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22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 08:21
Regard, ce don infini.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Tout allait de soi.

 

   Au début, au tout début, c’était pure évidence. C’était une lame de cristal qui partageait le ciel de sa droite décision, de sa volonté d’imprimer aux choses la flèche d’une vérité. Tout allait de soi. Le monde était monde à seulement prendre acte de sa courbure infinie pareille au destin des comètes, au trajet lumineux des étoiles. Rien ne différait d’une beauté immédiate. Le ciel regardait la terre qui reflétait l’eau et cela faisait une immense arche jusqu’aux limites de l’éther, cette jonchée de mariée qui parcourait l’espace de sa longue traîne, effusion que jamais ne clôturait la geôle de quelque insuffisance. Sublime musique céleste qui résonnait jusqu’au cœur de la matière. Dans le tronc d’écailles de l’arbre, au creux du vallon empli de fraîcheur, au centre du rocher qui faisait son gonflement de granit ou de basalte. Tout s’immisçait dans tout avec confiance et les choses confluaient naturellement, grain de sablier entraînant l’autre grain dans une farandole qui semblait inépuisable. C’était à peine un murmure de l’univers comme si, doué des vertus de sa jeune virginité, ses ressources étaient inépuisables, si riches en significations que rien ne servait de parler, de démontrer, de faire signe, miel qui coulait de soi avec l’insouciance des choses justes.

 

   La pointe d’un diamant.

 

   Regard - Regard. Là était le centre du mystère en même temps que son dévoilement. Mystère, dévoilement, étrange binôme dont un terme appelle l’autre, une image son reflet, une parole son écho. Mystère du regard qui interroge et trace sa route à la mesure de son pouvoir éclairant, de son principe de désocclusion. Le regard vise l’ombre et l’ombre s’écarte, se dilate, ouvre ses lèvres d’abord selon le rythme d’un clair-obscur, puis s’illumine de l’intérieur, se déploie comme les ailes phosphorescentes du rhinolophe sous la laitance d’une lune gibbeuse. Etrange et ensorcelante clarté qui rend les doigts diaphanes, les lèvres ourlées de subtil incarnat, le bouton de l’ombilic pareil à une braise sur le bord d’un dire, à moins qu’il ne s’agisse d’une retenue, d’une frontière entre extérieur et intérieur. Mais non. Nul partage. Jamais la lumière ne trouve de limite, les yeux d’obstacle qui les déporterait en-deçà de leur exact pouvoir d’éclairement. A l’origine il faut imaginer ceci : la sclérotique est blanche, dure comme un marbre, lissée d’une pluie de phosphènes, poncée jusqu’à l’âme. L’iris est cet éclat d’émeraude et de turquoise où joue le clavier des réflexions, où rebondissent les images de tout ce qui est présent dans sa livrée initiale. La pupille est un sombre tunnel, un mince oculus, la pointe d’un diamant qui fore loin, jusqu’au moindre détail qui clignote, ici ou là, dans le grand jeu de la représentation mondaine. Fulgurations, pulsations, déflagrations, éclatement du réel en son point de rupture. Mais ceci ne veut nullement signifier sa mise à mort. Bien au contraire extraction de sa puissance, multiplicité de sa parution sous le signe de la joie nécessaire, du luxe à faire briller, de la plénitude à atteindre à l’aune du simple, de l’infiniment inapparent, du menu en sa charge de beauté.

 

   L’amour en regard de l’amour.

 

   Dire le regard en tant que possibilité de mise au jour du monde, désigner les yeux tels des miroirs étincelants, c’est pointer en direction d’infinies images spéculaires qui, dans la pureté de leur première apparition, ne reflètent que cette harmonie des choses en leur innocence. Dire les yeux qui regardent les yeux c’est dire l’amour en regard de l’amour (en regard est à comprendre ici comme une nécessité autoréférentielle dont l’amour use et se dote afin que, situé au foyer de ce qui est essentiel, il mérite de recevoir le don d’une éternité), dire les yeux en leur pureté donc, c’est s’appliquer à voir avec générosité, envisager toute rencontre sous la juridiction d’une oblativité, tout échange comme pouvoir fécondant des affinités, cet indissoluble lien qui se tisse entre les Existants et les remet dans l’orbe d’une royauté humaine. Oui, dès l’instant où les yeux ne sont encore nullement atteints d’une taie qui recouvre leur pouvoir de conscience, leur devoir de lucidité, leur attente de sens, alors ils ne visent ni ce qui effraie et angoisse, ce qui divise et sépare, ce qui blesse et aliène. C’est lorsque le regard s’égare qu’il ouvre la voie aux apories, aux tristesses, aux avenues de la haine, aux dagues des revanches. Et, ici, nulle complaisance ou naïveté. Seulement le constat que l’amitié, l’affection, une juste sensibilité sont les perspectives d’une compréhension ouverte de soi d’abord, de l’autre ensuite qui est logé au centre de notre vision.

 

   Regarder l’image en sa parole.

 

   Sans pour autant lui attribuer valeur allégorique, comment conférer à cette image la juste place qui lui revient dans le contexte d’énonciation qui nous occupe ? C’est d’abord le regard qui doit être visé. Celui de Discrète ou bien d’Absente, tous prédicats équivalents pour elle qui se présente à la façon d’une fuite, d’un évitement, peut-être de la perte de quelque chose qui rassurait, unifiait et, maintenant diverge de soi, met dans l’inconfort existentiel, place tout au bord de l’abîme. L’essai de nomination, aussi bien, eût pu s’enquérir de Juliette en guise de référence. Qui est-elle, en effet, cette Juliette éplorée qui se tient dans l’encadrement de sa fenêtre telle l’héroïne de Shakespeare sur son balcon avec l’espoir fou que Roméo apparaisse afin que cet amour de jeunesse puisse trouver son naturel accomplissement ? On sait que le drame de la pièce pose le fil rouge des amants maudits, mortel archétype qui se situe à l’exacte jointure du désir et de son contraire, cette finitude qui rôde en filigrane de toute relation amoureuse. Désirer est seulement repousser la Mort, lui damer le pion l’espace d’une étreinte. Pour cette raison ce sentiment passionnel se double toujours de son revers meurtrier. Ceci est une réalité indépassable.

 

   Le regard est oblique.

 

   Mais il faut revenir au regard puisque nous sommes partis de lui. Le regard est oblique, perdu dans un illisible déchiffrage, comme exilé du personnage qui est censé l’abriter, le porter au devant de soi. Le regard est sorti de sa mission qui est celle d’archiver les images du monde. Les questionner, trouver en elles, ces multiples visions, sa propre justification qui n’est jamais que celle de l’autre qui, parfois nous aliène, souvent nous renie, toujours nous réalise tel ceux que nous sommes, des êtres en attente, en demande. Muette supplication dont l’amour est la pierre de touche, le sentiment ce qui le féconde, la prière ce qui le place sur la dalle levée du sacré. Comme un absolu à atteindre qui procède, à mesure de nos pas en sa direction, à son tragique effacement. Car tout fuit que nous pensions tenir. Car tout s’immole à son propre feu. Aussi bien la passion dont la consomption laisse les yeux vides et le cœur déserté. Visage blême comme celui d’un Pierrot sans sa Colombine. Figure lunaire lorsque le soleil est de l’autre côté de la Terre et que ne demeure que son souvenir maintenant effacé, privé de son rayonnement.

 

   Corps meurtri. Si précieux le regard.

 

   Epaules basses d’un destin lourd à porter ? Haut de la poitrine ceint d’une large bande blanche : renoncement à être, ligature du sens, contention qui retient le souffle, bride le cœur, ses battements, son rythme de vie ? Bras croisés en signe de protection, d’abandon, de lassitude ? Mais quel est donc le danger qui menace si ce n’est le reflux de cet insaisissable amour dont le Sujet semble délesté, perte prochaine dans des dérives hauturières dont le but n’apparaît jamais hormis celui d’un néant proche. Ne restera plus que le recours au songe, à son illusoire étreinte, l’addiction aux fantasmes de l’imaginaire, ces irreprésentables qui dépossèdent de tout jusqu’au territoire de sa propre personne. Qu’indique le vide de la fenêtre contiguë, sa figuration partielle, sinon le territoire d’une incommunicabilité ? Et cette échelle qui plonge dans le vide, qui se précipite rapidement vers l’abîme, nul ne la situerait comme celle dont les pas de Roméo feraient trembler ses barreaux sous la hâte à rejoindre son Amante. Image du soliloque interne que rien ne saurait distraire de son souffle froid, de son vide infini, de son silence où pourrait se lever le vent de la solitude, briller la flamme de la folie. Aucun regard qui tendrait sa braise vers cette ellipse d’être, cette presque disparition à soi. Comme un ascète livré au désert qui l’appelle mais le rejette comme celui dont l’offense est de vouloir rejoindre Dieu, cet inconnaissable. Et ces teintes de gris, ces corridors anticipateurs d’une ombre définitive, que veulent-ils placer en exergue qui ne serait l’esquisse d’une infinie tristesse ? Le plus terrible qui se puisse imaginer : perte de l’amour, donc disparition d’une lumière à l’horizon d’un cheminement qui semble devoir se terminer par une impasse, un lieu où ne profèrerait plus aucune parole, où ne brillerait plus le feu de la conscience. Mais rien ne servirait d’ajouter du tragique au tragique. Nous pourrions baisser le store, claquemurer la fenêtre, ôter l’échelle qui conduit Eros là où toujours il a rêvé d’être, dans le cœur épanoui de Celle qui l’attend. Ou bien alors nous fermons les yeux, en biffons toute vision, ce qui serait une identique entreprise de conduire le réel à sa nullité. Le regard est si précieux qui nous dit le chiffre secret de l’être. Si précieux le regard !

