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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 08:36

(Sur le livre d’Emmanuel Ruben).

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

   4° de couverture (L’araignée givrée).

 

  "Une matinée d’automne, au milieu du XXIe siècle, dans une vieille ville anonyme, quelque part entre la mer et le désert. Les premiers pans du grand barrage qui coupe en deux les Îles du Levant se fissurent. Pendant la chute du mur, quatre hommes prennent la parole à tour de rôle et imaginent le futur.

 

   Mais leur passé les rattrape car tous se souviennent de la mort de Walid, un adolescent qui, vingt ans auparavant, faisait voler son cerf-volant au-dessus de la frontière lorsqu’il fut pulvérisé par un drone ou une roquette, dans des conditions mal élucidées. Qui était-il réellement ? Qui l’a tué ? Pourquoi est-il mort ?

 

   Chacun, selon son point de vue, raconte l’histoire de ce jeune révolté. Mais la voix de Walid se mêle peu à peu à celle des quatre narrateurs, pour dire le vrai sens de sa révolte. Des choeurs de femmes l’accompagnent dans cette quête, chantant la tristesse et la beauté d’une terre écartelée, où les hommes n’ont jamais fait que promettre la guerre et profaner la paix.

 

   Dans ce roman d’anticipation aux accents d’épopée contemporaine, Emmanuel Ruben explore de nouveau la frontière de l’Occident et malmène la géographie réelle pour nous proposer une vision renouvelée d'une Histoire qui n'en finit pas de renaître."

 

    Guerre, mur, deux visages tournés vers le néant.

 

   Le phénomène paroxystique de la guerre ne se laisse jamais lire qu’à la manière d’un signifié dégradé en signifiant occulté, lequel en raison de son caractère absurde n’apparaît plus que sous la bannière d’un non-sens, d’un illisible lexique, d’une « inquiétante étrangeté » qui dépouille le monde de sa charge existentielle, chutant dans l’abîme sans fond de la plus confondante aporie. Dans la guerre rien n’a plus cours que des actes sans rationalité, des comportements sans justification que la haine de l’autre, des motivations primaires si proches de l’instinct animal, ce balbutiement de l’être, cette ondulation limbico-reptilienne, cette posture archaïque que ne fait plus se mouvoir aucune considération anthropologique. Acte gratuit par excellence où le geste n’est plus que volonté d’annihilation de tout ce qui n’est pas soi, qui ne coïncide pas avec ses visées, ses intentions maléfiques. L’acte guerrier est entièrement désolidarisé d’une pensée, d’une réflexion, d’un langage qui porteraient au concept la hauteur d’une vue. « Détruire », dit-elle, comme si cette injonction ne pouvait trouver d’autre prolongement que sa propre profération, que sa puissance auto-réalisatrice. Emission d’une apodicticité qui trouverait en soi l’ultime vérité de sa présence au monde. Ce qu’est, par définition, toute apodicticité.

   Le mur - cette concrétion matérielle de la guerre, cette incoercible cicatrice, ce stigmate ineffaçable -, le mur donc qui sépare les hommes est cette faille ouverte à l’infini, cette incohérence formelle, cette césure partageant le poème du monde en deux hémistiches irréconciliables, haute polémique instituant la dialectique du même et de l’autre selon deux versants abrupts, seulement doués d’une violente hétéronomie. Deux faces opposées, deux principes adverses dont la métaphore de la pièce de monnaie pourrait rendre compte d’une façon approchée : l’avers ne connaissant du revers que cette mince ligne de la carnèle qui les sépare, sinon les divise, à l’instar de toute frontière qui scinde, arbitrairement, le peuple uni et indivisible de la terre.

 

  Cerf-volant : le double visage de Janus.

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Buste romain de Janus, Musée du Vatican.

Source Wikipédia.

 

 

   Le fil rouge qui traverse « Les serpents » est celui d’une ambivalence fondamentale qui anime tout projet humain, révélant tantôt sa face de lumière (le solstice d’été), tantôt sa face d’ombre (le solstice d’hiver). Double valence que symbolise le visage bifrons de Janus. Ovide nous précise qu’à l’époque où les éléments, terre, eau, air,  feu étaient indifférenciés, ce dieu se nommait Chaos, ses deux épiphanies successives attestant la présence, en une même entité, de l’ordre et de la confusion. Janus au règne pacifique était le dieu de la paix que traversait, sans doute, la polémique ancienne, le remuement, le tumulte initiaux. Comme une bataille faisant sa rumeur en filigrane.

   A propos de son temple : « Il [Numa Pompilius] éleva le temple de Janus. Ce temple, construit au bas de l'Argilète, devint le symbole de la paix et de la guerre. Ouvert, il était le signal qui appelait les citoyens aux armes; fermé, il annonçait que la paix régnait entre toutes les nations voisines. »  (Tite-Live, Histoire Romaine).

 

   Guerre et paix dans la figure du cerf-volant.

 

   Paix. (Extraits).

 

   « Tu le sais, Walid, on prêtait jadis aux cerfs-volants des pouvoirs magiques ; au Cambodge, au Moyen Âge, ils étaient confectionnés par des bonzes et les brahmanes lors des rites  agraires : leur vol augurait de la sécheresse ou invoquait la pluie. (…) pendant la pleine lune de l’équinoxe, les moines khmers envoyaient dans les airs de longs serpents volants, (…) dans l’espoir d’apaiser les esprits célestes grâce à cette douce musique aléatoire. » 

   « Alors que les tiens, de cerfs-volants, qui changeaient tous les jours de forme et de couleur, étaient de magnifiques oiseaux de papier ; lorsque tu accrochais à leur queue des miettes de pain, ils servaient à nourrir les oiseaux, les vrais. »

   « Tu rêvais de devenir un homme volant, Walid. Tu disais : un jour, les hommes auront des ailes, et la terre ne les retiendra plus prisonniers. » 

   « Un instant j’ai été pris de vertige et j’ai cru voir bouger les flancs de la falaise, je l’ai vue se cabrer, ruer en avant puis en arrière, se coucher telle une grande jument blanche, à la fois fauve et docile. Puis je l’ai vue se plisser telle une immense peau vierge et j’ai vu se dessiner, grandeur nature, sur les flancs de la falaise, dans le ciel nuageux, ce nouveau pays dont tu rêvais, cet archipel que tu avais griffonné sur les ailes de ton cerf-volant. Oui, Iristan planait là-haut, au-dessus de nos têtes, comme une constellation diurne, un almageste géant, un atlas des nuées. » 

 

   Guerre. (Extraits)

 

   « Et la vérité c’est que chacun de mes engins volants était à double face [Janus, c’est moi qui souligne], avait un recto et un verso, représentait à la fois une nouvelle arme et une nouvelle patrie… »

   « …y a rien de plus fragile qu’un cerf-volant (…) un bon cerf-volant est celui qui peut se tendre comme un arc, fendre l’air comme une flèche, et supporter les secousses les plus violentes. »

   « Nous savions qu’il avait imaginé ces machines de mort qu’il baptisait de noms guerriers, Boomerang, Yatagan, Kalachnikov, Kamikaze, Revolver, Zeppelin, etc. Nous savions que Walid n’était pas mort innocent. » 

   « Le cerf-volant du XXI° siècle ça s’appelle un drone, au cas où vous ne seriez pas au courant ! » 

 

     Paix dans les mots.

 

   « Des fois, même, je dessinais un truc chelou sur les voiles de mon cerf-volant juste pour voir le beau sourire de Nida, une caricature de l’oncle Hassan quand il se met en colère, une vision du grand barrage quand il sera démoli, le cheval blanc de Mahomet avec ses ailes d’aigle et son buste de femme et sa queue de paon, un bateau ivre, un cavalier bleu, un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel, un tigre enragé, un orang-outan, un hippocampe céleste, une libellule à queue fourchue, un dauphin fou, un perroquet zébré, un flamant vert, un chameau des neiges, un hibou joyeux, un crabe aux pinces d’or, un espadon supersonique, un crapaud à longues cornes, un cachalot volant, une araignée givrée, un scorpion ailé, un ouroboros, un cobra bicéphale, un caméléon charmeur et moustachu, un gros python rose qui se glisse entre les nuages, un serpent couvert de plumes que je cueillais au pied du mur vu que les oiseaux s’égratignaient toujours les ailes en se posant là-haut à cause des barbelés. »

 

  Les Serpents du ciel, ce n’est pas seulement l’histoire d’un conflit qui oppose deux territoires irréductiblement antagonistes, c’est aussi une histoire d’amour naissant entre Nida, la cousine admirée, convoitée et Walid l’adolescent martyre. Aussi « voir le beau sourire de Nida » est déjà une part de paradis s’annonçant sur terre. Sur ces territoires déchirés par la tragédie de l’histoire, l’attachement n’en est que plus fort, il transcende toutes les difficultés, il se rit du réel, il perfore les murs de l’aporie humaine. Et l’oncle Hassan qui inflige une correction à son neveu coupable d’aimer sa cousine, que mérite-t-il d’autre sinon une caricature emportée par le vent ? Et le grand barrage, ce mur de la honte qui sépare des populations autrefois unies, des familles, des amis, son destin saurait-il être autre que celui d’être voué à la destruction, à la réduction en  gravats qui porteront en leur intime la figure de l’inconcevable, indiqueront le sceau de l’incompréhensible. Parfois la mémoire des hommes se recueille dans l’indicible, au point que, réifiée, elle disparaît à même la matière dans sa forme la plus insignifiante, la plus risible peut-être tellement sa charge d’inconcevable se situe hors de toute raison. Il y faut du recul, il y faut de l’ironie cette arme subtile dont se pare toute intelligence pour faire reculer l’absurde dans les culs-de-basse-fosse qu’il mérite.

   Et puis, comment ne pas chevaucher avec toute la dérision qui s’impose le Burak, ce coursier fantastique venu du ciel, portant Mahomet lors de son « voyage nocturne » jusqu’en terre de Jérusalem, puis assurant son « ascension », son retour céleste ? Qu’avait-il retenu, le Prophète, du problème des hommes, avait-il eu, au moins, la préscience de leur destin en forme de mur, avait-il eu écho de la partition des peuples de la terre en milliers de diasporas qui, jamais, ne retrouveraient l’innocence originelle, la félicité du paradis ? Qu’avait-il fait sinon un périple sans but, une manière d’errance bien éloignée du souci des apatrides, des sans-lieux, des déracinés ? 

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Le Bouraq

d'après une miniature moghole

du xviie siècle.

Source : Wikipédia.

 

   Sans doute valait-il mieux se distraire en terre de poésie, voguer avec Rimbaud sur son « Bateau ivre », peut-être écrire quelques vers flottant dans « le ciel rougeoyant comme un mur », dire comme lui : « J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles / Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur », mais quels archipels, quelles îles ?  Quel vogueur en partance pour plus loin que lui ?

   Ou bien fallait-il confier son éternel voyage au « Cavalier bleu », adopter sa foi en une renaissance spirituelle de la civilisation, inventer un art nouveau qui ne connaîtrait « ni peuple, ni frontière, mais la seule humanité », selon la belle expression de Kandinsky ? Chevaucher le bleu comme on chevaucherait l’espoir, appeler le bleu comme la couleur indépassable du voyage vers l’infini, sa légèreté, son impalpable touche céleste, cette transparence dans laquelle noyer tout ce qui blesse et atteint l’âme de sa pointe acérée.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

La Tour de chevaux bleus.

Franz Marc, 1913.

Source : Wikipédia.

 

 

   Ou encore cueillir « un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel » et alors, d’emblée, on aurait rejoint la Nation du même nom, mêlant dans une même harmonie les peuples bariolés qui essaimaient aux quatre coins du monde. S’entourer d’un bestiaire fantastique où faire se dissoudre les aspérités du réel, abattre les fourches caudines  des contraintes, vivre dans l’immensité de l’imaginaire, dérouler l’écheveau sans fin de l’univers onirique. Voguer en folie avec le dauphin, lui qui symbolise la sagesse ; transformer la « chouette de Minerve » en hibou joyeux ; tutoyer la « noire idole » avec le crabe d’Hergé ; goûter aux joies de l’éternel retour avec l’ouroboros ; s’initier aux mystères de la mutation spontanée avec le caméléon.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Un ouroboros.

Source : Wikipédia.

  

   Certes on pourrait jouer à l’infini le jeu des variations, s’installer dans la polyphonie des métamorphoses, surgir au sein du merveilleux qui n’est jamais que la mise en scène de la liberté, donc l’antidote du destin qui frappe à l’aveugle, élève des herses, bâtit des geôles, contrarie des itinéraires, dresse les murs contre lesquels viennent se briser le rêve des hommes, leur besoin d’amour, leur désir d’altérité. Si Walid plonge avec délices dans cette manière de délire, s’il se livre tout entier aux voltes de la fantaisie, sinon de la fantasmagorie, nul doute qu’il s’agit, pour lui, de se soustraire au poids d’une condition qui le dépasse et le prive d’une partie de son être.

