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29 octobre 2015 4 29 /10 /octobre /2015 16:34
Lumière rouge.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Qu’était donc cette persistance, là, dans l’étreinte de la chambre, cette éminence avec son feu assourdi, sa braise éteinte ? Qu’était donc cet éclat fiché dans la pliure des chairs avec impossibilité de l’en déloger ? C’était survenu à la manière de l’étoile filante, da la queue de comète. Une soudaine illumination puis le règne des ténèbres et l’immense solitude que jamais rien n’habiterait. Que rien ne résoudrait, si ce n’est une persistante mutité. Au dehors la nuit coulait avec son chant de glaise noire et la lune glissait sur l’eau pâle des étangs. Et les forêts, le frémissement des bouleaux, leurs troncs argentés pareils à la fuite du temps.

Quelque part, il devait bien y avoir une clairière bordée d’arbres sombres, contours de votre supposée vêture. Une plage de clarté, votre cou en forme de presqu’île. Une anse, pointe avancée de la conscience ou bien ovale parfait d’un visage qui se dissimulait dans la presque apparition de cette étrangère que vous étiez. Et que vous demeureriez quand bien même j’aurais écrit un poème vous intimant de paraître au grand jour.

Et le surgissement rubescent de vos lèvres et cet arc de Cupidon appelant à la simple folie. De ne point vous voir et de vous imaginer seulement, habitant un corps doué de passion. Douleur de ne pas dessiner vos yeux, fût-ce dans l’effleurement de l’estampe. Cependant, demeurez là où vous êtes, dans cet orbe d’apparition que cerne la brume du doute. Ainsi vous êtes belle à n’être pas approchée. Ainsi vous êtes énigmatique à vous dissimuler dans les mailles de l’irrésolution. Il ne saurait y avoir d’œuvre plus accomplie. Oui, d’œuvre plus accomplie !

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11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 13:02
Innommée dans la venue du jour.

« Je te vois à travers les larmes et je devine ma mort »

Encre et abstract 150/70

Nuit du 05 Juin 2015

JM-Musial / Georges Bataille « L’Aurore ».

Voici ce qui avait lieu, allumait sa flamme dans l’aurore de sang. Le jour butait contre la persienne, éclaboussures vermeil qui faisaient leur trajet dans l’ombre de la chambre. C’est à peine si la nuit avait reflué, laissant ici et là ses diagonales d’encre. Des pliures dans lesquelles la mémoire se diluait. C’était une telle pesanteur que d’émerger sur les rives d’ennui et de s’en remettre, presque malgré soi, à cette fulgurance dans laquelle la conscience s’immolait comme remise à son dernier repos. Ô ouverture, ô déchirement, que ne renonciez-vous à surgir, à entailler ? Les chairs se divisaient en ruisseaux pourpres, les pelotes de nerfs faisaient leur tissage gris, les os cliquetaient leur blancheur et la peau faisait gonfler son outre jusqu’à la limite du réel. Pourquoi l’arrachement, pourquoi le décollement du pied-ventouse du socle de la nuit ? Bernique soudée au rocher-siamois et alors il n’y avait plus de différence et l’on était au monde avec la sérénité de la gemme, sa densité, sa fermeture à toute profération venue du dehors. Rien alors qui entaillait, lacérait et prononçait la mort pareille à une confondante effusion au-travers d’un rideau de larmes.

Oui, Innomée, je te vois ou plutôt te devine dans une pluie de sanglots. Les tiens, les miens, ceux du monde car l’espoir a été cloué au ciel de sa perte et la lumière baisse et les ombres s’allongent qui veulent dire l’inconcevable, ce qui, jamais, ne saurait recevoir de nom, s’affubler d’un prédicat, fût-il le plus abstrait possible. Car, tout comme moi, Innommée, tu sais l’impossibilité qu’il y a à dire les choses, à s’épeler soi-même, s’attribuer un nom qui amènerait dans la présence, dans l’orbe de clarté, dans la lunule étroite d’une vérité. Il y a tant d’audace à seulement vivre, tant d’orgueil à prétendre exister, à lever son esquisse un rien au-dessus du néant. D’où je suis, Innommée, pareil au spectre antique, semblable au plâtre du mime, je te vois dans les limites floues de ta parution. Vitre dépolie du temps, tu y imprimes ce hiéroglyphe que, jamais, je ne déchiffrerai. Champollion aux mains vides recueillant dans la coupe du non-savoir les pleurs insaisissables des hommes. Ceux qui sont en partance pour plus loin que leurs tremblantes silhouettes. Et ne le savent pas.

Innomée, depuis l’antre de deuil dans lequel tu ouvres le monde de la poésie, adresse-moi un signe, un geste de la main, une esquisse de sourire, ce sourire fût-il celui, blême et outrancier de la mort, mais profère donc le cri du silence afin que je te connaisse dans l’instant. Déjà aboli, naissant à peine. Innommée, reconduis-moi à ma nuit, efface-moi de ta vision perdue dans le tumulte des heures. Il est toujours temps de rejoindre sa tanière d’effroi, tellement de simulacres parcourent les allées de terre et de poussière. Sais-tu, au moins, depuis la bogue infinie de ta sagesse que l’on me nomme « L’Egaré », celui qui, par lui-même, procède à sa propre extinction ? Celui qui, croyant être-parmi-les-autres, n’est même pas arrivé en lui. Il fait si étonnant dans l’air qui se déchire et replie ses membranes autour de ma tête-rhinolophe. J’entends mon propre sifflement, mes battements d’ailes dans la grande caverne mondaine et soudain il fait si froid et, soudain, les pierres tombales se mettent en mouvement en direction des meutes pariétales où s’agite en tous sens, comme sur un écran livide, la disconvenue des hommes, où se lèvent les trémulations de leurs membres de bois sec.

