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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 08:20
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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 08:12
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 09:01
Epiphanie spéculaire

Six Février.

Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

   Soi face à soi.

 

   Ce qu’il faut envisager c’est ceci. L’atelier est plongé dans une sorte de clair-obscur, condition indispensable d’apparition de l’œuvre d’art. La forme ne sort jamais que de l’ombre dont elle est tissée, que l’Artiste porte à la lumière. A l’origine il n’y a rien que cette page anonyme d’une éphéméride qui attend d’être maculée de quelque contingence, un rendez-vous, des fusains à acheter, un médium à appliquer sur une œuvre terminée. Seulement de minuscules événements dont jamais la fluence ne s’interrompt pour la seule raison que c’est leur destin de croître dans l’urgence et de se disséminer dans les hasards du jour. Simples irrésolutions que le temps efface comme la feuille envolée par le vent, qui ne paraît plus à l’horizon de l’homme. Donc rien à l’origine. Une page en attente de trouver son utilité, de figurer en tant qu’outil à la disposition de son possesseur. Mais regardons maintenant le dessin en train d’advenir à lui-même, d’abord. Car c’est de lui et uniquement de lui dont il est question comme s’il procédait, d’une manière autarcique, à sa propre exécution. Le graphite fait ses hachures, produit ses ombres, laisse ses réserves, module ses courbes de niveau, trace les frontières de sa topologie, ouvre l’espace de sa géométrie. Cela même qui n’était que support pour une simple ustensilité (recevoir une liste, mettre quelques mots en mémoire, dire l’anniversaire de l’ami…), voici que sa fonction se précise, que sa nature change, que s’ouvre le lieu de sa présence. Ce ne sont que confluences de lignes, circuits de moraines, éminences, creux et dépressions, dolines et plaines, éperons et falaises. Disant ceci qui est la toponymie habituelle du paysage nous n’avons fait que métaphoriser la figure humaine dont l’émergence est toujours surprenante. Quelques traces de crayon, la douceur d’une estompe, le subtil effacement d’un doigt, le jeu médiateur du gris au centre des décisions du noir, des retraits du blanc, ce silence. Alors, soudain l’on perçoit mieux l’usage de la page de l’éphéméride, son inscription singulière à même le projet de l’œuvre. Car rien ne saurait être gratuit, sauf les clignotements de l’illusion, les pas de deux de la falsification. Or, ici, point d’intervalle où pourrait se loger une telle ambiguïté. Le dessin est serré, façonné autour de cela qu’il a à montrer, le lieu d’une vérité. Cette vérité est double. Premièrement livrer la temporalité (l’éphéméride) comme mesure ultime de la ressource anthropologique. Deuxièmement faire sens à partir de l’épiphanie de Celui qui crée, centralité de tout discours à la recherche d’une compréhension de ce qui est. Car comment ne pas interpréter que l’art de l’autoportrait est bien évidemment, en première instance, art de soi, surgissement de l’ego à même son bourgeonnement ? C’est proférer une tautologie que d’affirmer ceci. Mais il faut aller plus avant et se mettre en quête d’une sémantique plus approfondie.

 

   « Assomption jubilatoire ».

 

   Ce curieux syntagme, « assomption jubilatoire » vient en ligne directe des subtiles intuitions de Jacques Lacan, ce magicien de la psyché. Ce qu’il veut dire, ceci : le tout jeune enfant, aux alentours de sa deuxième année, découvre soudain son propre reflet dans le miroir. Incroyable puissance de l’image spéculaire qui, d’un coup, d’un seul, le place au centre de lui-même, mais aussi en orbite autour de ce corps jusqu’ici fragmenté qui trouve à se synthétiser, à tenir langage, à émettre le sens qui jusqu’alors était forclos pour la simple raison d’une expérience qui n’était pas encore parvenue à sa promesse d’accomplissement. Mirage, instant de pur émerveillement dont le psychanalyste parlait en ces termes aussi éclairants que lyriques : « gaspillage jubilatoire d’énergie qui signale le triomphe, car le sujet y reconnaît soudain sa propre unité ». Mais alors qu’en est-il de l’Artiste face à ce qui fait phénomène, qui est sa propre image réverbérée sur le papier ? Mais tout simplement un écho très ancien de prise de possession de son moi, identification princeps au terme de laquelle il se révèle tel celui qu’il est, un sujet autonome pouvant rayonner dans le monde à la force de cette incroyable révélation.

 

   Du signe de soi, à celui de l’Autre, à celui du monde.

 

   Un signe s’est élevé de la nullité première. Une signification inaugurale a eu lieu. Une présence s’est montrée qui ouvre le chemin de tous les possibles. Signe qui engendre tous les autres signes disponibles. Signe de soi, analogiquement, signes des autres Existants, signes de l’univers en ses multiples constellations. La première parution sur la surface réfléchissante du miroir, le premier dessin en son esquisse : homologies, confluences, identiques perceptions qui entrainent la roue infinie des significations. Nécessité d’avoir perçu son propre signe avant que de prendre possession des autres qui ne sont jamais que des harmoniques du ton fondamental. Je suis visible, donc tu m’apparais, donc tout converge au centre, au foyer de l’imaginaire, dans l’énergie de l’âme intellective. En effet, comment postuler l’altérité si l’on n’a pas encore différé de son moi ? Il faut me décaler, prendre du recul, m’envisager moi-même comme cet étranger qui vient à l’encontre afin que, me reconnaissant, je puisse en lui, cet étranger, affirmer ma propre réalité, poursuivre mon chemin lesté de cette certitude qui me fait être celui que je suis avec l’assurance tranquille de qui s’est rencontré en son essence. Dessinant, traçant sur le papier ces innombrables « lignes flexueuses », le Créateur réactualise le procès de sa conscience d’être au monde. Posant, face à soi, ce qu’il ressent comme sa plus possible esquisse, il procède à sa propre désaliénation, celle du regard des Autres, regard néantisant selon la belle théorie sartrienne. Car l’Autre me possède plus que, peut-être, je ne saurais le faire moi-même. Mon visage en sa singularité, son exception ne m’appartient nullement. J’en fais le don à l’aimée, à l’ami, à l’inconnu de passage. Eux, les Voyeurs, me possèdent en totalité. Eux voient la réalité de mon visage alors que je n’en perçois que les tremblantes irisations dans la transparence du miroir. Je sors du miroir et je n’existe plus qu’à l’aune de mon imaginaire, de mon « oublieuse mémoire ». Pour cette raison c’est comme un feu logé au plein du corps : il faut, coûte que coûte, procéder sans cesse à cette re-naissance, sommer cette re-présentation de paraître sans laquelle nous ne sommes plus que des feuilles dépossédées de leurs limbe, d’étiques nervures flottant au gré de la déréliction.

 

   Soi face au monde.

 

   C’est dans un jeu de réciprocité, dans le miroitement des regards croisés que s’actualise le monde qui me voit comme je le vois. Immense spécularité dont chacun se dote afin d’être visible, de rendre visible. Mystère de la vue se sachant regardée qui regarde à son tour. Vertige de l’être qui n’arrive à soi, précisément, que par cette faculté qui le porte au jour et le constitue en tant que cet ineffable territoire ouvrant la dimension de la rencontre, du partage, de l’échange qui fonde la communauté des hommes. L’art est le lieu de cette confluence des regards. Un regard édifie l’œuvre, lui imprime son rayonnement, un autre regard en prend acte, l’interprète, l’aménage, le fait sien tel l’objet nouveau qu’il est. Une exception. Ainsi naît toute culture de cet affrontement singulier. Un homme parle, un autre écoute. Une symphonie s’y montre comme le lien indéfectible qu’elle est. Vases communicants, épanchement d’une conscience dans une autre, rougeoiement des désirs qui ne s’enchaînent qu’à se rendre libres, immensément libres. Sublime fonction d’une esthétique dès l’instant où elle se révèle ce jeu infiniment gratuit dégagé de toute contingence, abstrait de toute considération qui se situerait hors du plaisir de voir, d’éprouver des sensations, d’augmenter le sensible à la hauteur d’une joie purement intellective.

 

   Epiphanie.

 

   Dessin. Ovale du visage, fragment. Genre d’ellipse enserrant en son sein l’essentiel de ce qu’il y a à voir. Corps déterritorialisé, ramené à cette simple parcelle qui pose l’Existant comme celui qui appelle, cherche sa complétude. Toujours un manque, un vide, une absence. L’angoisse s’y blottit comme l’émergence même de toute condition humaine. Un front - Des yeux - Un nez - Une bouche, autant d’éléments lexicaux se dirigeant vers une rhétorique. Le visage n’est pas seul. Le visage appelle. Le visage rassemble. Il est le lieu de la parole, du regard, de l’écoute. Il est la figure de proue de la conscience, la pointe avancée de la connaissance, l’étrave par laquelle surgir au sein des choses. Nécessairement tout converge vers lui. Le geste de son verbe demande la réponse, ouvre l’espace dialogique, instaure l’aire de fécondation, tient lieu de site de nidification pour ce qui doit éclore, advenir, éclairer l’obscurité native, déployer l’orbe dont le jour, la lumière de l’œuvre constitueront l’armature, l’arche brillante du sens.

   Le visage, certes. Mais le corps, l’entièreté du corps ? On dessine un visage et l’on a aussitôt un continent entier qui se donne à voir avec ses isthmes, ses presqu’îles, ses archipels, le reste indivisible de l’être en son étonnante cosmologie. Oui, le corps est un cosmos qui reflète l’ordre du monde. Oui, comme si le visage était le lieu de rassemblement d’un univers qui ne ferait sens qu’à être relié à son étoile blanche, à son immense rayonnement, à sa force inouïe d’attraction. Tout visage est un aimant qui rassemble autour de lui toutes les polarités, toutes les limailles, tous les corpuscules, tous les atomes qui s’agrègent dans une étonnante unité. Capacité du multiple se déployant à partir du noyau représentatif. On dessine un œil et on a toute la vision du monde. Une main et l’on saisit tout ce qui gire autour de soi. Un pied et on foule toutes les contrées de la Terre.

 

   S’ancrer sur les rives du réel.

 

   Traçant sa physionomie, l’Artiste crée cette vision « hallucinée » par laquelle il arrive au monde. « Hallucination » qui n’est apparente qu’à surgir à la manière d’un mirage. S’il n’y avait que cela, cette perte dans la mouvance, alors le risque serait grand de la folie. Mais ici, l’imaginaire qui flottait à sa propre recherche s’ancre sur les rives du réel. Tout se précise. Le visage qui était flottant trouve son assiette, se pose, se montre comme un objet du quotidien dont la préhension est toujours possible. Peut-être même cette face tracée au graphite est-elle plus tangible que ce qui se manifeste sous la figure de la pierre, de l’écorce ou bien du monticule de terre ? Combien ce front est modelé qui dit la concentration de l’homme. Combien ces yeux nous fixent, nous les Spectres avec l’intensité de la braise. Combien ce nez s’affirme comme celui qui hume les subtiles fragrances. Combien les rides de chaque côté de la bouche creusent leurs sillons plus évidents que ceux qui courent dans la glaise. Combien ces lèvres sont serrées sur une parole qui, bientôt, fera son incomparable ébruitement humain. Oui, la force du dessin est de nous faire douter de nous jusqu’à nous rendre inapparents, à nous ramener à l’état de miroir comme si nous ne faisions que donner le change, être le motif au gré duquel l’autre se façonne en son incomparable présence. Peut-être ne sommes-nous qu’une image, un fac-similé que le monde nous tend, que le réel feint d’habiter. Peut-être !

 

 

 

 

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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 07:26
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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 08:54
Infranchissable mur.

L'absence perpétuelle.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Chemin du jour.

 

   La vie est posée là devant soi, pareille à la promesse de l’aube. Il y a si peu à faire pour exister. Se lever, ouvrir la fenêtre sur le monde, regarder de ses yeux dilatés le jeu des formes, la nappe de brume qui tapisse la vallée, le trait rapide du pic-vert traversant la pliure d’air, voir le soleil écarter lentement ses rayons couleur corail au-dessus de la ligne d’horizon. Tout dans une sorte d’évidence naturelle qui adoucit le corps, régénère l’âme, ouvre le champ de la poésie. C’est à peine si l’on se rend compte de soi. C’est juste le balancement d’une palme dans un vent si imperceptible que l’on se croirait arrivé aux Pays des Songes, cette inimitable félicité qui vient à soi dès l’instant où la liberté le féconde comme un don unique. On espère. On vit dans la joie du moment à venir. On écoute le chant des oiseaux. On devine le murmure de la source entre les tapis de mousse verte. On cherche au creux de son corps ce qui voudrait bien s’éveiller à la juste mesure du jour, à tout ce qui réconforte et pénètre le coeur de son baume, de son pouvoir régénérateur. On est aux aguets, on surveille le moindre frémissement. L’irisation des picots sur la plaine ouverte de l’épiderme. L’infime mélodie suintant de l’ombilic pour dire le précieux de l’instant, son inimitable présence. On est au bord de soi comme l’onde sur le luxe du rivage, en attente de ses propres flux, de ses dépliements desquels se lèvera un monde, la possibilité d’un voyage, le singulier tremplin par lequel connaître les choses, en tutoyer la tunique de soie, en sentir les ailes de velours.

 

   Un fragment de réalité.

 

   Cela fait, à l’intérieur de sa membrane de peau, ses rapides ondoiements, ses allées et venues qui fécondent et portent dans le sillage de l’heure la multiplicité des significations, le langage harmonieux disant sa propre figuration, mais aussi celle de ce qui n’est pas nous, vers quoi nous tendons nos bras, ouvrons nos mains de somnambules. Parfois nous saisissons dans la stupeur des doigts, un fragment de réalité, une bribe d’altérité. Parfois nous demeurons sur le bord d’un abîme et nos yeux s’emplissent de ces gouttes de résine qui n’en finissent pas de faire leur lac d’incomplétude, leurs crochets d’interrogations. C’est ceci dont il faut tisser la toile du temps : chercher à témoigner de soi afin que, comblés de cette certitude d’être, nous puissions sortir de notre demeure, en franchir le seuil et aller en direction de l’inimitable spectacle des choses, s’y enliser tel le ver dans son cocon de soi, s’y reconnaître comme l’une des parties de l’exister dont les phénomènes de l’univers ne sont qu’un écho, une vibrante réverbération.

 

   Chemin de nuit.

 

   Nous voyons Absence comme une efflorescence en quête de son propre devenir, mais sous la lame de quelque supplice, sous l’inconcevable d’une décision qui la reconduit dans la geôle de son propre corps, dans la citadelle d’un esprit qui échoue à paraître. La tunique est de lin blanc qui laisse transparaître en maints endroits cette rumeur de la chair, cette teinte de rose en bouton, cet essai d’ouvrir une corolle alors que tout résiste et semble vouloir reconduire à un en-deçà de l’être, dans l’étrange configuration d’une avant-parution. Alors nous visons l’image, médusés comme s’il s’agissait de nous, de notre propre simulacre qui s’ingénierait à figurer quelque part dans une nature hostile, fermée, reconduisant tout essai de profération à la gangue étroite d’un silence, d’une non-parole antérieure à tout essai de signification. La boule de la tête semble frappée de stupeur alors que la chute des tresses paraît indiquer une proche perdition, la reconduction à un abîme originaire dont l’être semblerait issu tel le papillon s’extrayant avec douleur du cachot de son étrange chrysalide. Un bras, un seul - l’autre n’est-il encore parvenu à s’extraire du bitume dense de sa matière ? -, un bras donc dans son apparition de spectre blanc s’essaie à l’ascension de la paroi verticale et nous pensons à la lutte de l’alpiniste lancée face à ce mur antagoniste qui le met au défi de le vaincre. Comme une fatalité irréversible qui placerait l’homme en regard de son destin dans une manière de combat à l’issue duquel il trouverait sa liberté seulement au terme de cette immémoriale lutte par laquelle dépasser sa condition afin de mieux l’assumer. Eternel Sisyphe n’assurant sa survie qu’à repousser constamment cette pierre de l’absurde qui menace de l’écraser à chaque mouvement, à chaque respiration, peut-être même à chaque idée proférée car cette énergie semble vécue par le Nihilisme comme une entrave à sa puissance de destruction. Alors tout est suspendu, en attente de ce qui pourrait s’illustrer comme le gain d’une licence, la possibilité de figurer quelque part sur la ligne d’horizon ou sur la plaine des migrations humaines, sorte d’interminable procession dans l’avenue de l’être. Il est si tentant d’exister lorsque les nuées sombres parcourent le ciel, inclinent notre être désemparé vers le sol, réduisent notre marche à la progression laborieuse des chenilles en cortège. Longue plainte orangée étoilée de blanc, antenne des poils érigés vers ce qui, peut-être l’air, peut-être le soleil, se montrerait comme une forme ouvrant un dialogue, une lumière faisant sa tache blanche qui écarte les ombres.

 

   Angoissante verticalité.

 

   Mais maintenant il faut sortir de la pure description pour tâcher d’accéder aux significations latentes de l’œuvre. L'absence perpétuelle nous dit l’Artiste comme commentaire à sa proposition picturale. Mais absence de quoi ? Mais de quel perpétuel s’agit-il donc ? Ce syntagme est heureux car il nous laisse libres de nous livrer au jeu infini des interprétations. Manière d’énoncer ce qu’un imaginaire a produit sous la forme d’une abstraction qui peut recevoir l’éblouissant rayonnement d’une pensée en charge d’en décrypter la nature polymorphe. Ce qui nous interroge ici, au moins autant que la confrontation d’Absence à la paroi cernée d’ombres, c’est l’impossibilité du Sujet de connaître la nature de cette angoissante verticalité, d’en éprouver la juste emprise, d’en saisir la profondeur ontologique. Car il y a échec absolu à vouloir confronter le Néant, à tâcher de lui arracher son mystère, à le contraindre à parler. Jamais le Néant n’est parole. Seulement le contraire, à savoir s’emparer de l’essence de l’homme, la réduire d’abord à l’état de simple exister, ensuite la soumettre au phénomène de la corruption afin qu’affaibli, vaincu, l’être de l’homme puisse réintégrer le territoire néantisant dont il provient. Comme une vérité pariétale, un signe obscur et illisible, une nuit immatérielle, impalpable, anonyme voulant reprendre en son sein le surgissement de l’être à même la lumière. Car les forces des ténèbres sont si fortes, car le mystère est si dense qui toujours nous accule à lancer nos bras contre la toile infiniment tendue de l’angoisse qui toujours résiste afin que nous demeurions en-deçà de son secret, là où les hommes avancent sur la scène ambiguë du monde sans jamais en épuiser le sens.

 

   L’homme est question.

 

   Fondamentalement l’homme est question et il ne serait plus homme si, par hasard, la réponse fusait de ses lèvres inquiètes pour percer la source de l’énigme. C’est pour cette raison que Dongni Hou nous propose cette image forte d’une confrontation sans issue d’une fragile Jeune Fille, d’une Innocence en devenir que le mur du non-sens érige à son encontre comme pour dire l’impossibilité de l’être de se saisir en totalité, d’écrire sa fiction pourvue d’un prologue, d’un récit, d’un épilogue qui en clôtureraient le spectacle. Epilogue toujours hors de portée puisqu’il ne résulte jamais que de cette finitude dont nous ne pourrons nullement prendre conscience puisque notre âme aura abdiqué à poursuivre sa route à l’instant où nous trouverons l’oméga qui en clôturera l’alpha. Le cruel dilemme est celui-ci qui nous dépossède de notre être à la mesure de son accomplissement terminal. Existant, parlant, aimant, créant, nous sommes toujours des instances en devenir qui ne trouvent la clé de leur destin qu’à l’instant même où celle-ci fait ses cruels reflets, se retirant dans le mouvement de sa donation. De là la tristesse, la mélancolie, le chagrin, la fuite permanente de l’être aimé, le sentiment de l’incomplétude qui fait autour de nos têtes sa rumeur assourdissante. De là le vertige qui fait tanguer l’humanité, allume la violence, fait flamber les étranges et confondantes lueurs de la guerre sous toutes les latitudes, sous tous les ciels pris soudain d’une tragique et incontournable immanence. La cruelle déréliction dont l’art est la plus belle forme de contournement, le sublime don par lequel échapper, au moins provisoirement, à cette muraille qui s’élève devant la conscience et la menace d’une ruine définitive.

 

   Chemin du jour.

 

   Ne reste plus alors à Absence perpétuelle, cette belle allégorie destinée à déciller nos yeux, qu’à nous initier aux merveilles de la création esthétique, à nous livrer au bonheur des anthologies littéraires, aux éblouissements du sens partout où il fleurit en tant que ce baume à appliquer sur nos plaies ouvertes. Dans la faille ouverte du ciel, sur la courbure infinie des océans, sur l’aile blanche de l’oiseau de mer, dans la labyrinthe lumineux de la pensée, sur les ailes infiniment libres du cerf-volant flottant tout en haut de la canopée sous le ventre d’écume des nuages, près des feux des bivouacs des nomades du désert, dans les failles rouges des canyons qui nous disent d’une seule et même voix le bonheur de la terre, sa douleur qui lui est coalescente, au centre du rougeoiement de l’athanor qui conduit à la pierre philosophale. Il ne nous reste plus qu’à décrypter le mystère du temple grec lorsqu’il jette son chapiteau en direction des étoiles, à repérer avec le berger le point brillant de Vénus la belle étoile, de chevaucher avec les constellations, avec la belle ligne brisée de Centaure, avec la rassurante géométrie de la Croix du Sud, avec la musique en losange de Lyre. Car il ne saurait y avoir d’autre mesure de l’homme que celle de ses sensations ouvertes sur l’insondable de l’univers. Que sommes-nous donc, nous les humains, que ce fragment détaché du cosmos qui flotte infiniment au milieu des galaxies et des nuages de gaz ? Que ces boules de feu qui parcourons les espaces infinis jusqu’en ses plus obscures parutions ? Qu’en sera-t-il de nos sillages de comètes, lorsque ayant franchi ce mur noir qui se dresse comme une menace nous déboucherons peut-être ailleurs que dans notre propre compréhension terrestre ? Toujours la question se pose dont le plus grand mérite est de ne fournir aucune réponse. Pour cette raison, tout comme Dongni, il faut peindre selon la diagonale d’une Métaphysique. Diagonale puisque son invisibilité essentielle ne saurait se donner à voir selon cette verticalité qui est le domaine indivisible des dieux, pas plus que selon cette horizontalité qui est le lieu des choses en leur sidérante fermeture. Toute signification est intermédiaire, passage, mobilité d’un point à un autre. Nous voulons nous inscrire dans ce chemin diagonal qui seul nous portera dans la faille infiniment disponible du réel, dans la compréhension de ce qui se dissimule et ne tient son subtil langage que de sa dissimulation. Nous voulons le chemin du jour !

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 08:30
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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 08:35
Homo Autistus.

 

Autoportrait.

Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

« J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil;

et voici, tout est vanité et poursuite du vent ».

 

Ecclésiaste 1.

 

 

 

 

   Enigme.

 

   D’emblée nous ne reconnaissons rien. Nous n’y sommes pas. Nous vivons dans l’égarement. Avons perdu notre orient. Il en est ainsi de certaines images, elles participent à notre sentiment d’une détresse proche, elles nous distraient de notre propre carlingue de peau, elles nous emmènent sur d’étranges rivages dont nous ne reconnaissons même plus les contours. Pourtant, au fond de nous, cela parle le langage de l’humain. Cela dit la possibilité d’une rencontre, de l’ouverture, d’un dialogue, d’un cheminement de concert sur les allées mondaines. Mais plus nous nous postons à l’angle de cette représentation, plus nous sentons combien elle nous est étrangère, combien elle entame notre certitude de la parution de quelque chose qui soit fondé en raison, dont nous pourrions disserter en toute logique. Non, c’est « l’inquiétante étrangeté » qui surgit, comme chez Freud ne reconnaissant pas son propre reflet dans la vitre du train et alors s’engage soudain une manière de perdition, sinon de folie spéculaire. Ne plus se retrouver, soi, est un tel abîme, l’annonce d’une finitude. Car il faut vivre avec soi, en soi, mais aussi avec l’autre, en l’autre. Faute de ces nécessaires convergences, le message se brouille, devient illisible et le langage ne franchit plus l’enceinte du corps, faisant ses intenses rumeurs autistiques qui entaillent les chairs, fragmentent la géographie des tissus. Toujours un écho doit résonner comme notre propre silhouette recevant du monde son intime et inaltérable légitimité.

 

   En ces temps d’égarement.

 

   Regarder - Les yeux sont ces boulets de charbon, ces volcans éteints, ces trous abrités derrière des vitres opaques. Ils ne cillent ni ne s’ouvrent pour guider la marche, apercevoir l’autre, recevoir l’empreinte du monde. Non. Ils sont scellés sur leur propre hérésie, sclérotiques éteintes, pupilles enfoncées dans leur confondante illisibilité. Les Porteurs des yeux ne voient personne, ne regardent personne. Ils sont entièrement retournés. Enclos dans l’imprenable citadelle. Fascinés par cet univers intérieur, le seul dont ils consentent à prendre acte, à viser avec indulgence, à porter au devant d’eux comme la seule possibilité. Ne voient ni la ligne d’arbres à l’horizon, ni la caravane des nuages, ni les silhouettes d’hommes arc-boutés sur leur destin, ni les sentiments qui rougeoient comme des braises. Ne voient que leur armature de chair, les battements de leur sang, les fluides de leurs corps qui font leurs lacs sombres où se reflète leur souci d’être. Ou plutôt de paraître. Ou plutôt de croire qu’ils existent, qu’ils sont vivants, qu’ils ont une âme. Ils végètent dans les ruines de leurs anatomies étroites. Ils ne perçoivent pas les formes siamoises qui demandent, implorent parfois. La solitude est si grande sur les contrées de la Terre ! Nulle offrande. Venant des Yeux, nulle oblativité qui poserait l’altérité en tant que chiffre le plus réel à prendre en compte. Cécité. Cécité. Cécité. Trois fois réitérée comme pour dire l’impasse, la brutale aporie de l’homme au regard absent, au regard cloué à sa propre mesure. Seulement celle-là la dimension anthropologique : un puits sans fond avec, au milieu, l’œil du MOI buvant à même l’eau de sa propre source. MOI - MOI - MOI. Comme une sourde antienne qui attacherait ses liens tout autour de l’esprit. Aliénation. Geôle. Abîme.

 

   Ecouter - Les oreilles sont des avens emplis d’une cire compacte, culot de pierre isolant la cheminée volcanique du bruit de ses propres déflagrations. Boyau soudé qui n’écoute plus que le rythme de ses intimes pulsations. Parfois des battements sourds, syncopés, qui gonflent la nasse de peau, menacent de la faire surgir à l’extérieur, de la faire se retourner et se montrer au plein du monde. Mais non, ce n’était qu’une illusion. Les Porteurs d’oreilles ne veulent rien savoir des chants d’amour, des comptines d’enfants, du bruit de ressac de la mer, de la voix des oiseaux, de la parole apaisante, médiatrice des confluences humaines. Mais les Oreilles entendent-elles au moins un murmure qui leur serait propre, une romance dont elles constitueraient l’origine ? Acte de création en son inimitable félicité. Non les Oreilles ne résonnent qu’à l’aune d’une gigue violente, sans refrain, sans mélodie. Percussion pour la percussion. Rythme dément qui tétanise les corps, tend les sexes, hurle son désir animal, fait exploser sa fougue taurine. La surdité est grande, les pavillons engoncés dans d’étranges coques de plastique. Etranges étrangetés qui ne perçoivent même plus le signe patent de l’aliénation. Tempo récurrent, obsessionnel, qui taraude ce qui reste de l’esprit et le livre aux affres d’une permanente incomplétude. Jamais les Oreilles ne peuvent être seules, face à elles-mêmes. Elles réclament, elles sont en manque de cet opium sonore qui envahit les tympans, déchaîne les osselets, martyrise enclume et marteau à la manière d’une diabolique sarabande. Ôtez le fleuve de vibrations et il ne reste qu’un désarroi, qu’une conque vide de significations.

 

   Sentir - Goûter - Toucher - Les autres sens sont atteints de la même furie de possession immédiate, limitée à l’étroitesse de sa principauté. Nulle odeur faisant son effusion, si ce ne sont les fragrances de son épiderme, cette irremplaçable vitrine, les remugles musqués de son corps, mais aussi les fumées des « noires idoles » faisant leurs étroites circonvolutions autour des têtes saisies de vertige. Nul goût qui n’aurait été édicté par sa propre décision, définissant la gamme des saveurs, les harmoniques selon lesquels apprécier une ambroisie, les tonalités au gré desquelles consommer un plat défini par soi et nulle autre instance. Soi au creux de soi, sans la moindre différence, sans le plus petit intervalle, l’infime fausse note capable de tout compromettre. Nul toucher qui ne s’inspire de son intime rapport à sa citadelle, qui ne fasse signe en direction de cette inimitable topographie qui place les limites, édifie les frontières. Insularité de l’insularité.

   Si ces sensations de l’odorat, du goût, du toucher, étaient secondaires par rapport à la royauté de la vue et de l’écoute, elles n’en avaient pas moins subi une identique enflure de leur ego. Car il fallait reconduire ce dernier, l’ego, à l’occlusion autistique, à l’enfermement admirable qui justifiait l’existence en sa nouvelle affirmation. Alors, au centre de sa sculpture, on avait introduit rien de moins que le symbole d’une indépassable aliénation. Helix aspersa aspersa l’on était devenus. On avait replié les haubans de ses bras. On avait réduit la voilure de ses mains. On s’était enchevêtrés en soi, tels les acrobates ou les yogis de l’Inde en proie à leur profonde méditation. On était devenus une boule sans aspérité, une coquille de nacre enfermant le précieux trésor de sa subjectivité. Sa singularité on l’avait portée à son ultime point d’incandescence. On était infiniment soudés au sein de la monade, laquelle dépourvue de portes et de fenêtres faisait de son intériorité le lieu géométrique de l’existence. On n’était plus soumis qu’à ses propres flux et reflux. On ne naviguait plus qu’en raison des vents qui soufflaient comme dans l’outre d’Eole. Ailleurs était loin. Ailleurs ne faisait aucun signe : on avait consciencieusement occulté les pathétiques gesticulations des autres sémaphores humains.

 

   Coque de noix.

 

   La réflexion s’était amenuisée à la taille du moucheron. La pensée, soumise aux forceps de la claustration, ne s’illustrait plus qu’à se montrer sous la figure du peu, du moindre, souvent du rien dont elle était devenue l’alter ego. La conscience - cet instinct divin -, avait reflué et sa lumière n’était plus que ce mince bourgeonnement, cette escarbille se perdant dans le labyrinthe des cellules. Quant à l’esprit, nul ne l’eût reconnu, recroquevillé dans sa coque de noix, cerneaux étiques, humeurs poisseuses, scissures parcourues de vide et de non advenu. L’imaginaire n’était nullement logé à meilleure enseigne et son pavillon laissait battre au vent l’épuisement de ses pouvoirs. Le discernement était si peu assuré de lui-même qu’il fallait se mettre en quête de sa découverte, quelque part dans le repli ombilical de l’helix aspersa aspersa. C’était ainsi, la condition humaine était arrivée aux limites de ses pouvoirs, de ses puissances. N’en demeurait plus qu’une étroite flaque sous la lumière d’un corps devenu obscur à force de cécité. Assurément la fin était pour bientôt. Ainsi meurent les civilisations qui n’ont su entretenir la lumière de leurs signes. Ainsi meurent les étoiles qui migrent en direction de leur foyer comme ultime parole à adresser au cosmos.

 

   De l’autoportrait - Cette œuvre en gestation de Barbara Kroll qui biffe le visage, lacère l’épiphanie humaine, pose des croix sur les cinq sens dont nous faisons notre mode de connaître, de communiquer, d’aimer, cette figuration donc m’est apparue riche de sens. Elle pouvait constituer le tremplin à partir duquel poser une possible allégorie sur un fléau qui terrasse nos cultures et vêt nos comportements des oripeaux d’une démission face à la conscience. La vanité, le culte de soi, le polissage de l’ego se sont érigés en vertus cardinales à tel point que s’écarter d’une telle idolâtrie sent immédiatement le souffre. En vérité le monde s’est irrépressiblement précipité, en cette aube du XXI° siècle, dans l’abîme qui, un jour, terrassera ses Représentants, à savoir cette inflation du moi qui fait ses ravages aux quatre coins de l’horizon. Le monde se lézarde, craque, laisse voir un corps meurtri avec ses plaies vives, ses blessures profondes, ses excoriations. Les pauvres sont légion alors que quelques riches possèdent la presque totalité de la fortune répandue sur terre. On se moque de la nature. Partout on l’assassine. On mutile ses arbres, on endeuille le limon des taches mortifères des huiles lourdes. On cimente les sols, on élève les tours hautaines de l’orgueil humain. On souille l’eau, on la gaspille, on la méprise. On roule dans des automobiles aux mufles rageurs, aux roues larges comme des avenues, on asphyxie l’air à la seule puissance de sa volonté de domination.

   Ignorant la nature, bafouant les droits des peuples, se repliant sur son monde étroit, quelques amis, sa famille, soi, surtout soi on commet le geste terrible d’assassiner sa propre conscience, de mettre en péril la culture, on abat ces civilisations qui sont le ciment universel par lequel les choses tiennent ensemble. Et, ici, il ne s’agit nullement de tracer un futur chemin pour l’humanité. Seulement de dresser un constat et de témoigner d’une lucidité sans laquelle les apories de toutes sortes, l’absurde, le nihilisme traceront leur chemin plus sûrement que celui des comètes. Alors il sera trop tard. Bien trop tard. Certaines pertes sont irréversibles qui atteignent en son fond l’âme de l’homme.

 

   Supplique - Laissez briller sur la falaise de vos fronts la belle lumière. Lisez des poèmes. Faites l’amour. Dessinez les traces de la beauté. Riez au vent et au nuage, à l’abeille et à la fourmi. Riez à l’AUTRE sans lequel vous n’êtes, nous ne sommes que des zéros devant un chiffre. Nous sommes de si peu d’importance. Jetez vos casques où hurle la musique de la violence. Jetez vos téléphones qui, plutôt que de vous relier aux autres ne vous relient qu’à vous-mêmes car vous ne supportez plus d’être SEUL. Mais en réalité le SEUL c’est vous au bout de vos tablettes magiques, de vos écrans lumineux qui vous hallucinent et vous ôtent votre liberté. Le brin d’herbe dans la prairie, la dalle immense de la mer, la beauté du soleil au levant, ceci n’aliène pas, ceci libère et élève l’âme à la seule grâce d’une donation de soi en direction du monde. Ecoutez battre le cœur de l’univers. Remplissez vos yeux des flèches des étoiles, elles sont non seulement inoffensives mais sont les clignotements de la joie. Cessez donc de pianoter sur vos énigmatiques boîtes pour vous informer, faire comme l’ami, être à la mode, peu importe la motivation. Cessez donc d’être semblables à des pantins attachés au bout de leur fil que de malins démiurges tirent afin de vous mettre en leur pouvoir. Sachez que vous êtes une proie plutôt qu’un prédateur. Quelque part au-dessus de la terre ou bien dans des bunkers sophistiqués sont les Maîtres qui vous surveillent de leurs yeux de braise et vous tiennent à leur merci. Etre soi n’est jamais la résultante d’un repliement mais d’une ouverture. Abattez vos murs, levez vos pont-levis, détruisez les barbacanes, obturez les couleuvrines, sortez de votre forteresse, jamais vous n’aurez été si proche de celui, celle que vous êtes en réalité.

 

   Epilogue - Chacun l’aura compris, l’esquisse de l’Artiste est en voie de construction. Quelques coups de brosse afin que le subjectile, soumis au jet des couleurs, ne demeure en silence. Maintenant est le chaos, c'est-à-dire le moi livré à la confusion, le moi replié sur sa matière primitive. Mis en demeure de paraître mais il ne le peut à la seule figure qu’il nous tend, qui est celle de la dérision, du grotesque, sans doute de l’absurde. Jamais le moi ne peut demeurer dans l’enclos de son être car alors il s’y asphyxie faute de se renouveler, de partager, de se donner en tant que ce qu’il est, à savoir une ouverture, une forme de passage, un déploiement pour plus loin que lui, en direction de cette altérité qui le féconde, de ce monde qui l’accueille comme la lumière qu’il est, qui ne doit nullement s’éteindre sauf à renoncer à sa liberté, à faire de son moi cette parole occluse si elle ne trouve point d’écho. Nous ne sommes que langage, nous devons proférer afin qu’en retour les choses s’éclairent. Jamais nous ne serons des Simon prêchant dans le désert. Jamais ! Jamais des Homo Autistus !

 

« J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil;

et voici, tout est vanité et poursuite du vent ».

 

Ecclésiaste 1.

 

 

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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8 février 2017 3 08 /02 /février /2017 08:34
Recluse en ses désirs.

"Recluse à ses seuls désirs".

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Recluse en ses désirs.

 

   Combien ce syntagme paraît figurer sous la figure déconcertante de l’oxymore ! « Recluse en ses désirs ». Comme si le désir avait à s’enclore dans l’étroitesse d’une geôle afin de trouver son accomplissement. Comme s’il devait se soustraire à nos yeux dont il occuperait toute la sphère afin de mieux concourir à notre perte, nous déposséder de ce que nous sommes. Il serait, en quelque sorte, cette figure inavouée du Mal dont nous chercherions la proximité de manière à en inverser le funeste destin, le retournant en Bien, en fortune du jour dont habiller nos dolentes existences.

   Pourtant nous nommons le désir dans son irrésistible surgissement et nous le voyons aussitôt éployer ses ailes dans le vaste azur. C'est-à-dire dans la positivité, l’ouverture, l’échange sans contrepartie qui serait fâcheuse, réductrice, castratrice. Nous disons « Recluse » et c’est la face inverse de ce même désir qui transparaît en filigrane. Comme si cette face rougeoyante, cette immatérielle et tyrannique tension du corps, de l’esprit, ne pouvaient se résoudre qu’à l’aune d’une aversion, d’une faute indépassable. Autodafé nécessaire de cet appétit de l’âme tout comme autrefois on brûlait de précieux ouvrages en Place de Grève. Mais pourquoi donc faut-il que ce sublime attrait trouve sa chute dans un jugement moral, sinon une condamnation définitive ? Le désir est ce par quoi nous avançons, faisons des projets, aimons, pratiquons le don, apportons l’offrande à ceux qui sont dépourvus de biens, d’amitié, d’objets que leurs yeux vides visent sans même les voir. Désirer une chose c’est la grandir au feu de nos inclinations et la porter bien au-delà de sa simple contingence.

 

   Que voyons-nous ?

 

   Le désir est-il apparent autrement qu’en raison de ses manifestations, le brillant du regard, les mains moites, les palpitations du cœur, l’irisation du sexe ? Là est bien le problème. Dès que nous nous exonérons de la matérialité, de l’objet en son évidente présence, dès que nous en appelons aux sentiments, à l’émotion, à la sensibilité, tout fond comme neige au soleil. Il ne demeure qu’une flaque aux contours flous, quelques scintillements, quelques phosphènes se dissolvant dans l’air. Donc le désir en son essence n’est nullement saisissable, seulement ces rapides phénomènes, ces brusques sauts de carpe, ces clignotements de lampe magique. Alors, à défaut d’apercevoir l’invisible il faut s’en remettre à ces cibles dont notre impatiente attente se pare comme de ses atours les plus précieux.

   Anthologie est debout sur la lame grise du sol. Triangle des jambes légèrement ouvert, évanescent bassin en forme de V, mains plaquées le long du corps, couronne de plumes en guise de châle, doux ovale de la tête qu’encadre le taillis des cheveux châtains alors que les yeux, la bouche, le nez semblent au repos dans une attitude méditative. Ici se laisse voir une esquisse infiniment hiératique qui semblerait en attente d’une révélation. Tout dans le dépouillement. Tout dans l’élévation du sentiment en direction d’une passion qui couve sous la cendre et ne se dissimule qu’à mieux surgir au plein d’une félicité. Mais d’où vient donc cette joie infiniment intériorisée ?

   Il suffit de prendre acte du rideau de scène. Y figurent, comme sur un ancien palimpseste les superpositions d’écritures, ces signes tangibles d’une pensée qu’ils font naître et qui les dépasse de l’ampleur de ses infinies significations. Le texte est illisible mais peu importe, c’est sa présence qui compte, elle qui dit la culture, la pensée, la poésie. Joie, donc ? Il suffit de prendre acte de la scène elle-même, d’y apercevoir les maroquins d’ouvrages anciens, d’imaginer les merveilles qui courent au fil des caractères, ce crépitement du sens qui jamais n’en finit de faire ses sublimes constellations. Et cet oiseau, qui est-il ? Est-il simplement un oiseau de passage qui se serait posé là, au hasard des vents, et scruterait de son œil de diamant les Voyeurs que nous sommes, tâchant de découvrir sur nos fronts soucieux l’éclair de quelque vérité ? Et ce boulet attaché à la cheville d’Anthologie, signifie-t-il privation de liberté, impossibilité de faire effraction sur la vaste plaine du monde ? Ou bien, au contraire, n’est-il que le symbole d’une volonté de figurer ici et maintenant si près de l’athanor lumineux des livres, si près de la chorégraphie des lettres, de leurs belles confluences ?

 

   Anthologie en son domaine.

 

   Ecriture.

 

   Elle, Hiératique aimait toutes les écritures, tous les graphismes qui traversaient la vie des hommes pour leur dire l’exception d’être sous l’immense bannière du ciel, tout contre les sillons d’argile et le peuple des arbres. Elle aimait les gravures rupestres, premiers balbutiement des Homo Sapiens qui ouvraient la voie aux manifestations de l’art. Passait des heures à tenter de déchiffrer les étranges pictogrammes. Se passionnait pour la belle géométrie des cunéiformes, leur incision dans la terre, leurs formes si précises, reflets de l’intelligence qui avaient présidé à leur apparition. Fascinée par l’écriture cursive du Livre des Morts, avec sa mystérieuse complexité, son illustration laissant voir la barque en papyrus que dirige une Egyptienne vêtue d’une tunique blanche, cheveux de jais coulant sur les épaules. Aiguisait son regard sur les idéogrammes chinois, y devinant les rapports de la calligraphie avec le réel. C’était comme une ivresse de se laisser aller au fil de ces enchevêtrements d’idées, de dériver au gré des confluences de la pensée dont ces empreintes étaient les révélateurs. Les biffer eût consisté à faire s’évanouir les nervures de la présence humaine, à jeter aux oubliettes l’infini métabolisme de la culture, le travail du temps qui perçait à même leur figuration.

 

   Livres.

 

   Intense occupation méditative lorsque, plongée dans quelque précieux ouvrage, elle oubliait le temps qui passait et ne songeait même plus aux murs qui la ceignaient. Ils n’étaient nullement la trace visible d’une privation de liberté, mais le contraire. Là, au creux de sa solitude, à l’écart des bruits et des rumeurs, elle se laissait aller aux rythmes des mots et des phrases, aux belles clartés du texte, aux idées qui flottaient, telles des oriflammes, haut dans le ciel de la conscience. Son étrange sobriquet « Anthologie », elle le devait aux milliers de passages qu’elle avait patiemment entourés au crayon, traçant de cette manière la quadrature de son exister en ce qu’elle avait de singulier, de saisissant, à la limite d’une irréalité. Elle laissait son imaginaire être fécondé par les plus belles pages de la littérature. Ainsi :

 

   « …les âmes n’ont plus la force de rien retenir ni par conséquent de rien comparer. Les impressions les traversent, fugitives et insaisissables ».

 

   Ces phrases de Benjamin Constant dans Polythéisme, elle en vivait de l’intérieur la marque profonde. En accord avec lui. Là où auraient dû se manifester les sensations les plus vives, sources d’une pure joie, ne se montraient, le plus souvent, que des impressions fugaces que le temps emportait vers le futur avant même que le présent ne les ait archivés en son sein, ne laissant à leur place qu’un filet d’eau dont le souvenir ne se graverait en aucune façon dans la mémoire. Comme une feuille envolée par le vent qui vogue à l’infini sans connaître la mesure de sa propre destinée.

 

   Ou bien encore :

 

   «Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l’hirondelle comme l’aigle, le colibri comme l’oiseau roc, afin que je m’en fasse une paire d’ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues, où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d’une vie étrange et nouvelle… plus loin que la dernière île du monde, par l’océan de glace, au-delà du pôle où tremble l’aurore boréale, dans l’impalpable royaume où s’envolent les divines créations des poètes et les types de la suprême beauté ».

 

   Elle prenait soin de souligner les passages dont elle tirait un bénéfice immédiat, comme si la pensée de Théophile Gauthier dans Mademoiselle de Maupin et sa propre pensée avaient soudain fusionné dans une même intense communion. Lisant ces lignes, combien elle se trouvait proche de l’acte de création du poète, combien elle en vivait les vives pulsations les troublantes affinités, combien elle en ressentait les ondes d’allégresse, les rythmes confinant à la liesse, la superbe élévation que rendait avec tant de justesse la métaphore volante des oiseaux. Et il y avait plus. Cette image n’était pas seulement une émanation terrestre, un peu de poudre jetée en l’air qui, bientôt, retomberait. Non, elle vibrait à la seule idée de sa résonance métaphysique, de sa vêture de magie, elle indiquait ces régions inconnues au travers desquelles une métamorphose de l’être devenait possible à la seule force de la radiance de la belle prose comme si, soustraite aux pesanteurs de toutes sortes, l’écho poétique atteignait des sommets dont, jamais, elle ne redescendrait.

   Être Anthologie, c’était cela, camper ses pieds bien à plat sur la plaque grise du sol, compas des jambes discrètement ouvert, couronne de plumes autour du cou tel un aigle en son aire, œil vigilant démêlant, du réel, le bon grain de l’ivraie, s’essayant à ne retenir que la plante vivace, la fleur remarquable, la corolle déployant sa beauté dans toutes les directions de l’espace. C’était cela et simplement cela qu’elle poursuivait le long des heures, penchée sur des parchemins, des anciens grimoires, des ouvrages aux feuilles semées de son, de traces de doigts, de griffures de crayon pour dire le juste, l’inestimable, l’irremplaçable d’une source vive faisant sa percée quelque part au centre du corps à la manière d’un bain de jouvence. Heures immatérielles. Espace sans trame. Inquiétude sans objet. Agitation du monde sans bruit comme s’il avait été placé à des lieues derrière l’épaisse paroi de quelque cloche de verre dont il aurait revêtu l’irréelle silhouette, inaccessible paysage d’Utopie aux confins de l’univers. On était bien, là, avec l’oiseau céleste ce gardien du boulet qui n’attachait pas mais libérait à la mesure de ce qu’il promettait, la profusion des signes magiques, la lecture silencieuse sous la lampe protectrice, l’immersion dans ce qui transcendait le manifeste pour le porter à ce que, toujours, il aurait dû être, cette lumineuse présence accrochée comme un cristal à la voûte du monde. Le luxe d’une étoile. Oui, d’une étoile.

 

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7 février 2017 2 07 /02 /février /2017 09:08
Terre d’exil.

                                                   Photographie : Ela Suzan.

 

 

« L’ombre bascule

Les yeux

dérapent

s'aversent

regardent

derrière les rires

l’effet des vitres ».

 

E.S.

 

 

 

 

   Noir entre deux blancs.

 

   On est là en arrière de soi, attendant que les choses se défroissent, nous disent en mode de clarté le sujet de leur souci. De leur souci. Toujours les choses sont en souci d’elles-mêmes, occupées du problème de leur parution. Car, dans la Nature, dans l’arbre, la fleur, la lentille d’eau il y a conscience. Certes minimale, certes illisible pour nous les hommes qui les frôlons à défaut de les apercevoir. Tout ce qui est là, devant nous, que nous croyons soudé à une infinie immobilité, ne cesse de s’animer depuis l’ombilic de son microcosme. Telle feuille si inapparente, modeste, est en réalité traversée de diasporas et de confluences, de vents alizés et de songes de brume. Son contour est son poème, cette forme à nulle autre pareille. Son limbe est sa respiration, la scansion de sa vie brève. Ses nervures se déclinent comme son essence, le graphisme irréductible qu’elle offrira au monde au terme de son aérien flottement.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

   Mais revenons à l’image, à son étrange présence selon un rythme alterné de tons élémentaires, un blanc, un noir, un autre blanc. C’est ceci d’abord qui est apparent, cette haute dialectique, ce combat entre deux mondes, cette entaille de l’ombre qui sépare en deux le lac de clarté. Alors notre vue ne s’arrête plus aux détails. Elle n’analyse plus ce qui paraît, cette eau, cette berge supposée, cette ligne d’arbres qui dentelle l’horizon, ce ciel pareil à un marbre poli. Non. Notre regard synthétise et reconduit à l’essentiel, à l’unité, ce qui aurait pu ne figurer que dans un éparpillement, une approximation, un poudroiement dont notre intellect se serait soudain détourné. Oui, car la tâche de la pensée est de tirer du divers et du confus un bel ordonnancement par lequel connaître le monde et se saisir soi-même comme l’une des formes possibles dans l’immense lexique des signes. Tant que la note fondamentale de l’image n’aura nullement proféré le son grâce auquel nous en comprendrons le sens, nous demeurerons au seuil d’une compréhension, nous stationnerons en-deçà de nous- mêmes dans une incertitude foncière. Et nous ne regarderons que notre propre égarement faire sa gigue quelque part au-dessous de la ligne de flottaison de l’esprit. Un genre de prurit pareil à un désir sur le bord de se réaliser mais inaccessible en soi puisque jamais nous ne le rejoignons vraiment. L’altérité qu’il pose comme but à atteindre est ce qui se manifeste si loin, allume son fanal et l’éteint dès que nous surgissons à même son illisible territoire.

 

   Exil, toujours.

 

   Toujours nous sommes en exil. De nous-mêmes. De l’autre. Du monde. Trois figures, trois constellations qui partagent le même firmament, jamais ne confondent les lieux de leur être. Toujours une différence. Toujours un écart. Toujours des confrontations de langues qui, en leur fond, demeurent étrangères les unes aux autres. Comme une bruissante Babel où se percutent sabirs et idiolectes pareils à des arcs-en-ciel. Alors nous ne vivons que de médiations, de formes de passages, de transitions qui jouent à la manière des séparations entre les mots, les blancs de la page, les césures du poème, les réserves dans l’œuvre picturale. Tous ces artifices s’essaient à assembler les notes éparses du réel afin d’en faire une possible symphonie. Un blanc, un noir, un autre blanc.

 

 

   Métaphore temporelle.

 

   Un blanc, un noir, un autre blanc. Oui, plutôt que d’y voir le simple jeu d’un lexique plastique faisant alterner ses valeurs opposées, luminescence conjuguée d’un ciel, d’une eau entre lesquels s’immisce la lame d’ombre de terre et d’arbres, cherchons à y repérer ce qui en constitue le socle fondateur, à savoir cette temporalité dont ils ne sont que les témoins passagers et hautement mortels. C’est donc du Temps que la Photographe a posé devant nous et ses sublimes alternances qui disent tantôt le jour et la lumière, tantôt la nuit et les ombres. Observant le paysage sémantique en mode contemplatif nous percevons vite que s’y installe cette manière de subtile métaphysique qui se dissimule sous l’écrin des choses visibles et nous interroge d’autant plus que, supputant son étrange présence, nous brûlons d’en connaître la réalité, d’en découvrir les racines. C’est inévitablement le dissimulé, le voilé, le partiellement révélé qui nous tiennent en haleine. Tout comme l’Amant en attente de l’Aimée dont l’éloignement est le gage le plus sûr du flamboiement des sentiments. Confondante condition humaine qui ne se réalise qu’à mettre à distance l’objet de ses désirs, de ses envies, de ses projets. Toujours il faut l’abîme, le néant, le rien pour que l’existence acculée à son être fasse le saut qui la conduira à la prochaine heure, au jour suivant, au futur qui fait briller sa gemme, loin, là-bas, au bout du long tunnel, boyau à la configuration tellement opaque, mystérieuse, qu’il semble ne paraître qu’à l’aune d’un inaccessible infini. Vivre, en définitive, n’est-ce pas seulement ceci : se situer en lisière du monde, sur cette ligne de crête entre deux versants saisis d’un identique vertige, deux failles d’ombre desquelles surgit la lame du jour dont nous ne sommes que les hésitants funambules ? Deux ubacs cernés d’angoisse dont émerge la ligne claire de l’adret. L’adret, cette mince efflorescence entre deux fermetures, deux négativités.

 

   Terre d’exil.

 

   Ce que cette photographie nous donne à voir est l’image inversée de ce qui vient d’être dit à l’instant. L’étroit devient largeur. La ligne de lumière est aux deux extrémités, pareille à deux fleuves enserrant entre leurs rives un isthme de terre sombre, frangé, impénétrable. Deux larges zones de clarté donc, entre lesquelles coule une vaste plaine d’ombre, un ubac infiniment présent dont la position médiane semble en faire le lieu premier de cette rhétorique. En effet c’est bien ceci que nous visons de prime abord, cette aire obscure qui barre la lumière de sa large empreinte couleur de suie. C’est en sa direction que se focalise le regard des Voyeurs. Le reste de l’image ne semble jouer qu’au titre de cadre qui ne nous rendrait plus visible que cette lisière nocturne prise entre deux bandes argentées. Mais peu importe la prégnance relative, la mesure quantitative plus ou moins affirmée de l’ombre ou de la lumière. Ce qui importe c’est le jeu dans lequel elles investissent leur force respective, la densité de leur affrontement, la puissance ontologique au gré de laquelle être au monde n’est que ceci, un clignotement des jours, une succession de nuits, l’ombre mortelle succédant à la lumière existentielle. Car l’erreur consisterait à ramener les sèmes de la représentation à la simple évidence des phénomènes dont nous ferions notre seul mode de lecture.

 

   Le début d’une fable.

 

   Par exemple nous pourrions amorcer le début d’une fable. Raconter la décroissance du jour, son abandon aux forces et puissances bientôt nocturnes. Nous pourrions dire l’exception du ciel, la meute noire des taillis et la transcendance des arbres, le pli de la rive qu’habitent la faune des lacs, les tapis de boue où glissent les loutres au ventre de soie. Nous pourrions dire tout ceci et encore plein d’autres choses qui tissent l’exister des fils du réel. Nous pourrions dire l’inclination romantique, la bulle irisée de la mélancolie, la scie de la tristesse faisant ses allers et retours quelque part dans un territoire inconnu du corps. Nous pourrions dire la nuit et ses étreintes, la nuit et ses chausse-trappes, ses coups bas, ses meurtres dans le goulet des rues, les Filles de joie aux lèvres rubescentes, aux hautes bottes de cuir, aux croupes tendues par la flamme vénale et l’envie de se soustraire aux serres des prédateurs. Nous pourrions dire les Exilés sur leurs trottoirs d’effroi. Et encore nous n’aurions proféré qu’une partie infinitésimale des allées et venues des éternels Nomades sur les larges allées du monde.

 

   Contingence s’appelant elle-même.

 

   Mais raconter le réel ne suffit pas. Il faut l’entailler au scalpel et retourner sa constante énigme telle la calotte du poulpe. L’exister en sa profondeur est l’exact contraire d’une fable, d’un événementiel qui ne trouveraient leur chute et leur explication uniquement dans le cadre d’une narration, fût-elle satisfaisante pour l’esprit et le corps. Certes des relations existent entre les faits, une histoire en émerge comme sa posture la plus immédiate. L’arbre raconte la présence de la terre, la terre celle de l’eau, l’eau la réverbération immense du ciel. Emboîtements à l’infini de la théorie du réel qui, jamais, ne semble pouvoir s’épuiser. Mais tout ceci est contingent, livré au hasard de parutions temporelles successives sans ordre déterminé.

 

   « L’ombre bascule… »

 

   Bientôt le sens s’inversera. Le ciel s’étendra au crépuscule livrant sa lumière aux envahissements de l’obscur. L’eau sera noire, densité d’obsidienne sur laquelle ricochera toute tentative d’effraction. Peut-être le paysage sera-t-il alors la seule chose perceptible, fin liseré accroché à la cime des arbres sous la douce insistance des étoiles. Tout aura chuté dans l’ombre, les yeux s’y perdront comme au fond d’un sombre cachot. « L’ombre bascule/les yeux dérapent… ». Oui, les yeux dérapent, l’esprit s’affole, l’âme rougeoie à la seule idée de ne plus pouvoir être. La nuit s’ouvre, se dilate, écarte les parois de son gouffre dans lequel nos songes se précipitent comme au fond d’un espoir cerné de folles lueurs.

 

Noir entre deux Blancs.

Mensonge entre deux Vérités.

Mort entre deux pulsations de Vie.

 

   Et si, au terme de la nuit profonde et veloutée, rassurante et maternelle, pulpeuse et charnelle nous ne recouvrions le jour, cette lumière de l’instant qui nous confie à l’éternité avec sa promesse bourdonnante comme mille essaims ? Si nous ne percevions plus que cette densité immobile, léthargique, qui est le revers du Temps ? Si ceci se produisait, alors serions-nous encore des hommes à la recherche d’eux-mêmes ? Où, déjà, un clignotement qui aurait cessé ? Une parole qui se serait éteinte ? Que serions-nous ?

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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5 février 2017 7 05 /02 /février /2017 08:26
A l’insu de Soi.

La durée de la nuit.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   La nuit : vision hallucinée.

 

   Cette jeune enfant dont nous ne percevons même pas le visage demeurera une inconnue à jamais. Comment, en effet, pourrions-nous prétendre accéder à une altérité dont la physionomie demeure celée en son secret ? Est-elle au moins réelle ? Est-ce l’imaginaire d’une Artiste qui l’a dotée de cette singulière présence ? Ou bien est-ce nous qui l’avons inventée à seulement tâcher de nous soustraire a la geôle de la solitude ? Cette Jeune Apparition est si énigmatique dans son immobile posture si bien qu’on la croirait tout juste sortie d’un conte pour enfants, petit prodige portant sur son dos cet helix aspersa aspersa qui prend subitement allure du fantastique écrit par un Hoffmann. Cette réalité troublante qui nous atteint en notre dénuement car, décidemment, jamais nous ne saurons de quoi ce réel est composé, quelle en est la texture, le statut profond qui le caractérise puisque chaque subjectivité le réaménage selon soi et le soustrait donc au jugement, à l’analyse. Tout coule et fuit entre nos doigts avec l’insistance d’un insaisissable vent. La durée de la nuit est cette sorte d’espace sidéré au cours duquel le rêve, et lui seul, dresse son chapiteau afin qu’échappant au piège de la quotidienneté, nous puissions revenir à une manière d’origine, nous ressourcer et renaître chaque aube après le long voyage nocturne. C’est pourquoi tout réveil est une douleur qui ne nous livre de nous qu’une esquisse de brume et les yeux sont hagards qui interrogent. Nous ne nous connaissons pas.

 

   Le jour : vision illusoire.

 

   A peine sommes-nous sortis des cernes de la nuit que nous gagnons le jour et parcourons les rues avec les bras tendus comme ceux des somnambules. Nous titubons. Notre marche est si peu assurée. Encore ourlée des ombres, entourée des corridors sans fin, placée sous des volées d’escaliers qui parcourent les songes de leur mécanique céleste. Comme des rouages dont nous serions les innocentes victimes. Comme si nous n’étions que des pantins dont on tirerait les fils depuis un invisible castelet. Marionnettes. Gesticulations. Sauts sur place. Grimaces dérisoires dans une physionomie de carton. Nous avançons le long des trottoirs de ciment. Nous usons nos pas sur les nappes de bitume. Nous croisons des Anonymes sans visages, des Curieux sans mains, des Etonnés sans bras. Des sortes de Ravaillac écartelés par leur insoutenable destinée qui n’est que celle de ne pas pouvoir faire le tour de soi, de s’envisager selon telle ou telle perspective, mais toujours en des lignes fuyantes, en eaux plongeant sous la ligne de flottaison.

 

   Une manière de clair-obscur.

 

   Oui, car le réel est cette nécessaire fragmentation qui nous désarticule et ne parvient, jamais, à réaliser notre synthèse. Nous sommes des autistes aux corps morcelés. Nous sommes des portefaix qui n’ont dans le havresac de l’impénétrable colimaçon que des secrets de Polichinelle. Tout le monde les connaît mais nul ne les profère. Ce serait une trop grande affliction que de se révéler à soi comme cet être du manque éternel, du désir avorté, du bonheur refoulé, de la création remise à demain, du projet échoué avant que d’être bâti. A l’instar de cet étrange personnage qui ne se découpe sur le fond qu’en raison de la blancheur de sa vêture. Nous tous, les humains, sommes comme elle. Nous marchons dans une manière de clair-obscur. Côté cour avec ses ombres, ses mensonges, ses atermoiements. Côté jardin avec ses éclaboussures de lumière, ses luminescences, ses torches si semblables au rayonnement d’une vérité. Mais notre tragédie est d’occuper cette position médiane, cet intervalle sidéré de se trouver entre deux eaux. Être au milieu du gué c’est faire attention à ce passage, à cette transition qui n’est ni vérité, ni mensonge puisque situé à leur intersection. Nous n’apercevons jamais que le trait d’union (-) qui les tient à égale distance dans une même indistinction. La vérité du réel ne saurait se satisfaire de ce demi-jour qui est le domaine de l’illusion, de l’approximation, du spectre. Le trait d’union (-) n’est qu’une chambre d’écho, une réverbération, une image, donc une représentation de ce qui est. Non ce qui est réellement dans son essence plénière, à supposer que le réel en soit investi. Peut-être n’est-il qu’une existence avec ses continuels clignotements, ses dérobades, ses esquives, ses fuites et autres subterfuges ?

 

   Tels des chrysalides.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Nous ne parvenons même pas à notre être. Comment pourrait-on gagner celui de l’altérité, l’humain en sa présence, le monde en son inépuisable polysémie ? Nous ne nous connaissons pas. Ceci comme une antienne à répéter en tant que mélopée de l’indépassable de la condition humaine. Mais regardons la belle œuvre de Dongni Hou dans sa perspective métaphysique et tâchons d’y trouver, à défaut d’une certitude, à tout le moins une indication pour la pensée. Insu de soi (nommons le Sujet qui apparaît ainsi), est cette façon de chrysalide non encore parvenue à sa propre éclosion. Elle est identique à une interrogation, au début d’une phrase dont les mots qui la constituent ne sont pas encore tous proférés. En voie de l’être, seulement. « En voie » veut dire sans finalité, sans horizon prévisible, sans signe qui en clôturerait le sens accompli.

 

   Tunique du paradoxe.

 

   La tunique d’allure si étrangement balzacienne (n’oublions que cet auteur génial est le fondateur de La Comédie Humaine, autrement dit d’une exploration passionnée du réel afin de lui faire rendre raison de sa nature jusqu’en ses ultimes retranchements), la tunique donc est elle-même un tel décalage par rapport au conformisme du se vêtir, qu’elle prend d’emblée le visage de l’invraisemblable, du paradoxe. A l’intérieur même de cette forteresse amidonnée ne peut habiter que l’icône de l’enfant, non l’enfant lui-même dont on s’attendrait à le voir évoluer dans une mode quelque peu contemporaine non dans cette manière de romantisme désuet. Là est le lieu d’un questionnement. La motte des cheveux disparaît presque dans cette figuration si floue qu’elle biffe constamment ce qu’elle semble vouloir émettre. Et le VISAGE, cette Majuscule Présence par laquelle nous disons notre irremplaçable identité, affirmons le sourire, distillons les sentiments d’angoisse, prouvons notre affliction, faisons surgir les stigmates de la joie, voici que cet emblème de l’humain ne nous est nullement perceptible. Mais l’est-il davantage pour Insu de Soi qui n’a aucunement accès à sa réelle perception ? Il faudra le subterfuge du retour spéculaire de façon à ce que le vrai visage fasse phénomène auprès de celle qui le possède, mais en mode dérivé, en sensation atténuée, en simple fantaisie, soit grâce au travail de médiation de l’imaginaire qui le restitue comme un étrange pouvoir être. Nous ne sommes à nous que dans le miroir. Là est le lieu de la perdition, la morsure de la déréliction qui nous abstrait de nous-mêmes et nous remet, sans délai, dans les mains de l’Absurde lui-même.

 

   Rivage ou Visage des Syrtes ?

 

   Nous ne nous connaissons pas. Et, du reste, comment ceci serait-il possible puisque notre visage est cet inconnu, ce mystérieux continent surgissant de quelque portulan comme l’île s’élève de la mer qui l’accueille et la réalise en totalité. Seulement nous ne sommes pas une île. Nos avons une conscience et celle-ci demande son dû. Elle veut posséder et tout unir, corps, esprit, dans une même unité signifiante. Mais à ceci elle ne peut qu’échouer. Etrange vérité tout de même qui livre notre propre face à l’inconnu de passage, demeurant pour celui, celle qui en sont les détenteurs, une propriété noyée sous les brumes à la manière du Rivage des Syrtes qui se laisse deviner seulement, jamais atteindre dans sa plénitude. De moi à l’autre, un face à face qui ne fait face qu’à la mesure de l’incoercible abîme creusant sa tombe entre les deux, deux identiques spectres à la recherche de ce qu’ils ne trouveront jamais, à savoir cette certitude qui n’est nullement d’essence humaine. Peut-être prédicat pour le rocher, la montagne, ces éternités qui connaissent leur être à la mesure de l’infini, mais aussi en raison de cette lourde inconscience dont ils sont tissés jusqu’au plein de leur matière.

 

   Question en forme de sphinxitude.

 

   Nous ne nous connaissons pas. Pas plus que Fillette qui porte sur son dos cet étrange ballot, ce colimaçon replié sur le dédale d’une question sans réponse. Non seulement Insu de Soi n’apercevra jamais son dos, comme elle voit le paysage devant elle, mais le verrait-elle que le contenu dérobé du sens se situerait dans cet inextricable dédale qui joue la partition de l’invisible dans sa labyrinthique essence. Le message crypté d’une existence, quel est-il ? Est-il la réponse que faisait Œdipe dans sa rencontre avec le Sphinx ?

 

   Question du Sphinx :

"Quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes, puis deux jambes, et finalement trois jambes ?"

Réponse d’Œdipe :

"L'homme, car dans sa prime enfance il se traîne sur ses pieds et ses mains, à l'âge adulte il se tient debout sur ses jambes, et dans sa vieillesse, il s'aide d'un bâton pour marcher."

 

   Si l’habile Œdipe se soustrait à la fureur du monstre ce n’est qu’en raison de sa ruse, non pour des motifs qui dessineraient les contours d’une absolue liberté de la parution humaine. Cette existence qui transparaît dans sa réponse apparaît comme très dépendante d’une confondante négativité, liée à une perte, à la désespérance d’une disparition proche. Or, connaître son être en totalité (ne plus avoir besoin du regard de l’Autre, de la face réfléchissante du miroir en tant que mythe du beau Narcisse), c’est, bien au contraire, s’assurer de l’usage d’une liberté transcendant cette lourde matérialité qui, chaque jour un peu plus, insidieusement, nous fait plus voûtés, plus inclinés vers ce sol qui appelle, réclame sa part. Serions-nous sortis de notre fragmentation qui nous enjoint de renoncer à nous, accèderions-nous, vraiment, à cette totale plénitude qui serait remise à l’homme comme son plus propre pouvoir être ? Mais n’est-ce pas, alors, le plus cruel des fantasmes ou une manière de comédie que nous nous jouerions à nous-mêmes, espérant nous sortir d’affaire par l’effet d’une simple pirouette, d’un peu de sable jeté aux yeux des Existants ? Renoncer à nous traîner sur le sol de poussière dès notre jeune âge, escamoter le bâton qui soutiendra peut-être notre dernier cheminement, n’est-ce pas, tout simplement, postuler un Absolu qui n’existe pas, confier son esprit à la baguette magique d’une Fée ?

 

   Du désir d’être une sphère.

 

    Si tout ceci était vraisemblable jusqu’à en pénétrer les cellules de notre corps, nous serions identiques à la sphère, cette superbe monade à la forme parvenue à son terme, qui vit éternellement dans la projection de son être car, nulle part ailleurs, il ne saurait y avoir de monde plus accompli, plus réalisé jusqu’en son infinité. Seulement nous ne sommes pas des sphères. Seulement des êtres de chair qui, à la façon d’Insu de Soi avançons dans l’ombre de l’inconnaissance. Privés de passé parce que tout y est noir, illisible. Privés d’avenir pour la même raison. Privés de présent puisque même à notre être intime nous ne pouvons accéder. Nous n’avons ni ce visage pour parler, ni cette bouche pour aimer, ni ce nez pour humer les subtiles fragrances de la beauté. Il nous faut un miroir. Oui, un miroir pour éviter la folie !

 

 

 

 

 

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