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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 09:48
Fenêtre grise du monde

Le jeune homme à la fenêtre

Caillebotte

Source : Arts Pla

 

***

 

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! ", voilà la phrase obsédante qui, ce matin, fait son bourdon dans la mansarde de ma tête. Je ne sais pourquoi mais, depuis quelque temps, de récurrentes litanies m’habitent que je ne parviens nullement à déloger. Sans doute une question de tempérament. Sans doute une question de temps et le souci fiché à la charnière des deux. Non du temps qui passe, ceci est assez affligeant, mais du temps concret, quotidien, domestique, temps d’allées et venues des Existants sur les chemins du monde. Du temps dépouillé de son essence, comme si n’ayant plus cours que dans les allées étroites de la contingence il n’était devenu qu’un poisson réduit à ses propres arêtes, comme si ne subsistaient plus que d’étiques racines sous le chêne qui, autrefois, était admirable. Temps d’effroi et d’angoisse dont nul baume ne vient atténuer la rigueur. Temps de désolation qui glisse dans notre corps à la manière d’une lame acérée faisant son chemin parmi l’hébétude étroite de notre anatomie. Nous, les ‘Modernes’ sommes des hommes scindés, des esquisses dont les fragments sont éparpillés aux quatre coins de l’horizon. Aucune unité ne nous visite plus et nous voguons en direction du large sans boussole, nos voiles faseyent dans le vent du doute et de l’incertitude. Nous sommes, fondamentalement, des hommes d’après la Chute et ne pouvons rêver qu’à des ‘paradis artificiels’.

   Depuis mon ciel du septième étage je regarde la ville. Le peuple des fourmis humaines sillonne les rues, chargé des brindilles que, bientôt, il rangera au sein de sa fourmilière. C’est un genre de parcours erratique, de croisements incertains, de piétinements sur place, cela se déplie et rayonne, s’assemble et se disperse, si bien que, de cette chorégraphie, ne demeure que le sentiment d’une immense confusion. C’est un vertige, un étonnant pandémonium où chacun semble chercher sa voie sans vraiment la trouver. Je me demande si ces Egarés ont un logis, si une famille les accueille, si une tâche les fixe à demeure, si un loisir les accomplit, si une joie, fût-elle mince, les habite. C’est si étonnant de les voir ainsi, multiples, démembrés, hors d’eux-mêmes, ballotés tels des fétus de paille, Naufragés de la grande cité et nul navire à l’horizon qui les sauverait de leur solitude de Robinson, de leur constitutionnelle angoisse. Il faut être bien isolé dans la camisole de sa chair, être privé de pensées heureuses, être traversé de constants rayons d’effroi pour ainsi confier ses pas à ce rythme infernal qui, sans doute, ne connaît la raison de son être !

   Bien sûr, les jauger, sans doute les juger, ne m’exile nullement d’un regard sur moi-même. Si j’étais, en cet instant présent l’un des membres de cette foule, je ne me distinguerais nullement de chacune de ses composantes, je courrais au même rythme, je réfléchirais si peu et ma tête serait vide de pensées. Car l’on ne peut estimer les Autres en s’exonérant de figurer au nombre des participants. Je ne suis moi-même qu’à être-au-monde, à me confronter à l’Autre, à faire de la différence la pierre d’achoppement de ma propre conscience. Je ne suis nullement hors sol. Je suis attaché à la meute par un naturel atavisme, par un sentiment grégaire, par le langage, les mœurs, les échanges, les commerces divers. Nul ne peut prétendre vivre seul et demeurer au sein de sa propre citadelle sauf au risque de connaître l’autisme, de se déréaliser, de plonger dans le bain acide de la folie. Mais qu’est-ce qui m’importe le plus ici ? Être un homme normal parmi les hommes normaux ? Être fou parmi les fous ? Être anonyme parmi les anonymes ? Être homme c’est, sans doute, tout ceci à la fois. Un jour la belle lumière, un autre jour les ombres qui envahissent tout, un autre le rubescent amour qui allume son feu et se donne comme possible éternité. Nous sommes des êtres que visite l’incomplétude, nous sommes des manuscrits aux signes parfois effacés, des pinceaux qui ne tracent plus sur la toile que quelques points illisibles, si proches d’un néant !

   Voici les idées qui me visitent depuis cette altitude qui me tient lieu, métaphoriquement, de pensée claire alors que la rue, tout en bas, ne connaîtrait que les ombres et des réflexions souterraines, non encore parvenues à leur éclosion. Oui, toujours la foule semble se donner comme lieu d’une éternelle confusion. Bien plutôt que de présenter un visage d’universalité auquel elle paraîtrait pouvoir prétendre, c’est l’exact contraire qui se manifeste, un agrégat d’individualités, une grappe d’œufs compacte au sein de laquelle chacun vit en autarcie, de sa propre substance, sans même s’apercevoir que des présences homologues les frôlent, qu’elles ont aussi une prétention à exister, à espérer, à prospérer et c’est bien là le lot de toute humanité logée en chacun que de concourir à élever sa propre statue, à condition seulement que cette œuvre de sculpture individuelle se fasse dans la reconnaissance de l’Autre, dans la concorde. Car, bien évidemment, la vie suppose une éthique ou bien elle ne fait que végéter dans les sombres marigots de l’égoïsme. Tout ceci était à dire en tant que préalable à un exposé des motifs qui, au titre de la soi-disant ‘modernité’, traversent l’homme de telle ou de telle manière, avec des chatoiements, mais aussi avec de sombres et inquiétantes lueurs. L’humanisme est parfois devenu une telle abstraction que l’on se questionne sur son existence passée, sur les sédiments qui demeurent encore dans l’esprit et les actions des Vivants. Le plus souvent une simple empreinte se diluant parmi les complexités et les désirs multiples, bigarrés du monde.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Ma fenêtre, ouverte sur le paysage de la ville, m’offre de bien étranges spectacles. Les façades des immeubles sont grises. Les belles architectures haussmanniennes sont rongées par une lèpre inquiétante. Il faut dire, les pluies acides ne font guère bon ménage avec les blocs de calcaire. Peut-être, un jour, tout ceci ne sera plus qu’une manière d’effervescence pareille au fragment de gypse éprouvant sa dernière heure dans le bain corrosif qui en dissout la substance. Les balustres qui délimitent mon balcon s’amenuisent de jour en jour si bien que je ne m’y appuie guère de peur de chuter. Tout est si fragile dans cet air qui paraît devoir ruiner tout ce qui lui est confié, aussi bien les habitats, les arbres, l’eau des fleuves et des canaux. Ce sont les arbres, ces natures si généreuses, si disponibles, qui m’inspirent la plus vive inquiétude. Souvent je me rends au Jardin du Luxembourg pour y trouver quelque repos. La plupart du temps je m’installe sur un banc, sous les larges frondaisons, lisant, dans ce clair-obscur, les pages sans pareilles des ‘Promenades du rêveur solitaire’ ou bien quelques pensées humanistes contenues dans ‘Les Essais’ de Montaigne. C’est alors un grand bonheur de cheminer de concert avec ces grands esprits, de méditer tout en laissant ma vue se perdre parmi les frondaisons des arbres de Judée, des micocouliers, des ginkgo biloba, sous les voûtes séculaires des hauts platanes. Seulement ces géants végétaux font triste mine. Leurs écorces se délitent, de grandes plaques de moisissure couvrent leurs branches, certains de leurs rameaux se dessèchent, les racines, parfois aériennes, semblent torturées d’un bien étrange mal, comme si elles étaient les métaphores d’une existence toujours contrariée, plongeant dans le sol même de l’incompréhension.

   Qu’a donc fait l’homme à ces arbres pour que leur santé soit ainsi compromise ? Oui, je dis bien l’homme, son activité effrénée, sa cupidité sans borne qui le pousse à toujours entreprendre davantage, à condamner la Nature au profit des seules activités techniques, à édifier de vastes dalles de ciment qui couvrent la terre et la dépossèdent de ses biens les plus précieux : l’air, le soleil, la pluie. Qu’a donc fait l’homme que nul repentir ne semble atteindre, que nulle ‘conscience malheureuse’ ne paraît affecter ? Combien certains gestes seraient salvateurs qui mettraient, en lieu et place de cet affairement effréné, le chapitre d’un livre, les vers d’un poème, la profondeur d’un essai !

   Mais, je sais. Mes Amis me disent rêveur, idéaliste, sans doute, à leurs yeux, non des défauts, il en est de bien plus graves, mais une inclination à mettre le réel entre parenthèse, à lui substituer le ‘principe de plaisir’. Oui, combien ils ont raison ! Oui, combien il me plairait de vivre selon mes penchants, de cueillir ici une fleur, là de lire les vers d’une ode, d’écouter les arpèges d’une fugue, de goûter le nectar d’un ouvrage se donnant comme direction pour la conscience, comme esthétique d’une existence ! Penser ceci, à notre époque de relativisme absolu, loin de convaincre, passe bien plutôt pour une activité suspecte, un passéisme actif, le recours à une bluette romantique se diluant dans les eaux dolentes de jadis, ce temps qui fut, ne reviendra, entretient seulement en l’âme cette nostalgie qui l’englue en de bien tristes souvenances.

   Oui, c’est ainsi, une image d’un supposé ‘progrès’ postule la vitesse, ‘l’aller-toujours-de-l’avant’, les projets multiples, une ivresse d’être, une dévotion hystérique à la mode, un style de vie en lieu et place de la vie en son essence la plus conforme. Temps de certitudes faciles. Temps de surface où plus rien n’apparaît des choses en leur pureté originelle. Temps de ‘poudre aux yeux’ et de ‘miroirs aux alouettes’, temps qui pousse aux lieux communs plutôt que de chercher à inventer une règle de conduite qui, en même temps, soit orientation vers une réflexion en profondeur de notre condition d’homme. Ecrire ceci a-t-il plus de valeur que celle du constat pessimiste (ou peut-être lucide, réaliste ?), plus de sens que de mettre au jour un langage à visée cathartique, de faire fleurir au bout de la plume le bouquet d’une simple joie, celle qui ferait l’économie de ces conduites par trop grégaires, moutonnières ? Le groupe, par opposition à l’individu, a le plus souvent tendance à se contenter de ses propres insuffisances, au motif simple qu’une addition de petits manquements vaut plus que de grandes vertus.

       " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Oui, Voltaire a raison, cette haute conscience des Lumières qui disait, dans ‘Candide’, le danger de regarder à l’extérieur, la quasi-impossibilité d’être heureux, de s’accomplir, sinon dans la pure félicité, du moins dans une forme d’existence qui vaille la peine d’être expérimentée. Voltaire, certes homme mondain, mais homme de culture. Ici, la transition sera vite réalisée qui nous conduira vers la notion de culture ou du moins ce qu’il en reste. A la manière dont les arbres ont été attaqués par la violence du climat, les œuvres dites ‘culturelles’ connaissent une constante désaffection. Aux anthologies philosophiques, poétiques, littéraires, aux créations remarquables de l’art, on préfère le voyage lointain, le divertissement facile, le délassement télévisuel, la petite musique des Réseaux Sociaux, l’écran hypnotique de son Smartphone, la certitude vite acquise qui tient lieu et place d’information objective, rationnelle, longuement mûrie avant que d’être promue sous la forme de vérité qui lui convient, et celle-ci seulement.

   Nos temps modernes ont trop tendance à accorder une place excessive aux humeurs et variations multiples de la subjectivité, plutôt que de se confier aux exigences de l’objectivité. On en arrive ainsi à l’émiettement de ce qui est authentique pour n’en conserver qu’un multiple kaléidoscope, une fragmentation qui, ne parvenant plus à déboucher sur une synthèse appropriante, ne consiste plus qu’en de rapides opinions aussi légères qu’infécondes, quand elles ne sont dangereuses pour le fonctionnement de la démocratie. La rumeur, l’idée fausse, le ragot se positionnent en substitution des pensées raffermies par l’étude sérieuse de ses objets. On ne saurait bâtir une juste conscience des choses et du monde au gré de ces caprices, de ces fantaisies qui n’ont de valeur que la faible durée de leur clignotement.

   En matière d’éducation il devient chaque jour plus urgent d’adapter les jeunes psychologies à un exercice plus exigeant de leurs connaissances, faute de quoi la conscience végétant ne s’élèvera guère au-dessus des phénomènes qu’elle rencontre, les subissant bien plus qu’elle ne pourra être en mesure de les maîtriser. Ce ne sont nullement des paroles de Cassandre, il n’est que de regarder autour de soi les ravages occasionnés par l’inconscience généralisée, le peu d’attrait pour l’altérité, la paranoïa des egos aveuglés par leurs propres images. La mode des ‘selfies’ (recours nécessaire aux anglicismes !), témoigne de cet aveuglement du soi, de cette autoconstitution qui rayonne à l’entour des êtres comme leur aura la plus éblouissante. On n’est que ce que le ‘selfie’ dit de nous :  une simple apparence que le prochain ‘selfie’ effacera de sa terrible vacuité. La société médiatique est grosse de l’ensemencement qui, d’abord dessinera ses lézardes puis la détruira de l’intérieur, manière de logique implacable portant en elle-même les germes de sa propre destruction. Ceci est assez affligeant pour n’être pas développé au-delà de ce constat.

   Le présent est affecté de sombres silhouettes, le futur est illisible. Quant au passé il fait son faible feu au loin qui, bientôt, ne sera plus visible. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Oui, oublieuse au point qu’il semble qu’une amnésie partout effective ponce les souvenirs à blanc, il n’en demeure même pas l’épaisseur d’un regret. Ceci serait de peu d’importance si les enjeux de la mémoire ne devaient forger, à partir d’hier, les conduites de demain. Il n’est pas indifférent que des millions de combattants soient tombés au champ d’honneur. Les reconnaître, saluer leur courage et leur mérite, c’est tirer de l’Histoire les leçons dont notre conscience devrait s’armer afin que les erreurs de jadis ne puissent se renouveler. Les jeunes générations doivent se pencher sur ces destins sacrifiés, non seulement comme s’ils s’inclinaient devant d’abstraites idoles, mais comme s’il allait du futur de leur chair, de l’enjeu de leur âme de simplement les honorer. Comment, aujourd’hui, la Shoah, les pogroms, l’extermination programmée de tout un peuple, les images des corps décharnés d’Auschwitz peuvent-ils s’absenter des pensées ? Comment l’horreur absolue peut-elle se dissoudre dans les sombres couloirs de l’Histoire ?

    Comment peut-on vivre et demeurer dans sa posture d’homme sans que notre statue ne vacille et que ne s’effondre un monde prenant l’eau de toutes parts ? Oui, c’est d’un naufrage de l’humain dont il est question, de la condamnation irrémédiable d’une essence qui nous détermine et nous singularise parmi la constellation du vivant. Nous ne pouvons accepter que notre nature diffère de ce qu’elle est en son fond, ne devienne semblable au halo d’une pierre, à l’ombre portée d’un végétal dans le silence d’une combe emplie d’ombre. " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre’ et de regarder sans ciller notre propre visage. Est-ce le goût du risque ? Une affinité avec le tragique ? Un penchant pour la méditation métaphysique ? Peu importe le motif. Se mettre à la fenêtre et regarder le spectacle du monde est déjà une tâche presque surhumaine. Dénoncer les travers humains est ressenti à la manière d’une provocation. Il est si bon de s’enfoncer dans le duvet des certitudes, de se protéger du vent, de se recroqueviller dans le cocon de son amnésie. « Indignez-vous », disait le diplomate Stéphane Hessel et ceci ne signifiait nullement que cette indignation avait pour objet d’enrayer quelque mal personnel mais de se mobiliser contre le Mal Majuscule qui hante depuis toujours la conscience humaine, dont l’œuvre de Dante nous donne quelques aperçus effrayants, fussent-ils littéraires, atténués par les vertus de l’art. Nous souffrons d’un déficit d’indignation. Nous préférons nous ruer vers la première distraction consumériste venue plutôt que de faire face à ce qui mine en sous-sol la pierre levée de l’humain. Elle gîte dangereusement et menace de rejoindre la terre qui, peut-être, un jour, sera son tombeau. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », disait prophétiquement le Poète Paul Valéry. Depuis Rimbaud nous savons que le Poète est un Voyant, que ses visions se concrétisent toujours, que sa tristesse se transmue, le plus souvent, en effroi, celui des consciences lucides qui, depuis les Lumières, animent ceux qui savent ôter de leur regard la taie de cataracte qui obture communément les yeux des Existants.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Oui, ceci il nous faut nous le rendre constamment présent et n’en nullement faire le lieu d’une agréable comptine. Si vivre est faire, alors il importe que nos actes ne restituent nullement sur la scène contemporaine les errements d’hier. Serait-il impossible, à notre époque, de vivre selon les préceptes de l’humanisme, d’accorder une place au savoir provenant des Antiques, de reconnaître la valeur des Lettres (plutôt que celle des Nombres de notre civilisation cybernétique), de redonner place au livre, d’améliorer le sort du monde, de réfléchir sur notre finitude ? Les Renaissants, déjà au XIV° siècle, en étaient capables, n’en pourrions-nous réitérer la forme aujourd’hui ?