Innommée, es-tu simplement le mirage du destin, l’image faussement alanguie de la Moïra fomentant de bien sombres avenues pour l’homme ou encore la silhouette de la mort que mes mains griffant l’air, déchirant les voiles du doute, ne parviendront nullement à atteindre ? Je ne sais qui tu es vraiment. Mais lève-toi donc, rejoins-moi sur ma paillasse nulle et étique, que nous célébrions enfin, dans la conjonction de nos larmes, la grande fête dionysiaque de l’amour, que nous nous étreignions dans les convulsions de la « petite mort » avant que la Grande n’intervienne. Ô visite-moi, spectre charmant ! Ô ôte moi à l’être de stupeur que je suis devenu, esseulé, perdu de t’attendre plus longtemps. Ô VIENS ! Délivre-moi ! Que toi au monde et moi, esseulé, dans l’ombre de toi. VIENS !

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 08:10
Nue et le voile.

Mai 2015 – Nadège Costa – Tous droits réservés.

« L’univers soudain

à portée de main

toujours par-delà

Lorsqu’on dit … « Viens ».

Eros émerveillé.

Anthologie de la poésie érotique française.

Nue et le voile.

Jamais Nue n’est sans le voile. Jamais le voile n’est sans Nue. Immémorial balancement du dissimulé et du manifeste. Regarderions-nous Nue sans voile et nous serions dépossédés de nous-mêmes, et nous serions exilés d’un territoire à saisir dans l’exactitude du regard.

Image de Nue indissociable du voilement, de sa prodigieuse capacité à nous fasciner dans l’attente d’Elle, ce pur insaisissable dont la révélation même est le prix à payer afin que notre propre assomption soit possible. Surgissement dans la sphère onirique où, par essence, nous devenons, nous aussi, inatteignables. Conjonction des mondes, lieu d’une double révélation : celle de qui nous fait face dans son évidence, celle qui, soudain, se loge au creux de notre imaginaire avec la force des sublimes apparitions.

Nue et le voile.

Projetons, le seul instant d’une possible visitation, une soudaine métamorphose. Nue, dans sa volte-face, nous révèle la totalité de son épiphanie originelle. Plénitude de la gorge, souple douceur du mont de Vénus, triangle ombreux du pubis. Mais que se passe-t-il, alors, qui nous rend muets et aveugles, paralytiques et figés, pareils à des gisants de pierre ? Quelle étrangeté s’est introduite en nous dont nous ne sommes plus que la forme endeuillée allouée à sa propre perte ? Ce que nous espérions, à savoir découvrir un territoire vierge de tout regard, un site porté à la dignité de pure merveille, voici que tout se disperse et fuit dans l’effeuillement du jour. Tout est gris et plus rien ne paraît qu’un fin brouillard semblable à celui qui flotte au-dessus des lagunes. Si douloureux de vivre, perdu dans cette multitude illisible et la nervure de notre corps est un flottement sans fin. Et notre conscience erre longuement à la recherche d’un possible sémaphore nous disant, encore, la signifiance de l’heure, la pertinence de figurer, ici et maintenant, sur ce fragment de terre qui nous maintient en sustentation au-dessus du néant. Nous avons besoin d’un cosmos, d’une quadrature fixant les limites de notre être. Nous avons besoin d’un môle de pierre auquel attacher l’esquif de notre destin.

Nue et le voile.

Si indispensable, le voile, car aucune vérité, aussi apaisante fût-elle, ne se peut se révéler dans la fulgurance du dire, dans l’immédiateté du paraître. Il y faut l’espace entre les mots, le jeu subtil entre l’ombre et la lumière. Tout corps, dans son mystère, est cerné d’ombres. Tout regard, dans sa quête, est faisceau lumineux qui troue l’obscurité du monde et fait se révéler la brûlure de la connaissance. C’est seulement parce que le territoire de Nue est à dix mille lieues de notre préhension qu’il brille des feux du désir. C’est toujours le fruit hors de portée qui fait son scintillement sucré au creux de nos papilles. Comme une nature morte de Cézanne dont les pommes sont l’inaccessible que l’art tend devant nos yeux sans que, jamais, une saisie en soit possible, sauf idéelle. Notre existence passionnelle est entièrement sous le joug de la tension, de l’éloignement, de l’incommunicable. Eros ne se présente jamais à nous sous les traits de l’évidence, de la rencontre sensible, de la concrétude que nous pourrions loger au creux de notre anatomie et, ensuite, poursuivre notre cheminement avec la tête dans les étoiles.

Nue est de l’ordre de la pensée primesautière qui s’efface aussitôt révélée. Elle est pareille au vol irisé du colibri, pure vibration dans l’air étonné. Elle est l’écho de ces mirages que le vent et le sable font se lever dans le silence et l’immensité du désert. Pour cette raison d’une impossibilité à accueillir Nue autrement qu’en sa disparition même, nous aurions pu la nommer, indifféremment : pliure du jour, herbe nocturne, rosée à la pointe de l’aube, rayon crépusculaire, nymphe en voie d’éclosion, « montagnes et eaux », comme dans la peinture monochrome des Song, en Chine, où se dévoile l’être du monde à même sa disparition. Oui, nous aurions pu, mais nous sommes restés en silence parce que, parfois, la parole ne surgit de son ombre qu’à y retourner. Nous posons le voile sur la courbure du jour et revenons à notre nuit, aux battements du songe, la seule diastole-systole dont notre cœur puisse encore témoigner face à l’indicible ! Oui, la seule !

Nue et le voile.
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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 06:45
« Au creux de la tendresse ».

