Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:16
Fille boréale.

Superbe Anastasiya.

Œuvre : André Maynet.

On la regardait - mais pouvait-on vraiment la voir, en tracer les subtils contours ? -, et l’on était comme en lisière de soi, une vision en-dedans, une autre en-dehors, sur cette illisible frontière de peau où naissait le monde, où mourait la sensation pareille à un vol de phalène dans la chute du jour. C’était toujours à la limite d’un évanouissement, comme si se manifestait l’inatteignable dans ses voiles de songe. Jamais on ne se fût risqué à franchir le pas, à s’écarter de soi, à esquisser le moindre mouvement, à tendre la main en direction de …, à forer de la pointe de son regard ce territoire sans début ni fin. C’était sans doute cela, cette illusion vibrant dans le lointain de brume qu’on pouvait prédiquer sous l’irritante formule de « rêverie boréale », cette manière d’égarement constant, de divergence de soi dont les rêveries solitaires de Jean-Jacques eussent été bien incapables de rendre compte. Parle-t-on du silence ? Bâtit-on des châteaux de grésil ? Assemble-t-on des grains de lumière ? Traverse-t-on la flamme de la chandelle afin que nous soit révélée la nature du feu, son essence indescriptible ? S’immisce-t-on dans les feuillets d’eau à des fins de connaître la source ? Lit-on le vol de l’oiseau de façon à s’approprier la texture de l’air, son inapparente résille tellement semblable à la fuite du souvenir, au chatoiement de la mémoire ? Il y a tellement d’incertitude à être lorsque l’aube de la conscience se lève et que le monde fait son bruissement de ruche, l’univers son raclement de fond pareil à l’orage. Et pourtant nous n’entendons rien, sinon notre flux intérieur, le rythme de nos affections, la pente déclive de nos humeurs. C’est si bien de mettre son ego entre parenthèses, de sentir lever sur son épiderme les picots de l’esthétique, de vivre juste au niveau du sol, là où l’air et la terre ne font qu’un, où la poussière est un langage inaperçu, où le grondement de l’argile est pareil à une naissance, au dépliement d’une promesse. C’est si bien de s’oublier et de laisser paraître ce qui s’ourle de discrétion, la plainte du vent, le glissement du nuage, l’onde bleue dans la crique baignée de blancheur.

Mais nous disions « rêverie boréale », pensant à l’aune de cette étonnante formule énoncer ce qui jamais ne se dit car il faut du mystère, de la pudeur, du voilement sinon tout croulerait sous une telle chape d’évidence que nous n’aurions plus rien à connaître que la pesanteur des certitudes et la clôture des questions avant même qu’elles ne fussent posées. Alors, à nouveau, telle digression dont nous pensions qu’elle nous mettrait à l’abri du face à face, de l’insondable apparition de Superbe, bien au contraire ne fait que nous interroger davantage sur le fait de savoir qui elle est, d’où elle vient - d’une étrange planète, d’une brillante Sirius au regard double, d’une pluie de météores ? - et alors il n’est plus possible de différer la rencontre, de dissimuler ce qui, par nature, ne saurait attendre, à savoir l’unique rayonnement de la beauté. Alors, à défaut d’avoir une donnée immédiate de ce qu’elle est, de surgir au plein de sa conscience et de l’apercevoir de l’intérieur même de sa gemme de chair, autrement dit de devenir Elle, sans distance, sans l’ombre d’une hésitation, dans l’absence du doute, il ne nous reste plus que la possibilité de la décrire, comme on le ferait d’un paysage rencontré dans la totalité de son être. Ne demeure plus que la métaphore. Certes elle n’est qu’une approche, la vibration du regard devant l’énigme de l’apparition, l’essai de proférer dans la proximité, sorte de réverbération nous disant la présence du réel, sa dure compacité, l’irréfragable désir que nous manifestons toujours afin de ne pas demeurer seul au milieu du désert avec les mains vides et les yeux emplis de vent. Alors nous disons comme si. Cette Fille est comme si une forêt nous regardait, comme si un lac émergeait de la brume. Pathétique saisie des choses dont nous nous croyons nous approprier alors que la nature du langage ne fait que médiatiser ce que nous souhaiterions enfermer dans notre propre citadelle de chair et de sang. Pour décrire, il faut consentir à tutoyer les latitudes extrêmes, les terres battues de vent, les océans bordés de glaciers bleus, les finistères se perdant dans la brume de leurs invisibles archipels. Jamais on ne possède quelqu’un comme on s’approprierait la matière d’un livre ou la densité pulpeuse de la pomme. L’humain est le lieu d’une telle singularité qu’il ne peut y avoir, à son sujet, qu’attouchements, contacts à fleurets mouchetés, art de l’esquive et chorégraphie selon de discrets pas de deux.

Nous sommes tout au bout du monde. La lumière est crépusculaire, pareille à une pluie de flocons, à la chute de plumes dans le grisé du jour. Une onde si évanescente qu’on croirait à un décor de théâtre alors que les projecteurs ne sont pas encore allumés, que les acteurs sont dans les plis d’ombre et les spectateurs en attente de cela qui va arriver, qui les emportera loin d’eux, dans ce lieu sans espace ni temps qui est le sceau le plus apparent de l’art, de ses manifestations mondaines, à peine un souffle, une haleine, l’exhalaison d’un frimas dans le poudroiement de la saison. Une aventure sans pareille qui fait l’âme belle et le corps diaphane. Au bout du monde où tout se confond dans une si douce harmonie que le paysage est une femme et la femme un paysage sans même que se laisse deviner une césure, une ligne de partage, un adret s’opposant à un ubac. Les cheveux sont des filets d’eau, de minces ruisselets qui courent, dévalent avec bonheur la pente d’une montagne dont le sommet se confond avec la pureté de l’air. Visage blanc, poudré, pareil aux masques des tragédies antiques, confluence des dieux et des hommes d’où devait naître la signification du destin, sa justification parmi la turbulence du quotidien et la finitude en tant qu’essentielle condition des Errants sur Terre. Puis les deux traits des sourcils comme une mince broussaille, un discret taillis en surplomb du lac des yeux. Les yeux, l’eau y est si pure, la forme étirée si parfaite qu’il ne peut s’agir que d’une onde matricielle d’où tout surgit, où tout s’abîme pour dire la nécessité du regard juste, du dessillement, de l’exactitude de l’être lorsqu’il se met en devoir de paraître mais dans la douceur native, l’à-peine insistance, le pli sur soi qui est le gage de sa sincérité en même temps que le signe de son ouverture au monde.

C’est de ce regard à la consistance de rien, d’étonnante transparence, de parution à la limite d’une perte que les choses font phénomène sur Celui, Celle que nous sommes. Jeu en écho, ultime réverbération par laquelle nous nous saisissons. Si notre propre regard est important, combien celui de l’Autre est nécessaire à notre propre révélation. Nous sommes un paysage que le lac dans lequel se reflète notre image, - cette métaphore visuelle transcendant la catégorie de la Nature -, porte à une manière d’accomplissement. Regardés autant que regardant, ici se réalise la synthèse de l’être-avec qui fixe les polarités de notre cheminement. Telle une lumière boréale qui se lève et envahit le champ entier de la conscience sans même qu’on puisse en connaître le lieu d’élévation, la nature qui la pousse à faire sortir de l’ombre tout ce qui s’y dissimulait et s’y tenait en réserve. Aussi bien le peuple silencieux des bouleaux et des épicéas, aussi bien le chant de l’amour qui donne aux yeux cette sublime apparence de solitude pareille à l’éclat assourdi d’une Pierre de Lune. Tout paysage est un mystère et non seulement pour les âmes romantiques ou bien les esprits tourmentés. Tout regard est un mystère pareil à ce lac bleu qui s’irise de teintes indéfinissables entre l’émeraude et l’améthyste, comme s’il fallait une confusion, un mélange, une constante hésitation afin que l’illisible continuât à nous interroger et nous mît en quête du sens qui nous fait hommes et nous maintient au-dessus de l’abîme.

Superbe, nous l’aimons comme nous aimons la courbe de notre front, la plaine de notre joue, notre bouche disant les mots du poème. Osmose de l’être avec ce qui l’entoure et le révèle à lui-même dans un geste unique de donation. Je ne suis moi que par l’autre qui n’est lui que par moi. Image spéculaire qui se perd à l’infini dans le jeu de son propre kaléidoscope, milliers de fragments qui tissent la merveille hiéroglyphique du monde. Comment, dans un visage aussi dévoilé qu’une aube, ne pas voir, d’abord son propre reflet, ensuite tous les paysages que nous ne rencontrons qu’afin de connaître et d’être connu ? Il y a une telle évidence de la beauté que ne pas la voir résonnerait comme une offense faite aux dieux eux-mêmes, fussent-ils les plus proches des comédies humaines, Dionysos barbouillé de jus rubescent et croulant sous les pampres échevelés de la vigne ? La trace du dieu est toujours apparente, non seulement par la vertu d’une antique mythologie, mais parce que nous portons en nous l’empreinte indélébile du sacré, les stigmates des sacrifices, le fronton du temple dans l’enceinte duquel se disait l’essentiel en direction de ce fascinant empyrée, qui ne l’est, fascinant, qu’à la mesure de son constant voilement. Mais nous voulons dévoiler, tout comme des explorateurs, des Magellan en quête de nouveaux territoires.

Superbe, nous voyons le frémissement de son oreille que dissimule en partie la végétation des cheveux. C’est nous dont le regard poinçonne le pavillon de l’oreille et y dépose cet imperceptible colifichet, à peine la patte d’un scarabée, pour dire le précieux et le rare de ce qui se dissimule et fait son murmure à l’horizon des yeux, comme le mot choisi par le poète brille de mille feux dans l’ode ou le sonnet. Puis le jour s’est levé qui brille et illumine l’arête du nez, en effaçant presque la forme, douceur venue nous dire combien l’instant est suspendu qui, jamais ne se reproduira. Ce que nous voyons, là, dans ce genre de luxueux clair-obscur, ce visage-paysage lissé de clarté boréale, jamais nous ne l’oublierons, fût-il recouvert de milliers d’images plus incisives les unes que les autres. Car nous n’oublions rien. Chaque événement est une braise enfouie dans la crypte du corps qui fait sa sourde clarté quand bien même nous la penserions éteinte depuis une éternité. En nous le jeu de l’enfance, la caresse maternelle, la haute stature du père, le vol du papillon dans le rai de soleil, la mare glacée sous l’œil blême de la Lune.

Nous sommes parvenus au terme du voyage. Et déjà, voici que nous nous sentons orphelins. Les ramures blanches des bouleaux ont enlacé leurs branches-sortilège afin que, dans la bouche, les mots fassent silence. Clôture des lèvres livrées à la seule parole qui soit, lourd recueillement que rien ne saurait distraire comme si une secrète injonction venue d’un temps immémorial les joignait à jamais dans une généreuse immobilité. Tout secret est ce poids infini d’un sépulcre de marbre qui rend le Sujet qui en est dépositaire infiniment semblable à ces gisants de pierre dormant dans le froid d’impalpables sanctuaires. Plus de distance à franchir qui nous permettrait de décrypter un message. Plus de vision à mobiliser puisque plus rien ne bouge et que les feuilles des arbres cèdent la place aux aiguilles huileuses, noires, des conifères. Dès que le promontoire du menton est franchi, atteint de la dernière lumière, nous plongeons irrémédiablement vers l’anonymat des terres sombres livrées à la convulsion des glaises, au tellurisme de l’humus primitif. Tout devient si sombre dès que l’aire boréale est délaissée. Les mots qui dansaient et chantaient, voici qu’ils retournent leurs gants et confinent au mutisme. Ici plus de bouleaux qui disent le ciel et l’ouverture infinie de l’air. Ici commence le domaine du vert occlus, refermé, confondu avec son propre étonnement. La végétation est dense où la lumière pénètre si peu qu’il s’agit d’une éternelle nuit, celle des épinettes, des sapins et des mélèzes, leurs palmes scellant tout dans un même mystère. Superbe est déjà devenue illisible, identique à sa vêture noire, empilement de signes comme dans les antiques manuscrits qui se protégeaient à l’aune de leur étrange fourmillement. Puis, bientôt, alors que nous aurons dépassé le cadre même de l’image, seront les terres humides, les tourbières gorgées d’eau, le réseau dense des mousses, les étoiles éteintes des sphaignes, les cheveux hirsutes des carex. Il fera tellement noir, l’ombre sera si épaisse que nous tendrons les mains en avant, tels des somnambules à la recherche de l’ombilic des songes, cette terre que nous essaierons de lacérer de nos canines aiguës car, encore, nous voudrions voir la lumière, la boréale si proche d’une vérité qu’à seulement la regarder, le prodige se produit, nous devenons Superbe elle-même, cette belle énigme du jour dont les yeux tristes à la langueur infinie sont le foyer d’un étrange savoir, là où les choses deviennent si pures qu’elles s’éclairent d’elles-mêmes. Alors ne reste plus que cela : contempler et contempler encore. Tant que nos yeux seront ouverts à la beauté du monde.

Partager cet article

Repost0
22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:03
Le souci de la terre.

