Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 08:57
Où le lieu d’une vérité ?

                    "Poupée brisée".

              Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Là, dans la lumière grise.

 

   Elle est là, fichée dans la lumière grise, légèrement déhanchée à la façon d’une parenthèse, corps longiligne si diaphane - on croirait avoir affaire à une hallebarde de cristal dans le songe d’une grotte -, cheveux couleur de cuivre, attache du cou discrète, ligne en V des clavicules, bourgeons des seins allumés, thorax dans la pure clarté de l’être, œil de l’ombilic à peine refermé, mont de Vénus juste incisé de l’entaille du sexe - le désir y rougeoie faiblement -, colonnes d’albâtre des cuisses, sémaphore rose-thé des genoux, jambes presque illisibles, pieds dissimulés dans des chaussures de ville, tiges des bras sagement placées le long de l’anse du bassin, une main, une seule que recouvre un gant ajouré. Elle est face à nous dans l’évidence de l’heure et son regard est pur qui nous dévisage, plus peut-être, nous enjoint d’y voir plus clair en elle, d’apercevoir ses lignes de fuite, ses revers d’ombre, ses failles imperceptibles que notre conscience parcourt sans même les connaître en tant que failles, l’esprit synthétise si vite les données qu’il ne s’arrête que rarement aux accidents, aux minces crevasses, aux vergetures qui parcourent l’anatomie de leur étrange brisure.

 

   Brisure, vous avez dit brisure !

 

   Mais pourquoi ce mot si dur de brisure s’est-il introduit dans le ruisseau apaisé de notre discours ? Pourquoi la déchirure et soudain la voix se fait dolente, les sons en suspens, la toile du récit se partageant avec son bruit de soie ? D’où vient donc ce lexique arrêté dans la gorge à la manière d’une flèche de curare ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il se lève et vienne interrompre le doux onirisme qui faisait son chant de cantilène, son murmure d’insecte dans la gemme lisse du jour ? Pourquoi ? C’est ainsi. Souvent nous apercevons des personnages inconnus dans la faille du temps et nous ne retenons d’eux que leur brillance, leur aire de clarté, leur apparence rassurante, genres de Pénélopes dont nous n’apercevons que l’inaltérable beauté, non le métier sur lequel s’ourdit la trame oblique du destin avec ses nœuds, ses boules, ses amas de filasse qui en disent la face cachée.

   A première vue, cette Inconnue, nous aurions pu la nommer au hasard Limpide, Heureuse, Plénitude et nous aurions été, vis-à-vis de notre connaissance immédiate des choses dans un genre de vérité. Dans un genre seulement, non dans l’exactitude qui se dévoile selon une réalité plus sévère, plus inquiétante. Nous sommes, nous les hommes, tellement primesautiers, tellement inclinés à la facilité que nous nous ruons sur la première certitude venue et la prenons pour la totalité de ce qu’il y a à savoir sur le monde ou sur les êtres qui y figurent. Aurions-nous exercé plus avant notre sagacité et nous nous serions abreuvés à des prédicats plus incisifs, plus soucieux de découvrir l’ombre sous la lumière. Et puisque nous disons ceci, c’est sans doute en raison de la découverte d’une face cachée dont, au premier abord, nous n’aurions pas été alertés.

   Alors il nous faut prendre le contrepied et opposer à Limpide, Heureuse, Plénitude leurs exacts antonymes, à savoir Trouble, Infortune, Manque. Mais ici nous voyons bien que ces noms, outre qu’ils ne sont nullement esthétiques, ne sauraient recouvrir l’existence de celle qui nous fait face. Ils ne mettent en évidence que des incomplétudes qui ne rendent nullement compte d’un désarroi plus intime, d’un abîme plus ouvert, d’une lézarde vacante par où pourrait s’enfuir une vie en voie de constitution.

 

   Porcelaine, nous disons Porcelaine.

 

   Mais quel nom étrange que celui de Porcelaine pour cette jeune femme dans la fleur de l’âge ! On l’attribuerait volontiers à une jouvencelle à peine issue d’une corolle donatrice de sens. Ou bien à une Grâce renaissante sous le pinceau d’un Botticelli ou d’un Piero de Cosimo. Des douceurs de nacre qui n’en finiraient pas de s’éployer dans le luxe d’une nature prodigue. Et, ici, l’on serait si près d’une vérité que nous serions comme éblouis à seulement l’évoquer. Porcelaine, c’est elle qui nous dévisage avec cet air de pure innocence, comme si elle était transparente. La transparence, sans doute la qualité cardinale de cette si belle matière, translucide à souhait, légère, fragile, un son soutenu serait à même de faire voler en éclats la si précaire architecture.

   Il n’est que d’observer la scène pour se convaincre de la justesse de notre choix. D’un premier geste du regard nous avons été fascinés par cette élévation blanche dans la simplicité et le dénuement. Nous n’avions prêté aucune attention à cette « Poupée brisée » dans son cadre qui joue en écho avec son alter ego, qui en constitue, en quelque sorte, le vibrant harmonique. Chacun qui vit sur Terre a soi-disant son sosie. Ici, c’est plus que d’un sosie dont il s’agit, d’un fragment détaché de son propre soi qui vit dans l’ombre et dessine chacun de nos pas, tresse chacun de nos gestes, ébauche chacun de nos actes. Un double en quelque sorte, un fac-similé à partir duquel nous croyons vivre libres alors que nous ne sommes qu’une marionnette à fils dont nous n’apercevons même pas l’étrange metteur en scène, le démiurge qui se dissimule et jamais ne se dévoile, sauf les manigances qu’il a fomentées que nous prenons pour nos propres décisions, pour les desseins que nous projetons au-devant de nous alors qu’ils ne sont qu’illusions et subtils tours de magie.

 

   Brisures du temps.

 

   Comment Porcelaine (notre propre esquisse reportée sur une toile), pourrait-elle parvenir à la totalité de son être, elle qui n’est qu’empilements d’instants successifs, avalanche d’heures, trille pressée de secondes ? Comment le pourrait-elle. Où donc est sa vérité ? Dans sa vie de petite fille que traversait de son aile de libellule une innocence inaltérable ? Dans cette journée dont le souvenir lui est cher, cette promenade au fil de l’eau sous de frais ombrages dans la douceur printanière ? Dans cette demeure de pierres au haut toit d’ardoises dont elle fut l’hôte en des temps anciens ? Parfois, dans le calme d’une pièce, elle évoque par la mémoire une brisure qui l’affecta comme l’essentiel de son être dans une séquence temporelle : la rencontre d’une source, la chute d’une feuille dans l’air de cuivre de l’automne, un cadeau déposé tout près de l’âtre à Noël, les longues heures passées dans le parc de Terre Blanche, couchée à même l’herbe drue à contempler le cuir d’une chrysalide, riche symbole des étapes d’une existence, métamorphose permanente qui jamais ne s’arrête.

   Par définition tout moment et singulièrement ceux qui brillaient dans la trame serrée des jours étaient des brisures qui s’empilaient à la manière des pellicules de calcite sur l’éperon d’une stalagmite. Brisure sur brisure avec ses clignotements de joie, ses déflagrations de peine. C’était cela même la vie, cette alternance bigarrée, cet étrange cocktail aux saveurs successivement acides, sucrées, pimentées, fades ou bien exubérantes et la bouche inondée de feu en gardait un ineffable souvenir, une empreinte qui se déposait quelque part, au creux d’une papille, au plein d’une cellule, dans une niche cutanée. Cela disparaissait à la vue, au toucher, cela s’habillait d’invisible mais la sensation était toujours là, présente, gravée dans le parchemin du parcours existentiel.

 

   Brisures de l’espace.

Où le lieu d’une vérité ?

                  Hans Bellmer.

       Les jeux de la poupée 1949.

                   Via fiac.

            Source : DantéBéa.

 

 

   Comment reconstituer son corps alors que sa réalité ressemble si fort à ces étonnantes poupées d’Hans Bellmer qui ne semblent que des mécanismes emboîtés, des fragments d’espace jouant les uns avec les autres à la seule force d’une conflagration formelle ? Est-on dans l’antichambre de quelque surréalisme au sens strict, à savoir d’un hors-temps, hors- espace, hors-réel qui ne nous dirait que nos démesures imaginaires, peut-être nos fantasmes, nos volontés démiurgiques de conformer la parution à l’audace de nos utopies fondamentales ? Ou bien se situe-t-on dans la période des Métamorphoses de Picasso, le Maître posant devant lui, dans un assemblage savamment érotique, les pièces féminines qui fouettent son désir et allument les flammes de la création ? Ou bien encore est-ce la puissance de métabolisation des images oniriques qui fragmente le cristal de notre conscience et débouche sur une nouvelle figure ontologique dont nous n’aurions jamais pu supputer le caractère franchement objectal comme si, soudain, l’humain pouvait se résumer à quelque assemblage de pièces de celluloïd, à quelque géographie archipélagique avec son éparpillement de formes dans l’océan de la présence ? Tout ceci est si troublant que nous sommes saisis d’une frénésie de réel, de tangible et nous inventorions de notre toucher la constellation de notre corps afin d’en faire un cosmos qui puisse se soustraire au morcellement du chaos.

 

   Quel événement de l’espace ?

 

   Et Porcelaine, quel événement de l’espace est-elle ? Quels sentiments surgissent-ils dans la remémoration des lieux qui accueillirent le témoignage de sa trace biographique ? Non seulement des paysages qui s’offrirent à elle - telle mer cernée d’un rivage clair, telle montagne détachant ses pics sur le bleu du ciel, telle colline fouettée par le vent -, mais l’espace intérieur par lequel prendre acte du monde et y trouver place à sa juste mesure ? Etats d’âme, sensibilité, joie, pleine effusion de soi, retrait dans les limbes de l’être, passion fulgurante, infinie tristesse, divagation mélancolique, exultation, libération d’énergie, autant de brisures qui posent l’éternel problème de la vérité.

   Est-on vrai à l’aune de telle brisure devant laquelle les autres s’effaceraient ? Pluralité des vérités, myriade des authenticités que l’essence de l’être synthétise afin qu’unis nous puissions dresser notre tremblante effigie sur les chemins du monde. Nous ne sommes que ces Porcelaines, ces « poupées brisées » qu’un cadre cerne de manière à enclore dans sa pure logique géométrique le divers qui, à tout instant, menace de nous réduire à l’état d’un vase fracturé.

   Toujours à l’arrière de soi, dans l’ombre portée de notre propre projet, cette image fantomatique d’un morcellement anatomique. Toujours nous la refusons au motif du narcissisme constitutif de la nature humaine. Cependant nos brisures ne nous oublient jamais qui veillent dans la pénombre. Parfois les rêves en révèlent-elles l’inquiétante teneur mais nous posons sur leurs brèves apparitions le voile du sommeil. Ainsi pouvons-nous continuer à marcher dans la lumière. Oui, dans la lumière !

 

 

 

 

Repost 0
15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 09:03
Esthétique de l’absence.

                         Edward Hopper.

                        Chambre d’hôtel.

                        Source : Wikipédia.

 

 

 

 

   Absence au monde.

 

   Elle, l’Absente, comment l’aborder autrement qu’en la retirant du monde, ce monde qui semble si lointain, abstrait, dénué de sens ? Car comment attribuer sens à la communauté des choses sensibles si elle ne se donne nullement à voir, ne se prête aucunement à être entendue, se retire de toute possibilité d’être saisie ? Ici se laisse percevoir une telle solitude qu’elle reconduit à des lieues tout ce qui n’est pas elle, tout ce qui, en une certaine manière, ne se conforme pas à son essence qui est celle d’un absolu. L’exil est si prégnant, si densément figuré qu’il pourrait se décliner sous les espèces d’une matière molle, inconsistante, sur laquelle jamais on n’a de prise : glu, mélasse, poix, enfin toute substance dont l’équivalent psychologique, l’état d’âme tutoient les escarpements aporétiques par lesquels on devient soi-même pure illusion existentielle. En être le fugitif Voyeur (nous ne regardons jamais longuement la perte d’un être), nous reconduit déjà à une inclination mélancolique dont nous aurons du mal à nous exonérer et qui fera son trajet à bas bruit dans la complexité de nos pas hasardeux alors même que nous croirons en avoir oublié le lancinant motif.

 

   Quelques clignotements.

 

   Certes, du monde extérieur nous recevons bien encore quelques informations, nous recueillons quelques clignotements qui sont de pures présences virtuelles, des effleurements métaphoriques. D’abord la lumière, blanche, crue, genre de flux irrépressible dont on pourrait penser qu’elle n’est douée que de maléfiques intentions, éblouir, contraindre à demeure, faire plonger dans une cruelle cécité. D’autres signaux sont apparents, lesquels sont si abstraits qu’ils se manifestent dans le genre de choses dénuées d’un langage clair, privées d’une sémantique qui en donnerait une clé compréhensive humainement envisagée. Ainsi le bleu impénétrable du mur est pareil à un ciel aveugle où même les oiseaux se perdraient dans l’absence de repères. Ainsi le vert cru du fauteuil qui ne fait signe qu’en direction de lui-même, non d’une végétation accueillante, d’une frondaison abritante, d’une prairie qu’un troupeau pourrait habiter de sa bucolique présence. Ainsi le jaune soutenu, hautement solaire, lequel n’est nullement la teinte ordinaire du ciel, mais plutôt d’un éther foudroyé par la violence de Tournesols van-goghiens en quête d’une impossible profération. Ainsi cette couleur rougeâtre et brune des meubles qui ne seraient identiques qu’à des terres hallucinées ou saisies de démence.

