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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 07:06
Donation et réserve en peinture.

« Je gère ».

Œuvre : Eric Migom.

A peine aperçue et déjà la peinture d’Eric Migom fait signe vers l’expressionnisme allemand dont le mouvement « Die Brücke » est l’une des figures les plus marquantes. Et, parmi ces figures, l’une d’entre elles émerge comme en un rapport d’analogie. Nous voulons parler de « Fille assise » de Max Pechstein.

Donation et réserve en peinture.

« Fille assise »

Max Pechstein.

Source : Pinterest.

Mais ce rapprochement immédiat est-il si fondé en raison que nous devions l’accepter sans approfondir davantage les phénomènes qui s’y révèlent ? Mettons donc en regard ces deux œuvres afin que quelque chose comme une compréhension de ce qui s’y joue en filigrane apparaisse. Car c’est d’un mode de donation différent dont il s’agit qui constitue plus qu’un simple détail. A lui seul il fonde l’œuvre et la façon qu’elle a de nous rencontrer dans tel ou tel sens, à savoir en sa nature profonde.

Donation et réserve en peinture.
Donation et réserve en peinture.

Mais, d’abord, ce qui s’y dévoile sous la forme d’une communauté picturale. Les visages ont une réelle homologie formelle : deux triangles s’orientant selon la diagonale du tableau. Les mimiques y apparaissent dans une identique posture que nous pouvons qualifier, provisoirement, « d’hiératique ». La chevelure y coule dans la même fluence de couleur foncée, sur le côté droit des visages. Les corps sont étroits, plutôt fluets, les épaules y tombent d’une manière identique, simplement emportées par le mouvement naturel de la pesanteur. Enfin un semblable fond rouge fait émerger ces figures à la manière d’un parti-pris expressionniste. Mais ici s’arrête la tentation de fondre en une seule et même tonalité les paradigmes proposés par chaque artiste dont nous verrons, bientôt, qu’ils fonctionnent selon une dialectique sensiblement opposée quant au pathos induit chez les voyeurs des oeuvres. Ainsi faut-il s’éloigner de ce qui, habituellement, frappe notre rétine et imprime trop facilement dans nos cerveaux une communauté d’images alors que la vérité qui apparaît sous la trame de l’apparence est foncièrement différente.

« Je gère », il faut la regarder plus attentivement et déceler, sous le masque, ce qui y figure en retrait. Les yeux sont fermés qui disent la distance du monde, de ses bruits, de ses agitations. Comme un retour à soi dans la plus pure immanence. Donner aux contingences de tous ordres le moins de prise possible, « faire le dos rond » pour utiliser une métaphore si parlante qu’elle ne requiert guère de commentaire plus étendu. Mais y parvient-elle vraiment, nous voulons dire à l’évitement d’une douleur foncière ? Rien n’est moins sûr. Le nez, que traverse un vigoureux empâtement, semble remis au même régime de privation, les choses ne sont plus humées qui, habituellement, allument par leurs fragrances les lumières du désir, par les sucs capiteux de la vie les olfactions amoureuses ou bien simplement les effluves naturels, le registre harmonique par lequel nos sens sont quintessenciés. L’arc de la bouche, cette forme si sublime qui délivre les mots du langage, convoque Cupidon et ses flèches, dispose les papilles au pur plaisir gustatif, voici qu’il se retire en lui-même, voici que les commissures tombent comme après qu’une tragédie a frappé et que ne restent plus que cendres et scories dont la mémoire n’a que faire. Quant au menton, dans un genre de coulure verte - vert-de-grisée devrions-nous dire -, il incline vers quelque pathétique futur dont sa forme allongée semble prolonger une manière de lourde fatalité, de déshérence, d’aporie constitutive. Le cou, plâtreux, comme engoncé dans une minerve symbolique, les épaules étroites et tombantes, les mains croisées devant la poitrine en signe de protection ou bien de renoncement à être, tout ceci fait basculer l’œuvre dans une irrépressible gangue, l’isole dans une chape de plomb. Œuvre silencieuse s’il en est, ou, plutôt, œuvre dont le cri intérieur tire si fort vers l’en-dedans que « Je gère » est comme au bord d’un effondrement, d’un mortel repli qui pourrait bien, depuis ses sombres desseins, faire se lever l’ombre de Thanatos.

Si, tout ce qui a été dit jusqu’ici du personnage campé par Eric Migom, peut facilement recevoir le prédicat de « négatif », alors, par simple effet de contraste, la peinture de Max Pechstein se rehaussera de celui de « positif ». Voyons maintenant en quoi une telle « positivité » peut trouver sa propre justification. « Fille assise » voudrait simplement prendre le contrepied de « Je gère » et dire le monde en termes diamétralement opposés. Ce que Migom bâtit de pathétique, Pechstein l’annule à l’aune d’une peinture de la « joie de vivre ». Et le contraste est si frappant que nous sommes vraiment très proches de « Luxe, calme et volupté » de Matisse, non dans la facture du tableau, seulement dans son intention sémantique. « Jeune fille » a un visage ouvert, aux yeux expressifs, les pommettes sont colorées, pareilles au désir lorsqu’il illumine la peau ; la chevelure est pareille à une eau de fontaine qui s’écoule dans la plaine du dos, la bouche est une fraise vermeil voulant dire la beauté, le luxe de la gourmandise, l’ineffable plaisir de la gustation, de la modulation des mots, de la manducation des phrases, du vocabulaire amoureux qui fait ses efflorescences infinies ; les épaules sont déployées, prêtes à recevoir le don de la vie, à embrasser ce qui, d’aventure, voudrait bien s’y loger.

Et la couleur, la couleur. C’est sans doute la gamme chromatique qui éloigne le plus ces deux œuvres, les rend dissemblables, dissonantes comme une musique de Schönberg, violents harmoniques qui jouent en mode opposé, tendent le réel jusqu’à la rupture. Ici, il y a une réelle déchirure dans la trame plastique, presque la répulsion de deux aimants confrontés par leurs pôles identiques. « Je gère » se perd, disparaît dans le blanc compact, s’empâte dans une humeur farineuse, se recouvre de sédiments qui obturent le langage, clôturent le sens du corps. Le corps est celui d’un gisant de pierre. Le visage celui du Mime Marceau, langage intérieur qui godille et palpite au risque de la suffocation, langage aphasique dont n’émergent, tout au plus, que de sidérantes paraphasies. Plus rien ne devient compréhensible. Ni pour le sujet qui en est affecté, ni pour l’observateur médusé qui est confronté à l’espace du vide. Aporie constitutionnelle, invisible, qui a enfin son code de visibilité, si proche d’une possible annulation que nous en tremblons. Trémulations qui disent l’angoisse, parfois l’effroi d’exister, la douleur récurrente de vivre dès l’instant où la parole s’absente, où le vide et le rien sont les seuls modes dialogiques.

A côté de ceci, « Jeune fille » se situe dans l’exubérance. Combien ce jaune saturé, solaire, rayonnant, éclatant nous fait penser à Vincent à ses incroyables tournesols girant sous l’insolent soleil de Provence. Ce jaune vient à nous, nous provoque à être dans la joie, à figurer dans la radiance, à déployer tout ce qui, en nous, est principe de donation. Epiphanie solaire, démultiplication des sens, lesquels, exacerbés, pourraient bien dialoguer entre eux sans qu’il soit utile qu’ils disposent d’un quelconque médiateur. Logique de la profusion et du bourgeonnement. Tremplin jeté dans l’éther dans un geste de pure gratuité, mais aussi de généreuse oblativité afin que tout autre - l’autre, bien évidemment, mais aussi la pierre, la fleur, la paysage, l’animal - soient de la fête, que l’élan soit dionysiaque, que coule l’ambroisie sous les pampres d’or de la vigne existentielle. Peinture de la joie, peinture de l’excès, certes, mais d’un excès libérateur, donateur de sens. Avec « Jeune fille » nous sommes immédiatement en empathie, reçus par elle dans l’enceinte ouverte de sa profération colorée, lumineuse, éployante. Avec elle, nous sommes en amour, de la même façon que l’enfant est avec sa mère dans la fascination de la dyade.

Avec « Je gère », nous sommes en reste, isolés, reconduits à ne plus avoir de miroir dans lequel nous reconnaître, cernés par notre propre image dont le narcissisme fait retour en soi dans une manière d’autisme. De dyadique et d’accueillante dont « Jeune fille » était la naturelle figure, disposant devant notre regard l’amplitude de la relation, nous sommes plongés dans l’abîme que nous tend, dans sa pose occluse « Je gère » et le monde se referme à la manière de la bogue pliée sur son obscurité native. Nous sommes orphelins, nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Car, alors qu’un regard ouvert eût suffi à assurer notre assomption, comment exister encore alors que ne se lève qu’une concrétion énigmatique faisant signe vers quelque proche néant ? Comment être et sentir, en soi, flotter les palmes du désir de vivre ? Il y a, dans cette œuvre, tellement de reniement à figurer parmi les hommes, tellement d’angoisse pleine venant dire le régime de la finitude, l’impasse dans laquelle nul retour vers soi n’est encore possible. Insoutenable image d’une « mater dolorosa » en deuil d’elle-même, du monde, de tout essai de généalogie. Occlusion d’une occlusion. Perdition dans la cendre et la mutité.

Alors, ici, l’on perçoit combien ces deux œuvres sont antinomiques, animées de courants contraires. L’une repoussant l’autre, l’une s’alimentant à une source dont l’autre fait l’horizon même de son incomplétude et, en dernier ressort, de sa prétention à ne figurer qu’à la mesure de son retrait. L’une expliquant l’autre d’une façon oxymorique comme si l’on ne pouvait que faire le constat d’une obscure beauté du monde, d’une plénitude étrécie à laquelle la condition humaine serait vouée comme à son essence la plus accessible. Et si ces deux peintures jouent dans deux registres plastiques fort éloignés, il ne faudrait nullement en conclure à des degrés esthétiques différents. Par principe une œuvre = une œuvre. L’art ne disqualifie aucun de ses démiurges. Simple question de vision du monde que le pinceau retrace selon glacis ou bien empâtements, selon toute la gamme des couleurs disponibles et la polyrythmie des formes. Ce n’est nullement la palette qui décide de l’œuvre mais bien plutôt le sens induit en elle par l’habileté de l’artiste à nous communiquer sa dimension pathique.

