Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
15 juillet 2015 3 15 /07 /juillet /2015 07:13
Comment l’esquisse signifie.

« So kalt war heute ».

Œuvre : Barbara Kroll.

« Il faisait si froid aujourd’hui ». Voilà la traduction littérale que l’on peut faire du titre de la peinture de Barbara Kroll. Dès lors se pose la question de savoir de quelle manière mettre en musique ce froid, cet aujourd’hui de la présence des choses à soi, et corollairement de soi aux choses. Sans doute y a-t-il une infinité de déclinaisons de ce thème que l’art a exploitées au cours des âges. Choisissons volontairement, afin de faire surgir l’interrogation, de mettre cette esquisse en perspective avec le tableau de Brueghel l’Ancien intitulé « Paysage d’hiver ». D’emblée l’on percevra combien le traitement d’un même thème peut faire l’objet de postures radicalement opposées, alors qu’il s’agit bien de faire émerger un commun état d’âme, à savoir la perte de l’homme dans les rigueurs d’une nature qui le dépasse et le contraint.

Comment l’esquisse signifie.

Pieter Brueghel l'Ancien.

« Paysage d'hiver », 1565.

Anvers, musée des Beaux-arts.

Source : Wikipédia.

Mais, en premier lieu, décrivons la toile du Maître de l’Ecole hollandaise. L’hiver est posé là, dans son évidence, il fait signe devant nous depuis la multiplicité des prédicats dont il est habituellement affecté : rigueur, pureté de l’air, silence, activité ludique des hommes de manière à métamorphoser le frimas, la tristesse, en une parution porteuse de joie, d’oubli des peines, de possible aventure dans la lourde congère des jours. Parvenir à ce but, en langage brueghelien, consiste donc à peindre avec force détails, d’une manière didactique (on pourrait penser aux tableaux d’images des anciennes salles de classe), tout ce qui peut faire sens et se rapporter à la relation de l’homme à son environnement. Rien ne nous est épargné de la fable hivernale depuis le ciel couleur de mélancolie jusqu’aux figures du patinage en passant par les oiseaux perdus dans l’immensité neigeuse, le dépouillement noir des arbres, les maisons transies sous une couverture floconneuse, l’immobilité apparente de la scène comme si les rigueurs du climat avaient figé les choses et les existants dans la transparence d’un bloc de résine. Cette œuvre est si évidemment admirable qu’aucun commentaire au-delà ne se révèlera nécessaire, il ne serait que pur bavardage ou bien complaisance à tisser quelques broderies.

Et, maintenant, comment aborder l’œuvre du peintre contemporain sans être immédiatement saisis par son caractère de violente abstraction, d’indigence picturale à la limite d’une figuration ? Fond brossé à grands coups de spalter, dilution beige avec quelques traces blanches, quelques griffures de fusain ou bien de graphite, une vague ligne de fuite dans le prolongement du toit et plus rien que l’espace libre, plus rien qu’une immense vacuité proférant du sein même de sa singulière absence. Comment ne pas être en manque d’une anecdote, de personnages rythmant le paysage, d’arbres faisant leur élévation, d’oiseaux disant la libre mesure de l’immensité céleste ? Ici, les désirs inassouvis du voyeur de l’oeuvre, ses récriminations, ses demandes de profération du réel pourraient constituer la trame d’une toile infinie d’observations qui manqueraient leur but, à savoir faire apparaître la façon dont fonctionne l’alphabet d’une création plastique. Comment représenter, en effet, avec quel style, avec quelle touche particulière l’objet, l’animal, le paysage, la figure humaine ?

Pour interpréter « So kalt war heute », nous prendrons le parti de dire en quoi l’esquisse nous paraît l’une des manières les plus habiles de montrer l’irreprésentable, à savoir l’hiver dont nous pouvons dire de quelle manière il nous affecte mais dont l’essence nous échappe tant sa présence est subtile, évanescente, faite de morsures vives et de pincements épidermiques, de troubles causés à l’âme et de sentiment de dépossession, comme si son être ne se donnait qu’à l’aune d’une soustraction, d’une exclusion, d’une coupure que nous aurions à souffrir et à endurer en attendant des jours meilleurs. Du point de vue de la stricte signification de ce qui est à convoquer, la rigueur hivernale, Barbara Kroll en dit tout autant que Brueghel, en montre d’une façon identique l’austère désolation et même certainement plus dans la mesure où sa proposition est, elle-même, désolation, renoncement du monde à paraître. L’on objectera avec raison qu’un commentaire langagier a été nécessaire afin de cerner le sujet de l’œuvre, le titre « Il faisait si froid aujourd’hui », nous donnant d’emblée l’intention de l’artiste de nous amener sur des rives glacées, rives propices à nous reconduire à un vécu contrarié, sinon tragique : le froid est bien souvent assassin. Aussi bien la morsure de la mort soufflant son haleine de banquise.

Ces quelques considérations relatives à la forme ne doivent cependant nous exonérer de nous introduire plus avant dans ce qui est l’enjeu réel de cette toile, nous confronter aux limites aporétiques de notre destin. La joie, le bonheur, l’exubérance climatique de l’âme aussi bien que celle des jours solaires, lumineux n’est pas sans jouer en écho avec ce qui en constitue l’envers ontologique dont la persistance à être transparaît sous le visage de la maladie, des atteintes sournoises du corps et de l’esprit, de l’enlisement, parfois, dans la folie ou bien la trappe de quelque tragédie. Ce que le titre nous dit, il nous le fait savoir à la manière d’un lexique triplement accentué dont on retiendra la forme du passé (« il faisait »), la valeur augmentative de « si » qui nous donne à voir l’amplitude d’un désastre annoncé : le froid pourrait nous tuer si, d’aventure, nous ne nous disposions pas à en atténuer l’impitoyable rigueur, enfin le possible surgissement du passé (« il faisait ») dans le présent (« aujourd’hui »), cette conflagration des temporalités successives mettant le doigt sur la permanence du danger, sur son inévitable allure d’épée de Damoclès. L’hiver dans sa tenue verticale, dans l’ouverture d’un supposé abîme pourrait jouer, à titre symbolique pour notre ressenti, le rôle de ce Cerbère toujours enclin à procéder à notre propre dévoration. « Il faisait si froid aujourd’hui », comme le glas qui sonne et revient périodiquement faire tinter à nos oreilles atteintes de surdité le chant de notre existence mortelle. Cette peinture, regardée sous son aspect de schème métaphysique, nous orienterait vers une lecture ontogénétique (la succession existentielle de l’homme calquée sur celle, naturelle, du cycle des saisons), homologie de notre dimension microscopique avec celle, macroscopique de l’univers. En réalité nous ne jouerions notre partition qu’en regard de celle du monde, nous n’en serions qu’un des rouages, l’un des exécutants, l’un des serviteurs d’une cause qui la dépasserait tout en l’accomplissant en tant que présence humaine sur Terre.

Dès lors que notre raisonnement envisage cette posture philosophique, d’une homologie de la mort et de l’hiver, nous sommes en possession d’une clé de compréhension de la toile. Celle voulant dire l’absurde, l’incontournable finitude, le nécessaire nihilisme s’ouvrant à mesure de notre lucidité à son égard. Toute représentation de l’exister ne pourrait faire l’économie d’une vision scotomisant le réel, le ramenant à un genre de nervure étique, de dessaisissement de soi, de pente déclive gommant toutes les propositions superfétatoires, les anecdotes superficielles, les concrétions dilatoires qui, tâchant de dissimuler la vérité ne concourent qu’à l’exacerber. Si donc, nous sommes nés au printemps, avons poursuivi notre chemin dans la lumière d’une maturité solaire, estivale, avant que le jour ne baisse dans les teintes mordorées de l’automne pour trouver son épilogue dans la meurtrière étroite de la froidure hivernale, c’est à notre propre extinction que nous procédons à chacune de nos respirations, à chaque diastole systole de notre cœur, à chaque flux et reflux de la marée intime, à chaque toile succédant à une autre toile. Disparition à nous-mêmes, disparition au monde, renoncement à habiter ce corps dont la maison est l’abri, le refuge, la conque rassemblante le temps d’une pensée, d’une action, de la mise en forme d’une vie. L’hiver, (comprenons la vie en sa phase terminale), a usé les perceptions, amoindri les sensations, transformé la plénitude en vacance infinie de l’horizon du paraître. Alors, comment mieux dire ceci qu’à convoquer ce toit à peine visible dans la rumeur du froid, dans l’étoupe d’une strangulation neigeuse où ni le paysage, ni l’animal, ni l’homme ne paraissent plus qu’à la mesure d’une étonnante et poignante absence.

Comment l’esquisse signifie.

« La tour rouge »

Giorgio de Chirico.

Source : Les yeux d’Argus.

C’est ce même type de propos que tenait Giorgio de Chirico dans « La tour rouge », représentée ci-dessus, où l’architecture seule demeure à titre d’œuvre des hommes, alors que ceux-ci ont été effacés de la cité et qu’il ne reste plus, pour témoigner d’hier, de l’été, de la vie dans son exubérance, que ces traces archéologiques (une statue équestre, un cavalier tronqués), traces pareilles à des mannequins d’osier (thème récurrent chez le peintre italien), lignes de fuite de deux édifices illisibles, et tout au fond, cette énigmatique tour dominant trois maisons lilliputiennes. C’est, subitement au rien, au néant que nous sommes confrontés, tout comme nous le sommes dans la toile de Barbara Kroll qui ne laisse plus la place qu’à une esthétique du dépouillement, à un espace privé d’espace. Bien qu’à l’évidence l’œuvre du peintre italien ne représente nullement l’hiver mais son contraire, la verticalité de l’été, sa lumière dure, son impitoyable éclairement des choses, c’est l’hiver qui s’y inscrit en creux comme sa possibilité la plus apparente. Il n’y a plus de fuite permise puisque l’été aussi bien que l’hiver sont commis à poursuivre le même but, « détruire, dit-elle » pour employer la rhétorique durassienne. « Détruire », le mot princeps de toute condition humaine, condition comme une étoile brillant au ciel du monde, homme dans sa posture de gloire, alors que son étoile, éteinte depuis l’aube des temps ne brille plus qu’à titre de réminiscence de ce que fut son passé.

C’est à partir de maintenant, après en avoir proposé les prolégomènes, que le titre se justifie avec l’empan d’une connaissance juste des choses. « Comment l’esquisse signifie », c’est ce à quoi nous allons nous atteler afin que l’intention de l’artiste reçoive justification et éclairement. Car ici, il s’agit bien d’une esquisse (même si sa créatrice ne le précise pas expressément), d’un début de profération picturale, manière de prologue synthétique, de thème abstrait apparaissant comme les fondements à partir desquels édifier de la peinture parlante, autrement dit produire du concept. Toute mise en forme abstraite est de l’ordre d’une théorie qui ne laisse apercevoir que ses prémices à défaut d’en porter ses propositions dans une manière de conclusion évidente dont la familiarité est, habituellement, l’image que nous rencontrons du réel dont Brueghel se fait le chantre de la plus belle manière qui soit. Si l’artiste allemande choisit la simplification extrême, la reconduction du dessin-peinture à la seule présence de quelques taches, de quelques lignes, c’est moins pour fuir la complexité d’une tâche plastique que pour nous mettre « au pied du mur », tels des condamnés fumant leur dernière cigarette. Car, c’est sûr, nous allons mourir, c’est même notre certitude la plus évidente, la partie finale du jeu, la réalité-vérité en forme de couperet. Nous avons en permanence la tête posée sur le billot avec le bon docteur Guillotin fomentant dans l’ombre de notre dos de bien tristes et funestes projets. Nous ne continuons à respirer qu’à la mesure de notre non-savoir, de notre confondante illucidité. L’hiver aura notre peau, nos membres sont déjà roides de cette certitude en nous et nous n’existons qu’à la mesurer chaque jour, nous disposant, cependant, à nous distraire d’une amusette, d’une aimable devinette, d’un attouchement amoureux, d’une rencontre, de la fascination d’un objet, de l’attrait d’un visage.

