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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 14:47
La venue à nous du fragile.

                   Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

   C’est toujours la même antienne, nous longeons les choses dans une distraction si coutumière que nous finissons par ne plus les apercevoir. Autrement dit, elles ne nous parlent plus et nous n’entretenons plus de dialogue avec elles. Question d’ego sans doute, question de vitesse où le monde nous entraîne dans son continuel tourbillon et nous sommes au centre du vertige, noyés dans l’œil du cyclone, pressés de signer l’épilogue d’un événement avant même qu’il n’ait commencé.

   En une autre époque qui n’est guère si lointaine, l’écrivain Faulkner aurait parlé du « bruit et de la fureur ». Dépossession et désespérance de soi en quelque manière car notre être même nous échappe, devancé par un temps qui lui devient inconnaissable. Alors nous nous réfugions dans ces substituts de la saisie de la temporalité que sont les rencontres rapides, les amours cataclysmiques, le feu d’un alcool, l’ivresse des images sur un écran, l’ingestion de barbituriques, l’essai d’un peyotl, d’une ambroisie qui enflamme l’esprit, d’un haschich rimbaldien qui, l’espace d’un instant, nous arrache à notre destin pour nous y reconduire avec encore plus d’effroi.

   Nous divaguons sur la scène mondaine avec des allures fantomatiques et il s’en faudrait de peu que nous devinssions, aux yeux des autres, aussi inapparents que la brume au-dessus de la Cité des Doges. Nous voguons sur de gris canaux, passons sous des ponts aux soupirs mélancoliques, sommes fascinés par ces hautes façades parcourues de la lèpre de la moisissure, nos yeux se troublent et de hauts campaniles tressent sur l’arc de notre imaginaire les esquisses d’une ville fantôme. Nos mains battent le vide, notre corps est traversé de lumière, nous sommes radiographiés, réduits à n’être que des calques sur lesquels le réel n’a plus de prise. Nous nous cherchons et ne nous trouvons pas.

   C’est midi en été sous la lame arborescente de la clarté zénithale. La forêt crisse sous les meutes de chaleur, se déchire sous les coups de canifs des cigales dont les cymbalisations ricochent ici et là avec des airs de scie musicale. On boucherait volontiers ses oreilles afin de demeurer en soi, dans la touffeur de sa citadelle, seulement préoccupés de vivre dans la douleur, un pas après l’autre, titubant, tels les funambules sur leur fragile corde céleste. Les coups de gong sont partout qui cognent le mur de la peau, veulent entrer, faire leur sabbat au milieu des rivières de sang et des tubes blancs des os.

   Peut-être tout ceci pourrait-il ressortir par la fente de la fontanelle et recouvrir le peuple des feuilles d’une litanie sombrement humaine, peut-être les enduire du glacis de la désespérance. C’est si étrange d’être ici, sous les incisions de la dague solaire et de demeurer dans le silence alors que la terre rugit de sa douleur d’être écartelée, là, au beau milieu du jour et personne ne répond à ses plaintes muettes, à ses brusques retournements parmi la geôle étroite des racines.

  C’est midi en été et l’on ne sait plus très bien qui l’on est, pourquoi cette marche de somnambule dans le dédale des taillis et les lourdes frondaisons des chênes, les boursouflures de leurs troncs, les excoriations qui gonflent leur pulpe, les rhizomes qui courent en tous sens comme si, soudain, il y avait danger à affirmer sa présence solitaire parmi les convulsions des hommes, les replis des animaux dans les ténébreux boyaux des terriers. Mais pourquoi a-t-il donc fallu cette déambulation sous la voûte charnue des arbres pour qu’apparaisse avec une telle profondeur la détresse de vivre sous le ciel blanc, sur le chemin de poussière qui file loin, là-bas à l’horizon imprescriptible du regard ? Pourquoi ?

   Avions-nous, au moins, vu ce qui existait à côté de nous de sa vie modeste, inapparente mais combien révélatrice d’une signification à donner à toute chose ? Non. Nous n’étions qu’aveuglés par notre propre questionnement, inclus dans le massif de notre chair, isolés par toute l’épaisseur de notre pensée, alertés par la vive tension de notre esprit. Le limpide spectacle des choses est ce murmure à peine proféré dans la discrétion d’un clair-obscur. Un tremblement de liane dans la nuit d’une grotte, un battement d’aile de chauve-souris sous la douce laitance de la Lune. Il vient un moment où il faut déciller la bogue de l’intellect et de la sensation et s’ouvrir à ce chant de comptine qui s’élève là, juste devant les yeux, dans cette si belle humilité pareille à la perle d’une larme.

   Un tronc d’arbre est couché sur le sol de mousse, dénudé, criblé de trous inapparents par où, bientôt, la mort va s’infiltrer jusqu’à l’âme, affairée à en boulotter les dernières ressources jusqu’au moment où plus rien ne demeurera de cela qui avait été depuis un temps immémorial. L’antique chêne aura vécu sa vie de chêne. La mort aura réalisé son ancestrale tâche à partir de laquelle une vie se construira à nouveau. Eternel cycle  du même, continuel déroulement palingénésique pareil au mythe qui réactualise sa puissance à être éternellement raconté, reproduit selon un infaillible rituel.

   Dans le fond quelques fougères agitent leurs modestes destinées alors que l’ombre portée d’une autre fougère pose sur le tronc son graphisme d’outre-tombe. S’agit-il d’un hommage rendu à celui qui part ? D’une muette chorégraphie immobile qui viendrait dire la rareté de l’instant qui passe ? D’une simple résille se découpant sur la matière avec son habituel lot de contingence ? D’un discret spectacle offert au royaume sylvestre ? D’une empreinte du temps posée là comme son architecture la plus visible ?