   La paix, la liberté se déclinent aussi sous la forme du pays imaginaire, de la nomination plurielle des lieux dans laquelle transparaît, en creux, ou plutôt d’une manière inversée, en verlan, la métamorphose souhaitée, la présence idéale d’un monde tel qu’imaginé dans l’activité fantastique, laquelle gomme les limites, franchit les frontières, se joue des tracés arbitraires que les hommes ont tracés à la surface de la terre :

    

   « Parce que j’ai oublié de vous le dire mais à cette époque-là, notre prof de français nous avait demandé de décrire un archipel imaginaire. Et sur ces cartes que nous ramenions de la rue Saint-Georges, je dessinais la forme d’une ville ou les contours d’un pays où nous pourrions vivre heureux, Nida et moi. Et je donnais à mon cerf-volant le nom de cette ville ou de ce pays, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem, Yatagan, Iristan le pays des iris sauvages et je donnerais à cette ville ou à ce pays la forme d’un archipel, avec des iles éparpillées dans tous les sens. »

  

   En effet, comment ne pas reconnaître, au travers de « Rezanath, Bémeleth, Salujérem », comme dans l’écriture en miroir de Léonard de Vinci, cette torsion du réel, ces lieux chargés d’histoire, cette pluralité religieuse, cette confluence de peuples égarés qui luttent pour leur reconnaissance, leur droit à la parole, leur volonté d’exister hors les mots dans ce que la conscience universelle pourrait leur accorder de signification pleine et entière ? Comment ne pas percevoir dans cette « novlangue », les points cardinaux de la Terre Sainte, NAZARETH, BETHLEEM, JERUSALEM,  qui sonnent comme le lexique du partage, de la division, du conflit qui se régénère à même sa propre complexité, à même l’imbrication de langages croisés qui deviennent illisibles, tels des palimpsestes dont les couches sédimentées ne livrent plus de leur secret qu’un mystère encore plus profond, encore plus indéchiffrable. Réalité hiéroglyphique ne parvenant plus à connaître sa propre essence. C’est à ceci que nous sommes conviés, à prendre acte d’une parole qui se dissimule sous les atours de langues vernaculaires emmêlées, non identifiables, qui chute dans une babélisation qui fragmente l’universalité du langage en autant de signes devenus obscurs, indéchiffrables. Ici la place est faite pour que survienne la guerre à l’intérieur des mots, miroir de la guerre dans sa manifestation de chair et de sang.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Manuscrit hébraïque du xie siècle.

Source : Wikipédia.

     

   Guerre dans les mots.

 

   « Et mon cousin Djibril, qui était un virtuose du verlan, m’apprenait plein de mots de verlan à la mode à l’époque - comme la téci, le tiequart, c’est chanmé, c’est un truc de ouf - mais qui doivent déjà faire vieille banlieue moisie ; aujourd’hui j’imagine que les mecs parlent encore différemment, si ça se trouve, ils ont inventé le verlan du verlan. Ce qui est dommage, c’est qu’on puisse pas vivre la vie en verlan - parce que si je pouvais appuyer sur la touche REWIND, je reviendrais en arrière jusqu’à l’instant où j’ai senti sur mes lèvres celles de Nida … »

 

   Verlan,verlan, verlan, comme une incantation, une prière, une supplication dont le pouvoir permettrait que l’histoire personnelle se rembobine, comme dans les films, jusqu’aux rives éblouissantes de Nida, son unique héroïne ; que l’Histoire des hommes rétrocède jusqu’à retrouver, peut-être, la langue originelle qui signait la paix, l’harmonie, l’entente. Alors la confusion des langues vernaculaires s’effacerait pour céder la place à une parole fondatrice, creuset non seulement du parler mais de l’amour uni des existants, de leur irréfragable fraternité.

   En réalité, ce que manifeste l’usage du verlan est bien plus qu’une mode langagière, qu’un usage singulier de la langue. C’est d’une véritable dégradation, d’un envers qui fait apparaître l’autre face de Janus, celle ourlée d’ombre et de projets funestes, d’intentions belliqueuses, guerrières. Le langage, essence de la condition humaine s’hypostasie en un sabir qui ne devient plus que le médium privilégié d’une caste, peut-être d’une secte ou bien de marginaux qui s’en servent en signe de reconnaissance. Tout est oublié de l’universalité de la langue, tout est remis à un usage prosaïque, élémentaire, à une parodie de signifiant ayant presque valeur d’onomatopées. Ce qui était poème du monde, cette langue première dont on peut penser qu’elle s’ordonnait selon la beauté, la pureté d’un psaume biblique, voici qu’il n’en reste que quelques scories, qu’un balbutiement, que quelques borborygmes qui ne sont nullement sans faire penser aux désordres, aux chamboulements qu’impose toute guerre dans son désir de retourner au chaos primordial.

   Mais si, user du verlan peut s’apparenter à une œuvre de destruction, ce chemin constitue, par simple effet de retournement, ce geste du REWIND par lequel tout redevient possible de ce qui a été, seul moyen de retrouver l’espoir et la face de lumière de Janus. Car en toute chose coexiste toujours cette duplicité du sens et du non-sens, cette éclaircie et cette obscurité native, cet éternel clignotement du blanc et du noir, de la vérité et de la fausseté. C’est ceci qui se dit à l’épilogue de cette belle histoire tragique.  Cependant il n’y a nulle coloration oxymorique dans cet ajointement de « belle » et de « tragique », seulement une nécessaire fusion. Notre désir n’est jamais mieux fouetté qu’à l’aune de cet objet qui disparaît à l’horizon de notre être.  L’immuable est d’un mortel ennui !

 

   « … oui, le Pays du Cerf avait la beauté des poignards, il avait l’agilité et la méchanceté d’une guêpe, mais il en avait aussi la fragilité : comme une guêpe il était rayé de jaune et de noir, ce n’était pas du tout le pays de miel et de lait qui leur était promis, c’était un pays hachuré d’amour et de haine, strié de lumières et de ténèbres.

   Et voilà pour le côté face, mais côté pile, Yatagan était un sabre volant pourvu d’un filin d’acier enduit de poudre de verre et d’un rostre en lame de cutter, que nous avions longuement aiguisé contre une pierre. »

 

   Comment mieux refermer ce précieux livre empli d’un vibrant humanisme qu’en citant les paroles venues du ciel de Walid-l’adolescent en lequel se prophétisent les accents d’une terre rendue à elle-même, les voix de peuples enfin réconciliés, le chant du « nombril du monde », ce sublime omphalos à la symbolique si riche, un destin qui, à nouveau, se déclôt, s’ouvre à la

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Obole delphique figurant un omphalos,

 ve siècle av. J.-C - Source : Wikipédia.

 

 

liberté et entraîne à sa suite la belle théorie de la germination, l’assurance d’une efflorescence sans contrainte ? Toute utopie, ce non-lieu, a sa nécessaire chute dans le réel. Parfois celui-ci s’annonce sous la bannière de l’espoir que synthétise la rencontre des langages du monde rendus à leur claire lisibilité :

 

   « Et tous mes cerfs-volants partis à la poursuite du vent seront délivrés par les nuages, tout un peuple ailé redescendra vers la terre. Et les enfants pourront vous brandir de nouveau, Asswad, Ankabut, Farashatan, Nedjma, Argos, Boomerang, Yatagan, Kamikaze, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem… (…) Et le pays changera de nom et de constitution, et l’ancien régime laissera la place à la fédération pélagique et pacifique d’Iristan - le pays des iris sauvages, parce que ce sont mes fleurs préférées, parce que si j’avais épousé Nida, je lui aurais offert tous les jours un bouquet d’iris sauvages. »

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Iris palaestina près de Jérusalem.

Source : Wikipédia.

  

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Published by Blanc Seing - dans LITTERATURE
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25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 08:23
Le doute d’être.

 

IL DUBBIO

LiviaAlessandrini
Roma 1998

 

 

 

 

   

   Ouvrir la brume.

 

   Il y a beaucoup d’irrésolutions dans le monde, pléthore d’indécisions, myriade de formes enchevêtrées qui nous disent la vacuité des choses jouant en écho avec notre propre silence. Matin : nous quittons notre couche teintée d’ennui. Nous poussons le coin de nos volets sur le jour qui point. Nous souhaitons ouvrir la brume, offenser les ombres, déchirer la toile têtue de ce qui fait face et semble se refuser à nous comme si la parole du réel se dissimulait derrière des voiles de mutité. Cela résiste, cela fait ses remous, ses ornières de boue, ses confluences d’eau, ses minces mangroves où grouille tout un peuple aux pinces inquiétantes, aux bouches étranges, aux silhouettes fantomatiques.

 

   Refuge dans l’irrémédiable.

 

   C’est à peine si nous insistons dans la persistance d’un regard qui se voudrait plus pénétrant, désoccultant tout ce qui, en retrait de soi, se montre sous les auspices d’une approximation, sous les silhouettes tremblantes de l’équivoque, sous les rumeurs inaudibles d’un temps fragmenté, insaisissable. Parfois nous tentons le geste de faire nôtre ce qui se présente à portée de la main mais il ne demeure dans la grille des doigts qu’un peu de matière inconsistante, quelques grains de sable, des gouttes d’eau nous disant la fuite, le refuge dans l’irrémédiable de ce dont nous pensions être, en quelque manière, les maîtres et les possesseurs.

  

   Tant va la cruche …

 

  « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ». Notre manière d’agir, notre façon d’appréhender le tissu compact des étants se soldaient par cette douce métaphore d’une brisure même de l’outil qui, en soi, aurait dû retenir le don de la présence. Certes il y avait « saisissement », mais l’intention se retournait comme un gant et c’est nous qui étions « saisis » dans les mors délétères de ce qui fuyait au-dessous de la ligne d’horizon de la conscience. Toute cette agitation mentale se soldait toujours par ce rien qui nous affectait en notre fond en tant que fuite immémoriale. Peut-être était-ce là le tragique de la condition humaine qui se mettait en musique. Un genre d’adagio qui faisait son pathétique lamento dans la décroissance du jour.

 

   Ne se montrait qu’en creux.

 

   La saison devenait alors hivernale, pareille à la toile de Jérôme Bosch, une dépossession de l’âme qui s’effeuillait sous les traits de ce ciel vert de bronze pareil à la densité d’un métal ancien, ces arbres décharnés qui semblaient morts, cette neige grise couleur de demi-deuil, ces lacs gelés aux eaux d’outre-tombe, ces chasseurs harassés et ces chiens faméliques, images irréelles d’une fable signant son mortel épilogue. Autrement dit, tout ce qui faisait signe depuis ce qui n’était pas nous ne se montrait qu’en creux, en pointillés, en dentelles, en résilles, en vides que notre esprit ne parvenait à combler qu’au prix d’un redoutable et épuisant effort. C’était comme de chercher à remplir le tonneau des Danaïdes avec une cruche elle-même percée : un éternel ruissellement inconséquent, un geste de Sisyphe disant l’absurde de toute tentative de combler les trous du manifeste avec des pelures d’air et des perles de brume.

 

   Démiurge de cendre.

 

   Tout ceci, cette inconsistance d’un univers chaotique, dispersé, bariolé à l’infini, vêtu de ses atours d’Arlequin (une couleur par-ci, une autre par-là, une déchirure, une reprise, des mailles distendues), tout ceci donc métamorphosait ce qui venait à l’encontre sous la figure d’un doute vertical concernant la présence des choses. Ce monde au moins existait-il ? N’était-il pas le reflet d’une illusion, un théâtre de marionnettes qu’aurait animé un démiurge de cendre et de vent ?

 

   Interroger son corps.

 

   Il aurait fallu palper son propre corps, l’interroger, l’amener à rendre raison de son étrange posture, le menacer d’écartèlement au cas où il se serait dérobé à notre légitime inquiétude. Tel Pierre Reverdy parlant du poète nous eussions aimé réaliser « l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité », mais, pour ce faire, encore fallait-il que ladite réalité existât, se manifestât à notre esprit avec suffisamment d’éloquence. Or il s’agissait plutôt d’un confus bruit de fond, d’un lointain écho se répercutant sur la falaise de notre entendement.

 

   Doute : nervure du cogito.

 

   Cependant il nous eût été plutôt facile, après nos palpations corporelles, d’affirmer que nous étions, que nous pensions et donc que tout ceci, en vertu de l’énoncé cartésien reposait sur le doute qui en constituait les conditions de possibilité. Le doute, coalescent à notre existence, il fallait donc le provoquer, lui donner des assises, le placer en tant que cet incontournable fondement au travers duquel notre édifice existentiel tenait debout et se dotait d’un futur. Nous ne pouvions faire l’économie du cogito qui énonçait vaillamment : « Je doute, donc je pense, donc je suis ». En effet, si nous n’avions aucune indécision quant au fait de notre propre parution, la question elle-même de notre présence se fût aussitôt affaissée sous sa charge d’évidence plénière. Tout partait donc du doute.

 

  Donner une image.  

 

  Nous ne pouvions demeurer indéfiniment dans les effluves inapparents de cette posture intellectuelle, dans les circonvolutions éthérées d’un cogito qui s’effaçait à même son coefficient de pure abstraction. Il fallait cerner le doute de plus près, lui donner une image, le doter d’un corps, l’inclure dans le cadre rassurant d’un paysage. Il est si difficile de stationner aux altitudes de la pensée, de n’en pas percevoir les hypostases, ce ciel, par exemple, cette ligne d’horizon, cet arbre incliné sous le vent, cette passante s’abritant sous son manteau de pluie, cette flaque d’eau où se réverbère son étrange silhouette. Il est si déconcertant pour l’âme de n’apercevoir que les cristaux des idées, non leur apparence terrestre, leur dimension de fable, parfois leur simple mesure d’image d’Epinal !

 

   Façon de chaos originel.

 

   Mais voici que quelque chose s’éclaire du fond inquiet de notre doute. Un ciel tourbillonnant, des enchevêtrements de cumulus, une fantasmagorie apparitionnelle, peut-être des amas de rochers, peut-être un tumulte d’eau, des moutonnements de vagues, des surgissements en provenance directe des mystérieux abîmes. En tout cas la mise en scène d’une dysharmonie, d’une façon de chaos originel, de matière informe directement issue du bizarre athanor de l’alchimiste, une réalité magmatique, une proposition démentielle comme si le monde naissant, effervescent, était saisi en son sein d’un bourgeonnement sans fin, d’un désir impétueux d’apocalypse.

