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4 décembre 2015 5 04 /12 /décembre /2015 08:41
Le bonheur du jour qui vient.

Photographie : Gilles Molinier.

Finlande - Étude.

Il y a si peu d'être encore et le monde est en oubli de lui. La glaise de la nuit est immobile, couchée dans ses plis d'ombre. La conscience des hommes est une flamme éteinte en attente du jour. On n'entend ni le glissement des montagnes dans l'aire libre du ciel, ni le moutonnement de la mer et les brins d'herbe sont debout dans leur tunique étroite. Le gel est partout qui fait ses taches bleues et, au profond des vallées, les nappes de brouillard scintillent à l'abri des étoiles. Au fond du corps, à la lisière de la couche de toile, on sent de lentes reptations, de souples mouvements venus nous dire l'imminence de la lumière. Alors on se ramasse sur son ombilic, alors on soude son âme à la pliure des choses. C'est si douloureux le dépliement et la gangue des os crisse sous les coups de boutoir de la volonté. C'est toujours dans l'occlusion que tout surgit et prend sens. Jamais dans la pure ouverture comme révélation. Il faut une tension, il faut un étirement de soi jusqu'aux limites de peau, il faut le bord du précipice, les lèvres de l'abîme. On est là, cloué dans son imaginaire, on est là sur l'arc dilaté de l'intuition et on attend.

Quelque chose va venir, quelque chose va surgir et cela chante son bruit de source dans le corridor de la cochlée. Et cela fait sa clarté de porcelaine sur la boule de la sclérotique. Et cela tire sur les fibres de myéline jusqu'à l'extrême limite de la blancheur. C'est du-dedans de soi que tout part, tout rayonne. On est la réserve de la nuit, la plainte sourde de l'aube, le jour et sa promesse de plénitude. Cela on le sent comme donation ultime, indépassable et l'on se dispose à l'événement et l'on déroule sa langue et l'on fait sa courbure colorée aux yeux du monde. On est caméléon et les teintes d'argile et d'émeraude ricochent sur l'aire des écailles avec la patience de la source à paraître, avec la tranquillité de la fleur de lotus à déployer l'écume de sa corolle. Le noir est là, encore, on sent ses battements d'obsidienne juste au-dessous de l'horizon. Cela attire, cela convoque au passé, cela ouvre le puits des réminiscences. Mais on se refuse à errer dans le labyrinthe de la mémoire, mais on pousse dans la pénombre les griffes de la douleur, mais on dissimule dans les tiroirs du temps les bogues urticantes et les jets de lapillis. On est là, sur le point de renaître à soi, d'étendre ses rémiges, d'ouvrir son œil de rapace, de s'élancer au milieu des lames d'air et de planer longuement. Soudain, tout semble s'éteindre, tout semble renoncer à être, aussi bien les hommes, aussi bien les rivières et l'arrondi des collines. Mais le ciel réclame, mais les lourds nuages gris font leur bruit de râpe, mais l'arbre est planté comme une écharde dans l'encre marine et l'horizon fait son étrange lueur, son "inquiétante étrangeté". Tout serait-il commis à disparaître et plus rien ne serait ? Peur immémoriale des hommes, infinie trémulation plongeant ses racines, loin, dans l'aventure anthropologique. Grande frayeur de l'Homo erectus entendant le tonnerre, apercevant le ciel griffé d'éclairs. Mais nous avons perdu notre front hérissé de bourrelets, mais nous nous sommes redressés et notre tête s'incline sous le poids de l'intelligence et notre cimaise brille des feux de la conscience.

Alors nous partons de cette demeure inaperçue, là, tout en bas de la colline, nous gravissons la pente avec la certitude de l'arbre à s'élever dans l'espace, nous écartons les lèvres de la faille de rocher et de lichens et, bientôt, c'et la lumière qui se met à ruisseler, à pousser son hymne à la joie. Oui, nous venons de loin, de nous-mêmes d'abord, de nos lointains ancêtres qui craignaient aussi bien le jour que la nuit. Partout les pièges pouvaient s'ouvrir, partout le prédateur pouvait reconduire dans la glu mortifère, dans l'étroitesse des limbes. Nous, les hommes-debout, nous portons sur nos fronts, dans les paumes de nos mains, dans le germe de nos sexes, à la fois ce constant désarroi, à la fois l'arche ouverte de cela qui va advenir et ne le fait jamais qu'à l'aune de la lumière. La lumière, ce mot magique, cette empreinte de la raison dans la croûte malléable des choses, cette ouverture dans la nuit de la folie. Oui, la nuit est celle par qui tout advient, aussi bien le langage, aussi bien la poésie et le miracle de l'art. C'est parce qu'il y a le doute nocturne, la menace de l'ombre que nous nous mettons à proférer, à créer des poèmes, à tremper notre pinceau dans l'huile et l'encre afin que subsiste une trace de cet être que nous sommes dont nous souhaitons qu'il ne demeure simple hiéroglyphe scellé sur son secret. Posant ce beau et émouvant paysage devant nous, c'est à cette entreprise de surgissement du sens que nous nous attelons. C'est pourquoi l'image, plutôt que de la laisser à sa mutité originelle, il faut l'inciser et aller au-delà de sa surface têtue. Le monde est toujours cela, une roche compacte contre laquelle nous buttons, que, souvent, nous faisons rouler devant nous avec l'imperturbable énergie de Sisyphe. Mais à ne faire que cela, pousser la boule de basalte sur sa pente, avec obstination, nous usons notre patience, nous fermons ses possibilités de révélation.

Car ne s'ouvre jamais que cela que nous questionnons. Or cette photographie, outre son incontestable dimension esthétique, porte en elle, par sa nature même, par la dialectique qu'elle installe entre une perte et une parution, porte donc une question essentielle à laquelle nous ne pourrions nous dérober qu'à l'aune d'une inconnaissance de soi, de l'autre, de l'univers qui nous entoure. Rien mieux que l'aube ne pose la question de l'être-au-monde avec une telle acuité. Notre bonheur est d'en prendre acte et d'y demeurer ! De ceci nous serons capables tant que des "hommes de bonne volonté" porteront au-devant de notre regard la pertinence des images exactes, leur incomparable beauté, leur infinie disposition à la germination. Oui, nous serons ces hommes aux yeux ouverts qui scruterons la nuit afin d'y trouver la lumière, qui regarderons les nuées des étoiles et donnerons au jour l'amplitude qu'il mérite, à savoir de nous questionner afin que de cette inclination naisse ce qui toujours attend et jamais ne se dérobe, à savoir le pur bonheur d'exister !

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3 décembre 2015 4 03 /12 /décembre /2015 09:02
Naissance d’une forme.

François Dupuis.

Travail au noir.

Monotype.

Dos.

La première vision est celle d’une indistinction. Au juste, nous ne savons comment nous y retrouver avec l’image. Confusion des lignes que redouble la pluralité des interprétations. Un peu comme un sujet face aux taches d’un Rorschach sur lesquelles il projette sa lucidité, exerce le pouvoir de sa conscience, sinon de son inconscient, ce territoire inaperçu qui le guide à son insu. Dévoiler un objet de mystère (ce monotype à sa façon en constitue l’une des trames possibles) est toujours un travail dont nous ne percevons guère les fondements. Si l’on nous demandait, d’une manière impromptue, d’en dire les nervures signifiantes, nous nous trouverions dans l’embarras sinon dans la mutité. Car ce que nous disons spontanément d’une forme jusqu’ici non dévoilée tient plus du hasard, d’un jeu contingent, plutôt que d’un raisonnement qui établirait selon une logique irréfutable les linéaments principiels qui en constituent l’origine. Le monde des formes est si dense, si mouvant, si surprenant qu’il a toujours sur nous, sur notre jugement, fût-il des plus aiguisés, une longueur d’avance.

D’une manière générale nul ne s’enquiert vraiment de savoir pourquoi telle ou telle forme devient prégnante à soi plutôt qu’une autre. Nul ne se soucie de savoir la source des affinités qui le met en relation avec telle métaphore, telle image, telle proposition picturale qui s’éclairent en nous et nous disposent à la contemplation. Comme une sculpture qui s’élèverait de l’ensemble des significations pour tenir un langage en harmonie avec ce que nous sommes dans l’intimité de notre vie intérieure, là où l’œuvre grave son empreinte de façon durable. Et l’on s’accordera à reconnaître que l’éminente polarité dont s’investit note choix ne résulte ni d’un sentiment esthétique particulier, ni d’une approche conditionnée par une éthique pas plus que d’une décision de la volonté qui en aurait assuré le décret. Non, les choses sont, tout à la fois plus simples et plus complexes. Plus simples puisque cette forme-ci est venue à notre encontre sans que nous en soupçonnions même l’approche silencieuse : un genre de donation, d’offrande se suffisant à elle-même dans le geste d’oblativité qu’elle déploie comme son être-même. Plus complexes pour la simple raison que cette forme que nous découvrons s’annonce comme la résultante d’une infinité de propositions qui relèvent aussi bien de notre propre expérience, de nos rencontres fortuites, des différentes élaborations auxquelles nous avons donné site de l’ordre d’une conception particulière du beau, d’une morale sous jacente, d’une thèse sur le monde, d’une vue sur l’amour, la volupté, de la rigueur du raisonnement, des lois de la perspective, du regard porté sur le classicisme ou bien la modernité, de notre adhésion à telle ou telle école de pensée. Pour être significative, cette liste ne saurait être donnée comme exhaustive, les formes que nous élisons comme des amers pour notre cheminement pouvant recevoir mille perspectives plus justes les unes que les autres.

