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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 16:30

 

Une esthétique du démembrement.

 

 

uédd 

 Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

   Cette œuvre en voie de constitution, nous n'en ferons pas une lecture esthétique, laquelle chercherait à mettre en évidence les procédés picturaux par lesquels une création vient à paraître. Nous nous limiterons à essayer de dégager quelques traces signifiantes dont l'Artiste lui-même est porteur et, singulièrement, l'image de son corps. C'est donc une somato-analyse, ou psychanalyse du corps  que tendra à expliciter ce bref article selon quelques lignes de force. Si tout corps est porteur de messages, nul doute que ce dernier se colore d'une teinte spécifique dès l'instant où il devient enjeu d'une œuvre. A ce sujet il convient de rappeler brièvement une apodicticité : toute œuvre est projection de son Créateur sur le support qu'il a choisi, toile, papier ou bien livre parvenu à son stade terminal.

  Ici, il s'agira de mettre en exergue quelques tendances fondamentales dont toute œuvre s'investit dès lors qu'elle parle d'un Sujet - en l'occurrence l'Artiste -, tendances dont nous ferons la thèse qu'elles ressortissent du vaste domaine des archétypes auquel notre inconscient est affilié en permanence, cette destination fût-elle inapparente. L'archétype n'est jamais une vérité en soi que l'on pourrait observer directement. Tellement entrelacé à notre être, coalescent à notre exister, nous ne parvenons jamais à nous en saisir alors même qu'il nous travaille du-dedans avec la volonté d'une marée d'équinoxe à coloniser l'étendue de terre disponible. La brève thèse que nous bâtirons ici sera la suivante : cette représentation d'un corps fragmenté, si elle relève bien d'un travail préalable d'esquisses précédant l'œuvre terminale, n'est pas moins l'enjeu ontologique d'une parution au monde de Celle qui en a assuré la visibilité. Ces formes en voie de constitution ne sauraient faire phénomène en tant que purs exercices graphiques, sans plus. Ce corps fragmenté fait signe vers plus grand que lui et, afin d'en réaliser une lecture adéquate, il s'agit de s'en  approprier la sémantique à partir d'un a priori : ce corps dit l'exact contraire de ce qu'il semble vouloir mettre en évidence. Ce corps éparpillé, soumis à une manière d'écartèlement, n'est pas seulement la vision fantaisiste d'un Artisan de la chair à la recherche d'une représentation tronquée, fragmentaire. Cette image multiple si, à première vue, elle redistribue l'aire anatomique selon une étonnante partition, nous ne devons pas la laisser dans cet état d'incomplétude. Cette image éclatée doit être comprise comme antiphrase, à savoir en tant que recherche d'une unité primordiale perdue, en tant que nostalgie d'un rassemblement en soi du corps, lequel a déjà été vécu comme expérience heureuse à l'aube de l'existence, dans ce que nous pourrons nommer "pré-parution" et qui n'est jamais que notre vie amniotique, notre première immersion fœtale alors que se mettent en place les futures structures signifiantes.

  Ce thème que nous nommons  "vie dans la conque amniotique" est récurrent dans  nombre de nos articles. Et, s'il nous semble important de lui accorder une position cardinale, c'est tout simplement en raison du phénomène d'empreinte dont il s'investit, dans la mesure où il constitue l'une des expériences existentielles fondatrices de notre présence au monde. Il serait bien évidemment naïf de penser que nous ne sommes rattachés au statut d'Existants qu'une fois issus et expulsés de ce territoire amniotique. Les premiers émois, les premières sensations, les premiers affects s'y originent que nous portons tout au long de notre cheminement. Le corps en voie d'élaboration vivait, à l'intérieur de ce réceptacle, sa dimension pleinement unitive, ne se percevant nullement séparé de ce milieu dans lequel il flottait avec l'aisance due aux évidences premières.

  Là où se pose,  un réel "problème" ontologique, c'est le moment exact où se réalise la sortie au plein jour. Ce n'est pas un pur hasard si la naissance coïncide avec ce fameux "cri primal" thématisé par Arthur Janov, ainsi qu'avec le "traumatisme de la naissance" décrit par Otto Rank. Mais, ici, il faut rappeler brièvement en quoi ces visées théoriques et thérapeutiques peuvent s'inscrire dans la visée d'un corps auquel nous pourrions attacher le prédicat de "sémantique". En réalité une sorte de "corps langagier" qui porterait, enfoui dans son architecture interne les clés nécessaires à son développement, à sa compréhension, ensuite.

  La thérapie primale postule, à partir de l'appel de la Mère par le Patient, la théorie selon laquelle, avant même l'apparition du langage sur les zones adéquates du cortex (voir les fameuses corrélations anatomo-physiologiques où chaque zone du cerveau correspond à une fonction précise du parler-lire-écrire), antérieurement donc à l'émission verbale, quelque chose surgit du tréfonds du corps, à savoir ce "cri" spécifique "Maman, maman", qui indique l'origine "primale" de tout signifiant, la racine de cette réalité se trouvant dans les souvenirs et émotions du système limbique, alors que le vécu lié à la naissance elle-même, trouverait ses assises dans le cerveau reptilien primitif. Donc un incontournable roc biologique que notre économie psychique archiverait au profond des abysses afin de ne jamais s'exposer à la résurgence d'expériences non-verbalisables, dont traumatisantes par nature.

  Quant à Otto Rank, avec l'amplification du paradigme de la connaissance psychique dépassant la borne même de la naissance, il va encore plus loin dans l'interprétation des fondements de l'âme humaine, la reconduisant au socle fondateur fœtal par lequel tout individu en voie de constitution s'annonce comme être-en-puissance. Ici, semble se faire jour la limite au-delà de laquelle plus rien de visible de l'expérience humaine ne puisse se révéler, sauf à camper sur les rives de l'imaginaire. Les récentes recherches ont bien mis en évidence un certain nombre d'acquisitions faites par le fœtus en fonction du développement de son système nerveux. Ainsi les spécialistes ont pu noter un certain nombre d'acquisitions sensorielles précoces. Le goût et le toucher à partir du 4° mois. La vue potentielle et la différence lumière - obscurité. Les sensations auditives vers le 6° ou 7° mois. Ressenti de la douleur (6° mois) . Enfin, perception des émotions de la mère. Ainsi, in utero, le petit humain dresse la cartographie de ses stimuli sensoriels dont les engrammes cérébraux continueront à agir bien au-delà de cette forme de vie balbutiante. Au regard de ces découvertes, les thérapies simplement verbales, la psychanalyse freudienne par exemple ou bien la psychologie des profondeurs jungienne semblent trouver leurs limites du simple fait qu'elles ne prennent pas en compte les premiers linéaments de la vie. Elles semblent reposer sur des fondements théoriques "erronés", mettant entre parenthèse l'architectonique existentielle antérieure aux capacités de symbolisation. Métaphoriquement parlant, elles s'adressent au tronc et à la ramure de l'arbre, négligeant d'en connaître les racines. Si nous sommes langage et , certes nous le sommes jusqu'en notre essence, nous sommes également langage de chair et de viscères. Ce sont toujours aux fondements de parler en premier, jamais aux formes dérivées qui n'en sont que les conséquences, jamais les causes premières.

