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20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 07:56
Cette désertion du jour

 

   Cette désertion du jour.

 

   Avait-on jamais dit cette constance

Des objets à être

Des choses à signifier

Des hommes à faire leur halo de présence sur les chemins du monde

Alors qu’à l’évidence ne paraissait qu’une énigme souffreteuse

Une triste parution de tout ce qui était

Sous le ciel

Sur la Terre

Dans les demeures

Que clouaient de sinistres lueurs

 

   Avait-on jamais dit cette confondante désolation

Dont jamais nul ne se sauverait

Sauf à inventer une fiction

A écrire une fable

A composer une comptine pour enfants

Hommes-Enfants

Femmes-Enfants

Enfants-Enfants

Comme si de toute réalité ne devait jamais subsister

Que cette empreinte de puérilité

Cette innocence plénière

Cette fleur de jouvence qui attirerait jusqu’au plein de sa corolle

Dans cette incertitude écumeuse

Dans cette touffeur maligne

Dans ce piège odorant

Où se perdent les songes

Où se naufragent les utopies

Où s’éclipsent les tentations

D’entretenir le moindre espoir

De prolonger la partie et d’en connaître enfin

Les somptueux arcanes

Mais la fin de quoi

Pourquoi

  

   Cette désertion du jour.

 

   Alors constatant ceci

Cette fuite des choses au-delà de l’horizon

Cette perte du jour dans le tissu serré de l’heure

Cette obligation de n’être à soi que dans la démesure, l’évitement, l’esquive

Alors constatant ceci

L’irrémédiable pesanteur

L’étau ligaturant les tempes

Les forceps clouant les efflorescences du langage

Ta voix s’élevait dans le vent solitaire

S’en prenait à l’indifférence du peuple sylvestre

A la mutité de cette neige

De ce tapis sourd dans lequel se perdaient

La persistance de tes yeux

La forge essoufflée de ton désir

Ta volonté dissoute dans un bien étrange acide

 

   Cette désertion du jour.

 

   Tu en sentais les vibrations

Au fond de ta gorge

Dans les sombres vallées de ton corps

Autant dire la forêt de ton sexe

Tu en éprouvais les reptations serpentines

Bien au-delà de cela même qui eût été compréhensible

Savoir l’immédiateté de l’univers à signifier

Tu en disais secrètement la faille ouverte

Je pensais alors à tes abîmes vertigineux

Par lesquels se maintenait mon étonnante sustentation

Un pied au-dessus de la Mort

Je pensais à tes douces collines

Ces perles gonflées de tes seins

Cette amande généreuse

De ton sexe

Cette pluie bienfaisante qui en inondait la canopée à l’instant magique de

La jouissance

Cet éclat solaire

Cette irradiation

Cette explosion de grenade carminée

Dans la nuit de

L’angoisse

 

   Cette désertion du jour.

 

   Tu disais la hampe de mon désir pareille à la pierre levée

Des civilisations anciennes

Ce dolmen sur lequel ta jeune fougue prenait assise

Cette force jaculatoire

(Parfois jouais-tu au jeu subtil des analogies sonores)

Je sentais cette pulsion en toi

Ce geyser

Cette exultation du corps à se dire

Comme l’animal blessé qu’il est

Qui réclame son onction

Qui demande sa caresse

Deux tiges digitales plantées parfois

Dans le luxe de ton intimité

Plus rien alors n’existait que cet hymne à la joie

Cette résurgence de folles puissances qui nous traversaient à la manière

De l’éclair

Du feu

De la foudre

 

   Il ne demeurait jamais à l’issue du combat

Rien qu’une perte et pourtant…

(Quelle lutte me disais-tu souvent)

Et des larmes d’Amazone traversaient la densité de tex yeux gris

Des yeux de chatte te disais-je

Et nous jouissions à deux de cette troublante image d’Epinal

De cette décalcomanie pour enfants pauvres

De cette bluette que nous distillions

Comme les fous dispensent leur étrangeté

A qui veut bien la prendre

A qui la saisit de la main même de sa propre folie

Toute folie en vaut une autre

Me disais-tu souvent

Entre soupir de plaisir

Et soupir de tristesse

Pareils à des plaintes

Aux élans de corne de brume d’un navire aux yeux borgnes

Parmi les fureurs de la houle

Les hoquets de la mer

Les dérive des flots partant pour on ne sait où

 

   Cette désertion du jour.

 

   Dans ces teintes hivernales

Elles te rappelaient tes escapades au Jardin du Luxembourg

Seule

Avec la neige pour compagne

C’était le temps maudit de notre séparation

Dans ces couleurs endeuillées de blanc

Virginales aimais-tu à préciser

Tu flottais à l’unisson

De TOI

Est-on jamais en phase d’autre chose

Tu naviguais à l’estime

Manière de perdition égotiste

D’écrivain blasé

Tu composais de petits poèmes romantiques

Tu jetais

Sinon aux étoiles

Le Jardin était fermé aux noctambules

Du moins au grésil qui flottait entre deux airs

La gerbe dolente de ta mélancolie

Je te savais perdue à TOI

Définitivement

S’appartient-on jamais

 

   Espérais malgré tout une réémission, un simple bout de terre

Peut-être l’intimité d’une île

Pour MOI l’esseulé que ton absence martyrisait

Ma fierté d’homme

(On ne pleure pas quand on est grand)

Clouait ma langue dans un bien douloureux silence

Mais il n’y avait rien d’autre à faire que de laisser couler les fleuves

Qui un jour connaîtraient l’estuaire

Je viens de fermer ma fenêtre

Il fait froid en cet hiver qui traîne comme à plaisir

Pour ennuyer les nostalgiques

Faire rêver les poètes

Battre le cœur des amants

 

   Où est-elle la chambre tiède

Avec ton sourire attaché à la croisée

La souplesse voluptueuse de tes félines manières

Es-tu toujours aussi joueuse

Aussi encline à sortir les griffes

A lacérer mon dos de plaisir

A garder autour du cou lors des joutes

De notre libido

Ce lacet vert d’eau qui multiplie ton teint de pêche

Et irradie jusqu’au centre de ma chair pliée sous le supplice

Gardes-tu ce colifichet comme une trace de ce qui fut

Qui sera peut-être encore

Dans la ligne hésitante des secondes

Leur scansion pareille aux battements du tamtam

A moins que ce ne soit la musique de nos corps

La musique

De nos corps

 

   On ferme les grilles du Jardin

Une silhouette à contre-jour

Le feu d’un lacet vert

Est-ce TOI

Oui TOI

Il ne peut s’agir que de cela

Ma porte est entr’ouverte

Il n’est pas besoin de sonner

Ton pas me suffira

A te reconnaître

A te connaître

Simplement

Entre

 

 

 

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19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 08:57

Voyez-vous, parler des couleurs, c’est comme parler du temps ou de l’espace. C’est une tâche infinie au motif qu’une couleur en appelle toujours une autre, que les gradations de l’une à l’autre sont inépuisables, que notre naturelle subjectivité en précise les contours à sa propre manière qui n’est nullement celle des autres qui ont à juger de ces formes polyphoniques. C’est le pur domaine de la sensation, aussi convient-il de puiser en soi les ressources qui les définiront, ces couleurs, et les inscriront sur l’intime palette que notre regard intérieur définit en tant que notre climatique particulière. Nous sommes si sensibles à leur phénomène que, le plus souvent, elles prennent valeur symbolique. Ainsi le noir indique-t-il le deuil, le blanc la pureté, le jaune l’énergie, le vert l’espérance, le bleu le rêve, le rouge la passion, le rose la sensualité. Mais ce sont encore des généralités qui n’ont de valeur qu’universelle et ne nous concernent que d’assez loin. Peut-être attribuons nous à telle couleur des vertus autres que celles que lui confère la tradition ? Nous sommes d’abord des individus qui nous questionnons nous-mêmes avant d’interroger le vaste monde.

   Ce qu’il faut faire, c’est particulariser la notion de couleur, en faire une singularité de la vision telle qu’unique en son genre. Il faut différer du concept commun, faute de quoi nous ne ferions que peindre et repeindre de touchantes images d’Epinal. Imaginons ceci : le monde est encore partiellement incréé, chaotique, doué d’énergies primordiales qui bouillonnent et s’impatientent de surgir sur la grande scène de l’Univers. Pourrait-on dire qu’on voit quelque chose de distinct, d’approximativement formé, le contour d’une chose, le dépliement d’un sens ? Non, on ne voit rien et c’est comme si les yeux étaient immergés dans un genre de chaudron où nagerait une poix épaisse, gluante et nos yeux seraient soudés et nos yeux seraient aveugles. Tout est NOIR, dans le noir le plus absolu qui se puisse imaginer. Un noir qui serre les tempes, entoure le corps de bandelettes de momie, soude la conscience au rocher sourd de l’anatomie. Un noir pareil à une pierre d’obsidienne plongeant au cœur de sa propre nuit. Autrement dit un noir qui immobilise et ne produit nul avenir, seulement un point fixe d’où rien ne peut émerger que le trouble confondant du Néant. Le noir comme fermeture absolue.

   Puis Cela a bougé. Cela a frémi. Pareil au vent léger qui, plus tard, parcourra les plaines d’herbe de la Terre. Cela s’est levé de soi, pur prodige de la parution lorsqu’elle ne connaît nulle cause externe, nul enchaînement qui en expliqueraient le surgissement. Cela s’est fait se faisant. Cela a surgi surgissant. Le noir s’est comburé de l’intérieur, s’est ruiné en quelque sorte, a procédé à sa propre destruction. On entendait de grands pans de noir chuter dans des cloaques infinis, ils bruissaient encore des spasmes du Rien.

   Cela faisait un genre de borborygme, de gargouillis, de rhétorique ventriloque. Une élévation hors de soi, on aurait dit le cri d’une longue et tragique parturition. Le noir, cet immense mystère, cette compacité à nulle autre pareille, s’extirpait de son propre être afin que d’autres êtres paraissent, qu’une genèse pût enfin dire son nom, proférer un peu plus haut que le bitume et la suie réunis. Le Cela n’est ni le Dieu monothéiste, ni celui polythéiste du panthéon des anciens Grecs. Non, le Cela est cette infinie virtualité de la matière qui s’extrait elle-même de sa gangue, dit ses premiers mots qui ne sont que balbutiements. Mais il faut bien commencer par quelque chose, n’est-ce pas ? On ne naît pas avec des phrases constituées dans la bouche. Les premiers mots on les manduque, on les enrobe de salive, ils sont encore des parcelles du corps, des élévations de la physiologie, des bulles qui veulent conquérir la belle transparence du langage.

   Du noir, le Cela a extrait le GRIS. Cela commençait à s’éclairer, à luire dans la forêt immense du doute primitif. C’étaient les mesures initiales du Verbe. Ce que le noir taisait, le gris le disait encore modestement, du bout les lèvres. Ceci se nomme ‘élégance’, oui car le gris est élégant. Du noir il tient sa réserve, du blanc qui va paraître, il reçoit déjà sa puissance d’éclairement, de désocclusion du réel. Le réel, nous dit-on parfois, ‘c’est ce qui résiste’. Mais quel objet résisterait donc d’une manière plus vigoureuse que le noir ? Le noir est une muraille qui nous cache l’origine du monde et les hommes n’ont guère fini de questionner à son sujet. Le Gris a valeur de médiation dès l’instant même où il montre sa discrète coloration. Il est le messager. Il porte encore, en ses basques, la pesanteur atterrante des ténèbres. Cependant il commence à se décolorer sous les premières caresse du blanc qui ne sont que les oscillations de la lumière, les sublimes vibrations de la Raison.

   Incessamment le Gris puise à l’ombre, donne à la clarté. Il décolore le noir, il nuance le blanc. Il avance sur la pointe des pieds, tel Hermès, le dieu aux sandales de vent. Il est comme l’intervalle entre deux mots, il les sépare en même temps qu’il les unit. Il participe des deux principes à la fois : visibilité et occlusion. Pour cette raison il ne peut exister sans la présence de ses deux donateurs, Noir, Blanc, mais au rebours, ses donateurs ont besoin de lui afin de ne demeurer chacun dans sa marge de mutité. Le Noir ne parle qu’à se mélanger au Blanc. Le Blanc ne produit de la présence qu’à emprunter au Noir l’épaisseur qu’il n’a pas. Infinie beauté du Gris qui est le diapason qui donne le ‘LA’ à la musique symphonique du monde. Par un tour de votre imaginaire, ôtez le Gris, il ne demeurera qu’une noirceur profonde, qu’une blancheur éclatante. Or l’une comme l’autre condamnent votre geste de vision, par un manque, par un excès.

   Le Gris, bientôt, le cède au BLANC. Le clair-obscur appelle l’ouverture, le déploiement de toute chose sous la bannière du visible. Le Blanc est la haute parole de ce qui vient à nous. Le Blanc ouvre et libère. Le Blanc dévoile ce qui était mystère. La Terre était noire, en deuil d’elle-même. La voilà Gaïa au ventre rond, à l’aura rayonnante, au scintillement qui gagne le vide, l’emplit d’une corolle d’écume, de neige. Les sommets éternels des montagnes sont recouverts d’un glacis d’opalin, ils dirigent leurs gerbes vers le luxueux cosmos, jouent avec lui le jeu de la pure magnificence. Y aurait-il quelque chose au monde de plus précieux que cette blancheur, cette encolure de cygne, cette rutilance de porcelaine, cette virginité pouvant se parer de multiples atours, elle qui est le sol neutre à partir duquel pouvoir imprimer au réel tous les prédicats disponibles, toutes les possibilités d’effectuation encloses dans le bouton virginal, sises dans l’immense sagesse, lovée dans l’aire accueillante de la simplicité ?

   Le Blanc est une exception. Le Blanc libère la Vérité. Sans lui, ni l’intervalle entre les mots, ni le dimensionnel du jour, ni la joue de l’Aimée caressée de la plume native du désir. Blanc seulement comparable à lui-même. Qui en pourrait supporter la puissance de ruissellement sans sourciller, sans se réfugier dans quelque abîme d’ombre ? Oui, le Blanc est une Totalité pareille à la sphère qui n’a nul besoin d’extérieur, sa présence intérieure lui suffit, force de la Monade en sa plus efficiente autonomie. La sphère pour la sphère. Le Blanc pour le Blanc.

   Mais qu’on n’aille nullement déduire de cette autarcie que le Blanc pourrait demeurer en son autisme et ignorer ce qui se donne, autour de lui, comme ses plus immédiats satellites. Si l’on veut créer un cosmos, c'est-à-dire mettre de l’ordre dans le Chaos, on ne le peut à soi seul. Il faut le compagnonnage de tout ce qui peut prétendre illustrer la vie, dissiper dans l’espace la graine germinative première qui a décidé d’essaimer aussi longtemps que le temps lui sera octroyé, à savoir l’empan illimité de l’Infini. Oui, car toute chose est infinie qui, un jour, est venue à l’être. Car toute chose possède une mémoire et que nulle mémoire ne s’éteint puisqu’elle est une faculté intellectuelle, presque une vertu morale, non une substance susceptible de corruption, de disparition.

   Une chose du type de l’Esprit, sortie des limbes (mais est-elle sortie un jour, n’est-elle, au contraire, tissée d’Eternité ?), avance dans l’espace-temps avec la même certitude qu’ont les comètes de tracer leur brillant sillage dans la nuit cosmique, la poursuite à jamais d’une conquête s’alimentant à sa propre source. Donc, autonomie relative du Blanc. Le Blanc ne veut pas seulement se connaître, il veut aussi posséder un savoir de la Terre. Mais il ne peut la savoir au seul rythme de son éblouissante clarté. La Terre se dissoudrait à même l’océan de phosphènes dans laquelle elle trouverait son éternel repos.

   Le Blanc se voile. Le Blanc se métamorphose. Il était pur argent, il veut devenir pur or, c'est-à-dire aller vers une plus grande richesse, celle qui, bientôt, sous ce spectre doré, va se doter de son être : la Terre en sa « multiple splendeur », pour reprendre les mots du Poète qui sont toujours exacts puisque Poésie est mise en œuvre de la Vérité. C’est, soudain la révélation de la belle palette des JAUNES, celle qui, depuis l’à peine insistance de Topaze, vogue en direction d’Ambre soutenu, après avoir connu la teinte jaune-rosé d’Aurore. Les nuances sont infinies. Les applications multiples. C’est pareil à un kaléidoscope dont les fragments pivoteraient pour nous livrer successivement, ‘Les Tournesols’ de Van Gogh le Solaire ; le velouté d’une pomme Golden ; les tiges du chaume dans le ciel incendié de l’été ; les douceurs épidermiques des clairs-obscurs de Rembrandt, le sfumato de Léonard de Vinci nimbant le visage énigmatique de ‘La Joconde’ ; le corsage de ‘La Laitière’ chez Vermeer de Delft ; la robe pareille au safran dans ‘Jeune fille lisant’ de Fragonard ; minuscules touches de jaune primaire dans ‘Dimanche après-midi sur l’île de la Grand Jatte’ de Seurat, la liste serait inépuisable tant les peintres sont les utilisateurs privilégiés de la couleur, eux qui, autrefois, broyaient leurs pigments avec autant d’empressement et d’amour qu’ils en auraient mis à séduire une courtisane.

   Pour autant que le jaune est une couleur vibrante, pouvait-elle se contenter de se montrer puis de tirer le rideau de l’existence polychrome ? Certes non. Le jaune, couleur du Soleil en son ascension réclamait sa belle teinte crépusculaire, celle qui empourpre l’horizon et baigne fleuves, mers et forêts dans des rivières de sang. Le ROUGE était venu, ainsi, par une pure nécessité de sa course, à la suite d’une certaine logique, si l’on veut, ou plutôt d’un cycle qui se terminait dans le flamboiement

    Comment ne pas être ému par la tache rouge sublime qui nous hèle bien au-delà de nos quotidiennes occupations ? Le Rouge est situé à l’extrême pointe, à l’acmé du spectre coloré, lui qui incendie aussi bien les paysages qu’il enflamme les âmes et les livre, tout entières, aux verticales exigences de la passion. Nous disons ‘Rouge’ et nous avons devant nous la crête du coq fêtant Eros ; les lèvres de la Coquette et des nuits sans sommeil ; les pétales de la rose, cette balafre de l’amour ardent qui brûle d’un feu prosaïque les tréteaux du théâtre de boulevard ; la couleur de rubis du vin et l’ivresse qu’il autorise, sinon réclame ; le drap écarlate de la muleta écartant la fougue noire du taureau.  Si Noir, Gris, Blanc se tenaient à distance de l’être, le Rouge, bien au contraire, le prend dans ses rets, jurant de lui faire rendre raison avant qu’il ne succombe et, tel Empédocle, se précipite dans la fournaise de l’Etna, brève illumination du Poète avant qu’il ne rejoigne le feu de la Mort.

   Et l’unique présence de l’Amarante, du Vermillon, du Garance dans les travées incendiées de l’art. Que l’on songe seulement aux premières mains négatives de la Grotte Chauvet ; à Gauguin et à ‘Rêverie ou la femme à la robe rouge’, cette infinie modulation, cette broderie de la couleur qui va du vif et du clair, au plus foncé ; que l’on se souvienne de ‘La desserte rouge’ de Matisse, de ses arabesques bleues s’enlevant sur fond Rouge ponceau, presque rouille : aux vibrants ‘Coquelicots’ de Monet. Bref le Rouge est un claquement, un impératif, le soulèvement du désir, sa combustion tout contre la chair disponible de l’Aimée, il est pure violence, acte incarné qui s’oppose au bleu velouté de l’esprit, il est un coup de fouet, un cri qui cingle l’air, le déchire sur toute sa longueur, une couleur de vie qui outrepasse la ‘fleur de peau’ pour s’invaginer à même la plaine labourée de la chair, il est ‘Bijoux indiscrets’, textes lus dans le luxe d’un boudoir aux parures incarnat, il est Eros au faîte de sa culmination, livrant son dernier combat avant de succomber à l’étreinte urticante et définitive de Thanatos.

   La genèse se déploie, le cosmos peu à peu s’organise. Le langage qui, à ses débuts, était profération hésitante, sabir incompréhensible, le voici qui se dote des prédicats les plus précieux afin que les sensations, enfin délivrées de leur dette charnelle, puissent s’exprimer sur le mode des harmoniques subtils de la couleur, du plus clair au plus foncé en passant par le velouté, le rugueux, le piquant, le révulsif, l’astringent, l’excitant puisque, aussi bien, les pulsations sont aussi bien tactiles, kinesthésiques, épidermiques que simplement visuelles. Observez un Rouge fraise et vous saliverez. Regardez un Incarnat et vous transpirerez. Approchez un Rouge de Falun et déjà vous frissonnerez et ceci ne sera nul paradoxe, une couleur chaude inclinant vers l’ombre est porteuse d’un froid qui s’allume au loin et vous fait redouter les morsures de l’hiver.

   Pour autant, en avons-nous terminé avec le Rouge ? Bien évidemment non. Il nous hante à bas bruit, il titille notre volupté, il s’immisce dans nos rêves éveillés et se montre sous le redoutable aspect d’un bouton de rose dont nous savons bien que son épanouissement nous livrera au délicieux supplice de l’attente, au bourgeonnement immédiat qui se nomme ou bien ‘plaisir’ ou bien ‘mort immédiate’ selon la Dame de cœur qui y sera inscrite en filigrane et qui ne rêve rien tant que de nous posséder, nous qui nous pensions seuls doués de ce pouvoir de mainmise. Mais arrêtons-nous avant que le marivaudage ne nous saisisse et que nous ne sombrions dans les coulisses de la galanterie.

  Que veut donc le Rouge pour sa succession ? Non de l’excès, nous l’avons atteint et après être montés au sommet, il ne nous reste plus qu’à descendre. A procéder par antonymie si vous préférez. Souvent l’existence est lutte des contraires. La haine succède à la passion, le vice à la vertu, le tragique au comique. S’en indigner n’y changera rien. Autant en faire notre vérité provisoire, il sera toujours temps d’y revenir quand le temps aura accompli son œuvre. Si les précédents enchaînements s’étaient réalisés à l’aune des associations positives, ici il faut procéder par contraste. Dans cette optique, que peut donc choisir le Rouge ? Mais sa réalité inverse que nous trouverons dans les nuances souples, calmes, émollientes, rassurantes, douces comme le ciel, comme la mer, du BLEU. Communément entendus, ces éléments du ciel et de la mer appellent des images de calme, de paix, de sagesse. Est-ce un hasard si les ciels des berceaux de bébés sont bleus ? Si le khôl des paupières l’est également, si les lapis-lazulis ornent le cou des belles Orientales, si le délicat myosotis est aussi nommé ‘herbe d’amour’, si les nuances de bleu, comme aurait dit Nietzsche parlant des pensées, « viennent sur des pattes de colombe. » Oui, le bleu est image d’apaisement, de repos, de domaine infini de ressourcement. Ecoutons ce qu’en dit Jean-Michel Maulpoix dans son livre ‘Une histoire de bleu’ :

   « Le bleu ne fait pas de bruit.C'est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce et se noie sans se rendre compte de rien. »

   Oui, l’écrivain a raison, le bleu est la matière même du regard, les yeux fertiles le recueil au gré duquel ils visent le monde avec la plus grande douceur, le plus exact respect. Et si le monde s’enflamme soudain, ce ne sont nullement les yeux qui sont en cause, leur azur qui présente un défaut, leur aigue-marine qui est atteinte de strabisme, c’est que le monde lui-même a oublié le Bleu, qu’il l’a déchiré pour laisser place à de rubescentes lumières qui l’attaquent et le mordent de toutes parts. Le Bleu est la part célestielle, azuréenne de l’être. Le Bleu est pure floculation, grésil dans l’air qui ne connaît point le lieu de sa chute. Un envol libre de soi, une efflorescence de l’air, les arabesques de la gracieuse libellule. Touché par la patience du Bleu, le cosmos avance vers son destin dans la plus belle assurance. Il sait maintenant qu’il n’y aura plus d’involution qui le recondirait dans les hoquets, les soubresauts tachés de noir du Chaos.

   Le Bleu est une fête qu’ont célébrée de nombreux artistes. Le Bleu est une félicité tout intérieure. Voyez ‘Les Amants bleus’ de Chagall, l’amour y est célébré dans des touches subtiles qui vont du Bleu Azur (ce Ciel) au Marine (cette eau), voyez encore ‘La Mariée’ de 1950, l’élan des épousés pour plus loin qu’eux, la tonalité purement mystique, la lumière qui traverse le vitrail, l’effusion ascensionnelle au terme de laquelle ne peut paraître que l’Absolu lui-même, peut importe son nom, Dieu, Esprit, Être, Grand Tout, enfin une Transcendance qui se perd dans les voiles de l’Infini. Approchez-vous de ‘La Femme aux yeux bleus’ de Modigliani. Vous ne pourrez la regarder qu’à vous perdre dans ses yeux Turquoise, Givré, qui indiquent la grande profondeur à atteindre si l’on plonge dans ces lacs qui sont ceux de l’âme. Nous sommes fascinés par ce regard totalement métaphysique qui ne vise nullement le monde, mais son en-deça (Le Chaos ?), son au-delà (Le Cosmos ?).

   C’est un grand trouble en tout cas que de se situer devant l’abîme des yeux, on pourrait s’y perdre pour l’éternité. Admirez ‘le Bleu’ de Klein. Craignez de vous y perdre. Cette teinte est à la fois attirante, magnétique, à la fois répulsive qui vous tient à distance. Ce Bleu singulier est une brume diffuse dont on ne peut rien dire, seulement faire face, attendre longuement. De tous les Bleus c’est le plus paradoxal en même temps, sans doute, le plus attirant. Klein, en quelque manière, déniaise le Bleu que certains esprits ‘fleur bleue’ auraient vite versé au crédit des comptines d’enfants et des contes ordinaires. Le Bleu pour exister, puisqu’il est emblème du Sacré doit exercer le double flux du ‘venir à lui’ et du ‘partir de lui’. C’est dans cet intervalle seulement, dans cette hésitation que peut s’inscrire quelque chose d’un mouvement vers une Déité, autrement dit en direction de l’Art dont les racines sont religieuses.

   Si Rouge, Jaune étaient des teintes matérielles, charnelles, ancrées dans le réel, le Bleu s’en distanciait en raison de sa légèreté. Que manque-t-il donc au Bleu pour que son accomplissement se réalise ? Il se met spontanément en quête du VERT, non pour des raisons qui seraient simplement chromatiques, mais pour des motifs bien plutôt cosmologiques. Afin que l’Univers se dote du divers, du pluriel, de l’immensément foisonnant qui est son chiffre le plus réel. Ce que le Bleu a ouvert comme espace onirique, de pure évasion, le Vert doit le compléter pour un motif d’homologie formelle dynamique. Les vagues de l’Océan, les marées, les battements incessants de l’eau appellent, comme en miroir, le ressac des forêts, la houle des prés, le flux de la Nature en sa parure chlorophylienne. Tout est vert qui est végétal, seul le temps en métamorphose la teinte, automne de cuivre, hiver du blanc dépouillement, de l’étoile de givre qui cloue les êtres en leur destin de pierre. Le Vert est un bourgeonnement à la pointe des choses. Le Vert respire, il est la silencieuse mélodie du monde. Le Vert appelle une sourde quiétude, un retrait parmi la dispersion des objets pluriels qui nous entourent. Sa présence est partout, sa laque recouvre une grande partie des terres habitées, glace l’eau des rizières, confère une douceur d’aquarium aux délicates clairières. Si bien qu’environnés de sa profusion nous finissons par ne plus en voir l’essentielle trace. Remaquons-nous, au moins, la prière discrète de la rainette réfugiée sous son abri de mousse ? Avons-nous encore quelque égard pour le dépliement de la crosse de fougère dont l’activité de photosynthèse est synonyme de vie ? N’y aurait-il plus de Vert et les déserts croîtraient partout, entraînant avec eux la perte des hommes. Peut-être accorderons-nous plus de crédit à la fine lame de malachite aux si belles arabesques, à l’éclat de l’émeraude dans son écrin rouge, à l’agate si mystérieusement sombre, on la croirait parvenue à l’extrême du spectre, là où, peut-être, elle s’absenterait de sa famille d’origine.

   L’art a reçu cette couleur avec les égards qu’elle méritait. Ainsi Les arbres verts ou les hêtres de Kerduel’ de  Maurice Denis, constituent-ils une ode majestueuse à la Nature en même temps qu’une célébration de l’arbre, ce géant qui nous offre en un seul et même geste, ombre, fraîcheur, quiétude. Ce tableau se vêt d’un charme particulier, d’une aura à la limite de la magie, le célèbre Roi Arthur, d’après la légende, aurait vécu dans cette forêt aux résonances mystérieuses, tout comme est insondable la quête du Graaal dont, tous, nous rêvons à défaut d’en dire la noire volupté.  Au milieu du XV° siècle, Rogier van der Weyden, la destine à la robe ample (on penserait à des plis d’eau coulant vers l’aval), de ‘Marie-Madeleine lisant’. Le Vert y est souple, onctueux, pareil à une mousse qui recouvrirait un lacis complexe de racines. Faut-il s’étonner de cette métaphore alors que les Verts Avocat, Olive, Sauge sont les habituelles vêtures dont la Nature se pare ? Bien évidemment, le choix de cette teinte par le Peintre n’est nullement fortuite, elle qui désigne le Sacré, le Religieux. (Voir le Vert comme symbole de l’Islam). Enfin, dans une manière de parodie qui serait une amplification de la valeur du Vert, l’œuvre contemporaine de Martial Raysse, ‘La grande Odalisque’ nous présente le corps de cette esclave vierge entièrement badigeonné d’une peinture Smaragdin phosphorescente, elle qui gagne en vertu, au prix de sa virginité, ce qu’elle perd au titre de son traitement esthétique.

   Au terme de cette longue méditation sur les couleurs, que convient-il de dire ? Déroulant l’éventail du chromatisme, nous n’avons fait que parcourir l’une des faces du réel, sans doute l’une des plus attirantes, des plus gratifiantes. Parfois les couleurs désignent-elles la nature même des choses ou des êtres qu’elles sont censées définir comme leurs caractères les plus déterminants. Ne dit-on pas, à propos d’une bière ‘Une Blonde’, ‘Une Brune’, ‘Une Rousse’, identiques attributs du reste que l’on destine à des femmes sans que, pour autant, ceci découle d’une intention péjorative. La blonde Marylin Monroe portait la rivière de sa blondeur à la manière d’un emblème. Ne dit-on ‘Les Rouges’ pour décrire les Communistes, ‘T’es Marron’ pour ‘Tu es trompé’, ‘Les Bleus’ pour désigner les nouveaux venus, ‘La langue Verte’ pour qualifier l’argot ; ‘Rire Jaune’ pour rire de dépit et les classiques ‘Montrer patte Blanche’ ; ‘Travailler au Noir’ ; ‘Voir Rouge’ ; ‘Se mettre au Vert’ ; ‘Être Gris’. La liste des formes idiomatiques, comme chacun le sait, est infinie.

   Toujours afin d’être plus adéquatement perçu, le réel fait appel aux catégories de temps, d’espace, de modalité et, bien sûr, du chromatisme. Nous en usons si souvent qu’elles finissent par passer inaperçues. Pour autant elles sont des orients, des amers pour la conscience. Posons la question à un Ami : « Faisait-il beau à Quimper ? » Réponse : « Oui, le ciel était Bleu ». Cette remarque elliptique suffit à nous renseigner bien mieux que ne le feraient de longs discours. Nous avons tous, en chacun de nous, la ‘Carte de Tendre’ avec ses nuances, ses diaprures, ses teintes vives, assagies, passionnées, mortifères parfois. Ainsi va la vie, pareille au sublime arc-en-ciel ! Elle n’est qu’une suite de couleurs plus ou moins chamarrées, une suite d’armoiries parfois flamboyantes, parfois une succession de blasons qui portent les signes de notre propre visage dans les complexes allées de la Terre.

   En matière d’épilogue cette belle citation d’Eugène Delacroix. Qui, mieux qu’un Peintre, peut parler de la Couleur ?

   « La couleur est par excellence la partie de l'art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s'adressent d'abord à la pensée, la couleur n'a aucun sens pour l'intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité. »

   Demeurez dans le Bleu intervalle de votre être. Là vous serez bien. Ce sera la mesure calme dont vous tirerez le plus grand profit. Jusqu’à ce que la Rouge passion s’empare de vous. Les couleurs nous maîtrisent. Rarement les maîtrisons-nous. Nous ne décidons ni du Ciel, ni de la Mer, ni de la Forêt ni de la marche du Cosmos. Nous n’en sommes jamais qu’une teinte qui varie selon les jours, selon l’heure ! Après ces derniers mots sera le domaine du Blanc, son infinie royauté. Comme une origine d’où tout part et où tout revient pour la simple compréhension que le processus de la compréhension est circulaire. Toujours un mot en appelle un autre. Toujours une nuance…

 

 

 

 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 08:21
Le Beau en tant que réminiscence

Nature morte aux sept pommes

Paul Cézanne

Source : Wikipédia

 

***

 

   « C'est ce beau universel [de Platon] qui enlève le corps et qui fait oublier toute beauté particulière » - Fénelon, XVIII, 323. Littré.

 

*

 

   « Ce beau universel », comment s’en saisir autrement qu’à l’aune du concept, de l’intellection qui doivent remonter jusqu’à l’Intelligible et tenter d’en approcher la fuyante substance, l’Idée toujours s’éclipsant en direction de nébuleuses nuées ? Car il semblerait presque qu’il y ait danger de s’en approcher pour la simple raison que cette chose essentielle, tout comme ses sœurs jumelles, rayonne d’un tel éclat que, d’emblée, nous serions éblouis et renoncerions sur-le-champ à notre audacieuse entreprise. Et s’il nous est difficile d’appréhender ce beau sous sa forme idéale, bien des conceptions philosophiques qui en posent l’essence nous laissent sur notre faim car c’est à de lointaines abstractions que nous avons affaire, autrement dit à des fumées que l’empyrée reprend avant même que nous n’ayons pu en percevoir l’éclat.

   La célèbre formule kantienne : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept », ne nous avance guère. Elle est trop ascétique, trop verticale.

   Si, pour Hegel, il se donne comme  « la présentation de la vérité », nous nous avouons un brin désemparés,  pour la simple raison que cette « valeur absolue ultime » est si élevée qu’elle brille tel le soleil et nous aveugle par sa puissance.

   Pour Nietzsche ce beau ne peut être atteint par l’homme qu’en se dépassant pour aller vers le Surhomme.

   Mais, vraiment, que sont pour nous cet Universel, cette Vérité, ce Surhomme à part d’indéchiffrables entités dont, jamais, nous ne nous approcherons d’un iota. ? C’est bien là le problème de toute posture philosophique que de nous inciter à regarder les sommets alors « qu’humains trop humains », nous ne faisons que cheminer sur terre et fixer le sol de nos yeux infertiles. Nous avons besoin de connaître les choses du monde dans une manière d’immédiateté qui confine à la sensibilité, à l’affection, à l’état d’âme, à l’empreinte se déposant, tel un sceau régénérateur, sur la courbure attentive de notre psyché. On a beau étudier les philosophes, leurs thèses sont toujours amplement contradictoires, l’une ne se nourrissant de l’autre que pour mieux la détruire. Au final il ne demeure que ruines et cendres dont l’homme ordinaire serait bien en peine de construire un édifice qui ait du sens.  A peine une Babel qui se lézarde et ne laisse plus apercevoir que des fissures, des vides et la figure du néant. Si les philosophies sont brillantes, et certes elles le sont, souvent elles ne servent qu’à nous égarer en éclipsant jusqu’à notre propre pensée. Il nous faut donc en appeler à une manière de révolte qui profère en nous la nécessité d’une conception singulière de l’univers. Faute de ceci nous ne serions que de vulgaires épigones qui ânonneraient, à la suite de leurs maîtres, quelque sentence creuse dont nous apparaîtrions comme les premières victimes. Si toute philosophie prétend à un statut d’objectivité qui lui confèrerait le titre de science, faisons en sorte d’émettre des hypothèses qui feront de la subjectivité l’alfa et l’oméga de notre recherche. Toute singularité en soi présente déjà la vertu d’une recherche qui s’écarte d’une voie royale. Que l’on nous accuse de solipsisme nous importe peu. Mieux vaut avoir une idée entièrement à soi plutôt qu’être en dette de celle-ci.

   Existerait-il, quelque part, un Grand Livre de la Loi qui intimerait l’ordre à l’homme-dolmen de se dresser, de connaître à la seule force de sa raison, cette autre stèle de l’absolu, ce menhir-art tout illuminé de la gloire du beau, avec son aura esthético-formelle et ses éclairs de génie ? Nul homme n’est cette disposition à se fondre sans délai dans le moule transcendant de l’Idée. Celle-ci, à tout le moins, est un repère commode, un mètre-étalon au gré duquel estimer la relativité des choses sensibles. Autrement dit pure théorie et contemplation sans fin puisque son étymologie est celle-ci : l’examen en soi de ce qui n’a nul visage. Ce dont il s’agit, c’est de regard de l’âme dont, tous, nous savons qu’il n’est d’origine humaine. Seul Dieu, les dieux et autres aventures chérubiniques le pourraient. Il nous faut donc consentir à de plus modestes visées et cerner, dans l’existence, tout ce qui peut se diriger dans le sens du beau et nous dire en quoi consiste l’art et de quoi ses œuvres sont tissées.

   Ce à quoi nous souhaiterions parvenir, au beau en tant que réminiscence, c'est-à-dire renouveler l’événement de la « Petite Madeleine proustienne » dans ce qu’elle a de surprenant, à savoir proposer un nouveau paradigme de l’éprouver. De cette manière nous nous détournerions volontairement du concept, du processus intellectif afin de leur substituer le tremplin ouvert et fécond de l’affect. En un certain sens nous rétrocèderions de la philosophie pour gagner le sol meuble et fertile de la psychologie avec toutes ses hésitations, ses remises en question, sa belle densité de « pâte humaine » pour utiliser le lexique sartrien. Certes une chute de l’absolu dans la contingence mais de celle-ci sommes-nous assurés, de celui-là sommes-nous en quête avec la quasi-certitude de n’en jamais éprouver la texture d’écume. La mince thèse que nous souhaiterions proposer :

   

   Toute beauté éprouvée face à une œuvre d’art, un paysage, un visage, est toujours réactualisation d’une beauté connue. Donc acte de réminiscence.

  

   Ce qui revient à dire, pour se rapporter à la belle anthologie de Proust, que le narrateur fait l’épreuve de la beauté. Une première reposant dans la scène originelle. La seconde trouvant sa force d’expansion dans le fleurissement et le déploiement du souvenir.

 

   « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir ».

 

   Si « l’édifice immense du souvenir » peut encore prétendre produire ses effets de l’ordre de la persistance, de la fidélité, c’est bien parce que,  « plus frêles mais plus vivaces »,  les expériences d’autrefois s’abreuvaient au bonheur, à la joie, toutes conditions suffisantes et nécessaires pour que quelque chose comme la beauté puisse se montrer. Les instants tristes, les malheurs finissent toujours par disparaître sous la poussée de l’irrépressible force de vie, cette énergie qui se ressource au plus vif de la conscience, au plus près d’une grâce. « Odeur » et « saveur », chez Proust, sont ses points de contact avec le réel, les « affinités électives »  par lesquelles le souvenir se magnifie et rejaillit sur le présent en lui donnant le lieu d’une nouvelle et supplémentaire efflorescence : « …de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé ».

   Prodigieuse renaissance de ce « temps perdu » qui constitue tout le travail acharné d’écriture de l’auteur. Si cette réactualisation  « du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel » s’était réalisée à l’aune d’une quelconque banalité, gageons que, dans « La Recherche », non seulement il n’aurait tenu qu’une place négligeable mais, sans doute, aurait-il été évincé  de la fiction. Car l’entreprise de Marcel est, dans son intégralité, œuvre d’art et rien que ceci. Alors une telle pépite ne fait que témoigner de ce lent et patient labeur au terme duquel un temps de pure beauté se donnera comme le seul possible au crépuscule de la réminiscence. Pour l’auteur de « Contre Sainte-Beuve », à l’évidence, réminiscence est beauté, comme pour Platon il est ce mouvement de retour de l’âme en son lieu essentiel, acte de pure remémoration, intuition de la forme qui a aussi pour nom « beauté ».

   Donc, si nous calquons notre recherche du beau sur la réminiscence, il nous faudra reconnaître dans les différentes stances de notre existence les points singuliers où elle aura particulièrement brillé, qu’un simple acte de remémoration amplifiera encore de manière à ce qu’une complétude soit atteinte. En termes philosophiques, d’aucuns diraient une « transcendance », cette réalité qui concourt à son propre dépassement en faisant appel à l’événement simple d’une projection temporelle. Le passé est le matériau initial, le présent sa réception, l’opérateur sa faculté mémorative. Les œuvres ci-dessous présentées seront considérées au gré d’une identique grille interprétative. La beauté rencontrée ne sera jamais que la fécondation de l’instant que l’on vit par une expérience de même nature qui en permet, aujourd’hui, l’admirable manifestation. Ainsi le beau se trouve-t-il relié à l’empirie, aux émotions et affects qui nous ont traversés, dont le cours n’a nullement été perdu, mais qui attendait le moment propice (le « kairos » des Anciens Grecs) à sa résurgence. Ici nous sommes loin des considérations des philosophes. Ici nous sommes dans le concret, l’advenu de soi, la pure présence de ce qui est. C’est la sensation qui est la pierre de touche de ce que nous voulons montrer et non plus une habileté intellectuelle qui prétendrait, à elle seule, régenter le district de l’esthétique dont l’étymologie nous indique : « qui a la faculté de sentir ; sensible, perceptible ». C’est du  cœur même du sentir que peut se dévoiler la chose belle. Laissons-là ôter ses voiles !

  

   Les toits rouges - Pissaro

 

   Nous observons la toile du peintre impressionniste. D’un premier jet de la vision nous n’extrayons jamais qu’une forme objective, laquelle réfère à  « ce beau universel [de Platon] », Ce qui fait défaut, alors, « toute beauté particulière », donc subjective, dont le corps paraît s’oublier dans un étrange fourmillement. Car toute saisie, au premier abord, se donne comme intellective, décryptant seulement la signification de surface, ignorant celle de la profondeur qui est la chair affective du sujet regardant tout comme celle du sujet de la toile. Première touche uniquement descriptive au travers de laquelle nous pouvons dire les toits des maisons, leurs façades blanches, les taches colorées des champs au loin, l’enchevêtrement des arbres telle une résille placée devant les demeures. Mais ce réel paraît sur un fond qui le féconde tout autant. Emmêlées aux formes immédiatement perçues, sous-jacentes, les fantaisies de l’imaginaire et les moirures du souvenir, tout un travail de remémoration qui donne droit au champ ouvert des sensations. Comme une sourde reptation, un remuement de notre sol intime qui vient nous dire, sous la force des symboles apparents, l’émergence d’événements anciens toujours à l’œuvre, toujours prêts à nous restituer ce qui fut, un jour, notre possible vérité.

  

Le Beau en tant que réminiscence

Les Toits rouges, coin de village, effet d'hiver

Camille Pissaro

Source : Wikipédia

 

 

   Soudain ce ne sont plus ces maisons-ci que nous visons, mais ces lieux d’habitation qui jalonnèrent notre existence, leur donnant les nervures d’un sens qui, jamais, ne disparaît. Nous percevons, par exemple, une petite maison aux volets rouges, une cuisine de modeste dimension, un globe blanc diffusant sa douce lumière qu’entoure un cercle de métal. Nous voyons une cuisinière où crépite un feu, une table ronde, des chaises de paille. Nous voyons une salle à manger et ses meubles sculptés, deux chambres dont l’une possède une porte-fenêtre donnant sur un mur en pan coupé, alors que l’autre regarde un arbre en fleurs dans un jardin proche. Nous avons simplement décalé notre regard, l’avons contraint à suivre une autre temporalité que celle du présent, magnifiant celui-ci de cet accroissement de la perception. Nous avons conféré de la profondeur à la toile, lui avons octroyé de réelles assises, lui avons offert cette « beauté particulière »  évoquée par Fénelon. Si la beauté universelle nous atteignait, combien celle, singulière, dont nous faisons la découverte vient emplir avec un pur bonheur l’attente que nous étions à l’orée de l’œuvre !

 

   Femme aux yeux bleus - Modigliani

 

   Notre introspection - il ne s’agit que de ceci -, nous la poursuivons avec cette belle peinture du peintre du Bateau-Lavoir. « Femme aux yeux bleus », telle une déesse, un genre de beauté inaccessible, une perfection formelle qui nous fascine simplement en regard de sa pureté. Belle géométrie qui inscrit le visage dans un ovale régulier, fait du cou une pure abstraction émergeant de la sombre vêture. Et cette main qui semble posée là, sur le buste,  pareille à une donation à la limite du concevable, manière de chair marmoréenne, luxueuse,  idéale. On la croirait venue du plus loin de l’étrange, concrétion de l’intellect là, devant nous, si proche, si distante.

Le Beau en tant que réminiscence

Femme aux yeux bleus

Amédéo Modigliani

Source : Wikipédia

 

 

   Mais il faut nous extraire de cette réalité si séduisante qu’elle menacerait de nous métamorphoser en voyeur envoûté. Plonger à nouveau dans les eaux du passé. C’est une femme qui se présente en premier lieu. Une femme-archétype, ce qu’est toujours une mère dont le rayonnement dure tout le temps que nous vivons. Et peu importe que ses yeux aient été couleur noisette alors que ceux du modèle sont deux éclairs de lapis-lazuli. Ce qui, en cet empan remémoratif, compte le plus, c’est de réactualiser un amour qui fut vivant, qui le demeure au-delà de la disparition. Et, bien entendu, cette image ineffable produit une série  identique aux emboîtements des poupées gigogne. Longue lignée des figures féminines, l’une appelant l’autre en une manière de réverbération. Toujours la mère dissimule l’amie, l’amante, celle croisée au hasard des chemins dont nous aurions souhaité qu’elle fût notre compagne,  un seul jour nous eût comblés. Et puis cette caravane de visons multiples au gré des pages glacées des magazines, des fulgurances bleues des écrans. Voilà bien un domaine dans lequel l’art devient pure subjectivité et les sujets que nous sommes le seul lieu d’une possible compréhension.

 

   Le Gros Arbre bleu - Soutine

 

   Maisons, humains, mais aussi paysages s’inscrivent à l’horizon de notre recherche. Qui donc n’a, dans le souvenir, la présence ineffaçable d’un arbre, ce pur prodige de la nature ? L’arbre peint par Soutine est possédé d’une terrible et magnifique puissance. Il contient le tellurisme d’un être terrestre en même temps qu’il diffuse un magnétisme céleste. Ses ramures sont les éclairs qui touchent les nuages. Ses feuilles sont la violence même, le bras armé d’une âme torturée, la surrection du génie lorsqu’il touche, de son pinceau, mais aussi de sa personne, l’incandescence de l’art. Lorsque l’œuvre est portée si haut dans son accomplissement, plus rien ne subsiste de l’objet de la représentation hormis cette forme convulsive qui dit la folie et l’extrême atteinte du lexique pictural. En réalité, l’arbre n’est plus arbre mais œuvre au sens strict, comme on dirait « oeuvre de la chair », autrement dit la finalité d’une irrépressible volonté, laquelle se fonde sur le désir. Cet arbre est si torturé qu’il semblerait ne plus entretenir aucun lien avec le réel, c’est dire la force de l’acte qui l’a amené à cette étonnante figuration. Soudain, pris par cette violence, nous sommes si loin de son essence qu’il semblerait n’avoir de présence que fictionnelle. Et pourtant, quelque chose en nous se rebiffe et appelle. Car nous voulons que le concret nous parle et, ce faisant, nous rassure en notre être.

  

 

Le Beau en tant que réminiscence

Le Gros Arbre bleu

Chaïm Soutine

Source : Wikipédia

 

 

   S’il y a une forme tumultueuse, une forme à la limite d’un savoir à son sujet, cependant nous voulons ancrer notre angoisse à quelque chose de connu qui nous réconcilie avec notre propre monde. Alors, une fois de plus, il nous est demandé de nous détacher de cette pâte lourde qui nous cloue à demeure et d’en appeler à notre propre récit. Cet arbre qui fut notre compagnon, nous le voyons nettement, nous en sentons la vibrante énergie au-delà du long fleuve des jours. C’est un magnolia à la carrure aussi imposante que disposée à accueillir nos jeux d’enfant. Combien d’heures passées à rêver, à imaginer un futur depuis la majesté de ses branches. Et, au moment de la floraison, quelle ivresse de sentir cet arôme généreux que délivrent les immenses fleurs blanches à la consistance de parchemin. Bonheur que de les ranger dans les pages d’un livre épais, d’en faire un herbier d’où elles sortiront tels les emblèmes d’une existence paisible au contact d’un géant sylvestre qui s’est inscrit, au travers des âges, dans une manière de mythologie personnelle. Peut-être est-ce ceci, le contact avec l’art, la naissance d’une mythologie qu’entretiendra la force centripète d’une subjectivité toujours en quête d’elle-même. Cela par la force des choses, puisque, aussi bien, c’est toujours de NOUS dont il est question dès qu’il s’agit de percevoir, d’éprouver et de faire se déplier le large éventail des sensations. Toujours ces dernières sont intimes, lesquelles contribuent à déterminer les prédicats dont notre essence est porteuse afin qu’une altérité puisse disposer de traits dominants en mesure de faire émerger notre propre figure. Mais de quoi émerge-t-elle, sinon de ce néant avec lequel tout art entretient un combat acharné ? Les moyens de l’art pour y parvenir : une décision objective guidée par le droit chemin de la raison, puis une action plus souterraine, subjective, centrée sur le sentiment, le ressenti. Nous sommes ces êtres de la dualité qui, tantôt regardons l’objet, tantôt le sujet. Mais qui donc pourrait se plaindre de cette faveur ? Elle n’est ambiguïté qu’en apparence. Tel l’iceberg nous flottons au-dessus des eaux. Notre partie immergée n’est pas la moins importante. C’est celle par laquelle nous affirmons notre différence et gagnons notre liberté. Y aurait-il plus beau projet ?

 

 

 

 

 

 

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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 09:11

Savez-vous, parfois, lorsqu’on écrit, on est envahi d’un sentiment de solitude que double celui, ô combien inquiétant, de dépossession. Je m’ouvrais à un Ami de cette brusque inclination de l’âme en direction de quelque mélancolie, quand il me conseilla ceci :

   « Allez donc publier vos textes sur ‘Oceano nox’, plus jamais vous ne naviguerez seul, plus jamais ! »

   Je dois dire que le ton sur lequel il prononça cette phrase, loin de me réconforter, m’interrogea sur le sens profond que ces mots revêtaient dans sa bouche. Conseil amical sans arrière-pensée ? Ultime recommandation avant que la représentation ne se termine ? Ou bien alors, humour noir, ironie sous-jacente à ces propos qui paraissaient de laine mais n’étaient peut-être que des bogues d’oursin que revêtait quelque mousse qui en dissimulait les pointes venimeuses ? Je dois dire que la nuit qui suivit me vit totalement éveillé, moulinant en ma tête mille idées plus confuses les unes que les autres. Cependant, ne pouvant douter de la sincérité de mon Ami, je me mis en quête de ce mystérieux continent qui m’apparaissait au travers de brumes, lesquelles, peut-être, ne voilaient qu’une lointaine félicité. A la manière d’un tableau de Turner, diffusion du regard qu’appelle, en son fond, un geste solaire plein de compassion. 

   Jamais je n’avais sombré en une quelconque naïveté et je me doutais que cet ‘Oceano nox’ plein de promesses ne pouvait que recouvrir quelque chausse-trappe dont il convenait que je me méfie. Je décidai donc d’y aller par de légères touches, lâchant ici quelques mots, là des bribes de phrases, là encore un extrait de texte, un peu à la façon d’un pêcheur à la ligne qui jette progressivement ses appâts de manière à attirer vers son hameçon les parures d’argent dont il fait les dentelles habituelles de son imaginaire, les moirures de son désir. Donc, au début, circonspect, dissimulé dans mon ombre, j’attendais qu’un signal s’éclairât, qu’une lumière clignotât dans la nuit, qu’une gerbe d’étincelles se manifestât, dont j’aurais tiré la plus excellente joie. Mais rien ne se produisit que de terne, d’opaque, de clos en son être même, si bien  que je faillis renoncer à connaître quoi que ce soit plus avant.

   Mais, aussi impatient qu’un gamin devant les friselis de son cadeau de Noël, j’essayai de tromper mon impatience, augmentant insensiblement la taille de mes articles, les modulant selon des biais différents. Ainsi se succédèrent poésies versifiées ou non, essais innovants ou bien classiques, confidences dignes de figurer dans un journal intime, confessions à la Rousseau, idylles romantiques, feux de Bengale de la passion, touches hardiment érotiques, métaphores symbolistes, écrits impressionnistes, expressionnistes, rhétorique moderne et post-moderne. La taille de mes textes n’avait d’égale que mon impatience d’être lu ! Cependant rien n’y faisait. Nul lecteur ne s’accrochait à l’hameçon. Nul commentaire ne venait gratifier mon laborieux travail. Au pire j’aurais préféré des insultes, des remises en question, des critiques acerbes plutôt que ce lourd silence derrière lequel je pouvais mettre les pires intentions, ou bien plus dommageable encore, nulle intention, ce qui était la condition la plus détestable pour un Auteur qui, s’il ne fréquentait nullement les bancs de l’Académie, eût souhaité quelque considération, fussent-elles des plus minces.

   En mon for intérieur, je me disais :

   « Sans doute suis-je lu et apprécié à ma juste valeur mais mes discrets lecteurs ne veulent nullement me distraire de ma tâche d’écriture, impatients qu’ils sont de lire encore et encore les petits bijoux dont je taille, jour après jour les facettes, afin de mieux les combler ! »

   Certes, ma pensée faisait dans le contentement de soi, dans l’egolatrie, mais avais-je d’autre échappatoire que de procéder à un genre d’auto-satisfaction, estimant selon le proverbe que « l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même » ? J’essayais de me persuader, méthode Coué aidant, de la valeur intrinsèque de mes écrits mais je finissais par douter de mes talents et j’aurais volontiers remisé mon porte-plume au râtelier si un hasard fortuit ne m’avait fait rencontrer une sorte de compagnon en écriture, aussi démuni que moi, aussi grandement piqué au vif de n’être point reconnu.

   Heureusement, à force d’opiniâtreté et de détermination de caractère, j’avais poursuivi ma navigation contre vents et marées et la récompense brillait tout au bout de ma vue, genre d’écueil qui avait eu raison des multiples naufrages qui avaient menacé mon fragile esquif. Je n’avais qu’un seul lecteur mais dont la sagacité me faisait le plus grand bien. Il comprenait chacun de mes mots presque avant de les avoir lus et ses commentaires étaient exactement ceux que j’attendais d’un homme bienveillant versé dans l’entente des Lettres, ravi de découvrir enfin quelqu’un qui le comblât jusqu’au plus minuscule et secret de ses vœux. Je vivais un rêve éveillé. Je marchais sur des nuages d’écume, en tutoyant seulement la robe de soie. J’écrivais avec fébrilité, jamais les phrases n’avaient surgi avec autant de spontanéité, m’apportant toute la complétude dont j’espérais, depuis de longues années, qu’elle me surprendrait un jour, avant que ma mort n’en clôture la belle possibilité.

   Je crois que j’avais enfin compris le fonctionnement de ce continent mystérieux qui se nommait ‘Oceano nox’. En réalité, autant que j’avais pu en discerner les strates, l’écriture se déployait selon trois modes distincts qui correspondaient à la profondeur de la pêche pratiquée par les divers et nombreux impétrants.

   Le premier niveau était celui d’une pêche de surface. On jetait quelques appâts, on appelait quelques mots simples, des mots de tous les jours comme ‘pain’, ‘musique’, ‘gentiment’, des expressions telles ‘à la bonne heure’, ‘que le ciel nous bénisse’ et d’autres encore du registre du quotidien. On était habillé avec des T-shirts et des Jeans, on portait une paire de tennis aux pieds. On prenait du menu poisson, de simples vairons, de modestes ablettes, quelques goujons dont on faisait son ordinaire.

   Le second niveau se pratiquait en eaux plus profondes, environ à mi-distance de la surface et du fond. Le lexique était plus précis, plus exigeant que dans le précédent niveau. Par exemple les mots ‘pugnacité’, ‘abjection’, somptueux’, ‘équidistant’, ‘symphonique’. Ici, les mots avaient revêtu leurs habits du dimanche, ils portaient costume et cravate. On pêchait des tanches, des carpes dodues, parfois des brochets, sans aller, cependant, jusqu’à la taille impressionnante du silure.

   Le troisième niveau était celui qui correspondait aux abysses, aux gorges d’ombre, aux failles impénétrables habitées de nuit. Le vocabulaire se voulait plus recherché, plus exigeant, frôlant parfois la sophistication. On y trouvait pêle-mêle ‘iridescent’, ‘agnostique’, ‘ontologique’, ‘évanescence’, ‘immanence’, enfin un langage des jours de fête et des célébrations. C’était le frac et la queue-de-pie, les souliers vernis et le nœud papillon. Les poissons ?  Les plus gros, ceux aux yeux globuleux, aux mâchoires d’acier, aux nageoires de verre, les Chauliodes de Sloane, les haches d’argent diaphanes, les poissons-fouets, les grandgousiers-pélicans, enfin tout sauf du menu fretin. Si le Lecteur, la Lectrice m’ont bien suivi, ils auront compris que c’est ce troisième niveau que j’avais élu comme Sésame pour me donner accès au cœur des amateurs d’écriture.

   Je dois dire, au début de ma pêche océane, j’étais un peu déconcerté par toute cette faune halieutique qui croisait en maints endroits. Ce n’étaient qu’emmêlement de queues et de nageoires, éclats d’argent des écailles, bondissement à la surface de l’eau d’un peuple joyeux dont j’avais un peu de mal à cerner la nature. Toutefois, ce qui était visible du premier coup d’œil, c’est que les pêcheurs étaient en Jeans, quelques rares en costume et aucun portant une queue-de-pie. Les prises, donc, étaient toute de modestie et, comme il a été dit plus haut, vairons et goujons, au milieu desquels se débattaient quelques carpes. Nul grandgousier-pélican, ils devaient dormir quelque part dans un pli des abysses.

   Arrivant sur ‘Oceano nox, comme ‘un cheveu sur la soupe’, explorateur d’un domaine qui m’était totalement inconnu, je n’avais guère pris le temps de considérer les pêcheurs sur le rivage, pas plus que le contenu de leurs bourriches. Ne souhaitant nullement m’embarrasser de considérations préliminaires, je décidai sur-le-champ de pratiquer la pêche des monstres des grands fonds. A cet effet, j’avais sorti tout l’arsenal qui m’était habituel, à savoir une langue qui faisait dans l’essentiel ; par exemple ‘synchronie’, ‘cosmologique’, ‘aporétique’, ‘magnificence’, ‘métamorphique’. Je ne me rendais même pas compte que je me livrais à des excès, que peut-être j’en serais sanctionné, que la Communauté des Océaniens me condamnerait à demeurer jusqu’à mon dernier souffle dans ces fosses abyssales dont j’affectionnais les profonds mystères.

   ‘Oceano nox’, sur le plan technique, était parfait. Située en haut de la page, une cloche de navire identique à celle du ‘Trois mâts carré du Duchesse Anne’ signalait, grâce à la présence d’un chiffre discret, le nombre de prises que chaque pêcheur avait effectuées. Ainsi savait-on la nature et le nombre de poissons qui avaient mordu à l’hameçon. Je dois dire que mon inventaire fut des plus discrets, autant avouer que je revenais bredouille de mes expéditions en mer. Je ne vivais que dans l’espoir de faire de grosses prises. Les abysses me fascinaient mais elles ne me récompensaient de ma peine que d’une façon avaricieuse. Les jours passaient. Quelques touches légères faisaient osciller le bouchon de liège. J’avais beau ferrer d’un coup de poignet vigoureux, la plupart du temps, je ne remontais qu’un hameçon brillant avec son ver de terre qui se tortillait pathétiquement. Cependant, de nature pugnace, je ne me laissai nullement décourager. Je pensais « un de ces jours ça va mordre, je le sens », et je préparais à cet effet la plus large des épuisettes que je possédais.

   Enfin, voici qu’un jour béni entre tous, la cloche du ‘Duchesse Anne’, se signale avec un petit numéro 1, qui pour être modeste, faisait en moi ses belles et douces vagues d’écume. C’est avec un brin de joie mêlé d’appréhension que j’ouvris la missive. Le commentaire suivant était inscrit, que je lus d’un trait, tout comme un naufragé saisit une poutre qui flotte afin que sa vie demeure au-dessus de la ligne de flottaison :

   « Cher Monsieur. Depuis de nombreux jours, déjà, je suis avec le plus grand intérêt les textes que vous publiez. Eh bien, je dois dire qu’ils m’enchantent au plus haut point et ce, d’autant plus, qu’il me semble reconnaître mes propres idées, percevoir mes sentiments, décrypter mes goûts dans tout ce que vous écrivez. C’est une manière de livre ouvert dont j’aurais bien voulu écrire quelques pages. Votre prose est celle dont je rêve depuis au moins une éternité. Votre poésie me ravit au plus haut point et, bien évidemment, j’aurais vivement souhaité pouvoir apposer mon paraphe au bas de vos odes, épigrammes et autres sonnets. Quant à vos essais sur divers sujets, l’on m’aurait questionné les concernant, je les aurais approuvés tant ma compréhension du monde se calque sur la vôtre. Croyez bien que, dorénavant, je suivrai chaque jour chacun de vos mots, lirai chacune de vos phrases, méditerai la moindre de vos réflexions. Je cherchais une âme sœur en matière de littérature. Voici mon vœu comblé au centuple. Recevez, Monsieur, mes plus vifs remerciements. Jacques Angelgan. »

   Je dois dire que je suis resté un long moment médusé, incapable de faire quoi que ce soit d’autre que de lire et relire ces mots dont j’espérais qu’un jour quelqu’un les eût profèrerés. Vous savez bien, chers Lecteurs, chères Lectrices, combien l’auteur modeste que je suis attache d’importance à ces belles réceptions lorsqu’elles se produisent. Vous êtes une partie non négligeable de mon inspiration et je n’aurai jamais assez de ressources pour combler votre souhait d’avancer dans mes œuvres. Elles ne sont que par vous. Je ne suis que par elles. C’est la plus exacte déclaration d’amour que je puisse vous faire. Soyez satisfaits d’exister tels, telles que vous êtes.

   Du peu de retours dont mes textes avaient fait l’objet (certes un passionné, mais un seul !), je déduisais que tous les pêcheurs à la ligne qui tentaient leur chance étaient des gens sans doute valeureux dont le destin, cependant, avait décidé qu’ils resteraient toujours tapis dans l’ombre, ne faisant qu’attendre qu’une lumière s’allumât afin de les délivrer d’un sort que, sans doute, ils estimaient bien cruel. Pensant au vaste Océan, à sa majesté, à la puissance de ses flots illimités, toujours renouvelés, je méditais de tristes idées, un genre de rumination sans fin. Je n’apercevais guère à l’horizon de l’eau qu’un funeste ‘Radeau de la Méduse’ sur lequel nous paraissions tous embarqués au péril de nos vies. Nous n’étions, Auteurs en herbe, Écrivaillons valeureux que des sortes d’épouvantails qu’agitait le vent du Nord. Bientôt, de nous, de nos œuvres, il ne demeurerait que quelques haillons flottant à la manière de drapeaux de prières lacérés en plein ciel, dont plus aucune divinité ne daignerait s’occuper.

   Le poème de Victor Hugo hantait lui aussi le territoire dévasté de mes certitudes. N’étions-nous ces héroïques Marins, vous, moi, candidats Écrivains, partis conquérir les vastes mers sans espoir de retour ? Les vers faisaient leur ‘bruit et leur fureur’ dans le pavillon de mes oreilles, on aurait dit la survenue proche du Chaos :

 

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines

Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,

Dans ce morne horizon se sont évanouis !

Combien ont disparu, dure et triste fortune !

Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,

Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ! »

 

   Je ne parvenais guère à ôter cette rengaine de ma tête. Elle faisait sa cruelle jonglerie de mon inconscient en direction de mon conscient. En réalité, situé en pleine tempête, je ne savais plus ‘à quel saint vouer’ ma pitoyable condition. Parfois, pour me remonter le moral, je lisais pour la centième fois, le texte de mon laudateur. Au moins lui m’avait compris. Je lui devais une reconnaissance éternelle ! Sa dernière phrase tournait en boucle, à la façon d’un vieux microsillon rayé qui m’aurait proposé la même inusable ritournelle.

   Je relisais sa signature avec un rare bonheur. Au moins cette dernière témoignait-elle d’une existence aussi réelle que son intérêt pour mes écrits. « Jacques Angelgan », me répétais-je en voix intérieure. Voyez-vous la bizarrerie avec laquelle les destins se croisent et concourent à une unique aventure. « Jacques Angelgan » : mon parfait homonyme au prénom près. Tout de même ces coïncidences ! Ah, oui, l’Écriture est capable de grandes choses ! Mais qui donc pourrait en douter ? Elle vous sort de la solitude, ce n’est pas le moindre de ses mérites !

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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 08:00
L’arc iridescent de la folie

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ne cillez pas

Ne battez pas des paupières

Ne vous abritez pas

Derrière le rempart

De vos bras

Supportez la lumière

Regardez la clarté

De diamant

De la Vérité

Ce trépan qui forera vos yeux

Nettoiera vos orbites

Ce seront deux trous noirs

Deux excavations

Où grouilleront peut-être

Une armée de cloportes

Le petit peuple des bousiers

Poussant devant lui

Le Soleil de votre gloire

Passée

 

*

 

Ici sont les dernières corolles

Du monde

Les ultimes déchirures

Où se jouent

Sur l’arc iridescent

De la folie

 Les trajets lumineux

Des existants

Mais aussi leur désarroi

D’être parmi les tumultes

Les rumeurs

 Les stridences des voix

Qui déchirent l’azur

 

*

 

 Oui car vivre est

Cette constante tension

Qui ne se résout

Que par la maladie

Ou bien la mort

Ne vous révulsez pas

Cela vous condamnerait

Deux fois

Une fois pour déni de réalité

Une fois pour cause d’impiété

Nul n’est censé renier

Le feu de la lucidité

 

*

 

Prévenus de ceci

Depuis l’intime de votre être

Vous  

Passagers hagards

De la Terre

Qui Sillonnez

Routes et chemins

Plongez dans les sombres remous

Des grottes éthyliques

  Perdez-vous  dans des voyages

Au long cours

Murez-vous dans les casinos

Aux vertes lueurs

Fréquentez les rues vénéneuses

Où l’amour délivre

Sa funeste ambroisie

Pareille aux enchantements

De la noire idole

Aux déhanchements

Des filles folles

 

*

 

Mais pour autant

Avez-vous avancé

D’un pouce

Quant à la connaissance

 De vous-mêmes 

Acquis la certitude

Que votre destinée

Sera éternelle

Que les gestes

Que vous  prodiguez

À l’envi

Ne seront les ultimes simagrées

Avant que la mortelle

Biffure en croix

Ne réduise à néant

Votre plaintif désir

De rayonner 

 

*

 

Vous êtes  tels de noirs insectes

Parcourant les sentes d’ennui

Accumulant brindilles d’angoisse

Régurgitant la pelote d’un temps

Dont vous ne saisissez

Que les arcanes de suie

 

*

 

Vos pas sont ceux

Des peuples égarés

On penserait vous deviner courir

Mais vous ne faites que piétiner

Longer des venelles sombres

A l’odeur d’urine et de moisi

Les volets battent dans l’air raidi

Les hauts murs lancés dans le vide

Les surplombent

De leurs maléfiques ombres

Vous vous y confondez

Ombres vous-mêmes devenus

 

*

 

Au-delà des enceintes du jour

Plus loin que les fortifications

Vous  quittez la Ville

Aux pléthoriques

Et iniques décisions

Vous êtes les adeptes

Diasporiques

D’un seul corps ravagé

Aux membres disloqués

Vous êtes les paralytiques

D’une destinée amputée

Vous n’avez plus ni noms

Ni lieux où vous assembler

Pour construire

Une descendance

De qui serait-elle la suite

Elle la révoquée

Avant même de paraître

 

*

A vous-mêmes perdus

Vous allez jusqu’au bout

De la terre

De la terre de poussière

Qui sera votre ultime cimetière

Je vous y rejoindrai

Les mains emplies de prières

 

*

 

Sur le sol de misère

Vous vous coucherez

Vos anatomies parcheminées

Se confondant  avec la peau

Craquelée

Harassée

Emiettée

Usée

Du sol qui sera

Votre dernier

 Projet

 

*

 

Voyez-vous cette argile

Martyrisée

N’est point le jeu

De quelque billevesée

Un rideau de scène

Un avatar dessinant

Le cadre de quelque

Aimable parodie

C’est Vous

C’est Moi

Tels qu’en nous-mêmes

L’Eternité nous aime

 

*

 

Nous ne vivons

Qu’à penser cela

Comme nous songeons

Sans relâche

Aux enlacements

Prodigieux de l’amour

Ils sont l’antidote

Provisoire

Dont nous feuilletons

L’antique grimoire

Qui nous tient lieu

D’unique mémoire

 

*

Toute magie

N’est qu’illusoire

Désespoir

De ne rien voir

Que le miroir

Sans tain

D’une terre livrée

Au supplice d’être

Plus rien

N’est là

Qui fuit

Toujours

 

T
O
U
J
O
U
R
S

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 08:59
Géométrie et finesse

               Océaniques – à Essaouira Sidi Kaouki

                      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Nous regardons cette image et, d’emblée, nous sommes dans un régime confusionnel, comme si, à l’horizon de notre regard, ne se montrait qu’un monde chaotique, privé de la moindre signification. Un seul instant, imaginez-vous avançant à tâtons, dans un sombre réduit que ne trouerait que le faible halo d’une pathétique ampoule. Vous seriez perdus, n’est-ce pas ? Vous n’apercevriez rien que du sombre et de l’occlus ? En quelque sorte vous seriez dépossédés de votre être au point même que votre nom vous paraîtrait une étrangeté dont il vous serait presque impossible d’articuler la première de ses syllabes. Pourtant, il y a peu, votre patronyme vous était familier, vous le portiez en sautoir tel l’emblème dont votre esquisse se vêtait afin que, dans la foule, vous ne demeuriez une entité inconnaissable, un simple numéro égaré parmi la multitude. C’est toujours ceci qui se manifeste, une manière d’effroi face à ce qui demeure plus qu’un secret, l’inquiétude même logée au cœur d’une réalité dont on ne perçoit qu’une fumée à défaut d’en connaître l’origine, ce feu qui l’alimente qui, pour l’instant, ne vous est nullement accessible. Le sera-t-il seulement un jour ?

   Mais revenons à cette représentation qui nous tient en échec, comme si nous étions en-deçà de nos habituelles possibilités, amputés des réflexions qui nous sont familières. Qu’y voit-on ? Tout en haut, une barre rouge couleur de sang, s’éteignant sur les bords dans un noir de suie. Puis, plus bas, d’autres séries de barres. Ce pourraient être des néons de fête foraine qu’un voile discret souhaiterait dissimuler à nos yeux. Des bandes de plus en plus larges, celles du haut teintées d’un bleu assourdi situé entre paon et cæruleum, Puis de plus en plus claires, se mêlant à un beige léger, à une touche d’ambre, de blond vénitien. Puis des étendues dépigmentées, proches d’un blanc que rehausserait une touche de sable. Voyez-vous, ici nous avons affaire à un genre de simulacre graphique  tellement empreint d’une mystique qu’il pourrait nous situer devant l’une de toiles d’un Rothko des années cinquante, horizontalités esthétiques s’inscrivant dans le mystère de la sphère religieuse. Un effleurement seulement. Le Sacré, jamais, ne se dispense selon le modèle des catégories réifiées. Il y faut de l’esprit, du songe, une aptitude à la méditation et, par-dessus tout, l’effusion de l’âme sans laquelle rien ne se donnerait qu’un objet du quotidien à destination ustensilaire.

 

Géométrie et finesse

   Toute perception, de laquelle découle la sensation assortie de toutes ses valeurs herméneutiques, s’origine à une saisie soit de type conceptuel, soit intuitif. Ici, l’abord privilégié a été celui du concept au gré duquel faire apparaître des motifs classés dans l’ordre rationnel des catégories : formes, couleurs, proportions relatives, similitudes et différences. Si ces manifestations demeurent conceptuelles, elles ne peuvent se doter que d’un point de  vue géométrique, abstrait, dépouillé de toute approche poétique ou sensible. Ainsi elles parcourront un espace de coordonnées précises  pouvant se déterminer selon le mode d’abscisses et d’ordonnées, autrement dit recevoir le modèle de figurations douées d’exactitude. Ainsi pourra-t-on dire que tel plan est situé dans une position médiane, qu’il est plus ou moins étendu, qu’il se rapporte aux autres plans avec lesquels il joue dans un rapport de stricte proportionnalité. Disant ceci, nous n’aurons fait qu’énoncer les lois fondamentales de « l’esprit de géométrie ».

   Bien évidemment, nommer un tel esprit fait immédiatement surgir, en corolaire, celui qui le complète, à savoir « l’esprit de finesse ».  Si la géométrie en appelait au concept, la finesse, elle, se réfère à la seule intuition. Ainsi les remarques subtiles naissent-elles bien plus volontiers au voisinage d’une fugitive impression, d’un « état de grâce » soudain, d’une conscience immédiate des choses que d’une savante élaboration due à quelque équation complexe. Evoquer ces deux modes de rencontre du réel, c’est en appeler à deux processus mentaux fondamentalement antonymes : celui de la logique s’affrontant à celui de l’esthétique. Dans le premier cas on parle de « formulation discursive des énoncés », de l’autre « d’évocation sensible des manifestations ». Il y a plus qu’une nuance qui sépare ces deux modes d’appréhension, une réelle césure les isole chacun dans  un domaine qui leur est particulier dont, jamais, on ne peut penser qu’ils puissent se fondre dans l’intimité d’un unique creuset. La géométrie, qui a pour mère la science, ne peut s’envisager que sous la figure d’une stricte mathématisation des choses, d’une objectivité sans faille, d’une argumentation qui, jamais, ne laisse la place à quelque fantaisie. L’intuition, rejeton de la poésie, fonctionne sous les libres images de la métaphore, sous les frondaisons de l’immatériel, sous le régime pulsionnel des émotions et des affects. La géométrie ne se donne jamais en dehors d’une topique (à savoir d’un lieu effectif du réel), alors que l’intuition, précisément, se ressource continuellement à ce flou atopique (tous les lieux comme absence de lieu originel) qui la dote de tous les pouvoirs de création et de renouvellement infinis.

   L’œuvre évoquée au début de ce texte est-elle maintenant si éloignée de notre champ de vision que nous n’en percevrions même plus les lignes fondatrices ? Si nous la regardons par la médiation de la clarté évidente de notre intuition, que se produit-il alors ? Nous quittons aussitôt cette tentation logique, cette inclination positiviste qui, toujours, nous met en demeure de fournir une explication plausible à tout phénomène surgissant au plein de la conscience. Il nous faut renoncer à être géomètres, consentir à devenir, sur-le-champ, des êtres désincarnés, tels les poètes qui ne se sustentent guère qu’à l’aune de leur chimérique condition, de leur cheminement symbolique. Ce que visent ces étonnants personnages n’est rien de moins que la pierre philosophale, autrement dit cette matière qui n’en est plus une, tellement un corps subtil est, par essence, éthéré, intangible, insubstantiel. Poétisant, il ne vise nullement le réel. Poétisant il devient le poème lui-même, le corps des mots.

   Créer opère toujours une manière de transsubstantiation. Une métamorphose s’empare de vous et, dès lors, vous ne pouvez, tel Narcisse, que vous appartenir dans l’image que vous renvoie le miroir. Votre chair, essentialisée, flotte identique aux drapeaux de prière des Tibétains. Vous n’êtes plus là où vous croyez être, vos deux pieds solidement amarrés à la terre ferme. Vous volez haut, au-dessus des territoires vierges, immaculés de l’Himalaya, quelque part  du côté du Ladakh, du Népal, du Bhoutan. Etes-vous homme encore ou bien « cheval de vent », ou bien Garuda, cet aigle géant mythique qui peut tout voir, embrasser mille paysages alors que les Terrestres ne voient qu’un même horizon, si bas, si bas. Des mots pareils à des phalènes sortent de votre bouche. Ils naissent tout seuls, comme par enchantement : « Akashpura », « Vayapur », « Agnipura », « Nagpura », « Vasupara ». Vous n’en connaissez pas la nature exacte, telle qu’elle pourrait découler d’un concept. Vous en saisissez seulement la magie incantatoire. Votre tête ne les sait pas, mais votre corps les sécrète tel un miel des hauts alpages. Ils disent, tout contre le pli de votre âme, la voûte céleste si bleue, le vent si puissant et les nuages si doux ; ils disent  le rayonnement du feu, la pureté de l’eau, la croûte brûlée de la terre. Ils disent le tout de l’homme lorsque, s’absentant de ses manies de mesure et de comptabilité, de ses obsessions de quantifier la moindre chose, d’étiqueter l’abeille, de poinçonner la tête du cheval, d’estampiller le vol de la mouche, il consent enfin à devenir ce que, sans doute en son fond, jamais il n’a cessé d’être, un chercheur de mythes, de songes et de légendes.  

   Alors, regardant cette belle photographie, devenez donc des elfes, de malins génies, des chemineaux en quête de Baba Yaga, celle qui ravit les petits garçons pour les faire rôtir ; le Berserker, ce guerrier-fauve capable des plus invraisemblables exploits ; Cerbère, le chien à trois têtes qui surveille l’entrée des Enfers ; le Dahu aux cornes fines, au pelage brun, aux sabots blancs qui hante les montagnes de son mystère ; devenez des Elfes, ces êtres minuscules capables de se percher sur une branche, de dialoguer avec l’oiseau ; soyez Golem, cet humanoïde pétri d’argile dénué de parole ; prenez la forme de l’Hippogriffe, mi-cheval, mi-aigle ; imitez l’Inugami, « dieu-chien », être magique des contes japonais ; adoptez l’étrange allure du Kobold, ses oreilles pointues, son long nez, fumez son éternelle pipe qu’il porte à la manière d’un sceptre ; habitez le corps de la Licorne, symbole de pureté et de grâce, en quête de toute virginité qui se présenterait devant sa redoutable corne d’ivoire ; adoptez la physionomie étonnante de la Manticore, corps de lion, visage d’homme, queue de scorpion ; dissimulez-vous sous les traits de Méduse, Euryale ou bien Sthéno, ces terribles Gorgones dont vous hériterez de l’immortalité ; glissez-vous dans la forteresse de muscles du Minotaure, corps d’homme, tête de taureau ; Nâga-serpent, vous garderez les trésors de la nature et apporterez la prospérité ; Ondine assise sur la margelle des fontaines, vous n’aurez de cesse de peigner vos longs cheveux face à l’eau qui est votre royaume ; Salamandre, vous vivrez dans le feu souhaitant que, jamais, il ne s’éteigne, moment de votre disparition ; identifiez-vous  à Succube séduisant les hommes pendant leur sommeil ; apparaissez sous les traits inquiétants de la Tarasque, vous détruirez tout ce qui se trouvera sur votre passage ; engagez-vous parmi les Valkyries, vous distribuerez la mort et emmènerez l’âme des héros au Walhalla, le grand palais d’Odin ; enfin adoptez la silhouette de cette « jeune femme d'une grande beauté et vêtue d'un kimono blanc ; [qui] avait la peau d'une blancheur irréelle, de longs cheveux noirs et des lèvres bleues. Quand elle marchait, elle semblait glisser au-dessus du sol ». Alors, vous serez  Yuki-onna, « femme des neiges » du folklore japonais.

   Quand vous aurez fait tout ceci, que votre aptitude à la métamorphose sera devenue pareille à une seconde nature, alors vous ne regarderez plus les images avec un œil géomètre mais avec celui d’un poète qui n’épuise jamais le réel mais le pare de ses plus beaux atours. Le sous-titre de la photographie « Océaniques », le lieu dont elle est la mise en scène - Essaouira, dans ce Maroc de légende -,  seront les sésames vous permettant d’accomplir le voyage au-delà de vous-mêmes, dans ces contrées magiques qui ne demandent qu’à être visitées par le « troisième œil », encore nommé « Œil intérieur » ou « œil de l’âme », par qui advient la connaissance de soi. Cet organe mystérieux dont les Indiennes se parent, ornant leur front d’une goutte rouge semblable à un talisman. Tous nous avons, en nous, dans le secret de nos existences, cette mystérieuse puissance, cette surprenante énergie au gré de laquelle nous ne sortons de nous que pour y faire retour avec la force d’une joie neuve et inépuisable. Alors le monde ne sera plus un spectacle comme un autre mais le lieu même où nous serons en osmose avec lui. Ceci ne dit jamais que la vertu de la contemplation quand, déportée de l’aride géométrie,  elle nous montre la voie du Poème. Cette image est poème, assurément. Visons-là de cette manière qui est la seule qui puisse convenir. Nous y percevrons alors le sens pour nous que, toujours nous butinons, sans bien en remarquer la subtile fragrance. Oui, tout se donne à la façon d’une odeur pourvue d’une note raffinée. Il faut savoir sentir avec la belle polysémie qui résonne dans ce mot. « Être vivant doué de sensibilité », « Percevoir par l’odorat ». Peut-être « être vivant », n’est-ce que ceci : « sentir ». Oui, SENTIR !

Géométrie et finesse

[La collecte des « créatures fabuleuses » a été réalisée avec l’aide de Wikipédia.]

 

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13 août 2020 4 13 /08 /août /2020 09:34

    Mais qui donc avait parlé de ‘réchauffement climatique’ ? N’était-ce pas une légende ? En verrait-on un jour la réalité ? Telles étaient les questions que se posaient les sceptiques. Les voici au pied du mur. Le réel, parfois, vous revient dans la figure à la manière d’un boomerang et rien ne sert de se baisser pour en éviter le choc, le mal est déjà fait ! Donc la chaleur est là quelle qu’en soit la cause. Une chaleur lourde, envahissante dont on ne peut se soustraire. Elle est partout, sur le toit éclaboussé de lumière, dans le sombre recoin des pièces, tapie comme un animal sournois qui ne veillerait que votre assoupissement pour vous attaquer. On tire les volets, on ne laisse qu’une fente de clarté, on voile la surface libre d’un rideau, mais rien n’y fait. La chaleur est piégée, elle ne ressortira plus que sous les premières poussées du vent d’automne.

   Sur mon Causse natal, tout en haut de ma colline de pierres, là où d’habitude se laisse rencontrer une douce brise, rien ne paraît qu’un genre de brasier qui semblerait sortir des fentes mêmes de la terre, comme si une lave profonde se hissait méticuleusement vers la surface afin de tout araser, de tout réduire à néant. Pour peu que l’on soit de nature mélancolique, on pourrait croire à une fin du monde imminente. L’on n’est bien nulle part, son propre corps est une entrave, un embarras. On l’entoure de bandelettes de gaze humide, on ressemble à une momie et le gain de fraîcheur est relatif. Bientôt la gaze est tiède et réchaufferait plutôt qu’elle ne créerait un sentiment de confort. De la première à la dernière heure de la journée, de grandes lueurs blanches incendient le ciel, entourent les arbres de leurs flammèches, s’insinuent dans les lézardes des pierres, les font éclater. On entend leur bruit sourd qui se propage parmi les candélabres des chênes, les massifs de buis ravagés par les insectes, les épines sèches des genévriers. Même les cigales sont clouées de silence. Elles qui, à l’ordinaire, cymbalisent à l’envi, les voici réduites à la mutité, leurs élytres soudées par une étrange stupeur. C’est cette pure immanence des choses qui est la plus impressionnante, cette réalité strictement circonscrite à son propre contour. Les choses n’ont même plus d’ombre. Elles végètent à l’aplomb de leur déréliction, elles vivent dans l’aura de leur hébétude. Ici, sans doute, se rejoignent en une identique signification, les effets de la grande chaleur, du grand froid : tout est ramené à la vie muette de la chrysalide, tout est soudé à soi, telle une gemme sourde logée au centre de la terre.

   La nuit n’est guère plus supportable que le jour. Le crépuscule est un immense rougeoiement, un feu de la Saint-Jean que nul ne peut côtoyer qu’au risque de la brûlure. Dans les villes, les terrasses de café sont vides, parcourues d’un ardent Simoun qui tournoie à la façon d’un milan, effectuant des cercles de plus en plus rapprochés. Malheur à celui, celle qui se trouvent dans l’œil du cyclone, sans doute n’en pourront-ils réchapper ! Les longs plateaux couchés sous le ciel de mercure sont déserts. Les rues, les rives des rivières, les places sont également désertes. Mais qui donc oserait s’aventurer dans ce Sahara incendié ? Un scorpion, queue arquée comme pour attaquer, une vipère des sables se dissimulant sous la dalle brûlante ?

   Chacun, ici, dans sa longue solitude, ne peut éviter de penser au feu de l’Enfer, au paysage tracé par Dante, avec ses cercles concentriques où s’écrivent, en lettres rubescentes, les vices des hommes, luxure, gourmandise, avarice, le prix à payer pour leur itinéraire de pêcheurs. S’agirait-il d’une malédiction divine, sans doute les âmes faibles et torturées en font-elles l’hypothèse, y compris les têtes les moins pieuses, les moins inclinées à la liturgie, à la piété, à l’amour du prochain. La canicule a tout ramené à une unique vision qui est celle, omniprésente, de la peur de mourir, croyants ou athées étant logés à la même enseigne. Mais rien ne sert de pousser plus avant ce type de considérations et le lecteur pourrait vite se lasser de toute cette lourde métaphysique. Aussi pesante que la chaleur du ciel !

   Ce matin je me suis levé de bonne heure. Tête embrumée, corps roide, semé de courbatures. Nuit éprouvante que l’ombre n’a pas rafraîchie. Sommeil par intermittences, traversé de lueurs fauves. Des rêves, bien sûr. Des cauchemars parfois, sans doute, avec des réveils en sursaut. C’est toujours une rude épreuve que de ne pas trouver le sommeil ou bien de n’en connaître que de rapides séquences que l’état de veille vient incessamment interrompre. Souvent l’on s’éveille, ne sachant plus si le jour est déjà là, survenu sans que l’on n’en ait conscience, si la nuit est infinie qui, jamais, ne rencontrera la lisière de l’aube. Je prends mon petit-déjeuner en tête à tête avec moi-même dans une sorte d’étant somnambulique. Des images traversent ma matière grise, enrubannée des vagues réminiscences de la nuit encore proche, il en demeure des lambeaux de suie qui brouillent ma vue, altèrent les perceptions de ma conscience.

   Etrange cette présence à mes côtés, moi le solitaire invétéré perché tout en haut de son météore. Parfois une voix pareille à l’incantation d’une Sirène. Parfois un genre de mélodie océanique venue du plus profond des abysses. Je vois, comme sur un écran de cinéma de l’époque du muet, trembler une vacillante esquisse, une mystérieuse silhouette. Une manière d’ondoyante Ophélie au corps polyphonique entouré de voiles légers, une écume en souligne la vaporeuse beauté, la fuite liquide comme si son appel était en même temps une perte à jamais pour quelque pays inconnu, peut-être une forêt maritime parcourue de courants alizés, de flagelles pareils aux efflorescences des anémones de mer.

   « Viens donc à moi, solitaire Présence, à deux nous referons le monde, nous y imprimerons la marque indéfectible de notre Amour. »

   Le mot ‘amour’, je le vois en lettres capitales, en souples cursives, en caractères gothiques, ainsi AMOUR, formes chantournées dont je sens l’ineffable ballet, dont je savoure la ‘multiple splendeur’, dont je sens la somptueuse volupté, la docile carnation, la pulpe soyeuse, dont j’éprouve la fragrance comme si elle venait d’une conque secrète battue par la rumeur iodée des vagues.

   « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   Quel bonheur d’entendre cette voix qui semble venir à moi au travers des plis légers d’une écume, magnifiée par l’épreuve du labyrinthe, exaltée par la distance infinie qu’elle a parcourue pour venir jusqu’à moi ! Je ne sais si je ne suis victime de mes inclinations passionnées en direction de la mythologie. Mais qui donc me parle depuis cet illisible espace, depuis ce temps à la consistance de brume ? Ne serais-je la victime hallucinée de ces étranges Néréides qui peuplent le fond des Océans, reposent sur leur trône d’or, passent leurs journées à filer, à jouer avec les étonnants hippocampes, à jongler avec la chevelure des méduses, à traverser du regard la robe translucide des diatomées ? Qui donc me convoque à de bien improbables noces, Amphitrite, l’épouse de Poséidon ; Galatée, l’amante d’Acis ? Thétis, la mère d’Achille ?  Ou bien s’agirait-il d’une créature fabriquée par mon propre esprit au cours des nuits alambiquées de ce mois d’Août sans commune mesure ?

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   Je dois bien avouer que je suis intimement troublé par cette supplique, laquelle pour être peut-être imaginaire, emplit mon cœur d’espoir et de doute, tout à la fois. Terminant à peine de prendre mon petit-déjeuner, alors que je m’apprête à ranger ma tasse et ma théière, voici qu’un lot d’images brillantes se superpose aux propos de ma Néréide. Ce que je vois, ceci : une vaste bâtisse blanche portant sur son fronton l’inscription ‘Laboratoire Arago’, une promenade semée de hauts palmiers, de terrasses de café ; des voiliers blancs amarrés dans un port, une plage de galets gris, des rangées de platanes, un ruban de bitume bordé de maisons blanches qui escalade une manière de viaduc de pierres grises. Ça y est, ça s’éclaire, ça commence à parler.  Ce que j’observe, dans le chapiteau fatigué de ma tête, avec son carrousel d’images enchantées, c’est la charmante petite ville de Banyuls-sur-Mer blottie tout contre la Mer Méditerranée. J’y suis allé plusieurs fois pour y faire des reportages sur les succulents vins de la région qui macèrent au soleil dans d’énormes foudres.

   Souvent, à la fin de mes journées, je gagnais la petite Plage des Elmes, la longeais sur toute sa longueur, franchissais un verrou de rochers et me retrouvais dans une minuscule crique prolongée par une grotte marine. A part quelque touriste égaré rebroussant chemin, je n’y rencontrais habituellement que les chapeaux chinois des patelles, les coques violettes des oursins, les robes noires et luisantes des moules. A la tombée du jour, je rejoignais l’une des terrasses en bord de mer, y dégustais longuement ce merveilleux vin solaire qui semblait être Dionysos en personne mis en bouteille. La plupart du temps, de belles et grandes jeunes filles du Nord (Norvégiennes, Suédoises, Finnoises ?), déambulaient le long de la Promenade. Elles faisaient plaisir à voir, tant elles paraissaient naturelles, à l’aise dans leur existence, douées du charme irrésistible de vivre dans l’immédiat et pur bonheur. Ne les apercevant que de loin, je les imaginais athlétiques, plus grandes qu’elles n’étaient en réalité, possédant de grands yeux bleus pareils à des glaciers sous la caresse de la lumière boréale. M’eût-on demandé de choisir seulement deux prédicats pour les définir, que je n’aurais nullement hésité à proposer « Grandes » ; « Bleues », comme ceci, intuitivement, au plus vif de la sensation.

 

    Mercredi 12 Août - Huit heures du matin.

 

   La chaleur fait déjà de grandes flaques qui tapissent les versants du Causse. Je dois chausser mes yeux de lunettes noires afin de ne pas être ébloui. Je n’ai emporté qu’un mince bagage, histoire d’aller faire un tour du côté de Banyuls. Mes rêves à répétition, ce récurrent appel de ma ‘Muse’, m’ont troublé au plus haut point. Je ne m’inquiète nullement quant à l’état de mon psychisme. Certes, comme tout un chacun, ma santé a été mise à rude épreuve tellement le mercure frise des degrés de folie en cet été 2020. Mais je ne m’inquiète guère. Quelques jours au bord de l’eau et ce sera une manière de ‘re-naissance’. Je ne supporte guère la canicule à répétition et mon Causse bien-aimé n’est guère le lieu le plus favorable pour trouver quelque fraîcheur. Ce que le calcaire a consciencieusement emmagasiné le jour, il le restitue au centuple la nuit et les ombres deviennent phosphorescentes, saturées qu’elles sont de l’essaim innombrable des calories. L’air est encore respirable. J’ai décapoté la toile de mon antique 2 CV. J’aime cette vieille guimbarde qui me le rend bien. Entre elle et moi, c’est comme qui dirait une histoire d’amour. J’espère que ‘La Grande Bleue’ ne m’en tiendra pas rigueur et que je pourrai trouver dans son cœur la place qu’elle semble vouloir m’y réserver. Je contourne Toulouse par la rocade. La circulation est chargée mais non problématique. Un long moment je longe le Canal, sa double rangée de platanes, cet arceau qui protège les ‘marins d’eau douce’ des rigueurs du ciel. Sur les côteaux, de lentes et immenses éoliennes brassent l’air avec application. De joyeux groupes de jeunes gens me dépassent en klaxonnant, sans doute ma 2 CV les met-elles en joie ! Elles sont si rares, si touchantes avec leurs roues étroites, leur museau froissé, leurs vitres qui sont comme deux ailes relevées de chaque côté des portières ! Une pièce de musée en quelque sorte, mais si agréable à conduire avec le bruit du moteur qui fait penser au trajet laborieux d’un gros bourdon parmi le pollen des fleurs.

   Maintenant je descends la rampe de pierre qui conduit au port, puis au centre-ville. J’ai loué un petit studio au-dessus de Banyuls, Résidence Castell-Béar. Ce soir, je dîne en ville, sur la Promenade du bord de mer. Comme toujours, les allées et venues des touristes. Un léger vent marin s’est levé qui poisse les cheveux mais apporte une sensation de bien-être. Des enfants font tourner leurs moulins multicolores en criant. On boit aux terrasses, on mange des glaces. On respire l’air iodé qui vient du large. Une odeur entêtante de sardines grillées flotte sur le port, elle fait couleur locale dans cette Méditerranées aux senteurs épicées, fortes comme les pierres de la garrigue. Des échos de musique viennent des appartements grand ouverts sur le large. J’ai bien fait de venir ici afin de me ressourcer, de retrouver quelque souvenir ancien, une balade sur le sentier littoral, une dégustation d’huîtres, la robe dorée du Banyuls faisant sa floraison dans la cage du verre. Et toujours ces éternelles présences, ces finno-suédo-norvégiennes, toujours aussi grandes, aux yeux toujours aussi prétendument aigue-marine ou turquoise, allez donc savoir quand nous ne les avez pas vues de près, imaginées seulement dans l’alambic de votre esprit. Quelqu’un d’autre que moi, du fond de son imaginaire, les verrait peut-être petites, aux yeux noisette. C’est tout de même un monde étonnant que celui de la subjectivité !

    

   Jeudi 13 Août  

 

   Cette nuit, j’ai laissé ouverte la grande baie vitrée de mon studio. Une brise délicate le visitait sans le rafraîchir pour autant de manière visible. Juste une sorte de pause, de halte avant de retrouver les grandes nappes de chaleur. J’ai passé la matinée à relire des articles en cours, à classer des fiches, à noter des idées pour de prochains travaux. La Résidence était plutôt calme. Parfois des rumeurs montaient de la ville proche. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à sommeiller sur le canapé, vaguement présent à la situation, émergeant souvent de songes que j’aurais volontiers qualifiés de ‘creux’ selon la terminologie habituelle. Certes, ‘creux’ pour un esprit épris de raison et de juste mesure. Pleins cependant pour une psychologie fantasque comme la mienne, absorbée par la première distraction venue, attirée par les chatoiements de la poésie, les moirures de l’imaginaire. Oui, cette nuit la ‘folle du logis’ ne m’a laissé nul repos. Entre deux visions de verres ballons où scintillaient les gouttes de la divine ambroisie, de déambulations nordiques sur la Promenade, d’aquariums où nageaient de gros poisson-lune, toujours la même antienne qui agitait le limaçon de ma cochlée :

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue, celle qui, sans toi, ne saurait plus vivre, celle qui de toi se languit et périrait de ne point te voir, viens ! »

   La seule forme qui ne bougeait pas, qui demeurait identique à l’origine, la formule pareille à un rituel, eh bien, elle se présentait à la manière d’un refrain et je savais, dès lors que je ne pourrais en échapper qu’à résoudre le mystère qui y était attaché.

  

   Fin d’après-midi

 

   J’ai attendu que le disque rouge du soleil tutoie la mer de son œil pléthorique. Je me suis vêtu d’un simple short de bain et d’un T-shirt, claquettes au pied. Ma fidèle 2 CV a démarré au quart de tour. J’ai longé la Promenade, ai gravi la côte qui surplombe le viaduc. Bientôt, à ma droite, l’anse de la mer, la Plage des Elmes. Sur le sable, il y a encore beaucoup de monde. Des corps violentés de chaleur. Des teintes de pain grillé. D’autres bisque de homard. Des morsures de photons. Des chairs blanches zébrées de lacis rouges. Des éclaboussures, des étincelles, des échardes qui entaillent la peau, on dirait d’antiques maroquins oubliés dans les entrepôts d’une tannerie. J’ai enjambé quelques silhouettes. Mon passage se projette sur elles à la façon d’ombres chinoises. Je prie secrètement que ma crique soit déserte. J’y rejoins mon ‘Amante’ et nous n’avons nul besoin de témoins. J’escalade la barre de rochers que les battements de l’eau recouvrent au rythme du ressac. Ça y est, j’ai franchi le Rubicon. Me voici en lieu sûr. De majestueux goélands aux becs orange décrivent de grands cercles dans le ciel en criant. De temps en temps ils jettent un chapelet de fiente blanche qui s’abat sur les rochers noirs, y dessine un curieux graphisme. Personne à part moi, un joyeux peuple de bois flottés, quelques colonies de moules s’agrippant à leurs radeaux noirs, quelques flottilles de goémon qui montent et descendent comme si elles confiaient leur sort à des Montagnes Russes.

   Maintenant, à l’horizon, les couleurs basculent, virent au mauve puis, insensiblement au bleu-marine. Il y a un étonnant liseré blanc qui flotte entre ciel et mer. Quelques bruits au loin, mais filtrés par la distance, couverts par les clapotis. J’ai ôté le peu de vêtements, suis entièrement nu. Je me suis assis en tailleur tout à fait à l’entrée de la grotte marine, visage face à l’eau qui devient rutilante sous les premiers rayons de la Lune.  Je regarde le beau spectacle de l’eau, j’en sens le rythme plénier dans les liquides mêmes de mon corps.  Ils vibrent à l’unisson. Ils font partie du grand concert de l’univers. Ils enregistrent la musique des Sphères.

   Soudain, une voix, la voix nocturne qui a tissé mes songes depuis des nuits et des nuits.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue. »

   L’incantation se renouvelle, se multiplie, habite les parois de la grotte, lisses humides, semblables à une fosse amniotique, à un creuset germinatif.  La voix gagne le fond, rebondit sur le goulet terminal, éclaire la roche, lui donne des reflets d’étain.

   « Viens donc, je suis la Grande Bleue », le motif se répète à l’infini, glisse sur la plage de galets, lustre mon corps au passage, monte jusqu’à la Roche des Goélands, fait ses arabesques claires dans la nuit qui vient.

   « Viens donc, viens donc je suis la Grande Bleue, je suis La Grande Bleue, celle qui t’attend depuis la nuit des temps, celle qui t’a donné la Vie, qui te donnera aussi la Mort, puisque les deux sont liées, tout comme la patelle est soudée à son rocher, Viens ! »

  

   Méditations ‘inactuelles’

 

   J’ai plongé dans la grotte qui m’appelle et cherche à m’accomplir bien au-delà de qui je suis. La Grotte est ma Compagne, ma Finno-Suédo-Norvégienne, mon Fantasme, ma bulle imaginaire, mon désir porté là, au creux attentif de ma main, dans l’onde oubliée de mon sexe. Oui, j’ai rejoint ‘La Grande Bleue’, ma Sœur, ma Mère, mon double et nous célébrons, à l’abri des regards, et des jugements bien trop étroits de l’humaine condition, d’incestueuses et opalescentes noces. Nous sommes à nous, intimement reliés, comme le ciel se confond avec la terre dans le pli sombre et méticuleux de la nuit. Oui, nous sommes désormais des êtres de l’ombre, des êtres sans corps, des créatures des abysses qui ne connaissent ni leurs limites, ni les lois des hommes qui, toujours, enchaînent notre liberté.

   Nous sommes des Uniques qui vivons de nos propres flux, de rythme nous ne connaissons que le nôtre, celui immémorial qui fait se conjoindre, en un même creuset, le fini et l’infini. Nous avons rejoint l’éternité. Pour au moins le temps d’une immersion. Mais qui, une fois, a connu la plénitude, toujours la possède tel le bien le plus précieux. M’immergeant dans ‘La Grande Bleue’, je ne fais que me plonger en moi afin que, me connaissant mieux, je puisse arriver à la pointe extrême de mon être et faire retour vers qui je suis dans la plus pure confiance. Toujours nous sommes des êtres scindés, des êtres du partage. Deux principes adverses, antinomiques mais complémentaires qui tracent en nous ce raphé médian, cette couture qui traverse notre anatomie et écrit notre nature ambivalente, incomplète.

   Toujours, inconsciemment, nous sommes en quête de cette androgynie primitive qui nous a constitués et dont l’origine nous échappe, vers laquelle cependant nous voulons remonter comme le saumon se bat avec les flots impétueux pour retrouver le lieu de la fraie, le lieu de la naissance. C’est ceci et uniquement ceci que signifie l’injonction : « Viens donc mon beau Solitaire. Moi, La Grande Bleue, te ferai connaître l’ivresse des Grands Fonds, viens ! »

   ‘La Grande Bleue’ est notre irisation sous le ciel du monde. Elle est le miroir où vient mourir notre infinie solitude. Elle est cet écho que, jamais nous ne savons situer, car les directions cardinales de l’espace sont inaptes à en tresser les nervures de soie. Seul le temps le pourrait mais il est fluide et en fuite de lui-même comme nous sommes en fuite de nous. C’est bien là la fonction matricielle de la Grande Mer (entendez aussi bien ‘La Grande Mère’) que de nous héler depuis son immense mémoire, infiniment liquidienne, infiniment renouvelée.

   Nous ne sommes que la résultante d’un battement, battement sexuel qui, remontant de loin en loin, situe le lieu réel de notre origine, bien au-delà d’un espace déterminé, d’un temps assignable, bien au-delà des bonds prodigieux de l’imaginaire, bien au-delà du prestigieux big-bang qui n’est jamais que phénomène parmi les phénomènes, événement parmi les événements du destin universel. En réalité il n’y a nul commencement, seulement un infini battement, un genre d’oscillation pareille au rythme nycthéméral qui convoque, chacune à son tour, ombre et lumière, pareille à celui, cardiaque diastole-systole, qui régule notre activité physiologique, pareille au rythme sexuel qui mélange et fusionne les genres afin qu’une possible éternité puisse s’élever d’un continuel ressourcement de l’espèce.

   Il n’y a guère d’autre façon de juger l’éternité que d’en être traversé depuis l’infini de l’espace-temps, de l’actualiser en soi dans la brièveté d’une existence, d’en éprouver le futur dans ce qui s’ouvre et bourgeonne à l’horizon de l’être, cette ressource inépuisable, cette corne d’abondance qui trouve en soi les motifs de reconduction de sa propre genèse. ‘La Grande Bleue’ serait-il un autre nom pour l’Infini ?

 

   Retour à soi dans la quotidienne nervure

 

   J’ai quitté ‘La Grande Bleue’ après que mon bain lustral a été accompli. Rite de passage de l’âge adulte en direction du grand âge qui, avant tout, est préparation à la Mort. Non, ceci n’est tragique que pour ceux qui jamais ne se questionnent et ne vivent qu’une immanence après l’autre, sans chercher à se redresser, à porter leurs yeux au-dessus des herbes de la savane, là où s’inscrivent en lettres d’or les merveilles de la signification. Je l’ai quittée sans la quitter puisqu’elle m’habite tout comme je l’habite. Nulle césure entre nous, seulement un unique et ininterrompu fil d’Ariane qui est la sublime liaison qui relie entre eux les hommes du Monde. Parfois ils ne le savent pas ou feignent de l’oublier. On nomme ceci ‘heures sombres de l’Histoire’. Dans un identique état d’esprit le Poète Paul Valéry (ce visionnaire !) énonçait la phrase célèbre : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

   Nous savons aussi que, nous les Hommes, sommes mortels, mais que nous nous inscrivons dans une lignée sans hiatus et que cette compréhension nous institue en tant qu’éternels. L’éternité n’a nul besoin de Dieu, les Hommes suffisent !

  

   Quelques jours plus tard

 

   Je quitte Banyuls, non sans avoir fait une halte au-dessus du Rocher des Goélands. Il surplombe la grotte de ‘La Grande Bleue’. Les grands oiseaux font toujours leurs élans blancs sous le dôme du ciel. Leurs vols incessants sont le message qu’ils destinent aux Hommes : Il y a de la pureté, de la vision lointaine, l’horizon est courbe qui appelle d’autres horizons courbes. Les forteresses de plumes volent haut, toujours de plus en plus haut. Parfois l’on ne voit plus que la pointe orangée de leur bec forant le bleu glacier de l’air. Parfois on les perd de vue, tellement l’altitude qu’ils atteignent est vertigineuse, aux confins de l’immense, à la limite du vide. Nous ne les voyons plus mais nous savons qu’ils existent, qu’ils voient d’autre oiseaux à la voilure blanche qui décrivent de brillantes ellipses, longues, infinies, toujours renouvelées comme si leur chorégraphie voulait nous adresser un message secret : nous ne sommes pas seulement ici et maintenant au lieu ponctuel de notre être. Nous sommes partout. Nous sommes ailleurs. Nous sommes ceci et cela qui vibre au loin sur le point de l’illisible horizon, nous sommes hier, aujourd’hui et demain nous fait signe depuis le battement infini de son œil. Oui, le temps est un battement de paupières, une vibration de cils. Infinis comme toutes choses du monde.

   J’ai effectué à rebours mon voyage initiatique. J’ai reconnu les platanes ombrant le Canal, les lourdes portes des écluses, leurs battants de mousse verte. J’ai reconnu la lente giration des modernes moulins qui brassent des tonnes d’air. J’ai reconnu les premiers escarpements blancs du Causse. J’ai reconnu ma maison, cette vigie familière qui participe au destin du Monde. Oui, j’ai reconnu tout ceci. Vivre tout ceci était, en toute et pleine conscience, une touche que l’Infini adressait à ma singulière finitude. Les grands oiseaux blancs fendent-ils toujours l’air des Elmes alors que je ne les vois plus ? Fendent-ils ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 08:38
Pensée ferrugineuse.

Le robinet rouillé.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Avant-texte.

 

   Etait-ce la pente de l’humain qui avait été jouée aux dés par un inconscient démiurge ? Etait-ce le hasard qui avait tendu ses pièges ? La liberté était-elle une simple hypothèse ; avait-elle fait défaut ? Etait-ce la faute d’une naturelle entropie ? La Nature était-elle en cause ? L’Histoire, la Religion, l’Art, toutes ces entités Majuscules qui se déclinaient sous la forme d’une indépassable présence, avaient-elles fomenté de sombres desseins dont les Existants auraient été les innocentes victimes ? La Science avait-elle poussé trop loin ses investigations ? La Philosophie n’avait-elle pas abusé de son pouvoir d’abstraction qui, peut-être, n’avait fait qu’entretenir quelques illusions, allumer la flamme de vénéneuses passions ? La Littérature, en mal d’imaginaire, n’avait-elle choisi la chute facile du récit dans le quotidien, la banalité ? Les Astronomes ne s’étaient-ils enquis des limites de l’univers dans une manière de vertige qui les avait emportés dans leurs stellaires spéculations ? Les Artistes, en proie au démon de la nouveauté, de la tyrannique modernité, ne s’étaient-ils confiés à des représentations dépourvues de sens où quelques taches et éclaboussures tenaient lieu des exercices académiques des Antiques ? L’Education renonçant à inculquer les principes de la morale n’avait-elle bradé toute considération éthique au seul prétexte d’une mutation des conduites humaines ? Le carrousel des questions était infini, les réponses inatteignables par essence. Il fallait dresser des constats, décrire, essayer d’interpréter tous les signes à portée de la main. Le chantier était aussi vaste qu’entaché d’une illisible réalité.

 

   Hier.

 

   La pensée ne posait pas de problème. Elle manifestait une sorte d’évidence, elle était coalescente à l’être de celui qui la portait, comme la feuille l’est à l’arbre, simple terminaison qui flotte au gré des vents heureux ou bien contraires. On cheminait dans le cercle de la clairière et l’on pensait la clairière, on en sentait la belle circularité, l’aire propice au repos, le lieu où faire épanouir son désir de solitude. Hier. On longeait le ruisseau et l’on était cette onde claire, limpide qui faisait ses lunules et ses scintillements tout contre l’âme éclaboussée d’un vivant et voluptueux romantisme. On descendait la pente de la montagne et on en éprouvait le tapis d’herbe rase, les touffes de jonc qui couraient sur ses flancs, on était moutons au lainage mousseux ou bien berger avec sa meute joyeuse de chiens noirs et blancs à l’allure si plaisante, à la si vive intelligence. Hier. On escaladait l’épaule de la dune et l’on vibrait de tout son corps, tel une touffe d’oyats agitée par le vent du large et l’on se fondait à même les minces fragments du mica qui couraient de crête en crête sous la poussée illisible du ciel. Hier. On croisait le quidam sur la route solitaire et l’on devinait sa muette demande de nous rejoindre en quelque lieu de rencontre. Et l’on était lui en même temps que soi. On marchait le long de la mer et la pensée était ce flux immense qui allait d’une rive à l’autre de l’Océan, battait les rives d’une écume songeuse, tissait les mailles souples du poème. Hier. On dansait et le corps de l’autre n’avait nul besoin de paraître en sa réalité matérielle, le rêve suffisait qui l’habillait des atours de la beauté. Hier. On se déplaçait au rythme de la foule et l’on était ces milliers de jambes, ces milliers de têtes dans les grottes desquelles on entrait, étonnants spéléologues en quête de nous-mêmes, de l’autre en son étrange singularité. On était au théâtre et l’on vibrait à l’unisson des consciences posées sur les sièges contigus, on partageait son émotion, on communiquait le tremblement de son esprit, la flamme de son âme. Hier. On visitait le musée et l’on était la toile, l’oeuvre, l’Artiste, le Voyeur qui, à côté, faisaient le don de leur joie ou bien de l’effervescence de leur sentiment avec le sourire de la complicité. Hier. On entrait dans le temple sacré et l’on devinait l’énigmatique présence du dieu, son étonnante transcendance que l’on saisissait à même son propre frisson ou bien à l’aune de ceux des Visiteurs qui communiaient dans un même élan, saisis d’une envie de participer, de se fondre dans une universelle et unique sensation.

   La pensée était claire, immédiatement disponible, sensible à la dimension de l’altérité, ouverte sur le monde, polyphonique, développant une sémantique plurielle, faisant appel aux ressources de la nature, de l’humain, de la culture, du brillant des civilisations. Elle était ce métal éblouissant, peut-être acier aux reflets bleus, cuivre à la teinte de feu, éclat du chrome, luxe du platine, puissance de l’airain. En un mot elle était inaltérable comme peut l’être une idée sublime, une des déclinaisons de l’art, la richesse d’un beau sentiment.

 

   Aujourd’hui.

 

   Aujourd’hui. Le temps file avec la rapidité de la cascade à franchir les barres de rochers. Dans le boyau de terre noire, au milieu des voitures qui oscillent au rythme fou de leurs bogies de fer, les Casqués sont les Nombreux, les Erratiques figures qui foncent dans le lugubre tunnel de l’inconnaissance. Ils sont pris dans la nasse de la multitude. Engoncés dans la geôle de chair. Ils sont SEULS. Seuls au milieu de la foule solitaire. Seuls dans leur solitude. Aujourd’hui. Un vent glacial souffle dans les spires de la cochlée où se déversent ce qu’ils croient être les bruits du monde qui ne sont que l’écho de leur propre vide. Cadence syncopée qui mutile les tympans, rebondit sur le tamtam de la peau, percute chaque pouce carré d’épiderme. Nulle parole qui féconderait, annoncerait la présence humaine. Seulement des trilles de percussion disant toute la violence d’être, ici, dans ce non-lieu, cette terre d’absence. Aujourd’hui. Ils sont les Insulaires. Les Robinson qui n’attendent nullement un providentiel Vendredi. Ils sont des coques fermées, des huîtres perlières à la nacre avortée. Nulle perle. Nulle espérance de la petite boule qui serait annonce de richesse. Intérieure, métaphoriquement parlant, s’entend. Des Casqués montent. Des Casqués descendent. Cécité sur cécité. Nul n’aperçoit l’autre qui ne voit celui aux yeux soudés qui l’a isolé dans sa cellule. Au coin des yeux des boules blanches pareilles à celles des chiots nouveau-nés. Sans doute les humeurs du non-voir, du regard retourné sur sa propre occlusion. Aujourd’hui. Bruits de pas. Martèlements sourds. Coups de gong. Plus de parole. Les Casqués parlent à leur alter ego de fer. Minaudent. Gestes obscènes parfois, à la limite de l’exhibition. Ils ont dépassé toute mesure humaine. Ils rétrocèdent. Ils vagiront bientôt. A moins qu’ils n’éructent quelques borborygmes semblables aux premières manifestations articulées de l’Homo sapiens. En pire. Ils ont la même allure voûtée, ramassés qu’ils sont sur la graine étroite de leur ombilic. Aujourd’hui. Ni ne voient, ni n’entendent, ni ne touchent, ni ne font de signe qui dirait la présence de l’autre. Fût-il Casqué.

   Aujourd’hui. Salle d’Attente. Qu’ils écrivent « Sale Attente », comme un geste prémonitoire, un aveu de faiblesse, la manifestation d’une incurie, la signature de la perte du langage. Ils sont sans essence. Aporétiques. Les mains vides. Ne le sachant pas. Nihilisme accompli. Aujourd’hui. Une famille : trois Casqués. D’autres, dans la salle, Lecteurs sur des chaises. Rêveurs sur d’autres chaises. Qui lisent. Qui pensent. Qui rêvent. Qui projettent. Eve-Casquée pianote sur un clavier qui crépite. Rapide tapotement du bout des doigts. Eclairs bleus sur la boîte de métal. Jouissance visible d’être reliée à la Boîte-Nourricière. Cordon ombilical attachant la ci-devant à sa génitrice. Médecin dans l’encadrement de la porte. Un nom est émis. Un Ordinaire se lève. Qui pose sa revue. On ne voit plus que son sillage dans le jour qui décline. Aujourd’hui. Adam-Casqué s’agite en cadence. Etranges sinusoïdes qui dessinent sur son visage les traces de la joie. Visage plein, rond, fendu d’un large sourire. Médecin. Autre patient. Le monde n’existe pas. L’autre n’existe pas. Aujourd’hui. Soi seulement existe avec son petit lumignon qui vacille, sursaute, vibre, jouit, jouit, jouit. Héritier-Casqué se balance, fasciné par une catapulte de sons dont on devine l’urgence à être connus, à se précipiter dans la forteresse de chair. Pure félicité intérieure qui déborde des lèvres, fait son glorieux écoulement vers les membres pris d’une étonnante danse de Saint Guy.

   Aujourd’hui. Chaque Casqué dans sa principauté. Chaque Casqué dans son pour-soi bien hermétique. En guise de pour-soi, ils vont plus loin que Sartre. Quant au pour-autrui ils n’en perçoivent goutte. L’en-soi est à des années lumière avec son bruissement de comète. Aujourd’hui. Ce que veulent tous les Casqués de la Terre, c’est réifier leur ego, en faire cette boule dense, ferrugineuse, ce robinet rouillé dont Dongni Hou a doté son Modèle avec une si belle vision subversive. Nous y voyons une critique de la dimension anthropologique en quelques signes symboliques qui ne sauraient tromper les Ordinaires, ceux qui voient avec exactitude, entendent avec justesse, pensent dans la rectitude de l’être. Alors, comment mieux décrire que par une parodie figurative, textuelle, ce qui se montre comme une inquiétante euphémisation de l’homme ? Le règne du nihilisme accompli qu’annonçait le Zarathoustra de Nietzsche, que portaient à son accomplissement les craintes heideggériennes de l’aliénation de l’être sous les coups de boutoir de la Technique en son inquiétant rayonnement, voici que toutes ces idées qui paraissaient n’être que de vagues prophéties, de sombres plans sur la comète, montrent le désarroi qui est celui de l’homme moderne confronté à des puissances qui le dépassent et le déportent dans un territoire qui l’exile de sa nature.

   Aujourd’hui. Les temps sont venus d’une immense solitude, d’un surinvestissement de l’ego sous toutes ses formes, y compris les plus pernicieuses. La courbe de la métamorphose des conduites est nécessairement exponentielle puisque, chaque jour qui passe, décuple la puissance dévastatrice des Machines. En accroit le pouvoir de suggestion, de fascination, donc de mystification. Nous n’avons plus de dieux veillant sur nos destins du haut de l’Olympe. Nous n’avons plus de sacré à enclore dans quelque temple à la belle architecture. Nous restent les Boîtes Magiques dont le destin, comme toute boîte, est de subir les attaques temporelles, de se soumettre aux assauts de la rouille.

   Alors nous visons la proposition plastique de l’Artiste avec la juste inquiétude attachée à toute lucidité. En lieu et place de la fontanelle qui nous reliait à notre plasticité originelle, voici qu’apparaît une simple ailette statique, vraisemblablement bloquée, une poignée dont la fixité même fait signe en direction d’une impossibilité de croissance des cerneaux du cortex, cette sublime matière grise siège de l’intellection. Comme une hébétude ne proférant plus qu’un infini silence. Le lobe temporal, cette aire d’accueil des fonctions cognitives, ce site privilégié de l’audition, du langage, de la vision des formes complexes, laisse la place à ce corps de métal anonyme dont la fonction, loin d’être apparente, se dissimule sous l’aspect d’une réalité qui semble ne plus saisir sa propre finalité. Et que dire de ce merveilleux lobe occipital qui synthétise les images, genre d’immense écran de cinéma où puise sans doute l’imaginaire, où s’animent les rêves, du moins peut-on le supputer ? Il n’est plus constitué que d’un tuyau terminal coupé de sa source comme si toute possibilité de représentation trouvait là son point de chute. Et l’œil, cet organe si mystérieux en même temps que précieux pour l’homme, symboliquement subtil récepteur des stimuli sensoriels, convertisseur des énergies dont la lucidité fera son matériau privilégié, le voici réduit à l’extrémité d’un robinet asséché qui trouve là la fin de son utilité. Comme une tragique préfiguration de la mort de l’homme, finitude matérialisée, dernier stade avant que l’absurde n’ait commis la totalité de ses basses œuvres.

 

   Demain.

 

   Demain. Que sera-t-il ? Un retour au passé ? Une reconnaissance des Antiques ? De leurs puissances à créer la démocratie, à établir les lois, à inventer l’astronomie, à jeter les bases d’une nouvelle philosophie ? Demain. Que sera-t-il ? La grandeur d’une Renaissance avec ses œuvres à la si exacte beauté ? Ou bien un retour à l’obscurantisme du Moyen-âge, à ses mœurs grossières, à ses luttes intestines. Demain. Que sera-t-il ? L’éclosion d’un Siècle des Lumières qui jetterait les bases d’une vision renouvelée de la Raison, d’une inclination singulière en faveur du Sentiment ? Une ère des Encyclopédistes ? Ou bien l’amorce d’une Révolution ? Le début d’une Terreur ? Le retour d’une Monarchie absolue avec ses rêves d’hégémonie ? Ou encore l’Empire ourlé de ses certitudes de conquête universelle ? Demain. Que sera-t-il ? Un siècle de Machines ? Une ère d’Humanisme ? La déchirure d’une barbarie ? L’abîme de la pensée ? Le chaos de la poésie ? Le néant ouvrant ses ailes immenses ? Demain. Que sera-t-il ? Tout est en germe dans tout. Le bon grain comme l’ivraie. Demain. Que sera-t-il ? Qu’encore nous ne pouvons seulement envisager, pareils à des enfants dans la fleur de l’âge qui ne peuvent embrasser le monde de leurs bras si fragiles ? Demain ? Existera-t-il vraiment ?

                                                                                                                                      JPBS.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 08:55
Nulle part vois-tu

 

        Œuvre : Dongni Hou

 

 

*

 

 

Nulle part vois-tu

Tel visage n’ai vu

Nulle autre candeur

Au rivage de l’heure

 

Puisses-tu en toi

Demeurer en ta loi

Nul ne pourrait

Venir t’y troubler

 

Parfois rôdent les démons

Ils ne sont que tristes histrions

Qui jamais n’atteindront

Le luxe levé de ta raison

 

Mais qu’ont-ils donc

Tous ces vains bouffons

A faire ton siège

Aliénés en leurs pièges

 

N’ont-ils donc perçu

Le bleu de ton regard

Ce que tu as reçu

Comme une forme d’art

Tournant autour de toi

C’est leur aporie qu’ils voient

Cette fosse commune

S’habillant des suies de la brune

 

Leurs yeux sont perclus de cécité

Leurs âmes en ont-ils une

 Versées aux divagations nocturnes

Aux versets lactescents de la lune

 

D’eux ils n’ont guère conscience

Pas plus qu’ils n’honorent la science

Ils sont de pauvres hères

Que ne féconde nulle prière

 

N’ont-ils donc nullement compris

Que ta beauté est hors de prix

Hors de portée de leurs mains négatives

Ils s’effacent à même l’heure native

 

C’est un tel bonheur

De seulement saisir cette fleur

Que tu tends au monde

Tel un enfant faisant sa ronde

 

Nulle autre paix à obtenir

Sauf celle de se laisser éblouir

Par celle que tu es

Une manière de fée

 

Feraient-ils silence

Alors la quintessence

De toute poésie

Serait leur ambroisie

 

Leur signe de vie

Tel l’arbre levé

En sa branche de gui

Serait leur armoirie

 

Mais ils n’ont cure de conseils

Se pensent des sans-pareils

Honte leur est étrangère

Fatuité leur est familière

 

Il n’est point de vile inclination

Qui n’essaime son impéritie

Point d’envie

Qui ne distille son affliction

 

Heureux ils l’eussent été

A simplement te regarder

Mais contempler la beauté

Est don de la déité

 

Demeurons en paix

Nulle part de plus grande émotion

Que d’être par toi regardés

En ferons le lieu de notre dilection

 

Nulle part plus qu’en vous

Le site d’une gloire

A ceci nous voulons croire

Au rose de vos joues

Demeure-t-il en notre mémoire

Aussi longtemps que nous

 

De tu au vous

L’espace d’une révérence

Par mégarde le vous

L’avions occulté

Au profit du tu

Quelle licence

Toujours beauté

Est éloignée

Beauté de vous

Nulle part voyez-vous

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 08:55
Au Pays des Chimères.

                               Photographie : Alain Beauvois.

 

                               " J'ai retrouvé ta blancheur ".

 

                               Telle une blanche splendeur

                              Sa majesté le Cap Blanc Nez.

 

                                                 A.B.

 

 

 

 

   Une aurore boréale.

 

   Au beau milieu de Juin la chaleur était arrivée pareille à l’éclair dans le ciel d’orage. On aurait dit une aurore boréale avec ses écharpes de lumière et ses vertes fureurs. Continûment cela tombait du ciel. Cela faisait ses boules incandescentes qui ricochaient sur le sol. Cela distillait ses gouttes laiteuses, cela dardait ses congères blanches qui éblouissaient. On mettait ses mains en visière au-dessus du front, de ses doigts on hissait une herse derrière laquelle contempler le chaos du jour. La scène était souvent insoutenable malgré les vitres noires qui abritaient les globes des yeux, malgré la brume d’eau qu’on projetait sur la plaine harassée de son visage. Bientôt les confluences de la sueur et les ruisseaux qui, partout, parcouraient la dalle du corps.

 

   On était ivre de soi.

 

   Aux terrasses des cafés s’épanouissaient les vastes nacelles des jupes claires, fleurissaient les chemises armoriées des hommes. C’était un luxe, une débauche de couleurs que ponçait bientôt la lame abrasive du ciel, réduisant tout à la pure évanescence, au mirage apparu tout en haut de la dune, puis plus rien que le vide. Dans les casemates de ciment on faisait la sieste sous les spirales lentes des ventilateurs. Les réfrigérateurs bourdonnaient tels de lourds insectes au ventre pléthorique. Les nuits n’étaient qu’une hasardeuse dérive, un océan sans bords, une flottaison sans buts. On était ivre de soi, on régurgitait de denses pelotes de chaleur dans les pièces gorgées du bruit de forge des poitrines.

 

   On flottait immensément.

 

   L’amour était de reste, laissé pour compte sur le bord du lit, telle une guenille ou bien une peau de reptile après l’exuvie. Son anatomie, on n’en saisissait plus les contours, éparpillée qu’elle était dans les mailles soufrées de l’air. Du ciel de plomb on attendait la brusque déchirure, la soudaine cataracte qui ferait venir la mousson, son déluge de pluie bienfaisante et l’on nageait par anticipation dans cette immense mer qui s’annonçait à la façon d’une prodigieuse libération. On était soi mais on n’en sentait plus la douloureuse périphérie. On était îles mais les rives croulaient sous les meutes d’un flux venu d’on ne sait où. On flottait immensément, quelque part dans un cosmos que la musique des sphères enflammait de son cotonneux silence.

 

   L’heure rêvée des poètes.

 

   Cinq heures du matin en Juin, autrement dit une clarté de commencement du monde. Long sera le jour qui dévidera son écheveau de laine brûlante. Les hommes sont au repos dans les immeubles de brique rouge que bientôt le soleil embrasera de son œil incandescent. C’est l’heure rêvée des poètes, des saltimbanques aux mains jongleuses, des cosmographes amoureux d’espaces irrévélés, des imaginatifs aux cheveux en broussaille, des photographes tout juste sortis de leur Chambre Noire où se lève la magie des images. C’est si bien de se vêtir d’un rien, de glisser dans les lames d’air encore frais, parfois de sentir le fourmillement du vent venu du Nord, de laisser s’immiscer dans les pores de la peau les aiguilles libres du jour. C’est comme une subtile respiration qui envahit le dedans et l’on devient cette outre ivre de liberté qui se gonfle telle la voile sous le vent. Loin sont les rumeurs du monde qui se terrent dans leurs boules d’ennui, dans l’étoupe serrée des heures, dans l’immobile silence qui glace le paysage de sa gangue immatérielle.

 

   Tout va de soi.

 

   On a beaucoup marché dans la souple indolence du temps et l’on n’a rien senti qui scindait l’esprit, oblitérait l’âme. Tout va de soi dans la plus évidente harmonie qui se puisse concevoir. Plénitude de l’instant ouvert à la manière de la corolle d’une fleur. Le paysage est placé devant avec l’évidence des choses simples, des plaisirs immédiats. On est à soi en même temps qu’on est au monde, dans un seul et unique flux. Rien qui partage ou bien divise. Je suis celui qui découvre la vastitude des choses en même temps que les choses me reconnaissent en tant que celui qui les vise et les révèle d’un même geste de la pensée dans lequel je suis immensément présent. Fusion si intense, si véridique que l’on pourrait demeurer là sans sentir ni l’écoulement du temps, ni la nécessaire quadrature de l’espace. Être découvrant l’être en son « il est », sans limite, sans condition qui présiderait à son apparition. Je suis là, le monde est là et, entre les deux, seule la certitude d’une communauté de destins, d’une nécessité ontologique attachant l’un à l’autre comme la feuille s’enracine à l’arbre qui la porte et la remet à l’inestimable spectacle des yeux.

 

   Déjà tout rutile et flamboie.

 

   Bientôt la grande brûlure blanche montera dans le ciel et ce sera l’éblouissement, le refuge dans la nasse des consciences, l’oubli dans quelque rêve porté dans une niche secrète du corps. Déjà tout rutile et flamboie. Dans l’intimité du sable encore l’empreinte de la nuit, ce lent remuement des grains de verre qui témoignent des rêves fous des hommes. Encore un repos, encore un répit avant que ne se lève la fureur du réel, sa large entaille dans l’hibernation des Dormeurs, des Songeurs d’impossible, des Chercheurs de « Fées aux miettes ». Il est si doux de se situer dans la zone de retrait qui précède immédiatement la survenue de la lueur, la déchirure qu’elle instille au sein d’une bienheureuse dérive qui semblerait n’avoir jamais de fin. Mais il faut déjà baisser les yeux, moucher la flamme car l’aveuglement est au bout du regard.

 

   Puis le ciel rejoint la mer.

 

   Telle une saline éclatante sous le soleil de midi le Cap Blanc Nez dresse son imposante falaise qui se meurt, loin là-bas dans le promontoire au revers d’ombre pareil à un regret nocturne. Puis le ciel rejoint la mer dans cette si belle teinte d’opale qui est le luxe de l’immensité, mais aussi des idées grandes qui font des hommes cette irremplaçable légende qui parcourt l’horizon d’un univers à l’autre. Encore quelques poches d’eau, minuscules lacs qui témoignent du flux et du reflux tout comme le basculement du jour indique la merveilleuse temporalité qui nous affecte et nous comble en même temps. Déjà il faut retourner au pays des ardeurs concrètes, des labeurs imposés. Pourtant nous aurions pu demeurer longtemps encore au Pays des Chimères. Nous immoler dans ce blanc immaculé qui est le signe pur, neutre, vacant sur lequel graver le chiffre des Passagers que nous sommes. Que nous serons tant qu’un Cap, une Mer, un Ciel, une Falaise nous seront offerts comme scène sur laquelle nous rendre visibles. « Sa majesté le Cap Blanc Nez » est cette exception que nous offre la Nature dans son immense prodigalité. Sachons en saisir la blanche apparition avant que la nuit ne vienne qui recouvrira tout de son aile ténébreuse. Seules les étoiles piquées au firmament nous diront encore l’événement d’une révélation à nulle autre pareille : nous existons vraiment et n’avons nullement peur de l’abîme. Toute nuit est cernée de reflets qui témoignent de l’être. Nous en sommes l’une des déclinaisons et attendons de devenir. De devenir celui que, toujours, nous avons été.

 

 

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