Si, en guise de conclusion, l’on voulait se livrer au jeu des interprétations sémantiques des titres respectifs, alors voici ce qui apparaîtrait. « Jeune fille » serait l’expression d’une naissance et d’une efflorescence promise à tout surgissement d’un existant sur la scène du monde : une pure gratuité d’être et de s’y retrouver avec soi dans le projet ouvert et portant au-delà de son être même en direction de ce qui n’est pas soi. Autrement dit le voyage vers une transcendance. « Je gère » en serait, bien évidemment l’antithèse criante, soumise aux contingences de tous ordres, à la réclusion dans une lourde immanence. En effet, on ne « gère » jamais que des quantités, jamais des qualités et l’économie s’inscrit comme ce à quoi l’art, jamais, ne saurait prétendre, à savoir l’émergence du registre d’une visibilité et d’une thématisation de l’objet à poser devant soi comme la seule vérité tangible, donc possible. « Gérer » une situation, c’est déjà l’impliquer dans les mailles complexes et embrouillées des nécessités. L’art est d’une autre nature qui ne rêve que de « jeunes filles » et de leur impalpable beauté. Oui, c’est cela que nous voulons voir aussi loin que nos yeux peuvent soutenir le regard. La proposition d’Eric Migom renverse la perspective pour nous la rendre plus visible. La douloureuse effigie qu’il dresse devant nous à la manière d’un accident dans la toile du destin est une invite à célébrer ce qui s’y inscrit comme la prière ultime de l’homme : voir avec les yeux de l’artiste la dimension ouverte de l’art, sans doute la seule vérité ! Donation et réserve en peinture sont à la recherche du même but. Nous disposer à la beauté. Seules les voies picturales sont différentes. Aucune ne saurait avoir le pas sur l’autre. « Jeune fille » ; « Je gère » ne sont que les deux faces d’une même réalité. Tantôt nous en apercevons un aspect, tantôt un autre. Ainsi avance notre chemin sur des voies qui, toujours, convergent vers un même but : nous situer dans le monde et y avoir lieu. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grande espérance !

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Published by Blanc Seing - dans ART
18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 08:01

 

L'arcature du jour.

 

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 Sur une page Facebook de Psyché Rose.

 

 

   L'arcature. D'abord il faut expliquer le titre. En architecture, ce mot désigne les arcades, souvent de dimension modeste, destinées à apporter la lumière ou bien à servir en tant que motif décoratif. Selon leurs destinations, ces éléments, sont dits "à claire-voie" ou bien "aveugles". Par métaphore, l'arcature humaine s'ouvre à la clarté ou, au contraire, ne se dispose qu'à l'obscurité. Le court texte ci-après veut indiquer, par un jeu d'ombres et de lumières, la complexité de l'existence humaine constamment exposée à cette alternance de noir et de blanc. Noir d'avant la naissance - Blanc de l'existence - Noir d'après la vie. Et les signes sur le corps  comme autant de sémaphores  avant-coureurs de ce qui toujours s'annonce à nous dans une manière d'urgence symbolique que nous nous efforçons constamment d'oublier. Peut-être n'écrivons-nous qu'à provoquer la parution des mots, des signes, avant qu'ils ne se dérobent à nous.

 

  Toute annonce du jour est un poème. C'est pourquoi il faut s'y disposer, c'est pourquoi un recueil est nécessaire. Dans l'ovale du miroir se reflète la géographie  souple de l'Attentive. Son visage est une ombre à peine visible, une modeste effraction venue dire l'instant unique. Les yeux cernés de khôl, l'aplat des joues à peine carminées, le teint couleur rose-thé, l'arc des lèvres livré à une intime volupté, la lyre des bras inclinée vers l'aval, la colline des seins entourée de pénombre, tout ceci est une ode à ce qui va advenir. Tout ceci afin que le corps soit un écho, une réverbération de la lumière naissante. La clarté est un tel mystère et pourtant nous lui survivons et pourtant nous la regardons jusqu'à la limite de nos yeux, jusqu'à la pointe extrême de notre conscience. Sans elle, rien ne serait plus possible. Nos anatomies deviendraient icebergs flottant dans le bleu sidéral, nos mains crochets de givre, nos pieds racines se confondant avec la tourbe noire, plongeant dans l'humus pareil au bitume.

  La clarté, la lumière, l'éblouissement des phosphènes sur le dôme translucide du ciel, nous les appelons et, jamais, nous ne pourrions croire à leur possible disparition. Même les cryptes,  les souterrains, les catacombes brillent de l'intérieur, lancent leurs éclats ossuaires, jettent leurs lueurs de phosphore, aiguisent leurs flèches semblables à des harpons lumineux, à des trajets d'étoiles rubescentes. C'est ainsi, nous sommes faits de ce langage où, singulièrement, alternent étoiles vives et cendres tachées d'obsidienne. C'est ainsi et nous sentons bien que cette oscillation, cette subtile dialectique nous tisse depuis l'en-dedans de notre être jusqu'à notre périphérie de peau, laquelle n'est qu'un signe, un chiffre disant notre fiction, notre cheminement de comète parmi la ténèbre.

  Partout, autour de nous, alors que nous traversons l'espace sidéré, que notre sillage s'habille d'une pluie de météorites, nous sommes encore retenus par une origine celée, compacte, gluante comme le goudron. Alors nous nous débattons, alors nous agitons nos membres et nos gesticulations essaiment des pluies lourdes, des meutes de caractères fermés sur eux-mêmes, des encres, des jets de poulpe. Mais aussi  des incisions, des fulgurations, des crépitements, des braises. C'est toute cette complexité dont nous sommes habités, cette amplitude, ce perpétuel grand écart entre ce qui signifie et ce qui se perd, corrompt et disperse ses bombes, fait siffler ses soufrières au-dessus de nos têtes. Nous sommes un volcan en éruption, qui, depuis son socle de lave, projette ses lapillis sur la toile du ciel rendu à son obscurité première, à sa noirceur primitive, comme néant dont l'être se dissocie afin de pouvoir apparaître. Notre existence : un clignotement entre deux pans d'ombre, deux failles emplies de poix, deux mâchoires enserrant dans leur étau la matière noire d'où tout sort, où tout revient.

  Tout ceci, cette fabuleuse histoire de l'Existant, s'écrit sur la terre de notre corps, y imprime des lettres de feu, des arabesques, des mouvances, des ondulations, des efflorescences, des mutineries de traits et de points, des alphabets, des incisions au calame, des gravures, des tailles douces, des morsures au burin, des percussions de silex, des excisions, des tatouages, des scarifications. Tout ceci vient nous dire, en langage visible, ce que depuis toujours nous savons, à savoir notre condition mortelle dont ces signes sont la troublante métaphore. Des rives enténébrées, situées hors du temps, surgissent toujours, comme un rappel à notre finitude ces vibrants lexiques auxquels nous opposons notre face de clarté. Comme un exutoire, un antidote, un contre-poison. Seulement les flèches sont lancées depuis la nuit des temps qui, jamais, ne se distraient de leur but et, finalement, signent l'épilogue, la fin de la partie.

 L'Attentive est si belle dans sa posture hiératique, tellement ramenée à sa condition première, tellement méditative dans son attitude de doux repliement. Jamais, de prime abord, nous ne penserions que de telles pensées de finitude puissent l'affecter. Jamais nous n'imaginerions son âme troublée par autre chose que son affairement d'elle-même, son souci d'exister dans une manière de plénitude. Jamais nous ne nous laisserions aller à de funestes pensées la concernant. Et pourtant, ces majestueuses arabesques dont sa peau est tissée, ces ramures florales, ces fines broderies viennent nous dire en langage esthétique ce qu'un langage ontologique profère depuis toujours : notre être ne se meut sur un praticable que l'espace d'un spectacle. Les coulisses sont si proches où veille la confondante démesure. Pour cela que nous connaissons, nous sommes Hommes, pour cela nous sommes Femmes. La lucidité est à ce prix qui fait, continûment, son scintillement de luciole ! 

 

 

 

 

    

 

  

   

 

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Published by - dans Tentations Herméneutiques.
17 mai 2015 7 17 /05 /mai /2015 08:09
Conscience lumineuse d’être-au-monde.

Photographie : Sophie Rousseau.

On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on sait que l’on n’ira pas plus loin, qu’en quelque sorte le voyage est fini. Peut-on dépasser la plénitude ? Peut-on aller au-delà d’une explication profonde avec ce qui nous fait face, retourner parmi les hommes et rêver d’une plus entière communion avec ce qui s’est ouvert dans la révélation ? Peut-on avoir connu l’intime du soi et vouloir encore transcender l’expérience afin d’habiter plus loin que l’événement, de connaître encore plus avant ?

On a beaucoup marché sur la croûte de la Terre, on a dépassé les habitations des humains, les derniers sur ce sol du non-retour, on a vu les fumées grises des cheminées se dissoudre dans la cendre du ciel. On a vu le vol courbe des oiseaux célestes, leurs voilures blanches pliées contre la vitre opaque du ciel, leurs rémiges balayant la glaise souple des nuages. On a vu les roches noires plonger dans l’eau des abysses, s’y perdre dans le mystère du jour ou bien de la nuit. Car l’on ne sait plus très bien sur quel versant l’on se situe, quelle position l’on occupe sur le balancement du nycthémère. Tout est si confondu dans une même harmonie. Et puis qu’importent le soleil de minuit, la Lune faisant son mystérieux gonflement dans le ciel laiteux qu’une encre traverse de sa décision souveraine ? Est-il utile d’établir des distinctions, de dire l’ombre et la clarté, le noir et le blanc, le continu et le discontinu ? Est-il utile de jouer au jeu des catégories et de scinder le réel en ce qu’il n’est jamais, à savoir une partition de l’être ?

On est là, sur la plus haute colline du savoir, dans la plus grande des solitudes qui se puisse imaginer. Les autres sont loin qui vaquent à leurs occupations, leurs yeux rivés sur la tâche à accomplir, le destin à faire avancer dans le créneau étroit des heures. Alors l’hébétude est grande qui saisit les hommes et leurs yeux sont hagards, infiniment dilatés sur l’effroi de vivre toujours, d’exister parfois. Et leurs mains griffent l’ouate de l’air et tissent d’infinies théories d’irrésolutions. C’est comme d’avancer dans un labyrinthe de verre aux mille reflets et de n’en jamais trouver l’issue. La peur gangrène le ventre et les membres sont roides de ne pouvoir agripper le réel qui, constamment, est en fuite. Dans les maisons de carton, dans les cannelures des rues, dans les boyaux où glisse le mufle stupide de trains aveugles, la communauté des cloportes fait du surplace, croyant avancer vers la félicité, le repos éternel et le langage lénifiant du bonheur fait entendre sa petite comptine de finitude et la locomotion fait ses minuscules entrechats auxquels seule la mort mettra un terme puisqu’il en est ainsi de l’humaine condition.

