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1 juillet 2018 7 01 /07 /juillet /2018 11:56
Comment aimer sous le ciel gris ?

" Solitude des latitudes..."

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

***

 

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

Comment arriver à l’Autre

Alors qu’on est en peine de soi

La lumière est si basse

Qui cloître les yeux

En leur énigme de verre

Le jour est si peureux

Qu’à peine un oiseau effleure

 

*

 

Vois-tu parfois le courage d’être

Nous manque et nous proférons

L’esquive

Plutôt que donner lieu

À la rencontre

Nous demeurons sous la ligne

De roches noires

En notre essentiel mutisme

Mais peut-être n’avons-nous

D’autre issue

 

*

 

Là-bas dans l’inaperçu

Sont les mouvements du monde

Leur lente palpitation

Leur syncope parfois

Le rythme de l’amour

En son éternel recommencement

Un flux reflux qui n’a de cesse

Un balancement de nycthémère

Nous disant l’immédiate fusion

Du temps

 

*

 

Au plein des terrasses

Sont les cercles blancs des jupes

Les chemises ouvertes des hommes

Les grappes mauves des glycines

Les promesses que l’on fait

Sous l’œil complice des passants

Le rose monte aux joues

Le cœur s’emballe doucement

La vie émonde ses soucis

La passion furtivement rougeoie

 

*

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

En cette latitude

Il est si peu de présence

Solitude nous est remise

Comme seul mot

Que nous aurons à prononcer

Dans le concert inabouti

Des choses

Tout ici dans l’impalpable

La soie est douce

Son effleurement presque un péché

Il est trop tôt ou bien trop tard

Pour ne s’accroître que de soi

Les noces sont multiples

Elles nous appellent au rivage

De la belle inconnaissance

 

*

 

Tout demeure à apprendre

Du fond même

De sa propre conscience

Du nuage où glisse le ciel

De la mare où croit la mousse

Dans sa parure d’ombre

De la mer au loin qui bat les varechs

Odeur iodée posée

Sur le revers de l’âme

 

*

 

Sais-tu toi l’Inconnue

Attablée au seuil d’une vision

Combien je suis à toi

Ne te connaissant nullement

T’espérant seulement

Quand le vent apaisé

Porte avec lui la senteur

D’une chose rare

Un cyclamen un lotus

Le dépliement d’un camélia

Précieuse tu l’es

En ta distance

En ton éloignement

Ce prodige de l’espace

Nous unit bien mieux

Que ne saurait le faire

La liaison de nos corps

Assemblés

Car alors grande serait

La tentation

De nous déchirer

Rien de plus urgent

Que la coupure

 

*

 

Les hommes n’aiment rien tant

Que l’imperceptible brume

La voile derrière l’horizon

L’anémone de mer

Que recouvre la semence de l’eau

L’écume de neige à pic du ciel

Une absence naissant d’une présence 

 

*

 

Comment aimer sous le ciel gris 

 

Toi que je devine si attentive

Que me conseilles-tu

Sauf de me taire

De faire silence

De clouer mes lèvres

Sur la gemme d’un secret

J’aurais tant aimé un signe

Peut-être une pluie de papillons

Le chant d’une cigale

Dans la touffeur de la garrigue

N’importe

Une roupie de sansonnet

Eût fait l’affaire

Le bleu d’un sentiment

Le rose d’une affliction

Le noir d’un deuil

L’éblouissant arc-en-ciel

D’une pensée

À seule condition

Qu’elle fût sincère

Libre de toute affèterie

 

*

 

Depuis le rocher où ma vie se tient

Sous la courbure grise du ciel

Je ne suis peut-être

Que ce roitelet déchu

Attendant le don d’une couronne

Viens donc belle Illusion

Avant que la nuit ne m’étreigne

Il fera si froid ici

Parmi le désordre du vent

Et les premiers frimas

Grande est la gelure

Quand l’espoir tarit

Grand le silence

Quand se taisent

Les étoiles

 

*

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23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 15:53
Cette assise bleue dans le ciel

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

 

Cette assise bleue dans le ciel

 

Elle était si vacante

Dans la brûlure de l’été

La foule était bigarrée

Les mouvements multiples

La houle au loin

Faisait ses blancs embruns

Les mouettes au ras de l’eau

Tressaient le poème du rien

Les nuages étaient légers

On eut dit des flocons de papier

Des mots voguant

Au plus loin d’eux-mêmes

 

*

 

Il y avait longtemps

Au creux de juillet

Sur ce reposoir d’azur

Ta forme s’était posée

Pareille à la brume

Qui tapisse les eaux

Aux confins de l’aube

Tu lisais je crois

Quelques vers

De Rainer Maria Rilke

J’en ai encore à l’oreille

Le rythme inépuisé

 

En mon visage un univers pénètre

Peut-être inhabité comme l’est une étoile

 

Ceci intranquille

J’en avais surpris les signes d’encre

Au-dessus de ton épaule

Cette dune indolente

Cette douceur d’amphore

Cette invitation au péché

Mais pourquoi donc

Cet alanguissement

Au plein du jour

Pourquoi cette solitude

Alors que l’heure était à son acmé

Les enfants joyeux

Jouaient au cerf-volant

Leurs queues de soie

Fouettant l’azur

Les couples jouaient

Au jeu de l’amour

Dans les chambres muettes

Que la lumière brunissait

 

*

 

Auprès de toi

Ma présence était si discrète

A peine un soupir

Que le vent du large aurait chassé

Nous n’avons dit mot

Le concert de nos solitudes

S’abîmait au loin

Dans d’étranges vertiges

Dont nous étions exclus

Il fallait être dans l’unique

N’en point sortir

Au risque de sombrer

Dans la mondaine vanité

 

*

 

Nous étions des êtres du silence

Des clavecins désaccordés

De métalliques destins

Que ne frappait plus

De marteau en quête

De quelque son

Le vide était notre lieu

Le peu nous sustentait

L’infime déposait en nous

La trace inapparente du temps

 

*

 

Qu’aurions-nous pu proférer

Qui n’eût altéré ce bonheur insu

Quel geste aurions-nous accompli

Qui nous eût remis au monde

Dans l’ennui sans issue

Dont sa matière est tissée

Mieux valait être soi

Dans l’enfermement du paraître

Mieux valait cette insularité

Qu’un inutile bavardage

Mieux valait ce mutisme

Il était garant de notre vérité

 

*

 

Cette assise bleue dans le ciel

 

J’en reprends possession à l’instant

Bien des années après

Sais-tu ton empreinte

Y est presque visible

Ton odeur iodée présente

La grâce de ton cou

Aussi réelle que la touffe de varech

Sur la nuée de roches noires

 

*

 

Es-tu seulement une décision

De ma mémoire

L’image inachevée

Trouvant aujourd’hui

Le lieu de sa fenaison

Parfois il faut un long temps

Avant que les choses ne s’ouvrent

Et parlent avec clarté

Le sublime est ceci

Qui se retient toujours

Dans la nervure du secret

 

*

 

Mais comment se fait-il

Ces feuillets que tu lisais

Les voici sur ce banc

Où s’éploie

La lointaine rumeur

De la mer

Ils viennent de si loin

Cependant ils sont si près

En aperçois-tu

Où que tu sois

Ce message hauturier

On dirait le ventre d’une goélette

Que borde la verte écume

On dirait le pieu du phare

Planté en plein ciel

Cette exclamation à jamais

Qui ne trouvera nulle réponse

 

Comme un qui voyagea sur des mers inconnues

J’erre parmi les sédentaires éternels

 

Oui le poète des poètes est là

Qui nous sauve du risque de périr

Sans même avoir entendu la beauté

Or ceci seulement est le glaive

De notre accomplissement

Ensuite nous pourrons mourir

Outre cet éternel voyage d’exil

Que demeure-t-il

Qui vaudrait la peine d’être vécu

Je te le demande muette présence

Cette assise bleue dans le ciel

Vide de toute dette à quoi que ce soit

Sera le mot ultime

Qui sera proféré

Le temps déjà  n’est plus

Qui s’enfuit à l’horizon

Loin l’horizon qui s’écarte

Des êtres de chair

Et nous ne connaissons même plus

Les frontières qui nous bordent

Tout est si flou

Qui plonge les yeux

Dans l’ombre

Une assise

Avons-nous une assise

 Au moins

 

*

 

 

 

 

 

 

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23 juin 2018 6 23 /06 /juin /2018 08:10
Le simple dans la venue du jour

Short story

100 x 70 Bristol

Barbara Kroll

 

 

***

 

 

 

Le simple dans la venue du jour

 

C’était le bleu de l’aube

Le bourgeon au printemps

La neige d’hiver

Les ors de l’automne

Une parole amie

Quelque part

Dans la gorge

D’un frais vallon

Une fête au village

La corde mauve

D’un ruisseau

Une pliure d’ombre

La cendre d’une rencontre

 