 

   Pur tragique.

 

   Tout au bord du cadre de l’image, à la limite d’un effacement (le doute est toujours ce sentiment d’un proche évanouissement, de soi, des choses, du monde en son ensemble), presque dans une zone d’inapparence, la lame droite d’un plongeoir, la silhouette debout, étrangement hiératique d’un Existant qui semble sur le point de prendre son envol, ou plutôt d’initier sa chute. Peut-être n’est-il qu’un redoublement de la figure d’Icare qui aurait perdu ses ailes avant même d’envisager son ascension ? On mesure combien cette farouche volonté d’accomplir un événement hors du commun se relie à l’expérience du pur tragique.

 

   Les trois coups du destin.

 

   Bien évidemment, le doute est ici à son paroxysme pour la simple raison que le sujet de l’action ne sait nullement la nature de l’élément qui s’offrira en tant que destinataire du saut : eau compacte ou bien terre mêlée de rochers. En pure hypothèse il faut s’accorder à reconnaître que la réception ne sera nullement pure félicité en raison même de cet inconnu qui s’offre comme présent douloureux. Toute réalité (cette abstraction en définitive), ne devient réalité effective qu’à partir du moment où le destin frappe les trois coups de la représentation. Toucher l’eau, toucher la terre c’est aussi toucher l’irréfragable visage de la finitude car exister, c’est déjà commencer à mettre un terme au processus initié par notre venue au monde.

 

   L’espace du vide.

 

   Si, parfois, nous doutons de penser, de créer, de voir, de saisir, d’entendre, d’aimer, cependant jamais nous ne doutons de notre propre finitude puisqu’elle est contenue à même le geste de notre naissance. Etymologiquement « doute » signifie, selon les époques « crainte », « hésitation, incertitude », « soupçon, méfiance ». Or, si « l’ère du soupçon » a affecté la littérature moderne, elle n’en concerne pas moins, d’une façon pathétique, le ressenti de notre propre vécu. Vivants, nous doutons par essence. Lorsque nous ne doutons plus nous sommes hors-champ, invisibles, inaudibles, silencieux pour l’éternité. Alors nous avons éprouvé cet étrange doute jusqu’à la limite de notre chair. Au-delà il n’y a plus rien que l’espace du vide.

 

 

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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 08:26
Toujours en avant de nous.

Bain de minuit.

Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Cela se dérobe. 

 

   Ce qui, le plus souvent, nous surprend dans notre essai de nous y retrouver avec les choses c’est cette volte-face à laquelle nous nous livrons qui nous remet dans les mailles d’un immédiat incompréhensible. Nous nous dépouillons de nos vêtures, nous nous immergeons dans la nappe liquide du passé, nous y cherchons les ombres de notre présence effacée, les silhouettes qui furent les nôtres, dont nous sentons encore le trouble quelque part dans le corridor du corps. C’est illisible et d’autant plus soumis à l’imperium d’un acte à accomplir sans délai. Nous voudrions avancer de conserve avec le rythme des jours, voir s’égoutter la trille des secondes, éprouver la chair luxueuse de l’heure, sentir le frémissement pressé des grains du temps. Mais, toujours, cela se dérobe et nous appelle au loin dans un signe d’invisibilité. C’est comme si, armés d’un télescope, nous nous ingéniions à scruter l’au-delà des étoiles dissimulé dans les tourbillons d’une marée primordiale, d’un chaos non encore saisi de la nécessité d’un ordonnancement.

 

   Un vertige nous assaille.

 

   Ce sentiment d’une manière de désolation existentielle inscrit en nous la lame de l’effroi, le silex tranchant d’une question qui s’affaisse sous le poids même de son irrésolution. Jamais ne peut se poser l’interrogation qui nous conduirait aux limites de la raison car, alors, nous serions en dehors de notre essence, incapables de reconnaître dans le reflet qui nous serait retourné par le miroir du futur, de l’espace éloigné, la mesure de qui nous sommes. Nous serions seulement des Narcisses abusés par le paradoxe de leur propre image. Il en est ainsi de tout retour spéculaire en notre direction qu’il contient beaucoup de fausseté et si peu de vérité que son visage est, soudain, celui de l’inconnu, autrement dit celui de l’effroi. De vivre et de n’en pas sentir les rives, pas plus celles du passé que celles du futur qui reculent à mesure de notre hésitante avancée, ceci nous tient dans une sidération sans fin. Alors nous nous débattons. Alors nous n’attendons plus rien de ce présent figé telle une glu, qui nous tient à demeure, au foyer d’un vide si coalescent à notre être qu’un vertige nous assaille et nous ouvre les portes du néant.

 

   Un virage résolu.

 

   Plutôt que de supporter ce fardeau d’inexistence, nous préférons amorcer un virage résolu qui nous met face à une expérience connue, celle des jours anciens dont nous sommes l’aboutissement. Il doit bien demeurer quelque chose de notre être d’autrefois, la flamme d’une ardeur, la confluence d’une rencontre, une incision de l’âme résultant d’un acte d’amour, la vision de quelque beauté accrochée au revers d’une colline ou bien posée sur le paysage noyé sous la clarté de la Lune. Il doit bien ! Simple loi de tout retour sur la terre de sa propre patrie.

 

   Môle du présent.

 

   Voici ce qui, présentement, se rend visible au regard de la conscience. Nous avons replié notre corps dans la posture qui cherche et demande sa voie. Le buisson du visage est dissimulé dans les ornières de l’inquiétude. Une trop exacte épiphanie serait destructrice si, d’aventure, nous nous disposions à ne saisir que des flocons de brume et des oublis en forme de couperet. La pliure des reins est encore attachée au môle du présent, on en perçoit les reflets atténués dans cette lunule qui brille dans l’anse des reins. Un bras, une jambe demeurent dans la zone de presque imperceptibilité, comme s’il fallait se présenter au passé avec toute l’humilité qui sied à la rencontre des choses importantes, des événements fondateurs de l’être. L’autre bras, l’autre jambe s’auréolent d’une clarté d’aquarium, cette étonnante lueur des abysses et des antres marins. Sans doute ceci nous montre-t-il toute la difficulté qui consiste à inverser le cours des choses, à biffer le présent ou, à tout le moins, à l’inclure dans une parenthèse, à le confier au régime contradictoire d’une attente.

  

   Imploration et refus.

 

   La chorégraphie corporelle, ce geste lancé en direction d’une ancienne épopée, voici qu’il se tend identiquement à la corde d’un arc, qu’une main se relève dans une attitude équivoque d’imploration et de refus. Comme au bord d’un gouffre : attrait du vide et répulsion car la chute pourrait signer le dernier acte avant la disparition du monde. Dans le fond, comme surgi d’une invisible paroi, quelque chose flotte dans le clair-obscur des jours anciens. Serait-ce cette mémoire visqueuse pareille à la membrane d’une hydre qui confondrait dans une même vision désordonnée des événements actuels et des épisodes de jadis, cette toile unie qui use sa trame et s’ouvre aux assauts mortifères du temps ?

 

   Cette résille lumineuse.

 

   Et cette résille lumineuse qui parcourt le sol à la façon d’un discours métaphysique inquiet de ne pouvoir surgir au-delà de sa pensée inaccomplie, nullement assurée de la justesse de ses postulats, de l’authenticité de ses hypothèses, qu’est-elle, en réalité, sinon la dernière affirmation d’une fumée se dissolvant dans le ciel illusoire des valeurs ?   Puisque, aussi bien, ses réflexions, ses spéculations ne se laissent apercevoir qu’à la mesure fuyante de ces lignes flexueuses qui, une fois, disent ce côté-ci des choses, une autre fois cet autre face cachée dont nous ne percevons que quelques rebonds, quelques pluies qui cinglent le visage de la philosophie sans l’éclairer, sans en ouvrir la voie vers une affirmation de son être-au-monde. Et le visage de la philosophie, ne serait-il pas le nôtre, celui au gré duquel nous espérons le don d’une sagesse, le dépassement des phénomènes pluriels en direction d’une position unitaire qui ferait de notre connaissance le fondement même de nos certitudes ? Oui, car nous avons besoin de savoir la raison de ces lignes emmêlées du réel qui, constamment, nous abusent. Nous avons besoin de nous éprouver selon la perspective longue du futur, la clarté sombre qui gît aussi, là-bas, au bout du tunnel de nos réminiscences.

 

   Nuit obscure de l’angoisse.

 

  Au bout du tunnel, quoi d’autre que ce gonflement, ce garrot du temps, cet œdème gris-blanc qui fait son œil de Cyclope (cette vue grossie des choses qui ne décèle nullement son être à une si prosaïque disposition de la perception), cette « inquiétante étrangeté » qui fait sa parution de Sisyphe, cette boule que semble faire rouler un inaperçu bousier, un genre d’anonyme individu, d’erratique manifestation de ce qui, depuis la nuit des temps, s’appelle non-sens, et depuis l’aire de la modernité, nihilisme, absurde, position du sujet acculé par cet objet sans feu ni lieu à ne devenir qu’une forme sans devenir, une piètre silhouette clouée par l’arraisonnement de la technique toute-puissante, une ombre cachée par une ombre bien plus envahissante, empire des géants qui dissimulent la volonté sans partage de dominer le monde, de réduire  la prétention des fourmis humaines à figurer sur la scène bariolée de l’existence. Alors tout se réfugie dans le noir, tout fond dans la suie, tout disparaît dans la nuit obscure de l’angoisse. La boule est là qui nous fixe de ses yeux magnétiques. Elle ne va pas tarder à déplier ses flagelles contondants, ses épines venimeuses, ses tentacules boulotteurs de vie, ses griffes qui lacèrent et déchiquètent qui passe à portée de son avidité sans borne.

  

   Démente boussole.

 

   Alors nous ne savons plus qui, du présent, du passé ou de l’avenir, constitue la position stable à laquelle raccrocher l’aiguille de notre démente boussole. Car, en réalité, nous perdons la tête et c’est une danse de saint Guy qui vrille notre corps, torture notre esprit dès l’instant où plus rien ne tient de ce que nous tenions pour assuré : cet objet familier, la courbe de ce paysage, le profil de tel visage, le sourire de tel être, l’amour de telle belle âme. Rien ne s’actualise jamais qui fait sa gigue endiablée, son escarpolette insaisissable, son menuet baroque avec ses appuis alternés qui nous perdent à même leurs constantes oscillations. Pour nous y retrouver, il nous faut des points de repère, une stabilité, la trame d’un projet, une vue qui porte au loin les signes que nous semons ici et là à la manière de ce qui pourrait être notre alphabet, nos premiers mots, l’esquisse d’une phrase dans le réseau dense de la dramaturgie humaine.

 

   Se déploie le chant du monde.

 

   Quelle autre issue, alors, que celle de rebrousser chemin, de rassembler son corps selon son attitude verticale, de se vêtir de ces atours qui sont comme notre seconde peau, d’emprunter ce chemin de lumière qui trace son sillage, droit devant, vers cet océan qui palpite à la façon d’un immense cœur, vers cette montagne qui lève ses rochers en direction du ciel, vers cette plaine où souffle l’haleine régulière du vent, où se déploie le chant du monde ? Bien vite nous aurons oublié cette sombre crypte abyssale de l’inconscience qui nous tirait vers le bas. Bien vite nous rejoindrons le site ouvert des archétypes qui sont les allures fondamentales par lesquelles nous gagnerons, en même temps que notre liberté, la demeure plénière de notre être. Et, faute d’être infiniment libres, mais doués de mobilité aérienne, nous cinglerons, tels de blancs oiseaux parmi les fleuves de l’air et les remous incessants du temps. Cette demeure de la possession de soi qui nous accueille en son foyer toujours renouvelé. Nous volerons haut, assurément ! Nous porterons le bain de minuit en plein midi, dans l’incandescence de son rayonnement, dans la démesure de la puissance, là où plus rien ne peut l’atteindre, sauf la beauté. Autrement dit l’unique miracle de la présence qui, toujours se déploie en avant de nous. En arrière ne sont que les scories éteintes des jours. Il faut allumer des incendies pour les temps à venir. Des brasiers. Oui, des brasiers dans l’été qui chante.

  

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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 09:32
Cette ligne au large des yeux.

Du côté de Saint Malo.

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

  

   L’avant-dire des choses.

 

   Au début des choses, au tout début, dans le bourgeonnement premier du monde c’est une manière d’enfermement, une occlusion, un langage qui hésite et les mots se mêlent aux mots en pelotes, en nœuds inextricables, en fuseaux qui bourdonnent tout contre la vitre du ciel, au-dessus de l’illisible présence d’une terre encore dépossédée de ses attributs, simple absence glissant au sein même de sa vacuité. Ce qui est le plus incompréhensible, toute cette confusion de lignes, ces trains d’ondes indistincts, ces effusions appelant d’autres effusions. La terre n’est pas encore la terre, l’eau n’a pas commencé son long poème liquide, l’air est serré à la façon d’une tunique d’insecte, le feu dort dans sa gangue solaire, lumière incohérente qui attend l’instant de son surgissement, de son dévalement de photons.

 

   En attente de.