On est là, face à l’immensité, dans la simplicité d’être et de connaître. L’horizon est sans limite, tendu jusqu’aux confins de l’univers, jusqu’au chant multiple des étoiles. Le ciel est si vaste qu’il se perd quelque part dans l’éther impalpable avec son ébruitement de source. Les roches de lave noire coulent sans peine jusqu’au socle de la Terre, seulement éclairées par les yeux aveugles des baudroies et les fouets lumineux des poulpes géants. L’eau est gonflée de lumière, ruisselante de clarté, semblable à un ruban d’or faisant, à l’infini, sa broderie invisible. Tout est si immensément étendu, posé là devant le globe phosphorescent des yeux. Il n’y a plus de frontières, de distinction entre soi et le monde, entre le monde et soi. Une seule respiration ample, une unique chorégraphie, un étonnant pas de deux dans le glissement ininterrompu des choses. Plus besoin de théories ni de mécanique positive pour poser l’équation de vivre, pour bâtir les murs d’une lourde et encombrante cosmogonie. Tout coule de source, tout va de soi vers l’avant dans le flux de l’immédiateté, de la spontanéité.

C’est comme une inversion du temps, une rétroversion de l’espace, tout remontant jusqu’à l’origine, aux paroles fondatrices de l’être. Jusqu’ici, le temps, nous en faisions un mécanisme séparé de notre propre réalité, un empilement de rouages complexes dont on ne pouvait saisir le sens logique, la mathématique rigoureuse. Mais voilà que le temps et nous = le même. Nous étions un sablier faisant couler vers l’aval les grains de silice de son existence et voici que nous sommes devenus clepsydre, mais clepsydre inversée aspirant le fluide aquatique, en confiant le beau reflux aux heures primitives qui furent le berceau de notre naissance et bien au-delà encore, jusqu’à ce mince filament qui se perd dans la poésie initiale, dans le commencement de la parole. Le temps, c’est nous. Nous pensons le temps et, aussitôt, il se temporalise, c'est-à-dire qu’il prend sens et réalise la seule effectuation qui soit, celle de nous livrer une partie du mystère de figurer, ici, dans cette durée qui nous est octroyée dont l’instant est l’éclair qui illumine l’ensemble de notre parcours.

L’espace, cet insaisissable qui fuit au-devant de nous à mesure que nous avançons et semble toujours se reconstituer de nouveaux sites conquis dans l’aire infinie de la nature, l’espace c’est nous, c’est seulement nous qui projetons notre vision dans les contrées qui nous visitent et nous disent notre être, la quadrature que nous occupons dans la complexité du monde. Nous regardons l’espace et voici qu’il s’espacifie, qu’il se met à nous parler et à entrer avec nous dans le mode d’une familiarité. Nous regardons le monde et voici qu’il se mondifie, nous traverse à mesure que nous le traversons. Nous participons au monde et participons de lui comme l’arbre s’enracine dans le sol et s’élève à partir de son socle dans l’éther qu’il s’approprie comme sa réalité la plus vraisemblable.

Nous regardons le monde et sommes, de la même façon, regardés par lui. A la fois voyants et vus dans ce double mouvement qui nous porte en direction des choses et qui porte les choses en direction de ce que nous sommes. Notre relation à l’être-du-monde est de nature dialogique, nous sommes en présence de ce qui n’est pas nous, de la même manière que l’altérité - les autres, les choses, les objets à connaître -, vient à notre encontre dans la plus pure évidence qui soit. Ce ciel chargé de nuages, cette lumière céleste qui filtre au travers, le dôme brillant de l’eau, la meute noire des rochers ne surgissent pas d’eux-mêmes par la décision d’une pure autarcie, par la volonté de quelque absolu. Les visant de l’intérieur de ma conscience, c’est moi qui les fais paraître et les porte au jour de la connaissance. Je ne suis moi, dans cet instant de l’émerveillement contemplatif, qu’en raison de celui que je suis qui regarde le monde et l’installe dans sa parution. Nous avons partie liée avec le monde comme le monde s’accorde à nous dans la plus pure des réalités qui soit. Plutôt que nous ne connaissons le monde, nous « co-naissons » avec lui dans le même mouvement apparitionnel qui le fait être dans le même empan qui me révèle à moi-même. C’est cela le miracle de la vision, le prodige d’être-le-là qui fait droit aux phénomènes alors que ces derniers, les phénomènes, nous installent dans notre être et nous y maintiennent afin que nous en prenions acte. C’est cela exister, se tenir en-dehors du néant et assurer cette transcendance le temps qui nous est alloué par notre propre destin. Regarder les choses, toutes les choses, mais aussi bien ce paysage, c’est faire siens, depuis la dimension prodigieuse de la conscience, aussi bien ce ciel en s’y dissolvant, aussi bien cette eau en s’y immergeant, aussi bien ce rocher en plongeant dans la mémoire de sa lave. Que serions-nous si nous n’étions atteints de ce principe de luminescence, d’irradiation qui révèle le monde dans sa plénitude ? Que serions-nous sauf ce statique immanent disparaissant à même les choses dans la densité de leur incompréhension, cette dernière entraînant la nôtre par simple effet d’analogie ?

On arrive là, tout au bout de la presqu’île du monde et l’on repart avec, en soi, l’expérience d’un avoir-vu, d’un avoir-su qui nous métamorphose en notre fond. Nous étions arrivés avec notre peau de saurien primitif, avec nos écailles qui ralentissaient notre marche et dissimulaient à nos yeux la beauté du monde. Le paysage sublime a réalisé, en nous, le « frémissement du passage », tel le rite du même nom au cours duquel l’adolescent accède à la société des adultes qui l’initie à ses secrets. L’exuvie a eu lieu. Nous repartons et laissons, derrière nous, cette inutile et encombrante guenille, témoin d’un temps de régression et de fermeture. Notre peau est neuve, rutilante, prête à accueillir la pluie de phosphènes de la connaissance. Plus jamais nous ne regarderons comme avant. En bas, dans la vallée, dans les plis ombreux de la ville, dans les corridors des rues sont les lents mouvements, les reptations mondaines qui font la marche lourde des hommes. Nous leur dirons la nécessité d’un regard juste, d’une marche accomplie en direction de ce qu’il y a à voir, à connaître. Ensuite nous regagnerons notre couche avec les yeux rivés aux étoiles. Nous ne saurons plus vraiment quelles sont nos limites, où nous commençons, où s’arrête l’univers, s’il s’arrête jamais. Notre sommeil sera un rêve éveillé. Le monde, nous le tiendrons entre nos mains éblouies et nos yeux seront brillants comme des constellations. La seule façon d’être-au-monde !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 06:53
« On prend toujours un train … »

Photographie : Nadège Costa. 2012.

Tous droits réservés.

« On prend toujours un train pour quelque part.

Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs. »

Gilbert Bécaud.

Voyage de nuit : « Voyage au bout de la nuit ». C’est ainsi, tout voyage est par essence, quête de soi, expérience existentielle, départ et arrivée, origine et finitude, naissance et absurdité. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, des Bardamu qui luttons entre deux pôles extrêmes, celui d’une connaissance illimitée du monde, celui de son occlusion et de sa reconduction à sa nullité essentielle. Comme si la guerre en nous, sa monstruosité, son aporie, nous foraient de l’intérieur, n’attendant que de surgir en tant qu’événement tragique dont notre vie serait la mise en musique prédéterminée. Une manière de voyage à bas bruit, une rumeur, un constant assourdissement dont nous nous absenterions à l’aune de récurrentes distractions ayant pour nom : art, amour, drogue, alcool, vitesse, fête. Une suite de diversions avant que ne s’éveille, en nous, le dard aigu de la lucidité : la mort en est l’aiguillon le plus visible.

C’est sur le quai de Paris-Austerlitz que je vous ai aperçue, vêtue d’une ample robe noire -portiez-vous le deuil ou bien était-ce simple signe d’élégance, retenue dans l’ombre de vous ? - faisant, sur l’aire de ciment, vos pas comptés comme s’ils étaient le signe avant-coureur d’un destin en voie d’accomplissement. Vous étiez chaussée d’escarpins ouverts laissant apercevoir la braise de vos ongles, une lunule de lumière y faisait son feu-follet. Le haut de votre visage était dans l’ombre portée d’une capeline qui vous dissimulait aux yeux des curieux et des indiscrets. Vos yeux, sombres eux aussi, y trouvaient un naturel refuge. Je les croyais mordorés avec des reflets d’obsidienne. Mais, peut-être, n’était-ce que mon imaginaire qui les habillait de si ténébreuses envies ? On ne représente bien que ce que l’on est soi-même et j’étais dans l’indécision de vivre.

Vous êtes entrée dans le compartiment qu’éclairait, à la manière d’une Lune gibbeuse, une veilleuse violette dont le clair-obscur était aussi impalpable que la brume d’un lac. Nous n’étions que deux, installés dans la diagonale des sièges. Vous étiez un genre d’apparition mystérieuse, la simple courbure d’un songe, l’envol prochain d’un rêve. La faible clarté était propice aux jeux oniriques et vous auriez pu aussi bien être l’amante fuyant son aventureuse existence que la femme ordinaire rentrant au foyer avec le désir d’y trouver joie et réconfort. Vos jambes sagement croisées, votre immobilité étayaient la seconde thèse, celle qui accréditait humilité et retour à soi avec la pure décision d’être au monde dans la simplicité. C’est ainsi, c’est inévitable cette inclination à n’être que des voyageurs d’un Orient-Express en partance pour quelque aventure, du côté de vienne, Venise ou Istanbul, ces villes qui sont plus des lieux romanesques que des cités faites de pierres et de sang, de chair et de vies somme toute banales, avec de simples histoires.