   Mais voici que notre vision se dote d’une acuité qu’elle n’avait pas alors qu’elle n’était occupée que d’hallucinations métaphysiques. Voici qu’enfin nous avons renoncé à notre regard éloigné pour le reconduire à une plus exacte observation de la présence. Ce que nous avons fait : atomiser le réel, le porter au contact direct d’une conscience en quête d’un savoir immédiat afin que, devenu métabolisable, notre jugement puisse s’en emparer dans un essai de vérité. Cette venue à nous du fragile, du fuyant, de l’indicible est sans doute la seule façon de nous entendre avec ce qui toujours nous questionne et disparaît avant même la fin de notre interrogation. Ainsi va le monde qui tourne alors que nous tournons avec lui. Tout est vertige ! Tout est abîme ! Il nous faut survivre. Sans délai.

  

  

  

   

 

 

 

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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 08:23
Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

                          Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

   Cette image nous croyons la regarder avec un regard neuf, sans a priori, avec la justesse qui sied à une vision du simple. Nous pensons que seule la raison de notre perception est à l’œuvre et qu’aucun doute ne pourrait s’immiscer dans la tâche d’une description. Nous disons donc la plaque de rocher en quelque endroit de la nature, ses lignes de faille, le lisse qui en parcourt la surface, les cailloux levés tels de minuscules menhirs et leur ombre portée, cette manière de flèche qui pourrait indiquer une direction. Laquelle ? Du septentrion, de l’orient, de l’occident ?

   Mais, métaphoriquement exprimée cette direction ne serait-elle celle de la pensée ? Et précisément celle de l’orient d’une pensée, à savoir d’un début, d’une aurore de ce qui se donne à voir dans l’exactitude. La courbe du jugement en est à son origine, elle n’a nullement subi l’insolation du zénith, elle n’a nullement éprouvé la plongée occidentale dans les ombres crépusculaires et, bientôt, la perte dans la nuit qui sera celle des songes, de l’imaginaire, des multiples métamorphoses du réel.

    Ce réel qui deviendra méconnaissable à la mesure de ses étonnantes déformations. Les êtres humains y deviendront tels ces grotesques de la Renaissance, telles les figures légumineuses d’Arcimboldo, identiques aux visages déformés et grimaçants d’un Francis Bacon dont la touche du  pinceau est parfois si proche d’une démence. Les demeures seront ces prisons hallucinées d’un Piranèse avec ses écheveaux de cordes se perdant dans le vide, ses escaliers aux marches disjointes, ses échelles arrêtées à mi-hauteur, ses poulies où ne s’accroche que le rien, ses mystérieuses machines en forme de trébuchets. Une vision fantomatique des choses qui scinde le réel et le projette selon des esquisses que l’on ne pouvait soupçonner.

   Maintenant, revenir à l’image c’est se laisser saisir en sa représentation par une dimension qui lui appartient en creux, dévoiler ses significations latentes, exhumer ses messages cryptés. Autrement dit en livrer une inapparente sémantique, laquelle concourt à sa richesse, à sa plénitude. Les choses du monde apparaissent, le plus souvent, selon un tel lieu commun qu’elles finissent par s’évanouir dans le geste même qui essaie de s’en emparer. Regarder le réel ne consiste pas à se confier à une logique des signes. Ceux-ci existent indépendamment de nous, ils jouent leur singulière partition, ils possèdent leur propre dramaturgie, leur esthétique, leurs relations complexes. Ils constituent un peuple avec leurs traditions, leur langage, leurs façons de se mettre en scène et d’apparaître à partir d’esquisses qui sont les leurs avant d’être les nôtres.

Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

   Mais quel est-donc cette scène animalière qui se livre à nous avec le mystère d’une énigme ? Serait-ce un félin assoupi dans la lourde tâche de la digestion ? L’œil est fermé, les naseaux au repos, la gueule scellée, les pattes allongées dans la position statique du sphinx. Devant le museau, sans doute les reliefs d’un repas, peut-être le reste d’une carcasse dépouillée de sa chair. L’heure est matinale que disent les ombres longues, la douceur de la lumière diagonale, la teinte de gris apaisé qui parcourt l’anatomie repue. Image du repos après que l’essentiel a été assuré : se nourrir afin de ne pas mourir. Mort de la proie assurant le devenir du prédateur. Toujours ce violent battement de la lumière fécondante, existentielle tout contre l’ombre captatrice, voleuse de vie. Toujours ce tragique suspendu au ciel du monde telle la brillante et impitoyable épée de Damoclès. Il faut vivre ou bien mourir, tel est notre lot depuis la ténèbre du temps. Il n’y a pas de station intermédiaire, sauf la vie qui est un sursis que chaque jour ampute de sa lame acérée.

Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

   Et, voici, il a suffi d’une simple rotation de la photographie pour que les sèmes de l’image changent brusquement de valeur, que le paysage nous apparaisse comme une réalité nouvelle dont la représentation originaire ne nous précisait rien, plus même, soustrayait à nos yeux ce nouvel agencement qui eût instantanément détruit notre compréhension de ce qui se donnait à voir. Avec un peu d’imagination, la posture animalière s’est décalée vers le site anthropologique. Oui, c’est bien d’un homme dont il s’agit avec l’arête du nez qui parcourt la face tel un raphé médian, point de suture de deux réalités complémentaires, la dextre et la senestre. Nous ne sommes que deux moitiés accolées en leur centre. La dysharmonie de notre visage, notamment, confirme cette étrange cohabitation de deux territoires qui, par aventure, pourraient être distincts si le hasard n’en avait fait le site d’une unique représentation. Schize originelle qui, métaphoriquement interprétée, pourrait légitimer notre constante ambiguïté, la lame du doute qui nous traverse, notre hésitation à être dans la forme accomplie d’une totalité.

   Une ombre portée divise le nez en deux parties presque égales. Puis la ligne qui rejoint l’arc de Cupidon. Puis la bouche entr’ouverte dont on ne sait exactement si elle se retient sur un langage intérieur, si elle se dispose à émettre un message, si elle est appel de l’autre ou réserve en soi avant que d’émettre une parole d’amour, proférer un jugement, imprimer dans la feuille du réel les nervures d’une subjectivité.