 

   Cela attend, cela s’impatiente parfois, cela fait son bruit d’arrière-monde comme si un démiurge malhabile tardait à mettre en œuvre son projet artisanal. Cela vit de l’intérieur, identique à une innocente conscience qui profèrerait un babil, jouerait à prononcer les termes de la venue au monde, sauterait à cloche-pied avant que de s’assurer de son hypothétique cheminement. Comme si le monde hésitait à être monde, à se donner sous la figure d’êtres achevés, promis à un devenir assuré de soi, à une surrection claire parmi le dédale des ombres, le labyrinthe des possibles existentiels. Il est si délicat de s’extraire de cette boule incantatoire avec son bruit de fond universel, de prendre forme, cette matrice définitive sous laquelle éprouver les limites de son essence, réaliser sa propre esquisse et se lever dans la faille étroite d’un destin.

 

   Trois lignes, d’abord.

 

   Quelque chose s’est déplié, quelque chose a parlé et voici que le silence se déchire, identique à une soie dont on partagerait la nappe serrée des fils. La nuit unitive, les ténèbres aux membranes de chauves-souris ont porté leur invisible voilure à la cimaise d’une connaissance. L’obscur est devenu lumière, l’étrange se décline sous le familier, l’illisible commence à tracer sur la toile du jour les signes de l’humain, ce paysage à l’extrême qui tire de sa proche inapparence le lexique de la beauté simple.

 

   Cela pleure en nous.

 

   Tout est là, posé dans l’évidence et pourtant cela pleure en nous, cela demande des comptes, cela fait sa complainte d’ennui, sa demande à devenir cette feuille de visibilité dont on lira les nervures, dont on goûtera le limbe à la manière d’une liqueur, d’un incroyable présent qui, précisément, se vêt du beau nom de « présence ». Tout se relie alors sous la bannière d’une harmone si vaste qu’on n’en discerne nullement les contours, les points de fixation qui s’arriment bien au-delà du regard des hommes dans cet inconnu qui appelle et referme d’un même mouvement la porte entr’ouverte de la question.

 

   Espace du recueil.

 

   Cela frappe les trois coups, comme au théâtre et les ondes du brigadier de bois fraient en nous l’espace du recueil de ce qui se donne à voir. Là, tout près, à portée de sentiment, une frise liquide qui fait sa trace de joie subite. Puis un grésillement de l’eau, les fils d’Ariane brodant la naturelle complexité des choses, leur complicité, le rythme de leur ordonnancement. Puis, au milieu de la plaine aquatique, cette barre d’écume, ce Verbe qui s’exhausse du presque rien, de l’inattendu, qui fait sa corolle de plénitude, son feu blanc instantanément rivé au pli intime de l’âme.

 

   A profusion.

 

   Cela fait sens soudain, cela s’entoure de noms, s’auréole d’adjectifs, se met à scintiller de la présence d’adverbes, parvient à la limite presque insoutenable de l’interjection. C’est si près du questionnement que nous en devinons les remous dans la citadelle du corps, la luxuriance sur la margelle de l’esprit. Plus loin les flux apaisés de la nappe vert-bleue si semblable à la turquoise de la fragile libellule. Enfin, à la lisière du déchiffrable, une langue de roches noires nous disant le terme, bientôt, du paradoxal événement. Un plateau de nuages,  schiste bleu qui traverse le jour vient clore la belle réalité de ce qui, à profusion, inonde la conque de notre vision.

 

  Qui floconne, là.

 

  Seulement nous ne sommes pas quittes de cette représentation. Des filins sont jetés qui nous rapatrient en nous et qui demandent raison. Mais peut-on jamais convoquer le paysage, acculer la nature à dévoiler le secret de son être ? Ce serait pure inconséquence que de le penser, inconscience majuscule que de requérir une réponse allouée au soulagement de notre mélancolie. Tout flotte là, maintenant, avec la belle tranquillité de ce qui va de soi. Nuages jouent avec mer qui joue avec terre qui se pose doucement sur l’immense lac bleu qui fait sa barre blanche qui floconne là, tout près de la braise de notre espoir. Il n’y a rien à dire, pas de geste à effectuer, nulle action à entreprendre. Demeurer assis en tailleur sur le socle des talons, sentir le fourmillement des choses dans la rivière de sable, le gris des grains gagnant l’anse marine du corps si près d’une fusion, d’une immersion. Eau lustrale qui pourrait nous reconduire en arrière de nous, avant même que notre nom ne nous assure d’une possible éternité.

 

   Gratuité du monde.

 

   Oui, d’une éternité. Le sentiment d’être glisse sur la feuille souple de l’eau, la demande d’accueil reçoit un don de ce qui, devant soi, fait son fruit de plénitude. A tout moment un corail pourrait émerger de l’eau pour nous dire la gratuité du monde à notre endroit. Une anémone teintée d’améthyste et de flagelles de nacre pourrait s’ouvrir en clairière afin de créer un poème nous encerclant de la souple latitude de sa prodigalité et les mots gonfleraient la nacelle de notre corps telle une baudruche marine, peut-être la semblance avec le poisson-lune, cet oursin des abysses portant avec lui l’entière charge de mystère qui nous étreint à chaque pas accompli dans la pénombre d’une incertitude.

 

   Empan océanique.

 

   Cependant, notre état d’âme, s’il est bien teinté de mélancolie ne s’abreuve nullement à l’essence du tragique. Oui, c’est bien une ivresse telle celle de l’infini qui nous rencontre, ici et maintenant, sur ce bout de terre qui devient la fondation même de notre patrie, le lieu éternel de notre chant, l’espace de notre communion avec ce qui est. Large empan océanique qui insuffle à notre séjour parmi les vivants la dimension d’une expérience cosmologique. Cela s’ouvre infiniment dans toutes les directions, cela palpite, cela fuse en rayons, cela s’étoile en milliers d’irisations comme si nous étions au centre d’un feu, foyer lumineux d’où part toute manifestation de félicité.

 

   Prolixe libation.

 

   Pourtant, dans un creux de notre pierre levée, peut-être le départ d’une fissure, la ligne de clivage qui, un jour, fera de nous deux territoires distincts, deux versants opposés qui se déliteront dans le sable d’une finitude. Non, nous ne serons pas ces colosses aux pieds d’argile tant que durera la sublime tension du paysage. Elle nous traverse, réalise son arcature, multiplie les crêtes et les sommets d’où observer la beauté insigne qui coule du ciel à la manière d’une prolixe libation. Rien, ici, ne peut être divisé. Rien ne peut se soustraire de rien. Le souffle est long qui parcourt d’un horizon à l’autre le dôme translucide du réel, cette subtile effervescence qui jamais ne pourra s’enclore en une enceinte, recevoir de limites, se laisser frapper au sceau d’une mortelle vacuité.

 

  Abîme qui se creuse.

 

   Le sublime est cette pure verticalité qui ne tient son pouvoir que d’elle, de nous aussi qui en éprouvons l’effrayante amplitude. Certes « effrayante », ce qui est le lot des choses belles lorsque celles-ci se situent à la limite de l’insoutenable. Ce qui est, à proprement parler, inenvisageable et qui nous tient en suspens, c’est l’écart, l’abîme qui se creuse de cette cruelle beauté à notre propre demeure qui tremble et demande une rémission. Celle-ci, seule le temps peut en accomplir l’incommensurable adresse afin que nous puissions emplir nos pupilles de ce qui pourrait les offenser si, d’aventure, nous devenions aveugles à ce ciel bourgeonnant, à cet horizon se disant tout en se retirant, à cette plaque d’eau couleur d’éternité, à ce  trait blanc  qui avance vers nous avec sa belle constance d’écume, à ces flots apaisés qui dessinent en leur mouvance les signes de l’immédiate saisie de cela même qui nous est remis comme notre destin. Oui, longtemps encore nos yeux s’ouvriront au bruit léger du jour. Qui, toujours est en attente d’accord. Seuls les hommes peuvent en être les récipiendaires. Seuls !

 

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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 08:49
En chemin.

LA ROUTE

(Arlequin)

Œuvre : Livia Alessandrini

Villeneuve 2010

 

 

 

 

  

   Des lèvres d’enfant.

 

   Il y a si peu de bruit et les mouvements sont tissés dans la tunique de leur mince chorégraphie. C’est un peu comme si la Terre s’était débarrassée de ses entours, s’était dépouillée de ses artifices et avait reflué dans une sorte de douce euphorie, de progression sur la pointe des pieds, de marche à l’aveugle le long de ses multiples avenues, de ses bosses et de ses creux, de ses failles ouvertes et de ses floraisons multiples. Ici des collines qui glissent sous le fil de l’horizon, là des vallées avec leurs réseaux de feuilles couleur de menthe, leurs eaux pareilles à une comptine susurrée entre des lèvres d’enfants.

 

   Voyage en utopie.

 

   On ne sait pourquoi mais on croirait à un poème levé dans l’éther qui aurait arrêté sa course parmi les hommes au sommeil douloureux, là au sein d’un questionnement en suspens. Où sont-ils les Vivants, ces fétus de paille qui dérivent sur les vagues hauturières d’un romantisme échevelé, qui s’immolent à même l’ambroisie d’une surréalité, qui plongent avec délices dans un rêve sans fin, ce doux ensommeillement qui les gagne et les absente d’eux-mêmes le temps d’un voyage en utopie ?

  

   Ce ruban de bitume.

 

   Où sont-ils eux que l’on ne voit pas ?  Sont-ils la métaphore de ce cheminement hasardeux, cette route, ce ruban de bitume qui file droit vers l’à-venir, ce projet qui les rend fous et les cloue en même temps sur la planche de liège de leurs illusions ? Fixation à un illisible présent. Le plus souvent ils sont d’inutiles scarabées à la tunique sombre que traverse l’aiguille de l’entomologiste. Une simple aporie biffée par la lame d’une impalpable inconséquence. Ils vivent et meurent dans le temps de leur irrémédiable angoisse. Ils sont là et n’y sont pas. Ils s’absentent tout en se présentant. Ils s’annulent à ne rien proférer, à se dissimuler dans une ornière de silence. Et pourtant c’est comme si l’on entendait leur voix résonner à l’intérieur de la barbacane de leurs corps.

 

   « On dirait…»

  

   Alors, faute de comprendre leur sombre et impalpable condition, il nous reste, à nous les Voyeurs, à nous métamorphoser en ces puérils enfants qui posent des questions sans importance ou bien qui créent une fable de toutes pièces afin de nourrir leur insatiable curiosité. Nous nous en remettons à l’hypothétique formule du « On dirait » et on avance, à tâtons, les mains en avant de nous, fouillant tous les recoins de la déraison, détricotant les mailles serrées de la logique. Le pèlerinage des humains est si incompréhensible qu’il devient nécessaire de se doter de ce comportement magique qui nous soustrait au réel tout en nous y réinscrivant dans l’ordre d’un imaginaire, d’une fantaisie, d’une broderie onirique, sans doute la meilleure façon de s’y prendre avec ce qui ne reçoit de prédicats que d’un nihilisme faisant rouler continuellement sa pierre de Sisyphe.

 

   Cela endure la présence.    

 

   « On dirait » une longue plaque de marbre qui file à l’horizon des choses, une lanière d’étrange matière où ne paraît rien d’autre que sa propre énigme. La Chose avance au mépris de toute loi. Impalpable progression à la rencontre de son destin. Cela ne dit rien, cela endure la présence avec une douce volonté. Qui n’a rien à voir avec une volonté de puissance, un instinct de domination, une soumission de l’étant à une autorité en surplomb, une énergie qui contraindrait et exposerait le monde au feu de son infrangible loi. Cependant ce n’est pas sans ressenti, sans réaction épidermique envers ce qui est lisible en tant que parution. La Route (autre nom de la Chose, autre nom de l’errance humaine) n’est pas un « long fleuve tranquille », une simple voie qui conduirait à la sérénité, au sentiment d’une plénitude, à une méditation pareille au dépliement d’une soie.

 

   L’invisible figure.

 

   « On dirait » la fin d’une aventure, l’écroulement d’un château de sable parmi les flux et reflux d’une marée à l’immémoriale généalogie. Comme si, de tous temps, cette obscure mission de destruction était inscrite dans le mystérieux chiffre du monde. « Détruire », disait-elle. La puissance du désir en acte faisant chuter l’homme dans l’éclair de sa hâte à manifester le jaillissement de son être. L’être, cet illimité, cet inapprochable, cet inconcevable qui, pourtant, est le foyer qui nous anime et créée les conditions de notre habitat sue terre. Il est là, à portée de main, on en sent l’attirante mélodie, la force d’aimantation. Il imprime en nous une lézarde qui nous travaille en notre fond, dont nous savons le trajet, mais qui s’écarte toujours de nous au cas où nous en surprendrions l’invisible figure. Nulle épiphanie de l’être, seulement une vibration, une trémulation, une fièvre qui couve sous la cendre grise des jours.

  

   Effacement de soi.

 

   « On dirait » la perte, là-bas, dans le tissu entrelacé d’une mangrove (ce monde de l’inapprochable fourmillement, de la claire obscurité du néant) l’effacement de soi dans la griffure de ces arbres qui semblent indiquer une limite à ne pas franchir. Ils sont des pierres levées, des manières de simulacres ôtant de notre vue la possibilité d’une vérité (d’une brûlure car toute vérité est de cette nature qui déchire le tissu flamboyant de l’être pour mieux le dissimuler à notre vue tachée d’impéritie), ils sont des sortes de fantasmagories, d’agitations de carnaval, de tours de passe-passe d’une commedia dell’arte destinée à clouer notre âme dans de terrestres ornières. Alors la Chose (Nous en termes clairs), la Chose donc fait demi-tour, disparaît pour apparaître à nouveau dans la seule dimension humaine qui nous soit assignée (les dieux sont loin qui font leur musique d’empyrée), dimension dont nous devons consentir à faire notre vêture et lorsque notre volte aura été fécondée par cet étrange anneau de Moëbius de l’exister qui fait de nous des Arlequins nous saurons, alors, que nous aurons trouvé notre demeure la plus juste, celle qui coïncide avec notre essence.