Vous n’avez ni feuilleté un livre qui m’eût donné quelques explications, ni rehaussé d’un fard un visage teinté de pâle, ni murmuré quelque remarque - fût-elle anodine et circonstanciée, la qualité de l’air par exemple - et vous m’avez reconduit à n’être porteur que d’hypothèses vous concernant, toutes fausses par nature. Mais c’était là m’offrir la plus belle des libertés qui soit : je pouvais vous imaginer à ma guise sous mille formes différentes, ardente et passionnée ou bien froide et distante. Mes successifs états d’âme en décidaient, aussi changeants que la lumière sur le clapotis d’un lac. A vrai dire, j’aimais cette silhouette hiératique que vous portiez au-devant de vous à la manière d’une défense. Il eût été illusoire de vous connaître alors même que je demeurais, pour moi-même, cette Ultima Thulé dont je ne saisissais que quelques esquisses fuyantes comme l’estompe. Vous êtes descendue dans une petite gare de Sologne, au milieu du tremblement argenté des bouleaux et du scintillement des étangs. Personne ne vous attendait sur le quai qu’une brume saisissait à la manière d’un poudroiement. Bientôt, alors que le train reprenait son allure, vous n’avez plus été qu’une tache noire se fondant dans le silence nocturne. La forêt faisait son glissement continu et, de-ci, de-là, les bruyères dissipaient leur poussière mauve qui se confondait avec le crépuscule du compartiment. Alors seulement, j’ai consenti à trouver quelque repos. Votre apparition comme un clignotement au rythme des éveils et des endormissements.

Bientôt le voyage trouverait son épilogue, comme une guerre parvient à son exténuation après qu’elle a épuisé les ressources du tragique. Terrible condition humaine qui ne se satisfait ni du bruit ni de la fureur mais de leur conflit permanent. Nous ne sommes que des passagers clandestins en partance pour une destination inconnue. « Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs.» Mais qui donc les agite ces étonnants sémaphores, alors que l’aube se lève et que, déjà, la nuit n’est plus qu’une hallucination ? Qui donc ?

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 07:05
Reflets, que reste-t-il ?

Laguna Hedionda, Altiplano, Bolivia

Source : www.karsten-rau.de

Altiplano.

Le ciel est arqué, couché sur la nappe d’eau aux confins du monde. L’air est si léger, si aérien, c’est comme un flottement, et déjà tu n’es plus du genre des existants et déjà ton sillage est là qui fait ses tournoiements de condor. La vue est immense d’un horizon à l’autre, la vue qui sublime tout et n’aura nul repos avant que tu n’aies fait face à l’invisible. Car, ici, sur les hautes terres qui n’en finissent pas de planer, le regard n’a plus de point fixe qui destinerait à quelque demeure, à quelque sédentarité sur Terre, à quelque amer visible des flots qui dirait la géographie, le point géodésique, le méridien. Ici tout est libre de tout. Ici est l’absolu qui contemple les choses et se retire en soi, dans un autisme souverain. Ici nulle inféodation à quelque principe de réalité ou bien de raison, pas plus que de plaisir. Ici tu es au-delà, bien au-delà et tes pensées sont pures comme le diamant. Et tes idées sont prises d’une étonnante giration et le langage vrombit de ses mille irisations, de ses infinies turbulences. Ici est le lieu de l’envol, de l’oiseau céleste, des rémiges largement déployées, du bec en forme de crochet, de l’œil qui fait son dôme ouvert, qui se dilate à la mesure de l’univers. Tu le sens gonfler, tu sens ses humeurs vitreuses, ce genre d’océan où flottent les images, où nagent les métaphores et ce que tu regardes, c’est tout simplement la poésie qui a lieu, la poésie qui traverse les lames d’air et glisse sous le royaume éthéré de tes plumes. Le bleu du ciel, tu le sens peser sur le plissement de ton cou, sur l’écume blanche qui ceint ta tête de rapace, le bleu, cette couleur qui n’en est pas une, tu la saisis entre tes serres comme ta possession la plus noble et tu décris, dans l’espace silencieux, les courbes de la liberté, de l’ivresse qui, chaque coup d’aile, t’éloignent de l’abîme.

Sous la majesté de ton vol sont les reflets multiples, les reflets du monde qui te portent au loin. Reflets des villages de boue aux toits de roseaux. Gorges profondes entaillées dans le socle des pierres noires. Elles brillent de leur absence de lumière. Tu décris tes larges cercles au-dessus des neiges éternelles et cet éblouissement, tu le sens fondre en toi à la manière d’un ineffable don. Meutes de rochers rouges, de rochers de sang pareils à un sacrifice offert aux dieux. Reflets à l’infini des miroirs de sel, des lagunes blanches et vertes, couleur de sanguine où se pose le vol rose des flamants. Et ces cactus levés dans le ciel, fichés dans l’air à la force urticante de leurs épines, ne sont-ils présents qu’à dire le tragique de la beauté, son insoutenable vérité, la profondeur qu’elle creuse en toi, seigneur des lointains ?

Anthropos.

L’Altiplano n’est plus qu’une ligne à l’horizon, un mirage terrestre sans réel point d’attache, un genre de flottement à l’horizon de la pensée. Tes plumes de condor, tu en as fait don aux nuages, aux autres oiseaux, aux aigles, par exemple, qui sont tes égaux dans la vaste hiérarchie des mythes ascensionnels. Il n’y a plus de terre, vraiment, plus de rocher ni de lac scintillant, ni de barque de roseaux dérivant sur des eaux limpides, ni de lagunes roses pareilles à des friandises, ni de sommets couronnés de neige. Ici les choses sont si légères. Il n’y a pas d’hommes non plus, ni de femmes, seulement leur principe, leur beauté, leur rayonnement dans l’orbe des choses justes. Mais regarde donc les reflets, leurs clignotements, leur pouvoir de fascination. Tu t’y confonds, tu t’y abreuves, tu t’y dissous et rien ne t’arrêtera car c’est le sublime qui t’appelle et te requiert, c’est l’exigence d’être jusqu’à la pointe avancée de ton regard qui ouvre tes pupilles et la folie est si proche que tu perçois son souffle brûlant, ses mains invasives, son étrange pouvoir de strangulation. Tu t’es absenté des représentations du monde. Les hommes, tu les as reconduits à la simple vision d’une buée. Les femmes, ces déesses dont ton désir avait fait le lieu d’un rituel, le temple sacré auquel tu sacrifiais jusqu’à ton souffle, ton sang, ta peau, les femmes-mirages, les femmes-symboles, les femmes-d’amour et de sexe, tu les as brûlées au feu de ton absolu. Il n’en reste que cendres et scories dispersées aux étoilements du doute. Les reflets, les reflets t’ont poncé l’âme jusqu’à l’os et voilà que ne restent que d’illisibles fumées dont tes poings serrés ne reçoivent plus l’obole car tout est en fuite, tout est en perdition et le jour s’est métamorphosé en nuit et les mots sont tenus au secret. Plus rien ne signifie que le vide et son étrange retournement pareil à un gant aux coutures saillantes qui entament et érodent. Non, ne cherche nullement à saisir, ce ne sont que des songes qui te frôlent et dérivent à la vitesse des météores.

Femmes-corolles que tu butinais. Femmes-amphores que tu emplissais du vin de l’ivresse. Femmes-scarabées dont tu lissais la tunique d’or et tes doigts étaient pareils au vermeil. Combien tout ceci est loin, maintenant, combien tout ceci est habité d’absence. La mémoire est un puits sans fond et les eaux sont noires et la margelle des jours est usée qui ne distille que ses gouttes sonores comme celle des cryptes habitées de blancs ossuaires. Les reflets, tu les pourchassais partout où ils voulaient bien s’allumer. Sur la falaise blanche d’un front, sur la colline douce d’une joue, tout autour de l’aréole brune, sur la courbe d’une épaule, dans le germe d’un nombril, la touffeur d’une savane ombreuse, le crépitement d’une hanche, le lisse d’une jambe, le frémissement d’un orteil. De trop vouloir, de trop désirer, et voici que ne s’allument plus que de lointains et étranges sémaphores. Lueur d’étoile éteinte, naine verte que dissimule le bruit de fond assourdissant de l’univers. Ce que tu vois, à la place de la femme-icône : la braise d’un tilak sur un front teinté d’argile, une amulette que retient la goutte d’une oreille, un brillant perdu au creux d’un ombilic, un jonc de cuivre autour de la liane d’un bras, un discret tatouage qui encre une cheville, le rubis d’un ongle dans la perte du jour. De simples ponctuations, les mots ont disparu.

Conscientia.

Voilà, le temps t’a usé comme il le fait d’un cordage très ancien dont il ne demeure plus que la trame à peine visible. Tu es si haut dans le ciel de l’invisible, si loin dans ce firmament qui te cache aux yeux des vivants. Tu es une ombre dans la grande dérive mondaine, à peine un vent que même les arbres ne remarquent plus. C’est ainsi, les choses les plus belles meurent de leur unique beauté. L’Altiplano, tu ne le vois plus, sauf quelques rapides lumières s’allumant sur les spatules des paludiers. Les hommes, tes semblables, parfois en entends-tu encore la rumeur assourdie pareille au chant des esclaves parmi les tiges des cannes à sucre, une mélopée si sourde qu’elle imite le chant de l’eau sur les galets d’une rivière souterraine. Les femmes, ces comètes qui habitaient ton ciel et l’ouvraient à l’infini, voici qu’elles semblent si irréelles, pareilles à un rêve d’enfant et les mains étreignent le vide et les yeux sont humides de ne plus savoir pleurer. Si, pourtant, quelques lumières par-ci, quelques lueurs par-là, et la nuit tout autour et sa large tache d’encre. Quelques reflets encore : le sourire énigmatique de « La Joconde » dans le luxe des ors ; la pureté d’un visage, celui de « Marie de Médicis » d’Agnolo Bronzino, cette figure si subtile d’une troublante féminité et ses teintes si réelles qu’on croirait en saisir la chair ; ce regard si précieux de « La jeune fille au turban » de Vermeer ; l’élégance toute nipponne des « Femmes cousant » de Kitagawa Utamaro ; « Les danseuses en bleu » d’Edgar Degas et leurs postures si aériennes ; les femmes au teint de nacre du « Bain turc » d’Ingres ; le luxe incarné et radieux du « Nu couché » de Modigliani ; l’allure hiératique et marmoréenne « d’Olympia » d’Edouard Manet. Voici ce qui reste des reflets du monde, voici ce qui reste de toi dans les reflets du monde. Non, tu n’auras pas regardé en vain. Peut-être l’art et ses figures comme seules formes de salut. De cela au moins es-tu assuré, alors que tout fuit et s’écoule par la bonde ouverte de l’incompréhension, aussi bien la majesté de l’Altiplano, la trémulation incessante des hommes, la symphonie des femmes pareille à un sortilège. Il ne reste que cela, la conscience, oui, la conscience dont l’art est la manifestation la plus accomplie. Oui, la conscience !

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14 mai 2015 4 14 /05 /mai /2015 07:52
Ce Lieu.

« Etude 2014 – 2015 ».

Photographie : Gilles Molinier.

Ce Lieu.