« Soumission ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Ryan était un gaillard de douze ans à la constitution robuste, au visage semé de taches de rousseur, aux cheveux pareils à la flamme, à la voix flûtée comme le vent. Sa nature vigoureuse, il la devait, sans doute, à un patrimoine familial - on était solides chez les Dáire Mac Lochlainn, descendants naturels des Vikings -, mais aussi à son adhésion à la terre d’Irlande, laquelle semblait se lire dans presque tous les actes du jeune garçon. Tous les jours que la nature faisait, plutôt que de demeurer sous un toit de bruyère et de confier son destin aux lueurs de l’âtre enfumé, il sillonnait le réseau dense des tourbières, parcourait le damier des dalles plongeant dans l’écume de mer, longeait le miroir étincelant des lacs que le ciel reflétait dans des teintes de cendre. Epris de liberté on n’aurait pu l’être plus que lui, sauf à se métamorphoser en ces chevaux martelant le sol de leurs lourds sabots, crinière ondulant sous les tornades de l’air blanc comme neige. C’était une ivresse qui s’emparait de lui dès le seuil de la maison franchi alors que le chemin sinueux et semé de pierres lançait son appel. Chaussé de lourds godillots de cuir, vêtu d’un simple tricot et d’un pantalon de toile, il empruntait la voie vers l’infini, longeant les murets de pierre qui couraient au ras du sol. Une herbe courte, semblable à la laine usée des moutons descendait en pente douce vers la plaque d’argent d’un lac et le ciel se perdait, là-bas, au loin dans des teintes de gris. Il n’y avait plus de maisons, plus de bruit, plus de présence sauf, parfois, les trilles aiguës des alouettes des champs ou le cliquetis du cisticole des joncs. Et, surtout, le vent, ses hurlements parfois pareils à des aboiements, à des plaintes, à de longs sifflements sur les arêtes des rochers. Ici était le lieu de la vie sauvage, le site minéral couché sous la ligne d’horizon, la volonté farouche d’être parmi la douleur du monde, mais aussi son étrange beauté car il y avait alliance des deux, mariage intime de la terre et du ciel dans une manière d’éternité.

Marchant, Ryan sentait sous la plante des pieds chaque pliure du sol, chaque caillou, chaque fissure comme une présence lui appartenant du-dedans même des choses. Chaque pas l’installait davantage dans une poétique du lieu, chaque souffle était empreint de l’air dense et brumeux qui planait comme un oiseau de proie, chaque pensée s’enroulait autour du moindre bois éolien, du calvaire à contre-jour de la lumière, de la ligne de cairns perdue dans l’immensité du monde. Tous les jours ou presque, le jeune garçon gravissait la colline que clôturaient des murs de pierres vives. Parfois des moutons y paissaient. Parfois les pâtures étaient libres d’animaux, seulement livrées à une lente érosion pareille à l’écoulement d’un temps insaisissable.

Le souci de la terre.

C’est à la confluence de deux murs que se trouvait « l’arbre plié » - c’était le nom spontané que Ryan avait donné à cette silhouette antédiluvienne -, dont on aurait pu penser qu’elle était une racine déployant en plein ciel sa ramure d’effroi, mais qui, en réalité, se montrait comme l’une des déclinaisons de l’âme d’Eire, cette immense désolation à la recherche d’une esthétique. Le promeneur faisait halte auprès de ce vieux compagnon aussi discret que modeste qui, chaque jour davantage, inclinait vers le sol qui semblait l’attendre comme sa note complémentaire et son ultime message : celui d’une disparition prochaine. A califourchon sur la digue de pierres, se sustentant d’une pomme ou bien de quelques noix, Ryan s’installait dans le territoire du songe. Nul ne sait si sa méditation le conduisait dans la demeure des Vikings, ses ancêtres, ou bien dans le courant fluide et régénérateur de quelque fable seulement connue de lui. Un jour cependant, comme surgies d’une mémoire géologique, résonnent dans sa tête les étranges paroles de gens de passage - sans doute des touristes venus du continent -, l’un d’entre eux déclarant à la vue de « l’arbre plié » : « Etrange image de soumission, tout de même ! ». Puis les visiteurs avaient rebroussé chemin comme après avoir découvert une vérité irréfutable, on s’éloigne vers l’horizon d’autres certitudes.

Ryan ne savait pas ce que voulait dire ce mot de « soumission » et, de retour chez lui, il avait demandé à grand-père Ó Ceallaigh de le lui expliquer. Ce dernier, bien qu’il ne fût point sot, était plus versé dans la culture du sol que dans celle du beau langage. Tirant sur sa pipe, au coin de l’âtre, il usa d’une métaphore afin que la connaissance des choses, pour Ryan, ne demeurât pas une simple abstraction. Il lui expliqua qu’autrefois, du temps des rois, il y avait deux types d’hommes : les seigneurs qui possédaient les châteaux et les terres et les serfs qui ne possédaient rien d’autre que leurs bras et donnaient leur travail en échange de la protection à l’intérieur d’une fortification. La « soumission » des serfs était la condition même de leur survie. Ryan avait bien retenu ce que lui avait dit son aïeul et, longtemps, les images du fort et du faible tournèrent dans l’enceinte de sa tête comme des brindilles emportées par les rafales de vent. Mais quelque chose le chiffonnait et, dans la figure du serf, dans sa disposition permanente à servir un maître, à être taillable et corvéable à merci, il y avait comme un sens que « l’arbre plié » ne pouvait endosser. La vérité lui paraissait être d’une nature bien différente. Voici comment les choses se présentaient à lui, ici, sous le ciel de schiste d’Irlande, le long des théories de pierres levées ou bien couchées pour enclore les troupeaux, dans un silence qui paraissait sans limites, sauf l’haleine froide du vent. Pour le jeune garçon, loin d’être une « soumission », la chute de l’arbre vers le sol était un simple souci de la terre, une inclination à rejoindre une origine - c’est bien de là, de ces lames de pierre qu’il avait surgi, un jour -, une volonté de faire bloc avec cette nature sauvage, indomptée, immensément libre et Ryan eût volontiers comparé la silhouette du vieil arbre à celle du lion ou bien à la langue de feu du dragon. Fixant de ses yeux grand ouverts la figure séculaire ployant sous les coups de boutoir du temps, Bryan voyait dans cet affrontement des éléments, un genre d’harmonie, de sens commun à édifier plutôt qu’une lutte désignant vainqueur et vaincu.

Oui, c’était cela l’Irlande, une fusion continuelle des présences : des hommes, des bêtes, des eaux, des brumes des tourbières, des roches usées, des musiques mélancoliques au creux des pubs cernés de vent, des galets lissés d’écume, des pierres tombales rongées de vert de gris, des carcasses de bateaux échoués sur la plaque sombre des grèves, des filets de pêche pareils à des monceaux de racines, des maisons blanches et basses émergeant à peine d’une nébulosité trouée par la présence d’un soleil blanc. Comprendre l’Irlande, c’était ceci : se saisir d’un paysage neuf avec ses multiples effigies dressées un peu partout : ses arbres plantés dans la toile de l’air, les fiers clochers des églises, les falaises abruptes, les collines tutoyant le ciel, les bateaux aux voiles déployées, de hautes demeures imprimant sur l’aire libre du monde la majesté de leur emprise ; comprendre Eire c’était donc prendre tout ceci et gommer les aspérités, effacer les angles, raboter les hauteurs, poncer tout ce qui pouvait l’être afin que tout se dissolve dans une même unité, une même teinte douce et grise, blanche aussi, que tout se lie dans une fraternité indissoluble. Et ne resteraient plus alors que cette tristesse heureuse, cette infinie mélancolie tissée de voiles de brumes, de chansons autour de l’accordéon et de la flûte, de libations de bières brunes, couleur de goudron, dans des verres givrés de pluie. C’était cela, cette disposition de soi à se fondre dans le réel afin que de cette métamorphose naquît quelque chose comme une berceuse à faire sienne, dans la chaumière blanche, sous le glissement des étoiles. C’était cela « la soumission » au sens le plus inapparent qui soit, lequel était la seule vérité dont on devait conforter ses rêves. Ryan s’y adonnait avec une joie simple et entière. Nul ne doute que c’était le début d’un grand bonheur !

Partager cet article

Repost0
21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 07:53
L’étrange clignotement du monde.

Œuvre : Sophie Rousseau.

Alban était un enfant d’à peine neuf ans, à l’étrange tête faisait penser à celle du furet, deux oreilles courtes et mobiles, visage en pointe, nez au vent et deux yeux comme des grains de café. Toujours en alerte, flairant le monde comme s’il s’agissait de lire un livre et d’y déceler la moindre ligne, la plus infime trace signifiante. Il y avait tant de choses à voir, dans le tremblement de la feuille, le déplacement du lézard, la brume sur le bord de la rivière. On disait volontiers d’Alban qu’il était omniscient et qu’il décelait à cent lieues ce que les autres ne percevaient qu’au bout de leur nez. Un des volcans d’Auvergne eût-il menacé de surgir de sa longue mémoire et il en eût été alerté, ressentant jusque dans les fibres de son corps la caravane des cendres, les blanches fumeroles se dissipant dans l’eau claire du ciel. Un glacier des Alpes eût-il entamé une course plus rapide qu’à l’accoutumée et il eût entendu, tout contre le limaçon de sa cochlée, le bruit de râpe des moraines sur l’échine des roches. Le niveau des océans se fût-il accru et aussitôt ses vagues hauturières se seraient portées autour de ses chevilles avec leurs battements d’écume.

C’est un jour de printemps, pendant les vacances, Alban est pour quelques jours dans la ferme de ses grands-parents. Il est encore tôt, peut-être quatre heures du matin, et rien ne vibre à l’horizon que les nappes sourdes de la nuit, leur faible clapotis en attente du jour. Alban aime cette heure entre deux temps, cet instant alloué au doute, cette faille propice à la rêverie. Alors tout devient possible. Aussi bien la simple beauté des choses, le goitre vert de la grenouille, tout là-bas, dans le clos envahi de brumes, cette gorge pleine dont pourrait s’élever un chant aussi doux que celui du vent glissant dans les chênes. Aussi bien le trou à la lisière du pré qui conduirait, par un étrange souterrain, au lieu même du mystère de la terre. Aussi bien les sentes de la garenne abritant en leur sein quelque animal fantastique, peut-être une chauve-souris aux membranes immenses et le ciel serait un infini domaine immédiatement accessible. Et ce qu’aimait par-dessus tout cet enfant livré aux prodiges de toutes sortes, c’était le jeu subtil de l’ombre et de la lumière, son alternance entre jour et nuit, et, aussi, le clair-obscur qui s’installait dans leur parage comme pour dire une union, célébrer la rencontre, combler le vide entre sommeil et état de veille. A ce sujet, Alban avait édifié sa propre théorie, sa propre contemplation des secrets du monde. La lumière était la vérité qui brillait comme les étincelles au bout des brins d’herbe quand le soleil les atteignait de sa vibrante certitude. L’ombre était le réceptacle de la non-vérité, l’outre dans laquelle s’assemblaient les vents mauvais, se réfugiaient les décisions inopportunes, se dissimulaient le manque à être des hommes, leur fourberie, souvent, leur inconscience, parfois. Et, dans l’entre-deux de l’ombre et de la lumière, dans le bleu de l’aube, dans le rouge du crépuscule, dans ces demi-clartés inclinant aussi bien à une disparition qu’à une renaissance, l’enfant voyait le lieu des demi-vérités, le logis habituel des hommes, leur propension à s’inscrire dans la vacuité, à différer leur choix, à se poster sur une seul patte, tout comme les flamants rose, avant que de décider la nature de l’empreinte qu’ils déposeraient dans le limon.

Car vivre c’était cela, sortir de l’ombre, surgir dans la lumière, passer par cette pénombre qui ponçait les angles, atténuait les rigueurs du blanc, diluait la densité du noir. Vivre, c’était donc cela, s’inscrire, toujours, dans cette alternance, dans ce clignotement et ne jamais faire halte dans un domaine plutôt que dans un autre. L’humanité en quête de vérité depuis l’origine des choses, se sustentant, en réalité, de demi-mesures, d’approximations, d’approches, jamais de certitudes qui l’eussent installée dans l’orbe signifiant d’une réelle compréhension du monde. L’homme-microcosme était donc ce simple reflet de l’univers-macrocosme, ce lointain sourire des étoiles avec son tremblement de luciole, son cillement de feu-follet.

Cinq heures maintenant et le premier chant du coq, cette trille, ce cliquetis venant dire à l’homme la nécessité de la conscience, l’ouverture du jour, la rencontre de la dure réalité. Dans la chambre contiguë, un faible remuement, quelques mouvements dans la cendre de l’heure. Grand-père Oncel et son premier rituel, bientôt. Gagner le puits, actionner le levier qui fera couler l’eau limpide, asperger son visage, effacer les songes de la nuit. Dans l’étable, les garonnaises à la robe beige sont averties de l’imminence de la fable quotidienne, du joug qui ligotera leur garrot, de la charrue à tirer dans la glèbe lourde et luisante. Des coups d’aiguillon dont leurs fessiers seront la cible afin que la matrice fouillée soit commise à être maîtrisée, à nourrir ensuite, les hommes et les bêtes sur ce lopin de terre aux confins du monde. Geste immémorial du laboureur, turgescence du soc pareille à la défloration de celle qui distribuera sa provende dans la plus belle des générosités qui soit. Terre qui, elle, ne ment jamais, va au bout de sa vérité et donne aux hommes leur essor et leur empreinte sur la face des choses. L’homme, le sol, immense poésie, rhétorique du simple, donation de la semence, du grain de froment qui sera farine, qui sera pain, qui sera vie.

