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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 08:53
Visage : cette coquille de nacre.

« Autoportrait ».

Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

 

 

Félicité d’être sur le bord du monde.

 

A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier, devenir de lourdes résines sous lesquelles se retrouver simples inclusions muettes, insectes aux buccinateurs soudés, aux membres roidis sous l’effet de quelque glaciation. Au début, elle n’avait accordé nul crédit à ce qui semblait n’être qu’une vue de l’esprit, une hallucination de l’imagination. Le matin, enfermée dans la quiétude de sa salle de bains, alors que le frimas poudrait les arbres de blanc, combien il était heureux de rester sous la douche, de chanter, d’enduire son corps d’une mousse abondante dont les bulles qui s’en échappaient semblaient dire le bonheur du jour, la félicité d’être, ici, sur le bord du monde. A peine entrée dans son atelier elle se saisissait de ses pinceaux et projetait sur la toile blanche, cette neige, ce silence, de simples lavis qui, bientôt, prendraient forme. Dans la texture de la pâte. Dans la violence même qui était contenue dans les choses. Formes de corps surtout. Vigoureux, expressionnistes. Giclures de muscles, tensions de peau, lacis de veines plongeant dans la crypte ombreuse de la chair. C’était cela qu’elle voulait, inscrire dans la sculpture existentielle les stigmates de ce qui partout rayonnait, aussi bien la beauté, aussi bien la laideur. Celle-ci ne lui apparaissait nullement sous le signe de la négativité et se signalait à sa conscience en tant que beauté différente. Peut-être plus profonde, plus difficile à atteindre. Il suffisait de contourner le réel, d’en interpréter le lexique complexe.

 

De quoi est-ce l’épiphanie ?

 

C’était toujours ainsi. Les premières touches, à peine un effleurement, une douce insistance comme pour instiller à la toile un lexique ineffable, le début d’une fiction qui ne dérangerait nullement le souci du quotidien. La toile vibrait sous les attouchements. La toile chantait comme l’épiderme de l’amant surpris par les audaces de l’amante. Pur enchantement que de voir naître les phénomènes, d’assister à leur surgissement. Métamorphose qui livrerait bientôt le dernier mot de sa longe méditation. Ici, dans l’approximation se devinait déjà ce qui serait une épiphanie. Mais de quoi donc ? Cette masse jaune à la consistance d’argile, était-ce le buisson des cheveux en devenir, son brouillon, son esquisse première ? Et cette plongée vers le bas de l’œuvre, cette manière de buse de ciment gris tachée par le temps, ceci représentait-il un cou, cet isthme empreint de mystère qui rattachait la pensée à la lourde matérialité du corps ? Et cette proue de calcaire, cette figure avancée d’une probable Albion, ceci faisait-il signe en direction du visage, cette quintuple essence synthétisant le sensualisme par lequel l’homme prend acte du monde ? Et de lui-même dans un seul et même geste ?

Maintenant les coups de pinceaux étaient devenus rageurs, la toile claquait sous les assauts du spalter, sous les déflagrations rythmées de la brosse. Car il fallait dire, dans l’urgence, dans la peur et le tremblement tout ce qui surgissait ici et maintenant de la condition humaine et en graver les incroyables traits dans la substance de la pâte, dans la sourde touffeur de ce qui, par nature, était immobile, muet, inerte. Pure décision de ne rien proférer, la pâte se laissait manipuler, transformer en ce qu’elle deviendrait, ce destin simplement dévolu à témoigner, sur le carré de lin, la strate d’une histoire, le dépôt de l’art en son infini renouvellement. Mince écaille de sens s’allumant du feu discret du fanal perdu dans l’étoffe blanche de la brume. Créer, tout contre le matin naissant, encore illuminé des songes nocturnes, c’était se livrer à un acte de demi-conscience, c’était une apposition de soi dans l’ornière des choses sans que rien n’en manifestât l’étonnante présence. Soudain l’on surgissait à même le sujet que l’on était de la même manière que le jour naît de la nuit à la seule empreinte de l’aube.

Alors l’on s’apercevait, dans le dénuement et la stupeur, l’on se reconnaissait dans cette figure lagunaire, dans cette tragédie de carnaval, masque vénitien si austère qu’il n’était que celui du mime, cet étrange personnage dépourvu de langage n’ayant pour rhétorique que son propre corps, sa gestuelle d’animal pris au piège. Proférer un drame en langage est assurément douloureux. Mais c’est à mesure simplement humaine. Le transposer dans un langage sans langage c’est le vêtir d’une transcendance tragique par laquelle rejoindre l’immense solitude des dieux dont l’empyrée privé de parole se donne à voir comme un néant absolu, le visage du nihilisme accompli. Là est bien la condition aporétique du mime qui se débat et gesticule devant l’effroi de ne jamais être compris, donc de ne jamais se hisser d’un sort cousu de perte et de nullité à être.

 

La quadrature de sa propre chair.

 

Là est aussi la problématique de l’Artiste qui s’annule à même son œuvre. Tracer sur la toile le beau paysage, poser le clair-obscur de la nature morte sublime, initier une fresque historique, donner lieu à une esquisse sociale, tout ceci constitue l’auréole d’une identique déclinaison, à savoir tracer dans le vivant la quadrature de sa propre chair. C’est toujours l’inaltérable et permanent foyer du soi qui est en question. Ce qu’au fil des jours l’on tisse patiemment, c’est cette trame infinie qui nous traverse et nous met en demeure d’en repérer le parcours souterrain, d’en montrer la possible résurgence. Masque de Nacre savait de toute éternité que l’acte de peindre ne consistait uniquement à poser des pigments sur un subjectile, y reconnaître des lignes et des traces, y deviner des surfaces, y lire l’amorce plastique d’une anatomie. Non, peindre était élever sa propre effigie, tailler sa silhouette dans la pierre du jour, dégager du marbre infiniment disponible du réel cela même qui nous parle comme l’unique fable que nous sommes au devant des hommes. Tout créateur est à la recherche de l’absolu, de la verticale vérité, de l’évidence faite chair. Or rien ne dispose mieux à cette haletante découverte que le fait de sonder son propre continent. Ici, plus de dérobade possible. Ici, procès dialogique institué de soi à soi. Le sans-distance qui seul autorise la parole de confiance. Certes, s’en remettre à l’autre est la voie parallèle. Mais la difficulté réside dans le terme même de « autre » qui déporte de soi et crée une « vérité relative » puisque le sujet est dépossédé de la matière même qui constitue son essence. L’autre, quel que soit le degré d’authenticité qui nous attache à son être est (ceci est un truisme) dans l’orbe de l’altérité, donc de l’inatteignable par définition. Simple question de logique que redouble la nature différente de la présence ontologique. Car de soi à l’autre, l’écart est identique à celui de deux terres que sépare un océan.

 

Paradoxe : liberté et aliénation.

 

« A elle, Masque de Nacre, l’on avait dit que les pensées, les paroles, le langage pouvaient se solidifier… » Il est temps maintenant de reprendre l’assertion posée à l’incipit du texte et de tâcher d’y trouver de nouvelles significations. Oui, le langage intérieur, oui les pensées, oui les réflexions et méditations de l’Artiste avaient trouvé à se solidifier, à se métamorphoser en substance palpable, en couleurs, en formes dont la réalité était incontestable. Et c’est bien ce phénomène de la réalisation qui pose question pour la simple raison qu’il s’agit d’un double mouvement qui instaure une exigence et la détruit à même sa parution. La production de l’œuvre d’art est cette liberté suprême par laquelle l’Artiste trouve son accomplissement qui n’est, corrélativement, que l’autre face de son aliénation. Oui, de son aliénation. Car, ici, dans ce masque tragique, figé, incapable de quelque anamorphose que ce soit se dit l’imprescriptible ornière du destin, son empreinte définitive, le couperet de la lame de la temporalité qui, du présent qui apparaît, annule le passé et n’autorise nul avenir. « Autoportrait » inaugure une vision renouvelée d’une image de soi qui, en définitive, n’en est qu’une clôture, si l’on prend soin de raisonner avec la rigueur nécessaire. Oui, l’être s’est solidifié en cet étrange insecte pris aux épingles de l’entomologiste, limité à cette immobile plaque de liège qui en est le définitif linceul. Ici se montre le dernier flux de l’activité langagière, comme une écume se sédimentant sur le rivage existentiel. Théorie de l’instant qui reprend en son sein toutes les virtualités actuelles et les condense sous les auspices d’une indépassable vision. Rideau qui se referme sur un spectacle suspendu, dernier coup de scalpel nous livrant de la personne un masque métaphysique tel qu’il pourrait s’adresser à nous depuis un incompréhensible au-delà.

 

Peinture comme langage.

 

Chaque touche, chaque forme, chaque tracé est un mot qui part, une phrase qui s’évanouit, un texte qui disparaît. Ainsi, lorsque l’esprit a fini d’inscrire sa marque dans l’intimité du support, que l’âme y a déposé l’essentiel de ses ressentis et imposé ses déterminations, ceci n’est pas sans évoquer le livre que l’on referme, les signes d’encre et de papier qui y trouvent un éternel repos, le luxe d’une bibliothèque dans la pénombre de laquelle se referme, telle une coquille de nacre, les valves qui en contiennent le secret. Rien de plus pathétique, en fait, qu’une œuvre achevée dont le destin est au passé, rarement à l’avenir. Des milliers de chefs d’œuvres dorment dans les rayonnages de vénérables institutions culturelles, des milliers de toiles hantent de leur présence inapparente les réserves des musées. Ce qui porte l’œuvre d’art au jour, toujours l’activité d’une conscience productrice, le feu d’un enthousiasme, la foi en soi qui en est l’incontournable point d’incandescence. Certes, parfois, comme chez Van Gogh, c’est le désespoir qui semble constituer le moteur de cela qui donne naissance à « Autoportrait à l’oreille bandée » ou bien à « La Nuit étoilée », mais ce ne sont là qu’apparences. Jusqu’au dernier instant Vincent a cru en « sa bonne étoile », à la reconnaissance de son génie qui n’allait pas tarder, qui éclaterait au ciel du monde comme l’une de ses plus marquantes vérités.

 

Verbalisations d’un langage intérieur.

 

Ce qui est nécessaire, avant de conclure, c’est de retracer brièvement les étapes qui sont l’intime processus par lequel une œuvre se donne à penser comme un gain de la matière sur l’esprit. Au début, c’est à peine un songe, une pensée floue, une idée en germe qui cherche les voies de son éclosion. Au début, dans l’incertaine clarté de l’aube, ce ne sont que d’hésitantes touches, à peine des lavis, tout juste d’hésitantes propositions formelles, quelques signes traçant les frontières d’un visage, quelques traits qui ne sont pas encore saillants, pour la simple raison qu’ils sont en réserve, qu’il n’est jamais facile de se prendre pour modèle et d’en livrer une image qui ne soit celle d’une aimable concession, d’un égotisme foncier, d’une caresse à soi adressée en signe d’auto-reconnaissance. Au début donc, les premières traces se rendant visibles sur la toile ce ne sont que des verbalisations d’un langage intérieur. Quelques substantifs précisant le lieu à faire émerger. Quelques adjectifs posant la qualité des tons respectifs. Quelques adverbes affirmant le mode impressionniste, symbolique ou bien fauve de la composition. Peu à peu les signes jouent en mode complémentaire, s’éclairant l’un l’autre, se révélant selon une esthétique dialogique. Confluences des harmonies dont, bientôt, une forme émerge que nous reconnaissons pour être la figuration de l’Artiste. Une fiction a commencé. Une fiction se précise qui puise dans l’esprit de son créateur les sèmes qui vont concourir à porter sur le champ de la vision de simples entités intellectuelles, des impressions, des notions aussi vagues que celles que peut fournir la psyché dès l’instant où elle est mise en demeure de métaphoriser l’invisible matériau dont elle est constituée.

 

Un processus magique.

 

Merveilleuse métamorphose du geste artistique, incroyable prodige alchimique de transsubstantiation d’un irréel en réel dont tout génie créateur est l’étonnante instance médiatrice. Les enfants ou bien les esprits dénués de malice et de calcul prédiquent ce saut dans l’œuvre réalisée en tant que « magie » et sans doute ont-ils raison, au sens étymologique si bien défini par Ronsard dans « Les Meslanges » : «art de produire, par des procédés occultes, des phénomènes sortant du cours ordinaire de la nature». Or n’est-ce pas là la définition même du processus esthétique au terme duquel un événement «secret, mystérieux, caché» (définition de « occulte ») se montre à nous, hissé du cours de la nature dont le Peintre est l’une des manifestations pour nous livrer cette icône transfigurée par la toute puissance de la culture. La pure idée originelle était devenue représentation. Les mots qui soutenaient la pensée et portaient au devant d’eux le projet artistique, voici qu’ils avaient pris corps, s’étaient condensés, avaient migré depuis leur réserve d’invisibilité jusqu’à cette mise en scène à proprement parler « matérielle ». Les sentiments, les passions, les réserves, les inclinations diverses, les tropismes - ces minuscules mouvements de l’âme -, se voyaient maintenant affectés d’une forme, enrobés d’une couleur, déterminés par des jeux de lumière, mis en valeur par des contrastes. Le langage initial était devenu corporel, s’était retourné à la manière d’un gant afin de laisser apparaître ce qui, en son fond, paraissait le nervurer, cette image qui surgissait au plein de la conscience et révélait l’âpre beauté de toute réalité dès l’instant où la transcendance l’atteignait en sa vérité.

 

L’œuvre en tant que questionnement.

 

Matière. Peut-être n’était-on donc que ceci et les mots si volatiles, si élégants, empreints n’étaient-ils que le reflet de cette dernière à moins que ce ne soit la troublante mission de l’art qui ait obéré la justesse de notre vision ? Cette hypothèse faisant alterner successivement les mérites de la matière et de l’esprit, jamais nous n’en viendrons à bout. C’est bien pour cette raison que la figuration artistique accomplit cette belle tâche de tout reconduire au néant afin qu’égarés, nous nous attachions à reconstruire le sens par nous-mêmes. Il n’y a pas d’autre lieu de compréhension possible. Regardant « Autoportrait » de Barbara Kroll que voyons-nous en réalité ? L’Artiste transparaissant à même sa toile ? Une simple figuration abstraite ? Des traits de son tempérament ? Un mystère planant autour d’un visage ? Un masque de carnaval ou bien celui d’un mime ? Ou bien le tout à la fois ? Sans doute la réponse est-elle dans la question ! Nous voyons en tout cas quelque chose qui questionne. Ceci n’est-il as l’essentiel de ce que l’art a à nous apprendre ?

 

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 08:02
L’invention du Poilomaron.

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

D’une mémorable découverte.

 

   Longtemps les Sages du Bois avaient flotté dans l’espace. Tous les points de la lointaine galaxie ils en avaient sondé les longs corridors, en avaient éprouvé les labyrinthes célestes, avaient chuté sur d’infinis toboggans aux belles pliures d’éther. La musique des sphères s’enroulait à l’entour de leurs minuscules oreilles, les filaments verts de la lumière cosmique tapissaient leurs minces corps de la lueur des aurores boréales. Les piquants des étoiles, parfois, se plantaient à même leur chair, mais dans la douceur, mais dans la douce insistance à être parmi le peuple des Pacifiques et des Dévoués à la cause du Ciel. Oui, sans doute était-il étrange que ce fussent ces modestes morceaux de bois qui aient été naturellement commis à servir la cause des dieux. On eût plutôt imaginé, dans l’exercice de ce sacerdoce, quelque espèce ailée, aigle à la vue perçante ou bien faucon au bec courbe ou encore huppe invisible au regard des hommes. Que pensaient de tout ceci les divinités qui scrutaient le vaste monde du haut de leur empyrée ? Nul ne s’en préoccupait, sinon quelque obscur spécialiste d’une mythologie poussiéreuse incluse dans de lourds et volumineux grimoires. Parmi l’assemblée pléthorique des dieux, les Boisés avaient leur préférence, comme tout un chacun choisit plutôt la fragrance de la rose que celle du lis.

   Lors de l’un de leurs derniers séjours sur Terre (ils n’y faisaient jamais que de rapides incursions), ils avaient trouvé, au hasard d’une plage, parmi des écueils de toutes sortes, un objet de fer rouillé dont ils ne connaissaient nullement l’usage mais qu’ils nommèrent, d’une voix, d’une seule le Poilomaron, sans doute par souci d’euphonie et aussi en raison du fait que les quatre syllabes de ce néologisme correspondaient à celles, homologues, des Pe-tits-Boi-sés (Petits Boisés, sobriquet habituel dont ils étaient affublés comme de leur essence la plus proche). Et cette mince histoire de métal, de rouille et de trous avait immédiatement tenu son langage signifiant à telle enseigne, qu’à peine possédée, ils en connaissaient tous les usages selon lesquels faire apparaître un monde dont ils ne possédaient nullement l’usage, faire surgir des secrets dont l’univers regorgeait à condition qu’on disposât de l’œil exact afin de les bien apercevoir. Son utilité la plus remarquable résultait de cet étrange phénomène : le regard appliqué aux trous ne laissait apparaître, de toute réalité, que son côté faste et chatoyant alors que les parties pleines occultaient tout ce qui aurait pu fâcher, à savoir la laideur, le mal, les piètres opinions, les marches de guingois et les chausse-trappes des dieux ou des humains par exemple.

 

Les dieux jugés à l’aune du Poilomaron.

 

   Ainsi, appliqué à l’observation du vaste empyrée où logeaient les dieux, voici comment, d’une manière toute céleste, éthérée mais non moins efficace s’opérait le phénomène des affinités ou bien son contraire, la répulsion éprouvée par rapport à tout ce qui fâchait et obérait la belle vérité. Affinité : la beauté qui, ici, se laissait apercevoir, qui était celle d’Aphrodite elle-même, non la laideur de son époux Héphaïstos, ce forgeron boiteux qui ne vivait qu’au rythme des fumées et odeurs acres de son foyer. Affinité : celui qu’on voyait, rayonnant au travers des trous, Apollon, dieu du soleil, de la musique, de la prophétie, cette si belle figure humaine dont son homonyme du Belvédère était comme la mise en image de toutes les vertus imaginables qui se pussent accorder aux existants. Répulsion : Arès, lui, on l’ignorait et sa cohorte guerrière, vindicative, Les Chagrin, Discorde, Crainte, Terreur, toutes ces déclinaisons de l’âme charbonneuse, venues se perdre dans les fosses de l’innommable. D’Artémis, on ne conservait que le croissant de Lune comme attribut, non l’arc au destin guerrier et chasseur qui réduisait à néant la prétention à exister d’innocents animaux. Affinités : Chez Athéna on fêtait l’admirable sagesse (dont soi-même, dans son âme boisée, l’on était affecté), la verticale raison qui savait démêler le vrai du faux, tenir le jugement hors de portée des idées toutes faites mais on ignorait sa disposition à la stratégie guerrière, le motif en fût-il de sauver la noble Athènes. Héra, on l’accueillait en tant que déesse du mariage, cette belle promesse d’union par laquelle faire advenir la génération. Chez Hermès on chantait la gloire du mouvement, l’office qu’il remplissait en tant que messager des dieux alors qu’on abhorrait sa proximité avec les voleurs qui hantaient les chemins sur lesquels s’aventuraient les voyageurs. Poséidon on l’aimait comme l’un des dieux les plus remarquables, lui qui régnait sur les vastes océans et présidait à la destinée des chevaux. Affinités : Zeus, toutes ces minuscules effigies de bois savaient en apprécier la grandeur, en éprouver un vif sentiment d’admiration quant à son côté justicier et protecteur, bienfaiteur et sauveur mais ce qui les choquait, c’était l’exaltation de cette toute puissance qu’il exerçait à l’encontre de ses plus proches, sa propre mère, ses femmes qu’il violente ou bien répudie sans l’ombre d’un remords. Et ce dernier point s’annonçait, évidemment, avec la froidure qu’inspire toute répulsion.

 

Archiver grandeurs et servitudes.

 

   C’était assurément une belle trouvaille que celle de cet étonnant Poilomaron, cet objet certes doué d’un manichéisme parfois étroit, classant ici le Bien, là le Mal, ici encore le Bon Grain, ici l’Ivraie. Mais comment faire, lorsque, fraîchement émoulus d’une racine, tout droit sortis d’une écorce, à peine levés d’un rameau, comment procéder donc pour se doter d’un libre arbitre, faire la place à une conscience aussi libre que mesurée, donner assise à des paradigmes de la connaissance qui ne fussent simplement des décisions du hasard ? Car ce qui était considéré par les Gardiens du Poilomaron comme leur mission la plus haute, c’était de viser les choses et le monde avec la plus belle exactitude qui soit, non seulement dans une approximation proche d’un aveuglement. Alors, dans la suite des jours et des heures, postés au bord de leur bastingage, Poilomaron faisant devant leurs corps comme un étrange rempart, ils scrutaient le vaste horizon, s’appliquant, de plus en plus, à noter et à archiver sur les feuillets de leur mémoire les us et coutumes des Terriens. Ils avaient fort à faire comme pourra en témoigner le compte rendu suivant.

 

Des hommes et du Poilomaron.

 

   On aura donc compris que les Boisés affutaient leurs yeux autant que possible, amenant à la vue, au travers des minces oculus, tout ce qui les réconfortait, dont ils pensaient le plus grand bien, laissant dans l’ombre, derrière le rempart de tôle rouillée, toutes les aberrations, les déviances, les simagrées au travers desquelles l’existence semblait ne chercher que les ornières d’une confondante condition humaine.

Dans les fentes de lumière : le sourire franc, gonflé de plénitude de l’enfant ; les œuvres belles façonnées par les artisans amoureux de leur art ; la toile du Maître avec ses délicates touches en clair-obscur ne disant non seulement le clignotement des tons, leurs valeurs respectives, mais aussi, allégoriquement, la danse de la vie et de la mort, la gigue de l’amour et le deuil de la guerre ; lumière : les voyages au long cours qui ouvraient toutes les « Routes de la Soie » du monde, toutes les cours magiques des Kubilai Khan du mystérieux Orient ; dans la libre ouverture ménagée par les morsures de la rouille, les gestes généreux des humanistes, ces belles lettres disant la vertu de l’Âge Classique, ses impérissables valeurs, ce luxe de l’exactitude pareil à l’âme droite, à la décision mûrement pesée ; ouverture : le beau travail des scribes penchés sur leurs manuscrits et plus rien ne compte que la gloire de ces enluminures, leur ravissement du jour, le déploiement du pur bonheur ; dans la faille ouverte, telle la marque d’une indépassable lucidité, les signes précieux des Civilisations : les empreintes des tablettes mésopotamiennes, les hiéroglyphes traçant leur ineffable présence, les flancs des amphores sur lesquels brille l’intelligence de l’homme à connaître ce qui le porte en avant et l’accomplit telle la conscience qu’il est.

Derrière la surdité du métal : comme s’il s’agissait de se dissimuler, de se soustraire au feu de la vérité, la duplicité des faux-monnayeurs qui transforment la vie en un jeu continuel de dupes ; la dérobade face aux engagements ; la mutilation de l’autre que l’on ne reconnaît même plus ; le goût du lucre porté à sa toute puissance ; fermeture : le pouvoir des forts réduisant leurs victimes à n’être plus que de simples ombres, de fuyantes silhouettes déjà absentes d’elles-mêmes ; extinction : la suffisance des palais dorés où l’on se goberge du peuple, de sa disposition à n’être que par défaut dans les ornières étroites des contingences ; derrière ce qui isole et porte la vue à la cécité, toutes les aberrations des hôtes de la Terre qui, le plus souvent, n’avancent qu’à la mesure de leur propre gloire, réduisant l’altérité à n’être que peau de chagrin, se gaussant de tout ce qui n’est pas soi, insufflant au plein de leur ego la mesure d’un orgueil éblouissant comme mille soleils.

 

Epilogue.

 

   Etonnant, tout de même qu’un tel objet, en soi modeste, inapparent, laissé pour compte sur quelque plage déserte, pût porter en son sein autant de significations multiples, autant de bonheurs légers, de malheurs denses comme la finitude. C’est là le sort de tout humain que de ne voir que le brillant des objets, la lumière des choses sous la clarté d’une vie insouciante, portée le plus souvent au plaisir immédiat, à la frivolité, au ravissement dans l’instant, sans même qu’un futur puisse s’intercaler entre leur désir d’être et leur vérité d’exister sur cette constante ligne de crête inscrite, depuis la nuit des temps, sur la limite séparant Charybde de Scylla. Il en est ainsi du sort des Petits Boisés que leur immémoriale sagesse, leur infinie disposition à la compréhension de la beauté, au saisissement de la simplicité, nous intime l’ordre de frotter la pupille de notre connaissance afin que, regardées avec exactitude, les nervures du réel tissent à notre égard le langage ouvert de notre présence parmi le monde, ses joies mais aussi ses vicissitudes. Lecteur, Lectrice, si au cours de vos déambulations rêveuses sur quelque rivage océanique, un Poilomaron vient échouer tout contre vos pieds éblouis, regardez, mais regardez donc avec toute l’attention dont vous pouvez être la manifestation. Là est le domaine du merveilleux qui ne fait sens qu’à éliminer son contraire, à savoir cette couche épaisse et cornée qui envahit notre cristallin pour nous empêcher de voir. Or nous voulons voir, oui, seulement voir, ce qui veut dire être en harmonie avec le monde. Oui, avec le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 10:16
« Il faut imaginer Sisyphe heureux ? ».

« La tendresse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

La représentation picturale.

 

Dire ici que l’œuvre de l’Artiste s’inscrit dans une homologie mettant en perspective la toile du Titien, où Sisyphe est le sujet du traitement, revient à énoncer un truisme, les images pouvant se superposer dans un genre d’alliance heureuse. Cependant s’agit-il seulement d’un calque qui reprendrait la représentation du Maître de l’Ecole Vénitienne ? Sans y apporter une touche personnelle et considérer à nouveaux frais, du moins dans une première aperception, le statut de l’approche mythologique elle-même ? Identique attitude corporelle de tension dans l’effort. Même contrainte sous le fardeau de l’absurde. Même anonymat du sujet dont la tête se confond avec l’objet même de sa déréliction, à savoir ce rocher (ou son absence que deux fleurs simplement symbolisent) cette masse donc qui l’écrase de tout son incompréhensible poids. Ainsi s’affirment des points de contact, ainsi se loge dans un même creuset de la création cette esquisse humaine qui n’est que la réverbération de la nôtre.

Mais là où la syntaxe diffère sensiblement, c’est dans le traitement des habituels symboles qui présentent le personnage de Sisyphe placé sous les fourches caudines inexorables du Destin. (Destin que l’on prendra soin d’écrire avec une Majuscule à l’initiale afin qu’en ce signe la jonction soit faite avec l’arrière-plan dont la Moïra, cette faiseuse d’existences, est la figure mythologique incontournable). Dans le parti pris de la monstration contemporaine il y a une volonté évidente d’adoucir les contours d’une réalité si verticale qu’elle induit un vertige et incite à des glissements sémantiques, à de nouveaux paradigmes picturaux par lesquels échapper, en quelque manière, (ou bien à tenter de le faire) à l’insupportable fardeau de la déréliction. Mais y échappe-t-on vraiment à la seule mesure de décisions formelles ?

« Il faut imaginer Sisyphe heureux ? ».

Sisyphe par Titien.

 

 

En premier lieu la vive lumière dont la présence dramatisait la mise en scène du Titien se métamorphose en une atmosphère plus sombre, peut-être plus énigmatique, amenée à la limite d’une illisibilité afin que sa puissance en partie occultée fasse l’économie de cette tragédie dont nous ne voulons être les témoins passifs. En effet, par quel miracle pourrions-nous contrecarrer en quelque façon la décision des dieux de punir l’audacieux Sisyphe de l’inconscience qui l’a condamné à faire du transport infini de cette pierre le quotidien de ses jours ? Est-ce par un juste souci de l’âme que le fardeau a été biffé de la représentation ? Ou alors par le choix d’un style, la mise en œuvre d’une esthétique renouvelée ? Tout ceci ne laisse de nous interroger, tout comme ce fond du tableau semé de corolles de fleurs qui sembleraient la proximité d’un luxueux jardin d’Eden, comme si la faute expiée, le malheureux héros pouvait se relever de la Chute à l’aune d’une repentance. Mais alors ici, nous sortons de l’aire simplement mythologique pour entrer dans celle d’une théologie affirmée. Mais, après tout, y a-t-il aussi loin du contenu de la mythologie qui chante les dieux et de la religion qui chante Dieu ? Peut-être simplement la distance du polythéisme au monothéisme. Mais ceci entraînerait quelque considération plus approfondie.

 

Une nécessaire lecture plurielle d’images polysémiques.

 

Rien ne saurait être simple dès l’instant où l’on aborde aux rivages escarpés et invisibles de la philosophie et de la métaphysique. De l’absurde, du sens en creux qui lui est coalescent en tant « qu’inquiétante étrangeté », de la finitude qui borne la marche en avant de l’homme, de l’ennui et de l’angoisse qui résultent de l’indicible lié à de telles questions, il s’avère difficile de formuler quelque chose de juste et de clair tellement le degré de visibilité est obéré par cela même qui nous affecte depuis le centre même de notre mortelle condition. Alors nous errons comme des âmes en peine, sur le bord de quelque abîme. Alors nous nous ruons dans le jeu, l’amour, l’art, parfois la mondaine consommation afin que, nos sens comblés, nous puissions devenir amnésiques et nous doter de cette « oublieuse mémoire » du poète qui sera chargée de nous affranchir de toute dette existentielle ou, tout au moins, de nous dispenser de nous inquiéter à son sujet. Mais, parfois, plutôt que de nous livrer à une volontaire cécité nous empruntons des voies radicales dont nous pensons qu’elles nous hisseront du néant relatif dans lequel nous avançons à la manière des somnambules. Nous convoquons la révolte, nous envisageons le suicide, seule porte par laquelle atteindre à notre propre liberté.

Mais nous sentons combien toutes ces tentatives sont des esquives, parfois des justifications à saisir dans l’instant surgissant d’un drame, de simples fils d’Ariane à la fragilité desquels nous suspendons notre sort à défaut d’en assumer l’incroyable et funeste aporie. C’est de cette manière que la mythologie, l’art, mettant en spectacle cette pièce dont nous sommes toujours les dupes, essaient de nous exonérer de penser plus avant. Il nous suffit de viser la toile du Titien sans nous projeter dans ses significations latentes, de demeurer rivés à cette belle esthétique en clair-obscur à laquelle nous attribuerons, peut-être, le mystérieux symbole d’un passage du jour à la nuit, sans aller y déceler combien cette pantomime de la temporalité enferme en son sein les sèmes de notre propre clôture.

 

Rocher, fleurs : finalité unique.

 

Ou bien nous nous disposons à recevoir le don de « la tendresse » tel que nous l’adresse Dongni Hou, n’échappant à la dimension contingente et définitivement finie des choses qu’à la mesure de cette belle efflorescence plastique qui vient nous arracher à notre immense solitude, à cette aliénation dont nous sommes atteints dès l’instant où nous sommes des êtres jetés dans un monde dont le tissage le plus visible est celui de l’absurde faisant son incessant trajet de navette. Mais, à y regarder de plus près, si le lexique des deux figurations nous apparaît comme sensiblement différent, ne pourrait-on, cependant, y déceler nombre d’évidentes convergences ? A cette fin il convient de procéder à une lecture symbolique dans l’ordre du spatio-temporel et s’éclaireront alors ces points de rencontre, lesquels paraissaient faire signe, de prime abord, vers quelque divergence bien affirmée. En réalité, si les connotations formelles semblent jouer dans des registres d’opposition, la valeur du fond, le propos essentiel, demeurent en grande partie identiques.

Combien il est étonnant de voir jouer dans une partition commune, aussi bien le rocher que le semis de fleurs. En mode contrasté, ces deux images participent à la même compréhension de l’absurde qui les traverse et les tient en suspens. Car, si la lourde masse de pierre affecte Sisyphe de tout son poids d’inintelligible volonté, les fleurs elles aussi concourent à cette étouffante sensation d’écrasement. Les fleurs : une douceur en puissance qui devient une douleur en acte. Si la représentation de ces dernières est d’ordre esthétique, d’essence florale, leur existence réelle est celle d’une inextinguible soif de réduire l’homme à néant. Ce que le rocher s’ingéniait à montrer dans une immédiate compréhension des choses, les fleurs nous l’assènent à la façon d’un présent insidieux, de quelques roses dont la nacre et la douce carnation dissimulent de redoutables épines. Que des fleurs deviennent le fardeau sous lequel courber l’échine, combien cette subtile représentation renforce le projet allégorique voulant signifier l’absurde en totalité qui nervure toute existence de sa rubescente insistance.

Car nous sommes ravagés de l’intérieur, comme si une invincible et impérieuse flamme participait, depuis notre naissance, à notre propre ignition. Ne naissant à nous-mêmes que pour mieux faire ouverture à ces cendres qui couvent et n’auront de cesse de montrer leur indécente persistance à se manifester. Mais, tels le Phénix, peu nombreux nous sommes qui croyons à la palingénésie et à notre nouvel essor à partir de cette confondante poussière qui se révèle être la dernière station de notre être de chair et de sang. Alors nous progressons comme des crabes, marchant de guingois, pinces tendues vers l’avant, yeux montés sur leurs rotules mobiles, comme à l’affût de tout ce qui pourrait énoncer cette cruelle vérité de l’absence définitive à soi que tout futur met en exergue avec la belle constance dont tout avenir est le témoin en son essence.

 

Lire la « fin de la partie ».

 

Mais puisque la temporalité vient d’être évoquée, il faut maintenant se résoudre à prendre acte de notre fragilité de termitière et commencer à en saper les fondements à l’aune de notre lucidité, telle la pioche attaquant à sa base l’édifice de l’être. Considérons l’œuvre actuelle en tâchant d’en dégager quelques linéaments signifiants. L’interprétation conventionnelle de la lecture de l’image nous livre les incontestables faits suivants. Regardant et déroulant le tableau depuis la gauche (son passé) jusqu’à sa droite (son futur) c’est toute une riche sémantique qui en surgit, comme si, soudain, l’invisibilité métaphysique elle-même se donnait un corps, s’assumait en une matière dense, palpable, réelle. La partie gauche du tableau tout entière dédiée à la dimension du passé nous livre soudain les fleurs comme une possession d’un possible bonheur mais que le présent a nécessairement effacé puisqu’il n’est plus le témoin des événements de jadis qu’au travers du phénomène de l’illisible trace, de l’empreinte s’évanouissant à même sa réminiscence. Glaive du moment présent qui vient à l’encontre, ne pouvant encore thématiser le contenu d’un avenir de brume et d’étoupe.

Si le Sisyphe du Titien pouvait encore envisager le spectre d’une lumière venant du futur comme existence lisible, celui de Dongni se trouve acculé à une obscurité si dense que rien d’assuré ne peut l’habiter ou dessiner l’espace d’un projet. Comme si l’Eden à l’horizon du passé (indiqué par la présence des fleurs), jouait en écho avec le futur, sans que cet écho revienne en quelque manière que ce soit en guise de signification (l’ombre limitative de toute existence, l’illisible frontière indépassable). Ici la charge d’absurde atteint son acmé par la figuration florale ou bien par son absence devant l’infortuné Sisyphe, absence qui semble signer la fin de la partie.

 

Faut-il imaginer Sisyphe heureux ?

 

Qu’en est-il du Sisyphe de Camus, cette mythologie transfigurée par la pensée philosophique ? Lorsque la pierre chute en bas de la montagne au terme de l’éternel retour du même qui signe tout absurde en acte, le Philosophe prend soin de noter :

 

« C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin ».

 

Sans doute, en effet, ne la connaîtra-t-il pas cette fin puisqu’il ne pourra en faire l’expérience qu’en abandonnant la vie qui le condamne à même sa profération. Mais ceci suffit-il à exonérer de toute vision tragique celui qui est condamné à faire rouler sa boule de pierre éternellement sur la pente de la montagne ? Et Camus rajoute : « il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris ». Comme si l’homme méprisant ceci qui lui advient dans sa condition en enrayait les funestes conséquences à seulement en prendre conscience. Et l’auteur de « La Peste » renchérit dans cette direction en faisant la thèse que l’Existant, à partir du moment où il connaît sa situation, est libre d’en assumer l’aporie en acceptant son sort comme celui qui lui échoit selon son essence. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » se montre alors comme le dernier mot de ce qu’en l’occurrence, je nommerai « philosophie de l’acceptation ». Pour autant il paraît bien difficile de souscrire à cette manière de « pessimisme optimiste » qui, faisant le constat d’un échec, fait de la seule acceptation de ce dernier les conditions mêmes d’une possible liberté. Position théorique s’il en est (donc « contemplative » selon la valeur étymologique courante). Seule nous est octroyée, comme Destin recevable, la certitude de notre propre mort. Etayant son raisonnement sur les œuvres de Kafka et Dostoïevski qui, elles aussi donnent à penser cet absurde, Camus érige la conscience de cette réalité-là en une manière d’acte de bravoure qui semble en transcender les fondements. Il s’agirait presque d’une vision stoïcienne du monde telle que l’excellent Montaigne la pratiquait depuis la rotonde de sa librairie : « La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. (…) Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte ». Mais, comme le pose Kuki Shuzo à propos de Sisyphe : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme », cette belle assertion suffit-elle à emplir de certitude un cœur en proie à sa propre détresse ? Question, peut-être, d’inclination personnelle par rapport à des sujets aussi graves que la mort et ce qu’elle recèle, en retrait, de finitude irrécusable. Peut-être, en définitive, vaut-il mieux demeurer en suspens auprès de ces deux belles esthétiques que nous offrent, en des modes différents, mais évidemment complémentaires ces deux toiles ? Peut-être est-ce là, non se dérober à sa position d’homme, mais conférer à l’art cette dimension de liberté dont il nous fait le don, qui toujours demeure, tellement l’œuvre belle est une lumière dans la nuit.

 

 

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10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 08:46
Elle parlait à l’oreille des oiseaux.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Une à peine parution sur la lisière du jour.

 

Nul ne la voyait rôder à l’entour des magasins ou s’approcher des lieux où la foule se pressait en rangs serrés, attendant de la contiguïté siamoise le surgissement de quelque faveur divine. Non, Babélienne (vous aurez compris que ce nom étrange résonne comme le langage peut le faire depuis une ziggourat en direction de l’éther qui l’accueille), Babélienne donc se situait toujours dans les marges, les demi-jours, les espaces de cendre grise, là où elle pouvait se fondre comme le grésil le fait dans le ciel du septentrion. Elle vivait ainsi, de sa légèreté même, de sa fragile innocence, humant ici le fluide délicat d’un lis, goûtant là un nectar échappé de l’abdomen d’un bourdon. Tout dans l’inaperçu, tout dans l’approche ineffable, tout dans le prolongement invisible de soi se fondant à même la neige suspendue de l’absence. Sur les rivages qu’elle fréquentait avec une belle assiduité, nue entièrement, seulement vêtue d’un bonnet de dentelle venu du temps béni du romantisme. Elle était naturellement issue d’une poésie directe, d’un immédiat sentiment d’être, deux pliures rousses de cheveux encadrant son visage de pierre blanche que rehaussait, dans le presque impalpable, la couleur de pêche native des joues, un rouge à peine plus grand que le susurrement de l’amour ou la voix de l’éphèbe dans le jour qui vient. Babélienne se confiait à une intime connaissance de soi mais aussi des choses, de toutes les choses qui voulaient tenir à son oreille le langage léger de la fable, le dire souple de la comptine, l’éclat assourdi des voix d’enfants sur les confins du monde. Pour nombre de curieux, mais de curieux de l’âme, non de ceux qui ne regardaient les choses qu’à combler leurs yeux de notations mondaines, de joies indécentes, de contentements vite acquis, la Jeune Apparition ne se serait révélée que dans l’ordre du rêve ou bien sa silhouette se fût déclinée selon une ligne d’ombre qu’un contour rapide eût emporté avec lui.

 

Elle écoutait les oiseaux.

 

Souvent, dans ses longues dérives océaniques, sur la dalle continue d’un sable infini, en haut de la bosse d’une dune, sur sa pente semblable à la venue crépusculaire, elle laissait flotter ses yeux dans le vent du large, dans la glissière de la nostalgie, dans la cannelure des affects. Cela faisait, en elle, une mélodie de flûte indienne, le bruit du vent parmi les cannes des roseaux, le glissement des grèbes à cous noirs sur la glace unie des marais. Elle avait si peu à faire, si peu à bouger pour être en harmonie avec cela qui l’accueillait dans une sorte d’évidence plénière. Ce qu’elle aimait surtout, dans l’annonce de l’heure à venir, c’était fermer les yeux, entrer à l’intérieur de sa nacre de chair - ce luxe infini, cette sublime décision d’être soi dans le domaine étourdissant de quelque irrévélé -, puis se laisser flotter, là tout contre l’eau qui battait en rythme alterné ses vagues de cristal et d’écume tout contre les flancs de l’exister. Alors il n’était pas rare que les oiseaux de mer, les goélands à la grande voilure, les mouettes rieuses au large poitrail immaculé, les sternes aux becs orangés pareils à une épine, aux rémiges largement ouvertes, éventail noir et blanc, intime reflet du mélange nocturne et diurne, il n’était nullement rare donc que ces oiseaux, tels des cerfs-volants du ciel vinssent tenir au creux de son oreille, dans la conque éblouie du savoir, de subtils colloques, faire entendre des chants si étonnants qu’ils étaient comme la mise en musique du langage du Simorgh, cet oiseau sacré de la mythologie perse, cette manière d’insaisissable ne se laissant approcher qu’à la dimension de son mystérieux langage.

Alors, en elle, dans les fleuves de son corps, les lacs de lymphe, le bouillonnement du sang bleu, c’était comme un immense hourvari qui la chamboulait de l’intérieur, une lame de fond se levant afin que, de la beauté du monde, au moins une étincelle fût connue, un scintillement, un poudroiement gagnant jusqu’au dôme du diaphragme et c’était tout juste si la Petite Cantilène ne prenait essor jusqu’aux coussins duveteux des nuages qui parcouraient l’espace d’une dimension à l’autre de l’horizon avec une douce bienveillance. C’était cela qu’elle cherchait, uniquement cela, arriver à l’extrémité de son être, en connaître tous les paysages, les cimes colorées, les vallées ombreuses, les hauts plateaux parcourus de l’haleine impétueuse des dieux de l’air, ces vents aux noms merveilleux, ces zéphyrs, ces alizés chauds, ces bises froides telles les cristaux de glace, ces grains blancs semés par la violence des orages, ces nordets, ces noroîts poussés contre les perditions hauturières, ces suroîts d’où naît le temps exact et la lumière infinie des choses.

Ecouter les oiseaux, c’était cela, s’écouter soi-même, ouvrir l’amphore de son esprit, déplier les ailes de son âme et s’exiler de soi en même temps que, paradoxalement, en être le centre de rayonnement, la conscience parvenue à surprendre le lieu de son propre flamboiement. Ecouter l’incroyable vol stationnaire du colibri, cette minuscule écaille dans le fourmillement du monde, c’était se disposer à cerner, à même la forteresse de son corps, cette impénétrable citadelle, le moindre mouvement, la plus petite signification en forme de colimaçon, de spirale, dont toujours il y avait quelque chose à faire, à espérer, à amener à fructification. Faire naître un mot inconnu, bâtir la cathédrale d’une phrase à l’ample période, donner à la parole les fondations d’un temple à ériger au-dessus du marais de l’inconnaissance de manière à féconder cet inaperçu qui est le seul moteur de notre avancée sur Terre.

Ecouter les oiseaux pour cette Jeune Espérance continûment en voyage d’elle-même, c’était prêter attention au « Seigneur des paroles divines », à cet incroyable Ibis, ce Thot de la mythologie égyptienne dont le plumage identique à la toison du babouin hamadryas était censée capter la lumière de la Lune, entraînant ses cycles, apparaissant comme « le seigneur du temps ». Se mettant, par la pensée, dans la tunique de plumes de l’oiseau mythique, écoutant son divin langage, Babélienne devenait l’espace d’un instant - une éternité en réalité -, cette étonnante présence douée de pouvoirs infinis. Connaître les eaux de source, en apprécier la pureté, devenir cet initié capable de percer tous les langages, y compris ceux cryptés des fascinants hiéroglyphes grâce auxquels connaître une réalité habituellement inaccessible au commun des mortels, posséder la langue d’Atoum et se rendre l’égal des dieux, régir l’ensemble des formules magiques du Livre de Thot, ce lieu que rien n’égale, si ce n’est la contrée sacrée de l’Olympe.

 

Ecouter le dialogue des oiseaux, parler à leur oreille,

une seule et même décision.

 

Oui, car Babélienne occupait les deux versants de la langue dans un identique bonheur. En être l’émettrice et le recueil. Être la source et l’estuaire. Parler aux oiseaux dans leur belle langue qui s’actualise comme tous les dialectes universels qui traversent la planète et la révèlent comme cette conque de résonnance qu’elle est, genre de tambour mélanésien qui, percé en son centre d’une fente parlante, répercute sous la courbure des forêts, sur la crête des vagues, dans les huttes des hommes la belle mélodie de leur être-au-monde. Oui, la langue des oiseaux. Oui la langue de la Terre. Oui la langue des Existants. Il n’y a pas de différence de nature, seulement une distinction de l’organe phonateur qui en est le lieu d’essor. Mais comment donc demeurer sourds à cette belle symphonie ontologique nous disant, partout, en tous temps, la perdurance de la vie, sa façon de s’éployer avec la puissance à être des forces justes, celles qui essaiment le sens à connaître partout où il y a de la présence.

Alors, nous parlons aux oreilles des oiseaux, cette cavité si subtilement dissimulée qu’elle est d’autant plus précieuse, symbole d’une vérité à connaître, à diffuser afin qu’elle ne s’éteigne. Oreille invisible, tout comme l’est l’âme indécelable, ce principe, cet ondoiement originel, cette essence dont la braise rouge du tilak indien gravée sur le front des femmes et des hommes vient témoigner de cette rivière signifiante qui nous parcourt de ses vives fluences. Il faut se laisser emporter par les flots de la langue, ils sont nos plus précieux alliés chargés d’endiguer toutes les apories, d’éloigner le spectre de la finitude, de battre en brèche la dague infiniment suspendue du nihilisme.

 

Dire le chant infini des oiseaux.

 

Dire le chant infini des oiseaux selon la multiple variété de sa manifestation. En effet l’oiseau glapit, trompette, grisolle, tire-lire, turlutte, croûle, piaule, butit, l’oiseau carcaille, courcaille, margotte, cancane, canquette, nasille, chuinte, hioque, hole, hue, hulule, l’oiseau craquette, glottore, roucoule, chante, coqueline, coquerique, dodeldire, l’oiseau coraille, croaille, croasse, graille. Et la liste exhaustive n’en finirait nullement de recouvrir de signes noirs et pressés, tels d’incroyables trajets d’insectes, la plaine blanche du silence, incisant en son sein les stigmates de l’être qui sont comme sa belle et peut-être unique profession de foi. Que reste-il de l’homme quand son corps s’est absenté, si ce ne sont ses paroles, les graphes de ses écrits ? Que reste-t-il sinon une voix suspendue dans la mémoire des proches, des amis, goutte laiteuse faisant sa gemme sur la lisière d’une salvatrice mémoire ? Car jamais l’on n’oublie une voix qui, par simple souci d’homophonie, indique aussi la trace d’une voie où inscrire le destin en son unicité, en sa fragilité. Souvenir une voix c’est comme restituer au monde celui qui en proféra les singulières nervures du temps de son sillage. Toujours il demeure une empreinte du passage d’une conscience, le contenu du regard des Existants s’affiliât-il à un affairement mondain. Ceci n’est qu’une apparence qui dissimule en son sein la dimension d’une rencontre, laquelle, indicible, s’occulte dans l’ineffable, dans le non-dit, nullement dans une absence à jamais de ce qui fut, de Celui qui fut et persiste à courir à bas bruit sous la ligne d’horizon.

 

Ce ciel d’oiseaux…

 

Ce ciel d’oiseaux, cette pluie d’ailes noires, ces faucilles suspendues qui fauchent l’air de leur vol glacé comme l’obsidienne, nous pourrions en supputer le signe de charbon et de deuil, en craindre l’effraction en direction de cette Innocence en bonnet blanc, de cette si Irréelle Présence que nous la croirions sécrétée par la seule filière de notre imaginaire. Ou bien pire, par la matière dense de notre effroi, de notre angoisse d’affronter les douloureux symboles dont ces oiseaux paraissent porter les signes rédhibitoires à seulement observer leur nuage dense, leur vol invasif, leur pointillisme tel une menace suspendue au-dessus de notre architecture de chair et de peau. Fragile nacelle que le premier vent pourrait emporter, dont le moindre coup de bec planté au centre de la dure-mère réduirait à néant la prétention à vivre. Et, ici, qui ne penserait à l’effrayante galaxie hitchcockienne, à cette dimension purement paralysante que constitue toute romance mortifère, tout film fantastique esquissé au noir fusain, à ces sombres représentations dont la finalité est moins l’horreur que la prise de conscience de la constante déréliction dont l’existence est prodigue envers l’espèce humaine. Tragique d’une condition qui, au moins depuis la Chute, se révèle à la manière d’une épine maléfique plantée au cœur de notre lucidité et pose, de part en part, les pièges indépassables qu’elle nous tend comme notre propre essence aux contours étroits et aux finalités en forme de dague.

Cette Figure si gracieuse et innocente de Babélienne, pourrions-nous en faire, au motif de notre seule crainte, cette Mélanie du film, dans les rues de San-Francisco, percevant soudain toute cette constellation menaçante d’oiseaux, se faisant attaquer par une mouette, pensant, sans doute, sa dernière heure est venue ? Mais nous sentons bien que cette métamorphose au risque d’une estimation grossière, violence faite à l’image, se révèle bien vite être une mésinterprétation, une perte de l’œuvre dans ce qu’elle n’est pas, à savoir une allégorie qui viendrait nous dire une vérité homologue à celle se dégageant du long métrage. Comme un juste retour des choses, les hommes mis à leur tour en cage après qu’ils ont été, de tous temps, les metteurs en cage des oiseaux, bien évidemment, mais aussi, plus gravement souvent, de toute forme de liberté. Ici, la photographie, si elle s’impose un thème représentatif dépouillé, sérieux, assumant une certaine verticalité, pour autant sa rhétorique ne tombe nullement dans les habituels « excès » (ô combien sublimés) du Maître du cinéma américain.

 

Nubile en attente des noces.

 

Ici, ce qui est patent, c’est la présence de quelque chose comme une vague tristesse, peut-être l’annonce d’une mélancolie, à moins que la thèse en soit simplement la mise en forme esthétique d’une heureuse dialectique inscrivant sa manifestation dans la naturelle opposition de l’immobilité de Babélienne par rapport à la supposée agitation des oiseaux, dans le contraste du noir et du blanc, dans le silence des lèvres closes alors que nous supputons le nuage de volatiles parcouru du cri de la migration, peut-être d’un appel dans le ciel vide comme si, toujours, un signe était à trouver qui s’arrachait sur le fond qui l’a vu naître, cet illisible éther, séjour habituel des dieux, qui dit son mystère tout en invitant à sa lecture. Au dessous de cette agitation noire, la rassurante figure hiératique de Nubile, sans doute est-ce son statut le plus probable ?, se dispose aux noces toujours présentes du Ciel et de la Terre ! Avec elle nous ferons notre miel de cette vision rassurante comme si de cette apparition dépendait notre destin en son irrépressible avancée. Peut-être en dépend-il, réellement ?

 

 

 

 

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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 10:49
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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 10:48
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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 09:23
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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 09:17
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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 08:19
Impression soleil couchant.

Plage de Collioure.

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

 

Impression soleil couchant.

 

Ici, chacun aura reconnu l’allusion non voilée à la célèbre toile de Monet au travers de laquelle se profile, en tant qu’origine, toute l’histoire de l’impressionnisme : « Impression soleil levant ». Mais, se couchant ou bien se levant, c’est toujours du Soleil dont il s’agit, de la belle Lumière dont il est l’étonnant fondement. Le Soleil, la Lumière sont-ils les autres noms pour la conscience, d’autres propositions lexicales afin que nous connaissions l’art et toute l’arche du visible avec sa sublime apparition ? Certes, si métaphoriquement, nos yeux s’illuminent intérieurement au feu de la conscience, ils ne le peuvent qu’en raison de ce phénomène médiateur des phosphènes rencontrant d’abord le puits infiniment ouvert de nos pupilles, ensuite faisant effraction à même le métabolisme de notre pensée. Comme si toute notre existence se trouvait au foyer de cette rencontre, à l’intersection d’une étincelle dont jaillirait la connaissance. Nuit jouant avec le jour la belle partition de la vie.

Mais il faut parler de l’image, de cette image qui semble posée devant nous à seulement nous inviter au voyage nocturne, à nous incliner à cette proche dérive onirique dont, bientôt, la falaise de notre front sera éclairée, tout comme la fière silhouette de la blanche Albion dans le demi-jour qui la porte au devant d’elle et en révèle la somptueuse esquisse. Oui, nos rêves sont éclairés, lumineux, pris d’une étrange écume, d’une manière de « griserie » dont le « gris », précisément, paraît être la symbolique l’installant dans cette position médiane entre l’ouverture pupillaire et la chute de l’esprit dans le noir, le chaos, dès l’instant où plus aucune lueur ne vient le visiter. Le langage aussi est lumière, gerbe étincelante, embrasement dont le massif ombreux de notre corps se sert pour signifier et adresser à ce qui vient à l’encontre le fanal d’une signification, le sémaphore d’une intellection.

Donc l’image. Quatre zones en délimitent la rhétorique. Un ciel encombré de nuages, les reliefs habités de la côte, le miroir de l’eau, la plage de galets. Comme une alternance d’ombre et de lumière, un étrange clignotement partant du zénith puis se perdant dans le nadir. Figures alternées du jour et de la nuit dont le temps est la résultante dans son apparition syncopée. Magnifique rythme dialectique du nycthémère qui donne à voir en même temps qu’à penser. Car cette vision n’est pas simplement formelle qui entraînerait à sa suite le seul thème esthétique. « Donne à penser » veut dire qu’en sa manifestation, sans doute dans un second plan non immédiatement saisissable, se dissimulent les signes latents d’une réflexion qui mérite d’être approfondie. Car les choses ne font sens qu’à naviguer de concert et à toujours faire écho au-delà de leur propre dévoilement. L’apparition première fait d’abord signe vers un indicible dont elle n’est que l’ébauche, le prélude qui annonce la suite et ouvre la scène sur laquelle le monde déroule son spectacle. Aussi cette photographie contient-elle, par un simple phénomène de réverbération, aussi bien la nuit que le jour, aussi bien l’impressionnisme que l’expressionnisme. C’est toujours grâce à une série d’emboîtements successifs, de parutions gigognes, de mise en abyme que se révèle le fond des choses, que se dévoile leur essence dans leur substance toujours originairement inaperçue. La clé de l’énigme paraîtrait-elle au plein jour et alors elle ne serait plus ce qu’elle est, à savoir le souci d’une compréhension, mais un simple entrechat sur la scène de quelque étrange commedia dell’arte.

 

Se confier à la nuit.

 

Le crépuscule est là. Bientôt le soleil basculera derrière la ligne des montagnes. Bientôt la surface de la mer ne sera plus qu’onde noire ouverte au seul papillonnement des étoiles, peut-être lustrée par les reflets d’une lune gibbeuse. Peut-être quelque promeneur attardé, quelque âme nostalgique, un couple romantique se perdront sur l’ombre bleue du rivage, quelque part du côté de la Plage des Elmes ou bien dans le Torrent du Duy que l’eau aura déserté pour gagner d’autres rivages plus lointains, inconnus, scellés sur leur propre mutisme ? Comment connaître la longue dérive des hommes, le lieu de leurs affinités, la langue de l’amour dont ils brodent leurs interminables cheminements sur les chemins de la Terre ? Oui, tout crépuscule est une ode à la nuit, une ouverture à la poésie, « Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche » disait Baudelaire. Tout crépuscule creuse aussi le lit de la philosophie, fait se gonfler l’oreiller dont la chouette de Minerve fait usage afin que la sagesse s’éploie et dise aux hommes le bonheur d’être lorsque la plénitude les visite et que, dans le fond des ténèbres, fuse le lumignon de la présence. La nuit est encore le domaine où l’écriture enveloppée des linges du silence, sous le cône de clarté de la lampe, les mots se délient, s’assemblent, s’enlacent pour dire la beauté vacante de toute chose. Ecoutons le sublime Mallarmé dans le calme de l’ombre alors que sa plume s’essaie à tracer dans la chair du papier ces invisibles paroles qui hanteront la conscience universelle bien après que les hommes auront disparu de tout horizon. Le titre : « Brise marine », comme si le Poète avait pu convoquer sa Muse, là, tout près de ce rivage se perdant, s’ensevelissant dans les plis du mystère :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature ! »

 

La nuit est une matrice originelle, une « jeune femme » dont l’enfant est le Poète s’allaitant aux mamelles de cette Muse qui l’inspire, sans laquelle il ne serait que ce steamer voguant sur des flots stériles, ne le confiant qu’à une prochaine perdition. Car le papier est un vide, une absence, une irréalité à laquelle il faut remédier coûte que coûte. L’existence poétique est à ce prix qui est la respiration vitale de l’Ecrivant, par laquelle le seul voyage à accomplir est celui en direction des mots de la langue, non pour cette illusoire et inefficiente destination que signifie en son fond le voyage « pour une exotique nature ». Car, s’il y a une « nature » et une seule, c’est bien celle dont se dote celui qui écrit pour se révéler et accomplir son être en totalité. Ne le ferait-il et il demeurerait scindé, incomplet, orphelin de lui-même et de cette mère nourricière dont il sollicite la divine ambroisie afin qu’advienne la poésie.

 

Impressionnisme - Expressionnisme.

 

Bien comprendre les différences essentielles qui constituent la ligne de partage entre ces deux modes picturaux qui inaugurent des manières fondatrices de considération du réel en même temps que des modes particuliers d’expression plastique, nécessite d’avoir recours au schème explicatif clivant les modalités particulières d’apparition du jour et de la nuit. Si, en effet, l’impressionnisme s’accorde volontiers de l’accueil nocturne, l’expressionnisme, lui, ne vit que de la clameur du jour, de l’énergie solaire qui en constitue le foyer rayonnant. La vigoureuse expression dont ce dernier est la manifestation se révèle à la lecture de deux phénomènes complémentaires, celui des lieux de son éclosion, celui de la flamboyance qu’il restitue aux yeux des Voyeurs avec un luxe apparenté à un culte solaire. Enoncer les lieux de son émergence revient à citer les endroits de villégiatures estivales prisés par des Artistes qui vont y chercher à la fois un divertissement, une source d’inspiration, une stimulation créatrice qui paraît presque infinie. Trois exemples suffiront à étayer cette thèse : Collioure, Céret, Vallauris.

Vallauris, tout d’abord, où Picasso posera sa besace à partir de 1946, créant dans la joyeuse énergie qui le caractérise, une quantité étonnante d’œuvres, notamment de céramiques en complicité avec Suzanne et Geoges Ramié entre les murs du désormais célèbre Atelier Madoura. Ensuite ce sera la sérénité du paysage de Céret qui constituera le théâtre de ce qu’il a été convenu de nommer « La Mecque du Cubisme ». S’y succèderont une pléiade de noms célèbres, Picasso, bien évidemment, Braque (dans une incroyable stimulation des talents qui assoiront les fondations de la modernité en peinture), Puis Masson, Gris, Herbin, Picabia, Chagall, la fine fleur de l’intelligentsia de cette époque. Puis viendra Soutine, comme un couronnement des inventions picturales qui aboutiront à ces toiles violemment colorées, torturées, véhémentes où le pinceau projette sur la toile cette « fureur de vivre » qui, en d’autres temps, en d’autres lieux, incisera l’âme des découvreurs d’un existentialisme cerné de tragique, de désespoir, de volonté de transcender les limites de la condition humaine.

Puis Collioure l’inévitable, elle qui, sous la dague de la lumière fait bourgeonner ses grappes lourdes des bougainvillées, fait flotter sur les plages de galets toute cette flottille bigarrée de barques pareilles à des oriflammes dans l’air tendu comme la lame. Matisse le coloriste et Derain le fauve jetteront sur le subjectile un vigoureux concentré de couleurs comme si la vie découverte sous le soleil généreux ne pouvait se traduire qu’à la hauteur de ses excès, de ses débordements. Puis Cadaqués-la-blanche n’est pas si loin qui referme la trilogie de la modernité avec les surréalistes compositions de Dali, les audaces d’un Duchamp. Etonnante époque effervescente où rien ne pouvait faire présence qu’à l’aune de cette violence extériorisée que contenait, jusqu’ici, les règles de la « bienséance » aussi bien éthique qu’esthétique. Ce qui caractérise toutes ces œuvres, depuis Picasso et les Cubistes jusqu’à Matisse et Derain, c’est cette turgescence de l’art que l’on qualifiera soit de « fauve », soit « d’expressionniste », termes homologues chargés de dire la même réalité. Et cette figuration du réel sans concession ne pouvait trouver à s’actualiser que sous les auspices de la lumière zénithale, la présence d’un jour cru, généreux jusqu’à en être pléthorique.

Alors, maintenant, en contrepoint, combien nous commençons à mieux comprendre la douceur impressionniste, sa recherche des ciels apaisés et des ambiances nordiques, les plages déroulant à l’infini leurs rivages de soie, le calme des jardins où reposent les subtils nymphéas, les teintes pastellisées d’un Renoir, la douce carnation des nus d’un Modigliani. Tout ceci s’abreuve nuitamment à des tempéraments qui ont besoin du refuge de la pénombre, de l’intimité des pergolas, des treillis à claire-voie, des villages de Bretagne qui, tels Pont-Aven, sont plus proches du gris de l’ardoise que de la tourmente solaire d’un sud violemment polychrome. L’impressionnisme est lunaire alors que l’expressionnisme est solaire. Confrontation de la source et du feu, du doux athanor de l’alchimie et du convertisseur hurlant des forges, des douceurs bleues des fragiles hortensias et des fulgurances jaunes des tournesols, cette fleur qui est plus un principe héliotrope qu’une simple efflorescence végétale.

 

La représentation de la nuit en peinture.

 

Représenter la nuit en peinture est toujours, en soi, problème. Comment, en effet, donner corps à ce qui n’en a pas et demeure irreprésentable en raison même de sa nature, cette obscurité souveraine qui la drape et la fait être ce qu’elle est à l’ombre de cette seule déclinaison. Introduire de la clarté dans une essence qui n’en possède pas est la faire sortir de son être, donc l’annuler, la reconduire à quelque néant. Mais les choses sont-elles si simples qu’il y paraît. Leur coefficient de réalité serait-il un tel absolu que la raison pourrait isoler, ici la lumière, là l’ombre, sans que n’intervienne, en quelque endroit leur mélange subtil, leur inévitable rencontre ? On aura d’emblée compris que, plutôt que de présenter une indépassable verticalité dialectique faisant des êtres nocturnes et diurnes d’éternels irréconciliables, la donation des choses se manifeste selon un mode dialogique, un échange continuel, un jeu d’écho dont notre vision prend toujours acte alors que notre pensée semble s’en exonérer.

Regarder adéquatement la représentation de la nuit en peinture revient à s’accorder à ce partage qui amène le jour dans l’ombre et la modèle comme la forme mystérieuse qu’elle est. Pas de nuit absolue. Pas de jour absolu. Seulement uns osmose des deux dont, sans nul doute, aube et crépuscule sont les modes de révélation. L’ombre totale comme la lumière totale n’ont pas de fondements ontologiques, seulement une réalité en termes paradigmatiques d’une saisie de ce qui fait phénomène et demeure, souvent, une énigme. L’appel aux catégories, la délimitation des choses dans l’ordre du concept sont des concessions faites à la raison, non la substance de cela qui nous questionne et semble nous mettre au défi de le comprendre. Mais un rapide survol historique de la picturalité nocturne nous renseignera mieux qu’un long discours. Voici donc comment la clarté fait toujours irruption dans cette mystérieuse nuit qui ne l’est qu’à être confrontée à ce vacillement du jour qui la parcourt en filigrane.

La Lune, ce magnifique candélabre placé au milieu du ciel est le point d’ordonnancement, de rayonnement de nombreuses toiles. Ainsi son œil inquiet dans « Bridge through a Cavern, Moonlight » de Joseph Wright of Derby. Ainsi sa présence dans la belle image architecturée que nous offre Carl Gustav Carus dans sa « Vue du Colisée la nuit ». Ainsi cette vieille bâtisse glacée de sa clarté dans « Paysage au clair de lune avec ruine » de Böcklin.

Parfois la lumière est apportée par la présence des personnages eux-mêmes et, sans doute, faut-il y deviner la mise en scène allégorique du rayonnement naturel de la raison, de l’effervescence de l’âme. Ainsi la figuration presque surréelle des deux officiers du centre de la composition et la petite fille en robe jaune dans « La Ronde de nuit » de Rembrandt. Ainsi la carnation lumineuse « d’Aurore » d’ Artemisia Gentileschi.

Parfois s’agit-il de l’effusion lumineuse de la pure spiritualité. Ainsi la focalisation sur le corps christique dans « Crucifixion » de Mathias Grünevald. Ainsi le corps quintessencié de « Sapho à Leucate » par Antoine-Jean Gros, dont le voile transparent est comme la mise en image de la poésie que cette déesse est censée incarner. Ainsi le surgissement au sein de la nuit de la céleste musique telle qu’évoquée dans l’œuvre « Les comédiens italiens » de Jean-Antoine Watteau.

Parfois c’est l’irruption d’un expressionnisme immanent venant obérer la douce présence d’un impressionnisme semblant se complaire dans une manière de transcendance éthérée. Ainsi la percussion des étoiles taraudant l’éther chez Edward Munch dans « Nuit étoilée ». Ainsi le ciel pris de folie, de vertige, sous l’assaut d’un sabbat des constellations chez Vincent Van Gogh dans sa célèbre « Nuit étoilée ». Ainsi la nuit poinçonnée d’étranges et vibrantes couleurs dans « Le Pont Neuf, la nuit » d’Albert Marquet.

Quelques autres œuvres, cependant, dans leur essai de sémantique nocturne sembleraient avoir échappé à « l’écueil » d’une irruption de la lumière dans un domaine qui, non seulement ne la demande nullement, mais semble, par essence, en exclure l’envahissante présence. Il s’agit en premier lieu de « Carré noir sur fond blanc » de Kasimir Malevitch. La toile est une surface semblable à la densité d’une suie de laquelle semblerait se soustraire tout essai d’effraction, serait-il à la mesure de la modeste étincelle. Mais, pour autant, peut-on dire qu’une lumière en est définitivement absente ou bien, alors, cette dernière est-elle simplement inapparente, se laissant seulement déduire à la mesure d’une intellection ? Mais poser la question revient à fournir la réponse. L’apparition de cette œuvre dans son contexte nous permettra d’en saisir les enjeux véritables. Exposée pour la première fois à Petrograd en 1915, la toile sera volontairement reléguée à une position non conventionnelle, en hauteur, situation identique à celle qu’occupaient, traditionnellement les icônes dans les maisons paysannes russes. Or qu’est-ce donc qu’une icône, si ce n’est la mise en exergue d’une spiritualité faisant apparaître une théophanie, c'est-à-dire le rayonnement du sacré. Pensons à ces images que l’or visite de sa royauté, de sa « supématie » pour faire écho au « suprématisme » de Malévitch dont il paraît constituer le pendant religieux d’une forme d’art infiniment conceptuelle : « Sainte Face » - « L’Ange aux cheveux d’or » - « La Vierge de Tolga » - « L'Archange Mikhaïl ».

Seconde forme plastique paraissant avoir résolu le problème du noir absolu, bien évidemment les beaux « Polyptiques » de Soulages, lexique du noir porté à son absoluité, à sa sublimité. Oui et ces deux derniers termes donnent, ici aussi, la clé de l’énigme. Ici il faut citer une partie d’un article paru dans « Esprits nomades », qui donne avec une belle acuité la nature de l’œuvre du grand Peintre dont la vie entière a été vouée à un véritable culte rendu au Noir et à ses infinies variations :

 

« Il faut voir, comme à Montpellier, trente ans de peinture étalés sous nos yeux, pour comprendre à quel point la démarche d’un peintre peut être parfois celle d’un démiurge. Soulages est à coup sûr de cette race puissante et hautaine qui sait partir de rien – en l’occurrence la surface blanche et le trait noir - pour en tirer un monde. Créateur d’espace, chasseur de lumière, il restait à cet aventurier du dedans à donner un sens plus profond et comme une justification à sa création ex nihilo. Non que sa peinture ait jamais été, même à ses débuts, un jeu formel et gratuit. Mais, depuis quelques années, elle se peuple de résonances et de voix nouvelles, elle devient une sorte de tragique dialogue entre la lumière et la nuit.

Et la nuit, souvent, sort triomphante de l’affrontement. »

 

Magnifique vision de ce qui, se dérobant au regard, ne s’en dispense qu’à mieux l’interroger et à porter devant la conscience qui en est le lieu d’incandescence la question de la parution du visible jouant toujours en contrepoint de ce que l’on pourrait nommer « métaréalité » désignée par Soulages en tant qu’ « outre-noir », cette matière invisible qui émane des stries des tableaux et porte le regard bien au-delà des horizons humains. L’art est de cette nature qu’il dépasse toujours ce qu’il porte à la vue pour, précisément, nous inviter au jeu de la sublime découverte.

 

Lumière dans le pli d’ombre.

 

Combien les créateurs savent cette nécessité de faire s’affronter dans l’orbe de leurs recherches passionnées, jour et nuit, ombre et lumière, écriture et page vierge, trace et subjectile neutre, phosphène et camera obscura, ce prodige à nul autre pareil qui, du néant tire un être, du chaos extrait un cosmos. Là est la subtile signification de ce qui vient à l’existence, que ce soit sur le mode naturel - la plante se hisse depuis son obscurité originaire vers le jour qui l’accueille, la fait croître et la révèle -, que ce soit dans les arcanes complexes de l’intellection humaine qui font émerger du rien ce tout qui nous enchante et nous intime l’ordre de sortir de nos propres doutes afin qu’une vérité éclaire les empreintes hasardeuses de nos pas dans la sourde densité du réel. Cette photographie dont il a été question ici porte en soi les mêmes contradictions, met en jeu les mêmes oppositions, suppose cette infinie tension vers une clarté qui nous happe et hausse nos racines dans la vivance du jour. Il n’y a guère d’autre lieu où être conscient de soi et du monde qui nous requiert. Le noir absolu est une illusion de l’esprit. Ce que nous dit avec une belle conviction, dans son « Eloge de la nuit » celle qui philosophe et poétise, Catherine Clément :

 

« Je n’aime pas le noir total. J’aime le clair-obscur. La flamme d’une bougie. La lueur d’un réverbère. La veilleuse dans une chambre d’enfant. Les phares d’une voiture sur une petite route. Les enseignes électriques sur les grands boulevards. Les points rouges au sommet des buildings. Pourquoi dormir quand le monde est si beau ? Il me faut votre calme et votre confusion ».

 

Être : liseré entre ombre et lumière.

 

Cet article prendra fin sur l’un de mes textes déjà publié aux Editions « Les Arènes » et en « Librio » dans « Paroles d’enfance » (souvenir des jeunes années, sens à trouver maintenant et autrefois, comme le faisait la célèbre réminiscence proustienne ?) Mais peu importe la motivation, le ressort sous jacent. Rien ne sert de sonder son âme. Ombre … Lumière … Ombre … Lumière, comme une dérive songeuse dans la pliure de l’heure :

 

« Le jour n’est pas encore levé. Juste une très légère blancheur qui précède l’aube. L’enfant se réveille, ouvre les yeux. Il reste un moment immobile, regarde le liseré plus clair qui commence à imprimer le contour des volets. Il se lève, pose ses pieds nus sur le plancher. Il aime sentir ce contact du bois un peu froid, les rainures qui séparent les lames. Il ouvre la fenêtre, pousse doucement les volets sur la fin de la nuit, évitant de faire grincer les gonds. Il se recouche, se tourne sur le côté gauche, face au rectangle plus clair ouvert dans le mur couleur de schiste. Au début, ses yeux ne perçoivent rien que cette légère variation de l’ombre, son lent glissement vers la lumière. Puis ses pupilles s’habituent, commencent à déchiffrer l’espace, à y repérer les premiers signes du jour. Il devine d’abord, dans le jardin, les branches du marronnier, comme de grands bras tendus vers le ciel, les feuilles ouvertes à la façon de doigts de géants. Puis le rythme régulier de la clôture de bois, la plage sombre de l’avant toit. L’enfant aime bien ce moment un peu mystérieux où le jour s’annonce à la façon d’un secret. Les grains de lumière sont encore peu visibles, gris-bleu, à peine plus clairs que la cendre des volcans. C’est cette heure couleur de cendre, couleur de lave qu’il préfère. Cette heure où les choses se confondent, cette heure arrêtée. On croirait parfois, tant cette immobilité est grande, que le temps pourrait s’inverser, la nuit reprenant en elle cette tentative du jour, une sorte de reflux vers le passé, la petite enfance, une généalogie à rebours qui le ferait régresser aux premiers temps de l’humanité, puis aux temps géologiques, puis à l’origine de toutes choses. C’est cela, souvent, que l’enfant met en scène au travers de ce combat de l’ombre et de la lumière. Il lui arrive même de souhaiter que le temps s’arrête là, tout simplement, dans cette indécision, dans ce choix non résolu. Alors les hommes seraient figés dans leurs attitudes, pour l’éternité. (…) Ce qu’il veut, c’est seulement cette hésitation, cette liberté, ce consentement mutuel de l’ombre et de la lumière, du jour et de la nuit ».

 

Toujours nous sommes cette médiation, cette hésitation posée sur le bord d’une intime connaissance : étrange bascule, confondante oscillation d’une « impression soleil levant » à « une impression soleil couchant ».

 

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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 08:38
De la vertu du microcosme.

Sans titre - 2016

4x5 - FujiFilm

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Longtemps il faut marcher. Longtemps il faut méditer et sentir les grains de lumière grêler sa peau avant d’arriver ici où le monde semble finir. Alors qu’il ne fait que commencer. On le sent au mystère du jour. On le sent à ce mince cirque qui, au creux du ventre, inaugure la possibilité d’un événement. Au début, au tout début, c’est à peine l’ébruitement d’une source, comme une musique ancienne posée sur l’énigme claire d’une fontaine. Ça fait ses minces remuements. Ça s’immisce dans le glacis du derme. Ça visite la chair avec une cymbalisation de cigale. Alors on est rivés sur le bord du paysage et l’on ne demande qu’advenir à soi. Dans la plus grande confiance, dans la légitimité à être sous le dôme glacé du ciel. Les jambes sont roides, non d’avoir marché. De se trouver dans l’immédiat sentiment d’une révélation. On le sait depuis au moins des temps immémoriaux. Cela va venir. Cela va s’ouvrir, s’éployer en gerbes étincelantes jusque dans la pliure de l’âme, là où l’ignition est grande, tissée d’attente. Peut-être d’impatience aussi, d’instante disposition à se connaître tout en arrivant au monde. L’air vibre au rythme d’une imperceptible respiration. Les mailles du jour encore à venir tressent leurs fils d’Ariane et c’est comme si l’on entrait dans quelque labyrinthe inconnu. Mais nullement celui qui voudrait apparaître sous la figure de la geôle ou bien emprunter le chiffre d’une insondable perte. C’est le contraire qui s’annonce, le rebond dialectique d’une joie dont toute menace s’écarte avec ses confondantes membranes de suie. Il n’y a, soudain, plus de place ni pour la sombre mélancolie, ni pour l’urticante tristesse, pas plus que pour un romantique spleen qui nous atteindrait au cœur de notre concrétion.

   Tout est si loin qui fait son bruit de rhombe et les hommes, loin là-bas, courbent l’échine sous les fourches caudines du temps. Parfois, entre les commissures du vent, on perçoit leur râle pareil à une lugubre mélopée. Il y a tant d’angoisse partout répandue que recueillent comme une lourde obole les sillons de la Terre. Tout en bas, dans les gorges vides des rues, sur les places aux arbres décharnés, sur les agoras où court une haleine blanche sont les attitudes qui implorent mais les doigts sont gourds et les yeux emplis de résine. La marche des Egarés, leur étrange cheminement claudiquant sur les chemins du monde est une longue procession ivre d’une ambroisie que, jamais, ils ne saisiront entre leurs lèvres de carton. Tout a été bu jusqu’à la lie et ne demeure plus que l’écume et un genre de perdition pour le futur de l’âge. On fait du surplace, on pose la dalle de ses chaussures dans la figure de ses propres empreintes, on s’essaie à répéter sa propre nomination mais le palimpseste de l’identité est usé jusqu’à la trame, jusqu’à son illisible irréalité. On est comme dépossédé de soi, nullement de son corps, cette risible larve, cette tunique de chrysalide étroite qui crie son éternelle souffrance et la proche imago ne sera, visiblement, qu’un naufrage consommé. Qu’un voyage sans retour. Qu’une unique plainte se glissant dans les encoignures contingentes des choses. Un scellement, une occlusion, une fermeture définitive du regard à tout ce qui scintille et énonce sa beauté. Sur la faucille grise de la Lune. La réverbération de l’étoile sur le miroir de l’étang. Le chant de l’amour dans l’âme de l’Aimée.

   Voilà, on est arrivés là où, depuis toujours, nos pas devaient nous conduire. Il n’y a plus d’espace devant. Il n’y a plus de lieux derrière. Plus rien en dessous que le bruit d’écoulement du lourd magma. Plus rien au-dessus que la vitesse infinie du ciel, son éclaboussure noire sous lequel gonfle le nuage, où bientôt s’inscrira le vol courbe de l’oiseau. Le temps, cet éternel glaçon qui fond entre les doigts, le voici qui se cristallise, dresse son glaive dans la matière souple de l’éther, sonne les trois coups simultanés de ce que nous avons été, serons et sommes, ici et maintenant, comme le mystère le plus entier de l’être avec son incroyable charge d’absolu. On est, à la fois, soi dans l’intimité de son être, soi dans le monde, soi dans la pluralité des choses présentes. On regarde l’étincelante lentille du lac et on en est sa réverbération, on en connaît tous les secrets, jusqu’à la myriade infinie de la moindre diatomée, cette architecture si parfaite qu’elle ne peut être que celle de l’intellect, de l’ignition de l’esprit, de la beauté souveraine faite matière, faite chose préhensible parmi tous les errements de la manifestation. On regarde la falaise d’obsidienne, on se heurte à son obscurité, on gravit par la pensée son éboulement de moraines. Mais on n’est nullement dénués, absent de ce qui se montre. On est aussi bien cette nervure de pierre, ce tumulte de gravier, cette étonnante densité par laquelle connaître tous les secrets de la terre, parcourir toutes les levées des sillons de glaise, faire irruption dans l’humus originel dont nos mains sont encore enduites, tout comme l’étaient les mains négatives de nos ancêtres dans la projection pariétale d’une conscience primitive, archaïque mais en voie d’avènement, dans le procès de son propre dépliement. On est cette instance suspendue qui se dévoile à même la périphérie de l’univers, de ce qu’il veut bien confier à nos pupilles artistes, à nos doigts façonneurs, à nos jambes parcourues de l’infinie trémulation du connaître.

   Connaître et savoir que nous sommes, d’abord et en totalité des êtres voués à cerner l’infini des choses, voici de quoi faire notre éternel étonnement, peupler notre existence du luxe qui nous a été assigné au feu de notre naissance. Il n’y a pas de plus belle royauté pour l’homme que de dresser devant lui ce mystérieux menhir qu’il s’engage à déchiffrer tout comme Champollion le faisait de la « Pierre de Rosette ». Savoir les secrets, savoir l’impertinence du vivant, y débusquer le moindre hiéroglyphe signifiant, voici de quoi emplir de joie notre trajet hésitant, le rendre sûr, plein de confiance, l’amener à paraître dans la nuance diaprée et polychrome du réel. Alors de cela, de cette tâche claquant telle l’oriflamme dans le bleu du ciel, il faut faire son breuvage quotidien. « Cultiver son jardin » faisait dire le très estimable Voltaire à son héros dans son conte philosophique « Candide ou l’Optimiste ». Impératif des Lumières par lequel accéder à soi au travers de cette culture reposant sur une maîtrise de la pensée, un constant labeur intellectuel, un raisonnement exigeant car toute advenue de l’homme dans l’espace de ses rivages propres ne se réalise qu’à l’aune de cette tension qui n’est nullement affaire de la seule volonté mais résulte tout autant de la joie dont ce chemin est constamment et inévitablement jalonné. Le Jardin dont il est question ici n’est nullement l’Eden de la religion qui solliciterait la croyance aveugle en une foi, un dogme qui, par définition, indémontrable, exonère de penser plus avant. Aliène donc plus qu’il ne libère. La liberté, ce sentiment sans pareil dont l’homme est toujours en quête, à la source de laquelle il cherche continûment à s’abreuver, jamais il ne la rencontrera mieux qu’à réaliser cette fusion, cette synthèse, ce sentiment profondément unitif entre lui et le monde. Car il ne saurait y avoir de jardins séparés : le mien d’un côté, celui des choses présentes de l’autre. Non, il y a nécessairement relation affinitaire entre celui que je suis et cet immense continent qui m’accueille comme l’un des siens. Je parle et c’est le monde qui parle. L’arbre s’ébroue dans la rosée de l’aube et ce sont mes larmes qui sont fécondées par la sublime parution. Le vol stationnaire et invisible du colibri se met-il en subtil mouvement et c’est mon âme, à l’unisson, qui chante la fable d’un jour nouveau.

   On est là, devant le lac d’argent, tout près du rivage presque inaperçu, auprès du lit de cailloux, dans l’anse descendante de la colline, éclairés par la brume blanche du nuage, lissés de noir au contact de la lame sombre du ciel et c’est tout ceci que l’on est à la fois, le reflet de l’eau, la dureté de la pierre sous la morsure du froid, la pente déclive de la montagne en voyage pour la belle rencontre, le gaz aérien gonflé d’absolu, l’illimité du firmament qui, bientôt, se comblera des visions multiples des étoiles. On est là, dans le silence, l’immobilité, glacés par la fascination, peut-être en attente de quelque aurore boréale aux éclats verts comme l’énigme de l’émeraude. On est dans le microcosme de son corps et, d’un seul et même mouvement de la perception, de la sensation, de la pensée, dans l’immense macrocosme qui nous fait signe du plus loin du temps, du plus loin de l’espace. On est situés à l’exacte pliure de toute cette immensité, à cheval sur deux infinis qui ne sont que les polarités qui nous traversent et nous intiment d’être hommes devant l’ordre du cosmos. C’est pour cela que ce qui vient à nous le fait dans l’imperceptible, l’inaperçu, de manière à ce que, déchirant la toile de notre cécité, nous puissions parvenir à déclore la sphère qui nous entoure et nous employer à notre propre surgissement dans le visible. De l’homme à la taille infiniment réduite (pensons au « ciron » de Pascal), aux espaces illimités de l’univers s’instaure, métaphoriquement parlant, ce merveilleux et inlassable métier à tisser qui entremêle en un seul et même mouvement de sa navette les fils de l’espace, du temps, et ceux infiniment ténus de l’humaine condition. En définitive, nous ne sommes que ce patient ouvrage toujours en cours de confection auquel nous sommes conviés en raison de notre essence questionnante. Nous ne sommes que cela et ne parcourons le monde qu’à en décrypter le sens polysémique, microcosme inclus dans le macrocosme qui contient à son tour le microcosme comme si la figure constamment remise en question du chiasme en était le moteur ontologique. Cette belle photographie est une telle mise en musique. Sachons la loger en nous telle la gemme qu’elle est ! Il n’est guère d’autre façon d’être.

 

 

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