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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 06:53
D’eau et de terre.

" Et nous restons plantés là ... "

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Et nous restons plantés là

comme Aldo sur le rivage des Syrtes

à attendre je ne sais quoi. »

 

« Très tôt le matin, plage des Hemmes

près de Calais, près de chez moi

en plein brouillard matinal... »

 

 

 

 

   On s’appelle Ayal.

 

   De ceci, cette « irréelle réalité », on ne peut se rendre compte qu’à l’aborder un matin tôt, dans la lenteur des premières heures. On s’appelle Ayal. Seulement Ayal et rien d’autre. D’où vient ce nom, où va-t-il, comment joue-t-il avec le monde ? On n’en sait rien. On ne s’en soucie guère. Marchant depuis la lisière de la ville où sont les hommes occupés à dormir, on flotte entre deux eaux, on chante doucement, on fait son bruit de claire fontaine. On n’est pas plus apparent que le vent dans la nasse étroite des roseaux. On ne sait pourquoi, on susurre son nom, comme ceci : « Ayal…Ayaaal..Ayalll… », en faisant de sa bouche un tube d’où s’écoulent les sons en un mince clapotis. Cela gonfle tout contre le massif de la langue, cela fuit dans le goulet des lèvres, cela murmure sous le dais du ciel teinté de brouillard. « Ayyaaall » : on est soi-même brume, flocon d’eau, goutte de rosée, gemme de cristal transparent que nul ne pourrait apercevoir si ce n’est le goéland aux yeux perçants, la mouette rapide avec son rire éraillé qui entaille le temps. On est immensément liquide. On est déjà bien au-delà de ces pieux plantés dans la vase qui délimitent les choses, les enserrent dans des ornières terrestres. On est fils de l’air, cousin du peuple liquide.

 

   On est plein. On est bulle.

 

   La barrière, là, qui croyait nous retenir, on l’a franchie à la manière du poisson : quelques coups de nageoire, un frétillement de la queue et on est dans un autre univers, on est onde, on est écume, on est abysse. Quelle liberté alors ! Quelle ivresse de sentir son corps aussi fluide que l’heure belle, aussi souple que le frôlement de l’amour, aussi généreux que l’ami qui accueille sur le seuil de son logis avec les bras qui s’ouvrent, baie pour abriter la goélette. On est plein. On est bulle. On est sphère avec une musique venue de quelque Ondine, son qui s’enroule autour de soi avec l’inoubliable fluence de l’algue, l’affinité de l’anémone de mer. On est toutes les étendues d’eau du monde. Sans limite, sans séparation.

 

   Infiniment libre.

 

   On est les eaux grises qui écument le long de la côte d’Irlande. Les eaux de la blanche Albion et ses touffes de galets. Celles du Baïkal où glissent les glaces bleues. Celles du Querococha qui étincellent sous les coups de boutoir du soleil péruvien. Celles du Saimaa que lustre la lame translucide du ciel de Finlande. On est tout ceci et aussi les chemins clairs des grands fleuves qui traversent la Terre de leurs sinueux parcours, les rivières sous les frais ombrages, les cascades franchissant les digues de moraines dans le silence des grottes. Alors on est libre, infiniment libre et on le sent jusqu’au centre de ses grappes d’eau, dans la texture même de ses molécules, dans le jeu subtil de ses atomes. Dans les mailles imperceptibles du brouillard. On n’est peut-être que ceci, d’infimes gouttelettes pareilles à du mercure avec son étonnante mobilité, son idée de plénitude, sa dilatation heureuse. Soudain l’on comprend son nom, Ayal. Une ouverture, puis le glissement d’une liquide, puis une ouverture à nouveau, enfin une finale liquide comme si cette succession d’ondulations, cette ligne flexueuse disaient une façon d’éternel recommencement, une liberté se ressourçant à sa propre origine. Alors on comprend l’incompréhensible : à savoir l’essence de la liberté. Ce prodige !

 

   Rodéric ou bien Pierrick.

 

   L’on aurait pu, aussi bien, se nommer Rodéric ou bien Pierrick ou bien encore Gregor mais on se serait situé d’emblée en-deçà des brise-lames, du côté de la terre avec ses tas de cailloux aigus et les moignons de ses cairns, avec ses môles de granit, ses affleurements de schistes et ses tubercules de grès. Certes on n’avait rien contre le pays intérieur et l’on aimait aussi bien ses landes sauvages couvertes de bruyère que ses massifs usés d’où l’on pouvait apercevoir le moutonnement des vagues. Mais demeurer en retrait de cette belle eau c’était comme confier son existence à quelque piège, s’enclore entre les murailles d’une geôle qui obturait le regard, rendait sourd à tous les bruits du large. Oui, du large, de l’espace qui courait loin là-bas sur l’immense steppe d’eau.

 

   Être un simple nom.

 

   Il y avait tant de bonheur à être un simple nom, un genre de poème glissant tout en haut des gerbes vertes et bleues de la Manche ou bien de l’Océan ou encore de la Mer, fût-elle Tyrrhénienne à la si forte densité qu’elle ne semblait être qu’une ombre ; Baltique avec ses remous de bulles claires ; d’Iroise avec ses paquets d’écume blanche, les hampes de ses phares plantés dans la brume solaire. Vent de liberté que de pouvoir proférer entre les lames d’eau son simple nom Ayal, Ayaaal, comme une antique mélopée, une sourde modulation venue du fond des âges, peut-être d’un brick échoué sur les hauts-fonds avec encore entre ses flancs décharnés les refrains des marins en partance pour quelque aventure.

 

   Leur haute solitude.

 

   " Et nous restons plantés là ... ", semblent dire les pieux de bois, méditant sur leur sort de sédentaires à vie, promis à la tâche destructrice d’une infinie érosion. Usure du bois, abolition du temps. Trame d’un destin que dessinent les heures emmêlées à leur haute solitude. Navette immémoriale des secondes qui s’écoulent, invisibles, laborieuses, entêtées à poursuivre leur œuvre maléfique. Pourtant le spectacle est si beau de cette brume diaphane, à peine la couleur légère d’une aurore ou bien la délicatesse d’une rose-thé dans le luxe d’un clair-obscur. Inclination infiniment poétique que cette belle alternance, dans le flou de la perspective, de ce peuple aussi calme que mystérieux, tout occupé à défendre la Terre des assauts de la mer. Comme si tout pouvait soudainement s’inverser : la liberté maritime devenant le danger alors que l’anse de terre est la protectrice des furies venues du plus profond mystère. La grande mesa liquide prise de folie, déchaînée, emportant avec elle des milliers d’oiseaux blancs sacrifiés qui joncheront les plages de leur effroi roidi. Supplications muettes disant au rocher, à la vague, aux coquillages, au sable mutique le danger de l’inconnu où sifflent les aquilons de la mort. Oui, ce qui était si rassurant s’est métamorphosé en un monde aveugle, sans pitié, semant la terreur et allumant dans les cœurs les flammes vives de la peur. Alors on se prend à regarder les Sentinelles de Bois avec infiniment de tendresse, avec reconnaissance. Leur sombre régularité nous rassure, leur haie à claire-voie nous protège, leur présence est celle d’une mère bienveillante qui prend en garde nos existences hasardeuses.

 

   Rodéric-de-la-Terre.

 

   On s’appelle Ayal-de-l’eau et l’on devient, comme par miracle, Rodéric-de-la-Terre. On ramasse à la hâte quelques guirlandes de goémon, des bouts de branche, quelques cailloux épars qui, déjà, relient au sol qui attend, au seuil qui appelle, au feu qui fait son bruit de forge dans le foyer cerné de vives lueurs. On entend la respiration des hommes. On devine la lumière dans les yeux des femmes, on perçoit le grincement des jouets de bois dans les mains des enfants. On vient du bout du monde, de l’univers flottant qui n’était peut être qu’un mirage. On est traversé de rapides images. De hautes tours de bois montent la garde. Etranges silhouettes que démultiplie le brouillard, qu’avive le miroir des songes. On ne sait plus très bien qui l’on est. Ayal-l’enfant-libre, Rodéric-de-la-Terre et ses cabanes de bruyère d’où l’on voit le grand dôme d’azur partir vers l’horizon illimité. Ou bien encore ces pieux de bois n’étaient-ils que les survivants d’une ville fantôme qui avait existé autrefois, telle la ville d’Ys, la « ville sous la mer » telle que nous la restitue le mythe ? Ou bien s’est-on échappé, comme par magie, du livre d’un poète ? Peut-être de celui de Jules Supervielle qui nous parle de cet étonnant « Enfant de la haute mer ». Mais écoutez, tendez l’oreille. C’est une voix très lointaine qui court entre ces vestiges d’un temps passé, c’est une parole faite d’eau et de pierre, de bois et de légende :

   « Comment s’était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l’aide de quels architectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d’un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu’elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l’eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? »

   N’est-ce pas ceci, cette ville fantomatique que notre imaginaire a bâtie à la seule vision de ces rythmes de bois ? N’est-ce pas ceci ?

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 07:44
Être néant.

Le fauve, va toujours seul.

Existentialiste

 

Œuvre : Dongni Hou.

   

   *** En termes de fiction ou de rêve ou bien d’imaginaire livré à sa propre fantaisie.

 

   C’était il y a très longtemps.

 

   C’était il y a très longtemps. Les hommes n’étaient pas encore des hommes. De simples tubercules à peine sortis du ventre de la terre. Végétatifs. Rampants. Sortes de racines complexes emmêlées dans la touffeur de l’humus. Le monde n’était monde que par défaut. La planète tournait sur son axe sans bien se rendre compte de sa rotation. Les végétaux étaient des excroissances de pierre. Les animaux étaient identiques à ces grotesques de la Renaissance qui habitaient les jardins tumultueux d’une vie de mangrove. C’était le début d’une histoire mais encore dans ses vagissements, ses balbutiements. Rien ne se différenciait de rien. Le jour succédait à la nuit, emportant dans ses vagues lueurs des haillons d’ombre, des glissures de ténèbres. Les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, immense bobine de fil à l’inextricable parcours. Il n’y avait pas encore de langage et se laissait seulement percevoir le cliquetis des rouages de l’univers avec leurs bruits nécessiteux de bielles rouillées et leurs hoquets de cames laborieuses. Rien n’était arrivé à soi mais c’était un moindre mal. Il en est ainsi des cas d’illucidité qu’ils sauvent ceux qui en sont atteints des affres de la connaissance. Car savoir est pur bonheur en même temps que tragédie. Comme si un bambin dans la grâce de l’âge connaissait la fin du jeu qu’il vient d’entreprendre, en explorant les moindres arcanes, les plus minces secrets. Alors le désir s’étiole, alors la joie d’exister se métamorphose en son envers, une verticale angoisse qui se nomme indifféremment aporie, pathétique, ténébreux.

 

   Dès lors que…

 

   Dès lors que la contingence avait montré le bout de son nez, plus aucune possibilité de retour en arrière. Les dés avaient été jetés. Le fuligineux et versatile jeu de dupes montrait ses dents de requin et bien malin aurait été celui qui s’en serait soustrait au prix, seulement, de quelques égratignures. La plupart des attaques étaient mortelles avec bris de chairs et tissus sanguinolents. Certes, quelques rescapés, mais hémiplégiques, hébétés, genres de moignons qui traînaient pour l’éternité leurs bosses et leurs plaies derrière eux à la manière de contondants boulets. Car les boulets animés de hargne pouvaient se retourner contre leurs possesseurs et leur administrer une grêle de coups dont ils ressortaient meurtris, en proie à la souffrance profonde qu’inflige toujours le funeste destin lorsqu’il frappe de sa force aveugle. Tant que les Présents sur Terre n’avaient figuré qu’à titre d’une aimable diversion de la Nature, il n’y avait nullement eu péril en la demeure. Les choses allaient de soi, de guingois cependant, mais personne ne pouvait s’en offusquer pour la bonne raison que la conscience n’était pas encore née, mince lumignon qui ne s’éclairait lui-même que d’une si faible lueur que nul n’aurait pu l’apercevoir. Kyste replié sur sa propre nullité, en attente de paraître un jour, si telle était la Volonté qui semblait conduire l’univers avec une main de Maître. Une Toute-Puissance auprès de laquelle toute prétention à exister ne sonnait qu’à l’aune d’un éternel statut d’esclave, sinon de vassal promis à ne jamais s’exonérer de sa condition. Car, paradoxalement, le Hasard semblait procéder, non d’un simple coup de dés fantaisiste, mais d’une Volonté réelle, bien ancrée, bien déterminée à dominer le trop évident orgueil des Egarés-sur-Terre.

 

   Homo Rusticus et leur suite.

 

   Les premières manifestations de l’étant humain s’étaient illustrés sous la figure des Homo Rusticus dont il n’y avait rien à attendre, hormis une pierreuse présence à l’orée des grottes enduites de prosaïsme et d’archaïques illisibilités. On chassait, on dépeçait un bison, on mastiquait, on éructait, on s’accouplait avec des bruits de soufflets de forge, on mettait au jour des rejetons qui, eux-mêmes, dévoraient, s’accouplaient, puis se couchaient en chien de fusil dans l’antre de roches sans que la moindre pensée se manifestât en quelque perspective que ce fût. Dormir était penser. Marcher était penser. Forniquer était penser. Puis, un jour, à la guise d’on ne sait quelle fantaisie, le Rusticus s’était transformé en Erectus, puis en Sapiens, c'est-à-dire en un être pourvu de conscience, attentif au savoir, disposé à la culture. Or, ceci qui apparaissait à la façon d’un évident progrès, portait encore en soi les germes d’une consternante vicissitude dont on verrait bientôt que son épilogue était tissé des fibres du drame. Le problème était entièrement contenu dans cette faculté de l’homme que l’on nommait indifféremment esprit, intellect, entendement, discernement et qu’on aurait pu désigner aussi bien par les termes de servitude, aliénation, sujétion puisque c’était la notion même de liberté qui était mise en question. Possédant une conscience, du même coup l’homme se percevait sans avenir propre, genre d’esquif voguant sur des flots tumultueux, privé d’amer auquel vouer son regard, d’une bouée à laquelle attacher sa navigation hasardeuse.

 

   Les assauts du mal.

