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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 14:51

 

LES MATINS BLEUS

 

 

 

  Beaulieu. Si loin déjà. Juste une ombre, une silhouette indistincte, un frémissement sur la toile du souvenir. J’ai laissé la voiture sous l’orme au feuillage sombre. Le jour n’est pas encore levé et la falaise blanche s’imprime sur la nuit, craie légère posée sur un grand tableau noir. Les cubes des maisons y dessinent dans le gris, une mince guirlande. Tout en bas, sur le cours fuyant de la Leyre, le Moulinavec ses fenêtres couleur bouteille, son arche menue qui enjambe la rivière, son île où le saule pleure ses feuilles vers le sol couvert de mousse.

  Tout cela a si peu changé. Comme si le temps avait arrêté sa course, s’était alangui, semblable à l’eau immobile d’une lagune. A la manière de l’ancienne Boulangerie, murs lézardés, fatras de pierres, grilles rouillées, portes envahies de lianes et de ronces. Un genre de mémoire prise au piège. Le vieux chemin en pente s’est couvert de bitume, de caniveaux de ciment. Un peu plus haut, le grand lavoir couleur de lichen – Maman y frottait le linge sur les pierres usées comme des galets -, et, en surplomb, le mystérieux trou noir sortant de la roche, son eau si claire qui cascade vers le bassin de briques. Des sangsues noires et visqueuses en tapissent les parois.

  Sur le fond du ciel qui commence à bleuir, les derniers bouquets de noisetiers, les premières maisons de Beaulieu. Il y avait, autrefois, à mi-pente, une large bâtisse du Moyen-âge, murs de torchis, colombages de bois piquetés au fer, grand avant-toit de planches où les hirondelles collaient leurs nids de boue et de brindilles. Maintenant, une simple villa blanche, aux vitres rustiques et étroites qui regardent vers les massifs de buis, le lavoir, les rives basses de la Leyre.

  Personne dans la rue à cette heure matinale. Les volets sont clos et les bruits réfugiés. Parfois, au loin, un aboiement, le chant premier d’un coq que filtre la brume, à la manière d’une étoupe. Je longe l’Eglise aux pierres meulières usées aux angles, maintenant coiffée d’un toit de tuiles qui lui donne cet air si étrange, gauche, métissé : son ancienne flèche de pierre menaçait de tomber. De grandes ornières traversent la rue, au milieu d’emplâtres de ciment gris. On a placé les égouts, enterré les fils; des réverbères sont perchés sur de hautes jambes de fonte, à la place des vieux luminaires de tôle. C’est donc là le nouveau visage de Beaulieu, celui qui ne me parle guère après tant d’années passées si loin. Une sorte d’amnésie.

  Je rejoins la Rue Principale, qui est aussi la route qui conduit de Neuville à Bastimont. Dans le petit matin, quelques rares voitures glissent sur le ruban de goudron comme au travers d’un rideau de pluie. Face à moi, maintenant, le cadre d’une photo magique avec, à l’intérieur, une maison ancienne, petite, couleur sépia, volets aux planches rouges, toit de tuiles moussues, entourée d’un mur crépi de chaux, portail de bois à deux vantaux, peint en blanc, grille aux losanges de fer rouillé. Et toujours, devant la fenêtre de mon ancienne chambre, le grand marronnier qui projette sur le mur son ombre tutélaire.

  La voilà donc, la maison de mon enfance, telle qu’en elle-même, sauf une petite marquise de tuiles rouges surmontant la porte-fenêtre qui donnait accès à la chambre des Parents. Je m’adosse à la clôture de la Maison Siloë, grande demeure de pierre au toit d’ardoises élevé, aux fenêtres minces, qui fait face à la Maison au Marronnier, celle qui fut, l’espace de quelques années, le centre de ma vie, de mes jeux d’enfant, de mes rêves insouciants. J’allume une cigarette, la braise rougeoie doucement, faible étoile dans le matin des souvenirs. Le silence autour, la terre comme si elle était désertée et mes yeux suivent les longs filets gris qui se fondent dans l’air. Alors, au moment où le jour commence à basculer, où les choses sortent insensiblement de l’ombre, ne livrant de leur être que des lignes abstraites, quelques traits de lumière, un frémissement, un vertige me saisissent, comme si, soudain, je tombais dans un gouffre sans fin, dans le goulet d’un tunnel avec, tout au bout, une étrange lueur semblable au clignotement d’une étoile.

 

  J’ai cinq ans, à peine. Je suis dans la chambre étroite que la nuit entoure de ses bras de suie. Les volets, à l’espagnolette, dessinent un toit ouvert sur l’ombre, un liseré plus clair à leur jointure. Rien n’est encore bien présent. Les hommes, les animaux sommeillent dans le silence, pareil au creux d’une ornière. De temps en temps, très loin au-delà du Village, quelques cris de dame blanche et peut-être le bruissement des bêtes nocturnes dans les bois, sur le dos des collines ou les plateaux de vent où glissent les oiseaux.

  J’aime cette hésitation du jour, ce moment où tout pourrait s’inverser, où le passé resurgirait, apportant avec lui les images anciennes. J’aime le matin quand il vire au bleu, qu’un vent léger agite les feuilles du marronnier et que la lune, sur le sol de bois clair, dessine de mouvants ocelles. J’ai si peu à faire pour percevoir les choses qui m’entourent. Tout vient à moi dans la simplicité, l’évidence, et ma tête se peuple d’images et mes oreilles bruissent de la mélodie du monde. Alors je ne bouge pas, je respire à peine, je laisse la vie couler le long de ma peau, y imprimer de légers remous, et tisser ma tête des fils ténus du songe.

  Reine, ma sœur, dort dans la même chambre que moi. Elle ressemble à une momie, le haut de son corps si peu perceptible. Je ne sais si elle sommeille vraiment ou si, à ma façon, elle se laisse dériver sur un radeau, tout près du jour, de son rivage de clarté. Cette heure est si mystérieuse, il lui faut son secret et les hommes ne le percent jamais, le cherchent toujours. Je sais les événements à venir, je sens leur vibration à l’intérieur de ma chair, de mon sang.

  Peu avant les premiers coups de l’angélus, Maman se lèvera, fera glisser ses mules sur le parquet usé du salon. J’entendrai bientôt le tisonnier cogner les bûches, les cercles de fonte se refermer sur les braises rouges, la bouilloire commencer à fuser. Alors, sans que personne le sache vraiment, le matin bleu se dépliera à la manière du printemps qui ouvre ses corolles à la douce insistance de la lumière. Puis ce sera au tour de Reine de se lever, de faire un peu de bruit, sans doute un brin jalouse de mon sommeil plus long que le sien. Elle traînera dans la salle à manger, cherchant dans son sac d’écolière le rouleau de réglisse avec la bille d’anis au milieu ; les petits papiers où sont écrits les secrets, les devinettes, les énigmes ; le cahier avec la poésie de Victor Hugo à apprendre.

  Se défroissant lentement, l’air portera sur ses membranes d’ombre, les odeurs neuves du pain grillé, du thé, du café. Ils seront les signes avant-coureurs de mon petit déjeuner en tête à tête avec Maman, quand ma sœur Reine, mon Père Armand auront déserté La Maison au Marronnier. Oui, Armand je l’entends, je le vois faire sa toilette, le visage couvert de mousse, se rasant à la lame, se vêtant de son pull à col roulé, de son costume de velours à larges côtes. Oui, Maman, Papa, Reine, je les vois attablés sous la lampe blanche cerclée de fer, ma mère Suzy ne prenant qu’une tasse de thé léger, ma sœur son chocolat, mon père son bol de café noir, brûlant, à l’odeur forte et épicée.

  Maintenant la clarté monte insensiblement dans le ciel, décolore les choses, confond tout dans un espace et un lieu communs. Alors, partout, sur l’immensité de la terre, naissent en une seule vague les gestes semblables des hommes, leurs déplacements, et leurs yeux sont des puits où se perd la clarté et leurs mains des gouffres où sombrent les rêves de la nuit. J’entends Reine, le crissement de ses galoches sur le chemin de gravier, le portail en bois qui grince, les recommandations de Suzy pour la rue où passent les voitures, pour l’école où Monsieur Sortin exige que les leçons soient sues, à la virgule près. J’entends la Traction Avant qui démarre, son bruit sourd de moteur comme un gros bourdon. Je vois Armand, ses gants de cuir ajouré, le grand volant noir, le tableau de bord avec ses chiffres blancs, son aiguille en forme de flèche, le levier de vitesse, sa boule de bois clair, les sièges de tissu marron, la roue attachée au coffre.

  Je reste alors immobile, au milieu de ma chambre, dans le jour qui dérive. Je regarde s’illuminer, de l’autre côté de la rue, le toit gris de la Maison Siloë, les parements de brique de sa façade, le mât de son magnolia dressé contre le vent, les fleurs pareilles à des mouettes blanches et aériennes. Je regarde l’immense plage du plafond, le lit défait de Reine, ses vagues d’écume échouées sur le mur gris. Je regarde les lames claires du parquet, les fentes profondes qui dissimulent les secrets de ma sœur, les miens, les histoires que Suzy nous raconte, le soir, avant de nous endormir, de livrer nos songes d’enfants au mystère de la nuit.

  Un bruit léger venu de la cuisine. Une voix, celle de Maman. C’est l’heure de notre « collation ». Un pot de confiture d’oranges et d’écorces confites, des tartines de pain grillé, du chocolat à l’eau, chaud, comme je l’aime. Juste un nuage de lait pour Suzy.

  Maintenant je suis dehors, dans le jardin. Habillé d’un pantalon de golf, d’un pull à grosses mailles et, aux pieds, des godillots à la semelle de bois. Sous le marronnier qui se balance sous le vent, je trace avec un vieux racloir rouillé, un lacis de routes pour mon camion de tôle, pour la Traction Avant modèle réduit que Papa m’a offerte pour mon anniversaire. Le soleil joue entre les feuilles du marronnier, projetant au sol des taches de lumière pareilles à des flocons. J’ai, tout autour de moi, mon univers en miniature : Maman à la maison, s’affairant dans la cuisine ; Papa dans la Traction dont les portières s’ouvrent, les roues s’orientent ; Reine dans le rouleau de réglisse qui tapisse le fond de ma poche. Parfois des sautes de vent arrachent les bogues des marrons qui roulent sur le gravier avec un bruit d’éponge.

  Alors, je sens comme une vérité première. Au matin bleu succèdera une après-midi blanche, puis une soirée entre chien et loup, enfin une nuit noire piquetée du chant des étoiles. Demain sera un jour nouveau, avec son aubehésitante, le tournoiement de l’ombre, l’attente délicieuse, et ce long rivage bleu parsemé de levers, de bruits, de départs et tout cela girera infiniment, comme la roue du Moulin sur la Leyre, tout en bas de Beaulieu, comme la lune dans la nuit, le soleil au centre du ciel.

 

 « Vous cherchez quelque chose ? ». 

Une voix douce et bienveillante m’a tirée de mon rêve. Je balbutie quelques mots. Je remercie.

  « Non, vraiment, je ne cherche rien… ».

