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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 07:13
Dessaisi de soi dans l’approche de vous.

Acryl on cardboard 100X70

Œuvre : Barbara Kroll.

C’était une grande douleur que d’être dessaisi de soi, simplement ramené à une étrange parution. Comme si, soudain, une partie du monde s’était absentée. Corps aboli, sexe broyé, privé de sa puissance à germiner, à essaimer, à butiner les fleurs afin qu’existe la génération, la suite de soi dans les obscures allées du devenir. Et le nombril, cette giration infinie qui reconduisait à sa propre origine, perdu dans une manière de vortex, plié dans le bitume ombreux du doute. C’était étrange de s’abstraire d’une partie de soi, de ne faire reposer sur le sol de poussière que ces pieds révulsés si semblables à des esquifs en perdition. Mais à quoi donc pouvaient-ils bien se rapporter ? A quel môle s’attacher ? Il y avait si peu de visibilité et les choses s’enroulaient sur elles-mêmes dans un mutisme assourdissant. La terre grouillait de vermine, cloportes aux pattes de cristal, larves annelées semblables à de gros cierges, courtilières aux pattes dentelées en forme de trépans, oryctes à la cuirasse de nuit avec leur corne dressée pareille au sabre. On entendait des bouillonnements de geysers, des glissements de plaques tectoniques, on assistait, malgré soi, à la dérive des continents. Le sien, d’abord, qui se fendillait, prenait l’eau de toutes parts, menaçait à chaque instant de disparaître dans un grand chaos universel, dans la densité d’une forêt pluviale ou bien le mystère d’une canopée hurlant à la force de ses oiseaux de feu. Et cette nappe de goudron, ce concentré d’énergies fossiles, cette marée immarcescible qui ondulait, s’invaginait dans la moindre faille, qui inondait le plancher de sa visqueuse progression, quel était donc son signe, quel chiffre portait-elle qui fût si essentiel qu’on ne pût l’éviter ?

Et la dérive de soi se doublait-elle de celle de l’Autre, cet être Majuscule qui, nous regardant, nous immolait, nous aliénait au point de nous reconduire à notre propre nullité ? De Lui, cet Autre-que-nous, nous ne pouvions nous passer. De Lui nous étions la forme contemplée, arrivée à son terme existentiel, mais, de Lui, nous étions aussi la victime expiatoire, celle qui, jamais, n’aurait dû parvenir à éclosion, empiéter sur son domaine. Car, en ces temps de disette intellectuelle on ne regardait pas les choses avec clarté, on ne visait que le Soi et son propre contentement. Ainsi J’étais, pour l’Autre, Celui qui le réduisait à néant à seulement exister, à seulement proférer mon nom. Disais-je : « JE » et l’Autre disparaissait à l’aune de ma propre profération. Disant « JE », amené soudainement dans la présence, ma lumière, mon scintillement, portaient l’Autre dans l’ombre du renoncement à paraître.

L’Autre se mettait-il en devoir de crier identiquement son JE, de faire girer sa lanterne sur quelque coin de la Terre et tous les autres EGOS se terraient, apeurés par la puissance de la nomination. C’était cela exister en ce lieu, en ce monde, en cette heure : moissonner toutes les autres têtes et ne laisser visible que la sienne afin que l’on fût reconnu comme LE SEUL méritant de figurer sur les rivages mondains. On était arrivés à l’ère de l’Unique, de Celui qui devenait son propre prophète, celui doué d’une parole oraculaire qui traversait le vaste univers, faisant résonner la gloire du nihilisme accompli. Les Valeurs avaient été abolies et l’on ne supportait plus guère que l’image de Soi reflétée à l’infini par tous les miroirs de la planète, eaux lisses des lagunes, plaque dure de la mer, vitrines aux angles aigus, nappes lisses des trottoirs de ciment. A la rigueur son propre reflet dans l’œil du rapace ou bien du caméléon. On n’avait rien à craindre ni du règne animal, ni du végétal, de l’humain seulement. On marchait de guingois, l’échine courbe et basse comme celle de l’hyène, on affutait ses canines, on aiguisait ses incisives, on laissait ses babines rouges produire une salive délétère qui faisait son flux dans les ornières de l’exister.

On en était arrivé à se méfier tellement de Soi que, parfois, dans le mystère de la peur et les cannelures de l’angoisse l’on se prenait pour un Autre, pour ce rival qui, à tout moment, pouvait se métamorphoser en assassin. On voulait être en mesure de témoigner de la dignité à paraître sous la bannière du Ciel, au-dessus des nécessités de la Terre. On voulait dresser son propre menhir sur l’aire désolée du monde et en faire le lieu d’un rituel, le point incontournable d’une cérémonie. On était arrivé à l’extrême limite de la conscience, dans le dernier refuge, dans la dernière appréhension des choses, là où les phénomènes happés d’inconsistance baignaient dans la gelée de l’aporie. On était insecte aux pattes roides, au buccinateur figé, aux ailes de carton, aux antennes bêtement érectiles ; on était scarabée aux moires lustrées ; on était Uranie qu’entourait la bogue d’une résine aussi transparente que le cristal, aussi mutique que la gemme dans son repli de glaise. On était arrivé tout au bout de Soi, dans cette impasse étroite, ce cul de sac dans lequel plus aucun mouvement n’était possible, aucune parole admise, aucun langage convoqué à fleurir et essaimer le registre de la beauté.

Voilà où l’artiste nous a conduits dans le lexique de cette toile bitumeuse, aux esquisses aussi embrouillées qu’hésitantes, comme s’il y avait un empêchement à proférer, un étourdissement en regard du sens qui commence à tracer ses arabesques complexes, métaphores d’une existence ne parvenant à s’extraire des complexités de sa propre gangue. Comme si la vérité, trop brutale à exprimer, l’on voulait l’endiguer, la contraindre à demeurer dans les geôles du non-dit, la serrer dans les rets d’une suspension du temps. Créer, parfois, se rapporte d’une manière directe à l’action de philosopher, de faire apparaître la dimension tragique de toute existence humaine, sinon son versant absurde, alors le crayon hésite, alors le pinceau se fait circonspect ou bien assume au contraire son geste dans la violence, dans la déflagration sur la toile d’une énergie toute sexuelle puisque cette dernière n’est que le revers de la mort à l’œuvre traversant chaque destin particulier. Dans cette œuvre dont nous est livré un fragment « expressionniste », aussi bien dans l’acception plastique de ce terme que dans sa signification ontologique, nous saisissons d’un seul empan de notre intuition ce qui, jamais, ne pourrait être verbalisé adéquatement - l’angoisse y est trop patente -, à savoir la difficulté de vivre et d’aimer, ce qui veut strictement dire la même chose. Séparation, clivage des êtres dont le triangle noir accentué souligne l’évidente condition. De l’homme biffé d’un trait de sang à la femme dont seule la broussaille indistincte des cheveux se manifeste, il y a comme une impossibilité de rencontre. Cette rencontre qui, nous portant au-dehors de nous nous dispose au monde. Donc à l’être. Ici se justifie le titre de l’article : l’homme-parlant à partir de son Soi exilé par essence de ce Vous qui lui fait face en son énigme et qui, toujours, est dessaisissement de ce qui est à appréhender afin de ne pas demeurer un signe vide de sens. En son temps, c’était cela même qu’énonçait la belle sentence d’Hölderlin : "Un signe nous sommes, privé de sens ». Car le sens ne s’actualise jamais qu’à la mesure de notre relation avec les choses, les hommes, le monde. Cela nous le savons mais, souvent demeurons dans le confort de notre propre citadelle. Il fait si chaud dans l’ego quand souffle le vent de la terreur !

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Published by Blanc Seing - dans Tentations Herméneutiques.
11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 14:02
Innommée dans la venue du jour.

« Je te vois à travers les larmes et je devine ma mort »

Encre et abstract 150/70

Nuit du 05 Juin 2015

JM-Musial / Georges Bataille « L’Aurore ».

Voici ce qui avait lieu, allumait sa flamme dans l’aurore de sang. Le jour butait contre la persienne, éclaboussures vermeil qui faisaient leur trajet dans l’ombre de la chambre. C’est à peine si la nuit avait reflué, laissant ici et là ses diagonales d’encre. Des pliures dans lesquelles la mémoire se diluait. C’était une telle pesanteur que d’émerger sur les rives d’ennui et de s’en remettre, presque malgré soi, à cette fulgurance dans laquelle la conscience s’immolait comme remise à son dernier repos. Ô ouverture, ô déchirement, que ne renonciez-vous à surgir, à entailler ? Les chairs se divisaient en ruisseaux pourpres, les pelotes de nerfs faisaient leur tissage gris, les os cliquetaient leur blancheur et la peau faisait gonfler son outre jusqu’à la limite du réel. Pourquoi l’arrachement, pourquoi le décollement du pied-ventouse du socle de la nuit ? Bernique soudée au rocher-siamois et alors il n’y avait plus de différence et l’on était au monde avec la sérénité de la gemme, sa densité, sa fermeture à toute profération venue du dehors. Rien alors qui entaillait, lacérait et prononçait la mort pareille à une confondante effusion au-travers d’un rideau de larmes.

Oui, Innomée, je te vois ou plutôt te devine dans une pluie de sanglots. Les tiens, les miens, ceux du monde car l’espoir a été cloué au ciel de sa perte et la lumière baisse et les ombres s’allongent qui veulent dire l’inconcevable, ce qui, jamais, ne saurait recevoir de nom, s’affubler d’un prédicat, fût-il le plus abstrait possible. Car, tout comme moi, Innommée, tu sais l’impossibilité qu’il y a à dire les choses, à s’épeler soi-même, s’attribuer un nom qui amènerait dans la présence, dans l’orbe de clarté, dans la lunule étroite d’une vérité. Il y a tant d’audace à seulement vivre, tant d’orgueil à prétendre exister, à lever son esquisse un rien au-dessus du néant. D’où je suis, Innommée, pareil au spectre antique, semblable au plâtre du mime, je te vois dans les limites floues de ta parution. Vitre dépolie du temps, tu y imprimes ce hiéroglyphe que, jamais, je ne déchiffrerai. Champollion aux mains vides recueillant dans la coupe du non-savoir les pleurs insaisissables des hommes. Ceux qui sont en partance pour plus loin que leurs tremblantes silhouettes. Et ne le savent pas.

Innomée, depuis l’antre de deuil dans lequel tu ouvres le monde de la poésie, adresse-moi un signe, un geste de la main, une esquisse de sourire, ce sourire fût-il celui, blême et outrancier de la mort, mais profère donc le cri du silence afin que je te connaisse dans l’instant. Déjà aboli, naissant à peine. Innommée, reconduis-moi à ma nuit, efface-moi de ta vision perdue dans le tumulte des heures. Il est toujours temps de rejoindre sa tanière d’effroi, tellement de simulacres parcourent les allées de terre et de poussière. Sais-tu, au moins, depuis la bogue infinie de ta sagesse que l’on me nomme « L’Egaré », celui qui, par lui-même, procède à sa propre extinction ? Celui qui, croyant être-parmi-les-autres, n’est même pas arrivé en lui. Il fait si étonnant dans l’air qui se déchire et replie ses membranes autour de ma tête-rhinolophe. J’entends mon propre sifflement, mes battements d’ailes dans la grande caverne mondaine et soudain il fait si froid et, soudain, les pierres tombales se mettent en mouvement en direction des meutes pariétales où s’agite en tous sens, comme sur un écran livide, la disconvenue des hommes, où se lèvent les trémulations de leurs membres de bois sec.

Innommée, es-tu simplement le mirage du destin, l’image faussement alanguie de la Moïra fomentant de bien sombres avenues pour l’homme ou encore la silhouette de la mort que mes mains griffant l’air, déchirant les voiles du doute, ne parviendront nullement à atteindre ? Je ne sais qui tu es vraiment. Mais lève-toi donc, rejoins-moi sur ma paillasse nulle et étique, que nous célébrions enfin, dans la conjonction de nos larmes, la grande fête dionysiaque de l’amour, que nous nous étreignions dans les convulsions de la « petite mort » avant que la Grande n’intervienne. Ô visite-moi, spectre charmant ! Ô ôte moi à l’être de stupeur que je suis devenu, esseulé, perdu de t’attendre plus longtemps. Ô VIENS ! Délivre-moi ! Que toi au monde et moi, esseulé, dans l’ombre de toi. VIENS !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
8 juin 2015 1 08 /06 /juin /2015 08:37
L’homme qui cherchait son âme.

« Âme ».

Œuvre : Eric Migom.

Court prologue afin de coïncider avec l’intention du texte.

Ce qui va suivre se livre comme une parodie au cours de laquelle est évoquée la simple possibilité pour l’homme de ne pas avoir d’âme, donc de ne pas la connaître, avec le corollaire qui le contraint à être reconduit à une lourde et confondante matérialité. Sorte de pierre dont l’occlusion ferait penser à la pesanteur d’une stalagmite dont le destin serait sous la coupe immémoriale de l’eau, de sa tendance à un écoulement ininterrompu. Vers quelle bonde terminale ? Bien malin serait celui, celle qui en percevraient l’énigme. Une longue harangue de forme oraculaire, en direction de la cécité de l’homme, (mais qui donc parle, l’auteur ? un dieu caché ? un inaccessible démiurge ? la voix de la conscience ?), l’adresse à l’homme, donc, voudrait seulement pointer vers la nécessité de poser la question qui, nécessairement, doit nous traverser comme recherche d’une vérité. Sommes-nous de la nature d’une gemme ou bien d’une lumière qui la transcenderait, la portant au-devant de soi dans des valeurs à tonalité d’absolu : l’Art, le Langage, l’Infini ? Le propos, s’il semble viser l’homme en propre, s’adresse à la relation de ce dernier avec ce qui le porte et le dépasse, l’œuvre par exemple, dont le sort est de nous ouvrir au domaine de l’étonnement. Car nous ne saurions regarder une telle proposition, nommée « Âme » et nous en retourner au logis avec la tranquillité de celui qui sait et fermer la porte au jour. Toujours celui-ci nous presse de l’interroger.

*****

« Âme », pouvait-on donner titre plus équivoque que celui-ci ? Cette fameuse âme dont tout le monde parle mais dont personne ne connaît la nature, si ce n’est sa propension à s’effacer derrière ce vocable ineffable et universel, derrière cette illusoire vibration se sustentant à mi-distance du sensible et de l’intelligible, dans une manière d’état intermédiaire, de mode de passage d’une réalité à l’autre dont il est toujours difficile de tracer les contours puisque, aussi bien, le statut d’ambiguïté ne saurait en avoir. La chercherait-on, l’âme, du côté du sensible, dans l’orbe d’une sensation, qu’aussitôt elle se situerait du côté de l’intelligible en mode d’intellection, de spéculation. C’est donc à une manière d’insaisissable que nous avons affaire. Alors, comment nous assurer de ce dernier, le non-préhensible, si ce n’est à l’aune de ce que Freud nommait une « inquiétante étrangeté » ? Là, dans ce tableau censé donner à voir l’humain, (nous-mêmes au premier chef), qu’en est-il de cette vision qui nous permette d’inscrire notre existence dans le cadre d’un savoir suffisamment assuré de son objet ? Dès l’instant où il s’agit d’une image, nous sommes déjà dans la fausseté inévitable d’une représentation et c’est comme une effigie en écho qui fait son tremblement. Les mirages sont de cette nature. S’agit-il de nous, à savoir du peintre lui-même, du voyeur de l’œuvre, de celui qui, sans la voir, le passager anonyme du monde, en assume cependant la lourde charge ontologique : notre apparition est toujours de l’ordre de l’étrange, du mystérieux, du confondant. C’est pour cette raison qu’elle nous interroge et nous plonge dans la posture de l’angoisse. Est-ce bien de nous dont il est question ou bien, seulement d’une ombre, d’un trouble de la vision nous reconduisant à l’émission de simples hypothèses, de hasardeuses intuitions ? C’est une telle épreuve de se confronter à soi, de tâcher de délimiter les contours de sa propre esquisse dans le corridor multiple du monde.

Mais, plutôt que de poursuivre dans la voie d’une intellection, il s’agit, maintenant, de décrire, afin que de cette approche, puisse s’élaborer quelque chose de compréhensible. Que nous donne donc à voir l’auteur de ce portrait ? Mais, d’abord, faisons la projection suivante, qu’il s’agit de nous, rien que de nous. Le fond duquel nous surgissons, tout comme l’être de chaque chose provient du néant dont il se détache, le fond, donc, est notre chair diluée dans l’espace. Il semble qu’il y ait une solution de continuité, que nous en émergions, tout comme le filet de fumée s’échappe de la braise, de la cendre dont il est pur prolongement. Comme si le monde que nous éprouvons toujours distant, tissait en nous les fibres d’un savoir à son sujet. Tout est dans la teinte de l’argile douce. Notre visage est de glaise qui dit son appartenance à la Terre, sa parenté avec le limon, sa levée pareille au sillon que le coutre fait surgir dans l’aire du labour. Assurance d’un site terrestre à partir duquel apparaître et faire sens dans la marche de notre destin. Que percevoir du fond, encore, qui nous rassure et nous installe dans notre contrée avec quelque certitude ? Le vert-amande pareil à une tache d’eau nous invite à une parenté avec le fleuve, avec la forêt, ces deux sites qui accueillirent nos lointains ancêtres dans la conquête de leur habitat, donc d’un lieu signifiant, abritant. Les effusions pourpres, de part et d’autre des joues, sont la métaphore du sang qui irrigue notre corps, confère à notre présence l’image du vivant, le caractère d’un feu qui nous anime, la puissance d’une combustion au gré de laquelle nous affirmons notre énergétique, la brûlure qui signe notre métabolisme.

Mais voyons le motif qui, sur ce fond signifiant, vient poser l’énigme qu’il est. Le visage, ce masque qui dissimule l’être que nous sommes tout en le dévoilant. Ici, l’ovale parfait semble témoigner en direction, non seulement d’une esthétique, mais d’un équilibre, d’une certitude quant à notre propre parution sur la scène mondaine. Un genre de plénitude, de sérénité que viendrait renforcer l’empâtement blanc fixant la chair, lui donnant ses assises dans le temps. Les sourcils, eux aussi, fortement arqués et accentués, deux traits vigoureux de fusain, concourent à fixer dans une sorte d’immuabilité la quadrature du visage. Comme si la durée s’était condensée sous le chiffre d’un éternel présent ; passé et avenir girant tout autour, en orbite, afin de mieux porter à la connaissance la parole immédiate d’une révélation. Mais voici que ce luxe perd bientôt ses ors, que cette gloire s’anéantit sous l’apparence tragique qu’une lame de scalpel vient entailler de sa douloureuse lucidité. L’épiphanie qui, jusqu’alors, semblait aller de soi, voici qu’elle s’ourle des ombres de cette « inquiétante étrangeté » que nous citions il y a peu. Comment, en effet, ne pas apercevoir, sous le fard blême du mime, toute la condition aporétique de l’homme ? Donc la nôtre, puisque, quoi que nous fassions, c’est toujours de nous, en propre, dont il s’agit. Celui qui apparaît, (nous donc), se livre à même son retrait dans quelque fosse inconcevable, dans une ornière dont il semble ne manifester que la nervure provisoire, en danger d’être et de demeurer. Il est comme absorbé par le fond qui semblait ne l’avoir exhaussé qu’à mieux le reprendre dans ses rets. Il y a confusion de l’espace-temps comme lame de surgissement avec ce qui en a jailli et menace, à tout instant, de retourner dans cette indistinction primitive. Cosmos rejoignant le chaos originel alors qu’il commençait à se donner comme possible ouverture à l’exister. Un instant, nous avions cru échapper au dessein de la Moïra, celle qui guide avec assurance nos pas dans la direction qu’elle nous impose, ce destin dont, toujours (pareillement à l’âme), nous parlons alors même que sa silhouette ne se révèle qu’à la mesure du drame, parfois du luxe d’exister, mais le cheminement est vite repris qui nous cerne d’une folie si ordinaire qu’elle en devient presque imaginaire. Et notre route se poursuit avec ses écueils, ses points géodésiques, parfois, du haut desquels de vastes paysages se découvrent. Oui, nous pensions en être quittes avec cette image rassurante que nous tendait, en première main, cette âme sur laquelle nous dissertons comme des aveugles évoquent avec lyrisme le fleuve, la colline, le bosquet absents de leur vision. C’est, en effet, soudain, comme si nous étions plongés dans le bain d’une lourde cécité. Nous sommes orphelins du monde, de l’autre, de nous-mêmes surtout, nous nous tendons la main sans pouvoir réellement la saisir, nous sommes scindés, traversés d’une schize qui nous écartèle et nous intime l’ordre de penser avec urgence notre condition, de saisir la moindre parcelle de notre essence qui voudrait bien consentir à s’allumer, quelque part, n’importe où, aussi bien dans les ombres de notre cortex, aussi bien devant, sur la porcelaine blanche et dure de nos sclérotiques. Mais combien nous sommes gourds, mais combien nous nous débattons dans une gangue boueuse qui ligote notre corps, soude notre esprit, nous remet à la mutité d’un menhir privé d’horizon, debout pour rien, seul, infiniment seul dans sa stature de pierre. Notre vue est si faible, à peine la lueur d’une bougie dans le jour qui vacille. Alors, nous regardons à nouveau « l’Âme », alors, à nouveau nous demandons au puits de nos pupilles de s’ouvrir afin que, la clarté pénétrant dans l’antre étroit, finisse par s’allumer la crypte de notre savoir. Nous regardons mais rien ne se passe qu’une intense souffrance, une douleur urticante étoilant le réseau magnétique de nos neurones. Ô fulgurances blanches, ô crépitements gris de nos dendrites qui n’ont plus de message à déchiffrer ! Soudain tout est noir, tout se dilue, l’anémone replie ses fouets, le poulpe ses tentacules, la conque referme ses mâchoires. L’âme est en fuite, nous la sentons s’écouler hors de nous avec la petite musique d’un suintement clair sur la pente de la falaise. L’âme, mais regardez-là donc, sinon elle en sa réalité, du moins ses manifestations, du moins ses infinis ruissellements sur l’aire dévastée de notre visage.

Vous qui êtes dehors, vous les Voyeurs de cet inestimable et étonnant spectacle, munissez-vous de vos stylos et écrivez, témoignez à la force de l’encre, à l’incision de la mine de graphite, ombrez vos feuilles pour dire l’indicible, éclairez-les d’une faille blanche si vous saisissez la moindre once de vérité, mais ne demeurez donc pas en vous avec les mains soudées au corps, vos langues muettes, votre pensée enroulée en colimaçon. Voici ce que vous direz à ceux qui veulent s’instruire des beautés du monde, dont l’homme est trop rarement atteint, mais qu’il sent comme le bien le plus précieux dès lors qu’elles font mine de s’absenter. Voici ce que vous direz, vos mains en porte-voix, du haut d’une colline de basalte, sous l’aire d’acier du ciel, en regard de la mer aux ailes immenses :

« Oui, le temps d’une malédiction est venu et les nuages sont lourds qui font leur bruit de tonnerre. Les hommes n’ont pas su voir leur âme et leur sort est indissolublement lié à cette coupable cécité. Mais voyez donc comme cette image sonne le glas de l’homme, combien elle est tissée de toute l’incomplétude des choses vaines et non advenues. Sur la terre du visage courent les stigmates de la désolation, les ravines du temps infécond, celui qui ne s’est pas ouvert faute d’avoir été compris. Le temps en son déploiement est l’envol de l’âme pour plus loin que toute distance, pour plus haut que le ciel, plus profond que l’abysse, plus rapide que l’éclair. Jamais elle ne s’arrête, bondissant de néant en néant, se sustentant de rien, respirant l’absolu, courant après l’infini. Cependant, elle eût fait halte auprès de l’homme, oui, de VOUS, plus longtemps, plus intensément si elle avait trouvé un refuge à sa dimension, un abri à sa convenance. Mais vous avez été un hôte insoucieux bardé d’ingratitude et de suffisance. Mais, chez vous, dans votre demeure d’albâtre et de stuc dont vous êtes si fier, avez-vous au moins un miroir, le reflet d’une « psyché » (l’âme se nomme ainsi, parfois), la réverbération d’une aire spéculaire afin qu’une fois, une fois seulement, vous pussiez prendre acte de ce qui vous englue et vous conduit à la demeure étroite de la chrysalide ? Avez-vous ? Et, à défaut d’un tesson de céramique, d’un verre de bouteille, que sais-je, d’un fragment de vitre, lustrez donc vos mains de cire et prenez acte de cela qui y apparaît. Mais qu’y apercevez- vous donc, si ce n’est ce front glabre et pierreux comme celui d’un mort, cet appendice nasal pareil à celui du comique nasique (mais chez vous la relation s’est inversée, ô combien !), cette molle protubérance de chair qui égoutte son insuffisance anatomique vers une pesanteur sans grâce. Mais qu’est-ce donc qui s’illustre sur ce désolant planisphère, si ce n’est l’aplat des joues si érodé qu’on penserait avoir affaire à une vieille laine usée ou bien à un mauvais lambris qu’une taraudante humidité aurait striée jusqu’à … l’âm … (j’ai failli commettre l’irréparable, vous attribuer ce que, jamais, vous n’aurez ; j’ai failli être parjure et vous confondre avec ce subtil principe dont vos mouvements syncopés de marionnette ne sont que de pitoyables parodies), strié jusqu’à … la corde, voici ce que dissimulait mon lapsus. Et cette coulure à l’aspect lie de vin qui tombe de vos cernes comme la prune chute de l’arbre. Sans doute vaut-il mieux que vous ne possédiez nul objet spéculaire, vous n’y apercevriez qu’un fantôme, une pelure d’humain avant qu’il ne sombre dans l’oubli définitif. Mais l’inventaire n’est pas fini. Il ne sera pas dit que je vous aie exempté de quelque peine, fût-elle légère à vos yeux ! Votre bouche, si l’on peut utiliser ce vocable prétentieux pour évoquer cette bonde carminée pareille à un sexe mutilé laissant fluer son sang. Si étroite. Si soudée sur un non-dit et, du reste, que pourriez-vous dire pour votre défense ? Tout est à charge et même les oiseaux du ciel, même les gentilles libellules vous condamneront sans l’ombre d’un remords ! Vous ne valez pas la langue pour vous exprimer, tout comme l’on dirait « la corde pour vous pendre. » Et quand bien même quelques mots s’échapperaient de votre ustensile buccal, ils n’auraient guère plus de vertu qu’un vague salmigondis, quelques éructations, feraient trois petits tours et votre « langage » s’étiolerait comme le feu-follet sur l’ombre maléfique des tombes. Être privé de parole, mais apercevez-vous combien vous frôlez le néant ? On prétend que certains animaux en possèdent un, langage, si vous m’avez bien suivi. Seriez-vous retombé dans un état identique à celui de vos lointains ancêtres (mais sont-ils si éloignés ?), de ces anthropoïdes qui n’avaient rien à envier aux pitreries des singes ? Et ne parlons pas de votre menton aussi piteux qu’une vieille galoche sous la pluie. Bientôt, soyez-en assuré, il tombera et le bas de votre visage ressemblera à un fond de jarre antique, en moins esthétique, s’entend ! Et vos oreilles, ces deux battoirs inconséquents qui flottent de chaque côté de votre belle physionomie, si semblable à des oriflammes sans gloire, vos oreilles que l’on présume sourdes. Pourquoi, du reste, se distingueraient-elles en quelque manière du désastre environnant ? Pourquoi ? Oui, le temps d’une malédiction est venu …»

« Oui, nous avons beaucoup dit, mais nous n’avons encore rien dit. Car nous n’avons pas parlé au sujet de vos yeux. Oui, le temps d’une malédiction est venu et votre absence de regard en est la preuve la plus patente, le cri le plus strident qu’ils puissent proférer. Oui, vos yeux crient, vos yeux poussent des lamentos, vos yeux exultent et leur clameur est assourdissante qui vrille les tympans, menace de les faire se disloquer sous l’insoutenable pression. Au lieu d’être ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être, à savoir des lacs accueillants incitant au repos et à l’accueil, ils n’ont jamais été, au mieux, que des braises vives, au pire que ces gemmes éteintes sur lesquelles ricoche la clarté à défaut de les féconder, de les ouvrir à la beauté et aux mystères du monde. Mais cette âme que vous revendiquez depuis la densité de cire du Musée Grévin, lequel vous accueille dans ses rayonnages lustrés de formol, dans ses archives empesées d’où s’absente la mémoire, mais cette âme est à des années-lumière de votre conscience et vous le savez si bien que tout votre visage concourt à énoncer, dans la plus vive clarté, ce renoncement à être. Car, voyez-vous, homme de peu de mérite, sans âme, l’homme que vous feignez d’être n’est plus qu’une dépouille en attente de soi qui n’atteindra jamais ses propres rives. Vous êtes au mitan de la tempête, dans l’œil du cyclone et le radeau auquel vous accrochez avec l’énergie du désespoir est celui de la Méduse et chaque coup de pinceau de ce brave Géricault vous enfonce chaque fois un peu plus, jusqu’à la goulée terminale. Vos yeux sont la signature la plus visible du désarroi qui vous atteint de fond en comble. Les pierres dures de vos yeux. Les iris de vos yeux, ternes comme des surfaces vert-de-grisées, comment pourraient-ils encore être les témoins de la belle jeune fille qui passe, du lustre d’un sublime maroquin dans le luxe ensommeillé d’une bibliothèque, du vol libre et blanc du goéland à contre-jour du ciel, du gonflement du goitre du caméléon à la robe arc-en-ciel, des taches pareilles à des îles du léopard, des rayures du tigre, de la lumière en demi teinte d’un Rembrandt, du génie des formes d’un Picasso, des tourbillons aquatiques d’un Léonard de Vinci. Comment ? Vos yeux sont de simples stalactites, des concrétions livrées à la puissance du minéral, des duretés obsidiennes, des résistances diamantaires, des occlusions que rien ne saurait traverser afin que quelque chose de votre intimité se métamorphose, que, soudain, vous surgissiez en plein ciel avec une manière de transcendance attachée à vos basques. La clarté vous eût-elle atteints, vous hommes de peu de présence, et alors vous seriez devenus ces baudruches gonflées, ces outres pleines de connaissance essaimant sous le zénith courbe les perles de votre savoir, la résine de vos méditations, le pollen de vos contemplations. Mais vos yeux étaient scellés, mais vos yeux étaient des barrages que nulle lumière n’aurait pu entailler. Car la lumière veut forer, car la lumière veut envahir l’homme et lui apporter le présent de la vérité, lui communiquer l’invisible et unifiante ardeur des choses révélées, lui insuffler la mesure déployante de la plénitude. Vous avez continûment été ces geôles à l’arrière de lourdes herses de fer, ces cachots enfouis quelque part, dans un lieu indéfinissable, aux confins des entrailles de la Terre, près du gong effrayant de la forge de Vulcain.

« Les yeux sont les fenêtres de l’âme », est-on accoutumés d’entendre. Or, les vôtres, vos yeux de platine ont refoulé vers l’extérieur la vérité qui voulait les traverser et féconder tout votre édifice intérieur. Comment accorder un lieu à l’âme alors que la croisée ouverte par laquelle elle est censée se nourrir de l’essentiel est cadenassée par une volonté obstinée de ne point connaître ? Car vous avez été cette demeure hautement schizophrénique, cette monade sans meurtrières, cette forteresse hautaine verrouillée sur son orgueil, vous estimant, sans doute, cette île hauturière à laquelle ne pouvait accoster nul Principe, fût-il le plus prometteur d’existence, le plus donateur de présence, le plus enclin à vous mettre en face de votre être avec la certitude « d’y être » enfin. Vous avez été le lieu géométrique d’une utopie sans même vous apercevoir que le réel, un jour, pourrait vous atteindre. Vous vous êtes dépouillés de vous, dont il ne demeure plus que d’insondables et étiques silhouettes pareilles à la feuille d’automne emportée par le vent. Oui, le temps d’une malédiction est venu et les nuages sont lourds qui font leur bruit de tonnerre. »

Mais rien ne sert d’épiloguer, puisque privé d’âme, tout comme vos semblables, vous êtes sourd, muet, aveugle, paralytique, loin au-delà de ce que vous auriez pu devenir à l’aune d’un regard plus attentif. Nous vous abandonnons, là, emmuré dans votre belle toile, tellement confondu avec le fond qui vous a donné naissance mais dont, jamais, vous n’avez pu émerger, vers lequel vous avez cinglé tout au long de votre vie de manière à vous confondre avec votre indistinction native. Certes l’art vous a rendu quelques couleurs, vous a attribué quelque présence, vous a mis en demeure d’exister, de sortir du néant, l’espace de quelques coups de pinceau, le temps que nous avons accordé à la contemplation de l’œuvre qui, un instant, vous a exonéré de votre tragique condition. L’art, cette transcendance, cette sublimation de l’âme en ce qu’elle a de plus précieux à nous montrer, dont toujours nous sommes les porteurs à défaut de bien le savoir. Demeure en son énigme, voilà où l’âme nous a conduits au cours de cette brève méditation. Tout naît de l’énigme qui fait sens. Voilà la seule certitude !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
4 juin 2015 4 04 /06 /juin /2015 09:09
« Visions de la vie à venir : les arbres ».

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

Photographie : John Charles Arnold.

En guise de prologue.

Le texte qui suit est à considérer sous l’aspect d’une fable eschatologique, doublée d’une intention philo-écologique. Le destin humain y est décrit selon la loi d’airain qui s’applique à l’homme dès l’instant où sa conduite fautive, sinon peccamineuse met son essence en danger, ce que son existence reflète parfois jusqu’à l’absurde. Ici , la fiction prenant appui sur la photographie cataclysmique de John Charles Arnold veut pointer, non dans une perspective morale ou bien éthique au sens large, mais dans le contexte d’une fabulation, le cheminement toujours hasardeux de chaque vie insouciante, détachée du bel objet qui la porte et lui assure sa pérennité, à savoir la très généreuse et nourricière Nature. Il pourrait aussi bien s’agir d’un conte d’allure panthéiste souhaitant réconcilier homme et milieu dans une juste harmonie. On se trouvera bien de s’approprier la chose selon une lecture au second degré, celui qui a commis le texte péchant, chaque jour que la Providence fait, de subtile et récurrente manière. Mais ceci constituera le sujet d’autres histoires qui trouveront à s’actualiser dans les « Petites Madeleines », faits réels remodelés par l’imaginaire et l’écriture, mais réels tout de même. Mais, au fait, qu’en est-il du réel ?

*****

Le problème, car il y en avait un, datait de l’horizon de l’homme, dès l’instant où ce dernier s’était arrogé le droit d’être le souverain maître de la Nature et de tout ce qui croissait sous la courbure du ciel, à la pliure des eaux et de la terre. Le problème pouvait se résumer à l’énoncé d’une simple équation, laquelle posait l’identité de l’amour et de la guerre ou, pour le dire d’une façon plus significative, du désir des deux. L’homme, en son fond, était à la jointure de ces réalités conjointes d’une façon aussi visible que l’est l’arête d’une vérité lorsque celle-ci brille de l’éclat du diamant. Aussi loin que la condition humaine décidât de faire porter son regard, toujours, dans la marche paisible du jour, dans le cheminement exact de la lumière, s’allumait la densité de l’ombre, se figeait la dague de la nuit. Surgissement, au beau milieu des évidences, de la chausse-trappe qui menaçait, constamment, de tout reconduire au néant par la seule faille existentielle qui consistait à introduire de la différence là où brillait la souplesse de l’unité. Pour l’exprimer métaphoriquement : sur le lisse et le blanc de l’écorce du bouleau dans le luxe clair de la taïga, la venue au paraître de la longue cicatrice brune reconduisant l’arbre, via son duramen, à laisser inciser son âme jusqu’à lui faire rendre raison. Tout est corruptible sous la perspective mondaine et la loi de l’entropie réduit au silence tout essai de profération qui tenterait de dire en direction de l’éternité avec la belle insouciance attachée à l’exercice des certitudes.

Considérez ceci que l’homme, toujours distrait de soi, qu’il se situe en-deçà de sa propre silhouette ou bien qu’il la projette dans un hypothétique au-delà, l’homme donc, coïncide rarement avec ce qu’il est, réalisant ses esquisses successives dans une manière de fausseté, d’inauthenticité offrant, à proprement parler, le gauchissement d’une non-vérité. De cette situation, l’Existant se sort, plus ou moins indemne, du moins le croît-il, à l’aune de quelque simagrée dont la comédie est le moindre mal, alors que la tragédie en est la face opposée, ô combien présente. Chaque pas que nous faisons en direction de nous-mêmes (l’on ne fait jamais que du sur-place), nous éloigne de ce que nous devrions être, à savoir des individus à la recherche de leur propre liberté, donc de l’exactitude de correspondre à leur essence, d’être une unité réalisée vivant de la lumière du jour, sans illusion qui l’installe dans un clair-obscur, un doute, une ambiguïté dont la morale est de n’en pas avoir et d’autoriser toute conduite, fût-elle douteuse et entachée d’erreur, au prétexte que le réel est cette pâte molle et ductile avec laquelle il est difficile de s’entendre, dont on s’arrange cependant dans l’ombre dense de la compromission. Voici pour la théorie, dont pour l’attitude contemplative afin d’être en conformité avec la signification originaire grecque de vision des choses posées devant soi.

Maintenant, qu’en est-il de la réalité sonnante et trébuchante, tout comme l’est la pièce de monnaie, laquelle est le plus souvent au carrefour pragmatique et concret de la relation entre les hommes, fussent-ils « de bonne volonté » ? Il en est comme du monde qui tourne toujours dans le même sens et ne se ressource jamais à la pureté originelle qu’on lui suppose. Comme si le fait de débuter était synonyme d’une justesse du regard et, aussi bien, des aventures humaines. Donc ce qu’il convient de faire, c’est d’opposer, de mettre en relation ceci qui éclaire et ceci qui assombrit ; ceci qui profère et ceci qui est mutique ; ceci qui dit vrai et ceci qui dit faux, donc d’exercer notre emprise dialectique sur le monde afin qu’il émerge de sa confusion avec l’éclat de la manifestation. Certes, éclat qui ne saurait prétendre être pur comme la présence lumineuse de la gemme, mais disposer au regard du visible d’une conscience intentionnelle, c’est déjà donner des gages de sa sincérité, c’est entreprendre le voyage avec la lucidité nécessaire qui évite que ne soient pris des chemins de traverse. Nous disions donc le principe d’identité faisant se conjoindre à l’intérieur du même creuset, désir d’amour et désir de guerre.

Désir d’amour - Oui, combien ce désir s’est manifesté au cours de l’histoire, dressant, ici et là, les pierres de sa belle présence, les menhirs de la beauté. Songez aux confluences innombrables des choses édifiées par le bel esprit de l’homme, dont les civilisations sont les vivantes synthèses. Très loin, au cours de la préhistoire, partout à la surface de la Terre, d’Egypte en Mésopotamie, en Amérique Centrale, au Pérou commencent à émerger les premiers foyers à partir desquels foisonneront aussi bien les créations matérielles des hommes, leur artisanat, aussi bien les prémices de l’art et le développement de la pensée. Ici et là s’élèveront plus tard, lorsque l’Histoire se dévoilera, les temples dédiés aux dieux, aux sacrifices, aux rencontres, au rayonnement de la cité. Ici et là, apparaîtront les premiers signes de la maîtrise intellectuelle du monde, s’édifieront les théories mathématiques, se construiront les bases calendaires de la préhension du temps quotidien, les astres livreront les secrets de l’espace au travers de l’activité stellaire des astronomes, la sublime invention de l’écriture formalisera la pensée, la fixera dans les caractères durables des tablettes d’argile ou bien les parchemins tissés des papyrus ; ici et là se déploieront les larges et monumentaux amphithéâtres où les acteurs mimeront la grande dramaturgie humaine. L’humanité, confiant son destin aux larges avenues de la création, semblait avoir trouvé la voie de son apaisement. Seulement, c’était sans compter sur l’esprit polémique de l’homme - au sens grec de « polemos » : « affrontement, pugilat » -, c’était penser l’humanité comme un « long fleuve tranquille ». Mais le fleuve, y compris celui de la durée héraclitéenne et du poème du temps qui s’écoule vers l’aval de son destin est toujours traversé de funestes projets qui détournent son cours et le font se ramifier en de multiples bras, image réelle s’il en est de sa complexité et de sa constante division dans les arcanes de l’exister. La pullulation trouble des eaux, l’intrication de la végétation, les élévations labyrinthiques des racines des palétuviers, le grouillement de toute une inquiétante faune aquatique, toute cette fantasmagorie nous fournira le site imagé à partir duquel comprendre l’irruption de la guerre avant que le fleuve n’arrive à son estuaire, là où l’attend la vastitude de la mer, mais aussi l’étrangeté de ses abysses.

Désir de guerre - La guerre était un phénomène visible, facilement préhensible, aussi bien dans les réalisations architecturales, les divers écrits, l’art ; elle était si intimement liée au développement même des civilisations qu’on la croyait au fondement de ces dernières comme la nuit est la conque à partir de laquelle naît le jour. Et sans doute l’était-elle pour de bonnes et immédiatement compréhensibles raisons. La peur qui tissait la chair des hommes sécrétait la confrontation, la rixe, le combat pour la simple justification qu’il fallait demeurer vivant. Et puis une vision manichéiste du monde était à l’orée de cette évidence : si le bien existait, qu’est-ce qui s’opposait à l’émergence du mal en tant que sa face cachée ? Les choses, toute chose, aussi bien les beaux sentiments que les nobles pensées étaient toujours immensément réversibles. L’homme était imprégné de cette impérieuse ambivalence jusqu’à la moelle de son exister. Donc le phénomène de la guerre est contemporain de l’apparition de l’homme sur Terre. L’homme préhistorique ne chassait pas seulement le bison ou bien le renne, mais aussi son naturel rival, à savoir l’homme, celui qui, par définition, pouvait s’emparer de ses biens, terres, stocks alimentaires, bétail et mettre ainsi sa vie en danger. Tout un outillage guerrier pouvait ainsi voir le jour - lances, arcs, frondes, masses -, qui mettaient le plus souvent en situation d’affrontement le peuple des chasseurs-collecteurs et celui des premiers sédentaires. Des massacres de populations entières ont été révélés par les paléoethnologues, aussi bien au Soudan que près des estuaires du Danube, de l’Indus ou du Gange. La compétition était rude quant à la maîtrise des zones les plus giboyeuses. Etrange situation de la dimension anthropologique, laquelle pour asseoir son règne et assurer sa subsistance, la pérennité de la vie, doit donner la mort. Aussi bien celle du cervidé qui assurera la fonction de nourrissage, aussi bien celle de son semblable qui la menace par son existence même.

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

Lame cananéenne

supposée être la pointe d'un javelot.

Source : Wikipédia.

Et, bien évidemment, cette disposition de l’homme au combat ira fortissimo au cours des âges, avec ses différents raffinements, à l’époque féodale, aux temps carolingiens, dans l’enceinte des châteaux-forts et auprès des barbacanes, pour trouver une manière de point d’acmé à l’époque dite « moderne » qui inventera les tranchées, le gaz sarin, le napalm et autres divertissements de l’homme « post-primitif ».

La guerre en peinture - Alors, comment témoigner de ce déchaînement de violence, si ce n’est par le travail cathartique de l’art. « Guernica », l’œuvre célèbre de Picasso nous en donnera une sublime fresque sur laquelle il serait trop long de gloser tellement cette œuvre riche de symboles multiples s’ouvre à une interprétation sans fin. Qu’il soit simplement dit que s’y expriment aussi bien l’aporie constitutive de l’homme, sa finitude si verticale qu’elle ne peut s’exprimer que sous la forme du vertige, de l’abîme, du néant et de la nausée qui leur est coalescente. Œuvre forte, œuvre plantant son yatagan au plein des consciences, œuvre interpelant la liberté de l’homme, sa responsabilité, le sens de son destin, sa marche dans le corridor parfois étroit de l’Histoire, la nécessaire éthique qu’impose toute relation, toute altérité et le devoir d’une attention soutenue, non seulement à sa propre épiphanie dans un geste égoïstique, mais au surgissement de cet alter ego qui n’est, tout bien considéré, que notre propre image que le miroir de la présence autre nous renvoie comme le bien le plus précieux. La guerre, par nature, est un phénomène si dévastateur, si fortement stigmatisé ontologiquement, qu’il nous intime l’ordre d’ouvrir notre pupille jusqu’à la mydriase afin que surgisse dans le pli de notre existence la dignité d’homme debout. L’humanité a mis des millénaires à se relever, à devenir ce beau menhir assurant la liaison de la terre et du ciel. Comment donc cette transcendance peut-elle, soudain, se perdre dans le non-sens le plus dense, le plus compact où plus une seule clarté n’étoile le monde ? Comment ?

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

Mural of the painting "Guernica" by Picasso

made in tiles and full size. Location: Guernica

Date : 2009 - Source Own work –

Author : Papamanila - Wikimédia Commons.

La guerre en littérature - Sujet d’inspiration infinie pour les écrivains. Que l’on songe seulement au roman autobiographique « Le Feu – Journal d’une escouade » d’Henri Barbusse, aux écrits de Guillaume Apollinaire, le poète à la tête bandée qui écrivait : "Ah Dieu ! que la guerre est jolie", voulant exprimer par-là la beauté de tout tragique, les moments d’irremplaçable fraternité sous la mitraille et la pluie d’obus mais aussi sa haine du combat, sa détestation du conflit : "Si tu voyais ce pays, ces trous à hommes, partout, partout ! On en a la nausée, les boyaux, les trous d'obus, les débris de projectiles et les cimetières." Que l’on se remémore le chef-d’œuvre de Céline, ce si étonnant « Voyage au bout de la nuit » dont le titre est, en lui-même, la pensée métaphorisée, la mise en image de l’aridité dialectique du jour – le voyage et de l’obscurité – la nuit -, dont toute guerre est l’inconcevable et abrupte synthèse. Enfin, que l’on regarde « La Guerre », ce livre admirable de Le Clézio où se dit, dans une langue éclatée fusant comme dix mille bombes, la fascination de l’homme pour ce qui le détruit et le pose, en même temps, comme celui qui manie la puissance jusqu’au risque de sa propre disparition. Mais écoutons :

« Je regarde la terre, et voici, elle est vide et dévastée; et les cieux, et leur lumière n’est plus.

Je regarde les montagnes, et voici, elles chancellent, et les collines tremblent sur leur base.

Je regarde, et voici, il n’y a plus d’hommes, et les oiseaux du ciel ont fui. »

Dans cet inimitable style prophétique, oraculaire, le Clézio bâtit une eschatologie tragique par laquelle s’annonce la fin de l’homme, de la Terre qui fut son berceau et l’offrande que lui fit la Nature afin qu’il devînt. Et voilà que le constat anaphorique du « Je regarde … je regarde … je regarde …», trois fois proféré comme s’il s’agissait de prendre acte de la triple extase temporelle du passé, du présent et de l’avenir, s’abîmant dans un même geste de néantisation signait l’impossibilité d’exister – de « sortir de soi », étymologiquement -, pour l’être de l’homme dont la présence est finie dès qu’apparue, dont la liberté est de n’en pas avoir. Condition aporétique dont le salut n’est qu’une fausse apparence, retournement de la calotte du poulpe révélant sa chair déjà amputée en voie de putréfaction comme si la soi-disant vérité n’était qu’un leurre, un simple miroir aux alouettes.

« Visions de la vie à venir : les arbres ».

La guerre et la fin du monde.

Mais, reprenons : « Aussi loin que la condition humaine décidât de faire porter son regard, toujours, dans la marche paisible du jour, dans le cheminement exact de la lumière, s’allumait la densité de l’ombre, se figeait la dague de la nuit. »

« Vision de la vie à venir : les arbres ». Comme si ce titre sonnait à titre de prophétie, comme si cette belle photographie qui en est l’illustration voulait porter à notre regard l’expérience tragique du destin humain, sa possible disparition en raison d’un cheminement inexact dans les ornières contingentes de la Terre. Au début, il y a longtemps de cela, alors qu’entre les nuages, filtrait encore l’image du paradis avec ses oiseaux multicolores, ses biches aux yeux de velours, ses lacs d’émeraude et son éther de cristal, c’étaient comme des voix immatérielles et aériennes qui emplissaient la voûte céleste, ricochaient sur le dôme de la mer et l’on entendait les paroles de pure merveille : « Je t’aime, je t’aime », ainsi, avec d’infinies modulations « Je t’ai-ai-aime, je t’ai-ai-ai-aime, je t’ai-ai-aime » et cette incantation n’en finissait jamais de rebondir, de faire ses étoilements sur la toile libre du désir, de s’enlacer au corps des vivants avec la même ardeur que met le rameau de lierre à s’accrocher à son hôte dans une étreinte si étroite que l’on ne sait plus qui est qui, qui fait quoi, où commence l’amour et où il finit. Seulement, à force de rebonds, de chutes et de nouveaux élans, la formule magique se métamorphosait en autre chose que ce qu’elle voulait signifier, à savoir la belle communion humaine dans un même creuset, douillet et accueillant comme la mousse. Voici que les paroles usées, poncées jusqu’à laisser apercevoir leur trame, demeuraient dans l’espace vacant à la manière d’un drapeau de prière faseyant dans le vent et ne laissant plus deviner que ses étiques lambeaux. « Je t’ai-ai-aime ; je t’ai-ai-aime ; je t’ai-ai-ai-aime », devenait, insensiblement, « Je te Hai-ai-me, je te Hai-ai-aime ; je te HHHai-ai-aime », pour se laisser deviner sous une forme, d’abord incompréhensible, puis hautement signifiante avec ses sifflements d’effroi : « Je te Hai-ai-aine ; Je te Hai-ai-aine ; je te Hai-ai-aine » et, au bout de la voix se perdant dans les arcanes complexes du langage, ne demeurait plus que cette confondante et abrasive litanie : « Haine ; Haine ; Haine ». Ainsi, par altérations successives, tout comme la « Rue du poil au con » à Paris, laquelle, en son temps, avait accueilli des cohortes de Filles de Joie, était devenue la « Rue du Pélican », l’AMOUR, la sublime invention de la rencontre, était devenu son exact opposé : la HAINE. Etrange tout de même ce glissement sémantique du « Je t’aime » au « Je te haine », néologisme illustrant l’avers et le revers de la médaille sentimentale. Saut de carpe de l’inclination des hommes, subite volte-face, ouverture de la Trappe Majuscule par où le sens devient le non-sens, où la passion distille le mépris, l’exécration, la remise de l’autre à sa non-parution. Voilà, le constat était terrifiant, mais comme tout constat il s’imposait de lui-même, vous attachait au mât du bateau, tel le bon Ulysse et bien que vos oreilles fussent colmatées d’un bouchon de cire, la HAINE n’en existait pas moins avec ses tentacules en forme de crochets, son système manducatoire pareil à celui des carnassiers. Depuis que les paroles, autrefois laineuses, étaient devenues des machines à étriller, laminer, concasser, la haine se donnait comme le mode de relation le plus amical se pouvant établir entre tous les règnes, fussent-ils humain, végétal, minéral. Car la haine avait ceci de particulier qu’elle était universelle, invasive, colonisatrice, aux ramifications infinies, immense réseau qui étendait sa nappe depuis le moindre sillon de terre jusqu’aux limites du cosmos.

Donc la guerre était partout, donc la guerre faisait rage, n’épargnant ni femme ni enfant, ni pied bot, ni jeune donzelle, ni grand de la Terre, ni petit, ni parvenu, ni modeste à la condition microscopique. Tout était bon qui faisait nourriture. Tout était bon qui alimentait l’immense chaudière commise au désastre immédiat et irréversible affectant tout ce qui faisait phénomène sur l’aire multiple du monde. En ce début de millénaire, voici comment les choses se présentaient. C’étaient les religions - ces sublimes inventions de l’esprit humain afin de ne pas désespérer -, les religions donc qui avaient mis le feu au poudre. Car chacune d’elle, prétendant posséder la vérité, n’avait de cesse de vouloir l’imposer aux autres à coups d’hostie ou bien de calame ou bien encore de rouleau du Pentateuque afin que les récalcitrants fussent convaincus de la justesse de leurs arguments. Sur de vastes agoras parcourues du vent du vide, avaient lieu d’immenses autodafés. On y voyait, pêle-mêle, danser et virevolter dans les flammes, les signes calcinés de la Bible, les versets du Coran, les manuscrits parcheminés de la Torah. Cela faisait de beaux nuages qui montaient pareils à de légères transcendances, lesquelles assemblaient en une même colonne signifiante et compréhensive ce que les hommes n’étaient pas parvenus à faire, ni le temps, ni l’espace n’y pouvant rien, d’ailleurs, la diaspora qui divisait les peuples était trop grande pour qu’ils pussent s’assembler en une seule ligne convergente. Et ce qui était vrai des religions, l’était aussi de bien d’autres domaines dans lesquels les hommes excellaient à diverger, diviser, installer d’indépassables clivages. Il en était ainsi des puissances de l’argent qui se regroupaient en citadelles, en places fortes, en barbacanes. On tirait sur les lignes adverses à l’arquebuse, au canon, on atteignait au lance-flammes, on s’emparait d’une place forte à l’aide du bélier ou bien de la catapulte. Afin de réduire son ennemi à sa merci, on n’hésitait guère à utiliser tout ce qui pouvait tomber sous la main, aussi bien la pierrière que la bricole, le mangonneau que le trébuchet, le couillard que la bombarde. On faisait feu de tout bois. On pillait à tire-larigot, on s’emparait du moindre écu que l’on cousait sous son oreiller, on s’habillait de papier-monnaie, on passait ses nuits, dans le moisi des caves, à faire s’activer les planches à billets. Mais il était un autre domaine dans lequel les humains excellaient et donnaient toute leur mesure. C’était la politique et la gestion de la cité. C’était comme une drogue, une puissante addiction, un genre d’extase au profit de laquelle le plus recommandable des citoyens n’hésitait pas une seconde à se transformer en bandit de grand chemin ou en membre secret de quelque Camorra ou bien de Cosa Nostra. Là, la haine y atteignait des sommets. Là, la haine était aussi tangible, aussi aisément préhensible que pouvait l’être Pantagruel qu’on aurait assigné à domicile dans les rets étroits d’une cellule monastique. Là, était immensément révélée la faiblesse de l’âme dès qu’elle était attachée aux vicissitudes et aux apories du pouvoir. Là était le « vice impuni » de la paranoïa aux arêtes vives, là était l’immense tour de Babel que n’habitait plus que le langage de la puissance, de la domination, de l’ego porté aux limites mêmes de sa propre parution. Accéder au pouvoir suprême, diriger un pays, un continent et, pourquoi pas le monde, était une obsession de tous les instants, une passion tellement hypertrophiée qu’elle n’avait plus aucun lien avec une forme d’amour qu’elle quelle soit, puisque l’amour supposait l’altérité, alors que l’amour du pouvoir l’excluait totalement, balayant tout sur son passage afin que l’orgueil pût trouver un royaume à sa dimension. Dans les palais des républiques, dans les salons feutrés des légations, sur les méridiennes de luxe des ambassades, partout où une once de pouvoir était disponible, on fomentait, on s’alliait pour mieux se désunir par la suite, on promettait et se compromettait, enfin on pratiquait, sous couvert de sa propre disponibilité aux affaires du monde, sous le visage d’un don de soi permanent et inconditionné, on façonnait le piédestal dont on voulait être la seule œuvre de pierre qui l’occuperait pour l’éternité comme si l’avenir de l’univers entier en dépendait. Mais, dans l’immense jeu de Tarot auxquels se livraient les protagonistes de la présence terrienne, il y avait encore de sombres et impérieuses motivations qui agissaient sous la ligne de flottaison de la société, à bas bruit, mais non à l’étiage du désir, dont les arcanes complexes ne se livraient qu’avec parcimonie entre initiés, sauf que, parfois, leurs manigances éclataient au plein jour avec la violence d’une grenade dégoupillée que l’on jette au milieu d’une foule en prière. C’est bien évidemment, maintenant, de la violence du sexe dont il faut parler, de l’imperium avec lequel il aliène les hommes, les reconduisant, parfois, souvent, à une tension si primitive qu’elle ne peut que faire songer aux forces primitives qui secouent l’animalité et ses manifestations les plus horizontales. Ici, la lourdeur, la compacité de la pierre font basculer le menhir transcendant pour le réduire au dolmen immanent écrasant de son propre poids le possible essor de la terre. Jamais, auparavant, la démesure du désir n’avait atteint une telle ampleur. Bien évidemment, que l’on n’aille pas s’abuser, le rapport entre les sexes n’était pas d’amour, seulement de glandes, d’émission de phéromones, de productions hormonales, de liquides séminaux. Les rencontres, multiples et variées, aussi spontanées qu’éjaculatoires étaient fondées sur l’accession à un plaisir immédiat, uniquement égoïste, le ou la partenaire n’étant perçu qu’à la manière du comblement d’une incomplétude physique. De la même façon que le symbole grec, le « sumbolon », consistait à réunir les deux fragments issus d’une même poterie afin qu’il en résultât une rencontre signifiante, l’ajointement de deux individus, bien que plus prosaïque dans son principe même, parvenait au même résultat, à savoir celui de réaliser une unité dont chaque tesson séparé eût été bien en peine d’assurer l’assomption depuis son immense solitude. Sans doute, en son fond, cette solitude, et le tragique qui en est le corollaire, expliquaient l’urgence de ces brèves et répétitives empoignades des deux principes opposés et complémentaires du masculin et du féminin, ce qui, en terme zoophile, s’énonce sous le vocable poétique de « mâle » et de « femelle » et en langage botanique de « pistil » et « d’étamines ». Si les procédures d’accouplement sont différentes, la volonté inflexible de la nature à se reproduire est la même. Mais demeurons dans l’enceinte étonnante des hommes et des femmes et cherchons ce qui s’y dévoile qui serait d’un ordre purement « naturel » car cette aube des temps nouveaux paraissait avoir fait l’économie des sentiments pour se recentrer sur la seule cible de l’efficacité sexuelle. Partout on s’accouplait, sur le bord des fontaines, comme sur celle de Trévi, dans la « dolce vita » de Fellini, sauf que la rencontre était moins accomplie sur le plan esthétique que celle de Sylvia et de Marcello, qu’elle était plus liée à un séisme, à un tellurisme, à une puissance organique dont il fallait libérer la tension, la projeter en effusion jusqu’à la limite d’une inconnaissance de soi. Partout étaient les femmes fardées outrageusement. Leurs yeux étaient semblables à des veuves noires en attente d’un sacrifice. Partout étaient les hommes-debout, glaive glorieux glissant hors du fourreau pour des « noces barbares » pour des viols consentis qui laissaient au monde de jeunes enfants à l’intelligence abîmée, des créatures promises à une éternelle errance, quelque part, dans le ventre d’une épave marine en partance pour nulle part. Partout étaient les « Filles du feu », mais qui n’étaient ni la brune Sylvie, ni la mystérieuse Adrienne batifolant dans une ronde naïve et insouciante au fil de la plume romantique d’un Nerval, seulement des volcans en éruption, des plaisirs en fusion, des laves incandescentes plongeant dans les arcanes du sexe afin de mieux s’oublier elles-mêmes. Oui, tout comme dans « Myrtho », les amants de passage eussent pu adresser le même compliment à leurs maîtresses d’une nuit « c'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse », mais ni la coupe n’était pourvue des mêmes prédicats, ni l’ivresse emplie des mêmes joies. Ici, en ce qui apparaissait comme une fin du monde, on ne prenait plus le temps de faire de la poésie ni de composer des dentelles, on plongeait dans le vif du sujet, et le vif était de prendre le plus de plaisir dans le moins de temps possible. Dionysos supplantait Apollon. Les pampres de la treille, le ruissellement du sang de la vigne, les turgescences des ceps pareils à une vigueur rustique, tout ceci faisait écran aux charmes et aux attributs d’Apollon. La lyre le cédait au phallos.

« Retirez-vous, faites place
au dieu ! parce qu'il veut
résister, gonfler,
avancer au milieu. »

Telle était la devise qu’eussent pu adopter les jeunes ou moins jeunes mâles qui se livraient, au hasard des rues, des places et autres carrefours aux fêtes libres et sans contraintes. Fêtes auxquelles participaient les damoiselles dont la virginité n’était plus qu’un mauvais souvenir abandonné aux lointains du temps. On eût dit que la description du célèbre Plutarque avait été écrite à leur intention :

« En tête était portée une amphore pleine de vin et un rameau de vigne, puis il y avait un homme qui traînait un bélier pour le sacrifice, suivi par un autre avec un seau de figues et enfin quelqu’un portait un phallus.

Bien sûr, à propos de ripaille, on aurait pu évoquer encore l’inclination de nombre de nos contemporains à fêter la bouteille, à s’empiffrer de victuailles à la manière gargantuesque, à faire de leur taille une gloire sans fin dont, pour faire le tour, il eût fallu plus de temps que n’en nécessitait la longue procession des amis de Bacchus, laquelle durait des lustres au cours desquels se concevait force généalogie dont, le plus souvent, il aurait été impossible de préciser l’origine. Voilà à quel stade en était arrivée l’humaine condition dont chacun portait « la forme entière » pour reprendre les propos avisés de Montaigne, l’humaniste. Ainsi, au terme de ce bref rappel historique, le lecteur comprendra-t-il l’état de misère et de dégradation dans lequel se trouvaient les universaux du Beau, du Bien, du Vrai. On aura saisi que, dans cette profusion de non-être, dans ce reflux de la plénitude, c’était l’AMOUR qui avait été en première ligne, les relations en seconde, dont il ne demeurait plus que d’étiques arêtes, les sentiments en troisième dont on apercevait les minces remuements pareils aux agitations des têtes des spermatozoïdes dans les remous oléagineux des mangroves où s’agitaient les lubriques bassins. Il en restait, au milieu des déflagration des hanches mécaniques, parmi les enclumes des genoux où s’allumaient les étincelles du désir, dans la touffeur humide des sexes alambiqués, dans l’irisation apoplectique des nombrils, il en restait donc, accrochés aux ronces urticantes du désir, suspendus aux breloques de l’envie, quelques miettes ici et là, des bribes de passion vraie, des échardes d’amitié, des bacilles de reconnaissance, des dilutions homéopathiques d’altérité.

Cependant, toute qualité anthropologique n’avait pas disparu de la surface du globe et c’était même la disposition des hommes, des femmes à s’enflammer qui avait gagné en étendue aussi bien qu’en puissance. Ce qu’il restait de l’amour était si condensé, tellement porté à l’incandescence que la Nature entière en était bouleversée et atteinte en son sein. Ce qu’on voyait, de la limite de l’Oural jusqu’aux confins de l’Antarctique, depuis la chaîne de l’Alaska jusqu’à presqu’île du Kamtchatka, c’était ceci, comme une immense clameur montant des entrailles de la Terre, en réalité une seule et unique flamme qui courait d’un horizon à l’autre, une barrière de feu de mille pieds, un ciel noir au milieu duquel se distinguait, à la manière d’un sombre présage, l’œil autrefois cyclopéen du soleil qui, maintenant, n’était plus qu’une vague tache de sang faisant sa lente dérive dans un espace insaisissable, lequel ne se pouvait qualifier « sans feu ni lieu » et, c’était de l’exact contraire dont il s’agissait puisque les braises vives étaient partout présentes, partout hurlantes et plus un pouce carré de ciel n’avait été soustrait à la violence du désir allumé et déchaîné par l’inconséquence des hommes. La croûte terrestre, immense champ de ruines, se soulevait, pareille à une lave en fusion, les océans en ébullition n’étaient plus que des flux et des reflux de phosphènes rubescents, et ce qui affligeait le plus le démiurge, (le seul qui pût s’extraire du chaos à la mesure de simples bourgeonnements épidermiques) , c’était de voir l’état de désolation dans lequel se trouvait le peuple des arbres, ce peuple qui, autrefois, faisait la gloire de tous les continents et portait haut les couleurs de la Planète Bleue. Ils n’étaient plus que de lointains mirages, des tremblements au seuil d’une inconsistante mémoire, des torches qui élevaient dans l’air saturé leur brume rougeâtre, leurs flocons pareils à une compagnie d’escarbilles, une armée en déroute n’ayant plus, en guise d’éclaireurs de pointe, que des brasillements et des embrasements, des ignitions et des incandescences, des tourbillons et des tisons à l’infini. Vidée de ses arbres, privée de sa belle végétation, asséchée de la royauté bleue de ses mers, de la brillance de ses lacs, du réseau d’azur de ses fleuves et rivières, elle n’était plus qu’une planète rouge perdue dans la dérive bruyante des astres.

Donc, Planète Rouge, elle était semblable à la lointaine et énigmatique Mars et n’offrait plus que ces longs réseaux pourpres et carmin, ces rivières orangées et ces tumultes de soufre, ces vaisseaux de sang frais et ces stases au long cours qui semblaient ne devoir jamais finir de brasiller tellement l’énergie y était concentrée comme dans la gueule d’un volcan ou bien la bouche immense d’un four touchant au domaine de Vulcain. Oui, c’était cela, c’était la porte des enfers que les hommes avaient ouverte du haut de leur terrible fringale de gloire, de pouvoir et de puissance, depuis leur goinfrerie et leur insatiable erreur quant à la nature des religions et au culte qui leur était alloué jusqu’à l’absurde, c’était la précipitation dans la bonde suceuse du sexe qui les ait aliénés, finissant par reconduire leur nature à la primitivité absolue qui les avait fait semblables aux phacochères se vautrant dans la densité compacte et rassurante de la soue. Oui, ils avaient chuté, oui, ils avaient enfreint leur propre essence, se retrouvant nez à nez avec l’image de l’anthropoïde qu’ils avaient été dans les lointains du temps lorsque, encore, la Terre en était à ses premiers vagissements, à ses premiers essais de profération, à ses balbutiements, à son langage-sabir cherchant à s’extraire avec peine de la confusion ambiante. Voilà ce qu’ils étaient devenus, de simples nullités exponentielles qui inversaient le cours du temps, la marche de l’Histoire. Partis de la Grande, celles qu’ils avaient acquise et édifiée de haute lutte, ils se voyaient acculés, présentement, à la petite histoire, à l’historiette, à l’anecdote dont la nature est de prendre l’illusoire pour le réel, le menu détail pour le fondement, l’artifice pour l’original. Voilà où la folie d’en bas les avait inclinés à sombrer. Ils étaient devenus, à leurs corps consentants, de simples bonobos à l’architecture étroite, aux membres démesurés, aux génitoires trainant au sol sans gloire, au cerveau si menu que ne pouvaient guère s’y loger que deux ou trois comptines, quelques chiffres jusqu’à quatre, le nombre de leurs effectivités locomotrices, quelques lettres, au nombre de trois, B ; O ; N, celles précisément avec lesquelles ils eussent pu orthographier leurs noms s’ils en avaient eu la possibilité, ces mêmes lettres avec lesquelles, quant ils avaient été hommes, ils écrivaient la gloire et le rayonnement de l’humain : BON. Seulement, cette bonté, cette mesure qualitativement humaine qui fondait l’aire de la présence et la dignité de demeurer sur Terre, ils l’avaient perdue et, jamais ne la retrouveraient. Au surgissement de l’humain sur la toile de fond du monde, il fallait un long temps d’incubation, l’espace de plusieurs millénaires. Hommes, femmes, ils l’avaient été en portant haut l’oriflamme de l’exister, mais ils avaient été fascinés par la prodigieuse puissance qui avait été remise entre leurs mains et en avaient fait une arme qu’ils avaient retourné contre leur humanité. Maintenant leur tour était passé. Sur la cimaise de leurs fronts ou bien des lambeaux qu’il en restait, flottait au vent de feu la belle intelligence humaine la très percutante sentence d’Héraclite. Elle disait ceci :

« Le temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant. »

Le jeu était terminé. Il fallait le ranger dans le coffre au lourd couvercle de la destinée humaine. Demain, dans des milliers d’années, il serait temps de sortir à nouveau le trictrac. Il serait toujours temps de jouer !

« Visions de la vie à venir : les arbres ».
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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 08:49
Maïeutique de l'image.

Photographie : Blanc-Seing.

Certaines images ne nous parlent pas le langage du réel avec l’évidence qui semblerait être attachée à leur simple vision. Nous regardons, nous demeurons sur le bord d’un savoir que nous n’actualisons pas et il se produit une sorte de suspension du jugement. En fait, nous nous situons davantage sur le plan d’une contemplation alors que nous pensions nous confier à un regard conventionnel. Cette photographie existe sur le mode d’une sustentation. Elle flotte dans l’espace et le temps, elle s’abstrait des habituelles contingences. Mais d’où tient-elle cette puissance qui nous arrache aux catégories par lesquelles, d’ordinaire, nous traduisons ce qui nous apparaît en un langage directement compréhensible ? Ceci, cette singularité, elle la tient, essentiellement de sa forme, non des objets qui y font phénomène.

La forme, donc. Les teintes sont parées d’un genre d’aura - ce jaune-vert si semblable aux eaux glauques qui descendent vers les abysses, identique aux ambiances que nous pensons être « supraterrestres » -, ces autres verts si sombres qu’ils inclinent vers le mystère d’un « outre-noir », pour parodier Soulages ; ce ciel livide, lavé de toute trace, lequel pourrait être le domaine des dieux et de leurs étonnantes mythologies ; l’allure générale de la demeure et de la végétation, les deux se perdant dans le voile d’une irisation -, toute cette manière de fantasmagorie nous reconduit ailleurs que là où nous sommes vraiment, physiquement, s’entend. La photographie, grâce à son parti-pris visuel contribue à nous indiquer une autre direction quant au geste de la vision.

Ici, il convient d’évoquer la maïeutique, celle par laquelle l’habile Socrate faisait accoucher les esprits de ses interlocuteurs des connaissances logées dans la crypte d’un savoir non révélé. Ni Socrate, ni celui qui se confiait à lui n’avaient une représentation anticipatrice de cela qui allait se révéler au grand jour. Pas plus que la Maïa de la mythologie grecque qui assistait aux accouchements ne pouvait tracer une esquisse, fût-elle approximative, du visage qui serait celui du nouveau-né. Et c’est bien ce mystère de l’apparition qui est précieux puisqu’il convoque curiosité et étonnement. Et, si nous parlons de maïeutique, c’est pour la simple raison que, face à l’image, nous devons nous comporter en accoucheurs et, tout comme le philosophe, provoquer l’activité de réminiscence des sujets qui nous font face - les arbres, la maison, afin qu’ils consentent à nous délivrer quelque chose de ce qu’ils ont vu dans le domaine supraterrestre, là où les Formes sont investies de plénitude, de vérité, autrement dit d’une signification ultime. Ces Formes Majuscules dont nous n’apercevons plus que les formes minuscules, les reflets que dissimulent les ombres de la croyance et de l’opinion alors que nos yeux ne devraient se tourner qu’en direction de la pure lumière.

Alors, puisqu’il nous faut accepter de n’apercevoir que des simulacres, qu’il nous soit au moins permis de contempler ces deux formes constitutives de tout paysage aussi bien existentiel que mental ; l’arbre en tant que symbole de la croissance ; la maison en tant que recueil de l’habiter et lieu de ressourcement. Ici, nous dirons, dans une tentative d’ascension vers les pures Formes, comment nous apercevons, dans un genre d’idéalité accessible à notre imaginaire, l’Arbre Parfait, la Maison Parfaite. Nous regardons et nous vivons. Nous regardons et sommes vision, ce rayon capable de voyager « au-travers » et de se confondre avec ce qui est. Nous avançons jusqu’à l’arbre, non en tant que notre corps humain, seulement en tant que chaque chose de l’arbre, en tant que l’arbre lui-même. Nous sommes racines déployantes qui rampons dans les plis de la terre, dans l’obscur où naissent les germes de la vie. En nous, le trajet incessant de la sève. Nous le sentons courber notre chemin souple, se dresser dans l’arborescence d’un sang blanc. Pureté de ceci qui n’a nullement vu le jour, se nourrit de sa propre substance. Partout, autour de nous, sont les confluences, les mouvements qui font osciller la lourde demeure de bois. Nous sommes marches qui montons dans un dédale de ponts et de passerelles, nous sommes carrefours, rencontres d’aubier et de duramen, processions de canaux, tunnels qui volons au bout des tiges ; il y a des trous comme ceux des pics-verts et nous apercevons, tout en bas, sur Terre, la mare verte de l’herbe, le parasol d’un arbre-frère, la maison où vivent les fourmis humaines, la ligne étincelante d’une rivière, les frondaisons-amies qui abritent les libellules aux tuniques bleues. Nous sommes fuseaux noirs, flammes inventives dressées à l’assaut du ciel, tout contre les étincelles du soleil, nous sommes incendiés jusqu’au pli de notre âme et, parfois, éclatent les noix qui sont notre langage ; les mots par lesquels nous parlons aux existants et assurons notre généalogie. Sous notre écorce rouge dorment des milliers d’insectes qui chantent dans la rumeur du jour. La nuit, nous fouettons l’éther et dispersons les étoiles alors que la lune pose sur notre forêt de feuilles grises le glacis du poème.

Nous sommes la maison, oui, la maison, c’est-à-dire ceci qui donne abri aux hommes et les met en sécurité. Nous sommes la ruche polychrome, la joie interne, et le nectar illumine chacune de nos cellules et le pollen est la lumière qui scelle nos yeux sur des visions adéquates. Comme si la vision se retournait et le regard se sondait lui-même jusqu’en son tréfonds afin qu’au travers de la gemme de nos corps de nymphe s’allume l’unique vérité, celle qui nous métamorphose en exister sous la courbure insolente du ciel. Insolente, oui, puisque jamais nous n’en pourrons saisir la totale sphéricité, ce sentiment à nul autre pareil qui fait les choses belles, le cercle se refermant sur son unité de sens. Mais nous habitons et sommes habités de tout ce qui vit et passe. Nos chambres sont les boîtes photographiques où se révèlent les sels de l’amour. Du plafond ruissellent mille filaments qui tissent la matière de nos songes. Nos portes sont les passages pour de nouvelles découvertes. Chaque porte poussée ouvre en nous la dimension de la connaissance et nous n’avons de cesse d’inscrire sur la margelle de notre front les signes qui fécondent le réel, le portent sur le bord d’une révélation et parfois au-delà. Les pièces communiquent entre elles de la même manière que le cristal irradie la clarté jusqu’en son centre. Lianes volubiles, fils de soie, fils d’Ariane qui se perdent dans la rumeur labyrinthique, fils de verre qui sillonnent le moindre espace du bonheur de figurer, là, au milieu de la ruche avec, tout autour, les ailes diaphanes des théories d’abeilles. Confidence de certaines pièces, doux clair-obscur disant en ombres légères la rareté de nos pensées, le pli intime de notre intellect et le monde est une symphonie qui, jamais, ne se termine. Merveille de la lampe faisant son reflet d’écume sur la peau parcheminée de quelques vieux maroquins. Dedans dorment les milliers de signes qui travaillent l’esprit et le portent à l’incandescence alors que, tout autour, courent les bruits assourdissants que nous n’entendons pas. Beauté à nulle autre pareille de la bibliothèque lorsque, à l’aube, dans la levée du jour, les reliures émergent de la pénombre telles une promesse d’investir le lieu d’une pure félicité. Ecoutez donc les mots faire leur rumeur sur la plage lisse de la page. C’est tout juste un crissement. Nous le saisissons et alors la conque de notre esprit en répercute l’écho jusqu’à la limite de notre peau. Nous sommes dilatés de l’intérieur, tels des montgolfières en partance pour plus loin que ne peut saisir l’imaginaire. Dans la pièce où se fait le silence, nous logeons les textes dans les moindres recoins, nous devenons maison, lieu d’habitation où se déposent les merveilleux et inépuisables sèmes de la vie. Un fourmillement, une extase, un sentiment qui nous porte au bord de nous-mêmes en même temps qu’il nous enjoint de demeurer en notre for intérieur, tout près de l’ombilic fondateur, cette manière de cosmos autour duquel flotte, sans doute le chaos, mais que nous tenons à distance à la mesure de la tension de notre conscience. Et il faudrait encore parler du mystère poussiéreux de la cave, de ses échappées vers quelque cavité souterraine inaperçue, d’un monde de cloportes qui traîne sa vie le long de ses pattes de verre, une façon de dire la nécessité d’être relié au sol. Il faudrait dire le monde du grenier, le voyage auquel il nous invite, le coffre plein d’anciennes cartes postales jaunies par les ans, autrement dit une sédimentation du temps, le tremplin d’une fable. Voilà ce qu’il faudrait dire et encore nous n’aurions esquissé qu’une manière de prologue.

L’accouchement est terminé. Maïa peut rejoindre le ciel invisible de sa mythologie. Nous pouvons regagner les assises fermes du sol, nous pouvons regarder à nouveau la photographie. La tâche de parturition est arrivée à son terme. Mais, au fait, avons-nous suffisamment aperçu ? N’y avait-il rien d’autre à extraire qui eût ajouté à notre contentement, à notre désir d’en savoir plus que les seules lignes de force qui se laissent deviner, mais en cachent bien d’autres ? Heureusement, l’imaginaire, l’inconscient, le rêve prendront la relève. Nul repos pour connaître. Tout est toujours ouvert qui appelle.

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Published by Blanc Seing - dans Micro-philosophèmes
31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 09:07
Ce jour déjà joué.

« So wird heute gespielt ».

Esquisse.

Œuvre : Barbara Kroll.

Ce jour déjà joué.

Surgir de sa nuit, faire effraction dans l’aube neuve, c’est déjà une telle douleur, une telle tragédie et des lambeaux du songe s’accrochent aux cheveux avec obstination et l’on titube dans la venue de soi au monde. C’est comme de s’extraire d’un lourd placenta, d’en porter le suaire de sang témoin de luttes immémoriales. Toujours l’Existant est le lieu de ce drame : naître sans l’avoir voulu et porter ce faix sur les épaules avec la densité de l’incontournable, le poids immarcescible du rocher de Sisyphe. Car la pierre du destin est inaltérable qui soude le corps à sa flétrissure originelle et le reconduit, constamment, à sa germination, ce microcosme oublieux de soi, puis à son inévitable disparition. « Car, avant toute chose, nous sommes nés pour mourir. » Mais qui donc a osé proférer une telle imprécation ? Qui donc s’est levé au plus haut d’une agora, dépassant la foule des Distraits, pour leur dire avec la violence d’un cratère en fusion la cruelle vérité ? Qui donc ? Qu’on le saisisse, qu’on lui brûle la neige de la sclérotique avec de l’acide formique, milliers de piqûres dans l’organe de la lucidité et, qu’ensuite, on le jette dans la fosse aux lions avec le pouce vers le bas afin que lui soit signifiée sa mort douloureuse pareille à un écartèlement. Mort-Ravaillac dont le démembrement figure le notre propre, la diaspora de notre esprit, la giclure de notre corps dans l’espace de la sidération. Car nous avons cessé de vivre depuis l’instant FATIDIQUE qui a signé notre arrêt de mort. Car nous sommes des morts-vivants ou bien des vivants-morts, ce qui, en définitive, revient au même, que l’on s’ingénie à nommer notre biffure en croix quelles que soient les habiletés lexicales déployées à nous précipiter dans l’abîme du nul et non avenu. Mais faut-il que la condition humaine ait commis un crime de lèse-majesté - qui, Majesté ? les dieux ? Dieu en personne ? le savoir exponentiel de l’Absolu ? la vue sans horizon de l’Infini ? la démesure de l’Art ? la dignité de l’Histoire à nous faire paraître dans la marche des siècles ? le langage inaccessible de la Poésie ? les Valeurs transcendantes ? les arbres élevés de la Liberté ? la luminescence inaltérable de la Vérité ? le très haut salut de l’Ethique ? l’envol insaisissable de l’Esprit ? la figuration néantisante de l’Être ? la quadrature complexe de la Nature ? la perte-en-soi de la Métaphysique ? les avenues polychromes de la Philosophie ? le vertige de la Connaissance ? le Radeau de la Méduse de la Psyché ? la pliure labyrinthique de l’Âme ? la fuite irrémédiable de l’Amour ? la non-préhensible Beauté ? l’incandescence multiple des Idées ? la balance biaisée de la Justice ? les gauchissements du Droit ? les clignotements sidéraux du Bien ? -, qui, Majesté ? quel, le crime pour que nous nagions et nous débattions dans la soue avec du limon plein les yeux et des mouvements pathétiques si peu conscients d’eux-mêmes ? Qui ? Qui ? Qui ? Interrogation trois fois expulsée de nos bouches arsenicales et artisanales afin que, de cette torsion, de ce fiel existentiel que nous déglutissons en direction du ciel sorte enfin, sinon une justification, du moins une parole apaisante, peut-être seulement l’énonciation d’un doute au sujet de notre devenir sur Terre. Mais même les paroles d’effroi seront les bienvenues plutôt que ce lourd silence qui paraît conspirer à notre perte à chaque battement de notre cœur, à chaque élévation de notre poitrine, à chaque coup de boutoir de notre sexe. A chaque fois nous mourons. A chaque fois nous épuisons la puissance de notre langage. A chaque fois nous démolissons l’architecture de nos cellules. De la naissance à la mort, un seul arc infiniment tendu, un seul passage continu qui nous lamine de l’intérieur et, lentement, la termitière s’effrite, et, lentement, nos corps glaireux laissent s’épancher leurs sucs mortifères sur le sol de poussière qui n’aura plus souvenance de nous. Même pas notre nom. Même pas notre souffle perdu dans l’agitation tellurique du monde.

Ce jour déjà joué.

Ici, sur le subjectile que l’huile habille de ses couleurs de feu et de sang, de ses esquisses de peau et de cheveux s’écoulant vers la bonde de la finitude, je suis la silhouette de ce qui, à jamais, s’efface dès que paru. Aussi bien les couleurs pourraient s’inverser, revenir à leur origine végétale, animale, minérale, c'est-à-dire au plus près d’un fondement comme pigment témoignant de la trace humaine. Réelle, autant que vous qui me regardez et vous interrogez sur celle que je présente au monde qui, en vérité, est votre propre projection dans l’espace de l’œuvre. Ce n’est pas moi que vous voyez. Ce n’est pas une figure peinte qui, un jour, dans la verticalité de son anonymat figurera à la cimaise d’un musée. Non, ce serait trop simple cette remise de l’œuvre à une manière d’absolu dont, vous-mêmes, vous absenteriez sous prétexte que vous n’y êtes pour rien. Mais l’évidence est que vous avez posé votre regard sur celle que je tends à votre naturelle curiosité afin qu’interrogés, vous ne puissiez plus oublier cette « inquiétante étrangeté » dont je suis la dépositaire, tout comme le Regardant que vous êtes devient le support, à son insu, évidemment, de l’incontournable question de la Présence. Oui, de la Présence Majuscule, autrement dit de la transcendance qui vous affecte l’espace d’un voyage avant que n’arrive le terme de la destination. Le terminus. Tout le monde descend. Après il n’y a plus rien que le vide et la constellation de l’éternel silence. Mourir, c’est simplement cela, ne plus pouvoir parler. Ne plus émettre de « oh » et de « ah », ne plus proférer que l’indicible du bout d’une mémoire déjà ensevelie dans les cendres du passé. Le problème, le seul problème, c’est que l’au-delà de votre disparition ne saurait être représenté. Or, pour nous, êtres de la représentation, êtres du positionnement de l’objet face au sujet, nous sommes désemparés dès l’instant où la lanterne magique cesse de faire défiler ses images. C’est cela le tragique, vouloir imager, métaphoriser, vouloir faire apparaître et, en guise de monstration, l’espace du Rien. Aussi bien que moi, vous êtes une simple Esquisse dont le temps joue, de la même manière que le chat saisit le mulot, le retient, le laisse s’échapper, le reprend d’un habile coup de griffe indolore pour lui donner espoir, puis, soudain, décide de son arrêt de mort. Il ne reste plus, sur le tapis d’herbe verte, qu’une tache de couleur complémentaire, ce beau carmin qui symbolise le temps s’étendant du premier souffle au dernier, ce respir que nous tenons en suspens de peur qu’il ne nous fausse compagnie. C’est de ce même suspens dont vous êtes affectés, croyant admirer une belle jeune femme au sortir de sa nuit pourpre, sans doute entre les bras de son amant, alors qu’il faut percevoir cette rivière de sang qui s’écoule vers l’aval du temps et qui, bientôt, ne sera plus que la survenue puis la fuite d’un friselis dans le fleuve mondain. La métaphore qui clôt cette brève méditation est la seule bouée dont nous pouvons faire notre sursis avant que sa maîtrise ne nous échappe. Il est encore temps. Temps !

Ce jour déjà joué.
Ce jour déjà joué.
Ce jour déjà joué.
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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 09:10
Nue et le voile.

Mai 2015 – Nadège Costa – Tous droits réservés.

« L’univers soudain

à portée de main

toujours par-delà

Lorsqu’on dit … « Viens ».

Eros émerveillé.

Anthologie de la poésie érotique française.

Nue et le voile.

Jamais Nue n’est sans le voile. Jamais le voile n’est sans Nue. Immémorial balancement du dissimulé et du manifeste. Regarderions-nous Nue sans voile et nous serions dépossédés de nous-mêmes, et nous serions exilés d’un territoire à saisir dans l’exactitude du regard.

Image de Nue indissociable du voilement, de sa prodigieuse capacité à nous fasciner dans l’attente d’Elle, ce pur insaisissable dont la révélation même est le prix à payer afin que notre propre assomption soit possible. Surgissement dans la sphère onirique où, par essence, nous devenons, nous aussi, inatteignables. Conjonction des mondes, lieu d’une double révélation : celle de qui nous fait face dans son évidence, celle qui, soudain, se loge au creux de notre imaginaire avec la force des sublimes apparitions.

Nue et le voile.

Projetons, le seul instant d’une possible visitation, une soudaine métamorphose. Nue, dans sa volte-face, nous révèle la totalité de son épiphanie originelle. Plénitude de la gorge, souple douceur du mont de Vénus, triangle ombreux du pubis. Mais que se passe-t-il, alors, qui nous rend muets et aveugles, paralytiques et figés, pareils à des gisants de pierre ? Quelle étrangeté s’est introduite en nous dont nous ne sommes plus que la forme endeuillée allouée à sa propre perte ? Ce que nous espérions, à savoir découvrir un territoire vierge de tout regard, un site porté à la dignité de pure merveille, voici que tout se disperse et fuit dans l’effeuillement du jour. Tout est gris et plus rien ne paraît qu’un fin brouillard semblable à celui qui flotte au-dessus des lagunes. Si douloureux de vivre, perdu dans cette multitude illisible et la nervure de notre corps est un flottement sans fin. Et notre conscience erre longuement à la recherche d’un possible sémaphore nous disant, encore, la signifiance de l’heure, la pertinence de figurer, ici et maintenant, sur ce fragment de terre qui nous maintient en sustentation au-dessus du néant. Nous avons besoin d’un cosmos, d’une quadrature fixant les limites de notre être. Nous avons besoin d’un môle de pierre auquel attacher l’esquif de notre destin.

Nue et le voile.

Si indispensable, le voile, car aucune vérité, aussi apaisante fût-elle, ne se peut se révéler dans la fulgurance du dire, dans l’immédiateté du paraître. Il y faut l’espace entre les mots, le jeu subtil entre l’ombre et la lumière. Tout corps, dans son mystère, est cerné d’ombres. Tout regard, dans sa quête, est faisceau lumineux qui troue l’obscurité du monde et fait se révéler la brûlure de la connaissance. C’est seulement parce que le territoire de Nue est à dix mille lieues de notre préhension qu’il brille des feux du désir. C’est toujours le fruit hors de portée qui fait son scintillement sucré au creux de nos papilles. Comme une nature morte de Cézanne dont les pommes sont l’inaccessible que l’art tend devant nos yeux sans que, jamais, une saisie en soit possible, sauf idéelle. Notre existence passionnelle est entièrement sous le joug de la tension, de l’éloignement, de l’incommunicable. Eros ne se présente jamais à nous sous les traits de l’évidence, de la rencontre sensible, de la concrétude que nous pourrions loger au creux de notre anatomie et, ensuite, poursuivre notre cheminement avec la tête dans les étoiles.

Nue est de l’ordre de la pensée primesautière qui s’efface aussitôt révélée. Elle est pareille au vol irisé du colibri, pure vibration dans l’air étonné. Elle est l’écho de ces mirages que le vent et le sable font se lever dans le silence et l’immensité du désert. Pour cette raison d’une impossibilité à accueillir Nue autrement qu’en sa disparition même, nous aurions pu la nommer, indifféremment : pliure du jour, herbe nocturne, rosée à la pointe de l’aube, rayon crépusculaire, nymphe en voie d’éclosion, « montagnes et eaux », comme dans la peinture monochrome des Song, en Chine, où se dévoile l’être du monde à même sa disparition. Oui, nous aurions pu, mais nous sommes restés en silence parce que, parfois, la parole ne surgit de son ombre qu’à y retourner. Nous posons le voile sur la courbure du jour et revenons à notre nuit, aux battements du songe, la seule diastole-systole dont notre cœur puisse encore témoigner face à l’indicible ! Oui, la seule !

Nue et le voile.
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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 07:45
« Au creux de la tendresse ».

« Au creux de la tendresse ».

Avril 2013 - Nadège Costa- Tous droits réservés.

C’était une à peine respiration dans la lumière levante, la translation d’un nuage contre le linge du ciel, l’envol du héron sur la rive du lac. Cela se produisait, pourtant, et le doute était là qui faisait ses confluences. Aussi bien vous auriez pu ne pas exister, être l’effleurement d’un songe, l’image reflétée par un miroir dont le tain aurait été lustré par le caprice de l’imaginaire. J’étais sujet, il est vrai, à me construire châteaux de sable et hallucinations comme si quelque peyotl eût troublé mon habituel breuvage. Le monde que je regardais était cette étonnante disparition des formes, leur troublant métabolisme qui les écartait d’elles, de leur propre réalité et les versait dans les remous de cristal d’un constant onirisme. Plus que d’un spleen baudelairien ou bien d’une blancheur mallarméenne butant contre le vide de la page, j’étais atteint d’une manière de transparence comme si choses et gens se fussent ingéniés à passer outre mon corps sans qu’ils en fussent alertés. A parler vrai, j’étais dans les limites d’une invisibilité qui ne dialoguait qu’avec elle-même et l’inaperçu dont j’étais une simple nervure ne m’affectait guère plus que la chute du temps dans la gorge du sablier.

Comment, dans le clair-obscur de cet hôtel de la Côte d’Opale, dans la brève lueur grise des galets, eussé-je seulement pu imaginer votre présence ? En tracer les contours ? En décrire la palme ouverte, ses battements infinis - diastole, systole - jusqu’à une manière d’affolement ou bien de vertige et alors, du monde, rien ne tenait plus que cette vibration indistincte. Alors l’en-dehors n’était plus que l’altération de mes sens brouillés et une brume native noyait la courbure de mes yeux jusqu’à la perte de la vision, sinon totale, amputée de l’entièreté des choses à paraître. Racines de l’arbre et ramures se perdant dans l’effeuillement du jour. Socle brun du rocher et bulles de gaz qui le trouèrent en un temps immémorial. Proue d’une barque bleue que le ressac fait clignoter au sommet de la vague. Vous étiez pareille à cette image tremblante oscillant sur la toile blanche du cinéma d’antan, brèves apparitions parmi les zébrures du film et brusques sauts à la limite de l’écran, autrement dit d’une possible disparition. Jamais l’on ne s’attache plus fort à une silhouette qu’à son illusoire et brève présence. Un passage de l’ombre à la lumière puis la fermeture du rideau rouge et la salle plongée dans un silence cotonneux. Voici, de vous, de votre éclair dans ce matin de brume, ce qui est resté et demeure comme une braise forant de l’intérieur une conscience que j’anticipe, bientôt, dans sa plus grande altération. « Ombilic des songes » et le spectre d’Antonin, livide et dépouillé de soi fait son mime sur quelque scène de théâtre vide. Mais a-t-il seulement joué pour autre que lui ? A-t-il existé en dehors de sa propre douleur, à l’extérieur de la camisole de son génie ?

Voici : le gonflement des lèvres au bord de la profération du poème ; l’ubac du menton que l’ombre du désir dissimule dans sa perte prochaine ; le glissement blanc d’une joue ; le pendentif et ses perles de corail disant la beauté de la parure, son élégance ; l’incroyable surgissement du cercle de l’épaule pareil à la plénitude après le reflux d’un chagrin ; la parenthèse de la vêture qui voile à peine ; la naissance de la gorge, son sublime renflement afin que, de l’amour, soit connu le vertige. Et, surtout, abrité par la corde étroite de la clavicule, ce « creux de la tendresse », creux à nul autre pareil. Ici s’origine tout ce qui chante et appelle, tout ce qui attire et s’éploie jusqu’à la limite de soi et annonce refuge et retour au sentiment primitif d’exister. Oui, ceci est la conque où trouver abri et ressourcement. Oui, ceci est la doline dont toute femme sur terre nous fait l’offrande à condition que nous sachions en déchiffrer le mystère. Voici, vous apercevant dans la fuite verte de la lumière, ce que j’avais compris : j’étais en deuil de cette pure forme d’amour qu’un jour enfant, je connus au contact de celle qui me confia au projet d’exister. Vous en étiez, ici, la troublante résurrection, le rythme alangui au seuil du jour alors même que je naissais à moi-même dans la complétude d’une révélation. Depuis, combien de Côtes d’Opale ont dérivé dans l’éparpillement infini des secondes, combien de dolines accueillantes bordées de la lueur éteinte des galets, de la brume de la Mer du Nord, du cri des oiseaux blancs se perdant dans la grande dérive hauturière, Combien ? Vous reverrais-je jamais, vous qui avez rendu la lumière à mon regard ? Vous reverrais-je, au moins en rêve ?

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26 mai 2015 2 26 /05 /mai /2015 07:45
La dernière femme.

"Guerre et paix".

Photographie : Katia Chausheva.

[Brève incise servant de prologue. Le texte qui vous est proposé aujourd'hui, doit être considéré selon la perspective d'une fable eschatologique indiquant la fin dernière de l'homme en raison de sa propre surdité quant aux propos de philosophe-prophète. Dans "La dernière femme, on reconnaîtra aisément l'allusion au "Zarathoustra" de Nietzsche. Cependant, que l'on n'aille pas imaginer que l'humaine condition soit jugée à l'aune de ses inconcevables irrésolutions, ces dernières fussent-elles une réalité quotidienne. Ce texte, il faut en prendre acte comme on le ferait d'une antiphrase, le contenu apparent faisant appel à un autre contenu sédimenté, rendu inapparent à force d'habitudes et de schémas de pensée séréotypés. C'est bien la grande variété de l'homme qui le porte à son éminente singularité parmi les confluences de l'exister. Miroir à double face, l'une de lumière, l'autre d'ombre. Faces ne jouant jamais qu'en mode dialectique, ce qui, déjà est amorce de vérité.]

« Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.

Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.

Voici ! Je vous montre le dernier homme. »

Nietzsche - "Ainsi parlait Zarathoustra."

C'est ainsi que cela avait commencé. De grandes fissures blanches avaient lézardé le ciel que des vols d'oiseaux funèbres avaient recouvert de leur intempestive agitation. Pliures d'ébène des freux cisaillant l'air, giclures noires des choucas, perdition glacée des corneilles et leurs cris déchirant l'espace. Il n'y avait plus d'horizon, sauf cette vague lueur de barre de néon faisant ses clignotements au ras de la poussière. Sur les rivages dévastés, les boules des rochers avaient frappé et les giclures d'eau faisaient leurs grises litanies. Une seule longue plainte glissant sous de rares copeaux d'azur. Car le bleu avait déserté l'eau et c'était, partout, couleur de limon et flaques pareilles à la densité du plomb, à la rugosité de l'écorce. Les océans, à perte de vue, étaient cette flasque agitation de masses informes, chaotiques, prises de nausées et d'étranges oscillations. Cela raclait longuement le socle de la terre, cela arrachait le moindre copeau d'argile, cela voulait dépecer et manduquer l'inconséquence du monde. Cela usait jusqu'à l'os et les collines moussues, les longues mesas de latérite, les vagues des forêts pluviales, les cimaises des canopées, tout ceci était devenu un genre d'os de seiche que des oiseaux de mer auraient ravagé de leur bec acéré comme la peste. Les claquements, on les entendait, semblables à de lourdes prémonitions. Cela faisait des millénaires que s'agitaient en tous sens ces manières de sourdes paraboles, cela faisait une éternité que les choses de la nature disaient l'urgence du jour, la clôture de la nuit, la vastitude des océans à parcourir le monde, la nécessité du vent à essaimer sur la face de la terre les paroles du doute, mais aussi de l'apaisement, du repos, de la nécessaire pause. Du suspens.

C'était cela qu'il aurait fallu faire, démonter la grande mécanique stellaire, bloquer les rouages, y jeter une poigné de mica blanc, faire s'enrayer les cliquetis, arrêter la marche des pignons, souder les balanciers et regarder, au loin, là où les yeux auraient vu un semblant de vérité, où se serait allumé le sémaphore de la raison. Mais non, seule l'obstination avait prévalu, seul le comblement du désir immédiat, seule la bouche grande ouverte, la suceuse de nutriments de volupté. L'abîme toujours disposé à remplir l'outre de l'envie jusqu'à combler la faille de l'exister. La cécité était partout qui projetait son ombre sur le désastre levé des arbres, sur la face cachée des montagnes, sur les fleuves qui ne jetaient plus d'étincelles sous le soleil. L'étoile blanche porteuse de sens, on ne la voyait plus qu'au travers d'une bouillie couleur d'étain, comme si elle avait été prise dans un bloc de résine dense, immense insecte aux pattes repliées sur la croûte informe de l'abdomen. La lune ne faisait plus son gonflement blême qui illuminait les faisceaux étoilés des villes, elle ne pénétrait plus les artères peuplées du déplacement de milliers d'insectes aux pattes pressées, aux mandibules fornicatrices et sombrement rédhibitoires. Plus rien, désormais ne s'illustrait à titre de sustentation. On en était réduit à se phagocyter soi-même sous le regard éteint d'un astre gibbeux perdu dans les rets de sa propre incompréhension. Tout se repliait dans une conque d'ennui, tout marchait à rebours vers une manière de non-sens originel. La terre avait retourné sa peau. Écorce d'orange ne montrant plus que sa chair blanche, révulsée, compacte, sourde. Dans son ventre ombreux, dans la densité de ses replis dermiques, dans la convulsion de ses membres de pierre, la rétroversion avait eu lieu, la vulve avait éclaté libérant ses milliers de rejetons mortifères. Longues souillures de soufre, germinations de calcite, bourgeonnements de lave, éruptions de magma, girations de cendre noyant tout dans une même indistinction. Plus rien de visible, sinon cette dispersion morainique faisant ses infinies catapultes dans toutes les directions de l'espace. Dans les termitières humaines, on s'agitait, on déplaçait son corps annelé aussi vite qu'on le pouvait, on mastiquait patiemment la terre de latérite, on scellait à la hâte toute cette sale vomissure issue des entrailles de la mère nourricière, mais le navire prenait l'eau de toutes parts, mais les minces occlusions d'argile cédaient sous la fureur. On se réfugiait tout en haut du cône de poussière et de salive mêlées, on faisait longuement vibrer ses antennes en signe de protestation, on faisait onduler son corps de gomme, on repliait ses pattes en forme de prie-Dieu, semblables à la position hiératique de la mante religieuse, mais tout était vain alors que la perdition irrémédiable s'annonçait comme l'hypothèse la plus probable. Il n'y avait plus d'issue. Décidément, nul homme ne mettrait plus au "monde une étoile dansante". D'ailleurs, d'hommes l'on ne voyait plus de trace, sinon quelques giclures de-ci, de-là, éparpillées au quatre vents de l'ennui. Pour solde de tous comptes. L'on avait beau chercher, rien ne se dévoilait plus selon le rythme de quelque arborescence anthropologique. Partout du refermé, du lourd, du plomb en fusion. Partout de l'irrespirable, de l'inconcevable, de l'aporétique, en gelée, en grappes arbustives, en amas incoercibles, irréductibles, chaînes infinies d'œufs de batraciens réduits à leur propre hémiplégie. L'on avait voulu ignorer jusqu'à l'imbécilité native les paroles du philosophe à la moustache ombrageuse. L'on était demeurés sourd aux imprécations de Zarathoustra, l'on avait voulu suivre sa propre loi autodestructrice bien au-delà de toute raison. Et voilà ce qu'il était advenu de l'homme : cette espèce de méduse flottant dans les eaux glauques de la folie. Mais la folie-d'en-bas, celle qui ne laisse voir d'elle que ses membres atrophiés, ses pieds gourds, ses varicosités incestueuses - chair se nourrissant de sa propre chair -, ses mollets adipeux atteints de sombre déliquescence. La folie-d'en-haut, celle du penseur inquiet, on n'avait voulu en faire qu'une déraison bilieuse, une simple excroissance de chair, une protubérance prête à rendre son pus, à inonder la sérénité des bien-pensants de son acide formique. Mais combien l'on s'était trompés, mais combien on avait été réduits par une vision basse, entachée d'hémianopsie, laquelle ne voyait que la moitié du monde, cette face spectaculaire et grimaçante, ce miroir aux alouettes faisant ses mille éblouissements alors que les consciences abusées finissaient leur ignition sous les auspices d'un piètre feu-follet, pas même l'éclat du lampyre dans les complexités de la savane. Longtemps, en soi, dans le plus intime de son intériorité, l'on avait porté un chaos, mais un chaos que l'on n'avait pas eu la force ou bien le courage, ou bien la lucidité de disposer en cosmos afin qu'une étoile, un jour, pût naître au ciel du monde. Le chaos, cette furie dionysiaque rivée au profond du corps, si près des pulsions primitives, si près de la brûlure définitive des archétypes, de la puissance tutélaire des énergies fondatrices, jamais on n'avait pris soin de l'endiguer en aucune manière. Les passions, les furies de posséder, les envies urticantes, les démangeaisons rhizomatiques de l'orgueil, les prurits de la gloire, les eczémas de la cupidité, les impétigos éruptifs de l'ego, on les avait laissés croître, à son insu, à bas bruit, comme une sale fièvre et voici que, maintenant, l'éruption avait eu lieu qui avait terrassé les bousiers roulant au-devant d'eux leur boule étroite et confusionnelle, leur piètre existence en forme de boomerang, leur yatagan vengeur qui les rattrapait et les frappait dans le mitan du dos ouvrant toutes sortes de ruisseaux sanguinolents, élevant des cairns obséquieux de chairs tuméfiées.

"Je vous le dis : vous portez en vous un chaos."

Cette exhortation du philosophe à réveiller l'humanité endormie, une seule femme l'avait entendue, "La dernière femme" qui vivait sur les hauteurs d'une caverne à la manière de Zarathoustra, cet éveilleur de conscience "pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. " Et cela, "que la semence lève", la Solitaire en avait eu, toute son existence, une conscience aiguë, proche d'une maladie, une fièvre interne, des vertiges, de longs frissonnements qui soulevaient sur sa peau une théorie de picots. Des graines en attente d'éclosion, des graines levantes disposées au métabolisme universel, des graines gonflées de sève qui tendaient leur fragile coque aux faveurs de l'héliotropisme, qui se hissaient sur leur partie la plus érectile afin qu'à leur contact le sens s'inscrivît à même la promesse dont elles étaient porteuses. Partout, sur la terre, au creux des frais vallons, sur l'épaule souple des collines, dans les cannelures des villes, dans les demeures de ciment aux fenêtres étroites, des milliers de graines contiguës faisaient leur chant de levain, leur comptine de mie odorante, leur fable de croûte disposée à l'accueil de ce qui croissait et se multipliait parmi les sutures et les entrelacs du chaos. Seulement les graines n'étaient pas sorties de leur pénombre originelle qu'elles se dispersaient en une multitude d'affairements multicolores, en une myriade d'éblouissements polyphoniques, en un étoilement de gerbes luxuriantes. C'est de là, de cette occupation constante, de cet aveuglement à suivre le sillon tracé par le destin que naissait la surdité primordiale, celle qui ne pouvait se terminer que dans les affres des fosses carolines, un pieu traversant l'anatomie suffoquée. C'était toujours pareil : la finitude sur laquelle on venait s'empaler comme de frêles insectes sur l'aiguille illisible de l'entomologiste. Et, au-dessous de soi, la mutité compacte de la plaque de liège et, au-dessus de soi la vitre glauque du ciel au goût de formol. Tétanisés avant même d'avoir terminé leur métamorphose, ainsi étaient "les hommes de bonne volonté", une aile clouée au pur désir de commencer, une autre rivée à la hâte d'en finir. Entre les deux, la simple histoire d'une vacuité redoublée de la symphonie achevée d'une vanité constitutionnelle.

Mais, déjà, il a été assez dit de ces piétinements dans les contingences mondaines, de ces nages de carpes koï au ventre gonflé s'échouant sur les sables de leur incomplétude, de leur impuissance à être. A paraître seulement, comme les marionnettes que l'on range dans le corridor obscur des coffres une fois le spectacle terminé, le castelet replié sur son mutisme éternel. Il y avait mieux à faire que de renoncer et de confier le vestibule étroit de ses lèvres au baiser gluant et fade de la mort. Infiniment mieux à faire que de confier son corps à la première irrésolution venue. Voici ce qu'il fallait faire, que la Solitaire avait placé en exergue de sa fragile traversée parmi les hommes. Un matin de claire lumière, avant que ne survienne l'irréparable chute, elle avait gagné le sombre des garrigues, là où la végétation cédait la place au silence des pierres. L'air était doux, parfumé de romarin et gonflé d'iode. Quelques senteurs de lavande se détachaient des touffes mauves, posant ci et là leurs touches étoilées. Solitaire avait emprunté le vallon qui sinuait en de profondes gorges, des bouquets de pins torturés par le vent s'accrochant aux plaques de gravier blanc. Le silence était partout, seulement troublé, parfois, par le grésillement d'un insecte, la dilatation d'une pierre sous les premières butées de lumière.

Solitaire n'avait emporté rien d'autre que son corps plié dans un linge sombre, son esprit ouvert aux quatre vents, son âme déployée en une infinie compréhension du monde. C'était cela qui suffisait : le déploiement et de s'y confier comme l'arbre s'incline sous la risée du vent. A mesure qu'elle montait, l'air se dilatait, touffeur paraissant vouloir précéder l'orage. Solitaire en était alertée de l'intérieur, à la manière d'une flamme qui aurait fait son étincelle attisée par la seule conscience d'être et le bonheur d'y résider avec simplicité. Tout dans l'immédiate donation des choses. Tout dans l'évidence claire de cela qui surgit et ne demande qu'à paraître. La plénitude était là où l'on voulait bien la laisser éclore, se développer, coloniser l'air libre, étaler ses rémiges comme celles des oiseaux maritimes, ces forteresses de plumes qui toisaient les hommes du haut de leur dérive hauturière. Cela à faire, dans l'urgence du jour, sous les coulées de clarté, dans les nappes ouvertes du calme souverain. Car, pour parvenir simplement à soi, il y avait cette exigence de retirement, cette exclusion de tout ce qui entaille et brûle les yeux, obture la bouche, scelle les dents en une barrière blanche infranchissable. C'est de l'intérieur même de son corps de chair et de sang que tout partait, faisait sens et ricochait sur les fondations du monde. On était ivre et l'on sentait cette manière d'étourdissement gagner lentement l'eau de ses cellules, imprégner l'éponge poisseuse de son ventre, faire sa longue déglutition sur le massif des cuisses, cascader vers l'aval du temps jusqu'à ce lieu qui s'appelait naissance, qui se nommait origine. Un seul long et voluptueux mouvement, une seule longue irisation des choses jusqu'en leur ultime épreuve, jusqu'à la première respiration gonflant les alvéoles, identiquement au gain métaphorique de la conscience. Alors tout pouvait arriver puisque l'on était parvenu de l'autre côté de ce qui nous attachait au môle étroit des contingences et l'on flottait infiniment dans sa carlingue de peau, immense nacelle suspendue au-dessus du vide, altitude insubmersible - jamais personne ne pourrait nous y rejoindre -, incommensurable dimension par laquelle toutes choses signifiaient intensément, avec l'éclat de la lampe à arc. C'était cela, ce sentiment d'exclusion hors de ses propres frontières que Solitaire était venue chercher, dans ce lieu d'indifférence au monde, de pure sensation girant autour d'un genre d'absolu. Soi et rien d'autre qui attache, contraint, amenuise, réduit, amène au bord d'une possible réalité. Soi contre soi sans épaisseur qui dénature, altère, ment, pousse à la fuite et au recel. Pure transcendance de son être dans sa forme achevée, autrement dit remise immédiate dans la finitude, extinction de la voix, voilement des yeux, abolition de l'ouïe, glaçure des membres jusqu'en leur banquise ultime. Puis, rien.

Soudain, il y eut une immense craquelure, une faille s'ouvrant d'un abîme à l'autre, un basculement de la terre, des cataractes de nuages, des flots s'écoulant sur les dalles des villes, dans les goulets étroits des tunnels, genre de déluge reprenant en son sein ce qui, un jour, fut confié aux hommes. Là-bas, au fond des vallées, se laissaient entendre une longue plainte, un sinistre hurlement portés par des hordes de vent, une impétueuse imprécation semblant venir du ventre même des agonisants, à moins que ce ne fût la terre elle-même qui proférât quelque condamnation définitive : Malheur ! … Puis un suspens, une hésitation, une respiration ample comme celle d'un prophète … Les temps sont proches … les précautions oratoires dissimulant une supplique … où l’homme ne mettra plus … les sombres résonances d'une incantation … d’étoile au monde. … Malheur ! … comme la répétition en écho d'une malédiction définitive … Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, … les tremblements d'une imprécation … qui ne sait plus se mépriser lui-même. … la monstration de ceci qui résiste et trace la voie du destin, la seule possible, la dernière à choisir afin qu'un accomplissement ait lieu : Voici ! Je vous montre la dernière femme. »

Dans l'éclat de fin du jour, du dernier jour, voici que, parmi les nuées s'élevant comme des trombes de poussière, alors que les derniers hommes s'abîmaient dans un unique maelstrom les effaçant aux yeux du monde, voici donc que paraissait la dernière femme, hiératique sculpture suspendue dans l'espace étroit d'une rare lumière, déesse sublimée par le destin, possible rédemptrice de "l'insoutenable légèreté de l'être", figure emblématique de ce qu'aurait pu être l'aventure humaine si elle avait été saisie de la plus élémentaire des sagesses qui fût. En elle, encore, quelques traits de ce qu'avait été une ineffable beauté, une grâce au-delà de toute nomination, une poésie terriblement vacante qui attendait qu'un verbe surgisse à nouveau, un visage à l'épiphanie lunaire, la trace du feu et de la cendre, une découverture de l'épaule si semblable à la douce apparition de la dune sous les cendres du volcan, le début d'une gorge laiteuse, tellement friable, inclinant à disparaître dans les complexités de la vêture, puis, vers l'aval, une perte dans le fusain et le tracé flou de la pierre noire. Tout ceci était si troublant, si teinté de réalité fauchée en plein vol. C'est ainsi, il en est de la beauté comme de toute mélancolie, elle ne révèle jamais mieux son essence qu'à l'aune de sa propre disparition. Dernière femme nous t'aimons. Non seulement parce que tu es la dernière, mais parce que tu es femme. De ceci, jamais nous ne nous consolerons ! Les paroles du philosophe, nous les ferons nôtres. Zarathoustra, nous t'attendons sur le seuil de ta caverne afin que nous cessions, un jour, de cligner de l'œil. Nous endurerons la lumière de l'être, nous l'endurerons jusqu'à ce que notre langue tombe au rivage des morts, la seule issue qui soit !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 15:08
« Ce n’est plus le même silence ».

Pointe de flèche – Rhodézien.

Source : Wikipédia.

Libre interprétation du poème de

Nathalie BARDOU.

(NB : Les mots en gras et italique

sont ceux que j’ai choisi d’accentuer

afin d’amener au jour une possible

compréhension du poème.)

Ce n'est plus le même silence.

« Ce blanc

Sans cadre

Dans la courbature du mot

Lorsque la nuque au bord du puits

Il faut aller au livre d'herbes.

Là où le monde bavard

Celui des regards encore aux murs

Celui du royaume de sable bâti sur l'ombre

Celui du jardin antique

Là où le monde bavard

S'est tu,

Sais-tu

Ce n'est plus le même silence.

Ce n'est pourtant pas un jeu

De frotter des mots-silex

Les champs secs

Ont pris feu.

Les mains ont reculé

Vives et sèches

Les mains

Sur un visage

Sur un souvenir

Les mains ont reculé.

Et la maison-corps

A applaudi à ce vacarme

A enfin Tout ce vacarme

Des dents qui mordent le vide

Des os lancés

Contre les muscles.

Pendant la sortie de l'eau

Dans son grand bruit de mers.

Puis le silence

Qui n'est plus le même silence

C'est ce silence qui touche au bleu

Le bleu loin dedans

Têtu - dans les cendres ».

Nathalie BARDOU - 24 mai 2015.

Avec le poème, c’est toujours s’affronter à un problème que de vouloir l’interpréter. Soit on le soumet au scalpel de la raison discursive et alors il perd son âme pour ne laisser paraître que ses coutures. Soit on le laisse flotter dans les arcanes de l’imaginaire et alors on se pose la question légitime de savoir si l’on a encore affaire à ce poème ou bien plutôt à une pure fantaisie. Sans doute existe-t-il une voie médiane, laquelle s’appuyant sur le contenu réel tout en tâchant d’extraire les significations latentes, cherchera à éviter la « démonstration » pour faire droit à la « monstration », à savoir faire briller le langage dans l’essence du paraître. C’est ce que nous essaierons de mettre en exergue dans le cadre de ce bref article. Donc, à partir de maintenant, c’est un « saut » à quoi il faut se disposer afin que, nous exonérant des perceptions immédiates, nous puissions nous saisir de ce qui traverse le poème tout comme l’éclair illumine le ciel alors qu’il n’est plus visible dès qu’apparu. Il en est ainsi des choses essentielles de la Nature - dont l’éclair est la fulgurante apparition -, aussi bien que des paroles fondatrices qui révèlent plus que ne le laisserait supposer la modestie des mots convoqués à l’espace-disant. Ici, aucune autre parole ne nous éclairera mieux pour l’entrée dans le vif du poème que la belle assertion de Paul Klee qui dit le tout de l’art dans une forme si verticale qu’elle semble ne pouvoir être dépassée en direction d’une plus ample compréhension de cette vérité fondamentale : « L'art ne reproduit pas le visible. Il rend visible ».

En effet, tout est question de visibilité, autrement dit de remise à soi de la chose dans la clarté de ce qu’elle est. Et, ici, nul doute qu’il soit question de la poésie elle-même dans son principe ouvrant-déployant un monde. Et, ici, nul doute que soit énoncée la fragile condition du poète en ces temps « où le monde bavard » fait cliqueter, à l’infini, les paillettes du « on ». « On » se conforme à l’avis général ; « on » se dispose à emprunter les sentiers battus afin de ne pas s’écarter d’une opinion commune. Le poème, quant à lui, s’opposant à cette progression horizontale dans la glaise mondaine, en établit l’exact contrepied, à savoir l’élévation du langage dans sa pure verticalité afin que, transcendant le domaine des contingences, il puisse flotter entre ciel et terre, un vers dans l’empyrée, un autre en direction de ce réel qu’il sublime à mesure de sa profération.

Mais, alors, comment surgir dans l’espace du poème puisque, aussi bien, ce dernier, le poème, utilise les ressources du langage commun à tous les humains ? Mais, tout simplement, en utilisant ces « mots-silex » qui portent en eux le plus noble destin de l’homme. Ceci, correctement métaphorisé, s’inscrira dans la conscience comme la grande marche de l’homo habilis vers l’homo sapiens, soit, de l’homme habile à manipuler les outils à celui habile à les mener à la clarté d’un savoir dont le langage est la pointe la plus extrême, imitant en cela la flèche indicatrice de SENS que les hominidés taillaient à même la pierre sans en saisir l’immense portée ontologique. C’est seulement parce que l’homme, dans sa lointaine préhistoire, est passé du statut d’une simple horizontalité (l’immanence), à celui d’une pure verticalité (la transcendance) que des choses comme le langage, l’art, l’intentionnalité déployante d’un mode des significations a pu réaliser sa propre efflorescence. Le langage, dans son évolution, suivait la même courbe ascendante, partant du simple borborygme préhominien pour déboucher dans l’aire constituante d’une essence de l’homme. Ainsi s’établissait la distinction entre la prose du monde en ses laborieux commencements et le poème dont elle était tissée depuis l’origine et qui demandait à être porté à la révélation.

Tout cet immense paradigme du connaître, depuis l’outil primaire jusqu’à la fonction langagière élaborée, le poète le porte en lui comme son bien le plus précieux, en même temps que le lieu de son intime déchirure. Comme si son corps, divisé par un mystérieux raphé médian, le scindait selon deux univers opposés, deux topiques à jamais irréconciliables : d’un côté le tumulte et le chaos précédant l’apparition du langage et des fonctions supérieures; de l’autre l’harmonie d’une parole organisée en sublime cosmos, dont le poème est la source et le recueil. De cette position de funambule entre un ubac versant vers une possible disparition et un adret par lequel réaliser son assomption, le poète est transi jusqu’en sa chair frissonnante. Le pathos est toujours là et son double aiguillon, celui de la chute, celui de la montée infinie vers ce qui appelle et veut soustraire au « silence », au « blanc » dont « la courbature du mot » est le symptôme le plus évident, qui se dit en termes de somatisation, de corps, les seuls à même de rendre compte de la prégnance de la douleur.

Le poète est toujours situé « à l'intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité », tel que Pierre Reverdy les définissait dans « Le Gant de crin », le titre étant amplement évocateur en lui-même de la lucidité à y entendre. Ou bien le poète s’attache à la réalité et perd sa liberté créatrice, ou bien il vogue dans le rêve jusqu’à y perdre le fil d’Ariane qui lui permet de rencontrer la Muse. Ou bien il n’écrit pas, « la nuque au bord du puits » dans le vertige de sa propre disparition, de l’attrait de l’abîme, ou bien il écrit, frottant ses « mots-silex » mais alors « les champs secs ont pris feu » nous dit le poète et, de peur, « les mains ont reculé vives et sèches » car la brûlure de l’écriture en est toujours la plus immédiate illumination qui soit. Regarder brûler Rome, à la manière de Néron est pure fascination, d’abord, frayeur ensuite des conséquences de son geste. Il en est à l’identique pour tout créateur qui procède à sa propre perte tout en élevant le piédestal qu’il tend à sa propre effigie comme une possible Arche de Noé. Mais, en filigrane, apparaît le « Radeau de la Méduse » et les flots contraires qui le conduisent à sa perte.

Beau poème en tout cas, qui dit en termes essentiels ce que l’habituelle prose du monde profère dans le bavardage et l’imprécation. Ecriture labyrinthique, écriture à chiffre qui ne livre son secret qu’à être manduquée jusqu’à son terme de manière à ce que se dévoile cette « chair du milieu » qui est l’essence même des choses, dont nous sommes tissés de l’intérieur, à notre insu, mais que nous hélons sans cesse depuis notre cheminement hémiplégique et qui se nomme aussi « le bleu loin dedans », cette corde infiniment vibrante que, parfois, l’on appelle « âme », sans bien savoir ce qu’elle désigne mais dont la cessation de la vibration nous reconduirait, toutes affaires cessantes, à la densité et à l’opacité de la pierre de silex avant que l’intelligence de l’homme n’en taille les arêtes transcendantes. Ceci nous ne voulons pas le voir. Renoncer à être nous l’écartons de nous grâce à la force vive de l’art. Nous souhaitons, avec raison, qu’il en soit toujours ainsi ! Comment pourrions-nous exister autrement puisque les mots nous constituent comme notre substance la plus intime ? Faire silence parce que l’on n’a rien à dire et faire silence car empêchés à la profération par quelque cause, fût-elle fondée en logique, sont deux situations opposées aussi inconciliables qu’éloignées. Après que l’on s’est retiré de soi dans un mutisme où hurle le désir de dire et que l’on dit enfin dans la hauteur, dans la juste mesure de soi, autrement dit dans la vérité, alors « ce n’est plus le même silence », alors les choses s’ouvrent de soi jusqu’à la démesure toujours souhaitée : celle du poème installant son site dans la lumière. C’est cette incandescence que nous voulons, ce vertige qui creuse jusqu’à la frontière visible du corps. Oui, ceci nous le voulons et y parvenons à la force de notre être désirant. Il n’y a pas d’autre voie possible ! Pas d’autre voie !

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