 

 

 

 

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 07:39
Rhétorique plurielle des formes.

"Sans titre", bois, fil de fer,

ficelle et papier mâché,

cm 42x35x28, Milan 1982

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Sublime présence.

 

   Formes - Formes - Formes - Immense pluralité dont, la plupart du temps, nous ne saisissons pas la réalité, ne devinons la sublime présence. Toujours les formes se proposent à nous, nous traversent sans même que nous en percevions la trace. Elles nous environnent, font notre siège, viennent à notre encontre dans le secret de leur être. Forme contre forme puisque, aussi bien, nous en sommes une parmi tant d’autres et rien ne nous exonère d’exister auprès d’elles sous le fallacieux prétexte que nous nous en éloignerions à la mesure de notre essence humaine. Toutes formes sont équivalentes qui participent à la grande fable du monde. Chacune avec son lexique singulier. L’oiseau et son triangle aigu qui fore la toile du ciel. Le palmier avec son tronc de boue flottant au-dessus de la claire oasis. La pierre dressée et son glaive planté dans l’azur. La feuille dentelée et le prédicat de ses nervures qui disent la proche perte dans le sol de poussière.

 

   Nous souvenons-nous au moins ?

 

   Nous souvenons-nous au moins de la silhouette maternelle, de cette douce inclinaison d’une esquisse qui nous disait le bonheur de vivre, le projet à inaugurer, l’existence ouverte dans le destin des heures ? Nous vient-il en tête, à titre de réminiscence, l’empreinte aperçue, autrefois, du sabot du chevreuil dans l’argile fraîche ? L’image d’une liane de volubilis qui orna le seuil d’une demeure et nous offrit repos et réconfort ? Le cercle d’ondes d’un galet jeté dans l’eau d’une rivière d’enfance, fait-il encore sa vibration entêtante en même temps que rassurante à l’orée de notre front ? Et cette rue pavée montant dans le bleu de l’aube est-elle encore présente en quelque endroit de notre corps, peut-être logée dans un pli secret sans souci d’un événement que le temps a dissous dans les mailles de l’illusion ? Tout ceci aura-t-il au moins existé à l’aune d’un songe, les quelques secondes trop vite évanouies d’un rêve éveillé ? Car c’est le problème avec cette immarcescible conflagration de lignes et de traits, d’angles ouverts et de spirales occluses, de théories abstraites et de ramures concrètes, de figures visibles ou de textures charnelles, tout se mélange, tout se fond et disparaît bientôt dans une sorte d’anonymat qui ne nous parle plus. Comme si le langage des formes s’était dissipé à même ses confluences, avait plongé sous le confondant marais d’une inconnaissance. D’elles il ne demeurerait que cet œil semblable à un inconcevable maelstrom, un vortex par lequel s’écoulerait tout le sens qui était un jour disponible mais que le présent aurait effacé à la manière d’événements n’ayant plus d’actualité, ombre immolant une illisible lumière.

 

   Tentation des interprétations.

 

   Formes passées, illisibles, dont aucune résurgence ne paraîtrait avoir lieu que celle des souvenirs nous ayant désertés. Mais les présentes, celles qui nous montrent leur visage familier, qu’en faisons-nous sinon tenter d’en approcher la réalité, d’en cerner l’existence sous la ressource d’une facile analogie ? Nous regardons un nuage et y projetons ce visage, cette chevelure se faisant et se remodelant au gré de notre humeur vagabonde. Un arbre se découpe-t-il à l’horizon et voici, qu’aussitôt, l’évidence d’un animal se dresse, peut-être dans cette dimension fantastique qui trouble la vue le temps d’une brise aérienne. Cette stalagmite, un glaive. Ce bourgeonnement de calcite blanche, un légume pommelé. Cette draperie que frappe la lumière, l’oreille d’un pachyderme dans le demi-jour de la grotte. Mille façons d’élaborer un lexique singulier, éminemment subjectif, parfois partagé par d’autres yeux que les nôtres, mais toujours dans la différence, le léger décalage. Qu’avons-nous fait d’autre que de développer un vocabulaire attaché à une structure, autrement dit doter un référent d’une signification ? Nommer est toujours donner du sens à ce qui n’en a pas qui sort soudain de son ombre native pour surgir dans la clarté.

 

   Que veut donc nous dire « Sans titre » ?

 

   « Sans titre », alors, comment en prendre acte puisque, volontairement, l’Artiste a voulu dérober à notre désir de connaître l’objet même d’une connaissance esthétique ? Ne nommant nullement son œuvre il la reconduit en-deçà d’une explication qui nous en livrerait le secret. Pour cette raison elle demeure en réserve, silencieuse, anonyme, en un sens hors de portée. Mais n’en est-il pas toujours ainsi de la création artistique qu’elle s’éloigne de nous à mesure que nous en visons sa nature ? Ne se soustrairait-elle à notre essai de préhension et nous penserions alors avoir affaire à une chose parmi les choses, affectée de contingence, disparaissant au milieu des affairements mondains. Seuls indices livrés à notre sagacité, des matériaux en leur simplicité, en leur humilité : « bois, fil de fer, ficelle et papier mâché ». Comme si, de cet inventaire à la Prévert, devait découler quelque chose comme une certitude, une manière de saisir en totalité ce qui fait phénomène. Mais il est bien évident que se satisfaire de cette énumération ne nous place qu’au devant de notre propre insuffisance, non face au contenu de l’œuvre. Ici sont des nutriments bruts qui nous sont livrés, qui demeurent à l’état de nature, faute d’avoir été métabolisés. Il nous faut donc aller plus avant. Et où donc progresser si ce n’est en direction de la polyphonie des significations qui, ici et là, parcourent le monde de leurs rhizomes pluriels ? Avoir recours, sinon à l’analogie, du moins à une mise en perspective de l’œuvre afin que des projections puissent s’y produire à partir de formes siamoises, douées d’affinités, porteuses de sèmes qui pour n’être parfaitement identiques peuvent jouer en une manière d’écho, de jeu spéculaire. Immense jeu de réflexions dont nous sommes le foyer, miroitements par lesquels connaître ce qui nous est donné à voir.

Mais avant de nous mettre en quête de possibles parentés formelles ou conceptuelles, livrons-nous encore une fois au jeu des similitudes. Dans cette proposition plastique nous pourrions voir soit un visage coiffé d’un casque ou bien encore une forme humaine en affliction avec tout en haut les orbites vides des yeux, bras droit collé au corps, buste projeté vers l’avant, abdomen près du sol, campé sur le massif de deux lourdes jambes. Mais ici le travail de l’imaginaire risque d’être pris en défaut qui s’évade bien au-delà de l’horizon de « ficelle et papier mâché ».

 

   Echappées conceptuelles.

 

   L’autre.

Rhétorique plurielle des formes.

Bronze.
Per Kirkeby.

Source non identifiée.

 

   Afin d’éviter le risque d’une altération de l’œuvre enclose en ses lignes, il convient de prendre du recul, de procéder à une manière de saut dont l’aventure pourra nous conduire vers d’autres visées signifiantes. Et, aussitôt, nous pensons à ces œuvres de bronze telles des monolithes de Per Kirbeby qui paraissent tellement éloignées de l’objet ici considéré. A l’évidence il n’y a pas complémentarité, semblance, mais au contraire opposition de deux visions antagonistes, de deux ébauches d’une figuration dont les prémices semblent aussi éloignées que le jour l’est de la nuit. Intérêt manifeste qui livre une parution à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir de ceci qui joue en mode dialectique, chaque œuvre s’affirmant en ce qu’elle est au regard précisément de ce qui les différencie, les dissocie et nous interroge. Le bronze de l’Artiste danois, dans sa massivité, ses reflets spéculaires, se propose comme une pure extériorité, sur laquelle le regard bute, s’abîme, fait retour sur soi, dans l’impossibilité d’une effraction qui nous dirait les puissances internes, les tellurismes, les clivages qui animent la matière en son inaccessible nature. (N’oublions pas que Kirkeby est géologue de formation).