Six heures ont sonné dans le lointain, depuis le clocher de Lamothe, depuis les collines qui commencent à se teinter de corail assourdi. Le soleil est ce disque de feu que quelques lignes de brume retiennent encore dans une parole en voie d’accomplissement. Alban est dehors, maintenant, sous la galerie face au levant. Il est vêtu d’une simple chemisette à manches courtes, d’un bermuda de toile claire et ses pieds glissent dans des tongs légères comme l’aile de la libellule. A peine une vêture, à peine une ligne floconneuse sur les contours du corps. Car il faut sentir jusqu’à la racine de soi le rythme de la plaine, le moutonnement des pechs semés de chênes rouvres, la fraîcheur tout océanique du printemps naissant des herbes embuées d’effluves nocturnes.

L’étrange clignotement du monde.

Alors il est temps d’ouvrir le chemin au devant de soi, de gagner l’espace libre du ciel et de la terre, de se disposer à comprendre quelques tremblements de la vie qui font leur sourdine à cette heure matinale, dans l’étrange vacuité du monde. Alban marche sur le chemin de poussière, seulement traversé par la brise neuve, les sens aux aguets, peau tendue comme la feuille du parchemin. Si près, dans le bosquet de chênes et de châtaigniers, le tapis de feuilles couleur d’argile dont grand-père Oncel fait la litière pour les vaches à la robe tellement semblable aux flancs des jarres antiques. Parfois Alban y tresse des colliers de glands, parfois y entrelace des lianes qui deviennent un nid où rêver longuement. Puis, bientôt, les premiers feux de la Gélise, son ruban comme une langue de métal. Mais, d’abord, il faut longer cette manière de bras mort qui dessine une sombre lagune, un dense marécage. Bizarre attirance-répulsion de l’enfant lorsqu’il s’approche de ces rives boueuses semées des lames de roseaux, des quenouilles brunes des massettes, des nénuphars aux larges feuilles qui dissimulent à la vue l’étrange monde du dessous de l’eau. C’est le domaine de l’ombre et du mystère. C’est le territoire, pense Alban, où se dissimule tout ce qui rampe et existe un cran en dessous du réel : les actes mauvais, les fourberies, les esquives, la honte de paraître dans la lumière du jour. Là est le monde des loutres qui glissent et disparaissent dans les failles de l’eau. Là est le refuge des tritons à la peau noire tachée de lunules jaunes. Là est l’abri de l’insaisissable anguille, du silure à la gueule dentée, des poissons aux yeux aveugles pareils à des gemmes mortes. Dans l’eau glauque aux couleurs d’aquarium, dans les plis d’une lumière éteinte, voici ce qu’Alban imagine de la faune de ces lieux aux contours indéfinissables. Les théories de bulles qui crèvent à la surface ne sont que les exhalaisons des péchés des hommes, des capitaux, s’entend, ceux qui entaillent l’âme et font marcher de guingois comme les crabes.

Alban n’a guère d’effort à faire pour y reconnaître la pléthore des processionnaires le long des boyaux de l’enfer. Toutes les images qu’il aperçoit sur l’écran de son imaginaire, toutes ces agonies cherchant à s’extraire de leur gangue mortifère, toute cette pitoyable marche vers un possible purgatoire, ce n’est, en réalité, que l’écho de la « Divine Comédie » de Dante avec ses pauvres hères enfermés dans les cercles de leur inconséquence native. Il y a les orgueilleux ployant sous un joug trop lourd pour eux. Il y a les envieux dont les yeux cousus de fil de fer font songer à une étrange chrysalide prisonnière de ses fibres. Il y a les colériques, leurs nez crachant une fumée âcre. Il y a les paresseux exténués par les milliers de pas qui les séparent d’une possible félicité. Il y a les avaricieux, face contre terre avec leurs bas de laine emplis de vide. Il y a les gourmands qu’un régime frugal a rendus aussi étiques qu’une lame de couteau. Il y a, enfin, ceux qui s’adonnaient à la luxure et à la sodomie, qui vivent leur sexe sous les espèces d’un mur de flammes. Il y a tout cela et encore plein de choses emmêlées comme le sont les racines des palétuviers dans la nuit des mangroves.

Maintenant, l’enfant franchit le pont. Il s’arrête un instant et observe le miroir de l’eau, sa surface polie, la vibration de la lumière sur les écailles liquides. Il y a des cercles sur l’onde, de minuscules spirales, une infinité de reflets comme sur la carapace lustrée des scarabées. Des libellules couleur turquoise glissent, le tube de leur corps touchant à peine les gouttes, la mince vapeur montant de la rivière alors que le soleil fait sa courbe oblique dans le ciel lavé d’ombres. Là est la gloire de l’homme : ceci est la pensée qui traverse la tête d’Alban avec l’agilité que met l’hirondelle à fendre l’air de ses ailes aiguës. Là, sur la pellicule diaphane de l’eau, l’enfant peut lire l’espace ouvert de la poésie, le chant souple des sources, le susurrement de la musique, les voix multiples de la fable. Plus haut, dans une bande plus claire, encore légèrement teintée de gris, se détache la falaise sur laquelle sont posées les maisons de Beaulieu, leurs entrecroisements de colombages, leurs façades de boue et de paille, leurs seuils luisant comme des lames de faux. Le village se reflète dans l’eau. L’eau reflète le village, comme pour dire la nécessaire communion, le ressourcement réciproque, l’harmonie nécessaire à la paix des hommes.

Le chemin grimpe, rapide, tortueux et Alban s’arrête un instant pour reprendre haleine, sa vue portant au loin, tout là-bas vers la meute de champs serrés où, déjà, grand-père Oncel a dû entamer le labour, piquant les garonnaises de son aiguillon acéré. Bientôt la colline avec son pan de nuit à peine estompé. Bientôt l’ancien monastère avec ses bâtiments délabrés, son escalier aux marches érodées qui conduit sous le toit à claire voie que soutiennent des poutres mal équarries. Alban s’assoit sur un vieux banc, face à la fenêtre à meneaux dont il ne reste plus que la croisée de pierre usée. C’est, pour lui, un jeu de regarder le paysage divisé en quatre rectangles égaux, comme s’il s’agissait tout simplement d’un livre d’images avec ses vignettes colorées, ses images d’Epinal limitées par leur cadre noir. Comme si le monde était interprétable d’une manière simple, géométrique, avec ses coordonnées infrangibles, ses certitudes enfermées dans la rectitude des lignes. Tout en haut, à gauche, la surface de jeu de l’air, le glissement blanc des oiseaux dans l’onde céleste. Puis, immédiatement à droite, la case du feu, le sublime disque rouge, puis blanc, puis rouge à nouveau avant de disparaître dans les brumes violettes du soir. Puis, en bas, à gauche, le bassin pour l’eau, les fleurs tout autour, les lianes du volubilis, la fraîcheur du patio derrière les grilles en fer forgé. Enfin, en bas, à droite, pareil à un chromo ancien aux teintes pastel, l’étendue infinie des champs, les sillons incisant l’argile de leurs lignes noires, les plateaux arrondis des pechs où souffle le vent, les chemins ombreux en partance vers quelque fontaine dissimulée à la vue.

Puis Alban quitte son jeu de marelle et gagne, par un chemin serpentant entre des haies, les derniers degrés de la colline. Là est le sommet le plus haut, le plateau des Arbeilles d’où, parfois, se laissent voir au loin, dans l’immensité du ciel, les crêtes enneigées des montagnes, un peu comme l’enfant peut les admirer dans son manuel de géographie, avec ses glaciers étincelants, ses cols entaillant la roche, ses plaques de schiste gris. Longtemps, Alban emplit ses yeux de cette pure merveille, l’espace libre où vogue, sans entrave, la pensée, où se déploie jusqu’à l’ivresse, l’imaginaire. Ici, en haut, sont encore des demi-teintes, des gris d’ardoise que le soleil n’a pas encore atténués. Ce n’est ni le blanc virginal et le repos éternel de la Gélise, ni les sombres contrées des marécages où nagent les poissons aveugles. Ici, ni paradis, ni enfer. Seulement un genre de purgatoire où les âmes regardent le monde avec bienveillance mais aussi avec lucidité. C’est une idée de ce genre qui fait ses douces confluences dans la tête d’Alban, dans le corridor de son corps disposé aussi bien à s’ouvrir au mystère de la nuit qu’à la promesse du jour. Là, parfois, sous la couronne protectrice des chênes rouvres, alors que l’air fait tinter ses feuilles métalliques et que dans l’indistinction de l’heure le paysage s’alourdit de brumes, l’enfant s’endort bercé par le chant d’un oiseau. Commence un rêve habité de multiples splendeurs que seule l’aube surprendra.

Partager cet article

Repost0
19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 11:09
Une aile au-dessus du silence.

Photographie : Gilles Molinier.

Etude - 2014.

Hiver. Solstice d’hiver. Le jour est un pli à peine visible sur l’arête du temps. Une simple vibration dans les mailles de l’air et la respiration des hommes une buée en partance pour l’inconnu. Lorsque les heures basculent, que les ombres gagnent, l’ombilic s’étrécit sur sa gemme de glace. Il y a si peu d’espace et la parole est réfugiée dans sa cellule native, longue germination en attente d’être. L’ennui est là, planant au ras du sol avec ses larges membranes et le feu rougeoie dans l’âtre avec un drôle de crépitement : trille d’insecte dans le silence du bois. Maintenant la peur est là qui clouerait définitivement les existants entre leurs quatre murs de terre si leur envie n’était grande de connaître. Oui, les habitants veulent sortir à l’air libre, dans la toile tendue comme une voile et se rassembler. Meute soudée afin de disperser l’effroi, ouvrir ce qui peut l’être et s’éployer à la dimension de ce qui, du dehors, pourrait faire sens, pousser un volet sur l’horizon clos, oser une faille de clarté.

Les maisons basses, toits de chaume et de bruyère, murs de torchis, portes étroites, flottent sur une nappe de brouillard. Les tourbières sont tellement denses, gorgées d’eau et de certitudes étroites comme la feuille de l’arbre prise de gel. Les godillots, sur le sol durci, font leur bruit de gong, leur percussion géologique. Comme pour dire l’enracinement, les longs rhizomes qui glissent sous la terre et s’invaginent jusque dans les anatomies avec leurs bouquets de sang blanc. Pures arborescences venues dire aux indigènes la nécessité de demeurer dans l’orbe de soi, de pas se distraire dans des occupations infécondes. Rien que le modeste. Rien que le nécessaire. Grappiller quelques images, les manduquer longuement entre ses gencives étiques, puis rentrer au logis et penser longuement près de l’âtre plein d’étincelles et de cendres grises.

Le hameau, quelques bâtisses indistinctes, est posé sur une petite éminence du sol. A peine lisible parmi la laine noire qui court à ras de la végétation, au milieu des écoulements et des remous de soie des sphaignes qu’agite un faible vent. La nuit est profonde, sans fin ni commencement, étoiles piquées aux haies de buissons noirs, lune au croissant inapparent dans le ciel océanique à l’immense reflux. La Salle, bâtisse d’argile et de ciment mêlés, on la devine plus qu’on ne l’aperçoit, avec ses volets dégondés, sa lèpre vert de gris, ses desquamations qui font penser au cuir usé d’un mammifère marin. Les pas martèlent le chemin de poussière, les mains gourdes se logent dans les geôles des gants, les langues se taisent dans le massif de la bouche où, parfois, fuse le givre en longues coulées blanches. Dans la boule de la tête, dans les ramures étroites du cerveau, les idées font leurs petites translations de luciole, leur léger feu follet. Trois petits tours et puis s’en vont.

La porte de la Salle est poussée dans un grincement de ses pentures usées. Air à peine moins vif qu’au dehors. Juste un poêle de tôle qui fait brûler ses mottes de tourbe avec de minces explosions. On s’assoit sur le rythme des bancs clairs, on y serre son corps étroit contre le corps contigu. Sardines dans le fer blanc. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Devant les bouches sont les nappes des haleines, genre de coton qui flotte sans jamais retomber. Derrière, tout au fond de la Salle, le projecteur à la Méliès, étrange insecte monté sur d’étroites échasses : une manière de mante religieuse attendant d’officier, pattes replies en prie-Dieu. L’opérateur a placé les bobines sur les bras. Le film fait son trajet compliqué parmi les roues, pignons et ressorts de renvoi. La lumière s’éteint. Le film commence. Le silence est grand qui envahit les poitrines, sustente les esprits, rive les âmes à la magie qui, bientôt, va se produire. Sur le linge livide, le grand suaire qui habille le mur du fond, ce sont d’abord des spirales semblables à de fins végétaux, des scintillements, des étoilements, de brusques déflagrations pareilles au craquement du givre. Puis, bientôt, les premières images tressautant, syncopées, des trilles d’images se percutant, s’emmêlant, se dispersant dans une étrange diaspora comme pour dire l’impossibilité d’entrer dans le songe, de fuir le réel. Les yeux des muets se creusent, les pupilles se dilatent, sur les sclérotiques de faïence nagent les phosphènes avec leur vitesse de feux de Bengale. Les voyeurs, soudain dépouillés de leurs vêtures noires, celle qui recouvre l’indigence des jours, les voyeurs deviennent translucides, éclairés de l’intérieur, manières de cierges laissant couler leurs larmes de stéarine. Car le froid les fait pleurer. Car la beauté avive des larmes trop longtemps retenues dans les architectures de peau.