*

 

Souvent je me levais la nuit

Dans le froid lumineux

Avec les yeux des étoiles

Pour seuls témoins

Une luciole brillait au loin

Des amours se levaient

Des gestes se taisaient

Et rien ne paraissait

Que la langueur de l’heure

Et rien ne se disait

Que la beauté du monde

 

*

 

Souvent je t’ai surprise

A la margelle

De la fontaine

Seulement vêtue de nuit

Attentive à ne rien déranger

Qui aurait brisé

Cet infini cristal

Cet instant de métal

Cette nervure d’acier

Qui tenaient le ciel

Amplement ouvert

Qui tenaient le cœur

En son étrange suspens

 

*

 

A ma croisée

Accoudé dans l’attente de toi

Le temps n’avait plus cours

L’espace s’effilochait

Les rumeurs tarissaient

Le doute s’estompait

La vie souriait

De toutes ses dents blanches

Le muguet faisait

Son bruit de pervenche

Le cerf reposait

Au milieu de ses bois

Le paon éployait sa roue

Le lucane dormait

Dans sa cuirasse lustrée

Flamboyant renard

Enroulé sur sa pelisse

Feignait de somnoler

Mésanges fauvettes

Zinzinulaient

Les amants s’enlaçaient

Avant que le jour ne se lève

 

*

 

 Le simple dans la venue du jour

 

Je l’ai connu grâce à toi

Au buisson de tes cheveux

C’était un jais c’était une ardeur

Je l’ai connu à ton corps si blanc

Un nuage s’y est perdu

Je l’ai connu au feu de tes seins

Deux baies rouges à peine écloses

Et pourtant ils surveillaient l’ombre

De leur cruelle timidité

Le simple dans la venue du jour

Comment ne pas l’éprouver

Jusqu’à la graine de l’ombilic

Cette origine en attente

De son continuel ressourcement

Je l’ai connu à ta source vive

Cette nervure de ton sexe

Qui mordait ma chair

Dans la rubescente douleur

Connu encore dans l’albâtre de tes jambes

Sur l’éminence de tes chevilles

Sur les rubis de tes orteils

Connu en toi

Seulement en toi

Sagement assise

Sur la cerise rouge du désir

 

*

 

Le simple dans la venue du jour

 

Nulle part de plus belle volupté

Que cette sublime opalescence

Que ce corps de porcelaine

Ce regard de myosotis

Cette perle oubliée

Quelque part

Sur une feuille

De Bristol

De cela

De cette présence-absence

L’on peut mourir

Tel le héros

Au pied de sa déesse

Je meurs donc d’écrire

De te dire en mots

Le péché de chair est si doux

Dans le bleu de l’aube

Le bourgeon au printemps

La neige d’hiver

Les ors de l’automne

Il y a un violon

Loin là-bas

Qui joue en sourdine

Je crois bien qu’il s’agit

D’un adagio

Comment sortir de ceci

Autrement qu’à n’être plus

Qu’une larme

Sur le bord d’une paupière

Où ton regard

Où ta main

Où ton fruit

Qui me rendraient à moi

Où donc

 

*

 

 

 

 

 

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22 juin 2018 5 22 /06 /juin /2018 16:14
De Toi le manque absolu

Dornröschen

Belle au Bois Dormant

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

De Toi le manque absolu

 

C’était toujours de cette manière

Là au plein de la nuit

L’heure de ta visitation

Je ne dormais que par intermittences

Peut-être par procuration

N’être présent au rendez-vous

Eût mutilé mon âme

Au plus profond

De son illisible matière

J’étais ici j’étais ailleurs

Ne savais plus le lieu de mon être

Divaguais pareil à l’esquif

Balloté au gré des flots

 

*

 

De Toi ne savais rien

Si ce n’est ce curieux nom de

Belle Dormante

Dont je ne puisais jamais

Que l’onirique forme

Cette faille dans l’ombre

Qui s’ouvre et palpite

Il me plaisait de t’imaginer

Sous les traits étranges

D’une anémone de mer

Présence pulsatile

Dont je ceignais

La douve étroite

De mon front

 

*

 

Te scrutant j’entendais

Au creux de l’intime

La belle légende

D’un charme mortel

A toi destiné

Ce fuseau qui piqua ton doigt

Te rendit éternelle

Jamais on n’oublie la grâce

D’un conte

Jamais de la félicité du rêve

On ne fait son deuil

Présente tu l’étais plus

Qu’étincelle sur la crête des vagues

Qu’oiseau dans sa dérive céleste

Que libellule sur le miroir de l’eau

 

*

 

Il fallait à mon contentement

Cette fuite à jamais

Cette feuillure

Dans la perte du jour

Cette lumière qui s’éteignait

Dans le ressac du crépuscule

L’inverse d’un bourgeonnement

Le pli d’un recueil

 

*

 

De Toi le manque absolu

 

Ce qui se dessinait

A l’horizon de mes désirs

Etait toujours en fuite de soi

Des jambes d’ébène

Que la couleur épuisait

La chute d’une robe

Tel un blanc calice

Telle une écume

A la bordée du jour

Et tes bras ces lianes

Qui n’étaient effusives

Qu’à l’aune d’un impossible

Saisissement

Mais de quoi donc

D’une vérité verticale

D’un bonheur passager

D’une joie faisant son feu

Là au rivage de tes nuits

 

*

 

Quelle était donc la flèche

De ton destin

Quelle la poésie dont tu tressais

Ton énigmatique visage

Nulle épiphanie qui eût pu proférer

La goutte oblongue de tes yeux

La braise douce de tes pommettes

Tes lèvres que je projetais purpurines

Cette fossette au menton

Qui t’eût identifiée entre mille

 

*

 

De Toi le manque absolu

 

C’était bien ceci

Cette pièce anonyme

Où tu te dressais

La matité silencieuse des murs

Un plafond de verre

Qui te retenait captive

Et ce tourbillon rubescent

Ce volubilis de sang

Qui perlait ses gouttes amnésiques

Sans doute étais-tu sans mémoire

Perdue dans le corridor

De desseins inachevés

Ce flottement te rendait irréelle

Ces lignes baroques

Dont tu vêtais ton mystère

Emplissaient mon manque de toi

De la dague délicieuse du vertige

Puisses-tu demeurer sans demeure

Puisses-tu ne jamais prendre visage

Puisses-tu encore une fois

Piquer ton doigt au fuseau ténébreux

Alors je ne sais

Ce qui adviendra de toi

Ce que sera le cours

De mon existence

Flux et reflux sont si forts

Qui nous éloignent de nous

 

*

 

Où les chimériques rivages

Où nous pourrions habiter

Dans l’union passagère des cœurs

Il est si facile de s’égarer

En ces temps de confusion

Mais l’insu est un délice

Auquel toujours nous voulons

Nous abreuver

Nos lèvres sont sèches

Notre gorge en feu

Rebelles

Indociles

Nous voulons

L’Absolu

Nous voulons

Le Rien

Sans doute

Ne le savons-nous pas

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 juin 2018 4 21 /06 /juin /2018 15:16
Une vision impressionniste du monde

Patrick Geffroy Yorffeg

" La lune noire de la mélancolie"

 (Technique mixte)

 

 

***

 

 

 

 

                                                                                                         Le 20 Juin 2018

 

 

 

                            A toi dont le regard porte au loin

 

 

   Solveig, me voici de retour après une assez longue absence. Sans doute suis-je identique à ces animaux qui hibernent et ne montrent le bout de leur nez que les beaux jours venus. Demain le premier signe de l’été et je me doute de la joie qui doit envahir ta nordique contrée, le froid est si vif qui vous cloitre dans vos demeures de bois, tout près de l’âtre ou bien dans la vapeur du sauna. Ici, les orages s’estompent et le beau fixe semble vouloir remplacer la monotonie pluvieuse d’il y a peu. Mais nous reparlerons bientôt du temps. Il est un sujet inépuisable et un commode passe-partout pour éviter les discussions sérieuses. Il est bien des préoccupations, bien des soucis qu’atténue une pluie, que dissout une vague de chaleur.

   Tu sais mon penchant pour les questions douées d’inquiétude et tu ne t’étonneras point que j’aborde ici une des plus vives interrogations de notre temps : la marche à pas forcés du progrès, le dénuement partout présent, la gloire des nantis, le cruel déséquilibre qui affecte les Existants selon qu’ils se situent du côté de l’ombre ou bien de la lumière. Saisis-tu, comme moi, au travers de ces rapides et innombrables mutations ce qui s’y dessine en creux, à savoir l’étonnant et prodigieux phénomène de la métamorphose ? Tout passe de plus en plus vite de la larve à l’imago sans même que le stade intermédiaire de la chrysalide soit en aucun moment appréhendé. Tout surgit sans crier gare et une invention n’a de cesse d’annoncer la suivante qui, déjà, n’est plus qu’un souvenir à l’horizon des choses. Si nous n’apercevons nullement les passages, les changements, les états successifs de la matière sociale c’est que nous devons être affectés d’un trouble de la vision qui occulte une partie du réel. Nous naviguons à vue, c’est le cas de le dire et, le plus souvent, nous perdons le cap.