   Et si nous posons, en tant qu’approche du bronze, sa configuration interne c’est bien parce que nous nous heurtons à sa paroi lisse dont nous pourrions éprouver une manière d’hostilité, de résistance à ce que nous voudrions savoir d’elle. Alors nous vient l’irrésistible envie de forer la dureté de sa coque, d’inventorier son architecture, d’en deviner ses volées d’escaliers, ses arches ouvertes, ses balcons en surplomb, ses corniches de pierre tels qu’aperçus dans les Prisons imaginaires de Piranèse, cet essai de s’immiscer dans l’inconscient du monde. D’entrer dans ce vide qu’un plein nous refusait comme s’il y avait danger à connaître, à faire se lever la confluence des sèmes cachés, de les porter en plein jour, là où la conscience les visant peut s’en emparer sinon avec la certitude d’une vérité, du moins dans la réassurance d’un langage qui pourrait devenir familier.

Rhétorique plurielle des formes.

 

Le brasier fumant.

Giovanni Battista Piranesi.

Source : Wikipédia.

 

   Le même.

 

   Faisant ceci, traversant la matière, l’ouvrant en sa texture intime, nous avons perforé le réel, l’avons amené à prononcer le chiffre de son secret. Car nous ne saurions nous contenter du massif calcaire de la montagne, nous voulons en être les spéléologues, connaître le lisse de ses boyaux, le luxe de ses grottes de blanche calcite, frôler les tuyaux d’orgue des stalactites, éprouver le vertige de ses colonnes qui s’élèvent jusqu’à l’illisible plafond où brillent les gouttes de cristal. Nous avons perforé le réel, nous l’avons amené à son dévoilement. Nous voulions en connaître les arcanes tout comme nous souhaiterions contempler la face cachée de la Lune. Perforation est ici le mot directeur qui nous enjoint de nous enquérir des formes non plus seulement selon leur apparence, leur texture visible, mais de nous mettre à la recherche de ce vide qui sous-tend le plein et le porte à sa manifestation. Sans vide qui crée la tension, le plein n’est qu’une infinie mutité, le bruit d’un inexplicable silence.

Rhétorique plurielle des formes.

« Concetto spaziale »

Lucio Fontana.

Source non identifiée.

   Alors s’ouvre le lieu de l’arte povera (l’art pauvre) dont Lucio Fontana est l’un des artistes emblématiques. Ce dernier lacèrera ses toiles, les poinçonnera, les criblera de trous dans une manière d’obsession, laquelle loin de constituer un geste maniaque ou sadique en sera l’antidote, à savoir cette quête de l’infini dont l’art se voudrait la figure la plus haute. Curieusement la matière offensée, maltraitée, mutilée, sera le tremplin par lequel atteindre le versant d’une spiritualité dont les fentes et autres lacérations seront la métaphore. Comme si, dans la figure du supplice, se manifestait l’indispensable préalable à une révélation de ce qui outrepasse la matière, son signe d’absolu, l’épiphanie de l’être des choses en leur fuite éternelle. Mais quel est donc le symbole de l’entaille, si ce n’est, d’outrepasser la physique en vertu de quoi apparaît cette insaisissable métaphysique, objet de toutes les vénérations comme de tous les rejets ? Ainsi le geste artistique apparaît-il, par-delà sa fonction simplement instrumentale de fabrication, comme une ascèse voulant ouvrir les mystères du monde. Ici semblent se rejoindre les efforts de deux artistes, celui du fondateur du mouvement spatialiste, celui de Marcel Dupertuis dans ce bel enchevêtrement de formes qui ne témoignent pas seulement pour elles en tant que matières dessinant dans le vide les mailles d’un exister. Certes elles sont d’abord cela, du bois, du fil de fer recouvert de bitume, de papier à la teinte d’argile, des croisements de nœuds de ficelles, donc une géométrie appliquée à délimiter une réalité. Mais aussi et surtout un essai de faire venir à la parole cet indicible toujours en fuite dès l’instant où on en sollicite les ressources figuratives.

   Fontana explicitait cette façon d’être esthétiquement au monde en une formulation aussi subtile qu’emplie d’une belle intuition :

   «Mes entailles, dit l'artiste, sont par-dessus tout une expression philosophique, un acte de foi dans l'infini, une affirmation de spiritualité. Quand je m'assois devant l'un de mes tagli, [...] je me sens un homme libéré de l'esclavage de la matière, un homme qui appartient à la grandeur du présent et du futur».

   A propos des œuvres de ce peintre-sculpteur on n’a pas hésité à créer la formule de « matérialisme spirituel », étonnante en ceci qu’elle apparaît à la manière d’un oxymore, d’une décision faisant se conjoindre des irréconciliables par nature. L’existence n’est jamais une essence qui n’est jamais une existence. Comme si toute proposition artistique dans son essai de compréhension de ce qui est girait éternellement en orbite autour de ce confondant cercle herméneutique dont la fin constitue le commencement. Eternel retour du même en sa reconduction sans finalité. Alors l’on peut se demander si le rôle de l’art ne serait pas celui-ci qui, enfonçant un coin dans le réel, à l’intersection de l’existence-essence créerait les conditions mêmes de cette brèche grâce à laquelle connaître ce qui ne peut jamais être que forme de passage, statut transitionnel, langage en définitive qui se présente en tant qu’ultime condition d’une possible connaissance. Parlant, peignant, sculptant, aimant, regardant le nuage ou bien l’éclair à l’horizon, nous sommes à la recherche de ce qui s’y dessine en creux, cette belle invisibilité qui n’est que notre propre esquisse fuyante que nous n’approchons qu’à nous en éloigner. Car jamais nous ne nous saisissons en totalité puisque le temps aussi bien que l’espace, ces deux pôles fondateurs de l’être, ne font présence qu’à la mesure de l’instant qui dessine le vide s’enlevant du plein. Entailles de l’exister, ne serions-nous qu’un concetto spaziale en attente de son infini ?

 

 

 

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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 10:14
Exilée de soi.

Amnésie du temps.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   L’aire libre du temps.

 

   D’abord il n’y a rien qu’un flottement. Une irisation d’ailes dans l’azur infini. Tout est libre de soi. Le temps est cette ronde, cette circularité qui semble n’avoir jamais de repos. Tout s’enchaîne dans l’harmonie. Tout s’emboîte avec naturel. Les rouages entraînent les rouages dans la plus belle logique qui soit. Mouvement subtil d’horlogerie. Les roues oscillent en cadence. Les ressorts se plient en rythme. Les cliquets répondent aux cliquets. Les pignons aux pignons. Les balanciers se balancent à l’infini comme si, jamais, leur mouvement ne devait trouver sa fin. Tout coule de l’amont vers l’aval. Tout s’immisce dans le cycle joyeux de l’eau. Il y a des nuages. Il y a la pluie. Les ruissellements sur la terre gorgée d’humidité, les trilles de gouttes qui cascadent vers les fleuves, les fleuves qu’attire la masse anonyme, fascinante de la mer. Il y a la mer, les océans gonflés comme une immense goutte de verre, leur dôme resplendissant sous l’appui du ciel. Il y a le soleil, la clameur blanche, le rideau de vapeur, le fin brouillard ascensionnel. Il y a la nacelle des nuages, le peuple assemblé des perles liquides. Il y a la pluie. Comme l’éternel recommencement du même en sa joie plénière. Il y a les hommes, les femmes, leur ferveur tissée au-dessus de leur tête. Elle s’appelle désir. Elle s’appelle liberté, ouverture de soi dans la clairière du monde. Il y a la pluie encore, le nuage arc-en-ciel, les couleurs qui se fondent dans les couleurs, la fuite infinie de l’eau vers le domaine où vivent les hommes, visages tendus vers le ressourcement, la soif étanchée, la plénitude du corps lorsqu’il communie avec le vent, parle avec la terre, s’immole dans le feu comme la vive pliure de son esprit.

 

   La décision de la Moïra.

 

   Au-dessus des fontanelles où vibre la nécessité d’exister il y a l’invisible, le mystère tressé des hiéroglyphes, l’illisible palimpseste où se percutent tous les signes de l’inconcevable. On dilate ses yeux, on pousse la porcelaine de ses sclérotiques tout contre le vent du doute, on fore le puits de ses pupilles, on aiguise le chiasma de ses yeux afin que quelque chose d’un secret veuille bien s’y révéler qui dirait le chiffre de notre marche de guingois sur les chemins de limon. On sort de soi, on laisse faseyer la voile de son propre corps. On espère une brise signifiante dont le dépliement indiquera la marche à suivre sous l’empire des étoiles. On attend. On livre sa besace de peau à ce qui s’y inscrira en tant que possible à venir, que projet à faire surgir de l’incommensurable attente qui, à chaque seconde, à chaque battement du cœur, tisse la faille immensément ouverte de l’espoir, de la foi en l’être, de l’inatteignable cime que toujours l’on postule à bas bruit, la dissimulant comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse.