« Au creux de la tendresse ».

Avril 2013 - Nadège Costa- Tous droits réservés.

C’était une à peine respiration dans la lumière levante, la translation d’un nuage contre le linge du ciel, l’envol du héron sur la rive du lac. Cela se produisait, pourtant, et le doute était là qui faisait ses confluences. Aussi bien vous auriez pu ne pas exister, être l’effleurement d’un songe, l’image reflétée par un miroir dont le tain aurait été lustré par le caprice de l’imaginaire. J’étais sujet, il est vrai, à me construire châteaux de sable et hallucinations comme si quelque peyotl eût troublé mon habituel breuvage. Le monde que je regardais était cette étonnante disparition des formes, leur troublant métabolisme qui les écartait d’elles, de leur propre réalité et les versait dans les remous de cristal d’un constant onirisme. Plus que d’un spleen baudelairien ou bien d’une blancheur mallarméenne butant contre le vide de la page, j’étais atteint d’une manière de transparence comme si choses et gens se fussent ingéniés à passer outre mon corps sans qu’ils en fussent alertés. A parler vrai, j’étais dans les limites d’une invisibilité qui ne dialoguait qu’avec elle-même et l’inaperçu dont j’étais une simple nervure ne m’affectait guère plus que la chute du temps dans la gorge du sablier.

Comment, dans le clair-obscur de cet hôtel de la Côte d’Opale, dans la brève lueur grise des galets, eussé-je seulement pu imaginer votre présence ? En tracer les contours ? En décrire la palme ouverte, ses battements infinis - diastole, systole - jusqu’à une manière d’affolement ou bien de vertige et alors, du monde, rien ne tenait plus que cette vibration indistincte. Alors l’en-dehors n’était plus que l’altération de mes sens brouillés et une brume native noyait la courbure de mes yeux jusqu’à la perte de la vision, sinon totale, amputée de l’entièreté des choses à paraître. Racines de l’arbre et ramures se perdant dans l’effeuillement du jour. Socle brun du rocher et bulles de gaz qui le trouèrent en un temps immémorial. Proue d’une barque bleue que le ressac fait clignoter au sommet de la vague. Vous étiez pareille à cette image tremblante oscillant sur la toile blanche du cinéma d’antan, brèves apparitions parmi les zébrures du film et brusques sauts à la limite de l’écran, autrement dit d’une possible disparition. Jamais l’on ne s’attache plus fort à une silhouette qu’à son illusoire et brève présence. Un passage de l’ombre à la lumière puis la fermeture du rideau rouge et la salle plongée dans un silence cotonneux. Voici, de vous, de votre éclair dans ce matin de brume, ce qui est resté et demeure comme une braise forant de l’intérieur une conscience que j’anticipe, bientôt, dans sa plus grande altération. « Ombilic des songes » et le spectre d’Antonin, livide et dépouillé de soi fait son mime sur quelque scène de théâtre vide. Mais a-t-il seulement joué pour autre que lui ? A-t-il existé en dehors de sa propre douleur, à l’extérieur de la camisole de son génie ?

Voici : le gonflement des lèvres au bord de la profération du poème ; l’ubac du menton que l’ombre du désir dissimule dans sa perte prochaine ; le glissement blanc d’une joue ; le pendentif et ses perles de corail disant la beauté de la parure, son élégance ; l’incroyable surgissement du cercle de l’épaule pareil à la plénitude après le reflux d’un chagrin ; la parenthèse de la vêture qui voile à peine ; la naissance de la gorge, son sublime renflement afin que, de l’amour, soit connu le vertige. Et, surtout, abrité par la corde étroite de la clavicule, ce « creux de la tendresse », creux à nul autre pareil. Ici s’origine tout ce qui chante et appelle, tout ce qui attire et s’éploie jusqu’à la limite de soi et annonce refuge et retour au sentiment primitif d’exister. Oui, ceci est la conque où trouver abri et ressourcement. Oui, ceci est la doline dont toute femme sur terre nous fait l’offrande à condition que nous sachions en déchiffrer le mystère. Voici, vous apercevant dans la fuite verte de la lumière, ce que j’avais compris : j’étais en deuil de cette pure forme d’amour qu’un jour enfant, je connus au contact de celle qui me confia au projet d’exister. Vous en étiez, ici, la troublante résurrection, le rythme alangui au seuil du jour alors même que je naissais à moi-même dans la complétude d’une révélation. Depuis, combien de Côtes d’Opale ont dérivé dans l’éparpillement infini des secondes, combien de dolines accueillantes bordées de la lueur éteinte des galets, de la brume de la Mer du Nord, du cri des oiseaux blancs se perdant dans la grande dérive hauturière, Combien ? Vous reverrais-je jamais, vous qui avez rendu la lumière à mon regard ? Vous reverrais-je, au moins en rêve ?

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24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 07:38
Loin, à l’horizon du monde.

Œuvre : Isabelle Mignot.

« Sous les notes qui affluent

Sur le sable que j’effleure

Un seul désir affleure encore

… Toi.

Isabelle Mignot (2015).