Nous disions, un peu plus haut, à propos de la peinture « Il faisait si froid aujourd’hui » qu’il s’agissait de la subtile monstration d’un espace sans espace. Il faut y revenir comme à la juste mesure du décryptage de l’œuvre. Et à son propos nous parlerons essentiellement de « topique » dans son acception étymologique première, laquelle relative à une divinité, précisait que cette dernière régnait sur un lieu qu’elle prenait sous sa garde. Ainsi Cythérée était le surnom « topique » d'Aphrodite, laquelle protégeait l’Île de Cythère où elle fut portée sur une conque marine. Et, pour continuer à gloser sur l’œuvre de Barbara Kroll, nous dirons qu’à observer son œuvre singulière, nous prenons acte du dépouillement extrême dont la toile est atteinte, topique sans topique, habitat qui n’offre plus protection ni abri puisque la déesse Hestia, commise originairement à la protection du foyer, s’en est retirée, ne laissant de son ancienne présence que ce lexique étroit constitué par des lignes incertaines que des taches semblent vouloir reprendre en leur sein. Donc, privés de lieu, puisque privés de la protection de la déesse qui en assurait la garde, notre habitat est ouvert aux rigueurs de l’hiver, exposé au souffle acide de la mort. Ces lignes tracées sur la terre fluide de la toile sont les dernières barrières, les fragiles protections avant que la finitude ne s’empare de nous, nous conduisant au statut d’illisibilité, nous contraignant au saut dans quelque au-delà aux contours flous. La maison en sa forme involutive, régressive, précède de peu notre propre absence au monde, comme si le peintre-aruspice lisait en notre destin les signes tragiques, les stigmates qui cernent notre épiphanie que seule la mort nous ôte afin que, libérés des contraintes de l’espace, du lieu, de la ville, de la maison, de la chambre, nous puissions gagner, enfin, l’aire sans limite de la liberté. Alors, sur la toile s’effacent les derniers traits qui portaient témoignage de ceux que nous fumes et qui, demain ne seront plus. De l’au-delà de la représentation, de cette métaphysique qui nous surplombe de son ombre immense, écouterons-nous alors, dépouillés de notre âme, cette parole qui résonnait à nos oreilles de vivants dont nous ne voulions pas entendre l’angoissante complainte : « Il faisait si froid aujourd’hui » ? - Fera-t-il froid demain ? -

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans ART
10 juillet 2015 5 10 /07 /juillet /2015 07:25
D’une Lolita l’autre…

« Lolita ».

Œuvre : Eric Migom.

« Je vois les adolescentes comme un symbole. Je ne pourrai jamais peindre une femme. La beauté de l’adolescente est plus intéressante. L’adolescente incarne l’avenir, l’être avant qu’il ne se transforme en beauté parfaite. Une femme a déjà trouvé sa place dans le monde, une adolescente, non. Le corps d’une femme est déjà complet. Le mystère a disparu. »

Balthus.

« Nous qui avons vu la lumière, nous les errants solitaires, les nympholeptes… »

Humbert Humbert dans « Lolita » de Nabokov.

Parler de cette toile d’Eric Migom ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une double lecture : celle du roman de Nabokov, ensuite de l’œuvre de Balthus, « Thérèse rêvant » puisque c’est cette toile qui a inspiré la réalisation picturale que nous nous proposons de regarder aujourd’hui. Mais, comme nous le montrerons par la suite, il ne s’agit nullement d’un plagiat ou bien d’un fac-similé d’une œuvre antérieure. La « Lolita » d’Eric Migom a sa personnalité propre, son autonomie même si, à l’évidence, un lien relie les deux visions et ceci essentiellement sous le régime de la temporalité. Nous développerons ce thème un peu plus loin.

Mais d’abord il faut parler de la fascination qu’exerce sur certains esprits (sur tous ?), la forme en voie de constitution dont l’adolescent, l’éphèbe, ou bien l’adolescente, la nymphette, sont les vivants symboles. Et si fascination il y a, elle est à rechercher aussi bien sur le plan de la conscience que sur celui de l’inconscient.

De l’inconscient collectif, en premier lieu, lequel dépose en nous les empreintes indélébiles de ce qui constitue notre être, dont nous ne percevons que l’écume à défaut d’en saisir avec la lucidité requise, la lame de fond. Si les figures tutélaires du Père et de la Mère, leurs archétypes, nous dominent comme les sources mêmes de la vie, sources qui, un jour, se réunirent afin que nous venions au monde, elles ne sont pas des entités fermées sur elles-mêmes, des formes achevées qui n’en contiendraient nulle autre. En effet, ces hautes images portent, en creux, d’autres esquisses, à savoir l’homme, la femme en voie d’accomplissement, ces manières d’insaisissables, de fugues, de fuites et de représentations ambiguës, si peu cernables, si difficiles à enfermer dans le cadre d’une définition ou bien à fixer dans le dessin, dont précisément l’adolescence est le creuset mystérieux.

En second lieu ce phénomène de l’adolescence nous affecte en tant que la claire conscience que nous avons de la fragilité existentielle de toute temporalité. L’allure gracile, ingénue, encore liée à la spontanéité de l’enfance, à son innocence originelle, nous reconduit à nos propres fondements, à celui, celle que nous avons été, que nous ne retrouverons plus qu’à la mesure de notre imaginaire, avec, le plus souvent, la tonalité d’une vibrante nostalgie. Jamais on ne fait le deuil de soi dans l’allégresse ou la désinvolture. C’est bien de la mort dont il s’agit, qui s’inscrit en nous dans le compte à rebours quotidien, dans le visage qui se fripe, dans les articulations qui deviennent roides. Toute marche sur le chemin devant soi est perte corollaire du chemin derrière soi, tout éloignement de la jeunesse, de son fleurissement est tristesse et constant désarroi. C’est ceci que nous dit le poète Aragon dans les beaux vers suivants du « Roman inachevé » :

« Comme il a vite entre les doigts passé

Le sable de jeunesse

Je suis comme un qui n’a fait que danser

Surpris que le jour naisse

J’ai gaspillé je ne sais trop comment

La saison de ma force

La vie est là qui trouve un autre amant

Et d’avec moi divorce … »

C’est la même chose, ce regret faisant sa braise vive quelque part du côté de l’ombilic ou bien du cœur, qui pousse Nabokov à confier à Humbert Humbert, le narrateur de « Lolita », le devoir de nous dire, dans une confession de nature cathartique, l’amour passionné qu’il éprouva, à l’âge de 13 ans, pour Annabel Leigh, une jeune fille du même âge. Amour désespéré, amour condamné d’avance puisque l’adolescente ne survivra pas à une atteinte de typhus. Pendant un quart de siècle, Humbert Humbert gardera en son centre la vive douleur, la mémoire inaltérée de cette « enfant initiale » telle qu’il la nommera avec justesse, soulignant par là la force des expériences originelles, des visions fondatrices. Les peintures de Balthus, dans un registre identique, sont la mise en musique de cette fugue, de ce chant à mi-voix qui dit la beauté un jour rencontrée, en même temps que celle du temps qui passe et, jamais, ne propose ce qu’il a offert comme don à renouveler. Une fin en soi du phénomène dès l’instant où il ne paraît plus dans l’immédiate présence.

Et, maintenant, il s’agit de mettre en relation les deux œuvres afin que se dégagent similitudes et différences. Le parti pris sera le suivant. Décrire la peinture d’Eric Migom afin qu’apparaisse, comme en filigrane, celle de son inspirateur.

D’une Lolita l’autre…

« Thérèse rêvant ».

Balthus.

Source : The Japan Times.

D’une Lolita l’autre…

« Lolita ».

Œuvre : Eric Migom.

« D’une Lolita l’autre … », voudrait faire porter l’accent sur la dimension éminemment temporelle qui creuse un abîme entre les deux représentations. Si des homologies formelles peuvent être aisément déduites d’une rapide observation, il ne faudrait pas en conclure trop tôt à une identité parfaite des sémantiques respectives. Bien au contraire, c’est d’une hétéronomie dont il est question, laquelle installe une tension, produit une dialectique abrupte, introduit une polémique irréductible à la manière d’une impossible réconciliation. Passer d’une œuvre à l’autre, c’est passer d’un temps originaire édénique à un temps dérivé tragique. C’est une perte qui s’inscrit à même le lexique plastique dont Eric Migom trace les grandes lignes dans une « pâte existentielle » sans concession. Car, à regarder les choses, autant le faire avec exactitude. C’est bien d’une vérité dont nous sommes saisis dès l’instant où, voyant « Lolita » la crainte nous envahit de ne jamais pouvoir faire nôtre l’image balthusienne. Le paradis est loin qui faisait son chant de miel, ses efflorescences de nectar. Perte subite des illusions, sueur perlant au front afin que notre pain quotidien nous soit offert alors qu’à l’origine dessinée par le peintre Balthasar Kłossowski tout semblait aller de soi, tant l’évidence de vivre dans la joie était communicative, rayonnante, lumineuse, servie par une palette sensuelle, teintes d’argile douce et de glaise brune, teintes d’acajou pareilles aux intérieurs victoriens offrant une élégance raffinée, un luxe immédiat, un érotisme discret.

« D’une Lolita l’autre … », de Balthus à Migom, le temps a accompli son œuvre , les traits se sont durcis, accentués, presque un rictus disant l’urgence du désir à satisfaire, la réalité de l’âge mur cédant la place à l’insouciance rêveuse de l’âge adolescent, cet âge à mi-eau de la source, à mi-eau de l’estuaire, âge de toutes les audaces, des premiers émois amoureux, des expériences sexuelles, de l’autosatisfaction charnelle. Se trouver bien au creux de sa propre chair, dans le délice des sens, dans la provocation de l’autre dont on veut la turgescence, la libération du plaisir en même temps qu’on le redoute. Perpétuel jeu du chat et de la souris, dévoilement des parties les plus secrètes du corps, projection de l’intime sur la scène sociale, étonnement de sa propre audace, violence du péché à commettre, où entraîner l’amant, où affirmer sa puissance, poser les limites de sa souveraineté. Ivresse de la séduction.

Dans le demi-jour de la pièce, dans son ambiguïté native, dans le luxe du clair-obscur, « Thérèse » est seule occupée à forer la démesure de son ego, à interroger jusqu’au moindre pli de son anatomie, certains dépressions ombreuses sont le lieu d’une braise, d’un feu s’alimentant à sa propre combustion. Alors, impudiquement, on lève une jambe haut, dans la splendeur du paraître, chair semblable à la pêche, à la rose-thé, à la nacre qu’un soleil couchant teinterait d’une dernière lueur, d’un ultime appel à émettre cette lumière unique, inimitable que seuls peuvent produire le corps, la sensualité portée à son incandescence. La jupe, cette corolle rubescente a glissé, donnant accès à la blancheur virginale d’un linge léger, aérien, alors que l’éclat de la culotte, son plissement invite à la plus douce des rêveries. « Thérèse » est abandonnée à elle-même, se possédant comme l’on possède une richesse intérieure, un secret d’alcôve, une gemme dissimulée dans quelque coin que nul ne trouvera, dont, cependant, on souhaite la vive effraction, la déchirure, comme un hymen abdiquant à être sous la poussée de la volupté, l’éclair de l’instant. Tout concourt à ce rituel, à cette cérémonie. Teintes sombres, meubles effacés dans l’ombre, chat lapant son écuelle de lait avec une méticuleuse application. Tout concourt à la fête érotique, la plus belle qui soit, celle qui, partant du sujet revient au sujet. Fusion autistique que la blancheur appelle au centre de soi, là où, provisoirement se tient la plus grande puissance. Abandon sublime qui fait plus que frôler l’extase, qui s’y enracine à la manière du pieu qui fore la glaise durement afin d’y trouver assise et raison de figurer, là, au milieu du désert des choses. Oui, l’image balthusienne est forte parce qu’elle rive notre regard à la plus pure perdition qui soit : disparaître dans cet autre qui nous fait face comme notre propre finitude. Ici, il n’est pas seulement question d’Eros, mais de notre dernier souffle mourant sur le triangle neigeux du désir, antidote de l’angoisse fondamentale en même temps que notre épilogue dans le régime de l’exister.

Et « Lolita », dans tout cela, quel langage tient-elle qui pourrait nous amener sur de si étranges et attirants rivages ? Pour dire ce qui fait sens, il faudrait réaliser une mise en perspective des deux œuvres, procédant à de continuelles antinomies, opposant ceci à cela. Qu’il nous soit au moins permis de poursuivre notre quête onirique, notre dérive songeuse. Oui, de « Thérèse » à « Lolita » s’est réalisé le passage de ce qui était simplement auroral, l’émerveillement d’être dans l’évidence charnelle, à ce qui est devenu crépusculaire, la maîtrise de soi dans les faits révélés du monde, lesquels se mesurent à l’aune des plaisirs, des joies, des petits bonheurs, des friandises que l’on déguste du bout des lèvres. Certes, les mêmes terrains de jeux, de la puissance, du désir, du souhait de plénitude, mais les sens se sont émoussés, mais les illusions ont mué, l’existence est devenue verticale et l’ascension de soi devient plus périlleuse. Le décor s’est terni, perdant son beau lustre d’encaustique et de boiseries anciennes pour ne vibrer qu’à la mesure d’un décor de théâtre moderne, anonyme, tenture disant dans son rougeoiement, sa lueur solaire, la nécessité des choses de s’inscrire dans le réel, de chasser les ombres du rêve, les images fallacieuses de l’imaginaire. Sous la rumeur du jour la peau a blanchi, s’est décolorée, perdant cette aptitude, à partir d’elle-même, de rayonner dans l’espace, d’émettre sa propre lumière, d’attirer dans son orbe l’amour et l’amant. « Lolita », comme enduite d’un plâtre, recouverte d’un masque qui voileraient l’être, le dissimuleraient au regard, lui ôteraient toute spontanéité. Rictus du visage dont les traits durcis paraissent être la marque insigne des stigmates du temps, du recul, de la fonte des heures avec l’obligation faite à l’existence de presser son dernier jus, de faire les vendanges dans la dernière lueur du jour.