  Merveilles que toutes ces naturelles dispositions des choses, y compris les plus modestes, qui déploient à l’envi la polyphonie de ce qui se montre et demande la juste attention, l’essai de décryptage, la traduction hiéroglyphique du monde. Il y a tant de fourmillements partout répandus, tant de disponible effervescence, tant de transfigurations du réel que c’en est un perpétuel vertige, une immense farandole bariolée, une étonnante commedia dell’arte. Il y aurait tant à dire qui demeure celé dans la gangue d’oubli, dans le pli secret du sillon, la chute d’eau au milieu du lit de galets, la dentelle d’une feuille où le paysage torturé d’une écorce.

   Tant de choses. Aurions-nous imprimé un autre basculement à l’image et auraient surgi encore plein d’autres manifestations dont nous n’aurions pu épuiser la généreuse offrande. Etre au monde est ceci : tendre la voile de sa peau contre le vent, emplir ses mains du creux du silence, dilater le globe de ses yeux en forme de planisphère, faire de la plante de ses pieds ces outils qui retournent le sol et y cherchent les tessons d’une vérité. Toute vie est archéologie. Oui, il faut fouiller ! Inlassablement, fouiller !

 

 

 

 

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 08:07
Le cercle étroit de l’attention.

                    Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

 

   Nous avançons sur le chemin. Nous croyons nos pas assurés, notre jugement sain, exact quant aux choses qui viennent à nous. Nous flânons. Nous regardons de-ci, de-là. Cette fleur, cette branche, ce bout de bois, cet insecte qui traverse le sentier de son pas hésitant. Parfois même nous demeurons dans le cercle étroit d’une liane, y apercevant le réseau de quelques feuilles, des troncs en voie de constitution, enfin l’anatomie de la forêt en sa réalité fragmentaire. C’est un peu comme si nous demeurions au centre de notre corps, peut-être sous l’abri arqué du diaphragme, à l’abri des orages du monde et du vent furieux des esprits lorsqu’ils vivent à la mesure de leurs excès.

   Alors nous ne nous présentons à la conscience universelle qu’en tant que citadelle dans laquelle luit à peine le lumignon de la raison. Nous nous contentons d’une vue étroite, nous ne sortons de nous qu’à l’aune d’une vision se glissant au travers du goulet étroit d’une meurtrière. Et pourtant notre âme témoigne d’une présence qu’elle croît réelle, comme si la totalité de ce qu’il y a à connaître était enclose dans ce genre de microcosme qui s’offre à nous comme seule vision d’un monde possible.

   Soudain c’est comme si nous nous éveillions au centre de l’Académie de Walton dans le cercle prestigieux « des poètes disparus », ce groupe d’esprits libres et oniriques, anticonformistes, qui veulent fixer leurs propres règles et amener la réalité à coller à leur intime subjectivité. En fait le lieu d’une indépassable utopie qui est inféodation à son propre ego plutôt que reconnaissance de l’existence en sa manifestation la plus exacte. Car tout acte libre s’il part bien de soi ne peut s’exonérer du rapport à l’autre, aux choses, au monde.

    La liberté est donc cet ensemble de cercles concentriques, lesquels partant de soi se dirigent vers ce qu’il y a de plus lointain, les autres communautés humaines, les terres éloignées, les mœurs plurielles, les langues polyphoniques de l’universelle nature pour enfin retourner à soi avec la connaissance de cette périphérie qui justifiera ce centre que, toujours, occupe le moi en tant que l’endroit le plus signifiant pour notre conscience. Genre de geste qui porte au loin le proche pour le confronter à ses limites et faire retour tel le boomerang après l’accomplissement de son étrange ellipse.

   Et maintenant si nous revenons à la valeur métaphorique de l’image, voici que nous n’y découvrons plus seulement ces simples efflorescences végétales, ces rameaux en train de se constituer en arbrisseaux, mais aussi tout ce qui alentour, extérieur à la liane qui en trace le contour, se signale en tant qu’autres présences, autres réalités plus distales : des taillis denses, sans doute des layons forestiers, des bosquets, des collines les portant, des nuages couvrant les collines, un ciel les dominant, des oiseaux qui en traversent le libre espace, des océans au loin qui grondent de toute la puissance de leurs flux éternels.

   L’histoire d’un saut avant lequel ne s’affirmait en tant que visible que sa propre demeure alors qu’après se dessine avec force le village mondain, la foule polychrome avec ses clignotements, ses joies et ses peines, ses bonheurs lumineux et ses sombres tragédies. Toujours nous sommes appelés à voir au-delà de notre propre continent, condition de possibilité de notre être comme conscience au monde. Il n’y a guère d’autre lieu où exister et la poésie, ce chant immémorial de l’être, résonne partout où il y a présence, pas seulement dans le cercle étroit de l’attention. Mais dans celui, plus large de « la tension », cette constante inquiétude d’exister qui nous fait différer de nous-mêmes et nous porter plus loin que notre propre ébauche.

   Nous ne sommes jamais complet qu’à être en nous en même temps qu’en dehors de nous. Ceci nous le sentons à défaut parfois d’en être bien assurés. Je ne suis qu’à l’aune du miroir que me tend le réel. La plupart du temps l’éblouissement ne provient que du regard de Narcisse sombrant à même sa propre image. Il nous faut donc retourner tous les miroirs et poursuive le chemin, éclairés. Là est notre seule voie !

  

 

 

 

 

 

 

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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 17:34
Lumière rouge.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Qu’était donc cette persistance, là, dans l’étreinte de la chambre, cette éminence avec son feu assourdi, sa braise éteinte ? Qu’était donc cet éclat fiché dans la pliure des chairs avec impossibilité de l’en déloger ? C’était survenu à la manière de l’étoile filante, da la queue de comète. Une soudaine illumination puis le règne des ténèbres et l’immense solitude que jamais rien n’habiterait. Que rien ne résoudrait, si ce n’est une persistante mutité. Au dehors la nuit coulait avec son chant de glaise noire et la lune glissait sur l’eau pâle des étangs. Et les forêts, le frémissement des bouleaux, leurs troncs argentés pareils à la fuite du temps.

