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23 juillet 2020 4 23 /07 /juillet /2020 07:48

   Ce sont les dernières vagues de la nuit. Des rouleaux d’écume grise poussent devant eux la première blancheur, la première neige. L’aube nait à l’horizon avec un frémissement de libellule. Cela se défroisse à peine, cela ne dit pas encore son nom, c’est un signe précurseur d’avant le baptême, d’avant la nomination. Alors on est soi hors de soi, alors on est soi sur le bord de son être. Tout attend à la pliure du monde et le grand souffle du ciel se retient avant de parcourir la terre, d’y semer les fleurs éparses qui diront aux hommes le devoir d’exister, de tracer leur sillon dans la glaise du vivant. Cette attente est belle, elle dit l’aventure sur le point de paraître, elle dit l’événement gros de sa propre stupeur, elle dit la prochaine turgescence du jour, l’étonnant surgissement des choses sur la toile libre de la conscience.

   Il doit être cinq heures du matin en cette fin de printemps. Depuis ma chambre je sens le prochain gonflement du jour, la grande parturition au gré de laquelle nous, les Errants, figurerons parmi les esquisses plurielles de l’exister. Ici, près de cette rivière à la claire voix, ici encore dans le pré piqué des dernières étincelles de la nuit, là sur le haut sommet de la montagne sur laquelle se découpe la flèche noire du vol des milans, là encore sur la margelle des villes, dans les banlieues bleues où se dressent les figures anonymes des hautes tours, elles forent l’espace mais leurs yeux sont éteints, bordés de cécité.

   J’ai dans les treize ans, autrement dit c’est une manière de bouton virginal qui s’éveille à la vie et ne rêve que de déployer son pollen, de faire vibrer son nectar sur tous les orients qui se lèvent et appellent à la grande fête de la vie. Par la fente de mes volets à demi fermés, c’est un genre de feuille illisible qui traverse ma chambre, une manière de soie qui palpite, ne se pose nulle part, regarde simplement le blanc des murs, la plaine blonde du parquet. Le silence est grand, il fait son troublant vortex où tout semble disparaître pour ne plus paraître. C’est méticuleux, le silence, ça se pose sur les choses comme un doigt sur des lèvres closes, cela dispose au recueillement intérieur, cela appelle à la méditation. J’épie le moindre bruit, retiens ma respiration. Ce qui doit advenir, qui est pure joie, je ne saurais en différer la venue au gré d’une distraction de l’âme. L’âme, c’est si léger, si fragile, un genre de papier d’Arménie qui pourrait se consumer dans une odeur de résine et s’absenter de nous et alors nous serions orphelins de nous-mêmes, sans plus de contour que le vide, sans plus de consistance que les fils de la Vierge.

   Voici, j’entends le premier signal, la première émergence d’une aventure qui, bientôt germera, pour l’instant se retient. C’est bien normal, les choses sont toujours engourdies au sortir de la nuit, elles veillent à leur dépliement, mais dans le secret, dans la rutilance encore présente des massifs d’ombre du songe, parfois encore des éclairs les traversent qui fusent dans le corail gris de la tête. Un matelas a grincé. Des gonds ont fait leur bruit lorsque la porte s’est ouverte. Des pas ont frappé le sol de planches, ont imprimé, dans le massif indistinct de la maison, l’espoir d’un lever, ont déposé l’obole d’un jour nouveau. D’un jour à connaître. D’un jour à créer. Oui, car c’est bien nous qui créons le temps à l’aune de notre volonté, de notre conscience. Grand-Père William a toujours été un lève-tôt, une impatience livrée à son propre tumulte, une énergie à mettre en marche dès la fin du somme.

   J’ai rejoint mon Grand-Père dans la cuisine qui donne sur le levant. La lumière est encore basse qui agrandit les ombres, leur donne une belle moirure, les plaque au sol où naissent les premiers reflets. William prend son petit déjeuner. Il a déroulé ses anchois, les a posés sur un lit de pain imbibé d’huile d’olive. Du bout de son Opinel il prélève de minces tranches qu’il porte à la bouche. Un cube de mie les accompagne qu’il mâche longuement. Chez Grand-Père, le simple fait de manger représente une attention toute particulière qui, parfois, confine à la dévotion. Il est un homme simple, un journalier agricole dont les modestes revenus lui permettent à peine de vivre. Séparé de ma Grand-Mère, il loge chez mes Parents et, accessoirement, dans une vielle maison adossée à un antique monastère sur la colline qui domine Beaulieu. Il vit au jour le jour. Il vit comme la Leyre - la rivière qui coule au bas du village -, faisant avancer son existence goutte à goutte, en direction de cet aval qu’il ne redoute nullement, trop occupé qu’il est par la fête unique, irremplaçable de l’instant, ce don qui s’épuise à chaque seconde mais, toujours se renouvelle. 

   Nous sommes dans la rue lorsque les premiers rayons du soleil se lèvent au-dessus de l’horizon. Nous traversons le village encore endormi. Douceur d’écume de cette solitude à deux, elle renforce des liens déjà profonds, inentamables. Nulle distance entre Grand-Père William et moi. Non seulement nous sommes de la même chair, mais nous sommes uniques en quelque sorte, deux vies s’abreuvant aux mêmes plaisirs simples, aux mêmes joies modestes, immédiates. Notre goût commun pour la pêche est un ciment supplémentaire, un indéfectible liant, une osmose dont nous n’avons nullement à interroger l’essence tellement elle est naturelle, incisée d’une identique félicité d’être, ici et maintenant, sur ce lopin de terre où plongent nos racines communes.

    Oui, cette pseudo-solitude rapproche les cœurs, ensemence de joie le trajet singulier qui s’étoile devant soi et indique la plus haute certitude dont s’investit tout sentiment vrai. Nos cannes à pêche, tout comme nos paniers, tout comme nos âmes, sont légers, tissés d’air et traversés de fins nuages. Quelle volupté alors que d’être logé au plein de soi, sous le vol léger des passereaux, la frise aérienne de l’azur, les dentelles vert-de-grisées des aulnes qui longent les rives de la Leyre. Je n’ai nullement besoin de regarder la lumière briller dans les yeux gris de William, je sais qu’elle est là, pareille à une brume qui flotte au-dessus de la lagune, lui donne sa belle couleur et le caractère qui la fait telle qu’elle est, irreprésentable hors de soi. 

   Nous avons atteint la grève de Talbert. Une plage de cailloux gris et blancs qui jouent avec une eau brillante, écumeuse, des bulles éclatent sous la poussée des demoiselles. Ici est notre Eden, le lieu de notre ineffable joie. Soudain nous nous sentons si légers, si libres de nos mouvements, de nos pensées. Grand-Père modèle, dans le creux de ses mains, des appâts qu’il a lui-même confectionnés avec de la mie de pain, du maïs concassé, des croûtes de fromage, des épluchures, le tout lié par de la farine et un peu d’eau. Lorsque les boules touchent la rivière, elles s’éparpillent en mille minuscules soleils, font des traînées le long du courant, troublent l’onde qui jaunit. Bientôt des frémissements, des frétillements. Ils disent la présence des goujons, des tanches, peut-être de carpes aux ventres lourds qui s’accrocheront à nos hameçons. Nous ne les attrapons pas pour les blesser, leur montrer notre soi-disant supériorité d’hommes. Nous les attrapons et les concevons à la manière d’une provende à destination des dieux, que nous accompagnerons d’une longue libation. Je sais la source qui coule à bas bruit dans le sol de mon aïeul, je sais la pertinence, pour lui, d’un repas pris entre amis, d’un désir accompli sous l’arche brillante de la rencontre, sous les auspices de ces moments qui scintillent telles des gemmes serrées dans leur écrin d’argile. Je sais le rare et le précieux, William me les appris, non d’une manière docte, ce n’était nullement son style, seulement par l’exemple qui, à première vue paraîtrait indigent mais qui, en réalité, ruisselle de bon sens, de don de soi ouvert, effectif, toujours renouvelé par le premier événement.

   Au travers du rideau des arbres, la clarté s’élève avec douceur, elle est pareille à la venue de la raison après la nuit de l’obscurantisme, une délivrance, une participation de qui on est à la fête fraternelle que les heures portent en elles pour qui sait les observer, y repérer les signes d’une intelligence secrète de la terre, des choses, de l’eau qui court, de l’abeille qui fait son butin des étamines solaires de la fleur. Tout converge dans un identique sillon de sens. La nature fait l’homme qui fait la splendeur du monde pour peu qu’il soit attentif à la tendresse de ce qui vient à lui : le rayon de soleil, la tunique noire du grillon, sa chanson discrète, la goutte de pluie qui féconde la joue et la dispose au repos, à la fraîcheur. C’est tout ceci que Grand-Père William m’a appris, tout comme le ciel nous apprend les nuages, les nuages les gouttes, les gouttes le mince ruisseau qui, bientôt, sera mer, sera l’immense pour nous les minuscules qui croyons tutoyer les étoiles, nous mesurer à l’infinité de l’univers, sans ciller, sans inquiétude aucune, alors que nous sommes infinitésimaux au regard des constellations.

   Du trou d’eau qui est le nôtre, qui est un peu le méridien sur lequel nous nous orientons, en cette radieuse matinée de printemps, nous avons extrait nombre poissons aux écailles d’argent, un arc-en-ciel de gouttes suivit leur capture. Du panier en osier que nous avions emporté, nous avons prélevé quelques nourritures terrestres qui nous ont fait hommes, sur cette terre, en cet endroit, en cet instant non renouvelable. Mais, ce que nous avons retiré de plus précieux, cette invisible substance dont est tissée toute relation vraie. Jamais elle ne s’épuise et, aujourd’hui, bien des années plus tard, c’est bien entendu la célèbre ‘petite madeleine’ proustienne qui a surgi du fond du passé.

   Mon Combray est ce Beaulieu de l’enfance. Ma Tante Léonie ce Grand-Père rieur dont, parfois, le visage me hante avec bonheur, lors de mes nuits d’insomnie. L’existence est une très longue nuit faite de sombres gouffres, d’oubliettes sans fin, de gorges étroites envahies de froid et de tristesse. Oui, elle est bien ceci, mais, dans le profond de la nuit, clignotent de vives étoiles, leur signal vient jusqu’à nous après des années-lumière, des épaisseurs immenses de temps, des vastitudes d’espace. Elles sont telles des balises qui nous indiquent le chemin à poursuivre. De hautes figurent s’y détachent qui tiennent nos mains et nous guident parmi le vague et l’immense dont nous ne connaissons jamais rien mais dont nous espérons la flamme d’une mince joie. Oui, d’une joie. A défaut nous serions perdus au monde et à nous-mêmes !

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22 juillet 2020 3 22 /07 /juillet /2020 08:25
Bonheur du simple et de l’advenu

Photographie : JPV

 

***

 

   [DEFI - Faire rêver avec de petits moments subtils de bonheur tirés de la vie quotidienne. Que ce soit un instant de plaisir des sens, ou d'intensité des sentiments, notre vie est jalonnée de ces joyaux, ces instants précieux de bonheur, qu'il suffit juste de remarquer.]

 

*

 

   Le hameau est encore plié dans la douceur d’avant le jour. Nul bruit qui viendrait déranger. Nulle agitation qui troublerait et inclinerait à se distraire de soi. Il y a tant de bonheur discret à être assemblé dans cette douce venue de l’heure. Ici, les maisons sont groupées, bâtisses basses de schiste couvertes de lourdes lauzes. Tout dans le gris. Tout dans une manière d’indistinction que l’aube nimbe d’une lumière bleue. Septembre et déjà les premiers frissons et déjà les premières feuilles qui jaunissent. Quelques écus gisent au sol dans leur émouvante parure. Je me suis vêtu chaudement. Le vent parcourt le plateau, monte vers les sommets, s’élance vers le ciel pareil à un oiseau ivre. Rien ne bouge et les bergers sont encore allongés sur leurs couches, dans leurs abris que cernent de hautes clôtures. Parfois le bêlement d’un agneau, le grincement d’une porte, le choc d’une écuelle contre un mur.

   On grandit de ce silence. On avance sur le premier chemin avec la sûreté du pas qui sait, du pas qui fait naître, à chaque avancée, le plaisir immense de la découverte. Ici l’arche d’une haie qui découpe une sphère de clarté parme, là un buisson piqué de baies rouges, là, plus loin, une procession de cailloux blancs qui indiquent le chemin à suivre. Les pieds savent le destin immémorial des sentes et des layons. Les pieds se posent à l’endroit exact où ils sont appelés. Manière d’archaïque allégeance à une voie à suivre, à un mince événement à accomplir. Chaque pas est un livre dont on feuillette les pages, une beauté à chaque ligne, un poème lové dans chaque mot. Nul besoin, ici, des affèteries et des complexités de la ville qui ne font que cerner l’esprit et ruiner l’âme des erratiques Figures. Non, ici, tout va de soi et la garrigue est belle dans son immense dénuement. Du reste, elle n’est garrigue qu’à l’aune de ce modeste mérite, de ce parfum aérien diffusé par ses plantes, de la libre venue des lés sculptés par les sabots étroits des chèvres. Des sillons d’air qui la parcourent en tous sens.

   Maintenant le bourg est loin, tout en bas, sur son promontoire que tutoie le vide. Quelques mouvements s’y animent. Sans doute ceux des bergers qui préparent le troupeau à la transhumance. Aboiements des chiens, portes que l’on referme, serrures qui grincent. Mince symphonie d’une vie immédiate, spontanée, d’une vie qui avance sans se poser d’autre question que celle de son propre bourgeonnement, de sa naturelle effervescence. On est pareil à l’air qu’on respire, au filet d’eau qui serpente entre les pierres, aux troncs mal équarris qui servent de linteaux aux portes basses des masures. On ne diffère nullement du paysage, vaste, austère, immensément beau à la fois. On est environné de beauté. Les oiseaux, dans le haut azur, décrivent de grandes courbes puis plongent, soudain, à la façon de moellons qui se seraient détachés de la margelle du ciel. Le vent dessine, dans la dune de l’espace, d’invisibles arabesques, y creuse d’immobiles galeries traversées, sans doute, de l’étrange musique des sphères.

   Je suis sorti du couvert des haies. J’arrive sur un vaste plateau semé d’herbe courte. Quelques touffes de graminées y agitent leurs têtes grâcieuses, émouvantes à force de fragilité. Comment ne pas vivre au rythme de ces simples, comment ne pas évoquer, à leur sujet, la fable du ‘Chêne et du roseau’ ? Toujours leurs hampes se couchent sous les coups de boutoir du Marin ou de la Tramontane, toujours elles se redressent et font se lever la métaphore de l’endurance, du désir de vivre parmi les éclats de lumière, le fouet de la pluie, la rigueur du gel. Deux arbres plantés au revers d’une colline se détachent sur les lames d’air limpide, on dirait qu’une pierre d’opale leur sert de reposoir. Le soleil est levé, dans la discrétion. Il est comme une hésitation au bord des yeux, le poudroiement d’un phalène traversé de pliures de soie.  Il fait un simple filet rouge, une vibration tantôt Capucine, tantôt Nacarat, il est une ode vermeil dans la venue souple des choses. Il ne demande rien, n’attend rien que le déploiement de son être, cette sorte de prière, de communion qui va droit au cœur des hommes, leur dit le rare d’une vie qui n’a nul semblant, nul écho. Une singularité s’alimentant à sa propre flamme.

   Arriver tout au bout d’un sentier, connaître le rivage de sa destination, voici l’une des plus belles récompenses qui soit. Soudain, on s’allège du poids de l’existence, on fait son vol de montgolfière quelques coudées au-dessus de la terre des hommes. On s’étonne de tout. On se contente de l’un de ces petits riens qui font les grandes heures. On chante à mi-voix dans la grotte de son corps, on se glisse dans le clair-obscur de l’âme, des clignotements s’y allument, des feux de Saint-Elme y brillent de mille joies contenues, des photophores scintillent sous leur cloche de verre. On regarde partout où la vue peut se porter, dans un genre d’impatience bien légitime. Réprimande-t-on jamais ceux qui regardent, de toute la force unie de leur sens interne, l’admirable spectacle du monde ? Réprimande-t-on les enfants au motif de leur curiosité ? Tâter la pochette-surprise, y deviner le jouet dissimulé est déjà fécondation du plaisir, dépliement, ouverture pour ce qui, toujours, est plus grand que soi, cette joie qui déborde et touche aux confins de l’espace, aux arcatures mêmes du ciel.

