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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 08:00

 

  Alors, soudain l'ordre de l'attaque fut donné. Une sorte d'injonction universelle, on ne pouvait savoir d'où elle venait. Du Ciel, de Dieu lui-même, de Jupiter, ou bien des Enfers, des sombres cavernes métallurgiques où régnait encore la puissance des flammes ? L'assaut fut terrifiant. A peine les légions humaines se mettaient-elles en marche que surgirent de l'éther mille éclairs plus brillants que toutes les inventions humaines réunies. De la terre sortirent des ruisseaux de lave incandescente qui brûlaient tout sur leur passage. L'eau libérée se déversa selon l'intensité du déluge et, bientôt, la Terre ne fut plus qu'un immense lac que les vents parcouraient de leur souffle impétueux. Bien évidemment, l'immense champ de ruines qui résulta de ce redoutable affrontement ne laissait que des traces infimes de la civilisation "mortelle" - le Poète avait raison - qui venait de disparaître, engloutie par les flots de sa vanité et l'aire illimitée de son incurie. Par-ci, par-là, flottaient encore des fragments de raison, s'évanouissaient des meutes de sentiments, des rivières de doute. Par endroits, sous le ciel lourd de nuages, la conscience faisait ses minces affleurements, son bruit de luciole. Des bribes d'imaginaire flottaient à la dérive. Des rameaux de vertu s'agglutinaient autour des vasières. De loin en loin, pareil à des esquifs en voie de perdition, on apercevait encore quelques palpitations de libre arbitre. Le Bien dérivait, quelque part, vers des rives éphémères. Le Beau avait des voies d'eau. Le Vrai ressemblait à un tronc perdu menaçant à tout instant de disparaître dans la grande dérive liquide.

  Bien loin de là, sur une colline vert pomme, au milieu de cerisiers en fleurs, dans le murmure des cascades cristallines, alors qu'une brise tiède envahissait le ciel, le soleil faisait rouler sa couronne d'or, la terre bourdonnait de vie, la Nature se frottait les mains, entourée des Éléments pareils à des enfants joueurs et primesautiers. Déjà ils n'avaient plus souvenir de l'homme et n'attendaient plus qu'une promesse d'avenir. La prochaine civilisation était déjà en marche. On entendait sa joyeuse symphonie dérouler ses anneaux derrière la colline que cernait une brume bleue. Une grande procession avait lieu avec, à sa tête, le Philosophe-Roi dont on disait qu'il gouvernerait avec discernement et sagesse. Déjà les eaux baissaient. Le monde était ainsi qu'au premier jour. Une pure lumière envahissait l'éther. Il ne restait plus aux hommes qu'à attendre leur futur, à la Nature à vivre son présent. Toutes choses étaient infiniment disponibles. Il suffisait de recommencer à jouer.

"Le monde est un enfant qui joue", disait Héraclite. Reprenons donc à notre compte cette belle leçon de sagesse, tout comme Alexandre Adler dans son livre éponyme. L'Auteur dit, à propos de cette citation :

 

  "J'emprunte cette phrase à Héraclite. Le monde est innocent et naïf. Il titube, hésite, frappe, détruit. Il oublie sa propre histoire. Mais chacun de ses gestes est aussi une création et un apprentissage."

 

  La "morale" de l'histoire, ainsi que de la "fable" qui précède est tellement limpide que nous ne la commenterons pas. Apprenons seulement la maturité. Parfois le temps est-il un allié précieux qui nous enseigne la bonne pratique du monde. Cela, nous le savons, au moins depuis une éternité !

 

 

 

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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 08:23

 

  Sauf qu'ici, sur cette terre ingrate qui condamnait tout ce qui passait à sa portée, le romantisme se réduisait à respirer, le lyrisme à avaler le peu de salive glacée qui habitait encore l'antre du pharynx.

On était dans le couloir des rues et on frayait son chemin vers un hypothétique avenir. Le long des caniveaux, des langues de glace faisaient leur bruit de râpe. Les plaques d'égouts se soulevaient comme portées au ciel par un geyser solide, une manière de stalactite blanche. Les pavés qui jonchaient le sol imprimaient leurs quadrillages de givre, certains commençaient à se desceller, à se soulever comme pour une dernière prière. Les cabines téléphoniques étaient de massifs pains de glace, comme ceux que des porteurs ramènent des pentes de l'Himalaya. Aux terrasses des cafés, certains, pris de vitesse par l'irruption soudaine du blizzard étaient restés soudés à leur sièges de métal, tenant encore la petite cuillère qui était censée faire refroidir, en de savants tourbillons, la mare de liquide chaud et réconfortant.

