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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 10:23
En terre d’Utopie

Paysage des montagnes rocheuses’

 

Albert Bierstadt

 

***

 

                                                           Le 12 Janvier depuis les hauteurs du Causse

 

                 Très chère Sol,

 

   Tu le sais, me connaissant bien, je ne commencerai nullement ma lettre par quelque récrimination que ce soit. La période est triste, souvent tragique même. S’en plaindre (on nous rebat les oreilles à longueur de journée des malheurs du monde !), avancerait-il à quelque chose ? Non, l’acte de lucidité, c’est en soi qu’il faut le faire naître et si quelque chose nous chagrine, c’est bien nous qui sommes concernés en premier, non la société (cette abstraction) que, le plus souvent, nous déguisons en bouc émissaire. Regarder adéquatement les événements qui se déroulent, porter un jugement sur leur nature, tout ceci s’adresse d’abord à notre conscience et ceci nous enjoint, sans doute, à énoncer en notre intime cette éthique dont beaucoup parlent sans même s’apercevoir que leurs discours ne font que la tenir à distance. Enfin, épiloguer serait de surcroît.

   Que je te dise plutôt le motif de satisfaction qui m’anime en ce matin de brumes diaphanes. Les chênes sont noyés dans une manière d’écume, la ligne d’horizon toujours recule et mes yeux ne découvrent bien plutôt ma propre silhouette qu’ils ne se dirigent sur cet espace soudain devenu illisible. Oui, tu auras reconnu mon lyrisme, cet indice sans doute le plus visible du romantisme qui m’affecte encore en ces temps d’immédiate matérialité et de dévotion aux déesses du consumérisme. Et c’est précisément de ce romantisme dont je vais t’entretenir aujourd’hui. Au hasard, à peine levé (la lumière était un simple bourgeonnement sur les maroquins de ma bibliothèque), j’ai saisi un livre dont j’ai commencé à feuilleter les pages dans une sorte de clair-obscur qui donnait toute sa valeur aux images qu’il contenait. Je me suis arrêté, comme fasciné, sur une reproduction de la belle peinture d’Albert Bierstadt, ‘Paysage des montagnes rocheuses’. Je ne sais si tu connais cet artiste américain du XIX° siècle, qui s’était spécialisé dans la reproduction des paysages de l’Ouest américain. Bien entendu, comme tout bon romantique, Bierstadt ne se contentait nullement de produire le fac-similé de ce qu’il voyait, mais sublimait la nature, l’idéalisait, en amplifiait la beauté naturelle. Si tu me permets de te fournir une comparaison facile, je te dirai que Bierstadt était à la peinture ce que Chateaubriand était à la littérature. Tu comprendras ici qu’il ne s’agissait pas de simples essais picturaux mais que le travail de l’artiste avait trouvé la voie extrême de son accomplissement.

   Et je ne doute guère qu’il te sera plus aisé de saisir ce dont je parle à partir d’une évocation de l’Auteur des ‘Mémoires d’Outre-Tombe’ dont je sais que tu éprouves à son endroit le plus vif des intérêts qui se puisse imaginer. Mais laisse-moi te citer une phrase glanée au hasard de mes lectures (dont je ne connais plus exactement la source, mais peu importe), cette dernière pourra s’appliquer, indistinctement, aussi bien à l’écriture de Chateaubriand, qu’à la peinture de Bierstadt. Evoquant la dimension hors du commun du paysage, sa sublimité en réalité, voici ce qui s’y rapporte, donc une nature teintée « d’émotion rousseauiste transcendant souvent la réalité pour y voir germer les contours d’un idéal tendant vers l’infini métaphysique ». Certes, la formule est un peu alambiquée mais je ne saurais mieux dire. La visée est prodigieuse qui élève les sens hors même leurs propres assises, libère l’émotion, submerge la raison pour ne laisser place qu’à l’effusion, la profusion des sensations et des sentiments.

   Mais je n’irai plus avant sans te proposer une pièce d’anthologie tirée de mon livre de lecture de l’Ecole Primaire. Je crois bien que c’est elle qui m’a donné accès à la littérature, m’a ouvert la voie en direction de cette forme d’art si remarquable. L’extrait est tiré du ‘Génie du Christianisme’ et figurait dans mon livre sous le titre ‘Une Nuit au désert’. Tu auras pris soin de noter au passage la majuscule à l’initiale de ‘Nuit’. Bien évidemment elle prend, dans ce contexte, valeur essentielle, valeur de fondement, d’assise pour un état d’âme porté au plus haut de ses possibilités, à la limite d’une extase et peut-être même au-delà dans ces rivages incertains que nous ne pouvons nommer faute d’en pouvoir saisir la subtile et éphémère substance.

   « Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte du Niagara ; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtais, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

   Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime des hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l’oeil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

   La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein.

   Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires. »

   Je sais, Sol, ne pas avoir abusé de ta patience au motif que ton émerveillement, identique au mien, jamais ne se lasserait de lire et de relire ces pages sans doute les plus belles du romantisme français. Et, puisque nous sommes dans le sujet littéraire, autant que je te communique quelques lignes du livre que je lis en ce moment. Il s’agit du ‘Préromantisme français’, d’André Monglond, universitaire qui a beaucoup écrit sur ce sujet :

   « Le Tourneur précise bien qu’il est nécessaire, pour qu’un paysage soit non plus seulement pittoresque ou romanesque, mais romantique, qu’il éveille dans l’âme émue des affections tendres et des idées mélancoliques’. Si ce paysage se fait simplement admirer des yeux « sans que l’âme y participe », il n’est que pittoresque.  Mais s’il est romantique, on désire de s’y reposer, l’œil se plaît à le regarder et bientôt l’imagination attendrie le peuple de scènes intéressantes : elle oublie le vallon pour se complaire dans des idées, dans les images qu’il lui a inspirées. »

   Girardin de même : « Sans être farouche, ni sauvage, la situation romantique doit être tranquille et solitaire, afin que l’âme n’y éprouve aucune distraction et puisse s’y livrer tout entière à la douceur d’un sentiment profond. »

   Enfin je terminerai les évocations de ces belles pensées par quelques phrases tirées de ‘L’imaginaire chez Senancour’ de Béatrice Le Gall, elles serviront de transition pour commencer notre songe en nous immergeant dans l’image que nous propose Albert Bierstadt :

   « Deux autres éléments du paysage prédominent dans les ‘Rêveries’ : la pierre et l’arbre. L’alliance eau, pierre, feuillage, revient constamment. La pierre qu’aime le rêveur est ‘mouillée’ ; la vague et le roc s’affrontent ; la roche surplombe les eaux. »

   Ces lignes, en quelque sorte, sont les prémices à une entrée dans l’œuvre du peintre américain. C’est maintenant d’une fiction dont il va s’agir, que te proposera mon hérons nommé ‘Werther’, hommage rendu au beau roman Goethe, ce génie du romantisme d’outre-Rhin. J’espère, Sol, que soudain prise d’ennui tu n’auras sauté de la chaloupe dans laquelle nous naviguons en chœur. C’est éprouvant, je le sais, toutes ces broderies autour de l’ouvrage mais le romantisme est une idée bien trop belle et féconde pour que nous n’acceptions de lui consacrer un peu de notre temps.

  

   C’est un matin de lumineux automne. Werther s’est levé avec le jour. Il a poussé les volets de son chalet sur des voiles de brume. Plus bas, vers les villages où vivent les hommes, on entend des bruits étouffés, comme des rythmes assoupis de respiration. Parfois le cri d’un coq déchire l’air puis tout retourne au silence originel, on dirait l’aube du monde en train de paraître. Werther aime plus que tout cette heure naissante, cet instant suspendu. On le croirait tressé de fins nuages, ourdi des fils d’argent qui, encore, sont dans le lourd repos de la terre. Parfois le Jeune Homme imagine la vie animale blottie au creux des terriers. Alors il voit distinctement, dans sa nasse d’ombre, le blaireau, sa livrée grise, son museau traversé de blanc ; il voit la belette, sa fourrure pareille à une argile, il devine ses yeux mobiles sous la taie des paupières ; il voit le renard dans sa pelisse de feu, ses moustaches comme des brins de cristal.

   Werther a besoin de ceci, de cette communion avec tout ce qui vit, de cette osmose avec les prodiges qu’accomplit la nature. Il ne se veut nullement séparé de ce qui l’a mis au monde, de toutes ces présences qui sont ses propres échos, ses compagnons de voyage pour plus loin que ce qui se donne en tant que simple présence. C’est ceci qu’il souhaite, se lire tel un signe parmi les hiéroglyphes partout répandus. Exister, c’est comprendre. Exister, c’est déployer, à partir de soi, ce filet dans lequel tout viendra se recueillir afin qu’une proximité se levant des choses, l’on puisse s’y destiner et les faire siennes.

   Werther a fait sa toilette devant sa table de marbre sur laquelle sont posés un broc et une cuvette en faïence. La clarté pénètre dans la pièce au travers d’une mince imposte. Elle se pose sur les objets dans une sorte d’effleurement, de juste douceur. Il a humecté ses yeux, tamponné ses joues de cette eau fraîche qui est un tel bonheur matinal. Il a pris un repas frugal. De son couteau à la lame d’acier forgé, il coupe une pomme en quartiers, en déguste chaque partie avec application. Le suc, mi-sucré, mi-acide coule dans sa gorge avec un doux bruit de fontaine. Il mâche longuement des cerneaux de noix huileux, ils glissent sur son palais, tapissent l’entièreté de sa bouche d’une touche apaisante, nacrée, pareille au nectar d’une fleur. Il a besoin de se sentir vivant jusqu’à la pointe la plus extrême de son être. Seulement de cette façon la vie vaut d’être vécue. Il ne souhaite demeurer en sa propre enceinte de peau mais sentir tout ce qui l’entoure le pénétrer, porter en lui la lumière d’une eau de source. Il est une jeune force de la nature. Il en a la spontanéité, la générosité.

   Werther est berger. Il est habitué aux longues transhumances, à la vie austère dans les alpages, au contact avec les bêtes qui sont un peu son naturel prolongement. Aujourd’hui c’est sa journée de repos. Il la destine à la promenade, à la contemplation des paysages, ils sont si beaux ici, si près de soi, tellement destinés à faire éprouver une joie immédiate. Il a chaussé ses pieds de ses gros brodequins, s’est vêtu d’un blouson rustique, d’un pantalon de toile écrue. Rien que du simple, rien que de l’éloigné de quelque mode surfaite. Les sentiers ne demandent ni l’élégance, ni la soumission à quelque loi, seulement un accord, une fraîcheur, une disposition à être selon son cœur, nullement selon son artifice, son calcul. Tout naît de soi et retourne à soi, manière de corne d’abondance qui connaîtrait le cycle de l’éternel retour. Rien n’est superflu, rien de surcroît. Dans sa posture d’homme on n’est, ni plus ni moins, qu’un fils de la Nature, qu’un enfant du pays qui se fond dans la toile unie de la Terre, tout contre la vitre translucide du Ciel.

   Le chemin s’élève maintenant, parsemé de grosses pierres contre lesquelles, parfois, butent les chaussures. Werther aime ces blocs de rochers, ces éboulis. Ils font comme un jeu de piste, ils tracent la route en direction d’une pure félicité. Ils sont les rejetons débonnaires de la vaste montagne, ils en indiquent l’immémoriale présence, ils témoignent du lent effritement du temps. Ce sentier qui s’élève de lacet en lacet, de touffe de buissons en semis d’herbe, de mousses en lichens, Werther le ressent en son intime comme un messager qui préparerait la venue de plus éminent que lui, investi de plus hauturières présences. C’est impressionnant une montagne, cela fascine en même temps que cela effraie, c’est un mur levé contre le ciel, une forteresse dont on devine les secrets bien dissimulés au creux d’une faille, dans l’ombre d’un profond abîme. C’est majestueux. C’est mystérieux. Cela possède un étrange pouvoir d’aimantation. Cela contient en soi la pure liberté et le vertical vertige. Cela s’exprime en prose dans les contrées les plus proches, en sublime poésie au plus haut des cimes où étincellent les glaciers.

   Maintenant, Werther est parvenu au point à partir duquel le paysage s’ouvre à la manière d’un vaste cirque surplombé de falaises blanches qui courent jusqu’au ciel.  Et peut-être même au-delà, tant leur sommet est teinté de gloire, tellement il se donne dans la pliure du ciel, tellement il s’unit à ce qui le dépasse et le requiert en même temps comme sa complétude. A simplement regarder cette vastitude l’esprit est empli de l’illimité, il vole haut dans les marges illisibles de l’éther, il s’embrume d’une douce allégresse. C’est comme si le corps du Jeune Berger, soudain allégé de tout son poids terrestre, devenait semblable à ces aigles majestueux qui agrandissent leurs cercles tout contre ce qui, à force d’invisibilité, ne reçoit plus de nom, peut-être l’Infini, mais il est si difficile à imaginer !

   Tu le sais, Solveig, je suis un grand rêveur qui ne vit que de nature et de sentiers qui se perdent dans la blancheur de mon Causse natal. En ceci je rejoins ces Ecrivains romantiques pour lesquels j’ai tant d’admiration. Mais, ici, je vais te donner une réflexion de l’essayiste concernant ce qui anime le sujet de son étude, à savoir ‘Oberman’ qui n’est, bien évidemment, que l’ombre portée, la projection imaginaire de Senancour lui-même. Donc à propos de Senancour :

   « Comme Rousseau encore, et Bernardin, il éprouve une indéfinissable douceur à assister au déroulement d’une rêverie confuse entremêlée de souvenirs, et la marche se prête admirablement à ce libre épanchement du rêve. »

Et, encore, à propos de la climatique singulière dont le marcheur est en quête :

   « Il faut une nature assez sauvage, mais pas trop, et où les divers éléments forment une sorte d’harmonie qui se communiquera à l’âme. Il faut un ‘site bien circonscrit’, sans quoi la rêverie se perdrait dans les méandres de l’indéterminé. On redoutera les étendues trop vastes. Il est préférable d’aller et de venir dans un même sentier, surtout si celui-ci favorise le recueillement par son isolement et sa pénombre. »

   Vois-tu Sol, en réalité Werther prolonge et amplifie, en une certaine manière, les déambulations songeuses de ses illustres devanciers. Combien, au travers des mots que je viens de citer, se profile ce  Paysage des montagnes rocheuses’ dont j’ai décidé, aujourd’hui, de t’entretenir.

   Mais revenons à Werther. Il est ébloui par la vision qui se pose devant lui à la façon d’une édénique présence. Tout est si beau, si empreint de majesté qui vient à sa rencontre. Il est un peu comme un enfant qui regarde, fasciné, pleuvoir de blancs flocons dans la boule de verre magique dont l’offrande vient de lui être faite. Werther s’arrête à la lisière de ce rêve enchanté. Il est encore dans la part d’ombre, dans ce qui reste de la nuit, dans cette zone intermédiaire entre la veille et le sommeil. Son corps est encore livré aux incertitudes nocturnes, il en sent la résille dense dans ses membres, son esprit est attiré vers la belle clarté. Il est pareil à une chrysalide qui, depuis sa tunique de fibres n’attendrait que son éclosion avant de pouvoir prendre son envol, éventail diapré tout contre le visage du monde. Devant lui s’étend le luxe discret d’un tapis d’herbe verte. La teinte est riche en nuances qui part du vert anglais, passe par la malachite pour aboutir à la profondeur énigmatique du vert sapin. C’est pur bonheur que d’être là, simple variation soi-même de la symphonie idyllique dont le paysage en son entier est visité.

   Non loin du Berger, la silhouette craintive de deux chevreuils. Les apercevant, le promeneur s’interroge sur les degrés intimes de la connaissance animale. Perçoivent-ils comme nous percevons ? Ressentent-ils ce que nous éprouvons dans la touffeur de notre chair, sur la plaine disponible de notre peau ? Là est une grande question à laquelle seuls les animaux eux-mêmes pourraient répondre mais leur langage est trop simple pour qu’ils puissent témoigner. Alors, Werther apprécie en sa propre nature cette inclination à un vivant panthéisme où chaque partie procédant du Grand Tout est intimement reliée à chaque chose, où l’animal n’est nullement séparé du minéral, du végétal, de l’humain. Nécessaires rapports d’analogie qui bâtissent un monde à la mesure de toux ceux qui y sont inclus. Toujours la rencontre du Berger avec la Nature en sons sens profond soulève en lui la meute serrée des interrogations. Non, l’intellect ne saurait demeurer figé devant un tel spectacle. Certes ce sont les sensations qui sont sollicitées au premier chef mais ces dernières ne sont nullement séparées de tout ce qui les environne et l’homme est inclus dans ceci même qui l’accueille et le détermine.

   Sur la gauche du Berger un bloc de rochers est levé, il brille tel une obsidienne, nuancé de quelques reflets gris. Le Promeneur aime cette solidité du roc, son empreinte inaltérable qui semble dire le paysage en sa primitive existence, en sa calme puissance aussi. C’est étonnant cette force du minéral qui paraît se communiquer à ceux qui l’approchent. Le volcan n’installe-t-il en nous ses projections de flammes, ses gerbes d’étincelles ? N’imprime-t-il dans le massif de notre anatomie le flux souple et incessant des rivières de lave ? Sans doute n’y a-t-il rien de plus précieux que l’osmose qui se donne à connaître entre l’homme et son milieu ?

   Toujours sur la gauche, à proximité de la minérale présence, un bouquet d’arbres que colore la force automnale, derniers feux d’une palette que, bientôt, l’hiver éteindra. Richesse inouïe de cette demi-saison qui, à la manière d’un paon, fait la roue tant que la lumière vient féconder ses plumes, révéler ses ocelles tels des yeux ne pouvant renoncer à regarder l’entière beauté de l’univers. 

   Werther demeure longuement en lui, touché par cette attirance des frondaisons. En leur belle complexité, en leur foisonnement dorment tous les ferments du rêve, il suffit de se laisser aller aux pures fantaisies de son propre imaginaire. Alors, parmi le peuple des feuilles, apparaissent de moutonnants nuages, des visages comme ceux des grotesques de la Renaissance, de lourdes pâtes d’huile, des entassements d’objets identiques à ceux d’une sombre caverne d’Ali Baba. Prodige de la Nature que de contenir en elle toutes les formes dont même le cerveau d’un génie ne parviendrait à faire l’inventaire ! Depuis une falaise de rochers blancs - on les penserait de marbre ou bien de quartz -, se précipite une chute d’eau, mousseuse, aérienne, à la limite d’une vapeur. Werther est heureux d’entendre le son cristallin de l’eau rebondissant sur la falaise.

   Ce flux ininterrompu lui dit son temps à lui, logé dans le temps universel, cette éternité dont il ne saisit certes que l’instant, mais dont il tisse le tissu dense de sa présence au monde. Et le prodigieux miroir de l’eau, le Berger pourrait-il en faire l’économie, passer son chemin et n’en même pas garder le souvenir ? Non, Sol, tu sais bien cet attrait de l’eau sur la psyché humaine. Tant d’images s’y impriment, tant de symboles y vivent, tant d’allégories y sont présentes. Symboliquement, tout le monde en ressent l’étrange ondoiement en soi, qu’il s’agisse de la matière fluide de la connaissance, de la manière même d’être de la sagesse, de la transparence de la conscience en tant que miroir des choses.

   Ce lac, ici bien circonscrit dans l’écrin de son sublime paysage, est le lieu même du ressourcement du Berger, lui qui ne s’intéresse guère qu’à la manière pastorale de s’inscrire dans la durée, lui qui au contact de cette nature vierge doit être réceptif à la dimension lustrale de cette étendue liquide si paisible. La regarder, s’immerger par le corps ou l’esprit, c’est en quelque sorte se livrer à un acte de renaissance, découvrir sa propre qualité et se mettre en chemin d’une façon plus conforme à l’essence des choses. Le lac est ce beau miroitement, cette manière d’incandescence tranquille, cette flamme alanguie qui s’adresse directement à l’âme et lui dit le lieu irremplaçable de son être.

   Werther n’est jamais autant rassemblé en lui-même qu’à contempler ce motif de paix, à méditer sur le reflet métallique de la surface, à imaginer le revers du miroir, sa limpidité de diatomée, son souple fleurissement de lumière. C’est ceci la vertu d’un romantisme bien compris : porter la sensation à son point d’incandescence afin que, métamorphosé par sa subtile donation, on devienne soi au plus intime de soi, à savoir dans ce lieu unique que la vérité délivre, dont la liberté est l’immédiate valeur. Ceci est intraduisible selon les mots, seulement éprouvé intuitivement, glissement sur la peau d’un alizé qui ne dit son nom, mais est déjà loin de soi, a imprimé en l’âme cette touche si délicate qui, jamais, ne s’effacera.

   Et, Solveig, tu dois bien te douter que notre Voyageur des espaces prodigieux ne négligera nullement cette montagne qui s’élève à partir du lac pour se perdre dans la nébulosité des nuages, cette façon d’écume qui ne dissimule l’escarpement de ses roches qu’à nous le rendre plus précieux encore. Te dire le bouleversement du Berger devant ce profond mystère d’une apparition-disparition, c’est tout simplement voir dans le lac sombre de ses yeux le manège sans fin de l’éblouissement. Oui, c’est bien ceci qui surgit devant l’incompréhensible, à la fois une attente heureuse, à la fois une crainte de ne pouvoir saisir que l’étoffe évanescente d’un mirage. Si la montagne nous questionne tant c’est bien au motif de notre modestie face à sa grandeur. Immémorial affrontement du microcosme et du macrocosme dont Pascal sut si bien évoquer l’être secret.

   « Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. », nous est-il suggéré dans ‘Les Pensées’. Et c’est bien parce que nous sommes, en quelque manière, ‘infinitésimaux’ que cette notion d’infini nous taraude, à laquelle nous ne pouvons donner nulle réponse. La nature, elle, s’en charge, en termes de hautes montagnes, de pics célestes qui disparaissent de notre vue et se dirigent vers un illisible empyrée.

   Dans le tableau d’Albert Bierstadt, la fusion des mondes matériels et célestes est si fluide, si fugitive qu’on penserait assister au phénomène de la métamorphose, une réalité en devenant une autre dans la pure grâce de son être. Tout ce qui, jusqu’ici, bien que remarquable, était affecté de contingence, se dote d’une nécessité de telle nature que nous en oublierions même cette terre matérielle pour n’en retenir que la transmutation spirituelle, comme dans les cornues magiques de quelque brillant alchimiste. Ce que fait Werther alors ? Il s’assoit sur l’assise d’une large pierre, contemple de toute l’intensité de ses yeux le spectacle inouï qui vient à lui. Que voit-il ? Eh bien le miracle d’une altérité - la montagne -, qui a rejoint en une sublime unité qui il est - cette singularité - au plein de sa propre réalité. Système étonnant des analogies universelles où tout se reflète en miroir. Werther est lui-même, en première instance, lui qui rencontre le monde, le monde qui le rencontre dans un unique rapport de similitude qui les fait se confondre. De telle manière que Werther peut émettre cette étonnante assertion : « Je suis le monde qui, à son tour, est qui je suis », inscrivant en ceci le dépassement de la supposée impossibilité de faire se conjoindre les contraires. Les contraires ne dressent leurs barrières qu’aux sceptiques et aux incrédules.

