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21 septembre 2020 1 21 /09 /septembre /2020 10:10
Chercheur d’or.

« L’or des sables ».

Photographie : Sophie Rousseau.

En incipit de cet article un résumé du magnifique « Chercheur d’or » de Le Clézio. Rarement un auteur a su écrire avec autant de bonheur l’itinéraire d’une quête. Moins celle de l’or que celle d’une trace, d’une empreinte que laisse dans l’imaginaire le passage d’un aïeul, ce mystérieux et aventureux grand-père inscrit dans une légende dont il est tentant de retracer le parcours. Dans « Voyage à Rodrigues » l’écrivain revenant sur les lieux où se sont déroulés les événements du « Chercheur », c’est un état d’âme qui resurgit, une inclination à retrouver, par delà le temps, cette ombre fugitive qui rôde à la manière d’une obsession :

«Ai-je vraiment cherché quelque chose ? J'ai bien sûr soulevé quelques pierres, sondé la base de la falaise ouest, à l'aplomb des cavernes que j'ai repérées à mon arrivée dans l'Anse aux Anglais. Dans la tourelle ruinée de la Vigie du Commandeur (peut-être une ancienne balise construite par le Corsaire), dans les étranges balcons de pierres sèches, vestiges des anciens boucaniers, j'ai cherché plutôt des symboles, les signes qui établiraient le commencement d'un langage. Quand je suis entré pour la première fois dans le ravin, j'ai compris que ce n'était pas l'or que je cherchais, mais une ombre, quelque chose comme un souvenir, comme un désir (4° de couverture. « Voyage à Rodrigues ». JMG Le Clézio.)

Puis le résumé du « Chercheur d’or » - 4° page de couverture :

« Le narrateur Alexis a huit ans quand il assiste avec sa sœur Laure à la faillite de son père et à la folle édification d'un rêve : retrouver l'or du Corsaire, caché à Rodrigues. Adolescent, il quitte l'île Maurice à bord du schooner Zeta et part à la recherche du trésor. Quête chimérique, désespérée. Seul l'amour silencieux de la jeune «manaf» Ouma arrache Alexis à la solitude. Puis c'est la guerre, qu'il passe en France (dans l'armée anglaise). De retour en 1922 à l'île Maurice, il rejoint Laure et assiste à la mort de Mam. Il se replie à Mananava. Mais Ouma lui échappe, disparaît. Alexis aura mis trente ans à comprendre qu'il n'y a de trésor qu'au fond de soi, dans l'amour et l'amour de la vie, dans la beauté du monde. » (4° de couverture - Le chercheur d’or- JMG Le Clézio.)

Enfin la liaison entre les deux œuvres (dans JMG Le Clézio, « Le chercheur d’or » - Diane Barbier) :

« Du réel à sa transposition fictionnelle – Le passage de Voyage à Rodrigues, œuvre de l’identité généalogique, à la fiction du Chercheur d’or où s’exprime le personnage Alexis L’Etang, manifeste une fascination pour le miroitement identitaire. En effet, bien que s’établissent des correspondances claires entre le réel biographique et la fiction, une savante stratégie de brouillage vient compliquer les catégories et estomper les frontières.

La première correspondance concerne le lieu. Au domaine de l’Enfoncement du Boucan correspond le domaine réel d’Euréka. Ensuite dans Voyage à Rodrigues, le grand-père Léon Le Clézio, chercheur d’or, consacre une trentaine d’années de son existence à cette recherche dans l’île de Rodrigues, tandis que sa famille réside à Maurice. Parallèlement dans Le Chercheur d’or, ce statut de prospecteur échoit au narrateur Alexis L’Etang. Ainsi, ce lien entre l’aïeul et le personnage fictif est conforté par la dédicace du roman : « pour mon grand-père Léon ».

Ecriture en forme de parabole qui, du réel à la fiction et de la fiction au réel, (le vrai lieu de l’écrivain) s’essaie à dire le trésor « au fond de soi », pour évoquer aussi la voie conduisant aux « symboles », aux « signes », au « souvenir », au « désir ». Tout un itinéraire qui, partant d’une esthétique (beauté et pureté de l’écriture, limpidité originelle des paysages), s’achemine lentement vers une éthique(c’est à la rencontre d’un personnage aimé que le narrateur destine sa recherche) avec le constat que le seul or à considérer se trouve « dans l'amour et l'amour de la vie, dans la beauté du monde ».

Le bref article qui suit voudrait témoigner, à sa manière, de ce voyage en direction de valeurs existentielles, les seules par lesquelles connaître son être singulier, celui des autres aussi, avec un coefficient de vérité suffisant pour que la tentative en vaille la peine et s’affirme comme la poursuite d’une entreprise éthique, la seule qui soit douée d’un sens. La belle photographie de Sophie Rousseau en constituera le tremplin esthétique.

Matin - La plage est immense qui court d’un bord à l’autre de l’horizon. On est seul sur la grande dalle de ciment avec la seule présence de la rumeur de l’aube. A peine la levée d’une parole dans l’air tissé de silence. L’heure est propice au recueillement dans le bleu qui lave le ciel, le dissout dans la pureté. L’âme est assagie qui ne demande rien que ceci : la contemplation de ce qui va venir et apporter aux hommes la paix d’un jour nouveau. Il y a beaucoup d’espoir dans la venue de l’heure. Les humeurs, poncées par la nuit encore proche, sont au repos. Les grands oiseaux sont à peine éveillés. Les rues sont calmes. Les places sont libres, seulement habitées par le rythme ajouré des bancs. C’est comme la parution sur une terre originelle, un genre de paradis encore accessible aux hommes. On pourrait imaginer, sans peine, au travers d’une brume diaphane, la présence de bouquets de palmiers agités par un vent léger, un lac impalpable qu’entoure une verte oasis. Ou bien l’on pourrait se trouver au centre du « Jardin des délices » d’un Jérôme Bosch avec ses montagnes bleues au loin, ses animaux pareils aux sages figurines d’une naïve arche de Noé, sa fontaine aérienne où se perchent des oiseaux, ses eaux aux reflets oniriques, Adam et Eve aux corps si proches d’un albâtre qu’on les croirait sur le seuil d’une existence, êtres de lumière si peu habités de chair, si peu enclins au péché. La réserve en soi avant que ne s’allume la folie des hommes. L’or est loin qui fait ses clignotements, ses feux délétères, lance ses étincelles d’envie.

Midi - L’étoile blanche est au zénith qui bouillonne, fait ses cataractes de feu. Le ciel est zébré d’éclairs verts, les montagnes sont décolorées et c’est tout juste si l’on aperçoit les habitations des hommes, vague lueur rouge et blanche dissimulée derrière l’épaule d’une colline. Devant est le champ de blé qui ondule dans un crépitement d’or. Le moissonneur est là avec sa faucille qui coupe les tiges, lie des gerbes. Ce qui est décrit ici est le tableau de Van Gogh, « Le moissonneur », cette ode à la lumière, à son ruissellement, l’exaltation qu’il y a à être vivant, là, au milieu de la fournaise. Certes l’or est là, immensément disponible. Il rutile. Il dit sa majesté. Il assoit son royaume. Mais le moissonneur (le grand-père Léon Le Clézio-Alexis L’Etang) ne saurait le saisir, l’or, par le simple fait d’en être débordé, submergé telle une luxueuse marée qui pourrait l’engloutir à tout moment. Puis l’intensité est trop forte, la clameur trop intense qui inonde les yeux de sueur et invite à la sieste, au repos. Il y a trop de lumière, trop d’énergie. Chercher de l’or suppose la cachette, le message crypté qui y conduit, la veine de limon noir où reposent les pépites dans une gangue d’obscurité. L’heure zénithale n’est qu’incidemment l’heure de l’or. Seulement une apparence. Seulement une illusion, le reflet de l’immense orgueil qui s’empare de l’homme lorsque son désir devient rubescent et s’écoule dans la manière d’une flamme. Cécité qui clôt les yeux avant même qu’ils ne se mettent en quête d’une richesse, se disposent à la gloire. Dans l’heure de midi la plage est déserte que les hommes délaissent. Ils sont au creux de leurs tanières pareils à des chiots pliés sur leurs corps douloureux, anesthésiés par une fureur de vivre qui les annihile, les terrasse, a raison d’eux, de leurs envies de possession, de leur volonté de domination. Être en quête de la richesse suppose le recul, la longue méditation qui conduit dans l’antre flamboyant des fantasmes, fouette les reins, stimule l’esprit qui n’a, dès lors, nul repos, nulle halte où faire silence et songer à la nature de ses actes. L’heure de midi est préparatoire. Il faut avoir longuement été privé de son désir pour qu’il réclame à nouveau, jette dans le sang ses scories, fasse ses lacs de plomb et de mercure, ses rutilances de lave. Or, le jour, le fleuve de feu qui s’écoule sur les flancs du volcan n’est pas visible. Il faut la nuit. Il faut l’encre. Il faut la suie dans laquelle l’or tracera son sillage de comète, inscrira son hiéroglyphe, poinçonnera l’âme de son ineffaçable empreinte. Un sceau pour l’homme assoiffé de richesse.

Soir - « Le ravin : le soir, lieu sombre, hostile. Le matin, encore froid, et sur les roches usées, schistes pourris par le temps comme à Pachacamac, l’humidité de la nuit perle goutte à goutte, fait un nuage invisible, une haleine. A midi, quand toute la vallée brille au soleil, le fond du ravin reste frais, mais d’une fraîcheur moite qui sourd de la terre et ne calme pas la brûlure du ciel. C’est surtout vers la fin de l’après-midi que le ravin est difficile. Alors je m’assois à l’ombre du grand tamarinier qui a poussé sur le côté droit du ravin, près de l’entrée, en attendant que le soleil se cache derrière les collines. La chaleur et la lumière entrent à ce moment jusqu’au fond du ravin, éclairent chaque pouce de terrain, chaque coin, saturent la roche noire. J’ai l’impression que par cette plaie le tourbillon de lumière pénètre à l’intérieur de la terre, se mêle au magma. Je reste immobile, la peau de mon visage et de mon corps brûle, malgré l’ombre du tamarinier.

Alors je ressens bien la présence de mon grand-père, comme s’il était assis là, près de moi. Je suis sûr qu’il est assis ici, sur cette roche plate entre les racines du tamarinier ». (Voyage à Rodrigues).

C’est le soir, lorsque les ombres sont proches, que l’ardeur solaire retombe, que la terre repose dans son linceul de ténèbres que l’or se laisse apercevoir tel qu’en lui-même l’écrivain le recherche inconsciemment. Mais, on l’aura compris, il ne s’agit pas du trésor du Corsaire, du rêve de l’enfant qui court après les pépites d’or et construit par anticipation le fastueux palais dans lequel il assurera sa puissance et étendra la splendeur de son règne. Tout homme porte en lui cet étincelant archétype qui le nimbe de gloire et le fait resplendir bien plus haut que son essence ne l’y autorise. Amplitude de l’ego artisanal, matériel, orfèvre dont tirer l’assurance d’exister jusqu’à l’acmé de soi dans une manière d’éternel flamboiement. A vivre il y a toujours une ivresse qui fait feu de tout bois : la plongée dans l’extase du peyotl, la passion du jeu, les aventures de l’amour, les fascinations du pouvoir. Seulement tout ceci est si factice que la source tarit souvent dès les premières gouttes. Alors quelle autre ressource que celle du rêve, son espace de surréalité, sa dimension cathartique au travers de laquelle panser les plaies du jour, les insuffisances à être ou, à tout le moins, jugées telles.

C’est le soir et la lumière baisse. Le soleil est une grosse boule à l’horizon, un œil cyclopéen fatigué de prodiguer sa flamme, de semer ses rayons pareils à des filaments de safran incandescent. Quelques passants errent sur la grève, les mains en visière au-dessus de leurs fronts tachés de vermeil. Le regard a du mal à confronter cette débauche dorée qui court à ras du sol comme un miel trop riche, un nectar venu possiblement de quelque Olympe. C’est si intimidant de se trouver face à tant de beauté et d’être démuni comme un enfant surpris par un cadeau trop grand pour lui. La beauté a ceci de particulier qu’elle initie un bouleversement, produit un genre de renversement des choses. Le soleil venant à l’encontre, sublime donation de la Nature dont nous ne mesurons qu’imparfaitement combien ce phénomène est rare, précieux, quand bien même il se renouvellerait tous les soirs dans cette unique splendeur. Soudain il y a basculement qui n’est autre que celui de l’esthétique se métamorphosant en éthique. Le beau comme mesure de toutes choses qui nous reconduit à une juste observation de ce qui nous fait face avec sa charge de sens irremplaçable, son immense déclamation d’un bien dont, toujours, nous pouvons être porteurs : il s’agit d’une simple décision de l’âme de se confronter à sa propre essence. Les sirènes de l’envie, les tumultes d’une grandiloquence mondaine passent sous le seuil de l’horizon, rejoignant la densité illisible des ombres. Tout comme l’écrivain assis sur le bord du ravin qui ne perçoit plus les aventures de ses personnages comme de simples diversions mais à la façon d’une vérité à connaître dans l’instant, cette relation intime aux êtres, cette allégeance aux choses qui chantent et font naître la poésie. Le réel palpable a remplacé le lointain et superficiel picaresque, celui en quête d’un pouvoir sur le monde. Ici on est au cœur du sujet. Ou plutôt au cœur des Sujets. Du Regardant. Du Regardé. Du Regardant qui aperçoit, au loin, dans la dorure du jour, ce que depuis toujours il cherchait : sa façon d’apparaître en lui-même, sa perception de ceux qui lui sont chers dont il ne peut plus appréhender que l’impalpable souvenir, la silhouette ornée de légende, l’existence ourlée d’une si belle fiction qu’elle se substitue à toute autre réalité. Du Regardé. Alors à défaut de posséder Celui qui fut, on l’écrit, on le pose comme une précieuse pépite sur le bord du livre et l’on attend d’être soi, enfin rassemblé, jusqu’à la limite extrême de la lumière là où s’allument les clartés de l’art, là où meurent les feux parmi une infinité de ruisselets, de méandres qui nous disent le filon à explorer, en nous-mêmes, nulle part ailleurs.

Ce que la belle photographie de Sophie Rousseau nous dit en glacis dorés, en rutilances crépusculaires, en reflets couchés sous la lumière, Le Clézio nous le conte à sa manière dans cette si belle langue poético-évocatrice qui n’est jamais que la mise en mots de présences qui furent et demeurent au ciel de l’être, telles de lointaines comètes émettant depuis leur réserve stellaire cette lumière venue de l’infini.

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 07:36
La dernière femme.

"Guerre et paix".

Photographie : Katia Chausheva.

[Brève incise servant de prologue. Le texte qui vous est proposé aujourd'hui, doit être considéré selon la perspective d'une fable eschatologique indiquant la fin dernière de l'homme en raison de sa propre surdité quant aux propos de philosophe-prophète. Dans "La dernière femme, on reconnaîtra aisément l'allusion au "Zarathoustra" de Nietzsche. Cependant, que l'on n'aille pas imaginer que l'humaine condition soit jugée à l'aune de ses inconcevables irrésolutions, ces dernières fussent-elles une réalité quotidienne. Ce texte, il faut en prendre acte comme on le ferait d'une antiphrase, le contenu apparent faisant appel à un autre contenu sédimenté, rendu inapparent à force d'habitudes et de schémas de pensée séréotypés. C'est bien la grande variété de l'homme qui le porte à son éminente singularité parmi les confluences de l'exister. Miroir à double face, l'une de lumière, l'autre d'ombre. Faces ne jouant jamais qu'en mode dialectique, ce qui, déjà est amorce de vérité.]

« Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici ! Je vous montre le dernier homme. »

Nietzsche - "Ainsi parlait Zarathoustra."

C'est ainsi que cela avait commencé. De grandes fissures blanches avaient lézardé le ciel que des vols d'oiseaux funèbres avaient recouvert de leur intempestive agitation. Pliures d'ébène des freux cisaillant l'air, giclures noires des choucas, perdition glacée des corneilles et leurs cris déchirant l'espace. Il n'y avait plus d'horizon, sauf cette vague lueur de barre de néon faisant ses clignotements au ras de la poussière. Sur les rivages dévastés, les boules des rochers avaient frappé et les giclures d'eau faisaient leurs grises litanies. Une seule longue plainte glissant sous de rares copeaux d'azur. Car le bleu avait déserté l'eau et c'était, partout, couleur de limon et flaques pareilles à la densité du plomb, à la rugosité de l'écorce. Les océans, à perte de vue, étaient cette flasque agitation de masses informes, chaotiques, prises de nausées et d'étranges oscillations. Cela raclait longuement le socle de la terre, cela arrachait le moindre copeau d'argile, cela voulait dépecer et manduquer l'inconséquence du monde. Cela usait jusqu'à l'os et les collines moussues, les longues mesas de latérite, les vagues des forêts pluviales, les cimaises des canopées, tout ceci était devenu un genre d'os de seiche que des oiseaux de mer auraient ravagé de leur bec acéré comme la peste. Les claquements, on les entendait, semblables à de lourdes prémonitions. Cela faisait des millénaires que s'agitaient en tous sens ces manières de sourdes paraboles, cela faisait une éternité que les choses de la nature disaient l'urgence du jour, la clôture de la nuit, la vastitude des océans à parcourir le monde, la nécessité du vent à essaimer sur la face de la terre les paroles du doute, mais aussi de l'apaisement, du repos, de la nécessaire pause. Du suspens.

