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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 09:27
Etonnée d’être.

« Puberté »

Alexeï von Jawlensky.

Source : Eternels Eclairs.

C’est si troublant de surprendre une métamorphose en train de s’accomplir. Encore enfant avec la sagesse des nattes, les yeux absents au monde, interrogeant quelque question informulée. Peut-être l’étrangeté de la naissance. Ou bien les pattes de mouche du destin, sa marche de cristal, sa perte dans l’invisibilité des choses. Les couleurs sont à la peine, vaguement amniotiques avec des souvenirs d’outre-naissance, des sons aquatiques, des dialogues flous comme venus d’étonnantes catacombes. Le néant est encore si proche qui fait son bruit de succion, ses cataractes abortives, ses incantations de soufre.

Et pourtant l’âge est si proche, sur la pointe des pieds, qui ouvrira, toutes grandes, les portes de l’âge adulte, l’âge de raison puis la force de l’âge, puis le déclin et le cercle aura été parcouru dont on n’aura perçu ni le commencement, ni la fin. Une vie, cependant, aura eu lieu avec ses joies, ses feux de Bengale, ses lueurs éteintes, ses consternantes tragédies. Dans ce visage, il y a comme une hésitation à s’engager, une tentation à demeurer en arrière de soi, à se laisser bercer par les rives de l’enfance. Et déjà, pourtant, en filigrane, la femme se dessine. Le rose des pommettes qui dit l’émotion du premier amour, le nœud pourpre et le désir qui le maintient dressé pareil à un fanal, le carmin des lèvres qui énonce la gourmandise de vivre, d’épuiser les plaisirs jusqu’à se confondre avec le vol du papillon, la brûlure de l’alcool, la fièvre de l’amant.

C’est tout cela que nous dit le peintre. L’emploi de couleurs complémentaires aux tons violemment opposés est cette polémique qui s’installe entre la période de latence et celle de la turgescence, du bondissement dans l’existentiel bandé comme un arc. Quant au regard, s’il paraît absent, ce n’est que pour mieux nous abuser, nous, voyeurs naïfs. Il est déjà ce phare, certes retourné dans un mystérieux en-soi, mais aussi questionnant, avec la plus belle acuité qui soit, cela qui s’étend devant et appelle vers le somptueux destin, autrement dit la mort qui donne sens et amplitude à ce que nous sommes, là, dans le bref éclair d’une soudaine illumination. C’est pour cela que cette peinture est belle. C’est pour cette raison que nous nous y attardons.

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 18:07
Pour faire suite à mon article sur « Soumission » de Michel Houellebecq.

Source : Vosbooks.

Je reproduis, ci-dessous l’intégralité du commentaire d’un lecteur sur mon article paru dans les colonnes d’Exigence Littérature le 20 Février 2015 :

« C’est un beau devoir ! Vous voulez dire que vous seul avez une réelle compréhension, vous ne manquez évidemment pas d’évoquer tous vos écrits, il y a toute une trame que vous pouvez sans doute appliquer à chaque lecture d’œuvres différentes (un chemin vers la transcendance, une sortie de soi en direction de la littérature, là où le paradis est retrouvé, le monde réenchanté, surtout ne pas oublier l’amphore, ce vase sacré dont la tension des parois est plénitude, habitée par le dieu qui n’offre la libation à l’homme que s’il est digne de recevoir ce message de l’Olympe, comme vous... !). On avait déjà compris depuis longtemps que vous y croyiez, à cette sacralisation, à ce vase dont vous n’êtes pas sorti ! Pour vous, la frontière est ténue entre l’art, la littérature ou la religion, pour vous l’art est la religion d’un intellectuel, l’aire de jeu de ces élites qui pensent autrement ! Oui, vous voulez par ce texte d’abord nous dire que vous êtes de ces élites, vous pour qui seule l’amphore est signifiante ! Ce n’est pas parce que c’est très bien dit que c’est forcément très pertinent ! Justement Houellebecq, dans le passage que vous citez, dit que peu importe que ce soit bien ou mal écrit, ce qui importe est la présence de l’auteur, de l’être humain qu’il est, dans son œuvre ! Or, dans ce que vous écrivez, on vous retrouve plus vous que Houellebecq ! Houellebecq, je ne sais pas si la littérature est pour lui une passion, quelque chose d’élitique, je ne pense pas que ce soit un moyen de ré-enchentement du monde, il ne quitte pas le réel, au contraire il y reste et trouve le moyen fictif de l’aménager, mais est-ce vraiment un paradis, on en doute, il satisfait le temps d’une intelligente fiction un désir d’autrefois dont il ne peut faire le deuil. Vous, vous sacralisez la fameuse amphore dont on entend très bien ce qu’elle représente, Houellebecq dans une sorte de misère sexuelle dont de manière géniale il a réussi à faire à la fois sa source d’inspiration et aussi son fond de commerce, quoi qu’il en dise (on appelle ça un bénéfice secondaire), se débrouille pour que des femmes soient disponibles, que ce soit dans un tourisme sexuel, la polygamie dans cette fiction islamique, etc... Ce n’est pas parce qu’on fait, très bien, de la littérature, que ce qu’on produit ne s’apparente pas à une sorte de fantasmatique très infantile. Vous, vous dites transcendance... Ah l’amphore sacrée, pour ceux qui le méritent ! Ah les belles femmes, l’éternel féminin, les belles photos... Houellebecq ne se pose pas trop de questions sur ces femmes soumises, sans doute amphores sacrées pour vous, qui dans l’islam pourraient rester d’éternelles petites filles toute leur vie, aurait-il, le temps d’écrire sa fiction, très réussie, pu ramener sa mère soixante-huitarde auprès de lui sous la forme de ces trois épouses que la France islamique lui octroie parce qu’il le vaut bien ? La fiction, la littérature, et sa notoriété lui ouvrent l’espace où ses fantaisies peuvent se déployer de manière littéraire, mais l’être humain que l’on sent effectivement si bien dans cette œuvre reste un homme dans une misère sexuelle infinie ! Comme il dit, peu importe qu’il écrive bien ou pas, ce qui compte est cette misérable tentative œuvre après œuvre de faire revenir un objet d’amour infantile, ce qui le rive bien sûr à une solitude radicale ! Vous parlez d’amphore sacrée ? Dans "Soumission", la sacralité est soumise à rude épreuve : le narrateur fait mourir sa mère toute seule, et être enterrée avec les indigents parce que son fils n’a appris sa mort que trois semaines après ! Détail biographique ou pas, en tout cas, quelle vengeance ! C’est sûr que dans l’islam, ces femmes qui peuvent rester des petites filles ne courent pas le même risque ! A ne pas jouer ce que vous nommer l’amphore sacrée, voilà ce qui arrive ! Voilà cet être humain-là, avec sa fêlure et aussi un désir de vengeance discrètement inséré dans l’œuvre, pour lequel la littérature est beaucoup moins une affaire de beauté du style, de musicalité des phrases, que la possibilité pour lui d’une île. »

Signé : AG. 2 Mars 2015.

Ici ma réponse au commentaire de ce lecteur :

Eh bien vous avez parfaitement le droit de faire une lecture selon vos propres sentiments, inclinations et penchants intellectuels. Cependant il convient de rétablir quelques vérités et je souhaite que ma présente réponse contribue à insérer un coin dans le catalogue d’idées reçues que vous distillez à l’envi tout au long de votre beau commentaire. En préambule à ma réponse, je vous ferai seulement remarquer que vous parlez de l’individu Michel Houellebecq, nullement du fond de son œuvre. Est-ce une simple omission ou bien une « soumission » à un principe qui consisterait à prendre le relatif pour l’absolu ? Etrange manière, tout de même, que la vôtre qui prend l’attelage pour la fonction locomotrice. Mais ici s’arrêtera mon humour que vous n’allez pas tarder à habiller d’un prédicat que je pressens aussi succulent que pertinent !

D’abord ne parler que de soi. Mais, bien évidemment nous ne parlons jamais que de nous. C’est un truisme que d’énoncer ceci, une apodicticité dirait le philosophe. Lorsque je fais la critique du livre, c’est moi qui la fais, avec mon propre langage, ma propre compréhension de l’œuvre, mes propres arguments. Faisant votre commentaire, vous ne faites pas autre chose que de traduire vos propres sentiments, vos pensées intimes, vos réactions immédiates. Argumenter plus avant une telle évidence ne serait que pure coquetterie. Il y a mieux à dire.

Pour ce qui est de cette si belle amphore qui paraît vous tracasser, sachez qu’elle est simplement la métaphore de la création, la muse, et du créé, l’œuvre. Or, si je ne m’abuse, celle qui chantait à l’oreille du poète, lui dictant ses plus beaux vers, était une déesse, non une mortelle habitant la contrée aride du réel. Donc nous parlons bien d’une transcendance s’originant dans l’empyrée et trouvant une issue dans une contingence, l’œuvre, mais cette dernière porte, entre ses flancs, la marque insigne de cela qui y a été déposé, à savoir un fondement, une signification ultime.

Lisant « Soumission », si je peux me permettre, vous êtes resté à l’extérieur de l’amphore, sur sa face contingente, ignorant la tension qui l’animait de l’intérieur et qui était la recherche fiévreuse, hallucinée, pathologique d’une signification qui la dépassait - la transcendance -, afin que d’un supposé réel (il s’agit bien d’une fiction, n’est-ce pas ? Ce n’est ni un récit, ni une autobiographie, alors laissez donc Houellebecq s’arranger avec son existence qui, du reste, ne le regarde que lui) et focalisez-vous sur ce qu’il y a à apercevoir : la place du religieux et de la transcendance dans la société actuelle, question dont est nécessairement préoccupé l’homme postmoderne après que les valeurs se sont effondrées, ce que Nietzsche a énoncé dans sa thèse du nihilisme : la très significative « mort de Dieu ». En réalité vous avez lu de la littérature à l’aune de ce qu’elle n’est pas, une simple aventure existentielle d’un individu aux prises avec ses propres problèmes. La littérature, comme toute forme d’art ne peut se comprendre qu’à partir de ce qu’elle est : l’essence du langage en quête de ses propres fondements. Or interroger le religieux, cet universel, à partir d’un destin singulier, fût-il simplement fictionnel, c’est faire œuvre de transcendance, c’est porter à l’essentiel ce qui se dilue dans la quotidienneté, la mondanéité qui rend les hommes aveugles, ces derniers se confortant dans cette cécité. De cette manière ils font l’économie d’une insupportable douleur. La vérité est plus lumineuse que mille lampes à arc pour l’énoncer en termes lecléziens.

Ce vase, dont prétendument je ne suis « pas sorti », si je vous ai bien lu, soyez persuadé que, pour votre part, vous n’y êtes nullement entré. Du livre de Houellebecq vous avez fait une lecture périphérique, demeurant en satellite autour de la belle amphore déployée dans cette œuvre, laquelle nous reconduit à notre propre finitude et nous confronte au problème du religieux (mais aussi bien de l’art, de la littérature) par lequel l’homme pourrait retrouver une raison d’espérer et de se projeter dans un avenir qui ne soit une simple fuite en avant, consumériste par exemple. A ne lire que de cette manière exotérique, à demeurer soudé à la lettre du texte, à défaut d’en percevoir les assises véritables et les riches interprétations ésotériques - la véritable compréhension est à ce prix -, on demeure ébloui par l’écume, ne percevant jamais les courants venus des abysses, lesquels possèdent la seule clé herméneutique pertinente. Toute lecture est recherche constante de cette fameuse « chair du milieu » qui est, modestement, ma marque de fabrique - plus de 3000 pages ont été écrites autour de ce sujet -, cette chair somptueuse qui ne se découvre, comme la vérité aléthèiologique des anciens Grecs, qu’à la mesure d’un constant et acharné dévoilement. La bogue de l’oursin, il faut en ressentir la venimeuse piqûre avant d’en découvrir et d’en déguster le merveilleux corail.

Vous me dites « élitiste ». Je ne me livrerai pas ici à ma propre introspection. Oui, la culture est nécessairement « élitiste ». Voyez les musées, les cinémas d’Art et d’Essai, les bibliothèques. Et alors, quand bien même ? Ma vision du monde est volontiers platonicienne. J’ai bien conscience que le platonisme est un paradigme de la connaissance comme un autre. Pourquoi pas ? Je le trouve en tout cas extrêmement éclairant et l’exercice de la dialectique est un merveilleux art de raisonner, mais aussi bien, par simple homonymie de « résonner » avec ce monde plein d’éblouissement si nous savons en soulever un coin du voile, fût-il modeste. La Māyā, ce voile de l’illusion, obère bien trop souvent une juste perception des choses.

Sans doute n’accepterez-vous un conseil que du bout de l’oreille. Cependant je vous le donne comme j’offrirais un précieux viatique à l’inconnu rencontré au coin du chemin afin que, sa lanterne éclairée, il puisse sortir de la caverne et s’émerveiller de la belle lumière partout répandue. Lisez donc « Voyages de l’autre côté » du très génial Le Clézio - sans doute un autre « élitiste » - et devenez, au moins l’espace d’une lecture, cette étonnante Naja Naja, cette belle incarnation du Mythe (le tutoiement de la transcendance y est hautement lisible), cette héroïne faite de vent, de feu et de langage, cette contemporaine Lilith qui peut traverser toutes les parois du monde pour atteindre cet « autre côté » où meurent les contingences, où naissent les rêves infinis qui font les yeux brillants des hommes et des femmes alors que restent à écrire tant d’œuvres essentielles. Mais il y faut l’exigence de l’art. A défaut de ceci ne se laissent percevoir que les coutures et les desquamations qui habitent le revers des gants en agneau glacé. Apprenons à regarder, ne nous contentons pas de voir.

Avec mes remerciements pour cette occasion que vous m’avez donnée de placer au centre du débat ce qui seulement mérite d’y figurer, l’élévation de l’homme en direction de ce qui le constitue, ce langage dont il faut se saisir avec subtilité. « Du-dedans du langage, la littérature » pour citer l’un de mes articles afin que le procès en immodestie que vous instruisez à mon encontre soit mérité. Je mérite bien pire, continuez donc à me lire. Je suis pour l’exercice d’une pensée radicale. La seule à pouvoir regarder la littérature sans concession. Bien à vous. JP Vialard pour ne pas rester anonyme !

PS : « Du-dedans du langage, la littérature ». Afin que cet énoncé ne demeure trop elliptique et crypté, il cherche seulement à faire signe en direction de ceci : c’est du dedans de l’existence que se révèle l’essence. Vous y reconnaîtrez, sans doute, une posture très sartrienne, sinon marxiste. Mais ici, il s’agit de ne pas faire de contresens : du-dedans de l’existence de l’œuvre (non de l’auteur), en direction de l’essence du langage qui nous détermine en propre et recouvre l’ensemble du destin humain.