Mais essayons d’éclairer ce qui peut l’être et mettons-nous en quête d’une possible hypothèse quant à la réalité picturale qui nous interroge. « Dos » est le titre qui, d’emblée, nous oriente vers la forme humaine. Du reste son absence ne nous eût pas causé de difficulté particulière et, aussitôt aperçue, se serait dévoilée l’esquisse d’une femme allongée sur son côté droit, exposant à notre vue les courbes de son anatomie. Certes une femme allongée. Mais, nous autres Voyeurs multiples, saisissons-nous la même femme comme s’il s’agissait d’une vérité dont l’exhaussement au-dessus du doute ne laisserait aucune hésitation quant à la justesse de nos perceptions ? Le problème, car il y a effectivement problème et interrogation, provient du simple fait que cette forme qui sur le papier nous est offerte comme une unité indivisible se fragmente en autant d’éclats qu’il y a de consciences qui en prennent acte. Ce modèle-ci qui me paraît symboliser le repos, la plénitude, la confiance relevant du sommeil, sera pour tout autre que nous, la lassitude, le refuge dans quelque sombre mélancolie, l’appel du désir, le relâchement de la tension après que la jouissance a eu lieu, l’abattement, l’effroi, l’ultime méditation avant le refuge dans la mort. Vertige infini que celui qui nous conduit au seuil à partir duquel l’abîme ouvre ses infinis paysages, ses confondantes lignes de parution. C’est ainsi, langage, pensée, jugements, appréciations, modes d’apparition se réverbèrent à l’infini comme le feraient les miroirs d’un infernal et incompréhensible labyrinthe multipliant les angles d’attaque, les possibles architectures de dédales créant d’autres dédales.

Mais, au moins, pour faire droit à une manière d’apaisement, pour tendre le filet qui nous dispensera, l’espace d’un instant, de faire face à l’incompréhensible, (cette pieuvre aux bras multiples dont, jamais nous ne pouvons saisir ni l’emmêlement, ni la complexité), jouons au jeu des projections. Celles-ci sont tellement coalescentes à notre propre mode d’être qu’elles seront comme une assurance de sortir provisoirement du naufrage. Nous nous emparerons de nombre de sèmes qui seront nos points de liaison avec l’exister, simples sémaphores disant en mode sémantique la lumière d’une intellection. Car, s’il faut de la perception, de la sensation, il est nécessaire de tout porter dans la lumière du concept de manière à donner à notre principe de raison les nutriments nécessaires à son métabolisme. Certes ils ne sont jamais que des certitudes provisoires, mais indispensables à l’avancée de notre destin en direction de plus loin que soi. L’Allongée est là sur sa couche si blanche qu’elle semble de talc ou bien d’écume, cette soie que tout sommeil attend afin que le rêve le féconde, que le songe le fasse se sustenter en amont de ce qui rampe, végète et semble conduire au néant. Il est si doux de s’abandonner à soi quand le jour, de sa lame d’effroi, a entaillé la chair, fait saigner l’âme. Plénitude que cette posture si semblable à une existence quelque part dans la tiédeur des eaux originelles. Cette femme se souvient de l’océan, de ses vagues qui berçaient, du flux et du reflux qui étaient les premières scansions du temps. Du temps existentiel. Non celui de la mesure, des horloges, des systèmes qui aliènent l’homme le reconduisant à la meurtrière étroite de la vie quantifiée, parcellisée. Tout ici dit le retour à soi, le repli dans l’espace germinal de l’ombilic, la faille à combler à l’aune de cette retraite. Des autres, du monde et, peut-être, en définitive de soi comme pour gommer toute trace mémorielle et ne faire corps qu’avec un sentiment primitif d’être-au-monde. Vie si peu visible, vie si retirée dans un mouvement infinitésimal qu’on pourrait croire aux premiers balbutiements d’une paramécie, à une organisation unicellulaire avant que ne s’emballe la roue infernale du devenir, la spirale infiniment éployée de l’Histoire avec ses cortèges de guerres et d’abominations, ses pogroms et ses scènes d’apocalypse. Oui, cette forme qui ne disait son nom, voici qu’elle commence à proférer, voici qu’elle sourd de sa couche pareille à une comptine que susurrerait la bouche innocente d’un enfant. C’est toujours d’un commencement dont il faut s’assurer de façon à ce que les fondements fassent signe vers les choses accomplies, connues. Du monde nous ne percevons plus qu’un assourdissant bruit de fond. Les formes croissent et multiplient, font des nœuds de verre, des spires de chanvre, des complications de cristal aux reflets qui aveuglent, qui percutent les sclérotiques, entaillent l’esprit le laissant totalement désemparé. Il faut revenir à l’origine, percevoir cette forme minimale, cette posture disponible à toutes les figurations, tremplin de ce qui pourra briller à la cimaise du monde comme l’étoile polaire dans la nuit du Septentrion : un guide infaillible pour la vérité, un chemin de lumière pour la conscience. Voici ce que nous, les Voyeurs, avons à faire. Rétrocéder jusqu’à devenir cette forme pliée en attente de son futur. Etendre la pensée sur la couche blanche, virginale, pure, immaculée. Métaphore de l’être dans son silence premier, avant que la parole ne soit proférée, la parole qui met en branle la longue et lente procession de l’homo. Depuis l’habilis aux outils rudimentaires jusqu’au sapiens, cette forme évoluée de l’intelligence, en passant par l’erectus maîtrisant le feu, cette symbolique liée aux rites et aux mythes. Toute signification est déjà contenue dans l’évolution anthropologique. Evolution des formes qui se densifient, prennent des valeurs plurielles, se tissent en toiles, se tressent en faisceaux. Formes du langage, de l’art, de l’Histoire, de la pensée, formes à l’infini qui disent le destin de l’homme, sa nécessaire présence sur Terre, la conscience comme pointe avancée de ce qu’il y a de précieux à voir, sentir, toucher, entendre, éprouver. Et à conserver tout comme l’erectus le faisait du feu. A édifier, tout comme l’erectus dressait entre terre et ciel les premiers signes de l’habitat, cette nacelle recevant l’être comme l’esprit qu’il est, à savoir celui qui porte haut le mérite, la responsabilité de vivre, de procréer, de tracer des voies.

La grande vertu de l’art, de tour art porté à la dignité de témoigner c’est de mettre à distance les formes illusoires, mercantiles, obscures qui alimentent en sous-œuvre les actions des hommes. L’art n’est pas seulement une esthétique qui tracerait dans la lumière les avenues du beau. L’art a aussi à être, et ceci d’une manière évidente, le creuset dans lequel se développent et croissent les formes exigeantes d’une éthique. Il n’y a pas d’art sans morale. Il n’y a pas de forme aboutie sans un souci qui l’anime depuis son essence afin que soient portées à jour les valeurs transcendantes au travers desquelles l’homme, échappant à toutes les apories et les chausse-trappes de l’exister, se dresse à la cimaise de cette surrection unique qu’il est dans l’espace, surrection dont il doit faire son alphabet, tisser son lexique, donner lieu à une sémantique partout préhensible. La forme, toute forme est nécessairement parution en abyme, jouant avec toutes les formes présentes dans l’univers. Forme faisant saillie sur l’immense toile du monde. Forme répercutée à l’infini. Le fond en est le cosmos dont le fond à son tour est l’imaginaire. L’imaginaire en tant que condition de possibilité de tout qui peut s’en enlever à titre de signification. Toute forme est image. Toute image est décision de l’homme. C’est à notre capacité imageante de reprendre tout ce qui, laissé en jachère, ne s’illustre qu’à titre de sous-œuvre, se disposant à l’amener à l’œuvre, à ce cosmos s’extrayant du chaos. Jamais l’ordre du monde ne se créé seul. Il y faut l’exercice ouvert d’une conscience. Comprendre « Dos », cette belle encre et tâcher d’en deviner les premières esquisses signifiantes, c’est déjà l’amener en-dehors d’elle en direction d’un chant unique se détachant de la polyphonie mondaine. Seulement nous pouvons prétendre commencer à regarder avec la justesse requise à toute vision.

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3 décembre 2015 4 03 /12 /décembre /2015 08:21

 

Guetteurs de beauté.

 

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                                                            Photographie de Thierry Chiès.

 

  Les Guetteurs de beauté, jamais on ne les voit. Nous voulons dire, directement, avec les globes de nos yeux, nos pupilles fussent-elles soumises à une volontaire mydriase. Parfois, aux heures indécises, fuyantes, à peine entrées dans la courbure du temps, nous les apercevons, évanescentes silhouettes glissant le long du fil de l'horizon. Un pur absentement d'eux-mêmes, de nous également, tellement il y a urgence à regarder avec le troisième œil, l'intérieur, le fameux  jnana chakshu des Indiens, cet œil de la connaissance qui ne saurait trouver écho sur quelque face de la Terre. Une singularité, une expérience rare, une esthétique à la limite d'un absolu.

  Ceci est tellement exigeant, hors du commun, étrange. C'est pour cette raison que les Guetteurs se fondent avec les choses qu'ils rencontrent. Avec la lisière du bois couleur de bruyère et de lichen, avec la courbe immense de la dune, tellement semblable à l'image tout en douceur de l'effigie féminine, avec le marais cerné de brumes et de tourbières, lissé de teinte argentée, de transparence pareille à la perle, à la nacre qu'on croirait purement immatérielles. Il y a tant d'évidence, de plénitude, d'immédiateté des choses à surgir de nulle part, comme si elles pouvaient résulter d'une révélation spontanée, se hisser dans l'éther à la seule force de leur propre éploiement, envahir  soudain le temps, parcourir l'espace selon une géométrie infinie, genres de polyèdres complexes révélant toujours de nouveaux fragments, de nouvelles faces selon l'inclinaison de la lumière.  Fusion matérielle, myriade d'impressions, fourmillement du réel, translation infinie des choses expliquant  la persistance du Guetteur à en extraire toujours plus que le regard lui-même ne saurait contenir.

  Car, à cela, se ployer à l'exacte dimension du paysage, en extraire un sentiment de solitude si près de ce que pourrait être une vraie liberté si, d'aventure, elle pouvait trouver à se réaliser;  à cela donc il faut une disposition particulière de l'âme, une inclination naturelle à faire spontanément phénomène avec la feuillela goutte d'eau, le vol erratique du martinet. Il faut, soi-même, s'extraire de ses attaches matérielles, consentir à être simple cerf-volant parmi les nuages, éclair sous les nuées, racine glissant dans  l'entrelacs des coulées de glaise.