C'était cela qu'il aurait fallu faire, démonter la grande mécanique stellaire, bloquer les rouages, y jeter une poigné de mica blanc, faire s'enrayer les cliquetis, arrêter la marche des pignons, souder les balanciers et regarder, au loin, là où les yeux auraient vu un semblant de vérité, où se serait allumé le sémaphore de la raison. Mais non, seule l'obstination avait prévalu, seul le comblement du désir immédiat, seule la bouche grande ouverte, la suceuse de nutriments de volupté. L'abîme toujours disposé à remplir l'outre de l'envie jusqu'à combler la faille de l'exister. La cécité était partout qui projetait son ombre sur le désastre levé des arbres, sur la face cachée des montagnes, sur les fleuves qui ne jetaient plus d'étincelles sous le soleil. L'étoile blanche porteuse de sens, on ne la voyait plus qu'au travers d'une bouillie couleur d'étain, comme si elle avait été prise dans un bloc de résine dense, immense insecte aux pattes repliées sur la croûte informe de l'abdomen. La lune ne faisait plus son gonflement blême qui illuminait les faisceaux étoilés des villes, elle ne pénétrait plus les artères peuplées du déplacement de milliers d'insectes aux pattes pressées, aux mandibules fornicatrices et sombrement rédhibitoires. Plus rien, désormais ne s'illustrait à titre de sustentation. On en était réduit à se phagocyter soi-même sous le regard éteint d'un astre gibbeux perdu dans les rets de sa propre incompréhension. Tout se repliait dans une conque d'ennui, tout marchait à rebours vers une manière de non-sens originel. La terre avait retourné sa peau. Écorce d'orange ne montrant plus que sa chair blanche, révulsée, compacte, sourde. Dans son ventre ombreux, dans la densité de ses replis dermiques, dans la convulsion de ses membres de pierre, la rétroversion avait eu lieu, la vulve avait éclaté libérant ses milliers de rejetons mortifères. Longues souillures de soufre, germinations de calcite, bourgeonnements de lave, éruptions de magma, girations de cendre noyant tout dans une même indistinction. Plus rien de visible, sinon cette dispersion morainique faisant ses infinies catapultes dans toutes les directions de l'espace. Dans les termitières humaines, on s'agitait, on déplaçait son corps annelé aussi vite qu'on le pouvait, on mastiquait patiemment la terre de latérite, on scellait à la hâte toute cette sale vomissure issue des entrailles de la mère nourricière, mais le navire prenait l'eau de toutes parts, mais les minces occlusions d'argile cédaient sous la fureur. On se réfugiait tout en haut du cône de poussière et de salive mêlées, on faisait longuement vibrer ses antennes en signe de protestation, on faisait onduler son corps de gomme, on repliait ses pattes en forme de prie-Dieu, semblables à la position hiératique de la mante religieuse, mais tout était vain alors que la perdition irrémédiable s'annonçait comme l'hypothèse la plus probable. Il n'y avait plus d'issue. Décidément, nul homme ne mettrait plus au "monde une étoile dansante". D'ailleurs, d'hommes l'on ne voyait plus de trace, sinon quelques giclures de-ci, de-là, éparpillées au quatre vents de l'ennui. Pour solde de tous comptes. L'on avait beau chercher, rien ne se dévoilait plus selon le rythme de quelque arborescence anthropologique. Partout du refermé, du lourd, du plomb en fusion. Partout de l'irrespirable, de l'inconcevable, de l'aporétique, en gelée, en grappes arbustives, en amas incoercibles, irréductibles, chaînes infinies d'œufs de batraciens réduits à leur propre hémiplégie. L'on avait voulu ignorer jusqu'à l'imbécilité native les paroles du philosophe à la moustache ombrageuse. L'on était demeurés sourd aux imprécations de Zarathoustra, l'on avait voulu suivre sa propre loi autodestructrice bien au-delà de toute raison. Et voilà ce qu'il était advenu de l'homme : cette espèce de méduse flottant dans les eaux glauques de la folie. Mais la folie-d'en-bas, celle qui ne laisse voir d'elle que ses membres atrophiés, ses pieds gourds, ses varicosités incestueuses - chair se nourrissant de sa propre chair -, ses mollets adipeux atteints de sombre déliquescence. La folie-d'en-haut, celle du penseur inquiet, on n'avait voulu en faire qu'une déraison bilieuse, une simple excroissance de chair, une protubérance prête à rendre son pus, à inonder la sérénité des bien-pensants de son acide formique. Mais combien l'on s'était trompés, mais combien on avait été réduits par une vision basse, entachée d'hémianopsie, laquelle ne voyait que la moitié du monde, cette face spectaculaire et grimaçante, ce miroir aux alouettes faisant ses mille éblouissements alors que les consciences abusées finissaient leur ignition sous les auspices d'un piètre feu-follet, pas même l'éclat du lampyre dans les complexités de la savane. Longtemps, en soi, dans le plus intime de son intériorité, l'on avait porté un chaos, mais un chaos que l'on n'avait pas eu la force ou bien le courage, ou bien la lucidité de disposer en cosmos afin qu'une étoile, un jour, pût naître au ciel du monde. Le chaos, cette furie dionysiaque rivée au profond du corps, si près des pulsions primitives, si près de la brûlure définitive des archétypes, de la puissance tutélaire des énergies fondatrices, jamais on n'avait pris soin de l'endiguer en aucune manière. Les passions, les furies de posséder, les envies urticantes, les démangeaisons rhizomatiques de l'orgueil, les prurits de la gloire, les eczémas de la cupidité, les impétigos éruptifs de l'ego, on les avait laissés croître, à son insu, à bas bruit, comme une sale fièvre et voici que, maintenant, l'éruption avait eu lieu qui avait terrassé les bousiers roulant au-devant d'eux leur boule étroite et confusionnelle, leur piètre existence en forme de boomerang, leur yatagan vengeur qui les rattrapait et les frappait dans le mitan du dos ouvrant toutes sortes de ruisseaux sanguinolents, élevant des cairns obséquieux de chairs tuméfiées.

"Je vous le dis : vous portez en vous un chaos."

Cette exhortation du philosophe à réveiller l'humanité endormie, une seule femme l'avait entendue, "La dernière femme" qui vivait sur les hauteurs d'une caverne à la manière de Zarathoustra, cet éveilleur de conscience "pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. " Et cela, "que la semence lève", la Solitaire en avait eu, toute son existence, une conscience aiguë, proche d'une maladie, une fièvre interne, des vertiges, de longs frissonnements qui soulevaient sur sa peau une théorie de picots. Des graines en attente d'éclosion, des graines levantes disposées au métabolisme universel, des graines gonflées de sève qui tendaient leur fragile coque aux faveurs de l'héliotropisme, qui se hissaient sur leur partie la plus érectile afin qu'à leur contact le sens s'inscrivît à même la promesse dont elles étaient porteuses. Partout, sur la terre, au creux des frais vallons, sur l'épaule souple des collines, dans les cannelures des villes, dans les demeures de ciment aux fenêtres étroites, des milliers de graines contiguës faisaient leur chant de levain, leur comptine de mie odorante, leur fable de croûte disposée à l'accueil de ce qui croissait et se multipliait parmi les sutures et les entrelacs du chaos. Seulement les graines n'étaient pas sorties de leur pénombre originelle qu'elles se dispersaient en une multitude d'affairements multicolores, en une myriade d'éblouissements polyphoniques, en un étoilement de gerbes luxuriantes. C'est de là, de cette occupation constante, de cet aveuglement à suivre le sillon tracé par le destin que naissait la surdité primordiale, celle qui ne pouvait se terminer que dans les affres des fosses carolines, un pieu traversant l'anatomie suffoquée. C'était toujours pareil : la finitude sur laquelle on venait s'empaler comme de frêles insectes sur l'aiguille illisible de l'entomologiste. Et, au-dessous de soi, la mutité compacte de la plaque de liège et, au-dessus de soi la vitre glauque du ciel au goût de formol. Tétanisés avant même d'avoir terminé leur métamorphose, ainsi étaient "les hommes de bonne volonté", une aile clouée au pur désir de commencer, une autre rivée à la hâte d'en finir. Entre les deux, la simple histoire d'une vacuité redoublée de la symphonie achevée d'une vanité constitutionnelle.

Mais, déjà, il a été assez dit de ces piétinements dans les contingences mondaines, de ces nages de carpes koï au ventre gonflé s'échouant sur les sables de leur incomplétude, de leur impuissance à être. A paraître seulement, comme les marionnettes que l'on range dans le corridor obscur des coffres une fois le spectacle terminé, le castelet replié sur son mutisme éternel. Il y avait mieux à faire que de renoncer et de confier le vestibule étroit de ses lèvres au baiser gluant et fade de la mort. Infiniment mieux à faire que de confier son corps à la première irrésolution venue. Voici ce qu'il fallait faire, que la Solitaire avait placé en exergue de sa fragile traversée parmi les hommes. Un matin de claire lumière, avant que ne survienne l'irréparable chute, elle avait gagné le sombre des garrigues, là où la végétation cédait la place au silence des pierres. L'air était doux, parfumé de romarin et gonflé d'iode. Quelques senteurs de lavande se détachaient des touffes mauves, posant ci et là leurs touches étoilées. Solitaire avait emprunté le vallon qui sinuait en de profondes gorges, des bouquets de pins torturés par le vent s'accrochant aux plaques de gravier blanc. Le silence était partout, seulement troublé, parfois, par le grésillement d'un insecte, la dilatation d'une pierre sous les premières butées de lumière.

Solitaire n'avait emporté rien d'autre que son corps plié dans un linge sombre, son esprit ouvert aux quatre vents, son âme déployée en une infinie compréhension du monde. C'était cela qui suffisait : le déploiement et de s'y confier comme l'arbre s'incline sous la risée du vent. A mesure qu'elle montait, l'air se dilatait, touffeur paraissant vouloir précéder l'orage. Solitaire en était alertée de l'intérieur, à la manière d'une flamme qui aurait fait son étincelle attisée par la seule conscience d'être et le bonheur d'y résider avec simplicité. Tout dans l'immédiate donation des choses. Tout dans l'évidence claire de cela qui surgit et ne demande qu'à paraître. La plénitude était là où l'on voulait bien la laisser éclore, se développer, coloniser l'air libre, étaler ses rémiges comme celles des oiseaux maritimes, ces forteresses de plumes qui toisaient les hommes du haut de leur dérive hauturière. Cela à faire, dans l'urgence du jour, sous les coulées de clarté, dans les nappes ouvertes du calme souverain. Car, pour parvenir simplement à soi, il y avait cette exigence de retirement, cette exclusion de tout ce qui entaille et brûle les yeux, obture la bouche, scelle les dents en une barrière blanche infranchissable. C'est de l'intérieur même de son corps de chair et de sang que tout partait, faisait sens et ricochait sur les fondations du monde. On était ivre et l'on sentait cette manière d'étourdissement gagner lentement l'eau de ses cellules, imprégner l'éponge poisseuse de son ventre, faire sa longue déglutition sur le massif des cuisses, cascader vers l'aval du temps jusqu'à ce lieu qui s'appelait naissance, qui se nommait origine. Un seul long et voluptueux mouvement, une seule longue irisation des choses jusqu'en leur ultime épreuve, jusqu'à la première respiration gonflant les alvéoles, identiquement au gain métaphorique de la conscience. Alors tout pouvait arriver puisque l'on était parvenu de l'autre côté de ce qui nous attachait au môle étroit des contingences et l'on flottait infiniment dans sa carlingue de peau, immense nacelle suspendue au-dessus du vide, altitude insubmersible - jamais personne ne pourrait nous y rejoindre -, incommensurable dimension par laquelle toutes choses signifiaient intensément, avec l'éclat de la lampe à arc. C'était cela, ce sentiment d'exclusion hors de ses propres frontières que Solitaire était venue chercher, dans ce lieu d'indifférence au monde, de pure sensation girant autour d'un genre d'absolu. Soi et rien d'autre qui attache, contraint, amenuise, réduit, amène au bord d'une possible réalité. Soi contre soi sans épaisseur qui dénature, altère, ment, pousse à la fuite et au recel. Pure transcendance de son être dans sa forme achevée, autrement dit remise immédiate dans la finitude, extinction de la voix, voilement des yeux, abolition de l'ouïe, glaçure des membres jusqu'en leur banquise ultime. Puis, rien.

Soudain, il y eut une immense craquelure, une faille s'ouvrant d'un abîme à l'autre, un basculement de la terre, des cataractes de nuages, des flots s'écoulant sur les dalles des villes, dans les goulets étroits des tunnels, genre de déluge reprenant en son sein ce qui, un jour, fut confié aux hommes. Là-bas, au fond des vallées, se laissaient entendre une longue plainte, un sinistre hurlement portés par des hordes de vent, une impétueuse imprécation semblant venir du ventre même des agonisants, à moins que ce ne fût la terre elle-même qui proférât quelque condamnation définitive : Malheur ! … Puis un suspens, une hésitation, une respiration ample comme celle d'un prophète … Les temps sont proches … les précautions oratoires dissimulant une supplique … où l’homme ne mettra plus … les sombres résonances d'une incantation … d’étoile au monde. … Malheur ! … comme la répétition en écho d'une malédiction définitive … Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, … les tremblements d'une imprécation … qui ne sait plus se mépriser lui-même. … la monstration de ceci qui résiste et trace la voie du destin, la seule possible, la dernière à choisir afin qu'un accomplissement ait lieu : Voici ! Je vous montre la dernière femme. »

Dans l'éclat de fin du jour, du dernier jour, voici que, parmi les nuées s'élevant comme des trombes de poussière, alors que les derniers hommes s'abîmaient dans un unique maelstrom les effaçant aux yeux du monde, voici donc que paraissait la dernière femme, hiératique sculpture suspendue dans l'espace étroit d'une rare lumière, déesse sublimée par le destin, possible rédemptrice de "l'insoutenable légèreté de l'être", figure emblématique de ce qu'aurait pu être l'aventure humaine si elle avait été saisie de la plus élémentaire des sagesses qui fût. En elle, encore, quelques traits de ce qu'avait été une ineffable beauté, une grâce au-delà de toute nomination, une poésie terriblement vacante qui attendait qu'un verbe surgisse à nouveau, un visage à l'épiphanie lunaire, la trace du feu et de la cendre, une découverture de l'épaule si semblable à la douce apparition de la dune sous les cendres du volcan, le début d'une gorge laiteuse, tellement friable, inclinant à disparaître dans les complexités de la vêture, puis, vers l'aval, une perte dans le fusain et le tracé flou de la pierre noire. Tout ceci était si troublant, si teinté de réalité fauchée en plein vol. C'est ainsi, il en est de la beauté comme de toute mélancolie, elle ne révèle jamais mieux son essence qu'à l'aune de sa propre disparition. Dernière femme nous t'aimons. Non seulement parce que tu es la dernière, mais parce que tu es femme. De ceci, jamais nous ne nous consolerons ! Les paroles du philosophe, nous les ferons nôtres. Zarathoustra, nous t'attendons sur le seuil de ta caverne afin que nous cessions, un jour, de cligner de l'œil. Nous endurerons la lumière de l'être, nous l'endurerons jusqu'à ce que notre langue tombe au rivage des morts, la seule issue qui soit !

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27 août 2020 4 27 /08 /août /2020 08:34

 

[Préambule - Cette fable moderne met en exergue la beauté du monde à laquelle s’oppose sa souveraine et illimitée laideur. Chaque jour nous faisons l’amer constat que des choses ne vont pas bien, que la terre se réchauffe, que les maladies gagnent du terrain, que la misère pullule, que les injustices de tous ordres courent dans la société qui devient de plus en plus inhumaine. Le texte ci-après, de coloration globalement ‘écologiste’ au sens large, plus précisément ‘humaniste’, décrit les grands travers qui affectent le cours du monde. Nous massacrons les biens les plus précieux, nous dilapidons les richesses que la Nature a mises à notre portée sans même que notre conscience se révolte, qu’elle soit simplement dérangée à l’annonce de tel tsunami, de telle inondation. Nous accusons le coup, certes, mais nous demeurons figés, incapables, le plus souvent, de produire le moindre geste qui permettrait, au moins à titre individuel, d’enrayer une parcelle du mal. Nous nous habituons à tout, voilà le pire !

   Nous comptons sur la générosité du temps qui passe, sur sa capacité à panser les plaies infligées par l’humanité, sur la providence, sur la rotation des astres, la course des comètes et que sais-je encore, comme si nous étions les acteurs désintéressés de notre propre désastre. Mais que faut-il donc pour que nous sortions de notre léthargie ? De nouveaux holocaustes, des séismes meurtriers, la fin d’une civilisation, la nôtre que nous avons portée devant l’Histoire avec une légèreté exemplaire ? Que faut-il ? Sans doute les développements ci-après seront-ils jugés majoritairement ‘moralisateurs’. En réalité le rapport à la Nature, bien plus que d’être moral est ontologique, c'est-à-dire qu’il y va de la question de l’être. Du nôtre, de tous ceux et celles qui nous font face, les rivières, les océans, les montagnes les glaciers. Seule une levée des consciences pourrait inverser des horizons bien sombres. Ce modeste article n’a d’autre but que de montrer ce qui apparaît et nous adresse un message urgent. C’est la Terre que nous avons à sauver. Espérons qu’il soit encore temps !]

 

*

 

   Olivier habite au sommet d’une colline. Il aime cette nature qui s’ouvre à lui dans la générosité. Jamais il n’aurait pu vivre au fond d’une vallée étroite, là où la vue est limitée, où la conscience n’a nul tremplin pour s’envoler. Olivier est une âme simple qui n’aime rien tant que le spontané, l’immédiatement donné, cette feuille livrée par le vent, ce nuage léger qui brode l’azur, cette pluie fécondant le sol de poussière, lui donnant cette belle teinte d’argile ou d’ébène. Olivier lit beaucoup, surtout de la poésie, compose quelques textes, se distrait de longues promenades solitaires, s’emplit des visions du monde. Soit qu’il voie le monde à sa portée, soit qu’il le recompose dans un rêve éveillé. Il n’a de cesse d’inventorier tout ce qui fait sens à l’horizon des yeux, autrement dit, il n’est jamais en repos, plutôt en embuscade, cœur disponible, mains grand ouvertes, imaginaire déployé afin de recevoir une myriade d’images qu’il prend soin d’archiver sur les rayons de sa mémoire.

   Ce matin le temps est au beau calme. La grande chaleur a laissé la place à un temps brumeux, signe avant-coureur d’un automne qui s’annonce déjà. De cette rémission de la chaleur, le corps se trouve heureux. La canicule est éprouvante qui tend ses pièges, enserre, contraint et, en définitive, ôte toute liberté. On est cloués dans des pièces d’ombre, on évite de bouger, le moindre mouvement est une épreuve. Olivier sent en lui ces grandes ondes de liberté qui nagent dans sa poitrine, ses membres, jusqu’au bout de ses pieds qui effleurent le sol dans une manière de vol léger. Tout ce qui s’étend devant lui, ce paysage immense, sans limite, il en ressent les bienfaits sur la nappe lisse de sa peau, il en apprécie la faculté de régénération comme si une source s’était levée en lui qui le désaltérait, l’accordait au rythme immémorial du monde.

   Du haut de sa colline de calcaire qu’il nomme indifféremment ‘mon promontoire’, ‘mon belvédère’, Olivier embrasse une sorte de totalité dont il est le réceptacle privilégié. Tout, soudain signifie jusqu’à l’excès. La moindre herbe poussée par le vent est un genre d’embarcation sur laquelle connaître les verts océans des prés. La feuille suspendue à l’arbre est pareille à un fin nuage qui ouvrirait le voyage d’une infinie méditation. La pierre sur le sol ressemble à un dolmen dressé par ces très lointains ancêtres dont encore, sans doute, un fragment nous habite qui nous dit la primitivité d’une vie minérale, l’Homo faber et la pierre étaient confondus en une identique mutité, le monde, encore, ne parlait pas. Seulement le langage de l’éclair, de la foudre, du tonnerre, le langage de la grotte qui était comme un ventre maternel.