 

   De sinistres feulements.

 

   Ici, la palette est si ardente, sans concession à quelque esthétique que ce soit, sans partage d’une possible joie, sans ouverture onirique qu’elle nous apparaît comme une simple éviction de tout ce qui serait extérieur à sa cruelle présence. Nul repos mais une polémique verticale des tons, nulle halte qui favoriserait la méditation mais des valeurs qui bousculent et harcèlent, nul silence mais de sinistres feulements qui disent le danger et consignent à demeure. On est là, clouée dans la clarté du jour, hébétée de toute cette puissance que l’on redoute et fuit, de toute cette clameur dont on ne peut qu’être la victime expiatoire comme si, de toute éternité, l’on devait demeurer dans son enceinte de peau et racheter un crime dont on aurait oublié jusqu’à la moindre trace. Condamnée à cette retraite forcée, à ce cloître en soi avec la certitude de n’en pouvoir jamais échapper.

 

   Absente aux choses.

 

   Absente aux objets pour la simple raison que lesdits objets sont absents à leur propre présence, différés qu’ils apparaissent de leur habituel usage, décalés de leur quotidienneté. Toujours les choses se donnent à nous dans une manière de pure évidence, raison pour laquelle nous ne nous interrogeons guère à leur sujet. En effet, questionnerions-nous la chaise de paille ou bien la crédence qui habitent notre séjour dans une discrète familiarité ? Certes non puisqu’ils partagent notre vie avec l’air naturel qui sied à l’ordinaire, au purement donné matériel qui s’efface à même son existence.

   Le lit, ce confident du sommeil, ce médiateur des rêves, voici qu’il devient ce siège horizontal sur lequel la Lectrice s’est posée afin de meubler le temps, peut-être tromper une attente. Le fauteuil de velours vert ne se dispose nullement à accueillir un visiteur - sa fonction habituelle -, mais sert de reposoir à un effet vestimentaire ou à un linge de couleur. Les deux autres meubles dont on peut supputer que l’un est un piano, l’autre une commode, ne nous disent leur être qu’avec la parcimonie des objets partiellement dissimulés à la vue. Les bagages sont fermés et ne se laissent interpréter nullement comme vecteurs de voyage car ils demeurent scellés sur un secret qui demeure illisible. Le bustier de couleur orangée se donne dans l’étrangeté, l’équivoque et l’on ne peut éviter de se questionner sur cette fantaisie vestimentaire qui vêt le haut du corps alors que le bas demeure visible, étonnante dialectique d’une réserve qui jouerait avec une touche d’impudeur, d’auto-exhibition de soi dans le mystère de cette chambre anonyme. Le livre, ce luxueux présent qui ouvre quantité d’horizons, le voici dépourvu des caractères imprimés qui en constituent la singularité, se trouvant ramené à l’apparence d’une chose contingente parmi tant d’autres.

   Afin de ne pas s’égarer dans une densité matérielle qui les annule, les objets ont toujours besoin d’être investis d’une qualité que seul le regard humain peut leur conférer. Ainsi telle méridienne qui invite au repos. Ainsi telle bibliothèque dans le clair-obscur de laquelle luisent les maroquins parcourus des milliers de signes de la beauté. Dévoyés de leur usage propre ils finissent par abandonner leur fonction insigne, ils chutent dans une absence qui les prive de toute signification particulière, ils deviennent de simples distractions de l’espace, genres de cariatides usées qui se fondent dans les pierres de l’entablement qu’elles sont censées soutenir.

 

   Absence à soi.

 

   Tout Sujet est d’abord affirmation de soi. Tout y concourt dès l’instant où les signes du corps, les délibérations de l’esprit portent haut la destinée de la figure humaine. Or, ici, l’Esseulée semble disparaître dans l’image qui devrait la révéler aux yeux du monde. L’attitude générale est celle d’un dénuement, d’un accablement, d’une lassitude qui courbent l’anatomie vers l’avant dans ce qui se laisse voir à la façon d’une résignation. Le visage, qu’éteint la coiffe cuivrée, se dissimule dans une ombre à la si faible lisibilité que rien ne s’y imprime de l’épiphanie humaine. Ni le lustre du front, ni l’éclair des yeux, pas plus que l’arc des lèvres dont nous attendons toujours qu’il dévoile, au travers d’une riche volupté, la magnificence du langage. Tout est atone qui signe la biffure de l’empreinte anthropologique. Et ce corps voûté qui se livre tel la défaite consécutive à quelque combat, telle la pliure de l’âme en sa cruelle incarnation. Les bras incurvés accentuent cette impression d’abandon. Seul l’éclair des cuisses et des avant-bras rehausse cet aspect de lourde passivité, alors que les jambes se perdent dans l’ombre portée du lit.

 

   Absents à nous-mêmes.

 

   Alors, Voyeurs désemparés, l’on ne peut que se perdre en hasardeuses conjectures. Qui vont de l’immobilité du Sujet tétanisé par quelque angoisse dévastatrice à la poursuite d’une complainte intérieure teintée d’un mortel ennui en passant par toute la gamme des tons des sentiments humains, depuis la glace de la totale indifférence jusqu’aux feux mal éteints d’une passion exclusive. Regardant ce dérangeant spectacle avec la nécessaire stupeur qui lui est associée, il s’en faudrait de peu que nous ne devenions absents à nous-mêmes en raison d’un simple phénomène de sympathie ou de participation. C’est toujours ainsi, la tristesse des autres nous désespère et nous met en position d’être désorientés. Cependant nous n’avons de cesse de nous accrocher au moindre écueil qui flotte à la surface en tant qu’objet salvateur. Pour cette raison nous nous appliquons à regarder l’image selon d’autres perspectives, tâchant d’y découvrir de nouvelles raisons d’espérer, une lumière qui surgirait comme l’espoir de l’heure prochaine, une couleur qui irradierait à partir d’un symbole solaire, des caractères en noir et blanc qui inscriraient sur le parchemin de la vie les signes d’une possible joie.

   Il est toujours temps de fermer les yeux, de reprendre le spectacle à son compte, d’animer les objets d’intentions familières, de conférer au Sujet cette plénitude d’être sans laquelle les choses se voilent et ne montrent qu’un énigmatique visage de plâtre pareil aux masques des antiques tragédies grecques. Il est toujours temps !

 

 

 

Repost 0
8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 14:50
Guette l’invisible.

 

                  Edward Hopper.

           South-Carolina-Morning1.

           Source : Genus Bononiae.

 

 

 

 

 

 

   Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 07:55
L’entaille blanche du silence.

                     Edward Hopper

               Room in New York, 1932.

 

 

 

 

 

   La Pangée au début.

 

   La rencontre avait eu lieu, il y a peut-être une vingtaine d’années, sur le sable blond d’une plage, sous le lustre vert d’un bar ou bien dans l’anonymat d’une rue, On était d’abord deux îles séparées, deux monceaux de terre dérivant dans l’immensité de l’océan. Puis la fusion. Puis l’osmose comme si de toute éternité, le phénomène avait été inscrit sur la dalle verticale du destin. Lecteur perdu rejoignant Joueuse nue. Joueuse nue investissant Lecteur perdu et plus rien n’avait alors eu lieu que cette plénitude, que cette sphère invisible qui les entourait à la manière d’une luxueuse atmosphère. Tout ricochait sur cette baudruche d’air compacte à la manière d’une écorce, aussi bien les bruits du monde extérieur que les regards. On était prodigieusement en soi, dans la pliure exacte des consciences, dans la mesure juste des sentiments, dans la géométrie de l’amour, cette flamme !

 

   Une brume de joie.

 

   Au dehors la vie battait son plein avec ses copeaux de lumière, ses phosphorescences de fête, ses gigues de commedia dell’arte. Il n’y avait nul danger d’effraction et les êtres de tous ordres se maintenaient à la périphérie, en orbite. C’est tout juste si on apercevait leurs laborieuses révolutions, si on devinait la rumeur de leurs élytres occupées à déplier le cocon du monde. Entre soi on parlait et les paroles étaient de miel, les mots de tourbillonnants insectes qui frôlaient la falaise des fronts, ourlaient le massif des têtes d’une brume de joie. Comment mieux dire l’arche sublime de l’exister qu’à s’immoler dans cette perte qui n’était en réalité que déploiement, accroissement de soi dans la plus étrange des métamorphoses qui soit ? On était soi dans l’autre, on était l’autre en soi. Continuel jeu de miroirs. Inépuisable ressourcement du mythe narcissique. Rebondissement de l’écho et l’on était sans distance, à même le creuset de l’autre. Les mains, des conques pour les mains siamoises. Les yeux, des puits pour les yeux autres. C’était comme la chute permanente, harmonieuse d’une eau claire dans un vase de cristal et nul ne savait qui était le récipient, qui était celui qui accomplissait le versement. Une offrande continuelle qui paraissait sans début ni fin, une évidence d’être ici et ailleurs sur les chemins qui sillonnaient la Terre. On était un continent entier, lisse, sans fissure, sans frontière, sans méridiens. On était la Pangée, ce mystère des origines.

 

   Ici et maintenant dans le salon vert.

 

   Lumière crue, zénithale qui fige les silhouettes dans un étrange bloc de résine. Ou bien alors un plâtre envahit les êtres en présence. Serait-ce une imitation du Musée Grévin avec ses momies de cire, ses existences affiliées au néant ? Ici est une telle absence. Le monde s’est arrêté de tourner. Les aiguilles sont fixes. Sable suspendu dans la gorge de verre du temps, clepsydre asséchée. Il fait si lourd soudain et l’on penserait aux forêts pluviales soudées de chaleur, gorgées d’humidité. Un air glauque qui s’étire et lance ses filaments pareils à des fils de poix dans les directions les plus humbles de l’espace. Bientôt Lecteur perdu, Joueuse nue, chacun dans son cocon, ne dévideront plus que des pensées étroites, peut-être mutilées de leur essence et les méditations ne seront qu’un ciron engoncé dans l’infiniment petit. Microcosme étroit de l’être ne trouvant plus son envol. Lourde la masse qui appuie sur les épaules, voûte la lucidité jusqu’à en faire une spirale confuse, un grain privé de germination. L’abattement est grand que dit l’heure immobile. Pangée disloquée, deux continents à la dérive sur le tumulte des eaux intérieures.

 

   Tels des gisants de pierre.

 

   Certes rien ne transparait. La douleur a cloué les corps dans cette attitude tels les gisants de pierre au fond de sombres sépulcres. Vocables enlisés dans les eaux grises de la lagune. Lecteur perdu ne lit pas et les signes font leurs milliers de pattes d’insectes qui vibrionnent à la façon des phalènes dans le rayon d’une lampe. Joueuse nue ne joue pas car elle est dépouillée d’elle-même, en-deçà de tout arpège, au-dedans d’une longue fugue que montre la partition vide. Plus rien que cette immense vacuité. Plus rien que l’entaille blanche du silence qui fait son grésillement d’outre-vie. Plus rien que le rien ! Tout semble occlus qui cimente les présences et les remet à une manière d’angoisse archaïque. Comme au seuil de la caverne du paléolithique avec le gonflement des bourrelets orbitaux qui signent le gel des idées, leur impossibilité de dépasser la braise invisible de la mèche d’amadou. De grises qu’elles étaient, les circonvolutions sont devenues des écheveaux de suie d’où suintent les larves du non-paraître. Car être privé de langage revient renoncer à sa statue d’homme, à disparaître dans la masse informe de son menhir de pierre.

 

   Le feulement du tragique.

 

   Et cette violence des couleurs, cette polémique des complémentaires qui sonne dans le genre d’un pugilat accompli au-delà duquel les gladiateurs épuisés errent au centre de l’arène corps disloqué, âme dispersée. Le rouge de la passion qui s’ensanglante d’une haine si perceptible qu’elle suinte du tableau. Le vert de l’espérance qui vient se heurter à ce mur de sang. Et cette mutité des choses, ce refus de communiquer, cette hostilité quant à entendre autre chose que le feulement du tragique. Porte fermée aux illisibles panneaux. Et les tableaux peints où rien ne peut se deviner qu’un éternel ennui. Et le cadre de la fenêtre endeuillé qui débouche sur la scène pathétique d’un monde identique à une monade enlisée dans sa propre solitude. Et les personnages ou leurs simulacres - ne s’agirait-il pas des ombres de la caverne platonicienne que jamais la clameur du jour ne peut atteindre ? -, qu’ont-ils encore de vivant eux que le guéridon sépare comme pour signifier l’être-perdu dont ils ne semblent même plus être en quête tellement leur égarement est grand. Logos crucifié par un pathos qui l’exile à jamais, le remet dans l’étrange confusion des signes propre à la station préverbale. Comme une régression de soi à l’infini et la plongée dans d’incompréhensibles limbes.

 

   Où sont-ils donc ?

 

   Force d’une peinture onto-métaphysique qui détruit la prétention à être, la réduit à l’épaisseur de la lame. Présence/absence qui nous fascine et nous pose délibérément sur cette inconfortable ligne de crête d’où l’exister se retire à mesure de son essai de paraître. Peinture qui divise, tout comme la dérive des continents isole ses sujets. Ont-ils au moins le souvenir de cette Pangée radieuse ? En éprouvent-ils une sourde mélancolie ? Ou bien sont-ils au-delà, dans le domaine de l’inconnaissable ? Où sont-ils donc ? En quelle étrange et inaccessible contrée ? Où donc ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 07:41
Si près, si loin !