   Mais la montagne, tu en conviendras Solveig, est cette immensité qui, pour nous, toujours, demeurera cet inconnu dont nous aurions voulu percer la matière dense, opaque, comme si de cette percée même pouvait résulter le déchiffrage de l’énigme du monde. Rien de plus haut que la montagne - en son aspect physique, en sa valeur de connaissance -, ne pourrait nous atteindre plus directement au plein du cœur. Dans notre face à face avec elle, la prodigieuse, l’inapprochable, sauf à la lumière des yeux, c’est bien de ‘révélation’ dont il s’agit, suivons les propos de Béatrice Le Gall dans le livre déjà cité :

   « La révélation de la haute montagne illustre très bien ce propos (atteindre quelque chose qui ferait signe en direction de ‘l’ordre primitif’ du monde) : « là, écrit Oberman, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel : là, l’homme retrouve sa forme altérable mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme l’univers ; il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

   Lorsque le Berger a vu le presque irréel qui se présente à lui, qu’il a frôlé ce monde idéal dont tout Romantique a rêvé un jour, il se lève, quitte son assise de pierre et entreprend de faire le tour du lac. La lumière a progressé, elle nimbe l’ensemble du paysage de nuances douces, éthérées, venant du plus loin d’invisibles contrées, du plus ténu d’un temps subtil, pareil à la vibration d’une corolle dans le jour naissant. Tout se teinte d’une note virginale, écumeuse, sensible à la beauté des choses. Le jeune Werther emplit ses yeux de ce spectacle magnifique qui n’aura lieu qu’une seule fois puis s’effacera dans la margelle sombre du passé. Plénitude de l’Homme rejoignant celle de la Nature. Vases communicants, jarres prolixes qui jamais n’en finissent de s’épancher l’une en l’autre. Joie disant la joie, l’autre qui rutile au plus haut du ciel. Rien ne se donne plus en tant que différent.

 

La montagne appelle le nuage

qui appelle le frissonnement de l’arbre

qui appelle le chuintement de la chute d’eau

qui appelle la surface d’argent du lac.

 

   Symbiose des ressentis multiples de ce qui est. L’Homme ressent. La Nature ressent pour la simple raison qu’elle a une âme, laquelle est le principe vital dont elle ne pourrait s’écarter qu’à procéder à sa propre extinction.

   Oui, Solveig, tu le comprendras aisément, toi la sensible des latitudes boréales, il faut postuler l’existence d’âmes réciproques afin que puissent s’établir des liaisons, des confluences, des affinités électives au gré desquelles le monde-humain connaîtra le monde-naturel. Une âme, jamais, ne peut communiquer avec la pure matérialité, cette dernière est trop sourde, trop mutique, repliée sur son germe radical, par définition inaccessible. Pourrait-on entretenir un dialogue avec la pierre de silex, le galet, le fragment de granit poncé par la rigueur du vent ? Non, l’on voit bien ici qu’il y a différence de nature, impossibilité de faire se rejoindre l’ouvert et le fermé. Quand nous cueillons un galet sur le bord d’une rivière, que nous le lissons amoureusement du plat de la main, lui destinons un avenir, nous ne nous adressons nullement à ses atomes minéraux, mais à l’esprit de la pierre qui repose en lui. Et peu importe que cet esprit, ce soit simplement nous qui lui ayons attribué quelque élément de réalité. Les choses n’existent qu’au terme des décrets que nous leur adressons.

   En ce moment même, Werther emprunte le chemin du retour. Sa respiration est calme, son cœur bat à l’unisson du paysage, son âme est reposée, assurée de la certitude simple que la beauté existe, qu’il suffit de la faire éclore tout juste à l’extrémité de sa propre conscience. Bientôt il rejoindra son chalet. Bientôt son troupeau de moutons l’entourera de sa vivante affection. Ce que les moutons ressentiront, dans les boucles de leur laine : l’abondance qui court dans les veines du Berger. Ils n’en sauront nullement la cause mais ils en ressentiront l’effet. En eux, il y aura un peu de cette harmonie universelle qui, un instant, se sera révélée aux yeux de Werther et ceci sera inaltérable, inoubliable car les choses essentielles perdurent quelque part dans la pliure attentive du monde.

   Voilà, Sol, nous avons fait un long chemin avec le Berger, en direction de cette félicité dont nous sommes tous en quête. Sans doute en avons-nous partagé l’unique force, en avons-nous ressenti les ondes aussi multiples que précieuses ? C’est bien là la puissance de l’Art que de nous conduire, par-delà notre massif de chair en des domaines d’immuable présence. Cette peinture d’Albert Bierstadt nous a conduits en un lieu dont nous ne soupçonnions pas la possible existence.

   Tu en conviendras avec moi, notre monde contemporain est bien peu versé dans la contemplation romantique de l’existence, de la Nature, des paysages. Les hommes d’aujourd’hui ne regardent pas, ils voient seulement dans une manière de processus physiologique qui fait l’économie de l’esthétique des choses de l’univers, ne percevant que l’immédiate contrée des matières disponibles contribuant à leur soi-disant bien-être. Mais, sais-tu ceci Solveig, la naturelle polysémie du langage ? Ce mot composé, ‘bien-être’, il convient d’en décomposer le sens, ainsi : ‘Bien’ puis, un peu plus loin ‘Être’. De cette manière apparaît un sens qui s’amplifie et s’imprime sur nos rétines bien au-delà d’une vision quotidienne.

 

Surgissent, le Bien en personne,

l’Être en personne.

 

   Ces Universaux nous interrogent depuis cet ineffable dont ils sont nécessairement atteints. Saurons-nous en percevoir les motifs essentiels ? Dans notre existence de tous les jours ? Dans une peinture romantique telle celle sur laquelle nous avons médité ? Il y a tellement de significations à découvrir ! Tout un peuple assemblé qui n’attend que d’arriver au monde !

 

                                                      Je te souhaite le meilleur sous la belle clarté nordique

 

                          Celui qui médite selon la Nature

 

 

 

 

  

 

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 17:45

 

 

TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière.

dimanche 1er mai 2011, par Jean-Paul Vialard  
©e-litterature.net

 

"Les apparences sont paisibles, familières, mais le terrible se cache dans l'ombre." JMG Le Clézio - "Le Déluge".

 

"Terra Amata", œuvre dense, polysémique, difficile d'accès. On ne la comprendra qu'à la lecture de la cosmogénèse fictionnelle qui traverse de part en part les écrits de Le Clézio, dont au moins l'une des clés trouvera son point d'acmé dans "Mydriase" en 1973. L'interprétation du cosmos repose sur une manière de manichéisme originel. La lumière est surgissement du sens, de la vérité, que l'ombre, constamment, vient éclipser. L'archétype incontournable, le point cardinal à partir duquel s'inscrit le devenir de l'homme est tout entier contenu dans l'astre solaire. Son apparition à l'est, le matin, est un genre de manifestation transcendante qui sublime les choses, en révèle les facettes, en souligne les angles. Toute clarté est porteuse d'ouverture, tout phénomène s'y révèle dans une sorte d'évidence radieuse, porte d'accès à "l'extase matérielle". Nuages d'écume; ciel; pluie; gouttes de rosée à la pointe des herbes; éclats de verre pilé à la face de l'eau; cascade de phosphènes sous la blancheur d'été; sillage des étoiles piquetant la toile immense de la nuit. Toute une cosmopoétique où s'abreuve le regard, où se ressource la conscience : une apodicticité indépassable.

Seulement la course de l'étoile blanche est courbe et l'ascension toujours suivie de la chute. Le soir, à l'ouest, lorsque la lumière n'est plus qu'un mince filament étréci et que les ombres gagnent la terre, alors surgit la grande peur qui occulte le regard, plonge dans la ténébreuse cécité. On se réfugie dans les cubes de ciment; le corps se dissout, se dilue dans les plis d'étoupe de l'obscur. Rien n'est plus sûr alors, rien ne signifie plus qu'à la mesure de la perte, de la disparition et l'effroi est grand qui presse les tempes, glue les oreilles, soude les langues. On n'est plus qu'une chrysalide, un insecte à l'étroit dans sa carapace couleur de bitume. Le temps sera long avant que le soleil n'apparaisse à nouveau, faisant se déplier les élytres, annonçant le cycle d'une nouvelle métamorphose.

Toute vie est associée à ce rythme pulsionnel qui traverse l'homme à son insu. Aventure cosmo-biologique élémentaire inscrite dans la chair, l'esprit, les affects. Nul vivant ne peut échapper à cette oscillation, au balancement immémorial du nycthémère. Il est notre respiration, la cadence de notre marche, l'exacte mesure de notre progression sur la terre. Il est la scansion de notre temporalité, l'encoche régulière selon laquelle s'illustre notre destin.

Seulement la course de l'homme n'est jamais linéaire qui se satisferait de glisser le long d'une ligne circulaire dépourvue d'aspérité. L'horizon est une courbe imaginaire qui ne tient compte ni de l'ondulation des océans, ni des convulsions géologiques de la terre. La réalité est tout autre et l'existence semblable à un vaste plateau parsemé de dolines, troués d'avens, hérissé de rocs et de lignes de cairns.

Seulement rien n'est simple et la blancheur n'est nullement immaculée. En elle s'inscrivent les souvenirs de traces nocturnes, les ombres portées qui ne se dissimulent qu'à mieux se révéler. La grande flamme solaire ne peut davantage s'abstraire de cette nécessité. En son centre l'astre porte les stigmates de l'ombre, taches immenses celées par le foyer incandescent. Et quand bien même les taches n'existeraient pas, l'homme ne pourrait fixer l'immense couronne qu'à risquer la cécité. Toute vérité porte en elle le vertige de sa propre brûlure. Elle n'est jamais un pur miroir lissé d'évidence. Toujours l'obscur dans les failles de la lumière, comme une nécessité ontologique.

"Terra Amata" : ligne de partage entre ombre et lumière. Au tout début, à l'origine, il n'y a que la noirceur compacte, sans limites, où rien n'est visible, discernable. Puis soudain l'irruption d'un cercle blanc, éclatant, œil immense et cyclopéen qui regarde le monde. Kax, le soleil, a tout balayé devant lui. Disparition des ténèbres, règne de la lumière. Mais sa clarté n'est pas un absolu et la résurgence de l'ombre toujours possible. Savoir cela n'empêche nullement de vivre mais dispose à l'inquiétude, maintient le repos dans un étrange suspens. Sur la sphère de la terre, dans les replis obscurs des ravines ou en haut des cimes éclairées, la fourmilière humaine ne pourra plus progresser que sur cette ligne de crête incertaine entre adret et ubac. Etrange partition où se joue en permanence le destin tragique du funambule. L'ombre est un abîme. La trop vive clarté est promesse d'aveuglement, donc retour à la matrice originelle, à sa fermeture essentielle. Il y a urgence à trouver une issue, à rétablir le rythme du monde.

Tout commence donc avec, au fond de l'univers, la nuée blanche du soleil. Nuée aveuglante et cruelle comme seule peut l'être l'apparition d'une vérité. Il n'y a pas de temps encore. Seulement un tremblement, une indécision. Il n'y a pas d'homme encore. Seulement une silhouette, une vibration existentielle, une pure virtualité. Puis le temps finira par surgir, accomplissant avec minutie son œuvre de cendre et de poussière et la clarté, peu à peu, s'effacera, laissant place à la ténèbre, à la douloureuse inconscience. Alors pour l'homo erectus aussi bien que pour l'homme contemporain, une seule nécessité : creuser les signes, débusquer les ombres, racler le réel jusqu'à l'os pour en retrouver la pureté originelle, l'unique lumière. Chancelade, tout au long de l'œuvre, s'y emploiera avec fièvre, démesure. Recherche pathétique d'un sens forclos. Patiemment, un à un, redécouvrir les sèmes existentiels, les assembler, les tisser, en faire la matière des jours, des heures, des secondes. Seulement là se trouve l'ouverture, la dimension du déploiement.

Le cheminement du roman se déroulera sous la figure d'une anthropo-cosmogénèse où se jouera, dans une sorte de réverbération spéculaire, les destins communs de l'homme et du monde. Seule cette amplitude sera à même de rendre compte de l'aventure humaine.Car rien n'est simple et nul mortel ne saurait s'abstraire de ses assises géologiques pas plus que de la dimension cosmique qui l'habite depuis la "nuit des temps". "La nuit des temps" : formulation qui nous révèle, dans son étrangeté, l'origine aliénée du devenir, sorte de cloaque utérin en attente de lumière. Or la nuit ne saurait faire fond sur la nuit. Il faut convoquer la clarté afin que puisse s'informer le rythme des jours. Le ventre primordial, sorte d'œil aveugle, il faut en inciser la membrane, en distendre les paupières, dialoguer avec la confondante blancheur. Regarder le monde comme on regarde un tableau de Rembrandt, du Caravage, de Georges de La Tour. Sous la seule perspective possible : celle du clair-obscur. Car rien ne signifie jamais à s'immoler dans la noirceur, à triompher dans l'éclatante blancheur. Le sens se situe à leur jointure, à leur vibration essentielle, à leur entrelacement. Contempler un tableau du Caravage n'est jamais soumettre sa vision à une lecture orthogonale : verticalité de la lumière opposée à l'horizontalité de l'ombre. Une troisième dimension doit être convoquée : vue oblique, diagonale, fécondant les deux modes d'apparition.

Identiquement, chez Le Clézio, le concept existentiel fonctionne sous ce régime d'ajointement du clair et de l'obscur, osmose signifiante conditionnant l'accès à la matérialité dont, parfois, peut surgir l'extase, le ravissement, aussi bien que leur opposé, le manque douloureux. A défaut d'un tel regard le monde se réduit à l'image d'une myopie, sinon à l'impasse d'une cécité. Donc à une occultation du sens. La trame existentielle de Chancelade portera, à chacune de ses étapes, les stigmates de cette recherche. Récurrente, itérative. Comme une urgence à frayer sa voie, à l'étayer de traces visibles. Nous le suivrons tout au long d'une vie aussi brève qu'intense.

Découverte de l'ombre, d'abord. Dans la dimension tragique du destin : une meute d'innocents doryphores n'aura pas choisi de mourir sous les coups redoublés du petit garçon Chancelade transformé, pour un instant, en terrifiant démiurge. Puis le jour de l'enterrement de son père, le noir envahira tout, s'accrochant aux robes, aux bas, aux cartons bordés d'un liseré mortuaire. Puis ce sera au tour du rêve, du sommeil, de révéler "une plaine très longue et noire" (Terra Amata), habitée des livrées nocturnes des loups; de faire surgir dans le flou onirique des "millions de bouches noires" (TA), ouvertes dans la profondeur d'étranges masques de pierre. Puis le refuge avec Mina, sa compagne, dans la chambre d'hôtel qui deviendra vite un lieu de révélation en forme de crépuscule, de finitude. Constat de la fin de la race humaine et, avec sa disparition, seront refermés tous les signes de clarté : "On oubliera tout ce qu'on a inventé, on ne saura plus écrire, on oubliera le feu, les outils, le langage." (TA). Puis une suite de tonalités grises, éteintes, sourdes, où se devinent les signes de la folie sécrétés par les gouffres urbains; l'absurdité à engendrer une descendance mortelle; la vie comme une fuite éternelle, la vie finie avant d'être commencée, sorte "d'ampoule électrique nue qui pend au bout du long fil noir", (TA), comme l'araignée assujettie à sa toile; puis une suite de couleurs plombées où se devinent déjà les premières attaques de la vieillesse, la lassitude des paupières avant leur irrémédiable fermeture. Ensuite un signe de clarté dans la chambre pré-mortuaire : "Devant ses yeux, le plafond blanc est devenu un miroir avant l'inconscience; et ce que voit le petit garçon est horrible." (TA) . L'espace d'une nuit, le petit garçon sera devenu celui qui va connaître l'obscurité absolue et définitive, l'ubac où la lumière jamais ne parvient.

Parmi les filaments de tourbe et l'entrelacs de sombres racines au milieu desquels progresse Chancelade, il lui faudra chercher quelques éclats de lumière, quelques bribes de clarté. Laborieusement, méticuleusement. Clignotements, halos, irisations. Magnifiques à force de rareté. Si l'ombre prédomine, dense, touffue comme la forêt, elle n'en possède pas moins de lumineuses clairières. Les trois jours et trois nuits passés dans la chambre d'hôtel avec Mina apparaissent comme une sorte de luxe suprême, de parenthèse ouverte au surgissement des significations : "C'était vraiment ça qu'on pouvait faire, sans penser à rien, juste pour le plaisir d'être libre et de pouvoir écrire sur des feuilles de papier à en-tête de l'hôtel." (TA). Là alors ne peut se manifester que le bonheur à l'état pur : "Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle." (TA).

Au milieu de la foule, pourtant ressentie comme l'hydre aux mille têtes, parmi les "odeurs vulgaires et belles" (TA), Chancelade s'ouvre à l'irrépressible beauté du monde, à l'évidence de sa fulguration : "Jamais il n'y avait eu tant de choses extraordinaires, tant de richesse et de vie." (TA).

Puis il y a cette étonnante et sublime prise de conscience de sa propre nomination : "Un nom magnifique aux lettres gravées par le feu, un nom pur et magique qui voulait dire des siècles et des siècles de vie : CHANCELADE." (TA). Mais cet ego hyperbolique qui se révèle à lui-même avec l'impérieuse beauté d'un feu d'artifice ne doit pas abuser. Les feux de Bengale ne durent que ce que dure la fête : l'espace de l'inconscience, l'instant du reflux de la lucidité. Toute lumière Leclézienne est le signe avant-coureur d'une apothéose dernière, manière de prodigieux flamboiement avant que tout ne sombre dans le néant, l'incompréhensible. La longue méditation prend fin dans l'éblouissant halo d'une explosion nucléaire : "Le monde se termine dans une boule de feu." (TA). Du grand éclat blanc, première manifestation de la lumière, à sa déflagration finale, un seul empan de la conscience cosmique qui signe la tragédie de la condition mortelle sur cette terre traversée par les failles d'une funeste beauté. La dialectique de l'ombre et de la lumière prend fin dans ce paroxysme, dans cette apocalypse promise depuis l'aube des temps, bien avant que les hommes ne fabriquent les huttes de bois de Terra Amata.

Face à l'épopée humaine et à la dimension cosmologique de l'œuvre, le destin de Chancelade ne s'illustre qu'à titre de prétexte, n'apparaissant jamais comme le support d'une structure narrative, d'une histoire dont on retiendrait l'événementialité. Car la vie n'est pas vécue pour elle-même, en elle-même et toutes les péripéties existentielles ne sont que des épiphénomènes, des fragments dispersés, sortes de vagues météores girant sans cesse dans une nuit temporelle où rien ne se distingue vraiment. Quant au temps, il n'a guère plus d'épaisseur que l'existence, il se dilue en permanence, il recouvre Chancelade d'une nuée de cendres le réduisant à un point imperceptible dans l'espace, le gommant de la mémoire universelle, mince aventure dans la grande dérive humaine : "Dans mille ans, dans dix mille ans, y aura-t-il seulement quelqu'un sur la terre qui se rappellera qu'on a existé ?" (TA).

Temps insaisissable, jamais perçu sous la perspective de l'évidence, de la suite de moments qui s'enchaîneraient avec cohérence, selon une logique qui permettrait l'amorce d'une biographie. Tout se succède dans un genre de chaos qui bouscule l'ordre des idées reçues et recompose l'instant à mesure qu'il se crée. Car rien n'est stable dans Terra Amata et le temps est soumis à une perpétuelle déflagration, coincé qu'il est entre ses assises géologiques finies et sa dispersion cosmologique infinie. Une condensation qui ressemble à l'aventure brève du néant : "En vérité, et cela, c'est la dure vérité qu'il faut se dire une bonne fois pour toutes, nous ne sommes rien (...). Nous ne sommes que des passages. De fugitives figures, écrans de fumée où se projettent des lumières de vraie vie." (L'extase matérielle -1967-).

Si, au premier degré, le roman peut être perçu à la manière d'une dissertation sur le temps, cela n'est jamais qu'au profit de l'émergence de la conscience. Terra Amata : histoire du temps; histoire d'une vie dans le temps; histoire d'instants dans une vie. Tout joue en abyme depuis l'infinitésimal existentiel jusqu'à la démesure de l'univers. Emboîtement d'images spéculaires qui reflètent, tout à la fois, la fin et l'origine. Seule une vision adéquate peut en décrypter le sens. Chancelade la trouvera dans un accomplissement particulier du regard :

"Etre vivant, c'est d'abord savoir regarder." (L'extase matérielle). L'intérêt est au centre, dans le nucleus d'où tout rayonne, d'où tout signifie, dans la lumière de la conscience, l'éclat de la lucidité. On aura compris que dans la mythologie de Le Clézio, soleil et lumière resplendissent d'un fascinant éclat. Toujours opposés à l'ombre dense, confondante. A tel point que la disparition quotidienne de l'astre solaire est le lieu d'une dramaturgie :

"En quittant la surface de la terre, le soleil a entraîné le regard avec lui." (Mydriase - 1973 -)

"Pour celui qui voit le soleil disparaître (...) et enlever son regard, la peur a commencé." (Mydriase).

La perte de la lumière est régression dans la nuit primitive, activation de la peur ancestrale qui, déjà, habitait les sombres huttes de Terra Amata. Alors, pour lutter contre cette ténèbre mortifère, l'homo erectus devait sortir au grand jour, tailler des silex, faire surgir des étincelles, infimes lucioles métaphoriques, premiers gestes de la pensée. Les pointes des flèches étaient les lames avancées de la conscience, les premiers signes d'une tension existentielle. Elles portaient déjà en elles toute la force d'une symbolique. Eros combattant Thanatos. Mort du bison qui participait à la survie de l'homme, assurait sa présence sur terre.

Donc le regard s'est absenté et, avec lui, toute condition de possibilité de s'approprier le monde, d'en percevoir les lignes, d'en élaborer le sens. Or c'est au centre des yeux que tout converge, se focalise. Le regard n'est jamais la simple vision. Il est la forme accomplie d'une sensorialité multiple, il nous révèle l'altérité, ce qui nous fait face et donc nous façonne, nous sculpte. Il est la partie émergée de notre conscience, de notre rapport aux choses. Sa perte est plongée irrémédiable dans la nuit, reflux dans le non-savoir, abandon de l'essence de l'homme. Comme tout individu sur terre, Chancelade se battra pour diluer l'encre de la douleur, de l'hébétude, pour faire s'éloigner les froides membranes de la finitude :

"Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l'indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d'exigence, de profondeur, plus d'acuité. Il faut une manière de propédeutique, d'initiation qui nous fournisse des outils d'interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d'apprendre les chemins d'une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l'appui de l'air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d'un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l'explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l'odeur de tabac dans le cube d'une chambre cernée par la blancheur. D'une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu'on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l'espace d'un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S'appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d'un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s'approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu'occulte en permanence l'égarement de l'homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines; langage brûlant du soleil; vision du monde enfermée dans un dessin d'enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l'amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime; épier l'enfer hurlant des foules; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure; boire jusqu'à l'ivresse le plus inapparent : les éclairs des pare-brises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s'éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu'à l'étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L'espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d'un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s'enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex.

