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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 07:02
Existe-t-il une source de l’écriture ?

Source : vue du Doubs passion.

Existe-t-il une source de l’écriture, secrète, inapparente, qui nous dépasserait, venant de si loin qu’elle apparaîtrait à la manière d’un simple filet d’eau se perdant dans un lieu indéfinissable ? L’écriture, ce bel ornement du langage, peut-être celui par lequel il signifie avec le plus de profondeur. Car, malgré tout, si les déclamations orales ont bien constitué, dans le monde grec antique, les fondements de la « polis », cette cité reposant sur les échanges de l’agora, ce centre de rayonnement unique, l’écriture déposée sur un parchemin en fixe les règles immuables. Les religions l’ont bien compris qui ont inscrit leurs dogmes dans la Bible, la Torah, le Coran. Si le calame des musulmans est censé être le vecteur de la parole divine, c’est bien qu’une prééminence de l’écrit s’impose au simple bavardage des places publiques. Car de la rencontre des hommes, de leurs passions, résulte vite un échange fondé sur les rumeurs, les invectives parfois, les polémiques sans fin dans lesquelles s’enlisent les vertus dialogiques. Ainsi se développe la rhétorique au détriment de la dialectique censée nous faire découvrir l’être vrai des choses. Ainsi naît le sophisme et son corollaire : la perte du sens dans des joutes sans fin et sans autre objet réel que de triompher de son adversaire.

N’est-il pas étonnant, tout de même, de constater que Platon, le fondateur de toute la philosophie occidentale, ait choisi de fixer ses fameux dialogues dans la forme écrite alors qu’il était censé rapporter l’œuvre entièrement orale des discours de Socrate ? Si les dialogues prétendent se manifester avec la rigueur de la raison, et certes ils le font, la dialectique n’en procède pas moins à la production d’un écrit fortement structuré, à l’architectonique parfaite, ce que l’oral, dans sa nature spontanée, ne saurait atteindre. Si la dialectique peut se définir comme « art du dialogue », ceci elle ne peut s’y employer avec bonheur qu’à l’aune de l’écrit qui en précise le subtil enchaînement des pensées, la netteté, la perfection qui préside aux belles idées.

Mais quittons le monde platonicien pour en venir à des considérations plus humainement terrestres. Qu’une passion vous anime, en l’occurrence celle de l’écriture, vous en prenez acte comme du temps qu’il fait, sur lequel vous n’avez pas de prise. En effet, il ne dépend pas de vous que le climat soit clément ou bien que s’annoncent les frimas. Ce n’est pas le constat de ce qui se produit qui est important, uniquement ce qui, à travers lui, se dit d’une manière d’être et des lieux où elle s’origine. Mais d’où vient donc ce prurit qui ne s’atténue qu’à la mesure de ces pattes de mouche déposant leur mince chorégraphie sur la feuille vierge de toute trace ? Existe-t-il une naissance de ceci qui fait trace et brille du feu d’une braise ? Sans doute poser la question de cette manière conduit-il à procéder à sa propre fermeture. Le saumon saura-t-il jamais d’où il vient et ce qui le guide, depuis le vaste océan, jusqu’à ce lieu de ponte qui verra, à la fois, son ressourcement en même temps que sa disparition ? Connaître l’origine, traverser l’énigme, ceci ne s’accomplit-il qu’au prix d’une finitude ?

Mais il faut en arriver à l’expérience concrète et tâcher, sinon de dévoiler ce qui ne peut l’être, à savoir la source du langage, son lieu de jaillissement, du moins en décrire quelques unes de ses lignes d’apparition. Je dois avoir dix ans en ce printemps qui manifeste son impatience de floraison, de la même manière que je vis au rythme de mes propres fébrilités, l’écriture logée quelque part au creux de l’ombilic et qui demande à se déplier, à voir le jour. Car le bouton germinal n’entre dans la signification qu’à se déployer. Sinon, fantasmé, il se referme sur une mutité qui le reconduit à l’ombre du langage, ce non-savoir qui occulte toutes les ressources expressives et reconduit l’homme à une sorte de geôle. A l’école primaire, Monsieur Chaliès nous fait travailler intensivement « La lecture littéraire et le français » dans le manuel de Souché. Immense révélation de ce que la littérature peut apporter d’ouverture, de fascination, de rêves, de possibilités d’accomplissement. Lectures fiévreuses des grands auteurs, depuis la prose et les tableaux quasiment bibliques de Georges Sand dans « La Mare au Diable », jusqu’aux fresques lyriques de Chateaubriand dans « Le Génie du Christianisme », en passant par le langage utilitaire et rustique d’un Ernest Perrochon dans « La Parcelle 32 ». Beauté des textes pour l’enfant que je suis, qui découvre non seulement les fondements d’une esthétique mais l’outil, le médiateur pour dilater l’œil de l’imaginaire, l’alchimiste qui transformera le plomb du réel, sa naturelle densité, en or pour l’esprit, en platine pour la méditation, la contemplation. Déjà, sans doute, naissaient les prémices d’un immense intérêt pour le romantisme, l’idéalisme et sa plus belle déclinaison, le platonisme dont, encore aujourd’hui, la lecture demeure une délectation pour la connaissance.

Et, maintenant, il me faut parler de Touguy, ce genre de pré-adolescent dégingandé, mince comme le fil de fer mais disposant bizarrement d’un appétit pantagruélique, alors âgé lui aussi, d’une dizaine d’années, naïf invétéré, fonctionnant au rythme de sa candeur, toujours prêt à expérimenter tout ce qui veut bien s’inscrire dans l’horizon simple de sa vie. En réalité je suis l’instigateur des aventures dans lesquelles il me suit avec une belle constance. La source vers laquelle, bientôt, nous allons diriger nos pas est à quelques centaines de mètres du village de Beaulieu. En soi, elle n’est guère un mystère et le promeneur peut la longer sans même que son attention en soit alertée. Au-dessous du « Chemin du Ciel » - non, ce n’est pas une invention -, chemin bordé de noisetiers qui descend vers la rivière, se trouve une minuscule source enchâssée entre des pierres, parmi les touffes vertes du cresson. Sans doute une résurgence venant du plateau semé de bosquets qui la surplombe. C’est certainement dans la nature de la source que de nous interroger sur le lieu de sa provenance, sur son trajet souterrain, à l’ombre des regards, comme si les filets d’eau étaient l’âme, le principe premier qui animait la visibilité de l’eau surgissant en pleine lumière. A l’instar d’une connaissance que nos yeux feraient à seulement imaginer l’aventure de l’eau parmi les plages de glaise et la blancheur des racines.

