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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 08:52

 

Espaces intermédiaires.

 

 

Le corps ne se révèle jamais autant qu'à la lumière des espaces intermédiaires : apnées respiratoire; suspens diastole-systole; reflux des processus métaboliques.

 

Aucun fleuve ne peut se définir par sa source ou son estuaire. Seulement trajet de l'une à l'autre.

 

Leçon heideggérienne : Les rives d'un fleuve ne prennent sens qu'à être reliées par l'arche du pont.

 

Jamais espace matriciel ne peut être défini, sauf à annuler son caractère d'ouverture à tous  les possibles.

 

 

Étonnement.

 

Il est de bon ton de s'étonner des "Grands" de ce monde. Que ne s'étonne-t-on des "petits" 

 


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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 09:21

 

  Réputé asocial, jugé inapte à l'exercice d'un métier quel qu'il fût, il vivait des subsides de la société, relégué quelque part entre ciel et terre, aux confins de la vie. Ses journées se passaient en longues flâneries dépourvues de but précis, si ce n'est d'échapper à la cohorte humaine et à la vindicte dont il se croyait la victime expiatoire. Sans que cette impression ait reçu, jusqu'à ce jour, d'estampille sociale officielle ou de début de réalisation,  il existait par défaut, dans la crainte d'une toujours probable anastrophe dont lui, au premier chef et la Terre  entière ne manqueraient d'être atteints, prélude à une manière d'eschatologie cosmique réalisant, d'un même élan, l'ultime déclinaison de l'aventure humaine. Pour solde de tous comptes. Cependant, si Nevidimyj passait, à ses propres yeux, pour un devin ou un prophète, il ne pouvait supputer que la seule victime potentielle immédiate serait précisément celle qui aurait présidé à cette prédiction. A savoir lui-même en chair et en os, si l'on pouvait oser cette métaphore aussi cruelle que réaliste.

  La quarantaine bien sonnée, Youri était un bel homme au visage blafard, somme toute empreint de tragique, une manière d'Antonin Artaud lors de ses jeunes années, lèvres régulières au parfait arc de Cupidon, front haut sous un casque de cheveux révoltés entretenus en un savant désordre, pommettes saillantes sous une peau doucement parcheminée, menton affirmant la volonté ferme, assurée, yeux sombres brillant d'une intelligence toute contenue et profonde. Ce post-romantisme inquiet, cette inclination affirmée à une vie intérieure, passionnée, séduisait les femmes mûres aussi bien que les soubrettes et il n'était pas un homme qui fût indifférent à cette esthétique du désespoir.

  Les Nomades du quotidien, les Orphelins de la ligne 27 eussent été ravis d'un simple sourire de Youri à eux adressé, d'une attention même passagère, d'une inclinaison de sa tête d'acteur en guise de reconnaissance. Mais, au fil des jours, des mois et, finalement, des années, le même scénario invisible reproduisant sa trame vide avait fini par altérer les sentiments fraternels entretenus à son endroit et, à la façon dont un gant se retourne, ne dévoilant plus sa surface d'agneau glacé mais ses piqûres, ses empiècements, ses rognures de cuir bouilli, ne restait plus de Nevidimyj que cette armature sans vie, cette architecture muette pareille au dialogue d'un parapluie privé de sa toile, les nervures seules s'offrant comme ultime ressource.

Peu à peu, chez les Egarés du 27, le doute avait lancé ses assauts, faisant de l'Immigré russe un potentiel espion à la solde de l'ennemi - la guerre froide faisait rage alors -, ou bien un prédateur sexuel dissimulant bien son jeu ou, peut-être, un étrangleur de concierges au fond de leurs cours sombres et humides. Toute la discrète faveur entretenue à longueur de temps à l'égard du Mansardeux s'était soudain muée en ressentiment puis en franche hostilité. Lorsqu'à Tolbiac, l'Esseulé montait à bord du moderne fiacre, s'installant tout près du postillon, c'étaient comme si de vigoureux coups de fouets s'étaient abattus sur la croupe miteuse qu'était devenu l'ancien moujik. Il ne restait plus trace de l'élégance de l'habitant de la datcha  qu'on lui avait intuitivement attribuée, en raison de sa distinction naturelle, de la grâce de ses articulations, de la finesse de ses doigts de violoneux.

  Car, s'il y avait une chose à laquelle Nevidimyj tenait par dessus tout, c'était bien celle de son aspect physique, en même temps que celui de sa vêture, toujours impeccable grâce au dévouement et à l'amour prosaïque que lui portait Olga. La beauté de son visage, le port altier du costume sombre et cintré, sa minceur, son allure empreinte de facilité l'installaient dans une manière d'aristocratie immatérielle qui pouvait s'exonérer de tout rapport au temps. Ainsi flottait-il à mi-chemin entre rêve et réalité, ayant cependant un penchant affirmé pour le côté onirique et souvent baroque de ce qui constituait sa vie ordinaire.

 

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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 09:12

 

Écriture.

 

 

 

 

Les tags : une psychanalyse à ciel ouvert.

 

Ecrire ne consiste pas à raconter une histoire, mais faire du langage sa matière première, des

 

mots une fin en soi.

 

Ecrire. L'urgence du désir à sortir de l'ombre.

 

Ecrire : encre corporelle contre l'absence de la page blanche.

 

Ecrire une phrase, une seule qui dirait le TOUT du monde. Rêve d'écrivain.  

 

Ecrire un mot, un seul, qui dirait TOUT l'homme. Rêve d'humaniste.

 

Ecrire avec un scalpel jusqu'au sang de la condition humaine.

 

Le livre, on ne l'écrit jamais que pour soi.  

 

 

 

 

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 08:48

 

proust-1.JPG

 

proust-2.JPG

 

(Source : BNF).