  Mais, après ce qui peut paraître comme une longue digression mais qui, en réalité, sert à étayer notre thèse, il est temps de revenir à la question première, sans toutefois s'exonérer d'une dernière remarque faite dans le Dictionnaire de la psychanalyse par Élisabeth Roudinesco et Michel Plon à propos des conceptions développées par Rank: "il soutenait l'idée qu'à la naissance tout être humain subit un traumatisme majeur qu'il cherche ensuite à surmonter en aspirant inconsciemment à retourner dans l'utérus maternel".

  Et, en effet, compte tenu de la brusque rupture avec un milieu accueillant, enveloppant, refermé sur lui-même à la manière de la monade leibnizienne, "sans portes ni fenêtres" que constitue la venue au monde du petit humain, nous pouvons poser l'hypothèse que c'est bien de cela dont il s'agit, d'un traumatisme avec son inévitable corrélat, l'essai le plus souvent inconscient de retrouver ce "Paradis perdu". A l'origine, nous nous percevons comme graine autarcique, tirant de sa proximité nourricière toute sa substance organique, tout son confort, toute sa plénitude d'une simple présence "naturelle" parmi les choses. Ces "choses" étant constituées d'une altérité - donc d'un possible manque -, non encore perceptible : fusion contre fusion. Le brusque abandon de la conque amniotique signe le surgissement dans une confondante dispersion. L'existence première est déjà une expérience de démembrement. La conscience se perçoit, ou bien perçoit ce qui lui sert de support, à savoir le corps, à la façon d'un territoire morcelé, parce que non rattaché à l'abri primitif. Les eaux qui jouaient, pour l'aire somatique, le rôle de souple médiateur, de synthèse agissant sur la totalité de notre être-en-devenir, voici que l'élément liquide fédérateur se métamorphose en lame aérienne séparatrice de l'aperception de soi. Venus au monde, et déjà nous entrons dans le registre étroit et castrateur de la schizophrénie. Étroit parce que nous ne disposons plus de l'immense espace vital caractéristique de tout état de flottement. Castrateur du fait que notre relation préœdipienne - entendez l'osmose de la Génitrice & du Créé -, s'interrompt soudainement, alors que nous étions en total amour avec Cela même qui constituait le prolongement de notre être, sans coupure, sans qu'il soit besoin de créer du langage, ce subtil médiateur nous reconduisant dans l'orbe même de l'Autre, alors séparés pour toujours de Lui, de sa plénitude ouvrante.

  Primitivement recueillis dans l'enceinte maternelle, nous vivions en cosmos, c'est-à-dire dans une naturelle fluidité, une affinité illimitée. Nés, c'est un chaos qui se présente avec son corollaire : le sentiment d'une insondable solitude. Nous sommes définitivement remis au lexique de la coupure, de la perte, de la finitude qui, en réalité, n'est que la face cachée de notre "in-finitude". Car il nous fait faire nôtre cette idée que, jamais, nous ne serons des êtres finis, sauf à surgir dans l'outre-vie, laquelle s'appelle tout simplement et abruptement "La Mort". C'est elle qui, en dernier appel, réalise la synthèse après laquelle nous courons notre vie durant sans trop bien en être conscients. Ce que l'existence nous a alloué de contrainte et d'absence de liberté, voici que Thanatos nous en restitue l'arche disponible, à savoir cette  liberté si semblable à la liberté initiale qui était le sceau de notre séjour intra-utérin.

  Ce que Barbara Kroll indique par cet éparpillement du corps, ce n'est que la remise de l'être à son propre destin, lequel est toujours projet-jeté, sombre contingence, verticale déréliction et perte dans l'aporie du monde. Ce que l'Artistetout Artiste met en scène n'est que ce partage de l'être, cette scission qui nous habite de l'intérieur, ce clivage selon lequel se dessinent les grandes oppositions totalisantes :

Être/Non-Être

Ciel/Terre

Nature/Culture

Réel/Irréel

Intelligible/Sensible

Moi/Non-Moi.

La ligne de partage se situe au centre de cette dialectique.

  La vie prénatale amniotique s'affilie au registre de l'Être-Ciel-Nature-Réel-Intelligible-Moi alors que l'existence contingente se plie sous le poids du Non-Être-Culture-Irréel-Sensible-Non-Moi. Ces regroupements qui, à première vue, semblent abstraits en même temps qu'analogues à une pétition de principe peuvent trouver une facile explicitation par le recours aux décisions de la logique.

  Le Prénatal - entendez le Sujet non encore surgissant dans le monde - se vit en tant qu'Être en totalité, dans la liberté d'un Ciel sans partage, dans l'évidence d'une Nature accueillante, seule forme de Réel concevable, réalité Intelligible en raison d'un accès immédiat sur ses rives sans qu'il soit besoin d'un quelconque principe de raison ou bien d'un langage pour y accéder, dans la certitude du Moi comme socle d'une connaissance du monde.

  À l'opposé, dire le Postnatal - c'est-à-dire l'Existant sur Terre -, c'est énoncer exactement l'inverse, à savoir que ce dernier s'appréhende sur le mode du Non-Être puisqu'il est dépouillé de cette signification première qui l'habitait de fond en comble, vivant sur une Terre privée de liberté, dans une Culture qui le façonne plus qu'il ne saurait y parvenir par lui-même, dans une dimension d'Irréalité alors que tout fuit toujours devant sa frêle esquisse, s'organisant seulement dans le chaos du Sensible, le tout aboutissant à une image floue et non achevée telle que le Non-Moi.

