à tout le moins, une condition atteignable.

  Est-ce à dire que, hormis ces  exceptionnelles figures, l'accomplissement d'un temps plein serait hors de portée des Existants ordinaires ? Que ne seraient "élus" que quelques privilégiés doués par nature ou bien destinés par vocation à connaître l'essentiel, sans doute après bien des sacrifices et un laborieux cheminement ? Y aurait-il, à côté de ces expériences existentielles rares, la place pour une plénitude procédant par une manière d'euphémisation du sens, une "approximation" de l'expérience totale? Bien évidemment, non. Du moins est-ce ce que nous formulons avec quelque hâte, pressés de reconduire un tel état à sa charge de beauté imprescriptible. La plénitude, si proche d'un absolu, ne saurait admettre une quelconque hypostase. Cependant, de telles entités ne peuvent se contenter de procéder par la catégorie de la définition. Si le dictionnaire, l'étymologie nous sont un précieux secours afin d'assurer la nécessaire rigueur d'une langue, ils ne sauraient suffire à graver dans le marbre une réalité dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle est sujette à caution. Mais demandons donc au dictionnaire de nous éclairer :

  Le Dictionnaire Larousse définit la plénitude comme l' "État de ce qui est à son plus haut degré de développement, qui est dans toute sa force, son intensité ; intégralité."

  Car, si la plénitude est bien un état, fût-il porté à son acmé, elle ne saurait revendiquer l'exactitude de la science, la précision orthogonale de la géométrie. Toute notion abstraite, par essence, n'accepte jamais de se plier aux lois de la nature ou bien à celles, rigoureuses, d'une physique. Nous sentons bien là, qu'avec de tels concepts, il devient nécessaire d'introduire un jeu grâce auquel tout Existant pourra procéder à une modulation personnelle d'une chose telle que la plénitude afin qu'elle puisse  s'adresser à lui dans un essai de compréhension. De prime abord, avant de nous confier à un telle condition, il nous est d'abord demandé de connaître au plus près, à savoir dans l'ordre de ce qui nous est intimement accordé, de nous saisir de ce qui nous est remis afin que notre relation au monde ouvre l'accès à un éclairement. Or, ceci nous ne le pouvons qu'à la mesure de ce degré intimement personnel dont nous disposons, de cette vue singulière, de cet empan de subjectivité dont nous ne pourrions faire l'économie qu'à renier notre propre essence.

  Parvenir à entrer dans le domaine psycho-affectivo-conceptuel que suppose tout essai de s'approcher de la plénitude nécessitera, sans doute, de procéder par analogie. La plénitude, c'est un état semblable à ceci, à cela. Procéder de la sorte n'obèrera en rien le contenu de ce que nous cherchons à circonscrire mais l'installera à notre portée, dans une manière d'expérience plus immédiatement accessible. Et, en la matière, une notion nous paraît essentielle, celle d'affinité, avec le monde, les choses, le vivant en général, l'homme en particulier. L'affinité est de telle nature qu'elle met en relation, qu'elle place en situation de voisinage philosophique, éthique, esthétique deux pôles qui, par essence, n'ont pas forcément vocation à se rencontrer - l'acide sulfurique et le gypse des "Affinités électives" de Goethe -, mais qui, mis en contact, vont constituer un troisième pôle distinct des deux premiers mais empruntant à chacun les éléments nécessaires à cette nouvelle formulation chimique, à cette nouvelle configuration humaine si l'on parle d'émotions, de perceptions, de ressentis, de vécus. C'est d'un véritable phénomène de participation dont il faudra alors parler : les deux pôles s'entr'appartiennent, partagent ce qu'ils ont en commun, vivent de la même substance, s'alimentent à la même source, s'élaborent sur des fondements identiques. Comment alors ne pas penser au croisement du spermatozoïde et de l'ovule, chacun gardant son autarcie, alors qu'un élément du "troisième genre", à savoir l'embryon fait son apparition à l'intersection des deux processus créatifs.