   Des Passants étaient aussi happés en plein vol, pareils à des flamants roses, perchés sur un seul pied, alors que leurs bras pathétiques, comme tenus par les fils d'un invisible marionnettiste, restaient en éternelle sustentation dans un ciel vide. Des bandes de cormorans, suite de >>>>>>> englués dans les mares étroites et marécageuses d'un espace vide paraissaient cloués aux nuages pour une éternité. Cela faisait froid dans le dos et la toile de Vincent, "Champs de blé aux corbeaux", à côté de ce qui se donnait à voir dans des gammes d'un violet sinistre, quasiment épiscopal, eh bien la toile de Van Gogh serait apparue à la manière d'un joyeux divertissement ou bien comme la mise en acte d'un épicurisme sans faille. Pourtant on essayait de donner le moins de prise aux éléments, à l'eau, au feu, à la terre, à l'air, pourtant on avançait en courbant l'échine, mais rien n'y faisait et c'étaient les structures intimes de l'humain qui commençaient à être attaquées.

  Des giclées de tibias, des osselets tarsiques et métatarsiques, des occiputs, des fontanelles dévissées, des coudes décharnés, des clavicules branlantes, tout ceci faisait un bruit sombrement ossuaire, tout ceci avait un air de catacombes avec une lumière phosphoreuse qui rôdait dans les avenues d'une antique métaphysique à l'odeur de soufre. On se déhanchait comme à Rio, au Carnaval, avec les grincements en plus, les déguisements en moins; on essayait de paraître ce que l'on n'était plus, par exemple un gros Type avec une limousine noire devant un Casino ou bien un Banquier avec ses stock-options devant la Bourse, mais tout ceci était vain, tout ceci était hautement risible. On avait joué à la roulette, on avait parié sur les actions, on avait thésaurisé tout ce qu'on avait pu pour se sortir d'affaire avec le magot, on avait tiré sur la bride de la Nature jusqu'à l'épuiser, lui faire rendre l'âme.

  Certes, elle l'avait rendue l'âme, mais voilà qu'elle réclamait son dû, maintenant,  avec intérêts à la clé. Alors, sur sa carcasse dégingandée d'humain, on essayait d'amasser ce qui restait de chair pour livrer un dernier combat. Pour la gloire. Comme un Sumo avec son code d'honneur. Comme un Samouraï intègre. Dans la boîte étroite de son cortex on rameutait tout ce que l'on pouvait, on allumait les derniers feux de la volonté, l'ultime énergie du mental, les ressources de la psyché. Seulement la Nature n'avait pas dit son dernier mot. Certes elle était blessée, certes elle était souffrante, épuisée, mais elle était la Nature. Les éléments rassemblés autour d'elle avaient affûté ce qu'il fallait de yatagans pour en finir avec l'engeance humaine, cette armée de nabots qui n'avait fait que traîner son insuffisance native sur tous les chemins du monde. Face à face, maintenant. L'on verrait bien ce qu'il adviendrait ! Les Hommes, les Femmes, du moins ce qu'il en restait, ces lambeaux pathétiques, s'étaient rassemblés sur un seul rang, s'essayant sans doute à ressembler aux légions romaines. En vis-à-vis, la Nature avait fourbi ses armes et attendait que justice soit faite. Tout simplement. Tout naturellement.

 

 

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 08:17

 

Sommes-nous source de l'énigme ?

 

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 Crayon sur papier

George Androutsos

 

 

"Et qui interroger sur ce que je suis venu faire en ce monde ?" 

                                                        Milou Margot.

                                                   

 Tout commence toujours par un signe. D'abord, il y a le silence. D'abord il y a le vide. D'abord la page blanche. Et, au-dessus de la falaise sans nom, un regard qui interroge. Un regard qui se regarde dans le miroir de l'étrange. Le crayon est suspendu et la mine dépasse à peine l'hébétude du bois. La craie aussi, livide, à peine assurée d'elle-même, si friable qu'un acide subtil pourrait la réduire à l'espace du non-espace, à une affinité élective proche de quelque élémentaire confusion. Comme si rien de sûr ne pouvait s'inscrire à la face du monde. Comme si le vide absolu était à même de nous dire l'abîme, le sans-fond dans lequel toute chose s'absente. Car rien ne paraît vraiment. Car rien ne respire, ne bouge, ne profère. Rien ne se distrait jamais de soi. L'étendue est immense qui pose sa taie sur l'infinie courbure des choses. Et les battements du ciel se fondent dans les mutités de la terre. Et le murmure de l'eau se plie sous la meute silencieuse du feu. Lutte élémentaire qui voudrait dire la courbure de ce qui vit, l'espacement du monde, l'effraction par laquelle témoigner, fût-ce dans l'éphémère, fût-ce dans les nervures de l'indicible.