Quelque part, il devait bien y avoir une clairière bordée d’arbres sombres, contours de votre supposée vêture. Une plage de clarté, votre cou en forme de presqu’île. Une anse, pointe avancée de la conscience ou bien ovale parfait d’un visage qui se dissimulait dans la presque apparition de cette étrangère que vous étiez. Et que vous demeureriez quand bien même j’aurais écrit un poème vous intimant de paraître au grand jour.

Et le surgissement rubescent de vos lèvres et cet arc de Cupidon appelant à la simple folie. De ne point vous voir et de vous imaginer seulement, habitant un corps doué de passion. Douleur de ne pas dessiner vos yeux, fût-ce dans l’effleurement de l’estampe. Cependant, demeurez là où vous êtes, dans cet orbe d’apparition que cerne la brume du doute. Ainsi vous êtes belle à n’être pas approchée. Ainsi vous êtes énigmatique à vous dissimuler dans les mailles de l’irrésolution. Il ne saurait y avoir d’œuvre plus accomplie. Oui, d’œuvre plus accomplie !

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11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 14:02
Innommée dans la venue du jour.

« Je te vois à travers les larmes et je devine ma mort »

Encre et abstract 150/70

Nuit du 05 Juin 2015

JM-Musial / Georges Bataille « L’Aurore ».

Voici ce qui avait lieu, allumait sa flamme dans l’aurore de sang. Le jour butait contre la persienne, éclaboussures vermeil qui faisaient leur trajet dans l’ombre de la chambre. C’est à peine si la nuit avait reflué, laissant ici et là ses diagonales d’encre. Des pliures dans lesquelles la mémoire se diluait. C’était une telle pesanteur que d’émerger sur les rives d’ennui et de s’en remettre, presque malgré soi, à cette fulgurance dans laquelle la conscience s’immolait comme remise à son dernier repos. Ô ouverture, ô déchirement, que ne renonciez-vous à surgir, à entailler ? Les chairs se divisaient en ruisseaux pourpres, les pelotes de nerfs faisaient leur tissage gris, les os cliquetaient leur blancheur et la peau faisait gonfler son outre jusqu’à la limite du réel. Pourquoi l’arrachement, pourquoi le décollement du pied-ventouse du socle de la nuit ? Bernique soudée au rocher-siamois et alors il n’y avait plus de différence et l’on était au monde avec la sérénité de la gemme, sa densité, sa fermeture à toute profération venue du dehors. Rien alors qui entaillait, lacérait et prononçait la mort pareille à une confondante effusion au-travers d’un rideau de larmes.

Oui, Innomée, je te vois ou plutôt te devine dans une pluie de sanglots. Les tiens, les miens, ceux du monde car l’espoir a été cloué au ciel de sa perte et la lumière baisse et les ombres s’allongent qui veulent dire l’inconcevable, ce qui, jamais, ne saurait recevoir de nom, s’affubler d’un prédicat, fût-il le plus abstrait possible. Car, tout comme moi, Innommée, tu sais l’impossibilité qu’il y a à dire les choses, à s’épeler soi-même, s’attribuer un nom qui amènerait dans la présence, dans l’orbe de clarté, dans la lunule étroite d’une vérité. Il y a tant d’audace à seulement vivre, tant d’orgueil à prétendre exister, à lever son esquisse un rien au-dessus du néant. D’où je suis, Innommée, pareil au spectre antique, semblable au plâtre du mime, je te vois dans les limites floues de ta parution. Vitre dépolie du temps, tu y imprimes ce hiéroglyphe que, jamais, je ne déchiffrerai. Champollion aux mains vides recueillant dans la coupe du non-savoir les pleurs insaisissables des hommes. Ceux qui sont en partance pour plus loin que leurs tremblantes silhouettes. Et ne le savent pas.

Innomée, depuis l’antre de deuil dans lequel tu ouvres le monde de la poésie, adresse-moi un signe, un geste de la main, une esquisse de sourire, ce sourire fût-il celui, blême et outrancier de la mort, mais profère donc le cri du silence afin que je te connaisse dans l’instant. Déjà aboli, naissant à peine. Innommée, reconduis-moi à ma nuit, efface-moi de ta vision perdue dans le tumulte des heures. Il est toujours temps de rejoindre sa tanière d’effroi, tellement de simulacres parcourent les allées de terre et de poussière. Sais-tu, au moins, depuis la bogue infinie de ta sagesse que l’on me nomme « L’Egaré », celui qui, par lui-même, procède à sa propre extinction ? Celui qui, croyant être-parmi-les-autres, n’est même pas arrivé en lui. Il fait si étonnant dans l’air qui se déchire et replie ses membranes autour de ma tête-rhinolophe. J’entends mon propre sifflement, mes battements d’ailes dans la grande caverne mondaine et soudain il fait si froid et, soudain, les pierres tombales se mettent en mouvement en direction des meutes pariétales où s’agite en tous sens, comme sur un écran livide, la disconvenue des hommes, où se lèvent les trémulations de leurs membres de bois sec.

Innommée, es-tu simplement le mirage du destin, l’image faussement alanguie de la Moïra fomentant de bien sombres avenues pour l’homme ou encore la silhouette de la mort que mes mains griffant l’air, déchirant les voiles du doute, ne parviendront nullement à atteindre ? Je ne sais qui tu es vraiment. Mais lève-toi donc, rejoins-moi sur ma paillasse nulle et étique, que nous célébrions enfin, dans la conjonction de nos larmes, la grande fête dionysiaque de l’amour, que nous nous étreignions dans les convulsions de la « petite mort » avant que la Grande n’intervienne. Ô visite-moi, spectre charmant ! Ô ôte moi à l’être de stupeur que je suis devenu, esseulé, perdu de t’attendre plus longtemps. Ô VIENS ! Délivre-moi ! Que toi au monde et moi, esseulé, dans l’ombre de toi. VIENS !

