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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 08:31
« Une fin lumineuse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

Poète persan.

 

 

 

 

 

   La question.

 

   D’où venait-elle, elle la Passante dont on n’aurait pu dire le nom, tellement l’énigme était profonde qui faisait son halo de brume ?

   Où allait-elle, elle la Passante, avec son air hagard, sa vision qui paraissait aller bien au-delà du monde, de ses mystères ordinaires, de ses apparences trompeuses ?

   Qui était-elle, elle la Passante, tout juste issue de cette vapeur blanche qui l’entourait et la portait au devant des choses sans qu’elle paraisse y être présente autrement qu’à la mesure d’un égarement ?

   Venir, aller, être : sans réponse ! Seulement une interrogation qui prenait les tempes en tenaille et menaçait d’insomnie tous ceux qui s’inquiétaient de cet être semblable au remuement déconcertant d’une folle avoine. Les gens les plus étranges sont toujours ceux qui fuient, se dissimulent, dont le visage est impénétrable, manière de sphinx ne se laissant nullement déchiffrer. Mais ce sont aussi les plus dignes d’intérêt. C’est ainsi, l’hiéroglyphe des choses est ce chiffre qui s’efface constamment dans la cendre du jour et les doigts sont désemparés de ne saisir que le vide qui les habite. Alors on se pose forcément la question de la légitimité de la question, précisément, comme si l’énoncer était déjà la soumettre à une réponse en forme de néant. Seulement l’humain est curieux qui veut toujours connaître bien au-delà de sa propre statue et le carrousel est lancé qui fait ses orbes multicolores. Il n’y aura plus de répit. Il n’y aura plus de repos.  

 

   Le portrait de Cosette.

 

   Passante, à seulement regarder l’image, on aura compris qu’elle ne descendait ni d’un Prince oriental, ni d’une noble lignée inscrivant ses pas dans les livres d’Histoire. A la rigueur on eût pu rencontrer son sosie dans les pages du génial Victor Hugo, quelque part entre Gavroche et la gargote des Thénardier, disons dans le portrait de Cosette, cette silhouette de la fillette humble que le sort a vouée à toutes les vexations du siècle. La décrire revenait à ceci : dire le bouquet des cheveux, sa liberté, son flottement tout contre le vent. Dire le vaste front bombé où se devinait une intelligence mûrie par la vie, non ce pétillement aussitôt surgi qu’éteint qui est la marque des espiègles et des mutins, eux qui sautillent tels des moineaux. Dire les deux arcs charbonneux des sourcils surmontant des yeux teintés de noir, presque nocturnes. Des yeux insolites qui semblaient n’apercevoir que des songes, imaginer de lointains jeux d’enfants, peut-être des occupations sérieuses qu’une jeune expérience aurait amenées à leur incandescence.

   Dire le nez délicatement retroussé avec son écume d’odeurs et de fragrances animées de souvenirs. Dire les deux boules des joues avec une sorte de mince plaine blanche dont on aurait pensé qu’elle était le symbole même d’une souffrance ancienne. Dire la pliure de la bouche, non celle gourmande de quelque capricieux mais cette constante réserve, ce gonflement du silence sous la lame du jour. Dire cette courbe du menton : on aurait pu évoquer une anse marine avec ses faibles clapotis, son abri pour les bateaux esseulés. Une sorte d’accueil, de disponibilité aux autres, une générosité tout intérieure qui, parfois, transparaissait à la commissure des lèvres comme pour dire le précieux de la vie, sa tension, ses reflets sur la belle géographie humaine.

   Dire le cou vigoureux, assuré de soi, non cette grâce vite distraite de l’enfant gâté. Dire la chute des épaules dans la fuite en avant du destin. Dire le balancement des bras, l’attitude légèrement de biais, la détermination du corps à s’inscrire dans la rainure exacte du réel, la posture générale à la fois décidée et en retrait. Ce portrait de Passante est si attachant que pourrait s’ensuivre une totale fascination si nous n’avions pour tâche d’en démêler un peu de la riche complexité, d’en saisir quelque perspective s’approchant de son être, si cependant une telle faveur pût jamais nous être accordée.

 

   Passé : Guerra a la tristeza.

 

   Autrefois, dans la tête cernée d’ombres de Passante. Comme une image lointaine, tremblante, à la limite d’une hallucination, du débordement de la conscience par la marée de l’irréel. La nuit est dense, au tissu serré, pareille à des mots qu’une phrase distraite aurait emmêlés, les fondant en une seule illisible profération. Murmure continu, bruit de souffle du geyser, avec parfois, de sourdes explosions, de rapides lueurs de soufre dans le ciel maculé de suie. Ici est une fête avec ses stridences, ses cataractes de sons, les déchirements de l’obscur, ses trouées dans la toile infiniment tendue du temps. Foule distraite qui déambule avec l’hésitation de l’ivresse, la force occulte du désir dont la braise rougeoie quelque part entre les baraques peinturlurées de couleurs vives. Partout ça bouge. Les femmes font rouler leurs hanches voluptueuses, on dirait des collines d’herbe prises dans la folie du vent. Des hommes au torse velu croisent d’autres hommes pris de vin. Les haleines sont puissantes qui font leur bruit de forge. D’un instant à l’autre le tragique pourrait surgir, une lame brillante déchirant les chairs. Un ruisseau pourpre s’enfuyant dans la rigole de poussière, une vie s’exhalant d’un massif de muscles, une voix s’étranglant dans une dernière éructation.

   Mais rien ne se passe que la reptation de l’angoisse archaïque des hommes pris dans la nasse étroite de la multitude. Rien ne se produit que le long râle d’amour des femmes qui attendent d’être séduites. Embrassées par des volontés de héros. Emportées dans la flamme noire du toréador. C’est ceci que dit la fête avec ses habits de carnaval, ses masques de carton, les claquements des carabines, la percussion des voitures aux mufles de chrome. Montagnes russes avec la vie au zénith, la mort au nadir. Partout sont les sueurs d’exister, les douleurs de vivre et les mors d’acier grincent et s’agitent en cadence car manduquer, broyer, détruire, ceci est leur seule mission.

   Au milieu de la marée des corps, comme isolée sur son île, une effigie humaine qui dit la désolation de soi, la perte des repères - mais en eût-il jamais ? -, une Pauvre Figure n’arrivant même pas à saisir ses propres contours, à tracer son intime périphérie. Personne est là et n’y est nullement. Y aurait-il image du désarroi plus exacte que cette perte d’identité, cette presque disparition, cette immobilité sur le bord du gouffre ? Le béret est une calotte noire qui ceinture la tête. La tête est étroite, médusée, identique au regard qui paraît être retourné au-dedans du corps. Dans quelle étrange « confusion des sentiments » ? Dans quel effroi de persister, de faire du surplace avec des semelles de plomb ?

   Bouche entr’ouverte sur le spectacle du monde. Quel spectacle sinon le vide immense de l’être ? L’absence de parole. La non émergence de la pensée. La désertion de l’imaginaire. Médusé. Interloqué. Sidéré. Un poudroiement à l’infini de prédicats qui signent la négation, l’annulation de ce qui est, la mortification de ce qui pourrait être. Veston de toile usée dans laquelle Personne dissimule des mains qu’on suppute gourdes et noires aux ongles recourbés. Une vague chemise autrefois blanche se perd dans les plis du pantalon. Que regarde-t-il qui se situe à l’horizon des yeux sinon sa propre démesure d’être au monde en n’y étant nullement ? Que vise-t-il à part le néant lui-même ? A-t-il au moins une histoire ? Une date de naissance ? Un toit où s’abriter ? Une oreille attentive à la confidence de sa dérive ? A-t-il autre chose que cette longue inclinaison de l’âme privée d’un amer où fixer son repos ?

   Derrière lui un manège avec ses chevaux de bois, ses colonnes peintes, ses arcades où ruisselle la lumière. On devine la clameur des enfants, leur joie à monter et descendre au rythme de leurs montures d’un soir. On devine la félicité des jeunes parents tout au bonheur de contempler leurs petits prodiges de vie. Sur tout ceci, cette évidence de plénitude, Personne fait tache, fait douleur, fait privation de liberté. C’est à ceci que Passante est attentive, à toute cette douleur muette qu’aucune facette, fût-elle resplendissante, n’apportera son éclat. Alors Cosette fixe l’Etranger de toute la force de son regard comme si, de cette simple volonté, le sort pouvait s’inverser, le bonheur faire son étrange bourgeonnement sur le visage de pierre privé de paix. Car ne pas être, c’est être en guerre contre soi, c’est donner lieu à cette tristeza infinie dont aucun Vivant sur terre ne peut supporter l’intolérable poids.

 

   Présent : sourire clair, lumineux.

 

   Le sourire de Passante est clair, lumineux, tout intérieur, saisi depuis ce foyer qui ruisselle et demande son dû. A savoir la réciprocité d’une délectation immédiate. Être soi jusqu’en son excès en demandant à l’Autre, le démuni, le guerrier vaincu avant même d’avoir combattu, de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une forme en devenir qui ne doute plus de ses possibilités, qui puise en lui la source limpide, libre qui en jaillira malgré l’adversité, les embûches, les actes fomentés pour réduire l’homme à la servitude. Pas de plus entière satisfaction que de vivre en paix avec soi, avec l’Autre. Réverbération de son propre regard dans le regard qui fait face et donne acte à la force d’exister. En réalité, par la générosité de son regard, Passante a déclaré la guerre a la tristeza, tout comme la fête essaie de conjurer les attaques funestes du destin, instillant dans l’âme des Joueurs un peu de cette ivresse sans laquelle nulle joie ne saurait être complète. La fête est l’ambroisie des dieux, elle inocule son esprit, sa flamme dans le sang des Participants, elle les relie l’espace d’une communion. Elle panse les contusions, cautérise les plaies, efface les douleurs qui rutilaient à la face de l’épiderme. Elle est une onction qui adoucit les mœurs tout en les exaltant, en accroissant l’expansion des corps, en exacerbant le désir d’être multiple tout en restant unique, singulier, mais intimement soudé à la marche commune.

 

   Futur : laisser venir les images du monde.

 

   Passante a déclaré la guerre a la tristeza à la seule force de son regard car elle a vu cette Existence en désarroi du fin fond de sa lucidité, elle en a épousé le drame humain, elle a tressailli à ce qui devient impensable et, le plus souvent, oblige les Distraits à ne pas prolonger la prise de conscience, à se détourner, à passer leur chemin alors que le dénuement de l’Insulaire s’accroît de l’amplitude de cette indifférence.

   Et, soudain, il y a eu comme une métamorphose de la nuit festive. L’image de l’Homme seul s’est effacée. Non pour céder la place à une joie naïve qui ne serait qu’une reconduction de la réalité à une pure simagrée. Mais à la vision du simple qui ravit le regard de Celui qui a été changé par la seule vertu d’une contemplation sans faille. Savoir regarder : tout est contenu là. Regardé avec le souci correspondant à son être, Personne s’est enfin doté d’une identité. Naturelle, droite, sans fioriture ni forfanterie. Se sentir respirer. Se sentir immobile. Se sentir reconnu. Pas de signe humain doté d’un plus grand prestige. Désormais il peut s’ouvrir avec confiance, laisser venir à lui les images du monde.

   Ce qu’il voit, là, dans la braise de la nuit révélatrice, au centre du rayon de son regard, isolé du bruit de la fête, l’image d’une douceur immédiate des choses. Sans doute se reconnaît-il lui-même dans cet événement si mince qu’il pourrait être insignifiant. Et pourtant ! Combien de choses inapparentes sont plus précieuses que les vitrines éblouissantes des temples du consumérisme !

   Là, dans une flaque de lumière cernée d’une ombre dense, le spectacle d’une heureuse humilité. Une Jeune Femme est assise dans une nappe de clair-obscur, son regard rivé sur l’insaisissable. Une autre, Voyageuse de la nuit, tout sourire, visage épanoui telle celle qui assiste à un prodigieux événement, tient dans les bras une poupée sans doute gagnée à quelque loterie. Ravissement qui l’arrache à sa propre destinée tout en l’accomplissant jusqu’en son flux le plus admirable. Le mythique Eldorado atteint en une seule possession, sans douleur, sans haine, sans lutte avec l’autre pour arracher la pépite qui brille dans l’ombre et attise l’envie, fait se gonfler l’outre de la cupidité. Recevoir le don de vivre à l’aune d’un si modeste présent, une simple poupée, voici de quoi retrouver foi en l’homme, saluer sa capacité à sourire au dépouillement, à la feuille de l’arbre, au filet d’eau qui s’écoule de la fontaine.

   Savoir regarder l’Autre en son don irremplaçable, savoir regarder l’objet qui se dévoile dans la frugalité, savoir se regarder soi-même avec justesse, voici ce que semble nous dire Passante dans son étonnante ressemblance avec la jeune héroïne des Misérables. Tout comme cet autre personnage du panthéon hugolien, l’épatant et généreux Gavroche qui accueillait ses amis errants dans le ventre de l’éléphant de ciment, quelque part dans le froid de la nuit du côté de la Bastille. Ici se laisse rejoindre le poète persan :

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

 

 

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18 mai 2017 4 18 /05 /mai /2017 07:18
Blanche uniment.

« Mariage (en) blanc ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

« Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin

d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum,

de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant,

que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses ».

 

Gustave Flaubert - Mémoires d’un fou.

 

 

 

 

   Avant que le monde n’existe.

 

   Pouvez-vous au moins imaginer une vaste surface plane, sans début ni fin, un genre de taie immense, vierge, dépourvue de la moindre trace, libre de toute empreinte, semblable à la toile d’un peintre qui n’aurait pas encore subi les assauts du pinceau ou du crayon ? Son essentiel caractère, bien qu’elle ne soit nullement encore affectée d’un prédicat, le silence avec ses boucles, ses ellipses, ses rotations infinies autour de son propre mystère. Mais à quoi donc peut bien penser cette lisse plaine immobile sinon au vertige de sa propre vacuité ? Silence contre silence. Donc absolu se tutoyant lui-même. Mais, en réalité, est-il si confortable d’être dans l’inapparent, l’ineffable, l’indicible, la pure virtualité s’abreuvant au vide qui en tisse l’être ? Bien évidemment, méditant en tant qu’hommes, nous ne pouvons que projeter nos propres inclinations, ourler de notre coruscant désir ce Rien qui n’existe qu’à l’aune de sa propre vacance. Mais, parfois, il suffit de tendre l’oreille de son intellection pour saisir l’insaisissable en son étonnante énigme. Oui, approchez donc, décillez votre âme, faites-en le réceptacle d’une souveraine confidence. Voici que les mailles du silence se distendent. Voici qu’elles se mettent à proférer à voix basse comme des enfants aussi naïfs qu’innocents, sans doute inconscients de la nature de ce qui les habite et les portera bientôt au seuil d’un déploiement. Mince injonction qui s’immisce entre les lèvres blanches pareilles à une fragile porcelaine. Ce qui s’est annoncé, ceci : la blancheur veut connaître la couleur, veut éprouver la vibration de l’arc-en-ciel, faire tourner la roue polychrome de l’exister. Si douloureux de demeurer au centre de ce point fixe et de n’en jamais percevoir le cercle lumineux qui se teinte de bleu le matin, de blanc à midi, de rouge le soir dans la chute du crépuscule. Si éprouvant !

 

   Zeus.

 

   Zeus, tout en haut de l’Olympe, parmi les hauteurs grises des brumes, les déflagrations convulsives des éclairs, les hoquets des nuages, les sourdes rumeurs du tonnerre, les cataractes de pluie, les congères de neige, le vent des bourrasques, la précipitation des trombes, Zeus perçoit tout, y compris les suppliques des humains, les mots cotonneux du silence. Hésiode n’a-t-il pas dit : « L'œil de Zeus voit tout et perçoit tout » ? C’est, en effet, la moindre des vertus que l’on peut accorder à un dieu, surtout lorsque ce dernier est le premier d’entre eux. Donc, le Maître des lieux confia la difficile tâche d’animer le Rien à deux de ses comparses et non des moindres. Nous avons nommé, par ordre d’entrée en scène, le turbulent Dionysos et le sage Apollon.