On avait beaucoup marché, ne regardant même pas la trace de ses pas dans le sol de poussière. On avait étréci l’arc de ses paupières afin de ne pas être ébloui par quelque attroupement ou bien un spectacle inopiné qui nous eût distraits de notre route. On avait foré le puits de ses pupilles, le disposant, par avance, à accueillir Ce Lieu. On ne s’était nullement arrêtés. On avait traversé des lagunes d’eau putride, des champs de désolation, des marécages de cendres, on avait plié l’échine, rôdant sur les hauts plateaux parmi les coulures du vent et les brûlures du soleil. On avait franchi des passerelles de lianes, flotté au-dessus de la marée verte de la canopée, chaloupé entre les dunes du désert, traversé d’étroites gorges emplis de doute et d’effroi. On avait giflé l’air de ses mains, on avait accusé le climat, invoqué les dieux, on avait prié, imploré, on s’était amenuisés à la taille du modeste ciron, mais rien n’y faisait. Ce Lieu, cette Tour de Babel, ce mythe élevant jusqu’au ciel le vertige de ses spires ascensionnelles, cette incroyable ziggourat, on voulait non seulement l’apercevoir, mais l’enfouir au sein de soi dans la pure merveille. On voulait être Babel et distiller les mots, les alambiquer, les métamorphoser en pure essence jusqu’aux confins du monde, dire la beauté verticale des choses puis laisser place à l’immense empire du silence. Une fois, seulement, on voulait goûter cette ivresse de l’ambroisie et savoir ce qu’habiter sur Terre voulait dire. Dans le site immense de la poésie. Ce Lieu !

Ce Lieu.

Voilà ce que des voix, venues de nulle part, avaient rythmé comme chant du monde, comme dernière supplique avant que la mort n’anéantisse tout dans le refuge de la peur originelle. Partout, des failles de la terre, du creux moussu des arbres, de la tunique verte du caméléon, des plumes longues des pailles-en-queues, du nombril des femmes, des sources d’eau claire, du rideau de nuages, de partout donc s’élevait l’hymne à la beauté, à cet étrange qui fondait comme neige au soleil et les mains demeuraient roides et désolées de n’avoir pu saisir et sentir la grâce du jour. On disait, et les paroles flottaient longuement dans l’espace alangui, pareilles à des écharpes de brume.

On disait l’avenue d’eau claire, ses irisations à peine perceptibles, les yeux qui l’habitaient sous le miroir reflétant un ciel aussi blanc que neige. On disait les loutres au ventre soyeux, leur longue glissade dans l’élément si lisse qu’il paraissait simple vapeur, simple hallucination faisant sa caresse sur le dôme des yeux. On disait les milles reflets qui faisaient de la réalité un songe ouvert, une fable inépuisable. On disait le peuple des racines, leur tumulte que la rivière reprenait en son sein comme pour exorciser tout ce qui pouvait troubler l’harmonie, effrayer le pic-vert, faire fuir la tache de métal bleu du martin-pêcheur. On disait tout ceci et c’est tout juste si les mots s’élevaient au-dessus du sommeil des hommes, les effleuraient avec le même mystère que le vent met à traverser l’olivier sans que nul ne s’en aperçoive. Tout dans la profération discrète. Tout dans l’évanescence et la fuite si mince qu’elle ne s’annonce que sous la forme de la présence invisible.

On disait les arbres aux troncs bulbeux, leur grande sagesse, leur ressourcement dans les eaux lustrales qui les portaient bien au delà d’eux-mêmes dans la contemplation des étoiles. On disait le tremblement des aulnes, leur finesse, la souplesse de leurs ramures se balançant dans le rien et l’inaperçu. On les devinait, bien plus qu’on ne les percevait. Tout comme les ides belles qui brillent au firmament et font leurs clignotements si intelligibles pour ceux qui ont appris à déchiffrer les hiéroglyphes. On disait le fin rideau des taillis que tressait l’à peine insistance de grains de lumière en suspension dans l’air. On disait le bonheur de vivre, là, sur cette Terre, dans la souplesse inventive du temps, dans la quadrature heureuse d’un espace quintessencié. Il suffisait d’être là, dans Ce Lieu et de ne rien faire qui puisse troubler le merveilleux ordonnancement des choses. Car, voyez-vous, lorsque la joie déplie ses rémiges, nul besoin de s’agiter, nul besoin de troubler ce qui ne saurait l’être. Joie de l’homme dans l’accueil du simple. Joie du simple dans la réception de l’homme. Double ouverture en miroir, en écho de tout ce qui grandit jusqu’à l’horizon du sens et fait toujours retour à soi dans la plénitude. Tout est accueil pour qui sait y consentir. Sentir ce qui advient ne consiste pas à percer l’opercule des choses sous l’empire de sa volonté. Tout se montre dans l’évidence à qui sait attendre LE LIEU d’une révélation. Non d’une mystique ou bien d’une religion. Simplement le dépliement d’un paysage, l’ouverture d’une corolle, la course arquée du soleil, l’élan de l’arc-en-ciel pour franchir la vallée, le saut du menhir, la courbe de l’épaule, la soie d’une joue, l’ébruitement du temps dans la parole se faisant.

Oui, tout est langage, tout s’éploie et signifie jusqu’à la démesure. Oui, tout est disposé devant, il suffit de tendre la main. Oui, tout est infiniment disponible. C’est nous qui ne savons pas voir et demeurons dans l’enceinte de nos corps, apeurés d’être et de devenir.

Ce Lieu.

Ce Lieu, oui, Ce Lieu dont nous rêvons comme d’un possible Eden, jamais nous ne le saisirons mieux qu’à le trouver en nous, quelque part bien enfoui, mais ne demandant qu’à connaître et à débuter sa vie nomade. Nul besoin, du reste, de s’éloigner de soi afin de rencontrer les lieux du monde. A partir de notre propre socle, du sein de la sculpture que nous élevons dans l’espace, nous sommes à même de posséder tout ce qui vit et rutile et scintille, aussi bien que tout ce qui se dissimule et croît dans l’ombre. Imaginer, voir, sentir, être attentif à ce qui se dévoile, c’est sortir de son ombre et entrer dans la lumière. Ainsi, Ce Lieu immortalisé par le photographe, si nous l’avons visé adéquatement, Ce Lieu ne s’effacera jamais de notre mémoire. Il sera ancré, quelque part, dans une crypte pour la joie. C’est pour cela, l’adhésion à l’intime du monde, que partout se disaient en mode discret, l’eau et son miroir, l’arbre et ses racines, le ciel de neige et le tremblement de soi que requièrent les choses justes. Nous sommes Ce Lieu !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 11:38

 

La saison est toujours belle à ceux qui questionnent.

 

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 Photographie : Zhang Qi.

 

(Sur une page de Dominique Bertrand).

 

 

"Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte."

 

Verlaine.

  Poèmes saturniens.

 

 

 

 

  C'est ainsi, dès que se révèle à nous, dans une manière d'étrange beauté, la poésie du monde, nous sommes dépossédés du pouvoir de coïncider avec nous-mêmes. Contemplant, nous sommes déjà livrés à cette Nature, nous nous y immergeons, nous sommes tout affinité, symbiose absolue. Comment, en effet, distraire notre regard de ce qui témoigne avec autant d'évidence d'une harmonie, du caractère somptueux des choses lorsqu'elles sont éclairées d'une juste lumière ? Car c'est de cela dont il nous faut nous saisir, d'une exactitude à signifier de tout ce qui rayonne devant notre regard ébloui. Nul ne saurait faire effraction dans le paysage - pas même l'aigrette dans son vol d'écume - sans en détruire la subtile apparition. Tout joue dans les limites d'une mutuelle réverbération. Tout se destine à tout dans la plus pure des élégances qui soit.

  Devant nous, dans un même empan du regard, les teintes lumineuses dissolvent l'apparaître dans une unité que rien ne saurait troubler. Osmose au sein de laquelle nous ne sommes plus que cet arbre vibrant de ses teintes d'or et de safran, cette brume inaperçue pareille aux météores de l'esprit, cette simple buée dont l'âme, cette belle inconnue, serait porteuse dans son étrange destinée. Car, si nous pouvons porter nos mains au devant de nous et cueillir tout ce qui fait phénomène à l'aune d'une matérialité, notre essence - notre âme - nous échappe constamment. Jamais nous ne pouvons l'affubler des vêtures du langage simplement du fait qu'elle ne saurait être symbolisable. Pas plus que nous ne pourrions l'enfermer dans le cercle signifiant de la métaphore : elle est en-deçà et au-delà, dans un rayonnement aux mille ressources. Inaccessible autant que peut l'être cette pluie diaphane noyant les choses dans une commune mesure.

  Nous regardons et nous sommes fascinés. Jusqu'où les choses du monde peuvent entrer en nous ? Jusqu'où pouvons-nous nous confier aux choses jusqu'à y disparaître ? Nous sommes, nous, êtres de langage, privés soudain de parole. Tout dans l'inaudible, l'imperceptible, le non-dit, le murmure dépassant à peine du silence avec la discrétion de cette nuée verte assourdie des feuillaisons, cette couleur d'à peine argile tellement semblable au flou de la savane, cette lumière intérieure des céladons sur les flancs des céramiques japonaises, cette consistance de papier translucide des maisons de thé. Nous regardons et, déjà, nous ne sommes plus à nous, et déjà nous flottons dans un espace infiniment ouvert, ductile, s'éployant aux limites de l'exister, et déjà le temps n'est plus qu'un voile, celui de l'instant électif, celui qui nous métamorphose en chrysalide ontologique. C'est d'une réelle mue imaginale dont nous sommes atteints, tout se replie sur notre germe initial, tout fusionne dans une manière de sentiment plénier, de sensation douce, onctueuse, de compréhension en abyme de tout ce qui vient à nous et que nous occultons faute de pouvoir en dresser l'inventaire langagier. Toujours nous attendons notre propre déploiement, papillon aux ailes repliées le temps nécessaire à sa future efflorescence.

  Car, ici, nous approchons de nos fondements et nos jugements sont suspendus, nos humeurs se dissolvent, nos perceptions sont à elles-mêmes leur propres fin, comme si, de l'indécision du paysage devait naître un chant, une symphonie nous livrant le chiffre éblouissant du monde. Nous le sentons bien, nous sommes au bord d'une révélation, non seulement esthétique - ceci est de l'ordre d'une immédiateté -, mais existentielle, forant loin sur les terres de notre appartenance au socle de la terre, à la courbure infinie du ciel. Nous sommes justement placés à l'intersection d'une lutte immémoriale des mortels et des divins, nous sommes le maillon signifiant reliant toute chose à la grande arche du monde. Ôtons la conscience et nous n'aurons plus que quelques nervures étiques, quelques lignes selon lesquelles les arbres  auraient à témoigner dans un dépouillement ossuaire, le ciel dans une blancheur livide, la terre dans un éparpillement de cendres.