Une aile au-dessus du silence.

Alors on voit ce que l’on n’a jamais vu. Alors on voit l’invisible et son chant lointain comme celui des sirènes. On n’a plus guère de corps dans l’avenue rectiligne du froid. On ne sent plus les choses qu’avec, dans les membres, une manière d’engourdissement. On connaît, soudain, ce que jamais l’on n’a connu. A l’intérieur de l’outre de peau, c’est comme la naissance d’un vent, la tension d’une corde et le monde blanc s’installe, comme chez les Tarahumaras, fumeurs de peyotl. Cela fait ses confluences et ses brusques séparations, cela flotte infiniment au-dessus du pays incisé de mille signes, cela ouvre le regard à la manière de celui de l’aigle et l’entièreté de l’horizon est à soi dans le même cercle infini, dans la même ivresse, l’identique giration. Ce que l’on n’avait jamais vu, ces stalagmites blanches montant dans l’air tissé de bleu, ces étranges écorces pareilles à des peaux usées, à des ivoires de morses, ce ciel éteint aux lueurs de banquise, ces fins rameaux veinés de noir comme ceux qui colonisent les cathédrales de glace, cette lumière irréelle s’échappant du sol de neige, tout ceci se révèle avec la force de la poésie, avec son curieux destin d’outre-monde. Car on n’est plus ici ou bien là, avec sa peau pour toucher le vent, ses mains pour agripper la terre, ses pieds pour avancer sur le sol d’éponge et d’eau. On est ailleurs, là où rien ne se passe que ce qui a lieu dans la plus pure des évidences : celle de la beauté. On devient voyant. On devient poète, on devient Rimbaud et alors par un « immense et raisonné dérèglement de tous les sens » on « arrive à l’inconnu », là où s’ouvre la majesté d’un monde, là où la parole se fait source vive afin que nous atteigne cette aile au-dessus du silence dont nous sommes habités mais qu’il faut porter au-delà de nous afin qu’elle paraisse.

Dehors, la nuit est profonde, portée à son acmé. Rien n’y paraît que le cri d’une dame blanche dans les lointains et la terre semble déserte, livrée à soi dans la plus confondante des solitudes. Dans la Salle, les respirations sont comme suspendues sur les dernières images qui clignotent, colonnes de basalte gris, chaussée des géants, élévations minérales dans la toile serrée de l’air. Quelques tortillons, quelques virgules, quelques zigzags rapides disent la scarification de la pellicule, son impossibilité à davantage proférer. La lanterne de Méliès s’éteint dans un dernier bruit de crécelle, les lourdes bobines demeurent immobiles alors que revient la lumière. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Alors on hisse les lourdes anatomies, alors on fait craquer les charpentes de buis ancien, on y entendrait presque les chapelets odorants, lustrés, commis aux offices. Alors on emprunte le boyau tordu par lequel on quitte les bancs clairs, la toile blanche, les images en suspension dans l’air. Le froid est vif qui sème des engelures sur les oreilles dentelées. Le froid est coupant qui serre les vêtements autour des corps soudés. On se plie sur son centre comme pour s’y réfugier, on s’amenuise à la densité de son ombilic. Il reste encore quelques traces de voyance, quelques incisions du regard qui transgressent les massifs de chair. En soi, dans la grotte d’obsidienne occluse, au plein des replis ombreux, s’illuminent des lueurs de calcite, de vibrants cristaux, des myriades d’étincelles comme sur l’écran plein de mystères et de révélations.

Ici, dans ce pays de tourbe et d’eau, sous l’horizon du jour, dans les rets de la lumière grise rien ne paraît bien longtemps alors qu’un fin brouillard noie tout dans une identique mutité. Rares arbres dépouillés que le vent ponce jusqu’à l’âme, bois aériens perdus dans l’air immobile, troncs sans ramures, tiges orphelines que le givre éteint. Pays de pierres et de longs murs, pays de chevaux à la crinière hirsute, pays d’alcool et d’accordéon, le soir, quand l’âme chavire sous la poussée du blizzard. Maintenant, on est rentrés dans les maisons sombres, tout près des arbrisseaux où se réfugient les ondes mystérieuses de la nuit. Maintenant on a allumé un feu dans l’âtre. On réchauffe ses doigts gourds, de vrais bâtons de granit, tout contre les braises rouges. Au travers de la vitre, dans les linéaments du verre, parmi les étoiles du givre, la lune fait sa trace blanche. Les yeux traversent la vitre sans s’y arrêter. Les yeux ne sentent plus la douleur d’être enfermés en eux-mêmes, d’être repliés sur cette cécité qui habite le sol de la lande. Au loin, vers les plages de galets que lustre la clarté des étoiles, l’agitation légère d’un tamaris. Un tremblement comme sur la grande toile de la Salle, là où sont les rêves avec les cliquetis des bobines, les images tressautant, la magie de la lumière avec le rythme serré des grands arbres majestueux, leur perte vers le ciel teinté de cendre. Bientôt le sommeil sera là et l’on entendra le bruit du silence. Une aile à venir dans la longue solitude des hommes.

Partager cet article

Repost0
18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 08:38
Petite porteuse de lumière.

« Lucie ».

Œuvre : André Maynet.

Ce n’était pas encore la Terre, ce n’était ni le jour ni la nuit. Le temps était une gangue de mercure qui faisait rouler ses grains dans un espace si étroit que les boules s’agrégeaient, s’assemblaient comme si les heures avaient décidé de se figer, de demeurer dans l’immobilité. Il y avait si peu de mouvement et les premiers bruits étaient pareils à une longue vibration qui aurait parcouru l’entièreté du vide avec une insistance de scie musicale. Etait-ce le chant prémonitoire des planètes, l’annonce de leur venue, immense parturition qui n’en finissait pas de faire sa mystérieuse chorégraphie ? Cela trépidait de l’intérieur, cela se dilatait, cela dépliait sa corolle mais avec tellement de discrétion qu’on n’en percevait que la manière de trémulation, l’esquisse première si semblable au babil du nourrisson. Cela hésitait. Cela psalmodiait depuis la bouche scellée de l’univers, cela s’impatientait. Les Premiers Hommes - ils n’étaient que des entités virtuelles, de simples hallucinations inconscientes d’elles-mêmes -, les Premières Silhouettes donc, en attente d’une âme, faisaient leurs longues cohortes au bord du monde, lèvres jointes dans l’attitude du recueillement, visages de cire comme au Musée Grévin, épaules lourdes et tombantes - on eût dit des Cro-Magnon en devenir -, orbites saillantes en forme de faucilles, sexes flasques non encore parvenus à leur bourgeonnement, piliers des jambes lourdement enfoncés dans la mixture d’argile et d’humus dont, bientôt, ils surgiraient afin que la croyance de leurs futurs coreligionnaires trouvât son point d’appui dans quelque mythologie religieuse. La foi n’était encore qu’un lourd miellat, une sombre concrétion se confondant avec l’inconscience partout répandue. Et comme les hommes n’étaient pas encore des hommes, seulement des tubercules promis à l’amour, l’art, les passions, les délires verbaux et les stances romantiques, ils ne voyaient guère au-dessus de la broussaille de leurs fronts que surmontaient d’hirsutes perruques, moitié chanvre, moitié étoupe. Autant dire que l’intelligence était réduite à la portion congrue, les sentiments aussi peu affinés que dans la soue du phacochère, l’humanité larvaire se soldant par quelques grognements. Le sourire ne les avait pas encore atteints, pas plus que la distinction et les bonnes manières. La vie végétative de l’intellect, les remugles d’une conscience encore enfouie dans les humeurs de quelque marigot n’inclinaient vers nul libre arbitre et le langage ne consistait qu’en quelques trémulations épidermiques, en longs frissons disant l’animalité encore présente. Pour les plus dégrossis d’entre eux, ils pensaient que le spectacle qui frappait leur rétine était celui du plancher de la Terre s’ouvrant sur une salle de vaste dimension, le ciel figurant le plafond que soutenaient quatre énormes colonnes où les dieux, la nuit, accrochaient les étoiles en guise de lampes. Cependant, qu’on n’aille pas s’étonner de ce prodigieux bond dans l’Histoire qui situait ces germinations limoneuses dans les mythes des populations de l’Egypte ancienne. Le temps était un tel chaos qu’il pouvait, dans le cadre d’une parenthèse relative du présent, aussi bien se projeter dans le futur que refluer vers le néant dont il provenait. Mais ici prend fin la légende. Ici commence la véritable et irréfutable histoire des hommes, cette incroyable épopée anthropologique dont nous figurons les postes avancés.

Imaginons. Nous sommes placés, pareils aux souffleurs du théâtre, dans la fosse étroite située sous le niveau de la scène et, par la meurtrière ménagée dans notre boîte, nous apercevons le grand praticable du monde sur lequel commencent à s’animer les formes imprécises, inachevées de ce qui deviendra l’humanité avec ses Brighella, ses Colombine, ses Valets et Maîtres de l’immense commedia dell’arte. Oh, pour l’instant les coulisses sont envahies d’ombre, aussi bien que les loges et les parterres des spectateurs. Se laissent seulement deviner des mouvements, des rigoles d’impatience, des désirs roulés en boule, prêts à se détendre comme le feraient des ressorts pliés sur leur spirale de métal. On est pareils à ces ombres de la caverne platonicienne, de simples et fuligineuses apparences tremblant dans l’effroi de n’être pas encore, de devenir mais de n’en rien savoir, de se confondre avec les tumultes adjacents puisque tout s’immole dans une même indistinction. Mais revenons au théâtre, mais revenons à la grande représentation mondaine qui fait ses soubresauts, ses sauts carpés, ses remuements ontologiques. Ce qu’on voit, tout au fond de la scène, comme sur un rideau impalpable, c’est ceci : une faible lueur de luciole dans un soir d’été, une à peine respiration sur la courbe du firmament. Est-ce une étoile ? Est-ce une comète brillant son dernier feu avant que de s’éteindre ? C’est si fragile, si indistinct. Cela hésite et avance à pas comptés comme pour annoncer la venue au jour d’un secret.

Nos yeux d’hommes primitifs, nous les entaillons d’un rapide trait, nous soulevons la broussaille de nos bourrelets orbitaux, nous mobilisons le peu de clarté qui vient visiter notre menhir de chair occluse. Comprendre, nous voulons comprendre depuis la mutité de notre douleur, depuis la fermeture qui nous confond avec la motte de terre, la feuille de l’arbre, la racine blanche qui voyage dans les complexités du sol. Nous dilations l’organe de notre vue, nous voulons la mydriase, l’ouverture par laquelle être au monde. Oui, voilà que cela se déplisse, que notre chair devient plus lumineuse, que notre peau se dilate comme sous l’effet d’un vent de l’esprit. Voilà que nous commençons à nous hisser au-dessus de notre chrysalide têtue. Loin, là-bas, au fond de l’espace, cette « faible lueur de luciole dans un soir d’été », c’est ce qui va porter notre conscience au-devant de nous et accomplir notre être dans la dimension humaine qui nous est promise de toute éternité. Mais écoutons qui vient.

Qui vient est cette forme si subtile qu’il n’y a guère de mots pour la dire et puis nous sommes encore si près de notre germe initial, tellement soudés à la matière et nos langues sont lourdes et notre langage si déficient que parfois il est préférable de demeurer en silence. Qui vient est cette Sublime au corps si léger qu’elle pourrait rivaliser avec le vent, le nuage, la chute de l’air sur l’illusion de l’aube. Une simple émergence du doute, une parole première qui fait son doux grésillement de flamme. Oui, de flamme car pour être il faut le feu, il faut la lumière. Dans le doux dépliement de l’atmosphère voici qu’apparaît Lucie. Son nom nous n’avons pas eu à le deviner. Il est coalescent à l’apparition même. Lucie est cette manière de fée, de personnage mythique venu d’un paysage indicible, d’une contrée impalpable. Lucie est lumière et nous, les hommes en devenir, à seulement la regarder, nous échappons à la gangue qui nous enveloppait et nous intimait l’ordre de demeurer semblables à la roche, à l’écorce, à la boule d’argile au fond du vallon ténébreux. Nous assistons, émerveillés, à notre propre métamorphose. Notre corps de chenille nous le sentons se dévêtir de ses prédicats indigents. Voilà que dans notre dos se déplient les ailes par lesquelles nous gagnerons les pays du songe, de l’imaginaire, les belles rives de l’intellection. Enfin nous serons hommes à la seule vérité d’une lumière qui dissipera l’incomplétude de la caverne, fera de notre trou de souffleur le lieu de profération et de dispersion du verbe. Car, alors, munis de ce beau viatique du lexique infini, nous n’aurons plus à le retenir dans l’aire de nos bouches étroites, nous n’aurons plus à « souffler » les mots mais à en faire des bannières étincelantes qui flotteront loin, pareils à des oiseaux libres dans le vent, ivres de lumière. Oui, vivre c’est cela : respirer le feu, fixer l’étoile, contempler la braise, débusquer la moindre étincelle dans les corridors de l’exister et la faire rayonner afin que l’ombre toujours présente, cette peur primitive dissimulée au centre du corps retourne sa peau et vienne célébrer l’hymne de la joie. Oui, la lumière rend lyrique. Oui la lumière déploie l’étendard de la passion. Comment pourrait-il en être autrement ? Imaginerions-nous, un instant seulement, la disparition des luminaires célestes ? La chute de l’étoile. La perte de Vénus dans les mailles de l’univers. La fermeture du Soleil, le seul dieu qui vaille et nous assure de vivre tout le temps de sa belle combustion. Aurions-nous la force de vivre sur la Terre visitée seulement par la nuit d’encre, le bitume recouvrant le cuir de nos visages ? Nous progresserions à tâtons, englués dans une confondante cécité. Nous serions alors identiques à des pierres d’obsidienne mourant de leur propre incurie, de l’absence de rayonnement venu du cœur de la pierre. Nous serions hors de l’être et donc remis au néant.