 

   Ç’avait commencé par de simples agressions semblables à des coups de fouet, à de minces déflagrations dont on sentait le crépitement sur la plaine de l’épiderme. Oh, rien de bien sérieux. Quelques contusions, quelques bleus (qui n’étaient pas encore des bleus à l’âme, il fallait attendre que le romanesque survienne, et ce serait pour bien plus tard), oh, rien dans cette nature encore grossière du Sapiens qui endurait les coups du sort à l’aune de l’immémoriale réminiscence des corps : il y avait encore un peu de Rusticus qui tapissait le derme de ses souvenirs d’écorce et l’heure n’était pas encore venue des subtilités de l’Humanisme et des florilèges de la Pensée. Cependant, bien que l’on fût assez insensible aux attaques sournoises de l’Impalpable, de l’Illisible, du Caché-sous-des-dehors-avenants, on sentait bien que les visites récurrentes des coups et des crocs-en-jambe n’avaient rien d’amical. On se terrait. On évitait de se faire voir. On restait dans le sombre des cavernes à dessiner à l’argile et à la sanguine des gazelles élancées, des pointes de lance effilées dont on attendait symboliquement (mais on ne savait pas encore la puissance du symbole, son efficacité dans l’aire du réel), qu’elles pussent soustraire à la fougue sanguinaire de hordes pléthoriques. Partout on dépeçait, partout on éviscérait et cela faisait de sourdes rivières d’hémoglobine pourpre qui envahissaient les vallées et teintaient les humeurs moroses des plus belles harmonies qui, jusqu’alors s’étaient produites, ici et là, sur les sites pariétaux où s’inscrivaient les premières figurations de l’art (mais on ne supputait nullement qu’ici, dans le tracé artisanal de mains grossières s’édifiait tout un pan de la culture de l’humanité future).

   Des attaques multiples et variées auxquelles on avait affaire, les plus terrifiantes étaient celles qui, animées par une armée de buccinateurs, de pinces ouvertes comme la gueule d’un four, de carapaces luisantes telles des glaives, virevoltaient en moissonnant au hasard ici des membres, là des bassins adipeux, là encore des têtes qui, pourtant étaient si virginales, si diaphanes, angéliques qu’on les eût plutôt vouées à l’exercice de quelque rite religieux couronné d’une juste gloire. En réalité la Toute-puissance était si aveugle qu’elle cognait au hasard (la bientôt célèbre contingence) et il n’était pas rare que les têtes des quelques exemplaires qui demeuraient des Sapiens ne fussent livrées à une étrange bataille, écrevisses labourant la fontanelle, crabes déchaussant le cuir chevelu, tourteaux déchiquetant la dure-mère, homards s’invaginant dans les scissures de Rolando ou de Sylvius avec des giclures pareilles à une purée livrée à une curée sauvage, démentielle.

 

   *** En termes de réalité philosophique ou contemplative.

 

   Oui, combien cette belle image que Dongni Hou nous livre d’une jeune existence semblable à celle d’un Chérubin contraste violemment avec cette sombre et funeste écrevisse qui semble avoir pris possession de son crâne à seulement vouloir le détruire. Le détruire. Certes, que pourrait donc faire d’autre ce crustacé juché tout en haut de la tête d’un innocent sinon vouloir en effacer l’existence dans un geste insensé de néantisation ? Abrupte dialectique au cours de laquelle s’affrontent, comme en un combat de Titans, la souple et docile volonté de vivre d’une Existence à l’orée de son aventure et l’incoercible violence à l’œuvre afin d’étouffer la vie en son déploiement, en neutraliser les projets, en clore le destin. Lutte archaïque du Bien et du Mal. Faust contre Méphistophélès. Est-on vraiment en mesure de choisir entre ces deux inclinations auxquelles tout homme est confronté dès l’instant où il pense, agit, délibère sur le monde ? Le problème de la liberté (opposé à la contingence) se pose ici comme le paradigme essentiel d’une connaissance de soi et du monde. Surgissement de la thèse existentialiste qu’énonce Sartre en termes de morale et de projet : « Sois ce que tu veux devenir ». Responsabilité de chaque destin qui a à se déterminer. « Le fauve, va toujours seul », tel est le sous-titre que donne l’Artiste pour justifier la valeur existentialiste de sa peinture. Immense solitude, telle celle du fauve lancé dans la jungle aveugle et foncièrement inhumaine. Toujours un prédateur qui terrasse un autre prédateur. Comme si la terrible contingence devait se lire en abyme, chaque existence contenant une autre existence qui lui est allouée comme ce qui, toujours, est à détruire puis à reconstruire. Dès lors que la machine est en marche, le processus est irréversible qui fait de la vie un éternel combat, l’horizon de la finitude. Un Existant est livré à l’imperium d’un crabe tout-puissant, lequel, à son tour sera la possession d’un autre crabe et ainsi jusqu’à l’infini. Ce thème du crabe est récurrent chez Sartre d’une façon quasi-obsessionnelle comme l’acte dernier par lequel la contingence reprend son dû et précipite tout ce qui paraît dans l’illisible Néant. Chez le Philosophe il faut faire l’hypothèse suivante : Crabe = Néant. Crabe = position antithétique de l’Être.

 

   Du Crabe (ou de quelques uns de ses avatars) en littérature et philosophie.

 

   C’est le riche thème de la métamorphose qui est à l’œuvre dans le site philosophico-littéraire pour présenter, sous la figure du crabe (ou de ses équivalents), les assauts dont les hommes sont les cibles au seul prétexte qu’ils sont entièrement et totalement libres et que de ce simple fait ils ne pourront faire l’économie de l’angoisse coalescente à toute existence. Vivre c’est être exposé. Vivre c’est risquer, à tout moment, de mourir. Vivre c’est se déplacer avec l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.

 

   La Nausée.

 

   Dans le roman de Sartre la métamorphose est à l’œuvre comme par degrés, sans doute ceci voulant témoigner de l’amplitude inévitable de la facticité dès l’instant où le sujet se rend compte du piège dans lequel l’existence enferme tout individu. Pour Antoine Roquentin, vivre est synonyme d’une manière d’enfermement qui, petit à petit, rapporte l’homme à la simple nature d’un monde végétal ou bien animal. En réalité on n’existe que sur le mode des choses. « J’existais comme une pierre, une plante, un microbe ». Se rendant au Jardin Public de Bouville en tramway, voici que la banquette sur laquelle il est assis prend soudain une allure effrayante. Non seulement l’évocation du nom de « banquette » n’entraîne plus aucun sens, comme si le langage s’était vidé de sa substance signifiante, mais l’assise se dote d’une étrange présence pareille au grouillement d’une infinité de pattes : « Elle reste ce qu’elle est, avec sa peluche rouge, milliers de petites pattes rouges, en l’air, toutes raides, de petites pattes mortes. Cet énorme ventre tourné en l’air, sanglant, ballonné – boursouflé avec toutes ses pattes mortes, ventre qui flotte dans cette boîte, dans ce ciel gris, ce n’est pas une banquette ».

   Mais sans doute, là où la métaphore animale devient la plus inquiétante, c’est lorsque Roquentin ressent une impression de fragmentation de son propre corps, dont un des territoires et non des moindres se confond avec l’apparence d’un crabe mort :

   « J’existe [...]. Je vois ma main, qui s’épanouit sur la table. Elle vit – c’est moi. Elle s’ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l’air e bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m’amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort : les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles – la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s’étale à plat ventre, elle m’offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant – on dirait un poisson ».

   Alors, ici, le phénomène d’intertextualité devient immensément visible qui établit un pont entre La Nausée de Sartre et La Métamorphose de Kafka.

   

   La Métamorphose.

 

   D’Antoine Roquentin à Grégoire Samsa, identique sentiment de stupéfaction lorsqu’ils se rendent compte, pour l’un que sa main n’est peut-être, finalement, qu’un objet aussi contingent que peut l’être l’existence d’un crustacé ; pour l’autre qu’il a été transformé en cette vermine informe avec laquelle, maintenant, il aura affaire.

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux ».

 

   L’absurde.

 

   Traversant les trois œuvres, la peinture de Dongni, le roman de Sartre, la nouvelle de Kafka, un thème identique se profile comme la nervure essentielle de ce qui est à dire, à savoir l’absurde (sans doute le nihilisme en contre-champ), dont contingence et facticité sont les résurgences les plus réelles.

 

   Donc ce sentiment de l’absurde, que manifeste symboliquement ce CRABE, comment se présente-t-il ? Seulement un rapide survol de ce thème inépuisable qui traverse la modernité comme l’une de ses caractéristiques essentielles.

 

   *** Chez Camus rien ne servirait de capituler face à une vie, fût-elle tissée de sombres présages. Ni le suicide, ni le recours à une transcendance par définition extra-humaine, ni le recours à une idéologie politique (marxisme) ou bien philosophique (existentialisme), ne constitueront de réponse valable. Seule une action collective au travers de laquelle la lucidité, la révolte seront les seules voies d’un humanisme en charge de lui-même :

   « Je me révolte donc nous sommes » - (L’homme Révolté).

 

   *** Chez Sartre. Conséquemment au vertige, à la nausée qui sont coalescents à la prise de conscience de la contingence et de la facticité, il devient nécessaire de dépasser cette gratuité en édifiant, au-devant de soi, le projet qui est l’aboutissement de toute création libre. Echapper à l’absurde à la hauteur de ses propres choix et engagements.

 

   *** Chez Kafka. La notion d’absurde vue depuis la personnalité de Grégoire Samsa, c’est l’accepter cet absurde pour dépasser sa propre réalité et échapper à l’incompréhension du monde, des autres, surtout de ses proches, de cette famille Samsa qui demeure sourde et aveugle au génie d’un jeune homme qui n’aura plus, comme ultime solution, que le choix de revêtir la figure du cancrelat et d’en assumer l’exténuation jusqu’en la mort. Echapper à la bêtise ambiante, peut-être la seule façon de parvenir à son être, au-delà de sa propre folie :

   « Les familiers de Gregor sont ses parasites, qui l'exploitant, le grignotent de l'intérieur. Ils sont en quelque sorte les sarcoptes du scarabée : c'est le désir pathétique de trouver quelque protection contre la trahison, la cruauté et la crasse qui a suscité la constitution de sa carapace, de sa cuirasse de scarabée, qui, à première vue, semble dure et sûre, mais se révélera, par la suite, aussi vulnérable que l'ont été sa pauvre chair et son pauvre esprit humain», telle est l’interprétation sans doute la plus adéquate qu’en donne Vladimir Nabokov.

 

    *** Chez Dongni Hou.

 

   La lecture d’image nous invite à penser l’absurde selon des qualités formelles et non plus en fonction de délibérations morales ou d’évitement d’un drame personnel. Ni révolte (Camus), ni projet (Sartre), ni acceptation orientée vers un but (Kafka), mais sans doute « heureuse inquiétude », oxymore voulant signifier cet éternel et irrésolu balancement entre le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, impénétrable oscillation qui est la mesure même de l’homme. Les belles valeurs de gris semblent en assurer la figuration symbolique. L’absurde est présent en tant que menace qui, pour l’instant, demeure à l’état latent. En témoigne une certaine sérénité, un calme qui rayonne du visage de ce Jeune Adulte au beau profil grec, confiant en son avenir. Danger diffus, apparemment inaperçu, pareil au Destin qui se dissimule et attend pour porter ses coups. Mais peut-être ne les assènera-t-il pas et, alors, se feront jour la possibilité d’un bonheur, le cercle d’un épanouissement.

   La force de cette œuvre est, tout en le convoquant, de laisser l’absurde en suspens comme s’il pouvait advenir comme s’abstenir de paraître, laissant la question posée de la liberté. Sans doute une vérité habite-t-elle cette peinture dont le point d’équilibre se situe de manière équidistante de l’Être et du Néant. Ainsi en est-il de toute destinée qui flotte infiniment dans l’espace et le temps. Nous voulons demeurer sur cette belle ligne de crête entre adret et ubac. Le jour est si beau qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 10:46
Voyage vers Lilliput.

« Pas se cogner à la vitre... »

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Dénuement.

 

   Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus déroutant que l’image d’une Jeune Femme en son plus évident dénuement ? Voici comment elle se donne à voir : seule, debout dans la poussière grise du jour, pareille au balancier d’une pendule qui aurait arrêté sa course au milieu de l’heure, immobile, sans acte et sans parole, pas même le plus mince murmure qui la manifesterait comme tension d’un proche événement. Figée dans sa propre chair, cette meute inaudible de confluences discrètes. Seule la torche de cuivre des cheveux dit l’appartenance au monde. Tout le reste du corps se fait silence et éternel repos. Ovale blanc du visage dont on aurait pu penser qu’il appartient à l’inapparence d’un Mime. Epaules tombantes que les bras soudés à l’anatomie entraînent vers le sol comme pour une chute. Torse étroit avec les deux bourgeons de la poitrine à peine éclos, simples braises éteintes à peine visibles dans le tumulte du monde. Bassin discret avec le V prononcé de l’aine en fuite vers une supposée féminité. Sans doute troublante. Jambes fluettes jointes en une manière de supplication, rencontre à peine lisible des boules des genoux. Triangles des pieds confondus avec la nappe lisse d’une surface dont elle ne paraît être que le simple reflet.

   Et la vêture ? Ces pelures, ces buées, ces brumes qui dénudent le corps plus qu’elles ne le dissimulent. Un chemisier si mince qu’il ne parvient nullement à soustraire à la vue des Curieux la perle de l’ombilic. Un étique triangle de toile qui dit le pli de l’antre d’Eros et le laisse en suspens en son étrange absence. Et le collier de perles ne souligne le cou qu’à la façon d’une esquisse dont on penserait qu’elle pourrait à tout moment s’occulter de la scène. Alors, soi-même on fait partie de l’oubli. Alors on se dissimule dans quelque coin de l’image en attente de quelque chose qui pourrait advenir. Rien n’est pire que cette halte, cette indécision qui fait sa goutte cristalline tout en haut de la colline du front, genre de supplice dont on attend la chute régulière, itérative, prologue à une possible folie.

 

   En partance pour Lilliput.

 

Voyage vers Lilliput.

"Gulliver and the Liliputans".

Source : Wikipédia.

 

   Afin que l’histoire puisse se poursuivre et conter ses menus faits il faut une double révolution. La nôtre d’abord. Devenir les lecteurs attentifs que nous fumes un jour, dans le demi-jour d’une bibliothèque, appuyé à la douce anfractuosité maternelle, écoutant la belle voix faire ses sinuosités, distiller ses rayons de miel, diffuser cette lumière d’éternité alors que bourdonne, dans le luxe de la pièce, le Petit Peuple de Lilliput, tout occupé à livrer la guerre à ses sempiternels ennemis de l’Île de Blefuscu. Sujet du conflit : on se bat afin de savoir par quel bout casser les œufs à la coque. Le prétexte est aussi mince que les habitants de Lilliput sont petits. De cette fable l’on n’a guère retenu que le nanisme des Îliens. Six pouces de haut, c’est une bien faible taille, que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de l’œuf !

   L’autre mouvement de révolution tient à Dénuement que nous inviterons au voyage en direction de cette île aussi fantastique que dépourvue, sans doute, de vrai lieu. Une utopie n’est nullement faite d’autre chose que de cette consistance de brouillard et de croyance immédiate des choses. Parfois les utopies servent-elles, renversant le réel, à le dépasser, à le rendre supportable.

 

   A Lilliput.