  L'Artiste, dans sa relation  à la matière se comporte identiquement à la fusion de la gamète mâle dans la gamète femelle, fusion débouchant sur une harmonie parfaite au cours de laquelle se réalisera la coïncidence des opposés, la mystérieuse affinité élective à laquelle s'attachera inévitablement ce sentiment de plénitude à nul autre pareil. L'embryon, l'œuvre, seront cette nouvelle réalité issue de deux ordres différents se confondant en un seul et même mouvement apparitionnel. La métamorphose résultera d'une exacte adéquation entre Sujet intentionnel et objet intentionné. C'est uniquement dans cette coïncidence de soi à soi que l'Artiste pourra donner lieu et temps à ce qu'il a porté au plein jour. Créant, l'Artiste parvient à suppléer au vide originel dont il est constitué - il provient du néant -, par un acte de remplissage de sa propre conscience, cet acte se soldant par l'émergence de l'œuvre, une telle connivence avec le phénomène  n'étant possible que par l'excès de sens dont le créateur est parvenu à se doter intérieurement, dont il fait l'offrande aux Regardants grâce au surgissement de sa "créature" sur la scène du monde, donc hors-de-soi. Mais c'est en-soi, dans le pli intime de sa compréhension du monde  que l'Artiste a réalisé les conditions de possibilité de l'œuvre.

  De plus modestes "créations" peuvent se révéler à tous les Existants dans un ordre d'apparition différent quand bien même les modalités formelles seraient plus modestes. Ainsi le jardinier se révélant à élever des arbres fruitiers, l'ébéniste sculptant sa corniche, l'horloger accordant ses rouages avec minutie, le sportif signant une performance, le jeune enfant façonnant sa première boule d'argile et livrant au monde l'ébauche d'un minuscule cosmos. Dans tous ces menus essais, aussi bien que dans les manifestations du génie humain, c'est parce qu'une conscience est allée jusqu'au bout d'elle-même qu'elle a pu trouver les moyens de projeter dans l'espace cet événement qui était en attente et ne demandait qu'à se déployer.

  Plus qu'une simple question d'amplitude, de quantité, de puissance, toutes notions mettant en jeu des jugements essentiellement quantitatifs ( "plus haut degré",…"toute sa force",…"son intensité" ) , il semble bien que la plénitude s'accorde davantage à n'être qu'une perspective qualitative intrinsèque à l'individu qui en fait l'expérience. C'est du-dedans de lui-même, en son for intérieur, qu'il l'éprouve et en ressent l'étrange pesanteur. Comme une faveur qui ne voudrait dire son nom mais pourrait aussi bien naître de l'inapparent que de l'exceptionnel.

 

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Les cent vues d'Edo - Printemps.

Hiroshige - Avril 1857;

Source : Wikimedia Commons.

 

 

   Par exemple de la contemplation du "Nouveau Mont Fuji à Meguro" tel que représenté par Hiroshige pendant la période de l'ukiyo-e ou "monde flottant" où il s'agit, pour "l'adepte" de "dériver comme une calebasse sur la rivière", c'est-à-dire de se livrer totalement à la beauté de l'instant, d'entrer en résonance avec ce qui fait face, de s'y laisser immerger dans un sentiment proche de celui de la fusion, lequel confond dans un même élan transcendant toute réalité, l'Amour, l'Amant, l'Aimée. Jamais plénitude ne saurait trouver de meilleure métaphore que celle de cette trinité rassemblant dans un même creuset l'ensemble des significations du monde pour ceux qui s'y livrent corps et âme et esprit rassemblés en une seule et même unité.

