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28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 07:11
Principe d’incomplétude.

« Esquisse ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Regarder cette œuvre en voie de construction est la même chose que chercher à apercevoir sa propre silhouette afin que, l’imaginant en tant que possible réalité, elle consente à nous livrer quelques traits inaperçus de notre présence au monde. Voir autour de soi et questionner ce qui y fait phénomène apparaît d’emblée comme une manière « logique » de faire face à ce qui, avec nous, coexiste. Mais c’est NOUS qui regardons et éclairons la contrée à laquelle nous avons affaire. Et puisque le NOUS s’invite à chaque fois afin que motifs et figures nous parlent en quelque manière, c’est bien en raison de cette centralité de SUJET que nous éprouvons à la fois ce qui nous est intime (notre propre intériorité) et ce qui l’excède, notre extériorité (l’altérité de notre semblable, celle des choses et du monde). Ceci paraît si évident que nous pourrions, sur-le-champ, cesser de nous interroger plus avant. Cependant, dans cette confrontation de celui-que-nous-sommes et de cela-que-nous-ne-sommes-pas, il y a plus qu’une simple nuance du semblable et du différent. Afin d’envisager adéquatement la question, il convient de poser la thèse suivante : qu’en est-il du monde ? Qu’en est-il de nous-mêmes ? Qu’en est-il de leur commune relation ?

Et nous commencerons par poser la question la plus pertinente, celle qui nous taraude à chaque instant de notre vie, à défaut, la plupart du temps, d’en énoncer la formulation à haute voix : comment les choses nous apparaissent-elles à l’aune de notre propre vision ? Comment ce qui est en dehors de notre citadelle devient partie intégrante de notre plus proche réalité ? Car, si nous constituons la nervure essentielle, le quasi-phénomène au travers duquel construire du sens et nous repérer parmi la multitude et la confusion de l’exister, c’est d’abord poser la question du SOI qui devient urgente. C’est eu égard au fondement du paradigme initial de la connaissance de SOI que le monde peut se configurer selon de multiples esquisses et tenir le langage que nous lui prêtons et que nous attendons de lui. Mais, poursuivre la réflexion dans cette direction ne saurait trouver d’ouverture qu’à accepter ce cheminement sous l’éclairage de la thèse suivante (que d’aucuns jugeront comme une pétition de principe, que, personnellement, nous inaugurons en tant qu’apodicticité, à savoir dans le sens d’une vérité aussi indémontrable que surgissant d’elle-même dans le champ de la conscience), thèse postulant ceci :

Tant que la mort ne nous a pas saisis, clôturant la signification de notre existence pour la remettre dans une totalité signifiante, nous ne sommes qu’une entité partielle cherchant, en dehors d’elle-même, les matériaux nécessaires à sa propre complétude, à son propre accomplissement. Envisagé sous cet angle, tout acte devient un essai de profération de l’être-révélé à lui-même, afin que la fable de l’exister, parvenue à son épilogue puisse, rétrospectivement, éclairer et donner sens et contenu à ce que nous aurons été entre deux parenthèses, naissance, mort. Comme si une réalité-vérité se posait enfin comme l’étalon infaillible sous lequel envisager notre destin et le comprendre de façon pleine et entière. Et, pour prendre un exemple concret, comment pourrions-nous envisager un problème tel que la liberté, avant même que notre finitude n’ait tiré définitivement le rideau sur notre existence ? Libres, en effet, nous aurions pu l’être notre vie durant (ou en avoir éprouvé les lignes de force), alors même que, dans les secondes précédant notre mort, nos pensées ne se seraient révélés qu’aliénées, ne reposant que sur des faux-semblants ou de piètres compromissions.