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 09:10
Nue et le voile.

Mai 2015 – Nadège Costa – Tous droits réservés.

« L’univers soudain

à portée de main

toujours par-delà

Lorsqu’on dit … « Viens ».

Eros émerveillé.

Anthologie de la poésie érotique française.

Nue et le voile.

Jamais Nue n’est sans le voile. Jamais le voile n’est sans Nue. Immémorial balancement du dissimulé et du manifeste. Regarderions-nous Nue sans voile et nous serions dépossédés de nous-mêmes, et nous serions exilés d’un territoire à saisir dans l’exactitude du regard.

Image de Nue indissociable du voilement, de sa prodigieuse capacité à nous fasciner dans l’attente d’Elle, ce pur insaisissable dont la révélation même est le prix à payer afin que notre propre assomption soit possible. Surgissement dans la sphère onirique où, par essence, nous devenons, nous aussi, inatteignables. Conjonction des mondes, lieu d’une double révélation : celle de qui nous fait face dans son évidence, celle qui, soudain, se loge au creux de notre imaginaire avec la force des sublimes apparitions.

Nue et le voile.

Projetons, le seul instant d’une possible visitation, une soudaine métamorphose. Nue, dans sa volte-face, nous révèle la totalité de son épiphanie originelle. Plénitude de la gorge, souple douceur du mont de Vénus, triangle ombreux du pubis. Mais que se passe-t-il, alors, qui nous rend muets et aveugles, paralytiques et figés, pareils à des gisants de pierre ? Quelle étrangeté s’est introduite en nous dont nous ne sommes plus que la forme endeuillée allouée à sa propre perte ? Ce que nous espérions, à savoir découvrir un territoire vierge de tout regard, un site porté à la dignité de pure merveille, voici que tout se disperse et fuit dans l’effeuillement du jour. Tout est gris et plus rien ne paraît qu’un fin brouillard semblable à celui qui flotte au-dessus des lagunes. Si douloureux de vivre, perdu dans cette multitude illisible et la nervure de notre corps est un flottement sans fin. Et notre conscience erre longuement à la recherche d’un possible sémaphore nous disant, encore, la signifiance de l’heure, la pertinence de figurer, ici et maintenant, sur ce fragment de terre qui nous maintient en sustentation au-dessus du néant. Nous avons besoin d’un cosmos, d’une quadrature fixant les limites de notre être. Nous avons besoin d’un môle de pierre auquel attacher l’esquif de notre destin.

Nue et le voile.

Si indispensable, le voile, car aucune vérité, aussi apaisante fût-elle, ne se peut se révéler dans la fulgurance du dire, dans l’immédiateté du paraître. Il y faut l’espace entre les mots, le jeu subtil entre l’ombre et la lumière. Tout corps, dans son mystère, est cerné d’ombres. Tout regard, dans sa quête, est faisceau lumineux qui troue l’obscurité du monde et fait se révéler la brûlure de la connaissance. C’est seulement parce que le territoire de Nue est à dix mille lieues de notre préhension qu’il brille des feux du désir. C’est toujours le fruit hors de portée qui fait son scintillement sucré au creux de nos papilles. Comme une nature morte de Cézanne dont les pommes sont l’inaccessible que l’art tend devant nos yeux sans que, jamais, une saisie en soit possible, sauf idéelle. Notre existence passionnelle est entièrement sous le joug de la tension, de l’éloignement, de l’incommunicable. Eros ne se présente jamais à nous sous les traits de l’évidence, de la rencontre sensible, de la concrétude que nous pourrions loger au creux de notre anatomie et, ensuite, poursuivre notre cheminement avec la tête dans les étoiles.

Nue est de l’ordre de la pensée primesautière qui s’efface aussitôt révélée. Elle est pareille au vol irisé du colibri, pure vibration dans l’air étonné. Elle est l’écho de ces mirages que le vent et le sable font se lever dans le silence et l’immensité du désert. Pour cette raison d’une impossibilité à accueillir Nue autrement qu’en sa disparition même, nous aurions pu la nommer, indifféremment : pliure du jour, herbe nocturne, rosée à la pointe de l’aube, rayon crépusculaire, nymphe en voie d’éclosion, « montagnes et eaux », comme dans la peinture monochrome des Song, en Chine, où se dévoile l’être du monde à même sa disparition. Oui, nous aurions pu, mais nous sommes restés en silence parce que, parfois, la parole ne surgit de son ombre qu’à y retourner. Nous posons le voile sur la courbure du jour et revenons à notre nuit, aux battements du songe, la seule diastole-systole dont notre cœur puisse encore témoigner face à l’indicible ! Oui, la seule !

Nue et le voile.
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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 07:45
« Au creux de la tendresse ».

« Au creux de la tendresse ».

Avril 2013 - Nadège Costa- Tous droits réservés.

C’était une à peine respiration dans la lumière levante, la translation d’un nuage contre le linge du ciel, l’envol du héron sur la rive du lac. Cela se produisait, pourtant, et le doute était là qui faisait ses confluences. Aussi bien vous auriez pu ne pas exister, être l’effleurement d’un songe, l’image reflétée par un miroir dont le tain aurait été lustré par le caprice de l’imaginaire. J’étais sujet, il est vrai, à me construire châteaux de sable et hallucinations comme si quelque peyotl eût troublé mon habituel breuvage. Le monde que je regardais était cette étonnante disparition des formes, leur troublant métabolisme qui les écartait d’elles, de leur propre réalité et les versait dans les remous de cristal d’un constant onirisme. Plus que d’un spleen baudelairien ou bien d’une blancheur mallarméenne butant contre le vide de la page, j’étais atteint d’une manière de transparence comme si choses et gens se fussent ingéniés à passer outre mon corps sans qu’ils en fussent alertés. A parler vrai, j’étais dans les limites d’une invisibilité qui ne dialoguait qu’avec elle-même et l’inaperçu dont j’étais une simple nervure ne m’affectait guère plus que la chute du temps dans la gorge du sablier.

