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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 08:19
Tuer l’amour ?

 

                     Aimer tue.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

 

   Hallebardes exactes.

 

   On était là, dans l’attitude de la prostration, corps livide, nuque raidie, avant-bras posés sur le toboggan des genoux, mais jointives comme dans la prière, assise sur la margelle des pieds et l’on attendait. C’est le visage surtout qui était maculé de peur, d’une peur diffuse dont on ne pouvait saisir l’origine. Yeux soudés au fond des orbites, bouche clouée dans un silence de catacombe et c’était, tout autour de la blanche anatomie, un genre de vol, de chute de freux, dans la stridence de l’air, de hallebardes exactes qui délimitaient, cernaient le tumulte de chair. A n’en pas douter il s’agissait du signe avant-coureur de la Mort dont cette cruelle réalité portait l’empreinte, tel le Christ avec sa couronne d’épines et les stigmates de la douleur offensant la poitrine, les flancs dénudés jusqu’à ne plus paraître qu’à la mesure d’une offensante tragédie.

   L’esquisse humaine était atteinte jusqu’au plein de son essence qui était de penser, de formuler des questions, de connaître et de préciser ses propres contours. Mais comment, dans une telle affliction, pouvait-on encore exister et s’arracher aux ombres qui frôlaient la conscience de leurs étiques membranes ? Comment ? Le feu de l’esprit couvait sous une lave éteinte. Tant et si bien que les pensées qui s’essayaient à bourgeonner devenaient de simples bulles à la surface d’un marais qu’un vent putride éteignait bientôt. On était cible du néant, épicentre des angoisses multiples qui rampaient à bas bruit dans les sillons de terre, réceptacle des hantises archaïques d’une proche disparition, d’une promesse d’anéantissement.

 

   Un Lanceur de couteaux.

 

   On se savait la victime d’un Lanceur de couteaux dont on ne percevait jamais la forme, les flèches seulement, les yatagans d’acier délimitant cette dépouille que l’on était devenue malgré soi. Oh, certes, au fond de soi, on entendait bien une minuscule antienne faire son étrange danse de feu-follet, sa lueur de luciole parmi le bitume des Vivants, ou ce qu’il en restait, comme ceci : Aimer tue - Aimer tue - aimer tue - aimer tue - aimer tue - AIMER TUE - aimer tue, avec des variations, des inflexions et, parfois, seulement quelques sons bizarres, fragmentés, dans lesquels ne se laissaient plus deviner qu’un vague sabir indescriptible, quelques consonnes meurtries, des voyelles sur le bord d’uns syncope. Si près de disparaître à soi, on se hâtait d’échafauder de rapides hypothèses, de tirer des plans sur ce non-sens qui s’annonçait peut-être comme la fin de quelque chose, à commencer par soi. Mais c’est du tout autre que soi dont il fallait partir afin de démêler, dans l’écheveau des représentations, un argument vraisemblable. On voulait apprendre un peu, quitte à mourir dans l’instant !

 

   Mer contre rivage.

 

   Mer aime le rivage qui aime la mer. C’est comme cela au début du rythme du monde. Les choses s’enchaînent dans la plus pure des logiques avec le sentiment de la beauté. Sous la dalle claire du ciel l’eau de la mer épouse l’anse du rivage, s’y complaît, s’y réfugie. Le rivage à la souple destinée reçoit l’eau comme sa note complémentaire, son harmonique immédiat. Les océans aux flots bleus, les mers aux écumes blanches ne sauraient se passer de cela même qui les délimite, les recueille et les porte à l’existence. Imaginerait-on un fleuve sans berges, un étang sans flancs où reposer, une mare sans un cercle de terre et de joncs qui en cerne la réalité ? Donc à l’origine tout baigne dans une même harmonie. La mer aime le rivage qui aime la mer. Mais, par essence, tout amour est porté à l’excès, au débordement de soi en direction de ce qui n’est pas soi.

   Le temps passe, beaucoup de temps passe et les amours sont florissantes qui attachent la bordure au bordé, le contenant au contenu. Puis, insensiblement, sous la tyrannie de l’amour, les frontières deviennent floues, les transgressions apparaissent qui brouillent les natures singulières, commencent à les confondre en une matière illisible. Flots se dressent et sapent le rivage avant même qu’il ne s’écroule dans une plainte de sable et d’argile. Terre s’éboule et envahit de sa teinte poisseuse la mer qui devient un sombre marigot. Voilà ce qui est arrivé. A force d’amabilités courtoises transformées en vigoureux emportements, métamorphosées en pugilats, en corps à corps sans concession, voici que les flèches ont été décochées, les flèches pour blesser, les dagues pour tuer. C’est ainsi, tout amour ne dure que l’instant de son rayonnement et le revers est toujours là qui procède au crime le plus odieux qui soit : détruire la beauté puisque beauté est amour.

 

   « Détruire, dit-elle ».

 

   Rien n’échappe à cette irréfragable règle du vivant. « Détruire, dit-elle » et elle aiguise ses ongles pourpre et les plonge dans le sommeil de l’amant jusqu’au cœur du silence qui se révulse et déglutit ses pelotes de réjection d’un trop facile bonheur. Trop facile d’aimer dans la gratuité, sans contrepartie, juste pour la gloire du soi, le lustre de soi, le prestige de soi. SOI, trois fois convoqué comme pour dire le trident qui arme les emportements des amants et se plante dans la chair adverse afin d’en devenir l’unique possesseur, de la vampiriser. Alors ne demeure plus qu’un corps exsangue disposé sur la planche du mystérieux Lanceur de couteaux. Mais ce Lanceur, on l’a toujours su, a pour nom EROS. Le doux chérubin aux ailes de soie, le gentil dieu aux joues enfantines, au sourire puéril, à la chair de pêche, au regard si empreint d’ingénuité, porte en son dos un carquois aux flèches venimeuses, curare ou bien strychnine qui tétanisent l’âme avant que de l’envoyer à trépas. Jamais âme ne meurt, prétend-on. Certes, sauf dans les excès de la passion qui sont des projectiles ignés plus forts que le principe même de vie. L’amour ne retourne jamais son gant pour donner un soufflet, humilier, commettre une griffure, poser la trace d’une flagellation. NON. Seulement pour TUER. Tout doit disparaître en une identique volonté : Amant, Amante, Amour. Seul ce triple meurtre peut rendre compte de l’impossibilité d’aimer autre que soi.

 

   Brève allégorie du Chêne et du Lierre.

 

   Ils sont dans l’inconscience de l’âge, le gland tout discret qui se dissimule dans un pli de l’humus, la pousse fragile qui se meurt de ne point paraître au jour. Puis le miracle se produit : la lumière - ce médiateur de la beauté -, s’empare de leur être frêle et irrésolu. Bientôt, gland devenu Petit Chêne et pousse Petit Lierre, voici que leurs premiers pas sur le chemin du monde se jouent dans un même et unique concert. Pas un jour sans que Chêne ne s’ébroue sans Lierre. Pas un jour sans que ne s’enlacent leurs jeux gracieux, leurs enroulements mutins. Pas un jour sans que l’amitié ne s’apprivoise, ne s’accomplisse bientôt sous les auspices d’un amour fraîchement éclos. Ce ne sont qu’attouchements délicats, câlins précieux, gâteries qui dégénèrent vite en actes d’amour, en accès passionnels.

 

   Le feu de sa passion.

 

   L’enjeu est celui-ci : comment toujours aimer mieux l’autre, comment lui prouver son amour, lui déclarer le feu de sa passion ? Comment se porter vers l’autre sans que l’excès ne survienne ? Or le problème de la relation fusionnelle est bien de trouver la limite de soi, la frontière de l’autre. L’orgueil est là qui taraude et lance ses furieux assauts. Chêne saura mieux aimer que Lierre. Lierre saura mieux aimer que Chêne. Alors commence une lutte sans merci qui fait se confondre amour de soi et amour de l’autre dans la plus grande confusion qui se puisse imaginer. On se hâte d’embrasser toujours plus, on comble de faveurs qui, bientôt, font leurs boules d’étoupe, on se veut prévenant alors qu’on ne fait qu’empiéter sur le domaine étranger. Partie engagée trop avant pour que l’on revienne en arrière, que l’on accepte de faire acte d’humilité. Chêne et Lierre, parvenus à l’âge de la maturité sont si lovés, si imbriqués l’un dans l’autre, si engagés dans une forme osmotique que chacun se nourrit de l’autre sans connaître son propre début, la fin de qui fait face, de qui fait meute. Trop de flèches ont été lancées qui ont détruit le bel ordonnancement initial. Le meurtre est consommé qui fait deux victimes. Chêne meurt d’avoir été trop aimé. Lierre meurt également d’avoir trop aimé.

 

   S’aliéner en l’autre.

 

   Là, dans cette rapide métaphore, s’illustre l’incapacité de l’amour à asseoir son règne sans outrepasser ses droits, sans enfreindre les limites, sans s’ouvrir à la tentation de se déliter faute de force suffisante pour demeurer en soi. Ambiguïté fondamentale de ce sentiment qui ne s’élève qu’à procéder à sa propre perte. Hommes-Lierre, Femmes-Chênes - ou bien l’inverse -, chacun renonçant en quelque manière à son essence - cette belle liberté humaine -, pour s’aliéner en l’autre qui, par définition, est un inaccessible. On n’a que rarement accès à son propre soi, alors avoir l’audace, l’inconscience de vouloir connaître cet étrange continent qui se dresse pareil à un glacier dans le froid polaire !

 

   Seul amour vrai, le platonique ?

 

   Dans la « fable » du Chêne et du Lierre, c’est bien parce qu’il s’agit du désir de soi en l’autre que l’entreprise est vouée à l’échec. En fin de compte l’autre n’existe plus qu’à la simple hauteur d’un meurtre symbolique. La domination paranoïaque du moi a réduit à l’inexistence Celui, Celle qui prétendaient lui opposer une résistance. Jamais les « mois » ne supportent qu’on soit leur égal. Un moi, un seul et la Terre est correctement peuplée. L’ego en tant qu’ego. Les amours qualifiées « d’ordinaires » - bien peu sont extra-ordinaires -, comportent nécessairement un ver logé au cœur du fruit. Chacun ne voyant que son propre intérêt, son contentement accompli, ramène la relation aux termes mêmes d’un conflit au travers duquel, au mieux, il y aura un vainqueur et un vaincu, généralement deux vaincus. L’amour terrassé, carquois vide, flèches consommées, couteaux lancés sans possibilité d’inverser le cours des choses.

 

   Ainsi est toute beauté.

 

   Alors, combien il est facile pour l’esprit de s’évader dans ce sublime amour platonique qui n’est qu’amour intellectif, intérêt passionné pour les Idées, culte rendu à la philosophie, adoration de l’âme en sa vertu uniquement intelligible. Comme l’on aime une œuvre pour sa beauté intrinsèque qui est, d’évidence, un absolu. Or, comme de l’absolu nous n’attendons rien, nous demeurons libre à son égard, tout comme il nous fait don de sa gratuité. Deux libertés se renvoyant leur propre écho sans nécessité de céder en quoi que ce soit de sa nature plénière. Deux contemplations dont chacune possède, en soi, les outils nécessaires et suffisants à son propre ressourcement. Ainsi est toute beauté qui est origine et fin sans partage. Ainsi devrait être tout amour qui ferait de l’autre le lieu d’une inépuisable beauté, immense sustentation de l’âme que rien ne viendrait distraire de l’objet de sa fascination. Idée regardant une autre Idée dans l’immuable silence de l’être. L’Amour n’est nullement réductible à une présence, fût-elle des plus insignes. L’Amour est amour de l’Amour. Donc de la Beauté. Rien d’autre à énoncer que cette tautologie. Aller au-delà est déjà hypostasier ce qui ne saurait l’être, qui recule dès que l’on avance, qui s’éteint dès qu’on l’éclaire, qui fait silence dès qu’on profère. C’est TOUT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 15:02
Les « Petits Boisés » de Marc Bourlier.

 

   ART BRUT : « Des productions de toute espèce - dessins, peintures, broderies, figures modelées ou sculptées, etc. - présentant un caractère spontané et fortement inventif, aussi peu que possible débitrices de l’art coutumier ou des poncifs culturels… »

                                                                                                                  Jean Dubuffet.

 

 

   Chez Marc Bourlier, la définition de Dubuffet s’applique à la lettre. Art « Brut de Brut », comme pour les grands crus. La robe est soutenue, de vieil or ; le nez est de chêne avec une note rugueuse ; l’attaque en bouche est franche suivie d’une belle longueur aromatique. D’Art Brut il s’agit en effet, la Halle Saint-Pierre en accueillit ses hôtes discrets derrière les grandes verrières du pavillon Baltard.

   Cependant si l’on se veut en quête d’une filiation, c’est moins du côté des longs tâtonnements esthétiques de Dubuffet qu’il faut se tourner ou bien de l’alphabet pictural inventé par Gaston Chaissac, que dans la perspective modeste d’un Emile Rattier, fermier du Lot qui composa des « articles de bois » selon sa belle expression, « Diligence », « Viaduc » et autres carrioles que hantent de sympathiques petits personnages qui, aussi bien, eussent pu se fondre dans la galaxie bourlierienne sans autre forme de procès.

   Le bois était de récupération, comme chez Marc qui récolte les anatomies éparses de ses figurines sur les plages, vestiges d’un monde consumériste qui ne songe qu’à se débarrasser des déchets qu’elle produit à foison. Aussi, cette cueillette de l’objet déchu - l’arte povera est proche -, s’inscrit-elle dans une sorte de recyclage ontologique, comme s’il s’agissait de redonner vie à ces éclisses et autres mortaises qui sont les nouvelles arches de Noé de la modernité. Il faut sauver ce qui peut l’être encore et c’est peut-être l’une des fonctions singulières de l’esthétique présente que de donner une âme à ce qui en a été privé par la cécité des hommes.

   Mais ici, nulle herméneutique savante qui se déclinerait sous les espèces d’un métalangage, autrement dit d’un texte qui se superpose à l’œuvre et en occulte, en quelque sorte, la teneur. Ici tout est simple, naturel, direct. Le lexique est celui de l’écorce, de l’aubier, du cœur, de l’âme, en définitive, puisque le bois en possède une. Ces minces esquisses, dans une langue dépouillée - trois oculus pour voir et faire silence ; une brindille pour humer ; un liteau pour figurer au monde et être reconnu -, ces répliques du réel donc nous disent en termes allégoriques les nervures de notre condition, un étonnement qui nous traverse et nous interroge afin que nous connaissions notre essence. Essence du bois, essence de l’homme : une commune destinée à laquelle nous convient ces manières de génies tutélaires. Nous les aimons du fond du cœur ! Ils sont nos échos. Ils sont nos émotions. Ils voyagent en nous pour la durée du temps. Il n’y aura nulle « oublieuse mémoire ». Comme une écharde plantée au centre de la chair qui, jamais, ne s’absente. Celle-ci est joie et non douleur. Oui, pure joie !

 

                                                                                              JP Vialard.

                                                                                     www.blanc-seing.net/

 

 

 

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 09:07
SOLI.

                     Solistes.

         Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

 

 

 

   Cela vient de loin.

 

   Cela vient de loin. Cela chante de loin. Comme une plainte, le bruit d’un ruisseau dont on aurait oublié la source, qui coulerait dans la nuit de la terre avant de surgir au plein jour. C’est une boule de lumière, un feu à peine assourdi, l’image d’une plénitude, une goutte claire suspendue en plein ciel. Ça a la complétude de la sphère, sa brillance, son retrait par rapport à l’aigu, au tranchant. Ça a à voir avec le lisse, la perfection du mercure lorsqu’il fait son lac aux délicieux contours. Cela parle d’une voix si douce, sans gutturales, sans fricatives, sans arêtes, seulement des liquides, des intonations océaniques, des ellipses de galets dans la teinte silencieuse de l’aube, des chuintements dans la fuite longue du temps. Cela appelle. Cela convoque. Cela brille à la manière d’une incantation. Cela demande le ravissement et le cercle immédiat de la félicité. Cela part de soi et revient à soi dans un même mouvement de simplicité. On dirait le jeu continu de la clepsydre, son égouttement de larmes dans la conque régulière des secondes. On dirait l’à peine bruissement du sable dans le goulot de verre qui compte le cliquetis discret, le passage inaperçu de l’instant dans l’instant qui vient, qui part. On dirait le souffle de l’homme dans l’anche de roseau avec la naissance d’une pliure d’existence et l’infinie spirale du monde. Il n’y aurait jamais de césure, de coupure par laquelle suspendre le cycle heureux de l’harmonie. Comme le vol d’écume de l’oiseau dans le ciel sans différence, comme la chute sans fin au-dessus de la boule bleue de la mer. Comme la lactescence de la Lune parmi le point fixe des constellations glacées. L’image d’une éternité.

 

   Mais nous voici chaos.

 

   Mais voici que quelque chose a remué dans l’ordonnancement des choses. Mais voici que l’immense glacier que l’on croyait indestructible vient de se désagréger. Blocs blancs bleus dérivant dans l’immensité. Angles vifs, dards de givre, hallebardes grises qui fendent les flots de leur étrave pareille à l’entaille d’un coutre dans la confiante argile. Voilà ! On était cette fière architecture de glace aux lignes parfaites, ce palais rutilant, cette forteresse aux mille barbacanes. Octaèdre ou bien icosaèdre aux faces imprenables. Genres d’Annapurna dont aucun explorateur n’oserait jamais tutoyer la face autrement qu’à la mesure de son regard. Mais nous voici chaos, brisure, dispersion et l’horizon n’est plus qu’une géométrie illisible, une réalité archipélagique, un éparpillement sans fin et ce ne sont que bris de verre, vifs éclats, tessons brisés dans la multitude de l’être.

 

   Cela fourmille en nous.

 

   Toute présence à soi est nécessairement post-traumatique puisque notre unité originelle a volé en éclats. Nous ne naissons au monde qu’à la force aliénante des forceps. Nous en sentons encore l’entaille mortifère dans la structure même de nos tissus, dans le bouillonnement de nos rivières de sang, dans les pelotes révulsées de nos nerfs, dans la pierre informe de notre plexus, dans les boulets usés de nos genoux. Cela fourmille en nous. Cela exulte. Cela demande le lien primitif par lequel nous étions un territoire uni, non une diaspora agitant à tous les vents les lambeaux de mémoire déchirée qui nous habite aujourd’hui.

 

   Dans le feu de la glande pinéale.

 

   C’est quelque part, près de l’amande du sexe avec son flamboiement désirant ou bien dans le tapis serré de la dure-mère ou bien encore dans le feu de la glande pinéale. Peu importe le lieu. Cela existe avec force et menace de s’éployer au plein jour. Comme une tristesse trop longtemps contenue, une liqueur séminale impatiente de trouver son exutoire, une idée ferrugineuse qui voudrait se dire dans le temps même de sa révélation. Tout ceci qui fermente et bouillonne veut dire la nécessité urgente de trouver un écho à la désespérance, de découvrir le miroir où ressourcer sa propre image, entendre l’écho au gré duquel nous sortirons de cette geôle de chair afin de trouver une chair siamoise, des bras qui enlacent, des yeux qui façonnent et restituent notre splendeur ancienne. Cette unité qui, un jour, nous fit esquisse unique, singulière, reconnue puis, soudain, nous déserta pour nous laisser en SOLO, prêchant dans le désert avec les bras en croix, la nuque vide à force de scruter le ciel d’où pouvait venir la puissance salvatrice du dieu, mais rien ne vint que le réel abrupt avec sa rigueur hivernale et son souffle acide.

   Nous n’avions même plus de pleurs pour humecter nos yeux infertiles ! Nous n’avions même plus de place pour faire s’agiter la moindre once de bonheur disponible. Cela serrait aux entournures, cela coiffait nos circonvolutions du chaperon de la fauconnerie. Nos yeux étaient de plomb durci avec les lanières de cuir qui pressaient et l’on se débattait intérieurement afin de pouvoir au moins scruter le vaste horizon, balayer les avenues du ciel d’où pouvait venir celle qui, peut-être, serait notre libératrice, l’onde qui nous réunirait au sein de notre ancienne demeure, le flux qui nous ramènerait sur le rivage paisible qui, un jour, fut notre havre de paix, le port où calfater nos douleurs, réduire nos peines, enduire de bitume les crevasses qui avaient fait leur chemin obséquieux, mortifère.

 

   Soliste en sa chorégraphie muette.

 

   Soliste, il faut la regarder dans la perspective du fragment en voie de reconstitution. Elle n’est arrivée à sa propre existence qu’au travers d’une unité retrouvée. Unité : assemblage de deux SOLI en leur exception. La Perruche Bleue postée sur son bras est le naturel prolongement de qui elle est, à savoir une parole correspondant à une autre parole. Langage contre langage dans le plus exact sublime qui soit. Parfois, lorsque le temps vire au gris, que la mélancolie menace de bourgeonner, Soliste se livre à quelques vocalises, genre de babil d’enfant aussi innocent que spontané. On dirait, à s’y tromper, la voix de la Perruche en train de jaboter. Genre de bruit de gorge, de doux gazouillis tel qu’il pourrait être émis par quelque Gavroche aussi goguenard que discret. Bavardages à bas bruit, vocalisations qui, parfois, montent et descendent dans la gamme des émotions, signifient et implorent, demandent et répondent. Toute une mimique verbale, toute une gestuelle qui trace dans l’invisibilité de l’air les volutes de la joie. Combien alors il est heureux d’entendre son propre pépiement dans le concert assourdissant du monde. Une manière de confluer avec son silence, d’y imprimer la lettre d’une présence, d’y graver le halo d’une communication.

 

   Perruche en sa voix humaine.

 

   Perruche Bleue, dans son cercle de lumière blanche, s’adresse à qui la reçoit dans le naturel et la simplicité. Pure station de soi dans l’attente d’être reconnue. L’ébruitement de l’Oiseau se fait voix, se fait confidence, se fait murmure plein d’une reconnaissante allégresse. Être Perruche sur le bras ganté de gris, c’est recevoir sa signification de cet accueil. Alors on s’immisce dans la posture humaine, on en imite la cambrure, on en teste l’inégalable beauté, on en approche le rare, on en éprouve la courbure de soie. Car dans ce rapprochement de l’Oiseau et de la Jeune Femme il y a comme un fil invisible, un lien qui attache deux vies en les tissant de voix, ce chiffre irremplaçable de l’essence de l’être.

   La voix est la plus belle signature de l’humain. Jamais un registre ne se confond avec un autre. Jamais une tessiture ne se superpose à celle qui voudrait l’imiter. Jamais un timbre ne trouve sa gémellité. La voix est le pilier autour duquel s’édifie la chair, telle une concrétion de l’âme. Cristallisation du spirituel dans une forme qui le représente et le pose en tant qu’esquisse la plus approchante d’une sensibilité, d’une sensualité, du déploiement des fibres secrètes d’une intériorité. Ecoutez la voix lorsqu’elle implore, souffre, pleure, exulte, prie, harangue, séduit, se passionne. Toute la gamme des fils qui font le tissu de la vie, en tressent le chatoiement, parfois jusqu’à la déchirure.

   Le colloque singulier qui s’anime de Soliste à Perruche bleue, de Perruche bleue à Soliste, rien de moins que la grande marée polyphonique du monde, de ses peuples bariolés, métissés jusqu’au vertige. Pas de plus bel horizon afin de retrouver son chez soi originel, s’abreuver à la source qui nous porta sur les fonts de l’exister. Notre venue parmi la multitude des hommes : un cri qui n’en finit de résonner d’un bout à l’autre de la Terre. Jamais un langage ne s’éteint, Celui, Celle qui l’ont proférée fussent-ils cendres envolées par le vent. Le langage n’est rien de matériel, sinon les quelques ondulations sonores, les quelques vibrations qui font leurs ondes concentriques telle la pierre qui écarte l’eau et la parcourt de ses vagues circulaires. Cependant ne plus entendre les sons ne signe en rien la disparition de la conscience qui les a émis. Les discours s’empilent comme les signes sur les trames usées d’antiques palimpsestes, les paroles se sédimentent dans les profondeurs du temps, les voix se superposent sur les milliers de rainures des disques de matière noire.

   

   Rien ne s’efface.

 

   Cependant rien ne s’efface de ce qui a eu lieu. Pensez donc à une Personne disparue. Remémorez-vous des épisodes de sa vie, des rencontres, des agapes entre amis, de tristes rencontres aussi bien. Cette voix ancienne, vous l’entendez faire ses remous au fond de vous. Vous en êtes ému. Peut-être allez-vous pleurer l’instant d’après ? N’est-ce pas là une preuve irréfutable que jamais parole ne s’éteint, jamais conscience ne se dissout dans les sautes et les voltes du temps ? La voix est inépuisable, inimitable, intarissable. Tous vocables en « able », désinence qui affirme l’immortalité comme mode d’être le plus probable. Ainsi la voix jamais ne devient périssable pour la simple raison que, dissociée par nature des affects du corps (voix identique à elle-même depuis la naissance jusqu’à la mort), elle gagne le caractère de cela même qui s’exonère des lois du temps, pareille aux chiffres lapidaires gravés sur les chapiteaux qui abritent les dieux dans le temple grec, identique aux bandelettes sacrées qui enveloppent la dépouille du Pharaon dans sa navigation solaire, semblable aux papyrus royaux qui portent l’empreinte du sacré, comparable aux signes cunéiformes qui font des tablettes sumériennes le support d’un temps au-delà du temps.

   Voix, chant de l’Oiseau, mélodie intérieure de Soliste, seuls liens qui agrègent les territoires épars, seuls média qui fondent en une seule et unique harmonie les teintes du divers, les gradations du multiple, la Voix qui jamais ne varie, toujours se perpétue, se présentifie comme témoin ineffable de l’être. Un indépassable qui s’abreuve à son propre incommensurable, la marque insigne de l’inaltérable ; l’être en son rayonnement.

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 08:32
La terre était déserte.

                  Photographie : Alain Beauvois.

 

 

« Je reviendrai… »

Toi qui m’attends
Je reviendrai
Je ne peux t’oublier
Comme je ne peux oublier
Les tendres moments passés
Sur la plage de Calais
Je suis un grain de sable
Qui brave les barrières
Tous les vents me mènent à Toi
Oui, je reviendrai vers Toi
Mon Bel Amour !

 

AB.

 

 

 

 

   S’était-on jamais demandé.

 

   S’était-on vraiment jamais demandé combien il était étrange d’être ici et maintenant dans cet édifice de chair avec ses tubes où courait l’eau rouge du sang, avec ses cheveux pareils à des idées folles, avec ses mains qui battaient le vide, avec le pavillon de sa peau qui flottait dans le vent du doute ? S’était-on jamais enquis du miracle de voir la feuille d’automne couchée dans son or liquide, d’entendre le grésillement de l’amour dans les frondaisons des arbres, de toucher du bout de son nez érectile la fragrance de la pomme verte ou bien celle du papillon aux ailes semées de nectar ? On avançait, comme cela, sur les chemins du monde, ne se retournant jamais pour apercevoir ses propres traces faisant leur sillon dans la poussière. On goûtait à mille choses, à la sucrerie d’une rencontre, à l’acidité d’un sentiment, au pelucheux d’une amitié, sans jamais s’interroger sur leur nature, sans s’enquérir plus avant de leur signification. Car tout parlait, il suffisait de se disposer au murmure du vent, à l’hymne du lac dans sa feuille d’argent, à l’eau bleue des abysses qui n’était que l’une des mille et une teintes du rêve. S’inquiétait-on de se nommer Pierre ou bien Sylvain ou bien encore Félicie ? Et pourtant les noms nous attachaient aux choses du monde telle la singularité dont notre être était pourvu. Uniques nous étions bien que pris dans le réseau complexe de la foule. Non reproductibles avec nos yeux couleur de terre, nos doigts où tremblait le désir d’être auprès des événements, nos pieds qui foulaient le sol avec leur curiosité avide, intarissable. Un pas après l’autre. Un souffle après l’autre. Un amour après l’autre. Une sorte de giration infinie, d’éternel retour du même, de recommencement de ce qui avait été, devenait présent puis s’enfuyait par la meurtrière de l’avenir. Alors nous butinions tout ce qui venait à notre rencontre, la corolle d’écume, la fille à la peau blanche, la corne d’abondance de l’amitié.

 

   Nous traversions la ville.

 

   Alors nous traversions la ville dans la première heure de l’aube. Les immeubles étaient de sombres haillons pliés dans leur rumeur de brume. Les Vivants des corps immobiles, des insectes aux élytres soudés et leurs yeux éteints étaient des pierres grises dans lesquelles dormait le diamant du songe. Les maisons avaient des yeux étranges, des orbites vides dans lesquelles s’engouffraient les vrilles du silence. De longs corridors montaient dans l’espace de cendre en faisant leurs volutes noires. Des freux tombaient du ciel en feulant et leur chute, dans l’air, creusait des tunnels qui, longtemps frissonnaient de cette irruption dans les mailles serrées des secondes. Oui, il y avait une immense vacuité qui scindait le monde, une faille par où se disait la perte toujours possible de la chose familière, la dissolution du paysage dans quelque malencontreux maelstrom, dune de la plage engloutie dans le tumulte des flots, bâtiment à l’horizon faisant naufrage avec sa cargaison de vies humaines, disparition, là, de l’unique silhouette au bord du rivage et le monde serait désert, infiniment désert !

 

   Toi qui m’attends.

 

   On disait Toi qui m’attends. Mais, en réalité on ne savait nullement qui était qui. Qui attendait quoi. On attendait l’attente ne sachant de quoi elle serait constituée. Y avait-il jamais eu un TOI quelque part sur la boule de la Terre qui eût constitué un but à atteindre, un refuge à trouver, la chair d’une amante, le logis où dissimuler sa peine, la chambre où écrire le journal de sa vie avec ses piquants d’oursins et, parfois, son éclatant corail, tel un soleil intérieur ? Mais cette lumière liquide parviendrait-elle, un jour, à trouver son issue, à se faire connaître, à découvrir une clarté confluente avec qui naviguer de concert ? Les eaux marines étaient si illisibles, teintées d’ombres où flottaient les résilles d’écume. Etait-on simplement un naufragé qui, jamais, ne rencontrerait l’écueil salvateur flottant à la surface ?

 

   Je reviendrai.

 

   On disait Je reviendrai. proférait ceci à la façon d’une prière profonde, peut-être d’une découverte de soi - cet inatteignable continent -, à la façon encore d’une intime conviction. On aurait donné son corps en pâture à ne pas réaliser sa promesse, à faillir à cela qui tressautait en arrière de la nacelle de peau et menaçait à tout instant de s’épancher au dehors. Alors on se rendait compte combien il était indécent de proférer de tels mots, fussent-ils de simples susurrements au seuil de la conscience. Jamais on ne revient de nulle part pour la bonne raison que nous n’en sommes jamais partis. Il n’y a en aucun endroit du monde de lieu pour l’être sinon en lui-même, autant dire dans l’éclisse étroite d’un absolu. L’être n’est ni négociable, ni transposable dans un ailleurs, pas plus qu’identifiable à un temps puisqu’il est tous les temps à la fois. Plutôt que de s’époumoner à tracer dans l’éther des mots inaudibles, préférer le silence qui est la seule dimension qui vaille, un souffle sans épaisseur, une larme sans enveloppe, un regret sans nostalgie. Il serait toujours à temps de revenir à son propre si, par le plus pur des mystères, l’instant s’éclairait un jour de la présence à soi. Alors on verrait l’invisible et on serait en pleurs devant tant de félicité.

 

   Je ne peux t’oublier.

 

   On disait Je ne peux t’oublier. Comme si quelqu’un d’autre que nous dans notre solitude se donnait comme existant. On était ici, tout en haut du rivage, dans une douleur de soi. Comment en serait-il autrement ? On ne saurait être dans la souffrance de ceci qui n’existe pas. Le sable n’existait pas. Il n’était qu’un mirage dans l’air vibrant du désert, une simple hallucination qui s’évanouirait dès que la braise de la chaleur serait devenue cendre. Les pieux de bois dressés tels des sentinelles n’étaient que la cristallisation de nos désirs secrets. Comment n’en pas avoir quand on longe des coursives imaginaires et que les Voyageurs ne sont que ces éphémères hiéroglyphes se dissolvant dans la prolifération des signes mondains ? Comment longer la dalle dure de la plage et y faire retentir le bruit de ses pas dès l’instant où l’on est un socle dépourvu d’assises, une outre gonflée de sa propre suffisance et l’on flotte en l’air pareil à une orgueilleuse montgolfière ? A partir de quel hypothétique bastingage pourrait-on apercevoir le gonflement de la mer, la voilure blanche du bateau, le pont encombré de Passagers, les claires cabines où se dit la passion des rencontres, le luxe polychrome de l’amour ?

 

   Je suis un grain de sable.

 

   La seule vérité qui soit, la voici enfin énoncée avec la belle précision horlogère qui sied à telle découverte : Je suis un grain de sable. Infinitésimal comme tout être dans la plénitude de son essence. Comment donc pourrais-je trouver à me dilater, à m’accroître puisque ma nature est de demeurer dans l’imperceptible faille de l’inapparent ? Des milliers de grains de sable s’agglutinent, ici dans les gorges des rues, là s’assemblent sur de bruyantes agoras, là encore s’enferment dans des salles obscures dans lesquelles crépitent des carrousels d’images. Ils croient exister, les Grains de Sable (donnons-leur la distinction d’une Majuscule, ne serait-ce que pour les abuser !), ils s’impatientent, ils se ruent sur la premier plaisir venu, ils s’embrasent à l’idée de trouver l’autre Grain de Sable (cette divine illusion), ils se fondraient sous la forme d’un verre aux mille reflets ne serait-ce que pour s’assurer de leur propre rayonnement. Toute prétention à paraître se dissipe vite sous le rayon blanc, éblouissant d’une lampe à arc, autre nom pour la conscience. Oui, de la conscience, autre nom pour l’être. L’être n’est que conscience. La conscience n’est qu’être. Comme souvent la révélation s’illustre sous la forme rhétorique du chiasme, laquelle entrecroise en une subtile fusion ce qui pourrait se dire de ce qui, en définitive, ne se dit pas. Rapide pirouette. Pas de deux où l’un devient l’autre qui devient l’un. Gants blancs, chapeau de magicien et le lapin est là tout étonné d’être. Et l’on poursuit son chemin avec son bâton de pèlerin et l’on vise la prochaine borne où la question, à nouveau, se formulera de l’être en tant qu’être et l’on posera sa besace dans un pli d’ombre et l’on se confiera à un sommeil réparateur, le seul qui soit pour s’y retrouver avec la complexité. Le réveil, comme tout réveil sera un éblouissement et la ligne d’horizon reculera indéfiniment dès que l’on avancera.

 

   Tous les vents me mènent à Toi

 

   On disait Tous les vents me mènent à Toi.

   On disait Oui, je reviendrai vers Toi.

   On disait Mon Bel Amour !

 

   Seulement on ne connaissait ni la nature du vent, ni le visage qui se dissimulait sous le Toi, ni ce qu’était un Bel Amour car ces choses sont, parmi le spectacle du monde, les plus fugitives qui soient. Le vent jamais ne s’arrête. Le Toi se métamorphose à mesure qu’il trace son empreinte. L’Amour est infiniment soluble dans l’eau, l’air, le temps qui passe.

 

   Alors on détache son regard de la plaine de sable, on dépasse la clôture de bois, on franchit la plaque liquide de la mer, on survole le navire blanc. Alors on se fond dans le ciel, là où tout se confond avec tout dans la plus belle des incertitudes qui soit, la seule vérité dont homme (ou croyant l’être), nous pouvons nous assurer avant que la nuit n’éteigne tout. Le repos sera infini jusqu’à l’aube prochaine. Jusqu’au jour qui sera lumineux. Nous ne sommes qu’attente. D’être ! Seulement d’être.

 

 

 

 

 

 

 

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 08:30
Que nul n’entre ici s’il n’est esthète.

 

                     Paparazzo.

              Avec Dongni Hou.

      Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

 

   Dire la photographie.

 

   Dire la beauté de cette photographie serait en redoubler le sens par des mots qui mimeraient tout simplement sa valeur iconique propre. Donc tout commentaire serait inutile. Parfois il est malaisé de dire en quoi une chose est belle, en quoi elle nous touche, pourquoi nous l’avons isolée du reste du monde pour en faire une exception. Essayons tout de même. Le cadre noir des murs, son contraste avec la pièce lumineuse, ces seules valeurs opposées mais intimement complémentaires réalisent une sorte d’harmonie. Puis les teintes essentielles, ce rouge profond, ce blanc d’écume, cette ombre dense qui s’éclaire faiblement de l’éclat assourdi des pierres. Sans doute notre psyché retient-elle, en ses arcanes, le symbolisme du rouge et du noir, sans doute aussi l’essence de l’œuvre éponyme de Stendhal qui porte la braise de la passion sous la ténèbre de la mort. Julien Sorel pris au piège d’Eros/Thanatos. Tout comme l’œuvre d’art qui en exprime à la fois le subtil équilibre, à la fois le danger. Créer est avancer sur le fil étroit du funambule, dans le clair-obscur faisant le partage de l’ombre et de la lumière.

 

   Présence esthétique des objets.

 

   Puis l’évidente présence esthétique des objets. Visage de plâtre qui sonde l’abîme comme si, à tout instant, le néant pouvait surgir des coulisses de la nuit. Chevalet de bois vide de toile qui semble appeler l’œuvre, vouloir la manifester. Bouteilles qui disent l’ambroisie : l’art ne serait-il pas le mets favori des dieux ? Cadres de toile, bric-à-brac en tant qu’évocation du chaos originel dont la peinture est le lieu avant que le talent ne l’organise selon la conception qui lui est propre. Puis les chevaux blancs qui signent « la plus belle conquête de l’homme ». Les figures chorégraphiques dont les écoles de cavaleries s’honorent ne feraient-elles signe en direction d’une belle œuvre gestuelle où le génie de l’homme rejoint l’instinct noble de l’animal ? Puis la présence de la figure humaine, belle goutte éclatante qui focalise le regard sur Celle qui se désigne telle l’ordonnatrice d’un cosmos. Au début : lignes et taches informes. Au terme du travail, pure joie de paraître de cela même qui était absent dans une réalité qui fascine et tient la conscience des Regardeurs en haleine.

 

   Temples diurnes.

 

   Il faisait frais il y a peu. Comme une fin d’hiver tardant à céder la place à la rumeur estivale. Puis, soudain, l’éclair de chaleur. Parfois le ciel bleu, intense, d’un bout à l’autre de l’horizon. Parfois, le soir, des meutes de nuages d’étain et de plomb qui crèveront en orage et les fronts seront envahis de sueur, les corps moites, à la limite d’une eau. Les jours clairs et lumineux voient des théories d’esquisses humaines aux terrasses des cafés, sur le bord des rivages avec leurs parasols polychromes et les fouets des cerfs-volants qui lacèrent l’azur. Partout sont les éclats de voix. Partout le tapis des anatomies hâlées avec leurs milliers de membres qui s’ébrouent au soleil. Culte rendu à l’astre blanc. Prière tissulaire, liturgie des peaux qui entonnent l’hymne à la beauté et au luxe immédiats. Il n’y a même plus à penser. Tout vient à soi dans l’évidence d’être.

 

   Comme un poème céleste.

 

   On n’interroge même plus sa position d’homme dans l’univers. Elle est écrite dans une cosmographie si ancienne, telle une planète qui dérive dans l’espace au milieu de ses compagnes, que ses amers s’inscrivent dans une logique, sinon une simple relation géométrique. Dérive de soi dans des rouages si bien huilés qu’on n’a même plus besoin d’en éprouver les emboîtements, d’en sentir la mécanique horlogère, d’en saisir l’inaudible cliquetis. Comme un poème céleste qui s’inscrirait au ciel sans troubler le vol de l’oiseau ni compromettre la marche souple des nuages. Ainsi, dans l’été qui déroule sa pelote chaude, les humains sont les pratiquants d’une fête païenne qui se suffit à elle-même, qui ronronne avec son naturel de félin heureux. Plages, cafés, longues routes bitumées où se déroule l’interminable ruban de Moebius des Nomades : temples diurnes, image des réjouissances, allégories du plaisir, pliures du désir dans la tenaille étroite des jours.

 

   Temple nocturne.

 

   Nous regardons à nouveau la photographie et c’est bien un temple qui apparaît. Identique à celui de la magnifique civilisation grecque du temps de sa splendeur. Nous y devinons, dans la pénombre, la rampe d’accès. Puis la dalle plate du péristyle. Puis les colonnes qui soutiennent le chapiteau. Sur ce dernier se laisse deviner une inscription lapidaire telle celle de la célèbre Académie de Platon : Que nul n’entre ici s’il n’est esthète. S’agirait-il d’une simple parodie de la formule du Philosophe ? D’une imitation baroque ? Ou encore d’un plagiat qui ne se nourrirait que de sa risible imitation ? Mais, par définition n’est « risible » que ceci qui se réfère à un objet avec l’intention d’en montrer le « ridicule ». Or, ici c’est bien d’une subtile incantation dont il s’agit plutôt que de la mise en exergue d’une confondante pantomime.

 

   Forme humaine si pure.

 

   Mais entrons plus avant dans l’enceinte qui abrite le dieu. Qu’y apercevons-nous ? Une Forme humaine si pure, si blanche dans sa tunique (un péplos ?), qu’elle indique un genre de rituel sacré, peut-être la pratique d’une religion ou bien la manifestation d’un acte mystique. Mais qui donc d’autre qu’une Déesse pourrait en assumer l’hiératique fonction ? L’attitude de l’Officiante est si élevée dans sa confrontation avec l’œuvre qu’il ne peut s’agir que de la relation du démiurge au destin qui l’appelle afin que, du monde, une vérité apparaisse. Or cette vérité, cette essentialité sont entièrement contenues dans le motif qui anime ce qui se donne à voir depuis ce foyer de rayonnement que constituent les deux chevaux dressés, les deux cavaliers qui les chevauchent tels des héros à destination du ciel. Et l’on songe inévitablement à Bellérophon chevauchant Pégase tel que représenté par Mary Hamilton Frye, cette image quasiment biblique à force de pureté, ce symbole de la sagesse qui devient lieu de la poésie, créateur des sources limpides et inépuisables dans lesquelles les Poètes viennent s’abreuver et trouver inspiration, donner lieu au génie. L’art pourrait-il rencontrer plus efficiente incarnation que cette dualité se fondant dans l’unité indépassable de l’origine même de ce qui est ? Manière de creuset ontologique d’où tout partirait afin d’âtre connu selon les règles d’une esthétique transcendée.

 

   Mettre en relation esthétique et géométrie.

 

   L’esthétique est au divers ce que la géométrie est à la pullulation infinie des nombres et des formes, une mise en ordre des choses. C’est pourquoi il y a stricte équivalence entre « Nul n’entre s’il n’est géomètre » et « Nul n’entre s’il n’est esthète ». C’est d’un même procès du réel dont il s’agit : le provoquer à se montrer sous la figure de l’art ou bien d’un cercle, d’un triangle, d’un rectangle, toutes projections idéales d’une multiplicité de l’apparaître. Toutes déclinaisons de ce qui se soustrait à la préhension de l’intellect à l’aune de la confusion, de la convulsion primitive, du motif étranger parce qu’archaïque. Ce que ce signe esthétique nous convie à trouver : l’idéal de la Beauté. Celui-ci se donne toujours selon rythmes, harmonie, équilibre, proportions figurales, enchaînements d’harmoniques, coïncidences des détails, confluences des chairs du monde qui se fondent dans la chair de celui qui regarde et interroge afin que reculent les ombres de l’angoisse, que surgissent les lumières de la conscience, s’animent les faisceaux cathartiques de la compréhension. Car comprendre est guérir. Car comprendre est panser les plaies vives d’une marche à tâtons parmi le corridor étroit du doute, dépasser et accomplir sa condition humaine en direction de ce qui, toujours muet, toujours invisible (voir Paul Klee énonçant : « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »), ne demande qu’à s’ouvrir, l’intime visage des choses en leur inestimable présence.

 

   Pur prodige.

 

   Ici donc, au foyer de l’image, sous le règne adouci de la lumière est le pur prodige, l’Artiste contemplant ce qui jamais ne se donne dans la gratuité mais dans le calme de la nuit, le ressourcement du cœur, l’Art en sa manifestation. Geste sacré s’il en est, rayonnement d’énergies depuis cette incandescence qui envahit l’esprit disposé à les recevoir en tant qu’inestimables dons des dieux, lesquels toujours se retirent à même leur offrande. Supporter la lumière de l’Olympe, tel semble être le destin de cette Inconnue qui se révèle en tant qu’extrême singularité alors que nous commençons tout juste à naître à nous-mêmes dans cette relation du créateur au créé. Sans doute n’y a-t-il plus évidente joie que d’en être les témoins privilégiés autant qu’émus. Alors, que reste-t-il à dire après que l’essentiel a eu lieu ? Rien d’autre que le silence. Les mots seront lovés en eux de façon à ce que, dans le suspens, tout parvienne encore à l’éclosion. Au centre de la corolle dort le pollen dans son éclat solaire. Il est une vérité à préserver. Ceci nous le saurons jusqu’à la fin de la nuit, lorsque l’aube effacera tout dans un illisible glacis. Alors seulement nous pourrons dormir. Et rêver ! La plus sublime des réalités qui soit.

 

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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 09:39
El Passatger.

 

     Photographie : François Jorge.

 

« La vie c'est comme une passerelle »

 

                          FJ.

 

 

 

 

   El Passatger.

 

   Pour voir El Passatger, il fallait ne pas craindre de se lever tôt. Il fallait longer les rues cernées d’ombres bleues, glisser le long des trottoirs de ciment et se diriger vers la brume légère qui flottait sur l’étang. Tout était si calme qu’on aurait pu croire la Terre déserte. L’heure est si étonnante avec son suspens, son silence, ses choses qui émergent à peine de la nuit. Coiffées de blanc, les dernières maisons du village paraissent reposer sous des toits de chaume, semblables aux huttes des gardians de Camargue. Ce pourrait aussi bien être un paysage de delta avec ses bouquets de roseaux, les robes noires des taureaux, les hérons perchés dans l’attitude de la pêche. Ici et là sont des assemblées de filets qui attendent leur obole d’argent et de suie, loups et soles, anguilles et muges, tout ce peuple aquatique dissimulé, quelque part, dans l’anse de la rive ou bien près des pontons ou dort la flottille des barques de planches.

   Donc, Lève-tôt, vous apercevez une haute silhouette, mince comme la bise, le dos légèrement voûté par l’âge (on se dirige vers les 80 ans), alerte, l’œil aux aguets, une sempiternelle casquette juchée sur le haut du front, mégot attaché à la lippe, à l’extrémité d’une passerelle de bois qui, bientôt, disparaît sous la vitre de l’eau. Eh bien, Lève-tôt, vous aurez rencontré celui, qu’ici, on nomme El Passatger. La raison de ce sobriquet ? Nul ne la connaît, si ce n’est l’intéressé lui-même. En réalité El Passatger n’était qu’une manière de nomination fantaisiste, de boutade, lui l’indigène qui n’avait guère déserté son lopin de terre que pour se rendre au conseil de révision à la ville voisine et sous les drapeaux dans le brouillard du Nord. Les exceptions confirmant la règle, plus jamais il n’avait émigré en quelque endroit éloigné de plus de dix kilomètres du lieu de sa naissance. Il était à la fois un homme de la garrigue semée de vent et de pierres et aussi un homme des étangs, là où le regard se perdait dans la lumière vive de la Méditerranée.

 

   Vie-passerelle.

 

   Vous regardez cette vie anonyme, cette existence sans doute si éloignée de la vôtre et vous vous interrogez. Que peut bien venir chercher cet inconnu à cette heure ensommeillée ? Un rêve ? Le reflet de quelque réalité ? Peut-être l’aile blanche d’un voilier au loin ? Peut-être une ambiance si neutre qu’elle est un repos pour l’âme ? Peut-être l’écume d’un souvenir faisant son pas léger à la surface de l’onde ? Peut-être le tout à la fois. C’est si complexe une vie, si emmêlé, on croirait les filets des pêcheurs où s’enroulent les flocons des algues. Si étonnant ce prodige qui fait se confondre en un même creuset, joies et peines, éclats de rires et sentiments tragiques, moments d’irrésistible bonheur et parfois de découragement quand les instants virent au gris et que de sombres nuées plaquent contre le ciel leur ténébreuse présence.

   Souvent, posé tout au bout du rythme de planches, El Passatger songe à toute cette symbolique qui irrigue la pensée de tout homme en quête de soi. Un constant bouleversement, la terre du corps constamment retournée par la lame de l’esprit, le luxe des chairs que taraude le fait d’être, ici et maintenant, dans cette peau qui, bientôt, ne sera que guenille retournant au Néant.

   La longue passerelle dont la fin se confond avec l’eau et la brume : signe avant-coureur de la finitude qui fait son bruit de bourdon dans le réduit de la conscience.

   Les cordes tendues, les liens de la socialité, les affinités, parfois les ruptures et il ne demeure qu’un fragment de chanvre pour dire la relation ancienne.

   Les pieux de bois, sémaphores de ce qui est ou bien a été, que l’on peut encore saisir entre ses doigts ou à la lumière de sa lucidité, parfois simples spectres dans le flou de la vision, dans l’incertitude du souvenir.

   L’eau étale qui dit le lexique de l’humain avec ce qui se montre, avec ce qui se dissimule et souvent trahit. Être El Passatger, ce n’est nullement différer de soi en conquérant l’espace. C’est, bien au contraire, s’accorder à son propre rythme, là, tout contre le rugueux de l’épiderme, là où brûle l’ombilic, là où les pieds bosselés conservent la trace immémoriale de l’argile fondatrice. Être là, si près de cette aventure humaine en ses dernières échappées, c’est entrer en lui, comme on le ferait dans une antique forteresse, jeter un œil par la meurtrière et découvrir l’entièreté d’un monde. Faire l’inventaire de quelques pieux et y reconnaître quelques unes des formes qui furent les points d’ancrage d’un parcours, les braises vives d’un ressenti, les émotions d’une rencontre, les volutes de l’amour lorsqu’elles frôlaient de leur palme la tête jeune et insouciante du conquérant qu’il avait été. La jeunesse est sans désarroi et porte en elle la confiance à la manière d’un étendard. Nul poids trop lourd de la mémoire qui viendrait troubler le chemin d’une jeune destinée.

 

   Premier amer : une terre qui chante et nourrit.

 

   Fixant l’un des pieux qui émergent, El Passatger est parti loin, en direction des rives heureuses de l’enfance. Pure félicité d’être sur le versant accueillant du monde. Les choses se déclinent avec naturel. L’oiseau plane dans le ciel avec la grâce du cerf-volant. Les feuilles du chêne bruissent sous la caresse du vent. Au loin sont des sillages de bateaux qui font leur ligne claire. Devant soi, sur des terrasses que délimitent des murs de pierres, les rangées d’amandiers, les coques vert-de-gris des fruits, l’architecture torturée des vieux oliviers (on lui a appris à les tailler de manière à ce que le vol de l’oiseau les traverse d’un seul coup d’aile), les ceps de vigne où s’accrochent les grappes noires au grain serré. Tout cela qui a constitué le lexique du quotidien est en lui, aujourd’hui, à la façon d’un ressourcement inépuisable. Il possède tout au creux de l’intime. L’amertume de l’amande verte, la sûreté tortueuse de la vigne, le filet d’huile verte qui coule du pressoir. Jamais on ne le dépossèdera de ces faveurs qui le font tenir debout. Jamais, la mort elle-même s’y emploierait-elle avec son habituelle alacrité. Jamais.

 

   Second amer : son double à venir.

 

   Réminiscence sublime logée au plein de l’affectivité, pierre angulaire sur laquelle se construit la présence de l’autre comme présence à soi. Àngela, son aimée de toujours. Celle par qui il advint à lui comme la brume s’élève de l’étang qui la féconde et la reprend toujours en son sein. Osmose, contiguïté des affects, ressentis pluriels en même temps que communs. Long travail du temps pareil à celui qui, de la goutte cristalline dans le silence de la grotte, fait s’élever la stalagmite translucide dans son infinie croissance. On n’en a jamais fini avec l’amour. Il est cette lumière qui s’abreuve à même son scintillement et disperse toujours la nuit dans ses illisibles ornières. El Passatger, Àngela, deux noms séparés pour dire, en réalité, une même et unique persistance comme une fusion dans la glace du miroir. El Passatger, son seul exil véritable : elle son double à venir. Nulle autre terre qui eût égaré, eût troublé car toute affection profonde jamais ne s’épuise. La source est toujours présente avec cette rumeur singulière qui est la marque de la pureté. La voix ne s’éteint pas. Identique à celle de la nature qui vibre toujours sous la tunique brune de l’écorce, dans le sillon de limon, entre les yeux distraits des feuilles.

 

   Troisième amer : Joaquim, le fils au loin.

 

   Qui donc pourrait prétendre que la distance gomme les sentiments, érode l’intérêt, use la douce fraternité ? Oui, fraternité. Père, fils comme deux frères jumeaux qui seraient l’un pour l’autre, des fac-similés, des doublons heureux de l’être. Don du père qui transparaît dans la voix du fils, dans sa façon de marcher, de fumer, d’aimer sans doute aussi. Jamais une chair ne diffère de sa provenance. Ceci ne veut en rien dire privation de liberté. Non. Seulement une façon identique de s’inscrire dans le concert du monde, d’en éprouver la touche de soie, mais aussi le rugueux du roc lorsque le vent acide en balaie la surface. Regardez El Passatger, puis regardez Joaquim, ce fils parti pour d’autres horizons, quelque part du côté de la terre brulée des Canaries. Même allure. Même rire franc. Même relation à la terre. Toujours un amandier, un olivier, un cep de vigne dans l’accent, dans la considération des événements, le recul par rapport aux mouvements de la mode. Si près d’un terroir, donc d’une vérité. Où, mieux que dans le sol natal retrouver un bonheur de vivre ? Où mieux que dans le toit de tuiles brunes qui a bercé votre enfance ? Où mieux que dans le susurrement de la fontaine qui recevait le caillou jeté par une main innocente ? Jamais de voyage plus révélateur de soi que celui qui circonscrit le premier regard et le porte pour toujours vers l’avenir comme le sceau premier qu’il imprime au paysage, à l’homme dans l’amitié, à la femme qui deviendra la compagne du long voyage. Rien !

 

   Quatrième amer : la Primaire.

 

   Dans les souvenirs du vieil homme quelque chose brillait à la manière d’une luciole dans la nuit d’été. Cette chose, c’était le temps de l’école primaire, si loin déjà, si proche encore. A seulement l’évoquer, là sur la passerelle mouillée d’embruns et tout un pan de sa vie revenait. Les matins d’hiver et le poêle en tôle qu’il fallait allumer. Les leçons de morale écrites à la craie sur le large tableau. La cour de récréation et les jeux d’épervier, ceux de billes aussi dans lesquels il se révélait être un redoutable concurrent. Parfois, dans le calme du matin, isolé du monde sur son ponton de bois, comme une parole élue qui venait dire le bonheur d’autrefois dans la salle de classe aux vitres blanchies à mi-hauteur. C’était une manière de murmure, une voix venue du plus loin de l’espace, c’était peut-être la sienne récitant un texte d’Ernest Pérochon dans « Les Creux-de-Maisons » :

 

   « Il y avait en effet une lourde gelée blanche : les petites feuilles dures demeurées aux ronces scintillaient et les herbes craquaient sous les pieds. A l’orient, un soleil rouge et très large commençait à monter dans le ciel pâle… »

 

   Puis le son s’exténuait pris dans les mailles serrées de l’air.

 

   Cinquième amer : de tout un peu.

 

   El Passatger se sentait relié, immensément relié à l’archipel qu’avait été sa vie. Depuis son point fixe, ici, dans la première approche du jour, il lançait de multiples grappins qui s’accrochaient ici à une éclisse d’eau sur le dos de la mer, là à une algue flottant dans le mystère de l’étang, là encore au pied torse d’une vigne ou bien aux cailloux blancs qui moutonnaient sur la garrigue au milieu des touffes de serpolet. Puis, évidemment, quantité de sémaphores attachés au bonheur des rencontres successives et une galaxie de portraits dont il symbolisait le centre, toile d’araignée qui déroulait ses invisibles fils en direction de ce qui, maintenant, n’était le plus souvent qu’une fumée se dissolvant dans les strates du temps.

 

   Sixième amer : le retour.

 

   Le chemin du retour est, en lui-même, l’une des figures de proue de cette généalogie existentielle. Quelle joie pour El Passatger d’avoir été, ne serait-ce que quelques impalpables secondes, ce voyageur immobile parcourant les avenues de sa vie. Images limpides disant l’exception d’un parcours avec ses haltes, ses clignotements, ses itinéraires pressés, ses fascinations parfois. Tout ceci est une brume qui cercle sa tête d’un continuel enchantement. Combien vit dans la félicité l’homme simple qui s’alimente à la source inépuisable des souvenirs. Seule richesse toujours disponible, aux mille reflets, aux mille chatoiements.

   Oui, vous les Attentifs, avez suivi cette aventure humaine jusqu’en ses pas ultimes qui signent le retour au foyer. Vous l’avez reconnue, c’est Àngela qui est sur le seuil de la porte, tout sourire dans la neige immaculée de ses cheveux. Mais entrez donc à la suite du Passatger, prenez avec lui le verre de l’amitié, et trinquez à la santé de vos hôtes. Ils seront tellement comblés de votre visite. Ainsi, peut-être, deviendrez-vous le Septième amer, celui par lequel le visiteur de l’étang, demain, commencera sa plongée dans les eaux fécondes de la mémoire. Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 08:25
 D’une rive l’autre.

     Retrouver le Lac Fou.

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

 

 

   Cette chute infinie.

 

   Elle se nommait Passeline. Elle n’avait pas d’âge sauf celui de sa mémoire. Certains lui avaient dit sa beauté dans la force de l’âge. D’autres son air mutin à l’âge de raison. D’autres encore sa vivacité dans la fleur de l’âge. Et maintenant, où en était-elle dans cette étrange conflagration du temps, dans cette constante immersion qui faisaient des jours cette chute infinie, telle une eau de cascade qui ne se souvient ni de sa source, ni ne connaît le lieu de l’estuaire qu’elle rejoindra bientôt ? Mais est-il bien sérieux de s’inquiéter de sa position exacte sur l’axe mobile des jours ? D’aucuns paraissent une éternité, d’autres ont la vivacité de l’instant, une étincelle qui s’éteint dans la cendre de l’heure. Passeline, parvenue au nadir de sa vie, avait connu tous les flamboiements de la passion, toutes les hautes lumières du zénith, toutes les ombres qui, parfois, s’allongeaient sur la courbe du destin, toutes les trahisons qui font leur étrange clignotement à l’horizon des hommes. Aussi était-elle parvenue à un genre de position fixe des sentiments, à une contemplation des choses, surtout celles de la nature qui apaisaient son âme lorsque se mettait à souffler le vent de l’ennui. Elle passait de longues heures dans la proximité du Lac Fou (elle pensait à ce sublime Eloge de la FolieErasme brocardait avec brio les travers humains), emportant parfois un livre dans les pages desquels elle introduisait une lame d’herbe pour signet, parfois un cahier et un fusain pour y poser quelque esquisse. Cela n’avait nullement la précision de la photographie, pas plus que le trait de l’encre, seulement un peu de mélancolie qui trouvait à faire sa tache grise sur le vide du présent.

 

   De la rive droite…

 

   Elle était la plus lumineuse, celle qui surgissait du bouquet d’arbres pareille à une révélation. Elle était celle de l’enfance. La plus heureuse ? Sans doute la réminiscence allumait-elle une embellie que, peut-être, les jours anciens n’avaient jamais connue ? Devant soi il y a comme une toile tendue, obscure, impénétrable. Puis le souvenir la perce, l’entaille, en lacère la surface comme sur les belles œuvres de Lucio Fontana. L’art n’est jamais loin qui fait sa Petite musique de nuit, allume son braséro dans la densité de la ténèbre. Rejoindre par la pensée ce qui fut dans un passé lumineux, c’est une pure décision esthétique qui métamorphose le plus infime événement en une manière de prodige. Pensez à Proust, à la Petite Madeleine, aux pavés de Guermantes, aux clochers de Martinville. Ces trois lieux d’autrefois qui brillent à la cimaise du front, le rendent diaphane, presque imperceptible et pourtant ils sont si évidents, palpables. On tendrait les doigts, on pourrait saisir ce moment au bord de l’eau étale, ce pur souci du temps de nous recueillir en son sein afin d’y paraître comme l’un de ses événements les plus précieux.

 

   C’est un jour…

 

   C’est un jour dans sa prime jeunesse. Passeline marche pieds nus sur le rivage. L’empreinte de ses pieds marque le sol de son aventure singulière, définitive, non renouvelable. Jouer une seule fois. Jamais il n’y aura de duplication, de fac-similé, sauf dans l’antichambre de la mémoire. De ses mains elle écarte les touffes des roseaux, les plumets des massettes. De temps à autre, un clapotis. Une loutre plonge dans son habit de soie et ressort bien plus loin, là où le monde est sûr, l’onde baignée de paix. Des carpes au ventre lourd s’ébrouent à mi-eau et cela fait ses écailles liquides qui, lentement, retombent en une pluie claire. Ici sont enchaînées d’antiques barques vertes que colonisent des touffes d’algues. Alors combien il est heureux de s’asseoir sur le banc de bois, de naviguer par la pensée vers un aval prometteur de joies encore imperceptibles. Il fait si calme dans cette jeune vie qui se plaît à son propre contour. Tout vient dans la facilité. Rien encore n’obère la perception immédiate de l’arbre, du nuage pommelé qui dérive au ciel, du cri du martin-pêcheur au sillage invisible dans la trame de l’aube. Une simple fuite non consciente de soi, comme si le vol naissait de lui-même, sans effort, simple harmonique du ton fondamental dans la mélodie du paysage. On est soi jusqu’au bout de son corps, jusqu’à l’extrémité de sa pensée, à la limite inaperçue de son esprit. Fait-on un effort lorsqu’on respire, que l’on écoute le murmure de son épiderme dans la douceur de l’air, que l’on hume le parfum de la fleur dans son écume printanière ? Non, l’effluve des choses ne devient un problème qu’à l’instant où on le pose comme tel. L’enfance a souci d’elle-même. Ce qui veut dire qu’elle progresse sans effort, au rythme même se sa propre nature. Pas d’âge plus indépendant, plus conquérant que celui des premières années. L’existence est un jeu qui fait s’entrecroiser fils de trame et fils de chaîne dans une si égale fluidité que le tissu qui en résulte est pareil à ces toiles arachnéennes qui flottent dans la brume des matins heureux.

 

   …à la passerelle…

 

   Bien du temps a passé avec ses cheminements primesautiers, ses revirements parfois, ses chausse-trappes qui disent la verticalité du réel, ses exigences, ses passages obligés. Oui, ses passages, tels les rites d’initiation des sociétés archaïques. On est une jeune fille qu’on isole dans une cabane de boue et de branches après qu’elle a été excisée. Découverte du sang, du sacrifice, de la souffrance, de l’humiliation parfois. Mais aussi de l’autonomie, de la liberté. Epreuves rituelles qui arrachent à l’enfance et disposent à la voie adulte, la seule possible pour échapper au rêve, s’extraire de l’imaginaire, porter le visage de l’humain à son accomplissement. Paronymie qui fait se conjoindre en une même unité convergente, Passerelle et Passeline. Une communauté de destins. Car l’on ne peut être temporel sans passer. Sans franchir l’épreuve dont la passerelle est la subtile métaphore. Rivages séparés de l’âge que le fragile pont de bois isole tout en les unissant. On est ceci qui est ici et ceci qui est là. On est continuité alors que l’on se perçoit parcellaire. Chaque instant recouvre le précédent d’une invisible taie qui le dissimule à nos yeux et l’annule définitivement. Voilà, Passeline est maintenant une fière adolescente aux yeux clairs, à la taille cambrée, aux formes féminines déjà troublantes. Trouble tel celui de l’eau avant que le clapotis ne se calme et la surface ne retrouve sa tranquillité. Sous la pellicule liquide encore des remuements, des ondoiements qui ne disent mot, n’avouent leur sourde inquiétude. Mais existent avec force. Avec amplitude, identiquement aux mouvements du sol dont les failles progressent à bas bruit.

 

   Une symphonie pour l’âme.

 

   Passerelle/Passeline : régime de l’amour en ses ondes pulsionnelles. Passeline, durant cet intervalle de l’adolescence, en a connu le prix, en a payé le lourd tribut parfois jusqu’au bord de l’évanouissement. On n’est pas affecté de passion sans en éprouver le tellurisme, sans en acquitter, parfois, le lourd écot. Puis le flux diminue sans pour autant tarir. Des amants plus que les doigts ne pourraient en compter. Des aventures à foison, là sur le bord du Lac Fou avec la démence plantée au mitan du corps. Elle pensait au sulfureux livre de DH. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley, livre de chevet de nombre de ses lointaines amies. Toujours un garde-chasse de passage dont la puissance rustique était un enchantement pour le corps, une symphonie pour l’âme.

   Mais, un jour, il faut sortir de la forêt, en connaître la lisière, faire face à la clarté qui, souvent, éblouit. S’échapper des frondaisons où bourdonnait la ruche du désir, où enflait l’outre du plaisir. Elle s’en était bientôt affranchie pour ne plus en connaître que de faibles rumeurs alors que son esprit, épris d’indépendance, découvrait d’autres jouissances, plus distanciées, plus alambiquées. C’était l’esprit qui se situait au foyer des intérêts. C’était la curiosité qui se laissait fouetter par la démesure babélienne de la littérature. Elle lisait tard dans la nuit, prise d’une étrange fièvre, les pages amples et aristocratiques d’un Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, ne les abandonnant que pour faire place au souffle épique hugolien de La légende des siècles. Les Rêveries de Rousseau se situaient souvent au centre d’un imaginaire dont elle paraissait ne plus pouvoir s’extraire qu’au prix d’une douleur.

   Voilà, Passeline s’était transformée, au fil du temps, en mots et phrases, en alexandrins et odes, en chapitres et pages jaunies sous la veillée de la lampe. Insulaire elle était devenue, Robinson en sa Speranza où elle battait monnaie et levait les impôts, défrichait terres et landes, consignait dans son carnet les menus faits et gestes dont sa solitude était tissée, qu’elle avait érigée à la hauteur d’un art de vivre. Ainsi est faite l’adolescence qui ne transige point, qui exige et chute où elle peut, faute d’avoir le loisir de toujours choisir. Cependant Passeline jugeait son existence réussie, laissant battre haut le pavillon de la liberté.

 

   …à la rive gauche.

 

   Âgée Passeline maintenant. Ridée comme une chanson fanée, un refrain abandonné quelque part du côté de l’enfance. Du petit âge, quelques fois, des éclats de luciole, la persistance sur la rétine du souvenir d’images confuses, tressautant comme dans les films muets avec leurs spirales rapides et leurs résilles de points. Ne regrette nullement ce temps que d’aucuns peignaient à la manière d’un Âge d’or. Bien sûr, parfois, des résurgences pareilles aux lactescences des eaux dans l’intimité des grottes. Parfois le flux d’un immédiat bonheur, une amie d’autrefois en visite dans les arcanes de la mémoire, l’arbre généalogique avec ses racines qui puisent profond dans le lac des sentiments. Toute cette sombre énergie de la terre innocente, première, fondatrice, elle en ressent le sourd magnétisme, elle en éprouve les lames de fond. Mais tout ceci est si diffus, métabolisé par le cycle des jours, tamisé par le luxe inouï des événements, leur polyphonie. On n’entend plus guère qu’une sorte de comptine pour enfants où se mêlent des voies connues, mais aussi des cris oubliés, des joies désapprises, des puissances abolies.

   Pour Passeline, l’âge qui avance, c’est ceci : une immense toile que macule, ici où là, le signe d’une douleur, que signale l’empreinte d’un rapide ravissement, que précise la trace ouvrante d’une connaissance. Un continuel camaïeu d’impressions, une pluie de rapides phosphènes, un amour, un rendez-vous, une naissance, puis tout regagne son antre, puis tout replie ses antennes dans l’orbe du silence. Peu importe que, d’une rive l’autre, franchissant la passerelle qui les relie, ne demeure plus que ce sourire flou sur le dépoli d’une vitre, que ne s’ouvre plus le diaphragme de la lanterne magique qu’avec ses clins d’œil et ses sautes d’humeur. Ce qui compte avant tout, c’est le passage en tant que passage, cette ivresse du temps qui nous ravit à nous-mêmes et nous dépose sur un étrange rivage où rôdent, tels des voleurs, des ombres dont on ne peut que deviner les formes étranges et fuyantes. Est-ce nous qui les avons imaginées ces légendes d’autrefois ? Ont-elles vraiment existé ? Ou bien ne sommes-nous qu’un théâtre de spectres mouvants n’étant encore parvenus à la saisie d’eux-mêmes ? C’est toujours cette pensée du mirage qui s’empare de nous quand, errants solitaires au bord de quelque eau, les reflets du ciel nous environnent à la manière de promesses non encore advenues ou d’un passé échafaudé à la mesure de notre déraison. Peut-être de notre folie ? Lac du Fou, où nous entraînes-tu, toi que nous connaissons à peine ? Oui, à peine ! Nous aimerions tellement le savoir. Ouvre donc ton silence afin que, rassurés, nous puissions dormir tels des enfants sages. Nous avons besoin de sagesse ! Tellement besoin !

 

 

 

 

 

 

 

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 09:31
« Une fin lumineuse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

Poète persan.

 

 

 

 

 

   La question.

 

   D’où venait-elle, elle la Passante dont on n’aurait pu dire le nom, tellement l’énigme était profonde qui faisait son halo de brume ?

   Où allait-elle, elle la Passante, avec son air hagard, sa vision qui paraissait aller bien au-delà du monde, de ses mystères ordinaires, de ses apparences trompeuses ?

   Qui était-elle, elle la Passante, tout juste issue de cette vapeur blanche qui l’entourait et la portait au devant des choses sans qu’elle paraisse y être présente autrement qu’à la mesure d’un égarement ?

   Venir, aller, être : sans réponse ! Seulement une interrogation qui prenait les tempes en tenaille et menaçait d’insomnie tous ceux qui s’inquiétaient de cet être semblable au remuement déconcertant d’une folle avoine. Les gens les plus étranges sont toujours ceux qui fuient, se dissimulent, dont le visage est impénétrable, manière de sphinx ne se laissant nullement déchiffrer. Mais ce sont aussi les plus dignes d’intérêt. C’est ainsi, l’hiéroglyphe des choses est ce chiffre qui s’efface constamment dans la cendre du jour et les doigts sont désemparés de ne saisir que le vide qui les habite. Alors on se pose forcément la question de la légitimité de la question, précisément, comme si l’énoncer était déjà la soumettre à une réponse en forme de néant. Seulement l’humain est curieux qui veut toujours connaître bien au-delà de sa propre statue et le carrousel est lancé qui fait ses orbes multicolores. Il n’y aura plus de répit. Il n’y aura plus de repos.  

 

   Le portrait de Cosette.

 

   Passante, à seulement regarder l’image, on aura compris qu’elle ne descendait ni d’un Prince oriental, ni d’une noble lignée inscrivant ses pas dans les livres d’Histoire. A la rigueur on eût pu rencontrer son sosie dans les pages du génial Victor Hugo, quelque part entre Gavroche et la gargote des Thénardier, disons dans le portrait de Cosette, cette silhouette de la fillette humble que le sort a vouée à toutes les vexations du siècle. La décrire revenait à ceci : dire le bouquet des cheveux, sa liberté, son flottement tout contre le vent. Dire le vaste front bombé où se devinait une intelligence mûrie par la vie, non ce pétillement aussitôt surgi qu’éteint qui est la marque des espiègles et des mutins, eux qui sautillent tels des moineaux. Dire les deux arcs charbonneux des sourcils surmontant des yeux teintés de noir, presque nocturnes. Des yeux insolites qui semblaient n’apercevoir que des songes, imaginer de lointains jeux d’enfants, peut-être des occupations sérieuses qu’une jeune expérience aurait amenées à leur incandescence.

   Dire le nez délicatement retroussé avec son écume d’odeurs et de fragrances animées de souvenirs. Dire les deux boules des joues avec une sorte de mince plaine blanche dont on aurait pensé qu’elle était le symbole même d’une souffrance ancienne. Dire la pliure de la bouche, non celle gourmande de quelque capricieux mais cette constante réserve, ce gonflement du silence sous la lame du jour. Dire cette courbe du menton : on aurait pu évoquer une anse marine avec ses faibles clapotis, son abri pour les bateaux esseulés. Une sorte d’accueil, de disponibilité aux autres, une générosité tout intérieure qui, parfois, transparaissait à la commissure des lèvres comme pour dire le précieux de la vie, sa tension, ses reflets sur la belle géographie humaine.

   Dire le cou vigoureux, assuré de soi, non cette grâce vite distraite de l’enfant gâté. Dire la chute des épaules dans la fuite en avant du destin. Dire le balancement des bras, l’attitude légèrement de biais, la détermination du corps à s’inscrire dans la rainure exacte du réel, la posture générale à la fois décidée et en retrait. Ce portrait de Passante est si attachant que pourrait s’ensuivre une totale fascination si nous n’avions pour tâche d’en démêler un peu de la riche complexité, d’en saisir quelque perspective s’approchant de son être, si cependant une telle faveur pût jamais nous être accordée.

 

   Passé : Guerra a la tristeza.

 

   Autrefois, dans la tête cernée d’ombres de Passante. Comme une image lointaine, tremblante, à la limite d’une hallucination, du débordement de la conscience par la marée de l’irréel. La nuit est dense, au tissu serré, pareille à des mots qu’une phrase distraite aurait emmêlés, les fondant en une seule illisible profération. Murmure continu, bruit de souffle du geyser, avec parfois, de sourdes explosions, de rapides lueurs de soufre dans le ciel maculé de suie. Ici est une fête avec ses stridences, ses cataractes de sons, les déchirements de l’obscur, ses trouées dans la toile infiniment tendue du temps. Foule distraite qui déambule avec l’hésitation de l’ivresse, la force occulte du désir dont la braise rougeoie quelque part entre les baraques peinturlurées de couleurs vives. Partout ça bouge. Les femmes font rouler leurs hanches voluptueuses, on dirait des collines d’herbe prises dans la folie du vent. Des hommes au torse velu croisent d’autres hommes pris de vin. Les haleines sont puissantes qui font leur bruit de forge. D’un instant à l’autre le tragique pourrait surgir, une lame brillante déchirant les chairs. Un ruisseau pourpre s’enfuyant dans la rigole de poussière, une vie s’exhalant d’un massif de muscles, une voix s’étranglant dans une dernière éructation.

   Mais rien ne se passe que la reptation de l’angoisse archaïque des hommes pris dans la nasse étroite de la multitude. Rien ne se produit que le long râle d’amour des femmes qui attendent d’être séduites. Embrassées par des volontés de héros. Emportées dans la flamme noire du toréador. C’est ceci que dit la fête avec ses habits de carnaval, ses masques de carton, les claquements des carabines, la percussion des voitures aux mufles de chrome. Montagnes russes avec la vie au zénith, la mort au nadir. Partout sont les sueurs d’exister, les douleurs de vivre et les mors d’acier grincent et s’agitent en cadence car manduquer, broyer, détruire, ceci est leur seule mission.

   Au milieu de la marée des corps, comme isolée sur son île, une effigie humaine qui dit la désolation de soi, la perte des repères - mais en eût-il jamais ? -, une Pauvre Figure n’arrivant même pas à saisir ses propres contours, à tracer son intime périphérie. Personne est là et n’y est nullement. Y aurait-il image du désarroi plus exacte que cette perte d’identité, cette presque disparition, cette immobilité sur le bord du gouffre ? Le béret est une calotte noire qui ceinture la tête. La tête est étroite, médusée, identique au regard qui paraît être retourné au-dedans du corps. Dans quelle étrange « confusion des sentiments » ? Dans quel effroi de persister, de faire du surplace avec des semelles de plomb ?

   Bouche entr’ouverte sur le spectacle du monde. Quel spectacle sinon le vide immense de l’être ? L’absence de parole. La non émergence de la pensée. La désertion de l’imaginaire. Médusé. Interloqué. Sidéré. Un poudroiement à l’infini de prédicats qui signent la négation, l’annulation de ce qui est, la mortification de ce qui pourrait être. Veston de toile usée dans laquelle Personne dissimule des mains qu’on suppute gourdes et noires aux ongles recourbés. Une vague chemise autrefois blanche se perd dans les plis du pantalon. Que regarde-t-il qui se situe à l’horizon des yeux sinon sa propre démesure d’être au monde en n’y étant nullement ? Que vise-t-il à part le néant lui-même ? A-t-il au moins une histoire ? Une date de naissance ? Un toit où s’abriter ? Une oreille attentive à la confidence de sa dérive ? A-t-il autre chose que cette longue inclinaison de l’âme privée d’un amer où fixer son repos ?

   Derrière lui un manège avec ses chevaux de bois, ses colonnes peintes, ses arcades où ruisselle la lumière. On devine la clameur des enfants, leur joie à monter et descendre au rythme de leurs montures d’un soir. On devine la félicité des jeunes parents tout au bonheur de contempler leurs petits prodiges de vie. Sur tout ceci, cette évidence de plénitude, Personne fait tache, fait douleur, fait privation de liberté. C’est à ceci que Passante est attentive, à toute cette douleur muette qu’aucune facette, fût-elle resplendissante, n’apportera son éclat. Alors Cosette fixe l’Etranger de toute la force de son regard comme si, de cette simple volonté, le sort pouvait s’inverser, le bonheur faire son étrange bourgeonnement sur le visage de pierre privé de paix. Car ne pas être, c’est être en guerre contre soi, c’est donner lieu à cette tristeza infinie dont aucun Vivant sur terre ne peut supporter l’intolérable poids.

 

   Présent : sourire clair, lumineux.

 

   Le sourire de Passante est clair, lumineux, tout intérieur, saisi depuis ce foyer qui ruisselle et demande son dû. A savoir la réciprocité d’une délectation immédiate. Être soi jusqu’en son excès en demandant à l’Autre, le démuni, le guerrier vaincu avant même d’avoir combattu, de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une forme en devenir qui ne doute plus de ses possibilités, qui puise en lui la source limpide, libre qui en jaillira malgré l’adversité, les embûches, les actes fomentés pour réduire l’homme à la servitude. Pas de plus entière satisfaction que de vivre en paix avec soi, avec l’Autre. Réverbération de son propre regard dans le regard qui fait face et donne acte à la force d’exister. En réalité, par la générosité de son regard, Passante a déclaré la guerre a la tristeza, tout comme la fête essaie de conjurer les attaques funestes du destin, instillant dans l’âme des Joueurs un peu de cette ivresse sans laquelle nulle joie ne saurait être complète. La fête est l’ambroisie des dieux, elle inocule son esprit, sa flamme dans le sang des Participants, elle les relie l’espace d’une communion. Elle panse les contusions, cautérise les plaies, efface les douleurs qui rutilaient à la face de l’épiderme. Elle est une onction qui adoucit les mœurs tout en les exaltant, en accroissant l’expansion des corps, en exacerbant le désir d’être multiple tout en restant unique, singulier, mais intimement soudé à la marche commune.

 

   Futur : laisser venir les images du monde.

 

   Passante a déclaré la guerre a la tristeza à la seule force de son regard car elle a vu cette Existence en désarroi du fin fond de sa lucidité, elle en a épousé le drame humain, elle a tressailli à ce qui devient impensable et, le plus souvent, oblige les Distraits à ne pas prolonger la prise de conscience, à se détourner, à passer leur chemin alors que le dénuement de l’Insulaire s’accroît de l’amplitude de cette indifférence.

   Et, soudain, il y a eu comme une métamorphose de la nuit festive. L’image de l’Homme seul s’est effacée. Non pour céder la place à une joie naïve qui ne serait qu’une reconduction de la réalité à une pure simagrée. Mais à la vision du simple qui ravit le regard de Celui qui a été changé par la seule vertu d’une contemplation sans faille. Savoir regarder : tout est contenu là. Regardé avec le souci correspondant à son être, Personne s’est enfin doté d’une identité. Naturelle, droite, sans fioriture ni forfanterie. Se sentir respirer. Se sentir immobile. Se sentir reconnu. Pas de signe humain doté d’un plus grand prestige. Désormais il peut s’ouvrir avec confiance, laisser venir à lui les images du monde.

   Ce qu’il voit, là, dans la braise de la nuit révélatrice, au centre du rayon de son regard, isolé du bruit de la fête, l’image d’une douceur immédiate des choses. Sans doute se reconnaît-il lui-même dans cet événement si mince qu’il pourrait être insignifiant. Et pourtant ! Combien de choses inapparentes sont plus précieuses que les vitrines éblouissantes des temples du consumérisme !

   Là, dans une flaque de lumière cernée d’une ombre dense, le spectacle d’une heureuse humilité. Une Jeune Femme est assise dans une nappe de clair-obscur, son regard rivé sur l’insaisissable. Une autre, Voyageuse de la nuit, tout sourire, visage épanoui telle celle qui assiste à un prodigieux événement, tient dans les bras une poupée sans doute gagnée à quelque loterie. Ravissement qui l’arrache à sa propre destinée tout en l’accomplissant jusqu’en son flux le plus admirable. Le mythique Eldorado atteint en une seule possession, sans douleur, sans haine, sans lutte avec l’autre pour arracher la pépite qui brille dans l’ombre et attise l’envie, fait se gonfler l’outre de la cupidité. Recevoir le don de vivre à l’aune d’un si modeste présent, une simple poupée, voici de quoi retrouver foi en l’homme, saluer sa capacité à sourire au dépouillement, à la feuille de l’arbre, au filet d’eau qui s’écoule de la fontaine.

   Savoir regarder l’Autre en son don irremplaçable, savoir regarder l’objet qui se dévoile dans la frugalité, savoir se regarder soi-même avec justesse, voici ce que semble nous dire Passante dans son étonnante ressemblance avec la jeune héroïne des Misérables. Tout comme cet autre personnage du panthéon hugolien, l’épatant et généreux Gavroche qui accueillait ses amis errants dans le ventre de l’éléphant de ciment, quelque part dans le froid de la nuit du côté de la Bastille. Ici se laisse rejoindre le poète persan :

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

 

 

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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 08:51
« Un peu de temps à la nuit »

Photographie : R. Hutinski.

 

 

 

« Les rayons de l'espoir sont timides,

discrets, presque comme égarés,

mais je veux, sans vacarme,

subtiliser un peu, encore un peu,

de temps à la nuit, le garder.

Les couleurs, demain,

seront plus étalées ».

 

Milou Margot.

 

 

 

   Les rayons de l'espoir

 

   Nuit plantée au cœur des choses. Les hommes sont dans leur bogue d’ennui. Les rêves les traversent à la manière d’un fluide long, inapparent. Leurs corps sont de silencieuses chrysalides que n’atteignent ni les paroles, ni les gestes du monde. Pliés en eux-mêmes, au bord de l’abîme. Qu’habitent-ils sinon le néant ? Le néant d’eux-mêmes, le néant des autres, celui qui souffle son haleine blanche dans les corridors étrécis de la conscience. Il fait froid dehors. Il fait froid dedans. Dedans le corps pareil à un monceau de bitume. Troué. Peut-être est-il déjà la simple nervure d’une feuille soulevée par le vent ? Il y a si peu de réalité dans les sombres masures que visite l’effroi de sa palme coupante ! Le souffle déjà n’est plus qu’une litanie perdue dans la crypte nocturne. Le cœur palpite à peine. Le langage se terre quelque part dans une prose éteinte. C’est à peine si l’on vit, pareils à des étincelles usées dans la perte du jour. Parfois, sur son grabat d’infortune, on s’étire et cela fait sa fugue ligamentaire, son remuement ossuaire et l’on tâte les os de son crâne de peur que son âme ne s’enfuie par le gouffre de la fontanelle. Souvent sont les sifflements des rhinolophes et l’on bouche ses oreilles. Mais le vacarme rugit dedans et l’on essaie d’extirper le bruit, de le réduire en fragments, d’en faire une poussière qu’on diluera dans l’abstraction grise des murs. Si difficile de vivre lorsque les rayons de l’espoir se diffractent, ricochent sur la mutité de la terre, s’enlisent dans les coulisses de la coruscante angoisse. On est presque comme égarés et l’on tend ses mains vers le bord de soi, à la limite de quelque compréhension. On ne saisit que des copeaux de sens et l’on replie ses antennes et l’on rentre en soi comme le fait le limaçon qui ne rêve que d’hiberner. On attendra le jour. On attendra la levée opalescente de l’aube, les premiers mots qui diront l’être sur le bord, peut-être, d’une félicité de vivre. L’existence est si étonnante avec ses grandes balafres grises, ses clartés soudaines, ses sauts de carpe, ses ondulations, ses pas de deux, un pas du côté du bonheur, un autre du côté du malheur ! Tragique tutoyant le comique et l’on enfile alors ses habits chamarrés de la commedia dell’arte et on entre en scène avant que le praticable ne soit démonté, qu’on accroche sa dépouille d’acteur à la patère définitive qui dira la fin du spectacle.

 

   Je veux, sans vacarme…

 

   …être cet être inaperçu tapi dans la faille d’ombre. Il n’est guère meilleur endroit pour se connaître tout en s’approchant du monde. Être ici dans le gris, dans la juste mesure médiatrice, dans le subtil équilibre entre la nuit étale et le surgissement du jour. Heure de l’aube qui signe toujours le mystère de l’advenue à soi, heure lisse qui s’immobilise, hésite et pourrait bien décider de s’annuler. Le temps s’enfuirait par la bonde du néant et, longtemps, l’on entendrait son bruit de vortex, son sifflement sinistre, ses rugissements métaphysiques. Mais cessons de fuir, de nous dissimuler, de feindre d’être quelqu’un d’ordinaire qui habiterait la face inversée des choses. Un dormeur, par exemple, qui dériverait tout au bout de la nuit dans une manière d’égarement.

   On n’est personne mais on est cette conscience universelle qui fait son bruit de braise dans le foyer de l’être. On est mot sur le bord des lèvres. On est amour avant qu’il ne se déclare. On est volupté dans la chambre emplie de doute. On est la lisière de la mémoire et le temps se dissout à même sa profération. La croisée est éclairée par une lumière blanche, déjà dure, compacte, se disposant à commettre l’impensable : tirer hors de soi l’irréfragable dentelle du rêve, la hisser dans la douleur de l’heure. Ô déchirure. Ô toile claquant au vent du réel avec de lugubres feulements.

   Le rideau est là, tenture de l’être avant qu’il ne paraisse dans l’orbe étroit de la déraison. Cèdera-t-il au moins à l’imprécation de l’heure ? Sortira-t-il de son occlusion pour se laisser envahir par les cataractes de clarté et l’âme coulera en plein jour avec des bruits de folie, avec des voix pareilles aux marées, avec des remous semblables à ceux que la passion habite ? Là, sur la nervure du mur, on tend la membrane de son corps. On sent la dilatation, on sent les craquements de l’esprit aux prises avec l’absurdité même. On sent le dôme du diaphragme gonflé comme une bulle. On sent la graine de l’ombilic parvenue à son point de rupture. Bientôt tout pourrait s’inverser. Bientôt le dedans pourrait être habité du dehors. On serait soi tout en étant l’autre. On serait le même et le différent d’un seul et unique bond du réel pris dans le chiasme de la nécessité. La cloison est si mince qui délimite le Soi du Non-Soi. Comme si l’on pouvait être celui qui regarde et le miroir qui est regardé. Les yeux et l’image. Le vu et le voyant dans la même unité du visible. Une histoire de regards se réverbérant à même le processus de la vision.

   On est serré dans la géométrie d’ombre. Que pourrait-on faire d’autre alors que tout va sortir du néant, que tout va naître au caprice du jour : la peur, l’amour, la haine, la beauté, le sacrifice passionnel, le geste amical, le couperet de l’égoïsme, la brûlure de la domination, la puissance des dominants, le don de soi, l’effacement dans la retraite, l’oblation qui fait briller l’inapparent, l’humilité qui longe l’invisible, l’arrogance lançant ses flammes aux quatre horizons du monde. Que faire d’autre, sinon attendre, toujours attendre ? La Mort saura toujours venir qui moissonnera nos têtes. On la couvrira de cendres et l’oubli ceindra tout dans l’étoupe de l’amnésie.

 

   …subtiliser un peu, encore un peu…

 

   …de temps à la nuit, le garder, dans le creux des mains, le faire rougeoyer, dire à la ténèbre sa dérive songeuse, sa promesse de poésie, féconder l’ombre porteuse de douceur en attente du dépliement qui bientôt aura lieu et l’heure ne s’arrêtera plus et le cycle éternel se déploiera comme le meurtrier qu’il est. Nous sentirons ses coups de dague, le lacet de son fouet vengeur, les pointes acérées enfoncées dans les plis de la chair, les morsures de l’acide tout contre la nasse de peau. Tout ceci est du temps, rien que du temps avec ses douceurs de pêche, ses blancheurs de nacre, ses entailles de sang, ses crochets venimeux. C’est pourquoi nous demeurons en arrière du jour, dans le territoire anonyme de la pénombre, dans la faille sépulcrale dont on espère qu’elle nous maintiendra dans ce fragile équilibre. Encore hier, pas tout à fait demain et les rayons de l'espoir qui progressent sur la pointe des pieds pour ne rien offenser qui ferait s’emballer les gouttes dans la clepsydre. Si bien le suspens lorsqu’il nous fait croire à l’éternité. Nous devenons alors diaphanes à nous-mêmes. Nous avançons sur le fil du funambule, tenant dans nos mains le balancier du destin. Oscillerait-il que, toujours, nous pourrions le retenir, l’inviter à reprendre équilibre, à viser le point minuscule, là-bas, qui brille à la façon d’une gemme. L’espoir n’est que cela, une goutte de rosée dans l’herbe drue du néant, le contour lumineux de la crête suspendue entre adret et ubac, l’étoile figée en haut du ciel alors que les caravanes de nuages font leur course vagabonde tout contre le grand dôme teinté de nuit.

 

   Les couleurs, demain, seront plus étalées.

 

   Bientôt on sortira du cône d’ombre. On ira tout contre la croisée. On l’ouvrira. Une onde de clarté glissera le long des murs. Emplira nos poumons, dilatera nos alvéoles. Ce sera comme de naître à nouveau. Ce sera comme de découvrir l’amour, de saisir l’aimée dans le luxe de sa volupté. Loin seront les arcanes du songe, les atteintes sournoises de l’inconscient. Tout à la fois nous serons le fleuve du passé au cours lent, le scintillement du présent, le prisme de l’avenir avec ses couleurs étalées. Le lac nocturne qui brillait sous les feux funestes d’une Lune gibbeuse aux sombres desseins, voici qu’il sera devenu cette lagune éclatante aux mille promesses avec ses brumes radieuses, ses canaux où se reflètent les inépuisables figures de la beauté. Ses campaniles haut dressés dans la meute solaire, image de la joie qui succèdera au désarroi d’être, parfois. C’est toujours par un jeu de contrastes que l’être apparaît en sa réalité. Il n’est que de se disposer au clignotement de l’heure. Sans doute la manière la plus visible de projeter sur l’écran de notre imaginaire ces couleurs qui, parfois se dissolvent jusqu’à la limite de leur évanouissement. Nos yeux sont ouverts qui captent la présence. Oui, la présence. Nous ne rêvons que de cela !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mai 2017 4 18 /05 /mai /2017 08:18
Blanche uniment.

« Mariage (en) blanc ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

« Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin

d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum,

de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant,

que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses ».

 

Gustave Flaubert - Mémoires d’un fou.

 

 

 

 

   Avant que le monde n’existe.

 

   Pouvez-vous au moins imaginer une vaste surface plane, sans début ni fin, un genre de taie immense, vierge, dépourvue de la moindre trace, libre de toute empreinte, semblable à la toile d’un peintre qui n’aurait pas encore subi les assauts du pinceau ou du crayon ? Son essentiel caractère, bien qu’elle ne soit nullement encore affectée d’un prédicat, le silence avec ses boucles, ses ellipses, ses rotations infinies autour de son propre mystère. Mais à quoi donc peut bien penser cette lisse plaine immobile sinon au vertige de sa propre vacuité ? Silence contre silence. Donc absolu se tutoyant lui-même. Mais, en réalité, est-il si confortable d’être dans l’inapparent, l’ineffable, l’indicible, la pure virtualité s’abreuvant au vide qui en tisse l’être ? Bien évidemment, méditant en tant qu’hommes, nous ne pouvons que projeter nos propres inclinations, ourler de notre coruscant désir ce Rien qui n’existe qu’à l’aune de sa propre vacance. Mais, parfois, il suffit de tendre l’oreille de son intellection pour saisir l’insaisissable en son étonnante énigme. Oui, approchez donc, décillez votre âme, faites-en le réceptacle d’une souveraine confidence. Voici que les mailles du silence se distendent. Voici qu’elles se mettent à proférer à voix basse comme des enfants aussi naïfs qu’innocents, sans doute inconscients de la nature de ce qui les habite et les portera bientôt au seuil d’un déploiement. Mince injonction qui s’immisce entre les lèvres blanches pareilles à une fragile porcelaine. Ce qui s’est annoncé, ceci : la blancheur veut connaître la couleur, veut éprouver la vibration de l’arc-en-ciel, faire tourner la roue polychrome de l’exister. Si douloureux de demeurer au centre de ce point fixe et de n’en jamais percevoir le cercle lumineux qui se teinte de bleu le matin, de blanc à midi, de rouge le soir dans la chute du crépuscule. Si éprouvant !

 

   Zeus.

 

   Zeus, tout en haut de l’Olympe, parmi les hauteurs grises des brumes, les déflagrations convulsives des éclairs, les hoquets des nuages, les sourdes rumeurs du tonnerre, les cataractes de pluie, les congères de neige, le vent des bourrasques, la précipitation des trombes, Zeus perçoit tout, y compris les suppliques des humains, les mots cotonneux du silence. Hésiode n’a-t-il pas dit : « L'œil de Zeus voit tout et perçoit tout » ? C’est, en effet, la moindre des vertus que l’on peut accorder à un dieu, surtout lorsque ce dernier est le premier d’entre eux. Donc, le Maître des lieux confia la difficile tâche d’animer le Rien à deux de ses comparses et non des moindres. Nous avons nommé, par ordre d’entrée en scène, le turbulent Dionysos et le sage Apollon.

 

   Dionysos.

 

   Conforme à son caractère aussi rustique qu’impétueux, le dieu des fêtes bacchanales, des excès, de l’ivresse, le dieu de la vigne et des débordements du corps ne pouvait guère faire mieux que d’offusquer le silence, que de métamorphoser la blancheur en ce qu’elle n’était pas, à savoir une débauche de couleurs et de formes sans pareilles. L’on ne sait si le pétulant Vinicole se servit de grappes mûres à souhait, de sève, de sang ou bien d’urine, tous fluides dont il était l’ordonnateur habituel, mais ce dont on s’aperçut sans délai c’est que la toile vierge était bientôt maculée jusque dans ses moindres recoins. S’y illustraient des arborescences complexes, des végétations exubérantes, des nymphes enlacées à des satyres, des boucs aux fragrances musquées, des taureaux à l’énergie noire, des femmes aux croupes rebondies, des hommes aux sexes virils, des êtres hybrides que l’extase emportait dans de bien étranges chorégraphies. Zeus, alerté par tant de démesure, par tant de puissance formelle, par tant de complexités labyrinthiques, par cette fièvre intensément colorée à laquelle Dionysos avait donné sa sève intime, ordonna sur-le-champ qu’on revînt à l’esprit, sinon originel, du moins à une plus juste mesure des choses. Apollon fut donc commis à la restauration de l’œuvre entreprise par son coreligionnaire. Il y avait fort à faire !

 

   Apollon.

 

   Il va sans dire que le divin Apollon commença par annuler tout ce qu’avait fait le tumultueux Dionysos. De son arc d’argent il décocha une flèche qui porta tout au blanc, cette couleur qui n’en était pas une et les contenait toutes du fond de sa réserve. La seconde flèche dessina un objet rituel, sans doute celui qui préside aux cérémonies du mariage, un bénitier accompagné de son goupillon. Sa couleur en était si atténuée qu’on l’aurait dite d’un vieil or inclinant vers le platine. La troisième flèche traça sur le lisse du sol la silhouette du goéland, cette belle harmonie, ce subtil équilibre entre l’écume éblouissante et le galet qui borde le rivage de sa lumière de cendre. Enfin, la quatrième flèche fit se dresser la belle effigie de Blanche, cette manière de déesse qui semblait flotter dans l’ombre d’un regard, dans la fragilité d’une brume, dans l’auréole de clarté, dans l’aura que possède naturellement, avec grâce, la belle âme qui en est l’émettrice. A la contempler, tout ceci paraissait tenir du prodige. La boule des cheveux était une buée en sustentation au dessus du visage si blanc qu’on l’aurait dit de porcelaine, identique à ces poupées qui trônaient sur une antique crédence dans la clarté en demi-teinte d’un corridor élisabéthain. Les épaules étaient une étole si pâle, sans doute destinée à l’accomplissement d’une liturgie intime. Tout ceci fleurait tellement le recueillement, l’exception de vivre, le sacré et l’on demeurait interdit à l’entrée de la citadelle inconnue. Etait-elle au moins réelle cette jeune Eclosion ? Elle était à peine née. Avançant dans la vie sur la pointe des pieds, telle une ballerine. D’ailleurs n’était-ce pas une blanche chorégraphie ourlée de solitude que cette persistance à être dans le dénuement, l’à-peine diction d’un songe, la fuite dans la fente du temps, la nuance grise, illisible de l’espace ?

   On était captivés. On était cette double pointe brune des seins, ces sémaphores discrets demandant en silence. On était cette fosse minuscule du nombril et l’on entendait son propre glougloutis de source, cette lointaine effervescence pareille à une voix pliée dans l’ombre d’une crypte. On était la douce faille du sexe cernée de rosée, cette double éminence qui fuyait à même le haut des jambes comme pour chercher refuge dans la virginité, cette assurance de demeurer en soi, dans le réconfort de son bastion, de s’abriter des regards, de la curiosité, des fictions qui pouvaient s’y inscrire à la manière d’une douloureuse effraction. On était les deux globes des genoux, ces impénétrables planisphères qui ne voyageaient qu’à l’aune de leur fermeture. On était, enfin, ces fines chevilles qui disparaissaient dans l’imperceptible matière fluide d’un étang comme si la question de l’être se refermait dans cette évanescence même.

 

   Blanche en sa blancheur.

 

   Apollon avait rempli sa mission au-delà de toute mesure. N’était-il pas ce dieu de l’harmonie universelle, céleste et terrestre à la fois, ce dieu investi du sens du rythme ? Il avait célébré la blancheur, tel le symbole inégalable qui se révélait au regard des Attentifs. Oui, le BLANC comme tremplin des significations. Le blanc comme langage en son attente. Le blanc comme signe premier avant que ne paraissent les autres signes, la beauté, l’amour, l’art en ses infinies déclinaisons. « Quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme », nous suggérait Gustave Flaubert. Sans doute visait-il la même finalité. Le sans-parole, le sans-forme, tels que donnés dans l’amplitude de la blancheur, c’est l’ouverture même à l’être selon sa polyphonie, sa polychromie, son inépuisable chatoiement. Il n’y a que les Inquiets et les Pressés qui réclament l’éventail des teintes, la corne d’abondance des odeurs, la multitude des saveurs, le fourmillement des choses en leur don prodigieux. Alors ils se précipitent. Alors ils choisissent la première forme venue, le premier désir, la première certitude d’être rassasiés : telle fleur, telle amante, telle couleur dont ils font leur emblème pour la vie, comme s’il y avait péril à ne pas posséder dans l’immédiateté de la décision. Ils sont haletants sur le bord du vide. Ils sont assoiffés sur la margelle de la fontaine. Ils sont dans l’urgence d’être.

   Oui, Apollon, ce dieu sublime, sans doute le plus précieux de tous avait œuvré depuis le centre de son génie en direction de ce qu’il avait à saisir d’essentiel. Il avait posé le BLANC comme le fondement premier à partir duquel tout trouvait sens et pouvait rayonner tel l’arc d’argent qui était l’un de ses attributs les plus remarquables. Voici que le blanc délivrait toute sa merveilleuse teneur, se montrait en tant que la manifestation la plus subtile dont le réel pouvait témoigner. Apollon n’était-il pas brillant comme la Lune dont la livide blancheur signe l’irremplaçable présence dans la nuit tachée d’encre ? Dieu solaire, ne diffuse-t-il point cette éclatante couronne pareille à la neige ? La grande étoile qui règne au milieu du ciel possède toujours cette lactescence inaltérable. « Couleur » céleste par excellence. Le rouge, le jaune qui, dans le cours de la journée en modifient l’aspect, ne sont nullement des propriétés immanentes à leur objet, seulement des variations terrestres en altérant la pure manifestation. Unique vibration du blanc. Parmi les animaux consacrés à Apollon, que dire du majestueux dauphin, que convoquer pour décrire les cygnes sacrés qui firent sept fois , en chantant, le tour de l’île flottante, sinon porter à la vision le reflet irisé, opalin dont le dieu diffuse à l’envi l’énergie inépuisable ? Ne vient-il pas du pays des Hyperboréens, là où brille l’astre du jour, où s’élèvent les cathédrales d’ivoire des glaciers, ces géants qui redoublent l’esprit de la blancheur en raison même de leur transparence ?

 

   Tant d’immaculée présence.

 

   Mais combien nos arguments sont faibles au regard de la riche symbolique apollinienne. Combien notre vue est prise de cécité à seulement essayer de scruter tant d’immaculée présence, tant d’irradiation immédiate. Le registre divin est si éloigné du nôtre qui balbutie et cherche laborieusement, dans les mots parfois épuisés d’avoir trop servi, le lexique fabuleux qui permettrait d’en approcher la quintessence. Nous sommes parfois aussi grossiers et rustauds que Dionysos chevauchant son bouc ou son âne à la recherche de quelque outre emplie de vin afin de connaître les promesses magiques de la « dive bouteille». Ce détour par la mythologie n’avait pour but que de porter à la lumière (dont Apollon est le parfait blason), d’abord la beauté simple d’une œuvre, ensuite de faire du BLANC la source d’une brève réflexion. Disant ceci, la nécessité de partir de la simplicité de ce qui se soustrait en s’offrant (peu sont sensibles à la valeur du blanc), nous naviguions de concert avec ce grand réaliste au regard si lucide, magnifique prosateur de « L’éducation sentimentale ». Nous ne faisions que souligner la chose informelle, qu’évoquer la pureté d’un parfum, porter au regard la certitude de la pierre, distiller un chant sans doute inaudible, invisible. C’est de tout cela que le blanc est porteur, souvent à notre insu. Nous naissons tout juste à en deviner la singulière faveur. Toujours nous attendons l’aube (étymologiquement « blanc ; « clair »), cette première levée d’une écume dans la joie de l’heure. Mais, parfois, ne le savons-nous pas !

 

 

 

 

 

 

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