J’ai emporté un bloc-notes avec un crayon et, maintenant, nous sommes devant la source - je ne me souviens pas que Touguy se soit muni de quoi que ce soit, à l’exception de son évidente curiosité -, dans le but d’écrire un poème. Comment, du reste, pourrait-il en être autrement alors que la nature renaît, qu’un nouveau cycle de création se présente, qu’éclatent les premiers bourgeons semés de larmes de résine ? Là, au milieu de cette nature accueillante, manière de conque largement ouverte sur le champ des significations multiples, comment ne pas ressentir l’émotion d’être, comment ne pas vouloir la traduire en mots, en actes, peut-être, simplement, en mouvements de l’âme, fussent-ils infinitésimaux ! A vrai dire je ne sais plus le contenu de cette poésie, son rythme, sa façon de s’ouvrir au monde. Ce que je sais, cependant, c’est la trace qu’elle a déposée en moi, là au creux le plus secret de l’être alors que l’existence commence tout juste à faire son grésillement de flamme. Premier poème, comme l’on dirait « Premier amour », songeant à Tourgueniev, à cette nouvelle mettant en exergue le trouble des amours inachevées. « Amour inachevées », tout comme la création, jamais portée à son terme, constamment recommencée - vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage -, création qui fait votre siège et ne vous laisse en repos que le temps de l’écriture pour vous surprendre la nuit, au milieu de votre sommeil, avec la persistance d’une nuée d’abeilles. Jamais on n’en a fini avec une passion, c’est, du reste sa raison d’être et comme le langage est, par définition infini, le trouble qui y est attaché suit la même pente. Bien évidemment, de cette séquence déjà lointaine, ne restent ni la trace du poème, ni la feuille qui lui a servi de point d’envol. Seulement le désir d’en savoir plus sur le monde. Seulement le feu qui couve longuement et demande à être nourri. Et, tout naturellement me viennent à l’esprit les délicieux et pertinents vers de Nicolas Boileau dans « L’Art poétique » :

« Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Souvent, j’aurai effacé ces mots qui se montraient rebelles. Ce qui, jamais ne se sera effacé, cette envie née, là, au bord de la source, ce lieu chargé de symboles qui fait signe vers le site de son origine !

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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 06:55
La trace ouvrante  du jour.

Les traces, oui les traces. Pareilles aux stigmates sur le corps du Christ. Mains et pieds cloués, flanc portant le trait du javelot. Traces qui disent une histoire à l’aune de leur simple présence dans l’effacement. Mais ceci qui s’offre à notre regard, témoigne-t-il qu’une douleur les ait fixées sur la dalle de ciment gris ? Ou bien est-ce uniquement un excès de notre imaginaire qui les habillerait du suaire de la tragédie ? Sans doute est-ce nous qui esthétisons cette photographie el lui conférons les couleurs d’une sémantique particulière. Le paysage possède-t-il un état d’âme, est-il triste ou bien est-ce nous qui le sommes parce que l’hiver, parce que la solitude, le manque d’horizon ?

D’où viennent ces empreintes, quelle est leur destination ? Ceci nous ne le saurons jamais. Ne nous reste plus que le recours à l’imaginaire, lequel, souvent, emprunte les bottes de sept lieues du romanesque. Alors nous disons la voiture partie après avoir déposé l’amante sur l’aire de neige blanche, ses pas rapides afin de regagner le logis où l’attend, dans la stupeur …

Ici s’arrête le film et ne reste que cette image tressautant comme dans les salles obscures d’antan, sur les fauteuils de moleskine rouge où il était si bon, si doux, de dissimuler aux yeux des autres d’abord, aux siens propres, ensuite, les lignes de son désarroi. Peut-être une brusque séparation. Peut-être une mauvaise nouvelle. Peut-être, enfin, une douleur comme celle du Christ. Mais étions-nous sur Terre pour un quelconque acte de rédemption ? Qu’avons-nous à racheter qui constituerait la condition de notre liberté ? Ces traces que nous apercevons sous les auspices de stigmates, n’est-ce pas nous qui les avons imprimées à même notre conscience afin de donner un sens à notre aventure existentielle ? Quoi que nous fassions, nous sommes toujours au pied du Golgotha. Le ciel est infiniment bas avec des cernes bleu-marine, la procession des affligés est pareille aux lumières du Néant. Les visages sont cireux comme ceux des passagers d’outre-tombe. Seul le corps du Christ illumine la scène à la hauteur de son sacrifice : celui du sang versé afin qu’un rachat ait lieu. Mais ceci est une imposture. La finitude en est la mise en croix.

Les traces, oui, les traces ! La trace ouvrante du jour est la faille même par laquelle il se referme, le jour, et met un terme au jeu. Aimant, souffrant, écrivant, créant, ce sont des traces que nous versons dans le recueil de l’Histoire afin de porter au jour celui, celle que nous aurons été l’espace d’une parole. La mutité en est la fermeture dernière.

La trace ouvrante  du jour.
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6 avril 2015 1 06 /04 /avril /2015 07:33
La mise en scène du monde.

« Derrière le rideau ».

Œuvre : Laure Carré.

Oui, c’est étrange, combien cette œuvre contient de vérité dans la simple esquisse qu’elle nous propose. C’est bien là la force de l’art que de nous installer, d’emblée, dans le lieu des significations. D’ordinaire, ces dernières ne nous atteignent que trop rarement, comme de surcroît, identiques à de simples ornements plaqués sur une réalité dont nous serions assurés depuis la nuit des temps. Nous sommes tellement sûrs de vivre dans la bonne mesure, de placer nos pas dans les seules voies qui s’y dessinent pour nous. Mais, ces voies ne seraient-elles pas, simplement, des ornières dont nous assurons nos pas, les croyant vraies et ordonnées à une connaissance adéquate du monde ? C’est un baume pour l’âme que de vivre dans un corps bordé de certitudes, que de s’immiscer dans un esprit clairvoyant. Car, c’est bien de cela dont nous sommes persuadés : posséder une vision exacte des choses.

Mais affectons à notre regard entaché de strabisme l’aire d’une perception mieux assurée. Nous regardons l’image et nous y voyons un être qui questionne notre raison. Il y a une manière de trouble qui s’installe à demeurer sur le bord d’une révélation. Certes, rien n’est vraiment apparent à un œil distrait. Nous disions « être » afin de ne pas utiliser le vocable affirmant le genre, soit du masculin, soit du féminin. Car il y a hésitation et notre jugement demeure en suspens. Sur la frange de l’étonnement. Nous regardons et nous voyons : un beau visage d’homme aux traits réguliers comme dans les portraits antiques, visage dans une épiphanie sûre d’elle-même. Puis nous glissons et voyons une poitrine de femme au galbe plaisant et ferme - une promesse de maternité ? -, puis des doigts longs et fins, des ongles aux lunules bien délimités, physionomie de quelque bel éphèbe.

C’est alors que nous sommes saisis d’un doute. Ce mystérieux personnage qui ne dit son nom, qui se dissimule derrière le rideau de sa propre ambiguïté, ne serait-il pas le fantasme éternel des existants sur Terre, dont le souhait d’embrasser les deux genres sonne à la manière d’une muette supplication ? Soudain surgit la lumière du mythe platonicien de l’androgyne, espèce du troisième genre dont la nostalgie nous hante longuement. L’amour ne serait que la mise en scène de cette recherche effrénée de l’unité fondamentale, celle de l’androgyne, précisément, dont il est dit que l’on n’en fait jamais le deuil complet. Nous sommes des êtres en partage, des lexiques incomplets. C’est pour cette raison que nous dissimulons notre manque « derrière le rideau ». Voici ce que nous dit en termes d’expression plastique ce que le mythe nous dit grâce au symbole. C’est de cette vérité dont nous devons être pénétrés afin que, sur nos tourments amoureux, nous puissions mettre un nom !

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5 avril 2015 7 05 /04 /avril /2015 07:54
Coulisse du jour.

« Cette heure. Oui, cette heure. » Cela il faudrait l’énoncer comme une vérité puis faire silence. Mais il est si tentant de festonner, d’orner de broderies, de tresser quelque perle à la lisière du jour. Mais pourquoi donc ? Le jour ne se suffit-il à lui-même ? Lui faut-il une intendance, la pourpre d’un prédicat, l’améthyste d’une sensation, le béryl d’une mélancolie ? Le jour est là, funambule sur le bord d’une visitation. Il ne demande rien. Il gît. N’énonce pas. Se retient. Hésite. Se nomme aube, le temps s’écoule si vite.

Tout est dans le murmure de soi. Ombilic en écho et la graine se cèle. Immense mutité et l’on demeure coi, en arrière de soi, dans le tumulte du corps. Le jour, on voudrait le dire. Avec sa chair, avec l’outre gonflée de sa peau, avec la hampe vrillée de son sexe. Ejaculation céleste et les gouttes de résine retombent longuement pareilles à une procession de plaintes. Ou bien de sanglots. Comment savoir alors que tout est pris dans la gangue de l’incompréhension ? Ô douleur d’être dans la citadelle où souffle un vent froid. Les oubliettes mugissent leur musique glacée. L’acide muriatique de la folie ronge les os. Les mains sont garrotées et les ligaments sont de blanches lianes. Possessives. Ô barbacanes où le vent cogne avec furie ! Ô perdition et l’esprit s’étrécit à la taille de la meurtrière.

La ville est dans la cendre et les hommes sont fous. Violence d’être dans la quadrature du monde. Quand donc l’éclipse totale, la nuit, les os broyés dans la meule du temps, la gélatine des désirs coulant dans le caniveau leur aporie constitutive ? Quand donc ? Tellement de peur, de souffrance et les mains sont vides. Et les mains sont impuissantes. Sortons de la coulisse du jour et offrons-nous en holocauste sur le praticable du monde. Notre effacement de l’être n’aura pas été vain. D’autres naîtront qui danseront sur nos cendres. Oh, oui que vienne l’écume et le tourbillon du jour ! « Cette heure. Oui, cette heure. »

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4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 07:58
L’absente ou la figure congédiée.

« L’absente ».

Hommage à Jeanloup Sieff.

Œuvre : Sophie Rousseau.

Ici, il convient essentiellement de s’interroger sur le titre de l’œuvre, « L’absente ». Souvent, le titre ne permet pas de déboucher immédiatement sur l’intention de son auteur. La plupart du temps même, nous n’arrivons guère à le relier en quelque manière à ce qui nous est montré. Alors nous sommes désemparés. C’est toujours un deuil à faire que de ne pas se saisir d’une signification. Et, à y songer plus avant, cette encre avait-elle besoin d’un commentaire ? Ne se suffisait-elle pas à elle-même, parlant du cœur de ce qu’elle est, à savoir une esthétique, la mise en forme d’une idée, la projection d’un sentiment, l’efflorescence d’une émotion ? Qu’y a-t-il de surcroît dans ce geste de nomination que nous n’aurions pas aperçu sans cette mention ajoutée ? En un mot, ce titre ne joue-t-il pas à titre de cosmétique, n’est-il pas pur souci d’intellection ?

Mais à poser toutes ces questions nous demeurons sur le seuil, nous n’entrons pas dans la chair de l’œuvre, dans la sémantique qu’elle nous propose afin d’être éclairé, de sortir de la marge d’inconnu que nous tend toujours une création, surtout si elle s’écarte d’une « mimésis », d’une imitation de la nature comme la pratiquaient les anciens Grecs. A la vue de « l’Aphrodite de Cnide » de Praxitèle, nous sommes immédiatement dans l’évidence d’une représentation harmonieuse du corps humain, nous y observons non seulement les formes, mais aussi la grâce et l’incomparable beauté. Cette sculpture peut vivre et témoigner d’un état d’âme de l’artiste, de sa vision du monde, sans qu’une mention à son sujet soit nécessaire. Si nous ne savions pas qu’il s’agit de « l’Aphrodite de Cnide », cette inconnaissance n’enlèverait rien à notre passion et à notre compréhension de cette perfection de pierre. Là où les choses se compliquent, où la vue s’obscurcit, où les repères deviennent flous, c’est lorsque l’œuvre, dépouillée de son versant naturel, de ses atours habituels du réel, verse dans l’abstraction et disparaît de ce fait dans les arcanes d’un non-savoir à son sujet. Car, consciemment ou inconsciemment, nous sommes toujours à la recherche de formes - ces mises en perspective du réel -, qu’elles soient de la nature du paysage, de l’animal ou bien de l’humain. Ces lignes signifiantes sont l’architecture même de notre existence, elles en assurent la nécessaire géométrie, nous font le don d’un lieu pour notre habitation, l’offrande d’un temps où vivre parmi les choses familières dont notre monde singulier est constitué. A ne pas les discerner, nous sombrons dans un site apatride dépourvu de sa quadrature, nous errons comme si nous avions perdu le Nord.

Mais regardons quelques œuvres en partant de celles qui sont les plus abstraites, pour remonter, ensuite, vers les prémices d’une figuration, donc d’une entente avec nous-mêmes, car il s’agit de fournir à l’être que nous sommes des interprétations qui l’assurent d’un savoir suffisamment stable et d’une manière de réassurance narcissique. C’est bien lorsque le monde devient « monde-pour-nous », c'est-à-dire cet univers pourvu de coordonnées rassurantes que nous gagnons une assise ontologique : le réel se met à nous parler hors de sa naturelle densité, de son opacité constitutive. Il nous porte en-dehors de nous, au-devant de lui, seules conditions d’un dialogue fécond, d’être à être. Commençons par le « Carré blanc sur fond blanc » de Malévitch. Première peinture monochrome qui initie l’ère des grandes abstractions. Ici, l’œil bute sur la forme élémentaire du carré dans lequel ni portrait, ni paysage ne pourront trouver site et aire de nidification. Quant à la couleur, cette bi-tonalité minimale confondue dans un lexique quasiment identique, elle n’ouvre guère la voie à l’habituel bavardage dont le réel est souvent la figure de proue. Ici est le lieu du silence et de la méditation, ici est l’espace infini face auquel l’homme recule jusqu’à percevoir son propre néant. Les repères ont été effacés et la mention « Carré blanc sur fond blanc » vient encore renforcer l’effet de néantisation, comme si un confondant écho venait redoubler la nullité de l’absence de couleur, ce prédicat tellement associé à la vie, à sa propension à la profusion. Les phrases décisives de Malévitch prédisent une nouvelle ère au cours de laquelle le paradigme esthétique va se trouver bouleversé :

« J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du Suprématisme. […] Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous ». Kasimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, 1916.

On ne saurait mieux énoncer les conditions du désarroi des voyeurs des œuvres. Il y a comme une sorte de disparition des catégories qui, jusqu’ici, avaient constitué la possibilité d’un cosmos. Les portes paraissaient grand ouvertes face à un inévitable chaos. « La suprématie du sentiment pur qui trouve un équivalent dans la forme pure » (Wikipédia), voici que s’énonçait le passage du sentiment pareil à la ligne d’horizon se métamorphosant en pure verticalité rationnelle. Dès lors s’imposait le commentaire de l’œuvre dont le titre était la forme elliptique.

Soulages, maintenant et ses célèbres polyptiques voués au culte du noir et seulement du noir. Bien évidemment le passage du blanc au noir n’est en rien une inversion des valeurs, seulement une continuité dans un chromatisme différent. Au début nous ne voyons que ce voile nocturne contre lequel notre vue bute comme si de mystérieuses ténèbres en constituaient le linceul. A l’évidence, l’abstraction est toujours là, peut-être même renforcée par ce concept « d’outre-noir » dont l’artiste joue avec subtilité, nous reconduisant à un ailleurs dont le subjectile constituerait le tremplin ontologique. Car Soulages nous invite à nous expatrier de ce monde pour nous convier dans un autre, mystérieux et pourvu d’un étrange pouvoir, peut-être celui de nous introduire dans les arcanes de l’art. Et pourtant, si notre vue dérape continuellement sur la face de bitume, nous y percevons des stries - premières formes d’une organisation de l’espace, mise en mouvement d’un rythme -, nous y percevons aussi ces nervures dont le réel est tissé, ces lignes de force que constituent la théorie des arbres, la chute oblique de la pluie, les fils de trame du tissage lorsqu’ils élaborent, non seulement une cosmologie comme chez les Dogon, mais constituent les mailles mêmes dont l’homme se vêt pour paraître aux yeux de ses semblables.

