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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 08:26

 

L'infinitude.

 

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Œuvre : Barbara Kroll. 

 

  Alors que cette œuvre s'annonce sous les traits évidents de la finitude, n'est-il pas étrange de la placer sous le titre "d'Infinitude" ? Sans doute y a-t-il là atteinte à l'esprit logique. Seulement l'existence est rarement "logique" et, du "logos", c'est surtout l'aspect langage qu'il faut retenir, plutôt que son aptitude à rationaliser. Nous disons bien "Infinitude" et ceci peut trouver à s'éclairer sans difficulté. Jamais nous ne pouvons atteindre notre propre finitude afin, qu'en tant que Dasein, nous puissions connaître la totalité de notre être. Nous sommes toujours fragments, parcellaires, non parvenus au terme à partir duquel nous pourrions nous saisir globalement d'une manière identique au regard de l'Autre qui nous synthétise et, ainsi, prend possession de nous. C'est pour cette raison d'une inaptitude à se poser devant soi, à la manière d'un objet que nous contemplerions, que nous utilisons le mot "d'infinitude". Jamais nous ne parvenons à notre propre fin et, dès lors que celle-ci s'annonce, il est déjà trop tard pour que nous puissions en faire quoi que ce soit. Nous n'avons plus la conscience qui nous permettrait de nous en emparer. Nous sommes remis à la bouche étroite du néant, sans condition de possibilité de pouvoir penser cette existence dont nous venons de nous retirer. Nous sommes donc, quoi que nous fassions, des êtres placés face à la démesure de l'infini. De là notre sentiment permanent d'incomplétude, de là notre angoisse. Il n'est jamais rassurant de se sentir en voie d'achèvement, sans qu'il soit possible de parvenir à la clôture du sens.

  Mais il faut en venir à cette œuvre dont la pesante  noirceur nous plonge dans de bien ténébreuses réflexions. En réalité, ce dessin nous ne le regardons pas, c'est lui qui nous attire dans ses arcanes comme la veuve noire emprisonne l'innocent moucheron dans les multitudes blanches des fils de la vierge qu'elle lui destine comme sa finitude. Cette Allongée, nous la percevons comme l'une des possibles figures du tragique, sinon la dernière avant la mort. Tout ce qui, chez l'humain, constitue sa réserve de plénitude, sa capacité à occuper l'arche lumineuse d'un possible destin, tout ici s'inverse dans des harmoniques semblant rétrocéder vers une singulière disparition. Le buisson des cheveux est un énigmatique cadre détourant un visage blafard, lunaire, de mime triste - nous pensons, bien évidemment au Mime Marceau -; le cirque des yeux est envahi d'un chanvre bitumeux d'où le regard - cette lumière de la conscience - est absent; les lèvres habituellement carminées et désirantes - cet antre de la sublime parole -, plongent dans une encre lourde, impénétrable; le corps est cette immense plaine blanche, neigeuse, froide d'où n'émerge nul signe de vie, abandonné qu'il est dans la posture du déjà-inexistant; les mains sont pareilles à des croisements ossuaires faisant signe vers ce qui restera après que la chair sera devenue poussière. Cette Allongée est-elle simplement gravement malade, incurable, on bien déjà en partance vers plus loin que son corps ? Nous inclinerions à penser qu'une rigidité post-mortem est déjà en train de métamorphoser son esquisse humaine en simple souvenir aux yeux de ceux qui, après elle, vivront. Mais, pour autant, avons-nous remis aux mains de Thanatos ce simple reflet de Celle qui, sans doute, a existé à la face de la terre, marché, aimé, probablement enfanté, désiré ? L'avons-nous condamnée à n'être qu'un passé en voie d'accomplissement ? Sans doute avons-nous interprété au plus près de ce que nos sentiments nous dictaient. Il y a une telle désolation à prendre acte de ce fusain aux traces si charbonneuses. Et l'objet entre les mains, quel est-il ? Sans doute un ustensile ordinaire, une tasse venue s'échouer dans l'armature rigide des doigts. Mais cette tasse n'est pas celle du quotidien. Elle est celle qui contient la ciguë dont Socrate a fait son dernier breuvage, préférant la finitude de la vérité, à la relativité du mensonge des habituels SophistesElle, sur son grabat, a-t-elle décidé d'en finir avec la vie, de pratiquer sa propre euthanasie, de tirer sa révérence et de disparaître dans les eaux lourdes du Styx ? Mais nous ne pourrons poursuivre notre interprétation qu'à chercher dans le domaine de l'art quelque homologie. Et celle-ci, nous la trouverons chez Kirchner, l'un des fondateurs de "Die Brücke"le mouvement expressionniste allemand. 

 

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 Ernst Ludwig Kirchner

Jeune fille assise (1910).

 

 Entre les deux figurations, de nombreuses  confluences de sens se font jour et l'on pourrait presque les superposer sans risquer de tomber dans un faux-sens ou bien dans des excès interprétatifs. La pose est identique, l'impression générale dévitalisée, investie d'une profonde lassitude. Cependant, maintenant, il convient de poser les différences, lesquelles permettront de mieux mesurer l'abîme tragique dans lequel nous plonge la représentation de Barbara Kroll.

 

 

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 Ce qui éloigne ces deux représentations, c'est d'une façon visible, la couleur par rapport au traitement en noir et blanc. Ce que Kirchner rend patent en matière de dramaturgie résulte du violent espace dialogique dans lequel les teintes complémentaires jouent sur le mode d'oppositions irréductibles : le jaune argileux du visage se détachant sur le bleu intense du couvre-lit et celui, plus atténué des cernes au-dessous des yeux; le vert amande du corsage jouxtant le rouge intense de la robe. La seule couleur commune résidant dans le noir de jais de la chevelure. Quoi qu'il en soit du parti pris pictural concernant les teintes posées sur le support, nous pouvons constater que le résultat atteint une identique démesure quant à la mise en image de la figuration humaine. Le traitement de Barbara Kroll dépassant même en amplitude les intentions du Peintre de la "Brücke" : on est passé de l'expressionnisme au mutisme, le regard encore présent dans le tableau coloré devenant absent du fusain de l'Artiste contemporaine. Il y a donc plus grande fermeture du Sujet face à cette existence qui, pour être souvent douloureuse, devient ici quasiment insupportable, aux portes de l'ultime désespérance. Le Métaphysicien ibérique, Miguel de Unamuno affectant à l'un de ses livres le titre de "Sentiment tragique de la vie", se situait lui aussi dans cette même veine d'une aporie constitutive du Dasein, aporie avec laquelle il doit composer, parfois, comme le Peintrele Poète.  Alors est atteinte la démesure de l'expression, tout au bord de l'abîme qui clôture tout, aussi bien la transcendance de l'art, que les contingences pesantes du parcours humain. De quoi nous interroger sur les misères et les désolations qui, partout, sans distinction ni de race, ni de couleur, ni d'âge, ni de condition, moissonnent les têtes alors que le monde continue à tourner, montrant tour à tour, sa face de lumière, sa face d'ombre. Il en est ainsi de l'exister, parfois brillante polyphonie, parfois discours aphone disparaissant sous des meutes de pathétiques ténèbres dont ce dessin nous aide à prendre acte l'espace d'une contemplation. A l'évidence, la picturalité de Barbara Kroll tutoie en permanence, dans des teintes plombées de chair et de bitume, l'essence de la destinée humaine. En cela, nous pouvons la qualifier d'existentialiste. Regardant ces œuvres sombres, nous ne pouvons éviter de nous poser le problème de notre liberté. Sans doute la réponse nous appartient-elle en propre, comme toujours, lorsque nous décidons d'emprunter tel ou tel chemin. Ce chemin de représentation, lui, suppose une véritable exigence. Pour cette raison nous ne pouvons qu'y adhérer de toute la force de nos racines constitutives !

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 08:17

 

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

 

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ? 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 08:52

 

bleu-noir, l'écriture.

 

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 Source : littlefrog.

 

 

  Présentation de l'Editeur :

 

  Une jeune femme au corps long et souple, un homme élégant, grand lui aussi. Ils se rencontrent ce soir-là dans un café de la station balnéaire. Il est désespéré, à cause de quelqu’un qu’il a vu par hasard le jour même, qui était celui qu’il attendait depuis toujours et qu’il voulait revoir coûte que coûte : un jeune étranger aux yeux bleus cheveux noirs. “ Quelle coïncidence ”, dit-elle.
Il demande à la jeune femme de venir dormir à son côté, dans la chambre nue qu’il habite face à la mer ; il la paiera. Elle accepte. S’ouvre alors une aventure intense et déchirante qui va les conduire l’un et l’autre au bord de la folie et de la mort.

 

 

  Lettre à la presse :

 

C’est l’histoire d’un amour, le plus grand et plus terrifiant qu’il m’a été donné d’écrire. Je le sais. On le sait pour soi.
Il s’agit d’un amour qui n’est pas nommé dans les romans et qui n’est pas nommé non plus par ceux qui le vivent. D’un sentiment qui en quelque sorte n’aurait pas encore son vocabulaire, ses mœurs, ses rites. Il s’agit d’un amour perduPerdu comme perdition. (C'est moi qui souligne). 
Lisez le livre. Dans tous les cas même dans celui d’une détestation de principe, lisez-le. Nous n’avons plus rien à perdre ni moi de vous, ni vous de moi. Lisez tout. Lisez toutes les distances que je vous indique, celles des couloirs scéniques qui entourent l’histoire et la calment et vous en libèrent le temps de les parcourir. Continuez à lire et tout à coup l’histoire elle-même vous l’aurez traversée, ses rires, son agonie, ses déserts.

Sincèrement vôtre
Duras

 

  Notes préliminaires :

 

"Les yeux bleus cheveux noirs" tient une place singulière dans l'œuvre de Marguerite Duras. Publié en 1986, soit deux ans après l'immense succès de "L'Amant" (1984), ce livre avait un défi à relever, celui de succéder à un "monument" de l'édition. Sans doute les nouveaux lecteurs récemment acquis à la"cause durassienne", étaient en attente d'autre chose, alors que l'objet littéraire proposé creusait davantage encore le parti pris d'une étonnante modernité. En réalité, plus que du choix d'un style, "Les yeux bleus" veut indiquer la bonne voie à emprunter qui est celle de l'Amant véritable (la littérature) , non ce Chinois initiateur des émotions esthétiques de la jeunesse, mais cet Amant-là, anonyme, effacé dans son évanescente silhouette, cet homme qui révèle Duras à elle-même à l'âge de la maturité accomplie et la porte au-devant d'une écriture sublimée, quintessenciée.

