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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 08:51
L'intraçable frontière.

"La Mer de glace"

Caspar David Friedrich

Source : Wikipédia.

Libre méditation sur "La ligne des glaces"

d'Emmanuel Ruben.

Payot-Rivages.

"Mais il n'y a pas de frontière extérieure. Crois-moi, la vraie frontière est à l'intérieur.

Elle est infiniment plus proche que tu ne l'imagines, la vraie frontière !"

ER.

4° de couverture :

"Un jeune diplomate en herbe, Samuel Vidouble, est envoyé dans un mystérieux pays de la Baltique orientale, dont il ignore tout. Dès son arrivée à l'ambassade de France, on lui confie la tâche de le cartographier en vue de proposer une délimitation de ses frontières maritimes. Au fil des voyages, des trouvailles, des rencontres et des déconvenues - guidé par Lothar Kalters, un ami linguiste, et par Néva, une jeune fille ensorcelante -, il comprend que cette mission est impossible et s'en désintéresse peu à peu, gagné par une mélancolie que ne fait qu'aviver l'hiver.

Cette exploration romanesque, aussi audacieuse que singulière, des confins de l'Europe nous offre dans un style très imagé une satire troublante de la diplomatie, avec son lot d'intrigues géopolitiques, ainsi que de très beaux tableaux sur les ruines et les tragédies de l'Histoire. À travers les discussions entre les personnages surgissent de belles pages qui nous donnent à voir le véritable objet de ce récit personnel et ambitieux : une interrogation sur les lisières mouvantes du réel et de l'imaginaire."

Commentaire :

"Samuel" d'abord, prénom qui, en hébreu, signifie "le nom de Dieu". C'est lui, Samuel, qui désigne Saül et David, les deux premiers rois d'Israël. Dès lors le cadre est posé qui installe la problématique du peuple Juif. Ensuite "Vidouble", comme pour mieux faire émerger la "double vie" de tout personnage condamné à l'exil. Car, être Samuel Vidouble, on ne peut l'assumer qu'à vivre dans l'intimité de sa chair cette césure de l'Histoire qui condamne un Peuple à une manière d'errance définitive. Il existe une invisible "frontière" qui scinde, clive, réalise une schize dont nul ne se relèvera. Car le sol historique est affecté de tellurisme, de longs glissements, de tectoniques des plaques alors que surgissent des diaclases dressant des continents entiers contre d'autres continents. Comme une immense craquelure, une fissure s'imprimant dans la glaise primitive dont l'homme paraît symboliquement issu. La terre est gercée, ridée, parcourue d'infinies vergetures dont tout humain porte les stigmates, le sachant ou bien à son insu. Le sachant et alors on est Samuel qui jamais n'aura de repos dans sa quête du passé. L'ignorant et l'on marche sur les chemins de hasard avec une écharde plantée dans la conscience.

Samuel installe, au travers d'une intertextualité, un dialogue permanent avec le narrateur du "Kaddish". Chercher à faire émerger l'image d'un Grand-père que l'on n'a pas connu, chercher à retrouver une hypothétique frontière, ceci procède d'une même quête. Il s'agit, toujours, d'une entreprise mémorielle, laquelle est la couture cicatricielle qui partage deux territoires temporels : le passé, le présent. Remonter vers le passé est un essai de reconstituer sa propre généalogie en même temps que se pose, en arrière-fond, l'histoire des origines. Déjà, dans les premières scènes bibliques, s'instaurent les esquisses qui, plus tard, prendront corps dans l'événementiel. Nous sommes entièrement contenus dans le destin du monde, ne faisant que l'actualiser selon les époques successives. Les racines de Samuel s'alimentent à la source vive de Saül, de David. Aujourd'hui il en est l'efflorescence visible, la figure de proue, l'épiphanie terminale. Mais comment vivre avec son visage présent sans être tenté d'arracher le masque, sans vouloir en dévoiler les premiers linéaments ? Vivre dans l'irrésolution de soi est toujours une réactivation de sa propre histoire, laquelle s'emboîte en abyme avec les tragédies successives de la grande Histoire, celle qui édifie et fait se tenir debout le menhir des peuples.