   Notre monde actuel souffre d’un déficit de spiritualité, la place des religions régresse, un matérialisme partout présent envahit les façons de vivre. Par ‘spirituel’, je n’entends nullement une quelconque génuflexion devant un hypothétique Dieu que les hommes ont inventé. Je suis personnellement athée et ne supporte guère le dogme des religions, pas plus que je n’admets les dogmes philosophiques, politiques, sociaux et autres. Certains ‘philosophes’ médiatiques partent en croisade contre les religions. Ceci est une posture contraire aux missions de la philosophie. Qu’à titre personnel un ‘soi-disant philosophe’ ait maille à partir avec l’institution catholique ou autre, ceci est son problème individuel qui, en aucun cas, ne saurait avoir valeur universelle. L’attitude la plus conforme au statut de Chercheur consiste en une posture d’objectivité, non à brandir un quelconque anathème en direction d’une culture, d’une foi, d’une croyance. C’est une liberté essentielle que de choisir en conscience la voie qui conduit à soi. Elle peut emprunter le chemin d’une philosophie particulière, d’une gnose, d’un ésotérisme, de la raison pure, d’une croyance en ses multiples postures. Condamner ceci par avance n’est pas un acte d’Intellectuel, seulement la profession de foi reposant sur une opinion, à savoir le plus bas degré de la pensée. On ne peut établir une réflexion, fonder un jugement sur la seule foi d’un a priori, d’une subjectivité inspirée de motifs strictement liés à ses propres centres d’intérêt, si ce n’est à ses obsessions. Trop de vérités actuelles ne sont que des pétitions de principe d’un ego empêtré dans ses propres problèmes !

   Donc le Spirituel. Mais avant d’aller plus loin, qu’il me soit permis de citer une longue partie de l’article paru en octobre 2017, dans ‘Libération’, sous la plume de Roland Gori, Psychanalyste. Les idées qui y sont contenues traduisent avec exactitude, à mon sens, l’actuelle détresse qui affecte les hommes et les femmes de ce XXI° siècle naissant :

   « André Malraux avait eu cette intuition prophétique : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux. » Non sans avoir précédemment écrit : « depuis cinquante ans, la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. » Il semble qu’aujourd’hui l’homo psychologicus évoqué par Malraux, l’homme de la réalité psychique et de la relation symbolique, ne fasse plus recette. L’humain s’est converti aux données du numérique, cette merveilleuse innovation technologique chargée de ré-enchanter un « monde sans esprit », un monde désacralisé par la froide raison technique, instrumentale d’une société régulée par les seuls critères « légitimes » du marché et de la technique. »

   Tout est dit de ce qui affecte l’humanité en son errance extrême. Malraux, dans sa phrase devenue célèbre, ne dit nullement comme cela a été souvent prétendu : « Le XXIe siècle sera religieux », ce qui aurait supposé le recours aux religions et, en définitive à Dieu. Or il est important de bien saisir la nuance existante entre ‘Dieu’ et ‘les dieux’. Dieu fonctionne sous le régime du dogme, c'est-à-dire de la foi sans contestation possible de cela même qui y est inscrit. Quant aux ‘dieux’ (prenons l’exemple du Panthéon grec), si l’attitude envers eux peut être dite globalement ‘religieuse’, elle fait davantage signe en direction de la mythologie, autrement dit, selon la définition du dictionnaire de « l’Histoire fabuleuse des dieux, des demi-dieux, des héros de l'Antiquité païenne. » Ici il est aisé de comprendre qu’il s’agit de la narration imaginaire de faits supposément vrais ayant pour but, en réalité, de lier le destin d’un peuple autour d’une histoire dans laquelle il se reconnaît et peut se projeter dans l’avenir commun de ses différentes composantes. La mythologie agit donc à la façon d’une légende, d’un récit fantastique, d’un fait littéraire, patrimoine insécable d’une communauté qui le reconnaît en tant que son archéologie. Donc ici, c’est bien plus le versant spirituel qui est affirmé en tant qu’activité de l’imaginaire, que la croyance qui supposerait l’adhésion à un corpus de valeurs imposées. Formulé autrement, le mythe serait libre d’être reçu de telle ou de telle manière, alors que le religieux s’imposerait de facto comme la chose à penser qui ne tolèrerait nul écart. Ce que le spirituel donnerait dans la positivité, la religion le retirerait et traduirait le visage de la négativité.

   Non, l’intelligence artificielle (curieuse dénomination pour l’intelligence, ce fait hautement humain, de se voir attribuer le prédicat ‘d’artificiel’ !), la galaxie cybernétique, l’univers des Réseaux Sociaux, le déferlement des téléphonies virtuelles n’accroissent nullement la qualité des relations humaines, ni ne contribuent à l’édification d’une nouvelle voie de la connaissance. Bien à l’opposé, ces supports techniques pervertissent tout à la fois la spontanéité des échanges, la richesse du contact ‘naturel’, la chaude effusion, l’épiphanie sans distance du visage de l’Autre. Il faut être de mauvaise foi pour prétendre le contraire mais il est vrai que dans l’ambiance générale des ‘fausses informations’ les arguments rationnels ont bien du mal à se frayer une voie. En ces temps de disette intellectuelle, l’irrationnel, l’infondé, l’épidermique ont pignon sur rue à tel point que la nouvelle concoctée dans les arrière-boutiques des complotistes et autres conspirationnistes possède plus de valeur que les pensées émises par des experts en leurs propres domaines.

   Ceci est si affligeant qu’il convient de l’oublier bien vite et de relire avec le plus vif intérêt les grands noms des Lumières, Voltaire, Rousseau, Diderot, D’Alembert. Une seule page du ‘Neveu de Rameau’ vaut bien plus qu’une montagne d’opinions qui n’ont pour elles que d’être des non-pensées, des croyances primaires, archaïques, quand elles ne sont des entreprises de démolition de l’humain. Ceci il faut le dire avec force, surtout si les Complotistes peuvent l’entendre. Ils n’ont que la puissance des faibles qui répandent leurs propres ‘vérités’ au mépris de l’humain, préférant proférer des anathèmes contre tous ceux qui oseraient mettre en doute leur parole. Cette parole de pacotille qui distille son venin à l’envi à qui veut bien l’entendre. Être humain est être responsable de sa propre pensée, de ses discours, de ses actes. De quoi témoignent-ils ceux qui, par pure bêtise, profèrent à longueur de journée des rumeurs de songe-creux ? Existent-ils au moins ? Ne sont-ils de pures émanations de la galaxie virtuelle ? Peuvent-ils au moins se hisser une coudée au-dessus de leur propre chaos ?

    " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Bien vite je vais refermer la fenêtre. Non pour oublier le monde, non pour biffer la présence humaine. Seulement pour méditer à leur sujet et déplier, si possible, la bannière de l’espoir. Nous avons tellement besoin qu’elle se déploie et nous maintienne dans notre posture humaine, rien qu’humaine !

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2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 09:33
Coefficient de silence

  Arunachala, Tamil Nadu

 

   Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

Le Seigneur Shiva a déclaré:

« Quiconque regarde cette colline

d'où elle est visible

ou même la pense mentalement de loin

peut atteindre ce qui ne peut être acquis

sans grandes douleurs -

la véritable portée de Vedanta

(réalisation de soi)».

 

Arunachala Mahatmyam

 (Skanda Purana)

 

*

 

   Nous regardons cette image et nous disons sa grande pureté. La pointe de la montagne s’élève dans le ciel teinté de gris et devient presque invisible. C’est là le destin de toute hauteur insigne que de s’évanouir à même son céleste voyage. Nous regardons et nous rêvons puisque toute activité onirique est par essence si diaphane que seul l’évanouissement peut en témoigner. Non en rendre compte  car alors il s’agirait d’une rationalisation, d’un début d’explication et la Nature en sa grandeur se livre seulement à l’intuition, échappe aux calculs, se dissout dès lors que l’on veut en saisir la spatialisation, en fixer la temporalité. C’est ainsi, certaines réalités n’infusent  la lactescence des étoiles et les mystères de la cosmologie qu’à devenir illisibles et muettes, clouées d’un éternel silence. Certes, bien des tentatives auront lieu, de l’ordre du chant sacré, du magistral poème, de l’indéfinissable méditation pour accéder à ces cimes qui toujours se soustraient à la vue au prétexte d’un nuage, d’un mince brouillard. Mais l’estompe n’est nullement matérielle qui pourrait se donner en tant qu’entité physique, elle est bien plus tissée de spiritualité, de fils de la Vierge, de choses qui nous échappent et ne savons nommer. De riens, en quelque sorte. De néant vêtu de transparence. D’apparitions-disparitions qui clignotent tels d’inutiles et risibles sémaphores.

   Ici, depuis ce modeste appentis gravissant au gré de ses balustres tournées les degrés qui mènent dans quelque domaine situé au-delà de nos communes préoccupations, nous sommes en attende de l’indéfinissable. Je ne sais si ce réduit est l’ermitage du sage Ramana Maharshi, ce que je sais cependant c’est que cet homme dont le but était de réaliser son Soi ici et maintenant, se contentait de ce qui venait à lui comme la source surgit de terre dans la grâce du jour. Sans effort. Sans paroles. Sans bruit. Peut-être toute vérité est-elle assimilable à cette simple métaphore de ce qui coule de soi et ne demande rien d’autre que de couler, de faire sa rigole inaperçue parmi les tiges où habitent les lucioles.

   Nous, les Occidentaux, nous les couchés sous l’astre déclinant, sommes facilement aveuglés par la première illusion qui tremble à l’horizon. Il nous faudrait nous « orientaliser », remonter à l’origine du jour, éprouver le bleu glacé de l’aube, puis le sang rubescent de l’aurore, puis le blanc du zénith comme des phénomènes qui, non essentiellement nous seraient extérieurs, mais comme des états internes qui trouveraient leur écho dans la grande giration universelle. C’est parce que nous ratiocinons et argumentons, nous dispersons en vaines paroles que nous établissons une limite, traçons une frontière entre le dehors et le dedans, disons le sujet ici, l’objet là. Il faudrait écrire le réel avec un seul et unique bout de craie qui ferait le tour de la Terre et gagnerait la froide nuit cosmique. Il faudrait !

   En réalité il n’y a nulle différence, nulle césure qui place le soleil, loin là-bas dans son inaccessible forme, alors que la nôtre, forme humaine, serait à mille lieues d’en pouvoir éprouver la belle et infinie présence. Le soleil à l’aube, c’est NOUS en notre pause hésitante avant que le monde ne s’agite. Le soleil à l’aurore, c’est encore NOUS et notre rivière de sang qui s’impatiente de faire son flux écarlate. Le soleil blanc au zénith, c’est encore NOUS quand la connaissance nous illumine de l’intérieur et nous porte à l’incandescence. Bien évidemment, poser une égalité du soleil et de son propre Soi, en termes de rationalité, serait pure démence ou bien paranoïa portée à l’acmé de sa propre puissance.

   Ce qui est à saisir, simplement, c’est que nous sommes toujours auprès du monde, nous sommes ce fragment qui trouve sa correspondance dans les yeux aigus des étoiles, les spores infinies de l’amour, les œuvres d’art qui flamboient aux cimaises des musées. Nous ne pouvons nous en détacher qu’à éprouver matériellement notre finitude. Vivants, nous sommes reliés, infiniment reliés à tout ce qui croît sous le ciel et, aussi bien, végète sous les plis de la glaise. Pourquoi donc serait-il nécessaire d’exercer notre volonté (le plus souvent de puissance) pour gagner l’écrin qui, un jour, nous a été offert comme le lieu de notre existence ?

   C’est à force de concepts, de procès d’intellectualisations, d’édifications de catégories, d’élévations de prédicats que nous nous sommes séparés d’avec le monde. Regardez donc le bouton de rose dans sa belle innocence. Vous demande-t-il donc de produire un effort afin d’en rejoindre la beauté ? Certes, non, la beauté se donne à la seule condition que le regard soit éduqué à en saisir l’exception. Être éduqué est plaisir, non nécessité. Il semblerait que cette évidence se soit perdue, comme certains ruisseaux disparaissent soudain pour ne jamais connaître le lieu de leur résurgence.

   Cette image est calme, empreinte de douceur. Elle ne témoigne d’autre chose que d’elle-même. Il suffit d’un simple acte de vision pareil à celui de la déglutition ou bien d’une sensation à fleur de peau. Le « lâcher-prise » est à la mode, c'est-à-dire qu’il n’est l’adjuvant d’un rapide bonheur que pour ceux qui croient aux artifices et aux ficelles qu’il suffit de tirer pour faire s’agiter la marionnette humaine. Encore une fois, il n’y a rien d’autre à faire que d’être totalement présent, sans reste, sans quelque lambeau de peau qui demeurerait en arrière de nous dans un pseudo-monde ne vivant que d’artifices et de faux-semblants. Être présent est ceci : l’emplissement de sa conscience hors toute règle, hors toute injonction.

   La conscience a à être libre si elle veut s’affranchir de tous les conditionnements qui en obèrent le souple cheminement. Il n’y a pas d’exclamation de joie ou bien de manifestation d’étonnement dans le simple fait de regarder un spectacle qui porte en lui une manière de ravissement. Il y a simple jonction de la « chose » à Soi et toute considération ne peut être qu’adventice. On disait  Ramana Maharshi comme indifférent au monde alentour, immobile, peut-être perdu dans ses pensées.

   C’est bien là la force d’une vraie et authentique spiritualité que de fusionner entièrement avec ce qui est présent. La rivière s’écoule, l’air frissonne, le soleil chauffe et le Sage navigue de conserve si bien qu’aux yeux des sophistes il semble absent du monde. Mais c’est bien du contraire dont il s’agit. Il est dans chaque chose, il est la manifestation même des processus avec lesquels il vibre, est en harmonie, en symbiose. Le divers alors s’efface pour laisser la place à l’unité. Il n’y a plus d’agora bruyante nécessaire pour que quelque chose se dise qui fixe la quadrature de l’être. Celle-ci va de Soi et se confond avec sa propre essence. Voilà, rien d’autre à éprouver qu’un éternel silence et les oiseaux croiseront dans le ciel et les nuages feront leurs voiles indistincts et les algues flotteront à mi-eau. Voilà : faire SILENCE !