Les volets de ma maison d’enfance sont encore fermés. Alors, comme mû par une sorte d’instinct, je traverse la rue, pousse le portail qui grince, comme autrefois. Je saisis à terre deux ou trois marrons à l’écorce luisante que je serre dans le creux de mes mains. Il ne manque plus, dans ce décor de carton pâte, que des silhouettes à jamais disparues, un camion de tôle, une Traction Avant, l’odeur du chocolat, la lampe blanche et son anneau de fer, le lit défait deReine avec son air d’océan abandonné. Je referme le portail. Je descends la rue où, déjà, les marteaux piqueurs sont à l’œuvre. La villa blanche. Les touffes de buis. Le lavoir où nous jouions, enfants, à pousser de fragiles bateaux, la Boulangerie et ses vestiges de pierre, le Moulin sur la Leyre où résonnent des rires d’enfants.

   Je remonte dans la voiture, comme dans un refuge, un abri. Je ne reviendrai plus à Beaulieu. Le réel poursuivra son chemin avec ses couleurs d’arc-en-ciel. Quant à moi, les matins bleus suffiront à combler ma mémoire, ils vivront leur vie imaginaire, ici ou là, ballottés entre passé et avenir, une "recherche du temps perdu", en quelque sorte…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 06:45

 

Il a plu cette nuit

mercredi 11 janvier 2012, par Jean-Paul Vialard 
©e-litterature.net

 

Le thème de l'eau, s'il est largement évoqué au cours de l'histoire, dans la peinture, au travers des toiles de Constable (L'écluse et le moulin de Dedham -1820); des Marines de Claude Lorrain (1645-1649); des célèbres estampes japonaises de Hiroshige (Le Fuji vu de la mer); des paysages de  Paul Cézanne (Le Golfe de Marseille vu de l'Estaque - 1886) ; s'il est un domaine d'étude de la philosophie, notamment chez Bachelard (L'eau et les rêves), une de ses terres d'élection semble bien être celle de la Littérature, mais aussi de la Poésie, du Théâtre.

Ce thème est largement évoqué dans un article publié sur ACTA FABULA par Catherine d'Humières le 10 Juin 2007, dont on voudra bien trouver la référence ci-dessous :

"Écrire sur l’eau", Acta Fabula, Mai-Juin 2007 (Volume 8, numéro 3), URL : http://www.fabula.org/revue/document3370.php

 

Nous en reproduisons quelques extraits afin de situer ce thème de l'eau dans le cadre du colloque qui lui avait été consacré en 2005 :

 

In aqua scribis. Le thème de l’eau dans la littérature.

 

L’expression latine In aqua scribis se réfère à l’inanité de l’action, écriture ou autre, de l’interlocuteur auquel on s’adresse. Mais ce n’est pas dans cette acception qu’il faut comprendre le titre de cet ouvrage: il ne s’agit pas de l’eau comme support, mais de l’eau comme sujet de travail ou de création, et plus particulièrement de l’eau lorsqu’elle est mise en scène par l’écriture. En effet, de nombreux écrivains ont choisi d’utiliser dans leur œuvre, de façon plus ou moins manifeste, des références aquatiques positives ou négatives selon la fonction qu’ils voulaient leur donner. Le livre présenté ici réunit cinquante-trois articles qui étudient les relations entre l’eau et la littératurede langue française, fruit d’un colloque international qui s’est tenu à Gdansk.

Le titre "In aqua scribis" invite aussi à la réflexion sur les rapports de l’eau, élément liquide, et de l’écriture elle-même. Il invite à « mêler l’encre à l’eau », pour reprendre la belle expression de Danièle Chauvin. En effet, il semble bien qu’il existe ou que l’on puisse établir un lien étroit entre ces deux liquides « nourriciers ». C’est pourquoi l’ensemble des articles se penche sur la symbolique de l’eau telle qu’elle apparaît dans de nombreuses œuvres littéraires, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente : source, puits ou fontaine, ruisseau, rivière ou fleuve, lac, étang ou marécage, mer ou océan, glace, pluie ou brouillard, et même larmes ! Car depuis l’Antiquité, l’élément liquide a toujours fasciné les écrivains, et c’est l’écho de cette fascination que l’on retrouve dans les textes littéraires étudiés ici.

Cet ouvrage au fil de l’eau suit le fil du temps car il est organisé selon un parcours chronologique qui commence à la création du monde (...),propose une approche des eaux dans la Bible, mais qui s’accélère ensuite singulièrement puisqu’il s’agit essentiellement d’explorer la littérature française : (...) symbolique de l’eau chez Chrétien de Troyes, (...) fonction de l’eau dans le roman à la Renaissance à travers la traduction d’Amadis de Gaule, et on arrive ensuite rapidement au xviiie siècle avec un article (...) sur Bernardin de Saint-Pierre. Une dizaine d’articles porte ensuite sur le xixe siècle et mettent en valeur les images aquatiques, empreintes d’une bivalence de vie et de mort selon qu’elles sont vives et limpides, ou lentes, noires et troubles, dans les romans de Nerval, Michelet, Zola, Mirbeau et Rachilde, ainsi que dans la poésie de Rimbaud et Rodenbach.

Mais ce sont les œuvres contemporaines sous toutes leurs formes qui se taillent la part du lion puisque une bonne trentaine d’articles leur sont consacrés. En ce qui concerne la poésie, la mer tient une place importante dans l’œuvre de Cendrars, de Saint-John Perse et de Supervielle, et elle s’allie à la rivière ou au fleuve chez Reverdy, Eluard et Ponge. Signalons l’originalité de l’article deDanièle Chauvin qui propose un parcours poétique sur la pluie et de celui (...) qui étudie le thème de l’eaudans le très récent haïku français.

La symbolique de l’eau et sa fonction onirique sont également bien présentes dans le roman, depuis Pierre Loti jusqu’aux auteurs qui font le lien avec le xxie siècle : Ben Jelloun, Darrieussecq, Le Clézio, Makine, Poulin et Tournier, en passant, bien entendu, par Alain-Fournier, Rolland, Giono, Camus, Butor, Duras et Robbe-Grillet. L’ensemble des articles offre d’ailleurs un hommage appuyé à L’eau et les rêves de G. Bachelard et aux Structures anthropologiques de l’imaginaire de G. Durand.

 

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  L'article qui vous est proposé aujourd'hui sous le titre "Il a plu cette nuit", voudrait à sa manière, dans une certaine modestie de l'écriture, apporter sa contribution à un vécu de l'eau tel qu'il peut être ressenti par chacun de nous dans les minces aventures quotidiennes qui nous font partager la générosité de cet élément fondamentalement "humain" . Une mince phénoménologie de l'élément liquide dont nous provenons tous, que nous célébrons chaque jour sans même y prêter attention.

 

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  Il a plu cette nuit. D'abord ça n'a été qu'une douce insistance, une manière de caresse venue du ciel, couchant les herbes, polissant la terre. Etendus dans leurs cubes de ciment, les hommes devinaient la pluie plus qu'ils ne l'entendaient. La pluie comme une discrète effraction, une trace à peine lisible, un signe du ciel pareil au clignotement de l'étoile. Sur les nattes encore prises de sommeil cela faisait de lentes ondulations, de sombres replis et l'on aurait pu songer aux convulsions de la lave avant qu'elle ne s'écoule sur la pente du jour. Tout dans l'indéterminé, tout dans la confusion. On tendait l'oreille, on cambrait les reins, on étalait sa peau afin de la mettre à disposition de ce qui allait advenir. Mais les gouttes mettaient longtemps à se rassembler, à faire leurs tresses, à glisser selon les nervures du ciel.

  On imaginait un ciel gris, lourd, couleur de graphite ou d'ardoise avec les griffures obliques et blanches de l'eau, sa chute vers la terre qui l'appelait, la désirait, comme les hommes désirent l'outre gonflée de liquide sur les dunes clouées de soleil. La pluiela pluie et la répétition de ces mots magiques pour inverser le cours des choses, pour dire aux sources souterraines la venue proche de la nappe miroitante au travers des concrétions du calcite; pour dire aussi aux arbres le crépitement sur les lames polies des feuilles ; pour dire aux herbes aiguës l'avancée des gouttes de rosée. 

   Il a plu cette nuit Cela faisait si longtemps que l'eau habitait le grand dôme de lumière et l'on pensait qu'elle avait déserté les hommes. Peut-être un châtiment ! Les hommes sont tellement insouciants, affairés au quotidien, aux déplacements rapides, aux repas derrière les serres chaudes des restaurants, calfeutrés dans les salles obscures où l'on refait le monde avec son vent, sa pluie, ses orages, ses scènes d'amour et, alors, on oublie tout ce qu'il y a autour, et alors on oublie les nuages qui font leurs boules d'écume bien au-delà du regard et, parfois, quand la terre fait ses fissures étoilées qui lézardent le monde, on repense à l'eau , l'instant d'un éclair, et l'on se hâte de remettre ses mains au profond des poches et l'on continue d'errer sur des chemins de hasard.

  Il a plu cette nuit . Cela faisait si longtemps, on avait oublié son bruit, ses reptations, ses cascades. On avait oublié ses grains fins comme le brouillard, ses colonnes mobiles le long des troncs d'arbres, ses étalements lacustres dans les plaines, ses cataractes au fond des ravines étroites. On devait à nouveau prêter l'oreille à cette subtile harmonie, repérer sa course parmi les feuilles des gouttières, sa chute du toit, son rebondissement sur le sol en une multitude de gouttes étoilées pareilles à une couronne. Du fond des abris où on attendait les premières lueurs de l'aube on percevait comme un chant de la terre. C'était à la terre qu'on pensait d'abord. A la terre comme recueil de cette eau si pure, si claire, tellement semblable à l'idée du rien, de l'infinitésimal, du souffle inaperçu.

  Il y avait tellement de temps que ce don du ciel s'était dissimulé et les lèvres des hommes étaient parcourues de crevasses, de gerçures, de sillons profonds comme le doute. C'est cela, la privation d'eau, c'est l'ouverture de l'abîme en forme de piège, c'est la peau qui se racornit comme un vieux cuir, comme un carton et les cellules ne tiennent plus et le vivant est privé d'enveloppe pour contenir ses germinations, ses efflorescences. C'est un retour sur soi des choses en leur dénuement, c'est le fruit dépouillé de sa peau, abstrait de sa chair, réduit à son noyau, écorce ridée n'ayant même plus conscience qu'elle existe. Oui, la terre depuis des mois de pénurie, était devenue ce fruit sec dont on pensait qu'il se dissoudrait bientôt dans les volutes d'air, cet oiseau blanc qui plonge dans la brume de mer et que jamais on ne revoit. Il faut, à l'homme, la menace d'un gouffre, le profil de l'inconcevable néant pour que, parfois, il prenne l'essentielle mesure des choses.

  Bien sûr, se promenant sur les sentiers de poussière, tout au bord des champs où béaient les crevasses, où la terre semblait rassemblée sur elle-même en quête d'une improbable goutte d'eau, les hommes pensaient à ce qu'avait de terrible cette raréfaction du liquide destiné à la fertilité, à l'ensemencement, à la croissance, à la profusion. On s'en remettait alors à la providence divine ou à la puissance de quelque dieu païen qui suppléerait aux manquements de la Nature. Tout disait cette perte de l'eau : les arbres aux feuilles éteintes; l'herbe semblable à la savane; l'étiage des rivières; les ruisseaux aux lits livrés aux cailloux et aux plantes sauvages. C'étaient ces ruisseaux qui inspiraient le plus d'inquiétude, sinon de l'angoisse, comme la perte d'une personne amie dont nous ne verrions plus la trace.