   Fascination que d’aiguiser ses pupilles, d’affuter ses perceptions, de laisser place vacante à ces sensations qui font leur sublime flottement, leurs étonnants pas de deux, leur lente et méticuleuse chorégraphie. Ça glisse le long de l’étrave du front. Ça rutile au fond du lac moiré de l’iris. Ça dilate les cerneaux gris de la pensée. Ça fait ses lueurs de phosphore sur le linge immaculé de la conscience. Ça glace en douceur le parchemin de la peau. Ça murmure dans le golfe des hanches. Ça fait ses sourdes marées autour de la graine de l’ombilic. Ça attache des ailes aux nervures des pieds. Ça pullule tout autour de l’aura du corps. Ça relie l’en-soi et le hors-de-soi dans la plus constante harmonie qui soit. Ça métamorphose le réel en surréel. La matière devient idée. La contrainte, songe. L’aliénation, liberté au plus haut, là où plus rien ne fait sens que l’évidence d’une advenue à soi de ce qui marche, espère et croit à la seule fin de se connaître, de se multiplier, de se déployer dans la dimension immensément dilatée du Grand Tout. Oui, c’est une manière d’infini qui se présente à nous, avec ses galeries immenses, ses anonymes trompe-l’œil, la coursive de ses rêveries, une toison d’écume qui file loin, bien au-delà du pouvoir des yeux, dans un univers qui, en abyme, en reflète un autre, puis un autre, ainsi, sans cesse depuis toujours et pour toujours. Etalon d’une éternité qui se ressource à même son inconcevable profondeur. Une source jaillit du sol, telle une eau fossile qui n’aurait même plus la mémoire de son origine, surgirait en plein ciel avec l’ivresse de sa démesure.

   Et les yeux, perdus dans cette nacre légère, que voient-ils, que discernent-ils qu’ils ne connaissaient pas et qui va les sublimer pour le reste des jours à venir ?  Sur la colline teintée de beige, loin où vivent les lièvres, les chevreuils agiles, un long sillage blanc qui ondule sous les traits obliques du soleil. C’est le fleuve de la transhumance qui, bientôt, se dispersera en un large delta, les sentes sont plurielles qui tapissent le plateau à la façon d’une toile d’araignée. Parfois, dans l’intervalle entre deux émotions, le tintement cuivré des sonnailles, il résonne jusque dans la rivière pourpre du sang en longues stases qui sont la rhétorique des vaisseaux, cette rivière rouge qui palpite et compte nos pulsations, les hautes et les basses, les heureuses et les tristes. Au fond d’une vallée brille le miroir d’un lac entouré des hautes griffes des buissons. Sur les terres semées de vent, des barres de rochers plus sombres rythment l’immobilité d’un temps qui paraît sans attaches. D’un temps qui ne serait durée que dans une manière de jeu avec lui-même, sans souci aucun des hommes livrés aux rudes travaux et aux jours d’ordinaire destinée.

   Bientôt, la fraîcheur se répandant, la lumière baissant, il ne restera plus qu’à se mettre en quête de cette terre des Bergers, de rejoindre ce troupeau des hommes, de faire présence dans le cercle agrandi des consciences, parmi les mains ouvertes et accueillantes. Sous un toit de lourdes lauzes exténuées de la chaleur diurne, l’on boira le verre de vin de l’amitié en présence de Ceux d’en bas, ces Modestes qui se confondent avec la laine de leurs bêtes, avec le souffle du vent, avec la brume d’automne lorsque, le soir venu, elle n’est plus qu’un crépitement assidu faisant son givre parmi le concert des vieilles pierres. Oui, la journée aura été bonne avec le chemin exact de la solitude, la croisée multiples des layons, la dalle largement ouverte de l’horizon, les bruits montés des combes et des gorges profondes semées d’ombre, des hauts piliers de lumière soutenant la coupole du ciel, la longue perspective débouchant sur la plaque étincelante de la mer, surgie comme dans l’échancrure d’un rêve. Oui, la journée aura été féconde, apportant avec elle l’immense, le sans-mesure, ce qui, ayant tous les prix n’en a aucun. Aucun ! Nulle mesure pour la pure beauté. Elle est elle jusqu’au bout illisible du temps. Puisse ce dernier être circulaire et revenir jusqu’à nous agrandi des signes magiques rencontrés ! Toujours nous sommes en attente et nos mains sont ouvertes qui attendent l’offrande !

 

  

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 10:15

                                                     De mon Causse en ce Samedi, premier jour de l’été

 

  

 

   Vois-tu, Cécile, il est toujours difficile de décrire la personne qu’on aime. Pourtant je vais m’y risquer avec, sans doute, une marge d’erreur, des incertitudes, des inexactitudes. Mais peut-on, en réalité, brosser le portrait de quelqu’un sans, inévitablement, en donner des images déformées par une involontaire anamorphose ? Car, sais-tu, c’est là le lot de notre subjectivité, nous ramenons toujours l’Autre à nous-même, en prenons possession le plus souvent à son corps défendant. Si le domaine de la vérité est semé d’embûches, nul ne doute qu’en matière de sentiments nous ne progressions qu’en terrain miné. La moindre remarque, le moindre détail prennent aussitôt l’allure de monts élevés ou bien d’abysses dans lesquels nous pourrions bien sombrer. Nous le savons tous, en notre for intérieur, le narcissisme est le lieu de toutes les gloires, mais aussi de tous les naufrages. Aussi, j’essaierai de tracer de toi un portrait équilibré, qui ne puisse prêter à confusion ou bien entraîner de fâcheuses interprétations.

    Tu es dans la grâce de l’âge, au plein de cet âge béni entre tous que je pourrai qualifier de ‘l’avant-maturité’. L’adolescence est déjà loin qui fait son étrange falot dans la brume, l’heure de midi n’est pas encore venue et le déclin de l’automne est cette braise inaperçue qui mourrait presque de n’être pas encore rejointe. Je te connais depuis peu mais je crois t’avoir approchée avec suffisamment d’attention pour être en mesure de cerner la personne que tu es. Tu viens tout juste d’avoir trente-cinq ans et tu es donc en pleine ascension, confiante en ce zénith qui te surplombe, que tu rejoindras bientôt. Tu as cet air indéfinissable, printanier en quelque sorte, à mi-distance d’un hiver tout juste passé, d’un été qui surgit dans son éblouissement solaire. Ta nappe de cheveux est châtain avec une raie qui la divise en deux parties égales, des frisotis en terminent la course tout contre le pavillon de tes oreilles. Ton teint est pâle, un teint de Colombine que napperait la douce clarté de la Lune. Ton front est ce dôme tissé de lumière, on dirait une colline visitée par la première lueur de l’aube. Tes sourcils ? Deux traits légèrement arqués, deux fines ponctuations qui animent ton visage, lui donnent cette impression de tristesse infinie, à la limite d’une mélancolie. La courbe de ton nez est à peine apparente, une manière de talc discret ouvert aux fragrances les plus subtiles. Tes yeux, deux perles d’opale pareilles à ces ciels du Nord où les oiseaux se perdent dans le jour illisible. Au centre, la pupille est de jais qui dissimule le mystère que tu es. Et l’aplat de tes joues, un marbre que visiterait un pétale de rose, juste dans l’effleurement, l’à peine onction de l’heure.

   Et cette bouche si troublante, à la fois si secrète, réservée, retirée en soi, mais aussi cette couleur de fraise qui dit la gourmandise latente et, sans doute, la volupté à fleur de peau. Un aveu, Cécile, en quelque sorte, mais dissimulé sous une discrétion voulue, proférée à demi-mots. J’imagine alors la fraîcheur de ta langue, son aspect légèrement bombé, son contact avec le palais qui l’accueille et contient en soi l’inimitable saveur de la vie. Car, sous des motifs inapparents, je crois bien avoir saisi ton caractère exigeant, une volonté sans faille, le feu couvant sous la glace, en quelque sorte. Ton cou est fin, à la manière du col d’une amphore. Il se révèle jusqu’à la limite de ton chemisier, un fin bouillonnement que retient un cardigan sombre dans les tons bleu-gris. C’est comme un écrin offert à ta personne, un genre de reposoir qui convient si bien à ta retenue instinctive, à ta pudeur native.

   Je n’ai encore jamais vu ton corps dénudé et, peut-être, ne le verrais-je jamais ? Laisse-moi cependant l’imaginer, en dessiner les contours, en dresser l’esquisse approchante. Ta poitrine est menue, haut perchée, tes aréoles deux grains de café sur la plaine neigeuse de ta peau. Tes bras sont menus, la dépression de ton ventre percée en son centre du minuscule germe de l’ombilic. Il est ton secret, le lieu d’où découvrir ta généalogie. Ressembles-tu à ta Mère, à ton Père, à quelque aïeul de plus lointaine origine ? Te souviens-tu de ta naissance, de ta première marche, des mots que tu as prononcés dans l’arcade souple de tes lèvres ? C’est étonnant cette présence de ceux par qui tu es venue au monde à la seule lecture de cette petite excroissance. Elle est ta signature, le signe singulier qui te détermine.

   Puis j’avance vers un territoire si intime que je ne saurais le déflorer que par des mots légers, sans conséquences. Ton mont de Vénus est cette mince élévation habitée d’une souple végétation. Je t’imagine au bord de la mer, sur quelque rivage désert, le vent jouant avec ta toison secrète, y imprimant de doux effluves, le Soleil y projetant des ombres courtes.  Sais-tu combien il est délicieux d’imaginer à défaut d’avoir vu ? L’imaginaire déborde la vision, la multiplie, la livre au carrousel des belles efflorescences. Là, dans ce clair-obscur qui te visite, ton sexe est presque inapparent, deux plis jointifs qui disent le calme de ton être, la latence qui y est inscrite dans l’attente du surgissement d’un rubescent désir. Car, tout comme moi, tout comme nous tous, tu es bien marquée, Cécile, au sceau du plaisir, tu en attends la divine manifestation, tu en anticipes la venue même si rien en toi ne joue le rôle de sémaphore. Seulement une flamme en veilleuse qui ne demande qu’à être rallumée, fouettée, exhibée au cœur d’ne passion que tu dissimules avec beaucoup de tact. Tes longues jambes sont des fuseaux qui se perdent loin là-bas sur cette terre que tes pieds foulent avec une belle élégance.

   Tu auras remarqué, j’ai surtout décrit ton apparence visible, la partie émergée de l’iceberg si je puis dire. Comment pourrais-je aller au-delà, explorer tes sentiments, deviner l’inclination de ton esprit, découvrir tes affinités, dire la teinte de ton âme, mauve et triste, rouge et ardente, blanche et silencieuse ? Je serais bien en peine de faire mon propre inventaire, il y a tellement de choses cachées et cet inconscient qui retient en lui une grande partie de notre existence. Nous sommes tous des continents inconnus, des glaces à la dérive qui charrient avec elles quantité de notions qui ne pourraient se découvrir que sous la ligne de flottaison de nos étranges destins. J’ai cheminé avec toi un bref instant, mais malgré la rapidité de ma visite, maintenant il me semble mieux te connaître. Tu sais, la plupart du temps, nous ne saisissons de l’Autre que quelques apparences, quelques clichés que nous archivons dans notre mémoire. Ensuite, cette dernière réaménage la structure des formes, des impressions, des événements, les façonne de manière à ce qu’ils nous parlent le langage que nous attendons, dont nous espérons qu’il constituera le Sésame nous donnant accès à ces mystérieuses présences, à commencer par la nôtre, à poursuivre par celles de Ceux Celles qui croisent notre chemin et qui, peut-être, s’inscriront dans notre avenir. A te revoir bientôt Cécile. Qui seras-tu alors ? Qui serai-je ? Qui donc pourrait le dire ?

 

  

 

 

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19 juin 2020 5 19 /06 /juin /2020 16:37

   Sans doute devais-je avoir une prédestination qui, infailliblement, m’avait guidé vers la chaîne des Puys d’Auvergne. Il faut dire, mon métier de géologue expliquait mon point de chute. J’étais né en un endroit bien éloigné de celui-ci, dans le Midi, y avais vécu jusqu’à l’âge de mes études puis j’avais migré en ces terres volcaniques sur lesquelles j’effectuais mes recherches et y étais resté toute ma vie. Autrement dit, j’étais devenu une manière d’Auvergnat pierreux qui ne vivait que du contact avec les volcans, les vastes horizons, la brume parfois et le vent qui érodait les cratères usés par des millénaires et des millénaires. J’habitais à Caldeyrac, charmant petit village d’où se laissait découvrir le Puy de la Bannière, son sommet arrondi couvert de végétation, une tour ruinée lui faisant face depuis une haute colline. J’avais acheté, dans le bourg, une petite maison bâtie de sombres pierres volcaniques qu’égayaient des joints de ciment blanc. Parfois, à la belle saison, surtout aux premiers jours d’automne, je passais de longues heures à regarder le paysage aux teintes flamboyantes.

   Tous les jours, avant de me rendre à mon travail, je faisais un tour du village. Parfois je m’asseyais sur le banc de pierre d’une petite place, face à un puits qui en constituait l’ornement essentiel. Au-dessus du bâti il y avait une belle ferrure en forme d’arabesque qui portait en son extrémité une poulie rouillée. Quelques planches rustiques étaient posées sur le haut de la margelle. Il m’arrivait, au titre d’une simple curiosité naturelle, de coller mon oreille contre le couvercle de bois. J’entendais alors le crépitement de gouttes qui, détachées du sommet, allaient frapper l’eau située plus bas avec un doux clapotis. Il m’était aussi arrivé d’entendre, après une période de fortes pluies, un ruissellement sourd dont je pensais qu’il devait rejoindre, par un réseau souterrain, d’autres nappes d’eau qui s’étendaient loin, peut-être même bien au-delà de la chaîne des Puys. Mon imagination s’abreuvait à cette source clairement perceptible et le chant de l’eau m’accompagnait la journée durant lors de mes pérégrinations dans la gueule sombre des volcans éteints.

   Ce matin le temps est beau, clair, la chaîne des Puys visible sur toute sa longueur. Je suis assis sur le banc face à la fontaine. Il est trop tôt encore pour que des Villageois déambulent sur la Place. Je suis seul avec le murmure du puits, le chant des oiseaux. Parfois un chat en maraude passe, on ne voit guère qu’une traînée noire au bord des caniveaux. J’ai amené un livre de nouvelles, ‘L’Enfant de la haute mer’ de Jules Supervielle, j’aime beaucoup ses phrases simples, son style fantastique, ses personnages qui paraissent flotter au-dessus du réel, étonnante fiction qui, soudain, vous arrache à vous-même pour vous emmener loin, très loin en des contrées inconnues qui ressemblent à des mirages. Soudain j’interromps ma lecture. Il m’a semblé entendre une voix. Je me retourne, interroge l’espace des rues qui est désert. J’ai dû rêver, sans doute, me laisser piéger par ces histoires qui sollicitent l’imaginaire, dissolvent tout ce qui est matière, annulant les corps pour ne laisser flotter que des âmes indécises qui vont de-ci, de-là, au hasard des brises et des courants d’air. C’est une voix modulée, fluide, comme venue du plus loin de l’espace, d’un temps illisible, une voix qui résonne quelque part en écho, rebondit sur les falaises brunes des maisons, frappe aux lourds volets de bois, se fond dans l’air qui tremble. Un silence, long, puis à nouveau « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ».

   Je quitte mon banc, bien décidé à faire se lever ce voile de mystère. Seulement le bruit de mes chaussures sur les dalles inégales du sol. Puis la voix ressurgit, comme si elle s’adressait à moi seul, voulait attirer mon attention. Je m’approche doucement du puits. C’est bien de là que vient ce son étrange dont je ne sais quelle peut bien être l’origine. Je colle mon oreille aux planches de bois et à nouveau « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ». J’essaie de soulever les planches mais elles sont fixées à même le bâti de pierre. Alors je retourne à la maison, prends un pied de biche, ma torche puissante qui me sert à l’exploration des cratères des volcans. A nouveau près du puits. La voix est maintenant plus sourde, comme nappée de coton. Je l’entends tout de même et reconnais la même bizarre antienne qui semble jouer d’elle-même « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ». J’engage le pied de biche dans l’intervalle entre deux planches. Un long craquement puis la fermeture cède. Un fin brouillard monte du fond du puits, saupoudre mon visage. Tout au fond j’aperçois la lentille d’eau qui scintille, un vif argent qui paraît être immobile depuis le lointain du temps. J’allume ma torche, règle le faisceau dans sa plus grande largeur. Les parois sont recouvertes de mousses, de fougères naines, des racines venues des arbres proches dessinent un réseau blanchâtre qui se perd dans des lueurs d’étain.

   Je regarde alentour, dans l’inquiétude que des gens ne découvrent mon étrange manège. Mais tout est calme. Caldeyrac abrite surtout des personnes âgées qui ne se lèvent guère tôt, profitant de la douceur des draps avant d’entamer une nouvelle journée. Puis, soudain, je découvre dans l’épaisseur du mur circulaire une échelle de fer rouillé qui descend à la verticale et paraît s’arrêter devant une cavité sombre qui débouche à peu de distance au-dessus de la nappe d’eau. Je suis chaudement vêtu, ma torche est quasiment inépuisable, mon courage est inentamable, aussi, après avoir fait glisser les planches de manière à ce qu’elles obstruent à nouveau l’ouverture du puits, je commence ma descente.