  Mais il semble bien que l'accession à une telle condition ne soit uniquement attachée à la nature des Sujets et objets mis en présence. La plénitude, en sa valeur universelle, peut aussi bien résulter d'une rencontre fortuite de deux catégories immanentes : la feuille d'automne tombée sur le sol, et le hasard  des pas accomplis par le chemineau qui, la rencontrant (au sens fort du terme) lui procure et se procure un sentiment proche de l'exaltation. La feuille est dans l'homme comme l'homme est dans la feuille : croisement des significations qui affecte, chacun, chacune, d'une soudaine transcendance. La feuille portée à l'incandescence, la feuille devenue beauté, œuvre d'art. C'est alors de ravissement dont il faut parler. La feuille est ravie à sa condition ordinaire, cachée, inapparente, alors que l'homme est porté au-delà de lui-même dans la contrée d'une pure esthétique. La plénitude est ce sentiment de soi avant d'être ce qui hors-de-soi ne joue souvent qu'à titre d'illusion  et que nous essayons de porter au-devant de notre conscience avec une exigence de vérité. Il y faut une intention doublée d'une éthique : notre regard ne sublime le réel qu'à l'aune d'une recherche, d'une authenticité, lesquelles ne vont jamais de soi mais, toujours, dépendent de soi.

   

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 08:02
Vertige d’être.

Photographie : Adèle Nègre.

Nous sommes posés là, sur la pointe des pieds. Nous voulons voir et nous ne voyons pas. Nous voulons saisir et nous ne saisissons pas. Nous espérons mais nos mains restent désespérément vides. Nous cambrons les reins et s’y inscrit un creux étonnant, une manière d’abîme dont nous sentons l’immense vacuité. C’est soudain comme si l’espace qui nous est familier se dissolvait, ne laissant plus paraître qu’une approximation de brume, la texture d’un songe au-delà du songe. Nous sommes si absents à nous-mêmes, si exilés de notre propre monde que nous nous tournons vers toute chose qui pourrait témoigner de notre présence, nous parler le langage de l’abri, du nid douillet dans lequel se pelotonner, de la crique dans laquelle nous nous enroulerions pareils à l’écume arrivée au port qui, depuis toujours, l’attendait. Alors on se fait tout petits, on aiguise la pupille de ses yeux, on écartèle la paume de ses mains afin qu’une offrande s’y puisse déposer dont nous ferons un chemin humain en direction de notre destin. Il nous faut de la vraisemblance, il nous faut du possible, il nous faut de la densité, de la matière, quelque chose qui nous parle enfin de notre réalité, que des fils tissent la trame de Celui, Celle dont nous percevons les traits, mais si estompés, si ténus qu’ils ne sont qu’un murmure, une à peine profération dans la couleur vacante de l’aube. Nous sommes si étonnés d’être dans cette résille de silence qui fait son bourdonnement d’outre-jour.

Maintenant, dans la lumière qui blanchit le ciel, dans le temps qui déplie ses rémiges, dans le carrefour de l’exister qui lance ses anneaux, nous essayons d’être en écho, en correspondance, nous tâchons d’établir des convergences, de jeter des ponts, d’enjamber le doute, de passer outre à l’indistinction, de projeter bien au-delà de notre propre sculpture de chair les grappins qui nous relieront à ce qui fait phénomène, ce sable, cette nuée pulvérulente qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, à mieux nous confondre avec ce rien dont nous sentons les ailes frôler notre visage, le recouvrant du talc du mime, de l’enduit épais qui nous incline à l’immobilité, nous réduit à n’être que de simples témoins de cela qui s’écoule et fait, au loin, ses lacs incompréhensibles, ses mortelles mares d’ennui. Pourtant ce n’est pas faute d’écarquiller les yeux, de dilater la lame de l’esprit, de faire surgir de notre intellect tout ce qui voudrait s’y inscrire à titre de signe, de signification, tout serait bienvenu qui nous dirait la nature de notre architecture, nos coordonnées sur ce carré de terre, les traces de nos pas dans l’argile ductile, comme celles laissées par l’oiseau sur le bord instable de quelque marais. Laisser fût-ce un mince hiéroglyphe, inscrire dans le palimpseste du jour la complexité d’une pensée, la turgescence d’une émotion, le vibrato d’une mélancolie, l’arpège d’un romantisme et tant pis si ce dernier est désuet, à l’odeur de poussière, à la couleur d’absinthe, aux hachures de tracés mescaliniens d’un Michaux, aux milliers de ponctuations, de ratures d’un Cy Twombly ou bien aux graphismes d’un Roland Barthes. Au moins, si nous avions sur nous, au fond des yeux, sur le revers des doigts, comme des taches de henné, sur l’humus de la peau les stigmates et les révolutions des mille griffures qui traversent le monde avec leur bruit de comète et leurs gerbes de feux de Bengale. Oui, témoigner à l’aune d’un simple grésillement, laisser derrière soi son abdomen de mante que l’Aimée aurait boulotté consciencieusement afin qu’une génération pût voir le jour, donc une continuation de soi-même, mince strie dans le sol de poussière. Puis le vent, puis la dispersion mais l’incision est là qui vibre dans les mémoires et fait son chemin inaperçu parmi les consciences humaines. Vivre, c’est simplement cela, faire son gonflement de baudruche, briller un instant dans la rumeur solaire puis procéder à sa propre extinction, bulle de savon irisée que l’éternité reprend comme son bien le plus précieux. Mais alors, direz-vous, pourquoi l’amitié, l’amour, « les travaux et les jours » si la phrase que nous avons écrite se clôt sur ce point final qui ne fait sens qu’à être une aporie, comme la fin d’une farce, le rideau cramoisi qui se referme sur la scène du théâtre, sur l’immense comédie humaine ? Pourquoi ? Parce que l’irisation de la bulle, parce que la parole dont la voix résonne encore dans quelque cochlée attentive, parce que le fruit de nos amours, parce que la poterie qui, un jour, fut le signe patent de notre désir de façonner et de poser notre empreinte sur la fuite immémoriale des choses. Parce que …