  Tout commence toujours par un signe. Et la douleur est grande car elle n'a pas de nom où figurer. Blancs sont les signes de l'inquiétude. Grises les hachures de l'exister. Un essai, du moins. Un à peine exhaussement de la ligne, une fuite horizontale. Une géométrie du doute. Car, a-t-on seulement commencé à parler ? Haleine livide devançant la bouche, son amorce de voix. Blanche. Blanc sur blanc. Comme une fermeture de la parole, une spirale pliée sur son germe initial. Volutes et arcatures de l'impensé. Il n'y a pas d'idée encore et les mots sont de minuscules grains de silice faisant leur écoulement sans bruit contre la toile exiguë du ciel. Tout est tendu. Tout est dans la profondeur native de l'irréel. Tout dans la feuillaison du songe. La blancheur du papier appelle l'incision du graphite, sa ligne maculée de signifiance. Mais tout glisse et se dérobe dans un continuel effacement. Chaque trait est une démesure, une mince faille de la raison, une irisation de la folie. Les bruits sont si bas et les tympans se déchirent à l'aune du silence. Les mailles blanchies du cortex demandent le gris, appellent la médiation. Il faut sortir de l'étroitesse huileuse des cerneaux. Il faut faire sa poix et la déposer sur le bord du monde. Un fanal, un signe, un appel et que la surdité s'étoile en longue polyphonie et que la cécité connaisse enfin sa mydriase, cette longue déchirure de la conscience !

  Tout commence toujours par un signe. La main porte-crayon s'abîme sur la plage de papier et le dire se résout à n'être que galet lisse sous la poussée de la lumière. Tout glisse et dérive infiniment comme pour signifier le bord de l'ultime que jamais on n'atteint. Les bras battent l'air de leur confondante perdition. Mais, jamais ne saisissent. Les yeux sondent l'aire libre du temps sans aspérité où s'accrocher, où glisser le moindre relief qui sauverait, établirait un lieu. Les yeux appellent le miroir, le troublant reflet, l'esquisse, le tremplin duquel on tirerait sa propre ascension. Mais les miroirs mentent, mais les miroirs ne renvoient que leur propre image, illusion en abyme, en abyme, en abyme. Les angles vifs des images spéculaires enfoncent leurs dards aigus dans la moindre surface de chair disponible. La peau devient écorce rugueuse. Les os craquent sous la déflagration. La moelle s'écoule par le trop-plein de l'esprit. L'âme fait ses coulures de plomb et l'on s'étonne de la voir enfin. Nulle, comme en chute d'elle-même. La vue se ramifie en peuples épars, soumise à une étrange diaspora. L'ouïe siffle de ne pas entendre le murmure de l'univers.