 

   Remous illisibles du ciel.

 

   Nous sommes des êtres fragmentés, une multitude de pièces cousues sur lesquelles s’inscrit le lexique de notre chemin de vie. Une pièce pour la mémoire, une autre pour les sentiments, une autre pour la rencontre, pour le deuil, l’évènement enfoui dans sa gangue d’oubli, ce Vivant qui nous traversa à la manière d’une pluie d’orage, cette ombre qui glissa le long de notre esquisse pareille à une étrave scintillante dans la nuit du doute, cette amante qui ne dura que l’espace d’une rapide étreinte, cette œuvre qui fit sa flamme dans le clair-obscur d’un musée, ce livre aux caractères serrés qui illumina la coursive de notre esprit, cette vision d’une aigrette blanche dans la confusion nébuleuse de la lagune, cette montagne perdant dans les nuages sa transcendance de basalte, ce rivage qui courait au loin dans le jour qui déclinait, cette tonnelle mauve irriguée de lumière pour un ultime libation au bord de la mer, cette musique qui flottait dans l’air, pareille à l’oiseau gris se perdant dans les remous illisibles du ciel.

  

    Ëtres de tout et de rien.

 

    C’est ainsi, nous flottons indéfiniment, nous sommes des êtres d’oubli et de remémoration, des rumeurs que traverse la pluie continue des jours, la foudre du silence, la flèche de l’incantation, l’étincelle de la prière, la fièvre de l’amour, la modestie du repentir, le fléau de la faute, la vrille de la culpabilité, les émois de la relation, l’ivresse de l’amitié, la liqueur claire de la communion, la force de l’esprit, les élans de l’âme, nous sommes ces êtres de tout et de rien, ces feuilles envolées par le vent, ces fontaines qui, parfois tarissent, ces verbes qui chutent, ces flammes qui s’éteignent à l’orée du crépuscule, ces lucioles qui trouent les rêves de leur lexique d’ennui, ces rémissions, ces bondissements, ces résolutions qui meurent sur le bord du jour à l’heure où l’heure teinte de bleu le dernier sommeil des hommes.

 

   Dans l’esquive, souvent.

 

    Nous sommes ces fleuves étincelants qui coulent vers l’aval, ces estuaires où brille la joie de demain, ces rivières souterraines que longe l’ombre duveteuse des indécisions. Nous savons tout ceci du centre même de notre demeure mais nous feignons de ne rien apercevoir qui nous affecterait dans notre sempiternelle recherche de cet absolu qui nous nargue, nous convoque sans cesse et disparaît sitôt qu’aperçu. Nous vivons dans l’approche, dans l’esquive souvent, dans le relatif toujours qui nous ramène à notre condition contingente, à la déréliction qui est la dentelle des habits d’Arlequin dont nous sommes vêtus. Alors, tout en haut du chemin qui a retourné sa peau, tel un reptile assumant son exuvie, nous nous disposons à sommeiller pour l’éternité, cette absence du monde qui se rend supportable à force d’évanouissement. Toujours il sera temps de s’éveiller, de recommencer le chemin mille fois parcouru. Car, à l’évidence, nous ne faisons, tels les mimes marchant, qu’un surplace éternel. Vivre est cela, reproduire, tant qu’il est temps, une libation, un geste d’amour, proférer une parole, chanter une comptine, demeurer dans son innocence d’enfant. « On dirait », c’était juste pour jouer !

 

« Le temps est un enfant qui joue », disait Héraclite l’Obscur.

 

Laissons-le jouer. Le jeu est à lui-même sa propre fin.

 

 

 

 

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17 août 2017 4 17 /08 /août /2017 08:09
Partir de l’eau.

« Prendre le dernier quart

qui ne dit pas

jusqu'où s'étend le gris ».

 

Photographie : Ela Suzan.

 

 

 

 

   Partir de l’eau.

 

   Il faut partir de l’eau après y avoir longuement séjourné. On a posé son corps d’aigrette sur la vitre liquide, une à peine distinction de ce qui est à l’entour. Une lueur blanche au ras des choses, un langage muet qui, proféré de l’intérieur, fait ses halos irisés, ses amas floconneux, ses pluies de rémiges dans le temps qui vient. Il vient de loin le temps avec ses ailes invisibles, ses orbes de silence, ses tablettes d’argile où s’inscrivent les signes de l’homme. Il est si discret qu’il nous traverse à notre insu, qu’il fuit en avant de nous, surgit à l’arrière avec de curieux bonds - les « intermittences de la mémoire » -, s’immisce dans la faille de notre corps pour y imprimer le chiffre de la présence.

  

   Le lisse d’une intuition.

 

   Alors on est cloués à l’heure, on attend le bruissement des secondes, on demeure en soi pour l’éprouver selon la guise d’une soie. C’est tout juste si l’on ne se confondrait avec le luxe de cette éternité qui plane dans l’instant à la manière d’un aigle survolant les corridors de l’existence. Être n’est qu’être temps. C’est pour cette raison d’une réalité sans épaisseur que nous ne pouvons en saisir la trame serrée. Il faudrait différer de soi, se décoller de sa membrane de peau, voguer loin, se doter d’un regard synoptique, explorer la moindre parcelle du corps, y dénicher ici le jour d’une contemplation, là le surgissement d’un éblouissement, là encore le lisse d’une intuition nous déposant au bord du monde avec la sublime conscience d’y être à la manière d’un illisible sablier qui fait couler ses gouttes de mica une à une, scansion de notre cheminement en son énigme.

 

   Âme de la Cité.

 

  Au loin, là où se dresse la flèche verticale d’un campanile, où gonfle sous le ciel le dôme d’une église, où flottent telles des virgules levées les proues des gondoles, le temps est ce continuel bourdonnement, cet ébruitement incessant qui entame les choses, érode les façades, glace l’eau des canaux de sa pellicule de plomb. Les ponts sont en dos d’âne qui se courbent vers le ciel pour laisser passer l’eau, donner site au clapotis, faire lieu au murmure liquide qui est l’âme de la cité.

 

    Urgence à …

 

   Partout sont les mouvements, les hululements, les voix qui ricochent sur l’ocre des façades, parfois le rose d’un palais saigne à la manière d’une égratignure. On entend les pas pressés, le cliquetis des talons, le poinçon des semelles sur la dalle usée des pavés. Il y a tellement d’urgence à connaître, à s’emparer du visible, à l’archiver dans les têtes brûlées de soleil, sous les fronts dévastés de hâte et la marée partout se répand dans les temples de la beauté. Flux et reflux, ondes incessantes, Les étraves fendent l’eau, l’écume bouillonne, les quais sont flagellés, le carrousel n’a aucun repos, la trêve n’aura pas lieu.

  

   Dans ce tumulte.

 

   Cela bourdonne aux terrasses des cafés, cela s’agite sur les places, cela irrigue les ruelles  de milliers d’erratiques trajets, cela se donne dans la confusion comme si, de ceci, l’égarement, devait naître la consistance d’une vérité, l’assurance d’une juste mesure des choses. La certitude que la vie ne peut faire effraction que dans ce tumulte, cette recherche fiévreuse, cette angoisse sans fondement qui taraude l’esprit et dissocie l’âme en mille gerbes multicolores.

 

  Digues de la beauté.  

  

   Depuis sa tunique d’oiseau blanc on a survolé longtemps le Peuple des Nombreux. On a vu leurs essaims, leurs grappes lourdes, leurs brindilles noires telles des armées de fourmis. On a vu le destin buccinateur de leurs bouches étroites. On a vu leurs flots tumultueux se dresser contre les digues de la beauté. On a vu leur dessin de limaille de fer qu’attirait l’aimant d’une irrésistible force. On a vu l’interminable pèlerinage prendre d’assaut les seuils des édifices, les porches des églises, les hautes ouvertures par lesquelles s’annonce le prodige des musées.

  

   Intimité de leur chair.

 

   On a vu ce qui ne pouvait être regardé qu’avec l’œil de la stupeur. La Cité des Doges croulait sous les lourdes tentures des hommes, sous les draperies rubescentes de la curiosité. De la « Sérénissime », on n’apercevait plus que la vertu outragée, les limbes après que la tornade est passée, on ne discernait plus que des briques mordues dans l’intimité de leur chair, de vagues errances qui se donnaient à voir en tant que saut dans l’incompréhensible.

  

   Portes en trompe-l’œil.

 

    On était delta de plumes plaqué contre l’éther et de cette condition on tirait un large empan de vision. Tout, compte fait, tout était question de regard. Aussi bien la figure bariolée du Carnaval, la danse anonyme des masques, la chorégraphie des cercles sautillants et animés des bergamasques. Comme une métaphore du saut sur place, des facéties de la commedia dell’arte, des diners aux chandelles dans les palais traversés d’agitations hauturières et de faux-semblants. Toute une vie de supercherie, d’illusions, de portes en trompe-l’œil, de coulisses au travers desquelles s’annonçait la marche de biais de l’humain. Toujours une action qui poussait l’autre. Toujours un désir qui  allumait un autre désir. Toujours une gigue qui prenait  la place d’un cheminement méditatif.

 

   Revenir à l’eau.

  

   Tout défile au-dessous des ailes déployées. Le paysage de la lagune file à toute vitesse et le Peuple laborieux des Occupés n’est plus qu’un lointain souvenir quelque part dans l’ombre d’une plume. Le vent s’est levé, une douce brise qui porte au-devant de soi, comme si l’on était soudain précédé par son destin. Le temps qui, l’espace d’un vol, avait été menacé de se réifier, de se durcir telle une ivoire, voici qu’il s’étale à la mesure des eaux d’étain qui dorment, loin, dans l’essaim de l’archipel.

 

   Contours d’une plénitude.

 

   Temps fluide, continu, temps de nidification et de réassurance. On regarde une chose, par exemple le vol de verre d’une libellule et le contentement va de soi et l’immédiat sentiment d’un bonheur sans partage s’installe dans le triangle de la tête. On regarde les cheveux rouges des salicornes, les étoiles roses des asters, les tapis hirsutes des lavandes de mer, leurs taches mauves et l’on est, à la fois, loin et proche de soi. Loin parce que la porte de l’imaginaire s’est ouverte qui fait ses merveilleuses efflorescences. Près en raison d’un sentiment intime qui dessine les contours d’une plénitude.

  

   Un si humble don.

 

   Rien ne sert de distraire son attention parmi les miroirs étincelants du monde, rien ne sert de se fondre dans le labyrinthe du réel qui n’est jamais que l’écho de ses propres rêves, que l’image tremblante mais impérieuse du feu de ses fantasmes. La vraie beauté est toujours à saisir dans le simple, dans le geste immédiat qui saisit la cruche et s’abreuve d’une eau limpide, dans la main qui recueille les flocons de brume et les tisse en d’arachnéennes pliures oniriques, dans la fleur qui n’étale le duvet de sa corolle qu’à nous ravir d’un si humble don.

 

   Nuit qui point.

  

   Alors quand le vol s’épuise, que le crépuscule teinte d’un vermeil adouci la résille claire des nuages, que le soleil n’est plus qu’un cercle de blancheur, que la Cité au loin se présente à la manière d’un rêve somptueux, que la terre est une illisible ligne noire, un trait de fusain, que l’eau bat insensiblement de son rythme immémorial, on se pose doucement sur la plaque qui oscille et tangue à la mesure de son repos, on dissimile sa tête d’écume au long bec noir sous l’abri de plumes et l’on se laisse aller au rythme de l’onde, ce subtil glissement qui nous reconduit à notre être, alors que dans le silence de la nuit qui point, s’allume le dard de la convoitise des hommes, cette incoercible braise, ce rougeoiement qui les tient en haleine le temps d’une sombre ardeur. Il est temps de dormir. Le songe est là qui frappe à la porte ! Peut-être saurons-nous « jusqu'où s'étend le gris », cette couleur qui n’en est pas une, cette teinte médiatrice qui nous installe entre nuit et jour, entre mensonge et vérité. Il ne nous restera plus qu’à prévoir le lieu de notre chute. Là sera notre domaine.

 

Partir de l’eau.

Mappa della laguna di Venezia.

 

Source : Aliexpress.

 

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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 09:06
Sortir de l’ombre.

« Dongni peint et c'est beau ! »

 

Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

   « L’œuvre au noir ».

 

   « L’œuvre au noir », voici comment regarder cette belle image en lui appliquant le titre alchimique de Marguerite Yourcenar. Car, en effet, toute création reproduit, symboliquement, les degrés d’évolution de la materia prima depuis son premier état, brut, indifférencié, jusqu’au terme du devenir où paraît l’or ou pierre philosophale en tant que forme sublimée de ce qui n’était que sourde virtualité en attente de son être. Ce qui revient à dire que l’œuvre ne surgit, ne s’exhausse que d’un informel se revêtant, au cours de sa métamorphose, des prédicats qui concourent à en délivrer la substance interne, cette pulpe intime, cette essence qui ne fait efflorescence qu’à être dévoilée et remise aux Regardeurs comme le bien le plus précieux. Acte de donation indépassable de ce qui se constitue à partir de rien.

 

   Essence fuyante.