   Mais nous sommes sortis de la longue nuit de la Préhistoire, mais nos âmes sont éclairées, mais nous avons le principe de raison pour guider nos actes, donner droit à nos jugements les plus sûrs, les plus exacts. Nous avons des yeux exercés par l’éducation, habitués à la rencontre du beau, mais aussi du laid, entraînés à la contemplation de ce qui, pour nous, est utile, indispensable même à notre vie, à notre passage sur terre. Des mains de la Nature nous avons reçu d’infinies offrandes que nous pensions inépuisables, toujours renouvelées, mais nous avons trahi notre ‘Mère’, puisqu’aussi bien la Nature est celle par qui nous figurons au monde et tâchons de frayer notre voie parmi les richesses, les dons, mais aussi les écueils qui jonchent notre route, des barricades s’y lèvent, des herses surgissent du sol avec leurs pointes acérées pour obstruer la voie, faire plier nos têtes et nos fronts sous l’imparable joug des fourches caudines. Car, nous les Hommes, nous pensions immortels, doués de toute puissance, pareils à ces dieux de l’Olympe dont les noms magiques résonnaient sous la voute d’airain du ciel.

   Il n’y avait nulle limite à notre expansion. Nous croyions pouvoir piocher à l’infini dans la corne d’abondance du réel. Nous avons inventé la métallurgie, dans de sombres forges nous avons élaboré les outils que nous destinions aux ‘travaux et aux jours’. Seulement, créant le coutre et la charrue, nous aurions pu nous limiter à ouvrir la terre à l’aune de nos seuls besoins : manger, nous vêtir. Mais nous n’avons su nous contenter des miettes, nous voulions la flûte dorée, mais nous voulions la miche à la miette grasse, mais nous voulions tous les fournils du monde pour y faire cuire les pâtes levées de nos envies illimitées, de nos désirs incandescents. Plus le feu lançait haut ses flammes, plus nos yeux brillaient des étincelles sourdes de la convoitise. Nous avons eu, constamment, au cours de l’Histoire ‘les yeux plus gros que le ventre’. Nous mangions une croûte de pain et nous regardions, avec des yeux hallucinés, de grosses tourtes emplies de mille friandises. Nous, les hommes, avons surtout pêché par gourmandise car c’est bien l’un des traits déterminants de notre condition, nous sommes des êtres insatiables qui, jamais, n’épuisons l’outre immensément ouverte de nos désirs.

   C’est ceci que pense Olivier du haut de sa colline de falaises blanches, semée de chênes rabougris, de genévriers à la maigre végétation. Ici, tout semble plaider la cause du simple, du modeste, de la réserve en toutes choses qui est bien préférable à la précipitation, à la décision tranchée qui bouscule le monde, parfois le renverse et il faudra des siècles de dur labeur pour regagner ce qui a été perdu au seul motif d’une hâte à combler ce qui, jamais, ne peut l’être, à savoir cette immense vertige de la jouissance qui, une fois éprouvé, demande, dans un ‘éternel retour du même’, à être comblé. Nous sommes des êtres du manque et c’est une faille permanente qui creuse en nous la profondeur de l’abîme. Nous emplissons continuellement nos seaux de provendes multiples, nous les destinons à la boulimie sans fin de nos envies, seulement, pareils à des tonneaux des Danaïdes, nous n’avons nul fond et ce que nous pensions pouvoir thésauriser se dissipe comme une brume sous la poussée du soleil. Toujours nos mains sont vides qui éraflent l’air et se désolent de n’y rien trouver que des lambeaux de choses inconnaissables.

  

   Rêve éveillé d’Olivier

 

   Mes yeux portent au loin, ma vue est illimitée. Tout comme le rapace de haut vol dont la vision est panoptique en même temps qu’incisive, je n’oublie rien du monde en sa naturelle et resplendissante beauté. Je ne veux rien dissimuler, je ne veux rien gommer de ce qui vient à moi, prononce à mon oreille les mots doux comme la comptine du pur émerveillement. La Terre est belle, la Terre est infinie. Elle court d’un horizon à l’autre portant avec elle ses immenses richesses dont nul ne pourrait faire l’inventaire. Il suffit de prendre du recul et d’exercer sa conscience à décrypter tout ce qu’il y a d’exception à vivre en ce lieu, en ce temps d’immense profusion. Ce qu’il faut voir, c’est ceci :

   Voir l’élément-terre en sa parfaite parution. C’est l’automne. Quelques brumes flottent au ras du sol. Les terres viennent d’être labourées. Les mottes luisent dans le premier jour, on les penserait d’acier rouillé avec des reflets luisants que le soc a poncés. Les sillons font de grandes lignes qui se jettent vers le ciel, loin là-bas à l’horizon encore semé d’ombres violettes, traces infimes d’une nuit en train de basculer de l’autre côté des choses visibles. Il y a une colonie de garde-bœufs qui parcourent les prairies attenantes où paissent des vaches à la robe claire, elles font comme des taches solaires tout contre les champs à la teinte plus soutenue. Parfois des ilots à la couleur de feuilles, parfois de vastes étendues de poussière inclinant vers la soie, la toile de lin, les infinies variations du beige, on dirait des empiècements de cuir plaqués sur une vêture souple, parcourue de plis et de remous, une sorte de lac avec ses reflets, ses ondes troubles, ses moirures variables selon l’endroit d’où on les observe.

   Voir le dos gonflé de l’océan. Il semble ne jamais devoir en finir avec son histoire bleu-clair brodée de golfes et longée des touffes légères des tamaris, avec ses contes à la lueur bleu-marine coulant au profond des abysses, avec ses lames turquoise battant les récifs coraliens, avec ses transparences de cristal sous le froid boréal tissé de hautes glaces. Oui l’océan est image de l’infini, ses eaux jamais ne cessent de s’agiter, de se soulever en gerbes d’écume blanche, de retomber en plis qui prennent parfois l’accent impénétrable, mystérieux des ténèbres. De grandes voiles immaculées le traversent de long en large, focs gonflés que le Noroît pousse au-dessus des fonds de sable, des poissons aux yeux aveugles y vivent dans la discrétion de leur tenue invisible. Le bruit continuel de l’océan est un baume qui adoucit les mœurs, lime les angles de la violence, arase les dents aigues des destins belliqueux. C’est un bruit doucement maternel, une langue qui vient lisser notre peau, lui dire la simple joie qu’il y a à vivre ici, dans l’échancrure du rocher, là près de la lagune aux reflets d’argent, plus loin tout près de l’isthme que longent les vagues au destin millénaire, elles ne cessent jamais d’être et ne se posent nullement de question. Ne sont que parce qu’elles sont.

   Olivier rêve yeux grand ouverts car ce qu’il voit, là devant lui, ces collines de terre blanche, ce ciel limpide, la ligne d’horizon et son cercle doucement incliné, tout ce qu’il voit joue en écho avec le vaste monde. Voit-il la frêle robe noire d’un chêne et il voit en même temps le balancement du palmier dans la marée verte de l’oasis, la haute stature du baobab, son image d’arbre inversé lacérant de ses racines la pulpe des nuages, les hauts fûts des cèdres rouges s’élevant aux hauteurs inimaginables de la canopée, ce territoire traversé des flamboyantes couleurs du toucan à bec rouge, illuminé de la tunique verte du caïque à tête noire, surpris de la braise presque éteinte du cotinga Pompadour. Les forêts sont précieuses, elles sont des mers où se déverse la houle pressée des vents, des flux incessants. Les grands arbres se balancent et chantent en frottant leurs écorces usées les unes contre les autres. Peut-être est-ce leur façon de faire l’amour, d’initier le geste infini de la génération, de donner aux hommes l’oxygène dont ils ont besoin pour vivre et tracer leur sillon sur la dalle immense des continents. L’arbre est ce génie tutélaire devant lequel, à défaut de nous prosterner, nous devrions nous incliner, remercier sa présence, l’ombre qu’il nous prodigue sans compter, les fruits qu’il destine à notre bouche, les écorces que nous brûlons dans l’âtre, les bûches qui flamboient dans nos cheminées, les planches de nos meubles, les racines dont nous faisons des décoctions, elles soignent nos maux, guérissent nos âmes.

   Olivier rêve, avec son beau prénom d’arbre, aux fleuves majestueux auxquels il doit son existence. Ils surgissent des glaciers, sautent des verrous de moraines, cascadent sur des tables de granit ou de schiste, creusent des canyons aux parois vertigineuses, se faufilent dans des détroits, deviennent torrents, lacs, mortes eaux qu’arrêtent les barrages de ciment des hommes. Ils sont le peuple joyeux de l’eau, le chant qu’ils adressent à la terre, ils font se lever les graines, ils sont les divinités des moissons, ils fabriquent le pain dont nous agrémentons nos repas. Ils sont si discrets que, souvent, dans l’épi de maïs, la verte tige de blé, la graine de froment, la croûte blonde du pain, nous ne savons nullement reconnaître leur présence.

   C’est un problème humain que d’avoir la mémoire courte, que de renier les dieux qui nous portent dès que les présents qu’ils nous ont adressés, déjà devenus anciens, ne sont plus guère honorés, pris qu’ils sont pour de logiques gratifications dont la source ne nous est plus apparente. Ainsi les fleuves coulent-ils vers l’aval de l’espace, le long corridor du temps, à bas bruit, une goutte poussant l’autre, une eau se substituant à la précédente, jusqu’au vaste estuaire, jusqu’à l’immense mer qui les accueille comme leurs pères, sans eux, elle n’existerait pas la mer, elle ne serait qu’une immense cuvette à ciel ouvert parcourue de crevasses et de bois fossiles pareils à ceux qui gisent, tels des minéraux, dans l’aride ‘Désert de la Mort’ dans cette Californie exténuée de chaleur.

   Olivier rêve aux hautes et inaccessibles montagnes, ces Princesses des fières altitudes, ces têtes altières couronnées des diamants aigus du soleil. L’air y est pur. L’air y vibre comme s’il était animé par quelque diapason céleste. Grimpant à leurs sommets, soudain, la tête devient légère, comme si elle se détachait du corps, pareille à ces étonnantes montgolfières qui flottent à mi-ciel, légères, on croirait avoir affaire à des ballons de baudruche. C’est bientôt un vertige qui survient et l’on se prend à penser que l’on a été bien audacieux de comparer sa taille de ciron à ces géantes de pierre qui n’ont peur ni de l’éclat de la grande étoile blanche, ni des chutes de neige, ni des coups cinglants du blizzard. C’est ainsi, tutoyer l’absolu rend invulnérable. On ne redoute plus rien, ni l’éclat du gel, ni les bourrasques de vent. On s’érode seulement. On perd un peu de matière, une simple poussière au regard de l’éternelle géologie. Le temps des roches n’est nullement celui des hommes. Les hommes sont infiniment corruptibles, le temps de quelques saisons seulement, alors que les pics ne s’useraient guère qu’aux yeux de géants à la prodigieuse longévité, des Mathusalem ayant résolu l’énigme de la mort.

   Montagnes des alpages, combien vous êtes admirables avec vos vaches à la robe grise, écumeuse, aux pis gonflés de lait, ce délicat breuvage que boivent les Existants dans leurs appartements climatisés sans même savoir ce qu’est une sonnaille, quel bruit elle fait contre les falaises de roches, ce qu’est une transhumance, la joie sereine d’appartenir à la nature, entièrement, sans aucune dette à la culture, à la civilisation. Connaître la montagne une fois dans la pure dimension de sa vérité, c’est être poinçonné au creux de son âme de la nécessité de la retrouver, de l’honorer telle qu’elle est, une merveilleuse puissance qui repose en elle-même et n’attend rien d’autre que l’éternité.

   Olivier, depuis le haut de son ‘belvédère’, rêve aux glaciers, à ces hauts murs de cristal aux mystérieuses galeries bleutées qui montent et descendent dans le ventre fécond de ces dieux du froid. Ici, tout est exact. Tout est rigoureux. On ne joue nullement avec les murailles de glace, on les respecte, on les vénère. Les Inuits, plus que tout autre, savent du fond même de leur instinct que l’on ne part pas impunément à la chasse au phoque ou au morse à n’importe quelle heure du jour, par n’importe quel temps. Ici, selon le choix, il s’agit de vie ou de mort. Le froid, la neige, la glace, les congères ne connaissent pas les demi-mesures. Une mauvaise décision peut être irréversible, le chasseur ne jamais revenir de sa chasse. C’est pourquoi l’on est prudents. C’est pourquoi l’on jauge longuement une situation et que l’on ne décide d’un acte qu’en toute connaissance de cause. Les pôles sont aussi beaux que ses terres sont hostiles. Du reste il y a une évidente relation entre le paysage sublime et la désolation qui en est l’habituel fondement. Déserts, toundras, steppes, salins, lacs asséchés fascinent les humains sans doute pour l’unique raison qu’ils mettent en exergue une mort maintenue à distance dans l’espace et le temps.

  

   Pensées d’Olivier pour le monde qui vient

  

   On ne tient jamais mieux à l’existence qu’à en mesurer la fragilité, qu’à être exposé au danger, à tutoyer la tragédie. Face aux immenses étendues blanches de l’Arctique, aux sables brûlants du Désert de Gobi, du Kalahari, face à l’immense plateau érodé du Colorado, nous mesurons, à sa juste valeur, le cadeau immense de la vie, la dette qu’elle devrait nous imposer, le respect que nous devrions manifester en direction de la Nature en son irremplaçable présence. Nous ne sommes que grâce à elle, elle n’est que grâce à nous. Nos destins sont coalescents, tissés des mêmes fibres. Si la Nature va bien, alors nous aussi nous allons bien. Il semble que cette règle élémentaire du rapport à notre ‘Mère-nourricière’ ait été oublié. Mais il ne s’agit pas seulement d’amnésie. Certains comportements irresponsables semblent prendre un malin plaisir à détruire ce que des millions d’années ont mis à édifier, patiemment, pierre à pierre, cette immense Tour de Babel dont, aujourd’hui, nous habitons les cellules sans bien savoir quels en sont les fondatios, quelles sont les lois qui en régissent le fonctionnement, sans nous interroger sur la fragilité d’un édifice, sa construction fût-elle édifiée en des époques reposant sous les strates illisibles de l’Histoire.

  Oui, les glaciers nous scrutent de toute la hauteur de leur édifice majestueux, mais cette majesté est aussi magique que précaire. Chaque jour voit s’effondrer ces génies de glace  comme des châteaux de cartes, des pièces de bois que les enfants assemblent avec soin afin de les faire tenir en équilibre, de réaliser la plus haute tour possible. Immanquablement, la fin du jeu voit l’écroulement de l’audacieuse structure, laquelle défiant la loi de la logique a dépassé ses propres possibilités. Oui, mais les lois de la physique ne sont pas les lois humaines. Ce qui correspondrait à la ‘logique’, ci-dessus évoquée, dans l’espace matériel, trouverait son pendant dans la ‘raison’ en matière de décisions humaines. Tout est en effet question de raison. Nous avons connu le ‘Siècle des Lumières’, la puissance presque illimitée de la Raison, parfois jusqu’à l’excès.

   Il ne s’agit nullement de refaire l’Histoire. De toute manière l’homme ne semble jamais rien retenir des leçons qu’elle nous adresse. Les génocides succèdent aux holocaustes, la barbarie à l’inquisition, le racisme à la xénophobie. Piètre constat, certes, mais constat réaliste malheureusement. Il ne faut nullement sombrer dans un pessimisme qui ne serait que la face cachée du nihilisme, donc de l’absurde qui enlèverait tout sens à notre existence. Il faut lutter, il faut résister et ne pas donner droit aux Cassandre de la désolation, ne pas céder aux sirènes nous convoquant au mépris de la vie. Oui la Terre, notre Terre est en grand danger. Ceci, nous le savons tous mais feignons de l’ignorer ou reportons le poids de nos actes sur les générations futures. Curieuse conception de l’héritage, tout de même. Héritage de cendres et de ruines.

   Terre en tant que notre planète ; terre en tant que matière, glaise, limon, humus que nous foulons chaque jour ; océans et mers que nous parcourons sur nos ferries hauts comme des immeubles ; forêts que nous survolons, dans ces fuselages d’acier étincelants ; arbres que nous arrachons, comme si nous procédions à l’ablation de nos poumons ; fleuves que nous martyrisons et asséchons ; montagnes que nous déplaçons afin d’y dérober gemmes précieuses et minerais ; glaciers que nous regardons fondre comme nous verrions les chutes du Niagara, sans pouvoir aucun d’en freiner l’irrémédiable fuite.

   Terre, que faisons-nous donc pour remédier à ton abandon, à ta faillite qui ne paraît inéluctable qu’à la mesure de notre impéritie, de notre insuffisance ? Que faisons-nous sinon observer le navire qui coule avec ses précieuses cargaisons ? Qui donc se jettera à l’eau ? Qui donc osera être un Homme ? « Indignez-vous », disait en son temps le diplomate et humaniste Stéphane Hessel. Certes il convient de s’indigner, c’est certainement le tremplin à partir duquel bâtir une audace et cingler vers le grand large. N’attendons nullement un élan collectif qui, sans doute, ne viendra jamais. Agissons à notre mesure. A chacun sa part.

   Ainsi naissent les grands changements. Il n’est que temps d’agir. Le langage ne suffit pas, pas plus que les grandes déclarations d’intentions, les tables rondes et autres colloques. Avons-nous besoin d’une pédagogie, d’une éducation particulière pour savoir quelle est notre responsabilité face à ce qui nous fait vivre ? Avons-nous besoin d’un modèle pour économiser l’eau, modérer nos déplacements, baisser notre chauffage, consommer sain, limiter notre ration de viande, pratiquer des loisirs modestes en besoins énergétiques ? Avons-nous besoin d’un modèle pour être Hommes sur la Terre ? Non, la bonne volonté suffit. Non, le bon sens suffit. Qui donc se déclarerait démuni de volonté, privé de bon sens ? Qui donc ? Soyons des Hommes au regard de l’Histoire ! Soyons des hommes face à la Conscience ! Il n’y a guère d’autre lieu où exister.

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26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 08:06
Dans la claire évidence du jour

« Bois levé »

Vallée de la Loire

 

Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Bois levé » est ici à prendre non en sa signification de pure verticalité spatiale mais bien plutôt pour sa valeur spirituelle d’élévation hors du champ des choses communes. Oui, un arbre, cet arbre, peut s’arracher de la gangue du réel pour gagner les hautes sphères de l’invisible. Alors on pourra parler « d’essence » du bois en sa plus exacte manifestation. Si nous pouvons nous abriter sous ses vastes feuillages lors des chaleurs estivales, y trouver refuge sous les pluies diluviennes, en choisir l’admirable site pour construire nos cabanes d’enfant, ceci n’est nullement le fait du hasard, ceci indique, sans la moindre ombre qui pourrait en atténuer l’éclat, la majesté de l’arbre, ce qu’il a de foncière présence pour nous les hommes.

