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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 15:07
 Mystère du jour nu

Œuvre : Pierre Soulages.

 

Source : Le Blog de

peinture-abstraite-informelle.

 

 

***

 

 

Le Feu & la Flamme

 

Cela monte en nous

C’est le feu et la flamme

Cela exulte

Cela remue

Et les buissons d’eau

Les vergetures de la terre

Les effusions du sol

Clouent au silence

Epinglent à demeure

 

***

Comment être soi

Ici dans la chambre livide

Et nue

Alors qu’au dehors

Tout remue

Et demande

Son dû

Comment ne nullement

Céder

A la folie polychrome

Au luxe d’être à côté de soi

Sur l’étrange lisière

Où tout se dit

Dans l’abondance

Où tout se donne

Dans la mouvance

Des choses

Des êtres

En leur seule

Présence

 

***

Cela monte et descend

Cela fuse

Cela perle

Cela témoigne de qui vous êtes

En votre fond

L’Illimité qui jamais ne trouve

De route à son pas

L’Infini qui vous taraude

Le Vent qui vous traverse

L’Absolu qui fait son zéphyr bleu

 

***

Alors on questionne

L’éclair qui tonne au Ciel

La pluie de météores

Dans l’étincelante nuit

La fulgurance boréale

Là-bas au loin

Sur la courbe haute du Septentrion

On s’y perdrait presque

Dans la dérive lente

Des glaces hauturières

On s’y abîmerait

Dans les labyrinthes blancs

Du songe

On y disparaîtrait

Pour une vision

De l’Unique

Ceci qui nous interroge

Et jamais ne porte de nom

Peut-être n’en a-t-il pas

 

***

Combien de douleur

A ne pas connaître

A toujours douter

A tâcher de happer

Quelque haillon

De Vérité

Quelque faille

De présence

Quelque certitude

Hissée tout en haut

Du pavillon

Où ne flottent

Que les voiles souples

De la beauté

 

***

 

dans le noir qui brûle

Qui attise les paupières

Qui vrille les pupilles

On trace les déchirures

D’un savoir

On plonge les griffes acérées

Afin que

De cette incision

Naisse une parole

Se dise un mot

Peut-être vibre

Un silence

Se lève l’aube

D’une espérance

 

***

 

Ténébreuse l’encre

Qui coule en plein ciel

Bitumeuse la joie

Pliée dans sa rumeur

Sourde l’affliction

Qui étreint le cœur

Poudre l’âme

De cette lourde

Et inaltérable

Suie

Dont notre chemin

Est parsemé

 

Le Feu & la Flamme

 

Cela allume les feux-follets

De la conscience

Cela fait sa lumière diffuse

Cela creuse du clair

Dans la mine serrée

De l’angoisse

Cela rassure

Et c’est aussi démence

Que de croire

A la sublime donation du jour

A ses mains vierges

De tout crime

 

***

 

Même les Morts

Ont peur de la lumière

De la déchirure

De l’entaille qu’elle ouvre

Au cœur de la nuit

Mais les Morts veulent la Nuit

Mais les Vivants veulent le Jour

 

***

 

Notre corps est nocturne

Notre corps est mutique

Notre corps est soudé

Qui ne veut rien savoir

Du monde

Des hommes errants

Des mutilations

Qui lacèrent le réel

Cette taie endeuillée

Qui recouvre

Toute innocence

La réduit au Néant

 

***

 

Pourtant il y a des lumières

Du corps

 

*

Les yeux

La bouche

Les narines

Le sexe

Les pores

 

*

Mais ont-ils au moins

Appris à dire

Le désarroi de tout Vivant

Exténué à la tâche de vivre

 

***

Pourquoi tout ce noir

Pourquoi ce heurtoir

Toujours recommencé

Offenser la chair

Creuser la pulpe

Eclats de blanc

Brisures

Ecorchures

Rainures

Afin que cela parle

Que cela se montre

Que la plaine sombre

Voie le soleil

La crête de la montagne

Mesure l’adret

La profonde vallée

S’ouvre

A l’éclat

Au limpide

Au chiffre

Qui rend visible

Assoit sur le cercle

Des significations

Déploie l’être

Autrement que

 Dans sa dissimulation

 

***

 

Feu-Flammes

Trouant la bannière

Mortifère des nues

Trépan de l’esprit

Fouillant de ses diamants

La boue d’ébène et de cuir

Est-ce là le destin

Qui depuis toujours

Nous échoit

Autrement

Il n’y aurait

Que cécité

Et refuge

Dans

Le

Rien

Le Noir

L’Encre

L’Obscur

La Nuit

Nous les voulons

A seulement

En écarteler

Le corps

Muet

Oui

Muet

Oui

L’entaille

Du

Réel

Du Noir

Célébrons

La Beauté

Ouvrons-la

Au mystère

Du Jour

Nu

 

 

 

 

 

 

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 15:11
Rives de beauté.

« La Paix »

Photographie : Livia Eléna Alessandrini

 

 

 

 

 

    S’éclaire de soi.

  

   Il n’y a nullement à chercher au-dedans de soi, dans quelque pli intime du corps, au sein du fortin de chair. Cela s’éclaire de soi, cela se donne comme signe de pure beauté, cela s’installe ici et là, dans cette efflorescence de brume, dans cette imperceptible montagne, dans cette langue de terre habitée par de fantomatiques arbres, dans l’étendue d’eau parcourue de la sombre ponctuation des canards, dans son friselis rencontré à l’approche souple de l’air. Cela se donne et jamais ne se retire le temps que la conscience en éprouve le moiré d’une soie, ses fils entremêlés dans la joie, le luxe de son étoffe. Cela vit et ne donne pas son nom. C’est à soi d’en reconnaître la discrète présence, d’éprouver l’inestimable don qui nous est fait de percevoir la jouissance dont elle est habitée à seulement être selon une faveur toujours renouvelée.

 

   Innommée.

 

   L’Innommée jusqu’ici, la mystérieuse apparition à la limite d’une visibilité, voici que l’on commence à la sentir, à en éprouver l’inimitable texture. L’Innommée se manifestant, alors  s’institue la nécessaire distance, la mise à l’épreuve, le regard juste. Mais dans la confiance, la disposition à recevoir, la gratitude par rapport à tout ce qui libère et porte l’âme en son habiter, cette plénitude qui jamais ne se dit en mots. Seulement en douces irisations, en effleurements, en palmes intuitives qui flottent dans l’aire libre de l’espace, dans la feuillée inventive du temps. L’Innommée ne pourra recevoir de prédicat qu’à la hauteur de cette exigence de retrait, d’effacement de l’ego (cette raideur, cette tension qui font de note présence une fracture dans le tissu du Monde), qu’à l’aune de cet effort de recul et de juste mesure du regard. Oui car c’est de LA PAIX dont nous parlons, non d’un étant contingent qui se dissoudrait à mesure de sa prétention à exister. Nommer la Paix, c’est nommer l’un des héritages les plus précieux. Comme l’on dirait le Bien, le Soleil, la Vertu, la Liberté.

  

    Abondance en acte.

 

   Mais nul n’est besoin d’approfondir notre quête de sens. Celui-ci apparaît de soi : c’est le destin des belles choses que de n’avoir pas à se dire pour rayonner. Une naturelle inclination à paraître dans la clarté, une adresse, un événement spontané qui ne ressortissent à aucune cause, aucune conséquence. Comme si, de toute éternité, cela planait au dessus de nous à la manière d’une comète d’argent traçant dans le ciel la courbe de sa belle aventure. Comme si la Paix était une évidence, une entente prélogique, un accord entre tous les « hommes de bonne volonté ». Une radiance à l’horizon des choses. Une œuvre accomplie. Une abondance en acte.

 

   Jamais d’emblée.

 

   Seulement cette quiétude ne nous est jamais acquise d’emblée. Il nous faut en apprécier la douceur d’écume, le rare, le précieux. Il nous faut une distance. Il nous faut le passage, la relation. De Nous à la Paix, de la Paix à Nous. C’est pourquoi, depuis la rive, dans une manière d’esseulement, cela commence à se déplier, à vibrer dans le discret, à se déployer telle l’ouverture de la sublime rose. Du paysage à nous, ce n’est alors qu’une seule et unique ligne. Nous lui sommes attachés par un fil invisible, portés par une indicible ferveur, déposés dans cet écrin qui ne semble là destiné qu’à nous accueillir, à nous déposer dans l’orbe d’une contemplation.

  

   Nous sommes ailleurs.

 

   C’est cela le sentiment de paix : être en relation directe avec les choses, sans reste, levé au monde à la faveur d’une harmonie qui devient notre propre calque. L’intervalle qui, de nous au paysage, du paysage à nous, s’installait tel l’infranchissable, voici que tout ceci se dissout, replie ses rayons, abaisse ses antennes, enroule le tapis sur lequel nous n’avancions pas, faisions du surplace. Si nous laissons droit à la vérité de la paix, la conséquence en est immédiate qui nous place en rapport direct avec la personne, la chose, la nature, le paysage qui nous regarde et attend d’être reconnu en tant que ce vis-à-vis qu’il nous tend, ce visage qui ne trouve écho que dans le nôtre. Accords réciproques des présences, fusion en l’unique de deux formes qui tendent l’une vers l’autre afin que deux mots isolés parviennent à s’entendre dans l’assemblée, le familier, la phrase qui synthétise et ouvre la possibilité à chacun, Soi, le Paysage, de se dire à la faveur de l’Unique.

   L’Unique étant le creuset où se fondent les affinités en une seule gemme qui éclaire le sens du donné, de l’immédiat, de la conjonction des différences qui deviennent de simples similitudes. De ce point de contact, de cette complicité amicale, la plus ancienne étymologie du mot « paix » témoigne : «concorde, tranquillité régnant dans les rapports entre deux ou plusieurs personnes». Deux indéterminations qui se côtoyaient pour devenir, d’un simple regard, l’espace d’une décision commune, d’un cheminement de conserve. Ma vision crée le paysage qui, en retour, m’assure de mon être, de la réalité à laquelle il recourt nécessairement pour assurer son fondement. Il est de la nature de la personne humaine de trouver une altérité de manière à ce que, de cet écho à elle renvoyé, quelque chose comme un sentiment d’indéfectible présence puisse surgir. Là seulement l’angoisse est mise en veille, le Néant éloigné.

 

    Sommes ailleurs.

 

   Ce qui est étonnant : nous n’avons pas quitté le lieu de notre présence et pourtant nous ne sommes plus à l’endroit de notre corps, nous sommes ailleurs, ici dans le ciel d’or, sur la pente nostalgique de la montagne, dans les membrures sépia des arbres, allongés sur la face de l’eau qu’habite cette belle fluidité, cette incision entre jour et nuit, cette vacance entre veille et sommeil, ce déjà songe qui n’attend que de nous entraîner dans le domaine d’Hypnos, là où se trouve le sans-limite où règne la paix puisqu’ici il n’y a plus d’aliénation, seulement le libre cours des choses dans la fluence docile des évènements.

 

   Libre entente.

 

   Être dans la paix au regard de la Nature c’est entrer en elle et la laisser s’insinuer en nous, sans contrainte, sans efforts, selon la pente d’une libre entente, selon le mode d’un accord permettant aux affinités de faire leurs confluences, de se reconnaître dans la dimension d’un voisinage immédiat. Dès l’instant où nous commençons à l’éprouver, à en ressentir l’incomparable caresse, la paix est le sans-distance avec les choses, l’amitié réciproque (toujours l’arbre, le chemin, la colline sont libres dans leur être par rapport au  nôtre même), la paix est bienveillance, heureuse concorde. Sérénité. Ce qui veut dire : sans trouble. La vue est claire qui unit dans l’éclat d’une identique conscience l’objet regardé et le sujet qui regarde. Plus de début ni de fin. Plus d’avant ni d’après. Tout se donne à tout dans la confiance, l’estime réciproque, la netteté sans faille. Sans doute l’image de la belle amitié est-elle celle qui, en la matière, résume à elle seule cette harmonie de l’Homme et du Paysage. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne à propos de son inaltérable affection envers Etienne de La Boétie. Plus de condition de possibilité, d’affirmation du principe de Raison, d’argutie des Lumières. Tout ici coule de source et les deux Amis descendent le même fleuve jusqu’à la clarté sans fin de l’estuaire. Indicible qui tisse toute amitié des fils de l’invisible, si ténus qu’on ne les voit ni ne les touche, les estime seulement au gré d’une intuition, les devine à l’aune d’une émotion commune, les rencontre dans une félicité identique à vivre l’épreuve du temps, à confronter l’abîme infini de l’espace.

 

   Libre donation du monde.

 

  Lorsque la paix est rompue c’est entièrement de notre fait, en raison de notre conduite dominatrice, de notre tendance d’appropriement du réel, de notre volonté de puissance qui, le plus souvent, heurte de plein fouet ce qui est ici-devant sans possibilité aucune de résister à nos caprices d’enfants gâtés. Il faut, plus qu’un effort sur soi, plus qu’une mise entre parenthèses de son propre ego, une naturelle inclination à laisser venir et advenir tout ce qui vient à l’encontre avec la douce acceptation de celui qui sait toute la beauté du geste d’empathie, de l’emplissement d’être que constitue tout acte d’oblativité, de l’événement resplendissant qui se trouve nécessairement au lieu d’intersection des attentes, cette libre donation du monde qu’il nous faut accueillir en tant que notre ressource la plus sûre afin de nous situer au plein de l’humaine condition et d’en être dignes. Être n’est pas seulement être soi dans l’attitude naïve, mais ouvrir la clairière qui abritera l’Autre, le brin d’herbe, le rayon de soleil, l’aube bleue, la rive noyée dans la brume, la main de l’enfant qui cherche un guide. Tout ceci : ÊTRE, toute cette sublime polyphonie par laquelle se connaître et porter l’altérité à son plus fort coefficient de vérité.

  

   Figure de paix

  

   Le simple prodige de figurer au monde avec, en toile de fond, l’émergence du paysage ne laisse de nous interroger. Mais la paix, comme la liberté ou bien la beauté sont de si vagues concepts que nous en sentons la dimension proprement admirable sans pouvoir en définir les contours, dire le déploiement de leur essence. Il n’y a jamais simple superposition des états d’être, des sentiments, des sensations et ce qui pourrait leur correspondre dans l’ordre du langage. C’est seulement du fond même de l’intuition que cela s’éclaire et produit son flamboiement. Comment dire son amitié pour le lac, le ciel de cendre, l’aigrette blanche à contre-jour de l’heure sans chuter dans la déclamation lyrique, le facile état d’âme, la romance qui ne ferait que nous éloigner de l’objet de nos faveurs ? Alors, afin de ne nullement dire à côté, dans l’approximation ou bien la parodie, il ne nous reste plus qu’à recourir à l’image, à sa puissance, à l’éventail infini d’analogies dont elle est investie par nature.

 

Rives de beauté.

Photographie : Don Hong-Oai

 

 

   Combien cette sublime photographie de Don Hong-Oai, dans la plus pure tradition de l’art chinois antique nous émeut, nous reconduit au plein d’un sentiment esthétique dont l’homme contemporain, la plupart du temps s’exonère, préférant à cette contemplation la plongée dans l’univers virtuel des images fabriquées et des divertissements sans risques, sans enjeux autres qu’une pure illusion. De soi, des autres, du monde. Pourtant il y a tant à voir, à espérer de ce symbole de paix, de ce retour à une Nature originelle que la lumière touche avec la discrétion qui sied aux révélations, aux ravissements, aux essors qui portent notre esprit bien au-delà du factuel, en cette contrée immensément libre, féconde, où plus rien n’a lieu que la beauté.