« Car je ne saurai mieux dire », pour paraphraser un bel écrivain, Romain Gary qui obtint le prix Goncourt pour « Les Racines du ciel », s’il fallait un dernier commentaire pour clore la parenthèse de la transcendance !

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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 10:00

 

Avant-Texte.

 

 

Le jour, issu de la nuit n'est jamais totalement transparent, limpide, il porte toujours en lui une part d'ombre irréductible. Il en est de même pour beaucoup de choses qui s'illustrent sous une nécessaire et inévitable frange d'ambiguïté, souvent de contradiction interne. De cela il nous faut être conscients, sauf à vouloir s'ouvrir à de terribles désillusions. Le corail de l'oursin ne nous devient accessible qu'après qu'on a pris soin de le débarrasser de ses piquants. Toute réalité porte son revers, toute vérité est urticante. La femme, pour exceptionnelle qu'elle est, n'échappe pas à cette immuable règle. Parfois admirable, parfois tutoyant l'innommable. Le texte qui vous est proposé ci-après suit donc une pente déclive qui, de la femme majuscule choit dans la femme minuscule. C'est violent, dérangeant, c'est comme de sombrer soudain dans un abîme. Et pourtant, seulement en raison de ce risque toujours patent de découvrir ce qui se joue en coulisses, nous condamnerions-nous à ne regarder les choses, les êtres qu' à l'aune de leur face brillante, éclairée ? Certainement pas. Toujours confronter l'ombre à la lumière afin que la totalité de l'énonciation, du jugement, de l'estimation nous place face à notre humaine responsabilité.

Toute femme est un cosmos.
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 Le cosmos antique et médiéval dépeint

      dans la Cosmographia 

de Petrus Apianus (Antwerp, 1539).

                                                                                                   Source : Wikimédia.

 

NB : Cet article s'inspire essentiellement des images et du contenu du diaporama de présentation d'Emma Austen, d'Eléa Mannell, visible sur sa page Facebookhttps://www.facebook.com/photo.php?v=656657291015361

 

  D'emblée, nous disons, "toute femme est un cosmos", afin de situer le sujet à la place qu'il mérite. Dans le "Kosmos", les anciens Grecs voyaient un ensemble harmonieux, clos sur lui-même, donc une entité en soi, identiquement à l'image de circularité, de sphère associée à toute représentation de l'univers perceptible. Or, déjà, à cet énoncé, nous sentons bien que nous sommes dans une manière de plénitude, de recherche de ce qui pourrait signifier du dedans, sans qu'il soit nécessaire d'aller chercher ailleurs quelque motif d'explication supplémentaire. Mais, avant de progresser dans l'argumentation, il convient de procéder à une rapide mise en opposition de ce mot par rapport à ce qui, par nature, lui est antinomique, à savoir "le chaos". Or, ici, rien ne sera plus parlant que la définition étymologique précise de cette notion :"Confusion générale des éléments avant leur séparation et leur arrangement pour former le monde."

  Bien évidemment, nous ne saurions appliquer de tels prédicats à la mèrel'amantela fille. L'on conviendra volontiers que toute figure féminine, afin de réaliser son épiphanie sur la scène du monde, n'a nullement à sortir d'elle-même en vue de  récolter un "supplément d'âme" dans un hypothétique dehors. Entièrement réalisée, concrétion humaine transcendant le néant dont elle est issue, nulle femme n'est requise à assurer son équilibre par l'adjonction de quelque fragment qui lui ferait défaut. Elle est une totalité, donc indivisible à ce titre. Donc UNE. Donc entièrement lisible quelle que soit la position prise par l'observateur qui s'applique à en définir les contours. Seule la femme obérée par quelque affliction mentale pourrait apparaître sous les traits de la fragmentation schizophrénique, de l'incomplétude, du manque-à-être.

  Notre perception de sa nature propre  ne peut donc résulter que d'une approche globale, d'une conception holistique. Cependant nous avons toujours recours au subterfuge de la catégorie afin de décrire plus commodément une réalité qui, toujours, nous échappe. Ainsi fonctionne le géographe qui scinde la terre en fuseaux et autres méridiens. Ainsi procède l'anatomiste afin de décrire la sculpture humaine. Ainsi se rassure le philosophe posant devant lui, esprit, âme, corps, étendue, action, connaissance, de manière à porter à son achèvement sa tâche épistémologique.

  Mais, nous, hommes ordinaires qui avons continuellement commerce avec l'esquisse féminine, nous ne souhaitons jamais nous y prendre avec elle  comme avec un puzzle à reconstituer, mais réaliser une aperception d'emblée satisfaisante, cernée de sens.

 

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             Source : EMMA AUSTEN - Eléa Mannell.

 

 

  Une femme, c'est évidemment des jambes…   Jambes-lianes, jambes effusions charnelles faisant leur jonction depuis la conque amniotique pleine des bruissements de la mer jusqu'au socle de la Terre-Mère, jambes-racines  s'écoulant vers la materia prima grosse des énergies qui parcourent l'argile en direction de la silhouette humaine. Jambes gainées de soie et de résille par où le désir de l'Amant fera son ascension de lierre là où le Mont de Vénus est en attente de son ambroisie. Jambes réceptacles des yeux dilatés jusqu'à la mydriase alors que la vie fait son battement urticant, assourdissant. Jambes dédiées à la marche, aussi bien à la nuptiale qu'à la mortuaire puisqu'Eros ne saurait suffire seul à son déploiement, vampirisé qu'il est par Thanatos aux dents violemment muriatiques. Jambes qui enlacent, portent, rebondissent sans cesse sur la pelure spiralée du monde. Jambes entr'aperçues par des portes cochères ou bien dans le clair-obscur des cours patriciennes, prêtes au luxe, sans doute à la luxure. Mais d'élégante manière, symphonie de noir et blanc dans l'échancrure d'une robe pareille au velouté étrange de la rose-rubis. Jambes d'effroi, aussi, lorsque souffle la bise de l'ennui et que les trottoirs de ciment sont la seule étreinte possible dans la chambre aux murs jaunis, et l'amour vénal qui fait ses écoulements vénéneux dans les caniveaux sertis d'angoisse et de nullité infinie. Jambes-échasses qui essaient, dans une ultime tentative de saut, tragique, d'exciper de cette condition qui terrasse et touche au cœur ce qui existe et baudroie parmi les abysses glauques de la ville anonyme. Jambes abandonnées au piétinement  dans les immenses salles des pas perdus sur les agoras où soufflent, parfois, les vents acides de la folie. Jambes, jambes, jambes, que ne pouvez-nous nous étreindre en un resserrement hautement mortel, afin, qu'une fois, une seule, nous puissions enfin nous livrer, après la "petite mort", à la grande, la superbe délivrance, l'avenue de la suprême liberté, pareille à la Perspective Nevsky dans la glaçure du jour ! Toute femme est un cosmos.

 

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Source : EMMA AUSTEN - Eléa Mannell.

 

 Puis une main…  Main-météore qui lisse et polit le miroir du jour. Main-papillon qui butine le nectar des choses, glisse sur la courbure du front, relève une mèche rebelle, dépose du khôl  sur le mystère des yeux, ourle de carmin la douce pulpe des lèvres. Main-messagère qui dit la brièveté de l'aventure, l'éclair de la passion, le déclin de la joie, la clôture de l'espoir. Main-sébile qui attend le geste de la donation. Main-réceptacle à tout ce qui veut bien s'y échouer comme parution du monde, depuis la feuille nervurée jusqu'à l'écume oublieuse des mots. Main aux cinq doigts dressés pour dire la révolte, mais aussi la douleur de l'enfantement, mais aussi la joie d'accueillir, d'accompagner. Main-sémaphore qui porte le signal humain à  la pointe avancée de la conscience. Main de l'altérité au bout de laquelle se déploie le mystère apparitionnel. Main-écrin où s'inscrit la densité de la volupté, où s'émiette le destin, où se resserre la mince vérité partout fuyante. Main-éventail et alors s'y  réverbère tout ce qui croît et agrandit l'espace, aussi bien le vol rapide du colibri que la naissance de l'aube, ou le confondant opposé, la perte du sens, la misère multiple, les phalanges blanchies par l'égoïsme des hommes aux yeux hagards.Toute femme est un cosmos.

 

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 Source : EMMA AUSTEN - Eléa Mannell

 

 

  Ou encore une bouche… Bouche sirupeuse, insolente, confite d'incarnat, qui dit avant même l'étreinte, la violence de l'acte cru, sa proximité du néant, sa proche disparition alors que tout suffoque et ahane sur la peau sulfureuse des amants, sur l'arcade des dents prête à mordre, dans une manière d'arrogance mortelle, bouche-mante aux mandibules acérés, bouche-yatagan, sabres recourbés identiquement à la denture du tigre, bouche goulument disposée au dernier festin, après il n'y aura plus qu'un souffle vide et le râle post-mortem, car, voyez-vous, le souffle dernier ricoche éternellement sur l'encoche du temps, juste histoire de dire la parole ultime de l'homme, de la femme, dans leur  jouisseuse et identique sépulture, bouche-veuve noire à la gueule délirante, au voile quadrillant le regard perdu du monde, et alors quand la flaccidité de l'homme est sa dernière posture, quand l'abandon de la femme est à son acmé c'est comme une manière de renaissance, de naissance après l'inconcevable et puis l'arche s'ouvre, libérée de sa contrainte charnelle, l'esprit plane au-dessus des corps en charpie - il ne reste plus que des reliefs pitoyables du festin érotique -, et, événement majuscule, au milieu du champ dévasté, du champ de ruines s'élève la merveille des merveilles, se déploie l'essence anthropologique, le langage à nul autre pareil; la bouche s'est délivrée de sa dette de chair, elle peut articuler des sons harmonieux, chanter, manduquer le moindre nutriment lexique, moduler les sons, faire s'élever dans l'espace la spirale vocale, réciter des poèmes tout contre le dôme glacé du ciel, lancer des invectives, proférer des incantations, haranguer les foules, faire naître, depuis la nervure de la langue, des geysers, lancer des scories, enflammer l'auditoire, susurrer des syllabes sans signification, déglutir aux quatre vents des cantiques et des chants grégoriens, psalmodier, implorer, convaincre; oh, oui, la bouche est capable de tout cela et de bien plus encore, et, pourtant, c'est tout juste si on la remarque, parmi les affairements de la séduction, les minauderies de tous ordres, les dérobades, les mimiques, les esquives. La bouche est la porte par laquelle s'origine le monde, car, avant la profération du langage, il n'y a RIEN que le vide et le néant autour.

  Mais essayez donc d'imaginer, seulement l'espace d'une seconde, ce que serait la Terre muette, les bouches scellées, les mains inertes pendant comme de vulgaires linges le long des corps désertés. A côté, le ravin, l'abîme, les fosses de tous ordres; les abysses, ce serait symphonie, luxe, calme et volupté. Un beau fragment de totalité que le langage, tout de même. Qui n'existerait pas sans la femme, cette matrice à nulle autre pareille que, parfois, il n'est peut-être pas inutile de rapprocher de cette fameuse et mystérieuse "khôra" platonicienne, nourrice du devenir, par laquelle le monde advient à lui-même, au travers du passage jamais expliqué, jamais explicable, de l'intelligible au sensible. Un pur avènement. C'est pourquoi nous disons :Toute femme est un cosmos.

 

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 Source : EMMA AUSTEN - Eléa Mannell.

 

 

Mais avant tout, certains diront, un corps…

 

  Corps et déjà ce mot s'essaie à synthétiser, à regrouper les fragments épars dont, jusqu'ici, nous étions occupés. Le corps est déjà une tentative d'aller plus loin, au-delà du territoire restreint d'une fonction. Il ne dialectise plus avec une autre parcelle, il s'avance vers une façon d'autonomie, d'autosuffisance, peut-être même de royauté. Ses assises sont plus larges et, déjà, nous commençons à nous y retrouver, cela s'éclaire, cela ressemble à du connu, à du rassurant. Ici nous sommes dans la sédentarité, dans l'hestiologique, près de l'âtre, tout juste contre le foyer des significations multiples. Nous pouvons abandonner notre cheminement hasardeux de nomades, nous sommes invités à établir notre campement, à poser nos sacs. C'est un peu comme si nous étions arrivés au caravansérail après une marche longue et éprouvante, les yeux cernés de sueur, la vision étroite, seulement attentifs à voir le buisson, l'acacia, l'euphorbe, le chemin hésitant parmi les cailloux. Alors nous ne regardions pas le ciel, sa courbure de flammes. Alors nous étions comme les hommes au fond de la caverne platonicienne et nous prenions nos propres ombres pour la réalité même, pour la vérité, pour l'absolu. Alors nous étions égarés, embusqués à même notre propre déraison. Nous étions atteints de cécité.

  Mais, la femmetoute femme, ne la réduisons jamais à être une partie d'elle-même, une fonction, une matrice, un pur réceptacle. Sûrement elle l'est, de la même manière que l'homme est le soc, le coutre qui l'entaille et la fertilise. Réellement, symboliquement aussi. Le problème est de ne jamais demeurer là où la réalité nous assigne, c'est-à-dire dans une pure matérialité, dans une étroite perception de l'organique, du compact, de l'in-signifiant. Il y a mieux à projeter et ceci est toujours possible, à condition que nous nous saisissions du symbole et de sa puissance à nous faire pénétrer plus avant dans le champ des choses à découvert. Alors la vue s'éclaire, alors la conscience s'élargit, alors les yeux se disposent à la majestueuse mydriase.

  Comprenons : Le corps, dans son avancée vers une appréhension globale du vivant, peut jouer en mode dialectique avec l'esprit, avec l'âme, prise dans son acception générale de principe du vivant. Le corps, jamais nous ne pourrons le circonscrire à une sphère étroite, à une fonction, à une tâche au service de  laquelle il serait destiné. Le corps n'est pas constitué, comme on le pense habituellement, d'une juxtaposition d'organes coordonnés à des fins biologiques. S'il n'était que cela, il ne serait guère différent de l'amibe, du saurien ou bien du reptile. Le corps, il faut l'entendre comme chair, à la manière dont le conçoit la phénoménologie , c'est-à-dire comme un événement, une pure disposition à l'ouverture des significations, à la survenue de l'esthétique, à l'instauration d'une éthique. Ici, nous sommes déjà dans le domaine de l'Histoire, de l'Art, du Sacré, de la Nature, ici, nous sommes dans ce qui dessine une anthropologie et non plus dans quelque processus élémentaire de la vie commençant à s'organiser.