Amorce d’un cadre existentiel dont les points de repère deviendront encore plus visibles chez un Zao Wou Ki dont les lithographies faites de larges coups de pinceau - nappes fluides recouvertes de traînées ocres, de signes couleur de terre sombre, de surfaces vertes - ne sont pas sans évoquer l’art ancestral du paysage chinois comme chez Guo Xi (1020 – 1090), où l’encre et les couleurs estompées sur soie se situent dans un genre de médiation entre la représentation réaliste et une certaine forme d’abstraction.

Mais regardons, maintenant « L’absente », cette œuvre contemporaine que nous interrogeons. Elle pourrait se situer dans la continuité de l’art où les formes appellent à la fois le réalisme, donc la raison qui lui est associée et l’émotion qui s’en distingue en introduisant dans l’œuvre un flou, une ambiguïté. D’instinct, lorsque quelque chose se présente comme une énigme de la vision, nous en référons à un réflexe immémorial, celui de la représentation et notre âme ne sera en repos qu’au terme de notre enquête. Ce que nous voulons apercevoir c’est l’arbre, le chemin, le bouquetin sur la crête alpine, l’objet en nature morte, l’oiseau à contre-jour du ciel, la mer et ses moutonnements infinis. Mais ici, précisément, ne s’agit-il pas d’elle, la mer, comme si nous l’observions du haut d’une falaise, faisant ses remous d’écume dans l’anse de galets en contrebas ? Il pourrait s’agir d’un paysage du côté d’Etretat que le regard de l’artiste aurait quintessencié afin que l’œuvre, dépassant le réel sourd et aveugle, que l’œuvre donc nous entraîne à sa suite ailleurs que là où nous sommes, enfermés dans notre tunique de peau. L’art est toujours ce processus d’enlèvement, de ravissement qui nous distrait de nous-mêmes afin de nous déposer dans ce site sans feu ni lieu qui s’appelle beauté et nous requiert de la regarder comme la seule réflexion vraie de l’être que nous sommes. Et c’est seulement lorsque nous sommes gagnés à cette vérité-là, le rayonnement de l’œuvre en sa singularité, que nos yeux voient avec la seule pertinence qui soit, celle des choses justes.

Mais alors, qu’en est-il de « L’absente » ? Comment la situer dans la perspective de l’œuvre et en faire autre chose qu’une coquetterie venant effleurer l’encre de son mystère ? Ici, il faut tenter une hypothèse, « L’absente » c’est la figure ; figure qui, toujours, est miroir pour l’homme, source d’identification et de projection. Nous sommes tous, toutes des Narcisse en mal de reconnaissance et ce que nous attendons de l’art, c’est qu’il rende possible notre propre épiphanie dans l’horizon du monde. Or, voir une figure, fût-elle éloignée en apparence de celle que nous proposons au réel, c’est toujours installer un réseau de significations jouant à titre de rhétorique alors que nous en constituons l’un des signifiants en direction d’un signifié, cet être que nous sommes et que nous ne percevons jamais qu’à la mesure d’une confondante illusion. Cette encre, à l’instar de toute œuvre laissant apercevoir en filigrane une possibilité d’attache au réel, joue à la façon du fameux test de Rorschach, elle nous convie à nous y retrouver avec nous-mêmes par le jeu subtil des identifications. L’image que nous revoie le monde n’est jamais que notre propre image qu’un miroir nous renvoie : activité spéculaire nécessaire à notre adhésion à l’existant.

Pour clore cette réflexion, nous voudrions mettre en parallèle cette œuvre, « L’absente », avec une photographie de Jeanloup Sieff « Les Petites Dalles ». Outre que s’y inscrit une homologie formelle avec ce que nous propose Sophie Rousseau, cette falaise au-dessus d’une mer blanche et écumeuse, aucune figure n’est présente - nous parlons ici de figure humaine -, qui ferait signe vers une présence rassurante. C’est à nous, les voyeurs, de faire le travail de surgissement d’une épiphanie, à commencer par la nôtre, puis celle de l’Autre, enfin du monde de manière à ce qu’un sens puisse se produire et que nous ne demeurions pas absents à nous-mêmes.

L’absente ou la figure congédiée.

"Les Petites Dalles".

Oeuvre : Jeanloup Sieff.

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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 07:40

 

 

Toujours l'image suppose l'imaginaire. 

 

capel

  Source : non identifiée.

 

   

  Cette image est simplement belle et ceci pour diverses raisons. D'abord pour son originalité. Combien de clichés sont ordinaires de nos jours, souvent images d'Epinal ne mettant en scène que d'aimables icônes familiales, des portraits conventionnels, des poses en pied devant quelque site touristique incontournable. Mais que les "Tours-Eiffel", les "Sacrés-Cœurs" nous soient donc épargnés. Vraiment nous ne savons plus si nous devons vénérer les silhouettes qui s'y détachent ou bien réserver notre foi en l'image en direction de ces vénérables monuments dont notre imaginaire est rebattu. L'imaginaire. Voilà le grand mot lâché et alors nous sommes comme à la dérive, sans boussole dont nos pas auraient à s'inspirer pour assurer leur destin.

  Le problème, aujourd'hui, est bien celui du reflux de l'imagination au profit de ce qui lui tient lieu, manière de viatique nous guidant parmi les multiples errances, à savoir les assises du réel dont, il paraît, nous ne devrions plus faire l'économie. A force de matérialité obtuse, d'étroitesse dont notre cheminement aime à s'entourer, sans doute afin d'accéder à une probable réassurance narcissique, nous ne percevons plus le monde qu'à l'aune d'étroites meurtrières. Car, pour beaucoup, le fait d'exister doit nécessairement nous obliger à nous incliner sous les fourches caudines de ce qui fait le menu de notre quotidienneté : de simples propos récurrents dont nous ne percevons plus guère que le bruit de fond sans bien en comprendre la persistante rumeur.

  Si "exister", au sens étymologique, revient à "sortir du néant", autrement dit à assurer une transcendance vers une liberté, alors il nous faut nous affranchir de tout ce qui contraint et érode et rétrécit notre vue à l'empan étroit du toujours-à-portée-de-la-main. Jamais nous ne ferons face à notre essence humaine qu'à tracer la voie d'un constant renouvellement des formes, lesquelles induisent toujours une intellection, une esthétique et une ouverture à une plénitude du sens. Ici, dans cette image, se trouvent réunies les conditions mêmes nous extrayant de nous-mêmes afin que, disposant d'une manière de nouveau paradigme de la connaissance, nous soyons conduits vers d'autres horizons.

  Peut-être cette photographie résulte-t-elle d'un montage, donc d'une manipulation, donc d'un décalage par rapport à ce qui fut lors de la prise de vues. Peu importe, sauf à accorder au réel une prééminence dont il ne saurait se revendiquer. Symbolique et imaginaire peuvent nous féconder bien au-delà des routines et des visions moutonnières du monde. L'espace ouvert par la "fantaisie" est illimité. Il est une poétique dont nous ne pouvons que nous abreuver. Beaucoup, dans ces temps considérés comme modernes, se disent disponibles à la plus libre des virtualités, arguant le recours constant à l'image, à l'artefact, à la communication à distance dont Internet et les réseaux sociaux se font les chantres. Pensant s'investir dans quelque activité sans doute ressortissant de l'imaginaire au sens large, ils n'utilisent ce levier virtuel qu'à mieux maîtriser ce réel qui leur échappe dont ils voudraient avoir un usage infini et toujours disponible.