Oui, nous sommes passés d’une vision hédoniste du monde à une vision tragique, sceptique, définitivement désertée par la belle inconscience de l’adolescence, par sa « fureur de vivre », son impertinence. « Impertinence », comme si ce prédicat appliqué à la toile de Balthus pouvait trouver ses harmoniques opposés, son contrepoint dans la « Lolita » de Migom. Voyez donc comme cette dernière, « Lolita », est devenue fière, peut-être même hautaine, son maxillaire accentué à l’aune d’une implacable volonté, demandant son dû à la vie, son arche au plaisir, son obole à la roue polychrome du désir. Faisant ceci, elle s’est rapprochée du monde, elle est entrée dans la logique étroite des choses, elle a maté les circonstances mais elle y a perdu sa liberté. Car ce qui a été nommé, « vie », « plaisir », « désir » ne se maîtrise pas, ne s’ordonne pas, ne se plie à aucun impératif. Elle y a perdu sa volupté. Car la volupté, celle qu’éprouve dans son ardeur adolescente « Thérèse » l’indomptée, c’est celle d’une nature sauvage, fougueuse, insouciante, libre de toute contrainte, cette attitude que l’on trouve « osée » alors qu’elle manifeste le pur souci d’être ce qu’elle est dans une totale sérénité. Elle est affranchie du carcan de la morale, ce forceps de la sensation, elle est eau faisant son parcours aventureux et primesautier parmi les contingences sans même en percevoir la dimension aliénante. La conscience de « Thérèse », la perception de son être coule à fleur de peau, simple chemin de soi à soi. Celle de « Lolita », intériorisée, cherche, en dehors d’elle-même, un chemin où frayer sa voie et c’est pour cette raison que nous en percevons la dimension d’incomplétude, l’inquiétude perçant sous le maquillage.

Ces deux œuvres, semblables en apparence mais éloignées en leur fond en raison de la qualité de la temporalité qui les traverse mais les affecte chacune en des modes singuliers, ces deux œuvres donc sont identiquement intéressantes, l’une éclairant l’autre de sa propre lumière. Déjà « Thérèse » contenait en filigrane « Lolita » tout comme les heures contiennent les secondes. Il est heureux que leur rencontre ait pu avoir lieu. Non seulement esthétique, les deux sont également abouties quoiqu’en des modes éloignés ; mais aussi rencontre éthique qui nous interroge sur la nature de notre présence au monde, sur l’exactitude du regard que nous portons sur les choses, le désir, l’amour, la volupté, le carrousel de l’âge, la relativité du jugement, la nécessité de se doter d’un regard distancié. Certes, nous ne regarderons plus « Thérèse » pas plus que « Lolita » avec les mêmes yeux. Merci à Eric Migom de nous avoir permis de dévoiler ce qui devait l’être, qui toujours veut se montrer mais qui, parfois, se met en congé du monde. Notre désir de savoir et de poursuivre notre chemin avec la volupté comme ultime but. Oui, là est la voie !

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans ART
8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 08:12
Seule en l’Île.

Photographie : Blanc-Seing.

[Avertissement aux lecteurs et lectrices :

On se trouvera bien de lire le texte qui suit à la manière d’un rêve fantastique ou bien d’un conte halluciné, le tragique voulant dire, ici, à la manière d’une antiphrase la grande beauté de l’existence qui, parfois, dissimule son visage sous les traits de la misère de l’angoisse, de la perdition, toutes apories dont l’écriture, par sa valeur cathartique, essaiera de dépasser la catégorie immédiate du réel. Le rêve ici relaté, dans son allure de gémissement dernier et de dérision ossuaire souhaiterait s’exonérer du mal tout en le posant sur un piédestal. Tout rêve est ainsi fait qu’il met en scène, ou bien nos fantasmes les plus secrets ou bien nos appréhensions les plus profondes. L’inconscient du lecteur, de la lectrice, puisqu’aussi bien ce n’est que d’eux dont il est question, trieront le bon grain de l’ivraie si, toutefois, ceci est humainement possible !]

***

C’était jour de braderie dans la Grande Ville. C’était jour de marée humaine. Partout étaient les confluences, les ruisseaux sortant des gorges étroites des ruelles, rencontrant d’autres ruisseaux dans la clameur du jour. Partout étaient les flaques, les lacs minuscules ou bien les étendues d’eau infinies qui se mouvaient à la manière de poulpes lents et invasifs. On avançait avec peine, évitant ici une grappe compacte d’hommes en chemises, là une résille dense de femmes en corolles blanches. La chaleur verticale faisait ses boules de mercure, suintait le long des corps meurtris, larmes de résine fondant petit à petit dans la pente grise du caniveau. Parfois des chiens errants, fourrure élimée, côtes saillantes, truffe farcie de mouches, se frayaient un passage au milieu des courants indistincts. On sentait leur immense solitude creuser son chemin et mourir, quelque part, à l’ombre des mouches. Les mouches bombinaient, leurs trompes pareilles à des fouets élastiques, leurs yeux aux milliers de facettes répercutant les images du monde, leurs ailes de verre grésillant dans l’air chargé de poussière. On mettait ses mains devant soi, on s’encageait derrière la geôle de ses doigts, on enfonçait son cou dans le massif des épaules mais, cependant, les percussions n’étaient pas rares, laissant sur les trottoirs de ciment des flaques de sang et des rivières pourpres. Qu’on enjambait avec méticulosité. Mais non sans risque d’être maculés, tatoués jusqu’à l’âme par les hiéroglyphes des sécrétions épidermiques.

Aux terrasses étaient les assoiffés qui éclusaient verre sur verre afin que leur glotte ne se desséchât point. Les allées intérieures du marché, parcourues de mouvements divers et contrariés charriaient des monceaux d’inquiétude, poussaient devant elles, pêle-mêle, membres disjoints et buccinateurs déchiquetés, vers gras annelés et silhouettes parfois entières qui flottaient sur la grande marée comme les détritus le faisaient dans les gorges de terre des favelas, large misère suintant par tous ses pores le désespoir de vivre. Dans la lumière rare, verte, phosphorescente, s’allumaient ici et là les angles de sang des pastèques, les chapelets d’ail aux boules blanches, les nervures des choux où s’était rassemblée la dernière lumière. Il y avait si peu de lisibilité dans l’air confit de remugles. Mais il fallait avancer coûte que coûte, il fallait éviter le surplace mortel qui, d’un instant à l’autre, pouvait enfoncer ses canines de vampire dans le mitan du dos.

Le vent, il aurait fallu du vent, non une brise légère, estivale, laquelle aurait frôlé les anatomies, s’insinuant dans toutes les cavités disponibles, les turgescences avancées, les aisselles moites, les ombilics emplis de sucs mielleux. Une bise froide, glacée, c’est cela qui aurait ramené calme et paix dans cet immense capharnaüm, dans ce gigantesque maelstrom identique à la bonde d’évier lorsque la tornade l’habite cernée de vert-de-gris et de souillures mortifères. Cela il l’aurait fallu, mais d’une manière verticale, abrupte, sans concession. Limer toutes les aspérités, gommer les bubons, user les excoriations qui fleurissaient et s’élevaient du corps comme des stalagmites colonisant l’espace perclus de doute et d’incompréhension.

Seule en l’Île.

La foule était un seul et immense protoplasme, une matière gélatineuse s’écoulant le long des artères de la ville, un seul et unique gonflement, une seule et même sombre litanie dont on ne savait plus très bien si elle s’arrêterait un jour ou bien si elle avait jamais commencé, si elle était illusion, fantasme émollient, usure de l’esprit aux angles vifs d’une réalité en forme d’immense lapsus. Car on n’existait nullement, on vivait à peine, on demeurait dans l’outre de sa peau, à l’ombre de flux qui s’originaient on ne sait où, en partance pour nulle part. Combien la confusion était grande ! On n’avait plus de soi, on était autre avant même d’être un « je », les identités autrefois tranchées, aujourd’hui se mêlaient dans une sorte de pâte visqueuse, molle, gluante. On était sa propre main, le sexe de la forme contiguë ; on était le pied adjacent, il était votre hanche ; elle vous visitait à l’intérieur de vos viscères ; on s’invaginait dans l’abdomen de ceux, celles qui étaient vos cellules dont vous étiez les filaments de myéline, dont les nombreux étaient le réceptacle aux frontières mouvantes ; on était cette étrange marée infiniment palpitante, on était continents primitifs, on était Pangée où se confondaient en une unique irrésolution toutes les plaques tectoniques, où se mêlaient toutes les laves, où s’assemblaient toutes les langues d’une étrange Babel psalmodiant jusqu’à l’absurde tous les dialectes, les sabirs, les verlans du monde. On était ou on feignait de le croire.

La nuit est venue, soudain, son lac immobile figeant le tout dans une gangue lourde dont personne n’émerge plus. La Grande Ville s’est métamorphosée en une immense agora silencieuse et l’on n’entend plus que le bruit récurrent du silence pareil à une grêle de coton sur l’aire d’une peau lisse comme une plaine. Minces coups de gong venant dire l’attention à soi, la disposition à être dans l’heure ouvrante. Oui, « ouvrante » car quelque chose a vibré dans la soie de l’air, quelque chose pareil au grésillement d’une flamme dans le luxe d’un verre. Quelque chose de précieux qui va advenir et bouleverser le lexique proche, le porter à la dignité d’une poésie. Cela s’éclaire, cela commence seulement à émerger de l’ombre, cela se précise dans l’approche souple, dans la forme hésitante de l’aube, dans le tressaillement du vol de l’insecte contre la trame invisible de l’éther. Cela chante à mi-voix, cela s’illumine en clair-obscur, cela profère à mots mouchetés. Ce n’est d’abord qu’une vague indication, les prémices d’une connaissance intérieure, le dépliement d’une vrille souple dans les volutes de l’esprit. Tout a repris son calme, tout sa lancinante torpeur, tout son rythme pareil à une lente chorégraphie. Cela advient du centre même d’une prochaine parution.

Seule en l’Île.

Voilà ce qui est et me tient éveillé au bord du songe. Alors que plus personne ne paraît du drame ancien qui soudait entre eux les membres d’une étrange Confrérie, se découpe sur le ciel poudré par la Lune, une silhouette digne d’un conte des Mille et Une Nuits. Une jambe est posée dans l’attitude de la cambrure comme si elle émergeait du sol de neige dont elle serait le naturel prolongement. Cendre grise disant l’attachement aux choses du monde, à leur troublante vibration car l’on ne saurait vivre d’idées, se sustenter d’eau de source, sa pureté fût-elle la plus précieuse des offrandes. O combien il est doux de se dissimuler dans cette douce apparition, de s’immiscer dans ce mouvement si évident dans son insistance si légère à participer à ce qui s’élève avec grâce, élégance. Si troublant, aussi, de découvrir un nouveau territoire, d’aborder une île inconnue, d’en dresser l’inventaire, d’en dessiner la carte, avec ses collines, ses dépressions, ses forêts, ses grottes que nul jour ne visite. Cette jambe si peu apparente, telle une invite à demeurer, là, dans la fascination à l’orée d’une Ultima Thulé.

Seule en l’Île.

Et l’autre jambe si délicatement posée au sol qu’on dirait un simple effleurement, le baiser d’une libellule, la clarté d’une brume sur les rives de la lagune. Ineffable pas de deux qui dirait le surgissement des choses à même leur lente profération. Sortir de la terre avec le naturel d’une graine, faire sa crosse de fougère avant le sublime déploiement, n’ébruiter rien de soi qu’une subtile floraison et le monde, soudain, est attente et le monde est au bord d’une douce stupeur. Prodige de l’être lorsqu’il s’annonce dans cette venue à soi qui fait se rassembler les formes en un même lieu, en un même temps ! On pourrait demeurer là, suspendu à la prochaine seconde, projetant dans l’air qui se tend la suite de la scène. Comme un érotisme dépliant lentement sa petite Bêtise, le dépliement en soi étant plus que l’acte qui s’ensuivra.

Seule en l’Île.

Voici, maintenant la fourche des jambes, sa posture d’attente comme pour signifier la toujours possible effraction vers un domaine secret, vers une rutilance, le luxe d’une forêt pluviale, une proche et en même temps inaccessible canopée où bondissent les oiseaux de feu. Multiple éblouissement, lampe à arc qui brûle tout sur son passage, imprime sur les rétines les pliures de la joie. Car ici est une combustion, car ici est l’infranchissable abîme dans lequel on ne songe jamais qu’à se précipiter comme le plongeur dans l’eau lustrale du plaisir. Oui, c’est de baptême dont il faut parler, mais de baptême du feu dont on ne ressort jamais indemne. Seulement avec des stigmates, des cicatrices, des lésions heureusement à jamais guérissables. Intime démangeaison de l’âme qui, dès lors, ne vit que de réminiscences. Remonter à la source donatrice d’être, y redécouvrir les « Petites Madeleines » qu’un jour, au milieu du ravissement, il nous fut donné de goûter, dont le palais conserve le précieux éblouissement. Oui, éblouissement, oui impression dans la chair de la rétine de l’image dont, jamais, l’on ne se dessaisira, que, toujours, l’on convoquera à la manière du souvenir le plus précieux.