Et voici, qu’à peine sortis de ce rêve éveillé, nous nous précipitons dans un autre qui sera une manière de baume, de consolation posée sur de trop vives brûlures. Mais nous demeurerons dans cette marge d’incertitude, dans ce flou dont nous ferons notre prédicat le plus exact. Jamais nous ne nous apercevons, nous qui cherchons l’impossible, autrement qu’à la hauteur d’un reflet dans une vitrine, à la lumière d’un regard, au halo faisant sa tache dans le tain du miroir. Terrible destinée narcissique qui nous soustrait à notre propre conscience d’être autrement que par le faux-semblant, l’artefact, la représentation, la comédie, sans doute le burlesque. Ce que nous voyons de notre présence, une image, une représentation si muable, si fuyante que nous n’en pouvons saisir l’une des esquisses qu’au prix d’un insoutenable effort d’intellection. Car, à vouloir être envers et contre tout, ceci se paie d’épuisement, ceci se solde par une blessure métaphysique si profonde qu’elle tutoie le néant et nous reconduit bien avant notre naissance dans des limbes gris comme la cendre, aussi impalpables, aussi évanescents que la fine brume sur l’air à peine né de la lagune. Alors le temps est venu de regarder cette belle photographie, d’y déceler la trame de ce qui a amené cette pensée, d’y lire peut être la trace d’une simple question venue aux lèvres depuis la naissance du monde, qui se résume à ceci ; qu’est-ce qu’être ? Quelle part y avons-nous ? Pouvons-nous nous assurer d’autre chose que de cette immense vacance dont l’ennui tisse aussi bien la périphérie que le centre ? Vertige d’être est cette interrogation, cette cambrure, cette tension que l’image figée reproduit si bien dans ce suspens qu’elle ordonne et affecte à toute chose présente. Infinie réverbération d’une présence inquiète qui se dit au travers du symbole de miroirs superposés, jouant en mode dialectique, chacun renvoyant à l’autre sa propre effigie questionnante. Tout paraît si irréel dans cette teinte médiatrice, cette approche du gris dans quoi tout naît et meurt à la fois, dans quoi s’inscrit toute origine à même son irréfragable disparition. Nous voyons bien qu’à observer ce qui nous est proposé, nous ne pouvons guère aller au-delà du constat d’une apparition qui, en même temps, pose les fondements de son absence. Alors nous demeurons cois, tout comme des enfants étonnés par le surgissement du monde, ces enfants qui interrogent à vide et auxquels nous ne savons jamais répondre qu’à la hauteur d’une stupeur : pourquoi elle tourne la Terre ? Pourquoi il y a des hommes ? Que devient-on après qu’on est morts ? Ça veut dire quoi le néant ? Pourquoi je suis né ici et pas ailleurs ? Pourquoi je suis un humain et pas une pierre ou un oiseau ? Toute parole d’enfant dessine le contour d’une vérité. Le problème, le seul qui vaille : comment s’en saisir et qu’en faire ? Peut-être, simplement, prendre la pose et se confier à cet œil photographique, symbole évident de la conscience, à cette chambre noire, image d’un clair-obscur à partir duquel faire balancer notre questionnement éternel, entre ombre et lumière. Entre ombre et lumière …