  Sans doute un tel propos semblera éloigné de la figuration de l'œuvre en devenir. Ce que nous disons c'est que la thèse que nous défendons n'est, à l'évidence, pas thématisée en tant que telle par l'Artiste. Elle n'apparaît qu'en filigrane et à condition de saisir notre œil de l'indispensable mydriase qui conduit à la connaissance intime des choses. L'être-du-réel, en sa dimension de vérité aléthèiologique où rien n'apparaît jamais qu'au prix de son propre voilement, ne se laisse saisir que dans le filigrane du monde, aussi bien de l'œuvre, aussi bien de l'Homme, de la Femme. Car, si nous avons un esprit, une intellection, une âme; a fortiori nous avons un corps. Et ceci, corps et âme ne se laissent percevoir que dans leur mutuelle relation. Puisqu'il ne saurait y avoir  de corps sans âme, pas plus que d'âme sans corps. Commençant à poser sur la toile les prémices de l'œuvre, fragmentant le réel, Barbara Kroll, comme tout Artiste, fait œuvre d'hénologie, laquelle essaie toujours, en assemblant le divers du réel de s'emparer d'une totalité à la mesure des fragments qui en déterminent la figure ou la forme inaliénable. C'est ainsi, la voie par laquelle se révèle la complétude est une voie multiple, comme ces immenses forêts dont les sentiers rayonnants aboutissent à la lumière d'une unique  clairière. Les ombres qui y conduisent sont aussi lumineuses que le foyer qui en est le lieu géométrique. Il suffit de cheminer, sachant que toute fermeture - le corps en sa densité, l'esquisse hésitante - contiennent aussi toute ouverture, l'esprit en sa liberté, l'œuvre en son déploiement. Tout est en tout. Rien n'est en rien qu'au prix d'un renoncement à être. Jamais nous n'y sommes prêts !  

 

 

 

 

  

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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 08:58
Que savons-nous de l’herbe ?

« La terre produisit de la verdure, de l'herbe portant de la semence selon son espèce, et des arbres donnant du fruit et ayant en eux leur semence selon leur espèce. » (Genèse - 1 : 12).

A l’origine, l’herbe avait constitué le début d’une fable, les prémices d’un généreux poème dont les hommes étaient invités à se saisir. La terre chantait l’herbe, la prodigieuse verdure, la croissance infinie par laquelle connaître le monde et y paraître à l’unisson de cette marée verte. Mais le chant remis aux hommes était vite devenu simple prose, puis silence et l’herbe, on l’avait oubliée. Elle n’était plus que ce tapis invisible, ce naturel épiderme couvrant collines et vallons. On vivait au-dessus d’elle, on l’ignorait avec une manière de superbe, comme on l’eût fait du ver se dissimulant dans les plis de l’humus. Pourtant, il y avait tellement de choses à voir à seulement la frôler, l’herbe.

Elle était cette souple ondulation,

ce minuscule remuement

près du miroir de l’eau

ou bien cette houle jaune

dans l’aridité de la savane.

Elle était ce roulis

dévalant en plein ciel

sur les hauts plateaux de l’altiplano

où elle imitait la laine

immatérielle des vigognes,

ces créatures célestes,

un pied dans le réel,

un autre dans la contrée

de l’invisible.

L’herbe, cette si belle métaphore, cette image mouvante, cette vérité disant, par la toile serrée de son rhizome, son attachement au royaume des morts, par ses pointes terminales son dialogue avec le monde des existants. De sa naissance à sa mort, en passant par son intime épanouissement à la face des choses, elle était le témoin du temps, la clepsydre agitée par le vent et la brume, là tout contre le marais, afin que les hommes connussent leur propre temporalité, leur juste mesure, la trace, en eux, de la finitude.

De cela, simplement,

les vivants sur Terre

auraient dû être alertés.

Ce qu’ils auraient pu faire :

s’asseoir dans le frais des ombrages,

tout près du murmure d’une rivière,

avec les fûts des grands arbres

en toile de fond et regarder

afin que leur âme fût emplie

de cette immédiateté des choses.

Ce qu’ils auraient vu :

dans le balancement du vent,

la pliure des herbes pareille

à une sudation de la terre ;

les éclats de diamant, l’hiver,

lorsque le soleil traverse

leur tunique de givre ;

les tiges phosphorescentes

des libellules les butinant,

le vol erratique de l’argus satiné,

sa consistance de flamme

ou bien la vibration des ocelles

du paon du jour,

comme pour dire la nécessaire

ouverture des yeux,

l’attente de ce qui est,

là dans la donation toujours ouverte,

l’oblativité de la nature,

son infinie prodigalité.

Voici ce que les hommes auraient pu faire mais le tumulte des fleurs blanches, le soleil des corolles les concerne si peu. Ils vaquent à leurs occupations, ils enfouissent leur trompe dans le calice des contingences et les fleurs pleurent, longuement !

Que savons-nous de l’herbe ?
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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 09:56

 

"Faut-il continuer d’être ?"

 

 

ficd'e 

Photographie : Levan Zhvaniya.

 

 

[Libre méditation sur le Couple Texte-Image.]

 

 

Texte de Milou Margot.

  

"Dans ce cocon minéral, ouvert au seul vent, puis-je vraiment cacher mes rêves ?
Pourquoi, m’interrogeant, les vagues me renvoient-elles mes questions ? Qui me rend à l’indifférence de leur course, horloge du temps ? Faut-il continuer d’être ?"

 

                                              MM.


 

  

 

  Faut-il continuer d’être ? - Mais, du fond de notre conque amniotique, sous les battements opaques des eaux originelles, alors que, tout autour, le monde fait sa rumeur, y a-t-il une autre question à poser autre que celle-ci ? "Continuer", certes. Mais à cette fin, "continuer" est attachée sa condition de possibilité, à savoir "Être""Être", sommes-nous assurés de pouvoir proférer cette décision d'apparaître, puis nous retirer dans un empyrée et faire comme si une manière d'évidence était dite avec un absolu à la clé ? Sommes-nous jamais sûrs "d'être" ? Et si cela était le cas, alors nous n'aurions plus besoin d'aucun cogito d'aucune sorte afin de nous persuader de la réalité de notre présence sur Terre, là, auprès de l'océan des éternelles questions, lesquelles ne sont que le rythme syncopé du Tempsle Poète nous le rappelle.