Nous voici sortis du labyrinthe dans lequel nous maintenait notre condition larvaire. Nous voici hommes debout, le front cerné de vives clartés. A mesure que Lucie progresse la peur s’efface, le doute le cède à la certitude, l’effroi décline pour laisser la place à un bonheur simple. Il n’y a pas de sentiment de plénitude plus accompli que de méditer face au levant, au bord d’une rivière ou bien les yeux flottant sur le dôme bleu de l’océan alors que les premières mouettes cinglent l’air de leur incision blanche, promesse de paix pour l’âme, de ressourcement pour l’esprit. Lucie-la-lumineuse qui porte à la hanche la clé qui ouvre le monde nous t’aimons comme nous aimons, la larme de cristal à la pointe de l’herbe, l’étincelle dans les yeux de l’amante, le rougeoiement de l’amour dans la chambre dont la nuit s’efface à contempler le miracle de la rencontre. Oui Lucie nous t’aimons. Demeure. Nous demeurerons avec toi !

Partager cet article

Repost0
17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 09:51
Toscanita : le paysage en beauté.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

Huile sur toile - 2014.

« Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! » Les paroles de la mère ricochaient longuement dans le mystère du jour naissant puis mouraient tout contre la blancheur des murs de chaux. Toscanita, encore prise de sommeil, s’étirait comme le font les lézards au sortir de leur gîte de sable, leur goitre se gonflant comme une outre minuscule. C’était si réconfortant, là dans le plissement gris des draps, de songer longuement à ceux qui étaient sur le point d’être et dormaient encore dans le silence des herbes. Car Toscanita avait un pouvoir, mais elle seule le savait, sa mère aussi, ainsi que les animaux qui vivaient alentour et les courbes douces du paysage. Toscanita pensait « eau » et une douce pluie fusait de ses doigts avec ses épingles de cristal. Elle pensait « terre » et les collines de dressaient contre le ciel avec leur lente et lourde inclinaison. C’était très tôt encore et tout était dans la réserve de la parole, avant que l’événement ne survienne. Comme une mutité qui n’en finissait pas, une langueur qui voulait durer, une jouissance se retenir au creux de l’invisible. Tout là-haut le ciel était une mer emplie d’outre-bleu avec des taies de nuages couleur de soufre. On y voyait d’infinies fantasmagories : un serpent à l’œil ovale avec sa langue dardée vers le passé ; un genre de monstre avec un nez pareil à une presqu’île, une bouche semblable à une baie, un œil comme une goutte de nuit, des oreilles pointues s’étirant vers quelque incompréhensible futur. On y voyait un lion avec sa crinière mousseuse, sa queue relevée en chignon, ses pattes et ses griffes. Enfin, on y voyait toute une théorie de destinées diverses, aussi bizarres les unes que les autres. Mais voir cela tenait du prodige car rien ne durait vraiment que le jour, bientôt, noierait dans une indistincte marée. Alors il fallait aiguiser ses pupilles, en faire des pointes de diamant et inciser le réel avec la force de sa volonté, faire rendre raison à tout ce qui se dissimulait mais n’attendait que de surgir.

Toscanita fixait cette terre où s’enracinait sa vie et, soudain, tout se déployait jusqu’à l’infini du songe. Tout parlait, tout faisait sens avec générosité, merveilleuse corne d’abondance dont l’inépuisable était la loi. Le triangle des collines montait à l’assaut du ciel avec l’assurance des choses exactes. Le chemin, encore si peu visible, simple cendre parmi des feux éteints, faisait sa lente progression, son simple chuintement comme pour dire l’imminence du paraître, le poème qui se lèverait et coulerait avant longtemps jusqu’aux yeux distraits des hommes. Puis il y avait les arbres, les majestueux et étonnants cyprès, ces ombres portées des morts sur l’aire à peine émergée de la nuit. C’étaient des flammes noires venues proférer l’immémoriale tragédie, instiller le doute au cœur des humains, tracer sur le sol de misère les traces ineffaçables du malheur, les stigmates de la condition humaine. Il y avait beaucoup de douleur à regarder cela, à s’immoler, en quelque sorte dans l’image funéraire, plombée, aux teintes sourdes pareilles à celles d’un antique vitrail dans la touffeur d’une crypte. Mais, depuis son jeune âge, l’adolescente - cette métamorphose en acte -, savait combien la joie, la pure joie avait partie liée au drame : comme son revers intime, sa peau sous jacente, sa texture inamovible. Pas de blanc sans noir. Pas de rire sans pleurs. Pas de vie sans mort. Cela elle le savait grâce à une connaissance intime, sans paroles, une simple levée de picots sur son épiderme de pêche, une irisation mouillée de ses papilles, une turgescence de la chair dans les replis de sa volupté naissante. Être là, sur ce coin de sublime Toscane, sous le ciel immense, sur les collines infinies à la souple ondulation, tout près des perspectives régulières des cyprès-chandelles, avec les lignes d’arbres fécondées par les taches mouvantes de la lumière, être là et avoir treize ans, c’était faire offrande de son corps à cela qui survenait dans la radiance du pur bonheur. C’était vivre dans l’immédiateté de sa parution sur terre et se confier à la touffe d’herbe, à la fuite du scarabée, à la stridulation de la cigale dans le chant de midi.

De Toscanita au paysage qui l’accueillait, il n’y avait nulle distance, nulle épaisseur qui eût pu créer du mystère, infuser de l’étonnement, susciter d’interrogation inopportune. Tout allait de soi, identiquement au fin brouillard qui flotte au-dessus des lagunes sans se questionner sur le sens de sa présence au monde. Une disposition de la nature à être dans la simplicité. Toscanita était cette jeune fille, loin de l’enfance, pas encore tout à fait femme mais sur la pente douce qui y conduisait avec ses attraits, ses mystifications, parfois ses inquiétudes, ses espoirs sans fin, ses désirs inscrits dans le labyrinthe complexe de l’âme. Grâce tutoyant le péché ou bien, dans la candeur de cet âge, ce qui eût pu en tenir lieu mais qui, en réalité, n’était qu’aimable songerie. Comme on vole, à la vitrine du marchand, le poisseux berlingot dont on éblouira sa langue curieuse. On aura une assez bonne idée de qui était Toscanita si l’on se représente, mentalement, une image en voie de constitution tenant à la fois de la Lolita de Nabokov, des « Jeunes filles en fleur » de David Hamilton avec une touche d’effronterie que révèlent les modèles oniriques de Balthus. Un âge entre deux âges, l’imaginaire tenant la bride et, parfois, entre des allures de trot, de furieux galops comme si la vie, prenant le mors aux dents menaçait de s’échapper pour ne plus paraître. Mais, si le feu couvait sous la cendre, c’était surtout cette dernière, la cendre qui demeurait visible et donnait au couple Toscanita-Toscane ce sentiment de plénitude et de ravissement immédiat. La volupté, le désir étaient en sous-sol qui, plus tard, feraient leurs lames de fond et, sans doute, bouleverseraient les notes apaisées de la symphonie.

Mais suivons Toscanita dans ses pérégrinations matinales, au fil des saisons et des couleurs, au rythme de ses inclinations à paraître dans le naturel et l’évidence même. Comme une longue dérive un peu ivre de soi. La mousse de ses cheveux, dans le soleil naissant, c’est la couleur même des chaumes des « crete senesi », ces collines siennoises qui tutoient le ciel avec la douceur de l’écume. Le diaphane de son front, c’est la lumière tamisée de la brume avec sa fuite dans les lointains, quelque part, là-bas, du côté de la mer. L’ovale de son visage, c’est ce chemin de cyprès qui ondule dans la pente des blés, montant vers le village où demeurent les maisons de pierre, serrées en grappes compactes. Sa poitrine menue - deux grains de raisin-muscat translucides -, c’est cette comptine que l’on voit faire ses taches pommelées dans le ciel d’été alors que, bientôt, l’orage fondra avec ses larmes de résine. L’aire ombreuse de son ventre, c’est cette plaine qui court à l’infini sous la caresse du vent avec la toison de ses moutons blancs perdue dans les confluences de l’air. Son ombilic pareil à un grain de café, c’est cette mince rature du sol, cette faille d’argile ronde qui habite le creux d’une vallée, semblant y dormir pour l’éternité. La coupe claire de ses hanches, c’est le peuple des arums dans le frais d’une fontaine, leurs calices rassemblés dans la fraîcheur annonciatrice de la nuit. L’amande fragile de son sexe, c’est un à peine visible gonflement, c’est le « Citron du Paradis », ce fruit défendu qui brille dans le vert profond des arbres aux lourds effluves. La dentelle aérienne de son mont de Vénus, le vol léger de l’écaille marbrée, le soir, lorsque l’air fraîchit avant la nuit. Ses jambes fuselées, l’eau brillante de l’Arno, au loin, sous les arcades du Ponte Vecchio, tout près des façades aux teintes de pain brûlé. Ses pieds menus, les trésors que l’on trouve à Florence au Musée des Offices, « La naissance de Vénus » de Botticelli, par exemple avec cette innocence des premiers matins du monde.

C’est cela que porte en elle Toscanita, c’est pour cette raison que sa mère lui a donné ce sobriquet si étrange qui résonne à la manière de l’inscription d’une petite Toscane à l’intérieur de la réelle, la grande, celle qui enchante à la mesure de sa magnétique beauté. Tout part de la Toscane, tout y retourne comme pour dire cela qui est précieux, cette nature intacte ; cette courbe immense de l’horizon ; ces architectures de cyprès qui ponctuent l’espace ; les accumulations de pierres posées sur les tumulus comme des témoins du temps, ces maisons si intimement liées à leur sol natif qu’elles s’y fondent dans un rare bonheur ; l’arcature ouverte du ciel, sa démesure sous les trois soleils de l’aube, du zénith, du crépuscule quand vient l’ombre bleue ; la mer des champs semés d’épis blonds ; la lumière si belle, si claire qu’on la croirait irréelle, immatérielle, ses grains comme un brouillard naissant de sa propre absence ; les villes aussi et leurs logis sombres, leurs palais, leurs œuvres de la Renaissance éclairant de leur somptueuse luminosité les esprits ouverts, les chercheurs de connaissance, les navigateurs au long cours. C’est cela la Toscane : une sublime illumination avant que la nuit n’ensevelisse tout dans une même torpeur, dans une identique confusion et alors les mains des existants brassent l’ombre comme des ailes de chauve-souris et l’effroi est grand qui habite le vide, serre les poitrines, altère les coeurs solitaires.

« Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! »

Longtemps les paroles de la mère résonnaient entre les murs blancs alors que les hommes, dans l’espace alentour, dormaient, leurs poings serrés sur des rêves d’étoupe et que la lumière commençait à défroisser ses membranes grises. La beauté allait venir qui ferait les yeux brillants et les langues déliées. Il n’y avait plus qu’à attendre.

Toscanita : le paysage en beauté.

Partager cet article

Repost0
15 avril 2016 5 15 /04 /avril /2016 07:48
D’Elle qui ouvrait un Monde.

« Variation autour de
Miranda
».
Œuvre : André Maynet.

 

Qǐyuán, que parfois l’on désignait de son idéogramme chinois 起源, était une fille si proche d’une possible origine qu’elle se confondait aussi bien avec le bruit du vent, la fuite d’herbe de la steppe mongole, la couleur de l’ennui lorsque le temps de novembre se dissout dans un imperceptible brouillard. Elle était si inapparente que nul ne savait si elle existait vraiment et, à dire vrai, nul ne s’en souciait si ce n’est les poètes, les saltimbanques et les jongleurs de bulles. C’est ainsi, dans notre siècle attentif aux formes du négoce et aux facettes qui brillent, cette pure apparition semblait marcher, tel un huîtrier-pie, sur la glace de quelque lagune sans même que son image en offusquât le délicat épiderme. Ceci n’empêchait pas les hommes de vivre leur vie et les femmes de mener leur existence avec l’insouciance qui sied à ceux, celles dont l’équanimité d’âme est leur prédicat le plus visible. Car l’on peut être disposés à la vertu, incliner à la connaissance, combler l’outre de son savoir des délicatesses de l’art sans pour autant faire porter son attention sur tout ce qui se manifeste dans l’inapparent et l’éphémère. Souvent l’on côtoie la fourmi porteuse de brindilles, la luciole dans le foin d’été alors même que l’on ne s’accorde à contempler que le théâtre mondain sur lequel l’on perçoit multitude colorée, souples entrechats, figures chorégraphiques pour la simple raison que leur spectacle est une constante fascination, un gouffre auquel remettre le luxe de sa vision.