   Et ce qui vaut pour le progrès n’est-il nullement applicable à notre vision générale du monde ? Souvent, je me plais à penser que le trajet existentiel de l’homme se calque, en quelque manière, sur ces fameuses époques de l’art. Ainsi, à certaines périodes de notre vie, serions-nous pointillistes, modern style et parfois cubistes. Mais je dois te parler de mon propre ressenti. Sans doute est-il tissé de pure subjectivité, mais le tangible n’est-il l’ensemble de ces perceptions éparses qui sillonnent la Terre et lui donnent son curieux métissage ?

   Mon attention à l’art, laquelle précéda de peu mon arrivée à l’adolescence, se déroula sous les fastes de la statuaire antique, notamment la grecque dont l’Apollon du Belvédère (certes une copie, mais quelle maîtrise tout de même !), sans doute, en son exactitude, sa pureté, sa grâce, son élégance, tenaient à ma vue éblouie le discours de la beauté.

  Mon adolescence fut l’occasion d’un grand bond effectué dans les stations esthétiques, me déposant dans l’aire du Symbolisme tout près des figurations bibliques d’un Puvis de Chavannes (« Le pauvre pêcheur », par exemple) dont les thèmes chrétiens (j’étais un croyant occasionnel et opportuniste !), les postures humbles, les teintes si proches d’une aménité exacte, non feinte, empreinte d’une évidente empathie, ces à peine couleurs, donc, donnaient aux personnages cette inclination de douce langueur dont tout prétendant à l’existence traverse nécessairement les flots au cours des modifications propres à l’âge, à ses indécisions, ses fluctuations.  

   Puis, jeune adulte, ce fut au  tour du Cubisme de chambouler ma vue du monde. Comment en effet demeurer hermétique à cette révolution picturale qui fut non seulement un nouveau degré dans l’évolution de l’art, mais aussi une manière, pour toute subjectivité, de se projeter dans l’assuré  en y imprimant la singularité de son propre sceau ? Maintenant il était permis d’avoir une conception toute particulière des modalités de l’expression plastique, d’élaborer ses propres équations de la vie, d’acquérir une liberté que nous avaient ôtée l’art classique et les perspectives logiques de la Renaissance.

   Je me souviens avoir observé longuement « Guitare, verre, bouteille de vieux marc » de Picasso, accordant sans doute plus de place aux « remarques marginales », papier peint, développement des formes dans l’espace, palette de teintes sourdes, rusticité des matériaux, qu’au sujet lui-même qui devenait, à mes yeux, simple prétexte à exercer une virtuosité dans le champ du maniement esthétique. Ce qui me plaisait surtout, je crois, c’était la juridiction que le mental, le concept, appliquaient aux phénomènes en les réaménageant selon une architectonique qui ne soit seulement la conformité aux choses vues. Mais, Sol, tu connais l’irrésistible attrait que le Cubisme a forgé en moi qui, jamais, ne s’effacera. Pour chacun il est des points limites indépassables. Il suffit de savoir les reconnaître.

   L’Impressionnisme et son cortège d’artistes prodigieux fut le point d’orgue de mon âge mûr. Y a-t-il coalescence entre une forme particulière de l’art et l’époque à laquelle on en ressent les effets ? Ce qui voudrait affirmer la prégnance d’une réceptivité accrue due au seul bénéfice d’une attention plus ouverte à tel âge qu’à tel autre. Ensuite viendraient des moments d’irréflexion ou  bien de moindre intérêt, peut-être de déclin (il faut bien nommer les choses parfois) où une vigilance moins soutenue aux productions de l’art en pervertirait la saisie plurielle. Mais peu importe cette digression. Venons-en à Monet, Degas, Renoir, Sisley, Caillebotte, Cézanne, enfin à ceux qui, à une époque de leur vie, adhérèrent à ce mouvement fécond.

  

Une vision impressionniste du monde

Les Nymphéas

Claude Monet

Source : Wikipédia

 

 

    As-tu, toi aussi, ma contemporaine, été saisie au plus vif par le cycle des « Nymphéas » de Monet ? Un bouleversement de la vision comme jamais et, corrélativement, la survenue de nouvelles sensations. Si le Cubisme faisait signe en direction de la raison, ici, c’est de sensualisme au sens plein dont il faut parler, de forces internes qui se laissent amener au bord du vertige. Impression (le terme bien nommé), de saisissement, de collusion des formes, d’entrelacement des éléments naturels dans une sorte de figure illusionniste  qui les dépasse et les transcende. Chaque fleur des Nymphéas ouvre un monde qui communie avec celui qui lui est contigu. Ce qui, d’ordinaire, vit séparé, l’eau, les arbres, les reflets du ciel, tout ici trouve le lieu de sa totale manifestation. Tout s’accomplit et dévoile la profondeur de son être dans une manière de voilement-dévoilement, caractère qui est, précisément ce qui s’annonce dans toute donation d’invisibilité. Or, de l’être des choses, rien ne paraît si ce n’est le déploiement de leur étant qui toujours s’abreuve à une source qui ne nous est humainement accessible. Peut-être aux elfes et aux sylphes qui habitent le mystérieux domaine de la poésie ou bien les forêts profondes de chez toi : il y a tant de choses inconnues, de territoires indéchiffrés !  Les « Nymphéas » nous fascinent, tout comme le feu qui brûle dans l’âtre dont l’essence s’évanouit à mesure de son ignition. Nous en ressentons la chaleur, nous nous aveuglons de ses flammes, nous brûlons d’en connaître la troublante énergie mais, bientôt, ne resteront que des cendres témoignant d’une puissance disparue à jamais.

   Impressionniste, également, cette photographie qui épanouit son sujet telle une corolle posée sur la vibration de l’eau. Ce qui est magique, c’est ce trouble de la vision si proche d’un astigmatisme, comme si la réalité dédoublée s’offrait plus à notre imaginaire qu’à notre perception pure. Combien alors le conventionnel « Réalisme » nous paraît à cent lieues de nos préoccupations de saisie immédiate de ceci qui fait face. Nous sommes ravis, en même temps que désemparés et immensément libres de donner cours à toutes interprétations qui viendraient à surgir sur l’écran de notre fantaisie. Aussi bien y apercevrions-nous un groupe de personnages affairés à deviser, l’élan de corolles hors de leur vase, un objet non identifié dans un rayon de lumière, en tous les cas de multiples hypothèses dont toutes, peut-être, manqueraient leur cible. Mais est-il inscrit quelque part, gravée dans le bronze, une loi inflexible qui nous intimerait l’ordre d’une unique et inaltérable perception des figures qui nous posent énigme ?  Bonheur que d’errer le long des rives en clair-obscur de la poésie, que de douter du sens d’une nouvelle fantastique (merveilles des contes d’Edgar Poe !), de flotter dans les feuillets complexes d’une peinture surréaliste.

   Du monde matériel trop engoncé dans d’inutiles rets il convient de se libérer afin que soit atteinte cette belle « extase matérielle » suggérée par Le Clézio, où il ne s’agit nullement de se confronter aux choses mais de s’immerger en elles, d’accéder à « ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière ». Oui, alors la fusion opère l’impossible auquel, par nature, nous sommes condamnés, à savoir demeurer dans l’enceinte de notre corps à la façon d’un sépulcre étroit qui n’aurait accès qu’à sa propre dimension, n’entendrait que sa rumeur singulière, se fermerait à tout appel qui ne viendrait de son étroite citadelle. La fusion nous prend en notre propre lieu et nous dépose en tous autres espaces matériels avec lesquels nous avons affaire, la fleur, l’animal qui fuit, la gorge dans la montagne, la douce épaule d’une Belle au loin devinée.