  Plus besoin donc d'énoncer d'ultimes vérités du genre : "Je pense donc je suis" - "J'aime donc je suis.""J'écris donc je suis". Car, penseraimerécrire, pas plus que des états du même genre ne nous ont jamais assuré d'une existence, fût-elle hypothétique. Sans doute, suis-je amené à penseraimerécrire au cours de mon cheminement existentiel. Et à accomplir quantité d'autres actes qui me déterminent en tant que Sujet existant, ici, en ce temps particulier du vaste mouvement du monde. Tous les cogitos possibles et imaginables, tous ces  "mouvements réflexifs dans lesquels les sujets se reconnaissent comme sujets conscients", pour reprendre l'habile rhétorique de non moins habiles Penseurs, tout ceci donc, ne m'assure jamais de mon destin au milieu de la nature et des hommes. Ces assertions ne sont faites qu'à nous abuser. Lisez les Philosophes et votre vue sera tellement embrouillée et votre intellect, à la fin, plus confus qu'il ne l'était au début. Car à déjà simplement utiliser le lexique courant qui prétend rendre compte de notre présence, à savoir, "vivre""exister""être" et, déjà, nous sommes plongés, sinon dans des apories, du moins dans des hésitations sans fin. D'une façon communément admise, l'on considèrera que "vivre" ne peut concerner qu'un genre de métabolisme basal, du type de celui à l'œuvre dans le monde tissulaire de la plante. A la différence "d'exister" qui fait déjà signe vers une conscience intentionnelle, laquelle s'empare de la vie et lui insuffle direction et projets. Quant à "être", ici s'accomplit un saut dans l'ontologie dont l'objet est de poser la question  fondamentale de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il de l'étant  et non pas plutôt rien ?", ceci nous projetant dans les arcanes de la métaphysique.

  À la fois, vivantexistantétant, nous ne sommes qu'emboîtements, œufs gigogne, minces partitions de cet universce cielcette terrecette mer que nous longeons sans vraiment les connaître. Du reste, comment serait-il possible de seulement l'envisager, cette connaissance approchée, effleurée, alors même que nous sommes météores perdus dans le vaste éther ?  Alors même que l'univers pensé est dans un lointain inaccessible, le ciel une perte dans la profondeur de l'azur, la terre un agglomérat de poussière, la mer une fosse abyssale où ruissellent des constellations de gouttes. Aussi bien l'infime que l'immense dérivent devant nos yeux étonnés avec la persistance de la lumière à asseoir partout son règne. Non seulement nous flottons dans notre propre gangue de peau entre vivre qui est exister par défaut et exister qui n'est qu'être en cinglante hypostase.

  Le plus souvent, tout comme les Philosophes - ces grands enfants trop tôt grandis -, nous nous voilons la face et nous dissimulons derrière notre petit doigt ou bien à l'ombre des fils d'Ariane. Mais pas plus les effusions digitales que les simagrées mythologiques n'ont révélé la moindre once de vérité. Nous vivons d'illusions, de tours de passe-passe, de magie blanche ou noire, alors que nous savons la figure d'une vérité esquissée dans  l'essence même  des demi-teintes - du gris, cette évidente beauté -, dans celle du clair-obscur - cette irisation de l'obscur et de la lumière où vibre, comme dans une voix voilée - cette sublimité de l'âme humaine qui n'est que  l'âme du monde en son efflorescence , cet insaisissable par lequel, pourtant, quoique nous nous en défendions, nous sommes saisis, ce qui veut dire, ce par quoi nous nous rendons préhensibles. Mais à quoi ? Mais à qui ? Mais à nous-mêmes. Ce qui, déjà, est beaucoup. Ce qui, déjà, est la seule démonstration que nous puissions jamais faire de notre prétention à exister.

  Le plus souvent nous disparaissons dans des arguments ou bien nous fuyons le long d'une ligne d'horizon, disant par exemple "qu'être", c'est simplement "être auprès des choses", dans leur dépliement le plus immédiat. "Être dans l'aube", c'est être dans le gris, le passage, la transition. "Être dans l'aube" c'est voir s'évanouir la nuit alors que le jour point dans un rêve de brume. Alors, dans cette belle indistinction qui fait la seule réalité des choses que nous puissions approcher, nous dérivons les yeux fermés, alloués au rêve, nous tendons nos doigts écartés de somnambules car nous sommes, d'abord, Enfants de la nuit, Fils et Filles du Labyrinthe. Cela, nous le savons depuis que le Temps est Temps, depuis la longue mémoire de la Poésie, depuis la souple arcature du Langage.

  Disant le "cocon ouvert au vent"; la cachette des "rêves"; "les vagues et les questions"; "la course" et "l'horloge"; le "temps" et "l'être", nous disons toujours la même chose. Nous disons des mots et encore des mots. Nous enveloppons nos corps des bandelettes des momies qui ne disent pas autre chose que cette énigme du temps par lequel l'être est l'être alors que nous sommes hommes étant hommes et que, toujours, nous édifions, pierre à pierre, cette immense ziggourat qui se nomme Babel dont jamais nous ne parviendrons à savoir si sa base repose sur la Terre, si son sommet tutoie le Ciel, si les voix qui y résonnent sont les nôtres ou bien ces vagues à l'infini qui en battent le socle afin que la Question soit posée ! Nous ne sommes que mots et ne renoncerons à être ceci que lorsque nos bouches scellées ne seront plus que des gisants de pierre. Alors nous sculpterons l'espace de nos énigmatiques formes dont les Archéologues du futur chercheront à dévoiler la confondante énigme. Cependant, nous ne leur dirons rien de l'être et garderons le secret enclos en nos sombres hiéroglyphes. Ainsi  est la demeure de l'éternité.

 

 

 

  

 

 

 

 

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 09:50
Choses essentielles.

Sur le chemin, nous marchons et regardons.

Mais que voit-on vraiment hormis soi ?

Hormis la blessure narcissique

que nous portons au-devant de nous

comme une offrande ?

Que voit-on du monde ?

Sinon quelques images floues

et nous regagnons le logis

et nous sommes quittes des choses

à seulement les avoir effleurées.

Le jour est encore une hypothèse,

quelque chose qui pourrait survenir

et glisser sur nous comme l’écume.

Nous sommes hagards.

Nous sommes aveugles.

Nous sommes sourds.

Nous sommes paralytiques.

Nous sommes muets.

Nous sommes sans goût,

sauf quelque madeleine ancienne

qui vibre dans la ruche de notre tête.

Et, cependant, nous avançons.

Nous semons sur le chemin

notre bave de limaçon.

Et, cependant, nous sommes

dans le creux,

la spirale,

la fermeture

de l’hélice.

Nous avançons mais demeurons sur place.

Tant que nous n’aurons pas décidé de nous mobiliser,

de faire se déployer le long métabolisme de la connaissance.