  Ici sont les couleurs de l'automne, cette saison de calme avant le long repos. Constamment, sous la poussée souple du vent, sous le dire simple de la pluie, sous les premiers frimas, les feuilles tombent une à une, inutiles papillons allant rejoindre un sol qui leur ressemble. Puis le temps laisse agir son alchimie, puis tout se métabolise dans un même creuset et l'homme assiste, impuissant, à cette lente disparition de l'épiphanie des choses qui, pour lui, tenaient le langage d'un inépuisable ressourcement. Tout se fond et se corrompt, tout se délite, comme si la parole des feuilles s'éteignait en même temps que s'étiolaient leurs dernières nervures. Là apparaît, d'une manière visible, ce qu'il est convenu de nommer "l'éternel retour du même", les choses retournant à leur singulière contingence, mourant afin que quelque chose puisse enfin renaître. Le cycle palingénésique tel qu'en lui-même et l'homme l'observant à l'aune de son exclusion. La "re-naissance" n'est pas pour lui et l'habile métempsychose ne saurait le sauver des rigueurs métaphysiques du réel. Car ce réel qui constamment fait ses voltes autour de nos édifices de chair, ne les fait qu'à installer autour de nous les mailles serrées par lesquelles nous serons rappelés à ce rien dont nous sommes issus et auquel nous retournerons puisque notre nature mortelle en a fixé les irréfragables règles.

  "Les sanglots longs des violons de l’automne" ne sont jamais ceux de la saison aux teintes de boue et de rouille, mais seulement les nôtres, nous les hommes que "le vent mauvais emporte deçà delà" car nous sommes une feuille morte dont le destin est de disparaître pour ne plus figurer parmi les saisons qu'à titre de souvenir. Notre condition est d'être saturniens, tout comme les poèmes de Verlaine, attachés mélancoliquement à la "fauve planète", car "Tels les Saturniens doivent souffrir et tels Mourir", nous ne regardons la chute des feuilles tristement qu'au regard de notre propre chute. Pourtant celle-ci nous sauve d'une question qui, notre vie durant, nous taraude, que notre finitude vient combler. La saison est toujours belle à ceux qui questionnent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 07:53

 

Le peintre et son modèle 

A partir d'un texte d'Eléa Mannel :

Le photographe improvisé. 

 

  

Source : Eléa Mannel.    

   

 Il la regarde en souriant, ce sourire déguisé qui donne de l’amabilité ou de la sagesse aux pensées qui sont les siennes. Il ne la quitte pas des yeux et elle finit par s’accommoder du regard et du sourire, en rougissant. Elle demande enfin ce qui lui prend, de cesser l’insistance d’un regard et les sous-entendus d’un sourire mais il ne dit pas un mot. Pas un cillement, ni même une inflexion de son sourireSes yeux continuent effrontément de se promener sur son corps à elle et il semble vouloir la rhabiller en tricotant ou en tissant sur la moindre partie de son corps, un linge fait du désir qui doit être le sien. Elle se détourne de lui, met un paravent de cheveux entre son regard et le sien et feint de l’ignorer. Elle remonte la fine bretelle de son déshabillé que le geste a fait glisser sur son bras et elle ne peut s’empêcher de sourire car elle est certaine qu’il doit la regarder faire et que ce geste si anodin, répondant juste à un besoin irréfléchi, il doit le magnifier. Sa main a juste le temps de se reposer sur son genou que déjà la chaleur d’un baiser sur son épaule dénudée et la bretelle qu’il vient de laisser glisser à nouveau, négligemment retombée au même endroit que précédemment. Il va s’appuyer de nouveau contre la tête du lit et reprend sa scrutation indécente. Le tableau avait changé et avait-il voulu réparer l’injustice d’un portrait qu’il semblait apprécier comme il était. Alors, effrontément à son tour, elle décide de brouiller cette image d’elle qu’il semble vouloir garder en enroulant ses cheveux jusqu’à les emprisonner dans un chignon qu’une pince vient enserrer.

  Elle allonge le bras et attrape son peignoir en satin foncé où elle glisse ses bras pour se rhabiller mais une interjection vient l’arrêter. Elle doit laisser là, le peignoir, en vague de plis autour d’elle comme si elle s’était élevée de flots reposés, qui avaient encore la couleur de la nuit qu’ils venaient de partager. Elle a bien cet esprit de contrariété qui lui commanderait de ne pas l’écouter, de braver le caprice d’un tisserand, d’un peintre ou que sait-elle mais tout cela l’amuse, en vérité. Elle sent les remous du matelas quand il se lève et fait le tour du lit pour venir s’asseoir en face d’elle, sur le parquet glacé. A bonne distance, il la dévisage encore et son regard descend doucement du cou en passant par les courbures de la taille jusqu’à ses jambes qu’elle a oublié de resserrer. Elle sourit et remonte lentement son genou sur le matelas, dissimulant la féminité qui est la sienne et ramène sur elle la houle de satin. Et parce qu’elle veut répondre à sa nature, elle referme ses bras sur elle pour l’empêcher de regarder, de regarder encore, de regarder toujours.

     — Ne bouge pas !

Les seuls mots qu’il prononce depuis le réveil et il prend son appareil sur le bord du bureau, se soulevant à peine, révélant sa musculature d’homme qu’elle avait oublié de remarquer. La pudeur qu’elle avait cru protéger, sa presque nudité qu’elle avait voulu dissimuler, il l’immortalise en un cliché. 

 

 

Commentaire :

 

  Nuit d'amour. Nuit-Minotaure où l'on se laisse aller à la violence du désir, où le corps exulte, où la chair, travaillée de l'intérieur, s'embrase. Volupté, vertige, annulation de soi jusqu'à l'évanouissement, la perte. Plus rien ne compte, parmi les plis denses de l'ombre, que ce corps à corps, cette rutilance de l'instinct, cette sauvagerie. Galop, bruit des sabots raclant le sol de poussière, écume surgissant des naseaux, robe noire luisant sous les assauts crépusculaires, turgescence anatomique alors que les vagues de la passion, une à une, s'écrasent violemment sur la cimaise du lit. Alors on n'est plus que son sexe, que cette boule ignée, ce repli sur soi du cerveau archaïque, limbique et reptilien arrimé à la pure animalité.  On est pris dans les mailles inextricables de l'événement, on n'a plus le recul nécessaire à la vision élargie, à l'exercice du libre arbitre, à la pensée qui s'érigerait en promontoire. Tout dans l'indistinction, l'immédiateté, la matérialité compacte. 

  Mais la nuit ne dure jamais au-delà de cet enchantement dont on ressort fourbus, à la limite de l'inconscience, comme situés sur l'éperon angulaire du rêve. Bientôt l'aube grise fait ses atermoiements alors que s'annonce l'aurore et sa lumière argentée. La chambre bascule soudain dans une autre dimension. Les vagues s'effondrent sur les lames claires du plancher, la quadrature du lit s'illumine, les objets, émergeant doucement de l'ombre, se revêtent à nouveau de leurs prédicats familiers, les formes se métamorphosent. La Nuit-Minotaure devient Jour-Licorne, le noir cède devant l'insistance de la blancheur, les mouvements s'harmonisent, les assauts du corps deviennent de simples caresses, de doux attouchements, parfois même des regards lissés d'une pure grâce. Le limbique a rétrocédé, laissant la place aux surfaces policées du néocortex, à la pointe avancée de la conscience, à l'éclairement de la lucidité. Les amants dérivent sur des eaux calmes, le langage s'apprête à faire son apparition, le cercle des yeux est entièrement occupé à prendre acte de l'altérité, de sa merveilleuse épiphanie, de sa présence sans laquelle il n'y aurait ni ouverture d'un monde, ni déploiement du sens. 

  Donc, les Amants sortent tout juste de cette nuit féconde, encore ivres des rives dionysiaques sur lesquelles, il y a peu encore, ils flottaient pareils à une écume, à un flux sans fin, semblables  à des enfants émerveillés devant le cadeau qui, soudain, comble leurs mains étonnées. Cependant tout n'est pas si évident, puéril, primesautier. La nuit porte toujours, en quelque coin secret, des sortilèges dont on ne s'exile jamais avec aisance, comme s'il s'était agi d'un simple détail. Sourires et regards alternent, comme dans une chorégraphie. Sourires et regards qui ne tiennent pas nécessairement le même langage.

  L'Amant n'est pas ce simple Don Juan à la recherche d'une nouvelle conquête. Il n'est pas uniquement libertin, il porte en lui, encore, comme une épine se loge dans la plante du pied, la marque insigne du Minotaure. La fougue, l'impétuosité, l'instinct de domination le parcourent, fouettent son sang, drainent sa lymphe, dilatent ses humeurs. Il est la turgescence même, la divine explosion, le battement de la vie jusqu'en ses plis les plus intimes.

  L'Amante, elle, par opposition à cette tempête contenue à grand peine, fait figure d'une eau calme, disponible, attendant la douce effusion, l'attention, une manière de recueillement propice à faire naître le sentiment, à dévoiler une esthétique, à ouvrir l'instant sur une pure présence, celle, par exemple, du tableau, de l'esquisse, de l'estompe.

  C'est ainsi, les choses ne sont jamais égales, ni dans la nature des individus, ni dans leurs comportements, ni dans le ressenti relatif au vécu. L'Amant est, par essence, cette continuelle disposition aux jeux d'Eros, cette permanente brèche par où s'engouffre toute volupté disponible, tout désir en voie de s'accomplir. L'Amante, elle, est la conque attentive au déploiement de la vie, la condition même de son efflorescence, le lieu où le désir prend corps avant de croître dans l'espace libre du jeu existentiel. Il y a donc conflit, il y a donc un moment décisif par lequel les choses s'articulent afin de signifier. Souvent, l'accord réunit les amants dans un même projet, un même acte, une même résolution d'abolir les tensions internes. Mais, avant cela, se déroulent les figures de la séduction, s'irisent les mille facettes de la complexité humaine.

  Ici, pour le texte qui nous occupe, l'Amant-Minotaure use et abuse de son regard, pareillement à l'usage d'une arme ou bien au recours à la fascination et nous pensons au cobra tenant sa proie sous sa vue incandescente. Le mot "regard" ou ses équivalents sémantiques bénéficie, dans ce court extrait, de onze occurrences, autrement dit, l'acte de la vision se métamorphose en impératif, soumission, volonté de domination. Le regard comme moyen coercitif, comme imposition, fourches caudines sous lesquelles passer afin que quelque chose advienne de l'ordre du devenir :

"Il va s’appuyer de nouveau contre la tête du lit et reprend sa scrutation indécente."

"Et parce qu’elle veut répondre à sa nature, elle referme ses bras sur elle pour l’empêcher de regarder, de regarder encore, de regarder toujours."

  Et, en contrepoint  de cette volonté farouche de l'Amant-Minotaure, joue le sourire de l'Amante-Licorne, ses gestes de douce défense - "Elle se détourne de lui, met un paravent de cheveux entre son regard et le sien et feint de l’ignorer." -, - "…elle décide de brouiller cette image d’elle qu’il semble vouloir garder en enroulant ses cheveux jusqu’à les emprisonner dans un chignon qu’une pince vient enserrer." - et, déjà, son consentement à s'inscrire dans le projet qui lui restituera sa liberté après qu'elle aura accédé à la demande de celui  dont le destin semble lié de près à son sort.

  Alors, au moment où, logiquement, la fiction devait trouver son épilogue, surgit celui que l'on n'attendait plus, à savoir le langage, de la façon la plus surprenante qui soit :     

 "— Ne bouge pas !"

  "Les seuls mots qu’il prononce depuis le réveil et il prend son appareil sur le bord du bureau, se soulevant à peine  […]. La pudeur qu’elle avait cru protéger, sa presque nudité qu’elle avait voulu dissimuler, il l’immortalise en un cliché." 

  La chute est aussi brutale qu'inattendue; elle est une triple libération : de celle à qui elles est destinée;  de celui qui la profère, lequel reprend subitement une liberté à laquelle il semblait avoir renoncé afin de s'accorder pleinement à sa "nature"; enfin du lecteur tenu en haleine, sur le point d'assister à la "scène primitive". En réalité, on est amené à se demander si la dramaturgie qui avait été installée, mettant en présence la brutalité de l'Amant-Minotaure face à la fragilité de l'Amante-Licorne, n'était pas simplement la mise en scène, d'une façon subliminale, d'une autre perspective en apparence bien éloignée d'une danse nuptiale, à savoir la haute stature de L'Artiste imposant à son Modèle la pose esthétique à adopter avant que l'art ne transcende la simple réalité. Toute photographie, toute œuvre aboutie ne peut s'exonérer d'une telle exigence. Picasso lui-même ne nous contredirait certainement pas, lui, l'Artiste métamorphosé en Minotaure à la grâce de son seul génie, pas plus que ses Muses qui, sous la "férule" du Maître gagnaient ainsi les cimaises des musées en même temps qu'elles s'inscrivaient, de la plus belle manière qui fût, dans la merveilleuse histoire de l'art.

 

 

 

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 07:39

 

et

 Une naine blanche en orbite autour de Sirius (vue d’artiste).

Source : Wikipédia.

 

 

L'homme est une étoile au ciel du monde.

 

 "Ce qui le transporte là-haut, ce ne sont pas ses ailes : simplement, elles l'empêchent de tomber et tout l'art du constructeur est de trouver un profil qui les oblige à nuire aussi peu que possible à l'avancement. C'est l'âme! c'est cette idée à toute vitesse, c'est cette aspiration qui soulève une lourde carcasse jusqu'à lui faire oublier le poids, c'est le désir! Ce n'est pas la flèche qu'on décoche, c'est l'arrachement de l'homme à la matière, c'est la volonté qui a abouti, c'est l'intelligence en un long assemblement de moyens qui tout à coup a réussi l'éclair! Contact! Allume! C'est le coeur avec violence qui triomphe de la destinée, c'est l'homme dans une espèce de déchaînement intérieur qui a réussi à s'emporter lui-même, irrésistible! Il a enfourché l'étoile, cette étoile multiple dessinée à chaque page du présent périodique!"

 

Paul Claudel,

Poèmes mécaniques (extrait).

 

Cité par Sylvie Besson.

 

 

Dans le texte ci-après, on comprendra aisément que le poème de Paul Claudel n'est pas considéré dans son intention originelle, laquelle consistait à tirer une manière de transcendance poétique à partir de l'observation de la technique humaine. Il s'agit ici, de ne considérer que la signification de surface de l'extrait sans aucunement tenir compte du contexte auquel il réfère. Libre méditation qui, partant de la surface, voudrait cependant, se diriger vers quelque profondeur. L'acte de comprendre n'est que cela : désoperculer constamment le réel afin de lui faire rendre son jus. Sous la vitre têtue des apparences, souvent, toujours, y a-t-il bien plus à percevoir que ce qui, de prime abord, s'adresse à nous dans un langage, par essence, crypté !

 

 

Libre méditation sur un poème mécanique de Claudel. 

 

 

  C'est comme cela, l'homme, un jour, est sorti de son corps : chrysalide s'extrayant longuement de sa tunique de chanvre et de bitume. Cela s'éclairait devant lui, cela vibrait et ses yeux étaient des lampions habités de phosphènes. Cascades ruisselantes, cheveux diaphanes, pluies de quartz et rutilance de platine. Rien ne soudait plus les membres entre eux, bras et jambes flottaient infiniment dans l'azur, sans liens apparents, giclures dermiques à contre-jour du ciel. Et l'ombilic, l'ombilic qui girait à la vitesse des comètes, qui stridulait, forait l'espace de son dard et étoiles s'écartaient, se disposaient en rangs serrés pour faire place langage infiniment replié sur germe initial. Et les os claquaient toutes leurs dents ossuaires, et les clavicules faisaient leurs bruits-criquets et tarses jonglaient leurs osselets et thorax pliait ses tiges et ses rémiges en lancinantes oraisons. Partout crépitait la grande diaspora anthropologique, l'immense complainte, le hurlement ligamentaire, les claquements tendineux, les éclaboussures aponévrotiques. De l'homme, ou bien de ce qu'on prenait pour lui, son corps en charpie, il y en avait jusqu'aux confins étirés l'infini. Large flaque de sang pourpre, écarlate que, parfois, l'on confondait avec les aurores rouges du sang des peuples opprimés. C'était une clameur piégée entre ciel et terre, un multiple écho faisant ses effarements aigus, ses entrechats hautement mortifères. Le réseau des nerfs s'étoilait en étiques rhizomes, les vaisseaux s'attachaient les uns aux autres  longues résilles,  glandes glissaient glougloutaient glapissaient jus complexe, sexes gouttaient leurs désirs oblongs, sentiments s'étiolaient, ruisselaient en filaments guimauve, passions se dégonflaient, genres vésicules marines vidées hargne constitutive, outres dermiques étrécissaient, flancs jointifs, épaules limées d'ennui, de repentance, d'insuffisance à s'assumer en tant que réceptacles, c'était une longue procession asilaire, on entendait clochettes démentes, emboîtements fossiles, essais arraisonnements, tentatives copulation, fornication, mais il restait tellement peu de chair disponible, de conque disposée à, d'éperon tendu vers, de nidification possible tremplin ontologique, cela suintait partout, les émotions s'écroulaient en strates évasives, les gestes d'amour tournaient à vide, les tentatives d'annexion faisaient leurs vrilles urticantes, les essais de communication bourdonnaient une langue archaïque, l'essence de l'homme était un moteur à quatre temps, à mille temps, qui faisait ses sourdes explosions, gonflements occlusives, laminages constrictives, râpures fricatives, claquements labiales, massicots dentales, perditions, balbutiements, trilles abortives.

  Mais ce qui le transportait là-haut, l'homme-Ravaillac, l'homme-écartelé, l'homme-place-de-grève c'était l'âme, tout simplement l'âme et l'homme ne la savait pas cette sourde puissance qui l'habitait depuis nuit du corps, cette masse ténébreuse, compacte, cette silhouette zoo-anthropologique, cette morphologie bestiale à peine issue gangue de pierre, esprit encore gemmatique, pensée eau lourde, sentiments équarris au feu et au silex, amours taraudées de pulsions cavernicoles, ça bougeait infiniment au creux du ventre, ça faisait ses longues giclures qui emmaillotaient le cortex dans le filet étroit des élans tubéreux, des passions racinaires, des incubations sylvestres, c'était bouillonnement de sève, gonflements de lymphe, élévations de cairns, déraisonnements forme reptilienne, éruptions limbiques, jets affinitaires pareils à bombardements lapillis, ça bitumait et alambiquait, ça taraudait et pulsait, ça s'invaginait et demeurait dans la grotte humaine quelque part dans l'étroit des boyaux, dans le bistre de l'invisible, dans la renoncule du repli épigastrique. C'était comme de se regarder vivre dans  miroir glauque du néant, apercevoir sa silhouette-goéland informe sur face infiniment polie miroir anamorphique, pas avoir, de soi, image vraisemblable, esquisse constitutive tentative-être, pied dans existence. Juste pied, un-seul comme flamant rose en haut cage plumes et pour autant pas tomber dans fourches caudines mais équilibre aporétique, sur bord fosse thanatogène et perdition juste à-portée-main, comme pied-nez du rien, inconcevable, juste effervescence manière absolu.

  Mais cette aspiration qui soulève une lourde carcasse jusqu'à lui faire oublier le poids, c'est le désir ! Le désir de lui-même et la carcasse humaine est capable de prodiges. Celui, par exemple, de sortir de son corps, seul moyen de découvrir son esprit, de tester son âme, sa légèreté, son envol vers quelque transcendance : l'amour de soi, de l'autre, de l'art, de la nature, de la beauté qui, partout, ruisselle sur les pentes du monde; court à la surface polie des étangs, habite le creux des dunes, lisse l'eau de la lagune, lustre le ventre souple du galet, s'imprime dans l'anse lumineuse de la crique, se love dans l'amour au sein d'une chambre éclairée d'un demi-jour, alors que les Amants s'absentent des choses du monde; la beauté à fleur de peau, à pollen d'épiderme, à étamines de passion; il y a tant de beauté disponible, dans les yeux à facettes du caméléon, cette subtile métaphore d'une vérité qui se livrerait au regard, par fragments, facettes, éclats, l'intelligence de l'homme en assurant la magnifique synthèse; tant de beauté dans les cils de l'Amoureuse recourbés comme les pattes d'insectes, là où tombe l'Amant dans le bruit et la fureur; tant de beauté dans un poème de Mallarmé, dans un aphorisme de Nietzsche et aussi bien dans l'edelweiss qui butine le ciel de sa mousse blanche, dans la source claire qui fait couler ses filaments de cristal dans l'ombre bleue, dans le sourire de l'indienne à la peau de brique, au tilak pareil à la braise, aux rangs de bracelets d'argent qui enserrent les chevilles, vrilles de la terre à l'assaut de ce qui se dit en une liane infinie ouverte au chant des étoiles; tant de beauté disponible, clairière ouverte au regard fécond, à la conscience qui libère, à l'intellect qui déplie les horizons des possibles, aux affects qui tissent entre les hommes les liens irréductibles de leur essence, aux percepts bombardés de milliers de minces secrets à chaque seconde alors que dans l'encre nocturne les piquants d'oursin des étoiles grésillent leur poésie d'infini; tant à dire, à éprouver, à toucher, à voir, à ressentir. L'empan du sens est une corne d'abondance taillée à l'aune de l'universelle fusion de tout ce qui fait phénomène et rayonne et dont nous nous saisissons sans même en ressentir le don prodigieux.