  Nous dirons donc le corps d'une manière différente par rapport aux prédicats que nous avions affectés aux jambes, à la main, à la bouche. Nous dirons le corps-archétype dessinant par-delà l'espace et le temps les fondements de la longue transhumance humaine. Nous dirons le corps comme récipient de la culture, du savoir, de la science, de la littérature. Corps-jarre façonné par les mains d'un habile artisan, un Potier habile à pratiquer son art. Et alors tout s'éclaire par le dedans, tout s'illumine à partir du vide qui se dispense à l'aune même de ses flancs. La jarre, la morphologie, l'anatomie, fussent-elles sublimes, ne sont que des avatars d'un visible travaillé depuis une tension interne. Le corps, celui de l'Autre, le nôtre, jamais nous ne les voyons selon une vision distale qui viendrait témoigner et soutenir les nervures, les apparences sur lesquelles nous établissons nos jugements, nous fondons nos vérités. Mais que savons-nous du dedans de ce qui nous constitue ? Rien, si ce n'est quelque approximation kinesthésique, quelque tremblement cénesthésique. A peine plus que nous pourrions en dire sur la gelée faisant sa génuflexion sur la tranche de pain  que nous tend toujours notre souci de paraître, alors qu'à l'évidence, la tâche la plus urgente est bien de nous disposer à être. Mais à être vraiment, ce qui veut dire à nous soumettre au scalpel de la raison que, métaphoriquement, nous assimilerons à celui de l'habile chirurgien, un Ambroise Paré, par exemple, savant toujours en quête de connaître  plus que le réel ne dévoile à partir de ses phénomènes, sinon de ses illusoires coutures. Ainsi, délivrés de nos  voilures, nous pourrions connaître ce qui les gonfle et nous propulse vers un possible projet. D'abord, nous serions attentifs à nos cavités, plutôt que de nous arrimer à nos sublimes excroissances que nous portons au-devant de nous à la manière d'un Saint-Sacrement. A nos poumons d'où sourd notre souffle, d'où jaillit notre pneuma comme principe de vie, comme esprit. A notre palais qui informe les sons, module la voix, donne essor à l'irremplaçable langage. A nos viscères où se dispersent les flux du métabolisme par lequel nous existons, nous rassemblons l'énergie nécessaire à notre progression vers un futur.

  Et, alors, comment ne pas évoquer, puisque c'est bien de la femme dont il s'agit, le magnifique dôme de son ventre, le gonflement de la membrane amniotique sous la poussée de ce qui, bientôt, surgira au plein jour avec sourire, mots, idées, sensations, perceptions, avec l'existence à réaliser parmi la grande meute humaine ? Mais c'est tout simplement étonnant. Mais c'est de cette manière que se pose la question fondamentale de la Philosophie, depuis toujours, magistralement formulée par Leibniz et qui ouvre toutes grandes l'avenue de la Métaphysique :

 

"Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?"

 

   Et, soudain, nous sommes reconduits à nos ressources premières, à notre dette de sujet pensant, doué de conscience, doté de parole, destiné à la connaissance, à son inévitable recherche infinie. Et, déjà, il nous semble être arrivés à des lieues du corps de la femme, nous ne l'apercevons plus, nous croyons le deviner, l'halluciner comme au travers d'un mirage et, pourtant, nous sommes dedans, dans cette conque qui nous donna acte et à laquelle nous demeurons symboliquement rivés, attachés, déroutés que nous sommes de n'y être plus, symboliquement s'entend, et ceci, cette dette nous poursuivra longtemps, c'est même elle  qui déterminera la plupart de nos actes,  mais à notre insu, nous arrimant de toutes nos forces à notre prétendue liberté alors qu'un pur déterminisme apparaît comme sous-jacent, incontournable, "ombilical" à proprement parler. Pour cette raison d'appartenance première à la "Mère-patrie", il nous faut rassembler notre courage, en faire une boule compacte et la projeter aussi loin qu'il est possible afin de sourdre, comme par miracle, dans le pays d'Utopie. Car c'est bien de cela dont il s'agit, de se croire libres, souverains, autonomes alors même qu'encore, lorsque nous dormons au fond de nos casemates de ciment, nous adoptons cette posture à nulle autre pareille, cette assise en chien de fusil, on dirait des fœtus, de simples amas de chair à la fontanelle fragile, de pathétiques et touchantes concrétions livrées au pur désarroi alors  que  la configuration maternelle nous entoure d'un premier cosmos. Cosmos contre cosmos.

C'est pourquoi nous disons : Toute femme est un cosmos.

 

 

Alors qu'elle est surtout…

 

Capture1

 

Source : EMMA AUSTEN - Eléa Mannell.

 

  Bien sûr nous aurions pu mettre sur le devant de la scène d'autres icônes de la femme, Marguerite Yourcenar; Sœur Emmanuelle; Anne Franck; Marilyn Monroe; Edith Piaf; Marie Curie; Sophia Loren et la liste pourrait ainsi s'allonger à l'infini, mettant en exergue les facettes de l'humanisme, de la science, des lettres et des arts, du cinéma, de la barbarie guerrière frappant à l'aveugle, du dévouement, de la reconnaissance de l'autre. Bien évidemment, nul n'aurait trouvé à redire sur le fait que les cimaises féminines soient représentées de si belle manière. Mais pourquoi donc, selon quelle morale, quelle pétition de principe, ferions-nous porter l'étendard de la féminité par de si nobles causes, de si généreuses âmes ? 

  Pas plus que la femme ne peut être réduite à quelque fragment de son corps, la cause voulant servir Eve ne saurait laisser dans l'oubli ses zones d'ombre, les turbulences qui la traversent, ses manquements, ses failles, ses lacunes, parfois sa plus confondante déchéance. Rien ne sert de se voiler la face. La plus grande partie de l'humanité vit dans des ghettos insalubres, meurt de faim, se prostitue, est réduite à l'esclavage, soumise à la volonté de puissance des riches, à l'égoïsme galopant qui inonde la planète de son souffle acide et vindicatif.

  Alors, si nous sommes lucides, si nous sommes réalistes, si nous sommes hommes, il nous faut aussi parler des femmes longeant les corridors de la misère, de celles vendant leurs corps pour ne pas mourir, de celles qui sont excisées, mutilées, dissimulées sous des cagoules mortifères, de celles qui mendient, qui volent, qui se droguent, de celles qui assassinent, qui se révoltent, qui meurent sous les coups des barbares, qui travaillent dans des ateliers surpeuplés et insalubres pour une obole méprisante, de celles qui  dorment dans les caniveaux, de celles qui sont abandonnées avec leurs enfants, de celles qui combattent les armes à la main, de celles qui, par le vaste monde, ne récoltent que haine et mépris.

  A ce seul prix, la femme peut se revendiquer comme cosmos, comme totalité. Car, si le cosmos est mise en ordre de l'univers, il ne l'est qu'en raison d'une mise au rebut de ce qui gêne, meurtrit le regard, entaille la conscience. Jamais, aux "Grands de ce monde" (stupide qualificatif) l'on ne montre les favelas, les slums, les bidonvilles, les "petites gens" (autre stupide qualificatif). On déroule les tapis rouges de l'inconscience, du confort, de l'indifférence générale.

  La femmel'homme, ne "méritent" jamais cette mise à l'index qui les ravale au rang d'animaux, de bêtes de somme alors que les palais du monde vomissent leurs simulacres d'or et leurs pare-chocs de platine aux yeux éblouis des laissés pour compte. La femme, l'homme "méritent" simplement que l'on s'accorde à leur reconnaître une conscience égale devant l'absolu. Jamais une conscience ne saurait en dominer une autre, sauf à renier son essence.

Si la "femme est l'avenir de l'homme", il se pourrait bien que l'avenir de l'humanité passe par une reconnaissance de la femme, cette si belle énigme qui ne donne la vie qu'à condition qu'on en reconnaisse le prix !

C'est pourquoi nous voulons continuer à proférer, haut et fort  : Toute femme est un cosmos.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

                                                                                  

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                            

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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7 mars 2015 6 07 /03 /mars /2015 08:30
La Voie vers Soi.

Source : Dictionnaire Larousse.

La montagne a toujours fasciné les hommes depuis la nuit des temps. Regarder la montagne est déjà faire signe vers une élévation spirituelle, une dimension sacrée. Située symboliquement au centre du monde elle est le point de jonction de la terre et du ciel, des mortels et des divins. Elle figure le terme de l'ascension humaine et a, de ce fait, la signification générale de transcendance, de dépassement de soi hors de ses propres limites. Pensons seulement aux multiples déclinaisons de la Montagne Sainte-Victoire effectuées par Cézanne pour saisir ce qui, en elle, rayonne en majesté. Aborder quelques textes fondamentaux - philosophique et littéraire - permettra de mieux saisir ce qui, au travers d'elle se joue dans la psyché humaine.

La Voie vers Soi.

Paul Cézanne - La montagne Sainte-Victoire.

Source : Wikipédia.

Tout d'abord, voyons la façon dont la philosophie de l'art et tout particulièrement la phénoménologie aborde ce sujet, au travers d'un article d'Henry Maldiney extrait de "L'art au regard de la phénoménologie" :

"Que de fois, accompagnant Tal Coat (peintre et phénoménologue) dans les collines du Tholonet j'ai rencontré ce frémissement du passage (c'est nous qui soulignons) quand nous regardions une ombre, une coulée d'eau ou d'herbe, une fissure du rocher. Suspendus à elle, nous étions, dans ce suspens, présents à tout l'espace. Cette vision peut se comparer à celle de l'alpiniste. Pour celui-ci la fissure à laquelle, d'en bas déjà, son regard est accordé n'est pas un objet. C'est une voie. Mieux ! c'est un motif d'escalade, au sens de motivus : elle le meut. Dès l'instant où il aborde le rocher du regard, le grimpeur se mesure à elle et la mesure à tout l'espace de son désir. C'est à partir d'elle que s'ouvre à son regard interrogateur l'ensemble encore fuyant de la paroi. Il l'apprésente en elle dans l'imminence d'un art qui engage toute la présence. Il ne suffit pas pour reconnaître un passage d'anticiper les gestes à faire pour y parvenir, il faut s'assurer qu'on ne débouchera pas à l'impossible en un lieu d'où l'on ne pourra plus s'élever, ni redescendre…ni rester suspendu. Chaque opération est déterminée dans sa forme par la suivante et la forme de celle-ci par une troisième. Toutes sont intégrées dans une genèse spatio-temporelle qui se déploie à chaque fois à partir d'un ici momentané. L'espace dont cette paroi est la ligne de vie n'est pas un terrain de parcours balisé mais un espace opérationnel qui ne cesse de s'ouvrir tout entier à nouveau et à partir, à chaque fois, d'un incomparable ici, à l'instant.

Ce n'est pas là s'expliquer avec un tas de pierres. Avant d'être objet, le monde est ce sur quoi nous sommes en prise. Pourtant ce n'est pas le plus originel. Au monde il faut avoir primordialement ouverture - pour y être. Or le regard de l'artiste - c'est en quoi il diffère de celui du grimpeur - perpétue le moment de l'ouverture, le moment apparitionnel d'autres failles, de ce trait de lumière, de cette traînée d'ombre comme phénomène pur.

L'être au monde de l'alpiniste, à la différence de celui de l'artiste, procède toujours plus ou moins de l'idéal de Welzenbach : "là où il y a une volonté, il y a voie", tandis que l'artiste peut être ouvert au monde dans une attitude de pur accueil : "toute sa volonté, dit Cézanne, doit être le silence."

[…] L'homme voudrait les deux : "être à la fois tout et au-dessus de tout" (Hölderlin). Il est écartelé entre ces deux formes d'existence de tons opposés, l'un étant son "ton propre", le ton de ce que nous sommes, l'autre "le ton de son âme", le ton de l'être à quoi nous aspirons."

Cette analyse comparée d'une phénoménologie de l'art et d'une phénoménologie de l'alpinisme est certes douée de sens mais, à nos yeux, ne saurait s'inscrire que dans une visée propédeutique, explicative. Henri Maldiney, fasciné par ce "frémissement du passage", cherche à exalter ce sentiment commun éprouvé, avec son ami Tal Coat, dans le cadre de ce paysage provençal qui, pour eux, se prête si bien au déploiement de leur sensibilité. Il s'agit de porter la peinture à son acmé. Pour ce faire, l'observation d'une "fissure du rocher" sera le tremplin ontologique à partir duquel inscrire cette singulière expérience. Le rocher du peintre s'ouvrira sur le silence de l'être, alors que celui de l'alpiniste sera simplement reconduit à être visé comme objet d'une conscience intentionnelle, résultant d'une volonté. S'il y a différence de nature entre l'exercice de l'art et celui de l'escalade, en leur fond, ces deux manières d'être reposent sur un sol commun, celui, précisément de l'art. Escalader, aussi bien que peindre sont deux esquisses selon lesquelles donner lieu à un monde, ouvrir une éclaircie et porter son "je" en direction d'un "soi".

Si, pour le philosophe, cette dimension d'ouverture est douée d'une certaine apodicticité en faveur de l'artiste, elle ne paraît guère assurée d'une façon identique pour celui qui visera la fissure comme élément technique assurant son ascension. Or, ici, il s'agit de démontrer en quoi les deux parcours - du peindre et de l'escalader - s'abreuvent à la même source, pour, finalement, déboucher sur cet exhaussement de soi, lequel est le lot commun de ceux qui tâchent, jour après jour, de s'arracher aux contingences de tous ordres. Il s'agit toujours de déboucher sur une relation essentielle aux choses. Nous appuyant sur la déclaration de Martin Heidegger dans "Chemins qui ne mènent nulle part" qui énonce : « l’art est la mise en œuvre de la vérité », nous nous apercevrons vite du consentement du monde à apparaître selon ce "trait de lumière", ce "phénomène pur" qui rayonne de lui-même dès l'instant où on le pose devant soi comme une réalité à atteindre. Seulement le surgissement suppose que l'on s'y soit disposé de manière authentique. Authenticité picturale, authenticité de l'acte d'escalader.

La Voie vers Soi.

Au fond

1977-78 et années 80, huile sur toile, 33 x 41 cm
Collection particulière, photographie Jean-Louis Losi

Source : ArtKopel.