  Ici, tout semble être donné dans le titre lui-même : "Les yeux bleus cheveux noirs".

Donc, l'Amant est nécessairement un "faux amant", celui dont on parle depuis la chambre transformée en scène de théâtre (ce lieu incontournable de l'écriture), cet homme étrange qui a "les yeux bleus cheveux noirs … le teint blanc des amants"cet homme qui semble incapable d'aimer une femme, sinon son écriture. "Depuis toujours c'était sans doute lui qu'elle voulait aimer, un faux amant, un homme qui n'aime pas."
  
Car aimer un homme dans la quotidienneté, c'est-à-dire lui confier son corps, c'est en même temps amputer le corps de la littérature de ce qu'elle réclame, ce corps de l'écrivain précisément, cet espace sacrificiel en chemin vers la mort et l'absolu. Ce corps, il faut en faire le lieu d'une dramaturgie, couvrir son visage d'un "carré de soie noire", ce fétiche cérémoniel qui dit la coupure du monde, des autres, de l'amant-de-passage, lequel abolirait tout essai de création vraie. Il s'agit de vérité de l'écriture, de surgissement dans le plein du signifié. Ceci ne saurait souffrir d'exception sauf à se renier dans quelque facilité.

  Donc, "les yeux bleus cheveux noirs". Essayons de décrypter.

Les yeux bleus. Et, d'abord, comme matrice du surgissement littéraire : les YEUX. Car cette œuvre est, avant tout, la mise en acte d'une subtile écriture visuelle, lieu imminent d'une monstration, d'une révélation, de la contemplation de ce qui, toujours, demeure occulté, à savoir la démesure de l'art.

  "Elle dit qu'on devrait arriver à vivre comme ils le font (le faux amant; l'écrivain) , le corps laissé dans le désert avec, dans l'esprit, le souvenir d'un seul baiser, d'une seule parole, d'un seul regard pour tout amour.(Entendons d'une unique vision de la littérature).

  "Ils se surprennent tout à coup à se regarder l'un l'autre. Et tout à coup se voir. Ils se voient jusqu'à la suspension du mot sur la page, (ce suspens par lequel advient l'œuvre jusqu'à ce coup dans les yeux qui fuient et se ferment".

Le BLEU, ensuite. Des yeux, bien évidemment, mais aussi de la mer, du ciel, le Bleu  en tant que reflet de cet absolu qu'il faut atteindre afin de ne pas désespérer.

Cheveux noirs. Qui jouxtent la soie noire posée sur le visage comme pour dire la fin de toute chose, la mort à l'existence ordinaire, contingente, matérielle. Comme pour dire la naissance, par delà le néant, à l'écriture aussi impénétrable que la broussaille coiffant l'émergence de toute parole.

Ensuite, il faut mettre en opposition yeux bleus et cheveux noirs.

Yeux bleus des Gens du Nord. Proches icebergs. Exigence des pôles. Ici, il s'agit d'une expérience de la pureté, de la recherche d'une aire blanche, celle de la chambre austère, dépouillée, au centre de laquelle se dresse comme un autel, la dalle vierge sur laquelle écrire, naître à soi, à la littérature, au monde.

Cheveux noirs des Orientaux. L'énigme si proche. Peut-être la réminiscence de la Chine du nord, cette initiation au plaisir, cette pliure au désir qu'est le corps de l'écrivain, cet écartèlement entre la passion de l'homme rencontré et celle, totale, de l'écriture.

  En quatre mots, tout est dit de la métaphore littéraire (les yeux), de la couleur de l'absolu (le bleu), de l'érotisme (les cheveux), du néant (le noir) qu'ouvre toute création.

  Le livre en son entier peut être interprété comme la mise en équation de la littérature selon Duras. Une exigence de tous les instants, une disponibilité à la théâtralité qui fonde toute entreprise de création, la folie de l'amour absolu, cette "perdition", l'inclination permanente à tutoyer le sublime, un cri proféré de l'intérieur du silence, l'absence à soi jusqu'au vertige, une fascination de tous les instants, la pratique de l'excès permanent, un éthylisme de la rencontre, l'Autre comme conduisant au prodige, aussi bien à la destruction. On l'aura compris, nous sommes là portés à notre condition extrême de Voyeurs, nous les lecteurs sous le charme des "yeux bleus cheveux noirs", cet autre nom du chef-d'œuvre quand il se confie à une écriture dont encore, aucun écho n'a été trouvé.

  Mais disserter sur ceci serait une entreprise sans fin, tellement le sens est à profusion, suspendu à chaque mot. Ce qu'il faut faire, c'est seulement se porter au cœur battant de l'œuvre, directement à la clef de voûte qui soutient l'ensemble de l'architecture, au point où tout converge et là où tout bascule. L'objet ici décrit - qui sera commenté selon une libre méditation -, est le sexe même de la littérature, ce battement intime non directement observable, seulement les effets qui en résultent, ce sexe ouvert, antre de la création, attirant aussi bien que repoussant (ici l'on pense aux atteintes toujours possibles d'un "vagin denté", d'une anémone marine se nourrissant de ses  lecteurs-prédateurs), sexe qui ne se donne à voir que dans le moment même où il produit sa laitance au milieu des lueurs bleutées des abysses alors que flottent les longs filaments des algues pareils à de mystérieuses soies noires.

 

  L'extrait :

 

"Sous la lumière jaune, le visage nu.

Elle parle de la chose intérieure. Au-dedans de cette

chose intérieure il fait la chaleur du sang. Il serait peut-

être possible de faire comme si c’était un lieu différent,

fictif, et d’y glisser, lentement d’y glisser jusqu’à la

chaleur du sang atteinte, de rester là, et d’attendre, rien

d’autre, attendre, voir venir.

Elle répète : Venir une fois pour voir. Que ce soit

maintenant ou plus tard, il ne pourra pas l’éviter.

Il entend que peut-être elle pleure. Il supporte mal

qu’elle pleure, il la laisse.

Elle remet la soie noire sur son visage.

Elle se tait.

 

C’est alors qu’elle ne demande plus rien qu’il va sur le

sexe étale. Elle écarte les jambes pour lui se placer

dans leur creux.

Il est dans le creux des jambes écartées.

Il pose sa tête au-dessus de l’entrouverture qui ferme

la chose intérieure.

Il est le visage contre le monument, déjà dans son

humidité, presque à ses lèvres, dans son souffle. Dans

une docilité qui fait venir les larmes il se tient longtemps

là, les yeux fermés, sur le plat du sexe abominable.

 C’est alors qu’elle lui dit que c’est lui son véritable

amant, à cause de cette chose qu’il lui a dite, qu’il ne

voulait jamais rien, que sa bouche est si près, que c’est

intenable, qu’il doit le faire, l’aimer avec sa bouche,

l’aimer comme elle aime, elle, elle aime qui la fait jouir,

elle crie qu’elle l’aime, de le faire, qu’il est pour elle

n’importe qui, comme elle pour lui.

Elle crie encore alors qu’il a retiré son visage.

 

Elle ne crie plus.

Il se réfugie contre le mur près de la porte. Il dit :

— Il faut me laisser, tout est inutile, je ne pourrai

jamais.

Elle se couche le visage contre le sol. Elle crie de

colère, elle se retient de frapper, puis elle ne crie plus,

elle pleure. Et puis elle s’endort. Il vient près d’elle. Il

la réveille, il lui demande de dire ce qu’elle croit. Elle

croit que c’est déjà trop tard pour qu’ils se séparent.

Elle se détourne. Il regagne le mur. Elle dit :

— Peut-être l’amour peut-il se vivre ainsi dans une

manière affreuse.

Elle dort sous la soie noire jusqu’au plein jour."

 

 

Libre méditation. 

 

On regarde l'Autre et le regard est aliéné. Aliéné à l'amour.

A cet impossible qui s'appelle amour.

A cette fontaine de larmes. L'amour est une tragédie. Jamais il ne faudrait connaître.

Connaître et déjà la Mort, son visage de soie noire, son sexe de sang chaud.

Et cet antre qui attire et repousse.

Comme le regard aimante et revient à soi.

Il n'y aura pas d'amour sexe à sexe. Cette trahison. Cette faiblesse.

Il y aura absoluité. Bouche à sexe. Parole gravitant dans le mystère ouvert.

Mystère fécondant l'œuvre. Langue disant le désir.

Lèvres à lèvres. De Lui qui demande. D'Elle qui reçoit et donne à la suite.

Visage écrivant l'amour à même le sexe-désirant-désiré.

Désirant être LU. Être ECRIT. Être MOT.

Car l'amour, avant tout, est un MOT Un cri. Une supplication.

De Lui qui voudrait. Mais ne peut.

D'Elle qui peut mais ne voudrait.

Un lamento avant que la Mort ne surgisse.

Yeux bleus cheveux noirs.  Absolu inatteignable de l'art.

De l'écriture qui, toujours, se retire alors même que désirée.

L'écriture on la regarde comme on regarde l'Amant.

On crie son désespoir de l'avoir, de ne pas l'avoir.

Car, toujours on sait que cela fuit, que cela qu'on avait pensé dans la chambre,

sous la lumière de la lampe - cet éclair - cette illumination -,

ce regard qui vous convoquait à être, à surgir au plein du langage,

voici que cela se retire, voici que cela part vers le Nord

avec le bleu intense des yeux, d'outre-ciel,

avec le noir des cheveux comme la soie qui fait signe, qui appelle, vers la Mort, l'Absolu.

Il fait si sombre lorsque l'Amant-l'Amour-l'Ecriture partent vers les icebergs.

Alors on pleure. Alors on supplie.

Alors on trouve un Amant, un substitut de ce qui aurait pu être mais qui, jamais, ne sera.

Car, ce qui aurait été, la Mort ou le vent comme on veut le sexe de l'Amant,

sa bouche désirée mais cette bouche est muette, mais cette bouche est assoiffée d'un autre désir.

D'un absolu qui est le corps à nu, sous la lumière crue de la vérité.

Car le théâtre, cette existence sublimée se dira en langage, en mots,

au plus près du texte, dans l'incandescence du livre.

Le livre, on fera comme s'il s'écrivait chaque soir, à coups de larmes, à coups de cris,

dans des enroulements blancs des draps, leurs flaques de lumière,

dans des allers-retours de corps suppliciés laissés à leur propre décision.

Mais qu'est donc le corps - cette chose -, alors que l'écriture vous l'arrache,

vous délivre de cette pesanteur, et la mer n'est plus qu'un rêve bleu

qui se rythme en phrases et les mouettes ne sont plus que cet éclatement blanc

qui dit le lexique du rêve.