Rives de beauté.

   De l’image de Livia à celle du Photographe chinois, la poursuite d’un unique sens : nous faire entrer sans délai dans cet indicible qui nous hante comme notre ombre nous suit sans même que nous en percevions l’ineffable présence. Parfois l’image a cette force d’évocation à laquelle le langage, fût-il subtil, ne pourrait appliquer ses habiletés. La parole est linéaire qui déploie les unes  après les autres les stances de sa démonstration. Parfois la fin de la phrase ne se souvient plus des mots-racines qui en ont fondé l’événement. Alors le sens s’épuise à mesure de son énonciation, raison pour laquelle l’exercice de constante relecture s’impose comme activité de synthétisation. Un mot chasse l’autre qui en appelle un autre et ainsi se déploie cette roue immense de l’interprétation qui est constamment à remettre à neuf, faute de quoi la formulation se dissout dans son propre procès.

   Bien évidement, mettre en rapport langage et image n’implique aucune espèce de hiérarchie. L’un évoque, l’autre montre, même si toute expression verbale est, en soi, geste de monstration. Seulement le pouvoir de l’image est plus immédiat, plus tendu vers une globalité de la désignation du réel. Chacun à sa manière, langage, image comblent le vide d’une connaissance en direction de laquelle tout sujet est tendu.

 

   Littérature, poésie, musique : trois états de la paix en son inépuisable ressource.

 

   * Littérature.

 

   Ecoutant Jean-Jacques Rousseau décrire la pure félicité dont il est envahi dans la « Cinquième Promenade » à la seule évocation du Lac de Bienne et, déjà, nous sommes avec lui, sur ces rives qui enchantent et mettent l’âme au repos :

 

 « …le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »

  

   * Poésie.

  

   Lamartine dans le poème « Le Vallon » nous entraîne également dans le cœur de cette nature « amoureuse » dans le « sein » duquel (combien l’image est maternelle et maternante), nous trouvons réassurance, « silence et paix », ces points d’ancrage sans lesquels nous ne serions pas au monde :

 

« Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;

Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,

Me couvrent tout entier de silence et de paix. »

 

  

   * Musique.

 

  « Retrouve, mon âme, ta sérénité » : voici le bref commentaire que l’on pourrait faire du sublime « Clavier bien tempéré » de Bach, (Prélude et fugue en ut majeur BWV 846), ce chef-d’œuvre dont Schumann goûtait quotidiennement l’inépuisable nourriture. Il écrit : « La musique doit à Jean-Sébastien Bach autant qu'une religion à son fondateur », jugement dont Michel Rusquet précise dans « Le temps de Bach », que  « c'est à coup sûr en pensant avant tout au Clavier bien tempéré qu'il fit cette déclaration de foi ». Or déclarer sa foi est un acte d’une telle piété qu’il ne peut trouver son site que dans le calme, l’apaisement d’une âme libérée de toute contrainte, de toute aliénation. Un acte de foi est libre ou bien il n’est pas.

   Parlant de cette œuvre magistrale, Guy Sacre en fixe les points les plus essentiels : « Peu de musiques comblent si fortement la raison et le cœur ensemble (…) Ces pages qui se proposaient d'explorer le cercle de la tonalité, jusqu'en ses terres inconnues, ont fini par parcourir un atlas plus rare et plus important, celui des émotions humaines. Elles ne sont pas seulement chose de beauté, chose de savoir, mais jalons d'une quête, où le spirituel et le sensible se fondent indissolublement ; elles reflètent notre être dans sa prodigieuse et douloureuse diversité, dans ses ténèbres comme dans sa lumière. »

   Ici semble apparaître une contradiction qui entamerait l’image de paix que nous proposons au regard de cette musique. L’être reflété « dans ses ténèbres » semble faire signe vers le constat affligeant d’une déréliction. Mais penser ceci reviendrait à occulter la part de lumière qui lui est associée. Toujours la clarté possède son revers d’ombre. Une nouvelle fois il faut en appeler à la ressource de l’étymologie qui nous présente la paix comme ces «rapports calmes entre concitoyens, absence de troubles, de violence». Voici qui devient éclairant. Parler de paix c’est, en creux, faire surgir la figure du « trouble », de la « violence ». Aucune réalité ne saurait se donner sous les auspices d’une pureté sans tache, d’un idéal que rien ne pourrait remettre en question. Toujours, au fond du sentiment le plus pacifique, le souvenir d’une tempête, d’un déchaînement, d’une fureur. Il n’y a nul joyau existant au monde qui ne contiendrait en son intime l’empreinte d’une impureté. Ce qui importe c’est que dans le combat, dans l’affrontement dialectique, ressorte en propre avec suffisamment de pertinence la face éclairée, non celle sombre où se préparent de sournoises attaques.

 

   Musique, image, langage.

 

   Demander à la musique de témoigner d’un sentiment nous place dans la même perspective que celle de l’image dont le sujet  a été évoqué plus haut, essentiellement dans sa relation au langage. La musique est une forme qui enveloppe, totalise, synthétise alors que les mots se temporalisent d’une façon séquentielle, un mot chassant l’autre et le recouvrant de sa propre densité, l’occultant en quelque sorte. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de faire le commentaire d’une image, d’une composition musicale. Là où les repères iconiques, les sèmes mélodiques s’annoncent dans la spontanéité, l’immédiateté de leur être, les phrases peinent à en rendre la saveur originelle. Jamais, entre musique, image, langage, d’équivalence formelle, seulement une manière d’écho, un cheminement parallèle, un essai d’approcher le cœur sensible du chromatisme, du polyphonique.

  

   Clavier bien tempéré - Du prélude.

 

   Ecoutant le prélude on est d’emblée saisis par l’inépuisable ressource du clavecin, sa naturelle disposition à nous appeler auprès du primesaut, du caprice, de l’imaginaire, de l’ouvert qui rayonne et s’annonce comme ce qui nous distraira de notre être, seule façon d’être en paix avec notre propre présence. Le clavecin, sa rutilante diction, la fluidité de ses heureux enchaînements ne laisse jamais de vacance où pourrait trouver à se loger la tristesse, fleurir les pétales vénéneux de la mélancolie. Tout si uni, tout si assemblé dans le recueil de soi, une note appelant une autre, une note jouant en écho avec sa voisine, mais aussi avec l’ensemble des autres notes, étonnante constellation par laquelle le sens se trouve accompli jusqu’en sa plus intime manifestation. On est constamment repris par la belle fluence du rythme, cette soie, cette évidente générosité, cette invite à une fusion de toute chose dans ce qui entoure et se donne à la façon d’une sphère, ce visage accompli où tout conflue dans un même ordonnancement. On est soi, on est la note ici, l’autre là-bas, l’étoilement de l’être en sa profusion. Oui car une telle musique dilate qui nous sommes et nous remet dans l’aire d’une liberté. Ecouter, c’est à chaque fois redécouvrir, faire l’expérience à neuf, explorer de nouvelles nuances, éprouver la gamme infinie des sensations. Jamais de rupture qui nous révèlerait notre dimension aporétique, jamais de faille par laquelle connaître la douleur d’une finitude. Pour autant nous ne les oublions nullement, les mettons en repos seulement.

  

   Ce lieu de pure félicité.

 

   Croit-on à un suspens et alors le prélude vient nous enlever notre doute, nous rassurer, nous pacifier. C’est le clair, le lumineux, le blanc, le cristallin qui s’annoncent comme tonalités fondamentales de l’être. Cela ressemble à un susurrement amniotique, reflet de notre habitat originel, liquidien, c’est la mesure pleine de grâce d’un lieu protégé, seulement accessible à la faveur du cœur, disponible à la pointe de l’âme. Nulle plaie, nulle blessure qui viendraient ternir ce lieu de pure félicité. A-t-on jamais mieux décrit la terre d’Utopie à laquelle nous rêvons tous depuis avant même notre naissance ? A l’harmonie qui coule du Ciel et enveloppe la Terre de sa parure si douce qu’elle est l’attouchement d’une joie, un flottement à l’intérieur même de ce qui se comprend sans qu’une souffrance conditionne son apparition : dépliement d’un calice de fleur immaculée dans le jour qui vient. Une fois le prélude entendu, il nous habite de l’intérieur, nous féconde, nous fait l’offrande d’un inépuisable sentiment d’existence, fertile, sans limites.

 

   Clavier bien tempéré - De la fugue.

 

   La fugue dont on dit qu’elle est la forme par excellence. Mais qu’est-ce qu’une forme ? En voici la définition première : « aspect visible de quelque chose, apparence extérieure ». Mais cette définition se heurte vite à un écueil. Cette chose dont il est question demeurera anonyme, insaisissable tant que nous n’aurons pas accès à son intérieur, là où se livre sa chair luxueuse, sa dimension parlante. Ainsi de la fugue qui demeurera sur le seuil de notre conscience tant qu’on ne l’aura pas appréhendée de l’intérieur. Ecouter de la musique n’est nullement se laisser effleurer par une mélodie, côtoyer par ce flux de sons qui fuit à mesure de son émission. Ecouter en son sens plein nécessite d’entrer en rapport direct avec ce qu’elle veut nous dire, éprouver sa pulpe interne, devenir soi-même un élément de cette fugue, être note vibrante, accord, harmonie. Être de la musique et le nôtre étroitement enlacés. L’un se nourrissant de l’autre. Musique et Nous sans partage, sans différence.

  

   Se réveiller de soi.

 

   Alors peut se laisser percevoir l’unique d’une expérience, l’exquis d’une manifestation qui nous concerne tout entier et nous révèle la dimension de l’art en sa force fécondante. Après l’écoute nous avons été augmentés de son mystérieux langage, nous en sentons les ramures mouvantes, en éprouvons le subtil parcours. Ecouter vraiment est ceci qui nous restitue à une cadence intime que nous avons peut-être perdue. Le temps présent est si opaque qui phagocyte notre être et le densifie, le réifie, tant est si bien que son poids métaphysique lesté par les ans ne nous questionne même plus. Ecouter la fugue est se réveiller de soi, entrer en communion avec cela même que nous avions laissé sur le bord du chemin, une juste compréhension des chose que revendique toujours la manière d’exister sur Terre.

  

  

 

   Métaphore ouverte.

 

   L’écoute de la fugue est soudain cette réalité tangible, infiniment présente qui s’écoule en nous avec sa persuasion de métaphore ouverte : libre gaieté du ruisseau qui court et bondit sous le frais des ombrages. Sur ses rives on devine des femmes en crinoline dans la mouvance du jour, des hommes en chemise, des enfants joyeux faisant tourner la corolle de leurs ombrelles dans l’air vif, printanier. Longtemps on demeure sous cette voûte criblée de lumière, longtemps on se laisse porter par la fugue enlevée, joyeuse, par ses trilles de notes cuivrées qui s’emmêlent et bondissent, évoquant la farandole enfantine, les rires clairs, les sons de cristal suspendus en grappes dans le ciel qui vibre et attend le prodige qui ne saurait tarder, qui a lieu sans délai entre lui qui s’illumine et nous qui resplendissons à seulement écouter la dimension de la pure beauté. Parfois comme une hésitation, une respiration qui se reprend, une voix sur le bord d’une confidence, une grêle suspendue puis cette pluie qui crépite et appelle à aller la rejoindre dans l’événement gracieux d’une surprise, dans l’indicible qui pourrait s’installer entre deux sons que le rythme emporte avec lui comme son essence la plus précieuse.

 

   Inépuisable ressource.

 

   Ici est le contraire de la stupeur, de l’angoisse fondamentale car tout demeure toujours ouvert, offert, immensément disponible. La mélodie, nous l’attendons, nous la devinons mais sa richesse excède toujours le pouvoir de tout imaginaire. Toujours un monde se présente dans l’inépuisable ressource de son être. Comment alors ne pas être en paix avec soi dès l’instant où toutes les tensions ont été résolues, les conflits écartés, les luttes intestines abolies ? Et puis « fugue » ne voudrait-il pas dire ici « jeu de l’amour et du hasard », cette « impression que chaque voix fuit ou en poursuit une autre », mise en scène subtile de l’attente, du désir vacant, du manque qu’une plénitude vient combler à la seule force de sa bienveillance, de sa délicatesse, de sa suggestion, son évidence plutôt que de son insistance.

  

   Art du contrepoint.

 

   La fugue ou l’art du contrepoint ne peut être qu’une mise en forme du mélodique et du mélodieux puisque son principe repose tout entier sur l’accord, l’alliance, la convergence affinitaire des voix plurielles qui en composent la trame. De ceci ressort un profond sentiment d’unité, de fusion, d’harmonie dont Jankélévitch se fait le messager dans « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien » : « Le contrepoint lui-même a une âme, en ceci que le parallélisme de ses voix a été expressément réglé note pour note par une volonté musicienne qui fait chanter ensemble ou converser plusieurs parties mélodiques également expressives, et pourtant l'une sur l'autre brodées dans le colloque vivant de la polyphonie ». (C’est moi qui souligne).

   Or comment des situations de « chanter ensemble », de « converser », de « colloque » pourraient-elles avoir lieu en dehors d’une réelle et immédiate fusion, d’une entente, d’une coalescence des essences concourant au sentiment aussi rare que précieux d’une paix ouvrant le domaine de tous les possibles, à savoir être auprès des choses sans délai, sans distance, dans la chair féconde de leur paraître ?

   Des « rives de beauté » que nous propose Livia, au « Clavier bien tempéré » de Bach, en passant par la photographie de  Don Hong-Oai, le lac de Bienne de Rousseau, « Le Vallon » de Lamartine, c’est toujours de la même rencontre dont il s’agit, faire de la paix le creuset dans lequel l’humain, trouvant son propre, se révèle comme l’exception qu’il est, une singularité rejoignant un universel. Alors il y a accord. Alors il y a plénitude. Alors il y a SENS.

 

 

 

 

 

 

 

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21 novembre 2017 2 21 /11 /novembre /2017 10:28
Rayons de lumière.

« Tout à l'heure...en Malepère. »

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

  

   Sanguines et ors.

 

   On est là, au bord du paysage. On est là et on a oublié les couleurs, les gens, le vol libre des oiseaux dans le ciel maculé de bleu. Pourtant, à l’horizon de la vision, demeurent quelques flamboiements, quelques éclats comme si une persistance rétinienne allumait encore dans l’antre du corps ses sanguines et ses ors, ses topazes et ses affleurements céruléens. C’est du fond de la peau, dans les rivières du sang, dans le jaune de la bile, dans la blancheur ossuaire, dans la nuit noire des humeurs que nagent les teintes, que se mêlent comme à la fête les déclinaisons d’un arc-en-ciel qui nous habite à voix basse. Cela se dit dans le mouvement, cela ondoie et l’on ne perçoit nullement cette belle agitation polychrome. Les couleurs nous creusent de l’intérieur, c’est pourquoi, la plupart du temps, on ne les voit pas, on les sent seulement faire leur trajet dans l’ombre, on les devine tapies en quelque niche étroite, entre deux failles sismiques, deux tellurismes. A la surface de notre épiderme, juste une irisation, le rose aux joues, la nuit qui vibre au fond du puits des pupilles, le mauve qui serpente le long d’une veine.

 

   Feuillaison d’une palette.