Paper wing.

9 Avril 2017.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   D’une étrangeté l’autre.

 

   C’est bien d’une contrée de l’étrange dont il s’agit là. Que regardons-nous au premier abord ? Ce visage de craie que l’on dirait cristallisé dans le temps, figé dans l’espace ? Ou bien cet anachronique aéronef qui ne semble exister qu’à la mesure d’une phantasia ? La rencontre de l’objet-aéronef et du sujet-visage est-elle si naturelle que nous n’ayons guère à nous questionner plus avant ? A faire se conjoindre, dans une même image, dans un plan qui en réalise une manière d’osmose, sujet et objet, ceci ne conduit-il à une dérangeante confusion des genres ? Comme si le sujet, possiblement réifié, ne devenait qu’une des perspectives de la matière ? Comme si l’objet, soudain humanisé, pouvait prétendre de ce fait devenir pure intellection, spiritualité débouchant dans les ornières du réel ? Certes l’hésitation est grande mais il faut se décider, faute de quoi se refermera la sémantique de la représentation. Alors nous sommes conduits à interpréter, c'est-à-dire à introduire dans l’œuvre le coin de notre subjectivité, peut être à faire violence, à décaler l’intention originelle de l’Artiste. Mais peu importe, nul ne pourrait dire le tréfonds signifiant d’une pensée, fût-elle celle de sa Créatrice. Pour nous, lire adéquatement cette représentation revient, en un premier mouvement, à poser le sujet au centre de nos préoccupations. Insolite épiphanie humaine au visage de pierre blanche dont, initialement, nous ne sommes guère en mesure de dire s’il s’agit d’une jeune femme ou bien d’un éphèbe qui aurait dissimulé son identité sous une couche de fard. Vision donc, d’une sorte d’androgynie qui ne sème le trouble qu’à nous égarer dans notre essai d’éclairer quelque peu le propos de la toile.

 

   Nous dit le voyage.

 

   Mais laissons de côté le genre du personnage pour découvrir le symbolisme qui s’inscrit dans l’évidence. Si c’est bien le sujet-femme (optons pour cette version) qui attire notre attention et focalise notre intérêt, combien l’énigmatique aéronef vient en accomplir la parole. Car il n’est nullement présent de surcroît dans le genre d’une parure. Il signifie et assemble le tout du lexique pictural afin, qu’en notre conscience, s’allume la flamme d’un sens second. Nul n’imaginerait, que dans le réel qu’est supposé représenter l’œuvre, un aéronef viendrait se poser sur cette figure humaine avec aisance et naturel, comme si cette manoeuvre était familière. Bien évidemment le propos artistique est le plus souvent à chercher en dehors des objets qu’il présente, lesquels sont loin d’être des invariants ou des blocs sémantiques univoques. C’est toujours dans l’écart que se situe l’essentiel de l’intention. Or, que nous dit cette peinture en son fond ? Elle nous dit d’abord le voyage. Comment pourrait-il en être autrement à notre époque sillonnée en tous sens par les deux traits d’écume blanche des modernes jets qui essaiment leurs lourdes grappes humaines aux quatre horizons du monde ? La simple vue d’un avion est déjà exil, vocation des lointains, pittoresque qui envahit le champ entier de nos préoccupations.

 

   Bonheur, là, tout proche.

 

   Mais, ici, il ne s’agit nullement de ces fuselages d’acier qui étincellent tels des glaives fendant l’air de leur titanesque puissance. La proposition est ô combien plus modeste, plus bucolique pourrait-on dire, comme s’il s’agissait simplement du jouet d’un enfant des temps anciens, d’une fantaisie de bois et de papier voulant dire la fragilité des choses, leur incapacité à perdurer dans le temps, le lieu d’une poésie à rejoindre, la recherche du proche et de l’intime qui recèlent les valeurs fondamentales de l’individu. « Le bonheur est dans le pré », pour parodier le titre d’un film célèbre. Le bonheur est dans le proximal, non dans le distal. Il ne connaît guère le hors d’atteinte, l’espace illimité, les abîmes de terre et d’eau qui nous séparent d’un lieu fondateur, toujours celui vers lequel on vient trouver refuge après la tempête. Tout retour au logis, à la maison, au jardin qui l’environne, au vallon qui l’abrite est identique au retour du Fils prodigue. On ne dilapide jamais mieux sa vie qu’à la retrouver dans l’urgence d’un bonheur à saisir à nouveau. Bref, on ne s’éloigne pas de ses racines, on les distend parfois, on les oublie ou bien on feint l’amnésie mais elles, les racines, ne font nullement l’économie de notre être, elles sont les résilles autour desquelles notre existence s’est édifiée, les volutes architecturales qui agrègent en nous ce que nous sommes, ce que nous fûmes et serons plus tard.

 

Si loin.

 

   Un avion passe dans le ciel, poussé par les deux rails de son sillage blanc. Nous le regardons avec une fascination teintée d’envie. On imagine ses passagers derrière les hublots circulaires. On suppute la destination, comme ceci, au hasard, juste pour jouer, juste pour rêver. Alors deux mots surgissent venus d’on ne sait où. Deux mots à la consonance étrange, bizarrement exotiques : TINIAN - JUAN-FERNANDEZ. Cela fait, dans la conque de notre tête, un doux bruit de palme qui s’agite au pli du vent. On entend craquer une terre noire, couleur de lave éteinte. On voit un ciel clair avec quelques nuages qui flottent dans l’insouci d’eux-mêmes. On voit une eau bleue-marine avec des reflets d’émeraude. Puis encore des noms dont nous n’identifions pas la provenance mais qui font comme une écume dans l’anse du corps. Cela chante dans une langue si belle, si ouverte à la pluie solaire, aux remous aquatiques : Alejandro Selkirk - Santa Clara - Más a Tierra. Nous ne sommes plus ici, nous sommes ailleurs, bien au-delà de nos meutes de chair, bien au-delà de nos pensées ordinaires. Nous sommes peut-être au Paradis. La côte est de roches claires et brunes qui font des damiers à l’infini. Montagnes parsemées des dentelures sombres des fougères. Partout la beauté. Partout les douces fragrances. La discrétion des iris, la senteur étoilée des dahlias, l’antique saveur des roses, le dépliement capiteux des arums. L’air est limpide qui monte jusqu’à la grande coupole céleste. Des sentiers sinueux empruntés par les chèvres et les chevaux sauvages basculent soudainement vers la plaine d’eau, immense chant bleu que réverbère le secret des abysses. Partout des isthmes jetés sur la nappe liquide, des baies enserrant de minuscules flottilles d’esquifs blancs, des promontoires d’où se laisse découvrir l’illimité en son mystère. Des anses de galets que poncent sans arrêt les rouleaux des vagues. Impression d’infini et déjà l’on ne s’appartient plus, comme si l’on était en partance pour un autre univers, des paysages inconnus, la densité heureuse de l’aventure.

 

   Si près.

 

   Mais, soudain, au milieu de notre songe, une vision, des mots, des remous qui font leur tohu-bohu au sein de notre esprit, entaillent le luxe éteint de notre derme. Robinson Crusoé, telle est l’étonnante profération qui surgit dans le pavillon de nos oreilles. Puis Más a Tierra, tout ceci pour dire la parenté, plus même, la similitude parfaite. Oui, sans bien le savoir, nous étions arrivés sur l’Île Robinson Crusoé, l’ancienne Más a Tierra, quelque part au large du Chili, au beau milieu de l’océan Pacifique. Mais pourquoi donc cette île et non une autre, il y a tellement d’îles jetées dans les mers du monde ? Nous étions si loin. Mais étions-nous si distanciés de nous, de notre terre, de notre logis, du cercle de nos émotions intimes ? Un instant nous avions cru que nous échapperions à notre orient personnel, celui qui guide nos pas et entoure nos âmes du baume régénérateur des origines. En réalité nous sommes restés au même endroit et le moderne aéronef qui avait soulevé notre imaginaire n’est plus qu’un point brillant quelque part aux confins de la Terre. Du reste, peut-être n’a-t-il jamais existé qu’à titre de fantasme, de prétexte à une évasion que nous appelions de nos vœux ? Et, pourtant, nous le sentons à la manière d’une pure intuition, nous ne souhaitions que faire du surplace, nous invaginer dans la hutte primitive, rejoindre la grotte de nos lointains ancêtres. Demeurer là où toujours nous avons été, dans notre citadelle existentielle, tout près de l’arbre, de la source, du ruisseau.

 

   Insulaires nous sommes.

 

   Más a Tierra : Robinson Crusoé : nostalgie d’une seule et unique terre qu’enclot le contour rassurant d’une île. Par essence nous sommes des îliens ou bien des insulaires, peu importe le vocable, c’est l’indéfectible présence que ces icones suscitent en nous qui compte, le refuge dans l’étroit, le circonscrit, le familier, pour tout dire l’utopique car le lieu qui est le nôtre n’existe pas vraiment, sauf à le chercher dans les mailles du sentiment, les tissages de l’intellect, les souples imbrications de la joie. Oui, de la JOIE Majuscule car il n’y a rien de plus précieux que ce qui nous touche avec la stricte et belle authenticité de la chose connue. Nous nous mettons continuellement en quête du nouveau, du dépaysant, de l’incroyable, du jamais vu : le paysage sous les tropiques, le glacier dressé dans la brume boréale, les steppes jaunes de la savane, les vents altiers de l’altiplano, le miroir éblouissant des lagunes mais, en réalité, nous ne sommes que des totons fous en giration permanente autour de l’Absolu.

 

 

   Une brillance, un feu-follet…

 

   Mais quelle est donc cette abstraction, l’Absolu, qui résonne à la manière du silence d’une cathédrale : l’Infini, le Parfait, l’Unité, la Totalité, L’Idée, L’Esprit, Le Moi, Le Savoir, l’Être en tant que tel, Dieu ? Vous voyez, il est si facile de se perdre puisque l’Absolu est par définition cet inconnaissable, cet inatteignable, cette Monade celée sur elle-même qui brille de son aveuglant éclat. Cependant il existe un étonnant paradoxe. Toutes ces Essences, fussent-elles volatiles, il nous est permis d’essayer de les penser, d’avoir un avis à leur sujet, de les intuitionner, d’en avoir une manière de saisie conceptuelle qui se suffit à elle-même. Peut-être pouvons-nous approcher l’être d’une Idée, en éprouver au moins une sensation, en ressentir un frisson ou bien en tâter la texture de néant et d’angoisse. Mais notre EGO (et c’est ici que réside le paradoxe), comment pourrions-nous nous assurer de sa forme, de son contenu, définir ses prédicats, en tracer une esquisse signifiante. La condition de possibilité de tout savoir consistant à poser le sujet à observer devant l’observateur, il est aisé de comprendre que, juge et partie, nous ne puissions rien saisir de cet ego qui vacille dans le lointain à la façon d’une étrange planète. Peut-être d’une étoile filante. Une brillance, un feu-follet le temps d’une existence, puis plus rien que le rien et le silence tout autour avec son bruit de question irrésolue.

 

   Le chant de mille oiseaux.

 

   L’enseignement de toutes ces considérations ontologiques ? Ceci qui sonne dans le genre d’une vérité : le loin est trop éloigné (tautologie) ; le Soi est trop dissimulé (évidence) ; l’Autre trop mystérieux (certitude). Il ne reste donc, pour amarrer la quadrature de notre être, que le secours du proximal, que l’aide de l’intime, que la réassurance du nid, de la niche, de l’étable, de la bauge, du terrier avec alentour, ses touffes d’herbe serrées, ses fleurs aux senteurs agrestes, l’éclat plénier des corolles, le boqueteau riant, le filet d’eau qui court parmi les mottes, au ras du sol, eau fondatrice qui puisse abreuver notre soif de présence. Or cette présence nous ne la trouverons qu’en nous, dans notre environnement immédiat, dans l’objet domestique habituel, le livre ami, la pièce à vivre, le jardin où croissent les arbres, où surgit « le chant de mille oiseaux ».