C’était comme d’être au fond d’un puits avec, tout en haut, le cercle de la margelle et la lumière de l’air. Ici, tout en bas, les notes étaient blanches et noires avec, parfois, la cendre pareille à un galet. Loin, en arrière, dans les vapeurs du temps, l’eau sourdait avec son glissement de feutre. C’était à peine un murmure, une parole qui n’osait dire son nom. Il y avait danger à ébruiter ce qui, jamais, ne devait se dire qu’à l’aune d’un secret. La mémoire était là, étale, eau d’un lac agitée de moirures illisibles. Comment pouvait-on demeurer en soi dans cet éternel présent qui, sans cesse, se décolorait, retournait à l’invisible néant ? Mais avait-on jamais existé ? Mais avait-on seulement connu quelque chose qui nous accomplît en nous-mêmes au point d’en porter, à jamais, la braise vive, pareille au feu de la passion ? Mais l’amour nous avait-il visité, posant en nous l’irrépressible envie de le connaître à nouveau, de l’installer au centre de notre être, invisible foyer irradiant de la puissance d’un indicible ? Mais étions-nous au moins au monde, racine puisant dans le sol intime les nutriments de son propre métabolisme ? N’étions-nous pas, seulement, une image flottant dans l’espace, la simple fantaisie d’un rêve d’enfant, la pliure amoureuse d’une mère nous révélant avant même de nous avoir conçu ?

Oui, c’était une vive blessure que de se sentir dans une irrémédiable sustentation, ni en haut dans la fleur dilatée du sentiment, ni en bas dans l’abandon de soi à la gangue primitive. Vertige, flottement, dérive, tels étaient les prédicats qui nous rattachaient au monde avec la discrétion d’un fil d’Ariane. Là, dans la bouche du puits cernée d’ombres profondes était l’immense glaciation de l’âme, la dissolution de l’esprit. Les idées se mouvaient avec des lenteurs de luciole, les pensées se refermaient dans la densité d’une chrysalide à la consistance d’étoupe. C’était un tel effort que de se porter au-devant de soi afin que, vigie à son poste à la proue de la barque, quelque chose consentît à briller de l’ordre d’une présence, se mît à parler dans le cercle rassurant d’une possible raison. Il fallait demeurer et rester coi dans la démesure d’un temps immobile. Pareil à la momie ourlée de ses bandelettes aveugles.

Mais, soudain, quoi ? Quelle clameur ? Quel feu d’artifice s’allume à la gueule immensément ouverte du puits ? Quelle longue profération nous hissant hors du périmètre d’effroi, nous installant dans l’arc incandescent de la lumière ? Voici ce que je vois, qui illumine ma conscience. Sur l’étrave de mon chiasma, dans l’antre où se croisent les images, voici que jaillit la pure révélation du monde, le poème invisible, l’art en ses manifestations transcendantes. Ô combien la joie est plus douloureuse que la peine. Ô combien la beauté serre la gorge, opprime la poitrine, cercle le bassin dans une ganse de métal ! Il est si douloureux d’apercevoir le rivage et de ressentir l’angoisse du naufragé ! Mais comment atteindre l’autre partie de soi, comment parvenir de l’autre côté du monde, sur l’horizon où brille la présence de l’illimité, l’arche ouverte de l’infini ? Comment ?

Mais voici que je frotte mes yeux, mais voici que mes paupières se déplissent, mais voici que la vue s’éclaire et qu’apparaissent les images, les merveilles qui nous font tenir debout dans la pure verticalité de notre être. Il y a une plage longue, infiniment étalée sous la caresse du vent. Il y a des pins maritimes que le flux traverse. Il y a des monticules de sable plantés des touffes illisibles des oyats, ces présences si menues qu’elles donnent à la dune la consistance de cheveux flottant entre deux eaux. C’est si reposant, soudain, d’être accueilli, ici, dans l’ouverture du sens, dans la multiplication d’une parole libre. Tout se lève et signifie. Tout ondule jusqu’à la limite extrême de la vision, comme si un mirage habitait l’espace courbe, le fécondant de sa mystérieuse palme.

Un chant est né du sable, des signes s’y inscrivent, des rumeurs le tissent de l’intérieur. Ce que je vois, ces taches pareilles à l’écoulement de la résine sur l’écaille des grumes, ces surfaces grises si semblables à la couleur de la mélancolie, ces formes si sensuelles qu’elles évoquent le col du cygne en direction de Léda, ces volutes s’échappant, tels des vols de sternes du massif gris des songes, ces baïnes où flottent les eaux du désir, ces graffitis détourant l’amplitude du bassin, enfin tout ce qui ici prend figure, c’est non seulement TOI, mais le visage infiniment ouvert de l’amour, l’épiphanie de ce que tu as à dire en tant qu’existante alors que j’arrive seulement à moi dans la démesure du jour. Demeure donc là, à la pointe du toucher, encore si peu réelle que tu es pareille au nuage que le ciel effleure, que la terre berce de son chant de glaise. Demeure, ainsi nous serons toi et moi jusqu’en notre extrême. Demeure ! Nous serons.

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21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 06:56
Ultima Thulé.

« Abstract Photography ».

Œuvre : John Charles Arnold.

Nous marchons à la lisière de l’eau et nous ne savons pas vraiment qui nous sommes. C’est une telle étrangeté de se trouver près des irisations bleues, des trous noirs, des croix des brindilles, des damiers piquetés d’azur, des minces franges blanches comme l’écume, si fragiles qu’on les croirait inventées par l’esprit ou bien dessinées par quelque démiurge s’essayant à donner forme au monde. Oui, nous sommes à la limite d’un cosmos, avec ses propres lois d’organisation, ses lignes de force, ses confluences d’étoiles. Nous sommes si étonnés d’assister à ce spectacle que l’image du mythe nous saisit de toute sa puissance et nous demeurons là, au bord du mystère comme si un univers nouveau allait paraître et nous tenir sous son insondable royauté. C’est toujours dans les lieux extrêmes que nous nous posons la question de la présence de ce qui est, de son hypothétique origine. Parce que, sous ces latitudes, nous n’avons plus de fuite possible. Nous sommes acculés à une manière de vérité. Nous sommes mis en demeure d’inventer quelque chose qui nous sauve de l’abîme de l’inconnaissance.