Mais voilà que le songe m’avait happé dans les mailles de ses filets, mais voilà que j’en étais devenu le jouet consentant, la petite marionnette à fil dont on tirait (mais qui donc, si ce n’est l’ensorcelante image ?) la ficelle afin que mes bras et mes jambes pris d’agitation se missent à parler, à remplacer mon langage disert, intarissable, la source en moi de ce qui, toujours, veut se dire et ne se révèle jamais dans la totalité. Mais comment dire l’espace de la joie, la dilatation du sentiment lorsque la plénitude s’en empare, que l’amphore illuminée de l’intérieur, animée de forces multiples, veut répandre au plein jour sa richesse et sa gloire. Car c’est à être possédé par une chose, le poème, la musique andine, la complainte de l’amour que tout devient limpide, transparent, paré d’évidence. Cette Jeune Femme dont j’habitais le corps à l’aune de l’imaginaire, cette Déesse qui m’avait fait l’offrande de l’hospitalité, voici que je la sens se détacher de moi, monter vers sa propre réalité qui ne saurait être la mienne. Mais la rencontre a-t-elle jamais lieu qui conduirait à un mélange des chairs, à une union des liquides, à un entremêlement des esprits, à une fusion des âmes ? Oui, certes, trop facile lyrisme, lequel mettant les choses à distance, ne les vit qu’à les projeter au-devant de soi comme l’archer se dépossède de sa flèche en libérant la corde qui la tenait prisonnière.

Oui, le rêve est maintenant derrière moi, pareil à une vêture gisant sur le sol après que l’amour aura été consommé. Simple dépouille de soi, de l’autre qu’on avait halluciné, de la Confrérie des Grabataires et des Miséreux qui traînaient leur dérisoire silhouette dans la Grande Braderie de l’existence. Oui, cette histoire n’était bien évidemment qu’une métaphore voulant dire la beauté toujours en regard du tragique, avers et revers d’une même médaille. Certes le périple était éprouvant qui amenait, à l’épilogue, le spectateur dans la loge du théâtre, celle où les choses s’habillaient des habits d’une farce, d’une illusion, d’une mise en scène après avoir connu les affres d’une possible réalité, cette confusion de soi et des autres, de soi et du monde, cette pitoyable commedia dell’arte où les humains perdaient leur âme à seulement confluer dans les ruisseaux d’un incontournable destin.

Oui, le rideau va bientôt se lever sur le jour nouveau. Oui, nous pourrons frotter nos yeux, les écarquiller, tâter devant le miroir les contours de notre humaine épiphanie. Oui, nous serons rassurés, provisoirement, et les cicatrices de la veille, les cauchemars en forme de trident qui n’avaient qu’une hâte : ferrer nos gueules ouvertes de carpes koï afin de les harponner au fer de la lucidité, nos gueules donc, nous les refermerons sur les secrets du monde et nous dormirons, les poings fermés comme des enfants gâtés dans leurs oreillers de velours. Mais, dissertant, à défaut de continuer mon rêve, voici que j’avais abandonné mon esquisse en cours de route. Ne jamais interrompre un songe brutalement, il y a danger d’y demeurer et de n’en jamais pouvoir ressortir. Alors, de grâce, je vous libère mais laissez-moi le loisir de poursuivre mon voyage, la terre onirique est si vaste et me voilà parvenu à la merveille pensante, au sublime visage qui dit l’être mieux que des mots ne pourraient le faire. Ce visage qui s’occulte, le massif de la tête qui disparaît à la vue derrière le buisson noir des cheveux, oui j’en tirerais une connaissance, oui j’en dessinerai la figure vraisemblable, oui j’en cernerai le divin mystère : Oui !

Seule en l’Île.

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing
7 juillet 2015 2 07 /07 /juillet /2015 06:55
Qu’il y ait de la beauté …

« Apparition »

Photo No 10
Les Hemmes, près de Calais
L'hiver dernier, par grand froid...

Photographie : Alain Beauvois.

Qu’il y ait de la beauté, quelque part dans le monde, cela on le savait depuis que les arbres avaient des feuilles. Cependant, ce qu’on ne savait pas, c’était que la beauté n’était jamais immédiatement accessible, qu’elle ne se dévoilait qu’au prix d’un effort et souvent au détour d’une longue marche. Toujours le réel était là que nous n’avions pas su voir. Toujours il avait été présent, logé dans quelque pli de la conscience, il fallait simplement l’ouvrir. Le réel avec ses facettes colorées, ses angles vifs, ses clignotements en noir et blanc, nous le portions sur notre propre envers, peut-être simplement sous les nervures de notre peau. Nous en savions la rutilance pareille à l’eau claire des fontaines, nous en devinions le murmure que la conque de nos oreilles répercutait à défaut d’en deviner le secret si proche que, sans doute, il ne tarderait guère à fuser, à faire dans l’air sa colonne blanche, ses volutes de cristal. Cela demeurait, cela faisait ses longs courants, ses dérives qui habillaient le zénith de paroles pareilles au chant du poème. Cela arrivait, cela partait, cela s’animait dans le mode d’une chorégraphie, cela initiait une mince cosmologie qui disait aux hommes leur légende, leur présence sur Terre, l’aventure qui zébrait leur ciel des fusées brillantes de la connaissance. C’était sur le point de paraître. C’était presque arrivé. C’était en voie de réalisation.

Dans les villes des hommes, dans les architectures de béton, aux angles des rues, l’air est vif qui pousse le blizzard devant lui. Feuilles tournoyant dans le ciel gris. Papiers qui jouent au cerf-volant. Poussière en trombe et sa chute habille de gris les portes cochères, le seuil des maisons, les vitrines aux angles morts. Il y a si peu de présence. Ici où là, un chat noir longe un caniveau. Ici et là une vague lueur se perdant dans le miroir d’une vitre. Une plainte pareille à un sanglot et les Vivants se terrent dans leurs boîtes d’ennui. Nul ne regarde à la fenêtre. On bourre les poêles, on attise les braises, on balaie de ses doigts de carton le givre collé au jour. Le ciel est si bas avec ses échardes de suie, ses plaies blafardes, ses excoriations sans fin. Rares sont les voitures, rares sont les passants serrés dans leur vêture et l’on dirait de noirs corbeaux semant de leur vol étique les champs dévastés sous l’horizon du doute. Vivre est une telle souffrance qu’on pourrait y renoncer, plier son corps dans une toile d’étoupe et attendre que le gel ait commis son crime glacé. Que l’existence ait replié ses membranes de mica et que la mort s’ensuive avec ses dents outrancières. On est si proche du désespoir. On est si alloué au registre étroit d’une disparition.

« Apparition », voici que ce qu’on n’attendait plus surgit enfin. Epiphanie soudaine de la joie, combustion de l’âme livrée à la verticale beauté, élévation du langage à la cimaise de l’être. On a longuement marché et les villes, au loin, ne sont plus que de pures illusions, des fumées se consumant sur des ruines de braise, des gravats que la nuit, bientôt, emportera dans ses voiles souples, au creux de ses rémiges. Plus rien n’existe, plus rien ne fait sens au sortir de la plaine d’herbe courue par le vent, au sommet des falaises brunes où crépitent les étoiles de lumière. Immensité de l’horizon infini, livré d’un seul élan. Pourrait-on avoir meilleure idée de ce qu’un absolu serait, si d’aventure, nous pouvions en réaliser l’esquisse ? Voici ce qui est et envahit notre menhir de chair à la vitesse des marées. Ciel sans limite qui porte au loin sa courbure d’ébène, les oiseaux s’y perdent et leurs cris sont des sémaphores d’un bonheur immédiat et leur vol la perfection du cercle refermé sui lui-même, ivre de sa propre giration. On est là, au sommet du monde, on est là avec l’intime conscience d’y être, d’assister au sublime, à la révélation. Tout se déploie, tout se destine à tout avec le souple enclin des évidences. On est soi-même au centre de l’événement, on saisit dans le creux de ses mains d’argile le soleil voilé qui fait son œil lointain parmi les théories de nuages, on flotte sur le bassin d’eau claire, on glisse sur ses courants pareils aux ondulations d’un mystérieux animal. L’eau est une rumeur, un long crépitement, confluence d’infinis ruisselets qui parcourent la tache d’obsidienne, la semant de vibrations, l’habillant de phosphènes, imprimant à sa surface quantité d’hiéroglyphes, de signes qui disent la nécessité de s’interroger sur soi, sur le monde, sur les choses qui viennent à nous dans la splendeur.

Il y a tant de signification, soudain, à être là, entouré de solitude alors que la mer appelle, que le ciel glisse sous les rayons de clarté, qu’au loin la courbure de la Terre devient apparente, espace de vérité sur lequel bâtir l’espoir de devenir dans la justesse du chemin, dans l’exactitude du parcours qui va au-devant de nous et se dévoile comme notre respiration intime, le sillage que l’on trace dans l’exister, le canevas des projets que l’on dispose devant soi. On inspire et le monde inspire. On voit et le monde voit. On bouge et le monde bouge. Comme si le fait d’être en harmonie, de vivre en osmose, nous dilatait à la mesure de ce qui est inconcevable, à savoir notre disposition à habiller la vêture du monde, à en initier les mouvements. Je suis ce qu’est le monde. Le monde est ce que je suis. Disposition en chiasme d’un souffle par lequel je prends conscience de ma force de sujet pensant-existant alors que tout ne se révèle qu’à l’aune de ma propre subjectivité, des harmoniques de mes sensations, du clavier de mes perceptions. Si la vastitude, d’un seul coup, se présente à ma conscience comme la seule réalité envisageable, c’est parce que j’en éprouve en moi, dans mon for intérieur, au creux de mon silence, dans la syntaxe de ma propre chair les lentes ondulations, la subtile marée. Regardant la mer qui se laisse voir, je suis à la fois, d’un seul mouvement de ma pensée, elle qui flotte et frémit sous le vent du ciel, moi qui éprouve jusqu’en la moelle de mes os, au sein blanc de mon ossuaire lueur, la dimension advenante des choses. Il y a être commun, participation, flux du ressac de l’autre en celui que je suis, progression de la vague de mon regard qui éclaire et reprend en son sein ce qui s’y est disposé dans le luxe de la vision. Là où le monde brille, je brille aussi. Là où le monde est terne, fade, je perds ma consistance de vivant, je marche à tâtons comme l’égaré parmi le dédale du labyrinthe, j’avance tel l’hémiplégique, privé de son équilibre. Eviter la douleur, c’est ceci, vivre les yeux ouverts, en lucidité, voyant le mal, voyant le bien, y portant un commun intérêt. Car l’un ne serait sans l’autre. Mais à bien regarder, c’est la vérité qui fait signe et débusque sous la laideur les ferments de la beauté. La pomme gisant au sol, tachée, parcourue de tavelures, en proie au pourrissement n’est pas seulement ceci qu’elle est, ici et maintenant. En elle, la germination, l’efflorescence originaire, le dépliement de la corolle, la graine du fruit naissant, la plénitude de la saveur confiée au palais du goûteur. La corruption dissimule toujours son contraire qui est épanouissement, croissance, atteinte de la révélation dans la lumière du zénith.

Mais il est temps, maintenant, après avoir regardé jusqu’au vertige l’image de ce qui a été nommé, à juste titre « Apparition », de redescendre en direction du domaine des hommes, de percer l’opercule qui les dissimule à nos yeux. Oui, les hommes sont encore dans les cubes de leurs appartements, les mains près du rougeoiement des fourneaux, les yeux dans le vague alors que les lames d’air disent la rigueur hivernale, disent aussi la nécessité pour les hommes d’en confectionner l’antidote, cette flamme qui les rassure en même temps qu’elle les régénère. Regarder la flamme est comme regarder le paysage sublime, pure fascination, oubli du tragique, biffure provisoire de la pente existentielle, de la démesure qu’est toute temporalité. Equivalence des deux démarches, même finalité : allumer un feu dans le fourneau, allumer une clarté l’espace d’un regard sur la beauté toujours présente. Il n’y a pas d’autre issue que celle qui consiste, à partir de soi, en direction de ce qui n’est pas soi, d’ouvrir un monde, de le considérer comme une possibilité, pour nous, de nous y retrouver avec notre être propre. Seule la beauté est capable de ceci : porter le sentiment à l’incandescence de la joie. De la joie qui rayonne et porte le pas léger en direction de l’eau, de la terre, du feu, de l’air, enfin de ces éléments qui nous traversent, tout comme notre sang ou notre lymphe et tissent en nous l’étendue de ce que nous sommes, des hommes en attente d’être comblés.

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans Mydriase
3 juillet 2015 5 03 /07 /juillet /2015 07:40
Fusion : nostalgie des origines.

« Fusion ».

Œuvre : Eric Migom.

Dire de cette représentation qu’elle est « forte » sonne comme un truisme. Par définition, est « forte » toute tentative de monstration de l’acte sexuel en dehors du caractère d’intimité qu’il suppose et qu’il requiert toujours afin de s’inscrire dans l’authenticité qui en assure sens et plénitude. Nul ne peut entrer par effraction dans la sphère unitive sans risquer d’y perdre sa propre liberté. Témoin l’enfant dont les troubles résultent de la vision de la fameuse « scène primitive », telle que décrite par Freud, scène qui s’imprimera dans sa psyché avec force, violence. Enigme que pose, toujours, cette union dont le secret consiste à n’être ni symbolisable, ni verbalisable. Comme un interdit pour l’homme de pénétrer dans le mystère de la création. Ce mystère est « divin » pour la seule raison que cette coïncidence des opposés (la « coincidentia oppositorum » du penseur Nicolas de Cues) est la marque de l’essence divine. Dieu, en sa nature, est au-delà des contraires, il excède toute notion de sexe, de différence.

Cette considération, ramenée à la sphère strictement humaine, nous interroge sur le fait de savoir s’il est seulement possible de fantasmer la réalité d’un troisième sexe qui unirait les deux tout en les dépassant : nous voulons parler de la figure de l’androgyne qui réunit à la fois le principe mâle et le principe femelle, tout comme certaines plantes portent sur le même pédoncule des fleurs des deux genres. Et, évoquant cette figure troublante, nous sentons combien nous sommes proches de ce que pourrait être l’épiphanie de l’enfant divin, si d’aventure, il se livrait au regard des hommes. Androgynie, divinité de l’enfant élu, voici deux synonymes qui ne manquent pas de nous intriguer, au point que, nous aussi, souhaiterions en faire l’expérience, sans doute incorporelle, seulement spirituelle et mystique puisque les mystères sont de l’ordre de l’invisible, du non directement préhensible. Cette projection mentale en direction d’un état hors nature, l’androgynie, précisément, ne fait que signer en nous la perte d’un lieu que, peut-être, nous avons connu au moins pour l’avoir imaginé, et que nous voulons actualiser afin que soit reconduite la connaissance de l’harmonie, du sens plein et entier de ce qu’être veut dire. Le Paradis existerait-il en une certaine manière, fût-il halluciné ? Ecoutons Mircea Eliade dans « Méphistophélès et l’androgyne » :

« nombre de croyances impliquant la coincidentia oppositorum trahissent la nostalgie d’un Paradis perdu, la nostalgie d’un état paradoxal dans lequel les contraires coexistent sans pour autant s’affronter et où les multiplicités composent les aspects d’une mystérieuse Unité ».

S’unir, donc, quel que soit le cas de figure, reviendrait à accomplir, symboliquement, le geste divin de la création avant que les choses ne soient divisées, éparpillées, disséminées dans le pluriel, noyées dans le multiple. Cette conception d’une trame originelle unitive nous conduit de facto dans le site de L’Amour que nous écrivons volontairement avec une Majuscule à l’initiale afin que ce mot signifie avec toute l’énergie d’un geste donateur de sens au plus haut niveau, d’une cimaise que l’homme, la femme atteindraient, tout comme l’œuvre d’art brille au plus haut fronton des musées, tout comme le dieu habite et fait rayonner le tympan du temple grec. Ici, nous nous exhaussons au-dessus de la catégorie des perspectives mondaines afin qu’assurés d’une transcendance nous puissions connaître ou au moins approcher des horizons dotés du prédicat d’infini ou bien d’absolu. Car l’Amour entre deux êtres, s’il est digne de paraître, ne l’est qu’à la mesure d’une sublimation de soi en l’autre ; de l’autre en soi. C’est ici que le terme de « fusion » trouve sa raison d’être et son emploi le plus juste. L’amant, l’amante, l’amour réunis dans une seule et même quête de dépassement de soi vers un événement hors du commun, un accomplissement qui fait les yeux brillants, la peau souple et donne aux mots leur charge de poésie. L’union du couple réalise cet impossible de faire se conjoindre dans un même élan donateur de signifiance le même et le différent pour aboutir au même, à ce qui, toujours, apparaît comme la forme ultime à laquelle l’homme peut accéder à partir du site dont il est le fondement.

Mais, comment ce drame « mystique » - l’Amour - peut-il se montrer à nous alors qu’à le poser correctement, il est hors de portée ? C’est de façon allusive-intuitive qu’il faut s’en saisir, de la même manière que l’essence du vol de la libellule s’illustre à partir du mouvement, de la forme de passage d’un battement d’aile à un autre. « Fusion », l’œuvre d’Eric Migom, est ceci qui nous conduit aux portes mêmes de l’enfer, dans la combustion rubescente de l’huile, mais aussi dans la chair nacrée du Paradis qui en est le divin harmonique. Car il y a toujours danger de brûlure, de combustion dès l’instant où l’on s’ingénie à reproduire le geste sacré du dieu, du démiurge façonnant les matières primitives, mettant en œuvre ce qui se rebelle et se cabre. Sortir du chaos pour s’ordonner en cosmos est toujours le lieu d’une douleur. Rien ne va de soi qui métamorphose l’informel afin de lui insuffler direction et chemin selon lequel organiser un destin, ouvrir une voie, dessiner une possible eschatologie. Car rien ne serait pire que l’indécision, laquelle ne laisserait flotter dans l’océan originaire que les flux de la contingence, les meutes serrées de l’aporie.

Fusion : nostalgie des origines.

Paula Braconnot

« La fusion des contraires dans l'alchimie. »

L'art Royal - Ed. Imprimerie Nationale.

Rébis ou l'hermaphrodite.

Oui, la joie de connaître est possible, oui la joie d’exister, de sortir du néant et de faire signe sur la scène du monde est à notre portée. Il suffit de tendre les mains, d’éprouver le différent afin que, libérés du différend, nous puissions porter à l’incandescence ce qui veut s’ouvrir et témoigner. Il faut réaliser la fusion des contraires, s’immerger dans le processus d’individuation tel que décrit par Carl Gustav Jung, accéder à la réalité la plus éclairante du Soi, chercher, chez l’autre, la polarité complémentaire qui fait défaut et faire passer l’amour du biologique au spirituel, parvenir donc à cet Amour élevé qui est le moteur fondamental de la quête de l’être. Ce que l’inconscient de l’homme cherche chez la femme, c’est l’anima qui lui fait défaut ; ce que la femme cherche chez l’homme, c’est l’animus dont elle est en manque. Subtile manière de restituer les flux originels et les énergies communes que de faire se rencontrer des vases communicants, de curieuses cornes d’abondance qui, s’emplissant l’une l’autre, parviennent à leur plus haute destinée.

C’est le lexique que nous propose l’artiste, lexique du manque et de la tension, du désir et de son double, de la perte et de ce qui pourrait survenir de la rencontre des corps se traversant mutuellement, confluant dans une seule et identique voie, si ceci était humainement possible, biologiquement atteignable. Ceci, cette atteinte d’une Totalité n’est bien évidemment envisageable qu’à l’aune d’une intellection, d’une méditation, d’une prière, d’une contemplation, du jet sur le subjectile du Soi dont on est porteur, dont l’Art est le merveilleux messager. Il s’agit toujours de passages, de mobilité, de métabolismes, de transformations d’énergies, de processus identiques à ceux que l’alchimie met en œuvre afin d’atteindre cette fameuse Pierre Philosophale censée nous immortaliser, laquelle résulte d’une transformation de la materia prima selon une métamorphose colorée du noir au rouge en passant par le blanc et le jaune, de la même manière que la quête jungienne, d’étape en étape, d’ombre en archétype sexuel, en archétype de lumière et jusqu’à la révélation du Soi nous déplace hors de nous en direction de l’Autre.

En définitive, ne serions-nous pas, nous les hommes, nous les femmes, de simples variations colorées, des clignotements d’ombre et de lumière ? Et puis, la parade amoureuse, dont l’étonnante polychromie des partenaires, leur fusion à la manière d’un éclair ne manquent pas d’étonner, ne serait-ce pas là un signe adressé par nos destins respectifs afin que, renonçant à être deux, nous commencions, enfin, à n’être qu’un !

Partager cet article

Repost0
2 juillet 2015 4 02 /07 /juillet /2015 06:53
Forme en Solitude.

Œuvre : Laure Carré.

Cette œuvre, nous ne pourrons en cerner le contenu qu’au travers d’un chemin de l’imaginaire. Imaginons donc. La salle est claire, munie de hautes verrières où l’artiste a accroché aux cimaises ses créations récentes. Nous pénétrons dans l’enceinte. Nous sommes entourés de figures qui paraissent communiquer entre elles, tellement leur parenté de style est proche. Nous y apercevons des corps, des fragments de corps aussi, des géométries habitées par des hommes, croisement de pignons et de murs, nous y devinons un univers rassurant, une manière d’ordonnancement, entre elles, des choses, une familiarité, un jeu d’harmoniques composant un univers aves ses lois de fonctionnement, ses rythmes internes, ses logiques propres. Il y a apaisement à simplement regarder, à s’installer, soi-même en tant que corps dans cette géométrie pourvue de compréhension, disposant de points d’accueil, de repères pour l’esprit, de ressourcement pour l’âme. C’est ici, au creux de cette expérience intime, à l’écart du temps chronologique et mondain que nous voudrions nous installer. A demeure. Jusqu’à s’oublier, à faire de son corps une simple diversion de l’espace, un rouage huilé de l’heure, une fluidité allouée à sa propre reconduction. Mais de cela nous savons l’utopie et le risque, ensuite, de retourner dans l’existence. Alors nous mobilisons l’être que nous sommes, alors nous nous livrons aux déplacements, alors nous sommes vacants à toute inquiétude qui voudrait surgir d’un événement inaperçu.

Bientôt, l’événement est là qui s’installe dans la douce courbure du jour, y ouvre une entaille soudaine, un abîme dont la vacance est longue, infinie. « Solitude », tel est le nom qui a surgi, s’est imposée comme une impossibilité à être, là, dans le silence du lieu, là, dans la souple immédiateté des évidences esthétiques. Alors nous marchons autistiquement, sur la pointe des pieds, car le réel s’affirme comme une brûlure à laquelle se soustraire sans délai. Hors-sol, voici ce qu’il advient de nous à nous absorber dans la contemplation d’une image qui nous dépasse et nous intime l’ordre ou bien de rester et d’en assumer le risque, ou bien de nous absenter de la scène qui fait face et d’oublier ce que, parfois, la vision a d’insoutenable. Entre la chose qu’on regarde et soi, il y a nécessaire distance, recul afin qu’aucune confusion ne s’installe, qu’aucune fusion n’ait lieu qui nous aliènerait, nous déposerait de notre propre réalité pour nous remettre à celle de l’autre, ce danger.

Mais il faut parler de « Solitude » et procéder à son inventaire. Emettre du langage de manière à ce que cette médiation établisse des plans séparés, des aires distinctives, des discours autonomes. Si « Solitude » nous inquiète, c’est en raison de son étrangeté. Elle ne joue pas avec les autres images, elle ne fait pas écho, elle est enfermée dans sa surdi-mutité, comme l’est l’enfant dans sa « Forteresse vide », cerné d’ombres maléfiques et de clartés qui n’illuminent rien. Tout autour est le vide blanc du néant. Tout autour est la violente biffure de l’être que de sombres lavis assignent à domicile. Tout autour est le mur d’enceinte, cet épais trait noir qui enclot et délimite. Qui contraint à résidence ce qui, d’aventure, voudrait s’exonérer de la geôle originaire. Car, depuis la première parution sur le bord du monde, il y a perdition et renoncement à pousser sa propre effigie sur l’échiquier du destin. Constante dérobade, éternelle effusion au-dedans de soi, dans la citadelle que rien ne visite jamais. Espace monadique s’alimentant à sa propre source.

Mais regardons, mais détaillons ce qui peut l’être et saisissons-nous des bribes de compréhension qui voudront bien se manifester.

Forme en Solitude.

Visage absent, visage privé des sublimes prédicats attachés à son habituelle épiphanie. Nul regard, nulle profération d’une parole fût-elle économe, elliptique, furtive. Repliement sur soi du langage qui ne peut dire l’être-soi pas plus que l’être-autre. Nulle fable à l’horizon qui pourrait naître du mot suivi d’un autre mot. Nulle poésie qui s’élèverait de la puissance de la métaphore : eau des yeux, pupille d’obsidienne, dentelle des cils, pulpe des lèvres pareille à la cerise, plaine des joues que longe la palme du vent.

Visage de pierre, visage gemmatique replié sur son secret, tel le gisant dans la lumière avare de la crypte. Visage fermé aux sons du monde, ce chant venu du cosmos qui nous dit le mythe de l’origine. Visage sans visage s’annulant à même l’informe, l’invisible, énigme hauturière que ne percera ni le vol blanc de l’albatros, ni la dérive du nuage faisant sur le front sa trace de cendre et de sable.

Forme en Solitude.

Poitrine d’éphèbe que n’habite ni la tache sombre de l’aréole, ce signe distinctif de la féminité, ni la courbe du sein, cette image de la plénitude, du don, de la génération. Et ce bras amputé, cette privation du geste, ce rapt de la main qui caresse et salue, qui dessine et écrit, qui sculpte le monde en infinies modulations, en dresse la Carte de Tendre, parfois trace en l’air la forme de l’amour.

Forme en Solitude.