   De temps en temps, la petite ritournelle « OOOHHÉÉOOOHÉÉ » vient frapper mes tympans et m’encourage à poursuivre ma quête. Les barreaux sont glissants, aussi dois-je bien assurer mes chaussures de géologue sur chaque montant, m’agripper solidement afin de ne pas chuter. Maintenant, me voici arrivé au niveau de la cavité que j’observais depuis le cercle supérieur du puits. Je balaie les parois du faisceau de la lampe torche. Tout est de calcite blanche, immaculée et c’est un peu comme si je remontais en un temps originel, peut-être celui de ma naissance et au-delà. Le boyau est plutôt étroit, aussi ne puis-je avancer que courbé, évitant les filets d’eau qui courent partout, les crevasses, les espèces de moignons qui, ici et là, sortent du long couloir avec des allures de visages menaçants. Puis voici que cela s’ouvre, que cela s’éclaire. Devant moi un plafond immense avec les hallebardes de ses stalactites, les excroissances de ses stalagmites aux formes si variées, si figuratives, avec leurs draperies translucides. Mon regard grimpe le long d’une immense colonne. Tout là-haut, un œil rond par où se laisse voir une trouée de ciel clair, un azur délavé qui tremble dans la lumière. Je ne sais me décider, choisir entre un aven qui débouche en plein jour ou bien l’ouverture d’un puits et l’eau, ici en bas, qui peut être recueillie par d’invisibles habitants. J’arrive à un étrange carrefour, un genre d’étoile comme on en trouve dans la Forêt de Saint-Germain-en-Laye, Etoile de la Muette, Etoile du loup, ces layons qui partent en faisceaux dans toutes les directions de l’espace. Je ne sais où aller mais me laisse guider par la voix, toujours lointaine, toujours modulée, pareille à une comptine d’enfant ne jouant que sur les voyelles « OOOHHÉÉOOOHÉÉ ». C’est étonnant combien je suis inquiet et rassuré à la fois, comme si j’entendais une voix familière venue de l’autre côté du monde, me demandant de venir à sa rencontre.

    Maintenant c’est un genre de sentier lumineux qui s’étend devant moi, en pente douce, des puits de lumière par lesquels la clarté tombe dans le monde d’en bas. Ils me font penser à ces oculi du Canal Saint-Martin, à cet étrange clignotement qui surprend les visiteurs embarqués sur des péniches. A ma droite, une sorte de canal où court une eau claire. De loin en loin des barrages de moraines font des lacs où viennent s’alimenter les puits. Oui, les puits car à chaque cercle de lumière correspond un bâti reposant sur la terre ferme. A intervalles réguliers j’entends le sourd bruit des seaux qui cognent l’eau, se remplissent, puis le bruit de chaîne s’enroulant sur la poulie, puis un éclair lorsque le récipient rencontre la flamme vive du jour. Ici donc, au-dessus de ma tête, des Existants viennent puiser de l’eau pour la boisson, la cuisine, sans doute pour la toilette aussi.

   Je marche très longtemps dans ce clair-obscur, mon visage s’illuminant en cadence des flaques de clarté qui le visitent à chaque passage sous la cavité creusée dans la roche. Jusqu’ici je ne pouvais nullement imaginer tout ce riche réseau souterrain, ses ramifications infinies pareilles à des rhizomes dans la nuit profonde de la terre. Mon démon de la géologie a bien vite fait de les baptiser, ces puits. A chacun je confie le nom d’un puy : puy des Marais, puy de Goulvy, puy de l’Espinasse, suc de la Louve, puy de Tressous, puy de Nugère. Bien sur je sais que les puys d’Auvergne sont des élévations, des cônes se jetant dans l’eau infinie du ciel. Mais par un simple jeu d’homophonie, joint à un jeu imaginaire, j’inverse les valeurs, je ne garde du puy que le creux de son cratère, je le métamorphose en un cercle de pierre que je destine aux besoins des hommes. C’est un peu comme d’être magicien dissimulé par les plis de terre et d’offrir aux Vivants cette inépuisable provende qui est le suc même de leur chair.

   Ma torche, vacille parfois, puis reprend de la vigueur. Sous terre on n’a nullement conscience du temps. Le temps des horloges a disparu, remplacé par le temps des pulsations cardiaques, par la mesure de mes pas, par le halètement de mon souffle. La voix, qu’un instant j’avais presque perdue, la voici qui revient à moi avec un troublant coefficient de présence. C’est comme si elle murmurait à mon oreille une chanson d’autrefois qui aurait été ensevelie sous la cendre des jours. «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», puis à nouveau « HHHÉÉÉOOOHHHÉÉÉ », si bien que je jurerais être sur le point de découvrir un secret. Un bruit de chaîne au-dessus de ma tête. Le grincement d’une poulie. Une cruche de terre vernissée remonte vers la surface. J’aperçois la gueule claire du puits avec l’échancrure qu’y dessine la cruche. Une échelle de fer. Je gravis les marches une à une. Des gouttes d’eau chutent de la margelle et parfois mes yeux en sont remplis.  «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», maintenant le son provient de l’extérieur, me hèle vers ce que je pense être une sorte de fête. Je viens de franchir les dernières pierres qui ruissellent de rosée. Je dois mettre mes mains en visière afin de ne pas être ébloui. Au-dessus de la margelle j’ai pivoté, regardant les ténèbres du puits. Tout au fond la teinte d’argent de la feuille d’eau. C’est un miroir qui me renvoie mon image. J’articule clairement, distinctement, avec des modulations dans la voix mon incantation au monde de l’eau «OOOHHÉÉOOOHÉÉ» ,encore une fois «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», encore une fois «OOOHHÉÉOOOHÉÉ».

   Comme c’est curieux. En un instant me voici redevenu l’enfant que j’étais vers l’âge de huit ans. Je viens de puiser une cruche d’eau pour la table. Près de moi la citerne où nagent les carpes rouges et noires auxquelles je jette des miettes de pain qu’elles happent goulument. Je passe tout contre le vieux magnolia chargé de pétales qui embaument. Je traverse la rue. En face, ‘La Petite Maison’, celle de mon enfance avec sa marquise de tuiles, son marronnier planté dans le jardin, la couleur rouille de ses volets. Je pousse la porte de la cuisine. Mes Parents sont à table. « Eh bien, Jacques, tu en as mis un temps pour puiser une simple cruche d’eau ! On te croyait parti pour un autre monde. À la bonne heure, nous te retrouvons, et avec une belle eau fraîche en prime. » Ma Mère remplit les verres qui font un tintement de cristal en se choquant. Nous sommes tout simplement heureux. « Si mes Parents savaient d’où je viens », pensais-je en répondant à leur sourire. C’est si loin dans le temps, si loin dans l’espace. Oui, si loin !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 juin 2020 2 16 /06 /juin /2020 14:17

   Ce matin, je me suis réveillé avec une impression bizarre. Tout semblait flotter autour de moi. La couche sur laquelle j’étais étendu avait la consistance d’une brume. Je ne reconnaissais plus le lieu familier de ma chambre avec sa croisée aux rideaux couleur de feuilles mortes, avec mes dessins punaisés au mur, avec mon fauteuil encombré de livres et de papiers. Je me suis levé, ai marché d’un pas hésitant comme si j’avais été l’un des protagonistes de la retraite de Russie. Quelques vers confus, tirés des ‘Châtiments’ de Victor Hugo, traversaient la banquise de ma tête :

 

‘Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche,

Après la plaine blanche une autre plaine blanche’

 

   En lieu et place de mon habituel parquet de chêne, de grandes et froides dalles de pierre sur lesquelles mes pieds nus parfois glissaient, parfois hésitaient à trouver leur chemin tellement leur surface était irrégulière. Dire que j’étais décontenancé eut été pur euphémisme. En réalité je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait et je pensais à l’expérience déroutante que font les cérébrolésés à leur réveil après qu’une zone de leur cerveau a été atteinte par une maladie sournoise. Une clarté diffuse venait d’étroites ouvertures situées haut dans des parois entièrement blanches. Nul meuble n’occupait la pièce. Nul bibelot qui aurait pu m’indiquer le lieu de mon égarement. Seul, au centre de cette désolation, un rectangle de papier portant l’étrange inscription :

 

"Vous avez été banni de l'existence"

 

   Ceci était tracé dans une bizarre calligraphie, à la main, sans doute avec un calame trempé dans une encre forte en pigments. En quelque sorte c’était de la belle ouvrage, quelque chose qui aurait pu être accompli par un scribe ou bien un moine. Mais, en cette bizarre posture existentielle, il ne m’était guère loisible de philosopher plus avant. Sur-le-champ, il me fallait connaître ceci qui m’arrivait et me mettait aux cent coups. Je m’approchai d’une paroi, profitai de quelques interstices afin d’assujettir mes pieds et mes mains. Au travers d’une fenêtre de petite taille, j’aperçus, dans un genre de brouillard diaphane, de hauts rochers surmontés de bâtisses blanches aux toits de tuiles rouges. Je ne tardai guère à identifier des météores identiques à ceux que j’avais vus, autrefois, en Thessalie. Par conséquent, compte tenu de la position élevée que j’occupais, j’étais moi-même à l’intérieur d’un monastère perché sur ces bizarres amas de poudingue. Si cette déduction du lieu était facile, ce qui se donnait avec bien plus de complexité, c’était le motif qui expliquait ma présence ici et maintenant dans une situation qui eut simplement paru ubuesque si elle ne m’avait étreint de l’intérieur et obligé à considérer les instants que je vivais peut-être comme les derniers. A peine avais-je fini de gamberger et d’envisager toutes les hypothèses de mon évasion qu’une clé se fit entendre, libérant le mécanisme complexe d’une lourde serrure.

   Un homme entra dans la pièce, vêtu d’un ample chiton à plis multiples, pétase sur la tête, tenant un caducée et une bourse d’argent, chaussé de sandales ailées. Je n’eus guère de mal à reconnaître Hermès en personne, l’éternel messager des dieux. J’avais apprécié sa forme parfaite au travers d’une copie romaine conservée au ‘Musée national’ à Rome. Je me doutais, qu’en tant qu’émissaire, il devait porter avec lui le contenu qui, sans doute, mettrait fin au mystère. Dans un français impeccable, sans accent, je l’entendis énoncer la phrase suivante qui, bien plus que d’apaiser mes doutes, les renforçait :

   « Ô, toi, noble habitant du météore, Zeus et quelques uns de ses locataires de l’Olympe souhaiteraient t’interroger sur ton existence. Suis-moi donc et sois accommodant, il en va de ton avenir ! »

   Sur ce, Hermès fit demi-tour sur ses sandales ailées et je lui emboîtai le pas sans grande conviction, ma curiosité tout de même fouettée. De tous temps j’avais été un fervent adepte de la mythologie. Nous entrâmes dans une grande salle. De lourdes poutres couraient au plafond. Une cheminée monumentale trônait au fond de la pièce. Des torchères en fer forgé portaient des flambeaux de cire dont la flamme crépitait, projetant parfois une bordée d’étincelles. Une immense table centrale en noyer luisant était le centre géométrique de la scène. Au milieu de cet imposant mobilier se tenait Zeus, le dieu du Ciel, drapé dans sa majesté. De son visage émanait une force tranquille qui, cependant, n’était sans dissimuler les puissances telluriques qu’il pouvait déchaîner à chaque instant. Son abondante chevelure, sa barbe comme sculptée dans le marbre lui conféraient une étonnante vigueur en même temps qu’une assurance qui paraissait sans limites. Autour de lui, des personnages de haute lignée dont il m’était difficile d’apprécier la qualité. Une demi-clarté régnait qui nimbait les visages, les nappait d’une certaine douceur indéfinissable. Je croyais assister à la Cène originelle, le Christ entouré de ses apôtres. A cette image venait se superposer la belle toile éponyme de Léonard de Vinci et je m’attendais, d’un instant à l’autre, à ce que le Christ me tendît un ciboire d’or empli d’un vin délicieux, ajoutant la célèbre formule : « ceci est mon sang ». Alors nous nous serions réunis le temps précieux d’une libation et il serait resté sur mon corps ébloui les stigmates ineffaçables de la joie.

   Mais, soudain, un rayon de soleil surgi de nulle part inonda la noble assemblée et à apercevoir les mines maussades de mes vis-à-vis, abandonnant l’idée du Christ, ce fut la vision d’un Tribunal avec ses Juges et ses Assesseurs qui s’imposa à mon esprit. Je craignis alors que cette cohorte n’en vînt à prononcer ma condamnation dans les plus brefs délais et, sans doute, devais-je me faire à l’idée de terminer ma vie, ici, tout en haut de ce météore entre quatre murs traités à la chaux, sans mobilier et je priais en silence pour au moins qu’un vulgaire brouet me fût servi en guise de viatique, sinon tous les jours, du moins avant que je ne meure d’inanition. Autour de la table en noyer, il y avait bien treize personnes, à savoir Zeus, entouré de douze zélateurs tout comme le Christ dans la Cène. Il m’était difficile de les identifier tous mais ma vue s’habituant à la lueur des candélabres, il me devenait possible de cerner quelques détails. En réalité il s’agissait bien d’une Cène, mais Mythologique, les convives grapillaient au hasard quelque nourriture terrestre disposée dans des coupes placées devant eux. Il y avait aussi des aiguières d’argent et des bouteilles emplies d’une ambroisie couleur d’opale. Je me doutais qu’il s’agissait d’un vin grec antique, peut-être le célèbre ‘retsina’, ce mets délicat pour le corps, cette subtile essence pour l’âme. Face à la table, en son milieu, un tabouret rustique en bois dont je compris vite qu’il m’était destiné. Et il l’était en effet.

   La voix tonnante de Zeus se fit entendre, qui ricocha sur la falaise des murs :

   « Ô, Mortel, sais-tu pourquoi tu es ici devant le cercle très précieux des Olympiens ? »

   « Non, à vrai dire, je ne sais même pas pourquoi je suis ici, sur ce foutu météore avec lequel je n’ai rien, mais vraiment rien à voir ! », répondis-je sur un ton qui, apparemment, eut le don de courroucer le dieu des dieux :

   « Je te trouve bien insolent, toi le Terrestre qui devrais baisser les yeux lorsque tu t’adresses à Celui qui préside aux destinées du vaste Ciel ! Mais je ne m’abaisserai point à polémiquer davantage et je suis, aujourd’hui, d’humeur disposée à la mansuétude. Tu m’en sauras gré, cela n’arrive pas tous les jours. Mes Assesseurs, quelques autres dieux de l’Olympe et non des moindres ont des questions précises à te poser. Montre-toi conciliant, tu as tout à y gagner. »

   Trouvant Zeus en de bonnes dispositions, je me hasardai à lui poser la question qui, depuis mon lever, me brûlait les lèvres :

    « Mais, très honorable Zeus, pourquoi cette missive sur les dalles de ma geôle : ‘Vous avez été banni de l’existence’, pourquoi ? Ai-je donc tellement démérité ? Ai-je commis des fautes irréparables ? Ai-je été l’hôte consentant de tous les péchés capitaux ? »

   « Ne te tourments donc pas, nous allons essayer de tirer l’affaire au clair. Prépare-toi, en ton âme et conscience à répondre aux questions qui te seront posées et, surtout, n’élude rien, tu ne ferais qu’aggraver ta peine ! »

   Ce fut Eos, déesse de l’aurore qui ouvrit le bal des questions. « C’est logique, pensais-je en mon for intérieur, que l’aurore ouvre le bal ! »

   EOS : « Marc (tiens comment connaissait-elle mon prénom ?), pourquoi m’as-tu le plus souvent négligée, ignorant la douceur des aurores, leurs belles teintes vermeil, le silence qui les habille d’un voile de quiétude ? Pourquoi ? Eh bien, oui, tu préférais le crépuscule et après, le pli de la nuit dans lequel tu t’évanouissais à la poursuite de tes Conquêtes. Mais qu’avaient-elles donc qui te fascinait tant ? Aucune ne pouvait m’égaler. Je suis tissée d’invisible, mes doigts ouvragent des dentelles dont le jour naît. Connaîtrais-tu des pouvoirs aussi merveilleux chez tes Compagnes d’une nuit ? Tu les butines et elles prennent leur envol avant même que tu n’aies pu apercevoir la couleur de leurs yeux. »

   MOI : « Oui, je reconnais, j’ai un cœur d’artichaut, une feuille pour chacune et le cœur pour la plus belle. Mais c’est un travers bien humain, ce n’est qu’un péché véniel. »

   ZEUS : « Tes arguments, Mortel, sont un peu spécieux, mais nul ne les commentera. A la fin de l’interrogatoire nous te dirons quelle sera notre sentence. A toi, Chloris, fais donc fleurir ton verbe, il nous rend la vie si belle à nous, Ceux du Ciel ! »

   CHLORIS : « Mon cher Marc, le plus souvent as-tu préféré le faux-semblant au réel incarné dans quelque beauté à portée de la main. Les fleurs, dont je suis la déesse, tu passais devant sans même les regarder, sans même prendre le temps d’en humer les belles fragrances. C’est dire combien, dans ton existence, tu as toujours préféré les apparences à la vérité. Cette dernière te gênait-elle à tel point que tu ne pouvais en supporter l’éclatante lumière, ou bien, simplement, étais-tu aveugle ? »

   Je voulus répliquer qu’il s’agissait d’une simple inattention, que j’aimais bien les roses, les jacinthes, les géraniums et que sais-je encore et déjà mon interlocutrice laissait la place à sa suivante.