 

  A partir de rien, en tout cas, qui serait visible ou préhensible. Car, ici, c’est à proprement parler à la métaphysique que nous avons affaire, soit ce qui, étymologiquement, vient «après les choses de la nature». Or l’art est toujours constitué de cette essence fuyante que l’artiste, désespérément, essaie de fixer sur la toile, le photographe de capturer dans la mystérieuse enceinte de sa chambre noire. Tout est toujours en attente qui demande à être révélé et il n’est pas indifférent que la première partie du processus photographique trouve son essor dans ce bain révélateur qui fonctionne à la manière du dévoilement d’une vérité, ce en quoi l’œuvre trouve son appui et ses conditions de possibilité. Donc partir du noir et y demeurer suffisamment longtemps afin que nous soyons appelés par la lumière, sollicités par l’ouverture qui sont seules donatrices de sens. La densité nocturne, si elle prépare ce qui va s’élever d’elle, cette germination artisanale, cette poussée métabolique qui initient le mouvement de l’œuvre, la densité donc ne saurait à elle seule amener une présence puisqu’elle est, avant tout, mutité, réserve en soi des sèmes non encore portés à la parution.  

 

   Méditation spéculaire.

 

   C’est le noir absolu qui nous requiert dans la lecture de cette œuvre à double entrée. A la fois photographique et picturale puisque l’image nous propose en abyme les deux perspectives : une œuvre regardant une autre œuvre en train de naître. Subtile méditation spéculaire qui renvoie face à face le Regardant et le Regardé comme si la signification dernière résultait de ce mouvement relationnel, de cette constante réciprocité. Je regarde l’œuvre qui se crée en même temps que se crée en moi l’intuition de ce que constitue la gestuelle artistique, cette traduction en valeurs figurales du dépliement de la conscience.

 

  

   Du fond de l’obscur.

Sortir de l’ombre.

Cheval représenté dans la grotte de Lascaux.

Source : Wikipédia.

 

 

   C’est dans les boyaux de la terre, au sein de la roche, au plus profond du mystère que cela s’annonce alors que la conscience, à peine dégagée de l’homo faber et de l’erectus, se dirige lentement vers le sapiens qui commence à explorer les chemins ombreux de la connaissance. Les hommes ne sont pas encore vraiment des hommes, seulement des humanoïdes aux fronts bombés, aux corps massifs, à l’allure voûtée comme si, en eux, vivait encore un être de pierre, une manière de racine primitive, de concrétion à peine levée pour dire les balbutiements de la civilisation. Mais déjà, dans cette complexité indistincte se dessinent les premières ébauches de l’art. Tout est noir et les signes posés sur les parois de calcaire ressemblent aux simulacres de la caverne platonicienne. Une forme tremblante que la torche de résine révèle comme s’il s’agissait d’une réalité seconde, la projection d’un spectre mais qui, déjà, fait signe en direction de ce cheval réel qui se déplace parmi les hautes herbes de la savane.

 

   Objet mental.

  

   Ce qui est à comprendre ici, c’est le lent dégagement de l’obscur, l’à peine issu d’une forme archaïque, élémentaire qui commence à prendre corps. Dans la nuit de la grotte le cheval d’ocre et de suie est à peine visible. C’est comme s’il émanait de la paroi même, s’il en était une subite extraction, s’il se donnait à voir en tant qu’image primordiale se détachant de la matière pour devenir objet mental, substance spirituelle. Autrement dit signifié, représentation de ce qui est absent mais dessine une proximité pour l’homme, plus tard l’une de ses plus « belles conquêtes ». Mais ici il faut entendre, bien plus que la domestication animale, sa transcendance sous la forme accomplie d’une œuvre qui hantera la conscience collective, parfois à son insu, mais souvent le processus des civilisations s’affirme à même la distraction des humains, sauf quelques regards lucides qui prennent acte des mutations d’une manière synchrone.

 

   Absence de parole.

 

   De l’obscur naît la lumière. Cependant il faut qu’une conscience intentionnelle en ait visé la ressource latente et l’ait amenée au jour, là où le regard du Voyant en assurera la brillante synthèse. L’atelier est plongé dans une pénombre dense comme s’il fallait cette absence de parole, cette aphasie constitutive afin que du nul et du non advenu naisse ce qui aura pour tâche de dire le monde en sa beauté. L’Artiste est face à son destin qui est de provoquer les formes, de les porter à la visibilité, de les assurer d’un être qui ne s’actualisera qu’à la mesure de la trace de fusain, de la touche du pinceau, du médium qui en assurera la transparence.

  

   Telle l’eau de la fontaine.

 

   La lumière fait sa tache cendrée au sommet de la tête puis glisse insensiblement le long de la natte comme si cette dernière était l’entrelacs de la pensée, la pente obligée de l’intuition chargée de travailler le réel au corps, de lui faire rendre raison de ce qu’il réserve en lui de puissances inactuelles dont il est urgent d’assurer la résurgence. Telle l’eau de la fontaine qui sourd de terre à la manière d’un chant longtemps contenu dans le discret rhizome qui en est la parole anticipée, l’incantation annonciatrice, la juste mesure esthétique.

  

   Signes de la visibilité.

 

   Le visage est cette douce et attentive épiphanie, cette décision de débusquer tout ce qui,  porté à la manifestation, sera digne de figurer. Une couleur particulière, un galbe doué de présence, une estompe faisant voir tout en dissimulant, une posture disant l’élégance des choses, une ligne concourant à la compréhension du propos pictural. Une main, la droite qui tient l’outil de la révélation, est elle-même révélée par ce subtil bourgeonnement de la lumière qui accompagne tout geste décisif. La main imprime dans la trame du subjectile les premiers signes de la visibilité. Le geste reproduit non seulement le poème antédiluvien de l’homo sapiens face à l’attente pariétale, mais il engage toute gestuelle antérieure à partir de laquelle une lumière s’annonce en tant qu’émettrice d’un sens inaugural : le fiat lux divin qui rompt les ténèbres et installe la parole, autrement dit les linéaments de la signification ; le big bang qui lacère le chaos de son feu afin que naisse le cosmos ordonnateur du monde et de beauté. Il est en familiarité lexicale avec cette « cosmétique » qui efface les stigmates de l’incompréhensible pour les traduire dans la belle épopée universelle qui sera le miroir le plus fécond auquel se référeront les Chercheurs de plénitude.

  

   Genre d’hallucination.

  

   Ce n’est qu’en mode différé que nous apparaît l’image du cheval, telle qu’elle se révèle dans la lumière inactinique du laboratoire, un genre d’hallucination, de farfadet, de simulacre qui ne manque de nous interroger. Toute création est cet essai de dépasser l’invisible en lui donnant acte dans le visible de sorte que ce qui se réfugiait dans les mailles souples de la métaphysique trouve son lieu dans cette physique - la phusis des anciens Grecs -, cette « nature » qui n’est jamais évidente qu’à l’aune de la familiarité que nous entretenons avec elle depuis notre présence au monde. Enfin cela commence à dire le réel en termes intelligibles.  

 

   Voir l’invisible.

 

   Mais le monde n’est pas simplement l’assemblée de la totalité des étants réunis dans une synthèse qui nous donnerait le tout comme forme indépassable. Le monde est avant tout cette posture de l’être qui nous met en demeure de comprendre depuis le rivage de notre condition humaine. Sans doute l’art en est-il l’actualisation la plus pertinente. Nous voulons voir l’invisible. Nous voulons que les œuvres se dévoilent à nous comme ces mystérieux hiéroglyphes qui parcourent en tous sens, avec une ineffable beauté, la Pierre de Rosette. A sa manière toute œuvre est faite de ces signes que nous devons déchiffrer. L’activité de décryptage fait partie intégrante du dessein esthétique.

 

   Sortir de l’ombre.

  

  Nous devons sortir de l’ombre afin que parlant, elle nous intime l’ordre de parler à notre tour. Nous sommes êtres de langage à déjà tâcher d’informer ceci qui se présente à nous dans l’hypothétique demeure d’un pouvoir-être. Faute de nous en acquitter, c’est de nous dont il s’agit, de notre propre complétude, de notre plénitude. Or nous ne pouvons demeurer les mains vides, les yeux infertiles, la conscience dénudée. Si tel était le cas, c’est de la désertion de notre être dont il s’agirait. Nous ne voulons nulle vacance. Seulement l’affirmation d’un regard juste. Il n’y a guère plus à espérer que cette belle acuité. Oui, cette braise !

 

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12 août 2017 6 12 /08 /août /2017 15:28
Avenue du silence.

                       « Mon cœur à découvert… »

                      Photographie : Alain Beauvois.

 

                                         ***

 

                      « C’était l’hiver dernier

                           Et bien tard le soir

                          Le ciel était couvert

                     Et mon cœur à découvert…

              Et, à l’horizon, sous les nuages bas

             J’apercevais au pied du Blanc Nez

                            Une silhouette… »

 

                                     A.B.

 

 

 

   Silencieux sillage de soie.

 

   C’était d’abord comme le rien. Cela ne proférait pas. Cela ne s’agitait pas. Ça attendait. C’était accroché, tout là-haut, dans le ciel, avec sa touche énigmatique d’infini flottement. Comme si, jamais, le moindre mouvement pût à nouveau avoir lieu qui habiterait l’esprit des choses, animerait les allées et venues des Dispersés au hasard de la Terre. C’était un silencieux sillage de soie, l’égouttement de litanies liquides, le souffle indistinct du vent perdu dans l’immensité du cosmos. C’était une fugue qui aurait semé ses arpèges dans l’immensité d’un paysage sans bornes, dans un lieu si absent à lui-même qu’on l’aurait cru simplement cloué à la toile de l’imaginaire. Pensez seulement à une illimitée mer de sel posée sur un plateau péruvien avec ses damiers étincelant à perte de vue et, loin, là-bas, à l’horizon, une élévation plus sombre dans le jour naissant de quelque mirage. C’était pareil à un désert avec sa plaque de sable lisse, le scintillement des grains de mica, quelques vagues souples seulement où s’imprimaient la trace du vent, peut-être l’ondulation d’une vipère fuyant la compagnie des hommes. Et toujours, là-bas, identique à une douce insistance, quelques émergences de roches brunes trouées par la sourde volonté de l’harmattan.

 

  Lieu ouvert de la méditation.

 

   « C’était l’hiver dernier » et le désert était loin qui faisait sa continuelle brûlure, son haleine chaude sous le ciel inondé de lumière. Ici étaient, au contraire, les teintes de cendre et d’étain, le bistre pareil à une croûte brûlée, le blanc de neige, le gris de la mélancolie qui faisait sa traînée légère parmi les douces confluences des nuages. C’était un si éphémère trajet des choses qu’on aurait volontiers pensé à un chromo biblique, à un « Angélus » de Millet auquel il n’aurait manqué que les deux personnages en prière, un outil, une brouette indistincte dans cette si belle clarté crépusculaire qui est la merveilleuse antichambre du rêve, le lieu ouvert de la méditation. Toute la vibrante présence du clair-obscur telle que peinte par le génial Rembrandt. Une persistance des êtres entre chien et loup, un pied dans le jour, un autre dans la nuit qui déplie ses membranes de suie. C’est l’heure où le corps se confie à l’ombre comme il le ferait, se déposant originellement dans l’accueillante  aire maternelle où battent les eaux de la souveraine tranquillité.

 

   Face à l’immense, à l’ouvert.

 

   Ici, il faut venir avec humilité, abandonner son arrogance aux patères des villes, se défaire de sa volonté de puissance, plier son orgueil sous la taie d’un oreiller et se disposer à être libres face à l’immense et à l’ouvert. La clairière du ciel est cet ample cirque où résonne parfois le tonnerre, ce terrifiant attribut des divins. Il faut demeurer dans la conque étroite de sa vêture mortelle, il faut plier l’échine, se lover dans le creux de sa réserve. C’est toujours ainsi, le paysage sublime est cet infiniment grand qui nous toise de toute sa fierté ouranienne et nous réduit à la taille de l’insecte infinitésimal, peut-être cette fourmi qui charrie son sinueux destin dans l’égarement d’une impalpable présence.

 

   A la mesure des étoiles.

 

   « Cœur à découvert », comme pour dire notre muette supplication en direction de ce qui fait sens à la mesure des étoiles, à la majesté de cette voûte céleste qui nous effraie et nous attire à la fois. Perdus sous la vastitude, nous sommes entièrement livrés aux décisions de l’être-du-monde qui nous dépasse et nous enjoint de nous vêtir de quelque transcendance afin de ne nullement demeurer dans une nudité qui serait la forme patente de notre désarroi. Avancer dans le doute comme on progresserait dans le brouillard, écartant les voiles mouillés de ses mains hésitantes. Geste artisanal au bord d’un mystère comme si, de l’autre côté de soi pouvait surgir, à tout moment, la membrure de l’étrange, le seuil au-delà duquel l’inconnu se métamorphose en familier, la tristesse en pure joie. Autrement dit le saut dans léblouissement. Car nul ne sait ce que nous pourrions trouver si, par extraordinaire, l’on pouvait sortir de sa geôle de chair et déboucher dans le domaine de l’inconcevable, connaître seulement l’intervalle d’un instant, le secret qui perce sous le halo de  lumière blanche.

 

   Mailles de l’utopie.

 

   Mais rien ne sert de rêver, de sombrer dans les mailles scintillantes de l’utopie. Rien ne sert de se distraire de soi comme si, soudain, échappant à la dague de notre condition nous pouvions devenirs autres et connaître l’ivresse d’un affranchissement infini, simple efflorescence dans l’air qui se dilaterait à la mesure de notre moi et nous accepterait comme sa forme coalescente. Liberté contre liberté. Pourtant nous sommes libres, infiniment libres d’éprouver ce qui est là, posé devant soi à la manière d’un don. Oui, la vertu du silence, la force du recueillement, c’est de nous dérober à notre habituelle lassitude pour nous porter là où la beauté est infiniment disponible. A savoir dans le creuset de l’alliance, dans l’arche des affinités où le tout du monde, le tout de notre être se fondent en une seule et unique symbiose.