Alors on avance de guingois, alors on s'invente une fiction, alors on voyage en pays d'Utopie, alors on s'enivre afin que les blessures vives ne viennent altérer trop brutalement le cours des choses. Alors on essaie, par sa propre vie prosaïque, de sortir de l'existentialité oppressante et l'on joue à s'inventer des mondes, des territoires, des peuplades disparues, les langues d'une étonnante Babel; alors on se rue dans les mythes, les traditions anecdotiques; alors on s'immerge dans des contrées purement oniriques, lesquelles ne sont pas sans rappeler les rivages flous de quelque Farghestan.

Comment être Juif après la Shoah, les pogroms, l'extermination programmée d'une partie de l'humanité ? Comment être Homme, car la question qui se pose est universelle et ne concerne pas seulement ceux qui ont partie liée avec les "peuples maudits", du moins ceux que certains ont voulu désigner comme tels ? Comment ? Toujours remontent à la conscience, comme des fumeroles jamais éteintes, les flammes vives du passé avec leur odeur de soufre. On essaie d'exorciser le mal, de faire se refermer les plais purulentes mais on sait que ceci n'est nullement possible. Alors on vit à côté et parfois on feint de croire que tout ceci n'a pas existé, que l'on a fait un mauvais rêve. Alors on chemine sur des chemins d'infortune à défaut d'exister pleinement. Parfois, les rumeurs de l'Histoire, on leur accorde la démesure de Wagner, l'ampleur tragique et mystique de Parsifal. Parfois l'on se réfugie dans les gammes d'un Clavier bien tempéré. Vivre ou bien tenter de le faire, c'est cela, cette constante oscillation entre le bien et le mal, entre grandeur et décadence, volupté et dérision. Vivre c'est une continuelle flottaison, une longue dérive parfois, souvent un évitement de glaces qui flottent dans cette Ultima Thulé dont on ne sait plus très bien si elle a existé ou bien si notre imaginaire lui a donné lieu et temps.

L'intraçable frontière.

Source : Wikipédia.

Le titre : "La ligne des glaces".

Ce titre est pertinent car il nous installe d'emblée, d'une manière métaphorique, au cœur du sujet. A savoir sur la "ligne" floue entre imaginaire et réel. Et puis, nous sommes si près de la débâcle ! Mais regardons plutôt cette "ligne". Jamais apparente, seulement supposée, hallucinée. Ce n'est pas le tableau de Caspar David Friedrich qui nous contredira. En réalité jamais visible, de la même manière que la frontière n'est qu'une idée, un concept, une projection de l'intellection sur le monde. Ainsi les méridiens, les équateurs, les tropiques qui ne sont que des simulacres. Mais les simulacres tels les frontières ont valeur performative. "Je déclare la frontière tracée" et, dès lors sont installées les "lignes" de clivage qui instituent les pays, les langues, le droit, et conséquemment les déboires qui peuvent aller de concert : les partages territoriaux, les guerres, les exclusions, la partition des peuples. Mais si la "Ligne des glaces", au sens d'une frontière réelle, résulte seulement d'une décision humaine, elle en possède les redoutables effets. Et, ici, il faut aller plus loin dans la définition de la "ligne" et dans les conséquences qu'elle suppose. A cet effet, qu'il nous soit permis de citer le titre d'une exposition qui s'est tenue, il y a quelques années, à L'espace Edf-Bazacle à Toulouse, dont le titre était : "L'intraçable frontière", ce même titre figurant à l'incipit de cet article.

Et, citant le début du catalogue de l'exposition, nous verrons vite combien cette nomination de "ligne" peut recouvrir de sens différents, bien souvent contradictoires, selon l'endroit où l'on se situe par rapport à cette fameuse "ligne". Donc la présentation de Claude Llabres :

"Ceux qui pensent encore, que les hommes peuvent tracer une frontière qui sépare normalité et anormalité, ceux qui n'ont pas vu que cette ligne se brouille en chacun d'entre nous, vont voir leurs certitudes se perdre dans le foisonnement des œuvres (…) dont ce catalogue est le reflet.

Haus der Künstler (la Maison des Artistes) est un pavillon qui vit au cœur de l'hôpital psychiatrique Maria Gugging, dans la ville de Vienne, en Autriche. Les artistes et les psychiatres de Gugging vont venir accrocher (…) des œuvres de peintres qui vivent ou ont vécu en hôpital psychiatrique. (…) Ils mêleront leurs travaux à ceux d'autres artistes qui n'ont pas même connu le même parcours comme Robert Combas, Jean-Michel Basquiat, François Rouan, Denis Laget, Arnulf Rainer… (…) Nous vous montrons ces œuvres, car nous les pensons belles, sensibles et fortes. Nous le faisons aussi en pensant à l'avertissement de Bertolt Brecht : "Peuples veillez. Le ventre est encore fécond d'où est sorti la bête immonde."