  Parodiant la célèbre assertion d'André Malraux, nous affirmons que le siècle sera imaginatif ou ne sera pas.  A la construction de notre propre "musée imaginaire" il nous faut œuvrer afin de dématérialiser ce réel qui, plutôt que de nous servir, souvent nous aliène. De telles images y contribuent. Sachons donc les apprécier selon l'ampleur dont elles nous font l'offrande. 

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 06:52
Du singulier à l’universel.

« Travail en cours ».

Œuvre : François Dupuis.

Ce que nous propose ici l’artiste est rien de moins qu’une grille de lecture ontologique. Qu’en est-il de l’être en son épiphanie ? Comment nous apparaît-il ? Pouvons-nous en déduire quelque chose à son sujet ? L’altérité est un phénomène tellement sidérant qu’il ouvre toujours, devant nous, l’espace d’une vacuité infinie, d’un abîme. Alors comment ne pas faire référence à la sagacité et à la profondeur de Montaigne :

« Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

Mais, sans vouloir euphémiser les propos de l’humaniste, est-ce si simple de découvrir celui qui nous fait face et demeure toujours dans son mystère ? Sommes-nous la bonne mesure pour juger celui qui, fondamentalement, est différent de nous. Et puis, arriverons-nous à nous connaître jamais ? Nous-mêmes ? Nous sommes ces bleus icebergs flottant sur des eaux glacées alors que notre partie immergée, nous n’en saisissons qu’une manière de blancheur, de silence se perdant quelque part, là-bas, dans les plis du temps, les circonvolutions de l’espace. Et, pourtant, malgré ces précautions philosophiques, il nous faut nous décider à dévoiler cela même qui se voile et menace, toujours, de se dérober. Il nous faut donc regarder et donner sens à notre vision. Tout est dans le regard et dans la justesse qu’il consent à nous livrer si nous nous appliquons à en faire l’inventaire avec soin. Cependant, nous serons toujours dans une forme de vérité, non dans la certitude d’un absolu. Regarder, c’est projeter sur le monde la résille de ses affinités, l’architecture de ses connaissances, l’entrelacs de ses émotions. C’est bien évidemment d’une subjectivité dont il est question, à savoir d’une singularité que, chacun, sur Terre, porte en lui comme le bien le plus précieux. Mais voyons de plus près et chaussons les lunettes d’un des penseurs majeurs du XX° siècle. Il nous aidera à y voir plus clair.

Demandons à Sartre de nous éclairer. Une phrase décisive est prononcée dans « L’Être et le Néant » qui pose l’acte de la vision d’autrui (qui est un écho de la mienne, bien évidemment) comme tentative de réification, me réduisant à la simple contingence, au statut d’objet, à la pure facticité comme privation de liberté et chute de la transcendance dont, en tant qu’homme, je suis l’image insigne pour la seule raison que je sors du Néant et m’en affranchis :

« Je saisis le regard de l’autre au sein même de mon acte, comme solidification et aliénation de mes propres possibilités. »

Autrui me regardant, moi-même regardant autrui, c’est d’une double néantisation dont il s’agit, chacun y perdant sa liberté originelle. Ce constat amer d’un existentialisme réduit par la seule présence d’une altérité fera dire à Garcin, dans « Huis clos » : « L’enfer c’est les Autres. »

Donc, regardé, je suis condamné par la simple conscience qu’autrui prend de mon existence. Bien sûr le constat est philosophique, il est un paradigme de la connaissance qui pose la théorie comme premier signe permettant de déchiffrer ce confondant hiéroglyphe dont mon vis-à-vis est l’émergence. Ceci ne saurait signifier que tout regard me visant souhaite ma perte. Sartre s’est longuement expliqué sur ses propres propos et sur l’interprétation erronée qui en avait été faite. Bien évidemment la nature du regard qu’on m’adresse peut être de pur amour. Il n’en demeure pas moins que dans le cadre des fondements d’une pensée, la capture du regard de l’autre apparaît comme la relégation de mon être dans une geôle dont il possède les clés alors que je ne peux la saisir.

Mais, maintenant, regardons l’œuvre et ce qui s’y dessine dans cette profusion de portraits, dans cette myriade de regards alors que c’est nous, qui allons regarder et prendre acte de ces existences virtuelles qui surgissent comme autant d’interrogations. Ce qui frappe, d’emblée, c’est l’extraordinaire diversité des formes apparitionnelles. Bien que l’épiphanie soit humaine et appartienne en partage à l’ensemble des sujets, chaque figure s’y illustre d’une manière qui, chaque fois, lui est singulière. Simple problème d’identité. Comment, autrement, si les prédicats étaient strictement superposables, l’être pourrait-il se laisser voir dans son unicité ? Même les sosies, même les jumeaux homozygotes, malgré un patrimoine génétique commun, ne sont nullement des fac-similés qui diraient la même réalité. Toujours un léger décalage, toujours une inclination particulière au travers de laquelle la rareté se manifeste. Car c’est bien de cela dont il s’agit, de rareté, donc de quelque chose de précieux. Chaque présence est unique et c’est parce qu’elle est unique qu’elle peut apparaître. Jamais le blanc ne fait sens sur le blanc. Il y faut le jeu dialectique : le blanc surgissant du noir et s’y accomplissant alors que son alter ego - le noir -, (son autre réalité) se manifeste par le même geste phénoménal. Alors nous regardons et nous interrogeons. Qu’en est-il de cet être dont nous ne saisissons qu’une pluralité d’esquisses comme si, toujours, l’image de l’humain tressautait dans la lanterne magique, ne se laissant percevoir qu’à la mesure d’un désir chargé de sa propre frustration, de son éternelle disparition ? N’y aurait-il rien d’autre à saisir que cette fuite perpétuelle hors des catégories qui nous font exister, l’espace et le temps ?

Tous ces visages qui font « face » - comme si le langage s’amusait de sa propre métaphore appelant à une prochaine parution -, ces visages donc demeurent dans un genre d’abstraction, sinon d’insaisissable. Nous les voyons avec leurs belles caractéristiques, le flou d’un regard, la douce éminence d’une joue, l’arête du nez telle une falaise, le sourire que des lèvres ébauchent, une impression songeuse, la discrétion d’un souci, l’énigme, l’affirmation de soi, les stigmates de la douleur, un essai de séduction, le glissement du tragique sur les vagues des rides, tout ceci nous l’apercevons et, pour autant, nous ne pouvons rien dire de l’homme, sinon cette polyphonie dans laquelle chacun donne de sa propre voix. Mélopée dont n’émerge aucun son qui signifierait pour l’ensemble à titre d’essence.

C’est ici qu’intervient la subtilité d’une figuration, cette silhouette blanche, transparente, sans autre prédicat apparent qu’un lexique prompt à revêtir tous les autres lexiques qui voudraient bien s’enlever de soi en direction d’une présence, d’un témoignage existentiel. Alors, ici, s’annule soudain la thèse sartrienne selon laquelle mon regard efface l’autre en le reconduisant à sa propre absence. Alors, ici, surgit le large empan de la sphère platonicienne, laquelle ouvre un monde à la hauteur de l’Être, cette Forme des formes qui, les englobant toutes, les possibilise chacune selon l’esquisse qui lui est propre dans l’apparition sensible qu’elle propose au monde. L’Idée, la ressource à nulle autre pareille de l’intelligible consent à figurer parmi la multitude que représente tout existant. L’Être qui se détache du fond avec la dignité de ce qu’il est, à savoir une pure essence, consent à entrer en scène sur le praticable d’une présence affectée d’espace et de temps. L’Être se décline en une multiplicité d’êtres qui tiennent de sa permanence, son immuabilité, le luxe de s’informer selon tel ou tel aspect. Dans les visages que nous propose l’artiste, lesquels ne sont que les reflets de la réalité supérieure des archétypes, transparaissent, en filigrane, les figures d’un monde hors de portée, si ce n’est au regard des ressources de l’intellection. Le sublime équilibre qui s’établit entre les effigies sensibles - les personnages de la scène artistique -, et le principe qui leur a insufflé la vie, - l’intelligible -, tout ceci semble à même de clore une histoire et de la rendre parfaitement compréhensible aux yeux de ceux qui en font la rencontre. Si la théorie des portraits noyés dans un genre de brume gris-bleue parvient à nous parler, d’abord, à nous émouvoir, ensuite, c’est à la mesure de ce subtil reflet qui fait se renvoyer en écho le singulier en direction de l’universel, l’universel en direction du singulier. Etrange figure du chiasme qui est la rhétorique de l’Être-être, cette ambiguïté rendue indéchiffrable à l’aune d’une insuffisance du regard. C’est pourquoi, regardant l’œuvre et le jeu de miroir, nous la disons achevée. Elle n’est en chemin que vers sa propre assomption. Alors nous la regardons être et nous demeurons en silence !

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 07:13
De la myose à la mydriase.

Photographie : Céline Guiberteau.

« Parfois, je me demande si l’Art a encore une signification dans un monde insensé mais souvent je pense... oui plus que jamais... » Céline Guiberteau.

Pour tâcher de comprendre ce qui est à l’œuvre dans cette photographie, ce que sont les problèmes sous-jacents à la visibilité immédiate, il faut d’abord consentir à fermer les yeux et renoncer, provisoirement, à ce qui apparaît comme possible forme esthétique. Faire ceci nous reconduit en-deçà de l’acte créatif, là où rien ne s’est encore ébauché qu’un vague projet, une intentionnalité encore dans les limbes du connaître. La grande feuille blanche au centre de l’image, il faut en faire son deuil, la ramener à une simple virtualité, lignes en puissance, non encore en actes. Tout est dans l’obscur, dans une manière de néantisation et aucune parole ne se profère qui se constituerait en sémaphore, c'est-à-dire en signification, mot, phrase, langage. Tout est si refermé, si retiré dans une cécité dont les contours nous ramènent à notre propre subjectité. Nous sommes seuls au monde, isolés dans une confondante autarcie, nous sommes des êtres-jetés dans la mare des contingences et nous faisons la douloureuse expérience du cachot existentiel. Comment, en effet, se projeter, prétendre à quelque transcendance, alors que nous nous élevons si peu de la matière proche, gangue dans laquelle se confondre à jamais.

Mais, imaginons un instant que la grâce nous visite soudain, nous faisant l’offrande d’une vision minimale du monde, une vision tout de même, cette merveilleuse disposition ontologique par laquelle nous nous révélons à nous-mêmes en même temps que le monde consent à livrer ses premières nervures. Le regard est discret, les paupières s’ouvrent dans le silence des yeux, simple fente identique à celle du saurien en embuscade, pupille étroite, simple trou d’aiguille, en myose, tout début d’une prise de conscience. Le grand carré blanc est une simple tache qui nous aveugle, que d’abord nous ne percevons pas. Ce qui nous visite de douloureuse manière, ce sont les ombres, les fermetures, les marges dans lesquelles rien du monde ne se révèle qu’à la mesure d’une aphasie, d’une privation de la parole, d’un simple bégaiement, d’une indigence à faire se lever un projet, à débuter le cycle de quelque naissance. C’est avant la parturition, c’est le domaine infiniment occlus et nous sommes sourds à nos propres battements, à notre souffle, à ce qui, plus tard, deviendra notre rythme d’hommes, de femmes, à savoir le gain d’une liberté. Sur la photographie, le corps de l’artiste, nous ne le percevons qu’au travers de son angoissante densité, pareil à une gemme qui se dissimulerait dans les lourdeurs de la terre, dans les plis énigmatiques du sol, avant que les éléments ne s’informent vraiment. Les pieds sont ces deux membres à peine distincts, à peine issus du fond avec lequel ils se confondent. Le cercle des bras semble étreindre le vide, l’absence, vague parenthèse où ne s’inscrit qu’une confondante vacuité. Le massif de la tête ne se distingue guère de la touffeur des forêts que même la lumière ne peut rencontrer. Jusqu’à maintenant, tout s’est présenté à nous selon le mode de la fermeture, du repliement, de la bogue au milieu de laquelle la vie demeure un mystère insondable.

Mais il faut aller plus loin, sortir de notre marche chaotique, de notre cadence hémiplégique. L’essence de l’homme appelle constamment ce qu’elle est en son fond, à savoir l’arche du merveilleux langage. Être homme, c’est être appelé à connaître, à proférer, à jeter sur le papier les signes de l’inconcevable don d’exister. Cela, cette vérité fondamentale, les passagers du monde la savent depuis l’intérieur de leur conscience, depuis leur architecture de chair et devient alors une urgence le fait de porter au jour ce qui se dissimulait derrière des voiles d’incompréhension.

Alors que la main de l’artiste, jusque là, était confinée à ne recevoir d’autre fonction que celle de tenir la feuille blanche, voici que cela s’éclaire, que cela s’anime. Sur le subjectile naissent, comme par magie, les premières spirales signifiantes, les premières ébauches de l’art. Tout comme les originelles formes pariétales dessinaient, sur les parois ténébreuses des grottes, la rhétorique infinie de l’humain, la myriade d’images qui sillonneraient l’univers de leur beauté ouverte. Oui, soudain tout s’illumine, la pupille éclate en mydriase, les phosphènes cascadent dans l’antre du visage, dessinant l’épiphanie de l’autre, du différent, du monde sur lequel jeter sa semence afin que les moissons aient lieu, que le blé coule et que s’initie le cycle éternel de la renaissance. Au sortir de la conque amniotique, alors que notre fontanelle est translucide, portant encore le témoignage des eaux originelles, alors que nos yeux sont soudés comme deux graines en attente de germination, nous naissons à nous-mêmes, aux autres, au monde. Mais, pour autant, notre naissance n’est pas achevée. Il nous faudra naître une seconde fois : sous la poussée du langage, de la connaissance, de l’art enfin qui synthétise le tout dans une communion heureuse. Faute de ceci, posséder langage, connaissance, art, nous demeurons au pied même de notre socle humain, étrangers à la beauté qui est l’autre nom du Vrai, du Bien. L’art est cette dimension solaire, ce pur émerveillement qui fait tenir debout notre chair mutique. Un corps que ne visite l’art est simple contingence parmi les pierres, progression de taupe dans son tunnel de glaise. L’art est simplement l’art de bien regarder et de porter à la dignité tout ce qui mérite de l’être, à commencer par l’autre dont le miroir nous tend une clé de compréhension de ce que nous sommes.

Oui, l’artiste a mille fois raisons qui pose d’abord la question. Car nous ne saurions être debout à ignorer l’interrogation qui est coalescente à notre propre condition. Être homme c’est faire sien le souci de Leibniz en tant que position fondamentale quant à l’être : « Pourquoi y a-t-il l’étant et non pas plutôt rien ? ». Ceci entraîne, ipso facto, la thèse de la signification. Tout est sens si nous savons regarder, ce sens que tout artiste interroge incessamment afin qu’une lumière s’éclaire et que se dissipent les ténèbres du non-savoir.

Puis le « monde insensé », oui, la formule est juste qui pointe en direction de l’absence de sens. C’est, en quelque sorte tâcher d’apporter une réponse à l’immense vacance qu’a laissée le nihilisme, nihilisme que la formule de Nietzsche accomplit et porte à l’incandescence : « Dieu est mort ! » Certes, Dieu est mort. Cet apophtegme a moins une portée religieuse que strictement humaine. « Et c'est nous qui l'avons tué ! », précise le philosophe afin de pointer en direction de l’insuffisance de l’homme à considérer les valeurs à la hauteur qu’elles méritent. « Dieu est mort », cette sentence rapportée à l’homme face à l’art revient à dire que la beauté s’est effacée de l’horizon du monde.

Cette belle œuvre sonne comme la métaphore d’une reconnaissance que nous devons à la création : issue des bras de l’artiste, bras qui semblent surgir des ténèbres, elle est constituée de ces belles spirales qui disent le rayonnement de toute chose lorsqu’un regard adéquat vise le réel et le porte au-delà de lui-même sur les rives d’une ineffable beauté. Pour cette raison, nous ne pouvons que souscrire à l’assertion qui dit la nécessité pour l’homme de se ressourcer à la fontaine de l’art. Ici est le lieu d’une nouvelle naissance. La nôtre. Celle du monde. C’est pour cette raison que nous accentuons, comme il se doit, la fin de l’énonciation.

« Parfois, je me demande si l’Art a encore une signification dans un monde insensé mais souvent je pense... oui plus que jamais... »


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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 18:07
Belle d’une autre époque.

« Bistro » - 1909.

Edward Hopper.

Source : Ciné-club de Caen.

Un train de nuit, c’est toujours un mystère, un genre de voyage à l’aveugle avec, parfois, des illuminations aussi brèves qu’intenses. Vous étiez montée à Limoges, dans cette gare néoclassique des Bénédictins, art nouveau tardif en même temps qu’Art déco, comme si votre étrange vêture voulait consoner avec une époque révolue. C’était tout de même assez étonnant cette coiffe d’antan, cette vaste robe noire dans les plis de laquelle vous vous perdiez. Quant à votre façon de vous exprimer, elle était affectée et dénotait un grand souci de vous dissimuler derrière une rhétorique d’apparat. Vous êtes entrée dans un compartiment contigu au mien. Sous la lumière violette du plafonnier vous figuriez à la manière d’une ancienne courtisane partant rejoindre son amant. Etiez-vous l’épouse d’un notable qu’il ne fallait pas éclabousser à l’aune de quelque scandale ?

C’est aux environs de Vierzon, parmi les étangs solognots et la théorie des bouleaux blancs que vous êtes sortie dans le couloir. J’y étais depuis un moment, fumant rêveusement face au charmant paysage sylvestre. Je vous observais à la dérobée, espérant malgré tout lier conversation. Cependant je dus renoncer au fait d’entendre votre voix bien longtemps. Me souciant de la destination de votre voyage, je n’obtins que quelques réponses elliptiques, que de rares mots sibyllins lâchés du bout des lèvres. A l’évidence vous étiez d’un autre monde et ne souhaitiez nullement vous laisser distraire par un quidam. Les hasards de la rencontre étaient-ils, sans doute, trop prosaïques à vos yeux. Je m’étonnais de vous voir fumer, aspirant de longues bouffées, rejetant vers le ciel du train des volutes bien ordinaires. N’étiez-vous pas, simplement, une « femme du peuple » en goguette, une cabotine qui souhaitait briller au-dessus de son habituelle condition ?

Arrivés à Paris au petit matin, je vous perdis bientôt au milieu des remous des passagers et des bruits qui couraient sur les voies, parmi les aiguillages. Bientôt, pris par le rythme de la ville, je ne pensai plus à vous. Vous étiez simplement cette image surranée échappée d’un magazine de mode, image qui, bientôt, ne serait plus qu’une cendre perdue dans le gris des jours. J’étais descendu dans un hôtel de l’Île Saint-Louis, à quelques pas des boîtes vertes des bouquinistes, bien décidé à trouver ce que je cherchais : quelques photographies de la Belle Epoque qui devaient nourrir l’imaginaire de mon prochain roman. Levé tôt, le lendemain, je flânai un instant le long du Quai d’Anjou dans une lumière aussi belle qu’irréelle. J’aimais Paris d’un amour exigeant. J’aimais l’Île d’un amour passionné. La voir, la longer suffisaient à mon ravissement. Arrivé au milieu du quai, à la hauteur du Pont Marie, deux inconnus à la terrasse d’un bistro consommaient une boisson. Une femme vêtue de noir dont l’habit austère contrastait avec la tenue plus légère, colorée, d’un tout jeune homme, était en grande conversation avec son interlocuteur. C’est dans un angle mort de la vision, avant de franchir le pont derrière lequel se dressaient, agités par un vent léger, les quatre chandelles de peupliers que je pris conscience de l’étrange tableau qui avait surgi devant mes yeux. C’était bien vous, l’étrange passagère du train de nuit, dans ce face à face qui ne pouvait être qu’amoureux. Un gigolo, une sorte de passager clandestin dans l’existence d’une bourgeoise de province. Avec le recul je comprenais mieux maintenant la réserve que vous affichiez. Sans doute aviez-vous peur d’être démasquée. Telle une aristocrate vénitienne à qui l’on aurait ôté son masque lors d’un carnaval galant. Je traversai le Pont Marie bien attristé de voir que les mœurs partaient à vau-l’eau. Bientôt les bouquinistes, bientôt leurs magiques boîtes vertes. J’avais besoin de cela, me plonger dans l’imaginaire et n’en ressortir qu’à la lumière d’une métamorphose.

Le bouquiniste était un vieil homme dont le visage heureux et ouvert était enchâssé derrière les cercles de minuscules lunettes. Il me faisait penser à la physionomie du très illustre Littré, mais dans une version plus joviale, moins portée à l’introspection. Je l’entretins bientôt du but de ma visite et me retrouvais avec une dizaine de magazines contemporains de la Belle Epoque : « Le Petit Echo de la Mode » ; « L’Illustrateur des Dames » ; « la Citoyenne » ; « Le Petit Journal ». Je m’assis sur un banc, étalai les revues et les feuilletai sur-le-champ. C’est dans un ancien numéro de « Vogue » que je découvris, au trait de pinceau près, la vision de celle que vous aviez été il y a un instant, installée face à votre supposé galant. La reproduction était de qualité moyenne mais j’y reconnaissais tous les détails de votre mode ancienne, les ombres portées sur le quai, les flèches des arbres dans l’eau claire du ciel. Sous la reproduction, la simple mention : « Bistro ». Edward Hopper - 1909. Décidemment, je tenais le sujet de mon prochain livre. Mais à quel prix ? Je repassai la Seine en sens inverse. Bientôt le Quai d’Anjou aux belles pierres couleur d’argile. Il n’y avait plus trace du Bistro et, bien évidemment, les silhouettes qui en longeaient la façade avaient fondu comme au sortir d’un mauvais rêve. La perspective de la rue se noyait dans un fin brouillard. Je suis rentré à l’hôtel. Le lendemain, dans le train à destination du Sud je ne me lassais pas de découvrir les images d’un temps qui ne semblait jamais avoir existé. Bientôt nous dépassions le campanile de la gare de Limoges-Bénédictins. L’ombre en gagnait l’architecture, la détourant à la manière d’une robe nocturne aux plis généreux. Bientôt les lacs du limousin, le vert adouci de l’herbe, les taches couleur de thé des vaches limousines. Je fermai les yeux sur le paysage si doux, empreint d’une belle nostalgie. Nous vivions une belle époque. Assurément, une très belle époque !

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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 07:11
Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

J’étais dans cette grande maison basque aux colombages de sang avec, sur la colline en face, la meute serrée des fougères et les touffes grises des moutons. Le ciel était si bas qui voilait les montagnes et l’herbe était phosphorescente avec, ici et là, des taches plus sombres. J’avais emporté ma boîte de couleurs et mes feuilles, mais rien ne s’imprimait dans l’évidence, simplement un fouillis coloré qui ne disait rien de l’instant présent. J’ai essayé de ruser, de tracer quelques lignes au fusain, de les user, d’évoquer avec quelques traits de graphite l’évanescence des choses. J’y parvenais si bien que rien ne figurait sauf l’absence et le vide. Certains jours il fallait se résoudre à ne pas exister. C’était douloureux de renoncer au langage des formes. Je crois plutôt que c’était elles, les formes, qui avaient renoncé à me visiter. Je suis sorti sur le balcon aux balustres ouvragés. J’ai fumé longuement, tâchant, par la pensée, de suivre les volutes d’air gris. Mais quel trajet faisait donc la création pour convoquer les muses ?

Une fine bruine semait sa cendre sur les arbres et le vaste ciel océanique semblait, soudain, avoir étréci à la taille d’un péché véniel. La rue était envahie de longues traînées fuligineuses, les voitures étaient rares, les passants glissaient le long de leurs ombres avec l’air distrait de quelqu’un qui vient de commettre un larcin. Les corolles des parapluies, colorées pourtant, semblaient des épouvantails que les intempéries auraient ternies. Le deuil s’emparait des choses à mesure qu’elles paraissaient. Partout, sur les allées, dans les rues, était la désolation. Les arbres se dépouillaient de leurs feuilles et les bogues des marrons regardaient le ciel vide où couraient les nuées. Tout était dans la perte, le non-savoir. Le rouge et le bleu des maisons se diluaient dans l’air chargé de brume. Loin, là-bas, sur la côte, soufflait le vent en longues rafales, se dressaient les vagues de schiste, se perdaient les songes des poètes. Il y avait tellement à saisir qui glissait entre les doigts. Nuées de sable que même la pensée ne pouvait faire siennes. Aux terrasses battaient les parasols qu’un lien tentait de retenir. Parfois un chien perdu arpentait le trottoir avec la truffe au ras du sol, les oreilles hurlant à la mort. On aurait dit qu’il pressentait quelque tragédie. Ou bien la perte était pour bientôt qui dissoudrait jusqu’aux nervures des feuilles.

Longtemps j’ai marché au hasard des rues, n’apercevant guère ce qui s’y inscrivait de la vie des hommes. La mienne, dans cette étonnante léthargie, suffisait à occuper le haut du pavé. Fallait-il que je sois soucieux pour n’observer que les remous de mon âme alors que la ville était belle dans son linceul de pluie ! J’ai longé un antique lavoir où, depuis longtemps, ne résonnait plus le battoir de bois qui usait le linge. Une rue d’escaliers descendait vers la vallée, bordée d’un caniveau qui dégorgeait et cascadait avec un bruit de ruisseau. Plus haut, dans le ciel perdu, quelques palmiers faisaient bouger leurs lames. J’entendais la Nive clapoter parmi les dalles de rochers. Je me souvenais d’autres automnes, radieux, lumineux avec la coupole du ciel incendiée et les feuilles des érables telles des torches. Plusieurs fois je m’étais assis sur la roche, regard tourné vers l’estuaire, vers l’océan où voguent les coques blanches des navires. Vers Bayonne la belle et ses quais aux hautes maisons ouvertes sur l’Adour. Mais Bayonne existait-elle encore ? Quels navires cinglaient vers quelles étranges destinations ? J’ai remonté la rue en pente, dépassé par de rares voitures aux passagers anonymes. Bientôt le Parc des Thermes, ses massifs, ses gloriettes, ses allées de tuileaux architecturés, sa chapelle aux ferrures ouvragées. La pluie, le gris, allaient si bien à cette ambiance Belle Epoque, au charme désuet et un rien prétentieux de la ville d’eau. Oui, d’eau.

Le Pavillon Bleu m’attendait avec ses tuiles vernissées couleur pervenche, sa rotonde blanche, sa forêt de palmiers comme une oasis. Je suis entré. La grande salle était vide. Une musique discrète planait avec la discrétion d’un vol de libellule. Je me suis assis sur un fauteuil de rotin, face à la Nive. Sur les tables de bois brut couraient des longères basques rayées de bleu et de blanc. Un serveur vêtu de noir est venu prendre ma commande. La pluie tombait sans discontinuer, pareille à un voile, à une vitre qui serait venue du ciel à la rencontre de la terre. Le thé était chaud, légèrement parfumé à la bergamote. Un gâteau du pays, doré comme du miel, l’accompagnait. J’étais bien, là, au creux de mes pensées. J’ai sorti de ma poche un crayon et un carnet de croquis. J’ai dessiné. Les traits se posaient dans une manière d’évidence sur la surface blanche. Parfois, entre deux bouchées, j’estompais du doigt les hachures ou bien quelque volute qui me paraissait trop affirmée. Le garçon est venu m’apporter la note. Je le voyais, intrigué, essayant de deviner au-dessus de mon épaule l’objet de ma passion. Gêné mais heureux il a longuement observé l’évolution de mon œuvre. Puis il a paru confus : « Mais, il n’y a rien, sur votre feuille ! »

J’ai fait mine de ne pas comprendre, j’ai bu ma dernière gorgée de thé, ai réglé ma note. La pluie, dehors, avait cessé. De grands lambeaux de toile grise s’effilochaient devant les bâtiments des soins. Sur les balcons, quelques personnes bavardaient. Parfois des éclats de rire. Je suis passé devant le kiosque à musique. Il y avait, dans l’air, comme une saveur nouvelle, la dernière lueur avant que le soleil ne s’efface. J’ai poussé la porte de la maison. J’ai jeté mon carnet sur le bureau. La nature respirait après ce déluge. Les arbres étiraient leurs branches à la manière d’ombres chinoises sur un fond parme. Subitement je me sentais heureux, envahi d’une plénitude dont je connaissais la cause mais différais le moment de sa révélation. Il y a des instants dont la valeur est, essentiellement, de durer. Ils ressemblent alors à une éternité. Dans le réfrigérateur dormait une bouteille d’Irouléguy. Le vin blanc était presque doré derrière son verre teinté. J’ai bu, à petite gorgées cette manière de nectar des dieux. La boisson collait au palais avec une belle ardeur. Je me suis assis sur le balcon face aux montagnes. Elles étaient maintenant dans une belle lumière pareille à la croûte de pain avec une frange légèrement plus claire à la limite du ciel. J’ai allumé une cigarette. La fumée montait droit dans la fraîcheur qui gagnait. J’ai feuilleté les pages de mon carnet de croquis. C’était écume et blancheur virginale. Observant des oiseaux décrivant dans le ciel leurs frêles arabesques, j’ai esquissé un franc sourire. Jamais je n’avais dessiné l’absence avec une telle maîtrise ! Jamais.

Il pleuvait sans cesse sur Cambo ce jour-là…

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