 

   Contrairement à Lemuel Gulliver que le Petit Peuple retint prisonnier, étroitement ligoté dans une résille de cordes, Dénuement est ici reçue comme une Reine. Non seulement elle n’est nullement soumise au régime strict d’une geôle mais on lui réserve le meilleur accueil. Pour logis elle a un bassin d’eau claire, pour Compagne son double de chair. Etonnante ubiquité. Ravissant pouvoir de dédoublement. S’apercevant en totalité elle se perçoit comme quelqu’un de libre, d’infiniment libre. Elle vogue à son aise entre deux eaux. Tantôt elle est Elle, tantôt l’Autre qui n’est qu’Elle en sa réverbération. Là où elle finit, l’Autre commence. Là où elle commence, l’Autre finit. Merveilleux jeu de miroir, incroyable écho qui part d’Elle et revient à Elle comme si le Monde n’était que sa propre image que se renverraient des myriades de vitres polies, éblouissantes.

 

   Plus de dénuement.

 

   Alors il n’y a plus de dénuement. Alors les bruits glissent tout autour avec des chuintements de soie. Les clartés frôlent le corps de leurs rémiges d’écume. Nue ou bien habillée plus rien n’a d’importance que le sentiment de soi, l’arche ouverte de la plénitude, la sublime complétude qui soude Soi à Soi dans la plus parfaite esquisse qui se puisse imaginer. Plus de discours qui blesse et humilie. Plus de laideur qui entaille la conscience. On flotte à la recherche de sa propre existence qui devient corne d’abondance. On capte son propre langage, cette voix venue d’on ne sait où, peut-être un murmure de Sirène dans le mystère des ondes, les plis de la vague, les rouleaux de bulles, loin là-bas où les choses communient dans l’évidence. On a soi-même la taille des habitants de Lilliput. Et tous les drames, toutes les tragédies se dimensionnent à cette nouvelle configuration de la présence humaine. Et, par un simple effet d’échelle, la beauté, la vérité, la liberté, les choses précieuses deviennent immenses. Très estimables Géants qui portent avec eux la quintessence de ce qui brille et resplendit dans le cœur et l’intellect des hommes.

 

   Une riche symbolique.

 

   Si la Jeune Femme qui se nommait Dénuement a accepté ce statut de Lilliputienne, ce n’est que pour en éprouver la riche symbolique. D’abord la simplicité de ce qui est petit, retenu, presque inaperçu. Ensuite pour goûter à l’ivresse de ce qui rayonne et éblouit mais dans la juste mesure de l’être, à savoir la pure beauté. Non le clinquant, l’apparence, la suffisance qui aveuglent tant d’Existants à la taille normale, aux désirs extravagants. C’est un tel bonheur depuis ce qui ressemble à un humble bocal, de devenir poisson, de nager dans une certaine insouciance, de ne plus percevoir les contraintes ni du temps, ni de l’espace. On dilate le globe de ses yeux, on ouvre l’éventail de ses nageoires, on remue à peine le fouet de sa queue, on progresse comme dans un rêve au milieu des images douces et des chants qui habitent le corps.

 

   Soi et non-soi.

 

   On est soi et non-soi. On est l’autre et non l’autre. On est l’un dans le multiple, le multiple en l’un. Etrange dédoublement qui n’en est pas un. Fusion harmonieuse des opposés. Complémentarité des ressemblances. Fusion des harmonies. Osmose des affinités. Alors plus rien ne blesse, plus rien n’isole de soi ni des autres. Puisque, en un seul empan de la conscience, on est soi dans l’autre, l’autre en soi. Monde dans le monde. Univers dans l’univers. Langage dans le langage. Il n’y a plus de différences. Les pauvres sont riches. Les riches pauvres. Les immobiles mobiles. Les tristes heureux. Les esseulés amoureux. Les pessimistes optimistes. Les inquestionnés philosophes. Les prosaïques artistes.

 

   On dit un mot.

 

   On dit un mot et on est le mot. On dit oiseau et le ciel accueille comme si l’on était un nuage. On dit bouteille et la mer vous emporte comme si on était un message. On dit nuit et l’on est mille et une dans quelque province d’un lointain Orient. On dit grain et on est le froment, l’odeur chaude du pain, l’enfant qui croque la croûte à belle dents, la mère qui sourit, le père attendri, l’ami de passage qui lève son verre, l’amitié en train de faire sa douce comptine, le monde émerveillé de tant d’insouciance, de tant de joie réunie dans une si modeste présence. On dit ce que l’on veut et mille mots à la suite font leur incroyable farandole. On dit parce qu’on est homme, qu’on est femme et que ceci est le don le plus précieux qui nous ait été fait depuis que le monde est monde. On dit Dénuement, on dit Lilliputienne et en même temps on dit le tout des choses lorsqu’elles viennent à notre rencontre dans la simple gaieté du jour. On vit nu. On vit habillé d’une feuille de vigne ou bien d’une simple coquille de noix. On connaît l’amour. Depuis son mince bocal où l’on nage avec la certitude d’être. Quoi de plus précieux que ce sentiment d’une vie qui se suffit à elle-même tout comme la Nature se limite à sa propre profusion. Être, c’est être en soi, en l’autre, dans le monde d’un seul élan de la pensée. Seulement cela : ÊTRE. Le reste, avoirs, possessions, pignons sur rue : poudre aux yeux et nuée de perlimpinpin. Assurément nous voulons être et n’être que cela. Tout autour volent les lucioles de l’envie. Que leur vol soit assuré de notre gratitude. Nous demeurerons dans la contrée de Lilliput ! Oui, de Lilliput !

 

 

 

 

 

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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 08:22
Goutte immobile du temps.

Le chemin qui mène vers la lune.

11 Mars 2017.

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

   La Lune vue par le Photographe.

 

   Le temps est une goutte immobile, un cristal silencieux, une libre advenue, là, entre le passé qui flotte à l’horizon, le présent qui doute, le futur qui encore ne paraît que dans l’irrésolution de son être. Nul personnage qui dirait l’humain en son incontournable présence. Ici nulle médiation qui nous installerait dans une vision selon les Existants. Comme si la Terre avait été désertée par ses habitants, reconduite à une pure vision originelle. Alors la vie se laisse imaginer seulement, non déduire à l’aune d’un cheminement existentiel, d’un projet, d’une mémoire, d’un ici et maintenant qui fonderaient le socle d’une possible fiction. Tout ramené au jeu immédiat de la Nature. Plus de tentation anthropologique qui décrirait le réel grâce au filtre d’une subjectivité. Choses du monde contre choses du monde. Vérité indépassable puisque rien ne saurait altérer la relation des éléments entre eux. Comme si tout devait reposer dans ce cadre rassurant d’une immuabilité, d’une fixité qui ne sauraient encore dire leur nom. Pure innocence, eau dépourvue de bulles et d’écume, bouton floral en attente de sa germination. Espace immergé dans sa juste mesure, en instance de son déploiement.

 

    Eléments.

 

   L’air est un glacis teinté de bleu transparent que souligne la fuite de nuages cendrés de gris. Le feu solaire n’est pas encore installé. Juste une esquisse plaquée contre le fond, à la limite d’un territoire nébuleux à peine distingué du sol dont il semble provenir. Les arbres dressés contre le ciel en dessinent l’inaltérable emblème : complémentarité du surgissement au monde du végétal qui féconde l’immensité du ciel en s’y fondant, en le révélant, en même temps qu’il s’y découpe en son apparaître. L’eau est présente en son invisibilité. Dispersée dans la fine texture de l’air, dissimulée dans le crin des herbes, scintillant dans la discrétion à la pointe des rameaux, coulant sous la tunique douce des écorces. La terre, l’humus discret font leur double ascension dans le chemin qui se dresse vers la Lune.

 

   Ombre - Lumière.

 

   Et puis l’ombre. Et puis la lumière. Car rien ne serait visible sans le jeu subtil qui les unit comme signes disant l’alphabet de la multitude. Ombre verte, dense, pareille à un roc, silhouette du taillis qui révèle la distance, installe la profondeur. Nul besoin d’une profération humaine, de l’éclat d’un verbe pour en faire voir l’unique beauté. Le dais immense de l’éther ne s’illumine que de cette opposition, que de ce contraste qui installe la scène du visible et donne lieu à toute chose. Lumière qui bourgeonne depuis l’infini et se révèle en tant que cette grâce de l’être qui ne saurait trouver de mots, seulement une apparition, seulement une épiphanie.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Lumière de la Lune, ce mystère suspendu au centre d’un songe, qui s’y maintient par magie, qui irradie tel l’œil d’une lointaine créature dont rien ne saurait cerner l’étrange apparition. Le milieu de l’image est ce silence qui en assure la mise en forme, la maintient devant nous en la question qu’elle nous pose qui, jamais, ne saurait trouver son achèvement. Comme si elle était constituée d’une myriade de vues s’emboîtant en abyme jusqu’au centre incandescent de la conscience. En attente d’être décryptées. En attente seulement. Lune simplement positionnelle, dessinant dans l’espace le cercle d’une plénitude cosmique. Ni regardée en tant qu’objet (personne n’est là pour la viser), ni regardant en tant que sujet puisqu’elle apparaît comme ce luminaire suspendu dans l’éther dépourvu de conscience, privée de volonté. Un simple flottement, un être vide, une présence immémoriale remise à son contour, à son gonflement de matière inaccessible.

 

   Lune-mot.

 

   Lune-mot. Ici, dans le cadre de cette photographie les choses sont simples. Chaque chose jouant sa propre partition à l’insu des autres. Suspens, rhétorique du silence, dialogisme non encore installé. Chaque élément inclus dans son pour-soi, dans son immarcescible bogue remise à la certitude de l’éternité. Ciel, arbres, Lune, chemin, herbe, autant de présences immobiles isolées dans leur superbe autarcie. Nul langage qui relierait les éléments entre eux, nulle parole qui féconderait la rencontre. Liberté contre liberté dans une déconcertante dispersion ontologique. Il n’y a pas d’histoire. Il n’y a pas d’aventure. Le vocabulaire est figé à même sa propre beauté sans qu’il soit nécessaire de poser un commentaire comme propédeutique au connaître. Genre de savoir immédiat identique à celui d’un Quidam découvrant dans le secret des ombres bleues le chant pur de la source.

 

 

   La Lune vue par le Peintre.

Goutte immobile du temps.

Homme et femme contemplant la Lune.

Caspar David Friedrich.

Source Wikipédia.

 

 

 

 

   Bien évidemment, ici, la représentation change de point de vue. Surgissement de la présence humaine qui métamorphose la sémantique de l’image. La Nature passe soudain d’un statut neutre (de la photographie) à celui d’une scène habitée, d’un spectacle contemplé. Le regard de la Nature qui était abstrait, désincarné, désubstantialisé, voici qu’il se trouve remplacé par la vision de personnages qui constitue non seulement un nouveau schème perceptif mais se donne en tant que changement radical de paradigme de la connaissance. Nouvelle interprétation que chacun peut mener à sa guise dans sa prise de possession de ce qui lui fait face.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   La Lune devient un objet. Mais un objet quintessencié. Nullement une chose quelconque qui serait considérée en tant que pure contingence, hasard apparitionnel. La Lune est en effet « contemplée », ce qui veut dire que son être s’accroît de cette dimension que lui confère la dignité humaine, à savoir en faire le lieu d’une visée esthétique, peut-être lui conférer une place dans le site exigeant des choses artistiques. Car la Lune n’apparaît nullement comme un motif décoratif mais devient la figure essentielle de l’œuvre, le centre d’irradiation du sens. Tout y converge : aussi bien l’attitude hiératique des personnages qui semblent fascinés, aussi bien l’aire dessinée par les racines, le tronc incliné, la branche horizontale, la cape de l’homme qui en referme la belle circularité. La Lune est au foyer de ce qui est à dire. A elle seule elle tient en suspens tout ce qui s’y ramène de la même façon qu’un tellurisme n’est que l’écho d’un phénomène originel qui en assure la propagation.

 

   Lune - Phrase.

 

   En termes de linguistique, on est passé du mot immobile, solitaire à l’émission de la phrase. Car ici, dans l’œuvre de Caspar David Friedrich, il ne s’agit plus d’un pré-langage qui attendait une profération (la photographie dans sa position stationnaire) mais du début d’une fiction qui joue sur le vecteur d’un symbolisme religieux (un espace sacré est créé), sur la catégorie infiniment prolixe d’un tragique existentiel. Se dévoile la scène d’une inclination romantique dont chaque élément du tableau constitue un personnage émettant un discours. Le sol sombre et indistinct est annonce de l’inévitable finitude. Les racines sortant de terre, tels des membres humains dotés de doigts qui s’annoncent à la façon d’une allégorie, d’une délibération métaphysique faisant signe en direction des dangers qui guettent les hommes, sous les espèces du Destin. La teinte claire du ciel, son aspect de rumeur céleste s’annonce comme l’infini dont le fini terrestre est le confondant correspondant, le locuteur sans voix opposé à la fable illimitée de la transcendance.

 

   La Lune vue par l’Ecrivain.

 

 

   « Le silence protège les rêves de l'amour; le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit ».

 

Etienne Pivert de Senancour.

Obermann (1804).

 

 

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Si, de la photographie à la peinture il y avait accroissement d’être, avec la description dans Oberman la Lune parvient au sommet de sa signification. Elle n’est plus un être immobile, silencieux ou bien simplement « contemplé », elle est devenue cette amplitude au gré de laquelle tout s’expliquera et resplendira à l’aune de la diffusion de sa lumière. «… quand la lune embellira la nuit…» : comment formuler de manière plus précise le coefficient illuminateur dont l’astre de la nuit est investi, statut à proprement parler démiurgique, instance de révélation des choses placées sous le régime sublunaire ? Il semblerait que Senancour, dans son lyrisme cosmique, ait attribué à la Lune une essence, un rayonnement dont les êtres subalternes soumis à son influence recevraient le don sans même pouvoir en apprécier la juste mesure. Nous retrouvons cette même idée dans l’assertion de Jean Potocki dans Manuscrit trouvé à Saragosse : « Il semblait un esprit pur, qui aurait revêtu une forme humaine seulement pour être perceptible aux sens grossiers des êtres sublunaires ».

   Est-ce à dire que les hommes, dans leur dérive inattentive, ne seraient que ces êtres grossiers dont les sens approximatifs ne jaugeraient les effluves célestes que d’une façon prosaïque, demeurant enclos dans une nature primitive, archaïque ? Mais sans doute ici ne convient-il nullement de prendre les mots au pied de la lettre mais d’en deviner seulement la force symbolique. Créer une différence entre l’esprit pur et sa chute dans la forme matérielle, dense, souvent illisible. S’il est donné comme pouvoir à la Lune d’embellir la nuit, c’est bien qu’en plus de sa force créatrice elle possèderait une réelle puissance esthétique capable de métamorphoser le réel en autre chose que ce qu’il est, à savoir une beauté enfin accessible aux yeux décillés, ouverts aux mystères des choses.

 

   Lune - Texte.