   Mais d’où nous vient donc ce « chant de mille oiseaux », si réel que nous croyons l’entendre au centre même de notre tête, d’où émerge-t-il si ce n’est de la belle prose de Jean-Jacques Rousseau dans « La nouvelle Héloïse » ? Mais écoutons le subtil auteur, écoutons Saint-Preux racontant à l’un de ses amis sa visite à Clarens, auprès de Julie de Wolmar, cette femme aimée autrefois et qui reste, malgré les années, sujet d’une véritable passion :

   « En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraîcheur que d’obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d’être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d’un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m’écriai dans un enthousiasme involontaire : « O Tinian ! ô Juan-Fernandez ! Julie, le bout du monde est à votre porte ! ─ Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C’est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Vous savez que l’herbe y était assez aride, les arbres assez clairsemés, donnant assez peu d’ombre, et qu’il n’y avait point d’eau. »

   A la beauté de ce texte, à sa fraîcheur, à son étonnante spontanéité, à la profondeur de l’émotion ressentie, on sent combien l’auteur retrouve les sentiments de plénitude qui l’envahirent autrefois au point de laisser dans son âme empreinte romantique, effluve mélancolique et réel bonheur de vivre au contact de cette nature proche, familière, havre de paix et de ressourcement. Et combien la mise en relation de ces îles lointaines de Tinian et de Juan-Fernandez avec l’heureux constat qu’il adresse à l’Aimée : « Julie, le bout du monde est à votre porte ! » ouvre l’âme du lecteur à la contemplation de ses propres assises, à savoir ces lieux fondateurs de l’enfance qui, toujours, courent à bas bruit sous l’obscurité de quelques frais ombrages et, le plus communément du monde, au plein d’une conscience, dans la texture même de la chair de celui qui en a éprouvé le vif et parfois « insoutenable » plaisir. La mémoire est facilement amnésique, la chair, elle n’oublie rien. Telle cicatrice est la pierre du jardin. Telle vergeture la griffure ancienne d’une rose. Telle peau plus sombre la marque indélébile de la terre nourricière. « Nourricière », si le prédicat, parfois, peut prêter à sourire, il n’en est pas moins le terme exact qui fait se conjoindre temps et lieu dans un événement certes irréductible à quelque événement singulier. Cependant notre vie actuelle ne serait-elle d’abord édifiée de cet empilement de menues comptines enfantines que nous ne savons reconnaître sous le vernis de l’âge adulte, cet « âge de raison » qui nous appelle à être selon la loi alors que nous ne sommes sans doute qu’à la lumière de nos réminiscences ?

 

***

 

Voilà où nous ont emmené les ailes de papier du sympathique aéronef de Dongni Hou. Voilà le territoire que trace à l’imaginaire toute œuvre belle et empreinte de générosité. Nous volerons encore. Oui, encore ! Toujours plus haut. Tel est le destin de l’homme.

 

 

Repost 0
3 avril 2017 1 03 /04 /avril /2017 08:03
Sous le chant du silence.

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ».

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   Présence virtuelle.

 

   Secrète était ainsi faite que nul, en réalité, ne la connaissait. Ce qu’on savait d’elle, ceci : elle était habillée d’une vêture sombre, genre de robe de communiante arborant un sage col blanc dont on pensait qu’il était amidonné. Certains prétendaient que sa tenue était plutôt celle d’une soubrette mais d’un genre sérieux. On l’eût volontiers vue officier dans quelque confrérie à la stricte vie conventuelle, sans doute en tant que récitante d’un oratorio voué aux mystères d’une étrange liturgie. Ses journées, elle les passait dans l’ambiance grise d’une chambre (était-ce une cellule monastique ?), plantée derrière un pupitre à partition, tenant en sa main gauche un microphone relié à un long fil dont on ne connaissait l’épilogue. A l’arrière-plan, un autre pupitre de guingois se confondait avec le sol qui ne paraissait être que de brume. Ce qui surprenait le plus dans cette bizarre composition, c’était le genre de contradiction qui s’établissait dans la scénographie entre la possible mise en acte d’une parole et la mutité de la scène. En effet, tout dans l’attitude de Secrète semblait l’incliner à n’être qu’une présence virtuelle, un personnage demeurant dans une gangue illisible. On eût pensé à une Colombine au visage enduit de plâtre (les Mimes en arborent de semblables), figée dans une impossible mission, bras sagement disposés le long du corps, fûts des jambes si transparents qu’on l’eût crue évadée d’un songe ou bien de quelque conte fantastique.

 

   Qui était-elle ?

 

   Mesurait-elle l’écoulement du temps ? Etait-elle une discrète géomètre chargée d’arpenter l’espace ? Etait-elle l’officiante faisant face à un auditoire dont on aurait pu penser qu’il s’agissait de types semblables aux illusoires mannequins d’osier d’un Giorgio de Chirico ? Ou bien n’étaient-ils que de sombres tubercules, des assemblages de fruits et de légumes, tels qu’imaginés par le génial Arcimboldo ? Ou bien encore ceux qui étaient invisibles n’étaient-ils que des grotesques de la Renaissance, de vulgaires empilements de pierres et de moignons dans un jardin empli de l’humidité poisseuse des grottes ? En vérité on n’avait guère que la ressource d’un imaginaire hardi pour répondre à une question qui, peut-être, n’avait aucun sens. Mais émettre des hypothèses était toujours mieux que de laisser son intellect voguer avec des voiles faseyant au vent du grand large !

 

   Ne chantait pas.

 

   Toujours est-il qu’on ne pouvait guère avancer que de supputations en conjectures, c'est-à-dire marcher d’un pied sur l’autre sans être bien conscient d’avancer. Ce qui, cependant, devenait certain à l’aune d’une longue observation, c’est que Secrète avait hérité son nom avec la justesse qui sied aux exactes suppositions. Rien ne filtrait d’elle, sinon cette attitude hiératique, genre d’énigmatique hiéroglyphe avec lequel il fallait s’entendre à défaut de tirer de la Récipiendaire une explication qui eût été éclairante. Non seulement elle ne chantait pas mais une investigation à peine approfondie en livrait quelques secrets. Elle n’aimait nullement la vastitude de la symphonie, son air d’emphase. L’opéra, elle n’en éprouvait guère le faste et la démesure lyrique de ses acteurs ne faisait naître en elle nul frisson. De l’opérette elle ne retenait ni le côté bouffon, ni le constant vaudeville, pas plus que les excentricités musicales qui en tissaient la tessiture. L’oratorio lui paraissait exagérément teinté de drame religieux et les récitatifs de ses solistes trop datés se montraient à la manière d’une esthétique anachronique. La sonate était trop baroque, l’adagio d’Albinoni usé d’avoir été infiniment écouté. Le concerto la déconcertait par son caractère virtuose.

 

   Seule la fugue.

 

   Seule la fugue trouvait grâce à ses yeux (sans doute à ses oreilles), tout simplement en raison de ce procédé de « fuite » où le thème est une esquive d’une voix à l’autre comme s’il s’agissait d’un fluide, d’une nature presque insaisissable, à la limite d’une perception. Elle aimait ces notes suspendues pareille à des gouttes d’eau s’écoulant de la margelle d’un puits, longue hésitation avant que de se détacher, d’entraîner à sa suite d’autres hésitations, d’autres notes que le silence tenait en sustentation. Elle y voyait l’essence même du temps, la trame de l’espace, l’écriture de l’existence faite de mots puis d’arrêts, de marches en avant, de brusques retours en arrière, de réminiscences, puis un nouveau bond, un nouveau silence. Et ce qu’elle savait d’une façon aussi intuitive que sans doute corporelle, c’était la valeur à nulle autre pareille de la pause, de l’intervalle, du passage d’un point à un autre de la parole (car la musique n’était que cela : parole et rien d’autre), autrement dit du SILENCE. Etrange paradoxe tout de même que la valeur insigne du silence par lequel le langage apparaît en son il est. Car abstraction faite du silence qui tisse les mots entre eux, ne se fait plus percevoir qu’un bourdonnant bruit de fond, qu’une entêtante rumeur, qu’un incompréhensible sabir dont rien ne peut plus signifier. Or tout est sens qui doit tisser la vie. Or tout est signe qu’encadrent deux aires de repos. Deux sites de silence. Silence, silence, silence proféré trois fois comme pour lui donner de la chair, de l’épaisseur, du volume, de la présence. En réalité on n’écoute que cela, le silence. Les voix, les paroles, les déclamations, les déclarations, les exhortations, les dénégations, les discours, les harangues, les éclats sonores des bateleurs et autres bonimenteurs ne sont que des ronds dans l’eau qui trouent le silence. Cessez de jeter une pierre et c’est le silence qui adviendra car lui seul a la précellence. De lui naît la parole et non l’inverse. A preuve l’immense désert qui croît dès l’instant où le monde ne profère plus. L’état originel c’est l’avant-mot, l’ante-verbe, la coupure dans le discours, le vide qui assemble et porte au jour ce qui, autrement, ne serait que nuit dense, ombre impénétrable.

 

   Les plus heureux sont silencieux.

 

   Ici, il faut jouer avec l’assertion Poète et en prolonger le dire au risque de faire acte de violence. Mais violence apparente car au travers de la poésie, c’est le silence lui-même qui est en cause. Ce que nous dit Musset dans cette belle langue pathétique, il est nécessaire d’en traverser le sens afin d’en découvrir le langage crypté. Tout langage poétique est de cette sorte qu’il véhicule en lui plus de contenu qu’il ne propage de mots explicites. Toujours de l’implicite. Toujours caché. Sinon ce ne serait plus que la prose du quotidien et la saisie immédiate de ce qui se montre, le plus souvent une contingence qui ne mérite guère attention.

   Mais reprenons ces deux vers d’anthologie :

 

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots »

 

Et prolongeons le rêve du Poète en ajoutant deux autres vers

qui pourraient en compléter le sens :

 

« Les plus heureux sont silencieux,

Et j’en connais qui sont de purs joyaux ».

 

   S’agit-il, ici, de pure fantaisie ou bien y a-t-il quelque chose à extraire de cet ajout qui, sinon, pourrait prendre la figure de l’iconoclasme ?

   Ce qui a été accentué consiste en ceci : Les chants les plus beaux sont silencieux ; ils sont de purs joyaux.

   Si les deux premiers vers de Musset évoquent le thème romantique de la douleur en tant que ressort de la création, ils doivent nécessairement être rapportés à une esthétique du sanglot qui ne peut viser que la sphère la plus intime du Poète, seul dans sa chambre, face au silence d’où va naître l’œuvre sublime. Ici surgit à nouveau, comme en contrepoint, le suspens de la fugue. Chaque mot tissé par l’auteur est suspendu, en attente du précédent qui va le révéler, du prochain qui en sera la forme d’accomplissement. Chaque mot pareil à un joyau que, seule la mutité fera resplendir. Le langage poétique est une telle transcendance qu’il faut le secret de la crypte, le mystère du temple, la méditation profonde, la contemplation de la chose rare, tout ceci n’ayant jamais lieu qu’à l’écart du « bruit et de la fureur ». Certes, sans doute fureur intérieure, passion, flamme par laquelle le mot devient incandescent et resplendit telle une gemme dans le ventre fécond de la terre.

 

   Ami d’une source claire.

 

   Nul n’irait imaginer Poète versifiant parmi les déambulations d’une foule bruyante ou bien face au vacarme de quelque industrie. Toujours le Poète est l’ami d’une source claire, d’un frais vallon, d’une crête à peine touchée par la lumière, d’un clair-obscur qui est silence de la lumière. Toujours ce retrait, cette marche sur la pointe des pieds. Mots de l’effleurement et de la grâce discrète, mots à fleurets mouchetés, mots d’étoupe faisant leurs inaperçus pas de deux alors que le monde s’agite et convulse. Tout Poète authentique est l’antidote des violents soubresauts d’une vie qui brasse l’immense marée humaine. Mots du reflux et du dire à rebours, mots pareils à une écume qui demeurent au ciel du monde alors que l’eau s’est déjà retirée vers les hauts-fonds. Mots qui ne disent qu’à se soustraire au dire. Mots qui ne sont mots qu’à être reliés par le silence, leur matière première, l’origine qui les fait être l’exception qu’ils sont. Et puis, la poésie, où est-elle la plus vraie, la plus vivante ? Dans le verbe haut qui la déclame et la met en scène pour un public qui en attend un ravissement ? Ou bien dans la lecture qui reproduit silencieusement l’acte créateur qui présida à sa naissance ? Sans doute une lecture méditante est-elle la plus à même d’approcher ce qui, par essence est indicible et qui pourtant se dit : EN SILENCE !

 

 

 

 

Repost 0
26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 07:44
Être néant.

Le fauve, va toujours seul.

Existentialiste

 

Œuvre : Dongni Hou.

   

   *** En termes de fiction ou de rêve ou bien d’imaginaire livré à sa propre fantaisie.

 

   C’était il y a très longtemps.

 

   C’était il y a très longtemps. Les hommes n’étaient pas encore des hommes. De simples tubercules à peine sortis du ventre de la terre. Végétatifs. Rampants. Sortes de racines complexes emmêlées dans la touffeur de l’humus. Le monde n’était monde que par défaut. La planète tournait sur son axe sans bien se rendre compte de sa rotation. Les végétaux étaient des excroissances de pierre. Les animaux étaient identiques à ces grotesques de la Renaissance qui habitaient les jardins tumultueux d’une vie de mangrove. C’était le début d’une histoire mais encore dans ses vagissements, ses balbutiements. Rien ne se différenciait de rien. Le jour succédait à la nuit, emportant dans ses vagues lueurs des haillons d’ombre, des glissures de ténèbres. Les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, immense bobine de fil à l’inextricable parcours. Il n’y avait pas encore de langage et se laissait seulement percevoir le cliquetis des rouages de l’univers avec leurs bruits nécessiteux de bielles rouillées et leurs hoquets de cames laborieuses. Rien n’était arrivé à soi mais c’était un moindre mal. Il en est ainsi des cas d’illucidité qu’ils sauvent ceux qui en sont atteints des affres de la connaissance. Car savoir est pur bonheur en même temps que tragédie. Comme si un bambin dans la grâce de l’âge connaissait la fin du jeu qu’il vient d’entreprendre, en explorant les moindres arcanes, les plus minces secrets. Alors le désir s’étiole, alors la joie d’exister se métamorphose en son envers, une verticale angoisse qui se nomme indifféremment aporie, pathétique, ténébreux.