Tal Coat peignant "Au fond", dans les années 80, dresse devant lui cette paroi ocre dont il fait, l'espace de sa création, l'unique interlocuteur, le souci premier, les bornes délimitant sa propre temporalité. Immersion dans l'œuvre jusqu'en son intime, sa pure matérialité, l'essence dont elle peut faire l'offrande. Car peindre, singulièrement pour ce peintre exigeant, suppose qu'entre lui et l'œuvre ne subsiste la moindre pellicule d'approximation qui distrairait de l'acte de créer, qui, aussi, surtout, éloignerait de soi. Homologie de son être-au-monde et de ce que le monde, en écho, renvoie de lui, afin qu'il y ait "ascension". Bien évidemment, nous voulons dire "transcendance", cette sortie hors du néant en direction de ce qui signifie et nous installe dans l'exigence de notre Dasein. Être-là, pour Tal Coat dans son face à face avec l'ocre de la toile, c'est devenir cet ocre même par lequel se dit sa propre présence et le rayonnement dont elle est le témoin. C'est bien de l'être-toile de la toile dont il s'agit, c'est-à-dire de cette réserve d'invisibilité qui surgit alors même qu'elle se recouvre dans le geste esquissé depuis les penseurs Grecs, de vérité alèthéiologique, dévoilement du voilement. Jamais l'être n'apparaît, seulement ce phénomène ontique qui en est la manifestation. "Il y a être" a simplement regarder le tableau. Il y a beauté, il y a vérité. Regardant "Au fond", nous percevons combien est présente l'exigence de coïncider avec une forme disant le tout d'une expérience lorsqu'elle s'enracine dans un contact direct avec le monde. Alors, il n'y a plus de distinction d'un sujet et d'un objet : le Sujet-peintre qui ferait face à l'Objet-peinture. Tout existe dans un même empan de la pensée, de l'intuition, de la réalité portée à son incandescence. Fusion, osmose, dyade, les mots sont bien évidemment impuissants à rendre compte d'un tel événement. Un monde se fondant en abyme dans un autre monde. C'est ce fameux "silence" que revendique Maldiney en convoquant la parole de Cézanne : "toute sa volonté, dit Cézanne, doit être le silence."

"Attitude de pur accueil", nous dit encore le philosophe. Une donation appelant l'autre : le peintre se donne à l'œuvre en même temps que l'œuvre se donne à lui. Il n'y a pas d'autre secret, d'autre énigme que celle-ci, sauf que le langage est appelé à s'effacer devant "l'apparitionnel". Ici, nous cheminons sur une infime ligne de crête, entre l'ombre de l'ubac et la lumière de l'adret. Entre la densité plénière de la terre et la luminosité du ciel. C'est à ce point de jonction que vient s'inscrire l'art, ce "frémissement du passage" qui n'existe qu'à métamorphoser l'existence d'une chose en s'ouvrant à son essence. Une autre métaphore pourrait en être l'illustration, celle de l'infime séparation qu'instaure la carnèle d'une pièce de monnaie entre son apparence, la face et son essence, son revers qui la justifie et l'installe dans l'espace d'une utilité pour l'homme. La valeur de la pièce ne prend sens qu'à être dotée d'un chiffre qui la situe dans une exacte hiérarchie en tant que monnaie d'échange.

La vérité venant d'être posée pour l'œuvre peinte, il est maintenant nécessaire de voir dans quelle mesure l'ascension de l'alpiniste peut être, en quelque manière, calquée sur cette attitude. Ce jeune grimpeur arrimé à son rocher dont il épouse les formes, souplesse et tension réunies, attention de tous les instants à la moindre aspérité qui faciliterait l'élévation, à la plus petite faille qui indiquerait la voie à suivre, est intimement accordé à ce que le présent lui offre afin qu'un sens surgisse de l'acte en train de s'accomplir. Fascination de la toile pour le peintre, fascination du rocher pour le grimpeur. Bien évidemment, il ne saurait y avoir parfaite coïncidence des actes, seulement identité d'un projet d'aboutissement, de saisissement d'une expérience dont le monde ordinaire est rarement prodigue. Pour celui dont le corps est suspendu au-dessus du vide, il n'y a d'autre issue que de demeurer en soi au creux le plus intime de ce que l'on est, de souscrire de toute la dimension de son être à l'expérience en train d'avoir lieu. Ici, nulle place pour la distraction, l'approximation, la fantaisie, l'improvisation : il y va de la possible chute, il y va de l'exister en sa finitude. La relation à la pierre, l'adhésion à la paroi ne peut être que "verticale", entendons par-là "vraie", "authentique" : une fusion est nécessaire afin que seul l'essentiel se manifeste : dépasser le monde en direction de soi. Car c'est bien cela qui est en jeu, aussi bien dans la confrontation de Tal Coat avec l'ocre pariétal qui lui fait face; aussi bien la falaise grise dont le grimpeur fait son défi en même temps que la quête d'un invisible à atteindre, à savoir l'art par lequel faire se déployer un monde. Saisi par la paroi, fasciné par elle, - étymologiquement soumis à son "charme", à son "enchantement" - le grimpeur se soustrait à l'espace mondain, au bruit de fond de l'exister, aux turbulences et agitations ordinaires. Il est son acte, son appui sur la roche, son énergie ascensionnelle. Ou bien il est cette vérité-là et il y a voie; ou bien il est dans l'erreur et alors son action s'étiole dans quelque compromis avec le monde, autrement dit la temporalité se fond dans le prosaïque, le nul et non avenu. Toute confrontation à la puissance - le rocher, bien évidemment est de cet ordre -, est saisie de soi en son tréfonds. C'est d'un face à face essentiel dont il s'agit, âge humain se mesurant à l'âge géologique; empan anthropologique projetant sa mince silhouette sur celle, infinie, de la Nature. C'est bien de là que surgit la conscience du néant et cela qui lui est corrélatif, le se projeter soi-même en direction du signifié -la réalité humaine et sa possible liberté-, afin de s'arracher au signifiant - le rocher et sa lourdeur intemporelle. C'est rien moins que du temps - donc de l'être -, à quoi se destinent, l'instant de leur création respective, aussi bien le peintre que le grimpeur, mais un temps quintessencié, transcendé, exilé du moment ordinaire et contingent qui est le lot habituel du Dasein occupé aux diverses tâches mondaines.

La Voie vers Soi.

Attelés à l'exercice de leur affinité originelle, ces Existants, par des voies différentes, s'engagent dans une aventure identique que pourrait aussi bien résumer la voie du Tao. Pour le Tao, pour le peintre, pour l'homme grimpant sur la face du rocher, les impératifs sont les mêmes, à savoir connaître l'harmonie, l'équilibre subtil qui, s'emparant d'eux, les installe dans cette aire spatio-temporelle sans nom, sauf celui abstrait et universel en même temps qu'insaisissable "d'être". Ici, il est toujours question de vérité, ce que l'assertion ci-dessous semble parfaitement mettre en exergue :

En retournant à l’authenticité primordiale et naturelle, en imitant la passivité féconde de la nature qui produit spontanément les « dix mille êtres », l’homme peut se libérer des contraintes et son esprit peut « chevaucher les nuages ». (Wikipédia).

Or, qu'est-ce donc que « chevaucher les nuages », sinon être hors de soi en chemin vers une possible transcendance ? "Transcendance", ce mot terrifiant, terriblement connoté, constamment renvoyé à sa signification religieuse alors que, quotidiennement, nous sommes renvoyés à cette réalité-là : nous transcendons le néant en direction de l'exister; nous transcendons le réel par le langage, l'art; nous transcendons les contingences en nous projetant vers le futur à l'aune de notre liberté humaine. La transcendance, cette abstraction après laquelle nous courons tous, la portant au-devant de nous comme la plus belle offrande dont la vie nous gratifie afin de nous conduire sur les rives de l'exister. Et c'est bien cela que nous recherchons en aimant, en nous livrant à nos passions, en peignant, en escaladant la paroi verticale. Y aurait-il une plus belle métaphore pour dire la quête du transcender que cette image de l'homme suspendu entre ciel et terre, dans une réelle volonté d'arrachement à ce qui le contraint et l'arraisonne ? Quitter les contingences terrestres en direction d'un absolu qui s'écrit en termes de vérité, de liberté. La symbolique est si évidente qu'elle n'aurait même pas besoin de mots pour se dire, ce qui, du reste, est la plus claire mission du symbole. Tout est dit dans l'image même. Le signifiant appelant le signifié par nécessité. C'est cela qui se nomme "sens", par quoi nous apparaissons au monde en tant qu'hommes, femmes en chemin vers notre commun destin. L'on aura compris que la voie ascensionnelle, fût-elle peinture ou bien prise sur le rocher, procède toujours de la même figure : assurer ce frémissement du passage, lequel nous arrache à nous-mêmes en direction de notre propre liberté. C'est cela connaître l'expérience de "l'être", il n'y a pas d'autre secret, pas d'autre voie que celle qui nous affecte en propre et nous réalise en totalité, faisant la synthèse de notre exister (notre statut ontique : nous sommes un étant, mais un étant qui se pose la question du pourquoi leibnizien : " Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?" ) et de notre être-au-monde (notre statut ontologique, lequel nous assure de notre essence humaine dans sa singularité. Nous sommes les seuls dans la nature à penser les termes de notre condition mortelle, à savoir la finitude du Da-sein).

Et maintenant, si nous en revenons à la considération phénoménologique qui posait la thèse d'un affrontement dialectique situant le grimpeur sur le versant ontique de l'exister, alors que l'artiste s'exonérait de cette dette de la contrainte mondaine pour surgir en plein éther ontologique, nous comprendrons aisément que ce positionnement du philosophe, comme il a déjà été dit, avait surtout valeur d'exemple, fonction argumentative. L'attitude d'Henry Maldiney est essentiellement acte de monstration, il nous donne à voir par un système d'opposition afin que de cette mise en abîme résulte la perception immédiate de cette lumière qu'est l'art s'affranchissant des ombres de la nécessité. A nos yeux, il ne s'agit en rien d'une démonstration, laquelle par tout un réseau d'inférences et de déductions, aboutirait à une conclusion d'ordre logique. C'est toujours la difficulté du propos philosophique dès l'instant où il vise l'objet ontologique : il ne dispose que des ressources du langage, lequel est amplement dirigé vers l'exercice d'une rationalité alors que l'origine grecque du langage en tant que "logos" indiquait les deux voies de la raison, mais aussi de la parole et du discours.

Et, si l'on voulait pousser un peu plus loin l'analyse phénoménologique entre peinture et escalade et en tirer quelque conclusion essentielle, alors nous verrions bientôt que la proposition du philosophe serait bien vite mise à mal, en ceci qu'elle devait accorder un statut au moins égal aux deux types d'activités auxquelles il est fait allusion. Nous pourrions même affirmer que l'expérience ontologique de l'alpiniste, loin d'être une hypostase d'une forme de voie essentielle en réalise, en quelque sorte, la quintessence. Car, en effet, l'alpiniste s'engage dans une voie plus "radicale" que celle du peintre. Si, pour les deux, "il y va de leur être", c'est bien celui qui est accroché à la falaise qui prend le plus grand risque. Il y va de son existence, alors que pour Tal Coat, un échec de la toile, au pire, aurait consisté en une blessure d'amour propre. On voit bien ici qu'on ne joue pas dans le même registre et que la disposition maldynienne pourrait facilement s'inverser en chiasme : le regard de l'alpiniste faisant de l'instant vécu intensément la condition de possibilité d'ouvertures, de failles par lesquelles se révélerait le phénomène apparitionnel pur, soit le saut dans le transcendant, le surgissement dans l'espace d'une liberté rendue à elle-même alors que la vérité de l'être brillerait de son pur éclat.

En parallèle, la vision de l'artiste ayant enduré un moindre risque devrait se contenter de débouler dans l'aire d'une conscience rendue polyphonique du fait de la tension de la volonté constamment mise en œuvre afin que l'œuvre se dévoile en totalité. Bien évidemment, l'on pourra dire que cette argumentation repose essentiellement sur des critères et des considérations ontiques, mais peindre aussi bien que grimper s'enracinent cependant dans un réel têtu. Vivant ou bien même existant nous ne sommes jamais hors-sol, nous sommes constamment reliés jusqu'à l'instant dernier de notre finitude. Et, pour conclure cet article et viser l'acte transcendant du geste de l'ascension, qu'il nous soit permis de citer un extrait de "La montagne du dieu vivant" de Le Clézio, le titre en lui-même procédant à sa propre démonstration. (C'est nous qui soulignons certains mots particulièrement chargés de sens et commentons le texte) :

"Devant lui, la paroi de la montagne s'élevait, si haut qu'on n'en voyait pas le sommet. Il n'y avait pas moyen d'escalader à cet endroit. Jon contourna la muraille, remonta vers le nord, à la recherche d'un passage. [le "frémissement du passage" dont Henry Maldiney parle dans son texte ]. Il le trouva soudain. Le souffle du vent dont la muraille l'avait abrité jusque là, d'un seul coup le frappa, le fit tituber en arrière. Devant lui, une large faille séparait le rocher noir, formant comme une porte géante. [La porte de la transcendance par laquelle le changement de niveau, le basculement du registre ontique dans celui de l'ontologique : pure présence de l'être.] Jon entra. [Le passé simple, la rapidité de l'action suggèrent ce "passage" rapide, ce saut nécessaire, cet arrachement de soi afin de surgir dans l'aire immense du signifié.]

Entre les parois de la faille, de larges blocs de basalte s'étaient écroulés pêle-mêle [Habile métaphore pour dire la sortie du chaos avant que ne s'illustre l'ordre souverain du cosmos.], et il fallait monter lentement, en s'aidant de chaque entaille, de chaque fissure. Jon escaladait les blocs l'un après l'autre, sans reprendre haleine. Une sorte de hâte était en lui, il voulait arriver en haut de la faille le plus vite possible. [Le chemin vers la transcendance, à savoir la liberté de se révéler à soi-même dans la plus grande vérité, ne peut s'accomplir que sous la figure de la hâte, de l'impatience à se posséder en totalité.] (…) Au sommet de la faille il se retourna. La grande vallée de lave et de mousse s'étendait à perte de vue, et le ciel était immense, roulant des nuages gris. Jon n'avait jamais rien vu de plus beau. C'était comme si la terre était devenue lointaine et vide, sans hommes, sans bêtes, sans arbres, aussi grande et solitaire que l'océan. [Ici l'on reconnaîtra facilement la platitude des contingences mondaines, lesquelles, observées depuis le "passage" ne s'illustrent qu'à l'aune d'une terre semée de désolation.] Par endroits, au-dessus de la vallée, un nuage crevait et Jon voyait les rayons obliques de la pluie, et les halos de lumière.