Mais il faut revenir, maintenant, à un discours centré sur l’œuvre de Barbara Kroll, laquelle a été le facteur déclenchant de cette brève échappée vers une possible attitude philosophique, soit la mise en paroles d’un étonnement, puisque philosopher revient à s’étonner. Donc, en quoi consiste le fait de s’étonner en regard de cette esquisse ? Mais précisément parce qu’elle est esquisse, exister en voie de constitution, vertige et tremblement, indécision et approximation des formes, lesquelles, aussi bien, pourraient évoluer vers des processus opposés. Soit s’affirmer dans des teintes vives et claires, un genre de « luxe, calme et volupté » à la Matisse, soit vers des tonalités fermées, sombres, inquiétantes, sans visage, telles que présentes, par exemple, dans les toiles métaphysiques d’un Giorgio de Chirico. Ici, se laisse apercevoir, combien le destin de la toile est lié au geste de son démiurge, à savoir l’artiste, tout comme notre propre destin est attaché au moindre de nos actes. Mettre en relation, dans un mode analogique, évolution de l’œuvre d’art et création de son propre exister revient à éclairer une transcendance par une autre. Œuvre et homme liés par un destin commun et une tâche identique : signifier à la mesure de sa propre genèse, ce qui ne sera possible et rendu visible qu’à la dernière touche sur la toile, au dernier souffle émis signant la finitude.

Ce que le titre a nommé sous l’étrange vocable de « Principe d’incomplétude », c’est la recherche ininterrompue, fiévreuse, inquiète, par laquelle l’homme se manifeste comme celui qui pose continûment la question de l’être, question toujours différée qu’accomplit la mort comme la fermeture sur soi du cercle que la naissance a initié. A la lumière de ce concept, tout ce qui vit, s’agite sous les tropiques ou bien sous les latitudes polaires est soumis à la même frénésie, à la même angoisse urticante qui nous fait avancer sur une ligne de crête dont le fil, souvent inapparent, apparaît comme souci de soi, mais aussi du monde avec lequel nous avons commerce et qui constitue notre horizon familier. Nous n’en apercevons ni le point de départ originaire, ni le point terminal. Seul ce flou de la vision peut nous permettre d’avancer, sans doute avec les mains tendues vers l’avant, dans l’attitude du somnambule (un excès de lucidité et ce serait la chute), mais d’avancer tout de même avec la certitude que chaque pas accompli nous rapproche de cette énigme qui nous fascine en même temps qu’elle nous effraie. Toutes nos percées de l’espace, tous nos voyages sur les mers du monde ne sont que des tentatives d’apercevoir, quelque part, un bout de terre, un amer qui nous dirait la topologie rassurante de notre être, ici et là, avec la certitude d’y être et d’en éprouver la rassurante fixité, l’immuabilité. Toutes nos recherches « du temps perdu » ou bien nos tentatives d’augurer de l’avenir vont dans le même sens : débusquer cet inconnu qui nous presse de toutes parts et nous dissémine dans la course des jours et la précipitation des heures. Le sablier, nous souhaiterions en arrêter la course, afin que les grains de mica en deviennent interprétables. Mais tout est en fuite qui nous dit l’impermanence des choses et le flux ininterrompu de devenir.

C’est cela que pose, pour nous, l’esquisse de l’artiste. Esquisse, elle est au milieu du gué, tout comme l’est le roman de l’écrivain parvenu au point de son irrésolution maximale, heure de midi, plénitude zénithale, point d’acmé, force de l’âge où tout, aussi bien, pourrait rétrocéder vers l’origine que s’enfuir vers la conclusion, le dénouement, le point final. Heure de midi, heure de la maturité, heure du plus grand danger, oscillant entre naissance et mort, prélude et postlude, dans une tension qui est celle même de l’exister, de ses polarités divergentes, de ses attraits et de ses répulsions, de son magnétisme qui fait venir à soi et expulse, de sa vive lumière et de ses ombres confuses, de l’explosion de la joie et du surgissement du tragique, des cantilènes de l’amour et des coups de gong de la haine, des promesses du jour et du retirement de la nuit.