 

   Ce qui, jusqu’ici, était silence (la photographie) ou bien début de profération (la peinture) se met à briller tel un texte (Oberman) qui entraîne un récit à sa suite. Mais les esprits rationnels argumenteront, et ils auront raison, qu’il y a différence de nature entre l’image et le langage. Ceci est une évidence et notre démonstration souhaiterait se situer simplement en termes de valeurs symboliques, comme si des sèmes représentatifs traversaient aussi bien les lumières et les ombres de l’image, les aires contrastées du tableau, les métaphores s’illustrant au travers de la fable pour user d’un terme générique.

   Mais demeurons sur les rives tracées par Senancour. Et référons-nous à ce qui a été dit au sujet de l’aspect linguistique qui court au travers des images précédemment évoquées.

   La Lune-mot était le domaine du silence, l’avant-profération ou l’apparition du mot isolé avant que n’intervienne la parole.

   La Lune-phrase reprenait et amplifiait ces prémices pour déboucher sur un assemblage de mots qui se livraient sous la forme essentielle de l’image, du symbole, de l’allégorie.

   Enfin la Lune-Texte clôt les essais antérieurs en les amenant à la fluence d’une histoire qui possède un avant et un après, un passé et un avenir, dont le présent de la donation ouvre les rives d’une temporalité, laquelle est la condition de possibilité d’une inscription dans le registre existentiel, dans le récit qui fait de nous des êtres habillés d’une réalité. Si l’énoncé de Senancour débute par l’évocation du silence (qui) protège les rêves de l’amour, combien, à la suite, son discours devient prolixe, combien le cours simple de la vie devient mouvementé, agité, furie des vagues et efforts orageux, tension des plaisirs, irisation de la volupté, genre d’amplification progressive de l’être jusqu’en son vertige le plus palpable.

   De la photographie à l’extrait d’Oberman en passant par la toile de Caspar David Friedrich, nous aurons été sous la fascination de la Lune qui n’est sans doute que le reflet de notre désir d’être un mot qui devient phrase, qui devient texte. L’homme est langage ou bien il n’est pas ! Peut-être est-ce là la leçon à tirer de cette mise en image qui ne saurait demeurer dans un éternel silence ! Nous voulons être Parole !

 

 

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 08:41
« Si avant dans le néant ».

   « Jamais créature vivante n'avait été engagée

   si avant dans le néant ».

 

   Victor Hugo.

 

   Tempera acrylique fusain sur toile

   Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Comme peut l’être une icône.

 

   Vous voir dans cette posture si dénuée d’intention, livrée à la contemplation comme seulement peut l’être une icône, abandonnée en une certaine manière au souffle de l’air, au lisse de la lumière, au luxe de cette chatoyante teinte de pêche suffisait à emplir mon esprit du bonheur de qui se livre en sa vérité. Nulle affèterie, nulle pose qui eût fait de vous un être livré à quelque commerce séditieux, à quelque entreprise située hors d’une naturelle évidence. Il en est ainsi des êtres simples qu’ils se dévoilent entièrement, qu’il n’est point besoin de chercher ailleurs qu’en eux la définition qui les révèle en ce qu’ils sont : des formes immédiatement saisissables dont, cependant, une indispensable réserve les retient sur le bord d’une révélation qui en déflorerait le mystère. Car jamais paysage n’est plus désiré qu’à se dissimuler derrière la courbe d’une colline, la touffe d’un boqueteau, la résille d’un rideau d’arbres qui en accentue la sublime beauté.

 

 

   Cette immatérielle coiffe.

 

   Cette immatérielle coiffe qui flottait sur votre visage comme s’il coulait d’une pluie d’étoiles, combien son teint était rassurant, reposant, si bien qu’on l’eût volontiers inscrit dans le cadre d’un boudoir romantique, clarté flottant à l’entour des choses avec la subtilité que met une rose-thé à illuminer le céladon qui l’accueille. Vous voir était sérénité. Vous voir était plénitude. Demeurer là, ne point différer de soi, sentir en son âme le fluide souple de la joie se fût annoncé comme la seule voie possible. Seulement le temps fait tourner le sablier, fuir les gouttes d’eau dans l’écoulement imperceptible de la clepsydre. Seulement il faut consentir à exister à défaut d’être une image dans un volume dont les pages seraient immobiles, unique poudroiement dans un lieu invisible.

 

Passion bretonne.

« Si avant dans le néant ».

Charles-François Daubigny.

Le village de Kérity en Bretagne.

Source : Wikipédia.

 

 

   Voyez-vous, les associations d’idées sont curieuses. L’harmonie dont vous étiez le centre de rayonnement, instinctivement, je la rapprochais de cette belle toile de Charles-François Daubigny qui peignait le village de Kérity en Bretagne. Le Peintre de l’Ecole de Barbizon, l’aviez-vous inspiré, lui qui avait imprimé dans sa toile la même couleur élégante, un genre de flottement infini, une façon qu’avait le paysage de traduire l’équanimité d’un état d’âme ? Pâte de la peinture jouant en écho avec cet air de gravité mélancolique que vous affectiez avec, il faut en convenir, une certaine noblesse. Oui, je sais, mon discours, au risque de vous heurter, paraîtra contradictoire. Comment conjuguer, dans un même espace, joie et son contraire ? Sérénité et sa valeur opposée, cette sourde inquiétude qui ourle les traits les plus accomplis d’un voile mystérieux ? Mais c’est bien là la valeur d’un être que d’apparaître en son retrait et de demeurer dans une ombre salvatrice. Car un jour trop vif en effacerait la belle présence. Car une nuit hâtive en détruirait le si doux spectacle.

 

   Si étrangement lointaine.

 

   Être : demeurer. Prise dans l’efflorescence de la toile si semblable à un nectar, vous étiez cette demeure dans la confusion des heures. Vous étiez à peine dissociée de ce fond dont vous émergiez insensiblement comme si quelque chose vous retenait en arrière de vous. Un souvenir dont vous ne pouviez vous détacher ? Une réminiscence enfantine qui vous clouait à des temps de nostalgie ? La silhouette de l’Aimé qui s’imprimait en creux dans la niche secrète des sentiments ? Vous étiez là sans y être vraiment. Vous étiez présente à même votre absence. Etrange dramaturgie qui vous rendait si étrangement lointaine. Vous étiez, peut-être, une simple créature de roman, un vers échappé d’un poème, une méditation si évanescente, si fluide que l’on ne pouvait faire l’économie de la méditation de Victor Hugo : « Jamais créature vivante n'avait été engagée si avant dans le néant». Comme si le néant, soudain, différait de sa cruelle abstraction pour livrer la forme d’une énigme. Insoluble, évidemment.

 

   Au loin, la mer.

 

   Y avait-il autre chose à faire, alors, afin de tâcher de vous approcher en quelque façon que de décrire l’œuvre de ce précurseur de l’impressionnisme ? « Impression clarté naissante », telle était l’assertion en clair-obscur que me dictait votre surprenante présence. Etiez-vous différente de ce paysage qui figurait tel un calque ? De ces demeures confondues avec la ligne d’horizon ? Je me plaisais à vous imaginer semblable à un territoire dont j’eus pu faire ma possession à seulement le regarder. Le ciel est cet airain que féconde la lumière venue d’un illisible nadir. Les nuages s’y posent avec la légèreté d’une écume. Les maisons sont basses qui disent l’amour de la terre, l’abandon aux racines, la fixation au socle qui amarre et attache les hommes à leur destin. Au loin la mer et ses meutes de vagues sombres, leur couleur de feuilles d’automne, leur tonalité éteinte partant au loin, là où plus rien ne se montre que l’illimité, le hors de toute mesure, le texte-palimpseste mêlant les eaux des abysses, les courants, les dérives. Au plus près les rochers tels des masses antédiluviennes dont on devine le lourd passé, dont on sent encore les confluences de lave et les écoulements pris dans la convulsion de l’écorce refroidie, bientôt une masse obscure trouée de bulles. Tout ceci est si immobile que toute progression s’y illustrerait à la manière d’une intrusion. Temps géologique qui gèle le temps humain, le rend dérisoire.

 

   Dentelle à peine esquissée.

 

   Mais il faut s’éveiller de cette lourde léthargie. Mais il faut voir plus loin et trouver des idées nomades, des déplacements, des raisons d’entreprendre quelque voyage qui soit en mesure de nous soustraire à cette emprise bigoudène comme si ces rochers étaient le bout du monde, l’aboutissement d’un périple, l’accomplissement d’une vie conduite à son terme. C’est la dentelle à peine esquissée de votre coiffe qui m’a conduit en ce lieu de finistère qui résonne à la manière d’un espace prompt à accueillir l’idée d’une finitude proche. Il convient de différer de cette pensée minérale à la sombre beauté qui aliènerait si l’on se laissait aller à ses accents tragiques. Demander à une autre représentation de l’art de nous hisser un pied au-dessus de notre détresse.

 

   Une autre coiffe.

 

   Une autre coiffe se dessine au loin dans les brumes de la poésie flamande. Celle, précise, exacte, belle comme un acte de piété que nous donne à voir Rogier van der Weyden, primitif né à Tournai aux alentours de l’an 1400. Non seulement les coiffes sont dans un subtil rapport d’homologie mais, détail bien plus frappant, les attitudes des deux portraiturées se montrent dans un geste identique de méditation profonde, hiératisme nous conduisant aux portes du sacré. Si tout art est d’essence religieuse et l’Histoire nous en rend raison, alors ici la trame est visible qui fait de la peinture l’acte transcendant par excellence. Et qu’est donc la transcendance si ce n’est la sortie hors de soi en direction de cette mystérieuse altérité qui nous dépasse, nous interroge et nous maintient en suspens ?

 

 

« Si avant dans le néant ».

Illustration de gauche :

 

Portrait d'une dame.

Rogier van der Weyden.

 

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Même inclinaison de la tête. Même front bombé où gonfle la lumière. Le rêve semble intense qui fait ses arabesques dans le sanctuaire invisible où, peut-être, habite un dieu ? Comment jamais savoir ce qui se dissimule dans une pensée, se dissout dans le labyrinthe de la mémoire ? Si beau de seulement imaginer, de s’immiscer sous le glacis brillant de l’huile, de traverser les apparences, de connaître de l’intérieur ce qui, jamais, ne nous appartiendra comme une réalité. Seulement l’écart d’un songe, l’abîme d’une intuition. Être l’autre et demeurer en soi comme si un sublime don d’ubiquité nous habitait, lieu inimitable d’un alter ego réversible. Je-suis-l’autre-qui-est-moi. D’un seul empan de la conscience. Comme un acte d’amour en miroir. Alors il n’y a plus de différence. Alors mon langage est le tien. Je vois par tes yeux. Tu sens par mon âme. Je viens à toi par mes jambes. Tu es ce que je suis avant que je ne m’appartienne. Je suis ta vision du monde dont tu me fais l’offrande comme d’une parole ultime.

 

   Ton image double.

 

   Voici ce que je ressens à ton image double, à ton apparence siamoise. Où commences-tu ? Où finit l’autre, cette réplique venue à ta rencontre du plus loin du temps ? Et le temps quel est-il ? Existe-t-il encore, vu sous le prisme de l’art ? Magnifique osmose qui confond en une même arche brillante cette Dame de la Renaissance flamande et cette Bigoudène que Dongni Hou transporte bien au-delà des contingences contemporaines. C’est une si belle impression de franchir des espaces que l’on pensait non miscibles, des durées que l’on croyait étanches, inconciliables. L’authenticité d’une œuvre se mesure seulement à ceci : la dissolution des catégories spatio-temporelles qui sont les paradigmes grâce auxquels l’homme indique sa terrestre présence. Regarder une œuvre et s’y effacer, s’y noyer comme si, tout autour le monde s’était évanoui, ceci est la marque du rare et du généreux.

   Oui, immense marque de générosité, de don de soi qui définit le lieu où habite l’Artiste. Esquissant, traçant les signes originels de son dire sur la toile, rêvant à son projet fou (l’art est une folie ou bien n’st pas !), posant les premiers mots de sa fable, ici une nuance couleur de chair, là la courbure rose d’une pommette, là encore la douce pulpe des lèvres, plus loin l’ovale précieux du menton, la fuite du cou qu’estompe le nuage d’une inaccessible présence, Celle qui crée nous installe bien au-delà du monde ordinaire où règnent les soucis et bourdonnent les contrariétés. Tout s’ouvre. Tout se dilate et s’orne des lumières infinies d’une allégresse. C’est une ardeur qui fait sa rubescence au creux de l’âme et plus rien ne compte que cette levée du sens parmi les ténébreux corridors qui courent d’un horizon l’autre.

 

   Bonheur infini du regard.

 

   Comment ne pas être fascinés par tant de grâce, par tant de simplicité, cette empreinte des choses justes ? Face à nous, dans le plus grand dépouillement qui soit (qui, paradoxalement est l’idée du luxe portée à son acmé), jouent en écho deux grâces infinies. Toutes deux nous disent en mode pictural le bonheur entier du regard lorsqu’il sait se faire l’exact découvreur de ce qui est à connaître. Regarder n’est nullement le fait d’une perception, fût-elle habile, entraînée à faire naître des sensations. Regarder c’est, contemplant jusqu’en sa chair ultime la beauté partout apparente, la porter au devant de soi et l’y maintenir le temps de sa propre métamorphose. Oui car l’art est le médiateur par lequel monter dans l’échelle des tons et découvrir le sien, le ton fondamental avec lequel nous avons à nous entendre.

   Ces deux personnages à la douce carnation sont l’exact contraire des visages de cire d’un musée Grévin. Ils sont la vraie chair, plus vivante, plus réelle encore que celle que l’on rencontre habituellement dans la pente habituelle des jours, dans l’agonie de l’heure. Ceux-ci sont touchés par la corruption, ils se fanent, s’altèrent et sont marqués par l’irréversible force de l’âge. Ceux-là dont l’art est la révélation sont intemporels, inaltérables. Ils sont la chair du monde. Ils sont notre propre chair quintessenciée. La chair de l’amour lorsque, allégé de ses fardeaux de soucis et de peines il devient si diaphane qu’on peut le comparer à la belle œuvre d’Antonio Canova, l’Amour et Psyché dont le marbre transcendé flotte à une immémoriale hauteur. Ici est atteint l’empyrée et le dieu devient invisible.

« Si avant dans le néant ».

Antonio CANOVA
(1757 - 1822)
Psyché ranimée par
le baiser de l’Amour
(vue de dos)
Marbre.

© 2010 Musée du Louvre / Raphaël Chipault.

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 08:51
Ineffable en sa réserve.

« Cache-cache ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Toute petite.