   A parler juste il serait urgent d’abandonner cette vision autiste au champ si restreint qu’elle se confondrait avec les faibles signaux émis par la cécité. Le regard doit s’ouvrir jusqu’à l’intensité de la mydriase (tu auras reconnu ce thème rémanent de ma rhétorique perceptive), autrement dit atteindre le beau rougeoiement d’une neuve lucidité. Envisager l’impressionnisme, au sens de « lui donner visage », de manière approfondie, c’est accepter de se plonger sans retenue dans la sphère inouïe des Chants de Maldoror, (ce monde étrange de l’impression portée à son incandescence), entrer en folie en une certaine manière, larguer les amarres des contingences ordinaires, plonger dans cette eau abyssale du rêve éveillé, se livrer aux bizarreries des états hypnagogiques dont Flaubert disait dans sa « Correpondance » : « L'intuition artistique ressemble en effet aux hallucinations hypnagogiques - par son caractère de fugacité, - ça vous passe devant les yeux, - c'est alors qu'il faut se jeter dessus, avidement. » Oui, avec avidité car sans cette spontanéité gestuelle autant qu’intellectuelle rien ne saurait se montrer que de banal, de conventionnel, de non parvenu à son propre rayonnement

   L’on ne peut demeurer sur le bord de l’étang, regarder les « Nymphéas » avec des yeux atones, s’exonérer des phénomènes internes et subtils qui s’y jouent, qui nous appellent, qui nous invitent à en rejoindre le trouble, le désordre, tel l’amoureux ; la fougue, telle la passion. Hors ce saut en avant de soi, l’œuvre reste muette, son message illisible, son chant étouffé, condamné aux limbes. L’on ne peut demeurer au bord de cette photographie sans éprouver un frisson, faire se lever un doute qui ne sera que le signe de notre égarement face à l’inconnu.

   «  La lune noire de la mélancolie », nous dit le titre donné par l’Auteur. Certes, la lune nous en apercevons la tache noire en haut de l’image. Mais la mélancolie, « tristesse douce et vague » nous précise La Fontaine dans la « Préface » de ses œuvres, cette langueur, ce vague à l’âme, cette brume comment en témoigner afin de ne nullement tomber dans l’anecdote si ce n’est en lui accordant le bénéfice d’un tremblement, l’auréole de l’indécision, la vacillation de la flamme, l’irisation de l’eau sous les reflets du ciel ?

   Et rien ne sert de chercher une vérité, une exactitude qui détruiraient précisément cette tentative de peindre l’irreprésentable, à savoir la floculation interne d’un individu en proie à ses démons, confronté à un obstacle qui le déracine, anéantit son être au point même où cela souffre et se rebelle. Ici, le langage devient aphasique, la parole disséminée en rhizomes, les gestes fébriles de ne point trouver d’exutoire à une impalpable douleur. Ineffable pour la raison que les phénomènes au plus près de l’âme ne sont qu’effusions, évanescentes marbrures, ocelles se diluant dans la nuit de l’être. L’abattement ne repose que sur de l’indicible, le chagrin vrai ne fait fond que sur des ombres fantasmatiques qui en profèrent l’impossibilité descriptive, l’imprécision sémantique puisque toute signification abolie ne saurait trouver la voie de quelque acquiescement. La mélancolie se conjugue sur le mode du non, flétrit sur les rives explicatives de la raison. Comment donner forme à ce qui, précisément, refuse toute mise en scène qui objectiverait l’inobjectivable ? Toute mélancolie est passion qui a retourné sa peau, espérance qui a muté en son envers, joie métabolisée par un inconscient qui la rend méconnaissable.

   Dans la densité rhétorique de la pluralité mondaine, comment porter à l’être ce qui s’absente de toute représentation, ce qui se mine de l’intérieur, ce qui sape les bases mêmes qui s’ingénieraient à trouver un début d’explication ? Comment faire l’esquisse d’une « humeur noire » autrement qu’à en dissoudre l’image à l’instant même où on la pose comme possibilité, hypothèse ? Sans doute l’impressionnisme, par son côté inachevé, par le fourmillement de ses touches, l’imbrication complexe de son lexique semble la forme la plus exacte pour déterminer l’indéterminable. Le classicisme antique serait trop précis, trop inséré dans le principe d’imitation du réel. Le symbolisme confit de pureté idéale ne pourrait rendre compte de ce marais dans lequel se débat celui affecté de neurasthénie. Le cubisme pêcherait par excès de conceptualisation. L’expressionnisme serait une proposition trop exogène d’un sentiment par définition demandant l’ombre abritante. L’esthétique postmoderne s’interrogeant sur la possibilité d’une éthique humaine après la Shoah, trop universelle alors que la condition mélancolique en est l’exact opposé : la claustration, l’enfermement dans une citadelle sans portes ni fenêtres, seule parution nocturne que confond la lumière voilée d’une lune noire.

 

   Voilà, Sol, le degré de mes méditations bien grises pour un été qui s’annonce. La saison est belle qui amène l’éblouissement des tenues, la légèreté des allées et venues, les terrasses de café volubiles, les peaux saturées de soleil, l’amour à fleur de peau et me voici dans ma demeure de pierres, écrivant tout le long du jour alors, qu’au loin, bruissent les cigales sur les pierres chauffées à blanc du Causse.

 

Sois heureuse sous la lune blanche.

Mon souvenir est marqué de ton étoile.

Que sainte Lucie en sa fête de lumière te soit bénéfique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 09:18
Ce chemin dans la chair

                     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ce chemin dans la chair

Dont nous pensions

Qu’il nous sauverait de nous

Sans doute l’avions-nous

Trop emprunté

Au gré de nos passions

Au feu de nos instincts

Il était inscrit en nous

De toute éternité

Car nul n’échappe

 À la mesure humaine

De ses pas

 

*

 

De Toi tu n’avais emporté

Que le deuil de ta séparation

Pour Moi la solitude à jamais

Avec ses ailes de carton

 

*

 

Sur du mouvant

Nous nous étions assemblés

Telles les feuilles qui filent

Au ras de l’eau

 À leur perte prochaine

Nous étions deux courants

Que rien ne rapprocherait

Tu étais trop lointaine

J’étais bien trop en souci

De mon être

Qu’attend-on

Si ce n’est d’arriver à soi

D’y parvenir jamais

 

*

 

Nous étions pareils

A Simon du Désert

En proie au doute éternel

En quête d’absolu

J’errais parmi les dunes

Le silence était grand

L’ombre des barkhanes

Faisait ses sombres croissants

Au creux des nuits que ne visitaient

Ni Lune ni Etoiles

Ciel d’encre dans lequel

Nous dérivions

Orphelins de rêves

Erratiques figures

 

*

 

Le matin nous trouvait hagards

Les mains tournées au ciel

Les paumes ruisselantes de vide

Les doigts englués d’aube

Nous avions toutes les peines

A nous hisser hors le pli

De nos cauchemars

Chrysalides empêtrées

Dans cette soie qui aurait dû

Nous être douce

Elle n’était que parois

De notre commune geôle

Nous étions ermites

En nos blanches méditations

Nous étions ascètes

Perdus dans le labyrinthe

D’un morne ennui

Et le Diable soufflait

En nos âmes

La complainte du chagrin

 

*

 

Ce pays des Hauts Vents

Hors toute raison

Hors toute présence

Hameau déserté des Vivants

Nous l’avions choisi

D’un commun accord

Pensant que ce lieu vide

Serait le premier mot

D’une phrase que nous dirions

Le premier jour d’un poème

L’existence était en prose

Les heures de plomb

 

*

 

Nous passions un long temps

A regarder au travers des vitres

Que le dépoli froissait

Les troupeaux que conduisaient

Les bergers

Nous nous usions

A lire Cioran ou bien Unamuno

Le tragique ornait nos fronts

Les pleurs lissaient nos yeux

La mélancolie tissait nos âmes

Des fils infinis d’une invisible toile

 

*

 

Sans doute pour des Etrangers

Aurions-nous été transparents

Tels des phalènes au crépuscule

Qui meurent sans le savoir

Jour et nuit étaient du même goût

Une amande sans saveur

Habitait nos palais

Une amertume creusait

Son vertige

 

*

 

Parfois nous allions sur ces collines

Teintées d’argile claire

Sur ces crêtes prises de vent

Que n’habitaient que

De maigres genévriers

Que ne troublait

Que le vol des sauterelles

 

*

 

Parfois le calvaire de fer

Tout en haut de son pain de sucre

Nous voyait corps unis

Corps soudés

Il était le météore

Auquel nous confiions

La juste mesure

De notre égarement

La Mer tout au loin

Se laissait apercevoir

Dans un moutonnement bleu

Qui ne manquait de nous étonner

Existait-il encore quelque chose

Qui eût du sens en quelque endroit

Du Monde

Quelque chose qui proférât

En dehors d’une affliction originelle

 

*

 

Ce chemin dans la chair

Que nous avions inclus

Dans la dague ouverte

De nos corps

Cette  chair repue

Aurait-elle connu

L’instant d’une courte extase

L’éclair d’un possible bonheur

Mais après ces brèves étreintes

Qu’en était-il

De nos vies qui ne soit inutile

La chair est triste hélas

Et j’ai lu tous les livres

disait le Poète Mallarmé

Fuir  là-bas fuir

 

*

 

Que fuir sinon son être

Qui est toujours en avant de soi

En arrière de soi

Il est si difficile

De coïncider

Avec soi

De faire unité

Avec sa propre chair

De demeurer

Dans la brume infinie

Qui nous fige

Ici

Et nulle part

Ailleurs

 

