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2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 09:43
Dans la lumière de l’arbre.

Photographie : Pascal Hallou.

Sombra avait beaucoup marché. Sombra, depuis toujours, parcourait l’écorce de la Terre sans faire plus de bruit que le vent sur la plaine d’herbe. Incognito en quelque sorte. Une manière de fugue parmi le cercle des occupations, le jeu du temps libre, le carrousel infini des rencontres. Sombra était, en réalité, un autre nom pour la solitude, la conscience poncée à vif, la gloire de vivre un cran au-dessous des choses. C’était si bien de glisser sur la face de la vie avec l’à peine insistance de l’abeille sur la corolle de la fleur. Non un retrait du monde. Non une fuite. Non une abstraction de soi se perdant dans le tumulte ordinaire des foules. Une simple présence à ce qui est et devient dans les mailles serrées du temps. Nul n’apercevait Sombra. Sombra ne se distinguait ni de la fuite du lézard sur l’arrondi de la dune, ni du ruisseau faisant sa note bleue sous le frais des ombrages pas plus que du frissonnement de la terre quand gronde l’orage. Mêlé à la nature, plié dans le mouvement des hommes, lové dans l’arc-en-ciel des idées, il poursuivait sa route tel le chemineau à contre-jour des apparences et aurait aussi bien pu disparaître que nul ne s’en fût inquiété.

L’heure aurorale a fui et n’est plus, à l’horizon du souvenir, que cette buée cernée de notes cristallines, chute de gouttes pleines dans la gorge étroite d’un puits. L’enfance est si loin qui fait sa mince trémulation, son menuet léger, sa fable aérienne. Parfois de brusques illuminations en arrière de l’étrave du front et le jaillissement d’une pluie sur l’orbe des paupières. C’est alors comme un brusque recul, un voyage à l’envers pour plus loin que soi et voici que naît, tout près de l’ombilic, ce bouton originel, cette douleur qui est joie, accomplissement, révolution des heures en direction de ce qui fut et s’étoile dans la cascade brumeuse des jours. Un moulin de papier chante sur l’eau. Une mare brille, loin, avec le coassement des grenouilles au ventre couleur de menthe. Un bol de noisettes cerné d’une lueur de porcelaine glisse sur un évier de pierre.

Deux ou trois images, deux ou trois pirouettes puis est venue, sans crier gare, l’heure de midi, la grande trombe blanche qui coule du zénith avec son insistance pareille à la lueur d’une épice sur le luxe du palais. Cela vrille et chante dans le tube de la gorge avec des éclats, des crépitements, des chatoiements d’alcool, des prodiges de saveurs. Heure de midi où tout bascule dans la profusion du sens, immense convertisseur de la simple vie en œuvre d’art. A peine le bourgeonnement et, déjà, au creux des reins, dans l’anse du bassin, dans la grotte grise du cortex les ramures qui poussent haut la joie d’exister. Mais aussi la douleur du revers qui est le poison inoculé depuis le premier souffle, cette aiguille enfoncée dans le thorax qui, un jour, sonnera le tocsin. Ceci est si ardemment su que nous sommes constamment visités par cette sève turgescente qui nous déborde et fait, autour de nos corps étonnés, cette aura, cette cristallisation, cette aimantation dans laquelle les autres se perdent tout comme nous nous perdons en eux. Magnifiques linéaments d’une existence oxymorique où la liane du lierre se met en devoir d’étouffer son hôte, rêvant d’en prendre possession, de le dépouiller. Thanatos enserrant dans ses bras ossuaires la chair vive et palpitante d’Eros. La ramure, à peine éployée, les fleurs tout juste épanouies et c’est déjà la chute promise, les feuilles mortes, leur tapis crissant sous la marche du jour. Eros dans son habit si fluctuant que nous n’en saisissons que des voiles, n’en percevons que des brumes. La lueur solaire est si intense, la passion si vive que les yeux se ferment sur le fer rouge de la cataracte et l’amour est comme un théâtre d’ombres emmêlées, une lutte dans le clair-obscur d’une arène. Dague enfoncée dans le garrot et un fleuve de sang fait son gonflement dans le silence de la poussière. Dans la chambre aux volets tirés, au travers des zébrures des persiennes les corps sont livrés l’un à l’autre dans une seule et même confusion. Les murs bougent, les rideaux tanguent, la ville au-dehors est une rumeur, un grésillement pareil à celui d’un filament de tungstène traversé par le flux des électrons. Tout se meut autour des amants. Tout gire infiniment et l’univers est cette étincelle, cette braise vive dans la nuit des douleurs. On vise le point d’incandescence, la sortie de soi, on piétine le réel à la force de sa souffrance. Oui, car il y a souffrance, danger de disparition, de dissolution immédiate dans les complexités du non-dit, dans ce qui s’exhausse des corps et ne possède ni lexique ni rhétorique. Décrit-on la forme du vent lorsqu’il balaie la steppe ? Donne-t-on une image de la tornade lorsqu’elle fait sa spirale ascendante et disparaît dans la taie grise du ciel ? Réalise-t-on l’esquisse des abysses, là où dorment les énergies primordiales en attente d’éruption ? L’heure de midi, la seule dans la lumière de l’arbre est celle par laquelle nous venons au monde alors que celui-ci s’annonce à nous avec son langage le plus affirmé, polyphonie nous habitant longuement, faisant ses milliers de révolutions à bas bruit alors que, peu à peu, nous quittons le rivage étincelant pour celui, plus discret, qui suit les heures méridiennes.

Sombra, insensiblement, sans doute sans en avoir une claire perception - le temps est si coalescent à notre marche en avant -, a parcouru le cristal du temps après en avoir éprouvé les sublimes vibrations. Le voici, maintenant, dans les sombres draperies de l’heure crépusculaire. Il marche dans son ombre, il n’est que son ombre que l’arbre de lumière voit s’évanouir en direction des coulisses. Oui, des coulisses puisque la vie est ce praticable sur lequel nous laissons notre empreinte l’espace d’une pièce, l’intervalle de quelques actes, le susurrement de rapides répliques. Puis s’ensuit le silence sur qui la parole des autres se greffe afin qu’elle se rende audible. Sombra est comme un galet que des vagues auraient usé à la mesure de leur puissance. Arrondi, émoussé, en fuite vers la dernière ornière du Destin, là où l’attend le dernier baiser, l’ultime étreinte. Déjà ses yeux sont éteints, ses oreilles envahies de cire compacte, ses membres engourdis d’avoir trop marché. Parfois, comme le geste du naufragé qui s’essaie à saisir une planche parmi l’écume, il jette en direction du passé le filet de sa mémoire. Dans les mailles, quelques débris, un os de seiche usé, quelques coquillages abrasés par le sable, une branche d’étoile que la mer a rejetée sur le rivage. Des miettes d’amour qui brasillent dans la nuit. Bientôt il sera trop tard pour se retourner et jeter en direction du passé le filin salvateur. Pour Sombra la fin du jeu est ce retrait de l’image, cette longue pérégrination qui sonne à la manière du rideau se refermant sur la scène. Notre regard inquiet, il nous faut le soustraire à cette vision qui anticipe notre propre absence et s’inscrit violemment sur la toile de fond dont l’arbre de lumière est la belle métaphore. Les feuilles sont encore là qui nous appellent à devenir. L’automne sera pour plus tard avec ses embrasements, ses arbres en feu, ses lumières si faibles qu’elles sont comme le dernier filet de voix avant la mutité. Oui, la mutité !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
16 octobre 2015 5 16 /10 /octobre /2015 07:40

 

La perfection est ovale 

 

ZoÏ1 

                                               Photographie : à propos de Zoï

 

 

Face à cette image se présentent à nous deux alternatives : soit celle du silence, soit celle d'une parole qui, bien vite, pourrait dépasser son objet. Un impératif, cependant : nous disposer à une manière de recueillement et saisir ce qui, de soi, veut bien se présenter à nous.