Certes bien d'autres lectures de Terra Amata seraient possibles. Par exemple dans une perspective existentialiste où la temporalité constituerait le mode d'approche privilégié : fulgurance du destin; épuisement du sens dans l'urgence à vivre, à expérimenter; hantise de la solitude, de l'angoisse. On pourrait également y déceler la présence d'actes mettant en jeu une vision du monde tout occupée à extraire la moelle intime des choses dans un genre de vitalisme animiste teinté de panthéisme. A l'opposé, les épisodes les plus sombres du texte pourraient s'assimiler aux conceptions tragiques d'un Cioran. Sans doute l'approche la plus adéquate serait celle d'une prise en compte holistique de la nature où le corps humain serait le noyau autour duquel graviteraient les forces cosmiques comme autant d'unités de sens. Dans cette perception immédiate, nulle métaphysique, nulle transcendance. Seule une vie hyperesthésique où tout signifie, où tout vit, où l'homme n'est jamais séparé du monde dont il provient. Fragment singulier inséré dans le vaste univers. Conscience nerveuse de la matière. Chancelade ne se résume pas seulement à sa pensée, son expérience, ses affects. Il est aussi ce nœud complexe de neurones, ces dendrites étoilées, ces trajets d'axone, ces blancs chemins de myéline. Tout un métabolisme basal, une manière de biologie discursive où chaque élément du vivant est en relation, où le tout du monde est amarré à la feuille, à l'air, aux vibrations de la lumière, à la respiration la plus élémentaire. Tout vit de sa propre vie et en même temps s'abreuve au rythme des éléments, des forces telluriques, des énergies célestes. Jamais Chancelade ne peut être séparé du milieu dans lequel il évolue; jamais il ne peut s'affranchir du réel et fuir dans des considérations éthérées, dans des refuges conceptuels. Comme le monde qui l'entoure et duquel il participe, il est une concrétion organique, un empilement de muscles, un assemblage de cartilages, de mouvements, de paroles, de gestes. Conscience faite chair. Chair lucide, ouverte à la compréhension directe, à la saisie spontanée qui l'enserre à la façon d'un fourreau existentiel. Chancelade : chose parmi les choses. Immergé dans le monde: "Et le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière, dans le concret tellement concret qu'il en devient abstrait." (L'extase matérielle).

Philosophie singulière. Philosophie qui, par son style, pourrait s'apparenter à une phénoménologie de la chair selon la conception qu'en avait Merleau-Ponty. Le corps est le centre géométrique où s'origine le sens; le monde y imprime sa trame sensible, l'infini s'y révèle. Le corps devient la clé ultime, l'espace intermédiaire, ligne de partage entre ombre et lumière. Au-delà il n'y a plus que traces évanescentes de l'invisible. La terre qu'habite Chancelade est vivante, infiniment vivante, semée de pensées, de mouvements, de phrases, d'hommes, d'animaux qui la sillonnent en tous sens et leurs trajets laissent derrière eux des signes semblables aux premiers gestes de l'écriture sur les parois des cavernes. Les allées et venues multiples, les chiens qui dorment au soleil, le martèlement de l'eau de pluie, la plainte des essuie-glaces : voilà le premier poème,

"Le poème courbe appuyé sur la terre, le poème au ventre vivant." (TA).

Poème qui parcourt longuement le monde depuis l'aube de l'humanité et dont nous sommes les témoins comme Chancelade l'était l'espace d'un livre. L'espace de milliers de mots serrés qui disaient la vie, sa complexité, l'écheveau emmêlé de beauté, traversé de fulgurances, de révélations, de fils obscurs et mystérieux aussi. Comment s'y retrouver dans cette "multiple splendeur" qu'éclipsent souvent de charbonneux traits de fusain ? Un bruit de fond assourdissant dans lequel se perd le lumineux langage :

"Qu'est-ce qu'une ligne écrite dans tout le gribouillage infini qui recouvre le monde ? (...) Il y a des millions de choses partout. N'est-ce pas là (...) dans votre regard, le poème ?" (TA).

Ainsi se termine le livre, sur cette évidente invitation à la mydriase. Nul ne saurait en faire l'économie.

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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 17:42
 Vert silence

     Photographie : Ela Suzan

 

 

***

 

 

 

  

   Tu me disais

 

   Tu me disais le Rouge, sa flamme, la combustion lente des cœurs, le désir cerise, « la flamme de la passion », cette métaphore si usée qu’elle n’évoquait plus rien qu’une vague couleur sise entre les Amants.

   Tu me disais le Bleu, son attache encore à la nuit, son pied posé sur la margelle du jour, cette douce ambiguïté que tu lisais dans le khôl des paupières, dans la prunelle qu’elles abritaient, cette envie d’y voir de plus près la texture des songes.

   Tu me disais la puissance de l’Orange, sa force, sa libre fusion dans ces Tournesols aux capitules rayonnants. Vincent était l’un de tes peintres préférés.

   Tu me disais le Gris, sa distinction, sa subtile élégance, le tissage d’une serge dans une robe d’une élégante de 1900, les plissés pareils au flux de l’eau sur un rivage d’Irlande.

   Tu me disais le Mauve, son air de longue mélancolie, son attitude saturnienne, la rigueur d’une étole dans le sombre d’une église.

   Tu me disais le Jaune, sa couronne solaire, cette intense et insaisissable vibration qui émanait des toiles de Rothko.

   Tu me disais le Noir profond, mystérieux, sa belle assurance, sa profondeur, celle qu’aussi bien tu voyais chez un méditatif, que tu percevais dans le grain serré d’un bol en raku.

   Tu me disais le Blanc, cette épreuve éblouissante identique au ruissellement du névé, à la virginité au bord d’une défloration, venue dans le monde du réel aux dents muriatiques.

 

    Que disais-tu du Vert ? 

 

   Mais que disais-tu du Vert, cette couleur, je crois, était ta préférée ? Tu disais tant qu’il ne demeure dans le creux de ma mémoire qu’une étincelle d’eau sur le bord d’un lac, qu’une lumière sur le revers d’une feuille, qu’un glissement sur une lame d’herbe. Du jour l’on ne sait rien, de la nuit on a oublié la trame serrée, le tragique qui en sous-tend la mystérieuse parution. C’est toujours un étonnement que ce temps suspendu, immatériel, à la teinte indéfinie, ou trop riche en nuances : ce céladon qui vire au gris ; ce jade si lumineux ; cette menthe gourmande, fruitée ; cette turquoise qui habite les ocelles des papillons ; ce vert empire si foncé qu’il ne convient qu’aux boudoirs ; ce vert lichen que tu aimais tant découvrir au hasard de tes promenades sur la garrigue parcourue de vent. Ici il y a tout, tout fécondé par une divine lumière. Ou bien mystique, tellement nous sommes dans le suspens, peut-être dans l’antichambre de la prière, dans le vestibule d’un recueillement.

 

   Rien ne s’arrête jamais

 

   Où en es-tu maintenant de tes affinités avec l’infinie palette du monde ? Cela fait si longtemps que ta voix est muette, sauf cette belle photographie que j’ai épinglée au mur. Elle me fait face pendant mes heures d’écriture. Quel délassement que de pouvoir flâner paresseusement à ses côtés, d’en découvrir l’infinie variété - rien ne s’arrête jamais dans cette image -, et pourtant elle semble si calme, si posée en soi, disponible à l’accueil du Poète et du Rêveur. Vois-tu, sur ces rives de brume, c’est la silhouette de Rousseau herborisant ou bien  s’apprêtant à canoter sur la dalle lisse du Lac de Bienne, le cœur en paix, que je devine. Est-il ce havre de paix en quelque contrée au nom enchanteur, cette demeure pour les aèdes, ce modèle pour les aquarellistes, cet écrin pour les amoureux ? Tant à dire, tant à espérer d’un tel événement pour les yeux !

 

   Pousser au vertige

 

  Mais, tu en conviendras, faute de pouvoir interpréter le présent, il ne me restera qu’à interroger les quelques réminiscences qui voudront bien visiter mon esprit. C’est au bord d’un tel lac qu’un jour d’autrefois nous entreprîmes d’en découvrir les rives esseulées. Sans doute, en cet instant, n’étions-nous que deux au monde ! Ce que je vois : la lumière est baissée sur le bord en vis-à-vis, elle a pris le sérieux d’une crypte. Heureusement, à intervalles réguliers, ton rire clair en brise la glace, fait ses ricochets, ses bonds puis plonge dans un bruit d’éponge. L’eau est étale, d’un vert si profond - un vert anglais ? -, qu’elle ressemble à ces canapés chippendale adossés à de sombres boiseries d’acajou. Quelques éclisses de clarté, quelques courants d’argent et le milieu du lac se révèle comme l’éclat d’une lame qui surgirait des eaux. C’est une identique lumière qui fait sa fugue rapide dans les amandes de tes yeux - ce vert si clair qu’il pourrait aussi bien se fondre dans la vitre du ciel -, et puis, si près de nous, ce clapotis, cette irisation qui n’en finissent pas de pousser au vertige. Tu avais un chemisier si fin, une buée seulement, les bourgeons de tes seins y dessinaient la souple rumeur de deux pralines au bord du jour. Mais pourquoi avais-tu donc pris cette robe à la diable avec ses deux fentes latérales, tes jambes gainées de soie s’y révélaient pareilles à des sculptures d’obsidienne dans la clarté rare d’un musée ?

 

   Cercle d’une existence

 

   Nous parlions si peu. Qu’y a-t-il à dire devant le prodige de la nature, qu’y a-t-il à évoquer face à la pure grâce, à l’éclat de la femme que tu étais, que tu es sans doute encore, jamais la beauté ne s’efface qui, un jour, a été présente. Je me souviens il y avait, tout près de nous, cette barrière faite de planches de vieux bois, ces deux arbres à contre-jour de l’eau, ces feuillages cendrés qu’effleurait le miroitement de l’heure. Ce lac, nous en avions fait le tour, comme on longe le cercle d’une existence, parmi les moirures, les déchirures, les brusques illuminations, les passages d’ombre, les scintillements de gaieté. Parfois des paroles pour célébrer à deux ce qui se manifestait. Parfois des silences pour endiguer les vagues proches d’une déliaison. Ceci planait entre nous depuis si longtemps et tout vol trouve, un jour, son épilogue.

 

   Ce même lac

 

   Mais, dis-moi, est-ce l’effet d’un rêve éveillé ou bien ai-je mêlé à ta photographie ces quelques événements d’une écriture en train de se faire ? C’est si troublant parfois, cette fine lisière qui oscille, cette brusque plongée  de l’adret à l’ubac de la réalité. Si difficile de trouver son point d’équilibre, de jouer son rôle de funambule sur la crête semée de brumes qui tantôt paraît basculer d’un côté, tantôt se dissiper de l’autre. Alors on ne sait plus vraiment ce qui est effectif, ce qui ressort à l’imaginaire, à la faculté d’invention. Est-ce ce même lac dont nous avions entrepris de faire le tour ? Ou bien ne s’agit-il que d’une illusion ? Le verre de mon opaline, dans l’apparition de l’aube,  diffuse sur ma page blanche toute la palette des verts, les absinthes aux ondoiements jaunes, les chartreuses si éclatantes, les malachites plus soutenues, les mousses aériennes, les pommes à la peau si brillante, les Véronèse qui, déjà, commencent à virer vers les ombres. Je crois qu’un peu de repos me fera du bien. « Vert silence » : voici le titre de mon prochain roman. Sans doute y paraîtras-tu en filigrane. Ceci convient si bien à ces teintes d’oasis, au balancement des palmiers dans la première lumière, aux arabesques de la mer dans la venue de l’aube. Tu aimais tant ces passages. Sans doute étaient-ils ta vérité ! 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 17:02
Elfiya et son ciel

André Maynet

 

***

 

   Elfiya, déjà son nom est promesse d’éternité, de vol bien au-dessus des choses communes. C’est bien là la magie des noms que de porter en eux la promesse du jour, de dessiner la palme infiniment ouverte d’un destin. Nul ne connaît Elfiya sauf à nommer les anges et les elfes, les chérubins et les chapelets de nuages blancs qui voguent à l’infini de l’azur. Cette délicate présence, cette venue de loin sur les ailes du mystère, voici de quelle façon l’on peut en dresser un portrait. Non avec la brutalité d’une brosse, seulement au travers d’une esquisse, d’une empreinte légère, de la touche si peu insistante d’un lavis. Aquarellée ? Certes, Elfiya pourrait répondre à cet effleurement, à ce cortège diaphane de poussière d’eau. Mais encore cela serait trop insistant. Parfois l’eau est lourde qui précipite ses milliers de gouttes serrées sur le sol inquiet des hommes.

  

   Aurait-on eu l’idée (saugrenue entre toutes !), de la figurer sous les traits d’une pâte lourde dans la manière de l’impressionnisme ou bien de l’expressionnisme ? Bien évidement non. Elfiya n’a de rapport à la pesanteur des choses de la terre que dans une manière de tutoiement à peine marqué de la colline, du sillon enduit de glaise, du bitume qui entoure le monde de sa résille serrée. La terre en sa nature foncière présente trop de caractères affirmés. La terre est trop crevassée, ouverte à la faille, creusée de larges avens, courbée en de vastes dolines. La terre est une rocailleuse aventure, un tellurisme géologique dont Elfiya ne saurait endurer l’abîme tectonique.

 

Non, à Elfiya il faut

des territoires plus étendus,

de plus hautes altitudes.

  

   Mais pourquoi donc cette Etrange se mire-t-elle dans la surface verte d’un haut miroir ? Pourquoi fait-elle face à une échelle dressée en direction de la cimaise de la multitude partout répandue ? N’est-ce que pure posture, sacrifice à quelque mode, attitude rituelle destinée à quelque dieu inconnu ? Non, cette jeune et fluide arborescence s’élève d’elle sans souci de quelque narcissisme à afficher auprès des humains, sans nulle coquetterie dont elle aurait affublé son corps pour des raisons d’élégance ou de séduction.

 

Elfiya s’élève d’elle-même

 vers qui elle est en sa nature profonde,

à savoir le tremblement d’une absence,

l’aimantation du vide,

la vibration d’un silence

venu de sa profondeur même,

genre de source dont elle seule

peut percevoir le bruissement,

entendre la chanson de cristal.

 

   Les Hommes de la Terre sont bien trop occupés d’eux, bien trop fichés dans la glu de leurs propres contingences pour se disposer à connaître ce qui se donne dans le souci d’une braise intérieure.

    D’une ‘braise intérieure’, oui, car malgré la minceur de son anatomie, malgré sa carnation à peine plus soulignée que l’est le passage de l’oiseau blanc sur un champ de neige, elle est animée en son fond, tout contre le velouté de sa peau, d’une flamme qui la fait telle la lumière de la bougie dans la cage de verre d’une lampe tempête. Quiconque disposerait d’un regard acéré, d’une vue infiniment ouverte à la contemplation, à la vision de la périphérie des choses (non de leur cruelle opacité), découvrirait cette vérité hiéroglyphique qui est sa marque la plus distinctive. Elfiya est au monde, il faut en comprendre le sens profond, dans une constante distraction, dans une visée floue, décalée et ceci pourrait bien ressembler à une hallucination. Sauf que la conscience d’Elfiya est poncée à blanc, quasi-lumineuse à la façon de l’aimantation verte de l’aurore boréale, percevant en soi, dans l’immédiateté de l’intuition, le moindre tremblement de la croûte terrestre, la moindre irisation à la surface du lac, le moindre mouvement, par exemple le vol stationnaire du colibri devant la fleur semée de pollen.

  

   Tous ceux qui, par un excès de hâte à comprendre cette Divine Nature, auraient inféré chez elle, l’existence d’une disposition mystique se seraient lourdement trompés, pour la simple raison qu’elle n’a nul besoin de différer de soi, de s’en remettre à quelque divinité pour trouver une réponse satisfaisant sa propre curiosité. Et encore, ce terme de ‘curiosité ‘est impropre au motif qu’Elfiya se passionne pour le motif, beau entre tous, d’une connaissance de l’origine des choses, bien plus que de leur mise en musique existentielle. Ce qu’elle veut, ce qui énonce pour elle les mots de sa propre destinée, les organise en phrases, puis en textes, c’est cette volonté souple mais infiniment tendue vers un unique but : parvenant au bord ultime de sa propre essence, deviner celle du monde, celle des hommes et vivre de cette pure vérité.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est l’oiseau posé sur sa branche

avec la conscience d’être un oiseau

et rien au-delà qui puisse

en pervertir la forme accomplie.

Ce qu’Elfiya veut, c’est l’homme, la femme

en leur authentique présence,

 non des fac-similés qui ne dévoileraient

que leur insuffisance à être.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est la source dans le frais du vallon,

l’aube lorsque rien n’en a encore altéré la venue,

 le soleil émergeant de son berceau de nuages,

le glissement du vent sur la nervure de la feuille,

l’éclat de la pierre blanche sur l’austère garrigue,

le miroir du lac réverbérant l’eau légère du ciel,

la mèche de cheveux sur laquelle coule la belle clarté,

le dépliement de la blanche corolle à contre-jour des choses,

la danse du papillon dans l’air saturé de beauté,

le son de la flûte andine sur l’infini des hauts plateaux,

le jeune éblouissement des rizières,

leurs terrasses comme des promesses d’avenir.

  

Oui, terrasses,

échelles,

altitudes alpestres,

 hauts sommets

couronnés de neige

ou bien semés de pierres,

tout ceci est, pour elle, 

la subtile et permanente métaphore

d’un destin ascensionnel

 

   que les hommes ignorent, obsédés qu’ils sont par le luxe des lumières, la fascination des avoirs, le clignotement des objets auxquels ils destinent une manière de culte. Du fond uniment gris-beige dont elle émerge, une simple lueur de nacre, le pétale d’une rose fanée, la discrétion d’un paravent de parchemin, elle jette un regard en direction de ceux, de celles qui sont là, au loin de la présence, au loin d’eux-mêmes, ne parvenant jamais à franchir la densité de leur propre chair qui, en réalité, n’est que la geôle dont ils tissent leur ordinaire, le piège dont ils ourdissent la suite immobile de leurs heures.

    

   Elfiya, sa présence au monde est entière nudité, sans doute une réminiscence de quelque Paradis perdu, seulement vêtue d’un turban blanc qui entoure sa tête. Disant en ceci, ce volontaire dénuement, la nécessite de s’en remettre à l’essentiel, de biffer une prestance qui devient simple spectacle de soi, de soustraire tout ce qui est inutile, tout ce qui, trop éloigné d’une nature uniquement humaine, ne concourt qu’à travestir le réel, à faire paraître le superflu pour l’essentiel.

  

   Ce qu’Elfiya vise (que des lecteurs attentifs n’auront nullement omis de remarquer), c’est de gagner une altitude suffisante (est-ce l’empyrée avec ses merveilleuses Idées ; l’Infini avec sa ligne illimitée qui traverse tous les horizons, sans début ni fin ; l’Absolu dans sa mesure de platine servant d’orient pour tout ce qui est ?).

 

Ce à quoi Elfiya destine la moindre de ses respirations,

le plus imperceptible de ses battements de cœur,

la plus incisive de ses attentions,

devenir ce qu’elle est en propre,

une unité assemblée autour d’un idéal,

un ressourcement permanent de son être,

une immédiate résolution d’être

tout à la pointe de cette conscience

qui est l’âme vivante du monde.

Oui, Elfiya a raison

qui se présente à nous

telle l’allégorie nous enjoignant

de parvenir au plus profond de nous,

 là où brille l’étincelle unique de la Vie.

 Oui,

UNIQUE !

 

 

 

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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 16:58
Longtemps habité de vous.

Photographie : Katia Chausheva.

 

   Deux longs jours à errer dans cette ville sans âme. Deux jours à demeurer en soi sans possibilité aucune d'en sortir. Décidément, toutes ces stations thermales étaient tristement semblables, images d'Epinal interchangeables jusqu'à la démesure. Décors de carton-pâte : la place ronde avec son jet d'eau, le kiosque à musique peint en blanc avec sa lyre en médaillon, le grand bâtiment des soins et ses baies ouvertes sur l'horizon, les allées bordées de palmiers, les belles collines vertes, le restaurant victorien avec sa terrasse sur la rivière, le casino, la meute des villas prétentieuses, un rien désuètes. Mais comment donc pouvait-on vivre dans un pareil non-lieu et demeurer sain d'esprit ? Ces deux jours, je les avais donc passés dans une manière de flânerie sans but, sinon d'inventaire à dresser sans qu'un seul fait saillant en atténuât la monotonie. Le soir était arrivé, glissant parmi les brumes, faisant sur la rivière ses feux éteints. Je longeais la Biève sur des pontons de bois aux passerelles de ciment imitant les écorces. Quelques rares passants abritaient leur vue derrière des verres noirs. Des curistes au loin, dans leurs peignoirs blancs, suivaient des coursives aux allures de brume. Il ne restait rien dans la trame du regard sitôt les images abandonnées. Comme un vin frelaté ne laisse au palais ni goût ni souvenir et s'enfuit sans laisser d'empreinte. J'avais dîné, de bonne heure, dans un petit café sans caractère comme on en trouve aux abords des gares.

Je projetais de regagner mon hôtel pour y feuilleter une revue lorsque j'aperçus une affiche sur une colonne Morris. Ce soir, au théâtre de la ville, on donnait "La ville dont le prince est un enfant" de Montherlant. Je m'étonnais fort de la programmation d'une telle œuvre dans un contexte si suranné. Comment une population, somme toute conservatrice, pouvait-elle assurer la réception de la thèse subversive d'amitiés, sinon d'amours "particulières" ? Sans doute le programmateur de la pièce avait-il manqué de discernement ! Situé au fond d'une avenue bordée d'arbres centenaires, le théâtre, tout de pierres blanches, avec son escalier à double révolution et sa façade à encorbellements était du plus pur style baroque. J'avais à peine franchi les deux étages habillés de moquette grenat que les lumières s'éteignirent et le brigadier frappait les trois coups. Depuis le balcon j'apercevais la salle dans la pénombre. Un public assidu et nombreux avait gagné la totalité des sièges. Il fallait bien trouver un dérivatif à l'ennui ! Mon séjour à Bajac-les-Bains avait été d'une telle banalité que je crus m'endormir. La lumière de l'entracte me tira d'un rêve qui débutait. Le parterre s'était vidé d'une partie de son public. Je laissai errer ma vue au hasard, du rideau de scène aux projecteurs.