*

 

D’un chemin hors la chair

Nous exilant

De nos tourments

Serions-nous à nous-mêmes

Advenus

Rien n’était moins sûr

Jamais les Hauts Vents

Ne cessaient de souffler

Ici

Dans la courbure

Du jour

Jamais

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 juin 2018 1 18 /06 /juin /2018 08:38
Hommes de l’Ombre

                                               Patrick Geffroy Yorffeg

                                                 " Paysage rencontre"

                                          (Dessin aux feutres sur papier)

                                                       Provins 1986

 

*** 

 

[« Paysage rencontre » nous dit le titre. Ici que peut-on y lire sinon un brouillage des lignes et, sans doute, une perte du sens dans le fourmillement du monde ? Toute œuvre non-figurative porte en elle les sèmes inaperçus qui ont concouru à son émergence, signes dont l’auteur lui-même n’a peut-être guère saisi les protagonistes : éléments de la nature, objets, architectures, linéaments divers qui courent, ici et là sur le vierge de la page. Nous regardons et nous sommes inévitablement égarés. Cependant quelque chose s’annonce que nous ne renierons pas : l’incontournable figure humaine (comme chez Gaston Chaissac, chez Jean Dubuffet, une infinie récurrence) cette figure donc projette son ombre à l’horizon de notre vision. Voyez ces images hachurées cernées de noir, qu’ont-elles à nous dire qui serait hors de la condition humaine ? Puisque nous sommes hommes de conscience, tout est nécessairement en nous. Ces figures, cet homme en buste, de dos ; ces autres parutions en pied, ce sont les rhétoriques habituelles qui font leur bruit de fond un degré au dessous de la conscience. Inévitablement elles nous interrogent. Ouvrons-leur la scène d’une méditation.]

 

***

 

   Ils sont là les Hommes de l’Ombre. Ils sont là, gris, hachurés. Ils sont encore habités d’images mouvantes, pliures du rêve, écorces non ouvertes à l’entaille du jour. Ils demeurent dans l’enceinte de leurs corps. Ils y devinent, dissimulés à l’angle des ligaments, derrière la hampe translucide des os, des souvenirs anciens qui flottent tels des oiseaux ivres pris dans l’arrivée du jour.

Mais sont-ils au moins nés à eux ?

Sont-ils des êtres en attente d’une complétude ?

Ou bien meurent-ils à eux-mêmes ?

Sont-ils déjà vivants ou en instance de parution ?

Un feu s’allume-t-il dans le photophore de la conscience ?

Une lueur, fût-elle blafarde, tragique,

se manifeste-t-elle dans le golfe des reins,

dans le dard prolixe du sexe ?

Peut-être n’ont-ils que cette racine primitive

qui les relie à leur tellurique condition ?

  

   Nous avons tellement de peine à les imaginer sur la scène du Monde, bardés du luxe polychrome des vêtures, pleins d’allant, disposés à la rencontre au gré de laquelle connaître le déboulé de l’Autre dans la sombre caverne aux allégories. La sienne caverne,  la grotte de chair qui rugit et s’enclot dans un épais mystère, celle qui piaffe et s’impatiente de connaître. Les Autres aussi, ces « étranges étrangers » qui demeurent dans l’étoffe rugueuse des ténèbres et nous plongent dans une nuit espérée habitée de rêves féconds, privés d’une angoisse primordiale avec son pieu chauffé à blanc. Mais le pieu résiste et, dans notre sommeil, dans notre longue léthargie, sera-t-on au moins assurés de vivre, ne serons-nous pas, déjà, dans l’antichambre de l’outre-temps qui nous convoque à être hors de notre corps, simples buées flottant dans un non-lieu, un espace indéterminés ?

   Mais qu’est-ce qui fera donc sens si ce n’est l’ardent Soleil (réminiscence platonicienne) qui donne acte aux choses, allume dans les yeux des Existants la flamme de la Vérité ? Quoi donc ? Ici, dans le reflux de clarté, dans le boyau couleur de cendre, dans l’inapproché, sont les illusions. Ici les fantasmagories. Ici les étiques desseins que la proximité de l’Enfer alimente, l’Enfer qui souffle sur les braises du Mal, attise le virulent désir, plante dans la chair des Voluptueux la pointe  aiguë de l’envie, de la possession, de la puissance de soi qui culminent dans l’entière Volonté de dépassement de ce qui est, de violence souvent, de folie parfois.

   C’est depuis ce retrait teinté de nuit que se forgent les armes, que se façonne l’arc d’argent grâce auquel seront décochées les flèches en direction de la Terre des Hommes. Celle qui attire, fascine et, en même temps, repousse, contraint à plaquer la grille de ses mains sur le globe incendié des yeux. A demeurer en soi le plus longtemps possible. Douleur vacante du surgissement. Souffrance que de quitter les limbes, leur atmosphère de soufre, certes, mais elles enveloppent, mais elles étendent leurs membranes maternelles, mais elles maintiennent sur le bord du paraître, cette douce attente qui recèle toutes les surprises, les déclinaisons de ce qui, bientôt, sera Réel, tangible, proposé comme seule et unique Voie selon laquelle loger son cheminement, dire son être et le remettre au don du jour.

   Il y a tellement d’hébétude à osciller autour de son axe, pâle soleil qu’un souffle de vent éteindrait, à errer parmi les constellations vacillantes, à chercher la trace d’une possible comète dont on voudrait saisir les cheveux de mercure. Ils seraient chevaux ailés, rapides Pégase nous emportant dans une galopade ivre, bien au-dessus de cet abîme qui rougeoie et nous désespère d’être. Vivre est jouir, s’agripper aux voiles des fantasmes, ronger son frein, veiller sa proie, s’incliner, se soumettre, se rebeller, porter au plus haut son front de marbre, puis s’endeuiller de la feuille morte, se morfondre du trop rapide frimas, bourgeonner au printemps, devenir feu rutilant au plein de l’été.

  

Ô Amantes sur vos lits de braise !

 Ô vertes ambroisies !

Ô jouissives Vierges !

 

   Tous les peyotls, les absinthes, les opiums à la délirante vergeture, toutes les gorges dardées, les aréoles douces ou venimeuses, les failles par où s’appartenir jusqu’au sublime vertige, vous nous crucifiez en plein ciel. Goûter une fois vos ténébreuses puissances et s’ouvrent toutes les geôles, se déploient tous les tentacules sans fin de la libido rubescente, de l’addiction pubescente. C’est comme une tresse de cheveux, de fins rameaux qui nous habitent du dedans, poussent leurs ramifications au bout de nos doigts et seuls des crins de cristal disent le murmure intérieur. Intense, diabolique, arsenic semant son acide dans la demeure brûlante de l’être. Comment sortir de l’aporie autrement qu’en mourant de ne point vous posséder ? Vous les orphiques présences. Ou, plutôt, Absences avec une Majuscule à l’Initiale. Mais, hors le double consentement de la rencontre, de Vous, de Moi, ni l’Un, ni l’Autre ne parviendrons à la pointe extrême de notre être, cette consumation qui abolirait nos globes de chair, nous rendrait semblables à la liberté infinie du pur Esprit. Me reconnaissant, vous reconnaissant, ce double mouvement nous accomplit et nous dépose, solitaires, infiniment solitaires - LE Paradoxe -, hors de nous, là où vous n’êtes plus que la trace d’un souvenir, la douleur d’une rapide étreinte. Où je ne suis plus qu’un bourgeonnement sans éclosion, une résine mourant de sa propre densité. Jamais on n’étreint que du vide. Jamais on ne touche que la brume de l’Absolu. Du monde nous sommes orphelins. De Vous. De Moi. Orphelins !

   Cependant il faut continuer de cheminer. Que voyons-nous ? Un ciel embrasé, un reste de chaos, des parturitions célestes, des déchirures, les tiges des forceps.  Pour le monde, venir à l’être est aussi douleur, consentement à paraître dans la souffrance, tragique détachement de ce qui était connu dont il ne demeure que quelques lambeaux.  Loin est l’ordonnancement d’un cosmos qui sera le premier mot du concert universel. Puis d’étranges tours. Sémaphores qui agitent leurs pathétiques bras dans les lames d’air. Le sol est violenté, boursouflé ; du magma en fusion roule ses eaux rouges tout contre la croûte sur laquelle, quand ils seront nés à leur condition, les Hommes, les Femmes marcheront avec le dos courbe, l’échine raide, les os en fusion, mémoire primitive de cette appartenance à la roche primitive. Nul ne saurait renier sa filiation. De la pierre en nous, du feu, des gaz de soufre, des convulsions géologiques. Comment, autrement, légitimer ces subites danses de saint Guy, ces violentes colères, ces catapultes libidineuses, ces montagnes russes qui nous tirent à hue et à dia, nous écartèlent, nous laissent sur le bord d’une faille alors que la longue tectonique humaine fait son bruit de forge, son bruit de chaînes, son bruit de boulet attaché à nos pieds de forçats ? Voyez-vous, nous ne sommes nullement remis à nos propres décisions. Constamment nous sommes agités par des forces externes, joués par de pervers démiurges, clivés selon des strates que nous n’avons voulues. Qui nous contraignent à notre sort d’autistes. Nous sommes scindés, irrémédiablement scindés. Irréconciliables comme des peuples ennemis qui se fuient à jamais.