Et cet étrange bassin, ce recueil de la volupté, dont nous ne comprenons pas qu’il nous apparaisse dans sa face postérieure alors que le reste de l’anatomie se présentant de face en supposerait une autre figuration. Y aurait-il, soudain, surgissement de l’image étonnante de l’androgynie et alors notre lecture de ce qui paraît serait brouillée, sujette à de bien étranges errances, comme si l’être dans son irrésolution, tardait à se révéler de telle ou telle manière. Ce sexe que nous attendions comme le prodige qui ouvrirait l’histoire, lui donnerait suite, voici qu’il nous est refusé, tout comme nous est refusé ce pied laissant le personnage en sustentation, alors que l’autre pied, dans son étonnante cambrure, son effleurement à peine ébauché du sol fait signe vers un symptôme quasi-schizophrénique. Sortant du cadre de la peinture, il s’annonce au monde sur le mode de la réserve prudente, sinon sur celui du refus.

Forme en Solitude.

Cette représentation, si elle est esthétiquement belle, n’en pose pas moins la question d’une présence au monde sur un registre d’aliénation, de « folie » pour user d’un mot commun. Oui, sans doute s’agit-il de ceci et c’est pour cette raison que, dans notre choix d’un « musée imaginaire », la figure ici proposée s’isole dans une manière de sublime autarcie. Nu à l’état brut qui semble sortir tout droit d’une cornue alchimique non encore parvenue à séparer l’animus de l’anima, nous livrant cet être hybride qui nous bouleverse, nous interroge et nous place face à notre propre esquisse dans la polyphonie universelle. Comment apparaissons-nous aux yeux des autres ? Comme cette forme inachevée dont la métamorphose toujours opérante ne trouve son achèvement qu’à l’issue de notre aventure sur Terre ? Comme cette forme dont nos contours semblent nous définir avec exactitude, du moins feignons-nous de le croire, alors que le changement, en nous, fait ses continuels remous ?

Le problème, face aux choses du monde, est bien celui de poser la question en termes de « normalité » et de transférer cette vision orthonormée sur l’ensemble de ce qui fait phénomène. Or l’art n’est en rien « normal » et c’est du centre même de sa subversion qu’il nous invite à considérer le réel comme la forme mouvante qu’il est. Comme la forme génétiquement évolutive que nous sommes dont, jamais, nous n’arrêterons le cours qu’à la ramener à la simple abstraction du concept. Oui, nous sommes essentiellement vivants, c'est-à-dire constamment soumis à la remise en question. Parfois à l’intérieur de la citadelle. Parfois à l’extérieur. Et si la seule réalité-vérité était simplement la ligne de partage qui scinde les territoires en deux : forme de passage et rien que ceci ? « Forme en Solitude » puisque est en fuite, toujours, ce que nous approchons.

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans art
1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 07:24
Comment la forme vient à l’œuvre.

« Esquisse ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Ici se dit en termes de prémisses picturales ce qui, bientôt, viendra à l’œuvre. Ce moment auroral de la création est une simple irisation, un tremblement, la surprise en graphite et huile de tout insaisissable dont l’art est la mise en demeure. En « demeure », oui, car il faut « habiter » la toile de l’intérieur, lui donner vie et la porter, avec une énergie sans faille, au-delà de ses propres fonts baptismaux. Car il s’agit bien de « naissance », de surgissement au monde de ce qui, jusqu’à présent, s’y occultait, demeurait en retrait. Moment suspendu entre le vide, la blancheur dont tout néant est porteur et le plein, le polychrome dont l’existence est la sublime révélation. Ce qu’il faut imaginer, ceci : le matin, dans le doute de l’heure native l’artiste se dispose à peindre, autrement dit à faire sortir de son propre chaos nocturne, le cosmos que sera son projet plastique porté à la dignité du paraître. Peut-on au moins ressentir, dans le creux de sa propre chair, ce que cet instant du passage à l’acte comporte de tensions accumulées, d’espoirs de parution, de souhaits de révélation ? Car, si l’artiste se tient auprès de son œuvre en gestation, ce n’est nullement à l’aune d’une simple distraction ou d’un passe-temps qui l’éloignerait de quelque souci. Créer est cette amplitude qui exige que, tout entière, l’immersion ait lieu par laquelle se fait, en écho, la dimension de l’objet figural, du sujet lui apposant le sceau qui rayonnera dans l’espace, disant la pure merveille de la rencontre. Rencontre sujet-objet. L’œuvre achevée en est la marque insigne. Mais pas seulement rencontre de l’artiste et de son œuvre, mais rencontre avec le monde. Le champ est immense qui s’ouvre à partir du lexique des traces et des signes. Le champ est entièrement tourné vers une sémantique universelle dans laquelle la place de l’homme trouve son site et les choses leur déploiement.

Nous parlions de « rencontre ». Mais il s’agit moins d’une confluence de la réalité humaine avec ce qu’elle ordonne, à savoir l’espace de l’œuvre, que d’une liaison, entre elles, de formes multiples et complexes. Forme-de-l’homme, formes-en-devenir de ce qui aura lieu dans l’aire réceptrice du subjectile. « Osmose », « empreinte », on pourra utiliser une infinie variété de prédicats afin de porter au regard la nature même de la jonction d’une conscience avec ce qu’elle produit et porte au grand jour. Ce qui est essentiel à comprendre, c’est le jeu des formes entre elles, l’homme étant une forme parmi d’autres, la femme de dos qui commence à faire phénomène sur le fond en étant une autre. Ce qui serait tentant et logiquement induit par le jeu des causes et des effets, ce serait de lier directement comme une quasi-réalité le sujet-peignant et l’objet-peint, comme si l’un découlait de l’autre sous le régime d’une évidence. C’est une inclination manifeste de l’esprit humain que de faire se conjoindre, dans un même creuset, deux signifiants proches afin que le signifié surgissant dans l’immédiateté de la perception nous ôte le souci d’une laborieuse recherche en même temps que l’angoisse qui lui est coalescente.

La plupart du temps, donc, fonctionnant dans le cadre des hypothèses déductives rationalistes, nous lions les choses dans leur proximité, associant directement le geste de la création et ce qui est créé. C’est ainsi que naissent les certitudes projectives : tel artiste posant sa marque distinctive sur tout ce qui s’offre à son génie créateur afin que quelque chose témoigne, dans le temps et l’espace, de cette fusion intime, de cette expérience singulière. Mais poser les choses de telle manière est une pétition de principe, laquelle postule comme uniques références, l’emboîtement de deux univers sans doute réels, prégnants, convergents, mais non isolés, cependant, de toutes les constellations qui gravitent autour : les autres hommes, les choses en leur ensemble, la nature, la culture, l’Histoire, etc… Ceci veut dire que l’œuvre est bien plus qu’une résultante qui s’ordonnerait à partir de la seule volonté de son démiurge. Pour user d’une métaphore, raisonner de la sorte, en associant d’une manière proximale deux réalités sensibles afin d’en déduire leur commune mesure, reviendrait, dans l’ordre de la nature, à relier le ruisseau à sa plus évidente et préhensible réalité, la source, comme seule explication possible de la provenance de l’eau. On comprendra aisément combien ce discours est restrictif qui éloigne tout le cycle complexe des interactions du couple atmosphère-océan, réduit le peuple des nuages à une inexistence, obère le phénomène de l’évaporation, enfin réduit la totalité à une peau de chagrin, ce qu’elle ne saurait être qu’à l’aune d’une insuffisance de la pensée.

Le réel est si complexe, les formes si déroutantes dans leurs apparitions successives et mouvantes, dans leur infini chatoiement, dans leurs esquisses plurielles que nous sommes désorientés quant à notre appréhension du monde. Une de leurs qualités fondamentales est leur constante disposition à la métamorphose, sublime mise en musique de la mutabilité de l’être-des-choses. Regardant, dans l’écoulement temporel, la vie faire son continuel pas de deux et nous verrons soit la larve, soit la chrysalide, soit l’uranie faire son vol multicolore. Nous ne savons jamais à quel degré de la mue imaginale une chose apparaîtra, à quel moment de son cycle nous la saisirons, quel sera l’instant de sa vérité, sauf à concevoir que cette vérité si mystérieuse est cela même qui, constamment, s’ordonne à mieux se recomposer, autrement dit cet infini métabolisme dont la mort sonne la dernière représentation : vérité comme voilement-dévoilement, à la manière des anciens Grecs.

Et, pour revenir à l’œuvre en gestation, c’est de cette même réalité dont l’artiste est le témoin privilégié, mais témoin seulement, non l’ordonnateur. Car les formes se recomposant à chaque coup de crayon, se diluant dans l’irisation des taches d’huile, c’est, à chaque fois, d’un nouvel univers dont il est question, d’un nouveau palimpseste sur lequel s’inscrivent les signes à même leur troublante disparition. Liberté apparente des formes comme si elles n’étaient affairées qu’à leur propre genèse, système auto-référentiel sécrétant, à l’infini, ses prédicats les plus visibles. « Le signe signifie, la forme SE signifie » pour reprendre la formule éclairante d’Henri Focillon dans « Vie des formes ». Comment mieux dire la liberté de ces formes, leur pouvoir de parution que l’homme ne pourrait renier qu’à la mesure de sa propre aliénation ? Car si l’on postule en tant que formes, aussi bien l’homme que le tracé sur la toile, on ne peut énoncer la liberté humaine qu’à la lumière de la liberté des formes et esquisses qui parcourent l’entièreté du cosmos. Prodigieux empan de la connaissance que celui qui conduit au seuil du visible, tâchant d’en repérer les multiples linéaments, les subtiles lignes de force, les incroyables aimantations, constant jeu d’attractions-répulsions à l’image de ce qu’est la destinée humaine étrangement tiraillée entre les deux pôles de l’apparition-disparition.

Et, maintenant, essayons de progresser dans le face à face avec « Esquisse ». C’est de la main de l’artiste dont il est question, de ses hésitations, de ses tâtonnements, de ses remises en cause, de ses choix aussi vite reniés qu’apparus. Comment ne pas être tenté, jusqu’à l’ivresse, devant cette apparente liberté d’imposer à la matière la force de l’esprit, de chauffer le fer jusqu’à l’incandescence afin de le plier au feu de son désir, de créer son propre cosmos face à l’irrésolution du chaos, à l’aporie constitutionnelle qui le tisse jusqu’en ses plus intimes recoins ? Comment résister à la paranoïa, comment ne pas céder à la mégalomanie qui voudrait faire de chaque chose un district, une localité, une simple dimension régionale de son propre être ? Comment ? Mais la réponse est simple du fait que les formes sont libres, se soustrayant, à chaque instant, à chaque progression de l’esquisse au dictat, à l’imperium de celui, celle qui voudraient le faire plier sous le poids des fourches caudines d’une irrépressible volonté. Liberté contre liberté : c’est ceci qu’il faut admettre d’abord, accepter ensuite comme la forme la plus plausible d’une non-errance parmi les contingences mondaines. S’exister comme libre, exister les choses comme libres, voici l’une des plus belles conquêtes de la conscience humaine. Tout le reste n’est que justifications sans fin, ratiocinations, menues dérobades au regard de ce qui est. Considérer ceci comme l’impératif le plus digne d’intérêt : laisser l’être-des-choses être ce qu’il est en son essence, à savoir liberté. Disant ceci nous nous libérons en tant qu’existence-humaine, nous donnons existence à ce-qui-n’est-pas-nous et mérite de rayonner.

Dans l’apparition aurorale des choses, dans l’atelier où coule une lumière voulant approcher l’exactitude du geste de la création, « Esquisse » est en voie d’elle-même, dans la solitude, dans le repli sur soi qui annonce la venue au monde, la source déployante qui sera langage multiple, sémantique ouverte. Regardant « Esquisse » et nous installant dans l’attitude contemplative, dans l’orbe d’une sérénité pleine et entière, ce que nous apercevons est ceci : un dos qui , en même temps, est forêt, est broussaille, algues flottant à mi-eau dans le golfe ambigu des abysses ; une épaule qui est dune adoucie où glisse infiniment la clarté du jour ; lianes des jambes que la profusion fait se développer identiquement à la végétation des forêts pluviales ; pieds cambrés, fichés dans le sol pareils à des racines exigeant de s’abreuver à la source d’un sol originaire. Nous avons dit l’appartenance de l’œuvre naissante au seul régime de la nature. Aussi bien, nous aurions pu la référer à celui de la culture, plus particulièrement de la peinture à travers les âges, dans ses manifestations les plus heureuses. Par simple analogie, nous aurions pu évoquer d’autres esquisses, d’autres essais qui, sans nul doute, furent tâtonnants avant que ne surgissent des œuvres planant aux plus hautes cimaises de l’art. A savoir « Le tub » d’Edgard Degas ; « Nu de dos » de Picasso. Peut-être ces artistes à l’infini talent, dans le secret de leur atelier, s’interrogeaient-ils sur l’aventure des formes, sur leur étonnant destin, leur possible liberté ? Peut-être !

Comment la forme vient à l’œuvre.

Edgar Degas.

« Le tub » -1886.

Pastel sur carton.

Source : musée d’Orsay.

Comment la forme vient à l’œuvre.

Pablo Picasso.

« Nu de dos » - 1902.

Source : Pablo Picasso.

Paintings, quotes and biography.