  Car, le troisième œil, comme pourrait le laisser à penser notre rationalité occidentale, ne saurait être une simple vue de l'esprit, une hallucination, un jouet à l'intention des simples. Le troisième œil est cette aptitude fondamentale - qui s'exerce - à débusquer tout ce qui, par nature ou bien en raison d'une culture développée à son sujet, se révèle à nous comme une pure grâce, une donation essentielle dont la rencontre est aussi rare que précieuse. Et, immédiatement, nous pensons à la calligraphie chinoise, aux merveilleuses estampes de la période ukiyo-e au Japon, aux cerisiers en fleurs, à la cérémonie du thé, au teint d'ivoire de la geisha. Comme un orientalisme qui voudrait nous montrer la voie.

  Mais l'Occident ? Serait-il condamné à chercher indéfiniment ce que l'Orient, d'abord, aurait révélé à la manière d'un sommet inatteignable, un genre de Fuji-Yama transcendant le réel dans son ensemble ? Bien évidemment, non. L'Occident, lui aussi, mais d'une façon plus orientée vers une lecture "classique"  a apporté une  contribution essentielle à la connaissance du monde, au sentiment du paysage, à la révélation de la beauté. A savoir les œuvres  romantiques de Turner,"peintre de la lumière" et ses toiles brumeuses, vaporeuses comme situées dans les marges du rêve. Mais aussi les peintures de Constable, pensées selon les lois d'une "philosophie de la nature" dont la réalité picturale serait l'aboutissement, la concrétisation. Mais aussi les représentations des extraordinaires  paysages de la Baltique de Caspar David Friedrich, lequel affirmait :

 « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu'il voit en face de lui, mais aussi ce qu'il voit en lui. » 

 Car l'essentiel est bien là, dans ce que l'Artistele Guetteur de beauté voient en eux, image qui, non seulement leur révèle la nature selon une perspective encore non advenue, mais, surtout, les projette dans la connaissance intime de leur paysage intérieur. Or seule la rencontre avec le sublime peut engendrer une telle ouverture de l'acte contemplatif, seule elle peut projeter le sujet connaissant, à la fois hors de lui, dans les sphères de l'art et, d'une manière introspective, au sein du foyer des significations essentielles qui animent tout individu, cette dernière dimension demeurerait-elle inaperçue.

  Ainsi, le Photographe, pouvons-nous le saisir dans l'instant même où l'acte photographique, sur le point de se réaliser, le projette dans une contrée excédant de beaucoup cela qui fait phénomène devant ses yeux éblouis. Alors tout se démultiplie, tout fait sens bien au-delà de l'apparitionnel, aussi bien le long glissement de la loutre dans l'élément liquide, aussi bien le sautillement éclectique de la frêle araignée sur le miroir de l'eau, aussi bien le disque blanc du soleil faisant sa couronne blanche au-dessus de l'ilot d'arbres.

  Mais ce que les Guetteurs de beauté cherchent par-dessus tout, ce avec quoi ils ont rendez-vous, dont ils espèrent mieux qu'une connaissance approchée, c'est bien d'ouvrir leur propre territoire, de l'amener à une manière d'incandescence dont personne, ni le plus comblé des hommes, ni la plus épanouie des femmes, ne saurait réaliser l'économie, à savoir : faire coïncider sa propre beauté avec celle du monde. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                

 

 

   

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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 08:34

 

Le rouge et le noir.

 

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 Nadège Costa Photographe.

 

  Nous apprêtant à lire cette image, nous marquons un instant d'arrêt afin que le temps se dispose à dévoiler des nervures de sens que nous intuitionnons. Si cette forme nous interpelle, c'est qu'elle contient, pour nous, une matière dans laquelle puiser quelque affinité. Jamais de choix au hasard qui résulterait d'une volonté se situant à l'extérieur de nous. Dans notre relation au monde, c'est toujours depuis notre intérieur que nous projetons vers les choses, humaines ou bien simplement matérielles, la courbure de nos sensations. Tel calice de fleur qui nous enchante en laissera bien d'autres indifférents. Notre subjectivité est ainsi faite qu'elle ne cède en rien sa singularité afin que d'autres que nous puissent en faire leur mode de lecture. Nous lisons l'univers avec le cercle de nos yeux,  le lisse de nos paumes, les conques de nos oreilles ouvertes au bruissement particulier dont notre mémoire a gardé la subtile empreinte. Pour cette raison, lorsque par exemple nous regardons une photographie, il en va bien sûr de l'Artiste qui l'a mise en scène, de nous-mêmes qui l'accueillons et, surtout, de la synthèse de deux regards dont l'œuvre est la sublime résultante. Là, au croisement des consciences, s'installe un colloque singulier mettant en présence deux perceptions convergentes d'un même univers. L'osmose est ce principe qui recueille en un lieu unique des expériences sans doute divergentes, mais nécessairement confluentes dès l'instant où l'image révèle son rayonnement.

  Ce qui vient, ici, de recevoir le prédicat "d'osmose", aurait pu aussi bien se satisfaire de celui "d'amour"d'amour platonique, s'entend, où le Beau est la finalité à atteindre. Ainsi l'objet visé, ce qui se donne à voir sur la surface glacée du papier, s'installe comme l'espace de deux désirs complémentaires : celui de l'Artiste nous conviant en son intimité; celui que nous manifestons à l'égard de la proposition esthétique, et que nous plaçons au centre même de notre intérêt. Ici, à l'évidence, il est question de corps, mais de corps se donnant dans la réserve, juste à la limite de l'effraction qui le précipiterait dans une difficile contingence. Le visage, dissimulé par le cadre de l'image dit la donation dans la pudeur. La chair d'ivoire, dont on devine la soie, demeure dans une manière de demi-présence comme pour mieux dire le possible recouvrement, l'esquive à jamais possible, le retrait parlant toujours plus le langage de l'art que l'exposition qui appellerait l'idée peccamineuse et deviendrait simple allégorie religieuse et morale. Si "la pomme" existe, elle n'apparaît que dans l'esquisse, le sous-entendu, le filigrane de l'image. Le repliement du bras soutenant la vêture joue dans le même sens d'une parution sur le point de s'absenter. La partie inférieure du corps n'est qu'un genre de halo indistinct, d'évanescence, de refuge dans la densité de quelque mystérieux albâtre.

  Cette Jeune Femme, aussi bien, pourrait s'effacer de la scène de l'exister, être remplacée par son double de plâtre ou bien de pierre, devenir sculpture marmoréenne et nous n'en serions nullement affectés. Une manière de posture hiératique oblitérant sa propre matérialité à mesure que nous en prenons acte, ou bien "possession". Ce qui revient au même, puisque nous perdant en elle, dans sa contemplation nous devenons son objet. Retournement en chiasme de la situation esthétique où le Voyeur devient Celui-qui-est-VuLe Possédant-Possédé. Car, si cette image gravite en notre centre avec sa charge d'émotion, c'est seulement à l'aune d'une volonté de l'Artiste de nous toucher au plein de notre ressenti, donc de migrer dans notre chair, là où seulement l'œuvre trouve sa niche ontologique. Tant que cette effraction charnelle n'est pas réalisée, l'objet de la représentation demeure un satellite faisant ses révolutions autour de notre conscience. Attendant d'y être accueilli. C'est en ce sens que nous pouvons dire que l'œuvre est lieu de co-appartenance : la chair créatrice se fondant dans la chair réceptrice. Il ne saurait y avoir d'autre mystère que celui-ci, mettant en présence une intention donatrice et ce qui, nécessairement, doit jouer en miroir afin que la réception de l'œuvre puisse trouver son site.

  Mais revenons au début de cette thèse qui fait des deux Protagonistes de l'image des Passants marchant de concert.  Il convient d'abord de théoriser quelques perspectives, du point de vue du Regardant. Quelles sont donc les motivations qui ont arrêté son choix sur cette image ? Sans doute les couleurs ont-elles joué un rôle. Leur juste économie; ensuite leur affrontement, n'est sans doute pas étranger à une perception singulière du contenu. La collision est belle qui fait se rencontrer dans l'étroitesse voulue du cadre, la densité compacte du Noir, alors que le Blanc affirme sa joute neigeuse, son inclination à se relier à sa symbolique originelle. La chair est là, dans sa troublante écume, si près d'un fondement qu'elle pourrait aussi bien s'absenter à tout moment. Le Noir l'assiège comme pour dire sa prétention à ne résoudre la présente polémique qu'à l'ombre ténébreuse de la finitude.

  La tension exacerbée par la dialectique de ces deux valeurs extrêmes plonge le Voyant au cœur d'une condition tragique. La sienne, celle de l'Artiste ensuite, dont le parti pris était celui de ce violent affrontement. On ne peut y échapper qu'à renoncer à sa propre lucidité. Or l'art ne saurait permettre ce genre de dérobade. Nous sentons bien qu'il y a danger, qu'il est inscrit dans cette étrange partition que jouent, chacun pour leur part, les deux opposés de la gamme chromatique. Etrange balancement de l'aube blanche au crépuscule déjà pris de nuit. Blanc-Noir-Blanc-Noir, comme pour dire le rythme immémorial du nycthémère par lequel nous apparaît, toujours, notre temporalité humaine. Mais temporalité finie aussitôt que commencée. C'est cette certitude-là qui court tout au long de l'image; cette mesure de l'instant s'abolissant dans la prochaine mesure de l'instant. Si nous nous sommes arrêtés aussi longtemps devant l'icône, c'est pour mieux prolonger ce temps dont nous sentons bien qu'il nous tisse de ses nappes de fils existentiels. Nous en percevons l'éternel mouvement à défaut de pouvoir y imprimer notre volonté.