    Qui donc n’a jamais éprouvé au contact d’une forêt un sentiment de félicité, une onction, un baume qui nous sauvent des assauts d’une civilisation pressée ? Ici, je pense à cette belle forêt primaire des Carpates, semée de hêtres hauts de quarante mètres couvrant les flancs des montagnes, à cette nature vierge que ne connaissent que les loups et les ours à la toison brune. Peu d’hommes en cette contrée, si ce n’est un garde forestier, un spécialiste de la faune qui ne font nullement tache sur le paysage, fondus qu’ils sont dans l’écosystème dont ils sont l’un des précieux maillons. Ces hommes aiment profondément la nature, ces hommes sont « nature » ce qui est suffisamment remarquable pour que cela vaille la peine d’être mentionné.

   Certes nous aimons les paysages, nous en apprécions les belles perspectives, admirons les crètes des pics enneigés, flottons avec bonheur au large de l’océan, frissonnons tels de vivants épis au contact de ces plaines infinies qui se confondent avec le ciel. Mais, je crois, nous éprouvons une affection toute particulière à l’égard de ce monde sylvestre que, sans doute, nous vivons à la manière de l’un de nos prolongements. Ne dit-on qu’un arbre a souffert du froid ou bien de la sècheresse, qu’il a été abattu lors de la dernière tempête, qu’il a été couché à terre, que ses racines ont été arrachées. Tout un lexique qui, se déclinant sous les espèces de la souffrance, de l’abattement, de la chute, de l’arrachement, disent, en quelque manière, ce vocabulaire humain plus qu’humain que nous nous destinons en propre mais que nous offrons à ces arbres qui sont un peu notre écho, forces tutélaires dont nous demandons la protection, cette dernière fût-elle inconsciente, seulement formulée dans le flux des archétypes qui tracent les lignes de notre architecture.

   Mais je veux dire, maintenant, combien cette image est belle au gré de cette essentielle présence qu’elle nous adresse, simple et fondamental message de vérité fuyant l’inconsistance, les affectations de l’apparence. En un certain sens une antithèse de nos contemporaines sociétés qui ne s’abreuvent que d’images faciles, d’herméneutiques à bon marché, de saveurs immédiates sitôt évanouies que ressenties. Ce magnifique paysage des bords de Loire, nous pourrions demeurer en sa lisière des heures entières sans que le moindre ennui s’emparât de nous, sans même que nous pussions douter de notre inscription concrète dans le monde. Je regarde cette scène et je suis comblé de l’intime intuition de ce qu’exister signifie : ce troublant et direct contact avec les choses, cette sensation à fleur de peau pareille au frisson du plaisir ou de la volupté, cette marée intérieure, ces flux qui font leurs allées et venues quelque part dans l’outre de peau qui en est comme soulevée.

   Une levée, de l’arbre à laquelle correspond, en un genre d’osmose, un soulèvement de l’être autant qu’il le peut, arrimé à son massif de chair. Oui, cette beauté-là, cette vérité-là procèdent à l’allègement de notre chair qui devient diaphane, à la limite de la transparence. Voyez ces boules de résine qui glissent le long des troncs des sapins, voyez leur onctuosité, leur substance pareille à des perles de suif, à de vierges chandelles, à des bulles de savon flottant dans l’air irisé. Ainsi devient tout corps porté à l’extrémité de soi, hissé en direction d’une province où les choses n’ont pas de nom, natives qu’elles sont dans la claire évidence du jour.

 

Le corps n’est plus le corps.

L’heure n’est plus l’heure.

Le moi n’est plus le moi.

Le corps est transfiguré qui devient éthéré.

L’heure est longue qui devient éternité.

Le moi est dissous qui se confond

avec le gris du ciel,

la ceinture d’arbre sur la rive,

 l’immense plaque d’eau

qui brille à la façon d’un métal poli.

 

   L’arbre n’est plus l’arbre, il est devenu figure de la déité qui, en quelque endroit secret de notre âme ne demande qu’à être reconnu, effleuré, peut-être simplement halluciné tellement son être est proche de la consistance du rêve, tressé des belles figures infiniment mouvantes de l’imaginaire.

   Oui, je sais, ceux qui jamais n’ont connu cet instant de fusion avec la nature, dans l’immense palme du silence, dans l’extrême solitude, dans l’harmonie la plus parfaite, penseront à quelque effusion mystique pareille, sans doute, à celles que donnent le LSD ou la Marijuana, sauf que ces drogues aliènent, alors que l’hyperesthésie libère et conduit bien plus loin que soi, en des terres qui ne demandent nulle confirmation de qui que ce soit, en des territoires qui ne se justifient ni par des coordonnées polaires, ni latitudes, ni méridiens. Cette superbe et illimitée géographie mentale, cette cosmologie instantanée, cette contemplation libre de tout substrat nait d’elle-même et se prolonge autant que durent beauté et vérité qui sont ses principes premiers, ses ineffables ingrédients.

   Oui, cet arbre qui pourtant est mort, nous fait signe autant que celui qui est vivant. Et pourquoi donc ceci ? Mais tout simplement parce que, parvenu à la limite extrême de son dépouillement, il ne conserve plus que les lignes directrices de son essence, il focalise notre regard sur ces formes aussi élémentaires que parfaites, il nous fait toucher du doigt, au sens strict, ses nervures les plus apparentes, les constellations primitives de sa propre configuration. Il agit sur notre psyché à la façon d’un « pèlerinage aux sources » pour utiliser le beau titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, ce chemin hors des sentiers battus, des errances humaines, des impasses semées de scories de toutes sortes, de pensées approximatives, de catalogue d’idées reçues, d’opinions qui ne sont que des hypostases d’une lumineuse méditation.

   Cependant l’erreur serait de croire que ce niveau renouvelé, inédit, inouï de conscience s’acquiert facilement, qu’il est le résultat d’un hasard, d’un heureux alignement des planètes, qu’il était inscrit en nous à la façon dont un destin nous détermine en ce lieu du monde, en ce temps de pur surgissement. Non, le surgissement, le déploiement ne se font jamais au titre d’une distraction, consécutivement à la levée d’une barrière qui devait s’effectuer, qui était en attente de devenir. Non, ouvrir un monde à partir du simple et du modeste se gagne à la lumière de longues et récurrentes recherches personnelles. Une métaphore que je cite régulièrement consiste en ceci : le corail de l’oursin ne se révèle qu’à avoir traversé sa coque de piquants et sa cuticule de peau

    C’est à ceci que nous invite cette très belle photographie de Thierry Cardon. On n’est nullement le photographe d’une telle esthétique sans être préoccupé, soi-même, par le problème de la beauté qui est l’un des prédicats les plus sensibles de l’être. Le trajet de la chose mutique à la chose en soi, qui est sa vérité, n’est que l’itérative scansion qui, une fois voile le réel, une fois le dévoile. Tout dévoilement au terme duquel nous apparaît l’essentiel en sa sublime fondation est tâche continue et exaltante pour la conscience. « Conscience », peut-être le mot le plus beau qu’ait inventé l’esprit humain. Oui, le plus beau !

 

 

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19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 08:57

Voyez-vous, parler des couleurs, c’est comme parler du temps ou de l’espace. C’est une tâche infinie au motif qu’une couleur en appelle toujours une autre, que les gradations de l’une à l’autre sont inépuisables, que notre naturelle subjectivité en précise les contours à sa propre manière qui n’est nullement celle des autres qui ont à juger de ces formes polyphoniques. C’est le pur domaine de la sensation, aussi convient-il de puiser en soi les ressources qui les définiront, ces couleurs, et les inscriront sur l’intime palette que notre regard intérieur définit en tant que notre climatique particulière. Nous sommes si sensibles à leur phénomène que, le plus souvent, elles prennent valeur symbolique. Ainsi le noir indique-t-il le deuil, le blanc la pureté, le jaune l’énergie, le vert l’espérance, le bleu le rêve, le rouge la passion, le rose la sensualité. Mais ce sont encore des généralités qui n’ont de valeur qu’universelle et ne nous concernent que d’assez loin. Peut-être attribuons nous à telle couleur des vertus autres que celles que lui confère la tradition ? Nous sommes d’abord des individus qui nous questionnons nous-mêmes avant d’interroger le vaste monde.

   Ce qu’il faut faire, c’est particulariser la notion de couleur, en faire une singularité de la vision telle qu’unique en son genre. Il faut différer du concept commun, faute de quoi nous ne ferions que peindre et repeindre de touchantes images d’Epinal. Imaginons ceci : le monde est encore partiellement incréé, chaotique, doué d’énergies primordiales qui bouillonnent et s’impatientent de surgir sur la grande scène de l’Univers. Pourrait-on dire qu’on voit quelque chose de distinct, d’approximativement formé, le contour d’une chose, le dépliement d’un sens ? Non, on ne voit rien et c’est comme si les yeux étaient immergés dans un genre de chaudron où nagerait une poix épaisse, gluante et nos yeux seraient soudés et nos yeux seraient aveugles. Tout est NOIR, dans le noir le plus absolu qui se puisse imaginer. Un noir qui serre les tempes, entoure le corps de bandelettes de momie, soude la conscience au rocher sourd de l’anatomie. Un noir pareil à une pierre d’obsidienne plongeant au cœur de sa propre nuit. Autrement dit un noir qui immobilise et ne produit nul avenir, seulement un point fixe d’où rien ne peut émerger que le trouble confondant du Néant. Le noir comme fermeture absolue.

   Puis Cela a bougé. Cela a frémi. Pareil au vent léger qui, plus tard, parcourra les plaines d’herbe de la Terre. Cela s’est levé de soi, pur prodige de la parution lorsqu’elle ne connaît nulle cause externe, nul enchaînement qui en expliqueraient le surgissement. Cela s’est fait se faisant. Cela a surgi surgissant. Le noir s’est comburé de l’intérieur, s’est ruiné en quelque sorte, a procédé à sa propre destruction. On entendait de grands pans de noir chuter dans des cloaques infinis, ils bruissaient encore des spasmes du Rien.

   Cela faisait un genre de borborygme, de gargouillis, de rhétorique ventriloque. Une élévation hors de soi, on aurait dit le cri d’une longue et tragique parturition. Le noir, cet immense mystère, cette compacité à nulle autre pareille, s’extirpait de son propre être afin que d’autres êtres paraissent, qu’une genèse pût enfin dire son nom, proférer un peu plus haut que le bitume et la suie réunis. Le Cela n’est ni le Dieu monothéiste, ni celui polythéiste du panthéon des anciens Grecs. Non, le Cela est cette infinie virtualité de la matière qui s’extrait elle-même de sa gangue, dit ses premiers mots qui ne sont que balbutiements. Mais il faut bien commencer par quelque chose, n’est-ce pas ? On ne naît pas avec des phrases constituées dans la bouche. Les premiers mots on les manduque, on les enrobe de salive, ils sont encore des parcelles du corps, des élévations de la physiologie, des bulles qui veulent conquérir la belle transparence du langage.

   Du noir, le Cela a extrait le GRIS. Cela commençait à s’éclairer, à luire dans la forêt immense du doute primitif. C’étaient les mesures initiales du Verbe. Ce que le noir taisait, le gris le disait encore modestement, du bout les lèvres. Ceci se nomme ‘élégance’, oui car le gris est élégant. Du noir il tient sa réserve, du blanc qui va paraître, il reçoit déjà sa puissance d’éclairement, de désocclusion du réel. Le réel, nous dit-on parfois, ‘c’est ce qui résiste’. Mais quel objet résisterait donc d’une manière plus vigoureuse que le noir ? Le noir est une muraille qui nous cache l’origine du monde et les hommes n’ont guère fini de questionner à son sujet. Le Gris a valeur de médiation dès l’instant même où il montre sa discrète coloration. Il est le messager. Il porte encore, en ses basques, la pesanteur atterrante des ténèbres. Cependant il commence à se décolorer sous les premières caresse du blanc qui ne sont que les oscillations de la lumière, les sublimes vibrations de la Raison.

   Incessamment le Gris puise à l’ombre, donne à la clarté. Il décolore le noir, il nuance le blanc. Il avance sur la pointe des pieds, tel Hermès, le dieu aux sandales de vent. Il est comme l’intervalle entre deux mots, il les sépare en même temps qu’il les unit. Il participe des deux principes à la fois : visibilité et occlusion. Pour cette raison il ne peut exister sans la présence de ses deux donateurs, Noir, Blanc, mais au rebours, ses donateurs ont besoin de lui afin de ne demeurer chacun dans sa marge de mutité. Le Noir ne parle qu’à se mélanger au Blanc. Le Blanc ne produit de la présence qu’à emprunter au Noir l’épaisseur qu’il n’a pas. Infinie beauté du Gris qui est le diapason qui donne le ‘LA’ à la musique symphonique du monde. Par un tour de votre imaginaire, ôtez le Gris, il ne demeurera qu’une noirceur profonde, qu’une blancheur éclatante. Or l’une comme l’autre condamnent votre geste de vision, par un manque, par un excès.

   Le Gris, bientôt, le cède au BLANC. Le clair-obscur appelle l’ouverture, le déploiement de toute chose sous la bannière du visible. Le Blanc est la haute parole de ce qui vient à nous. Le Blanc ouvre et libère. Le Blanc dévoile ce qui était mystère. La Terre était noire, en deuil d’elle-même. La voilà Gaïa au ventre rond, à l’aura rayonnante, au scintillement qui gagne le vide, l’emplit d’une corolle d’écume, de neige. Les sommets éternels des montagnes sont recouverts d’un glacis d’opalin, ils dirigent leurs gerbes vers le luxueux cosmos, jouent avec lui le jeu de la pure magnificence. Y aurait-il quelque chose au monde de plus précieux que cette blancheur, cette encolure de cygne, cette rutilance de porcelaine, cette virginité pouvant se parer de multiples atours, elle qui est le sol neutre à partir duquel pouvoir imprimer au réel tous les prédicats disponibles, toutes les possibilités d’effectuation encloses dans le bouton virginal, sises dans l’immense sagesse, lovée dans l’aire accueillante de la simplicité ?

   Le Blanc est une exception. Le Blanc libère la Vérité. Sans lui, ni l’intervalle entre les mots, ni le dimensionnel du jour, ni la joue de l’Aimée caressée de la plume native du désir. Blanc seulement comparable à lui-même. Qui en pourrait supporter la puissance de ruissellement sans sourciller, sans se réfugier dans quelque abîme d’ombre ? Oui, le Blanc est une Totalité pareille à la sphère qui n’a nul besoin d’extérieur, sa présence intérieure lui suffit, force de la Monade en sa plus efficiente autonomie. La sphère pour la sphère. Le Blanc pour le Blanc.

   Mais qu’on n’aille nullement déduire de cette autarcie que le Blanc pourrait demeurer en son autisme et ignorer ce qui se donne, autour de lui, comme ses plus immédiats satellites. Si l’on veut créer un cosmos, c'est-à-dire mettre de l’ordre dans le Chaos, on ne le peut à soi seul. Il faut le compagnonnage de tout ce qui peut prétendre illustrer la vie, dissiper dans l’espace la graine germinative première qui a décidé d’essaimer aussi longtemps que le temps lui sera octroyé, à savoir l’empan illimité de l’Infini. Oui, car toute chose est infinie qui, un jour, est venue à l’être. Car toute chose possède une mémoire et que nulle mémoire ne s’éteint puisqu’elle est une faculté intellectuelle, presque une vertu morale, non une substance susceptible de corruption, de disparition.

   Une chose du type de l’Esprit, sortie des limbes (mais est-elle sortie un jour, n’est-elle, au contraire, tissée d’Eternité ?), avance dans l’espace-temps avec la même certitude qu’ont les comètes de tracer leur brillant sillage dans la nuit cosmique, la poursuite à jamais d’une conquête s’alimentant à sa propre source. Donc, autonomie relative du Blanc. Le Blanc ne veut pas seulement se connaître, il veut aussi posséder un savoir de la Terre. Mais il ne peut la savoir au seul rythme de son éblouissante clarté. La Terre se dissoudrait à même l’océan de phosphènes dans laquelle elle trouverait son éternel repos.

   Le Blanc se voile. Le Blanc se métamorphose. Il était pur argent, il veut devenir pur or, c'est-à-dire aller vers une plus grande richesse, celle qui, bientôt, sous ce spectre doré, va se doter de son être : la Terre en sa « multiple splendeur », pour reprendre les mots du Poète qui sont toujours exacts puisque Poésie est mise en œuvre de la Vérité. C’est, soudain la révélation de la belle palette des JAUNES, celle qui, depuis l’à peine insistance de Topaze, vogue en direction d’Ambre soutenu, après avoir connu la teinte jaune-rosé d’Aurore. Les nuances sont infinies. Les applications multiples. C’est pareil à un kaléidoscope dont les fragments pivoteraient pour nous livrer successivement, ‘Les Tournesols’ de Van Gogh le Solaire ; le velouté d’une pomme Golden ; les tiges du chaume dans le ciel incendié de l’été ; les douceurs épidermiques des clairs-obscurs de Rembrandt, le sfumato de Léonard de Vinci nimbant le visage énigmatique de ‘La Joconde’ ; le corsage de ‘La Laitière’ chez Vermeer de Delft ; la robe pareille au safran dans ‘Jeune fille lisant’ de Fragonard ; minuscules touches de jaune primaire dans ‘Dimanche après-midi sur l’île de la Grand Jatte’ de Seurat, la liste serait inépuisable tant les peintres sont les utilisateurs privilégiés de la couleur, eux qui, autrefois, broyaient leurs pigments avec autant d’empressement et d’amour qu’ils en auraient mis à séduire une courtisane.

   Pour autant que le jaune est une couleur vibrante, pouvait-elle se contenter de se montrer puis de tirer le rideau de l’existence polychrome ? Certes non. Le jaune, couleur du Soleil en son ascension réclamait sa belle teinte crépusculaire, celle qui empourpre l’horizon et baigne fleuves, mers et forêts dans des rivières de sang. Le ROUGE était venu, ainsi, par une pure nécessité de sa course, à la suite d’une certaine logique, si l’on veut, ou plutôt d’un cycle qui se terminait dans le flamboiement

    Comment ne pas être ému par la tache rouge sublime qui nous hèle bien au-delà de nos quotidiennes occupations ? Le Rouge est situé à l’extrême pointe, à l’acmé du spectre coloré, lui qui incendie aussi bien les paysages qu’il enflamme les âmes et les livre, tout entières, aux verticales exigences de la passion. Nous disons ‘Rouge’ et nous avons devant nous la crête du coq fêtant Eros ; les lèvres de la Coquette et des nuits sans sommeil ; les pétales de la rose, cette balafre de l’amour ardent qui brûle d’un feu prosaïque les tréteaux du théâtre de boulevard ; la couleur de rubis du vin et l’ivresse qu’il autorise, sinon réclame ; le drap écarlate de la muleta écartant la fougue noire du taureau.  Si Noir, Gris, Blanc se tenaient à distance de l’être, le Rouge, bien au contraire, le prend dans ses rets, jurant de lui faire rendre raison avant qu’il ne succombe et, tel Empédocle, se précipite dans la fournaise de l’Etna, brève illumination du Poète avant qu’il ne rejoigne le feu de la Mort.