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:37
Qu’apprenait donc ton corps de la lumière ?

         Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   « Les détails qui font « soir » sont les yeux très faits avec plusieurs couches de mascara. Beaucoup de brillant à lèvres par-dessus le rouge. Et des touches de fard « accroche-lumière » sur le front, les pommettes et l'arcade sourcilière.»

 

Le Point - 18 oct. 1976

 

**

 

   Toi que je vois dans la levée du jour. Toi dont je perçois une manière d’écho. Toi qui ne me regardes point puisque privée de regard. Tu surgis, là, tout près de moi dans l’indécision de la saison. Eté se termine alors que, déjà, Automne est là avec sa belle parure prête à éclater, cette profusion de jaunes à l’infini. Soufre appelle sable qui ouvre la porte à auréolin, cette teinte plus affirmée avant que les frimas ne colorent de blanc les branches dépouillées. Oui, tu as bien entendu, j’ai dit « dépouillées », comme l’on dirait « modestes », « retirées », « dissimulées » à l’entaille de la curiosité humaine. Car je dois te dire le luxe que tu offres à ma vue : dépouillement, retirement, dissimulation, cette façon de triptyque dont tu fais le don à ceux qui « osent » t’approcher. « Osent » pour pointer la détermination dont il faut se saisir afin de t’estimer dans tes plus hauts mérites.

   Vois-tu, parfois, lorsque lassé de trop d’écriture - cette lassitude qui sonne comme un reniement -, je décide d’aller faire un tour dans les magasins - ces univers de la dérobade et de la supercherie -, eh bien je me poste à l’angle d’une coursive et observe les allées et venues de ces femmes de la bourgeoisie - elles ressemblent à des mannequins avec leur taille fine, leurs hauts talons, leurs cils pareils à des ailes d’insectes -, et je n’y vois que des ombres humaines, du clinquant, de l’apprêté, du sur-mesure à offrir aux regards qui se voudraient inquisiteurs. Ou même seulement désireux d’approcher qui n’est pas eux, dont beaucoup sont en quête comme de leur part manquante. Cette mince fable de la mondanité, que je viens de tracer, a simplement lieu à poser un contraste, à initier l’aube d’une comparaison. Tu es, toi, la Dénudée, l’opposée de ces phénomènes consuméristes qui ne sont jamais que des miroirs aux alouettes, des conventions du paraître, des déclinaisons serviles de la mode.

   Mais il me faut sortir de ce constat qui sonne à la manière d’un compte-rendu d’entomologiste penché sur le sexe des insectes, décrivant leurs mœurs avec un bel instinct clinique. Mais, sais-tu, toi la Sincère, d’autre approche plus poétique de cette réalité qui nous environne et nous prend dans les mailles communes d’heures si contingentes qu’elles semblent n’avoir nulle fin ? C’est de toi dont il va être question dans l’instant qui suit, délaissant ce vaudeville, ces jeux de dupes dont on nous promet qu’ils sont confectionnés à la mesure de notre bonheur.