Qǐyuán , y compris pour un observateur inquiet, - autrement dit un de ces métaphysiciens à l’étrange silhouette - était aussi mystérieuse et inaccessible que peut l’être pour nous, occidentaux rationalistes baignés du principe des Lumières, ces genres d’hiéroglyphes chinois 起源 que l’on considère à la manière d’une simple image, oubliant en ceci la pluralité du sens qui y est contenue, en même temps que les symboles qui y vivent leur vie latente mais non moins riche de légendes et d’histoires entrelacées avec la singularité d’une civilisation ancienne. Cependant, ne pas connaître les parures incas qui sont « la sueur des Dieux», ignorer les masques funéraires mayas en mosaïque de jade ne porte pas à conséquence et l’horizon s’ouvre aussi bien aux curieux de choses rares qu’à ceux qui passent leur temps à longer les coursives des villes, à en saisir les vitrines gorgées, parfois, d’inatteignables biens.

Ce que faisait Qǐyuán, la plupart du temps, c’était de longer les lisières des villes, mais bien en retrait, de préférence dans les marges comprises entre les quartiers commerciaux et les zones portuaires, dans cette manière de no man’s land que ne visitaient guère que de rares oiseaux de passage, parfois des chiens en maraude, le plus souvent des lucanes cerfs-volants à la carapace luisante, corne au vent, à la recherche d’une improbable compagne. Autrement dit, les lieux de 起源 étaient, toujours, des sortes d’endroits mythiques, des couloirs de remise de peine, des zones improbables où rien ne poussait qu’un vent acide, ne croissaient que les étoiles des chardons, les grappes mauves des buddleias et les fines corolles des renouées. Souvent, au loin, l’architecture décharnée d’une friche industrielle, des croisements de poutres de métal sur la toile grise du ciel. Voilà, rien d’autre que cette désolation. Rien d’autre que cette perdition qui n’avait d’égale que l’entêtement des rameaux de lierre à coloniser leur hôte.

Sans doute s’étonnera-t-on qu’une Fille si gracieuse, au corps si fluet - la candeur d’un cristal -, s’ingéniât à fréquenter d’aussi austères contrées. Mais c’était mal la connaître, elle l’obstinée qui voulait faire de la laideur une beauté, métamorphoser l’indigent et le triste, en faire des tremplins pour la joie. Voici ce qui se passait : >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>

C’est un matin de claire lumière parmi les brumes venues de la mer. La ville est loin qui s’éveille à peine. Il n’y a pas un bruit, pas la moindre rumeur qui indiqueraient la présence humaine ou bien la persistance discrète, au milieu d’une touffe d’herbe, d’un insecte à la tunique dorée. Tout est si illisible dans le jour qui vient. Tout incline au repos, comme si le monde, après sa traversée nocturne, s’apprêtait à renaître. C’est comme d’être seule au monde et d’en savoir le baume éternel. Plus rien qui assombrit. Plus rien qui contraint. Autour de soi l’univers est une immense conque blanche, un vaste calice pareil au reposoir d’un lotus. Tout est caresse. Tout est vacant, plié dans l’orbe d’un secret. Tant est si bien que, d’un moment à l’autre, peut surgir l’inattendu, le disponible, le toujours en voie d’éclosion. Mais on sent bien qu’il n’y a aucune menace, aucun danger, que la plénitude est à portée de main, à toucher de corps, là au creux de l’intime, genre de graine en attente de lever. Cela va arriver. Cela va venir. C’est un grésillement, un fourmillement et les doigts s’irisent de mille étoiles et la peau s’éclaire de l’intérieur sous la poussée d’un étrange photophore. Cela gonfle, cela se distend, cela fait lever la grand voile du corps, cela arque le bassin, cela décuple les hanches, cela chante depuis l’intérieur de la chair à la manière d’un désir venu de loin, outre emplie de miel, jarre profuse où bouillonne la lave incandescente de l’impatience. On veut savoir. On veut emplir la fente de ses oreilles du trille du clavecin. On veut ourler ses lèvres de l’ambroisie du poème. On veut faire de son épiderme la pellicule sur laquelle ricochera le tumulte du langage, où s’imprimeront les merveilleux phosphènes des dialectes, des sabirs, des mots précieux comme des gemmes. Car c’est raffiné le langage, ça fait son bruit de source, ses ricochets d’amour, ses incantations pareilles aux prières bleues dans l’aube du désert. Ça irradie jusqu’au centre de la vasque humaine, cela élève ses milliers de stalagmites, cela suspend, tels des glaives d’acier, les stalactites claires dans le silence de la grotte. Cela fait ses théories de bandelettes, ses mailles si souples qu’entre nous et lui, le langage, il n’y a pas la place pour l’épaisseur de la feuille. Puisque nous sommes langage. C’est cela, cette fusion intense qu’éprouve 起源 dans l’essence même de son être. Elle n’est plus à elle ni au monde. Elle est un simple lieu de passage de l’un à l’autre. Une infime vibration. Assise sur le sol, ce sol si blanc qu’on le croirait de neige, entièrement dévêtue, jambes sagement repliées dans l’attitude de quelqu’un qui contemple ou médite, l’ovale de son visage pareil à un masque de carnaval, anonyme, impénétrable. C’est fait de cela, une origine, la libre disposition à être dans le neutre, l’à peine esquissé, le soustrait à l’emprise du prédicat. Cela se retient, cela suspend son souffle, cela replie sa langue dans la cellule de la bouche afin que ce qui, bientôt, va surgir, le fasse dans la pureté même, la réserve, le recueil nécessaire à tout ce qui s’ouvre en monde et porte avec lui l’ensemble des significations. Alors, sur le miroir qu’accueille le sol, les bras largement dépliés comme pour une offrande, Qǐyuán fait se lever la beauté qu’elle portait en elle qui, depuis toujours, devait apparaître. Or la beauté c’est ceci : du rien, du silence, de l’illisible, voici que se lève le langage, voici que les mots se tissent sous la forme d’un livre, que des pages s’animent et tournent comme sous l’effet d’une brise légère venue d’on ne sait où, peut-être d’un esprit, peut-être d’une âme, voici que naît une fable, que se révèle une légende. Les pages s’ourlent, se meuvent sous l’effet d’un irrépressible flux. Voici qu’apparaissent des mats, des voiles qui cinglent vers le large, voici que nous embarquons à bord, voici que l’imaginaire déplie ses ailes, l’invention ses galeries aux mille facettes, l’évasion ses myriades d’images colorées.

Plus rien ne nous arrêtera sur l’eau au grand cours. Plus rien ne nous retiendra vers cet unique voyage que, toujours, nous faisons vers nous alors que nous pensions naviguer dans des eaux hauturières, découvrir de nouveaux pays. Nous supposions toujours être des Amerigo Vespucci, des Christophe Colomb, des Vasco de Gama. Mais nous ne cinglions jamais qu’en direction de notre propre territoire, de notre continent intime. C’est cela qu’en termes aussi élégants que discrets nous dit André Maynet, nous offrant cette belle œuvre allégorique car Qǐyuán est cette énigmatique figure dont la mission est de nous porter au-devant d’elle de façon à mieux cerner l’être que nous sommes. Notre effigie est à proprement parler ce visible que nous percevons comme notre réalité la plus palpable pour aller vers l’invisible qui nous accomplit et nous remet à nous afin que nous prenions acte de notre totalité. De notre liberté. Nous sommes toujours en chemin de ceci qui nous parle vers ceci qui demeure muet. Tout comme Qǐyuán illustrant cette métaphore, qui la fait transiter de son nom préhensible à cet autre non-préhensible qui nous fascine parce qu’il est pur mystère : 起源.Il n’y a rien d’autre à dire. Seulement regarder comme le Soleil regarde la Terre.

 
 
 

Partager cet article

Repost0
14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 07:26
Les couleurs de la mémoire.

Œuvre : Barbara Kroll.

Esquisse - Acrylique sur carton 100 X 70.

On m’avait dit le ciel blanc, la lumière partout étincelant, les feuilles aiguës des palmiers, l’éclatement floral des lauriers-roses, les façades couleur de craie et nul espace où trouver du repos. On m’avait dit la dette à acquitter à cette belle Andalousie, comme s’il se fût agi de noces tragiques dont, jamais, on ne reviendrait. On m’avait dit la présence sous le soleil, dans les rues gorgées d’ombres ; le soir, le jerez ambré dans des verres étroits ; la danse lente des ailes des ventilateurs dans les cafés de tapas et le non-retour. Jamais on ne revenait d’Andalousie. On demeurait dans le lacis des ruelles, longtemps on rôdait sur le paséo, au milieu des mailles serrées des odeurs et des dalles rouges et blanches des pavés. Longtemps on errait devant les façades hantées de hautes grilles, alors que l’eau de la Sierra Nevada coulait dans les acequias de pierre, sous le vert de la végétation. Souvent on longeait les murs crénelés de l’Alcazaba, au-dessus du quartier gitan et le regard se perdait, au loin, là-bas, du côté des grands bateaux échoués dans le port, pareils à des falaises percées des trous des troglodytes. Il y avait comme une impossibilité à s’extraire de soi, à remonter à la surface de la conscience, à faire la planche et regarder le monde avec les yeux de l’innocence. Il y avait trop de douleur à quitter les profondeurs marines, là tout contre le bleu de la mer, si près des agates brunes, dans le brouillard solaire, sur la natte des herbes qui couraient au ras du sable, sur les plages d’Aguadulce, de Callente, de Marisol. C’était comme une aimantation, un genre de vibration qui s’installait au creux des reins et y demeurait avec la force naturelle d’un séisme. C’était la phosphorescence d’une image très ancienne juste en arrière des yeux, comme si un invisible moucharabieh en eût dressé la trame subtile et tout se révélait sous la figure d’un inatteignable. Un désir, là, au bout des doigts, des dattes très précieuses, le gonflement d’un sein translucide avec ses gouttes de miel, la rosée d’un pubis sous les diamants d’une forêt pluviale. Andalousie était là, immense mystère creusé jusqu’en ses plus étonnants arcanes, labyrinthe complexe aux mille trajets inaperçus, nécropole souterraine allumant ses milliers de lueurs ossuaires. Fascination qui n’avait pas de nom, à la manière d’une antique déesse, peut-être une reine noire de Nubie enfouie dans le souvenir des dunes du désert.

Il est très tôt le matin, dans les nappes de brume bleue. La voiture avance, glisse, se fraie un sillage parmi les pliures de l’air. Il fait si doux et l’existence est si réelle, si aisément préhensible. Il suffit de laisser sa main passer par la vitre ouverte et on sent l’écume des jours glisser entre les doigts. L’évidence de juillet est là, posée comme le papillon sur la poussière jaune du pollen. A l’intérieur du ventre, derrière le bouton de l’ombilic, c’est le déroulement léger d’une mousse, la tension d’une spirale attendant que tout se déplie dans le bonheur immédiat de vivre. Plus tard seront les échardes de chaleur, la sueur profuse, les yeux rougis par les premiers assauts de la fièvre estivale. Après Valencia, l’hispanité est là avec ses contrastes violents, le bleu intense des eaux, le si beau langage, chantant, modulé, comme l’empreinte des hommes sur la terre aride, exigeante, serrée dans sa gangue de poussière. Bientôt l’Hôtel Miramar à Denia avec son atrium de faux marbre, ses chambres blanchies à la chaux, ses antiques robinets fuyant continuellement, les traces de rouille sur la faïence. Etonnante Espagne où la façade le dispute au dénuement des arrière-cours, aux alignements hasardeux des briques gauchies, aux déchets qui jonchent le sol de leur géométrie étique. Sur les falaises, de l’autre côté de la baie, les moulins aux ailes déployées, les villas accrochées au calcaire, pareilles à des griffes de sorcières. Fenêtres ouvertes sur la nuit, avec le grondement continu de l’existence ibérique, le battement des tortillas dans des écuelles de fer, les notes claires des guitares sous le chant des étoiles. Le lendemain, la suite du voyage est une prouesse météorologique : jamais il n’aura fait aussi chaud sur l’ensemble de la péninsule. L’arrivée à Almeria, loin d’être une délivrance, est le point d’orgue d’un voyage épuisant. Le petit appartement loué au centre ville est une étuve. Le thermomètre géant de la pharmacie, en face, n’arrête pas de monter, comme si la colonne de mercure était soudain devenue folle.