Comment, dans le clair-obscur de cet hôtel de la Côte d’Opale, dans la brève lueur grise des galets, eussé-je seulement pu imaginer votre présence ? En tracer les contours ? En décrire la palme ouverte, ses battements infinis - diastole, systole - jusqu’à une manière d’affolement ou bien de vertige et alors, du monde, rien ne tenait plus que cette vibration indistincte. Alors l’en-dehors n’était plus que l’altération de mes sens brouillés et une brume native noyait la courbure de mes yeux jusqu’à la perte de la vision, sinon totale, amputée de l’entièreté des choses à paraître. Racines de l’arbre et ramures se perdant dans l’effeuillement du jour. Socle brun du rocher et bulles de gaz qui le trouèrent en un temps immémorial. Proue d’une barque bleue que le ressac fait clignoter au sommet de la vague. Vous étiez pareille à cette image tremblante oscillant sur la toile blanche du cinéma d’antan, brèves apparitions parmi les zébrures du film et brusques sauts à la limite de l’écran, autrement dit d’une possible disparition. Jamais l’on ne s’attache plus fort à une silhouette qu’à son illusoire et brève présence. Un passage de l’ombre à la lumière puis la fermeture du rideau rouge et la salle plongée dans un silence cotonneux. Voici, de vous, de votre éclair dans ce matin de brume, ce qui est resté et demeure comme une braise forant de l’intérieur une conscience que j’anticipe, bientôt, dans sa plus grande altération. « Ombilic des songes » et le spectre d’Antonin, livide et dépouillé de soi fait son mime sur quelque scène de théâtre vide. Mais a-t-il seulement joué pour autre que lui ? A-t-il existé en dehors de sa propre douleur, à l’extérieur de la camisole de son génie ?

Voici : le gonflement des lèvres au bord de la profération du poème ; l’ubac du menton que l’ombre du désir dissimule dans sa perte prochaine ; le glissement blanc d’une joue ; le pendentif et ses perles de corail disant la beauté de la parure, son élégance ; l’incroyable surgissement du cercle de l’épaule pareil à la plénitude après le reflux d’un chagrin ; la parenthèse de la vêture qui voile à peine ; la naissance de la gorge, son sublime renflement afin que, de l’amour, soit connu le vertige. Et, surtout, abrité par la corde étroite de la clavicule, ce « creux de la tendresse », creux à nul autre pareil. Ici s’origine tout ce qui chante et appelle, tout ce qui attire et s’éploie jusqu’à la limite de soi et annonce refuge et retour au sentiment primitif d’exister. Oui, ceci est la conque où trouver abri et ressourcement. Oui, ceci est la doline dont toute femme sur terre nous fait l’offrande à condition que nous sachions en déchiffrer le mystère. Voici, vous apercevant dans la fuite verte de la lumière, ce que j’avais compris : j’étais en deuil de cette pure forme d’amour qu’un jour enfant, je connus au contact de celle qui me confia au projet d’exister. Vous en étiez, ici, la troublante résurrection, le rythme alangui au seuil du jour alors même que je naissais à moi-même dans la complétude d’une révélation. Depuis, combien de Côtes d’Opale ont dérivé dans l’éparpillement infini des secondes, combien de dolines accueillantes bordées de la lueur éteinte des galets, de la brume de la Mer du Nord, du cri des oiseaux blancs se perdant dans la grande dérive hauturière, Combien ? Vous reverrais-je jamais, vous qui avez rendu la lumière à mon regard ? Vous reverrais-je, au moins en rêve ?

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24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 08:38
Loin, à l’horizon du monde.

Œuvre : Isabelle Mignot.

« Sous les notes qui affluent

Sur le sable que j’effleure

Un seul désir affleure encore

… Toi.

Isabelle Mignot (2015).

C’était comme d’être au fond d’un puits avec, tout en haut, le cercle de la margelle et la lumière de l’air. Ici, tout en bas, les notes étaient blanches et noires avec, parfois, la cendre pareille à un galet. Loin, en arrière, dans les vapeurs du temps, l’eau sourdait avec son glissement de feutre. C’était à peine un murmure, une parole qui n’osait dire son nom. Il y avait danger à ébruiter ce qui, jamais, ne devait se dire qu’à l’aune d’un secret. La mémoire était là, étale, eau d’un lac agitée de moirures illisibles. Comment pouvait-on demeurer en soi dans cet éternel présent qui, sans cesse, se décolorait, retournait à l’invisible néant ? Mais avait-on jamais existé ? Mais avait-on seulement connu quelque chose qui nous accomplît en nous-mêmes au point d’en porter, à jamais, la braise vive, pareille au feu de la passion ? Mais l’amour nous avait-il visité, posant en nous l’irrépressible envie de le connaître à nouveau, de l’installer au centre de notre être, invisible foyer irradiant de la puissance d’un indicible ? Mais étions-nous au moins au monde, racine puisant dans le sol intime les nutriments de son propre métabolisme ? N’étions-nous pas, seulement, une image flottant dans l’espace, la simple fantaisie d’un rêve d’enfant, la pliure amoureuse d’une mère nous révélant avant même de nous avoir conçu ?

Oui, c’était une vive blessure que de se sentir dans une irrémédiable sustentation, ni en haut dans la fleur dilatée du sentiment, ni en bas dans l’abandon de soi à la gangue primitive. Vertige, flottement, dérive, tels étaient les prédicats qui nous rattachaient au monde avec la discrétion d’un fil d’Ariane. Là, dans la bouche du puits cernée d’ombres profondes était l’immense glaciation de l’âme, la dissolution de l’esprit. Les idées se mouvaient avec des lenteurs de luciole, les pensées se refermaient dans la densité d’une chrysalide à la consistance d’étoupe. C’était un tel effort que de se porter au-devant de soi afin que, vigie à son poste à la proue de la barque, quelque chose consentît à briller de l’ordre d’une présence, se mît à parler dans le cercle rassurant d’une possible raison. Il fallait demeurer et rester coi dans la démesure d’un temps immobile. Pareil à la momie ourlée de ses bandelettes aveugles.