Celui qu'on boit, à longueur de nuit sous la lumière nue du lustre, avec des volutes de fumée

et les yeux emplis de larmes.

Avec son corps délivré qui danse, emporté par les mots.

Il n'y a plus de chambre, plus de parc, plus d'hôtel, plus rien

que le balancement de la parole - cette frénésie -, cette mise hors-de-soi

qui vous place au milieu du langage.

Et les mots coulent avec leur bruit d'amour, avec leur persistance de sang,

leur confluence de sève.

La jouissance est là qui plante son pieu dans la pulpe du sexe des mots,

qui en fait éclater la grenade, en libère les pépins gonflés de suc.

Écrire-Duras, c'est aller au fond de soi, là, dans cette vie intérieure, intime, profonde,

dans cette "chair du milieu" qu'est le sexe délivrant son nectar et le livre s'écrit

dans une manière d'extase, et plus rien ne compte que ce rythme au seuil de la Mort.

Demain, il sera trop tard.

C'est là, au milieu de la nuit, que tout doit s'accomplir, dans les larmes,

dans le lac des yeux bleus, dans la forêt des cheveux noirs.

Il n'y a pas d'autre lieu où exister que celui-ci :

L'ÉCRITURE,

la MORT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 08:01

 

Le Café. Une véritable institution, un genre d'âme du village, un lieu de conciliabules dont, du reste, on n'a guère retenu que l'image d'Epinal. C'est dans un tel lieu, le Café Jembès, que nous nous retrouvions, JP et moi, en semaine, afin d'échanger quelques idées. Nous avions pour nous l'espace du Bistrot, en totalité, les occupations quotidiennes retenaient aux champs ou à la ville. C'était un genre de lieu idéal, ouvert aux débats les plus divers. Or, tout le monde sait la propension de l'âge adolescent à s'inventer un monde, à faire fleurir les projets insensés, à tresser les conditions d'une possible liberté. C'est comme cela, c'est l'adolescence qui l'exige, ou bien alors c'est l'arrivée subite dans l'âge adulte sans même s'apercevoir qu'il existait, juste avant, cette merveilleuse antichambre où les pensées les plus fécondes, mais aussi les plus irréalistes, faisaient leurs gigues et leurs pas de deux pour le plus grand bonheur de ceux qui les agitaient. Certes, le décor était indigent, - la prairie verte d'un billard fané, ses quatre pieds en boules; les table de faux marbre où couraient les lézardes; les sièges de skaï noir aux ressorts pléthoriques; le bar à l'ancienne, mais ceci nous importait peu. Nous sirotions nos "Pelforth brunes" agrémentées d'une rasade de grenadine, la mousse aérienne et ambrée est là, tout près encore, avec sa note sucrée.

  Ce qui comptait alors, c'était d'agiter des idées, n'importe lesquelles, dans un désordre qui n'était même pas savant - le fatalisme dont JP  s'était entiché à la lecture de Diderot; l'existentialisme de Sartre et "Les séquestrés d'Altona" au théâtre de la ville voisine; "Les confessions" de Rousseau que je lisais alors assidûment, ainsi que "De la nature des choses" de Lucrèce; bien évidemment "La nausée"; "La peste"; mais aussi un cocktail de pensées prélevées à la hâte dans des études sur Marx et Engels, surtout cette belle formule de "matérialisme dialectique" dont nous faisions nos délices, n'en comprenant que l'enveloppe externe, à défaut d'en saisir la portée philosophique, sociale et politique (ceci serait pour bien plus tard), mais tout ceci était secondaire, il nous fallait cette ambroisie des mots gonflés de suc, débordant de significations (nous en sentions l'urgence de les connaître de l'intérieur, d'en faire les sentinelles qui éclaireraient nos idées, occuperaient nos impatiences), il nous fallait alimenter cette manière de feu alchimique. Ceci s'appelait "exister". A défaut, nous nous serions résolus à vivre. Cependant jamais adolescents n'auraient consenti à cette vie végétative, en veilleuse, identiquement à l'éteignoir avec lequel le bedeau mouchait les flammes des cierges dans l'église paroissiale.

  Et, au centre du dispositif (que je me résoudrai, provisoirement, à appeler "intellectuel", tant l'échafaudage en était branlant, approximatif, sans doute enthousiaste), brillant de tous ses feux sourds, pareillement à une gemme précieuse dans les veines de glaise : "LA CHAIR DU MILIEU". Autres métaphores qui pourraient être éclairantes : l'étoile au ciel du monde; l'agitation du sémaphore; l'arche de lumière au bout du tunnel. Si l'on fait l'hypothèse que l'adolescence, passage obligé entre deux séquences claires, celle de l'enfance, celle de l'âge adulte, s'illustrait seulement à titre d'ombre, alors cette Chair venait l'illuminer de sa mystérieuse présence.

 

  

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 08:41

 

La Chair du Milieu

ou

les pierres vives du sens.

 

 

lpvds 

Source : La Boîte Verte.

Peinture de gemme : 
Carly Waito
.

 

                                                                                      Cet article est dédié à mon Ami JPL.

 

 

  [Quelques mots sur le choix de l'illustration. Carly, artiste installée à Toronto, réalise de petits tableaux hyper réalistes de gemmes et minéraux avec une telle minutie, un tel art du détail, de la réflexion de la lumière, de la structure géométrique que nous sommes directement exposés à l'essence de la matérialité dans une manière de "ravissement esthétique", notre regard éprouvant quelque difficulté à se séparer de ce qui peut paraître représentation exacte de la réalité, mais surtout, mise en œuvre d'une vérité.

  Tant et si bien que si l'on nous demandait de faire surgir, par la seule force de notre intellect, par la puissance de notre imaginaire, là, devant nous, la configuration symbolique de ce que la perfection, la beauté pourraient donner à voir, eh bien se livrerait à notre vision, dans une manière d'étonnement, en même temps que de délectation, cette sublime gemme aux facettes à proprement parler fascinantes. Nous serions alors si proches d'une beauté éternelle que nos sens alertés se porteraient immédiatement au devant des Idées platoniciennes, parangon plus que parfait de ce que le Beau révélé peut porter en soi de significations latentes mais qui ne demandent jamais qu'à surgir.

   Nous aurions alors une idée assez précise de ce que l'énigmatique formule de "Chair du Milieu" veut nous donner à penser. La gemme est cette pure essence qui, provenant du feu essentiel cosmique, passe par différentes étapes métamorphiques, avant que de nous parvenir sous cette forme épurée, synthétique, merveilleux assemblage de faces signifiantes, nervures hautement visibles du sens, comme une métaphore de ce qui toujours nous parle depuis sa mutité, sa compacité afin que, dotés du regard adéquat, nous nous risquions à pénétrer dans le cœur vif d'un langage originel.]

  La Chair du Milieu, cette mythologie concrète, hautement jouissive, palpable, éployable en milliers de figures, en quantité de fragments polychromes, tous les jours nous en faisons l'expérience avec notre intellect, nos affects, notre sexe, notre physiologie, notre expérience d'être mais nous n'y prenons garde, nous l'ignorons, le sachant ou bien à notre insu. Mais, avant d'en préciser la teneur, il faut, comme toujours, remonter aux fondements, aux premières émergences de ce qui m'apparaît, aujourd'hui, digne de recevoir le prédicat de "concept", tant il y a à connaître à partir de cette Chair. Le "pèlerinage aux sources" sera celui d'un retour sur des terres adolescentes, lesquelles, comme chacun sait, sont les premières efflorescences d'un sens qui, la vie durant, s'édifiera, se sédimentera couche après couche, lentement, souvent d'une manière subliminale et, un jour, de l'intuition première surgira une manière de plénitude existentielle, de système disposé à l'accueil d'une philosophie. Rien de moins que cela : l'ouverture d'une clairière à cela qui veut bien se montrer des phénomènes de la nature, de l'art, de la littérature, du poème.

  Donc il faut se reporter bien en arrière du temps, à une époque où la justesse des choses aussi bien que leur simplicité signaient une qualité de vie totalement disposée à accueillir le rare, le modeste, l'étonnement aussi, cette qualité première de toute pensée s'orientant vers une connaissance en profondeur du réel, mais aussi bien de l'imaginaire, et, bien évidemment du symbolique. Il y avait alors, en dehors de tout penchant légitimé par une inévitable nostalgie, correspondance spontanée des êtres et des choses, plaisir mutuel du partage, inclination à l'aventure immédiatement à portée de la main (le proche suffisait à notre propre éloignement des contingences, à notre voyage en terre d'Utopie), tentation d'expérimenter, dans la mesure ordinaire, toute nouvelle piste dont la finalité était, simplement, d'ouvrir nos yeux sur le monde environnant.

  Mai 68 et ses convulsions n'étaient encore qu'une vague brume à l'horizon. La société, le style de vie, la mode, la façon de penser, de se comporter, pour tout dire nos racines, tout cela s'enlevait sur le fond de la période d'après guerre et les sentiers de notre modernité d'alors avaient pour noms : SartreCamusJean GabinBrelBrassensMouloudjiFerréSerge ReggianiSerge GainsbourgJane Birkinla Nouvelle Vague pour ne citer que quelques pistes éclairantes. Les villes n'étaient pas encore d'immenses conurbations aux ramifications complexes, les voitures ressemblaient à de vraies automobiles faites amoureusement "à la main", les cinémas avaient des "ouvreuses", les bistrots une âme et Prévert aurait  encore pu déclamer ses poèmes sur les toits de Paris, cigarette au bec, sans que personne ne s'en fût offusqué. Il y avait place pour une liberté, de la chanson, de la parole, de la fantaisie. Les villages étaient des villages, avec leurs mairies, leur écoles Jules Ferry, leurs cafés où, le dimanche, on venait jouer au billard, à la belote, à la manille en sirotant son "Picon-citron".

 

 

 

 

                                                                        

 

 

 

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 08:36

 

Théorie du secret.

 

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 "Mille et trois souffles d'écorce ou la dernière forêt…"

 Œuvre : Jephan De Villiers.

 

  A peine aperçu et ce Petit Peuple d'Écorces nous interpelle. Comment pourrait-il en être autrement ? Soudain, nous sommes arrachés à nos préoccupations mondaines et transportés au-delà des contingences vers une terre de l'imaginaire. Nous ne le savions pas, mais ces fragiles Personnages de bois nous hantent depuis la nuit des temps. Ils sont là, cachés au creux d'un buisson, près du cercle lumineux de la clairière, adossés à un chêne à la majestueuse ramure ou bien dans le clair-obscur d'une résille de pin, attendant la marche vers leur destin. Ils sont des guetteurs de l'infini que leur mince statuaire dispose à l'oubli. Ils sont tellement inapparents que nous n'y prenons garde et nos pieds hasardeux butent souvent dans leur modestie de fibre sans que nous nous en apercevions. Et, pourtant, nous eussions été bien inspirés de les prendre en considération plutôt que de les confier aux feuilles étroites de l'oubli. Car ces Modestes sont porteurs d'un secret tellement lié à notre propre destinée que nous aurions dû le percevoir au moindre bruissement de la forêt, au minuscule  passage de l'oiseau à contre-jour des feuillaisons. Mais nous sommes distraits et demeurons volontiers dissimulés dans notre conque germinale pareils à des Existants en voie d'éclosion.

  Et puis, le Petit Peuple, il faut le dire, n'éveille guère l'attention des humains. Depuis leur taille d'environ cinq pouces de haut - les Lilliputiens, pour mémoire, en mesurent six -, ils passent inaperçus, simples flottements sur le bord ombreux de quelque rivière. Ils sont tellement discrets, on ne les entend guère sauf le froissement d'une brume qui s'élèverait de l'onde, sauf le glissement de la fourmi porteuse de brindille. Ce qui les rend précieux c'est précisément cette inscription dans l'inapparent. La libellule touche notre cœur à seulement imprimer dans l'air sa trace de cristal.

  Mais comment donc les avons-nous découverts ? Leur venue au monde s'est faite dans une telle ingénuité, un simple grésillement d'élytres, un faible rythme de tamtam sur le sol de poussière, la fuite du vent le long du sentier semé d'herbe et de minces graviers. La nuit était venue dans sa vêture d'obsidienne, lame longue se confiant à la rumeur des étoiles. Bien des Vivants, déjà, avaient confié leur hasardeux destin aux coussins de plume et le bruit du monde était pareil au glissement de l'eau. Quelques AttentifsNoctambules impénitents, Astronomes dans leur sphère savante, Gardiens de phares, Écrivains penchés sur leurs manuscrits d'encre avaient été alertés par ce qui ressemblait à un frottement, un mince raclement se produisant sur l'écorce d'argile où vivaient les hommes. Alors, tous ces Veilleurs de l'impossible avaient, un instant, déserté leurs lunettes, leurs lentilles blanches, leurs plaines de papier et avaient ouvert leurs yeux sur l'événement qui parcourait la Terre de sa douce insistance. Et voilà ce qui s'était dévoilé à leurs yeux incrédules :

  Toute une théorie de menues Écorces, toute une pléthore d'éclisses de bois marchaient en caravane dense sur les chemins du monde, comme attirés, aimantés par on ne sait quelle force mystérieuse, abritant dans leur houle de branches un char démesuré, hautes roues cerclées de fer, lit de rameaux sur lequel reposait une dalle de bois nervurée surmontée d'un objet aussi étrange qu'insolite, lequel faisait penser à une grande coque de noix cerclée de cordes serrées. Même l'imaginaire le plus fécond - ce dont les Voyeurs n'étaient pas dépourvus, loin s'en fallait -, même l'inclination à l'invention demeuraient le souffle court et l'on ne formulait guère d'hypothèses au sujet de cette singulière ethnie. Dévisager suffisait. Rêver s'imposait. Être dans le silence s'illustrait comme la seule initiative envisageable. Ce qui était le plus étonnant, c'était la force silencieuse dont semblaient être pourvues ces menues Esquisses, leur volonté apparemment intangible d'atteindre quelque but, leur résolution de porter à son terme un projet réel, bien qu'illisible pour Ceux qui s'essayaient à en déchiffrer le confondant hiéroglyphe. Leur progression, quoique lente - elle faisait penser à une procession en direction de quelque idole -, se déroulait avec une belle constance, visiblement guidée par une pure lumière dont on ne pouvait savoir l'origine (Brillante Étoile, Icône boisée, Gemme translucide ?), les Petits Personnages au visage blafard faisant penser aux Moaïs de l'Île de Pâques, stèles mystérieuses toisant l'infini. Ils en étaient la minuscule représentation symbolique, leurs faces épatées semblant témoigner d'une identique interrogation du monde étrange qui leur faisait face. Et la démesure du char qu'ils entouraient de leur multitude pressée amplifiait encore l'impression de cérémonie possiblement initiatique ou bien de rituel crypté.

  Mais toutes les supputations des Veilleurs de nuit, pour savantes qu'elles fussent, ne cernaient la vérité de ce Petit Peuple que dans un genre d'approximation en tous points semblables aux plans que pouvaient tirer sur la comète les premiers découvreurs d'une terre vierge. Ce que les Distraits terriens ne savaient pas, c'est que cette procession incompréhensible à leurs yeux n'était que la résultante de leurs propres comportements ainsi que de leurs coreligionnaires, lesquels avaient foulé la Terre sans souci de la préserver des atteintes et des blessures qui, toujours, finissent par précipiter l'essence des choses dans des abîmes dont nul peut se relever à moins qu'un miracle ne se produise. Ce que transportaient les Minuscules consciences boisées n'était rien d'autre que ce qu'elles avaient pu sauver qui, encore, n'avait pas subi d'atteintes irréversibles et dont ils pensaient qu'il leur appartenait de les mettre en sécurité, quelque part sur un Mont éloigné de la curiosité des Erratiques. C'était donc un bien précieux, le plus précieux de tous, de minuscules rejetons de la Nature qu'il s'agissait de préserver de toute prédation, de toute dégradation. Comme une "toison d'or", un présent divin  à faire aux hommes, une garantie d'une possible immortalité, le royaume d'une sagesse infinie par laquelle continuer à rayonner, à doter le monde de ce Bien qu'ils cherchaient depuis toujours, à défaut de pouvoir s'en saisir.

  Dans la coque de noix refermée sur elle-même afin que le trésor soit préservé, transmissible aux générations futures, dans de menus écrins pareils à de la soie, l'on pouvait trouver : des copeaux de nuages pareils à des éclats de neige; des limailles d'étoiles, des vrilles de lumière, des queues de comètes, de fins cheveux de cascades, des perles de rosée, de longs fils de la vierge, des paillettes de glace translucide, des ailes ajourées de Nacrés de la ronce, des antennes volubiles de Zygènes cendrées, des broderies de brume, des dentelles de pluie, des rémiges d'air, des voilures de sternes, des aiguilles d'oursins, des vols de colibris, des yeux mobiles de caméléons, des clapotis de fontaine, des étoiles de mousse, des barbes de lichen, des crosses de fougères, quantité de graines, des sons de flûte, des glacis de lacs, des processions de moraines, des écailles de bois, des cris d'enfants joyeux, des farandoles, des tintements de comptines, des écritures, des sautillements d'araignées d'eau, des coulures de vent, des chutes de frondaisons, des levers de soleil, des aubes grises, des nuits de mercure, des sabliers intemporels, des jours immobiles, des trilles de secondes, des sarabandes de minutes, des échos de dunes, des balancements de palmiers et encore plein de choses cachées depuis toujours au regard des hommes alors que leurs yeux étaient  plein de merveilles mais qu'ils ne le savaient pas !

  Les soirs de pleine Lune, disposez-vous derrière votre fenêtre, ne faites aucun bruit et ouvrez vox yeux sur le miracle du monde. Vous les apercevrez sans doute ces Petits Écorcés faisant leur bruit de cigale alors qu'au-dessus de leur innocent cheminement les étoiles les observent avec toute la bienveillance qui sied aux rituels sacrés. Car c'est bien un itinéraire de cette nature qu'ils accomplissent afin de nous dire la nécessité de chaque chose que nous négligeons parfois de considérer avec la bienveillance qui sied à l'inapparent. Le chiffre du monde est aussi bien dans l'écorce qui flotte entre deux eaux que dans la chute de la feuille  sur le sol d'automne, que dans l'œuvre d'art qui tient son langage dans la pure beauté. Aussi bien en nous. Le secret est seulement à contempler : c'est de cette manière qu'il s'ouvre et rayonne dans l'espace et le temps : son aire de jeu infini.

 

 

 

 

 

 

 

    

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 07:46

 

L'équation du rêve.

 

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 Pablo Picasso

Nu au divan - 1944.

Source : Art Gallery Encyclopedia.

 

 D'où vient-il que cette œuvre retienne notre attention avec autant d'intérêt ? Nous la regardons à peine, et déjà, nous ne pouvons plus nous en détacher. Nous sommes fascinés. Comme possédés par elle. Car ce n'est plus NOUS qui regardons le tableau, c'est le tableau qui nous regarde et se pose devant nous avec la force des évidences. C'est l'art, cette idée, cette abstraction, qui a pris corps et nous requiert comme ses gardiens. Il s'agit, en effet, de protéger tout ce qui se détache sur le fond du réel afin que ce dernier, le réel, fécondé par le "supplément d'âme" que nous lui apportons, se mette à rayonner de singulière manière. Ce "Nu sur le divan" est donc la représentation de la femme, telle que Picasso l'a vue un certain jour de 1944. Cette femme est donc unique puisqu'elle est la confluence d'un regard singulier, d'une temporalité qui ne se reproduira pas, d'un espace dans lequel la scène avait lieu. Cette femme est l'empreinte d'une subjectivité, le point de convergence d'un désir, la mise en acte d'une intellection. Et ici, bien évidemment, se pose le problème du rapport entre le Modèle et la représentation qu'en fait l'Artiste. Et ici surgit, soudain, comme nous nous y attendons, la question du réalisme en peinture. Les questions ne manqueront pas qui évoqueront les notions de forme, de volume, de proportions, de perspectives, peut-être même d'académisme ou bien de classicisme.

  Mais, poser le thème de la picturalité en ces termes est compromis par avance du simple fait qu'il institue une manière d'a priori constitutif le l'œuvre, lequel prétend qu'elle devrait figurer, l'œuvre,  de telle ou telle manière. Or, fixer des règles à l'art, encadrer la création de normes étroites revient à entraver le déploiement de son essence. L'art est libertévérité se faisant jour dans la conscience de l'Artiste qui pose sur la toile la subtile alchimie à laquelle il a donné, selon sa propre nature, sa marque personnelle. Et, du reste, afin de mettre en exergue la relativité de la forme de cette création, eût-il réalisé cette œuvre le lendemain, que son aspect en aurait été tout simplement métamorphosé. Car il serait naïf de penser que le Peintre, ayant en sa possession les clés exactes de l'art, ne ferait que les appliquer, mettant ainsi à jour la figure qui, de toute éternité, était commise à venir. Comme la trace indélébile d'un destin devant s'actualiser en un temps déterminé. L'œuvre résultant davantage d'une sorte d'Idée éternelle, intemporelle, immuable, laquelle fait bien évidemment penser à la conception platonicienne du monde, laquelle trouve sa projection "naturelle" dans le sensible que représente toute tache colorée posée sur le subjectile.

  Mais si la théorie des Idées est précieuse afin de percevoir les choses selon une intellection, elle ne saurait suffire à rendre compte de sa migration au cœur de cette "pâte" qui est au cœur de l'exister (Sartre), "pâte" que l'homme malaxe constamment, comme un enfant le ferait d'une boule d'argile, cette dernière recevant, dans tous les cas, le prédicat de "vie". Car il n'y a pas à chercher ailleurs, de s'inventer un arrière-monde d'où l'inspiration surgirait comme l'eau de la source. Le monde de la création est entièrement contenu dans les frontières de peau du créateur, même si ce dernier est sous influence, parfois même imite-t-il volontairement ses Maîtres. Mais ce que nous voulons dire c'est que cette toile-ci dont nous faisons le support de notre réflexion est le pur aboutissement d'événements, de factualités dont l'homme est tissé, fût-il porté par nature aux cimaises de l'art.

  L'homme-Picasso qui peint cette femme nue, un jour de 1944, est ce long métabolisme qui l'habite constamment, depuis le lieu de sa naissance même. Picasso est le résultat d'une vaste synthèse : de ses apprentissages de jeunesse, de ses passages par des périodes successives, de ses admirations pour IngresManetDelacroixVelázquezLe Greco, pour l'art africain, pour la corrida, pour les femmes. Et, ici, s'agit-il de Dora Maar, de Françoise Gilot, de Marie-Thérèse Walter - elles étaient toutes convoquées à témoigner pour l'art -, ou bien des rencontres passagères, des visions, de simples projections conceptuelles ? Cette femme nue qui nous interroge, qui semble offerte à de bien étranges cérémonies païennes, qui s'offre à la vue de ses contemplateurs, qui est-elle en réalité ? Est-elle la réalité réalisée trouvant sa figure achevée sur ce divan que l'on devine plutôt qu'on ne le voit ? Peut-on la qualifier, la circonscrire, l'enfermer dans une étroite définition et lui attribuer un patronyme qui la définirait à jamais comme telle, dans tel lieu, occupant telle fonction ? Ici, nous sentons bien que notre raisonnement est en porte-à-faux, ne tenant que par des genres de pétitions de principe, par des conceptions académiques se situant hors-sol.

  A l'évidence, cette femme de la peinture, moins qu'un archétype qui la conduirait à signifier universellement sous une forme indépassable, cette femme donc apparaît plutôt comme l'équation d'un rêve. Équation parce que toute représentation, même si elle s'affranchit des canons qui en fixent la quadrature, n'en reste pas moins tributaire d'une certaine forme de réalité. Certaines lignes doivent se croiser, certains volumes apparaître, des tonalités contraster entre elles afin que, sur l'aire de la représentation, une femme nous soit donnée à voir. Certes l'on ne peut s'exonérer des attaches qui fondent nos perspectives humaines. Mais on peut (on doit ?) les transcender de manière à ce que l'équation, fécondée par le rêve, sa liberté, son imaginaire, sa fantaisie, puisse faire de ces points de contact avec le réel des tremplins vers un exhaussement de l'œuvre hors des contingences communes.

 

  Sans doute une contradiction facile consisterait à dire que les œuvres de la Renaissance, "La naissance de Vénus" de Botticelli, par exemple, ne s'affranchissant guère des contraintes du réel fait apparaître le sublime dans toute sa dimension. Certes, une première constatation serait de cet ordre. Mais, à y regarder de plus près, nous sentons bien que l'argument souffre d'une insuffisance native. Car, si nous observons de près "Vénus", nous nous apercevrons vite que sa posture alanguie, son teint d'albâtre et de soie, le fleuve roux de sa chevelure, bien loin d'être des fragments du réel, en sont les formes quintessenciées, transposées dans une évidente idéalité, métamorphosée en pure apparition onirique. C'est pour cette raison que nous disons que "La femme au divan" recèle autant de réalité que "Vénus". Mais il serait plutôt  exact de dire que toutes les deux, ces représentations de la femme, en sont aussi éloignées que l'image du soleil l'est du soleil faisant brûler sa boule de feu au zénith. Par rapport à cette réalité supposée - rien n'est plus difficile à percevoir que cette plurivocité s'esquissant sans arrêt sous mille perspectives différentes -, cette réalité donc se traduit d'une manière symétrique, aussi bien chez Botticelli que chez Picasso. Seulement il nous reste à constater une simple évidence. Que Picasso n'est pas Botticelli. Pour la plus grande variété de l'art, cette variété étant, bien entendu, constitutive de son essence.  

 

 

 

 

  

 

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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 07:51

 

La tentation de l'absolu.

 

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Source : Fondsécrans.biz. 


 

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

Le texte en son entier :

 

 

"Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Comme les nuages traversent et disparaissent. De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. 
Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. La folie est au bout. L'intensément aussi. L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Mot vacant, mot muet, mot manquant. 
En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. C'est le mot du dépouillement de soi. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

                                                                                                      Isabelle Alentour.

 

 

 

    On ne dira jamais assez la beauté absolue de ce texte. Qui se suffit à lui-même, comme toute œuvre aboutie, définitive, laquelle entraîne sa propre clôture. Mais la tentation est grande de dérouler le langage, de tisser des fils autour des vides, de combler de matière les blancs, les transparences, le verbe suspendu, comme en filigrane. Car tout langage, et celui-ci de toute évidence, laisse place au silence, au vide, à l'abîme afin que quelque chose paraisse de l'indicible et fasse sens. Peut-être d'une manière subliminale, sur la pointe des pieds, en apesanteur. Identiquement aux araignées d'eau qui traversent le miroir de mercure  ne le touchant que du bout d'une pensée infinitésimale. Seulement une approche de ce qui voudrait se dire mais ne peut jamais qu'être effleuré. Le ciel, les nuages, les paysages à contre-jour de la lumière sont tissés d'une telle immatérialité qu'ils n'autorisent l'effraction qu'à être énoncés dans la pudeur, à figurer dans l'exactitude d'une économie du langage. Dire le rêve, l'illusion, les prouesses de la parole, le frimas ouvert des nuages, le frisson de la peau, la caresse d'amour, tout ceci tient de l'art de l'équilibriste, sinon du prodige.

  Comment dire en mots ce qui vibre entre soi et la démesure de l'espace, ce qui s'instaure de tension heureuse entre la colline parcourue d'oliviers vert-de-gris et le centre de la conscience ? Comment dire l'ineffable - aussi bien l'absolu -, quand tout ramène aux confins du monde habité par les hommes ? Quand tout est immensément matériel, explicable, quand tout est réseau de causes et de conséquences depuis cette origine que, tous, toutes, nous cherchons, battant l'air de nos pattes de chiots, de nos museaux attentifs à la laitance maternelle ? Nous sommes orphelins de nous-mêmes, jusqu'à l'ivresse. Nous sommes égarés sur des chemins qui semblent n'avoir d'issue qu'un éternel questionnement.

  Qu'en est-il de l'homme, des sentiments, de la nature, de la démesure du langage, de notre rapport aux autres, de l'empan inatteignable de l'art ? Qu'en est-il de NOUS, en définitive, puisque c'est bien NOUS qui posons les questions au monde ? Mais le monde est muet, mais le monde est complexe, mais le monde est une énigme. Alors il faut parler, faire des sons avec sa bouche tendue comme le vent. Alors il faut marcher dans le jour, à contre-lumière jusqu'à déboucher dans les ruelles tortueuses de la nuit. Alors il faut être SOI, jusqu'à la démesure, c'est-à-dire jeter son effigie de chair et de peau aux étoiles. Il faut brûler son épiderme au feu de l'inconnu, il faut broyer le calcaire de ses os et le disperser aux quatre vents, comme l'achillée mille feuilles qui annoncerait notre possible destin. Il faut pratiquer la mancie, l'art de la divination et devenir transparent à soi. Devenir soi au-delà de soi. Il faut contourner son corps, faire de ses mains des griffes, se saisir de son propre décor de carton-pâte et longuement regarder, au travers du massif compact, s'il y a un esprit, si l'âme fait ses révolutions de l'orient à l'occident, si l'art a fait ses dépôts sur l'arc tendu de la conscience, si la liberté à ouvert une aire, si la justice tient son glaive et sa balance au mitan du cœur gonflé de sève rouge, si les alvéoles palpitent au rythme de la poésie, si le sexe est le lieu d'une transcendance, si le plexus est l'agora où le discours des hommes tient enfin la clé de l'énigme : qu'en est-il du langage pour qu'il nous habite avec tellement d'intensité qu'il éblouit avec la force d'une lampe à arc ? Qu'il fore jusqu'aux viscères de l'intellect avec ce dard aigu comme la lame, qu'il s'étale avec la majesté de la lave et envahit jusqu'à nos perceptions ordinaires, les laissant sous la cendre de l'étonnement ?  C'est tout cela qu'il faudrait demander et bien d'autres choses encore : le secret des métamorphoses, le vol stationnaire du colibri, le mystère de l'aube par lequel, chaque jour, nous quittons la fable nocturne pour plonger dans le tragique du réel.

  Mais les questions, il faut les poser en direction de ce qui s'ouvre à la manière d'un papyrus dont on déplierait la fragilité d'écorce afin qu'il nous délivre quelques signes inaperçus, quelques nervures dont nous pourrions éclairer notre demeure obscure. Car ce que nous voulons, c'est que la gemme s'éclaire de l'intérieur et apaise nos souffrances. Ou, plutôt, ce que nous ne voulons pas, c'est l'entièreté du ciel, mais uniquement ce cadran par lequel notre vue s'arrache à la poussière et débouche dans une lumière dont nous ne connaissons pas la subtilité mais que nous souhaiterions boire comme une ambroisie. Alors nous disons :

 "Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. C'est bien cela, n'est-ce pas, le ciel est cette plume de paon, ce nuage ocellé, ce tremblement de libellule qui nous ravit et nous reconduit au centre de nous-mêmes alors que nos yeux ruissellent de lumière et que nos mains se serrent autour de l'invisible. Fécondant l'espace, il nous est loisible d'en sentir la trame, d'en lire la texture ouverte sur l'inconnu. Mais le ciel, jamais on ne peut le vouloir. Il est le domaine libre du vol de l'oiseau, la fuite oblique de l'aile du goéland, le flottement de l'écume dans lequel le nuage nous est donné afin que nos yeux s'ancrent dans la dérive de l'azur. C'est une longue parution, un immense glissement, une question ricochant sur une question. C'est si fluide le ciel et nos mains en sont lavées, dépouillés dès qu'elles s'inventent la possibilité d'une aire, d'un lieu, d'un habitat. Partout nous habitons, sur terre, près de l'herbe, sur les collines où chantent les pins, où s'éparpillent les graines parmi la trille des cigales. Même la résine nous pouvons la faire nôtre, l'inviter à pénétrer dans la faille du regard, à teinter d'argile la voûte accueillante de notre dure-mère. Mais le ciel ! Il est souplesse, fuite, libre destination des choses. Il est envol.

 Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Je voulais seulement la puissance du vide à féconder l'âme. Car le ciel est lisse, sans aspérité, sauf la courbure du vent. Alors il faut se confier à lui avec la légèreté d'une pensée, l'inconsistance du flocon, la libre pente du sentiment. Il faut être simple vacuité, mains en conque offertes au silence. Et regarder immensément, la réponse étant dans la vision, non dans ce qui pourrait en tenir lieu, de l'ordre de la feuille, de la brindille, de la pluie, de la boule d'air. Ici est le lieu du non-lieu. Ici est la dimension ouverte de l'imaginaire. Nous ne tenons jamais rien du ciel. Comme les nuages traversent et disparaissent, nous traversons et disparaissons, nous sommes au ciel et en même temps happés par la terre. C'est comme cela, nous sommes des terriens, des concrétions d'argile élevant dans l'air leur supplique, la vrille blanche des questions, l'hélice sans fin des interrogations. Mais le ciel est vide, muet et nous renvoie, comme en écho, nos litanies de boue et de poussière. Il nous faut nous résoudre à être des êtres de fange, de simples exhalaisons de tourbières sous la poussée des brumes et l'encerclement des pierres. Cela que nous savons depuis que le monde est monde, nous voudrions en faire un détail, une question subsidiaire, mais la matière est têtue  qui fait notre siège.

  Alors nous disons avec, dans la voix, les cristaux d'une infinie tristesse : De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. Et nous le disons au conditionnel, signant par là les limites, posant les bornes de notre finitude étroite. Mais à l'incipit de notre dire, nous avons inscrit, comme sur une cimaise de feu : "De là-haut", gravant ainsi, dans les sillons de la terre, sur l'adret des montagnes, sur l'ubac des collines la marque insigne d'une nécessaire élévation. "De là-haut", car la terre est étroite, car la terre est têtue qui, jamais, ne lève ses yeux de glèbe au-delà de ses propres insuffisances. Car ce qui nous entoure, le lac brillant comme une vitre, la flamme des cyprès dans le ciel noir, les champs de tournesols avec leurs mille soleils, ceci ne s'éclaire qu'à faire son tremblement sur l'infini dont le ciel est la visible partition.

  Mais c'est le regard qui est question. Toujours. Notre regard par lequel le monde se présente à nous selon d'inépuisables esquisses. Mais regarder, regarder VRAIMENT, jusqu'à la mydriase, à l'éclatement pupillaire, n'est pas une question de globe oculaire, seulement de jugement, de pure intellection, de lucidité. Seulement, celle-là, la lucidité est un feu, une coruscation qui brûle tout sur son passage. Après, les cendres retombent longuement, comme sur un champ de ruines. C'est pour cela que nous énonçons : Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. Et, disant cela, nous sommes sur le tranchant de la lame. A savoir sur la ligne de crête infiniment étroite de la vérité. Et nous savons qu'au débouché du tunnel dans lequel les hommes vivent, lorsque le jour se présente, il ne le fait jamais dans le retard de lui-même à s'annoncer. Non. C'est d'un surgissement dont il s'agit. Là, dans le "soleil du midi", alors que la boule blanche est au zénith, nous portons nos mains en grille devant notre visage dévasté. Comment soutenir la flamme du réel, comment faire de la faiblesse de l'homme devant tant de puissance, une force qui le déposerait au seuil de l'univers libre de lui-même, accordé au mouvement du nycthémère, à la palpitation des étoiles ? Comment obtenir le prodige et ne pas retomber dans la lourde perdition qui fait de nos yeux des orbites vides pivotant sue elles-mêmes dans l'abîme ouvert du doute, de la désespérance ? Car il y a détresse à ne pas pouvoir se saisir du ciel et de toutes choses qu'il abrite en son sein. Nos doigts griffent l'inconséquence de l'azur et il ne reste que des larmes, des sanglots blanchâtres pareils aux écoulements de résine. La folie est au bout.       

  L'intensément aussi. Ceci, nous le percevons dans les cellules mortifiées de notre corps, dans les plis de notre esprit, dans les complications de notre âme. L'intensément : cet inatteignable qui nous fait constamment signe et ne nous assigne qu'à mourir. L'intensément-amour; l'intensément-art; l'intensément-existence. Dire ceci comme une litanie au regard de tous les chemins du monde. Mais dire l'intensément autrement que par la parole. Autrement que par les mains. Avons-nous l'organe qui serait disposé à une telle démesure ? Où est-il ? Dans le cœur, le foie, le sexe, les reins ? Est-il pulsation de carmin, bile apatride, jouissance infinie, eau lustrale dont les fonts baptismaux nous porteraient hors de notre territoire de peau vers un au-delà, un innommable. Même la religion s'y épuiserait. Même la magie. Même la précieuse alchimie. Un dépassement bien au-delà de la vision imaginale des néoplatoniciens de Perse, au-delà de la confondante Île Verte, au-delà de la Mer Blanche, ces lieux habités de pure présence nous guidant vers un supposé Soi spirituel. Tellement au-delà de tout que l'intensément ne proférerait rien d'autre que l'AbsoluCe néant ourlé d'écume où, dans un même élan se confondent L'Amourl'AmantL'Aiméel'Artla pure Beauté.

  L'image de Dieu lui-même n'en serait qu'une vacillante icône perdue dans les mirages du désert. Car, parler de l'Absolu ne se peut. Quant à le figurer, figurerait-on la fuite du vent, la trace du vol de l'oiseau, le glissement du sentiment dans la pliure du jour ? Figurerait-on l'aube grise qui déjà décroit et n'est plus elle-même ? Figurerait-on ce qui, se dévoilant, n'a de cesse de se voiler ? Décrirait-on la trame du clair-obscur, l'évanescence du sfumato, la brillance équivoque de l'outre-noir ?  Figurerait-on l'infigurable ? L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Il faudrait écrire l'Absolu en biffant d'une croix le nom l'annonçant. Comme un report à lui-même de sa propre parution. Car, ici, la chambre d'écho est si étroite que la réverbération se confond avec cela qui l'a fait naître. Habitation sans murs ni fondements. Arbre sans tronc ni racines ni feuilles. Simples ramures faisant glisser dans l'espace l'écartement de leur transparence. Silence ne se disant qu'au prix du silence. "Faute d'un mot" pour pouvoir dire. Mot vacant, mot muet, mot manquant. Ici le langage atteint ses limites pour n'être plus que points de suspension et bientôt pure disparition dans le silence.

  En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. Et qu'y a-t-il au-delà du frisson si ce n'est la désertion de soi ? Car nous avons un corps, une peau sur laquelle viennent ricocher les frissonnements du monde, la parole des autres, la caresse d'amour. De ceci nous sommes provisoirement assurés tant que notre peau n'est pas devenue ce parchemin, ce palimpseste usé où ne se grave plus le chiffre de l'univers qu'à titre de perdition, à l'aune d'une confondante amnésie. C'est le mot du dépouillement de soi. C'est l'après-mot comme miroir de  l'avant-mort. C'est la perte du sens dans la cendre et l'oubli. Il y a tellement de vertige sur la scène de l'exister ! Tellement d'abîmes discrets qui, continûment sapent la base de notre architecture de sable. Le sable, cette inusable métaphore du temps, ce sable qu'enfants, dans l'insouciance de l'âge, nous creusions de nos pelles dociles, alors que le grand âge ne se prépare qu'à en recevoir l'ultime onction, la couverture terminale. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 08:25

 

 Une fragile éternité.

 

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 Œuvre : Roger Dautais.

 Le Chemin des Grands Jardins.

 

 A les voir posés là, devant nous, nous croirions que ces cairns existent depuis une éternité. Comme si une lave bouillonnante avait immémorialement surgi du rocher, laissant apparaître ces bulles immensément figées. Et alors il n'y aurait plus eu de mouvement possible, sinon celui des vagues. Flux et reflux comme pour scander un temps long que les hommes n'auraient pu saisir dans l'empan de leur mémoire. Seules les pierres le peuvent en qui se grave la lenteur géologique, son  avancée tellement imperceptible. Une manière d'annoncer la perdurance des choses, la marche inaperçue de la Nature. Un éternel retour du même, une saison succédant à une autre, une érosion si lente qu'elle semblerait n'être que pure projection imaginaire. Le temps des pierres est si long, insaisissable, inaccessible qu'il conduit le temps humain à s'annoncer  sous le règne de l'éphémère. Les quelques clapotis, au large, témoignent de cette relativité de ce qui passe par rapport à ce qui dure. De l'humain par rapport au cosmos.

  Or, ici, c'est bien d'une dialectique de la temporalité dont il s'agit. Conflagration de la durée et de l'instant. Et nous sommes renforcés dans la rectitude de notre perception en raison de la tension qui semble indéfiniment s'accroître entre la dureté si proche de la pierre, la fragilité si lointaine de l'habitat des hommes à l'horizon. Écho infini jouant sa partition entre le microcosme où nous tâchons d'exister et ce macrocosme qui toujours nous fascine en ceci qu'il est inatteignable, illisible. Quel serait le lien à établir entre ce doute de vivre qui, continuellement, nous étreint, et cette certitude qui nous fait face dont le rocher constitue la puissante métaphore ?  Y aurait-il une vérité inaperçue que ces pierres levées seraient censé nous dire ? La fatuité de notre prétention à être, par exemple ?  L'orgueil dont nous faisons souvent notre étendard alors que nous ne devenons, chaque jour qui passe, que matière s'oubliant elle-même, sable en devenir, poussière tellement inconsistante que personne ne peut témoigner au-delà de sa propre personne ? Les rochers posent-ils des questions ? La Nature nous adresse-t-elle une forme d'éthique ou bien est-ce nous qui lui attribuons cette faculté ? La Nature nous regarde-t-elle ou bien est-ce nous qui la regardons, nous les hommes à la vue étroite qui prétendons juger de tout, établir l'ordre des lois,  décréter ce qui est beau, bien, vrai ?

  A contempler ces concrétions plurimillénaires nous sentons combien notre prétention est grande alors que l'empan de notre vie n'est qu'étincelle à l'aune de l'arbredu nuage, de la montagne, du bloc de schiste ou bien du chaos de granit. Voir cette image, l'amplitude qu'elle révèle, la distance dont elle témoigne dans l'ordre de la durée, entre l'homme et ce réel qui toujours lui fait face et nous sommes comme pris d'effroi. Nous devenons si vite mortels. Vie espace de quelques souffles, de quelques battements de cœur, de quelques pas et nous faisons la révérence et, déjà, plus personne ne se souvient de nous. Pas même nos photographies qui jaunissent,  se piquent de points noirs et bientôt s'effritent. Quant à notre nom, ce patronyme qui nous singularise et affirme notre royauté le temps d'une parenthèse, qui donc s'en inquiètera lorsque nous ne serons plus qu'un embranchement anonyme dans quelque arbre généalogique, un rameau qui aura existé, puis aura chuté au sol, feuille morte bue par la terre à la courte mémoire ? Qui donc ?

  Heureusement l'entropie fait son travail, accomplit la disparition du vivant afin que du vivant, autre, puisse surgir. Cela nous le savons, quand bien même nous ne ferions pas, sur nous-mêmes, un travail d'intellection ou bien une recherche d'ordre métaphysique. Les choses portent, dans le secret de leur genèse, ce qui les a fait advenir, que toujours elles ignorent, mais dont elles révèlent, à leur insu, la trace visible, les stigmates apparents. Le granit, en sa texture, contient la structure même de sa propre disparition, ce fragment de minéral provisoirement rassemblé, agrégé aux fragments contigus, en attente du vent, de la pluie, du crépitement de poussière qui viendra le réduire en galets, puis en cailloux puis en sable que, plus tard, les enfants creuseront de leurs mains juvéniles afin d'en faire des châteaux. Une manière comme une autre de donner au rocher une autre forme d'exister.

  Identiquement, l'homme de chair et de sang porte-t-il en lui le dessin de ses futures empreintes dont nul enfant ne fera la matière de ses jeux, le retour à la terre étant, après lui, son unique destinée. Ainsi sommes-nous, par rapport au géologique, cette "fragile éternité" s'accomplissant chaque jour selon un destin qui détermine une voie. Marchant sur des chemins de fortune ou bien d'infortune, parmi les cairns, près des hautes falaises de craie, le long des à-pics des montagnes, entre les murs de pierres sèches de la garrigue, près des météores blancs dressant leur vertige à contre-jour du ciel, c'est cela que nous faisons, tracer une physique - la mesure exacte de l'homme - à l'ombre d'une métaphysique - cette Nature insaisissable que, jamais, nous ne pouvons appréhender en totalité -, alors que nous pensons seulement vaquer à nos occupations avec l'unique souci de l'horizon humain. Ceci, cet inconcevable écart qui nous met en demeure d'exister le temps qui nous est imparti, cet écart donc est le même qui place le ciron, ce fragile insecte que nous toisons de notre silhouette, dans une simple posture d'infiniment petit alors que nous figurons, à sa minuscule vue, l'infiniment grand. Mais comment mieux traduire le sentiment dont nous sommes saisis, à la fois de prodigieux étonnement en même temps que de profonde détresse lorsque, considérant notre position dans l'univers, nous nous interrogeons à la manière pascalienne :

 "Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti."

                                                                                            Blaise Pascal - Les Pensées.

                                                                                                      Les deux infinis.

 

   Mais, ici, si cette belle œuvre nous parle des pierres, elle nous parle surtout de nous, les hommes. Car cela qui est représenté par deux pierres, l'une surmontant l'autre dans un bel équilibre, n'est autre chose que l'esquisse humaine réduite à sa simple morphologie de signal iconique. Une pierre large pour dire le corps; une autre étroite pour dire la tête. Il n'est besoin de représenter ni les yeux, ni les oreilles, ni le nez, ni la bouche pour que l'œuvre signifie a maxima. Une simple abstraction y pourvoira. L'essence humaine nous imprègne tellement de l'intérieur, qu'il n'est nullement besoin d'en détailler tous les prédicats afin qu'elle signifie. Pas plus qu'il est utile de construire une fable ou bien de sous-titrer l'œuvre pour que la famille apparaisse, les parents, puis les enfants par taille décroissante. L'instinct grégaire, l'altérité creusent de tels sillons dans notre psyché que la simple vision de quelques silhouettes nous installe déjà dans une possible épopée. Celle de ce mystérieux groupe qui semble tourner le dos au paysage, nous faisant face de toute son énigme de gemme. Nous sommes, à proprement parler "dévisagés" par cela qui nous interroge depuis ce regard muet, lequel, par définition n'en contient aucun, alors même qu'il les contient tous. Nous perdons la face, cette singulière épiphanie par laquelle nous nous révélons au monde. Nous sommes interrogés par cette multiple mutité dont les bouches absentes nous en disent bien plus qu'elles le pourraient si elles proféraient des mots. Leur silence de pierre, plus qu'un retrait de la parole dans une crypte scellée, est un cri lancé en notre direction. Un cri métaphysique qui veut rendre visible les milliers de formes qui, à chaque instant, nous visitent de leur étonnante présence alors que, toujours, nous nous réfugions dans le non-dit et l'incurie, pensant qu'il y a mieux à faire que d'interroger les cairns, fussent-ils doués d'une âme. Quoi qu'il en soit de tous ces présupposés, il nous reste à contempler et à méditer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                      

 

 

 

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 09:25

 

Moderato Cantabile : écrire l'absolu.

 

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 Source : European Books Medias.

 


      Résumé.

  Un meurtre a lieu dans un café au-dessus duquel Anne Desbaresdes accompagne son fils à sa leçon de piano – il rechigne à jouer la sonatine de Diabelli et s'obstine à ignorer la signification de moderato cantabile. Dans ce café, elle rencontre un homme – il lui dira s'appeler Chauvin – qu'elle interroge chaque jour, lors de fins d'après-midi qui s'étirent, à propos du crime passionnel, dont ils ne savent rien ni l'un ni l'autre. Le dialogue entre la jeune bourgeoise et l'ancien employé de son mari, répétitif et rythmé de verres de vin, les rapproche dans leur ennui.

 

                                                                                             Source : Wikipédia.

 

 

 C'est incontestablement à partir de Moderato Cantabile que l'œuvre de Marguerite Duras devient "durassienne",  prend son inflexion singulière qui ne la quittera plus.  Écriture au plus près d'une vérité qui travaille de l'intérieur et demande quelque sacrifice afin que sa parole puisse être restituée en direction du  lecteur. L'écriture de Duras est cette constante tension entre exister et mourir, ce qui, en dernière analyse, signifie toujours d'une manière identique. Écrire est mourir. A soi, à l'autre, au monde. Rarement les enjeux de la littérature auront été cernés de si près. Il y faut une vie, il y faut une passion. Il y faut la cigarette, la boisson, un constant dépassement de soi, une quête de l'impossible. Il y faut l'Amant qui transcende le réel, la musique qui emporte loin. Les cimaises de l'art ont ceci de particulier qu'elles ne se laissent atteindre qu'à l'aune d'une perte. Marguerite y consentira avec une admirable adhésion,  un renoncement, parfois, à vivre le quotidien autrement que par la recherche d'une parole qui en délivre la moelle intime. Œuvre de chair et de sang, œuvre indépassable : l'exigence est à ce prix.

  Mais il faut parler de ce chef-d'œuvre que constitue Moderato Cantabile, de ce pur météore éclairant de son sillage de feu le ciel des lettres. Bien entendu, énoncer ceci, à savoir le chef-d'œuvre, suppose quelques justifications. Elles s'établiront, d'abord, sur d'incontournables homologies, reconduisant l'œuvre au sol d'un rigoureux classicisme. Paradoxe seulement apparent pour ce livre figurant comme icône de la modernité. Car la modernité exige les règles fondant toute littérature, à défaut de tomber dans les apories de la mode. Moderato présente l'architecture des grandes tragédies. Les trois règles sacro-saintes y sont respectées à la lettre. Unité de lieu : le café, (la maison, accessoirement). Unité de temps : quelques jours ramenés à la densité de l'instant. Unité d'action : le meurtre comme acte dernier de l'écriture. Tout ceci dans une trame tellement serrée, dense, qu'il n'y a place que pour ce qui occupe les deux protagonistes : Anne Desbaresdes et Chauvin. En réalité il n'y a qu'eux. Les autres personnages ne jouent qu'à la manière de contrepoint. Y compris l'enfant qui n'est que le prétexte à évoquer la musique, cet absolu dont l'écriture se veut l'éternel écho.

  Ce livre étant construit comme une tragédie, il faut en suivre la chronologie, le long de VIII courts chapitres qui peuvent figurer comme autant d'actes d'une pièce de théâtre.

 "Et qu'est-ce que ça veut dire, moderato cantabile ? reprit la dame.

- Je sais pas.

 Et, en effet, l'enfant (le fils d'Anne Desbaresde, dont il faut bien avoir conscience qu'il n'est qu'une manière d'allégorie de l'artiste ["Parfois, dit-elle, je crois que je l'ai inventé…"], cet enfant donc s'entête à ne pas vouloir préciser ce dont il s'agit. Pour lui, comme pour Anne (comme pour Duras), "Moderato, ça veut dire modéré, et cantabile, ça veut dire chantant, c'est facile." Et, si cela ne veut dire que celasans doute faut-il entendre que, tant que la  sonatine de Diabelli ne consistera qu'en des gammes répétitives, alors on ne sera pas encore dans la musique, mais dans l'antichambre, dans cet "infiniment moyen" leclézien qui dit la pure contingence, non la forme accomplie de l'œuvre. Or "Anne-Marguerite" ne saurait se contenter de cette approximation. Il faut forer plus profond, il faut percer l'opercule qui retient de ce côté-ci du monde. Il faut déboucher de plain-pied dans la sonatine, à savoir dans l'art, dans les mots taillés dans le cristal.

  "Il faut apprendre le piano, il le faut."

  "Il le faut, continua Anne Desbaresdes, il le faut."

  "Pourquoi ?" demanda l'enfant.

  "La musique, mon amour…"

  En ces quatre courtes phrases qui sonnent comme des injonctions, se tient toute l'éthique durassienne. Ici est le lieu d'un incontournable. Ici est le site qui, dans un même empan de la pensée, rend coalescents, l'amour, l'écriture, l'ivresse, la danse, la musique, la mer, l'absolu, la mort. Coalescents et indissociables. Dire la musique, c'est dire l'écriture; dire l'écriture c'est dire l'absolu; dire l'absolu c'est dire la mort. Des emboîtements successifs qui disent l'absolue nécessité de surgir au plein de la vérité ou bien se taire. Ou bien se résoudre aux gammes que la dame s'ingénie à faire entrer dans la tête du jeune prodige. Du moins de cela qu'il deviendra lorsqu'il aura franchi le mur compact de la réalité. Car il n'y a que cela qui vaille, surgir au plein de l'événement créateur, devenir, soi-même, musique :

 "Le jeu se ralentit et se ponctua, l'enfant se laissa prendre à son miel. De la musique sortit, coula de ses doigts sans qu'il parût le vouloir, en décider, et sournoisement elle s'étala dans le monde une fois de plus, submergea le cœur d'inconnu, l'exténua."

 Tout est dit de l'enjeu dont l'enfant est porteur, cet enfant qui, en son sein, fait coïncider la musique, l'amour, "Anne-Marguerite" dans l'exigence la plus grande qui soit : celle du sublime. Le miel, cette miraculeuse gemme en étant la condensation portée à l'incandescence. On aura compris que la musique posée comme objet de la quête, il faille se porter bien au-delà de ceci que le  "moderato cantabile" laissait percevoir dans les hésitations de l'enfant à en donner la définition.  C'est moins le tempo qui importe - moderato, allegro, vivace -, que son degré de perfection, que sa forme accomplie. Un indépassable en quelque sorte. Ainsi sera l'écriture ou bien ne sera pas !

  Mais, maintenant, il faut avancer dans la gamme de ce qui se montre et se dévoile, comme les étapes successives conduisant au cœur même de la littérature. A la fin de la leçon de piano, Anne Desbaresdes ayant entendu les cris, se renseigne.

"Quelqu'un qui a été tué. Une femme."

"Au fond du café, dans la pénombre d'une arrière-salle, une femme était étendue par terre, inerte. Un homme, couché sur elle, agrippé à ses épaules, l'appelait calmement.

  - Mon amour. Mon amour."

  Il se tourna vers la foule, la regarda, et on vit ses yeux. Toute expression en avait disparu, exceptée celle, foudroyée, indélébile, inversée du monde, de son désir."

 Alors, ici, dans cette scène si théâtrale, dramatiquement signée, comment ne pas penser à la scène homologue d'Orphée et d'Eurydice ?

  Au cours de leur mariage, Eurydice, mordue par une vipère mourut et rejoignit le royaume des Enfers.

 " Lors de la remontée des Enfers, Orphée se rassure de la présence d'Eurydice derrière lui en écoutant le bruit de ses pas. Parvenus dans un endroit où règne un silence de mort, Orphée s'inquiète de ne plus rien entendre et craint qu'il ne soit arrivé un grand malheur à Eurydice. Sans plus attendre il décide de se retourner et la voit disparaître aussitôt.  (Source : Wikipédia).

  "Orphée […] la reçoit sous cette condition, qu'il ne tournera pas ses regards en arrière jusqu'à ce qu'il soit sorti des vallées de l'Averne ; sinon, cette faveur sera rendue vaine. […] Ils n'étaient plus éloignés, la limite franchie, de fouler la surface de la terre ; Orphée, tremblant qu'Eurydice ne disparût et avide de la contempler, tourna, entraîné par l'amour, les yeux vers elle ; aussitôt elle recula, et la malheureuse, tendant les bras, s'efforçant d'être retenue par lui, de le retenir, ne saisit que l'air inconsistant."  (Métamorphoses - Ovide).

 Dans Moderato, c'est bien cet "air inconsistant" qui demeure après que la femme a été tuée. C'est bien le meurtrier qui, pareil à Orphée assiste, impuissant, à la fuite de Celle par qui il existait :

" Mon amour. Mon amour."

 Mais la référence au classique ne s'arrête pas là et il faut se rapprocher du "Phèdre" de Racine, de manière à y trouver un écho. Bien évidemment, ici, il ne s'agit nullement de faire un calque de l'œuvre théâtrale et de le plaquer sur le roman durassien. C'est la situation qui est racinienne. Le parallèle des situations croisées pouvant se décrire de cette façon-ci :

 Le Mari d'Anne Desbaresdes  trouve son homologue dans Thésée, le Roi d'Athènes.

Anne Desbaresdes endosse les habits de Phèdre.

Chauvin (l'employé du Mari, bien plus jeune qu'Anne) se reconnaîtra sous les traits d'Hippolyte.

 Le thème présente de troublantes similitudes : il s'agit  d'un amour impossible entre "Anne-Phèdre" et son beau-fils "Chauvin-Hippolyte".

Mais écoutons Phèdre faire l'aveu de son amour illégitime pour Hippolyte, à Oenone, sa nourrice et confidente :

 

"Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler."

 

Les phrases équivalentes, du point de vue du sens, dans Moderato :

 

"Elle baissa les yeux, se souvint et pâlit.

Anne Desbaresdes gémit.

Une plainte presque licencieuse, douce,

sortit de cette femme.

Et aussitôt, le tremblement des mains recommença."

 

 C'est donc, par-delà le temps, et les registres littéraires d'une même histoire dont il s'agit, celle des Amants confrontés aux limites d'une réalité toujours cruelle, laquelle, par avance, condamne toute forme de relation. Dans le cas de Phèdre, c'est l'acte incestueux qui se profile. Dans celui d'Anne Desbaresdes, celui d'un inceste social. On comprendra aisément que dans les deux cas ce n'est rien de moins que le tragique existentiel qui surgit, ceci posant de manière évidente leur qualité esthétique. Pour une seule raison : on ne tutoie jamais l'absolu qu'à participer à son exigence, à dépasser les limites de la convention, à s'en affranchir pour déboucher dans le règne singulier que seule la beauté peut offrir.

 La progression dans le texte, à partir d'ici, on ne la comprendra qu'à faire sienne cette manière d'évidence : Absolu - Passion - Écriture sont des équivalents taillés dans la même gemme, l'une appelant l'autre, l'une se fondant dans l'autre. Il n'y a plus de séparation que symbolique (les lieux, les objets, les personnages), tout concourant à cette ultime disparition dont l'art est la mise en acte, l'achèvement.

 

L'en-dehors de la passion Les gensle paysage.

 

  Qu'il s'agisse de l'enfant, du professeur de piano, de la patronne du bar, des ouvriers des usines, tous ces sujets ne jouent qu'à la manière d'un décor, d'une toile de fond sur laquelle prend appui la trame romanesque. (Sans doute identique à ce que la voix-off, au cinéma, est à l'image : une sorte d'écho, d'indécision venant habiter les marges indécises de l'écran.) Mais, pour autant, la présence des personnages n'est nullement facultative, comme si elle était de surcroît. Bien au contraire, le continuel remuement de ce théâtre d'ombres vient renforcer l'isolement du couple Chauvin-Desbarèdes, mettant en lumière une triple transgression dont leur relation est révélatrice :  d'âge d'abord, de milieu social ensuite, de culture pour terminer.

  "Le bruit sourd de la foule s'amplifiait toujours, il devenait maintenant si puissant, même à cette hauteur-là de l'immeuble, que la musique en était débordée."

   "Anne Desbaresdes resta un long moment dans un silence stupéfié à regarder le quai, comme si elle ne parvenait pas à savoir ce qu'il lui fallait faire d'elle-même. Lorsque dans le port un mouvement d'hommes s'annonça, bruissant, de loin encore, l'homme lui reparla."

 Le paysage, quant à lui, pose sur la scène la vacuité d'une beauté quotidienne, paraissant  harassée d'exister. Comme un destin qui aurait voulu dire, sous forme métaphorique, l'insoutenable vérité.

 "Le couchant était si bas maintenant qu'il atteignait le visage de cet homme. Son corps, debout, légèrement appuyé au comptoir, le recevait déjà depuis un moment."

 

 * La contemplation de la passionLe Café.

 

 "Dans la lumière du néon de la salle, elle observa attentivement la crispation inhumaine du visage de Chauvin, ne put en rassasier ses yeux."

 "Anne Desbaresdes boit, et ça ne cesse pas, le Pommard continue d'avoir ce soir la saveur anéantissante des lèvres inconnues d'un homme de la rue."

 "Elle fit alors ce qu'ils n'avaient pas pu faire. Elle s'avança vers lui d'assez près pour que leurs lèvres puissent s'atteindre. Leurs lèvres restèrent l'une sur l'autre, posées, afin que ce fût fait et suivant le même rite mortuaire que leurs mains, un instant avant, froides et tremblantes. Ce fut fait."

 

Le sacrifice de la passion : la fleur.

 

  "Elle regardera le boulevard par la baie du grand couloir de sa vie. L'homme - (Chauvin qui la surveillait : "Un homme rôde boulevard de la Mer. Une femme le sait.") - qui l'aura déjà déserté. Elle ira dans la chambre de son enfant, s'allongera par terre, au pied de son lit, sans égard pour ce magnolia qu'elle écrasera entre ses seins. Il n'en restera rien."

 "L'homme s'est décidé à repartir vers la fin de la ville, loin de ce parc. A mesure qu'il s'en éloigne, l'odeur des magnolias diminue, faisant place à celle de la mer. "

 "Le magnolia entre ses seins se fane tout à fait. Il a parcouru l'été en une heure de temps. (…) Anne Desbaresdes continue dans un geste interminable à supplicier la fleur."

 

 La passion réalisée : la mort.

 

 "Anne Desbaresdes attendit cette minute, puis elle essaya de se relever de sa chaise. (…) Chauvin regardait ailleurs. Les hommes évitèrent encore de porter leurs yeux sur cette femme adultère. Elle fut levée.

-Je voudrais que vous soyez morte, dit Chauvin.

- C'est fait, dit Anne Desbaresdes.

 

  Car l'écriture est ce jeu adultérin de transgression de tous les interdits, afin que le langage parvienne à dire cet inatteignable, l'absolu par lequel il devient littérature. Car l'écriture est mort à soi de l'écrivain d'abord, mort à soi du lecteur ensuite. Seul cet au-delà donne accès à ceci qui verticalise : "Elle fut levée". Entendons : "elle fut livrée à la parole, sans possibilité de retour". Cette mort symbolique d'Anne Desbaresdes  n'est autre chose que l'assomption de Marguerite Duras dans l'ouverture de la langue. Ouverture dont elle ne redescendra plus puisqu'aussi bien, à partir de Moderato Cantabile, la passion avait trouvé son accomplissement. Ainsi naît tout ravissement : du don qui est aussi, une manière d'absolu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

  

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