L’incomplétude c’est cela, ce sentiment abyssal qui nous tient penchés au-dessus de l’abîme, le désirant comme la seule possibilité qui nous soit offerte de tutoyer le danger, en même temps que de s’en exonérer, le temps d’une respiration, d’un baiser, d’une œuvre, de la scansion de l’amour. Nous vivons en apnée dans la grande immersion mondaine. Ce n’est sans doute nullement un hasard si les penseurs de la philosophie indienne nommaient l’âme « Ātman », « souffle, principe de vie, âme, soi, essence » lequel souffle nous tient en suspens entre un inspir et un expir. C’est là notre plus saisissable réalité, être un souffle passager, une forme en voie d’accomplissement, une esquisse tremblante dans la main de l’artiste. Nous ne sommes pas encore une œuvre achevée. Nous commençons seulement !

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 07:49
Maïeutique de l'image.

Photographie : Blanc-Seing.

Certaines images ne nous parlent pas le langage du réel avec l’évidence qui semblerait être attachée à leur simple vision. Nous regardons, nous demeurons sur le bord d’un savoir que nous n’actualisons pas et il se produit une sorte de suspension du jugement. En fait, nous nous situons davantage sur le plan d’une contemplation alors que nous pensions nous confier à un regard conventionnel. Cette photographie existe sur le mode d’une sustentation. Elle flotte dans l’espace et le temps, elle s’abstrait des habituelles contingences. Mais d’où tient-elle cette puissance qui nous arrache aux catégories par lesquelles, d’ordinaire, nous traduisons ce qui nous apparaît en un langage directement compréhensible ? Ceci, cette singularité, elle la tient, essentiellement de sa forme, non des objets qui y font phénomène.

La forme, donc. Les teintes sont parées d’un genre d’aura - ce jaune-vert si semblable aux eaux glauques qui descendent vers les abysses, identique aux ambiances que nous pensons être « supraterrestres » -, ces autres verts si sombres qu’ils inclinent vers le mystère d’un « outre-noir », pour parodier Soulages ; ce ciel livide, lavé de toute trace, lequel pourrait être le domaine des dieux et de leurs étonnantes mythologies ; l’allure générale de la demeure et de la végétation, les deux se perdant dans le voile d’une irisation -, toute cette manière de fantasmagorie nous reconduit ailleurs que là où nous sommes vraiment, physiquement, s’entend. La photographie, grâce à son parti-pris visuel contribue à nous indiquer une autre direction quant au geste de la vision.

Ici, il convient d’évoquer la maïeutique, celle par laquelle l’habile Socrate faisait accoucher les esprits de ses interlocuteurs des connaissances logées dans la crypte d’un savoir non révélé. Ni Socrate, ni celui qui se confiait à lui n’avaient une représentation anticipatrice de cela qui allait se révéler au grand jour. Pas plus que la Maïa de la mythologie grecque qui assistait aux accouchements ne pouvait tracer une esquisse, fût-elle approximative, du visage qui serait celui du nouveau-né. Et c’est bien ce mystère de l’apparition qui est précieux puisqu’il convoque curiosité et étonnement. Et, si nous parlons de maïeutique, c’est pour la simple raison que, face à l’image, nous devons nous comporter en accoucheurs et, tout comme le philosophe, provoquer l’activité de réminiscence des sujets qui nous font face - les arbres, la maison, afin qu’ils consentent à nous délivrer quelque chose de ce qu’ils ont vu dans le domaine supraterrestre, là où les Formes sont investies de plénitude, de vérité, autrement dit d’une signification ultime. Ces Formes Majuscules dont nous n’apercevons plus que les formes minuscules, les reflets que dissimulent les ombres de la croyance et de l’opinion alors que nos yeux ne devraient se tourner qu’en direction de la pure lumière.