 

   Unique vision.

 

   Image de la dyade au gré de laquelle les principes opposés s’autorisent à s’interpénétrer, à se confondre dans une unique vision de la réalité. Alors il n’y a plus de scission. Je suis l’horizon qui est mon domaine, le ciel est mon corps éthéré où flotte la souple caravane des nuages. Alors il y a identité et sentiment de cette belle amplitude océanique qui déferle en nous, tout comme elle envahit la sphère mobile de l’univers. Je suis celui que je suis en même temps que l’autre, que tous les autres qui gravitent dans le champ de mon expérience. Je suis le sable, ses étranges ondulations, ses vagues minérales qui courent vers l’infini avec leur belle insouciance, leur constante harmonie. Je suis la flaque où se réverbère l’image plurielle du ciel, cette mouvante présence qui tisse les fils de l’invisible. Je suis cette clarté au ras du sol dont la perspective se prolonge dans le pur langage de la poésie.

 

   Un illisible voyage.

 

   Cette bande grise tout en haut de l’espace est l’abri où je réfugie « mon cœur à découvert », cet état d’âme par lequel je suis homme parmi le long cheminement des êtres, leur procession pour un illisible voyage. Cette ligne, ce doigt qui pointe en direction du futur, cette langue de terre qui a pour nom Blanc-Nez, tout ceci c’est ma propre silhouette couchée sous l’écrin du vivant, genre de gisant de pierre attendant du ciel sa propre fécondation, le surgissement de l’esprit dans la gangue sourde de la matière. Et cette « « silhouette » que j’aperçois, est-elle simple mirage, est-elle ma propre vibration dans la perspective de la lumière, un feu-follet faisant sa troublante persistance, un autre-que-moi qui se signalerait à ma présence, une concrétion existentielle voulant dire la nécessité des choses belles, l’esthétique fondée en toute relation,  le langage naissant de la rencontre comme ce qui fait briller l’essence humaine bien au-delà de son esquisse, là où ne règnent  plus  que les plis du silence et l’inaudible rumeur des questions ?  

 

   Creuser son énigme.

 

   Qu’en est-il de tout ceci qui vient continuellement à ma rencontre dont, le plus souvent, je ne perce nullement l’énigme, pas plus que je ne creuse la mienne ? Qu’en est-il ? Il sera toujours temps de répondre lorsque la nuit aura tout effacé, que l’aube se lèvera avec son air de mystère. Demain sera un autre jour. Demain sera une autre révélation. Jamais plateau de sable ne trouve son repos, le ciel ne fait halte, le cap ne se dissimule à même sa densité. Il y a beaucoup à voir encore ! Et nos yeux sont disponibles à la fertilité des choses. Un voyage qui trace sa voie parmi le doute échevelé des humains. Toujours une aventure qui nous dépasse et nous invite à être. Oui, à être ! Infiniment.

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11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 08:33
Buisson d’argent.

                                « L’arbre ».

 

                Photographie de Patrick Geffroy

 

                                        ***

 

             « D'anciennes paroles d'air et de souffle

                 aux parfums d'aromates et d'encens

                 à brûler pour la grande "Nuit obscure"

                        qui pour toujours éclaire

                               de tous les soleils

                     cet arbre inconnu et dépouillé

                dont la précieuse solitude encore

                  nous enchante de mille étoiles

                     et chante de mille feux... »

 

                      Patrick Geffroy Yorffeg.

 

                                     *

 

  

 

 

 

 

   Aube -

 

   On s’éveille à peine et la lourdeur des songes appuie sur les paupières, glace les yeux, enfonce les pupilles dans le massif ombreux de la tête. On remue à peine. On défroisse son visage à la manière de jeunes chiots. On fait si peu de mouvements et c’est comme une résille qui enserre le tronc, une ouate  qui s’enroule dans l’ornière des sens. La vue est courte, mélangée à toutes sortes d’hallucinations, d’éclats de verre, de fragments de mica qui lancent leurs feux-follets dans l’antre dévasté de la raison. L’ouïe est engluée dans une résine où les sons viennent mourir comme le flux liquide sur un rivage de sable. Le goût est d’aromates mêlés, une touche de mélancolie, une éclisse d’espoir, une once de romantisme qui effleurent de leur palme indistincte. On a perdu quelque chose. On le sait. Mais on n’en a plus le souvenir et cela fait sa rumeur d’angoisse quelque part dans la boîte d’os, au-dessus du corps qui sommeille encore.

  

   Couleur d’absence.

 

   Des formes au loin, des esquisses qui sortent à peine du silence. De vaporeuses présences. Des esseulements. Des fuites dans la diagonale de l’aube. Des insistances qui voudraient se dire mais ne profèrent qu’à mots couverts. Y aurait-il danger à préciser ce qui a habité l’illisible réduit des rêves, ces effleurements qui n’en sont pas, ces paroles laineuses, ces ondoiements qui se limitent à leur propre mystère ? Car rien ne dépasse de rien. Car rien n’a lieu qu’une couleur d’absence. Car les formes se divisent à l’infini, se recomposent en d’autres formes pareilles à la dérive des nuages dans le ciel foudroyé d’orages, manières d’idées scissipares glissant infiniment dans l’inconsistance de brumeux concepts.

  

   Rien pu proférer de soi.

 

   On cherchait. De ceci l’on était assurés. Mais l’objet de la recherche ? Mais le but à poursuivre ? Mais la finalité de ce pas de deux étrange en attente de qui était-il ? Ou bien de quoi ? Et s’agissait-il de quelque chose de concret, au moins ? Ou bien était-on, nous-mêmes, sourds à même notre quête, enfants orphelins de parents qui, peut-être, n’avaient jamais existé ? C’était si douloureux ce genre de cécité qui étouffait dans l’œuf tout essai de germination. On n’aurait même rien pu proférer de soi qui ne fût une approximation, un pur hasard, un plan biaisé sur la comète.

 

   Midi -

 

   Le grand astre blanc est au zénith, suspendu en plein ciel tel un œil immensément cyclopéen. C’est l’heure où les hommes s’occupent avec attention de leur pause méridienne. La fatigue a été lourde à porter tout le temps de l’ascension de l’impérieuse étoile. Le corps pliait sous la férule solaire, les globes des yeux étaient injectés de sueur, les oreilles bourdonnaient de tous les bruits du monde, de tous les langages qui se percutaient sur la croûte affligée de la terre. Les mains étaient des serres qui ne saisissaient que des pliures d’air rubescentes. La peau se glaçait sous les assauts des étincelles, devenait flasque et ne tenait plus que le langage de l’effroi. Comment avancer encore dans le labyrinthe de clarté, comment éviter les murs de verre, contourner les dagues éblouissantes du réel, s’immiscer dans l’existence qui craquait de toute part ?

  

   De précieuses solitudes.

 

   Ce qui s’était annoncé dans les coulisses d’encre de l’aube, ce qui n’avait été qu’une manière d’indigo se dissolvant dans les premiers remous de lumière, on n’en avait plus la claire conscience, on n’en percevait que de rapides et mouvants reflets, d’immarcescibles mirages, de précieuses solitudes  se mouvant dans les douves étroites du doute, dans les mors sans fin des apories définitives. Décidemment, jamais on ne comprendrait la nature de ce qui s’était tramé dans les linceuls de soie de la nuit. Sauf une invisibilité, un appel se brisant sous la cloche d’un éteignoir, une voix atone qui n’en était que plus inquiétante comme si un Egaré dans le désert avait lancé son imprécation en direction de  l’absence de nuages, au lézard à la gorge bleue se glissant dans l’étoffe compacte du sable, au rapace qui planait à d’illisibles altitudes, décrivant dans l’espace les cercles de son vol muet. On était confondus, tout simplement et l’on ne connaissait plus ses propres limites, pareils à des outres inutiles seulement parcourues d'anciennes paroles d'air et de souffle.

 

   Crépuscule -

 

   En même temps que le repli de la stupeur, la décroissance du jour a initié dans les âmes un substantiel repos. Rien ne hurle plus à l’horizon des hommes et l’on se dispose à un peu de calme sous la voûte mauve des tonnelles. Les jarres où se tient le vin clair sont vernissées de vert et de jaune. Elles restituent la chaleur du jour dans une exsudation qui mouille leurs flancs de milliers de gouttes de rosée. C’est l’heure entre toutes de la paix, de la rémission et la grande brûlure quotidienne se retire comme pour dire aux Existants la merveilleuse attente qui précède la nuit, en annonce la face d’ombre. Maintenant les cerveaux sont lavés de leur inquiétude et leurs scissures blanchissent dans le jour qui décline. Ce sont des phosphorescences qui s’installent à titre de prémonition nocturne. C’est la somptueuse mise en scène et bientôt le brigadier frappera les trois coups du grand spectacle et les anatomies seront entièrement livrées au bain de jouvence, à l’ablution de l’initiation onirique.

  

   Nuit de l’angoisse.

 

   Il faudra se disposer à être selon de longues portées d’ombres muettes. Il faudra ne plus saisir du jour que sa lointaine comptine, cet à peine bruit de résurgence se perdant dans les arrangements sans fin du cosmos. Il faudra revêtir sa fourrure de taupe, aiguiser le dard de son museau, avancer avec ses pattes pourvues de griffes chercheuses dans le boyau de terre qui enserre et délivre en même temps. Car tout essai de connaissance du même et de l’autre est  cette nature fouisseuse qui jamais ne sommeille, feint de disparaître mais glisse infiniment le long des corridors des approximations afin de débusquer ce qui, de soi, brille et illumine la sombre nuit de l’angoisse dont est fait notre égarement parmi les illisibles chemins du monde.

 

   Nuit -

 

   Tout est plié dans tout. Nulle lueur à l’horizon du monde. Rien ne paraît qui sauverait, rien ne profère qui dirait aux hommes leur lumière intérieure ou, du moins, la nécessité qu’elle s’allume en quelque endroit du corps, en quelque site de l’esprit. C’est ainsi, toute clarté est précédée de dévastation. Comme s’il fallait, d’un coup d’éponge, effacer la craie blanche, ne laisser se montrer que la vaste plaine du tableau noir. Alors, nul scintillement, nulle poussière qui indiqueraient une plus ancienne généalogie avec le réseau serré des signes, le pullulement de la signification. On est homme, on se terre, on se dissimule. On croît ne jamais être né. On n’est peut-être qu’une idée germant dans le cerveau d’un être virtuel. Ou l’idée d’une idée faisant sa tache d’intelligible quelque part dans un monde en gestation.

  

   Miroir aux alouettes.

  

   Homme, il faut traverser la nuit détentrice de songes sans en pénétrer les arcanes. Tout mystère est nécessairement clos sur son propre secret, sinon il ne serait que pur bavardage, effraction de ce qui, nécessairement, doit demeurer voilé. L’être de la nuit est cette confondante opacité sur laquelle nous projetons notre propre ombre, notre doute, notre inconsistance à figurer autrement que ces silhouettes platoniciennes dans la touffeur des ténèbres. Dans la grotte primitive où ne sont que les hallucinations, les illusions, les fumées inconsistantes de cela même que nous pensons être la vérité. Qui n’est que miroir aux alouettes et tour de magicien. Nous ne nous détachons nullement de ces fantasmagories qui nous enveloppent à la manière des tuniques  étroites des momies.

 

   Don de la vision.

  

   Comme elles, les momies, nous sommes hiéroglyphes qui ne parviennent qu’à saisir leurs insaisissables contours, non le cœur même de ce qui est à comprendre, à savoir la manière dont nous apparaissons au monde et la raison d’une telle chose. Ce que nous demandons à la nuit : la totale obscurité à partir de laquelle pourra s’élever le chant de l’aube avec sa cohorte de phénomènes enfin visibles qui seront doués de sens en eux-mêmes, mais aussi, mais surtout, pour nous qui sortirons de notre cécité. Regarder est le don le plus prodigieux qui nous a été remis dès notre naissance. Mais cette qualité rare de la vision, le plus souvent, nous la malmenons, nous l’hypostasions, nous n’en faisons que le théâtre d’un simulacre, le spectacle approximatif de ce qui est à comprendre comme la dignité d’une parution sur la scène de l’exister. Ce que nous avons oublié, que nous annoncions de manière crypté il y a peu : LA BEAUTE, à savoir ce qui, de soi, se dit et toujours s’annonce du cœur de la nuit. Lumière contre ombre. Vérité contre mensonge. Poème contre prose.

 

   Aube -

 

   Aube est là, de nouveau, qui initie le cycle du temps, lequel n’est autre que celui d’une venue à soi, dans la confiance, d’une manière de révélation. Les yeux qui étaient clos, voici qu’ils se mettent à briller intérieurement du feu d’une entière lucidité. Rien ne demeurera celé dans les plis d’ombre, sauf des contre-jours sur lesquels prendront essor les jours du réel, ce subtil maillage qui tissera l’être des fils d’une soudaine joie. Car, jamais, joie ne naît d’elle-même comme la source surgit du pli de terre qui l’abrite. Joie est fille de Douleur, de Privation, d’Ascèse, ces déesses inaperçues dont le lieu est d’être une sorte de non-être réfugié dans l’obscurité, pareille à la pépite brillant à même son essence dans la gangue de terre sourde.

 

   Mise à l’abri du sens.