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 08:44

 

  Tout au long du cheminement du 27 - Youri Nevidimyj effectuant la totalité du trajet -, les Questionnants, les secrétaires, les vendeuses de grands magasins, les bourgeoises, les prostituées, les conservatrices de musées, les notaires, les galeristes, les retraités, les rentiers, les midinettes, les collégiens, les gardiens de squares, les imberbes, les chevelus, les chauves, les bigleux, les sourds, les malveillants, les filles de grande et de petite vertu, les bonnes sœurs, les professeurs à la Sorbonne, les SDF, les marmiteux, les coiffeuses, les infirmières, les employées du cadastre, les bibliothécaires, les quincaillers, les rentiers, les sans-importance, les notables, tout ce petit monde enclos dans le microcosme ambulant et cotonneux, dans la nasse où nageaient toutes sortes de poissons, proies latentes ou bien prédateurs à l'affût, tout ce petit monde donc focalisait son unique regard sur la manière de bernique collée au rocher sombre du Machiniste, sur le genre de bouleau perdu, confondu parmi les autres bouleaux de la taïga, sur la sorte de permafrost sur lequel, même les sabots des caribous et des rennes n'avaient nullement prise, leurs pieds fourchus rebondissant sur les matelas laineux des lichens et des spores de toutes sortes qui en comblaient les interstices. Interstices par lesquels une connaissance approchée du sol spongieux, mystérieux, eût pu recevoir un semblant de réponse. Etait-ce sa lointaine ascendance russe qui avait installé Nevidimyj dans cette hébétude du sous-sol à révéler de sa structure intime quoi que ce fût ?

  Or, chez tous les Assis du 27, il y avait urgence à connaître cette vivante énigme posée devant eux, à en percer les secrets, à s'introduire dans les arcanes de la pensée de cette mutité en acte. Au fil du temps le désir s'était accru de mettre à jour cette mystérieuse archéologie.  (Il n'y a, en effet, que les choses qui nous résistent qui fouettent notre intérêt à les mieux connaître, le connu n'offrant à nos yeux blasés que la figure de la  banalité.)  Or, ici, l'on pressentait qu'il y avait de riches filons à exploiter, des pépites rares à extraire.

  Car, pour le dire vite, la personne de Youri Nevidimyj dégageait un charme indiscutable, fait à la fois d'une distinction tout aristocratique telle qu'elle apparaissait dans la bourgeoisie pétersbourgeoise, au siècle dernier, dans les romans de Dostoïevski ou de Pouchkine. En lui, il y avait à la fois une rusticité de bon aloi, une souche de moujik qu'était venu tempérer un profil noble, aristocratique. Du premier il tenait une nature farouche, volontiers accordée aux rudesses de la tâche agricole, aux rigueurs du climat; du second une inclination à la retenue, à la distinction, à la pratique des beaux-arts et à celui, tout en finesse, de la diplomatie. Cet inhabituel cocktail des tempéraments, cet héritage de manières de vivre, de sentir, de s'exprimer, si opposées, jointes à un passé dont la trace se perdait quelque part dans les convulsions  ayant suivi la Révolution russe, tout ceci avait contribué à faire de Youri un personnage complexe, lequel s'était constitué selon une manière de ligne de partage des eaux, la tension résultant de ces deux courants contraires expliquant vraisemblablement le clivage actuel, le refuge hors de toute raison apparente. Exilé de son pays depuis son plus jeune âge, orphelin sans racines, longuement confié à l'anonymat des Institutions sépulcrales recueillant les sans-familles, lieux désincarnés, privés de la moindre chaleur, de communication,  il avait flotté entre deux eaux, à la manière d'un fétu de paille pour échouer, bien plus tard, au hasard de ses pérégrinations hasardeuses, dans cet immeuble vétuste du XIII°, tout près de la Place d'Italie qu'il apercevait, du reste, du haut de sa mansarde.

 

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 08:38

 

Déréliction.

 

 

Nous ne sommes que des poulpes en sursis avant que ne se retourne la calotte existentielle livrée à l'effraction du monde.  

 

L'interprétation, notre dernier refuge contre la paroi opaque du néant.

 

Quand bien même vous taperiez sur le malheur jusqu'à ce qu'il rende l'âme, il en restera quelques scories. Condition humaine.

 

Les larmes n'épuisent jamais la générosité du tragique.

 

Cultive le spleen. Cerne tes yeux de noir. Baudelaire n'est jamais bien loin. Fleurs du mal.  

 

La folie n'est jamais que le cri de l'homme ouvert par la déréliction.

 

 

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:16

 

Cependant un Passager ne leur était pas indifférent. Vous aurez deviné que la personne de Youri Nevidimyj correspondait assez parfaitement à une préoccupation de la sorte. Non que ce dernier se trahît par quelque dialogue. Il n'en tenait pas. Non qu'il témoignât envers quiconque haine ou animosité. Il ne les remarquait pas. Non qu'il exhibât un comportement pouvant s'interpréter en tant que velléité anti humaniste. Sa conduite était la neutralité même. Non qu'il affectât à l'endroit de ses pairs une insupportable morgue ou bien une piteuse condescendance. Plutôt un désintérêt qui confinait à l'épaisseur du vide. Non, le mal était plus simple. Nevidimyj agaçait, titillait les consciences, communiquait le prurit de l'impatience et l'urticaire de l'intolérance en raison même de sa constante candidature à l'invisibilité. Non seulement il se confondait avec le paysage de l'urbanité roulante, tassé qu'il était contre la paroi de skaï qui délimitait l'aire dévolue au Machiniste, non seulement il demeurait figé pareillement à un insecte pris depuis des millénaires dans un bloc de résine, mais il ne regardait jamais ses Covéhiculés, jamais ne leur adressait le moindre signe qui se fût interprété comme un geste de reconnaissance à leur égard. Ce qui incommodait au plus au point les autres Roulants, c'était cette montagne d'indifférence dont ils se sentaient exclus comme s'ils avaient été quelque rat de caniveau en décomposition, museau et queue identiquement dispersés aux quatre écoulements aquatiques du peuple des égouts. Certes, ils n'auraient pas demandé que l'Inconnu du 27 leur tînt de longs discours sur les sciences et les arts, pas plus que sur les talents multiples d'Averroès en matière de mathématique, de médecine et de philosophie. Ils ne lui auraient même pas demandé de raconter par le menu ses faits et gestes quotidiens, d'avouer ses petites manies classificatoires pas plus que des confidences sur son penchant sexuel.