(…) Alors, encore une fois, Jon sentit l'étrange regard qui l'entourait. La présence inconnue pesait sur sa tête, sur ses épaules, sur tout son corps, un regard sombre et puissant qui couvrait toute la terre. Jon releva la tête. Au-dessus de lui le ciel était plein d'une lumière intense qui brillait d'un horizon à l'autre d'un seul éclat." [Ici le "passage" a eu lieu, Jon est en présence du "dieu vivant" de la montagne, non celui d'une quelconque religion affiliée encore aux hommes, mais un dieu libre, un genre d'absolu régnant sur l'entièreté de l'univers. L'on fera porter son regard en direction d'un panthéisme cosmique où Jon, parti à la recherche du mont Reydarbarmur, ne fait que procéder à sa propre découverte, cet enfant-dieu qui est son double, cette fameuse coïncidence du soi avec soi. La Nature joue ici le rôle de ce médiateur qui met en relation avec l'infini par l'exaltation du sentiment humain et la fusion avec tout ce qui est "autre", singulièrement cette montagne qui est la déesse qui animait son souffle, faisait battre son cœur, alors que LA rencontre n'avait pas encore eu lieu. Jon assiste à sa propre métamorphose, c'est-à-dire à sa propre mue imaginale. Maintenant son être est complet, immensément réalisé. Il a quitté son ancien statut qui le maintenait dans un état larvaire ou bien de chrysalide pour déboucher dans le royaume ouvert du vol de l'uranie ou du sphinx :Il EST. ]

La Voie vers Soi.

Monarque.

Source : Wikipédia.

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6 mars 2015 5 06 /03 /mars /2015 09:33

 

L'Amour et l'Humour

comme seuls viatiques

pour damer le pion à la Mort.

Au moins, provisoirement.

 

 

(Petite incise : ce court texte, placé en préambule

du chapitre 19 de "Les copains d'abord", voudrait rapidement

évoquer le seul recours possible à l'humour dès l'instant où les

questions essentielles surgissent avec acuité, nous acculant à

nos dernières assises en tant qu'Existants. Temporairement.)

 

  Oui, parfois, quand la pure immanence colle à la vie, que l'existence appelle la constante déréliction, lorsque le Néant vous regarde de son œil vide et blafard, alors vous n'avez qu'une envie : les reconduire au plus vite, tous ces empêcheurs de tourner en rond,  à une forme de parution tellement inapparente que vous ne les verriez plus faire leurs sordides facéties sur la grande scène du monde. En l'occurrence, ces trappes ouvertes sous les pieds ont pour nom : gâtisme, radotage, alzheimer, ramollissement cérébral, AVC, néoplasies , etc… La liste est longue des épées de Damoclès faisant leur bruit de métal au-dessus de nos têtes insouciantes.  

  L'ennemi est là qui veille dans l'ombre, attendant le moindre de vos faux-pas. L'ennemi est là auquel, en dernière analyse, vous n'échapperez pas. Vous êtes dans une souricière, la gueule emplie de fromage, les côtes meurtries par les barreaux de votre résidence éternelle, la queue guillotinée et sanguinolente.

  Votre bourreau, la Dame-Mortellela Pute-à-la-grande-fauxla  Démoniaque décérébrée vous offrira, en guise de dernière cigarette, une étroite et vigoureuse copulation, laquelle vous videra de votre précieuse substance. Vos flancs étiques  se rejoindront comme les parois de la bourse du pauvre. Vous sécherez, là dans la souricière du Néant, jusqu'à la fin des temps et l'on passera près de votre moquette grise rongée par les vers sans même s'apercevoir que vous avez existé.

  Et pourtant, convient-il de s'insurger contre ce qui constitue, jusqu'en notre moelle intime, notre essence terrestre ? Heureusement, la grande trappe définitive ! Autrement ce serait une longue et laborieuse asphyxie de toute l' humanité claudiquant depuis l'aube des temps, depuis Homo Erectus jusqu'à l'effigie contemporaine pareille à une gesticulation sans fin. Mais ce serait vraiment inconcevable, cette longue litanie des Pèlerins de la Terre faisant partout, sur la surface du globe, leur procession de millénaires ingambes et vertueux, se disposant sans doute aux joutes amoureuses afin que le fleuve humain puisse s'enorgueillir de milliers de ruisseaux adjacents. Un continuel ressourcement de la lignée des Bipèdes. Plus un pouce carré où ne figurerait la noble engeance, plus une parcelle d'espace où essaimerait la ruche pléthorique. Et le miellat fécondant ferait ses lacs de gemme salvatrice. Il n'y aurait plus d'espace. Seulement une immense cohorte de frères siamois, soudés par les diverses parties de leur luxuriante anatomie, une manière de poulpe écarlate et visqueux étendu jusqu'aux limites du visible.

  La grande mare anthropologique faisant, partout, son refrain d'existence incorruptible, solennel, interminable. Cataractes de bras et de jambes, retournements de vulves gonflées, sidération de phallus protéiformes, expansions de géants polyphoniques faisant résonner dans le cosmos leurs monstrueuses éjaculations. Le langage lui-même ne serait plus que cette infinie théorie de gemmes résineux, cette résille de gamètes et de chromosomes, cette immense soupe métabolique où le vivant exploserait à chaque milliseconde, laissant échapper sa semence protéiforme. 

  Car, voyez-vous, l'existence n'est que cela, gesticulations. Gesticulations désordonnées et malhabiles du bébé; gesticulations des hommes arrivés à la maturité, se lançant à l'assaut du mât de Cocagne de la gloire; gesticulations  épidermiques, charnelles et déjà presqu'ossuaires des Amants livrés à la petite mort afin de mieux oublier la grande; gesticulations du pouvoir qui veut asseoir sa tyrannie; gesticulations des artistes qui tendent, devant eux, leur esquisse de plâtre et de carton afin qu'on leur accorde quelque cimaise; gesticulations des foules qui, maintenant on le sait, ne sont que de grands corps solitaires livrés à une longue et interminable crise d'épilepsie;  gesticulations  des prostituées sur les trottoirs du monde pour ne pas crever de faim; gesticulations des affamés, des damnés de la terre, des gueux, des intouchables de tous ceux qui rampent et végètent dans les cavernes putrides dans lesquelles les peuples pauvres sont relégués afin qu'on ne les voie pas; gesticulations des prédicateurs vendant sur les agoras du monde les dogmes aux nasses étroites; gesticulations des longues voitures aux mufles carrés qui sillonnent la terre avec haine, voulant défricher jusqu'au dernier centimètre de bitume; gesticulations des avides aux mains griffues dans les allées pléthoriques du négoce de masse; gesticulations des paralytiques une sébile à la main; gesticulations des processions infinies derrière ceux qui disparaissent de l'horizon, s'accrochant aux derniers remparts de terre.

  C'est ainsi, les gesticulations sont partout. Celles de l'espace, celles des marées d'équinoxe, des tempêtes, mais surtout, mais toujours, mais définitivement, les gesticulations du temps qui grignote méticuleusement chaque millimètre de peau, chaque bâtonnet de la vision, chaque cellule de moelle. Nous sommes des êtres soumis à la corruption. Au même titre que la pomme que le ver ronge de l'intérieur, le fruit finissant par chuter parmi la grande putréfaction terminale. Ça ronge à chaque instant, ça burine, ça divise, ça décroît, ça s'amenuise, ça s'étiole puis ça disparaît, sans presque laisser de trace. Sauf, parfois, dans les mémoires.

  Alors, lorsque la vieillesse sort ses dents chloroformées, qu'elle commence la curée, qu'elle enfonce ses incisives dans la pulpe souple; lorsque les premiers signes de la longue attaque sournoise font leur apparition, comment dresser une manière de barrage contre ce qui sème la révolte, comment endiguer ce vent de folie destructrice ? Ouragan. Tornade. Séisme. Cyclone. Afin de mieux percevoir la dimension de ce qui nous affecte alors, il faut abandonner le microcosme du corps, le reporter à une démesure, à de l'inenvisageable, à de l'inexprimable; il faut l'empan infini du macrocosme, il faut le big-bang, il faut l'ouverture de l'abîme le saut dans la gueule du volcan. Il faut…

  Quand les mains tremblent comme de la gélatine, que la colonne vertébrale joue aux osselets, que les tibias laissent s'écouler leur moelle, que les orteils se révulsent, que les oreilles se ferment aux bruits du monde, les yeux à la clarté, l'âme à la vie, alors quel langage employer qui traduise cela, cette trappe soudainement ouverte sous les pieds ?

"La vieillesse est un naufrage", constatait amèrement De Gaulle. Mais, au moins, y a-t-il quelque bouée salvatrice ? Non, il n'y a rien. Non, il n'y a que le Rien avec son corps tissé de vide et ses doigts se refermant sur un genre d'absolu : le seul qu'il soit jamais permis de connaître ! Alors que faire ? Tisser son ennui de silence ? Sauter par la fenêtre ? Lire Platon ? Faire l'amour ? Peut-être peut-on faire tout cela.

 Ou bien écrire. Mais écrire, comment ? Quelle est la façon de témoigner, de faire sens avec du non-sens ? Comment rester vivant alors que la vie s'épanche hors de nous à la vitesse des comètes. Oui, écrire. Ecrire avec application, en décrivant longuement les symptômes, les failles, les pertes et le surgissement dans l'oubli de soi. Ecrire pour ne pas désespérer.

  Mais la manière, le style, la façon d'aborder l'indicible. Sans doute la lucidité n'a-t-elle que deux choix pour apparaître, dénoncer, circonscrire ce qui, toujours, échappe : la tragédie ou la comédie. Ceci est vrai au moins depuis Aristophane, Sophocle, Molière. Ou bien, alors choisir la voie médiane de la tragi-comédie, sans doute la seule qui soit à même de parcourir tous les tons de la gamme. Mais rien n'est simple et les voies moyennes toujours soupçonnées de ne rien dire de la vérité. Comment dire l'indicible ? Parfois alors, devant l'impossible tâche,  ne reste plus que le choix du  chemin iconoclaste, truculent, le pied de nez à la finitude. Peut-être n'existe-t-il pas d'autre alternative face au désarroi qui fait ses orbes de plus en plus étroits. Souvent, contre la face de ce qui se dérobe avant  l'ultime perfidie de l'attaque mortelle, convient-il d'élever les digues de l'humour. Humour grinçant, dérangeant, urticant. Peu importe la forme. Sans doute la Dame-à-la-faux n'y est-elle guère disposée ! Raison de plus pour enfoncer dans son corps mou les dards du rire, les canines de la déraison, les incisives de la dérision. Peut-être notre seule arme véritable en attendant…

  Ici, volontairement nous n'avons pas accordé de développement au meilleur des contrepoisons contre la Mort : à savoir l'Amour. Des Autres. De soi. De l'art et des choses transcendantes. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

 

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5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 16:37
Postée dans l'ombre de l'être.

Photographie : Blanc-Seing.

Nous disons l'être et nous ne savons pas très bien en direction de quoi nous questionnons. Nous disons l'être et nous attendons l'événement, le surgissement au gré duquel il y aurait révélation, il y aurait déploiement de l'inattendu. Comme si nous étions au seuil d'un cercle religieux disposé, de toute éternité, à nous faire l'offrande de ce qui devait se produire et coïncider avec une manière de nécessité temporelle. Disant l'être et nous sommes dans le cœur du temple avec les ineffables battements de la déité. Disant l'être et, déjà, nous éprouvons la crainte, sinon l'effroi. Pareils en ceci à l'homo habilis qui tremblait au son du tonnerre, se réfugiait dans la grotte salvatrice au premier feu de l'éclair. Si nous éprouvons ce genre de stupeur, de fuite irrationnelle devant ce qui s'efface dans les lointains et ne reçoit guère d'image stable, c'est seulement parce que nous avons été en faute dans la tâche de la pensée. En faute veut dire en défaut, comme nous dirions que la planche présente un défaut, qu'elle est gauchie. Plusieurs millénaires de civilisation judéo-chrétienne nous ont conduits à cette manière de mystique quasi-spirituelle au terme de laquelle, tout ce qui ne peut être nommé avec exactitude, se trouve relégué dans l'orbe de quelque sacré dont, cependant, nous ne prenons même pas la peine de dire s'il se présente de telle ou telle manière. Nous végétons, bien au chaud dans notre cocon, identiques à des enfants occupés à jouer avec leurs propres peurs, lesquelles peurs sont aussitôt occultées qu'apparues.

Disant l'être, nous ne faisons que dire la vie, l'existence, ce que nous sommes, nous, dans la dérive hauturière des jours. Or, la vie, nous savons de quoi elle est faite : de sang, de lymphe, de sécrétions, de métabolismes, de turgescences, d'efflorescences. La vie, avant tout, c'est de la chair, du compact, du dense, du palpable, de l'à-portée-de-la main, de l'ustensile, du préhensible. Or , l'existence nous en percevons les effluves, les remous, les linéaments. Certes, c'est déjà plus difficile à saisir, à concevoir, cela s'élève un brin au-dessus de la fonction chlorophylienne, cela s'exhausse au-delà de la simple floraison et des mécanismes élémentaires de la végétalité. Nous disons "exister" et nous convoquons aussitôt la dimension métaphysique de sortie du néant, nous faisons signe vers le projet humain, l'atteinte de la liberté, le saut dans la vérité. Nous sentons combien, déjà, la marche est haute qui conduit du vivre à l'exister. Mais alors, qu'en est-il de l'être dont nous pensons, immédiatement, qu'il se situe dans une sorte de troisième dimension ? Peut-il seulement être nommé ? Comment en saisir la caractère ineffable et nécessairement transcendant à nos vies mondaines empêtrées dans l'harassante tâche de vivre ? Comment en recevoir le don sans aussitôt chuter dans l'inextricable de l'aporie ?

Il faut avoir recours au système explicatif platonicien, lequel, grâce au processus dialectique nous permet au moins d'en approcher une intuition intellectuelle, d'en percevoir une dimension "spatiale" puisqu'aussi bien, de la vie à l'exister et de l'exister à l'être, ce ne sont que changements de niveaux dans l'ordre d'une prise de conscience. De l'ombre quotidienne mondaine, nous réalisons une ascension vers plus de clarté, pour finir dans le pur éclat solaire que sont les universaux du Bien, du Beau, du Vrai. C'est, bien évidemment à cette altitude ultime, au sommet de la dialectique ascendante, que se situe l'être, cet innommable. Nous devrions, en toute circonstance, lui appliquer la biffure en croix heideggérienne, laquelle sollicite l'être même en son continuel retrait. Car, si nous osons nommer l'être - ce prédicat essentiel -, jamais nous ne pourrons le reconduire à ce qu'il n'est jamais, à savoir de l'existence, de la vie. Seulement pour être, l'être a besoin de la vie, de l'existence. Il n'y a pas d'être en soi, sauf dans les spéculations de l'idéalisme allemand, singulièrement dans la philosophie de Hegel. L'être a besoin du Da-sein, à savoir de cette réalité humaine seule habilitée à penser l'être - cette dette de la philosophie -, parmi les catégories d'existants. Mais comment peut-on penser l'être en dehors des grands systèmes herméneutiques ? Mais, simplement, en vivant, en existant, en étant puisque le dernier terme est la résultante des deux premiers. C'est ici qu'il faut sortir des spéculations - ce ne sont, au sens étymologiques que des miroirs pour la conscience - et en venir à plus de concrétude. Car être, c'est avant tout être-homme, être-femme, en un lieu et un temps déterminés.

Mais qu'aurait donc à nous montrer cette image ? Cette Inconnue en marche vers son destin est, comme le prétend le titre, "postée dans l'ombre de l'être". Certes, étrange formulation pour cet être que nous voudrions lumineux, ne serait-ce qu'à l'aune de ce qu'il voudrait bien nous apprendre. Marchant, devisant, vivant, pensant, nous sommes toujours en lisière de nous-mêmes, en direction du monde vers lequel nous faisons effraction. Nous vivons et nous sommes. Nous existons et nous sommes. Nous sommes envers et contre tout. Seulement cet être, nous le supputons plutôt que nous n'en percevons la vibration. Identiquement à l'onde qui fait ses cercles concentriques alors que la pierre qui est au fondement, est déjà en fuite pour plus loin que sa propre effigie. Le problème, dans notre monde cartésien, c'est que l'homme demande des démonstrations, réclame des équations afin qu'il puisse, à leur rencontre, bâtir sinon des hypothèses qui le laisseraient sur sa faim, bien plutôt établir des certitudes. L'Existant contemporain a besoin de ces pierres angulaires où asseoir son règne. A défaut de cela c'est rien de moins que la finitude qui se loge au mitan de ses doutes. Autrement dit l'intolérable. C'est l'une des silhouettes de cet Existant que de s'immerger dans la forêt dense des certitudes.

Au terme de ces rapides considérations sur l'être, sur l'esquisse qu'il pourrait présenter, sinon à nos yeux, du moins dans l'éclair d'une intuition, nous comprenons la difficulté inhérente à son essence. En effet, comment faire paraître quelque chose qui n'a ni masse, ni contours, ni visage, sauf celui de l'énigme ? Comment ? Nous en sommes réduits à la quintessence de nos perceptions fondamentalement humaines. L'être, nous le voyons sous la forme de cette silhouette se détachant sur fond végétal; nous entendons son bruissement, ses stridulations de cigale; nous touchons du bout de notre épiderme sa vibration intime; nous commettons nos papilles à en déguster la saveur, ce pollen, ce nectar qui illumine le palais; nous en sentons les effluves pareils aux fragrances d'un subtil arôme, l'évanescence d'un lotus, par exemple. Cette image qui vient à notre encontre nous en prélevons quelques fragments signifiants sommés dans la seule intention de nous livrer le signifié par lequel le monde est à lui-même, par lequel nous sommes attentifs à notre propre présence au monde. Mais, toujours, notre quête de connaître, de posséder, demeure clouée à une soif qui ne saurait s'étancher de si subtiles libations. Car cet être auquel nous ne sommes guère loin de vouer un culte, voilà qu'il fait ses apparitions sur le mode mineur, voilà qu'il se présente à nous sur le thème d'une éternelle fugue. Il n'est que transitivité, passage, temporalité faite d'une rapide succession d'instants; il n'est qu'un convertisseur ontologique renaissant constamment de ses cendres. Il est phénix existentiel lorsqu'il est ramené à l'empan strictement anthropologique. Il est langage, cette "Maison de l'être" que les philosophes fréquentent comme leur logis ordinaire. La méditation à son sujet est, en dernier ressort, jeu de langage, ivresse du dire qui, bientôt, sombre dans la tautologie, le tout coïncidant avec le tout dans l'étrange figure du chiasme : "La vérité de l'être; l'être de la vérité". Comment s'y retrouver alors que tout semble parvenir à un point de fusion, à un arc incandescent ? Le divers, le multiple, rassemblés dans l'urgence des mots à nous dire l'essentiel de ce qui EST. Nous demeurons sur le seuil de la formule dont la bogue semble contenir en son intime tout le secret de la parution, tout le mystère du déploiement. Mais, ici, le langage est parvenu à son extrême pointe, à sa limite, à son point de non-retour. Les mots se referment sur leur opacité première et nous girons tout autour comme des phalènes aveuglés par la tache blanche de la lumière. La fable humaine est là qui fait ses éblouissements de phosphènes et nous sommes sur le bord du monde ivres d'une giration que nous ne pouvons plus maîtriser.

Nous disons l'être et regardant à nouveau cette image au travers de laquelle celui de l'Inconnue nous apparaît comme son ombre, nous comprenons combien ceci est difficile à nommer, combien est périlleuse l'aventure de sa possible rencontre. L'être, jamais nous ne pouvons l'appréhender dans sa densité plénière comme nous le ferions du bloc de quartz que nous poserions devant nous à des fins d'étude, nous disposant à en découvrir chaque fragment, à mettre en évidence sa structure interne aussi bien qu'externe. C'est dans la subtilité que s'éprouve la dimension ontologique. Alors, plutôt que de nous commettre à détourer l'objet de notre recherche selon des coordonnées topologiques, il faut nous laisser aller à cette sérénité - "die gelassenheit" -, dont Heidegger fait l'éloge dans son "Chemin de campagne". C'est dans la confiance du cheminement, aux côtés de l'être qu'un surgissement, une révélation sont possibles. Jamais dans la pure évidence qui nous montrerait l'être selon une figure allant de soi. Proposer un "visage" de l'être, c'est toujours annuler sa possible épiphanie; c'est toujours l'annuler en même temps que nous le nommons. Image aussi floue que cette photographie l'est dans sa proposition plastique faite de surgissements-évanouissements.

Et maintenant, ayant évoqué une forme ne se différenciant guère de son fond - l'énigme de l'être dans sa parution-occultation -, il nous faut nous assigner une tâche certes plus modeste, à la limite du renoncement, sinon nous reconduire au seuil d'énonciations indigentes dont l'humour serait la forme la plus patente. Et comment, spéculant sur l'être, cet improbable, faire l'économie des propositions de "La métaphysique du mou" de Jean-Baptiste Botul, lequel affirme en une brève et percutante formule :

" De toute façon l'ontologie est une impasse. On la résumerait en une assertion : ce qui est, est; le reste, faut voir."

Bien évidemment, parenthèse faite de la provocation botulienne - cet esprit inclassable de la philosophie -, nous sentons combien la recherche de l'ontologie, ses fondements reposent sur des sables mouvants, sur cette "mouité" (l'essence du mou), dont Botul fait un des axes majeurs de sa propédeutique concernant la réflexion philosophique. Quoi qu'il en soit des chemins qui y conduisent, des plus rigoureux aux plus fantaisistes, nous sommes comme des instruments désaccordés qui auraient pour tâche d'interpréter la symphonie ontologique par laquelle rendre patent un insaisissable phénomène. Autrement dit, comment rendre compte de cette fable qui s'efface à mesure que nous prenons la peine de la composer ? Nous sommes reconduits à user d'un subterfuge, à nous livrer à une pirouette afin de rendre visible ce qui, par nature, ne saurait l'être. Il devient nécessaire de créer de l'image, d'avoir recours à la métaphore, d'ouvrir l'espace de l'art - singulièrement de la littérature - afin qu'ayant recours au procédé de l'analogie, quelque chose de l'ordre d'une intuition, d'une vibration, parvienne à nous dire l'être dans une manière d'approximation. Tissée de fibres allusives, façonnée dans le genre d'un céladon dont on n'apercevrait que les reflets d'eau et d'aube, allouée à une éternelle consistance de brumes diaphanes, la demeure de l'être semble se rapprocher de ces cloisons de papier huilé des maisons de thé où la cérémonie elle-même dicterait à ce qui l'accueille la consistance d'un non-dit, d'une profération en réserve, d'un recueillement proche d'une méditation aux contours fluctuants. Tout ceci est de l'ordre du sentiment, de sa couleur constamment changeante, tout ceci est adoubé à la constante fuite des états d'âme, à l'émotion suscitée par le paysage sublime, à l'à peine parution des affinités lorsqu'elles nous relient au monde dans une manière d'évidence heureuse. Tout ceci, ce contenu aussi subtil que l'air qui tient séparées les parois du vase mises en forme par le potier, fait signe vers toujours plus de touches légères, sortes d'esquisses faites de traits souples, mouvants, de lavis décolorés, d'aquarelles translucides, d'estompes aériennes où se devine à peine la trace du fusain commis à leur émergence.

Et puisque nous parlions d'analogies à partir desquelles faire surgir la simple idée de ce que l'être pourrait nous montrer si, d'aventure, il délaissait sa lointaine posture ontologique pour se laisser saisir selon quelque hypostase, alors se présenterait à nous, "naturellement" pourrait-on dire ces tropismes dont Nathalie Sarraute a été la géniale inspiratrice, ouvrant ainsi la voie au Nouveau Roman, c'est-à-dire à l'essence même du langage. Car, pour qu'il y ait littérature, c'est du-dedans-du-langage qu'il faut partir en direction des signifiés et ne pas limiter ceux-ci, les signifiés, à ce qu'ils ne sont pas, à savoir des signifiants assemblés à des fins d'histoire vraisemblable. Trop de livres ne sont que des anecdotes qui prétendent nous dire le monde selon une simple narration sans qu'il y ait un réel travail sur la matière-langage, la seule à briller aux cimaises de l'art. Donc Nathalie Sarraute et son ouvrage inaugural qui ouvre les termes d'une nouvelle relation au dire de l'homme. C'est de cela dont il s'agit, de langage, de matière à mettre en forme, bien avant que la description minutieuse vienne nous conduire dans l'espace des fameuses "sous-conversations", lesquelles nous plongent dans la radicalité de l'expérience inconsciente, tout près du feu de la psychanalyse. Mais nous ne perdons pas de vue l'être, sa possible émergence à partir du patient travail d'élaboration de celle qui a inventé une nouvelle manière de mettre le roman au cœur de la signification existentielle.

Les tropismes (nous faisons la thèse que ce sont ces vibrations intimes dont l'être fait usage afin de se manifester à notre condition distraite), d'abord il faut les considérer dans leur dimension purement végétale, dans leur mécanisme élémentaire qui, depuis leur germination initiale jusqu'à leur point de chute, en passant par leur efflorescence se signalent à nous dans l'orbe de leur déploiement. Voyez la rose dont le sublime dépliement est la mise en scène de cet être mystérieux qui en assure la floraison. Voir la rose éclore et faire son éblouissement parmi les contingences mondaines et nous voici au plus près de l'être en ce qu'il peut nous offrir. Ouverture de la rose : pure oblativité, essentiel langage qui, l'espace d'un instant, nous livre cette manière de transcendance par laquelle les choses nous apparaissent. Maître Eckart lui-même, ne disait-il pas que "L'univers est sans pourquoi", tout comme la rose d'Angélus Silésius dont le destin est entièrement contenu dans le célèbre poème :

« La rose est sans pourquoi,
elle fleurit parce qu'elle fleurit,
elle ne se soucie pas d'elle-même,
elle n
e se demande pas si on la voit. »

(Angelus Silesius, Livre I, 289)

Ainsi se formule ce Rien (l'être) qui nous convie à regarder le néant comme la possibilité la plus propre de constituer les assises du monde, aussi bien les nôtres. Jamais aucune certitude ne nous visitera qui nous installera dans la lumière d'une irréfragable vérité. Alors, plutôt que de chercher à fonder les choses en raison, l'homme est invité à pratiquer un naturel abandon, à lâcher prise, à déposer les armes afin d'être au plus près des phénomènes qui, en dernière analyse, sont la partie visible de cette dimension ontologique qui en tisse le revers. Comme si, sous la peau, cette mince pellicule offrant sa naïveté au monde, se trouvait cette généreuse "chair du milieu", féconde, plurielle, animée d'infinies esquisses, polyphoniques dont nous n'entendons qu'un lointain murmure. Mais, disant ceci, il n'y a aucune mystique sous-jacente, aucun mystère dont nous pourrions penser qu'il se rattache à un "Être" infini, absolu, lequel tiendrait entre ses mains de démiurge notre destin aussi bien que notre finitude. Bien au contraire, laisser être ce qui est, c'est reconduire le monde à ce qu'il aurait dû toujours être, à savoir essentielle liberté, ceci, cette disposition à vivre auprès en toute sérénité étant la condition de possibilité de notre propre liberté, donc de notre transcendance vis-à-vis des choses que l'existence met à profusion sur notre chemin.

"Vivre dans le sans-pourquoi nous donne de le percevoir en ce qu'il a d'ineffable" nous dit Jean-Yves Leloup dans des propos rapportés sur "découverte et cheminement" dont le but est de proposer une réflexion pour l'ouverture de la conscience. Cette ouverture maximale, la mydriase, immense dilatation pupillaire dont l'image cristallise la proximité de l'être, son incandescence, donc le surgissement à même le Réel dans ce qu'il a de plus significatif, dont les prédicats habituels sont "vie"; "existence"; "destinée"; "temporalité", toutes nominations qui déterminent la quadrature de notre être-au-monde. Il n'y a guère d'autre direction dans laquelle chercher les racines dont notre chemin sur terre porte les stigmates. "Car chaque homme porte la forme entière" de l'être-humain pour parodier les paroles de Montaigne. Ce sont nos propres limites qui serrent au plus près ce que nous avons à connaître de cet être dont l'ontologie a fait son objet d'étude privilégié. Savoir ce que nous sommes, comment nous sommes, en chemin vers quoi, nous ne le saurons jamais mieux qu'en faisant de nos affinités le lieu géométrique à partir duquel nous bâtissons notre propre cosmologie. Nous sommes un univers en miniature, un microcosme qui reflète le grand microcosme. C'est simple apodicticité que d'énoncer cela.