   « Maladie », voilà le mot lâché qui dit le risque majeur de vivre, la présence des fourches caudines, les chausse-trappes dans lesquelles se dissimule l’inaltérable faille où s’engouffre le disparaître, où souffle l’haleine délétère de la finitude. La Moïra, d’abord on ne la sent nullement. Elle est comme notre ombre, le double de notre silhouette, une écaille qui recouvrirait notre épiderme, un vernis illisible affectant notre condition mortelle, jouant avec elle comme en écho. On va au hasard des rues, on chante, on aime, ici et là, rapidement, pour oublier la lourdeur de nos pas frappés de contingence. On va dans les musées, on s’abreuve d’art. On va au cinéma, on emplit l’outre de ses yeux d’images, de leur carrousel, de leur étrange fascination dont le but est, on le sait, de nous soustraire au bruit tragique du monde.

   Nous parlions d’ombre à l’instant. Nous parlions de nuit. Nous parlions des Filles d’Erèbe et de Nuit. Nommant ceci qui demeure dans l’obscur, nous faisions venir à la présence Clotho, la fileuse du destin, Lachésis qui le mesure grâce à sa baguette, Atropos enfin qui le tranche, accomplissant l’irréversibilité des choses en leur clôture. Tant que notre dérive songeuse est assurée, manger à sa faim, aimer suffisamment, dessiner des oiseaux, vaquer à ses manies diverses, s’affilier au régime de ses obsessions, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous tissons notre toile telle l’araignée et le fil de cristal à notre suite est le témoin de ce parcours sans faille.

 

   Songe arrêté en plein vol.

 

   Cependant nous savons la possible rupture, l’hiatus, l’interruption, la fragmentation, la perte. Soudain voici qu’Atropos dans son aveuglement royal a tranché le fil qui nous relie au réel. Ce brusque suspens se nomme indifféremment, maladie, accident, séparation, deuil, remise du projet dans son carton primitif, songe arrêté en son plein vol. Moïra dont l’homologie pourra se lire sous les traits de cette pure abstraction clouant sur place, cette épée de Damoclès, cette lame divisant l’existence selon ses deux versants, l’adret lumineux, l’ubac empli des remugles de la noirceur. Epée qui suspend identiquement le voyage de Jacques le fataliste dans le roman éponyme de Diderot : « Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». « Le grand rouleau où tout est écrit ». C’est ainsi « le grand rouleau » a ses roses, ses épines. Ses épées de Damoclès, ses lames de ciseaux qui entaillent le réel, lui donnent ses angles vifs, ses plis, ses retournements, ses lignes de fuite. Surgissement de la surprise dans la toile unie de l’exister. On croyait jusqu’alors que tout allait de soi, que marcher n’était que cette infinie durée inaltérable, cette feuille de soie déroulant sa parure sans que la moindre déchirure ne vînt s’y inscrire, la plus infime incision par où se dirait l’imperfection des choses, le talon d’Achille de l’homme, la corde tendue du funambule, vibrante, prise d’oscillations sur laquelle on avançait avec les bras en croix et les yeux emplis d’hébétude. Temps lisse pareil à une aube qui se dirait dans l’humilité, l’évidence, le prolongement de la nuit sans coupure, sans heurts, comme un sourire d’enfant accueille le visage de sa mère et le retient en lui tel l’inestimable don qu’il est.

 

   Instants goutte d’eau.

 

   Mais voilà, tout espoir avait une fin, toute certitude son épilogue. Loin d’être ce poème dépourvu de césure, cette parole d’une seule traite proférée, il y avait des blancs, des silences, des hésitations, des retours en arrière, des émissions aphasiques, des hoquets et des pliures de la voix. Le réel que l’heure traversait n’était nullement homogène, ourdi d’une toile dont nul raccord aurait pu trahir la fragilité. Le réel était semblable à ces plateaux calcaires qui paraissaient une simple tabula rasa sans nul obstacle alors que les creux des dolines y imprimaient leur invisibles et dangereuses dépressions. Le temps qu’on percevait permanent, continu, voici qu’il se décomposait à l’infini, avec ses clignotements, ses instants goutte d’eau, gemmes de résine, ses moments bogue occluse dont on ne percevait même plus la progression vers un hypothétique futur. Le temps haché par le Destin, le temps de cire dans lequel s’imprimaient les heurs et les malheurs du monde.

 

   Les attendus de l’image.

 

   Visage. Le fond pareil à la lame lisse de l’exister tant que la faille ne s’est nullement ouverte, que tout coule de source avec son ébruitement d’eau originelle, cette pureté, cette innocence, cette disposition à la candeur, à l’accueil du monde en sa générosité, sa naturelle prodigalité. Visage mais mutilé, privé de la falaise du front par où se laisse voir, métaphoriquement, la lumière de la pensée, le brillant de l’intellection. Un œil est biffé qui détruit la vision stéréophonique, cette indispensable vue double dont le sens le plus affirmé est de figurer une vertu dialectique : apercevoir la beauté et la laideur, viser le bien et le mal, la vérité et la fausseté. Le seul œil apparent est clos comme si la vue s’était retournée sur son antre de chair, représentation opaque du monde, abandon de la certitude dont le regard est le révélateur à la seule puissance de la conscience qui projette son rayon et éclaire tout ce qui vient à son encontre. Lèvres scellées sur un indicible, un non-proférable, extinction de la fable humaine. Le bas du corps s’est absenté semblant avoir renoncé à toute attache terrestre.

 

   Extases du temps.

 

   Mais, ici, il s’agit de prendre à la lettre le titre que l’Artiste a choisi comme prédicat de son œuvre : « Amnésie du temps ». Cette perte, cet oubli de soi, du temps, du monde. Mais considérons le temps en son essence. Le temps est écoulement continu, suite d’instants que la vie synthétise en s’inscrivant en lui. Inévitablement l’existence est durée. Ne le serait-elle et elle revêtirait la forme d’une aporie, ce qu’est la finitude en son accomplissement. L’amnésie se définit rigoureusement par la « perte partielle ou totale de la mémoire ». C’est donc la mémoire qui est en jeu, cette faculté à nulle autre pareille qui nous relie à notre passé, l’utilise en tant que tremplin afin que, doté de cet élan, ce temps de jadis puisse remonter en direction du présent, le féconder, en faire la condition de possibilité de notre futur, donc assurer l’espace de notre propre liberté. En effet, nous ne sommes libres qu’à nous situer à même les trois extases de la temporalité au travers desquelles notre être reçoit sa totalisation. Coupé du passé, il s’absente de son origine. Privé du présent il se déréalise tout comme l’est l’univers psychotique dans son sidérant enfermement. Exilé du futur il se prive d’une finalité qui est l’acte terminal par lequel il se révèle à soi comme celui qu’il aura été dont le point final le remet à son ultime parole, dernier mot sur la scène de la représentation.

 

   Le Temps perdu.

 

   Alors comment ne pas associer mémoire et réminiscence ? Comment ne pas convoquer la haute stature psycho-philo-littéraire de Proust dont La Recherche du temps perdu est une longue dissertation sur la venue de l’être au monde ? Sur sa signification, dont l’art, l’esthétique, l’écriture sont les figures de proue avec lesquelles il dialogue pour faire présence et se dévoiler en sa nature profonde, fragment temporel que le passé révèle, que le présent transcende, que le futur mène à son terme comme l’interrogation qu’il est en son fond puisque ni l’instant, ni la durée ne l’auront sauvé de son naufrage, tête au-dessus de l’eau seulement, mais dans les plus belles pages qu’il nous ait été donné de lire. L’art est ceci qui nous élève à notre hauteur d’homme et nous y laisse le temps d’une sublimation avant que la terrible déréliction ne nous reprenne dans les mailles étroites et aliénantes de son filet.

 

   Scansion de l’être.

 

   Mais revenons à cette coupure de l’être, à l’évanouissement de ses souvenirs dont cette image le dote comme de son irréversible destin. Mutilation symbolique, terrible déchirure qui affecte Amnésie du temps dans son essence même. Comment continuer à être, alors même qu’on a abandonné une partie de soi, peut-être la plus précieuse aux buissons de l’in-souvenance ? Le tiret (-) situé au centre de ce néologisme en accentue l’irréductible séparation, en creuse l’impossible retour vers cette souvenance qui est comme notre chair vive, le tissu de nos impressions, la lymphe de nos sensations. Oublier le souvenir et c’est tout un pan de soi qui s’écroule, une fiction qui meurt, un roman qui disparaît à même l’épuisement de ses mots. Oui, car les mots ont besoin d’une assise pour tenir, assurer leur verticalité, signifier ce pour quoi ils sont nés au monde. Imaginez le cadre d’une ardoise magique, ces ardoises d’autrefois (le passé), qu’on ne connaît plus aujourd’hui (le présent) sur le fond duquel les lettres s’effacent et ne font plus leur beau ballet. Alors plus rien ne tient, tout s’écroule au fur et à mesure, l’horizon (le futur) se bouche puisqu’il est dépourvu de ses fondations. Cette métaphore babélienne (écriture-parole) est comme la mise en musique de la thématisation proustienne. Le temps ne tient qu’à reposer sur ses assises originelles. Les renier, les oublier c’est se faire son propre fossoyeur, c’est renoncer à l’essence de l’homme qui n’est que passage d’un point à un autre de l’espace à la mesure de ces secondes qui sont la scansion de l’être, sa vérité, son apparaître en son esquisse charnelle.