  Cependant nous n'éprouvons aucune tristesse, nulle mélancolie. Pourrait-on faire le reproche au temps de nous habiter comme notre ombre ? De nous conduire au-devant de notre destin avec l'assurance que ce dernier est irrémédiablement scellé ? Le temps succède au temps comme l'évidence qu'il est, dont nous faisons notre habiter quotidien. Parfois, dans sa trame illisible parce qu'attachée à nos pas, s'illumine la flamme atténuée d'un Rouge, la couleur du désir, de la vie, que vient renforcer l'éclair rubescent des lèvres. Il n'est placé là, tout au bord de l'image, qu'à la manière d'un ravissement proférant sa parole entre les rives du Blanc originel, du Noir clôturant. Ainsi tout langage est-il cette étincelle lancée contre les servitudes existentielles. Brillant le temps que la mutité des choses le reprenne en son sein. Rouge Noir : la Passion contre l'Absence. Notre contemplation en était la quintessence. De cela il nous faut faire une certitude !

 

 

 

  

 

 

 

 

  

 

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 09:29
De l’autre l’inatteignable fond.

Passer voir Erika
l'ange
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Photographie : Marie Néplaz.

Tout mouvement est vertige pour la seule raison qu’il nous dépasse et nous entraîne là où nous ne saurions être, en-dehors de nous, dans quelque territoire inconnu. Cette image nous la regardons et en sommes d’emblée évincés comme nous le serions d’un carrousel nous exilant à sa périphérie. Nous ne parvenons pas à la lire, à y repérer les sèmes dont, habituellement nous nous entourons, dans la fixité, afin que nous trouvions les attaches existentielles délimitant notre propre silhouette, mais aussi celle de toute altérité avec laquelle nous avons affaire. Identiquement combien nous serions troublés de nous enquérir d’une fuyante géographie sur un planisphère constamment animé d’une giration infinie. En effet, pour que deux choses se reconnaissent, il faut nécessairement qu’elles soient en situation de face à face afin que, se dévisageant, elles signifient chacune son tour de ce mutuel échange. Cette forme humaine, pour autant, ne s’exonère pas totalement de sa nature et, bien vite, nous saurons y reconnaître l’image d’une femme en mouvement, à la vêture bleu de nuit, jambes gainées de cuissardes, une écharpe virevoltant à sa suite dans le tourbillon qu’elle a généré.

Cependant une photographie nette, précise, sans la moindre ambiguïté visuelle nous eût-elle apporté autre chose de plus qu’une esthétique fidèle à son modèle ? Bien sûr nous aurions pu faire une description détaillée de la chevelure, en dire la teinte exacte, inventorier avec un souci d’entomologiste chaque détail des yeux, leur transparence ou bien leur densité, la courbe des cils, l’allure générale du nez, la dominante colorée de la carnation, l’affirmation ou bien la fuite du menton, l’allure du maxillaire empreint de volonté ou s’effaçant au contraire dans un adoucissement de la physionomie. Nous aurions pu encore préciser la stature corporelle, son profil longiligne, son éventuelle plénitude, la cambrure du dos, l’effacement du bassin, la souple affirmation des jambes. En un mot il nous eût été donné de faire un inventaire soucieux d’exactitude, d’élaborer une savante taxonomie de manière à ce que se rendent visibles les contours définissant cette Inconnue. Mais, à vouloir cerner de près cette effigie, y aurions-nous gagné une once de vérité, rencontré la justesse de la vision ? Bien évidemment aucune prétendue vérité ne saurait résulter d’une dissection anatomique et le scalpel se révèle un bien piètre instrument destiné à une fin de connaître. Tout au plus cette activité d’inventaire comble notre exigence de rationalité et notre besoin de faire constamment appel au principe rassurant d’une logique.

Sans doute notre saisie du Sujet de l’image nous laissera-t-elle un peu désemparé, constamment soucieux d’y voir clair, de n’être nullement dans une aperception approximative, comme si, passant à côté de la réalité, nous en appauvrissions la substance soudain vidée de son contenu. Seulement exposés à ne recevoir qu’une illusion, à rendre préhensible un artefact, à nous mettre en quête d’un contenu strictement imaginaire. Il en est ainsi de l’homme qu’il ne cherche de justification que dans l’ordre de la représentation non dans celui de ce qui, inapparent, en est l’essence plénière, la nervure qui soutient toute l’architecture ontologique. Car ici, sans plus attendre, il devient nécessaire de produire une apodicticité, de faire s’élever une intime conviction - certains diront une pétition de principe -, affirmant que la réalité c’est l’être. Mais énonçant ceci à la manière d’une tautologie, d’un absolu indépassable, il faut argumenter. Il faut décrire et confier au langage la tâche de faire apparaître ce que, toujours, il dissimule de sens dans l’organisation de ses mailles serrées. Comment pourrions-nous témoigner d’une façon plus pertinente qu’à utiliser ces mots par lesquels l’homme indique son essence ? Toute pensée est constituée de mots, tressée de signes jusqu’en ses moindres manifestations. Et toute forme, fût-elle esthétique, iconique, anthropologique se traduit toujours, en dernière analyse, par une énonciation verbale, une écriture, une mimique faite de ces briques langagières qui sont comme notre chair, notre sang, l’air qui gonfle nos alvéoles et nous tient debout le temps d’une légende. Donc les mots. Toujours les mots. Rien que les mots. En soi, être homme n’est rien de plus qu’une concrétion de chair levée dans l’espace et seulement cela tant que la parole ne l’aura pas transcendé comme l’être qu’il est au regard de sa propre conscience.

Être c’est dire JE SUIS et peu importe le cogito sur lequel on s’appuie pour prendre figure : la pensée, le doute, le projet, la totalité, la Nature, l’ego, l’autre, l’amour. Tout ceci, déclinaisons de l’être, innombrables hypostases sous lesquelles il se dissimule car jamais l’être ne saurait se rendre visible, l’exister seulement. Être est le sens ultime par lequel la vie s’arrachant au problème du souci, de la préoccupation, se manifeste comme le néant, le rien avec lequel il se confond. Être est le principe à partir duquel l’essor devient possible, être est le tremplin originaire, la lumière avant la lumière, le mouvement avant le mouvement, le geste avant le geste. Ramené à son contenu d’absolu il recèle tous les possibles par lesquels le vivre se réalisera. Cette sublime et subtile abstraction - qui est le réel dans sa mesure la plus verticale -, est difficile à appréhender tout comme l’est l’invisible fil qui fait se sustenter à la cimaise des consciences la valeur transcendante de l’art. Fil si ténu qu’il disparaît à même son apparition. C’est parce que la Sainte-Victoire a été sublimée par le génie de Cézanne qu’elle s’adresse à nous sur le mode de l’étonnement. Quelques phénoménologues au regard acéré nous ont fait le don inestimable d’une exégèse de cette œuvre qui, à la façon du sujet qu’elle représente, - la Montagne -, tutoie ce qu’il y a de plus élevé dans le domaine de l’expression artistique, à savoir un chef-d’œuvre qui semble ne s’appuyer que sur le silence. En effet, bien des Sainte-Victoire ne vibrent dans la couleur qu’à l’aune de ces interstices, de ces blancs qui sont comme sa respiration, le « degré zéro » dont s’est servi le peintre pour leur donner assise en même temps qu’assurer leur envol. Toute œuvre portée à son acmé, en effet, est en sustentation, comme absente de ses propres fondations, attirée par une aire célestielle dont elle fait son centre de rayonnement. Cette allusion à l’œuvre de Cézanne a essentiellement pour but de faire apparaître la troublante analogie existant entre ces blancs du tableau et ces autres blancs, ces espaces, ces silences entre les mots qui les séparent tout en les liant. « Proches sur des monts éloignés » pour citer la belle et significative assertion du philosophe mettant en relation poésie et pensée. C’est toujours d’une différence dont il s’agit, d’un écart, d’un vide dont naît la signification. Supprimez les blancs de la peinture de Cézanne et vous supprimez l’œuvre. Ôtez les intervalles entre les mots et vous condamnez le langage à n’être qu’une coquille vide.

Le problème princeps de la signification c’est qu’elle est toujours davantage mise en relief par ce qui semble lui échapper - l’être d’une chose -, que par ce qu’elle semble affirmer à l’aune de sa présence, l’existence concrète par lequel elle se manifeste. Tout sens résulte de cette dialectique, de cette effraction, de cette faille. Cette forme qui apparaît sur la photographie est, grâce au flou qui la révèle tout en la reprenant dans une sorte de mutisme, cette forme donc se situe à la jonction d’un décret ontologique (ce qu’elle est en son essence) et d’un décret existentiel (ce qu’elle peut prétendre figurer, telle ou telle personne particulière livrée au régime immanent des contingences). Or, et c’est bien l’habileté de cette représentation, cette image paradoxale, dédoublée, vibrante, comme en mouvement alors que l’instantané l’a figée dans une posture pour l’éternité ; cette image joue sur un double registre, de l’être et du paraître. Dévoilant, sans outrepasser l’équilibre d’une visibilité en suspens, suggérant sans parler à voix haute, mettant en scène depuis l’ombre des coulisses, elle nous invite à méditer ce qui toujours doit l’être, la relativité des choses en regard de l’absolu dont elles proviennent. L’énigme de vivre ne résulte que de cette tension qui est l’effort de marcher au-dessus de l’abîme entre le pôle originaire et celui de la finitude. Seuls le mouvement, le métabolisme, la transitivité, la médiation, le passage peuvent témoigner de la complexité de l’être qui nous visite sur la pointe des pieds en même temps qu’il se retire dans une sublime autarcie. Toute donation de présence, toute phénoménalité ne peut faire face que sur le mode de la réserve et du retrait. C’est toujours à une parution de l’indicible que nous sommes confrontés. Le mouvement de l’image accomplit en nous le processus d’une prise de conscience subliminale dont nous ne percevons jamais que les irisations.