   Là, juste en dessous de la frontière, de la limite qui sépare (en théorie, bien entendu) la matière dense, ignée, intensément volubile et le domaine réservé aux Errants, des Formes, simplement des Formes, non esthétiques ou naturelles, mais déjà intensément humaines, dramatiquement humaines.

   A gauche de l’image (de l’allégorie ?), un homme est levé dans la presque totalité de son propre événement, privé de sa main droite, celle qui serre et accueille la main complémentaire, celle qui rassure et caresse, celle qui fait signe et fait parler la statue oblique du corps.

   Au centre une femme attestée par la barbacane de sa poitrine qu’annule sitôt l’absence de visage. Avant que de paraître, l’épiphanie est biffée qui mutile les sens de l’intime présence aux choses : voir, entendre, humer, goûter. Ne lui reste que le tact dont sa peau sera le possible réceptacle. Mais comment toucher sans visage ? Comment toucher ? Le sexe ne suffit pas. Il est un sépulcre.

   A droite, l’avenir de l’homme se termine par cette posture en buste d’un être dont on n’aperçoit que quelques nervures, quelques hachures. Que disent-elles d’autre que cette confondante incomplétude qui paraît le transir dans la nuit encore active du Néant ? Une rature qui n’a nullement trouvé le subterfuge qui en effacera la vénéneuse trace.

 

   Certes cette brève méditation n’a rien de rigoureux. Elle balance entre noir pessimisme (c’est pareil) et projection surréaliste. Etait-ce là le destin de cette œuvre que de recevoir si pathétique empreinte ? Oui et non. C’est selon le Voyeur. C’est selon l’état d’âme. C’est selon la fantaisie. Nous ne sortons jamais de cette contradiction constitutive du réel : nulle objectivité nulle part qui serait comme un Juge de paix équitable, un directeur de conscience rassurant. Embarqués définitivement dans les rets d’une efficiente subjectivité, fascinés par les productions de notre ego - insondables ténèbres -, nous voguons tantôt sur des Monts Joyeux, tantôt nous rampons dans quelque veine de houille noire tels les haveurs de Zola. Nous allons de-ci, de-là, au gré d’une navigation sans qu’il nous soit aucunement possible d’en maîtriser la destination. Notre boussole perd si facilement le Nord que notre progression à l’estime est rien moins que périlleuse. Immensément périlleuse. Telle est notre aventureuse destinée. Parfois des lagons bleus. Parfois tutoiement de gouffres, Charybde et Scylla. Et vogue la galère ! Il y aura bien une mer, une mère ouvertes à l’accueil. Il le faut autrement la désespérance sera notre ultime savoir des choses. Notre ultime !

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 19:29
Demeurer dans le bleu

 

           Photographie : Livia Elèna Alessandrini

 

 

***

 

 

   Ici, aux confins de l’eau et de la montagne, tout le monde l’appelait : B. Que signifiait donc cette simple lettre ? L’abréviation de Béatrice ? Le début de Bonheur ? La troisième lettre de siBylline ? Ou bien la cinquième de ténéBreuse ? En réalité nul ne savait à quoi se rattachait cet étrange et économe sobriquet. On disait : « Tiens j’ai aperçu B. se promenant au bord du lac » ou encore « B. est passée à vélo dans la rue » ou encore « Ce matin, B. avait sa boîte de couleurs et ses pinceaux ». Mais affirmant ceci, les habitants d’ici ne faisaient que dérouler les fils d’une intuition car le signe distinctif de B. consistait en son invisibilité. Il faut dire, dans cette bonne ville d’Etrange, rien ne se laissait voir que de mystérieux, d’amplifié, et le réel, constamment métamorphosé, se diluait dans l’eau du premier nuage venu. De ceci nul ne s’offusquait car chacun sait qu’une vision altérée des choses est bien souvent préférable à la préhension solide des phénomènes, à leur matérialité têtue.

   Donc, B. qui vivait en quelque endroit seulement connu d’elle - peut-être l’abri d’une grotte, la frondaison d’un arbre ou bien une hutte de sa fabrication -, B. ne se livrait que par fragments dont il fallait reconstituer patiemment le puzzle. Nombre de gens obstinés avaient cependant renoncé à en tracer les contours. Plus d’un, à Etrange, se contentait de l’apercevoir  - ou d’en prétendre la saisie -, dans le reflet d’une vitre, un miroitement du lac, les mailles d’une brume légère. Dire à quoi B. occupait ses journées serait une entreprise aussi fastidieuse qu’inutile. Qui croit saisir la feuille d’automne dans la rumeur du vent, demeurent, le plus souvent, les mains vides et l’esprit en déroute.

      A défaut de pouvoir la cerner, nous nous contenterons de tracer de B. une esquisse qui ne soit trop fuyante. Voilà comment cette sauvageonne occupait approximativement ses journées.

   Il y avait les jours Rouges, ceux où le soleil ensanglantait le ciel, où l’amour rutilait au coin de chaque rue, où la passion faisait ses rameaux complexes et ses circonvolutions, où la rose dépliait la soie de ses corolles dans une manière de don presque impérieux, une haute évidence, une autorité des choses à dominer, à s’épandre, à coloniser la moindre parcelle d’air. En ces jours d’exubérance, B. sortait peu, demeurait tapie au fond de son abri, attendant que tout revînt à la raison.

   Il y avait les Jours Jaunes, les jours champs de tournesols, les jours vangoghiens, ceux où le pollen tapissait les rues d’une teinte vernissée, pour un peu on se serait pris les pieds dans toute cette délirante effusion. En ces heures hautement rayonnantes, B. se dissimulait le plus souvent derrière le tronc d’un arbre, sous le treillis d’une marquise, enfin en quelque endroit qui assurât à son âme fragile un lénifiant repos.

   Il y avait les jours Verts, les jours d’épanchement de la chlorophylle, on aurait dit des fleuves d’émeraude s’écoulant vers la mer. B. aimait bien le vert mais dans ses teintes adoucies : amande, anis, mousse ou bien plus soutenues, sapin, impérial, viride. Les verts crus, citron, printemps elle en redoutait le penchant acide, cela faisait en elle un genre de creux où semblait se déverser le visage urticant des choses. Parfois, s’asseyant à la terrasse d’un café - nul ne la voyait -, elle sirotait tout doucement, dans des chalumeaux de verre, une boisson mentholée qui lui disait toute la fraîcheur du monde, la souplesse du bocage, les ruisseaux allongés sous le berceau des arbres.

   Il y avait les Jours Marron, les jours châtaigne et terre, les jours à la saveur chocolat. Elle aimait bien ces déclinaisons du sol, ces glaises lourdes, ces sables légers. Cette matière la rassurait, l’ancrait dans le réel, elle l’imaginaire imaginative qui ne se sustentait guère que de vols impalpables, les siens, mais aussi de ceux des oiseaux du ciel. Elle aimait la couleur onctueuse de la banane, celle duveteuse, qui avait pour nom chamois, elle  appréciait surtout la teinte approchée de la brique, ce poil de chameau dont, sans doute, elle tressait le tapis de ses rêves. Marron la voyait aussi bien sur une nappe de feuilles mortes dans un jardin public, près des chevaux à la robe bai, de la rive du lac où les vers dressaient leurs drôles de tortillons de boue, ou bien dans la proximité d’une brûlerie de café où se mêlaient, pour son plus grand bonheur, arôme et couleur. 

   Enfin il y avait les jours Bleus. Les jours où, assurément, elle était chez elle. Car entre elle et le bleu il n’y avait nulle frontière, nulle différence. Le bleu l’habitait tout comme elle se fondait dans le bleu. La presque entière palette de cette couleur céleste, fluviale, aigue-marine, la portait bien au-delà des habituelles conventions du vivre, de ses pesanteurs, de ses emmêlements compliqués. Avec le bleu elle était en osmose si bien que ses yeux aux reflets d’océan seraient passés inaperçus auprès des grands rivages où battait l’eau, surtout dans l’anse de ce si beau lac d’Etrange. Tout s’y donnait avec générosité et profusion. Selon l’heure du jour, l’inclinaison de la lumière, la gamme des tons variait sans cesse, chacun affirmant l’unicité de son caractère : l’indéfini du bleu-vert, l’évanescence du céleste, le soutenu du cobalt, le sombre du denim, l’ombré de gris du persan.