De ce séjour maintenant si lointain que reste-t-il sinon un fin brouillard déposé sur l’écran de la mémoire ? Que reste-t-il qui demeure encore lisible, interprétable ? Cette nuit, dans les lueurs grises de l’insomnie, c’est votre image qui a soudain surgi avec la vive insistance d’une braise. Un genre de feu s’alimentant à sa propre source, une inépuisable énergie rayonnant de son inaltérable puissance. Sur ma natte désertée de sommeil, impossible de vous déloger, urticante vibration faisant mon siège jusqu’à une manière d’ivresse. Mais d’où surgissiez-vous ainsi avec cet incroyable coefficient de réalité qui atteignait jusqu’à la bogue de mon sexe ? Une flamme dont le jour ne put me délivrer. Une giration dans le plein du cortex avec des giclures de blanche myéline. Mais d’où cette obsession tirait-elle sa source ? Vous avais-je au moins connue, rencontrée, sinon aimée ? La passion, parfois, est une telle démesure qu’elle éteint ce qu’elle a allumé, ne laissant plus que des cendres froides et l’objet du désir se meurt dans les plis d’une histoire sans nom. Pourquoi donc, apercevant votre image, se dessinait, en filigrane, ce voyage perdu dans le lointain du songe ? Il devait y avoir nécessairement, une raison. Que m’eût servi à poser un nom - Carmen ; Dolorès ; Maria, - ces effigies anecdotiques sur un visage sans corps, sur une aventure sans fondement ? Car, à la réflexion, jamais nos chemins ne s’étaient croisés, jamais nos mains ne s’étaient jointes, nos corps retrouvés dans le geste de l’amour. Alors, quoique dépité, il me fallait en convenir, vous étiez cette fière Espagne, cette belle province d’Andalousie que jamais personne n’atteindrait en son fond. L’absolu, toujours se dérobe devant nos pas, tout comme le chemin s’allonge indéfiniment devant la marche du pèlerin.

Oui, dans ma longue dérive nocturne, vous m’êtes apparue sous le sceau de multiples figures dont mon imaginaire s’emparait avec ardeur afin qu’une possible vérité pût en surgir, plutôt que cette perte dans laquelle vous me laissiez. Perte de vous. Perte de moi. Il devenait urgent que je vous vêtisse des atours de la signification. Ne pas les atteindre eût été le pur synonyme d’une folie. Alors voilà, la nuit aidant, celle que vous êtes devenue, sans doute à votre corps défendant. Mais jamais l’on n’est maître du jeu dans une sublime autarcie, toujours l’on appartient aux autres, toujours votre corps se laisse envahir par le regard envieux, possessif, qui vous interroge en même temps qu’il vous aliène.

Les couleurs de la mémoire.

Derrière vous, pareille à la sombre muleta, est le rouge, la nappe de sang qui dessine la longue tragédie ibérique. Il n’y a pas d’Espagne sans taureau, il n’y a pas d’Andalousie sans arènes, sans les cris des aficionados tassés dans les gradins, sans le vin noir qui coule dans les veines du peuple des Maures. C’est inscrit au plus profond de l’âme, cela fait ses faisceaux d’étincelles, ses confluences de flammes dans la conscience de ceux, celles, qui sont soudés à leur terre par toute la force de leurs racines. Ou bien ce rouge est-il le vivant étendard de la robe pourpre du flamenco, celle que porte avec tant d’élégance et de noblesse Belén Maya ? Est-ce l’empreinte de cette flamme nomade qui court parmi le peuple des égarés et fait vibrer la corde de leur âme, claquer sèchement les paumes de leurs mains, percuter violemment le sol de leurs talons de cuir ? Est-ce cela ?

Et le noir dont j’ai dit la mesure taurine, celui qui habite les plis de votre chevelure d’ébène, coule le long de votre vêture, se termine en une flaque indistincte sur le sol, n’est-il pas, seulement, la vibrante allégorie du désarroi infini de ces gitanes, - certains les disent effrontées -, enfant porté sur le bras comme une joie en même temps qu’un fardeau, de ces femmes donc à qui l’on fait l’aumône afin qu’un chemin puisse être poursuivi ? Et ce gris de votre visage, de vos épaules, n’est-il pas le même que celui qui habite, un jour de féria, ce vieil homme désemparé, béret noir sur la tête, hébétude plantée dans le corps à la manière d’une écharde, veste élimée, chemise froissée, alors que, derrière lui, la musique rutile, les rires fusent, la corrida se prépare avec son rythme de sexe et de sang, de piété et de barbarie, de désir et de mort ? Est-ce cela, le gris, toute cette immense mélancolie qui glisse depuis le ciel et enferme, dans la densité de sa glu, des individus pris dans un confondant bloc de résine ? « GUERRA A LA TRISTESSA », l’enseigne bariolée qui clame sa joie au fronton de la baraque de fête foraine et l’homme perdu est au milieu de la foule sans savoir qui il est, quel est le sens de son destin. Andalousie qui fait des couleurs la plus haute joie, mais aussi le plus sombre projet d’exister, comme si la partie ombreuse de l’arène signait l’irrémédiable finitude, alors que la partie immergée dans le jour décroît lentement, sombrant bientôt dans les tentures d’une nuit illisible. Et le blanc, cette couleur si neutre qu’elle semblerait dire le silence, énoncer l’absolu, tracer les limites infranchissables de la virginité, ce blanc pris d’une ombre légère, cette écume sensible de vos jambes longues, n’est-elle pas l’écho, dans l’hôtel que cerne la clarté assourdie, de la chemise du toréador en prière, de celui qui, habillé de son habit de lumière, va bientôt entrer dans le cercle infiniment étroit de la danse de la parution et du deuil ? Tous ces symboles existent-ils à l’état de nature ou bien est-ce l’égarement d’un imaginaire fougueux qui en trace les improbables contours ?

Le blanc, je le vois aussi sur les tours d’argile qui dominent Almeria, depuis son château, cet Alcazaba à la lointaine histoire. Ici la vue est belle qui rassemble en quelques notes fondamentales les harmoniques de toute l’Andalousie. Toutes les couleurs s’y mêlent dans une manière de joie indescriptible comme pour dire la confluence ancienne des hommes, le damier des civilisations multiples, la rencontre des cultures. Au loin la mer avec sa nappe d’indigo immense sur laquelle ricoche la lumière, les rochers érodés, couleur de terre brune, usés par les meutes du vent. Les immeubles blancs avec leurs toits en terrasse. Le matin, déjà, sous les premiers assauts de la chaleur, il est impossible d’y demeurer longtemps. Les ruelles commerçantes et leurs couleurs vives, leurs enseignes peintes de teintes crues. Puis, plus près, le quartier gitan, les cubes serrés de ses maisons basses, les trottoirs de ciment sur lesquels, le soir, lorsque la chaleur est tombée, on s’installe pour deviser, boire des rafraîchissements. Et, non loin, les cafés de tapas avec leurs odeurs entêtantes de poulpes frits, ses assiettes chargées d’aceitunas, ses tranches de chorizo, de jamón serrano, ses gambas à la plancha, la fumée des cigarillos, le bruit, le sol jonché de serviettes maculées.

Et, vous observant du plus loin de mon rêve éveillé, il me faudrait encore dire Ronda, cette somptueuse ville blanche perchée sur son éperon de pierre, au-dessus du rio Guadalevin. Dire aussi Cordoue et sa mosquée aux 856 colonnes de granit rouge, de jaspe, de brèche verte, de marbre bleu de Constantinople et de Carthage. Dire l’Alhambra de Grenade, la couleur de sang de ses murs de pisé. Dire l’eau et les fontaines, les massifs de verdure, le labyrinthe des charmilles des Jardins de l’Alcazar. Dire l’indicible car le réel est cet insaisissable dont, toujours nous croyons nous approcher alors qu’il s’écoule entre la résille obstinée de nos doigts sans que nous puissions rien faire pour l’y retenir. Alors ne nous reste plus que la ressource de l’imaginaire, la quadrature ouverte de l’espace du songe, nos pinceaux pour poser sur la toile les traces des émotions, la plume pour encrer les arabesques d’une écriture qui disparaît à mesure qu’elle imprime ses pattes de mouche sur la surface têtue du parchemin ?

Il est très tôt le matin, sur le chemin du retour. Almeria n’est déjà plus qu’un mirage qui se perd dans la brume solaire et les palmiers d’Aguadulce font nager leurs lances vertes quelque part, dans l’air incertain. Le temps est moins chaud qu’à l’aller et le voyage plus agréable. Arrivé à la hauteur de Santa Pola, j’oblique sur la gauche, longe les salines, contemple les taches à peine esquissées des flamants qui semblent flotter au-dessus de l’eau. Puis Elche, son incroyable oasis. Longtemps je déambule au milieu de son océan vert étoilé, de ses bassins d’eau que fouettent des milliers de jets ruisselants, de l’eau verte de sa rivière se frayant un mince canal entre les troncs boueux et filandreux de palmiers séculaires.

Ici, maintenant, le soir tombe et la nuit sera bientôt là avec sa teinte d’encre, sa densité irréductible à la seule volonté que je pourrai opposer à sa survenue. Je le sais, il y aura d’abord comme un ralentissement du temps, une contraction de l’espace et, soudain, tout basculera dans une manière d’incompréhension comme s’il fallait attendre le jour afin qu’une légitimation survînt de cet étrange voyage sans horizon. Entre quatre murs cernés d’ombre et sans possibilité aucune d’y échapper. Là, dans la cellule close, à l’intérieur du cocon de silence, Andalousie, espace de mes rêves, votre effraction sera un pur bonheur. Le voile des chimères se déchirera pour laisser apparaître ce vertige dont, vous seule, du fond de votre mystère, savez saisir les hommes. Il y a toujours, au fin fond de la mémoire, un espace pour les couleurs. Puissent-elles venir et chanter jusqu’au jour !

Partager cet article

Repost0
13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 07:50
Soledad.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

LA SOLITUDE - 40 X 30 CM - 2011.

« Soledad, Soledad », on ne savait d’où venait cette douce modulation, cette trille blanche montant de l’encre de la nuit. Cela flottait infiniment, cela faisait sa trémulation de cigale, cela s’irisait jusqu’aux confins de la terre. « Soledad », comme l’on aurait dit « ciel », « nuage », « pluie d’étoiles » et tout voguait dans l’incertitude, et tout demeurait hors de soi dans une image non préhensible, comme si une possible parution, venant de quelque lointain cosmos, se fût réfugiée dans la toile souple du songe. Sur Terre, les hommes dormaient dans leurs termitières blanches, leurs membres gourds pris dans la glu du non-paraître. Long serait le temps, encore, avant que la conscience ne fasse ses scintillements, ses feux de comète. Les voitures étaient garées près des trottoirs de ciment, leurs feux éteints, pareils à des yeux d’insectes cavernicoles. Les arbres glissaient dans la touffeur de leurs racines. Les herbes tapissaient de leurs rhizomes épais les meutes de sable et de poussière. C’était une longue et arbustive hébétude qui avait envahi le vivant et nul n’existait plus qu’à la manière d’une dérive infinie, étrange « Radeau de la Méduse » flottant entre deux eaux. Sur la plaque sombre de la mer, la brume flottait et l’invisible faisait sa présence cotonneuse alors que les murs verticaux, les dalles rouges des toits se fondaient dans un poème sans nom. Les barques bleues et blanches, les filets de pêche et leurs résilles étroites, l’arrondi des galets, tout cela se donnait à voir identiquement aux nervures des feuilles se découpant sur l’horizon crépusculaire.

« Soledad, Soledad », la petite musique d’aube s’insinuait lentement parmi le peuple des éveillés. Sur la corne levée de l’orycte à la tunique couleur de brique. Le long des larves annelées des hannetons. Sur les brindilles noires des fourmis. Dans les ramures rouillées des chênes-lièges. Dans les labyrinthes tortueux des vieux oliviers. An plein des capsules coniques des eucalyptus. « Soledad, Soledad », comme pour dire au monde la beauté unique de l’exister, le rayonnement de toutes choses dans l’orbe ouvert des vérités. C’était comme une incantation descendant du haut de la garrigue, une rigueur empreinte de vent, une évidence sous le rayonnement solaire qui, bientôt, ferait sa tache grise sur le port, sur la crête ourlée des vagues. « Soledad » était la voix d’un arbre antique qui lançait dans l’éther un genre de supplique à destination des hommes, d’abord, des plantes, des animaux ensuite. Mais surtout à l’intention de celle, élue parmi le peuple des errants sur Terre, qui portait ce beau nom de « Soledad », comme une braise vive fixée sur la falaise du front, un ardent tilak venu dire l’urgence de connaître et de demeurer là, en face de la mer, au-dessus du miroir sombre des lacs, près des hommes à la marche courbe.

Soledad était une jeune fille indéfinie, sans doute aux confins de l’âge nubile, confiée à la grâce de son corps de liane, à la souplesse de ses mouvements, au rythme naturel qui l’adoubait, avec une manière d’évidence heureuse, avec tout ce qui l’entourait, aussi bien le voile de brume, le vol de la mouette, la frondaison verte des pins. Ses yeux étaient le reflet de l’espace, ses joues couleur d’olive le parchemin sur lequel ricochait le temps. Elle glissait dans l’existence avec la grâce du nuage poussé par les lames d’air et personne ne se doutait de sa présence alors qu’elle était partout, aussi bien dans la conscience distraite de ceux, celles, qui dérivaient sans même s’apercevoir que les heures s’écoulaient avec leur bruit de bourdon.

