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11 septembre 2015 5 11 /09 /septembre /2015 06:35
Terre d’utopie.

L A P L A N D – Finnmark.

Photographie : Gilles Molinier.

A cette image on ne peut échapper. Non qu’elle nous aliène ou bien nous plonge dans la mélancolie à l’aune de ses teintes gris-noir. Non qu’elle jette à notre encontre un mauvais sort dont les liens seraient indémêlables. Non qu’elle nous reconduise dans les corridors étroits d’une ancienne tristesse. Non, le problème est plus simple et plus complexe à la fois, non directement perceptible, logé au cœur même des significations iconiques. Il faut tâcher de comprendre et s’introduire dans les failles inaperçues du sens. Car rien ne paraît dans la simple évidence. Dans cette belle poésie plastique il y a un en-deçà de l’image, un au-delà dont le torrent constitue la ligne de partage.

En-deçà, dans les parties obscures, sombres, illisibles s’inscrivent les formes de notre destin ordinaire, la fuite longue des jours, l’usure du temps, la chute des secondes dans la gorge d’un puits sans fin. Broussailles existentielles qui confondent indifféremment joies et peines, projets et espoirs, déconvenues ou bien brèves réussites. Une progression à tâtons, une nage au milieu des remous, quantité d’affairements multiples dont la trame se soustrait à notre regard. Il y a si peu de lumière, une clarté tellement basse et nul chemin n’apparaît qui pourrait recevoir l’empreinte de nos pas.

Alors il faut assurer à sa vue de plus amples perspectives et dire ce qui se présente dans la simplicité. Le jour est si bas qu’il pourrait aussi bien figurer l’aube et sa marche originaire, aussi bien signer le crépuscule et, bientôt, l’annonce de la nuit. L’eau, venue d’on ne sait où, fait son ébruitement si léger, cascade de gouttes, glissements de plomb et de cendre que le ciel réverbère avec le mystère qui convient aux moments rares. Car, nous le sentons bien, ici, rien n’est commun, rien ne se rattache à une vision étrécie, à une perception ordinaire. On est si haut, sur le globe de la Terre, tout au sommet du renflement qui tutoie le ciel, sa coulée de mercure. Tout est infiniment métallique, jusqu’à la vibration de l’air qui fait glisser ses ondes sous les orages magnétiques. Le Pôle est si près qu’on pourrait le toucher du bout de son imaginaire et s’y fondre comme l’Inuit le fait dans la trame glacée des vents du Nunavut. Y disparaître en quelque sorte. La disparition, sublime état qu’on n’atteint jamais qu’à l’aune de sa propre perte. Ou bien par la prière, la méditation, la contemplation.

Depuis la rive noire, de ce côté-ci des choses, c'est-à-dire dans la pesanteur terrestre, le paysage s’ouvre à la manière d’un éventail ou bien se détache sur l’aire libre de l’esprit comme le papier du cerf-volant claquant dans le courant aérien avec sa longue queue pareille à un serpent cosmique. L’eau glougloute, frémit, frétille si bien qu’on la dirait carpe au ventre lourd ou bien saumon remontant vers le lieu de sa naissance afin d’y donner la vie, d’y prendre la mort. Si mystérieux le monde de l’extrême où les valeurs semblent se retourner, où la nuit se confond avec le jour, où le superflu, la résille noire d’une branche, les sarments d’un taillis se mettent à proférer avec tant d’ardeur qu’il est difficile de les suivre. Sauf avec les rides de sa peau, le tumulte de sa chair, l’eau de ses yeux, les battements de son sexe. Ici le temps est charnel, viscéral, nappe de lymphe noire qui partout se répand et nous inonde de l’intérieur. Nous n’allons pas au monde, c’est le monde qui vient à nous et tapisse les parois de notre être de l’assurance d’une manifestation. Nous attendons des feux follets, des lumières de Saint-Elme, des aurores boréales, des déflagrations de clarté et voici qu’elles se produisent dans le phosphore de nos os, dans l’arborescence de notre squelette, dans les ruisseaux infinis de nos confluences sanguines.

Au-delà. Ce paysage est là, de l’autre côté du ruban d’argent, avec ses meutes de galets gris, son talus si foncé qu’il semble de bitume ou de charbon, sa montagne doucement inclinée vers un invisible horizon, semée de taches de neige qui sont comme des lacs immobiles que regarde la théorie des nuages. Et le ciel, que puis-je en dire, sinon qu’il se réverbère à l’infini des yeux avec ses turbulences, ses bourgeonnements, ses confluences étranges comme s’il s’agissait d’un univers en voie de création, à moins qu’il ne s’agisse des derniers instants d’une vie commencée bien au-delà de la mémoire des hommes. Longtemps je contemple cette toile surgie du fond des âges, son aspect irréel, sa promesse que quelque chose va venir, que quelque chose va dessiner sa nécessité sur le grand praticable de l’exister. Mais rien ne s’écrit que la fuite du temps, l’écoulement du vent, le scintillement de la plaque d’eau. Pourtant je ne suis ni triste, ni abattu ou bien mélancolique. Un sentiment de plénitude monte en moi depuis la racine de mes jambes, se ramifie autour de mon bassin, s’étoile dans ma poitrine, gagne les cerneaux occipitaux avec des crépitements de phosphènes. Comme une vérité en train d’éclater, de disperser aux quatre vents de l’esprit sa limaille vive, ses grains de grenade carmin, ses feux de Bengale. Cela ricoche, cela cogne dans la conque de la tête à la façon de pelotes de mousse, cela irise le cortex qui flamboie dans la nuit de l’inconscient, cela habille le réseau des nerfs d’une tunique de porcelaine, cela fait ses tintements dans les osselets des oreilles, cela inonde le palais de la joie de connaître et de goûter aux délices de l’unique. Oui, c’est cela, de l’UNIQUE. Non d’un Dieu qui nous serait caché, d’un « Deus absconditus » qui déciderait à notre place de ce que nous sommes en essence, à savoir des êtres libres, des entités douées de raison, de connaissance, de passion, d’absolu. Oui, d’absolu. De cela nous avons soif. De cela nous voulons nous abreuver jusqu’à l’éclat de la dernière goutte, jusqu’à l’ivresse du paysage, jusqu’à la dernière fibre de notre chair.

Cela que je vois au-delà de moi, cette Terre d’Utopie, cette Terre Promise, c’est l’aire libre de mon imaginaire. L’imaginaire est une puissance, une énergie, un tremplin ontologique dont nous ne soupçonnons même pas la démesure créatrice. Oui, l’envers de cette montagne existe. Sans doute avec ses touffes de lichen, ses pierres ponces, ses ruisselets, les mailles serrées de sa poussière, ses lacs minuscules, ses vallées, ses dépressions, ses avens, ses dolines et ses concrétions de pierre. Mais ce qui habite l’envers des choses c’est ce que notre esprit aura fait naître. Nous sommes des accoucheurs et tels Socrate il nous faut pratiquer la maïeutique. Le monde est gros de potentialités, de ressources, de minerais dans lesquels il convient de puiser. Il nous faut être archéologues et exhumer les poteries anciennes, déchiffrer les milliers de signes, interpréter le moindre tesson, la plus minuscule fibre de papyrus, l’étonnant hiéroglyphe. Il nous faut être géographes et bâtir à la force de notre pensée la topologie de notre propre univers, le doter de ses habitats, édifier la prose des villes, le dire secret et modeste de la campagne, le susurrement de la masure perdue dans l’air vif du causse, la présence minuscule de la borie qui dit le mouton et le berger, l’amour du sol et des hommes. Il nous faut être le calligraphe penché sur ses enluminures, celui qui fixe dans l’encre la mémoire volatile des hommes. Celui qui dessine, tel Léonard de Vinci, le génie universel et donne sens au mouvement de l’âme. Il nous faut être des Amerigo Vespucci à la conquête d’un Nouveau Monde, celui qu’à chacune de nos respirations, à chacun des battements de notre cœur nous édifions à défaut de le savoir. Le monde, c’est nous qui le créons. Il n’existe pas en vertu d’un décret, d’une loi, d’un geste divin qui lui donnerait site et prééminence sur tout ce qui croît sous le ciel, sur la terre, près du ruisseau ou bien dans la plaine semée d’herbes.

Je regarde ce paysage et il est en moi comme je suis en lui. Mutualité existentielle, parution en miroir, réverbération, écho de tout ce qui est et témoigne par sa présence. Les lieux de l’extrême, les Pôles, le Grand Nord, les steppes d’Asie centrale, le désert de Namibie, les hautes roches du Tassili, les îles perdues au milieu des océans, les presqu’îles disparaissant en mer, les vastes lagunes, les hauts plateaux de l’Altiplano, les impasses des villes, les parcs minuscules, le bosquet sur son monticule, les infinies murailles de la tellurique Irlande se fondant dans le tapis des tourbières et les toiles de brume, voici les lieux par lesquels connaître et devenir.

Merci infiniment à Gilles Molinier de les porter au-devant de notre vue avec le talent qui est le sien. En cela il est de la race des bâtisseurs ! Bâtissons avec lui.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
10 septembre 2015 4 10 /09 /septembre /2015 06:55
Tous des Sisyphe ?

L A P L A N D
NordKapp – Finnmar

Photographie : Gilles Molinier.