 Tout commence toujours par un signe. Le désert blanc qui était seulement habité de vent fait voir ses premiers hiéroglyphes. C'est tellement discret, mystérieux, tout au bord d'un possible évanouissement. Alors les pupilles se durcissent d'obsidienne étroite, têtue, messagères commises à la connaissance. Alors les pupilles forent le réel jusqu'à la folie. Les pupilles veulent savoir. Cela s'éclaire si peu sur la plaine cendrée des choses. Un fusain. Une estompe. Une aquarelle à peine posée sur l'aile songeuse du papier. Et voici que les premiers signes apparaissent. De simples traits d'aube, des effleurements de jour, des incisions dans le cuivre lisse des perceptions. On ne voit pas. On devine, on lit à l'aveuglette. On écarte les pans de sa cécité. Des traits. Des lignes confuses. Des percussions. Des diffusions. Des étoilements. Des ruptures. Des retraits. Des recouvrements. Des irisations. Des glissements. Des écarts. Des arêtes. Puis des regroupements pareils à des confusions de chiffres, à des déflagrations de lettres, à des collisions. Puis des zones ombrées, celles des fosses, des ravines, des goulets dans lesquels se perd la lumière. On croît reconnaître l'effigie humaine, sa probable hypothèse. On accommode, on visse des lentilles au bout de ses yeux de caméléon, on sonde l'espace. Oui, c'est bien cela, c'est l'homme, c'est son hallucinant relief, c'est cette érosion, cette suite de dolines et de dykes anguleux, cette aire géologique en voie de constitution, cette élévation semblable aux motifs aériens des cairns pris de brume parmi les lenteurs de la tourbe. Il y a comme des signes qui appellent, mais depuis d'équivoques marais et alors on en perd la trace, on en perçoit seulement l'écho affaibli, la trame parmi les fils emmêlés d'un étrange métier à tisser. C'est tellement semblable au mythe, cela imite si bien la fable, cela s'inscrit de si troublante manière dans les mailles souples de la légende. Une dernière fois, avant qu'il ne soit trop tard, on s'essaie à déchiffrer ce qui apparaît comme l'inconcevable lui-même. C'est alors que la vue se brouille, que les traits se mêlent, que l'épiphanie dont, un moment, nous avions pu établir l'étonnante figure, se retire sur la pointe des pieds. Comme pour dire l'impossible effraction. On reste là, hagards, étonnés d'être. On demeure en soi. On regagne sa coquille - mais l'avait-on jamais quittée ? -, et, à l'intérieur de la conque close, parmi les touffeurs de la réassurance, une voix résonne à nos oreilles qui nous dit : "Peut-on jamais apercevoir l'homme ?". Cette voix qui résonne de si étrange manière, nous la reconnaissons pour être nôtre. Entend-on jamais une voix différente ?

 

  


 

 

 

 

 

 

 

   

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 08:11

 

  Les éléments, l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. D'abord, le craquement pareil à l'écartèlement de la banquise, on n'y avait pas cru. On pensait simplement au choc sourd de deux véhicules ou bien à l'écroulement sans importance d'une vieille bâtisse. La terre se creusait de profonds sillons, alors on évitait comme l'on pouvait les meutes de glaise, on sautait d'un bloc à l'autre en essayant de ne pas chuter, les os étaient si fragiles, de simples tubes de verre.  Les lames d'air étaient abrasives, elles emportaient des fragments de peau, infimes cerfs-volants faisant leur grésillement échevelé au-dessus des calvities qui ne pouvaient résister aux tourbillons, aux sautes d'humeur cycloniques. Le vent sifflait en se brisant sur les arêtes des trottoirs, remontait les volées d'escalier avec des bruits de vagues tempétueuses. Parfois, le blizzard moissonnait les têtes et l'on voyait des boulets sanguinolents pareils à des fœtus rouler jusque dans les encoignures des murs.

  Partout l'eau  gelait, se divisant en longs filaments de cristal, les fontaines étaient saisies d'effroi, leur ruissellement zénithal se transformant en gerbes blanches, gonflées de bulles,  écumantes. À l'extrémité des narines, les humeurs vitreuses devenaient de longs filets glauques laissant perler vers le sol de plomb leurs gemmes inutiles. Les quelques rares Existants qui se risquaient à uriner en plein air se trouvaient bientôt empalés sur d'impérieuses efflorescences qui les maintenaient cloués à l'argile, comme saisis dans les mâchoires d'un piège.  L'air, vigoureusement poussé par le froid avait tôt fait de traverser les vêtures, se mettant aussitôt à radiographier le corps interne, à en séparer les territoires anatomiques, lesquels soumis au frimas ne tardaient guère à ressembler à la grise symphonie des Terres de Baffin.

  La bise s'enroulait consciencieusement autour des membres, les enserrait dans une résille dense, dans un lierre se hissant jusqu'à l'antre noir des bouches. Les langues soudées au massif du palais n'articulaient plus aucun son mais ressemblaient seulement à de pathétiques limaces qu'un poison aurait surpris dans leur sommeil visqueux et contingent. Le feu qu'on aurait pensé immortel, invincible, voilà qu'il se changeait en bitume compact, en cendres lourdes que les courants du vent aspiraient et alors l'âtre n'était plus qu'un dais mortuaire autour duquel grelottaient quelques guenilles humaines, étiques, presque rendues à un statut d'invisibilité. Les maisons, les immeubles, les riches résidences des non-nécessiteux, tout était ramené à un statut identique de désolation, sombres cavernes de carton-pâte que n'éclairait même plus la gloire de leurs propriétaires. Quant aux suffisantes piscines à débordement avec vue sur la mer, elles étaient assignées à n'être plus que de vagues congères flottant sur un horizon flou, indistinct qui, peu à peu, disparaissait des préoccupations existentielles des Errants-sur-la -terre.