Mais, soudain, quoi ? Quelle clameur ? Quel feu d’artifice s’allume à la gueule immensément ouverte du puits ? Quelle longue profération nous hissant hors du périmètre d’effroi, nous installant dans l’arc incandescent de la lumière ? Voici ce que je vois, qui illumine ma conscience. Sur l’étrave de mon chiasma, dans l’antre où se croisent les images, voici que jaillit la pure révélation du monde, le poème invisible, l’art en ses manifestations transcendantes. Ô combien la joie est plus douloureuse que la peine. Ô combien la beauté serre la gorge, opprime la poitrine, cercle le bassin dans une ganse de métal ! Il est si douloureux d’apercevoir le rivage et de ressentir l’angoisse du naufragé ! Mais comment atteindre l’autre partie de soi, comment parvenir de l’autre côté du monde, sur l’horizon où brille la présence de l’illimité, l’arche ouverte de l’infini ? Comment ?

Mais voici que je frotte mes yeux, mais voici que mes paupières se déplissent, mais voici que la vue s’éclaire et qu’apparaissent les images, les merveilles qui nous font tenir debout dans la pure verticalité de notre être. Il y a une plage longue, infiniment étalée sous la caresse du vent. Il y a des pins maritimes que le flux traverse. Il y a des monticules de sable plantés des touffes illisibles des oyats, ces présences si menues qu’elles donnent à la dune la consistance de cheveux flottant entre deux eaux. C’est si reposant, soudain, d’être accueilli, ici, dans l’ouverture du sens, dans la multiplication d’une parole libre. Tout se lève et signifie. Tout ondule jusqu’à la limite extrême de la vision, comme si un mirage habitait l’espace courbe, le fécondant de sa mystérieuse palme.

Un chant est né du sable, des signes s’y inscrivent, des rumeurs le tissent de l’intérieur. Ce que je vois, ces taches pareilles à l’écoulement de la résine sur l’écaille des grumes, ces surfaces grises si semblables à la couleur de la mélancolie, ces formes si sensuelles qu’elles évoquent le col du cygne en direction de Léda, ces volutes s’échappant, tels des vols de sternes du massif gris des songes, ces baïnes où flottent les eaux du désir, ces graffitis détourant l’amplitude du bassin, enfin tout ce qui ici prend figure, c’est non seulement TOI, mais le visage infiniment ouvert de l’amour, l’épiphanie de ce que tu as à dire en tant qu’existante alors que j’arrive seulement à moi dans la démesure du jour. Demeure donc là, à la pointe du toucher, encore si peu réelle que tu es pareille au nuage que le ciel effleure, que la terre berce de son chant de glaise. Demeure, ainsi nous serons toi et moi jusqu’en notre extrême. Demeure ! Nous serons.

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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 07:56
Ultima Thulé.

« Abstract Photography ».

Œuvre : John Charles Arnold.

Nous marchons à la lisière de l’eau et nous ne savons pas vraiment qui nous sommes. C’est une telle étrangeté de se trouver près des irisations bleues, des trous noirs, des croix des brindilles, des damiers piquetés d’azur, des minces franges blanches comme l’écume, si fragiles qu’on les croirait inventées par l’esprit ou bien dessinées par quelque démiurge s’essayant à donner forme au monde. Oui, nous sommes à la limite d’un cosmos, avec ses propres lois d’organisation, ses lignes de force, ses confluences d’étoiles. Nous sommes si étonnés d’assister à ce spectacle que l’image du mythe nous saisit de toute sa puissance et nous demeurons là, au bord du mystère comme si un univers nouveau allait paraître et nous tenir sous son insondable royauté. C’est toujours dans les lieux extrêmes que nous nous posons la question de la présence de ce qui est, de son hypothétique origine. Parce que, sous ces latitudes, nous n’avons plus de fuite possible. Nous sommes acculés à une manière de vérité. Nous sommes mis en demeure d’inventer quelque chose qui nous sauve de l’abîme de l’inconnaissance.

Alors, soudain, une vision surgit qui traverse les cristaux de glace et nous installe dans cette belle utopie d’une Terre qui n’a peut-être jamais existé. Pour cela elle est d’autant plus belle qu’elle germe sous notre imaginaire avec la force de ce qui est libre et de demande qu’à déployer son poème dans l’espace. Mais quelle est donc cette Ultima Thulé ? Est-elle cette île mystérieuse cernée de baleines gigantesques et de monstres marins que décrit le Marseillais Pythéas le Grec ? Est-elle ce surgissement de rochers au nord de l’archipel britannique, quelque part du côté des Ferroé ou bien des Lofoten ? Est-ce un morceau du Groenland qui se serait détaché et flotterait sur le vaste océan telle une banquise sans boussole ? L’extrême nord, le Septentrion est toujours une immense fascination. Lieu de l’extrême se confondant avec la vastitude même de l’absolu. Lieu des majestueux glaciers qui nous toisent du haut de leurs montagnes bleues et blanches creusées de tunnels, emplies de filaments et de bulles. Une ivresse en réalité, une dimension qui dépasse l’entendement et nous reconduit à la taille de la fourmi contemplant l’univers. Mais, ici, regardant cette belle photographie dont l’abstraction fait penser à la rigueur d’une géométrie, à l’exactitude du concept, cependant nous ne rationalisons nullement, bien au contraire nous sautons de plain-pied dans la plus pure illusion qui soit, celle d’un rêve agrandi à notre propre dimension si, toutefois, elle consentait à s’élargir à la mesure de l’univers. Certes, nous sommes des explorateurs bien plus modestes que des Pythéas ou bien des Magellan et, sans cesse, nous flottons dans cette Ultima Thulé qui, pour être nôtre - le corps que nous habitons, l’esprit que nous animons -, se révèle être cette énigme que, chaque jour nous frôlons, sans bien la connaître. Alors nous détournons notre propre regard de nous-mêmes et cherchons dans le vaste univers ce qui est en nous mais que nous renonçons à voir. Cette photographie est belle qui nous exile de nous. La questionnant, nous ne faisons que nous questionner. Que veut-elle donc dire qui, jusqu’alors ne s’est jamais révélé ? S’agirait-il de notre propre mystère ? S’agirait-il de cela ?