  D'abord la Matière. Mais quelle est donc cette argile dont Eve (nommons-là ainsi, afin de nous situer dans la proximité d'une supposée origine) nous fait l'offrande, corps à peine issu d'une terre dont elle proviendrait comme par magie. Efflorescence tout juste entr'aperçue et déjà notre entendement est troublé, et déjà nos sens sont en alerte. Car, nous le pressentons, un déploiement se prépare dont nous serons les témoins privilégiés. Cette pure apparition aurait-elle à voir avec un doux céladon, ou bien plutôt avec une théière en terre de Yixing, en zisha, ce sable pourpre dont la contemplation par les moines zen s'accorde si bien à la cérémonie du thé ? Et l'arrière plan ne serait-il pas un écran shoji, ce parchemin huilé si éphémère qu'on le dirait absent des choses alentour ?

theiere-terre-yixing-kongming

Ou bien amphore antique où se mélangent en subtiles fragrances la myrrhe, l'encens afin que nous puissions donner essor à une mythologie, créer une fable, ouvrir un poème. Ou bien jarre baignée d'huile, faisant signe vers la généreuse olive - il y a une évidente homologie formelle -,  vers l'olivier qui porte dans ses branches noueuses la paix, la purification, la fécondité ?  Ici, la matière, semble atteindre ses limites sémantiques, nous invitant déjà à nous situer du côté de la forme.

  Donc, la FormeOvale au tracé parfait, émergeant du  clair-obscur dans une manière de lumière adoucie propice au rêve, à l'imaginaire, à l'effusion vers des significations plus profondes, détachées de toute contingence. Regardant cette image d'Eve, sa posture hiératique, sa simplicité en même temps que sa force, nous sommes placés au seuil d'une étonnante vérité, laquelle nous inclinera à penser que la perfection est ovale. Mais il faut aller plus loin, se servir d'icônes, de représentations qui, par leur universalité, non seulement témoignent mais affirment. Différemment, sans doute. Enfin le croyons-nous.

 

220px-Macrobius, climatic zones

 

D'abord la Sphère de Parménide voulant nous dire les limites parfaites de l'Être. Mais nous demeurons en-deçà de ce que nous invite à considérer le philosophe présocratique. Une telle circularité ne s'adresse qu'à notre intellect, elle est trop abstraite pour mobiliser en nous quelque affect, quelque penchant à l'empathie.

 Ensuite le très célèbre "Homme de Vitruve" dont le génie de Léonard de Vinci a tracé l'esquisse. Mais ici, nous sommes au-delà, dans la proportion, la mesure, la position du corps humain par rapport à l'univers qui l'entoure. La relation est celle du microcosme au macrocosme et il n'y a donc pas de place pour le sujet singulier, seulement pour une idée, celle de l'humanisme. Nous sommes, par rapport à l'œuvre, dans une simple relation esthétique où l'émotion est d'emblée évincée.

 

Da Vinci Vitruve Luc Viatour

 

Mais revenons au corps qui nous occupe, à son "espace transitionnel" qui, à notre insu, nous projette dans des sphères autrement signifiantes, autrement captatrices. Car nous ne pouvons échapper à l'événement de cette fougère repliée sur son ombilic, en attente de sa révélation au plein jour. Le sens est là, tout entier contenu dans la graine bientôt livrée à sa germination. Il est source native qui, bientôt, deviendra rivière aux mille facettes, cascade bondissante, fleuve étincelant en partance pour l'Océan immense où tout aboutit et prend à nouveau essor dans un genre d'éternel retour du même.

  Eve, en position fœtale, tout entourée d'un liquide amniotique symbolique, est cette ressource à nulle autre pareille, cette faveur donatrice par laquelle l'exister survient en son mystère. Jarre prolixe, amphore aux flancs généreux, elle métamorphose ce que la nature, l'homme déposent en elle, ouvrant ainsi le lieu d'une essence unique, le sublime langage par lequel nous apposons notre sceau sur les parois du monde, par lequel toute chair et singulièrement la féminine donne naissance au dépliement ontologique. Toute image dépassant la simple anecdote pour nous faire cheminer sur une ligne de crête nous met en demeure de nous ouvrir à cette compréhension. Sur le point de refermer la contrée de cette apparition nous sommes déjà esseulés. Jusqu'à notre prochaine rencontre. Déjà nous l'entendons bruire parmi les interstices qui se logent au creux des grains d'argent. Sans cela, sans cet espacement livré à la méditation, la photographie ne pourrait jamais être écriture de lumière. Seulement un bavardage au milieu des rumeurs mondaines.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            

  

 

 

 

 

 

 


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15 octobre 2015 4 15 /10 /octobre /2015 08:09
Autoportrait : trouer le silence.

Autoportrait.
Œuvre : Barbara Kroll.

Son propre visage on ne peut le voir. Ni la courbure du front, ni l’acuité du regard et notre sourire nous demeure inconnu. Alors comment continuer à exister sans défricher son propre territoire, sans inventorier ce qui s’enclot dans ses frontières de peau ? Le silence est partout qui creuse ses orbes, diffuse ses ondes maléfiques, noue son énigmatique lacet autour de notre cou. Bientôt nous étoufferons, bientôt nous ne nous appartiendrons plus. Ceci est si insoutenable que, bientôt, notre pensée nous déserte. Il est tellement douloureux de camper hors de soi, comme en orbite, sans qu’il nous soit donné le loisir, un jour, de cartographier chaque pouce carré de sa présence sur Terre.

Disons, on est artiste, dans le luxe de son atelier, avec son armée de brosses et de spalters, avec ses rouleaux de papier blanc, ses toiles qu’accueillent des châssis de bois. On se saisit d’un bout de fusain et on trace de vigoureux traits de charbon sur le subjectile qui crie et semble se révolter. Les pinceaux courent sur la plaine de lin, élèvent de minces monticules, délimitent des pays, des provinces. Ça y est, on commence à sentir dans sa membrure d’os et de chair l’agitation des rivières de sang, on est pure tension, simple affairement de soi autour de la seule chose qui vaille, cet ego qui nous tient debout dont nous serions vite orphelins si, d’aventure, il se résolvait à nous fausser compagnie. Ce serait alors silence sur silence, blancheur sur blancheur, jeu sans parole tel celui des mimes. Mais ceci est si inconcevable que nous ne souhaitons guère faire halte et sonder la vérité jusqu’en ses retranchements. La mort, la réelle, celle qui désormais ne reculera plus est entièrement inconcevable. Jamais le principe de finitude ne peut être coalescent au principe de vie. Il y a impossibilité puisqu’aussi bien on ne peut faire l’expérience de la disparition alors qu’on paraît, que son singulier phénomène s’illustre de milliers d’esquisses. Ce qu’on veut : sortir du silence et élever sa concrétion parmi celles de ses congénères. L’atelier est ce lieu si étrange qu’il semble une île perdue dans quelque vaste océan. Les bruits de la ville n’y parviennent nullement, les conciliabules des hommes non plus. Seuls, parfois, le pépiement d’un oiseau et le bruit de déchirure du fusain sur le tissé de la toile.

Alors, au milieu de cet espace privé de coordonnées et de repères on s’essaie au surgissement de soi-même. Si l’on s’arrêtait de dessiner ou bien de peindre, on risquerait de devenir une étonnante abstraction, une ligne parmi les lignes, celle de la table, du chevalet, de la verrière. Ce que l’on veut, là, dans l’effervescence du geste, c’est la révélation de soi à soi, la certitude d’être alors que le monde convulse et que, partout, la guerre fait rage avec ses mors d’acier et la fusée de ses balles traçantes. On est pris de fièvre, à la limite de transpirer et une fine sueur goutte, subtile rosée, sur l’arc tendu des lèvres. Si l’on échouait à convoquer les formes, si l’on se perdait dans la mangrove complexe des contingences, si rien ne ressortait de toute cette agitation plastique que la figure de l’absurde, à savoir le jeu de sa propre nullité. Comme si l’on n’existait pas, si l’on n’était qu’une nervure que l’existence aurait déployée dans le concert des événements, pareils à la feuille d’automne envolée par le vent, à l’insecte dans les volutes de la tornade. On s’acharne, on piétine sur place, on rue et se cabre, on claque des quatre fers, les naseaux écumants, la crinière électrisée d’une blanche écume, les yeux injectés de sang comme dans l’arène inondée de soleil, d’ombre aussi, cette menteuse qui essaie de nous attirer à même son abri, sa fraîcheur. Mais on n’est pas dupe, mais on demeure sur la ligne de partage entre le clair et l’obscur, ce fil du funambule sur lequel il nous est donné de danser le temps d’une valse ou bien d’une gigue.

Cependant le tableau avance, cependant nous nous reconnaissons dans ce qui émerge et commence à formuler avec exactitude les traits dont nous croyons être les heureux possesseurs. Mais cette peinture, telle l’ombre de l’arène, ne nous abuse-t-elle pas ? N’est-elle pas le simulacre par lequel nous donnons le change, faisant croire aux autres que nous existons alors que rien ne peut nous en assurer, pas même le cogito cartésien, pas même la ligne d’horizon, pas même la course du soleil dans le ciel mobile. Mais il faut nous résoudre à croire ce que nous créons, à tremper nos mains dans les pigments colorés, à faire une danse de Sioux en martelant le sol du pied, en agitant le tomawak en signe de puissance, en poussant des cris pour dire aux esprits le message dont ils tissent leurs jours de cendre et de brume. Nous dansons jusqu’au vertige afin que les signes qui ornent notre corps, qui maculent la toile, dessinent dans notre imaginaire l’alphabet de notre parution dans l’intervalle qui nous est confié. Nous dansons pour dire l’urgence de notre destin à prodiguer l’accomplissement de l’être que nous sommes ; aussi avons-nous orné notre front des marques insignes de notre humanité, ces vigoureux traits de bitume qui, affirmant, nous installent dans le devenir. Et ce casque de cheveux noirs n’est-il pas l’abri au sein duquel nos pensées mûriront, s’étoileront, poétiseront de façon à ce que la beauté illumine notre regard ? Et ces cils ombrageux, denses, ne sont-ils pas le refuge de la vision dont nous gratifierons les autres, le monde, les œuvres d’art, lesquelles feront apparaître cet invisible, l’esprit, l’intellect, l’âme, que toujours nous appelons en raison du mystère dont ils sont, par essence, nimbés ? Et cette bouche qu’occulte encore ce trait de cire rubescente, ne sera-t-elle pas l’antre abritant le sublime langage, le fleuve sans pareil dont l’homme, seul sur Terre, est porteur ? Paroles prophétiques qui, peut-être, un jour, nous annonceront le sens à donner à notre aventure. La direction à prendre qui nous évitera de nous fourvoyer. Car, voyez-vous, le risque, le seul qui paraisse à l’horizon c’est de ne pas s’être suffisamment interrogé quant à la destination de ses pas, à l’allure de sa marche, au contenu de sa pensée. Penser est l’activité princeps qui nous installe dans notre propre royaume et nous y laisse le temps que s’accomplisse une prise de conscience. Oui, une « prise » au sens de « préhension », au sens de « saisir », au sens de « s’y entendre avec l’être » que nous sommes qui, toujours, mérite d’être posé comme question. Ainsi est née la métaphysique, cette passion de l’âme de se mieux connaître et d’aborder au rivage de l’invisible, là dans la dimension impalpable de l’amour qui est aussi celle de l’art, aussi celle de l’absolu. De l’absolu, il ne saurait y avoir de tâche plus noble pour l’animal pensant que nous sommes. Aussi questionnons ce visage qui fait face et nous regarde à l’aune de son incommensurable mystère. Nous sommes le premier mystère, ayons ceci en garde à la manière d’une vérité. Ainsi nous ne serons jamais en repos, la seule condition qui soit pour parvenir à des idées. Jamais nous n’en épuiserons le sens !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 09:56

 

MORPHEE

 

Capture

 

 

                                                                                             NATIVEEMOTIONS - PHOTOGRAPHY

 

 

 

   "Morphée", nommons ainsi la belle encadrée,  la reconduisant seulement à n'être qu'une énigme entr'aperçue dans l'éclairement d'une fenêtre. Car nous ne saurions aller au-delà de ce que le jour effleure, révélant seulement un pur surgissement. La lumière est encore si peu advenue qu'elle porte en elle les traces insignes de la nuit. En elle plonge la chevelure d'ébène comme si elle voulait signifier une appartenance au passé. Cependant s'annonce une tension, un vacillant clair-obscur voulant dire, parmi  les heures  à venir, la prudente joie. Ce sont des pas si légers à l'entour des chambres closes qu'ils sembleraient résonner dans un bien étrange outre-monde. Mais qui est donc cette bâtisse qui dresse ses pierres angulaires, ses vitres brisées, ses lames de métal, sinon la figure de Cerbère lui-même interdisant l'accès de ce qui apparaît selon luxe, calme et volupté. Certes la couleur manque par rapport à Matisse, les personnages pluriels également, le paysage fait défaut et nous n'apercevons ni la surface pointilliste de la mer, ni les collines ménageant de somptueuses criques.

   Mais ce que la photographie semble refuser grâce à une économie de moyens, au recours à la palette étroite du noir et blanc, au modèle unique, au cadre serré, l'onirisme non seulement nous l'apporte mais le décuple. Car parfois les choses sont présentes dans leur effacement même. L'ovale du visage rayonne d'une fécondante lumière alors qu'un rayon vient  déposer son sceau dans l'arcade des sourcils, au lieu même de la spiritualité, manière de tilak dont les indiennes parent leur front d'une goutte de curcuma, symbole du soleil levant, en même temps que marque de séduction. Mais ici le cercle est écumeux, si peu perceptible qu'il semblerait faire signe vers une pureté qu'atteste la blancheur virginale. Le regard, lui, est plus sombre, plus mystérieux alors que la vision porte au loin, que l'arête du nez s'incline et la bouche doucement lovée sur elle-même révèle l'ivoire des dents. Tout, dans cette posture, nous incline à imaginer ce qui, s'occultant, ne demande qu'à être dévoilé.

  Au loin sont des brumes qui laissent dériver leurs écharpes parmi le couvert des arbres. Les chatons des saules, l'écorce cendrée des bouleaux s'agitent sous la levée de l'aube alors que la lumière commence à faire sortir de l'ombre un ruisseau pareil à l'ondoiement du mercure. Son cours est sinueux, paresseux, genres de méandres romantiquement pliés sur leur encolure, tels des cygnes reposant sur l'onde. Plus loin, des collines, à moins qu'il ne s'agisse de généreux tapis de mousse agrandis par la vision de la Rêveuse. Puis les chandelles des peupliers levées dans d'épaisses toisons d'ouate. L'heure native est si calme, rare, évanescente, qu'elle dispose à la rêverie, au songe sans fin, aux émerveillement de l'esprit, aux étirements souples du corps que, plus tard, les rayons du soleil viendront frapper de leur blanche réalité. Bientôt, pareille à la vitre brisée occultant en partie le bras de l'à peine Eveillée, le surgissement aura lieu qui entaillera le ciel de sa lame aiguë. L'ombre lumineuse et dispensatrice ne sera plus là qui protégeait, inclinait l'âme aux rêveries solitaires. L'argile fera ses lézardes sous les coups de boutoir des rayons obliques; les hommes, sur la Terre, dissimuleront leurs tremblantes épiphanies derrière des cache-nez, de hauts cols au fond desquels les anatomies travailleront à retourner dans leur nuit primitive, originaire, lieu du refuge jamais oublié. Car c'est ainsi, l'intervalle, le basculement, la pliure insérée comme un coin entre la nuit donatrice et le jour captateur est toujours le lieu d'une douleur, le territoire d'une effraction.

  Dans si peu de temps, Morphée sous la nuée des photons, parmi les tourbillons des grains d'argent et d'or sera devenue un pur mirage, un effacement d'elle-même, un puits ouvert au doute. L'espace agrandi dissimulera ce qui, dans la conque nocturne, s'était révélé, s'était éployé sous les efflorescences de l'imaginaire. La nuit, des battements de l'ombre, surgissent le carrousel des formes, la plénitude des idées, les esquisses qui tissent leur dentelle onirique aux cimaises des chambres. Seule la pénombre est disposée à porter Morphée sur les rivages où la vie se métamorphose en milliers de fragments, en myriade de cristaux, en hallucinations mescaliniennes, en déflagrations de la conscience, en mirages où le temps et l'espace n'ont plus que leurs propres frontières, transcendés qu'ils sont par l'octroi d'une sublime liberté.

  Nous arrêtant sur cette image, nous aurons accompagné Morphée dans son rêve jusqu'à la frontière de l'aube, limite au-delà de laquelle le voyage enchanté change de nature pour  se frotter à la peau rugueuse du réel. Alors, sur la courbe de notre mémoire, le rêve se poursuivra de multiples manières jusqu'à la prochaine image que déjà nous imaginons remplie des séductions nocturnes. Alors, de nouveau, il nous faudra, patiemment, laborieusement,  fendre la bogue et chercher le corail qui s'y dissimule. Notre volupté est à ce prix !

 

 

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13 octobre 2015 2 13 /10 /octobre /2015 10:23

 

Le pli avant le jour.

 

 zoi4


 

                                                                                Photographie : à propos de Zoï

 

 

 

["Hajnal" est le mot qui, en hongrois, veut dire "aube".

Sa pureté, sa luminosité, son inclination à signifier

le mystère très féminin du pli entre ombre et clarté,

lequel prélude au déploiement de la lumière,

sa poésie aussi, tout ceci fait qu'il s'est imposé à nous

avec la justesse d'une "intime conviction",

comme si nul autre prédicat n'avait pu, mieux que lui,

réaliser l'esquisse de ce qui, toujours, se réserve.]

 

    

 

  Hajnal est posée au milieu de la pièce dans sa nudité simple. Corps-membrane infiniment tendu sur l'événement à venir. Bientôt s'y inscrira la démesure du jour. Derrière elle la nuit est une sève gonflée de sourdes germinations, une disposition à l'amplitude, une réserve de sens multiples. Elle sait l'urgence de cette heure native à dire, à s'éployer selon les nervures des choses. Elle attend. Hajnal surveille ce qui pourrait témoigner, ce qui, du contre-jour, est toujours à même de jaillir comme une source. La nuit n'est jamais le contraire de la clarté, un écho des ténèbres. Hajnal le sait. La nuit, dans ses volutes est pure offrande, pure liberté jaillissant d'elle-même. Infinité de ressources, éclosions multiples ouvrant sur la seule beauté. Il suffit d'écouter, il suffit de faire de son corps une voile. Alors il y a soudain une nuée de brises légères, de minces réminiscences, alors il y a un lieu de mémoire s'érigeant là ou était la mutité, là où se tenait l'abîme. Il suffit d'écouter. L'incantation est là, toute proche, si visible que, tout d'abord, on n'y prête attention.

  Hajnal a posé son regard sur cela qui va s'illuminer, qui va écrire le long poème du monde. Seule la solitude y donne accès, seule la longue méditation en ouvre les portes. Mais qu'est-ce donc qui parle son langage crypté, que sont ces sombres hiéroglyphes dont nous sommes atteints, nous-mêmes, en tant que Voyeurs, que sont ces signes dont nous percevons les vibrations alors que nos yeux sont comme aveuglés ? Y a-t-il un mystère qui se dissimulerait, ou bien serions-nous soumis à une manière de métaphysique de l'ambiguïté qui nous placerait sur une invisible carnèle, sur une évanescente ligne de crête entre ce qui est et ce qui n'est pas ? Nous doutons. Nous sommes égarés.

  Mais regardons Hajnal, son esquisse dans la lumière grise. Peut-être est-elle sur le bord d'une vérité ? Mais observons ce pli, cette coulée de clarté qui la visite à la manière d'un savoir dont, peut-être, elle-même, est distraite. Qu'y voyons-nous qui nous conduirait à percevoir l'essence de l'altérité ? Et cette dernière est-elle seulement accessible ? Nous nous connaissons si peu nous-mêmes. Laissons nous guider par notre intuition, laissons notre instinct faire émerger les choses dans leur simplicité. Le pli avant le jour est ce qui s'approche le plus d'une parole dépouillée de ses approximations, de ses faux-semblants. Le pli avant le jour, si semblable aux sublimes œuvres de Lucio Fontana où les fentes, les incisions, les lacérations nous interrogent bien plus que la surface lisse dont nous pouvons nous abstraire, nous détacher, préférant l'ouverture d'une clairière à la touffeur de la forêt qui l'encercle.

  Mais regardons Hajnal. Un pur miroitement tutoie à peine ses cheveux; le front est lissé d'écume recouvrant les étoilements de la pensée; les yeux, sous les arcades, sont des puits profonds habités de questionnement; les narines frémissent, envahies des fragrances qui, bientôt, habiteront les arbres, les fleurs, les courbes des nuages, les peaux subtiles des Égarés sur les sentiers de terre; l'à-plat des joues réverbère les rumeurs venues de la croisée, joue avec l'écoulement diffus du temps; les lèvres entr'ouvertes sont comme au bord d'un secret attendant, pour s'annoncer, le dépliement du jour; la conque des doigts à demi refermée est abritement de l'intime; l'épaule  retient un cercle de lumière comme pour signifier l'imminence d'une révélation; une gemme blanchâtre coule vers l'aval du corps encore pris de nuit, signe avant-coureur de ce qui, avant même de paraître, pourrait s'immoler dans un non-dit.

  Cet instant est magique, rare, marqué du sceau de l'éphémère. Chaque jour son empreinte se renouvelle identique et différente à la fois. Chaque jour, sur le corps-réceptacle, sur le corps-palimpseste s'écrivent et s'effacent les signes d'une possible vérité que, bientôt, le jour viendra effacer, affairement de pierre ponce, entêtement de lave compacte où se noieront  les mots qui, dans le rythme du temps, écrivent la grande histoire de l'exister.

  Hajnal, regardons-là, dilatons nos pupilles jusqu'à la mydriase. Là est encore le séjour d'une esthétique heureuse avant que ne s'éteignent les braises vives de la conscience !

 

 

 

 

     

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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 09:24
La déchirure.

Œuvre : Barbara Kroll.

Cela faisait trois mois que j’avais emménagé Place Furstemberg - cette bonbonnière urbaine avec son ilot planté de trois arbres -, dans un immeuble de pierre et de brique au sommet duquel j’avais loué un genre d’atelier d’artiste, une large baie vitrée donnant sur la perspective des autres demeures. Un endroit calme, un asile dans la grande ville, presque une abstraction parmi les allées et venues des Existants. Appartement lumineux à partir duquel j’écrivais articles et nouvelles que des revues spécialisées diffusaient périodiquement. Je faisais de rares incursions dans le quartier, parfois une balade rituelle se circonscrivant aux rues de L’Abbaye, Bonaparte et Jacob avec une incursion Rue de Seine, longtemps rivé aux vitrines des galeries, dont une proposait, régulièrement, des natures mortes de Braque. Depuis toujours le cubisme m’avait paru l’invention majeure de l’art moderne et il n’était pas rare que quelque œuvre vînt visiter mes nuits, « Femme tenant une mandoline » ou bien « Maisons à l’Estaque ». Quelques étages plus bas, une rangée de lucarnes - vous habitiez la plus éloignée -, genre de rythme plaisant qui offrait un repos pour la vue. Votre fenêtre, le soir, s’illuminait d’une teinte sépale, un rideau de percale en obturant la croisée. Observant votre modeste logis, j’avais l’impression d’avoir affaire aux tableaux de la période synthétique, ces compositions si chaudes et géométriques qu’elles étaient un luxe pour l’esprit.

Novembre est arrivé avec son lavis décoloré, sa brume liquide, ses feuilles jonchant les trottoirs de flammes dorées. Les journées sont si courtes ! Il faut allumer la lumière en fin d’après-midi et les heures sont longues, la nuit venue, alors que la ville semble engloutie dans quelque désert ouaté, immaculé, tellement les déplacements sont rares. Je profite de cette soudaine hibernation pour relire et travailler de longs textes que je publierai au printemps. Cette halte hivernale est salutaire et le côté apollinien du temps est comme un baume pour l’âme, un nécessaire ressourcement avant que la saison ne bascule à nouveau dans la clameur solaire. Ce soir, vos rideaux sont écartés pour la première fois et je distingue, alors que je fume une cigarette à ma fenêtre, votre silhouette qu’éclaire sans doute une lampe de chevet. Etonnante, tout de même, cette vision de la jeune femme que vous êtes, le casque brun de vos cheveux pareil au bitume, votre teint de porcelaine, votre buste étroit, les fines attaches de vos bras dont un soutient votre visage comme s’il était pris de lassitude ou bien en proie à un doute. Surprenant ce bouillonnement blanc, cette mousseline - il s’agit bien d’un tutu de danseuse, n’est-ce pas, je ne rêve pas ? -, et ce buisson noir à la limite de votre abdomen c’est votre sexe affirmant sa présence troublante et vos jambes qu’enserrent avec violence des collants pourpres, et ces escarpins qui terminent la scène à la manière d’une provocation, d’une transgression d’une féminité ici assumée dans un genre d’excès, sans doute d’impudeur, à moins que ce ne soit que pure inconscience. Avez-vous au moins le sentiment de cette attitude profondément iconoclaste, de cette volonté de briser les codes sociaux, vestimentaires - associer l’image de la ballerine à celle d’une coquette dont les escarpins sont comme un appel à franchir le Rubicon, à traverser les cercles de l’Enfer -, avez-vous au moins l’audace de vous affirmer telle qu’en vous-même avec la sérénité qui convient aux décisions irrévocables, fondées en raison ? Ou bien êtes-vous seulement la sombre effigie du mal qui couve sous la peau, irise votre sang des étoiles du désir ? Si inhabituel d’observer, comme sous la loupe implacable du microscope, cette vie qui semble vouée à l’extinction même de l’être, à sa suffocation sous le poids d’une incontournable aporie existentielle. C’est comme si l’essence de l’absurde avait trouvé à s’actualiser sous la figure d’une égarée parmi les hommes, en proie à quelque violent tourment intérieur.

Un moment, je suis entré dans mon appartement afin de chasser de mes yeux ce qui ne pouvait être qu’un rêve ou bien une hallucination. Sur l’écran de mes rétines persistait l’inlassable chorégraphie des phosphènes, s’allumait incessamment le pas de deux que, malgré moi, vous m’invitiez à faire en votre compagnie. Vous étiez si troublante, pareille à cet étrange dédoublement de la vue qu’opère en nous la réception de l’image de l’androgyne. Basculé entre les deux principes du masculin et du féminin, nous sommes en terre d’utopie, privé de repères et nous finissons par douter de notre propre réalité. Mais combien la scission est nette entre le haut de votre corps soumis à l’interrogation, peut-être à une quête métaphysique et le bas totalement livré au trouble, sans doute au vice, certainement à la perte dans une folie dont vous ne remonterez pas. Il en est ainsi des lignes de partage des eaux qui coulent vers des bassins versants irréconciliables par nature. Que s’est-il produit dans votre vie qui vous ait intimé l’ordre de procéder à cette incroyable partition de votre géographie intime ? Certes, je n’irai plus avant dans la connaissance de vous et, d’ailleurs comment le pourrais-je, et d’ailleurs ne suis-je pas la victime d’une grossière erreur d’interprétation ? On n’est jamais si bien trompé que par ses soudaines intuitions, ses décisions en matière de vérité qui, le plus souvent, ne sont que la partie libre de l’iceberg. Mais, êtes-vous au moins vivante ? Quel est votre coefficient de participation au cours des choses ? N’êtes-vous pas un simple mannequin que l’existence aurait posé au bord de votre fenêtre afin que mon interrogation pût avoir lieu ? N’êtes-vous pas la simple représentation de ce tableau de Toulouse-Lautrec intitulé « Danseuse assise en collants rose » ? Il y a tant de similitudes troublantes. L’attitude songeuse du visage qui paraît dans un ailleurs inconnaissable, une façon de contempler le monde dans la distanciation et le compas indécemment ouvert des jambes qui semble inviter aux débordements dionysiaques, à la fête ultime du corps avant que les vendanges de l’exister ne soient consommées. Une schize ouvrant deux territoires opposés comme si surgissaient deux topiques adverses mais complémentaires : l’esthétique de la face jouant sa violente dialectique par rapport à une esthétique érotique dont faire l’économie reviendrait à se confier aussitôt au baiser de la Mort. Des hommes, des femmes, identiquement à ces brumes d’automne qui ne se déchirent qu’aux premiers rayons du soleil. L’heure a tourné et, maintenant, votre vitre éteinte qui me laissera dans la douleur de l’inconnaissance. Jamais il ne faudrait regarder hors de soi et se hasarder sur les aventureux chemins de l’altérité. Trop souvent « Je » est un insulaire qui ne connaît le différent qu’à l’aune de ses propres yeux. Alors s’allument les brasiers qui consument tout et le soi en premier. Il faudrait demeurer hors la déchirure. Qui est le néant insondable, l’irreprésentable abîme qui sépare les sujets. Souhaiterions-nous nous en exonérer que nous passerions, malgré nous, sous les fourches caudines du temps. Vivre est toujours vivre dans la perte et l’écartèlement. Ceci, jamais nous ne l’oublions, feignons seulement de le reconduire à la chute de la feuille d’automne. En bas, sur la Place que balaie le vent, un tapis tourbillonnant parmi les lames d’air. Tout, bientôt, sera au repos que l’hiver recouvrira de sa toile anonyme.

La déchirure.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 07:28

 

L'en-dedans du silence.

 

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                                                                                                Photographie : Antoine d'Agata.

 

    Cette photographie, nous pourrions la regarder et demeurer muets. Silence contre silence. Immobilité se fondant dans l'apparente vacuité qui s'ouvre à nous. Mais alors, nous resterions sur le bord du cadre, dans un en-deçà de l'image. Nous ne ferions qu'effleurer ce qui cherche à se dire. Ce qui, comme en une sournoise maladie, évolue à bas bruit. Car, ici, tout est proféré dans un flou qui n'est convoqué qu'à nous interroger, à nous faire poser une question existentielle.

  Bien évidemment, nous pourrions décrire ce qui s'offre à nous et, déjà, nous nous avancerions dans une manière de vérité. Nous dirions la lèpre des murs gris, le cadre noir privé de figuration, l'obsolescence du rideau, sa clôture sur le monde extérieur; nous dirions la porte salie, verrouillée, le tapis aux losanges usés; nous dirions surtout l'abandon, la lassitude, peut-être l'épuisement, l'ivresse, la drogue; nous dirions  la femme sur le rectangle exact du lit, les jambes ouvertes comme pour un sacrifice proche, la tache du pubis, humide, sombre, les ruelles chaudes et odorantes alentour, des visages cernés d'étrangeté, des billets maculés et froissés dans des mains harponnées de désir, nous dirions la prostitution, le trafic et bien d'autres choses encore, immanentes, ordinaires, immensément visibles.

  Et, pour autant, nous n'aurions encore rien dit, nous n'aurions fait que nous projeter dans une situation dont nous n'apercevrions que de minces épiphanies, quelques nervures, une si légère effraction. Mais les racines ? Les approcherions-nous d'un iota ? Notre vue ne serait-elle pas cernée de myopie ?  Ne nous satisferions-nous pas  d'inventorier un praticable, d'affecter aux objets, au décor de carton-pâte, des significations probables, de pourvoir l'unique Figurante d'un destin dont, en réalité, nous savons si peu. Si ce n'est cet abandon, cette vulnérabilité, cette vacance à ce qui pourrait survenir et dont nous augurons l'ombre mortifère, la métaphysique en forme de yatagan, la désespérance comme exil, la chute et puis l'effacement.

  Nous déplaçant vers un genre d'absolu, faisant émerger quelques abstractions, quelques idées, nous sentons combien notre parole devient plus précise, authentique en quelque sorte. Car rien ne sert de se voiler la face et de différer ce qui, fondamentalement, se dessine ici. Le silence, son impression, son flottement ne sont que de piètres mirages n'existant qu'à mieux dissimuler ce qui, depuis toujours, s'y origine.

  Silence, envers de toute parole, réverbération d'une voix humaine perdue, écho lointain d'un langage s'essayant à toujours énoncer mieux, à toujours se configurer selon quantité d'esquisses signifiantes.

  Silence, rappel du cri que chacun déglutit dès sa première apparition, alors même que la douce conque délaissée plantait en nous sa vibrante nostalgie. Comme une utopie à constamment revivre.

  Silence, retournement de tous les cris du monde, de toutes les clameurs serrées dans l'isthme étréci des gorges.

  Silence comme on le dirait, regardant le tableau d'Edward Munch, alors que la bouche déployée lance vers le ciel son insupportable imprécation et nous voudrions, d'un seul empan de la voix, ôter toute la désespérance de notre condition, celer la faille, refermer l'abîme.

  Silence et l'on dirait finitude.

  Silence et l'on dirait néant et plus rien après…

  Ainsi en est-il de toute chair qui ne s'ouvre jamais qu'à mieux se refermer. La photographie nous invite à en prendre acte. Il est encore temps. 

 


 

                                                            

 

 

 

 

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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 07:47
Homme parmi les hommes.

Photographie : Alain Beauvois.

C’était si apaisant de regarder derrière soi, d’apercevoir l’humain faire ses œuvres plus belles les unes que les autres. On regardait et on voyait les temples antiques, les tablettes d’argile mésopotamiennes avec leurs signes cunéiformes, les barques de papyrus flottant sur les eaux du Nil. On regardait et on voyait Florence, la perspective renaissante, les machines complexes et inventives de Léonard de Vinci. On regardait et les Lumières faisaient leur éblouissement, déployaient l’orbe de la connaissance, étalaient devant nos yeux incrédules le foisonnement de l’Encyclopédie. On regardait et on avait conscience d’être hommes levés dans l’azur, le front ceint de cette transcendance sans laquelle il n’y a qu’incomplétude et insuffisance de soi à être. On regardait et on était comblés. Une plénitude, une réassurance, une feuille s’ouvrant dans la clarté du jour avec la certitude d’y participer, de briller et de confier l’innocence de ses yeux à la confiance du miroir. Là était l’écho de la conscience attentive au bruissement du monde.

En ce temps-là le désarroi était grand qui clouait les hommes à leur condition contingente. Le problème : être affecté d’une désertion des valeurs à son insu, comme si ceci avait été de l’ordre du détail, la perte d’un seul rayon dans la roue universelle du temps et de l’espace, la chute d’un pétale parmi la corolle dense du tournesol. En ce temps-là, on vissait sur sa tête le casque de l’autisme. On écoutait de la musique dans les carlingues éclairées du métro, sur les avenues où croissaient les voitures, dans l’enceinte des jardins publics, à table, au milieu des convives, au lit en lieu et place du rêve. Le bruit du monde s’était substitué au bruit de fond du corps. La question : demeurer dans sa propre enceinte, seulement visité par quelques ondes abstraites, quelques voix insurgées qui disaient la révolte d’être, le refus des codes, l’immersion dans une illusoire liberté. S’affranchissant de la société ou feignant de le croire on devenait le serf de son propre refus, on se précipitait dans la geôle étroite d’un ego sans repères. Partout étaient les écrans qui diffusaient leur drogue bleutée, partout les tablettes sur lesquelles on pianotait continûment le chiffre de sa propre angoisse, le lexique d’une aporie si gluante qu’elle passait presque inaperçue, collée qu’elle était à la moindre parcelle de peau. On s’entassait dans les automobiles au mufle étroit, on fonçait droit devant vers quelques sacrifices inaperçus, on faisait de longues colonnes et cet exode maculait le bitume de milliers de trajets inutiles, aussi vains que l’agitation des fourmis avec leur fagot de brindilles hissées en haut de leurs antennes. On était scarabées rivés dans l’anonymat d’une tunique d’acier, bousiers poussant devant soi avec obstination la boule excrémentielle de l’exister. On prenait le mouvement, l’agitation pour des vertus cardinales. On considérait la mode comme le seul viatique assurant sa propre gloire. Sa peau, on la confiait aux seringues et au gel qui dilatait les visages, les rendait identiques aux effigies de cire du Musée Grévin. On croyait vivre et l’on se condamnait à errer dans des culs-de-basse-fosse. Autrefois, dans le monde Renaissant, on avait sédimenté des comportements primaires, on avait policé ses mœurs, promu l’esthétique, amené l’éthique au rang d’une exacte considération de soi, de l’autre, du différent. Et voici que l’on retombait dans l’époque médiévale avec ses chevaliers bêtement caparaçonnés, avec ses châteaux-forts, ses barbacanes, sa poix fondue, ses forêts d’arbalètes et d’arquebuses. Et voici que se réveillait l’âme des seigneurs, que se soumettait celle des serfs. On avait chuté dans les douves de l’humain. Partout étaient les guerres intestines, les pogroms, les brimades, les spoliations. Partout étaient les dominations des religions et des croyances, la prolifération des sectes étrillant les cerveaux des laissés-pour-compte. Partout la « Noire Idole », les dérivés de l’opium et de la mescaline, les seringues mortifères, les aiguilles abortives, partout la douleur de vivre et l’essai d’en sortir à l’aune du poison, de la violence, de l’incompréhension, du mépris, de la haine. Dans tout cela, dans cette gelée urticante, dans ce souffle délétère, que restait-il de la conscience, de l’âme, de l’esprit, de l’intellection, de l’art, des belles lettres ? Que restait-il ?

L’automne avec sa douceur, son hésitation avant le grand basculement, l’automne avec des voiles d’été et, déjà, les griffures du frimas. Le jour est cette offrande bleue, cette amande pliée dans le luxe de sa noix. Un à peine dépliement des choses, une élévation semblable à la fleur de lotus lorsqu’elle émerge des eaux profondes du lac, une évidence de beauté dans le cerne du temps. On est arrivé sur la digue de pierre noire bien avant que les berniques ne se soient détachées des rochers avec leur claquement, leur bruit de succion. On a disposé ses jambes en tailleur, on s’est assis face à l’immensité de la grande mare liquide, à son mouvement si faiblement esquissé qu’on croirait avoir affaire à un matin originel, aux premiers mots d’une fable. On est en silence. On est en repos. Ici, sous la courbe infinie du ciel, sous l’esquisse blanchie des nuages, tout semble glisser sous l’aile du monde avec la facilité des évidences. Rien qui entaille, rien qui distrait de soi, du réel, là, si proche qu’on en éprouve les battements de palme, la lente effusion venue nous dire la grande beauté d’exister. Le monde est en nous comme nous sommes au monde. Nulle différence qui viendrait nous remettre à une condition d’exilé. Il suffit de regarder et de sentir en soi l’aire souple du cosmos, son subtil ordonnancement, l’orient que l’on est, d’abord à compte d’auteur, ensuite pour tout ce qui s’anime sur Terre, la feuille, l’écume, les yeux de l’aimée, le beau tableau, le chant de la poésie, le clair-obscur de la nature morte dans ses teintes où tout est dit de la vie, aussi de la mort qui accomplit la fin du cycle et nous dépose au bord de cette métaphysique dont nous parlons toujours du bout des lèvres, celle qui fera de son baiser notre première absence parmi les hommes. S’il s’agit toujours d’être homme parmi les hommes, soyons-le en toute lucidité. Les mimiques sociales, les manigances de la scène mondaine, les agitations et comédies de tous ordres ne sont que des trompe-l’œil et des faux-semblants. Être homme, cette responsabilité est de notre propre ressort. Nul ne saurait nous aider dans cette voie. Assurément nous sommes en dette de cela. Ô combien !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 07:47
Le côté de Calais.

Photographie : Alain Beauvois.

" S'il devait pleuvoir..."

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ?
S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
prendrions nous le temps

de nous arrêter ?
S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

A.B.

Le ciel est plombé avec ses teintes d’outre-temps, ses violences bleues, son ventre gonflé à la limite d’une effusion, ses bourgeonnements blancs, ses courants que, bientôt, l’orage divisera, infinité de ruisselets venant dire aux hommes la toute puissance de la nature, ses décisions contre lesquelles il serait vain de lutter. Humilité des fourmis humaines devant ce qui s’annonce avec la force des certitudes, l’énergie du cosmos, la lutte immémoriale de la terre, de l’eau, du feu qui surgit du ciel et dévaste tout. Alors on renonce à son orgueil, alors on consent à éroder sa suffisante concrétion, on rampe et cherche l’abri salvateur, le repli du sol derrière lequel cacher sa peur, la grotte où dissimuler cette angoisse ancestrale qui fait ses nœuds et ses convulsions quelque part dans la géographie incertaine du corps. Alors on se met en boule, tout comme les chiots collés aux mamelles de leur mère et l’on demeure dans cette condition végétative le temps d’une réassurance, le temps que l’ego retrouve sa principauté et son assise. Le sable joue en écho avec le ciel dans des couleurs complémentaires qui créent l’affrontement, la division, comme si existait une mésalliance entre les éléments, comme si le conflit était patent qui ruinerait tous les projets des Existants sur Terre. On rôde sur la plaine de mica, on flaire les aspérités, les buttes, les replis. On cherche une explication avant que la lutte n’éclate, on cherche l’arche sur laquelle embarquer, tels Noé face au Déluge.

Oui, à l’horizon, dans l’échancrure des cabanes, il y a un phare avec sa colonne blanche, son dôme de verre vert. Oui mais il n’y a pas de lumière, pas de pinceau rassurant qui balaie le ciel de sa pulsation pareille à une respiration, aux battements du cœur qui disent le temps en mode scandé. Il n’est possible de se raccrocher à rien de stable et c’est alors que surgit la meute de cubes blancs inaperçus avec leurs pieds fichés dans le sable, leurs toits colorés semblables à des jouets peints. On n’en voit que le dos, la face la plus illisible, mais on sait l’autre côté, la porte avec ses gonds qui grincent, les bancs à claire voie, les chaises longues où se reposer, les parasols rayés à l’ombre desquels on confie son anatomie fatiguée. Soudain c’est l’envahissement d’une pure joie, la plénitude dont l’abeille est atteinte dans le soleil de ses rayons de cire, soudain c’est la roue solaire des « Tournesols » de Vincent et la fascination est grande qui éloigne le fâcheux et le contingent. Oui, la seule idée d’habiter et l’homme reprend possession de son essence qui est de se confier à la maison, à la demeure, à la tente, au trou dans le creux du rocher, toutes choses qui assureront son destin d’une quadrature suffisante parmi les convulsions terrestres.

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ? »

Oui, l’abri, tel une antienne, une complainte venue du plus loin de l’espace, du plus loin du temps, l’abri fondateur de l’être, la condition de possibilité de laisser son empreinte et de la porter au futur contre vents et marées. Par nature notre existence est fragile, soumise au premier aléa venu, à la moindre tempête, au caprice d’un vent impérieux. Instinct originaire de l’homme qui le conduit dans le refuge, l’asile protecteur, la chaumière sous laquelle croître et prospérer, assurer une perspective à ses progénitures. L’animal aussi, fût il « pauvre en monde » s’enquiert du nid, de la niche, du terrier. Il faut être à l’abri du prédateur et tâcher de donner un cadre à sa liberté. Essence de la vie, tout simplement, que de poursuivre son chemin, ouvrir sa clairière dans la densité obscure du végétal. Habiter ou bien renoncer à être.

« S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

Aimer, c’est habiter. S’habiter soi-même en pleine conscience, habiter l’autre auquel on a remis son destin comme le bien le plus précieux. Tout fonctionne en abyme, tout se déploie en enchâssements successifs à la façon des œufs gigognes. Je m’aime en toi qui aimes en ton habiter sur Terre. Touts est dit de ce qui vient à nous avec l’assurance d’une vérité. C’est d’abord parce que nous nous prenons en garde nous-mêmes que nous existons. Ensuite parce que nous confions à l’autre les clés de notre propre habitat que nous ouvrons l’espace du jeu de l’altérité. Enfin ce fonctionnement dans le cadre d’une dyade primitive nous le transposons à l’aune de la seule dimension qui nous autorise à être pleinement, à savoir de nous confier au site cosmologique dont nous sommes une des racines. Ainsi, de transcendance en transcendance peut briller le chemin dans lequel inscrire nos pas. Constamment nous habitons, le peuple libre des oiseaux, l’écume qui ourle la crête des vagues, la lymphe, le sang qui courent dans notre corps et nous tiennent debout, l’amour qui synthétise la moindre de nos émotions, tremplin d’une infinie reconnaissance du monde et de ce qui y figure comme ses nervures, sa subtile architectonique.

Alors on peut dire « Le côté de Calais », tout comme Marcel Proust disait le « Côté de chez Swann » ou bien « Le côté de Guermantes ». Dire « le côté » des choses c’est spatialiser l’être, lui remettre les clés dont il fera usage afin que quelque chose comme un sens apparaisse. La clé est la métaphore du sens. Du sens en tant que direction à emprunter, mais aussi du sens dont notre compréhension peut s’emparer afin de ne pas s’égarer dans les brumes du non-savoir, afin de disposer d’un orient sur lequel régler notre vue. Tout est question de regard. Dès l’instant où l’œil a détecté la boussole, repéré le nord magnétique, alors tout s’organise et le chaos se dispose en sublime cosmos. Avoir porté ceci devant son libre-arbitre c’est s’assumer homme parmi les aventures hauturières et les écueils de tous ordres. Nous sommes un navigateur, tel Amerigo Vespucci en quête d’une Terre Promise, espérée, fantasmée. Se donner l’assise d’une demeure c’est remettre entre ses propres mains le sextant dont l’usage sera celui-là même par lequel connaître le monde et sa position singulière dans ce dernier. « Le côté de Calais », dans l’imaginaire humain, demeurera le côté dont les migrants voudraient se doter afin que leur existence puisse s’enraciner dans un sol accueillant. Toujours un sol où enfoncer ses racines. Nous sommes le peuple de la glaise et de l’humus. Ceci il convient de l’inscrire dans nos mémoires et nos actes comme un devoir d’humanité. Seulement de cette manière nous rejoindrons notre essence !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 07:28

 

La grise incertitude.

 

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(Photographie de Marc Lagrange).

 

 

 

  Une douleur est qui ne saurait se dire. Dans la naissance. Reflux de la parole.  Comment quitter et s'esseuler dans la trame ouvrante du jour ? La nuit est là, à peine déclive alors que s'allume déjà l'à-peine insistance du jour. Les territoires du songe retiennent l'apparition. Douce inclination des limbes à confondre, recueillir ce qui, encore, pourrait l'être. Toujours le pas est à franchir dans son ambiguïté native. Demeurer ou bien hisser vers le nouveau, la pointe du désir ? De l'envie nomade ?

 Le seuil est toujours une épreuve. Lame tranchante de la décision. N'y aurait-il pas mieux à faire que de surgir dans le dévoilement ? Exister, sortir du néant. Mais où donc l'absurde ? Dans l'immobile, l'avancée ? Et pourtant le seuil ne pourrait retenir longtemps. Tout passage est une souffrance en même temps qu'une révélation. Le regard est au passé, dans l'équation du doute. S'il fallait seulement rétrocéder, pousser l'huis sur l'inconséquence à venir. Sous les pieds, dans l'aventureuse marche esquissée surgit la trame de l'inconnaissance.

  Que sera le jour ? De quelle épiphanie sera-t-il la révélation ? Sera-t-il seulement désocclusion ?  Ou bien obscurité, refuge dans ce qui toujours se dissimule faute de pouvoir se dire ? Certes, il y a des repères à partir desquels élaborer du sens, établir des hypothèses. Mais que pourraient nous dire les volutes de fer forgé de la porte, le véhicule à l'arrêt, les autres sur l'aire de stationnement, les arbres anonymes fichés dans le sol, si ce n'est nous conduire à l'orée d'une histoire vraisemblable, tout au plus à la lisière d'une anecdote, donc à la simple fantaisie ? Jamais nous ne comprendrons l'image dans son infinie polysémie. A cette fin, il nous faudrait disposer de la totalité de l'étant et  le déployer selon ses esquisses plurielles. A savoir une tâche proprement surhumaine.

  Mais laissons-nous aller au jeu du surgissement des réalités premières, des significations immédiates. Bientôt se fera jour la simple narration nous conduisant, inévitablement, de l'Amante à l'Aimé. Mais quel drame se joue donc en filigrane dans le regard  que le passé retient en-deçà de lui-même ? Quelle aventure singulière surgit de cette indécision ? Vers quelles collines existentielles nous conduit donc le taxi sans visage ? Nous sommes comme abandonnés, livrés à une sourde mutité. Rien ne se révélera à nous au-delà de ces quelques conjectures bien vite évanouies. Il n'y aurait donc rien à dire, aucun événement à faire surgir.

  La résolution de l'énigme semble ailleurs. Peut-être la simplicité de l'image, sa rigueur esthétique, son traitement  en noir et blanc, nous invitent-ils à plus d'essentialité. Ici, l'anecdote n'a pas de lieu où s'accomplir. Il n'y a pas la couleur, sa profusion à partir de laquelle édifier quelque événement rassurant dont notre naturelle paresse se satisferait. Le propos de l'image semble entièrement contenu dans cette dialectique du lumineux et du sombre. Dans cette nécessité de nous confronter à une vérité ultime. Aucune fuite, aucune dérobade possible.

  Esseulés, il ne nous reste plus que la perspective de notre propre condition existentielle, mortelle. Image-fouet, image-couperet nous installant dans l'attente du claquement, de la césure. De l'incision de notre corps distrait selon une ligne méridienne, manière de raphé anatomique, symbolique, scindant notre progression selon deux territoires distincts bien que complémentaires. Nous ne sommes rassemblés, unis, soudés autour de notre axe humain qu'à entretenir une cruelle illusion. La concrétion que nous dressons fièrement dans l'espace est, à tout moment, menacée de séparation. La schize est là qui guette dans l'ombre. Se produit-elle et alors gisent à terre les fragments épars que, pourtant, nous feignions de croire inaltérables, éternels.

  Sans doute, le "sentiment tragique de la vie" le portons-nous au creux même de notre être, mais dissimulé, mais replié sur lui-même selon une spirale secrète dont le décèlement n'a lieu qu'une fois et au-delà duquel nous ne pouvons plus témoigner. De l'obscur néant dont nous sommes issus, nous nous mettons soudain à rayonner de multiple manière, assumant notre sursis dans l'existence à la mesure de la flamme que nous entretenons au-devant de nous. En attente de ténèbres, à nouveau. Ainsi s'inscrit en nous cette finitude par laquelle nous existons et nous donnons sens au monde.  Pareils à des instantanés en noir et blanc nous ne nous révélons dans l'être qu'à demeurer dans la grise incertitude, manière de passage d'une condition à l'autre.

  Mais revenons à l'image. La Passante, nommons-là ainsi, n'est-elle pas simplement venue nous dire le lieu de notre coupure proche, de notre séparation de l'Autre, de nous-mêmes ? Toujours, dans les révélations métaphysiques, le regard se porte dans l'au-delà du passé, puis, dans celui du futur. Le présent n'existant qu'à assurer cette tremblante réalité, laquelle ne devient vérité que dès lors que le pas est franchi, nous emportant bien au-delà de l'image dans l'incontournable contrée des évidences absolues. 

 

 

 

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