 

   Dionysos.

 

   Conforme à son caractère aussi rustique qu’impétueux, le dieu des fêtes bacchanales, des excès, de l’ivresse, le dieu de la vigne et des débordements du corps ne pouvait guère faire mieux que d’offusquer le silence, que de métamorphoser la blancheur en ce qu’elle n’était pas, à savoir une débauche de couleurs et de formes sans pareilles. L’on ne sait si le pétulant Vinicole se servit de grappes mûres à souhait, de sève, de sang ou bien d’urine, tous fluides dont il était l’ordonnateur habituel, mais ce dont on s’aperçut sans délai c’est que la toile vierge était bientôt maculée jusque dans ses moindres recoins. S’y illustraient des arborescences complexes, des végétations exubérantes, des nymphes enlacées à des satyres, des boucs aux fragrances musquées, des taureaux à l’énergie noire, des femmes aux croupes rebondies, des hommes aux sexes virils, des êtres hybrides que l’extase emportait dans de bien étranges chorégraphies. Zeus, alerté par tant de démesure, par tant de puissance formelle, par tant de complexités labyrinthiques, par cette fièvre intensément colorée à laquelle Dionysos avait donné sa sève intime, ordonna sur-le-champ qu’on revînt à l’esprit, sinon originel, du moins à une plus juste mesure des choses. Apollon fut donc commis à la restauration de l’œuvre entreprise par son coreligionnaire. Il y avait fort à faire !

 

   Apollon.

 

   Il va sans dire que le divin Apollon commença par annuler tout ce qu’avait fait le tumultueux Dionysos. De son arc d’argent il décocha une flèche qui porta tout au blanc, cette couleur qui n’en était pas une et les contenait toutes du fond de sa réserve. La seconde flèche dessina un objet rituel, sans doute celui qui préside aux cérémonies du mariage, un bénitier accompagné de son goupillon. Sa couleur en était si atténuée qu’on l’aurait dite d’un vieil or inclinant vers le platine. La troisième flèche traça sur le lisse du sol la silhouette du goéland, cette belle harmonie, ce subtil équilibre entre l’écume éblouissante et le galet qui borde le rivage de sa lumière de cendre. Enfin, la quatrième flèche fit se dresser la belle effigie de Blanche, cette manière de déesse qui semblait flotter dans l’ombre d’un regard, dans la fragilité d’une brume, dans l’auréole de clarté, dans l’aura que possède naturellement, avec grâce, la belle âme qui en est l’émettrice. A la contempler, tout ceci paraissait tenir du prodige. La boule des cheveux était une buée en sustentation au dessus du visage si blanc qu’on l’aurait dit de porcelaine, identique à ces poupées qui trônaient sur une antique crédence dans la clarté en demi-teinte d’un corridor élisabéthain. Les épaules étaient une étole si pâle, sans doute destinée à l’accomplissement d’une liturgie intime. Tout ceci fleurait tellement le recueillement, l’exception de vivre, le sacré et l’on demeurait interdit à l’entrée de la citadelle inconnue. Etait-elle au moins réelle cette jeune Eclosion ? Elle était à peine née. Avançant dans la vie sur la pointe des pieds, telle une ballerine. D’ailleurs n’était-ce pas une blanche chorégraphie ourlée de solitude que cette persistance à être dans le dénuement, l’à-peine diction d’un songe, la fuite dans la fente du temps, la nuance grise, illisible de l’espace ?

   On était captivés. On était cette double pointe brune des seins, ces sémaphores discrets demandant en silence. On était cette fosse minuscule du nombril et l’on entendait son propre glougloutis de source, cette lointaine effervescence pareille à une voix pliée dans l’ombre d’une crypte. On était la douce faille du sexe cernée de rosée, cette double éminence qui fuyait à même le haut des jambes comme pour chercher refuge dans la virginité, cette assurance de demeurer en soi, dans le réconfort de son bastion, de s’abriter des regards, de la curiosité, des fictions qui pouvaient s’y inscrire à la manière d’une douloureuse effraction. On était les deux globes des genoux, ces impénétrables planisphères qui ne voyageaient qu’à l’aune de leur fermeture. On était, enfin, ces fines chevilles qui disparaissaient dans l’imperceptible matière fluide d’un étang comme si la question de l’être se refermait dans cette évanescence même.

 

   Blanche en sa blancheur.

 

   Apollon avait rempli sa mission au-delà de toute mesure. N’était-il pas ce dieu de l’harmonie universelle, céleste et terrestre à la fois, ce dieu investi du sens du rythme ? Il avait célébré la blancheur, tel le symbole inégalable qui se révélait au regard des Attentifs. Oui, le BLANC comme tremplin des significations. Le blanc comme langage en son attente. Le blanc comme signe premier avant que ne paraissent les autres signes, la beauté, l’amour, l’art en ses infinies déclinaisons. « Quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme », nous suggérait Gustave Flaubert. Sans doute visait-il la même finalité. Le sans-parole, le sans-forme, tels que donnés dans l’amplitude de la blancheur, c’est l’ouverture même à l’être selon sa polyphonie, sa polychromie, son inépuisable chatoiement. Il n’y a que les Inquiets et les Pressés qui réclament l’éventail des teintes, la corne d’abondance des odeurs, la multitude des saveurs, le fourmillement des choses en leur don prodigieux. Alors ils se précipitent. Alors ils choisissent la première forme venue, le premier désir, la première certitude d’être rassasiés : telle fleur, telle amante, telle couleur dont ils font leur emblème pour la vie, comme s’il y avait péril à ne pas posséder dans l’immédiateté de la décision. Ils sont haletants sur le bord du vide. Ils sont assoiffés sur la margelle de la fontaine. Ils sont dans l’urgence d’être.

   Oui, Apollon, ce dieu sublime, sans doute le plus précieux de tous avait œuvré depuis le centre de son génie en direction de ce qu’il avait à saisir d’essentiel. Il avait posé le BLANC comme le fondement premier à partir duquel tout trouvait sens et pouvait rayonner tel l’arc d’argent qui était l’un de ses attributs les plus remarquables. Voici que le blanc délivrait toute sa merveilleuse teneur, se montrait en tant que la manifestation la plus subtile dont le réel pouvait témoigner. Apollon n’était-il pas brillant comme la Lune dont la livide blancheur signe l’irremplaçable présence dans la nuit tachée d’encre ? Dieu solaire, ne diffuse-t-il point cette éclatante couronne pareille à la neige ? La grande étoile qui règne au milieu du ciel possède toujours cette lactescence inaltérable. « Couleur » céleste par excellence. Le rouge, le jaune qui, dans le cours de la journée en modifient l’aspect, ne sont nullement des propriétés immanentes à leur objet, seulement des variations terrestres en altérant la pure manifestation. Unique vibration du blanc. Parmi les animaux consacrés à Apollon, que dire du majestueux dauphin, que convoquer pour décrire les cygnes sacrés qui firent sept fois , en chantant, le tour de l’île flottante, sinon porter à la vision le reflet irisé, opalin dont le dieu diffuse à l’envi l’énergie inépuisable ? Ne vient-il pas du pays des Hyperboréens, là où brille l’astre du jour, où s’élèvent les cathédrales d’ivoire des glaciers, ces géants qui redoublent l’esprit de la blancheur en raison même de leur transparence ?

 

   Tant d’immaculée présence.

 

   Mais combien nos arguments sont faibles au regard de la riche symbolique apollinienne. Combien notre vue est prise de cécité à seulement essayer de scruter tant d’immaculée présence, tant d’irradiation immédiate. Le registre divin est si éloigné du nôtre qui balbutie et cherche laborieusement, dans les mots parfois épuisés d’avoir trop servi, le lexique fabuleux qui permettrait d’en approcher la quintessence. Nous sommes parfois aussi grossiers et rustauds que Dionysos chevauchant son bouc ou son âne à la recherche de quelque outre emplie de vin afin de connaître les promesses magiques de la « dive bouteille». Ce détour par la mythologie n’avait pour but que de porter à la lumière (dont Apollon est le parfait blason), d’abord la beauté simple d’une œuvre, ensuite de faire du BLANC la source d’une brève réflexion. Disant ceci, la nécessité de partir de la simplicité de ce qui se soustrait en s’offrant (peu sont sensibles à la valeur du blanc), nous naviguions de concert avec ce grand réaliste au regard si lucide, magnifique prosateur de « L’éducation sentimentale ». Nous ne faisions que souligner la chose informelle, qu’évoquer la pureté d’un parfum, porter au regard la certitude de la pierre, distiller un chant sans doute inaudible, invisible. C’est de tout cela que le blanc est porteur, souvent à notre insu. Nous naissons tout juste à en deviner la singulière faveur. Toujours nous attendons l’aube (étymologiquement « blanc ; « clair »), cette première levée d’une écume dans la joie de l’heure. Mais, parfois, ne le savons-nous pas !

 

 

 

 

 

 

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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 07:33
 Peignait l’invisible.

« Sans toile et sans décor ».

  Oeuvre : André Maynet.

 

   

 

   D’abord, Zéro, Rien.

 

   D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité. Pas de temps, pas d’espace, pas encore de lumière. Front de la nuit contre front de la nuit. Yeux pas encore éclos, pas encore exhumés de la gangue de bitume où sourd l’Infini avec ses turbulences folles. Mains soudées, mains-moignons qui ne disent ni l’acte de saisir, ni celui d’aimer dans l’immédiate préhension de ce qui est. Bras esseulés, disjoints, l’un n’ayant nulle connaissance de l’autre, qui ne peuvent ni embrasser la présence ni tailler une argile pour en faire une esquisse. Jambes-pieux plantées dans le miroir du doute. Existent-ils les pieds dans l’amertume du jour, dans la verticalité-couperet de l’heure ? Larges ventouses soudées à l’immanence. Orteils comme cinq questions terrestres qui ne trouvent de réponse. Et l’ombilic perdu dans son propre remuement ! Désolation de la désolation : rien ne profère et le silence est un grondement qui perfore les tympans de l’âme. Et le sexe révulsé qui ne connaît rien du plaisir, qui brûle de ne point apprendre de la volupté. Feu des reins immolés à l’absence de désir. Dans le golfe du ventre dansent les rumeurs du non-advenu. Et les doigts-pendeloques sont un cristal qui pleure et de longues gouttes blanches glissent dans la poche étroite de la conscience. Où le monde qui pourrait être ? Où la voix qui s’élèvera ? Où le Prophète qui dira la marche à suivre et ses yeux seront des soleils avec leurs meutes de rayons cabossés, avec leur sombre rutilance, avec leur dard de braise qui intimera l’ordre d’ÊTRE enfin, de ne pas demeurer sur le bord de l’abîme. L’abîme, comment le franchir, comment traverser le cercle de feu et ne point révulser sa crinière ignée qui, autour de l’enclume de la tête fait ses assourdissants coups de gong ? Comment ? Mais pourquoi donc ce vide ? Pourquoi les hallebardes de la question qui forent le creuset de l’intellect jusqu’à la folie ? Pourquoi le Ciel ne se déchire-t-il pas ? Pourquoi la Terre n’écarte-t-elle pas ses entrailles ? Ce serait une telle joie de voir ses canaux souterrains, ses lacs de lave rubescente, ses colonnes de calcite blanche pareilles aux décisions d’un Démiurge ivre ! Ô pourquoi tant de densité, de murs opaques, de parois intranslucides qui serrent le métal des tempes et la pensée est un insecte noir dont le buccinateur bégaie. Ô sourde aphasie qui entaille, triture les mots ! Ils ne sont que copeaux, éclisses d’étain qui perforent le cuir de la peau. Sacrifice, épreuve, mise aux fers, mais pourquoi ? Alors les mains se mettent en étrave, le visage devient coin d’acier, les oreilles sont des vrilles bourdonnantes, le bassin s’amenuise, les hanches-rabots érodent la matière, les cuisses-varlopes font leur grincement laborieux, les planes des pieds girent à la vitesse des toupies. Tout, autour de soi, s’effondre. Les murs-forteresses se délitent, les hauturières geôles montrent leurs entrailles, l’empreinte des Prisonniers qui ont déserté la Caverne d’ombre et d’illusions. De grosses poulies de bois flottent dans l’espace vide. Des serpents de cordes fouettent le Rien de leur hargne de chanvre. Les escaliers à double révolution montent et descendent. Montent vers la Vérité. Descendent vers le Mensonge. Entre les deux, les passerelles du vertige qu’ornent les haillons des premières certitudes. Est-on seulement arrivé à la Vie ? La Vie aux crocs de chien, aux déchirures bigarrées, aux tiraillements en forme de desquamations ? Ou bien la Vie aux lèvres peintes, aux ongles ripolinés, aux corolles blanches sur des désirs inconsommés, retournés sur leurs spirales, prêts à bondir et à déchiqueter, à aimer avec violence, à manduquer l’Autre. La Grande Mante Religieuse est là avec ses mandibules de titane qui brillent dans l’Inconnu. En serons-nous les victimes expiatoires, serons-nous pendus au bout de quelque gibet avec la tête bleue battant la poussière, avec le ressort éjaculatoire ayant rendu son dernier jus et les arabesques des mandragores faisant leur sympathie d’outre-tombe ? Mais sommes-nous donc si invisibles que personne ne nous voie ? Que nous demeurions occultés, soudés dans un éternel signe d’irrecevabilité ? Mais QUI dépliera donc nos bandelettes, insufflera dans nos corps de momies le sens qui nous délivrera de notre destin d’hiéroglyphes ? Il fait si sombre lorsque nul déchiffrage n’a lieu. Si sombre !

 

   Peignait l’invisible.

 

   Sur le fond d’absence, il y a soudain comme une Emergence Blanche. Oh, rien de bien assuré. Seulement le vol d’une poussière, la trace d’une plume, le flottement d’une cendre dans le ciel lissé de vent. Une silhouette debout, un mince menhir qui fait sa vibration de pierre. Une à peine apparence de ce que pourrait être la beauté si, un jour, il advenait qu’elle pût prendre corps et faire du tumulte de chair la justesse d’un cosmos. Le chaos est si éprouvant quand il martyrise la pensée et réduit l’anatomie à l’existence de la feuille morte envolée par le vent ! Mais oui, cela s’éclaire. Mais oui cela commence à parler. Cela fait son mystérieux logos, cela dresse le pavillon de la Raison, cela hisse haut l’oriflamme du Langage. « Tout est langage » dès l’instant où les apparences parviennent à leur désocclusion. Ce qui était mutique - les choses, l’eau, l’arbre, la liberté, l’amour -, deviennent immensément lisibles et l’arche de la compréhension dresse sa certitude dans la rumeur de la lumière. Que voit-on dont Emergence est la Grande Prêtresse, elle qui semble vouer un culte au Rien, à l’Invisible en sa muette présence ? Un chevalet est dressé dans un ovale de clarté. A moins qu’il ne s’agisse d’une guillotine ? Qui voudrait couper la tête de l’Hydre aux sept têtes, mère du vice qui vit dans les marais de la corruption, corruption qui retourne au Néant dont elle provient. Mais ne nous égarons pas. C’est bien un chevalet avec ses pieds rassurants, son cadre vertical, sa potence où accrocher la toile. Mais la toile où est-elle ? Mais le Modèle où est-il ? Nous sommes si désemparés dès que l’image posée devant nous s’exonère des conventions de la représentation. Nous attendions la paroi rassurante d’une toile de lin, fût-elle vierge. Nous supputions un objet à reproduire, humain ou bien, peut-être, simples fruits s’offrant à l’exercice d’une nature morte. Et voici qu’il n’en est rien. Au sommet du bras d’Emergence, une brosse dont les soies paraissent vierges, épargnées de n’avoir point touché la couleur. La blouse de l’Artiste - ou bien de la Déesse ? -, est une vague neutre, une manière de bouillonnement discret sur la tunique étroite du corps. Les jambes sont celles d’un éphèbe, peut-être d’un être androgyne dans la jeunesse de son temps, dans une possible virginité. Une bouteille flotte à terre. Elle ressemble à ces cylindres de verre dans lesquels, autrefois, on enfermait la fragile goélette ou bien le brick toutes voiles dehors. De quel voyage s’agit-il dont nous n’aurions aperçu l’étrange destination ? On en conviendra, cette scène ressemble à quelque chose de si élémentaire, de si innocent que l’on pourrait penser au début d’une histoire, à une origine en attente de sa propre révélation.

 

   L’invisible en son énigme.

 

   Nul besoin d’un subjectile, fût-il pierre ou bien carton, pour peindre l’Invisible. Le geste suffit, la pensée orne, l’imaginaire éploie. Tout va du signifiant originaire en direction du signifié vers lequel il porte sa forme et la révèle comme la plénitude qu’il est. Pareille au symbole, cet objet matériel qui sert de marque de reconnaissance aux initiés. Un Initié tient en sa main un tesson de poterie dont l’autre Initié porte le fragment complémentaire qui, emboîté avec ce qui l’attend, va porter à la visibilité l’entièreté de la signification. Par exemple deux moitiés de Colombe et voici que surgit l’Idée de Liberté. L’envol de l’esprit est ce par quoi on échappe à l’aliénante pesanteur des choses.

   Ce à quoi nous invite Emergence - cette si belle nomination qui signe l’évolution dans l’être -, n’est rien moins qu’évoquer ce qui, toujours, nous échappe, le temps, la totalité de l’espace, l’universalité de la connaissance, l’Autre, le Soi dans sa touffeur équatoriale. Autrement dit l’invisible en son énigme après quoi nous courrons tous sans bien en discerner la finalité, la cible ultime.

 

   Peignait le peuple du Ciel.

 

   Le vol de l’oiseau pour plus loin que lui. Cette infinie plongée dans l’espace. Un trou creuse l’air. Des volutes s’amassent en arrière du corps, ouvrant des tresses qui, bientôt se dissolvent. Peignait le silence des rémiges, la courbure de l’air, le passage du vent dans la folie des hommes. Parmi le flottement inquiet des nuages. Posait sur la toile absente les signes illisibles, l’appui de l’aile de la libellule sur l’âme du Poète. Dessinait l’efflorescence du paon, l’extase de sa roue, ses clairs ocelles où vibrait l’infinie conscience du cosmos. Convoquait le Simorgh des anciens Perses et, avec lui, le labyrinthe complexe du mythe, l’effervescence solaire de la spiritualité. Peignait les vallées métaphoriques du désir pourpre, les monts élevés de la connaissance, les rives abruptes de l’amour, les gorges étroites de l’unité, les avens vertigineux de la stupeur. Esquissait le sublime don des étoiles, le rayonnement des comètes, la passion étincelante des météorites, l’étrange magnétisme des aurores boréales.

 

   Peignait le temps.

 

   Peignait le temps. Sa fuite en arrière dans les allées immenses du souvenir. Sa flèche vers l’avant avec sa pointe acérée, son empennage de plumes qui faisait sa rumeur d’espoir fou, sa pulsation intime pareille au battement rapide de l’avenir. Peignait le point fixe du présent, ce centre si étroit qui se diffusait en un train d’ondes concentriques jusqu’à l’évanouissement, à la disparition, au saisissement. Peignait l’à peine réalité de la réminiscence proustienne, la Sonate de Vinteuil, les subtils remous qu’elle imprimait dans l’âme de Swann, la naissance de l’amour tumultueux pour Odette de Crécy. Peignait le vide absolu, le trou du Néant que convoquaient les « intermittences du cœur ». Effleurait la vacuité des « impressions obscures », l’image d’un nuage, la pointe d’un clocher, la corolle d’une fleur, tout ce qui, à Combray, pour le jeune Marcel se donnait à voir « à la façon de ces caractères hiéroglyphiques » du réel, ces subtiles touches qui s’effaçaient et plongeaient dans le vertige du souvenir. Peignait la peinture. Peignait l’art. Peignait SOI dans le constant remuement du monde.

 

   Peignait SOI.

 

   « Sans toile et sans décor » nous dit le titre de la toile. Reste à ajouter, afin de porter la présence à son ultime parole : sans chevalet, sans brosse, sans medium. Seule la figure humaine en son épiphanie, DE DOS. Comme si le langage s’était retourné et connaissait le silence. La seule façon de s’entendre avec soi-même. Silence qui joue en écho avec l’invisible. Tout, autour de soi, ne devient apparent qu’à la mesure de l’éclairement de la conscience qui se porte au chevet des choses. Les humains cesseraient-ils de voir et tout retournerait dans de ténébreux limbes. Puisque l’homme, et lui seul, confère sens et valeur aux contours du monde. Mais le monde supposé néantisé, en deviendrions-nous pour autant plus visibles à ce que nous sommes en notre essence ? A savoir des hommes doués de raison, de langage, de jugement ? De corps aussi, bien évidemment.

   A être SEUL, à tout focaliser sur soi, nous devrions être immensément révélés en tant que cette singularité visible, excipant des autres formes, de leur multiplicité qui, le plus souvent, brouillent le message dont elles sont censées être la manifestation. Et pourtant, cette sublime autarcie qui devrait nous installer dans une immédiate compréhension de nous-mêmes puisque nous serions le seul objet à saisir, voici qu’elle nous conduit à différer de nous, à ne plus nous percevoir que comme un signe évanescent sur le bord d’une perte. Etant sans distance par rapport à notre propre effigie existentielle, nous sombrons dans une étrange myopie qui nous dépossède de nous et nous prive de notre propre image. Nous sommes devenus INVISIBLES à notre propre conscience et nous flottons longuement dans les marais de l’inconnaissance.

 

   Sa sinueuse pulsation…

 

   Alors il nous reste à nous retrouver, à réintégrer la citadelle de notre être, car nous ne pouvons nous résigner à cette finitude que nous pensions n’être qu’une hypothèse. Nous nous saisissons d’outils par lesquels dire notre propre monde. Un pinceau, une palette, de la couleur, un carré de toile où graver les stigmates de la présence. C’est toujours SOI que l’on peint, sculpte ou grave sur le subjectile qui témoigne de qui nous sommes, un passage avec ses remous et ses empreintes. C’est toujours SOI que l’Artiste représente. Décor, toile, brosse, modèle ne sont que les épiphénomènes dont il ou elle s’entoure à la manière d’étranges et inévitables satellites. Tel un aimant qui attirerait la limaille de fer. Altérité jouant en miroir avec l’égoïté. Présence du Monde parce que le moi-sujet en prend acte et le pose comme instance dialogique. Alors qu’il ne s’agit que d’un colloque singulier, d’un immense monologue qui résonne dans le vide.

« D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité ».

   Une manière d’éternel retour du même, de cercle herméneutique répétant de temps en espaces cycliques sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation……

 

 

 

 

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26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 08:41
Plus loin que ne voient les yeux.

" Et si l'on s'offrait la pleine lune ? "

 

Un matin, 6 h30 - Blériot-Plage,

près de Calais, près de chez moi...

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   La grâce fiévreuse de l’âge.

 

   Avanljour, tel est l’étrange sobriquet qui traîne aux basques de cet Enfant d’environ douze ans comme son attribut le plus sûr. Levé dès avant l’aube, cheveux encore en broussaille, visage de cuivre tel l’Indien, se sustentant d’une rapide collation, parfois d’un rien, une larme de rosée, une bribe de brume, la première lueur à l’horizon du monde. Il est entièrement situé dans la grâce fiévreuse de l’âge, un pied dans l’enfance, un autre dans l’adolescence avec, parfois, une échappée vers le territoire des adultes, mais seulement dans l’approche, la tentation, comme si le fruit du désir était une réalité doublée d’une possible mise à l’épreuve, peut-être d’un réel danger. C’est la mer qui l’attire, son battement bleu, la syncope toujours renouvelée de ses flux et de ses reflux, la couleur sourde de ses abysses qui teinte la vitre de l’eau d’une étonnante profondeur, cette hésitation entre l’aigue marine, l’émeraude avec des reflets de topaze. Comme si l’immense dalle d’eau était une simple accumulation de gemmes sur laquelle la lumière imprimait ses mouvants ocelles. Fascination que celle de cet Etrange de s’approcher du mystère de la nuit alors qu’à l’orient les premières incisions de clarté font leurs empreintes à peine lisibles.

 

   Fil invisible d’une lame.

 

   Tout juste arrivé dans son lieu familier - une déclivité entre deux éminences de sable -, il s’assoit sur ses talons, visage bien droit, regard fixé au-delà de sa propre chair, pris dans le vertige d’une aimantation. Il est, à la fois, en lui et hors de lui, avec seulement sa fragile lisière de peau qui délimite le connu de l’inconnu. Ce qui lui fait face (au sens de « lui donne visage »), c’est ceci : le plancher liquide est une surface immobile, indolente, comme prise encore dans la souple texture du songe. Peut-être l’éternité n’est-elle que cela, une couleur uniforme si proche d’une absence, une fuite à jamais des choses, une nature lissée de rien que l’espace parcourt de son aile inapparente ? Est-ce cette méditation métaphysique qui habite le Jeune Ephèbe ? Sa beauté le traverse de part en part pareille au fil invisible d’une lame, à la vibration d’un cristal, à la fuite d’un météore. Ses yeux sont de purs diamants par où s’engouffre la multitude de questions de la présence. De la sienne d’abord. De celle de ses coreligionnaires dont, le plus souvent, il ne perçoit guère que les silhouettes fuyantes à la limite des champs ou bien dans la steppe dense des faubourgs. Enfin de toute cette beauté de l’univers qui, parfois, à condition que le regard se fît attentif, rayonnait à l’endroit même où il se trouvait et nulle part ailleurs. Affaire de conscience. Affaire de liberté. Juste perception de ce réel toujours transcendé par cette jeune vie car ce sont ses propres yeux qui installent l’inlassable spectacle de l’exister. Sans doute ces pensées ne sont-elles que les hypothétiques projections d’un Voyeur extérieur. Il n’y a jamais personne à cette heure discrète et ce qui se formule ainsi vient peut-être du long glissement du ciel le long de la terre qui, encore, ne tient qu’un langage inaudible et l’attente de sa révélation.

 

   Initiation à soi.

 

   Contemplatif, Avanljour l’est bien au-delà des préoccupations habituelles de ceux et celles qui parcourent le monde de leurs pas pressés. Au centre de son corps se déploie un genre de feu-follet, de bruissement continu, de source faisant son lancinant clapotis. L’intérieur est vacant, immensément disponible. Ce qu’il veut, c’est recevoir la pluie multiple des sensations et les porter à leur apogée. Sans doute la naïveté de l’enfance proche l’habite-t-elle encore ? Mais la curiosité adulte, le fourmillement impatient de vivre, dressent leurs oriflammes et cela gonfle et soulève le dôme du diaphragme à la manière d’une voile sous le vent. Au regard de ceci, nous les Etrangers, sommes comme des insectes pris dans leur bloc de résine. Nous écoutons la complainte de ce Jeune Initié sans pouvoir y participer aucunement, sinon par l’intellect, c'est-à-dire en creux et nos yeux sont dépossédés de ce savoir intime qui fait, en lui, ses merveilleuses fluences, ses lacs étincelants, ses gerbes d’impressions vives. Initiation au monde qui est toujours initiation à soi.

 

   L’inaccessible, lieu du désir.

 

   Les ombres commencent tout juste à se dissiper. Une clarté monte insensiblement dans le ciel. La teinte présente est ce juste équilibre entre l’affirmation et le retrait, le surgissement et son autre, le néant dont on perçoit encore les sombres desseins, ce soudain basculement qui pourrait tout confondre dans la ténèbre et alors il n’y aurait plus que la nuit et un éternel silence, les étoiles piqués pour toujours dans la toile immobile de l’éther. Il y a encore temps pour le rêve, la libre délibération de l’esprit. On est là, comme sur le bord d’une vérité. On est là, sur la lisière du monde. Quatre brisants s’élèvent dans la puissance, colonnes du ciel qui disent l’indéfectible lien attachant les hommes à ce qui les dépasse et les ravit pour la simple raison que l’inaccessible est toujours le lieu d’un désir. Qu’y a-t-il dans l’empyrée ? Des comètes au sillage d’argent ? La boule incandescente du Soleil ? Cette Lune à l’œil de marbre qui dérive sans attache ? Qu’y a-t-il ? Les dieux ? Apollon charmant ses pairs au son de sa lyre céleste ? Vénus sortant de l’écume marine, entourée de colliers de fleurs odorantes ? Cronos ce maître du temps jouant avec son sablier et la destinée des hommes ? Dieu veillant sur le sort de ses créatures ? Questions à l’infini dont les brisants éloignés pourraient représenter la vive métaphore. Leur rythme régulier, pareil aux interrogations que la mer reprendrait dans son sein afin que, jamais, la réponse à l’énigme ne fût donnée. Seulement une longue inquiétude, un vide au centre de la tête et un corridor sans fin plongeant dans les douves du corps.

 

   Une « certaine » transcendance.

 

   Alors il faut dépasser ce qui s’ordonne ici et là, clôt le cycle de la connaissance. Il faut faire de soi un tremplin et bondir en un saut de l’autre côté du mur opaque du réel. Combien ces sombres piliers plantés dans la vase font penser aux toriis des Japonais, à ces portails traditionnels qui signent la présence du sanctuaire shintoïste. Et l’analogie n’est pas uniquement formelle qui relierait, dans une esthétique commune, ces deux élévations architecturales. La confluence de leur sens est à rechercher dans le symbole de la Porte qui est toujours passage d’un monde à un autre, d’un niveau à un autre. De connaissance, certes, mais aussi, mais surtout, abandon de l’aire simplement physique, matérielle, pour surgir dans le déploiement du spirituel, seul site capable de nous soustraire aux pesanteurs habituelles du corps et de nous inviter aux joies de l’intellect, aux libres évolutions de l’esprit, aux flottements infinis de l’âme. Et peu importe que l’on soit croyant, athée, agnostique, mystique, c’est l’envol lui-même qui compte plus que sa finalité attachée à l’existence d’un dogme. L’idée de transcendance induit le plus souvent une posture erronée qui présuppose toujours la présence de Dieu comme unique condition de possibilité. Mais il y a, à l’évidence, des extases qui ne sont nullement dictées par l’exercice de la foi et la pratique de quelque liturgie. La profonde émotion face au chef-d’œuvre, quand bien même l’on considèrerait l’origine de l’art en son essence religieuse, peut être l’objet d’un accroissement de l’être de nature strictement athée. L’absolu de l’art n’est pas inévitablement le calque de celui des religions.

 

   Torii en plein ciel.

 

   Mais nous avions abandonné Avanljour qui, aussi bien, aurait pu être nommé Torii si les hasards de la naissance l’avaient porté sur les rives lumineuses d’Orient. Mais opérons la métamorphose. Torii vient de traverser le lieu initiatique, celui qui le ravit à sa présence d’enfant et le remet dans un âge immatériel avec des armatures de temps extensibles et la possession immédiate de tous les espaces, une sorte d’ubiquité l’autorisant à être ici, là et encore ailleurs dans l’instant qu’il décide de ce prodige. La côte est loin, bordée de sa frange d’écume et de bulles. On aperçoit les sentinelles noires des pieux en ordre de marche pour une étrange mission. Se laissent percevoir, dans la brume solaire, des fumées légères qui sortent des toits, font leurs capricieux cerfs-volants avec leurs queues qui claquent au vent. Sour les bras dépliés comme les ailes du goéland, filent les troupes de vagues avec leur air insolent, leur diablerie, leurs facéties comme si elles voulaient lutter avec l’air, imprimer dans ses fibres la nécessité de l’eau. L’air qui cingle le visage, fait onduler les boucles des cheveux, plaque au corps la tunique de toile. Torii en plein ciel, on est une ivresse en mouvement, un kaléidoscope où s’engouffrent toutes les images du monde, scène immensément ouverte, cirque que tutoie la belle plénitude des nuages gris et bleus, roses et corail. Tout le Monde, là, présent, avec ses paysages sublimes, ses gorges, ses avens, ses pics dentelés, ses vallons où murmurent les sources qui se perdent quelque part, loin, dans le ventre de la terre.

 

   Claire obscurité.

 

   Le plateau de la mer est lisse avec les quelques glacis de courants plus clairs. Ciel délavé dans des teintes d’ardoise et de métal. Claire obscurité comme si, seul, ce jeu subtil de l’oxymore permettait de donner site, à la fois au phénomène de la lumière qui s’appuie sur celui de l’ombre et au retrait de l’ombre qui fait place à la clarté. Il y a comme un flottement du paysage, une irisation de la vue que recouvrirait une mince pellicule de brume. Des maisons basses, blanches, en enfilade, surmontées des haubans réguliers des cheminées. Dans l’anse marine des galets s’entrechoquent sous le mouvement continu de la plaque d’eau. Plus haut, pareil à un mur dressé, d’éblouissantes falaises blanches tapies sous une couverture d’herbe rase. Parfois quelques moutons à la laine drue y sont visibles, tels des rouleaux d’écume drossés sur la côte.

 

   Cette nasse d’irréalité.

 

   Plus loin, le corps se dissout dans la cendre d’une lumière native. Torii, maintenant, a dépassé ses propres limites. Il n’a plus de frontières, il n’est plus qu’un flottement indécis, une lisière entre deux nuages, un filet d’eau semant ses gouttes sur la pente lisse d’une jarre. Les hautes marges du ciel ont la densité sourde des veines de charbon. Comme si la nuit était encore proche et que, soudain, elle pourrait tout ensevelir sous une taie définitive. A l’horizon la dentelure d’une colline suspendue au-dessus du vide. Des éboulis de roches noires, volcaniques, l’anse claire dans laquelle repose un lac d’argent éblouissant, comme si le phénomène même de la lumière se laissait approcher mais qu’il menaçait d’une toujours possible cécité. Si belle clarté piégée entre ciel et terre, qui ricoche et allume de l’intérieur tout ce qui est présent, ici, dans cette nasse d’irréalité. Une bâtisse de pierres, sans doute faite de lourds blocs de granit, est en équilibre sur le bord de l’onde comme en sustentation au-dessus du miroir qui étincelle. Tant de beauté ici amassée et l’on se demande si le rare et le précieux pourront continuer longtemps à soutenir l’épreuve du visible, si tout, comme par magie, ne pourrait disparaître et il ne demeurerait que quelques pierres orphelines, un reflet glacé, une lourde mélancolie faisant son infini remous à l’horizon des choses.

 

   Sauf le rêve et sa hauturière folie.

 

   Maintenant, Torii est pareil au vol tendu du héron, flèche du bec perçant la toile de l’air, rémiges en éventail, pattes dans le prolongement de la tunique de plumes. L’atmosphère a fraîchi, la lumière baissé, les teintes sont des camaïeux assourdis, de discrètes présences, de pures élégances saisies à même leur profération. Ici le repos est si grand que l’on pourrait demeurer dans le vol stationnaire du colibri avec des milliers d’irisations à la seconde et initier un genre de mouvement perpétuel. L’arachnéenne résille des arbres traverse le ciel de sa retenue. La lumière est de neige et les végétaux de frimas. Les hampes des massettes ponctuent le fin brouillard de leurs navettes engourdies. Le ruisseau est le reflet du ciel qui est la réverbération de l’unique, de l’étonnant, de l’inimaginable. Sauf le rêve et sa hauturière folie. Une île minuscule est au centre du bras d’eau, ovale parfait que ne peuvent visiter que le furtif et le dissimulé, peut-être quelque être fantastique à la robe aquatique pareille à la soie d’une loutre, au ventre d’une mousse. C’est si bien d’être Torii et de planer au-dessus des contingences humaines, du lourd désespoir qui teinte de bitume les marches hasardeuses des hommes. Si bien !

 

   Des oiseaux ivres.

 

   Nul ne sait la fin du voyage. Encore un bond en avant, encore un dépliement d’ailes, une dilatation de la vue. On est très haut à présent et l’on perçoit l’infinie courbure de la Terre, ses semis d’îles, l’avancée de ses isthmes, le réseau serré de ses villes où la foule impatiente se presse en grappes compactes. Tout en bas, une falaise ocre trouée par les vents. Des oiseaux ivres en franchissent les portes, tout comme Avanljour a franchi la limite du torii pour parvenir de l’autre coté, retrouver ce qu’il a toujours été, un être d’une énigmatique présence se souciant de découvrir l’aire immense des impressions fécondes. Alors on n’est plus soi qu’à la mesure du souvenir et l’on est Liberté réalisée, Aventure affranchie de toute contrainte. De toute exigence. Sauf de se connaître en son fond car l’on est partie prenante du monde, tout comme la dame ou le fou participent au jeu d’échec. Parti de soi, on a à se rejoindre, à deviner la présence de l’Autre, peut-être dans ce battement d’eau, cette éminence rocheuse qui fait signe depuis le sombre désert océanique où, parfois, s’égarent des myriades d’oiseaux fous comme si leur inconscience les avait portés à un haut vol meurtrier.

 

   La Terre, notre matrice.

 

   On ne tutoie jamais les cimes qu’à y renoncer pour retrouver la position ferme de la terre, la sûreté du sillon qui guide les pas, la douceur de la glaise qui, encore, porte notre empreinte. Oui, la Terre est notre matrice, notre refuge, le dernier lieu que nous visiterons. C’est pourquoi, après avoir fait provision d’esprit, il faut à nouveau se disposer à se faire matière, dense, compacte, lourde. C’est ainsi, le sol de poussière nous attend, il est notre destinée comme nous sommes une simple volute que le hasard, l’instant d’un songe, a bien voulu soustraire à ses soucis. Le vertige du grand air inonde les yeux de larmes et la vue se trouble. Ce domaine est celui, sans doute, des créatures mythiques, peuple invisible aux si étranges morphologies qu’elles nous paraissent directement issues de quelque thaumaturge en mal de visions édéniques, à moins qu’elles ne fussent simplement sataniques. Hippogriffe à tête de griffon ; Phénix nourri d’herbes fraîches et abreuvé de rosée matinale ; Sylphes et Sylphides pareils à la force des Amazones mais pourvues d’ailes de papillon.

 

   Envers de la métamorphose.

 

   Du papillon à la larve le processus d’une métamorphose inversée n’est pas loin. Torii dans sa grande sagesse est pénétré de la puissance du réel, de sa force de ressourcement car il a connu la beauté, a frôlé l’ivresse, effleuré la folie. Jamais l’on ne quitte sa demeure habituelle sans se soumettre au risque de tout nomadisme, surtout quand celui-ci est privé de boussole. La mer est trop grande pour l’homme. L’espace infini. La quête de soi illimitée. Alors il faut puiser suffisamment de force aux confins de ce qui ressemble à la figure de l’Absolu et se disposer à retourner chez soi dans l’humilité. Avanljour a connu la grande porte onirique. Il s’y est engagé comme on transgresse une loi, celle du réel en son obstinée présence. Maintenant le cheminement est à rebours mais il n’oublie rien de cette illumination qui a ouvert un monde, le monde du Torii qui est aussi celui de l’enfant aux yeux de lumière car, qui a connu l’étrange beauté, jamais ne l’oublie. Jamais !

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 08:21
Regard, ce don infini.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Tout allait de soi.

 

   Au début, au tout début, c’était pure évidence. C’était une lame de cristal qui partageait le ciel de sa droite décision, de sa volonté d’imprimer aux choses la flèche d’une vérité. Tout allait de soi. Le monde était monde à seulement prendre acte de sa courbure infinie pareille au destin des comètes, au trajet lumineux des étoiles. Rien ne différait d’une beauté immédiate. Le ciel regardait la terre qui reflétait l’eau et cela faisait une immense arche jusqu’aux limites de l’éther, cette jonchée de mariée qui parcourait l’espace de sa longue traîne, effusion que jamais ne clôturait la geôle de quelque insuffisance. Sublime musique céleste qui résonnait jusqu’au cœur de la matière. Dans le tronc d’écailles de l’arbre, au creux du vallon empli de fraîcheur, au centre du rocher qui faisait son gonflement de granit ou de basalte. Tout s’immisçait dans tout avec confiance et les choses confluaient naturellement, grain de sablier entraînant l’autre grain dans une farandole qui semblait inépuisable. C’était à peine un murmure de l’univers comme si, doué des vertus de sa jeune virginité, ses ressources étaient inépuisables, si riches en significations que rien ne servait de parler, de démontrer, de faire signe, miel qui coulait de soi avec l’insouciance des choses justes.

 

   La pointe d’un diamant.

 

   Regard - Regard. Là était le centre du mystère en même temps que son dévoilement. Mystère, dévoilement, étrange binôme dont un terme appelle l’autre, une image son reflet, une parole son écho. Mystère du regard qui interroge et trace sa route à la mesure de son pouvoir éclairant, de son principe de désocclusion. Le regard vise l’ombre et l’ombre s’écarte, se dilate, ouvre ses lèvres d’abord selon le rythme d’un clair-obscur, puis s’illumine de l’intérieur, se déploie comme les ailes phosphorescentes du rhinolophe sous la laitance d’une lune gibbeuse. Etrange et ensorcelante clarté qui rend les doigts diaphanes, les lèvres ourlées de subtil incarnat, le bouton de l’ombilic pareil à une braise sur le bord d’un dire, à moins qu’il ne s’agisse d’une retenue, d’une frontière entre extérieur et intérieur. Mais non. Nul partage. Jamais la lumière ne trouve de limite, les yeux d’obstacle qui les déporterait en-deçà de leur exact pouvoir d’éclairement. A l’origine il faut imaginer ceci : la sclérotique est blanche, dure comme un marbre, lissée d’une pluie de phosphènes, poncée jusqu’à l’âme. L’iris est cet éclat d’émeraude et de turquoise où joue le clavier des réflexions, où rebondissent les images de tout ce qui est présent dans sa livrée initiale. La pupille est un sombre tunnel, un mince oculus, la pointe d’un diamant qui fore loin, jusqu’au moindre détail qui clignote, ici ou là, dans le grand jeu de la représentation mondaine. Fulgurations, pulsations, déflagrations, éclatement du réel en son point de rupture. Mais ceci ne veut nullement signifier sa mise à mort. Bien au contraire extraction de sa puissance, multiplicité de sa parution sous le signe de la joie nécessaire, du luxe à faire briller, de la plénitude à atteindre à l’aune du simple, de l’infiniment inapparent, du menu en sa charge de beauté.

 

   L’amour en regard de l’amour.

 

   Dire le regard en tant que possibilité de mise au jour du monde, désigner les yeux tels des miroirs étincelants, c’est pointer en direction d’infinies images spéculaires qui, dans la pureté de leur première apparition, ne reflètent que cette harmonie des choses en leur innocence. Dire les yeux qui regardent les yeux c’est dire l’amour en regard de l’amour (en regard est à comprendre ici comme une nécessité autoréférentielle dont l’amour use et se dote afin que, situé au foyer de ce qui est essentiel, il mérite de recevoir le don d’une éternité), dire les yeux en leur pureté donc, c’est s’appliquer à voir avec générosité, envisager toute rencontre sous la juridiction d’une oblativité, tout échange comme pouvoir fécondant des affinités, cet indissoluble lien qui se tisse entre les Existants et les remet dans l’orbe d’une royauté humaine. Oui, dès l’instant où les yeux ne sont encore nullement atteints d’une taie qui recouvre leur pouvoir de conscience, leur devoir de lucidité, leur attente de sens, alors ils ne visent ni ce qui effraie et angoisse, ce qui divise et sépare, ce qui blesse et aliène. C’est lorsque le regard s’égare qu’il ouvre la voie aux apories, aux tristesses, aux avenues de la haine, aux dagues des revanches. Et, ici, nulle complaisance ou naïveté. Seulement le constat que l’amitié, l’affection, une juste sensibilité sont les perspectives d’une compréhension ouverte de soi d’abord, de l’autre ensuite qui est logé au centre de notre vision.

 

   Regarder l’image en sa parole.

 

   Sans pour autant lui attribuer valeur allégorique, comment conférer à cette image la juste place qui lui revient dans le contexte d’énonciation qui nous occupe ? C’est d’abord le regard qui doit être visé. Celui de Discrète ou bien d’Absente, tous prédicats équivalents pour elle qui se présente à la façon d’une fuite, d’un évitement, peut-être de la perte de quelque chose qui rassurait, unifiait et, maintenant diverge de soi, met dans l’inconfort existentiel, place tout au bord de l’abîme. L’essai de nomination, aussi bien, eût pu s’enquérir de Juliette en guise de référence. Qui est-elle, en effet, cette Juliette éplorée qui se tient dans l’encadrement de sa fenêtre telle l’héroïne de Shakespeare sur son balcon avec l’espoir fou que Roméo apparaisse afin que cet amour de jeunesse puisse trouver son naturel accomplissement ? On sait que le drame de la pièce pose le fil rouge des amants maudits, mortel archétype qui se situe à l’exacte jointure du désir et de son contraire, cette finitude qui rôde en filigrane de toute relation amoureuse. Désirer est seulement repousser la Mort, lui damer le pion l’espace d’une étreinte. Pour cette raison ce sentiment passionnel se double toujours de son revers meurtrier. Ceci est une réalité indépassable.

 

   Le regard est oblique.

 

   Mais il faut revenir au regard puisque nous sommes partis de lui. Le regard est oblique, perdu dans un illisible déchiffrage, comme exilé du personnage qui est censé l’abriter, le porter au devant de soi. Le regard est sorti de sa mission qui est celle d’archiver les images du monde. Les questionner, trouver en elles, ces multiples visions, sa propre justification qui n’est jamais que celle de l’autre qui, parfois nous aliène, souvent nous renie, toujours nous réalise tel ceux que nous sommes, des êtres en attente, en demande. Muette supplication dont l’amour est la pierre de touche, le sentiment ce qui le féconde, la prière ce qui le place sur la dalle levée du sacré. Comme un absolu à atteindre qui procède, à mesure de nos pas en sa direction, à son tragique effacement. Car tout fuit que nous pensions tenir. Car tout s’immole à son propre feu. Aussi bien la passion dont la consomption laisse les yeux vides et le cœur déserté. Visage blême comme celui d’un Pierrot sans sa Colombine. Figure lunaire lorsque le soleil est de l’autre côté de la Terre et que ne demeure que son souvenir maintenant effacé, privé de son rayonnement.

 

   Corps meurtri. Si précieux le regard.

 

   Epaules basses d’un destin lourd à porter ? Haut de la poitrine ceint d’une large bande blanche : renoncement à être, ligature du sens, contention qui retient le souffle, bride le cœur, ses battements, son rythme de vie ? Bras croisés en signe de protection, d’abandon, de lassitude ? Mais quel est donc le danger qui menace si ce n’est le reflux de cet insaisissable amour dont le Sujet semble délesté, perte prochaine dans des dérives hauturières dont le but n’apparaît jamais hormis celui d’un néant proche. Ne restera plus que le recours au songe, à son illusoire étreinte, l’addiction aux fantasmes de l’imaginaire, ces irreprésentables qui dépossèdent de tout jusqu’au territoire de sa propre personne. Qu’indique le vide de la fenêtre contiguë, sa figuration partielle, sinon le territoire d’une incommunicabilité ? Et cette échelle qui plonge dans le vide, qui se précipite rapidement vers l’abîme, nul ne la situerait comme celle dont les pas de Roméo feraient trembler ses barreaux sous la hâte à rejoindre son Amante. Image du soliloque interne que rien ne saurait distraire de son souffle froid, de son vide infini, de son silence où pourrait se lever le vent de la solitude, briller la flamme de la folie. Aucun regard qui tendrait sa braise vers cette ellipse d’être, cette presque disparition à soi. Comme un ascète livré au désert qui l’appelle mais le rejette comme celui dont l’offense est de vouloir rejoindre Dieu, cet inconnaissable. Et ces teintes de gris, ces corridors anticipateurs d’une ombre définitive, que veulent-ils placer en exergue qui ne serait l’esquisse d’une infinie tristesse ? Le plus terrible qui se puisse imaginer : perte de l’amour, donc disparition d’une lumière à l’horizon d’un cheminement qui semble devoir se terminer par une impasse, un lieu où ne profèrerait plus aucune parole, où ne brillerait plus le feu de la conscience. Mais rien ne servirait d’ajouter du tragique au tragique. Nous pourrions baisser le store, claquemurer la fenêtre, ôter l’échelle qui conduit Eros là où toujours il a rêvé d’être, dans le cœur épanoui de Celle qui l’attend. Ou bien alors nous fermons les yeux, en biffons toute vision, ce qui serait une identique entreprise de conduire le réel à sa nullité. Le regard est si précieux qui nous dit le chiffre secret de l’être. Si précieux le regard !

 

 

 

 

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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 10:14
Exilée de soi.

Amnésie du temps.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   L’aire libre du temps.

 

   D’abord il n’y a rien qu’un flottement. Une irisation d’ailes dans l’azur infini. Tout est libre de soi. Le temps est cette ronde, cette circularité qui semble n’avoir jamais de repos. Tout s’enchaîne dans l’harmonie. Tout s’emboîte avec naturel. Les rouages entraînent les rouages dans la plus belle logique qui soit. Mouvement subtil d’horlogerie. Les roues oscillent en cadence. Les ressorts se plient en rythme. Les cliquets répondent aux cliquets. Les pignons aux pignons. Les balanciers se balancent à l’infini comme si, jamais, leur mouvement ne devait trouver sa fin. Tout coule de l’amont vers l’aval. Tout s’immisce dans le cycle joyeux de l’eau. Il y a des nuages. Il y a la pluie. Les ruissellements sur la terre gorgée d’humidité, les trilles de gouttes qui cascadent vers les fleuves, les fleuves qu’attire la masse anonyme, fascinante de la mer. Il y a la mer, les océans gonflés comme une immense goutte de verre, leur dôme resplendissant sous l’appui du ciel. Il y a le soleil, la clameur blanche, le rideau de vapeur, le fin brouillard ascensionnel. Il y a la nacelle des nuages, le peuple assemblé des perles liquides. Il y a la pluie. Comme l’éternel recommencement du même en sa joie plénière. Il y a les hommes, les femmes, leur ferveur tissée au-dessus de leur tête. Elle s’appelle désir. Elle s’appelle liberté, ouverture de soi dans la clairière du monde. Il y a la pluie encore, le nuage arc-en-ciel, les couleurs qui se fondent dans les couleurs, la fuite infinie de l’eau vers le domaine où vivent les hommes, visages tendus vers le ressourcement, la soif étanchée, la plénitude du corps lorsqu’il communie avec le vent, parle avec la terre, s’immole dans le feu comme la vive pliure de son esprit.

 

   La décision de la Moïra.

 

   Au-dessus des fontanelles où vibre la nécessité d’exister il y a l’invisible, le mystère tressé des hiéroglyphes, l’illisible palimpseste où se percutent tous les signes de l’inconcevable. On dilate ses yeux, on pousse la porcelaine de ses sclérotiques tout contre le vent du doute, on fore le puits de ses pupilles, on aiguise le chiasma de ses yeux afin que quelque chose d’un secret veuille bien s’y révéler qui dirait le chiffre de notre marche de guingois sur les chemins de limon. On sort de soi, on laisse faseyer la voile de son propre corps. On espère une brise signifiante dont le dépliement indiquera la marche à suivre sous l’empire des étoiles. On attend. On livre sa besace de peau à ce qui s’y inscrira en tant que possible à venir, que projet à faire surgir de l’incommensurable attente qui, à chaque seconde, à chaque battement du cœur, tisse la faille immensément ouverte de l’espoir, de la foi en l’être, de l’inatteignable cime que toujours l’on postule à bas bruit, la dissimulant comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse.

   « Maladie », voilà le mot lâché qui dit le risque majeur de vivre, la présence des fourches caudines, les chausse-trappes dans lesquelles se dissimule l’inaltérable faille où s’engouffre le disparaître, où souffle l’haleine délétère de la finitude. La Moïra, d’abord on ne la sent nullement. Elle est comme notre ombre, le double de notre silhouette, une écaille qui recouvrirait notre épiderme, un vernis illisible affectant notre condition mortelle, jouant avec elle comme en écho. On va au hasard des rues, on chante, on aime, ici et là, rapidement, pour oublier la lourdeur de nos pas frappés de contingence. On va dans les musées, on s’abreuve d’art. On va au cinéma, on emplit l’outre de ses yeux d’images, de leur carrousel, de leur étrange fascination dont le but est, on le sait, de nous soustraire au bruit tragique du monde.

   Nous parlions d’ombre à l’instant. Nous parlions de nuit. Nous parlions des Filles d’Erèbe et de Nuit. Nommant ceci qui demeure dans l’obscur, nous faisions venir à la présence Clotho, la fileuse du destin, Lachésis qui le mesure grâce à sa baguette, Atropos enfin qui le tranche, accomplissant l’irréversibilité des choses en leur clôture. Tant que notre dérive songeuse est assurée, manger à sa faim, aimer suffisamment, dessiner des oiseaux, vaquer à ses manies diverses, s’affilier au régime de ses obsessions, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous tissons notre toile telle l’araignée et le fil de cristal à notre suite est le témoin de ce parcours sans faille.

 

   Songe arrêté en plein vol.

 

   Cependant nous savons la possible rupture, l’hiatus, l’interruption, la fragmentation, la perte. Soudain voici qu’Atropos dans son aveuglement royal a tranché le fil qui nous relie au réel. Ce brusque suspens se nomme indifféremment, maladie, accident, séparation, deuil, remise du projet dans son carton primitif, songe arrêté en son plein vol. Moïra dont l’homologie pourra se lire sous les traits de cette pure abstraction clouant sur place, cette épée de Damoclès, cette lame divisant l’existence selon ses deux versants, l’adret lumineux, l’ubac empli des remugles de la noirceur. Epée qui suspend identiquement le voyage de Jacques le fataliste dans le roman éponyme de Diderot : « Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». « Le grand rouleau où tout est écrit ». C’est ainsi « le grand rouleau » a ses roses, ses épines. Ses épées de Damoclès, ses lames de ciseaux qui entaillent le réel, lui donnent ses angles vifs, ses plis, ses retournements, ses lignes de fuite. Surgissement de la surprise dans la toile unie de l’exister. On croyait jusqu’alors que tout allait de soi, que marcher n’était que cette infinie durée inaltérable, cette feuille de soie déroulant sa parure sans que la moindre déchirure ne vînt s’y inscrire, la plus infime incision par où se dirait l’imperfection des choses, le talon d’Achille de l’homme, la corde tendue du funambule, vibrante, prise d’oscillations sur laquelle on avançait avec les bras en croix et les yeux emplis d’hébétude. Temps lisse pareil à une aube qui se dirait dans l’humilité, l’évidence, le prolongement de la nuit sans coupure, sans heurts, comme un sourire d’enfant accueille le visage de sa mère et le retient en lui tel l’inestimable don qu’il est.

 

   Instants goutte d’eau.

 

   Mais voilà, tout espoir avait une fin, toute certitude son épilogue. Loin d’être ce poème dépourvu de césure, cette parole d’une seule traite proférée, il y avait des blancs, des silences, des hésitations, des retours en arrière, des émissions aphasiques, des hoquets et des pliures de la voix. Le réel que l’heure traversait n’était nullement homogène, ourdi d’une toile dont nul raccord aurait pu trahir la fragilité. Le réel était semblable à ces plateaux calcaires qui paraissaient une simple tabula rasa sans nul obstacle alors que les creux des dolines y imprimaient leur invisibles et dangereuses dépressions. Le temps qu’on percevait permanent, continu, voici qu’il se décomposait à l’infini, avec ses clignotements, ses instants goutte d’eau, gemmes de résine, ses moments bogue occluse dont on ne percevait même plus la progression vers un hypothétique futur. Le temps haché par le Destin, le temps de cire dans lequel s’imprimaient les heurs et les malheurs du monde.

 

   Les attendus de l’image.

 

   Visage. Le fond pareil à la lame lisse de l’exister tant que la faille ne s’est nullement ouverte, que tout coule de source avec son ébruitement d’eau originelle, cette pureté, cette innocence, cette disposition à la candeur, à l’accueil du monde en sa générosité, sa naturelle prodigalité. Visage mais mutilé, privé de la falaise du front par où se laisse voir, métaphoriquement, la lumière de la pensée, le brillant de l’intellection. Un œil est biffé qui détruit la vision stéréophonique, cette indispensable vue double dont le sens le plus affirmé est de figurer une vertu dialectique : apercevoir la beauté et la laideur, viser le bien et le mal, la vérité et la fausseté. Le seul œil apparent est clos comme si la vue s’était retournée sur son antre de chair, représentation opaque du monde, abandon de la certitude dont le regard est le révélateur à la seule puissance de la conscience qui projette son rayon et éclaire tout ce qui vient à son encontre. Lèvres scellées sur un indicible, un non-proférable, extinction de la fable humaine. Le bas du corps s’est absenté semblant avoir renoncé à toute attache terrestre.

 

   Extases du temps.

 

   Mais, ici, il s’agit de prendre à la lettre le titre que l’Artiste a choisi comme prédicat de son œuvre : « Amnésie du temps ». Cette perte, cet oubli de soi, du temps, du monde. Mais considérons le temps en son essence. Le temps est écoulement continu, suite d’instants que la vie synthétise en s’inscrivant en lui. Inévitablement l’existence est durée. Ne le serait-elle et elle revêtirait la forme d’une aporie, ce qu’est la finitude en son accomplissement. L’amnésie se définit rigoureusement par la « perte partielle ou totale de la mémoire ». C’est donc la mémoire qui est en jeu, cette faculté à nulle autre pareille qui nous relie à notre passé, l’utilise en tant que tremplin afin que, doté de cet élan, ce temps de jadis puisse remonter en direction du présent, le féconder, en faire la condition de possibilité de notre futur, donc assurer l’espace de notre propre liberté. En effet, nous ne sommes libres qu’à nous situer à même les trois extases de la temporalité au travers desquelles notre être reçoit sa totalisation. Coupé du passé, il s’absente de son origine. Privé du présent il se déréalise tout comme l’est l’univers psychotique dans son sidérant enfermement. Exilé du futur il se prive d’une finalité qui est l’acte terminal par lequel il se révèle à soi comme celui qu’il aura été dont le point final le remet à son ultime parole, dernier mot sur la scène de la représentation.

 

   Le Temps perdu.

 

   Alors comment ne pas associer mémoire et réminiscence ? Comment ne pas convoquer la haute stature psycho-philo-littéraire de Proust dont La Recherche du temps perdu est une longue dissertation sur la venue de l’être au monde ? Sur sa signification, dont l’art, l’esthétique, l’écriture sont les figures de proue avec lesquelles il dialogue pour faire présence et se dévoiler en sa nature profonde, fragment temporel que le passé révèle, que le présent transcende, que le futur mène à son terme comme l’interrogation qu’il est en son fond puisque ni l’instant, ni la durée ne l’auront sauvé de son naufrage, tête au-dessus de l’eau seulement, mais dans les plus belles pages qu’il nous ait été donné de lire. L’art est ceci qui nous élève à notre hauteur d’homme et nous y laisse le temps d’une sublimation avant que la terrible déréliction ne nous reprenne dans les mailles étroites et aliénantes de son filet.

 

   Scansion de l’être.

 

   Mais revenons à cette coupure de l’être, à l’évanouissement de ses souvenirs dont cette image le dote comme de son irréversible destin. Mutilation symbolique, terrible déchirure qui affecte Amnésie du temps dans son essence même. Comment continuer à être, alors même qu’on a abandonné une partie de soi, peut-être la plus précieuse aux buissons de l’in-souvenance ? Le tiret (-) situé au centre de ce néologisme en accentue l’irréductible séparation, en creuse l’impossible retour vers cette souvenance qui est comme notre chair vive, le tissu de nos impressions, la lymphe de nos sensations. Oublier le souvenir et c’est tout un pan de soi qui s’écroule, une fiction qui meurt, un roman qui disparaît à même l’épuisement de ses mots. Oui, car les mots ont besoin d’une assise pour tenir, assurer leur verticalité, signifier ce pour quoi ils sont nés au monde. Imaginez le cadre d’une ardoise magique, ces ardoises d’autrefois (le passé), qu’on ne connaît plus aujourd’hui (le présent) sur le fond duquel les lettres s’effacent et ne font plus leur beau ballet. Alors plus rien ne tient, tout s’écroule au fur et à mesure, l’horizon (le futur) se bouche puisqu’il est dépourvu de ses fondations. Cette métaphore babélienne (écriture-parole) est comme la mise en musique de la thématisation proustienne. Le temps ne tient qu’à reposer sur ses assises originelles. Les renier, les oublier c’est se faire son propre fossoyeur, c’est renoncer à l’essence de l’homme qui n’est que passage d’un point à un autre de l’espace à la mesure de ces secondes qui sont la scansion de l’être, sa vérité, son apparaître en son esquisse charnelle.

 

   Réminiscences, esthétique, éthique.

 

   Avant d’aborder la riche sémantique des réminiscences, gardons-nous bien, dans un identique souci de forer plus avant leur signification interne, de mettre entre parenthèses l’oublieuse mémoire de Jules Supervielle dont le vers suivant dit combien cette dernière, la mémoire, peut tourmenter le poète dont la Muse menace de s’éclipser dans le mouvement même de cet oubli : « Avec tant d'oubli comment faire une rose… ». Faire une rose : créer une œuvre. Impossible restitution du geste mémoriel qui féconde toute création puisque les pétales se sont évanouis dans les plis d’un temps devenu inconsistant, illisible, perdu à jamais. Mais regardons de plus près la belle constellation mise en lumière par l’auteur des Plaisirs et les Jours afin d’y faire émerger l’irremplaçable joie de tout souvenir fidèle. Les réminiscences proustiennes constituent non seulement une esthétique mais elles tracent en sourdine la trame d’une éthique. A savoir d’une conscience de soi à l’œuvre afin de faire émerger de ses souvenirs la flamme d’une vérité. Proust auteur reconnu, adulé, figure de proue du roman moderne n’est rien sans la référence au petit Marcel dans les arcanes du Combray d’autrefois, ou bien du jeune adulte traversant la cour de l’hôtel de Guermantes. Proust en tant que personne est ses souvenirs. En tant qu’auteur, ses réminiscences. La petite madeleine dégustée au cours d’une « morne journée » le restitue soudain à lui, dans ce « dimanche matin à Combray » auprès de « tante Léonie » qui n’est plus qu’une brume dans le lointain. Puis, en une autre évocation, c’est son pied qui bute sur un pavé, faux-pas qui le reconduit aussitôt, sentiment plus réel que le réel lui-même, « sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc » dans la Cité des Doges. Puis le narrateur raconte l’épisode de la serviette avec laquelle il s’essuie la bouche devant la bibliothèque de l’hôtel de Guermantes :

« Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elle, dont quelque sentiment de fatigue et de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y avait d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse ».

 

   « Evidence de la félicité ».

 

   Dans l’expérience de la re-souvenance telle que la vit le héros proustien, non seulement le moi trouve à se spatialiser, à plonger ses racines dans un sol ancien qui le constitua, à Combray-Venise-Balbec, mais le moi se dilate et parvient à une sublimité qui l’arrache à la fuite de l’instant présent. Le riche lexique laudatif chargé de nous restituer l’émotion esthético-sensorielle du moment fondateur, de la rencontre pleinement unitive, se traduit dans une richesse inouïe, modes à la limite de l’inconnaissable du temps à l’état pur », diamants brillant de tous leurs feux dans l’automne existentiel dont le narrateur vit la perte crépusculaire. ( plaisir délicieux » ; puissante joie » ; évidence de la félicité » ; pourquoi ce souvenir rendait si heureux » ; dans une sorte d’étourdissement » ; impression si forte »), donc tout un clavier de sensations vertigineuses situées au bord d’une extase. Transcender la réalité humaine pour en faire une œuvre d’art est ceci qui doit ôter de l’horizon de l’être toute tentative d’en obscurcir la possibilité d’illumination, la puissance de radiance. Les lames de ciseaux, l’épée de Damoclès, les décisions de la Moïra il faut non seulement les contourner mais en effacer la force de parution, tant que ceci, bien évidemment, demeure dans l’orbe du possible. L’art, l’amour, la pratique de la philosophie, la joie de la rencontre de l’ami, de l’aimée, la méditation, la contemplation, la vie au contact de la nature, l’observation des étoiles piquées au firmament, le rire des enfants, la marche attachée à quelque rêverie, le songe éveillé, l’écoute de la source sous l’arche bienveillante des aulnes, autant de motifs de satisfaction, parfois de bonheur directement palpable qui nous tirent de nos habituelles mélancolies et nous portent dans cette plénitude de l’exister que, souvent, nous cherchons dans un ailleurs alors que nous en sommes les détenteurs les plus visibles. Un regard souvenant en est sans doute la condition d’émergence. Aussi nous appliquerons-nous à regarder. A regarder en vérité.

   « Exilée de soi » veut dire être coupée de son sol originaire que la mémoire a occulté. Alors le flottement est infini, longue dérive sur des eaux agitées que des rives absentes rendent insondables. Toute perte est ceci qui prive de repères. Mémoire comme lieu d’accès à soi par le regroupement des diverses temporalités toujours saisies d’éparpillement. Vision diasporique du monde qui fragmente le corps, dissout l’esprit. Or nous voulons le corps, nous voulons l’esprit, nous voulons la liberté ! Nous sommes mémoires.

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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 09:01
Epiphanie spéculaire

Six Février.

Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

   Soi face à soi.

 

   Ce qu’il faut envisager c’est ceci. L’atelier est plongé dans une sorte de clair-obscur, condition indispensable d’apparition de l’œuvre d’art. La forme ne sort jamais que de l’ombre dont elle est tissée, que l’Artiste porte à la lumière. A l’origine il n’y a rien que cette page anonyme d’une éphéméride qui attend d’être maculée de quelque contingence, un rendez-vous, des fusains à acheter, un médium à appliquer sur une œuvre terminée. Seulement de minuscules événements dont jamais la fluence ne s’interrompt pour la seule raison que c’est leur destin de croître dans l’urgence et de se disséminer dans les hasards du jour. Simples irrésolutions que le temps efface comme la feuille envolée par le vent, qui ne paraît plus à l’horizon de l’homme. Donc rien à l’origine. Une page en attente de trouver son utilité, de figurer en tant qu’outil à la disposition de son possesseur. Mais regardons maintenant le dessin en train d’advenir à lui-même, d’abord. Car c’est de lui et uniquement de lui dont il est question comme s’il procédait, d’une manière autarcique, à sa propre exécution. Le graphite fait ses hachures, produit ses ombres, laisse ses réserves, module ses courbes de niveau, trace les frontières de sa topologie, ouvre l’espace de sa géométrie. Cela même qui n’était que support pour une simple ustensilité (recevoir une liste, mettre quelques mots en mémoire, dire l’anniversaire de l’ami…), voici que sa fonction se précise, que sa nature change, que s’ouvre le lieu de sa présence. Ce ne sont que confluences de lignes, circuits de moraines, éminences, creux et dépressions, dolines et plaines, éperons et falaises. Disant ceci qui est la toponymie habituelle du paysage nous n’avons fait que métaphoriser la figure humaine dont l’émergence est toujours surprenante. Quelques traces de crayon, la douceur d’une estompe, le subtil effacement d’un doigt, le jeu médiateur du gris au centre des décisions du noir, des retraits du blanc, ce silence. Alors, soudain l’on perçoit mieux l’usage de la page de l’éphéméride, son inscription singulière à même le projet de l’œuvre. Car rien ne saurait être gratuit, sauf les clignotements de l’illusion, les pas de deux de la falsification. Or, ici, point d’intervalle où pourrait se loger une telle ambiguïté. Le dessin est serré, façonné autour de cela qu’il a à montrer, le lieu d’une vérité. Cette vérité est double. Premièrement livrer la temporalité (l’éphéméride) comme mesure ultime de la ressource anthropologique. Deuxièmement faire sens à partir de l’épiphanie de Celui qui crée, centralité de tout discours à la recherche d’une compréhension de ce qui est. Car comment ne pas interpréter que l’art de l’autoportrait est bien évidemment, en première instance, art de soi, surgissement de l’ego à même son bourgeonnement ? C’est proférer une tautologie que d’affirmer ceci. Mais il faut aller plus avant et se mettre en quête d’une sémantique plus approfondie.

 

   « Assomption jubilatoire ».

 

   Ce curieux syntagme, « assomption jubilatoire » vient en ligne directe des subtiles intuitions de Jacques Lacan, ce magicien de la psyché. Ce qu’il veut dire, ceci : le tout jeune enfant, aux alentours de sa deuxième année, découvre soudain son propre reflet dans le miroir. Incroyable puissance de l’image spéculaire qui, d’un coup, d’un seul, le place au centre de lui-même, mais aussi en orbite autour de ce corps jusqu’ici fragmenté qui trouve à se synthétiser, à tenir langage, à émettre le sens qui jusqu’alors était forclos pour la simple raison d’une expérience qui n’était pas encore parvenue à sa promesse d’accomplissement. Mirage, instant de pur émerveillement dont le psychanalyste parlait en ces termes aussi éclairants que lyriques : « gaspillage jubilatoire d’énergie qui signale le triomphe, car le sujet y reconnaît soudain sa propre unité ». Mais alors qu’en est-il de l’Artiste face à ce qui fait phénomène, qui est sa propre image réverbérée sur le papier ? Mais tout simplement un écho très ancien de prise de possession de son moi, identification princeps au terme de laquelle il se révèle tel celui qu’il est, un sujet autonome pouvant rayonner dans le monde à la force de cette incroyable révélation.

 

   Du signe de soi, à celui de l’Autre, à celui du monde.

 

   Un signe s’est élevé de la nullité première. Une signification inaugurale a eu lieu. Une présence s’est montrée qui ouvre le chemin de tous les possibles. Signe qui engendre tous les autres signes disponibles. Signe de soi, analogiquement, signes des autres Existants, signes de l’univers en ses multiples constellations. La première parution sur la surface réfléchissante du miroir, le premier dessin en son esquisse : homologies, confluences, identiques perceptions qui entrainent la roue infinie des significations. Nécessité d’avoir perçu son propre signe avant que de prendre possession des autres qui ne sont jamais que des harmoniques du ton fondamental. Je suis visible, donc tu m’apparais, donc tout converge au centre, au foyer de l’imaginaire, dans l’énergie de l’âme intellective. En effet, comment postuler l’altérité si l’on n’a pas encore différé de son moi ? Il faut me décaler, prendre du recul, m’envisager moi-même comme cet étranger qui vient à l’encontre afin que, me reconnaissant, je puisse en lui, cet étranger, affirmer ma propre réalité, poursuivre mon chemin lesté de cette certitude qui me fait être celui que je suis avec l’assurance tranquille de qui s’est rencontré en son essence. Dessinant, traçant sur le papier ces innombrables « lignes flexueuses », le Créateur réactualise le procès de sa conscience d’être au monde. Posant, face à soi, ce qu’il ressent comme sa plus possible esquisse, il procède à sa propre désaliénation, celle du regard des Autres, regard néantisant selon la belle théorie sartrienne. Car l’Autre me possède plus que, peut-être, je ne saurais le faire moi-même. Mon visage en sa singularité, son exception ne m’appartient nullement. J’en fais le don à l’aimée, à l’ami, à l’inconnu de passage. Eux, les Voyeurs, me possèdent en totalité. Eux voient la réalité de mon visage alors que je n’en perçois que les tremblantes irisations dans la transparence du miroir. Je sors du miroir et je n’existe plus qu’à l’aune de mon imaginaire, de mon « oublieuse mémoire ». Pour cette raison c’est comme un feu logé au plein du corps : il faut, coûte que coûte, procéder sans cesse à cette re-naissance, sommer cette re-présentation de paraître sans laquelle nous ne sommes plus que des feuilles dépossédées de leurs limbe, d’étiques nervures flottant au gré de la déréliction.

 

   Soi face au monde.

 

   C’est dans un jeu de réciprocité, dans le miroitement des regards croisés que s’actualise le monde qui me voit comme je le vois. Immense spécularité dont chacun se dote afin d’être visible, de rendre visible. Mystère de la vue se sachant regardée qui regarde à son tour. Vertige de l’être qui n’arrive à soi, précisément, que par cette faculté qui le porte au jour et le constitue en tant que cet ineffable territoire ouvrant la dimension de la rencontre, du partage, de l’échange qui fonde la communauté des hommes. L’art est le lieu de cette confluence des regards. Un regard édifie l’œuvre, lui imprime son rayonnement, un autre regard en prend acte, l’interprète, l’aménage, le fait sien tel l’objet nouveau qu’il est. Une exception. Ainsi naît toute culture de cet affrontement singulier. Un homme parle, un autre écoute. Une symphonie s’y montre comme le lien indéfectible qu’elle est. Vases communicants, épanchement d’une conscience dans une autre, rougeoiement des désirs qui ne s’enchaînent qu’à se rendre libres, immensément libres. Sublime fonction d’une esthétique dès l’instant où elle se révèle ce jeu infiniment gratuit dégagé de toute contingence, abstrait de toute considération qui se situerait hors du plaisir de voir, d’éprouver des sensations, d’augmenter le sensible à la hauteur d’une joie purement intellective.

 

   Epiphanie.

 

   Dessin. Ovale du visage, fragment. Genre d’ellipse enserrant en son sein l’essentiel de ce qu’il y a à voir. Corps déterritorialisé, ramené à cette simple parcelle qui pose l’Existant comme celui qui appelle, cherche sa complétude. Toujours un manque, un vide, une absence. L’angoisse s’y blottit comme l’émergence même de toute condition humaine. Un front - Des yeux - Un nez - Une bouche, autant d’éléments lexicaux se dirigeant vers une rhétorique. Le visage n’est pas seul. Le visage appelle. Le visage rassemble. Il est le lieu de la parole, du regard, de l’écoute. Il est la figure de proue de la conscience, la pointe avancée de la connaissance, l’étrave par laquelle surgir au sein des choses. Nécessairement tout converge vers lui. Le geste de son verbe demande la réponse, ouvre l’espace dialogique, instaure l’aire de fécondation, tient lieu de site de nidification pour ce qui doit éclore, advenir, éclairer l’obscurité native, déployer l’orbe dont le jour, la lumière de l’œuvre constitueront l’armature, l’arche brillante du sens.

   Le visage, certes. Mais le corps, l’entièreté du corps ? On dessine un visage et l’on a aussitôt un continent entier qui se donne à voir avec ses isthmes, ses presqu’îles, ses archipels, le reste indivisible de l’être en son étonnante cosmologie. Oui, le corps est un cosmos qui reflète l’ordre du monde. Oui, comme si le visage était le lieu de rassemblement d’un univers qui ne ferait sens qu’à être relié à son étoile blanche, à son immense rayonnement, à sa force inouïe d’attraction. Tout visage est un aimant qui rassemble autour de lui toutes les polarités, toutes les limailles, tous les corpuscules, tous les atomes qui s’agrègent dans une étonnante unité. Capacité du multiple se déployant à partir du noyau représentatif. On dessine un œil et on a toute la vision du monde. Une main et l’on saisit tout ce qui gire autour de soi. Un pied et on foule toutes les contrées de la Terre.

 

   S’ancrer sur les rives du réel.

 

   Traçant sa physionomie, l’Artiste crée cette vision « hallucinée » par laquelle il arrive au monde. « Hallucination » qui n’est apparente qu’à surgir à la manière d’un mirage. S’il n’y avait que cela, cette perte dans la mouvance, alors le risque serait grand de la folie. Mais ici, l’imaginaire qui flottait à sa propre recherche s’ancre sur les rives du réel. Tout se précise. Le visage qui était flottant trouve son assiette, se pose, se montre comme un objet du quotidien dont la préhension est toujours possible. Peut-être même cette face tracée au graphite est-elle plus tangible que ce qui se manifeste sous la figure de la pierre, de l’écorce ou bien du monticule de terre ? Combien ce front est modelé qui dit la concentration de l’homme. Combien ces yeux nous fixent, nous les Spectres avec l’intensité de la braise. Combien ce nez s’affirme comme celui qui hume les subtiles fragrances. Combien les rides de chaque côté de la bouche creusent leurs sillons plus évidents que ceux qui courent dans la glaise. Combien ces lèvres sont serrées sur une parole qui, bientôt, fera son incomparable ébruitement humain. Oui, la force du dessin est de nous faire douter de nous jusqu’à nous rendre inapparents, à nous ramener à l’état de miroir comme si nous ne faisions que donner le change, être le motif au gré duquel l’autre se façonne en son incomparable présence. Peut-être ne sommes-nous qu’une image, un fac-similé que le monde nous tend, que le réel feint d’habiter. Peut-être !

 

 

 

 

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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 08:35
Homo Autistus.

 

Autoportrait.

Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

« J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil;

et voici, tout est vanité et poursuite du vent ».

 

Ecclésiaste 1.

 

 

 

 

   Enigme.

 

   D’emblée nous ne reconnaissons rien. Nous n’y sommes pas. Nous vivons dans l’égarement. Avons perdu notre orient. Il en est ainsi de certaines images, elles participent à notre sentiment d’une détresse proche, elles nous distraient de notre propre carlingue de peau, elles nous emmènent sur d’étranges rivages dont nous ne reconnaissons même plus les contours. Pourtant, au fond de nous, cela parle le langage de l’humain. Cela dit la possibilité d’une rencontre, de l’ouverture, d’un dialogue, d’un cheminement de concert sur les allées mondaines. Mais plus nous nous postons à l’angle de cette représentation, plus nous sentons combien elle nous est étrangère, combien elle entame notre certitude de la parution de quelque chose qui soit fondé en raison, dont nous pourrions disserter en toute logique. Non, c’est « l’inquiétante étrangeté » qui surgit, comme chez Freud ne reconnaissant pas son propre reflet dans la vitre du train et alors s’engage soudain une manière de perdition, sinon de folie spéculaire. Ne plus se retrouver, soi, est un tel abîme, l’annonce d’une finitude. Car il faut vivre avec soi, en soi, mais aussi avec l’autre, en l’autre. Faute de ces nécessaires convergences, le message se brouille, devient illisible et le langage ne franchit plus l’enceinte du corps, faisant ses intenses rumeurs autistiques qui entaillent les chairs, fragmentent la géographie des tissus. Toujours un écho doit résonner comme notre propre silhouette recevant du monde son intime et inaltérable légitimité.

 

   En ces temps d’égarement.

 

   Regarder - Les yeux sont ces boulets de charbon, ces volcans éteints, ces trous abrités derrière des vitres opaques. Ils ne cillent ni ne s’ouvrent pour guider la marche, apercevoir l’autre, recevoir l’empreinte du monde. Non. Ils sont scellés sur leur propre hérésie, sclérotiques éteintes, pupilles enfoncées dans leur confondante illisibilité. Les Porteurs des yeux ne voient personne, ne regardent personne. Ils sont entièrement retournés. Enclos dans l’imprenable citadelle. Fascinés par cet univers intérieur, le seul dont ils consentent à prendre acte, à viser avec indulgence, à porter au devant d’eux comme la seule possibilité. Ne voient ni la ligne d’arbres à l’horizon, ni la caravane des nuages, ni les silhouettes d’hommes arc-boutés sur leur destin, ni les sentiments qui rougeoient comme des braises. Ne voient que leur armature de chair, les battements de leur sang, les fluides de leurs corps qui font leurs lacs sombres où se reflète leur souci d’être. Ou plutôt de paraître. Ou plutôt de croire qu’ils existent, qu’ils sont vivants, qu’ils ont une âme. Ils végètent dans les ruines de leurs anatomies étroites. Ils ne perçoivent pas les formes siamoises qui demandent, implorent parfois. La solitude est si grande sur les contrées de la Terre ! Nulle offrande. Venant des Yeux, nulle oblativité qui poserait l’altérité en tant que chiffre le plus réel à prendre en compte. Cécité. Cécité. Cécité. Trois fois réitérée comme pour dire l’impasse, la brutale aporie de l’homme au regard absent, au regard cloué à sa propre mesure. Seulement celle-là la dimension anthropologique : un puits sans fond avec, au milieu, l’œil du MOI buvant à même l’eau de sa propre source. MOI - MOI - MOI. Comme une sourde antienne qui attacherait ses liens tout autour de l’esprit. Aliénation. Geôle. Abîme.

 

   Ecouter - Les oreilles sont des avens emplis d’une cire compacte, culot de pierre isolant la cheminée volcanique du bruit de ses propres déflagrations. Boyau soudé qui n’écoute plus que le rythme de ses intimes pulsations. Parfois des battements sourds, syncopés, qui gonflent la nasse de peau, menacent de la faire surgir à l’extérieur, de la faire se retourner et se montrer au plein du monde. Mais non, ce n’était qu’une illusion. Les Porteurs d’oreilles ne veulent rien savoir des chants d’amour, des comptines d’enfants, du bruit de ressac de la mer, de la voix des oiseaux, de la parole apaisante, médiatrice des confluences humaines. Mais les Oreilles entendent-elles au moins un murmure qui leur serait propre, une romance dont elles constitueraient l’origine ? Acte de création en son inimitable félicité. Non les Oreilles ne résonnent qu’à l’aune d’une gigue violente, sans refrain, sans mélodie. Percussion pour la percussion. Rythme dément qui tétanise les corps, tend les sexes, hurle son désir animal, fait exploser sa fougue taurine. La surdité est grande, les pavillons engoncés dans d’étranges coques de plastique. Etranges étrangetés qui ne perçoivent même plus le signe patent de l’aliénation. Tempo récurrent, obsessionnel, qui taraude ce qui reste de l’esprit et le livre aux affres d’une permanente incomplétude. Jamais les Oreilles ne peuvent être seules, face à elles-mêmes. Elles réclament, elles sont en manque de cet opium sonore qui envahit les tympans, déchaîne les osselets, martyrise enclume et marteau à la manière d’une diabolique sarabande. Ôtez le fleuve de vibrations et il ne reste qu’un désarroi, qu’une conque vide de significations.

 

   Sentir - Goûter - Toucher - Les autres sens sont atteints de la même furie de possession immédiate, limitée à l’étroitesse de sa principauté. Nulle odeur faisant son effusion, si ce ne sont les fragrances de son épiderme, cette irremplaçable vitrine, les remugles musqués de son corps, mais aussi les fumées des « noires idoles » faisant leurs étroites circonvolutions autour des têtes saisies de vertige. Nul goût qui n’aurait été édicté par sa propre décision, définissant la gamme des saveurs, les harmoniques selon lesquels apprécier une ambroisie, les tonalités au gré desquelles consommer un plat défini par soi et nulle autre instance. Soi au creux de soi, sans la moindre différence, sans le plus petit intervalle, l’infime fausse note capable de tout compromettre. Nul toucher qui ne s’inspire de son intime rapport à sa citadelle, qui ne fasse signe en direction de cette inimitable topographie qui place les limites, édifie les frontières. Insularité de l’insularité.

   Si ces sensations de l’odorat, du goût, du toucher, étaient secondaires par rapport à la royauté de la vue et de l’écoute, elles n’en avaient pas moins subi une identique enflure de leur ego. Car il fallait reconduire ce dernier, l’ego, à l’occlusion autistique, à l’enfermement admirable qui justifiait l’existence en sa nouvelle affirmation. Alors, au centre de sa sculpture, on avait introduit rien de moins que le symbole d’une indépassable aliénation. Helix aspersa aspersa l’on était devenus. On avait replié les haubans de ses bras. On avait réduit la voilure de ses mains. On s’était enchevêtrés en soi, tels les acrobates ou les yogis de l’Inde en proie à leur profonde méditation. On était devenus une boule sans aspérité, une coquille de nacre enfermant le précieux trésor de sa subjectivité. Sa singularité on l’avait portée à son ultime point d’incandescence. On était infiniment soudés au sein de la monade, laquelle dépourvue de portes et de fenêtres faisait de son intériorité le lieu géométrique de l’existence. On n’était plus soumis qu’à ses propres flux et reflux. On ne naviguait plus qu’en raison des vents qui soufflaient comme dans l’outre d’Eole. Ailleurs était loin. Ailleurs ne faisait aucun signe : on avait consciencieusement occulté les pathétiques gesticulations des autres sémaphores humains.

 

   Coque de noix.

 

   La réflexion s’était amenuisée à la taille du moucheron. La pensée, soumise aux forceps de la claustration, ne s’illustrait plus qu’à se montrer sous la figure du peu, du moindre, souvent du rien dont elle était devenue l’alter ego. La conscience - cet instinct divin -, avait reflué et sa lumière n’était plus que ce mince bourgeonnement, cette escarbille se perdant dans le labyrinthe des cellules. Quant à l’esprit, nul ne l’eût reconnu, recroquevillé dans sa coque de noix, cerneaux étiques, humeurs poisseuses, scissures parcourues de vide et de non advenu. L’imaginaire n’était nullement logé à meilleure enseigne et son pavillon laissait battre au vent l’épuisement de ses pouvoirs. Le discernement était si peu assuré de lui-même qu’il fallait se mettre en quête de sa découverte, quelque part dans le repli ombilical de l’helix aspersa aspersa. C’était ainsi, la condition humaine était arrivée aux limites de ses pouvoirs, de ses puissances. N’en demeurait plus qu’une étroite flaque sous la lumière d’un corps devenu obscur à force de cécité. Assurément la fin était pour bientôt. Ainsi meurent les civilisations qui n’ont su entretenir la lumière de leurs signes. Ainsi meurent les étoiles qui migrent en direction de leur foyer comme ultime parole à adresser au cosmos.

 

   De l’autoportrait - Cette œuvre en gestation de Barbara Kroll qui biffe le visage, lacère l’épiphanie humaine, pose des croix sur les cinq sens dont nous faisons notre mode de connaître, de communiquer, d’aimer, cette figuration donc m’est apparue riche de sens. Elle pouvait constituer le tremplin à partir duquel poser une possible allégorie sur un fléau qui terrasse nos cultures et vêt nos comportements des oripeaux d’une démission face à la conscience. La vanité, le culte de soi, le polissage de l’ego se sont érigés en vertus cardinales à tel point que s’écarter d’une telle idolâtrie sent immédiatement le souffre. En vérité le monde s’est irrépressiblement précipité, en cette aube du XXI° siècle, dans l’abîme qui, un jour, terrassera ses Représentants, à savoir cette inflation du moi qui fait ses ravages aux quatre coins de l’horizon. Le monde se lézarde, craque, laisse voir un corps meurtri avec ses plaies vives, ses blessures profondes, ses excoriations. Les pauvres sont légion alors que quelques riches possèdent la presque totalité de la fortune répandue sur terre. On se moque de la nature. Partout on l’assassine. On mutile ses arbres, on endeuille le limon des taches mortifères des huiles lourdes. On cimente les sols, on élève les tours hautaines de l’orgueil humain. On souille l’eau, on la gaspille, on la méprise. On roule dans des automobiles aux mufles rageurs, aux roues larges comme des avenues, on asphyxie l’air à la seule puissance de sa volonté de domination.

   Ignorant la nature, bafouant les droits des peuples, se repliant sur son monde étroit, quelques amis, sa famille, soi, surtout soi on commet le geste terrible d’assassiner sa propre conscience, de mettre en péril la culture, on abat ces civilisations qui sont le ciment universel par lequel les choses tiennent ensemble. Et, ici, il ne s’agit nullement de tracer un futur chemin pour l’humanité. Seulement de dresser un constat et de témoigner d’une lucidité sans laquelle les apories de toutes sortes, l’absurde, le nihilisme traceront leur chemin plus sûrement que celui des comètes. Alors il sera trop tard. Bien trop tard. Certaines pertes sont irréversibles qui atteignent en son fond l’âme de l’homme.

 

   Supplique - Laissez briller sur la falaise de vos fronts la belle lumière. Lisez des poèmes. Faites l’amour. Dessinez les traces de la beauté. Riez au vent et au nuage, à l’abeille et à la fourmi. Riez à l’AUTRE sans lequel vous n’êtes, nous ne sommes que des zéros devant un chiffre. Nous sommes de si peu d’importance. Jetez vos casques où hurle la musique de la violence. Jetez vos téléphones qui, plutôt que de vous relier aux autres ne vous relient qu’à vous-mêmes car vous ne supportez plus d’être SEUL. Mais en réalité le SEUL c’est vous au bout de vos tablettes magiques, de vos écrans lumineux qui vous hallucinent et vous ôtent votre liberté. Le brin d’herbe dans la prairie, la dalle immense de la mer, la beauté du soleil au levant, ceci n’aliène pas, ceci libère et élève l’âme à la seule grâce d’une donation de soi en direction du monde. Ecoutez battre le cœur de l’univers. Remplissez vos yeux des flèches des étoiles, elles sont non seulement inoffensives mais sont les clignotements de la joie. Cessez donc de pianoter sur vos énigmatiques boîtes pour vous informer, faire comme l’ami, être à la mode, peu importe la motivation. Cessez donc d’être semblables à des pantins attachés au bout de leur fil que de malins démiurges tirent afin de vous mettre en leur pouvoir. Sachez que vous êtes une proie plutôt qu’un prédateur. Quelque part au-dessus de la terre ou bien dans des bunkers sophistiqués sont les Maîtres qui vous surveillent de leurs yeux de braise et vous tiennent à leur merci. Etre soi n’est jamais la résultante d’un repliement mais d’une ouverture. Abattez vos murs, levez vos pont-levis, détruisez les barbacanes, obturez les couleuvrines, sortez de votre forteresse, jamais vous n’aurez été si proche de celui, celle que vous êtes en réalité.

 

   Epilogue - Chacun l’aura compris, l’esquisse de l’Artiste est en voie de construction. Quelques coups de brosse afin que le subjectile, soumis au jet des couleurs, ne demeure en silence. Maintenant est le chaos, c'est-à-dire le moi livré à la confusion, le moi replié sur sa matière primitive. Mis en demeure de paraître mais il ne le peut à la seule figure qu’il nous tend, qui est celle de la dérision, du grotesque, sans doute de l’absurde. Jamais le moi ne peut demeurer dans l’enclos de son être car alors il s’y asphyxie faute de se renouveler, de partager, de se donner en tant que ce qu’il est, à savoir une ouverture, une forme de passage, un déploiement pour plus loin que lui, en direction de cette altérité qui le féconde, de ce monde qui l’accueille comme la lumière qu’il est, qui ne doit nullement s’éteindre sauf à renoncer à sa liberté, à faire de son moi cette parole occluse si elle ne trouve point d’écho. Nous ne sommes que langage, nous devons proférer afin qu’en retour les choses s’éclairent. Jamais nous ne serons des Simon prêchant dans le désert. Jamais ! Jamais des Homo Autistus !

 

« J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil;

et voici, tout est vanité et poursuite du vent ».

 

Ecclésiaste 1.

 

 

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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 09:03
Continent blanc.

« Mouette attitude ».

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

Phénoménologie du visible.

 

   Ici nous regardons et le réel vient à nous avec son incroyable présence, sa densité, ce mur qui nous paraît infranchissable tellement sa forme est plénière, tellement la toile qui se dresse devant nous est une partie même de notre être. Nous regardons et nous sommes une parcelle de l’image, peut-être un oiseau ou bien le pieu de bois qui le soutient ou encore ce miroir de l’eau qui s’irise de mille tremblements tout comme notre âme bouge à l’unisson de ceci qu’elle découvre. Car le monde qui vient à notre encontre est indivisible. Il nous happe en lui et nous enjoint à en être l’un des fragments, tout comme notre décision de vivre suppose le monde et l’approprie à notre esquisse existentielle comme la preuve qu’il est. La sienne propre de nous apparaître, de faire phénomène et, corrélativement, de nous fournir lieu et place afin qu’il joue en écho et nous porte plus avant dans sa compréhension qui n’est qu’une réverbération de la nôtre. C’est dans ce jeu de réciprocité infini que s’actualise ce que nous sommes dont le fond est le monde lui-même dans ses multiples épiphanies. Il y a alors comme une certitude d’appartenance dont notre psyché s’abreuve afin que quelque chose comme une vérité nous délivre des apories originelles et nous dépose aux confins de ce qui fait sens : soi, l’autre, l’objet familier, le lien affinitaire avec ce qui nous parle le langage que, toujours nous attendons, faute d’adéquatement le savoir.

  Alors nous disons la lumière cendrée, cette à peine effervescence qui pose s choses en elles-mêmes à leur insu et les convie à rayonner de l’intérieur. Alors nous disons l’incantation qui naît de l’onde grise, du miroitement qui en est le tremplin. Car il faut toujours une surface réfléchissante, une chambre d’écho amplifiant le doute de la sensation. Oui, doute car il en est des apparitions comme du vent qui passe et est déjà enfui à même sa course. Diactique du réel et de l’irréel lorsque les choses font efflorescence dans la délicatesse, dans la profération assourdie de ce qui est à voir comme l’essentiel, la beauté partout présente et notre disposition à la recevoir, à la répercuter, à en faire le lieu d’une indépassable félicité. Regardant la photographie belle, il faut que cela bouge en nous, que cela ruisselle, que cela fasse ses milliers de rythmes, ses cascades, ses résurgences à même la peau qui se hérisse de picots imperceptibles, d’infinis ondoiements nous disant l’espace d’une joie renouvelée, inépuisable. L’exacte attitude est de regarder dans la droite ligne ce qui est, de se soustraire aux bruits contingents du monde, d’en sonder l’inimitable rumeur, loin là-bas sur la crête mauve de la montagne, près, ici, sur la lagune que la clarté transcende et porte à son acmé.

  Etonnement tout de même que cette lumière basse, horizontale, du nadir puisse aussi facilement faire signe vers une autre lumière, zénithale, s’élevant jusqu’au dôme translucide du ciel. L’art est ce prodige toujours accompli à l’aune d’une transaction, d’un passage, d’une médiation mettant en jeu des polarités opposées mais néanmoins intimement complémentaires : feuillaison de la terre dense qui se met à poudroyer dans l’éther en milliers de constellations signifiantes. La terre, dans sa naturelle lourdeur est contingente. Le ciel dans sa texture aérienne est d’origine transcendante. L’objet de toute création est de métamorphoser la matière en esprit, en diaphanéité, en essence. Transitivité de l’exister à l’être qui est la seule chose à comprendre de manière à s’approprier le domaine constamment ouvert de l’esthétique. S’il se referme, c’est en raison d’une vue qui s’est gauchie, qui a confondu les moyens et les fins, qui a pris le subjectile pour l’œuvre, qui a sondé la pâte à défaut d’en percevoir le tellurisme coloré. Il faut faire irruption au travers de la croûte du visible et se retrouver au-delà, là où ça chante, là où ça s’éclaire, là où derrière le tissu du monde apparaissent les linéaments d’une réalité autre, prolixe, riche de quantité de perceptions neuves, de sensations renouvelées, d’intellections arbustives. Vision intensément démultipliée que celle de la beauté. Elle est ce par quoi nous arrivons à nous-mêmes en surgissant en l’autre, cette présence de l’œuvre qui nous enjoint de convoquer notre propre beauté, condition d’une éthique sans laquelle rien de juste, d’exact ne peut signifier sur le champ ouvert de la conscience.

 

Phénoménologie de l’invisible.

 

   Si, devant une œuvre portée à sa plénitude nous sommes désemparés, c’est que nous avons capitulé devant l’insistance de notre être à percevoir les sèmes cachés, lesquels ne font qu’obturer la perception de notre propre présence auprès de la proposition artistique. Oui, il y a de l’invisible. Oui, il y a de l’étrange, du dissimulé, de l’inaperçu. Tout serait-il immédiatement perceptible et, à l’évidence, nous n’aurions nullement affaire à ce qui se nomme « art ». Seulement à quelque phénomène sans importance. Jamais l’objet manufacturé ne nous questionne, pas plus que l’outil usuel ou bien toute autre réalité affectée d’une fonction instrumentale. Leur apparition justifie leur fin sans qu’aucune médiation n’intervienne afin que l’on s’en approprie l’usage. Mais revenons à l’image. A cette image qui pose, en filigrane, la dimension d’une réflexion. Qu’y voyons-nous qui stimule notre imaginaire, déplie notre dérive songeuse, fouette notre désir de nous trouver près d’elle sans délai ? Ici, manifestement, il y a surgissement de ce qu’en titre j’ai nommé le « continent blanc ». Certes la nomination pourrait s’interpréter selon le monde analogique, l’ambiance, les couleurs presque effacées, l’indigence du sujet abordé faisant facilement signe vers ces terres blanches que sont les espaces du Septentrion. Mais il y a plus. Il y a une référence ontologique, c'est-à-dire qu’il y va de l’être propre de la chose figurée. Il ne s’agit pas d’un changement de degré, mais d’une modification de nature, de profondeur. Cette photographie parle la belle langue du poème. Tout y est orné de certitude. Tout y est dit, évoqué avec l’économie qui sied à l’approche correcte, exigeante d’une essence. Ce ne sont pas seulement des mouettes rieuses ou non qui y sont représentées. L’enjeu esthétique dépasse de loin la simple figuration de volatiles occupés au repos, à la toilette, au prochain endormissement. C’est, soudain, comme un diaphragme qui s’ouvre et révèle un univers. Comme un ravissement qui saisit et emporte loin de soi et, cependant, paradoxalement, au plus proche, dans cette pliure de chair qui demande à être fécondée, reconnue, portée à l’incandescence. S’agit-il de l’esprit ? S’agit-il de l’âme ? De cette énigmatique « glande pinéale » dont René Descartes fit, en son temps, le siège de la pensée et des spéculations métaphysiques ? Il nous faut nous résoudre à ne pas tout connaître du réel, de son envers, de son mystère. Mais pour autant ne pas y renoncer. L’une des vertus majeures de l’art est précisément d’en être le lieu d’émergence le plus remarquable. Peut-être le plus accessible si l’on consent à en chercher l’ineffable trace. Peut-être plus que la religion ou bien les mythes qui n’entretiennent le flou qu’à sauver l’outre-monde dont ils constituent le théâtre visible.

   La mise en scène de cette image, plus que la carte postale d’un étang que visite sa faune habituelle est l’espace selon lequel apparaissent, surtout, à la manière d’un second degré, d’une langue dont il faut traduire le lexique inconnu, des notions imperceptibles à première vue, telles le vide, l’absence, la fuite, le silence, l’insaisissable linéament, la sustentation dans l’air d’une invisible empreinte. C’est ainsi, dès que l’on s’éloigne du concret, de l’immédiat préhensible, il ne reste plus dans la nacelle étonnée de nos mains que de fins ruisselets s’écoulant tel le fluide temporel, cet inaccessible par définition. Mais alors qu’est-ce donc qui peut nous rendre visible ce qui, dès le premier abord, ne l’est pas ? Est-ce une magie, un tour de passe-passe, une habile manipulation de quelque prestidigitateur ? Ou bien les choses sont-elles plus simples qu’un regard approprié nous restituerait à la hauteur de sa qualité ? Oui, le mot princeps est lâché. Le mot qui, à lui seul, féconde le réel, le traverse et débouche sur le champ infiniment étonnant de la compréhension. REGARD, en lettres majuscules, comme pour dire sa majesté et le rare qui y est attaché, le précieux qui en jalonne les contours, l’inestimable qui en déplie la conque sublime. Mais à ceci même, au regard, il faut la condition de l’exactitude par laquelle la vérité se dévoile et permet d’accéder à l’éblouissement esthétique.

   Si cette image n’était qu’une idole, à savoir l’adoration de quelque image païenne sans autre intérêt qu’un culte rendu à une divinité de carton, alors nous serions d’emblée en dehors de notre propos, quelque part dans un « musée imaginaire » si pauvre qu’il se dissoudrait à même son inconsistance foncière. Mais, en réalité, il ne s’agit pas d’une idole. D’une image d’Epinal qui pourrait trouver sa place entre une crédence Henri II et un compotier de fruits communs. Le « continent blanc » qui l’habite la place au rang d’icône, de représentation essentielle qui la transcende et en fait le lieu, non d’un sacrifice profane, mais d’une hiérophanie, de la manifestation du sacré. Oui, du sacré puisque toute œuvre d’art en son origine, en son essence est d’obédience religieuse, manière de posture mystique au regard de ce qui dépasse l’homme et le rend précieux, en raison même des objets qu’il place au centre de ses mystérieuses et, par définition, inconnaissables questions. C’est là le sort de toute métaphysique de nous arracher à notre condition terrestre et de nous inviter à notre intime dépassement, mais aussi à celui de la Nature, de l’Autre qui nous fait face, de toute cette galaxie qui nous environne et nous demande, instamment, d’être libres. Or cette liberté à laquelle chacun aspire, la Mort en est le dernier recueil, la borne indépassable, la ressource parvenue à son terme. C’est bien parce que la question fondamentale de l’exister nous taraude, nous angoisse, nous livre à l’infernale déréliction, que l’homme, tout homme, cherchant à s’en exonérer cherche dans l’art les moyens de sa propre assomption, de son salut. En attendant…

 

Sublime présence du kairos.

 

   Le propre de cette image qui s’assure, par son traitement, d’une possible « éternité », se tient tout entier rassemblé dans le fait qu’elle constitue un événement fondateur. Comme toute figuration de cette nature, elle entraîne, de facto, une mise entre parenthèses de l’espace, du temps, du réel. Elle est ce « kairos », cet instantané des anciens Grecs, cet « instant décisif » taillé dans le vif de l’exister, seule faille par laquelle connaître cette brève parution d’un temps infini qui est la scansion même de l’art. Demeurons en suspens. Ceci est le geste majeur auquel nous convient aussi bien la pose hiératique des mouettes, que le neutre blanc, que les touches grises si discrètes qui sont les médiateurs d’une perception accomplie des choses. Il n’y a guère d’autre à espérer d’une image que ce déport de soi qui est la condition même d’une aventure heureuse auprès du monde. Pour cette raison nous vivons les mains tendues vers l’avant en direction de ce qui pourrait étancher notre inextinguible soif. Or nous voulons boire jusqu’à la lie, jusqu’à la dernière goutte. Oui, la dernière !

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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 08:34
De l’autre côté du visible.

« Essuyeurs ».

Œuvre : Douni Hou.

 

 

 

 

De ce côté-ci du visible.

 

Combien cette image nous paraît rassurante. Combien nous sommes émus à simplement regarder ces enfants qui semblent venus d’un autre âge. Peut-être d’une parenthèse de l’Histoire. Peut-être d’un temps d’écume et de douceur. D’un temps de joie immédiate où les choses se livrent dans une manière d’évidence, de naturel. Alors les étants déclinent leur identité dans le simple. La pomme est ce fruit à la chair souple qui inonde le palais de son suc généreux. Le chat s’étire et arrondit son dos à l’aune d’une féline paresse. La crête de la montagne bleuit dans le jour qui vient. Ces enfants qui semblent tout droit venus d’une image d’Epinal, d’une heure parmi le rythme heureux des Année Glorieuses, nous les faisons nôtres sans autre souci que de les voir tels qu’ils sont, à savoir des innocences en train de s’épanouir. Leur jeu est si spontané, leurs gestes si dépouillés, si retirés d’un calcul qu’ils paraissent s’enlever d’eux-mêmes de la toile qui en a assuré l’essor. Quoi de plus enfantin que ce ballet des mains qui caressent le décor, quoi de plus satisfaisant pour l’esprit que cette félicité directement donnée à la rencontre avec le monde ? Trouver un lieu où être sans attente. Caresser une paroi, sentir, au bout de ses doigts, le croisement des fils, deviner le tissage qui les mêle tout comme le Destin organise la vie des hommes à leur insu.

Au début, regardant l’œuvre avec une certaine distraction, nous n’y avons aperçu qu’un divertissement dont nous ne connaissions ni l’objet, ni la finalité. Nous étions fascinés et entraînés à une vision rassurante de ce qui se donnait à voir : le jeu pour le jeu et rien qui trouble et dérange. Inconsciemment, nous avons besoin de donner des gages à notre narcissisme, de faire de la toile un miroir qui nous renvoie le spectacle rassurant de cela qui vient à notre encontre. Mais, dans le fond, avons-nous suffisamment regardé ? Correctement regardé ? Dans l’adéquation au réel dont se vêt la vérité ? Avions-nous seulement perçu ces lettres sur le subjectile ocre qui tracent le mot « larme » ? Nous étions-nous questionnés sur la nature de ce que voulait signifier l’action d’essuyer, sans doute d’effacer ? Vraisemblablement nous occultions ce qui aurait pu s’immiscer dans notre conscience avec la dureté de la pierre. Nous avions évincé tout l’implicite qui courait à bas bruit parmi la texture serrée de la trame. Inévitable inclination humaine qui longe l’abîme, feignant de n’en être pas informé. Une sorte de progression au bord d’une cécité afin que la toujours possible brûlure ne vienne toucher notre âme de son effusion ignée. Il est toujours si douloureux de s’exposer au tranchant de silex de la lucidité. Oui, c’est bien ce signe avant-coureur de tout désespoir, parfois hérissé d’une possible tragédie que le mot « larme » contient comme si, à sa seule évocation, soudain, le monde pouvait basculer. Et, parfois, en effet, il se met à tourner à l’envers et nous laisse démunis, les yeux mouillés et les mains vides. Nous sommes orphelins, nous sommes perdus et rien ne fait plus signe qui nous remettrait au bord de l’embarcation dont, depuis toujours, nous étions les passagers inconscients. Peut-être heureux de l’être.

LARME. Nous en prenons connaissance. Nous soupesons le mot, en éprouvons le gonflement, en saisissons le jaillissement dans un futur proche, comme si, déjà, le présent en était affecté, sur le bord d’une connaissance que nous pressentons dangereuse. L.A.R.M.E. Le mot, nous le triturons, le décomposons, voulons en éprouver toutes les facettes. Car, enfin, il nous faut transgresser notre propre massif de chair et surgir dans cela qui veut se dire, se retient et menace d’exploser, de lacérer notre visage, de labourer notre derme, d’y déposer des scories qui, jamais, ne pourront en être évincées. Il y a des vérités pareilles à des épines. Elles se plantent dans la conscience et, dès lors, nulle échappatoire. Il faudra vivre avec la blessure et admettre que ses propres yeux se mettent à sécréter des larmes, gluantes résines qui ne sont jamais que de l’esprit devenu matière, pensées métamorphosées en petites gênes existentielles. Un prurit à jamais ! LARME, nous commençons à en percevoir l’incroyable polysémie, la face ductile, incroyablement mobile, la propension à habiter aussi bien le chagrin passager, que le basculement du sens dans l’aporie indépassable qui nous guette dès que nous ne percevons plus « l’inquiétante étrangeté » dont nous sommes modelés, tout comme le monde qui nous accueille et toujours nous remet en question. Nous le savions. LARME peut aussi bien se scinder, se vêtir d’une apostrophe et devenir, par une manière d’étrange exuvie, L’ARME et faire signe en direction de la guerre, du pogrom, de l’holocauste, de l’immolation, du génocide. Certes ces mots sont lourds à prononcer, douloureux et il s’en faut de peu qu’une soudaine aphasie ne les maintienne dans l’isthme du gosier et qu’aucune profération verbale n’en devienne possible. Mots de la douleur et de l’incompréhension. Mots du nihilisme accompli et l’horizon devient vide et la parole blanche.

 

De l’autre côté du visible.

 

Oui, nous avons procédé à un saut. Oui, nous sommes passés sur l’autre versant. Là où les larmes sont versées tout contre les armes qui les provoquent et font des corps de simples cibles, des effigies pareilles à celles de champs de tir où le jeu est subtil lorsque la figure humaine est réduite à un pointillé, à une silhouette dont la forme n’est plus reconnaissable. Réduire à néant. Biffer de l’existence. Certes nous sommes encore de ce côté-ci mais la toile est si mince qui, à tout instant, peut se déchirer et nous livrer à l’inconcevable. Un œil est là, derrière, dans la déchirure du tissu. Il guette. Une mince lueur s’y dessine. Conscience des hommes qui subissent des assauts dont ils ne comprennent pas le sens. Partout s’allument les éclairs des bombes. Partout les barils de la détestation, de la haine, font leurs traînées de chlore dans le ciel chargé d’humeurs délétères. Partout les feux de la violence, les scories d’une rage qui veut détruire, simplement détruire. Annihiler. Les « raisons » de la guerre, les motifs de la confrontation sont toujours si inextricablement emmêlées qu’il n’y a plus de lecture possible de ces événements tragiques. Alors on se terre. Alors on se groupe en famille, entre amis, entre communautés promises à l’extinction. On étrécit les mailles de l’exister à la peu de chagrin. Dehors, le déluge des bombes. Dedans la poussière, le vol des gravats, les nuées de ciment, les provisions étiques, les cris et surtout la PEUR qui envahit tout, suinte le long des plâtras, gangrène les cœurs, tétanise le buisson des mains.

Dehors les ruisseaux de sang dans les caniveaux de l’indifférence. Certes on se réunit. Certes on menace. Certes on brandit la mesure de rétorsion, la mise à l’index, la réprobation universelle. Mais que faire lorsque la barbarie s’empare des hommes et que le désir de tuer devient leur unique mobile, leur seule et coruscante obsession ? Tout devient obscur. La lumière semble avoir abdiqué, renoncé à allumer l’étincelle de l’espoir sur quelque coin de la Terre. L’ennemi est invisible. Seulement des Tyrans qui se dissimulent dans l’ombre et inclinent le pouce vers le sol depuis leurs palais de stuc, de suffisance et d’inhumanité. Le bruit constant des bombes est leur éructation. Les déflagrations qui détruisent les tympans sont leurs paroles. Les gaz qui rongent les bronches sont leur respiration fétide, le seul langage qu’ils tiennent depuis leurs bunkers tapissés de haine et de violence gratuite. On établit des corridors afin de sauver les vies qui peuvent encore l’être. Mais les trêves sont de courte durée et c’est toujours le crépitement des armes qui reprend le dessus, assène sa loi d’airain. Comment alors, être encore, Femme, Homme, Enfant sur les routes de l’exode que, sans doute, l’on désignera à la prochaine vindicte des Spectres de l’ombre.

Les temples, les amphithéâtres millénaires que les civilisations ont patiemment construits, voilà qu’ils s’effondrent comme châteaux de cartes, signant la fin probable de l’humanité. Tout est bafoué qui a un sens : l’Histoire, l’Art, le Beau, le Bien, le Vrai, ces universaux par lesquels l’homme affirme sa transcendance et reconduit le néant dans les limbes. Voici que les immémoriales forces souterraines surgissent. Voici que la pieuvre tentaculaire que l’on croyait disparue à jamais, déplie à nouveau le génie du mal, lacère les oeuvres des créateurs, fait des autodafés des ouvrages de l’esprit. Y a-t-il une limite à la folie des hommes ? Vraiment les expériences n’apprennent rien, les événements se dissolvent à mesure de la marche inexorable du temps. Il n’y a plus d’espace. Il n’y a plus d’éternité. Plus de projet qui tienne. Plus de futur. Seulement un horizon dévasté où seul l’instant saisi de vertige préside à sa propre destruction. L’arme a remplacé l’âme et tient lieu de principe de vie. Partout on entend les déflagrations de la fureur en acte, les assauts de la démence. Le monde ne se montre plus en poésie, pas plus qu’en prose. Le langage a été aboli par un inextinguible désir de puissance qui n’est jamais que l’envers de la raison. Le langage, essence de l’homme, est parvenu à son extrême limite, à sa pathétique abolition. Mais qui donc arrivera qui ranimera la flamme ? Mais rien ne sert d’attendre Dieu dont on sait qu’il est mort depuis longtemps. Pas plus qu’il ne convient d’agiter quelque espoir messianique. Chacun en soi, dans le secret de sa conscience, possède une partie de cette résurgence par laquelle l’homme se redressera et portera haut le destin irréfragable de son identité. Ces enfants de l’image, si nous les interrogeons adéquatement quant à leur essence, sont l’allégorie par laquelle « essuyer » ces larmes qui témoignent d’une trop grande douleur. Le temps est devant nous qui exige notre humanité. Nul ne saurait s’y dérober.

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