Les loges, au-dessous, étaient partiellement remplies. Vous étiez la seule occupante d'une d'entre elles, votre silhouette en demi-teinte dans un jour incertain. Je ne sais pourquoi un léger sentiment de malaise m'envahit, comme celui qu'éprouve, sans doute, un voyeur surpris dans son geste de possession. Votre tête, doucement inclinée, ne révélait nullement la couleur de votre chevelure, pas plus qu'elle n'en indiquait la nature. Etait-ce un chignon relevé, une coupe courte, mi-longue ? Mais qu'importait la façon dont vous étiez coiffée. Cela qui demeurerait de vous, sûrement, ce pur dessin de l'oreille, l'aplat de la joue pareil à la lumière de l'aube, ce cou gracile - il faisait penser à l'écume du cygne -, ce bras gauche qui semblait surgir des ténèbres, porté avec discrétion et beauté au-devant de la pulpe de vos lèvres que je ne pouvais apercevoir mais supputais de nacre. Cet autre bras surgissant dans sa blancheur de la nuit de votre vêture qui paraissait de soie, ample, souple, aux plis voluptueux, que l'on devinait drapant votre épaule dans un inégalable et inimitable luxe. Simplement vous apercevoir entourée de pénombre confinait au bonheur et je souhaitais que, jamais, la lumière de s'éteignît. Elle eût ôté cette plénitude dont vous étiez le réceptacle en même temps que la dispensatrice.

Cela coulait en moi comme du miel, cela faisait ses mille irisations, cela gonflait la gemme du désir, cela portait à l'incandescence et à la volupté le corridor des jours qui n'avaient été qu'ennui et mélancolie. Cela me déposait bien au-delà de ce théâtre, de cette scène, de cette sombre dramaturgie qui, bientôt, inclineraient les existences à la suie et au doute. Je vous imaginais, volontiers, sous les traits d'une Jeanne Hébuterne, muse dont, incidemment, je devenais le peintre maudit, Modigliani vous tenant sous l'effleurement de mon tremblant pinceau, alors que l'œuvre de chair, la magique apparition submergeait tout, aussi bien l'esprit, aussi bien le corps. Comment dire, là, dans la peinture fondatrice, dans l'événement surgissant, la juste mesure de l'homme, son empan de compréhension, la demeure infiniment ouverte du sens, de son déploiement ? Parfois il y a danger à tutoyer tant de sublime poésie et n'en pouvoir saisir que la fragilité de cristal. Toujours une perte, une fuite sous l'horizon. La lumière n'est plus qu'un mince filet et la paupière du jour se clôt sur la densité de la nuit. Ne reste plus que l'insaisissable rêve et ses sibyllins filaments. Et l'on fouette l'air des songes et l'on presse l'inconcevable de ses doigts usés et l'on initie le vertige comme dernière demeure où habiter avant que tout ne finisse et ne s'éteigne. Où l'étincelle, où la braise sur lesquelles souffler et alors tout resplendit jusqu'à l'indicible ? Où ?

Des mouvements, en bas, dans le parterre, le balcon qui s'anime de passages, quelques loges que l'on regagne à la hâte. Des luminaires que l'on éteint, un rideau qui s'ouvre, une scène qui s'éclaire, des acteurs qui surgissent d'un passé antérieur. Tout se joue, là, dans ce rectangle de clarté, tout se focalise et le monde autour n'est plus qu'une feuille jouée dans le vent. Il y a si peu de réalité, soudain, même la vôtre, fluide, comme si vous n'existiez pas. Vous êtes si peu visible dans la trame des choses, vous êtes claire fontaine sous une voûte d'arbres, frêle bruissement, clapotis au fond d'une conque marine. Sur scène, on parle, on s'agite, on parcourt les allées du praticable, on invente une fable. Dehors, la nuit fait son lac de silence. La Biève luit sous les ponts que détoure la lune. Le ciel est haut, perdu dans sa rivière d'étoiles. Le vent a regagné les fissures lentes de la glaise. Quelques fenêtres seulement avec des signes de présence. Ailleurs on dort dans la grande dérive nocturne.

Il est temps de me lever, moi le passant anonyme, l'amoureux des formes sans nom, des visages sans contours, des corps sans attaches. Temps de regagner d'autres rives, de glisser sous d'autres horizons. Je me lève sans faire de bruit, frôlant des genoux attentifs, des épaules courbées, des âmes occupées à faire leur inventaire. Déjà, dans votre loge pareille à un désir incarné, rubescent, vous n'êtes plus que cette ombre en partance pour elle-même, cette perte d'eau dans le gisant de la terre, cette racine plongeant dans la touffeur des mystères. Comme il est urgent de m'éloigner de vous afin que vous demeuriez présente, que mon désir de vous rougeoie dans l'antre de ma chair, que vous occupiez la surface vacante de mon imaginaire, que vous fassiez halte parmi l'outre dilatée des perditions, que vous lanciez vos ramures à l'assaut de cette liberté que je chéris alors que je ne m'ingénie qu'à la maudire. Combien j'aurais aimé être votre esclave dans une de ces grandes demeures de pierres blanches et d'ardoises que votre singulière beauté doit habiter! Combien mon bonheur eût connu son comble à vous aimer de loin, derrière quelque paravent, votre corps en ombre chinoise, la forêt de votre sexe moussant dans l'inconnaissance et l'inatteignable ! Combien ma mort eût été douce, là, à vos pieds, dans la perte du jour. Je ne suis plus là, physiquement je veux dire, je ne suis plus qu'une idée au ciel du monde, l'efflorescence d'une pensée folle, l'extension d'une immémoriale lutte qui, un jour, vous inventa, afin de ne pas demeurer dans la solitude. Vous êtes là, tout au bout de mes doigts de brume et je ne vous atteins pas. Que l'on éteigne la lumière. Que l'on démonte la scène. Que l'on jette tous ces automates au néant. Il fait si froid lorsque les yeux ne voient plus, que les mains saisissent le vide, que la pensée s'effeuille. Il fait si froid !

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 10:50
Aëly au plus haut de son destin

Reine de Méroé

 

Source : L’Accélérateur de Conscience Noire

 

 

***

 

[Prologue : Hommage à Rainer Maria Rilke]

 

*

 

Peut-on tracer l’orbite de ses rêves,

y dessiner les ineffables présences

qui y ont, un instant, fulguré ?

Il se pourrait que ceci pût s’accomplir.

Peut-on jouer avec la Rose des Vents,

devenir le Grec lui-même,

 s’immiscer dans la douceur estivale

du Libeccio,

incliner aux teintes hespériques

avec le Ponant ?

Il se pourrait que ceci fût possible.

Peut-on connaître la lumière boréale,

vibrer au sein de son écharpe d’émeraude ?

Il se pourrait que tout ceci trouvât

 à se donner pour vrai.

Peut-on planer sur la feuille d’eau du lac,

devenir miroir pareil à la subtile diatomée ?

Il se pourrait que ceci échût

 aux aventuriers et aux poètes.

Peut-on s’élever de terre,

être simple poussière

dans l’infini du temps ?

Il se pourrait qu’une telle réalité se montrât.

Peut-on connaître le glissement de l’ange

tout contre l’immense pliure du ciel ?

Il se pourrait qu’une telle image

 nous apparût.

Peut-on incendier sa chair

au point de lui donner

la consistance de l’étincelle ?

Il se pourrait

qu’une telle métamorphose

 fût envisageable.

 

***

 

C’est un Peuple d’au-delà des horizons,

un peuple sans lieu ni temps.

C’est un peuple que nul ne connaît

ni ne pourra connaître.

Les Hommes ont des yeux de diamant

où brillent les éclairs.

Leurs visages sont de cuivre armorié,

finement guillochés au contour des yeux.

Leurs barbes sont courtes,

taillées dans l’exactitude étroite du carré.

Les Femmes ont des yeux de lapis-lazulis,

des yeux profonds pareil

au chant des abysses.

Leurs joues sont poudrées de lumière,

étincelantes rivières

 où joue le tumulte léger du jour.

 

Les Hommes chevauchent

des montures aériennes.

 Des pur-sang aux naseaux écumants,

leurs robes sont d’argile pure,

leur allure celle des statues antiques.

Les Femmes tissent la laine,

font de longues toiles qui courent

sur les vagues de sable.

  

C’est un Peuple semblable

à la fuite d’une comète,

à la lueur d’un météore glissant

 aux confins de l’univers.

C’est un peuple de haute renommée,

un peuple de Héros

dont les Epousées fêtent le retour

dans la clarté mourante du crépuscule.

Du thé ambré coule

de leurs aiguières ciselées

dont l’argent est lustré

par leurs longs doigts,

des doigts de fée si diaphanes

on les croirait vols de colibris

à l’entour de quelque fleur merveilleuse.

Les Hommes boivent le thé,

 tenant leurs verres étincelant de pureté

Ils boivent par petites lapées

 et leurs yeux brillent  de connaître

 le breuvage précieux

et leur chair se dilate

sous la poussée amicale

de la douce et enivrante chaleur.

 

   Les Hommes, les Femmes sont cintrés dans de longues tuniques d’un blanc miroitant. Les visages des Hommes sont enveloppés d’un long turban que prolonge une traîne de filaments légers. Les gorges des Femmes palpitent sous la caresse de l’amour. De l’amour des Hommes, de l’amour qu’elles se destinent en propre comme leur bien le plus précieux. Le rituel de la boisson précède toujours celui de l’étreinte.

 

Les corps définitivement abreuvés s’enlacent

 telles des lianes dans le luxe

d’une forêt pluviale.

  

   On entend le chant d’amour se prolonger jusqu’aux lueurs pastel de l’aube. Le soleil escalade lentement les marches du ciel qu’encore se laisse deviner une fragile cantilène, ultimes broderies des corps avant que le jour ne dilue tout dans une grande mare liquide. L’or partout répandu glace le ciel de sa belle et unique insistance.

   Les Femmes sont au campement. Elles ont repris leur tissage. Ceci qui écrit l’histoire de leur Peuple. Les Hommes ont grimpé sur une haute colline d’où se laisse découvrir l’immensité des sables, leurs mirages se perdent à l’infini des yeux. Les Hommes se sont disposés en cercle. Ils se sont vêtus de leurs robes d’apparat. Elles ressemblent à la corolle blanche des Derviches Tourneurs.

 

Les Hommes psalmodient à voix basse

un chant seulement connu d’eux.

La lumière de leurs yeux éclaire le ciel.

 La palme de leurs voix s’enroule

parmi les fleuves de l’air.

La braise de leur esprit se mêle

aux confluences solaires.

Rien ne vit autour d’eux.

Tout attend.

Tout espère.

Tout est dans le souci

de ceci qui va paraître.

 

Que sera l’offrande résultant

de l’incantation montant des poitrines ?

Partout l’on retient son souffle

et les scarabées sont arrêtés

sur leurs monticules de mica

et les serpents sont dressés

sur leurs écailles de platine

et les oiseaux sont cloués à même l’air

et les feuilles des palmiers sont des dagues

 que leur fourreau retient.

Tout est dans la longue attente

dont surgira l’invisible

et inaltérable beauté des choses.

  

   Mais l’on doit sortir de sa naturelle distraction. Mais l’on doit se disposer à entendre ce qui vient depuis les immémoriales coulisses du temps. Mais l’on doit s’ouvrir soi-même à l’espace, le laisser apparaître dans l’entier déploiement de son être. C’est comme un grand silence qui, soudain, a envahi le monde, l’a saturé de son trop-plein de présence.

 

Les grains des secondes

 sont suspendus

dans l’isthme du sablier.

La clepsydre a immobilisé

la chute

de ses gouttes.

 

   Dans les chambres obscures des villes que la clarté n’atteint encore nullement, les poitrines sont arrêtées, les alvéoles dilatés au plus haut de leur dépliement. Les gestes d’amour sont suspendus, les Amants planent dans leurs corps de baudruche sans en connaître les limites. Venue des confins de l’être, voici qu’une voix polyphonique psalmodie les voyelles d’un nom étrange

AËLI

A Ë L I

A  Ë  L  I

 

Oui

A la manière

D’une pyramide

Reposant sur sa base

S’élevant au plus haut

Des contrées bleues du Ciel

Se livrant à la vision des hommes

 

   Nul sur Terre ne sait ce qu’AËLI veut dire, s’il s’agit d’un simple nom né de lui-même qui sillonnerait les larges avenues de l’éther. Nul n’a jamais entendu nommer qui que ce soit de cette manière. Quelques uns des plus curieux, des plus savants, prétendent qu’il s’agit du nom d’une Reine oubliée, retirée en son sépulcre de pierres, loin là-bas dans le mystérieux pays de Nubie, peut-être la Reine Candace Amanishakheto elle-même ou bien simplement la persistance de son être par-delà le temps, peut-être encore une icône qui nous livrerait son image à la manière de quelque réalité palpitant au-delà de la somme curieuse des yeux.  

   Mais peu importe, l’essentiel est de connaître, d’éprouver au fond de soi les vagues de cristal de la volupté. Oui, car il y a étrange volupté à écouter la musique des Voyelles

AËI,

au milieu desquelles vient s’immiscer, dans toute la splendeur de sa densité liquide,

ce ‘L ’,

cette apicale position de la langue qui vient symboliser

l’irrésistible ascension de l’être

en direction de ce qui le dépasse

et l’accomplit en totalité.

 

Nul ne peut entendre une telle litanie

A Ë L I, triplement proférée, ainsi

 A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I,

 

    sans en être éprouvé jusqu’au tréfonds de qui il est. Non ici, Lecteur, ne t’abuse point. Il ne s’agit nullement d’un décret prononcé par une bouche d’Autorité devant laquelle il conviendrait de se prosterner et d’obéir.

 

Non, AËLI

 est un nom sacré.

Celui-là même qui convient

aux Princes d’Orient,

aux Rêveurs aux mains de lumière,

aux Magiciens inspirés,

aux Créateurs d’utopie,

aux Mages qui tressent l’imaginaire,

 aux Démiurges qui établissent

les formes d’une éblouissante cosmologie.

  

AËLI

est une gerbe d’étoiles.

 

AËLI

 c’est la terre lorsqu’elle connaît

son règne le plus léger,

un genre d’argile souple

qui essaime l’air

de son illisible passage.

 

AËLI

 c’est l’eau lorsqu’elle se borde d’écume,

qu’elle se gonfle de bulles

et se rend semblable

à une goutte de verre.

 

AËLI

c’est l’air lorsque parvenu

au faîte de sa présence,

il devient chiffre si menu

qu’il se dit à même

la consistance d’une plume,

à peine le vol du papillon

sous l’aile du nuage.

 

AËLI

 c’est le principe du feu

lorsque son degré d’ignition est tel

qu’il se confond

avec l’indicible de l’esprit,

sa fuite à jamais

loin des frontières du corps.

 

 AËLI

 c’est l’enfant qui fait voler

son cerf-volant

 et essaie de capturer

des elfes.

 

AËLI

 c’est le poète qui hésite

 à la césure du vers,

se tient en équilibre

sur le versant du monde,

joue avec les mots

que lui dicte sa Muse.

 

AËLI

 c’est cette petite fille vêtue

de son habit de soie

qui attend la venue

de son Prince charmant.

 

AËLI

 c’est l’astronome fasciné

qui découvre

une nouvelle étoile.

 

AËLI

c’est l’alchimiste qui,

dans la blancheur de craie

de son laboratoire,

dans ses cornues de rêve,

fait se lever la très précieuse

Pierre Philosophale.

 

AËLI

c’est le philosophe

qui jongle avec ses concepts

et en fait surgir un

qui sera le miroir

où l’humanité

pourra découvrir

sa propre vérité.

 

AËLI

c’est le peintre qui,

tout au bout de sa brosse,

tient à la fois,

l’œuvre

dont il était en attente

depuis toujours,

 sa propre image fécondée

 par l’art.

 

AËLI

 c’est VOUS qui lisez

et vous interrogez

 sur le sens des mots.

 

    Ils sont si étranges, les mots, ils sont parfois dépouillés de réalité, ils flottent pareils à des voiles au large dont nul n’apercevrait ni la direction, ni la raison de cet étonnant voyage vers une Terre Promise. Mais laquelle ?

 

Chacun a la sienne,

 réelle,

symbolique,

imaginaire.

 

   Elle est l’orient au gré duquel avancer dans son destin, sinon avec l’assurance de qui croit tout savoir, mais avec cette marge de vibrante incertitude qui s’appelle l’existence, qui tantôt brille d’un éclat souverain, tantôt s’obscurcit des éclipses d’une tristesse.

 

AËLI

c’est moi qui écris depuis

l’immense solitude des mots.

Ces mots me requièrent

comme l’un de ceux qui,

inquiet de les laisser dans l’ombre,

essaie de les porter dans le rayon

d’une fuyante lumière.

 

AËLI

aime moi,

je t’aimerai

jusqu’à

l’Infini

du Temps !

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8 janvier 2021 5 08 /01 /janvier /2021 10:15
Aušra de Lituanie

 

   De la Lituanie, je ne connaissais presque rien, sinon qu’elle jouxtait la Mer Baltique sur sa face occidentale, que les hivers y étaient rigoureux, les printemps de courte durée, les étés assez chauds. Une sorte de plat pays en grande partie couvert de forêts où brillaient, telles des pépites, des milliers de lacs. M’eût-on interrogé sur ses villes que j’aurais seulement nommé Vilnius, ignorant aussi bien Mažeikiai que Kretinga. Vous aurez compris que mes lacunes l’emportaient de beaucoup sur mon savoir. En réalité l’écriture qui m’appelait dans ce pays d’Europe du Nord m’importait bien plus que la géographie qui, vue de Paris, semblait bien monotone. C’est Jalbert, le documentaliste du Journal pour lequel je travaillais qui m’avait informé de cette Résidence d’Ecrivains à quelques encablures de Klaipeda, ville du reste sans grand intérêt, quelques immeubles modernes, passage obligé de la mondialisation, un port illustré de quelques chalutiers attendant l’heure de la pêche.

   La Résidence consistait en un vaste chalet de bois teinté en rouge brique. Il était près du rivage de la Baltique. Cinq chambres pour les Résidents. Une salle commune avec une large cheminée. Une grande table où prendre ses repas en compagnie des autres hôtes. La restauration nous était livrée par un traiteur, chaque matin. Je dois dire que je ne raffolais nullement de cette gastronomie rustique. Les harengs aux betteraves, la soupe à l’oseille où flottaient des œufs durs, tout ceci ne m’inspirait guère. Je faisais cependant une exception pour les varškėčia, délicieuses crêpes accompagnées de quelques fraises et d’une coupe de fromage blanc. La plupart de mes collations, je les prenais dans ma chambre. Mes compagnons d’écriture, deux Russes taciturnes, un Biélorusse bavard dont je ne pouvais comprendre la langue, un Polonais mélomane qui chantonnait sans arrêt, tout ceci composait une faune certes des plus sympathiques, mais j’étais venu en Lituanie pour écrire, non pour me distraire au contact d’une foule cosmopolite.

   Si bien que je menais une vie de solitaire que ne venaient égayer que quelques rares sorties sur la côte. La plupart du temps j’escaladais le cordon de dunes, trouvais refuge dans un pli de terrain qui me permettait de m’abriter de l’air déjà frais en cet automne débutant. Là, tout à loisir, je pouvais rêver longuement, laisser venir les images de mon futur roman. Ce qu’il me fallait, ceci : la vaste courbure du ciel qui s’inclinait à l’horizon ; le passage, parfois, du moutonnement de nuages gris ; l’irisation blanche de l’eau, une végétation hirsute qui tapissait les flancs des monticules de sable. Ce que j’avais à faire, ici, au milieu du silence à peine troublé par quelque mouvement de la nature, tâcher de trouver l’âme de ce pays, celle de ses habitants aussi. Sans doute le Lecteur s’étonnera-t-il du simple fait qu’il m’eût été plus facile de comprendre l’esprit d’un peuple en le côtoyant. Certes, mais ce serait sacrifier l’imaginaire aux exigences du réel. Or chacun sait qu’un Ecrivain est bien plus déterminé par ses propres songes qu’animé du désir de rendre compte de l’évident, du tangible qui ne sont que les images concrètes de l’ici et maintenant. L’Ecrivain offre du rêve, n’est-ce pas ?

   Parfois, m’évadant du site immédiat dans lequel je me trouvais, je pensais au beau roman de Maxence Van der Meersch, ‘La Maison dans la dune’, j’y voyais une manière d’analogie de ma propre situation. En quelque sorte j’étais un Sylvain égaré parmi les brumes du Nord, peut-être une esquisse errante cherchant son double, une écriture, une compagne telle cette Pascaline du roman, simple et innocente, dont la spontanéité en faisait une personne rare, une jeune femme dont on ne pouvait que tomber amoureux. Et je crois bien que j’étais, en effet, ‘tombé amoureux’. Chaque fois que je venais au milieu des dunes, invariablement à la même heure crépusculaire, j’apercevais, se détachant sur les eaux grises de la Baltique, la silhouette d’une ‘Passante’ (c’est ainsi, de cette façon purement abstraite que je l’avais nommée), vêtue d’une longue cape beige, cheveux courts que dissimulait en partie un béret, marchant d’un rythme mesuré, comme si, par son allure, elle avait souhaité coïncider avec ce rivage, avec ses flux gris et blancs de si belle destinée.

   Comme à l’accoutumée, ce personnage surgi de nulle part, allant vers un ailleurs invisible, je DEVAIS le faire mien, l’inclure dans mon roman en tant que foyer de sens autour duquel tout tournerait, aussi bien les paysages teintés de brume, le vol blanc des oiseaux de mer, l’appel d’une voile tendue au large vers son immédiate aventure. Savez-vous combien il est irrésistible, pour un Auteur, de faire s’immiscer, dans le cours de son récit, telle image aperçue dans une rue de la ville, telle impression venue d’un sourire croisé au hasard d’une marche, tel flottement d’un regard que cernent des paupières fardées de khôl ? En quelque sorte une irréalité doublant une réalité, un songe se levant de la lumière, une palme se balançant tout contre le dôme souple d’une altérité. Il me fallait cette tonalité un brin mélancolique, une distance de qui-Elle-était, une inconnaissance des choses. Nulle tristesse excessive cependant. Juste une inclination à la poésie. Cette dernière, pour moi tout au moins, est élégiaque ou bien n’est pas. Comment faire se lever la brise du poème si ce n’est à l’aune d’amours chagrines, de soudaines disparitions, peut-être même de la douloureuse mort ?  Et ici je pense à la belle citation d’André Chénier dans ses ‘Elégies’ :

 

« M'ont séduit : l'élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;

Belle, levant au ciel ses humides regards. »

 

   Mais ses ‘humides regards’, je ne pouvais les observer chez cette Inconnue que je n’avais aperçue que de loin. Je ne pouvais différer la rencontre. Connaître celle qui, au fil des jours lituaniens, deviendrait mon Héroïne, nécessité à laquelle je ne pouvais déroger plus longtemps. Un soir de brume diaphane, dissimulant ma propre silhouette derrière la sienne, presque illisible, presque hiéroglyphique tellement sa venue à moi était évanescente, sortant du dédale des rues, nous nous engageons sur le sentier qui conduit au village. Un chapelet de maisons basses s’égrène derrière le cordon dunaire. Le jour n’est plus qu’une vague hésitation à l’exacte pliure de l’âme, là où elle pourrait connaître sa fin dans les limites d’un corps. C’est fragile, une âme, c’est pareil à une papillote de papier de soie. Ça tremble infiniment. Ça n’est rien moins qu’un soi vacillant qui ne connaît ses limites. Ça a la consistance de l’air lorsqu’il s’auréole de perles de pluie. Ça fait son vol stationnaire de colibri, si bien que tout pourrait disparaître d’un simple coup d’aile !