 

   Dès lors que…

 

   Dès lors que la contingence avait montré le bout de son nez, plus aucune possibilité de retour en arrière. Les dés avaient été jetés. Le fuligineux et versatile jeu de dupes montrait ses dents de requin et bien malin aurait été celui qui s’en serait soustrait au prix, seulement, de quelques égratignures. La plupart des attaques étaient mortelles avec bris de chairs et tissus sanguinolents. Certes, quelques rescapés, mais hémiplégiques, hébétés, genres de moignons qui traînaient pour l’éternité leurs bosses et leurs plaies derrière eux à la manière de contondants boulets. Car les boulets animés de hargne pouvaient se retourner contre leurs possesseurs et leur administrer une grêle de coups dont ils ressortaient meurtris, en proie à la souffrance profonde qu’inflige toujours le funeste destin lorsqu’il frappe de sa force aveugle. Tant que les Présents sur Terre n’avaient figuré qu’à titre d’une aimable diversion de la Nature, il n’y avait nullement eu péril en la demeure. Les choses allaient de soi, de guingois cependant, mais personne ne pouvait s’en offusquer pour la bonne raison que la conscience n’était pas encore née, mince lumignon qui ne s’éclairait lui-même que d’une si faible lueur que nul n’aurait pu l’apercevoir. Kyste replié sur sa propre nullité, en attente de paraître un jour, si telle était la Volonté qui semblait conduire l’univers avec une main de Maître. Une Toute-Puissance auprès de laquelle toute prétention à exister ne sonnait qu’à l’aune d’un éternel statut d’esclave, sinon de vassal promis à ne jamais s’exonérer de sa condition. Car, paradoxalement, le Hasard semblait procéder, non d’un simple coup de dés fantaisiste, mais d’une Volonté réelle, bien ancrée, bien déterminée à dominer le trop évident orgueil des Egarés-sur-Terre.

 

   Homo Rusticus et leur suite.

 

   Les premières manifestations de l’étant humain s’étaient illustrés sous la figure des Homo Rusticus dont il n’y avait rien à attendre, hormis une pierreuse présence à l’orée des grottes enduites de prosaïsme et d’archaïques illisibilités. On chassait, on dépeçait un bison, on mastiquait, on éructait, on s’accouplait avec des bruits de soufflets de forge, on mettait au jour des rejetons qui, eux-mêmes, dévoraient, s’accouplaient, puis se couchaient en chien de fusil dans l’antre de roches sans que la moindre pensée se manifestât en quelque perspective que ce fût. Dormir était penser. Marcher était penser. Forniquer était penser. Puis, un jour, à la guise d’on ne sait quelle fantaisie, le Rusticus s’était transformé en Erectus, puis en Sapiens, c'est-à-dire en un être pourvu de conscience, attentif au savoir, disposé à la culture. Or, ceci qui apparaissait à la façon d’un évident progrès, portait encore en soi les germes d’une consternante vicissitude dont on verrait bientôt que son épilogue était tissé des fibres du drame. Le problème était entièrement contenu dans cette faculté de l’homme que l’on nommait indifféremment esprit, intellect, entendement, discernement et qu’on aurait pu désigner aussi bien par les termes de servitude, aliénation, sujétion puisque c’était la notion même de liberté qui était mise en question. Possédant une conscience, du même coup l’homme se percevait sans avenir propre, genre d’esquif voguant sur des flots tumultueux, privé d’amer auquel vouer son regard, d’une bouée à laquelle attacher sa navigation hasardeuse.

 

   Les assauts du mal.

 

   Ç’avait commencé par de simples agressions semblables à des coups de fouet, à de minces déflagrations dont on sentait le crépitement sur la plaine de l’épiderme. Oh, rien de bien sérieux. Quelques contusions, quelques bleus (qui n’étaient pas encore des bleus à l’âme, il fallait attendre que le romanesque survienne, et ce serait pour bien plus tard), oh, rien dans cette nature encore grossière du Sapiens qui endurait les coups du sort à l’aune de l’immémoriale réminiscence des corps : il y avait encore un peu de Rusticus qui tapissait le derme de ses souvenirs d’écorce et l’heure n’était pas encore venue des subtilités de l’Humanisme et des florilèges de la Pensée. Cependant, bien que l’on fût assez insensible aux attaques sournoises de l’Impalpable, de l’Illisible, du Caché-sous-des-dehors-avenants, on sentait bien que les visites récurrentes des coups et des crocs-en-jambe n’avaient rien d’amical. On se terrait. On évitait de se faire voir. On restait dans le sombre des cavernes à dessiner à l’argile et à la sanguine des gazelles élancées, des pointes de lance effilées dont on attendait symboliquement (mais on ne savait pas encore la puissance du symbole, son efficacité dans l’aire du réel), qu’elles pussent soustraire à la fougue sanguinaire de hordes pléthoriques. Partout on dépeçait, partout on éviscérait et cela faisait de sourdes rivières d’hémoglobine pourpre qui envahissaient les vallées et teintaient les humeurs moroses des plus belles harmonies qui, jusqu’alors s’étaient produites, ici et là, sur les sites pariétaux où s’inscrivaient les premières figurations de l’art (mais on ne supputait nullement qu’ici, dans le tracé artisanal de mains grossières s’édifiait tout un pan de la culture de l’humanité future).

   Des attaques multiples et variées auxquelles on avait affaire, les plus terrifiantes étaient celles qui, animées par une armée de buccinateurs, de pinces ouvertes comme la gueule d’un four, de carapaces luisantes telles des glaives, virevoltaient en moissonnant au hasard ici des membres, là des bassins adipeux, là encore des têtes qui, pourtant étaient si virginales, si diaphanes, angéliques qu’on les eût plutôt vouées à l’exercice de quelque rite religieux couronné d’une juste gloire. En réalité la Toute-puissance était si aveugle qu’elle cognait au hasard (la bientôt célèbre contingence) et il n’était pas rare que les têtes des quelques exemplaires qui demeuraient des Sapiens ne fussent livrées à une étrange bataille, écrevisses labourant la fontanelle, crabes déchaussant le cuir chevelu, tourteaux déchiquetant la dure-mère, homards s’invaginant dans les scissures de Rolando ou de Sylvius avec des giclures pareilles à une purée livrée à une curée sauvage, démentielle.

 

   *** En termes de réalité philosophique ou contemplative.

 

   Oui, combien cette belle image que Dongni Hou nous livre d’une jeune existence semblable à celle d’un Chérubin contraste violemment avec cette sombre et funeste écrevisse qui semble avoir pris possession de son crâne à seulement vouloir le détruire. Le détruire. Certes, que pourrait donc faire d’autre ce crustacé juché tout en haut de la tête d’un innocent sinon vouloir en effacer l’existence dans un geste insensé de néantisation ? Abrupte dialectique au cours de laquelle s’affrontent, comme en un combat de Titans, la souple et docile volonté de vivre d’une Existence à l’orée de son aventure et l’incoercible violence à l’œuvre afin d’étouffer la vie en son déploiement, en neutraliser les projets, en clore le destin. Lutte archaïque du Bien et du Mal. Faust contre Méphistophélès. Est-on vraiment en mesure de choisir entre ces deux inclinations auxquelles tout homme est confronté dès l’instant où il pense, agit, délibère sur le monde ? Le problème de la liberté (opposé à la contingence) se pose ici comme le paradigme essentiel d’une connaissance de soi et du monde. Surgissement de la thèse existentialiste qu’énonce Sartre en termes de morale et de projet : « Sois ce que tu veux devenir ». Responsabilité de chaque destin qui a à se déterminer. « Le fauve, va toujours seul », tel est le sous-titre que donne l’Artiste pour justifier la valeur existentialiste de sa peinture. Immense solitude, telle celle du fauve lancé dans la jungle aveugle et foncièrement inhumaine. Toujours un prédateur qui terrasse un autre prédateur. Comme si la terrible contingence devait se lire en abyme, chaque existence contenant une autre existence qui lui est allouée comme ce qui, toujours, est à détruire puis à reconstruire. Dès lors que la machine est en marche, le processus est irréversible qui fait de la vie un éternel combat, l’horizon de la finitude. Un Existant est livré à l’imperium d’un crabe tout-puissant, lequel, à son tour sera la possession d’un autre crabe et ainsi jusqu’à l’infini. Ce thème du crabe est récurrent chez Sartre d’une façon quasi-obsessionnelle comme l’acte dernier par lequel la contingence reprend son dû et précipite tout ce qui paraît dans l’illisible Néant. Chez le Philosophe il faut faire l’hypothèse suivante : Crabe = Néant. Crabe = position antithétique de l’Être.

 

   Du Crabe (ou de quelques uns de ses avatars) en littérature et philosophie.

 

   C’est le riche thème de la métamorphose qui est à l’œuvre dans le site philosophico-littéraire pour présenter, sous la figure du crabe (ou de ses équivalents), les assauts dont les hommes sont les cibles au seul prétexte qu’ils sont entièrement et totalement libres et que de ce simple fait ils ne pourront faire l’économie de l’angoisse coalescente à toute existence. Vivre c’est être exposé. Vivre c’est risquer, à tout moment, de mourir. Vivre c’est se déplacer avec l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.

 

   La Nausée.

 

   Dans le roman de Sartre la métamorphose est à l’œuvre comme par degrés, sans doute ceci voulant témoigner de l’amplitude inévitable de la facticité dès l’instant où le sujet se rend compte du piège dans lequel l’existence enferme tout individu. Pour Antoine Roquentin, vivre est synonyme d’une manière d’enfermement qui, petit à petit, rapporte l’homme à la simple nature d’un monde végétal ou bien animal. En réalité on n’existe que sur le mode des choses. « J’existais comme une pierre, une plante, un microbe ». Se rendant au Jardin Public de Bouville en tramway, voici que la banquette sur laquelle il est assis prend soudain une allure effrayante. Non seulement l’évocation du nom de « banquette » n’entraîne plus aucun sens, comme si le langage s’était vidé de sa substance signifiante, mais l’assise se dote d’une étrange présence pareille au grouillement d’une infinité de pattes : « Elle reste ce qu’elle est, avec sa peluche rouge, milliers de petites pattes rouges, en l’air, toutes raides, de petites pattes mortes. Cet énorme ventre tourné en l’air, sanglant, ballonné – boursouflé avec toutes ses pattes mortes, ventre qui flotte dans cette boîte, dans ce ciel gris, ce n’est pas une banquette ».

   Mais sans doute, là où la métaphore animale devient la plus inquiétante, c’est lorsque Roquentin ressent une impression de fragmentation de son propre corps, dont un des territoires et non des moindres se confond avec l’apparence d’un crabe mort :

   « J’existe [...]. Je vois ma main, qui s’épanouit sur la table. Elle vit – c’est moi. Elle s’ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l’air e bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m’amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort : les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles – la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s’étale à plat ventre, elle m’offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant – on dirait un poisson ».

   Alors, ici, le phénomène d’intertextualité devient immensément visible qui établit un pont entre La Nausée de Sartre et La Métamorphose de Kafka.

   

   La Métamorphose.

 

   D’Antoine Roquentin à Grégoire Samsa, identique sentiment de stupéfaction lorsqu’ils se rendent compte, pour l’un que sa main n’est peut-être, finalement, qu’un objet aussi contingent que peut l’être l’existence d’un crustacé ; pour l’autre qu’il a été transformé en cette vermine informe avec laquelle, maintenant, il aura affaire.

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux ».

 

   L’absurde.

 

   Traversant les trois œuvres, la peinture de Dongni, le roman de Sartre, la nouvelle de Kafka, un thème identique se profile comme la nervure essentielle de ce qui est à dire, à savoir l’absurde (sans doute le nihilisme en contre-champ), dont contingence et facticité sont les résurgences les plus réelles.

 

   Donc ce sentiment de l’absurde, que manifeste symboliquement ce CRABE, comment se présente-t-il ? Seulement un rapide survol de ce thème inépuisable qui traverse la modernité comme l’une de ses caractéristiques essentielles.

 

   *** Chez Camus rien ne servirait de capituler face à une vie, fût-elle tissée de sombres présages. Ni le suicide, ni le recours à une transcendance par définition extra-humaine, ni le recours à une idéologie politique (marxisme) ou bien philosophique (existentialisme), ne constitueront de réponse valable. Seule une action collective au travers de laquelle la lucidité, la révolte seront les seules voies d’un humanisme en charge de lui-même :

   « Je me révolte donc nous sommes » - (L’homme Révolté).

 

   *** Chez Sartre. Conséquemment au vertige, à la nausée qui sont coalescents à la prise de conscience de la contingence et de la facticité, il devient nécessaire de dépasser cette gratuité en édifiant, au-devant de soi, le projet qui est l’aboutissement de toute création libre. Echapper à l’absurde à la hauteur de ses propres choix et engagements.

 

   *** Chez Kafka. La notion d’absurde vue depuis la personnalité de Grégoire Samsa, c’est l’accepter cet absurde pour dépasser sa propre réalité et échapper à l’incompréhension du monde, des autres, surtout de ses proches, de cette famille Samsa qui demeure sourde et aveugle au génie d’un jeune homme qui n’aura plus, comme ultime solution, que le choix de revêtir la figure du cancrelat et d’en assumer l’exténuation jusqu’en la mort. Echapper à la bêtise ambiante, peut-être la seule façon de parvenir à son être, au-delà de sa propre folie :

   « Les familiers de Gregor sont ses parasites, qui l'exploitant, le grignotent de l'intérieur. Ils sont en quelque sorte les sarcoptes du scarabée : c'est le désir pathétique de trouver quelque protection contre la trahison, la cruauté et la crasse qui a suscité la constitution de sa carapace, de sa cuirasse de scarabée, qui, à première vue, semble dure et sûre, mais se révélera, par la suite, aussi vulnérable que l'ont été sa pauvre chair et son pauvre esprit humain», telle est l’interprétation sans doute la plus adéquate qu’en donne Vladimir Nabokov.