   

 

 

 

 

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29 octobre 2020 4 29 /10 /octobre /2020 09:34
L’entre-deux des signes

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

"Du bon côté de la nuit qui vient,

une éclaircie d'argent,

métal aux écailles joyeuses

comme une musique

de Thelonious Sphere Monk" (4)

 

***

 

 

   Figure nocturne - Lucile était une enfant dans sa douzième année, déjà dans l’avenue de l’âge, encore un pied dans l’enfance. Sans doute était-ce cette naturelle tension qui l’installait dans une manière d’ambiguïté, caractère singulier dont la pénombre aurait pu constituer la plus exacte des métaphores. Trop de nuit et naissait l’angoisse. Trop de jour et surgissait la brûlure de la lumière. Elle était cette préadolescente de tous les risques, jamais entièrement satisfaite, jamais entièrement désespérée. Il lui fallait le constant passage d’un état à un autre, le clignotement, la pulsation des choses dans l’intimité d’une chambre discrète. La plupart du temps elle feuilletait un album photographique de Robert Doisneau que son grand-père lui avait offert à l’occasion de son dernier anniversaire. Examinant chaque image à la loupe, elle espérait non seulement décrypter le fourmillement des sèmes de la représentation, mais découvrir en quoi chaque proposition pouvait se présenter comme une façon d’actualisation de ce qu’elle était, elle,  en propre. A savoir un mystère dont le plus grand dénominateur commun était, tout à la fois, d’appartenir au corridor de l’ombre, à la fureur de l’éclair sans que, jamais, une situation stable pût s’instaurer entre les deux.

      Ainsi cet « Escalier de nuit » la fascinait, phalène qui aurait tourné tout autour du verre de la lampe au centre duquel vacillait la lueur d’une flamme. C’était une joie pour l’imaginaire de grimper par sa seule vertu les marches de granit luisant. Et cette double rampe de métal qui fuyait vers le haut à la recherche de son propre destin. Tout un pan d’obscur dans la paroi duquel dissimuler ses joies aussi bien que ses peines. Lire l’illisible en sa confondante présence, y tracer par la pensée les hiéroglyphes de ses intimes projections sur le monde. Ô combien Lucile attribuait à cet office nocturne les vertus apaisantes d’un ressourcement de soi au plus profond de sa troublante vérité !

L’entre-deux des signes

Escalier de nuit Paris 1960

Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

 

   Comment pouvait-on seulement exister en pleine lumière, accepter de se dépouiller de ses secrets, confier au jour les témoignages de ses rêves ? C’était si rassurant, si enveloppant, là, dans l’eau noire de la nuit, Ophélie survivant à son immersion, déesse de l’obscur en sa subtile donation. Rien ne s’y inscrivait qu’à touches mouchetées, à effleurements d’estompe, à battements de cils sur le globe des yeux tournés vers le dedans du corps. N’était-ce pas là le lieu d’une pure jouissance, l’avant-dire des choses, leur inépuisable ressource à la hauteur de la profusion obscure ? Il y avait tant de possibilités inscrites dans le fondement nocturne, tellement de prédicats en attente avant même que les objets du réel ne reçoivent leur nom et le lieu de leur affectation.

   Gravir l’escalier, remonter vers le jour était se disposer à connaître ce qui, bientôt, serait pareil à une évidence dans la danse de la lumière. Ô signes avant-coureurs du paraître, Lucile vous dédie toutes ses prières les plus ferventes, vous octroie ses rituels les plus clandestins, les plus indicibles. Là-haut brillent de leurs  éclats feutrés les boules blanches des réverbères. Mais certes encore dans l’indistinction, l’approche, le glacis qui recouvre tout événement de son constant paradoxe. Toujours nous doutons de ceci qui se lève devant nous, l’Inconnu, l’Etranger, aussi bien l’Intime car nul n’est donné en son entier sans reste. Toujours une face d’ombre sur le revers de la pièce de monnaie. Lucile éprouvait jusqu’en son corps frissonnant le deuil qui consistait à abandonner sa guenille de peau sur les rivages d’ombre avant que de s’éprouver présentable aux autres en son esquisse la plus vraisemblable.

   Figue diurne -  L’ascension est maintenant réalisée. Dépassée la volée de marches, abolie l’encre des ténèbres. Le jour est là avec ses étincelantes gerbes de clarté. Les yeux se voilent d’une mince pellicule, quelques larmes - perles de résine - se retiennent au bord des paupières. Combien cette naissance est nouvelle, ouverte, bourgeonnant sur l’arc infini du ciel. En réalité une « re-naissance ». Se confier à soi dans un ressourcement qui lève haut le bonheur d’exister.

L’entre-deux des signes

Ardèche |1953 |

 Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

  

   On est soi que multiplie quatre. On est soi dans la dimension ouvrante, réverbéré par les consciences alentour. On est Soi, l’Unique, en sa déployante polyphonie. Lucille aux huit jambes, Lucille aux mains en éventail - des bouquets de fleurs s’y étoilent -, Lucile courant quadruplement sur la pente de la colline, en haut du peuple d’herbes, Lucile connaissant en un seul empan de sa présence la confluence des altérités. Etrange phénomène de la métamorphose, miracle de la photosynthèse. Oui, Lucile est une plante que traverse la lumière, que féconde la joie assemblée tout autour d’elle. D’elle aux Autres, seulement le sans-distance, une identique source coule dans les anatomies bondissantes, dans les chairs que transfigure l’appartenance à une même communauté. Lucile-d’Ombre, Lucile-de-Lumière : un saut de l’immanent au transcendant sans qu’il soit possible d’en repérer la césure, la limite, les pointillés d’une frontière. Tout fait efflorescence de tout sans effort, sans question inopportune qui viendrait ternir l’exception de l’événement.

   Ainsi bondissent, le plus souvent, d’enfer au paradis, passant par le purgatoire les délices de l’âge adolescent. Une eau morte, de lagune, puis, dans l’instant qui suit, l’éblouissement du blanc névé, la rutilance du magnifique glacier. Mais nous disions le tiers terme, le médiateur de toutes ces antinomies apparentes. Mais nous disions le purgatoire, autrement dit le clair-obscur.

   Figure de l’entre-deux - Qui n’est jamais que celle du purgatoire. On se lave de la nuit maléfique, on se prépare à accueillir les lumières célestes. On est à l’intersection de deux mondes, à la confluence de deux réalités complémentaires. Fusion des contraires, médiation de l’aube synthétisant le Noir et le Blanc, la Fermeture et l’Ouverture, Le Silence et la Parole, le Non-être et l’Être. Lucile, en ce matin de connaissance, est au bord de l’étang. Elle a juste mis un body en coton, un short de toile, chaussé des tongs légères. Elle est au paysage tout comme le paysage est à elle. D’elle à la nature c’est comme un écoulement de clepsydre, une évidence temporelle faisant ses doux attouchements. La jeune pré-nubile - les noces définitives avec le réel seront consommées plus tard -, se laisse effleurer par toute possibilité de révélation. Sa peau se couvre, d’instant en instant, d’une levée de frissons. La pulpe de sa chair palpite au rythme lent des secondes. Cela vient de loin ces sensations qui tourneboulent l’âme, c’est un vertige, une hésitation au bord du devenir. En elle, encore des volées de marches, des lueurs de lampadaires qui s’arrachent à la glaise nocturne. En elle, depuis peu, des cris de joie, des bondissements, des fulgurations tout en haut du dôme d’herbe où s’ébattent les enfants. Tout ici se rencontre, fait sens.

   Dans la haute famille des roseaux, encore, la frappe lourde de l’inconscient, le chuintement des songes chargés de filasse, les reptations des fantasmagories qui s’agitent en tous sens avec leurs gueules noires de suie, leurs langues goudronnées. Dans la plaine du ciel que parcourent des essaims de nuages denses, une même quête d’inconnaissance, de refuge dans d’insondables failles, dans d’incompréhensibles ornières. Là est le deuil en son irrémissible dessein. Que doit-il nous faire oublier qui, autrefois, tissa notre tristesse, arrima notre esprit au désespoir, ouvrit les portes du Néant ? Quoi donc ? Lucile, en son âge transitif, en éprouve le divin effroi dans la moelle même des os. Mais aussi l’irréel bonheur car rien ne se montre mieux qu’à être écartelé par la lame du doute. Rien n’est donné sans effort, aucune grâce ne s’annonce à l’horizon des pleutres et des inconséquents. Tout se gagne à la hauteur d’une flamme. Il faut être capable d’en supporter la vive lueur, d’en éprouver la brûlure.

   Tout en haut de l’étang, près du partage du ciel, Lucile s’est assise en tailleur, bas du corps dans la nuit, haut du corps dans le jour. Le milieu, là où règne l’originel ombilic, est traversé d’une dague de lumière qui est l’annonce de la vérité. Car c’est là, et seulement là, dans l’ajointement du jour et de la nuit, dans le basculement, que le sens va se mettre à grésiller, pareil à la stridulation du grillon dans le foin d’été. Mais que veut donc dire le chant du grillon, si ce n’est appeler sa compagne, se disposer au prélude de l’accouplement, autrement dit ouvrir l’événement par lequel le monde pourra trouver sa propre continuité, son inépuisable ressource ? Il est de bien modestes manifestations qui recèlent en leur sein de grandes leçons. Donc Lucile est tout ouverture à la possibilité d’être. Elle ne peut être que cela ou bien retourner aux fonts obscurs dont elle provient qui, pour un peu, pourraient la priver de tout mouvement, de toute parole.

   Ce que Lucile cherche, ce que nous cherchons tous dans notre confrontation à un évènement du type de l’aube, c’est à faire surgir la beauté. Et, ici, bien évidemment, le cercle herméneutique dévoile sa course folle, enclenche son éternel cycle qui, de la beauté, au sens, à la vérité nous annonce en termes multiples une seule et même réalité, la nôtre dans une justification qui soit suffisante afin que nous puissions faire tenir debout notre esquisse d’homme.  Être humain est ceci : donner sens à la beauté du monde de manière à ce que la nôtre s’y réverbère en écho, seul moyen qui nous soit donné d’échapper aux serres du nihilisme. Être debout ramène l’absurde à une simple hypothèse. S’allonger est faire le lit sur lequel il prospère.

   Il y a une telle harmonie dans ce subtil équilibre des ombres et de la lumière, une telle répartition rigoureuse des tâches, une telle correspondance de tous les éléments que le temps paraît infiniment suspendu, longuement immobile. Il en est toujours ainsi de la grande scène du monde qui laisse le rideau baissé avant que la représentation ne commence. Ici, dans les coulisses d’herbe, là dans le gonflement gris des nuages, encore là dans la fente de lumière qui sépare en unissant, se trouve inscrite l’adolescence des choses : une immaturité native, un accomplissement réalisé, l’éclair d’une lucidité qui décide de tout destin. Tous nous avons été des Lucile, tous nous sommes, tous nous serons car Lucile, étymologiquement « lux », « lumière » veut dire ce par quoi nous sommes au monde et y demeurons avant que la nuit ne vienne éteindre les infinies bannières du sens. Or nous voulons le sens. Sur le dais pleinement tendu de notre peau. Dans le massif ténébreux de notre chair. Dans les rivières de sang qui nous parcourent. Dans l’air qui gonfle notre poitrine. Dans la sève qui ondoie dans nos sexes. Jusque dans les tubes des os à la douce phosphorescence. Eux aussi revendiquent la lumière. Eux aussi ! Nous devons être des Lucile jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à la perdition. Seulement ceci veulent dire l’Homme, la Femme en leur commune exception.

 

 

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20 octobre 2020 2 20 /10 /octobre /2020 08:17
 Silence nu de la présence

                                                  Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

" Comme une vague au pied du Cap..."

 

S'échouer

Comme une vague au pied d'un cap

Caresser les blanches falaises

Respirer

Et prendre un peu de hauteur...

 

CAP BLANC NEZ

un soir de décembre dernier

Où étais-tu ?

Que faisais-je là - bas ?

 

A.B.

 

***

 

Il faut partir du

MONDE

De son entièreté

De sa plénitude

Mais n’y demeurer jamais

Là est le plus grand danger

De se fourvoyer

Dans les abysses communs

D’une représentation mondaine

À savoir une manière

De non-sens

D’aporie

Le MONDE

Il faut l’A-MONDER

Réduire sa Mondanéité

À son plus petit

Dénominateur commun

N’en garder que l’invisible trace

Ainsi

MONDE

Supprimer  M

Le Multiple le Mouvant

Supprimer  E

Tel l’Evénement

Supprimer D

Telle la Distraction

Supprimer N

Telle la Nomination

Conserver O

Cercle parfait

Figure de l’Infini

Figure de l’Absolu

Viser sa forme de bouche

Arrondie par l’étonnement

Le philosophique

Qui enjoint au silence

N’autorise que la nue parole

Du Néant

Conserver O

Abandonner tout prédicat

Toute figure

Toute forme

Se disposer à la Présence

Seule

La Présence

 

***

 

  

   Silence - Il n’y a rien que le rien. Pas encore de souffle, pas encore de vent, pas encore de vol blanc de la mouette traversant le large du ciel. On est là soi-même telle la virgule suspendue au-dessus de la page blanche. Dans le clair de la chair on sent une onde qui fait sa reptation lointaine, son glissement d’écume tout au fond d’un étrange continent. Des glaces à l’horizon, des étoffes de brumes, des geysers de silence. Et surtout des empilements de blanc, des congères de mots éteints, des moraines de signes indistincts. C’est si étrange ce flottement, c’est pareil à un cosmos cherchant sa loi, dérivant au plein mystère des constellations non encore parvenues à leur être. Cela cherche. Cela tutoie le vide. Cela enjambe l’abîme. Des hommes seraient-ils présents quelque part dissimulés dans leur germe originel ? Si assourdissant le silence qui gonfle l’abdomen, vrille le plexus, pousse vers l’avant la graine sidérée de l’ombilic.

   Peut-être, au-delà de soi, juste devant le globe des yeux le peuple assidu des modestes du sable, des habitués du vent, des errants des espaces illimités. Un crabe aux pinces repliées dans le noir de son trou, une patelle suçant son rocher, des vers forant la vase de leur museau triangulaire. Peut-être. Et les Hommes, les « Frères humains » où-sont-ils, eux par qui le sens vient aux choses, l’amitié aux vivants, la fraternité aux désolés sur Terre ? Où le lieu de leur habitation ? Si belle la solitude ! Mais si pesante la destinée ne croisant plus aucun chemin porteur de traces ! Là, sur le plateau de sable livré à sa totale incomplétude (toujours lui manquera le soleil, la mer, le scintillement des étoiles, le flux souverain, le reflux en sa fuite), l’Unique se trouve affligé en sa citadelle. Nul écho n’y parvient. Nul message qui dirait, quelque part, tout en haut d’un sommet, sur le lit du fleuve, dans la clairière forestière la Présence à nulle autre pareille. Alors cela s’agite dans le bocal de la tête, cela fait ses remous, ses battements, ses coups de gong dans l’ornière de la conscience.

   Nu - « Nu », « dénuement », « nudité », tout conflue ici pour dire la façon dont l’être de l’homme est foncièrement affecté en son sein par le phénomène de la présence. Et, corollairement par celui de l’absence qui en constitue moins son envers que son double, son écho. Nul désir sans manque. Nulle joie sans peine. Nulle félicité sans l’ombre portée de la tristesse. Mais il faut en venir au réel maintenant, à sa concrétude, à son inévitable coefficient de présence. Non de vérité, ceci est trop fluctuant selon les êtres, les lieux, les temps, les cultures.