   ‘Passante’ est entrée dans la seule auberge du village. Parfois j’y fais de rapides visites pour prendre une tasse de thé ou de café. La porte tourne en grinçant. Quelques feuilles poussées par une soudaine bourrasque franchissent le seuil. ‘Passante’ s’est assise à une table. Elle boit délicatement un thé à la bergamote dont l’odeur se diffuse tout autour d’elle, la nimbant d’une plaisante fragrance. Je choisis une table guère éloignée de la sienne. Visiblement elle ne prête nulle attention à ma présence. Sur la table, elle a posé un livre dont je peux apercevoir le titre ‘Élégies de Duino’ de Rainer Maria Rilke. Une phrase me revient en mémoire. Serait-elle prémonitoire d’événements à venir dont ni ‘Passante’, ni moi, ne pourrions halluciner la forme ? Les choses sont si fuyantes, ici, sous cet horizon si bas, sous cette lumière d’opale ! :

 

« Il nous reste la rue d'hier

et la fidélité d'une habitude

qui s'étant plu chez nous,

n'en est plus repartie. »

 

   Mais de quelle ‘habitude’ sommes-nous investis ? Mon ‘habitude’ est bien réelle, ancrée à la lisière des dunes, avec pour finalité cette image d’Elle qui grésille sur l’écran flou de mes songes. Mais Elle, quelle ‘habitude’ sinon de marcher le long de la côte, de respirer les embruns venus du large, peut-être de méditer sur les malheurs du monde ? Pour elle j’ai autant de présence qu’un phalène succombant à sa propre curiosité sur la vitre d’une lampe. La ‘fidélité’ ne peut jamais se montrer qu’entre deux êtres qui décident d’unir leur sort, de faire route commune. Des destins qui convergent. Les nôtres, par la force des choses, ne peuvent que diverger.

   Je souhaiterais tellement que ‘Passante’, par l’effet de quelque curieuse transmission de pensée, puisse capter le rayonnement de mon désir. Non de la désirer, Elle, en son corps de chair, non. La désirer en tant que personnage de fiction, cette manière d’éternité dont se parent tous les rôles dont le roman est le support. Vous le dirais-je enfin, au risque de vous paraître bien éloigné du monde, de ses préoccupations, mes personnages de papier ont bien plus d’importance que ceux des Anonymes dont je croise le chemin, jamais je ne connaîtrai leur vie, leurs secrets, le suc le plus précieux qui les détermine. C’est ainsi, nous frôlons continûment des êtres sans nous y attacher, sans même percevoir ce qui en fait le rare, l’inestimable parmi tous les tourments de l’univers.

   Si, Lecteurs, vous suivez bien ma logique, vous aurez déjà compris que je ne chercherai nullement à créer les conditions d’une rencontre plus précise. Je ne m’imposerai nullement auprès de celle qui deviendra ma Muse, sûrement pas ma maîtresse. D’ailleurs en aurait-elle éprouvé la simple envie ? ‘Passante’ a terminé sa tasse de thé, a réglé ce qu’elle doit, s’est levée, laissant les ‘Elégies’ sur place. J’esquisse un mouvement pour lui signaler son oubli. L’aubergiste m’indique qu’Aušra est coutumière du fait, qu’elle destine ainsi son ouvrage à un possible lecteur. Alors, que me reste-t-il d’autre à faire que de me saisir des ‘Elégies’, de les emporter dans la chambre de ma résidence, d’en lire quelques poésies au hasard. Ainsi, par le plus étonnant des aléas du destin, me voici en possession de son prénom, ‘Aušra’, dont je saurai bientôt qu’en lituanien il signifie ‘aube’. Un signe sans doute d’une logique du temps. Toujours la lumière succède à l’ombre.

   Etonnement que le mien de découvrir l’ouvrage en langue française. Aušra est donc francophone. Aussitôt je lui suppose mille occupations sans doute aussi fantaisistes les unes que les autres. Journaliste, correspondante d’une revue publiée en France. Ma sœur jumelle, en quelque sorte. Traductrice de romans lituaniens en français et d’auteurs français en lituanien. Peut-être romancière elle-même dont j’aurais souhaité que nos fictions respectives puissent se confondre en un unique creuset. Voici que le sujet de mon roman commence à s’étoffer. Voici qu’Aušra en devient le foyer rayonnant, le centre qui infusera à l’ensemble du texte cette mélancolie lituanienne teintée de gris, armoriée du jaune fané qui convient aux livres anciens oubliés dans le clair-obscur d’un grenier. Chaque jour qui passe reproduit le cycle toujours recommencé de la vision à distance, du parcours vers le village, du thé consommé à deux tables voisines qui demeurent séparées comme le sont deux collines par un vallon qui les isole chacune en son être. J’aurais pu prétexter la pratique d’une langue commune pour tenter une approche. Mais je sentais qu’une telle initiative serait contraire à l’intérêt du roman en cours. Il fallait que mon Héroïne demeure le personnage qu’elle était, autonome, libre de ses mouvements. Aurais-je décidé de l’annexer à la réalité que ma fiction, atteinte en son essence, ne serait devenue que journal prosaïque consignant le flux d’événements nécessairement contingents.

   Un autre jour, dans la salle à peine éclairée de l’auberge. Aušra lit méticuleusement un livre dont je saurai bientôt qu’il s’agit des ‘Sonnets à Orphée’ du même Rilke. Elle ne se distrait guère de sa lecture, comme si elle était fascinée par le poème, livrée corps et âme à la magie des mots. Elle paraît transparente à force de beauté. Il y a, tout autour de son front, une manière d’auréole qui la pare. Comme si une extase flottait à fleur de peau. Comme si la brume de son âme se dissipait, l’enveloppant dans un bain de douce clarté. Je la crois vraiment femme de lettres, oublieuse du monde, vibrant au seul rythme des vers, devinant par avance l’enchantement qui se prodigue à simplement les écouter. A peine rentré à la Résidence, je feuillette ‘Les Sonnets’. Je lis la page sur laquelle Aušra s’est arrêtée, laissant le livre ouvert sur le blanc de la table, cette virginité dont semblaient naître les signes noirs des mots.

 

« Où est sa mort ? Vas-tu composer ce récit,

avant que ta chanson ne se perde, engloutie ?

Où sombre-t-elle, hors de moi … Presque une enfant… »

 

   Les mots du Poète, je les adresse à l’Ecrivain que je suis. Le Poète me questionne sur celle qui est, avec le temps, devenue mon Double. Je suis interrogée sur « sa mort », c'est-à-dire sur la mort du roman que j’écris. Aurais-je au moins la force, tant qu’elle est vivante, certes à la manière d’une brume, la force d’aller plus avant dans le récit, de tracer son destin, d’ouvrir la clairière de son histoire ? Ou bien, lassé de ne pas la connaître, l’abandonnerais-je en chemin, acceptant qu’elle « sombre hors de moi », la perdant à tout jamais, tel Orphée privé de son Eurydice ? Redeviendrait-elle alors, Aušra, retrouverait-elle son enfance primitive, sa valeur originelle ‘d’aube’ ? Ce sont ces questions qui m’assaillent comme autant de sombres événements dont, bientôt peut-être, je ne pourrais plus me relever, enseveli dans les bandelettes de mes propres mots ?

   Que me reste-t-il alors que de faire avancer une écriture hâtive, fiévreuse, de produire une cantilène lituanienne se perdant dans un songe baltique ? J’écris sans arrêt, prenant mes repas dans la plus grande frugalité qui soit, ne vivant qu’au gré des visions des dunes que redoublent celles de l’auberge. Mon séjour arrivera bientôt à son terme. De la Lituanie, je n’aurai guère vu qu’une côte sauvage battue de flots d’écume, aperçu des oiseaux marins se perdant dans l’illisible contrée de l’air, deviné surtout ‘Elle’ qui traverse ma vie, tisse l’étoffe de mon roman. Mes commensaux, je ne les aurai guère fréquentés. Question de langue, d’affinité, question de littérature. Une voix venait de loin qui m’intimait l’ordre d’écrire. Seulement cette rubescente graphomanie maintenait ma tête une coudée au-dessus des flots.

   Dernier jour à la Résidence. Dernier jour en Lituanie. Dernière rencontre d’Aušra, je la sais fidèle à son rituel quotidien. J’ai posé le point final au bas de mon manuscrit. Aušra de Lituanieest maintenant une réalité, un texte tangible, des centaines de feuillets assemblés dans une chemise de carton beige, la couleur de la robe d’Aušra, celle qu’elle semble affectionner parmi toutes les autres. J’ai rangé le dossier dans un maroquin de cuir fauve. Depuis toujours il est le confident de mes écrits. Je le pose sur la couverture de mon lit avec d’autres affaires qui, demain, rejoindront Paris, le ‘Quai aux fleurs’. Nulle nostalgie. Le bonheur anticipateur du retour malgré cette présence féminine qui frémit tout autour de moi. Je marche parmi les buttes des dunes. Le vent fouette les touffes d’oyats, on dirait des cheveux fous, vrillés, sur le point de s’envoler. Mon pli de terrain favori. Mon ‘refuge’ en quelque sorte. Peu à peu la lumière décline. La silhouette d’Aušra à contre-jour. Un fin liseré de clarté détoure la minceur de son corps. Elle est en parfaite harmonie avec le mystère crépusculaire qui habite le paysage. Elle en est la subtile efflorescence. J’espère mon écriture suffisamment inspirée pour traduire cette atmosphère irréelle qui la cerne et la soustrait aux yeux des distraits et des curieux.

   Je suis Aušra de loin, comme d’habitude. S’est-elle un jour aperçue de mon manège ? Y est-elle indifférente ? Ou bien m’ignore-t-elle totalement, simple risée de vent parmi les feuilles d’air ? Mais peu importe le réel. Maintenant elle est une figure symbolique, elle vit de sa propre vie, elle s’est assurée d’une possible éternité. Les hommes meurent, le langage leur survit. J’entre dans l’auberge. Habitudes : places identiques, actes identiques. Elle lit, je la regarde lire. Elle boit son thé à petites lapées, je bois le mien en écho. Elle pose son livre et disparaît dans l’ombre qui grandit. Je prends le livre. ‘Lettres à un jeune poète’ - Rainer Maria Rilke. Je pense Aušra rilkéenne accomplie. Sans doute une Poétesse. Une Muse en même temps, vibrant aux voies voilées de l’élégie. Une infime trace de crayon entoure un extrait. Cet extrait, est-il le domaine d’une affinité particulière, le prétexte d’une hypothétique réflexion ? Je lis :

   « Il se pourrait qu’après cette descente en vous même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire. »

   Non, l’adresse du Poète se fait en ma direction. Je suis l’apprenti Poète prenant acte des conseils de son illustre Aîné. « Renoncer à devenir poète », ceci serait sage attitude s’il s’avérait que mon roman, Aušra de Lituanie’ ne tienne nullement ses promesses. Or j’y ai jeté toutes mes forces. Bien sûr c’est Aušra qui a insufflé, dans le texte, sa divine présence. Ou, plutôt sa confondante absence, son orphique parution sur la scène à peine éclairée du monde. En réalité un roman ‘entre chien et loup’, des mots en demi-teinte, une esthétique de l’effleurement, si ce n’est de l’effacement. Aušra je l’ai voulue présente jusqu’en son absence même. Une manière de flottement aux confins du monde, un chant de luciole se perdant dans le mystère de la nuit.

   Je regagne la Résidence. Les Russes jouent aux cartes. Le Biélorusse écrit. Le Polonais chante. Joyeuse mélopée sur cette terre si sauvage, si déserte. Un peu de joie au milieu de l’austérité. Je regagne ma chambre, commence à plier mes vêtements, à les ranger dans un bagage. Mes livres, je les attache à l’aide d’une sangle de cuir.

   Mon manuscrit, je le poserai sur la banquette arrière de la voiture. Mon manuscrit ? Mais où est donc passé le maroquin ? Je suis sûr de l’avoir posé sur mon lit avant de partir dans les dunes. J’ai beau fouiller les moindres recoins, il faut m’en remettre à l’évidence, mon manuscrit a disparu. Je descends dans la salle commune, interroge chacun, dans un anglais approximatif, la langue qui nous sert de lien. Je n’obtiens que de ternes réponses, de vagues exclamations mais nul indice sur la disparition de mes feuillets. Quelqu’un s’est-il introduit à l’improviste dans la Résidence ? Je ne ferme jamais à clé, confiant en mon environnement.

   Je dîne de très peu, abattu par l’événement qui, pour moi, sonne à la manière d’une tragédie. Constat d’une triple perte. Du roman, d’Aušra qui avait connu son épilogue ; du temps consacré qui se donne maintenant en pure illusion ; peut-être d’Aušra elle-même qui, par l’effet d’un simple hasard, aurait pu partager ma vie. Je regagnerai Paris les mains vides, pareil à un nomade de retour à son camp, dépouillé de son troupeau, autant dire de son âme. Matin. La route est monotone qui me conduit de Klaipeda à Paris en passant par Varsovie et Berlin. Je fais une halte à Poznań où je passe la nuit dans un hôtel donnant sur une rue peu fréquentée. Quelques jeunes déambulent dans une sorte de mortel ennui que le gris des pavés semble refléter. Face à ma chambre, un immeuble au crépi rose, aux encadrements de fenêtres blancs.  Un large porche d’entrée s’y découpe qui ne semble conduire nulle part. Ma nuit est agitée, traversée de rêves qui me propulsent brusquement hors du sommeil. Rien de plus éprouvant, alors, que de voir surgir cette réalité dont j’aurais espéré qu’elle n’était qu’une dentelle de l’imaginaire.

   Traversée de Cologne sous une douce pluie. Traversée de la Belgique. Le jour a un air de coron et le ciel est de suie. Je suis impatient de retrouver le ‘Quai aux fleurs’, mon appartement. Un refuge ? Pareil à celui des dunes de Lituanie ? Ou bien une morne demeure désertée des motifs de l’écriture ? Je suis sur mon balcon. Je fume une cigarette. Je regarde les eaux plombées de la Seine, l’étrave de l’Île Saint-Louis, le minuscule Square Barye que n’égaie nulle rencontre amoureuse. Je me demande si Paris a encore une âme, s’il existe un endroit, une place secrète où se ressourcer, un jardin porteur de paix, dispensateur de plénitude.

   C’est toujours une grande douleur de perdre une création qui, en quelque manière, fait partie de vous. C’est votre chair qui est entaillée, qui se consume au feu de la tristesse. Je passe plusieurs jours à errer dans Paris, sans autre but que ma propre perdition parmi l’anonymat de la ville. Je traverse le désert du Village Saint-Paul, je vais m’asseoir sur les bancs de la Place des Vosges où j’essaie de me distraire en regardant l’architecture de brique des hôtels particuliers, Je longe le Canal Saint-Martin jusqu’aux premiers faubourgs de la Villette. Du sommet de Montmartre je m’immerge dans la brume qui monte lentement au-dessus du parvis de La Défense. Un itinéraire de nomade sans ses bêtes, sans but autre que d’espérer pouvoir se retrouver soi-même, se rassembler autour d’une flamme qui vacille.

   Lors de ces vagues déambulations, je ne fais que penser à l’écriture, au soutien quotidien qu’elle constitue, aux joies qu’elle me procure lorsque, l’inspiration aidant, les mots arrivent à la façon d’un lumineux grésil qui tomberait du ciel, couvrirait ma page blanche d’une autre blancheur, celle qui aperçoit l’infini au loin avec sa belle lumière, son subtil rayonnement. Reprendre l’écriture lituanienne, réécrire patiemment ce qui, déjà a été écrit ? Non, je crois que ce travail serait au-dessus de mes forces, qu’il ne se donnerait jamais qu’à la manière insuffisante d’un temps réchauffé, réaménagé, éternel retour du même qui inciserait ma peau bien plutôt que d’y appliquer un baume. La nuit, mes volets restent ouverts. Une clarté blafarde monte du ‘Quai aux fleurs’. Parfois le bruit froissé d’une péniche qui descend vers l’aval du fleuve. Mon voyage nocturne, comme toujours lors des périodes difficiles, est un récurrent clignotement, une forêt dense et obscure que traversent les éclairs du rêve. Longues séquences de songe éveillé, celles-là même qui, habituellement, constituent le creuset de mes futures écritures. Mais rien ne se montre vraiment que des pensées vides qui ne trouvent nullement le lieu de leur ouverture.

   Novembre est arrivé avec son cortège de feuilles. Ma fenêtre ne découvre qu’un paysage de désolation. L’Île Saint-Louis est à la peine. Ses toits de zinc gris se confondent avec le plomb du ciel. On dirait une chape de chagrin qui se serait abattue sur le monde. J’essaie de deviner, lors des rares éclaircies, un signal du destin qui ne soit nullement funeste. Je connais si bien les penchants de mon âme romantique, moi qui me nourris de l’écriture de Chateaubriand, de Rousseau, de Senancour, de Gérard de Nerval, de Charles Nodier, ces écrivains sont les images tutélaires, les sémaphores qui me guident sur les voies de la littérature. Je crois qu’ils ne peuvent me trahir, qu’ils existent toujours en moi avec leurs propres ressources, le privilège de leurs visions, la meute inouïe de leurs sensations. C’est en relisant une page de ‘La Nouvelle Héloïse’ que s’installe en moi l’idée qu’il me faut forcer le destin, me montrer à la hauteur d’une tâche qui me hèle au loin, complétude d’un manque infini :

   « …nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. S'en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. »

   Cependant je comprenais combien ces mots que j’empruntais au héros de Jean-Jacques étaient distanciés dans le temps, combien ils étaient en porte-à-faux avec le climat d’aujourd’hui. Et pourtant ces pensées je les faisais miennes comme si « nos rendez-vous, nos plaisirs », avaient été ceux d’Aušra, les miens, comme si, en quelque sorte, nous avions été amants, que ce temps ne reviendrait plus, comme si une noire taie de deuil avait recouvert nos itinéraires divergents. J’étais ici à Paris, en plein cœur de mon désarroi, elle était dans sa Lituanie natale, perdue sur les rivages de brume de la Baltique. Tout ceci était-il sans retour ? Tout ceci, mes rêves bourgeonnant à sa seule vue, ma hâte à l’écrire, Elle Aušra, sur le désert livide de mes feuilles, à l’archiver dans ma mémoire, tout ceci donc n’avait-il été qu’une illusion se dissipant à la façon d’une fumée dans le ciel d’hiver ?

   Parvenu là où je suis, je crois bien que j’ai été abusé par les pouvoirs de l’écriture que je croyais magiques, tout comme un jeune enfant imagine le Père-Noël à la hotte inépuisable, à la générosité sans limite. Sans doute était-il grand temps que je réagisse, que je sorte enfin des marges distantes d’une enfance heureuse, que je surgisse dans la force de l’âge et renonce à vivre dans la chimère d’une chambre close qui m’abriterait des événements du monde. Certes des lacunes, des stades non encore atteints, mais je connais, pour l’avoir souvent éprouvé, ma capacité de résilience. Je crois que je la dois à ma fréquentation assidue de la littérature. Certes je ne suis nullement le valeureux Ulysse triomphant de toutes les embûches mais mon imagination pourvoit à ce que la réalité m’ôte et je m’identifie à toutes sortes de personnages qui insufflent en moi des énergies dont je croyais ma propre nature dépourvue.

   Matin de novembre. Un soleil blanc s’est levé sur Paris. Je quitte le ‘Quai aux fleurs’ dans un poudroiement de brume. C’est tout juste si je distingue l’extrémité de l’Île Saint-Louis. Avec moi, j’ai seulement emporté quelques livres, des feuilles de papier, un stylo, un bagage de cuir fauve qui remplacera celui qui contient mon manuscrit, dont je me demande toujours en raison de quels motifs il a pu disparaître. Je marche sur les traces de mon chemin de retour. La Belgique, ce pays de petites dimensions, je le traverse sans presque m’en apercevoir. Une vague lumière d’étain règne sur Cologne.

   Je m’arrête à Poznań, demande la même chambre. Il me faut exorciser certaines images, déconstruire certains rêves qui étaient plutôt des cauchemars. En face, toujours l’identique façade de crépi rose. Le jour qui décline y imprime la chaleur d’une soie. L’image d’Aušra vient s’y poser comme le papillon sur la corolle de la fleur. Dans la rue, des groupes de jeunes déambulent, escortés d’une musique joyeuse. On dirait les préparatifs d’une fête ou bien d’un carnaval. La nuit est douce, baignée du chant des étoiles. Par la croisée j’aperçois le sourire de la Lune, il me tient éveillé jusqu’au petit jour. Et toujours cette image, vision persistante d’Aušra, faveur d’une étrange beauté qui se dit en brume, en songe, dans les mots de la belle poésie rilkéenne. Je viens tout juste de sortir des faubourgs de Varsovie. Maintenant le jour est haut dans le ciel, pareil à une éclatante bannière se déployant aux confins de l’horizon.

   Klaipeda, juste avant l’heure crépusculaire. Je gare ma voiture à l’extrémité de la route qui se termine contre le talus des dunes. L’air est doux, un genre de brise qui enveloppe et dispose aux confidences. Je suis tout en haut des collines de sable, dans ce pli du relief qui est mien tellement il me ressemble, lui le discret qui ne vit que du souffle de la Baltique. Une silhouette sur le rivage. Son effigie se grave dans l’étoile de mes yeux, y fait ses mille phosphorescences. Bonheur que d’être là, sur le bord d’une existence qui va connaître son dépliement. Une lumière partage les nuages, vient se poser sur les oyats avec l’infinie délicatesse des choses rares. La toile beige de la cape avance lentement vers le lieu de son destin. Un éclair de cheveux blonds. Peut-être l’ébauche d’un sourire sur des lèvres romantiques ? Oui, certainement. Je descends la dune dans le pur sillage tracé par Aušra. C’est pareil à la course d’une comète dans l’illisible et vaste ciel. Elle, Aušra, la vraie, la vivante, la réservée vient d’entrer dans l’auberge. J’y serai bientôt. Qu’y trouverais-je ? Un poème de Rilke ? Une nouvelle écriture dont je ne connaîtrais le nom ? Amour de l’écriture, écriture de l’Amour ?

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7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 16:41
Un territoire où trouver assise

" Brume, or et Mer du Nord"

C'est ainsi: les plages de la Mer du Nord

c'est mon trésor...

comme Aldo, sur le rivage des Syrtes...