 

    *** Chez Dongni Hou.

 

   La lecture d’image nous invite à penser l’absurde selon des qualités formelles et non plus en fonction de délibérations morales ou d’évitement d’un drame personnel. Ni révolte (Camus), ni projet (Sartre), ni acceptation orientée vers un but (Kafka), mais sans doute « heureuse inquiétude », oxymore voulant signifier cet éternel et irrésolu balancement entre le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, impénétrable oscillation qui est la mesure même de l’homme. Les belles valeurs de gris semblent en assurer la figuration symbolique. L’absurde est présent en tant que menace qui, pour l’instant, demeure à l’état latent. En témoigne une certaine sérénité, un calme qui rayonne du visage de ce Jeune Adulte au beau profil grec, confiant en son avenir. Danger diffus, apparemment inaperçu, pareil au Destin qui se dissimule et attend pour porter ses coups. Mais peut-être ne les assènera-t-il pas et, alors, se feront jour la possibilité d’un bonheur, le cercle d’un épanouissement.

   La force de cette œuvre est, tout en le convoquant, de laisser l’absurde en suspens comme s’il pouvait advenir comme s’abstenir de paraître, laissant la question posée de la liberté. Sans doute une vérité habite-t-elle cette peinture dont le point d’équilibre se situe de manière équidistante de l’Être et du Néant. Ainsi en est-il de toute destinée qui flotte infiniment dans l’espace et le temps. Nous voulons demeurer sur cette belle ligne de crête entre adret et ubac. Le jour est si beau qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 09:44
Du Soi à l’Altérité.

"La fuga", crayon et pastel sur papier,

Londrina 1996.

 

(Toutes les œuvres ici représentées sont de

Marcel Dupertuis).

 

 

 

 

   « La fuga » ou l’évidence figurative.

 

   Ici, le titre donné par l’Artiste redouble la valeur figurative de l’œuvre. Elle en constitue une sorte d’écho, de volonté d’en souligner la sémantique apparente. « La fuga » que nous pouvons traduire par « la fuite » devient l’équivalent langagier du dessin, de son dynamisme, de l’acte en train de s’accomplir au sujet duquel nous n’avons aucun doute. Alors on peut légitimement se demander si le fait de sous-titrer était utile ? Si la représentation ne se suffisait à elle-même ? Il s’agit, à l’évidence, d’un clin d’œil adressé aux Voyeurs de l’œuvre, d’une manière de complicité s’établissant afin qu’une commune intelligence du monde puisse s’établir selon le mode d’une convention implicite. Ainsi en est-il parfois de l’humoristique, du subversif, lesquels renforcent leur puissance d’évocation à seulement réitérer le contenu d’un propos hautement visible. Tout comme un syntagme au second degré énoncé entre connaisseurs devient le lieu d’une pure jouissance. D’une évidence l’autre.

Du Soi à l’Altérité.

 

"Le marron", huile et graphite sur papier,

Lugano 1993 (Suite marron).

 

 

 

 

   Abstraction ou l’énigme figurative.

 

   Compte tenu de sa nature qui brouille volontiers les lignes habituelles de la perception, l’abstraction, son commentaire, posent toujours problème. Soit celui de conceptualiser et de demeurer dans la pure spéculation. Soit de ramener en direction du concret, du directement préhensible et de faire de l’œuvre une simple déclinaison du réel, ce qu’elle ne saurait être. Sans doute est-elle un effet de réel mais dont la totalité outrepasse son insigne visibilité. Il y a toujours, dans l’acte de visée d’une œuvre, essor d’une transcendance qui déporte bien au-delà des sèmes et formes qui se laissent appréhender. « Bien au-delà » veut faire signe vers l’intraduisible sensibilité du Regardeur, la profondeur de ses ressentis, le déploiement de ses sentiments, les fulgurations de la passion, mais aussi faire appel à l’expérience vécue, aux souvenirs, à la mémoire, à l’imaginaire, mais aussi aux ressources d’une rationalité qui puise en elle les possibilités d’inscrire ce qui se donne à voir dans un mouvement particulier de l’art, une insertion dans une démarche intellectuelle, un jugement, une thématisation esthétique particulière.

 

   Les œuvres dans leur contexte originel.

 

   « De la suite marron 1993-94 : "Comment devrait se comporter un homme, pour que l'on puisse dire qu'il connaît un marron pur, primaire." ("Observations sur les couleurs" de L. Wittgenstein) ».

 

   En incipit de la suite d’œuvres (dont une partie seulement est proposée dans le cadre de cet article), Marcel Dupertuis nous propose, comme fil rouge, d’abord une pensée de Wittgenstein à propos des couleurs, ensuite sa propre participation aux méditations du Philosophe sous les espèces de quelques propositions plastiques de teinte marron. Nous pouvons les percevoir comme autant de variations phénoménologiques sur du pur concept puisque la couleur primaire n’est, en soi, que ceci, une note fondamentale neutre à partir de laquelle bâtir l’infini des possibles de la représentation. Couleur primaire identique à une essence dont les diverses interprétations spectrales apparaissent comme les traductions en terme d’existence. Immémorial jeu dialectique de l’être et de l’exister.

   Mais nous n’entrerons pas dans les considérations sur les couleurs, pas plus que nous n’essaierons d’en interpréter les riches valeurs symboliques. Plutôt une libre méditation sur ce qui voudra bien se présenter en tant que signification à partir de ces taches et lignes dont chaque singularité s’appliquant à les viser fera naître une infinité de paysages si différents qu’ils ne sont jamais que l’étonnante richesse du ressenti humain, à savoir cette liberté qui nous traverse tous comme l’une de nos quêtes majeures.

 

   Regarder selon trois perspectives signifiantes.

 

   Trois thèses évoquées rapidement détermineront le regard porté en direction de ces graphites, pastels et autres acryliques.

   * En premier lieu nous considèrerons, traversant la matière de ces propositions plastiques, aussi bien en leur valeur figurative sous jacente qu’eu égard à la constante d’un art plus que millénaire, la présence d’une imitation de la nature, celle-ci fût-elle inconsciente. Jamais nous ne pouvons nous soustraire à sa force d’attraction, à sa prégnance universelle. Une forme dessinée et voici le rocher. Une couleur posée sur le papier et une terre surgit avec la belle souplesse de la glaise. Une ligne et se précise la texture d’une matière, le granuleux d’un gravier, la poussière dorée d’un sable.

   ** En second lieu nous postulerons la loi unanimement reconnue selon laquelle toute création est projection de soi. Toute image rencontrée est miroir pour la conscience. La vie est un immense Test de Rorschach, une infinie proposition de tâches qui ne sont jamais que les empreintes que nous apposons sur les choses, que les choses nous renvoient comme nos possibles fac-similés. Nous voyons une forme et nous essayons d’y débusquer notre propre présence.

   *** En troisième lieu (conséquence du point 2), la prégnance de la forme anthropologique n’est plus à démontrer. Par elle se dit la rhétorique parlante du monde. Rien d’étonnant à cela puisque l’homme est le seul à être doué de langage. Confrontés aux figurations de tous ordres, nous cherchons à y repérer prioritairement les schèmes qui constituent notre expérience commune : la maison, l’abri primitif, les lignes constitutives de notre corps, les manifestations du langage, l’indice qui nous révèle l’irremplaçable présence de nos coreligionnaires.

 

   Libre interprétation ou le lexique du monde selon soi.

 

 

 

Grotte amniotique.

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique, gaphite et pastel

sur papier préparé, cm 65x50, Lugano, 2002.

 

 

   Munis de ces médiateurs de l’image que sont les trois postulats qui essaient d’en décrypter un sens-pour-nous, nous ne considèrerons cette tache ni comme une contingence parmi d’autres, ni comme une chose seulement douée d’irraison, donc de mutité. Car toute chose parle selon son propre lexique dont il nous revient de subjectiver l’étrangeté qu’elle est. Nous ne demeurerons pas cois, pareils à des explorateurs situés devant une inextricable jungle. Nous franchirons l’apparente enceinte qui nous fait face afin que, placés en son intériorité, un phénomène apparaisse qui n’était nullement visible.

   Ça y est, nous avons procédé à un saut. Ça y est nous sommes dans un autre monde. Nous y trouvons la parfaite place qui nous revient. Nous flottons immensément et c’est un cosmos qui s’allume et fait un dôme translucide au-dessus de nos têtes, des globes de nos yeux qui nagent dans le bleu. Souples mouvements d’une chorégraphie amniotique sans fin, sans espace, sans temps. L’éternité est ainsi qui nous ravit à nous-mêmes et nous place dans cette manière d’absolu sans contours. Notre corps est diaphane, pareil à une statue d’argile que des flots mystérieux modèleraient jusqu’au seuil d’une parution en pleine lumière. Il n’y a pas d’idée encore et c’est, ici, au centre de la boule maternelle, le domaine de la sensation pure, à peine un effleurement, tout juste une musique des sphères venue de si loin qu’elle prend les teintes douces de l’irréel. Pas d’instant qui fragmenterait et installerait le scalpel du temps présent. Arche immense de la durée qui fait se conjoindre en une seule et même harmonie les principes affinitaires du masculin, du féminin. Plénitude de la dyade, un cercle enfermant l’autre. Une Mère abritant sa Joie. Deux dispersions fusionnant. Deux possibles antinomies faisant alliance, créant l’osmose par laquelle atteindre à la plénitude du sentiment unitif. Plus qu’UNE chose au monde. Amour disparaissant à même l’Amour.

   Bientôt sera l’heure de la sortie. Bientôt l’heure de la séparation. Chacun des protagonistes en demeurera frappé du sceau de ce que fut une rencontre en son inimitable nature, une sublimité qui fécondera notre perception des prodiges insaisissables de la Nature. TOUT aura été éprouvé qui fondera l’assise des conduites, forgera le socle des impressions, cimentera la certitude de la belle appartenance à l’humain telle qu’en elle-même la porte à l’accomplissement l’expérience indépassable.

   Et, maintenant, que demeure-t-il de ce qui a été vécu comme l’exception ? Une forme. Simplement une forme. La découpe d’un bassin, l’isthme utérin qui a été notre voie de passage. Et ces trais bleu-rouges pour indiquer la station debout, cette belle conquête du genre humain qui, définitivement, l’éloigne de l’animalité, de ses errances sans fin. Certes le processus de reconnaissance d’une esquisse humaine, là dans cette tache, dans ces graffitis, ne présente aucun caractère d’exactitude. Seulement la percée de l’imaginaire, du symbolique, peut-être du rêve ou bien du fantasme. Peu importe le réel est tissé de tout ceci. Il est un bavardage sans fin dont il faut tirer la quintessence. Tout sens est toujours un donné immédiat dont notre conscience synthétise la pluralité des sèmes. Voir, entendre, penser est toujours le jeu fascinant d’une singularité. Nous ne sommes au monde qu’à la mesure de cette unicité qui nous façonne tout comme la nature nous a faits grands, blonds, la taille mince. Ou bien l’inverse.

 

[Les Lecteurs et Lectrices habituels auront reconnu ce thème récurrent traversant mes écrits : la vie amniotique en tant que tremplin déterminant notre façon d’être au monde. Sans doute s’édifient ici quelques un des archétypes qui structurent notre pensée, nervurent nos conduites. Jamais expérience originelle, fondatrice ne peut être regardée à l’aune d’une simple distraction. Procéder de la sorte consisterait à contourner une vérité et renoncer à notre part de liberté à connaître.]

 

 

 

Raphé médian.

 

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique et pastel sur papier,

Lugano 2002.

 

   Si, dans la peinture précédente, seul le Soi était à l’œuvre (l’autre présence, la maternelle ne jouant qu’à titre d’écho lointain puisque le petit homme ne pouvait en percevoir la présence), ici commence à apparaître le premier procès d’une possible différenciation au cours de laquelle cette entité unitaire qu’il est en son essence va commencer à sentir, en son sein, le premier glissement d’une chose autre. Ce geste de la pensée, calqué sur un geste corporel est ce qui, dans l’ordre symbolique, fait l’annonce du début de surgissement de l’altérité. Lequel est l’antonyme d’une chose lisse, impénétrable, enclose en son autonomie. Avant de sentir le phénomène de l’altérité en tant que tel (la présence effective de l’Autre en général, donc de ce qui n’est pas nous), il faut en être alerté de l’intérieur même de l’événement que nous constituons comme donné dans le monde. Si tel n’était pas le cas, si nous demeurions une monade impénétrable dont nulle lumière ne franchirait l’enceinte, alors nous nous ne percevrions pas nous-mêmes existant réellement, pas plus que la mesure de l’altérité ne pourrait nous atteindre. Noir sur noir ne parle pas. Blanc sur blanc ne parle pas. Seulement noir sur blanc ou blanc sur noir dont chacun tire son sens de cette commune dialectique.