 

   Parfois, dans l’arborescence d’un rêve, on  perçoit l’intime feuillaison d’une palette qu’on avait oubliée. Avec elle se livre un paysage. Tout en haut du ciel c’est un outremer foncé qui se donne au-dessus d’une rumeur plus claire. Puis du blanc. Du blanc immaculé qui suit la crête des montagnes, ses dents de scie, ses gueules de requin que viennent adoucir les céladons des collines, ces nuances oscillant entre le bleu et le vert, ces irrésolutions pareilles aux manquements subtils de la volonté quand elle renonce à son être. Puis le plateau de rouille, de terre, d’herbes jaunes, la dalle parcourue des lignes d’arbres que l’automne illumine de sa radieuse présence. C’est une pure ivresse qui court à la surface de la chair. C’est du dionysiaque qui bondit en nous avant que la nuit d’hiver ne vienne tout éteindre. C’est l’ultime tension d’un mouvement qui nous prend du dedans et nous conduit tout au bord de la sublime parure du monde. Abandonner ceci et la nostalgie fait notre siège et les yeux, déjà, s’embrument des entailles de la rigueur, de la sombritude de l’hiver.

 

   Diapason de la finitude.

 

   Voilà, notre rêve connaît ses derniers feux, ses derniers enchantements. On le sent couler le long de notre corps à la manière d’une lave qui s’éteint, seuls quelques filaments incandescents témoignent d’une contemplation dont notre être est assoiffé, toujours en quête, demandeur d’une ambroisie sonnant comme les rimes d’un poème.  Il est si difficile d’aborder au rivage de la nuit, de se draper dans ses plis de ténèbres, de se fondre dans son anonymat. De mourir à soi en quelque sorte. Ça y est, le songe s’est retiré nous abandonnant au seul flux du temps, le nôtre, limité, scandé par l’étrange diapason de la finitude. Pourtant rien n’est triste qui annoncerait le voyage le long d’un corridor tragique.

  

   En noirs profonds.

 

   Rien n’est fermé qui conduirait à la lourde mutité. Oui, les couleurs se sont évanouies. Oui les meutes d’arbres, le ciel, les collines, les feuilles parlent en noirs profonds, en gris somptueux, en blancs poncés, usés qui semblent témoigner du labeur toujours associé au cours sinueux de toute existence. Ce qui résonnait dans le rouge, montait du vert, surgissait du bleu, tout ceci s’est métamorphosé, s’est accompli sous le signe ternaire des variations de l’ombre et de la lumière : Blanc - Noir - Gris pour dire le monde en son essentialité, son insondable, la limite au-delà de laquelle il pourrait bien sombrer dans une manière de sourde aphasie. Le paysage devant nous ne s’en éclaire que mieux, porté par ce dialogue à trois. On se croirait face au théâtre antique sur la scène duquel se déroule la tragédie qui n’est jamais qu’une communication avec les dieux. Les héros qui jouent mythes et fables sont les projections des spectateurs, donc les nôtres dans notre confrontation à ceci même qui nous dépasse. Comment dire la toute beauté d’un paysage, son espace théâtral dans lequel, en tant qu’hommes, nous sommes nécessairement inclus, confrontés à la démesure de la Nature, à sa puissance, en même temps qu’à son confondant mystère ?

  

   Pot coloré du réel.

 

   Comment dire l’indicible, puisque ce qui nous fait face est toujours en fuite, énigmatique, fermé sur sa prodigieuse apparition-disparition ? On convoque un langage polyphonique, on lui confie les prédicats de la plus haute valeur qui soit, on trempe sa plume, son pinceau dans le pot immensément coloré du réel, on demande aux teintes plus que la simple nuance, on sollicite l’exultation, le cri, le geste radical au terme duquel on pense obtenir la réponse aux interrogations. Mais l’expressionnisme ne révèle rien de plus que le tableau minimal, économe, se donnant comme la simple variation autour d’une forme dépouillée, ramenée à une sorte d’alphabet originaire. NOIR - BLANC et leur jeu réciproque, leur constante dialectique, leur affrontement et alors les distances sont grandes, mais aussi leur fusion et c’est la médiation d’un tiers-inclus (tout est déjà présent dans la racine du Noir, dans la vacance du Blanc), c’est l’ouverture du signe qui jouera sur ces trois notes fondamentales pour dire, dans un empan d’une unique profération, la beauté, la pure dimension des choses, le tragique, le sublime. Tout est déjà en tout, c’est pourquoi la tripartition abstraite Noir-Blanc-Gris suffit à parcourir tout l’ensemble du réel, à en dévoiler la profondeur en même  temps que l’extrême fugacité, la difficulté qu’il y a, toujours, de se saisir des manifestations, d’en estimer la nature de prodigieux événement.

   Outre que la couleur nous visite en son irréductible présence, souvent, elle ne fait que nous noyer dans ce chant polyphonique qui nous égare et nous laisse démunis au regard du fourmillement des choses, de la complexité de l’apparaître, de la confusion inextricable des phénomènes qui viennent à l’encontre. A fixer le poudroiement du réel, à chercher à en débusquer la profusion nous courons le risque de n’y plus rien voir qu’une démesure, un constant chaos se réaménageant lui-même à sa propre source.

 

   De la subtilité d’une vue principielle du monde.

 

   Décrire d’abord pour tenter une approche qui ne soit nullement hasardeuse, fondée sur de simples hypothèses.

   * Le ciel est une lave noire qui, par endroits, s’éclaire du regard plus clair de quelque chose qui paraît chercher notre assentiment, demander notre attention. Aucun phénomène n’est unitaire qui se montrerait à la façon d’un absolu. Toujours des nuances, toujours des vérités qui se montrent de telle ou telle manière selon le jour, l’heure, l’inclination intime de l’observateur.

   * Des barres de nuages, des flottements, des dérives dans l’air chargé d’humeurs et de projets infinis, équivoques, changeants.

   * Puis l’inflexion grise et blanche des nuages, la percée de la lumière, sa herse, sa dispersion, son effusion, son étonnante luminescence qui semblerait si proche des dieux olympiens, de leur regard d’airain, cette conscience qui, divine, sacrée, parle une autre langue que celle des Mortels. C’est pour cette seule et unique raison que l’on emploie l’expression de lumière « spirituelle » et, d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Mais qui donc sur Terre pourrait dire l’essence de la lumière, l’abyssal de sa nature, le glissement en nous des phosphènes avec cette unique grâce, laquelle frappe en plein cœur le saint en sa prière, en sa création l’artiste, en sa stupeur agnostique l’athée ?

  

   Ici l’ombre, là la clarté.

 

    Chacun a « raison » selon soi car rien de sûr ne pourrait s’énoncer dans l’ordre d’une vérité partant d’un phénomène. Celui-ci est contingent, il se précipite sur nous à la manière dont le rapace fond sur sa proie. On est happés, convoqués devant une apparition suressentielle et seul le silence peut répondre à cette mystérieuse parole. Ou bien la donation multiple de la couleur. Ou bien la modalité unique du Jour et de la Nuit, du Blanc et du Noir qui en sont les variations dans l’aire  du chromatisme. Toujours on est soumis à un choix qui est distorsion, écartèlement, décision d’enfoncer dans le réel le coin de notre lucidité qui, pour chaque être, s’actualise ici dans l’ombre, là dans la clarté.

   * Au loin les collines sont ce fourmillent de cendre, ces traits de suie, ces pliures de lignes des arbres, ces points distants, ces dentelles des habitats où demeurent les hommes pris dans leurs rêves d’étoupe.

   Comment approcher d’un iota la survenue de la présence humaine dans le paysage autrement qu’à l’aune de cette rare monstration qui délivre en si peu de notes l’exactitude d’une palette, d’une vision au plus près de ce qu’il y a à voir : la Vie, la Mort, l’Existence, fil d’Ariane qui en est l’invisible tressage ? Car tout langage est de cette nature qu’il institue un clignotement, une pulsation entre les termes extrêmes qu’il nous est donné de connaître. Trois signes suffisent à en dresser l’admirable complexité. Ou bien le regard s’ouvre sur la chose à voir. Ou bien il se ferme. Ou bien encore il est flottement dans cet entre-deux, ce passage, cette transition dont nous témoignons à seulement dresser notre propre effigie sur la scène du théâtre existentiel.

   Noir, Blanc, Gris, trois modalités de la présence. Au-delà est bavardage. En-deçà est silence. Dans l’intervalle est le sens par lequel une durée se donne et témoigne de son être.

   * Au plus proche la guipure de quelques feuilles, leur bourgeonnement de métal, leur interrogation inquiète. Proche le frimas qui va les attaquer, le gel qui va les réduire en d’étiques nervures. Une essentialité hivernale en appelant une autre, esthétique, exacte, seulement disponible aux yeux attentifs, aux chercheurs de pépites sur le sol semé de gravats et d’illisibles brindilles.

   De tout ceci, bientôt, de ce tableau ne demeureront que quelques signes épars se dissolvant dans l’air pris d’une mesure étroite. Alors il ne restera presque plus rien de l’amplitude estivale, du mot igné des feux de l’automne. Toute chose aura repris son site dans une inapparence, une modestie qui sont toujours l’empreinte des choses rares, précieuses. Une sorte de fugue n’osant dire son nom dans la fuite courte des jours. Un à peine balbutiement et, pourtant, combien digne d’intérêt, d’écoute, de regard jusqu’à l’épuisement de ce qui est dans le pli dernier d’une vérité. Vérité est secret ou bien n’est qu’illusion, poudre aux yeux, fantaisie s’abîmant à même sa propre insuffisance.

 

    Dire le Noir, la Lumière,  à partir de Pierre Soulages.

 

Rayons de lumière.

 

Source : Le Blog de peinture abstraite informelle.

 

 

   Ici s’impose d’évoquer l’œuvre de Pierre Soulages tellement cette dernière est belle et riche d’enseignements. On y retrouve ces trois tonalités fondamentales selon lesquelles les choses se donnent à voir dès l’instant où elles sont ramenées à la simplicité de leur être. Citant sa peinture, l’Artiste fait souvent allusion à « l’Outre-noir », le « noir-lumière » pour en synthétiser la valeur en une formule aussi lapidaire qu’éclairante (cela va de soi !). Lire dans « Outre-noir » autre chose qu’une indication à valeur plastique serait pure affabulation. « Outre-noir » ne fait nullement signe en direction d’un éventuel Outre-monde où figureraient l’image de l’ange, le visage de Dieu ou bien la mystique d’un chemineau de quelque Absolu.

   « Outre-noir » veut nommer cette étrange lumière venue du Noir, surgissant à partir d’elle, illuminant la plaine de la toile, ouvrant en elle les sillons de la signification. Tout ce qui, jusqu’à cette sublime découverte, demeurait en retrait, voilé par la densité du réel, voici soudain, que tout se déclot, se déploie, livre son être dans une forme si évidente, lumineuse que la conscience a du mal à en soutenir l’étincelante épreuve.

   Oui, « l’étincelante épreuve » à laquelle tout art porté à son acmé nous convie est ce décillement de nos yeux, cette ouverture, cette meurtrière allumant dans les complexités grises de nos têtes l’avenue de la pure beauté. Or l’erreur, ici, serait de vouloir nommer cette beauté, la parer de qualités, en définir les contours. Toute beauté vraie ne se donne qu’en tant que beauté et il n’y a rien à chercher, ni devant, ni derrière, ni nulle part ailleurs puisque Beauté est Vérité et que cette position unitaire est indépassable. Vouloir y apercevoir autre chose serait pure curiosité, attitude de Béotien, suffisance humaine voulant se mesurer aux dieux, ces soi-disant disparus qui ne le sont jamais qu’aux yeux de ceux qui les ont toujours ignorés.

 

    Pierre Soulages, Hervé Baïs, même humilité combattante.

 

   Oui, le parallèle est frappant qui, partant des rayons lumineux de la photographie, cette percée des  ténèbres par ces nervures de clarté, cette équivalence donc  s’affilie à la même sémantique du clair et de l’obscur qui sous-tend la belle recherche de « l’Outre-noir ». Que les lignes directrices  des deux oeuvres se donnent selon la dimension verticale ou horizontale ne change en rien les communes intentions, à savoir tirer de ce qui se voile, se dissimule dans le retrait, se réfugie dans l’abnégation formelle, la ressource de la lumière qui en est le sublime et le seul opérateur possible.

   En dernière analyse, lorsque toute forme superflue a été dépassée, que toute couleur a été bannie du pinceau (voir la genèse de l’oeuvre de Soulages) ou bien toute polychromie éloignée de l’objectif photographique, il ne demeure que cette griffures de l’obscur qu’est tout langage portant haut l’incomparable de son signe. Signe langagier, donc signe humain. Sans doute n’y a-t-il guère autre chose à porter dans le champ de l’expérience que ce beau clignotement qui, prenant au jour et remettant à la nuit, qui prenant à la nuit et donnant au jour s’annonce comme le mot ultime de l’être des choses dans leur donation mondaine. Oui, donation.  BLANC - NOIR - GRIS et le Poème est dit qui naît de sa propre mort. Vit de sa propre vie. Surgit dans l’entre-deux.

 

 

 

  

 

 

 

 

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 11:09
Blanche, la poésie

      « L’enterrement de Verlaine »

          Œuvre : André Maynet

 

 

 

  

Clé de lecture ou un regard  possible.

 

En une seule ouverture

Cette image nous donne

Le Blanc et le Noir

La Vie et la Mort

La Parole et le Silence

La Poésie et le Néant

 

A l’origine continent Blanc

Poétique 

Gloire de Verlaine

 

Puis les Nihilistes sont arrivés

Et n’ont eu de cesse

De détruire la beauté

De s’en prendre à la poésie

Continent Noir  

Enterrement de Verlaine

 

***

 

L'Enterrement De Verlaine

 

 

« Le revois-tu mon âme, ce Boul’ Mich’ d’autrefois

Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :

Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure

Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ?

 

Tous les grognards - petits - de Verlaine étaient là,

Toussotant, Frissonnant, Glissant sur le verglas,

Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,

Morte enfin, du Premier Rossignol de la France.

 

Ou plutôt du second (François de Montcorbier,

Voici belle lurette en fut le vrai premier)

N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours !

Premier ? Second ? Vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! Je suivrai toujours, l’âme enivrée

Ah ! Folle d’une espérance désespérée

Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-Purée

Vos deux gardes du corps, - entre tous moi dernier. »

 

Georges Brassens

 

 

   Commentaires.

 

« Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure »

 

   Comment mieux dire l’adoubement du Poète Georges Brassens à cet autre Poète Paul Verlaine qu’en en appelant à Dieu lui-même ? On ne saurait s’élancer plus haut dans l’ordre d’une « foi », peut-être d’une « mystique » (ces mots entre parenthèse. On n’oubliera pas le scepticisme foncier de Brassens et son agnosticisme actif), donc s’élever dans la voie pure qui semble faire signe vers celle du Tao, cette essentialité qui assigne à l’être une présence singulière au-delà de la pensée, du ressenti, dans un territoire sans doute proche de l’Absolu.

   Or il n’est nullement indifférent que Brassens convoque Dieu face à la Poésie dans un rapport d’homologie. Poétiser, en un certain sens, possède la vertu d’un tel accroissement ontologique que se montre, aussitôt, la sphère de la Déité en son ultime rayonnement.

 

« Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ? »

 

   Tout Poète disparu est un « grand mort » pour la simple raison qu’il est ce Mortel dépassant la condition des autres hommes, ces « miniatures » qui suivent le convoi, tête basse, sans doute contraints par le poids du génie à ne voir de la réalité que sa contingence, le sol qui semble lui être échu tel son incontournable destin.

La Terre pour les Hommes. Le Ciel pour le Poète.

 

« Tous les grognards - petits »

 

mais a-t-on seulement la possibilité de relever le front, de devenir grand lorsque l’œuvre poétique nous domine de toute sa hauteur ?

 

« Premier Rossignol de la France.

Ou plutôt du second »

 

   Quel oiseau pourrait donc se porter à la hauteur du chant mélodieux du Rossignol ? Alors sont évoqués, dans l’œuvre de Brassens,  d’une manière plus on moins détournée, les noms de ceux qui ont compté au titre de la Poésie : Ronsard ,Villon, Rutebeuf, Musset, Vigny , Hugo, enfin tous ceux qui « rossignolaient », dont la trace est constante dans l’œuvre de l’Auteur de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». Et cet enterrement « dans l'encre bleue du golfe du Lion », à l’ombre tutélaire de Paul Valéry, rejoint symboliquement « ce Boul’ Mich’ d’autrefois », lien indéfectible par delà l’espace et le temps des grands faiseurs de rimes.

 

« N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours ! »

 

   PAUVRE LELIAN, une anagramme de PAUL VERLAINE que cet autre grand Poète,  Arthur Rimbaud lui avait attribuée sous couvert d’une gentille moquerie.

   Bref, la Poésie de Georges Brassens est l’hommage appuyé d’un saltimbanque amoureux des mots à ses frères versificateurs, une manière d’éprouver envers la Poésie non seulement une dette mais une reconnaissance éternelle.

   « L’enterrement de Verlaine » est la disparition d’un corps, non celui de la Poésie, Poésie seul rempart, seul antidote pour résister au nihilisme contemporain qui, partout, répand « le bruit et la fureur ». Poétiser est la meilleure façon d’échapper aux couleuvrines du Néant, de s’exonérer du désespoir dont tout homme est affecté en son propre comme son essence la plus visible. Nul espoir de liberté en dehors du Langage.

 

    Continent blanc ou le lieu du Poème. La Gloire de Verlaine. (Paradis).

 

Blanche, la poésie

   D’abord il faut partir du visage, explorer son continent blanc, y découvrir les affleurements d’un langage essentiel, autrement dit y trouver la présence d’une subtile poésie. Encadré par le maquis brun des cheveux, c’est d’un pur ovale dont il est question, d’une neige immaculée, d’un frimas à peine visible qui surgit dans le gris tout comme le cône blanc du Mont Fuji-Yama plonge dans les eaux bleues du ciel la pointe paisible de son être. Sans doute en son intérieur les bouillonnements du magma, les trajets veineux de la lave, le soufre jaune qui s’impatiente de trouver sa fuite dans l’espace sidéré. Sans doute, mais ceci, cette vie inapparente ne modifie en rien l’aspect qu’il présente à nos yeux, de calme, de sérénité. En lui l’Enfer est contenu, mis à distance ce qui ne nous empêche nullement d’en percevoir la redoutable énergie, d’en ressentir les flux, d’en deviner la toujours possible éruption, ces filaments de sanguine qui s’écouleraient sur les flancs, traçant à même leur peau les vergetures de la Mort.

   Oui, combien il paraît étrange, soudain, de faire se lever la dague de la tragédie, de convoquer la disparition, la fin dernière des choses comme si, inéluctablement le Destin s’apprêtait à commettre ses basses œuvres, à lancer ses morsures définitives. Certes ceci peut bien inquiéter, désarçonner, instiller un doute muriatique dans l’esprit. Cependant se voiler la face ne servirait à rien. Toujours nous savons que l’autre côté du jour est la nuit, que le blanc abrite le noir, que toute joie est le masque d’une probable tristesse. Si le visage à peine encore parcouru d’Eurydice semble bien doué de vertus poétiques, il ne l’est qu’à repousser dans l’abîme les sournoises attaques de ce qui, à bas bruit, rampe et se dissimule afin de mieux préparer ses assauts.

   Nous ne sommes que de fragiles funambules marchant au dessus d’un volcan. Poétiser, parler, créer, ce n’est que maintenir en suspens l’antique menace d’un Enfer qui pourrait bien ouvrir ses portes d’airain pour que nous puissions goûter aux « joies » de la damnation. Ceci nous le savons, mais, à la façon d’un secret, nous le dissimulons dans quelque recoin de notre esprit de peur qu’éveillé, le savoir d’une telle présence ne nous saute au visage et ne nous conduise dans les limbes obscurs parcourus des flammes de l’aporie humaine. Et, sans nous interroger plus avant, nous sentons bien que toute chose belle  (l’amour, une peinture, des vers harmonieux), toute beauté donc recèle en ses plis inaperçus de redoutables oubliettes qui menaceraient, à tout instant, de réduire en cendres notre légitime désir d’exister. Nier ceci, en dissimuler la réalité et c’est alors un bonheur factice qui s’installe, et c’est un confort illusoire qui nous fait croire qu’habiter sur Terre ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une cécité. Bien au contraire, toute œuvre vraie, à commencer par la Poésie, est marquée au fer rouge d’une angoisse, à l’encre indélébile du questionnement de la Vérité.

   Mais poursuivons notre chemin qui se veut poétique et disons ce visage en son exception. Le front est doucement bombé, il est un haut plateau où court le vent de l’altitude, où des oiseaux ivres basculent dans la lumière du jour. Le front est incantation, demande de pureté, disposition à l’ouverture d’une clairière dans la suie épaisse de l’ombre. Sous le linge de la peau les idées s’y devinent qui tressent leur résille de cristal, pétillent à la manière de bulles claires, évitent les pièges et contournent les ténébreux marigots  de l’inconscient.

 

Un pas dans le Blanc. Un évitement du Noir.

 

   Une marche en avant qui réclame l’étoile allumée au bout du sentier, un regard qui cherche dans la nuit l’éclat vert, phosphorescent, de la luciole, un témoignage de vie dans les mortelles avenues du temps.

   Et ces deux traits des sourcils, cette lueur de cendre, cette inflexion du visage qu’un signe vient barrer comme si, de toute éternité, la géographie faciale devenait la figure lisible d’une biffure, ces parenthèses ouvertes qui se manifestent sous la forme d’un abri inquiétant, bourrelet qui, parfois, se fronce sous la tension de l’angoisse. Les deux verres clairs des yeux viennent s’y loger avec leur ressource de fontaine vive, avec leur densité si aérienne qu’ils pourraient aussi bien être une simple bogue de silence, peut-être une veinule d’eau dans le secret de la terre. Combien ces yeux - portes de l’âme -, ont inspiré de poètes. Combien de vers en ont chanté les louanges. Combien de larmes poétiques ont été versées dans des milliers d’alexandrins pour dire l’infini du regard, son luxe sans repos, la profondeur de sa sémantique.

 

Yeux de joie : Gloire de Verlaine - Yeux de tristesse : Enterrement de Verlaine.

  

   Toujours cette infinie oscillation, ce battement de la Vie au Trépas, de l’Amour à la Haine, de la Clarté à la Ténèbre. Ecartèlement de l’Homme aux deux polarités : Naissance-Mort que relie la ligne brisée de l’existence. La Poésie, en tant qu’objet fondamental, ne saurait en montrer la seule face de joie sans évoquer celle de tristesse qui lui correspond, lui est coalescente. Face de Janus à deux têtes, infernale dualité qui nous tire vers l’amplitude du Ciel puis, sans crier gare, dans la fosse illisible du Limon.  Sachant ceci, et tout le monde en est averti, quoi de plus logique que de retrouver dans tout acte humain, le plus frustre, aussi bien que le plus noble ces lignes de force qui en sous-tendent la cruelle réalité ? Oui, cruelle puisque notre sort est tragique, frappé au coin de la finitude. Alors comment le poème pourrait-il s’exonérer de la tâche de nous initier à la perte, au gain, à toutes les perspectives selon lesquelles se déroule l’aventure de notre hasardeuse marche ?

   Et cette barre droite du nez, cette équerre qui vient jouer avec les  traits des sourcils, ne nous dit-elle les belles fragrances de la fleur, de la peau de l’Aimée, de la feuille morte d’automne, du nectar éblouissant au printemps, de l’arôme subtil d’un thé, et parfois du pestilentiel se manifestant sous les traits d’un fruit en décomposition. Bien évidemment il est toujours difficile, sinon impossible, langagièrement parlant, d’évoquer la corruption, sauf à convoquer un irrépressible sentiment de malaise. Et pourtant l’art de la peinture - ce Poème plastique -,  nous en livre, à vif, les plus urgentes expressions. Que l’on songe seulement aux écorchés vifs tels que dépouillés par le pinceau de Soutine. Ou bien aux faciès métamorphiques, empreints d’une folie vacante des portraits d’un Francis Bacon. Ou encore aux insoutenables scènes d’apocalypse dans la peinture de Picasso, Guernica au premier chef. Oui l’empreinte pathétique est toujours là qui affute ses griffes dans l’ombre et ne rêve que de capturer sa proie. Mais rien ne sert d’épiloguer, le constat existentiel est si visible qu’il en devient aveuglant.

   Et cette plaine des joues que viennent rehausser les deux touches discrètes d’une terre un peu plus colorée. Une à peine insistance, une vibration de l’air au dessus des herbes et des graminées, une teinte de ciel à l’aurore, l’attouchement tout en subtilité de la Nature, sublime attention à ce qui est et toujours mérite de s’affirmer, d’accéder à la beauté. Ici est un cosmos qui s’ordonne autour d’une palpitation. Rose-thé et blanc poudreux jouent la mélodie des choses justes, celles qui n’ont nul besoin d’une oriflamme dressée dans l’éther, juste une discrète manifestation, un fanal dans la brume, une lumière filtrée par un voile, une sourdine dans le jour qui décline. Mais parfois les joues rougissent sous les coups de canif de l’affliction. Une mauvaise nouvelle, une trop vive émotion éprouvée à l’annonce de quelque drame, la vision d’un dénuement. Le même rouge estompé pour dire à la fois le plaisir, le contentement, les griffures de la détresse.

   Et cette bouche si discrètement purpurine, et le seuil des lèvres pour dire les mots d’amour, réciter des Poèmes, conter une histoire, s’extasier, jouir, prononcer des anathèmes, critiquer, réprimander, stigmatiser. Il serait si heureux de destiner à ces délicieux bourrelets l’émission de paroles de paix, de réconfort, manières d’onctions qui feraient de la vie une douceur, des événements le siège d’une constante félicité. Mais ce serait oublier la possibilité d’un état de siège, la violente polémique, les assauts sophistiques, les calomnies, les brimades.

   Le plus souvent, l’entente du poème se limite à lire une gentille bluette, à éprouver quelque sentiment romancé, à ne « souffrir » de la parole qui nous est adressée que sa marge de bienfaisance, à déguster un miel, à nous abreuver d’une ambroisie. Mais l’on comprendra combien cette conception demeure insuffisante, confondant l’acte poétique avec ce qu’il ne saurait être, à savoir un arrangement, une compromission, la pente en direction de la facilité. Croire ceci serait simplement rejoindre le bavardage des cours d’école et n’en retenir que l’incompréhensible bourdonnement.

   Toute poésie véritable (mais ceci est un pléonasme), fore profondément la chair humaine, le tissu des choses afin d’en extraire la seule chose qui vaille, cette vérité qui se dissimule, que le vers rythmé, harmonieux, souplement intentionnel conduit au seul lieu possible : la production d’un sens qui « donne à penser ». C’est là, sans doute l’une des « missions » les plus profondes qui puisse échoir au langage, mettre son propre être en question tout en plaçant en exergue celui des Autres, du Monde. A ce seul empan est reconnaissable l’œuvre exacte qui ne se perd ni en fausses conjectures, ni en hypothèses hasardeuses. Grande est toute Poésie qui signifie et marque au fer rouge celui qui en a sondé l’inestimable profondeur.

   Nul ne peut entrer dans le vif du Poème s’il ne prend acte des racines orphiques, donc toujours en tension, inquiètes,  qui en constituent le fondement originel.

 

      Les racines orphiques de la poésie.

 

   De manière à ce que l’entente de la Poésie se fasse avec suffisamment de justesse, il convient de dire, successivement, qui est Orphée, de rappeler le mythe attaché à son nom, de déduire du mythe les fonctions essentielles du Poème, de préciser l’originarité de ce mythe pour toute Poésie qui n’en constitue que la répétition symbolique.

 

   Orphée selon le Dictionnaire des Mythologies.

 

   « Après les dieux, avec lesquels nul mortel ne saurait rivaliser, Orphée, fils d’une Muse, peut se targuer d’être le plus grand musicien et poète de tous les temps. Il joue divinement de la harpe, l’instrument qu’Hermès a offert à Apollon (…). Les tempêtes s’apaisent, la mer se calme, les bêtes fauves, les rochers même, les arbres le suivent, et tous demeurent sous le charme magique de son art. »

 

   Le mythe d’Orphée.

 

   « A son retour, il (Orphée) épousa la très belle hamadryade, Eurydice et il s'installa en Thrace. (…). Le couple vécut très heureux (…) Mais ce bonheur idyllique et cet amour parfait allaient être troublés par un drame atroce. Un jour, près de Tempé, dans la vallée du fleuve Pénée, Eurydice (…) posa malencontreusement son pied nu sur un serpent venimeux qui la mordit à la cheville.

   Terrassée par le poison foudroyant la malheureuse Eurydice s'écroula sur l'herbe tendre. En vain Orphée employa le suc bienfaisant des plantes pour détruire l'effet du poison mais rien n'y fit et Eurydice mourut. Quand Orphée vit le corps inanimé d'Eurydice, blanche comme un lys, il comprit que Thanatos avait fait son oeuvre et il laissa échapper son chagrin en de longs sanglots.

  Alors Orphée, inconsolable, vit que tout était perdu, il prit la terrible décision d'aller chercher Eurydice dans le royaume d'Hadès. Il se rendit à Ténare (…) et descendit courageusement au Tartare dans l'espoir de ramener son épouse. A son arrivée, non seulement il charma le passeur Charon, le chien Cerbère et les trois Juges des Morts par sa musique, mais il interrompit momentanément les supplices des damnés : il adoucit à tel point l'insensible Hadès et son épouse Perséphone qu'il obtint la permission de ramener Eurydice dans le monde des vivants.

   Hadès n'y mit qu'une seule condition : Orphée ne devait pas se retourner jusqu'à ce qu'Eurydice soit revenue sous la lumière du soleil. Eurydice suivit Orphée dans le sombre passage, guidée par la musique de sa lyre; tous deux remontaient le chemin de l'Averne. Aux portes du Ténare, lorsqu'il revit poindre à nouveau la lumière du jour, n'entendant aucun bruit et se méfiant un peu des promesses d'Hadès, il se retourna pour voir si son épouse était toujours derrière lui. Un seul coup d'oeil et il la perdit pour toujours. » 

 

                                                       (Source : Le grenier de Clio)

 

   Fonctions du Poème.

 

   Ce que le Mythe délivre et permet de comprendre c’est essentiellement en quoi consiste l’essence de la Poésie.

  

   * Enchanter le monde en jouant de la lyre et en chantant.

   * Exprimer les sentiments en évoquant l’amour.

   * Exprimer la douleur (Mort d’Eurydice).

   * Tenter de retrouver qui a été perdue (la Bien-aimée).

   * Ouvrir le site d’une inconsolable mélancolie.

   * Célébrer la beauté grâce à un chant immortel.

 

   Ainsi est tracée la voie par laquelle le poème lyrique se donnera comme la forme à reconduire plus tard dans l’Histoire afin que le mythe puisse trouver son accomplissement et remplir sa fonction, laquelle est ainsi définie par Mircea Eliade dans « Aspects du mythe » :

 

    « C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui. Plus encore : c’est à la suite des interventions des Etres Surnaturels (Orphée pour ce qui nous occupe, c’est moi qui souligne) que l’homme est ce qu’il est aujourd’hui, un être mortel, sexué et culturel.» Nous pourrions ajouter à cette définition : « un être de Parole reproduisant les Paroles primordiales. »

 

   Tout Poète est Orphée.