Belle roche dressée contre le ciel depuis le socle de son amphithéâtre. Roche rapidement extraite de son énigme à la force de notre principe de raison. Il ne faut rien laisser inexpliqué. A toute chose il convient de donner un fondement, d’attribuer une cause première. Percer la contingence et lui donner un sens, organiser le chaos, le doter d’un possible cosmos, fût-il improvisé, hypothétique, peu importe. Alors l’esprit des Lumières surgit, alors on se met à jouer aux gratuités des homologies signifiantes. C’est un visage. De cela nous sommes aussi sûrs que de cette concrétion de calcite dans la grotte dont le bourgeonnement n’est pas sans évoquer la vierge à l’enfant. Ici, sous la dalle claire du nuage, une face est posée, énigmatique moaï regardant l’infini de son regard vide. Proéminence du bourrelet sus-orbital, cercle étréci de l’œil, proue du nez usée par l’érosion, bulbe proéminent des lèvres, menton fuyant vers une draperie maxillaire. Ici, nous avons tracé l’esquisse d’une humanité primitive sinon élaboré les traits d’une tératologie. Les monstres sont ainsi faits qu’ils ont à voir avec le domaine inquiétant de l’Hadès et des puissances des forges souterraines.

L’Hadès, oui, ce territoire dans lequel Sisyphe est contraint de rouler sa pierre depuis le sommet d’une montagne. Terrible effet de la pesanteur humaine, dans laquelle s’imprime la logique implacable de la chute. Ô combien la destinée des Existants rampe sous les fourches caudines ! Combien étroit est le passage, le goulet entre les sommets par lequel se laisse deviner la clarté laiteuse du ciel, sa promesse illusoire d’un bonheur facile ! Car il faut lutter, jouer des coudes, se libérer des chaînes de l’absurde, porter son regard au-delà des formes immédiates, être attentifs à leur jeu réciproque, alliance du ciel et du rocher, belle dialectique des teintes, esthétique heureuse des valeurs du blanc, du gris, du noir, ces tonalités fondamentales qui sont l’alphabet de toute compréhension, l’alpha et l’oméga du saisissement de ce qui vient à nous comme le ferait un poème depuis l’étrangeté de son langage. Cette image est belle de puissance assemblée dans le surgissement des formes, belle des plis de lave ancienne, de concrétions de sels d’argent, de surfaces que lustre la lumière, de noirs profonds où se laisse deviner le luxe de la matière, son appartenance à une fable très ancienne, originaire, belle cette image que délimite le modelé d’une colline, belle cette clarté de neige qui vient féconder tout ce qui se tient en retrait et ne demande qu’à se déployer dans l’ouvert, à savoir dans le jeu des libres associations dont notre imaginaire sera le réceptacle.

Oui, c’est de NOUS dont il est question dans le face à face avec le paysage. Celui-ci n’existe pas de toute éternité dans une manière de magma figé qui le rendrait inaccessible à la vue, hors de portée de notre esprit, inatteignable alors que nos mains ne pourraient l’effleurer que dans la distraction et le dénuement. S’extraire du sentiment de l’absurde, échapper aux mors acérés du nihilisme c’est créer l’autre, le différent, le rocher, la colline, le ciel à la force de sa propre liberté. Le rocher n’est pas sans moi, il est AVEC moi, il est PAR moi. C’est moi qui lui donne forme et direction, c’est moi qui le fais se dresser dans l’éther ou bien disparaître dans une métaphysique si proche des convulsions terrestres, des failles, des remous diluviens. Rien n’est tragique en soi. Rien ne se manifeste comme fermeture. Rien n’est déterminé à la façon de la giration des étoiles. Ce paysage qui vient à notre encontre, c’est à NOUS de le porter et d’en faire l’aire d’un accueil possible, un amer pour la conscience, un point géodésique pour la rêverie, un tremplin pour l’utopie.

Le réel n’est jamais un étalon de platine sous une cloche de verre dans quelque pavillon des Arts et Métiers. Le réel c’est nous et notre relation singulière au monde. Il n’y a d’autre vérité que celle-ci. S’il en était autrement, que le réel soit une stèle d’absolu érigée devant nous, alors tous les hommes sur Terre communieraient de la même manière et l’exercice de leur foi les rendrait semblables à des silhouettes siamoises que la vie multiplierait à l’infini, manières de duplications sans fin d’un modèle identique. Or, devant ce paysage du Grand Nord, chacun éprouvera des sentiments différents, des émotions distinctes, mettra en place des configurations esthétiques singulières, élaborera des concepts originaux, dessinera dans son mental des lignes de force obligatoirement divergentes, se référera à des perspectives personnelles, mobilisera des inclinations liées à sa nature même.

De ceci, Albert Camus nous assure dans son essai, grâce à l’assertion suivante :

« Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile, ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Le Mythe de Sisyphe.

Combien alors s’inscriront en faux contre le propos du philosophe. En effet, comment trouver une manière d’apaisement dans une tâche aussi répétitive que dénuée de fondement, dont la métaphore mythologique prétend être la démonstration ? Comment un acte aussi gratuit que celui de pousser un rocher en haut d’une colline et le reconduire à sa position initiale après sa chute pourrait-il constituer une fin en soi, poser les bases d’une satisfaction ? La gratification du geste humain résiderait-elle dans la simple réitération mécanique de ce dernier plutôt que dans sa signification ultime ? Mais aussi, comment ne pas prendre en compte la recherche d’un plaisir immédiat lié précisément à la reproduction dans un infini relatif d’une action constamment renouvelée : la giration de la boule de glaise sur la tournette du potier, l’aller-retour de la navette entre les fils de trame et de chaîne du métier à tisser ? Et puis, à bien y regarder, nos étreintes amoureuses, notre respiration, le rythme de notre cœur, notre locomotion, ne constituent-ils pas des milliers de minuscules galets dont, Sisyphe nous-mêmes, nous reproduisons le cycle apparemment inépuisable tant que les jours nous sont octroyés comme notre avenir palpable et reconductible à merci, ou presque ? A notre insu, nous sommes marqués par les stigmates d’une idée de l’infini, laquelle justifie que chaque geste soit reconduit à l’identique, chaque inspir suivi d’un expir, chaque diastole d’une systole. La proposition de tout artiste, et ici celle de Gilles Molinier, doit nécessairement s’inscrire dans la vision globale de l’œuvre ou, à tout le moins dans un cycle de thèmes esthétiques. Les autres photographies réalisées au Cap Nord s’ouvrent plus largement sur l’empan des vastitudes septentrionales, sur le nuage, le ciel empli de lumière, la dalle de rocher flottant sur l’eau, le méandre d’une rivière, toute une géométrie faisant signe vers une vision cosmique. Peut-être la valeur de la photographie proposée à l’incipit de l’article joue-t-elle en mode relationnel avec l’ensemble du cycle ? Néanmoins elle pose d’emblée la question de savoir ce qu’il en est de notre propre liberté, de notre présence au monde, de notre positionnement quant à l’absurde et à sa forme achevée, le nihilisme par lequel s’annonce le problème de la finitude et de la valeur réelle de l’existence humaine. La tâche est immense qui attend les Sisyphe que nous sommes ! Immense et nous l’attendons les yeux ouverts !

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 06:36
L’aire libre du silence.

L A P L A N D - B A R E N T S . S E A
NordKapp – Finnmark.

Photographie : Gilles Molinier.

Longtemps on a marché avant d’arriver là. On a oublié le rivage des hommes, leurs préoccupations, leurs dérives hasardeuses dans les entailles étroites des villes. On a oublié jusqu’au bruit des paroles, oublié les râles du désir, les suppliques d’envie, les lamentations, les plaintes, les exhortations, les prédications et les boniments des diseurs de bonne aventure. On a tout oublié sauf l’ombre portée que l’on fait sur le sol, la buée blanche de sa respiration dans l’air poncé à vif, l’aura que fait le corps parmi les brumes et l’encre de la nuit. La mémoire s’est soudain étrécie à la taille d’un minuscule ilot avec son rivage pareil à celui d’une carte postale, ses flots pressés, ses grèves de galets sur lesquels ricoche la lumière. Il n’y a plus rien autour que des nappes de silence faisant leur clapotis, un bruit de mousse et de lichen chutant dans la gorge secrète d’un puits. C’est si étrange, soudain, d’être arrivé au bout du monde et de n’y rencontrer que sa propre image reflétée dans le miroir de la conscience. On ne s’écarte jamais vraiment de soi, on ruse, on se dissimule derrière quelque masque de carton, on fait une gigue, deux ou trois pirouettes puis on retombe sur ses pieds, au même endroit ou presque avec le sentiment de surgir sur une autre planète. C’est si drôle tout de même cette comédie qu’on se joue, le sachant, mais feignant de l’ignorer. Vivre, en fait, n’est peut-être que cela, différer de soi l’espace d’un éclair, faire apparaître l’autre, ce qui n’est pas vous, puis rejoindre sa solitude comme l’ermite en haut de son météore et ne regarder que le ciel vide avec le cercle blanc d’oiseaux imaginaires.

Devant soi est la plaque dure de la mer, ce métal sombre qui, par endroits, s’aiguise de quelque clarté passagère avant de retomber dans son éternel mutisme. Une ligne sombre court le long des roches disant le retrait de l’eau, son invisible force, sa puissance tellement inapparente qu’on se prendrait à l’évincer avec facilité, à la ramener à une simple divagation de la nature. Pourtant, en elle, tellement d’énergie contenue, latente, de démesure. Nous venons d’elle et déjà nous avons renoncé à la reconnaître comme la génitrice originelle, la matière indépassable. Nous sommes si insoucieux des choses, de leurs fondements, des liens indissolubles qui nous unissent à elles dans l’inapparent, l’inaudible, l’immobile. Nous sommes au monde dans la distraction, l’égarement, la marche de guingois pareille à celle des crabes se frayant une voie dans la forêt dense des racines de palétuviers. Nous sortons à peine de notre trou que déjà nous avons capturé une proie et que nous rejoignons notre antre afin de la dépecer, d’en extraire la chair vive, le sommeil que, bientôt, elle nous dispensera dans l’espace d’une bienheureuse digestion. Oui, voici le problème, nous livrons le monde à une perte avant même d’en avoir métabolisé les nutriments, extrait les sucs. Nous nous précipitons, nous succombons à la première hâte venue, à la première jouissance à portée de main ou bien de sexe.