   Alors, comment dire le germe d’une beauté simple lorsque celle-ci s’abreuve à une eau si limpide qu’on n’en perçoit plus l’écoulement ? Parfois un jaillissement de pluie dans l’air de cristal. Certes l’ovale de ton visage est tronqué mais j’imagine ce qui, ôté à ma vue, n’en revêt que les plus belles significations. Oui, tes lèvres sont peintes, non dans la provocation ou l’exaltation d’une sensualité, juste le débordement de la vie mais retenu, esquissé, pareil au rougeoiement  d’un fruit dans le secret du feuillage. Et tes bras levés comme pour recevoir l’ablution du jour, à moins qu’il ne s’agisse simplement d’une imitation christique, ne disent-ils ta disposition à l’ouverture, à la révélation d’une réalité sans fard, sans duplicité, tout comme le ciel est bleu, l’eau transparente, le sourire des enfants gracieux ? Aperçois-tu combien il m’est précieux de décrypter en toi ce que d’aucuns considèrent tels de laborieux détails, sinon des faiblesses affirmées ?

   Toujours il est requis, pour être dans l’exactitude d’une visée, de débusquer ce qui, sous l’artifice, résiste et ne se donne, en définitive, qu’à l’examen réfléchi, à la patiente prospection, à l’élaboration alchimique de phénomènes si inapparents, cependant les seuls à constituer un inventaire de ce qui, nécessaire, édifie le socle indéfectible de toute présence humaine. Comme moi, sans doute, as-tu blêmi souvent de n’apercevoir chez les autres que des desseins fortuits qui privilégient l’accident au détriment de la substance pure. Je reconnais, toute exigence d’existence droite est redevable d’une éthique, ce qui suppose volonté et affermissement de l’âme. Et, sans être stoïcien ou bien casuiste, il nous arrive parfois de tutoyer cet espace libre qui nous appelle en tant que lieu de notre propre vérité. Alors plus besoin d’intermédiaires, d’images sophistiquées, de « couches de mascara », d’empreintes de khôl, de rouge cinabre ou bien rubis pour faire briller ses lèvres, tout s’annonce de soi dans l’indicible de l’être.

   Toi dont je ne verrai jamais que l’esquisse colorée sur une toile de lin, toi l’Inaccessible devenue soudain la seule réalité qui m’importe dans cette durée sans nom qui fond sur moi comme la seule perspective possible, voici que tu es en moi, pareille à mon souffle, à mes battements de cœur, à mes sensations les plus intimes. De distante que, logiquement, tu aurais dû demeurer, te voici plus vivante que ma mémoire, plus animée que ma songerie, plus manifeste que le moindre de mes gestes ne pourrait l’être dans le recueil du présent. Ta chevelure noire, cette longue tresse d’eau, cet écoulement vers l’aval de ton corps dont je n’avais guère aperçu l’énigmatique trajet, voici qu’ils m’apparaissent à la façon de la Toison d’Or, et, pareil à Jason, je voyage dans un au-delà empli de mystère qui n’est que le lieu de ma métamorphose dont, peut-être, je rapporterai la vision d’une immortalité.

   Ce que tu m’as apporté, cette dimension d’utopie qui manquait à ma vie afin qu’elle devienne une sorte de mythe - l’homme est toujours en recherche de ceci, n’en discernât-il les lignes de force sous-jacentes à son vécu -, mythe en raison même de notre essence fictionnelle dont le langage est la forme la plus visible. Avançant de concert avec toi - autre mythologie -, je serai devenu, l’espace d’une brève éternité, ce flottement du temps désarrimé de toute servitude. Ainsi dérivent les songes les plus fous, parce que les plus beaux, dans la vacuité  entre  Ciel et Terre, dans la fente prolixe de l’innommé, dans l’intervalle de silence qui sépare deux mots. Demeure en cette viduité qui ne procède encore à ta forme accomplie. Le temps est en toi, hors toute compromission, et s’il devient cet « accroche-lumière » qui fascine tant tes aimables congénères, modèle-le selon les vertus de ton âme, elle seule connaît le chemin de la vérité. Tout autre parcours est d’avance condamné à l’errance. Ce que ton corps apprenait de la lumière : la clairvoyance qui, elle seule, te dispensait de faire la cruelle épreuve de l’in-signifié. Cette chute à jamais !

    

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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