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Il faut avoir parcouru beaucoup de routes, s’être arrêtés dans des tavernes, y avoir bu des vins rudes, avoir festoyé, être ressortis ivres. Il faut avoir croisé une Belle - sa beauté rayonnait jusqu’au ciel où sont les étoiles -, l’avoir perdue dans un recoin de l’imaginaire. Il faut avoir usé ses yeux aux vitres du monde, avoir fait de ses doigts de simples bâtons où s’égoutte la pure inanité de la perte. Avoir couru par monts et par vaux, avoir vu des œuvres d’art qui rutilaient et les yeux pleuraient des larmes d’inconsolable essence. Avoir vu le pollen couler des arbres dans le lumineux automne, avoir vu la fuite rousse de l’écureuil dans l’or du couchant. Avoir éprouvé, au fond de soi - cet abîme -, le tranchant cruel de la fuite, avoir lancé les lianes de ses bras dans le vide, avoir éprouvé la verticale solitude et ne même plus savoir si l’on a un être, quelle est sa figure, s’il nous précède ou nous suit, si on est assurés d’exister quelque part ailleurs que dans le massif brûlé de sa propre tête. Tout ceci il faut l’avoir éprouvé jusqu’aux limites du sensible, un pieu fiché dans le corps qui nous dit l’immobile, le silence et peut-être cette absolue voie du néant qui nous appelle et nous rive à demeure.

   C’est bien l’expérience du rien, de la limite, qui nous pousse vers les choses belles, un refuge s’y trouve donné de tout temps qui est notre plus sûr abri. Toujours nous voulons éloigner de nous ce qui ne se montre que sous les auspices du tragique. Et pourtant le tragique nous habite et nous sculpte de l’intérieur. Il est ce par quoi nous exultons. Ce par quoi nous recherchons l’aimée, nous désolons de son absence, nous ravissons de sa présence. Mais ce ravissement porte toujours en son envers les stigmates de notre dette existentielle fondamentale. Nous sommes en sursis et le savons. Même les animaux le savent, dont certains « se cachent pour mourir ». Car honte est de mourir alors que tant de choses nous convoquaient à la fête de la présence. Ici, dans ce que nous énonçons, aucune complaisance avec la douleur, aucune compromission qui ferait de la souffrance la voie qui nous rachèterait d’un hypothétique péché. L’explication est trop courte au gré de laquelle des siècles de judéo-christianisme - cette fable portée au rougeoiement d’une supposée vérité - exigeraient de nous un acte de rémission. La vérité n’est nullement religieuse pour le simple fait qu’un dogme n’en peut décréter l’émergence. La vérité est coïncidence avec sa propre essence et celle du monde, autrement dit sortie de soi en direction des Intelligibles. Le sensible est trop sujet à toutes les apories. Il faut partir de lui, en faire seulement le tremplin grâce auquel un soleil pourra se lever nous disant le lumineux, l’authentique  en leur venue essentielle. C’est pour cette seule raison d’un accroissement de sa propre conscience qu’il faut avoir connu la boue, s’être vautré dans la soue afin que, s’en étant exilés, quelque chose comme une certitude nous atteigne. Non celle d’une icône enchâssée derrière sa vitre numineuse. Non, une esthétique nous conduisant hors de nous vers cette éthique sans laquelle rien ne tient que l’approximatif, l’esquive, le faux-semblant.

  Admirer le beau paysage est déjà chemin qui nous rapproche d’une exactitude. De la nôtre. De cette nature dont nous sommes les rejetons, qui nous appelle à célébrer la fête des épousailles. L’épousée n’est pas l’aimée. Pour la simple raison que notre rencontre n’est scellée - certes au gré de l’amour -, qu’à l’aune du contrat qui en est la convention sociale. Avec la nature notre rencontre est d’une autre facture : nous sommes fragment de nature qui rejoint cette nature en totalité, notre seule justification au monde. Indépassable filiation. Chair de la chair dont nous porterons les stigmates jusqu’au seuil de notre mort. Lien indissoluble. Nous pouvons répudier l’aimée, nullement celle qui est notre génitrice.

   Toute réalité portée à son incandescence, à sa nudité, est vérité en son ultime manifestation. La vérité ne souffre ni confusion, ni polyphonie des voix, elle est événement silencieux parmi la rumeur mondaine. Elle est surgissement dans la pure présence. Toujours nous sommes surpris par sa venue, nous la pensions hors de portée de notre lucidité. Seulement une visée théorétique qui habitait les cimes, tutoyait les monts élevés où règne l’esprit de l’absolu. Mais vérité n’est rien que ceci : nature contre nature. Nature de la divine Nature s’enlaçant à notre propre nature, cette conscience qui ne vit que de sublimes rencontres. Dans le matin qui chante et s’éveille il n’y a plus la césure de l’altérité. Mon ego est l’ego du monde. Je suis cette vague de sable qui émerge des profondeurs de la nuit, en tresse encore l’ombre subtile, cette frange d’inconscient qui en traverse le lent processus. Oui, la nuit est présente dans le jour tout comme le vice se donne comme l’envers de la vertu. Merveilleuse ambiguïté qui tisse tous nos actes, nous faisant diables, nous faisant saints, d’une seule lancée  de ce qui est, nous questionne, se montre cendre, se montre braise.

   Mais ce que je vois, est-ce une plage encore dans le luxe de son demi-sommeil, une dune que lisse le vent du désert, l’océan d’un doute qui se vêtirait de ses plus beaux atours, afin que, distraits de nous-mêmes par tant de beauté nous puissions enfin dire l’espace de cette vérité qui n’est que notre propre figure confrontée à son écho, à son miroir. Je ne suis moi que, présentement regardant l’étendue d’or et de pain brûlé qui, en retour, me vise et me confie le soin de témoigner de l’indicible. Une chose était là en attente de son être et voici qu’elle demeure, là, à portée de la main, intangible dans l’éclair qui la déchire et me la remet en tant que légitime possession. En cette heure désertée d’hommes, vide d’oiseaux, hissée hors de tout bruit, il n’y a que l’unique en sa brève donation. Comment pourrait-il en être autrement ?

   Partout, sur la Terre, sur d’autres continents, dans la lumière verticale, dans les assauts de la blancheur zénithale, sont des vies qui se lèvent, des amours qui s’embrasent, des souffrances qui exultent, des crimes qui se commettent, du sang qui coule en de vains et exténuants sacrifices. Comment ne pas être, avec ce qui vient de loin, ce ciel d’encre, cette toile de scène illisible, cette ligne noire qui tient lieu d’horizon, comment ne pas être en harmonie, être, placé intimement à la jonction des choses, être chose soi-même que le réel sublime afin que soit remise à la garde de notre âme l’infinie beauté qui nous fait hommes sur cette Terre ? Ici, c’est plus qu’une simple dialectique qui s’installe, faisant métaphore, joignant la nuit et le jour, montrant la vie, montrant la mort. C’est de nous, dont il s’agit, interrogés jusqu’au tréfonds de notre être. Beauté est là qui nous dit l’urgence de sa mise à l’abri, en dehors des convulsions et des tellurismes de tous ordres. Il faut faire halte. Il faut ouvrir la paix. Il faut « se faire voyant » rimbaldien et demeurer le temps qu’il faudra sur ce « Bateau ivre » qu’est toute poésie, toute œuvre d’art, qu’est toute image dès l’instant où elle nous arrache à la contemplation de notre propre et démesuré ego. Être soi en son essentialité : s’arracher à soi pour mieux se rejoindre. Ici tout est dit en belles valeurs esthétiques de ce qu’est l’éthique, l’attention à l’altérité en tant qu’exception. Nous serons cette aube infinie qui est le temps d’ouverture par où connaître plus loin que nos yeux le peuvent ! Oui, assurément nous le serons. Qu’adviendrait-il de nous si nous étions tentés de faillir à notre tâche, de ne plus regarder, sinon de devenir de simples âmes errantes ayant perdu l’objet de leur contemplation ? Que serions-nous si le monde-pour-nous, soudain, devenait monde-pour-lui ? Que serions-nous ? Il n’y aurait que la fureur du silence et une attente infinie. Ceci que nous refusons de tout notre être.

  

  

 

 

 

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4 janvier 2021 1 04 /01 /janvier /2021 10:39
Filature de nuit

Béatrice (1895)

Marie Spartali Stillman

 

Source : Wikipédia

 

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   J’avais quitté le ‘Quai aux fleurs’ à Paris dans une sorte d’été indien, les gelées n’avaient pas encore fait leur apparition et l’hiver était loin qui grésillait à la façon d’un insecte perdu parmi les hautes tiges des chaumes. Je n’avais emporté que quelques notes, quelques livres au titre desquels figuraient en bonne place, aussi bien ‘René’ de Chateaubriand, que ‘Les Nuits’ d’Alfred de Musset et ‘Méditations’ de Lamartine, car vous l’aurez compris, c’est le romantisme (ou du moins ce qu’il en restait en notre époque prosaïque) qui occupait le plus clair de mes journées. J’écrivais un genre de synthèse de ces ouvrages avec, pour fil rouge, le thème de l’émotion qui les traversait à la façon d’un leitmotiv. Parallèlement, je mettais une dernière main à un roman que, bientôt, je confierais à mon éditeur. Je n’avais encore choisi son titre définitif. J’hésitais entre ‘La Fille nocturne’ et ‘Filature de nuit’. J’espérais que mon séjour en Sicile m’inspirerait, que le calme que j’y trouverais en cette basse saison d’automne serait propice à faire émerger, aussi bien en moi qu’en mes personnages, cette nostalgie d’un temps passé dont le foyer était l’exaltation des sentiments, la noblesse d’une âme tout orientée vers l’amour de la Nature, tout encline à la rêverie et aux méditations.

   J’avais choisi, comme lieu de mon séjour, la petite ville de Milazzo bâtie sur un promontoire entre deux baies. Je logeais dans un hôtel situé au centre de la bourgade, sur la ‘Piazza Caio Duilio’. J’aimais bien son air baroque, ses alignements de façades roses qui contrastaient avec le blanc ivoire de ses immeubles classiques, sa fontaine de marbre clair où jouaient, avec la lumière, ses personnages et animaux Renaissants. Je me levais tôt chaque jour, bien résolu à m’installer à ma tâche dès les premières heures, réservant le reste de la journée aux flâneries diverses et autres variations imaginaires. Il me fallait ce genre de tension entre travail assidu et temps librement investi pour donner cours, lors de mes périodes de repos, à des genres de recueillements où se profilaient les esquisses de mes ouvrages futurs.

    Invariablement, l’après-midi, après avoir déambulé dans le lacis des vielles ruelles, avoir photographié quelque porte rustique, une façade colorée de teintes saturées, quelque détail architectural, j’empruntais un chemin de dalles de schiste, portant le nom de ‘Spiaggia Baia Del Tono’. Il descendait en pente douve vers la mer. Il sinuait entre deux murailles de pierres sèches sur lesquelles s’épanouissait la belle végétation méditerranéenne : bouquets de houx, têtes hirsutes des palmiers, agaves aux larges raquettes semées de piquants. Je débouchais sur une étroite plage de graviers qu’entouraient de hauts rochers tapissés de plantes. Deux ou trois maisons contemporaines de béton gis, désertes à cette saison. La plupart du temps j’y étais seul, en compagnie de quelques goélands qui jouaient avec l’eau. Cette longue et heureuse monotonie était le lieu favorable à ma méditation. Les heures s’écoulaient avec le bruit de gouttes chutant d’une clepsydre. J’aurais pu être le Dernier Homme sur Terre que rien ne se serait présenté différemment. Ma présence en cet endroit déserté était ponctuée de longues réflexions, parfois de brèves lectures des ouvrages de Chateaubriand, de notes prises à la hâte et, surtout, de regards qui planaient sur la plaine de la mer que, parfois, hérissait un vent venu du large.

   A certains instants, me retournant pour cueillir une pierre que je jetais dans l’eau pour y faire des ricochets (c’était l’un de mes jeux d’enfance préférés), il me semblait apercevoir, au milieu des orchidées et des touffes de genêts, l’éclair d’un visage sombre qui, aussitôt qu’aperçu, disparaissait. De nature imaginative, je n’attribuais ces rapides impressions qu’à une manière de persistance rétinienne dont ma mémoire devait être affectée. Mais, bien que persuadé du surgissement d’une illusion, ces ‘apparitions’ ne laissaient de m’inquiéter. Il fallait que je m’assure que personne ne se dissimulait en cet endroit sauvage, loin de toute vie. C’était moins la peur qui m’habitait que le sentiment étrange que quelqu’un aurait pu m’observer à mon insu.

   Cependant, il suffisait du passage d’une barque de pêche au large, du bruit d’un clapotis, d’une rumeur venue de Milazzo pour que le réel me reprenne dans son évidence et Celui ou Celle qui, un instant, avaient accaparé mon attention se dispersaient comme la brume sous le rayonnement solaire. Alors, après un substantiel repos, je gravissais en sens inverse le chemin de dalles pour regagner le village. Le soleil, hissé à la verticale, dessinait tout autour de moi un cercle d’ombres qui me faisait penser à une étrange présence, comme si les hallucinations qui m’avaient récemment visitées (cet homme supposé, cette femme imaginée) pouvaient à loisir trouver refuge dans la manière de clair-obscur qui ne se détachait nullement de mon corps, qui en était une sorte de halo.

   Avant de regagner ma chambre d’hôtel, j’avais établi un rituel, itinéraire parmi les ‘curiosités’ de la ville. Je passais à côté du château médiéval, observais avec un vif intérêt l’immense bâtisse de pierres grises, ses tours circulaires, puis je gagnais le site de la Villa Vaccarino, en admirais la manière Art Nouveau, la façade à colonnes et larges balustres de pierre blanche, l’imposante clôture de fer forgé style Liberty, les frondaisons du grand parc. Je terminais invariablement par une rapide visite à la Cathédrale : son haut campanile à la couleur de talc m’impressionnait par la pureté de sa ligne. Il ne s’agissait nullement d’un parcours ‘touristique’ mais bien plutôt d’un prélude à l’écriture. Et je dois avouer que, si mon attention se portait sur l’architecture de ces monuments, elle ne cessait d’être troublée. Je me sentais suivi par une ombre, sans doute épié et il n’était pas rare que je me retourne pour apercevoir l’intrus. Sans doute me prenait-il de vitesse car je ne pouvais guère surprendre que le lisse des pavés luisant de soleil, l’immense plaine du parvis, les barbacanes et les machicoulis de la forteresse. J’aurais pu m’inquiéter au sujet de ma santé mais j’étais bien trop absorbé par l’écriture de mon dernier roman pour prendre le temps de consulter un médecin. De toute manière les symptômes étaient davantage de nature imaginaire qu’ils n’auraient pu être liés à une quelconque maladie.

   Cela fait une semaine que je suis arrivé à Milazzo et mon roman est sur le point de trouver son point final. Je dispose donc de quelques loisirs dont mes flâneries sont l’expression. J’aime beaucoup me perdre au hasard des ruelles, y faire la rencontre de visiteurs, y découvrir une curiosité architecturale que nul Guide Touristique ne m’aurait indiquée. Ce soir j’ai dîné sur la terrasse de l’Hôtel, face à la mer, en compagnie d’un délicieux vin blanc. Ici la vigne est une seconde nature. Je parcours la ville et me grise de ces si beaux noms italiens : ‘Via Tre Monti’, ‘Via Giuseppe Piaggia, ‘Via Ipazia’. Les façades sont vives, gaies, colorées, aux larges balcons de fer. Une joie immédiate se donne à déambuler ici sans autre contrainte que de voir, de sentir, de s’éprouver vivant parmi les vivants. Les réverbères se sont allumés, ils diffusent une lumière d’aigue marine, ils grésillent doucement dans la nuit qui monte. Des gerbes d’étoiles courent dans le ciel, jouant avec la traîne blanche de la Voie Lactée. Je marche longtemps puis décide de gagner le quartier du Port. Les rues sont étroites, elles me font penser à un dédale dont, peut-être, je ne pourrais jamais sortir. Il suffirait d’un mauvais sort, d’une décision trouble du destin, de la perte de la mémoire et je tournerais longuement autour de moi sans en pouvoir retrouver le chemin.

   Quelques magasins d’alimentation sont encore ouverts. Les enseignes lumineuses des bars clignotent, barres de néon rouges et vertes. Je croise quelques passants, sans doute des habitués du quartier. Il me semble qu’ils s’étonnent de ma présence. Il faut dire les touristes sont partis et il ne demeure guère que des autochtones qui regagnent leur logis. Ça y est, cette impression d’être suivi se manifeste à nouveau, si bien que je me retourne vivement pour tenter d’apercevoir quelque individu en maraude, sans doute intéressé par l’argent que je suis supposé emporter avec moi. On me suit. On me surveille. On écoute le bruit de mes pas sur le trottoir. On devine le prochain de mes gestes. On anticipe mon futur trajet. Et toujours cette OMBRE qui fuit, se dissimule sous la première porte cochère, la moindre encoignure des murs.

   Oui, je le sais, l’ombre est là qui ne me lâchera plus. Au bout de la rue, une flaque de lumière mauve. Un bar. Quelques attardés sirotent un alcool. J’entre. Des têtes se tournent vers moi, m’interrogent silencieusement. Que vient faire cet Inconnu en ce lieu, à cette heure ? Je m’assois à une table, commande un ‘Campari’. L’ombre s’assoit face à moi, à la même table. L’Ombre est la nuit. Suis-je le jour ? L’Ombre est muette mais je ne parle guère non plus. Et puis, me viendrait-il à l’idée de parler à une Ombre ? Que feriez-vous à ma place, sinon consommer le plus vite possible, payer, partir dans la rue à la manière d’un prisonnier qui fuit sa geôle ?

   Mais je sens bien, dans le plomb de mes jambes, que ma fuite n’est qu’un rêve, mon refuge ailleurs l’utopie d’un enfant gâté. Ce à quoi m’accote mon destin : demeurer dans ma nasse de chair, faire face à l’Ombre, ne nullement chercher à m’esquiver. De toute façon on est toujours rattrapé par sa propre existence, cloué au pilori de ses propres jours, emmuré dans cette peau qui n’est qu’une guenille existentielle dont on ne se défera que mort. Alors autant se disposer à ce qui va advenir avec la certitude que tout ceci est inévitable, que tout ceci est gravé en vous tout comme les ex-voto sont gravés sur les pierres levées qui regardent la mer, là où ont péri tant d’infortunés marins. Les hommes du bar ont-ils aperçu l’Ombre ? Non. Sont-ils inquiets à propos de quoi que ce soit ? Non. Regardent-ils en la direction de l’Etranger ? Non. Ils boivent, simplement, leurs yeux rivés sur leurs verres, leurs cercles sont les limites de leurs propres vies d’égarés.

   L’Ombre : « Je te suis depuis si longtemps. Depuis l’aurore de ta naissance, si tu veux savoir. Et tu ne sembles m’apercevoir que maintenant, ici, dans ce bar paumé de ce quartier interlope du Port. Serais-tu distrait par hasard ? Ou bien tes sens seraient-ils à ce point usés que tu n’apercevrais des choses que leur silhouette, non leur contenu ? »

   Moi : « Mais qui es-tu pour t’adresser à moi de cette manière si cavalière ? Et quels sont les motifs de ta poursuite incessante ? Te crois-tu le Veneur d’une chasse à courre ? Je serais le cerf à abattre sous la meute de l’hallali, les sons des cors viennent jusqu’à moi qui percent mes tympans. Mais au nom de quelle loi t’arroges-tu le droit d’empiéter ainsi sur mon présent, d’en détricoter les mailles ? Faut-il que tu soies d’une engeance bien peu ordinaire ! »

   L’Ombre : « Mais pérore donc à ta guise, de toute façon tu ne pourras incliner en rien ton sort peu enviable. Dès l’instant où tu es, je suis et de façon immarcescible ! Tu vois, je manie le registre élevé aussi bien que toi et j’ai en réserve encore une infinité d’autres formules frappées au coin du rare et de l’infiniment reproductible. Alors je te conseille de ne pas jouer au malin ; ‘A malin, malin et demi !’ »

   Moi : « Donc je ne saurai rien de toi et puisque tu prétends que nos existences sont siamoises, je ne saurai rien de moi. Sais-tu, au moins, qu’il s’agit là de la douleur la plus vive auprès de laquelle le ‘supplice de la goutte d’eau qui chute sur le front du condamné’ est pur plaisir ? Le sais-tu, au moins ? « 

   L’Ombre : « Rassure-toi, je ne vais nullement te laisser désespérer plus longtemps, mais ta souffrance ne sera qu’amplifiée lorsque tu sauras la solution de l’énigme. Il est des vérités bien pires que des doutes. Leur acide te ronge consciencieusement, c’est le prix à payer de la lucidité. Celle-ci, habituellement, passe pour une vertu. Elle sera ton vice le plus ardent, elle constituera chaque station de ton Chemin de Croix ! Eh bien puisque ta supplique muette parle mieux que tu ne saurais le faire, écoute bien : JE SUIS TON OMBRE ! Es-tu vraiment satisfait d’entendre ceci ? Ou bien vas-tu te jeter la tête la première dans les eaux noires du Port ? Elles n’attendent que toi. Elles sont le reflet de ta propre nuit ! »

    Moi : « Chacun traîne derrière soi son ombre, chacun porte en soi sa part d’ombre. Qu’y a-t-il de condamnable à ceci ? L’ombre serait-elle écho de l’Enfer ? »

   Mon Ombre : « Oh, rien de bien répréhensible, sinon le fait que l’ignorance de ta part nocturne est coupable. Tu fais le fier, tu places ton visage dans le rayonnement de la lumière, mais tu trompes tous tes commensaux, d’ailleurs à commencer par toi. Tu es un Janus bifrons, tu es un Existant à deux faces, l’une de clarté, l’autre de ténèbres. S’assumer en totalité, c’est reconnaître cette réalité-là, sinon tu n’es que ce bouffon de la commedia dell’arte, un Brighella, lui qui affirme sans ambages, « Je suis un homme fameux pour les fourberies et les plus belles, c’est moi qui les ai inventées. » Mais serais-tu donc fier de développer de telles assertions ? Les livrant au Monde, tu crois en ton génie alors que tu n’es qu’un imposteur qui mériterait le cachot le plus sombre qui soit ! »

   Moi : « Mais cesse donc de moraliser, de te prendre pour la Vertu même. De qui tiens-tu cette morgue, quel démiurge t’a insufflé tant d’orgueil ? Te penses-tu souverain, bien au-dessus de la condition des hommes ? »

   Mon Ombre : « Ne ruse pas. Ne te défile pas. Tes esquives sont mortelles. Reconnais-toi en qui tu es vraiment et nous pourrons naviguer de conserve, sinon dans la plus évidente gloire, du moins dans une proximité permissive, tolérante. Accepte donc la part de noirceur que le Destin t’a allouée et tu verras les choses avec bien plus de sagacité. Et puis, crois-moi, moi Ton Ombre, je ne possède pas que des inconvénients, je peux même t’aider à progresser, à franchir des étapes. Sans les épines, la fabuleuse rose ne serait qui elle est, cette exception de la généreuse Nature. Mais, à partir d’ici, je vais te proposer un jeu. Toi qui te prétends Ecrivain, et non des moindres, pourrais-tu au moins me citer quelques noms célèbres, j’y ajouterai mon ‘grain de sel’ et tu comprendras que tout Poète dissimule en son Ombre les motifs les plus précieux qui soient, Celles qui veillent dans l’obscur, ces Muses sans lesquelles ils ne seraient, tes frères Ecrivains ainsi que toi-même, qu’un épouvantail dont les passereaux se moqueraient, les prenant pour des balourds. »

   Moi : « Dante. »

   Mon Ombre : « Béatrice. »

   Moi : « Pétrarque. »

   Mon Ombre : « Laure. »

   Moi : « Ronsard. »

   Mon Ombre : « Hélène. »

   Moi : « Racine. »

   Mon Ombre : « Mademoiselle Du Parc. »

   Moi : « Molière. »

   Mon Ombre : « Armande Béjart. »

   Moi : « Rousseau. »

   Mon Ombre : « Thérèse Levasseur. »

   Moi : « Chateaubriand. »

   Mon Ombre : « Madame Récamier. »

   Moi : « Hugo. »

   Mon Ombre : « Juliette Drouet. »

   Moi : « Baudelaire. »

   Mon Ombre : « Jeanne Duval. »

   Moi : « Apollinaire. »

   Mon Ombre : « Marie Laurencin. »

   Moi : « Aragon. »

   Mon Ombre : « Elsa Triolet. »

      Je dois dire qu’après l’évocation de tous ces Ecrivains illustres dans le secret obscur desquels s’abritaient leurs Muses, je commençais à mieux comprendre la valeur de l’Ombre en général, de la mienne en particulier, lui trouvant même les mérites les plus hauts que l’on peut accorder aux événements. En quelque manière l’Ombre se donnait à moi comme Lumière et j’aurais presque ri de ce curieux oxymore mais je préférais cacher mon contentement pour des raisons de fierté. Je n’osais avouer à mon Ombre que, jusqu’ici, je n’en avais perçu que les esquisses négatives. En réalité, il y avait tant à connaître de tout ce qui se dissimulait et ne rêvait que d’être porté à la révélation du plein jour.

   Cependant qu’avec Mon Ombre nous devisions, les habitués du bar avaient bu nombre de canons, si bien que, grisés, dans le petit jour qui se levait, Mon Ombre et Moi ne devions être pour eux, que des genres de falots brumeux se mêlant aux vapeurs de l’aube. Je percevais l’impatience de mon vis-à-vis à me révéler d’autres mystères.

   Moi : « Parle donc, je te sens prêt à me révéler quantité d’informations intéressantes. Quitte à avoir une Ombre, au moins que j’en tire quelque profit ! »

   Encouragé par mon attitude d’ouverture, Mon Ombre assura son assise, se campant confortablement sur son siège de bois :

   « Ecoute-moi bien Celui-par-qui-je-suis. En réalité je suis la part que tu as oubliée sans même que tu t’aperçoives de cette perte. Je suis aussi bien ton inconscient que tes rêves, je suis ta mémoire profonde, celle que tu as abandonnée aux caprices du temps comme l’on se débarrasse d’une babiole encombrante. Je suis le réservoir de tes souvenirs, le vase où reposent les images de tes jours les plus fastes. Tu en es amnésique et c’est bien ceci qui ourdit ta peine, tresse les mailles de ton affliction. Rester vivant, c’est assumer sa part d’ombre mais à condition d’y introduire un lumignon qui, sans dissiper les ténèbres, les métamorphose en clair-obscur. Sais-tu la valeur immense du clair-obscur ? C’est la zone de passage du mensonge à la vérité, c’est le lieu de la vie qui s’oppose à la mort, c’est le site de la connaissance qui fait reculer la sinistre inconnaissance. »

   Je ne voulais interrompre le flot de paroles de mon Cicérone. Il paraissait parti pour pérorer durant des heures. Dans le bar qui se teintait des eaux bleues de l’aube, les Buveurs s’étaient arrêté de boire, fascinés par les propos que tenait mon interlocuteur. Sans doute espéraient-ils dévoiler quelque chose d’importance dans ceci même qui se disait avec tant de belle ardeur, tant d’enthousiasme. On n’est nullement porté si haut hors de soi pour rien !

   Moi : « Mais qu’as-tu donc à me communiquer qui pourrait changer le cours de ma vie ? Je t’écoute, mais, de grâce, sois bref ! »

   Mon Ombre : « Depuis la nuit relative dans laquelle je me trouve et te surveille, je vois bien mieux que tu ne pourrais voir toi-même. C’est à partir des ténèbres que le jour peut délivrer ses secrets. Tu es toujours dans la lumière, comment pourrais-tu discerner lumière sur lumière ? Non, il faut des contrastes, des oppositions de valeurs, des noirs et des blancs afin que de leur différence surgisse quelque évidence. Mais je vais rendre mon discours plus clair, plus concret. Sais-tu, au moins, pour quelle raison tu as tant d’affinités avec le Romantisme, d’où te vient cet intérêt ? Non, ne cherche nullement à me tromper. Sur toi je connais bien plus de choses que tu ne pourrais en découvrir. Je m’explique. Les Romantiques, dont tu parais être une lointaine survivance, sont positivement fascinés par tout ce qui touche au thème de la nuit dont l’ombre est la composante la plus réelle. Pense par exemple au peintre romantique Caspar David Friedrich dont je sais que tu admires les œuvres. Il a peint nombre de ‘nocturnes’ remarquables par la faible clarté lunaire qui nimbe les paysages d’une touche aussi poétique que mélancolique. Un peu à sa manière, Carl Gustav Carus nous livre de sublimes ruines gothiques empreintes de mysticisme. Et toi qui te targues d’être un fin connaisseur de la littérature, tu ne saurais ignorer le culte rendu à l’ombre (à moi-même si tu veux bien excuser ma vanité) par les grands poètes et écrivains du XIX° et du XX° siècle. Mais je vais te rafraîchir la mémoire en te citant quelque pièce d’anthologie :

  

   De Hugo, ‘La légende des siècles’ :

 

« L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

 

   Du ‘Journal’ d’Amiel :

 

   « Sortir de son cadre est une convoitise ; sauter hors de notre ombre nous tente les uns et les autres comme la plus délicieuse des espiègleries à faire à notre destinée. (...) on rêve l'impossible. »

 

   Des ‘Contemplations’, Hugo de nouveau :

 

« Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre ;

Et nous, pâles, nous contemplons.

Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible. »

 

   Ici, tu saisiras bien en quoi moi, Ton Ombre, suis ton indéfectible double, en quoi je te complète, en quoi mon absence serait bien pire que ma présence dont je suppute à l’instant, que tu commences à être lassé. Pour te débarrasser de mon encombrante existence, tu pourrais prétexter une grave maladie m’affectant. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Mais vois-tu, d’un seul coup tu perdrais le ‘nuptial’, ‘l’auguste’ et le ‘solennel’ et je crains fort que tu ne survivrais à un tel événement. Et puis, je te conseille surtout de méditer la belle réflexion d’Amiel. Tu pourrais toujours tenter de sauter hors de qui je suis, pensant ainsi te libérer de tes fers. Mais cherchant l’impossible ton destin aurait tôt fait de te rattraper, te mettant face à ta propre nuit. Il n’y a nul jour qui puisse faire l’économie de sa nuit. Il n’y a nul Existant qui puisse renier son Ombre. »

   Ceci sonnait comme une ‘Fin de partie’ à la manière de Beckett. Le rideau descendait sur la scène qui s’emplissait d’ombres. Les Buveurs sortirent à la queue leu-leu sans mot dire. Mon Ombre sortit et je la suivis. C’était la première fois que je voyais ceci. J’avais soudain trouvé le titre de mon roman : ‘Je SUIS mon Ombre’. Ce qui voulait dire, d’une façon polysémique, que je la SUIVAIS, elle qui maintenant me précédait, en même temps que j’ETAIS elle, Mon Ombre !

   J’ai regagné mon hôtel le cœur en joie, marchant avec la grâce d’une ballerine sur le lisse du parquet. Un air doux embaume, venu de la mer. Les oiseaux s’éveillent et s’essaient à leurs premiers trilles. Je viens de passer une nuit blanche (ce qui ne m’était arrivé depuis fort longtemps) et je n’éprouve le besoin de nul sommeil. Je prends mon manuscrit qui jonche, telles des feuilles mortes, la surface de ma table. Tracées en belles lettres calligraphiées, sur la page de garde, le titre a le charme d’une évidence :

 

Je suis mon Ombre

 

   Le téléphone sonne. Je décroche. C’est mon éditeur qui s’inquiète de l’avancement de mon dernier roman. Je le rassure : « Vous savez quoi Bermont ? Je viens de trouver le titre ! » Un long blanc au téléphone. J’y devine la perplexité de mon interlocuteur. « Oui, et c’est quoi votre fameux titre ? », reprend Bermont avec une certaine ironie dans la voix. « Interrogez donc votre Ombre, Bermont, elle en sait bien plus long que vous ! » On raccroche au bout du fil. Je vous dis, certaines évidences demeurent des mystères pour qui n’en a éprouvé l’étrange profondeur ! Oui, des mystères !

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 09:22
Le retournement du monde

Source : POTION

 

***

 

     « Puis vient le jour des révélations de l'Apocalypse, où l'on comprend qu'on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu'à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

 

‘Sur la route’ - Jack Kerouac

 

*

 

   Bien que ceci soit difficile à concevoir, que ceci apparaisse sous les espèces d’une pure fiction ou bien d’une fantaisie de l’imaginaire, ce qui est à voir, ceci : Adam (son nom est original, sinon originel) avance sur une portion de terre étroite, un genre de piton suspendu au-dessus du vide, sorte de plateau de l’Altiplano duquel l’on aurait soustrait, comme par un coup de baguette magique, aussi bien les crêtes montagneuses, que les cônes fumants des volcans, aussi bien l’étendue fixe et immuable du désert, duquel l’on aurait fait disparaître les croûtes de sel étincelantes du Salar de Coipasa. En réalité, il ne demeure à peu près rien du visage ancien de cette haute terre que même les vigognes à la laine onctueuse ne parcourent plus de leurs pas légers. Autrement dit le terrain d’aventures que foulent les pieds d’Adam s’est réduit à la dimension d’une peau de chagrin dont on ne pourrait revêtir, en s’appliquant à la tâche, que le plus minuscule des ouvrages du monde de jadis. Oui, Lecteur, Lectrice, ne vous étonnez pas de mon étrange formulation de ‘monde de jadis’. Pour vous, je suppose, du moins dans le luxe de votre matière grise, sans doute avez-vous conçu le monde telle cette vastitude habitée d’éternité. Eh bien, s’il en est ainsi, vous vous trompez et peu s’en faudrait que vous ne demeuriez dans votre ignorance si ce bon Adam, dont maintenant vous allez entendre l’histoire, ne contribuait à déciller votre vue, à la rendre plus objective sinon tragique car les nouvelles d’ici sont, pour le moins, inquiétantes.

 

Histoire d’Adam

 

     Comme tout le monde, Adam était né d’un père et d’une mère aimants qui avaient veillé à sa plus stricte éducation, inculquant en son jeune esprit, ici la valeur de l’amitié, là le respect du vivant sous toutes ses formes, là encore les motifs d’une disposition heureuse vis-à-vis de cette Terre qui était son berceau, dont il devait assurer le destin de la plus belle manière qui fût. Adam dont l’amour filial était exemplaire, droit et juste, avait avancé dans la vie de manière adéquate, semant le bien autour de lui, récoltant les approbations de ses coreligionnaires. Adam était apprécié, tout comme il était disposé à répandre, dans son immédiate proximité, les lianes d’une exacte relation. Donc tout allait de soi « dans le meilleur des mondes possibles », comme l’affirmait le Philosophe Leibniz dans ses ‘ Essais de Théodicée’. Pour notre héros, le problème du Mal ne pouvait résulter que d’un excès d’imagination des hommes. Mais qui donc, sur la ‘Planète bleue’ pouvait tirer des plans sur la comète pour nuire à autrui ? Bien évidemment vous aurez deviné la posture pour le moins candide de sa jeune existence.

   Malheureusement, la suite des événements devait infirmer les certitudes de notre Optimiste. Bien avant que son âge adulte ne soit atteint, Adam devait faire l’expérience de quelques vices humains sous les espèces de la fourberie, du mensonge, de l’infidélité, de l’égoïsme, bien entendu cette liste n’étant nullement exhaustive. Vous dire que ces révélations de l’existence d’une âme humaine perverse l’affectèrent serait peu exprimer. A la toute fin de son adolescence, il passa par des épisodes si sombres qu’il croyait venue sa nuit définitive. Mais une certaine rectitude naturelle lui fit redresser la tête et il poursuivit son cheminement cahin-caha, comme tous les humains, tâchant autant que possible d’éviter de chuter de Charybde en Scylla.

   Mais faisons un grand saut dans le temps et portons-nous dans l’âge adulte d’Adam, celui que, par convention, l’on nomme ‘force de l’âge’. Vous vous apercevrez vite que cette supposée ‘force’ est atteinte en son plein, qu’elle ne peut que décliner, consentir à sa propre perte et s’incliner vers la lueur à peine visible d’une hespérie. Ainsi meurent toutes choses qui, un jour, ont commencé ! Constater ceci au cours d’une conversation entre amis autour d’un verre de vin et en accepter la vérité, deux postures opposées, la Vie, la Mort, qui peuvent se résumer en tant qu’affrontement du Principe de plaisir et de celui de réalité. Certes, nous voudrions ne connaître que des aubes claires et ignorer les angoisses crépusculaires. Mais avons-nous le choix ? La réponse est dans la question même.

   Donc Adam parcourt ce qui reste de l’Altiplano, ce genre de désolation, cette manière de croûte de pain que la mie a désertée. C’est bien le creux, le vide, le rien qui s’annoncent à lui et le contraignent à mesurer l’amplitude de ses pas, à en diminuer la foulée et la consistance, de peur qu’une soudaine pression ne vienne le précipiter dans le premier abîme venu. Lecteur, Lectrice, avez-vous mesuré la fosse abyssale qui sépare Adam-en-sa-jeunesse et Adam-en-sa-maturité ? Ce malheureux Adam est condamné au grand écart, comme si l’une de ses jambes se situait sur un mont éloigné, alors que son autre jambe reposerait sur le vestige de ce sol lunaire, à quelques lieues de distance. En quelque sorte un écartèlement digne d’un Ravaillac. Autant dire la déchirure qui traverse son être, corps archipélagique dont aucune partie ne semble reliée à une autre. Morcellement du corps, comme chez le schizophrène qui ne sait jamais où il habite. Un fragment ici, lourd, compact, opaque, un autre fragment au loin, aux confins de l’éther, une buée flottant au large de la conscience.

   Et, croyez-moi bien, je ne force pas le trait, je ne noircis nullement la scène, je me tiens au plus près de cette réalité qui sonne le glas de l’humain, le cloue à même sa propre effigie, comme autrefois on clouait les chouettes sur les portes des masures pour effrayer les braves gens. Quand je vous le disais (par la bouche d’Adam, certes) que l’humaine condition est badigeonnée de ténèbres, que la lumière y figure cependant, mais comme dans la cage d’une lampe-tempête, la flamme est fuyante qui, à chaque instant, peut connaître sa fin ! Et ceci, cette assertion ne consiste pas à jouer les Cassandre. Regardez donc autour de vous voler ces nuées de suie, planer ces compagnies de lugubres freux, ils sont les postes avancés de la Mort, ils viennent à nous afin de nous rendre lucides, de nous incliner à plus de modestie.

   Mais, tout comme Adam, entendez-vous résonner dans les hauteurs de l’éther cette voix tout droit sortie du Néant ? Si vous l’entendez c’est que votre présence est ‘pour le moment’ assurée sur cette Terre dont, bientôt, nul n’en doute, vous allez vous absenter définitivement pour rejoindre qui sait quelle étrange contrée. Cette voix dont chacun eût pu supputer la provenance divine au motif qu’elle envahit la vaste contrée du ciel, n’est ni celle de Dieu, ni celle d’un supposé démiurge, pas plus qu’elle n’est la profération d’un céleste aruspice, d’un Simon prêchant dans le désert. Non cette voix se hisse de sa provenance propre en direction de ceux qui furent présents ici et maintenant, dont ne subsiste plus qu’une vague lueur perdue dans la faille du lointain horizon. Car, Vous que j’interroge, Moi qui écris, ne sommes plus que de tremblantes mémoires perdues aux illisibles confins du temps, des consciences érodées, d’illusoires affections aussi réelles que le sont les momies dans leur lit de bandelettes. Adam SEUL a pu résister à la tempête métaphysique qui a moissonné toutes les têtes hormis la sienne, sans doute en raison même de son appartenance à l’Origine. Nous ne sommes que des témoins de l’inutile, des Voyeurs d’apories.

 

   Du Décalogue, la vive trahison

 

   Donc cette mystérieuse voix sans origine ni fin, cette voix sans lieu ni temps, énonçait tout le jour durant de simples injonctions dont le Lecteur, la Lectrice comprendront qu’il s’agit, tout simplement, de variations des thèmes abordés dans le Décalogue. Ici, pour l’Homme, afin que son destin ne soit nullement une errance parmi tant d’autres, une éthique est souhaitée, seule à même de pouvoir tracer devant lui ce chemin de lumière en dehors duquel aucun salut ne saurait s’annoncer. Ce qui est en question à partir d’ici, énoncer les ‘Commandements’ et interroger l’attitude de l’Homme par rapport à ces paroles de sagesse. Remarque en passant qui se déduit tout naturellement de l’histoire d’Adam : lui qui a été le premier, initiant le parcours humain, devient le dernier, celui qui, par sa probité au regard des paroles essentielles, méritait que son existence fût prolongée le plus longtemps possible. Au travers des commentaires qui émailleront la suite de l’histoire, transparaîtra dans l’évidence, l’esquisse d’Adam, SEUL parmi les hommes à avoir tenu aussi longtemps que possible les promesses faites au ‘Décalogue’. Face aux Commandements Originels, tout homme est faillible, infiniment faillible.

  

   « Tu respecteras la Terre qui porte tes pas »

 

      Au début, au tout début, alors que la Terre conservait en son sein la naturelle félicité du Paradis, les Hommes s’étaient comportés à son égard comme le fait l’Amant vis-à-vis de l’Amante. Les arbres étaient honorés telles des divinités, les fleurs étaient saluées comme des témoignages de la beauté, les prés étaient vénérés pour la simple raison qu’ils portaient la fierté des troupeaux, leur écume de laine blanche. Un air bucolique nappait les têtes des Promeneurs d’une douceur infinie dont la vie pastorale était la manifestation la plus accomplie qui fût. Puis la façon d’exister des Hommes s’était lassée de cette morne répétition. Les arbres cachaient d’autres arbres, les fleurs s’épanouissaient en milliers de bouquets dont nul ne humait plus la subtile fragrance, les prés déroulaient à l’infini leurs plaines de chlorophylle dont on ne percevait plus la teinte d’émeraude. Ce qui, en réalité, apparaissait comme tressant la nature humaine, une hâte à tout connaître qui avait pour inévitable corollaire de faire naître un vif sentiment de lassitude. Certes le Terre était la Terre avec tous ses phénomènes aussi fastueux les uns que les autres, mais un faste recouvrant le précédent, c’est de leur effacement dont il était question.

   Il devenait urgent d’innover. Alors, ce que la surface offrait à profusion ayant été expérimenté, il ne restait plus que de devenir ces fiévreux archéologues dont le rêve était de fouiller le sol jusqu’en ses moindres recoins. Sans doute de prestigieuses gemmes se dissimulaient-elles dans les veines d’argile. Il convenait de les extraire de leur gangue, d’en tailler les facettes brillantes, d’en faire des parures destinées à orner le cou des Belles. On se mit en devoir de creuser, d’ouvrir mines et carrières dans lesquelles les Hommes devaient connaître la misère de leurs conditions. Quelques uns, rares, s’enrichissaient sur le dos de pauvres diables, nombreux, qui ne recevaient pour unique salaire qu’une vague reconnaissance ourlée de la plus vive avidité qui se pût imaginer.

   Ainsi la Terre saignait-elle sous la lumière aveuglante du jour, perdait-elle ses eaux en plein ciel, douloureuse parturiente qui ne pouvait qu’assister à son propre désastre avec la conscience poncée à vif par tant de désinvolture, mais aussi de hargne gratuite déployée par ses bourreaux. Les richesses se nommaient charbon, pétrole, métaux rares, cornaline, chrysocolle, obsidienne, de si beaux noms pour un pillage qui ne voulait dire son être. Ainsi asséchée de ses plus nobles substances, la Terre avait l’allure sinistre d’un gant de peau que l’on aurait retourné, prenant acte de ses déchirures, de ses plaies, de ses usures. La Terre qui, en son essence la plus probable, ne pouvait que vivre sous le sceau de l’éternité, la voici contrainte à accepter ses mortelles blessures, à envisager sa propre fin.

 

    « Tu seras plein d’égards vis-à-vis de la source d’eau »

 

   Bien évidemment il serait fastidieux, à chaque fois, pour tel ou tel ‘Commandement’ de se livrer à décrire sa genèse. On retiendra seulement, en guise de rapide synthèse, cette formulation populaire éclairante : « Tout nouveau, tout beau ». Le dernier présent reçu efface par son effet de surprise tous ceux qui le précèdent. L’Homme en sa naturelle prestance est un joyeux fossoyeur ! Cependant, prenant conscience de ce fait, il ne s’en offusque nullement, préférant répliquer aux objurgations des Cassandre et autres empêcheurs de tourner en rond, la formule habile qui sonne comme une apodicticité : ‘C’est la vie !’, s’exonérant en ceci de verser davantage de pièces au dossier de leur procès.

   Donc l’eau, ils en avaient apprécié la douceur de source, ils en avaient fait leurs ablutions, ils l’avaient reçue en tant que l’eau lustrale de leurs baptêmes, ils avaient irrigué leurs champs, l’avaient entendu chanter dans la gorge profonde des acequias, dans la rumeur verte des oasis, sur les pentes aiguës des cascades. Mais ils l’avaient vite tachée en raison même de leurs fébriles activités. Les fleuves et rivières, les moindres trous d’eau disséminés dans la profondeur des campagnes, ils en avaient fait des cloaques où croupissait une matière noire indéfinissable qui n’avait plus nul souvenir de sa forme originelle.

   L’eau, ils l’avaient gaspillée, emplissant les bassins de leurs vastes piscines, arrosant inconsidérément les pelouses des golfs, y compris en plein désert, ils l’avaient méprisée tout au long de leurs douches sans fin alors qu’une rapide toilette eût été amplement suffisante. Souvenir de nos aïeux qui se toilettaient à l’eau claire de la pompe à la belle saison, nus devant un feu de cheminée en hiver, les pieds immergés dans une bassine d’eau tiède. Les défenseurs de la douche pléthorique : « Autres temps, autres mœurs » et la cause étant entendue, il revient aux conseilleurs de rejoindre leur tub antique, on peut toujours se baigner dans une coquille de noix !

 

    « Tu ne noirciras point le Ciel de tes funestes desseins »

 

      La fin de ce Commandement eût pu aussi bien s’écrire de cette manière « de tes funestes dessins », dont tout le monde aura compris que les dessins des Hommes sont ces infinies et toujours renouvelés traces des fumées qui badigeonnent le ciel de leur outrancière pollution, de ces chapelets de vapeur blanche que sèment derrière eux les voyages intercontinentaux. Le ciel, il faudrait le nettoyer de toutes ses scories, faire le ménage, le vider de tous les objets spatiaux qui en obèrent la pureté. Mais quelqu’un encore, sur Terre, lève-t-il les yeux en direction du grand dôme bleu pour y lire quelque présage, y décrypter les inscriptions de l’imaginaire, y retrouver les traces de la sublime poésie ?

   Ces ciels divinement dressés par les Peintres Impressionnistes, ces grappes de nuages blancs à la Eugène Boudin, ces bleus subtils traversés de touches à la consistance de talc de Claude Monet, ces ciels semés d’étoiles de Vincent Van Gogh, parlent-ils encore le langage de la beauté en dehors des têtes emplies de mystère des esthètes ? Non, le ciel est devenu une denrée comme une autre, un espace à dompter, à soumettre aux caprices de ceux qui ne voient que par l’économie, les équations, les chiffres. Humanité comptable se superposant à une humanité poétique. Là est bien le signe d’une réelle décadence.

 

   « Tu honoreras la Culture en ses plus belles donations »

 

    Partant de son origine rustique, racinaire, l’Homme avait mis des millénaires à lisser ses manières, à poncer ses aspérités, à amoindrir sa nature limbico-reptilienne afin que, devenu enfin présentable, il pût se confronter avec bonheur à la magnifique carrière de l’esprit. Ses ancêtres avaient inventé l’écriture, ces milliers de signes prodigieux qui traversaient les tablettes d’argile de leurs destins cunéiformes, mais aussi la multiplicité étonnante des langages habitant l’infinie Tour de Babel.  Ils avaient écrit des traités d’astronomie, découvert l’univers abstrait des mathématiques, ils avaient façonné toutes sortes de matériaux, lesquels avaient été amenés à illustrer les habiletés de l’artisanat, ils avaient porté sur les fonts baptismaux de l’exister une infinité de points de vue éblouissants : la perspective Renaissante, le lumineux Siècle des Lumières, ils avaient donné acte à la poésie, à la littérature, à la musique.

   Tout ce qui pouvait l’être à l’aune de l’imaginaire, ils l’avaient porté au faîte de son accomplissement. Tout ceci, ils l’avaient hissé au plus haut des espérances humaines. Tout ceci se nommait, écrites en lettres de feu, ‘Civilisation’, ‘Culture’. Sans doute l’humanité avait-elle atteint en maints stades de son Histoire une manière d’apogée de l’être. Or qui est au zénith ne saurait guère poursuivre son ascension en direction des étoiles. Qui a atteint un sommet, tel le fougueux alpiniste, ne peut que redescendre. Et cette constatation logique, l’humain n’avait voulu la battre en brèche mais, bien au contraire, lui donner ses lettres de noblesse.

   Les péristyles de marbre des Musées et des Bibliothèques ne virent plus, bientôt, que de rares passants franchir le seuil qui communiquait avec les salles où se diffusait la plus belle matière des choses de l’esprit. Seuls de vieux savants aux cheveux devenus chenus à force d’étude, seuls de fiévreux chercheurs d’infini hantaient de leurs silhouettes étiques les vastes salles de lecture. Un silence glacial y régnait, si bien qu’on eût pensé congelées les idées sublimes qui figuraient dans le luxe des pages. Les idées tournaient en rond comme les feuilles dans le vent, les pensées giraient lentement tout en haut de l’éther, dont on supputait qu’elles ne visiteraient plus guère les fronts soucieux des Lettrés.

   La beauté du langage antique avait été supplantée, chez les faiseurs de phrases sophistiques,  par une sorte de mélasse amphigourique, sibylline, dont plus rien ne sortait qu’une vague lueur de catacombe. Certains parmi les humains les plus atteints par cette lourde infirmité n’émettaient plus que des sons confus, des manières de plaintes qu’on eût dites animales, peut-être simples simagrées de primates. Quant aux espaces réservés à l’exposition de l’Art, ils avaient pris la figure d’une salle des pas perdus, telles qu’elles existent dans certaines gares, mais d’une salle ne connaissant plus ni son lieu, ni sa forme, ni sa fonction, vide d’âmes mais non point d’une vive inquiétude.  

   Des toiles jadis célèbres flottaient parmi les poussées de vent, pareilles à ces focs de bateaux que l’on affale lors des tempêtes. Seules quelques mémoires conservaient dans leurs archives les souvenirs des œuvres des Maîtres. On les pensait fous d’idolâtrer de si anciennes et inutiles icônes. Autrement dit il ne demeurait, dans le mystère levé du Monde, que de vagues silhouettes semblables à ces énigmatiques moais de l’Île de Pâques interrogeant le ciel de leurs yeux vides.

 

   « Tu tireras les plus édifiantes leçons de la marche de l’Histoire »

 

   Oui, l’Histoire avec sa Majuscule, conglomérat des petites histoires avec des minuscules, est une grande chose. C’est dans le derme profond de l’Histoire que s’écrit l’unique destin des Hommes. Certes, parfois chaotique, parfois sublimement harmonisé en un brillant cosmos. C’est bien là le sort de qui nous sommes, de pouvoir, tout à la fois, successivement et même parfois simultanément, nous porter aussi bien à la hauteur des étoiles que connaître le bleu de nuit des abysses les plus redoutables. Hommes-caméléons aux prodigieux pouvoirs. Hommes-sépulcres qui, parfois, confondent l’ombre et la lumière. Que ne conservent-ils en eux, au plus intime et au lieu le plus lucide de leur être, ces sublimes constellations qui ont traversé le ciel du temps : la beauté de l’âge Grec en ses œuvres inimitables, la dimension archéologique monumentale de l’ancienne Egypte, les étonnantes créations artistiques des Etrusques, les imposantes et mystérieuses pyramides aztèques, les couleurs hautement décoratives crées par le peuple Minoen ?  

   Malheureusement tout s’efface la plupart du temps pour ne laisser place qu’à de lointains mirages, à d’inaccessibles vestiges, à des ruines qui ne vivent jamais mieux que dans la littérature qui, parfois, célèbre le culte de l’Antique. Et non seulement disparaissent les créations matérielles des hommes, mais aussi bien leur patrimoine mémoriel. Qui, aujourd’hui encore, conserve quelque part dans un tiroir de sa conscience l’image des grands drames qui ont émaillé le parcours de l’humanité : la traite des Noirs, les périodes de famine, les tremblements de terre, les ravages des épidémies, le spectre affreux des guerres, les ténèbres des génocides, Hiroshima, la Shoah et la négation même de l’humain ? Qui, encore de nos jours, porte en lui cette plaie vive ? Trop de plaies se sont vite refermées qui ont mis un point final à ces tragédies. Erreurs toujours recommencées qui font penser que le fameux ‘état de nature’ rousseauiste porte en lui le germe de sa propre destruction. Certes l’on ne peut demeurer les yeux constamment fixés sur le nihilisme dont le caractère foncier traverse l’âme humaine. Ne pas le renier cependant, le laisser en veilleuse dans les coulisses, agir à le mettre en sourdine, autrement dit à éviter qu’il ne commette de nouveaux ses ravages.

 

   « Des Sciences et Techniques tu prélèveras le nécessaire, abandonnant l’idée que ces dernières sont des dieux »

 

    Oui, loin est le temps où l’homme sculptait le bâton qui lui servait à assurer sa marche, où il réalisait lui-même les outils nécessaires à son activité, à la lutte contre son asservissement. De l’homme à ce qui le prolongeait en direction de la maîtrise des choses, il y avait continuité, fluidité d’un seul geste qui unissait l’Existant à son environnement proche. Aujourd’hui l’homme est coupé de son milieu dont il ne prend acte, la plupart du temps, qu’à distance, les moyens modernes de communication médiatisant les termes de la relation, de Celui qui éprouve en conscience, de cela qui ne vit que dans l’inconscience, la chose manufacturée par exemple, l’objet consacré aux loisirs.

   En notre début de III° millénaire le statut de ce qui devrait, en tout état de cause, n’apparaître qu’à la manière de biens facultatifs (les gadgets de toutes sortes, le vaste et inépuisable catalogue consumériste), tout ceci devient l’indispensable et à tel point que la privation de la dernière invention génère toutes sortes de frustrations diverses qui peuvent aller jusqu’à un total sentiment de dépossession, porte ouverte à la dépression et la mélancolie. Trop de nos Contemporains s’aliènent à ces possessions qui sont bien plutôt dépossessions que réel pouvoir de dominer le monde de l’avoir. Truisme que d’énoncer que l’être disparaît au profit de l’avoir. Mais que fait-on pour contrecarrer cet état de choses ? Consomme-t-on moins et avec plus de discernement ? Accorde-t-on plus de place à la culture, à la connaissance, à son propre accomplissement dans l’ordre des idées ?

    Non, le constat est sévère qui témoigne d’un glissement progressif de l’humanité vers ce qui la fascine, cette techno-science à laquelle on prête tous les pouvoirs, sauf celui de nous conduire dans l’étroite geôle du conditionnement, c'est-à-dire créer la perte de notre liberté. Mais qui donc encore, en cette période immensément sécularisée, se risquerait à parler de ‘libre arbitre’, de valeur inestimable de la conscience, d’évolution ou d’intuition créatrice pour employer la belle terminologie de Bergson ? Le conflit éternel Matière/Esprit semble avoir pris son parti d’abandonner celui-ci au profit de celle-là. Partout où il passe, le matérialisme moissonne les têtes et ne laisse qu’un champ de ruines. On prête à Malraux l’assertion suivante : « Le XXI° siècle sera spirituel ou ne sera pas ! ». Assurément, en nombre de ses aspects, le Siècle n’est pas !

 

   « Tu feras de tes relations à l’Autre le lieu d’une fête »

 

   Oui, ce commandement dont l’application paraît si évidente (comment pourrions-nous ignorer la place de nos propres frères ?) devient caduc en raison même de l’individualisme chevillé au corps de nos soi-disant modernes sociétés. L’impératif du ‘chacun pour soi’, érigé en règle cardinale de nos comportements, relègue le phénomène de l’altérité en une lointaine banlieue de l’être, manière d’espace interlope dont nous ne percevons même plus la troublante réalité. De plus en plus l’homme devise avec son ordinateur, son téléphone mobile et le peuple des villes déambule, hagard, les yeux rivés sur cette étonnante machine dont ils n’ont plus conscience d’être les victimes, s’en croyant, sans doute, les maîtres. C’est le constat le plus alarmant que nous pouvons faire des retombées négatives du progrès. L’humanité s’enfonce dans sa nuit sans même s’en apercevoir, bien trop heureuse de s’affirmer dans ces conduites qui, faute d’être connues pour ce qu’elles sont, constituent de véritables aberrations que nous commençons à payer au prix fort.

   On n’a plus de considération pour Celui qui fait face. On n’essaie plus de deviner, dans un regard croisé au hasard, les motifs d’une joie ou bien d’une tristesse. L’homme moderne est totalement immergé dans ce que Bruno Bettelheim nommait la ‘Forteresse vide’ qui dit l’enfermement schizophrénique de l’individu dans sa carapace de peau. Leibniz en son temps eût évoqué une monade sans portes ni fenêtres, un genre de non-lieu où pratiquer le culte de soi, où faire briller son ego, Narcisses éblouis par leur propre image dans le miroir du paraître. Ce dernier, bien évidemment, en lieu et place de l’être réduit à la portion congrue. On regarde au travers de meurtrières le monde avancer en direction de son inévitable nihilisme. L’homme n’est plus, sauf à de rares exceptions, cet humaniste, cet héritier des Lumières dont la conscience éclairée illuminait le destin des Existants. On a, en ceci, perdu les soubassements qui nous font être des individus que les Autres accomplissent à la seule force de leur regard. Le phénomène de la vision s’est altéré. Nous sommes devenus myopes qui ne savons guère que retourner notre regard vers qui nous sommes. Dans cette perspective nous devenons si peu, nous sommes amputés d’une partie de nous-mêmes.

  

   « Tu ne mangeras nullement de la chair des animaux, tes semblables au regard de la vie qui

   les anime, tout comme elle t’anime. »

 

    Proférer ce commandement semblait affirmer que la Voix donatrice de sens vivait plus dans l’imaginaire que dans le réel. Pour le peuple des hommes actuels, la frugalité à la Rousseau - quelques fruits, dans le cadre bucolique des ‘Charmettes’ -, ne peut seulement avoir de réalité qu’en tant que témoignage d’une époque révolue, laquelle, tout au plus, prêterait à sourire. Actuellement le romantisme n’a plus de lieu où trouver sa place. L’élégie, l’idylle, le sentiment à fleur de peau, la disposition attentive à la Nature ne sont plus que de vieux chromos végétant dans leur globe de verre sépia, de charmantes fantaisies, des bluettes pour âmes tourmentées. Si la frugalité pouvait se définir en tant que l’un des caractères du romantisme, l’abondance, l’intempérance en constituent aujourd’hui la face opposée. La qualité l’a cédé à la quantité, ce qui rejoint le souci de soi et non de l’Autre comme évoqué ci-dessus. Partout les carnivores dominent. Partout l’on défriche des forêts primaires pour semer des céréales destinées à l’alimentation animale et à celle des hommes, tout en bout de chaîne. Comme quoi c’est toujours l’homme qui est « mesure de toutes choses » pour reprendre la célèbre formule de Protagoras. Certes « mesure de toutes choses », à commencer par la sienne qu’il regarde avec la plus généreuse indulgence qui soit !

   Cette exploitation effrénée des ressources de la planète est inquiétante au regard d’une surpopulation à l’horizon de ce III° millénaire. Il faudra donc choisir qui mangera et qui sera à la diète. Terrible décision lorsqu’elle est portée au comble de son ironie : existerait-il une hiérarchie des Vivants, des vertus reconnues aux uns, déniées aux autres ? Aujourd’hui chacun est informé des enjeux mais l’homme est obstiné qui, toujours, veut sacrifier le Principe de Réalité au Principe de Plaisir. Outre que cette alimentation carnée présente de nombreux inconvénients en termes de santé, c’et le respect de l’animal qui n’est plus assuré. Il n’est plus qu’une vulgaire ‘bête de somme’ destinée à combler les frustrations des humains.

   En effet il faut éprouver un manque important au fond de soi pour le combler de nourritures seulement disponibles au prix d’une exploitation vulgaire d’une espèce tout entière. Ceci s’appelle ‘éthique’, ce comportement vis-à-vis de toute altérité, c’est pourquoi il est urgent d’en redéfinir le contenu et d’en faire apparaître les plus évidents mérites. Tout ce qui est hors de nous est notre Autre, celui par qui l’on vit et prospère. L’oublier est faire allégeance à l’injustice. L’oublier est ouvrir la porte à tous les génocides qui se peuvent concevoir. Pourquoi ne pourrait-on parler de génocide de l’espèce animale ? Si la notion de génocide définit la seule espèce humaine, pourquoi n’en pas élargir le concept à la Nature, elle qui est notre Mère, notre nourrice la plus précieuse ?

 

   « Tu préfèreras le mode de vie sédentaire à celui des nomades »

 

   Être sédentaire c’est s’occuper de son sol, lui prodiguer tous les soins dont il est en attente afin de produire et nourrir les hommes. Le nomade, quant à lui, poursuit les mêmes buts mais en se déplaçant avec ses bêtes. Si les pratiques sont différentes, la finalité est la même : assurer la survie des Existants. Mais cette description canonique de la sédentarité et du nomadisme a vécu. Bien loin de nous les pasteurs qui guidaient les troupeaux vers le lieu de leur pâture. Aujourd’hui c’est un genre de nomadisme bien différent qu’a mis au jour notre société moderne. On ne se déplace plus pour des questions vitales, on voyage pour son agrément, pour satisfaire sa curiosité des choses lointaines, enfin en raison d’un conformisme qui devient de plus en plus la marque insigne de la globalisation. Les conduites qui, autrefois, étaient bien différenciées, voici qu’elles se banalisent, formatées qu’elles sont par un style de vie imposé bien plus qu’il n’autorise de libre choix.

   La ‘dictature du on’ (On va au cinéma, à la mer, au théâtre, on s’habille comme la meute, on pense comme la meute), a imposé sa loi, rabotant toute singularité mais n’aboutissant nullement pour autant à un universalisme qui eût été porteur de remarquables et hautes valeurs. On a tout nivelé, tout arrasé et les Tropiques ressemblent aux Pôles, qui ressemblent à l’ensemble des méridiens de la Terre accueillant la communauté des hommes. Le fameux ‘village global’ dont au siècle dernier on nous faisait miroiter la brillante image n’a de village que le nom car, en réalité, le peuple des hommes est scindé, manifestant peu d’intérêt pour les commensaux rencontrés au cours de leurs interminables périples.

   Ce que l’on cherche, dans l’optique actuelle des grandes migrations humaines, c’est avant tout le Soi en sa plus vive efflorescence. L’Autre n’est que de surcroît. Sillonnant la planète en tous sens, ce sont les cultures qui, petit à petit s’effondrent, les langues qui s’amenuisent au contact d’autres langues dominantes, les traditions qui périclitent lorsqu’elles ne sont uniquement le prétexte à des manifestations folkloriques qui sapent l’essence même de leurs ancestrales et originaires valeurs. Voyages qui riment, bien évidemment, avec pollution, les avions et navires de croisière demeurant rois en la matière. Et pourtant ils sont idolâtrés !

  

   « Tu privilégieras les idées par rapport aux actes »

 

   En ce siècle d’immédiates satisfactions, d’épicurisme facile teinté d’une touche fellinienne à ‘La dolce vita’, les Vivants, plus amateurs de bains dans la fontaine de Trévi que de longues méditations dans les salles silencieuses de la Bibliothèque Richelieu, s’adonnent en toute quiétude et sérénité aux occupations les plus innocentes qui soient, cueillir un amour de passage, déguster un Campari sur les rivages de la Riviera italienne, se divertir d’un spectacle léger, somnoler dans le clair-obscur d’une salle de cinéma. L’on aura compris que cette humanité-là, à défaut de cultiver les Belles Lettres et de se consacrer aux hautes cimaises de l’Art, préfère la douceur d’une existence exempte de soucis. La plupart du temps, ils répugnent à lire, parfois feuillettent les pages glacées des revues de voyage ou de décoration qui leur assurent un dépaysement bon marché.

   Les idées, ils les évitent autant que faire se peut, privilégiant une indolence intellectuelle qui leur tient lieu de baume pour un esprit qui, volontiers, demeure en friche. Certes, comme tout un chacun, quelque opinion vite faite traverse leur tête embrumée, quelque prêt-à-penser vibrionne un instant sur leur front, ne laissant guère plus de trace que le sillage d’un colibri sur la vitre de l’air. Cependant ils cultivent une haute valeur d’eux-mêmes au prétexte que leur aimable farniente leur sert de philosophie. Ce à quoi ils se consacrent avec le plus évident plaisir, commenter le brouet indigeste des médias à la mode, répéter à l’envi quelque formule bien frappée au coin du bon sens, dont la provenance tout droit issue de quelque Café du Commerce fleure bon l’assertion rustique, sûre de sa vernaculaire provenance. 

   De pensée il n’est jamais question. A quoi donc servirait-elle dans l’espace heureux du Paradis qu’ils ont créé à leur juste mesure ? A la rigueur, ils consentiraient à reconnaître la vertu d’une réflexion sur le monde pour tout ceux qui, sur Terre, vivent en Purgatoire ou bien en Enfer. Dans ce cas précis, méditer sur les choses est une sorte de salut, un viatique déployé en direction de plus hautes espérances. Partant du constat, affligeant, de leur propre point de vue, que toute pensée menée à son terme ne débouche jamais que sur du tragique, ils pratiquent l’indolence comme d’autres exercent leur esprit à lire Montaigne ou à comprendre Cioran.

   Contrairement à l’humaniste bordelais, jamais ils ne se seraient enfermés dans une tour, confinés au plaisir de feuilleter quelque incunable et à y commenter une somptueuse idée. Les chemins des idées qui, jadis, étaient de larges avenues, voici qu’ils se sont réduits à la taille de sentiers vicinaux que les broussailles gagnent petit à petit. A cette cadence, il ne demeurera bientôt que de vagues traces des méditations des Antiques et des Modernes. Une dilution homéopathique qui n’aurait même plus la mémoire de sa teinture-mère !

 

   Quand Adam surgit à nouveau

 

   Chacun aura compris ici que je me suis servi de la fiction adamique pour glisser, à son insu (mais sans doute aurait-il navigué de conserve avec quelques unes de mes remarques !), glisser donc des critiques qui, pour paraître sévères, n’en sont pas moins le reflet du réel sous son jour le plus sombre. Bien évidemment il ne s’agit de faire métier de procureur ou de censeur, seulement dresser, en quelques traits rapides, les grandes lignes d’une ‘apocalypse’ existentielle. Le réel dans l’une de ses définitions canoniques est ceci même ‘qui résiste’. Oui le réel est têtu. Oui, le réel en fin de compte, nous impose toujours sa loi. Sans cesse nous essayons d’en contourner l’irrépressible présence, de le modifier au gré de notre imaginaire, de notre pensée. Mais rien n’y fait, le destin en son essence est une forme géométrique tracée de toute éternité qui ne connaît jamais que le parcours de sa propre logique.

   Poursuivons un instant le périple du Premier Homme qui, selon cette fiction, sera le Dernier. Adam, parvenu à la toute extrémité d’un hypothétique Altiplano privé de ses habituels prédicats, ne fait en réalité que métaphoriser, allégoriser la marche en avant de l’humain en direction d’une destinée qui ne peut être rien moins que mortelle en son essence. Le problème qui se pose ici est de savoir comment l’homme peut envisager une eschatologie qui ne lui soit trop douloureuse. C’est donc sa nature, la valeur de son passage entre les points Alpha et Omega de son parcours terrestre qui se trouvent posées. Si rien ne saurait remédier à la fin des Existants, cependant il n’importe nullement que le séjour parmi les Hommes se fasse de telle ou de telle manière. C’est bien entendu à la manière éthique que cette fantaisie convie tout Lecteur en quête de sens. « L’homme est condamné à être libre », selon la belle et efficace assertion sartrienne, indiquant par là que nous sommes responsables de nos actes en chacun de leurs gestes, en l’entièreté du temps qui nous est alloué. Soyons libres en conscience. Sans doute la tâche la plus admirable qui puisse échoir à Adam et à sa suite !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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