 

   Toute petite déjà celle que, depuis longtemps, l’on nommait « Ineffable » aimait à se cacher comme le disait de la nature l’Obscur Héraclite. Certes la nature se cache toujours pour la simple raison que jamais elle ne laisse apercevoir ses pouvoirs secrets et que ses vertus réputées puissantes, la force du fleuve, la génialité éruptive du volcan, la force éjaculatoire du soleil demeurent une énigme aux yeux des hommes. Question d’échelle. Question de connaissances. L’homme ne parvient à se connaître lui-même qu’au terme de difficultés insurmontables, alors comment pourrait-il savoir le monde en sa « multiple splendeur », si ce n’est au risque d’en être définitivement ébloui ? Sans doute, la plupart du temps, interrompt-il son entreprise en chemin. Et puis, comment interpréter la venue à soi des multiples formes sensibles, comment venir à bout de leur langage nécessairement crypté ? Comment prendre acte des mythes et symboles qui traversent la réalité de leur naturelle complexité sans sombrer, bientôt, dans une manière de vertige qui est l’antonyme exact de la curiosité du chercheur de mystères ? Donc le renoncement est l’habituelle catégorie à laquelle l’homme se range pour effacer sa capacité originelle à sombrer dans la chute ou bien à se satisfaire de quelque esquive. Mais emprunter un subterfuge, s’en remettre à un tour de passe-passe est un péché véniel dont on se remet vite pour peu que l’on soit versé, par tempérament, à l’excuse de soi que certains nomment volontiers « faiblesse » ou bien « complaisance ». C’est selon. Et cela n’a jamais empêché qui que ce soit de progresser sur les chemins du monde.

 

Ineffable en sa réserve.

Cache-cache sur une peinture du XIXe siècle.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Cache-cache.

 

   Donc petite, elle adorait se dissimuler, ce que, du reste, elle considérait comme une farce dont les bienveillants adultes ne s’émouvaient nullement. La recherche était aussi gratifiante que le fait de se dérober. Mais qui donc se formaliserait de ce simple fait qui n’est que l’un des moyens dont se dote l’enfant pour découvrir le monde ? Donc on cherchait Ineffable partout où un lieu propice à une cachette pouvait trouver le lieu de son effectuation et le monde était immense qui disposait ici d’une grotte, là d’un fourré dense, ici encore d’une crédence sans dos, là encore d’une ancienne ruche que les abeilles avaient désertée depuis des temps anciens. Et quels fous rires lors de la découverte « inopinée » d’Ineffable derrière une pile de linge ou bien dans le prolongement ombreux d’un arbre attentionné. Du reste il n’était pas rare qu’elle manifestât sa présence par quelque gloussement qui, pour être discret, n’en indiquait pas moins le chemin à emprunter afin que le trésor se dévoilât.

 

   Grande, maintenant.

 

   Le temps avait fait tourner sa roue avec l’application obstinée qu’on lui reconnaît comme sa qualité essentielle et Ineffable était, maintenant, une grande et belle Jeune Fille, mince comme la certitude d’être au monde et aussi discrète que la lumière de la luciole dans le chaume d’été. La voir était une telle joie simple, une si immédiate prise en soi de sa modestie que l’on ne pouvait que ressentir à son contact (bien qu’une manière de vitre en ôtât toute possibilité d’attouchement direct), cette impalpable douceur, ce bonheur indicible, cette suavité qui coulaient des mots mêmes de Maurice Barrès notés dans son ouvrage Du sang, de la volupté et de la mort :

   « [il] avait coutume de parler d’une joie lumineuse et pure qu’il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d’une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s’exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu’elle nous fait échapper à l’ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous assistons à la jeunesse du printemps, le matin, et au coucher du soleil sur la mer ».

   En effet, mettant entre parenthèses le cruel lyrisme de l’évocation, c’est bien de la métaphore du printemps dont on était imprégnés à seulement la deviner, pénétrés de son éternelle jeunesse, de la promesse de cette « joie lumineuse » dont le coucher du soleil sur la mer semblait constituer l’indépassable symbole. Elle arborait, en guise de vêture, une simple tenue d’Eve que ne « dissimulait » chichement que la mince parure d’un paravent semblable à un cristal. A côté, les murs de papier d’une maison de thé, auraient eu l’air de barbacanes défendant une antique citadelle médiévale. C’est dire le dénuement vestimentaire dans lequel Ineffable paraissait. Chrysalide aux ailes de tulle qu’un simple courant d’air eût dispersé aux quatre vents.

 

   Ineffable vêture.

 

   Cette façon de couvrir son corps, plus que de constituer l’effet de quelque mode, naissait d’une volonté de s’effacer du quotidien, de n’y paraître qu’en mode discret, en creux pourrait-on dire, le plein étant le monde en son aventureuse monstration qui, toujours, pêchait par excès. S’ingénier à en brosser le portrait aurait pu donner approximativement ceci : telle une marionnette à fils, Ineffable, en sustentation dans l’espace couleur d’ivoire, se tenait dans l’attitude d’une Novice d’un étrange couvent qui n’aurait admis en sa divine enceinte que des Nonnes dénudées, seulement défendues de l’extérieur par une si mince carapace que leur anatomie en aurait été comme radiographiée et il s’en serait fallu de peu que l’intérieur du corps n’en délivrât ses lourds secrets.

   Sa posture était si hiératique qu’on eût pu supputer la visitation de la grâce, la venue d’une extase, une révélation sur le point de la soustraire aux yeux des Curieux et des Insuffisants. S’il y avait calcul dans cette étrange attitude (et il y avait bien méditation), elle n’était nullement le fait d’une manœuvre dont elle se fût servie pour tirer quelque profit. Bien au contraire ! Sa seule préoccupation : passer inaperçue, pareille au vent sur la crête de la vague. Garder silence. Mettre son corps et son cœur au repos. Disposer son âme au recueil de l’air, de la goutte de pluie, de la rosée du matin dans son évidence même.

   Quelque Indiscret se fût-il ingénié à trouver dans cette inclination une perversité déguisée ou bien une intention malveillante en eût été pour ses frais car Ineffable ne regardait nullement le monde, ne s’en préoccupait pas, vivait son rêve éveillé comme un enfant poursuit le papillon qu’il convoite sans voir qu’il frôle l’abime vers lequel l’insouciant lépidoptère l’entraîne. Mais nul Néant ne la visait pour la simple raison qu’à ses yeux (oui, le Néant a des yeux !) elle n’existait pas plus qu’à ceux des quidams qui parcouraient les sillons de la Terre de leur marche inconséquente.

   Nombre d’entre vous se poseront la question de savoir pourquoi tant de mystère, pourquoi un paravent translucide alors qu’il eût été si facile d’adopter la robe de bure ou bien la tunique de coutil. Certes la remarque est plus que pertinente. Mais tout simplement le choix d’Ineffable avait été dicté pour la simple raison qu’elle croyait aux vertus des miroirs aux alouettes. C’était comme un jeu intérieur chez elle. Sans doute n’en laissait-elle rien paraître. Tout comme les phalènes viennent se heurter aux parois de verre de la lampe, fascinés qu’ils sont par l’éclat de la vive lumière, Ineffable laissait son corps émettre ses rayons avec la plus belle candeur qui se puisse imaginer. Oh, bien sûr, combien de Nomades de passage, de Voyageurs de l’impériale avaient visé avec délectation cette sculpture diaphane, pareille à un ivoire. Combien s’étaient heurtés à ces murs de verre pareils à ceux, producteurs de mirages, des labyrinthes. Nombreux ceux qui s’y étaient perdus. Nombreux ceux qui n’en avaient jamais retrouvé la sortie.

   Il en est ainsi de la vaine curiosité qu’elle vous emmène toujours ailleurs qu’au lieu que vous convoitiez, dans une manière d’hauturière utopie dont vous devenez l’étrange, nul et non avenu résident pour l’éternité. Alors il vous est demandé d’errer continuellement à la recherche de votre propre image puisque, certainement, vous n’êtes que cela, une image perdue dans cette vitre, dans ce miroir qui n’a fait que vous abuser. Mais, au fait, êtes-vous au moins assuré d’exister ? Mais d’exister VRAIMENT ? Pas seulement en tant que cette ombre qui glisse indéfiniment, que boit l’horizon comme il se délecte des nuages qui s’y perdent ? Êtes-vous sûrs ? Existez-vous ?

 

 

 

 

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 07:58
Sur la lisière de l’être.

 " The dark side ".

 

   Hier soir, à la tombée de la nuit,

   le Cap Blanc Nez, à l'horizon le Cap Gris Nez

   et...des nuages noirs...

 

   " Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ".

   Spleen et envie de printemps...

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   JOUR.

 

   On marche le long de la côte. On respire. On emplit ses yeux de la lumière des embruns. On enfonce ses semelles dans la croûte de sable. Parfois des Errants au loin avec leurs gestes de camelots, leurs cris pareils à ceux des freux. Avec leurs envols tels la pluie de rémiges des grands albatros. Clarté qui tombe du ciel en de longues cataractes. Bruits divers, ils glissent sous la lame d’eau. Le monde est agité. Le monde est pluriel qui déplie sa roue de paon. Polychrome, prolixe. On dirait le carrousel d’une fête foraine avec sa grande loterie, ses montagnes russes, ses pommes d’api nappées de caramel rutilant. On rit et chante aux terrasses des cafés. On aime dans les chambres où coule le jour en tresses liquides. On festoie partout, dans le ventre des tavernes, sur l’aire lisse des plages, sur les terrasses de pierre d’où se laisse voir la courbure immense des choses. Clameur pareille à des jeux dans une cour d’école. Certains lisent des romans de gare. D’autres boivent dans de grands verres du sirop d’orgeat couleur de néant. D’autres encore déclament les cantilènes de l’amour avec les yeux perdus au monde. Tout vit et prolifère sous la grande arche du cosmos sans que personne ne s’aperçoive du prodige de vivre. Ainsi vont les hommes embarqués sur un navire avec, à la proue, la trace scintillante du bonheur. Parfois du malheur. Mais on oublie. On boit. On aime.

 

   NUIT.

 

   Bruits qui se sont évanouis. On n’entend plus guère que le glissement continu, la rotation de la Terre, le chuintement de la mécanique céleste. Trajets de comètes avec leurs longues queues d’émeraude. Semis d’étoiles comme une nuée de sable poussée par le vent de la dune. Globe laiteux de la Lune qui rit aux anges et ne se préoccupe même pas du sort des Dormeurs abandonnés à leurs rêves d’écume. Les consciences sont au repos, cachées dans quelque pli du corps, inaccessibles. Les yeux sont vitreux comme ceux de momies antiques entourées du chant perdu de leurs étranges bandelettes. Les tiges des bras soudées au tronc du corps. Les pieds-tubercules enfoncés dans les nattes d’oubli. Respirations si inapparentes qu’on croirait avoir affaire à des gisants de pierre dans le jour avaricieux d’une crypte. Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? En partance pour une île imaginaire ? A bord d’un Radeau de la Méduse avec sa cargaison d’âmes en perdition ? Sont-ils encore figures humaines ? Projets ? Mémoires ? Passions éteintes en attente d’une résurrection ? C’est si terrible d’être là, couchés dans cette nasse d’illisibilité dont nul archéologue ne parviendrait à déchiffrer les troublants hiéroglyphes ! Alors on renonce à soi. On plie le bivouac. On se prépare à faire le grand voyage vers l’au-delà où sont les rivières d’argent, les lacs scintillants de brume, les jardins semés d’oiseaux multicolores et de grands animaux à la courbe aimable. On se dispose et on attend.

 

   ENTRE-DEUX.

 

   Jour : ouverture de la lumière.

   Nuit : fermeture de l’ombre.

  Jour : choses en leur apparaître, peut-être dans leur illusoire réalité, leur trompeuse apparence. Mais on ne choisit pas. On regarde et on boit les images, toutes les images.

   Nuit : dissimulation, secret. Invite de l’imaginaire qui supplée au manque du réel. Amplitude du rêve qui mêle et métamorphose choses, individus, espaces, temps. Déflagration des images qui disent en mode de représentation ce que, jamais, l’esprit ne pourrait concevoir. Immense liberté de la divagation onirique, à moins qu’il ne s’agisse, tout simplement, d’une aliénation. Pris dans la geôle des figues emmêlées l’être se dissout comme s’il était noyé dans un bain d’acide. Comment arriver à soi, se posséder, fût-ce de l’intérieur alors que les métaphores croisent leurs invisibles liens qui ligaturent les membres, cernent la tête des mailles étroites d’une folie à l’œuvre ?

Si belle la nuit qui diffuse sa mélodie invisible !

Si beau le jour qui revêt les choses d’un immatériel glacis ! Piège peut-être ? Oui, mais beau !

 Si beau l’entre-deux comme l’espace blanc qui sépare deux mots, deux notes de silence qui mettent en musique la symphonie du monde. Sans l’entre-deux, la césure, la pause, le retrait, le passage, la lisière, les phénomènes se dissoudraient à même leur apparence. Il n’y aurait plus de phrase, plus de texte, plus de langage et les hommes seraient des menhirs de pierre aux yeux vides, scrutant l’espace du Rien du fond de leur Néant.

   L’entre-deux : la forme sublime, l’opérateur qui fait passer du tout au rien, du rien au tout.

   L’entre-deux, le motif qui dessine l’être des choses en leur apparaître temporel.

   Le jour efface le temps dans la trop vive clarté.

   La nuit l’absorbe et le dissout dans le tumulte feutré de ses ténèbres.

   L’entre-deux hisse les choses de leur mutité à la force de son clair-obscur. Distance, différenciation qui isole et met en lumière les signifiants afin qu’ils parviennent au seul lieu où se puisse concevoir leur être, dans la plénitude de leur signifié. Faisant ceci, l’entre-deux opère la mutation de l’invisible en direction du visible. Tel mot qui demeurait inapparent, isolé dans sa consternante autarcie, voici qu’il se met à jouer en écho avec l’autre mot, son alter ego, qu’il résonne et commence à entonner le chant du langage. L’entre-deux se fait Artiste. Il prélève des teintes sur la palette : ici un noir profond, là un blanc étincelant. Il mélange et harmonise en une seule valeur de gris ce qui était illisible, inaudible. Et, miracle, voici que la toile se met à proférer, à initier le début d’une œuvre qui n’est encore qu’esquisse mais qui poursuivra sa belle sémantique à l’aune de la temporalité qui la traversera et la portera plus loin que n’auraient pu le faire deux notes isolées, ce noir mutique, ce blanc mutique semblables à des mimes sans parole sur la scène de la représentation humaine.

 

  LE DIT DE L’IMAGE.

 

   Cette belle photographie nous dit, précisément, cet entre-deux dont nous sommes en quête au seul motif de comprendre ce qui nous arrive, ici, en cet instant de notre traversée. Le « côté noir » tout en haut de l’image endeuille notre vision, la chasse de ce qui pourrait constituer une manière de lecture. Jamais on ne peut lire dans la chambre noire qu’annule l’obscurité. Alors on dirige la pointe de sa conscience ailleurs, là où un accueil voudra bien se montrer comme possible halte pour l’esprit. Nous voici au bas de l’image, sur cette grève qui ne dit son nom et nos pas s’égarent dans cette suie qui englue notre marche et nous rive au sol comme si notre cheminement n’avait plus de lieu où exercer sa volonté de conquête.