L’herbe dans sa belle phosphorescence,

nous ne la voyons pas.

L’ombre passe sur nous comme l’aile de la chauve-souris.

Nous ne la sentons pas.

L’arbre s’incline devant nous et reste au secret.

L’arche du pont qui s’élève dans un mouvement purement aérien,

nous passons dessous et l’ignorons.

Ou bien, alors, si nous prêtons attention

au brin d’herbe,

à la tache d’ombre,

à la colonne de l’arbre,

à l’architecture du pont,

nous n’avons de cesse de tomber

dans le bavardage à leur sujet,

c'est-à-dire que nous en faisons des objets.

Reconduire les choses à leur essence,

c’est tout simplement les laisser se déployer

et se mettre à l’écoute de ce qu’elles ont à nous dire.

L’herbe est le doute sur lequel le poète tisse ses vers.

L’ombre la vérité qui s’occulte, attendant de connaître la lumière.

L’arbre est l’appel vers la transcendance.

Le pont est le médiateur qui relie les rives et les hommes entre eux.

Mais peut-être avons-nous trop dit.

L’essence des choses est de la nature du silence.

Aussi convient-il de se taire.

Longtemps !

Choses essentielles.
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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 09:47

 

La polyphonie du monde.

 

VE2

                                                                  Sur une page Facebook de

Valérie Evrard.

 

Ce texte est dédié à Valérie Evrard.

 

  Puisse cette image sereine vous incliner au plus beau des rêves : écrire l'eau comme on regarde la pluie d'étoiles, dire le ciel et son souci pommelé, écouter la terre faire ses craquements, jouer avec la barque parmi le sérieux des joncs, tresser l'herbe des contours de l'ombre, et surtout, plier l'écume des choses à l'aune du secret. Il n'y a jamais de plus belle histoire que celle que l'on écrit au creux même des songes alors que partout l'encre nocturne fait ses battements.  Là est la grande dérive du monde qui nous laisse libre de nous ébattre à notre guise.  Là est la simple vérité qui surgit sans qu'on l'attende vraiment. La nuit est toujours promesse de don, ouverture à ce qui va advenir, qui, déjà, commence à faire son bruit de comète. Le silence se creuse, les murs s'écartent, le toit est une fenêtre par où voir l'immensité du cosmos au-dessus de nos bien fragiles fontanelles.

  Notre naissance est si proche, nous pourrions presque la toucher. Nous sommes  encore malléables, aquatiques, disposés à accueillir l'offrande que l'existence voudra bien révéler à nos yeux encore soudés, pleins de brume maternelle. Nous hésitons au seuil du monde. Nous nous essayons à marcher, de guingois, le museau humide, pareil à la Voie Lactée, nous sommes patauds, nous sommes en chemin mais nous ne le savons pas encore. Il est encore temps de renoncer, de demeurer dans la conque originelle, de remonter le temps vers la source, de n'être plus qu'une mince étincelle quelque part dans la nuit souveraine.

  Mais, déjà, il est trop tard. Sur notre truffe luisante, sur les coussinets de nos pattes, sur notre pelage de velours l'empreinte des choses s'est déposée. Cela fait des vibrations, des contorsions, des vagues de plis, des flux annelés. Nous sommes happés vers l'extérieur, là où joue la merveilleuse polyphonie du monde. Nous entendons mille bruits féconder la terre, nous voyons au travers de notre cristallin brumeux comme des météores traverser l'air, nous sentons des myriades de fragrances. Alors nous le savons, il est trop tard pour renoncer.   

  Quelque chose nous appelle qui tinte à l'intérieur de nos crânes mobiles, quelque chose nous intime l'ordre de commencer. Mais quoi ? Nous savons si peu depuis notre mince maturité. Et pourtant l'instinct nous guide, et pourtant notre flair nous alerte. Nous  commençons à pousser de légers glapissements, de minces cris qui forent les couches d'air. Partout cela craque, se distend, partout éclatent, en gerbes polychromes, les floraisons du langage. Partout. Cela résonne, cela nous anime de l'intérieur. Maintenant c'est une certitude, jamais nous ne pourrons rétrocéder en direction de la ténèbre, de l'inconnaissance, du non-savoir.

   De cela nous sommes sûrs, nous voulons faire claquer la bannière de la langue sur tous les continents, nous voulons lâcher les essaims vibrants des mots, projeter les mouches bleues des phrases partout où s'assemblent, en grappes, en meutes, la horde des Existants. C'est pour cela que nous sommes nés, que nous avons traversé la mer amniotique, que nous avons défroissé nos paupières, affûté nos griffes, pour proférer des sons, écrire sur la face du monde le long poème de la lumière, inciser l'écorce de la terre d'une infinité de graffiti, faire s'écouler par les lézardes du sol les racines urticantes de ce dont nous devons témoigner : parler longuement, écrire toujours, écouter, entendre et encore créer des poèmes, réciter des odes, faire que le carrousel des mots ne s'éteigne jamais. Notre finitude seulement, comme néant du langage. Rien d'autre ne saurait en altérer le cours, en dévier la trajectoire, dresser devant ses flots un quelconque barrage. Nous ne renoncerons pas !

 


                                                                                                       

 

 

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 09:40
Le bonheur du jour qui vient.

Vous êtes dans le pli de vos draps.

Seulement attentif à votre corps,

à la liane qui l’attache encore

au murmure de la nuit.

Au-dessus de votre tête,

c’est comme un ruissellement

de gouttes claires,

une sudation perlant des murs.

Pleurs sur la paroi de calcite

et la grotte s’illumine

de votre désir de paraître.

Long a été l’hiver,

froide la saison,

gourds vos doigts

dans la préhension du monde.

Soudée, votre langue,

dans les mailles du silence.

Cela remue en vous

dans le genre d’un lac

qui voudrait quitter ses rives

et s’écouler en plein ciel,

dans l’air tissé de cristal.

Vous avez basculé, maintenant.

Vous êtes passé

de l’autre côté du réel,

de votre massif de chair occluse.

Vous êtes dans les choses,

dans la conscience sylvestre de l’arbre,

la douce agitation des herbes,

le soufre des arbres,

le gris-bleu des ombres,

l’espace libre de l’air,

la pure joie d’exister

et plus rien ne vous retient du côté

de ce qui se retire et ne montre

que les coutures de la vacuité.

Vous êtes la rivière

et l’onde qui s’écoule,

la cascade blanche,

l’écluse que franchissent les hommes,

la corolle des nymphéas,

le tremblement de la main de Monet

sur la toile fécondée de couleurs,

vous êtes l’ultime vibration

au-delà de laquelle

meurt le langage.