  Certes le tableau n'était pas reluisant et, en matière d'esthétique, il faut en convenir, l'on pouvait faire mieux. Sans doute la facture d'ensemble pouvait-elle être rapportée au célèbre tableau de Caspar David Friedrich, "La mer de glace", si ce n'est  que celle du Peintre de Poméranie, en plus d'être sublime, était une simple vue de l'esprit, une aimable divagation, une concrétion imaginative.

 

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 Caspar David Friedrich - "La mer de glace".

Source : Wikipédia.

 

 

 

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 08:04

 

Kalia : «  Tu peux aller scier du bois en forêt, te louer dans des fermes, être manœuvre au chantier de tôles. Tu es assez fort pour ça. La mendicité c’est le pire, c’est renoncer à être nous-mêmes, perdre notre identité et cela nous ne pouvons l’accepter. »

Djamil : «  Ce matin, à la Caisse de chômage, on m’a dit que ce n’était pas la peine de revenir avant six mois, peut être plus, à cause de la crise, de la fermeture des usines, qu’on me préviendrait, qu’on avait mon adresse. Et quand l’employée m’a dit cela j’ai vu son regard teinté d’hostilité et de haine me traverser de part en part. Nous sommes des réprouvés, Kalia. Tous ceux qui, comme nous, ont le teint cuivré, les sourcils épais, les cheveux noirs, le regard sombre, on les ignore, on les envoie rejoindre la nuit dont ils sont issus. »

Kalia : «  Toi, Djamil, tu pourrais jouer du violon à la terrasse du Café El Patio. Tu sais si bien jouer et la musique tsigane est si belle. Je suis sûre que ça te conviendrait et tu pourrais, de temps en temps, ramener quelques pièces. Ce serait toujours ça de plus pour les fins de mois, la vie est si rude ! »

Djamil : « Non, Kalia, tu n’es pas réaliste. Je ne t’en ai jamais parlé mais je suis déjà allé devant El Patio, là où se réunissent chaque soir les hommes et les femmes de la Bastide. Les hommes dans leurs vêtements si blancs, les femmes voilées de noir. Tous et toutes des élégants à la vie si mystérieuse, si éloignée de la nôtre. Je leur ai offert mon plus beau répertoire, je leur ai joué des musiques de notre peuple, celles qui parlent d’argent, des femmes et de la douleur, de l’amour et de la haine, des chansons de Nicolae Kuta, de Constanta Boreraziu, de Cristi Antonescu, et tu sais ce que j’ai gagné, Kalia, des quolibets, des injures, des menaces. Et Hilal, le serveur, m’a fait comprendre que j’étais un indésirable, que la société de la Bastide et la nôtre, celle du Terrain vague, c’était comme si on mélangeait l’eau et le feu et qu’il n’y avait pas de place pour les deux dans un même lieu. Je ne suis plus jamais revenu à la terrasse d’El Patio, je n’ai plus jamais osé pénétrer l’enceinte de briques. Il y a une frontière, une ligne infranchissable, comme si nous étions faits d’une matière différente, si l’air que nous respirons n’était pas de même nature, si nous vivions sur deux planètes éloignées. Depuis ce soir-là, mes nuits sont livrées à la peur, au ressentiment, sans doute aussi à l’idée de revanche, peut être même de vengeance.

Kalia : «  Tu vois, Djamil, nous autres Roms n’avons rien à faire à la Bastide. A plus forte raison Lyubina qui sort à peine de l’enfance. »

 