  Ils auraient simplement souhaité un regard, fût-il furtif, éphémère, aussi vite disséminé qu'apparu. Or, de regard, il n'y avait point, le Mansardeux laissant flotter sur le monde des sclérotiques de porcelaine sur laquelle ricochait la clarté du jour et les images inversées et hautement abstraites des silhouettes qui, par aventure, croisaient son destin. Quant à ses pupilles, noires comme le jais, dures comme le diamant, profondes comme la nuit souveraine, elles n'offraient aucune issue par laquelle l'âme du Russe pût être atteinte. Mais combien il était désolant pour les Curieux de la Ligne 27 de se heurter à ce bloc de granit sourd, combien il était frustrant de n'apercevoir qu'une nuque aux deux cordes symétriques, manières d'étroites colonnes doriques supportant le chapiteau altier de la tête avec ses brunes frondaisons ! La désespérance des Convoyés, - dont on se souviendra qu'elle était amplifiée par autant de consciences  meurtries qu'il y avait de Passagers dont aucun ne pouvait se targuer d'être clandestin, à savoir dans le but de se faire oublier et de descendre à la première station avec un statut d'absolue invisibilité - , donc la désespérance des Laissés-pour-compte était abyssale, à proprement parler, indescriptible.  Ô combien ils auraient été comblés, au contraire, d'apparaître en pleine lumière, nimbés de l'éclat de la mandorle rayonnante des Saints et ceci dans un seul souhait : que Youri Nevidimyj leur accordât la faveur d'une simple et fugace attention. Il s'agissait là, on l'aura compris, d'un rêve pieux, d'un pur onirisme coupé du réel, d'une simple et inconcevable fantasmagorie. L'en-partie-moujik, en-partie-boyard, se scindait volontiers selon cette ligne de partage sociale, selon cette incompatibilité des mœurs afin de mieux s'enliser dans un statut hautement atypique, lequel n'offrait au regard des quidams qu'une grille de lecture brouillée, brumeuse, pareille aux tracés ténébreux qu'offraient  les ardoises magiques d'autrefois.

 

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:04

 

La preuve de l'amour par l'absurde.

 

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A propos de "Ils marchent le regard fier".

Marc Villemain.

Les Editions du Sonneur.

 

 

 

  Argument de l'Editeur.

 

  "Et si la colère venait non pas des jeunes, mais des vieux ? Et si les vieux décidaient un beau jour d’en finir avec un monde qui les marginalise et attend qu’ils s’éteignent en ruminant le passé devant leur poste de télévision ? Et si les vieux se levaient et entreprenaient tout à coup de chambarder l’ordre du monde ? Marie et Donatien — lui qu’on appelle « le Débris » —, sont de ces vieux qui vont mener la charge. Deux amants sages, las, pacifiques, n’éprouvant rien de l’antique peur de mourir mais bien désireux de partir la tête haute et de laisser derrière eux un monde pas trop ingrat. Julien, leur fils, a choisi son camp, celui d’une jeunesse en rupture d’histoire, pour entonner la rengaine de l’avenir. Entre eux, le fossé de la révolte. Le narrateur, ami d’enfance de Donatien, raconte, avec ses mots arrachés à la terre, les minutes de cette improbable insurrection, de cette force tranquille que Donatien aura tenté de ragaillardir jusqu’à l’impensable — et jusqu’au drame."

 

     L'amour. Qu'il conviendrait, du reste, d'écrire avec une Majuscule. Que n'a-t-on dit de l'amour depuis les romans courtois jusqu'à notre époque contemporaine en passant par Roméo et Juliette; Tristan et Yseut ? Combien de déclinaisons tantôt romantiques, lyriques, épiques ou bien simplement versant dans le prosaïque le plus déconcertant. Quant à l'amour filial célébré par Madame de Sévigné dans ses Lettres, rien ne pourrait en égaler  l'écriture hantée par un "être en fuite" dont elle n'aperçoit guère que les contours de l'absence. L'amour, cet absolu que, toujours l'on relativise, afin de le rendre mieux visible. Sans doute, eu égard à la teneur des sentiments qu'il est censé mettre en exergue, s'attend-on à une prose des plus sages, à des thèmes épurés, à des considérations émollientes. Sans doute !

  Et pourtant l'on peut, comme Donatien et ses acolytes porter la narration sur d'autres fonts baptismaux. Certes plus verticaux, certes plus arides mais non moins utiles à une compréhension du-dedans de ce qui se joue entre les êtres, dans le labyrinthe de leur naturelle complexité. L'amour, on peut l'écrire en gris, ou bien lui préférer le blanc ou le noir. Question d'inclination aux couleurs, de pente personnelle, de façon dont on s'y prend afin d'avoir une explication avec les choses. Ce que semble avoir retenu Marc Villemain, avec un certain bonheur et une promesse d'efficacité, c'est l'ajointement des deux tonalités, leur urticante ligne de fracture. Car, si l'on peut dire dans une gamme monochrome, l'on peut aussi bien l'exprimer par l'exercice du contraste. De la dialectique. Nous suggérions, en titre, le recours à l'absurde comme moyen de démonstration. Certes, préférer les coups et blessures aux caresses paraît, de prime abord, relever d'un genre d'inconvenance ou peut-être même, d'irrespect du lecteur.  Cependant, parfois, les choses n'apparaissent qu'à être chamboulées, les sentiments à être mis au pied du mur, les effusions du cœur à être soumises à une saignée comme les pratiquaient les médecins selon Molière.