Ultima Thulé.

Thulé, sous le nom de Tile,

d'après la Carta Marina de Olaus Magnus (1539).

Thulé est sur cette carte une île (imaginaire ?)

située entre les îles Féroé et l'Islande.

Source : Wikipédia.

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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 07:53
« On prend toujours un train … »

Photographie : Nadège Costa. 2012.

Tous droits réservés.

« On prend toujours un train pour quelque part.

Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs. »

Gilbert Bécaud.

Voyage de nuit : « Voyage au bout de la nuit ». C’est ainsi, tout voyage est par essence, quête de soi, expérience existentielle, départ et arrivée, origine et finitude, naissance et absurdité. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, des Bardamu qui luttons entre deux pôles extrêmes, celui d’une connaissance illimitée du monde, celui de son occlusion et de sa reconduction à sa nullité essentielle. Comme si la guerre en nous, sa monstruosité, son aporie, nous foraient de l’intérieur, n’attendant que de surgir en tant qu’événement tragique dont notre vie serait la mise en musique prédéterminée. Une manière de voyage à bas bruit, une rumeur, un constant assourdissement dont nous nous absenterions à l’aune de récurrentes distractions ayant pour nom : art, amour, drogue, alcool, vitesse, fête. Une suite de diversions avant que ne s’éveille, en nous, le dard aigu de la lucidité : la mort en est l’aiguillon le plus visible.

C’est sur le quai de Paris-Austerlitz que je vous ai aperçue, vêtue d’une ample robe noire -portiez-vous le deuil ou bien était-ce simple signe d’élégance, retenue dans l’ombre de vous ? - faisant, sur l’aire de ciment, vos pas comptés comme s’ils étaient le signe avant-coureur d’un destin en voie d’accomplissement. Vous étiez chaussée d’escarpins ouverts laissant apercevoir la braise de vos ongles, une lunule de lumière y faisait son feu-follet. Le haut de votre visage était dans l’ombre portée d’une capeline qui vous dissimulait aux yeux des curieux et des indiscrets. Vos yeux, sombres eux aussi, y trouvaient un naturel refuge. Je les croyais mordorés avec des reflets d’obsidienne. Mais, peut-être, n’était-ce que mon imaginaire qui les habillait de si ténébreuses envies ? On ne représente bien que ce que l’on est soi-même et j’étais dans l’indécision de vivre.

Vous êtes entrée dans le compartiment qu’éclairait, à la manière d’une Lune gibbeuse, une veilleuse violette dont le clair-obscur était aussi impalpable que la brume d’un lac. Nous n’étions que deux, installés dans la diagonale des sièges. Vous étiez un genre d’apparition mystérieuse, la simple courbure d’un songe, l’envol prochain d’un rêve. La faible clarté était propice aux jeux oniriques et vous auriez pu aussi bien être l’amante fuyant son aventureuse existence que la femme ordinaire rentrant au foyer avec le désir d’y trouver joie et réconfort. Vos jambes sagement croisées, votre immobilité étayaient la seconde thèse, celle qui accréditait humilité et retour à soi avec la pure décision d’être au monde dans la simplicité. C’est ainsi, c’est inévitable cette inclination à n’être que des voyageurs d’un Orient-Express en partance pour quelque aventure, du côté de vienne, Venise ou Istanbul, ces villes qui sont plus des lieux romanesques que des cités faites de pierres et de sang, de chair et de vies somme toute banales, avec de simples histoires.

Vous n’avez ni feuilleté un livre qui m’eût donné quelques explications, ni rehaussé d’un fard un visage teinté de pâle, ni murmuré quelque remarque - fût-elle anodine et circonstanciée, la qualité de l’air par exemple - et vous m’avez reconduit à n’être porteur que d’hypothèses vous concernant, toutes fausses par nature. Mais c’était là m’offrir la plus belle des libertés qui soit : je pouvais vous imaginer à ma guise sous mille formes différentes, ardente et passionnée ou bien froide et distante. Mes successifs états d’âme en décidaient, aussi changeants que la lumière sur le clapotis d’un lac. A vrai dire, j’aimais cette silhouette hiératique que vous portiez au-devant de vous à la manière d’une défense. Il eût été illusoire de vous connaître alors même que je demeurais, pour moi-même, cette Ultima Thulé dont je ne saisissais que quelques esquisses fuyantes comme l’estompe. Vous êtes descendue dans une petite gare de Sologne, au milieu du tremblement argenté des bouleaux et du scintillement des étangs. Personne ne vous attendait sur le quai qu’une brume saisissait à la manière d’un poudroiement. Bientôt, alors que le train reprenait son allure, vous n’avez plus été qu’une tache noire se fondant dans le silence nocturne. La forêt faisait son glissement continu et, de-ci, de-là, les bruyères dissipaient leur poussière mauve qui se confondait avec le crépuscule du compartiment. Alors seulement, j’ai consenti à trouver quelque repos. Votre apparition comme un clignotement au rythme des éveils et des endormissements.

Bientôt le voyage trouverait son épilogue, comme une guerre parvient à son exténuation après qu’elle a épuisé les ressources du tragique. Terrible condition humaine qui ne se satisfait ni du bruit ni de la fureur mais de leur conflit permanent. Nous ne sommes que des passagers clandestins en partance pour une destination inconnue. « Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs.» Mais qui donc les agite ces étonnants sémaphores, alors que l’aube se lève et que, déjà, la nuit n’est plus qu’une hallucination ? Qui donc ?

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