   L’eau est grise qui court sur la dalle de sable, parfois plus claire, teinte d’argile, tantôt plus sombre selon les reflets du ciel, versatile, pareille à une humeur contrariée. C’est nous qui décidons de cet état de supposée mélancolie. C’est nous qui jetons un sort sur les choses qui se présentent à nous en toute simplicité, en toute innocence. Et pourtant, pourrions-nous  nous abstraire de notre activité de projection intellective, nous dispenser d’attribuer aux diverses altérités rencontrées tel ou tel caractère qui, en dernière analyse, est bien plutôt une esquisse de notre complexion en cet instant de notre regard plutôt que d’ineffables stigmates tracés à la face de qui ou quoi vient à l’encontre. Dard de la subjectivité forant toujours la peau dense du réel, voulant y trouver, en fait, la décision irréfutable de son empreinte. Qu’est cette eau pour nous ? Qu’est cette falaise, sinon la toile de fond sur laquelle nous apposons, continûment, le sceau de notre conscience ? Cessons un instant de viser l’objet et il n’est plus à l’horizon de notre esprit qu’une simple fumée dans le brouillard du monde.

   Que deviendrions-nous sans cette insigne possibilité (liberté ?) de saupoudrer les prédicats, d’attribuer des sens multiples aux événements, grands et petits qui constituent nécessairement les coulisses de la scène que nous arpentons quotidiennement ? L’écume est là avec ses plis blancs, ses gonflements de bulles, ses irisations, ses bondissements et ses retraits. Nous n’en sommes nullement inquiets, pas plus que comptables. Seulement spectateurs et ceci est déjà de l’ordre du pur prodige. Noire est la falaise allongée sur le socle de la Terre, sorte d’animal diluvien aux aguets, de mystère venu du plus loin de notre fuligineux imaginaire. Est-elle si réelle que nous le prétendons ? N’est-elle pas là simplement pour se montrer en tant qu’accusé de réception de nos songes, de nos obscures pensées ? Il est si dérangeant parfois de faire surgir, au milieu d’une plaque de basalte ou de granit, en leur innocence, la poix sourde de nos songes les plus ténébreux. Est-ce, déjà, la dague de la finitude qui s’emparerait de nous et nous contraindrait à tout voir en tant que symboles immanents, lourdement existentiels, tragiquement ontologiques ? Pourtant cette avancée de rochers s’apaise vite, le blanc virginal, le blanc silencieux, le blanc lustral du bas du ciel est là qui s’avance, apaise, oint de son baume la noirceur métaphysique. Blanc l’horizon, lumineux, métaphore d’un destin qui, soudain s’éclaire. La chape de nuages gris-bleus est sans doute menaçante mais la composition en son ensemble rayonne d’harmonie, de beauté discrètement affirmée, ici dans la lumière des vagues, là dans le gonflement du ciel, là encore dans la densité chromatique qui agit à la manière d’une parole ouverte, fécondante, bourgeonnante.

   Présence - On est là embusqué dans sa casemate humaine, on respire à peine, on se retient de penser, on veut l’immédiate sagesse, l’immémoriale présence dont les mystérieux orbes viennent à nous depuis la nuit des temps. Soudain, l’espace est assemblé tout autour de soi, il serre mais dans la douceur, il questionne mais dans le secret, il se dilate mais demeure disponible, à portée des yeux, il plane loin mais dans la proximité. Etonnante turgescence de ce qui est là, tout contre soi, alors que l’infini semblait la seule mesure possible. En réalité présence de soi incluse dans la présence de l’autre, le rocher, la falaise, le nuage, l’eau glissant sur la plaine de sable. Présence. Quelle présence ? De l’homme qui regarde le paysage ? Du paysage observé par l’homme ? La présence ne se dévoile avec suffisamment d’acuité qu’au terme d’une confluence du silence et de la nudité. Il faut donc mettre à nu le paysage (se mettre à nu également), se disposer à recueillir les signes partout visibles qui nous disent l’empreinte sans partage du réel.

   C’est alors comme un tressaillement, une survenue au plein de l’âme, dans ses plis et replis qui ne sont que les feuillets de l’exister patiemment collectés, archivés dans la mémoire des cellules, dans l’eau matricielle qui court en soi, fait ses généreux ruissellements, ses rebonds joyeux (souvent oublions-nous de les interroger), ses cascades de gouttes. Oui, Présence est toujours présence à soi, présence au monde, en une même esquisse, un même élan, un identique  saut qui déporte et unit en même temps. C’est pour cette unique raison d’un pliement-dépliement simultanés que le phénomène demeure imperceptible, seulement visible au regard des attentifs, sans doute des inquiets, des chercheurs de trésors. Le trésor en-soi-au-dehors-de-soi comme si le tout du monde devait nécessairement confluer dans la dimension de l’expérience immédiate.

   Présence est la distance sans distance, la parole sans mots, la lumière de l’ombre, l’ouverture-fermeture de l’être à son luxe le plus inouï, être-ici-là-encore-plus-loin dans la seconde infinitésimale. Présence est temps étendu-condensé. Présence est extase permanente de la trinité passé-présent-avenir dont la chute est cet ici et maintenant qui fait brûler l’éclat de son phosphore dans les tubes glacés de nos os, dans les extrémités digitales pareilles à des feux de Bengale, dans l’irisation insondable de nos sexes, dans l’écartèlement-assemblé de nos pensées. Présence est présence, ce que nous dit cette formule tautologique afin de ne demeurer en reste d’elle-même. Ainsi, le plus souvent, se concluent de brillants traités de philosophie, lesquels ayant épuisé les possibilités de la logique, les diapasons de l’argumentation, les éblouissements de l’intuition consentent à mourir sur le bord du rivage. De l’Unique. Seulement ceci à connaître, la fusion du multiple (falaise, eau, nuage, sable) en sa pointe extrême, ce dard de la conscience (soi) qui attise les choses, les transfigure, les métamorphose. Ainsi est la Pierre Philosophale qui meurt au plomb afin de devenir or. Trajet de l’immanent au transcendant, du transcendant à l’immanent. Au centre brûle le foyer incandescent de toute Vérité. Là est notre lieu.

 

  

 

 

 

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16 octobre 2020 5 16 /10 /octobre /2020 08:21
L'heure unitive

 

Entre mer et désert...

Bardenas Reales -06-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Au début, avant même que la décision ne soit prise de rejoindre l’étrange terre des Bardenas Reales, on n’est que partiellement à soi, comme si une étonnante aimantation nous tirait hors de nous, nous dispersait aux quatre vents de l’irraison. On n’a plus de centre de gravité et tout part à hue et à dia sans que nous ne puissions en quoi que ce soit endiguer ce phénomène. On est livré rien moins qu’à sa propre diaspora, à sa fragmentation dans le temps et l’espace. Cela s’agite en nous, cela fait sa gigue, son carrousel. Cela s’éparpille selon le confondant puzzle de l’exister. Sa tête est au passé, occupée par quelque réminiscence forant son puits jusqu’à l’ineffable dimension de la mélancolie. Son tronc est au souci de quelque exercice physique au terme duquel on croit pouvoir dissimuler la réalité de son âge. Ses bras, on les dispose en cercle dans l’attente de la venue de l’Aimée. Son ombilic, on le soulève à la seule remémoration d’une chère qui fut festive. Ses pieds s’impatientent de parcourir les chemins sur lesquels s’inscrivent les traces du destin. En définitive l’ego n’est nullement à sa place. Ou trop en arrière dans les ornières de ce qui fut. Ou trop en avant dans la fuite toujours renouvelée qui dit notre foncière irrésolution. Le divin présent, quant à lui, n’est qu’une fumée se dissolvant dans la grille éthérée du ciel. On se cherche et ne se trouve point.

      Voici, on est arrivé au point où les choses basculent, où le centre de gravité de l’être trouve ses propres assises. Certes, l’événement n’est nullement immédiat, il faut passer d’une réalité à l’autre, déserter sa propre cécité, ouvrir ses yeux à ceci qui vient à nous sur ses ailes de beauté. Un envol au plus haut du monde. Un regard qui puise à l’eau bénéfique du sens. Toute sa peau, on la confie à recevoir les sensations, on la place en miroir face à cette argile, à ces nuages, à ces pierres. Rien n’a été fait au hasard. Nature est pourvoyeuse de tout jusqu’en son plus infime détail. Tout conflue dans l’expérience de soi donatrice de joie. Oui, la joie, cette improbable venue, voici qu’elle fleurit, là, tout juste devant l’étrave de notre visage. Cela ruisselle comme les eaux au printemps. Cela éblouit comme cent mille soleils. Cela s’étale dans la douceur. Cela a la consistance d’un baume. C’est soudain, brusque, un crépitement, et tout à la fois une caresse, la douceur d’une joue tout contre la nôtre. Un étonnement que jouxte un ravissement.

   Le ciel, tout en haut de sa présence, est poudré de nuages gris et blancs. Un floconnement qui nous rencontre et nous emporte avec lui pour une si belle odyssée, un voyage sans attaches qui s’écrit avec les mots de la liberté. Une falaise au sommet tronqué s’élève et demeure en soi, faveur d’un don qu’elle destine au libre événement de l’air. Soi-même, on est parcouru de cette onde jusque dans l’entrelacs de sa chair, dans la moelle de ses os, dans le réseau touffu de ses nerfs. Cela fait un genre de musique, elle fait penser à un adagio mais qui n’est nullement tissé de tristesse, plutôt fécondé d’une attente calme à tout ce qui peut advenir.

   Un grand manteau de marne blanche, gravé de sillons, ourlé de nervures, se donne dans la pure évidence, sans doute était-il là de tous temps, prêt à se montrer à qui voudrait bien en recevoir l’obole. C’est pareil à une neige que nous aurions connue, enfant, dans une cour d’école, parmi les sillages d’autres enfants, tout occupés à l’émerveillement d’être. Cela coule de soi, cela fait son banc d’écume, sa lame éblouissante que reflète le gris du ciel, cette infinie médiation des choses et des êtres. C’est la mesure virginale du monde, sa pleine et onctueuse libéralité, sa floculation sur le cercle ébloui de l’âme. Cela s’irise de mille valeurs, cela pénètre le cristal de l’esprit, cela assemble les fragments polychromes de l’intelligence. On se sent ressourcé, au propre, c'est-à-dire que s’installe la sensation d’un courant maritime intérieur, d’une jeune et belle pliure océanique qui nous assemble là même où cela parle le beau langage de la poésie. Cela infuse dans la moindre parcelle du corps, cela constelle et anime le plus discret pore de la peau. Cela se dit avec la justesse géométrique des figures parfaites. Cela s’épelle avec les lettres cursives d’un alphabet antique tiré d’un parchemin armorié. Cela est exact en son éclosion continue, dans sa germination dont une plantera lèvera, peut-être un tournesol au cœur noir, aux pétales voués à l’éclatante vocation de tout ce qui croît et fleurit, donne à l’homme ses plus belles raisons d’espérer.

    Et cette large dalle de roche inclinée vers le sol, elle est venue nous dire notre assise sur Terre en son indéfectible patience. Combien elle nous réunit autour même de ce que nous pensions avoir perdu, la confiance des jours qui brillent au loin et nous convoquent à la fête inouïe du sensible, un vivant et coloré kaléidoscope, une signification enchâssée dans une autre, une roue flamboyante qui ne connaît nul repos. Nous sommes au centre. Nous sommes le moyeu. Nous sommes le singulier autour duquel tout s’ordonne. Notre constant éparpillement, c’est d’avoir perdu la conscience de ceci, de ne plus voir que les rayons de la roue alors que c’est sa totalité qui est l’opérateur de toute cette richesse disponible. L’eau coule de la fontaine avec son bruit de toile souple et nous n’en entendons même pas le premier mot. Nous oublions bien avant que le phénomène ne se soit produit, qu’il ait essaimé en milliers de gouttes, elles sont les larmes dont nos yeux auraient pu s’abreuver, mais des larmes de félicité, non de tristesse.

   Voyez-vous, c’est si étonnant, si exaltant de parler de tout ceci, de cette large mesure de l’univers, du chatoiement qui l’anime, et j’en arriverais à m’égarer, à procéder de nouveau à ma propre division, à devenir orphelin de moi-même. Pourtant cette heure-ci qui sonne au milieu du désert (nulle présence autre que la mienne et ce cirque de beauté qui m’entoure de toute son amitié), est excellemment l’heure unitive, celle au gré de laquelle je me possède en entier, tout orienté que je suis vers cette splendeur-vérité d’une terre aride seulement parcourue de la force des éléments, sillonnée des émouvantes strates géologiques, un million d’années se lève soudain et me destine l’offrande de son être-au-monde, comme ceci, par pure grâce, par simple présence que rencontre une autre présence.

   Après avoir connu cette fusion interne, cette osmose de moi-même avec moi-même, comment pourrais-je témoigner d’autre chose que d’une confiance infinie envers ce qui est ? Comment, au plein de cette chair nacrée, un doute pourrait-il s’insinuer, une plainte planter son épine, une humeur chagrine lancer ses griffes en direction de qui je suis ? Oui, cette expérience est infiniment singulière. Elle me place face au monde sans intermédiaire. Mon regard sous le regard du monde. Le monde sous mon regard. Réversibilité des visions, confluence des consciences. Oui, le monde a une conscience pour la simple raison qu’il est le recueil d’une myriade de consciences. L’homme est toujours persuadé d’être l’unique parmi les uniques. Mais ceci n’est que le résultat d’une inflation anthropologique qui pose la condition humaine au sommet de la hiérarchie. Quiconque aura lu ces mots aura, me concernant, l’impression d’un Existant simplement occupé d’égotisme. Combien ils seront dans l’erreur. C’est bien parce que l’on s’est reconnu soi-même en tant que l’essence qui nous habite que l’on peut aller vers l’autre et, à notre tour, le reconnaître en tant que cette essence par nature différente mais complémentaire, immensément complémentaire. Il faut avoir fait l’expérience de la solitude pour donner et demander de l’amour. L’amour n’est que ceci, un mouvement de moi à l’autre, de moi au monde et réciproquement afin que le cycle, jamais, ne s’interrompe. C’est lorsqu’il cesse que les haines s’attisent, que les guerres s’allument.

   Qu’ai-je donc fait dans ce texte, si ce n’est aimer cette belle photographie qui synthétise les idées qui ont été élaborées ici et là, qui demanderaient encore de longs développements. C’est la magie d’un cliché en noir et blanc, subtilement organisé, essentialisé en sa forme, harmonisé dans ses valeurs que de nous conduire, par contact immédiat et affinités successives à cet état unitif qui, pour n’être nullement spirituel ni mystique, n’emprunte pas moins les voies d’une élévation de soi en direction de ces valeurs transcendantes - images, personnes humaines, œuvres d’art -, toutes entités qui, complétant notre être, l’accomplissant en sa nature la plus profonde, le placent en position  de comprendre et d’exister, ces deux notions qui, en quelque manière, sont synonymes. On ne peut vivre sans comprendre. On ne peut comprendre sans vivre. Tout est sens ici, qui trace un chemin pour plus loin que soi. Toujours une clarté à l’horizon. Toujours un horizon après l’horizon, une clarté après une clarté.

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 08:43
« Ce n’est plus le même silence ».

Pointe de flèche – Rhodézien.

Source : Wikipédia.

Libre interprétation du poème de

Nathalie BARDOU.

(NB : Les mots en gras et italique

sont ceux que j’ai choisi d’accentuer

afin d’amener au jour une possible

compréhension du poème.)

Ce n'est plus

le même silence.

 

« Ce blanc

 

Sans cadre

 

Dans la courbature du mot

 

Lorsque la nuque au bord du puits

 

Il faut aller au livre d'herbes.

 

Là où le monde bavard

 

Celui des regards encore aux murs

 

Celui du royaume de sable bâti sur l'ombre

 

Celui du jardin antique

 

Là où le monde bavard

 

S'est tu,

 

Sais-tu

 

Ce n'est plus le même silence.

 

Ce n'est pourtant pas un jeu

 

De frotter des mots-silex

 

Les champs secs

 

Ont pris feu.

 

Les mains ont reculé

 

Vives et sèches

 

Les mains

 

Sur un visage

 

Sur un souvenir

 

Les mains ont reculé.