Alors, puisqu’il nous faut accepter de n’apercevoir que des simulacres, qu’il nous soit au moins permis de contempler ces deux formes constitutives de tout paysage aussi bien existentiel que mental ; l’arbre en tant que symbole de la croissance ; la maison en tant que recueil de l’habiter et lieu de ressourcement. Ici, nous dirons, dans une tentative d’ascension vers les pures Formes, comment nous apercevons, dans un genre d’idéalité accessible à notre imaginaire, l’Arbre Parfait, la Maison Parfaite. Nous regardons et nous vivons. Nous regardons et sommes vision, ce rayon capable de voyager « au-travers » et de se confondre avec ce qui est. Nous avançons jusqu’à l’arbre, non en tant que notre corps humain, seulement en tant que chaque chose de l’arbre, en tant que l’arbre lui-même. Nous sommes racines déployantes qui rampons dans les plis de la terre, dans l’obscur où naissent les germes de la vie. En nous, le trajet incessant de la sève. Nous le sentons courber notre chemin souple, se dresser dans l’arborescence d’un sang blanc. Pureté de ceci qui n’a nullement vu le jour, se nourrit de sa propre substance. Partout, autour de nous, sont les confluences, les mouvements qui font osciller la lourde demeure de bois. Nous sommes marches qui montons dans un dédale de ponts et de passerelles, nous sommes carrefours, rencontres d’aubier et de duramen, processions de canaux, tunnels qui volons au bout des tiges ; il y a des trous comme ceux des pics-verts et nous apercevons, tout en bas, sur Terre, la mare verte de l’herbe, le parasol d’un arbre-frère, la maison où vivent les fourmis humaines, la ligne étincelante d’une rivière, les frondaisons-amies qui abritent les libellules aux tuniques bleues. Nous sommes fuseaux noirs, flammes inventives dressées à l’assaut du ciel, tout contre les étincelles du soleil, nous sommes incendiés jusqu’au pli de notre âme et, parfois, éclatent les noix qui sont notre langage ; les mots par lesquels nous parlons aux existants et assurons notre généalogie. Sous notre écorce rouge dorment des milliers d’insectes qui chantent dans la rumeur du jour. La nuit, nous fouettons l’éther et dispersons les étoiles alors que la lune pose sur notre forêt de feuilles grises le glacis du poème.

Nous sommes la maison, oui, la maison, c’est-à-dire ceci qui donne abri aux hommes et les met en sécurité. Nous sommes la ruche polychrome, la joie interne, et le nectar illumine chacune de nos cellules et le pollen est la lumière qui scelle nos yeux sur des visions adéquates. Comme si la vision se retournait et le regard se sondait lui-même jusqu’en son tréfonds afin qu’au travers de la gemme de nos corps de nymphe s’allume l’unique vérité, celle qui nous métamorphose en exister sous la courbure insolente du ciel. Insolente, oui, puisque jamais nous n’en pourrons saisir la totale sphéricité, ce sentiment à nul autre pareil qui fait les choses belles, le cercle se refermant sur son unité de sens. Mais nous habitons et sommes habités de tout ce qui vit et passe. Nos chambres sont les boîtes photographiques où se révèlent les sels de l’amour. Du plafond ruissellent mille filaments qui tissent la matière de nos songes. Nos portes sont les passages pour de nouvelles découvertes. Chaque porte poussée ouvre en nous la dimension de la connaissance et nous n’avons de cesse d’inscrire sur la margelle de notre front les signes qui fécondent le réel, le portent sur le bord d’une révélation et parfois au-delà. Les pièces communiquent entre elles de la même manière que le cristal irradie la clarté jusqu’en son centre. Lianes volubiles, fils de soie, fils d’Ariane qui se perdent dans la rumeur labyrinthique, fils de verre qui sillonnent le moindre espace du bonheur de figurer, là, au milieu de la ruche avec, tout autour, les ailes diaphanes des théories d’abeilles. Confidence de certaines pièces, doux clair-obscur disant en ombres légères la rareté de nos pensées, le pli intime de notre intellect et le monde est une symphonie qui, jamais, ne se termine. Merveille de la lampe faisant son reflet d’écume sur la peau parcheminée de quelques vieux maroquins. Dedans dorment les milliers de signes qui travaillent l’esprit et le portent à l’incandescence alors que, tout autour, courent les bruits assourdissants que nous n’entendons pas. Beauté à nulle autre pareille de la bibliothèque lorsque, à l’aube, dans la levée du jour, les reliures émergent de la pénombre telles une promesse d’investir le lieu d’une pure félicité. Ecoutez donc les mots faire leur rumeur sur la plage lisse de la page. C’est tout juste un crissement. Nous le saisissons et alors la conque de notre esprit en répercute l’écho jusqu’à la limite de notre peau. Nous sommes dilatés de l’intérieur, tels des montgolfières en partance pour plus loin que ne peut saisir l’imaginaire. Dans la pièce où se fait le silence, nous logeons les textes dans les moindres recoins, nous devenons maison, lieu d’habitation où se déposent les merveilleux et inépuisables sèmes de la vie. Un fourmillement, une extase, un sentiment qui nous porte au bord de nous-mêmes en même temps qu’il nous enjoint de demeurer en notre for intérieur, tout près de l’ombilic fondateur, cette manière de cosmos autour duquel flotte, sans doute le chaos, mais que nous tenons à distance à la mesure de la tension de notre conscience. Et il faudrait encore parler du mystère poussiéreux de la cave, de ses échappées vers quelque cavité souterraine inaperçue, d’un monde de cloportes qui traîne sa vie le long de ses pattes de verre, une façon de dire la nécessité d’être relié au sol. Il faudrait dire le monde du grenier, le voyage auquel il nous invite, le coffre plein d’anciennes cartes postales jaunies par les ans, autrement dit une sédimentation du temps, le tremplin d’une fable. Voilà ce qu’il faudrait dire et encore nous n’aurions esquissé qu’une manière de prologue.