C’est parce qu’il y a flou, bougé, trouble de la vision que nous sommes tenus en haleine par ce qui pourrait advenir si l’être surgissait à même le monde. Ce que le bougé nous propose correspond aux intervalles entre les mots, aux blancs qui rythment la peinture de Cézanne. Nous ne comprenons jamais mieux la texture complexe du réel qu’à nous en absenter davantage et encore davantage. En ceci nous devons sacrifier notre dévotion aux Lumières, renoncer provisoirement au sacro-saint principe de raison et rétrocéder vers une prise des choses intuitive, méditative, contemplative. Nous voudrions terminer ce bref exposé par une métaphore éclairante. La lumière intérieure, ce lumignon qui scintille au creux caché de toute conscience humaine est ce par quoi la métaphore nous livre sa clé de compréhension. En relation avec cette belle photographie dont l’intitulé même est comme la mise en abyme d’une signification sous jacente - « Passer voir Erika l’ange » -, nous ne saurions mettre entre parenthèses l’image de ce beau mouvement initié par les Derviches Tourneurs dont l’oscillation et la rotation parfaites des corolles blanches de leurs tuniques est la mise en forme de l’être, de l’être qui ne signifie jamais qu’à demeurer dans l’ombre. Ainsi le titre « de l’autre l’inatteignable fond » trouve-t-il sa justification à l’issue de cette réflexion. De l’autre, à savoir de l’homme, de la femme, des choses du monde, seulement le reflet, la forme approchée alors que le fond, l’essence, comme l’eau du puits ne brille qu’à être approchée, jamais puisée.

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 09:18

 

La traversée du miroir.

 

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 Sur l'album de

SARACHMET Photographe.

 

   L'Indécise est là, dans le frimas du jour. Seule dans la pièce que visite un troublant clair-obscur. Image à peine posée sur le tain de la glace et, déjà, nous sommes loin, dans l'estimation de ce que cette apparition pourrait être. C'est comme un fin brouillard qui glace nos yeux et nous sentons l'incertitude ceindre notre front étroit. Le doute a posé ses palmes sur notre regard, a foré le puits de nos pupilles comme pour dire l'interdit. Il y a vertige à s'aventurer dans la connaissance de ce qui, toujours, fait ses mystérieux cercles au-delà de nos propres corps.

  De nous-mêmes nous sommes si peu sûrs. Une silhouette à l'encontre de la lumière, le tremblement d'une lueur, l'étincelle de la luciole dans les herbes des hauts plateaux. Alors l'Autre que nous devinons à peine dans l'enclin de l'aube, émergeant tout juste de la nuit, que pouvons-nous en saisir qui soit différent de la chimère ? Nous planons dans le songe et la Citadelle dresse ses tours, affiche ses mystérieuses fenêtres qui se tapissent d'ombre. Intérieur inaccessible. L'être est toujours en retard sur son visible déploiement, pareil à l'esquisse qui annonce le dessin sans en accomplir sa propre forme. Un glissement, le début d'une métamorphose, le passage de l'ombre à la lumière dans une teinte médiane, un genre de gris seulement lisible depuis les rives d'une conscience que nous supposons éclairée mais qui, souvent, se dissimule derrière la lourde aporie de l'exister. Que reste-t-il sinon à bâtir quelque hypothèse hasardeuse, comme l'on jette les dés marqués de points sur le tapis vert éclairé par l'opaline du destin ? Que reste-t-il sinon la plus incertaine des conjectures à sortir de soi avec précaution : le rapt est proche qui peut réduire à néant nos tentatives d'effraction.

  Alors le doute s'empare de nous. Il devient la seule perspective sur laquelle fonder notre regard. Mais quel est donc le cogito qui présenterait assez d'assurance pour nous dire la certitude d'exister de telle ou telle manière ? "Je pense donc je suis" . "J'aime donc je suis""Je rêve donc je suis" ? Eternels promeneurs des demi-jours nous ne percevons que trop rarement ce qui se dit à la jointure de la lumière, - cette lucidité dont nous devrions davantage avoir souci - , et de l'ombre, ce néant dont nous exhaussons afin de paraître. A vivre dans un genre de radicalité qui nous expose soit à l'éclat du ciel dans son immensité, soit à la densité nocturne de la terre dans son retrait, nous ne percevons des choses que leur mutité, non le dire ouvert dont elles se tissent.

  Or, c'est bien dans ce dialogue infiniment en suspens, lequel ne s'instaure qu'à l'aune d'un balancement entre la Vie et la Mort, que se trouve la totalité des significations dont l'existence nous fait  continûment le don . Mais, comme nous sommes Hommes, nous sommes Femmes, nous campons toujours sur des versants escarpés qui nous distraient de nous-mêmes et nous excluent de la dialectique des genres. Il nous faut, symboliquement, apprendre l'androgynie, seule façon de restaurer la parole dans le registre dont elle n'aurait jamais dû être exclue, sa capacité infinie de nous dire le juste milieu par lequel nous sommes au monde. Ceci veut simplement dire que l'androgynie est ce mythe par quoi l'amour humain, rassemblant en un même lieu les principes éternels masculin et féminin, conduit l'être dans une totalité dont il peut faire émerger son identité propre, sa nature essentielle.

  Cela, cette possession de soi dans l'unité retrouvée, TousToutes nous en traçons les tremblantes lignes à défaut de savoir de quelle manière les rendre visibles. Le miroir est cette belle surface réfléchissante semée d'illusions narcissiques, ce reflet trompeur  dans lequel nous ne faisons que redoubler l'image que nous offrons au monde, donc conduire notre doute d'exister à son acmé. Toute image est d'un tel  ordre qu'elle ne nous installe qu'à l'intérieur de nos propres frontières, faisant l'économie du tremplin ontologique de l'altérité. Ce dont  l'Indécise fait l'expérience est seulement la duplication en écho de sa propre angoisse d'exister. L'illusion se présente à elle comme la manière adéquate d'assumer son essor.

  Or c'est du contraire dont il s'agit. La Forteresse demeure vide puisque non fécondée par le principe complémentaire qui demeure dans l'occlusion. Il suffirait de faire du miroir une surface non réfléchissante dont la liberté permettrait la rencontre signifiante. La traversée du miroir est cette décision grâce à laquelle la médiation des genres s'opère, mêlant dans une seule et même harmonie tous les objets du monde, toutes les singularités, toutes les différences. Creuset de la révélation de l'être en ses esquisses plurielles enfin rassemblées. La traversée est ce geste de pollinisation mettant en contact les étamines-mâles et les stigmates-femelles avant que ne se disperse à l'infini la profusion du vivant en quoi consiste l'être en son essence. Ceci, parfois, se nomme aussi AMOUR. Ce que, souvent, les Hommesles Femmes oublient dans leur cheminement laborieux sur les sentiers de l'exister, alors qu'ils ne souhaitent que ce passage d'eux à eux, d'eux à l'Autre. Ainsi en est-il sous les cieux, près de la terre où toute semence est l'allégorie d'une présence dont nous sommes porteurs, le sachant ou à notre insu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 novembre 2015 7 29 /11 /novembre /2015 11:41

 

Dune de terre et de ciel.

 

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                                             Photographie : Thierry Chiès.                                           

 

  C'était un matin de neuve lumière. Les arbres étaient levés contre la brume, leurs fragiles silhouettes noyées dans le plomb et la cendre. Les ramures de la Ville faisaient leurs circonvolutions d'ombre, leur densité de suie. Il y avait si peu de bruit et, cependant, on sentait tous ces mouvements tapis, ces gestes repliés sur leur ombilic, ces impatiences gagner les membres engourdis. L'heure native était là qui guettait, s'arc-boutait avant que ne déferle la grande vague humaine. Tout dans le repliement, l'attente, la disposition à l'éclosion. Le jour viendrait bientôt et, avec lui, les clameurs, les surgissements aux angles des rues, le clignotement des feux, la longue agitation polyphonique.

  On était un Existant ordinaire, on se confondait avec la ligne claire de l'horizon, la fuite du vent sur le marais, la longue éclipse grise des oiseaux migrateurs. On était un simple Passager, pareil à une brise, seulement occupé à se fondre, à faire osmose avec ce qui allait advenir. Il n'y avait d'autre alternative que celle de progresser sur sa propre ligne de crête, entre adret et ubac, là où tout pouvait arriver mais, aussi bien, se retirer dans une souveraine mutité. 

  Le sentier, parmi la reptation des racines, le tapis d'aiguilles jonchant le sol, serpentait selon de douces mouvances. Le vent faisait son roulement de houle dans le massif des pins, sorte de brouillard vert-de-gris, floraison d' odeurs épicées, alors que la clarté se diffusait en coulées pareilles à l'ambre.  Au-dessus des cabanes de planches des Résiniers montaient, dans l'air tendu, des filets de fumée grise. On devinait, dans le quadrillage des ouvertures, le grésillement des lampes à pétrole.  On supputait déjà le prochain affairement des hommes, dès que l'air se serait déplissé. On entendait la lame du hapchot faisant sauter les écailles des troncs, on voyait les larmes de résine glisser sur la tôle de zinc, le pot de terre cuite recueillant les gouttes tellement semblables à la pluie lente des stalactites.

  Tout cela on le voyait, en effet, mais avec l'œil  intérieur, celui de l'intuition, de la conscience, avec la vision  toujours affairée à débusquer dans l'ombre ce qui s'y dissimulait. En vérité, on n'aurait guère pu dire si, à tout cela, pouvait seulement s'attacher une once de réalité. Peut-être que ceci avait existé en des temps très anciens, peut-être que cela n'était que l'effet d'une illusion. Peut-être un simple mirage, la Dune était proche maintenant, qui faisait ses buées de sable, son murmure de mica, sa musique d'outre-Océan. Car, la Dune, l'on ne pouvait savoir si elle était de ce côté-ci de l'eau ou bien, à l'opposé, sur quelque rivage inaccessible, un genre d'hypothétique  Farghestan, un lointain "Rivage des Syrtes" qui  nous serait parvenu dans l'indistinct, l'indicible.

  Car, avec la Dune, le propos est toujours le même. Jamais nous ne nous y retrouvons vraiment. Tout y est affecté d'impermanence, de métamorphose, tout s'y décline selon la variation, la mouvance rapide, l'agitation perpétuelle. Tout y apparaît en même temps que tout y disparaît. Les nervures grises du sol ondoient pareillement à des ruisseaux de lave; les hautes falaises entaillées de vent s'écroulent sans bruit, dans un genre d'indifférence géologique. Le temps est si long qui décrit la dérive de la terre sous les clameurs insistantes du ciel. La Dune n'est que cela, un combat, un polemos, une guerre d'usure, une lourde insistance des éléments à faire se fondre la minéralité dans une simple évanescence. Constante dialectique d'une apparition-disparition, balancement immémorial, règne fluide du nycthémère, coulée des saisons, effilochement à l'infini de l'instant se perdant dans les mailles de l'écheveau existentiel. Comme si rien de tout cela n'avait jamais existé. C'est pour cette raison d'une entreprise tenace, méticuleuse, acharnée, durable que le sable nous apparaît, toujours, comme la métaphore ultime du temps. Magnifique sablier disant la longue épopée de la nature, de l'homme, de l'éternel écoulement, du passage continu dont nous sommes de simples fragments, de minces aventures.

  Si la Dune nous attire tellement, si elle paraît douée d'une telle force d'aimantation, c'est bien parce qu'elle nous met intensément en rapport avec nous-mêmes, dans un jeu complexe où se réverbère notre monde intime, notre microcosme confronté à l'immensité du macrocosme : cosmos contre cosmos. L'effigie humaine est si minuscule ramenée à la dimension de cette majesté pierreuse dont le lent effritement nous dit notre propre mesure, notre modestie à être parmi la grande dérive de l'univers. Avec la Dune, il faut accepter de se fondre, de sourdre en son intérieur, dans le réseau serré des linéaments ombreux, parmi le grouillement des rhizomes, jusqu'au profond de la silice où, sans doute, peut se lire la si belle histoire du monde, l'étonnante épopée anthropologique.

  Bientôt, apparaissent sur le fil entre le ciel et le sable les premières déambulations des hommes, des femmes, des enfants lançant contre le ciel les figurines de papier de leurs cerfs-volants. Mais, malgré le surgissement de la multitude, jamais la voix des Existants ne couvre la rumeur d'eau, de sable, de vent dont la Dune est tissée. Ainsi chaque chose reprend sa place, aussi bien la destinée humaine que le voyage au long cours de celle qui, toujours, nous toise de son impériale silhouette afin que nous, les Passagers, prenions conscience de ce que nous sommes. La  connaissance que nous pouvons avoir de nous-mêmes est à ce prix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                              

 

 

     

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 09:08
Le continent invisible.

Photographie : Alain Beauvois.

" La nuit est tombée sur le Cap Blanc Nez ".

" La lumière existe dans l'obscurité : ne vois pas avec une vision obscu
re ".

Koan Zen.

« Avant-hier soir, tard...
En ces temps que certains voudraient obscurs, qu'il est bon, parfois, d'aller marcher, tard le soir et seul, sur les plages désertées, en quête de quelques lueurs...
je n'ai croisé personne, même pas un kamikaze fou, désorienté ou amateur de goélands...Il m'a fallu rentrer dans le noir, je n'ai même pas glissé sur les galets, je n'ai gêné personne et j'ai même retrouvé ma vieille R21 Nevada. Personne n'avait songé à me la dégrader... Elle a même accepté de redémarrer...J'ai souhaité " bonne nuit " aux oiseaux de mer de votre part.
»

A.B.

Rien d’autre à faire que ceci. Partir sous l’aile du jour au moment où les rémiges commencent leurs lents replis alors que la lumière filtre au travers des paupières, ne laissant des apparences qu’une nuée de grains invisibles. C’est tout juste si la conscience s’aperçoit qu’elle brille sur le bord de l’être. Si belle cette poudre bleue de l’indistinction, si fécondante cette clarté qui n’ose dire son nom. Les choses sont lovées en elles comme préparées à l’accueil de la nuit. Déjà le ciel s’emplit de cendre. Déjà les oiseaux demeurent en silence dans la ouate des arbres. Les ramures des chênes, les filaments des bouleaux lézardent la peau des nuages avec des insistances de brindilles, des rumeurs pareilles au grelot de la pluie sur le sol de poussière. Alors, tel le lézard au goitre d’émeraude, on glisse au ras du sol. Personne ne nous aperçoit. C’est si bien de n’être qu’une ombre parmi les ombres, un mot susurré à la face du jour. L’air, l’eau, le feu absent du soleil, les monceaux d’argile de la Terre on les sent en soi, on devine leurs écoulements, leurs longs méandres comme un poème dépliant ses rythmes, assemblant ses douces assonances. C’est un chant, une mélodie interne, un glissement de vent parmi l’herbe jaune des savanes. Tout autour, il y a si peu de différence, si peu d’entailles que tout semble uni dans une souple résille. Mailles infiniment protectrices, levée d’un sentiment intime de soi. Instant où il faudrait peu, un souvenir, une odeur, pour que les larmes ne fassent leurs perles de résine sur les yeux emplis d’humeurs tristes. Ou bien le contraire, une soudaine disposition à la joie, un peu à la manière du mystique qui rencontre son icône là où jamais il ne l’avait cherchée, à savoir dans le pli de ce qu’il est, ici et là dans les chemins ordinaires de l’exister. Car il n’est nullement utile de différer de soi longuement. Tout est recueilli dans la bogue que nous présentons au monde. Nos espérances, nos affinités, notre disposition à l’amour, notre ravissement lorsque la beauté rencontrée nous dépose là où toujours nous aurions dû être, sur notre continent de chair et de peau, ce continent invisible que nous révèle le face à face prodigieux avec ce qui se manifeste et rayonne d’un sens infini. Milliers de fragments qui vibrent dans le cristal de l’autre, du monde, de la rose, de son dépliement en tant que métaphore de ce qu’être veut dire. Une constante disposition à se situer à la lisière de soi, sur le cercle infini des rencontres. Aussi bien du paysage sublime, aussi bien de l’œuvre peinte ou bien du livre rare au cœur de la bibliothèque. Peau sensible à la manière d’une plaque photographique recevant du cosmos une nuée de phosphènes qui, bientôt, féconderont les sels d’argent, y imprimant courbes et déliés, linéaments, arabesques nous disant la merveille de marcher sur les chemins de la grande aventure anthropologique. Y aurait-il plus grand bonheur que d’apercevoir l’étoile piquée dans le firmament et d’en deviner la nécessité, le point lumineux qui nous interpelle et nous enjoint de vivre parmi les donations sans fin de l’univers ? Bien sûr il y a les grains de sable, les rouages de l’humain qui se grippent, la maladie, les crimes perpétrés, la mort. Oui mais tout ceci est gravé dans l’essence de l’exister comme le revers de la monnaie dont, le plus souvent, nous ne regardons que l’avers, la face compréhensible, le visage rayonnant.

On est arrivé là où l’on devait s’atteindre, au lieu de la contemplation. Tout est si retiré dans l’obscur et le monde semble s’être évanoui dans quelque ornière, à l’abri des regards. Soir en majesté. Le crépuscule gagne son domaine, celui du doute et du sommeil précédant les songes, les longues flottaisons, les réminiscences, les espoirs, les projets insensés. Là, devant, Blanc-Nez est perdu dans son propre logis, paraissant même n’avoir plus de lieu où reposer. C’est une étrave à peine lisible, la proue d’un navire ensablé que des langues d’eau visitent depuis les rainures de sable. C’est presque irréel cette masse se distinguant à l’aune d’un murmure, de la mer, du nuage, du ciel qui pèse comme un couvercle de fonte. Tout mis au secret et les hommes dont nulle présence n’est visible. Ça bat longuement à l’intérieur de soi. Ça interroge. Ça lance ses gerbes d’étincelles. Dans le mystère même du promontoire que rien ne semble distraire de sa nature sourde, échouée en plein espace, c’est de sa propre énigme dont il est question. Avancée de rocher jouant en écho avec l’avancée de chair. Deux continents invisibles qui s’affrontent, se dissimulant à la vue de l’autre. Qu’a donc à cacher la falaise que l’homme ne pourrait connaître ? Qu’aurait donc à dissimuler l’Existant que le Cap ne pourrait saisir ? Nous participons de la même aventure : faire phénomène en un temps, un lieu déterminés, même si les mesures de l’homme, du rocher ne jouent pas sur le même registre. En vérité, présence face à une autre présence. Parole scellée du Vivant, parole mutique de la Pierre. Mais signes identiques. Qui disent la nécessité de paraître et d’échanger des messages. Minces sémaphores dans la nuit du monde. Blanc-Nez ne reposerait-il pas sur les fondements d’une possible connaissance ? A commencer par la sienne propre ?

Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?, disait le Poète Lamartine dans sa merveilleuse entente de l’univers. Regardant la proue de calcaire faire son blanc suaire sur la découpe nocturne, déjà nous sommes gagnés à sa cause alors que nous accomplissons et agrandissons la nôtre. Chercher l’âme des choses c’est se mettre en quête de la sienne. C’est en sondant les choses, en interrogeant leur origine, en tâchant de lire leurs traces signifiantes que la lumière existe dans l'obscurité pour reprendre la belle assertion du koan. Les regarder simplement, en témoigner par un acte photographique, une peinture, un dessin, une estampe, c’est en dresser la carte sémantique par laquelle comprendre le monde, notre relation aux esquisses qu’il nous propose dans la profusion. Geste d’altérité s’il en est. Premier geste qui, s’il est authentique, transposé aux autres hommes sera le berceau d’une véritable transfiguration. C’est toujours dans le secret que ces sentiments s’éprouvent. Aussi bien celui du crépuscule. Aussi bien celui de l’aube. Ces moments privilégiés du passage, de la médiation, de la relation. Nous avons à entendre ceci et à le méditer afin que les mots rencontrés au hasard de nos cheminements se constituent en phrases, en texte disant l’unique de l’exister. Alors s’éclaire la nuit. Toujours suit une aurore.


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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 08:58

 

La partie libre de l'être.

 

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 Photographie : Nadège Costa.

 

 

"Rien qu'un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule."


Louis Aragon 

 

incunable 

 Lancelot du Lac.

Incunable.

Source : Christie's.

   

Nous voulons connaître la femme, savoir en quoi consiste son existence, deviner ce qu'est son être, ce qu'il pourrait avoir à nous dire. De cette femme, nous regardons un portrait en pied. Devant nous se dévoile l'entièreté de la personne. Son effigie n'a rien à nous cacher. L'inventaire du réel est pareil à celui d'un objet, un livre par exemple dont nous pourrions dire le maroquin brun, les nervures du cuir, le signet marquant la page à lire, les tranches inclinant vers une couleur d'ancien parchemin. Certes, ce livre nous le possédons en quelque sorte, nous pensons en avoir saisi l'essentiel alors que l'intimité des pages blanches se dérobe toujours à notre regard. 

 

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  Nous voulons connaître une femme, nous observons son portrait limité à son visage. Nous le détaillons comme un archéologue le ferait d'une amphore tirée du ventre d'un ancien galion. Apparaissent les anses à la belle symétrie, le corps teinté d'antiques couleurs, de patines intemporelles. Nous voyons le renflement élégant de sa taille, la douce fuite vers l'aval de l'image comme pour signifier la fragilité de l'assise terrestre. Mais l'intérieur, l'espace soutenant les flancs de la poterie nous n'en percevons rien, sinon le jeu extérieur, l'écho du vide résonnant sur le plein de l'exister. Nous sentons que quelque chose nous échappe, qu'encore nous ne savons guère définir. Comme si nous avions la fuite de la feuille mais non le vent qui la transporte et la fait virevolter contre la paroi claire du ciel. Comme si nous avions l'iceberg bleu, cette incroyable élévation de glace translucide, ne percevant ni ce qui, de lui, se dissimule à notre regard, ni les courants d'eau froide en assurant la sustentation dans le tumulte blanc de l'Arctique.

  Toujours nous sommes au bord des choses, sur la corolle de leur être mais non au cœur de leur exister, dans la discrétion de l'étamine, là où se dissimule le secret du pollen, sa possibilité fécondante. Alors, ramenant ceci aux figures que nous offre habituellement la photographie, à savoir le portrait en piedla représentation du visage, ne nous sommes-nous pas égarés sur des sentiers aussi faciles que ne nous conduisant nulle part, du moins en ce qui concerne l'apparition d'une hypothétique essence ? Il nous faut revenir à la proposition plastique figurant à l'incipit et y chercher quelque vérité s'y illustrant, peut-être par défaut. Notre regard est souvent saisi de cette manière de dispersion dont la plus évidente stratégie est de demeurer plaqué au phénomène sans chercher à en apercevoir les fondements originaires. Regardons donc. Ce qui veut dire : perçons la vitre opaque du réel afin que de l'indicible se révèle.

 

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  Bien évidemment nous serons saisis, en premier lieu, par l'évidence de toute forme suffisamment lisible pour qu'elle autorise quelque interprétation immédiate. Nous dirons la virgule de cheveux faisant sa courbe vers la pulpe des lèvres - arc pourpre de Cupidon ou bien fruit rouge du désir -; nous dirons le bel incurvé, tel une porcelaine, de la joue neigeuse, sa fuite vers la colline inversée du menton; nous dirons l'ébène des cheveux posée là comme pour jouer une belle partition avec le teint tellement semblable à celui de la Geisha; enfin nous dirons la presque inaperçue ascension digitale que couronne une tache de rubis, alors que le gonflement de l'épaule s'installe comme dans le retrait, à la façon d'un langage commençant à être proféré et demeurant en suspens.

  Tout ceci nous l'aurons dit avec une belle assurance, sûrs de nos propres assises, de celles, aussi, de cette altérité nous faisant face, mais comme une donation tronquée, inaccomplie. Comme une invite à transgresser la cadre de l'image. Et si celle-ci, l'image, ne peut manquer d'en étonner beaucoup, cela tient au fait qu'elle s'auréole d'une belle singularité, dans sa figuration même, à savoir nous livrer simplement un fragment de la réalité. Geste de modernité qui, procédant par retraits successifs du réel, nous en livre une abstraction, donc une pure représentation intellectuelle de cette Existante dont nous sommes présentement occupés. Livrés à ceci qui dérobe à nos regards habituels la quadrature dont nous faisons la raison même de notre saisie du monde, nous sommes soudain conduits à voir différemment. Nos perceptions, nous devons les porter à un genre de dilatation, afin que quelque chose s'éclaire. Le réel est toujours une ténèbre compacte, un mur s'élevant au-devant de nous avec obstination, réel que nous devons nous efforcer de déconstruire de façon à nous distraire des contingences qui font notre siège.

  Alors, cette épiphanie minimaliste, limitée à l'estompe de quelques traits, nous invite à un autre voyage. Nous y voyons, non seulement une pure symétrie qui nous livrerait, trait pour trait, un double, un calque de l'apparitionnel, autrement dit des yeux jouant en écho, une identique chevelure faisant la parenthèse du visage, une main portée à l'autre épaule afin qu'un juste équilibre soit visible. Non seulement morphologique, mais destiné à assurer les assises de notre raison. La raison il faut la cantonner à ce fragment d'une forme signifiante  à laquelle, par nature, elle adhère. Quant à l'autre partie de l'être, celle qui se soustrait à nos sensations immédiates, il faut lui aménager un autre espace. Alors, ce que nous voyons, c'est ceci :

  Les cheveux sont une eau, de simples filaments ruisselant depuis la cimaise du ciel; le front une falaise de craie arquée, caressée de vents longs et océaniques pareils au chant d'un subtil violon, aux modulations d'une harpe; les joues couchent leurs champs de neige, le lisse de leur écume sous la pureté verticale du nez; dans la rosée des yeux se lit l'événement du jour, sa transparente beauté, sa parution étonnée parmi les mouvements du monde; les cils sont de vivants insectes avec leurs pattes si fines - on croirait de simples tiges de verre - ; dans la conque ouverte des oreilles glissent les sons subtils à la limite de leur propre effacement, ellipses tellement semblables au vol du goéland; la pulpe des lèvres s'ouvre en grenade - on penserait au premier soleil, à son effusion dans la douceur -; des dents s'élève une harmonie d'ivoire, un souffle si ténu qu'on le croirait venu du profond d'une jarre, conte immaculé habité d'un temps immémorial; l'éminence des joues est si discrète, taillée dans quelque gemme lumineuse surgie des veines inconnues de la glaise, là où les bruits ont le silence des éponges; le cercle du menton dépasse à peine d'un fin brouillard et l'on croirait à une demeure cernée d'irréalité; les longs doigts effilés, surmontés de la braise des ongles, font leur lente reptation dans la vallée dessinée par la ramure du cou et la dune souple des épaules et, alors, c'est comme si l'on avait, non seulement la mappemonde du visage avec son lacis de fleuves étincelants, ses meutes de massifs boisés, ses hauts plateaux battus de vent et ses eaux claires tournant au creux des dolines; mais c'est la femme dans sa totalité qui surgit avec son corps d'albâtre, ses seins en forme de proue, la perdition presque inaperçue du nombril - comme un brillant étoilant la peau infiniment tendue du ventre -, l'amphore des hanches bruissant de mille désirs, la mélodie des reins que poursuit l'arrondi-Callipyge, le fuseau infini des jambes, la tension hiératique des mollets, la cambrure du pied dans son élégante esquisse. Tout cela, nous l'avons si près de nous que nous n'en percevons même plus l'infini poème.

  Disant l'eau, la falaise blanche, les vents longs, le violon, la harpe, les champs de neige, l'écume, la rosée, les insectes de verre, le vol de l'oiseau, les grains de la grenade, la jarre et son gonflement, la ductile glaise, le fin brouillard, la dune à la si belle inclinaison, non seulement nous avons dit la femme, mais aussi, mais surtout, la belle liberté qui doit l'habiter à défaut de compromettre son essence, laquelle en dernier recueil est ressourcement du monde. On n'est pas jarre, amphore, conque, infinie courbure - donc langage à venir -,  à seulement paraître sur la scène  de l'exister dans la forme inaccomplie d'une source tarissant dans les plis de la terre. Disant cela qui fait de la femme, parfois,  une "illusion de jamais vu", donc la certitude  d'un toujours-vu, lequel se dissimule sous les traits de l'apparence, nous la reconduisons, grâce à une vision renouvelée de sa singularité à l'endroit des certitudes d'où, jamais elle n'aurait dû s'absenter. D'une simple considération  fragmentée de son anatomie - son visage à peine au quart de sa présence -, grâce à notre imaginaire, à nos dérives oniriques, à notre fantaisie, nous lui avons permis de reconquérir l'entièreté du territoire qu'elle avait perdu et qui ne résultait que de notre propre distraction à son égard.

 

 

Le Poète Aragon avait raison qui disait :

 

 

Il n'aurait fallu
Qu'un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l'immense été
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d'air

Rien qu'un mouvement
Ce geste en dormant
Léger qui me frôle
Un souffle posé
Moins une rosée
Contre mon épaule

Un front qui s'appuie
A moi dans la nuit
Deux grands yeux ouverts
Et tout m'a semblé
Comme un champ de blé
Dans cet univers
Un tendre jardin
Dans l'herbe où soudain
La verveine pousse
Et mon cœur défunt
Renaît au parfum
Qui fait l'ombre douce

Il n'aurait fallu
Qu'un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

 

*****

 

La femme est toujours

cette "main nue"

qui prend la nôtre

et nous sauve

de notre propre dénuement.

Notre liberté est à ce prix.

En même temps que la sienne

qui révèle son être

au plein jour.

 

 ***

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 09:05
SEUL sous la courbe du ciel.

Au commencement - Huile sur toile.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

En ce temps d’approximation et de ruine on était arrivé au bout de soi avec la presque certitude qu’il n’y avait plus rien au-delà. Au-delà de soi. Le matin, à peine éveillé de son cocon de chair, on ouvrait les fenêtres de ses yeux et l’on apercevait, au mieux, une pluie de phosphènes éclatants, au pire, l’envers de ses paupières où s’allumait la densité ombreuse de la nuit. On demeurait en soi avec un sentiment d’étrangeté. Partout, à l’intérieur des voiles de peau, une confondante complexité comme si quelque malin génie se fût appliqué à brouiller les cartes. Une éternelle jonglerie, des apparitions-disparitions, des abîmes s’ouvrant, des désirs s’immolant dans l’immanence de leur propre vanité. On avançait à l’intérieur de son corps avec d’infinies précautions. On tendait les mains vers l’avant à la façon des somnambules. On marchait sur le fil étroit de l’équilibriste. On posait la rainure de ses fesses sur la barre lisse du trapèze. Dans l’infinité de miroirs qui tapissaient ses parois internes, sa propre image reflétée sur le tain du mystère : silhouette de mime, visage blême comme la Lune, bras d’insectes, abdomen de cuir pareil à celui d’un scarabée, jambes arquées dans la position du cavalier. Son propre espace comme une esquisse se métamorphosant à mesure de la projection de ses lignes et arabesques.

On gravissait les marches de son territoire, les ventouses des pieds soudées aux marches de pierre. Des marches usées, cirées d’humidité, gonflées de mousse, gagnées d’un lichen à la teinte de bouteille ancienne. On n’osait affermir sa progression, évitant de s’appuyer aux balustres d’albâtre qui cédaient sous le poids et menaçaient de vous envoyer dans d’énigmatiques salles où grinçait la bouche mauve de la torture : pyramides aiguës de berceaux de Judas, chevalets aux rouages multiples hérissés de picots, araignées espagnoles aux griffes acérées. C’était une lente agonie, une découverte de ce que jamais on n’avait vu, cet intérieur qui se manifestait si peu, sauf l’éblouissement créé par une sublime saveur, l’écartèlement sur l’étrave de la jouissance ou bien les fulgurances de la douleur, sa diffusion dans le réseau des nerfs identique à une gerbe d’éclairs dans la geôle étroite d’un cauchemar. Malgré tout on avançait car l’immobilisme eût été la pire des choses, l’ensevelissement dans le berceau même de son anatomie. Il fallait regarder, tâter, éprouver la gamme des sensations et connaître, aiguiser le pieu de sa lucidité. Demeurer eût correspondu à disparaître à soi, à s’effeuiller dans le vent acide du néant.

Au-dessus de soi, dans les mailles des muscles et parmi les brumes des humeurs complexes, tout un monde étrange d’architectures oniriques, des arcs de pierre en plein cintre, des ponts suspendus dans le vide, des passerelles ne menant nulle part, des échauguettes accrochées à l’angle de tours, des lanternes de verre se balançant dans un vent venu d’on ne savait où, des piliers creux entourés d’escaliers hélicoïdaux, d’énormes poutres avec des poulies auxquelles étaient attachées des cordes fouettant l’air de leur tressage inquiet. Vraiment on ne savait rien de ce dedans que l’on croyait pouvoir opposer à un hypothétique dehors. On longeait les murs épais, parfois criblés de trous par lesquels on pensait voir un paysage, des collines, des arbres aux feuilles dorées, des promeneurs, des villages mais, en réalité, la vue se cognait aux angles des apparences et revenait en sifflant, pareille à des shurikens et il fallait se baisser afin d’éviter la blessure ou bien la mort. Oui, on avait été un rêveur debout, un explorateur du rien, un chercheur d’impossible.

Au-delà de sa frontière de peau il n’y avait RIEN, sauf le vide et cette vérité partout hurlant sa nécessité : le monde on l’avait imaginé, le monde on l’avait façonné à l’aune de ses propres insuffisances, juste histoire de mettre en face de soi un possible interlocuteur, un guide, un ami, un conseiller, un confesseur et dieu sait quoi encore dont on eût espéré qu’ils nous sauveraient, - harpies de brume et de songe -, de notre propre désastre. On était en état de sidération, dans un tremblement proche de la syncope et à seulement se pencher sur le vertige de sa destinée on sentait combien tout ceci qu’on appelait vie ou bien existence était ténu, tissé de rêverie, habillé de mensonge. Immense comédie. Pour exister il eût fallu sortir de soi, faire effraction, se donner comme possible figure du monde et à seulement éprouver le flou dont notre itinéraire était le recueil, on était comme dépossédé de son être, réduit à ne paraître qu’en effigie de carton s’agitant dans le castelet du brave Guignol. Mais Guignol à la vision vide, Guignol s’agitant SEUL, entre des murs de papier, des décors de fausses pierres, des vêtures d’épouvantails parcourues de rides d’inconsistance et de toiles de givre. Guignol sans Gnafron le serviteur fidèle et serviable, sans Madelon, la fenotte au cœur sensible, sans Flageolet, Cassandre, Emilie, Octave ou bien Battandier. SEUL Guignol avec sa face rubiconde, ses pommettes rouges pour faire semblant, ses yeux noirs pour regarder le monde vide, sa redingote de bure et son bâton qui ne frappe jamais personne puisque personne n’existe. Guignol face à Guignol. Guignol en abyme reflétant à l’infini des myriades de Guignol, des kyrielles de Guignol, tous identiques, sans différence aucune, manière d’éternel auto-engendrement dont il n’y avait plus rien à attendre que cette insensée multiplication sans début ni fin.

L’erreur, car il en avait une, ç’avait été, un jour, de proférer le commencement, autrement dit d’évoquer sa propre origine, de mettre en place une mythologie, de proposer la facile solution d’une eschatologie à laquelle on pouvait se raccrocher comme à la souche du Déluge afin que sa vie fût légitimée. Alors tout pouvait être dit au titre d’une fable : soi, l’autre, le monde, la profondeur de l’univers, les autres univers, le fourmillement des galaxies, les autres galaxies, en un mot tout ce qui, résultant d’une évidente mystification, prenait corps au-delà même de son propre corps, le seul qui fût dans l’évidence et se clôturât dans le mot même qui le définissait. A vivre dans l’enceinte de soi, la seule dimension repérable, visible, préhensible, on prenait le risque calculé, mesuré, explicité de renoncer à tout ce qui, précisément, n’était pas soi. La brindille noire de la fourmi, l’éternelle amante dont on attendait qu’elle nous rendît conforme à notre propre ressenti, le vol circulaire de l’oiseau, l’arbre, la pierre. Mais tout ceci ce n’était que des déclinaisons de ce que l’on était intimement, à l’intérieur des frontières de son roc biologique, au sein du réseau volatile de son esprit, au centre des tourbillons d’écume et de plumes de son âme. Parfois on allait tout contre son épiderme, là où le jour commençait à être perceptible, on entaillait au scalpel de sa volonté le parchemin de peau, on disposait son œil inquisiteur dans la fente discrète et l’on s’appliquait à regarder avec l’inquiétude de celui qui, depuis toujours, attend une révélation. Oui, une révélation car, après tout, n’était-on victime d’une illusion, n’était-on atteint de cataracte avec l’impossibilité de cerner toute présence un tant soit peu éloignée ?

En effet, ça bougeait au-delà de soi. Ça vibrait. Ça faisait sa boule jaune-soufre fonçant dans l’éther bleu, à la vitesse des comètes. Ça faisait son ourlet à la couleur de menthe, ça diffusait une traînée pareille à la queue d’un cerf-volant. Ça filait dans l’espace agrandi avec son bruit de rhombe, de silex taillé qui découpait de vibrantes lanières dans la toile compacte de l’air. C’était si vraisemblable, doué d’une telle force, animé d’une si impressionnante vitesse qu’un instant, ébloui jusqu’au tréfonds, on eût cru à quelque forme de réalité extérieure, à la réalisation d’un démiurge énervé en proie à un délire créatif. En ces moments proches d’une hallucination, - ou bien s’agissait-il seulement d’une croyance ? -, on était sur le bord de la séduction, sur la pente d’une conversion, prêt à accepter ce qui se rendait visible comme un satellite de son corps, un brillant événement, un surgissement prodigieux si inattendu, tellement espéré qu’on tendait les mains en direction du miracle et que, soudain, tout s’effaçait et il ne restait sur les demi sphères des paupières que des traînées colorées, des multitudes de photopsies, d’infinies mouches butinant de leurs trompes têtues les nappes de ses rétines. Alors combien l’on était désemparé, isolé au centre de soi avec, tout autour, ses ruisseaux de sang et ses compagnies ossuaires. Ses bruissements de paroles et ses chutes de pleurs.

Voilà, cette boule d’ignition solaire qui parcourait les espaces sidéraux, distillait son rayonnement cosmique d’un bout à l’autre de l’univers, c’était simplement le feu de ma passion, l’éclair lumineux de ma conscience, l’incendie volontaire allumé dans la soute de mon esprit afin que des étoiles vibrant sur le cercle du corps, sur la lisière, sur la frontière compacte, quelque chose comme une réalité extérieure s’allumât. C’est si difficile de vivre SEUL, d’en éprouver l’entaille vive, de sentir le bourgeon de sa lucidité s’éployer et distribuer sa sève sur la totalité de sa vision. Alors on se sent aphasique, incapable de proférer quoi que ce soit, on se sent hémiplégique, prisonnier de sa nasse de chair, incapable d’émerger de ce silence cotonneux dont le corps est le réceptacle en même temps qu’il le produit comme une araignée tissant la toile commise à sa propre finitude. Emmailloté en soi avec l’impossibilité d’en sortir. Momie définitive, chrysalide existentielle condamnée à faire l’épreuve de soi pour le temps des temps.

Mais je sens que quelque chose se déchire. Mais je sens comme une vibration. Cela grince au-delà de ma meute de sang et de chair. Cela parle et rit. Cela s’étonne et se manifeste. Oui, au travers de la déchirure de mes paupières, je VOUS vois, VOUS et puis VOUS aussi et VOUS encore, penchés sur les signes menus que je grave dans l’écorce de ma peau, ces stigmates qui me font être et me donnent l’illusion d’exister. Oui, je vous vois vous appliquer à déchiffrer ces mystérieux hiéroglyphes, ces messages en forme de morse, ces balbutiements pas plus hauts que le bruit du lampyre dans le foin de l’été. Non, ne m’abandonnez pas si tôt, non poursuivez le décryptage. Je ne vis que de cela, être un mot parmi les mots, une langue parmi les langues, un signe parmi l’infinité de signes du monde. Non ne partez pas, je vous aime ! Ne partez pas !

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