   GAÏA : « J’ai entendu les arguments de mes compagnes. Ils ne sont guère en ta faveur et prépare-toi à trembler car, s’il s’agissait, avec elles, de péchés véniels, avec moi c’est de péchés mortels dont il retourne. Moi qui préside aux destinées de la Terre, tu m’as foulée aux pieds au propre comme au figuré. Tu as labouré mon ventre sans aucun égard pour moi, à l’aide de coutres qui me blessaient, à la seule fin de récolter de beaux épis, d’en tirer du froment dont tu faisais des pains dorés, odorants, ceci afin de combler ta naturelle gourmandise. Tu n’as eu de cesse, comme tes semblables, de me diviser en parcelles, en fragments qui portaient atteinte à mon unité de façon à t’enrichir grâce à tes spéculations outrancières. Du fond de ma chair tu as extrait des gemmes pour habiller les cous de tes Belles. Tu as pompé sans précaution aucune cet or noir qui te fascinait, et pour cause, tu devenais ainsi l’un des hommes les plus riches du monde. Tu as assassiné les forêts pour bâtir tes palais, faire des flambées royales dans tes cheminées à la taille démesurée… »

   MOI : « Chère Gaïa, chère protectrice de la Terre, je reconnais mes erreurs. Je pensais les richesses de la Nature inépuisables, aussi ai-je puisé en elles d’une manière inconsidérée… »

   Ce que je souhaitais être un dialogue portant une justification n’était en réalité qu’un soliloque, Gaïa croquant délicatement du bout de ses lèvres carminées des grains de raisin et n’écoutant nullement mon homélie. Je commençais à désespérer de la Justice Olympienne, me pensant condamné par avance. Il me restait à écouter et au pire à me réfugier dans mon imaginaire. Ainsi se succédèrent les émissaires de l’Olympe, chacun, chacune apportant à mon moulin une eau que je considérais bien plus dévastatrice que lustrale.

   APHRODITE me reprocha d’avoir transformé l’amour en une pure sensualité sans autre but que mon propre plaisir.

   APOLLON m’indiqua son juste courroux au regard de mes piètres goûts musicaux, de simples refrains à la mode plutôt que de grandes et belles symphonies.

   ATHENA trouvait mon comportement trop léger, trop mondain, nullement orienté vers les matières nobles qui m’eussent transporté sur les rives apaisées de la sagesse.

   CRONOS jugea mon emploi du Temps superficiel, accordé au seul instant, à une satisfaction immédiate alors qu’il eût souhaité me voir fêter les promesses d’un temps long, m’abreuver aux sources illimitées de l’éternité.

   MORPHEE avait analysé mes rêves comme peut le faire un psychanalyste. Il n’y avait guère trouvé que des noirceurs de bitume, des matières lourdes telles du plomb, des roueries de fantasmes, des pirouettes de saltimbanques.

   OURANOS n’était guère satisfait de mon attitude avec le Ciel qu’il eût souhaitée plus conciliante, plus respectueuse. Le Ciel, je l’avais noirci des fumées de mes déplacements automobiles, je l’avais maculé des traces d’avion qui le zébraient en tous sens.

   POSEIDON considérait que ma relation aux Océans n’avait été tissée que d’opportunisme. Les Mers, je les traversais sur de luxueux ferries sans même les regarder, ces inégalables mers, en apprécier la sauvage beauté, me rendre compte de leur capacité nourricière, de la valeur infinie dont elles étaient les dépositaires éternelles.

   PAN était plus que mécontent de celui que j’avais été au regard de la Nature. Je provenais de cette dernière et mes seuls remerciements consistaient à l’ignorer, lui préférant les artifices d’un monde soi-disant ‘moderne’.

   EROS fustigeait en moi l’amant que j’avais été pour des conquêtes faciles. Il m’aurait préféré serviteur de sentiments profonds en direction d’une Aimée unique avec laquelle j’aurais pu fonder un foyer, élever des enfants, fruits d’amour du couple. Mais j’avais préféré ma ‘liberté’, courant après le premier jupon qui passait.  Elle lui paraissait, cette liberté, de bien piètre valeur.

   Nous étions arrivés au bout de cette plaidoirie dont j’attendais la sentence avec des craintes sans doute justifiées. La plupart des dieux et déesses jouaient à se taquiner entre eux. Je soupçonnais même quelque jeu franchement polisson. « Oui, pensais-je, eux sont des dieux et des déesses, ils ont le droit d’imiter des humains, ceci s’accomplît-il dans la perversité ou le vice. Au contraire, l’homme que j’ai été a parfois voulu imiter les dieux, se doter de leur toute-puissance. Je présume que se prendre pour un dieu est un crime de lèse-majesté. Mon compte est bon. Je peux dire adieu à l’existence. Je souhaite seulement que ma mort soit la plus douce possible et qu’elle serve au moins à quelque chose, racheter le genre humain par exemple, de ses naturelles inconséquences. »

   A peine ces pensées mortelles me quittaient-elles que Zeus, sortant d’un profond sommeil (les plaidoiries de ses Assesseurs l’avaient profondément ennuyé), s’étirant, passant sa main droite dans les boucles abondantes de ses cheveux, sa main gauche dans la toison de sa barbe, après deux ou trois bâillements sonores, s’exprima en ces termes :

   « Mortel, voici donc venue l’heure de la sentence. Si je m’en tenais aux propos proférés par mes alter ego, tu irais tout droit en Enfer. Mais rappelle-toi, je t’ai dit au début de mon intervention que j’étais bien disposé et ceci est d’autant plus remarquable que ceci se produit rarement. La sentence est donc la suivante :

 

"Tu es confirmé dans ton existence"

Et

«Fay ce que vouldras !»

 

   Vous vous doutez de mon soulagement. Mais mon étonnement résultait moins de ceci, de ce soudain retour à l’existence, que du fait que je ne comprenais nullement comment Zeus, depuis sa lointaine Antiquité, pouvait connaître les paroles distantes dans le temps du très précieux Rabelais. Remarquez, il y avait une logique dans tout cela, une manière de cohésion magique, d’osmose, de rencontre entre le Monastère de Thessalie et l’Abbaye de Thélème. Il y a des choses bien curieuses, ne trouvez-vous pas ?

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13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 09:56

   Il faut dire, en ce début de III° millénaire, les choses n’étaient guère brillantes, tout allait de mal en pis, toute navigation hauturière ne rencontrait que Charybde et Scylla et le petit peuple qui restait après les ravages de la pandémie se posait de troublantes et irrésolues questions sur son avenir. On prêchait un ‘Nouveau Monde’ dont nul ne savait de quoi il serait fait et il y avait fort à craindre que l’essence humaine, une nouvelle fois, ne chute dans quelque aporie qui ferait de ce fameux ‘Nouveau Monde’ un monde bien pire que l’ancien. C’était comme les résolutions de la Nouvelle Année, elles ne duraient guère que le temps de leur profération et le 2 Janvier ne trouvait que des gens amnésiques qui ne se souvenaient même plus de leurs fermes résolutions de la veille. Mais il ne servirait à rien de se lamenter au sujet de notre condition, au simple fait que c’est elle qui nous détermine bien plus que nous ne pourrions prétendre le faire. Jusqu’ici et de longue date, l’humanité n’avait guère fait que bégayer, reproduisant à l’infini ses erreurs bien plutôt que ses coups de génie. C’est ainsi, nous avons la propension à fêter la dimension exacte de la lumière et, la plupart du temps, nous vivons à l’ombre dans un cocon dont nous croyons qu’il nous protège, mais en réalité nous aliène et tresse autour de nos corps de momies les chaînes qui nous conduisent à la folie puis, bientôt, au trépas !

   A vrai dire c’était l’inclination de l’homme à tout classer dans des catégories arbitraires qui avait faussé la vue des Existants, leur avait fait perdre leur orient et ils progressaient tels des totons fous, dans d’itératives et usantes girations dont ils ne comprenaient nullement le sens. En quelque sorte, ils tournaient pour tourner, non à la manière des Derviches à la recherche d’une spiritualité induite par une sorte d’ivresse, d’extase, mais plutôt comme des Voyageurs aveugles embarqués sur des Montagnes Russes qui paraissaient être sans début ni fin, un genre de mouvement perpétuel auto-engendré, un genre d’ouroboros, de serpent mythique se mordant la queue comme s’il voulait s’ingérer, retourner dans une manière d’unité primordiale dont il aurait perdu toute trace.

   Mais revenons aux catégories. Si l’homme avait été sage il en aurait fait un usage modéré si l’on peut dire, se défiant de ses excès, se confiant à sa sagesse, tâchant de trouver le juste milieu. Eh bien non, l’histoire existentielle des hommes les avait portés à vouloir connaître uniquement ce qu’il y avait de plus haut ou de plus bas, de plus lumineux ou de plus ténébreux, de plus riche ou de plus pauvre, de plus comique ou de plus tragique. Mais cette façon de faire, cet unique privilège uniquement reconnu aux valeurs extrêmes était un fruit qui portait un ver en sa chair. Ce ver consistait en ceci : il ne restait plus à l’homme, en termes de possibilité, qu’à tutoyer le génie ou bien à sombrer dans la folie. Or chacun sait bien, en son for intérieur, que le génie est rare, la folie courante qui se cache sous les traits rassurants du sourire, de la convivialité, de la politesse, de la ‘moraline’ bourgeoise, dans le lexique nietzschéen.  Mais personne ne s’y trompe, toutes ces attitudes ne sont jamais que des faux-fuyants, des genres de simagrées sociales, de ‘faire semblant’ qui font inévitablement penser aux décors de carton-pâte des plateaux de cinéma. L’endroit est brillant, coloré, léché, l’envers n’est que roupie de sansonnet, nul ne saurait prendre ceci pour argent comptant.  

    Afin de ne pas égarer le Lecteur, nous donnerons ici quelques exemples concrets de cette dérive de la Raison qui aurait pu constituer un ‘Eloge de la Folie’, selon le titre de l’ouvrage de l’excellent Erasme de Rotterdam. On n’avait donc pesé les choses, jusqu’ici, qu’au trébuchet de l’irraison, à savoir n’apercevoir en elles que leur degré supérieur ou bien inférieur, leurs moyens termes s’effaçant ainsi au profit de ce qui faisait Jour ou Nuit, négligeant les belles heures de l’Aube et du Crépuscule. On avait laissé s’affronter en une sorte de pugilat les couples d’opposés :

 

Noir/Blanc

Diable/BonDieu 

Immanence/Transcendance 

Bien/Mal 

Beau/Laid 

Microcosme/Macrocosme 

Matière/Esprit 

Dionysiaque/Apollinien

 

   et la liste serait longue de ces affrontements du réel. On avait donné quitus au Noir, au Blanc, on avait négligé le Gris, cette belle teinte médiatrice qui contient à la fois sa propre nature mais aussi celle de ses coreligionnaires, ils sont les Proches dont aucune dissociation ne saurait être opérée sauf par l’opération d’abstraction du concept. C’est un peu comme si, sur un planisphère, on ne considérait que Pôles et Equateur, rayant du globe Tropiques et régions tempérées.

   Pour autant certaines personnes, plus lucides que les autres, sans doute plus rationnelles, postulaient un changement radical d’existence au motif que la pâte humaine ne pouvait se contenter, vitam aeternam, de reproduire ces schémas anciens, usés jusqu’à la corde. Celle-ci menaçait de rompre et il fallait songer à la remplacer par une autre, plus solide, plus qualitative, qui servirait l’humain en sa plus noble dimension. On avait donc échangé la Terre pour la Vénusie, ce lieu de ressourcement, d’idéalité, de félicité pour les cœurs simples et les âmes bien trempées. Mais, ici, il convient d’expliquer ce terme étrange de ‘Vénusie’. Il est forgé sur Vénus, la Déesse de la mer, de la beauté et de l'amour, cette Merveilleuse née d’une vague de l’océan. Elle qui ne peut vivre sans beauté, elle pour qui la Terre se couvre de fleurs à sa seule venue. En elle tous les motifs étaient dessinés qui abattaient d’un coup les dogmes étriqués, les projets politiques sournois, en elle l’égoïsme se dissolvait, lui  qui faisait des ravages, en elle tout s’allégeait du poids éthéré de l’amour, les religions abandonnaient leurs croisades, les sectes leurs conditionnements, les confréries leurs cercles fermés, les sociétés ésotériques leurs rituels abscons. Ce que les hommes avaient mis en exergue de leur vie, avant tout, la BEAUTE, dont ils pensaient que le rayonnement abolirait toute espèce de vice, de trucage, d’attitude malsaine, chacun se sentant appelé par la vérité, la simplicité, l’immédiate jouissance des choses dans une manière de Jardin des Hespérides, doué d’immortalité, réservé aux Dieux mais où, d’après eux, ils pourraient accéder s’ils consentaient à être beaux et droits eux-mêmes. Parfois ils rêvaient aux sources d’ambroisie, à l’arbre fabuleux qui donne les pommes d’or. Mais cependant ils savaient qu’il s’agissait là d’un songe et ne tombaient jamais dans l’utopie qui les aurait aliénés au même titre que l’avaient fait tous les spectacles et commedia dell’arte d’un monde devenu maintenant ancien, obsolète, il ne figurait plus dans les mémoires qu’au titre d’une archéologie se perdant dans les brumes de jadis.

   Alors, l’on se demandera, à juste titre, comment vivait cette Société Nouvelle dont on espérait qu’elle ferait se lever de nouveaux horizons, ouvrirait des perspectives inconnues, livrerait des histoires réelles, tangibles, incarnées que, jusqu’ici, l’on pensait être de pures fictions. Il y en avait assez des perpétuels recommencements, de ces modes cent fois remises sur le métier dont on nous disait qu’elles nous sauveraient du péril de l’anonymat, de la perte dans des zones grises où nous deviendrions fatalement invisibles, inaudibles, des riens en quelque sorte. Eh bien, il faut croire qu’un miracle s’était accompli ou, à tout le moins qu’une métamorphose avait eu lieu qui avait chamboulé le monde, nous le présentant sous des formes dont, jamais, nous n’aurions pu soupçonner qu’elles pussent exister. La Nouvelle Société, pour l’essentiel, était constituée de communautés aisément reconnaissables, non en raison de quelque uniforme dont elle se serait vêtue, c’eût été s’aliéner une fois encore, mais dans la simple apparence qui lui convenait, celle d’une affinité évidente existant entre ses membres. Cependant, que le mot de ‘communauté’ n’aille nullement induire en erreur, faisant signe vers l’ancien ‘communautarisme’, lequel voulait imposer sa culture, ses valeurs aux groupes qui possédaient des amers différents. Non, la communauté était communauté d’intérêts, de points de vue, de ressentis et n’oublions pas que la BEAUTE était le pivot essentiel autour duquel tout tournait et faisait sens.

   D’une manière approximative, les Communautés étaient calquées sur les étapes du développement de l’art en ses principales manifestations. Ainsi trouvait-on la ‘Communauté des Paléolithiciens’, à savoir des amateurs de ce bel art paléolithique qui avait marqué de manière originale la naissance des œuvres picturales. Ils admiraient les propulseurs sculptés, les mains négatives pariétales accompagnées de leurs ponctuations, tout le bestiaire gravé ou peint sur les parois, cerfs, félins, mammouths aux formes trapues, bisons, bouquetins et aussi les Vénus aux lignes pléthoriques. Leur emblème était la ‘Vénus de Laussel’, cette pierre ambrée, couleur de chair rayonnante. Pour autant ils ne pratiquaient aucun culte à son égard car cela aurait consisté à retomber dans les ornières de l’idolâtrie qui, en certaines époques, avait fait tant de mal à l’humanité. Ils en réalisaient des croquis, des esquisses qu’ils traçaient à même les parois de leurs grottes car ils voulaient être en harmonie avec leurs goûts, ne différer en rien des œuvres qu’ils admiraient.

   Il y avait les ‘Primo-Renaissants’. La plupart vivaient dans des palais vénitiens ou florentins aux riches apparats. Toutefois ils ne se laissaient nullement aveugler par ce luxe patricien. Il n’était qu’un écrin pour les œuvres rares qui y figuraient. Bien évidemment, une beauté jouait en écho avec une autre, une beauté était renforcée de la présence d’une toile contiguë. Une de leurs œuvres favorites était le ‘Portrait de Simonetta Vespucci’ de Piero di Cosimo. Ce tableau était un monde à lui seul. Ils voyageaient à l’intérieur de la toile comme ils l’auraient fait dans un paysage réel. En songe, ils parcouraient le beau corps dénudé de Simonetta, un doux albâtre rehaussé d’ivoire aux parties les plus troublantes de la féminité, ils contournaient la parure du cou, un serpent sans doute synonyme de tentation. Ils montaient jusqu’à la chevelure blonde enserrée dans un bandeau semé de pierres précieuses, de soies chatoyantes. Ils parcouraient la noble argile couleur de bonheur, s’allongeaient sous les ramures des arbres agitées de vent, escaladaient la colline d’où se laissait embrasser une vaste vue sur une mer couleur d’opale. S’ils étaient amateurs de culture, pour autant ils n’avaient nullement déserté la Nature, celle archaïque, primordiale, traversée de remous et de contradictions, celle que les Anciens Grecs nommaient ‘phusis’ dont ils ressentaient les tremblements dans les vibrations mêmes de la toile et jusqu’au centre de leurs corps.

   Il y avait les ‘Sublimes’, ceux que le Romantisme chamboulait au point d’opérer en eux un genre de retournement. Ceux-là vivaient sur les rivages nordiques pris de brume, traversés des aiguilles piquantes du Noroît. Bien entendu ils avaient dressé des tentes en peau de renne, les avaient doublées d’une laine épaisse qui sentait le suint mais protégeait du froid. Quel que soit le temps, ils installaient leurs chevalets sur la plage, l’assujettissaient au sol mouvant à l’aide de grosses pierres. De leurs longs pinceaux aux poils de martre ils léchaient consciencieusement la peau de la toile qui devenait, l’instant d’une création, leur Maîtresse. De la nasse de leur subconscient ils extrayaient images et sensations, ces dernières empruntées à la belle œuvre de Caspar David Friedrich, ‘Mer de glace’. Ils ressentaient le tranchant des fragments à même leur chair, non comme une morsure mutilante, plutôt à la manière d’un aiguillon qui fouettait leur sens esthétique et leur enjoignait de réaliser ce chef-d’œuvre qui était l’aboutissement de toute une vie. Nul esprit de compétition, seulement une juste émulation, la confluence d’affinités mystérieuses qui les dépassaient mais les accomplissait au-delà de toute espérance.

   Il y avait encore ‘Paysage avec une rivière et une baie dans le lointain’ de Joseph Mallord William Turner. Ceux qui avaient élu ce Peintre logeaient également en limite de mer mais dans des conditions moins rigoureuses que celles exigées par ‘Mer de glace’. Ici, tout se donnait dans un genre d’astigmatisme, de flou irréel de la vision. Les Romantiques, du reste, semblaient apprécier ce décalage du réel, certainement au motif que ce tremblement était, en quelque manière, appel de la rêverie, perte de soi en des terres imaginaires tout entières voués à l’exercice d’une pure liberté. Ici, dans ce généreux espace sans contours précis, aux abords de l’illimité, beaucoup se prenaient à espérer en des jours infinis, lumineux, que rien ne viendrait contrarier, chacun s’orientant à sa guise sans cependant renoncer à voir toujours émerger de cette brume diaphane la Déesse aux mille attraits, celle qui avait décidé, à leur insu, d’infléchir de manière significative, la ligne de leur destin. Oui, leur destin qui, maintenant, ressemblait à ce trajet lumineux d’une rivière frayant son chemin parmi la blondeur des sables, le miroitement de la mer au loin figurant cette félicité que les hommes avaient longtemps attendue sans en voir la fuyante silhouette.

   Il y avait le ‘Club’ des ‘Post-Impressionnistes’, ceux dont l’existence entière se référait aux oeuvres inimitables du génial Vincent Van Gogh. Ils avaient élu domicile près d’Arles, dans cette campagne provençale certes abrupte, solaire en diable, mais Van Gogh lui-même, l’exilé de Hollande, n’en était-il le pur produit, celui qui en avait saisi l’essence jusqu’en son plus intime ? On ne pouvait évoquer cette région et laisser son peintre fétiche dans l’ombre. Chaque année, sans que cela atteigne la force aveugle d’un rituel, ils se livraient à ce que l’on pourrait nommer une ‘commémoration’, à la mémoire de Vincent. Ils s’habillaient d’habits rustiques, des toiles bleues délavées le plus souvent, se rendaient dans un champ de blé qu’ils coupaient à la faucille, dressaient à la fin une gerbière, ces tiges assemblées pareilles à un soleil. Puis, par petits groupes, dans la tache d’ombre fraîche, ils s’adonnaient à une longue pause méridienne, cette sieste que Van Gogh avait si bien peinte fin 1889, début 1890, à Saint-Rémy de Provence, alors qu’il était interné dans un asile. Une de ses dernières œuvres avant sa mort. Un ultime repos avant le long et définitif. Les ‘Post-Impressionnistes’ en connaissaient la valeur et, peignant ou tâchant de peindre à leur tour ‘La Méridienne’, il s’agissait en fait d’un hommage rendu à ce génie solaire trop tôt disparu, une brusque apparition dans le domaine des beaux-arts puis une éclipse et puis plus rien. C’est bien cette sauvage beauté vangoghienne que ses ‘héritiers’, en quelque sorte, essayaient de retrouver à la mesure de leurs modestes moyens.

   Il y avait enfin, mais l’énumération pourrait durer ce que durent les œuvres belles, à savoir une éternité, il y avait les ‘Imaginatifs’, ceux qui témoignaient de l’œuvre singulière du Douanier Rousseau. On aura compris que ses admirateurs n’aimaient rien tant que la nature, son exubérance tropicale, la beauté infinie de sa prodigieuse corne d’abondance. Ils séjournaient, d’un commun accord, au profond d’une jungle où tout se donnait selon une inépuisable prodigalité. En quelque manière ils avaient reconstitué la scène théâtrale dressée par le Douanier, avaient façonné une femme nue aux tresses pareilles à deux cordes d’eau. Le corps était d’écume qui reposait sur un sofa bordeaux. Partout croissaient, dans une manière de confusion ordonnée, de hautes fleurs aux pétales bleus, chair, parme. D’immenses fougères montaient vers le ciel. Des fruits jaunes faisaient éclater leurs soleils dans le vert-bouteille des feuillages. Des oiseaux aux larges rémiges caudales, au plumage sombre se tenaient, silencieux, dans ce qui ressemblait fort à un Paradis. La lune blanche teintait doucement le ciel d’une touche lactescente. On imagine combien la vie des Communautaires devait être somptueuse, ici, bordée de perles et cousue de brandebourgs rehaussés d’or. Mais nulle ostentation, beauté seulement.

   EPILOGUE - Certes on pourra développer nombre d’arguties, prétendre que de telles existences ne se peuvent trouver que dans des livres imaginaires ou bien dans quelque grimoire d’alchimiste, dans les pages glacées d’un album pour enfants. Cependant, nous pouvons vous l’assurer, ce monde existe, non seulement dans des œuvres peintes mais dans le réel le plus concret qui se puisse imaginer. Non, il ne s’agit ni d’une fable, ni d’une comptine surgissant de la tête d’un Illuminé. Mais ce monde, il faut le vouloir, donc renoncer à ses habitudes anciennes, sans doute se dépouiller de son confort, surseoir à la douceur d’une vie bourgeoise enrubannée et poudrée comme une Marquise du XVIII° siècle évoluant dans un salon d’apparat.

   L’on pourrait penser ces Communautés autarciques, coupées du monde, à l’écart des autres Communautés. Mais ceci n’est qu’illusion de gens cultivés, mieux même, ‘formatés’ par les conditionnements de tous ordres dont notre Ancien Monde n’est guère avare. Ces Communautés forment un tout uni. Mais unies par quoi ? Par leurs AFFINITES, par la BEAUTE qui est leur mot d’ordre fédérateur. Certes, chaque Communauté visée à la loupe, semble se donner à l’aune d’un microcosme fermé, sinon d’une ‘monade sans portes ni fenêtres’. Mais ceci n’est qu’une illusion, comme le serait le fait de croire, à leur sujet, à une existence purement utopique. Ici, chacun se détermine en soi et pour soi mais aussi pour les autres pour la simple raison que l’Art est un Universel, qu’il appartient à tout le monde et à personne en particulier. Il en est de même des affinités, elles nous relient inconsciemment - l’inconscient est aussi un universel -, à l’ensemble des archétypes du monde qui nous modèlent et que nous avons en partage avec Ceux, Celles de la Terre. Le problème avec la terre traditionnelle, celle de ‘l’Ancien Monde’, c’est qu’elle ne fonctionne que sur le mode de la propriété, de l’avoir, de la division, de la lutte et, en définitive, de la guerre. L’Art est une si haute figure, une si haute valeur que nous ne pouvons que nous incliner devant sa transcendance, nous réfugier dans notre immanence mais à condition de nous en extraire pour donner lieu et temps à cette divine Beauté sans laquelle nous ne serions que des orphelins aux mains vides. Or ce que nous voulons, c’est d’un seul et même geste, donner et recevoir. Donner à l’ami qui donne en retour. Quoi donc ? Mais de la beauté !

 

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 09:55

   [DEFI - Je suis passionnée par le cerveau humain. Les rêves que nous pouvons avoir sont tout simplement incroyables. C'est pour ça que je vous propose le défi suivant : racontez-moi un de vos rêves. Cela peut être un rêve totalement banal, un rêve à moitié oublié...]

*

   Juin vient d’arriver et avec lui la chaleur. Vous savez combien ces premiers assauts de l’été, ce ruissellement de la lumière, peuvent être éprouvants pour l’organisme, aussi bien pour le psychisme qui, soudain, est envahi de sensations qu’il avait depuis longtemps oubliées. Ce matin, comme à l’accoutumée, je me suis levé assez tôt, sur le coup de sept heures. Je dois dire, j’ai eu un peu de mal à sortir de mon lit. Un étrange sentiment de torpeur, un poids dans les jambes, une vue floue comme si j’avais abusé de quelque narcotique. Certes ce n’était pas la première fois que de tels phénomènes se produisaient, cependant aucun n’avait atteint une telle ampleur. Maintenant je suis assis sur mon tabouret dans la cuisine, occupé à beurrer mes tartines devant un bol de thé qui fume et répand dans l’air une subtile odeur de bergamote. Puis voici que tout s’éclaire et c’est comme si un voile de brume se déchirait, laissant paraître le paysage qu’il dissimulait. Ça y est, je viens de réaliser, c’est mon rêve de la nuit passée qui a altéré ma vision, créé des distorsions dans ma saisie des choses, aboli mes perceptions si bien que je n’arrivais même plus à définir ma propre identité. Voyez-vous, de croquer mes tartines, de boire ce thé chaud me revigore et je crois que dans quelques minutes mes idées seront à nouveau claires, que mon visage, dans le miroir, me sourira. Alors je pourrai aller faire ma promenade favorite et aller griller ma première cigarette dans le Square guère éloigné de chez moi. Mais que je vous conte par le menu ce satané rêve qui m’avait envahi au point de me porter dans un véritable état de sidération.

MON RÊVE

   Ce matin, arrivant à la rédaction de mon Journal, mon collègue et néanmoins ami Charles Delmont me dit à brûle pourpoint, avant même que je n’ai pu prendre mon petit noir : « Mon cher Angel, je t’ai dégotté un sujet de reportage à la hauteur de tes ambitions, tu vas aller enquêter sur les Canuts de Lyon, tu sais ces artisans qui fabriquent de la soie à l’ancienne, il paraît que leur boulot est étonnant ! »

   Bien sûr, il me restait en mémoire quelques vagues notions concernant leurs révoltes successives et j’avais même en tête l’un de leurs slogans aux alentours de 1830, lors de leur occupation de Lyon : « Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant ! » Bien sûr mon bagage les concernant était plus que léger mais je décidais de faire avec et d’aller sur-le-champ rendre visite aux descendants de ces Canuts qui, paraissait-il, faisaient survivre la tradition du tissage de la soie.

   Me voici donc arrivé dans la Capitale des Gaules, logé dans un hôtel du quartier des Traboules, ce lacis d’habitations où les maisons communiquent entre elles par des ruelles étroites, c’est à peine si le jour y pénètre. Je m’apprête à lire le Journal du coin pour me mettre dans l’ambiance lorsque quelqu’un frappe à ma porte. J’ouvre. Devant moi un homme de taille moyenne, il peut avoir dans les cinquante ans, vêtu d’un pourpoint de couleur rouille, d’une culotte s’arrêtant à mi-jambes, des guêtres blanches entourent ses mollets, il arbore, sur la tête, un bonnet de laine au bout duquel pend un pompon en forme de gland. Il s’adresse à moi sur un ton impérieux qui ne laisse nulle place à la négociation : « Suivez-moi, les Canuts vous attendent ! »

   J’obtempère et, du reste, je ne vois guère la raison qui me ferait me soustraire à la tâche qui m’est confiée. Nous nous engageons tous les deux dans l’étroite cabine grillagée de l’antique ascenseur dont les poulies grincent. Nous descendons les étages sans parler. Mon interlocuteur ne paraît guère loquace. Arrivés au rez-de-chaussée, m’apprêtant à descendre, mon accompagnateur me fait signe que nous ne sommes pas encore parvenus au lieu de notre destination. Je dois avouer que je ne comprends guère cette logique qui entraîne notre cabine en des profondeurs insoupçonnées. Irions-nous, en ligne directe vers le Tartare ? Je m’attends à voir, à chaque instant, des flammes surgir de l’Enfer, nous environner, rencontrer Satan en personne. Cela fait bien cinq bonnes minutes que les poulies se plaignent. La cabine s’arrête soudain brusquement. « Nous voici arrivés », articule mon guide qui, d’un doigt décidé, me pousse dans le dos. Nous débouchons dans une étrange bâtisse aux dimensions impressionnantes. Jamais de ma vie je n’en ai vu de pareilles. On pourrait y loger au moins deux théâtres antiques avec scènes et gradins compris. Il règne là un bizarre clair-obscur qui fait plutôt froid dans le dos. Tout est gris, ici, pareil au pelage lustré d’un rat. L’air est humide qui poisse les cheveux, fait coller mes vêtements à mon corps. Je dois avouer, moi qui suis d’un tempérament affranchi, me voici un peu inquiet et un brin de sueur commence à perler à mon front, faisant deux rigoles symétriques de part et d’autre de mon visage. Un courant d’air balaie par instants l’immense salle, entraînant avec lui un ballet de chauves-souris qui couinent et me frôlent en zigzagant. Je me demande bien ce que je suis venu foutre dans cette galère. Juste au-dessus du bruit de fond des pierres qui se délitent doucement, la voix de Delmont rugit à la manière d’un lion : « Mon pauvre Angel, te voilà foutu. Tu te croyais bien inspiré, l’an dernier, soufflant à ma barbe ma dernière Conquête. Tu t’es trompé mon vieux. Je ne rigole pas avec les Femmes. Celles qui sont à moi ne sont pas en partage. Le Socialisme a des limites vois-tu ! Parmi mes bons amis j’ai quelques descendants de Canuts qui n’hésitent jamais à croiser le fer ou bien même à trucider quelqu’un qui leur déplaît quelle qu’en soit la cause. Entre nous il y a comme un code d’honneur et de ce code, vieille Fripouille, tu ne sortiras pas vivant. Quand je t’ai confié ta mission, naïf comme tu es, tu n’as pas senti le vent de la vengeance, tu n’es guère perspicace. Depuis le rapt de Véronique, j’ai juré sur la tête du plus admirable des hommes que j’aurais ta peau un jour. Voici ton heure venue. Bon voyage, Angel. Avec le nom que tu portes, je te souhaite bon Paradis ! »

   Sur ces derniers mots, accompagnés d’un rire qui en dit long, la voix de Delmont se retire comme aspirée par une maléfique bonde d’évier. « Me voilà mal barré, je pense, et tout ça à cause d’une Fille. Faut qu’il soit un peu taré l’Ancien. Enfin, il va me falloir retrouver mes réflexes de Samouraï, sinon je crois bien que je vais me résoudre à fumer ma dernière cigarette ! » J’ai à peine fini de mouliner ceci dans ma tête que j’aperçois, ici et là, fichés sur des poutres, dissimulés derrière d’étranges machines, accroupis sur les volées d’escaliers, des dizaines de Sbires vêtus du même uniforme que mon ci-devant Accompagnateur. Je ne peux pas dire qu’ils me menacent vraiment mais c’est cette bizarre lumière au fond de leurs yeux, une lumière de félin en chasse qui m’inquiète. J’ai parfois l’impression que leurs rayons lumineux me transpercent et il ne serait pas impossible que ma personne se résume bientôt à une silhouette se découpant sur une frise de pierre. « Mais je crois bien que mon imaginaire me joue des tours et puis, Delmont, malgré ses menaces, c’est plutôt un bon collègue, alors je crois qu’il a voulu me faire une blague, plaisantin comme il est ! » A peine ai-je fini d’esquisser cette pensée que Delmont se manifeste à nouveau, mais vraiment sur le ton sérieux du type qui ne s’en laisse nullement conter. « Tu vois, il me dit, tu es transparent mon pauvre Angel, si bien que je peux lire dans tes pensées comme une cartomancienne dans le marc de café. Ah, tu veux donc faire le malin ? En bien mes Sbires vont s’occuper de toi de la manière la plus douce qu’il se puisse imaginer ! A bientôt, cher Collègue et néanmoins Ami, pour reprendre l’une de tes expressions favorites. »

   Il vient à peine de terminer sa péroraison que je vois surgir du plafond, à la manière de noires corneilles, surgir du sol, à la manière de noires racines, des machines pour le moins étranges dont je pense, je ne sais pourquoi, qu’elles ne me veulent pas que du bien. Alors, comme sorties des murs et du sol, des générations spontanées de Canuts bottés et casqués, masque sur le visage, déboulent tout autour de moi, pareilles à des nuées de moustiques faisant leurs grises escadrilles près des marécages. Je présume, rien qu’à leur mine patibulaire, du moins à ce que je peux en voir, qu’ils veulent en découdre et en un éclair je récapitule les gestes essentiels du Samouraï, à savoir le Seigan no gamae, le Hassō-no-kamae, le Jōdan no gamae, le Gedan no gamae, leWaki-no-kamae, « avec toutes ces gardes, je pense, ce serait bien le Diable si je n’arrivais pas à me défaire de cette bande d’importuns ! » Et, en effet, au début, au tout début, ça marche plutôt bien et bon nombre de mes agresseurs, en pièces détachées, gisent minablement sur les marches de pierre, les frontons armoriés, les échauguettes qui se teintent joliment de carmin, on dirait de la gelée de groseilles.

   Mais c’était sans compter sur la ténacité de Delmont. Pourtant, je lui ai plutôt rendu service. Oh, quoi, je lui ai raflé quelques unes de ses dernières Dulcinées. De fort jolies Filles, il faut le reconnaître. Mais il aurait dû me remercier au centuple lui qui trouvait toujours, grâce à moi,  une Fille plus jolie que la précédente. Moi, plutôt cossard en termes de conquête, je préférais lui laisser le boulot, me contentant des reliefs du repas, ils étaient plus qu’appréciables, mais pour autant il n’y avait pas de quoi fouetter un chat ! Donc la ténacité de Delmont. Voici de nouveau sa grosse voix qui tonne : « Sortez la grosse cavalerie et soyez pas tendres ! » « Pour ça, Maître, vous pouvez compter sur nous, il n’y aura pas de restes ! » « Ben alors, le voici Maître des Canuts, je me dis, je ne lui connaissais pas ce titre. Il faut dire, il a toujours le mot pour rire !» J’ai encore le « toujours » sur le bout de la langue que j’entends de nouveau la voix anciennement amie donner un ordre : « Chaise de Judas ». La chaise arrive. C’est un bâti dans le genre d’un haut tabouret avec le sommet en forme de pyramide pointue dont je devine l’usage, avant même d’en avoir éprouvé la « douceur de soie ». La « soie », c’est normal pour des Canuts, non ? Second ordre : « Fourche de l’Hérétique » dont les deux extrémités acérées et rouillées, comme il se doit, me font craindre le pire. Troisième ordre : « Araignée espagnole », vilaine pince à crochets de naja, j’en frémis juste à l’idée. Quatrième ordre : « Supplice du chevalet », l’engin muni de gros rouleaux de bois que relient de fortes cordes me fait l’effet d’une douche glacée au cœur de l’hiver. Cinquième ordre : « Supplice du Métier à tisser », « l’on ne pouvait s’attendre à moins en territoire de Canuts », pensais-je. Je vous fais grâce de tous les raffinements de la torture, des rivières d’hémoglobine qui coulent de mes bras et de mes jambes, grâce des giclures de cartilages, grâce de ma peau bleuie, tuméfiée, semblable à un antique parchemin.

   Juste un mot du « Métier à tisser ». D’abord c’est la navette qui fait ses allers et retours en sifflant comme une fronde. Elle entre par mon oreille droite, touille un peu la matière grise, ressort par l’oreille gauche et recommence son cirque si bien que mes hémisphères cérébraux sont emmaillottés à la façon d’un nouveau-né. « Flûte, je me dis, comment je vais penser, maintenant que mes hémisphères sont ligotés, on dirait des andouillettes ? » Et, pensant ceci, voici que je m’aperçois que je pense encore. Ça alors ! Puis ce sont les fils de trame et de chaîne qui font leur va-et-vient incessant, commençant par le bas du corps en remontant. Petit à petit, il faut que le supplice dure pour produire son effet, je me sens me métamorphoser en momie, un genre de Toutankhamon, mais au lieu de fils d’or, c’est du simple fil de chanvre qui serre au possible, et je suis soudé à moi-même dans une bien étrange embrassade dont, sans doute, je ne ressortirai pas vivant. Enfin j’entends à nouveau la voix du Maître qui semble s’être étrangement renforcée. « Suffit pour la mise en bouche, passez à la vitesse supérieure, ça calmera les ardeurs de Monsieur à faire le siège de mes Belles. Supplice de la goutte et que mort s’ensuive. Mais, avant le baiser final, il connaîtra la folie, mon Pote, personne n’y résiste. Porte-toi bien Angel, je vais aller sur la Côte d’Azur faire un tour avec ma Dernière. Tu la verrais, tu serais mort de jalousie. Remarque, pour la Mort, t’as pas bien longtemps à attendre. Ciao Bambino ! »

   « Le Salaud, je pense, il a osé. La goutte sur le front. Plutôt mourir de suite ! » Alors je tente une manœuvre désespérée de Samouraï, sauf que j’ai les bras pris dans le corset de chanvre et que ça ne me facilite guère la tâche. Soudain, alors que les premières gouttes font leur ploc-ploc mortel sur mon front, je vois une vive lumière, telle celle d’un arc électrique, des fusées dans un ciel nocturne, de brillantes queues de comètes, des gerbes d’étincelles, des feux de Bengale, des arcs-en-ciel, des corolles de fleurs, des roues de tournesols, des éclats blancs d’arums, des grappes mauves de bougainvillées, des crêtes écarlates pareilles à des coquelicots, des pétales de marguerites, des pétales de rose qui tombent de l’azur comme pour une jonchée de mariée. « J’ai dû tomber dans les pommes, je pense, d’ailleurs j’ai un étonnant goût de cidre dans la bouche ou bien c’est du Champagne, mais en tout cas ça fait un bien fou ! »

   Juste au-dessus de ma tête, comme des vierges Marie penchées sur le berceau de l’Enfant Jésus, parmi des boucles blondes, rousses, brunes, châtain, parmi les lacs de leurs grands yeux pervenche, myosotis, glaïeul, souriantes telles des Anges du Ciel, Véronique, Anaïs, Vanessa, Sophie, Alexandra, tout sourire au milieu de leurs dents éclatantes comme des névés en plein soleil, mes Dulcinées donc, qui étaient celles de Delmont avant moi, mes Très Chères oignent mon front de baumes apaisants, me frictionnent de chrêmes odorants comme le miel. Elles sont radieuses, leurs décolletés sont pigeonnants, leurs jupes de simples confettis, leurs escarpins des promesses de bonheur. Alors, toutes en chœur, sans doute pour me tirer de mon cauchemar parmi ces vilains Canuts : « Tu sais, Minou (c’est mon petit sobriquet, il paraît que je ronronne après l’amour), la Geneviève, la dernière Grande Bringue de Delmont, c’est pas une vraie en chair et en os, c’est tout juste un mannequin bourré de TNT qu’on lui a offert. Quand l’Autre Empressé va lui faire des mamours à sa dernière trouvaille, ça sera comme au bal du Quatorze Juillet, ça va péter, mais alors ça va péter et on sablera le Champagne, parce que celui-là comme empêcheur de tourner en rond ! Il ne nous a séduites que pour sa plus grande gloire. Gloire au plus haut des cieux, Delmont ! »

   Lecteurs, Lectrices, vous voyez, j’en sors tout juste de mon rêve loufoque. Rêver de choses pareilles, je crois bien qu’il faut être dingue ! D’autant plus que Delmont et toute sa clique, ses Poupées blondes et brunes, tout ceci ne semble avoir existé que dans ma tête bien chamboulée. Dutirieux, mon médecin de toujours, un Ami en réalité, m’avait dit lors d’une dernière consultation « Minou, oh pardon, Philippe, vous devriez prendre un peu de repos. Allez donc faire un tour du côté des traboules à Lyon, on y déguste de merveilleux grattons, des tartes à la praline, des coussins de Lyon, des bugnes et l’excellente cervelle de Canut. Et, à propos de Canuts, allez donc voir les anciens métiers à tisser, je vous assure ça vaut le détour ! » Oui, il raison Dutirieux. D’ailleurs, il faudra que j’aille le voir un de ces jours, ce somnifère qu’il m’a prescrit dernièrement, je sais pas pourquoi, je me réveille toujours tout bizarre. Oui, tout bizarre !

 

 

 

 

  

 

 

 

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 17:02

 

[DEFI – Ma maison préférée – Ni genre, ni contrainte particulière. Décrire.]

 

*

 

   C’est curieux, tout de même, cette impression de fuite des choses à l’amont du temps. Pourtant l’on est sûr de son propre imaginaire, pourtant les paysages, les gens, les détails sont nets, avec leurs beaux contours de réalité. On se dit ‘je n’ai pas rêvé, il y avait bien ici ce modeste hameau avec ses quatre ou cinq maisons, blotties les unes contre les autres, tout en haut de la colline, après il n’y avait plus que les champs, les chemins de cailloux, l’horizon qui montait vers la ligne des pechs, ces plateaux élancés en plein ciel, ils avaient l’empreinte d’une belle liberté, on les croyait dressés pour un avenir sans fin.’ Oui, on dit ceci et l’on sent encore dans les plis de sa chair, cette haie semée de passereaux, cette sente d’herbe qui montait sans se soucier de rien vers les habitats des hommes, ce vieux four pour faire sécher les pruneaux avec sa gueule noire, ses tuyaux de fonte grise qui surmontaient le bâti, on aurait cru à une antique locomotive perdue au milieu des terres.

   On essaie encore de sentir leur densité, de humer l’odeur caramélisée des pruneaux cuits, leur peau granuleuse, ridée, gonflée par cette pulpe généreuse qui, pour un peu, sortirait à l’air libre, il suffirait d’appuyer légèrement du gras du pouce et alors quelle fête, quel suc s’échappant du passé, venant jusqu’à nous, dans sa parure mauve tirant sur le noir ! Oui, je sais, toute évocation d’un passé qui nous fut cher, outre qu’elle pourrait nous tirer des larmes, installe en nous cette manière d’incurable nostalgie, si ce n’est d’infini regret, ce sentiment d’un vide soudain et nos mains n’ont plus rien pour se raccrocher à quelque présence. Tout est toujours en fuite de soi, et cette antienne fait son bruit entêtant, cette assertion pointant, sans doute, en direction d’une légèreté humaine, d’un genre d’inconscience dont les hommes  seraient coupables au seul motif du progrès et du changement, sinon du bouleversement qu’ils impliquent. Les cartes sont constamment rebattues et ne demeurent guère, dans l’éventail de nos mains, que quelques figures éteintes, quelques chiffres qui n’ont plus cours, quelques sculptures usées dont nous ne reconnaissons plus le visage. Une vague forme y dessine sa fuite.

   Ce hameau des ‘Ardrieux’ a bien existé, oui et avec un rare bonheur. Mon Grand-Père maternel y habitait, dans une modeste maison grise accotée à un ancien Monastère, sévère bâtisse de pierres usées que découpaient des fenêtres à meneaux sans vitres, des pigeons en traversaient les croisées en faisant leur bizarre bruit de gorge. Ici, l’on était un peu en dehors du temps, en raison de l’éloignement du village, de la rareté des hommes. On percevait tout juste leurs silhouettes fuyantes plaquées sur le ciel de plomb. Bien évidemment, pour mon jeune âge - je devais avoir dans les dix ans -, le haut Monastère, son côté austère, son esseulement, son air déserté, renforçaient son aspect énigmatique, fantastique. On aurait dit une face de géant aux yeux vides et la petite maison de mon aïeul, plutôt que d’y trouver quelque protection, paraissait toujours menacée de possible disparition, quelques moellons de pierre se détachaient régulièrement des murs, éclataient en mille fragments, se répandaient sur le toit de tuiles brunes de l’auvent qui abritait l’entrée de la maison.

   La composition du logis était plus que sommaire. Une entrée en vieux carrelages à la teinte indécise, la plupart fragmentés, dessinaient des étoiles ou bien tissaient de fuyantes toiles d’araignée. Une chambre sur la gauche, avec son lit de campagne, un sommier posé sur un cadre métallique et le dos constitué de ferrures noires où se laissaient deviner des bobèches en cuivre qui n’avaient vu le chiffon depuis bien des années. Il faut dire, mon Grand-Père, séparé de ma Grand-Mère, vivait seul et le ménage ne le concernait nullement, son travail de commis agricole occupant le plus clair de ses journées. A droite, une cuisine que le qualificatif de ‘rustique’ ne désignerait qu’à l’aide d’un sympathique euphémisme. Au plafond pendait une ampoule surmontée d’une fantaisie en verre ondulé, sa clarté ne faisait qu’éclairer le centre de la pièce, les coins demeurant plongés dans la pénombre. Une table grossière, deux ou trois chaises au cas où des amis passeraient et l’indispensable cheminée dont l’âtre, la plupart du temps, ne montrait qu’un amoncellement de cendres froides et de brandons partiellement brûlés.

   Sur l’arrière, une pièce servait de débarras, le terme ‘embarras’ eût été plus indiqué. Ma Mère, souvent, confectionnait des plats pour son Père, plats que j’apportais plusieurs fois par semaine, empruntant un sentier aujourd’hui disparu. Montant la côte, j’étais toujours escorté par le chant joyeux des oiseaux et l’odeur un peu âcre des baies. Parfois je mâchais des prunelles vertes qui, à leur seule évocation aujourd’hui, diffusent sur mon palais ce nuage sauvage et rude que ma jeunesse se plaisait à goûter comme l’une des premières sensations brutes de l’existence.

   Le lieu qui me plaisait le plus, dans cette espèce de vide sidéral, était la terrasse recouverte d’un toit de tuiles, bordée d’un mur à mi-hauteur, qui courait tout le long de la façade orientée à l’est. C’était un genre de pièce à vivre, à la fois intérieure et extérieure, donnant sur un paysage largement ouvert. On voyait, au-delà de la rivière, le Château Des Tirieux, ses hautes tours, son grand corps blanc, ses dépendances, les ramures vertes de ses cèdres. Puis, plus loin, les carrés réguliers des vergers et, à la limite de la vision, la ferme de mes Grands-Parents paternels où je passais le plus clair de mes jours de congés scolaires, autrefois le jeudi.

   L’auvent était une sorte de bric-à-brac où venaient échouer, au hasard des activités domestiques, des paniers avec des légumes, des sabots de caoutchouc crottés de boue, des outils agricoles, quelques objets sans destination précise. J’aimais m’installer sur une chaise, face au jour qui venait de l’est, feuilletant à l’envi de vieux journaux poussiéreux, des numéros de ‘Sélection du Reader's digest’, mon Grand-Père, curieux d’esprit, y trouvait toutes sortes d’informations, un genre de condensé qui lui permettait de disposer, à domicile, du bruit de fond du monde. Il collectionnait aussi, pêle-mêle, ‘Les Cahiers du Communisme’, des livres sur Marx et Engels dont, sans doute, il ne faisait qu’effleurer les textes, piochant une phrase ici, une formule là, tant leur contenu était obscur pour un journalier agricole. Bien évidemment, à cette époque, je ne pouvais rien comprendre à leurs propos, mais de tourner seulement les pages, d’en lire quelques mots au hasard était un réel bonheur, comme d’entrer dans un domaine mystérieux sur la pointe des pieds et d’y surprendre quelque étrange formulation qui, bien plus tard, devait devenir familière. Mon Aïeul devait s’y retrouver bien mieux que moi malgré un bagage scolaire des plus réduits, ayant quitté l’école à l’âge de neuf ans. Cependant il écrivait de longues lettres à ma Mère lorsqu’il partait travailler loin. Etonnamment elles ne contenaient pratiquement jamais de fautes d’orthographe. Plutôt que d’être un communiste militant, il l’était plutôt de tempérament, un communisme ‘épidermique’ si l’on veut, toujours prêt à défendre la cause des pauvres dont, à l’évidence, il faisait partie, son sort cependant adouci par les prévenances de mes Parents.

   Pendant cette période de l’école primaire j’avais, parmi mes camarades, un garçon prénommé Antoine, fils d’immigrés italiens, qui habitait l’une des maisons du hameau. Notre joyeux binôme, non content d’explorer les haies et les champs, se rendait souvent dans le mystère du vieux Monastère dont il tâchait d’explorer le moindre recoin. Nous entrions par une porte de dimension modeste, dans une envolée de plumes et une bordée de roucoulements. A l’évidence nous dérangions le peuple colombin qui se dispersait dans une manière de nuage cendré, rehaussé de touches cuivrées. C’était un peu comme un jeu, peut-être même l’expérimentation de notre juvénile puissance, nous étions plus forts que ces volatiles que nous mettions en émoi. Antoine avait la fougue de son jeune âge à laquelle se mêlait une naturelle audace attachée à l’exercice d’une vie rude. A l’époque, être fils d’immigrés voulait dire être la proie des quolibets de ses petits camarades et être considéré, en quelque sorte, comme un marginal si ce n’est un fils du vent sans foi ni loi, un sauvageon livré à ses propres pulsions.

   Avec Antoine nous nous entendions bien. Je ne partageais nullement le vice rédhibitoire qu’il cultivait pour le goût du tabac. Il n’était pas rare qu’il se fît punir volontairement par le Maître d’Ecole pour une raison simple. Ce dernier jetait régulièrement, dans la cour, de longues cigarettes à peine fumées qu’il récupérait le temps que l’Instituteur mettait à fermer les volets. De la maison où j’habitais, parfois je m’amusais à l’observer. Il montait la côte qui conduisait aux ‘Ardrieux’, laissant s’échapper derrière lui de fins nuages de fumée. Toujours, sur lui, il portait un briquet de façon à ne pas être pris au dépourvu. Nous étions donc des Robinson Crusoé explorant leur île. Certes nos découvertes étaient plus que modestes, conformes qu’elles étaient à ce que livrent habituellement toutes les masures : vieilles bouteilles culottées de crasse, vieux journaux jaunis, cartons ondulés, planches, bûches de bois. Un jour parmi ces jours de modeste cueillette, à l’étage, dans un recoin de la pièce, un vieux pistolet à barillet, sans balles, heureusement pour nous. Le mécanisme fonctionnait et du fait de la trouvaille commune nous en avions un usage alterné. Je ne sais aujourd’hui ce que cette arme est devenue. Sans doute a-t-elle sombré dans un antique coffre, seule la mémoire en conserve l’inaltérable empreinte.

   De la pièce du haut, nous dominions un vaste horizon, guetteurs au sommet de leur nid-de-pie, vigies heureuses auxquelles nul ne pouvait soustraire le vaste paysage apparaissant au-delà des croisées à meneaux. Ces souvenirs d’enfance sont précieux parce que inentamables, ils brillent tel un sémaphore dans la nuit. Aujourd’hui, à défaut de retrouver le passé, j’ai voulu revoir les ‘Ardrieux’ ou bien ce qu’il en demeure.

   Eh bien, de cette colline plantée de quelques maisons rustiques surmontées de la bâtisse du Monastère, plus rien ne subsiste qu’un entassement de villas toutes semblables, affligées de ce vilain mimétisme qui caractérise si bien notre société actuelle, laquelle normalise les goûts, uniformise les conduites, fond tout dans un identique creuset d’où rien ne sort qu’une impression de confondante confusion. Comment s’y retrouver dans ce naïf ‘Legoland’ ? Tout est équivalent à tout, à tel point que je me suis demandé si les autochtones n’étaient des copies conformes les uns des autres, des facsimilés en écho, des Dupond et Dupont à la Hergé, interchangeables à l’infini, manières d’images se reflétant en abyme, un portrait en appelant un autre, puis un autre, ainsi sans qu’aucune différence, jamais, ne pût se donner comme signifiante. Telle cette ancienne publicité pour la peinture Ripolin que j’aimais regarder dans un agenda où mes Parents notaient tout, aussi bien leurs rendez-vous, que des recettes de cuisine ou des astuces de bonne femme. C’était en quelque sorte un genre de duplication de l’Almanach Vermot.

   Sauf que le réel que j’ai rencontré n’était nullement une illustration du célèbre Almanach. Une impression de déréalisation, de dépersonnalisation, un arasement des choses qui les laisse muettes, immobiles, serties dans des vêtures qui ressemblent fort aux corsets d’autrefois, les corps y étaient comprimés, dressés, violentés si l’on veut, afin que leur géographie se conformât aux préceptes de la dernière mode qui, le plus souvent, n’est que la duplication d’une autre qui a été oubliée et qu’il convient de ressortir des archives pour en faire une nouveauté. Le processus de la mondialisation à marche forcée est consternant. Maintenant, il faut que nous soyons tous conformes à une norme, passés au moule d’une mode dont d’autres ont décidé pour nous qu’elle devait être de telle ou de telle manière. Et ceci concerne nos anatomies, aussi bien que la façon de nous comporter, de nous vêtir, de nous nourrir, sans doute au final, d’aimer aussi puisque la subversion du réel peut aller jusqu’à aliéner  notre propre façon d’être, jusqu’en son plus intime.

   Les ‘Ardrieux’ façon moderne, c’est l’antonyme exact de la réminiscence proustienne, cette façon si subtile de retrouver le passé, d’en extraire le suc singulier, de le reporter au présent qui le décuple et le magnifie. Certains philosophes prétendent que la sensation vécue autrefois est plus vive, donc plus signifiante que le travail de mémoire qui s’y exerce, genre d’euphémisation de la rencontre première. Combien ils se trompent, combien ils réduisent l’expérience à une simple rationalisation, laquelle dilate l’événement princeps au détriment de ce merveilleux sentiment du ressouvenir qui exalte une nouvelle fois le passé pour le féconder de tout l’intervalle temporel qui en a accru la charge de bonheur. Autrement dit le souvenir de l’amour est peut-être plus fort que l’amour lui-même. Oui, cette assertion ne paraîtra étrange qu’aux yeux de ceux qui font de la rencontre un lieu ponctuel dépourvu d’avenir. C’est être volontairement amnésique et accorder à cette perte la vertu d’un talisman que croire à l’instant passé en sa foncière et définitive valeur. Pour la simple raison que la temporalité est un flux dont, jamais l’on ne peut dissocier les phases. Tout est lié qui vient de loin, qui va loin.

   Ce que j’ai vécu hier sur le mode de l’intensité ne s’est nullement arrêté à cet hier, aujourd’hui disparu ; hier a continué, se projetant dans le présent d’aujourd’hui, y déposant, telle une offrande, ce qui a eu lieu et trouve son naturel prolongement. Si l’événement originaire était le seul possible, cela voudrait dire, d’une manière strictement logique, que le temps n’existe pas, que l’instant est la seule vérité, que l’immuable et l’immobile sont les seules conditions de possibilité d’un vécu. Mais, bien évidemment, en un seul empan de signification, nous sommes, sans césure aucune, passé-présent-futur à la fois car il ne saurait y avoir le moindre hiatus se logeant au sein de nos esquisses, passées, actuelles, en projet. Pensez à la figuration en abyme du peintre de Ripolin - car il s’agit d’une seule et unique personne -, ces représentations sont de simples trajets faisant phénomène à des endroits différents du destin du peintre. Autrement énoncé : leur singulière temporalité.

   La mémoire est toujours accroissement, jamais réduction, jamais aboutissement de notre propre histoire à la réduction d’une peau de chagrin. Aussi, le jugement le plus souvent hâtivement porté sur l’attitude nostalgique, en faisant une faiblesse, un gentil radotage, la mise en musique mièvre d’un passéisme - le fameux ‘c’était mieux autrefois’ -, se trompe totalement de cible. Ce sont eux, les soi-disant ‘modernes’, les censeurs du passé, qui sont dans la plus verticale erreur. Enonçant ceci, cette assertion creuse, ils ne font que saper leurs propres fondements. Un homme, une femme, parvenus à l’âge de la maturité, peuvent-ils sans risques se couper de leurs propres racines, décréter en quelque sorte leur naissance oubliée, reléguer leur finitude aux calendes grecques, encenser l’instant qui bourgeonne et le définir comme celui qui est, dans une manière d’éternité ? Non, bien évidemment. Proférant la vérité de l’instant, ils sont déjà dans l’erreur puisque leur futur leur a ôté leur précieux instant à seulement prolonger son être au-delà de cet ici-maintenant qui, certes, a beaucoup de consistance, mais n’en a aucune au regard de la fuite éternelle des choses.

   Nous regardons dans le dictionnaire et voici la définition de la ‘nostalgie’ : ‘État de tristesse causé par l'éloignement du pays natal.’ Est-ce donc ce fameux ‘état de tristesse’ qui inquiète les défenseurs de l’instant ? Mais n’ont-ils jamais eu d’enfance, éprouvé plein de petites joies lors de rencontres anciennes, connu des Maîtres inoubliables, reçu des Autres qui furent, quantité d’offrandes qui, aujourd’hui, résonnent encore en eux à la façon d’une chanson, d’un refrain qu’ils ne peuvent oublier ? N’ont-ils nulle souvenance du sol natal, cette terre essentielle où plongent leurs racines, dussent-ils affirmer leur autonomie, leur liberté qui, cependant, ne saurait les exonérer de poser leurs pieds sur une assise qui les assure de leur marche ?

   Certes le temps ancien ne possède nullement toutes les qualités, loin s’en faut. Mais l’actuel ‘village mondial’, cette varlope qui nivelle tous les comportements à défaut de les rendre égaux en droit, cet outil donc ramène les consciences à un tel état d’indistinction que plus rien ne fait signe en direction d’une marque saillante faisant apparaître Pierre différent de Paul, une ville différente d’une autre, une banlieue d’une autre, une voiture d’une autre. Les automobiles actuelles se fondent toutes dans un unique moule indistinct, si bien que nous n’établissons entre elles nul contraste, le mimétisme étant la règle absolue de la consommation planifiée à l’échelle mondiale.

   Cet amalgame continu des genres, pour innocent qu’il paraît, n’en détermine pas moins une uniformité qui devient inquiétante au motif que notre propre liberté en est atteinte au plus profond. L’Histoire a-t-elle une logique, le cours des Civilisations un trajet depuis longtemps tracé ? Non seulement nul retour en arrière n’est possible mais le cycle des mutations successives risque bien de se renforcer au point que nulle culture, nulle tradition, nulle conduite ne se reconnaîtront plus dans ce qui adviendra comme existence aux humains que nous sommes. Humains, encore pour combien de temps ? Menacés par la tyrannie constante de la cybernétique, amoindris par les soi-disant succès de ‘l’intelligence artificielle’. Cette dernière dit bien le mode ‘artificiel’ au gré duquel elle croît, le mépris de la Nature qu’elle suppose, le règne sans partage de la toute puissante Technique. Oui, nous les générations d’antan nous sentons loin du compte, non que nous soyons incapables de maîtriser ces techniques, mais parce que nous comprenons du fond de notre expérience que le destin de l’humanité ne tient plus qu’à des séries de chiffres, que tout devient calculable, que bientôt, tracés, poinçonnés comme de simples cobayes, nous serons réduits à n’être que des objets manipulés par les puissances aveugles qui mènent le monde.

   Digression, certes, mais comment l’éviter ? Dans la glace miroitante de mon rétroviseur, alors que je redescends la colline, après un crochet par ce qui fut les ‘Ardrieux’, qui n’en conserve de souvenir que ce monticule de terre où s’amasse le groupe compact des pavillons, je n’ai plus d’illusion aucune sur la capacité de l’homme d’effacer ce qui constitue son bien le plus précieux, à savoir sa mémoire, son histoire, les mille allées au cheminement desquelles un destin se trace en tant que singularité inoubliable, ineffaçable. Bien sûr les murs ne sont que des réifications de nos sentiments, de simples concrétions élevées par certaines consciences, pour d’autres consciences. Les murs de Ninive, de Jéricho, les hautes Tours de Babel ont disparu ou bien il n’en reste que de simples témoignages ruinés, partant pathétiques. Quelques Touristes bavards et distraits en prennent acte, photographiant ici et là, tel fragment de pierre, tel témoin usé de ce qui fut et dort maintenant d’un sommeil profond déserté de songes. Comment pourrait-on encore rêver à quoi que ce soit quand vos fondations qui, en même temps, sont vos fondements ont été mis à bas, ne suscitant même plus un étonnement dont on eût pu tirer quelque leçon, donner le site à quelque interrogation ? Au rêve il faut l’espoir, au rêve il faut la liberté.

    Je n’ai pas revu Antoine depuis des décennies. Je ne sais ce qu’il est devenu. Verrait-il la métamorphose - non, je veux dire la démolition pièce à pièce - des ‘Ardrieux’, aurait-il au moins un pincement au cœur ? Songerait-il au vieux Monastère dont nous avions fait notre ‘Speranza’ pour rejoindre la mythologie de Robinson ? Ferait-il au moins tourner le barillet du révolver avec autant d’habileté qu’autrefois ? Introduirait-il, dans chacun de ses logements, cette myriade de beaux souvenirs qui tissèrent à notre enfance une toile qui fut de soie, qui n’est plus que de coton, des ajours s’y voient pareils à la fuite des jours ? Ce barillet qui tourne ne pourrait-il constituer l’allégorie du temps qui passe et caracole avec sa belle circularité, un éternel recommencement dont, jamais, nous ne souhaiterions interrompre le cours ? Je pense à ceci, à cette idée qui n’en est une, plutôt une manière de lubie. Maintenant je ferme les yeux, me livrant tout entier au carrousel des images d’autrefois. Se détache avec netteté la silhouette des ‘Ardrieux’ dont personne, jamais, ne me dépossèdera. Peut-être le seul avoir réel qui soit !

 

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29 mai 2020 5 29 /05 /mai /2020 08:33

   

    Qui donc n’a jamais rêvé de posséder une maison au bord de l’eau, une sorte de havre de paix que frôlent les eaux calmes d’une rivière ou bien celles, étincelantes, d’un lac et, encore mieux, la belle densité des flots infinis d’une mer ou d’un océan ? Sans doute est-ce un rêve venu du plus loin de l’enfance, peut-être lorsque nous avons attrapé nos premiers poissons à la ligne, canoté sur un étang, appris à nager lors des vacances d’été dans ce, qu’autrefois, l’on appelait d’un terme emphatique, ‘station balnéaire’ ? Mais peu importe l’origine, la fascination est toujours là qui cherche un paysage aquatique à sa mesure.

   Eh bien, ce rêve le voici. Vue depuis sa façade arrière ma maison n’est rien moins qu’ordinaire et, assurément, nul ne se retournerait pour la regarder, encore moins la photographier. C’est un parallélépipède blanc, vertical, percé de cinq fenêtres symétriques peintes en bleu azur, lequel renvoie la lumière presque aussi bien qu’une surface claire. Une porte encadrée de jardinières communique avec la rue. Une petite place plantée de mimosas et d’oliviers clôture une scène somme toute banale. Il faut longer la maison sur son flanc gauche, descendre quelques marches et là, face au miroir de la mer, elle révèle toute sa généreuse beauté. Deux étages. Tout en haut, un petit balcon en fer forgé s’ouvre devant les fentes d’une persienne bleue, là est mon bureau, je devrais plutôt dire ma pièce d’écriture. A l’étage au-dessous, un autre balcon qui longe toute la façade. Une pièce à gauche, ma chambre ; une pièce à droite, l’atelier où je peins, sculpte, façonne diverses pièces en bois, terre ou métal. Tout en bas une porte-fenêtre qui donne accès au séjour-cuisine. A droite de la porte, un bâti de ciment sur lequel je pose des galettes de mousse recouvertes de tissu, c’est le lieu de mon assise, le coin des méditations si l’on veut.

   Ainsi, je pourrais dire ma maison à l’infini, décrire chaque objet des différentes pièces, dire les murs chaulés, les rais de lumière qui traversent les lieux de vie lorsque les persiennes sont tirées, le chevalet dans l’atelier, les liasses de papier, les rouleaux de toile, les tubes de couleur, les poils des brosses, certains sous forme d’éventail, d’autres en amande. Certes je pourrais dire tout ceci, mais pour autant aurais-je tout dit après cette manière d’inventaire à la Prévert ? Non, je n’aurais fait qu’énoncer, dresser un état des lieux et peut-être aurais-je manqué l’essentiel, à savoir de montrer l’âme de ma maison. Si, d’une façon toujours conventionnelle, chacun pense à l’âme comme à une possession intérieure, et ceci est sans doute exact, combien l’âme d’une chose est aussi entièrement redevable de ses entours. Car l’âme est infiniment mobile, ici et là en même temps, en haut de la colline plantée de chênes-lièges, de buis et de houx, puis dans l’enceinte du village aux maisons blanches comme du talc, puis sur la laque turquoise de la mer, sur le chapelet d’îles volcaniques, éruptions noires qui trouent la toile d’eau.

   Ce que je veux dire, ici, c’est que la maison n’est nullement dissociable du lieu qui l’entoure, qui ‘l’accueille’, ce dernier lexique serait plus adéquat. Alors c’est depuis le paysage dans lequel elle est enchâssée que je vais tâcher d’en prendre possession, comme si elle était une Etrangère, une Inconnue que j’essaierais d’amadouer, réalisant une approche discrète, un genre de grésillement tel le bourdon dans l’air solaire ; personne n’y prête garde et pourtant le bourdon existe et vaque à ses occupations. Je suis parti de l’ilot Sortell, un endroit minuscule, une accumulation de roches brunes avec d’étranges bâtis blancs qui les relient entre elles, des touffes d’agaves s’y développent, des griffes de sorcières aux belles teintes de fuchsia, elles font éclater dans l’air embaumé de capiteuses fragrances, des pins parasols y épanouissent leurs bouquets vert-pâle, parfois, sous la haute lumière du Sud, ils paraissent jaunes, presque paille. J’ai franchi le minuscule pont aux cinq arches en ogive, je suis passé devant une ‘finca privada’, une propriété entourée de hauts grillages, j’ai longé des falaises de dalles plates, des plages de galets où des enfants s’étaient amusé à dresser de hauts cairns.

   Toujours, en ligne de mire, j’ai eu ‘Bella vista’, c’est le nom que j’ai donné à mon hôtesse. Certes il n’est guère original mais il a au moins le mérite du réel, la dimension de cette imprenable vérité, tout comme cette large vue de la baie cernée de rochers que nul ne pourra m’enlever, dont nul ne pourra me priver. Voir est pure offrande. Regarder un beau paysage, bien inestimable, ô combien plus précieux que les richesses pécuniaires du monde. Vos économies, les valeurs thésaurisées, vous pouvez les perdre du jour au lendemain. Jamais l’on ne pourra ôter de votre vue ce qui s’y inscrit avec la nécessité de ce qui est rare. De ce qui est précieux. Connaissez-vous bien plus subtil que la courbe de l’horizon, la crète de la montagne, l’ovale d’un lac, la délicatesse d’une aurore boréale ? Non, rien n’est plus exact que ceci et c’est pour cette raison que ‘Bella Vista’ et moi sommes en couple depuis longtemps et le demeurerons tant que notre entente commune durera et je la crois éternelle. Parfois, connaître un sentiment d’éternité, ceci : se sentir bien quelque part et souhaiter y rester au-delà du temps, de l’espace.

   Mes sandales de cuir ont résonné sur le damier de schiste gris qui longe ma maison. Un instant je me suis assis sur le mur qui longe les rochers, les pieds flottant dans le vide. Quelques bateaux de pêcheurs font leurs sillages blancs sur l’eau étale de la baie. Nous sommes encore en morte saison et, en dehors des autochtones et de très rares passants égarés, le calme est ici souverain, si bien que l’on n’entend que le mince ressac des clapotis et, parfois, venant de la mer, les cris rocailleux des mouettes. Je demeure ainsi, un grand moment, logé au creux de cette nature si généreuse, badigeonné de soleil et caressé par la plume d’un air qui ne prend appui que sur le bleu du ciel. Sur ma gauche, dans une brume diaphane qui peine encore à se lever, l’essaim encore indistinct des maisons blanches couvertes de tuiles couleur saumon. Déjà, sans doute, des trajets s’y illustrent. On va chercher du pain au levain au ‘forn de pa’, des journaux chez Can Martinez, on va boire un café dans la grande bâtisse de l’Amistat aux baies largement ouvertes sur le ‘Riba Nemesi Llorens’, la grande promenade en bord de mer. Ces noms sonnent si bien et l’aventure onirique est là, logée au tréfonds de soi, pareille à une sorte de douce cantilène qui serait soudée à votre chair, amarrée pour de longs temps de plénitude.

   J’ai regagné ‘Belle Vista’, la contournant par la droite. Je suis entré par la façade arrière encore bleuie d’ombres légères. Des enfants jouaient à se poursuivre dans le modeste square, juste la taille d’une carte postale. Je suis entré dans ma pièce d’écriture. Sur ma table, quelques feuilles griffonnées parsèment l’espace de travail. Les niches creusées dans les murs épais sont le refuge de milliers de livres. Les maroquins de cuir sombre alternent avec les couvertures graphiques des Livres de Poche, les reliures fauves des essentiels, dictionnaires et encyclopédies, des relations de voyage, puis ce sont les dos austères des essais, les couvertures ivoire des romans à l’insigne de la ‘nrf’, puis la grande collection de volumes dédiés aux Prix Nobel, puis mille et un plaisirs de lecture qui dorment dans les rayonnages, n’attendant que d’être réveillés. Savez-vous, parfois, cela s’impatiente un livre, ça piaffe, ça se révolte ! Quelle vie, en effet, que celle d’une relégation entre des serre-livres, parmi les ombres et la poussière ! Voyez-vous, j’ai l’impression que mes ouvrages m’adressent une supplique secrète, qu’ils revendiquent, demandant à être feuilletés, à être lus. Depuis combien de temps, en effet, les trois tomes des ‘Mémoires d’Outre-tombe’ à la belle reliure vert bronze attendent-ils d’être de nouveau ouverts, parcourus, les belles lignes de Chateaubriand à nouveau découvertes ? Et ce livre illustré par Edouard de Beaumont, précédé de notes de Gérard de Nerval, ce ‘Diable amoureux’ de Jacques Cazotte, combien il souhaiterait que l’une de ses pages ouvertes au hasard, quelque extrait vînt à notre rencontre, comme ceci, par exemple :

 

‘On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer ;

qu’il faut absolument que la superstition

et le fanatisme fassent place à la philosophie,

et l’on en est à calculer la probabilité de l’époque,

et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison.’

 

   Une fois de plus, j’ai failli m’égarer, mon attention captée par les livres n’avait nul repos qu’elle ne soit rassasiée. Mais comment pourrait-elle l’être ? Un titre en convoque un autre, et cet autre fait écho avec un troisième et ainsi de suite dans une sorte de carrousel qui danse et ne sait plus pourquoi il danse. Cependant la mer est toujours là, avec un peu plus d’animation maintenant. Quelques voiliers ont dressé leur grand-voile et leurs focs commencent à gonfler sous l’amicale pression du vent. Aujourd’hui il vient de la mer, chargé d’humidité. Il poisse les cheveux et fait coller les vêtements au corps. Mais, bientôt, le soleil aura raison de son obstination et l’air soudain devenu sec, vibrera tel l’archet du violon. Quelques Passants cueillent des galets sur la plage, les lancent à l’eau pour faire des ricochets. Maintenant j’écris et les touches de mon clavier se mêlent aux autres bruits, s’entrelacent, aux jeux des enfants, aux exclamations gutturales des mouettes, aux claquements des haubans contre les mâts, aux accents de la belle langue catalane que des natifs d’ici pratiquent d’une manière volubile, on dirait, parfois, un concert de cigales sur la garrigue.

   Voyez-vous, ma maison, c’est tout ceci à la fois et d’une façon totalement indissociable : les amoncellements de cailloux sur le rivage, les grandes plaques de schiste qui sortent de l’eau et s’élancent en direction du ciel, l’agitation vert-amande des branches d’oliviers traversées par la tramontane, le ravissant ilot Sortell et son pont aux cinq ogives, on dirait une maquette pour enfants, les raquettes de ses agaves hérissées de piquants, le passage d’un goéland tout contre ma fenêtre ; de la musique venue, le soir, du ‘Cafè de la Habana’ où se distille un rhum généreux, tropical, exotique ; la guirlande lumineuse qui découpe la côte, longe le ‘Riba Nemesi Llorens’, cette institution locale que rien, jamais, ne viendra détrôner, puis encore et toujours la ronde infinie des livres, leurs emmêlements aux phrases écrites, aux textes alignés comme des grenadiers partant au combat, pacifique cependant. Oui, une maison c’est tout ceci et encore bien plus. Mais ‘à chaque jour suffit sa peine’ et, déjà, les lumières du port faiblissent, les terrasses se vident. Bientôt l’aube recouvrira la nuit, la dissoudra dans une encre claire. Bientôt sera le jour, ses mille ivresses, ses mille flamboiements, peut-être ses tristesses. Comment pourrait-on savoir ? Je tire mes persiennes sur la lumière qui vient. Elle fait ses belles zébrures sur le sol de tomettes. Ceci, cette phrase si simple, ne serait-elle l’amorce d’une prochaine écriture, ici, dans la pénombre de ‘Bella Vista’ ? La clarté est levée maintenant qui fait son bourgeonnement sur la baie. Tout est à recommencer, toujours ! Ce cycle est vie, ce cycle est simplement beau ! Fermons les yeux et laissons-nous porter, il en ressortira bien quelque chose, une chanson ancienne bourdonnant dans le pavillon de nos oreilles, une pensée délicate dédiée à une ancienne Aimée, un projet à venir, la trame d’une écriture, la construction imaginaire d’une bâtisse où seraient exposées des milliers de toiles blanches sur des murs couleurs de nuit, le balancement d’une goélette sur les eaux d’une mer lointaine. Oui, une maison, puisqu’elle est lieu de vie est aussi lieu de tout ce qui peut advenir et devenir simplement imaginaire ou bien réel. L’essentiel, l’habiter avec ferveur. Jamais hôtesse n’accepte de voyageur distrait, absent aussi bien à lui-même qu’aux murs à l’infinie mémoire, aux livres où bruit incessamment toute l’agitation du monde.

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27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 08:29

   Ma maison n’a de luxe que celui que la nature lui accorde, c'est-à-dire la simplicité même. A quoi donc lui servirait-il d’être sophistiquée, de faire un concours de beauté ? En elle-même elle est sa propre justification. Elle vit de sa vie de pierre, de sa vie de tuiles et ne rend des comptes qu’au soleil, à la pluie, au passage du vent qui vient, selon les jours, de la mer ou bien de la terre. Comment la décrire, elle la modeste qui rougirait à la seule idée de s’exposer en public, de montrer ses charmes ? Tout ceci est si discret, si intime. Toujours une maison a besoin de repos, de recueil en soi, c’est sa nature de maison, c’est son rôle d’abri que d’offrir une manière de cocon et d’y demeurer aussi longtemps que la foudre ne l’a pas atteinte, que la coulée de boue ne l’a emportée au loin de ses fondations. Toute maison a une assise, s’y tient, toute maison plonge ses racines au plein de la glaise, ce sont les amarres au gré desquelles elle affirme sa sédentarité, sa fidélité au sol qui l’accueille. Elle est tout le contraire de la tente de nomade, de la yourte que l’on monte et démonte selon le rythme des troupeaux et de leurs pâtures. Elle n’aime rien tant que reconnaître ses orients et donner à chacun la part qui lui revient.

   Au nord, ma maison regarde le village de pierres dorées, les plateaux qui se dressent contre le vent, les herbes jaunes où paissent les troupeaux de chèvres et de moutons. A l’est elle regarde les forêts de résineux qui sont encore dans l’ombre bleue d’avant le plein jour, bientôt le soleil en décolorera les crêtes et l’on croira avoir affaire à un océan vert agitant lentement ses vagues. A l’ouest elle cherche à percevoir, sur l’étendue sans fin de la garrigue, les projections des graminées lorsque le crépuscule les touche de ses belles teintes vermeil. Au sud ce sont les terrasses plantées de vieux oliviers aux troncs torses, le lit d’un ruisseau à sec, des sauterelles aux ailes rouges y bondissent incessamment, comme montées sur de fins ressorts.

   Ma maison ne dit rien, ne profère rien. Cependant parfois sa charpente craque comme si elle s’étirait, parfois ce sont les tuiles qui chantent sous l’insistante caresse du soleil ou bien susurrent sous la douce onction de la pluie. Ma maison ne demande rien, si ce n’est d’être maison, d’ouvrir ses yeux le jour, sur le paysage dont elle est un fragment, de les fermer la nuit afin que mon sommeil assuré, elle puisse se livrer au sien. Oui, une maison dort comme vous et moi, une maison respire, une maison rêve, j’en entends parfois quelques mots, quelques soupirs qui se perdent dans le tumulte des étoiles. Ma maison est locale, elle vit de ce chemin qui monte vers une cour de poussière où viennent jouer des enfants insoucieux. Elle vit de cette haie proche qui abrite les merles noirs, les gros-becs à la couleur de feuille morte, parfois les huppes qui pupulent puis s’envolent dans une chorégraphie en noir et blanc dès que quelqu’un approche.

   Ses pierres, elle les tient d’une carrière voisine. Ses bois viennent en droite ligne de ces pins distants d’à peine quelques centaines de mètres, ils font un cercle joyeux tout autour d’une lumineuse clairière. Ses tuiles ont été façonnées à la main dans la dernière tuilerie qui subsiste et exploite une carrière d’argile que ne visitent guère que les renards et les mulots. Ma maison est en plein ciel parce qu’elle est libre, parce qu’elle respire cet air qui est le sien, qu’elle reconnaît le large horizon, là-bas, qu’elle aperçoit le grand lac aux eaux bleues, les collines de terre rouge creusées de profonds sillons, une haute terre coiffée d’arbres, le vol allongé du héron cendré, celui erratique des martinets, leurs faucilles partagent le ciel, y laissent d’invisibles traces que la nuit reprendra en son sein.

  Ma maison est en pleine terre, c’est sans doute la vérité la plus exacte dont elle puisse témoigner. Parfois, en songe, je me plais à imaginer le monde secret sur lequel elle repose. Je descends par un sombre escalier en colimaçon, précédé du cercle blanc de ma lampe. Des roches humides qui suintent, quelques mousses étoilées y sont visibles. Des marches taillées à même le roc, elles luisent tels des visages sculptés dans le bois d’ébène. Des entrelacs de racines blanches, des tapis de rhizomes, fins cheveux qui me frôlent puis retrouvent leur immobile silence. Un bruit d’eau, une façon de clapotis, une lumière cristalline, le rond d’une mare d’eau, un plafond armorié de stalactites, des draperies translucides. Oui, ma maison est bien terrestre, soudée au ventre de la terre, elle en est un genre de concrétion.

   Ma maison est de modeste dimension. Mais à quoi me servirait donc un palais aux mille pièces, pourrais-je y vivre simultanément dans mille espaces à la fois ? Ma maison a un seul étage. En haut, un petit cabinet de toilette, sa fenêtre donne sur le chemin qui descend vers les champs semés de cailloux, tapissés d’herbe. Puis ma chambre avec un minuscule balcon. Il me suffit. J’y passe parfois de longues minutes à observer la découpe bistre des collines, le lac gris-vert des oliviers, l’empreinte noire de quelque faucon en chasse. Ma table de travail est légèrement en retrait de la fenêtre, je ne dois nullement me laisser distraire lorsque j’écris. Les murs sont tapissés de livres, si bien que l’on n’aperçoit leur surface blanche, crayeuse telle une falaise, que par endroits. Quand je travaille, il n’est pas rare que je pose, sur le lit proche, mes notes manuscrites et un ou plusieurs ouvrages que je consulte pour un article en cours. Le silence est souverain, ici, sauf la cymbalisation continue des cigales en été. Mais j’y suis habitué et leur bruit cesserait, je crois qu’il me manquerait.

   Au rez-de-chaussée, une seule pièce unique, de modeste dimension. Tout est badigeonné à la chaux. Un coin-cuisine séparé du salon par un buffet rustique en noyer, à la belle teinte blonde. Une cheminée d’angle dans laquelle, à la mauvaise saison, des bois d’olivier brûlent en dégageant une bonne odeur. Deux portes dont l’une donne à l’est, l’autre vers le sud. L’hiver, le soleil découpe, sur les tomettes rouges, un franc rectangle de lumière qui réchauffe la pièce. L’été, la porte semi-tirée laisse passer assez de jour et l’ombre, au fond, distille une douce fraîcheur. C’est l’heure rêvée, l’heure méridienne où tout dort sous le soleil, l’heure où nul ne passe et la pendule égrène ses minutes, pareilles au bruit de gouttes qui sombreraient dans la gorge d’un puits. Une seconde en appelle une autre, qu’une encore suit de sa belle impatience. Ainsi fuit le temps au-devant de lui dans une souveraine confiance. Rien ne pourrait venir troubler ce lieu abrité du monde, ce lieu de doux voyage à l’intérieur de soi. Dans le salon qui flotte entre deux eaux, celle de l’aube, celle du crépuscule, je me consacre à la lecture de mes chers livres, quelques anciens romans parfois sortis d’une étagère poussiéreuse et, surtout, de la philosophie, elle me tient éveillé et me tire à elle pour y trouver de substantielles nourritures. Lorsque l’heure a tourné, qu’elle vire au parme, que ni les oiseaux ne volent plus, ni les moustiques n’attaqueront, je m’installe dans la cour étroite clôturée de murs supportant un grillage et je poursuis ma lecture jusqu’à la limite du jour, à l’entrée de la nuit.

   Cette nuit qui tangue et m’appelle à la joie immédiate du repos. Je m’allonge sur mon lit, sur le dos, légèrement tourné vers la porte-fenêtre. La lune est en plein ciel. Elle fait sa large étoile blanche, écumeuse. Elle court parmi le peuple de la Voie Lactée, elle efface quelques constellations qui dérivent au loin et se perdent dans l’inaccessible cosmos. Sur les murs blancs, je suis la lente giration de la Terre, le bal des comètes, le passage, parfois, d’un oiseau nocturne, peut-être une dame blanche entreprenant son voyage hésitant. C’est l’heure sans heure qui précède l’aube. Ma maison est calme. Je suis en son centre comme elle m’habite totalement. Nous sommes une seule et même réalité. Je vis par elle qui vis par moi. Je ne suis moi que par elle, elle n’est elle que par moi. Dans la nuit qui déplie lentement ses flux, nous flottons tous les deux, attirés par un unique destin.

   Nous allons loin et ma maison ne le sait pas, mais je radiographie son âme, je connais toutes ses inclinations, je pénètre toutes ses affinités, je me loge au creux le plus secret de sa mémoire. Nous sommes de vieux amis qui naviguons de concert. Où elle va, je vais. Où je vais, elle vient du fond même de son immobilité, elle me suit en songe et m’appelle, me hèle à la belle fête de la rencontre, de l’échange, des émotions ressenties en commun. Nous sommes un couple, ma maison et moi. Un couple avec ses humeurs parfois sombres, avec ses moments de plénitude, ses confidences, là, au coin de l’âtre lorsque la bise souffle et que l’hiver serre les murs de ses mains de neige. Jamais nous ne nous séparons longtemps. Vite, je la sens loin de moi. Son absence crée un vide, une manière de néant qui fait son sillage d’ombre et qui m’égare en plein ciel, mais un ciel d’encre qui n’écrit plus rien que des mots sans signification.

   Lorsque je pars en voyage, beaucoup me disent qu’ils la trouvent triste, que ses volets fermés sont comme une longue plainte qui ne trouverait nulle oreille où verser sa peine. Voyez-vous, une maison, une vraie, une qui a planté sa racine en vous, vous ne pouvez plus vivre loin d’elle pour la simple raison que vous devenez orphelin et qu’il n’est jamais bon de se trouver seul sur terre, sans abri, ni ami. Je crois que, plus jeune, j’étais un nomade avide de découvrir des pays, de visiter des villes aux noms qui chantent, de voir des pics enneigés, des îles entourées d’eaux turquoise, des steppes battues par les vents, des vallées semées d’eaux claires. Maintenant, mes livres et moi, mon écriture et moi, ma maison et moi, nous ne sommes heureux que rassemblés. Pouvez-vous comprendre ceci, vous les infatigables qui parcourez les vastes horizons, pouvez-vous ? Avez-vous une maison, au moins, pour vous réconforter de retour au pays ?

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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