Ce qu’il aurait fallu faire, ici, à l’écart du tourbillon des affairements et des complexités de tous ordres : écouter le silence et rien d’autre. Sous le ciel de nuages de cendres et d’écume, cette conque réceptrice de la symphonie du monde, voici ce que nous aurions entendu. Le piétinement continu des hardes de rennes semblable à un tellurisme primitif, peut-être un grondement de lave, le roulement d’une eau claire dans l’entrelacs de cailloux lissés de lumière. Le crissement des pattes de l’ours brun sur l’échine blanche des bouleaux. La fuite souple du lièvre arctique ou bien du renard à la recherche de sa proie, le lemming se dissimulant dans quelque repli de la toundra. Nous aurions perçu les battements d’ailes du pygargue, sa chute pour saisir un poisson. Les déplacements furtifs du lynx ou du loup ne nous auraient pas échappé pas plus que le piétinement léger de la perdrix des neiges. Ce qui aurait fait écho à nos oreilles, la transhumance des troupeaux lapons sous la conduite des Saamis, ce peuple autochtone aussi discret que continuellement mobile. Peut-être même aurions-nous été sensibles à la croissance de la ronce petit-mûrier aux alentours des lacs d’eau translucide. Le silence est toujours habité d’une foule d’harmoniques discrets que nous avons à continuellement décrypter si nous voulons être présents au réel et y frayer notre voie avec un suffisant bonheur.

Là, pour un instant d’éternité, notre demeure aura été ce paysage infini, cette lumière venue du plus loin du cosmos, cette feuillaison d’eau étale livrée à l’obscur, cette falaise de rocher cernée de la brume des nuages. Là, le temps aura été humain, profondément humain pour la simple raison qu’il n’aura été pollué par nulle autre présence. Avec le paysage sublime il ne peut y avoir de distance, d’écart qui nous porterait au-delà de nous, au-delà de lui, exilés de l’osmose de nos deux êtres. Oui, car ce paysage est vivant, ce paysage fait partie de nous. Nous le sentons s’invaginer au plein de notre chair, faire ses racines, élancer ses promontoires, déployer ses tubercules, s’ouvrir à un intime bourgeonnement. Notre sang écarlate court dans ses veines de pierre, notre souffle fait gonfler son tumulte de roches, nos yeux impriment sur ses arêtes ses signes de lumière. Signes multiples de la reconnaissance, alphabet anthropologique se coulant dans la minéralité, gemmes et veines lapidaires faisant leur trajet de métal brut dans l’efflorescence des nerfs, l’étoilement de notre matière grise et nos cerneaux alors sont comme de phosphoreuses présences parcourant un ciel halluciné, des nuages pléthoriques, des déraisons hauturières. Moment d’extase pure dont témoigne encore l’image alors même que l’événement est archivé dans un tiroir inaperçu du souvenir. Mais, ici, nul effacement, nulle disparition, nulle allégeance à un principe qui s’écarterait d’une mutuelle reconnaissance, d’une appartenance réciproques. Ce paysage m’a enfanté aussi bien que je lui ai donné le jour, ai tracé dans la puissance de mon imaginaire sa quadrature apparitionnelle. Sans la rencontre qui nous a placés en face l’un de l’autre, ni lui n’aurait pu recevoir son accomplissement, ni moi la donation existentielle par laquelle je peux témoigner de ce qu’il a été, ici et maintenant, dans le mystère du paraître. Ainsi en est-il de toute épiphanie qu’elle se tient sur le bord d’elle-même, en suspens, et, jamais ne referme la question. La refermerait-elle et alors les choses n’auraient plus de lieu, les hommes plus de choses à connaître. Nous détournant du paysage alors que les ombres s’allongent, que la chape de la nuit se fait plus lourde, c’est un peu de notre ombre personnelle que nous laissons, que d’autres hommes apercevront faire ses ondes et ses remous parmi les vols des pygargues, la fuite du renard, les confluences grises des troupeaux de rennes. Nous serons présents à même notre absence, énigmatique hiéroglyphe ne brillant que du-dedans de son mystère. Être homme c’est déchiffrer ! Cela nous le savons et n’avons de cesse de l’oublier.

L’aire libre du silence.

« Le voyageur contemplant

Une mer de nuages » - 1818.

Caspar David Friedrich.

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 06:42
Sous les choses, l'origine.

Photographie : Blanc-Seing.

Regarder cette photographie et, déjà, l'on n'est plus chez soi. Nous voulons dire portés au-delà de nous-mêmes dans une contrée que nous ne connaissons pas. Pourtant ceci nous paraît tellement familier : l'arbre doucement incliné, le miroir de l'eau, la colline coiffée d'un moutonnement d'arbres verts. Mais, à dire ceci, l'eau, l'arbre, le bosquet, nous occultons l'essentiel, à savoir la tonalité originelle qui habite ces choses. Car ces choses ne sont pas réelles. Pas encore, du moins. Elles flottent quelque part, en un lieu indéterminé, privées d'espace, hissées hors du temps. Leur naturelle vibration, le flou dont elles s'accommodent, l'illusion dont elles sont l'objet attestent de ce si peu de présence. Elles ne sont pas encore parvenues jusqu'à nous, dans l'aire de notre regard circonspect. Le doute est leur site le plus sûr, l'ambiguïté le mode selon lequel elles nous apparaissent. Ce sont de simples phénomènes qui girent tout autour de nos consciences avec la persistance de l'industrieuse abeille à se saisir du pollen. Tentés, nous le serions, tendant nos bras hémiplégiques, ouvrant le parapluie de nos mains hérétiques afin de nous saisir d'elles. Ces choses qui semblent nous faire signe. Mais nos doigts ne se referment jamais que sur l'ouate d'une brume dense. De la filasse, de l'étoupe, des mèches de coton nous disant l'inconsistance du monde, sa définitive perdition parmi les fleuves d'envie et la confluences des rêves. Toujours une perte dans la touffeur du sol, toujours des filaments d'eau faisant leur souple chevelure dans la densité de l'argile. Mais jamais de résurgence qui dirait la vérité d'un vécu, la certitude d'un exister dont nos yeux auraient été les témoins. Seulement la toile distendue des réminiscences, seulement les mailles lâches de l'imaginaire. C'est dans l'orbe du cèlement que tout ceci se donne en même temps que s'institue le retrait. Car, jamais, les choses ne se livrent complètement à nous. Seulement des esquisses successives, des fragments pluriels, des clignotements, des effervescences de feux de Bengale, des gerbes fuyantes, des sillages de queues de comètes.

Ce paysage que nous voyons, que nous pensons être nôtre, nous fuit constamment, reprend la lumière dont il semble nous faire le don, se retire dans les plis ombreux d'une inconnaissance première. Car rien ne parle encore, car rien ne s'imprime sur la conscience universelle, car rien ne peut témoigner de la sublime apparition. Ce que nous voyons vient de très loin, avant même le surgissement de tout espace, avant même le cliquetis des rouages du temps. C'est seulement une vibration colorée, une stridulation de cigale, un tropisme faisant son bourgeonnement interne avec son bruit de bourdon. Pas encore d'éclosion qui nous dirait le rugueux de l'écorce, le lisse de l'eau, l'anse souple de la berge, l'envol du bosquet pour plus loin que lui. Tout dans la perdition, le retrait, le ressourcement. Pas encore de métaphore faisant son spectacle sur le praticable ouvert de l'exister. Pas encore d'arbre comme glissement ophidien dans la toile libre du ciel. Pas encore de taie sur laquelle se reflète le ventre gis des nuages. Pas encore de hanche voluptueuse dans laquelle reposerait l'annonce heureuse du rivage. Pas encore de crinière sauvage découpant dans les lames lisses de l'air leur course échevelée. Nous sommes avant le langage, avant la première profération, avant que les lèvres coupantes de l'homme n'aient édicté la première loi, avant que les lèvres carminées des femmes n'aient allumé le rubescent désir. Nous sommes avant toute naissance, toute généalogie, toute histoire.

Pas encore de littérature, seulement un infini poème courant d'un bout à l'autre du cosmos; pas encore de peinture, seulement des estompes, des préfigurations pariétales, des visions de bisons, des fuites de gazelles, des parutions digitales sur la falaise des idées; pas encore d'astronomie, seulement des astres gigognes se livrant à des libations réciproques, en abyme. Pas encore de chant de butor étoilé, seulement un glissement, un long hululement sous la fièvre lente des étoiles. Pas encore d'homme, de femme, d'amour, seulement une immense harmonie où se fondent, l'une dans l'autre, les teintes libres de la volupté, les palettes heureuses de la paix, les glacis de l'accueil du différent, du multiple. L'arche d'alliance est là qui fond tout dans un même creuset alors que, du monde, nous ne regardons que notre propre image projetée sur les parois de l'horizon, sur le dôme glacé du ciel, la face limoneuse de la terre.

Ce qui est à faire, c'est ceci, porter son regard "humain trop humain", bien en arrière de ses sclérotiques de porcelaine, le laisse se couler jusqu'à l'avant-parution du monde, puiser à la source originelle, aux images fondatrices, se glisser dans l'âme même du bois, là où la sève fait son chant de gemme et de résine, prélever ce nectar, cette ambroisie puis, d'un clignement de l'œil, se poster à la limite des reflets, sur la ligne de partage du ciel et des frondaisons, premier signe d'une possible compréhension de la grande fable ontologique, puis gagner l'arrondi du rivage, la moiteur énigmatique du bosquet, en prélever la mystérieuse efflorescence, lexique fondateur du déploiement, du surgissement, des mailles subtiles qui, bientôt s'unissant, diront dans des allers-retours de navette l'infini tissage du monde. C'est à ceci que nous devons nous affairer, constamment, ne pas nous laisser distraire par les contingences qui brouillent la vue, dispersent l'esprit jusqu'à sa perte dans la meurtrière étroite des nécessités. Si nous voulons parvenir à une vérité, à une marche qui ne soit pas pur égarement, c'est à cette boussole primitive, à cette belle étoile que nous devons confier notre hasardeux cheminement parmi les ornières, afin que, constamment ressourcée à l'origine des choses, notre vue ne se voile pas, ne chute pas dans une cécité sans fin. Nous n'existons vraiment qu'à être reliés à cette note fondamentale dont nous ne percevons plus que les harmoniques assourdis. Mélodie qui ne s'illustre plus que sous la forme d'une résonance perdue, altérée par les échos et les bruissements des paroles distraites. Ce qui devient réellement urgent, c'est à nouveau et de manière définitive de faire droit à ce langage avec lequel nous jouons à longueur de journée sans savoir vraiment quelle est sa provenance. Or, à l'écouter attentivement, nous retrouverons ces paroles de l'origine qui nous disent la rareté de notre présence sur terre, parmi l'arbre doucement incliné, l'eau aux reflets multiples, la délicatesse du végétal, l'infinie courbe du ciel. Alors, nous commencerons à regarder vraiment. Nous commencerons !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
7 septembre 2015 1 07 /09 /septembre /2015 09:19
Aller au bout de soi.

Photographie : Gilles Molinier

L A P L A N D
NordKapp – Finnmark.

On est au bord de soi, dans une manière d’égarement. On tend ses mains de somnambules, on rencontre des murs de silence, on sonde des failles d’incompréhension. Les doigts hésitent, papillonnent, frémissement. Les doigts, ces étonnants finistères, touchent, devinent, s’essaient à donner sens à ce qui, d’aventure, pourrait en avoir. Le duvet d’une plume, l’empreinte de fusain sur la page blanche, les bâtonnets des signes couchés dans les livres. Ou bien la carte en relief d’une mappemonde. Oui, une mappemonde, cette cristallisation du rêve, cette projection de l’imaginaire, cette résille du désir s’actualisant à même ses formes, ses déclivités, ses aspérités. Les doigts courent, les doigts explorent, les doigts sont des filaments phosphoreux qui se ramifient en myriade d’étoilements, en réseaux de lumière dont la peau est le parchemin rayonnant, la chair le réceptacle luxueux, la conscience la clef de voûte où tout ricoche jusqu’à l’excès, où tout s’illumine jusqu’à l’extase. La joie est là, constamment disponible à seulement parcourir les picots de Braille de la carte. Il y a les fosses marines, les abysses bleus, les dépressions, le Grand Rift, l’entaille jaune du Colorado, les goulets des détroits, les étendues lisses des lagunes, le jeu clair des golfes.

Mais ce que les doigts connaissent avec le plus d’étendue, avec une inouïe sensation de plénitude, ce sont les terres de l’extrême, celles qui se jettent dans les mers et dressent leurs promontoires au-dessus de la grande mare liquide, celles qui semblent indiquer la direction de l’infini, l’exigence d’un absolu, un dépassement de ce qui, terrien, ne s’exhausse jamais de sa condition et se perd dans les lourds arcanes de la glaise. Les doigts aiment la position d’éclaireur de pointe des Féroé, le puzzle avancé des Shetland, l’étrave de Fontur en Islande, le nez de la Presqu’île de Kanin, le caillou de l’Île Blanche dans la Mer de Kara. Oui, toutes ces pierreries disséminées au hasard dans le grand secret des océans incline à la rêverie, aux dérives oniriques, aux voyages vers l’illimité. Mais existe-t-il une plus grande fascination que celle exercée par le Cap Nord, cette vivante mythologie nous portant, au-delà du septentrion, vers les étendues blanches de la Mer de Barents, les montagnes bleues des glaciers, ces géants qui regardent la Terre depuis leur haute sagesse ? On est au bout du monde, on imagine l’hiver, le blizzard glacé, la grande banquise poudrée de neige du Cap s’élançant vers l’eau grise et blanche, les nuages lourds d’être perdus dans l’immensité. Comme si le globe, soudain étréci à la taille microscopique de l’homme le mettait en demeure de trouver sa place et d’affirmer son destin dans cette nature aussi belle qu’austère où seule la vérité peut avoir lieu. Ici, plus de dérobade, plus de faux-semblant, l’existence est verticale, l’existence n’a plus de jeu qui la mettrait à distance, lui octroierait un temps d’accommodation, une fuite de l’âme. Ici la vue est dépouillée de ses habituels artefacts, ici la vue se doit d’être perçante comme celle de l’aigle.

On est arrivé là avec ses pesanteurs existentielles, ses soucis de terrien, ses préoccupations urbaines. On a regardé. Puis on a posé son sac sur le sol de rocher et, soudain, on est devenu léger, presque immatériel, à la limite de la visibilité. Comme enveloppé d’une brume diaphane qui aurait métamorphosé la vue, l’aurait rendue plus pure, moins attachée aux conventions, plus libre de voler dans toutes les directions de l’espace. Une vue plurielle en quelque sorte qui porterait loin, bien au-delà des percepts ordinaires, scruterait l’infini et ferait retour sur soi afin qu’une fois, au moins, l’on pût se connaître ou tenter de le faire. C’est le fondement de ces lieux extrêmes, leur essence même que d’obliger à une réflexion, nous voulons dire nous doter d’un regard spéculaire qui, interrogeant le monde, nous interroge corollairement et nous mette dans la situation du regardant-regardé. Car, si nous regardons le monde, le monde nous regarde et nous invite à méditer. Voici ce que nous voyons :

Le jour est une tache blanche, une légère insistance posée sur l’horizon. Je suis au bout de la terre, là où plus rien n’a lieu que l’illisibilité des choses, leur fuite en avant vers l’inconnu, la disparition de ce qui est et qui, toujours, échappe. La roche noire s’étale devant moi avec le sceau du secret, la densité de cela qui ne veut pas dire son nom, la perte dans d’inatteignables abîmes. Pourtant ceci n’a rien de triste ni d’effrayant. C’est comme un voile posé sur les choses en attente de leur révélation. Cette lame d’obscurité qui traverse le paysage c’est en réalité celui que je fus, qui habitait le ventre fécond de son hôtesse avant même que le temps ne s’annonce. Heure amniotique, heure ombilicale, spire refermée sur elle-même en attente de son dépliement. Déjà je perçois le monde à la manière d’un clapotis lointain. Déjà un tintement de cristal, déjà les rumeurs des groupes d’hommes qui, bientôt, seront mes compagnons de route. Déjà une préscience de ce qui sera et fera ses multiples floraisons sur tous les corridors de l’existence. Déjà ! Sur la gauche, dans une esquisse à peine plus claire, le temps a commencé à faire tourner sa roue. Ce promontoire dentelé qui avance sur l’eau n’est rien d’autre que mon passé avec ses joies et ses peines, ses lumières, ses éclipses. Tout un tissage d’événements entrelacés qui racontent ma propre genèse, annoncent mes projets, dessinent mes espérances, dressent la scène de mes utopies. Tout ceci qui apparaît comme la flèche du destin, en voici la forme symbolique dans cette évanescence, cette brume qui naît de l’eau, à droite du Cap. Le futur est toujours cette réserve du temps, cette vision des coulisses, cette impénétrable matière dont j’espère qu’elle me sauvera du présent à défaut de me faire l’offrande d’un passé qui se dissout et se distrait de moi. Oui, le présent, ce mystère dont la préhension est toujours un souci puisque chacune de ses mailles se défait à mesure de son apparition. Temps de clepsydre et de sablier, temps de fuite et d’éloignement. Mais quel lieu puis-je occuper dans cette mouvante géographie ? Quelle Ultima Thulé rencontrer qui élèverait les polarités de mon être, délimiterait la quadrature de mes hésitations, apaiserait mes doutes ? Quel lieu ? Ici, au faîte du monde, alors que plus rien ne s’annonce, que mes yeux se consument au contact du réel, cette brume blanche faisant son éternelle combustion tout contre le dôme de ma sclérotique, ici donc que trouver sinon ma propre effigie questionnante, une tremblante silhouette, des mains tendues en quête d’une présence, d’une signification ? Tout en haut, en direction du désert de glace de l’Arctique, le ciel est noir, cendré par endroits et le soleil une étoile presque éteinte, un œil vide s’absentant des hommes. Ciel noir, suaire tendu à l’extrême de ma propre finitude et pourtant rien n’incline à l’affliction, rien n’oppresse ni ne contraint. Sentiment d’une immense liberté faisant se rejoindre en une même harmonie ma propre origine, ma propre perte, à jamais. Ainsi sont les lieux de l’extrême, ainsi sont les caps disparaissant dans les songes infinis : ils nous parlent de nous, rien que de nous qui avons été, sommes, ne serons plus. Rien d’autre à apprendre que cela. Rien d’autre ! Aller au bout de soi : le seul chemin.

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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 07:59

 

Fumée-état-d'âme.

 

fumeur2 

Sur une page Facebook d'Art and Photos -

Photographe : Yaman Ibrahim.

Série "Les Fumeurs".

 

  Le fumeur. Regardons un fumeur dont nous ne devons l'image qu'à notre imaginaire et, imaginons donc. La pochette de cristal est doucement dépliée, le Fumeur imprimant une traction au mince filet rouge qui retient, pour quelques instants encore, la magie de "L'herbe à Nicot". Déjà s'impriment sur le visage les traits gourmands, anticipateurs du plaisir, focalisateurs du désir.  Nous devinons la souple rosée faisant son écoulement parmi les papilles; nous pressentons ce que sera la première goulée, alors que le briquet, encore allumé, grésillera et que la divine cigarette fera son voluptueux trajet en direction de l'arc de Cupidon. Car c'est bien de cela dont il s'agit : fumer est un acte sexuel comme un autre.

  Comment ne pas repérer, dans le geste même du Fumeur, la métaphore criante, le désir tendu vers son point d'acmé ? Cigarette-phallus portée en direction de l'incandescence des lèvres-vulves ? Et le rejet spermatique de la fumée blanche, de la gemme pareille aux sanglots réitérés d'une  résine fécondatrice du monde, comment ne pas y discerner la lutte existentielle, le cri ouvert, proprement assimilable à celui du supplicié d'Edvard Munch faisant sa parabole d'effroi et, après ce serait le vide et l'abolition de toute profération ?

  Mais c'est vrai, une pudeur naturelle nous retient, à moins que ce ne soit embarras et confusion que d'avouer toute l'amplitude de la constellation sexuelle, son emprise sur quiconque, sa tyrannie parfois. Car, à se confronter à Eros dans une lutte bien inégale, nous y perdons notre prétention à exister, à créer, à cheminer sur les sentiers d'une possible liberté. Eros, il faut le combattre pied à pied, le pousser dans ses derniers feux, le contraindre à émettre son cri sauvage avant que Thanatos, toujours en éveil, tel le vampire, vienne nous saigner à blanc.

  Alors, afin de ne pas voir l'issue fatale, de ne pas y succomber dans l'instant, nous cherchons des exutoires, nous esquivons, nous feignons de croire que cela ne peut arriver, surgir à l'improviste, la Mort, nous voulons dire, et à petites ou grandes doses, nous lui donnons à manger, des bribes, des morceaux de choix, des improvisations. Une infinie quantité de "Petites morts", lesquelles se déclinent en minces drogues, subterfuges toujours renouvelés, jouant à l'esquiver, la "Grande Mort", la souveraine amante au baiser muriatique. Définitive, on s'en sera douté. Nous devenons, à notre corps défendant ou bien consentant, des "Mangeurs d'opium" à la manière de Thomas de Quincey, des adorateurs de  "Noire idole" à la Laurent Tailhade, des buveurs d'absinthe baudelairiens, des manducateurs de chair, des Magyars anthropophages de cette pulpe d'altérité - car l'Autre, fût-il réel ou halluciné, nous l'incorporons, - altérité sans laquelle nous ne serions que brumes se dissipant dans l'éther. Nous sommes d'éternels Fumeurs.

  Seulement, si cette  inclination à nous saisir de l'ambroisie - le tabac est une substance de la sorte - est coalescente à notre condition, pour autant nous n'en sommes pas tous débiteurs au même degré existentiel. L'acte d'amour que constitue le geste de fumer, nous nous y accordons de différentes manières et  l'art nous en donne souvent la mesure.

  Mais, d'abord, regardons la belle image  de Yaman Ibrahim, ce photographe malaisien qui nous livre de si beaux portraits de fumeurs. Outre l'esthétique évidente du propos, essayons de repérer ce qui, ici, transparaît de la dialectique Eros -Thanatos. Tout indique que ce Vieil Homme, lequel a sans doute beaucoup vécu, probablement souffert, peiné à la tâche, vit un instant de pure félicité. Tout en témoigne, le port altier du visage, sa tension contemplative, ce regard doucement porté à méditer sur cette sève qui s'écoule de lui comme un merveilleux flottement onirique, l'élégance de la main cambrée - une pierre orne un doigt -, entièrement occupée à créer les conditions d'une beauté auto-réalisatrice. Nous n'en sommes qu'aux débuts, aux préludes de l'acte amoureux. Le désir est là, la volupté s'enroule à l'effusion blanche, en attente de la rencontre, nous sommes sur le rivage en-deçà d'une prochaine révélation, tout s'incline à s'ouvrir dans l'instant magique de l'attente.  Nulle trace de ce qui pourrait nous faire penser à quelque chose de l'ordre du souci imminent, du danger, de la menace. Il s'agit d'un genre de suspension de la temporalité comme l'on peut en trouver chez le Saint tout livré à rencontre avec le Sauveur; chez le philosophe en méditation, le mystique en transe. Un libre accès à l'effigie d'un absolu.

 

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  L’homme à la pipe, vers 1896 Paul Cézanne, 

The Samuel Courtauld Trust, Courtauld Institute of Art Gallery, Londres 

© Courtauld Institute of Art Gallery, Londres

 Source : Blog de Thierry Savatier - 10 Juin 2009. 

 

  Avec "L'homme à la pipe" de Cézanne, nous sentons bien que, s'il s'agit en fait du même acte de fumer, le contenu latent de l'œuvre s'écarte sensiblement de celui de l'image précédente. Le portrait qui nous est proposé, tout empreint de mélancolie, semble nous livrer l'esquisse d'un homme fumant sans même en être conscient, livré à l'on ne sait quelle méditation engluée de tristesse, manière de dérive dont nous pressentons, rapportée au désir qu'elle serait supposée mettre en scène, qu'il s'agit d'un reflux déjà teinté d'une ambiance sourde, aux tonalités éteintes, tout près de ce que pourraient être les couleurs des premières attaques mortifères. Or l'on sait la tendance de Cézanne à s'enfoncer, souvent, dans une profonde mélancolie, une atmosphère de deuil, comme lorsque son ami Emile Zola, quittant Aix pour Paris laisse son compagnon désemparé, envahi de chagrin. Dès lors, fumer n'est plus qu'un investissement par défaut, le signe patent d'un désarroi, la pipe en écume de mer faisant envisager de bien sombres reflux, des flots bien plus que véniels.

 

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 Le Fumeur, 1971 Pablo Picasso,

Collection particulière, photo Claude Germain –

 imageArt © Collection particulière

© Succession Picasso 2009, Huile sur toile, 92x73 cm –

Source : Blog de Thierry Savatier - 10 Juin 2009.

 

  "Le Fumeur" de Picasso, en matière d'existence, de sexualité, nous entraîne encore bien au-delà de la proposition ombreuse cézanienne. Là se dessinent, en filigrane de l'œuvre, d'une façon subliminale, les angoisses dernières de l'artiste. Là le "Vieux sauvage" vit la dernière "période", sans doute aurait-il fallu la nommer "période noire", celle qui, deux ans plus tard, signera l'épilogue du génie de Malaga. Sous le chapeau cerné de coulures bitumeuses, alors que le regard semble entièrement occupé à une vision anticipatrice de la Mort elle-même, que le blanc de titane prend des teintes cadavériques, que la barbe n'est plus qu'une vague broussaille envahie d'ennui, ne sort du fourneau de la pipe que le nuage d'un dernier feu, pareillement au sémaphore qui, le long de la côte, prévenait du danger. Voici le moment venu des dernières banderilles, le Minotaure est vaincu. Dans l'arène envahie d'ombre retentissent déjà les cris ultimes de la mise à mort. Le fougueux amant de l'art, des conquêtes féminines multiples,  n'est plus qu'une braise qui s'éteint, à peine une étincelle dans la ténèbre proche. Bientôt l'éternelle cigarette de l'artiste cèdera la place à la dernière encre, au dernier lavis. Ainsi se clôt une existence : une cigarette qui s'éteint.

 

   

 

 

 

  

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

 


 

 

 

 


 

  

 

 

 

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5 septembre 2015 6 05 /09 /septembre /2015 07:14

 

L'immatérielle vision.

 

 

5

Photographie de Yaman Ibrahim.

  

Regardons-nous les images pour ce qu'elles sont ou bien nous arrêtons-nous à leur apparence, nous contentant de laisser glisser notre regard sur leur surface polie et, sans doute énigmatique ? Car, à défaut de nous interroger plus avant, nous demeurons en retrait, sur le seuil et, souvent, n'osons dévoiler ce qui se dit dans leur perspective ombreuse. Pour autant, notre interprétation ne saurait se limiter à la face éclairée qui vient à nous dans une manière d'évidence.

  Ainsi, cette image, nous pouvons en proposer une thèse et dire, par exemple, le miroir de l'eau, les rives plantées de végétation, l'arbre au premier plan avec son double tronc, l'homme affairé à quelque tâche artisanale, l'objet qui en résulte tenant à la fois de l'embarcation, de la voile, du poisson dans un emmêlement aussi habile qu'étonnant. Disant ceci, non seulement nous aurons décrit une réalité nous faisant face, mais, en même temps, nous aurons ouvert la porte du questionnement. Nous évoquerons alors la beauté plastique de l'œuvre, nous ferons allusion à sa visée esthétique, à sa composition équilibrée où le mince convoi fluvial joue en contrepoint de la périssoire de joncs assemblés, où la ligne de fuite de la végétation  occupe le tiers supérieur  de l'image, isolant ainsi, au premier plan, le personnage placé idéalement, dont nous cherchons à comprendre l'étrange activité. Sans doute nous questionnerons-nous sur la raison d'un artisanat au cœur du paysage, sur la destination de l'embarcation, sur la nature de son chargement, peut-être sur la variété d'arbre dont les feuilles découpées nous aideraient à connaître l'origine.

  En réalité, nous aurions beaucoup questionné et peu appris. Nous nous serions simplement laissés aller à notre inclination d'homme occidental, lequel, avant de percevoir l'essence de ce qui se dévoile dans l'image, dans une manière d'immédiateté, de préhension  spontanée du sens, s'installerait dans une distance, un éloignement, un recul afin que puisse s'instaurer  une saisie conceptuelle de la scène. Et, bien évidemment, nulle conscience occidentale ne s'offusquerait de ce point de vue, somme toute bien naturel. Au pays des Lumières, pourrait-on s'étonner d'une inclination de l'esprit à formaliser; de l'entendement à faire du "Principe de Raison" l'instrument par lequel une réalité nous est donnée; de la psyché une axiomatique des sentiments où tout doit recevoir sens et explication selon des règles préétablies ?

  Seulement, notre mode de connaître est tellement imprégné de tels préceptes que nous ne les percevons même plus. Ce qui nous fait face, nous le catégorisons, nous en établissons le possible théorème, nous nous comportons comme des géomètres rigoureux plus soucieux d'exactitude que de finesse, comme des architectes obsédés de perspectives et de plans quadrangulaires plutôt que courbes et de lignes de fuite tout en souplesse, en invention. En définitive, il se sera agi, d'abord de donner une assise au jugement, ensuite une quadrature à la vision. Mais la mathématisation de la nature, si elle peut trouver ses raisons dans l'édification des cartes de géographie et des documents d'arpenteurs ne peut, pour autant, s'exonérer de ce que nous pourrions nommer "Principe de Contemplation", souhaitant marquer par là l'indispensable ouverture au sentiment du paysage et à la sensibilité qui lui est associée. Ce qui n'indique nullement le retour à un romantisme naïf ou bien à une exacerbation bucolique d'une poésie champêtre.

  Mais, formulant ceci, la possible existence d'un "Principe de Contemplation", déjà nous nous sommes fourvoyés dans un des excès dont la rhétorique occidentale est coutumière. Car, parler de Principe nous renvoie, d'emblée, à "l'archè" donc aux causes premières et, par voie de conséquence, aux causes finales. Donc à l'introduction du temps et, parallèlement au questionnement sans fin dont la notion d'origine est obligatoirement porteuse.

  Mais il nous faut revenir à l'image et nous pencher sur sa réalité envisagée, maintenant, à la manière orientale. Ici, la vision n'est nullement préoccupée d'introduire du concept, de la raison, de fixer un cadre logique à partir duquel toute interprétation recevrait sa légitimité. Ici, il n'y a pas d'origine invoquée, pas de spatialisation ou bien de temporalisation. Ici, tout est libre, délié de quelque contingence, tout est en apesanteur, en suspens. La contemplation est cette libre disposition de soi à ce qui, par hasard, voudrait bien advenir. Or se disposer à une  activité intellectuelle chargée de  réaliser la synthèse de ce qui est posé devant soi n'est nullement un préalable indispensable. C'est même du contraire dont il s'agit puisque l'acte contemplatif est premier par rapport aux prédicats affectant telle ou telle chose dès qu'elle est envisagée dans le cadre d'une déduction logique. C'est cette notion que précise Plotin dans "Ennéades, V, 3,10 lorsqu'il parle de l'état contemplatif : 

 

  "…contact ineffable et inintelligible, antérieur à la pensée."

 

   L'observateur oriental, s'il est en cohérence avec sa culture, observera cette photographie dans une manière de dénuement auquel son être acceptera de se disposer afin que puisse émerger de ce réel, une dimension de vérité. Y parvenir suppose une manière d'ascèse, un abandon de ses préjugés, une ouverture de la conscience à tous les phénomènes pouvant, à chaque instant, surgir du monde. Cette belle équanimité de l'âme, cette parenthèse selon laquelle l'esprit se libère de ses assises habituelles, cette psyché originaire, tout ceci définira le mode d'apparition de l'art. Il n'y aura plus d'entrave à la compréhension. Le Regardant sera, d'emblée, du côté des choses, immergé dans la pose hiératique du sculpteur d'infini, flottant sur le miroir de l'eau, mêlé au végétal luxuriant, esprit de l'arbre, ligne de jonc comme une pure idée prenant forme, air translucide faisant la synthèse du sublime dont ce paysage est l'intime révélation.

   Mais on ne saisira jamais mieux la ligne de partage des cultures, de l'occidentale, del'orientale, qu'en faisant sienne la belle formule d'Emile Bernard dans "Propos sur l'art", laquelle met en exergue les trois états différents repérables dans la fonction du regard :

 

 "Trois opérations : Voir, opération de l'œil. Observer, opération de l'esprit. Contempler, opération de l'âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l'art."

 

  Il faudrait donc s'initier à regarder mieux, à regarder plus profondément, à regarder plus essentiellement. Si nous nous contentons de voir nous demeurons dans le domaine de la physiologie; d'observer et nous nous contraignons à nous limiter à l'hypothèse déductivo-logique; de contempler et, là, est le déploiement de l'âme et le surgissement dans l'aire ontologique dont l'art veut bien nous faire la faveur. L'être-œuvre de l'œuvre nous est directement accessible, pour le dire en termes phénoménologiques. Il ne saurait guère y avoir d'expérience plus aboutie, de connaissance s'approchant d'un genre d'absolu, de quête infiniment ouverte sur une pluralité de significations.

  L'Orientall'Occidental, s'ils diffèrent par leur mode d'aperception du réel n'en sont pas moins identiques quant à leur essence. La culture les a marqués, l'un et l'autre, d'une façon singulière. Peut-être convient-il de savoir conjuguer les deux modes d'approches, le rationnel, l'empirique. D'une vision matérielle du monde à une immatérielle vision, tout est dit de ce qui signe la pluralité des approches. Aucune ne s'impose à l'autre, simplement parce qu'il s'agit de latitude, d'espace accueillant soit le soleil levant, soit le soleil couchant. Deux belles métaphores disant, chacune à sa manière, ce mode de passage de la lumière à l'ombre, de la révélation au secret.L'art est sans doute cette médiation entre une présence, une absence.

 

  "L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible."

 

C'est ce qu'affirmait Paul Klee dans "Extrait de la théorie sur l'art". Ce qui a à être rendu visible est de même nature sous tous les horizons, cependant les manières de l'aborder sont différentes, à la mesure de la belle polyphonie humaine. Parfois serions-nous tentés - mais c'est une tentation bien occidentale -, de réaliser une synthèse des modes du regarder au travers de la médiation d'une "raison sensible" telle que la propose Michel Maffesoli. Le problème est celui de savoir si ces deux entités sont miscibles et capables de créer un troisième corps de nature différente par le truchement de quelque "affinité élective". Peut-être convient-il de nous y adonner sans réserve !

  Quoi qu'il en soit des modes d'approche de l'œuvre, intuitive, sensible, émotionnelle ou bien versée dans l'aridité de l'abstraction intellectuelle, c'est bien d'une immersion dans l'art dont il s'agit. Or, ici, il serait inconséquent de limiter cet essai de compréhension à une pure question d'épistémologie. Il ne s'agit pas uniquement de mettre à jour un nouveau paradigme de la connaissance. Il y va de notre être en relation avec l'être même des choses. Rien ne saurait remplacer la singularité d'une rencontre. Sans doute est-il utile qu'elle soit le moins possible livrée à un calcul, un projet,  une hypothèse. Regarder l'une des merveilleuses estampes ayant pour sujet le paysage ne saurait se réaliser sous quelque impératif que ce soit. Une liberté sereine est au fondement de tout commerce avec l'art.

 

 

 8

   Les soixante-neuf stations du Kiso Kaidō

Hiroshige.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 07:20

 

Esthétique du dénuement.

 

 

2

 

Photographie : Yaman Ibrahim.

  

 

"La beauté des peuples pauvres est invincible. On ne la perçoit pas tout de suite parce que 

 ce que voient les yeux est souvent troublé par les idées, les images reçues."

                                                   

                                                                    JMG. Le Clézio - L'inconnu sur la terre.

 

Tout d'abord, afin que la lecture soit conforme à son objet, il est nécessaire de lever une ambiguïté. Si les peuples pauvres sont beaux, comme le fait très justement remarquer Le Clézio, c'est, bien évidemment, à leur insu. Ces peuples n'ont pas choisi le dénuement comme manière d'exister afin que, de ce choix, puisse résulter la beauté. C'est bien plutôt l'indigence qui s'est emparée d'eux, mettant en pleine lumière cette modestie, cette simplicité dont ne peut résulter que la vérité à condition, cependant, que les choses soient regardées avec adéquation.

  Se portant au-devant de notre regard, notre conscience n'a d'autre choix que celui de la lucidité, c'est-à-dire d'une juste compréhension du monde. Et ce monde se résume alors à quelques perspectives aussi simples que le tranchant de la lame. Le lexique en est étroit, se limitant à quelques mots : faim, solitude, maladie, précarité, analphabétisme, et quelques autres attributs du même ordre. Ces mots ne sont pas des coquilles vides que l'on pourrait observer et, ensuite, vaquer à ses occupations mondaines, sans plus. Ces mots ne sont pas seulement des concepts, des idées, des choses à contempler selon la fantaisie d'une quelconque théorie. Ces mots sont des réalités, des dards, des poinçons, des emporte-pièces, des vrilles qui ne cessent de tarauder l'âme dès l'instant où ils y ont été déversés. C'est notre responsabilité d'Hommes, de Femmes que d'en éprouver la cruelle densité. Ces mots sont des boulets qui s'attachent aux chevilles et, dès lors, nous chancelons, notre marche s'habille des traits de la claudication.

  Souffrance du corps d'abord. Cette souffrance des peuples délaissés, nous la sentons en nous faire ses trajets mortifères, nous sentons ses crocs plantés à même notre chair, nous la percevons ronger nos os, sucer notre moelle. De l'esprit ensuite. C'est comme une immense toile d'araignée qui recouvrirait nos neurones, les ligoterait, contraindrait nos idées à s'attacher à ces vies non seulement humbles, mais inapparentes, mais inexistantes si nous osions quelque oxymore éclairant. Parfois faut-il se laisser aller aux contrastes, aux violentes dialectiques, opposer opulence et paupérisme; modestie et arrogance; considération et mépris.

  Si ces confrontations sont abyssales, elles n'en mobilisent pas, pour autant, des actes immédiats dont nous nous saisirions  afin qu' un apaisement de la douleur, un soulagement de la misère puissent se faire jour chez ces peuples oubliés. Penser à eux, les prendre en considération, ne pas les laisser dans quelque oubliette de l'histoire, c'est déjà les réhabiliter, leur donner la dimension humaine auquel un regard " troublé par les idées, les images reçues" les a soustraits, plus par négligence, du reste, qu'en raison d'une intention mauvaise. Comme toujours, il nous faut apprendre à regarder, avec les yeux du cœur, de l'intelligence, de l'âme. Notre humanité est à ce prix, la leur également.

  Mais nous parlions d'esthétique donc, étymologiquement, "qui a la faculté de sentir, sensible", donc une inclination à l'émotion, au sentiment, à la perception de ce qui se joue dans notre relation au monde, aux choses, aux Existants avec lesquels nous entretenons un commerce. Ouverture à l'altérité. Il faut se poser la question de savoir en quoi, cette photographie, nous guide vers une telle considération esthétique. Une précision s'impose. L'esthétique n'a pas pour objet privilégié, premier et incontournable, de s'adonner à la contemplation du beau tel qu'il peut apparaître "naturellement" dans le paysage, dans les arts, peinture, sculpture, mais aussi, et peut-être originairement à la dimension de l'épiphanie humaine, en tant qu'esthétique existentielle. Si l'on n'a pas intégré cette dimension anthropologique, alors seulement une esquisse apparaît, laissant dans l'ombre nombre de significations fondamentales. Bien évidemment, évoquant cette perspective à laquelle pourrait s'appliquer le prédicat de "esthétique de l'épiphanie", nous ne pouvons manquer de mettre en perspective la conception lévinassienne du rapport à l'Autre. Ce rapport qui ne peut être que désintéressé, authentique, direct, absent de tout calcul :

 

  " Dans le geste altruiste, quelque chose de ma liberté, de ma puissance, trouve à s’exercer ".

                                                                                                  Emmanuel  Lévinas.

  Et il ne saurait y avoir de liberté sans éthique, ce que le Sociologue Philippe Corcuff et la philosophe Natalie Depraz ont cerné dans une belle formule elliptique :

 "L'interpellation éthique dans le face-à-face." (ou "régime de compassion).

 

  Enfin, pour rejoindre notre propos d'une attention continue que nous nous devons de porter à tous "les damnés de la terre", afin que leur sollicitation muette ne reste pas lettre morte, ces intelligentes considérations de Lévinas dans "Totalité et infini" (Essai sur l'extériorité) :

 

  "Un être, depuis sa misère et sa nudité, s'exprime et en appelle à moi. Dans la droiture du face à face, sans l'intermédiaire d'aucune image plastique, il invoque l'interlocuteur et s'expose à sa réponse et à sa question. Ce n'est ni une représentation vraie, ni un acte, mais je ne peux pas rester sourd à son appel. En suscitant ma bonté, il promeut ma liberté."

 

 Ainsi convient-il de prendre conscience que la liberté humaine ne saurait être un acte isolé, une pure décision d'une singularité circonscrite à quelque monade abstraite. Nous adressant à cette Fillette à peine sortie du giron de ses préoccupations enfantines, nous pourrions dire :

 

  "Ta liberté est la mienne. C'est par ta liberté que j'existe. C'est par la mienne que tu existes. Accordons nos regards sur une communauté de vue de manière à ce que toute différence de l'ordre de l'humain soit abolie. Nos destins réciproques exigent un cheminement de concert. Jamais nous ne pourrions être l'un et l'autre mais l'un pour l'autre."

 

  Et, maintenant, si nous voulions nous accorder sur une rapide interprétation symbolique de l'image, voici ce que nous pourrions avancer :

Prenant essor à partir du sol de poussière, cette Fillette ne peut se disposer qu'à prendre un indispensable élan vers une transcendance, seule capable de la situer, d'emblée, dans les possibles fondements d'une liberté.

  L'ombre qu'elle projette au-devant d'elle est son projet, encore situé dans les limbes.

Derrière elle la lumière venue de l'orient, lumière originaire, brille en tant que porteuse d'espoir et d'avenir. Apercevant cette clarté à l'aune de sa propre projection sur la terre battue, la Fillette se limite, pour l'instant, au seul domaine des apparences. Ici le rapport à l'allégorie platonicienne de la caverne est limpide. Ce n'est que lorsqu'elle se retournera qu'elle percevra la source de l'illumination et, par affinité, son corollaire : la vérité. Alors pourra s'initier une marche vers un but doué de sens.

  La vie, simple et presque quasiment végétative, circonscrite à la satisfaction partielle et déficitaire des besoins vitaux se sera métamorphosée en existence. A savoir une émergence enfin accomplie qui la détachera d'un néant comme seul fondement.

  Parvenus au terme de notre réflexion, nous nous rendons compte que nous n'avons nullement parlé de la beauté évidente de cette jeune Malaisienne - à moins qu'il ne s'agisse d'une autre appartenance ? -, que nous n'avons pas décrit son apparence physique pas plus que des détails de sa vêture. Peut-être avons-nous pensé que nous avions failli à notre tâche de faire émerger une esthétique et pourtant nous étions au cœur de ce qu'elle avait à nous dire et à nous révéler  : notre simple devoir d'humanité.

 

 

 

 

 

     

 

 

 

 

 

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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 06:29

 

Là où s'absente la terre.

 

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                                                         Photographie : Blanc-Seing

 

 

    La terre, toujours nous la cherchons. Toujours nous la désirons. Comme un point d'attache, un ombilic où fixer notre errance, une concrétion que nous voudrions prête à recevoir nos racines. La terre, partout présente, simple sillon d'argile ou bien colline à l'horizon, ou bien glèbe à modeler dont nous souhaiterions qu'elle nous dise notre effigie parmi l'occupation des choses. Partout, la terre, même symboliquement. Jusqu'en l'homme, confondu étymologiquement  avec l'humus. L'homme, "né de la terre; terrestre".

  Mais alors, pourquoi cet attrait pour tous les lieux où le limon, la glaise  sont tellement pénétrés de brouillard, de brume, avec leurs rives gonflées d'eau,  leurs langues végétales obscures courant au ras du sol, leur sourde présence ? Lacslagunesdeltas, paysages ne ressemblant à rien d'autre qu'à eux-mêmes dans une manière d'absence, de vacuité. Et pourtant, rien n'existe plus que cette infime vibration. Nous la sentons en nous, à l'aube, alors que la clarté est à peine levée, l'immensité liquide s'adonnant à sa densité plénière avec un genre de paresse heureuse. Il y a si peu de mouvement et aucun bruit n'est encore sorti de sa conque de silence. Tout dérive en amont des mots et le peuple des Vivants rêve à défaut d'exister. Tout est si immobile, dense, alourdi.

  Sur ces terres aquatiques plane comme une ombre de mystère et de doute. Il semblerait que toute civilisation soit en germe, toute culture non encore advenue, pareillement à un premier matin du monde. Et c'est bien ainsi. Tellement de terres sont dévastées, livrées à une ivresse conquérante, labourées par le farouche désir des hommes, déchirées jusqu'en leur sein par quelque rage de posséder, de soumettre. Mais ici on est si proche des tourbières, de leur haute austérité, que l'on ne peut que demeurer humble, en retrait des choses, disponibles à soi-même, prêts à écouter une parole qui pourrait advenir et nous révéler une vérité si proche et que, pourtant, nous ignorons.

   Tout endroit du monde livré à une vie élémentaire, simple, immédiate, connaît cette manière d'ivresse qui appartient aux éléments eux-mêmes ou bien aux fulgurations des choses de haute destinée dont la Nature, et elle seule, a le secret. Disposons-nous donc face à ce qui se dit dans la modestie. Chacun est pourvu de cette oreille de l'esprit, de cette vue de l'âme qui font se déployer à l'infini la pluralité des phénomènes, s'ouvrir les polyphonies présentes juste sous la surface liquide des étangs. Et la lumière est là, toujours présente, toujours tendue à la façon d'une peau sur laquelle s'imprimerait et ricocherait le  signe infini de l'univers. Jamais nous ne pourrons rester insensibles à sa lente progression, à sa fusion le long du dôme glacé du ciel.     

  Les nappes de clarté glissent lentement les unes sur les autres, en silence, comme si, seul, le recueillement convenait à cette heure annonçant le dépliement du jour. Tout est déjà dit qui pourrait trouver son accomplissement et nous demeurons au seuil d'une probable aventure dont, cependant, bien qu'étant alertés, nous ne percevons que de fuyantes esquisses. Comment parler de la lumière qui, partout, rebondit, fulgure, fait ses lignes et ses angles, ses courbes et ses nuances autrement qu'en regardant, en se gardant de parler ? Sans doute la mutité est ce qui s'accorde le mieux à cet événement. Et, pourtant, en nous, nous sentons combien cela s'agite, alors que, hors de nous, tout dérive dans le calme, l'harmonie. C'est grâce à ce hiatus, à cette profondeur que le paysage s'inscrit en nous avec force et nécessité. Ce ne sont alors que dérives hauturières, probables marées d'équinoxe, voyages au long cours. Déjà l'onirisme est en nous, auquel nous n'échapperons plus.

  La terre ne sera plus alors qu'une vague idée à l'orée de nos fronts, une certitude s'abolissant, une brume perdue dans l'éther. Nous serons en plein air, au milieu des courants fluviaux des vents glissant sous les quatre horizons, nous serons possédés par son souffle continu et, tout en bas, sous l'écume de nos corps, s'allumeront les théories brillantes des rizières parcourues de lignes noires. Nous serons oiseaux parmi la confluence blanche des cygnes, nous serons mouettes et hérons cendrés, aigrettes confondues avec leur réverbération, foulque à l'œil de braise alors que les hommes étireront, dans leurs cubes de ciment, leurs membres lourds de sommeil. Ce sera pareil à une longue solitude habitée de choses étranges mais étonnamment manifestes, présentes à seulement les frôler.

   Il n'y aura plus de couleurs. Les rouges et les bruns auront été dissous. Les bleus et les verts ne se révéleront plus que sous des formes tellement mêlées, semblables à du pastel, à de l'estompe et nous ne les reconnaîtrons plus. Seulement des blancs, des gris, des teintes de cendre et de bitume, des coulures de lave. Tout dans l'irréel, dans l'essentiel, afin que l'abolition chromatique nous amène tout près d'une exacte mesure du monde. Plus de bavardage, plus d'égarement, plus d'arc-en-ciel avec ses indigos et ses violets, plus de trompeuse apparence. La terre, l'air, l'eau le ciel, infiniment unis, reliés, liés dans de simples réverbérations métalliques, de plomb, de mercure, de platine. Un lexique dépouillé, une sémantique du simple nous disant la nécessaire humilité afin que tout nous soit livré dans l'immédiateté, l'à-portée-de-la-main, l'aisément perceptible.

 

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  Tout, ici, vit au rythme d'une ample respiration, d'une harmonie immémoriale. Quand le reflux de l'eau s'amorce, qu'émergent îles minuscules, frêles digues, végétation racinaire évoquant la mangrove, alors la terre réapparaît,  mais dans le tremblement, l'incertitude, la craquelure. Minces géométries voulant dire notre propre appartenance au socle géologique, à la dureté du sol, voulant faire signe vers l'empreinte de nos pieds à même la glèbe dont, au moins, nous sommes symboliquement issus. Mais ce limon saturé, noir, abstrait, de l'ordre de la lagune, de la flaque, du marais, de la soue, nous peinons à le reconnaître en tant que nos possibles fondements, notre supposée origine. Alors nous attendons la prochaine eau, la coulée du vent sous le ciel, la décroissance du jour, sa prochaine perte dans les marécages de la lumière. Notre vue s'égare, hésite, interroge ce qui, devant nous, surgit dans l'hésitation, le tremblement, l'incertitude. Il faut, à notre regard, cette possible perte afin que les éléments de la Nature dans leurs incessants mouvements jouent la partition d'un "éternel retour du même". Cela seulement nous assure, provisoirement, de notre propre persistance à être au milieu des événement, lesquels ne sont jamais que nos intimes projections sur le monde. Avoir connu, l'espace d'un instant, ce prodige du paysage lagunaire nous installe définitivement dans une manière d'approximation qui, loin d'être une fermeture est son exact contraire. Alors, tout ceci, les éléments, la dérive du temps, l'inconstance de l'espace, les métamorphoses diverses ne sont plus hors de nous, mais en nous. Comme une parole à longuement féconder. Peut-être n'y a-t-il de vrai que cet hymne que nous délivre la Nature à condition que nous sachions l'écouter.

         

                                                                                             

 

 

 

  


 

   

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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 06:33

 

Le regard panoptique.

 

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Ecolière à l'heure du déjeuner - Assefa - Madurai - Tamil Nadu -

@Naïade Plante/ www.naiadeplante.com 

 

 

    Si nous voulons entrer adéquatement dans cette image, donc la comprendre de l'intérieur, en faire une approche non étroitement conceptuelle, mais polysémique, il nous faut renoncer à ne voir en elle qu'une forme, une simple proposition plastique. Son propos va bien au-delà des simples apparences. Il est donc indispensable de nous  disposer à forer plus avant, à nous extraire d'une vision qui en ferait un simple document objectif. Car, à ériger en principe cette objectivité supposée du réel, à en faire le paradigme absolu de notre connaissance du monde, nous ne faisons que dissimuler à notre vue les essentielles perspectives qui s'y dissimulent.

  Alors il nous faut nous doter d'un regard panoptique. D'une vue se dirigeant dans toutes les perspectives de l'espace à la fois. Comment, en effet, pourrions-nous regarder en procédant par éliminations, soustractions, scotomisations ? Jamais la scène de théâtre n'occulte le souffleur, pas plus que les coulisses, les machinistes, cintres ou valets. Jamais l'île ne se montre à simplement se réduire au cône du volcan mais en convoquant le rivage, le port, les plages de pierres noires, l'étendue infinie de la mer. Quant à l'arbre, il ne cache la forêt qu'aux yeux de ceux qui ne souhaitent pas en apercevoir les frondaisons. Regardons donc, comme Argos, ce géant de la mythologie gréco-romaine, autrement qualifié de "Panoptès" - "celui qui voit tout"; regardons avec les cent yeux répartis sur la surface de notre corps.

  Cette enfant prenant son repas dans une école en Inde, nous offre non seulement l'image de la beauté, de la pureté, de l'innocence, de la fraîcheur, mais aussi quantité de silhouettes qui se soustraient inévitablement à une première et rapide vision. Il nous faut décrire, d'une manière phénoménologique, ce qui apparaît et y apporter une nécessaire interprétation, le sens, par nature, s'oblitérant souvent, se dissimulant à nos yeux abreuvés d'images convenues et stéréotypées. Certes, nous poserons plus de questions que nous n'en résoudrons, ceci en raison d'une considération des choses toujours hypothétique. Le réel n'est jamais en notre entière possession et les projections que nous faisons à son égard sont nécessairement entachées des empreintes du manque ou bien de l'excès. Mais peu importe. Et, afin de comprendre mieux, essayons nous à l'exercice d'un regard inquiet. Ce regard qui ne saurait se confier au miroir des apparences.

  Cette image, privilégiant le gros plan comme approche du sujet; focalise notre vue sur un fragment du monde. Nous y voyons la nappe de cheveux couleur de jais, ses reflets cendrés, la ligne de partage plus claire, la lumière mauve des pétales qu'une tresse entraîne avec elle, un visage pareil à la brique, deux yeux foncés, une sclérotique de porcelaine, le doux aplat des joues, enfin l'écuelle métallique qui fait son ellipse de clarté. Mais, constatant ceci, avons-nous assez dit, avons-nous essentiellement dit ? La force de cette photographie est dans la nécessaire modification du regard qu'elle suppose. Une métamorphose. Car, à isoler ainsi le sujet, à le rendre intensément visible, présent, nous n'en évacuons pas pour autant les esquisses signifiantes du monde. Bien au contraire, nous les rendons visibles par contraste. Entre l'image révélée et le monde qui l'entoure, se crée une tension, s'installe une urgente dialectique dont, jamais, nous ne pourrons faire l'économie. 

  Mobilisons donc cette vue circulaire, laquelle nous fait cruellement défaut dans l'exercice de la quotidienneté. Si cette enfant nous interpelle de cette manière, ce n'est pas en raison du contenu même qu'elle porte à notre regard en tant que représentation de la beauté humaine. Si cette enfant surgit à même nos consciences alertées, c'est bien pour une autre raison. Car, la signification dont elle est annonciatrice se situe hors d'elle, toutes choses, cependant, s'y rapportant. Cette petite fille occupée à prendre son repas dans une école en Inde, entourée, on le suppose de bien d'autres enfants, fait essentiellement signe vers un contenu latent, donc  non directement perceptible. Ce qui s'y inscrit d'emblée comme une évidence, c'est le simple fait de s'alimenter, de mobiliser un métabolisme, de rassembler une énergie. Cependant notre inconscient n'est guère au repos, notre vigilance nullement abolie et quantité de contenus affluent que, bientôt, nous reconnaîtrons pour être des questions essentielles.

  A l'arrière-plan de cette image figure le problème endémique de la famine, ses ravages, ses représentations insoutenables : membres étroits et osseux, visages rongés, yeux exorbités, peau percée par les os, ventres gonflés, jambes si fragiles et, soudain, nous sommes envahis d'un sentiment ne pouvant recevoir aucun prédicat. Oui, c'est bien cela que cette photographie met en scène, bien mieux, du reste, que si elle nous avait proposé le réel cru et tragique dont il vient d'être parlé. L'absence, l'invisibilité des choses nous interrogent souvent d'une manière plus impérieuse que ne le ferait leur simple présence.  Regardant et dépassant l'émotion esthétique, nous nous retrouvons brutalement confrontés à ce que nous sommes, à ce que nous pensons, agissons. Il n'y a pas d'échappatoire. Jamais la conscience ne s'abolit, disparaît, ne s'efface. Toujours elle nous interroge, toujours elle fait notre siège afin que s'établisse l'aire de lucidité à partir de laquelle s'inscrire et trouver sa place d'homme.

  Regardant, nous voyons cette enfant, belle, apaisée, sereine. Regardant, nous apercevons aussi : la faim, la misère, les camps de Réfugiés, les taudis, les slums, les favelas, les rigoles de terre où croupissent les eaux de l'indifférence, de l'égoïsme, du mépris parfois.

  Regardant, nous sommes conviés à nous confronter à un devoir d'humanisme, peut-être simplement d'humanité. Tout reste encore à accomplir. Notre acte de vision, il suffit de le rapporter à la juste mesure du monde, autrement dit à l'immense beauté dont il nous fait l'offrande, à sa face de lumière sans en oublier toutefois le revers d'ombre. Ceci est plus qu'une constatation à poser, une exigence à laquelle nous ne saurions nous soustraire. Cette image nous y invite avec une belle élégance, une économie sémantique, un regard juste. 

 

 

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Panoptique.

Source : Contrepoints.

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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