    Si Marie et Donatien paraissent ne plus être en phase avec les us et coutumes de la jeunesse, s'ils semblent désespérer de la capacité de l'homme à s'amender, à faire preuve de générosité, d'altruisme, de don de soi, ceci s'inscrit en eux comme un moindre mal, une simple tendance du siècle à s'enliser dans la première immanence venue. Non, ce qui les taraude jusqu'au tréfonds de l'âme, c'est qu'ils estiment avoir perdu l'amour de leur fils Julien, porte-parole malgré lui d'une bien piètre idéologie en fonction de laquelle le reniement des "Anciens" semble être la seule voie de salut s'offrant à une génération perdue dans ses contradictions. Le constat est sans appel. Certes il eût été plus facile de renoncer. Mais lorsqu'on s'appelle Marie, Donatien, on ne capitule pas, on assume. Sans doute jusqu'à la désespérance ou à la survenue d'une si terrible désillusion qu'on n'en reviendra jamais. Les stigmates d'un amour blessé, jamais on ne les rend invisibles. Ça reste planté dans la chair comme un dard, dans l'esprit à la manière d'un souffle éteint, dans l'âme ou bien de ce qu'il en reste avec l'abrupt du naufrage.

  Noir - Blanc. Dans la faille entre les deux, la révolte, la révolution qui se fomente entre amis, le néant qui fait ses boucles dangereuses.

  Noire est la haine qui déroule son haleine fétide au-dessus des têtes chenues. Noir est le ressentiment des Aînés laissés pour solde de tous comptes. Noire la vengeance qui, partout, rampe à bas bruit, affûtant ses crocs de vampire. Noires les vilénies de tous ordres qui baignent dans l'odeur nauséabonde des caniveaux. Noire la Mort qui aiguise sa faux dans le dos des pauvres hères pensant détenir une once de vérité alors qu'ils sombrent à vau-l'eau. Noirs les sentiments qui ont retourné leurs gants et ne rêvent plus que de flageller l'autre, de le restituer au néant dont il vient et où il retournera avant même d'avoir compris de quoi il retourne entre les hommes de bonne volonté.

  Blanche la mémoire où la triade Donatien-Marie-Julien est portée en haut d'une concrétion de calcite dans la clarté d'une grotte. Blancs les sentiments qui lient la grande communauté des apprentis-révolutionnaires. Blanches les seules cannes qu'ils connaissaient, qui étaient destinées aux hommes cernés de nuit afin qu'ils se repèrent et ne perdent pas pied, soient reconnus par les autres. Blanches sont les armes des cannes-épées qui, du fond de leur fourreau d'ébène, aiguisent leurs envies de meurtres. Blanc l'horizon où le projet des hommes se dissout dans un avenir des plus brumeux. Blanche la peur qui serre le ventre des Aînés, aussi bien ceux des Marmots qui auraient encore les lèvres dégoulinantes de lait si on les pressait entre ses doigts.

  Noir - Blanc . L'insoutenable clignotement du sens, la perte des valeurs dans la gueule d'un puits sans fond.

  Noir - Blanc . Le décret de ne plus considérer l'autre qu'a minima, de le reconduire à la condition du nul et non avenu, du contingent qui aurait pu paraître mais aussi bien ne jamais faire phénomène sur le praticable du monde.

  Mais alors, se rendaient-ils même compte combien leurs considérations étaient grises, terreuses, ombrées de cendres vénéneuses ? Mais comment donc, Eux-les-promis-à-un-brillant-avenir l'auraient-ils pu, alors même qu'ils s'exonéraient de leur dette filiale ? Une paternité sans attribut, sans prédicat auquel s'attacher. Avait-on jamais vu pareille absurdité faire ses stupides entrechats à la face de la Terre ? Fallait-il que l'incompréhension fût partout régnante pour aboutir à de telles apories ! Mais comment les agoras modernes pouvaient-elles donner lieu à de tels discours vides de sens, pareils à de piètres guenilles intellectuelles ? Comment ?

  "Comment", "Comment", "Comment ?"  C'est sans doute cette sorte de rumination quasiment aphasique dont Donatien devait être atteint, plusieurs années après sa Révolution avortée, là sur le banc "retiré de tout, lançant aux bestioles du canal ou de la contre-allée des bouts de miche du matin…", des bouts de miche absurdes comme savent en jeter les désemparés du haut des voies ferrées, avant que le train ne passe et que l'ultime saut soit accompli.

  Blanches - Noires - BlanchesNoires - Blanches - Noires les traverses qu'on ne voit déjà plus alors que les couloirs du monde s'emplissent de rumeurs assourdissantes.

  Marc Villemain, nous avons une déclaration à vous faire, ainsi qu'à Donatien, Marie et à vos autres acolytes : "Nous vous aimons en noir et blanc. La couleur dans laquelle s'écrivent les plus belles gammes !".

  Quant aux lecteurs, qu'ils s'empressent de lire "Ils marchent le regard fier". Ils n'en ressortiront pas indemnes, mais c'est le rôle de toute bonne lecture que de participer à votre métamorphose. Qu'ils "marchent donc le regard fier", tous les hommes, toutes les femmes à la conscience droite et ouverte. Nous avons infiniment besoin d'eux pour continuer à avancer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 08:01

 

L'aventure mémorielle.

 

 

Quelques notes sur le livre d'Emmanuel RUBEN

 

"Kaddish pour un orphelin célèbre

et un matelot inconnu."

 

Les Editions du Sonneur.

 

 

[ Petite incise afin de lire adéquatement cet article. Ici, il ne s'agit nullement de la critique de l'œuvre, laquelle analyserait le contenu avec rigueur. Il s'agit plutôt de l'élaboration d'une courte thèse souhaitant dialoguer avec l'Auteur et proposer aux Lecteurs un abord spécifique de l'ouvrage à portée générale, qui pourrait s'énoncer de cette manière : "Comment peut-on restituer le passé d'un disparu ? Comment témoigner de la vie de l'Autre en sa vérité ?" ]

 

 

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  Préambule de l'Editeur.