La nuit est encore liée aux collines, attachée aux anses marines, aux lignes bleues des rochers troués de bulles. Le jour est en réserve, loin au-delà du fil de l’horizon, comme un gonflement qui attendrait de paraître, de se libérer de sa gangue d’eau et de pierre. Soledad s’est levée dans le silence des corps et rien ne dérive qu’un long sommeil traversé du rythme lent des étoiles. Un peu d’eau fraîche sur le visage. Le repas frugal d’une pomme acide. Une robe souple, des sandales claires et la marche légère comme celle des gazelles sur le sol de sable. Bientôt, après les derniers cubes blancs des maisons, le chemin de calcaire qui sinue parmi les brindilles claires des genévriers cades, les touffes hirsutes des buis, les hampes grises des asphodèles. Le silence est visible, genre de menhir dressé dans la gemme dense de l’air. Les cigales aux ailes translucides, les couleuvres aux écailles d’acier, les scorpions à la queue en faucille sont au secret et les abeilles dorment dans leurs cellules, parmi les rayons jaunes du miel. Soledad sent en elle, dans le mystère de son jeune corps, le long trajet de la garrigue, les effluves épicés du romarin, les étoilements d’odeurs du serpolet, la rudesse du sol, son empreinte blanche pareille aux dessins complexes des fossiles. Elle fait halte sur le sentier - c’est un rituel inscrit en elle de toute éternité -, là où les falaises dressent leurs hauts murs entaillés de la population clairsemée des chênes verts ; elle entre dans la gorge étroite qui sinue parmi les blocs de rochers, sous la lèvre du sol d’argile brune ; elle retourne à la communion originelle de ses lointains ancêtres avec la grotte, l’abri, le refuge. Elle demeure là, de longs moments, entourée de calme et de solitude, au seul rythme lent de sa respiration, à l’écoulement de son sang dans le pli de ses veines, aux lacs de lymphe qui, déjà, la portent en direction de cette mer que, bientôt, elle retrouvera dans la pure joie.

Puis les marches taillés à même le roc, les garde-fous sculptés dans les branches, juste au-dessus des girations des marmites, meutes de galets en spirale qui habitent le ru desséché, pareil au squelette antédiluvien d’un lointain et inquiétant hôte de la préhistoire. Personne, sauf, parfois, le cri étouffé de quelque oiseau de proie surpris dans son sommeil de plumes. Bientôt, le sol s’aplanit, le chemin prend des allures de sentier muletier, sinon de recueil pour la marche de quelque pèlerin en mal de spiritualité. Tout s’organise sous la figure du cercle, tout fait sens en direction d’une plénitude. Soledad est arrivée dans le cirque de rochers que couronne, tout en haut, vers le ciel teinté d’eau, une ceinture de genévriers déchiquetés par le vent, usés par les grains de pierre ponce de la brume, lavés par les cataractes de la lumière.

Soledad.

Ici, au centre du cirque abrité du monde, se dissimulant au regard des curieux, est le prodige parmi les prodiges, un arbre plus que séculaire, dressé dans la simplicité, figé dans une parole de silence et, pourtant, la tête collée au tronc, dans le trajet laborieux de la sève, on entend, distinctement, cette manière de comptine qui fait son ébruitement de colibri « Soledad, Soledad », comme un vol stationnaire, la plongée du bec courbe et infiniment long dans le nectar intime du monde. La jeune fille demeure longtemps dans la lumière étroite de la clairière et ses yeux parcourent le vieux tronc, ses boursouflures pareilles à des sillons de boue, les failles de son écorce, ses complexités de pachyderme, ses ondoiements de lagune, ses clairs-obscurs de mangrove, ses élancements de palétuviers vers la canopée humaine, la seule à connaître cela qui fait les yeux clairs, l’âme droite, l’esprit infiniment dilaté sur le chant des astres. Alors, après que Soledad a longuement pris acte de ce hiéroglyphe sylvestre, après avoir parcouru les sèmes qui, partout, l’habitent et le font tenir debout, depuis les cordes des racines jusqu’à la confluence des ramures et aux dessins subtils des feuilles, elle redescend vers le lieu des hommes, là où les rumeurs polychromes font leurs infinis carrousels. En elle, en son intime, le vieil arbre continue à parler cette langue que ne perçoivent que ceux, celles, qui interrogent les choses dans la simplicité de leur être. Déjà le village est une ruche bourdonnante, déjà s’affairent sur les places, dans les ruelles tortueuses, sur les dalles de pierre qui regardent la mer, les trajets incessants des existants. Déjà !

Partager cet article

Repost0
12 avril 2016 2 12 /04 /avril /2016 07:49
Fille de la lagune.

« Un peu, beaucoup, à la folie.....Venise ».

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

Garzette, tel était le sobriquet qu’on lui avait attribué depuis toujours. De l’aigrette du même nom elle avait la fine silhouette, l’élégance feutrée, la démarche souple sur le miroir de l’eau, simple réverbération pareille au nuage faisant sa ponctuation à contre-jour du ciel. Du héron blanc elle avait la nudité racée et à l’apercevoir en tenue d’Eve on se rendait compte, dans l’instant, que nulle autre vêture ne lui eût davantage convenu que sa peau translucide, son teint si semblable au masque du mime, à la couleur des sentiments lorsqu’ils s’effeuillent et se disposent à chuter sur le sol de poussière. Elle était un discret souffle d’air, une brise se mêlant à la fraîche haleine de l’aube ou bien un pli de lumière que le crépuscule confondait dans la perte du jour. C’était à ces heures en demi-teintes qu’elle confiait le luxe de ses gestes. Le plein jour l’eût offensée, qui eût peut-être imprimé dans son fragile épiderme les stigmates de quelque douleur. Il lui fallait cette onction des choses, cet appel poétique du silence, cette mélodie presque inapparente qui montait de l’horizon et se perdait dans le gris infini de la lagune. Car Garzette était une fille essentiellement lagunaire, un genre de feuille d’eau, de nénuphar qui déployait sa corolle sous le vol à peine appuyé de la libellule. Tel le chevalier d’Italie ou le héron pourpre, elle hantait les marécages et se confondait souvent avec les étoiles blanches des asters, le soleil des inulas ou bien les lavandes de mer qui tapissaient les bras d’eau serpentant parmi les îles. Exister, pour elle, c’était cela, flotter sur l’onde, butiner la vie, en prélever le subtil nectar et ne pas se mêler aux incessants remuements du monde.

Garzette aimait la lagune, ses milliers de bras d’eau, sa lente respiration, son flux et son reflux pareils au dépliement des tentacules des poulpes, aux vibrations des anémones de mer, mais elle n’aimait pas Venise, la stridulation permanente de ses touristes, leurs tenues débraillées, leur criailleries telle une compagnie de freux sur le sol gelé d’hiver. Parfois, quand elle voyait arriver les hauts ferries aux ponts multiples -, ils ressemblaient à une étrange tour de Babel horizontale, bruissant de dialectes entremêlés et indistincts -, elle se cachait quelque part, sous l’arche d’un pont ou bien dans l’encoignure d’une place et envoyait son ombre parmi la foule, jouant des coudes, esquivant ici un enfant espiègle, là un photographe zélé qui n’avait de cesse d’engranger les clichés de la Place Saint-Marc et sa meute de pigeons ou bien l’inclinaison étonnante des campaniles de Santo Stefano ou de San Giorgio dei Greci. C‘était une telle douleur que de se frayer une voie parmi le peuple jacassant, de louvoyer au milieu des exclamations, des rires qui fusaient tels des geysers, des piétinements qui poinçonnaient la pierre dure des pavés. Heureusement, Garzette avait l’imaginaire fertile et, au bout de quelques pas, il n’était pas rare qu’elle se retrouvât dans une manière de temps originel, en compagnie des explorateurs, de Marco Polo dont elle admirait plus que tout « Le Devisement du monde », ce récit poétique qui la faisait s’évader, loin au-dessus des hommes. Ce qu’elle aimait c’était la merveilleuse description de la résidence d’été du Grand Khan à Ciandu, description qu’elle connaissait par cœur, citant pour elle-même, en lecture intérieure, de somptueux passages :

« Ciandu fut bâtie par le grand khan Koubilaï, lequel y fit construire un superbe palais de marbre enrichi d’or. Près de ce palais il y a un parc royal fermé de murailles de toute part, et qui a quinze milles de tour. Dans ce parc il y a des fontaines et des rivières, des prairies et diverses sortes de bêtes, comme cerfs, daims, chevreaux, et des faucons, que l’on entretient pour le plaisir et pour la table du roi, lorsqu’il vient dans la ville. (...) Le Grand Khan demeure là ordinairement pendant trois mois de l’année. »

Ceci suffisait à son enchantement et dans sa tête naissaient toutes sortes d’images mêlant des myriades de sensations depuis l’odeur entêtante des céréales, jusqu’aux montagnes colorées des épices en passant par des lieues de rouleaux de soie aux teintes si douces qu’elles semblaient vouloir imiter les beaux paysages de la Toscane, leurs formes pleines et heureuses, leurs symphonies de couleurs pastel. Mais son évasion de ce monde si étroit, aux conventions si pesantes, aux conduites si stéréotypées, jamais elle ne s’en échappait mieux qu’à évoquer les peintres renaissants de l’Ecole Vénitienne, Titien, Véronèse, Le Tintoret. Pour elle, Venise, c’était cette ville représentée par Canaletto dans « Grand canal vers Rialto », cette Cité si claire, le jeu subtil des ombres et des lumières, cette épure géométrique où l’œil du spectateur est guidé jusqu’au centre de la toile dans une atmosphère si apaisée qu’on pourrait y demeurer sa vie durant et ne souhaiter nulle autre halte en un quelconque lieu du monde. Et ce qui fascinait surtout la Fille de la lagune, c’était le ciel parcouru de nuages, le glacis de l’eau réverbérant les couches d’air, la perspective des quais où ne s’apercevait nulle silhouette humaine, la flottille des gondoles, les barques de commerce avec leurs voiles repliées, enfin toute cette atmosphère de bonheur disponible, de plénitude, de liberté laissée à l’imagination. Ô combien cette image ancienne était éloignée de la réalité actuelle ! Combien le déferlement mondain obérait cette image d’une douceur de vivre, d’une existence au plus près de l’eau, dans la résille étroite des rues, au centre des places, parmi ses façades hautes en couleurs, trouées de fenêtres en ogive, ses ponts en dos d’ânes, ses minuscules venelles qu’éclairent des rangées de briques rongées par le temps.

Alors il n’y avait rien de mieux que de se laisser dériver, pareille à la surface immobile de la lagune lors des mortes eaux. A seulement évoquer les anciens noms de Venetiae, Garzette partait loin, si loin de toute cette agitation qui conduisait au vertige et à l’abandon de soi. C’était comme une farandole venue du fond du temps avec ses ribambelles de sons et d’odeurs, cinéma muet proférant sur un mystérieux écran les heures de gloire de la Cité qui fut puis laissa la place à l’anonymat du peuple des curieux. C’était comme un chant qui serait venu du fond de l’eau, une incantation de sirène. Les mots anciens vrillaient les oreilles de Garzette, y dessinaient les contours d’une fable : « Cité des Doges », « Sérénissime », « Reine de l'Adriatique », « Cité des Eaux », « Cité des Masques », « Cité des Ponts » ou encore « Cité flottante ». Il y avait tellement de beauté à décrire et les mots étaient incapables d’en venir à bout, d’en circonscrire le caractère impalpable. Jamais on ne décrit un état d’âme. Il surgit de lui-même et se révèle tel qu’il est, à savoir une musique, le vers d’un poème, la touche de peinture d’un tableau, la courbe d’une sculpture. C’était comme si Garzette s’était dissimulée dans les étoffes complexes et bariolées du Festival, sous l’habit coloré à losanges d’Arlequin ou bien sous un des masques de la Commedia dell'arte, sous la « moretta », petit loup de velours noir et chapeau délicat qu’une femme de l’aristocratie aurait endossé afin de se soustraire aux regards des curieux et, peut-être, rejoindre un amant de fortune sous « Le Pont des Soupirs ». Oui, c’était bien cela, masques et bergamasques mettant en scène l’étrange comédie humaine, cette immense procession de déguisements, de perversions, de beautés, de coups bas et de hauts faits que l’humanité portait en son sein comme sa figure la plus ambiguë, changeante, constamment soumise au régime de la métamorphose. Rien ne durait que la folie de l’homme à ne jamais coïncider avec son essence. Rien ne se projetait vers l’avenir que des désirs qui, bien vite, mouraient de leur propre vacuité.

Le soir venu, lorsque les restaurants brillaient de mille feux, que les tenues de soirée se reflétaient dans le miroir des eaux du Grand Canal, Garzette regagnait la petite île de Murano, microcosme de Venise s’imprimant en abîme dans la Cité des Doges. Longtemps elle errait parmi la végétation luxuriante du Jardin, longeait les colonnes de marbre du Musée du verre, flânait longuement le long des quais du Canale di San Donato longé de maisons aux couleurs si belles que c’était comme d’être sur le bord d’un rêve et d’en apercevoir l’infini flottement. Lorsque la nuit était venue, que l’eau virait au noir, que les dalles de pierre prenaient la couleur de la cendre, sous la clarté de la Lune, Garzette s’adossait au « Faro », grand phare blanc qui regardait le monde de sa haute silhouette et confiait son regard aux étoiles. Souvent elle s’endormait à même le sol et prenait son envol vers le « Pays des Merveilles » où il n’y avait que des brumes d’aigrettes blanches flottant dans le ciel et un immense silence. C’était sans doute cela le bonheur. Pour Garzette, assurément, cela l’était !

.

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher