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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 08:09
       De la raison à la passion

              "Pado 4", bronze, cm 33x64x40

                   Lugano - Pietrasanta 2011

                   Œuvre : Marcel Dupertuis

 

 

 

 

                                                Le 25 Février 2018

 

 

 

 

              Solveig,

 

   Que je te dise, en ce beau dimanche ensoleillé mais froid, le plaisir de partir de bonne heure à la rencontre d’un chemin connu, cent fois parcouru mais qui délivre toujours quelque nouvelle surprise. Il n’était pas encore treize heures que j’étais déjà au début du sentier avec l’intuition que quelque chose allait s’y éclairer.

   Voici : les collines alentour, en cette fin d’hiver, amas de cailloux blancs - on les appelle ici des « cayrous » -, que rythme la rouille des chênes rouvres, leurs feuilles sont si étiques dans l’air encore parcouru de frissons. Au fond d’un vallon, ce chemin donc, qui sinue calmement dans le cadre d’une nature accueillante. Autrefois, j’imagine, devaient s’y rencontrer quelques carrioles tirées par des  chevaux. Aujourd’hui il n’est fréquenté que par quelques rares randonneurs. Il ouvre un passage parmi des haies de noisetiers, les chatons s’y suspendent tels de frileux glaçons. Une manière de vie facile, simple, une évidence d’être là, dans cette clarté que rien ne semblerait pouvoir contrarier.

De chaque côté, parmi le parcours des racines, les buttes de mottes de terre, des rondins ont été rangés en piles régulières. Ils dessinent l’architecture exacte de pyramides de bois qu’on penserait éternelles. Tout en bas, sur le talus d’herbe, des tiges rouges, de courts rameaux sur lesquels se voit l’entaille nette du sécateur. Eux aussi sont ordonnés en de minces fagots qui, sans doute, attendent d’être ramassés. Travail insigne de la main humaine dans sa justesse, dans sa magie. Eh bien, vois-tu, Sol, ce goût de la méthode n’est rien de moins que l’effectuation du Principe de Raison. Si des hommes ont pris la peine, ici, de domestiquer la nature, ce n’est que pour l’endiguer, tracer en son sein le passage qu’emprunteront d’autres hommes, ouvrir une voie d’intelligibilité, tracer le lieu de la clairière parmi la densité de la forêt ombreuse. C’est cela même la Raison : ménager une voie, tracer des perspectives, initier une marche en avant. Et, à seulement énoncer cette modeste vérité, à observer cette route providentielle qui crée le destin sur lequel je m’engage avec une belle confiance, voici que surgit, dans le clair-obscur des taillis, cette sublime sculpture de Constantin Brâncuși :

 

« L’oiseau dans l’espace ».

       De la raison à la passion

Constantin Brâncuși

L'Oiseau dans l'Espace

Laiton poli - Guggenheim Venise

Source : Flânerie dans le monde de l’art

 

 

   « L'oiseau s'élance, l'ovale se ferme, la pureté des lignes les unit. » Quelque part j’ai trouvé cette belle assertion d’Elsa Tevel Sculpteur, qui paraît résumer dans une forme poétique elliptique l’essentiel du dire de Brâncuși. En effet cette simple surrection de laiton poli dit en son simple l’essence du travail du sculpteur. Dire en une seule forme élancée ce qu’est l’oiseau en son être : un essor confondu avec le déploiement même de son vol. Tu seras en harmonie avec ce que je pense si tu vois, dans ce bond que rien ne semble pouvoir contrarier, le prolongement même de la main humaine (pense aux bois dressés, aux fagots), qui n’est jamais que la suite de l’empreinte de l’esprit sur le réel, la Raison en acte, telle que définie par le Siècle des Lumières. L’oiseau, on ne le perçoit nullement dans sa corporéité, on n’en devine guère la nasse de plumes et à peine plus l’irisation des rémiges dans la clarté du jour. Ici, c’est le vol lui-même qui est représenté, autrement dit l’esprit dont celui qui l’accomplit est le subtil messager. Pureté de l’art en sa forme lorsque, dans le geste même de la création se devine un autre geste, de l’oiseau, lequel n’a nullement à dire son nom, seulement esquisser le principe grâce auquel il se rend visible comme tel. Car, Sol, tu seras d’accord avec moi, un oiseau privé de vol n’est plus un oiseau. Simplement une coque de plumes qui ne connaît plus le chemin qui lui est, par nature, affecté.

   Et puisque le chemin semble vouloir me rejoindre, autant que j’en dessine encore quelques traits. Après avoir longé un petit étang bordé de peupliers, suivi le chant d’un ruisseau, dépassé un pont, écouté la rumeur de l’ombre, voici que je découvre un layon à la bien étrange configuration. Ce qui, il y a peu, se donnait rationnellement dans l’agencement de ses parties, tout ceci s’effondre subitement, tout ceci semble se destiner à la jungle, à la brousse et bien plutôt à la mangrove. Le fond du vallon est humide, envahi de lierre, couvert de mousse. Les taches de lichen y prolifèrent. L’eau s’éparpille en multiples bras au milieu d’un bosquet d’arbres aux troncs soudés, aux racines apparentes. Des tapis de rhizomes spongieux en tapissent le sol. Le sentier a bien du mal à progresser au milieu de cette végétation complexe, de cet enchevêtrement de ramures qui font étrangement penser à des conflits de métal, à des contorsions de bronze, peut-être à des vrilles végétales qu’une longue immersion dans l’eau aurait fossilisées.

       De la raison à la passion

Voici ce qui fait sens, soudain. J’ai devant moi la belle sinusoïde d’une sculpture amie, ce genre de métal halluciné qui fait ses tours et ses contours. Certes l’on n’est plus dans l’image brancusienne de l’oiseau, de son vol poli, lisse, si singulièrement présent alors qu’il ne fait que dessiner les contours d’une absence. Ici, l’œuvre est épileptique, tellurique, résille de lave qui sortirait tout juste du cratère avec sa belle couleur de soufre. Avec ses pleins et ses déliés, cette calligraphie qui s’épèlerait sur le mode du retrait et du gonflement, du silence et de la parole, de l’expansion et de la rétractation. En quelque manière un genre de syncope existentielle, ses heurs et ses malheurs, ses ombres et ses lumières, ses étranges clignotements, ses déflagrations parfois, ses atermoiements, ses élongations, ses ramifications multiples tout comme peut l’être la combustion de toute âme lorsqu’un feu en attise le secret foyer. Tout étincelle et brasille, tout monte et descend comme dans les Montagnes Russes, tout se donne et se retire, tout exulte et, à chaque instant, menace de se rompre alors que le jeu se poursuit, étonnant Ruban de Moebius avec apparitions et disparitions, voltes subites, retournements qui, pourtant, ne sont que continuité, facettes changeantes, capacités de métamorphose et cependant tout demeure dans le sceau d’une même unité, dans le cercle d’une identique signification.

   Sans doute, te demanderas-tu où est passé le Principe de Raison ? Il est là, Solveig, sous tes yeux, mais Marcel Dupertuis en a fait son exact contraire, à savoir une subversion aboutissant à la Passion. Ce n’est plus la contrée des Lumières mais, sans doute, la dimension océanique du Romantisme, ce beau lyrisme au terme duquel réaliser une fusion avec le paysage sublime, l’Aimée, l’œuvre en son ineffable beauté. Sans doute cet Artiste se situe-t-il plus dans la terre du réel alors que Brâncuși cherchait à sa sculpture un domaine céleste, une présence idéelle sans commun fondement avec la catégorie du monde ordinaire.

   Vois-tu, deux visions de l’art nullement opposées mais radicalement complémentaires. Nous sommes des êtres identiques à ces arbres qui tutoient le ciel de leurs hautes ramures alors que leurs pieds sont ces racines qui s’enfoncent lourdement dans l’humus qui les accueille. Toujours un écho résonne qui met en scène les divins et les mortels, le Ciel et la Terre selon la célèbre quadripartition heideggérienne. Nous sommes des êtres ballotés, des mesures du proche et du lointain, des affamés de larges horizons et des confidents de sombres demeures, des chercheurs d’or et des sondeurs d’abîmes, des alchimistes aux bizarres cornues où se recueillent le métal précieux et la matière vile. Nous sommes des hommes, rien que des hommes et pour cela nous choisissons de confier nos pas au chemin bordé d’exactitude, à tel autre où ne se rencontrent que fondrières, complexités arbustives. Je crois que ce sont nos affinités qui nous déterminent, celles-là même que Goethe nommait à juste titre d’« électives ». Oui, parlant, fabricant, oeuvrant, aimant, nous ne faisons qu’élire, selon notre cœur, selon notre raison, ce qui du réel nous attire et que nous souhaitons enclore dans notre être afin de lui assurer quelque complétude.

   Et pour conclure notre bref entretien, que je te dise deux ou trois mots à propos de la beauté. Beaucoup croient qu’elle est « beauté en-soi » comme si, de toute éternité, un genre de sceau divin avait gravé en la chair de quelque créature privilégiée l’empreinte du rare et du précieux. Donc cette mystérieuse entité serait une propriété de la chose qui nous serait totalement extérieure, si bien que nous n’aurions nul pouvoir d’en infléchir le destin. Mais ceci, en plus de nous ôter toute liberté quant à notre perception des choses, sonne comme une pétition de principe.

   Mais où donc et par l’entremise de quelle grâce est-il écrit que ceci est beau, cela ne l’est pas ? Tu en conviendras, Solveig, une telle conception présupposerait un Principe ordonnateur, un Acte Pur, Dieu, la substance suprasensible décrite par Aristote. Or nous ne sommes pas prêts à reconnaître cette mystérieuse entité pour la source  de ce qui peut nous émouvoir ou parler à notre raison. Bien loin que les choses possèdent ce privilège, c’est de notre propre conscience que s’élève un rayon qui les place dans la clarté d’une vision dont nous pensons qu’elle reconnaît, ici la finesse d’un trait, là la distinction entre toutes remarquable. Mais ceci que nous semblons décréter ne repose ni en nous, ni en la chose perçue en tant qu’admirable. C’est bien plutôt la rencontre des fragments du réel qui les assemble afin que, de leur commune relation, naisse le sentiment de leur beauté réciproque.

   Si je décrète beau « L’oiseau dans l’espace », puis si, dans un mouvement identique, je confie à "Pado 4" une réelle valeur esthétique, c’est seulement en raison du trajet que j’aurai fait d’une œuvre à l’autre, chemin par lequel se montrera quelque chose comme une qualité particulière. Jamais le sens ne peut se donner dans la chose seule isolée de ses corrélats. La chose est chose parmi les choses. Tout sentiment à son sujet naît de l’indispensable composante d’une altérité. C’est parce que l’œuvre diffère de moi, diffère aussi de l’autre œuvre qu’elle existe en tant que cette donation du monde dont je fais l’objet de ma contemplation.

   Autrement, comment donc le goût pourrait-il s’affirmer chez une personne qui n’aurait vu qu’une seule œuvre ou bien uniquement des œuvres identiques ? Il faut à la perception, à la sensation, à la sensibilité esthétique, cette belle palette des créations humaines pour que se dise mieux qu’un éternel silence. Nous sommes toujours en chemin. Cela tu le sais comme moi, toi qui aimes rien tant que vagabonder dans tes forêts boréales. Qu’y rencontres-tu en dehors de toi-même ? L’envol d’un oiseau, une résille de métal jaune qui est aussi envol à sa façon, mais d’une manière qui lui est propre ? Tu sais, toute beauté emprunte son singulier chemin. Toutes les beautés cinglent vers un même lieu, celui de regards attentifs. Soyons donc attentifs à tout ce qui vient à nous « sur la pointe des pieds ».

   « Les pensées qui mènent le monde arrivent sur des pattes de colombe », disait Nietzsche. Sans doute sont-elles ces discrétions qui progressent à bas bruit, comme les grands mystères qui, jamais, ne se dévoilent sauf à n’être plus que des bavardages. L’art est cette colombe (Brancusi pensait-il à l’aphorisme du philosophe, sculptant L’Oiseau ?), qui fait ses mille voltes (Marcel Dupertuis les percevait-elles, ces voltes, sculptant Pado ?), le savaient-ils eux-mêmes, les œuvres sont si étranges qui empruntent des voies le plus souvent illisibles. L’essentiel est leur mise au jour, ne crois-tu pas ?  De la Raison à la Passion l’écart est grand en apparence, jamais un abîme cependant ne les sépare. Les œuvres jouent de concert la partition de la beauté. Ceci ne nous comble-t-il pas, Sol ? Que tes yeux soient toujours destinés à ceci qui se montre dans la vérité. Là est la parole indépassable du monde.

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30 juillet 2020 4 30 /07 /juillet /2020 09:23
« Un peu de temps à la nuit »

Photographie : R. Hutinski.

 

 

 

« Les rayons de l'espoir sont timides,

discrets, presque comme égarés,

mais je veux, sans vacarme,

subtiliser un peu, encore un peu,

de temps à la nuit, le garder.

Les couleurs, demain,

seront plus étalées ».

 

Milou Margot.

 

 

 

   Les rayons de l'espoir

 

   Nuit plantée au cœur des choses. Les hommes sont dans leur bogue d’ennui. Les rêves les traversent à la manière d’un fluide long, inapparent. Leurs corps sont de silencieuses chrysalides que n’atteignent ni les paroles, ni les gestes du monde. Pliés en eux-mêmes, au bord de l’abîme. Qu’habitent-ils sinon le néant ? Le néant d’eux-mêmes, le néant des autres, celui qui souffle son haleine blanche dans les corridors étrécis de la conscience. Il fait froid dehors. Il fait froid dedans. Dedans le corps pareil à un monceau de bitume. Troué. Peut-être est-il déjà la simple nervure d’une feuille soulevée par le vent ? Il y a si peu de réalité dans les sombres masures que visite l’effroi de sa palme coupante ! Le souffle déjà n’est plus qu’une litanie perdue dans la crypte nocturne. Le cœur palpite à peine. Le langage se terre quelque part dans une prose éteinte. C’est à peine si l’on vit, pareils à des étincelles usées dans la perte du jour. Parfois, sur son grabat d’infortune, on s’étire et cela fait sa fugue ligamentaire, son remuement ossuaire et l’on tâte les os de son crâne de peur que son âme ne s’enfuie par le gouffre de la fontanelle. Souvent sont les sifflements des rhinolophes et l’on bouche ses oreilles. Mais le vacarme rugit dedans et l’on essaie d’extirper le bruit, de le réduire en fragments, d’en faire une poussière qu’on diluera dans l’abstraction grise des murs. Si difficile de vivre lorsque les rayons de l’espoir se diffractent, ricochent sur la mutité de la terre, s’enlisent dans les coulisses de la coruscante angoisse. On est presque comme égarés et l’on tend ses mains vers le bord de soi, à la limite de quelque compréhension. On ne saisit que des copeaux de sens et l’on replie ses antennes et l’on rentre en soi comme le fait le limaçon qui ne rêve que d’hiberner. On attendra le jour. On attendra la levée opalescente de l’aube, les premiers mots qui diront l’être sur le bord, peut-être, d’une félicité de vivre. L’existence est si étonnante avec ses grandes balafres grises, ses clartés soudaines, ses sauts de carpe, ses ondulations, ses pas de deux, un pas du côté du bonheur, un autre du côté du malheur ! Tragique tutoyant le comique et l’on enfile alors ses habits chamarrés de la commedia dell’arte et on entre en scène avant que le praticable ne soit démonté, qu’on accroche sa dépouille d’acteur à la patère définitive qui dira la fin du spectacle.

 

   Je veux, sans vacarme…

 

   …être cet être inaperçu tapi dans la faille d’ombre. Il n’est guère meilleur endroit pour se connaître tout en s’approchant du monde. Être ici dans le gris, dans la juste mesure médiatrice, dans le subtil équilibre entre la nuit étale et le surgissement du jour. Heure de l’aube qui signe toujours le mystère de l’advenue à soi, heure lisse qui s’immobilise, hésite et pourrait bien décider de s’annuler. Le temps s’enfuirait par la bonde du néant et, longtemps, l’on entendrait son bruit de vortex, son sifflement sinistre, ses rugissements métaphysiques. Mais cessons de fuir, de nous dissimuler, de feindre d’être quelqu’un d’ordinaire qui habiterait la face inversée des choses. Un dormeur, par exemple, qui dériverait tout au bout de la nuit dans une manière d’égarement.

   On n’est personne mais on est cette conscience universelle qui fait son bruit de braise dans le foyer de l’être. On est mot sur le bord des lèvres. On est amour avant qu’il ne se déclare. On est volupté dans la chambre emplie de doute. On est la lisière de la mémoire et le temps se dissout à même sa profération. La croisée est éclairée par une lumière blanche, déjà dure, compacte, se disposant à commettre l’impensable : tirer hors de soi l’irréfragable dentelle du rêve, la hisser dans la douleur de l’heure. Ô déchirure. Ô toile claquant au vent du réel avec de lugubres feulements.

   Le rideau est là, tenture de l’être avant qu’il ne paraisse dans l’orbe étroit de la déraison. Cèdera-t-il au moins à l’imprécation de l’heure ? Sortira-t-il de son occlusion pour se laisser envahir par les cataractes de clarté et l’âme coulera en plein jour avec des bruits de folie, avec des voix pareilles aux marées, avec des remous semblables à ceux que la passion habite ? Là, sur la nervure du mur, on tend la membrane de son corps. On sent la dilatation, on sent les craquements de l’esprit aux prises avec l’absurdité même. On sent le dôme du diaphragme gonflé comme une bulle. On sent la graine de l’ombilic parvenue à son point de rupture. Bientôt tout pourrait s’inverser. Bientôt le dedans pourrait être habité du dehors. On serait soi tout en étant l’autre. On serait le même et le différent d’un seul et unique bond du réel pris dans le chiasme de la nécessité. La cloison est si mince qui délimite le Soi du Non-Soi. Comme si l’on pouvait être celui qui regarde et le miroir qui est regardé. Les yeux et l’image. Le vu et le voyant dans la même unité du visible. Une histoire de regards se réverbérant à même le processus de la vision.

   On est serré dans la géométrie d’ombre. Que pourrait-on faire d’autre alors que tout va sortir du néant, que tout va naître au caprice du jour : la peur, l’amour, la haine, la beauté, le sacrifice passionnel, le geste amical, le couperet de l’égoïsme, la brûlure de la domination, la puissance des dominants, le don de soi, l’effacement dans la retraite, l’oblation qui fait briller l’inapparent, l’humilité qui longe l’invisible, l’arrogance lançant ses flammes aux quatre horizons du monde. Que faire d’autre, sinon attendre, toujours attendre ? La Mort saura toujours venir qui moissonnera nos têtes. On la couvrira de cendres et l’oubli ceindra tout dans l’étoupe de l’amnésie.

 

   …subtiliser un peu, encore un peu…

 

   …de temps à la nuit, le garder, dans le creux des mains, le faire rougeoyer, dire à la ténèbre sa dérive songeuse, sa promesse de poésie, féconder l’ombre porteuse de douceur en attente du dépliement qui bientôt aura lieu et l’heure ne s’arrêtera plus et le cycle éternel se déploiera comme le meurtrier qu’il est. Nous sentirons ses coups de dague, le lacet de son fouet vengeur, les pointes acérées enfoncées dans les plis de la chair, les morsures de l’acide tout contre la nasse de peau. Tout ceci est du temps, rien que du temps avec ses douceurs de pêche, ses blancheurs de nacre, ses entailles de sang, ses crochets venimeux. C’est pourquoi nous demeurons en arrière du jour, dans le territoire anonyme de la pénombre, dans la faille sépulcrale dont on espère qu’elle nous maintiendra dans ce fragile équilibre. Encore hier, pas tout à fait demain et les rayons de l'espoir qui progressent sur la pointe des pieds pour ne rien offenser qui ferait s’emballer les gouttes dans la clepsydre. Si bien le suspens lorsqu’il nous fait croire à l’éternité. Nous devenons alors diaphanes à nous-mêmes. Nous avançons sur le fil du funambule, tenant dans nos mains le balancier du destin. Oscillerait-il que, toujours, nous pourrions le retenir, l’inviter à reprendre équilibre, à viser le point minuscule, là-bas, qui brille à la façon d’une gemme. L’espoir n’est que cela, une goutte de rosée dans l’herbe drue du néant, le contour lumineux de la crête suspendue entre adret et ubac, l’étoile figée en haut du ciel alors que les caravanes de nuages font leur course vagabonde tout contre le grand dôme teinté de nuit.

 

   Les couleurs, demain, seront plus étalées.

 

   Bientôt on sortira du cône d’ombre. On ira tout contre la croisée. On l’ouvrira. Une onde de clarté glissera le long des murs. Emplira nos poumons, dilatera nos alvéoles. Ce sera comme de naître à nouveau. Ce sera comme de découvrir l’amour, de saisir l’aimée dans le luxe de sa volupté. Loin seront les arcanes du songe, les atteintes sournoises de l’inconscient. Tout à la fois nous serons le fleuve du passé au cours lent, le scintillement du présent, le prisme de l’avenir avec ses couleurs étalées. Le lac nocturne qui brillait sous les feux funestes d’une Lune gibbeuse aux sombres desseins, voici qu’il sera devenu cette lagune éclatante aux mille promesses avec ses brumes radieuses, ses canaux où se reflètent les inépuisables figures de la beauté. Ses campaniles haut dressés dans la meute solaire, image de la joie qui succèdera au désarroi d’être, parfois. C’est toujours par un jeu de contrastes que l’être apparaît en sa réalité. Il n’est que de se disposer au clignotement de l’heure. Sans doute la manière la plus visible de projeter sur l’écran de notre imaginaire ces couleurs qui, parfois se dissolvent jusqu’à la limite de leur évanouissement. Nos yeux sont ouverts qui captent la présence. Oui, la présence. Nous ne rêvons que de cela !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 08:17

Avant-propos - Cette histoire se passait il y a bien longtemps, à une époque où la mémoire des hommes peine à remonter. Ci-dessous sont relatées les aventures de Jan Norway, un jeune mousse âgé de tout juste vingt ans qui, à la suite du naufrage du brick ‘Magellan’, se retrouve sur l’île Jan Mayen, terre minuscule située entre la Mer de Norvège et celle du Groenland. C’est sur un carnet de bord usé que ce mousse notait ses impressions jour après jour, à la manière de Robinson à Speranza. Le carnet a été retrouvé sur une grève de sable noir au cours d’une expédition dont la mission était de retracer l’évolution de la faune et de la flore de ce territoire de bout du monde.

*

      CARNET de JAN NORWAY

   « Mon Oncle Andreas, qui était un grand capitaine de marine, m’avait fait engager comme mousse sur le ‘Magellan’, bâtiment de commerce qui transportait tonneaux de vin, câbles et cordages, longues grumes de bois, pièces de fonderie à destination de l’Amérique du nord. A terre, avant de m’embarquer, j’avais déjà assimilé un apprentissage des premiers rudiments de la navigation. Le sextant n’avait plus de secret pour moi, je m’orientais correctement grâce à la boussole, et je savais lire le temps qu’il ferait à seulement observer le niveau de mercure dans le tube de verre du baromètre. Cependant, ce qui me plaisait le plus n’était ni de déterminer ma position à l’aide du sextant, ni de lire d’une manière infaillible le Nord sur la boussole, pas plus que de connaître le temps qu’il ferait demain ou après-demain. Non, ce qui m’enchantait, c’était de grimper dans les gréments du mât avant, de m’installer dans le nid-de-corbeau et de découvrir le vaste océan depuis mon poste de vigie. Le Capitaine du brick, Per Kristiansen, un homme de grande taille à la barbe rousse, me confiait, de temps en temps, la surveillance de la mer. Je prenais mon demi-quart de dix heures à midi car, étant encore novice, il me fallait occuper mon poste en plein jour, sur une durée plutôt courte, de manière à bien distinguer les dangers qui pouvaient surgir à tout moment, un autre navire, une baleine croisant dans les parages, des écueils qui parfois étaient nombreux et que, souvent, les vagues cachaient dans leurs creux. »

   Journal - Mardi 2 juin 1840

   Huit heures trente

  « Je viens de prendre mon demi-quart. Le Capitaine Kristiansen m’a confié le poste de vigie plus tôt que d’habitude (de huit heures à dix heures) car le baromètre commence à chuter. Sans doute une tempête se lève-t-elle du côté de la Mer du Groenland et elle pourrait bien atteindre le brick en début d’après-midi ou dans la soirée. Le ciel est haut, gris, presque vide. Vers l’horizon il est plus foncé, pareil à de l’ardoise, avec des traits plus sombres. Je m’abrite dans un grand paletot de toile cirée. Le vent a forci, il fait des remous qui font trembler les cordages. Le brick tangue sur la houle et parfois j’entends son chargement qui cogne dans la cale contre les flancs du navire. Cela fait des déflagrations qui se noient dans le bruit du vent.

   Je n’ai pas peur. Je sens couler dans mes veines le sang des Norway, je sens mon cœur battre au rythme de celui d’Andreas. Je sais que mon Oncle me protège. Il est à la retraite. Il habite sur la côte, dans la profondeur d’un fjord. Tous les jours il va voir les bateaux qui partent pour la pêche ou pour le commerce. Il aime entendre le Noroît claquer dans les voiles, heurter la misaine ou la brigantine. Il regarde la mer au large et je sens sa vue qui traverse le ciel, se mouille dans les vagues, s’enroule aux tresses d’écume. Je sens sa protection frôler ma peau, traverser ma chair et cela fait un long frisson qui court de la tête jusqu’au bout des pieds.

   Depuis le pont, le Capitaine m’a demandé si tout allait bien, si je ne voyais pas arriver de gros nuages, si je voulais être relevé avant la fin de mon quart. Je lui ai dit que je voulais rester jusqu’à dix heures, que je souhaitais encore surveiller, voir les murs d’eau qui bondissaient sur la proue, faisaient comme des lacs, des ruisselets qui s’écoulaient sur les planches du gaillard. J’avais un peu peur qu’ils ne s’introduisent dans la cale en s’infiltrant par les écoutilles.  C’était un beau spectacle. Pour rien au monde je n’aurais voulu m’en distraire. Je pensais que c’était le destin de tout marin de connaître son élément par beau temps, avec un beau soleil, mais aussi l’hiver, dans la brume, mais aussi lors des équinoxes parmi les mugissements de la tempête.

   Neuf heures quarante cinq

   Il ne me reste plus qu’un quart d’heure avant de rejoindre le plancher du gaillard, prendre une collation, puis retrouver ma cabine pour un somme. Le vent s’est renforcé. Il fait claquer les cordages contre les mâts. Le ciel s’est chargé. Il est comme une nuit qui viendrait de loin pour recouvrir le jour. Non, je ne demanderai pas à être relevé de mon quart. Ce ne serait pas digne d’un mousse qui veut faire sa carrière dans la marine. Ce ne serait pas digne aux yeux du Capitaine Norway, mon Oncle, qui a traversé toutes les mers du monde et, toujours, est revenu, sain et sauf, à son port d’attache. Maintenant les rafales sont violentes et même si le Capitaine Kristiansen voulait me donner des ordres, je ne pourrais les entendre. Il me faut être courageux. Dans à peine dix minutes je cèderai mon poste à une homme plus expérimenté.

   La mer est très agitée. Elle a pris la couleur d’une fonte on d’une marmite tachée de suie. Il y a de longs sillons d’écume éclatante qui la traversent. L’eau est savonneuse, gonflée de bulles qui frappent la poupe et c’est pareil à un coup de fouet qui cinglerait l’air, le déchirerait. Le Noroît hurle et il me fait penser aux hennissements des chevaux pris de peur qui galopent en tous sens, effrayés de ne pas trouver l’écurie, son refuge, ses bottes de foin à l’odeur de miel et de terre. Maintenant, de grands éclairs partagent le ciel. Ils projettent leurs flammes jusqu’au fond du nid-de-corbeau auquel je me suis amarré de toute la force de mes mains afin de ne pas être emporté par la furie du vent.

   J’ai tout de même la force de crier ‘Ohé, du bateau, Capitaine, envoyez donc un homme, une tempête s’annonce…’ Mes mots meurent là-dessus. Comment le Capitaine pourrait-il entendre ma voix au milieu de tout ce vacarme ? La mer, je ne la reconnais plus, elle est pareille à un immense glacier aux reflets bleus et mauves qui aurait juré notre perte, qui ne rêverait que de nous anéantir, le ‘Magellan’ et toute son équipée. Déjà, dans ma tête s’allument des images du naufrage, des poutres énormes sont ballottées par la puissance des vagues, des tonneaux vidés de leur contenu flottent dans une mare étrange, couleur du ciel au crépuscule. Dans le brasier de ma tête, mes compagnons sont à la dérive. Ils crient, gesticulent mais leurs voix s’éteignent aussitôt, prises par la violence des flots.

   Un éclair embrase le ciel, suivi du grondement sourd du tonnerre, on dirait l’explosion d’un volcan, la chute d’arbres géants dans une forêt profonde. Le nid-de-corbeau oscille dangereusement, le mât fouette l’air comme le fait la queue immense d’une baleine qui surgit du fond des océans, des gerbes de gouttes n’en finissent de retomber. Les voiles, une à une, cèdent sous la force de l’air. J’entends des mâts se briser. Je prie Dieu de mettre à l’abri celui qui supporte la hune, de le déposer quelque part sur une terre calme, douce telle une mère. Soudain, c’est un coup de canon qui arrive à mes oreilles, pendant que le mât se brise, que le nid-de-corbeau se met à voler parmi les éclats de l’ouragan.  Je n’entends plus rien, ne vois plus rien. Est-ce que je viens d’entrer au royaume des morts ? … »

   Mercredi 3 juin

   « Je me réveille lentement comme si je sortais d’un rêve profond, lourd. J’ai de la peine à ouvrir les yeux. Tout juste une étroite fente comme chez les félins. Dans cette mince meurtrière j’aperçois, juste dans le prolongement de mes yeux, une grève de cailloux gris. Ils semblent avoir été brûlés par un incendie. Je cherche des yeux le bâtiment du brick, les voiles et les mâts, le nid-de-corbeau, les compagnons de traversée, je cherche la main secourable du Capitaine Kristiansen. Mais mes doigts ne trouvent qu’une poignée de sable qui coule dans un silence livide, il est presque un cri. Je me redresse, m’assois sur mes talons. Je suis si fatigué, j’ai de la peine à tenir l’équilibre dans cette position. En réalité je suis sur une grève inconnue, quelque part, sans doute, sur une île également inconnue. Sur le sol, quelques objets épars, des bouts de planche, de vieux chiffons maculés, un baromètre sans ses tubes de verre, le petit carnet bleu sur lequel je note tout ce qui arrive, les plus petits événements, un lever de lune sur la mer, la réflexion de l’un des marins, les conditions de la navigation, parfois j’y dessine de gros nuages ou le vol d’un oiseau dans le sillage du ‘Magellan’.

   Oui, la terrible réalité est là. Je ne peux plus douter que je suis un naufragé, et le pire de tout, solitaire. Bien sûr je pense à Robinson dont j’ai lu l’histoire plusieurs fois. Bien sûr, je pense à Vendredi, le compagnon de solitude qui est un monde à lui tout seul. Bien sûr je pense à la mort qui viendra me chercher si je demeure là à me poser des questions qui n’ont pas de sens, qui contribuent seulement à me rendre un peu plus triste, un peu plus désespéré. »

   Jeudi 10 septembre

   « Je peux noter la date grâce aux encoches que, chaque jour, je trace sur une planche à l’aide d’un caillou pointu. Mon carnet m’est d’un grand secours. J’y note tout ce qui me vient à l’esprit afin d’occuper le temps et de ne pas perdre espoir. Cela fait trois longs mois que je suis sur l’île dont je pense qu’il s’agit de celle nommée ‘Jan Mayen’. Nous étions dans ses parages avant que la tempête n’ait eu raison du brick. Aucune nouvelle de mes compagnons qui doivent avoir péri corps et bien. Sans doute habitent-ils au fond de la mer avec les poissons des profondeurs qui veillent sur leurs âmes.

   Je me nourris de fruits de mer, de coquilles, de feuilles de criste marine, de poissons que je fais cuire sur un feu de bois. J’ai appris à enflammer des brindilles à la façon des hommes de la préhistoire en faisant tourner rapidement la pointe d’un bâton dans le trou d’un caillou. Je me suis bâti un abri de branches, de mousses, de feuilles et de bois flottés dans l’anse que dessine le rivage. Parfois, je fais des signaux de fumée dans l’espoir qu’une goélette les aperçoive et que je puisse rejoindre la terre ferme, celle qui m’a vu naître, dont j’aimerais bien à nouveau fouler le sol.  Mais rien n’arrive et, parfois, il me faut serrer fort mes paupières pour y retenir une bordée de larmes. »

  Samedi 12 juin 1841

   « Une longue année a passé depuis que le ‘Magellan’ a sombré. L’hiver, sous ces latitudes, est glacial. Le plus clair de mes journées : me poster devant un feu de branches que j’attise à l’aide d’une vieille planche. Parfois je remplis les pages de dessins. Heureusement mon plumier m’a rejoint, il était plein de crayons à la pointe finement taillée. Aujourd’hui le ciel est clair, tout dans des nuances de gris. De perle au zénith, souris en s’éloignant vers l’horizon. De hauts rochers, couleur de pain brûlé, encadrent la baie. Ce sont de magnifiques sentinelles qui, le plus souvent, me protègent des vents dominants qui cinglent le visage et projettent sur le corps des grains de sable piquants comme des têtes d’épingles. La vue est sans limite et, peut-être, pourrais-je apercevoir d’autres terres si je possédais la longue-vue avec laquelle le Capitaine Kristansen scrutait le paysage, pensant y découvrir une merveille, peut-être une des princesses qui peuplaient les ‘Mille et Une Nuits’. Qu’est-il devenu le Capitaine ? A-t-il confié son corps à la mer ? C’est bien là le destin d’un Marin, ce me semble !

    La mer est calme, apaisée comme après une tempête. Quelques minces radeaux d’écume viennent du grand large, font leurs clapotis et meurent sur le rivage en se mêlant aux pierres noires qui semblent les attendre. Pas de bruit sauf, à intervalles réguliers, les cris aigus des sternes. De temps à autre, des guillemots à miroir se laissent apercevoir tout au bout de la grève avec leurs pattes couleur de corail, leurs plumes noires qu’éclaire une tache blanche au centre des ailes. Tout ceci serait un Paradis si je n’étais un naufragé, si j’avais un compagnon ou une compagne avec lesquels je ferais le tour de l’île à la recherche du moindre indice de vie humaine. Il faut dire, depuis mon arrivée sur Jan Mayen, je me suis limité à l’exploration aux alentours immédiats du lieu où la mer m’a déposé. Le rivage de cailloux couleur de bitume, la parenthèse de rochers plus clairs qui entourent l’anse, le plateau désert qui domine la mer. Parfois, au loin, j’aperçois le cône fumant des volcans, des nuées de cendre grise s’en échappent que le vent disperse vers les hautes altitudes. »

   Vendredi 2 Juillet

   « Afin de fêter ma première année de séjour sur l’île, j’ai confectionné un radeau fait de vieilles planches, de bouts de bois, que j’ai assemblés avec des cordages trouvés sur la grève. J’ai élevé un mât, y ai attaché un genre de voile, faite de toiles qui gisaient parmi les rochers. J’ai traversé l’île au niveau de sa partie la plus étroite, un isthme de galets noirs qui abrite l’eau plombée d’une lagune. Ici, le paysage est ouvert, grandiose. Je pense à mon Oncle, combien il aimerait être avec moi et contempler la mer, son domaine en quelque sorte, la compagne qu’il n’a jamais eue, lui le vieux loup des mers qui ne rentrait jamais au port que pour en mieux repartir.

    Identique à la partie sud sur laquelle je vis, le lieu est semé de roches sombres. Deux rochers jumeaux se détachent près de l’anse, un autre rocher, bien plus haut, se perd dans une couronne de nuages. J’ai posé mon radeau sur l’eau. Il se comporte plutôt bien même s’il n’est pas très équilibré. La toile prend le vent correctement, faseye un moment, puis gonfle et se tend. Je manœuvre ce qui me sert de gouvernail avec précaution de façon à éviter un chavirement. L’eau est une plaine immense qui se perd au loin, à la limite de l’horizon. Le soleil est un gros œil blanc, laiteux qui peine à percer le voile de brume. Contre la proue du radeau, viennent battre des écailles d’eau grise, on dirait le plumage d’un oiseau lissé de lumière. Des courants filent ici et là vers des destinations inconnues. Ils ont de beaux reflets, parfois vert émeraude, parfois bleu-marine et ressemblent à ces tableaux que les peintres du dimanche réalisent du haut des falaises, là où la vue est immense qui paraît n’avoir aucune limite. Il n’y a pas de bruit, si bien que je crois, par moments, être seul au monde. Parfois, un fulmar boréal aux ailes largement éployées, traverse le ciel en faisant son cri aigu pareil à celui d’une râpe qui entaillerait le bois. La mer est docile, ce matin, ce que communément l’on appelle une ‘mer d’huile’. Alors je crois entendre le rire moqueur d’Oncle Norway et perçois sa remarque avec amusement : ‘Alors, moussaillon, il te faut une mer d’huile pour naviguer ? Autant voguer sur ton bol de soupe !’

   Maintenant le brouillard se dissipe, le ciel s’éclaire, prend la couleur d’une porcelaine. L’eau reflète le ciel, s’anime de fins clapotis en raison d’une brise qui s’est levée. De courtes vagues courent sur le plancher du radeau, lèchent mes orteils, y déposent une mince couche de sel. Quelques touffes de goémon flottent ici et là, semblables à de minuscules esquifs. Je suis seul mais entouré de vie et ceci parvient à me rasséréner, à me donner confiance en l’avenir, à me porter à croire qu’un jour je retrouverai la terre des hommes et pourrai vivre en leur compagnie. Très loin, au bout du plancher de la mer, de vagues formes gris-bleu d’où semble s’échapper une fumée presque imperceptible. Peut-être des baleines bleues chassant le krill avec leurs baleineaux ?  En quelque sorte, toutes ces présences sont mon Vendredi, une sorte d’amitié que la mer m’adresserait du plus profond de ses abysses. Parfois j’imagine ce que doit être ce plancher de la mer, ses immenses poissons aux yeux éteints, ses myriades d’algues flottant entre deux eaux, les flagelles des anémones de mer qui dansent parmi les courants multiples, tachés de nuit, phosphorescents par endroits, animés de lueurs boréales comme si les aurores, descendues au fond de l’eau, se ressourçaient avant de reparaître à l’air libre.

   Jeudi 14 Octobre

   Le froid est déjà là qui roule sur la grève à la manière de lourdes congères. Mes journées sont certes monotones mais rythmées par l’écriture sur mon carnet. Les crayons ne sont pas encore usés et dureront le temps qu’il me faudra pour écrire ce journal du bout du monde. Depuis ce matin de gros nuages gris-noir parcourent le ciel à destination du Nord. Ceci ne me dit rien qui vaille car les rafales sont parfois violentes qui risqueraient de mettre à bas ma cabane. Je l’ai arrimée au sol à l’aide de volumineuses pierres mais la nature est si puissante en cet endroit de désolation ! Si je veux faire cuire quelques poissons, je devrai envisager d’utiliser le four que j’ai construit dans un abri de rochers. Je ne pourrai guère sortir de mon refuge avant plusieurs heures et mon instinct de mousse semble vouloir me prévenir de l’imminence d’une tempête. La mer est très agitée, son dos est parcouru de grosses cordes d’eau qui s’abattent sur la grève avec un bruit semblable à de sourdes explosions.

    Une pluie dense commence à tomber, renforcée par les rafales de vent. J’ai ménagé une fente étroite entre deux planches afin de jouir du spectacle. Je crains qu’un nouveau naufrage ne se prépare dont je pourrais bien ne pas réchapper. Mais je crois à la mansuétude du ciel, je crois à la force des éléments mais aussi à leur bonté une fois la fureur passée. De violents éclairs balaient le ciel sur toute sa longueur. Le tonnerre gronde.  Le vent pousse devant lui des mitrailles de cailloux qui viennent heurter les parois de ma hutte. Je prie pour que cette dernière demeure debout et me sauve du terrible qui pourrait survenir. Je vais poser mon crayon à l’instant car je ne pourrai continuer à écrire avec ces trombes d’eau qui s’abattent sur le toit de planches, s’infiltrent partout, ruissellent sur le sol détrempé. Je crois encore être dans mon nid-de-corbeau, tout en haut du Magellan et subir les premiers assauts des vagues. C’est incroyable la force d’une tempête, c’est inimaginable, c’est bien plus grand que tous les hommes réunis, que tous les hommes… »

   Epilogue - Le carnet du Mousse Jan Norway s’arrête brusquement ici, sur cette phrase si humainement émouvante. Le journal a été retrouvé par les membres d’une expédition que pilotait son oncle le Capitaine qui, pour la cause, avait repris du service. Sur la grève de Jan Mayen, là où vivait le naufragé, ne survivaient plus à l’ouragan que quelques branchages, des bris de planche, sans doute la voile déchirée du radeau et, surtout, coincé entre deux pierres plates, le précieux carnet sur lequel l’abandonné notait sa vie quotidienne faite de mille riens. Nul n’a su ce qui était advenu de lui. S’il était mort dans la tempête, si son corps avait sombré dans l’anonymat étrange de la vaste mer. Bien évidemment Oncle Andréas a été vivement affecté par la disparition de son Neveu, seule consolation, que sa vie de Mousse ait rejoint le lieu de sa passion, de sa destinée.

   On n’est nullement Mousse, Matelot, Capitaine à rejoindre la terre ferme, à y confier son corps. La mer, la mer seulement !  Quant au ‘Magellan’ et à son équipage, il n’a été possible de rien bâtir de sérieux. Que de vagues conjectures qui ressemblaient plus à des intuitions de l’imagination qu’à un compte-rendu du réel en sa vérité. Quelques instruments épars sur la côte Nord de l’île, compas, reste de boussole, carcasse d’un baromètre semblaient pouvoir témoigner du naufrage. Mais ces indices ne pouvaient tenir lieu de preuve. Toujours la mer reprend ce qui lui est dû. Elle est éternelle alors que les hommes sont mortels, hautement mortels ! Oui, de toute cette aventure il fallait faire son deuil et, maintenant, voguer à l’estime sur les flots agités du rêve !

 

 

 

 

 

  

  

 

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28 juillet 2020 2 28 /07 /juillet /2020 08:14
Paysage en camaïeu

40x50 - huile - 2017

Œuvre : Elsa Gurrieri

 

 

 

 

 

   Avoir rencontré l’illisible

 

   Il faut avoir vu beaucoup de jour, avoir rencontré l’illisible, le démesuré, surpris le tragique en ses plus belles heures. Il faut s’être heurté aux roches rouges de la Vallée de la Mort, avoir connu ses à-pics teintés de sanguine, ses crêtes découpées sur le bleu intense du ciel. Avoir marché sur le damier gercé du sol, connu ses bois éoliens pareils à des reptiles. Avoir longé ses mares sulfureuses au bord des salines blanches. Il faut avoir eu soif, lèvres gercées que le soleil entame, bu l’eau saumâtre, en avoir senti la brûlure dans le corps étoilé de souffrance.

  

   Froide Hyperborée

 

   Il faut avoir vu beaucoup de jour, s’être retrouvé du côté de la froide Hyperborée, s’y être livré avec son corps de momie que des bandelettes ligaturent au plus près d’une insoutenable sensation. L’anatomie est un carton durci, une toile rugueuse qui claque au vent. Les yeux des boules givrées. Les mains des moignons pareils à des mannequins  criblés de blizzard. On longe des galeries bleu-ciel, des cathédrales de glace, des boyaux emplis de bulles qui serpentent parmi les eaux vertes. On se perd dans l’immensité translucide, on n’a plus de lieu où vraiment habiter.

  

    Nuit ses lacs mutiques

 

  Il faut avoir vu beaucoup de nuit. De nuit dense. De nuit d’encre avec ses éclaboussures, ses lacs mutiques, ses marigots où flottent de bien étranges créatures, ses tripots ouverts sur le néant, ses bars aux lumières rouges que traverse le flot des Mortels, des Blessés de l’âme, des Errants qui cherchent au sein du vide une main à saisir, un verre à faire sonner contre un verre, un sourire à porter à la commissure des lèvres, peut-être un baiser à envoyer à une Inconnue, loin, là-bas, dans un halo de clarté, du côté de la mystérieuse Andalousie avec ses tourbillons, ses bruits de talon sur la dalle de ciment, les corolles rouges de ses jupes, le claquement des cordes de guitares, l’ivresse de la danse.  

  

   Perdu aux nœuds des chemins

 

   Il faut avoir vu beaucoup de nuit. S’être perdu aux nœuds des chemins, avoir hésité, avoir presque renoncé. Le tunnel est fait de méandres, d’ondulations successives, parfois des barres de moraines en freinent la progression, des gorges en sculptent l’itinéraire, des ombres denses en perturbent l’exacte lecture. De loin en loin, parmi le ballet des chauves-souris, de blancs falots qui répandent leur avaricieuse lueur, des mottes de terre qui s’éboulent, des filets d’eau qui suintent des parois. Des marches vaguement taillées dans le mur de glaise, une main courante en fer rouillé, une trappe qui bascule dans la stridence du jour.

  

   On est au Paysage

 

   On a de la peine à le croire. On met ses mains en visière afin de ne pas être ébloui. Voici, cela se calme, cela parle d’une voix plus discrète, cela accueille dans l’orbe d’une joie. Déjà on n’est plus dans la Vallée aride, plus dans le puzzle de glace, plus dans le boyau de limon. On est à Soi seulement. On est au Paysage. On est à l’Être des choses sans délai, dans l’immédiateté du dire, dans la douceur du Poème qui déroule sa palme dans l’air tissé de beauté. Ici tout se dit dans l’unité, tout se déplie dans l’harmonie. L’air est une brume diaphane pareille à un tableau de Turner, peut-être à celui du Château de Norham au lever du soleil, cette incomparable humilité, cette patience qui s’emparent des êtres et des choses. Rien n’est encore arrivé à soi mais tout est présent en filigrane, n’attendant que la conscience des Hommes pour paraître, pour signifier. Tout dans la marge, dans le retrait, cette entr’appartenance du visible et de l’invisible, cette fusion qui porte en elle une manière d’impalpable félicité.

  

   Luxe du jour qui pointe

 

   Comment décrire cette teinte aérienne autrement qu’à la mesure des sentiments humains : confiance, assurance, dépliement en soi du rare et du méditatif, de l’offrande et de la réserve, de la grâce et du remerciement. Oui de telles apparitions se donnent à voir sous la figure simple de la grâce de soi. Ne demandent rien d’autre que la justesse du regard, la dimension ouverte de la vision, l’effleurement subtil du tact, la disposition au recueil de ce qui est dans une rayonnante plénitude. C’est ceci qu’envoie le traitement en camaïeu, cette force de calme unité, cette harmonie qui déborde de toute part, ce luxe du jour qui pointe.

   Le ciel est ce champ semé d’or, cette gerbe illuminée de l’intérieur, cette nitescence qui paraît en mode singulier, cet amour de soi lové dans celui de l’autre, de ceci qui fait signe depuis sa modestie en tant qu’unique objet de contemplation.

   Voici qu’une levée de terre, sans doute une colline s’élançant en plein ciel, se dispose à son propre dévoilement, mais dans la confidence, mais dans le susurrement qui n’est que le langage du monde avant que le jour n’éclaire tout, différencie tout, chaque chose en elle-même sur la scène mondaine.

    Il y a un creux dans l’image par où le soleil se donne à voir. Ou plutôt son modelé, son sceau avant-coureur, son annonce alors que les Hommes sont encore au bord de leurs rêves, que n’a nullement commencé le tumulte de ce qui va venir, ici sur les places animées, là dans la rutilance des rues, l’étincellement des tours de verre aux angles aigus. Tout dans le sommeil. Tout dans la germination de soi. Plus tard sera l’efflorescence.

  

   Douceur florentine

 

   Pour l’heure la manifestation se retient dans ce qui reste de nuit, en bas, dans les limbes sombres du temps. Evoquer cette teinte d’or c’est, dans le même instant, faire venir à soi la douceur florentine de Mona Lisa, son visage semblable à une terre ancienne, c’est inviter la distinction tout en raffinement d’une estampe japonaise de la période Edo, sa couleur éphémère, cette porcelaine sur laquelle se diffuse la dernière lueur d’un crépuscule d’automne, cette perfection qui échappe à même sa venue. C’est donner lieu à ces mosaïques de la Grèce Antique où le plus infime fragment joue avec ses semblables la partition de l’accord, du juste, de l’éclairement de l’esprit qui a besoin de cette lumière aurorale afin de s’épanouir, de s’accomplir dans cette mélodie visuelle qui est aussi la cadence de l’âme, sa réverbération sur le cercle de l’exister.

   C’est encore se porter au devant des objets de Giorgio Morandi, ces biscuits à peine ombrés, ces variations d’écume et de bois blond, ces jaunes qui s’abaissent dans la docilité des choses. Aussi bien pourrait-on penser à ces natures mortes de Chardin où tout se reflète dans tout, uniment, lumière émanant des figurations elles-mêmes : écailles d’or des poissons, cuivre jetant ses feux atténués, pilon et mortier à la coloration mastic, coquilles d’œufs semblables au velouté d’une poire, cruche à peine plus affirmée, mur faisant fond à la façon d’une patine ancienne sur quelque commode que lustre la pénombre. Toute une subtile gradation de teintes qui, plutôt que d’être un spectre coloré, est le reflet d’un état d’âme, d’une manière d’être.

  

   Que veut dire « camaïeu »

Paysage en camaïeu

Camée

Naples, Musée du corail

Source : Wikipédia

 

***

 

   L’étymologie de « camaïeu » nous renvoie à la matière d’une « pierre fine », cette indécision du terme autorisant toutes les interprétations, cependant dans la palette de ce qui se veut retenu, son occurrence sous la forme italienne de « cameo » indiquant l’élégance du traitement, la délicatesse, tel ce camée en corail qui chuchote et demande qu’on s’incline devant lui en silence. Ici le lexique est si précis, si délimité que le blanc pur joue avec ce rose si pâle que chaque tonalité parait être une simple émanation de l’autre, sa réverbération, ce par quoi elle advient au monde. Pas un mot plus haut que l’autre. Pas une note qui viendrait troubler ce discret adagio. On est là fasciné comme s’il s’agissait d’un sortilège.

  

   Le Monde selon Elsa

 

   C’est du même pouvoir de séduction dont est paré le beau tableau d’Elsa Gurrieri, une lumière se livrant dans une palette lapidaire pouvant prendre pour noms, pêle-mêle, travertin, beige doré, lin clair, terre cendrée, sable, taupe, cachemire, zinc, écorce, craie, papier de soie, dune, coutil, enfin toutes ces nuances dont à l’envi la sphère décorative nous abreuve à la seule fin de nous orienter dans notre être, ce qui ne peut jamais se faire sans le sentiment de notre propre unité. La sérénité en est le témoin le plus précieux. Nul doute que ceci soit atteint avec le rare d’un pinceau donnant avec lui ce qui toujours fuit et que pourtant nous connaissons depuis  le creux de notre intuition en tant qu’une possession qui nous est propre. Cependant toujours est le besoin d’un médiateur ou d’une médiatrice. Nous voici enfin arrivés en notre demeure !

 

 

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 08:34
Un ami est celui…

 

Michel de Montaigne

Source : Wikipédia

 

***

 

« Un ami est celui

qui vous laisse l’entière liberté

d’être vous-mêmes. »

 

Jim Morrison

 

*

 

   « Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-mêmes ». Cette singulière assertion, on la lit d’abord avec des yeux dubitatifs, on y croît sans vraiment y croire. On fait semblant, on esquive, on fait quelques pas de deux, histoire de se rassurer, de ne plus douter, de se munir d’un double, ce supposé « Ami », ce précieux gardien de nos libertés avec lequel on jouera en écho. A deux l’on naviguera mieux, tâche-t-on de penser, à deux ce sera plus facile et puis, quand l’un des deux « larguera les amarres », l’autre sera là, qui tiendra la barre et « vogue la galère ! »

   Le propre des assertions, leur force, est toujours de se donner pour vraies, et c’est en ceci qu’elles nous fascinent, et c’est en ceci que nous nous y attachons, tel le croyant au dogme qui brille tout au bout de sa foi. Mais, parfois, nous doutons de leur efficacité et nous en réduisons la portée que nous ramenons à de vagues propos ne tenant leur valeur que du sein même de leur formulation. Cependant, il faut dire, certaines de ces gentilles « bluettes » nous rassurent et nous nous en emparons comme le ferait un naufragé du tronc qui flotte parmi l’écume et les blizzards, les bouteilles à la mer et les coffres au trésor dont il ne demeure que la légende vaguement boisée.

   Cette assertion, en particulier, nous en faisons un genre de « fond de sauce » dont nous assaisonnerons nos plats, surtout les jours de fadeur et de maximale insipidité. C’est si rassurant d’avoir un « Ami », un vrai qui, de surcroît, nous ménage une place tout en haut du mât de cocagne où sont suspendus les fruits pleins et entiers, rutilants et gorgés de suc de la vie en son immédiateté, en son évidence la plus intime. Mais, voilà, le problème se pose dès que nous nous distancions de la sonorité des mots, de leur belle substance pareille à la chair d’un fruit qui aurait poussé en terre paradisiaque.

   Alors, après avoir chanté, que fait-on, eh bien l’on déchante et commence à se poser quelques questions, autrement dit on se met en posture de philosopher, ou, à tout le moins, d’émettre quelque idée qui ne soit point trop biaisée. Alors l’on reprend la phrase de Morrison, on la scinde en plusieurs morceaux, on la dissèque et l’on essaie d’y voir plus clair. Et cela s’éclaire sans tarder. On s’aperçoit vite qu’il y a « anguille sous roche », que l’on essaie de nous casquer comme on le fait aux faucons destinés à la chasse et que, bientôt, pris par l’ivresse du vol, on planera sans même savoir que l’on plane.

   « Un ami », c’est si vite dit, à peine deux syllabes courtes, la dernière se mourant sur un dernier souffle inaudible. « Un ami », comme l’on dirait « un homme », pris au hasard dans la grande nasse mondiale, comme ceci, sans préméditation, exhibé, « monté en épingle » ; on pourrait du reste en clouer la risible effigie sur la planche de liège de l’entomologiste. « Un ami » qui veut dire, fondamentalement « un Autre », avec une Majuscule à l’initiale. Peut-être les Autres, ces fameux Autres, ne se présentent-ils jamais à nous qu’au travers du prisme réfracté de notre conscience ?

   L’Autre, a-t-il au moins une consistance qui lui soit propre, un contour qui le cerne, une parole par où le reconnaître et le porter au-devant de soi telle cette Singularité dont nous pouvons peupler notre horizon à des fins de certitude ? L’Autre existe-t-il seulement ? Le toucher, l’aimer, le reconnaître tel un frère, ceci ne suffit pas. Ne toucherions-nous seulement des brumes, ne rencontrerait-on uniquement des invisibles, des bouffons qui se donneraient à voir le temps d’une mince sottie, puis plus rien que du vent et la « poudre d’escampette » comme seul témoignage de leur présence ? Ne serait-ce pas ceci, la vérité ?

   A-t-on jamais énoncé le cogito suivant : « Je pense l’Autre, donc je suis », alors que nous ne parvenons même pas à nous penser nous-mêmes, à aller jusqu’au bout de notre être. Penser l’Autre comme la justification de Soi, n’est-ce pas un piège grossier dans lequel il s’agit de ne pas tomber ? En quoi ce mystérieux Autre pourrait-il contribuer à libérer ma propre effectivité, à cerner ma ressource la plus évidente ? Car, ce dont il s’agit, au premier chef, c’est bien de moi, de la propre existence de ma perception singulière avant même que l’Autre ne puisse faire phénomène et me nommer tel celui-que-je-suis, spatialement, temporellement, inséré dans cette mienne vie dont, d’abord, il faut que j’emplisse la présence.

   « (…) la liberté », quelle liberté ? Celle de rencontrer son destin sous les auspices de la maladie, de l’accident, de la mort ? Quand bien même … de l’Amour, fût-il orthographié « capitalement ». L’Amour a bien une fin, n’est-ce pas ? Alors, quelle liberté, puisque la finitude est le sombre vers lequel notre faible falot se précipite à même l’abîme dont nous ne percevons même pas les bords. Exister librement (quel oxymore !), voudrait dire pousser notre flamme, faire briller notre lumière bien au-delà des limites du bruyant et mystérieux cosmos, peut-être jusqu’au sublime territoire où vivent les dieux aux yeux de braise.

   « (…) d’être vous-mêmes ». Comment énoncer seulement ceci et en faire tenir la mince oriflamme avant même que l’être (où est-il, que fait-il ?), ne commence à s’éclipser dans les replis de ténèbres où, toujours, il se tient et laisse s’exhaler une brise si mince que l’on croirait la respiration d’un enfant nouveau-né encore soudé au ventre de sa mère, encore dans l’en-deçà de la vie, encore dans les limbes de ceci qui tremble et s’agite dans l’horizon des préoccupations terrestres. A-t-on jamais vu quelqu’un être « soi-même » ? « Être soi-même » ou bien est une affirmation liée à une forme de mégalo-paranoïa, ou bien n’est que « poudre aux yeux » lancée par quelque facétieux magicien. « Être vous-mêmes », voudrait signifier être parvenu à l’ultime pointe de son accomplissement, c'est-à-dire, en des mots plus crus, donc plus vrais : être arrivé au lieu de sa propre et unique et singulière mort. Car, « frères humains » qui, en même temps que moi vivez, nous sommes tous logés à la « même enseigne », notre identité pleine et entière ne le sera qu’au motif même de la perte de notre conscience.

   Oui, je le sais, c’est faire œuvre de violence, c’est proférer un genre de « fatwa » contre le genre humain (dire de celui-ci son essence mortelle), c’est pêcher par excès de présence (le contraire de l’omission), c’est « mettre au pied du mur » le-peuple-des-égarés-sur-terre et, donc, le condamner à mort. Eh bien oui, condamnés à vivre, nous sommes nécessairement condamnés à mourir et nul ne pourrait s’inscrire en faux contre cette factualité qui, en même temps, est inexpugnable vérité.

   Tous nous le savons mais nous nous jouons la comédie et feignons de nous croire éternels. Faute de ce nécessaire aveuglement (la croyance erronée en notre éternel destin), faute de ce vital crédo (nous creusons constamment d’immenses parenthèses dans nos vécus respectifs que nous emplissons du premier mensonge venu et nous allouons des mérites auxquels nous ne pouvons nullement prétendre), donc privés de ces nécessaires illusions, notre espérance de vie n’atteindrait même pas celle de l’éphémère dont le nom reflète à lui seul la tragédie de sa propre condition.

   Nous ne serons jamais que l’équivalant d’un vol de phalènes croisant dans le ciel de sa propre cécité. Mais ceci, « entre gens bien éduqués » (le contraire de l’acceptation de la lucidité), il convient de n’en tenir le discours qu’a minima, à bas bruit et, si possible, de n’en rien évoquer qui puisse froisser le genre humain. L’attitude ci-devant décrite, en termes aussi choisis qu’élégants, se donne en tant que cette subtile hypocrisie dont, tous, nous savons user à merveille sans qu’il y paraisse. C’est du reste la loi du genre.

   Pour revenir sur la totalité de l’énoncé qui donne comme possible l’affirmation suivante : « Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-mêmes », nous la prétendons fausse ou, du moins, exagérément optimiste. Elle apparaît comme  pure position d’idéalité, posture théorique, ne résultant nullement d’une réalité empirique qui recevrait sa vérité de la vie ordinaire, mais bien plutôt d’une pure délibération de l’homme voulant, tout à la fois, se réaliser en son entier, demeurer libre alors que l’Autre, l’Ami, par la loi d’une simple réciprocité éthique, se verrait constamment  confirmé dans sa propre liberté.

   Or nous savons bien, par expérience, que nombre de libertés sont incompatibles, qu’elles ne sont nullement miscibles, que si ma fantaisie de l’instant consiste, en cette belle journée de début d’été à aller m’enfermer dans la salle silencieuse d’une bibliothèque en compagnie de mon Ami-de-toujours pour y méditer le magnifique « parce que c’était lui, parce que c’était moi » du couple Montaigne-La Boétie, il y a fort à parier que l’Ami, dépité de ne pouvoir aller conter fleurette à une « Amie » de hasard ne me gâche mon plaisir, tout comme il renoncera, provisoirement, au sien. Non seulement nous en serons marris tous les deux mais notre indéfectible amitié commencera à témoigner de belles lézardes étoilant l’édifice en ses plus natifs fondements.

   A l’évidence le concept de Jim Morrison résulte d’une triple « imposture » qui, aussi bien, est une impossibilité  d’existence de la sphère anthropologique : l’Ami tel que le conçoit la partie idéaliste de notre être est simple et définitive utopie ; l’entière liberté est, soit anténatale, soit contemporaine du domaine post-mortem, dans un seul et même lieu, celui de l’Absolu ; notre nous-mêmes, notre identité propre, n’est pas atteignable de notre vivant puisque sa réalisation implique notre finitude et celle-ci atteinte, comment disposer d’une conscience qui reconnaîtrait l’entièreté de son essence ?

   Ici et là, dans le déroulé de ce court texte, apparaissent de nombreuses expressions « pittoresques » tirées d’un usage courant, familier de la langue (« monté en épingle » ; « anguille sous roche » ; « mettre au pied du mur », etc...   Elles n’ont de raison d’être qu’à ramener à de plus juste considérations « prosaïques » des points de vue qui paraîtraient bien trop « philosophiques » (en apparence seulement !), donc éloignés de ce qu’est l’existence en sa nature interne : des rencontres multiples et variées, de soudains coups de foudre pour de « nouveaux amis », des retraits et des reniements, des déceptions et des emballements, des « retours de flammes », des pertes dans des fonds ombreux et parfois même abyssaux, suivis d’étonnantes résurgences, des ruisseaux que l’on croyait perdus qui se mettent à tinter tel un cristal ramenant à la mémoire des « petites madeleines » dont on avait oublié jusqu’au goût.

   Ainsi va la vie avec ses fragments polychromes, ainsi vont les connaissances, les amitiés qui « font 3 p’tits tours et puis s’en vont » aussi bien dans la vie « réelle » (que veut donc signifier cette étrange nomination ?), aussi bien dans celle, de plus en plus virtuelle, qui fait de nous des marionnettes derrière la vitre de leurs écrans, nous sentant bien à l’abri, bien au chaud, au creux de l’intime avec cet autre « Ami » qui est loin, que peut-être nous ne verrons jamais. Aura-t-il au moins existé, « l’Ami », en toute « liberté », ayant pris soin de ménager la nôtre ? Aura-t-il été ?

   Chez moi, les fins de textes (les « Fins de partie », aurait dit Beckett), se concluent, la plupart du temps, par ce procédé rhétorique de l’anaphore qui pourrait paraître telle la volonté de ne jamais en finir avec le texte, peut-être avec « l’Ami » qui lira et trouvera sa propre liberté jouant en écho avec la mienne ? Peut-être ! A bientôt l’Ami. Sans guillemets, j’espère ! Comment savoir ? La multitude est telle qui vibre telle une ruche. Oui, une RUCHE !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 08:28

Simples buées.

 

   Deux longues heures se sont écoulées où alternaient la vision des vers de Rimbaud, la vôtre aussi pareille à des feux de Bengale diffusant dans la nuit leur gerbe de clarté, leur bouquet d’étincelles. Jamais, pendant cette éternité, vous n’avez levé les yeux de votre ouvrage. Les Autres paraissaient de simples buées perdues dans les mailles de l’invisible, le monde une pure abstraction. La séquence aurait pu durer aussi longtemps que le jour brillait si, en un soudain envol, quittant votre chaise, vous n’aviez décidé d’interrompre votre lecture, laissant sur place les pages esseulées, traversant de ce pas décidé la salle - quelques lecteurs suivirent votre trajet -, votre robe noire flottait derrière vous à la façon d’une traîne endeuillée. Mais quel événement donc vous attendait qui vous avait fait quitter si brusquement le lieu de votre contemplation ?

  

   L’empreinte de vote corps.

 

   Avais-je alors d’autre solution que de me lever, de gagner la place que vous occupiez il y a peu - elle portait encore votre odeur subtile, l’empreinte douce de votre corps, de vos doigts qui s’étaient imprimés à même le bois -, d’autre alternative donc que de découvrir le secret de votre lecture qui, nul doute, serait à même de révéler une partie de votre énigme, le luxe d’une intimité toujours en fuite d’elle-même ? Le livre est ouvert sur la dernière page que vous avez lue. Son titre : « Les cahiers de Malte Laurids Brigge » de Rainer Maria Rilke. C’est curieux cette étrange coïncidence, cette intuition qui trouve sa confirmation, là, dans ces signes noirs qui courent sur la neige des pages. Cette confluence des idées, le fragile d’une supposition et l’étonnement qu’est la poésie car tous vers portés à l’incandescence, toute prose qui s’élève hors des contingences naviguent de conserve avec la philosophie. Jamais les mots du poème ne sont gratuits, donnés à voir tel l’objet immanent posé sur la table dans sa navrante ustensilité. Être objet pour un usage défini : y aurait-il figure de l’aliénation plus affirmée, destin commis à sa ruine dès sa venue au monde ? Loin de ce statut s’éclaire le poème ou bien la somptueuse prose qui brille à la cimaise de l’art.

  

   Chercheur de sens.

 

   Oui, combien ce pur hasard est heureux qui vous relie à cette sensation immédiate de l’être des choses qu’est l’intuition. Vous paraissez si bien vous harmoniser avec la teinte singulière des écrits de Rilke, si bien endosser la vêture de Malte, ce jeune intellectuel à la santé fragile - ne serait-ce, ici, la double empreinte de l’intellectuel, du poète qui médite sur la vanité des choses ? -, ce chercheur de sens vivant en solitaire à Paris, dans un dénuement total, souvent obligé de garder la chambre afin d’y mettre à l’abri sa complexion chétive en même temps que sa quête ardente de ce qui voudrait bien se montrer qui éclairerait un destin souvent empli de teintes grises, assourdies, saturniennes tel les toits de la ville dans leur rumeur de zinc, sous un ciel souvent si bas qu’il paraîtrait se confondre avec le poudroiement presque invisible du sol.

 

  Fuyante présence.

 

   Est-ce le choix que vous avez fait d’être au voisinage du Canal, dans cette demi-lumière propice aux états d’âme changeants, à la fluence inaperçue de la mélancolie, aux attachements à un passé de brume, à un avenir situé au-delà des limites dont les yeux « humains trop humains » ne peuvent faire qu’un inventaire par défaut, nullement s’assurer d’une vérité qui comblerait le vide de l’existence, emplirait l’ombre de toute vacuité ? Est-ce cela que vous êtes venue chercher dans ce fourmillement de la ville car je vous imagine Etrangère. Etrangère à vous-même. Etrangère à ce monde dont vous ne semblez guère faire de cas, sinon y frapper au poinçon de vos talons la marque d’une fuyante présence. Il me plaît de vous imaginer austro-hongroise, tel l’Auteur, cependant suffisamment au fait de notre langue pour pouvoir parcourir les phrases d’un livre avec une compréhension adéquate. Le thème de l’exil est si disposé à accueilli cet éternel flottement, ce déracinement, cette position à cheval sur une manière de rien dont le souci est lisible chez tout expatrié, au plus profond de sa détresse.

  

   Poème du monde.

 

   Détresse. En êtes-vous la forme la plus subtile qui soit puisque nul caractère n’en paraît que cette constante réserve, ce luxe affirmé dans la discrétion, cette progression à bas bruit dans la souffrance du monde ? Les jours sans couleur, ceux où, retenu au Journal par quelque tâche urgente, la félicité de vous suivre seulement m’est déniée, voici à quoi j’attache mes pensées. Tout comme votre double, ce paradoxal Malte Laurids Brigge - son nom si complexe est déjà signe vers une constante préoccupation, un réseau de difficultés inhérentes au réel, un faisceau de contradictions qui scinde le poème du monde en cet incompréhensible sabir qu’est tout destin en son habituelle profération -, tout comme Malte je vous aperçois forme errante au hasard des rues de la Capitale, chaque chose rencontrée devenant le lieu d’un questionnement : une fissure du trottoir, la croisée d’une fenêtre ouverte sur l’incompréhensible hiéroglyphe d’une chambre, une main courante descendant vers les quais de Seine, un anneau d’amarrage dont aucune péniche ne semble vouloir faire le motif d’une halte. Oui, combien est précieuse cette flânerie absente des alentours, cette immense liberté qui ouvre sa gerbe parmi la diversité éployante du réel. Et une multitude d’enchaînements, de liaisons, d’associations d’idées dont un heureux vertige est le tribut le plus apparent.

  

   Le bonheur, cette coquille vide.

 

   Oui l’ivresse est ceci qui nous livre tout entier au miracle de l’être, à sa profusion, à sa générosité. Quand on a connu cela, l’esprit s’affranchit de toutes contraintes, vole en toutes directions de l’espace, en toutes circonstances du temps. Cependant il serait naïf et même insensé de croire que cette disposition à se situer dans l’immédiateté des choses constitue le tremplin sans reste d’un bonheur. Le bonheur, cette coquille vide que chacun habille des oripeaux de la facilité. Je suis sûr, à vous observer, que vous avez la profondeur requise, l’exigence de dépasser l’advenu pour vous inscrire dans cette belle pensée de ce qui se manifeste à en sonder l’abîme, à en retourner la peau afin que l’intérieur, la pulpe se révèlent en tant qu’essentialité de ce qu’il y a à connaître.

  

   Chant joyeux d’une eau vive.

 

   « Les Cahiers » : voici nommée la lecture de mon adolescence, de ma jeune vie d’adulte. Ce n’était nul bréviaire, je suis trop affranchi pour suivre quelque précepte que ce soit. Uniquement un fil à suivre, une inclination de l’âme à expérimenter, le prétexte à mille songeries émaillées de l’abîme d’une réflexion. Quoi de plus beau que de découvrir, au hasard des lignes, tel ou tel événement qui joue en écho, non seulement avec ce que vous avez fait, mais avec ceci même que vous êtes en votre fond. Alors tout se met à couler vers l’aval  avec le chant joyeux d’une eau vive. Quelle subtil plaisir que de résonner avec une conscience dont l’enjeu, le questionnement, un jour, ont été comme la réverbération de cette subite révélation, de ce flux de beauté qui vous a envahi au gré d’une rencontre, dans l’éprouvé d’une sensation, dans le sillage d’un pas dans lequel vous inscrivez le vôtre.

  

   Péché d’amour.

 

   Oui, vous l’Innommée, avez-vous déjà éprouvé le vertige de suivre la trace d’un quidam, de vous lier à son aventure, de faire sourdre à même la rencontre ce que je nommais souvent « un péché d’amour », avez-vous éprouvé l’étrange force d’aimantation, la gratuité d’un geste se limitant à sa propre forme, suivre en tant que cette action se justifie à seulement être poursuivie sans but, sans finalité. Marcher en duo, sans que l’Autre soit aucunement inquiété de votre présence. L’autre vous tire dans son ombre. L’Autre vous reçoit comme son double. L’Autre vous fait place et accueil dans la rêverie première qu’il tend au monde. Alors on devient la partie immergée de son chiffre, la case manquante dont il fallait s’assurer pour que le mot croisé ne demeure en suspens, le  verbe dont la phrase était en attente afin de connaître la sublime unité.

  

   Douces pluies.

 

   Je vous imagine le plus facilement du monde, tel Rilke, tel moi-même, dans une manière d’emboîtements multiples, de dispositions gigognes, de déambulations en abîme par lesquelles tous nous  rejoindre dans le sein de la grande tribu humaine, toujours en quête de l’Autre - ce mystère, cet inatteignable et seulement ceci autorise la poursuite de l’errance -, je vous perçois affairée, tout comme lui, tout comme moi, à vous inscrire dans les premiers pas venus, à en suivre la capricieuse trace, à en deviner les changements de direction, les sautes d’humeur, les orages, les douces pluies, les coups de blizzard, les brumes soudaines. Toute une météorologie de l’inconnu, du fortuit, toute une climatique des affects, tout un saisonnement des décisions sans délai, des retraits, des sauts de carpe, des retours en arrière, des quant-à-soi, des changements de bord, des navigations hauturières.

  

   Cette allure qui vous jette en dehors de vous.

 

   Mais que je vous dise l’aventure qui est la mienne, qui pourrait être celle de n’importe quel individu sommé de ramener au terme de son expédition quelques indices, quelques trouvailles qu’il pourra confier à son carnet de bord afin qu’instruit de certaines choses, sa prochaine sortie fût couronnée de succès, peut-être une route à deux sur les flots qui sommeillent encore. Mais quel prodigieux dédoublement de soi que cette allure franche qui vous jette en dehors de vous, vous contraint à votre corps défendant à emboîter le pas de telle Inconnue, d’en éprouver la juste harmonie, parfois au contraire la discorde - quelque chose résiste, se brise de l’intérieur qu’il faudra réparer -, à esquiver tel passant, tantôt à forcer l’allure, tantôt à ralentir, étrange pas de deux vécu à distance, un seul des danseurs possédant le livret, un seul s’accordant aux mouvements que l’autre lui impose sans avoir conscience de ce qui, dans son dos, se trame. Mais ce n’est nulle surveillance, un accord discret, un cheminement en écho, deux vies qui s’ignorent - du moins la vôtre ne connaissait-elle la mienne -, l’essai d’une improbable rencontre, la fuite de deux fleuves en direction d’un estuaire qu’ils n’atteindront jamais. Ceci fait toute la richesse de l’épreuve : savoir que le jeu se poursuit en tant que jeu l’espace de quelques places, de quelques rues, de quelques boutiques.

  

 

 

   Bergamote flottant.

 

   Vous l’Innommée du Canal, aussi bien que toutes les Innommées du monde, voilà la façon dont je m’inscris dans vos itinéraires. Vous suivre au détour d’une ruelle, faillir de glisser sur les pavés, se dissimuler parfois derrière l’écran d’un arbuste, jongler parmi la marée des hommes, s’arrêter devant la vitrine d’une galerie, feindre de regarder une toile, Vous êtes entrée, sans doute pour un renseignement, je cueille la beauté de vos gestes, ces arabesques qui sont l’écriture de votre âme, j’épie l’ombre rapide qui glisse sur votre visage, un désagrément passager, la lumière d’un contentement soudain, Vous de nouveau dans la rue traversée du rire des enfants, cernée du bruit des conversations, Vous voilà dans une librairie occupée à feuilleter un livre, je suis à l’unisson, essaie de deviner quel ouvrage retient ainsi votre attention, vous êtes si sérieuse, si concentrée, un pli au front, quelques rides à l’angle des paupières, Vous sortez munie d’un sac en papier, je crains de vous perdre, la foule est si dense, ici, dans le maelstrom incessant, les flux et reflux des gens pressés, Vous dans ce silencieux salon de thé buvant à petites gorgées ce capiteux Darjeeling qui vient jusqu’à moi par effluves, comme si votre être dissous connaissait la liberté aérienne, en profitait pour butiner, ici une fleur, là l’arrondi d’une tasse, encore plus loin le fumet d’une odeur amie, une Bergamote flottant le long des poutres armoriées du plafond.

 

   Passager clandestin.

 

   Oui, j’en conviens, combien ce long voyage onirique  peut être fastidieux, sujet à tous les rebondissements de l’imaginaire, à toutes les fantaisies de l’esprit. Il me faut revenir à de plus justes considérations, éprouver davantage de réalité, vous serrer au plus près grâce aux rares indices qui sont en ma possession. Je suis rentré dans mon appartement et regarde les convois de péniches faire leurs longues processions sur le tapis jaune de la Seine. Une péniche suivant l’autre. Ont-elles, les péniches, le sentiment qu’on les suit, qu’on veut en connaître le trajet, voguer avec elles en direction du grand large où doit s’éprouver le lieu d’une liberté sans limite ?  Souvent je me surprends à monter à bord, à m’asseoir à la poupe, sorte de passager clandestin qui ne dira ni son nom, ni le but de son voyage. Voyager pour voyager, tout simplement. Une manière d’auto-accomplissement, de « servitude volontaire », de trajet sans complaisance, libre de lui, juste un clin d’œil, une ouverture pratiquée dans la vêture de l’Autre, le don d’une Solitude à une autre Solitude. Mais les mathématiques existentielles ne sont-elles de pures abstractions qui n’additionnent rien, qui juxtaposent seulement : une Solitude + une Solitude = une double Solitude, non une présence à deux, non un seul être  sphérique, mais deux  boules  s’accomplissant l’une à l’abri de l’autre, chacune roulant sur les rails de son destin. Jamais les destins ne sont miscibles qui, toujours, divergent, se perdent dans un illisible chaos.

  

   Hier fondant dans aujourd’hui.

 

   Je viens de retrouver mes vieux « Cahiers de Malte » de ma jeunesse. Certes un peu défraîchis, jaunis, quelques pages cornées. Mais combien l’air d’autrefois y fait souffler son étonnante présence. Je parcours les pages, sans doute à la recherche de signes amis. Ma propre image ? La vôtre ? Celle de la littérature ? Les trois ensemble. Bientôt un passage entouré au crayon. Je suis familier de cette accentuation du sens et, adolescent, j’encadrais sans cesse des extraits, des sentences, des citations dont, sans doute, je souhaitais faire quelques règles de vie. Voici, le passé rejoint le présent. Le passé afflue en boules compactes, en flèches de poix, en insectes de soie qui bourdonnent dans l’azur. Tout hier fondant dans aujourd’hui. N’est-il pas étrange, tout de même que Nous, les deux Inconnus du Canal ayons reconnu le même passage - vous y aviez apposé le mordant de vos ongles pour en souligner la force incomparable des affinités, des confluences, des vérités faisant leur bruit de source -, le même passage, à tel point qu’’il nous confond dans une identique figure. Serions-nous des jumeaux qui s’ignorent ? Deux entités superposables ? Ou bien, alors, plus troublant, serions-nous une seule et même personne, une dualité existentielle se rejoignant dans une unité ontologique ? C’est si étrange de penser à cet éclatement de l’être en ses multiples fragments indifférenciés ! Peut-être n’y a-t-il qu’une seule présence au monde qu’éclairent mille feux divergents, ouvrant la dimension confondante de l’illusion ? Etait-ce cela vivre ? Est-ce cela vivre ? Vivre sera-t-il cela ?

  

   Soi, l’Autre, le Monde.

 

   Voici ce que disaient en des temps différents, en des lieux séparés, en des personnes singulières, Rilke, Vous, Moi, voici ce que disait cette inaudible voix, ce concert unitaire de sentiments, cette confluence de ressentis, cette convergence des vécus :

 

   « J'apprends à voir.

Je ne sais pas pourquoi, tout pénètre en moi plus profondément, et ne demeure pas où, jusqu'ici, cela prenait toujours fin.

J'ai un intérieur que j'ignorais.

Tout y va désormais. Je ne sais pas ce qui s'y passe ».

 

   Toujours nous apprenons à voir. En nous, en dehors de nous. Dans l’espace qui s’installe entre Nous et un autre Nous.

   Tout pénètre en Nous plus profondément, Soi, l’Autre, le Monde car jamais il n’y a de séparation entre les choses sauf la volonté de l’homme d’établir des clivages, des lignes de partage, des catégories, boîtes où ranger l’être selon la Raison.

   Tous nous avons un intérieur que nous ignorons le plus souvent.

   Tout y va désormais, Soi, l’autre, le Monde car toujours il faut proférer et proférer à nouveau afin de donner aux choses le site de leur Vérité.

   Nul ne sait ce qui s’y passe. Pour ceci nous cherchons toujours en Nous, en l’Autre, dans le Monde la figure pleine et entière de notre Destin.

   Parfois y parvenons-nous. Parfois !

   Vous, demeurez donc hors de Moi afin qu’esseulé ma quête m’exile de Moi, seule façon de vous connaître. Oui, de Vous connaître.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 09:43
Que savions-nous des Formes ?

Frédéric Bouché

 

***

 

                                                                A Lyliane

 

  

Que savais-je des Formes ?

Etaient-elles simplement des liens

qui unissaient le divers,

me le rendaient connaissable ?

Que savais-je ?

Etais-je une Forme au moins,

une ligne qu’on pût approcher,

 ne craignant nullement

qu’elle ne m’échappe,

ne se dissolve dans l’espace,

ne s’évanouisse dans le temps,

 ne se perde dans l’abîme

de la mémoire ?  

 

Et Toi, l’Inapprochée,

étais-tu une Forme,

une ligne flexueuse à la Léonard,

une pluie de silence,

un vent que nul souffle

ne pouvait porter ?

A la vérité, je ne savais

comment t’approcher,

encore moins te parler.

 Peut-on tenir langage

à Quelqu’un qui n’existe pas ?

Peut-on avoir commerce

avec Ceci qui ne dit rien,

 se dissimule derrière une vitre

 et vibre de cette native étrangeté ?

 Peut-on, de soi, s’élever

et rencontrer

Celle qui n’apparaît

qu’à se dissimuler ?

Irrépressible tentation

de se saisir de Ceci même qui résiste.

Peux-tu au moins comprendre ceci,

le déposer à la cimaise de ton front,

en faire une vérité que nul ne pourra contredire,

contre laquelle nul glaive ne pourra porter sa lumière ?

Il est si tragique d’être là, en arrière de soi,

de ne point s’exiler de son corps,

de demeurer dans l’insu

qui fait ses coups de gong

 et le boulet de la tête résonne

de bien étiques paroles.

Parlerais-tu et je serais

sauvé de moi,

 de toi aussi car alors

je pourrais poser sur ta fuite

 les mots pour te retenir.

 

C’est ceci, le langage,

cela retient, cela détoure les Formes,

cela les arraisonne

et le lexique égrène son chapelet

à chaque fois nouveau

et les Formes qui étaient inconnues

 deviennent familières

et nous ne sommes plus seuls au monde,

la fable, le poème, l’ode sont présents

qui nous assurent de notre être,

mais aussi de ceux des Autres,

ces Erratiques qui, toujours glissent vers le Néant

 sans qu’il ne soit aucunement possible

de les retenir de chuter dans ce Vide

 qu’ils redoutent mais qui les fascine.

 

As-tu déjà au moins une fois éprouvé

 cette sensation étonnante

d’une soie qui se défait entre les doigts,

il ne reste plus bientôt que quelques fils

et les mains pleurent d’être ainsi désertées.

 Si tu l’as connu, tu m’as aussi connu.

Je suis Celui aux mains aveugles

qui cherche une navette

et ne rencontre jamais que son contour,

cette promesse de tissage

qui se dilue dans les coulisses

du jour blême.

Oh, bien sûr, j’ai essayé

de mettre des noms

sur ta singulière esquisse.

Pénélope, par exemple,

mais tu défaisais la nuit

ce que tu avais fait le jour.

Circé, par exemple

et j’étais Ulysse enchaîné sur son mât,

oreilles bouchées de cire

 et je désespérais de ne jamais connaître l’Amour.

 Phèdre, par exemple et j’étais Hippolyte

et je courais après une ombre incestueuse.

 

Formes

Formes

Formes

 

J’ai proféré ton nom par trois fois,

à la manière d’une incantation.

Me revenait un écho,

qui n’était que ma propre image

 réverbérée par l’ombre du Rien,

un mince tremblement

à la lisière de l’heure.

Je n’avais plus ni passé, ni présent,

et n’aurais nul futur

où pouvoir creuser ma tombe.

C’est toujours une grande désolation

que de mourir à soi

dans les fissures inaccessibles

du temps.

 

Certes, je te savais

la Figure multiple des Métamorphoses.

Chenille, chrysalide, imago,

tu glissais en toi avec de curieuses

oscillations ophidiennes.

Si bien qu’il n’aurait servi à rien

que je me fusse ingénié à te rendre captive.

Peut-on emprisonner une fugitive ?

 Peut-on clouer le vent du Nord

à une croix de bois ?

Peut-on faire de la cascade

une statue de cristal ?

Peut-on rapprocher les signes du Morse

 afin de nous les rendre intelligibles ?

 Peut-on faire se lever des cathédrales

à partir du silence ?

Peut-on donner Forme

à ce qui n’en a pas ?

 

Ton corps griffu.

Tes pattes de rapace.

La fente de ton sexe empalée

sur l’ossature de l’Oiseau-Poisson.

L’équerre de tes coudes

ô Mante sacrificielle,

le menu de ta poitrine-Sauterelle.

La broussaille de tes cheveux,

leur buisson d’épines.

Les trous de tes yeux,

ces plis d’Outre-Tombe.

Les serres de tes mains

qui ne happent que le vide.

 

Oui, je suis le Vide

 au centre de toi.

 Oui, je suis le Néant qui enfle.

(Toujours, pour les Autres,

nous sommes le Néant),

oui, je suis le Sans-Nom

qui n’ayant aucune Forme

peut les prendre toutes.

Oui, je suis la Forme

qui cinglera ton corps

 de l’intérieur,

le réduira en cendres.

D’elles tu ne renaîtras

puisque tu n’es le Phénix.

A vouloir être

Toutes les Formes,

voici que tu as procédé

à ta propre dissolution.

 

 Femme, seulement Femme

jusqu’au bout de tes doigts,

la pliure de ton sexe,

la courbure de tes pieds,

 voici ce à quoi

tu aurais dû te résoudre

depuis ta Forme humaine,

simplement humaine.

Jamais l’on n’outrepasse

sa condition mortelle.

Sans doute voulais-tu

ressembler aux dieux ?

Mais tu sais bien qu’ils ne sont

qu’une fable,

l’invention

d’habiles mythologues.

 

 Forme tu étais.

Forme tu es.

Forme tu seras.

Humaine,

rien qu’humaine !

 

Qu’au moins ceci te serve de leçon.

Tu n’auras de nouvelle chance.

Une Forme, pas plus, ainsi est ta destinée.

Ainsi est la mienne qui en est le double.

 Afin de créer une Nouvelle Forme

il nous eût fallu nous accoupler !

Je crains qu’il soit trop tard,

le jour baisse

et la nuit sera bientôt là

qui nous dissoudra.

 Au seuil de l’ombre,

dans les nuées de suie,

dans la terrible complexité

de l’invisible,

il nous faut consentir,

l’espace d’un rêve,

 à n’être plus rien

que des paroles

vides de mots.

 

Que l’aube enfin,

que l’aurore enfin,

que le zénith enfin

nous fassent Formes pour toujours.

 De ceci nous sommes en attente

mais aphasiques nous sommes

et nos prières meurent

dans l’éternel silence !

 

 

 

 

 

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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 08:28
Etait-ce cela vivre ? (2° Partie)

Source : Pinterest.

  

  

   S’atteint-on jamais ?

  

   Un public assez clairsemé en ce milieu d’après-midi. Quelques habitués que je reconnais. Quelques signes de connivence puis l’attention à ce qui est sur les murs : l’Art en son rayonnement. Un long moment je m’absorbe dans la vision du tableau de Jawlensky, « Le châle rouge », essaie d’y deviner de quelle urgence il s’agit donc. Urgence de chercher à voir en soi ? Le Modèle a les yeux fermés, comme plongé dans une attitude méditative, sans doute une lente et longue exploration de cet univers interne si mystérieux qu’il semble échapper à celle qui le porte et paraît soucieuse d’en connaître les arcanes. S’atteint-on jamais ? Sans doute seule cette interrogation mériterait d’être posée. Une large capeline rouge coiffe la tête, semble l’isoler d’influences qui, peut-être, seraient néfastes.

 

   Demeurer en soi.

 

    Il faut demeurer en soi, voici le message le plus apparent que paraît formuler cette toile. Et cette cape, cette sorte de muleta derrière laquelle cette femme semble vouloir protéger sa vertu, n’est-elle la métaphore pourpre d’un désir qui convoite, d’un désir qui est convoité, contre lesquels il convient de dresser le rempart de la pudeur ? Céder à la confluence des désirs et voici que s’ouvre la dimension tragique au gré de laquelle la Condition Humaine chemine de Charybde en Scylla, de réel en existence mythique, d’Eros en Thanatos, double image rayonnante-mortifère telle que la culture l’a forgée en nos âmes. Car aimer est toujours se distraire de soi et porter l’objet de son amour au comble de la présence, autrement dit consentir à s’effacer, à se perdre en l’Autre, à faire don de sa personne. La vie redoublant la vie par l’amour puis renonçant à davantage paraître car la persistance à être ne ferait que signer la dissolution de cet amour. Tension extrême dont les Amants font l’épreuve à leur corps défendant car, dans l’Amour, il n’y a de place que dans l’Unique et toute autre présence est nécessairement atteinte de nullité. Dans la trilogie Amant-Aimée-Amour, seule une relation entre deux peut s’établir : Amant-Amour ; Aimée-Amour, le troisième terme est toujours de trop puisqu’il y a effacement de l’un des protagonistes au profit de l’autre. Etrange annulation de l’Acteur, de l’Actrice dont le rôle prend fin à même la première parole. « Je t’aime » veut dire « Je disparais », J’annule mon JE, je le biffe ».  « Tu demeureras seule avec mon Amour ».

  

   Différer de soi.

 

   Egaré dans mes propres pensées - l’Art est de cette nature qu’il fait différer de soi -, je ne vous ai pas devinée, vous, ici dans la salle aux mille reflets. C’est tout juste si, observant le corps blanc et massif proposé par Rouault dans « Au miroir », cherchant à en démêler le lourd lexique, j’ai pu percevoir ce discret martèlement du sol que vos escarpins impriment à la façon d’un bruit qui serait venu d’ailleurs, une espèce de signal lointain, de morse faisant son crépitement régulier. Sans doute un message à votre propre destination : Vous et l’Amour puis le vaste monde au-delà perdu dans le tourbillon des heures. Vous regardez avec la plus grande attention chaque œuvre. Puis une station bien plus longue que les autres devant la toile de Munch au titre si troublant : «Femme aimante ou femme dans le moment de l'amour».

Etait-ce cela vivre ? (2° Partie)

Source : Pinterest.

 

   Combien, alors, il devient « urgent » pour moi d’accoler les deux images, la vôtre et celle de « Femme aimante », de les fusionner en quelque sorte, tellement les analogies sont troublantes.   Êtes-vous cette femme qui se donne se dérobant, cette inaccessible Déesse n’admettant que la cour idéale, abstraite, utopique de l’Amour que l’Amant lui-même aurait désertée afin de mieux vous servir, de mieux vous isoler dans ce palais de cristal qui paraît être le vôtre ? Est-ce là votre vraie nature, cette fusion en vous, ce ressourcement continu à qui vous êtes comme le seul Destin possible dont vous puissiez suivre le cours ? Vous paraissez si absente, là dans la lumière discrète de la salle, attentive à ne pas diverger de votre silhouette noire - la même longue robe que l’autre jour-, concentrée sur le moindre indice qui pourrait vous poser en tant que cette forme originaire dont vous semblez être en quête. Comme s’il vous fallait toujours nager à contre-courant, annuler le moindre désir de rejoindre l’aval, là où se pourrait diluer votre précieuse essence.

  

   Centre intime.

 

   Bien des personnes présentes ont dû vous contourner, patienter, attendre que « Femme aimante » leur soit enfin rendue. Etonnant cet instinct de possession entière, de rapt de ce qui est, d’enfouissement au creux de votre corps, sans doute aussi de votre conscience. Mais je crois que je divague, que votre manque d’égard à qui je suis - vous n’avez pas daigné m’accorder un seul regard -, m’isolant en moi-même me désarme et me désespère. Mais peut-on parler de rapt quand sa propre attention n’est portée que sur soi, fixée sur son roc de chair, ses pensées tourbillonnant autour de ce centre intime que nul ne saurait voir, approcher, dont nul ne pourrait tracer la moindre esquisse ? Certes bien des Distraits pourraient vous vêtir de prédicats aussi fâcheux qu’inexacts : « égoïste, égocentrique, égotiste », que sais-je, tellement grand est le domaine des approximations, des supputations gratuites, des projections incohérentes.

    

   Jardins insondés de l’amour.

 

   Non, vous ne voulez venir à vous qu’en raison d’une énigme à déchiffrer. Peut-être alors, au clair avec votre propre lieu, pourrez-vous migrer, connaître l’Autre, l’accueillir dans le précieux qui vous marque comme la trace de votre indélébile présence ? Peut-être ? Mais me voici maintenant devant l’œuvre qui vous avait tant interrogée. Déjà vous êtes à d’autres peintures, à d’autres significations dont, intérieurement, vous devez sentir la secrète injonction. Je vous observe à la dérobée entre deux questionnements dont la toile de Munch est l’immédiat tremplin. Ô combien j’aurais aimé bâtir, en votre présence, l’architecture d’un possible sens émergeant de cette Abandonnée à ses plus troubles sentiments, en même temps, sans doute, que les plus radieux. Mais, ce faisant, je me serais immiscé dans votre citadelle secrète pour la simple raison qu’un calque aurait pu être posé sur « Femme aimante » que l’on pourrait aussitôt rabattre sur votre propre esquisse en tant qu’une terrible sœur siamoise, une jumelle en destin, une marcheuse de conserve sur les chemins inexplorés de la psyché qui ne sont jamais que les  jardins insondés de l’amour. Mais ne bougez pas, mais demeurez dans la ligne de ma visée de manière à ce que je mette en perspective votre pliure existentielle avec celle de ce Modèle à « l’inquiétante étrangeté ».

  

   Ce feu qui vous traverse.

 

   Vous, (Elle), c’est bien d’abandon dont il s’agit, d’état à la limite d’une perte de conscience, d’un trouble copernicien qui vous tourneboule et vous ôte votre être pour y faire surgir quelque prodigieux événement, la palme généreuse d’une révélation, un état si proche d’une expérience mystique ? Est-ce bien de ceci dont il est question, de ce feu qui vous traverse et vous porte au flamboiement, de cette libre avenue traçant dans l’espace la voie royale d’une naissance à neuf, d’une métamorphose ? C’est bien l’image d’une volupté triste, d’un désir ambigu de vous dépasser tout en vous possédant, en demeurant rivée à votre meute de chair alors que l’extase s’annonce comme le moment prodigieux qui précède la Grande Mort alors que votre état est celui de la Petite Mort, cette fusion de l’Amant et de l’Aimée en l’unité irremplaçable de l’Amour. Amant - Aimée - Amour : « A »,  lettre initiale triplement Majuscule pour dire l’exception d’un soudain passage du contingent à une forme d’absolu dont, sans doute, vous ne reviendrez jamais. Mais quelqu’un sur Terre est-il déjà parvenu à accomplir cette révolution autour de sa propre planète ? Planète toujours en errance, en quête de soi et l’univers est immense qui court au-devant sans attendre la réponse au questionnement.

  

   Enigmes peintes.

 

   Mais voici que la lumière baisse, que quelques spots s’éteignent plongeant dans l’ombre toutes ces Enigmes peintes qui ne profèreront plus qu’entre elles, leurs êtres de toile, leurs traces de suie dans la ténèbre qui vient. Sans doute sommes-nous les deux derniers Voyeurs à partir ? Un long moment je suis le flottement de votre robe noire pareille à un oiseau de nuit se confondant avec le deuil de mes pensées. Je n’ai rien résolu qui eût pu m’éclairer. Vous n’êtes plus qu’une vague pensée dans le jour qui s’écroule. Tout au bout de la Rue des Récollets votre image se confond avec les pierres sombres des quais, le miroir noir de l’eau.

 

   Lundi 16 Octobre -

 

   Beaucoup de travail au Journal en cette rentrée littéraire. Une infinité de livres à lire dont beaucoup ne se nourrissent que de mode, de verbiage dans l’air du temps, de considérations obsolètes sur les relations amoureuses, le hasard des rencontres, les sentiments postmodernes. Parfois l’éclat d’une perle dans les eaux des abysses et le contentement, la joie, le cèdent à une morne impression de vau-l’eau, de perdition du langage dans  des contrées qui ne devraient jamais être les siennes.

 

   Brouillon maculé des rêves.

 

   Une semaine sans vous voir. Sauf dans l’agitation des nuits, le brouillon maculé des rêves. Mais pourquoi donc faut-il que votre image m’obsède si violemment, torture mon esprit, assèche mon inspiration parfois ?  A tel point que me voici contraint de relire d’anciens articles pour y retrouver les traces ouvertes du sens, l’envol libre des phrases, quelques formules pesées au trébuchet de la raison, quelques envolées lyriques qui, paraît-il, signent mon écriture aussi bien que ma façon d’être. Mais croyez-moi, rien ne vaut la spontanéité, la source vive, l’écoulement naturel des mots, un murmure, le chant des abeilles, le bruissement des feuilles d’automne sur un quai, au bord d’un Canal. Les feuilles bruissent-elles Quai de Jemmapes, devant votre modeste logis qui assure mes nuits de bien étranges visions ? Je vous ai perdue « Femme aimante », comment donc vous retrouverais-je, Vous la Solitaire au long fourreau noir, Vous l’Esthète seulement appliquée à sonder votre reflet dans une toile, Vous dont je dis beaucoup mais dont je ne sais rien ? Et puis, retrouver quelqu’un c’est l’avoir déjà trouvé, en connaître quelques traits, en avoir écouté certaines rumeurs, avoir éprouvé à son endroit un sentiment, un bonheur, une peine. Je vous connais si peu dans cet automne finissant. Bientôt sera l’hiver, ses courtes journées, les causeries au coin du feu, les photographies jaunies sur lesquelles on laissera broder sa mémoire, peut-être inventer un futur.

  

   Donner lieu corps et chair.

 

   Quelques heures devant moi. Comment pourrais-je éviter de me rendre à « La Fabrique » ? Parfois la naïveté est sans limites. Ainsi sont les amoureux transis qui font les cents pas sur le trottoir où ils ont rencontré l’espace de leur rêve - une Belle Fille que le songe a encore enrichie -, martelant assidument le pavé, s’obstinant à faire surgir tout au bout de leurs yeux attentifs, de la volonté de leur pur désir cette hallucination dont ils pensent qu’elle est sur le point de s’incarner, là, dans la seconde qui suit et qu’ainsi leur âme apaisée ils pourront enfin vivre. Est-ce cela vivre ? Est-ce donner lieu, corps et chair à ce qui ne saurait en avoir, un bref passage, la survenue d’un éclair, un vertige fiché, là, au milieu de nulle part et l’on persiste à errer sans cesse autour de soi et l’on n’a plus de répit que ne survienne le miracle de la manifestation.

  

   Être en fuite du monde.

 

   L’air a fraîchi ce matin, une brume rampe à ras du sol et les feuilles mortes ne sont plus qu’un anonyme tapis, une lourde pâte recouvrant le réel de sa consistance d’ennui. Je pense aux complexités du sol, aux « Messes de terre » de Dubuffet, à cet impénétrable des choses, cette inconnaissable texture que nous longeons sans jamais la connaître vraiment, nous poser de questions au sujet de ce qui s’effondre et périt, là, sous nos yeux. Au moins en percevrions-nous l’éclairante allégorie, cet être en fuite du monde qui s’écoule à notre insu, et nous aurions fait un pas de plus en notre direction avec, en guise de viatique, la perdurance d’un savoir, une clarté s’éclairant du dedans, nous rendant le dehors plus visible donc nous guidant sur la voie d’une possible sagesse. Mais non, notre obstination d’homme nous talonne, nous aiguillonne, nous pousse toujours plus avant alors que bien des vérités sont foulées au pied dont nous aurions pu tirer quelque leçon sur la manière de nous accorder avec le proche et, par voie de conséquence, avec le lointain. Mais à l’ouverture des yeux, à la disposition de l’esprit forant la jungle où nous progressons, nous préférons le glissement de la taupe dans son fourreau de terre sombre, aveugle.

  

   Malinement, tout près, tout près.

 

   Et voici que, logé dans la geôle d’une méditation confuse, assis maintenant  dans la grande salle grise et blanche qui sert de bibliothèque, je n’avais nullement été attentif au glissement discret de votre présence. Nous sommes peut-être une dizaine de lecteurs occupés à feuilleter magazines et ouvrages. Certains prennent des notes, sans doute des étudiants préparant un exposé, un compte-rendu ou s’essayant au difficile exercice de synthèse des documents en vue d’une thèse. Nous sommes, l’un et l’autre, disposés dans la diagonale de la salle, Vous près des rayonnages du fond destinés à la littérature étrangère, moi au rayon poésie avec, posé sur ma table, un exemplaire d’un recueil de Rimbaud ouvert au plus pur des hasards sur « Comédie en trois baisers » dont je savourais les deux premiers quatrains :

 

« Elle était fort déshabillée,

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres penchaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

 

Assise sur ma grande chaise,

Mi-nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d’aise

Ses petits pieds si fins, si fins. »

 

   Je ne sais ce qui me troublait le plus, cette Apparition poétique caressée par la feuillée des grands arbres, vous dont j’imaginais les pieds si fins, vous assise sur votre grande chaise dans la position studieuse d’une écolière. Il ne vous manquait que deux tresses sagement ramenées de chaque côté du visage et l’illusion eût été parfaite. Je voyais vos mains agiles tourner régulièrement les pages, puis un arrêt, long, inspiré, me semblait-il, l’air un brin égaré comme si le livre dont vous saisissiez les mots était le lieu d’une révélation. Le plus souvent vos gestes demeuraient en suspens et votre pose était celle d’une gamine arrêtée au bord d’un coffre à trésors. Parfois votre halte prenait l’allure d’un saut en dehors de la « vraie vie », clouée en plein ciel par quelque « illumination ». Ainsi, en pensée, me rejoigniez-vous dans le site immense de la poésie et cette simple divagation de l’imaginaire suffisait à combler mes angoisses, à dissiper toute tristesse, peut-être à faire se lever la flamme de quelque espérance.

  

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24 juillet 2020 5 24 /07 /juillet /2020 07:52
Etait-ce cela vivre ?  (1° Partie).

« Vivre ».

Photographie : Katia Chausheva.

 

 

 

 

  

   Un imprenable ciel.

  

   Souvent, le soir, après avoir bouclé mon dernier article, j’allais flâner du côté du Canal Saint-Martin, cette artère verte dans le gris damier des jours. Rien ne m’y attirait plus que le calme, l’indolence d’une marche au hasard des rues, parfois une incursion dans des quartiers qui, vers Gare de l’Est, ne laissaient voir que la lèpre des murs, quelques immeubles anciens de tuileaux rouges coiffés de zinc. La lumière y faisait ses infinies coulées le long d’un imprenable ciel. J’avais besoin de cette ville anonyme désertée par ses habitants, de ces trottoirs semés du jaune fuyant des feuilles, de ces chats sauvages qui, surpris, couraient se réfugier dans la trappe obscure d’un soupirail.

 

   Cette poudre des jours.

 

   La plupart du temps je me contentais de fumer rêveusement, la tête égarée parmi le lacis de mille idées toutes les plus irrésolues les unes que les autres, une manière de me soustraire aux mors assidus du temps. Je n’aimais guère que cet infini flottement, cette poudre des jours, cette limaille brillante que nul aimant n’attirait plus qu’à la force pâlissante de l’heure. Il me fallait le crépuscule, ses teintes de fin du monde, ce frémissement impressionniste qui me soustrayait aux tâches parfois si nébuleuses du quotidien. Il n’était pas rare que, muni d’un bloc-notes, je n’entreprenne de consigner quelque idée dont, plus tard, je tirerai un texte. C’était étonnant cette liberté, là au bord du Canal, ce seul souci d’énoncer le monde selon mon humeur, de rendre gracieux ce qui ne l’était pas, d’enrober d’optimisme une vue qui, habituellement, ne se déclinait le plus souvent qu’à l’aune d’images ternes, moroses. La fantaisie d’un dessin, le luxe d’un croquis, quelques traits de crayon fixant sur le blanc le passage d’une pensée, l’effleurement d’une intuition.

 

   Etincelles du désir.

 

   Mes haltes privilégiaient tel banc de bois verdissant, tel appui de façade, telle main courante qui longeait l’eau du rythme rassurant de ses balustres. Le plus souvent, ma terre d’élection était ce bord du quai que longeait un chemin de halage. L’autre rive n’était bordée que d’immeubles de bureaux déserts à cette heure tardive. Parfois l’éclat d’une lumière. Sans doute du personnel d’entretien occupé à emplir cette trêve d’une laborieuse présence. Existait-il un endroit dans la grande ville qui fût plus calme, plus retiré de la vie, plus à l’abri des mouvements, des fureurs citadines, des étincelles du désir, des agitations consuméristes ? Parfois plus d’une heure s’écoulait avant que la rumeur d’un moteur ne vînt troubler cette délicieuse quiétude. Des vélos fuyaient dans les plis avancés de la nuit. Des trilles d’oiseaux s’élevaient avant d’être dissoutes dans on ne sait quel mystère.

 

   Ces cendres sur le papier.

 

   Un soir d’automne, me voici occupé à tracer les grandes lignes d’un article sur les tendances stylistiques du roman contemporain. Tout à mes délibérations intérieures rien ne m’indique votre passage, vous l’Enigmatique qui, sans doute, demeurerez cette simple vibration à la surface d’un lac, un étrange remuement, un sillage flamboyant dans le tissu si terne de la cité.   Et, aujourd’hui, semant ces cendres sur le papier, combien je me rends compte de l’étrangeté de votre nature, de la difficulté que j’ai à vous fixer dans une catégorie qui reflète votre personnalité, tant l’ambiguïté, l’indécision, le variable semblent coller à votre personnage, genre d’effeuillement continu faisant un jour apparaître ce que le suivant recouvre d’un illisible glacis. Tantôt cette belle lumière diffusant sa longue éclaircie, tantôt ce demi-jour, cette lueur au ras du sol comme sur la terre usée d’Irlande. Une fugace impression, un genre de sautillement sur place, une disparition. Mais connaît-on jamais l’altérité autrement qu’à l’effleurer et la perdre, les doigts fussent-ils habiles à la préhension, l’esprit adéquat à saisir la plus évanescente des subtilités ?

 

   Longue robe noire.

 

   Alors que mes notes se sont suffisamment étoffées, que mon âme s’est ressourcée au contact du libre et du fluide, m’apprêtant à quitter le lieu de ma méditation, voici qu’un bruit de pas me tire de ma léthargie. Qui donc si tard dans la nuit qui vient ? Les boules des lampadaires se sont vêtues d’une coque de brouillard, les quais ne se distinguent guère plus de la nappe d’eau, la ville est dans le gris, ensommeillée, prête à franchir le rideau d’ombre. Une longue robe noire, un fuseau dans lequel votre corps doit être bien mince, un alexandrin non encore parvenu à sa césure, les prémices d’une histoire, mais courte, incisive, sans doute une nouvelle. Etonnante cette façon de marcher dans la légèreté - on croirait le glissement de la grue cendrée le long de la lagune -, étonnant le crépitement de vos hauts talons qui percutent le temps, y installent le sceau d’une infaillible volonté. Vous devez avoir du tempérament, peut-être diffuser une volubile fougue, vous imposer avec assurance et distinction, ce qui est le signe d’une généreuse présence, d’une vérité à l’œuvre.

 

 

 

   Meute libre du visage. 

 

   En cette heure tardive, c’est comme si nous étions deux naufragés parmi les flottements, ici et là, les éboulis de l’heure, les confluences de poussières, les tourbillons de vent, la chute des feuilles près des hommes pliés dans leurs corps de momies. Mais qui donc n’a jamais rêvé d’être seul au monde avec une Aimée à la pointe la plus avancée du désir, au sommet d’un violent surgissement, l’éclat d’une passion, le rougeoiement de sentiments posés sur la meute libre du visage ? Qui donc ? Mais me voici me surprenant à parler à voix haute dans la densité de la brume, à tresser dans le vide les cordes d’une étonnante incantation, à humer l’air, à y deviner l’empreinte de Celle que vous êtes. Serais-je donc amoureux à la seule mesure du flottement de cette robe, au seul martèlement du ciment que vos escarpins délivrent à la façon de quelque chose d’impérieux, cependant sans autre contour que cette récurrence obsessionnelle, cette assiduité pareille à la chanson épileptique d’un être à vif qui se désespère de ne vivre que dans la faille d’ombre où votre absence de regard la relègue ? Faut-il que ma complexion soit fantasque, mon humeur égarée, ma raison atteinte d’un grain de folie pour que, déjà, s’élabore la trame d’une histoire qui n’a nullement commencé. Qui, sans doute, n’aura nul lieu où s’accomplir.

 

   Figure écarlate du vide.

 

   Etait-ce cela vivre, pour vous qui étiez lointaine, pour moi qui n’étais présent qu’en pointillés, en points de suspension, en parenthèses avec, au milieu, la figure écarlate du vide, l’empreinte de soufre du néant ? Etait-ce cela vivre ? Voici que je me pose ces questions hors-champ, dans l’aire dévastée de ma vision puisque, au moment où ces lignes s’écrivent, vous n’êtes plus que cet être de passage, cet étrange migrateur qui a habité mon ciel l’espace d’un vol puis, soudain …

  

   Une fleur noire.

 

   Oui, combien je revois avec une cruelle précision - les images sont fixes qui ne tremblent nullement -, cette belle métamorphose dans la fuite nécessaire de l’heure, dans la chair des secondes que sonde la dague du réel. Mais il n’en sort jamais qu’un sang diffus pareil à la résine de la lymphe, au gonflement blanc des larmes dans l’intervalle des paupières. Je me souviens de votre entrée - dois-je dire « majestueuse » tellement elle semblait irréelle, hors-sol, votre robe flottant autour de vous, pareille à la corolle d’une fleur noire si mystérieuse ? -, de votre entrée donc dans ce modeste immeuble - rez-de-chaussée, un étage, couleurs éteintes, un ocre pâle, un bleu délavé -, la porte se referma sur une Déesse. Bientôt, à l’étage, une pièce s’éclaira qui vous révéla à mes yeux bien mieux que ne fussent parvenus à le faire ces romans qui tressaient la cohorte de mes heures.

  

   Profération silencieuse.

 

   Dans le clair-obscur que semblait diffuser une applique c’était une manière d’étrange chorégraphie, quelques mouvements souples tel les rameaux d’un saule pris dans une brise printanière. A quel rituel vous livriez-vous donc ? A quelle étrange icône adressiez-vous cette si étonnante posture qu’elle me faisait penser à quelque danse orientale lascive à souhait en même temps qu’empreinte de profondeur, peut-être même d’un hiératisme qui faisait de vous cette forme unique émergeant à peine du silence des lieux. Chute de vos longs cheveux pareils à une eau, front bombé que glace la lumière, tête légèrement inclinée, parfois quelques rotations, les rameaux clairs de vos bras docilement plaqués le long d’un corps s’évanouissant dans le noir. Noir de votre vêture qui recouvre un autre noir, ce fond dont vous semblez la déroutante profération silencieuse.

  

   Feuillure dans le pli de l’âme.

 

   Je venais chaque soir me tapir dans la calme fuite des quais, Voyeur attentif mais discret, mais parfois inquiet de sa propre présence, de l’effraction que constituait l’insatiable avidité de mes yeux, un sentiment mitigé, un numéro d’équilibriste sur la corde infiniment tendue du funambule. Certes le spectacle que vous me donniez, à votre insu, n’était en rien obscène ni provocateur. D’ailleurs comment eût-il pu l’être puisque, pour vous, je n’existais pas, étais une simple hypothèse à la confluence des hasards, une attention que le premier vent emporterait dans les mailles illisibles du quotidien. Il me fallait seulement apprendre à demeurer, à ne pas me figer dans cette pose qui eût risqué de devenir définitive, à ne pas me perdre dans mes propres méandres. Il était si facile de laisser se confondre sa propre silhouette avec le passage inaperçu de l’être qui n’était que temps, de jouer avec le temps précisément, cette obscure partition au gré de laquelle plus aucune différence ne s’établirait entre un présent si dense, un avenir si fluide. Jamais on n’arrivait au bout des choses, un effleurement simplement, un battement d’ailes, une feuillure dans un pli de l’âme.

  

   Silence à jamais.

 

   Ce dont il me fallait tenir compte, ce à quoi il me fallait me résoudre dans la douleur, cette séparation, ce fossé, cet abîme dont je faisais la cruelle expérience. Sans doute votre voix serait-elle un silence à jamais. Ce que la parole tait, le corps le dit. Observer vos mouvements, épier le moindre de vos déplacements, tel était mon sort, étrange messager de la nuit, observateur à demi-aveugle de la perte d’une eau dans une faille de terre. Cependant, je n’aurais su me contenter de demeurer là, en retrait, pareil à un Marinier qui aurait laissé passer les péniches pour un voyage dont il demeurerait orphelin. Afin de ne désespérer sur le quai, il m’arrivait, lorsque mon travail m’en laissait le loisir, de flâner le matin au sortir de la brume, l’après-midi lorsque le soleil faisait ses longues avenues sur le Canal. Parfois, remontant la Rue des Récollets, longeant les frondaisons rousses du Jardin Villemin, il m’arrivait de faire de longues haltes à « La Fabrique », cette ancienne filature qu’on avait transformée en centre culturel. Le lieu était accueillant et s’annonçait à la manière d’une réalisation concrète de mes utopies, centre géométrique de mes affinités. J’aimais cette ambiance de confort contemporain, cette architecture ancienne que des matériaux modernes venaient enrichir  de leur netteté, larges baies vitrées, dalles de béton gris, chaudes boiseries qui rehaussaient les hauts murs de plâtre en partie écaillés. Ce qui m’attirait le plus, la bibliothèque et ses milliers de volumes aux maroquins fauves, les salles d’art contemporain, l’exacte beauté de ses grandes toiles, enfin le café qui était le point à partir duquel s’ordonnaient les autres surfaces.

 

   Un souvenir perdu.

 

   Et voici qu’aujourd’hui, alors que votre présence n’est plus qu’un souvenir perdu dans le tumulte du passé, je feuillette ce carnet de moleskine au hasard duquel se trouvent rassemblés un fatras de notes concernant le roman, quelques croquis, de rapides dessins et, surtout, ce genre de Journal qui accueille mes réflexions, décrit quelques situations. En voici quelques extraits :

  

 

   Lundi 9 Octobre -

 

   Le temps est lumineux, solaire. L’été se prolonge, projette sur l’arrière-saison des feux qui, jamais, ne sembleraient vouloir s’éteindre. Une accalmie ce matin, mes derniers articles sont partis pour l’impression. A l’affiche de « La Fabrique » une exposition intitulée « De l’urgence d’être femme ». Une exposition d’art moderne qui regroupe quelques grands noms de la peinture, Jawlensky, Munch, Rouault, Delvaux, Bellmer. Comment résister à tant de magique présence ? Et puis ce titre si provocateur, comme si la femme n’était pas encore arrivée à elle, ne connaissait sa propre essence, ignorait le surgissement de la vérité la révélant ce qu’elle est, une exception d’être. Comment le considérer autrement ? Et puis quel besoin d’établir des catégories, d’installer des différences, de créer des divisions : les Hommes d’un côté, les Femmes de l’autre ? Le réel est plus simple qui regroupe le vivant en une seule et même entité, un monde unique. Encore l’un des excès des Lumières, cette irrésistible force de la Raison qui tire tout au concept, à la froide argumentation, à la nervure alors que la feuille est si belle, si généreuse en sa totalité !

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23 juillet 2020 4 23 /07 /juillet /2020 07:48

   Ce sont les dernières vagues de la nuit. Des rouleaux d’écume grise poussent devant eux la première blancheur, la première neige. L’aube nait à l’horizon avec un frémissement de libellule. Cela se défroisse à peine, cela ne dit pas encore son nom, c’est un signe précurseur d’avant le baptême, d’avant la nomination. Alors on est soi hors de soi, alors on est soi sur le bord de son être. Tout attend à la pliure du monde et le grand souffle du ciel se retient avant de parcourir la terre, d’y semer les fleurs éparses qui diront aux hommes le devoir d’exister, de tracer leur sillon dans la glaise du vivant. Cette attente est belle, elle dit l’aventure sur le point de paraître, elle dit l’événement gros de sa propre stupeur, elle dit la prochaine turgescence du jour, l’étonnant surgissement des choses sur la toile libre de la conscience.

   Il doit être cinq heures du matin en cette fin de printemps. Depuis ma chambre je sens le prochain gonflement du jour, la grande parturition au gré de laquelle nous, les Errants, figurerons parmi les esquisses plurielles de l’exister. Ici, près de cette rivière à la claire voix, ici encore dans le pré piqué des dernières étincelles de la nuit, là sur le haut sommet de la montagne sur laquelle se découpe la flèche noire du vol des milans, là encore sur la margelle des villes, dans les banlieues bleues où se dressent les figures anonymes des hautes tours, elles forent l’espace mais leurs yeux sont éteints, bordés de cécité.

   J’ai dans les treize ans, autrement dit c’est une manière de bouton virginal qui s’éveille à la vie et ne rêve que de déployer son pollen, de faire vibrer son nectar sur tous les orients qui se lèvent et appellent à la grande fête de la vie. Par la fente de mes volets à demi fermés, c’est un genre de feuille illisible qui traverse ma chambre, une manière de soie qui palpite, ne se pose nulle part, regarde simplement le blanc des murs, la plaine blonde du parquet. Le silence est grand, il fait son troublant vortex où tout semble disparaître pour ne plus paraître. C’est méticuleux, le silence, ça se pose sur les choses comme un doigt sur des lèvres closes, cela dispose au recueillement intérieur, cela appelle à la méditation. J’épie le moindre bruit, retiens ma respiration. Ce qui doit advenir, qui est pure joie, je ne saurais en différer la venue au gré d’une distraction de l’âme. L’âme, c’est si léger, si fragile, un genre de papier d’Arménie qui pourrait se consumer dans une odeur de résine et s’absenter de nous et alors nous serions orphelins de nous-mêmes, sans plus de contour que le vide, sans plus de consistance que les fils de la Vierge.

   Voici, j’entends le premier signal, la première émergence d’une aventure qui, bientôt germera, pour l’instant se retient. C’est bien normal, les choses sont toujours engourdies au sortir de la nuit, elles veillent à leur dépliement, mais dans le secret, dans la rutilance encore présente des massifs d’ombre du songe, parfois encore des éclairs les traversent qui fusent dans le corail gris de la tête. Un matelas a grincé. Des gonds ont fait leur bruit lorsque la porte s’est ouverte. Des pas ont frappé le sol de planches, ont imprimé, dans le massif indistinct de la maison, l’espoir d’un lever, ont déposé l’obole d’un jour nouveau. D’un jour à connaître. D’un jour à créer. Oui, car c’est bien nous qui créons le temps à l’aune de notre volonté, de notre conscience. Grand-Père William a toujours été un lève-tôt, une impatience livrée à son propre tumulte, une énergie à mettre en marche dès la fin du somme.

   J’ai rejoint mon Grand-Père dans la cuisine qui donne sur le levant. La lumière est encore basse qui agrandit les ombres, leur donne une belle moirure, les plaque au sol où naissent les premiers reflets. William prend son petit déjeuner. Il a déroulé ses anchois, les a posés sur un lit de pain imbibé d’huile d’olive. Du bout de son Opinel il prélève de minces tranches qu’il porte à la bouche. Un cube de mie les accompagne qu’il mâche longuement. Chez Grand-Père, le simple fait de manger représente une attention toute particulière qui, parfois, confine à la dévotion. Il est un homme simple, un journalier agricole dont les modestes revenus lui permettent à peine de vivre. Séparé de ma Grand-Mère, il loge chez mes Parents et, accessoirement, dans une vielle maison adossée à un antique monastère sur la colline qui domine Beaulieu. Il vit au jour le jour. Il vit comme la Leyre - la rivière qui coule au bas du village -, faisant avancer son existence goutte à goutte, en direction de cet aval qu’il ne redoute nullement, trop occupé qu’il est par la fête unique, irremplaçable de l’instant, ce don qui s’épuise à chaque seconde mais, toujours se renouvelle. 

   Nous sommes dans la rue lorsque les premiers rayons du soleil se lèvent au-dessus de l’horizon. Nous traversons le village encore endormi. Douceur d’écume de cette solitude à deux, elle renforce des liens déjà profonds, inentamables. Nulle distance entre Grand-Père William et moi. Non seulement nous sommes de la même chair, mais nous sommes uniques en quelque sorte, deux vies s’abreuvant aux mêmes plaisirs simples, aux mêmes joies modestes, immédiates. Notre goût commun pour la pêche est un ciment supplémentaire, un indéfectible liant, une osmose dont nous n’avons nullement à interroger l’essence tellement elle est naturelle, incisée d’une identique félicité d’être, ici et maintenant, sur ce lopin de terre où plongent nos racines communes.

    Oui, cette pseudo-solitude rapproche les cœurs, ensemence de joie le trajet singulier qui s’étoile devant soi et indique la plus haute certitude dont s’investit tout sentiment vrai. Nos cannes à pêche, tout comme nos paniers, tout comme nos âmes, sont légers, tissés d’air et traversés de fins nuages. Quelle volupté alors que d’être logé au plein de soi, sous le vol léger des passereaux, la frise aérienne de l’azur, les dentelles vert-de-grisées des aulnes qui longent les rives de la Leyre. Je n’ai nullement besoin de regarder la lumière briller dans les yeux gris de William, je sais qu’elle est là, pareille à une brume qui flotte au-dessus de la lagune, lui donne sa belle couleur et le caractère qui la fait telle qu’elle est, irreprésentable hors de soi. 

   Nous avons atteint la grève de Talbert. Une plage de cailloux gris et blancs qui jouent avec une eau brillante, écumeuse, des bulles éclatent sous la poussée des demoiselles. Ici est notre Eden, le lieu de notre ineffable joie. Soudain nous nous sentons si légers, si libres de nos mouvements, de nos pensées. Grand-Père modèle, dans le creux de ses mains, des appâts qu’il a lui-même confectionnés avec de la mie de pain, du maïs concassé, des croûtes de fromage, des épluchures, le tout lié par de la farine et un peu d’eau. Lorsque les boules touchent la rivière, elles s’éparpillent en mille minuscules soleils, font des traînées le long du courant, troublent l’onde qui jaunit. Bientôt des frémissements, des frétillements. Ils disent la présence des goujons, des tanches, peut-être de carpes aux ventres lourds qui s’accrocheront à nos hameçons. Nous ne les attrapons pas pour les blesser, leur montrer notre soi-disant supériorité d’hommes. Nous les attrapons et les concevons à la manière d’une provende à destination des dieux, que nous accompagnerons d’une longue libation. Je sais la source qui coule à bas bruit dans le sol de mon aïeul, je sais la pertinence, pour lui, d’un repas pris entre amis, d’un désir accompli sous l’arche brillante de la rencontre, sous les auspices de ces moments qui scintillent telles des gemmes serrées dans leur écrin d’argile. Je sais le rare et le précieux, William me les appris, non d’une manière docte, ce n’était nullement son style, seulement par l’exemple qui, à première vue paraîtrait indigent mais qui, en réalité, ruisselle de bon sens, de don de soi ouvert, effectif, toujours renouvelé par le premier événement.

   Au travers du rideau des arbres, la clarté s’élève avec douceur, elle est pareille à la venue de la raison après la nuit de l’obscurantisme, une délivrance, une participation de qui on est à la fête fraternelle que les heures portent en elles pour qui sait les observer, y repérer les signes d’une intelligence secrète de la terre, des choses, de l’eau qui court, de l’abeille qui fait son butin des étamines solaires de la fleur. Tout converge dans un identique sillon de sens. La nature fait l’homme qui fait la splendeur du monde pour peu qu’il soit attentif à la tendresse de ce qui vient à lui : le rayon de soleil, la tunique noire du grillon, sa chanson discrète, la goutte de pluie qui féconde la joue et la dispose au repos, à la fraîcheur. C’est tout ceci que Grand-Père William m’a appris, tout comme le ciel nous apprend les nuages, les nuages les gouttes, les gouttes le mince ruisseau qui, bientôt, sera mer, sera l’immense pour nous les minuscules qui croyons tutoyer les étoiles, nous mesurer à l’infinité de l’univers, sans ciller, sans inquiétude aucune, alors que nous sommes infinitésimaux au regard des constellations.

   Du trou d’eau qui est le nôtre, qui est un peu le méridien sur lequel nous nous orientons, en cette radieuse matinée de printemps, nous avons extrait nombre poissons aux écailles d’argent, un arc-en-ciel de gouttes suivit leur capture. Du panier en osier que nous avions emporté, nous avons prélevé quelques nourritures terrestres qui nous ont fait hommes, sur cette terre, en cet endroit, en cet instant non renouvelable. Mais, ce que nous avons retiré de plus précieux, cette invisible substance dont est tissée toute relation vraie. Jamais elle ne s’épuise et, aujourd’hui, bien des années plus tard, c’est bien entendu la célèbre ‘petite madeleine’ proustienne qui a surgi du fond du passé.

   Mon Combray est ce Beaulieu de l’enfance. Ma Tante Léonie ce Grand-Père rieur dont, parfois, le visage me hante avec bonheur, lors de mes nuits d’insomnie. L’existence est une très longue nuit faite de sombres gouffres, d’oubliettes sans fin, de gorges étroites envahies de froid et de tristesse. Oui, elle est bien ceci, mais, dans le profond de la nuit, clignotent de vives étoiles, leur signal vient jusqu’à nous après des années-lumière, des épaisseurs immenses de temps, des vastitudes d’espace. Elles sont telles des balises qui nous indiquent le chemin à poursuivre. De hautes figurent s’y détachent qui tiennent nos mains et nous guident parmi le vague et l’immense dont nous ne connaissons jamais rien mais dont nous espérons la flamme d’une mince joie. Oui, d’une joie. A défaut nous serions perdus au monde et à nous-mêmes !

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