L’accouchement est terminé. Maïa peut rejoindre le ciel invisible de sa mythologie. Nous pouvons regagner les assises fermes du sol, nous pouvons regarder à nouveau la photographie. La tâche de parturition est arrivée à son terme. Mais, au fait, avons-nous suffisamment aperçu ? N’y avait-il rien d’autre à extraire qui eût ajouté à notre contentement, à notre désir d’en savoir plus que les seules lignes de force qui se laissent deviner, mais en cachent bien d’autres ? Heureusement, l’imaginaire, l’inconscient, le rêve prendront la relève. Nul repos pour connaître. Tout est toujours ouvert qui appelle.

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15 avril 2015 3 15 /04 /avril /2015 06:48
L’énigme de l’heure.

Giorgio de Chirico.

1911.

Source : Wikipédia.

L’énigme de l’heure. Oui, telle l’énigme du Sphinx demandant à Œdipe de reconnaître, au travers de sa formulation métaphorique, la figure de l’homme sous les apparences de l’animal. Oui, le monde est plein de mystères et de zones d’ombres que nous ne saurions déchiffrer. Nous n’en possédons pas la clef. Alors nous poursuivons notre chemin, à l’aveuglette, avec plein de questions irrésolues. L’une d’entre elles, majeure par l’abîme qu’elle ouvre, est celle du temps. Insaisissable par nature et nos doigts ne peuvent retenir ni les secondes, ni les jours qui passent et coulent vers l’aval. Le fleuve dans lequel s’inscrit notre destinée est ce confondant ruban dont nous ne sommes que quelques gouttes rassemblées, le temps d’un voyage. La source de notre naissance, non seulement nous ne l’avons nullement décidée, mais elle demeure inaccessible pour la simple raison qu’à peine surgissant sur la scène du monde nous n’en retenons pas l’ineffable phénomène. Notre innocence première en fait l’économie à même notre propre fusion dans les choses. Quant à l’estuaire, notre parcours terminal dans l’immense finitude océanique, nous ne le saisirons, théoriquement, qu’à la minute de notre mort, alors même que se clora notre histoire et que, pour le dire, notre langage fera alors défaut. Tout ceci, cette butée contre l’incompréhension se nomme aporie, prédicat fermant la question dans le geste de son ouverture. Nous sommes ballotés au sein de la parenthèse, pris en étau entre l’ouvrante et la fermante, comme si notre destin se résumait à cette navigation privée de boussole.