L'intraçable frontière.

Jean-Michel Basquiat

Sans titre - 1982.

Collection A. Toulouse.

L'intraçable frontière.

Arnold Schmidt;

Figure - 1991

Haus des Künstler.

Les deux œuvres reproduites ci-dessus, l'une de Jean-Michel Basquiat, peintre-phare des années 80 et celle d'Arnold Schmidt, malade mental, permettent de saisir, de façon visuelle, donc palpable, la troublante similitude des représentations qui nous donnent à voir la figure humaine. Comme si, soudain, devant nos yeux, se dévoilait une cruelle vérité : il n'y a pas de différence fondamentale entre "normalité" et "anormalité", entre "normal" et "pathologique", si ce n'est notre propre façon de voir. Aux yeux du prétendu "fou", nous sommes nous-mêmes des aliénés. Énorme force de la subjectivité, incroyable puissance des pétitions de principe dès lors qu'elles décident, en toute souveraineté, de ce qui est "bien" ou "mal" , de ce qui est "art véritable" ou bien "art dégénéré". Et ceci, cette perception souvent erronée des hommes au travers de leurs œuvres, il suffit de la transposer à la catégorie de l'Histoire pour apercevoir là où le bât blesse. "L'en-dehors" de la ligne est l'aire de la normalité, de la liberté, de ce qui est considéré comme étant atteint des plus hautes valeurs. "L'en-dedans" de la ligne est le lieu de l'anormalité, de la perversion, de la faute : les asiles, les prisons, les ghettos. À l'intérieur de la ligne est un univers concentrationnaire, hermétique, clos, scellé. Tout du moins c'est ainsi qu'une certaine société éprise de "pureté" envisage les choses afin de pas se pervertir au contact du Romanichel, du Juif, des victimes de l'exil et de la diaspora. Mais s'il y a diaspora, c'est seulement à l'aune d'un décret des hommes, non en raison d'une loi de la nature qui instituerait des genres, stipulerait des catégories, diviserait le monde en espèces : les nobles d'un côté; les triviaux de l'autre. C'est ainsi, sans doute depuis les fondements de l'humanité, la différence pose toujours problème à ceux qui la visent avec inexactitude ou sous l'imperium de motivations bien peu avouables. Nous tous, les hommes qui parcourons la terre, sommes soumis à cette interrogation de la Justice, du Bien, du Vrai. Tous, sans exception. Cependant les peuples traumatisés, stigmatisés, victimes de génocides ou bien soumis à l'ostracisme de leurs coreligionnaires sont d'autant plus sensibles à cette quête de la différence, certains, parfois, en font l'unique recherche de toute leur existence.

Samuel Vidouble cherchant fiévreusement cette introuvable et fuyante "ligne des glaces" réactualise tout le parcours du "Juif errant", voulant à tout prix faire se rejoindre les deux bords cicatriciels, l'un du passé, l'autre du présent. En termes de religion cela porte le nom de "kaddish", en termes de commémoration celui de "devoir de mémoire". Dans les deux cas, il est toujours question de deuil, de perte, de réparation. Mais si les deux itinéraires paraissent différents, ils n'en visent pas moins le même but, ce travail de recomposition étant cette couture, ce lien qui suture, afin de mieux les effacer, les deux bords de la plaie que les apories événementielles ne manquent jamais de porter sur les fonts baptismaux des histoires individuelles qui, en réalité, ne sont que des hypostases de la Grande Histoire, de ses fastes, mais aussi de ses soubresauts, de ses convulsions.

C'est avec cette étonnante fiction brodée de réel et ourlée d'imaginaire servie par une belle langue qu'Emmanuel Ruben nous livre après son très saisissant "Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu" ce beau livre qui est prétexte à tout un questionnement présent en filigrane. Tout au long de ses livres se constitue un fil rouge : quête d'un grand-père inconnu, quête d'une Histoire déjà dépassée, quête de soi, de ses propres frontières, de ses propres limites ? Y a-t-il vraiment une différence ?

L'extrait. (L'île ghetto).