Djamil : «  Mais, au contraire, notre chance c’est d’avoir Lyubina, si jeune, si frêle qu’elle ressemble simplement à une petite fille qui aurait trop vite grandi dans ses vêtements. Elle a l’excuse de l’enfance, pas nous. Et tu sais, je vais te dire ce que m’a confié Matéo-le-Gitan, à propos de Boti, la plus jeune de ses filles. Eh bien Boti va souvent à la terrasse du Café, habillée des vêtements traditionnels, juste accompagnée du doba qu’elle frappe en cadence, faisant vibrer la peau de son tambour et carillonner ses cymbales. Boti chante et danse si bien qu’elle enchante et charme ceux de la Bastide qui ne voient en elle que la grâce, la naïveté et non un perfide calcul des Roms qui pourrait troubler l’harmonie de leur vie. Alors, parfois, les hommes, les femmes, pris au piège de la musique tsigane, envoient une pluie de pièces qui brillent comme l’or et des billets aussi légers que des papillons. Aussi Matéo-le-Gitan n’a plus besoin de se lever à l’aube pour aller dans les champs ou les bois, plus besoin d’aller s’enfumer chez le charbonnier pour quelques misérables pièces. Boti, c’est la providence de Matéo, celle qui lui permet d’échapper à sa condition, de vivre enfin comme un homme debout. Et Matéo a un projet. Bientôt, quand il aura suffisamment d’économies, que le trop plein de la Bastide aura empli ses poches, il vendra sa roulotte à un autre gitan et il ira habiter une maison, tout près des remparts. Il me l’a montrée, Kalia, et tu ne peux même pas l’imaginer. Aucun tsigane n’a jamais habité dans une telle maison ; aucun n’a jamais osé en rêver. Le rêve, c’est si loin du Rom qu’il n’en perçoit même pas les contours.

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 08:21

 

  Et tout se met à vivre autour de Djamil avec la sombre attirance du vide, les roulottes, les falaises blanches, les entrepôts, les murs d’argile de la Bastide, la barrière des saules et des bouleaux à l’horizon et la vie n’est plus que cette infime palpitation au creux de l’ennui, cette étincelle si légère que la moindre brise pourrait l’éteindre. Djamil sent le danger tout près de lui, à la façon d’un aigle au dessein funeste dont il serait la proie et le moment est alors venu pour les flammes noires de l’assaillir, et les idées les plus folles se logent dans sa tête avec obstination. Dans la caravane où les ombres grandissent, le regard de Kalia, la mère, traverse le calicot sans même le voir, pas plus qu’elle n’aperçoit Lyubina, son unique fille occupée à caresser distraitement la fourrure noire du chat. Soudain l’air est lourd, tendu, comme les soirs d’été avant que l’orage n’éclate. Les éclairs ne tarderont pas à surgir, à traverser la roulotte d’une lumière mauvaise, chaotique. La voix de Djamil gronde, semblable à la chute de galets. Depuis longtemps déjà Kalia avait le pressentiment de cette parole qui déchirerait un jour le silence, de ces mots cernés de mort et de néant.

Djamil : « Pas plus tard que demain, Lyubina, tu iras au Café El Patio… » La phrase s’interrompt, hésitante, ambiguë, projetée au dehors en même temps que retenue dans quelque pli de la raison.

Kalia : « Non, Djamil, tu ne peux pas imposer à Lyubina d’aller mendier. Elle est trop jeune et puis c’est indigne d’elle, de nous, de notre peuple qui doit avoir plus de fierté. On ne peut pas se laisser aller à la facilité. Et puis c’est malhonnête. Nous autres, Roms, ne pouvons plus vivre de rapines, de vols à la tire, de menus larcins, de poules dérobées. Nous devons avoir plus d’honneur. Nous devons trouver du travail, c’est notre seule façon de nous intégrer, de ne pas nous faire rejeter. »

Djamil : « Pas si simple, Kalia. L’ usine ne veut plus de nous, ne veut plus de moi, Djamil, l’homme à tout faire. Tout le monde se méfie des Roms, même les honnêtes gens. »

 

 

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 08:20

 

  Souvent, pour avancer, on lançait ses bras vers l'avant, on faisait basculer sa croupe vers l'arrière, on plongeait la tête dans le grand maelstrom humain, on faisait une sorte de brasse coulée, on se frayait un passage parmi le tunnel des anatomies, on glissait, long reptile aux écailles luisantes dans la masse compacte de la chair, tantôt parmi les lourdeurs des poitrines pléthoriques, près des fesses mafflues et rebondies - on mangeait beaucoup en ces temps de disette généralisée -, on sentait, tout contre sa forteresse de peau les crins intimes des autres Existants, leurs odeurs grasses et suintantes, on percevait leurs mouvements, un seul gros animal, un genre d'éléphant de mer balloté au rythme de sa graisse séculaire.  Les bruits, on les percevait comme venus de très loin, filtrés par des épaisseurs d'ouate et ils s'abîmaient dans le flux d'algues humaines avec un son identique à celui d'un  clapotis. Partout, la marée se répandait, gagnait les places, les jardins, les agoras, infiltrait les temples, les hauts espaces des atriums, les cabines d'ascenseurs. Les tours vitrées aux façades anonymes se remplissaient et, parfois, l'on voyait la lente chenille anthropologique faire ses ondoiements et ses remous le long des parois brillant comme l'acier.

  On avançait et c'était cela le principal. La plupart du temps ce n'étaient que de longues processions hémiplégiques, sauts de carpe et glissades de saumons remontant le gravier rugueux des avenues. La foule, dans le goulet des portes conduisant aux sanctuaires des biens thésaurisés, s'étrécissait soudainement, gros ver annelé faisant passer, les uns après les autres, ses anneaux laborieux animés d'un coruscant désir. Dans le ventre sulfureux des boutiques, dans les boyaux étroits des galeries marchandes, on regardait de ses yeux écarquillés, de ses yeux injectés de sang, de ses sclérotiques prêtes à se rompre, les rejetons du négoce mondial, les icônes technologiques, les miroirs aux alouettes de la modernité. Partout, sur la terre, de longues processions parcouraient les allées du monde, partout s'étalait le flux des envies, partout régnait l'immense paranoïa qui semblait ne plus avoir de fin. Mais les hommes hagards, les pantins commis à dévorer l'entièreté des choses disponibles, tellement rivés à l'étroitesse de leur cheminement, n'apercevaient même pas les sombres nuages que leur inconséquence faisait naître aux quatre coins de l'horizon. Ils venaient tout simplement d'entrer dans la grande ère de la glaciation mentale, manière de dérive du continent humain en direction de son inévitable naufrage. Tout ceci ressemblait aux glaciations préhistoriques, par exemple à la période du günz au cours de laquelle la vie sur terre ne deviendrait qu'une faible hypothèse. On inclinait vers l'animal, le végétatif, le repli germinal, la simple faille tellurique. On était lézarde, on était incompréhension. Le soleil, fatigué par l'incurie des hommes, s'était retiré dans son empyrée; les étoiles ne scintillaient plus qu'avec parcimonie, la lune perdait progressivement son croissant doré.

 

 

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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 16:33

 

  C'est de cette manière que les symboles vitaux de l'univers se métamorphosent en guenilles dont on ne reconnaît plus la riche origine. Là, dans la déraison de la mine, tout contre le ventre chaud et fétide de la peur, parmi les exhalaisons soufrées de la dynamite (symbole du pouvoir, de l'argent, de la domination), les éléments se délitent, perdent leur sens de symboles, deviennent simples contingences manipulées selon le bon vouloir des hommes. De lustrale, purificatrice, apaisante qu'elle était, l'eau n'est plus qu'un écoulement putride sortant des plaies de la roche. De son esprit président aux activités métallurgiques, le feu ne conserve plus que son pouvoir de destruction, fiché qu'il est au bout du cordon qui fera exploser les entrailles du limon. De l'air libre, volant dans toutes les directions de l'espace, on ne retire plus que des gaz délétères noircissant les poumons. Quant à l'état de délabrement de la terre, il en a été longuement parlé, l'imagination du lecteur suffira.

  Les éléments, l'air, l'eau, le feu, la terre, depuis longtemps on les avait oubliés, depuis longtemps on ne savait même plus leur existence. On était hommes, femmes sur la terre, on déambulait sans trop savoir de quoi on était constitués, sans chercher aucunement à prendre acte de ses propres fondements, sans persévérer dans une connaissance de l'être des choses. Un cheminement à l'aveugle, les mains tendues sur le vide, la tête parmi les étoiles de l'insouciance. On avait gagné le centre des villes, là où la chaude fraternité humaine faisait sa boule d'amitié, son cocon de soie. Le ciel, on ne le regardait plus, rivés qu'on était sur le miroir aux alouettes des rues consuméristes faisant claquer à tous vents les drapeaux de prière de l'immédiate possession. L'air, on le respirait par petites goulées, à la façon dont un jeune chiot lape son lait dans l'écuelle de terre vernissée. Sur les deux orifices anonymes dédiés à la respiration, sur l'éperon étroit du nez on avait assujetti  de bien étranges toiles blanches, des masques sur lesquels s'amassait, dans la totale invisibilité, les atomes lourds de la combustion urbaine. On avançait dans le corridor des rues, comme portés par des nappes de napalm, sans même s'apercevoir que le feu couvait, que l'explosion était proche. On faisait d'épileptiques danses de Saint-Guy, se faufilant parmi les écoulements bitumeux des coques d'acier des automobiles aux vitre teintées. Parfois, dans la densité des carrefours, au milieu des trajets de fourmis de la grande marée humaine, éclataient des étoiles rouge carmin, des corps se dissolvaient en de longues diasporas et les roues portaient l'empreinte de ce que des vies avaient été, là, dans la grande termitière, dans l'immense fièvre de l'exister.

 

 

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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 16:31

 

Cela il le sait jusque dans les fibres les plus secrètes de son corps et il ne s’en plaint pas. Pourquoi se plaindrait-il d’être lui-même, d’appartenir par ses racines à ce peuple de parias, d’intouchables qui viennent de si loin ? Pourquoi renierait-il cette si belle diaspora qui porte en elle, aux quatre coins du monde, un sang semblable au sien, une peau, des yeux, des mains, une manière de se déplacer comme le vent, d’aimer avec violence, de danser autour du feu de bois, au milieu des étincelles qui sont comme des parcelles vives de son esprit, de son être ? Tout cela il l’a accepté depuis la nuit des temps et c’est devenu un second souffle, une haleine, une respiration qui n’aurait plus conscience d’elle-même et existerait dans le genre des feux follets ou des bulles irisées qui habitent la face des lacs.

 

  Tout cela il l’admet à la façon d’une fatalité, d’un destin et souvent même il est heureux à la seule pensée de son existence modeste, en marge, glissant dans la rainure de la vie sans faire plus de bruit que la chute des feuilles sur le sol d’automne. Ce qu’il n’accepte pas, ce sont les regards qui le fuient, les mains qui l’évitent, tous les faux-fuyants, les faux-semblants, les dérobades de ceux de la Cité Autan, les attitudes hautaines des habitants de la Bastide, le peu d’intérêt des employeurs à son égard. Alors le chômage enfonce son coin au centre de sa tête, la faim vrille son ventre, l’angoisse fige ses muscles et les journées sont longues et grises à tourner au centre du cercle des caravanes, sous l’œil invisible de la conscience tsigane. Dans la chute lente et oblique des jours, les heures sont des lames acérées, les minutes des aiguilles chauffées à blanc.

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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 07:47

 

C’est Djamil, le père qui parle le premier et, dans la fraîcheur qui tombe, ses paroles sont des fuseaux de vapeur montant vers le plafond où courent les ombres grises. Ses mots franchissent la barrière des dents, des lèvres, avec lenteur, hésitation, genres de bulles qui éclatent dans la cendre à peine visible du jour. Djamil se plaint de l’usine de bois qui l’emploie si rarement, sauf parfois après les tempêtes, lorsque les grumes sont à terre, encore pourvus d’éclats de branches et qu’il faut enlever les écorces à la plane, les charger au levier sur les remorques puis fixer le chargement avec les cordes de chanvre. Alors les mains sont usées jusqu’à la trame, parcourues de lézardes bleues et deviennent fibreuses, semblables au bois qui les a meurtries. Il n’y a pas eu d’orage cet été, les arbres n’ont pas souffert. Ni hêtres ni charmes à abattre et si peu de troncs à scier.

  Trois, quatre jours de travail par mois. Puis le reste du temps à errer dans le Terrain vague, à donner des coups de pied dans les pierres ponces, à monter vers les carrières, jusqu’au « Volcan », grand trou circulaire où l’on trouve parfois des cartons, de vieilles planches que l’on fait brûler sur place et l’on suit longuement du regard les filets de fumée qui se fondent dans l’air bleu, aspirés par la taie immobile du ciel. Et l’on enfouit les mains dans ses poches et l’on serre ses doigts sur le dernier billet, on joue à user, les unes contre les autres, les rares pièces qui en tapissent le fond. Cette rudesse, cette âpreté de la vie, Djamil les a en lui comme les rochers sont tapissés de mousse et il sait que son quotidien est l’aboutissement de la longue dérive du peuple des tsiganes. En lui sont gravés les stigmates : sur sa peau couleur de brique, dans ses yeux sombres comme la nuit, l’arc charbonneux de ses moustaches, sa façon même de marcher, de parler, de respirer, de faire grincer les cordes du violon, de plier les soufflets de l’accordéon lorsque la grande confrérie des Roms se réunit.

 

 

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