 

   Réminiscences, esthétique, éthique.

 

   Avant d’aborder la riche sémantique des réminiscences, gardons-nous bien, dans un identique souci de forer plus avant leur signification interne, de mettre entre parenthèses l’oublieuse mémoire de Jules Supervielle dont le vers suivant dit combien cette dernière, la mémoire, peut tourmenter le poète dont la Muse menace de s’éclipser dans le mouvement même de cet oubli : « Avec tant d'oubli comment faire une rose… ». Faire une rose : créer une œuvre. Impossible restitution du geste mémoriel qui féconde toute création puisque les pétales se sont évanouis dans les plis d’un temps devenu inconsistant, illisible, perdu à jamais. Mais regardons de plus près la belle constellation mise en lumière par l’auteur des Plaisirs et les Jours afin d’y faire émerger l’irremplaçable joie de tout souvenir fidèle. Les réminiscences proustiennes constituent non seulement une esthétique mais elles tracent en sourdine la trame d’une éthique. A savoir d’une conscience de soi à l’œuvre afin de faire émerger de ses souvenirs la flamme d’une vérité. Proust auteur reconnu, adulé, figure de proue du roman moderne n’est rien sans la référence au petit Marcel dans les arcanes du Combray d’autrefois, ou bien du jeune adulte traversant la cour de l’hôtel de Guermantes. Proust en tant que personne est ses souvenirs. En tant qu’auteur, ses réminiscences. La petite madeleine dégustée au cours d’une « morne journée » le restitue soudain à lui, dans ce « dimanche matin à Combray » auprès de « tante Léonie » qui n’est plus qu’une brume dans le lointain. Puis, en une autre évocation, c’est son pied qui bute sur un pavé, faux-pas qui le reconduit aussitôt, sentiment plus réel que le réel lui-même, « sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc » dans la Cité des Doges. Puis le narrateur raconte l’épisode de la serviette avec laquelle il s’essuie la bouche devant la bibliothèque de l’hôtel de Guermantes :

« Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elle, dont quelque sentiment de fatigue et de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y avait d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse ».

 

   « Evidence de la félicité ».

 

   Dans l’expérience de la re-souvenance telle que la vit le héros proustien, non seulement le moi trouve à se spatialiser, à plonger ses racines dans un sol ancien qui le constitua, à Combray-Venise-Balbec, mais le moi se dilate et parvient à une sublimité qui l’arrache à la fuite de l’instant présent. Le riche lexique laudatif chargé de nous restituer l’émotion esthético-sensorielle du moment fondateur, de la rencontre pleinement unitive, se traduit dans une richesse inouïe, modes à la limite de l’inconnaissable du temps à l’état pur », diamants brillant de tous leurs feux dans l’automne existentiel dont le narrateur vit la perte crépusculaire. ( plaisir délicieux » ; puissante joie » ; évidence de la félicité » ; pourquoi ce souvenir rendait si heureux » ; dans une sorte d’étourdissement » ; impression si forte »), donc tout un clavier de sensations vertigineuses situées au bord d’une extase. Transcender la réalité humaine pour en faire une œuvre d’art est ceci qui doit ôter de l’horizon de l’être toute tentative d’en obscurcir la possibilité d’illumination, la puissance de radiance. Les lames de ciseaux, l’épée de Damoclès, les décisions de la Moïra il faut non seulement les contourner mais en effacer la force de parution, tant que ceci, bien évidemment, demeure dans l’orbe du possible. L’art, l’amour, la pratique de la philosophie, la joie de la rencontre de l’ami, de l’aimée, la méditation, la contemplation, la vie au contact de la nature, l’observation des étoiles piquées au firmament, le rire des enfants, la marche attachée à quelque rêverie, le songe éveillé, l’écoute de la source sous l’arche bienveillante des aulnes, autant de motifs de satisfaction, parfois de bonheur directement palpable qui nous tirent de nos habituelles mélancolies et nous portent dans cette plénitude de l’exister que, souvent, nous cherchons dans un ailleurs alors que nous en sommes les détenteurs les plus visibles. Un regard souvenant en est sans doute la condition d’émergence. Aussi nous appliquerons-nous à regarder. A regarder en vérité.

   « Exilée de soi » veut dire être coupée de son sol originaire que la mémoire a occulté. Alors le flottement est infini, longue dérive sur des eaux agitées que des rives absentes rendent insondables. Toute perte est ceci qui prive de repères. Mémoire comme lieu d’accès à soi par le regroupement des diverses temporalités toujours saisies d’éparpillement. Vision diasporique du monde qui fragmente le corps, dissout l’esprit. Or nous voulons le corps, nous voulons l’esprit, nous voulons la liberté ! Nous sommes mémoires.

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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 08:09
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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 08:39
Effacer le monde.

Photographie : Ela Suzan.

 

 

« Immobile

comme autant d’instants

qui n’ont pu

n’ont su

non sus

ni chanceler

ni se départir

de nous ».

 

E.S.

 

 

 

 

   Histoire d’une fascination.

 

   Nous ne pouvons regarder cette image comme si elle nous était indifférente. Comme si elle n’était qu’un lointain satellite faisant ses révolutions, loin là-bas, dans la touffeur illisible du cosmos. Cette image nous fascine tant et si bien que nous ne lui échappons pas. Servitude volontaire cependant car rien, après tout, ne nous contraint à demeurer sous son emprise. Nous pourrions nous en absenter, ne plus la viser, l’oublier. Mais cet oubli n’est-il pas seulement une posture de la pensée, nullement une réalité à laquelle nous sommes rivés alors que nous tentons de reprendre une autonomie, de gagner le champ ouvert d’une liberté ? Nous éloignant d’elle, nous ne faisons que nous éloigner de nous. La présence de la photographie nous en percevons les tourbillons gravés au centre de notre corps, cette cire portant en sa mémoire tous les sceaux de la rencontre. Surtout lorsque celle-ci rayonne du prestige de la beauté, de l’étonnement, de la découverte d’une affinité avec laquelle nous avons affaire afin d’en déclore la corolle signifiante. Car le sens, c’est de NOUS dont il dépend, non d’une altérité qui surgirait dans l’aire de la conscience avec la force de l’évidence. Si tel était le cas nous ne ferions que prendre acte de sa surprise et demeurerions en-deçà de notre propre présence, ce qui constituerait le tissu de l’absurde, la faille d’une aporie. Cette image ne flotte nullement dans un éther idéal d’où elle nous enverrait ses signaux, ses étranges clignotements, ses subtiles réverbérations. Sa saisie est d’abord le fait d’une conscience intentionnelle qui la vise en son essence afin que, décryptée, elle puisse tenir son langage, à savoir s’installer dans son propre monde alors même qu’elle nous dépose dans le nôtre. Connaître (« co-naître », « naître avec ») c’est toujours naviguer de concert, établir une relation, poser un objet en regard d’un sujet qui le vise et l’accueille comme le sens qu’il véhicule. Sujet dont l’activité synthétique s’empare de tous les fragments perceptifs, sensoriels, les assemble en une seule communauté d’intérêts, à savoir leur convergence en tant que saisie par l’intelligence. Nulle autre voie pour s’emparer des choses et les porter au seuil de leur révélation.

 

   Effacer le monde.

 

   La position exacte de l’image est celle-ci : la mise en relation d’une vision nette et d’une vision floue. Comme si, métaphoriquement, elle invitait à une lecture essentielle sous la forme d’une vérité s’opposant à une fausseté. Etrange dialectique qui, d’emblée, nous installe dans les deux registres conjoints d’une esthétique et d’une éthique. Car délibérer de vérité à propos d’une représentation fait toujours signe en direction d’une apparence, donc d’une esthétique, alors même que se présente, en filigrane, un jugement de valeur concernant le propos dont elle est le support, qui pourrait se manifester sous la catégorie du mensonge, donc l’appel à une éthique. Cette sorte de menhir au premier plan se présente en ce qu’il est, émergence des flots tumultueux en sa parfaite visibilité. Stature orthogonale assurant son assise sur ce néant dont la masse liquide semblerait atteinte comme de sa possibilité la plus tangible. Rocher surgi du rien, de l’abîme, concrétion qui profère son élévation hauturière à la manière de l’Homo Erectus portant son regard au-dessus des herbes de la savane afin de hisser sa conscience au degré de visibilité qu’elle exige en tant que seul lieu de l’existence. Coïncidence des opposés, cette illisibilité ourlée de mystère, confrontée à cette visibilité qui dit la présence à soi, au monde, de cette pierre levée en son incontournable présence.

 

   Un cogito compassionnel ?

 

   Effacer le monde afin de mieux le retrouver. C’est ceci qui nous occupe en son fond dès que nous avons établi une relation avec les significations latentes. D’abord il nous faut gommer tout ce qui paraît, reconduire le visible à sa nullité originelle. Oui, car tout phénomène ne peut faire sens qu’à surgir de son propre néant, tout comme le Modèle du Peintre s’enlève du fond par lequel il se libère de son silence. C’est seulement lorsqu’il s’est détaché de son anonymat qu’il commence à proférer et devient audible. Notre première confrontation à l’image nous reconduit en notre propre assise qui n’est que le moi en ses multiples constellations. Qu’il s’agisse de ce « moi haïssable » de Blaise Pascal, du moi de l’égotisme stendhalien qui brouille les lignes entre littérature et existence, de l’égocentrisme partout répandu qui satellise le monde, de l’égoïsme pléthorique qui renvoie dans l’ombre tout ce qui n’est pas sa propre lumière. Il faut avoir la modestie (à moins qu’il ne s’agisse de son exact contraire, cette boursouflure paranoïaque de l’ego, ce cogito compassionnel qui ne vibre qu’à sa propre fréquence), donc avoir l’humilité de considérer cette manifestation première de tout individu dans son rapport aux choses.

 

Nécessaire mienneté.

 

   La présence de ce qui est (aussi bien ce rocher, aussi bien cette eau), ne s’affirme qu’à se détacher de la gangue qui le retient prisonnier, à savoir notre regard qui l’aliène, le dépose au centre de notre propre subjectivité et le maintient en notre étrange pouvoir. Le monde est toujours en première instance monde-pour-nous. Ce n’est qu’à l’aune d’un saut qu’il redevient monde-pour-lui lorsque, le libérant des mors de notre propre possession, il redevient cette objectivité qu’un instant il avait perdue. Mais, ici, combien ce vocable « d’objectivité » est frappé de stupeur, poinçonné de nullité. Qu’en est-il de l’objet-image lorsque, visé par une infinité de consciences, il se démultiplie à l’infini selon une myriade d’esquisses aussi légitimes les unes que les autres ? Perte dans une irrémédiable multiplicité dont seule l’immuable fixité de l’Idée platonicienne pourrait le sauver en l’installant sous la cloche de verre d’une possible éternité. Avant d’être eau-pour-elle, rocher-pour-lui, nécessairement ces substances seront les miennes, blotties là au creux de mon corps, sous le feu de l’esprit, la vibration de l’imaginaire. Je ne les restituerai au monde qu’empreints de ces stigmates dont je les aurai affectés. Toujours ils seront pour moi cette exception d’une visée singulière, non reproductible, que nul fac-similé ne pourrait porter au jour qu’au titre de l’erreur. C’est ainsi, nous sommes des réalités monadiques où courent les vents de nos affinités, de nos affections, de nos afflictions, de nos joies. Ce rocher, cette eau en sont atteints comme d’un mince vernis qui les recouvrirait à la manière d’un voile de signification.

 

   Quelle vérité ?

 

   Alors, dans cette perspective, la vérité serait-elle la synthèse de tous les recouvrements opérés par les Voyants ? Ou bien y aurait-il dépassement dans une transcendance, dépôt dans un éther idéal qui en assurerait l’éternelle conformité en regard de son essence plénière ? Ici se montre le vertige de la pensée à partir du moment où elle est confrontée à ce qui la fait sortir d’elle pour la porter au-devant des choses qui la questionnent et la mettent en demeure de répondre. Comme si toute vérité ne pouvait être qu’intuitionnée, posée dans le silence, à l’orée d’une profération, réalité antéverbale, préconsciente, manière de songe éveillé arrêté sur la braise vive d’une sensation qui jamais ne pourrait s’actualiser, demeurer seulement dans la catégorie des hypothèses. Avant même que la raison raisonnante ne s’en empare et ne la dote des infinies virtualités des délibérations de l’intellect.

 

   Goutte au firmament.

 

   Notre posture, dans sa décision fondamentale, nous fait rester toujours au bord de l’image afin que nous ne nous y perdions pas. Commencer à sentir et s’enroule la roue polychrome du désir, et se dévide le fuseau des fils entremêlés qui tissent le réel de ses mailles serrés. Toujours nous sommes en voyage pour plus loin que nous. Etranges nomades qui ne rêvent que de sédentarité afin qu’une position fixe ait lieu sous le rayonnement de l’étoile directrice. Le voyage est long de nous à nous, de nous aux autres, de nous au monde qui nous enjoint d’être le même tout en devenant différent. Magnifique paradoxe de l’exister, sublime tension entre deux essences, deux infinis, comme si nous étions cette goutte suspendue au firmament qui, jamais, n’en finit de chuter ! Oui, nous voyageons loin, nous les hommes, nous les femmes qui avons archivé dans notre mémoire quantité de signes qui se télescopent, de dessins qui se recouvrent et s’oblitèrent à la manière des palimpsestes qui conservent les traces de ce que nous fumes, peut-être de ce que nous serons puisque, toujours, nous rajoutons une impression, traçons l’esquisse d’un possible, raturons les lettres, les biffons avec la finalité d’y faire apparaître de nouveaux projets, de nouvelles sensations, des perspectives dont, encore, nous ne percevons qu’elles en seront les retombées plurielles. Tous les signes, fussent-ils géologiques, lignes de clivages, failles tectoniques, fussent-ils typographiques, ces traits et ces points, fussent-ils psychologiques, ces rapides focalisations du sentiment, ces fulgurances de l’amitié ou de l’amour ne nous atteignent jamais qu’à nous métamorphoser en ce que nous ne sommes pas encore, que pourtant nous pressentons comme notre trace dans le sensible, une joie infinie, la pente d’une mélancolie, le surgissement d’une émotion. Pour cette raison et pour mille autres, nous sommes toujours en instance d’être, balançant entre d’impétueuses visions, placés face aux « Hasards heureux de l’escarpolette » de Fragonard, souhaitant, tout comme son commanditaire, voir l’invisible en son étrange et impalpable visibilité. Histoire d’une déchirure que celle de vivre.

 

   Comme l’oiseau le ciel.

 

   Aussi disons-nous, avec la Photographe, l’impossibilité de montrer ce qui toujours nous fuit, nous précède de son sourire narquois ou nous suit avec des habits chamarrés, cette succession « d’instants qui n’ont pu se départir de nous », que nous sentons, dont nous éprouvons parfois de rapides résurgences à défaut d’en saisir l’essence toujours fuyante car le temps nous traverse comme l’oiseau le ciel alors que le vol consommé, il ne reste plus qu’une pliure d’air et le songe qui l’a habité.

 

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 08:15
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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 08:37
Décade lumineuse.

"Vêpres de chandeleur".

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   A première vue.

 

   A première vue l’image est apaisée et pourtant notre satisfaction n’est nullement au rendez-vous. Quelque chose manque. Ou bien est dissimulé. Ou bien fait sens uniquement à être décrypté, comme si une manière de mystère s’interposait entre la représentation et la lecture que nous tentons d’en faire. Vérité hiéroglyphique se soustrayant à notre regard. Regard qui doit forer, pousser plus loin que le rayon qui en sort dont la vertu est sans doute insuffisante. La plupart du temps nos yeux sont ces boules distraites sur lesquelles dérapent les fragments de réalité, les silhouettes des Autres, les arbres au feuillage d’argent, la beauté en ses multiples atours. Confondante vision humaine qui se satisfait d’approximations, de myopies, de strabismes dont le dédoublement est bien inadéquat à saisir quoi que ce soit d’urgent, d’immédiatement doué de signification. Alors nous allons à la dérive. Alors nous feignons d’être ces navigateurs hissés à la proue de la goélette alors que nous ne nous situons jamais qu’à la poupe, au-dessus des tourbillons et des cataractes d’écume. Notre périple est l’histoire d’un égarement au milieu des récifs et écueils de toutes sortes. Mais rien ne sert de pérorer, de tracer des plans sur une comète qui file, droit devant, à l’allure vertigineuse de ce qui ressemble à une lumière se perdant dans la toile dense du cosmos.

 

   Devoir d’inventaire.

 

   Mais, avec cette œuvre, nous ne nous en tirerons pas grâce à une esquive, à une fuite. Faire face est la seule mesure juste, celle qui nous installera dans une compréhension, fût-elle parcellaire, approximative. Inventaire : le sol, le mur ne sont, visiblement, que des artifices par lesquels mettre en relief ce qui doit y apparaître comme la proposition essentielle. Alors nous commençons par le modeste, le contingent, ce qui, par nature, demeure le plus souvent dans l’illisibilité. Ce tabouret hissé sur ses trois pieds nous fait immanquablement penser à la tournette sur lequel le sculpteur place la pierre à façonner. Ainsi en voit-il toutes les esquisses à l’aune d’une simple rotation. S’enquérir de l’être d’une chose est ceci qui la considère sous toutes ses perspectives, phénoménologie du visible qui porte tout objet se présentant à sa connaissance la plus approchée. Cet humble officiant de nos habituelles assises nous dit-il autre chose que sa fonction à laquelle, par nature, il est voué, à savoir accepter que nos anatomies en épousent la dalle de bois ? Ou bien retient-il, en lui, d’autres lignes pertinentes que nous n’aurions nullement aperçues ? Son piètement est-il la figure symbolique d’une temporalité dont les trois pieds nous diraient, en mode métaphorique, la nécessité d’exister selon les trois extases du passé, du présent, du futur ? Le plateau en réaliserait la synthèse, sa circularité indiquant le cycle éternel du temps. Mais alors comment relier la présence du petit chat blanc ? Est-il la réalisation d’un habile sculpteur imitant l’état de nature ? Ou bien est-il ce sphinx réverbérant, par simple métonymie, la face assagie du Cerbère qui aurait renoncé à ses autres têtes pour n’en conserver que ce visage aimable au regard empreint de curiosité ? Interprétant ceci, nous sommes allés du côté des enfers dont le gardien défendait l’entrée. Mais peut-être sommes-nous allés trop loin ou alors d’une manière inadéquate !