 

   Joie est prise en compte et mise à l’abri du Sens (de la Beauté), par lequel tout cheminement devient lumineux, traçant dans les rives nocturnes le sillage des constellations. Les étoiles ne brillent qu’allumées par l’immense toile de la nuit qui est, à la fois, leur reposoir et le fondement qui assure leur apparaître. La vérité n’est pas unitaire qui éteindrait tout autour d’elle afin d’assurer son propre rayonnement. Toute vérité se lève à partir d’une dialectique, d’une confrontation, d’une polémique. Antarès, Bételgeuse ou Andromède ne nous assurent de leur être qu’à le poser et l’affirmer à partir de cette densité primitive qui est la clé de leur donation. Supprimons la nuit et ces « belles noiseuses » s’évanouissent avant même que l’œuvre n’ait pu être portée à sa manifestation. Leur beauté disparaissant à même le fond dont elles auraient dû être assurées afin d’être connues.

 

   Une clairière s’allume.

 

   Aube. Le ciel est de suie lourde, les nuages teintés d’obsidienne. Les montagnes au loin se découpent à peine sur un décor fuligineux. Comme des personnages de théâtre qui attendraient, en coulisses, l’instant de leur entrée en scène. Une tension seulement, une position fœtale des corps avant que la matrice ne décide de leur expulsion, de leur entrée en présence. Là seulement commencera l’histoire avec ses étranges clignotements, ses hautes lumières, ses éblouissements, ses passages dans des gorges étroites cernées de fauves lueurs. Au premier plan une sorte de bourgeonnement indistinct comme si le réel voulait se donner dans une réserve, une clairière s’allumant dans le cercle des arbres aux ténébreuses frondaisons. Mais, soudain, comme un rai de lumière qui traverse la diagonale du paraître et, tout au bout, la torche d’un buisson d’argent. Sans doute les ramures d’un arbre sortant du ventre de la terre. Buisson d’argent dont la proximité, par paronymie, nous place dans la saisie du buisson ardent.

  

   Harmonie universelle.

 

   Dieu caché qui se révèle à celui qui a su l’attendre dans la longue nuit qui précède toujours la théophanie, le déploiement du sacré. Mais, hors les références bibliques, se donnent à voir de multiples vocations humaines en quête de cette joie issue du cœur de la nuit. De cette inégalable beauté. Ainsi le philosophe partant des lugubres spectres de la caverne en direction du soleil de l’intelligible ; ainsi le poète qui exhume de la lourde prose quotidienne le joyau que deviendra son ineffable langage ; ainsi le géographe qui portera au jour, sur l’antique portulan, cette terre qui n’attendait que le moment de sa révélation ; ainsi le mystique tel Jean de la Croix qui, par « l’échelle secrète » de la contemplation joint son âme à celle de Dieu ; ainsi le savant dont les recherches s’illuminent du bonheur de la découverte ; ainsi l’amant se sublimant dans le mouvement qui le porte en direction de l’aimée ; ainsi l’alchimiste dont la pierre philosophale éclaire l’antre mystérieux des opérations conduisant de l’œuvre au noir à l’incandescence rouge en passant par l’œuvre au blanc, continuelle quête des processus de sublimation qui prennent racine dans les touffeurs chtoniennes pour s’épanouir dans l’illumination ouranienne, extase solaire qui fond l’être dans l’harmonie universelle.

 

   Langage qui jamais ne s’éteint.

 

   Nous sommes des êtres nocturnes qui cherchent inlassablement la part, en soi, au plus profond, de ce feu, de ce réseau de lave qui sourd à bas bruit dans le temple de notre corps. Dans le temple puisqu’un dieu y est caché à notre insu, ce langage qui questionne toujours, qui jamais ne s’éteint, cette nature précieuse de l’homme qui le projette en pensée au-delà même de ce qu’il est en direction de cette lumière qui l’accueille et le tient en sustentation au-dessus des abîmes de ténèbres et des douves d’effroi. Oui, le langage est lumière qui brille dans la nuit de l’inconnaissance. Pareille à un cristal aux infinies et toujours renouvelées facettes. Nous n’éclairons et ne sommes éclairés qu’à son exacte mesure. Parlant nous l’actualisons. Nous taisant nous sommes en douleur. L’ignorant nous versons hors de notre essence. Là où l’ombre du non-sens, ce lieu inconnu et dépouillé nous guette comme notre néant. Oui, notre néant. Or le néant est l’envers de toute beauté !

 

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8 août 2017 2 08 /08 /août /2017 09:59
Amnésia.

                             VORTICE DI MEMORIA.

                 Œuvre : Livia Alessandrini.

                             Roma 1998.

 

 

 

 

               « Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire,

         Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ? »

 

                               Jules Supervielle.

 

 

 

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Sur la colline que touche à peine la lumière, Erable est en attente de son destin. Il sait le printemps, sa luxueuse prodigalité, ses inflorescences en forme de grappes, la couleur d’eau de ses feuilles, le tronc d’où exsude la vie pareille à une goutte de résine vibrant depuis sa gemme silencieuse. Erable sait l’été, l’étalement de ses ramures sous l’air qui chante d’insectes, les larges avenues de ses frondaisons, la fraîcheur des ombrages où viennent jouer des enfants innocents. Erable sait l’automne, le feu d’airain de ses yeux multiples, de ses faces en forme d’étoiles, de mains ouvertes attendant l’offrande du jour. Soleil vermeil qui glisse parmi le peuple sylvestre, le teinte de cette couleur de gloire et de dernière puissance avant que la saison ne capitule devant les premiers frimas. Alors la colonie des feuilles s’esseule dans sa chute et sur le sol de poussière le tapis est épais dans lequel les pas s’enfoncent. Hiver accomplit ce que ses sœurs les saisons avaient commencé, la perte à jamais d’un monde qui ne se souviendra même pas avoir existé. Une estompe que la pensée aura tôt fait de remiser dans les archives d’indéchiffrables palimpsestes.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

  

   Tout en bas, dans la brume légère de la vallée, se tient debout la maison près de l’eau. C’est un moulin avec sa roue à aubes qui compte le temps en son cycle régulier. Les pales de bois avancent toujours dans le même sens qui gagne le futur avec sa lente régularité, sa patience à archiver des milliers de gouttes qui sont comme les perles des secondes, hésitantes, suspendues. Une goutte poussant l’autre dans le même rythme lent, immémorial. Et, parfois, sans qu’on en connaisse l’exacte raison, la roue inverse son mouvement. Alors tout rétrocède, tout s’efface à la manière d’évènements anciens se diluant dans les mailles distendues du souvenir. Bientôt, de la fière demeure poudrée de farine, ne restera plus qu’un éparpillement de pierres, le rond d’une meule, quelques poutres enchevêtrées. Autrement dit presque rien de la fable de jadis.

 

   Ce que Mnémosyne tisse le jour, Amnésia le détisse la nuit.

 

   Des enfants gais et insouciants jouent sur le rivage à tracer les armatures de leurs rêves. Ici une barbacane, là un donjon, là encore de profondes douves, un pont-levis en brindilles, le dessin d’un chemin de ronde, une échauguette en surplomb, les trous réguliers des poternes. La marée est loin encore qui fait sa sourde rumeur. Puis elle approche mettant en joie les apprentis guerriers. Flux er reflux alternés sapent la base de l’ouvrage, s’attaquent aux passerelles, rongent les hautes murailles, les tours d’angle. Bientôt, de l’édifice, sur l’écran de la mémoire, ne demeureront que des éclats de rire atténués, des pâtés de sable, une architecture illisible qui ne témoignera de rien d’autre que de l’impuissance humaine à s’opposer au lent et irrémédiable basculement des heures.

 

   L’œuvre en son langage.

 

   On dirait ces sculptures de sable qui animent les plages au milieu de la chaleur estivale. Tentacule de poulpe géant, bras démesuré de la mangeuse de vies qui semble tout droit sortie des « Travailleurs de la mer » de Victor Hugo. Mais ici, dans l’œuvre peinte, « Gilliatt le Malin » n’aura pas le dessus et ce sera le triomphe du monstre des abysses sur la vanité humaine. Tout sera phagocyté des créations terrestres. Poulpe-vortex aspirant dans l’œil du cyclone, indifféremment, les architectures de la pensée, les oculus au travers desquels elles regardaient le monde, ces fenêtres armoriées qui étaient leur façade visible alors que, dans l’ombre, se délitait la chair de leur présence. Pensée se dissolvant à seulement avancer.

  

   Instant-éternité.

 

  Amnésia était l’autre nom du poulpe, son mode d’apparition symbolique. Il y avait une lutte sempiternelle qui l’opposait à Mnémosyne la pourvoyeuse de mémoire. Il fallait que tout disparût, fût gommé de la souvenance du peuple des Egarés. Il fallait éradiquer toute trace mnésique, nettoyer les lobes où s’étaient imprimés les stigmates mémoriels. Il fallait dépouiller les Existants de la connaissance de leur origine. Ils devaient demeurer dans le non-savoir, nager dans le pur mystère puisqu’ils étaient des êtres jetés en pâture au temps, ce temps qui déroulait son tissage dans le seul présent alors que le passé s’effilochait, loin derrière, dans l’inconsistance d’un non-dit, dans le flou d’une profération qui n’avait même plus d’écho à offrir qui eût donné la clé de l’énigme. Car la vie dans son étrange verticalité devait demeurer cet inconnu sollicitant, à chaque instant, la curiosité des Fugitifs. Oui des Fugitifs car tout était en fuite depuis le début du monde. Fuir vers l’avant qui gommait l’ancienne généalogie, détruisait les murs décorés des citadelles antiques, superposait aux anciens signes sémitiques, aux pictogrammes primitifs, aux bâtons-messages l’alphabet contemporain seul à prétendre posséder quelque chose de la réalité, un instant, certes, mais dont il fallait s’assurer comme de sa fragile éternité. L’instant-éternité était, désormais, la seule vérité possible, le seul chemin d’accès à sa propre connaissance.  

 

    Archéologie agonisante.  

 

   Tout dans cette peinture joue le jeu de l’effacement, la dramaturgie de la disparition. La teinte est le monochrome d’une argile, la forme spiralée l’outil par lequel broyer les scories de la mémoire, les fenêtres en ogives, en carrés, en damiers la dernière trame visible d’une archéologie agonisante. La force de cette figuration picturale réside en son pouvoir de monstration d’un temps aboli dans la même perspective que se révèle la seule efficience réelle du présent. En effet, toute temporalité est entièrement localisée dans la présence du présent, seule dimension perceptible de cette fluence qui jamais ne s’arrête, dont notre conscience ne perçoit que le battement régulier de métronome, un coup après l’autre, comme un gong existentiel qui voudrait figurer l’insaisissable visage de l’être.

 

   Souvenir de l’aimée.

 

  Puisque le temps est de l’être et rien que cela. C’est pour cette unique raison que toute mémoire est inadéquate, immotivée, obsolète dans sa configuration même. Elle n’est que feuille qui jaunit, moulin à la roue folle, château-fort que les boulets des mois et des jours percutent en plein front. Et puis, la mémoire aurait-elle des raisons d’exister que ne demeureraient jamais dans les mailles de ses impécunieux filets que le souvenir de l’aimée, non sa chair nacrée et douce ; que le mauve d’une soirée d’été sur le bord du rivage, non cet air embaumé qui en lissait l’épiderme ; que cette musique aérienne qui tressait l’air de sa mélodie, non la harpiste qui lui donnait naissance en même temps qu’elle lui insufflait son âme.

 

   Contre Proust.

 

   Ici se dessine avec subtilité, dans cet habile camaïeu de couleurs d’absence, l’exact envers du paradigme proustien de la connaissance de soi, des autres, du monde par l’entremise de la réminiscence. Ici sont biffés, d’un seul trait de pinceau, tous les Combray du monde et leurs délicieuses petites madeleines, tous les pavés  de Venise et ceux de l’hôtel de Guermantes, toutes les serviettes de Balbec et leurs étranges évocations de figures familières d’autrefois. Ici et maintenant est le seul et unique lieu de cette création qui ne vit que l’instant, par l’instant, pour l’instant. VORTICE DI MEMORIA veut dire cet essai de saisie de la temporalité qui n’est que le jeu d’une immense vacuité. Tout est constamment en déshérence de soi. Tout disparaît dans tout. Ne persiste jamais que ce pas en train de s’accomplir - le présent du présent -, alors que celui qui suivra n’est encore que pure virtualité et celui qui a été ne se perçoit plus qu’à la manière d’une inintelligible buée, d’un mirage se sustentant à l’horizon d’un passé irréductible au seul phénomène de la remémoration. Rejoindre un événement qui a eu lieu consiste à lui donner l’assise occulte de l’imaginaire, à l’investir d’un pouvoir sans pouvoir, d’un fondement qui lui est retiré en raison de son essence furtive, qui plus jamais ne s’actualisera sauf à prendre le délire ou la folie pour la matière imprescriptible de ce qui nous affecte en chair et en os.

 

   Vortex - Finitude.

 

   Métaphoriquement, le temps est cette feuille en constante métamorphose qui jamais ne s’arrête et s’annonce sous la figure du limbe parfait, puis de sa partielle fragmentation, puis de ses nervures, enfin de cette tige qui sera bientôt poussière et risée de vent. Tout vortex est l’image de la finitude. Tout instant qui s’annonce est la finitude de l’instant qui précède, la naissance de l’instant qui suit. Tout est ainsi qui passe et se dilue comme l’eau de la rivière est en fuite en son insondable cortège de gouttes pressées. Le mouvement du vortex s’inverserait-il et nous serions immédiatement des enfants du cosmos, des contemporains du big-bang et nous apercevrions les premières déflagrations de l’univers, les premières efflorescences du temps. Oui, les premières ! Il ne nous resterait plus qu’à être infiniment, dans le cristal de l’instant. Nulle part ailleurs !

 

  

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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