   Face aux cimes des montagnes, B. passait de longues heures dissimulée par des bouquets de gentianes aux ponctuations violettes, que traversait parfois le vol turquoise des libellules. Pour B., le bleu était assurément la couleur de l’âme, celle du ressourcement, de la plénitude. Tout ceci qui se dilatait et montait jusqu’au dôme translucide du ciel, se réverbérait sur les flancs des grands pics, ricochait  sur les toits des maisons de la ville. Et puis, son oiseau porte-bonheur, le martin-pêcheur, n’était-il paré de cet éclat de gemme, de cette phosphorescence si étonnante qu’elle disparaissait toujours trop vite de son regard, un éclair qu’elle aurait voulu suivre jusqu’à sa fuite, là-bas, au loin, dans les frondaisons majuscules du platane de l’Île de Peilz. Mais qu’y avait-il donc de plus beau que cette immense quiétude d’un paysage uni, sans faille, cette manière de camaïeu où tout se fondait dans une harmonie qui semblait immuable ? B. demeurait donc dans le bleu le plus longtemps possible. Lorsque le ciel commençait à se décolorer, que l’agitation se manifestait, que les allées et venues se faisaient trop pressantes, que de grandes flammes envahissaient l’air, B. quittait à regret sa cachette, regagnait son refuge : le Bleu d’où elle venait, où elle repartait.

   Bien qu’experts en enquêtes et filatures de toutes sortes - souvent des contrebandiers sillonnaient dès après le crépuscule les eaux bleu-nuit du lac -, nul ne vit jamais l’insaisissable B., seulement une petite musique dans le pavillon de l’oreille, un frisson se levant sur l’épiderme, le passage du vent sur le globe de l’œil, une fraîcheur au creux du palais, un égouttement de pluie sous la voûte des arbres, un pincement au cœur, l’ombre d’une nostalgie, le souvenir d’anciennes amours, un adagio se perdant au fond d’une ruelle, la plainte d’un violon, un sanglot d’automne. Ainsi coulent les heures à Etrange dans le carrousel polychrome des humeurs printanières ou estivales qu’atténuent les premiers frimas d’octobre, les neiges hâtives de décembre. Une suite de verts, de rouges, de jaunes, de marron avec, parfois, la surprenante résonnance d’un bleu. Oui, d’un bleu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 07:51
Ils étaient là…

                    Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Ils étaient là et ne savaient

Le lieu de leur être

On les aurait crus arrivés

Au monde

Mais ils étaient encore

Bien en-deçà

Dans cette zone d’indistinction

Sans acte

Sans parole

Ils auraient voulu dresser

Leurs frêles esquisses

Contre la plaque du ciel

Dire des prières

Jeter en l’air des imprécations

Qui auraient étayé

Leur souci de vivre

Ils auraient voulu sculpter l’ombre

Y dessiner les branches d’un devenir

Mais l’ombre était dense

La nuit immense

Le futur un magma indescriptible

Leurs bras de simples ramures

Que leurs corps annexaient

A la façon d’inutiles territoires

 

*

 

Alors comment avancer

Sur ce sol hasardeux

On aurait dit une glace

Noire

Primitive

Sauvage

Enfermant des os de mammouths

De blanches défenses

Qui un jour surgiraient

Du sol nourricier

Pour délier les hommes

De leur volonté de vaincre

Leur hargne de dominer

 

*

 

Un très long temps

Il faudrait à l’humain

Pour sortir du marigot

Où sa condition le tenait

Empêtré

On ne sort si facilement

De millénaires d’abandon

De siècles de mutité

D’années de cécité

Car on tient encore

De la glaise collante

 De l’humus dense

De la racine qui toujours

Encombre votre ventre

A la façon d’un glaive

Dont on mourra

 

*

Terrible mémoire du corps

Qui jamais ne s’absente

La force est trop présente

Qui travaille le tréfonds

De la tumultueuse chair

Y trace les vergetures

D’un désir opalescent

 

*

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Ne sachant que faire

D’une vie qu’ils

N’avaient voulue

On avait décidé pour eux

Dans une nuit de violence

Et d’amour

De ce que serait leur sort

Une marche à l’aveugle

Sur les sentiers de la guerre

L’homme était né

Pour ceci

Guerroyer festoyer fossoyer

Partout étaient les stigmates

De l’errance mondaine

Partout les démences vulvaires

Les épilepsies phalliques

Partout la rage d’exister

Et les membres battaient le vent

Et les foules battaient le pavé

Harassées de désir

Suppliciées de plaisir

 

*

 

Oui car il y avait ivresse

De vivre contre vents et marées

Exister ou risquer de le faire

Tirer ici une bouffée de jouissance

Exhumer là une plainte tragique

C’était pareil

De toute façon les dés étaient jetés

On mourrait à petit feu

Avec ou sans Dieu

Avec ou sans Maître

Avec ou sans Soi

On ne s’appartenait même pas

 

*

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Larves dans leurs écrins de carton

On ne voyait ni leurs yeux

Ni leurs bouches

Leurs jambes étaient gourdes

Leurs cuisses torses

Leurs hanches bancales

Ici était l’eau gélive

Dont ils sortaient

Là le feu actif

Qu’ils rejoignaient

Cette éclisse de sang

Qui s’annonçait à l’horizon

De leur marche

Ils étaient pèlerins

Privés de culte

Acteurs d’une scène absente

Chemineaux cheminant

Dans leurs propres ornières

 

*

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Orphelins d’un sens à bâtir

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

*

 

 

 

 

 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:28
Porteuse de Lumière

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce qu’aimait faire Porteuse depuis toujours, ceci : se réveiller avant même que l’aube ne teinte de gris les collines, se passer un peu d’eau sur le visage, prendre une collation aussi légère que le nuage printanier, oublier sa robe et son chemisier, pousser ses volets sur le reste de nuit et regarder le noir au profond des yeux afin que son corps, teinté de sombre, s’impatiente de sortir et de connaître la lumière.

   Les rues d’Agathaé sont emplies d’ombre. Nul mouvement qui troublerait l’indolence des ténèbres, nulle clarté qui entaillerait ici la vieille façade rongée d’humidité, là le banc immobile depuis des siècles, ses pieds de fer lustrés de rouille. On dort dans Agathaé car il n’y a rien d’autre à faire dans cette antique cité que ne visitent même plus les noirs corbeaux. Ici est l’en-dehors du temps, le non-espace puisque tout repose en soi comme une cruche accepte l’eau qu’elle recueille sans chercher à connaître la raison de cet abritement. On sommeille depuis des siècles et, parfois, les nuits de pleine lune, quelques Revenants se hasardent au creux des ruelles, les âmes de quelques chats en maraude flottent dans des peaux mitées, leurs yeux scintillant à la façon des émeraudes.

   Autrefois la Ville était prospère, le port industrieux, le marché animé, les étals de poissons brillant de mille écailles. Mais les Mercantiles sont arrivés, ceux aux dents longues, aux mâchoires d’acier, ils brisent tout ce qui résiste et se dresse contre leur volonté. Ils ont asséché les marais où vibrionnaient les nuées de moustiques, dragué les étangs ourlés du bleu des lavandes de mer, abattu les collines de rouge pouzzolane, creusé des chenaux, éventré la terre, hissé les hautes tours de la désolation, convoqué ces marées de curieux qui envahissent les plages dans leurs habits chamarrés, on dirait les clameurs des criquets s’abattant sur les champs d’orge ou de mil.

   Agathéa est restée en retrait, pareille à une courtisane que son amant aurait répudiée. Alors elle s’est voilée, alors elle a scellé son sort de silence et de longues heures que le soleil brûlait de son inépuisable ardeur. On a tiré le grillage des moustiquaires, entrecroisé les lourds volets de bois, baissé les rideaux métalliques à l’aplomb des devantures, rangé les terrasses des cafés, biffé d’un trait les conciliabules au coin des places. On s’est immolés dans un immémorial sommeil. On est devenus aussi vivants que les momies sont grises et austères. On attend l’inattendu qui jamais ne se produit.

   C’est un matin comme bien d’autres avec le balancement, dans le terne, des écorces plâtreuses  et  vert-de-grisées des platanes, feuilles en carton qui résonnent du vide ici présent. On en éprouve la sourde attirance. On leur ressemble depuis les cubes immobiles des chambres où l’on est gisants de pierre pris d’éternité. Ce qu’on entend, là, ce glissement sur la dalle de ciment, c’est le pas léger de Porteuse, (nul cependant n’accède à cette réalité-là), son esquisse de cendre à l’horizon des mots. Un simple chuchotement, un ébruitement des lèvres, une peau de soie qui s’ouvre à la neuve clarté de l’heure.

   Ce que l’on voit, ici, au travers des fentes des contrevents, un phare avec sa boule de lumière blanche qui fait ses oscillations et ses éblouissements. Juste au-dessous, cela ressemble à une effigie humaine, à une Nubile à la recherche de son promis. Mais, on le sait bien, il n’y a plus nul vivant, ici, c’est sans doute une hallucination, une fascination de l’esprit, la grâce de quelque fantaisie. C’est plongé dans la brume, c’est diaphane, ça a la consistance de la chair, sa pulpe doucement gonflée, sa teinte de mastic Tout en haut, vers la tache de lumière, c’est drôle, on dirait un bras - sans doute un sémaphore qui indique aux marins la route à prendre -, puis, plus bas, deux boutons tel des aréoles - ce ne sont que des signaux ? -, puis une graine tel un ombilic - une mince ouverture par où voir la mer ? -, puis un genre de meurtrière - la porte par où entrer ? -, puis deux étais - on dirait des jambes reposant sur la semelle des pieds.

   Au-delà des digues qui canalisent la Rivière, là où la mer est rejointe, la plaque d’eau étincelle, allumée par la simple présence de Porteuse. Sa lueur est si vive qu’elle exulte et inonde la coupole du ciel. Des scories ignées retombent, des boules incandescentes traversent l’air porté au rouge. Des éclairs sillonnent les nuées. Des zébrures à la teinte de cuivre font leurs étonnantes déflagrations. Dans les hautes casemates de ciment, dans les cellules de béton, dans les ruches qu’habitent les Drogués du sable, les Adeptes du culte solaire, les yeux se révulsent, rentrent dans leur boule de chair, connaissent l’ombre absolue de la cécité. Leurs plaintes on ne les entend même pas tellement elles sont prises sous la juridiction impitoyable de l’auréole lumineuse. Lentement, doucement, inexorablement les pyramides hissées par les Mercantiles à coups de dollars, se lézardent, se fissurent, entrent en poussière. Cela fait une onde furieuse qui crépite et monte au zénith telle la trombe dans l’œil du cyclone. Bientôt, de la glorieuse « Odysséa », ne subsistent plus que gravures prétentieuses et icônes consuméristes flottant parmi  gravats et graviers, sables et limons. Les marais ont regagné leur place d’antan. Les moustiques distillent leurs chants aigus. Les lavandes de mer s’inclinent vers le sol avec souplesse. Les billes de pouzzolane ont reconstitué leur rouge tour de Babel. Les roches noires du Cap, nettoyées de leurs édifices prétentieux, montent en plein ciel pareilles à des menhirs d’obsidienne.

   C’est le soir maintenant avec la brume qui tombe sur la mer, le crépuscule aux teintes mauves, les touffes des bougainvillées qui éclairent de magenta le fond des ruelles. Partout où passe Lumineuse se révèle ici une tache de couleur, là quelque chose qui avait été oublié dans les arcanes de la mémoire. Les Momies se sont réveillées de leur longue léthargie. Encore un peu de poussière sur les traits du visage, encore une lointaine fatigue qui assombrit les yeux, encore une nostalgie d’avoir connu le calme et la paix infinis de ceux en partance pour le prolixe et fécond inconnu. Les rues étroites qui entourent le marché sont le lieu d’une belle agitation. On déplie des bancs où rutilent les poissons, on s’invective, on vante sa marchandise, on interpelle le chaland. Derrière les fenêtres grillagées on entend bruire le souffle des Revenants. Ils sont tout à la passion de leur nouveau regard. Ils emplissent leurs yeux de tous les mouvements, l’éclat de talc d’une robe, les sourires bordés de lèvres cinabre ou cardinal, une joie qui ruisselle, un bonheur qui fait son tintement clair, une promesse qui fuse d’une bouche à la manière d’un jeu d’enfant. Partout où passe Lumineuse, c’est comme une traînée d’or et d’argent qui poudroie. Les façades s’habillent de teintes de fête, les réverbères aux yeux éteints depuis la nuit des temps font leurs flocons de givre, les vitrines brillent à l’unisson, les boutiques font tourner leurs joyeux manèges.

   C’est en direction de l’Allée des Platanes que Porteuse dirige ses pas. Celle qui a connu son enfance, cette comète trop rapide qui ne laisse au souvenir des hommes qu’une tresse brillante puis tout s’éteint qui entre en silence. Cela bruit sous les larges frondaisons des arbres séculaires. Des enfants joyeux jouent à chat en se houspillant, en lançant dans l’air les trilles de la surprise, en faisant claquer les paumes de leurs mains sur l’épaule de celui qui, à son tour, sera chat et ainsi à l’infini comme si rien ne pouvait arrêter cette folle farandole. Sur le sol de boue séchée les boules d’acier des joueurs de pétanque font leurs rapides soleils, se choquent, s’écartent, se rejoignent dans la rumeur tendue des éclats de rire. On était consignés depuis si longtemps dans les boîtes oblongues des demeures vides, on piaffait d’impatience, on voulait la brûlure du jour, le pollen jaune du Casanis dans les verres qui suent. On voulait l’amitié, ses nattes ourdies au métier de la fidélité. On voulait le bonheur simple de vivre et voici que maintenant il bourdonnait à la façon d’un essaim de guêpes. Il y avait plénitude et tout le reste n’existait que par défaut, loin, très loin, bien au-delà du dôme bleu métallique de la mer, peut-être dans un pays qui n’existait pas.

   Lumineuse est parmi la foule des Joyeux. Son trajet de clarté est presque inapparent, son corps est cette vitre claire sur laquelle s’inscrivent les signes d’une félicité immédiate. Nul ne la voit, l’éprouve seulement dans le genre d’un frisson qui fait lever ses éminences sur le coutil de la peau. Maintenant Porteuse est assise à la terrasse du « Café des Allées », juste en vis-à-vis du Vieux Jo qui se confondrait presque avec sa façade, éternelle cariatide soutenant de sa légendaire bonté l’épreuve laborieuse du jour. Nul ne passe sans le saluer. Nul ne passe qui ne soit salué par l’ancien Pêcheur, celui qui est rentré au port, celui qui roule tranquillement ses cigarettes entre ses doigts jaunis. Il fume lentement, consciencieusement. Peut-être chaque bouffée est-elle une réminiscence du passé, tel jour de mer avec ses paniers regorgeant de maquereaux aux teintes d’acier, de sardines que le soleil allumait comme des lames de canif. Parfois la fumée lui fait cligner les yeux et des larmes coulent sur ses joues. Il ôte ses lunettes réparées d’un bout de sparadrap, il essuie la buée d’un revers de main, il assure à sa vielle casquette une assise plus confortable. Coulent ainsi les jours - c’est sa femme qui s’occupe du bar -, dans une belle continuité, sans hiatus, face aux ocelles qui jouent dans les rais de poussière blonde. Parfois, lorsque la Tramontane prend du repos, que le temps vire au beau, Jo prend son vieux bateau, va poser quelques filets en mer. Là est le lieu de son entière liberté, sans doute celle qu’il rejoue, sirotant son verre d’Anis dans la lueur composite du jour.

   Voici, Odysséa l’usurpatrice a disparu. Elle n’est plus qu’un mauvais souvenir dans le réseau usé des têtes chenues, un genre d’abcès qui aurait violenté la peau puis se serait dégonflé, ne laissant de trace que celle d’une brûlure, d’une démangeaison. Agathéa a ressuscité. Le grand parallélépipède de lave noire de la cathédrale fait entendre son bourdon tous les midis. Les fleuves joyeux des passants s’coulent vers la basse ville dans des habits de fête. Tout en haut, dans la nasse étroite du quartier gitan, on a retrouvé ses chants, ses coutumes, les robes bariolées qui virevoltent au son aigrelet de la guitare. Partout est la vie qui fuse, rayonne, s’enlace à la moindre touffe de centaurée pourpre, aux étoiles bleues des dentelaires, aux boules semées de piquants des panicauts. La nuit, bientôt, sera là trouée par la résille blanche des étoiles. Il sera l’heure pour Porteuse de Lumière de ranger sa boule de clarté, d’habiter sa couche avec le luxe de ceux qui ont œuvré pour le bien commun. Loin, dans la complexité douloureuse des grandes villes, les Mercantiles déroulent des rêves semés de labyrinthes, s’ouvrant sur de profonds abîmes. Ils ne trouveront le sommeil qu’avec le jour, ses balafres blanches, ses pièges aux gueules grand ouvertes. Ils dériveront longuement au-delà d’eux-mêmes ne sachant même plus le lieu de leur être. Ils n’auront plus d’amarre à jeter en quelque crique salvatrice. Plus de marais à combler, de tour à édifier. Seule la vue d’une immense désolation comme si le monde, encore, n’avait jamais existé. Demeure virginale du rien.

  

 

 

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