Or, ce microcosme, tout comme les tropismes de Nathalie Sarraute, s'alimente à d'infinis courants, à de multiples sources, à d'inépuisables rhizomes dont les résurgences existentielles témoignent à défaut de pouvoir nous assurer de leur origine. Mais nous ne voyons jamais que ces résurgences-là, les phénomènes, coupés de leur provenance. C'est la raison pour laquelle nous n'interrogeons que la lumière sous laquelle ils se produisent, ne recherchant nullement la nuit dont ils proviennent en leur essence. Si le premier abord des tropismes se suffisait de la métaphore végétale - le fleurissement de la rose; le dépliement de la crosse de fougère -, un approfondissement de leur nature se fera en direction d'une matière moins biologique, plus éthérée, de l'ordre de la sensation fugace, de l'impression rapide, de la translation, du déplacement, du glissement, du passage, de l'intime vibration, du subtil remuement. Exposant ceci, nous ne faisons que porter à la clarté la condition de possibilité de l'être, lequel apparaît comme temporalité affectée de spatialité se donnant dans le cadre d'une expérience existentielle. De l'être-fougère nous ne voyons que le dépliement, la transition, le passage. Du sens dont l'être est, à la fois, fondement et synthèse, nous n'apercevons jamais que la nervure déployante. C'est ceci qui nous tient en haleine et fait de nous des êtres questionnants, donc des êtres de langage. Nous sommes langage, cette figure s'ouvrant infiniment alors que chaque mot prononcé s'efface en attente du prochain. C'est l'espace entre les mots, leur tension réciproque ( les tropismes naissent de leur constante dialectique) qui rend le monde visible, compréhensible, interprétable. Le mot seul, enfermé dans son bloc lexical ne rend compte que de sa mutité. C'est son jeu avec les autres mots qui rayonne et porte à l'éclat ce qui veut bien se dire et que nous ne percevons jamais qu'à l'aune des phénomènes par lesquels ils s'annoncent. Donc, si l'être, selon nous, s'annonce dans cette manière de vibration que constitue le tropisme, aussi bien que l'être de la Passante se révèle à la limite de l'ombre qui la porte à sa propre parution, la lecture d'un extrait de Nathalie Sarraute devait nous convaincre de nous mettre à l'écoute de notre bruit de fond, cette pulsation intime grâce à laquelle nous faisons effraction l'espace d'un cheminement.

"Vivre étonné et " accepter cet étonnement comme séjour.", pour reprendre l'excellente assertion de Jean-Yves Leloup.

Tropismes - V. (Extrait).

(C'est moi qui souligne).

"Par les journées de juillet très chaudes, le mur d’en face jetait sur la petite cour humide une lumière éclatante et dure.

Il y avait un grand vide sous cette chaleur, un silence, tout semblait en suspens ; on entendait seulement, agressif, strident, le grincement d’une chaise traînée sur le carreau, le claquement d’une porte. C’était dans cette chaleur, dans ce silence – un froid soudain, un déchirement.

Et elle restait sans bouger sur le bord de son lit, occupant le plus petit espace possible, tendue, comme attendant que quelque chose éclate, s’abatte sur elle dans ce silence menaçant.

Quelquefois le cri aigu des cigales, dans la prairie pétrifiée sous le soleil et comme morte, provoque cette sensation de froid, de solitude, d’abandon dans un univers hostile où quelque chose d’angoissant se prépare.

Etendu dans l’herbe sous le soleil torride, on reste sans bouger, on épie, on attend.

Elle entendait dans le silence, pénétrant jusqu’à elle le long des vieux papiers à raies bleues du couloir, le long des peintures sales, le petit bruit que faisait la clef dans la serrure de la porte d’entrée. Elle entendait se fermer la porte du bureau.

Elle restait là, toujours recroquevillée, attendant, sans rien faire. La moindre action, comme d’aller dans la salle de bains se laver les mains, faire couler l’eau du robinet, paraissait une provocation, un saut brusque dans le vide, un acte plein d’audace. Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal, comme un appel vers eux, ce serait comme un contact horrible, comme de toucher avec la pointe d’une baguette une méduse et puis d’attendre avec dégoût qu’elle tressaille tout à coup, se soulève et se replie.

Elle les sentait ainsi, étalés, immobiles, derrière les murs, et prêts à tressaillir, à remuer.

Elle ne bougeait pas. Et autour d’elle toute la maison, la rue semblaient l’encourager, semblaient considérer cette immobilité comme naturelle.

Il paraissait certain, quand on ouvrait la porte, qu’on voyait l’escalier, plein d’un calme implacable, impersonnel et sans couleur, un escalier qui ne semblait pas avoir gardé la moindre trace des gens qui l’avaient parcouru, pas le moindre souvenir de leur passage, quand on se mettait derrière la fenêtre de la salle à manger et qu’on regardait les façades des maisons, les boutiques, les vieilles femmes et les petits enfants qui marchaient dans la rue, il paraissait certain qu’il fallait le plus longtemps possible – attendre, demeurer ainsi immobile, ne rien faire, ne pas bouger, que la suprême compréhension, que la véritable intelligence, c’était cela, ne rien entreprendre, remuer le moins possible, ne rien faire.

Tout au plus pouvait-on, en prenant soin de n’éveiller personne, descendre sans le regarder l’escalier sombre et mort, et avancer modestement le long des trottoirs, le long des murs, juste pour respirer un peu, pour se donner un peu de mouvement, sans savoir où l’on va, sans désirer aller nulle part, et puis revenir chez soi, s’asseoir au bord du lit et de nouveau attendre, replié, immobile."

Cet extrait qui, visiblement, objectivement, décrit l'attente angoissée d'une personne désirant faire oublier sa présence, redoutant l'intrusion de ceux qui, jamais nommés, n'en sont pas moins menaçants, liberticides, ne se comprend qu'à la lumière des "deux réalités" que Nathalie Sarraute convoque en permanence dans ses textes. La première est de surface, entièrement visible, entièrement interprétable. Du moins le croît-on. Mais, au-dessous de la ligne de flottaison de cette première réalité, se profile une seconde réalité, cachée, plongeant dans les profondeurs de l'inconscient, peut-être dans la matière sombre des mythes ou bien dans l'aveuglante clarté des archétypes ou bien encore tout près du foyer incandescent de l'être. En tout état de cause il s'agit d'une rencontre angoissante, propice à l'émergence d'un vide, au surgissement d'un silence, à la durée insolente d'une attente, à un immobilisme, une prostration annonçant quelque chose d'imminent sur le point de se produire. Quelque chose … qui ne peut être nommé et qui … attend !

"Mais, dira-t-on, qu’appelez-vous donc un auteur réaliste ? […] un auteur qui s’attache avant tout […] à saisir, en s’efforçant de tricher le moins possible et de ne rien rogner ni aplatir pour venir à bout des contradictions et des complexités, à scruter, avec toute la sincérité dont il est capable, aussi loin que le lui permet l’acuité de son regard, ce qui lui apparaît comme étant la réalité. "L’Ere du soupçon".

"Il y a la réalité que tout le monde voit autour de soi, que chacun pourrait percevoir s’il se trouvait en face d’elle, une réalité connue, ou qu’il serait aisément possible de connaître […]. Ce n’est pas cette réalité-là qui est celle à laquelle s’attache le romancier. Elle n’est pour lui qu’une apparence, qu’un trompe-l’œil. La réalité pour le romancier, c’est l’inconnu, l’invisible." "Roman et réalité".

"La réalité pour le romancier, c’est l’inconnu, l’invisible." Pourrait-on mieux nommer l'être qu'en lui attribuant les qualificatifs "d'inconnu"; "d'invisible", alors que, pour le romancier, c'est "la réalité" qui est en jeu, ses infinis tropismes au travers desquels une ontologie se dessine toujours, dont toute création est la mise en œuvre, qu'il s'agisse de picturalité, de musique, de littérature ? Il fallait l'art consommé d'un tel écrivain pour faire surgir de la banalité de l'affairement quotidien cette prodigieuse dimension du questionnement. Il ne nous reste plus qu'à questionner à la suite.

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 10:05
Pensive, le soir.

Edward Hopper - Automat -1927.

Source : Wikipédia.

Octobre s’éternisait dans des teintes de rouille. Des brumes flottaient à ras du sol et, le soir, la lumière grésillait à peine le long du rivage. Une manière de perdition dont il était difficile de s’extraire. L’hôtel comptait peu d’âmes, quelques exilés en mal de nostalgie ou bien d’étranges vacanciers hors du temps. La fenêtre de ma chambre donnait sur la lagune que cernait un chapelet de galets gris. C’était si tentant de demeurer là, dans ces heures sans consistance et de simplement regarder les vagues, au loin, faire leurs oscillations de lave. Une durée géologique qui ramenait à un vécu originel se perdant dans les plis de la mémoire. J’avais apporté quelques livres dont je tournais les pages plutôt que je ne les lisais. Inutiles et éphémères papillons se dissipant dans l’inconsistance du jour.

La journée a été longue à errer le long des flaques d’eau, à laisser le regard planer au-dessus des flots. Le crépuscule est tombé comme une soudaine chape de plomb et les passants s’y sont dilués dans les mailles d’une bure serrée. Je me suis assis à ma table habituelle, un journal à la main afin de dissiper cet ennui qui collait à la peau. Je ne vous ai pas aperçue tout de suite, isolée que vous étiez dans cette partie déserte du restaurant. Vous sembliez à mille lieues de cette ville d’eau et plus loin encore de vous-même, égarée en quelque endroit mystérieux. Vous buviez un café par petites gorgées. Aviez-vous peur de vous brûler ou bien était-ce une façon de prolonger l’instant en éternité ? « Oiseau de passage », voici ce qui surgissait en moi, vous regardant dans votre étrange posture. Vous n’aviez ôté ni votre capeline abricot, ni votre manteau couleur d’eau dont le col de fourrure accentuait le sérieux. Vous jambes étaient croisées dans un geste d’intime pudeur, votre regard absent pris dans la glu de quelque rêve. Et le cercle blanc de la table paraissait une fascination à laquelle vous ne pouviez vous soustraire. Aviez-vous au moins aperçu, sur le plat-bord de la baie vitrée, cette coupe de fruits semblable à une nature morte de Cézanne ? Les opalines du plafonnier dont la double rangée fuyait à l’horizon éclairaient-elles votre âme en quelque manière ? Ou bien étiez-vous au-delà, dans une étrange contrée dont on ne revenait pas ?

Longuement je vous ai observée alors que je n’existais pas. Pas plus que ce qui vous entourait dans la pure distraction. J’ai plié mon journal, suis monté dans ma chambre. La lune faisait sa traînée blanche sur l’éparpillement de la grève. Je fumais lentement, regardant les volutes dessiner leurs fuites souples. Oui, c’était bien votre silhouette qui s’imprimait sur la vitre de l’eau, là, au milieu des galets lissés de lumière. Vous avanciez vers la mer avec de lentes ondulations, pareille à un flux. Votre cape verte se distinguait si peu de la phosphorescence ambiante et votre capeline était une manière de braise éteinte. Etiez-vous une Ophélie à la recherche d’elle-même ? Une dissolution du jour dans le tissu de la nuit. J’ai tiré les rideaux sur la baie vitrée. J’ai éteint la lumière. Vous n’étiez plus, déjà, que cette ombre en partance que les étoiles ne voyaient même plus. Etiez-vous une Ophélie ?

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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 08:48

 

Le temps perdu.

 

 

 café

                                                                        Source : non identifiée. 


                                                            

  Qui est-elle l'Esseulée dont à peine nous devinons la fragile silhouette alors qu'un reflet dans la glace vient nous dire la rareté de l'instant qui passe ? Est-elle en partance vers un horizon dont, encore, elle ne semble guère percevoir qu'une improbable ligne de fuite ? Ou bien est-elle arrivée à son port d'attache dont elle figurera l'invariable et fidèle cariatide ?

  Nous pourrions l'envisager sous les traits d'une pierre d'obsidienne, là tout contre le faux-jour de la banquette, presque absente d'elle-même, déjà inclinée vers une manière d'abolition de tout ce qui pourrait signifier dans la verticalité de la lumière, tout près de la lame tranchante du jour. Simple gemme refermée dans sa gangue d'ennui. Simple mortelle ne vivant qu'à connaître la rigueur de la chair, l'évanescence du souffle, le long flux-reflux du sang dans le corridor étroit de la taverne humaine. Le cachot anthropologique est-il vraiment d'une autre nature que cette espèce d'indistinction dans laquelle sombre toute chose alors que l'attente fait, alentour, ses murmures d'effroi, ses remous de sépulcre, alors que la pieuvre de l'angoisse déploie la cathédrale immense de ses tentacules ? De vrais tuyaux d'orgue qui déversent, sans fin, des sons d'outre-monde dans la spirale violée de la cochlée ?

  Mais nous pourrions aussi bien, l'Esseulée, la décliner sous les traits de la passante en quête d'aventure, juste de rapides amours dans la chambre aux rideaux tirés sur la clameur du jour. Juste une halte. Juste un rapide essoufflement sous les coups de boutoir des nuées blanches qui frappent au carreau alors que l'Amant rencontré, celui que le hasard aura désigné parmi la meute des loups, se dissoudra dans toute cette blancheur, le temps d'une cigarette. Tout dans la cendre. Tout dans le non-retour. Tout dans la violence de l'acte qui, jamais, ne s'effacera du registre étroit du corps, et la mémoire sera loin, bien au-delà de l'énergie primitive, de l'éclair pulsionnel. Dans l'espace du désir, à nouveau, et les orbes bourdonneront, feront leur bruit carnés, leurs remuements ossuaires, leurs stridulations infinies. Car, avec cela, nul n'en a jamais fini. Pas même les morts qui vivent dans le souvenir de ceux auxquels ils ont laissé la lourde et impossible dette de témoigner.

  Mais, peut-être, ne nous laissons-nous abuser qu'à l'aune de notre sens inné du tragique. Que sont ces hypothèses, sinon des signes avant-coureurs d'une finitude annoncée ? Sans doute. Mais ô combien, à chacune de nos respirations, à chacun de nos serments, de nos baisers joue en écho le ténébreux refrain de Thanatos, combien résonne avec férocité à nos âmes sensibles la grande faux moissonneuse de têtes.  Certes, nous nous baissons continuellement. Certes nous évitons, nous esquivons. Certes nous sommes inconscients. C'est pour cela et comme cela que nous existons sur le grand praticable du monde.

  Que l'Esseulée, - c'est toujours et irrémédiablement inscrit dans notre essence humaine - se soit assise sur le lisse du cuir, tout près de la table éclairée par un clair-obscur aussi subtil que celui de Rembrandt, qu'elle ait donc choisi ce lieu, ce temps, afin d'y exister selon quantité d'esquisses lesquelles toujours nous fuiront, cela a si peu d'importance. Ce ne sont, après tout, que de simples événements, des balbutiements de la vie.

  Cependant, dans cette belle image, ce qui parle fort, ce qui témoigne par-dessus tout, c'est cette incroyable force existentielle venue placer le regard dans une insoutenable tension temporelle. Le regard au passé, tellement égaré du présent, si peu accessible au futur, ne fait que poser la question ontologique dont jamais nous ne pouvons nous abstraire, que Leibniz élaborait déjà en son temps, avec une belle acuité. La même, sans doute, qu'écrivait Proust au travers de milliers de pages dans "La Recherche", obsession d'un temps aboli se résumant à la confrontation de l'être et du néant. Jamais nous ne dépassons cette question fondamentale qu'à mieux l'oublier. Pour cette simple raison nous nous essayons à regarder notre image dans le miroir. L'énigme est toujours dans le reflet lui-même. Qui, parfois, reçoit le nom "d'illusion".   

 

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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 09:08
A fond de cale.

Source : BNF – Gallica.

J’avais onze ou douze ans, le tout début du collège, et j’avais l’habitude, les cours terminés, de rejoindre mon père dans le garage dont il était locataire à Neuville. La maison des propriétaires, une demeure ancienne et vieillotte jouxtait ledit garage avec lequel elle communiquait par une porte aux vitres sans tain, véritable caverne d’Ali Baba dont, plusieurs fois, je franchis le seuil avec ravissement. Les Dress étaient des gens charmants, très âgés. Monsieur Dress avait la physionomie d’un Zola, crane légèrement dégarni, petites lunettes ovales, moustache et barbe qui lui donnaient l’allure d’un notable de province. Sa femme, une personne aussi discrète que grisonnante m’avait pris en affection et m’invitait souvent, pour une collation aux environs de dix-sept heures. Autrefois ils avaient consacré leur activité à une fonderie et avaient effectué un long séjour en Afrique, Gabon ou bien Côte d’Ivoire et m’avaient fait cadeau d’une antique visionneuse au cadre de bois avec de nombreuses photographies sur verre à la teinte sépia. Ces premières images furent le socle de voyages imaginaires que conforta, à la même époque, la lecture fiévreuse des « Aventures de Robinson Crusoë » en édition de poche.

Un jour, Madame Dress m’invita à aller lui rendre visite. C’était la première fois qu’elle me faisait entrer dans le bureau-bibliothèque, petite pièce aux ouvertures étroites, aux meubles foncés, aux livres innombrables, reliures de cuir qui répandaient dans cette manière de refuge leur odeur de papier et de passion pour une activité que, bientôt, je qualifiais « d’insulaire ». Lisant, immergé dans les vagues des ouvrages, je perçus dès mes premières lectures libres - celles qui ne provenaient pas d’une activité scolaire -, combien l’on était coupé du monde, plongé dans une terre vierge qu’il fallait découvrir à son gré, selon ses propres inclinations, ses affinités intimes. Au terme de la visite, avec un peu de mystère et d’émotion dans la voix, la vieille dame me tendit un ouvrage à la reliure ancienne qui portait sur sa couverture les armoiries du Lycée Impérial de Cahors. Il datait de l’année 1863. Son titre : « A fond de cale » avec sous-titre : « Voyage d’un jeune marin à travers les ténèbres ». L’auteur en était le Capitaine Mayne-Reid. Douze grandes vignettes l’illustraient. Je ne doute pas, aujourd’hui, qu’elles furent fondatrices d’un imaginaire facilement disposé à l’invention, pas plus que je ne minimise l’importance que la lecture acquit pour moi dès l’instant où « A fond de cale » devint l’un de mes livres de chevet favoris. Il faisait suite aux émerveillements que le « Souché » de l’école primaire avait éveillés, m’initiant aux grands textes de la littérature française.

Sans doute, les lecteurs et lectrices se demanderont-ils qui était ce Mayne-Reid largement méconnu du public, fût-il averti en matière de lettres. Que les curieux se rassurent, voici quelques éléments de sa biographie livrés par Babelio :

« Thomas M. Reid :

Nationalité : États-Unis
Né(e) à : Ballyroney,comté de Down, Irlande , le 04/04/1818
Mort(e) à : Londres , le 22/10/1883

Biographie :
Thomas Mayne-Reid connu sous le nom de Capitaine Mayne-Reid est un écrivain.
Son père, un pasteur presbytérien rigoriste, le destinait au sacerdoce. Mais Thomas ne ressentait que peu de goût pour cette carrière sédentaire, et l'appel de l'aventure le poussa à s'embarquer à l'âge de vingt-deux ans pour les États-Unis.
Il débarque à La Nouvelle-Orléans et fait connaissance avec le Sud, puis avec l'Ouest des années quarante.
Il fait du commerce le long de la Red River, puis du Missouri, étudiant au passage aussi bien les mœurs des tribus indiennes que celles des pionniers blancs.
Il aboutit en 1843 à Philadelphie, où il est engagé comme journaliste. Il y rencontre Edgar

Allan Poe dont il deviendra l'ami fidèle. »

Quant au contenu de l’histoire, il suffira d’en publier un extrait du premier chapitre pour se rendre compte combien son récit pouvait tenir en haleine le garçon de douze ans que j’étais, genre de Robinson des lettres assoiffé de textes :

« Un jour, étant allé sur la plage dès le matin, j’y trouvai mes petits camarades, et je vis tout de suite qu’il y avait quelque chose dans l’air. La bande était plus nombreuse que de coutume, et le plus grand de mes amis tenait à la main un papier plié en quatre, et sur lequel se trouvait de l’écriture.

Lorsque j’arrivai près de la petite troupe, le papier me fut offert en silence ; je l’ouvris, puisque c’était à moi qu’il était adressé, et je reconnus que c’était une pétition, signée de tous les individus présents ; elle était conçue en ces termes :

« Cher capitaine, nous avons congé pour la journée entière, et nous ne voyons pas de moyen plus agréable de passer notre temps que d’écouter l’histoire que vous voudrez bien nous dire. C’est pourquoi nous prenons la liberté de vous demander de vouloir bien nous faire le plaisir de nous raconter l’un des événements de votre existence. Nous préférerions que ce fût quelque chose d’un intérêt palpitant ; cela ne doit pas vous être difficile, car on dit qu’il vous est arrivé des aventures bien émouvantes dans votre carrière périlleuse. Choisissez néanmoins, cher capitaine, ce qui vous sera le plus agréable à raconter ; nous vous promettons d’écouter attentivement ; car nous savons tous combien cette promesse nous sera facile à tenir.

« Accordez-nous, cher capitaine, la faveur qui vous est demandée, et tous ceux qui ont signé cette pétition vous en conserveront une vive reconnaissance.»

Une requête aussi poliment faite ne pouvait être refusée ; je n’hésitai donc pas à satisfaire au désir de mes petits camarades, et je choisis, entre tous, le chapitre de ma vie qui me parut devoir leur offrir le plus d’intérêt, puisque j’étais enfant moi-même lorsque m’arriva cette aventure. C’est l’histoire de ma première expédition maritime, et les circonstances bizarres qui l’ont accompagnée me firent donner pour titre à mon récit : Voyage au milieu des ténèbres.

J’allai m’asseoir sur la grève, en pleine vue de la mer étincelante, et disposant mes auditeurs en cercle autour de moi, je pris la parole immédiatement. »

NB : Que les amateurs d’aventure se rassurent. Si l’idée les prenait d’entrer plus avant dans la charmante mythologie du Capitaine Mayne-Reid, ils trouveront la suite sur Wikisource, à l’entrée « A fond de cale ».

En ce qui me concerne, si j’étais loin d’avoir oublié l’impression qu’avait produite la lecture de ce livre dans ma conscience de jeune lecteur, bien des couches d’auteurs et de titres s’étaient superposées, sédimentant les épisodes de la vie d’un vieux loup de mer. Cependant, lisant bien plus tard la préface de Bernard Pivot dans son livre à visée encyclopédique « La Bibliothèque idéale » quelques lignes concernant cet auteur inconnu, il se fit comme une illumination. Ma découverte d’aujourd’hui justifiait ma lecture d’autrefois. Jamais on ne fait ce genre de rencontre sans émotion :

« Il est évident que dans la section « Littérature anglaise », le nom de Mayne-Reid figurerait en bonne place dans la bibliothèque idéale de Vladimir Nabokov. Les ouvrages du Capitaine Mayne-Reid (1818 – 1883), comme Cavalier sans tête et Le coup de fusil mortel, étaient lus avec enthousiasme par les enfants russes du début du siècle – les enfants avec nurse anglaise et institutrice française, s’entend. Le jeune Nabokov, la tête enfiévrée par ces histoires d’Indiens, avait travaillé, avec l’aide d’un de ses cousins, à leur adaptation théâtrale. L’auteur d’Ada a toujours gardé dans son cœur et sa mémoire une petite place pour Mayne-Reid et, d’une façon ou d’une autre, il aurait réussi à le caser dans sa bibliothèque idéale. Mayne-Reid ne figure probablement pas dans la vôtre. Je vérifierai. Mais il n’est pas interdit de lui donner la cinquantième place soit dans la littérature anglaise, soit dans le roman d’aventures, soit dans les livres pour la jeunesse. (…)

Réflexion faite, j’inscris le nom de Mayne-Reid à la cinquantième place dans les romans d’aventure. Je n’ai pas lu Mayne-Reid, mais je fais confiance à Nabokov. »

PS : J’ai vérifié : l’inconnu Mayne-Reid est déjà dans notre Bibliothèque idéale ! Section « Roman d’aventures ». Pour le Bison blanc. Il va falloir que je lise Mayne-Reid. La Bibliothèque idéale est encore mieux que je ne pensais … »

Bernard Pivot.

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2 mars 2015 1 02 /03 /mars /2015 09:21

 

Tout visage est un fragment du monde.

 

EVE 

                                                Source : non identifiée. 

 

 

  C’est par la figuration humaine que le monde s’essentialise. Ôter cette merveilleuse épiphanie et nous n’aurions plus qu’une espèce de vacuité, de vide privé de sens. Toujours apparaît à notre conscience cette effigie de l’altérité, du différent, du séparé en même temps que du complémentaire, de l’indissociable, du nécessaire. Partout les choses jouent en miroir. Le ciel reflète l’eau qui reflète l’air qui reflète le feu. Comme une constante résurgence de ce qui se phénoménalise et fait continuellement cette ambroisie qui nous abreuve, dont nous ne pourrions, un seul instant, envisager le tarissement. Ainsi, au travers de l’espace, au-delà des contingences temporelles se tisse un lien invisible, manière d’arche transcendant les esquisses anthropologiques, les portant au-devant d’elles dans un accomplissement, une plénitude, un éblouissement. C’est pour cette raison que nous ne les apercevons pas, que nous clignons des yeux, que notre cécité survient seulement à faire face à tant de clarté.

  C’est ainsi, il faut toujours que les choses se dissimulent et alors elles finissent par susciter notre étonnement, par initier l’orbe sans fin du questionnement. Ce n’est pas nous qui philosophons comme si cela résultait d’un simple élan intérieur. C’est simplement le monde dans sa constante dissimulation qui nous contraint à la désocclusion, nous invite à soulever le voile de la Māyā, de l’illusion. Le monde n’existe qu’à nous mettre en demeure de faire surgir ses fondements, qu’à convoquer nos mains à un travail patient d’archéologie. Ainsi seulement peuvent être mises à jour les nervures des choses, leur mystérieuse beauté.

  Mais revenons au visage, à sa charge sémantique, à son rayonnement. Toute silhouette est un fragment du monde. Ce visage, abrité sous son linge couleur corail, est, à lui seul, une manière de cosmopoétique. La falaise du front est doucement lissée de lumière alors que l’arc charbonneux des sourcils, les cernes des yeux sont l’écrin où repose la comète brillante du regard. La conscience est là, tout au bord, qui fait son murmure d’existence, son exigence à décrypter les hiéroglyphes de la gemme humaine. De cela résulte notre fascination, mais aussi notre perte, face à ce qui s’illumine et ouvre son vertige à notre cheminement hasardeux.

  Tout s’étoile, se diffuse, tout prend essor à partir du mystérieux langage de l’iris, du puits secret des pupilles, de leur fixité de pierre d’obsidienne. Et l’éperon du nez, sa douce insistance à se situer à l’avant-poste, à humer les odeurs, à débusquer les plus subtiles fragrances, comment ne pas l’interpréter à la façon d’une quête continue d’existence, de perceptions de minces tropismes, d’à peine révélations dont l’intellect ne serait pas encore alerté ? Et les collines dressées des pommettes ne font-elles signe vers quelque élévation de l’esprit dont nous aurions été distraits à l’aune de notre constant effacement à nous-mêmes ? Et ces parenthèses dessinées par les fossettes ne correspondraient-elles à la pause réflexive à laquelle nous convie notre mortelle condition ? Et la mesa d’argile des joues n’exposerait-elle à notre vue une manière de parchemin parcouru de signes rapides, de minces effusions à partir desquels la beauté voudrait se dire ? Et l’arc du maxillaire ne s’illustrerait-il selon une métaphore d’un temps infini pareil à l’immense courbure du dôme d’azur au-dessus de nos têtes ?

  Tout visage reflète le cosmos, tout cosmos reflète le visage. Pour cette simple raison, aucune représentation humaine ne peut s’absenter de la beauté. Pas même le chaos asilaire, pas même les représentations tératologiques à la manière de Francis BaconTout visage est nécessairement empreint de beauté puisqu’il révèle la trace d’une vie s’éployant afin de témoigner de l’événement  dont  l’homme est la figure de proue, projet qui le dépasse en même temps qu’il lui permet de réaliser sa propre assomption dans le cercle mondain. Attribuer à la représentation de l’Existant une incomplétude ou, pire, les traits de la disgrâce, revient à situer ce dernier dans une pure approche « esthétique », fondée sur une sensation immédiate. La démarche éthique, soucieuse de vérité est, en matière d’humain, la seule qui nous fasse l’offrande de ce que nous en attendons, à savoir la grâce d’une révélation.

  Tout visage est ainsi à considérer comme un étendard que nous jetons sur la scène de notre propre représentation afin qu’il vienne témoigner de ce que nous sommes, en nous-mêmes, par rapport à cet Autre dont, constamment nous percevons le troublant reflet, enfin eu égard à ce vaste monde qui toujours nous échappe et que nous ne pouvons jamais étreindre qu’à la mesure de la face que nous lui destinons. Or, cela, nous ne le pouvons qu’à puiser dans nos ressources ce qui s’y inscrit de plus authentique. C’est cela que voulait signifier Camus, énonçant dans « Le mythe se Sisyphe » :

"Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités."

 

 

      

 

 

 

 

 

                                                  

 

 

  

   

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