 

Et la maison-corps

 

A applaudi à ce vacarme

 

A enfin Tout ce vacarme

 

Des dents qui mordent le vide

 

Des os lancés

 

Contre les muscles.

 

Pendant la sortie de l'eau

 

Dans son grand bruit de mers.

 

Puis le silence

 

Qui n'est plus le même silence

 

C'est ce silence qui touche au bleu

 

Le bleu loin dedans

 

Têtu - dans les cendres ».

 

Nathalie BARDOU - 24 mai 2015.

 

Avec le poème, c’est toujours s’affronter à un problème que de vouloir l’interpréter. Soit on le soumet au scalpel de la raison discursive et alors il perd son âme pour ne laisser paraître que ses coutures. Soit on le laisse flotter dans les arcanes de l’imaginaire et alors on se pose la question légitime de savoir si l’on a encore affaire à ce poème ou bien plutôt à une pure fantaisie. Sans doute existe-t-il une voie médiane, laquelle s’appuyant sur le contenu réel tout en tâchant d’extraire les significations latentes, cherchera à éviter la « démonstration » pour faire droit à la « monstration », à savoir faire briller le langage dans l’essence du paraître. C’est ce que nous essaierons de mettre en exergue dans le cadre de ce bref article. Donc, à partir de maintenant, c’est un « saut » à quoi il faut se disposer afin que, nous exonérant des perceptions immédiates, nous puissions nous saisir de ce qui traverse le poème tout comme l’éclair illumine le ciel alors qu’il n’est plus visible dès qu’apparu. Il en est ainsi des choses essentielles de la Nature - dont l’éclair est la fulgurante apparition -, aussi bien que des paroles fondatrices qui révèlent plus que ne le laisserait supposer la modestie des mots convoqués à l’espace-disant. Ici, aucune autre parole ne nous éclairera mieux pour l’entrée dans le vif du poème que la belle assertion de Paul Klee qui dit le tout de l’art dans une forme si verticale qu’elle semble ne pouvoir être dépassée en direction d’une plus ample compréhension de cette vérité fondamentale : « L'art ne reproduit pas le visible. Il rend visible ».

En effet, tout est question de visibilité, autrement dit de remise à soi de la chose dans la clarté de ce qu’elle est. Et, ici, nul doute qu’il soit question de la poésie elle-même dans son principe ouvrant-déployant un monde. Et, ici, nul doute que soit énoncée la fragile condition du poète en ces temps « où le monde bavard » fait cliqueter, à l’infini, les paillettes du « on ». « On » se conforme à l’avis général ; « on » se dispose à emprunter les sentiers battus afin de ne pas s’écarter d’une opinion commune. Le poème, quant à lui, s’opposant à cette progression horizontale dans la glaise mondaine, en établit l’exact contrepied, à savoir l’élévation du langage dans sa pure verticalité afin que, transcendant le domaine des contingences, il puisse flotter entre ciel et terre, un vers dans l’empyrée, un autre en direction de ce réel qu’il sublime à mesure de sa profération.

Mais, alors, comment surgir dans l’espace du poème puisque, aussi bien, ce dernier, le poème, utilise les ressources du langage commun à tous les humains ? Mais, tout simplement, en utilisant ces « mots-silex » qui portent en eux le plus noble destin de l’homme. Ceci, correctement métaphorisé, s’inscrira dans la conscience comme la grande marche de l’homo habilis vers l’homo sapiens, soit, de l’homme habile à manipuler les outils à celui habile à les mener à la clarté d’un savoir dont le langage est la pointe la plus extrême, imitant en cela la flèche indicatrice de SENS que les hominidés taillaient à même la pierre sans en saisir l’immense portée ontologique. C’est seulement parce que l’homme, dans sa lointaine préhistoire, est passé du statut d’une simple horizontalité (l’immanence), à celui d’une pure verticalité (la transcendance) que des choses comme le langage, l’art, l’intentionnalité déployante d’un mode des significations a pu réaliser sa propre efflorescence. Le langage, dans son évolution, suivait la même courbe ascendante, partant du simple borborygme préhominien pour déboucher dans l’aire constituante d’une essence de l’homme. Ainsi s’établissait la distinction entre la prose du monde en ses laborieux commencements et le poème dont elle était tissée depuis l’origine et qui demandait à être porté à la révélation.

Tout cet immense paradigme du connaître, depuis l’outil primaire jusqu’à la fonction langagière élaborée, le poète le porte en lui comme son bien le plus précieux, en même temps que le lieu de son intime déchirure. Comme si son corps, divisé par un mystérieux raphé médian, le scindait selon deux univers opposés, deux topiques à jamais irréconciliables : d’un côté le tumulte et le chaos précédant l’apparition du langage et des fonctions supérieures; de l’autre l’harmonie d’une parole organisée en sublime cosmos, dont le poème est la source et le recueil. De cette position de funambule entre un ubac versant vers une possible disparition et un adret par lequel réaliser son assomption, le poète est transi jusqu’en sa chair frissonnante. Le pathos est toujours là et son double aiguillon, celui de la chute, celui de la montée infinie vers ce qui appelle et veut soustraire au « silence », au « blanc » dont « la courbature du mot » est le symptôme le plus évident, qui se dit en termes de somatisation, de corps, les seuls à même de rendre compte de la prégnance de la douleur.

Le poète est toujours situé « à l'intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité », tel que Pierre Reverdy les définissait dans « Le Gant de crin », le titre étant amplement évocateur en lui-même de la lucidité à y entendre. Ou bien le poète s’attache à la réalité et perd sa liberté créatrice, ou bien il vogue dans le rêve jusqu’à y perdre le fil d’Ariane qui lui permet de rencontrer la Muse. Ou bien il n’écrit pas, « la nuque au bord du puits » dans le vertige de sa propre disparition, de l’attrait de l’abîme, ou bien il écrit, frottant ses « mots-silex » mais alors « les champs secs ont pris feu » nous dit le poète et, de peur, « les mains ont reculé vives et sèches » car la brûlure de l’écriture en est toujours la plus immédiate illumination qui soit. Regarder brûler Rome, à la manière de Néron est pure fascination, d’abord, frayeur ensuite des conséquences de son geste. Il en est à l’identique pour tout créateur qui procède à sa propre perte tout en élevant le piédestal qu’il tend à sa propre effigie comme une possible Arche de Noé. Mais, en filigrane, apparaît le « Radeau de la Méduse » et les flots contraires qui le conduisent à sa perte.

Beau poème en tout cas, qui dit en termes essentiels ce que l’habituelle prose du monde profère dans le bavardage et l’imprécation. Ecriture labyrinthique, écriture à chiffre qui ne livre son secret qu’à être manduquée jusqu’à son terme de manière à ce que se dévoile cette « chair du milieu » qui est l’essence même des choses, dont nous sommes tissés de l’intérieur, à notre insu, mais que nous hélons sans cesse depuis notre cheminement hémiplégique et qui se nomme aussi « le bleu loin dedans », cette corde infiniment vibrante que, parfois, l’on appelle « âme », sans bien savoir ce qu’elle désigne mais dont la cessation de la vibration nous reconduirait, toutes affaires cessantes, à la densité et à l’opacité de la pierre de silex avant que l’intelligence de l’homme n’en taille les arêtes transcendantes. Ceci nous ne voulons pas le voir. Renoncer à être nous l’écartons de nous grâce à la force vive de l’art. Nous souhaitons, avec raison, qu’il en soit toujours ainsi ! Comment pourrions-nous exister autrement puisque les mots nous constituent comme notre substance la plus intime ? Faire silence parce que l’on n’a rien à dire et faire silence car empêchés à la profération par quelque cause, fût-elle fondée en logique, sont deux situations opposées aussi inconciliables qu’éloignées. Après que l’on s’est retiré de soi dans un mutisme où hurle le désir de dire et que l’on dit enfin dans la hauteur, dans la juste mesure de soi, autrement dit dans la vérité, alors « ce n’est plus le même silence », alors les choses s’ouvrent de soi jusqu’à la démesure toujours souhaitée : celle du poème installant son site dans la lumière. C’est cette incandescence que nous voulons, ce vertige qui creuse jusqu’à la frontière visible du corps. Oui, ceci nous le voulons et y parvenons à la force de notre être désirant. Il n’y a pas d’autre voie possible ! Pas d’autre voie !

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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 08:47
Un amer pour la conscience.

"Sémaphore alangui".

avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

On avançait dans le froid glacial, mains nues, tête prise de vent, visage fouetté par les embruns de la solitude. Car ici, il n’y avait plus rien pour nous rattacher à quelque signification repérable, chrome d’une voiture, ourlet flottant d’une jupe, milliers de signes noirs sur la page d’un livre. Ici l’on était vraiment seul, comme si l’on était arrivé au bout de soi, à la pointe extrême de son finistère de chair, dans les derniers plis de son maroquin de peau. On n’était même plus cet incunable sur lequel, en des temps anciens, les scribes inscrivaient à la plume, sur de remarquables parchemins, les traces du sacré, la vie d’un saint ou bien l’admirable gravure entourée de signes gothiques de « La chronique de Nuremberg », par exemple. Cet ouvrage qui prétendait, à partir de la Genèse, conter l’histoire du monde, donc la nôtre puisque c’est bien de nous dont il s’agit, de la pointe de notre conscience qui enfonce sa braise dans tout ce qui peut briller et faire sens. C’est à notre propre chronique que nous travaillons continûment, le sachant ou à notre insu, assemblant patiemment les fragments du divers afin que, synthétisés, ils puissent dresser l’histoire qui est la nôtre et l’inscrire dans une durée, la seule entité par laquelle nous paraissons et lançons, un instant, notre éclat de luciole dans la savane des jours.

On avançait dans le froid glacial car il n’y avait pas d’autre alternative pour dévoiler quelque pan de vérité. La tiédeur est toujours mauvaise conseillère qui dispose à l’indolence et laisse les idées dans leur cocon de brume. Les pensées ne surgissent jamais que dans la rigueur et l’austérité. Il fallait donc avancer à la limite de soi, comme si le bout de la Terre était le seul exil possible, qu’il n’y avait aucun moyen de faire retour, de rétrocéder en direction d’un euphémisme existentiel. Ceci, cette exigence à la limite d’une éthique, chacun en avait conscience mais nul n’osait l’affronter de peur que la vie ne se métamorphose en un cruel théâtre de marionnettes où Guignol succomberait sous les coups de butoir de la destinée et alors le castelet se refermerait et il n’y aurait plus de jeu mais un simple drame dont les dieux eux-mêmes seraient absents. Cela, on l’avait inscrit dans le buisson de la tête, au milieu de la doline des épaules, cette urgence à se manifester dans l’exactitude, et l’on en faisait un savoir indigent à défaut de le quintessencier, de le porter à la dignité d’un miel, d’une lumière fondatrice de l’être-au-monde. En réalité on avançait en traînant les pieds, comme un condamné va à l’échafaud, connaissant son heure dernière.

On avançait dans le froid glacial. Sans bien y voir. Un peu comme une taupe lance son museau chafouin dans la meute de glaise sans bien savoir où elle ressortira à l’air libre, à quoi ressemblera le paysage qui la recevra et la fécondera du sceau d’une si belle Nature, fût-elle inaperçue, effleurée seulement, hallucinée parfois. On avançait et l’air, tout autour était dense, minéral, au grain serré de granit. On avançait et c’est comme si l’on était allé au bout du monde, quelque part dans un endroit perdu de la belle Irlande, du côté de cette mystérieuse île d’Inishvickillane, cette réalité archipélagique si disséminée dans la vastitude océanique, si confrontée à la puissance de l’eau qu’elle eût pu s’y dissoudre sans que nul ne s’en inquiétât. Identiquement à notre propre perdition humaine, lorsque, confrontés à l’inconnu de quelque désert ou bien d’une vaste savane, nous ne savons même plus qui nous sommes, quelles sont nos polarités, si nous disposons encore d’une mince cosmologie personnelle qui nous dirait la ressource du lieu et la réassurance à trouver réconfort dans un nid, sous le toit d’une chaumière ou bien dans la demeure du berger en forme de cairn dressé contre les vents.

On avançait dans le froid glacial. On se croyait si loin de toute civilisation, comme souvent dans les moments de désarroi, et l’on était pourtant si près des hommes, des villes où brûlait le feu dans l’âtre, si près des bars où buvaient les Existants pour se réconforter à la flamme de l’amitié. On était peut-être, tout simplement, à la pointe nord de l’île d’Oléron, là où les rochers disposés en platier glissent sous la meute des vagues dans des gerbes d’écume. Loin, là-bas, au-delà du gonflement de l’horizon les déserts du Nouveau-Monde que Chateaubriand évoquait dans sa langue lyrique, gonflée comme une baudruche, scintillante de beauté, dans « Le génie du christianisme ». Juste en arrière de soi, dans le diaphane d’une brume irréelle, le fût noir et blanc du phare de Chassiron, tel une hallucination, une image sortie d’un rêve, une élévation surréaliste à l’orée de l’inconscient, un poème de Mallarmé faisant sa percée symboliste sur l’écran têtu de l’univers fermé des hommes. Car les hommes sont aveugles qui, souvent, s’absentent de la beauté, lui préférant l’impéritie d’une satisfaction immédiate, le repas plantureux dans le luxe d’un hôtel, l’écran de cinéma sur lequel brille l’illusion de la gloire et la figure trompeuse du succès. Mais il faut, maintenant, mieux percevoir ce phare, mieux sentir sa force symbolique, l’amer qu’il constitue pour les marins s’aventurant dans le pertuis d’Antioche semé de quantité de récifs tranchants comme la lame. Voir Chassiron, sa jambe gainée de noir et de blanc, pour le matelot, c’est comme de voir l’Ange bleu, cette envoûtante Lola-Lola qui charme le professeur Rath, cette Marlène Dietrich qui fut ce mythe indépassable, cette entité si belle qu’on ne savait plus si l’on avait affaire à Femme ou Démon, tellement sa présence donnait sens à la vie, la transfigurait en un lieu de joie, sinon de plaisir sans limite.

Apercevoir Chassiron, c’est d’un même empan du regard être l’Ange bleu soi-même, être aussi cette inimitable icône dont André Maynet nous fait le don dans sa manière si singulière. Cette turgescence des choses qui glisse sous la lame simple d’une esthétique heureuse. Un pépiement d’oiseau, un gazouillis au creux du corps, la cymbalisation d’une cigale alors qu’à regarder l’image nous musardons comme Alexandre le bienheureux couché dans son hamac sous le soleil de Provence et que, dans l’eau claire des glaçons, flotte la haute note jaune de la divine absinthe. Il s’en faudrait de peu que, sous l’effet du charme, nous ne devenions Baudelaire lui-même embrassant les vénéneuses et adorables Fleurs du mal. Mais revenons à Sémaphore, cette manière de perdition dans les eaux hauturières lors des pleines eaux lorsque le pertuis devient l’antre même du chaos et que, Marins devenus, nous attachons notre regard de naufragés à l’écueil du rocher, à la poutre de bois qui flotte, à l’étrave qui nous indique la possibilité d’un chemin vers lequel cingler, à savoir exister dans les flots complexes et contrariés de la destinée humaine. Nous sommes là, sur la vitre de l’eau, et nous adressons une supplique muette afin que le regard de Sémaphore sollicité nous gagnions le droit de devenir ses superbes et inconscients rejetons. Alors nous escaladons la jambe gainée de coton, nous jouissons de ses harmoniques en noir et blanc (noir nocturne d’où naît le poème, d’où s’élance la beauté de l’œuvre ; blanc aérien, tache d’aube par laquelle connaître le jour et faire se dilater la membrane de sa conscience), nous frôlons la fente du sexe, la superbe grenade emplie d’une ambroisie à laquelle nous nous abreuvons comme à l’eau de la source (nous en sommes les héritiers), nous escaladons la colline du mont de Vénus (nous entendons le chant des angelots bandant leurs arcs), nous contournons la bonde de l’ombilic (dans laquelle nous voudrions tant nous abîmer !), nous glissons le long des nervures des côtes (que ne sommes-nous ces alvéoles qui vivent au rythme des courants intérieurs, qui aspirent et rejettent les alizés du songe ?), nous hallucinons la double éminence de la poitrine, les pierres dures des mamelons nous en savourons le grain serré, nous en sentons les effluves de café alors que, plus haut, sont les traces des bretelles, ces geôles qui emprisonnent et dissimulent la naturelle splendeur (mais il n’en reste que l’empreinte légère, la mince mémoire comme pour témoigner du geste exact de la libération), nous sommes là, tout en haut, dans la lunule de clarté de Chassiron, dans la cloche de verre où brille l’œil du Cyclope, mais d’un Cyclope amoureux qui indique aux navigateurs le lieu de leur havre et la dimension de la joie. Longtemps nous girons dans les millions de phosphènes de la lanterne magique (ici siège l’intelligence, ici flamboie l’imaginaire, ici étincellent les gerbes de la spiritualité), nous sommes si près de l’essence de l’être, de cet être dans son immense singularité et c’est alors une manière d’ivresse, d’extase, de flamboiement qui s’empare de nous et nous sommes incandescents tout comme les filaments de la lampe qui s’exonèrent de leur prison de verre, dessinent de subtiles arborescences (les ramures du sens gagnant leur aventure célestielle), déroulent un étendard de pure lumière, cette longue flamme pareille à un coton, à un drapeau de prière virginal flottant dans l’air pur du Népal comme pour dire la magnificence de l’instant dans la courbure infinie du monde. Alors nous ne savons plus qui nous sommes, humain ou bien oiseau aveuglé par la puissance de l’azur, parole se déployant dans l’espace, nappe d’air gonflée de signification, fragment de gemme détaché de sa gangue brune témoignant de la nécessaire liaison de la Terre et du Ciel, de la matière et de l’esprit. En réalité, nous ne sommes que cela, une forme de passage, l’étincelle entre deux électrodes, la vibration à peine irisée qui extrait l’aube de la nuit proche, l’espace entre les secondes, le clignotement dialectique naissant de la rencontre du noir et du blanc, l’intime pulsation, l’essor qui pousse notre conscience à gravir les degrés de Sémaphore, cette Déesse dont nous implorons la grâce, un simple regard à l’ombre duquel, enfin reconnus, la pliure de notre être gagnera la voûte sans limite des espaces infinis. Nous sommes sémaphores. Nous voulons demeurer sémaphores. Fût-ce à l’aune d’une minuscule parution, d’un clin d’œil, d’un simple battement de cil. L’extinction de la lampe viendra toujours trop tôt. Nous voulons la brûlure, oui, la merveilleuse brûlure !

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27 septembre 2020 7 27 /09 /septembre /2020 09:20
Blanche uniment.

« Mariage (en) blanc ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

« Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin

d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum,

de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant,

que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses ».

 

Gustave Flaubert - Mémoires d’un fou.

 

 

 

 

   Avant que le monde n’existe.

 

   Pouvez-vous au moins imaginer une vaste surface plane, sans début ni fin, un genre de taie immense, vierge, dépourvue de la moindre trace, libre de toute empreinte, semblable à la toile d’un peintre qui n’aurait pas encore subi les assauts du pinceau ou du crayon ? Son essentiel caractère, bien qu’elle ne soit nullement encore affectée d’un prédicat, le silence avec ses boucles, ses ellipses, ses rotations infinies autour de son propre mystère. Mais à quoi donc peut bien penser cette lisse plaine immobile sinon au vertige de sa propre vacuité ? Silence contre silence. Donc absolu se tutoyant lui-même. Mais, en réalité, est-il si confortable d’être dans l’inapparent, l’ineffable, l’indicible, la pure virtualité s’abreuvant au vide qui en tisse l’être ? Bien évidemment, méditant en tant qu’hommes, nous ne pouvons que projeter nos propres inclinations, ourler de notre coruscant désir ce Rien qui n’existe qu’à l’aune de sa propre vacance. Mais, parfois, il suffit de tendre l’oreille de son intellection pour saisir l’insaisissable en son étonnante énigme. Oui, approchez donc, décillez votre âme, faites-en le réceptacle d’une souveraine confidence. Voici que les mailles du silence se distendent. Voici qu’elles se mettent à proférer à voix basse comme des enfants aussi naïfs qu’innocents, sans doute inconscients de la nature de ce qui les habite et les portera bientôt au seuil d’un déploiement. Mince injonction qui s’immisce entre les lèvres blanches pareilles à une fragile porcelaine. Ce qui s’est annoncé, ceci : la blancheur veut connaître la couleur, veut éprouver la vibration de l’arc-en-ciel, faire tourner la roue polychrome de l’exister. Si douloureux de demeurer au centre de ce point fixe et de n’en jamais percevoir le cercle lumineux qui se teinte de bleu le matin, de blanc à midi, de rouge le soir dans la chute du crépuscule. Si éprouvant !

 

   Zeus.

 

   Zeus, tout en haut de l’Olympe, parmi les hauteurs grises des brumes, les déflagrations convulsives des éclairs, les hoquets des nuages, les sourdes rumeurs du tonnerre, les cataractes de pluie, les congères de neige, le vent des bourrasques, la précipitation des trombes, Zeus perçoit tout, y compris les suppliques des humains, les mots cotonneux du silence. Hésiode n’a-t-il pas dit : « L'œil de Zeus voit tout et perçoit tout » ? C’est, en effet, la moindre des vertus que l’on peut accorder à un dieu, surtout lorsque ce dernier est le premier d’entre eux. Donc, le Maître des lieux confia la difficile tâche d’animer le Rien à deux de ses comparses et non des moindres. Nous avons nommé, par ordre d’entrée en scène, le turbulent Dionysos et le sage Apollon.

 

   Dionysos.

 

   Conforme à son caractère aussi rustique qu’impétueux, le dieu des fêtes bacchanales, des excès, de l’ivresse, le dieu de la vigne et des débordements du corps ne pouvait guère faire mieux que d’offusquer le silence, que de métamorphoser la blancheur en ce qu’elle n’était pas, à savoir une débauche de couleurs et de formes sans pareilles. L’on ne sait si le pétulant Vinicole se servit de grappes mûres à souhait, de sève, de sang ou bien d’urine, tous fluides dont il était l’ordonnateur habituel, mais ce dont on s’aperçut sans délai c’est que la toile vierge était bientôt maculée jusque dans ses moindres recoins. S’y illustraient des arborescences complexes, des végétations exubérantes, des nymphes enlacées à des satyres, des boucs aux fragrances musquées, des taureaux à l’énergie noire, des femmes aux croupes rebondies, des hommes aux sexes virils, des êtres hybrides que l’extase emportait dans de bien étranges chorégraphies. Zeus, alerté par tant de démesure, par tant de puissance formelle, par tant de complexités labyrinthiques, par cette fièvre intensément colorée à laquelle Dionysos avait donné sa sève intime, ordonna sur-le-champ qu’on revînt à l’esprit, sinon originel, du moins à une plus juste mesure des choses. Apollon fut donc commis à la restauration de l’œuvre entreprise par son coreligionnaire. Il y avait fort à faire !

 

   Apollon.

 

   Il va sans dire que le divin Apollon commença par annuler tout ce qu’avait fait le tumultueux Dionysos. De son arc d’argent il décocha une flèche qui porta tout au blanc, cette couleur qui n’en était pas une et les contenait toutes du fond de sa réserve. La seconde flèche dessina un objet rituel, sans doute celui qui préside aux cérémonies du mariage, un bénitier accompagné de son goupillon. Sa couleur en était si atténuée qu’on l’aurait dite d’un vieil or inclinant vers le platine. La troisième flèche traça sur le lisse du sol la silhouette du goéland, cette belle harmonie, ce subtil équilibre entre l’écume éblouissante et le galet qui borde le rivage de sa lumière de cendre. Enfin, la quatrième flèche fit se dresser la belle effigie de Blanche, cette manière de déesse qui semblait flotter dans l’ombre d’un regard, dans la fragilité d’une brume, dans l’auréole de clarté, dans l’aura que possède naturellement, avec grâce, la belle âme qui en est l’émettrice. A la contempler, tout ceci paraissait tenir du prodige. La boule des cheveux était une buée en sustentation au dessus du visage si blanc qu’on l’aurait dit de porcelaine, identique à ces poupées qui trônaient sur une antique crédence dans la clarté en demi-teinte d’un corridor élisabéthain. Les épaules étaient une étole si pâle, sans doute destinée à l’accomplissement d’une liturgie intime. Tout ceci fleurait tellement le recueillement, l’exception de vivre, le sacré et l’on demeurait interdit à l’entrée de la citadelle inconnue. Etait-elle au moins réelle cette jeune Eclosion ? Elle était à peine née. Avançant dans la vie sur la pointe des pieds, telle une ballerine. D’ailleurs n’était-ce pas une blanche chorégraphie ourlée de solitude que cette persistance à être dans le dénuement, l’à-peine diction d’un songe, la fuite dans la fente du temps, la nuance grise, illisible de l’espace ?

   On était captivés. On était cette double pointe brune des seins, ces sémaphores discrets demandant en silence. On était cette fosse minuscule du nombril et l’on entendait son propre glougloutis de source, cette lointaine effervescence pareille à une voix pliée dans l’ombre d’une crypte. On était la douce faille du sexe cernée de rosée, cette double éminence qui fuyait à même le haut des jambes comme pour chercher refuge dans la virginité, cette assurance de demeurer en soi, dans le réconfort de son bastion, de s’abriter des regards, de la curiosité, des fictions qui pouvaient s’y inscrire à la manière d’une douloureuse effraction. On était les deux globes des genoux, ces impénétrables planisphères qui ne voyageaient qu’à l’aune de leur fermeture. On était, enfin, ces fines chevilles qui disparaissaient dans l’imperceptible matière fluide d’un étang comme si la question de l’être se refermait dans cette évanescence même.

 

   Blanche en sa blancheur.

 

   Apollon avait rempli sa mission au-delà de toute mesure. N’était-il pas ce dieu de l’harmonie universelle, céleste et terrestre à la fois, ce dieu investi du sens du rythme ? Il avait célébré la blancheur, tel le symbole inégalable qui se révélait au regard des Attentifs. Oui, le BLANC comme tremplin des significations. Le blanc comme langage en son attente. Le blanc comme signe premier avant que ne paraissent les autres signes, la beauté, l’amour, l’art en ses infinies déclinaisons. « Quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme », nous suggérait Gustave Flaubert. Sans doute visait-il la même finalité. Le sans-parole, le sans-forme, tels que donnés dans l’amplitude de la blancheur, c’est l’ouverture même à l’être selon sa polyphonie, sa polychromie, son inépuisable chatoiement. Il n’y a que les Inquiets et les Pressés qui réclament l’éventail des teintes, la corne d’abondance des odeurs, la multitude des saveurs, le fourmillement des choses en leur don prodigieux. Alors ils se précipitent. Alors ils choisissent la première forme venue, le premier désir, la première certitude d’être rassasiés : telle fleur, telle amante, telle couleur dont ils font leur emblème pour la vie, comme s’il y avait péril à ne pas posséder dans l’immédiateté de la décision. Ils sont haletants sur le bord du vide. Ils sont assoiffés sur la margelle de la fontaine. Ils sont dans l’urgence d’être.

   Oui, Apollon, ce dieu sublime, sans doute le plus précieux de tous avait œuvré depuis le centre de son génie en direction de ce qu’il avait à saisir d’essentiel. Il avait posé le BLANC comme le fondement premier à partir duquel tout trouvait sens et pouvait rayonner tel l’arc d’argent qui était l’un de ses attributs les plus remarquables. Voici que le blanc délivrait toute sa merveilleuse teneur, se montrait en tant que la manifestation la plus subtile dont le réel pouvait témoigner. Apollon n’était-il pas brillant comme la Lune dont la livide blancheur signe l’irremplaçable présence dans la nuit tachée d’encre ? Dieu solaire, ne diffuse-t-il point cette éclatante couronne pareille à la neige ? La grande étoile qui règne au milieu du ciel possède toujours cette lactescence inaltérable. « Couleur » céleste par excellence. Le rouge, le jaune qui, dans le cours de la journée en modifient l’aspect, ne sont nullement des propriétés immanentes à leur objet, seulement des variations terrestres en altérant la pure manifestation. Unique vibration du blanc. Parmi les animaux consacrés à Apollon, que dire du majestueux dauphin, que convoquer pour décrire les cygnes sacrés qui firent sept fois , en chantant, le tour de l’île flottante, sinon porter à la vision le reflet irisé, opalin dont le dieu diffuse à l’envi l’énergie inépuisable ? Ne vient-il pas du pays des Hyperboréens, là où brille l’astre du jour, où s’élèvent les cathédrales d’ivoire des glaciers, ces géants qui redoublent l’esprit de la blancheur en raison même de leur transparence ?

 

   Tant d’immaculée présence.

 

   Mais combien nos arguments sont faibles au regard de la riche symbolique apollinienne. Combien notre vue est prise de cécité à seulement essayer de scruter tant d’immaculée présence, tant d’irradiation immédiate. Le registre divin est si éloigné du nôtre qui balbutie et cherche laborieusement, dans les mots parfois épuisés d’avoir trop servi, le lexique fabuleux qui permettrait d’en approcher la quintessence. Nous sommes parfois aussi grossiers et rustauds que Dionysos chevauchant son bouc ou son âne à la recherche de quelque outre emplie de vin afin de connaître les promesses magiques de la « dive bouteille». Ce détour par la mythologie n’avait pour but que de porter à la lumière (dont Apollon est le parfait blason), d’abord la beauté simple d’une œuvre, ensuite de faire du BLANC la source d’une brève réflexion. Disant ceci, la nécessité de partir de la simplicité de ce qui se soustrait en s’offrant (peu sont sensibles à la valeur du blanc), nous naviguions de concert avec ce grand réaliste au regard si lucide, magnifique prosateur de « L’éducation sentimentale ». Nous ne faisions que souligner la chose informelle, qu’évoquer la pureté d’un parfum, porter au regard la certitude de la pierre, distiller un chant sans doute inaudible, invisible. C’est de tout cela que le blanc est porteur, souvent à notre insu. Nous naissons tout juste à en deviner la singulière faveur. Toujours nous attendons l’aube (étymologiquement « blanc ; « clair »), cette première levée d’une écume dans la joie de l’heure. Mais, parfois, ne le savons-nous pas !

 

 

 

 

 

 

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21 septembre 2020 1 21 /09 /septembre /2020 10:10
Chercheur d’or.

« L’or des sables ».

Photographie : Sophie Rousseau.

En incipit de cet article un résumé du magnifique « Chercheur d’or » de Le Clézio. Rarement un auteur a su écrire avec autant de bonheur l’itinéraire d’une quête. Moins celle de l’or que celle d’une trace, d’une empreinte que laisse dans l’imaginaire le passage d’un aïeul, ce mystérieux et aventureux grand-père inscrit dans une légende dont il est tentant de retracer le parcours. Dans « Voyage à Rodrigues » l’écrivain revenant sur les lieux où se sont déroulés les événements du « Chercheur », c’est un état d’âme qui resurgit, une inclination à retrouver, par delà le temps, cette ombre fugitive qui rôde à la manière d’une obsession :

«Ai-je vraiment cherché quelque chose ? J'ai bien sûr soulevé quelques pierres, sondé la base de la falaise ouest, à l'aplomb des cavernes que j'ai repérées à mon arrivée dans l'Anse aux Anglais. Dans la tourelle ruinée de la Vigie du Commandeur (peut-être une ancienne balise construite par le Corsaire), dans les étranges balcons de pierres sèches, vestiges des anciens boucaniers, j'ai cherché plutôt des symboles, les signes qui établiraient le commencement d'un langage. Quand je suis entré pour la première fois dans le ravin, j'ai compris que ce n'était pas l'or que je cherchais, mais une ombre, quelque chose comme un souvenir, comme un désir (4° de couverture. « Voyage à Rodrigues ». JMG Le Clézio.)

Puis le résumé du « Chercheur d’or » - 4° page de couverture :

« Le narrateur Alexis a huit ans quand il assiste avec sa sœur Laure à la faillite de son père et à la folle édification d'un rêve : retrouver l'or du Corsaire, caché à Rodrigues. Adolescent, il quitte l'île Maurice à bord du schooner Zeta et part à la recherche du trésor. Quête chimérique, désespérée. Seul l'amour silencieux de la jeune «manaf» Ouma arrache Alexis à la solitude. Puis c'est la guerre, qu'il passe en France (dans l'armée anglaise). De retour en 1922 à l'île Maurice, il rejoint Laure et assiste à la mort de Mam. Il se replie à Mananava. Mais Ouma lui échappe, disparaît. Alexis aura mis trente ans à comprendre qu'il n'y a de trésor qu'au fond de soi, dans l'amour et l'amour de la vie, dans la beauté du monde. » (4° de couverture - Le chercheur d’or- JMG Le Clézio.)

Enfin la liaison entre les deux œuvres (dans JMG Le Clézio, « Le chercheur d’or » - Diane Barbier) :

« Du réel à sa transposition fictionnelle – Le passage de Voyage à Rodrigues, œuvre de l’identité généalogique, à la fiction du Chercheur d’or où s’exprime le personnage Alexis L’Etang, manifeste une fascination pour le miroitement identitaire. En effet, bien que s’établissent des correspondances claires entre le réel biographique et la fiction, une savante stratégie de brouillage vient compliquer les catégories et estomper les frontières.

La première correspondance concerne le lieu. Au domaine de l’Enfoncement du Boucan correspond le domaine réel d’Euréka. Ensuite dans Voyage à Rodrigues, le grand-père Léon Le Clézio, chercheur d’or, consacre une trentaine d’années de son existence à cette recherche dans l’île de Rodrigues, tandis que sa famille réside à Maurice. Parallèlement dans Le Chercheur d’or, ce statut de prospecteur échoit au narrateur Alexis L’Etang. Ainsi, ce lien entre l’aïeul et le personnage fictif est conforté par la dédicace du roman : « pour mon grand-père Léon ».

Ecriture en forme de parabole qui, du réel à la fiction et de la fiction au réel, (le vrai lieu de l’écrivain) s’essaie à dire le trésor « au fond de soi », pour évoquer aussi la voie conduisant aux « symboles », aux « signes », au « souvenir », au « désir ». Tout un itinéraire qui, partant d’une esthétique (beauté et pureté de l’écriture, limpidité originelle des paysages), s’achemine lentement vers une éthique(c’est à la rencontre d’un personnage aimé que le narrateur destine sa recherche) avec le constat que le seul or à considérer se trouve « dans l'amour et l'amour de la vie, dans la beauté du monde ».

Le bref article qui suit voudrait témoigner, à sa manière, de ce voyage en direction de valeurs existentielles, les seules par lesquelles connaître son être singulier, celui des autres aussi, avec un coefficient de vérité suffisant pour que la tentative en vaille la peine et s’affirme comme la poursuite d’une entreprise éthique, la seule qui soit douée d’un sens. La belle photographie de Sophie Rousseau en constituera le tremplin esthétique.

Matin - La plage est immense qui court d’un bord à l’autre de l’horizon. On est seul sur la grande dalle de ciment avec la seule présence de la rumeur de l’aube. A peine la levée d’une parole dans l’air tissé de silence. L’heure est propice au recueillement dans le bleu qui lave le ciel, le dissout dans la pureté. L’âme est assagie qui ne demande rien que ceci : la contemplation de ce qui va venir et apporter aux hommes la paix d’un jour nouveau. Il y a beaucoup d’espoir dans la venue de l’heure. Les humeurs, poncées par la nuit encore proche, sont au repos. Les grands oiseaux sont à peine éveillés. Les rues sont calmes. Les places sont libres, seulement habitées par le rythme ajouré des bancs. C’est comme la parution sur une terre originelle, un genre de paradis encore accessible aux hommes. On pourrait imaginer, sans peine, au travers d’une brume diaphane, la présence de bouquets de palmiers agités par un vent léger, un lac impalpable qu’entoure une verte oasis. Ou bien l’on pourrait se trouver au centre du « Jardin des délices » d’un Jérôme Bosch avec ses montagnes bleues au loin, ses animaux pareils aux sages figurines d’une naïve arche de Noé, sa fontaine aérienne où se perchent des oiseaux, ses eaux aux reflets oniriques, Adam et Eve aux corps si proches d’un albâtre qu’on les croirait sur le seuil d’une existence, êtres de lumière si peu habités de chair, si peu enclins au péché. La réserve en soi avant que ne s’allume la folie des hommes. L’or est loin qui fait ses clignotements, ses feux délétères, lance ses étincelles d’envie.

Midi - L’étoile blanche est au zénith qui bouillonne, fait ses cataractes de feu. Le ciel est zébré d’éclairs verts, les montagnes sont décolorées et c’est tout juste si l’on aperçoit les habitations des hommes, vague lueur rouge et blanche dissimulée derrière l’épaule d’une colline. Devant est le champ de blé qui ondule dans un crépitement d’or. Le moissonneur est là avec sa faucille qui coupe les tiges, lie des gerbes. Ce qui est décrit ici est le tableau de Van Gogh, « Le moissonneur », cette ode à la lumière, à son ruissellement, l’exaltation qu’il y a à être vivant, là, au milieu de la fournaise. Certes l’or est là, immensément disponible. Il rutile. Il dit sa majesté. Il assoit son royaume. Mais le moissonneur (le grand-père Léon Le Clézio-Alexis L’Etang) ne saurait le saisir, l’or, par le simple fait d’en être débordé, submergé telle une luxueuse marée qui pourrait l’engloutir à tout moment. Puis l’intensité est trop forte, la clameur trop intense qui inonde les yeux de sueur et invite à la sieste, au repos. Il y a trop de lumière, trop d’énergie. Chercher de l’or suppose la cachette, le message crypté qui y conduit, la veine de limon noir où reposent les pépites dans une gangue d’obscurité. L’heure zénithale n’est qu’incidemment l’heure de l’or. Seulement une apparence. Seulement une illusion, le reflet de l’immense orgueil qui s’empare de l’homme lorsque son désir devient rubescent et s’écoule dans la manière d’une flamme. Cécité qui clôt les yeux avant même qu’ils ne se mettent en quête d’une richesse, se disposent à la gloire. Dans l’heure de midi la plage est déserte que les hommes délaissent. Ils sont au creux de leurs tanières pareils à des chiots pliés sur leurs corps douloureux, anesthésiés par une fureur de vivre qui les annihile, les terrasse, a raison d’eux, de leurs envies de possession, de leur volonté de domination. Être en quête de la richesse suppose le recul, la longue méditation qui conduit dans l’antre flamboyant des fantasmes, fouette les reins, stimule l’esprit qui n’a, dès lors, nul repos, nulle halte où faire silence et songer à la nature de ses actes. L’heure de midi est préparatoire. Il faut avoir longuement été privé de son désir pour qu’il réclame à nouveau, jette dans le sang ses scories, fasse ses lacs de plomb et de mercure, ses rutilances de lave. Or, le jour, le fleuve de feu qui s’écoule sur les flancs du volcan n’est pas visible. Il faut la nuit. Il faut l’encre. Il faut la suie dans laquelle l’or tracera son sillage de comète, inscrira son hiéroglyphe, poinçonnera l’âme de son ineffaçable empreinte. Un sceau pour l’homme assoiffé de richesse.

Soir - « Le ravin : le soir, lieu sombre, hostile. Le matin, encore froid, et sur les roches usées, schistes pourris par le temps comme à Pachacamac, l’humidité de la nuit perle goutte à goutte, fait un nuage invisible, une haleine. A midi, quand toute la vallée brille au soleil, le fond du ravin reste frais, mais d’une fraîcheur moite qui sourd de la terre et ne calme pas la brûlure du ciel. C’est surtout vers la fin de l’après-midi que le ravin est difficile. Alors je m’assois à l’ombre du grand tamarinier qui a poussé sur le côté droit du ravin, près de l’entrée, en attendant que le soleil se cache derrière les collines. La chaleur et la lumière entrent à ce moment jusqu’au fond du ravin, éclairent chaque pouce de terrain, chaque coin, saturent la roche noire. J’ai l’impression que par cette plaie le tourbillon de lumière pénètre à l’intérieur de la terre, se mêle au magma. Je reste immobile, la peau de mon visage et de mon corps brûle, malgré l’ombre du tamarinier.

Alors je ressens bien la présence de mon grand-père, comme s’il était assis là, près de moi. Je suis sûr qu’il est assis ici, sur cette roche plate entre les racines du tamarinier ». (Voyage à Rodrigues).

C’est le soir, lorsque les ombres sont proches, que l’ardeur solaire retombe, que la terre repose dans son linceul de ténèbres que l’or se laisse apercevoir tel qu’en lui-même l’écrivain le recherche inconsciemment. Mais, on l’aura compris, il ne s’agit pas du trésor du Corsaire, du rêve de l’enfant qui court après les pépites d’or et construit par anticipation le fastueux palais dans lequel il assurera sa puissance et étendra la splendeur de son règne. Tout homme porte en lui cet étincelant archétype qui le nimbe de gloire et le fait resplendir bien plus haut que son essence ne l’y autorise. Amplitude de l’ego artisanal, matériel, orfèvre dont tirer l’assurance d’exister jusqu’à l’acmé de soi dans une manière d’éternel flamboiement. A vivre il y a toujours une ivresse qui fait feu de tout bois : la plongée dans l’extase du peyotl, la passion du jeu, les aventures de l’amour, les fascinations du pouvoir. Seulement tout ceci est si factice que la source tarit souvent dès les premières gouttes. Alors quelle autre ressource que celle du rêve, son espace de surréalité, sa dimension cathartique au travers de laquelle panser les plaies du jour, les insuffisances à être ou, à tout le moins, jugées telles.

C’est le soir et la lumière baisse. Le soleil est une grosse boule à l’horizon, un œil cyclopéen fatigué de prodiguer sa flamme, de semer ses rayons pareils à des filaments de safran incandescent. Quelques passants errent sur la grève, les mains en visière au-dessus de leurs fronts tachés de vermeil. Le regard a du mal à confronter cette débauche dorée qui court à ras du sol comme un miel trop riche, un nectar venu possiblement de quelque Olympe. C’est si intimidant de se trouver face à tant de beauté et d’être démuni comme un enfant surpris par un cadeau trop grand pour lui. La beauté a ceci de particulier qu’elle initie un bouleversement, produit un genre de renversement des choses. Le soleil venant à l’encontre, sublime donation de la Nature dont nous ne mesurons qu’imparfaitement combien ce phénomène est rare, précieux, quand bien même il se renouvellerait tous les soirs dans cette unique splendeur. Soudain il y a basculement qui n’est autre que celui de l’esthétique se métamorphosant en éthique. Le beau comme mesure de toutes choses qui nous reconduit à une juste observation de ce qui nous fait face avec sa charge de sens irremplaçable, son immense déclamation d’un bien dont, toujours, nous pouvons être porteurs : il s’agit d’une simple décision de l’âme de se confronter à sa propre essence. Les sirènes de l’envie, les tumultes d’une grandiloquence mondaine passent sous le seuil de l’horizon, rejoignant la densité illisible des ombres. Tout comme l’écrivain assis sur le bord du ravin qui ne perçoit plus les aventures de ses personnages comme de simples diversions mais à la façon d’une vérité à connaître dans l’instant, cette relation intime aux êtres, cette allégeance aux choses qui chantent et font naître la poésie. Le réel palpable a remplacé le lointain et superficiel picaresque, celui en quête d’un pouvoir sur le monde. Ici on est au cœur du sujet. Ou plutôt au cœur des Sujets. Du Regardant. Du Regardé. Du Regardant qui aperçoit, au loin, dans la dorure du jour, ce que depuis toujours il cherchait : sa façon d’apparaître en lui-même, sa perception de ceux qui lui sont chers dont il ne peut plus appréhender que l’impalpable souvenir, la silhouette ornée de légende, l’existence ourlée d’une si belle fiction qu’elle se substitue à toute autre réalité. Du Regardé. Alors à défaut de posséder Celui qui fut, on l’écrit, on le pose comme une précieuse pépite sur le bord du livre et l’on attend d’être soi, enfin rassemblé, jusqu’à la limite extrême de la lumière là où s’allument les clartés de l’art, là où meurent les feux parmi une infinité de ruisselets, de méandres qui nous disent le filon à explorer, en nous-mêmes, nulle part ailleurs.

Ce que la belle photographie de Sophie Rousseau nous dit en glacis dorés, en rutilances crépusculaires, en reflets couchés sous la lumière, Le Clézio nous le conte à sa manière dans cette si belle langue poético-évocatrice qui n’est jamais que la mise en mots de présences qui furent et demeurent au ciel de l’être, telles de lointaines comètes émettant depuis leur réserve stellaire cette lumière venue de l’infini.

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 07:36
La dernière femme.

"Guerre et paix".

Photographie : Katia Chausheva.

[Brève incise servant de prologue. Le texte qui vous est proposé aujourd'hui, doit être considéré selon la perspective d'une fable eschatologique indiquant la fin dernière de l'homme en raison de sa propre surdité quant aux propos de philosophe-prophète. Dans "La dernière femme, on reconnaîtra aisément l'allusion au "Zarathoustra" de Nietzsche. Cependant, que l'on n'aille pas imaginer que l'humaine condition soit jugée à l'aune de ses inconcevables irrésolutions, ces dernières fussent-elles une réalité quotidienne. Ce texte, il faut en prendre acte comme on le ferait d'une antiphrase, le contenu apparent faisant appel à un autre contenu sédimenté, rendu inapparent à force d'habitudes et de schémas de pensée séréotypés. C'est bien la grande variété de l'homme qui le porte à son éminente singularité parmi les confluences de l'exister. Miroir à double face, l'une de lumière, l'autre d'ombre. Faces ne jouant jamais qu'en mode dialectique, ce qui, déjà est amorce de vérité.]

« Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici ! Je vous montre le dernier homme. »

Nietzsche - "Ainsi parlait Zarathoustra."

C'est ainsi que cela avait commencé. De grandes fissures blanches avaient lézardé le ciel que des vols d'oiseaux funèbres avaient recouvert de leur intempestive agitation. Pliures d'ébène des freux cisaillant l'air, giclures noires des choucas, perdition glacée des corneilles et leurs cris déchirant l'espace. Il n'y avait plus d'horizon, sauf cette vague lueur de barre de néon faisant ses clignotements au ras de la poussière. Sur les rivages dévastés, les boules des rochers avaient frappé et les giclures d'eau faisaient leurs grises litanies. Une seule longue plainte glissant sous de rares copeaux d'azur. Car le bleu avait déserté l'eau et c'était, partout, couleur de limon et flaques pareilles à la densité du plomb, à la rugosité de l'écorce. Les océans, à perte de vue, étaient cette flasque agitation de masses informes, chaotiques, prises de nausées et d'étranges oscillations. Cela raclait longuement le socle de la terre, cela arrachait le moindre copeau d'argile, cela voulait dépecer et manduquer l'inconséquence du monde. Cela usait jusqu'à l'os et les collines moussues, les longues mesas de latérite, les vagues des forêts pluviales, les cimaises des canopées, tout ceci était devenu un genre d'os de seiche que des oiseaux de mer auraient ravagé de leur bec acéré comme la peste. Les claquements, on les entendait, semblables à de lourdes prémonitions. Cela faisait des millénaires que s'agitaient en tous sens ces manières de sourdes paraboles, cela faisait une éternité que les choses de la nature disaient l'urgence du jour, la clôture de la nuit, la vastitude des océans à parcourir le monde, la nécessité du vent à essaimer sur la face de la terre les paroles du doute, mais aussi de l'apaisement, du repos, de la nécessaire pause. Du suspens.

C'était cela qu'il aurait fallu faire, démonter la grande mécanique stellaire, bloquer les rouages, y jeter une poigné de mica blanc, faire s'enrayer les cliquetis, arrêter la marche des pignons, souder les balanciers et regarder, au loin, là où les yeux auraient vu un semblant de vérité, où se serait allumé le sémaphore de la raison. Mais non, seule l'obstination avait prévalu, seul le comblement du désir immédiat, seule la bouche grande ouverte, la suceuse de nutriments de volupté. L'abîme toujours disposé à remplir l'outre de l'envie jusqu'à combler la faille de l'exister. La cécité était partout qui projetait son ombre sur le désastre levé des arbres, sur la face cachée des montagnes, sur les fleuves qui ne jetaient plus d'étincelles sous le soleil. L'étoile blanche porteuse de sens, on ne la voyait plus qu'au travers d'une bouillie couleur d'étain, comme si elle avait été prise dans un bloc de résine dense, immense insecte aux pattes repliées sur la croûte informe de l'abdomen. La lune ne faisait plus son gonflement blême qui illuminait les faisceaux étoilés des villes, elle ne pénétrait plus les artères peuplées du déplacement de milliers d'insectes aux pattes pressées, aux mandibules fornicatrices et sombrement rédhibitoires. Plus rien, désormais ne s'illustrait à titre de sustentation. On en était réduit à se phagocyter soi-même sous le regard éteint d'un astre gibbeux perdu dans les rets de sa propre incompréhension. Tout se repliait dans une conque d'ennui, tout marchait à rebours vers une manière de non-sens originel. La terre avait retourné sa peau. Écorce d'orange ne montrant plus que sa chair blanche, révulsée, compacte, sourde. Dans son ventre ombreux, dans la densité de ses replis dermiques, dans la convulsion de ses membres de pierre, la rétroversion avait eu lieu, la vulve avait éclaté libérant ses milliers de rejetons mortifères. Longues souillures de soufre, germinations de calcite, bourgeonnements de lave, éruptions de magma, girations de cendre noyant tout dans une même indistinction. Plus rien de visible, sinon cette dispersion morainique faisant ses infinies catapultes dans toutes les directions de l'espace. Dans les termitières humaines, on s'agitait, on déplaçait son corps annelé aussi vite qu'on le pouvait, on mastiquait patiemment la terre de latérite, on scellait à la hâte toute cette sale vomissure issue des entrailles de la mère nourricière, mais le navire prenait l'eau de toutes parts, mais les minces occlusions d'argile cédaient sous la fureur. On se réfugiait tout en haut du cône de poussière et de salive mêlées, on faisait longuement vibrer ses antennes en signe de protestation, on faisait onduler son corps de gomme, on repliait ses pattes en forme de prie-Dieu, semblables à la position hiératique de la mante religieuse, mais tout était vain alors que la perdition irrémédiable s'annonçait comme l'hypothèse la plus probable. Il n'y avait plus d'issue. Décidément, nul homme ne mettrait plus au "monde une étoile dansante". D'ailleurs, d'hommes l'on ne voyait plus de trace, sinon quelques giclures de-ci, de-là, éparpillées au quatre vents de l'ennui. Pour solde de tous comptes. L'on avait beau chercher, rien ne se dévoilait plus selon le rythme de quelque arborescence anthropologique. Partout du refermé, du lourd, du plomb en fusion. Partout de l'irrespirable, de l'inconcevable, de l'aporétique, en gelée, en grappes arbustives, en amas incoercibles, irréductibles, chaînes infinies d'œufs de batraciens réduits à leur propre hémiplégie. L'on avait voulu ignorer jusqu'à l'imbécilité native les paroles du philosophe à la moustache ombrageuse. L'on était demeurés sourd aux imprécations de Zarathoustra, l'on avait voulu suivre sa propre loi autodestructrice bien au-delà de toute raison. Et voilà ce qu'il était advenu de l'homme : cette espèce de méduse flottant dans les eaux glauques de la folie. Mais la folie-d'en-bas, celle qui ne laisse voir d'elle que ses membres atrophiés, ses pieds gourds, ses varicosités incestueuses - chair se nourrissant de sa propre chair -, ses mollets adipeux atteints de sombre déliquescence. La folie-d'en-haut, celle du penseur inquiet, on n'avait voulu en faire qu'une déraison bilieuse, une simple excroissance de chair, une protubérance prête à rendre son pus, à inonder la sérénité des bien-pensants de son acide formique. Mais combien l'on s'était trompés, mais combien on avait été réduits par une vision basse, entachée d'hémianopsie, laquelle ne voyait que la moitié du monde, cette face spectaculaire et grimaçante, ce miroir aux alouettes faisant ses mille éblouissements alors que les consciences abusées finissaient leur ignition sous les auspices d'un piètre feu-follet, pas même l'éclat du lampyre dans les complexités de la savane. Longtemps, en soi, dans le plus intime de son intériorité, l'on avait porté un chaos, mais un chaos que l'on n'avait pas eu la force ou bien le courage, ou bien la lucidité de disposer en cosmos afin qu'une étoile, un jour, pût naître au ciel du monde. Le chaos, cette furie dionysiaque rivée au profond du corps, si près des pulsions primitives, si près de la brûlure définitive des archétypes, de la puissance tutélaire des énergies fondatrices, jamais on n'avait pris soin de l'endiguer en aucune manière. Les passions, les furies de posséder, les envies urticantes, les démangeaisons rhizomatiques de l'orgueil, les prurits de la gloire, les eczémas de la cupidité, les impétigos éruptifs de l'ego, on les avait laissés croître, à son insu, à bas bruit, comme une sale fièvre et voici que, maintenant, l'éruption avait eu lieu qui avait terrassé les bousiers roulant au-devant d'eux leur boule étroite et confusionnelle, leur piètre existence en forme de boomerang, leur yatagan vengeur qui les rattrapait et les frappait dans le mitan du dos ouvrant toutes sortes de ruisseaux sanguinolents, élevant des cairns obséquieux de chairs tuméfiées.

"Je vous le dis : vous portez en vous un chaos."

Cette exhortation du philosophe à réveiller l'humanité endormie, une seule femme l'avait entendue, "La dernière femme" qui vivait sur les hauteurs d'une caverne à la manière de Zarathoustra, cet éveilleur de conscience "pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. " Et cela, "que la semence lève", la Solitaire en avait eu, toute son existence, une conscience aiguë, proche d'une maladie, une fièvre interne, des vertiges, de longs frissonnements qui soulevaient sur sa peau une théorie de picots. Des graines en attente d'éclosion, des graines levantes disposées au métabolisme universel, des graines gonflées de sève qui tendaient leur fragile coque aux faveurs de l'héliotropisme, qui se hissaient sur leur partie la plus érectile afin qu'à leur contact le sens s'inscrivît à même la promesse dont elles étaient porteuses. Partout, sur la terre, au creux des frais vallons, sur l'épaule souple des collines, dans les cannelures des villes, dans les demeures de ciment aux fenêtres étroites, des milliers de graines contiguës faisaient leur chant de levain, leur comptine de mie odorante, leur fable de croûte disposée à l'accueil de ce qui croissait et se multipliait parmi les sutures et les entrelacs du chaos. Seulement les graines n'étaient pas sorties de leur pénombre originelle qu'elles se dispersaient en une multitude d'affairements multicolores, en une myriade d'éblouissements polyphoniques, en un étoilement de gerbes luxuriantes. C'est de là, de cette occupation constante, de cet aveuglement à suivre le sillon tracé par le destin que naissait la surdité primordiale, celle qui ne pouvait se terminer que dans les affres des fosses carolines, un pieu traversant l'anatomie suffoquée. C'était toujours pareil : la finitude sur laquelle on venait s'empaler comme de frêles insectes sur l'aiguille illisible de l'entomologiste. Et, au-dessous de soi, la mutité compacte de la plaque de liège et, au-dessus de soi la vitre glauque du ciel au goût de formol. Tétanisés avant même d'avoir terminé leur métamorphose, ainsi étaient "les hommes de bonne volonté", une aile clouée au pur désir de commencer, une autre rivée à la hâte d'en finir. Entre les deux, la simple histoire d'une vacuité redoublée de la symphonie achevée d'une vanité constitutionnelle.

Mais, déjà, il a été assez dit de ces piétinements dans les contingences mondaines, de ces nages de carpes koï au ventre gonflé s'échouant sur les sables de leur incomplétude, de leur impuissance à être. A paraître seulement, comme les marionnettes que l'on range dans le corridor obscur des coffres une fois le spectacle terminé, le castelet replié sur son mutisme éternel. Il y avait mieux à faire que de renoncer et de confier le vestibule étroit de ses lèvres au baiser gluant et fade de la mort. Infiniment mieux à faire que de confier son corps à la première irrésolution venue. Voici ce qu'il fallait faire, que la Solitaire avait placé en exergue de sa fragile traversée parmi les hommes. Un matin de claire lumière, avant que ne survienne l'irréparable chute, elle avait gagné le sombre des garrigues, là où la végétation cédait la place au silence des pierres. L'air était doux, parfumé de romarin et gonflé d'iode. Quelques senteurs de lavande se détachaient des touffes mauves, posant ci et là leurs touches étoilées. Solitaire avait emprunté le vallon qui sinuait en de profondes gorges, des bouquets de pins torturés par le vent s'accrochant aux plaques de gravier blanc. Le silence était partout, seulement troublé, parfois, par le grésillement d'un insecte, la dilatation d'une pierre sous les premières butées de lumière.

Solitaire n'avait emporté rien d'autre que son corps plié dans un linge sombre, son esprit ouvert aux quatre vents, son âme déployée en une infinie compréhension du monde. C'était cela qui suffisait : le déploiement et de s'y confier comme l'arbre s'incline sous la risée du vent. A mesure qu'elle montait, l'air se dilatait, touffeur paraissant vouloir précéder l'orage. Solitaire en était alertée de l'intérieur, à la manière d'une flamme qui aurait fait son étincelle attisée par la seule conscience d'être et le bonheur d'y résider avec simplicité. Tout dans l'immédiate donation des choses. Tout dans l'évidence claire de cela qui surgit et ne demande qu'à paraître. La plénitude était là où l'on voulait bien la laisser éclore, se développer, coloniser l'air libre, étaler ses rémiges comme celles des oiseaux maritimes, ces forteresses de plumes qui toisaient les hommes du haut de leur dérive hauturière. Cela à faire, dans l'urgence du jour, sous les coulées de clarté, dans les nappes ouvertes du calme souverain. Car, pour parvenir simplement à soi, il y avait cette exigence de retirement, cette exclusion de tout ce qui entaille et brûle les yeux, obture la bouche, scelle les dents en une barrière blanche infranchissable. C'est de l'intérieur même de son corps de chair et de sang que tout partait, faisait sens et ricochait sur les fondations du monde. On était ivre et l'on sentait cette manière d'étourdissement gagner lentement l'eau de ses cellules, imprégner l'éponge poisseuse de son ventre, faire sa longue déglutition sur le massif des cuisses, cascader vers l'aval du temps jusqu'à ce lieu qui s'appelait naissance, qui se nommait origine. Un seul long et voluptueux mouvement, une seule longue irisation des choses jusqu'en leur ultime épreuve, jusqu'à la première respiration gonflant les alvéoles, identiquement au gain métaphorique de la conscience. Alors tout pouvait arriver puisque l'on était parvenu de l'autre côté de ce qui nous attachait au môle étroit des contingences et l'on flottait infiniment dans sa carlingue de peau, immense nacelle suspendue au-dessus du vide, altitude insubmersible - jamais personne ne pourrait nous y rejoindre -, incommensurable dimension par laquelle toutes choses signifiaient intensément, avec l'éclat de la lampe à arc. C'était cela, ce sentiment d'exclusion hors de ses propres frontières que Solitaire était venue chercher, dans ce lieu d'indifférence au monde, de pure sensation girant autour d'un genre d'absolu. Soi et rien d'autre qui attache, contraint, amenuise, réduit, amène au bord d'une possible réalité. Soi contre soi sans épaisseur qui dénature, altère, ment, pousse à la fuite et au recel. Pure transcendance de son être dans sa forme achevée, autrement dit remise immédiate dans la finitude, extinction de la voix, voilement des yeux, abolition de l'ouïe, glaçure des membres jusqu'en leur banquise ultime. Puis, rien.

Soudain, il y eut une immense craquelure, une faille s'ouvrant d'un abîme à l'autre, un basculement de la terre, des cataractes de nuages, des flots s'écoulant sur les dalles des villes, dans les goulets étroits des tunnels, genre de déluge reprenant en son sein ce qui, un jour, fut confié aux hommes. Là-bas, au fond des vallées, se laissaient entendre une longue plainte, un sinistre hurlement portés par des hordes de vent, une impétueuse imprécation semblant venir du ventre même des agonisants, à moins que ce ne fût la terre elle-même qui proférât quelque condamnation définitive : Malheur ! … Puis un suspens, une hésitation, une respiration ample comme celle d'un prophète … Les temps sont proches … les précautions oratoires dissimulant une supplique … où l’homme ne mettra plus … les sombres résonances d'une incantation … d’étoile au monde. … Malheur ! … comme la répétition en écho d'une malédiction définitive … Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, … les tremblements d'une imprécation … qui ne sait plus se mépriser lui-même. … la monstration de ceci qui résiste et trace la voie du destin, la seule possible, la dernière à choisir afin qu'un accomplissement ait lieu : Voici ! Je vous montre la dernière femme. »

Dans l'éclat de fin du jour, du dernier jour, voici que, parmi les nuées s'élevant comme des trombes de poussière, alors que les derniers hommes s'abîmaient dans un unique maelstrom les effaçant aux yeux du monde, voici donc que paraissait la dernière femme, hiératique sculpture suspendue dans l'espace étroit d'une rare lumière, déesse sublimée par le destin, possible rédemptrice de "l'insoutenable légèreté de l'être", figure emblématique de ce qu'aurait pu être l'aventure humaine si elle avait été saisie de la plus élémentaire des sagesses qui fût. En elle, encore, quelques traits de ce qu'avait été une ineffable beauté, une grâce au-delà de toute nomination, une poésie terriblement vacante qui attendait qu'un verbe surgisse à nouveau, un visage à l'épiphanie lunaire, la trace du feu et de la cendre, une découverture de l'épaule si semblable à la douce apparition de la dune sous les cendres du volcan, le début d'une gorge laiteuse, tellement friable, inclinant à disparaître dans les complexités de la vêture, puis, vers l'aval, une perte dans le fusain et le tracé flou de la pierre noire. Tout ceci était si troublant, si teinté de réalité fauchée en plein vol. C'est ainsi, il en est de la beauté comme de toute mélancolie, elle ne révèle jamais mieux son essence qu'à l'aune de sa propre disparition. Dernière femme nous t'aimons. Non seulement parce que tu es la dernière, mais parce que tu es femme. De ceci, jamais nous ne nous consolerons ! Les paroles du philosophe, nous les ferons nôtres. Zarathoustra, nous t'attendons sur le seuil de ta caverne afin que nous cessions, un jour, de cligner de l'œil. Nous endurerons la lumière de l'être, nous l'endurerons jusqu'à ce que notre langue tombe au rivage des morts, la seule issue qui soit !

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