"Dans ce qui est écrit ci-dessus, je mêle sans cesse le vrai et le faux, je transpose, j'avance masqué, j'invente encore. Mais on ne peut inventer sans limites. Cela, je l'ai découvert le jour où j'ai rencontré Véra Zefer. Le jour où je me suis retrouvé face à la parole, devant l'histoire, en situation et dans la disposition d'écouter pour de bon un témoignage. Je veux parler d'un témoignage de survivant, puisqu'il n'y a de témoignage que de survivant. Qui n'a pas frôlé la mort, qui n'a pas touché le point de non-retour, qui n'a pas eu la révélation qu'il fallait vivre à tout prix, ou survivre, ou revivre, ou ressusciter, remonter à la vie, ne témoigne pas. Il raconte, invente, imagine, brode, tricote, bavarde, comme je l'ai fait jusqu'ici. Véra Zefer ne se contentait pas de raconter son histoire, elle traçait la frontière entre les histoires et l'Histoire, ce qu'elle avait vécu ne se pouvait en aucun cas romancer, ne rentrait pas dans un roman, ne cadrait pas; ma vie était romanesque, futile, insouciante; la sienne ne l'était pas; j'arpentais les tours et les détours d'un pays imaginaire, je vivotais dans les dédales de mon sous-sol intime; elle avait survécu dans les sous-sols de l'Histoire. Une vie à peine croyable, une suite de hasards qui lui avait valu de tomber dans des mains charitables et d'être sauvée des eaux. En écoutant Véra Zefer, je me souvenais d'une phrase de Lothar qui aimait répéter que la géographie peut être imaginaire, l'histoire ne l'est jamais. Là se situe la faille de toutes les utopies, disait Lothar (…) on ne prémunira jamais les utopies de l'éternel retour du chaos, de l'omniprésence de la catastrophe. A la marge de chaque utopie, disait Lothar, il y a toujours un goulag ou un ghetto qui nous guette."

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 09:39
Tempête - Le Clézio.

Source : Med Sea Divers.

Dans la nuit des abysses.

"Dans ma détresse, j'ai invoqué l'Éternel, Et il m'a exaucé; Du sein du séjour des morts j'ai crié, Et tu as entendu ma voix.

Tu m'as jeté dans l'abîme, dans le cœur de la mer, Et les courants d'eau m'ont environné; Toutes tes vagues et tous tes flots ont passé sur moi."

Bible - Jonas 2:2-9 (Louis Segond)

Cité par Le Clézio dans "Tempête".

Résumé : Phillip Kyo, le narrateur, écrivain-journaliste a vécu un traumatisme de guerre dont, en réalité, il ne s'est jamais remis. Ayant assisté à un viol collectif sans possibilité d'intervenir, pas plus que de le dénoncer. Cette absence de dénonciation lui vaudra six années de prison au terme desquelles il reviendra sur l'Île d'Udo en compagnie de Mary, cette chanteuse de blues née à la suite d'un viol, qui disparaîtra mystérieusement dans la mer. Plus tard, de retour à nouveau sur l'Île, il fera la connaissance de June, cette toute jeune fille âgée de 13 ans, née de père inconnu, laquelle le libérera de ses obsessions et le rendra à la vie. La mer, quant à elle, est omniprésente : aussi bien pourvoyeuse de nourriture pour les pêcheuses d'ormeaux (comme la mère de June), que dévoreuse d'existences. C'est dans ce cadre à la géométrie strictement insulaire que se joueront les rapides joies et les tragiques destinées dans une langue simple mais d'une efficace beauté. Rarement nouvelle a atteint ce paroxysme !

A propos de "tempête" :

Avec "Tempête", la première des deux novellas de son livre éponyme, JMG Le Clézio, un des Auteurs majeurs de notre temps, nous livre un texte d'une beauté tragique. Ici, en effet, a lieu une violence oxymorique, une manière de tsunami qui scinde la réalité en deux. La mer, quant à elle est l'élément qui sert de fond à toute architecture existentielle.

Au-dessus de la mer se déploie la face de lumière : vol blanc des oiseaux, visages aux reflets de cuivre, montagnes aériennes, bleus icebergs, sourires des enfants, peuple joyeux des arbres, courbe immense du ciel, boules d'écume des nuages, balancement des filaos sous les alizés, villas lumineuses comme des temples grecs, crépitement des étoiles dans l'encre de la nuit, figures de la disponibilité humaine.