Là est le recueil du silence

devant la pure beauté.

Vous êtes le temps qui passe

et ne vous en apercevez pas.

Le bonheur du jour qui vient.
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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 10:16
Parce que les hommes …

Parce que les hommes … ont peur.

Sous le rocher, tout près de l’eau aux reflets bleus sont les abris des hommes. Carte postale, minuscule image d’Epinal venue dire au monde la grande peur de vivre, ici, tout contre le ciel habité de dieux courroucés.

Parfois de grandes flammes blanches, des cascades de bruits, de longs délires qui frappent la cochlée, pareils aux percussions de la grêle. Alors on se réfugie au profond de la grotte, dans son pli intime, tout contre l’ombilic où les choses s’originent avec leur marche de guingois, un doute qui fore l’âme et vrille les pampres de l’esprit.

Alors, c’est une grande douleur que d’être là, simples présences dans la grande dérive universelle. On étrécit son corps à la dimension d’une bogue, on soude ses chairs, on resserre la blancheur de ses os dans la densité d’une gemme ; de son sang on fait de simples nervures blanches ; de sa tête une conque d’os où résonne le vide ; de ses bras des lianes arbustives dans lesquelles oublier que l’on est, ici, sur cette Terre affligée qui, tous les jours, perd de sa substance, s’amenuise aux dimensions d’une fourmilière.

Oui, c’est cela, d’une fourmilière. Mais privée de reine et les ouvrières sont folles qui croulent sous les brindilles de l’angoisse, et les mâles n’ont plus de lieu où déposer leur semence, d’outre à féconder, et les soldats tracent, dans la fortification assiégée, les trajets phosphorescents de l’impuissance à être.

Parce que les hommes … sont fous.

Partout sont les meurtres

qui font leurs fleuves étincelants.

Partout les humiliations

qui clouent les hommes

à leur condition minérale.

Menhirs levés dans l’éther

avec des gestes d’effroi.

Longue parturition du ciel

qui cherche à reprendre son dû.

Il y a tellement d’inconséquence sur Terre

et les sages ne sont pas encore dressés

qui seront les prophètes d’une ère nouvelle.

Oui, le dernier homme est venu

et il est si peu lisible

dans le chiffre brouillé des jours,

dans la multitude de hiéroglyphes

qui ne parviennent plus à être déchiffrés.

Inutiles sémaphores que les yeux ont désertés.

Bras qui agitent dans la brume leur étique silhouette.

Oui, la douleur est trop grande

qui réduit les bouches à des antres désertés.

Il n’y a plus de parole

et les mains sont vides

d’avoir trop griffé le néant.

Ah, que la délivrance vienne,

que se lève à l’horizon le vent du poème !

Nous sommes exténués par tant de douleur.

Exténués !

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13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 14:01
Sous le pont coulent les jours.

Une simple irisation

à la face de l’eau,

un reflet,

le miroitement de l’onde.

Sommes-nous jamais plus

que ce tremblement ?

Cette vibration du temps qui,

un jour nous visite,

le lendemain,

nous laisse les mains vides,

le cœur irrésolu,

l’âme égarée ?

Est-ce votre silhouette

qui fait sa modeste apparition ?

Ou, alors, mon souci de vous

qui vous installe sur le rivage

avec parcimonie

et vous y laisse à l’abandon ?

Etes-vous le fruit

de mon imaginaire ?

Cet oiseau qui traverse le ciel

de sa trace blanche ?

Cette arche du pont

en partance pour l’avenir ?

Il est si douloureux

de ne rien savoir et de faire

comme si tout existait,

si tout allait de soi

et nous n’aurions plus

qu’à tendre les mains

pour recevoir l’offrande.

Les arbres, l’eau, le rivage,

ont-ils des consistances de brume ?

Des mains

que la lumière traverse ?

Des corps infinis

que, jamais, nous n’étreignons ?

Il faut inviter la clarté

à s’incliner, baisser ses paupières

sur le silence qui vient.

La nuit est proche

qui nous reprendra en son sein.

Nous sommes, avant toutes choses,

des êtres nocturnes

et nous avons peur du jour.

Cette cruelle vérité !

Sous le pont coulent les jours.
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13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 08:47

 

Les mots comme origine du monde.

 

 

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 Lucio Ranucci (1925) - "La lectrice"

 

 

 (Sur une page de Sylvie Wagner).

 

 

 

 (En compagnie des livres...)

 

 

  "Là où mes camarades voyaient de l'encre semée en chiures de mouche sur des pages incompréhensibles, je voyais de la lumière, des rues et des êtres humains. Les mots et le mystère de la science cachée me fascinaient et m'apparaissaient comme une clef permettant d'ouvrir un monde infini...."

                                                                      Le jeu de l'ange -  (Carlos Ruiz Zafon)

 

 

    Nous marchons sur des sentiers de poussière et nos mains sont vides. Nous vivons dans la fente oblique du jour et nos yeux s'égarent. Nous cherchons l'Autre et n'apercevons que brumes à l'horizon. Toujours un sentiment de dépossession, toujours une errance fichée au centre de l'ombilic et des vertiges alentour. Comment saisir le réel alors qu'il est continuellement en fuite ? Comment nous glisser dans la faille de l'imaginaire et déjà, rêvant, nous sommes dans un ailleurs inaccessible?  Comment nous approcher de la flamme de la chandelle, de son eau verticale, de son fuseau de lumière et ne pas ciller devant l'être infime qui nous parle de l'éphémère, du temps qui vacille, infiniment ? Comment questionner, toujours, et assurer cependant notre présence au monde ? Et, supposant cette présence saisie dans un acte généreux de donation, quelles choses pourraient donc nous y retenir ? Dans la présence, dans la certitude que cet arbre que nous apercevons au loin, voilé dans l'aube grise, que cet arbre est bien auprès de nous ? Nous parle-t-il un langage dont nous ne percevrions que le rugueux de l'écorce, la souplesse des racines, alors que, déjà, les premières feuilles font au sol leur bruit de carton humide ? Savoir que tout est en chemin pour plus loin que lui, que toute silhouette cernée de clarté ne l'est qu'à être reprise dans un étonnant clair-obscur.

 

 

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 Philosopher en méditation 

(ou Intérieur avec Tobie et Anne)

Rembrandt (1632)

Source : Wikipédia.

 

  Regardant "Le Philosophe en méditation" de  Rembrandt, nous apercevons bien une vérité, mais une vérité de pénombre, une irisation métaphysique, une illusion en quête d'une autre silhouette, en quête d'une autre esquisse, et ainsi en abyme, jusqu'au-delà du monde.  Car les choses, toujours nous en cherchons les signes tangibles, les nervures de l'exister. Mais le monde est sourd, mais le monde est aveugle, mais le monde est paralytique. Ceci s'annonce avec une certaine brutalité et se voiler la face ne fait qu'accroître le miroir dans lequel le Ciel se confond avec la Terre. Tout est infiniment brouillé et le message de nos sens se perd dans la complexité de ce qui se donne à voir. Immense espace labyrinthique renaissant de ses cendres comme le Phénix. Arcature déployante du temps dans lequel nous disparaissons  à même chacun de nos pas. Essence contre essence. L'humaine contre la temporelle. Et notre verticalité n'est que cela : la résistance au temps, à la façon dont le menhir sculpte l'air et y demeure à la mesure de sa tension.  Seulement le menhir est de pierre, donc géologique, alors que notre demeure est de chair, de temps humain, de temps compté. C'est cela "exister", sortir du néant l'espace d'un cheminement puis rejoindre le silence, mais après avoir parlé, avoir lu, tracé des signes sur le papier. Ceci n'eût pas été accompli et alors notre destin se fût comparé à celui de l'animal "pauvre en monde", de la pierre "sans monde".

  Parlantlisantécrivant, nous demeurons et portons à son acmé le rayonnement de notre essence. Nous naissons au langage, tout comme le langage naît de nous. Intime coalescence de la chair et du mot. Comme l'investissement d'un espace et d'un temps communs, chacun se fondant dans le miroir de l'autre, y disparaissant en même temps qu'il assure sa propre généalogie. Ôtez le langage et vous n'avez plus l'homme. Ôtez l'homme et vous n'avez plus le langage. Il n'y a rien d'autre à comprendre en-deçà, rien d'autre à chercher au-delà. Le tout de la vie rassemblé dans cette graine naturellement disposée à la germination. L'homme est la terre. Le langage est la graine. Mais, tout aussi bien la métaphore peut-elle s'inverser, l'Homme étant la graine que recevra et fécondera la glaise immensément fertile du langage. L'un, le langage,  est la condition de possibilité de l'autre, l'homme,  en une infinie réversibilité. Là où il y a langage, il y a l'homme. Là où il y a l'homme, il y a langage. Et ainsi de suite, chaque retournement en chiasme de l'homme au langage, jusqu'à épuisement du sens.

  Avant le langage l'homme était dans la nuit de l'Australopithèque; après le langage il était dans la clarté de l'Homo sapiens sapiens (l'homme "doublement savant"). Autrement dit le langage était le convertisseur qui faisait passer de l'anthropoïde à l'humain. Il n'y a que cela comme vérité qui se maintienne dans le temps et nous assure d'une grâce de figurer parmi les entrelacements du multiple, du profus, donc du chaos. Sans langage pour dresser le plan d'un cosmos et tout sombre dans un profond nihilisme. Une manière de sans fond de l'étant et une occlusion du regard des choses mêmes.

  C'est pour cette seule raison que Carlos Ruiz Zafon parle de "l'encre semée en chiures de mouche sur des pages incompréhensibles". L'encre est, précisément la métaphore qui fait surgir la plénitude infinie et insupportable de l'incompréhension. Étymologiquement, ce dernier mot signifie :

« incapacité ou refus de comprendre quelqu'un ou quelque chose, de lui rendre justice ».

Or, ceci, la chose mutique dont on ne veut aucunement tenir compte, à laquelle on ne veut pas rendre justice, parce que la condamnant par avance, ceci est l'autre nom de l'aporie, de la finitude en tant que finitude. Un pur enfermement du sens dans une voie sans issue, asilaire. N'apercevoir dans une écriture que sa nature "excrémentielle" c'est habiller sa tête, orner sa raison d'un bonnet de fou avec des clochettes tintinnabulant dans  une hystérie de grelots. Bien évidemment, Zafon force le trait, usant de l'hyperbole comme figure de rhétorique, afin que, par contraste, puisse se faire jour la pure lumière, "des rues et des êtres humains" par lesquels advient le monde. Car lire, et son corollaire, comprendre, c'est déboucher dans le site qui se fait configurateur de monde. Par là il faut non seulement entendre que s'annoncent les dimensions physiques du monde - elles sont toujours déjà là -, mais bien pénétrer le cœur de ce qui, illisible à première vue, se dévoile dans une confondante clarté.

  Et, ici, encore une fois, il faut recourir au sens premier du mot "comprendre" lequel exprime une signification essentielle, celle  de « saisir, prendre » qui le situe d'emblée dans une façon de totale concrétude. Car que saisit-on, que prend-on mieux qu'une chose de la réalité ? Lireécrire,comprendre,  jouent alors en mode ternaire un infini jeu de relations qui tresse autour de CeluiCelle qui s'y adonnent la structure stable  indépassable de l'habiter sur Terre. "Le langage est la maison de l'être", dit Heidegger dans "La lettre sur l'humanisme", voulant signifier par là le rôle éminent de toute parole dans le destin de l'homme, parole qui lui assigne habitat parmi les contingences mondaines.  Or si parler est amener une chose à paraître dans son être même, il en va identiquement pour toute occupation verbale de l'homme, lire aussi bien qu'écrire. Et, ce faisant, le langage nous amenant à habiter, nous recevons, par ce mouvement insigne notre "assignation à résidence", ce clin d'œil en forme de "lieu commun" nous enjoignant  à saisir notre lieu sur Terre comme notre plus sûre façon de nous inscrire dans ce réel dont l'être même nous définit en tant qu'HommeFemme dans ce que nous avons de plus fondateur : cette langue qui nous dépose sur les fonts baptismaux de l'Anthropos. Il ne saurait y avoir de plus belle réalité!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 09:15
Mince supplique en direction du monde.

Œuvre : Antoine Josse.

C’était à peine s’il s’agissait d’une présence. Ou alors tellement inaperçue qu’on aurait pu croire à une simple risée de vent ou bien à la trace du scarabée sur le sol de poussière. C’est comme cela, dans le monde, parfois, s’instaurent dans la discrétion des colloques qui s’effacent à mesure qu’ils sont proférés. Oh, bien sûr, ces minces effractions de la parole ne sont nullement dommageables. Du moins le croît-on et l’on continue sa progression de fourmi dans le sombre des ruelles et l’on ne perçoit guère, au-dessus de sa tête cernée d’ennui, la couronne solaire qui fait son cercle blanc. C’est une constante de l’humanité que de marcher, le regard posé sur l’horizon et de ne jamais le porter au zénith, là où la vérité brille de son éclat de pure gemme.

C’est quelque part, sur la courbure de la Terre, loin des polémiques et des bruyantes agoras, loin des magasins polychromes où brille l’avidité des hommes, et leurs yeux sont des trépans qui entaillent la chair du visible. Disons, c’est au sommet d’une montagne, avec quelques émergences de roches brunes et des plaques blanches à la consistance de neige. Noir - Blanc, comme pour dire fausseté et vérité ; dissimulation et ouverture. Mais le moment n’est guère venu de disserter et il faut voir ce qui se présente dans la simplicité. Au sommet de la montagne, à son bord extrême à partir duquel se tutoient aussi bien le vide que le néant ou bien la transcendance, se tient une silhouette si mince qu’on la confondrait avec la vibration de l’air. Oui, c’est bien d’un homme dont il s’agit. D’un homme dressé contre la falaise virginale du doute, dans une manière d’oubli de soi, à la limite d’une possible disparition. Observant cette si fragile effigie faisant fond sur la grande plaine immaculée, couverte de givre et saturée de blancheur, nous éprouvons comme un vertige, nous demeurons figés et notre parole reflue dans les mailles serrées du corps. Nous sommes soudain inquiets du monde, de soi dans le monde, de cela même qui pourrait advenir si, d’aventure, nous nous résumions à cette étique nervure et notre conscience ne serait plus que cette étincelle que le moindre souffle d’air réduirait au trépas. Alors nous résistons, nous nous insurgeons contre cette vision tellement semblable à cette image de Simon perdu dans le désert et sa parole tournant au-dessus des sables illimités, finissant par se noyer, quelque part, au sein d’un éblouissant mirage. Le diable serait-il partout, qui veille ? Car, là où les hommes vivent, l’idée du vide est insupportable et l’on n’a de cesse de la dissimuler, faisant l’hypothèse que, de cette manière, elle ne nous importunera plus.

Donc, il était une fois un homme si peu visible parmi la multitude qu’on lui avait donné le nom de « Candide ». Du reste ce dernier nom lui allait à merveille, tant sa présence était discrète, toute faite de modestie, semblable à ces dentelles que les jours animent plus que le coton qui en fait la trame. Candide vivait de peu, se sustentait d’air et de nuages, buvait les gouttes de rosée, se vêtait de brouillard, écoutait le chant de l’air et respirait les effluves que font les colombes lorsqu’elles décrivent leurs paraboles d’écume. Tout allait pour le mieux dans « le meilleur des mondes possibles », sauf que Candide avait des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des mains pour toucher et une infinité de sensations qui, à chaque instant, percutaient les minuscules étendues de sa peau. Et Candide était curieux, et Candide, depuis la montagne où il résidait était, en quelque manière, un genre de Petit Prince qui aurait regardé les hommes depuis la merveilleuse fenêtre de l’Astéroïde B 612. Ce qu’il voyait, tous les jours que la lumière faisait, c’étaient des milliers d’agitations, de trajets convulsifs pareils à de migrations de fourmis, des millions de petites déflagrations qui résonnaient longuement, entre ciel et terre et semblaient ébranler jusqu’aux limites infinies de l’univers.

Ce que Candide voyait, c’était ceci : des océans agités comme s’ils étaient pris de fièvre, avec de longues traînées noires pareille à du bitume ; des montagnes pelées comme le Mont Chauve, lesquelles semblaient en proie à quelque bouillonnement interne, peut-être une prochaine éruption volcanique ; des arbres en feu, longues torches brasillant dans le ciel mauve ; des rivières charriant des lots d’immondices, rubans moirés de taches luisantes ; des villes aux hautes tours dans lesquelles les hommes s’entassaient comme dans des boîtes à chaussures ; des caravanes d’automobiles, exodes sans fin vers les plages abruties de soleil ; des files hagardes d’hommes tendant leurs mains afin qu’on leur donne à manger ; des explosions, des bombes qui trouaient les immeubles, éventraient les façades et l’on voyait des peuples entiers d’orphelins errer au hasard des ruines dans l’espoir que quelqu’un les adopte ; des rafales d’armes automatiques ; des pillages, des exactions ; des meurtres, des viols ; des ateliers où le travail tuait ; des terres où les récoltes mouraient.

Et, à côté de cette mutilation de la vie, paradaient, comme au cirque, les oligarques et les importants, les bien lotis et les monarques, les usuriers et les banquiers véreux, les entremetteurs et les proxénètes, les sectes et leurs pléthoriques gourous, les bonimenteurs et les voyants, les thaumaturges et les marabouts, les aruspices et les magiciens, les jeteurs de sort et les cabalistes, les marchands de bonheur et les officiants de la cour des miracles, les chamans et les camelots de toutes sortes. Candide voyait tout cela et en était affecté comme un enfant assistant à un spectacle de marionnettes où Guignol reçoit une correction en bonne et due forme de la part du sinistre Gnafron ou bien de Madelon l’acariâtre. Et de cela, le pitoyable spectacle que lui offrait le monde, Candide en était si bouleversé que, petit à petit, cette immense désolation qui parcourait les avenues de la Terre avait produit son effet, laminant chaque jour davantage la conscience généreuse de son hôte. Tant et si bien que Candide dont le corps était fragile et la constitution sujette à végéter, s’amenuisa petit à petit, pour devenir ce sujet si éthéré qu’il en devenait presque diaphane, transparent.

Mais, pour autant, il ne se résolvait pas à s’effacer et il était monté au sommet de la montagne, un bouquet de roses à la main, bouquet qui faisait sa lumière de luciole, sa minuscule braise rouge et l’on voyait son fanal pareil aux feux des ports, percer les ténèbres dès que le crépuscule basculait, se teintant d’encre profonde. Le soir, quand les enfants dorment, il n’est que de mettre son nez à la fenêtre pour apercevoir, loin, au milieu des yeux des étoiles, cette minuscule flamme qui nous parle de nous, des autres, du monde. Il suffit. Puis de se confier à l’espace des rêves et d’y chercher avec bonheur cette image du « meilleur des mondes possibles ». Elle n’est pas une utopie. Dites-moi, elle n’est pas une utopie ?

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