   Et l’unique présence de l’Amarante, du Vermillon, du Garance dans les travées incendiées de l’art. Que l’on songe seulement aux premières mains négatives de la Grotte Chauvet ; à Gauguin et à ‘Rêverie ou la femme à la robe rouge’, cette infinie modulation, cette broderie de la couleur qui va du vif et du clair, au plus foncé ; que l’on se souvienne de ‘La desserte rouge’ de Matisse, de ses arabesques bleues s’enlevant sur fond Rouge ponceau, presque rouille : aux vibrants ‘Coquelicots’ de Monet. Bref le Rouge est un claquement, un impératif, le soulèvement du désir, sa combustion tout contre la chair disponible de l’Aimée, il est pure violence, acte incarné qui s’oppose au bleu velouté de l’esprit, il est un coup de fouet, un cri qui cingle l’air, le déchire sur toute sa longueur, une couleur de vie qui outrepasse la ‘fleur de peau’ pour s’invaginer à même la plaine labourée de la chair, il est ‘Bijoux indiscrets’, textes lus dans le luxe d’un boudoir aux parures incarnat, il est Eros au faîte de sa culmination, livrant son dernier combat avant de succomber à l’étreinte urticante et définitive de Thanatos.

   La genèse se déploie, le cosmos peu à peu s’organise. Le langage qui, à ses débuts, était profération hésitante, sabir incompréhensible, le voici qui se dote des prédicats les plus précieux afin que les sensations, enfin délivrées de leur dette charnelle, puissent s’exprimer sur le mode des harmoniques subtils de la couleur, du plus clair au plus foncé en passant par le velouté, le rugueux, le piquant, le révulsif, l’astringent, l’excitant puisque, aussi bien, les pulsations sont aussi bien tactiles, kinesthésiques, épidermiques que simplement visuelles. Observez un Rouge fraise et vous saliverez. Regardez un Incarnat et vous transpirerez. Approchez un Rouge de Falun et déjà vous frissonnerez et ceci ne sera nul paradoxe, une couleur chaude inclinant vers l’ombre est porteuse d’un froid qui s’allume au loin et vous fait redouter les morsures de l’hiver.

   Pour autant, en avons-nous terminé avec le Rouge ? Bien évidemment non. Il nous hante à bas bruit, il titille notre volupté, il s’immisce dans nos rêves éveillés et se montre sous le redoutable aspect d’un bouton de rose dont nous savons bien que son épanouissement nous livrera au délicieux supplice de l’attente, au bourgeonnement immédiat qui se nomme ou bien ‘plaisir’ ou bien ‘mort immédiate’ selon la Dame de cœur qui y sera inscrite en filigrane et qui ne rêve rien tant que de nous posséder, nous qui nous pensions seuls doués de ce pouvoir de mainmise. Mais arrêtons-nous avant que le marivaudage ne nous saisisse et que nous ne sombrions dans les coulisses de la galanterie.

  Que veut donc le Rouge pour sa succession ? Non de l’excès, nous l’avons atteint et après être montés au sommet, il ne nous reste plus qu’à descendre. A procéder par antonymie si vous préférez. Souvent l’existence est lutte des contraires. La haine succède à la passion, le vice à la vertu, le tragique au comique. S’en indigner n’y changera rien. Autant en faire notre vérité provisoire, il sera toujours temps d’y revenir quand le temps aura accompli son œuvre. Si les précédents enchaînements s’étaient réalisés à l’aune des associations positives, ici il faut procéder par contraste. Dans cette optique, que peut donc choisir le Rouge ? Mais sa réalité inverse que nous trouverons dans les nuances souples, calmes, émollientes, rassurantes, douces comme le ciel, comme la mer, du BLEU. Communément entendus, ces éléments du ciel et de la mer appellent des images de calme, de paix, de sagesse. Est-ce un hasard si les ciels des berceaux de bébés sont bleus ? Si le khôl des paupières l’est également, si les lapis-lazulis ornent le cou des belles Orientales, si le délicat myosotis est aussi nommé ‘herbe d’amour’, si les nuances de bleu, comme aurait dit Nietzsche parlant des pensées, « viennent sur des pattes de colombe. » Oui, le bleu est image d’apaisement, de repos, de domaine infini de ressourcement. Ecoutons ce qu’en dit Jean-Michel Maulpoix dans son livre ‘Une histoire de bleu’ :

   « Le bleu ne fait pas de bruit.C'est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce et se noie sans se rendre compte de rien. »

   Oui, l’écrivain a raison, le bleu est la matière même du regard, les yeux fertiles le recueil au gré duquel ils visent le monde avec la plus grande douceur, le plus exact respect. Et si le monde s’enflamme soudain, ce ne sont nullement les yeux qui sont en cause, leur azur qui présente un défaut, leur aigue-marine qui est atteinte de strabisme, c’est que le monde lui-même a oublié le Bleu, qu’il l’a déchiré pour laisser place à de rubescentes lumières qui l’attaquent et le mordent de toutes parts. Le Bleu est la part célestielle, azuréenne de l’être. Le Bleu est pure floculation, grésil dans l’air qui ne connaît point le lieu de sa chute. Un envol libre de soi, une efflorescence de l’air, les arabesques de la gracieuse libellule. Touché par la patience du Bleu, le cosmos avance vers son destin dans la plus belle assurance. Il sait maintenant qu’il n’y aura plus d’involution qui le recondirait dans les hoquets, les soubresauts tachés de noir du Chaos.

   Le Bleu est une fête qu’ont célébrée de nombreux artistes. Le Bleu est une félicité tout intérieure. Voyez ‘Les Amants bleus’ de Chagall, l’amour y est célébré dans des touches subtiles qui vont du Bleu Azur (ce Ciel) au Marine (cette eau), voyez encore ‘La Mariée’ de 1950, l’élan des épousés pour plus loin qu’eux, la tonalité purement mystique, la lumière qui traverse le vitrail, l’effusion ascensionnelle au terme de laquelle ne peut paraître que l’Absolu lui-même, peut importe son nom, Dieu, Esprit, Être, Grand Tout, enfin une Transcendance qui se perd dans les voiles de l’Infini. Approchez-vous de ‘La Femme aux yeux bleus’ de Modigliani. Vous ne pourrez la regarder qu’à vous perdre dans ses yeux Turquoise, Givré, qui indiquent la grande profondeur à atteindre si l’on plonge dans ces lacs qui sont ceux de l’âme. Nous sommes fascinés par ce regard totalement métaphysique qui ne vise nullement le monde, mais son en-deça (Le Chaos ?), son au-delà (Le Cosmos ?).

   C’est un grand trouble en tout cas que de se situer devant l’abîme des yeux, on pourrait s’y perdre pour l’éternité. Admirez ‘le Bleu’ de Klein. Craignez de vous y perdre. Cette teinte est à la fois attirante, magnétique, à la fois répulsive qui vous tient à distance. Ce Bleu singulier est une brume diffuse dont on ne peut rien dire, seulement faire face, attendre longuement. De tous les Bleus c’est le plus paradoxal en même temps, sans doute, le plus attirant. Klein, en quelque manière, déniaise le Bleu que certains esprits ‘fleur bleue’ auraient vite versé au crédit des comptines d’enfants et des contes ordinaires. Le Bleu pour exister, puisqu’il est emblème du Sacré doit exercer le double flux du ‘venir à lui’ et du ‘partir de lui’. C’est dans cet intervalle seulement, dans cette hésitation que peut s’inscrire quelque chose d’un mouvement vers une Déité, autrement dit en direction de l’Art dont les racines sont religieuses.

   Si Rouge, Jaune étaient des teintes matérielles, charnelles, ancrées dans le réel, le Bleu s’en distanciait en raison de sa légèreté. Que manque-t-il donc au Bleu pour que son accomplissement se réalise ? Il se met spontanément en quête du VERT, non pour des raisons qui seraient simplement chromatiques, mais pour des motifs bien plutôt cosmologiques. Afin que l’Univers se dote du divers, du pluriel, de l’immensément foisonnant qui est son chiffre le plus réel. Ce que le Bleu a ouvert comme espace onirique, de pure évasion, le Vert doit le compléter pour un motif d’homologie formelle dynamique. Les vagues de l’Océan, les marées, les battements incessants de l’eau appellent, comme en miroir, le ressac des forêts, la houle des prés, le flux de la Nature en sa parure chlorophylienne. Tout est vert qui est végétal, seul le temps en métamorphose la teinte, automne de cuivre, hiver du blanc dépouillement, de l’étoile de givre qui cloue les êtres en leur destin de pierre. Le Vert est un bourgeonnement à la pointe des choses. Le Vert respire, il est la silencieuse mélodie du monde. Le Vert appelle une sourde quiétude, un retrait parmi la dispersion des objets pluriels qui nous entourent. Sa présence est partout, sa laque recouvre une grande partie des terres habitées, glace l’eau des rizières, confère une douceur d’aquarium aux délicates clairières. Si bien qu’environnés de sa profusion nous finissons par ne plus en voir l’essentielle trace. Remaquons-nous, au moins, la prière discrète de la rainette réfugiée sous son abri de mousse ? Avons-nous encore quelque égard pour le dépliement de la crosse de fougère dont l’activité de photosynthèse est synonyme de vie ? N’y aurait-il plus de Vert et les déserts croîtraient partout, entraînant avec eux la perte des hommes. Peut-être accorderons-nous plus de crédit à la fine lame de malachite aux si belles arabesques, à l’éclat de l’émeraude dans son écrin rouge, à l’agate si mystérieusement sombre, on la croirait parvenue à l’extrême du spectre, là où, peut-être, elle s’absenterait de sa famille d’origine.

   L’art a reçu cette couleur avec les égards qu’elle méritait. Ainsi Les arbres verts ou les hêtres de Kerduel’ de  Maurice Denis, constituent-ils une ode majestueuse à la Nature en même temps qu’une célébration de l’arbre, ce géant qui nous offre en un seul et même geste, ombre, fraîcheur, quiétude. Ce tableau se vêt d’un charme particulier, d’une aura à la limite de la magie, le célèbre Roi Arthur, d’après la légende, aurait vécu dans cette forêt aux résonances mystérieuses, tout comme est insondable la quête du Graaal dont, tous, nous rêvons à défaut d’en dire la noire volupté.  Au milieu du XV° siècle, Rogier van der Weyden, la destine à la robe ample (on penserait à des plis d’eau coulant vers l’aval), de ‘Marie-Madeleine lisant’. Le Vert y est souple, onctueux, pareil à une mousse qui recouvrirait un lacis complexe de racines. Faut-il s’étonner de cette métaphore alors que les Verts Avocat, Olive, Sauge sont les habituelles vêtures dont la Nature se pare ? Bien évidemment, le choix de cette teinte par le Peintre n’est nullement fortuite, elle qui désigne le Sacré, le Religieux. (Voir le Vert comme symbole de l’Islam). Enfin, dans une manière de parodie qui serait une amplification de la valeur du Vert, l’œuvre contemporaine de Martial Raysse, ‘La grande Odalisque’ nous présente le corps de cette esclave vierge entièrement badigeonné d’une peinture Smaragdin phosphorescente, elle qui gagne en vertu, au prix de sa virginité, ce qu’elle perd au titre de son traitement esthétique.

   Au terme de cette longue méditation sur les couleurs, que convient-il de dire ? Déroulant l’éventail du chromatisme, nous n’avons fait que parcourir l’une des faces du réel, sans doute l’une des plus attirantes, des plus gratifiantes. Parfois les couleurs désignent-elles la nature même des choses ou des êtres qu’elles sont censées définir comme leurs caractères les plus déterminants. Ne dit-on pas, à propos d’une bière ‘Une Blonde’, ‘Une Brune’, ‘Une Rousse’, identiques attributs du reste que l’on destine à des femmes sans que, pour autant, ceci découle d’une intention péjorative. La blonde Marylin Monroe portait la rivière de sa blondeur à la manière d’un emblème. Ne dit-on ‘Les Rouges’ pour décrire les Communistes, ‘T’es Marron’ pour ‘Tu es trompé’, ‘Les Bleus’ pour désigner les nouveaux venus, ‘La langue Verte’ pour qualifier l’argot ; ‘Rire Jaune’ pour rire de dépit et les classiques ‘Montrer patte Blanche’ ; ‘Travailler au Noir’ ; ‘Voir Rouge’ ; ‘Se mettre au Vert’ ; ‘Être Gris’. La liste des formes idiomatiques, comme chacun le sait, est infinie.

   Toujours afin d’être plus adéquatement perçu, le réel fait appel aux catégories de temps, d’espace, de modalité et, bien sûr, du chromatisme. Nous en usons si souvent qu’elles finissent par passer inaperçues. Pour autant elles sont des orients, des amers pour la conscience. Posons la question à un Ami : « Faisait-il beau à Quimper ? » Réponse : « Oui, le ciel était Bleu ». Cette remarque elliptique suffit à nous renseigner bien mieux que ne le feraient de longs discours. Nous avons tous, en chacun de nous, la ‘Carte de Tendre’ avec ses nuances, ses diaprures, ses teintes vives, assagies, passionnées, mortifères parfois. Ainsi va la vie, pareille au sublime arc-en-ciel ! Elle n’est qu’une suite de couleurs plus ou moins chamarrées, une suite d’armoiries parfois flamboyantes, parfois une succession de blasons qui portent les signes de notre propre visage dans les complexes allées de la Terre.

   En matière d’épilogue cette belle citation d’Eugène Delacroix. Qui, mieux qu’un Peintre, peut parler de la Couleur ?

   « La couleur est par excellence la partie de l'art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s'adressent d'abord à la pensée, la couleur n'a aucun sens pour l'intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité. »

   Demeurez dans le Bleu intervalle de votre être. Là vous serez bien. Ce sera la mesure calme dont vous tirerez le plus grand profit. Jusqu’à ce que la Rouge passion s’empare de vous. Les couleurs nous maîtrisent. Rarement les maîtrisons-nous. Nous ne décidons ni du Ciel, ni de la Mer, ni de la Forêt ni de la marche du Cosmos. Nous n’en sommes jamais qu’une teinte qui varie selon les jours, selon l’heure ! Après ces derniers mots sera le domaine du Blanc, son infinie royauté. Comme une origine d’où tout part et où tout revient pour la simple compréhension que le processus de la compréhension est circulaire. Toujours un mot en appelle un autre. Toujours une nuance…

 

 

 

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 08:59
Géométrie et finesse

               Océaniques – à Essaouira Sidi Kaouki

                      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Nous regardons cette image et, d’emblée, nous sommes dans un régime confusionnel, comme si, à l’horizon de notre regard, ne se montrait qu’un monde chaotique, privé de la moindre signification. Un seul instant, imaginez-vous avançant à tâtons, dans un sombre réduit que ne trouerait que le faible halo d’une pathétique ampoule. Vous seriez perdus, n’est-ce pas ? Vous n’apercevriez rien que du sombre et de l’occlus ? En quelque sorte vous seriez dépossédés de votre être au point même que votre nom vous paraîtrait une étrangeté dont il vous serait presque impossible d’articuler la première de ses syllabes. Pourtant, il y a peu, votre patronyme vous était familier, vous le portiez en sautoir tel l’emblème dont votre esquisse se vêtait afin que, dans la foule, vous ne demeuriez une entité inconnaissable, un simple numéro égaré parmi la multitude. C’est toujours ceci qui se manifeste, une manière d’effroi face à ce qui demeure plus qu’un secret, l’inquiétude même logée au cœur d’une réalité dont on ne perçoit qu’une fumée à défaut d’en connaître l’origine, ce feu qui l’alimente qui, pour l’instant, ne vous est nullement accessible. Le sera-t-il seulement un jour ?

   Mais revenons à cette représentation qui nous tient en échec, comme si nous étions en-deçà de nos habituelles possibilités, amputés des réflexions qui nous sont familières. Qu’y voit-on ? Tout en haut, une barre rouge couleur de sang, s’éteignant sur les bords dans un noir de suie. Puis, plus bas, d’autres séries de barres. Ce pourraient être des néons de fête foraine qu’un voile discret souhaiterait dissimuler à nos yeux. Des bandes de plus en plus larges, celles du haut teintées d’un bleu assourdi situé entre paon et cæruleum, Puis de plus en plus claires, se mêlant à un beige léger, à une touche d’ambre, de blond vénitien. Puis des étendues dépigmentées, proches d’un blanc que rehausserait une touche de sable. Voyez-vous, ici nous avons affaire à un genre de simulacre graphique  tellement empreint d’une mystique qu’il pourrait nous situer devant l’une de toiles d’un Rothko des années cinquante, horizontalités esthétiques s’inscrivant dans le mystère de la sphère religieuse. Un effleurement seulement. Le Sacré, jamais, ne se dispense selon le modèle des catégories réifiées. Il y faut de l’esprit, du songe, une aptitude à la méditation et, par-dessus tout, l’effusion de l’âme sans laquelle rien ne se donnerait qu’un objet du quotidien à destination ustensilaire.

 

Géométrie et finesse

   Toute perception, de laquelle découle la sensation assortie de toutes ses valeurs herméneutiques, s’origine à une saisie soit de type conceptuel, soit intuitif. Ici, l’abord privilégié a été celui du concept au gré duquel faire apparaître des motifs classés dans l’ordre rationnel des catégories : formes, couleurs, proportions relatives, similitudes et différences. Si ces manifestations demeurent conceptuelles, elles ne peuvent se doter que d’un point de  vue géométrique, abstrait, dépouillé de toute approche poétique ou sensible. Ainsi elles parcourront un espace de coordonnées précises  pouvant se déterminer selon le mode d’abscisses et d’ordonnées, autrement dit recevoir le modèle de figurations douées d’exactitude. Ainsi pourra-t-on dire que tel plan est situé dans une position médiane, qu’il est plus ou moins étendu, qu’il se rapporte aux autres plans avec lesquels il joue dans un rapport de stricte proportionnalité. Disant ceci, nous n’aurons fait qu’énoncer les lois fondamentales de « l’esprit de géométrie ».