La boussole, elle, fait référence à l’espace, lequel, à la différence du temps, se laisse toujours appréhender sous la figure du lieu à habiter, de la montagne faisant écran à l’horizon, de la courbe du soleil qui dessine, en plein ciel, la projection de la durée dans le mouvement qu’il accomplit. Espace toujours à portée de la main. Saisissant la cruche mise en forme par le potier, c’est de l’espace dont nous prenons acte. Nous pouvons le décrire, en réaliser l’esquisse, en calculer le volume, percevoir entre ses flancs la belle image du clair-obscur. Mais le temps ! Existant, nous ne sommes que temporalité. Le temps qui passe : temporalité. Entre les deux, le vide et lui seul. Comment, en effet, immergés dans le temps, tissé d’heures, pourrions-nous percevoir ce qui nous constitue et nous porte au-devant de nous dans l’aire fixe de notre destin ? Comment ? La question résonne en notre enceinte de peau à la façon d’un gong métaphysique. Entre le temps et nous, il faudrait instaurer une zone de libre méditation à partir de laquelle établir des différences, introduire une dialectique, enfoncer le coin de la raison et, peut-être, mathématiser cette abstraction qui, toujours en fuite, ne se laisse jamais apercevoir. Ce qu’il faudrait encore, c’est installer juste devant notre vision, les empans relatifs des diverses temporalités : celle, infinie de l’univers qui s’impose comme mouvement cosmique ; la nôtre, mortelle, qui s’y loge en creux et s’y dissimule avec habileté comme si elle était l’œuvre de quelque démiurge pervers.

Le temps ! Ce fleuve héraclitéen qui, toujours s’écoule, jamais ne s’arrête, participe au devenir en un fluide continu, nous métamorphose en simples Ophélie se donnant aux flots sans même s’apercevoir de leur geste tragique. Faudrait-il alors se saisir de ce flux ininterrompu, le confier au convertisseur ontologique platonicien, en faire cette belle et unique Idée qui le porterait à flotter dans la mer des essences immatérielles, éternelles et immuables, le figeant dans un bloc de platine afin qu’il devienne réalité, c’est-à-dire, cette chose dont nous pourrions parler, que nous aurions le loisir de faire tourner entre nos mains à la façon d’une toupie.

« Le temps est un enfant qui joue au trictrac : la royauté est à un enfant », nous dit encore Héraclite, voulant signifier le chaos toujours possible en tant que jeu de hasard, la fragilité des parcours humains, la chute aléatoire des dés sur la scène du monde. Nous ne sommes que des enfants qui jouons avec le temps, ne s’apercevant pas cependant que nous jouons. Nous en apercevrions-nous que, déjà, nous ne serions plus que de pures âmes voguant dans les immensités célestes. Le temps ! Ah, le temps ! Enigme insoluble de l’heure. A peine est-elle apparue, qu’elle n’est plus. A peine est-elle apparue que nous sommes loin et se retourner ne servirait à rien. Sauf à convoquer ces « Petites madeleines » proustiennes qui ne vivent que d’une illusion : celle de pouvoir faire se présenter, à nouveau, un temps évanoui. Se présenterait-il, il ne serait plus le même. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », s’il fallait, encore, demander à l’Obscur de conclure.

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 06:51
Autoportrait comme absence à soi.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

L’autoportrait est toujours une tentative mystérieuse en ceci qu’il veut représenter l’irreprésentable. Mais, avant d’en développer la rapide thèse, il faut aller voir du côté des grandes figures de l’art, lesquelles ont tenté, tout au long de l’histoire, de questionner leur visage avec toujours la même constance, le même souci : c’est d’une tragédie dont il est question alors que tout semble, soudain, se refermer comme dans une étrange crypte. Mais voyons de plus près.

Dans le portrait de Léonard de Vinci, réalisé à la craie rouge, vers l’âge de soixante ans, nous apercevons un visage buriné par le temps, un regard vide, comme perdu dans le lointain.

Dans celui de Van Eyck, datant de l’année 1433, c’est aussi le regard qui frappe, son attitude de fixité, sa perte dans une manière de non-vision ou bien de vision paraissant traverser les choses sans y faire halte vraiment.