Alors, soudain, une vision surgit qui traverse les cristaux de glace et nous installe dans cette belle utopie d’une Terre qui n’a peut-être jamais existé. Pour cela elle est d’autant plus belle qu’elle germe sous notre imaginaire avec la force de ce qui est libre et de demande qu’à déployer son poème dans l’espace. Mais quelle est donc cette Ultima Thulé ? Est-elle cette île mystérieuse cernée de baleines gigantesques et de monstres marins que décrit le Marseillais Pythéas le Grec ? Est-elle ce surgissement de rochers au nord de l’archipel britannique, quelque part du côté des Ferroé ou bien des Lofoten ? Est-ce un morceau du Groenland qui se serait détaché et flotterait sur le vaste océan telle une banquise sans boussole ? L’extrême nord, le Septentrion est toujours une immense fascination. Lieu de l’extrême se confondant avec la vastitude même de l’absolu. Lieu des majestueux glaciers qui nous toisent du haut de leurs montagnes bleues et blanches creusées de tunnels, emplies de filaments et de bulles. Une ivresse en réalité, une dimension qui dépasse l’entendement et nous reconduit à la taille de la fourmi contemplant l’univers. Mais, ici, regardant cette belle photographie dont l’abstraction fait penser à la rigueur d’une géométrie, à l’exactitude du concept, cependant nous ne rationalisons nullement, bien au contraire nous sautons de plain-pied dans la plus pure illusion qui soit, celle d’un rêve agrandi à notre propre dimension si, toutefois, elle consentait à s’élargir à la mesure de l’univers. Certes, nous sommes des explorateurs bien plus modestes que des Pythéas ou bien des Magellan et, sans cesse, nous flottons dans cette Ultima Thulé qui, pour être nôtre - le corps que nous habitons, l’esprit que nous animons -, se révèle être cette énigme que, chaque jour nous frôlons, sans bien la connaître. Alors nous détournons notre propre regard de nous-mêmes et cherchons dans le vaste univers ce qui est en nous mais que nous renonçons à voir. Cette photographie est belle qui nous exile de nous. La questionnant, nous ne faisons que nous questionner. Que veut-elle donc dire qui, jusqu’alors ne s’est jamais révélé ? S’agirait-il de notre propre mystère ? S’agirait-il de cela ?

Ultima Thulé.

Thulé, sous le nom de Tile,

d'après la Carta Marina de Olaus Magnus (1539).

Thulé est sur cette carte une île (imaginaire ?)

située entre les îles Féroé et l'Islande.

Source : Wikipédia.

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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 06:53
« On prend toujours un train … »

Photographie : Nadège Costa. 2012.

Tous droits réservés.

« On prend toujours un train pour quelque part.

Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs. »

Gilbert Bécaud.

Voyage de nuit : « Voyage au bout de la nuit ». C’est ainsi, tout voyage est par essence, quête de soi, expérience existentielle, départ et arrivée, origine et finitude, naissance et absurdité. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, des Bardamu qui luttons entre deux pôles extrêmes, celui d’une connaissance illimitée du monde, celui de son occlusion et de sa reconduction à sa nullité essentielle. Comme si la guerre en nous, sa monstruosité, son aporie, nous foraient de l’intérieur, n’attendant que de surgir en tant qu’événement tragique dont notre vie serait la mise en musique prédéterminée. Une manière de voyage à bas bruit, une rumeur, un constant assourdissement dont nous nous absenterions à l’aune de récurrentes distractions ayant pour nom : art, amour, drogue, alcool, vitesse, fête. Une suite de diversions avant que ne s’éveille, en nous, le dard aigu de la lucidité : la mort en est l’aiguillon le plus visible.

C’est sur le quai de Paris-Austerlitz que je vous ai aperçue, vêtue d’une ample robe noire -portiez-vous le deuil ou bien était-ce simple signe d’élégance, retenue dans l’ombre de vous ? - faisant, sur l’aire de ciment, vos pas comptés comme s’ils étaient le signe avant-coureur d’un destin en voie d’accomplissement. Vous étiez chaussée d’escarpins ouverts laissant apercevoir la braise de vos ongles, une lunule de lumière y faisait son feu-follet. Le haut de votre visage était dans l’ombre portée d’une capeline qui vous dissimulait aux yeux des curieux et des indiscrets. Vos yeux, sombres eux aussi, y trouvaient un naturel refuge. Je les croyais mordorés avec des reflets d’obsidienne. Mais, peut-être, n’était-ce que mon imaginaire qui les habillait de si ténébreuses envies ? On ne représente bien que ce que l’on est soi-même et j’étais dans l’indécision de vivre.

Vous êtes entrée dans le compartiment qu’éclairait, à la manière d’une Lune gibbeuse, une veilleuse violette dont le clair-obscur était aussi impalpable que la brume d’un lac. Nous n’étions que deux, installés dans la diagonale des sièges. Vous étiez un genre d’apparition mystérieuse, la simple courbure d’un songe, l’envol prochain d’un rêve. La faible clarté était propice aux jeux oniriques et vous auriez pu aussi bien être l’amante fuyant son aventureuse existence que la femme ordinaire rentrant au foyer avec le désir d’y trouver joie et réconfort. Vos jambes sagement croisées, votre immobilité étayaient la seconde thèse, celle qui accréditait humilité et retour à soi avec la pure décision d’être au monde dans la simplicité. C’est ainsi, c’est inévitable cette inclination à n’être que des voyageurs d’un Orient-Express en partance pour quelque aventure, du côté de vienne, Venise ou Istanbul, ces villes qui sont plus des lieux romanesques que des cités faites de pierres et de sang, de chair et de vies somme toute banales, avec de simples histoires.

Vous n’avez ni feuilleté un livre qui m’eût donné quelques explications, ni rehaussé d’un fard un visage teinté de pâle, ni murmuré quelque remarque - fût-elle anodine et circonstanciée, la qualité de l’air par exemple - et vous m’avez reconduit à n’être porteur que d’hypothèses vous concernant, toutes fausses par nature. Mais c’était là m’offrir la plus belle des libertés qui soit : je pouvais vous imaginer à ma guise sous mille formes différentes, ardente et passionnée ou bien froide et distante. Mes successifs états d’âme en décidaient, aussi changeants que la lumière sur le clapotis d’un lac. A vrai dire, j’aimais cette silhouette hiératique que vous portiez au-devant de vous à la manière d’une défense. Il eût été illusoire de vous connaître alors même que je demeurais, pour moi-même, cette Ultima Thulé dont je ne saisissais que quelques esquisses fuyantes comme l’estompe. Vous êtes descendue dans une petite gare de Sologne, au milieu du tremblement argenté des bouleaux et du scintillement des étangs. Personne ne vous attendait sur le quai qu’une brume saisissait à la manière d’un poudroiement. Bientôt, alors que le train reprenait son allure, vous n’avez plus été qu’une tache noire se fondant dans le silence nocturne. La forêt faisait son glissement continu et, de-ci, de-là, les bruyères dissipaient leur poussière mauve qui se confondait avec le crépuscule du compartiment. Alors seulement, j’ai consenti à trouver quelque repos. Votre apparition comme un clignotement au rythme des éveils et des endormissements.

Bientôt le voyage trouverait son épilogue, comme une guerre parvient à son exténuation après qu’elle a épuisé les ressources du tragique. Terrible condition humaine qui ne se satisfait ni du bruit ni de la fureur mais de leur conflit permanent. Nous ne sommes que des passagers clandestins en partance pour une destination inconnue. « Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs.» Mais qui donc les agite ces étonnants sémaphores, alors que l’aube se lève et que, déjà, la nuit n’est plus qu’une hallucination ? Qui donc ?

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 18:17
« Et ton pas rapide… »

Georges Braque.

Source : Panorama de l’art.

Un bref commentaire

Sur une poésie de

Nathalie Bardou.

« Et ton pas rapide

Dans la foule,

Cette foule comme oiseaux à terre,

Ton pas

Et

Cette main de silence

Déchirant

Le langage.

Sur ce contre nous

La parole du ciel

Le mot sans contour

Lente glissade

Alors qu’alentour

Bruissaient les transparences.

Ce temps

Dévoilé

Ce temps-éclair

Dont je sais l’empreinte

Aux ravines d’un regard.

Ce temps qui dit

Qu’il n’est d’autre recours

Qu’un aller vers

Ce qui n’a pas de murs

Ni d’expression

Vers

Qui n’existe

Que dans ta voix

Posée sur mon visage. »

Nathalie BARDOU 29 avril 2015.

Voici une poésie infiniment précieuse. Entendez « à laquelle nous sommes attachés », non à une quelconque « préciosité » qui en affadirait le sens. Les métaphores y sont belles, empreintes d’une étonnante sensibilité. Nous lisons et, soudain, nous sommes ailleurs. Comme « oiseaux à terre » médusés d’y être, en même temps que ravis. Maîtriser ciel et terre. Même les dieux ne peuvent y prétendre qui vivent dans le seul empyrée. Et, à cette subtile maîtrise, la poétesse s’entend avec un rare bonheur. Bonheur du verbe qui porte en lui une pluralité de sèmes ouverts et nos yeux se décillent et nous voyons au loin. Nous sommes alors « aux ravines du regard », tout au bord de l’abîme, tout près du rien par lequel s’ouvre toute poésie. Car celle-ci ne saurait naître que du silence, cette « main de silence » qui nous modèle au rythme de la parole, de « la parole du ciel ». Y aurait-il plus belle image pour dire l’arche immensément déployées du langage, l’appel à la transcendance qu’est tout dire essentiel ?

Il faut reprendre : « Et cette main de silence déchirant le langage ». Combien l’expression est heureuse pour nous arracher à nous-mêmes, êtres de langage qui, habituellement, déchirons les mots à l’aune de perditions mondaines. Alors qu’ici, c’est de l’exact opposé dont il s’agit. Nous sommes conviés à ôter le voile, à le déchirer afin que la vérité de la poésie soit atteinte, le seul lieu où elle puisse résider. C’est lorsqu’il est débarrassé des compromissions et des faux-semblants, que le langage peut faire son bruissement et nous livrer ses « transparences », car le mot du poète ne peut être que cela, pur cristal qui vibre à l’unisson de l’âme. Faute de cette sublime oscillation, il tombe dans la prose et bientôt le bavardage. Et, alors même que le poème avance vers son royaume, ces gemmes qui illuminent l’esprit et le portent à l’incandescence, voici que se dévoile « ce temps-éclair » tout entier pénétré du feu de la révélation et le dire est l’égal de Zeus, le dieu du ciel. « L’œil de Zeus voit tout, connaît tout », disait Hésiode. Omniscience de Zeus, omniscience du langage par lequel l’homme connaît et assure son destin parmi les créatures terrestres. Il est le seul à posséder le langage. Il doit être celui qui chante le poème en direction du ciel.

Non, nous n’avons pas quitté le poème, ce poème, nous l’avons installé dans les seules assises dont il peut être doté, à savoir de magnifier les mots aussi bien que les idées afin de les amener à parution dans le dire exact qui dit l’être et seulement l’être. La poésie est le lieu de l’être, mais ce lieu est sans lieu, sinon il tomberait dans l’existence et ne serait que chose parmi les choses. C’est pour cette raison essentielle « qu’il n’est d’autre recours qu’un aller vers ce qui n’a pas de murs », à savoir ce « là qui n’existe que dans ta voix ». Cette voix n’est sûrement pas « humaine trop humaine » encore qu’un existant puisse porter la voix, cette marque insigne de l’homme, la faire briller à son acmé. Cependant, il nous plaît de penser que ce « là » est le lieu d’une infinie présence : celle de l’être qui nous porte au-devant de nous, nous disposant au-devant de lui. La Poésie avec une Majuscule est ceci même qui nous ôte à nous-mêmes et nous remet au monde dans la plus belle justesse qui soit. Cette poésie disant l’essentiel dans une langue quasiment originaire - silence, langage, parole, ciel, transparence, dévoilé, temps-éclair, regard, aller vers, ta voix, mon visage -, cette poésie, donc, porte en elle l’empreinte d’un vide, d’un souffle, d’un rythme qui la met au diapason de l’univers. A nous de boire l’ambroisie tant que nos langues peuvent s’y abreuver. Ainsi naît toute joie !

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 07:10
« La Tendresse N° 2 »

« La Tendresse N° 2 » - Avril 2015.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

« Tendresse » était son nom d’arbre-fille - car les arbres, eux aussi, ont un sexe -, un nom qui lui allait si bien qu’il eût même été inutile de la nommer. C’était une évidence cette qualité si rare et elle n’en était que plus visible. Car Tendresse ne savait à peu près rien de son aptitude à attirer sur elle les regards les plus doux, les pensées les plus généreuses. Cependant, si les hommes, les femmes, les enfants qui passaient dans son voisinage en ressentaient les doux effluves, elle, Tendresse en était la dernière informée. Elle n’avait pas l’épaisseur suffisante, le recul nécessaire à une juste appréciation de ses propres inclinations. Mais, est-on seulement alerté de la couleur de ses yeux, de la forme de son arc de Cupidon autrement qu’en observant son image - une illusion - dans le miroir qui nous renvoie en écho celui, celle que nous sommes ?

Donc Tendresse ne savait guère que par la seule grâce de sa nomination, elle faisait référence aussi bien à la « tendreté », ce terme aussi désuet que plaisant, au « jeune âge et à l’enfance », mais aussi à « la faiblesse et à la fragilité » des premières années de la vie. Mais, pour Tendresse, nul besoin de savoir de quoi son nom était constitué, de connaître la justesse des prédicats qui l’installaient dans le monde. C’est avec une félicité toute naturelle que s’épanchaient d’elle, aussi bien de son tronc que de ses branches et réseaux de nœuds complexes, les rameaux de l’affection mais aussi les bourgeons de la relation et de l’amitié, les vrilles de l’attachement et de la délicatesse. Elle éprouvait une véritable dilection pour tout ce qui bougeait et vivait sous l’horizon, les arbres ses amis, la cohorte grise des nuages, le balancement régulier de la mer, les crêtes des montagnes ciselant la rumeur du ciel, le rougeoiement du soleil dès que s’annonce le crépuscule. C’était comme de respirer, il suffisait de se laisser aller au rythme immémorial du monde, au grand balancement du nycthémère, aux oscillations des cœurs tout entiers livrés à la passion. Elle, Tendresse, ne le sachant pas mais l’expérimentant du-dedans d’elle, était une nature ce qu’il y a de plus passionné - n’en filtraient au-dehors que les images floues et amoindries -, que nul n’aurait pu soupçonner, tant son visage était l’épiphanie d’une sensibilité aussi fine que complexe à déchiffrer. C’est ainsi, parfois, nous croisons au hasard des rues une jeune fille au sourire si doux, si angélique que, jamais, nous ne soupçonnerions sous ses atours charmants le bouillonnement d’une Lolita. Jamais le plein jour n’autorise l’ombre dionysiaque, seulement le lisse apollinien et le marbre que la clarté habille d’un blanc virginal.

Allez donc savoir le tumulte qui couve sous l’aspect soyeux d’un arbre-fille, dans le clair-obscur d’une clairière, lorsque, sous la coulée laiteuse d’une Lune gibbeuse, surgit le bel arbre-charmant, celui qui, habituellement, allume dans l’âme de la plus chaste des jeunes filles les flammes d’un coruscant désir. Il en est de nos spéculations comme de la vision de la face cachée de l’astre, seulement le reflet de nos fantasmes et les simagrées de l’imaginaire. Alors il vaut mieux renoncer à tirer des plans sur la comète, ils ne sont révélateurs que de nos propres insuffisances à viser le réel avec justesse. Tendresse, si belle dans sa présence d’arbre où la bifurcation de son tronc bifide dessinait l’image d’un cœur était la simplicité même. Elle pensait et c’était de la tendresse qui coulait comme un miel. Elle dormait et s’effeuillaient dans l’air parfumé de subtiles fragrances les paroles les plus douces, un baume pour ceux qui en étaient atteints. Elle rêvait et c’était comme une pluie, une écume, un fin brouillard qui en émanaient avec la persistance qu’à la chute d’eau à ne jamais finir son voyage vers l’aval du temps, vers la vallée qui en recueille la semence.

La tendresse, c’était le vol de l’oiseau qui s’inscrivait dans la fable ouverte de ses ramures. La tendresse, c’était le fin rideau de gouttes qui la traversaient et paraissaient sortir d’elle, telle une source dans le silence de la roche. La tendresse, c’était le murmure du vent, ses lentes oscillations dans les plis de l’écorce, la touffeur des racines et l’on demeurait longtemps à écouter cette simple et rassurante comptine musarder sous le regard des étoiles. La tendresse, c’était vous, dont le simple trajet dans la clairière faisait naître « Tendresse » à l’aune de votre attention car ne se dévoilent au monde que les choses qui sont confiées à la générosité d’une vision ouverte. Tendresse contre tendresse. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grand bonheur de la rencontre de ceci même qui résulte d’une fusion. L’arbre nous visite comme nous le visitons. Il y a de l’arbre en nous. Il y a de nous dans l’arbre. Ainsi se perçoit le simple qui résulte de la contemplation. Laissons aux choses le temps de se déployer et tout alors s’ordonnera dans une heureuse perception de ce qui est vraiment ! Oui, la tendresse est pour maintenant. Sachons en saisir l’unique instant !

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28 avril 2015 2 28 /04 /avril /2015 07:33
« Im Atelier ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Au début, il n’y a rien. Le monde est vide. L’atelier n’existe pas. L’artiste est encore dans les limbes. Le ciel est vide, seulement traversé de grandes balafres blanches. Les blanches c’est le langage des hommes qui s’essaie à la profération mais, sur Terre, la mutité est grande qui scelle les destins et les reconduit à la nullité. Nul n’est pressé d’apparaître. Il y a tant de douceur à ne pas exister, à être une simple courbure au ciel des choses. A demeurer dans l’enceinte de peau. A ne pas faire effraction.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

Au début rien. Une rumeur, parfois, qui s’estompe avant que de parvenir à être. Des traces. Infinitésimales. Une buée. La naissance de quelque chose. Le bourgeon replié sur son germe. Des gouttes qui scintillent sur la grande scène du Néant. On dirait que cela va venir. On dirait que cela s’étoile. Oui, des langues, oui des bouches. Oui des sexes. Qui se meuvent. Qui articulent. Qui jaillissent de l’antre primitif. Grande anémone aux infinis cils vibratiles. Qui disent le désir. Disent l’existence en sa plénitude. Si difficile de s’extraire de la poix, de la gangue de terre, de devenir étant au regard du monde. De donner naissance. Oui, naissance. Car, maintenant l’urgence. Oui, l’urgence de sortir de cette immense mer de la vacuité. De faire présence. D’agiter le sémaphore de ses mains, d’enduire les falaises du bitume du sens, de répandre les signes de l’humain. Ô pariétales perditions dans la nuit des grottes ! Ô sanguine ! Ô ocre ! O mains négatives plaquées sur la grande solitude des hommes ! Ô bison ! Ô pointe de flèche qui va clouer la peur à même l’instinct, dans la fourrure tachée de sang, dans la grande amygdale qui sécrète la mort. Alors on s’accouple. Alors on est animaux saisis d’angoisse et les vulves s’ouvrent afin que la semence fasse son office et remplisse le vide et comble la peur.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

Après le début, après la grande prolifération des fourmis humaines, les premiers gestes oubliés. Les sèmes anticipateurs effacés. Anticipateurs de la verticalité à faire dresser, partout. Dans le menhir, la cathédrale, la pensée, le pieu du sexe et les femmes s’y empalent afin que quelque chose du passage perdure. Oui, la grande nuit s’achève. L’aube teinte de gris et bleu les margelles des puits. La grande peur ancestrale est bien dissimulée au creux du limbique, lovée dans les écailles du reptilien. C’est si loin. C’est si étouffé et les hommes ont oublié. Pas la bête, elle, qui sommeille et n’attend que de bondir. Là, dans l’ombre souveraine, là dans les interstices du sol, entre les murs de l’atelier. Oui, Présence est là. Présence est l’artiste. Celle dont le désir est de confondre la bête parmi les convulsions du monde. De la clouer dans la nullité blanche de la toile : Mise à mort afin que les hommes dorment et n’aient plus peur.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

A la suite, il y a quelque chose. Quelques lignes de sanguine qui disent la certitude d’être de Présence. Une trace de corps, comme autrefois, dans la cendre de la grotte. Une à peine parution, une nervure levée contre l’angoisse. Assise, Présence. Assise et tendue, comme pour effacer l’éternel antagonisme, s’apprêter à danser, essaimer un rituel sur tous les subjectiles du monde. Sur les peaux rugueuses des hommes. Sur celles, infiniment accueillantes, des femmes. Inciser dans la chair de l’œuvre naissante la beauté et la gloire. Les stigmates sont là qui veillent dans l’ombre. Pourraient resurgir. Se lever et biffer ces silhouettes debout qui croient pouvoir s’exonérer de leur passé, solder la dette contractée depuis la nuit des temps, briller dans la lumière et demeurer, là, sur la proue hauturière et ne rien devoir à cela qui pourrait se produire comme, par exemple, l’effacement des âmes et le meurtre définitif de l’être.

Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

Présence, soudain debout, sort de son esquisse, et son pinceau trace sur la grande toile blanche du jour les signes de l’art, les signes de la vie. Alors les hommes aux orbites de nuit n’ont plus peur. La lumière les habite comme la pluie tombe du ciel et, sur Terre, fleurissent les sublimes coraux qui font des océans un paradis. « Im Atelier » : « Dans l’atelier », c’est cela qui veut se dire, sortir de la sombre caverne et porter à l’humain les beautés de la blancheur, du silence. Toute parole ne naît que de cela - du dire en attente, du recueillement, de la longue patience enfin portée à son efflorescence -, afin que, jaillissant à l’infini, elle couvre les rumeurs ancestrales. Les premiers signes de l’homme étaient ces mêmes essais de se protéger d’un étourdissant bruit de fond. Prodige et ambiguïté de l’art qui, tout en ouvrant la lucidité, les yeux et les oreilles des hommes, les incline à la plus belle des surdi-mutité qui soit : coïncider avec son propre être !

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