Au-dessous de la mer se montre, vers les abysses, sa face d'ombre : visage fermé et incompréhensible de la guerre; camps de réfugiés où la maladie, la faim rongent les ventres; visage hideux et gangréné des déserts urbains; galaxie des machines qui broient l'humain; Géants-inquisiteurs qui pénètrent les consciences, taraudent les âmes, réduisent à l'esclavage; invasion des touristes qui dévaste la pure gemme des cultures; violence de la prostitution, du sexe, de l'alcool qui détruisent la vie comme la tempête s'abat sur le rivage et emporte tout avec elle. Monde-piège des marchands; monde des illusions et des agonies; monde au bord de l'explosion.

Entre les deux, la surface lisse de la mer que Le Clézio décrit souvent à la manière d'une plaque dure, d'une glace pilée qui renvoie vers le ciel ses éclats aveuglants. Cette croûte à la densité de plomb, aux reflets de mercure, n'est autre que la raison métaphorique dont le réel s'est vêtu afin de séparer, d'une façon visible, littéraire, poétique mais aussi bien ontologique ce qui, de l'être, se dit selon la perspective du Bien, selon la profondeur du Mal. Seulement, réduire l'écriture à une simple dichotomie, à une vision manichéiste du monde serait ne voir que la surface à défaut de pénétrer la portée exacte du texte. Car, chez l'Auteur de "Tempête", rien n'est gratuit, tout signifie jusqu'à l'excès. Y compris ce style dépouillé, parfois teinté d'innocence première, confié aux bouches graciles de ces préadolescentes qui, au fond des choses, sont la figure de la pureté, de la candeur, de la confiance face à l'âpreté du monde. La lecture doit s'adonner à cette double exigence si elle ne veut pas faire l'économie de l'essentiel : lire le "dessus" de la mer afin d'en percevoir le "dessous". Voir la lumière solaire, ses reflets sur l'eau, sa danse aérienne, en même temps que se révèle la chorégraphie mortifère qui règne dans les plaines subaquatiques invisibles à l'œil mais ne se soustrayant jamais à l'âme. Lisant Le Clézio, toujours il faut se distraire de la pure découverte fictionnelle, laquelle, ne visant que le récit de surface, risque de n'en faire apparaître qu'un genre d'anecdote, ce qu'à l'évidence, une telle écriture n'est pas. L'exigence est toujours présente qui contraint les consciences à se livrer à leur propre examen. Car, si nous sommes lecteurs, nous sommes aussi citoyens du monde, nous sommes aussi comptables de la beauté humaine, aussi bien que de son indigence, de ses manquements. Dès lors, lire exige une posture éthique, non seulement la disposition à être atteint esthétiquement. L'esthétique leclézienne n'est pas une fin en soi, elle est un moyen - et quel moyen ! -, d'atteindre l'homme en ce qu'il a de plus précieux : la conscience qu'il a de lui d'abord, des Autres ensuite, du monde enfin dont il constitue l'une des nervures. Lire n'est jamais par défaut. Lire est une exigence.

Tout cela qui vient d'être dit concerne à l'évidence toute l'œuvre du Prix Nobel, mais singulièrement celle-ci, "Tempête", dont le titre est, en lui-même, un genre de subversion souhaitant porter la littérature au-delà d'elle-même, en tout cas dans un autre site que celui occupé par la pléthore habituelle des têtes de gondole, lesquelles se satisfont de la surface. Ce qui, du reste, est leur raison d'être !

Si cette "novella" raconte en effet une "histoire", et comment d'ailleurs pourrait-elle s'en affranchir ?, c'est surtout d'une philosophie dont il faut être en quête, donc d'un "étonnement" au sens étymologique de ce terme. Les personnages qui hantent cette fiction, plutôt que de se contenter d'être de simples protagonistes de l'événementiel, se hissent à la hauteur de figures-archétypes. La force de cette écriture, c'est de métamorphoser le singulier, l'unique, le contingent en universel directement préhensible par l'inconscient collectif comme on le fait, se saisissant des contes et autres productions imaginaires qui nous habitent depuis la nuit des temps. Ces figures qui animent l'œuvre de l'intérieur et l'exhaussent jusqu'à l'extrême tension du dire ne s'abreuvent pas à la source de la raison, du seul logos, mais bien plutôt à la source vive de la mythologie. Si nous sommes traversés d'idées claires et exactes, de certitudes racinaires nous assurant d'un sol stable, nous n'en sommes pas moins des êtres parcourus en tous sens de mythologèmes, lesquels vivent, précisément au-dessous de la ligne de flottaison existentielle, semblables à des raz-de-marée en attente d'explosion au grand jour. Dans cette "novella" tout part et tout revient à une figure ternaire fondamentale qui se décline sous les traits d'Eros, de Thanatos, de la Moïra. Réseau extrêmement dense de complexités auxquelles jamais l'on n'échappe soi-même pas plus que ne s'en distraient les Passagers de l'Île d'Udo, lieu géométrique de cette dramaturgie leclézienne.

La Moïra, d'abord, cette loi infrangible dont hérite tout individu, par laquelle s'annonceront, tour à tour, la fortune et l'infortune de toute vie, bonheur et malheur, ombre et lumière alternés. Or, l'empreinte de cette Moïra sera prescrite par le langage de l'Auteur, par son écriture exacte qui assigne chacun des êtres présents à n'être que ce qu'ils sont, c'est-à-dire des destinataires de la contingence.

Éros, ensuite, lequel infiltrera ces divers destins avec l'urgence à aimer dont tout Existant est atteint jusqu'en son tréfonds. Ainsi le narrateur, Phillip Kyo venu sur cette île d'Udo pour y vivre avec la femme qu'il aimait, Mary, cette chanteuse de blues à l'étonnante beauté. Puis, plus tard, amour encore du même Kyo pour cette Pharmacienne clouée au désir du sexe dans ce lieu privé de divertissement. June, ensuite, cette préadolescente de 13 ans qui aimera "Monsieur Phillip Kyo" d'un amour tendrement filial, cherchant à le sauver de lui-même, à le libérer d'un souvenir traumatisant qui l'assigne à résidence sur ce coin de terre, sans autre projet que d'y demeurer. Amour aussi de June pour sa mère, cette pêcheuse d'ormeaux qui vit la quotidienneté de sa condition dans la douleur. Amour de tous les personnages pour cette Île qui semble les protéger du monde extérieur.

Thanatos, ensuite, faisant ses basses œuvres, détruisant ce que l'amour a mis tant de temps à construire. Thanatos sous la figure de ces soldats barbares qui commettent un viol collectif à Hué sur une femme victime de la guerre. Viol encore sur Mary, née de cette abomination. Viol de la conscience de Phillip Kyo, cet écrivain-journaliste qui a assisté à la scène barbare sans pouvoir l'empêcher, sans même pouvoir en dénoncer le crime. Manière de viol ou à tout le moins de violence - la racine est la même -, de la mer qui arrache parfois les pêcheuses d'ormeaux à la communauté des insulaires. Violence de la tempête briseuse de vies.

C'est ceci, cette étrange prédestination de la condition humaine que Le Clézio a mis en scène avec le talent qu'on lui connaît. L'écriture singulière, comme toujours, est cet instrument par lequel l'œuvre révèle sa force et enchaîne les personnages les uns aux autres, les disposant en miroir, les faisant se réverbérer en abyme. Car tout est lié et les hommes, les femmes ne vivent qu'à constituer cet amas, cette boule semblable à l'emmêlement des cheveux d'algues. Car tout est lié, aussi bien les événements qui portent les destins au-devant d'eux-mêmes et les déterminent. Fusion, osmose qui disent la totalité de l'exister, la nécessité du grand écart existentiel qu'est toute déréliction. Phillip Kyo n'existe que par la guerre puisqu'il en est le chroniqueur. Les soldats ne vivent que par le viol qui les soustrait temporairement et lâchement à la peur de mourir. Mary n'existe que le temps de disparaître dans la mer, dernier viol après l'originel. June ne fait phénomène qu'à briller un instant près de ce père de substitution qu'est le journaliste puisqu'elle n'a jamais connu son géniteur. Les Pêcheuses d'ormeaux sont soudées à cette mer qui les fait vivre en même temps qu'elle les entraîne vers la perdition épisodique des corps. La Pharmacienne ne se rend présente qu'à s'écarteler sous les coups de boutoir de son amant dans cette île clouée de stupeur. Entre tous les protagonistes s'installe une vertigineuse spirale, se crée un étonnant cercle herméneutique. Chaque individu participe à la prose du monde à la hauteur de son propre lexique, ne parvenant que trop rarement à la plénitude du poème. Et c'est bien cet entrelacement de la nécessité et de la liberté qui institue l'ouvrage dans sa dimension proprement ontologique. Ainsi est mise en lumière la puissance du destin dévoreur de liberté, tout comme la mer ronge les corps de ceux qu'elle a pris dans les mailles de ses eaux lourdes aux connotations abyssales. On n'échappe pas plus à la mer nourricière et génitrice qu'on ne se soustrait à son pouvoir de phagocytation. Tout s'y origine, tout s'y abolit dans le régime de la finitude. Rares sont les auteurs qui peuvent prétendre, par le recours à une fiction émergeant du quotidien, porter aussi haut la méditation sur l'essence de l'homme. Ici, dans "Tempête", s'ouvre un abîme dont, jamais, nous les hommes, ne pourrons faire se rejoindre les bords. Ainsi est la vraie littérature qui, toujours, laisse des plaies béantes. Le reste n'est que pure anecdote !

L'extrait :

"Et moi qui regarde, sur le pas de la porte, sans bouger, sans rien dire. mes yeux d'assassin. C'est à cause de ces images que je suis ici, pour retrouver ce qui les détient, la boîte noire qui les enferme à jamais. Non pour les effacer, mais pour les voir, pour ne jamais cesser de les faire apparaître. Pour mettre mes pas dans les traces anciennes, je suis un chien qui remonte la piste. Il doit y avoir ici une raison qui justifie tout ce qui était arrivé, une clef à ces terribles événements. Quand je suis arrivé dans l'île, j'ai ressenti un frisson. Littéralement, j'ai senti les poils se hérisser sur ma peau, dans mon dos, sur mes bras, sur mes épaules. Quelque chose, quelqu'un m'attendait. Quelque chose, quelqu'un, caché dans les rochers noirs, dans les fractures, les interstices. Comme ces insectes répugnants, ces sortes de blattes de la mer qui courent par milliers le long du rivage, qui font des tapis mouvants à marée basse sur les jetées et les brisants. Du temps de Mary, ces insectes n'existaient pas - ou bien nous n'y avions pas prêté attention ? Mary pourtant hait les insectes. C'est la seule forme de vie qu'elle déteste. Un papillon de nuit la jette dans la terreur, un scolopendre lui donne la nausée. Mais nous étions heureux, et pour cela ces insectes ne se montraient pas. Il suffit d'un changement dans l'existence, et d'un coup ce que vous ignoriez devient terriblement visible, et vous envahit. Je ne suis ici pour rien d'autre. Pour me souvenir, pour que ma vie de criminel m'apparaisse. Pour que je la voie dans chaque détail. Pour que je puisse, à mon tour, disparaître."

Notules sur le noir des abysses :

"C'est quelqu'un d'assez mystérieux. Il a une ombre sur son visage. Quand je lui parle, tout à coup une sorte de nuage passe devant ses yeux, sur son front."

"Quand je la retrouve sur la côte, j'ai encore la fureur de la nuit en moi, cette onde aveugle qui vient de la mer et marmonne et ressasse toute la nuit, mêlée au vent froid et à la brume, cette nappe opaque qui recouvre le ciel et éteint la lune et les étoiles."

"Je voudrais tellement lire dans ses pensées, comprendre pourquoi il est ainsi, sombre et silencieux, avec cette lumière triste dans ses yeux. (…) Parfois il me fait penser à la mort."

"Je suis venu ici pour voir. Pour voir quand la mer s'entrouvre et montre ses gouffres, ses crevasses, sont lit d'algues noires et mouvantes. pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements."

"J'étais tellement sûre qu'il allait découvrir Dieu. J'étais tellement heureuse qu'il perde sa noirceur, son désespoir."

"La nuit envahit l'île. Chaque soir, flaque après flaque, crevasse après crevasse. La nuit sort de la mer, sombre et froide, elle se mélange à la tiédeur de la vie. Il me semble que tout a changé, tout s'est chargé d'ombre et d'usure."

"La nuit de l'océan rôdait autour de nous, mais la voix de Monsieur Kyo était légère, elle maintenait l'ombre en cercle, à la manière d'un brouillard que contient le vent."

" (…) seulement son regard qui a croisé le mien, un regard déjà vide, lointain, sans expression, simples billes noires dans le blanc des sclérotiques."

"Du pont du ferry je regarde le rivage de l'île qui s'éloigne. la nuit tombe déjà, la nuit d'hiver, entre tempête et calme ennui."

"Je sais ce que cela signifie : je dois lutter contre la bouche des profondeurs, je dois me contenter de l'amertume des jours sur la terre."

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