  Sur les fleuves, on naviguait encore; les écluses s'ouvraient et se refermaient; dans les rivières on pêchait patiemment dans des trous d'eau et les moulins tournaient leurs roues; les canaux aux rives boueuses faisaient miroiter leurs flaques éteintes au fond de leur chenal. Mais les ruisseaux !  On n'en avait plus trace. Ces si beaux ruisseaux faisant leur chant limpide sur de modestes cailloux, laissant couler leurs filets brillants au milieu des bouquets d'aulnes, serpentant selon des courbes au tracé si parfaitement bucolique. Privés de ces minuscules repères qui donnent au paysage son âme et déterminent son essence, les hommes étaient comme de jeunes chiots aveugles à la recherche de mères bien abstraites. Une manière de perdition et plus jamais l'on ne retrouverait le chemin conduisant à une terre apaisée s'abreuvant à de multiples sources.

  A observer cette désolation on se rabougrissait soi-même, on se perdait dans de sinueuses failles dont le sens se retirait à mesure qu'on en découvrait les perspectives sans issue. C'était cela que disait l'absence de l'eau : la fin d'un langage, la perte des mots, la confrontation à la mutité, la chute irrémédiable dans un genre d'aphasie. Un non-sens. Car la terre ne peut jouer seule le jeu de la vie. Il lui faut son réseau de ruisseaux secrets, mais qui sont ses capillaires, sa respiration, le souffle grâce auquel elle s'invente en milliers de facettes, en milliers de générosités.  Il a plu cette nuit . C'était tellement inattendu et pourtant il n'y avait pas de doute, cette petite musique ne pouvait provenir que des nuages, de leur dissémination en une multitude de gouttes. Au début, tout à fait au début, on n'y croyait pas. Cette légère percussion sur le sol durci, tendu comme la membrane du tama, le "tambour-parlant", on n'y prêtait guère attention. Puis le bruit avait cru, gonflé et l'on entendait sa dilatation depuis les antres où la respiration se faisait plus rare, plus éphémère afin de laisser à la révélation qui viendrait l'espace suffisant à sa croissance. Dans leurs casemates étroites, les mains des hommes étaient moites et leurs fronts ruisselaient de milliers de perles. Une sorte de mimétisme, de demande silencieuse.

  L'air se tissait de liens ténus, et ses nappes s'empilaient, strates étroites, laborieuses. C'est comme si la mousson allait venir qui, bientôt, s'abattrait en trombes, transformerait les rues en flots impétueux. Puis le vent avait forci, sorte de présage s'imprimant à même la conscience des hommes. On avait poussé, sur la fin de la nuit, de minces croisées. A peine une fente, juste une discrète paupière aux aguets. Il lui fallait archiver ce qui allait se produire et s'imprimerait à jamais dans les mémoires. C'était là, tout près de survenir, on l'avait tant souhaité cet instant de la venue de la pluie. On était dans une grande crainte. Un espoir aussi. Un peu à la façon des millénaristes qui attendent l'heure fatidique dans une tension ambiguë, peu dicible, manière de primitivisme  ne parvenant nullement à sortir de sa gangue. Un savoir qui voudrait se construire mais dont les fondements sont sapés par une ignorance, une pensée dans les limbes.

  C'est ainsi, l'homme confronté à la Nature pêche toujours par excès ou bien se réfugie dans la cécité. Et c'était bien de refuge dont il s'agissait. Les hommes régressaient dans une angoisse native et leurs corps s'étaient alourdis, étaient devenus massifs, semblables à la pierre, pareils aux formes à peine ébauchées de l'homo erectus. Ils étaient ramassés en une forme ovoïde, repliés autour de leur ombilic où la vie battait faiblement, simple luciole en voie d'extinction. Seul le râle de la respiration faisait son raclement de forge et la Terre était  le réceptacle de cette incurie. Qu'avaient donc fait le peuple des bipèdes pour empêcher que cette issue n'advienne ? S'étaient-ils au moins préoccupés de l'eau des fontaines, de celle des fleuves étincelants; de celle dormante et maternelle des lacs souterrains ? Avaient-ils réservé à leurs ablutions le strict nécessaire à la façon des nomades du désert ? N'avaient-ils pas, plus que de raison, commis le précieux liquide à d'autres usages que celui de la vie domestique, de l'hygiène ? N'avaient-ils pas confondu le superflu et l'essentiel ? N'avaient-ils pas été dans l'insouciance, pareils à des enfants mangeant le jour même les friandises de demain ?

  Toutes ces questions assaillaient leurs têtes dans une manière de confusion dont ils n'arrivaient pas à élaborer une vision claire. C'était une sorte de maelstrom, de giration sans fin d'où rien de précis ne sortait. Des remous, des bouillonnements, des cataractes se dissolvant dans l'air saturé d'humidité.  Il a plu cette nuit. Ces paroles comme une antienne; ces paroles comme seule survivance d'un langage dont ils auraient perdu la syntaxe, oublié l'alphabet. Une suite de sons "in-signifiants", résonnant dans le vide, comme la peur ricochant sur les parois des grottes anciennes. Pourtant, leurs abris, les hommes les avaient toujours choisis près des sources, des rivières, des étendues lacustres. Fallait-il que la mémoire soit courte, que l'idée de la dette soit perdue au fond de quelques puits asséché ! 

   Il a plu cette nuit.  Ça a commencé au basculement de la nuit, sur le premier versant du jour. Comme si la faille entre l'ombre et la lumière se voulait l'illustration d'une vérité : coup de scalpel sur la sclérotique durcie des hommes. D'abord ce n'étaient que des gouttes qui rebondissaient sur le ciment des trottoirs, sur le bitume des rues avec des éclatements semblables à de minuscules baudruches. Puis les gouttes s'étaient élargies, sortes de vastes feuilles couvrant le sol de leurs mains invasives. Puis l'eau n'avait été qu'une sorte de violente dramaturgie tombant des nuages, dissolvant les premières brumes de clarté. Dans les grottes primitives, les hommes tremblaient, les hommes pleuraient, les hommes imploraient. On refermait les croisées, on calfeutrait les vitres, on obturait les portes : on voulait oublier.   

  Mais la pluie, elle, n'oubliait pas. Du fond de sa longue mémoire, elle savait qu'elle était là pour éteindre le feu, faire plier le vent, gorger la terre de son suc nourricier. Elle en avait abstrait les hommes, leurs soucis, leurs tâches laborieuses et jusqu'à leurs destins en forme d'argile, de limon. La boue courait partout, faisait ses lacs, ses ramures, ses filets aux doigts multiples. Les maisons n'étaient plus que des sortes de fétu de paille environnés de tourbillons, de démesure. Dans les pièces étroites à l'atmosphère lourde, moite, on rétrécissait son espace vital, on se rassemblait en grappes et il n'y avait plus que des emmêlements de troncs, de membres, de têtes hirsutes.

  C'était le Radeau de la Méduse perdu sur les flots, avec le ciel ourlé de vert sombre, avec la mer couleur d'encre et de suie, avec l'horizon animé de lueurs assassines. On gisait parmi les vies éparpillées, on râlait, on attendait le secours de quelque Mont Ararat dont aurait pu espérer l'élévation salvatrice. Partout, sur la surface de la Terre, dans les rues, au bas des maisons ce n'étaient que confluences de choses diverses dont on ne reconnaissait même pas les formes; ce n'étaient que cris indistincts ; hululements sinistres. Vraiment il n'y avait plus d'espoir, plus d'horizon, plus de projet. La Grande Bonde du Néant s'était ouverte par laquelle surgissait le Rien, vers laquelle se précipitait le Déluge.

  Il n'y avait plus d'anatomies visibles; plus de pensées; plus de souffle, plus de vie. Le grand magma originel avait tout repris en son sein pour dire aux hommes la vanité de leur existence, la vacuité de leurs buts, la légèreté de leur inconscience. Bien au-dessus des flots où ne palpitaient plus que des pelures existentielles, le Démiurge jouait aux dés avec insouciance. Il ne savait pas vraiment s'il avait le désir de créer la Grande Roue de la Vie. Il s'y était déjà essayé à maintes reprises et, à chaque fois, ç'avait été de Charybde en Scylla, les hommes avaient fomenté les conditions de leur disparition, avaient provoqué le Déluge, par négligence ou simplement par jeu. Le Démiurge s'assit confortablement, le dos appuyé à des nuages ronds comme des certitudes. Il alluma un Havane en hommage au Grand Serge. Il prit son calame et écrivit dans le ciel, en guise d'épitaphe en direction des hommes qui dormaient pour l'éternité : "Le monde est un enfant qui joue". Ce fragment d'Héraclite lui semblait convenir au si beau et si désolant spectacle qu'il lui avait été donné de voir. Il rangea son calame sur un cirrus, éteignit son cigare sur un autre, s'allongea sur un troisième et s'endormit du sommeil des bienheureux. Tout en bas, il n'y avait plus que du Rien partout. Ni vent, ni eau, ni terre, ni hommes et l'on se demandait même si tout cela avait pu exister. 

 

  Il a plu cette nuit.  C'est ce que je me disais ce matin en ouvrant mes volets. Je me suis placé derrière le carreau pour voir tomber la pluie. Ça faisait une éternité que ça n'était pas arrivé. Depuis le Déluge peut-être. Les gouttes glissaient sur les vitres en dessinant des cheveux, des fils, des étoiles. C'était si beau, je serais resté toute ma vie à simplement écouter les gouttes faire leur bruit de grelots sur les feuilles mortes, à les regarder glisser sur le toboggan des herbes, à les observer se mélanger à la poussière, à couler en minces ruisselets couleur de brique. Je serais resté mais il me fallait prendre la mesure de l'eau, suivre son cheminement et surtout voir ses points d'ancrage, ses trajets, ses résurgences. 

   Je suis allé au Lac,  vous savez celui qui s'étale sous le ciel immense, tout près d'une forêt de pins, avec, tout autour, d'anciennes carrières d'argile, un peu comme à Roussillon en Provence. Les chevreuils viennent y boire à la tombée du jour et, à la période du rut, on peut entendre le brame du cerf à des lieues et c'est comme si la Nature disait sa puissance par la voix des animaux. La surface était claire, pareille à une grande voile blanche et les rives s'abreuvaient à une eau neuve, généreuse. Dans l'anse, tout au fond, là où se jette le ruisseau qui l'alimente, le héron gris avait repris sa pêche; les martins habillés de corail et turquoise sillonnaient l'air de leur vol effronté; les cormorans, étendus dans leurs vêtures noires, faisaient des allées et venues incessantes.

  Et les traces, les si belles traces du passage de la vie, pattes d'oiseaux, sabots, empreintes diverses étaient encore présentes, luisantes, gorgées d'eau, à la manière d'une sève qui aurait jailli du sol pour témoigner, pour venir en aide à l'humus, à la terre, à tout ce qui faisait son menu tumulte à l'abri du regard des hommes et, pourtant, était si important. Veines d'argile brunes; rouges pastel; sanguines; vert-de-gris; parmes; jaunes; blanches, ravivées, magnifiées par le long travail du ruissellement. Illustrations de la beauté multiple, de son foisonnement, de son expansion pareille à l'éclatement des bourgeons.

  Et la boue craquelée, encore visible sous la pellicule claire, vivante métaphore de la douleur que serait venu apaiser un subtil onguent. Et les longues racines des aulnes, encombrées de radicelles, de brindilles, semblables à de modestes palétuviers cherchant, par leur élévation, à savoir quelle sorte de vérité pouvait bien leur adresser, le chant de la terre, le glissement de l'eau, la fuite du vent. Et cette empreinte de pied dans la boue, sorte d'écho à la trace primitive des premières errances de l'homme à Pech-Merle; à Niaux, comme un dessin ouvert à la grande aventure anthropologique.  

 

  Je suis allé à la Rivière,  vous savez celle qui fait son chemin de flaques et de bulles; de stagnations verdâtres et de chutes soudaines en un si humble parcours qu'on l'oublierait, qu'on la longerait sans même s'en apercevoir. Les herbes envahissent ses berges; les noisetiers font, au-dessus d'elle, leurs voûtes à claire-voie; les carpes dorment au creux de ses vasières; les ragondins fendent sa surface de leurs pattes palmées; les poules d'eau s'y dissimulent dans leurs robes noires. Toute une symphonie qui ne dit pas son nom. Toute une palette qui ne révèle sa gamme qu'aux curieux et aux poètes. Son cours est capricieux, tantôt réduit à quelques rares filets éparpillés parmi les lentilles et les plantes aquatiques; tantôt sorte de torrent impétueux alimenté par nombre de petits affluents qui descendent des collines abruptes.

  Aujourd'hui, elle a repris son cours, ses flots ont gonflé mais avec la réserve qui sied à un écoulement  bien discipliné; elle progresse lentement vers l'aval, pareille à une rêverie, à une méditation. Au passage de l'écluse elle bondit avec vivacité dans une gerbe d'écume qui s'auréole de vert sous le couvert des arbres. Elle contourne l'île de ses deux bras remplis à ras bord, dans un ondoiement incitant au repos, au calme. "Elle a retrouvé son lit" comme on le dit communément et, d'ailleurs semble s'y complaire. Elle s'étale en de lents tourbillons tout le long du chenal qui conduit au Moulin. Puis elle ressort sous des bouquets de saules et de mûriers-platanes avant de se jeter dans le Fleuve qui l'attend depuis des temps immémoriaux parmi ses eaux boueuses teintées d'argile et de fer.

  C'est de sérénité dont il s'est agi le long de cette promenade. Sans doute faudrait-il évoquer ce bon Jean-Jacques, herborisant, se reposant au frais des ombrages, y méditant quelque sentence savante sur l'éducation; la vie en société; le devenir des peuples. Car, si cette Rivière ne pousse ses ondes qu'avec la discrétion qui convient aux humbles, elle ne saurait mieux nous servir qu'à nous disposer à la philosophie. Avec parcimonie, sans doute, mais avec la nécessaire lucidité que ne manquent jamais d'imprimer en nous les manifestations de la Nature.

  Et plus elles sont inapparentes, plus elles nous poussent à nous questionner. Qu'en serait-il de "l'étonnement", dont on sait qu'il fonde la philosophie, s'il ne se manifestait à nous que sous la figure de la démesure ? A côtoyer quotidiennement les Montagnes nous finissons par ne plus les apercevoir. C'est bien dans le menu,  l'indicible, l'invisible que les choses nous apparaissent avec le plus d'acuité. Le moucheron signifie tout autant que l'éléphant. Peut-être même nous interroge-t-il plus ? Le menu langage de la Rivière nous parle avec la même amplitude que les majestueux discours du Rhône. Le langage demeure langage quel que soit son degré de manifestation. Mais il est temps de revenir à plus d'existence réelle; il est temps de s'immerger encore dans ce qui peut l'être avant que ne s'épuise l'eau féconde des résurgences. Car, à force de toujours disparaître, elle pourrait bien se lasser et se dispenser de voir le jour, lui préférant le ventre obscur de la terre. Bien des eaux sont fossiles, dont nous ne soupçonnons même pas l'existence.

 

  Enfin, je suis allé près du Ruisseau Certes, la Rivière que je viens de quitter à l'instant paraîtrait un fleuve à côté. N'allez donc pas vous ingénier à en rechercher le cours sur quelque carte de géographie. Je ne sais même pas si cet habitant des sous-bois et des maigres végétations, porte vraiment un nom. Sans doute les autochtones l'ont-ils baptisé, comme ils l'ont fait de chacun de leurs enfants; comme ils l'ont fait également de chacun de leur champ et peut-être aussi des moindres cailloux qui parsèment le Causse alentour. Ici, la vie est rude, rêche comme le lichen, épineuse à la façon du genévrier, rugueuse à la manière de l'écorce du chêne. 

  Le Causse est un espace laborieux usé par les rafales de vent et les pierres gélives du calcaire y éclatent en mille fragments sous les morsures de l'hiver. Ici la vie est minérale, monolithique, pareille à l'élévation hésitante du cairn face au noroît. Ici la vie sécrète ses parcimonieuses richesses, gemme à gemme, comme on égrène un chapelet. Sauf le vent, sauf le froid, tout y est rare. Parfois le plateau de pierres se creuse pour accueillir une minuscule doline où l'eau se recueille en un ovale blanchâtre fréquenté par les moutons à la laine hirsute. La pluie y est rare, souvent asséchée par les remous de l'air. C'est le pays des corbeaux, des corneilles qui crient dans le ciel leur coassement semblables à un appel du vide.    

  Aussi l'eau est-il un bien précieux qu'on rassemble à l'abri des murs de pierres sèches, dans le rond imparfait de quelque mare. Quant à l'idée de forer un puits, personne n'y songerait. Les nappes sont si profondes, tellement inaccessibles. Pourtant l'on sait les lacs souterrains, les barrages de moraines, les retenues de calcite et l'onde si claire, si disponible : il suffit de tendre la main. Seulement ce domaine est celui des poissons aux yeux soudés et des larves antédiluviennes. Aussi a-t-on fait son deuil du précieux liquide. Il brille de son éclat d'ambroisie au fin fond de sombres cavernes : réservé aux dieux de la terre seulement. Le Ruisseau, on ne le vénère pas à proprement parler, on ne l'élève pas au rang d'une divinité. On le côtoie avec respect. On longe son cours lorsque, parmi les feuilles, sinuent les courants livrés au clair-obscur des arbres. On le longe quand il n'est plus qu'une mince ligne en voie de disparition, se réfugiant dans les failles des pierres. On est auprès de lui les jours sombres où il n'apparaît aux yeux des hommes qu'à la façon des oueds parsemés de poussière. On espère, alors le voir reparaître, le voir rythmer les saisons; on espère pouvoir manger, en sa compagnie, les noix que son maigre cours ont portées à la croissance.  

  Il a plu cette nuit. Le Ruisseau je l'ai retrouvé bondissant parmi les pierres, cascadant vers la vallée dans une myriade de bulles qui disaient comme l'amorce d'un nouveau cycle. Une métamorphose. Sublime processus de la métamorphose qui, de l'œuf à la chenille  en passant par la chrysalide, donne naissance au merveilleux papillon : une ode à la vie. Seulement, comme l'eau du Ruisseau, l'existence du papillon est éphémère.  Il a plu cette nuit.  Ce n'est pas un rêve, n'est-ce pas ?, ce n'est pas un rêve ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:43

 

                                                                                           Texte à la mémoire de GILBERT.

 

Le parcours, maintenant bien entamé, ne tardera guère à trouver son épilogue. La Résidence des Aînés à peine quittée, l'on rejoint l'Île du Foulain, petite enclave de vie paisible, où tout semble se dérouler sur le mode de l'insouciance, pareillement  à un retour à une nature calme, authentique, telle qu'elle pouvait s'illustrer autrefois alors que la société industrielle n'avait pas encore essaimé son cortège de nuisances et semé son lot de défigurations. Quelques traces d'une légère urbanité cependant, sous l'espèce d'un chemin de castine, de bancs, d'une butte aménagée afin d'accueillir le jeu des enfants. Une sorte de "jardin public" incitant plus à une hasardeuse déambulation qu'à la pratique d'activités au cadre trop contraignant. Donc, finalement, une impression de liberté que viennent renforcer l'écoulement des eaux paisibles de l'Ouche et de son canal de dérivation, lequel alimente toujours le dernier Moulin que nous trouverons sur notre parcours. Mais son ample bâtisse, sa façade trouée de nombreuses fenêtres, ses dépendances ne résonnent plus du bruit des chutes d'eau, du grincement de la roue qui entrainait poulies et courroies afin que les métiers à tisser puissent faire leurs allers et retours entêtants de navettes, que la fabrication de papier y trouve matière à exister. Aujourd'hui tout a été entièrement rénové, laissant la place aux activités d'un centre social et d'un centre aéré.

  Souvent des personnes âgées du foyer proche viennent y faire un peu d'exercice de façon à ne pas sombrer dans une vie trop sédentaire privée d'exercice physique. Mais nous ne pouvons nous absenter de ce lieu sans faire une rapide incursion dans la Provincia de Zamora.  

Certes le bond surprendra qui nous aura conduits, tout droit, des riantes collines s'étendant aux environs de Saint-Prieur, jusque sur les terres de Castille et Léon, grand ouvertes à sur l'espace, portant fièrement de solides moulins à vent aux ailes immenses, de généreuses vignes, des mesas qui élèvent leurs barres de rochers vers le ciel. Mais "Provincia de Zamora", après être une magnifique région d'Espagne est aussi le sobriquet que j'ai attribué, en toute estime et "amitié" - nous nous connaissons si peu -, à un vieux monsieur âgé de 93 ans, grand, massif, au fort accent castillan, semblable en cela à la rudesse pleine de charme de son pays d'origine.

  "Zamora", pour faire court, est un de ces immigrés ibériques venus chercher, en France, un travail qui faisait défaut à sa région, s'implantant, se mariant ici, fondant une famille, travaillant dur à Fanlac auprès des hauts fourneaux à l'époque de la métallurgie flamboyante, dans les deux sens du terme. Il n'en reste plus, aujourd'hui, qu'une manière d'activité de substitution qui s'époumone et menace, jour après jour, de disparaître. Zamora, chaque fois que nous nous sommes rencontrés - il fait, tous les jours son petit périple autour de l'île, s'asseyant régulièrement sur l'un des bancs afin d'y faire une pause -, nous a tenus le même discours sans doute un peu nostalgique, sans doute obsessionnel, sans doute sans concession. Les points saillants qui en ressortent s'égrènent immanquablement de cette manière : beaucoup de travail; jamais un jour d'absence; nombreux remplacements au pied levé des "fainéants" qui ne voulaient jamais travailler. Afin de faire diversion, nous lui parlons de son pays, de sa beauté, de son authenticité. Il acquiesce, sans doute plus par politesse que par intérêt. La Castille, autrefois, il y allait régulièrement pour retrouver la famille, les amis. Mais maintenant, l'âge aidant, il semble avoir été atteint d'une étrange amnésie lui faisant faire l'économie de souvenirs peut-être trop douloureux, à moins que son havre de paix actuel ne relègue au dernier plan un pays qu'il a quitté depuis si longtemps, qu'il ne s'imprime plus sur sa conscience qu'à titre de document, semblable en cela à un parchemin sur lequel seraient écrits, pour l'éternité, son patronyme, sa date de naissance, simples coordonnées topographiques sur une carte jaunie par les assauts du temps. C'est toujours un grand plaisir de faire la rencontre de ce gentil "radoteur" qui, malgré sa voix tonnante, ses jugements à l'emporte-pièce, n'en semble pas moins être le plus brave des hommes. L'existence reçoit aussi sa part de saveur, ses épices à nul autre pareils, de ces rencontres fortuites où, en l'espace de quelques mots, s'esquissent les racines et nervures de toute une vie.

  Sur ces considérations qui mériteraient bien mieux qu'une attention distraite, nous nous apprêtons à franchir à rebours la passerelle que nous avions empruntée au début, comme si ce parcours, à défaut d'être initiatique, ne faisait que dessiner la métaphore rapide de l'exister.

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:42

 

                                                                                            Texte à la mémoire de GILBERT.

 

 En regard de ce bucolique et champêtre paysage se situe le "Moulin-près-le-Pont", parallélépipède de pierres obturant le chenal de sa masse compacte. Des grilles de fer retiennent les branches, brindilles et autres débris végétaux, l'eau se frayant, parmi ces obstacles, un chemin qui la conduisait, antan, vers de lourdes meules, du moins peut-on le supposer, avant que la farine ne remplisse des sacs ventrus, parsemés de poudre blanche. Aujourd'hui, de cette activité ancienne, ne subsiste que le bruit de cataracte de l'eau surgissant devant le Moulin dans une sorte de petit amphithéâtre qui en amplifie le volume. Une barrière ferme l' accès d'une aire de terre battue. Souvent, derrière la herse de bois, un chien assoupi qui, par le plus grand des hasards, a reçu le nom épique de "Tartarin". Quelle justification s'attacherait à cette nomination aléatoire, sinon une pure fantaisie ? Car, du brave chasseur de lions dans les contrées algériennes, notre gentil quadrupède ne semble être nullement la projection. Encore que…chasseur de casquettes, compte tenu de son air bonasse ! Quoi qu'il en soit, plus jeune, chaque fois qu'il nous apercevait, Tartarin faisait le méchant, prenait sa grosse voix, cherchant à nous intimider en même temps qu'il indiquait les limites de son propre territoire. Mais le fringuant héros d'autrefois - on aura compris notre longue familiarité avec le chemin près de l'eau -, fatigué sans doute par les ans et les incessants piétinements de sentinelle, reste maintenant couché, tête légèrement relevée pour indiquer sa présence, mais muet, mais immobile. Et puis, entre vieilles connaissances, les signes de gratitude ne sont plus de marque, l'intention suffit. Rien, là-dedans, de l'impétuosité de Boxer, lequel semble, bien au contraire, faire de sa progression dans l'âge, un facteur d'accroissement de sa naturelle vitalité. Tartarin, pour l'avoir rencontré avec son maître hors de chez lui et l'avoir caressé à souhait est, si nous nous souvenons bien, un berger australien aux poils généreux, à la belle robe tricolore noire, blanche et feu, au regard doux qui ne demande guère autre chose qu'une compagnie passagère et un repos consécutif à la brève distraction de sa sieste.

  Entre deux rangées de buis à l'odeur forte et entêtante, nous remontons légèrement vers Saint-Prieur, puis replongeons vers l'Ouche que nous avions un instant délaissée. Ici s'ouvre un pré à la forme de douce colline, envahi de graminées ondulant sous le vent. En contrebas un court de tennis entouré de hautes clôtures, presque livré aux caprices du temps et, à côté, un modeste local de ciment où quelques amateurs de vélo se réunissent régulièrement avant de décider d'une prochaine randonnée. La petite reine a détrôné la raquette et les balles qui, il y a quelques années encore, faisaient la joie des fins de semaine et les causeries animées autour de la table. La mode est ainsi faite qu'elle n'est jamais autant elle-même que lorsqu'elle chasse celle qui l'a précédée ! Puis une ligne de gros rochers afin de tempérer la fougue des conducteurs et déjà se profile le long bâtimentles Aînés viennent finir leurs jours, tout près de l'écoulement paisible d'un petit bras de l'Ouche : aimable  métaphore du temps qui passe venant rencontrer la métaphore concrète, plus que réelle, de ce qu'il advient de  l'existence  lorsque les forces s'épuisent, que la flamme vacille. Deux rangées de balcons superposés. On y voit rarement leurs occupants, comme s'ils souhaitaient dévider le reste du fil de leur cocon à l'abri des regards. Au rez-de-chaussée de petits appartements pourvus d'un jardinet sur l'avant. Certains, tels l'Humaniste, y entretiennent quelques rosiers, quelques plantes rustiques, petites haies de romarin et de serpolet.

  Mais c'est de l'homme dont il faut parler, de celui qui, spontanément, s'applique le qualificatif "d'humaniste". Etrange ressourcement s'il en est, qui s'abreuve aux eaux  de la culture européenne, mobilisant les énergies en vue de diffuser le savoir, l'adhésion aux valeurs supérieures de libre-arbitre, de tolérance, d'indépendance, d'ouverture, de curiosité. On mesurera aisément l'ampleur de la tâche ! Mais l'humanisme peut-il se décréter aussi facilement ? Et, dans ce cas, n'est-il pas seulement le corollaire d'une pétition de principe ? Le sujet paraît d'une telle vastitude que nous renoncerions à le poursuivre avant même de l'avoir entrepris. Et pourtant, ne vaut-il pas la peine de s'y arrêter ? C'est si rare de rencontrer un tel type d'homme de modeste origine, ouvrier d'usine, camionneur sur les routes d'Europe, revenant enfin à son port d'attache, ici, sur ce lopin de terre en bordure de l'Ouche afin d'y trouver un juste repos.

  Mais parler d'humanisme ou bien d'existentialisme risque toujours de tutoyer les sphères d'une intellection, de se perdre dans les arcanes de l'abstraction. Alors il faut en revenir à de plus simples considérations, à la vie elle-même car nous ne saurions guère avoir d'autres points d'attache. Un jour, lors d'une de nos dérives songeuses sur le chemin près de l'eau, après que l'Humaniste nous aura vus accomplir ce périple régulier et quotidien, nous attendant dans l'espace étroit de son jardinet, l'homme vient à notre rencontre, quelques roses à la main, nous les offre sans autre forme de procès, se déclarant sur-le-champ habité d'une passion de l'autre, d'une nécessité de la rencontre, du désir de faire plaisir. Sans doute, dans un premier temps, cette magnifique spontanéité nous étonna-t-elle, les marques de reconnaissance de l'autre devenant, de nos jours,  portion congrue. S'ensuivit l'exposé et le résumé d'une vie simple passée à porter de lourdes charges à l'usine, puis ses longs parcours sur les routes d'Europe, puis l'âge de la retraite, puis le dos douloureux, usé par des années de dur labeur, la large ceinture de cuir dont il ne pouvait jamais se séparer, pas plus de jour que de nuit afin que sa colonne vertébrale fût maintenue dans une position supportable. Et, pour finir, la prochaine opération, délicate dans ces régions-là, puis l'obligatoire convalescence, puis le retour dans son petit appartement, là, tout près de l'Ouche, cadre dont il appréciait le charme un brin désuet, la touche bucolique. Depuis nous ne l'avons plus revu. Mais, pour l'avoir observé plusieurs fois, à la dérobée; depuis la rive opposée, nous avons su, d'emblée, qu'à sa manière cet homme avait sans doute cultivé, tout au long de sa vie, cette fibre humaniste dont il se réclamait, avec une certaine fierté, il faut bien le reconnaître.  Visage rieur, plissement du contour des yeux, mains largement ouvertes il était disponible, s'attachant la fidélité de ses voisins, partageant avec eux sa pitance, trinquant à la vie, cultivant son jardin dans les deux sens du terme, d'une manière agricole aussi bien qu'en affichant une large ouverture d'esprit, accomplissant tout cela avec calme et naturel, sans compromission ou bien affectation.

  Le chemin, quand il est parcouru avec le souci de comprendre, apporte de telles satisfactions qui sont d'autant plus appréciables qu'elles sont rares. La vie est faite de rencontres au long cours qui se nomment "amitié", mais aussi de ces minces bonheurs qui en constituent les indispensables épices. Un peu à la façon du corail qu'il faut aller débusquer au fond de la coquille après qu'on en a évité les dards multiples. Aussi  faut-il ne jamais désespérer de telles brèves illuminations. D'autres rapides affinités auront lieu qui nous mettront en présence de figures semblables à la fuite des comètes. De l'instant, toujours tirer l'intemporel.

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:40

 

                                                                                                                            Texte à la mémoire de GILBERT.

 

Mais quittons donc à regret ce belvédère dont la vue porte au loin et revenons à de plus modestes cheminements. Nous sommes sur le sentier de castine en contrebas des rails, situé le plus souvent à l'ombre, dans une fraîcheur souveraine. L'humidité y a son règne, les orties leur terrain d'élection. Jamais le chemin n'a été aussi près de l'eau, dans une manière d'affinité qui se situe tout juste à la limite de la fusion. Mais il faut fermer les yeux, imaginer cet endroit le matin très tôt alors que l'aube commence à se préciser, que la lumière, au ras du sol spongieux, fait ses glissements , ses ondulations. Nul n'est encore levé et le chant des coqs, au loin, s'enlise dans les brumes naissantes. Le soleil, à l'est, derrière le rideau de peupliers s'annonce d'une manière allusive, pleine d'élégance et de retenue. La toile de la nuit est encore visible, accrochée aux buissons, laquant le minuscule bras de l'Ouche qui sommeille et chante si faiblement parmi les herbes d'eau.  A peine une respiration de l'air, un doux dépliement de voiles. Cette heure est si intangible, si fugitive qu'on en retient à peine la traînée de cendre dans l'entrelacs des doigts. Puis, insensiblement, la lumière répand ses cassures de mica sur l'arête des orties qui sortent de l'ombre bleue. A vrai dire cet instant est magique. la clarté ne vient pas d'en haut, du ciel, pour couler jusqu'à nous. Non, elle sourd des choses, les prend de l'intérieur, fait son ascension depuis les couches sombres du limon, s'enroule le long de la tige dont la hampe est lustrée, polie comme un étain, puis c'est au tour des poils de briller, d'apparaître à la manière de fines aiguilles de verre, puis les feuilles s'irisent comme saisies d'un frisson, aiguisant leurs dentelures jusqu'à la turgescence pour dire l'insistance  du jour à paraître. Bientôt, parmi les arbustes, les rameaux, autour des massifs sombres des végétaux, règne une agitation, une vibration alors que l'aube cède la place à une féerie à nulle autre pareille. Nous sortons d'un rêve, nous titubons, nos pas sont mal assurés, nous sommes encore pris de vertige. Puis, à la façon de mystérieuses ondes qui nous pousseraient, nous reprenons notre progression. Nous quittons un domaine enchanté pour entrer dans un autre.

  Les orties, derrière nous, se fondent maintenant avec les réverbérations de l'eau. Les choses se précisent peu à peu dans un troublant clair-obscur. Devant nous, légèrement en retrait de la ligne blanche du chemin, pareils aux colonnes d'un haut péristyle, une rangée de fûts de platane borde notre vue. Couverts d'écailles vert-de-gris, rongés de larges desquamations, déformés par d'étranges loupes, ils sont la vivante duplication de déambulations pachydermiques, somptueux éléphants faisant osciller leur cuir couleur de terre. A leur sommet flottent les nuages verts des feuilles que supportent des branches tentaculaires, noueuses par endroits, largement étalées contre le ciel dont on ne perçoit guère que quelques écailles parsemées. Ces dieux issus de la glaise plantent le décor d'une fable, établissent les plans d'une mythologie. A l'ombre de leurs larges ramures est un long bâtiment semblable à une écurie, façade trouée de larges oculus, parements de briques le long de solides piliers d'angle. Légèrement en retrait, abritée par toute une théorie de massifs de buis fantaisistes, se révèle une haute demeure, pignon tutoyant les faîtes des chênes, fenêtres étroites , lourdes pierres incrustant la façade, grand sous-sol à moitié dissimulé par des meutes d'herbe.  Ici, à l'évidence, nous sommes dans le parage d'une maison de maîtres, alors que le modeste bâtiment qui en fait le pendant semble être le lieu de vie de quelque métayer.

  Il ne faut pas regarder ces lieux avec des yeux trop contemporains, sauf à vouloir en renier la nature profonde. C'est à un saut dans l'histoire que nous convie ce décor désuet en même temps que fascinant. Imaginons, un instant, ce même cadre il y a environ un siècle. Alors tout s'anime avec la vertu attachée aux choses du passé, dont, le plus souvent, nous ne percevons l'exactitude qu'au travers de vieilles cartes postales. Nous voyons des hommes  en habits sombres occupés à retourner des tas de foin munis de larges râteaux de bois; des femmes aux robes amples s'occupant de la basse-cour; une fillette d'à peine dix ans, pots de lait à la main, s'apprêtant à aller faire ses livraisons aux habitants du bourg. Nous voyons des chevaux de trait, des percherons sans doute, tirant une charrette aux roues cerclées de fer; des vaches, des garonnaises à la robe couleur de thé, larges mufles carrés broutant l'herbe grasse. Nous voyons de vieilles charrues, une faucheuse et sa lame hérissée de dents, une moissonneuse-lieuse et sa roue de planches étroites. Mais ce que nous voyons au-delà de la butte qui limite la vue de la grande demeure, c'est surtout un large horizon, des champs et des prés, des chemins de terre, des maisons éparses entourées de haies vives, une gare miniature avec sa locomotive à charbon, ses deux wagons de bois, son avenue bordée de platanes, sa physionomie si étonnamment rurale. Une véritable imagerie d'Epinal qui semble sortir du coffre enchanté d'un vieux grenier. Encore ne sont apparues ni les maisons dupliquées des lotissement, ni les barres d'HLM, ni les bolides sillonnant les rues, ni le bitume faisant son cortège nocturne entre les falaises des façades. Un temps si étrange qu'il nous paraît archaïque. Un temps qui paraît ne pas avoir existé. C'est à cette rêverie que nous convient ces grandes bâtisses, que nous invite le parc aux cèdres séculaires, aux folles graminées que, bientôt, le vent agitera alors que, déjà, le soleil répandra ses mouvants ocelles sur le sol à peine sorti des rumeurs des étoiles.

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:38

 

                                                                                           Texte à la mémoire de GILBERT.

 

Esseulé, il ne vous reste plus qu'à reprendre votre bâton de pèlerin, espérant croiser en chemin de plus prolixes et fidèles hôtes. A peine avez-vous quitté les feuilles lancéolées et les cannes vertes que, de l'autre côté de l'Ouche, sur l'autre rive, s'agitent sous une brise légère les mêmes végétaux si élégants. Bientôt, parmi les luxuriances vertes, vous finissez par découvrir ce qui, au premier abord, ne paraît être qu'un simple amoncellement de pierres et qui, en fait, est une ancienne demeure abandonnée, le "Moulin du Bout du Monde". Envahi par les ronces, ligaturé de lianes, entouré par les fantaisies  des volubilis, ce Moulin n'est plus que l'ombre de lui-même, une maison ayant perdu son âme en même temps que ses habitants. D'eux, les hôtes de la maison sur l'eau, personne n'a gardé le souvenir, seulement des ombres fugitives. La piscine où, autrefois, devait s'ébattre une existence, se déployer une vie, constitue l'ordinaire de grenouilles bavardes faisant, les soirs d'été, leurs cris rauques gonflé d'eau. La façade croule sous les pampres et entortillements d'une sève active, la grande arcade - sans doute s'agit-il de la salle de séjour ? -, pourvue d'une vitre teintée disparaît presque sous les éclaboussures venant de la route qui la longe; les volets du premier étage font leur grincements aigus sous les assauts du vent; de vieilles  voitures envahies par l'herbe sont stationnées, pour l'éternité, semble-t-il,  sur une aire aux allures de terrain vague. Tout ici signe l'immobilité du temps, l'épilogue d'une aventure, peut-être une faille survenue dans le cours des jours. Selon l'expression habituelle, "la nature a repris ses droits", affirmant ainsi qu'elle est première, l'homme ne s'y invitant qu'après qu'elle lui a permis de faire sa trace. Les voitures rapides longent ce qui, bientôt, ne sera qu'une ruine, un amoncellement de pierres après que le toit se sera effondré. Les passants hâtent le pas. Les chiens au museau court passent en rasant les murs. Des meutes de papiers fous tourbillonnent. Des oiseaux glissent sur les lames d'air. La poussière fait ses volutes hautes. Seul le "Moulin du Bout du Monde" a arrêté sa course. On n'entend plus ses meules moudre le grain, la farine s'écouler de sa trémie blanche, on n'entend plus l'eau couler dans le chenal. Ici tout est repos dans une manière de silence têtu.

  Maintenant vous continuez à avancer, tout juste sorti d'un étrange sortilège. Soudain vos yeux se portent vers le haut, en arrière de la voie ferrée. Vous apercevez, tout au bout d'un promontoire qui jaillit dans l'espace, une sorte de vaisseau de pierre escaladant le ciel. Après les irrésolutions du Moulin, ses volutes noires, vous voilà soudain transporté en plein éther, là où les nuages font rouler leurs boules d'écume. Le Prieuré est imposant avec sa belle tour carrée surplombant l'abside de l'église, avec son corps de bâtiment qui le jouxte,  percé de trois belles fenêtres renaissance. Elles distillent juste la lumière qu'il faut afin d'accueillir dans de grandes salles blanchies à la chaux des œuvres plus que remarquables. En un temps Braque, Tapiés, Garrouste y élurent domicile. Œuvre gravé, certes, mais portant en soi de si belles significations ! Puis il faudrait encore faire le tour des maisons anciennes qui entourent l'imposant édifice, se perdre dans les ruelles étroites et tortueuses qui descendent vers l'Ouche comme pour s'y ressourcer, y trouver peut-être une inspiration, puiser dans l'onde si proche la pureté des eaux lustrales qui, on l'imagine, accueillaient les pèlerins de passage pour de saintes ablutions.

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:37

 

                                                                                                                                  Texte à la mémoire de GILBERT.

 

Boxer, en tout cas, est un hôte de cette sorte ne pouvant  s'empêcher de  manifester sa joie intempestive - à moins qu'il ne s'agisse d'une manière de marquer son territoire ? -, lorsque, d'aventure, un pêcheur insouciant vient faire tremper son fil dans l'eau à quelques coudées seulement du grillage de l'enclos. Mais il faut expliquer qui est Boxer. Bien évidemment, nous aurions pu lui appliquer un autre patronyme du genre "Punching-ball" ou bien "Marcel" ou bien "Cerdan" ou bien encore "Mohammed Ali" et nous aurions toujours été dans une manière de vérité. Vous l'aurez deviné, l'hôte agité et impatient qui fait ses va-et-vient le long du grillage n'est ni un iguane ni un triceratops, mais tout simplement un bon boxer, relativement jeune, tout en muscles, jarrets tendus, antérieurs sculptés dans la masse, poitrail fringant arborant une belle tache couleur d'écume, cou trapu de catcheur,  truffe luisante et mobile, large mufle bicolore rose et brun, yeux foncés cerclés de noir, front hérissé d'un rang de vagues alors que les oreilles pointues et toujours en alerte terminent cette sympathique figure d'un canin plutôt bonace et impétueux que foncièrement prêt à l'offensive. Par simple paronymie entre "boxeur" et "boxer", un tel sobriquet nous paraissait lui convenir à merveille. Et, du reste, quand nous nous adressons à lui en sifflotant son nom, Boxer n'en paraît nullement affecté.

  Mais, au fait, s'est-on jamais posé la question de savoir comment un animal réagissait à l'énoncé de son nom ? Comprend-il notre langage ou, ce qui est plus vraisemblable, seulement l'intonation, les inflexions, les marques de contentement à son égard ou bien notre colère consécutive à quelque comportement voyou ? Quoi qu'il en soit de toutes ces considérations  concernant Boxer ainsi que d'autres spécimens de quadrupèdes, nous avons noté que, tous sans exception, réagissent mieux à une parole, comment pourrions-nous dire ?, "canine" par exemple, à défaut de trouver plus satisfaisant. Faites donc l'expérience suivante. Sans pour autant qu'il vous soit nécessaire de vous agenouiller devant le premier chiot venu et de régresser dans une sorte de posture purement préhistorique, type Cro-Magnon, essayez vous à parler "chien", à adresser à votre vis-à-vis sortant de sa niche tiède quelques onomatopées singulières - elles le seront pour vos oreilles ouvertes à de plus humaines expressions, certes -, inclinez votre voix à produire des modulations, engagez votre larynx à émettre de légers grognements, puis intercalez un silence et…recommencez. Vous serez alors saisis par le changement d'attitude du lévrier ou du chien de berger. Vous les verrez, progressivement,  fondre littéralement, dissimuler leur queue dans l'antre de leurs pattes postérieures, leurs babines se relâcheront, leurs pattes antérieures fléchiront et, bientôt, dans une manière de douce chorégraphie, les ci-devant monstres viendront lécher vos doigts de bon maître sachant se mettre à leur portée. Car, voyez vous, à arborer trop d'aspérités et d'humaines tentacules, nous nous mettons en défaut. Nous ne pouvons que faillir à notre mission de messagers. Car si notre essence est de parler, celle des animaux, sauf leur respect, est d'écouter.

  Vous l'aurez compris, avec le Sieur Boxer, nous sommes vraiment dans un rapport de familiarité. Plus même, de connivence. Nous aperçoit-il au détour de la haie de bambous qui le cache à notre vue et voilà parti le joyeux tintamarre, et voilà mise en route la joviale symphonie qui ne s'arrêtera qu'une fois que nous aurons disparu de son champ de vision. C'est ainsi à chaque fois et l'habitude n'y change rien. Mille allées et venues sur le sentier de terre chauve qui longe la clôture, mille aboiements pour dire ce qu'est la vie, en cet instant, tout près du chemin d'eau et de terre ou, parfois, des inconnus s'égarent. Autant vous dire aussi, afin de terminer le portrait de Boxer que ses comportements sont aussi imprévisibles et primesautiers que le vol de l'alouette en plein vent. Sans doute suffit-il qu'une "idée" traverse sa vilaine caboche pour qu'il se livre à une subite volte-face, vous abandonnant là, sur le sentier d'argile, décontenancé par une si vive résolution, les bras ballants, la langue enroulée sur la prochaine émission canine que vous destiniez à votre fougueux compagnon. Décidemment, il en est des rapports avec ces chiens capricieux comme des rencontre brèves avec l'aimée, l'illusion est souvent au bout. Amoureux dépité, vous reprenez votre pérégrination avec une partie de vous-même qui reste accrochée au grillage contre lequel les cannes de bambou font leur bruit de tamtam.

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:35

 

                                                                                             Texte à la mémoire de GILBERT.

 

La passerelle quittée, la vue s'élargit, plane au-dessus de la plaine d'herbe, trouve sa limite sur un local de ciment tout en longueur, sur la butte haute où, autrefois, passait le train qui, par  la vallée du Dol, gagnait Callonges avant de monter sur les hauteurs du Causse. Un pont de briques enjambe l'Ouche alors qu'un mur partiellement déconstruit ouvre une brèche vers les bondissements de l'eau. Ce coin est secret. Ce coin est mystérieux. Sur la masse sombre des taillis, l'ombre portée du pont, se découpe une grande arche de lumière comme si, soudain, l'on débouchait sur une vaste plaine après avoir franchi d'étroits défilés, des ravins pris d'ombre. C'est pour cette raison, sans doute, que les amoureux, de tout jeunes adolescents ,viennent graver leurs serments sur le parchemin des pierres avant de retourner  vers la ville où s'écrivent les mots de la socialité, de la rencontre à plusieurs.

  De cet endroit apparaissent les premières maisons. De la ville ? Non, il faut la nommer différemment. Du village ? L'appellation ne convient guère mieux. En réalité la colline où courent les habitations éparses ressemble à ces refuges dispersés sur les terres ingrates où les nomades essaient de fixer leur existence. Ce côté-ci de Fanlac présente une bien singulière configuration. Les bâtisses, plantées d'une manière hasardeuse, semblent davantage le résultat d'une fantaisie que d'un plan concerté. Emmêlement de la ville et de la campagne. Urbanité laborieuse ayant conquis peu à peu quelques territoires de ruralité, comme un polder gagne sur la mer son espace terrestre. Empilement de maisons anciennes que viennent tutoyer des landes parcourues de mouton, habitat ouvrier pareil aux constructions répétées  d'une même architecture : une manière de corons sous le ciel du presque midi. Puis, au bas de  ce paysage  métissé, non loin du parcours serein de l'Ouche, quelques bâtiments industriels, un petit centre commercial, langues avancées de la consommation en territoire encore empreint de simplicité, relié à ce qui pourrait se nommer une origine. Mais cette incursion dans une géographie aussi inesthétique qu'inintéressante ne saurait se justifier qu'à être brève : une sorte de parenthèse dans le rêve. Parfois s'agit-il de s'éveiller afin que, surpris par une trop vive clarté, nous ne songions qu'à regagner la rive multiple et foisonnante du songe !

  Parfois, en été, lorsque la chaleur a regagné son antre, que les herbes se redressent sous les alizés des premières fraîcheurs, que les grillons, antennes noires pointées vers le ciel, se risquent à lancer leurs stridulations dans l'air, alors que dans les cubes des maisons on est encore assommés des derniers assauts de la canicule, il faut sortir et gagner cette sorte de prairie qu'on pourrait imaginer vaste mais qui, en réalité, est de menues dimensions. Alors, marchant sur le sol lézardé, pieds nus, comme les peuples primitifs, s'avancer lentement puis se poster sous l'arche du pont et ne plus bouger, comme si, de cette manière d'affût, devait émerger une merveille. L'attente est, en elle-même, déjà un événement, une disposition à l'ouverture. Le silence est alors celui du crépuscule, ligne à peine perceptible avant que le jour ne bascule. Image inversée de l'aube, lequel est une pure naissance, un hymne à Eros, le crépuscule est une fin, une chute, pourrait-on croire dans le domaine sans issue de Thanatos. Mais ceci est une pure illusion. La nuit est féconde par essence, grosse du rêve qui fait des hommes des êtres livrés à une insondable liberté. Aussi certains réveils sont-ils douloureux, pareils à l'amputation d'une sublime excroissance qui, un instant,  avait été le prolongement imaginaire d'un corps enclin à coloniser l'espace.

  Mais demeurons dans l' ellipse de clarté, sous le pont, alors que déjà l'herbe s'assouplit sous l'insistance de l'eau si proche. Faisons de notre insouciante anatomie un pur recueil, là où, d'un instant à l'autre, quelque chose pourrait paraître de l'ordre de l'inhabituel. Nous le savons, c'est toujours dans ces moments de repos de la nature, à la jointure subtile du jour et de la nuit que se manifestent à notre conscience des phénomènes s'apparentant, parfois, à des révélations. Oh, bien sûr ce ne seront jamais de pures joies, pas plus que des extases pareilles à celles des saints face au Transcendant et, d'ailleurs, consentirions-nous seulement à accueillir ce genre de bouleversement qui métamorphose une vie en quelque chose qui la dépasse ?  Non, une telle amplitude ne sera pas atteinte. Seulement une mince offrande nous disant la faveur à nulle autre pareille d'exister et de goûter aux sucs qui, parfois nous traversent avec la persistance du simple vol de l'éphémère.

  Tendons l'oreille afin que rien ne nous échappe. La voilà celle que nous attendions, elle est si rare. Une souple modulation, un "tiou tiou tiout" à peine audible, par trilles successives de trois émissions alors que le calme est partout installé. "Tiou tiou tiout", ce si beau chant résonne longuement en nous, à la façon d'une comptine d'enfant, d'une innocente bluette qui, bientôt, ne sera plus qu'un vague songe d'été, peut-être une simple hallucination d'une conscience égarée, abusée par une journée de fournaise. Et pourtant nous les voyons bien les trois oiseaux magiques, les si belles et énigmatiques huppes, les oiseaux sacrés, les Simorgh des anciens Perses. Oiseau mythique en même temps que mystique auquel  le célèbre Sohrawardî, figure centrale de la  philosophie néo-platonicienne du XII° siècle, a consacré une place éminente dans ses récits initiatiques. Merveilles d'interprétations ésotériques des textes du Coran, magnifique travail herméneutique qui, en dehors même de toute croyance, nous porte loin, vers des rivages inconnus où rêve, imaginaire, merveilleux se fondent dans un identique creuset. Repris encore de nos jours dans la littérature et l'art, le thème du Simorgh est fécond, plein de significations multiples débouchant sur une réflexion de la place de l'homme dans l'univers.

   Ecoutant le chant à peine flûté de ces étonnants oiseaux, regardant leurs  élégantes silhouettes, long bec en faucille, crête de plumes cernées d'ombre, fin corps oblong que vient frôler la palme de l'aile noire et blanche; observant le souple balancier de la queue, les pattes aussi fragiles que des tiges de verre, nous ne nous doutions pas  que ces simples apparitions nous emmèneraient si loin de nos propres assises, vers des contrées féeriques. L'espace de ce chant rapide, le temps de quelques sautillements et, déjà, les belles huppes sortaient de notre champ de vision. Non de celui de nos confluences oniriques. Certes, cette ode à une mince apparition peut-elle pêcher par un facile lyrisme, par une inclination à faire se dissoudre l'exister dans les mailles d'un idéal inatteignable. Sans doute. Mais là, sous l'abri du pont, dans la fin du jour s'était allumé un rapide et efficient contre-feu, un antidote au poison parfois vénéneux dont toute civilisation a le secret, qu'elle paie souvent de sa vie. Les civilisations sont mortelles. Paul Valéry, en poète visionnaire (mais ceci est, bien évidemment un pléonasme) nous avait avertis ! Oublier le Simorgh, c'est aussi s'oublier soi-même et accepter, ultimement, la disparition de toute chose comme une fatalité. Jamais les œuvres, quelles qu'elles soient, ne s'absentent définitivement si l'on prend soin de les archiver dans un coin de la mémoire.

  Les huppes se font rares. Oiseau secret, méfiant par instinct, oiseau au vol rapide nous ne l'observons qu'en de rares moments, ce qui, du reste, en fait le caractère précieux. Bien évidemment, le chemin près de l'eau nous réserve d'autres rencontres animalières. Plus habituelles mais non moins intéressantes. Les oiseaux d'abord. Liés de près à la notion de territoire, nous les apercevons toujours dans le même environnement, aux mêmes heures comme si, en leur intérieur, quelque horloge biologique en réglait le rythme. Des pies surtout, sautillant au bout de leur long balancier noir, picorant les vers que les prés humides leur fournissent à foison. Mets également appréciés de placides corbeaux, mais aussi des pics verts, espèce farouche partant subitement en vols saccadés, un cri est toujours associé à ces fuites subites, vers les arbres troués qui leur servent de refuges.

  Après les sauvages, il faut dire un mot des animaux domestiques qui longent le sentier, bien que l'habitat y soit clairsemé.  Souvent, au prétexte que nous les côtoyons souvent, menus félins et humbles canidés finissent par passer inaperçus, se fondant avec le paysage familier dont ils émergent au même titre que le feraient des fleurs dans l'entrelacs complexe d'une tapisserie ancienne.  Les chiens, chats et autres oiseaux de cage feignent-ils de s'accommoder de cet état de choses ou bien pensent-ils que les humains sont ingrats, anthropocentriques, ne les considérant qu'à l'aune du regard qu'ils portent eux-mêmes sur leurs maîtres ? Et, dans cette vue simple des choses qui semble constituer l'alpha et l'oméga de toute intellection quadrupédique - certains leur prêtent des dons autrement plus élaborés ! -, la manifestation bruyante et récurrente d'un hôte familier du sentier peut-il seulement apparaître comme un désir de briller aux yeux des rares passants qui s'y aventurent ? 

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:33

 

                                                                                                                                 Texte à la mémoire de GILBERT.

 

Mais voyons en quoi ce rapprochement entre des univers éloignés peut faire sens, ici et maintenant, alors que nous venons tout juste d'atteindre la seconde passerelle, étroit sentier métallique jeté au-dessus d'une retenue de ciment à partir de laquelle l'Ouche se partage en deux bras, comme souvent, pour alimenter un moulin. Mais nous y reviendrons. Le lieu qui s'y découvre est, à proprement parler, l'illustration du microcosme dans sa dimension symbolique, imaginaire, manière d'événement dont nous ne pouvons que nous emparer pour en faire l'épicentre de nos rêveries sur le monde. Le versoir du petit barrage, parcouru d'une eau tumultueuse, bondissante, gonflée de bulles, tantôt couleur d'écume, tantôt d'ivoire ou d'argile nous incline aux pensées les plus sauvages, aux sensations les plus ouvertes. Chutes continues de cataractes, jaillissement de gouttes, parfois son débit est-il altéré par quelque obstacle en amont pour reprendre par saccades et bonds successifs, eau joyeuse en même temps qu'obsédante, fascinante. Niagara n'est pas loin, pas plus que les chutes du majestueux Zambèze ou les trombes assourdissantes d'Iguazu. Alors on imagine des radeaux de troncs assemblés, quelque horde primitive à son bord, nageant vers l'aval pour de bien mystérieux desseins.

  Et, maintenant, il nous faut parler de l'île minuscule qui, en contrebas de la chute, entourée de deux bras d'eau vive, rochers de calcaire à la poupe, grand chêne majestueux planté vers le couchant, quelques arbrisseaux disséminés sur le plateau herbeux, cette île donc est le refuge d'une manière d'idéalité, l'abécédaire dont notre fantaisie joue afin d'en faire le lieu d'une possible utopie. Le microcosme n'a d'autre secret qu'une telle rencontre, laquelle éploie en un seul empan de la pensée, un unique geste de l'imaginaire, toutes les virtualités y trouvant leurs assises.

  Alors il faudrait dire toute la beauté, au levant, lorsque cette modeste langue de limon émerge du brouillard, que des gouttes tombent du chêne en rosée  scintillante, que l'eau luit de mille feux, les herbes s'allument d'éclats de verre, les rives flottent sur des filaments de lumière. Alors il faudrait inventer une manière de mince cosmogonie, faire émerger des rituels mystico-philosophiques adressant au monde leurs merveilleuses incantations; des processions d'hommes en tuniques blanche, de femmes dans des vêtures vaporeuses, les cheveux bordés d'un diadème étincelant; il faudrait entendre de souples symphonies mêlant leurs notes aux écoulements des vagues, des poèmes récités par des enfants habillés comme des pages; les îliens feraient le tour de leur royaume  pareils à des nuées d'abeilles aux abords des ruches et tout ceci dessinerait les contours d'une géopoétique venu dire la joie simple d'être là, au milieu de l'élément liquide, tout contre les feuilles denses de l'air, sous les arceaux verts de l'unique arbre, lequel serait, à la fois, arbre à prières, pilier central de l'univers, arbre de la connaissance levé dans l'obscurité matérielle, lourde, serrée de tout ce qui contraint et abuse, asservit et rabaisse, coupe et réduit à l'incompréhension. Car, depuis l'observatoire où nous sommes en tant que rêveurs éveillés, nous n'aurons pas seulement contribué à façonner un nouveau monde, à lui imprimer de possibles modes d'être, nous aurons simplement fait croître l'espace d'un émerveillement, la meilleure lutte contre tous les étrécissements de la pensée, l'arme la plus efficace pour combattre les dogmes étroits, mettre à mal les pétitions de principe, les conduites véreuses, les sentiments en forme de peau de chagrin. Ces lieux que crée notre mental, jamais nous ne les abandonnons avec insouciance, jamais nous ne en séparons avec la paix de l'âme. La chute est  rude qui, toujours, suit l'ascension de l'intellect en de fleurissantes et riantes contrées.

  Mais reprenons le "chemin près de l'eau", sans nostalgie inutile, sans regrets, sans arrière-pensée. Et, surtout ne lui assignons  aucun rôle tel qu'une reconnaissance; n'en faisons pas l'objet d'une quête, celle-ci fût-elle spirituelle, ne faisons pas de cette liberté en acte un trajet vers quelque Compostelle. Demeurons sur le chemin, en lui, dans son intime, ne l'amenons jamais à être approché par le biais  d'une comparaison avec tel ou tel sentier dont nous trouverions vite qu'il serait plus sinueux, moins bucolique, autant chargé de réminiscences. C'est du chemin lui-même qu'il faut partir et, sans cesse, y revenir, comme seul lieu disponible au présent de notre conscience. Seul le maintien de cette orbe signifiante peut nous assurer, nous-mêmes, d'une vision adéquate. S'égarer en des visions trop périphériques, se perdre en maintes conjectures sur ses rapports avec ce qui se passe ailleurs serait, déjà, être hors sujet. Contentons-nous seulement, parfois, de lever la tête vers ce qui s'esquisse dans l'horizon proche. Le lointain nous concerne si peu !

 

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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 15:31

 

                                                                                                                    Texte à la mémoire de GILBERT.

 

En guise d'approche du "Chemin près de l'eau".

 

 

   Tout ce qui est relaté dans le texte qui suit est vrai, à quelques détails près. Ce chemin existe bien, de même que les trois moulins qui y sont évoqués et les personnages et animaux qui traversent le récit dans une manière d'incitation  à la rêverie, n'en sont pas moins des êtres concrets et doués d'existence.  La ville et le gros village, les paysages sont approchés, mais sous des noms qu'une fantaisie a bien voulu rendre presque irréels, légèrement flous, comme au travers d'une brume, cet élément diaphane jouant, pour nous, le rôle dévolu à tout imaginaire, tout espace dédié à un abord onirique des choses sinon à une inclination à une poétique.

  De plus, cette licence de l'écrit indiquant clairement aux lecteurs que s'opère un léger décalage par rapport au réel, peut parfois permettre l'introduction d'une dose indispensable de fiction, comme les épices relèvent les mets sans pour autant dénaturer leur vrai caractère. Donc, en possession de votre boîte à épices, suivez les bords herbeux  de l'Ouche, "le chemin près de l'eau" et confiez à votre imaginaire le soin de vous amener sur des rivages auxquels le réel ne saurait atteindre depuis son opacité naturelle. Il n'est de chemins en partance vers quelque Compostelle qu'à être remaniés par notre singularité. Ainsi le monde est-il constitué d'autant de fragments qu'il y a de consciences pour en rendre compte. Heureuse dimension du multiple et de la polysémie dont, le sachant ou à notre insu, nous sommes tous porteurs. Pour le plus grand bonheur des chemins qui parcourent la terre de leur sémantique ouverte !

 

 

 

Le chemin près de l'eau.

 

 

 

   Tous ces chemins dont nous avons, un jour ou l'autre, croisé l'existence, les avons-nous seulement aperçus à l'aune de ce qu'ils représentent ? De ce qu'ils signifient ? N'avons-nous jamais été que des marcheurs insouciants plus occupés d'eux-mêmes qu'attentifs à leur menue parole ? Car les chemins parlent, chantent, murmurent. Car les chemins sont un langage dont nous avons à nous saisir avant même que de commencer à en fouler le sol. C'est ainsi, nous ne progressons jamais sur les sentiers du monde qu'à les oublier à chacun de nos pas.

   Mais il faut sortir des généralités, des abstractions et commencer à marcher vers une direction où tout s'éclairera avec exactitude, authenticité. Alors seulement nous aurons oublié nos déambulations hasardeuses. Alors seulement nous aurons occulté les apparences qui transforment nos différents parcours en de subtils égarements.

   Considérons "Le chemin près de l'eau" dont nous sommes familiers, non seulement en raison de sa proximité mais en regard des affinités qui nous lient à son existence même. A partir de la mince passerelle qui enjambe l'Ouche, modeste ruisseau qui joue sa partition presque inapparente, engageons nous sur sa terre prolixe, mêlons nous à son sinueux déroulement, soyons herbe et poussière, feuille, brise d'air. Là seulement les choses nous assureront de leur être. Ne restons pas enclos dans une monade qui nous est si habituelle que nous ne voyons l'altérité, le différent, le hors-de-nous que par d'étroites meurtrières.

  Tout est là, immédiatement saisissable, préhensible, propice au déploiement des sens, aux translations de l'imaginaire, aux éclaboussures du rêve. Nous appliquant à marcher dans la juste mesure, nous sommes d'emblée auprès des choses, dans un rapport de familiarité, nous sommes comme envahis par la houle des eaux claires, submergés de clarté ouranienne, traversés de vent. Avec ce qui nous environne et toujours résiste dès l'instant où nous bandons, à son encontre, notre intellect, tendons notre raison, armons notre jugement critique, soyons plutôt dans une relation plénière, naturelle, pareillement à la lumière qui coule du ciel et fait son glacis sur la terre sans que le phénomène crée de division, de parcellisation. Tout uni dans une même respiration.

  Donc, longeons le ruisseau. Il a plu ces jours derniers. Rideaux permanents d'eau d'où s'élevait une brume diaphane. Tout, soudain, s'était ressourcé, avait retrouvé vie, se disposant à la croissance infinie. L'hiver, s'occultant, laissait place au renouveau et, approchant notre oreille des troncs des peupliers, nous entendions le trajet de la sève, son bouillonnement dans les bourgeons prêts à éclore, dans les pellicules des feuilles vert amande qui, bientôt, feraient leur doux écoulement sous la vitre du ciel. Et les saules, leurs chatons se balançaient sous l'effet des effluves de l'air, pareils à de petits cônes de givre. Il y avait comme un mystère entretenu par l'écorce, le rameau, les pédoncules mais le lexique sylvestre consentait à nous en livrer les premières mesures, les rythmes contenus, et déjà, l'ordonnancement selon une joyeuse sémantique. Etonnement que cette complicité du végétal à rayonner, à déflorer ce qui, habituellement, demeurait dans la crypte compacte du réel. Le printemps est une ivresse. Souvent contenue, inapparente, silencieuse. Il suffit d'un jour de chaleur pour que tout bascule, qu'éclatent les grappes des lilas, que s'ouvrent jusqu'à la démesure les fleurs gonflés de suc des glycines, que s'éparpillent dans les lames d'air mille fragrances en réserve, impatientes de livrer au plein jour leurs subtiles ramifications. 

  Mais avant ce déchaînement dionysiaque auquel nul n'échappe, il faut s'immiscer sous la peau des arbres, tout près de l'aubier virginal, là où bat le cœur du vivant, là où s'assemblent en une infinité de minces ruisselets les dépliements futurs chargés de nous révéler, dans une physiologie verte, chlorophyllienne, le temps fécond du cycle des saisons. Cependant, jamais nous ne le percevrons mieux qu'à accorder notre propre cadence à celle qui habite l'herbe, la fleur, les quantités de fourmillements courant à même l'humus, l'eau, les nervures de l'exister, leurs souples  gestations. Le bruit de l'eau, non seulement nous le longeons, nous le percevons avec ses rumeurs proches de la cascade, - le cours de l'Ouche est sec, nerveux, propice aux brusques montées que suit un presque assèchement - mais il nous envahit, il fait son rayonnement depuis l'intérieur, il pousse ses doigts pressés dans les circonvolutions de la cochlée, il gonfle nos alvéoles, se perd sous l'arc dilaté du diaphragme. Il est dans notre sang, il vibre, fait ses confluences carmin, ses résilles rapides juste en-dessous de notre peau. 

  Le chemin est indissociable, ici, de son double liquide. Entre la glaise et l'onde, une manière de gémellité, de réverbération, l'une appelant l'autre, l'une désirant l'autre, l'une étant l'autre jusqu'à la démesure : des sœurs siamoises soudées par l'ombilic, ce lieu à nul autre pareil venu dire aux choses leur appartenance aux immensités océaniques, là où l'air est si fluide qu'il se même à la vague, là où le socle de la terre est constamment frappé, bousculé, remué jusqu'en son tréfonds par les masses de l'origine, magnificence des lourdeurs abyssales toujours prêtes à dire le fondement des choses. Et le ruisseau, la terre modeste, le chemin inapparent n'échappent pas à ce grand rythme du monde, ils en sont partie intégrante, ils y participent, à leur manière de microcosme que le macrocosme rejette et appelle en même temps. Du moins cette mouvance infinie, cette polémique entre les éléments est-elle plus l'effet d'une inclination de l'homme à scinder, à catégoriser, plutôt que de chercher à percevoir l'immense harmonie qui fait de l'univers une simple coque de noix repliée sur ses cerneaux dont, bien évidemment, nous sommes partie prenante.

  Microcosme, macrocosme. Résonance de ces mots comme s'ils étaient logés quelque part dans un inatteignable, un absolu dont nous serions irrémédiablement exclus. Et pourtant tout ceci devient perceptible dès que nous appliquons à ces notions "éthérées" la contrainte de l'expérience immédiate. Observant un bousier affairé à pousser sa boule aux dimensions de mappemonde, par rapport à sa taille, nous percevons vite combien la démesure est ici présente. Mais, au moins, la théorie s'inscrit dans une vision réelle des choses. Nous disposons d'une échelle, nous jouissons d'un moyen de comparaison de l'infiniment petit opposé à l'infiniment grand. Bien sûr tout ceci n'est que jeu sur de simples métaphores.

 

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