 

     "Deux hommes, une nuit de l'été 1957, en pleine guerre d'Algérie. Ils ont le même âge, sont nés dans la même région. Le premier, orphelin de père, vit loin de la géhenne coloniale. Il sait manier les mots : ses phrases sont comme des coups de poing. Le second, ancien matelot, est un homme plongé dans la misère et la violence du temps. Le premier s'appelle Albert Camus. Le second est le grand-père du narrateur. Ils sont "frères de bled et de tourment". Emmanuel Ruben, né en 1980, déploie dans ce deuxième roman une interrogation profonde, souvent poignante, sur les liens entre la France et l'Algérie, et montre ce qui, des morts, demeure infiniment vivant en nous."

 

  L'extrait.

 

  "Comment ? C'est ainsi que tu es trop tôt parti ! Pan, à bout portant. D'un seul coup de feu. Qui ne m'aura pas laissé le temps de te connaître. Mais qui résonne encore - pan, à bout portant - dans la nuit. J'ignore s'il m'est permis de te tutoyer; je pourrais ne pas m'adresser directement à toi, ne dire ni tu ni vous, les laisser parler, eux, les aînés, ceux et celles qui t'ont vu de leurs yeux vu. Seulement, eux se taisent, elles se taisent, et c'est ce silence, cette chape de plomb que je veux entailler. Je sais que mieux vaudrait me taire à mon tour, respecter des morts au moins le silence, la boucler pour de bon, te rejoindre en tes ténèbres. Comme chacun de nous je présume, j'en ai l'ivresse les nuits d'insomnie, les nuits sans oubli, les nuits où l'on voudrait que le monde s'arrête, qu'un séisme ouvre la terre, que les murs tuent. Seulement, tu m'as visité en songe trop souvent ces nuits-là, nous avons guetté trop d'aubes côte à côte, je me suis senti trop de fois envahi par ton regard noir, vieillissant sous tes rides, pour qu'il me soit permis de continuer à t'ignorer ainsi, l'air idiot, sans souffler mot."

 

 

  Commentaires.

 

 

  Comment dire l'Autre, celui par lequel vous êtes et qui n'est plus ? Douleur, toujours, à évoquer les proches, surtout lorsqu'ils ne sont qu'une longue ligne de fuite à l'horizon. Comment parler du Grand-père disparu qu'on ne connaît que par quelques récits de sa Veuve, simple souvenir dans le lointain du temps ? Comment parler sans se fourvoyer, sans tomber dans la narration sentimentale ou bien les excès d'une facile nostalgie ? Car il y a toujours danger à faire sourdre du passé ce qui s'y est occulté depuis un temps devenu cicatriciel. Temps de plaies et de contusions. Temps d'affrontements et de polémiques. Temps suicidaire, temps circulaire dans lequel l'humanité, toujours, fait ses infinies et souvent confondantes ellipses. Ce temps long,  historique,  jamais facile à appréhender, transcendant l'instant individuel humain, synthèse des singularités pour parvenir à une manière d'universalité signifiante.

  Comment relater sans s'y perdre ? Faire œuvre d'historien et alors la longue quête documentaire dissout la silhouette de celui qui se situe à son épicentre. Faire œuvre de romancier et alors la perspective événementielle s'efface au profit de la seule fiction. Donc une gageure, donc une inévitable quadrature du cercle. Pourtant il existe une voie médiane qui laisse apparaître les nervures des deux temporalités, l'individuelle, la collective, sans qu'aucune n'ait à souffrir de ce qui paraîtrait une simple hypostase de la réalité. C'est par les personnages qui en constituent la trame que le récit va pouvoir s'articuler sur les deux plans et les porter à leur incandescence.

  Dès lors, deux protagonistes vont jouer en écho deux partitions sans doute éloignées mais ô combien complémentaires. Albert Camus illustrera par sa haute stature, à la fois historique, littéraire, philosophique, l'empan du temps long, ample, se déployant selon la grande esquisse anthropologique, alors que l'aïeul en restituera la force crue, la vibration intime à son échelle plus modeste mais non moins pourvue de compréhension existentielle, de vécu intériorisé, comme autant d'échardes plantées au vif de la chair. Car toute guerre porte en elle les remous de l'aporie, diffuse les remugles de l'absurde, disperse les courants délétères d'une humanité courant à sa perte. Et, de tout cela nous devons témoigner, c'est inscrit dans notre devoir d'homme à la manière dont les stigmates du corps, se font toujours l'écho de douleurs disparues mais dont le cri ne s'éteindra jamais.

  Témoigner devant la Grande Histoire, devant la "petite", c'est toujours témoigner de l'homme, de sa conscience, de son libre-arbitre, de ses décisions, de sa responsabilité, de l'aventure qu'il trace devant lui à coups de génie, à coups d'irrésolutions, à coups de hasard, un peu comme à la roulette, à coups de destin. Témoigner parce qu'en nous la finitude trace constamment ses sillons, mais aussi ravive la finitude tragique de Celui qu'on aurait voulu connaître, tragique comme ce bruit infiniment réitéré, ce bruit de sourde explosion qui signe la fin du jeu pour un homme qui n'a pas pu, voulu ou peut-être su regarder la guerre en son horreur définitive, lui préférant le refuge éternel dans la nuit, la perdition sans limites des ténèbres. Témoigner car, pour le "survivant", l'Auteur qui, en raison des  hasards de la naissance a échappé au grand "holocauste" - toute guerre est une manifestation de cet ordre -,  l'écriture est une tâche urgente. Identiquement à une question de vie ou de mort. Une question métaphysique comme s'il s'était agi de dire, en direction de la mémoire du Disparu :  "Ma vie, je ne peux l'assumer qu'après que j'aurai révélé la tienne au plein de ma conscience et que j'en aurai perçu la révolte en sa dimension ultime, ce geste irrémédiable par lequel tu mets fin à tes jours, en même temps que disparaît le phénomène de l'absurdité, pour toi. Pour moi, pour nous, il demeure à la façon d'une vive blessure."

  Et c'est là que Camus bat ses cartes et assène ses coups. Camus est là pour nous forcer à nous questionner sur cette absurdité, cette  révolte qui n'existent qu'à être totales, sinon ce ne sont qu'esquives, entrechats, pas de deux de lâcheté. La révolte qui se décline en révolte métaphysique, historique, esthétique, éthique. A défaut d'une telle amplitude le nihilisme s'annoncera sous les eaux tièdes d'une rébellion, or nous savons bien que le sort de telles rodomontades est d'être maté.

 Donc, le premier temps qui donne espace et temps au livre, c'est bien cette immanquable dette mémorielle dont il faut venir à bout d'une manière ou d'une autre. Mais, ici, aucune archéologie du souvenir ne pourra avoir lieu. Ceux qui auraient pu témoigner en regard des événements, à charge ou à décharge, ont disparu. Quant aux vivants, sans doute préfèrent-ils poser sur le passé, sur la "grande" et la "petite" histoire une "chape de plomb" dont l'Auteur nous affirme qu'il veut "l'entailler". Certes il faut faire sauter cette croûte par laquelle s'écoulera le cycle des jours anciens, rouvrir des plaies, ménager des érosions, élever quelque concrétion signifiante. Seulement les choses ne sont jamais simples dès qu'il s'agit de retrouver des fondements existentiels, de les exhumer de leur naturelle pesanteur, de chercher à s'y retrouver avec l'Autre, celui-ci fût-il une des origines de votre lignée.

  Raconter l'Autre, le situer dans le monde alors qu'il s'en est volontairement absenté, est-ce seulement possible ? Est-ce seulement souhaitable ? C'est si fragile une conscience car, par-delà "l'outre-deuil"; "l'outre-noir" - (merveilleux clin d'œil d'Emmanuel Ruben à la peinture de Soulages dont les toiles noires animées de cette lumière étrange venue d'on ne sait où, nous rappelle à une nécessaire invisibilité toujours en retrait derrière tout visible ) -, toute conscience est ici et là, fût-elle "disparue", car notre mémoire aussi bien que la mémoire collective en portent la trace. Aucune conscience ne saurait s'occulter. La présence du corps n'est que la trace mnésique de cette ouverture, son absence jouant à titre de réverbération, d'écho. La vie s'efface, l'existence jamais.

  Et c'est peut-être en raison de cette présence à bas bruit, de cette inclination à surgir à tout moment de l'ombre, à solliciter notre entendement, à remuer nos affects, à voiler nos certitudes que Ceux-qui-s'absentent possèdent une puissance redoutable. Comme des figures tutélaires projetant sur nos effigies l'ombre d'une vérité déjà accomplie mais dont nous n'avons pas la clé. Nous les craignons. Nous sommes suspendus à leur jugement. Nous sommes continuellement en quête, le sachant ou à notre insu, du langage silencieux qu'ils entretiennent et qu'ils nous intiment de révéler. Faute de quoi l' Histoire, laquelle n'est qu'un assemblage, une accumulation de destins individuels, et la "petite histoire" finiraient par claudiquer éternellement. Saint-Louis ne saurait se passer de ses sujets !

  Si nous redoutons tellement de nous mesurer à ces vies d'outre-temps, c'est que nous leur accordons quelque pouvoir ontologique. Notre être consonne nécessairement avec ceux, présents ou bien passés qui constituent la grande arche de l'exister et dont nous ne saurions nous abstraire en quelque manière que ce soit. "Quadrature du cercle", disions-nous plus haut. Quadrature dont l'Auteur nous fait l'offrande à sa manière :"De quoi un homme saurait-il mieux témoigner que de sa propre vie ?". Interrogation fondamentale s'il en est, laquelle semble nous intimer l'ordre d'en rester au simple constat de nous-mêmes. Si, déjà, nous y voyons clair en ce domaine, ceci apparaît comme ressortissant de la gageure. Mais l'Autre, cette énigme, comment l'envisager autrement que sous les traits d'une possible épiphanie, c'est-à-dire d'un face-à-face dont nous ferions l'expérience, sans plus ? Comme l'observation de deux monades leibniziennes, sans portes ni fenêtres, seulement reliées par un Principe supérieur, Dieu dans le système du Philosophe.

    Et pourtant l'Autre, fût-il disparu, est le sujet de prédilection de bien des œuvres littéraires, picturales, de biographies, de récits. Sans doute. Mais les empreintes qu'ils ont laissées sont parfois encore visibles, les documents relatifs à leur existence des réalités tangibles ou même des écrits continuent à témoigner de ce qu'ils furent. Alors il ne reste plus que la médiation de la contemplation, de la méditation, du recueillement, de la prière, du kaddish de la liturgie juive afin que les endeuillés - dont l'Auteur au premier chef, bien évidemment - puissent, faisant leur deuil, honorer le Mort, en même temps qu'ils concourent à leur propre assomption.

  Mais écrire est, en soi, une manière de deuil par lequel on dépasse une réalité en la revêtant d'objets symboliques, à savoir de mots. Car ici, bien entendu, il ne s'agit plus du même registre existentiel. Nous sommes passés de ce-qui-est-posé-devant-soi à ce-qui-en-tient-lieu, soit une translation du signifiant au signifié. Glissement sémantique s'il en est ! Ce Grand-père, dont Emmanuel Ruben entreprend de recomposer la vie, n'existe plus qu'à titre d'hypothèse, à la manière d'une pluralité de sens projetés sur une figure disparue afin qu'elle puisse, en-dehors de toute expérience existentielle présente, faire à nouveau phénomène, se rendre compréhensible, puisse soutenir les nervures d'une fiction. Or, tout ceci ne peut tenir qu'à l'aune d'une vérité. Faute de cela l'ébauche s'écroulera d'elle-même, pareillement à la statuette d'argile qu'un feu parcimonieux aurait maintenue dans la glaise primitive. Car, jamais, l'œuvre ne sera l'Existant, celui par qui le livre, un jour, advient. Seulement une réverbération, un fac-similé, un habit d'Arlequin patiemment reconstitué avec les fragments retrouvés ici et là, une photographie, une écriture, la relation d'un événement passé.

  Si la vérité de Celui qui fut peut se loger tout entière dans une manière d'esthétique - les formes existentielles, les faits et gestes, les productions diverses, les actes -, la vérité de l'œuvre doit ultimement convoquer une éthique - une conformité avec ce que l'on a ressenti, écrivant, de ce que l'Absent a été, authentiquement, sa vie durant. Sans doute pourra-t-on objecter que l'écriture s'abreuve le plus souvent à l'imaginaire. Et quand bien même ! Y aurait-il une précellence du réel qui en ferait une manière de Principe, de cause première dont tout le reste découlerait à titre d'anecdote. Evidemment, non. Penser ceci est tout simplement accorder une prééminence de la vision sur tout ce qui s'y occulte en creux. Car, l'Absent, de son vivant, était aussi bien réel, qu'imaginaire, que rêve, projet, questionnement. Or rien de ceci n'est repérable dans l'ordre de la visibilité. Ecrire revient à réaliser une esquisse. Parfois aquarellée, légère, lavis effleurant à peine les événements. Parfois, c'est la pâte lourde, l'huile qui prennent le dessus, le poinçon ou le burin à graver, l'acide attaquant le zinc. Tout est identiquement confondu dans une même unité : celle de l'être appelé à témoigner dans une parenthèse de lieu, de temps.  Quand la partie est terminée, que les dés ont fini de rouler, d'Autres prennent la relève qui dessinent le destin interrompu à leur manière, mais c'est toujours la même histoire qui est continuée, laquelle s'écrit peut-être en prose alors qu'il s'agissait d'un poème, ou bien l'inverse. Peu importe l'ordre des propositions, c'est toujours de langage dont il est question, donc de l'essence de l'homme.

  Ecrivant authentiquement - ceci est bien évidemment une anaphore -, rien n'est extérieur à Celui qui écrit, extérieur à Celui qui est écrit, extérieur au langage. C'est d'une commune confluence dont l'œuvre est nourrie, de l'Ecrivain, du Protagoniste, du Langage. Tout est relation et circularité. Tout est cyclique, à la manière d'un éternel retour du même. Le livre est cette résultante, cette triple relation d'intériorité qui, partant de l'en-dedans de soi de l'Ecrivain, sinue dans l'en-dedans du langage pour aboutir à l'en-dedans de l'événement d'être de Celui dont l'histoire est relatée, laquelle s'inscrit, toujours, dans les mailles serrées de la grande Histoire. Il n'y a pas d'autre événement que celui-ci. Y en aurait-il et l'œuvre tomberait d'elle-même. La littérature est cette exigence d'un regard exact. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que bavardage. Toute œuvre aboutie est silencieuse, seulement parcourue de rythmes internes assurant sa cohérence. C'est à nous, Lecteurs, de savoir les reconnaître ! Ici, dans ce magnifique kaddish, les conditions sont réunies qui font une œuvre accomplie. Peu peuvent y prétendre. Aussi cette écriture serrée, argumentée, inspirée, profonde est-elle précieuse. Il n'est que de s'y confier avec exactitude. Le Lecteur constituant, bien évidemment, l'en-dedans d'une compréhension à l'œuvre. Ainsi, cette dernière, l'œuvre, peut-elle trouver son point d'orgue. Au-delà est le silence propice au recueillement.

 

 L'extrait choisi.

 

  "J'aimerais être peintre; j'aimerais procéder d'après modèle. J'aimerais prendre une grande toile de lin blanc montée sur châssis d'if ou de cyprès, la coucher sur le parquet bousillé et puis tourbillonner avec de grands traits noirs tout autour de ton visage, comme la mouette ou plutôt le corbeau que je suis, creuser, creuser, creuser, autour de tes yeux, creuser les sillons que j'ai vus cerner ton regard sur du papier glacé, te modeler ce nez qui est aussi le mien, avec toutes sortes d'onguents, et pour liant de la cire d'abeille, de l'eau de mer, du blanc d'œuf et de la chair de mollusque, avec un peu de plâtre aussi, et ne pas oublier, là, le halo tremblant qui réfléchirait la croisée d'en face. Mieux : j'aimerais pratiquer de petits collages, découper des colonnes de journaux qui porteraient ton nom, collectionner des grains de sable venus de ton pays un jour de sirocco, et coller tout ça, faire se chevaucher tout ça sur du papier kraft adressé au royaume des morts, enfer, paradis, purgatoire, premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième cercle. Ou sur du papier kraft adressé rats, taupes, vermisseaux, asticots, harpies. Ou plier un petit avion bariolé que je jetterais dans les airs, destination Eretz Israël, ou encore mâcher tout ce papier, le fourrer dans une bouteille de rhum et la faire voguer sur le Rhône, priant là-haut l'invisible Yahvé pour que le voyage se fasse sans encombre jusqu'à ta Méditerranée. Mais voilà : pas de papier kraft, pas de papier Japon, pas de cire d'abeille, pas de blanc d'œuf sous la main, par de bois de cyprès non plus, pas de toile de lin. Pas de podium, pas d'éclairage, pas de chevalet, pas de tréteaux. Quoi alors, se faire voyant ?

  Non, je ne crois pas non plus à ce genre de bobards. Que reste-t-il à la fin ? Qu'ai-je devant moi ? Le nu du visage fait un mirage, le nu de quelques mots. Je me contenterai de ces nus-là. Je n'irai pas chercher les défroques dont les autres ont revêtu ces spectres. Non, c'est à toi, à toi seulement, à l'effigie que tu es pour moi, dans le souvenir de la solitude et de la nudité de nos nuits partagées, que s'adresse cette prière. "

 

                                                                            "Kaddish pour un orphelin célèbre

 

                                                                             et un matelot inconnu." p 9 - 10 - 11.

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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 19:32

 

J'ai vu l'Amour.

 

 

phy 


 Source : fotocommunity.

 

 

  Le physalis. Mais qui donc a bien pu nommer, métaphoriquement, cette fragile et gracieuse plante "L'Amour en cage" ? Faut-il ne rien connaître à l'Amour pour le circonscrire à des limites, celles-ci fussent-elles immatérielles !

 

  D'ailleurs, l'Amour, je l'ai vu, de mes yeux vus, il a des ailes diaphanes, un corps d'éphémère, une tunique de soie, des pattes de cristal, un grésillement d'insecte, le vol du colibri, les yeux-caméléon, la grâce du jour, l'impalpable de la nuit, le velouté de la brume, l'irisation de la goutte, la courbure du poème, la consistance de la dune, la fuite de la lumière, le toucher de la nacre, une langue de corail, des lèvres de silence, des idées de vent, des clartés de lagune, la douceur du galet, l'insistance légère de l'aube, l'impalpable du crépuscule, l'arrondi de la crique, le balancement du palmier, le teint rose-thé, le vol bleu du céladon, la transparence du parchemin, le fluide de l'aquarelle, l'à-peine esquisse du temps, le glissement de l'estompe, le tournis du flocon, la blancheur du magnolia, le grisé de la cendre, les joues-porcelaine, la hanche-lyre, le bassin-amphore, la chute d'une plume, le vol du sterne, la pliure d'écume, l'hésitation du grésil, les nervures de la feuille, le fil d'horizon, le clignotement des étoiles, la couleur des voyelles, un son d'outre-ciel, un goût de nectar, le balancement de la phrase, la souplesse de l'alexandrin, le flou de la peau-chagrin, l'ellipse de l'espoir, la confidence de l'édelweiss, la marche piquetée de l'aigrette, la touffeur de la tourbe, le balancement de la canopée, la rumeur du sommeil, les pieds de Mercure, le fil d'Ariane, la mutité du Sphinx, l'impermanence de l'uranie, la calebasse de l'ukiyo-e, l'harmonie du taijitu, le toucher de la pluie, les doigts de gemme, la saveur de la madeleine, la pureté de la source, la confidence de la banquise, le col du cygne, l'allure de l'alezan, le trot du yearling, la caresse de l'argile, l'éclat de la chambre noire, la fuite de l'étincelle, la rumeur de la lave, le calice du lys, un susurrement de fontaine, l'énigme du puits, le scellé de la jarre, la glaçure de l'émail, l'ondoiement du ruisseau, le sinueux du chemin, la plénitude du cercle, l'étoffe de l'étoupe, la vibration inaperçue du cristal, la fuite de l'écluse, l'éclat sourd de la falaise, le rythme auroral, la nuit féconde, l'approximation du dire, la jetée souple de la parole, le mouvement des astres, la langueur lunaire, la patience des étangs, le frais des ombrages, la marée fluide, l'inclinaison de l'étrave, la modestie de la ligne, l'absence du pointillé, la suspension du souffle, le nuage de la lampe, l'élégance du noir, le parti-pris du blanc, la griserie des médiations, les affinités électives, l'adret incliné de l'heure, la permission de minuit, la collation frugale, le battement des yeux, le limaçon de la langue, le sanglot étouffé, le râle du courlis, la tête de linotte, le seuil permissif, la métaphore plurielle, le rêve alambiqué, la douleur de l'absinthe, l'ivresse du peyotl, les pointillés de la mescaline, les éblouissements du jade, l'ennui des ancolies, la retenue du névé, la fraîcheur menthe poivrée, l'abstraction diagonale, la déclivité des humeurs, l'ambroisie glacée, la meringue étoilée, le précieux du velours, la rigueur du lin, le diamant de l'herbe, la tunique du scarabée, la lueur du café, la suavité du thé, tremblement de chrysalide, giration de douce obsidienne, repli de calmar, grains célestes, pierres levées, œuf gigogne, oscillation de balancelle, effluve de musc, perte d'eau dans l'acequia, odeur sourde de limaille, impulsions aimantées, nords magnétiques, effusions boréales, dérive des continents, faille sismique, glèbe versée luisante, feuillée sous le vent, dentelle arborée, lente chenille processionnaire, coulure de zinc au bord du toit, levure gonflant le pain, dragées fondantes, élixir en pluie de muqueuse, mouillure palatale, supinations digitales, frottis de glénoïdes, pavé lustré petit jour, lucarne sur le toit, facétie cerf-volant, songe aquatique, page à peine maculée, ébruitement de courlis, phosphorescence d'ivoire, aile bleue sous les alizés, marécages d'eaux oblongs, palimpseste illisible, mappemonde bercée azur, escalier montant colimaçon, mystique corps fluet, magie charbonneuse du soir, musique rimbaldienne, nostalgie proustienne, spleen baudelairien, mue imaginale, dépliement métamorphique, mémoire oubliée oublieuse, emmêlement de tulle, languissement ombilical, chair ferrugineuse, clapotis alambiqué, peau arche tendue, paume douce soudée, digitalités pianotées, fleurements arboricoles, miroir sans tain, avancée racinaire, paupières allumées khôl, temple ouvert au silence, vertige effilé de la lame, rideau soufflé griserie, signes ployés roseaux, sources claires à contre-nuit, lourde salive marine, félin aux yeux verts, baies mauves dans haie écartelée, route à l'assaut des nuages, collines naissantes, coquillage habité de rumeurs, rêves de sable, chaînes libres du temps, ténèbres percées braises vives, solitude horlogère, clairière neuve, sein forestier, toits ardoises bleues, flammes à l'assaut du ciel, encre diluée dans espace agrandi, pétales exubérants, calices éployés, étamines dressées, pollen fusant éther; mais qui donc a encagé l'Amour, cette libre disposition de Soi en direction de l'Autre, qui donc a osé cette métaphore morte ? L'Amour n'est pas la cage. L'Amour est l'Oiseau vermeil, hors la cage, plumage polychrome ouvrant son éventail, ailes gonflées de vent, rémiges infiniment mobiles, dépliement de soi, pur bondissement. L'Amour jamais ne tutoie la geôle. L'Amour est l'autre nom de la LIBERTÉ.  Sinon il n'en est que le Fou commis à perdre son âme !

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