 

« Que mon Orphée, hautement anobli,

Malgré la Mort, tire son Eurydice

Hors des enfers de l’éternel oubli ! »

 

Maurice Scève (dizain 445)

 

***

     

   Voici ce qu’en dit Fabrice Midal dans « Pourquoi la poésie ? » :

 

   « Tout poète est Orphée, car tout poète est le porteur de la parole originaire. Il la surprend. La tient à bout de bras, dans le risque le plus vif.

Orphée est le poète premier, celui qui, par son chant, charma non seulement les hommes et les animaux, mais aussi les cœurs de pierre et le cœur des pierres !

De cette étincelle soutenue, Orphée est l’origine de la poésie. L’origine, comme le souligne le philosophe Hadrien France-Lanord, loin d’être dépassée par ce qui la suit est « toujours au-devant de nous, à venir, et dispense la primeur d’un nouveau jaillissement à chaque fois que nous allons à elle. » Tout poète fait en ce sens jaillir, à neuf, l’origine et par là nous fait exister dans un vrai jour. (…) Quand cela chante, c’est, pour tout poète d’Occident, Orphée qui revit. Tout poète est Orphée miraculé. »    -           (C’est moi qui souligne).

   Magnifique méditation qui, en peu de mots, donc en l’essentiel, pose devant nous, à la fois la valeur initiatique du mythe, cette destination envers les humains d’une parole fondatrice, à la fois ce risque qui est toujours à tutoyer puisque, poétisant, on longe l’Enfer, on en subit la tragique brûlure. Dimension véritative de l’art du poète qui nous place dans le jour même de ce qui est à saisir de plus profond, notre propre essence s’accordant à la parole première. Enfin cette sustentation au-dessus du vide. Lisant des vers nous assistons à notre propre miracle qui n’est que l’écho de l’initiale présence d’Orphée dans le sidérant tumulte du monde.

 

   Être Poète : connaître l’enfer.

 

« Il faut avoir connu le gouffre de l’enfer

Si tu n’y vas vivant, tu y entreras mort. »

 

Angelus Silesius.

 

   Citons encore une fois les belles références données par Fabrice Midal en préambule de son article intitulé : « Traverser l’enfer » :

 

   « La légende nous raconte qu’Orphée descendit aux enfers et y enchanta les dieux qui y habitent. Dans la Nekya au chant XI de l’épopée homérique, l’Enéide de Virgile, La Divine Comédie de Dante jusqu’à Une saison en enfer de Rimbaud ou les Carnets de Malte Laurrids Brigge de Rainer Maria Rilke, un même fil court. Tout homme devient poète en refaisant le voyage d’Orphée. »

 

   Sans doute est-ce pour cette raison d’une descente en Enfer qu’il devient si difficile pour tout Existant sur Terre de reprendre à son compte la belle formule de Hölderlin « L'homme habite en poète ». Car, si habiter est habiter le langage et de manière essentielle, tout Vivant n’en acceptera la charge qu’à la seule condition que son chemin d’énonciation ne soit nullement pavé des braises  du Tartare. Pour la plupart, force est de le reconnaître que le registre du bavardage se substitue, le plus souvent,  à celui, plus élevé, d’une exigence de formulation, de nomination poétique. A l’aune de cette aimable distraction, rien d’exigeant ne s’institue, rien de fâcheux ne s’annonce qui ressemblerait à quelque malédiction.

   Que tout Sujet veuille éviter les plaies de l’existence n’est que justice. Seulement le Poète n’est nullement un homme comme les autres. Touché par l’éclair du génie, il ne sera jamais en paix qu’il n’ait créé ce monde symbolique qui l’arrache aux rets étroits de la réalité. Être Poète est le résultat d’une exigence de tous les instants. On n’accède à la Beauté qu’aiguillonné par un vibrant désir de s’arracher à soi, aux autres, au monde. Être Poète, connaître l’étincelle, frôler la flamme, faire se déployer le luxueux étendard des mots, ceci n’a jamais lieu qu’au terme d’une épreuve initiatique, d’un rituel parfois, toujours d’une ascèse qui ne laisse jamais de place pour la moindre compromission. On ne saurait être Poète par intermittences (mêmes si elles viennent du cœur), seulement en ce lieu et non ailleurs, selon l’humeur ou une certaine climatique.

   Entrer en poésie équivaut au fait d’entrer en religion et bien des vies poétiques sont des puretés quasiment monacales, des sacerdoces, des parcours de saints ne se laissant jamais divertir par le bruit de fond du Monde. On n’est poète qu’à l’entretenir, tout comme on veille sur un feu, qu’à accepter une part de retrait de soi des préoccupations quotidiennes, qu’à s’engager dans cette souffrance fondamentalement humaine qui ne trouve jamais la vérité qu’à sa propre combustion, à son éternel ressourcement, à son jaillissement dans l’antre révulsé du corps, dans le chaudron mutilé de la tête, dans la cage d’os qui vibre de son propre effroi. Création est douleur ou bien n’est pas. Se mêler d’art et l’on se confie à la totalité de l’effectivité du paraître sans distinction, dans l’aire souple du Bien, mais aussi, mais surtout, dans le cachot du Mal, dans les oubliettes de l’affliction. Il n’y a pas de création heureuse. Il n’y a qu’une esquive du piège, une échappatoire à la Mort, une jonglerie avec le tragique. On ne saurait cueillir la rose sans en sentir les vénéneuses épines : ainsi sont « Les Fleurs du Mal ». Elles seules conduisent à la pure beauté.

   Revendiquer, tel Rimbaud, le statut ou plutôt le pouvoir d’être Voyant implique la confrontation à la nuit. Toutefois ceci ne suppose nullement que seules les ombres se rendent visibles et entourent le corps de création des étroites et aliénantes bandelettes de momies. Pour que le poème ait lieu, qu’il trouve site pour rayonner, il lui faut le ciel noir cependant traversé par la course des étoiles, animé par la lactescence des astres, la fusion des comètes, l’éblouissement sidéral d’une pluie de lumière. C’est seulement parce qu’il y a le blanc, la clarté, que le noir, l’obscur, l’impénétrable sont convoqués. Quels mots pourraient donc surgir du ventre aveugle de la nuit, si ce ne sont des mots de néant, de non-sens, des mots tellement refermés sur eux-mêmes que, jamais, ils ne parviendraient à leur éclosion. Sans doute le mot porte-t-il en soi sa marge d’obscurité, mais seulement quand il est regardé dans sa densité purement matérielle, son corps phonétique, son repli natif que nul jour ne vient éclairer de sa partition musicale, ne vient ouvrir à la manière d’un chant.

   Prononcez, par exemple, le mot « rocher », plusieurs fois de suite, à la manière d’une litanie, ainsi « rocher », « rocher », « rocher » et vous n’obtiendrez qu’une sorte de chaos, de bruit ne dépassant nullement son aire pour s’ouvrir au monde, mais une récurrence de hoquets insignifiants, de borborygmes frôlant le vent d’une folie. Le mot est immobile, il résiste et, pareil au « rocher » de Sisyphe il ne roulera avec lui qu’une charge aussi confuse qu’absurde de vacuités sans fin. Le mot est demeuré nocturne qui s’enferme dans cette autarcie dont on ne pourra rien tirer. Mais, maintenant, incluons ce même mot dans une phrase. Ecoutons Camus parler du destin de Sisyphe qui lui appartient en propre : « Son rocher est sa chose ». Et voici que ce mot s’éclaire de multiples significations qui en délivrent le sens. Et comment ceci a-t-il lieu ? Mais uniquement grâce au fait qu’une lumière (au double sens  d’énergie lumineuse et d’ouverture d’un orifice permettant à un fluide de s’échapper), une lumière donc  s’est glissée dans les intervalles entre les mots leur apportant la respiration, le jour qui manquait précisément à ce  lexème isolé pour pouvoir se faire entendre.

 

    Continent noir ou le lieu du Nihilisme L’enterrement de Verlaine.  (Plus noir que l’Enfer).

 

  

Blanche, la poésie

   Que reste-t-il de l’être d’Eurydice sinon cette sombre vêture qui n’en révèle rien, même pas l’ombre du corps ?  Le corps s’est absenté, est devenu mutique, bouche scellée, oblitérée par une lourde aphasie. Le visage, ce marqueur essentiel de la personne, cette disposition à l’Autre, cette infinie et toujours renouvelée inclination à l’ouverture d’un sens, la face donc s’est éclipsé et, avec elle, tous les possibles qui y sont attachés. Il n’y a plus ni passé, ni présent, ni futur. Temps aboli, espace sans jeu pour se déployer. Le noir et seulement le noir est cette aporie à laquelle l’on ne peut se rapporter puisque dépourvue de parole, puisque n’émettant aucun langage. L’essence humaine s’est dissipée et corrélativement tout essai de compréhension. Le rocher est rocher, enfermé dans sa matière obscure. Plus de place pour Sisyphe. Plus de lieu pour une fiction, une mythologie, une philosophie. L’absurde lui-même s’est évanoui, autrement dit il y a comme un redoublement de son illisible énigme. Absurde au second degré. Absurde de l’absurde.

   Et la place du poète, où est-elle, lui qui ne peut faire surgir que la lumière des mots ? Toute tentative de poésie échoue sur les rivages mêmes où le ténébreux a posé son linceul nocturne. Ce qui se montrait comme la gloire de Verlaine, que le visage blanc d’Eurydice, fût-il mélancolique, rendait à une claire nomination, donc à la mesure du surgissement du poème, voici que l’ombre sans éclat, l’obscur sans présence devient le lieu de l’aliénation, de l’inhumation, du froid caveau dont l’enterrement de Verlaine est la tragique illustration.

   Mais, ici, il est nécessaire d’étayer notre propos par la genèse de ce sommet de la poésie qu’est « La Divine Comédie » de Dante. Il ne s’agira nullement de lui donner une interprétation mystique ou religieuse mais simplement spirituelle puisque, aussi bien, telle est la quête de tout grand Poète. En définitive tous les chemin, aussi divergents fussent-ils en apparence, convergent vers un même but qui se résume dans la figure symbolique de la Lumière. Ici il convient de l’écrire avec une Majuscule à l’initiale, tout comme on pourrait le faire pour le Langage et la Poésie, indiquant en ceci une identique ascension en direction de l’Art, de l’Esprit, de l’Infini, de l’Absolu toutes notions fusionnant en un même invisible silencieux mais non moins empreint du mystère d’une transcendance. Aussi bien le saint que l’artiste ou le poète cherchent à dépasser leur propre réalité pour en connaître une autre qui renforcera les assises terrestres de celle dont souvent ils souffrent de ne pouvoir suffisamment s’exonérer. Pour cette raison le saint se confond en prières et en extases, l’artiste en infinies recherches, le poète en un fleuve de mots dont il espère que l’étincellement contribuera à l’amener dans l’orbe de la gloire de Verlaine, dépassant en ceci le mortel enterrement par lequel la finitude s’annonce en ses redoutables atours.

 

   Sens général de La Divine Comédie : 

 

   « Le cœur du grand projet, c'est Le Paradis. Le long poème que nous nommons Divine Comédie a été conçu en fonction du Paradis, lui-même composé à la louange d'une femme, Béatrice, ici transfigurée dans une plus haute plénitude. Le Paradis de Dante, comme L'Enfer ou Le Purgatoire, surprennent : aucun repos placide, mais le mouvement incessant, le vol des lumières. Le Paradis, danse de flammes, est éblouissant et dangereux. Le voyageur céleste, guidé enfin par Béatrice, y parcourt des ciels multiples, il y connaît des épreuves, il y éprouve l'éblouissement dans la tension abstraite d'un espace merveilleux et irreprésentable. Il est impossible d'écrire le Paradis, et pourtant le Poème poursuit sa course. La langue de Dante affronte l'impossible, franchit les limites, invente une autre langue, réussit ce que la poésie universelle aura achevé de plus beau. Et l'aventure se termine lorsque, au plus haut terme de la vision, le héros s'absorbe dans l'enfance. Dans " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ". »

 

(Source : 4° de couverture de La Divine Comédie.)

 

  

   Commentaires.

 

      Les parties du texte ci-dessus ont été accentuées en tant que polarités majeures du sens. Sur elles porteront quelques hypothèses compréhensives.

  

   * transfigurée  Tout poème est d’abord transfiguration de la langue ordinaire afin de la porter sur des fonts baptismaux qui lui donneront d’autres ressources que le parler vernaculaire ou le bavardage mondain. Ce n’est pas seulement la langue, (autre nom pour Béatrice), qui est métamorphosée, mais aussi l’intime présence du poète qui connaît la fulguration de l’âme. C’est ceci que nous dit Albert Béguin dans « Âme romantique et le rêve » :

  

   « Une magie poétique transfigure tout, dans une extase qui s'accroît jusqu'à l'éclosion des suprêmes clartés. »

  

   * plénitude. Imaginerait-on l’espace d’un instant une plénitude qui serait obscure, fermée en soi, recluse dans son domaine, seulement occupée de son propre retrait ? Evidemment non. Plénitude fait sens en direction du plein, non du vide. Plénitude est gonflement, dilatation, éclosion, telle la rose qui déploie son être au contact de la lumière. Plénitude est lumière. Plénitude est l’irrésistible croissance du mot poétique sous la pulsation de la métaphore, la tension vers le dehors d’une sève qui déborde, s’impatiente de se dire, de paraître aux yeux de ceux qui en attendent la sublime révélation. Pur jaillissement de soi dans la contrée sans mesure d’une félicité, d’une joie immensément renouvelée. Mot amenant un autre mot dans une gerbe signifiante et ainsi de suite jusqu’à la phrase définitive qui clôture la dimension d’infini.

  * le vol des lumières. Purgatoire et  Paradis ne vivent que sous la haute bannière de la lumière. Oui, « Vol des Lumières ». Vol d’abord. Les vers volent chargés de miel, les vers voltigent haut dans le ciel d’azur. Ils sont cette dentelle inaperçue que croisent les oiseaux silencieux dans leurs dérives hauturières. Ils sont le vent, la voile que gonfle la clarté de l’heure. Ils sont la pluie qui féconde la terre, la fait fleurir parce que les larmes célestes sont pures, cristallines, chargées du don infini des espaces interstellaires. Ils sont la pure lumière qui brille aux fronts des enfants, dans les yeux des amants, dans la confiance réciproque de la montagne, de la cime et de ce qui l’éclaire qui toujours se manifeste dans la merveille mais aussi dans l’étonnement. Comment la lumière est-elle donc possible ? Regardez le soleil à l’aurore, le capitule rayonnant du tournesol, lisez Rimbaud ou Rilke et vous serez éblouis parce que rien n’éclaire plus que le fanal magique de l’esprit.

   * danse de flammes ; éblouissement. Comment dire plus haut, porter plus loin le rutilement, le flamboiement du Paradis ? Faut-il s’agenouiller et se réfugier dans la prière ? Faut-il exposer son corps aux rayons de l’étoile blanche et se laisser percer par les flèches d’argent jusqu’à ce que notre intérieur apparaisse comme unique transparence ? Ne faut-il pas seulement, tel Dante, suivre Béatrice-La-Muse, dans l’éclair des « ciels multiples », dans toute joie approchée qui se fait profusion ? De cette nature est l’exaltation du Poète dont le cœur se consume au contact de son Inspiratrice, dans le creuset alchimique de ses vers où, dans l’athanor, se donne à voir l’or incandescent de la pierre philosophale. Toute poésie est alchimie dans la mesure où elle opère la transmutation du langage, où elle substitue aux mots vils la pureté de la matière travaillée, façonnée par l’esprit qui veut savoir, qui vent ouvrir. Or toute ouverture est clarté, est déjà annonce du poème.

   Danser, être ébloui. Danser avec Béatrice. Être ébloui par l’anneau multiple qui se déroule tout autour du monde, immense ode à l’être des choses. Poésie en son incomparable parure. Métamorphose du chaos en son contraire, ce cosmos lumineux qui nous fascine tant. Mais comment le poète pourrait-il renoncer à son amour ? A Béatrice la souffleuse de mots ? Aux mots qui débordent certes le réel et le rendent manifeste ? Immensément manifeste. Le langage, peut-être la seule réalité dont l’homme puisse être assuré, comment pourrait-il apparaître aux seuls caprices des flux et reflux du temps, aux mobilités de l’espace ? En ces temps de nihilisme et de mesure quantitative du vivant, nous avons un immense besoin des poètes, eux seuls peuvent nous sauver de la désespérance et nous soustraire à la prose indigente du monde. Si le Poète nous est indispensable, alors sa Muse l’est tout autant de façon que la source des mots ne tarisse point. Perdre l’inspiration - ce souffle quasiment divin -, revient à connaître la mort, à provoquer, pour soi, « l’enterrement de Verlaine ». Pour le poète, ne plus pouvoir nommer Eurydice, ne plus avoir accès à ce qu’elle fut en tant que Muse, alors le sombre des jours ouvre sa geôle. Alors une suie envahit le ciel olympien d’où les dieux parlaient le langage de la pure grâce. Soudain les dieux se sont enfuis et l’homme de Parole est totalement démuni, privé des attaches grâce auxquelles il se reliait, en tant qu’être d’écriture, à la seule forme qui, pour lui, n’était que la face invisible de son corps de chair, l’écho transsubstantié de l’âme où s’attache toute poésie.  Chair symbolique d’Eurydice qui s’ajointe à la chair du Poète, à la chair de ses mots. Triple incarnation par laquelle quelque chose de vrai se donne et justifie le simple fait de vivre.

   Le Poète est toujours - et nous à sa suite -, en quête d’un être en fuite (Eurydice), indéfinissable, insaisissable que le poème cherche à se réapproprier au plus près de l’expérience qu’autorise le medium symbolique. Ecoutons ce que nous dit René Char dans la belle entente qu’il a de l’épreuve créative :

 

« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. » - (Sur la poésie).

 

   Désir demeuré désir d’Eurydice restée aux Enfers. Désir d’Orphée dont les mains ne peuvent plus toucher que les cordes de la lyre afin que, du chant, de la musique, puisse se faire jour le Verbe qui est réminiscence de l’Autre en sa douloureuse absence. Pour cette raison la nature du poème est le reflet de cette infinie tristesse qui aiguillonne et penche, au sein de la nuit, la tête d’un Stéphane Mallarmé dans le rond de lumière de l’opaline au cas où Eurydice en personne apparaîtrait :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend »

 

   Deux vers suffisent à dire la détresse nocturne du Poète dans cette infinie vacuité qui, jamais, ne semble devoir trouver son accomplissement, la condition de sa plénitude. « Clarté déserte - vide papier - blancheur - défend » -, autant de barrières dressées entre son Enfer et son Présent, cette suspension de l’écriture qui entaille l’âme et ravive le souvenir des pages anciennes que l’encre bleuissait, empreinte de la Muse, de l’Aimée dans la chair disponible du papier. Ici, en seulement deux vers, l’essence de l’amour, de la poésie assemblées dans un creuset hautement signifiant. A la force de la métaphore qui, substituant au réel la puissance incantatoire  et de fascination de l’image, fait apparaître au centuple Celle qui était demandée et ne répondait plus que du creux de son silence, cette blancheur d’où tout se montre, où tout meurt. Comme si le cruel destin de toute poésie n’était que de briller à la cimaise de l’art, le temps de son écriture, de sa lecture, de sa diction. Ensuite est le long sommeil dans quoi tout repose lorsque plus aucun regard, plus aucune oreille ne viennent en capter l’urgent message.

   * au plus haut terme de la vision - " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ".  L’ultime du voyage poétique - mystique pour certains ou religieux, mais ceci ne modifie en rien la valeur symbolique de tout l’itinéraire -, le dernier point accessible, le « plus haut de la vision » se laisse apercevoir, pareil à un sillage dans l’immensité du ciel, dans la lumière solaire, dans le crépitement des étoiles, les dernières visions boréales, les dernières écharpes magnétiques au-delà desquelles aucun regard humain ne pourra porter son feu. Sauf dans l’étincellement poétique. Immense parole décrivant sa révolution depuis la Gloire de Verlaine jusqu’à son Enterrement. Ainsi sont les limites humaines, tout Poète pût-il toujours prétendre, par son art, à l’immortalité !

 

Blanche, la poésie

Rosa celeste : Dante et Béatrice

contemplant l'Empyrée.

Illustration de Gustave Doré

pour le Paradis.

 

***

Ne s’agirait-il pas de Dante et Béatrice

admirant

le soleil de la poésie ?

Toute Poésie est Empyrée.

  

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 16:03
Don du Ciel à la Terre.

                  Photographie : Blanc-Seing.

 

 

***

 

A la Terre le Ciel a donné

Sa courbe infinie

Sa nuée d’étoiles

Le cercle d’air

Dont elle fait sa demeure

 

A la Terre le Ciel a donné

Sa couleur bleue

D’encre marine

Et de saphir

Dont elle se vêt

Tout uniment

 

Le Ciel est immense

Dont la ronde

Jamais ne s’arrête

Le Ciel est toute bonté

Qui jamais ne fait halte

 

Le Ciel est fabrique du Monde

Le Ciel est ressourcement

Le Ciel est Texte

Les mots y vivent

L’illimité

Empyrée

 

La Terre est cernée

Par le vaste horizon

La Terre murmure

Et souvent

On ne l’écoute

Ni n’entend sa plainte

 

Terre et Ciel sont en rapport

Terre et Ciel jouent en accord

Terre et Ciel ne pourraient vivre

L’un sans l’autre

Ajointement nécessaire

De l’un à l’autre

 

Terre et Ciel comme unité

A ne jamais dissocier

Terre et Ciel

Comme l’Amante et l’Aimé

Terre dans Ciel

Ciel dans Terre

Osmose des êtres

Dans leur sublime infinité

 

Mais les hommes sont là

Avec leurs regards

En forme de harpons

Avec leurs gestes

Tels des lianes

Leurs mains

Ciselées en diamants

Levées en trépans

 

Mais les Hommes sont là

Et leur insatiable curiosité

Fore jusqu’à l’âme

La pliure heureuse du limon

Incise jusqu’à l’infini

La donation unique du Ciel

 

Terre et Ciel à l’unisson

Que l’horizon relie

Goutte d’Espace et de Temps

Que le Poème ajointe

Dans l’illisible césure

De sa Présence

 

Ici

Une faille est comblée

Que souvent les hommes

Ne perçoivent point

Tout occupés qu’ils sont

A sonder leur Moi

A le polir tel un précieux rubis

Ce faisant ils oublient

Le Monde

Ils laissent dans l’ombre

Les mots qui unissent

Tout ce qui sur Terre

Vit dans l’extrême solitude

De n’être pas reconnu

De demeurer

Dans cette prose confuse

Qui a pour nom Chaos

Qui a pour vêture Néant

 

 

Les mots des Hommes distraits

Ne sont que répétition

D’une fable usée

Dont la trame ne se confie

Qu’aux Rares qui en font

L’expérience

Oui

L’expérience

A savoir faire entrer

La braise vive

Des choses

Dans la densité

De leur propre chair

Ici

Entre Ciel

Et

Terre

Là où se joue la partition

Exacte de l’Être

 

Mais les griffes vindicatives

Mais les yeux en forme de vrilles

Mais les pieds en larges battoirs

Mais les genoux

Aux génuflexions profanes

Ont semé leur résille d’effroi

Entendez donc la Terre gémir

Ecoutez donc le souffle abîmé

Du ciel

Cette longue déchirure

Pareille à l’Eclair

 

L’Eclair serait-il

Le foudre de Jupiter

La pointe avancée

De la vengeance des Dieux

Ces Essentiels

Ces Uniques

Que nous avons relégués

En leur mortel Olympe

Cette demeure qui

Faute d’être accessible

Aux Egarés

Se dissout dans les larmes

Du Ciel

 

Combien est grande

La Solitude des Hommes

Dans le Désert qu’ils ont semé

Combien l’affliction partout

Visible

Telle cette peau d’argile

Que lézarde l’humeur arsenicale

Du sans pitié

 

La Terre on l’a aimée

Puis labourée

Entaillée en profonds sillons

On l’a violentée

De son soc turgescent

On l’a engrossée de mille postérités

Qui n’ont su que l’assaillir

A la hauteur

De leur arrogance

De leur impudeur

 

Matrice vouée aux gestes mortifères

Jamais elle n’a retrouvé

La grâce originelle

Jamais la courbe docile

Jamais le limon salvateur

Pareil à la pureté du Lotus

Que l’eau putride

Porte à sa perfection

Dans le Jardin secret de l’Être

 

Le Désir des Insuffisants

A ôté à la boue sa plasticité naturelle

Son illimitée réserve de bonté

Il a épuisé la pureté

D’un corps immensément disponible

Et le Ciel est en attente de renaître

Avec Celle qui

 Fiancée Promise

Vit dans l’esseulement

Du Monde

 

Oui le Monde est seul

Et la Terre gercée

Durcie

Craquelée

Est cette plaie visible de l’âme

Seule  à se montrer

Aux yeux disponibles

Infiniment

Disponibles

 

D’eux on a un urgent besoin

Encore est-il temps

De s’adresser aux Dieux

Ils nous attendent

Du plus loin de leur souffrance

On a proféré leur mort

Depuis longtemps

Seuls sont

Morts

Les hommes qui ne savent

Entendre leur voix

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 10:40
Si l’hiver se disait.

                  Photographie : Patrick Dreux.

 

 

 

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Bien sûr on s’y attendait. Ici, dans ce pays de montagnes, de plateaux sans fin, de vallées taillées dans le roc, tout était minéral, immédiat, sauvagement présent. Tout surgissait à l’improviste. Aussi bien l’Ami que l’on n’attendait pas, aussi bien la meute de loups erratique aperçue se découpant sur la crête, aussi bien l’œil du soleil faisant son cercle blanc au-dessus des brumes. Vivre ici, c’était se disposer à être selon la fantaisie du vent, la brusque survenue de la pluie, la subite chaleur d’été dépliant ses anneaux dans les hautes herbes jaunes et brûlées.

 

    De glace et d’harmattan.

 

    Tout ici tenait du lointain hostile du septentrion et de l’aridité désertique. Tout était de glace et d’harmattan. Tout était inscrit dans une manière d’amplitude et ceci, ce brusque saut du réel, on le trouvait immensément gravé dans les visages des vieux hommes. Dans les faces abruptes que le temps avait burinées à coup de serpe et de varlope, à chute de neige et à clameur solaire.

   Leur front bombé, c’était la colline là-bas, à l’horizon, que le vent parcourait de sa course acide.

   Ces yeux gris qui paraissaient n’avoir pas de fond, c’était neige et verglas, froidure et souvenirs anciens, nostalgie et illisible avenir.

   Ces nez busqués, épatés, larges comme des battoirs, c’était l’éperon rocheux qui lançait vers le ciel sa supplique muette. Combien d’orages ils avaient essuyés, de tempêtes magnétiques, d’aurores boréales, de lueurs d’oasis sous la férule de la lumière. Une géologie à découvert, un témoignage plus que séculaire, la pointe avancée d’une douleur parfois, le siège de la fragrance d’une Belle croisée autrefois, aujourd’hui un illisible mot dans l’abîme de la mémoire.

   Et ces joues lustrées, poncées par les ans, ces plaines labourées de sillons profonds, une pour la joie, une pour la peine, une autre pour l’amour, son crépuscule, son clignotement dans les vingt ans si loin qu’ils auraient pu, aussi bien, être imaginés, les vingt ans ! Ne pas avoir vécu. Hallucination de l’imaginaire dont il ne demeurerait qu’un vague état d’âme, une complainte sise en quelque inaccessible endroit. Un espace pour le rien et le vagabondage. L’illusion faisant son bruit de fontaine quelque part au rivage de l’être.

   Et ces lèvres aux fines ridules. Encore y traînent quelque merveilleuse promesse, le suc de miel d’une « Fiancée », la parole belle qui lie et attache à une terre, à un homme, une femme de passage.

   Et ce cou fripé tel celui du reptile, cette intumescence, ces vagues de chair et de peau : voyez-y les congères qui partout courent sur le sol avec leur belle insolence, leurs lignes claires, leurs revers d’ombre bleue où se dissimule le secret du paysage, sa souple splendeur, son envie de dire dans le simple et l’intime.

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Un soir on s’était couché dans le modeste logis au toit de chaume, on avait tisonné une dernière fois les braises dans l’âtre, les cendres les avaient recouvertes de gris. On avait poussé les lourds chenets de fonte noire contre la plaque tachée de suie. On s’était couché dans le lit de mémoire - plusieurs générations y avaient laissé l’empreinte du temps -, on s’était rassemblé autour de son corps vieilli, en chien de fusil, on avait mouché la flamme, on avait confié son repos au lac immense de la nuit.

   Dehors le ciel courait d’un bout à l’autre de l’horizon, clair, net, lavé de toute inquiétude. Des étoiles criblaient le ciel. La lune pleine colorait les vallées de blanc. Les cirques de pierre, les creux des dolines, le fond des vallées étaient une encre bleu-marine que rien ne semblait pouvoir atteindre qu’une profonde paix venue du lointain des âges. Une fin du monde eût pu ressembler à cette chute paisible, à ce retrait de la Nature si discret que même les hommes les plus avisés n’auraient eu conscience de rien, seulement le souffle d’une vague prémonition que le néant aurait éteinte de sa dague froide, anonyme. Plus rien n’aurait alors eu lieu que l’errance des planètes dans le vide sidéral.

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Le matin, dans la lueur grise de l’avant-jour, on s’était levé sans bien savoir ce que serait l’heure prochaine, peut-être simplement la reconduction de la précédente, l’annonce de la suivante dans un éternel recommencement du même. Tellement de temps s’était empilé depuis l’âge de sa naissance. Cela faisait une cohorte charnelle, un genre de chenille processionnaire dont on n’apercevait ni le début ni la fin et ceci s’appelait « vivre » et l’on ne se posait même plus de questions à ce sujet.

   On avait appliqué sa main au carreau terni de buée, on ne sentait plus le froid puisqu’il faisait partie de vous et l’on percevait à peine son trajet glacé dans la tunique des vaisseaux. On s’était sustenté de quelques fruits, d’amandes et de noix. On avait enfilé ses galoches de bois - un peu de paille fatiguée en ornait la semelle -, on était sorti dans la première lumière du matin. Les yeux encore maculés d’ombre ne voyaient que dans l’approximation. C’était le rugueux de la peau qui réagissait en premier. Quelques picots s’y levaient sous le bourgeonnement de l’heure. C’étaient des trilles d’épingles qui foraient l’épiderme. C’étaient les gouttes de brume qui faisaient pleurer les yeux et l’on était un peu dans une manière de demi-cécité

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Hiver avait frappé un grand coup. Comme au théâtre avec le brigadier qui sort les spectateurs de leur torpeur. La grande représentation pouvait enfin commencer. Les Acteurs et Actrices étaient grimés de blanc, tels des mimes, tels des hommes en perruque tout droit venus du siècle des Lumières. Peut-être un bal se donnait-il en quelque endroit prestigieux, peut-être un salon littéraire ou la demeure d’un homme d’influence ?

   Le rideau de scène était cette pure nébulosité, cette estompe dont quelques arbres émergeaient pareils à des fantômes venus d’on ne sait où.

   Un peu au devant, le tapis jaune des herbes flottait entre terre et ciel comme si, jamais, il ne pourrait trouver de position fixe.

   Des coulisses sortaient des rameaux dénudés, quelques branches griffant l’air de leurs pathétiques nervures.

   Au plein de la scène se montrait un ruisseau si immobile qu’on l’eût dit reposant à jamais dans sa native lueur.

   Sur les rives quelques joncs aux teintes sourdes n’attendaient peut-être que l’impulsion du Souffleur pour dire enfin le texte de la pure beauté.

   Un tapis de neige que trouait le vert des herbes clôturait cette étrange scène qui semblait être figée, en attente de retrouver la vigueur qui semblait l’avoir désertée. Mais il y avait là un tel sentiment de calme, une telle ampleur de pensée, une halte si favorable à la méditation que l’on restait hagard, pareil à un oiseau que le frimas aurait cloué en plein ciel.

 

   Longuement on regardait.

 

   Comme si, de cette vision, pût ressortir quelque chose comme une vérité. Le froid serrait les tempes, étrécissait l’amygdale de la tête, cintrait les pensées dans un corridor si étroit qu’il ne pouvait, ici, y avoir de place pour une simple dérobade, une fuite, le jeu pervers d’une commedia dell’arte. Tout se donnait dans la netteté. Tout ruisselait d’exactitude et ce n’était pas la fine brume qui eût pu compromettre l’indéfectible lien qu’on entretenait avec le paysage.

   On n’était pas isolé, séparé. On était à même la présence. Langue de glace, haleine de frimas, banquise de jambes, sérac de mains tels des freux perdus dans la démesure de l’air tendu, vibrant, iceberg du tronc flottant au-dessus des immémoriales contrées de l’expérience, du savoir, là, enfoui tel une écharde dans la clameur de la chair. Le Pays on le portait en soi comme le Saint tenait sur sa poitrine le scapulaire où vibre l’image sacrée, autrement dit l’image de soi puisque c’est toujours d’abord le soi qui est en cause, qui réclame son dû, son Dieu, son idole.

 

   Longuement on regardait.

 

   Parfois, dans l’échancrure de l’esprit, une brusque diversion, un éclair, le libre champ d’une clairière. Cela s’éclairait, au loin, dans la prairie ouverte du souvenir. Ciel de plomb que le bleu adoucissait. Des crêtes à l’impalpable couleur dessinaient dans l’espace le triangle émoussé d’anciens cratères. Le feu s’y laissait entendre dans le dense tressage de la terre. On y devinait le lacis rubescent de la lave, les tapis de magma tels des fauves assoupis en train d’amasser leurs forces, de fomenter de sombres desseins. Il y avait le fleuve vert tendre des pâtures, des chibottes de pierres vives que le vent traversait. Il y avait, dans le goulet d’un cirque de rochers, la chute d’une eau vive. On la suivait en imagination dans la gorge étroite où rugissait l’éclat de milliers de gouttes joyeuses. Il y avait un plateau semé des pluies d’étoiles jaunes des scorsonères, on y devinait le petit peuple des insectes occupés à butiner. Il y avait infiniment de choses à voir lorsque, vieil homme, l’on dressait l’inventaire de son « musée imaginaire », multitudes de sensations qui, encore, couraient quelque part à bas bruit dans la citadelle du corps.

 

   C’était arrivé sans crier gare.

 

   Mais on ne voulait nullement se laisser distraire par cette fantaisie d’un âge antiquaire. On voulait demeurer, ici, dans le vif de l’éprouver, à la proue de son être, conscience aiguisée, sentir le froid traverser le linge de la peau, s’insinuer dans les cordes blanches des ligaments, souder condyles et glénoïdes, chauler le réseau pressé du sang, bleuir les articulations, planter ses bottes d’épingles dans la corne des talons. On voulait être soi jusqu’au vertige, à la limite d’un évanouissement. Et puis, « exister », était-ce autre chose que se laisser envahir par les marées successives des saisons, en goûter l’amère potion, parfois le luxueux éblouissement ? Alors, cahin-caha, « on existait », c'est-à-dire que l’on avançait sur le chemin de l’âge, sans amertume cependant, avec lucidité toutefois. Un Hiver cachait un Printemps qui annonçait un Eté qui préparait un Automne. Ainsi était le carrousel de la vie, sous le ciel de feu, de feuilles rouillées, de nervures étiques, de verdissements soudains. Ainsi était la vie !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 15:43
Au Pays de Nostalgie.

                  Photographie : Céline Guiberteau.

 

 

 

 

 

« Derniers faits d'hiver

 

Avec réticence,

je laisse glisser le manteau de l’hiver…

Les nuits ont un goût différent,

elles tressaillent, se dénudent, se fondent en silence

dans une chambre alanguie.

C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde

en me faisant croire à son immobilité. »

 

CG.

 

 

 

 

     L’été, sa route flamboyante.

 

    L’été avait tracé sa route flamboyante, plantant ici ses dagues de feu, là ses canifs d’étincelles et nul habitant sur Terre n’était épargné, eût-il vécu dans les plus hautes latitudes du septentrion. Dès le matin l’air vibrait à la manière d’un bronze fondu, midi se donnait sous les flammes d’une aveuglante blancheur et le crépuscule dépliait ses spirales de cuivre sur la ligne violentée de l’horizon. Partout l’on se terrait. Partout l’on recherchait les recoins d’ombre, les sources claires, la fraîcheur bleue des frondaisons. On se rassemblait en grappes compactes, telles des chenilles processionnaires au faîte des grands pins, on se pressait sur les terrasses ombragées des cafés que de généreux brumisateurs tempéraient alors que des boissons polychromes faisaient, dans des verres givrés, leur chanson de gouttes vives et aériennes. On était en chemises, en dentelles, en minces vapeurs tellement la seule idée de se vêtir prenait aussitôt la couleur d’une irritante contrainte. On vaquait pieds nus sur les sols de tommettes, on déambulait plus qu’à demi-dévêtus en bordure de plage, on plongeait avidement dans la première flaque d’eau. On fondait littéralement sous les coups de boutoir de l’ardeur solaire et les nuits étaient des fournaises qui séparaient jusqu’aux corps des amoureux transis. Dans le corridor d’un parler immédiat on disait « c’est la faute au réchauffement », « c’est à cause de la bougeotte hum… », « c’est les hommes qui sont respon… » et les phrases mouraient d’incurie sur les lèvres dilatées des Terriens. Il n’y avait presque plus de langage et les anatomies flottaient dans un éternel bain de vapeur tels d’inutiles et pathétiques drapeaux de prière.

 

    Au faîte du désespoir.   

 

   C’est au faîte du désespoir des Existants que le temps avait choisi de retourner sa peau, d’entraîner le peuple hagard de Charybde en Scylla, de créer, d’un coup d’un seul, la plus incroyable métamorphose qui se pût imaginer. Les parasols colorés faisaient encore leurs corolles gaies au hasard des rues, les Filles déambulaient dans des tenues si légères qu’elles étaient quasiment invisibles, nullement leurs belles anatomies qui chaloupaient à la façon de goélettes, les monceaux de glace vanille-pistache faisaient, à l’angle des rues, leurs clins d’œil visqueux, les fontaines s’égouttaient lentement avec un bruit d’antique clepsydre.

  

   Arrivé un matin.

 

  C’était arrivé un matin, sans crier gare, alors que le peuple des Endormis, plus nus que la misère, râlaient sur leurs nattes d’ennui, pareils à des insectes cloués au cœur du Désert. Ça avait été comme un glissement au début, le déplacement de couches d’air stridulant sous l’effort ou bien le bruit d’une source se réveillant de sa torpeur, faisant se percuter ses molécules dans une manière de précipitation. On avait poussé prudemment ses volets sur la page du jour. D’étranges signes s’y inscrivaient, sortes d’illisibles hiéroglyphes qui semblaient vouloir dire la fragilité des hommes, leur terrible condition, l’entaille de la finitude surgissant dans l’alcôve jusqu’ici feutrée de la vie.

  

   Hiver le plus rude.

 

  Le ciel était violacé par endroits. De grandes plaques blanches à la consistance de banquise dérivaient à l’horizon et, au milieu de tout ce tumulte, de lourdes balafres de glace, des stalactites de givre, des floculations de grésil chutaient sur le sol  durci qui résonnait comme la peau d’un tam-tam. Par longues et sifflantes rafales le vent s’engouffrait par toutes les failles disponibles et il fallait bien se rendre à l’évidence : l’été, le bel été aux parures étincelantes le cédait, non à l’automne, mais à l’hiver le plus rude avec ses immenses faux qui hachaient l’air, avec ses hallebardes de cristaux qui coupaient et taillaient l’âme à vif. Sans parler des corps dont l’épaisseur existentielle se réduisait à la fluidité d’une mare dans l’immensité de la mangrove.

 

    Une lueur dans la nuit.

 

   Voyant ceci, cette porte ouverte sur l’Enfer, les Hommes n’avaient pas voulu reconnaître la pliure sauvage de la réalité. Ils avaient choisi de demeurer sur leurs couches, tels des grabataires condamnés à l’exil. Ils avaient choisi d’hiberner tels de frileux hérissons, de replier leurs piquants, de se mettre en boule, là, tout autour de ce qui leur restait comme chaleur, c'est-à-dire comme vie, comme espoir. Et, au centre même de leur mince braise, voici ce qui s’éclairait avec la belle douceur d’un songe, la palme lénifiante de quelque souvenir venu du plus loin de la mémoire :

 

   Un conte oriental.

 

   Le ciel était cette immense lumière unie, cette bannière sans début ni fin qui dépliait sa feuille d’or partout où le regard pouvait poser sa belle et vivace curiosité. Cette teinte était si belle qu’elle ne pouvait s’être échappée que d’un conte oriental, du luxe d’une pagode dorée, d’un stūpa qui se serait dressé, non dans un paysage naturel, mais dans celui, somptueux, de l’âme. Tout était si amplement donné que l’on aurait cru au chant d’un premier matin du monde, cet éveil du néant faisant ses belles circonvolutions au-dessus des ombres et des froideurs de la ténèbre.

   Cela ruisselait aux quatre horizons, cela fusait du ciel lui-même, cela sortait de l’eau de la mer, cela était vivant pollen et noble nectar, c’était un miel dont la substance était cette subtile ambroisie qui semblait à elle-même son propre ressourcement. Un air d’éternité dans lequel la temporalité ordinaire se diluait sans le moindre regret puisque la durée avait atteint en un seul empan de son être la totalité de son savoir, la pointe extrême de la connaissance. Tout en haut la lumière battait d’un rythme si souple qu’on n’en percevait plus le mouvement et ceci était si fluide qu’on aurait pu croire à une eau céleste, à une parole ouranienne celée dans son propre secret.

  

   Des sanguines et des bruns.

 

   Nul cependant n’était sorti de sa chambre. Nul ne s’était vêtu ni d’une mince flanelle, ni d’une soie qui se fût interposée entre Soi et la Merveille. La clarté nimbait les corps, les détourait d’une aura étincelante tel le diamant et les yeux étaient des pépites dans le creux prolixe des arcades, une manière de cratère d’où se levait le regard captateur de beauté. On ne se posait même pas la question de cet été brûlant dont nul automne n’avait pu résulter, pas plus que du terrible hiver qui en avait biffé l’immémoriale texture, ce bruissement de feuilles légères, ce tumulte de rouille et d’argent, ce jeu sans fin des sanguines et des bruns, des ocres et des nervures sépia, des limbes tabac que trouait déjà la fin d’une aventure.

  

   Union sacrée.

 

   Ciel posait sur Eau sa souple argile et c’était comme une union sacrée, une traîne nuptiale, une promesse de devenir, le glissement des formes l’une en l’autre, l’effacement de toute limite, la dissolution de toute césure, l’osmose portée à son plus bel éclat. Mais un éclat sourd, vivant du dedans le prodige de la présence. Comment les Hommes aux yeux de pierre et d’amadou avaient-ils pu demeurer insensibles à tant de magique donation des choses sans que leur esprit ne s’enflamme, leur enthousiasme ne combure dans un poème infini qui aurait dit le Monde en son unique ? Là, devant la plaque d’or et de platine, on ne proférait plus rien, on devenait mutique, mais c’est un langage intérieur qui faseyait au grand large de l’esprit, c’est une voile immense qui se déployait dans le territoire libre de l’imaginaire.

  

   Feuille de silence.

 

   La plaque de la Mer avançait en longues pliures blanches, en mosaïques presque noires, en isthmes et presqu’îles qui, constamment, se recouvraient, se chevauchaient, flux et reflux disant l’avancement de l’heure dans la longue pente du jour. C’était comme d’entendre une fugue mille fois parcourue à l’aune de la sensation, de se laisser envahir par les notes d’une symphonie venue du plus loin de soi, peut-être d’un lieu sans nom, d’un bord de l’être inapparent, d’une feuille de silence. Alors on était un peu ivres. On tanguait sur le rebord de sa fenêtre. Parfois même l’on prenait son envol, oiseau de mer aux ailes éployées, aux rémiges en éventail, aux plumes réceptrices de tout ce qui venait à soi dans la mesure singulière de l’instant. On pouvait demeurer de longues heures flottant telle une boule de palladium qui aurait reflété le langage à nul autre pareil de cette eau originelle, de ce ciel fondateur sans que, jamais, un ennui survînt, un doute s’immisçât dans la conque de chair.

  

   Belle clarté d’automne.

 

   C’était ainsi, on n’était plus Homme isolé entre des murs blanchis à la chaux, on n’était plus une errance en quête d’une Terre Promise, on n’était plus diaspora, faille, éclatement, on était intimement uni à tout ce qui, autrefois, recevait le nom d’altérité. On était Homme-Goéland-Ciel-Mer d’un seul battement d’aile et l’on flottait infiniment au centre des éléments, on était traversé par leurs flux, on était souffle de vent, pluie d’embruns. Loin était le brasier incandescent de l’été, l’hivernale congère avec ses griffes acérées, les lianes de ses froidures. On était là dans la belle clarté d’automne qui ne pouvait trouver de conclusion. Sauf dans un rêve connaissant son épilogue dans la blancheur de l’aube, sauf dans le poème chutant dans la prose anémique, sauf dans l’amour hypostasié en simple relation.

   L’heure est belle qui est encore à venir. Mais qu’y a-t-il donc de plus beau que ce crépitement, ce flamboiement avant que ne vienne la nuit ? La nuit de suie et d’incompréhension., d’interrogation et de vide autour de soi.  Qu’y a-t-il ?

 

« C’est comme un arrêt dans le temps

qui me mène du bout des sens

 au bord d’un monde »

 

Que proférer après ceci qui aurait encore un sens ?

Oui, UN SENS ?

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7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 14:39
Seul ce banc dans la levée du jour.

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Moi qui suis l’incorrigible

Nostalgique du temps

Le voir est un regret

Parfois une souvenance

Parfois un espoir

Qui se fait languissant

Et ruine mon cœur

L’instant infini d’une attente

 

Combien est loin le souvenir

De Toi

De ce conte que tu fus

De ce glissement

Pareil au vent de la taïga

Parmi l’égouttement blanc

Des bouleaux

 

De Toi

De ta fuyante apparition

Que demeure-t-il

Sinon un creux de silence

La décroissance du jour

Un crépuscule

Qui jamais n’en finit

D’égrener d’illisibles secondes

Et puis plus rien qu’un

Doute illimité

Qui pourrait te poser

Comme n’ayant jamais existé

 

***

Une photo de toi

En guise de témoignage

La claire chute de tes cheveux

Ce ruissellement qui comblait ma vue

D’un inouï spectacle

Ce front doucement bombé

Cette clarté de porcelaine

Les deux parenthèses cendrées

De tes sourcils

Ce nez si droit

L’image d’une vérité

Ces yeux d’opale

Une eau sous la nuée des nuages

Ces lèvres

Ce pastel inatteignable

Cette couleur réservée

Ce cou si docile

Qu’entourait un jonc d’or

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Son dossier si inapparent

Ses jambes de fer

Levées dans l’automne

Son assise

Où jadis tu fus

Et l’image d’une Déesse s’ensuivit

Que nulle brume ne put enclore

Dans sa diaphane vêture

Dont nul diaphragme

N’eût pu fixer l’empreinte

Même dans la

Cage étroite

D’une chambre noire

 

Fuyante tu l’étais

Comme l’air libre

Des espaces sans mesure

Cette taïga faite à ton image

Je la vois encore

Evoquée par la pulpe de tes lèvres

Disant

Les méandres paresseux de l’eau

Les feuillées jaunissantes

Le rythme plus sombre

Des pins

Des mélèzes

Parfois un sapin décharné

Hissant ses étiques nervures

Dans le ciel aux teintes de plomb

 

Vois-tu à seulement agiter

Ces quelques pensées

Me voici devenu

Un autre homme

Peut-être seulement

La vibration d’une conscience

Qui vit d’attendre

Et de plonger au-dedans de lui

Dans d’antiques marécages

Où s’allument les feux de la joie

Les as-tu jamais habités

Toi la Passante de mes songes

Toi la Messagère

Que nulle parole ne visita

Si ce n’est ce murmure

Qu’était ton corps

Ce long filament brûlant de l’intérieur

De lui on eut dit l’incorruptible flamme

La passion enserrant tel un lierre

L’entière disposition à être

Mais dans le refuge

Dans le pli

Dans le sillon au fond duquel

Toujours se donne à voir

L’étincelle de beauté

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Dans le pli blanc du petit matin

Frissonnant tel un enfant

Faisant l’école buissonnière

Col relevé

Mains dans les poches

Ta photo posée sur la plaine

Livide de mes genoux

L’air est si frais qui bourdonne

Ta photo et nulle autre présence

Et au loin le bruit sourd

De la ville

Cette masse étrangère

Anonyme

Qui cloue au pilori

Les Sentimentaux

Et les Poètes

 

Combien ce banc vient à ma rencontre

 

Je regarde l’infini du ciel

Espérant des nuages légers

Qu’ils dessinent ta forme

Oui ta forme

Et plus rien au monde

Ne comptera

Que ceci

Qui ne saurait se dire

Simplement

 

TOI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 09:57
Un air d’attentive irrésolution.

           Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

 

  

   Êtres de l’énigme.

 

   Combien il était troublant de vous regarder, penchée à la fenêtre, dans cet air d’attentive irrésolution. Présence étrangement ambiguë qui vous approchait, tout en vous éloignant. En un même mouvement, vous étiez ici au bord de l’ombre de la chambre, là face au visage de la lumière. Vous en étiez la médiatrice, soit l’aube en son éveil, soit le crépuscule en sa chute. Les êtres de l’énigme ont-ils cette silhouette si fuyante que jamais on n’en saisit que l’inconstant passage, la dérive d’un oiseau dans le vide du ciel, la course du vent au sommet de la dune, un sourire que des lèvres biffent à même leur indocile ouverture ?

 

   Un espoir naissant ?

 

   Vous voir ou tenter de le faire ne pouvait avoir lieu que dans l’approche d’un dessin, la trace d’une estompe sur la feuille grise du jour. Il y avait ce fond lumineux, cette tache de clarté dont vous émergiez tel l’arbre de son fourreau de brume. Ce soudain surgissement signait-il la forme de quelque vérité dont vous auriez été en quête ? Ou bien était-il le signe d’un espoir naissant à la rencontre de ce qui, illisible pour moi, revêtait peut-être pour vous la trame d’une signification ? Qu’y avait-il au-delà de l’écran dont votre corps était la belle mise en scène ? Un vaste paysage tel celui de la Toscane avec ses collines adoucies, ses teintes d’herbe oscillant entre le grège, l’alezan avec quelques touches de fauve ? Parfois une ligne terre d’ombre ou de Sienne longeant un chemin blanc. Et, au loin, la pente de la montagne que le bleu gagne dans une si grande discrétion qu’on la croirait irréelle. Tout en haut, presque à la rencontre du ciel, la masse claire d’une bâtisse entourée d’oliviers, et ces inévitables chandelles des cyprès sans qui ce pays ne serait nullement ce qu’il est. Et puis, encore, l’arbre seul au sommet d’un coteau, contrepoint de cette indéfectible harmonie.

 

   Crete Senesi.

 

   Bien sûr j’aurais pu imaginer, au bas de votre fenêtre, une rue bruyante, des passants vêtus de clair, une ambiance de fête, le tumulte des corps, des odeurs d’été et d’huile solaire, des fragrances éblouissantes, le dépliement musqué d’une fleur de magnolia, la mer si proche avec le moutonnement de ses vagues. Mais, convenez avec moi que cette pléthore de mouvements, l’ambiance tendue d’une foule, les sons libres, les échos, les bondissements d’existences fougueuses n’eussent guère convenu à ce que, depuis votre lointain, vous offrez à mon regard. Voyez-vous, c’est inouï tout de même la force de l’imaginaire qui vous attache à un lieu, vous fait le don d’un horizon et vous y fixe tel l’incontournable événement dont vous témoignez à votre insu. A ce point de ma méditation, je ne puis plus vous envisager autrement qu’à l’orée d’un espace toscan, avec les souples ondulations des Crete Senesi parcourues  des touffes blanches des nuages.

 

   Cette nuit d’ébène.

 

   Question d’ambiance, sans doute, question de ton fondamental dont vous ne pourriez vous abstraire qu’au prix d’une réduction de votre liberté. Vous apparaissez là, en cet endroit si singulier, tout comme le faisait un Modèle de Rembrandt se détachant d’un clair-obscur ou bien de cette nuit d’ébène si caractéristique d’un Caravage. Tout un jeu d’ombre et de lumière. Toute une fugue entre présence et absence. C’est si romanesque cette pose, si cernée de doute cette attitude qui ne se donne que sur la pointe des pieds. Si questionnant ce visage se perdant dans le tremblement de clarté. Une presque transparence, des traits si fondus, l’à peine contour d’une oreille, le massif  enténébré des cheveux, l’attache fragile du cou, une lunule blanche y fait son apparition, la naissance discrète de la gorge que dissimule le noir de la robe, cette délicatesse du bras, cet effleurement du genou qui reçoit une indéchiffrable main, puis ces jambes croisées  disparaissant dans l’anonymat de la pièce.

 

   Illusoire géographie.

 

   Parlant de vous, de cette personne sans réelle identité, vous ai-je dépossédée de ce qui vous habite en votre for intérieur ? Vous ai-je simplement hallucinée et  ai-je créé de toutes pièces un espace d’inconnaissance, une illusoire géographie, tressé la chaîne imaginaire d’un être du passé, dressé la possibilité d’un futur, annulé le territoire toujours en fuite du présent ? Indéchiffrable temporalité à laquelle se superpose l’évanescente trame de l’humain en sa précaire condition. Voir dans le flou et l’approximation n’est pas seulement approcher l’altérité dans une manière d’indétermination, mais aussi, en quelque façon, participer à l’illisible interprétation du monde, de soi d’abord en son initiale présence. Sommes-nous si assurés de nous-mêmes que notre perception des choses puisse se décliner sous les auspices d’une certitude ? C’est bien parce que nous ne voyons pas clair en l’autre que nous avons tant de difficultés à circonscrire notre propre nature. Le réel dans sa perpétuelle mouvance, son constant effacement, dissocie les images qui viennent à nous, les métamorphose, les porte à la limite d’une visibilité si bien que, jamais, nous ne sommes sûrs de rien. Pas plus de l’arbre dans le paysage, du trajet éphémère de la feuille dans le vent, de l’amour qui se dissout dans les remous de la quotidienneté, de l’œuvre d’art qui, tantôt se dévoile sous un jour inaperçu que le lendemain vient recouvrir de son voile d’oubli.

 

  Vision d’un songe.

 

   « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. », disait Héraclite parlant de l’impermanence des choses. Vous verrais-je encore demain assise sur ce cadre de fenêtre qui s’annonce comme une toile avec son fond, sa forme, ce Sujet que vous figurez ? Et quand bien même vous verrais-je, ne serez-vous une Autre, ne serais-je un Autre ? Tellement de rêves se seront présentés, tellement de pensées auront été émises, de vœux exaucés ou bien éteints, d’images métabolisées qui auront présenté une autre réalité, modifié le socle d’une vérité. Serez-vous une simple fable sise dans une autre aventure sur le bord de la Mer Egée, près du cône fumant du Vésuve, dans la pierreuse nature d’Irlande ou bien dans cette chambre qui n’est peut-être que la vision d’un songe ? Comment savoir, la lumière est si basse, la limite du ciel et de la terre si indistincte, la mer si loin qui fait ses flux et ses reflux ? Oui, ses flux, ses reflux. Immémoriale entente du temps dans laquelle nous nous fondons tel le cristal dans un pli d’air.

 

 

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 16:06
 De ton regard l’invisible trace.

                           Margarita.

            Katia Chausheva Photography.

 

 

***

 

Mais d’où venais-tu donc

Toi l’Etrangère

Qui saisis mon âme

Ligaturas mon corps

Instilla en mon esprit

Ce Noroît

Ce souffle long

Venu de je ne sais

Quelle contrée

Sans doute

Un illisible pays

Aux marges du rêve

 

***

 

Mes jours

Une si vive lumière

Que  mes yeux en sont atteints

Que visite le cristal des larmes

Un infini poudroiement

Du visible

Une infinie diaspora

Des choses

Une fuite à jamais

Des événements

 

 

***

 

Mes nuits

Une oscillation

Entre Charybde et Scylla

Une marche au bord d’un gouffre

Et des bruits sont là qui cernent

Ma chair

Parfois la mutilent

Au lever l’empreinte de tes dents

Cette résille blanche

Où meurt le luxe de tes mots

 

***

 

Mais parles-tu un autre langage

Que celui du retrait

Du silence habité d’ennui

D’autres mots te visitent-ils

Que

Solitude

Enigme

Abandon de soi

Dans le vaste écueil du monde

 

***

 

Vois-tu voici que je TE désigne

A la seconde personne

Alors même que mon existence

Ne fait nullement tache

Sur l’étrave de ta conscience

Tu fus aperçue un jour

De crépuscule

Silhouette émergeant

De la lagune

Pareille à ces oiseaux migrateurs

Sans demeure aucune

Sans repos autre

Qu’une perpétuelle errance

 

***

 

Me voici à mon tour venu

Dans l’irrésolution de l’heure

Dans l’instant tremblant

Du fond de sa vacuité

Passent les secondes

Et rien ne demeure

Que l’envol du temps

La feuillure inavouée

De quelques sentiments

Ces à peine vibrations

Qui laissent

Sur le bord du chemin

Et plus rien ne fait signe

Que la ligne d’horizon

Loin au plus loin de ce qui est

Et parait s’effacer à même

Son tremblant emblème

 

***

 

Comment dépasser

Son tumulte de chair

Longer le sillon de l’humaine destinée

Quand les arbres sont dépouillés

De leurs feuilles

Que les nervures sont les seuls restes

D’une réalité qui ne s’annonce plus

Que sous les traits

D’une encre décolorée

Dont plus aucune lettre

Ne sera reconnaissable

Sinon ces ratures

Se superposant

A d’autres

Ratures

 

***

 

Parfois l’aube me retrouve

Hors de mon être

En limite d’une parution

Est-ce la folie promise

Est-ce la navigation hauturière

Privée d’amers

Et l’incohésion des flux

Le rapt des reflux

La trame ouverte

Par laquelle s’absenter

Se retirer

Vivre au plus profond

De sa geôle

Etroite

Unique

Soudée

À son exacte

Étrangeté

 

***

Ai-je d’autre choix

Que de te décrire

D’inventorier

Tes faits et gestes

L’espace d’une heure

Solaire

Que la nuit a bien vite abolie

Dans ses voiles de suie

Oui tu ressembles à la nuit

Tu en as l’étrangeté

La douce opacité

L’invisible transparence

Oui tes yeux sont

Des astres morts

De simples présences

Réfugiées en ton intime

Deux lunules

Dans le sombre d’une mare

Et quelle résille te dissimule-t-elle

Aux yeux des Curieux

Et des Nombreux

Ce voile de Mariée

Ou bien

De Veuve Noire

Aux ténébreux desseins

 

***

 

Une fois capturée

Songes-tu au moins

A libérer ta proie

Ou ta joie est-elle pure perversité

Bonheur de dominer

De contraindre aux fourches caudines

Ceux qui par hasard

Ont croisé ton regard

Cette noire volonté

Qui fascine et tient

En son pouvoir

 

***

 

Tu es un être du crépuscule

Prémisse du nocturne

Où tu dissimules ton venin

Voie royale au gré de laquelle

Nul ne t’échappe dont tu as surpris

L’esprit fragile

L’inclination à la soumission

L’aptitude à vivre

Sous l’emprise d’un rituel

Il te faut cette trace impériale

Cette filière d’argent

Qui signe le chemin

De ton inextinguible

Désir de possession

Il te faut être toi

Jusqu’en l’extrême

D’une ivresse

Ceci ou bien rien

Autant dire ta fascination

Pour les facettes

Éblouissantes

De

l’Absolu

 

***

 

Non tu ne dévores nullement

Ceux qui sont tombés dans ton piège

Leur inféodation suffit

A faire briller le dard de ton esprit

A allumer cette flamme

De la Passion 

 Cette étonnante rubescence

Qui s’alimente à son propre feu

Qui jamais ne s’éteint

 

***

 

Pourtant ta chair est

Si douce

Ta peau si nacrée

On croirait l’innocence

D’un Chérubin

Et tes deux mains en berceau

Qui ceignent ton cou

Quelle candeur

Quelle disposition

A regarder le monde

Avec une naturelle fraîcheur

Avec une ouverture à tout Destin

 

***

 

Les stigmates sont visibles

Par lesquels ton péché d’orgueil

Se donne à voir

Comme ton originelle nature

Pourtant tes Amants

De passage

Ne t’en tiennent nullement rigueur

Leur passion à eux

S’enchaîne à la tienne

En la remerciant

En l’idolâtrant parfois

Demeure en ton effective présence

Garde en toi ce feu qui altère

Et détruit tous ceux

Qui ont un jour croisé ton chemin

Parfois le Mal

Est-il plus supportable

Que le Bien

Que serais-je

Sans cette subtile aliénation

Sans cette dague

Qui creuse mon intérieur

Et me dit l’unique beauté

De ma condition

Que serai-je hormis

Cette feuille d’automne

Sans autre but

Que de chuter au sol

Que serais-je

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

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