   Haut, bas de l’image : deux identiques apories dont nous pourrions ressortir exténués si nous demeurions en leur étrange pouvoir.

   Entre-deux de l’image : ici est la sublime déchirure du réel, la nappe de clarté, le rayonnement de la présence qui nous installe en un site d’immédiate saisie de ce qui se donne à voir. Une langue d’eau fait bouger son sillage d’argent depuis le rivage. Nous en suivons la douce modulation jusqu’au Cap Blanc Nez, puis, plus loin, dans le flou des brumes le Cap Gris Nez. Alors, combien nous sommes rassurés par ces polarités géographiques, ces noms que nous pouvons donner aux choses ! Combien s’éclaire le feu d’une joie intérieure !

 

Sur la lisière de l’être.

  Saint Jean-Baptiste à la fontaine.

  Le Caravage. 1610 ?

  Source : Wikipédia.

 

   Tout comme dans l’œuvre du Caravage, Saint Jean-Baptiste à la fontaine, le sens venait totalement du centre de l’image qu’encadraient deux zones d’ombre, ici, les deux Caps ne font signification qu’à être situés dans cet entre-deux qui les révèle en tant que ce qu’ils sont, une figuration qui tient parole et nous délivre des doutes et des incertitudes d’une vision obérée du monde. Là nous voyons clair. Là nous pouvons produire du langage. Là il nous est possible d’inscrire l’étincelle vive d’une poésie. Le poème n’est que ceci, le surgissement de l’éclair entre deux instances indigentes de la prose du quotidien.

   Alors nous pourrions dire la plaque de bitume de la mer où affleurent les écailles d’eau cernées de la phosphorescence des abysses.

   Dire la belle dérive continentale de ce Nez à la configuration humaine qui hume les fragrances des embruns.

   Dire la déchirure du ciel, cette eau en suspension, cette théorie des nuages pommelés qui, bientôt, basculeront pour que se poursuive l’éternel retour du même, eaux mêlées aux eaux dans un jeu circulaire infini.

   Dire l’obélisque dressant en direction du ciel sa flamme grise disant en mode oblique la douleur des hommes, leur étrange présence entre deux manifestations, l’une noire de deuil, l’autre blanche de naissance.

   Tout devient lisible dans cet intervalle. Aussi bien le génie de l’homme, sa couronne solaire, son flamboiement, aussi bien la tragédie de l’Histoire qui dresse souvent la stèle funeste de son impossibilité à être autrement que dans un confondant nihilisme agité par l’effondrement de toutes les valeurs.

   Dire sur ce site livré à la fureur du vent l’étreinte passionnée des Amants avant que ne les fauche le glaive du destin, ne les ramènent au néant les forceps de la nécessité.

   Dire notre désarroi lorsque, à la pluie mêlée de vent, se joint une infinie tristesse qui dissimule à nos yeux ce fragment de beauté dans lequel se projette la beauté du monde.

   Ce que le crépuscule donne à voir, cette incision du réel, l’aube la reprendra en son sein avant que le jour n’efface le mystère des choses. Notre mérite en tant qu’hommes, si cependant nous en avons un, c’est de nous questionner longuement sur cette faille de clarté qu’ourlent deux lèvres d’ombre. Comme si, allégoriquement, le paysage nous disait en termes contrastés, une note noire, une note blanche, le « côté noir » que toujours nous dépassons à glisser le coin de notre conscience dans la chair du réel. Peut-être n’y a-t-il plus beau voyage que celui-ci ?

 

 

 

 

 

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 08:21
Effusion de soi sur la toile du monde.

"Sans titre", acrylique sur papier,

Bieuzy 2015.

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

 

   Lire une forme.

 

   C’est toujours être confronté à une énigme que de vouloir traverser la membrane d’une forme, de se déployer à même la complexité de ses significations. Car, ou bien nous n’y devinons que notre propre silhouette ou bien celle de l’Autre puisque l’humain est toujours ce qu’il y a de plus prégnant pour un autre humain. Alors on dira ce corps noir, donc cette négritude affleurant à même le projet graphique. On se livrera à une manière d’exégèse, inventoriant tout ce qui mérite de l’être. On dira l’ovale de la tête que surmonte l’élévation d’un chignon. On dira l’amplitude de la poitrine comme promesse de destin maternel. On dira la courbe d’un bras, la chute de l’autre en direction de la hanche. On devinera les deux collines des fesses, la vaste plaine du bassin, une jambe remontée qui délivre la toison du sexe, la faille où sombrer sans retour possible. Car jamais l’on ne peut se hisser de cela même d’où l’on provient, qui appelle, qui entonne le chant d’un espace magique. On proférera l’impossibilité d’être au monde autrement qu’à l’aune de quelque fantasme. On décrira avec un bonheur teinté d’envie l’onde claire qui ceint le corps à la manière dont la mandorle détoure la tête du Saint Homme. Alors on sera si près de l’arche du sacré que les yeux se napperont de larmes, que le cœur se dilatera à la mesure du mystère, que l’âme entamera son éternel voyage en direction des étoiles.

 

   Peintre en son atelier.

 

   Le jour est à peine une traînée blanche sur les lèvres du monde. Un murmure, le bruit léger d’une fontaine fuyant dans l’interstice des pavés. Une marche sur la pointe des pieds. Une progression à bas bruit qui s’habille de la vêture de l’inaperçu. Mais cette silhouette à contre-jour du désir qui fait ses étonnantes confluences, quelle est-elle ? Est-elle pure émanation de la toile blanche qui s’impatiente d’être maculée, c'est-à-dire de naître au monde ? Est-elle autre chose qu’une souple volonté attendant l’heure de sa propre révélation ? Est-elle au moins une réalité saisissable autrement que par un procès de la raison ? Est-elle pur concept, abstraction dans le filigrane du jour ? Idée haute que nous ne pourrions percevoir qu’à la mesure d’une longue contemplation ?

 

   Kairos ou le moment décisif.

 

   Soudain le spalter. Soudain sa brosse de poils souples. Soudain la déflagration d’une pensée toute artisanale. Le geste comme fin en soi. Le geste modulateur de formes. Le geste comme syntaxe du monde. Le geste en tant que projection, turgescence, acte sexuel qui éclabousse la toile à la lumière de sa puissance. Une forme noire jaillit. Ecumeuse, pareille aux naseaux fumants du taureau dans l’arène inondée de clarté. Image-minotaure d’un Picasso se ruant sur celle qui sera possédée par une pure décision esthétique. Mais écoutons Jean Cocteau esquisser Picasso :

 

   Jeudi 25 Septembre 1958 : Picasso, aspergeant la toile avec un sperme de couleurs. Il en va de même s'il sculpte. Chacune de ses œuvres dénonce une sorte de masturbation furieuse ou tendre. Il est rare qu'il se livre à cette débauche en public, car il n'est pas exhibitionniste.

 

   Et cette masturbation n’était pas seulement conceptuelle, théorique, mais le Maître éprouvait souvent le besoin d’en réaliser une mise en scène physiquement éjaculatoire, sans doute signature génétique renforçant la symbolique. Effusion du soi-spermatique comme condition de possibilité d’une paternité artistique. Ou la collision de la volonté et de l’émulsion corporelle. Génie débordant telle la lave du volcan dont la métaphore concernant l’Inventeur du Cubisme est sans doute la plus performative qui soit, en même temps que l’expression de l’ego-picassien : « J’expulse ma lave donc je crée ! ».

Effusion de soi sur la toile du monde.

Minotaure caressant du mufle

la main d'une dormeuse, Pablo Picasso (1933).

Source : Côtes-du-Rhone News.

   Celle qui est possédée : l’œuvre en son accomplissement artistique. Etrange alchimie par laquelle se confondent le corps de l’Artiste et le corps du dessin, de la peinture, de la forme portés à leur révélation. Transsubstantiation du corps du Créateur (du démiurge si l’on veut) en ce pur esprit dont naissent les images que les Voyeurs regarderont en tant que témoins étonnés. L’anatomie de l’Artiste se liquéfie, se métamorphose en sang, en encre, en coulures noires ou grises qui sont les traces tangibles d’une vie sacrificielle. L’Artiste fait don de lui-même, se mutile, se fragmente, se dépose sur la toile, s’incorpore au papier dans un geste rageur de toute-puissance. Rien ne lui échappera désormais du processus qui amènera la peinture, le dessin à être ce qu’ils sont en eux-mêmes : une révolte en acte.

 

   Créer : happer sa chair.

 

   Créer n’est que cela, happer sa chair et la porter au paraître afin que se dise un monde intérieur qui n’est jamais que le reflet, l’écho de ce monde extérieur qui nous façonne en notre fond. Il n’existe nulle séparation. Projeter sur le subjectile la tache, disséminer une ombre, faire apparaître une lunule de clarté, initier un retrait ou bien pousser une ligne vers son destin, c’est rien moins que s’actualiser soi-même et surgir au monde comme il sourd au sein de notre présence. Etonnante dialectique qui mêle en une seule compréhension le même et le différent. Assénant ses coups, dardant sa chevelure hirsute, la brosse n’est que le bras armé d’un Proférateur de sens, exutoire de ce qui bouillonne, faseye au grand vent de l’inspiration et meurt de ne pouvoir voir le jour, de n’être reçu en tant que ce don manifeste, cette oblativité qui rougeoie et mourrait de ne pouvoir faire efflorescence.

   Tout comme le désir dresse sa hampe en direction de la jarre qui se dispose à l’accueillir afin que la quintessence ait lieu qui, de deux solitudes, tirera une dimension unique, pareille à l’oriflamme dans la dalle obscure de la nuit. Une braise est là qui jaillit, illumine, fait girer son phare jusqu’au rivage où s’amassent les Curieux et les Chercheurs d’amphores emplies de messages secrets. Créer est forer la densité du réel, y faire apparaître cette ouverture, cette lumière au gré desquelles quelque chose comme une espérance se fera jour, un tremplin se dépliera apportant dans la croûte têtue de l’existence le ferment matriciel qui essaimera les spores de la beauté. Si le geste originel est éjaculatoire (et gageons qu’il l’est), il lui faut l’espace d’un recueil, d’une fécondation utérine, d’une disposition à recevoir la semence existentielle à la faire prospérer, à la révéler telle l’exception qu’elle est. Comme une vérité qui se dirait à la seule force du désir. Comme la fougère déploie sa crosse pour fertiliser et se porter en avant, au seuil de l’être.

 

   La forme en son fond ?

 

   La forme n’a pas d’existence autarcique. Elle ne vient pas de nulle part. Elle n’est pas le signe de la main invisible de Dieu qui l’aurait portée à sa manifestation. La forme vient toujours du geste qui l’a « informée ». La forme est artisane. C’est pour cette unique raison que nous n’avons de cesse d’y trouver un fragment de réalité. Ici une silhouette humaine, là une esquisse animale, là encore la trace d’un végétal ou d’un minéral. Mais sa rutilante présence ne nous éblouirait-elle pas ? Ne sommes-nous uniquement assignés à admirer ses courbes, ses pleins et ses déliés, ses arabesques ? En un mot sa plastique ? Si c’était ainsi, alors nous demeurerions sur le seuil du temple à défaut d’y trouver le dieu qui se dissimule dans le pli d’ombre. C’est souvent ainsi, nos yeux glissent, dérapent sur le pavage lisse du réel se satisfaisant de la première vision venue. Pourtant nous sommes alertés. Quelque chose nous dit la rivière souterraine sous la couche d’argile. Quelque chose nous dit la lumière qui traverse la nappe d’eau. Nous dit le rare, l’appréciable, l’essentiel qui, toujours, apparaît tel un simulacre dont il faut lever le voile.

 

 

   Toute forme, support d’un humanisme.

 

 

   Doit-on se contenter de lire la forme en sa forme (une tautologie ?) ou bien doit-on la considérer en son fond, c'est-à-dire la laisser paraître en ce qu’elle est, qui constitue son essence : porter au monde le message de l’homme ? La tâche artistique, tout comme l’existentialisme, est un humanisme. Elle est une esthétique que double une éthique car il ne saurait y avoir d’art sans morale. Ici il devient nécessaire de reprendre l’un des leitmotive de la conférence de Sartre : « L'homme est condamné à être libre ». Cette belle assertion bâtie sur un subtil oxymore fait de la liberté de l’homme une condamnation. Une obligation : nous sommes responsables devant notre conscience, devant l’Histoire de notre façon de nous assumer en tant que condition humaine. Nous avons à correspondre à notre essence, laquelle, pour l’Auteur de La Nausée vient après l’existence. Peu importe l’ordre des termes, peu importe que l’être suive ou précède le sentiment d’être au monde. Nulle priorité sauf celle de sa propre intuition. La forme précède-t-elle le fond ? Le fond est-il fondateur de la forme ? Admirant une œuvre belle, notre conscience s’ouvre à tous les possibles en une sublime synthèse unifiante, forme et fond s’engendrant mutuellement dans une indescriptible joie. Oui, c’est à cet être de plénitude que nous voulons souscrire. En toute bonne foi.

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 08:32
Tout au bord des choses.

Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   Aigue-marine d’abord.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière. Puis un bleu électrique avec ses brisures vives d’acier. Puis un bleu céruléen déjà taché d’ombre, virant à autre chose que du bleu. Peut-être à un jaune avec sa luxuriante corolle de tournesol. Puis l’orangé et son rayonnement solaire. Puis la violence des rouges, crête de coq, coquelicot, brasier, flamme conduisant vers les blancs. Qui brasilleront une dernière fois avant de rejoindre l’ombre, sa mutité, sa singulière étrangeté.

 

   C’était le matin.

 

   C’était le matin et ses teintes d’aube, puis le milieu du jour avec son impitoyable flamboiement, puis ce sera l’inquiétude améthyste, puis à nouveau le bleu profond, outremer, impénétrable, puis le linceul noir, la suie, le reflet d’obsidienne contre lequel même la pensée la plus exercée s’étiolerait à décrire la dérive hauturière. Contre une pierre, une gemme lisse, le rayonnement d’un miroir, que peut-on sinon demeurer dans un état proche d’une cécité et attendre que le puits des pupilles soit à nouveau visité par le luxe inouï de la clarté ? Les hommes sont démunis. Leurs bras collés au corps tel des Cro-Magnon. Leurs lippes scellées qu’habite la surdité des mots. Leurs langues sont des excroissances de glaise collées au palais. Leur ombilic perclus d’immobilisme. Leur sexe un chiffon sec avec des larmes de résine blanche. Leurs pieds, des pieds-bots aux larges spatules, identiques à quelque manchot- empereur que les frimas polaires condamnent à l’hébétude depuis une éternité.

 

   Soir chape de plomb.

 

   C’était le matin, puis ce fut le midi et voici que le soir tombe à la façon d’une chape de plomb. On s’enroule dans les draps. On ressemble à des fantômes. On est chiens de fusil, boules de chenilles processionnaires, larves en attente de paraître. Longue est l’hibernation qui fait ses vrilles de congères autour des chevilles lacérées. On bouge si peu. Le noir est partout, serré autour des anatomies. On sent ses mâchoires. On sent son étau. On est aliénés mais on ne le sait nullement puisque la conscience est réduite à n’être plus qu’un mince quinquet dans les plis d’ombre. On meurt à petit feu. On s’immole à un dieu invisible. On s’offre en pâture à l’espace étroit du Rien. On accomplit le geste sacrificiel qui reconduit sa propre matière à la seule mesure de l’absence, à la présence insoutenable du vide, on se livre à l’aspiration délétère de la bouche édentée du Néant.

 

   Ça y est. Ça se déchire.

 

   Ça y est. Ça se déchire. On entend le linge de la nuit qui cède sous les coups de ciseaux de l’aube. Ça y est. Ça sort de l’ombre. Petit à petit, comme un escargot glisse hors de sa coquille avec des gestes baveux, infiniment précautionneux. Il faut atterrir en douceur. Déplier ses cornes avec une sorte de subtile délectation. Hisser le globe de ses yeux tout au bout de la hampe de la connaissance. Explorer. Prendre acte du jour qui vient. Le confier au creux de son hélice, là où ça parle, où ça susurre, où ça dit la douceur de vivre sous l’aile du jour. Ça va et vient, tel le geste immémorial de l’amour. Ça balance avec la prévenance de l’escarpolette. Ça souffle pareil à la brise s’élevant de la flûte andine au-dessus des herbes jaunes des hauts-plateaux.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère de la parution après les assauts mortels : gris-anthracite tout en haut du ciel, comme un puits de mine qui livrerait la fade lueur de son dénuement. Puis cela brille, puis cela fulgure soudain, on dirait le zigzag de l’éclair annonçant la tempête, on dirait la brusque illumination des Lumières en pleine obscurité médiévale, on dirait l’évidence de l’intelligence parmi la gangue serrée de l’hébétude. Au plein de son corps de gastéropode on en sent les singulières vibrations, les reptations en forme de félicité. Cela rayonne depuis la spire interne jusqu’aux bords émerveillés de la coquille. On étire son pied visqueux. On attrape tout ce qui passe à la portée : une éclisse de jour, une once de beauté, le grain serré d’une certitude.

 

   Ça voit encore…

 

   Ça voit encore : une haute zone noire qui joue en mode alterné, qui souligne la pliure de lumière, en accentue les effets donateurs de sens. On étend son corps spongieux d’un bord à l’autre de l’ombre, on lance ses antennes, on saisit deux lignes qui descendent vers l’aval avec la confiance de qui connaît sa destination. Cette fois-ci rien ne menace, rien ne distrait de soi, rien ne reconduit à l’ornière de l’incompréhension. On sait la demeure de la beauté, là, à portée du globe ébloui des yeux. Cela fulgure, cela répand son nectar à l’entour de la tache d’eau, cela s’élève du miroir que scinde en deux l’incroyable présence d’un clair-obscur, cette métaphore existentielle à mi-chemin de la lumière, de l’ombre, de la vie, de la mort. On glisse longuement sur sa limite entre adret prometteur et ubac spoliateur. Mais on n’en a cure. Tout est devant soi qui fait sa trace brillante. La vie est cette mare luisante aux contours incertains dans laquelle l’on s’abreuve jusqu’à plus soif. Or nous avons soif. Or nous voulons l’ivresse.

 

   Tout en bas la fin du périple…

 

   Tout en bas la fin du périple pareil au trajet signifiant d’une allégorie. On quitte la dalle d’argent. On se retourne à peine. On fait pivoter ses yeux montés sur rotule. Tout est loin maintenant derrière et l’on ne perçoit plus que la silhouette de trois arbres à l’horizon. En eux se laisse lire le triple événement temporel du passé-présent-futur, immense ligne seulement sécable à l’aune de notre besoin de rationalité. Bientôt il n’y aura plus qu’un mince clignotement, un feu assourdi de fanal dans la brume crépusculaire. Alors, tout repartira en son cycle nocturne, puis l’aube, puis le jour, puis le soir, infini sablier dont nous comptons les grains chaque jour qui passe.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière…

 

 

 

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 09:41
Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

La « Dame de Mycènes »,

Mycènes, édifice religieux,

peinture murale, xiiie siècle av. J.-C.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   La Dame de Mycènes.

 

   Puisque la recherche figurant ci-dessous veut se mettre en quête de l’être en totalité, sans doute convient-il d’abord de se questionner sur ce fragment de fresque (l’antithèse d’une totalité) qui sera censé nous dire en mode partiel ce qui, de son naturel environnement, est absent qui, à l’origine, dévoilait la plénitude de sens dont son artisan l’avait doté. Car cette représentation d’une Déesse, sauf à être amputée des courants sémantiques qui en parcourent la belle esthétique, ne saurait se dissocier de son contexte. Qu’apercevons-nous ? Une offrande vient de lui être remise, collier qu’elle tient serré dans sa main droite. L’attitude est empreinte de solennité, renforcée par la noblesse de la vêture, l’élaboration savante de la coiffure, la richesse des bijoux dont son cou est paré. Mais voilà, nous demeurons sur notre faim car l’ensemble de la scène nous échappe comme si nous étions les spectateurs d’un étrange théâtre qui ne laisserait apparaître des acteurs qu’un territoire anatomique restreint alors que tout le reste de la situation (les autres personnages, les décors, en un mot l’ambiance générale) seraient soustraits à notre champ de vision, nous laissant le goût amer de la frustration. Désir doublé d’un manque. Désir qui ne parviendra nullement à sa propre résolution.

   Afin de voir plus avant, de pénétrer les secrets de cette énigmatique Déesse, il nous faut aller en coulisse et tâcher d’y trouver de plus amples perspectives. Ecoutons la description du palais mycénien telle que l’imaginaire d’un Archéologue a pu en reconstituer la trame :

 

   Un trône était placé au centre d’un mur à côté du foyer, permettant une vue dégagée de l’entrée. Des fresques ornaient les murs de plâtre et le plancher. La chambre était accessible à partir d’une cour avec un portique à colonnes. Un grand escalier conduisait à partir d’une terrasse au-dessous de la cour sur l’acropole. Le palais était protégé par des murs d’enceinte qui abritaient également des bâtiments.

                                                                                            Source : Antikforever.com.

 

   Le fragment qui n’était perceptible qu’à l’aune d’un court syntagme, voici qu’il se révèle sous la forme d’un récit qui ouvre les portes de notre imaginaire, bâtit le cadre d’une fiction dans laquelle nous pourrons nous inscrire, non seulement en tant que spectateurs passifs, mais en tant qu’acteurs puisque c’est le but d’une histoire que de nous conduire dans le réseau complexe de ses arcanes en y apparaissant telle une partie prenante, un sujet occupé de l’objet qui se propose en tant qu’énigme à résoudre. Demeurerions-nous en retrait, voyeurs distraits et alors ni le spectacle n’aurait de lieu où s’accomplir, ni notre présence ne trouverait à se doter d’une quelconque réalité. La Déesse suppose le trône, les fresques, le portique, l’acropole et nous-mêmes synthétisant les divers éléments du donné.

   Ceci sera la thèse qui traversera le texte. Partant du corps de l’observateur (la fresque), il s’en affranchira pour accroître la présence de l’être en direction de son essence plénière, ce qui entoure et justifie le corps (le palais). Comme un jeu de miroirs, l’amplitude d’une mutuelle réverbération, d’un processus de renvois constants de notre être propre qui ne se révèle jamais mieux qu’à être dépassé vers le monde qui l’attend et le révèle.

 

   [Afin de nullement s’égarer dans la lecture qui va suivre, il s’agira de conserver en soi un fil rouge qui énonce qu’aller au bout de soi implique toujours une sortie de soi. Se connaître en connaissant le monde. Mon corps, ma tête, mes mains, mes pieds ne sont que des fragments, des manières d’hologrammes qui contiennent l’entièreté du monde, tout comme le monde me reflète en miroir. Regarder ma main, c’est, en premier lieu, y voir toute la symbolique dont elle est porteuse (le geste d’amitié, l’outil qui façonne les choses, la divination qui s’y inscrit à même ses lignes). Regarder ma main c’est aussi y percevoir, en un même geste de la pensée, les phénomènes culturels dont elle a été l’initiatrice : la flûte du paléolithique, le vase en terre cuite de Mycènes, mais aussi y repérer tout l’indicible qui la traverse (le sceau de la rencontre, l’amitié) et encore une infinité de choses puisque le réel est une inépuisable réserve de significations dont jamais on ne pourra parvenir à épuiser la prodigieuse richesse. Ainsi la formule anaphorique Arrive-t-on jamais au bout de son être ? est à saisir comme cette impossibilité d’atteindre son énigmatique complexité. Ma main est un monde qui se tend vers le monde qui la reçoit et renvoie sa réalité tels les rayons d’un miroir. Imbrication des images spéculaires de ce qui est moi (mon corps) et de ce qui n’est pas moi (le corps du monde). Jeu infini d’échos qui m’amène à dépasser mon propre phénomène, à sortir de ma citadelle, à rejoindre cette altérité avec laquelle j’ai à me constituer, tout comme je me constitue en assemblant, patiemment, fragment après fragment, le puzzle de mon anatomie.

   Le paysage que nous rencontrons est toujours cet espace fragmentaire (lui aussi), cet assemblage d’objets hétéroclites, cette incomplétude dont nous devons constamment faire la synthèse afin de le porter à sa propre évidence. C’est au même projet que nous travaillons en contribuant à l’inventaire de notre être, lui faisant correspondre, à l’échelle de l’univers, cet être qui en est la réverbération. Alors seulement nous pouvons demeurer en repos le temps que la finitude vienne mettre un terme à Celui, Celle que nous sommes puisque, tragique humain, nous ne nous révélerons en totalité qu’à la mesure de notre perte. Jusque là nous sommes en voie d’accomplissement.]

 

   Evidence du paysage. Du morcellement du monde à celui qui nous affecte en propre.

 

   Nous marchons au milieu de la nature. Le paysage est là, étalé devant nous, telle l’évidence qu’il est. Il ne devrait guère nous poser de question puisqu’il est pure passivité, abandon au rythme des éléments, écoute du battement de l’univers. Et pourtant nous n’avons de cesse de nous agiter intérieurement, de différer de nous un instant de manière à ce qu’un jeu dialogique puisse avoir lieu qui, de l’horizon de notre vue à notre propre intériorité, creuse l’espace d’un doute, ouvre l’aire inquiète de l’énigme. Nous apercevons le rocher usé, son impuissance à paraître. Nous marchons. Nous voyons l’eau claire de la source s’enfuir dans la faille de terre. Nous marchons. Le plateau calcaire est crevassé, troué par endroits de l’ovale des dolines. Nous marchons et notre progression s’accomplit dans une manière de douleur comme si, de notre confrontation avec tous ces fragments, - le délitement de la pierre, la perte de l’eau, l’entaille à même le sol -, nous ne puissions ressortir qu’avec le sentiment de notre propre incomplétude. Peut-être n’avions nous jamais aperçu les mors du vivant commis à la perte de ce qui fait phénomène et connaît toujours déclin puis chute dans l’ornière du définitif ? Entêtement de la corruption à l’œuvre qui travaille au-dessous de la ligne de flottaison. L’esquif avance, vogue, attaqué de l’étrave à la poupe par les mousses délétères de la putréfaction. Mais, sans doute, nos yeux évitaient-ils soigneusement de se porter à la rencontre de cette lame en forme de scalpel. Lucidité pareille à l’arsenic, au bol de ciguë que Socrate s’apprête à boire afin de se soustraire aux attaques des Sophistes.

 

   Un exténuant nihilisme ou l’être illisible des choses.

 

   Homme contre Nature. In-fini contre in-fini. Perte contre perte. C’est ainsi, parfois nos rencontres hasardeuses nous mettent-elles devant les contradictions de notre propre exister qui jouent en abyme avec celles du monde. Périssable dans le périssable. Finitude dans la finitude. Aporie se dissolvant à même l’aporie. Oui, combien nous sommes conscients de cette écriture de l’exil, de cette énonciation violemment déceptive qui s’affirme telle une tautologie. Rien qui équivaut au Rien. Néant qui appelle son propre Néant. Mais, parfois, est-il nécessaire de frôler l’abîme afin que son effet répulsif nous incline à exister plus fort qu’hier, plus loin que cette brume passagère qui cerne nos fronts des rumeurs d’un exténuant nihilisme. Et cependant il faut marcher, s’arc-bouter contre le vent, résister à l’attrait du vide, saisir la moindre liane qui laisse balancer en l’air sa corde secourable. A moins qu’il ne s’agisse seulement de l’ombre maléfique d’un gibet bientôt dressé dans la perspective de notre obscur ruminement. Gris sont les nuages. Noires sont les terres, pareilles à un incompréhensible tchernoziom et nos empreintes y dessinent l’esquisse de notre irrésolution. Sol spongieux, parcouru du gonflement liquide des sphaignes, notre trace y est inapparente. C'est-à-dire que de trace il n’y a point puisque annulée à même son écriture. Être illisible des choses.

 

   Dialectique du soi et de l’autre ou partir de soi pour convoquer le monde.

 

   Certes nous apparaissons à notre propre conscience à l’aune d’une dialectique qui nous met en regard de l’altérité : la montagne, la mer, l’ustensile, la maison mais aussi, mais surtout l’Autre en son esquisse humaine. Cependant c’est de nous dont il faut partir. C’est nous que nous devons interroger à la façon de ce continent à portée de la main, sans doute préhensible en partie seulement. Le Tout est cet illimité qui fuit à mesure de notre cheminement. Alors nous acceptons de nous interroger. De poser le fondement essentiel de notre réflexion : Arrive-t-on jamais au bout de son être ? Ce qui signifie : nous connaissons-nous en notre profonde réalité, ce qui, par voie de conséquence, suppose la découverte d’une vérité à l’œuvre qui nous installe dans l’exactitude d’un savoir sur nous ? La tâche est immense qu’il s’agit au moins d’effleurer. La recherche vaudra pour une découverte. Souvent le but est indiqué par le trajet d’une flèche sur laquelle nous sommes en chemin à défaut d’en posséder les deux bornes finies de l’origine et de la fin. Par définition, ni l’une, l’origine ; ni l’autre, la fin ne sont en notre pouvoir. La première se dissout dans une lointaine amnésie amniotique. La parution de la seconde nous mettra dans l’impossibilité d’en prendre acte. Le jeu aura trouvé son épilogue en même temps que nous notre participation à une possible éternité.

 

   Carrousel des pourquoi.

 

   Alors que nous reste-t-il, sinon à frayer une voie, à essayer de saisir quelques ombres, à deviner quelques clartés dans cet étrange clignotement qu’est l’existence en son irrécusable contingence ? Nous avançons pareils à des aveugles. Nous ne voyons pas au sens où voir (cette démesure du regard, de la compréhension, de la saisie de tout ce qui est), est toujours obéré par un voile, un brouillard, une fumée à l’horizon. Nous nous contentons de toucher, de- ci, de-là, quelques aspérités, d’en inventorier le sens superficiel, d’en deviner la troublante présence. Pourquoi cette vague qui déferle sur le rivage ? Pourquoi cette rencontre de celle qui sera notre Compagne ? Pourquoi les incomparables mérites de l’Art ? Pourquoi les soubresauts de l’Histoire ? Pourquoi les éternels errements de la Politique ? Pourquoi la conduite des affaires de la Cité se solde-t-elle toujours par l’insuffisance des régimes, fussent-ils démocratiques ? Pourquoi l’éblouissement devant la richesse ? Pourquoi l’absence d’oblativité en direction des plus démunis ? Pourquoi la prédominance des croyances et des opinions sur la justesse d’une vérité fondée en raison ? Pourquoi ? Nous voyons bien, ici, que le carrousel des questions est infini, que les réponses qui lui sont apportées sont nécessairement partielles et partiales, dissimulées par les excès d’une subjectivité sinon par les partis pris d’un égoïsme foncier. Il ne demeure plus qu’à tenter de sonder de l’intérieur les parois de notre étrange citadelle.

 

   Au bout de son corps.

 

   Le constat dressé de notre insaisissable être (une essence est toujours fuyante), nous devons nous mettre en quête de notre corps afin d’y deviner l’amorce de quelque réponse. Inventaire sans doute métaphorique dans lequel l’image remplacera l’impossible énonciation. Car le corps est toujours silence, massif impénétrable. Inventaire de quelques formes symboliques qui essaieront d’en tracer une hypothétique sémantique. Délibérations de l’imaginaire ou l’intuition fera office d’éclaireur de pointe. Parfois faut-il exciper du Principe de Raison pour se confier à l’inépuisable source des images nées de la sensation.

 

   Massif de la tête ou la pensée hauturière.

 

   Nous déambulons parmi les grises circonvolutions. Nous nous invaginons dans la faille complexe des scissures. Nous chevauchons sur l’étrave du chiasma optique. Nous nous enroulons dans les spires de la cochlée. Nous nous installons devant l’écran occipital où s’animent les images. Nous écoutons les belles symphonies temporales. Nous flottons infiniment dans les aires spatiales et temporelles. Mais nous sommes toujours au-dedans. Dans une manière d’immanence sourde qui nous menace de vertige. Alors nous sentons que notre être monte en direction de la meurtrière de la fontanelle, là où la matière est si mince qu’elle semblerait devenir éther. Alors nous tentons une sortie, tout comme notre être primitif, se postait derrière l’ouverture de la sombre caverne pour découvrir le paysage, y repérer l’eau bienfaisante, le gibier nourricier, le morceau de silex dont il fera ses flèches et ses harpons. Sortir de la caverne c’est toujours, symboliquement, reproduire le geste platonicien qui conduit de l’inconnaissance à la sublime connaissance. Illumination après qu’ont été vécues, dans sa chair même, les atteintes de l’ombre, la réclusion qu’elle supposait, la demeure en soi où plus rien n’est perceptible que cette impénétrable densité, cette confondante opacité. Sortir de sa tête revient à inaugurer cette pensée hauturière où brille le ciel, où s’étoilent les rayons immenses du savoir. Dans la grotte : absence de monde. Hors la grotte : tout le monde.

   Ce que nous distinguons clairement, ceci : la beauté des civilisations, l’or des Incas, les tablettes d’argile de Mésopotamie, les barques de papyrus flottant sur le Nil, les fascinantes pyramides avec leurs formes géométriques si exactes, mise en réalité de cette Raison par laquelle nous affirmons notre humanité. Ce que nous voyons : les lumières de la littérature, les réminiscences proustiennes pareilles à des cristallisations du temps, Les Rêveries de Jean-Jacques, moment indépassable de cette écriture du sentiment de soi en relation avec la sublime Nature. Nous voyons : les manifestations de l’Art depuis les Vénus pariétales jusqu’aux contemporaines déclinaisons florales d’un Cy Twombly en passant par la vue tremblante de l’impressionnisme, celle, biblique, du symbolisme, l’exaltation des paysages d’un Douanier Rousseau. Ou encore : les belles et lyriques poésies renaissantes telles que mises en exergue par les grands rhétoriqueurs tel Clément Marot : En m’esbatant je fais rondeaulx en rithme,/ Et en rithmant bien souvent je m’enrime. Ou encore : cette perle de la méditation d’un Agrippa d’Aubigné qui se métamorphose en vision dans La résurrection de la chair : Mais quoi ! C’est trop chanté, il faut tourner les yeux, / Eblouis de rayons, dans le chemin des cieux. Et, ici, l’on s’en sera douté, le chemin est celui de la transcendance par lequel s’enlever à sa condition terrestre pour en faire don aux espaces célestes, au sacré.

   Mille exemples encore pourraient être convoqués pour célébrer cette fête des choses belles lorsque l’homme est à leur recherche et les trouve comme les pierres vives du sens. Gemmes aux facettes infinies brillant du cœur même de leur propre substance. Tenter d’y parvenir puisque le Beau se dissimule toujours derrière sa surface brillante, manière d’étoile fascinante qui nous interroge depuis le lointain cosmos. C’est en raison de cet éloignement, de ce clignotement que nous en recherchons la présence avec les yeux dilatés, les mains moites, le cœur battant, comme sur le bord de la rencontre de l’Aimée. Sublime tension.

 

   Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

 

   Battoirs des mains ou la pensée artisanale.

 

   Nous pouvons nous enquérir de nos mains, y décrypter quantité de symboles, à commencer par celui du pouvoir, de la justice, de la divination sous l’espèce de l’art de la chiromancie. Cependant jamais évocation n’est si forte que lorsqu’elle vise le pouvoir de fabrication des mains, leur valeur artisanale, créatrice. Immense arche de la praxis au travers de laquelle c’est le corps entier de l’homme qui traverse son produit, l’entièreté de sa conscience qui se met en forme. Il n’est que de voir.

   La flûte en os du paléolithique. Les doigts y sont encore visibles au travers des trous qui la rythment. Les lèvres, le souffle s’échappent de l’extrémité en forme d’anche. Voir le vase en terre cuite de Mycènes avec ses cavaliers et ses chars si élégants comme si nous allions assister à un spectacle d’un temps contemporain au nôtre. Voir la tête de femme de Nimrud de l’époque de l’art néo-assyrien, son visage à la fois si lointain, si proche que nous pourrions le toucher, voir avec son regard aux yeux agrandis, humer avec son nez si gracieux, goûter avec sa bouche d’ivoire teintée du voile de l’indéfinissable.

   Nos mains ne s’arrêtent nullement au bout de nos index et de nos annulaires. Elles avancent dans l’espace à la rencontre de l’amitié, de l’amour, de l’objet désiré, de la peau qui résonne à la façon d’une mystérieuse membrane ne voulant dire son nom. Elles dessinent l’invisible, langage qui part de l’âme, traverse le réel, le féconde et ne s’arrête que bien au-delà de la vue ordinaire, là où plus rien n’est accessible, ni à l’outil, ni à la matière fût-elle impalpable, ni aux choses ordinaires puisque l’ineffable se dérobe toujours qui demande à être cherché indéfiniment à défaut, le plus souvent, d’être trouvé.

 

   Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

 

   Isthme du sexe ou la pensée généalogique.

 

   Le sexe, cet interdit. En prononcer les deux syllabes sifflantes, en produire les sons expulsés, c’est déjà promettre son énonciation à la censure, laquelle ne s’émet qu’à la mesure de ses sifflantes, elle aussi. Troublante homologie formelle qui révèle une identité sémantique. Sexe = Censure puisque, aussi bien, en parler est comme l’exhiber à la face du monde. Alors on minaude. Alors on fait son sourire gêné. Alors on feint de n’être pas intéressés alors que la braise couve sous la cendre. Alors on occulte. Mais occulter est jouer, seulement de manière hypocrite avec la main prise dans le sac et les doigts poisseux de désir.

   Alors on dessine par la pensée ou avec le bout du crayon, la pointe du pinceau, la Fresque des jeunes boxeurs de Santorin, œuvre de la Crète minoenne qui met en scène les jeux de l’amour bien plus que la posture exigée par l’art pugilistique. Tout combat, tout affrontement est de cette nature. Il n’est que l’attrait de la mort que l’acte sexuel tiendra à distance. Le temps d’un désir résolu qui ne vivra qu’à l’aune de sa prochaine tension. Eternelle dialectique du manque et du désir en laquelle s’inscrit le drame humain.

   Alors on sculpte dans la pierre, à la force de sa volonté de durer, Silène emportant le jeune Bacchus, fils adultérin de Zeus comme si, de ce rapt, pouvait résulter sa propre immortalité. Ravir le fils du dieu des dieux de l’Olympe c’est se substituer à l’acte d’amour dont Bacchus est le fruit, c’est, à travers cette jeune existence, s’assurer d’une généalogie dont on espère qu’elle se prolongera pour le temps des temps.

   Alors on invoque l’amour courtois, cet étrange Lai du Laostic de Marie de France au travers duquel le désir transcendé porte l’amour des amants bien au-delà des réalités humaines en une manière d’incandescence dont le rêve d’une progéniture, fût-elle hallucinée, semble être la forme la plus approchée. Celui, Celle qui viennent par nous comme le point d’orgue de ce dont l’amour est capable : créer une autre vie qui, jusqu’alors demeurait dans le néant le plus obscur.

   Elle venait se mettre à la fenêtre, car, elle le savait, son ami était à la sienne : il veillait la plus grande partie de la nuit. Ils avaient du moins le plaisir de se voir puisqu’ils ne pouvaient avoir davantage.

   Ce qui est à comprendre ici, c’est cette confluence des regards fondatrice de ce que le désir ne peut atteindre puisque, en un premier temps, l’amour courtois exige que le chevalier sache aimer et souffrir en silence jusqu’au moment où sa passion trouvera enfin sa résolution. Sans doute cette continence fait-elle signe en direction de ce que l’amour peut porter de plus haut, à savoir exiger le sacrifice et différer le temps d’un fruit consommé, d’un fruit à venir, cet être fragile qui scellera l’union des Amants.

   Alors on récite en soi la tragique et nostalgique poésie de Ronsard qui nous parle de la rose en son irrémédiable vérité temporelle : Las ! voyez comme en peu d'espace, / Mignonne, elle a dessus la place / Las ! las ses beautés laissé choir ! Comment remédier à cette atteinte irréversible du temps en sa perpétuelle destruction qu’en courtisant l’Aimée, en lui faisant le don d’un amour dont l’épilogue sera un recommencement. Un enfant venant au monde est toujours le plus bel antidote de ce destin humain qui ne s’écrit jamais qu’en termes d’apparition / disparition.

 

   Arrive-t-on jamais au bout de son être ?

 

   Socle des pieds ou la pensée nomade.

 

   Les pieds ces oubliés du corps. Eux si modestes, eux si inapparents, pareils à une péninsule qui se perdrait dans des brumes océanes. Et pourtant, combien ils contribuent à prolonger la connaissance de notre être, nous conduisant auprès de l’être du monde. Car, de nous à ce qui s’éloigne naturellement de nous, il n’y a pas de distance. Seulement un prolongement, une continuité. Nous regardons le paysage et nous ne savons où il commence, où il finit. Pas plus que nous ne mesurons les lisières de notre être. Toujours nous sommes au monde alors que le monde est à nous dans un geste de donation réciproque. Alors nous regardons avec le plus grand intérêt ce qui se présente à nous comme un fragment détaché de notre existence qui se projetterait sur cette feuille, ce galet, cette écorce, ce visage, ce sentiment faisant sa braise vive dans le creux d’une conscience. Alors quelle ivresse de sentir ce fluide qui nous relie aux choses, nous dépose à leurs pieds en même temps que nous en prenons possession.

   Nous sommes, sans médiation, auprès du Désert des Bárdenas Reales, tout contre ses roches couleur de corail taillées dans un temps géologique qui, jusqu’ici, était inaccessible. Nous en voyons les belles manifestations, les lignes d’érosion, les ravins profonds, les falaises battues par les pluies, les collines arides avec quelques rares touffes de végétation.

   Nous sommes au cœur du Parc national de Doñana sur les dunes où courent les oyats, dans les creux discrets qui sont l’habitat du lynx pardelle, sur les éminences où veille l’aigle ibérique.

   Nous sommes dans la plaine de Ucanca sur l’île de Tenerife, tout près de l’élévation blanche de sa « cathédrale », assemblage de sédiments que coiffent d’étranges chapeaux de fées.

   Nous sommes auprès de l’espace infini, du temps sans limite, nous sommes au centre de cette beauté qui rayonne et n’en finit pas de nous ravir à nos propres assises. Nous sommes cet incroyable instant que l’éternité révèle à lui-même.

 

   Fin du voyage.

 

   Ce qui s’est dessiné en filigrane tout au long de cet article, d’une manière métaphorique, est le simple fait qu’aller au bout de soi implique toujours une sortie de soi. Se connaître en connaissant le monde. Pas d’autre alternative que cet échange d’une intériorité vers une extériorité avec, en point d’orgue, retour sur soi. C’est parce que nous sommes mortels, enserrés entre les deux limites de notre naissance, de notre mort, qu’il nous est fait obligation d’aller hors notre citadelle. Là seulement est la vue panoptique qui nous met en mesure d’appréhender le réel en sa totalité. Si, d’aventure, nous devenions éternels, nous n’aurions nullement à accomplir ce trajet, à nous astreindre à cette aventure nomade. C’est l’exact contraire qui se produirait. Le monde viendrait à nous comme la corne d’abondance qu’il constitue, qui s’écoulerait en nous, emplirait la moindre de nos failles, comblerait nos certitudes de connaître. Eternels, nous serions une totalité possédant l’ensemble du temps, de l’espace et toutes les déterminations qui en constituent la trame.

   Nous sommes mortels, hautement mortels. Peut-être ceci trace-t-il la voie d’un bonheur inaperçu qui dissimule en soi l’exception de vivre ? Être remis à l’impasse de la finitude, alors se dresse l’impérieuse nécessité de traverser qui nous sommes en quête de cette étonnante altérité qui serait à même de remettre en nos mains le fragment de puzzle qui toujours nous échappe comme une partie de nous-mêmes. Or nous souhaitons être un cosmos. Or nous voulons échapper au chaos ! Il est encore en notre pouvoir d’en dresser l’inaltérable menhir. L’élévation est toujours supérieure à la chute qu’elle porte en elle comme sa signification ultime. Transcendance en direction d’un avenir qui gomme toute immanence. Au moins provisoirement. Oublier ceci est s’ouvrir en direction du monde. La seule voie possible !

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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