  Mais c'est l'arrachement de l'homme à la matière, c'est la volonté qui a façonné tout cette immense arche de la connaissance, cette démesure du savoir, cette vibration de notre être au contact de cette "effervescente réalité" (Pierre Reverdy) qui nous fait être hommes, femmes, dans une manière de démesure. L'âme c'est cela, c'est une ivresse, une infinie giration des choses, une coruscation qui nous conduit à la cécité en même temps qu'elle nous ouvre à l'incandescence des significations et peu importent les connotations religieuses, philosophiques, métaphysiques, spirituelles, les animismes, artificialismes, les cosmologies, les rites, les superstitions, le peyotl, la mescaline, la noire idole, l'addiction à soi, la vénération de l'autre, les cierges, les encens, les considérations néoplatoniciennes, les Lumières, Jacques le Fataliste, les encyclopédistes, l'humanisme, Rousseau et Les Confessions, Rabelais et le Quart-Livre, les floculations artaudiennes, les absinthes baudelairiennes, les utopies, le cubisme, l'hermaphrodisme floral, le "chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison" de l'univers maldororien, tout ce qui focalise, éclaire, puis ouvre et dilate et disperse à l'infini les graines de ce qui nous fonde ici et maintenant, cette sublime impression de présence à soi-même, aux autres, aux choses, tout ceci a égale valeur ontologique. Nous venons de si loin, de cette sorte d'étoupe fuligineuse, de cette densité à nulle autre pareille, de cette compacité sans faille qu'il nous faut consentir, un jour, à entailler de la lame de notre lucidité. Alors, dès que la bogue commence à s'ouvrir, libérant la pulpe longtemps contenue, que se dispersent dans la lumière les millions de graines en attente de germination, plus rien ne peut enrayer le mouvement, car l'âme est cette intense faculté de s'opposer à la ténèbre afin que se dispose, à sa place, la plénitude de la nuit, sa capacité d'accueil de la poésie, sa force à initier l'étonnement philosophique, sa disposition à percer tout ce qui dresse son mur d'incompréhension et alors, le domaine immense de la métaphysique déploie ses membranes et alors la pensée se met en branle pour ne jamais plus s'arrêter. Car on ne peut arrêter une pensée, comme on le ferait d'une balle ou bien prévenir la chute d'un arbre incliné vers le sol.

  C'est l'intelligence en un long assemblement de moyens qui tout à coup a réussi l'éclair! Contact! Allume! Si belle métaphore que celle de la lumière pour dire le règne de l'intelligence, son pouvoir de dissolution de tous les obscurantismes, d'abolition des professions de foi, d'éradication des pétitions de principe. Car l'intelligence est comme l'oiseau dans le ciel libre, dans la contrée infinie des mirages, dans l'espace agrandi de l'imaginaire, dans la polyphonie du langage, immense Babel aux étages multiples qui résonnent de la belle signifiance humaine. Penser est un vertige, une progression de funambule au-dessus de l'abîme, une turgescence tendue vers un infini acte d'amour, une tension des viscères mentaux, une dilatation de la fontanelle imaginaire. Penser est une crosse de fougère imprimant dans l'azur le dôme fécondant du concept, penser est une liberté bandant son arc dans ce beau geste de l'archer dont le tir courbe, tout d'anticipation et de finesse, écrit  dans l'air l'allégorie d'une volonté d'où la cible sera fécondée, d'où naîtra l'éclair embrasant la dimension ouranienne, là où habitent les dieux, où chantent les muses. Penser est tout cela qui résonne d'un éclat singulier parmi les errements de tous ordres. Penser est cet éclair, cet espèce de déchaînement intérieur par lequel la vie sombrement végétative, lagunaire, plombée, celée, soudain est comme saisie d'un embrasement, métamorphosée en existence, en plénitude. Alors l'homme a enfourché l'étoile, cette étoile multiple dessinée à chaque page du présent, cette étoile dont le sillage dessine le chemin de la belle aventure humaine.

 

[NB : Les passages écrits en graphies rouge, sont les reprises des phrases ou expressions de Paul Claudel.]

 

 

 

 

 

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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 07:04

 

Ombilic des songes.

 

 jmu

 Photographie : Jean-Marc Undriener.

 

 

(Petite fantaisie autour d'un Ombilic qui nous est cher !)

 

 

 C'est à peine si les choses sont visibles, une ligne posée sur le contour du monde. Tout est au silence, tout au repos. Rien ne bouge et les hommes, dans leurs chambres étroites, sont pliés sur leur désir. Corps attentif à ne pas déplisser la nuit, à éviter les rumeurs du jour qui offenseraient leur longue dérive. Les femmes sont des jarres douces, couleur d'olive et de miel et leur langage est simplement une haleine, une respiration suspendue, un mot que l'on attend de proférer. Les phrases, les rythmes, les flux qui berçaient l'ombre font encore leur mince clapotis et il y a si peu de présence. Partout, au creux des collines, dans les vallons cernés de brume, à l'entour des feuillaisons, la lumière  fait son minuscule grésillement, son hésitant pas de deux. C'est ainsi, toute séparation d'avec la nuit féconde plonge les consciences dans une forme d'abandon. L'intime chorégraphie des songes est encore là, au creux des linges blancs, dans les nappes de cendre, les mouvements tellement alanguis, on dirait le vol de la libellule.

  Sans doute, quelques animaux en maraude le long des taillis, quelques fourmis poussant devant elles leurs fragiles brindilles. Le temps s'est arrêté comme au bord d'un abîme, retenant son souffle. Il n'y aura d'effraction qu'à la perte des rêves, à leur dissolution dans les mailles de clarté. Les songes sont là qui, encore, tanguent sur le grand navire nocturne. On les voit, on les touche, on les entend faire leurs rumeurs étoilées. Une femme-caméléon posée sur le bord d'une branche, fait ses oscillations, ses allers-retours en forme d'ambiguïté, ses menuets comme pour dire la difficulté d'exister, de s'inscrire dans le chiffre du monde. Un arbre-ara agite ses couleurs de feu, d'herbe et d'eau vive au faîte de la canopée. Un homme-capucin fait ses voltiges et ses arabesques et cela signifie la grande agitation des sentiments alors que sa compagne dérive sur une couche d'ennui.

  Tout est emmêlé dans tout; tout gire à l'infini. Tout est si loin et le rêve agite ses habits d'Arlequin et de Colombine, ses clochettes de Fou, ses cornues d'Alchimiste. On est tout en haut du Mont Analogue avec René Daumal et sa bande d'alpinistes éthérés; on est sur les épaules des Tarahumaras, fumant longuement notre pipe de peyotl avec Artaud; on est plongés dans l'océan mescalinien zébré de lignes avec Michaud; on est au-dessus des hautes erres, planant comme l'aigle royal avec Kenneth White; on est à la cimaise du temple, parmi les Solariens, au milieu de la Cité de Tommaso Campanella; on est avec  Raphaël Hythlodée, en terre d'Utopie, au cœur de l'île, tout près du Fleuve Anhydre; on est comme au centre rayonnant de soi, pure autarcie, généreuse épiphanie de ce que pourrait être un jour notre imaginaire si la fantaisie le prenait de se doter de bras et de jambes, de se saisir des outils commis à sculpter le réel à l'aune de ce qui nous parcourt de l'intérieur, mais que, toujours, nous dissimulons sous la forme d'un énigmatique sourire ou bien d'une boutade pareille à une fuite. C'est bien là, au-dedans de nous, au lieu géométrique de notre ombilic que s'origine le monde-pour-nous - nous avons toujours la réminiscence cosmique de notre appartenance à l'infini depuis les premiers battements amniotiques qui bercèrent notre fontanelle -, c'est bien là que réside le mystère dont nous sommes porteurs, souvent à notre insu, dont cependant nous attendons toujours qu'il s'affaire à son déploiement.

  C'est à partir de là que nous naissons aux choses, faisant de notre centre le lieu de nos successives circonvolutions, nos pas sur le chemin existentiel. L'ombilic adéquatement métaphorisé est cette mince germination qui fait sa continuelle flamme, jette ses gerbes d'étincelles et prend son essor en direction de l'éther comme la crosse de fougère déplie dans l'air les arabesques de son exister. Notre liaison au Grand Tout, à une esquisse d'un probable Absolu; notre addiction au rêve, à l'intellection, à l'imaginaire, aux Idées, tout ceci nous le savons de toute éternité mais, toujours, nous nous arc-boutons en-deçà de cette vérité à défaut de lui donner l'impulsion nécessaire à son efflorescence.

   Bientôt le ciel s'éclairera, la brume s'effacera, le sommeil des hommes cèdera la place aux agitations de tous ordres, les femmes habilleront leurs cils de longues pattes d'insectes, les camelots lanceront leur rhétorique usée sur les agoras des villes, les métros glisseront dans les galeries de glaise avec des bruits de métal, les gratte-ciel monteront à l'assaut des nuages avec leurs grappes de lumières, les percolateurs feront fuser leur vapeur sur les zincs aux couleurs éteintes, partout, sur la face éclairée du monde, sur son revers de nuit s'animeront les trajets laborieux ou bien festifs des Existants. Et vous, depuis la densité blanche de votre chambre, derrière le déchirement des derniers voiles de vapeur, vous saurez que toute cette agitation perpétuelle, c'est vous qui la créez à la mesure de votre ombilic, le meilleur artisan qui soit afin qu'un univers se mette à vous parler. Mais gardez ce secret au pli de votre songe, de peur qu'un voleur dans la nuit ne s'en saisisse. Votre ombilic est le lieu constant de votre béatitude.  

 

 

 

 

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