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans ART
30 juin 2015 2 30 /06 /juin /2015 07:26
Mirage, été, attente.

« L’été ».

Photographie : Patricia Weibel.

L’été. Depuis l’angle vif du frimas, depuis le gel faisant ses dentelles aux cimaises des toits, on n’avait été que cela : attente de l’été. L’été passé, l’été prochain. Entre les deux, abîme et vacuité, perdition du corps pris dans sa gangue de toile lourde. L’été, comme une antienne, comme une eau de source claire au milieu de la steppe, la promesse d’un don, l’éclat du jour au sommet d’une montagne. L’été surgissait-il et l’on oubliait les autres saisons. L’éclosion du printemps et ses belles efflorescences. La chute de l’heure dans les teintes chatoyantes de l’automne. L’hiver et son exactitude bleue, ses arêtes vives, l’air cristallin se détachant de la terre comme une brume. On oubliait tout, on faisait allégeance au solstice, on fêtait la Saint-Jean, allumant sur toutes les collines du monde les feux de la joie. On se disposait à exister dans la multitude, on ouvrait ses fenêtres, on dénudait son corps, on plongeait avec délice dans l’eau verte des atolls. On retournait sa peau de vivant, on l’exposait aux clameurs solaires, aux chutes de phosphènes dans l’espace infini. Dans le ciel étaient les grandes tornades blanches, les girations d’étoiles qui, la nuit, prolongeaient le tumulte du jour. Comme si rien ne devait jamais finir. Ivresse chevillée au plus près d’un facile bonheur. Extase offerte aux officiants des plages. Plénitude faisant couler son miel aux mains tendues qui voulaient bien la saisir. Luxe sans frontière habillant les yeux révulsés de beauté immédiate.

Mais regardons l’image. Mais soyons lucide afin que quelque chose s’éclaire à l’intérieur du corps en direction de ce qui est à comprendre. Quelque part, dans l’ombre dense de la fin de la nuit, est une bâtisse pareille à une grange, avec sa frise de tuiles romanes, ses lourds piliers de pierre, sa courte savane lustrée d’une lune gibbeuse, la résille de la clôture si fragile qu’elle semblerait ne pas exister. Partout, alentour, dans les termitières de ciment dorment les hommes au sommeil de plomb. Partout, dans les villes piquetées de lumière, trouées de lampadaires, se joue la décroissance du désir, se résout la tension du jour écrasée d’hébétude. L’été est là avec ses excès, ses débordements, ses flux solaires qui usent la rétine, ourlent les anatomies de sueur profuse. La hampe des sexes est dardée, turgescente dans sa volonté dionysiaque de presser les grains, d’en extraire jusqu’au vertige le suc fécondant. Les sexes sont ouverts prêts à accueillir l’ambroisie à la faire rayonner, à en multiplier l’audace, à la dispenser à tout ce qui croît et porte au-devant de soi la gloire d’exister. Corps chavirés dans l’alambic de la nuit. Corps mutilés par l’ardente possession, floculation du plaisir, gemmes se terrant au cœur du souci alors que le jour approche. Car l’ombre est à sa fin qu’effacera, bientôt, la première eau matinale. L’heure est fixe, l’heure est dense qui dit le chavirement des âmes, la dissolution de l’esprit dans la fournaise de la mort différée, mise à distance, terrassée sous les coups de boutoir de la puissance de vivre.

Dans l’enceinte violentée des têtes que cernent les pesanteurs du rêve, rien n’apparaît encore de très sûr, sauf un flottement, les coups de gong comateux frappant aux paupières, les paroles laineuses de l’inconscient. Cette heure est rare, cette heure est précieuse car elle est la dernière liberté, l’ultime rempart avant que le jour ne déplie ses rémiges, que ne s’envolent les dernières illusions, que ne meurent à la fontaine des heures les dentelles oniriques, les fils de cristal de l’utopie. Car l’été, plus que toute autre saison, en raison de sa démesure même, reconduit les existants à tracer les contours de leur être au seul compas de l’imaginaire. Illusoire liberté qui, l’espace d’une exubérance tropicale, n’aura offert qu’une diversion, un tremblement au bord de quelque lagon paradisiaque, des amours clandestines, des amants de passage, des réalités de pacotille alors qu’en notre fond, nous les vivants, ne demandons que l’ouverture d’une vérité par laquelle nous serions au monde dans la plus grande exactitude qui soit. Celle de coïncider avec la pure beauté de l’aube, de goûter l’ambroisie du poème, de regarder l’œuvre d’art dans la pure contemplation.

L’été. A peine commencé que, déjà, il se retire sur la pointe des pieds. L’été que nous désirons depuis la froidure de nos corps transis de solitude. L’été, nous le voulons et déjà il n’est plus qu’une lointaine brume à l’horizon du doute. L’été existe-t-il vraiment ? N’est-il pas seulement une hallucination, la braise de notre désir, le feu de la création dont nous voudrions être atteints ? L’été.

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans Mydriase
28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 08:11
Principe d’incomplétude.

« Esquisse ».

Œuvre : Barbara Kroll.

Regarder cette œuvre en voie de construction est la même chose que chercher à apercevoir sa propre silhouette afin que, l’imaginant en tant que possible réalité, elle consente à nous livrer quelques traits inaperçus de notre présence au monde. Voir autour de soi et questionner ce qui y fait phénomène apparaît d’emblée comme une manière « logique » de faire face à ce qui, avec nous, coexiste. Mais c’est NOUS qui regardons et éclairons la contrée à laquelle nous avons affaire. Et puisque le NOUS s’invite à chaque fois afin que motifs et figures nous parlent en quelque manière, c’est bien en raison de cette centralité de SUJET que nous éprouvons à la fois ce qui nous est intime (notre propre intériorité) et ce qui l’excède, notre extériorité (l’altérité de notre semblable, celle des choses et du monde). Ceci paraît si évident que nous pourrions, sur-le-champ, cesser de nous interroger plus avant. Cependant, dans cette confrontation de celui-que-nous-sommes et de cela-que-nous-ne-sommes-pas, il y a plus qu’une simple nuance du semblable et du différent. Afin d’envisager adéquatement la question, il convient de poser la thèse suivante : qu’en est-il du monde ? Qu’en est-il de nous-mêmes ? Qu’en est-il de leur commune relation ?

Et nous commencerons par poser la question la plus pertinente, celle qui nous taraude à chaque instant de notre vie, à défaut, la plupart du temps, d’en énoncer la formulation à haute voix : comment les choses nous apparaissent-elles à l’aune de notre propre vision ? Comment ce qui est en dehors de notre citadelle devient partie intégrante de notre plus proche réalité ? Car, si nous constituons la nervure essentielle, le quasi-phénomène au travers duquel construire du sens et nous repérer parmi la multitude et la confusion de l’exister, c’est d’abord poser la question du SOI qui devient urgente. C’est eu égard au fondement du paradigme initial de la connaissance de SOI que le monde peut se configurer selon de multiples esquisses et tenir le langage que nous lui prêtons et que nous attendons de lui. Mais, poursuivre la réflexion dans cette direction ne saurait trouver d’ouverture qu’à accepter ce cheminement sous l’éclairage de la thèse suivante (que d’aucuns jugeront comme une pétition de principe, que, personnellement, nous inaugurons en tant qu’apodicticité, à savoir dans le sens d’une vérité aussi indémontrable que surgissant d’elle-même dans le champ de la conscience), thèse postulant ceci :

Tant que la mort ne nous a pas saisis, clôturant la signification de notre existence pour la remettre dans une totalité signifiante, nous ne sommes qu’une entité partielle cherchant, en dehors d’elle-même, les matériaux nécessaires à sa propre complétude, à son propre accomplissement. Envisagé sous cet angle, tout acte devient un essai de profération de l’être-révélé à lui-même, afin que la fable de l’exister, parvenue à son épilogue puisse, rétrospectivement, éclairer et donner sens et contenu à ce que nous aurons été entre deux parenthèses, naissance, mort. Comme si une réalité-vérité se posait enfin comme l’étalon infaillible sous lequel envisager notre destin et le comprendre de façon pleine et entière. Et, pour prendre un exemple concret, comment pourrions-nous envisager un problème tel que la liberté, avant même que notre finitude n’ait tiré définitivement le rideau sur notre existence ? Libres, en effet, nous aurions pu l’être notre vie durant (ou en avoir éprouvé les lignes de force), alors même que, dans les secondes précédant notre mort, nos pensées ne se seraient révélés qu’aliénées, ne reposant que sur des faux-semblants ou de piètres compromissions.

Mais il faut revenir, maintenant, à un discours centré sur l’œuvre de Barbara Kroll, laquelle a été le facteur déclenchant de cette brève échappée vers une possible attitude philosophique, soit la mise en paroles d’un étonnement, puisque philosopher revient à s’étonner. Donc, en quoi consiste le fait de s’étonner en regard de cette esquisse ? Mais précisément parce qu’elle est esquisse, exister en voie de constitution, vertige et tremblement, indécision et approximation des formes, lesquelles, aussi bien, pourraient évoluer vers des processus opposés. Soit s’affirmer dans des teintes vives et claires, un genre de « luxe, calme et volupté » à la Matisse, soit vers des tonalités fermées, sombres, inquiétantes, sans visage, telles que présentes, par exemple, dans les toiles métaphysiques d’un Giorgio de Chirico. Ici, se laisse apercevoir, combien le destin de la toile est lié au geste de son démiurge, à savoir l’artiste, tout comme notre propre destin est attaché au moindre de nos actes. Mettre en relation, dans un mode analogique, évolution de l’œuvre d’art et création de son propre exister revient à éclairer une transcendance par une autre. Œuvre et homme liés par un destin commun et une tâche identique : signifier à la mesure de sa propre genèse, ce qui ne sera possible et rendu visible qu’à la dernière touche sur la toile, au dernier souffle émis signant la finitude.

Ce que le titre a nommé sous l’étrange vocable de « Principe d’incomplétude », c’est la recherche ininterrompue, fiévreuse, inquiète, par laquelle l’homme se manifeste comme celui qui pose continûment la question de l’être, question toujours différée qu’accomplit la mort comme la fermeture sur soi du cercle que la naissance a initié. A la lumière de ce concept, tout ce qui vit, s’agite sous les tropiques ou bien sous les latitudes polaires est soumis à la même frénésie, à la même angoisse urticante qui nous fait avancer sur une ligne de crête dont le fil, souvent inapparent, apparaît comme souci de soi, mais aussi du monde avec lequel nous avons commerce et qui constitue notre horizon familier. Nous n’en apercevons ni le point de départ originaire, ni le point terminal. Seul ce flou de la vision peut nous permettre d’avancer, sans doute avec les mains tendues vers l’avant, dans l’attitude du somnambule (un excès de lucidité et ce serait la chute), mais d’avancer tout de même avec la certitude que chaque pas accompli nous rapproche de cette énigme qui nous fascine en même temps qu’elle nous effraie. Toutes nos percées de l’espace, tous nos voyages sur les mers du monde ne sont que des tentatives d’apercevoir, quelque part, un bout de terre, un amer qui nous dirait la topologie rassurante de notre être, ici et là, avec la certitude d’y être et d’en éprouver la rassurante fixité, l’immuabilité. Toutes nos recherches « du temps perdu » ou bien nos tentatives d’augurer de l’avenir vont dans le même sens : débusquer cet inconnu qui nous presse de toutes parts et nous dissémine dans la course des jours et la précipitation des heures. Le sablier, nous souhaiterions en arrêter la course, afin que les grains de mica en deviennent interprétables. Mais tout est en fuite qui nous dit l’impermanence des choses et le flux ininterrompu de devenir.

C’est cela que pose, pour nous, l’esquisse de l’artiste. Esquisse, elle est au milieu du gué, tout comme l’est le roman de l’écrivain parvenu au point de son irrésolution maximale, heure de midi, plénitude zénithale, point d’acmé, force de l’âge où tout, aussi bien, pourrait rétrocéder vers l’origine que s’enfuir vers la conclusion, le dénouement, le point final. Heure de midi, heure de la maturité, heure du plus grand danger, oscillant entre naissance et mort, prélude et postlude, dans une tension qui est celle même de l’exister, de ses polarités divergentes, de ses attraits et de ses répulsions, de son magnétisme qui fait venir à soi et expulse, de sa vive lumière et de ses ombres confuses, de l’explosion de la joie et du surgissement du tragique, des cantilènes de l’amour et des coups de gong de la haine, des promesses du jour et du retirement de la nuit.

L’incomplétude c’est cela, ce sentiment abyssal qui nous tient penchés au-dessus de l’abîme, le désirant comme la seule possibilité qui nous soit offerte de tutoyer le danger, en même temps que de s’en exonérer, le temps d’une respiration, d’un baiser, d’une œuvre, de la scansion de l’amour. Nous vivons en apnée dans la grande immersion mondaine. Ce n’est sans doute nullement un hasard si les penseurs de la philosophie indienne nommaient l’âme « Ātman », « souffle, principe de vie, âme, soi, essence » lequel souffle nous tient en suspens entre un inspir et un expir. C’est là notre plus saisissable réalité, être un souffle passager, une forme en voie d’accomplissement, une esquisse tremblante dans la main de l’artiste. Nous ne sommes pas encore une œuvre achevée. Nous commençons seulement !

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans Micro-philosophèmes
26 juin 2015 5 26 /06 /juin /2015 08:43
Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

« Dévoilé ».

Œuvre : Eric Migom.

Cet homme à la renverse surgit dans le champ de notre conscience et nous sommes, soudain, comme dévastés. Par la violence de l’image d’abord. Qui nous projette dans le carrousel de ce qu’il faut bien nommer une « esthétique de l’excès », ceci n’ayant rien de péjoratif, seulement la prise en compte de cette souffrance qui nous saute au visage et nous reconduit au plus près de ce que nous pourrions être, nous-mêmes, si d’aventure une telle dévastation s’emparait de nous. Car il y a toujours projection de soi dans l’œuvre, identification à un modèle et possible perdition de notre être pour la simple raison que l’abri existentiel qui nous est offert, auquel nous nous accrochons avec la vigueur du condamné, est temporaire, susceptible d’être remis en question à chacun de nos souffles, à chaque pas laborieux que nous accomplissons sur le chemin de notre destinée. Damoclès toujours présent et l’épée qui brille dans l’ombre comme l’éclair dont nous pourrions être saisis, nous intimant l’ordre de rejoindre quelque néant.

Cette proposition picturale est douée d’une infinie polysémie, en raison, premièrement de la richesse interprétative qu’elle recèle, à même le tissu de la douleur, ensuite eu égard aux nombreuses références qu’elle suscite dans le domaine de l’art. Le corps défiguré, torturé, démembré a souvent été un sujet de préoccupation pour l’artiste en même temps qu’un exutoire. Par sa valeur cathartique propre, la création met en scène les angoisses de celui qui s’y confronte et en résout temporairement les tensions dans la figure posée sur la toile, le volume jeté dans l’espace, la musique criant les meutes intérieures du bruit de fond existentiel. Mais il faut d’abord tâcher d’expliciter le titre : « Dévoilé ». Est-ce l’artiste lui-même qui l’est ? Est-ce sa supposée souffrance ? Est-ce une invention plastique qui se fait jour dont il tirera les nutriments d’une œuvre à venir ? Sans doute toutes ces questions sont-elles légitimes, mais elles ne sont que secondes par rapport à un fondement qui les anime de l’intérieur. Car, ici, tout est question de regard. Ce qui est à situer au centre du débat, c’est l’interrogation même de notre vision des choses, de notre présence à ce qui est en vérité et constitue notre propre architecture. Vaquant chaque jour à nos occupations, aimant, voyageant, projetant mille et un affairements dont l’esprit s’empare afin de ne pas connaître l’inconfort du doute, le vertige de la vacuité, nous regardons la ligne d’horizon à défaut de faire droit à ce qui, en nous, est le plus proche, à savoir l’être que nous sommes, insaisissable parmi les insaisissables car nous manquons d’un indispensable recul qui nous permettrait de l’apercevoir. Ici, le recours à la métaphore visuelle (et pour cause, s’agissant du regard) s’impose comme le seul outil à même de ramener notre perception dans l’aire d’un concret immédiatement révélateur. Nos yeux sont constamment envahis de cataracte, une mince pellicule blanche, opaque, en atténuant la qualité d’approche, ne laissant filtrer que les traits saillants, l’essentiel se dissimulant dans la pénombre. Comme si, dans une peinture en clair-obscur, nous n’approchions la réalité qu’à l’aune des parties les plus claires, les plus évidentes, alors que les zones marginales demeureraient dans une manière d’occlusion.

Ce qui, en son fond apparaît comme la seule interprétation possible surgissant à même l’événement-avènement de l’œuvre, c’est la verticalité de la condition humaine, la relation qu’elle entretient en permanence avec le manque provisoire (l’amour, l’objet désiré, le lieu de notre enfance) ou bien le manque définitif (la perte de l’être cher, l’horizon de la finitude qui ourle d’intranquillité chacun de nos actes, obère chacune de nos décisions). Ce qui se dessine en filigrane, que le lecteur aura déjà perçu comme la seule certitude : cette outrecuidante métaphysique qui habille les yeux de cernes noirs, cette avenue tragique dans laquelle s’inscrit toute progression existentielle. Ce qui est donc dévoilé en tant que vérité originaire, c’est bien cet abîme qui s’ouvre sous nos pieds, dont nous repoussons toujours la terrible occurrence au cours de nos activités fébriles, de nos consommations outrancières, de nos perditions dans les ornières des pseudo-significations immédiates, lesquelles, vous l’aurez compris, sont l’antinomie de la sagesse, de la connaissance vraie, de la transcendance s’annonçant à l’aurore de nos recherches les plus dignes d’intérêt, dont l’art est l’un des tremplins les plus doués de pertinence.

Mais, après que s’est éclairée l’origine de la lumière, au travers des vacillements dus à notre continuelle cataracte, à notre constante myopie, il faut se porter du côté des ombres et les interroger afin de savoir quel langage elles tiennent qui pourrait nous instruire à leur sujet. Et, pour cela, il faut mettre en relation, il faut se laisser aller au jeu habituel des analogies. Que trouvons-nous dans cette œuvre d’’Eric Migom qui fasse signe vers une possible compréhension du monde ? Sans doute du sien, sans doute du nôtre, puisque nous sommes dans « l’être-avec » permanent : condition humaine. Portons-nous du côté d’autres œuvres qui signifient en écho. Et analysons systématiquement ce qui apparaît. Le visage est noyé dans un gris-bleu aussi dense que la cendre. Les yeux, ces sublimes orifices pour voir, regarder, comprendre, sont totalement absents. Les oreilles pour entendre le langage, ouvrir l’espace de la relation, dilater et asseoir la communication ne figurent pas davantage. Le Représenté (l’Artiste, Vous ? Moi ? L’Homme en général ?) est livré à la fermeture de sa propre forteresse, isolé dans la gangue d’un ennui profond, reconduit à un autisme dont l’apparence est, à proprement parler, effrayante, si proche d’une folie invasive. Et ce motif prégnant d’aliénation est renforcé par la violente éjaculation phonatoire, par la turgescence du cri (voir Edward Munch), l’éructation d’une souffrance rubescente, volcanique, tellurique, dont nous ressentons les intenses vibrations jusqu’en notre massif de chair. C’est d’un tétanisation dont il s’agit, de la prise de conscience d’une telle démesure que nous sommes plongés dans une sorte de catalepsie, image que ce gisant de pierre nous communique de la même manière que l’on assène un coup de massue au sortir de la grotte abritante, alors que l’extérieur est pure menace, promesse d’extinction. C’est la bouche du supplicié qui est la plus repoussante avec son arc totalement nocturne qui n’est pas sans évoquer le danger tapi dans la ténèbre ou bien la porte des Enfers. Qu’inscrire dans sa violente parenthèse, sinon le baiser de la Mort ? Regardant et persistant dans notre vision nous tutoyons un monde parfaitement inconnu : est-il l’univers parfaitement illisible d’avant notre naissance ? , est-il celui hautement dispensateur d’effroi de ce néant d’au-delà de notre propre mort ? Bien évidemment, nous demeurons muets pour la simple raison que le langage humain échoue à décrire ce qui s’exhausse hors de lui comme son contraire, à savoir cette privation de sens qui est fermeture à tout ce qui se laisse connaître à l’entendement ordinaire et habituel.

Mais nous n’avons pas assez dit de ce visage, de cette non-épiphanie qui en trace la consternante énigme. Voyez une personne, n’importe laquelle, et dissimulez ce qui l’institue en tant qu’effigie humaine, à savoir l’ineffable de son visage, et vous vous retrouverez seul face à l’incompréhensible. Si toutes les parties du corps parlent, et assurément elles le font, elles n’existent vraiment en tant que parole qu’à la mesure de l’accomplissement synthétique qu’en assurent les yeux, la bouche, les oreilles, enfin tout ce qui concourt à édifier l’essence de l’être-là, de celui qui apparaît. Combien l’image tronquée, cagoulée du pénitent, lors de la procession de la Semaine sainte à Séville, nous arraisonne en notre conscience même, nous laissant dans notre propre désarroi car, dès lors que l’Autre cache à notre naturelle curiosité ce qui le révèle comme l’Existant qu’il est, nous n’avons plus aucun orient auquel nous référer, nous sommes aliénés en raison d’une absence.

Ici, la représentation selon une ligne de fuite infinie de « Dévoilé », l’effacement de la face, sa dissolution à la limite d’un cerne noir qui semble témoigner d’une impossibilité de figuration sur la scène mondaine, ici donc s’ouvre une trappe de lourd questionnement et nous demeurons en suspens de n’avoir pu découvrir un territoire face auquel faire phénomène. Oui, ce geste pictural biffe définitivement une présence ou peut-être pire encore, nous installe dans une fantasmagorie dont une effrayante tératologie constituerait la symphonie funèbre. Alors comment ne pas penser aux visages torturés, déformés, à proprement parler, irreprésentables des personnages jetés sur la toile par Francis Bacon ? Il y a homologie des deux manières de présentation du réel anthropologique : soit métamorphoser la figure humaine au point de la rendre invraisemblable, ininterprétable, soit l’annuler en n’en proposant aucune image. Ceci semble indiquer une posture du désespoir au-delà de laquelle plus rien ne semble signifier, que l’attrait du vide.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

« Trois études pour un autoportrait » (I), par Francis Bacon.

Source : Eternels Eclairs.

Mais continuons notre investigation, ne nous laissons pas distraire par l’insoutenable. Ce qui est urgent, ici et maintenant : mettre des mots sur cette aporie qui nous fait face comme si elle entretenait le funeste dessein de procéder à notre propre annulation. Le corps, ce corps visons-le tel qu’il apparaît dans le tableau de Guido Réni : « Saint-Sébastien » (Ecole de Bologne.)

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Saint Sébastien par Guido Reni, v. 1615.

Musées du Capitole.

Source : Wikipédia.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Il y a une incontestable parenté entre l’image que nous offre de lui le saint-martyr et « Dévoilé » sur la toile d’Eric Migom. Et ce parallèle devient infiniment parlant, c'est-à-dire fait surgir les différences du cœur même des similitudes. Si, d’une manière générale, la posture corporelle présente un air de parenté, les torses offerts à la contemplation, la distance est patente, laquelle reconduit l’œuvre du peintre contemporain dans des fosses bien plus abyssales. Si le tableau de Guido Réni évoque le martyr (la flèche plantée dans l’aisselle et l’autre fichée dans l’abdomen), celui d’Eric Migom nous plonge davantage dans la stupeur. D’abord par son attitude de douleur intense (Sébastien, lui, apparaît avec un visage doué de grâce, comme si son propre sacrifice s’illuminait, de l’intérieur, du don remis à Dieu), ensuite par l’attitude christique de « Dévoilé » dont on pourrait supposer qu’il est rivé à une croix réelle ou bien symbolique, indiquant, dans tous les cas de figure, la remise à une authentique souffrance, celle du martyr cloué à sa propre perte, sans rémission aucune et peut-être sans « joie », cette même joie qui transfigure la physionomie de Sébastien pour la seule raison que son geste est doué de sens : la disposition à une pratique ultime de la foi dans le renoncement à soi. Et cette pure douleur, cet infini vertige qui semble n’avoir ni fin, ni justification, c’est celle-là même que nous retrouvons dans les représentations violemment métaphysiques d’un Paul Rebeyrolle.

Que dévoilons-nous, sinon la vérité ?

Paul Rebeyrolle.

"La Banquière"

Source : Galerie Claude Bernard.

Paris.

Et, ici, peu importe que « La Banquière » représente un corps de femme. C’est avant tout de corps dont il s’agit, d’anatomie suppliciée pour l’on ne sait quel rituel, pour l’on ne sait quelle religion, si ce n’est celle de l’art. Car l’art est une « religion » dans le sens où il est une transcendance en acte, avec ses codes, sa liturgie, ses officiants, ses croyants. Identité des postures Migom-Rebeyrolle, convergence des représentations dans cette lourde pâte picturale apparaissant comme la chair des choses, la matière même dont l’art se nourrit afin de porter aux yeux des Regardants la juste mesure de l’exister. L’exister toujours est douleur, douleur de soi, des autres, du monde dans un même creuset, lequel n’admet de sortie qu’au prix de la mort, abandon définitif du corps dont ne subsiste plus qu’une dépouille, celle que montre « Dévoilé », que met en scène « La Banquière ». « La Banquière », titre subversif, inénarrable invention d’artiste qui dit, à la façon d’un oxymore, le luxe de vivre, ici bas, dans la profusion alors même que se retire ce corps, seule possession vraie dont on puisse jamais être assurés. « Dévoilé », nomination de ce qui se dérobe à même son apparition, ce corps de chair et de sang qui se révèle, à chaque instant, victime de sa propre corruption. Seuls demeureront visibles à la cimaise des Voyeurs que nous sommes les témoignages artistiques, les manifestations picturales, seule réalité qui perdure puisque, d’avance, nous sommes condamnés !

Partager cet article

Repost0
Published by Blanc Seing - dans ART

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher