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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 08:59
Imaginative en ses figures.

Trapéziste.

Oeuvre : André Maynet.

 

 

 

   Sorte de nymphe.

 

   Imaginative, bien que l’image le suggère, n’a jamais volé de haute lutte sous les cimaises pourpres de quelque cirque, fût-il des plus modestes. Imaginative n’a jamais enlacé la rugueuse corde de chanvre, saisi dans ses fines mains le tube d’acier dont elle aurait fait le tremplin de son numéro de voltige. Imaginative n’a nullement dérobé son nom, pas plus qu’elle ne l’a trouvé au fond d’une surprise de papier glacé avec quelques autres colifichets, un serpentin de réglisse, un ruban multicolore, un mirliton de foire. Non. Imaginative, tout simplement, vit dans l’imaginaire comme l’oiseau glisse dans l’eau claire du ciel. Elle est une sorte de nymphe à peine sortie du couvert d’une forêt, sur la lisière, toute de modestie cousue, voilée de discrète pudeur, une marche sur la pointe des pieds, ce qu’il faut de juste persistance pour connaître le monde depuis le secret d’une cachette.

 

   Dérive hauturière.

 

   Être Imaginative, c’est demeurer en arrière de soi, dans l’attitude d’une sublime torsion, comme si la progression sur les chemins de l’existence était ce perpétuel porte-à-faux, cette hésitation, un pas chevauchant l’autre dans l’irrésolution, genre de marche de mannequin, mais poinçonnée par la recherche d’une progression lente, non en raison d’un déhanchement esthétique. Pour Imaginative, avancer sur quelque chemin que ce soit est un tel prodige que chacun se prend à s’étonner de la voir changer de lieu alors que, volontiers, on l’eût crue immobile. Sans doute l’est-elle, sauf dans le berceau de sa tête constamment traversé des idées les plus folles et les plus éthérées. Les plus aériennes aussi. Les plus aériennes certes ! Car rien ne la ravit tant que de penser qu’elle vient de se soustraire aux lourdes pesanteurs terrestres et qu’elle flotte infiniment dans l’éther, pareille à l’insouciante montgolfière habitée du dedans par les confluences multiples de l’air. « Dérive hauturière », telle aurait pu être la nomination répondant à son constant état d’âme tant la légèreté, tout au moins son impression, était la condition de sa progression dans la vie. Trapéziste elle l’était, ô combien symboliquement cependant, elle qui ne faisait que virevolter d’une sensation à l’autre, d’une humeur primesautière à une inclination à quelque caprice, elle qui sautait du coq à l’âne, elle qui se sustentait au-dessus des nuages avec la grâce colorée d’un papillon. Son nom de baptême eût pu être, indifféremment, Libellule, Etincelle, Brume, Goutte de rosée, enfin tout prédicat qui, en raison de son caractère d’apesanteur, eût traduit cette constante évanescence s’imprimant au creux même de sa façon d’être au monde.

 

   Planer avec la littérature.

 

   Imaginative était cette constante disposition de l’esprit à s’emparer de tout ce qui faisait signe en direction d’une possible ascension hors de soi. La littérature, par exemple, la faisait littéralement planer si bien que, occupée à la lecture, l’on ne savait plus vraiment si elle était encore une effigie humaine ou bien une elfe, ce génie de l’air qui habitait les contrées de la belle mythologie scandinave. Si bien que les deux vers d’Albert Glatigny tirés des « Vignes folles » lui eussent convenu à merveille :

 

« N’avez-vous pas erré sur les bruyères

Reine, au milieu des elfes printanières ?»

 

   Ou alors on songeait immanquablement au merveilleux titre d’Emily Brontë, « Les Hauts de Hurlevent » et l’on apercevait Imaginative tout en haut d’une lande sauvage avec une masure en ruine, un arbre isolé parmi l’air bleui de froid, la ligne claire de l’horizon, sorte de balafre déchirant des caravanes de lourds nuages s’échappant vers l’infini.

   Ou alors c’était « La Colline inspirée » de Maurice Barrès qui surgissait, « faible éminence sur une terre la plus usée de France » et l’on avait devant soi la Colline de Sion, le quadrillage infini des champs se perdant dans le bleu, quelque part, vers la chaîne des Vosges, « lieu où souffle l’esprit » avec toute sa force silencieuse.

   Ou encore l’on était tout près de ces étonnantes « Racines du ciel » de Romain Gary et c’était à soi alors d’imaginer Imaginative chevauchant ces racines telle une Walkyrie au service du dieu Odin. On l’aurait aperçue, juchée tout en haut d’une forteresse, épée en main, casque ailé sous le bras, à peine vêtue d’un voile diaphane couleur d’eau légère avec, en arrière-fond, des tumulus que coiffent d’autres forteresses.

   Ou encore relisant un passage de Flaubert dans « Par les champs et par les grèves », méditant longuement sur ceci : « Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux ». C’est bien de ce type de phénomène dont Jeune Onirique était affectée en son sein, ressentant depuis son centre intime (son ombilic), se produire cet incroyable rayonnement, ce train d’ondes qui la conduisaient loin, peut-être par-delà la lumière où ne demeurent plus ni temps, ni espace, seulement la conscience de les avoir franchis pour s’éployer dans une dimension inconnue mais combien gratifiante pour l’esprit, régénératrice pour le corps, lénifiante pour l’âme plongée dans une subtile démesure.

   Ou bien encore elle se projetait dans le mode de pensée baudelairien, cherchant en elle-même ce bonheur immédiat, ce sentiment de jouissance intime qui la portait au bord de l’extase physique :

   « Nous voltigerons dans l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées ».

 

   Avec Jon et Lullaby.

 

   Ce qu’Imaginative aimait faire par-dessus tout, c’était s’installer quelque part dans un coin de nature irrévélé, sorte de lieu secret seulement connu d’elle et lire longuement des passages tirés de Lullaby de Le Clézio, surtout celui-ci qui la faisait infiniment rêver :

   « C’était bien comme cela, avec seulement le bruit de l’eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n’était plus sur la terre, ici, on n’avait plus de racines. La jeune fille respirait lentement, le dos bien droit et la nuque appuyée contre la colonne tiède, et chaque fois que l’air entrait dans ses poumons, c’était comme si elle s’élevait davantage dans le ciel pur, au-dessus du disque de la mer. L’horizon était un fil mince qui se courbait comme un arc, la lumière envoyait ses rayons rectilignes, et on était dans un autre monde, aux bords du prisme. »

   De cet Auteur, ce qu’elle dégustait aussi, à la manière d’une ambroisie, c’était, tiré de la nouvelle « La montagne du dieu vivant », ce pur morceau d’anthologie :

   « Jon sentait peu à peu qu’il perdait son corps, et son poids. Maintenant il flottait, couché sur le dos gris des nuages, et la lumière le traversait de part en part. Il voyait au-dessous de lui les grandes plaques de lave brillantes d’eau et de soleil, les taches rouillées du lichen, les ronds bleus des lacs. Lentement il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s’accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. »

 

   Salar del Huasco.

 

   L’imagination de l’exploratrice des « hautes erres » aimait aussi se poser sur les hauts plateaux du monde, sur ceux de Madagascar avec ses rizières tachées de vert, taillées à même les marches rouge de latérite, les cubes orangés de ses maisons de brique, là où l’air circulait librement, longues volutes claires que le ciel absorbait en silence. Souvent, au milieu des flots bleus de la nuit, elle se projetait aussi parfois dans ce merveilleux Chili, sur les rives du Salar del Huasco dont elle ne se lassait ni de l’air cristallin, ni de l’étendue claire de sel, pas plus que de la discrète présence des lamas et vigognes et il n’était pas rare que le réveil la surprît assise sur une terre maigre hérissée des touffes brunes des herbes brûlées par le soleil. D’autres fois c’était le Pamir qui constituait le lieu de son altier périple. Elle y admirait longuement le plateau de maigre végétation, les moutons couleur de terre et de sable en train de paître, l’eau étincelante des lacs dans lesquels se reflétaient les contreforts bistres et les cimes enneigées du Kashgar. Il s’en serait fallu de peu qu’elle ne se prenne pour un faucon sacré à l’œil perçant, au bec crochu, au large poitrail blanc faisant ses arabesques dans le ciel immaculé et limpide. Qui semblait n’avoir pas de fin.

 

   Trapéziste en ses figures.

 

   On est enfants naïfs aux yeux en soucoupes, vieux messieurs à la boutonnière ornée d’un écusson rouge, vieilles filles en mal de visions, éternels rêveurs aux têtes embrumées, prestidigitateurs ayant remisé leurs tours de passe-passe, apothicaires qui, pour un instant, ont délaissé leurs bocaux emplis de gommes vertes, curieux et curieuses, tout simplement qui veulent quitter les aires du quotidien pour s’en remettre à la pure magie. On est les attentifs d’une vision dont on suppute qu’elle sera sublime. On tend sa nuque vers le grand chapiteau bleu : on dirait un ciel avec sa profondeur, l’évanouissement des étoiles filantes, la brume claire de la Voie Lactée. On demeure bouches ouvertes, tels des carpes koï attendant leur pitance. On voudrait tendre ses bras pareils à des sarments et toucher ce mystère qui se déploie mais il est hors de portée et seuls les yeux peuvent s’agrandir afin d’en saisir la rareté, d’en porter témoignage. Dans une coulée de lumière bleue, comme en sustentation sur l’à peine visible d’une barre, Imaginative « telle qu’en elle-même » la félicité la change. Son corps est celui d’une ligne flexueuse infiniment gracieuse et hautement improbable car nul ne saurait en appréhender la texture de chair. Simplement vêtue d’un justaucorps pourpre dont le bassin s’entoure d’une dentelle pareille à un ciel étoilé, le Jeune Prodige flotte. Est-ce dans l’air ? Est-ce dans les mouvances de l’eau ? Un immense poisson la frôle de sa nage attentive. Partout sont les ondes, partout sont les remous. Et cet oiseau posé sur une jambe, que veut-il nous montrer sinon la beauté en train de s’accomplir, de tresser les mailles unies de sa simplicité ? On est inondés d’une lumière si irréelle, comme si l’on avait quitté la Terre pour gagner l’infini d’une puissance cosmique. Mais nous sommes déjà bien éloignés de notre planète, du croissant de son satellite. Ils ne sont plus que de lointains poèmes se dissolvant dans la profondeur de l’espace. Tout en bas (mais y a-t-il des positions, des repères dans ce domaine sans fin ni début ?), la tête d’émeraude d’un cheval avec ses yeux en amande, l’humilité de sa posture, la fuite de sa crinière dans l’immobilité du temps. Et Elle qui plonge dans ce corridor d’étrange clarté, qui est-elle ? Une Elfe ? Ou bien une Sirène ? De l’habitante de l’air elle a la légèreté. De l’habitante de l’eau elle a la souplesse. Ses bras recourbés en anse, les lignes somptueuses de son visage font penser à quelque œuvre d’un peintre moderne. Et ses cheveux qui, au lieu de chuter, tressent vers le haut la figure d’une étole, tout ceci n’est-il pas le signe d’un monde qui s’est échappé du réel ? D’un outre-Monde tel celui si énigmatique d’un songe ? Alors on le sait depuis le fond de sa conscience, bientôt le spectacle magique s’effacera pour rejoindre un inconnu auquel nul ne saurait donner de nom. Trapéziste existe-t-elle vraiment ? Imaginative est-elle bien une possible figuration terrestre ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui s’est emparé d’une forme afin de la plier à la démesure de notre propre rêve ? Tout ceci est si troublant. Si troublant ! Il faudra regarder ceci de plus près ! Oui il le faudra, faute de quoi nous ne trouverons nul repos.

 

Imaginative en ses figures.

Le cirque bleu.

Marc Chagall.

Source : Centre Pompidou.

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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 10:13
Temps immobile.

Soleil Couchant sur l'étang

de Peyriac de mer.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Réalité réifiée.

 

   Il est bien difficile de se détacher de la réalité en son évidente objectalité pour l’amener à poétiser, c'est-à-dire à spiritualiser ce qui, par essence, est de nature terrestre. Toujours nous voulons toucher du bout de nos doigts impatients la corolle de la fleur poudrée de pollen. Toujours nous voulons entendre le bruit concret si près du pavillon de notre oreille, goûter l’acide ou le sucré au creux du palais, éprouver le rugueux de la feuille sur le fragile épiderme, voir au bout de nos yeux ce qui vibre et s’affirme en tant que soi dans son incontournable présence. Nous avons besoin que les choses témoignent à notre endroit de leur surgissement, ce dont nos sens avides prennent acte en les immergeant sans délai dans la cornue de la conscience. Il faut métaboliser avec hâte, ne pas demeurer les mains vides à subir la vrille du cruel dénuement.

 

   Réalité sublimée.

 

   D’une réalité réifiée, cristallisée, qui s’arrête à la matière en son irréductible présence (ce ciel, cette masse d’eau, ce nuage qui fait son voile) à une réalité sublimée, quintessenciée s’étend le champ libre de toute poésie, laquelle n’est jamais qu’une efflorescence du monde, un dépouillement jusqu’à l’abstraction, un effacement à la limite d’une dissolution, d’un évanouissement. Telle une plante qu’on soumet au feu de l’alambic, dont il ne reste, à la fin du processus, que cette huile essentielle qui est l’ultime degré de son être-vrai. Car il est nécessaire de détacher du végétal tout ce qui peut être inutile scorie pour en connaître son ineffable nature. Humer une essence est respirer l’être-même de la chose.

   Mais que nous présente donc cette image qui la reconduit dans l’orbe de l’immédiat connaissable sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours, à son sujet, au bavardage d’une fable ? Ce qui se présente à nous comme substance du visible est cette dimension originaire derrière laquelle plus rien ne pourrait être proféré sinon le néant. Image à la limite, image en sustentation. Comme suspendue dans un méso-espace qui ne serait qu’éternel flottement, donc à proprement parler insaisissable par une décision manuelle, seulement par l’acte d’une visée intentionnelle de la conscience. Là seulement est le sens plein d’où découlent tous les autres sens subsidiaires.

 

   Du-dedans de l’image.

 

   Donc allons, de concert avec la photographie, en son lexique essentiel. Le ciel est de cuivre et de vermeil avec un air tellement lissé qu’il pourrait aussi bien ne plus exister. D’ailleurs nous n’en sentons même plus la brise légère faire lever sur notre peau les picots du frisson. C’est à peine une caresse indicible, une parole silencieuse près d’une mutité. Cela n’a pas besoin de beaucoup de mots pour couler ainsi dans l’éther, lame mince pareille à une calcite colorée. Lumière si douce qu’elle ne peut naître que d’elle-même, sourdre d’illisibles plis, se renouveler dans le creuset de son propre secret. Et ce liseré qui court d’un horizon à l’autre, on dirait une discrète ligne de crête, un genre de chemin qui tracerait sa voie entre deux territoires homologues, médiateur d’une même teinte qui dit l’unité, la nécessaire harmonie, la fugue plutôt que la bruyante symphonie. On n’y peut aucunement deviner les indices d’une activité humaine tellement tout y est fondu en une osmose fondatrice d’un juste équilibre, comme si, de toute éternité, cet équateur n’avait existé qu’à assembler les deux parties indivisible d’une heureuse mappemonde. Pôle d’équilibre bien plus que frontière ou trait de démarcation. Du reste, elle se fait si discrète qu’on pourrait l’ôter par un geste mental sans que l’économie de l’image ait à en souffrir en quelque manière. Et cette longue nappe d’eau qui glisse infiniment immobile, sorte de coefficient d’éternité qui serait parvenu au dire parfait du mot unique. « Beauté » par exemple. Ou bien « silence ». Ou bien encore « plénitude ». Ou encore « sérénité ».

 

   Seulement à méditer.

 

   Mais ici il faut suspendre la litanie sous peine d’introduire dans la représentation l’anecdote dont nous voulons à tout prix l’exonérer. Et ces silhouettes d’oiseaux dont on suppute qu’ils sont des flamants roses, mais ils pourraient aussi bien être d’autres migrateurs posés sur le miroir de l’eau que rien ne changerait la qualité de notre perception. Combien cette scène est calme, se suffisant à elle-même dans une autarcie joyeuse, genre de monade picturale s’abreuvant à son inépuisable source. Inépuisable, oui. Aucun Observateur n’en aurait-il la vision que ce thème simple pourrait traverser les âges et les âges sans prendre une seule ride. Et un Voyeur se posterait-il au coin du paysage symbolique qu’il pourrait demeurer là une éternité, non à regarder vraiment, seulement à méditer, à contempler longuement sans que son corps ait bien conscience de sa propre posture. Profonde intériorité communiquant avec l’intériorité d’une Nature intacte, pacifiée, loin de la haine des hommes, de leur cupidité, de leurs vains mouvements, de leurs interminables allées et venues sur les chemins du monde, à la recherche de la moindre bribe à thésauriser. Oui, combien, ici, est loin le temps infiniment mobile, pressé, inquiet des Coureurs d’impossible, des Aventuriers d’illusoires possessions. Le seul capital vraiment précieux dont l’homme dispose est entièrement contenu en lui, en ses propres frontières. L’en-dehors n’est que duperie et poudre aux yeux. Sauf l’Ami rare. Sauf l’Aimée, unique. Le reste : apparences, mirages, errances infinies sur une boule qui ne tourne qu’à s’enivrer de sa propre giration.

 

   Joie d’être parmi le monde.

 

   Ce qui nous invite à faire halte longuement auprès de cette image est entièrement contenu dans la puissante sémantique d’un seul mot : UNITE. Ce qui veut dire que l’habituel divers, l’éparpillement, le multiple qui nous étreignent de leurs milliers de tentacules ont, pour un temps, relâché leur étreinte, nous installant dans une sublime réalité. Tout est beauté dès l’instant où les conflits se sont apaisés, les tensions résolues, les contraires ramenés à une simple et naturelle convergence. Car tout ce qui existe conflue et joue sa partition en mode simple. C’est nous, hommes de peu de jugeote, qui scindons ce qui se présente à nous et en isolons les parties selon des catégories logiques. Mais rien n’est plus libre, spontané, allant de soi que le paysage. Rien n’y est prémédité, organisé, mis en équation ou en concepts. Une simple fluence dont l’inaltérable cours, comme celui d’une rivière, descend vers l’estuaire selon la pente déclive qui l’emmène sans calcul. Joie d’être parmi le monde avec la même naïveté que met le jeune enfant à confier ses pas au premier chemin qui veut bien l’accueillir.

 

   Cette étonnante fusion.

 

   Du ciel à la ligne de terre, au rythme immobile des oiseaux, à l’eau qui les supporte une seule et même envie d’être dans une manière d’évidence. Rien ne se déduit de rien. Il n’y a ni enchaînement de causes et d’effets, ni mises en abyme qui révéleraient une possible réverbération dans une autre réalité, ni inféodation à quelque principe de raison ou même de plaisir. Ici la félicité rayonne d’elle-même, elle est auto-productrice, autoréférentielle, elle n’a cure ni de ce qui se tient à proximité, ni de ce qui se dit ou se fomente ailleurs. C’est comme d’être au centre d’une spirale avec l’intensification d’un sens à mesure qu’il progresse vers le point focal qui en est l’élément constitutif. C’est comme d’être saisi d’une intuition, soudain, et la lumière de l’entendement jaillit qui était celée sur son secret. Entre les protagonistes de l’image, fussent-ils éléments naturels, élaborations des hommes, manifestation animale c’est, au sens propre, d’amour dont il s’agit, soit d’une inexplicable attirance, de la naissance d’irrépressibles affinités, de l’ourdissage de liens par lesquels adviendra un tissage, un croisement de fils de chaîne et de fils de trame. Il n’y a rien d’autre à comprendre que cela : cette étonnante fusion qui n’a même pas besoin de dire son nom puisqu’un sentiment n’a nul lexique, sauf le sien propre qui est indicible.

 

   De l’image au haïku : temps immobile, infiniment.

 

   Mais déjà, c’est trop dire que dire ceci. Seul le silence ou bien l’inimitable haïku dans son économie esthétique ou bien le poème dont les mots sont des images. Comprendre est relier, trouver les points d’attache, saisir les confluences, débusquer les analogies constitutives. Comment donc mieux conclure qu’en reportant cette subtile représentation d’un monde à ses équivalents se levant à même la parole poétique ?

 

   (Les haïkus cités ci-dessous ainsi que le poème parnassien ne sont nullement à interpréter terme à terme au regard de l’image avec laquelle ils jouent en écho. Seulement une intention générale, une inclination de l’âme, une « ambiance » dont la lumière est sans doute la meilleure figuration qui soit).

 

 

   * Une à peine parution, loin là-bas où est le domaine des hommes :

 

Vers la voie ferrée

Vol bas des oies sauvages

Clarté de la lune - (Shiki).

 

   ** Aller dans la saison sans le souci de soi :

 

Rien d'autre aujourd'hui

que d'aller dans le printemps

rien de plus - (Buson).

 

 

   *** Souplesse native de l’aurore ou bien lumière couchante du crépuscule, identiques invitations à la rêverie :

 

Une lumière dorée

la brume sur l'étang

le jour se lève - (Serge Tomé).

 

   **** Vermeil, couleur de l’intellect lorsqu’il se métamorphose au contact du rare, incandescent foyer :

 

Le soleil rouge

tombe dans la mer

quelle chaleur ! - (Soseki).

 

   ***** Soleil couchant qui noie tout dans une même harmonie. Brume ou coloration uniforme en tant que supports de la poésie :

 

Par-dessus la mer

le soleil couchant

dans le filet de la brume - (Buson).

 

   ***** Poétique de la retenue. « L’art pour l’art » des Parnassiens, tel que magnifiquement mis en scène par José-Maria de Heredia :

 

Soleil couchant

 

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,

Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,

Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

 

***

 

   Ici la métaphore poétique est si proche de l’image photographique qu’elle s’y confond dans un seul et unique geste de la pensée : correspondance sublime des arts. C’est ceci que nous avons à éprouver en notre for intérieur avant d’entreprendre quelque démarche compréhensive que ce soit. Pur sensualisme qui s’ouvre en nous tout comme il règne au sein de l’œuvre. Il ne tient qu’à nous d’en déployer l’attentive corolle !

 

 

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7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 09:11
Grain de beauté.

Grain de beauté.

Tempera acrylique sur toile.

28.03.17.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

« A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles… »

 

(Extrait du sonnet « Voyelles »

D’Arthur Rimbaud).

 

 

 

 

   Mouche et corruption.

 

   Il faut commencer par ces zones obscures où se réfugient et l’immonde et l’inconcevable, à savoir les faubourgs que hantent les odeurs délétères de la corruption. Toujours est tenté d’adosser sa poésie à l’abîme. Seule voie d’accès à la beauté. Alors combien nous paraît paradoxale cette aventure qui pourrait bien être sans lendemain. Mais jamais beauté ne se décrète d’un simple geste de la conscience comme s’il s’agissait de dire la transparence de l’air, la teinte du ciel et nous aurions devant nous l’esthétique en son paraître. Autrement dit une image impérissable d’un bonheur immédiatement atteint. Tout est plus complexe.

   Evoquer la rose ne suffit pas. Ronsard le sait bien qui, sous l’apparat, montre le funeste dessein à l’œuvre :

« Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautez laissé cheoir ! »

 

   Sous la « robe de pourpre » sommeille le ternissement, s’ouvre la gueule du Néant avec son haleine acide. Choir, telle est l’essence du vivant qui le cède toujours aux assauts du temps. Combien les deux vers de Rimbaud enfoncent dans l’âme leur cruelle lucidité ! La mouche est le vecteur de cette dissolution et peu s’en faudrait qu’elle n’en devienne l’origine et la fin comme si son « corset velu » était l’emblème même de la mort agissante. Puisque, en réalité, il ne s’agit que de cela. La mort que l’art a pour tâche de soustraire à notre vue en lui substituant la lumière infrangible de ses œuvres. Du moins cette résistance à la brisure définitive de l’être nous en fait-elle le don le temps d’un regard, d’une émotion, d’une pensée.

   Tout essai de profération, se montrât-il sous les espèces du beau poème, de la peinture fascinante, de la musique harmonieuse, s’affilie nécessairement à un principe dialectique. Le beau n’est que l’envers d’un mal à l’œuvre qui transparaît, ici ou là, sous l’écaille d’un glacis, dans l’intervalle entre deux notes, dans la césure qui, un instant, immobilise le vers et le tient en suspens à la façon de l’épée de Damoclès.

   De Rimbaud à Baudelaire, d’identiques « fleurs du mal » traversent la langue et la font être ce qu’elle est : cette tragédie oubliant pour un temps ses racines, offrant au lecteur un bouquet éclatant. En attendant…La beauté est universellement cette douleur qui a revêtu son masque de carnaval, endossé ses vêtures dorées, chaussé ses escarpins vernis. Alors on fait semblant, on feint d’être Celui, Celle qu’on n’est pas, on se joue la comédie. Mais lorsque la fête est finie, que le déguisement est tombé, que la poudre de riz a été lavée, ne demeurent plus que le revers des choses et les visages sont empreints de cette mélancolie qui est le prix à payer. En soi la beauté est scandaleuse, sans doute immorale, douée d’intentions maléfiques puisque, sous ses pétales, fleurissent les épines par lesquelles elle se révèlera en tant qu’incontournable destin. L’émotion esthétique devant le frêle et délicat bouton de rose n’est que la nécessaire biffure d’une anticipation qui serait l’image même de l’affliction.

 

   Métamorphose de la mouche.

 

   Donc cette mouche mortifère ne prospérant qu’à l’aune de ses basses œuvres, que devient-elle dans la peinture de Dongni Hou ? Logiquement nous devrions éprouver quelque effroi à sa seule vision. Or nous sentons bien qu’il n’en est rien. Ni la rose fanée de Ronsard, ni les puanteurs cruelles exhalées par la lettre A, dont un devine qu’elle évoque par son triangle la forme du ténébreux insecte, ne sauraient nous plonger dans quelque bouleversement. Cette mouche est d’une autre nature. Son rapport à l’art n’est nullement médiatisé par un mal nécessaire dont nous devrions nous enquérir avant que d’en goûter la chair exquise. C’est à une prise de possession sans délai de son être qu’il nous est suggéré de procéder. Non seulement ce diptère nous apparaît dans toute son innocence, mais c’est d’une grâce dont il s’agit, de quelque chose de précieux dont notre jugement doit être saisi. Bien plutôt que d’un possible deuil, c’est une réassurance qui nous visite, une simple et heureuse distinction qui nous effleure dans la délicatesse. A la vérité nous ne savons pas à quoi tient ce genre de fascination. Car, dès que notre regard l’a rencontrée, cette mouche devient indispensable tout comme l’air à la respiration. Seulement l’ôter d’un trait de l’esprit reviendrait à occulter le lexique de l’œuvre. Entre elle et l’Enfant qui lui offre le site de sa joue, il y a convergence, affinité, l’une devenant l’écho de l’autre. Comme si, de toute éternité, la rencontre s’était disposée de telle manière que sa réalisation devînt irrémédiable. Nécessité d’une présence en amenant une autre. Jeu de miroir dans lequel chacun s’agrandit d’une différence qui devient non seulement invisible mais trace le subtil chemin d’une harmonie. Elle est là à la manière d’une évidence et seul un étourdi se hasarderait à tracer une autre réalité que celle qui s’offre à notre curiosité.

 

   Les chemins de la métamorphose.

 

   Il faut s’interroger. Pourquoi la mouche habituellement amie de la putréfaction endosse-t-elle, tout à coup, des habits qui seraient de lumière ? Car, non seulement elle ne nous dérange pas, non seulement nous la trouvons convenable, mais nous l’appelons comme une clé qui ouvrirait un monde. D’elle part un invisible rayonnement qui fait de l’Enfant du portrait cette exceptionnelle présence, cette fragilité de porcelaine, ce précieux céladon que nous voudrions abriter des déconvenues et des toujours possibles fêlures. Elle est un point de fixation. Elle est la mesure par quoi survient la beauté. Mais non en raison d’un mal qui lui serait sous-jacent. C’est du contraire dont il s’agit, cet étrange diptère est beau en soi. La mouche est devenue parure. La mouche est devenue onyx. Eclat d’obsidienne. Perle rare en tout cas. Motif à porter sur soi comme le faisaient les élégantes du XVIII° siècle, collant une infime pièce de mousseline noire pour simuler un grain de beauté. Toute une symbolique y était attachée selon sa localisation. Ainsi trouvait-on « L'assassine ou la passionnée, près de l'œil ; la baiseuse, au coin de la bouche ; la friponne ou la coquette, sous la lèvre ». (Source : Wikipédia).

Grain de beauté.

François Boucher.

La Mouche ou Une dame à sa toilette.

1738.

(Source : Plume d’Histoire).

 

  Mais éloignons-nous de cette sémantique aussi riante que galante pour revenir aux cimaises de l’art. Et d’abord à ce sublime portrait de François Boucher dont l’heureuse plénitude, le teint incarnat, l’élégance du geste, la pureté du regard ne peuvent que nous éloigner des poétiques mais non moins étonnantes « errances » rimbaldiennes. Ici la mort est loin. Ici seule la radiance de la peau, le charme qui émane de cette douceur de fruit, la teinte dominante si proche de l’aile du flamant et cette inimitable touche près de l’œil qui vient apporter sa ponctuation signifiante comme si elle était l’ultime signe d’une volupté promise. D’abord à Celle qui en est l’heureuse manifestation, ensuite celle, supputée de l’amant qui saura en cueillir l’effleurement discret. A s’inspirer du code galant précédemment cité, le Modèle de Boucher serait « passionnée » ou bien « assassine », ce qui, on en conviendra, paraît pour le moins offenser cette réalité-là. La nature de cette Jeune Personne, tout en réserve et intériorité, semble s’inscrire en faux contre ces jeux de la séduction qui, effectivement, ne sont que des jeux.

 

   Grain de beauté en situation.

 

   Celle que nous nommons « Grain de beauté », elle, arbore une mouche dont on ne sait si elle est réelle ou bien résulte seulement du choix et de la virtuosité de l’Artiste. Mais peu importe son degré d’appartenance aux choses du monde. Ce que nous avons évoqué, il y a peu, sous la forme d’une parure en tant qu’attribut remarquable de la féminité, nous avons choisi de lui conférer la dignité d’un objet rare, sublimé. Mais quel est donc le phénomène qui la fait subitement passer du statut d’insecte ordinaire à celui de « bijou indiscret » pour parodier le titre célèbre de l’ouvrage de Diderot ? Car si l’intention n’en est pas obligatoirement libertine (mais connaît-on jamais les arcanes de l’inconscient ?), elle est de l’ordre de la séduction et emprunte donc un cheminement parallèle. Sublimation donc qui procède par étapes et références historiques. Comment, en effet, ne pas reconnaître dans cette admirable représentation de la pureté enfantine quelque belle influence artistique ? En faire l’économie reviendrait à considérer l’œuvre telle une peau de chagrin et la reconduire à la simple anecdote, au vol capricieux d’une mouche qui aurait fait escale sur l’aire lisse d’une joue.

 

   Des poupées à Vermeer.

 

   Sans doute, un premier coup d’œil nous inviterait à aller voir du côté des poupées vénitiennes en porcelaine avec leur teint de talc, leurs joues de vermeil, leurs grands yeux couleur de lagune. Mais, ici, le risque serait grand de demeurer dans l’orbe de la fable, de donner site à une mythologie d’essence provinciale, de confondre l’art et l’artisanat. Donc il faut poursuivre dans d’autres directions.

   D’abord se rendre dans la mythologie florentine renaissante, auprès de « La naissance de Vénus » de Sandro Botticelli. Combien le visage de Vénus et celui de Grain de beauté peuvent être superposables. Même douceur de l’inclinaison de la tête, mêmes yeux révélateurs d’une intense vie intérieure en même temps que porteurs de la fièvre d’une profonde mélancolie. Même ovale des physionomies, même arc de Cupidon qui semble s’éteindre dans un unique silence.

   Ensuite tâcher de retrouver toute la subtilité d’un Fragonard dans « Portrait d'une jeune femme ». Identiques teintes adoucies, identique sensibilité dont le XVIII° siècle savait si bien rendre compte. Coloration à peine affirmée du sentiment mais tout se dit dans l’attitude d’abandon générale, dans l’ambiance de sérénité et de confiance, dans la présence au monde comme don de soi réservé, comme naturelle disposition à être sur le bord des choses en même temps que sur sa propre lisière.

   Enfin se porter en direction de l’Ecole Hollandaise, chez un Vermeer dans « Portrait d’une jeune femme ». Le teint, sans doute une couleur plus affirmée que chez Grain de beauté, mais le même travail de la lumière jouant sur les joues, le menton ; volonté d’affirmer une solitude heureuse, impression de coïncider avec soi, de connaître une paix, de goûter une joie intérieure.

   Bien évidemment comparaison n’est pas raison et établir des parallèles est toujours prendre le risque de projeter ses propres visions, de les imposer comme référence. Jamais œuvres ne sont totalement superposables. Seulement une approche de l’ordre d’une homologie des formes, d’une coloration proche, d’une lumière, d’une façon de traiter le sujet, d’une « ambiance », ce lexique qui ne veut rien dire tant il emprunte aux idées générales leur ambiguïté. Parmi les trois œuvres citées en référence, aucune ne met en scène de mouche ou de grain de beauté. Mais là n’était pas l’objet de ce qui était donné à voir. Ce que nous souhaitions montrer, c’est que l’œuvre contemporaine de Dongni Hou laisse transparaître des motifs artistiques essentiels dont on peut trouver les sources d’inspiration chez des Grands Maîtres du passé. Cette seule filiation donne au portrait qui nous est proposé ses lettres de noblesse en même temps que ce dernier se situe en tant que ces manifestations de l’art qui courent au travers des âges. Bénéficiant de cette dignité, de cette reconnaissance implicite, tout ce qui touche l’œuvre est sublimé, aussi bien sa composition, que ses qualités formelles. Aussi bien les sujets qui s’y trouvent exposés. Aussi bien cette mouche qui y gagne son statut de motif d’apparat, d’objet de séduction, de témoin remarquable de ce qui se joue en sourdine et n’éprouve nul besoin d’être désigné. Alors combien nous sommes loin des « vénéneuses fleurs du mal ». Combien la distance est grande qui nous sépare des « noirs corsets velus » de cette médiatrice des desseins funestes. Nous sommes en pleine lumière. Lumière : autre nom pour l’art lorsqu’il nous soustrait aux mors du réel. Une de ses missions fondamentales.

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 avril 2017 1 03 /04 /avril /2017 09:03
Sous le chant du silence.

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ».

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   Présence virtuelle.

 

   Secrète était ainsi faite que nul, en réalité, ne la connaissait. Ce qu’on savait d’elle, ceci : elle était habillée d’une vêture sombre, genre de robe de communiante arborant un sage col blanc dont on pensait qu’il était amidonné. Certains prétendaient que sa tenue était plutôt celle d’une soubrette mais d’un genre sérieux. On l’eût volontiers vue officier dans quelque confrérie à la stricte vie conventuelle, sans doute en tant que récitante d’un oratorio voué aux mystères d’une étrange liturgie. Ses journées, elle les passait dans l’ambiance grise d’une chambre (était-ce une cellule monastique ?), plantée derrière un pupitre à partition, tenant en sa main gauche un microphone relié à un long fil dont on ne connaissait l’épilogue. A l’arrière-plan, un autre pupitre de guingois se confondait avec le sol qui ne paraissait être que de brume. Ce qui surprenait le plus dans cette bizarre composition, c’était le genre de contradiction qui s’établissait dans la scénographie entre la possible mise en acte d’une parole et la mutité de la scène. En effet, tout dans l’attitude de Secrète semblait l’incliner à n’être qu’une présence virtuelle, un personnage demeurant dans une gangue illisible. On eût pensé à une Colombine au visage enduit de plâtre (les Mimes en arborent de semblables), figée dans une impossible mission, bras sagement disposés le long du corps, fûts des jambes si transparents qu’on l’eût crue évadée d’un songe ou bien de quelque conte fantastique.

 

   Qui était-elle ?

 

   Mesurait-elle l’écoulement du temps ? Etait-elle une discrète géomètre chargée d’arpenter l’espace ? Etait-elle l’officiante faisant face à un auditoire dont on aurait pu penser qu’il s’agissait de types semblables aux illusoires mannequins d’osier d’un Giorgio de Chirico ? Ou bien n’étaient-ils que de sombres tubercules, des assemblages de fruits et de légumes, tels qu’imaginés par le génial Arcimboldo ? Ou bien encore ceux qui étaient invisibles n’étaient-ils que des grotesques de la Renaissance, de vulgaires empilements de pierres et de moignons dans un jardin empli de l’humidité poisseuse des grottes ? En vérité on n’avait guère que la ressource d’un imaginaire hardi pour répondre à une question qui, peut-être, n’avait aucun sens. Mais émettre des hypothèses était toujours mieux que de laisser son intellect voguer avec des voiles faseyant au vent du grand large !

 

   Ne chantait pas.

 

   Toujours est-il qu’on ne pouvait guère avancer que de supputations en conjectures, c'est-à-dire marcher d’un pied sur l’autre sans être bien conscient d’avancer. Ce qui, cependant, devenait certain à l’aune d’une longue observation, c’est que Secrète avait hérité son nom avec la justesse qui sied aux exactes suppositions. Rien ne filtrait d’elle, sinon cette attitude hiératique, genre d’énigmatique hiéroglyphe avec lequel il fallait s’entendre à défaut de tirer de la Récipiendaire une explication qui eût été éclairante. Non seulement elle ne chantait pas mais une investigation à peine approfondie en livrait quelques secrets. Elle n’aimait nullement la vastitude de la symphonie, son air d’emphase. L’opéra, elle n’en éprouvait guère le faste et la démesure lyrique de ses acteurs ne faisait naître en elle nul frisson. De l’opérette elle ne retenait ni le côté bouffon, ni le constant vaudeville, pas plus que les excentricités musicales qui en tissaient la tessiture. L’oratorio lui paraissait exagérément teinté de drame religieux et les récitatifs de ses solistes trop datés se montraient à la manière d’une esthétique anachronique. La sonate était trop baroque, l’adagio d’Albinoni usé d’avoir été infiniment écouté. Le concerto la déconcertait par son caractère virtuose.

 

   Seule la fugue.

 

   Seule la fugue trouvait grâce à ses yeux (sans doute à ses oreilles), tout simplement en raison de ce procédé de « fuite » où le thème est une esquive d’une voix à l’autre comme s’il s’agissait d’un fluide, d’une nature presque insaisissable, à la limite d’une perception. Elle aimait ces notes suspendues pareille à des gouttes d’eau s’écoulant de la margelle d’un puits, longue hésitation avant que de se détacher, d’entraîner à sa suite d’autres hésitations, d’autres notes que le silence tenait en sustentation. Elle y voyait l’essence même du temps, la trame de l’espace, l’écriture de l’existence faite de mots puis d’arrêts, de marches en avant, de brusques retours en arrière, de réminiscences, puis un nouveau bond, un nouveau silence. Et ce qu’elle savait d’une façon aussi intuitive que sans doute corporelle, c’était la valeur à nulle autre pareille de la pause, de l’intervalle, du passage d’un point à un autre de la parole (car la musique n’était que cela : parole et rien d’autre), autrement dit du SILENCE. Etrange paradoxe tout de même que la valeur insigne du silence par lequel le langage apparaît en son il est. Car abstraction faite du silence qui tisse les mots entre eux, ne se fait plus percevoir qu’un bourdonnant bruit de fond, qu’une entêtante rumeur, qu’un incompréhensible sabir dont rien ne peut plus signifier. Or tout est sens qui doit tisser la vie. Or tout est signe qu’encadrent deux aires de repos. Deux sites de silence. Silence, silence, silence proféré trois fois comme pour lui donner de la chair, de l’épaisseur, du volume, de la présence. En réalité on n’écoute que cela, le silence. Les voix, les paroles, les déclamations, les déclarations, les exhortations, les dénégations, les discours, les harangues, les éclats sonores des bateleurs et autres bonimenteurs ne sont que des ronds dans l’eau qui trouent le silence. Cessez de jeter une pierre et c’est le silence qui adviendra car lui seul a la précellence. De lui naît la parole et non l’inverse. A preuve l’immense désert qui croît dès l’instant où le monde ne profère plus. L’état originel c’est l’avant-mot, l’ante-verbe, la coupure dans le discours, le vide qui assemble et porte au jour ce qui, autrement, ne serait que nuit dense, ombre impénétrable.

 

   Les plus heureux sont silencieux.

 

   Ici, il faut jouer avec l’assertion Poète et en prolonger le dire au risque de faire acte de violence. Mais violence apparente car au travers de la poésie, c’est le silence lui-même qui est en cause. Ce que nous dit Musset dans cette belle langue pathétique, il est nécessaire d’en traverser le sens afin d’en découvrir le langage crypté. Tout langage poétique est de cette sorte qu’il véhicule en lui plus de contenu qu’il ne propage de mots explicites. Toujours de l’implicite. Toujours caché. Sinon ce ne serait plus que la prose du quotidien et la saisie immédiate de ce qui se montre, le plus souvent une contingence qui ne mérite guère attention.

   Mais reprenons ces deux vers d’anthologie :

 

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots »

 

Et prolongeons le rêve du Poète en ajoutant deux autres vers

qui pourraient en compléter le sens :

 

« Les plus heureux sont silencieux,

Et j’en connais qui sont de purs joyaux ».

 

   S’agit-il, ici, de pure fantaisie ou bien y a-t-il quelque chose à extraire de cet ajout qui, sinon, pourrait prendre la figure de l’iconoclasme ?

   Ce qui a été accentué consiste en ceci : Les chants les plus beaux sont silencieux ; ils sont de purs joyaux.

   Si les deux premiers vers de Musset évoquent le thème romantique de la douleur en tant que ressort de la création, ils doivent nécessairement être rapportés à une esthétique du sanglot qui ne peut viser que la sphère la plus intime du Poète, seul dans sa chambre, face au silence d’où va naître l’œuvre sublime. Ici surgit à nouveau, comme en contrepoint, le suspens de la fugue. Chaque mot tissé par l’auteur est suspendu, en attente du précédent qui va le révéler, du prochain qui en sera la forme d’accomplissement. Chaque mot pareil à un joyau que, seule la mutité fera resplendir. Le langage poétique est une telle transcendance qu’il faut le secret de la crypte, le mystère du temple, la méditation profonde, la contemplation de la chose rare, tout ceci n’ayant jamais lieu qu’à l’écart du « bruit et de la fureur ». Certes, sans doute fureur intérieure, passion, flamme par laquelle le mot devient incandescent et resplendit telle une gemme dans le ventre fécond de la terre.

 

   Ami d’une source claire.

 

   Nul n’irait imaginer Poète versifiant parmi les déambulations d’une foule bruyante ou bien face au vacarme de quelque industrie. Toujours le Poète est l’ami d’une source claire, d’un frais vallon, d’une crête à peine touchée par la lumière, d’un clair-obscur qui est silence de la lumière. Toujours ce retrait, cette marche sur la pointe des pieds. Mots de l’effleurement et de la grâce discrète, mots à fleurets mouchetés, mots d’étoupe faisant leurs inaperçus pas de deux alors que le monde s’agite et convulse. Tout Poète authentique est l’antidote des violents soubresauts d’une vie qui brasse l’immense marée humaine. Mots du reflux et du dire à rebours, mots pareils à une écume qui demeurent au ciel du monde alors que l’eau s’est déjà retirée vers les hauts-fonds. Mots qui ne disent qu’à se soustraire au dire. Mots qui ne sont mots qu’à être reliés par le silence, leur matière première, l’origine qui les fait être l’exception qu’ils sont. Et puis, la poésie, où est-elle la plus vraie, la plus vivante ? Dans le verbe haut qui la déclame et la met en scène pour un public qui en attend un ravissement ? Ou bien dans la lecture qui reproduit silencieusement l’acte créateur qui présida à sa naissance ? Sans doute une lecture méditante est-elle la plus à même d’approcher ce qui, par essence est indicible et qui pourtant se dit : EN SILENCE !

 

 

 

 

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 07:53
D’eau et de terre.

" Et nous restons plantés là ... "

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Et nous restons plantés là

comme Aldo sur le rivage des Syrtes

à attendre je ne sais quoi. »

 

« Très tôt le matin, plage des Hemmes

près de Calais, près de chez moi

en plein brouillard matinal... »

 

 

 

 

   On s’appelle Ayal.

 

   De ceci, cette « irréelle réalité », on ne peut se rendre compte qu’à l’aborder un matin tôt, dans la lenteur des premières heures. On s’appelle Ayal. Seulement Ayal et rien d’autre. D’où vient ce nom, où va-t-il, comment joue-t-il avec le monde ? On n’en sait rien. On ne s’en soucie guère. Marchant depuis la lisière de la ville où sont les hommes occupés à dormir, on flotte entre deux eaux, on chante doucement, on fait son bruit de claire fontaine. On n’est pas plus apparent que le vent dans la nasse étroite des roseaux. On ne sait pourquoi, on susurre son nom, comme ceci : « Ayal…Ayaaal..Ayalll… », en faisant de sa bouche un tube d’où s’écoulent les sons en un mince clapotis. Cela gonfle tout contre le massif de la langue, cela fuit dans le goulet des lèvres, cela murmure sous le dais du ciel teinté de brouillard. « Ayyaaall » : on est soi-même brume, flocon d’eau, goutte de rosée, gemme de cristal transparent que nul ne pourrait apercevoir si ce n’est le goéland aux yeux perçants, la mouette rapide avec son rire éraillé qui entaille le temps. On est immensément liquide. On est déjà bien au-delà de ces pieux plantés dans la vase qui délimitent les choses, les enserrent dans des ornières terrestres. On est fils de l’air, cousin du peuple liquide.

 

   On est plein. On est bulle.

 

   La barrière, là, qui croyait nous retenir, on l’a franchie à la manière du poisson : quelques coups de nageoire, un frétillement de la queue et on est dans un autre univers, on est onde, on est écume, on est abysse. Quelle liberté alors ! Quelle ivresse de sentir son corps aussi fluide que l’heure belle, aussi souple que le frôlement de l’amour, aussi généreux que l’ami qui accueille sur le seuil de son logis avec les bras qui s’ouvrent, baie pour abriter la goélette. On est plein. On est bulle. On est sphère avec une musique venue de quelque Ondine, son qui s’enroule autour de soi avec l’inoubliable fluence de l’algue, l’affinité de l’anémone de mer. On est toutes les étendues d’eau du monde. Sans limite, sans séparation.

 

   Infiniment libre.

 

   On est les eaux grises qui écument le long de la côte d’Irlande. Les eaux de la blanche Albion et ses touffes de galets. Celles du Baïkal où glissent les glaces bleues. Celles du Querococha qui étincellent sous les coups de boutoir du soleil péruvien. Celles du Saimaa que lustre la lame translucide du ciel de Finlande. On est tout ceci et aussi les chemins clairs des grands fleuves qui traversent la Terre de leurs sinueux parcours, les rivières sous les frais ombrages, les cascades franchissant les digues de moraines dans le silence des grottes. Alors on est libre, infiniment libre et on le sent jusqu’au centre de ses grappes d’eau, dans la texture même de ses molécules, dans le jeu subtil de ses atomes. Dans les mailles imperceptibles du brouillard. On n’est peut-être que ceci, d’infimes gouttelettes pareilles à du mercure avec son étonnante mobilité, son idée de plénitude, sa dilatation heureuse. Soudain l’on comprend son nom, Ayal. Une ouverture, puis le glissement d’une liquide, puis une ouverture à nouveau, enfin une finale liquide comme si cette succession d’ondulations, cette ligne flexueuse disaient une façon d’éternel recommencement, une liberté se ressourçant à sa propre origine. Alors on comprend l’incompréhensible : à savoir l’essence de la liberté. Ce prodige !

 

   Rodéric ou bien Pierrick.

 

   L’on aurait pu, aussi bien, se nommer Rodéric ou bien Pierrick ou bien encore Gregor mais on se serait situé d’emblée en-deçà des brise-lames, du côté de la terre avec ses tas de cailloux aigus et les moignons de ses cairns, avec ses môles de granit, ses affleurements de schistes et ses tubercules de grès. Certes on n’avait rien contre le pays intérieur et l’on aimait aussi bien ses landes sauvages couvertes de bruyère que ses massifs usés d’où l’on pouvait apercevoir le moutonnement des vagues. Mais demeurer en retrait de cette belle eau c’était comme confier son existence à quelque piège, s’enclore entre les murailles d’une geôle qui obturait le regard, rendait sourd à tous les bruits du large. Oui, du large, de l’espace qui courait loin là-bas sur l’immense steppe d’eau.

 

   Être un simple nom.

 

   Il y avait tant de bonheur à être un simple nom, un genre de poème glissant tout en haut des gerbes vertes et bleues de la Manche ou bien de l’Océan ou encore de la Mer, fût-elle Tyrrhénienne à la si forte densité qu’elle ne semblait être qu’une ombre ; Baltique avec ses remous de bulles claires ; d’Iroise avec ses paquets d’écume blanche, les hampes de ses phares plantés dans la brume solaire. Vent de liberté que de pouvoir proférer entre les lames d’eau son simple nom Ayal, Ayaaal, comme une antique mélopée, une sourde modulation venue du fond des âges, peut-être d’un brick échoué sur les hauts-fonds avec encore entre ses flancs décharnés les refrains des marins en partance pour quelque aventure.

 

   Leur haute solitude.

 

   " Et nous restons plantés là ... ", semblent dire les pieux de bois, méditant sur leur sort de sédentaires à vie, promis à la tâche destructrice d’une infinie érosion. Usure du bois, abolition du temps. Trame d’un destin que dessinent les heures emmêlées à leur haute solitude. Navette immémoriale des secondes qui s’écoulent, invisibles, laborieuses, entêtées à poursuivre leur œuvre maléfique. Pourtant le spectacle est si beau de cette brume diaphane, à peine la couleur légère d’une aurore ou bien la délicatesse d’une rose-thé dans le luxe d’un clair-obscur. Inclination infiniment poétique que cette belle alternance, dans le flou de la perspective, de ce peuple aussi calme que mystérieux, tout occupé à défendre la Terre des assauts de la mer. Comme si tout pouvait soudainement s’inverser : la liberté maritime devenant le danger alors que l’anse de terre est la protectrice des furies venues du plus profond mystère. La grande mesa liquide prise de folie, déchaînée, emportant avec elle des milliers d’oiseaux blancs sacrifiés qui joncheront les plages de leur effroi roidi. Supplications muettes disant au rocher, à la vague, aux coquillages, au sable mutique le danger de l’inconnu où sifflent les aquilons de la mort. Oui, ce qui était si rassurant s’est métamorphosé en un monde aveugle, sans pitié, semant la terreur et allumant dans les cœurs les flammes vives de la peur. Alors on se prend à regarder les Sentinelles de Bois avec infiniment de tendresse, avec reconnaissance. Leur sombre régularité nous rassure, leur haie à claire-voie nous protège, leur présence est celle d’une mère bienveillante qui prend en garde nos existences hasardeuses.

 

   Rodéric-de-la-Terre.

 

   On s’appelle Ayal-de-l’eau et l’on devient, comme par miracle, Rodéric-de-la-Terre. On ramasse à la hâte quelques guirlandes de goémon, des bouts de branche, quelques cailloux épars qui, déjà, relient au sol qui attend, au seuil qui appelle, au feu qui fait son bruit de forge dans le foyer cerné de vives lueurs. On entend la respiration des hommes. On devine la lumière dans les yeux des femmes, on perçoit le grincement des jouets de bois dans les mains des enfants. On vient du bout du monde, de l’univers flottant qui n’était peut être qu’un mirage. On est traversé de rapides images. De hautes tours de bois montent la garde. Etranges silhouettes que démultiplie le brouillard, qu’avive le miroir des songes. On ne sait plus très bien qui l’on est. Ayal-l’enfant-libre, Rodéric-de-la-Terre et ses cabanes de bruyère d’où l’on voit le grand dôme d’azur partir vers l’horizon illimité. Ou bien encore ces pieux de bois n’étaient-ils que les survivants d’une ville fantôme qui avait existé autrefois, telle la ville d’Ys, la « ville sous la mer » telle que nous la restitue le mythe ? Ou bien s’est-on échappé, comme par magie, du livre d’un poète ? Peut-être de celui de Jules Supervielle qui nous parle de cet étonnant « Enfant de la haute mer ». Mais écoutez, tendez l’oreille. C’est une voix très lointaine qui court entre ces vestiges d’un temps passé, c’est une parole faite d’eau et de pierre, de bois et de légende :

   « Comment s’était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l’aide de quels architectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d’un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu’elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l’eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garnis de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ? »

   N’est-ce pas ceci, cette ville fantomatique que notre imaginaire a bâtie à la seule vision de ces rythmes de bois ? N’est-ce pas ceci ?

 

 

 

 

 

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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 08:44
Être néant.

Le fauve, va toujours seul.

Existentialiste

 

Œuvre : Dongni Hou.

   

   *** En termes de fiction ou de rêve ou bien d’imaginaire livré à sa propre fantaisie.

 

   C’était il y a très longtemps.

 

   C’était il y a très longtemps. Les hommes n’étaient pas encore des hommes. De simples tubercules à peine sortis du ventre de la terre. Végétatifs. Rampants. Sortes de racines complexes emmêlées dans la touffeur de l’humus. Le monde n’était monde que par défaut. La planète tournait sur son axe sans bien se rendre compte de sa rotation. Les végétaux étaient des excroissances de pierre. Les animaux étaient identiques à ces grotesques de la Renaissance qui habitaient les jardins tumultueux d’une vie de mangrove. C’était le début d’une histoire mais encore dans ses vagissements, ses balbutiements. Rien ne se différenciait de rien. Le jour succédait à la nuit, emportant dans ses vagues lueurs des haillons d’ombre, des glissures de ténèbres. Les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, immense bobine de fil à l’inextricable parcours. Il n’y avait pas encore de langage et se laissait seulement percevoir le cliquetis des rouages de l’univers avec leurs bruits nécessiteux de bielles rouillées et leurs hoquets de cames laborieuses. Rien n’était arrivé à soi mais c’était un moindre mal. Il en est ainsi des cas d’illucidité qu’ils sauvent ceux qui en sont atteints des affres de la connaissance. Car savoir est pur bonheur en même temps que tragédie. Comme si un bambin dans la grâce de l’âge connaissait la fin du jeu qu’il vient d’entreprendre, en explorant les moindres arcanes, les plus minces secrets. Alors le désir s’étiole, alors la joie d’exister se métamorphose en son envers, une verticale angoisse qui se nomme indifféremment aporie, pathétique, ténébreux.

 

   Dès lors que…

 

   Dès lors que la contingence avait montré le bout de son nez, plus aucune possibilité de retour en arrière. Les dés avaient été jetés. Le fuligineux et versatile jeu de dupes montrait ses dents de requin et bien malin aurait été celui qui s’en serait soustrait au prix, seulement, de quelques égratignures. La plupart des attaques étaient mortelles avec bris de chairs et tissus sanguinolents. Certes, quelques rescapés, mais hémiplégiques, hébétés, genres de moignons qui traînaient pour l’éternité leurs bosses et leurs plaies derrière eux à la manière de contondants boulets. Car les boulets animés de hargne pouvaient se retourner contre leurs possesseurs et leur administrer une grêle de coups dont ils ressortaient meurtris, en proie à la souffrance profonde qu’inflige toujours le funeste destin lorsqu’il frappe de sa force aveugle. Tant que les Présents sur Terre n’avaient figuré qu’à titre d’une aimable diversion de la Nature, il n’y avait nullement eu péril en la demeure. Les choses allaient de soi, de guingois cependant, mais personne ne pouvait s’en offusquer pour la bonne raison que la conscience n’était pas encore née, mince lumignon qui ne s’éclairait lui-même que d’une si faible lueur que nul n’aurait pu l’apercevoir. Kyste replié sur sa propre nullité, en attente de paraître un jour, si telle était la Volonté qui semblait conduire l’univers avec une main de Maître. Une Toute-Puissance auprès de laquelle toute prétention à exister ne sonnait qu’à l’aune d’un éternel statut d’esclave, sinon de vassal promis à ne jamais s’exonérer de sa condition. Car, paradoxalement, le Hasard semblait procéder, non d’un simple coup de dés fantaisiste, mais d’une Volonté réelle, bien ancrée, bien déterminée à dominer le trop évident orgueil des Egarés-sur-Terre.

 

   Homo Rusticus et leur suite.

 

   Les premières manifestations de l’étant humain s’étaient illustrés sous la figure des Homo Rusticus dont il n’y avait rien à attendre, hormis une pierreuse présence à l’orée des grottes enduites de prosaïsme et d’archaïques illisibilités. On chassait, on dépeçait un bison, on mastiquait, on éructait, on s’accouplait avec des bruits de soufflets de forge, on mettait au jour des rejetons qui, eux-mêmes, dévoraient, s’accouplaient, puis se couchaient en chien de fusil dans l’antre de roches sans que la moindre pensée se manifestât en quelque perspective que ce fût. Dormir était penser. Marcher était penser. Forniquer était penser. Puis, un jour, à la guise d’on ne sait quelle fantaisie, le Rusticus s’était transformé en Erectus, puis en Sapiens, c'est-à-dire en un être pourvu de conscience, attentif au savoir, disposé à la culture. Or, ceci qui apparaissait à la façon d’un évident progrès, portait encore en soi les germes d’une consternante vicissitude dont on verrait bientôt que son épilogue était tissé des fibres du drame. Le problème était entièrement contenu dans cette faculté de l’homme que l’on nommait indifféremment esprit, intellect, entendement, discernement et qu’on aurait pu désigner aussi bien par les termes de servitude, aliénation, sujétion puisque c’était la notion même de liberté qui était mise en question. Possédant une conscience, du même coup l’homme se percevait sans avenir propre, genre d’esquif voguant sur des flots tumultueux, privé d’amer auquel vouer son regard, d’une bouée à laquelle attacher sa navigation hasardeuse.

 

   Les assauts du mal.

 

   Ç’avait commencé par de simples agressions semblables à des coups de fouet, à de minces déflagrations dont on sentait le crépitement sur la plaine de l’épiderme. Oh, rien de bien sérieux. Quelques contusions, quelques bleus (qui n’étaient pas encore des bleus à l’âme, il fallait attendre que le romanesque survienne, et ce serait pour bien plus tard), oh, rien dans cette nature encore grossière du Sapiens qui endurait les coups du sort à l’aune de l’immémoriale réminiscence des corps : il y avait encore un peu de Rusticus qui tapissait le derme de ses souvenirs d’écorce et l’heure n’était pas encore venue des subtilités de l’Humanisme et des florilèges de la Pensée. Cependant, bien que l’on fût assez insensible aux attaques sournoises de l’Impalpable, de l’Illisible, du Caché-sous-des-dehors-avenants, on sentait bien que les visites récurrentes des coups et des crocs-en-jambe n’avaient rien d’amical. On se terrait. On évitait de se faire voir. On restait dans le sombre des cavernes à dessiner à l’argile et à la sanguine des gazelles élancées, des pointes de lance effilées dont on attendait symboliquement (mais on ne savait pas encore la puissance du symbole, son efficacité dans l’aire du réel), qu’elles pussent soustraire à la fougue sanguinaire de hordes pléthoriques. Partout on dépeçait, partout on éviscérait et cela faisait de sourdes rivières d’hémoglobine pourpre qui envahissaient les vallées et teintaient les humeurs moroses des plus belles harmonies qui, jusqu’alors s’étaient produites, ici et là, sur les sites pariétaux où s’inscrivaient les premières figurations de l’art (mais on ne supputait nullement qu’ici, dans le tracé artisanal de mains grossières s’édifiait tout un pan de la culture de l’humanité future).

   Des attaques multiples et variées auxquelles on avait affaire, les plus terrifiantes étaient celles qui, animées par une armée de buccinateurs, de pinces ouvertes comme la gueule d’un four, de carapaces luisantes telles des glaives, virevoltaient en moissonnant au hasard ici des membres, là des bassins adipeux, là encore des têtes qui, pourtant étaient si virginales, si diaphanes, angéliques qu’on les eût plutôt vouées à l’exercice de quelque rite religieux couronné d’une juste gloire. En réalité la Toute-puissance était si aveugle qu’elle cognait au hasard (la bientôt célèbre contingence) et il n’était pas rare que les têtes des quelques exemplaires qui demeuraient des Sapiens ne fussent livrées à une étrange bataille, écrevisses labourant la fontanelle, crabes déchaussant le cuir chevelu, tourteaux déchiquetant la dure-mère, homards s’invaginant dans les scissures de Rolando ou de Sylvius avec des giclures pareilles à une purée livrée à une curée sauvage, démentielle.

 

   *** En termes de réalité philosophique ou contemplative.

 

   Oui, combien cette belle image que Dongni Hou nous livre d’une jeune existence semblable à celle d’un Chérubin contraste violemment avec cette sombre et funeste écrevisse qui semble avoir pris possession de son crâne à seulement vouloir le détruire. Le détruire. Certes, que pourrait donc faire d’autre ce crustacé juché tout en haut de la tête d’un innocent sinon vouloir en effacer l’existence dans un geste insensé de néantisation ? Abrupte dialectique au cours de laquelle s’affrontent, comme en un combat de Titans, la souple et docile volonté de vivre d’une Existence à l’orée de son aventure et l’incoercible violence à l’œuvre afin d’étouffer la vie en son déploiement, en neutraliser les projets, en clore le destin. Lutte archaïque du Bien et du Mal. Faust contre Méphistophélès. Est-on vraiment en mesure de choisir entre ces deux inclinations auxquelles tout homme est confronté dès l’instant où il pense, agit, délibère sur le monde ? Le problème de la liberté (opposé à la contingence) se pose ici comme le paradigme essentiel d’une connaissance de soi et du monde. Surgissement de la thèse existentialiste qu’énonce Sartre en termes de morale et de projet : « Sois ce que tu veux devenir ». Responsabilité de chaque destin qui a à se déterminer. « Le fauve, va toujours seul », tel est le sous-titre que donne l’Artiste pour justifier la valeur existentialiste de sa peinture. Immense solitude, telle celle du fauve lancé dans la jungle aveugle et foncièrement inhumaine. Toujours un prédateur qui terrasse un autre prédateur. Comme si la terrible contingence devait se lire en abyme, chaque existence contenant une autre existence qui lui est allouée comme ce qui, toujours, est à détruire puis à reconstruire. Dès lors que la machine est en marche, le processus est irréversible qui fait de la vie un éternel combat, l’horizon de la finitude. Un Existant est livré à l’imperium d’un crabe tout-puissant, lequel, à son tour sera la possession d’un autre crabe et ainsi jusqu’à l’infini. Ce thème du crabe est récurrent chez Sartre d’une façon quasi-obsessionnelle comme l’acte dernier par lequel la contingence reprend son dû et précipite tout ce qui paraît dans l’illisible Néant. Chez le Philosophe il faut faire l’hypothèse suivante : Crabe = Néant. Crabe = position antithétique de l’Être.

 

   Du Crabe (ou de quelques uns de ses avatars) en littérature et philosophie.

 

   C’est le riche thème de la métamorphose qui est à l’œuvre dans le site philosophico-littéraire pour présenter, sous la figure du crabe (ou de ses équivalents), les assauts dont les hommes sont les cibles au seul prétexte qu’ils sont entièrement et totalement libres et que de ce simple fait ils ne pourront faire l’économie de l’angoisse coalescente à toute existence. Vivre c’est être exposé. Vivre c’est risquer, à tout moment, de mourir. Vivre c’est se déplacer avec l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.

 

   La Nausée.

 

   Dans le roman de Sartre la métamorphose est à l’œuvre comme par degrés, sans doute ceci voulant témoigner de l’amplitude inévitable de la facticité dès l’instant où le sujet se rend compte du piège dans lequel l’existence enferme tout individu. Pour Antoine Roquentin, vivre est synonyme d’une manière d’enfermement qui, petit à petit, rapporte l’homme à la simple nature d’un monde végétal ou bien animal. En réalité on n’existe que sur le mode des choses. « J’existais comme une pierre, une plante, un microbe ». Se rendant au Jardin Public de Bouville en tramway, voici que la banquette sur laquelle il est assis prend soudain une allure effrayante. Non seulement l’évocation du nom de « banquette » n’entraîne plus aucun sens, comme si le langage s’était vidé de sa substance signifiante, mais l’assise se dote d’une étrange présence pareille au grouillement d’une infinité de pattes : « Elle reste ce qu’elle est, avec sa peluche rouge, milliers de petites pattes rouges, en l’air, toutes raides, de petites pattes mortes. Cet énorme ventre tourné en l’air, sanglant, ballonné – boursouflé avec toutes ses pattes mortes, ventre qui flotte dans cette boîte, dans ce ciel gris, ce n’est pas une banquette ».

   Mais sans doute, là où la métaphore animale devient la plus inquiétante, c’est lorsque Roquentin ressent une impression de fragmentation de son propre corps, dont un des territoires et non des moindres se confond avec l’apparence d’un crabe mort :

   « J’existe [...]. Je vois ma main, qui s’épanouit sur la table. Elle vit – c’est moi. Elle s’ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l’air e bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m’amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort : les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles – la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s’étale à plat ventre, elle m’offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant – on dirait un poisson ».

   Alors, ici, le phénomène d’intertextualité devient immensément visible qui établit un pont entre La Nausée de Sartre et La Métamorphose de Kafka.

   

   La Métamorphose.

 

   D’Antoine Roquentin à Grégoire Samsa, identique sentiment de stupéfaction lorsqu’ils se rendent compte, pour l’un que sa main n’est peut-être, finalement, qu’un objet aussi contingent que peut l’être l’existence d’un crustacé ; pour l’autre qu’il a été transformé en cette vermine informe avec laquelle, maintenant, il aura affaire.

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux ».

 

   L’absurde.

 

   Traversant les trois œuvres, la peinture de Dongni, le roman de Sartre, la nouvelle de Kafka, un thème identique se profile comme la nervure essentielle de ce qui est à dire, à savoir l’absurde (sans doute le nihilisme en contre-champ), dont contingence et facticité sont les résurgences les plus réelles.

 

   Donc ce sentiment de l’absurde, que manifeste symboliquement ce CRABE, comment se présente-t-il ? Seulement un rapide survol de ce thème inépuisable qui traverse la modernité comme l’une de ses caractéristiques essentielles.

 

   *** Chez Camus rien ne servirait de capituler face à une vie, fût-elle tissée de sombres présages. Ni le suicide, ni le recours à une transcendance par définition extra-humaine, ni le recours à une idéologie politique (marxisme) ou bien philosophique (existentialisme), ne constitueront de réponse valable. Seule une action collective au travers de laquelle la lucidité, la révolte seront les seules voies d’un humanisme en charge de lui-même :

   « Je me révolte donc nous sommes » - (L’homme Révolté).

 

   *** Chez Sartre. Conséquemment au vertige, à la nausée qui sont coalescents à la prise de conscience de la contingence et de la facticité, il devient nécessaire de dépasser cette gratuité en édifiant, au-devant de soi, le projet qui est l’aboutissement de toute création libre. Echapper à l’absurde à la hauteur de ses propres choix et engagements.

 

   *** Chez Kafka. La notion d’absurde vue depuis la personnalité de Grégoire Samsa, c’est l’accepter cet absurde pour dépasser sa propre réalité et échapper à l’incompréhension du monde, des autres, surtout de ses proches, de cette famille Samsa qui demeure sourde et aveugle au génie d’un jeune homme qui n’aura plus, comme ultime solution, que le choix de revêtir la figure du cancrelat et d’en assumer l’exténuation jusqu’en la mort. Echapper à la bêtise ambiante, peut-être la seule façon de parvenir à son être, au-delà de sa propre folie :

   « Les familiers de Gregor sont ses parasites, qui l'exploitant, le grignotent de l'intérieur. Ils sont en quelque sorte les sarcoptes du scarabée : c'est le désir pathétique de trouver quelque protection contre la trahison, la cruauté et la crasse qui a suscité la constitution de sa carapace, de sa cuirasse de scarabée, qui, à première vue, semble dure et sûre, mais se révélera, par la suite, aussi vulnérable que l'ont été sa pauvre chair et son pauvre esprit humain», telle est l’interprétation sans doute la plus adéquate qu’en donne Vladimir Nabokov.

 

    *** Chez Dongni Hou.

 

   La lecture d’image nous invite à penser l’absurde selon des qualités formelles et non plus en fonction de délibérations morales ou d’évitement d’un drame personnel. Ni révolte (Camus), ni projet (Sartre), ni acceptation orientée vers un but (Kafka), mais sans doute « heureuse inquiétude », oxymore voulant signifier cet éternel et irrésolu balancement entre le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, impénétrable oscillation qui est la mesure même de l’homme. Les belles valeurs de gris semblent en assurer la figuration symbolique. L’absurde est présent en tant que menace qui, pour l’instant, demeure à l’état latent. En témoigne une certaine sérénité, un calme qui rayonne du visage de ce Jeune Adulte au beau profil grec, confiant en son avenir. Danger diffus, apparemment inaperçu, pareil au Destin qui se dissimule et attend pour porter ses coups. Mais peut-être ne les assènera-t-il pas et, alors, se feront jour la possibilité d’un bonheur, le cercle d’un épanouissement.

   La force de cette œuvre est, tout en le convoquant, de laisser l’absurde en suspens comme s’il pouvait advenir comme s’abstenir de paraître, laissant la question posée de la liberté. Sans doute une vérité habite-t-elle cette peinture dont le point d’équilibre se situe de manière équidistante de l’Être et du Néant. Ainsi en est-il de toute destinée qui flotte infiniment dans l’espace et le temps. Nous voulons demeurer sur cette belle ligne de crête entre adret et ubac. Le jour est si beau qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 11:46
Voyage vers Lilliput.

« Pas se cogner à la vitre... »

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Dénuement.

 

   Pouvez-vous imaginer quelque chose de plus déroutant que l’image d’une Jeune Femme en son plus évident dénuement ? Voici comment elle se donne à voir : seule, debout dans la poussière grise du jour, pareille au balancier d’une pendule qui aurait arrêté sa course au milieu de l’heure, immobile, sans acte et sans parole, pas même le plus mince murmure qui la manifesterait comme tension d’un proche événement. Figée dans sa propre chair, cette meute inaudible de confluences discrètes. Seule la torche de cuivre des cheveux dit l’appartenance au monde. Tout le reste du corps se fait silence et éternel repos. Ovale blanc du visage dont on aurait pu penser qu’il appartient à l’inapparence d’un Mime. Epaules tombantes que les bras soudés à l’anatomie entraînent vers le sol comme pour une chute. Torse étroit avec les deux bourgeons de la poitrine à peine éclos, simples braises éteintes à peine visibles dans le tumulte du monde. Bassin discret avec le V prononcé de l’aine en fuite vers une supposée féminité. Sans doute troublante. Jambes fluettes jointes en une manière de supplication, rencontre à peine lisible des boules des genoux. Triangles des pieds confondus avec la nappe lisse d’une surface dont elle ne paraît être que le simple reflet.

   Et la vêture ? Ces pelures, ces buées, ces brumes qui dénudent le corps plus qu’elles ne le dissimulent. Un chemisier si mince qu’il ne parvient nullement à soustraire à la vue des Curieux la perle de l’ombilic. Un étique triangle de toile qui dit le pli de l’antre d’Eros et le laisse en suspens en son étrange absence. Et le collier de perles ne souligne le cou qu’à la façon d’une esquisse dont on penserait qu’elle pourrait à tout moment s’occulter de la scène. Alors, soi-même on fait partie de l’oubli. Alors on se dissimule dans quelque coin de l’image en attente de quelque chose qui pourrait advenir. Rien n’est pire que cette halte, cette indécision qui fait sa goutte cristalline tout en haut de la colline du front, genre de supplice dont on attend la chute régulière, itérative, prologue à une possible folie.

 

   En partance pour Lilliput.

 

Voyage vers Lilliput.

"Gulliver and the Liliputans".

Source : Wikipédia.

 

   Afin que l’histoire puisse se poursuivre et conter ses menus faits il faut une double révolution. La nôtre d’abord. Devenir les lecteurs attentifs que nous fumes un jour, dans le demi-jour d’une bibliothèque, appuyé à la douce anfractuosité maternelle, écoutant la belle voix faire ses sinuosités, distiller ses rayons de miel, diffuser cette lumière d’éternité alors que bourdonne, dans le luxe de la pièce, le Petit Peuple de Lilliput, tout occupé à livrer la guerre à ses sempiternels ennemis de l’Île de Blefuscu. Sujet du conflit : on se bat afin de savoir par quel bout casser les œufs à la coque. Le prétexte est aussi mince que les habitants de Lilliput sont petits. De cette fable l’on n’a guère retenu que le nanisme des Îliens. Six pouces de haut, c’est une bien faible taille, que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de l’œuf !

   L’autre mouvement de révolution tient à Dénuement que nous inviterons au voyage en direction de cette île aussi fantastique que dépourvue, sans doute, de vrai lieu. Une utopie n’est nullement faite d’autre chose que de cette consistance de brouillard et de croyance immédiate des choses. Parfois les utopies servent-elles, renversant le réel, à le dépasser, à le rendre supportable.

 

   A Lilliput.

 

   Contrairement à Lemuel Gulliver que le Petit Peuple retint prisonnier, étroitement ligoté dans une résille de cordes, Dénuement est ici reçue comme une Reine. Non seulement elle n’est nullement soumise au régime strict d’une geôle mais on lui réserve le meilleur accueil. Pour logis elle a un bassin d’eau claire, pour Compagne son double de chair. Etonnante ubiquité. Ravissant pouvoir de dédoublement. S’apercevant en totalité elle se perçoit comme quelqu’un de libre, d’infiniment libre. Elle vogue à son aise entre deux eaux. Tantôt elle est Elle, tantôt l’Autre qui n’est qu’Elle en sa réverbération. Là où elle finit, l’Autre commence. Là où elle commence, l’Autre finit. Merveilleux jeu de miroir, incroyable écho qui part d’Elle et revient à Elle comme si le Monde n’était que sa propre image que se renverraient des myriades de vitres polies, éblouissantes.

 

   Plus de dénuement.

 

   Alors il n’y a plus de dénuement. Alors les bruits glissent tout autour avec des chuintements de soie. Les clartés frôlent le corps de leurs rémiges d’écume. Nue ou bien habillée plus rien n’a d’importance que le sentiment de soi, l’arche ouverte de la plénitude, la sublime complétude qui soude Soi à Soi dans la plus parfaite esquisse qui se puisse imaginer. Plus de discours qui blesse et humilie. Plus de laideur qui entaille la conscience. On flotte à la recherche de sa propre existence qui devient corne d’abondance. On capte son propre langage, cette voix venue d’on ne sait où, peut-être un murmure de Sirène dans le mystère des ondes, les plis de la vague, les rouleaux de bulles, loin là-bas où les choses communient dans l’évidence. On a soi-même la taille des habitants de Lilliput. Et tous les drames, toutes les tragédies se dimensionnent à cette nouvelle configuration de la présence humaine. Et, par un simple effet d’échelle, la beauté, la vérité, la liberté, les choses précieuses deviennent immenses. Très estimables Géants qui portent avec eux la quintessence de ce qui brille et resplendit dans le cœur et l’intellect des hommes.

 

   Une riche symbolique.

 

   Si la Jeune Femme qui se nommait Dénuement a accepté ce statut de Lilliputienne, ce n’est que pour en éprouver la riche symbolique. D’abord la simplicité de ce qui est petit, retenu, presque inaperçu. Ensuite pour goûter à l’ivresse de ce qui rayonne et éblouit mais dans la juste mesure de l’être, à savoir la pure beauté. Non le clinquant, l’apparence, la suffisance qui aveuglent tant d’Existants à la taille normale, aux désirs extravagants. C’est un tel bonheur depuis ce qui ressemble à un humble bocal, de devenir poisson, de nager dans une certaine insouciance, de ne plus percevoir les contraintes ni du temps, ni de l’espace. On dilate le globe de ses yeux, on ouvre l’éventail de ses nageoires, on remue à peine le fouet de sa queue, on progresse comme dans un rêve au milieu des images douces et des chants qui habitent le corps.

 

   Soi et non-soi.

 

   On est soi et non-soi. On est l’autre et non l’autre. On est l’un dans le multiple, le multiple en l’un. Etrange dédoublement qui n’en est pas un. Fusion harmonieuse des opposés. Complémentarité des ressemblances. Fusion des harmonies. Osmose des affinités. Alors plus rien ne blesse, plus rien n’isole de soi ni des autres. Puisque, en un seul empan de la conscience, on est soi dans l’autre, l’autre en soi. Monde dans le monde. Univers dans l’univers. Langage dans le langage. Il n’y a plus de différences. Les pauvres sont riches. Les riches pauvres. Les immobiles mobiles. Les tristes heureux. Les esseulés amoureux. Les pessimistes optimistes. Les inquestionnés philosophes. Les prosaïques artistes.

 

   On dit un mot.

 

   On dit un mot et on est le mot. On dit oiseau et le ciel accueille comme si l’on était un nuage. On dit bouteille et la mer vous emporte comme si on était un message. On dit nuit et l’on est mille et une dans quelque province d’un lointain Orient. On dit grain et on est le froment, l’odeur chaude du pain, l’enfant qui croque la croûte à belle dents, la mère qui sourit, le père attendri, l’ami de passage qui lève son verre, l’amitié en train de faire sa douce comptine, le monde émerveillé de tant d’insouciance, de tant de joie réunie dans une si modeste présence. On dit ce que l’on veut et mille mots à la suite font leur incroyable farandole. On dit parce qu’on est homme, qu’on est femme et que ceci est le don le plus précieux qui nous ait été fait depuis que le monde est monde. On dit Dénuement, on dit Lilliputienne et en même temps on dit le tout des choses lorsqu’elles viennent à notre rencontre dans la simple gaieté du jour. On vit nu. On vit habillé d’une feuille de vigne ou bien d’une simple coquille de noix. On connaît l’amour. Depuis son mince bocal où l’on nage avec la certitude d’être. Quoi de plus précieux que ce sentiment d’une vie qui se suffit à elle-même tout comme la Nature se limite à sa propre profusion. Être, c’est être en soi, en l’autre, dans le monde d’un seul élan de la pensée. Seulement cela : ÊTRE. Le reste, avoirs, possessions, pignons sur rue : poudre aux yeux et nuée de perlimpinpin. Assurément nous voulons être et n’être que cela. Tout autour volent les lucioles de l’envie. Que leur vol soit assuré de notre gratitude. Nous demeurerons dans la contrée de Lilliput ! Oui, de Lilliput !

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 09:22
Goutte immobile du temps.

Le chemin qui mène vers la lune.

11 Mars 2017.

Photographie : Gines Belmonte.

 

 

 

 

   La Lune vue par le Photographe.

 

   Le temps est une goutte immobile, un cristal silencieux, une libre advenue, là, entre le passé qui flotte à l’horizon, le présent qui doute, le futur qui encore ne paraît que dans l’irrésolution de son être. Nul personnage qui dirait l’humain en son incontournable présence. Ici nulle médiation qui nous installerait dans une vision selon les Existants. Comme si la Terre avait été désertée par ses habitants, reconduite à une pure vision originelle. Alors la vie se laisse imaginer seulement, non déduire à l’aune d’un cheminement existentiel, d’un projet, d’une mémoire, d’un ici et maintenant qui fonderaient le socle d’une possible fiction. Tout ramené au jeu immédiat de la Nature. Plus de tentation anthropologique qui décrirait le réel grâce au filtre d’une subjectivité. Choses du monde contre choses du monde. Vérité indépassable puisque rien ne saurait altérer la relation des éléments entre eux. Comme si tout devait reposer dans ce cadre rassurant d’une immuabilité, d’une fixité qui ne sauraient encore dire leur nom. Pure innocence, eau dépourvue de bulles et d’écume, bouton floral en attente de sa germination. Espace immergé dans sa juste mesure, en instance de son déploiement.

 

    Eléments.

 

   L’air est un glacis teinté de bleu transparent que souligne la fuite de nuages cendrés de gris. Le feu solaire n’est pas encore installé. Juste une esquisse plaquée contre le fond, à la limite d’un territoire nébuleux à peine distingué du sol dont il semble provenir. Les arbres dressés contre le ciel en dessinent l’inaltérable emblème : complémentarité du surgissement au monde du végétal qui féconde l’immensité du ciel en s’y fondant, en le révélant, en même temps qu’il s’y découpe en son apparaître. L’eau est présente en son invisibilité. Dispersée dans la fine texture de l’air, dissimulée dans le crin des herbes, scintillant dans la discrétion à la pointe des rameaux, coulant sous la tunique douce des écorces. La terre, l’humus discret font leur double ascension dans le chemin qui se dresse vers la Lune.

 

   Ombre - Lumière.

 

   Et puis l’ombre. Et puis la lumière. Car rien ne serait visible sans le jeu subtil qui les unit comme signes disant l’alphabet de la multitude. Ombre verte, dense, pareille à un roc, silhouette du taillis qui révèle la distance, installe la profondeur. Nul besoin d’une profération humaine, de l’éclat d’un verbe pour en faire voir l’unique beauté. Le dais immense de l’éther ne s’illumine que de cette opposition, que de ce contraste qui installe la scène du visible et donne lieu à toute chose. Lumière qui bourgeonne depuis l’infini et se révèle en tant que cette grâce de l’être qui ne saurait trouver de mots, seulement une apparition, seulement une épiphanie.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Lumière de la Lune, ce mystère suspendu au centre d’un songe, qui s’y maintient par magie, qui irradie tel l’œil d’une lointaine créature dont rien ne saurait cerner l’étrange apparition. Le milieu de l’image est ce silence qui en assure la mise en forme, la maintient devant nous en la question qu’elle nous pose qui, jamais, ne saurait trouver son achèvement. Comme si elle était constituée d’une myriade de vues s’emboîtant en abyme jusqu’au centre incandescent de la conscience. En attente d’être décryptées. En attente seulement. Lune simplement positionnelle, dessinant dans l’espace le cercle d’une plénitude cosmique. Ni regardée en tant qu’objet (personne n’est là pour la viser), ni regardant en tant que sujet puisqu’elle apparaît comme ce luminaire suspendu dans l’éther dépourvu de conscience, privée de volonté. Un simple flottement, un être vide, une présence immémoriale remise à son contour, à son gonflement de matière inaccessible.

 

   Lune-mot.

 

   Lune-mot. Ici, dans le cadre de cette photographie les choses sont simples. Chaque chose jouant sa propre partition à l’insu des autres. Suspens, rhétorique du silence, dialogisme non encore installé. Chaque élément inclus dans son pour-soi, dans son immarcescible bogue remise à la certitude de l’éternité. Ciel, arbres, Lune, chemin, herbe, autant de présences immobiles isolées dans leur superbe autarcie. Nul langage qui relierait les éléments entre eux, nulle parole qui féconderait la rencontre. Liberté contre liberté dans une déconcertante dispersion ontologique. Il n’y a pas d’histoire. Il n’y a pas d’aventure. Le vocabulaire est figé à même sa propre beauté sans qu’il soit nécessaire de poser un commentaire comme propédeutique au connaître. Genre de savoir immédiat identique à celui d’un Quidam découvrant dans le secret des ombres bleues le chant pur de la source.

 

 

   La Lune vue par le Peintre.

Goutte immobile du temps.

Homme et femme contemplant la Lune.

Caspar David Friedrich.

Source Wikipédia.

 

 

 

 

   Bien évidemment, ici, la représentation change de point de vue. Surgissement de la présence humaine qui métamorphose la sémantique de l’image. La Nature passe soudain d’un statut neutre (de la photographie) à celui d’une scène habitée, d’un spectacle contemplé. Le regard de la Nature qui était abstrait, désincarné, désubstantialisé, voici qu’il se trouve remplacé par la vision de personnages qui constitue non seulement un nouveau schème perceptif mais se donne en tant que changement radical de paradigme de la connaissance. Nouvelle interprétation que chacun peut mener à sa guise dans sa prise de possession de ce qui lui fait face.

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   La Lune devient un objet. Mais un objet quintessencié. Nullement une chose quelconque qui serait considérée en tant que pure contingence, hasard apparitionnel. La Lune est en effet « contemplée », ce qui veut dire que son être s’accroît de cette dimension que lui confère la dignité humaine, à savoir en faire le lieu d’une visée esthétique, peut-être lui conférer une place dans le site exigeant des choses artistiques. Car la Lune n’apparaît nullement comme un motif décoratif mais devient la figure essentielle de l’œuvre, le centre d’irradiation du sens. Tout y converge : aussi bien l’attitude hiératique des personnages qui semblent fascinés, aussi bien l’aire dessinée par les racines, le tronc incliné, la branche horizontale, la cape de l’homme qui en referme la belle circularité. La Lune est au foyer de ce qui est à dire. A elle seule elle tient en suspens tout ce qui s’y ramène de la même façon qu’un tellurisme n’est que l’écho d’un phénomène originel qui en assure la propagation.

 

   Lune - Phrase.

 

   En termes de linguistique, on est passé du mot immobile, solitaire à l’émission de la phrase. Car ici, dans l’œuvre de Caspar David Friedrich, il ne s’agit plus d’un pré-langage qui attendait une profération (la photographie dans sa position stationnaire) mais du début d’une fiction qui joue sur le vecteur d’un symbolisme religieux (un espace sacré est créé), sur la catégorie infiniment prolixe d’un tragique existentiel. Se dévoile la scène d’une inclination romantique dont chaque élément du tableau constitue un personnage émettant un discours. Le sol sombre et indistinct est annonce de l’inévitable finitude. Les racines sortant de terre, tels des membres humains dotés de doigts qui s’annoncent à la façon d’une allégorie, d’une délibération métaphysique faisant signe en direction des dangers qui guettent les hommes, sous les espèces du Destin. La teinte claire du ciel, son aspect de rumeur céleste s’annonce comme l’infini dont le fini terrestre est le confondant correspondant, le locuteur sans voix opposé à la fable illimitée de la transcendance.

 

   La Lune vue par l’Ecrivain.

 

 

   « Le silence protège les rêves de l'amour; le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit ».

 

Etienne Pivert de Senancour.

Obermann (1804).

 

 

 

   Lune - Statut ontologique.

 

   Si, de la photographie à la peinture il y avait accroissement d’être, avec la description dans Oberman la Lune parvient au sommet de sa signification. Elle n’est plus un être immobile, silencieux ou bien simplement « contemplé », elle est devenue cette amplitude au gré de laquelle tout s’expliquera et resplendira à l’aune de la diffusion de sa lumière. «… quand la lune embellira la nuit…» : comment formuler de manière plus précise le coefficient illuminateur dont l’astre de la nuit est investi, statut à proprement parler démiurgique, instance de révélation des choses placées sous le régime sublunaire ? Il semblerait que Senancour, dans son lyrisme cosmique, ait attribué à la Lune une essence, un rayonnement dont les êtres subalternes soumis à son influence recevraient le don sans même pouvoir en apprécier la juste mesure. Nous retrouvons cette même idée dans l’assertion de Jean Potocki dans Manuscrit trouvé à Saragosse : « Il semblait un esprit pur, qui aurait revêtu une forme humaine seulement pour être perceptible aux sens grossiers des êtres sublunaires ».

   Est-ce à dire que les hommes, dans leur dérive inattentive, ne seraient que ces êtres grossiers dont les sens approximatifs ne jaugeraient les effluves célestes que d’une façon prosaïque, demeurant enclos dans une nature primitive, archaïque ? Mais sans doute ici ne convient-il nullement de prendre les mots au pied de la lettre mais d’en deviner seulement la force symbolique. Créer une différence entre l’esprit pur et sa chute dans la forme matérielle, dense, souvent illisible. S’il est donné comme pouvoir à la Lune d’embellir la nuit, c’est bien qu’en plus de sa force créatrice elle possèderait une réelle puissance esthétique capable de métamorphoser le réel en autre chose que ce qu’il est, à savoir une beauté enfin accessible aux yeux décillés, ouverts aux mystères des choses.

 

   Lune - Texte.

 

   Ce qui, jusqu’ici, était silence (la photographie) ou bien début de profération (la peinture) se met à briller tel un texte (Oberman) qui entraîne un récit à sa suite. Mais les esprits rationnels argumenteront, et ils auront raison, qu’il y a différence de nature entre l’image et le langage. Ceci est une évidence et notre démonstration souhaiterait se situer simplement en termes de valeurs symboliques, comme si des sèmes représentatifs traversaient aussi bien les lumières et les ombres de l’image, les aires contrastées du tableau, les métaphores s’illustrant au travers de la fable pour user d’un terme générique.

   Mais demeurons sur les rives tracées par Senancour. Et référons-nous à ce qui a été dit au sujet de l’aspect linguistique qui court au travers des images précédemment évoquées.

   La Lune-mot était le domaine du silence, l’avant-profération ou l’apparition du mot isolé avant que n’intervienne la parole.

   La Lune-phrase reprenait et amplifiait ces prémices pour déboucher sur un assemblage de mots qui se livraient sous la forme essentielle de l’image, du symbole, de l’allégorie.

   Enfin la Lune-Texte clôt les essais antérieurs en les amenant à la fluence d’une histoire qui possède un avant et un après, un passé et un avenir, dont le présent de la donation ouvre les rives d’une temporalité, laquelle est la condition de possibilité d’une inscription dans le registre existentiel, dans le récit qui fait de nous des êtres habillés d’une réalité. Si l’énoncé de Senancour débute par l’évocation du silence (qui) protège les rêves de l’amour, combien, à la suite, son discours devient prolixe, combien le cours simple de la vie devient mouvementé, agité, furie des vagues et efforts orageux, tension des plaisirs, irisation de la volupté, genre d’amplification progressive de l’être jusqu’en son vertige le plus palpable.

   De la photographie à l’extrait d’Oberman en passant par la toile de Caspar David Friedrich, nous aurons été sous la fascination de la Lune qui n’est sans doute que le reflet de notre désir d’être un mot qui devient phrase, qui devient texte. L’homme est langage ou bien il n’est pas ! Peut-être est-ce là la leçon à tirer de cette mise en image qui ne saurait demeurer dans un éternel silence ! Nous voulons être Parole !

 

 

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 09:41
« Si avant dans le néant ».

   « Jamais créature vivante n'avait été engagée

   si avant dans le néant ».

 

   Victor Hugo.

 

   Tempera acrylique fusain sur toile

   Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Comme peut l’être une icône.

 

   Vous voir dans cette posture si dénuée d’intention, livrée à la contemplation comme seulement peut l’être une icône, abandonnée en une certaine manière au souffle de l’air, au lisse de la lumière, au luxe de cette chatoyante teinte de pêche suffisait à emplir mon esprit du bonheur de qui se livre en sa vérité. Nulle affèterie, nulle pose qui eût fait de vous un être livré à quelque commerce séditieux, à quelque entreprise située hors d’une naturelle évidence. Il en est ainsi des êtres simples qu’ils se dévoilent entièrement, qu’il n’est point besoin de chercher ailleurs qu’en eux la définition qui les révèle en ce qu’ils sont : des formes immédiatement saisissables dont, cependant, une indispensable réserve les retient sur le bord d’une révélation qui en déflorerait le mystère. Car jamais paysage n’est plus désiré qu’à se dissimuler derrière la courbe d’une colline, la touffe d’un boqueteau, la résille d’un rideau d’arbres qui en accentue la sublime beauté.

 

 

   Cette immatérielle coiffe.

 

   Cette immatérielle coiffe qui flottait sur votre visage comme s’il coulait d’une pluie d’étoiles, combien son teint était rassurant, reposant, si bien qu’on l’eût volontiers inscrit dans le cadre d’un boudoir romantique, clarté flottant à l’entour des choses avec la subtilité que met une rose-thé à illuminer le céladon qui l’accueille. Vous voir était sérénité. Vous voir était plénitude. Demeurer là, ne point différer de soi, sentir en son âme le fluide souple de la joie se fût annoncé comme la seule voie possible. Seulement le temps fait tourner le sablier, fuir les gouttes d’eau dans l’écoulement imperceptible de la clepsydre. Seulement il faut consentir à exister à défaut d’être une image dans un volume dont les pages seraient immobiles, unique poudroiement dans un lieu invisible.

 

Passion bretonne.

« Si avant dans le néant ».

Charles-François Daubigny.

Le village de Kérity en Bretagne.

Source : Wikipédia.

 

 

   Voyez-vous, les associations d’idées sont curieuses. L’harmonie dont vous étiez le centre de rayonnement, instinctivement, je la rapprochais de cette belle toile de Charles-François Daubigny qui peignait le village de Kérity en Bretagne. Le Peintre de l’Ecole de Barbizon, l’aviez-vous inspiré, lui qui avait imprimé dans sa toile la même couleur élégante, un genre de flottement infini, une façon qu’avait le paysage de traduire l’équanimité d’un état d’âme ? Pâte de la peinture jouant en écho avec cet air de gravité mélancolique que vous affectiez avec, il faut en convenir, une certaine noblesse. Oui, je sais, mon discours, au risque de vous heurter, paraîtra contradictoire. Comment conjuguer, dans un même espace, joie et son contraire ? Sérénité et sa valeur opposée, cette sourde inquiétude qui ourle les traits les plus accomplis d’un voile mystérieux ? Mais c’est bien là la valeur d’un être que d’apparaître en son retrait et de demeurer dans une ombre salvatrice. Car un jour trop vif en effacerait la belle présence. Car une nuit hâtive en détruirait le si doux spectacle.

 

   Si étrangement lointaine.

 

   Être : demeurer. Prise dans l’efflorescence de la toile si semblable à un nectar, vous étiez cette demeure dans la confusion des heures. Vous étiez à peine dissociée de ce fond dont vous émergiez insensiblement comme si quelque chose vous retenait en arrière de vous. Un souvenir dont vous ne pouviez vous détacher ? Une réminiscence enfantine qui vous clouait à des temps de nostalgie ? La silhouette de l’Aimé qui s’imprimait en creux dans la niche secrète des sentiments ? Vous étiez là sans y être vraiment. Vous étiez présente à même votre absence. Etrange dramaturgie qui vous rendait si étrangement lointaine. Vous étiez, peut-être, une simple créature de roman, un vers échappé d’un poème, une méditation si évanescente, si fluide que l’on ne pouvait faire l’économie de la méditation de Victor Hugo : « Jamais créature vivante n'avait été engagée si avant dans le néant». Comme si le néant, soudain, différait de sa cruelle abstraction pour livrer la forme d’une énigme. Insoluble, évidemment.

 

   Au loin, la mer.

 

   Y avait-il autre chose à faire, alors, afin de tâcher de vous approcher en quelque façon que de décrire l’œuvre de ce précurseur de l’impressionnisme ? « Impression clarté naissante », telle était l’assertion en clair-obscur que me dictait votre surprenante présence. Etiez-vous différente de ce paysage qui figurait tel un calque ? De ces demeures confondues avec la ligne d’horizon ? Je me plaisais à vous imaginer semblable à un territoire dont j’eus pu faire ma possession à seulement le regarder. Le ciel est cet airain que féconde la lumière venue d’un illisible nadir. Les nuages s’y posent avec la légèreté d’une écume. Les maisons sont basses qui disent l’amour de la terre, l’abandon aux racines, la fixation au socle qui amarre et attache les hommes à leur destin. Au loin la mer et ses meutes de vagues sombres, leur couleur de feuilles d’automne, leur tonalité éteinte partant au loin, là où plus rien ne se montre que l’illimité, le hors de toute mesure, le texte-palimpseste mêlant les eaux des abysses, les courants, les dérives. Au plus près les rochers tels des masses antédiluviennes dont on devine le lourd passé, dont on sent encore les confluences de lave et les écoulements pris dans la convulsion de l’écorce refroidie, bientôt une masse obscure trouée de bulles. Tout ceci est si immobile que toute progression s’y illustrerait à la manière d’une intrusion. Temps géologique qui gèle le temps humain, le rend dérisoire.

 

   Dentelle à peine esquissée.

 

   Mais il faut s’éveiller de cette lourde léthargie. Mais il faut voir plus loin et trouver des idées nomades, des déplacements, des raisons d’entreprendre quelque voyage qui soit en mesure de nous soustraire à cette emprise bigoudène comme si ces rochers étaient le bout du monde, l’aboutissement d’un périple, l’accomplissement d’une vie conduite à son terme. C’est la dentelle à peine esquissée de votre coiffe qui m’a conduit en ce lieu de finistère qui résonne à la manière d’un espace prompt à accueillir l’idée d’une finitude proche. Il convient de différer de cette pensée minérale à la sombre beauté qui aliènerait si l’on se laissait aller à ses accents tragiques. Demander à une autre représentation de l’art de nous hisser un pied au-dessus de notre détresse.

 

   Une autre coiffe.

 

   Une autre coiffe se dessine au loin dans les brumes de la poésie flamande. Celle, précise, exacte, belle comme un acte de piété que nous donne à voir Rogier van der Weyden, primitif né à Tournai aux alentours de l’an 1400. Non seulement les coiffes sont dans un subtil rapport d’homologie mais, détail bien plus frappant, les attitudes des deux portraiturées se montrent dans un geste identique de méditation profonde, hiératisme nous conduisant aux portes du sacré. Si tout art est d’essence religieuse et l’Histoire nous en rend raison, alors ici la trame est visible qui fait de la peinture l’acte transcendant par excellence. Et qu’est donc la transcendance si ce n’est la sortie hors de soi en direction de cette mystérieuse altérité qui nous dépasse, nous interroge et nous maintient en suspens ?

 

 

« Si avant dans le néant ».

Illustration de gauche :

 

Portrait d'une dame.

Rogier van der Weyden.

 

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Même inclinaison de la tête. Même front bombé où gonfle la lumière. Le rêve semble intense qui fait ses arabesques dans le sanctuaire invisible où, peut-être, habite un dieu ? Comment jamais savoir ce qui se dissimule dans une pensée, se dissout dans le labyrinthe de la mémoire ? Si beau de seulement imaginer, de s’immiscer sous le glacis brillant de l’huile, de traverser les apparences, de connaître de l’intérieur ce qui, jamais, ne nous appartiendra comme une réalité. Seulement l’écart d’un songe, l’abîme d’une intuition. Être l’autre et demeurer en soi comme si un sublime don d’ubiquité nous habitait, lieu inimitable d’un alter ego réversible. Je-suis-l’autre-qui-est-moi. D’un seul empan de la conscience. Comme un acte d’amour en miroir. Alors il n’y a plus de différence. Alors mon langage est le tien. Je vois par tes yeux. Tu sens par mon âme. Je viens à toi par mes jambes. Tu es ce que je suis avant que je ne m’appartienne. Je suis ta vision du monde dont tu me fais l’offrande comme d’une parole ultime.

 

   Ton image double.

 

   Voici ce que je ressens à ton image double, à ton apparence siamoise. Où commences-tu ? Où finit l’autre, cette réplique venue à ta rencontre du plus loin du temps ? Et le temps quel est-il ? Existe-t-il encore, vu sous le prisme de l’art ? Magnifique osmose qui confond en une même arche brillante cette Dame de la Renaissance flamande et cette Bigoudène que Dongni Hou transporte bien au-delà des contingences contemporaines. C’est une si belle impression de franchir des espaces que l’on pensait non miscibles, des durées que l’on croyait étanches, inconciliables. L’authenticité d’une œuvre se mesure seulement à ceci : la dissolution des catégories spatio-temporelles qui sont les paradigmes grâce auxquels l’homme indique sa terrestre présence. Regarder une œuvre et s’y effacer, s’y noyer comme si, tout autour le monde s’était évanoui, ceci est la marque du rare et du généreux.

   Oui, immense marque de générosité, de don de soi qui définit le lieu où habite l’Artiste. Esquissant, traçant les signes originels de son dire sur la toile, rêvant à son projet fou (l’art est une folie ou bien n’st pas !), posant les premiers mots de sa fable, ici une nuance couleur de chair, là la courbure rose d’une pommette, là encore la douce pulpe des lèvres, plus loin l’ovale précieux du menton, la fuite du cou qu’estompe le nuage d’une inaccessible présence, Celle qui crée nous installe bien au-delà du monde ordinaire où règnent les soucis et bourdonnent les contrariétés. Tout s’ouvre. Tout se dilate et s’orne des lumières infinies d’une allégresse. C’est une ardeur qui fait sa rubescence au creux de l’âme et plus rien ne compte que cette levée du sens parmi les ténébreux corridors qui courent d’un horizon l’autre.

 

   Bonheur infini du regard.

 

   Comment ne pas être fascinés par tant de grâce, par tant de simplicité, cette empreinte des choses justes ? Face à nous, dans le plus grand dépouillement qui soit (qui, paradoxalement est l’idée du luxe portée à son acmé), jouent en écho deux grâces infinies. Toutes deux nous disent en mode pictural le bonheur entier du regard lorsqu’il sait se faire l’exact découvreur de ce qui est à connaître. Regarder n’est nullement le fait d’une perception, fût-elle habile, entraînée à faire naître des sensations. Regarder c’est, contemplant jusqu’en sa chair ultime la beauté partout apparente, la porter au devant de soi et l’y maintenir le temps de sa propre métamorphose. Oui car l’art est le médiateur par lequel monter dans l’échelle des tons et découvrir le sien, le ton fondamental avec lequel nous avons à nous entendre.

   Ces deux personnages à la douce carnation sont l’exact contraire des visages de cire d’un musée Grévin. Ils sont la vraie chair, plus vivante, plus réelle encore que celle que l’on rencontre habituellement dans la pente habituelle des jours, dans l’agonie de l’heure. Ceux-ci sont touchés par la corruption, ils se fanent, s’altèrent et sont marqués par l’irréversible force de l’âge. Ceux-là dont l’art est la révélation sont intemporels, inaltérables. Ils sont la chair du monde. Ils sont notre propre chair quintessenciée. La chair de l’amour lorsque, allégé de ses fardeaux de soucis et de peines il devient si diaphane qu’on peut le comparer à la belle œuvre d’Antonio Canova, l’Amour et Psyché dont le marbre transcendé flotte à une immémoriale hauteur. Ici est atteint l’empyrée et le dieu devient invisible.

« Si avant dans le néant ».

Antonio CANOVA
(1757 - 1822)
Psyché ranimée par
le baiser de l’Amour
(vue de dos)
Marbre.

© 2010 Musée du Louvre / Raphaël Chipault.

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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 09:51
Ineffable en sa réserve.

« Cache-cache ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Toute petite.

 

   Toute petite déjà celle que, depuis longtemps, l’on nommait « Ineffable » aimait à se cacher comme le disait de la nature l’Obscur Héraclite. Certes la nature se cache toujours pour la simple raison que jamais elle ne laisse apercevoir ses pouvoirs secrets et que ses vertus réputées puissantes, la force du fleuve, la génialité éruptive du volcan, la force éjaculatoire du soleil demeurent une énigme aux yeux des hommes. Question d’échelle. Question de connaissances. L’homme ne parvient à se connaître lui-même qu’au terme de difficultés insurmontables, alors comment pourrait-il savoir le monde en sa « multiple splendeur », si ce n’est au risque d’en être définitivement ébloui ? Sans doute, la plupart du temps, interrompt-il son entreprise en chemin. Et puis, comment interpréter la venue à soi des multiples formes sensibles, comment venir à bout de leur langage nécessairement crypté ? Comment prendre acte des mythes et symboles qui traversent la réalité de leur naturelle complexité sans sombrer, bientôt, dans une manière de vertige qui est l’antonyme exact de la curiosité du chercheur de mystères ? Donc le renoncement est l’habituelle catégorie à laquelle l’homme se range pour effacer sa capacité originelle à sombrer dans la chute ou bien à se satisfaire de quelque esquive. Mais emprunter un subterfuge, s’en remettre à un tour de passe-passe est un péché véniel dont on se remet vite pour peu que l’on soit versé, par tempérament, à l’excuse de soi que certains nomment volontiers « faiblesse » ou bien « complaisance ». C’est selon. Et cela n’a jamais empêché qui que ce soit de progresser sur les chemins du monde.

 

Ineffable en sa réserve.

Cache-cache sur une peinture du XIXe siècle.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Cache-cache.

 

   Donc petite, elle adorait se dissimuler, ce que, du reste, elle considérait comme une farce dont les bienveillants adultes ne s’émouvaient nullement. La recherche était aussi gratifiante que le fait de se dérober. Mais qui donc se formaliserait de ce simple fait qui n’est que l’un des moyens dont se dote l’enfant pour découvrir le monde ? Donc on cherchait Ineffable partout où un lieu propice à une cachette pouvait trouver le lieu de son effectuation et le monde était immense qui disposait ici d’une grotte, là d’un fourré dense, ici encore d’une crédence sans dos, là encore d’une ancienne ruche que les abeilles avaient désertée depuis des temps anciens. Et quels fous rires lors de la découverte « inopinée » d’Ineffable derrière une pile de linge ou bien dans le prolongement ombreux d’un arbre attentionné. Du reste il n’était pas rare qu’elle manifestât sa présence par quelque gloussement qui, pour être discret, n’en indiquait pas moins le chemin à emprunter afin que le trésor se dévoilât.

 

   Grande, maintenant.

 

   Le temps avait fait tourner sa roue avec l’application obstinée qu’on lui reconnaît comme sa qualité essentielle et Ineffable était, maintenant, une grande et belle Jeune Fille, mince comme la certitude d’être au monde et aussi discrète que la lumière de la luciole dans le chaume d’été. La voir était une telle joie simple, une si immédiate prise en soi de sa modestie que l’on ne pouvait que ressentir à son contact (bien qu’une manière de vitre en ôtât toute possibilité d’attouchement direct), cette impalpable douceur, ce bonheur indicible, cette suavité qui coulaient des mots mêmes de Maurice Barrès notés dans son ouvrage Du sang, de la volupté et de la mort :

   « [il] avait coutume de parler d’une joie lumineuse et pure qu’il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d’une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s’exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu’elle nous fait échapper à l’ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous assistons à la jeunesse du printemps, le matin, et au coucher du soleil sur la mer ».

   En effet, mettant entre parenthèses le cruel lyrisme de l’évocation, c’est bien de la métaphore du printemps dont on était imprégnés à seulement la deviner, pénétrés de son éternelle jeunesse, de la promesse de cette « joie lumineuse » dont le coucher du soleil sur la mer semblait constituer l’indépassable symbole. Elle arborait, en guise de vêture, une simple tenue d’Eve que ne « dissimulait » chichement que la mince parure d’un paravent semblable à un cristal. A côté, les murs de papier d’une maison de thé, auraient eu l’air de barbacanes défendant une antique citadelle médiévale. C’est dire le dénuement vestimentaire dans lequel Ineffable paraissait. Chrysalide aux ailes de tulle qu’un simple courant d’air eût dispersé aux quatre vents.

 

   Ineffable vêture.

 

   Cette façon de couvrir son corps, plus que de constituer l’effet de quelque mode, naissait d’une volonté de s’effacer du quotidien, de n’y paraître qu’en mode discret, en creux pourrait-on dire, le plein étant le monde en son aventureuse monstration qui, toujours, pêchait par excès. S’ingénier à en brosser le portrait aurait pu donner approximativement ceci : telle une marionnette à fils, Ineffable, en sustentation dans l’espace couleur d’ivoire, se tenait dans l’attitude d’une Novice d’un étrange couvent qui n’aurait admis en sa divine enceinte que des Nonnes dénudées, seulement défendues de l’extérieur par une si mince carapace que leur anatomie en aurait été comme radiographiée et il s’en serait fallu de peu que l’intérieur du corps n’en délivrât ses lourds secrets.

   Sa posture était si hiératique qu’on eût pu supputer la visitation de la grâce, la venue d’une extase, une révélation sur le point de la soustraire aux yeux des Curieux et des Insuffisants. S’il y avait calcul dans cette étrange attitude (et il y avait bien méditation), elle n’était nullement le fait d’une manœuvre dont elle se fût servie pour tirer quelque profit. Bien au contraire ! Sa seule préoccupation : passer inaperçue, pareille au vent sur la crête de la vague. Garder silence. Mettre son corps et son cœur au repos. Disposer son âme au recueil de l’air, de la goutte de pluie, de la rosée du matin dans son évidence même.

   Quelque Indiscret se fût-il ingénié à trouver dans cette inclination une perversité déguisée ou bien une intention malveillante en eût été pour ses frais car Ineffable ne regardait nullement le monde, ne s’en préoccupait pas, vivait son rêve éveillé comme un enfant poursuit le papillon qu’il convoite sans voir qu’il frôle l’abime vers lequel l’insouciant lépidoptère l’entraîne. Mais nul Néant ne la visait pour la simple raison qu’à ses yeux (oui, le Néant a des yeux !) elle n’existait pas plus qu’à ceux des quidams qui parcouraient les sillons de la Terre de leur marche inconséquente.

   Nombre d’entre vous se poseront la question de savoir pourquoi tant de mystère, pourquoi un paravent translucide alors qu’il eût été si facile d’adopter la robe de bure ou bien la tunique de coutil. Certes la remarque est plus que pertinente. Mais tout simplement le choix d’Ineffable avait été dicté pour la simple raison qu’elle croyait aux vertus des miroirs aux alouettes. C’était comme un jeu intérieur chez elle. Sans doute n’en laissait-elle rien paraître. Tout comme les phalènes viennent se heurter aux parois de verre de la lampe, fascinés qu’ils sont par l’éclat de la vive lumière, Ineffable laissait son corps émettre ses rayons avec la plus belle candeur qui se puisse imaginer. Oh, bien sûr, combien de Nomades de passage, de Voyageurs de l’impériale avaient visé avec délectation cette sculpture diaphane, pareille à un ivoire. Combien s’étaient heurtés à ces murs de verre pareils à ceux, producteurs de mirages, des labyrinthes. Nombreux ceux qui s’y étaient perdus. Nombreux ceux qui n’en avaient jamais retrouvé la sortie.

   Il en est ainsi de la vaine curiosité qu’elle vous emmène toujours ailleurs qu’au lieu que vous convoitiez, dans une manière d’hauturière utopie dont vous devenez l’étrange, nul et non avenu résident pour l’éternité. Alors il vous est demandé d’errer continuellement à la recherche de votre propre image puisque, certainement, vous n’êtes que cela, une image perdue dans cette vitre, dans ce miroir qui n’a fait que vous abuser. Mais, au fait, êtes-vous au moins assuré d’exister ? Mais d’exister VRAIMENT ? Pas seulement en tant que cette ombre qui glisse indéfiniment, que boit l’horizon comme il se délecte des nuages qui s’y perdent ? Êtes-vous sûrs ? Existez-vous ?

 

 

 

 

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