   Bien évidemment, nommer un tel esprit fait immédiatement surgir, en corolaire, celui qui le complète, à savoir « l’esprit de finesse ».  Si la géométrie en appelait au concept, la finesse, elle, se réfère à la seule intuition. Ainsi les remarques subtiles naissent-elles bien plus volontiers au voisinage d’une fugitive impression, d’un « état de grâce » soudain, d’une conscience immédiate des choses que d’une savante élaboration due à quelque équation complexe. Evoquer ces deux modes de rencontre du réel, c’est en appeler à deux processus mentaux fondamentalement antonymes : celui de la logique s’affrontant à celui de l’esthétique. Dans le premier cas on parle de « formulation discursive des énoncés », de l’autre « d’évocation sensible des manifestations ». Il y a plus qu’une nuance qui sépare ces deux modes d’appréhension, une réelle césure les isole chacun dans  un domaine qui leur est particulier dont, jamais, on ne peut penser qu’ils puissent se fondre dans l’intimité d’un unique creuset. La géométrie, qui a pour mère la science, ne peut s’envisager que sous la figure d’une stricte mathématisation des choses, d’une objectivité sans faille, d’une argumentation qui, jamais, ne laisse la place à quelque fantaisie. L’intuition, rejeton de la poésie, fonctionne sous les libres images de la métaphore, sous les frondaisons de l’immatériel, sous le régime pulsionnel des émotions et des affects. La géométrie ne se donne jamais en dehors d’une topique (à savoir d’un lieu effectif du réel), alors que l’intuition, précisément, se ressource continuellement à ce flou atopique (tous les lieux comme absence de lieu originel) qui la dote de tous les pouvoirs de création et de renouvellement infinis.

   L’œuvre évoquée au début de ce texte est-elle maintenant si éloignée de notre champ de vision que nous n’en percevrions même plus les lignes fondatrices ? Si nous la regardons par la médiation de la clarté évidente de notre intuition, que se produit-il alors ? Nous quittons aussitôt cette tentation logique, cette inclination positiviste qui, toujours, nous met en demeure de fournir une explication plausible à tout phénomène surgissant au plein de la conscience. Il nous faut renoncer à être géomètres, consentir à devenir, sur-le-champ, des êtres désincarnés, tels les poètes qui ne se sustentent guère qu’à l’aune de leur chimérique condition, de leur cheminement symbolique. Ce que visent ces étonnants personnages n’est rien de moins que la pierre philosophale, autrement dit cette matière qui n’en est plus une, tellement un corps subtil est, par essence, éthéré, intangible, insubstantiel. Poétisant, il ne vise nullement le réel. Poétisant il devient le poème lui-même, le corps des mots.

   Créer opère toujours une manière de transsubstantiation. Une métamorphose s’empare de vous et, dès lors, vous ne pouvez, tel Narcisse, que vous appartenir dans l’image que vous renvoie le miroir. Votre chair, essentialisée, flotte identique aux drapeaux de prière des Tibétains. Vous n’êtes plus là où vous croyez être, vos deux pieds solidement amarrés à la terre ferme. Vous volez haut, au-dessus des territoires vierges, immaculés de l’Himalaya, quelque part  du côté du Ladakh, du Népal, du Bhoutan. Etes-vous homme encore ou bien « cheval de vent », ou bien Garuda, cet aigle géant mythique qui peut tout voir, embrasser mille paysages alors que les Terrestres ne voient qu’un même horizon, si bas, si bas. Des mots pareils à des phalènes sortent de votre bouche. Ils naissent tout seuls, comme par enchantement : « Akashpura », « Vayapur », « Agnipura », « Nagpura », « Vasupara ». Vous n’en connaissez pas la nature exacte, telle qu’elle pourrait découler d’un concept. Vous en saisissez seulement la magie incantatoire. Votre tête ne les sait pas, mais votre corps les sécrète tel un miel des hauts alpages. Ils disent, tout contre le pli de votre âme, la voûte céleste si bleue, le vent si puissant et les nuages si doux ; ils disent  le rayonnement du feu, la pureté de l’eau, la croûte brûlée de la terre. Ils disent le tout de l’homme lorsque, s’absentant de ses manies de mesure et de comptabilité, de ses obsessions de quantifier la moindre chose, d’étiqueter l’abeille, de poinçonner la tête du cheval, d’estampiller le vol de la mouche, il consent enfin à devenir ce que, sans doute en son fond, jamais il n’a cessé d’être, un chercheur de mythes, de songes et de légendes.  

   Alors, regardant cette belle photographie, devenez donc des elfes, de malins génies, des chemineaux en quête de Baba Yaga, celle qui ravit les petits garçons pour les faire rôtir ; le Berserker, ce guerrier-fauve capable des plus invraisemblables exploits ; Cerbère, le chien à trois têtes qui surveille l’entrée des Enfers ; le Dahu aux cornes fines, au pelage brun, aux sabots blancs qui hante les montagnes de son mystère ; devenez des Elfes, ces êtres minuscules capables de se percher sur une branche, de dialoguer avec l’oiseau ; soyez Golem, cet humanoïde pétri d’argile dénué de parole ; prenez la forme de l’Hippogriffe, mi-cheval, mi-aigle ; imitez l’Inugami, « dieu-chien », être magique des contes japonais ; adoptez l’étrange allure du Kobold, ses oreilles pointues, son long nez, fumez son éternelle pipe qu’il porte à la manière d’un sceptre ; habitez le corps de la Licorne, symbole de pureté et de grâce, en quête de toute virginité qui se présenterait devant sa redoutable corne d’ivoire ; adoptez la physionomie étonnante de la Manticore, corps de lion, visage d’homme, queue de scorpion ; dissimulez-vous sous les traits de Méduse, Euryale ou bien Sthéno, ces terribles Gorgones dont vous hériterez de l’immortalité ; glissez-vous dans la forteresse de muscles du Minotaure, corps d’homme, tête de taureau ; Nâga-serpent, vous garderez les trésors de la nature et apporterez la prospérité ; Ondine assise sur la margelle des fontaines, vous n’aurez de cesse de peigner vos longs cheveux face à l’eau qui est votre royaume ; Salamandre, vous vivrez dans le feu souhaitant que, jamais, il ne s’éteigne, moment de votre disparition ; identifiez-vous  à Succube séduisant les hommes pendant leur sommeil ; apparaissez sous les traits inquiétants de la Tarasque, vous détruirez tout ce qui se trouvera sur votre passage ; engagez-vous parmi les Valkyries, vous distribuerez la mort et emmènerez l’âme des héros au Walhalla, le grand palais d’Odin ; enfin adoptez la silhouette de cette « jeune femme d'une grande beauté et vêtue d'un kimono blanc ; [qui] avait la peau d'une blancheur irréelle, de longs cheveux noirs et des lèvres bleues. Quand elle marchait, elle semblait glisser au-dessus du sol ». Alors, vous serez  Yuki-onna, « femme des neiges » du folklore japonais.

   Quand vous aurez fait tout ceci, que votre aptitude à la métamorphose sera devenue pareille à une seconde nature, alors vous ne regarderez plus les images avec un œil géomètre mais avec celui d’un poète qui n’épuise jamais le réel mais le pare de ses plus beaux atours. Le sous-titre de la photographie « Océaniques », le lieu dont elle est la mise en scène - Essaouira, dans ce Maroc de légende -,  seront les sésames vous permettant d’accomplir le voyage au-delà de vous-mêmes, dans ces contrées magiques qui ne demandent qu’à être visitées par le « troisième œil », encore nommé « Œil intérieur » ou « œil de l’âme », par qui advient la connaissance de soi. Cet organe mystérieux dont les Indiennes se parent, ornant leur front d’une goutte rouge semblable à un talisman. Tous nous avons, en nous, dans le secret de nos existences, cette mystérieuse puissance, cette surprenante énergie au gré de laquelle nous ne sortons de nous que pour y faire retour avec la force d’une joie neuve et inépuisable. Alors le monde ne sera plus un spectacle comme un autre mais le lieu même où nous serons en osmose avec lui. Ceci ne dit jamais que la vertu de la contemplation quand, déportée de l’aride géométrie,  elle nous montre la voie du Poème. Cette image est poème, assurément. Visons-là de cette manière qui est la seule qui puisse convenir. Nous y percevrons alors le sens pour nous que, toujours nous butinons, sans bien en remarquer la subtile fragrance. Oui, tout se donne à la façon d’une odeur pourvue d’une note raffinée. Il faut savoir sentir avec la belle polysémie qui résonne dans ce mot. « Être vivant doué de sensibilité », « Percevoir par l’odorat ». Peut-être « être vivant », n’est-ce que ceci : « sentir ». Oui, SENTIR !

Géométrie et finesse

[La collecte des « créatures fabuleuses » a été réalisée avec l’aide de Wikipédia.]

 

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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 08:11
Toute amnésie est catharsis.

            Amnésie du temps ll.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Pluie de météorites.

 

   On était là sous le ciel balafré de signes, perdu dans l’immense, attendant l’heure d’une hypothétique libération. Mais rien ne disait la fin de la partie et l’on tendait son corps à l’immédiate immolation de soi. C’étaient des échardes de feu, de lancinants éclairs, de sourdes détonations qui se heurtaient à la barbacane de peau. Des pluies continues de météorites. On évitait les coups, on se dissimulait derrière sa propre peur, on proférait de muettes incantations mais rien ne se montrait que les incisives de l’hébétude, les canines de l’angoisse, les molaires du néant. D’un néant multiple, fourmillant, empli jusqu’à la gueule d’une poix brûlante qui inondait le gosier et enflammait l’inutile motif de la langue. On s’essayait intérieurement au Verbe qui disait la haute stature de l’homme parmi la sauvagerie animale, on tâchait de se hisser au-dessus de la plante, de s’écarter d’un destin racinaire, de s’exonérer de toute cette matière qui déferlait à la vitesse des marées d’équinoxe. Mais rien ne se distinguait de rien.

 

   Sous le régime de l’hypermnésie.

 

   C’étaient des bruits de silex taillé qui incisaient les spires de la cochlée. C’étaient des hallebardes ignées qui attaquaient les collines de la dure-mère. C’étaient de violentes lueurs de cristal qui s’engouffraient dans l’équerre du chiasma et la vue était une bonde sans fin qui déglutissait ses peuples d’images en haillons, ses armées de gueux, ses bataillons de centurions bardés de métal, harnachés de chrome étincelant. Nulle part d’aire où faire se reposer la pointe de l’esprit, où ménager une halte aux syncopes de l’âme. Cela geignait dans les rotules, cela fusait dans les gaines de grise myéline, cela hurlait dans les glandes du souvenir, cela gonflait les amygdales blanches de la mémoire. On était sous le régime de l’hypermnésie, sous la férule du souvenir hypertrophié qui débordait le corps de son onde invasive.

 

   Déferlement mémoriel.

 

   On cherchait à dissimuler sa pensée, à fuir les corridors du passé, à ne rien évoquer qui pût enclencher la roue mortuaire des événements anciens, lesquels paraissaient n’avoir pas de fin. Ils surgissaient à l’improviste, trouvaient refuge dans la carlingue du corps, aussi bien sous la voûte du diaphragme, aussi bien dans les replis séminaux ou la complexité des tarses et métatarses. Le grand problème, l’immense hébétude des humains en ces temps de déferlement mémoriel, c’était de vouloir se relier à son vécu, de donner lieu à des réminiscences, d’ouvrir la porte aux souvenirs. Aux évocations, aux multiples cendres qui témoignaient d’antiques braises, de feux qu’on disait mal éteints. Or la géographie du songe éveillé était sans limite. Toujours un fait qui concernait un geste accompli et la main était visée qui tremblait encore. Toujours une prouesse amoureuse survenue en des temps anciens et le cœur débordait de sa sève rouge et les ventricules s’affolaient sous la pression qu’on croyait définitivement évanouie. Toujours un chemin parcouru à la hâte pour quelque circonstance particulière et l’on en sentait encore les vibrations impatientes dans les boules des talons.

 

   Eteindre la mémoire.

 

   C’était harassant vraiment de laisser les jours d’autrefois faire leur gigue endiablée, conduire leur sarabande polychrome, agiter les clochettes de la folie. La démence était proche avec ses habits de foire, ses menuets débridés, ses grimaces sulfureuses, ses déhanchements obscènes. On n’avait nulle place où figurer, nul espace de recueil, nulle sphère de méditation. Une seule longue ligne flexueuse qui enlaçait, lacérait, limait consciencieusement la liberté jusqu’à en faire une geôle dont, jamais, on ne réchapperait. Il arrivait que certains se couchent à même le sol, en chien de fusil, genoux soudés contre la poitrine afin d’éteindre la mémoire mais subsistait toujours un brandon, une escarbille, une étincelle et le moindre vent relançait le cycle infernal de l’aliénation mentale. En effet, comment échapper à ce flux continu, comment trouver refuge en haut d’une colline alors que la butte semée de courtes herbes était, elle-même, parcourue des sillons souterrains des commémorations ? Toute terre porte en elle les stigmates de sa propre germination.

 

   Neige mémorielle.

 

   Voilà qu’enfin se montre le bout du tunnel. Voilà qu’enfin la mémoire a consenti à rétrocéder, à se faire oublier, à sommeiller en quelque coin du corps anonyme, discret, invisible à force d’humilité. Maintenant le souvenir fait sa minuscule lentille, son grain inaperçu dans l’œil ombilical, le seul à nous propulser du côté de notre origine, cordon après cordon jusqu’à l’image initiale, à la pointe de cristal s’allumant au-dessus des herbes de la savane existentielle. C’est tout juste une lueur dans le flot des ténèbres, c’est une persistance de lampyre dans la grande nuit qui nous enveloppe, avec laquelle nous dérivons sans savoir le but de notre errance.

 

   Rhétorique nous disant le lieu de l’être.

 

Voici ce qui se montre à nous à la façon d’une allégorie, comme si la réminiscence prenait corps, devenait forme signifiante, se levait dans l’immobile telle une rhétorique nous disant le lieu de l’être. Amnésie est là dans son étrange posture, presque invisible aux yeux distraits, dissimulée à son propre regard. Tourne le dos à l’avenir, se lève dans l’instant présent, regarde le passé aussi loin qu’elle le peut afin de retrouver l’aire de son fondement, l’intime profération de sa nidification. Seulement de cette manière la mémoire est recevable. Dépouillée des artéfacts, des myriades d’évènements, des anecdotes, des paroles multiples, insensées, des bruits polyphoniques qui enserrent l’âme et la réduisent à ce qu’elle ne saurait être, un simple divertissement dans la courbure de l’heure.

 

   Dénuement de Blafarde.

 

   Ce qui se montre dans l’étonnant dénuement de cette Blafarde pareille à une colline de talc ce n’est rien d’autre que son propre surgissement au monde, son émergence surprenante sur la face sidérée de la terre. Oui, « sidérée » car toute naissance est pur prodige, péripétie inattendue, survenue d’une conscience qui enfonce son coin, pointe son dard dans la complexité mondaine. Amnésie est née et plus rien ne sera comme avant dans le réseau touffu du vivant. Elle apparaîtra comme ce mot nouveau, ce lexique imprévisible s’inscrivant dans l’immense livre de l’aventure humaine. Tel le vol du papillon qui produit son effet à l’autre extrémité de la planète. Rien ne peut être retiré du monde sauf à obérer le sens de chacun des cheminements qui constituent le déploiement de l’arche du devenir.

 

   Mesure virginale de l’être.

 

   Mais la mémoire, cet encombrant boulet qui nous clouerait à demeure si, par extraordinaire, elle déployait l’éventail total de ses fascinations, voici qu’elle se réduit à sa plus simple expression. En témoigne ce blanc de titane qui se donne à voir en tant que simplicité première, mesure virginale de l’être, alfa supposant un oméga, mais très loin à l’horizon des choses. Amnésie ayant évacué le carrousel des manifestations encombrantes, mis au rancart le superflu, le contingent, il ne demeure que l’essentiel de ce qui fait un être, sa vérité profonde, la loi unique de son essence. Ici il s’agit bien d’un retour aux sources, de la révélation de cette eau claire, cristalline s’échappant du sol dans le genre d’une résurgence de l’être en son unique. Tout est accordé dans un ton harmonieux. Rien qui blesse ou bien conduise le regard ailleurs que dans l’enceinte de sa propre citadelle.

 

   Telle qu’en elle-même figée par le souvenir.

 

   Grise la touffe de cheveux que prolonge une natte avec sa chute dans l’indistinct et nous pourrions évoquer la fuite du vent dans l’espace infiniment libre de la taïga.

   Blanche la plaine du dos, toundra éclairée par le soleil de minuit alors que le phénomène même de la lumière devient palpable, cette écume qui flotte à ras du sol, féconde les tapis gorgés d’eau des tourbières.

   Nu le massif des épaules comme pour dire l’éminence de terre que touche de ses doigts magnétiques ourlés de silence le dépliement de l’aurore boréale, ses voiles qui ondulent à la manière du vol d’un oiseau pris dans le vertige du temps.

   Indistincte la chute des reins, discrète, à peine une anse identique à la gorge du bruant, cet hôte si discret des latitudes septentrionales.

   Bas du corps effacé, hanches évanescentes qui évoquent le doux moutonnement sylvestre des épicéas et des mélèzes lorsque le frimas les recouvre de son chant léger, à peine un murmure dans le matin qui poudroie.

 

   Esquisse de l’être en sa plénitude.

 

   Oui, en compagnie d’Amnésie - cette déesse qui supplante Mnémosyne dans son harassante tâche mémorielle -, nous avons tout ramené à l’essentiel - le sien -, ce qui de sa nature courait le risque de s’éparpiller dans l’intense fourmillement du réel. Maintenant elle est contenue en soi par la clarté de quelques souvenirs fondateurs de sa présence. Nul besoin d’une myriade de points pour constituer une ligne, nul appel à une kyrielle de sons pour écrire la partition de sa propre fugue, nul recours à un langage bavard pour faire le récit de sa propre fiction. Seulement quelques mots sonnant comme le cristal dans le mystère d’une crypte et voici que se dessine l’esquisse de l’être en sa plénitude, que surgit la figure idéale de qui vit sa temporalité à l’image d’une bienheureuse frugalité, quelques nutriments essentiels, le reste n’étant qu’inutiles fioritures, scintillements trompeurs, apparences qui falsifient l’authenticité d’une existence dictée par l’exigence d’une nature droite.

 

   Cruel maléfice de la souvenance.

 

   Amnésie nous la laissons dans l’espace de son inépuisable ressourcement puisqu’elle se confie à ce qu’il y a de plus beau au monde, savoir qui elle est afin d’assurer son exact rayonnement. Il n’existe guère d’autre mémoire que celle qui, fidèle à son empreinte première, en devine les subtils harmoniques tout au long du périple tissé de temps qui la reconduit à sa propre singularité. Nous l’aimons telle qu’elle est dans la reconnaissance de sa singulière parole. Il n’y a rien d’autre à dire, rien d’autre à éprouver que de se maintenir dans la station immobile qui est la nôtre en tant que Voyeurs, l’espace d’un regard attentif. Amnésie le comble jusqu’à satiété. Oui, combien il est doux pour le cœur de voir cette forme s’épanouir dans le creuset de son origine.

 

   Echappant de peu à l’orage magnétique.

 

   Rien au-delà de cela que l’attente du jour à venir. Toute amnésie est catharsis, ceci nous l’avons éprouvé dans le fond de notre chair, échappant de peu à l’orage magnétique du souvenir alors que s’ouvrait dans l’ombre pleine la certitude d’une neige mémorielle, la seule à même de nous réunir dans le sein de ce que nous sommes. Divine amnésie qui nous sauve du désarroi, du meurtre que le monde pourrait commettre à notre endroit si nous n’étions prévenus du cruel maléfice de la souvenance. Toujours il faut échapper à soi afin de se mieux connaître. Ceci est notre fanal dans l’obscure nuit.

 

 

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 07:58
Exilée de soi.

Amnésie du temps.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   L’aire libre du temps.

 

   D’abord il n’y a rien qu’un flottement. Une irisation d’ailes dans l’azur infini. Tout est libre de soi. Le temps est cette ronde, cette circularité qui semble n’avoir jamais de repos. Tout s’enchaîne dans l’harmonie. Tout s’emboîte avec naturel. Les rouages entraînent les rouages dans la plus belle logique qui soit. Mouvement subtil d’horlogerie. Les roues oscillent en cadence. Les ressorts se plient en rythme. Les cliquets répondent aux cliquets. Les pignons aux pignons. Les balanciers se balancent à l’infini comme si, jamais, leur mouvement ne devait trouver sa fin. Tout coule de l’amont vers l’aval. Tout s’immisce dans le cycle joyeux de l’eau. Il y a des nuages. Il y a la pluie. Les ruissellements sur la terre gorgée d’humidité, les trilles de gouttes qui cascadent vers les fleuves, les fleuves qu’attire la masse anonyme, fascinante de la mer. Il y a la mer, les océans gonflés comme une immense goutte de verre, leur dôme resplendissant sous l’appui du ciel. Il y a le soleil, la clameur blanche, le rideau de vapeur, le fin brouillard ascensionnel. Il y a la nacelle des nuages, le peuple assemblé des perles liquides. Il y a la pluie. Comme l’éternel recommencement du même en sa joie plénière. Il y a les hommes, les femmes, leur ferveur tissée au-dessus de leur tête. Elle s’appelle désir. Elle s’appelle liberté, ouverture de soi dans la clairière du monde. Il y a la pluie encore, le nuage arc-en-ciel, les couleurs qui se fondent dans les couleurs, la fuite infinie de l’eau vers le domaine où vivent les hommes, visages tendus vers le ressourcement, la soif étanchée, la plénitude du corps lorsqu’il communie avec le vent, parle avec la terre, s’immole dans le feu comme la vive pliure de son esprit.

 

   La décision de la Moïra.

 

   Au-dessus des fontanelles où vibre la nécessité d’exister il y a l’invisible, le mystère tressé des hiéroglyphes, l’illisible palimpseste où se percutent tous les signes de l’inconcevable. On dilate ses yeux, on pousse la porcelaine de ses sclérotiques tout contre le vent du doute, on fore le puits de ses pupilles, on aiguise le chiasma de ses yeux afin que quelque chose d’un secret veuille bien s’y révéler qui dirait le chiffre de notre marche de guingois sur les chemins de limon. On sort de soi, on laisse faseyer la voile de son propre corps. On espère une brise signifiante dont le dépliement indiquera la marche à suivre sous l’empire des étoiles. On attend. On livre sa besace de peau à ce qui s’y inscrira en tant que possible à venir, que projet à faire surgir de l’incommensurable attente qui, à chaque seconde, à chaque battement du cœur, tisse la faille immensément ouverte de l’espoir, de la foi en l’être, de l’inatteignable cime que toujours l’on postule à bas bruit, la dissimulant comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse.

   « Maladie », voilà le mot lâché qui dit le risque majeur de vivre, la présence des fourches caudines, les chausse-trappes dans lesquelles se dissimule l’inaltérable faille où s’engouffre le disparaître, où souffle l’haleine délétère de la finitude. La Moïra, d’abord on ne la sent nullement. Elle est comme notre ombre, le double de notre silhouette, une écaille qui recouvrirait notre épiderme, un vernis illisible affectant notre condition mortelle, jouant avec elle comme en écho. On va au hasard des rues, on chante, on aime, ici et là, rapidement, pour oublier la lourdeur de nos pas frappés de contingence. On va dans les musées, on s’abreuve d’art. On va au cinéma, on emplit l’outre de ses yeux d’images, de leur carrousel, de leur étrange fascination dont le but est, on le sait, de nous soustraire au bruit tragique du monde.

   Nous parlions d’ombre à l’instant. Nous parlions de nuit. Nous parlions des Filles d’Erèbe et de Nuit. Nommant ceci qui demeure dans l’obscur, nous faisions venir à la présence Clotho, la fileuse du destin, Lachésis qui le mesure grâce à sa baguette, Atropos enfin qui le tranche, accomplissant l’irréversibilité des choses en leur clôture. Tant que notre dérive songeuse est assurée, manger à sa faim, aimer suffisamment, dessiner des oiseaux, vaquer à ses manies diverses, s’affilier au régime de ses obsessions, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous tissons notre toile telle l’araignée et le fil de cristal à notre suite est le témoin de ce parcours sans faille.

 

   Songe arrêté en plein vol.

 

   Cependant nous savons la possible rupture, l’hiatus, l’interruption, la fragmentation, la perte. Soudain voici qu’Atropos dans son aveuglement royal a tranché le fil qui nous relie au réel. Ce brusque suspens se nomme indifféremment, maladie, accident, séparation, deuil, remise du projet dans son carton primitif, songe arrêté en son plein vol. Moïra dont l’homologie pourra se lire sous les traits de cette pure abstraction clouant sur place, cette épée de Damoclès, cette lame divisant l’existence selon ses deux versants, l’adret lumineux, l’ubac empli des remugles de la noirceur. Epée qui suspend identiquement le voyage de Jacques le fataliste dans le roman éponyme de Diderot : « Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». « Le grand rouleau où tout est écrit ». C’est ainsi « le grand rouleau » a ses roses, ses épines. Ses épées de Damoclès, ses lames de ciseaux qui entaillent le réel, lui donnent ses angles vifs, ses plis, ses retournements, ses lignes de fuite. Surgissement de la surprise dans la toile unie de l’exister. On croyait jusqu’alors que tout allait de soi, que marcher n’était que cette infinie durée inaltérable, cette feuille de soie déroulant sa parure sans que la moindre déchirure ne vînt s’y inscrire, la plus infime incision par où se dirait l’imperfection des choses, le talon d’Achille de l’homme, la corde tendue du funambule, vibrante, prise d’oscillations sur laquelle on avançait avec les bras en croix et les yeux emplis d’hébétude. Temps lisse pareil à une aube qui se dirait dans l’humilité, l’évidence, le prolongement de la nuit sans coupure, sans heurts, comme un sourire d’enfant accueille le visage de sa mère et le retient en lui tel l’inestimable don qu’il est.

 

   Instants goutte d’eau.

 

   Mais voilà, tout espoir avait une fin, toute certitude son épilogue. Loin d’être ce poème dépourvu de césure, cette parole d’une seule traite proférée, il y avait des blancs, des silences, des hésitations, des retours en arrière, des émissions aphasiques, des hoquets et des pliures de la voix. Le réel que l’heure traversait n’était nullement homogène, ourdi d’une toile dont nul raccord aurait pu trahir la fragilité. Le réel était semblable à ces plateaux calcaires qui paraissaient une simple tabula rasa sans nul obstacle alors que les creux des dolines y imprimaient leur invisibles et dangereuses dépressions. Le temps qu’on percevait permanent, continu, voici qu’il se décomposait à l’infini, avec ses clignotements, ses instants goutte d’eau, gemmes de résine, ses moments bogue occluse dont on ne percevait même plus la progression vers un hypothétique futur. Le temps haché par le Destin, le temps de cire dans lequel s’imprimaient les heurs et les malheurs du monde.

 

   Les attendus de l’image.

 

   Visage. Le fond pareil à la lame lisse de l’exister tant que la faille ne s’est nullement ouverte, que tout coule de source avec son ébruitement d’eau originelle, cette pureté, cette innocence, cette disposition à la candeur, à l’accueil du monde en sa générosité, sa naturelle prodigalité. Visage mais mutilé, privé de la falaise du front par où se laisse voir, métaphoriquement, la lumière de la pensée, le brillant de l’intellection. Un œil est biffé qui détruit la vision stéréophonique, cette indispensable vue double dont le sens le plus affirmé est de figurer une vertu dialectique : apercevoir la beauté et la laideur, viser le bien et le mal, la vérité et la fausseté. Le seul œil apparent est clos comme si la vue s’était retournée sur son antre de chair, représentation opaque du monde, abandon de la certitude dont le regard est le révélateur à la seule puissance de la conscience qui projette son rayon et éclaire tout ce qui vient à son encontre. Lèvres scellées sur un indicible, un non-proférable, extinction de la fable humaine. Le bas du corps s’est absenté semblant avoir renoncé à toute attache terrestre.

 

   Extases du temps.

 

   Mais, ici, il s’agit de prendre à la lettre le titre que l’Artiste a choisi comme prédicat de son œuvre : « Amnésie du temps ». Cette perte, cet oubli de soi, du temps, du monde. Mais considérons le temps en son essence. Le temps est écoulement continu, suite d’instants que la vie synthétise en s’inscrivant en lui. Inévitablement l’existence est durée. Ne le serait-elle et elle revêtirait la forme d’une aporie, ce qu’est la finitude en son accomplissement. L’amnésie se définit rigoureusement par la « perte partielle ou totale de la mémoire ». C’est donc la mémoire qui est en jeu, cette faculté à nulle autre pareille qui nous relie à notre passé, l’utilise en tant que tremplin afin que, doté de cet élan, ce temps de jadis puisse remonter en direction du présent, le féconder, en faire la condition de possibilité de notre futur, donc assurer l’espace de notre propre liberté. En effet, nous ne sommes libres qu’à nous situer à même les trois extases de la temporalité au travers desquelles notre être reçoit sa totalisation. Coupé du passé, il s’absente de son origine. Privé du présent il se déréalise tout comme l’est l’univers psychotique dans son sidérant enfermement. Exilé du futur il se prive d’une finalité qui est l’acte terminal par lequel il se révèle à soi comme celui qu’il aura été dont le point final le remet à son ultime parole, dernier mot sur la scène de la représentation.

 

   Le Temps perdu.

 

   Alors comment ne pas associer mémoire et réminiscence ? Comment ne pas convoquer la haute stature psycho-philo-littéraire de Proust dont La Recherche du temps perdu est une longue dissertation sur la venue de l’être au monde ? Sur sa signification, dont l’art, l’esthétique, l’écriture sont les figures de proue avec lesquelles il dialogue pour faire présence et se dévoiler en sa nature profonde, fragment temporel que le passé révèle, que le présent transcende, que le futur mène à son terme comme l’interrogation qu’il est en son fond puisque ni l’instant, ni la durée ne l’auront sauvé de son naufrage, tête au-dessus de l’eau seulement, mais dans les plus belles pages qu’il nous ait été donné de lire. L’art est ceci qui nous élève à notre hauteur d’homme et nous y laisse le temps d’une sublimation avant que la terrible déréliction ne nous reprenne dans les mailles étroites et aliénantes de son filet.

 

   Scansion de l’être.

 

   Mais revenons à cette coupure de l’être, à l’évanouissement de ses souvenirs dont cette image le dote comme de son irréversible destin. Mutilation symbolique, terrible déchirure qui affecte Amnésie du temps dans son essence même. Comment continuer à être, alors même qu’on a abandonné une partie de soi, peut-être la plus précieuse aux buissons de l’in-souvenance ? Le tiret (-) situé au centre de ce néologisme en accentue l’irréductible séparation, en creuse l’impossible retour vers cette souvenance qui est comme notre chair vive, le tissu de nos impressions, la lymphe de nos sensations. Oublier le souvenir et c’est tout un pan de soi qui s’écroule, une fiction qui meurt, un roman qui disparaît à même l’épuisement de ses mots. Oui, car les mots ont besoin d’une assise pour tenir, assurer leur verticalité, signifier ce pour quoi ils sont nés au monde. Imaginez le cadre d’une ardoise magique, ces ardoises d’autrefois (le passé), qu’on ne connaît plus aujourd’hui (le présent) sur le fond duquel les lettres s’effacent et ne font plus leur beau ballet. Alors plus rien ne tient, tout s’écroule au fur et à mesure, l’horizon (le futur) se bouche puisqu’il est dépourvu de ses fondations. Cette métaphore babélienne (écriture-parole) est comme la mise en musique de la thématisation proustienne. Le temps ne tient qu’à reposer sur ses assises originelles. Les renier, les oublier c’est se faire son propre fossoyeur, c’est renoncer à l’essence de l’homme qui n’est que passage d’un point à un autre de l’espace à la mesure de ces secondes qui sont la scansion de l’être, sa vérité, son apparaître en son esquisse charnelle.

 

   Réminiscences, esthétique, éthique.

 

   Avant d’aborder la riche sémantique des réminiscences, gardons-nous bien, dans un identique souci de forer plus avant leur signification interne, de mettre entre parenthèses l’oublieuse mémoire de Jules Supervielle dont le vers suivant dit combien cette dernière, la mémoire, peut tourmenter le poète dont la Muse menace de s’éclipser dans le mouvement même de cet oubli : « Avec tant d'oubli comment faire une rose… ». Faire une rose : créer une œuvre. Impossible restitution du geste mémoriel qui féconde toute création puisque les pétales se sont évanouis dans les plis d’un temps devenu inconsistant, illisible, perdu à jamais. Mais regardons de plus près la belle constellation mise en lumière par l’auteur des Plaisirs et les Jours afin d’y faire émerger l’irremplaçable joie de tout souvenir fidèle. Les réminiscences proustiennes constituent non seulement une esthétique mais elles tracent en sourdine la trame d’une éthique. A savoir d’une conscience de soi à l’œuvre afin de faire émerger de ses souvenirs la flamme d’une vérité. Proust auteur reconnu, adulé, figure de proue du roman moderne n’est rien sans la référence au petit Marcel dans les arcanes du Combray d’autrefois, ou bien du jeune adulte traversant la cour de l’hôtel de Guermantes. Proust en tant que personne est ses souvenirs. En tant qu’auteur, ses réminiscences. La petite madeleine dégustée au cours d’une « morne journée » le restitue soudain à lui, dans ce « dimanche matin à Combray » auprès de « tante Léonie » qui n’est plus qu’une brume dans le lointain. Puis, en une autre évocation, c’est son pied qui bute sur un pavé, faux-pas qui le reconduit aussitôt, sentiment plus réel que le réel lui-même, « sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc » dans la Cité des Doges. Puis le narrateur raconte l’épisode de la serviette avec laquelle il s’essuie la bouche devant la bibliothèque de l’hôtel de Guermantes :

« Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elle, dont quelque sentiment de fatigue et de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y avait d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse ».

 

   « Evidence de la félicité ».

 

   Dans l’expérience de la re-souvenance telle que la vit le héros proustien, non seulement le moi trouve à se spatialiser, à plonger ses racines dans un sol ancien qui le constitua, à Combray-Venise-Balbec, mais le moi se dilate et parvient à une sublimité qui l’arrache à la fuite de l’instant présent. Le riche lexique laudatif chargé de nous restituer l’émotion esthético-sensorielle du moment fondateur, de la rencontre pleinement unitive, se traduit dans une richesse inouïe, modes à la limite de l’inconnaissable du temps à l’état pur », diamants brillant de tous leurs feux dans l’automne existentiel dont le narrateur vit la perte crépusculaire. ( plaisir délicieux » ; puissante joie » ; évidence de la félicité » ; pourquoi ce souvenir rendait si heureux » ; dans une sorte d’étourdissement » ; impression si forte »), donc tout un clavier de sensations vertigineuses situées au bord d’une extase. Transcender la réalité humaine pour en faire une œuvre d’art est ceci qui doit ôter de l’horizon de l’être toute tentative d’en obscurcir la possibilité d’illumination, la puissance de radiance. Les lames de ciseaux, l’épée de Damoclès, les décisions de la Moïra il faut non seulement les contourner mais en effacer la force de parution, tant que ceci, bien évidemment, demeure dans l’orbe du possible. L’art, l’amour, la pratique de la philosophie, la joie de la rencontre de l’ami, de l’aimée, la méditation, la contemplation, la vie au contact de la nature, l’observation des étoiles piquées au firmament, le rire des enfants, la marche attachée à quelque rêverie, le songe éveillé, l’écoute de la source sous l’arche bienveillante des aulnes, autant de motifs de satisfaction, parfois de bonheur directement palpable qui nous tirent de nos habituelles mélancolies et nous portent dans cette plénitude de l’exister que, souvent, nous cherchons dans un ailleurs alors que nous en sommes les détenteurs les plus visibles. Un regard souvenant en est sans doute la condition d’émergence. Aussi nous appliquerons-nous à regarder. A regarder en vérité.

   « Exilée de soi » veut dire être coupée de son sol originaire que la mémoire a occulté. Alors le flottement est infini, longue dérive sur des eaux agitées que des rives absentes rendent insondables. Toute perte est ceci qui prive de repères. Mémoire comme lieu d’accès à soi par le regroupement des diverses temporalités toujours saisies d’éparpillement. Vision diasporique du monde qui fragmente le corps, dissout l’esprit. Or nous voulons le corps, nous voulons l’esprit, nous voulons la liberté ! Nous sommes mémoires.

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 08:46
SI…, m’avais-tu dit

                             « SI… »

            Œuvre : André Maynet (détail)

 

 

***

 

  

   Tu me disais : « Si seulement la Beauté pouvait briller aux yeux des hommes ! »

   Je te disais : « En eux, les hommes ont la beauté. Mais la beauté est un tel éblouissement, ils n’en perçoivent, le plus souvent, que quelques éclats et ils s’en retournent à leurs tâches avec le cœur léger, l’âme en paix. Cette légèreté, cette paix, ils n’en devinent pas la source, ils n’en conçoivent nullement le mérite venant des choses remarquables, cette rose épanouie sur la soie de laquelle étincelle la goutte de rosée ; ce vallon si frais, cette naissance au jour, les teintes bleutées qui le portent à son être avec la figure de ce qui est inimitable, sans possible analogie, image singulière dans le fourmillement du monde. Cette Jeune Femme qui passe en son inaltérable luxe, tout comme le tien, ce ravissement sans fin à l’orée de toute poésie. Je dis le cuivre pluriel de tes cheveux et je dis beauté. Je dis la claire margelle de ton front et je dis beauté. Je dis l’océan de tes yeux, ses vagues immobiles, leur profondeur d’abysses, parfois, et je dis beauté. Vois-tu, c’est ainsi, la beauté nous est donnée et, le plus souvent, elle nous échappe, rapide filet d’eau dont nos mains malhabiles  ne retiennent presque rien, la fuite  de quelques gouttes. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si la Vérité, un jour, se manifestait à l’homme, en aurait-il la subite intuition ? »

   Je te disais : « L’énoncer, déjà en proférer le nom, c’est être en quête de son essence. Mais seuls les Lucides et les Rares sont en possession de cette exactitude du regard. Toute vérité est si bien enfouie en soi, tellement dissimulée derrière le voile des hallucinations, sous les apparats des salons mondains, dans les faux-semblants des rencontres qu’elle ne brille que d’un faible éclat. D’aucuns, prétextant cette anémique lueur, s’exonèrent bien vite du travail ardu qui, seul, conduit à sa trop rare manifestation.

   Si je dis la belle douceur de tes joues, leur faible coloration carmin, cette touche de fraîcheur qui les habite, tu pourras en déduire, connaissant  tout ceci de l’intérieur, si près de l’origine, la profération d’une vérité. Que tu seras à même de connaître puisque des sentiments du type de la délicatesse, de la spontanéité, de la grâce immédiate, tu pourras en juger, seule, l’incontournable réalité. Pour ma part je n’aurai fait que coïncider avec ce en quoi se montre ta belle posture. Alors mon énoncé n’aura consisté qu’à lire adéquatement ce que tu auras donné à connaître dans le bref éclair d’une intuition. Il faut ainsi beaucoup de coïncidences, de hasards heureux, de subites illuminations pour que quelque chose de l’ordre d’une authenticité se dévoile et fasse corps avec une réalité qui lui est attachée. »

 

***

 

   Tu me disais : « Si ceux et celles que nous côtoyons étaient doués de plus de Vertus, combien alors il serait facile de vivre ! »

   Je te disais : « Plein de mérites sont ceux dont tu croises la route. Mais toujours nous avons un aveuglement quant à les reconnaître. Ceci provient du fait de notre naturel narcissisme et de notre inclination à thésauriser tout ce qui est bon, à rejeter tout ce qui nous paraît mauvais, non-conforme à nos jugements de goût et à nos valeurs. Ainsi nous croyons-nous possesseurs des plus hautes instances morales, alors que les autres seraient les détenteurs d’altérations de tous ordres. Pour nous les vertus. Pour les autres les vices.

   Si j’attribue à ton visage sérieux et ouvert une qualité de charité, qui donc pourra en témoigner, sinon ta conscience se plaçant de telle ou de telle manière face au dénuement de celui qui vient à toi ? Si j’attribue à la belle clarté de ton regard, à ton apparente détermination, ta disposition à la persévérance, quoi d’autre que ta conduite face aux aléas pourra donc en témoigner ? Si, observant ton teint si clair, la belle verticalité de ta parution, ton air si affranchi de toute spéculation, j’en ressors convaincu que la Justice t’habite, y aura-t-il autre chose que le contenu de tes propres actes pour en faire émerger le noble penchant ? »

 

   Tu me disais : « Beauté, Vérité, Vertus : points cardinaux de l’homme. Comment pouvons-nous nous en saisir ? »

   Je te disais : « Tu es un être de Beauté, l’arc étonné de ta bouche en est la plus belle des illustrations. »

   Je te disais : « Tu es un être de Vérité, la profondeur de jugement de tes yeux en est la constante oriflamme. »

   Je te disais : «  Tu es un être de Vertu, l’élégant équilibre de ton visage en est l’évidente attestation. »

 

***

 

   Tour à tour, nous sommes des êtres de questions, des êtres de vice, des êtres de vertu. La vérité qui y est à l’œuvre, d’une manière liminale, nous appartient en propre. Nous sommes source, fleuve, estuaire. Les Autres sont sur les rives qui regardent passer les flots. Sans doute ont-ils une opinion à leur sujet : lents, tumultueux, agités, plaisants, furieux, dévastateurs. Seuls les flots savent.

   Tout questionnement est toujours de trop. Seul le silence est la texture première, inaltérée, objective de ces êtres mystérieux qui tressent notre architecture terrestre, ces nervures éthiques qui nous traversent et tiennent debout la demeure humaine. Sur le drapé neutre du silence peuvent se détacher du Beau, du Vrai, de la Vertu. Toute parole qui veut en faire surgir la présence est discréditée par avance à l’aune de son constant remuement, du bruit de fond qui en sape les fondations. Ce qui se donne en tant que qualités essentielles de l’existence ne peut jamais être explicité d’emblée, sauf à tomber dans la fausseté, la naïveté, la gratuité.

   Infiniment pudiques sont ces grâces de l’instant qui jamais ne se dévoilent au plein jour. Si cette Jeune Femme de l’image nous touche à ce point en son alphabet essentiel, c’est bien en raison du mot mystérieux qu’elle tend à notre sagacité. Il nous faut être des déchiffreurs de caractères discrets. Tout hiéroglyphe ne livre ses arcanes qu’aux patients et aux tempérants. Des vertus si rares qu’elles passent inaperçues.

 

   Tu me disais : « Qui suis-je ? - Je te disais : « qui tu es. » Ainsi demeurions-nous dans le secret de l’être. Il n’y avait rien à savoir, ni en-deçà, ni au-delà. Seulement

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 09:27
« Une fin lumineuse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

Poète persan.

 

 

 

 

 

   La question.

 

   D’où venait-elle, elle la Passante dont on n’aurait pu dire le nom, tellement l’énigme était profonde qui faisait son halo de brume ?

   Où allait-elle, elle la Passante, avec son air hagard, sa vision qui paraissait aller bien au-delà du monde, de ses mystères ordinaires, de ses apparences trompeuses ?

   Qui était-elle, elle la Passante, tout juste issue de cette vapeur blanche qui l’entourait et la portait au devant des choses sans qu’elle paraisse y être présente autrement qu’à la mesure d’un égarement ?

   Venir, aller, être : sans réponse ! Seulement une interrogation qui prenait les tempes en tenaille et menaçait d’insomnie tous ceux qui s’inquiétaient de cet être semblable au remuement déconcertant d’une folle avoine. Les gens les plus étranges sont toujours ceux qui fuient, se dissimulent, dont le visage est impénétrable, manière de sphinx ne se laissant nullement déchiffrer. Mais ce sont aussi les plus dignes d’intérêt. C’est ainsi, l’hiéroglyphe des choses est ce chiffre qui s’efface constamment dans la cendre du jour et les doigts sont désemparés de ne saisir que le vide qui les habite. Alors on se pose forcément la question de la légitimité de la question, précisément, comme si l’énoncer était déjà la soumettre à une réponse en forme de néant. Seulement l’humain est curieux qui veut toujours connaître bien au-delà de sa propre statue et le carrousel est lancé qui fait ses orbes multicolores. Il n’y aura plus de répit. Il n’y aura plus de repos.  

 

   Le portrait de Cosette.

 

   Passante, à seulement regarder l’image, on aura compris qu’elle ne descendait ni d’un Prince oriental, ni d’une noble lignée inscrivant ses pas dans les livres d’Histoire. A la rigueur on eût pu rencontrer son sosie dans les pages du génial Victor Hugo, quelque part entre Gavroche et la gargote des Thénardier, disons dans le portrait de Cosette, cette silhouette de la fillette humble que le sort a vouée à toutes les vexations du siècle. La décrire revenait à ceci : dire le bouquet des cheveux, sa liberté, son flottement tout contre le vent. Dire le vaste front bombé où se devinait une intelligence mûrie par la vie, non ce pétillement aussitôt surgi qu’éteint qui est la marque des espiègles et des mutins, eux qui sautillent tels des moineaux. Dire les deux arcs charbonneux des sourcils surmontant des yeux teintés de noir, presque nocturnes. Des yeux insolites qui semblaient n’apercevoir que des songes, imaginer de lointains jeux d’enfants, peut-être des occupations sérieuses qu’une jeune expérience aurait amenées à leur incandescence.

   Dire le nez délicatement retroussé avec son écume d’odeurs et de fragrances animées de souvenirs. Dire les deux boules des joues avec une sorte de mince plaine blanche dont on aurait pensé qu’elle était le symbole même d’une souffrance ancienne. Dire la pliure de la bouche, non celle gourmande de quelque capricieux mais cette constante réserve, ce gonflement du silence sous la lame du jour. Dire cette courbe du menton : on aurait pu évoquer une anse marine avec ses faibles clapotis, son abri pour les bateaux esseulés. Une sorte d’accueil, de disponibilité aux autres, une générosité tout intérieure qui, parfois, transparaissait à la commissure des lèvres comme pour dire le précieux de la vie, sa tension, ses reflets sur la belle géographie humaine.

   Dire le cou vigoureux, assuré de soi, non cette grâce vite distraite de l’enfant gâté. Dire la chute des épaules dans la fuite en avant du destin. Dire le balancement des bras, l’attitude légèrement de biais, la détermination du corps à s’inscrire dans la rainure exacte du réel, la posture générale à la fois décidée et en retrait. Ce portrait de Passante est si attachant que pourrait s’ensuivre une totale fascination si nous n’avions pour tâche d’en démêler un peu de la riche complexité, d’en saisir quelque perspective s’approchant de son être, si cependant une telle faveur pût jamais nous être accordée.

 

   Passé : Guerra a la tristeza.

 

   Autrefois, dans la tête cernée d’ombres de Passante. Comme une image lointaine, tremblante, à la limite d’une hallucination, du débordement de la conscience par la marée de l’irréel. La nuit est dense, au tissu serré, pareille à des mots qu’une phrase distraite aurait emmêlés, les fondant en une seule illisible profération. Murmure continu, bruit de souffle du geyser, avec parfois, de sourdes explosions, de rapides lueurs de soufre dans le ciel maculé de suie. Ici est une fête avec ses stridences, ses cataractes de sons, les déchirements de l’obscur, ses trouées dans la toile infiniment tendue du temps. Foule distraite qui déambule avec l’hésitation de l’ivresse, la force occulte du désir dont la braise rougeoie quelque part entre les baraques peinturlurées de couleurs vives. Partout ça bouge. Les femmes font rouler leurs hanches voluptueuses, on dirait des collines d’herbe prises dans la folie du vent. Des hommes au torse velu croisent d’autres hommes pris de vin. Les haleines sont puissantes qui font leur bruit de forge. D’un instant à l’autre le tragique pourrait surgir, une lame brillante déchirant les chairs. Un ruisseau pourpre s’enfuyant dans la rigole de poussière, une vie s’exhalant d’un massif de muscles, une voix s’étranglant dans une dernière éructation.

   Mais rien ne se passe que la reptation de l’angoisse archaïque des hommes pris dans la nasse étroite de la multitude. Rien ne se produit que le long râle d’amour des femmes qui attendent d’être séduites. Embrassées par des volontés de héros. Emportées dans la flamme noire du toréador. C’est ceci que dit la fête avec ses habits de carnaval, ses masques de carton, les claquements des carabines, la percussion des voitures aux mufles de chrome. Montagnes russes avec la vie au zénith, la mort au nadir. Partout sont les sueurs d’exister, les douleurs de vivre et les mors d’acier grincent et s’agitent en cadence car manduquer, broyer, détruire, ceci est leur seule mission.

   Au milieu de la marée des corps, comme isolée sur son île, une effigie humaine qui dit la désolation de soi, la perte des repères - mais en eût-il jamais ? -, une Pauvre Figure n’arrivant même pas à saisir ses propres contours, à tracer son intime périphérie. Personne est là et n’y est nullement. Y aurait-il image du désarroi plus exacte que cette perte d’identité, cette presque disparition, cette immobilité sur le bord du gouffre ? Le béret est une calotte noire qui ceinture la tête. La tête est étroite, médusée, identique au regard qui paraît être retourné au-dedans du corps. Dans quelle étrange « confusion des sentiments » ? Dans quel effroi de persister, de faire du surplace avec des semelles de plomb ?

   Bouche entr’ouverte sur le spectacle du monde. Quel spectacle sinon le vide immense de l’être ? L’absence de parole. La non émergence de la pensée. La désertion de l’imaginaire. Médusé. Interloqué. Sidéré. Un poudroiement à l’infini de prédicats qui signent la négation, l’annulation de ce qui est, la mortification de ce qui pourrait être. Veston de toile usée dans laquelle Personne dissimule des mains qu’on suppute gourdes et noires aux ongles recourbés. Une vague chemise autrefois blanche se perd dans les plis du pantalon. Que regarde-t-il qui se situe à l’horizon des yeux sinon sa propre démesure d’être au monde en n’y étant nullement ? Que vise-t-il à part le néant lui-même ? A-t-il au moins une histoire ? Une date de naissance ? Un toit où s’abriter ? Une oreille attentive à la confidence de sa dérive ? A-t-il autre chose que cette longue inclinaison de l’âme privée d’un amer où fixer son repos ?

   Derrière lui un manège avec ses chevaux de bois, ses colonnes peintes, ses arcades où ruisselle la lumière. On devine la clameur des enfants, leur joie à monter et descendre au rythme de leurs montures d’un soir. On devine la félicité des jeunes parents tout au bonheur de contempler leurs petits prodiges de vie. Sur tout ceci, cette évidence de plénitude, Personne fait tache, fait douleur, fait privation de liberté. C’est à ceci que Passante est attentive, à toute cette douleur muette qu’aucune facette, fût-elle resplendissante, n’apportera son éclat. Alors Cosette fixe l’Etranger de toute la force de son regard comme si, de cette simple volonté, le sort pouvait s’inverser, le bonheur faire son étrange bourgeonnement sur le visage de pierre privé de paix. Car ne pas être, c’est être en guerre contre soi, c’est donner lieu à cette tristeza infinie dont aucun Vivant sur terre ne peut supporter l’intolérable poids.

 

   Présent : sourire clair, lumineux.

 

   Le sourire de Passante est clair, lumineux, tout intérieur, saisi depuis ce foyer qui ruisselle et demande son dû. A savoir la réciprocité d’une délectation immédiate. Être soi jusqu’en son excès en demandant à l’Autre, le démuni, le guerrier vaincu avant même d’avoir combattu, de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une forme en devenir qui ne doute plus de ses possibilités, qui puise en lui la source limpide, libre qui en jaillira malgré l’adversité, les embûches, les actes fomentés pour réduire l’homme à la servitude. Pas de plus entière satisfaction que de vivre en paix avec soi, avec l’Autre. Réverbération de son propre regard dans le regard qui fait face et donne acte à la force d’exister. En réalité, par la générosité de son regard, Passante a déclaré la guerre a la tristeza, tout comme la fête essaie de conjurer les attaques funestes du destin, instillant dans l’âme des Joueurs un peu de cette ivresse sans laquelle nulle joie ne saurait être complète. La fête est l’ambroisie des dieux, elle inocule son esprit, sa flamme dans le sang des Participants, elle les relie l’espace d’une communion. Elle panse les contusions, cautérise les plaies, efface les douleurs qui rutilaient à la face de l’épiderme. Elle est une onction qui adoucit les mœurs tout en les exaltant, en accroissant l’expansion des corps, en exacerbant le désir d’être multiple tout en restant unique, singulier, mais intimement soudé à la marche commune.

 

   Futur : laisser venir les images du monde.

 

   Passante a déclaré la guerre a la tristeza à la seule force de son regard car elle a vu cette Existence en désarroi du fin fond de sa lucidité, elle en a épousé le drame humain, elle a tressailli à ce qui devient impensable et, le plus souvent, oblige les Distraits à ne pas prolonger la prise de conscience, à se détourner, à passer leur chemin alors que le dénuement de l’Insulaire s’accroît de l’amplitude de cette indifférence.

   Et, soudain, il y a eu comme une métamorphose de la nuit festive. L’image de l’Homme seul s’est effacée. Non pour céder la place à une joie naïve qui ne serait qu’une reconduction de la réalité à une pure simagrée. Mais à la vision du simple qui ravit le regard de Celui qui a été changé par la seule vertu d’une contemplation sans faille. Savoir regarder : tout est contenu là. Regardé avec le souci correspondant à son être, Personne s’est enfin doté d’une identité. Naturelle, droite, sans fioriture ni forfanterie. Se sentir respirer. Se sentir immobile. Se sentir reconnu. Pas de signe humain doté d’un plus grand prestige. Désormais il peut s’ouvrir avec confiance, laisser venir à lui les images du monde.

   Ce qu’il voit, là, dans la braise de la nuit révélatrice, au centre du rayon de son regard, isolé du bruit de la fête, l’image d’une douceur immédiate des choses. Sans doute se reconnaît-il lui-même dans cet événement si mince qu’il pourrait être insignifiant. Et pourtant ! Combien de choses inapparentes sont plus précieuses que les vitrines éblouissantes des temples du consumérisme !

   Là, dans une flaque de lumière cernée d’une ombre dense, le spectacle d’une heureuse humilité. Une Jeune Femme est assise dans une nappe de clair-obscur, son regard rivé sur l’insaisissable. Une autre, Voyageuse de la nuit, tout sourire, visage épanoui telle celle qui assiste à un prodigieux événement, tient dans les bras une poupée sans doute gagnée à quelque loterie. Ravissement qui l’arrache à sa propre destinée tout en l’accomplissant jusqu’en son flux le plus admirable. Le mythique Eldorado atteint en une seule possession, sans douleur, sans haine, sans lutte avec l’autre pour arracher la pépite qui brille dans l’ombre et attise l’envie, fait se gonfler l’outre de la cupidité. Recevoir le don de vivre à l’aune d’un si modeste présent, une simple poupée, voici de quoi retrouver foi en l’homme, saluer sa capacité à sourire au dépouillement, à la feuille de l’arbre, au filet d’eau qui s’écoule de la fontaine.

   Savoir regarder l’Autre en son don irremplaçable, savoir regarder l’objet qui se dévoile dans la frugalité, savoir se regarder soi-même avec justesse, voici ce que semble nous dire Passante dans son étonnante ressemblance avec la jeune héroïne des Misérables. Tout comme cet autre personnage du panthéon hugolien, l’épatant et généreux Gavroche qui accueillait ses amis errants dans le ventre de l’éléphant de ciment, quelque part dans le froid de la nuit du côté de la Bastille. Ici se laisse rejoindre le poète persan :

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

 

 

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