   Mais revenons à cette belle forme qui pourrait analogiquement nous conduire sur les rivages d’une amphore, mais demeurons dans le domaine de l’homme, de son corps. Ce qui apparaît comme sa proposition la plus pertinente n’est nullement l’aspect général dont nous pourrions dire qu’il dessine un thorax s’étrécissant dans son ascension en direction de la poitrine, mais cette ligne de partage qui en scinde le territoire en deux parties sensiblement égales. Cette frontière n’est pas sans évoquer le raphé médian qui parcourt en certains endroits l’anatomie, réunissant en une seule unité les parties symétriques, droite et gauche. Suture histologique dont les fondements ne nous intéressent nullement ici, seulement la force sémantique qu’ils convoquent, comme si, provenant de deux être différents, tout individu en un temps de son développement en portait l’ineffaçable stigmate. Sur un plan strictement conceptuel ce sinueux et visible parcours serait la marque en nous de cette altérité qui nous a façonnés, que nous ne pourrions nullement renier. Comme si cette empreinte était la condition d’une souvenance ontologique qui nous obligerait. Reconnaissance de n’être nous qu’à la lumière du tout autre que nous. Belle leçon d’humilité s’il en est, dont le Soi, par nature, n’est guère prodigue.

 

Maison du langage.

 

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique et pastel sur papier,

cm 49x38, Lugano 2002.

 

 

   A la suite de cette sortie de Soi du petit homme au grand jour, puis du décryptage à même sa tunique de peau de la marque de son destin lié à une connaissance de ce qui n’est pas lui, comment ne pas aborder, d’emblée, ce qui le constitue en tant que sujet parlant qui, non seulement est au fondement de son existence, mais le réalise en ce qu’il est à seulement communiquer, échanger, proférer, lire, écrire, toutes ces sublimités qui lui ont été remises comme la plus haute offrande qui se puisse envisager ?

   « Le langage est la maison de l'être », disait le Philosophe du Dasein dans Acheminement vers la parole. Nous n’entrerons pas dans les subtilités philosophiques d’une telle assertion, nous contentant seulement d’en explorer la valeur métaphorique. Maison - Langage - Être, ces trois déterminations de l’humain en son apparition. Pas d’homme sans habitat sur Terre, sauf à devenir cet éternel errant à qui jamais aucun projet n’échoirait comme sa possibilité ultime. Pas d’homme sans parole, sinon à exister au même titre que l’animal, c'est-à-dire se manifester comme pauvre en monde. Pas d’homme sans être puisque l’être de l’homme est ce qui s’affirme comme cette transcendance première dont toutes les autres ne sont que des déclinaisons. Maison - Langage - Être, comme un subtil ternaire qui dirait le tout de l’humain dans son éminente qualité relationnelle. Toute maison suppose la proximité d’autres maisons. Tout langage est appel en même temps que réponse, surgissement du locuteur avec lequel s’entendre (au sens premier de se comprendre). Tout être suppose une antécédence et une suite afin que la généalogie posée inscrive une Histoire et la communauté des hommes en son sein. Certaines associations lexicales sont magiques à simplement être énoncées. Faire se conjoindre en une même unité de sens un espace, une faculté, le point d’acmé d’une ontologie, ceci est si remarquable que seul le silence…

   Combien, dans une telle perspective, cette rapide trace d’acrylique et de pastel revêt le luxe d’une présence où la dimension de l’altérité rayonne à même le dessin. Demeurer (être ici dans une demeure et durer), mission hauturière des hommes attelés à une même tâche dont l’acte d’énonciation est le phare, la pointe avancée de la lucidité attachée à toute empreinte sur les choses.

 

Polyphonie du monde.

Du Soi à l’Altérité.

"Sans titre", acrylique et graphite sur papier,

Lugano 2000.

   Comment alors, après l’évocation de la maison dont la trace était celle d’un habitat solitaire, ne pas passer à la pluralité du vivre ensemble ? Comment ne pas accoler les maisons, en faire des cités, des villes, peut-être des Tours de Babel, ces ruches bourdonnantes où se feront entendre les belles langues du monde ? L’acadien et le tamasheq ; le kirghize et le flamand ; le créole et le navajo ; l’huichol et le dogon ; le gaélique et le bengali. Lugano 2000 nous invite à une telle incursion dans la magnifique contrée des dialectes qui parcourent le Monde. Le Monde avec un M à l’initiale, forme homologue au graphisme présenté par l’Artiste. Cette lettre associée à l’aMour, symbole de l’androgyne, soit l’évocation de la complémentarité des contraires, l’attraction homme/femme, la nostalgie de l’unité antérieure à la séparation.

   Ici, dans un étonnant raccourci (les œuvres en leur symbolique), se dit le mythe unitaire, l’accouplement, la naissance séparée, la recherche d’amour, d’union à la manière d’un cycle éternel qui, inlassablement, reproduirait à l’infini cette sorte de pulsation élémentaire fusion-dissociation qui serait l’image de la vie, peut-être son secret rendu invisible à la mesure de sa banalité. Jamais on n’occulte aussi bien les choses qui nous tutoient, que nous fréquentons dans une manière d’indifférence heureuse. Cette figuration en forme de M est donc à la fois demeure pour l’homme en raison de sa configuration ; lettre qui dit le langage dont nous usons comme s’il était un simple outil ; proximité des autres êtres qui ne sont que le poudroiement de cet Être Majuscule dont on ne sait jamais qui il est, s’il est vraiment, s’il est simplement la copule qui relie le sujet et le prédicat d'une proposition : « Je suis un homme ». Comme nous dirions : « Nous sommes des hommes » puisque aussi bien, de Maison du langage à Polyphonie du monde, nous sommes passés du singulier au pluriel, de Soi aux Autres, du particulier à l’universel. Le Soi s’est singulièrement dilaté. Peut-être ne lui reste-t-il qu’une étape à franchir avant d’arriver à quelque chose qui pourrait figurer son terme, donc sa disparition dans la multitude ?

 

Confluence des présences.

 

Du Soi à l’Altérité.

"A terre", acrylique et pastel sur papier,

Lugano 1999.

 

A terre, comme si, toujours il fallait revenir à des racines que l’on supposerait fondatrices de notre être. La maison initiale n’est plus guère visible, le regroupement babélien connaît une sorte d’affaissement qui serait tellement semblable au mem phénicien dont la signification correspond à « eau », liquide par lequel tout ramener à son fondement.

Du Soi à l’Altérité.

   Au large du territoire que constitue la tache centrale, des sortes de V, d’empennages de flèches qui viennent à la rencontre, qui sont ces altérités qu’attire toujours le lieu d’une découverte. Etrange magnétisme qui fait confluer une réalité archipélagique (les Autres) vers une autre réalité insulaire (le Soi) afin que l’eau médiatrice féconde les terrestres présences. Le terme du voyage iconique est atteint en même temps que, tout au long du processus, progressivement, le Soi s’est métamorphosé en altérité. De l’intimité de la grotte à la fusion des présences en passant par la première différenciation du raphé médian, la maison et son langage unique, la dimension babélienne, ainsi se constitue le lexique du monde en son ineffable mouvement qui nous dit, toujours, le trajet de l’unique vers la pluralité, le chemin du singulier vers l’universel, la longue marche du Soi vers le Non-Soi. Ainsi le SENS naît-il d’un constant nomadisme seul en mesure d’assurer notre être d’un habitat sur Terre parmi l’infinie polysémie de l’exister.

 

Repost 0
14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 08:37
Décade lumineuse.

"Vêpres de chandeleur".

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   A première vue.

 

   A première vue l’image est apaisée et pourtant notre satisfaction n’est nullement au rendez-vous. Quelque chose manque. Ou bien est dissimulé. Ou bien fait sens uniquement à être décrypté, comme si une manière de mystère s’interposait entre la représentation et la lecture que nous tentons d’en faire. Vérité hiéroglyphique se soustrayant à notre regard. Regard qui doit forer, pousser plus loin que le rayon qui en sort dont la vertu est sans doute insuffisante. La plupart du temps nos yeux sont ces boules distraites sur lesquelles dérapent les fragments de réalité, les silhouettes des Autres, les arbres au feuillage d’argent, la beauté en ses multiples atours. Confondante vision humaine qui se satisfait d’approximations, de myopies, de strabismes dont le dédoublement est bien inadéquat à saisir quoi que ce soit d’urgent, d’immédiatement doué de signification. Alors nous allons à la dérive. Alors nous feignons d’être ces navigateurs hissés à la proue de la goélette alors que nous ne nous situons jamais qu’à la poupe, au-dessus des tourbillons et des cataractes d’écume. Notre périple est l’histoire d’un égarement au milieu des récifs et écueils de toutes sortes. Mais rien ne sert de pérorer, de tracer des plans sur une comète qui file, droit devant, à l’allure vertigineuse de ce qui ressemble à une lumière se perdant dans la toile dense du cosmos.

 

   Devoir d’inventaire.

 

   Mais, avec cette œuvre, nous ne nous en tirerons pas grâce à une esquive, à une fuite. Faire face est la seule mesure juste, celle qui nous installera dans une compréhension, fût-elle parcellaire, approximative. Inventaire : le sol, le mur ne sont, visiblement, que des artifices par lesquels mettre en relief ce qui doit y apparaître comme la proposition essentielle. Alors nous commençons par le modeste, le contingent, ce qui, par nature, demeure le plus souvent dans l’illisibilité. Ce tabouret hissé sur ses trois pieds nous fait immanquablement penser à la tournette sur lequel le sculpteur place la pierre à façonner. Ainsi en voit-il toutes les esquisses à l’aune d’une simple rotation. S’enquérir de l’être d’une chose est ceci qui la considère sous toutes ses perspectives, phénoménologie du visible qui porte tout objet se présentant à sa connaissance la plus approchée. Cet humble officiant de nos habituelles assises nous dit-il autre chose que sa fonction à laquelle, par nature, il est voué, à savoir accepter que nos anatomies en épousent la dalle de bois ? Ou bien retient-il, en lui, d’autres lignes pertinentes que nous n’aurions nullement aperçues ? Son piètement est-il la figure symbolique d’une temporalité dont les trois pieds nous diraient, en mode métaphorique, la nécessité d’exister selon les trois extases du passé, du présent, du futur ? Le plateau en réaliserait la synthèse, sa circularité indiquant le cycle éternel du temps. Mais alors comment relier la présence du petit chat blanc ? Est-il la réalisation d’un habile sculpteur imitant l’état de nature ? Ou bien est-il ce sphinx réverbérant, par simple métonymie, la face assagie du Cerbère qui aurait renoncé à ses autres têtes pour n’en conserver que ce visage aimable au regard empreint de curiosité ? Interprétant ceci, nous sommes allés du côté des enfers dont le gardien défendait l’entrée. Mais peut-être sommes-nous allés trop loin ou alors d’une manière inadéquate !

 

   Glissements.

 

   Nous n’avons pas parlé de ce Modèle qui envahit la presque totalité de l’espace vertical et nous sentons que nous ne pouvons le faire qu’en raison de ricochets, d’ellipses de boomerang, de jeu de billard à plusieurs bandes. C’est ainsi, parfois certaines réalités ne se laissent approcher que par des glissements de sens, des transitions, des effleurements, de minces allusions qui abordent de biais, de façon diagonale, cela même qui est à faire apparaître en tant que verbe de la phrase, actant de la situation. Alors nous revenons à l’évocation de l’enfer, à son feu. Et aussitôt nous avons en regard les bougies allumées dans toute la maison lors de la chandeleur. Et nous avons la guirlande lumineuse avec ses douces boules blanches diffusant un halo de lumière. Ce sont ces gouttes laiteuses qui nous retiennent. Nous ne savons pas encore pourquoi. Alors nous les comptons, pareils à de jeunes enfants jouant avec leurs bouliers aux pièces multicolores. Nous hésitons comme s’il fallait différer l’éclosion d’un secret. Nous distillons lentement, presque religieusement, tellement ces boules de lumière sont belles, rassurantes, accueillantes : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 et, ici, nous demeurons en suspens tels des gamins surpris au seuil d’une bêtise ou bien d’une découverte à la limite de laquelle ils demeureront les yeux hagards et les bouches muettes. 6 - 7 - 8 - 9 … le 10, nous l’attendons dans l’inquiétude, presque dans l’angoisse, si près du lieu d’une révélation. Oui le 10 clôturant la série, l’amenant à son terme, lui conférant l’unité dont le multiple était en attente afin de recevoir sa totale réalisation.

 

   Tetraktys.

 

   Alors nous songeons à la belle Tetraktys pythagoricienne, à la suite féconde conférée par Platon aux délibérations du philosophe présocratique (« celui qui a été annoncé par la Pythie »), aux amplifications initiées par les différentes gnoses. Nous songeons aussi à son déploiement dans la philosophie de Nietzsche dont Zarathoustra est comme le flamboiement. 10 : le nombre sacré, l’expression de la divinité, le lieu le plus haut auquel l’homme puisse atteindre à partir de sa contemplation des nombres, ces inimitables supports des élaborations symboliques. Nous admirons sa pyramide (cette forme parfaite) qui enclot l’ensemble des connaissances, la totalité des éléments. Tétraktys, dieu de l’Harmonie qui préside à la naissance de tout être. Alors nous entendons la mystique du nombre faire son beau poème, sa sublime supplique en direction de ce qui, toujours, flotte dans les hauteurs célestes, dans les brumes de l’invisible. Ecoutons dans le recueillement la prière en direction de la « sainte Tétraktys » :

 

« Bénis-nous, nombre divin,

toi qui as engendré les dieux et les hommes.