 

   Glissements.

 

   Nous n’avons pas parlé de ce Modèle qui envahit la presque totalité de l’espace vertical et nous sentons que nous ne pouvons le faire qu’en raison de ricochets, d’ellipses de boomerang, de jeu de billard à plusieurs bandes. C’est ainsi, parfois certaines réalités ne se laissent approcher que par des glissements de sens, des transitions, des effleurements, de minces allusions qui abordent de biais, de façon diagonale, cela même qui est à faire apparaître en tant que verbe de la phrase, actant de la situation. Alors nous revenons à l’évocation de l’enfer, à son feu. Et aussitôt nous avons en regard les bougies allumées dans toute la maison lors de la chandeleur. Et nous avons la guirlande lumineuse avec ses douces boules blanches diffusant un halo de lumière. Ce sont ces gouttes laiteuses qui nous retiennent. Nous ne savons pas encore pourquoi. Alors nous les comptons, pareils à de jeunes enfants jouant avec leurs bouliers aux pièces multicolores. Nous hésitons comme s’il fallait différer l’éclosion d’un secret. Nous distillons lentement, presque religieusement, tellement ces boules de lumière sont belles, rassurantes, accueillantes : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 et, ici, nous demeurons en suspens tels des gamins surpris au seuil d’une bêtise ou bien d’une découverte à la limite de laquelle ils demeureront les yeux hagards et les bouches muettes. 6 - 7 - 8 - 9 … le 10, nous l’attendons dans l’inquiétude, presque dans l’angoisse, si près du lieu d’une révélation. Oui le 10 clôturant la série, l’amenant à son terme, lui conférant l’unité dont le multiple était en attente afin de recevoir sa totale réalisation.

 

   Tetraktys.

 

   Alors nous songeons à la belle Tetraktys pythagoricienne, à la suite féconde conférée par Platon aux délibérations du philosophe présocratique (« celui qui a été annoncé par la Pythie »), aux amplifications initiées par les différentes gnoses. Nous songeons aussi à son déploiement dans la philosophie de Nietzsche dont Zarathoustra est comme le flamboiement. 10 : le nombre sacré, l’expression de la divinité, le lieu le plus haut auquel l’homme puisse atteindre à partir de sa contemplation des nombres, ces inimitables supports des élaborations symboliques. Nous admirons sa pyramide (cette forme parfaite) qui enclot l’ensemble des connaissances, la totalité des éléments. Tétraktys, dieu de l’Harmonie qui préside à la naissance de tout être. Alors nous entendons la mystique du nombre faire son beau poème, sa sublime supplique en direction de ce qui, toujours, flotte dans les hauteurs célestes, dans les brumes de l’invisible. Ecoutons dans le recueillement la prière en direction de la « sainte Tétraktys » :

 

« Bénis-nous, nombre divin,

toi qui as engendré les dieux et les hommes.

Ô saine, sainte Tétraktys,

toi qui contiens la racine

et la source du flux éternel de la création.

Car le nombre divin débute

par l’unité pure et profonde

et atteint ensuite le quatre sacré ;

ensuite il engendre la mère de tout,

qui relie tout, le premier-né,

celui qui ne dérive jamais, le Dix sacré,

qui détient la clé de toutes choses ».

 

Décade lumineuse.

La Tétraktys.

Source : Wikipédia.

 

 

   Dixième jour, dixième lumière.

 

   Décade. Nous comptons les jours qui nous séparent de cela même que nous cherchons. Neuf jours sont présents qui sont les taches claires de la lumière. Ces ampoules qui sont les phosphorescences de la conscience, le plein au sein duquel trouver la pure joie. La lumière n’est que cela, rayonnement à l’infini d’une félicité qui, pour inatteignable qu’elle paraît, peut venir à notre encontre sur nos chemins de hasard, en un lieu et un temps dont nous ne maîtrisons pas le destin mais qui, un jour (le 10ième), s’ouvrent aux yeux des Rares, ceux qui savent regarder les choses jusqu’à la lie et en faire éclater la bogue emplie de richesse. Neuf jours mais le 10ième est absent et nous pleurons. Neuf jours et nous sommes orphelins de nous, du monde. Neuf jours et le 10ième, le sacré, nous ne l’avions pas reconnu. Nous l’avions passé sous silence, absents que nous étions au chant de la manifestation. Le 10, le nombre sacré, le 10ième jour n’est autre que Radieuse en sa présence. Elle regroupe le divers et le réunit en une seule parole, la sienne qui féconde l’éparpillement, le porte à sa sublime exactitude. Ainsi aperçue, comment pourrions-nous la nommer autrement que par ceci « Décade Lumineuse », car nous ne sommes que par Celle qui nous porte dans la suite des jours avec l’éclat d’une vérité. La clarté, la perfection, nous devons en rechercher la présence. Ou alors nous ne serons rien. Rien qui soit arrivé à sa propre profération. Et le silence fera son bruit d’abîme et nous serons comme des enfants nouveau-nés privés des bras qui les accueillent. Et nous pleurerons.

 

   Le 11ième jour ?

 

   Nous sommes arrivés au terme de notre voyage. Nous avons rencontré l’enfer, sa gueule hurlante, nous avons porté son feu aux cierges de la chandeleur, nous l’avons installé dans la guirlande où dansent les photons. Nous n’avons cependant ni rencontré Dieu, cette fable des hommes, ni les dieux de l’Olympe, cette fiction de la mythologie. Seulement cette Fée aux yeux de lumière qui nous dit, en sa 10ième place, l’ineffable lieu de l’être en son unicité. A cette station nous demeurerons car il n’y a d’autre site pour connaître. Pour aimer. A ceci nous voulons nous consacrer avec la belle attention qui brille au fond des yeux des Rares. Oui, des Voyeurs en leur transparente vision !

 

 

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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 08:20
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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 08:12
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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 09:01
Epiphanie spéculaire

Six Février.

Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

   Soi face à soi.

 

   Ce qu’il faut envisager c’est ceci. L’atelier est plongé dans une sorte de clair-obscur, condition indispensable d’apparition de l’œuvre d’art. La forme ne sort jamais que de l’ombre dont elle est tissée, que l’Artiste porte à la lumière. A l’origine il n’y a rien que cette page anonyme d’une éphéméride qui attend d’être maculée de quelque contingence, un rendez-vous, des fusains à acheter, un médium à appliquer sur une œuvre terminée. Seulement de minuscules événements dont jamais la fluence ne s’interrompt pour la seule raison que c’est leur destin de croître dans l’urgence et de se disséminer dans les hasards du jour. Simples irrésolutions que le temps efface comme la feuille envolée par le vent, qui ne paraît plus à l’horizon de l’homme. Donc rien à l’origine. Une page en attente de trouver son utilité, de figurer en tant qu’outil à la disposition de son possesseur. Mais regardons maintenant le dessin en train d’advenir à lui-même, d’abord. Car c’est de lui et uniquement de lui dont il est question comme s’il procédait, d’une manière autarcique, à sa propre exécution. Le graphite fait ses hachures, produit ses ombres, laisse ses réserves, module ses courbes de niveau, trace les frontières de sa topologie, ouvre l’espace de sa géométrie. Cela même qui n’était que support pour une simple ustensilité (recevoir une liste, mettre quelques mots en mémoire, dire l’anniversaire de l’ami…), voici que sa fonction se précise, que sa nature change, que s’ouvre le lieu de sa présence. Ce ne sont que confluences de lignes, circuits de moraines, éminences, creux et dépressions, dolines et plaines, éperons et falaises. Disant ceci qui est la toponymie habituelle du paysage nous n’avons fait que métaphoriser la figure humaine dont l’émergence est toujours surprenante. Quelques traces de crayon, la douceur d’une estompe, le subtil effacement d’un doigt, le jeu médiateur du gris au centre des décisions du noir, des retraits du blanc, ce silence. Alors, soudain l’on perçoit mieux l’usage de la page de l’éphéméride, son inscription singulière à même le projet de l’œuvre. Car rien ne saurait être gratuit, sauf les clignotements de l’illusion, les pas de deux de la falsification. Or, ici, point d’intervalle où pourrait se loger une telle ambiguïté. Le dessin est serré, façonné autour de cela qu’il a à montrer, le lieu d’une vérité. Cette vérité est double. Premièrement livrer la temporalité (l’éphéméride) comme mesure ultime de la ressource anthropologique. Deuxièmement faire sens à partir de l’épiphanie de Celui qui crée, centralité de tout discours à la recherche d’une compréhension de ce qui est. Car comment ne pas interpréter que l’art de l’autoportrait est bien évidemment, en première instance, art de soi, surgissement de l’ego à même son bourgeonnement ? C’est proférer une tautologie que d’affirmer ceci. Mais il faut aller plus avant et se mettre en quête d’une sémantique plus approfondie.

 

   « Assomption jubilatoire ».

 

   Ce curieux syntagme, « assomption jubilatoire » vient en ligne directe des subtiles intuitions de Jacques Lacan, ce magicien de la psyché. Ce qu’il veut dire, ceci : le tout jeune enfant, aux alentours de sa deuxième année, découvre soudain son propre reflet dans le miroir. Incroyable puissance de l’image spéculaire qui, d’un coup, d’un seul, le place au centre de lui-même, mais aussi en orbite autour de ce corps jusqu’ici fragmenté qui trouve à se synthétiser, à tenir langage, à émettre le sens qui jusqu’alors était forclos pour la simple raison d’une expérience qui n’était pas encore parvenue à sa promesse d’accomplissement. Mirage, instant de pur émerveillement dont le psychanalyste parlait en ces termes aussi éclairants que lyriques : « gaspillage jubilatoire d’énergie qui signale le triomphe, car le sujet y reconnaît soudain sa propre unité ». Mais alors qu’en est-il de l’Artiste face à ce qui fait phénomène, qui est sa propre image réverbérée sur le papier ? Mais tout simplement un écho très ancien de prise de possession de son moi, identification princeps au terme de laquelle il se révèle tel celui qu’il est, un sujet autonome pouvant rayonner dans le monde à la force de cette incroyable révélation.

 

   Du signe de soi, à celui de l’Autre, à celui du monde.

 

   Un signe s’est élevé de la nullité première. Une signification inaugurale a eu lieu. Une présence s’est montrée qui ouvre le chemin de tous les possibles. Signe qui engendre tous les autres signes disponibles. Signe de soi, analogiquement, signes des autres Existants, signes de l’univers en ses multiples constellations. La première parution sur la surface réfléchissante du miroir, le premier dessin en son esquisse : homologies, confluences, identiques perceptions qui entrainent la roue infinie des significations. Nécessité d’avoir perçu son propre signe avant que de prendre possession des autres qui ne sont jamais que des harmoniques du ton fondamental. Je suis visible, donc tu m’apparais, donc tout converge au centre, au foyer de l’imaginaire, dans l’énergie de l’âme intellective. En effet, comment postuler l’altérité si l’on n’a pas encore différé de son moi ? Il faut me décaler, prendre du recul, m’envisager moi-même comme cet étranger qui vient à l’encontre afin que, me reconnaissant, je puisse en lui, cet étranger, affirmer ma propre réalité, poursuivre mon chemin lesté de cette certitude qui me fait être celui que je suis avec l’assurance tranquille de qui s’est rencontré en son essence. Dessinant, traçant sur le papier ces innombrables « lignes flexueuses », le Créateur réactualise le procès de sa conscience d’être au monde. Posant, face à soi, ce qu’il ressent comme sa plus possible esquisse, il procède à sa propre désaliénation, celle du regard des Autres, regard néantisant selon la belle théorie sartrienne. Car l’Autre me possède plus que, peut-être, je ne saurais le faire moi-même. Mon visage en sa singularité, son exception ne m’appartient nullement. J’en fais le don à l’aimée, à l’ami, à l’inconnu de passage. Eux, les Voyeurs, me possèdent en totalité. Eux voient la réalité de mon visage alors que je n’en perçois que les tremblantes irisations dans la transparence du miroir. Je sors du miroir et je n’existe plus qu’à l’aune de mon imaginaire, de mon « oublieuse mémoire ». Pour cette raison c’est comme un feu logé au plein du corps : il faut, coûte que coûte, procéder sans cesse à cette re-naissance, sommer cette re-présentation de paraître sans laquelle nous ne sommes plus que des feuilles dépossédées de leurs limbe, d’étiques nervures flottant au gré de la déréliction.

 

   Soi face au monde.

 

   C’est dans un jeu de réciprocité, dans le miroitement des regards croisés que s’actualise le monde qui me voit comme je le vois. Immense spécularité dont chacun se dote afin d’être visible, de rendre visible. Mystère de la vue se sachant regardée qui regarde à son tour. Vertige de l’être qui n’arrive à soi, précisément, que par cette faculté qui le porte au jour et le constitue en tant que cet ineffable territoire ouvrant la dimension de la rencontre, du partage, de l’échange qui fonde la communauté des hommes. L’art est le lieu de cette confluence des regards. Un regard édifie l’œuvre, lui imprime son rayonnement, un autre regard en prend acte, l’interprète, l’aménage, le fait sien tel l’objet nouveau qu’il est. Une exception. Ainsi naît toute culture de cet affrontement singulier. Un homme parle, un autre écoute. Une symphonie s’y montre comme le lien indéfectible qu’elle est. Vases communicants, épanchement d’une conscience dans une autre, rougeoiement des désirs qui ne s’enchaînent qu’à se rendre libres, immensément libres. Sublime fonction d’une esthétique dès l’instant où elle se révèle ce jeu infiniment gratuit dégagé de toute contingence, abstrait de toute considération qui se situerait hors du plaisir de voir, d’éprouver des sensations, d’augmenter le sensible à la hauteur d’une joie purement intellective.

 

   Epiphanie.

 

   Dessin. Ovale du visage, fragment. Genre d’ellipse enserrant en son sein l’essentiel de ce qu’il y a à voir. Corps déterritorialisé, ramené à cette simple parcelle qui pose l’Existant comme celui qui appelle, cherche sa complétude. Toujours un manque, un vide, une absence. L’angoisse s’y blottit comme l’émergence même de toute condition humaine. Un front - Des yeux - Un nez - Une bouche, autant d’éléments lexicaux se dirigeant vers une rhétorique. Le visage n’est pas seul. Le visage appelle. Le visage rassemble. Il est le lieu de la parole, du regard, de l’écoute. Il est la figure de proue de la conscience, la pointe avancée de la connaissance, l’étrave par laquelle surgir au sein des choses. Nécessairement tout converge vers lui. Le geste de son verbe demande la réponse, ouvre l’espace dialogique, instaure l’aire de fécondation, tient lieu de site de nidification pour ce qui doit éclore, advenir, éclairer l’obscurité native, déployer l’orbe dont le jour, la lumière de l’œuvre constitueront l’armature, l’arche brillante du sens.

   Le visage, certes. Mais le corps, l’entièreté du corps ? On dessine un visage et l’on a aussitôt un continent entier qui se donne à voir avec ses isthmes, ses presqu’îles, ses archipels, le reste indivisible de l’être en son étonnante cosmologie. Oui, le corps est un cosmos qui reflète l’ordre du monde. Oui, comme si le visage était le lieu de rassemblement d’un univers qui ne ferait sens qu’à être relié à son étoile blanche, à son immense rayonnement, à sa force inouïe d’attraction. Tout visage est un aimant qui rassemble autour de lui toutes les polarités, toutes les limailles, tous les corpuscules, tous les atomes qui s’agrègent dans une étonnante unité. Capacité du multiple se déployant à partir du noyau représentatif. On dessine un œil et on a toute la vision du monde. Une main et l’on saisit tout ce qui gire autour de soi. Un pied et on foule toutes les contrées de la Terre.

 

   S’ancrer sur les rives du réel.

 

   Traçant sa physionomie, l’Artiste crée cette vision « hallucinée » par laquelle il arrive au monde. « Hallucination » qui n’est apparente qu’à surgir à la manière d’un mirage. S’il n’y avait que cela, cette perte dans la mouvance, alors le risque serait grand de la folie. Mais ici, l’imaginaire qui flottait à sa propre recherche s’ancre sur les rives du réel. Tout se précise. Le visage qui était flottant trouve son assiette, se pose, se montre comme un objet du quotidien dont la préhension est toujours possible. Peut-être même cette face tracée au graphite est-elle plus tangible que ce qui se manifeste sous la figure de la pierre, de l’écorce ou bien du monticule de terre ? Combien ce front est modelé qui dit la concentration de l’homme. Combien ces yeux nous fixent, nous les Spectres avec l’intensité de la braise. Combien ce nez s’affirme comme celui qui hume les subtiles fragrances. Combien les rides de chaque côté de la bouche creusent leurs sillons plus évidents que ceux qui courent dans la glaise. Combien ces lèvres sont serrées sur une parole qui, bientôt, fera son incomparable ébruitement humain. Oui, la force du dessin est de nous faire douter de nous jusqu’à nous rendre inapparents, à nous ramener à l’état de miroir comme si nous ne faisions que donner le change, être le motif au gré duquel l’autre se façonne en son incomparable présence. Peut-être ne sommes-nous qu’une image, un fac-similé que le monde nous tend, que le réel feint d’habiter. Peut-être !

 

 

 

 

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