La peinture de Rembrandt, le représentant vêtu d’un manteau sombre, assis sur une chaise, quant à elle, nous propose l’image d’un visage sans joie qui incline même à la tristesse, posant sur sa face inquiète son glacis impénétrable.

En 1878, l’autoportrait à la palette de Manet est certes plus ouvert que les précédents mais c’est toujours la même préoccupation métaphysique qui se lit dans les yeux, comme s’ils étaient traversés de lumière forant l’âme plutôt que de la révéler.

Les nombreux autoportraits de Van Gogh, notamment celui de l’hiver 1886-1887, pose devant le spectateur de l’œuvre la physionomie d’un personnage tourmenté au regard profondément tourné vers un énigmatique intérieur.

La constante qui traverse tous ces autoportraits, hormis la proposition de visages figés, sans joie, paraissant aimantés par l’urgence d’une introspection abyssale, c’est le vide, la désertion du regard, sinon le néant qui les habite et les métamorphose en une sorte de chiasme, de retour à soi comme s’il s’agissait d’une rétroversion reconduisant à l’intérieur même du massif de chair, à une perception cloîtrée dans la bastide du corps. Et l’on n’est pas sans penser à cette curieuse monade leibnizienne sans « fenêtres par lesquelles quelque chose puisse y entrer ou sortir », comme si aucune cause extérieure ne pouvait en rendre compte - du sentiment soi - y compris son propre regard. Il y a comme une impossibilité à se connaître, sinon depuis la densité de cet îlot central, pour reprendre la métaphore de la bastide. Le problème est entièrement contenu dans l’aporie qui pourrait s’énoncer de cette confondante manière :

« Jamais tu ne pourras être ton propre observateur. Seuls les autres le pourront. Tu n’es pas en mesure de te percevoir en totalité. Tu es un continent dont la conscience de ses contours ne lui appartient nullement. Sauf à les halluciner. »

C’est de ceci, cette cruelle réalité dont l’artiste prend acte, se peignant et essayant de réaliser cette plénitude qui ne lui est pas directement accessible. L’unité n’est pas coalescente à son humaine condition. C’est essentiellement pour cette raison que la vision de son corps entier par une altérité lui est, en quelque sorte, une injustice et une aliénation que Sartre a pointées avec beaucoup de subtilité dans ses divers écrits. La vérité de l’individu est donc relative, vérité en partage. S’il regarde le monde, il est nécessaire qu’il soit regardé par lui afin de parvenir à cette synthèse qui clôt le cycle apparitionnel et ontologique. Nul n’arrive à son être s’il n’y est convié par quelque considération extérieure à ses propres fondations. Si la bastide apparaît comme une figure digne de sens, c’est d’abord par sa réalité intérieure, ses axes et îlots, mais sa propre configuration ne lui appartient pas en propre, elle est déterminée par les menaces extérieures qui l’amènent à paraître de telle ou de telle façon.

C’est comme si l’artiste, dans son travail de mise en forme du réel, s’apercevant soudain avec effroi de sa propre incomplétude, s’armait de ses brosses afin qu’une cosmologie existât : la sienne propre. A défaut de la représentation de cette épiphanie qui le détermine de fond en comble comme celui qu’il est, sa proche disparition, son chaos, sont bien plus qu’amorcés. Ce constat de l’absence de vision de son propre visage - sauf dans l’illusion et l’apparence du miroir -, le dépouille de cela qu’il croît posséder comme d’un bien inatteignable, de l’ordre d’une propriété personnelle. Cette brusque prise de conscience de la destinée en abîme du Dasein joue à la manière d’un hapax existentiel, d’un tellurisme intérieur dont il ne se relèvera un jour, du moins l’espère-t-il -, qu’à l’aune de ces fiévreuses et obsessionnelles représentations de soi que sont les autoportraits. C’est ceci que nous dit Barbara Kroll dans cette proposition plastique dont le visage s’absente comme pour mieux révéler son inquiétante présence. Toute beauté, dont le visage est l’insigne épiphanie, est affiliée au registre du tragique. Elle fonctionne à la manière d’un clair-obscur : la clarté disparaissant sous l’ombre.

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