Ô saine, sainte Tétraktys,

toi qui contiens la racine

et la source du flux éternel de la création.

Car le nombre divin débute

par l’unité pure et profonde

et atteint ensuite le quatre sacré ;

ensuite il engendre la mère de tout,

qui relie tout, le premier-né,

celui qui ne dérive jamais, le Dix sacré,

qui détient la clé de toutes choses ».

 

Décade lumineuse.

La Tétraktys.

Source : Wikipédia.

 

 

   Dixième jour, dixième lumière.

 

   Décade. Nous comptons les jours qui nous séparent de cela même que nous cherchons. Neuf jours sont présents qui sont les taches claires de la lumière. Ces ampoules qui sont les phosphorescences de la conscience, le plein au sein duquel trouver la pure joie. La lumière n’est que cela, rayonnement à l’infini d’une félicité qui, pour inatteignable qu’elle paraît, peut venir à notre encontre sur nos chemins de hasard, en un lieu et un temps dont nous ne maîtrisons pas le destin mais qui, un jour (le 10ième), s’ouvrent aux yeux des Rares, ceux qui savent regarder les choses jusqu’à la lie et en faire éclater la bogue emplie de richesse. Neuf jours mais le 10ième est absent et nous pleurons. Neuf jours et nous sommes orphelins de nous, du monde. Neuf jours et le 10ième, le sacré, nous ne l’avions pas reconnu. Nous l’avions passé sous silence, absents que nous étions au chant de la manifestation. Le 10, le nombre sacré, le 10ième jour n’est autre que Radieuse en sa présence. Elle regroupe le divers et le réunit en une seule parole, la sienne qui féconde l’éparpillement, le porte à sa sublime exactitude. Ainsi aperçue, comment pourrions-nous la nommer autrement que par ceci « Décade Lumineuse », car nous ne sommes que par Celle qui nous porte dans la suite des jours avec l’éclat d’une vérité. La clarté, la perfection, nous devons en rechercher la présence. Ou alors nous ne serons rien. Rien qui soit arrivé à sa propre profération. Et le silence fera son bruit d’abîme et nous serons comme des enfants nouveau-nés privés des bras qui les accueillent. Et nous pleurerons.

 

   Le 11ième jour ?

 

   Nous sommes arrivés au terme de notre voyage. Nous avons rencontré l’enfer, sa gueule hurlante, nous avons porté son feu aux cierges de la chandeleur, nous l’avons installé dans la guirlande où dansent les photons. Nous n’avons cependant ni rencontré Dieu, cette fable des hommes, ni les dieux de l’Olympe, cette fiction de la mythologie. Seulement cette Fée aux yeux de lumière qui nous dit, en sa 10ième place, l’ineffable lieu de l’être en son unicité. A cette station nous demeurerons car il n’y a d’autre site pour connaître. Pour aimer. A ceci nous voulons nous consacrer avec la belle attention qui brille au fond des yeux des Rares. Oui, des Voyeurs en leur transparente vision !

 

 

Repost 0
8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 08:34
Recluse en ses désirs.

"Recluse à ses seuls désirs".

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Recluse en ses désirs.

 

   Combien ce syntagme paraît figurer sous la figure déconcertante de l’oxymore ! « Recluse en ses désirs ». Comme si le désir avait à s’enclore dans l’étroitesse d’une geôle afin de trouver son accomplissement. Comme s’il devait se soustraire à nos yeux dont il occuperait toute la sphère afin de mieux concourir à notre perte, nous déposséder de ce que nous sommes. Il serait, en quelque sorte, cette figure inavouée du Mal dont nous chercherions la proximité de manière à en inverser le funeste destin, le retournant en Bien, en fortune du jour dont habiller nos dolentes existences.

   Pourtant nous nommons le désir dans son irrésistible surgissement et nous le voyons aussitôt éployer ses ailes dans le vaste azur. C'est-à-dire dans la positivité, l’ouverture, l’échange sans contrepartie qui serait fâcheuse, réductrice, castratrice. Nous disons « Recluse » et c’est la face inverse de ce même désir qui transparaît en filigrane. Comme si cette face rougeoyante, cette immatérielle et tyrannique tension du corps, de l’esprit, ne pouvaient se résoudre qu’à l’aune d’une aversion, d’une faute indépassable. Autodafé nécessaire de cet appétit de l’âme tout comme autrefois on brûlait de précieux ouvrages en Place de Grève. Mais pourquoi donc faut-il que ce sublime attrait trouve sa chute dans un jugement moral, sinon une condamnation définitive ? Le désir est ce par quoi nous avançons, faisons des projets, aimons, pratiquons le don, apportons l’offrande à ceux qui sont dépourvus de biens, d’amitié, d’objets que leurs yeux vides visent sans même les voir. Désirer une chose c’est la grandir au feu de nos inclinations et la porter bien au-delà de sa simple contingence.

 

   Que voyons-nous ?

 

   Le désir est-il apparent autrement qu’en raison de ses manifestations, le brillant du regard, les mains moites, les palpitations du cœur, l’irisation du sexe ? Là est bien le problème. Dès que nous nous exonérons de la matérialité, de l’objet en son évidente présence, dès que nous en appelons aux sentiments, à l’émotion, à la sensibilité, tout fond comme neige au soleil. Il ne demeure qu’une flaque aux contours flous, quelques scintillements, quelques phosphènes se dissolvant dans l’air. Donc le désir en son essence n’est nullement saisissable, seulement ces rapides phénomènes, ces brusques sauts de carpe, ces clignotements de lampe magique. Alors, à défaut d’apercevoir l’invisible il faut s’en remettre à ces cibles dont notre impatiente attente se pare comme de ses atours les plus précieux.

   Anthologie est debout sur la lame grise du sol. Triangle des jambes légèrement ouvert, évanescent bassin en forme de V, mains plaquées le long du corps, couronne de plumes en guise de châle, doux ovale de la tête qu’encadre le taillis des cheveux châtains alors que les yeux, la bouche, le nez semblent au repos dans une attitude méditative. Ici se laisse voir une esquisse infiniment hiératique qui semblerait en attente d’une révélation. Tout dans le dépouillement. Tout dans l’élévation du sentiment en direction d’une passion qui couve sous la cendre et ne se dissimule qu’à mieux surgir au plein d’une félicité. Mais d’où vient donc cette joie infiniment intériorisée ?

   Il suffit de prendre acte du rideau de scène. Y figurent, comme sur un ancien palimpseste les superpositions d’écritures, ces signes tangibles d’une pensée qu’ils font naître et qui les dépasse de l’ampleur de ses infinies significations. Le texte est illisible mais peu importe, c’est sa présence qui compte, elle qui dit la culture, la pensée, la poésie. Joie, donc ? Il suffit de prendre acte de la scène elle-même, d’y apercevoir les maroquins d’ouvrages anciens, d’imaginer les merveilles qui courent au fil des caractères, ce crépitement du sens qui jamais n’en finit de faire ses sublimes constellations. Et cet oiseau, qui est-il ? Est-il simplement un oiseau de passage qui se serait posé là, au hasard des vents, et scruterait de son œil de diamant les Voyeurs que nous sommes, tâchant de découvrir sur nos fronts soucieux l’éclair de quelque vérité ? Et ce boulet attaché à la cheville d’Anthologie, signifie-t-il privation de liberté, impossibilité de faire effraction sur la vaste plaine du monde ? Ou bien, au contraire, n’est-il que le symbole d’une volonté de figurer ici et maintenant si près de l’athanor lumineux des livres, si près de la chorégraphie des lettres, de leurs belles confluences ?

 

   Anthologie en son domaine.

 

   Ecriture.

 

   Elle, Hiératique aimait toutes les écritures, tous les graphismes qui traversaient la vie des hommes pour leur dire l’exception d’être sous l’immense bannière du ciel, tout contre les sillons d’argile et le peuple des arbres. Elle aimait les gravures rupestres, premiers balbutiement des Homo Sapiens qui ouvraient la voie aux manifestations de l’art. Passait des heures à tenter de déchiffrer les étranges pictogrammes. Se passionnait pour la belle géométrie des cunéiformes, leur incision dans la terre, leurs formes si précises, reflets de l’intelligence qui avaient présidé à leur apparition. Fascinée par l’écriture cursive du Livre des Morts, avec sa mystérieuse complexité, son illustration laissant voir la barque en papyrus que dirige une Egyptienne vêtue d’une tunique blanche, cheveux de jais coulant sur les épaules. Aiguisait son regard sur les idéogrammes chinois, y devinant les rapports de la calligraphie avec le réel. C’était comme une ivresse de se laisser aller au fil de ces enchevêtrements d’idées, de dériver au gré des confluences de la pensée dont ces empreintes étaient les révélateurs. Les biffer eût consisté à faire s’évanouir les nervures de la présence humaine, à jeter aux oubliettes l’infini métabolisme de la culture, le travail du temps qui perçait à même leur figuration.

 

   Livres.

 

   Intense occupation méditative lorsque, plongée dans quelque précieux ouvrage, elle oubliait le temps qui passait et ne songeait même plus aux murs qui la ceignaient. Ils n’étaient nullement la trace visible d’une privation de liberté, mais le contraire. Là, au creux de sa solitude, à l’écart des bruits et des rumeurs, elle se laissait aller aux rythmes des mots et des phrases, aux belles clartés du texte, aux idées qui flottaient, telles des oriflammes, haut dans le ciel de la conscience. Son étrange sobriquet « Anthologie », elle le devait aux milliers de passages qu’elle avait patiemment entourés au crayon, traçant de cette manière la quadrature de son exister en ce qu’elle avait de singulier, de saisissant, à la limite d’une irréalité. Elle laissait son imaginaire être fécondé par les plus belles pages de la littérature. Ainsi :

 

   « …les âmes n’ont plus la force de rien retenir ni par conséquent de rien comparer. Les impressions les traversent, fugitives et insaisissables ».

 

   Ces phrases de Benjamin Constant dans Polythéisme, elle en vivait de l’intérieur la marque profonde. En accord avec lui. Là où auraient dû se manifester les sensations les plus vives, sources d’une pure joie, ne se montraient, le plus souvent, que des impressions fugaces que le temps emportait vers le futur avant même que le présent ne les ait archivés en son sein, ne laissant à leur place qu’un filet d’eau dont le souvenir ne se graverait en aucune façon dans la mémoire. Comme une feuille envolée par le vent qui vogue à l’infini sans connaître la mesure de sa propre destinée.

 

   Ou bien encore :

 

   «Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l’hirondelle comme l’aigle, le colibri comme l’oiseau roc, afin que je m’en fasse une paire d’ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues, où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d’une vie étrange et nouvelle… plus loin que la dernière île du monde, par l’océan de glace, au-delà du pôle où tremble l’aurore boréale, dans l’impalpable royaume où s’envolent les divines créations des poètes et les types de la suprême beauté ».

 

   Elle prenait soin de souligner les passages dont elle tirait un bénéfice immédiat, comme si la pensée de Théophile Gauthier dans Mademoiselle de Maupin et sa propre pensée avaient soudain fusionné dans une même intense communion. Lisant ces lignes, combien elle se trouvait proche de l’acte de création du poète, combien elle en vivait les vives pulsations les troublantes affinités, combien elle en ressentait les ondes d’allégresse, les rythmes confinant à la liesse, la superbe élévation que rendait avec tant de justesse la métaphore volante des oiseaux. Et il y avait plus. Cette image n’était pas seulement une émanation terrestre, un peu de poudre jetée en l’air qui, bientôt, retomberait. Non, elle vibrait à la seule idée de sa résonance métaphysique, de sa vêture de magie, elle indiquait ces régions inconnues au travers desquelles une métamorphose de l’être devenait possible à la seule force de la radiance de la belle prose comme si, soustraite aux pesanteurs de toutes sortes, l’écho poétique atteignait des sommets dont, jamais, elle ne redescendrait.

   Être Anthologie, c’était cela, camper ses pieds bien à plat sur la plaque grise du sol, compas des jambes discrètement ouvert, couronne de plumes autour du cou tel un aigle en son aire, œil vigilant démêlant, du réel, le bon grain de l’ivraie, s’essayant à ne retenir que la plante vivace, la fleur remarquable, la corolle déployant sa beauté dans toutes les directions de l’espace. C’était cela et simplement cela qu’elle poursuivait le long des heures, penchée sur des parchemins, des anciens grimoires, des ouvrages aux feuilles semées de son, de traces de doigts, de griffures de crayon pour dire le juste, l’inestimable, l’irremplaçable d’une source vive faisant sa percée quelque part au centre du corps à la manière d’un bain de jouvence. Heures immatérielles. Espace sans trame. Inquiétude sans objet. Agitation du monde sans bruit comme s’il avait été placé à des lieues derrière l’épaisse paroi de quelque cloche de verre dont il aurait revêtu l’irréelle silhouette, inaccessible paysage d’Utopie aux confins de l’univers. On était bien, là, avec l’oiseau céleste ce gardien du boulet qui n’attachait pas mais libérait à la mesure de ce qu’il promettait, la profusion des signes magiques, la lecture silencieuse sous la lampe protectrice, l’immersion dans ce qui transcendait le manifeste pour le porter à ce que, toujours, il aurait dû être, cette lumineuse présence accrochée comme un cristal à la voûte du monde. Le luxe d’une étoile. Oui, d’une étoile.

 

Repost 0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher