Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 novembre 2020 5 06 /11 /novembre /2020 08:57
La Passante.

Passante qui es-tu

 

Hiver est là avec sa froidure

Son blanc manteau

Son silence accordé

A la cendre du Ciel

Hiver est là

Et la Ville

Esseulée

Pleure dans le retrait

De soi

Dans la perte

Du jour

Dans l’ombre qui grandit

Et endeuille

Le cœur des Hommes

Hiver est là

Et nous tremblons déjà

De ne pouvoir saisir

A nouveau

Le calice ouvert

De la fleur

L’encre des étamines

La joie du pollen

Le soleil

Qui partout rayonne

Et illumine

 

Passante qui es-tu

 

Toi dont la chaise

Vide

Toise la neige

De ses pieds sidérés

Toi qui hantes

Les allées désolées

Où même les oiseaux

Ne chantent plus

Toi qui murmures

En silence

Toi dont le corps

N’est plus visible

Seulement

La trace

D’un Passage

Comme la palme

Du temps

Qui effleure

Et se distrait

De Nous

Dans l’instant qui fuit

Loin en quelque lieu

Dont jamais

Nous ne connaîtrons

La présence

Sauf

Les mots volatiles du

Rien

Sauf le balbutiement

Des choses

Dans le pli ouvert

De la Nuit

 

Passante qui es-tu

 

Es-tu

CETTE

Passante que chantait

Baudelaire

Le Poète

Baudelaire qui

Te FAIT FACE

TE FAIT FIGURE

T’épiphanise à la mesure

Des vers qu’il te dédie

TOI l’Innommable

TOI que cerne

Le Verbe

TOI qui fuies la rime

Transgresse la césure

Te situe aux frontières

De CE LANGAGE

Qui taraude l’âme

Cloue le Créateur

Au pilori

Le laissant

ESSEULE

Crispé

Ciel livide

Où germe l’ouragan

Douleur qui fascine

Et plaisir qui tue

OUI t’ayant aperçue

TOI La Passante

CE chantre de la Modernité

Tissant patiemment

Ardemment

Les liens

Entre

Mal

&

Beauté

Violence

&

Volupté

OUI

Baudelaire

De TOI

Se fût enthousiasmé

Car DIEU

(Fût-il païen

Fût-il athée)

A son corps défendant

L’habite

Comme tout Poète

Qui ne brille

Qu’à la lumière

Des MOTS

Un éclair... puis la nuit !

 - Fugitive beauté

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 08:46
Joie, uniquement joie

      Mesures de l'Hymne à la joie de Beethoven

 

***

 

 

  «joie », on prononce le mot, seulement, on le prononce avec une minuscule et rien ne nous parle et ce mot, tel un autre, se fond déjà au milieu des turbulences du lexique humain. Puis on dit « Joie » et alors tout s’éclaire et cette simple énonciation nous porte en dehors de nous, en des espaces qui nous sont inconnus, dont nous soupçonnons qu’ils ont une inestimable valeur. Alors nous nous enhardissons, gonflons notre poitrine et proférons le mot « JOIE », tout en Majuscules et c’est comme un vaste horizon solaire qui nous enveloppe et nous dit la radiance du jour, son coefficient d’inépuisable ressourcement. Ce mot est si ample, si majestueux, que nous clignons des yeux, ne pouvant soutenir, en un seul empan du regard, sa totale plénitude. C’est ainsi, parfois le langage, fût-il constitué d’un vocable simple, nous questionne infiniment et nous invite à la fête indicible de la compréhension. Alors il nous faut creuser, interpréter et donner ainsi des gages à notre éternelle soif de connaissance. Ne le ferions-nous point et nous serions semblable à l’animal en quête de sa seule proie, à la plante demandant sa terre et son eau.

   Donc nous disons « JOIE » et déjà nous savons que nous ne sommes  plus dans la coursive étroite du quotidien. Une autre dimension s’est ouverte à laquelle nous sommes conviés, sans possibilité aucune de nous y soustraire. C’est la loi de notre essence que de nous constituer en tant que pensants, ce dont nous devons assurer la charge. Ce mot est habité d’une telle phosphorescence que, de partout, il déborde le cadre de notre sensation. Il se dilate et se donne tel un oiseau des cimes qui flotterait haut, gorge blanche épanouie tout contre le dôme d’azur. Un vol si hauturier que nous serions saisis de vertige à la seule pensée de l’envisager, c'est-à-dire de lui donner visage. Car donner sens est toujours donner visage. Que serait, en effet, quelque réalité - pierre, feuille, fleuve -, sans qu’un visage, une face, puissent leur être accordés comme le fanal par où les reconnaître ? Oui, les choses ont un visage, grâce auquel nous les reconnaissons et les plaçons à l’endroit exact de leur vérité.

   Mais la « JOIE », qu’en est-il de la « JOIE », si ce n’est chercher à se saisir d’un fantôme qui, partout recule, et dissimule les contours de son être ? Car toute JOIE est abstraite, n’est-ce pas ? Qui donc, un jour, pourrait se vanter de posséder la JOIE, tout comme l’on possède une pierre précieuse ou bien une automobile ? JOIE est pure abstraction. Ce faisant il nous est demandé de lui attribuer une présence identique à un objet. Donc nous disons : «Cette pomme est JOIE » ; « Cette Belle est JOIE » ; « Ce tableau est JOIE ». Nous, en tant que Sujets, visons l’objet JOIE à la mesure de notre conscience intentionnelle. Nous lui conférons site, présence et l’amenons sur le plan d’une possible réalité. Et le sens qui résulte de notre confrontation à la JOIE est simple passage de nous à elle, passage qui nous détermine tous les deux comme deux vis-à-vis dont les êtres coïncident l’espace d’un instant. Toujours fugace car il est dans la nature de la JOIE de ne point durer. En serait-il autrement que son essence hypostasiée se confondrait avec l’arbre ou la racine ce, qu’évidemment, jamais elle ne consentirait à être. Car la JOIE a une volonté, celle de rencontrer un étant afin que, conduit à son ultime accomplissement, ce dernier puisse découvrir l’être qui lui est consubstantiel et le fait tenir debout parmi la multitude des phénomènes terrestres.

   Disant la JOIE, nous disons toujours en dehors de nous pour la simple raison que nous ne nous croyons nullement éligibles au titre d’une telle félicité. La visant, nous croyons parler de Pascal et de son Mémorial « Joie, joie, joie, pleurs de joie », paroles surhumaines adressées à son Dieu. Nous croyons parler de Zarathoustra, de son chant au sein duquel  « TOUTE JOIE VEUT L’ÉTERNITÉ ». Nous croyons encore parler de Spinoza pour qui « la joie est le passage de l’homme d’une perfection moindre à une plus grande ». Nous croyons parler de Beethoven transcrivant en symphonie le poème de Schiller. Mais qu’en est-il de l’homme ordinaire qui, lui aussi, voudrait approcher cette expérience de la JOIE ?

   Alors nous pensons à l’humble, au simple. Nous pensons au jardinier qui abrite amoureusement ses semences du vent et du froid, les flatte du creux de la paume et sent le végétal rayonner en lui, déployer ses ramures de chlorophylle à l’intérieur de son corps : JOIE.

   Alors nous pensons au potier qui façonne un vase. Ses mains sont si intimement liées à la matière qu’il fait corps avec elle, comme si aucune division ne s’instaurait entre la chair et la chose produite : JOIE.

   Alors nous pensons à l’enfant qui caracole et s’envole en imaginaire avec son cerf-volant bariolé : JOIE.

   Bien des penseurs prétendent que la JOIE est immanente à sa propre essence, qu’elle n’a nul besoin d’un objet en vis-à-vis afin de paraître. Clément Rosset abonde dans ce sens en affirmant que : «…la joie est un plein qui se suffit à lui-même et qui n’a besoin pour apparaître d’aucun apport extérieur». Ainsi, un homme dans le secret de sa chambre connaîtrait cette sublime ascension-expansion sans que quelque objet que ce soit n’en ait déterminé l’apparition et le cours. Mais, ici, c’est faire abstraction de toute l’empirie humaine, postuler l’existence d’une conscience vierge du monde, de toute forme préalable, sur laquelle soudain s’imprimerait l’ineffable et sourdrait, à la manière d’une eau fossile mise au jour, délice et volupté, sans raison, en quelque sorte simple phénomène dépourvu d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Mais cette abondance, ce soudain excès ontologique ne naissent pas d’une façon spontanée car, alors, il faudrait supposer la brusque émergence d’une « crise mystique » ou bien d’un acte de piété qui en révéleraient la prodigieuse apparition. Bien plutôt il semble toujours s’agir d’expériences intériorisées qui n’attendaient que l’instant de leur résurgence. Une sorte de « Petite Madeleine » faisant sa belle éclosion au plein d’une profondeur bouleversée. C’est parce que, dans le pli de notre être, subitement, le processus des affinités avec le monde a trouvé sa correspondance, son union, que le sentiment de cet envahissement heureux peut se produire et nous ébranler. Nous ne pouvons donc écrire, simplement, toute Joie, Joie dans le genre d’un pur jaillissement dont jamais on ne pourrait connaître le lieu de la provenance. Tout au plus pourrions-nous écrire Toute JOIE ne survient qu’à la condition d’y avoir été préparée. Toujours nous sommes disponibles pour son accueil. Toujours les mains de l’homme sont ouvertes qui attendent les offrandes. Toujours !

  

 

 

Partager cet article

Repost0
4 novembre 2020 3 04 /11 /novembre /2020 09:01
En méditation.

    En méditation

      Shitao

     Musée de Sichuan.

        Source : Philippe Sollers.

 

     ***

 

« Givre et neige ont beau refroidir ces rameaux

Ils laissent éclater leurs désirs cachés

Tronc noueux, branches dressées rabotées par les ans :

Coeur de vacuité relié à l’immémoriale origine

Ensorcelé l’homme en vient à confondre bronze verdi et chair ardente !

Ébloui par mille gemmes naguère tombées du ciel

Comment alors réprimer les cris qui jaillissent

Hommes et fleurs participent de la même folie ! »

 

Shitao.

 

 

Se laisser aller à la vision.

 

 

Paysage surgi de nulle part

Comme s’il existait de toute éternité

Teinte douce si proche

De la rose-thé

De l’émail adouci

Du camaïeu

On effleure la lumière du céladon

On tutoie le clair épaulement de l’amphore

On vogue au-dessus d’une argile

Qui aurait longtemps séjourné

Dans les mailles alanguies du temps

Manière d’usure

Qui dirait la dignité des choses antiques

Leur venue à nous

Dans le labyrinthe de la mémoire

 

Parfois un simple renforcement de la teinte

Mais dans l’atténuation

L’à-demi proféré

L’évocation plutôt que la  verticale affirmation

Ce bleu à peine parme

Pareil à la lumière cendrée de l’aube

Lors des matins d’hiver

Puis ce bleu plus soutenu

Vibration dont s’élèvent

Les triangles des rochers

Avant-dire des Monts en leur vivante symbolique

On dirait des glaciers levés dans quelque contrée boréale

Peut-être la Simplicité

Est-elle boréale

Uniquement boréale

 

Les ogives des Monts se confondent

Avec ce qui paraît être

Leur fondement

Cette pâte lumineuse du ciel

Où repose la subtile Harmonie

Jusqu’ici tout dans l’évanescence

L’éveil imminent

La parution discrète sur la scène du monde

On est tenus en haleine

Sur le penchant de quelque révélation

Mais peut-être la révélation

Est-elle encore celée

Contenue en nous

Plus que dans cela qui nous fait face

 

On est d’abord au Ciel

Dans le libre espace de sa contrée

On est au-dessus de Soi

On est flottement

On est sans limites

 

La Terre est loin qui fait sa sourde rumeur

On croirait le bruissement de l’insecte

Depuis la densité de son bloc de résine

Du reste la vision en possède la douce incantation

La texture d’un miel

Son épaisseur

Cette étrange matière translucide

Qui fascine

Comme le ferait la clarté d’un vitrail

Dans le trajet d’un premier soleil

 

Ces teintes liées

Accordées

Sont la condition même de notre propre unité

De notre perception immédiate

D’un paysage qui se donne à voir

Dans la pureté d’un paraître

Ici s’effacent toutes les turbulences

Toutes les contrariétés du sol

Tous les parcours complexes

Les nœuds

Les intrications

Les ligatures qui aliènent

Les entraves qui privent de liberté

 

Ici tout dans une singulière évidence

Les choses s’enchaînent sans laisser paraître

Quelque lien laborieux

Quelque articulation qui en ralentirait

Le naturel emboîtement

Tout se donne dans la fluidité

L’entente

Manière de chœur où tout conflue

Et se rassemble en un faisceau de sens

 

Des collines à peine affirmées

Evoquées plutôt

Montent du sol comme pour en dire

La merveilleuse célébration

Quelque chose d’un office sacré

Semble s’y inscrire en retrait

Une voie s’y dessiner

Qui demande la confiance

La douce attention

La disposition à être selon l’essence de la Nature

Cette éclosion si peu apparente

Que nul ne s’en soucie plus

Que nul n’en perçoit la modulation

Purement prodigieuse

 

Il faudrait être

Un tout jeune Enfant

Un Saint

Un Artiste

Un Sage

Pour en percevoir la tranquille puissance

La force de métamorphose

Mais tout y est contenu

A même l’immobilité

Les forces y sont internes

Qui sont à l’œuvre

Pareilles à un feu couvant sous la cendre

 

C’est cette énergie libre

Qui court le long de la crête des collines

Qui fait son inaperçue reptation

Dans l’âme du bois

Où se tresse le devenir de l’arbre

L’Arbre ce génie tutélaire

Sous lequel nous nous réfugions

Sans bien comprendre

La nature abritante de ses ramures

De ses larges frondaisons

 

Comment donc habiter

En Poète sur cette Terre

Sans accorder une vue attentive

A sa donation noueuse

A son écorce rugueuse pareille à la peau du reptile

A l’éclatement de ses aiguilles

(Polyphonie du sens)

Dans l’air qui vibre de cette irisation

De cette rencontre

Du Nécessaire et du Fortuit

(Nécessité est l’arbre - Fortuite notre rencontre avec lui)

L’Arbre est cette décision de croître

Qui s’insinue dans les lames d’air

Les fait à sa mesure

Mais dans la souple inclination

Dans la concorde

Non dans le geste impérieux de dominer

 

Rien ne domine dans la Nature

Tout se mêle à tout

Avec le rythme ancestral des choses justes

L’épanchement d’un liquide

D’une jarre dans une autre jarre

Sans à-coups

Sans rupture

Une simple fluence

Le chant d’une herbe

Dans le jour qui paraît

 

A la confluence du tronc

Et d’une branche maîtresse

Un Lettré en méditation

Si discret qu’on aurait pu le croire

Une simple excroissance végétale

Un bourgeon placé là

Qui attendrait son dépliement

Ce parti pris

De la venue à l’être

De l’homme de sagesse et de culture

(Mais d’une culture à proprement parler naturelle

Faisons fi de l’oxymore)

Cette à-peine présence signe

La belle discrétion avec laquelle

L’âme orientale se confie à la Nature

Avec respect

Avec poésie

Avec tact

Avec

 

Sans doute faudrait-il que la parole s’épuise

Que ne demeure qu’un silence

Traversé d’un souffle

Qui dirait l’alternance des choses

La chute libre des heures

La vie la mort la vie la mort

Puisque tout s’illumine et s’ombre

Puisque la brume va et vient

Puisque la vapeur s’exhale de la bouche et se retient

Puisque les nuages sont là et ne sont plus là

 

Le Méditant l’avons-nous suffisamment

Pris en garde

Lui qui donne au paysage

A la présence des choses

Aux monts élevés

A l’air qui vibre

La juste mesure

D’une intelligence

Qui les vise

D’une conscience qui les révèle

En ce qu’ils sont

Des constellations de l’être

De brusques apparitions

Qui se dévoilent

Puis se voilent

C’est bien le Méditant

Qui fabrique les choses

Et les maintient dans leur paraître

Tant qu’il leur accorde attention

 

Qu’est donc un Lettré

Sinon un Gardien du Langage

Qu’est donc le Langage

Sinon ce qui porte à la présence

Révèle et imprime un sens à tout ce qui est

Qu’est donc être là

Sinon précisément

Déployer son être

Là dans la durée

D’un venir-à-soi

D’un venir-au-monde

 

Derrière le Lettré

Derrière l’arbre

A la limite d’une parution

La maison

Ou plutôt

La cabane

Ou plutôt

La hutte

Le domaine presque imperceptible

De l’habiter

Le retrait de toute chose

Le discret

Et pourtant

L’Essentiel

Que serait donc l’homme privé de la caverne primitive

De la hutte de branches

Du logis où trouver repos et réconfort

Que serait-il sinon

Une errance sans but

 

Modeste le logis

Simplement un accueil

Une natte au sol pour dormir

Une cruche d’eau pour se désaltérer

Quelques fruits

Un vase pour les ablutions

Une FENÊTRE surtout

Que la Nature emprunte

Que le paysage franchit

Afin que le trajet

Du Lettré au Cosmos

Soit en ligne directe

Sans médiation qui en atténuerait les mérites

Homme-Paysage

Un seul et même monde

Un être multiple assemblé

En son unicité

Le tout du Monde joint

En un même lieu

Uni dans un même esprit

Condensé en une seule âme

 

Mais ceci

Ces représentations

De la sérénité

De la paix

Du sublime

Du spirituel

Nous les avons parcourues à l’aune

De nos yeux d’occidentaux

A la mesure de notre regard hespérique

Que nous faut-il pour

VOIR

Autrement la réalité des choses

La densité

La plénitude dont elles sont atteintes

Nous doter d’une vision orientale

Celle du dépouillement de Soi

Est-ce cela qui fait défaut

Cruellement défaut

Est-ce cela

 

***

 

 

Autour de …

 

(quelques commentaires du poème)

 

 

« Givre et neige ont beau refroidir ces rameaux

Ils laissent éclater leurs désirs cachés »

 

  

  Plus fort est le rayonnement de la  Nature (givre & neige), plus fort le désir de paraître au grand jour de ce qui s’y trouve (les rameaux) présent à la manière d’une absence. Ces minces branchages parlent, pensent, ressentent, éprouvent des émotions, endurent des sensations. Bel animisme qui traverse tous les êtres, fussent-ils les plus discrets, les plus ténus, ces modestes rameaux dont nous oublions jusqu’à l’existence, en saisirions-nous entre les mains les complexités végétales. C’est ainsi, les hommes dans leur belle insouciance, leur naturel égocentrisme, longent les choses en tant que Sujets toisant d’imperceptibles objets. Rien ne les distrait d’eux-mêmes, les hommes, ils sont si exaltés, si attentifs à leur propre présence que tout ce qui n’est pas eux se dote du caractère de l’évanescent, de l’imperceptible, parfois du nul et non avenu.

   Alors il faut la médiation du pinceau, la subtilité d’une couleur, la juste insistance d’une teinte, le pointillisme de l’instant, l’à-peine advenu de ce qui émerge du fond des choses pour enfin apercevoir toute la majesté de ce qui se dissimule et ne demande qu’à paraître. Tout regard converti à la vérité de la peinture se dote d’une soudaine profondeur comme s’il pénétrait sans difficulté aucune jusqu’au cœur de la matière, au foyer de l’être qui irradie et déplie le singulier événement qu’il est. Car toute chose, l’arbre, la montagne, la dalle brillante du lac, la brindille noire de la fourmi, la graminée dans la rosée du matin, la trace de poussière, l’empreinte du scarabée dans le sable, tout prolifère de sens et exulte tant et si bien qu’il y a comme un vertige qui s’empare de l’observateur, ce vertige que, parfois, l’on nomme « poésie », qui n’est que l’aptitude à décrypter l’invisible dans la sourde densité du visible. Ce qu’ici le visible (Givre et neige) s’ingénie à dissimuler, l’invisible (leurs désirs cachés) se donne à voir comme toutes choses du monde : cette réalité complexe, multiforme, étagée, stratifiée dont nos yeux, le plus souvent, ne voient que la croûte superficielle non les sédiments qui en composent l’intime texture. L’art est cet étonnant médium qui, radiographiant toute chose, la révèle en son essence, à savoir dans la totalité de son être, non dans son apparence, sa pellicule sensible de surface, mais toute la dimension de sa spatialité, de sa profondeur.

 

« Tronc noueux, branches dressées rabotées par les ans »

 

   Tronc noueux, c’est encore prolonger l’animisme, conférer à l’arbre le statut de la présence humaine. Combien de vieux Existants « courbés sous les ans » nous émeuvent à l’incroyable mesure de leur longévité, de leurs déformations qui ne sont que les scansions de l’écoulement temporel, les excroissances de leurs joies et peines, la topographie par laquelle se dit le parcours le long d’un hasardeux destin.

   Branches dressées, comme sont dressées les esquisses humaines dont la verticalité dit la transcendance, l’échappée provisoire du sol, l’essai de hisser l’oriflamme dont ils feront l’emblème à suivre, à porter haut tant qu’il leur sera consenti de le faire à la force de leur conscience, ce ressort tendu, ce tremplin comprimé en attente d’un bond en avant, d’un projet à soutenir, d’une réalisation à porter à son bel accomplissement.

   Rabotées par les ans et ici surgit l’activité artisanale du Démiurge qui façonne hommes et temps, espace et actions afin que leur itinéraire ne soit nullement vain, que s’y inscrive la beauté d’un travail, la finalité d’une œuvre à poser dans un horizon lumineux à la seule aune de cette perspective.

   Combien ici, dans le travail patient de Shitao, se laisse mesurer la mise en forme spatio-temporelle de l’exister que traverse l’invisible présence de la métaphysique, ce soubassement de toute chose qui échappe à tout essai de représentation, sauf à en estimer la possibilité dans ce moirage, cette diaprure, cette irisation au gré desquels se dit l’esthétique en sa fragile émergence.

 

« Coeur de vacuité relié à l’immémoriale origine »

 

   Ici sans doute se donne à lire la phrase-pivot autour de laquelle tourne tout l’extrait. Tout en part, tout y aboutit. Alors il faut mettre en relation avec la parole de Lao-Tseu dans le Tao-tö-king :

« Qui est parvenu au comble du vide garde fermement le repos. »

 

   Que cherche donc le Lettré dans sa méditation, sinon parvenir à ce vide qui lui assurera l’entrée dans la plénitude. L’utilisation du paradoxe (Vide confronté au Plein) est l’une des subtiles manières du Taoïsme de s’engager sur la Voie et d’en éprouver toute la richesse, d’en ressentir toute la puissance. Libérer l’esprit et le cœur ne s’obtient jamais qu’en s’excluant des nécessités mondaines (le Vide) pour y substituer la démarche simple et juste (la méditation, la contemplation) qui, seules, délivrant l’âme des habituelles pesanteurs qui l’aliènent lui procurent cette inestimable liberté au fondement du décryptage du mystère du vivant (le plein) autrement dit le surgissement dans l’espace de la vérité dont la possession seule donne accès à l’être authentique des choses en même temps qu’au sien propre. Et posséder ce Coeur de vacuité c’est remonter en direction de l’immémoriale origine, là où se trouvent la source et la ressource de toute chose.

 

« Ensorcelé l’homme en vient à confondre bronze verdi et chair ardente !

Ebloui par mille gemmes naguère tombées du ciel »

 

   Au sens strict, Shitao attache à ces rameaux l’image des prunus qui, en dépit du froid et de la neige, vont bientôt révéler leur chair ardente (les fleurs des prunus), cette insistance à apparaître prenant valeur d’allégorie où résistance et espoir impriment une tension qui n’est autre que celle de la vie à s’éployer, à croître, à lutter contre les atteintes de la bise et l’appel de la mort. Et ces mille gemmes ne sont que ces cristaux de glace qui contenaient en eux, métaphoriquement, c'est-à-dire poétiquement, la voie d’un ressourcement, celui de la Nature en sa polyphonique profusion.

   Mais sans doute convient-il, dans une esquisse plus hespérique que levantine, d’interpréter ces deux vers selon une tout autre signification, ressortissant à l’esthétique, au pur rayonnement de la beauté de l’œuvre d’art. Car toute présence artistique arrache chaque chose à son immanence pour la porter sur les fonts du sacré, tant l’origine des œuvres remonte à leur source religieuse.

   « Ensorcelé l’homme en vient à confondre ». L’homme sous l’emprise d’un sorcier, celui qui, étymologiquement, « jette un sort, ou qui dit le sort » (Littré). Jeter un sort ne revient-il pas à y deviner les attributs des dieux, dire le sort à l’oracle qui fixe le destin ? Ici l’on voit bien combien la simple relation de l’homme à la nature est dépassée, comment elle s’inscrit dans l’orbe d’un sur-naturel, d’une sur-réalité, presque d’une mystique ou bien d’un acte inaccessible dont l’origine demeure mystérieuse, celée sur sa propre énigme. Et l’art en son essence est cette énigme qui vient nous atteindre de plein fouet, nous ôtant tout libre arbitre, toute possibilité de dialoguer avec l’œuvre d’égal à égale. Pour autant nous ne sommes nullement annihilés, simplement reconduits à notre propre dimension au regard de ce qui toujours nous dépasse et nous enjoint de le rejoindre : l’Art, la Beauté, le Sublime.

   Il y a nécessaire décalage. Il y a un saut. Il y a changement de régime ontologique. De la vérité du sol on passe à la vérité du hors-sol puisque l’invisible est le domaine de prédilection de la chose créée. Elle nous regarde depuis la hauteur de sa cimaise alors que nous ne sommes que cet étrange vis-à-vis pareil à Œdipe interrogé par le sphinx. Nous sommes questionnés mais n’avons nulle réponse, nul lieu où nous réfugier, nous sommes « ensorcelés » et nous venons « à confondre bronze verdi et chair ardente », en langage clair à ne plus distinguer l’œuvre d’art (ce bronze verdi), de cela même qui l’a motivée, (cette chair ardente, ce derme de la nature, ces monts et collines, cette brume, ce prunus jeté dans l’espace, ce Lettré si minuscule qu’il se confond avec l’arbre qui le porte, cette hutte sur le bord d’une disparition).

    Métamorphose de la Nature en cette autre nature esthétique qui en est l’écho sublimé, tout comme cette neige de janvier qui s’habille du luxe des pierres précieuses, genres de diamants aux fascinantes facettes, infinité d’esquisses et de perspectives d’une œuvre lorsqu’elle nous ravit à nous-mêmes et nous emporte bien au-delà des idoles et icônes de la vie quotidienne. Sortant du Musée où nous avons été saisis par la magie des œuvres, nous sommes comme ces « mille gemmes naguères tombées du ciel », il nous est nécessaire de disposer d’un temps d’accommodement afin de nous reconnaître dans notre relation ordinaire aux choses.

 

« Comment alors réprimer les cris qui jaillissent

Hommes et fleurs participent de la même folie ! »

 

   Revenant au tissu même du poème, à la situation qu’il met en place, nous comprenons immédiatement l’état d’âme de ces hommes, mais aussi de ces fleurs qui tressent un hymne vibrant, chantent une ode, lancent leurs cris dans l’éther afin que soit remerciée la Nature, cette Divinité qui, le plus souvent, est laissée dans l’ombre en raison de l’ordinaire dans lequel s’inscrit, nécessairement, toute destinée. Cris qui fusent de toutes parts, cris homologues à la turgescence du végétal, du vivant en sa prodigieuse expansion. C’est de folie dont il s’agit, tel prédicat venant tout naturellement sous le pinceau du Lettré. Qu’est-ce que la folie sinon la sortie du réel, la démesure de l’imaginaire, l’oscillation du délire, la perte des sens dans la sublime confusion ?

   Oui, la sublime confusion et tant mieux si l’oxymore sème le trouble. La folie est ce feu duquel surgit toute œuvre d’art portée à son incandescence. Il y faut le génie. Il y faut les assauts du peyotl, les traits vertigineux de la mescaline, les déflagrations du LSD, les hallucinations du hachich, le retrait de soi dans la sensation pure, l’accès à une source virginale dépolluée de ses atteintes mondaines. La création est cet acte mystérieux qui appelle un autre univers, traverse la conscience et débouche dans cet indicible au terme duquel l’art devient réalité, devient plus réel que le réel, autrement dit s’annonce sous les auspices d’une indépassable vérité. Alors, maintenant, les deux derniers vers de Shitao prennent toute leur dimension d’expérience spirituelle hors du commun. Ce que contient leur sens, de déraison, d’exubérance, de sortie hors de soi (cette brusque explosion du végétal se libérant de sa gangue hivernale pour connaître, bientôt, le généreux dépliement printanier), se trouve à même l’œuvre peinte.

   Certes affirmer ceci d’un seul trait de plume ne laissera d’étonner. Comment la folie pourrait-elle jaillir, se montrer sous la figure du cri, alors que tout, dans ce sublime paysage, appelle l’harmonie, l’entente avec soi-même, la plénitude dont l’être se vêtant demeure dans la sagesse et l’équilibre ? Il semblerait y avoir contradiction entre l’apparence apaisée de l’œuvre peinte et le poème lyrique, exultant, qui lui sert de commentaire.  Mais l’antinomie n’est qu’accidentelle et ressort à l’entente du vocabulaire tel que le titre nous le donne à connaître : « En méditation ». Dans ce que la perception commune a d’instinctif, se loge une appropriation de ce terme dans une manière d’euphémisation du sens, comme si « méditer » ne pouvait recevoir que l’empreinte d’une noble tranquillité que rien de fâcheux ne semblerait pouvoir atteindre. Pour la plupart des observateurs, le Méditant apparaît comme celui qui, s’étant extrait du monde et de ses turbulences, est devenu hors d’atteinte et, dès lors, la folie, le cri sont à des années-lumière de sa sérénité. Mais entendre « méditation » en ce sens revient à lui ôter tout le lent et profond travail d’accomplissement par lequel le Saint, le Sage, le « Philosophe en méditation » (de Rembrandt) parviennent à eux-mêmes dans la profondeur, à savoir dans la lumière d’une lucidité qui, parfois, confine à l’éblouissement, à la puissance de la foudre, à la violence de l’éclair.

   Ce qui paraît trompeur dans la compréhension de l’exercice méditatif, c’est que, la plupart du temps, nous n’en percevons que la forme achevée, le terme de l’itinéraire au sein duquel s’inscrivent un bien être, une détente, un sentiment de possession de soi, l’apparition d’une forme achevée qui ne saurait tolérer la moindre atteinte quant à cette nouvelle intégrité de la personne enfin révélée à elle-même. Ainsi la « confession » d’André Gide dans « La Porte étroite » :

 

    « Depuis ce matin un grand calme. Passé presque toute la nuit en méditation, en prière. Soudain il m'a semblé que m'entourait, que descendait en moi une sorte de paix lumineuse, pareille à l'imagination qu'enfant je me faisais du Saint-Esprit. »

  

   Seulement le Saint-Esprit, fût-il  révélé au grand jour, ne porte-t-il qu’une image idyllique dont serait exclue toute forme d’inquiétude se dessinant en lui ? Il n’est nullement indifférent que les attributs de l’Esprit-Saint se déclinent sous les espèces de l’eau, de l’onction, du sceau, de la main, mais aussi du feu, de la nuée, de la lumière. Feu, nuée, lumière qui peuvent se vêtir des oripeaux d’une angoisse fondamentale, d’une peur primitive à la limite d’une animalité instinctuelle, cet étrange frémissement, cette sorte de convulsion de ceux qui approchant de la Divinité (le Saint, le Sage, l’Artiste) en ressentent la confondante présence absolue, ce mystère, cette terreur auxquels Rudolf Otto a donné précisément le nom de « mysterium tremendum ». Altérité verticale, abrupte, inconcevable exerçant, à la fois, fascination et terreur. Le tremendum se manifeste à la hauteur d’une épouvante, laquelle naît à l’idée même de notre effacement devant l’objet numineux, son inaccessibilité, sa redoutable fascination qui peuvent nous attirer comme dans un piège, jusqu’au délire dionysiaque doublé d’une répulsion reconduisant à la condition subalterne de créature. Alors le moi s’anéantit et se prosterne devant la réalité transcendante qui le domine de toute la hauteur de sa puissance. Ainsi le Saint devant Dieu, le Sage face au surétonnement philosophique, l’Artiste en regard de l’abîme qu’ouvre devant lui la possibilité du chef-d’œuvre.

   Pour cette raison, ne voir dans la méditation qu’un simple exercice de détente et de bien-être est la réduire à n’être que peau de chagrin. La vraie méditation est bien plus que cela, qu’un simple divertissement offert à l’honnête homme du XXI° siècle. La méditation est une interrogation en profondeur des malaises de notre temps, elle est posture existentielle mais aussi spirituelle selon laquelle l’esprit doit sonder, en soi, les ressources nécessaires à la poursuite et à l’accomplissement d’une éthique. Ainsi, toute méditation bien conduite, toute œuvre d’art aboutie  portent en elle les traces originelles de ces séismes : la mort de Dieu, mais aussi son impossible connaissance, les non-sens ontologiques, les grands drames humains (la Shoah, les pogroms, les génocides, les barbaries ordinaires qui sont pléthore), seule cette méditation que l’on pourrait nommer « fondamentale » s’essaie à se confronter au Nihilisme des Temps Modernes, à sa fonction technique, calculante qui biffe les traits de l’humanité en même temps qu’elle voile la parution de l’Être, autrement dit de la totalité de l’étant par laquelle nous devrions être concernés à chaque seconde de notre vie. De la bonne conservation des étants, de la dignité de l’être qui à chaque fois en anime la parution, nous devrions nous rendre Les Gardiens afin que chaque chose considérée en son propre aménage pour les Vivants, pour la Terre, les conditions mêmes d’un possible destin qui soit le tout autre du tragique et de l’immarcescible finitude consommée avant que de paraître à son heure.

   Il semble que la seule voie que puisse atteindre la méditation soit celle indiquée par Fabrice Midal, ce Philosophe des profondeurs qui l’inscrit dans une constellation pensante qui lui donne toute sa valeur et la valide en tant que l’une des activités les plus fécondes de l’esprit. Ecoutons le Magazine « Les Inrockuptibles » en dresser le portrait :

 

  « Fabrice Midal, écrivain et éditeur, l’un des plus importants enseignants de la méditation en France, a axé son travail philosophique à partir d'une réflexion sur Auschwitz qu'il considère comme un “séisme absolu  dans l'histoire de l'Occident” (Auschwitz, l'impossible regard - Seuil). Face à cette faillite de la rationalité, Fabrice Midal, marqué par la pensée de Heidegger, voit dans la méditation, comme dans la poésie ou l'art, une ouverture, la possibilité d'une renaissance hors du monde glacé du calcul et de la rentabilité. »

 

   Alors comment mieux résumer ce qui se présente en tant que réflexion parfois abyssale, mais aussi en tant que responsabilité personnelle sinon à la façon d’une ascèse intellectuelle tout entière orientée vers une prise de conscience lucide des choses qu’en citant, à nouveau, ce penseur éclairé qui habite le monde en Poète. A savoir en sa vérité :

 

« Méditer, c’est habiter la possibilité d’un questionnement infini sur l’énigme qu’est pour tout être humain le fait de vivre. »

 

   La sagesse chinoise que l’art de Shitao nous restitue avec une belle limpidité ne semble nous dire que cela !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
3 novembre 2020 2 03 /11 /novembre /2020 08:40
En chemin

« Le chemin le plus long

     est celui où l'on marche seul »

  Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

Le chemin le plus long

 

Disait-elle

Et elle demeurait en silence

Sur le bord du cadre

Blanche dans sa pose virginale

Si peu affectée par les lunaisons

La chute du givre sur le lac

La fuite des jours

Sur l’infinie corolle de l’heure

La perte du soleil

Derrière l’adouci de la dune

 

Est celui où l'on marche seul 

 

Répondait Echo

Disaient les nuages aux lèvres d’albâtre

Répétaient les Oiseaux de Paradis

En leur élégante parure

Sussuraient les grillons

Aux noires tuniques

Depuis leurs trous

Où l’air stridulait pareil à

Une garnison

De lucanes cerfs-volants

 

 

Le chemin le plus long

 

Disait-elle

 

Est celui où l'on marche seul 

 

Répondait Echo

 

 Et Blanche en sa stupeur

De Jeune Apparition

Tendait l’oreille

Mais Echo ne lui renvoyait

Rien d’autre que sa propre image

Narcisse en sa boîte

Esseulée en sa pure présence

Cet à peine paraître

Dont elle était

Le touchant lumignon

L’étincelle venue

Du plus lointain des âges

Une beauté en soi

Qui n’avait nul besoin

De faire effraction

Dans le Monde

 

***

À elle seule elle était

Presqu’île Île Continent

Elle était Cosmos ordonné

Ciel d’Etoiles

Et de brillantes Planètes

Elle était qui elle était

En son unique splendeur

 

Le chemin le plus long

est celui où l'on marche seul 

 

Elle marchait en elle

Au devant d’elle

Derrière elle

À côté d’elle

Dans toutes les voies

De l’espace

Car elle était

Une

&

Multiple

Avançant dans les belles contrées

De la Terre

Cette Disposée à bien être

N’épuisait jamais les formes

Selon lesquelles elle apparaissait

Car Seule elle était l’Autre

À seulement l’évoquer

À seulement en penser

L’irréfragable esquisse

 

***

 

Sa modestie de Blanche

Enclose en son cadre doré

Elle en excédait

Toujours les limites

Cheveux d’or

Robe de Communiante

Bras unis qui tenaient

La plante urticante vénéneuse

Elle en adoucissait

Les coupantes morsures

Les métamorphosait en baume

Elle Blanche Solitude

Qui tenait en soi

Tous les pouvoirs

Du Monde

Être Soi

Être l’Autre

Être Ici et Là-bas

Dans l’instant qui naissait

Être le Temps

Qui est Soi

Qui est l’Autre

Dans l’inouï événement

De la présence

Oui

De la

Présence

Unique

Multiple

Partager cet article

Repost0
2 novembre 2020 1 02 /11 /novembre /2020 09:33
Coefficient de silence

  Arunachala, Tamil Nadu

 

   Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

Le Seigneur Shiva a déclaré:

« Quiconque regarde cette colline

d'où elle est visible

ou même la pense mentalement de loin

peut atteindre ce qui ne peut être acquis

sans grandes douleurs -

la véritable portée de Vedanta

(réalisation de soi)».

 

Arunachala Mahatmyam

 (Skanda Purana)

 

*

 

   Nous regardons cette image et nous disons sa grande pureté. La pointe de la montagne s’élève dans le ciel teinté de gris et devient presque invisible. C’est là le destin de toute hauteur insigne que de s’évanouir à même son céleste voyage. Nous regardons et nous rêvons puisque toute activité onirique est par essence si diaphane que seul l’évanouissement peut en témoigner. Non en rendre compte  car alors il s’agirait d’une rationalisation, d’un début d’explication et la Nature en sa grandeur se livre seulement à l’intuition, échappe aux calculs, se dissout dès lors que l’on veut en saisir la spatialisation, en fixer la temporalité. C’est ainsi, certaines réalités n’infusent  la lactescence des étoiles et les mystères de la cosmologie qu’à devenir illisibles et muettes, clouées d’un éternel silence. Certes, bien des tentatives auront lieu, de l’ordre du chant sacré, du magistral poème, de l’indéfinissable méditation pour accéder à ces cimes qui toujours se soustraient à la vue au prétexte d’un nuage, d’un mince brouillard. Mais l’estompe n’est nullement matérielle qui pourrait se donner en tant qu’entité physique, elle est bien plus tissée de spiritualité, de fils de la Vierge, de choses qui nous échappent et ne savons nommer. De riens, en quelque sorte. De néant vêtu de transparence. D’apparitions-disparitions qui clignotent tels d’inutiles et risibles sémaphores.

   Ici, depuis ce modeste appentis gravissant au gré de ses balustres tournées les degrés qui mènent dans quelque domaine situé au-delà de nos communes préoccupations, nous sommes en attende de l’indéfinissable. Je ne sais si ce réduit est l’ermitage du sage Ramana Maharshi, ce que je sais cependant c’est que cet homme dont le but était de réaliser son Soi ici et maintenant, se contentait de ce qui venait à lui comme la source surgit de terre dans la grâce du jour. Sans effort. Sans paroles. Sans bruit. Peut-être toute vérité est-elle assimilable à cette simple métaphore de ce qui coule de soi et ne demande rien d’autre que de couler, de faire sa rigole inaperçue parmi les tiges où habitent les lucioles.

   Nous, les Occidentaux, nous les couchés sous l’astre déclinant, sommes facilement aveuglés par la première illusion qui tremble à l’horizon. Il nous faudrait nous « orientaliser », remonter à l’origine du jour, éprouver le bleu glacé de l’aube, puis le sang rubescent de l’aurore, puis le blanc du zénith comme des phénomènes qui, non essentiellement nous seraient extérieurs, mais comme des états internes qui trouveraient leur écho dans la grande giration universelle. C’est parce que nous ratiocinons et argumentons, nous dispersons en vaines paroles que nous établissons une limite, traçons une frontière entre le dehors et le dedans, disons le sujet ici, l’objet là. Il faudrait écrire le réel avec un seul et unique bout de craie qui ferait le tour de la Terre et gagnerait la froide nuit cosmique. Il faudrait !

   En réalité il n’y a nulle différence, nulle césure qui place le soleil, loin là-bas dans son inaccessible forme, alors que la nôtre, forme humaine, serait à mille lieues d’en pouvoir éprouver la belle et infinie présence. Le soleil à l’aube, c’est NOUS en notre pause hésitante avant que le monde ne s’agite. Le soleil à l’aurore, c’est encore NOUS et notre rivière de sang qui s’impatiente de faire son flux écarlate. Le soleil blanc au zénith, c’est encore NOUS quand la connaissance nous illumine de l’intérieur et nous porte à l’incandescence. Bien évidemment, poser une égalité du soleil et de son propre Soi, en termes de rationalité, serait pure démence ou bien paranoïa portée à l’acmé de sa propre puissance.

   Ce qui est à saisir, simplement, c’est que nous sommes toujours auprès du monde, nous sommes ce fragment qui trouve sa correspondance dans les yeux aigus des étoiles, les spores infinies de l’amour, les œuvres d’art qui flamboient aux cimaises des musées. Nous ne pouvons nous en détacher qu’à éprouver matériellement notre finitude. Vivants, nous sommes reliés, infiniment reliés à tout ce qui croît sous le ciel et, aussi bien, végète sous les plis de la glaise. Pourquoi donc serait-il nécessaire d’exercer notre volonté (le plus souvent de puissance) pour gagner l’écrin qui, un jour, nous a été offert comme le lieu de notre existence ?

   C’est à force de concepts, de procès d’intellectualisations, d’édifications de catégories, d’élévations de prédicats que nous nous sommes séparés d’avec le monde. Regardez donc le bouton de rose dans sa belle innocence. Vous demande-t-il donc de produire un effort afin d’en rejoindre la beauté ? Certes, non, la beauté se donne à la seule condition que le regard soit éduqué à en saisir l’exception. Être éduqué est plaisir, non nécessité. Il semblerait que cette évidence se soit perdue, comme certains ruisseaux disparaissent soudain pour ne jamais connaître le lieu de leur résurgence.

   Cette image est calme, empreinte de douceur. Elle ne témoigne d’autre chose que d’elle-même. Il suffit d’un simple acte de vision pareil à celui de la déglutition ou bien d’une sensation à fleur de peau. Le « lâcher-prise » est à la mode, c'est-à-dire qu’il n’est l’adjuvant d’un rapide bonheur que pour ceux qui croient aux artifices et aux ficelles qu’il suffit de tirer pour faire s’agiter la marionnette humaine. Encore une fois, il n’y a rien d’autre à faire que d’être totalement présent, sans reste, sans quelque lambeau de peau qui demeurerait en arrière de nous dans un pseudo-monde ne vivant que d’artifices et de faux-semblants. Être présent est ceci : l’emplissement de sa conscience hors toute règle, hors toute injonction.

   La conscience a à être libre si elle veut s’affranchir de tous les conditionnements qui en obèrent le souple cheminement. Il n’y a pas d’exclamation de joie ou bien de manifestation d’étonnement dans le simple fait de regarder un spectacle qui porte en lui une manière de ravissement. Il y a simple jonction de la « chose » à Soi et toute considération ne peut être qu’adventice. On disait  Ramana Maharshi comme indifférent au monde alentour, immobile, peut-être perdu dans ses pensées.

   C’est bien là la force d’une vraie et authentique spiritualité que de fusionner entièrement avec ce qui est présent. La rivière s’écoule, l’air frissonne, le soleil chauffe et le Sage navigue de conserve si bien qu’aux yeux des sophistes il semble absent du monde. Mais c’est bien du contraire dont il s’agit. Il est dans chaque chose, il est la manifestation même des processus avec lesquels il vibre, est en harmonie, en symbiose. Le divers alors s’efface pour laisser la place à l’unité. Il n’y a plus d’agora bruyante nécessaire pour que quelque chose se dise qui fixe la quadrature de l’être. Celle-ci va de Soi et se confond avec sa propre essence. Voilà, rien d’autre à éprouver qu’un éternel silence et les oiseaux croiseront dans le ciel et les nuages feront leurs voiles indistincts et les algues flotteront à mi-eau. Voilà : faire SILENCE !

   

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 09:27
Lumière de l’absence.

La luce dell’assenza…

Œuvre : André Maynet.

 

   On était trois Hagards à marcher sur le chemin de poussière dans ce pays de pierre et de vent. Le vent soufflait avec force, traversait les vêtures, remontait le long de la jointure blanche des os, s’immisçait dans la toile des aponévroses, vibrait dans l’étoilement des dendrites. C’était comme d’être envahis de l’intérieur par quelque force mystérieuse, un abrasant tellurisme qui vous dépossédait de votre propre corps. C’est à peine si on tenait dans sa voilure de peau et on flottait longuement dans l’air bleui de fraîcheur. Parfois on s’arrêtait au bord d’un ruisseau, on buvait de longues goulées d’eau fraîche, on mâchait quelques racines de gentiane et l’on repartait avec, dans la bouche, l’amertume du jour à paraître. Les articulations grinçaient, les genoux ployaient sous la fatigue mais il fallait continuer à avancer, à creuser sa voie dans le corridor du Destin qui, peu à peu, se resserrait comme pour plonger dans la gorge sombre d’un puits sans fin. On arrivait bientôt en haut d’une crête. Face à nous un cirque de collines planté d’euphorbes et de broussailles vives. Puis, en bas, dans la vallée, un large tumulus sur lequel repose le Bourg, genre de forteresse médiévale rongée par la lèpre et l’humidité. Partout poussaient les vrilles du lichen, partout les murs usés par les siècles se délitaient, se déchaussaient comme d’antiques incisives sur une mâchoire percluse de vieillesse. Empilement de ruines comme dans les gravures antiques à l’enclin si métaphysique qu’on eût pensé à une allégorie, non à une réalité architecturée.

Maintenant on est sur une plage de graviers et de galets face au Pont du Diable dont l’arche haute enjambe la rivière. Face à nous les trous réguliers des fenêtres dans les hauts murs. Les trous noirs, pareils à des regards vides, à des bouches édentées à l’haleine froide, aux remugles semés de terreur. Cela fait de longs frissons dans le dos, cela noue le plexus au centre de la poitrine, cela cloue le sexe dans une immatérielle crucifixion. Là, en bas du Désastre, on est si peu présents, à peine des feuilles mortes dans la morsure muriatique de l’hiver. Malgré la répulsion on se lève, comme aimantés par une irrésistible envie de vivre malgré tout. Respirer encore l’espace de quelques heures, regarder de toute la force de son âme, faire crisser entre les molaires les pépins des mûres sauvages, les prunelles acides et âpres qui nous diront encore la vie, peut-être ses dernières esquisses. On entre par la porte en ogive du Bourg. Les ruelles sont vides où glissent les plaques de schiste. D’étranges traces de main ici et là, sur les portes, les seuils, les margelles des puits comme pour dire les stigmates de l’homme, conter leur histoire, commencer un travail d’archéologie, de mémoire. Nulle âme qui vive, pas même un chien errant, pas même un chat famélique en quête d’une maigre pitance. Seuls, là, au centre du monde avec les lames d’air qui abrasent les têtes, s’emmêlent à la jungle des cheveux, aux fils de barbe hérissés. Les pavés des rues résonnent au rythme de notre progression hasardeuse.

Oui, on le savait. Un jour cela devait arriver. C’était gravé de toute éternité dans la conscience humaine. Un jour les Ombres surgiraient par surprise avec leurs yatagans affûtés, leurs shurikens effilés, leurs dagues mortifères. Elles n’auraient de cesse de poursuivre les Lumières, de les assiéger, de souffler leur haine fétide dans la cannelure de leurs nez, d’instiller le poison dans leur esprit, de faire couler le venin sur l’étrave de leur âme afin qu’ils périssent et ne paraissent plus jamais. Car les Ombres exècrent les hommes lumineux, l’art, la culture, l’amitié, la joie. Partout elles veulent répandre la terreur et planter l’oriflamme noire de leur folie. Détruire … disent-elles. Détruire puis installer sur l’ensemble de la Terre le régime de la terreur, ligoter les membres, faire couler du plomb fondu dans l’antre des bouches, taillader les sexes afin qu’ils ne puissent plus enfanter. La « logique » des Ombres, répandre l’inconnaissance, abattre les arbres de la liberté, réduire au silence tout ce qui pourrait proférer, chanter, réciter une fable ou bien dire un poème. La « logique » des Ombres, la Mort Majuscule et rien d’autre que le vide et le néant.

Une rue en pente raide progresse entre des murailles étroites. Nous marchons comme des félins, avec l’échine courbe et de rapides sauts de carpe afin d’éviter les encoignures, les failles d’où les Ombres pourraient fondre sur nous, leurs dents de vampires aiguës comme le vice. Mais rien ne paraît que le silence et le mutisme des pierres. Un escalier très étroit, une tour en partie effondrée puis une pièce ronde faiblement éclairée par d’étiques oculus. Des mannequins cathares constituent la dernière assemblée des vivants dans leur pose figée, tels des échappés du musée Grévin. Puis une autre pièce circulaire envahie d’ombres avec, contre un mur partiellement décrépi, une étrange créature dont nous comprenons bientôt, qu’elle doit être la seule survivante du peuple des Lumières. En réalité nous ne comprenons pas bien de qui il s’agit, quelle est sa nature, femme ou bien homme, tellement son image est indéfinie, à la limite d’une illisibilité. Des cheveux en partie désordonnés dont émerge ce que nous croyons être une rose séchée. Epaules carrées où court l’armature des clavicules. Poitrine si menue qu’elle fait penser à l’anatomie gracile d’un éphèbe. Nervures des côtes que prolonge la dépression de l’abdomen avec le pli discret de l’ombilic. Puis un linge blanc que retiennent les mains, la partie basse du corps demeurant voilée, comme rendue à une possible virginité si ce n’est à une manière de volontaire chasteté.

Lumineuse ne bouge ni ne parle. Ne voit ni ne regarde. Car ce qui est le plus frappant c’est la porcelaine blanche des yeux qui enclot les orbites et les dissimule derrière une singulière épaisseur cornée. Comme si cristallin et pupilles s’étaient retournés, s’étaient invaginés dans le massif de la tête de façon à ce que le procès de la vision, en s’inversant, se dispose à ignorer l’extérieur au profit du seul intérieur. Cécité du dehors, biffure des Ombres, contemplation du dedans où s’agite et croît la belle Lumière. Longtemps nous restons sur le seuil de cette perception et nous questionnons longuement sur le sort de l’humain confronté à l’impensable barbarie. C’est curieux, tout de même, la façon ouverte dont cette Apparition est porteuse, cette plénitude qui semble venir de loin, sans doute du centre du corps, avec son rayonnement qui lisse les joues, fait sa résurgence d’aube sur la plaine de la poitrine. Nulle lumière ne s’éteint fût-elle soumise à une extinction volontaire. A l’intérieur, tout contre l’arc du diaphragme, le gonflement du cœur, c’est la beauté qui palpite et ne veut pas mourir. Luxe plus fort que la balle de l’arme. Fluence plus longue que l’incision de la lame. C’est ainsi, certaines choses de l’ordre du sens qui ressemblent à l’effusion du pollen lorsque la saison venue, l’air tiédi, tout se dispose à être dans la multiplicité, le rayonnement, la généreuse efflorescence de la vie. Longtemps, nous les Egarés avons regardé Lumineuse qui ne nous voyait mais nous devinait sans doute, comme alertée par un sixième sens. Celui que l’on prête aux aveugles et aux extra-lucides.

Nous quittons le Bourg lorsqu’arrivent les premières brumes. Déjà le pont du Diable est cerné de longues ombres violettes. Nous le traversons et, en peu de temps, nous sommes sur le versant opposé du cirque, à l’endroit où se déploie une vaste vue panoramique sur le village et ses environs, sur la vallée qui en longe les sévères forteresses. Chez nous, les Perdus, il y a un genre de transmission de pensée ou bien de subites affinités visuelles qui nous relient en un seul et même bloc compact. Nous devons ressembler aux grappes de moules soudées à leur bouchot de vase. Ce que nous voulons, car nous venons de retourner la sclérotique de nos yeux, c’est oublier les Ombres, les enfouir au plus profond de notre inconscient, ne plus jamais avoir affaire à elles. Et, subitement, nous comprenons Lumineuse. Plus même, nous communions avec elle dans une étrange vision commune. Derrière la falaise de nos fronts, dans les emmêlements du chiasma optique où se métabolisent les images, voici que se déplie l’écran sur lequel le paysage nous apparaît. Ce que nous voyons, c’est ceci. Le Bourg perché tout en haut d’un promontoire pareil à un marbre de Carrare dont les sculptures déroulent leurs gemmes dans une mélodie sans fin. Oui, les pierres chantent. Oui, les pierres ont un rythme, celui de la joie contenue dans toute chose dont l’esthétique heureuse est un signe de l’intelligence du monde. Tout en bas, l’harmonie verte des peupliers, la touche plus claire des aulnes, la fuite de la rivière pareille à un ruban étincelant. Ce qui nous étonne surtout, c’est cette luminosité surgie de nulle part, qui féconde tout, porte tout à son acmé. Douce clarté venue de l’intérieur même de l’arbre, du ciel semblable à une aquarelle, du nuage qui déroule son talc jusqu’à l’horizon dans la teinte indéfinissable de ce qui se dit dans la nuance et la discrétion. Là, dans le soir qui chute, nous sommes infiniment reliés avec Ceux, Celles qui portent en eux l’étincelle, la flamme, le miroitement, le reflet. Tous ces fragments de lumière sont les forces vives de l’intelligence, les pointes de la lucidité, les diamants qui forent la compacité du réel et débusquent le précieux, l’intime, le sublime. Alors, dans cet état d’hyperesthésie, comment pourrait-on ménager une place aux Ombres, se douter même de leur présence, les accueillir fût-ce dans la geôle la plus sombre du corps, dans les oubliettes où la mémoire biffée ne se souvient même plus d’elle-même ?

La luce dell’assenza… la lumière de l’absence, tel était le titre de l’œuvre, mystérieux au premier abord. Oui, lumière de l’absence parce que Lumineuse, pareille aux masques cérémoniels des Incas, ces effigies dépourvues d’yeux qui n’indiquent nullement l’absence de vision mais, bien au contraire leur acuité - ils regardent les dieux -, ce qu’à sa manière humaine réalise Lumineuse à la mesure de son éclairement intérieur. Parfois faut-il consentir à différer du monde, à s’éclipser afin qu’une réalité jusqu’ici dissimulée se mette soudain à parler. Mais il est vrai que jamais les Ombres ne parlent. Sauf la langue de la violence. Il vaut mieux faire silence !

Partager cet article

Repost0
29 octobre 2020 4 29 /10 /octobre /2020 09:34
L’entre-deux des signes

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

"Du bon côté de la nuit qui vient,

une éclaircie d'argent,

métal aux écailles joyeuses

comme une musique

de Thelonious Sphere Monk" (4)

 

***

 

 

   Figure nocturne - Lucile était une enfant dans sa douzième année, déjà dans l’avenue de l’âge, encore un pied dans l’enfance. Sans doute était-ce cette naturelle tension qui l’installait dans une manière d’ambiguïté, caractère singulier dont la pénombre aurait pu constituer la plus exacte des métaphores. Trop de nuit et naissait l’angoisse. Trop de jour et surgissait la brûlure de la lumière. Elle était cette préadolescente de tous les risques, jamais entièrement satisfaite, jamais entièrement désespérée. Il lui fallait le constant passage d’un état à un autre, le clignotement, la pulsation des choses dans l’intimité d’une chambre discrète. La plupart du temps elle feuilletait un album photographique de Robert Doisneau que son grand-père lui avait offert à l’occasion de son dernier anniversaire. Examinant chaque image à la loupe, elle espérait non seulement décrypter le fourmillement des sèmes de la représentation, mais découvrir en quoi chaque proposition pouvait se présenter comme une façon d’actualisation de ce qu’elle était, elle,  en propre. A savoir un mystère dont le plus grand dénominateur commun était, tout à la fois, d’appartenir au corridor de l’ombre, à la fureur de l’éclair sans que, jamais, une situation stable pût s’instaurer entre les deux.

      Ainsi cet « Escalier de nuit » la fascinait, phalène qui aurait tourné tout autour du verre de la lampe au centre duquel vacillait la lueur d’une flamme. C’était une joie pour l’imaginaire de grimper par sa seule vertu les marches de granit luisant. Et cette double rampe de métal qui fuyait vers le haut à la recherche de son propre destin. Tout un pan d’obscur dans la paroi duquel dissimuler ses joies aussi bien que ses peines. Lire l’illisible en sa confondante présence, y tracer par la pensée les hiéroglyphes de ses intimes projections sur le monde. Ô combien Lucile attribuait à cet office nocturne les vertus apaisantes d’un ressourcement de soi au plus profond de sa troublante vérité !

L’entre-deux des signes

Escalier de nuit Paris 1960

Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

 

   Comment pouvait-on seulement exister en pleine lumière, accepter de se dépouiller de ses secrets, confier au jour les témoignages de ses rêves ? C’était si rassurant, si enveloppant, là, dans l’eau noire de la nuit, Ophélie survivant à son immersion, déesse de l’obscur en sa subtile donation. Rien ne s’y inscrivait qu’à touches mouchetées, à effleurements d’estompe, à battements de cils sur le globe des yeux tournés vers le dedans du corps. N’était-ce pas là le lieu d’une pure jouissance, l’avant-dire des choses, leur inépuisable ressource à la hauteur de la profusion obscure ? Il y avait tant de possibilités inscrites dans le fondement nocturne, tellement de prédicats en attente avant même que les objets du réel ne reçoivent leur nom et le lieu de leur affectation.

   Gravir l’escalier, remonter vers le jour était se disposer à connaître ce qui, bientôt, serait pareil à une évidence dans la danse de la lumière. Ô signes avant-coureurs du paraître, Lucile vous dédie toutes ses prières les plus ferventes, vous octroie ses rituels les plus clandestins, les plus indicibles. Là-haut brillent de leurs  éclats feutrés les boules blanches des réverbères. Mais certes encore dans l’indistinction, l’approche, le glacis qui recouvre tout événement de son constant paradoxe. Toujours nous doutons de ceci qui se lève devant nous, l’Inconnu, l’Etranger, aussi bien l’Intime car nul n’est donné en son entier sans reste. Toujours une face d’ombre sur le revers de la pièce de monnaie. Lucile éprouvait jusqu’en son corps frissonnant le deuil qui consistait à abandonner sa guenille de peau sur les rivages d’ombre avant que de s’éprouver présentable aux autres en son esquisse la plus vraisemblable.

   Figue diurne -  L’ascension est maintenant réalisée. Dépassée la volée de marches, abolie l’encre des ténèbres. Le jour est là avec ses étincelantes gerbes de clarté. Les yeux se voilent d’une mince pellicule, quelques larmes - perles de résine - se retiennent au bord des paupières. Combien cette naissance est nouvelle, ouverte, bourgeonnant sur l’arc infini du ciel. En réalité une « re-naissance ». Se confier à soi dans un ressourcement qui lève haut le bonheur d’exister.

L’entre-deux des signes

Ardèche |1953 |

 Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

  

   On est soi que multiplie quatre. On est soi dans la dimension ouvrante, réverbéré par les consciences alentour. On est Soi, l’Unique, en sa déployante polyphonie. Lucille aux huit jambes, Lucille aux mains en éventail - des bouquets de fleurs s’y étoilent -, Lucile courant quadruplement sur la pente de la colline, en haut du peuple d’herbes, Lucile connaissant en un seul empan de sa présence la confluence des altérités. Etrange phénomène de la métamorphose, miracle de la photosynthèse. Oui, Lucile est une plante que traverse la lumière, que féconde la joie assemblée tout autour d’elle. D’elle aux Autres, seulement le sans-distance, une identique source coule dans les anatomies bondissantes, dans les chairs que transfigure l’appartenance à une même communauté. Lucile-d’Ombre, Lucile-de-Lumière : un saut de l’immanent au transcendant sans qu’il soit possible d’en repérer la césure, la limite, les pointillés d’une frontière. Tout fait efflorescence de tout sans effort, sans question inopportune qui viendrait ternir l’exception de l’événement.

   Ainsi bondissent, le plus souvent, d’enfer au paradis, passant par le purgatoire les délices de l’âge adolescent. Une eau morte, de lagune, puis, dans l’instant qui suit, l’éblouissement du blanc névé, la rutilance du magnifique glacier. Mais nous disions le tiers terme, le médiateur de toutes ces antinomies apparentes. Mais nous disions le purgatoire, autrement dit le clair-obscur.

   Figure de l’entre-deux - Qui n’est jamais que celle du purgatoire. On se lave de la nuit maléfique, on se prépare à accueillir les lumières célestes. On est à l’intersection de deux mondes, à la confluence de deux réalités complémentaires. Fusion des contraires, médiation de l’aube synthétisant le Noir et le Blanc, la Fermeture et l’Ouverture, Le Silence et la Parole, le Non-être et l’Être. Lucile, en ce matin de connaissance, est au bord de l’étang. Elle a juste mis un body en coton, un short de toile, chaussé des tongs légères. Elle est au paysage tout comme le paysage est à elle. D’elle à la nature c’est comme un écoulement de clepsydre, une évidence temporelle faisant ses doux attouchements. La jeune pré-nubile - les noces définitives avec le réel seront consommées plus tard -, se laisse effleurer par toute possibilité de révélation. Sa peau se couvre, d’instant en instant, d’une levée de frissons. La pulpe de sa chair palpite au rythme lent des secondes. Cela vient de loin ces sensations qui tourneboulent l’âme, c’est un vertige, une hésitation au bord du devenir. En elle, encore des volées de marches, des lueurs de lampadaires qui s’arrachent à la glaise nocturne. En elle, depuis peu, des cris de joie, des bondissements, des fulgurations tout en haut du dôme d’herbe où s’ébattent les enfants. Tout ici se rencontre, fait sens.

   Dans la haute famille des roseaux, encore, la frappe lourde de l’inconscient, le chuintement des songes chargés de filasse, les reptations des fantasmagories qui s’agitent en tous sens avec leurs gueules noires de suie, leurs langues goudronnées. Dans la plaine du ciel que parcourent des essaims de nuages denses, une même quête d’inconnaissance, de refuge dans d’insondables failles, dans d’incompréhensibles ornières. Là est le deuil en son irrémissible dessein. Que doit-il nous faire oublier qui, autrefois, tissa notre tristesse, arrima notre esprit au désespoir, ouvrit les portes du Néant ? Quoi donc ? Lucile, en son âge transitif, en éprouve le divin effroi dans la moelle même des os. Mais aussi l’irréel bonheur car rien ne se montre mieux qu’à être écartelé par la lame du doute. Rien n’est donné sans effort, aucune grâce ne s’annonce à l’horizon des pleutres et des inconséquents. Tout se gagne à la hauteur d’une flamme. Il faut être capable d’en supporter la vive lueur, d’en éprouver la brûlure.

   Tout en haut de l’étang, près du partage du ciel, Lucile s’est assise en tailleur, bas du corps dans la nuit, haut du corps dans le jour. Le milieu, là où règne l’originel ombilic, est traversé d’une dague de lumière qui est l’annonce de la vérité. Car c’est là, et seulement là, dans l’ajointement du jour et de la nuit, dans le basculement, que le sens va se mettre à grésiller, pareil à la stridulation du grillon dans le foin d’été. Mais que veut donc dire le chant du grillon, si ce n’est appeler sa compagne, se disposer au prélude de l’accouplement, autrement dit ouvrir l’événement par lequel le monde pourra trouver sa propre continuité, son inépuisable ressource ? Il est de bien modestes manifestations qui recèlent en leur sein de grandes leçons. Donc Lucile est tout ouverture à la possibilité d’être. Elle ne peut être que cela ou bien retourner aux fonts obscurs dont elle provient qui, pour un peu, pourraient la priver de tout mouvement, de toute parole.

   Ce que Lucile cherche, ce que nous cherchons tous dans notre confrontation à un évènement du type de l’aube, c’est à faire surgir la beauté. Et, ici, bien évidemment, le cercle herméneutique dévoile sa course folle, enclenche son éternel cycle qui, de la beauté, au sens, à la vérité nous annonce en termes multiples une seule et même réalité, la nôtre dans une justification qui soit suffisante afin que nous puissions faire tenir debout notre esquisse d’homme.  Être humain est ceci : donner sens à la beauté du monde de manière à ce que la nôtre s’y réverbère en écho, seul moyen qui nous soit donné d’échapper aux serres du nihilisme. Être debout ramène l’absurde à une simple hypothèse. S’allonger est faire le lit sur lequel il prospère.

   Il y a une telle harmonie dans ce subtil équilibre des ombres et de la lumière, une telle répartition rigoureuse des tâches, une telle correspondance de tous les éléments que le temps paraît infiniment suspendu, longuement immobile. Il en est toujours ainsi de la grande scène du monde qui laisse le rideau baissé avant que la représentation ne commence. Ici, dans les coulisses d’herbe, là dans le gonflement gris des nuages, encore là dans la fente de lumière qui sépare en unissant, se trouve inscrite l’adolescence des choses : une immaturité native, un accomplissement réalisé, l’éclair d’une lucidité qui décide de tout destin. Tous nous avons été des Lucile, tous nous sommes, tous nous serons car Lucile, étymologiquement « lux », « lumière » veut dire ce par quoi nous sommes au monde et y demeurons avant que la nuit ne vienne éteindre les infinies bannières du sens. Or nous voulons le sens. Sur le dais pleinement tendu de notre peau. Dans le massif ténébreux de notre chair. Dans les rivières de sang qui nous parcourent. Dans l’air qui gonfle notre poitrine. Dans la sève qui ondoie dans nos sexes. Jusque dans les tubes des os à la douce phosphorescence. Eux aussi revendiquent la lumière. Eux aussi ! Nous devons être des Lucile jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à la perdition. Seulement ceci veulent dire l’Homme, la Femme en leur commune exception.

 

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:47

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   EPILOGUE

 

   ‘Je marche dans la ville’, cette phrase si simple revenant à la manière d’un leitmotiv. Mais que veut donc dire ‘Je marche dans la ville’, sinon le parcours hasardeux de l’homme au sein de sa propre existence ? Ici, le Narrateur a choisi d’effectuer un périple que l’on peut qualifier ‘d’ontologique’ puisque, aussi bien, il dessine les stations que l’être parcourt tout au long de sa destinée. Je disais ‘Le Narrateur a choisi’. Bien évidemment le terme qui affirme le choix n’est possible que dans le cadre particulier d’une narration. Fondamentalement nous ne sommes pas libres, au seul motif que les deux bornes qui limitent notre existence, notre naissance, notre mort, nous ne les avons nullement ‘choisies’, qu’elles nous ont été imposées par ce Hasard que nous ne pouvons nommer autrement puisque nous n’en connaissons rien. Alors l’écriture peut être d’un grand secours pour la raison même qu’elle fixe, elle-même, et les bornes du récit et le contenu qui s’y illustrera. Liberté relative, me dira-t-on. Certes mais liberté tout de même puisque ce Narrateur (il est sans doute la projection de qui je suis), l’espace d’une fiction sera à même de tracer son chemin, d’emprunter telle voie par rapport à telle autre, décider de telle action qui convient à son esprit, de méditer en tel sens selon l’inclination de son âme. Oui, seuls ‘esprit’, ‘âme’ sont des espaces de liberté. Ils ne sont nullement entravés par la pesanteur d’un corps. Idéalisme ? Oui, et quand bien même ! Romantisme ?  Sans doute. Naïveté ? Elle est la marque des lieux originels, ceux qui, par essence, sont les plus proches d’une vérité que le temps se complait à maquiller, à métamorphoser si bien que son être n’est nullement reconnaissable, qu’il se confond avec la fausseté.

   Ce parcours, je l’ai voulu placé sous le libre flux des affinités. Les affinités, ces voisinages qui nous sont naturels, innés, coalescents à qui nous sommes, dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à la mesure d’une perte. Ce, qu’ailleurs, j’ai défini comme mes ‘points de contact avec le monde’, les voilà qui apparaissent en plein jour, telle une résurgence émotive, conceptuelle, esthétique. Nous sommes, que nous le voulions ou non, traversés par ces courants subliminaux qui dessinent notre esquisse, rendent compte de notre singularité, font que nous sommes Untel et non Tel Autre. Aussi ces cheminements personnels, frappés au coin de la subjectivité, sont-ils précieux. Ils élaborent une ‘Carte de Tendre’ qui nous dit bien mieux que nous ne saurions nous dire au gré d’une parole qui, toujours, se dilue dans les mailles urticantes du réel. Nos affinités aiment la lenteur de la rêverie éveillée, le souple d’une méditation, la flânerie d’une écriture printanière sur le bord d’une éclosion.

   La marque essentielle de ce parcours se réfère à une déambulation imaginaire. Imaginaire-onirique avec Rousseau. Ici, j’ai voulu rejoindre cette image de simplicité champêtre des ‘Charmettes’, y trouver le lieu d’un ressourcement à l’abri du ‘bruit et de la fureur’ du monde. Avec Léonard, il s’agit d’un imaginaire-symbolique centré sur une manière de mouvement perpétuel, de jeu des formes infinies que médiatise cette belle notion de ‘sfumato’, en somme une ivresse énergétique, une immersion joyeuse dans le temps qui passe, un amour du tourbillon qui réserve toujours une foule de surprises. Ma rencontre avec Platon s’est faite par l’intermédiaire de l’imaginaire-utopique. Créer une Cité en définissant sa morphologie, les lois qui la gouvernent, l’esthétique qui s’y dévoile, la religion qui l’anime, les arts qui y figurent, quelle tâche songeuse pourrait être plus exaltante ? Bien évidemment, tout activité imaginaire porte en soi les motifs de sa propre résolution et le réel nous convoque à de plus justes noces. A la force de notre capacité de rêver, à la mesure de nos plans sur la comète, dans la perspective idéale d’une vision solaire, nous traçons en nous les sentiers au terme desquels une joie sera apparue. Tout comme dans le Tao, ce n’est pas le but qui importe. Seule la VOIE !

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:46

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   A peine la critique de Platon s’achève-t-elle que le Philosophe disparaît, sans doute son âme est-elle convoquée par son corps de chair. Les contours de l’Atlantide vibrent d’un étrange tellurisme. Des éclairs de feu jaillissent du sol, des jets de lave enflamment le ciel, des nuées nocturnes envahissent la totalité de l’éther si bien que, bientôt, l’Île n’est plus qu’un souvenir à mes yeux, qu’une vague trace sur les contours de ma mémoire. Tout en haut, sur le balcon aux balustres solaires, il me semble voir quelqu’un qui agite ses bras en ma direction. Est-ce Platon qui me souhaite bon voyage de retour ? Bientôt voici l’entrée de la Caverne. Elle est une manière de gueule noire dont je redoute de retrouver les ombres funestes. Mais ai-je d’autre choix que de rejoindre le monde des hommes, de renoncer à voir le regard lumineux des dieux de l’Olympe ? A vrai dire, rien n’a changé dans la grotte. Tout est toujours à la même place. Un feu continue à brûler qui projette les ombres des mannequins agités par les Montreurs encapuchonnés sur la paroi qui fait face aux Voyeurs fascinés. Sont-ils, ces Voyeurs, la simple réplique des Atlantes évincés de leur « leur extraction divine », se précipitant eux et leurs coreligionnaires la tête la première dans la fosse de l’erreur et, pour finir, dans celle de l’absurde ? 

    Voici, maintenant j’ai longé à rebours le boyau qui me conduit au couloir ovale sur lequel débouchent toutes les Portes. Passant devant la Porte de la renaissance, j’ai une pensée émue et admirative pour Léonard, ses belles œuvres, sa volonté obsessionnelle de maîtriser les formes, de s’en rendre, en quelque manière, le Maître absolu. Passant devant la PORTE DES LETTRES, j’éprouve un sentiment de proximité avec Jean-Jacques, son goût de la Nature, de l’herborisation, de la rêverie poétique, du romantisme à fleur de peau. Enfin, j’ai rejoint les hauts murs d’argile de ‘La Mystérieuse’. Comme lors de mon arrivée, des silhouettes s’y profilent mais toujours dans la fuite, l’évanouissement, si bien que je pense que cette conduite fait signe en direction d’une allégorie, sans doute celle qui veut montrer notre passage à nous les hommes, dans l’instant, une marche rapide dans la ville, quelques pas de deux, puis l’éclipse au cours de laquelle, peut-être, l’être qui nous habite reconnaîtra l’entièreté de sa nature, un fini entre deux infinis pour le dire en termes pascaliens.

  

   

 

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:45

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Platon et moi nous sommes longtemps abreuvés à cette fontaine de joie. Nulle parole n’aurait pu rendre compte de ceci qui venait à nous sur des ailes de Phénix, nous renaissions à notre être, nous le comblions des mille et une faveurs que, d’ordinaire, le quotidien abrasait de sa force de destruction, taraudait du bout de son doigt pourvu des griffes acérées du non-sens. Soudain un nuage sombre plane sur le beau site de l’Atlantide. Sans doute est-il prémonitoire de faits qui pourraient nous déranger, nous ôter au spectacle de pure fascination étendu devant nous. Tel l’aruspice, je devine en ses formes convulsives, en ses encres noires, en sa brutale énergie, la pire prophétie qui se puisse imaginer. Je vois un voile de tristesse gagner les yeux de l’Athénien. Je suppose que son âme s’embrume de quelque funeste présage. Qu’il va peut-être rejoindre son corps, son âme connaissant son tombeau. De sa poitrine, que je sens oppressée, contrariée par la lame du chagrin, j’entends monter la voix du Philosophe. Il récite les dernières phrases du ‘Critias’. Après les points de suspension que l’on croirait ceux du doute, du renoncement à poursuivre une entreprise bien au-dessus des forces humaines, plus rien ne se donne qu’une aire de vaste désolation, comme si l’utopie brusquement interrompue chutait dans le piège étroit du réel, comme si l’Intelligible, pris dans de subits vents ouraniens, se métamorphosait en un Sensible têtu qui, désormais ne connaîtrait plus jamais la vérité de son être, seulement une ornière parmi les ornières du monde. J’écoute avec la plus grande attention les propos de Platon. Ils traduisent la blessure de son âme. Ils disent l’absurdité que décrypte la lucidité dans le chemin exigu qu’empruntent les hommes.

   « Telle était la formidable puissance qui s’était élevée dans ce pays, et que la Divinité dirigea contre nous pour la cause que je vais vous dire. Pendant plusieurs générations, tant que les habitants de l’Atlantide conservèrent quelque chose de leur extraction divine, ils obéirent aux lois, et respectèrent le principe divin qui leur était commun à tous ; leurs âmes, attachées à la vérité, ne s’ouvraient qu’à de nobles sentiments ; leur prudence et leur modération éclataient dans toutes les circonstances et dans tous leurs rapports entre eux. Ne connaissant d’autres biens que la vertu, ils estimaient peu leurs richesses, et n’avaient pas de peine à considérer comme un fardeau l’or et la multitude des avantages du même genre. Au lieu de se laisser enivrer par les délices de l’opulence et de perdre le gouvernement d’eux-mêmes, ils ne s’écartaient point de la tempérance ; ils comprenaient à merveille que la concorde avec la vertu accroît les autres biens, et qu’en les recherchant avec trop d’ardeur, on les perd, et la vertu avec eux. Tant qu’ils suivirent ces principes et que la nature divine prévalut en eux, tout leur réussit, comme je l’ai raconté ; mais quand l’essence divine commença à s’altérer en eux pour s’être tant de fois alliée à la nature humaine, et que l’humanité prit le dessus, incapables de supporter leur prospérité, ils dégénérèrent ; et dès lors ceux qui savent voir purent reconnaître leur misère et qu’ils avaient perdu le meilleur de leurs biens ; tandis que ceux qui ne peuvent apprécier ce qui fait le vrai bonheur, les crurent parvenus au comble de la gloire et de la félicité, lorsqu’ils se laissaient dominer par l’injuste passion d’étendre leur puissance et leurs richesses. Alors Jupiter, le dieu des dieux, qui gouverne tout selon la justice, et à qui rien n’est caché, voyant la dépravation de cette race, autrefois si vertueuse, voulut les punir pour les rendre plus sages et plus modérés. Il rassembla tous les dieux dans le sanctuaire du ciel, placé au centre du monde, d’où il domine tout ce qui participe de la génération ; et lorsqu’ils furent tous réunis, il dit : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . »

  

 

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher