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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 08:31
« Une fin lumineuse ».

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

Poète persan.

 

 

 

 

 

   La question.

 

   D’où venait-elle, elle la Passante dont on n’aurait pu dire le nom, tellement l’énigme était profonde qui faisait son halo de brume ?

   Où allait-elle, elle la Passante, avec son air hagard, sa vision qui paraissait aller bien au-delà du monde, de ses mystères ordinaires, de ses apparences trompeuses ?

   Qui était-elle, elle la Passante, tout juste issue de cette vapeur blanche qui l’entourait et la portait au devant des choses sans qu’elle paraisse y être présente autrement qu’à la mesure d’un égarement ?

   Venir, aller, être : sans réponse ! Seulement une interrogation qui prenait les tempes en tenaille et menaçait d’insomnie tous ceux qui s’inquiétaient de cet être semblable au remuement déconcertant d’une folle avoine. Les gens les plus étranges sont toujours ceux qui fuient, se dissimulent, dont le visage est impénétrable, manière de sphinx ne se laissant nullement déchiffrer. Mais ce sont aussi les plus dignes d’intérêt. C’est ainsi, l’hiéroglyphe des choses est ce chiffre qui s’efface constamment dans la cendre du jour et les doigts sont désemparés de ne saisir que le vide qui les habite. Alors on se pose forcément la question de la légitimité de la question, précisément, comme si l’énoncer était déjà la soumettre à une réponse en forme de néant. Seulement l’humain est curieux qui veut toujours connaître bien au-delà de sa propre statue et le carrousel est lancé qui fait ses orbes multicolores. Il n’y aura plus de répit. Il n’y aura plus de repos.  

 

   Le portrait de Cosette.

 

   Passante, à seulement regarder l’image, on aura compris qu’elle ne descendait ni d’un Prince oriental, ni d’une noble lignée inscrivant ses pas dans les livres d’Histoire. A la rigueur on eût pu rencontrer son sosie dans les pages du génial Victor Hugo, quelque part entre Gavroche et la gargote des Thénardier, disons dans le portrait de Cosette, cette silhouette de la fillette humble que le sort a vouée à toutes les vexations du siècle. La décrire revenait à ceci : dire le bouquet des cheveux, sa liberté, son flottement tout contre le vent. Dire le vaste front bombé où se devinait une intelligence mûrie par la vie, non ce pétillement aussitôt surgi qu’éteint qui est la marque des espiègles et des mutins, eux qui sautillent tels des moineaux. Dire les deux arcs charbonneux des sourcils surmontant des yeux teintés de noir, presque nocturnes. Des yeux insolites qui semblaient n’apercevoir que des songes, imaginer de lointains jeux d’enfants, peut-être des occupations sérieuses qu’une jeune expérience aurait amenées à leur incandescence.

   Dire le nez délicatement retroussé avec son écume d’odeurs et de fragrances animées de souvenirs. Dire les deux boules des joues avec une sorte de mince plaine blanche dont on aurait pensé qu’elle était le symbole même d’une souffrance ancienne. Dire la pliure de la bouche, non celle gourmande de quelque capricieux mais cette constante réserve, ce gonflement du silence sous la lame du jour. Dire cette courbe du menton : on aurait pu évoquer une anse marine avec ses faibles clapotis, son abri pour les bateaux esseulés. Une sorte d’accueil, de disponibilité aux autres, une générosité tout intérieure qui, parfois, transparaissait à la commissure des lèvres comme pour dire le précieux de la vie, sa tension, ses reflets sur la belle géographie humaine.

   Dire le cou vigoureux, assuré de soi, non cette grâce vite distraite de l’enfant gâté. Dire la chute des épaules dans la fuite en avant du destin. Dire le balancement des bras, l’attitude légèrement de biais, la détermination du corps à s’inscrire dans la rainure exacte du réel, la posture générale à la fois décidée et en retrait. Ce portrait de Passante est si attachant que pourrait s’ensuivre une totale fascination si nous n’avions pour tâche d’en démêler un peu de la riche complexité, d’en saisir quelque perspective s’approchant de son être, si cependant une telle faveur pût jamais nous être accordée.

 

   Passé : Guerra a la tristeza.

 

   Autrefois, dans la tête cernée d’ombres de Passante. Comme une image lointaine, tremblante, à la limite d’une hallucination, du débordement de la conscience par la marée de l’irréel. La nuit est dense, au tissu serré, pareille à des mots qu’une phrase distraite aurait emmêlés, les fondant en une seule illisible profération. Murmure continu, bruit de souffle du geyser, avec parfois, de sourdes explosions, de rapides lueurs de soufre dans le ciel maculé de suie. Ici est une fête avec ses stridences, ses cataractes de sons, les déchirements de l’obscur, ses trouées dans la toile infiniment tendue du temps. Foule distraite qui déambule avec l’hésitation de l’ivresse, la force occulte du désir dont la braise rougeoie quelque part entre les baraques peinturlurées de couleurs vives. Partout ça bouge. Les femmes font rouler leurs hanches voluptueuses, on dirait des collines d’herbe prises dans la folie du vent. Des hommes au torse velu croisent d’autres hommes pris de vin. Les haleines sont puissantes qui font leur bruit de forge. D’un instant à l’autre le tragique pourrait surgir, une lame brillante déchirant les chairs. Un ruisseau pourpre s’enfuyant dans la rigole de poussière, une vie s’exhalant d’un massif de muscles, une voix s’étranglant dans une dernière éructation.

   Mais rien ne se passe que la reptation de l’angoisse archaïque des hommes pris dans la nasse étroite de la multitude. Rien ne se produit que le long râle d’amour des femmes qui attendent d’être séduites. Embrassées par des volontés de héros. Emportées dans la flamme noire du toréador. C’est ceci que dit la fête avec ses habits de carnaval, ses masques de carton, les claquements des carabines, la percussion des voitures aux mufles de chrome. Montagnes russes avec la vie au zénith, la mort au nadir. Partout sont les sueurs d’exister, les douleurs de vivre et les mors d’acier grincent et s’agitent en cadence car manduquer, broyer, détruire, ceci est leur seule mission.

   Au milieu de la marée des corps, comme isolée sur son île, une effigie humaine qui dit la désolation de soi, la perte des repères - mais en eût-il jamais ? -, une Pauvre Figure n’arrivant même pas à saisir ses propres contours, à tracer son intime périphérie. Personne est là et n’y est nullement. Y aurait-il image du désarroi plus exacte que cette perte d’identité, cette presque disparition, cette immobilité sur le bord du gouffre ? Le béret est une calotte noire qui ceinture la tête. La tête est étroite, médusée, identique au regard qui paraît être retourné au-dedans du corps. Dans quelle étrange « confusion des sentiments » ? Dans quel effroi de persister, de faire du surplace avec des semelles de plomb ?

   Bouche entr’ouverte sur le spectacle du monde. Quel spectacle sinon le vide immense de l’être ? L’absence de parole. La non émergence de la pensée. La désertion de l’imaginaire. Médusé. Interloqué. Sidéré. Un poudroiement à l’infini de prédicats qui signent la négation, l’annulation de ce qui est, la mortification de ce qui pourrait être. Veston de toile usée dans laquelle Personne dissimule des mains qu’on suppute gourdes et noires aux ongles recourbés. Une vague chemise autrefois blanche se perd dans les plis du pantalon. Que regarde-t-il qui se situe à l’horizon des yeux sinon sa propre démesure d’être au monde en n’y étant nullement ? Que vise-t-il à part le néant lui-même ? A-t-il au moins une histoire ? Une date de naissance ? Un toit où s’abriter ? Une oreille attentive à la confidence de sa dérive ? A-t-il autre chose que cette longue inclinaison de l’âme privée d’un amer où fixer son repos ?

   Derrière lui un manège avec ses chevaux de bois, ses colonnes peintes, ses arcades où ruisselle la lumière. On devine la clameur des enfants, leur joie à monter et descendre au rythme de leurs montures d’un soir. On devine la félicité des jeunes parents tout au bonheur de contempler leurs petits prodiges de vie. Sur tout ceci, cette évidence de plénitude, Personne fait tache, fait douleur, fait privation de liberté. C’est à ceci que Passante est attentive, à toute cette douleur muette qu’aucune facette, fût-elle resplendissante, n’apportera son éclat. Alors Cosette fixe l’Etranger de toute la force de son regard comme si, de cette simple volonté, le sort pouvait s’inverser, le bonheur faire son étrange bourgeonnement sur le visage de pierre privé de paix. Car ne pas être, c’est être en guerre contre soi, c’est donner lieu à cette tristeza infinie dont aucun Vivant sur terre ne peut supporter l’intolérable poids.

 

   Présent : sourire clair, lumineux.

 

   Le sourire de Passante est clair, lumineux, tout intérieur, saisi depuis ce foyer qui ruisselle et demande son dû. A savoir la réciprocité d’une délectation immédiate. Être soi jusqu’en son excès en demandant à l’Autre, le démuni, le guerrier vaincu avant même d’avoir combattu, de devenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une forme en devenir qui ne doute plus de ses possibilités, qui puise en lui la source limpide, libre qui en jaillira malgré l’adversité, les embûches, les actes fomentés pour réduire l’homme à la servitude. Pas de plus entière satisfaction que de vivre en paix avec soi, avec l’Autre. Réverbération de son propre regard dans le regard qui fait face et donne acte à la force d’exister. En réalité, par la générosité de son regard, Passante a déclaré la guerre a la tristeza, tout comme la fête essaie de conjurer les attaques funestes du destin, instillant dans l’âme des Joueurs un peu de cette ivresse sans laquelle nulle joie ne saurait être complète. La fête est l’ambroisie des dieux, elle inocule son esprit, sa flamme dans le sang des Participants, elle les relie l’espace d’une communion. Elle panse les contusions, cautérise les plaies, efface les douleurs qui rutilaient à la face de l’épiderme. Elle est une onction qui adoucit les mœurs tout en les exaltant, en accroissant l’expansion des corps, en exacerbant le désir d’être multiple tout en restant unique, singulier, mais intimement soudé à la marche commune.

 

   Futur : laisser venir les images du monde.

 

   Passante a déclaré la guerre a la tristeza à la seule force de son regard car elle a vu cette Existence en désarroi du fin fond de sa lucidité, elle en a épousé le drame humain, elle a tressailli à ce qui devient impensable et, le plus souvent, oblige les Distraits à ne pas prolonger la prise de conscience, à se détourner, à passer leur chemin alors que le dénuement de l’Insulaire s’accroît de l’amplitude de cette indifférence.

   Et, soudain, il y a eu comme une métamorphose de la nuit festive. L’image de l’Homme seul s’est effacée. Non pour céder la place à une joie naïve qui ne serait qu’une reconduction de la réalité à une pure simagrée. Mais à la vision du simple qui ravit le regard de Celui qui a été changé par la seule vertu d’une contemplation sans faille. Savoir regarder : tout est contenu là. Regardé avec le souci correspondant à son être, Personne s’est enfin doté d’une identité. Naturelle, droite, sans fioriture ni forfanterie. Se sentir respirer. Se sentir immobile. Se sentir reconnu. Pas de signe humain doté d’un plus grand prestige. Désormais il peut s’ouvrir avec confiance, laisser venir à lui les images du monde.

   Ce qu’il voit, là, dans la braise de la nuit révélatrice, au centre du rayon de son regard, isolé du bruit de la fête, l’image d’une douceur immédiate des choses. Sans doute se reconnaît-il lui-même dans cet événement si mince qu’il pourrait être insignifiant. Et pourtant ! Combien de choses inapparentes sont plus précieuses que les vitrines éblouissantes des temples du consumérisme !

   Là, dans une flaque de lumière cernée d’une ombre dense, le spectacle d’une heureuse humilité. Une Jeune Femme est assise dans une nappe de clair-obscur, son regard rivé sur l’insaisissable. Une autre, Voyageuse de la nuit, tout sourire, visage épanoui telle celle qui assiste à un prodigieux événement, tient dans les bras une poupée sans doute gagnée à quelque loterie. Ravissement qui l’arrache à sa propre destinée tout en l’accomplissant jusqu’en son flux le plus admirable. Le mythique Eldorado atteint en une seule possession, sans douleur, sans haine, sans lutte avec l’autre pour arracher la pépite qui brille dans l’ombre et attise l’envie, fait se gonfler l’outre de la cupidité. Recevoir le don de vivre à l’aune d’un si modeste présent, une simple poupée, voici de quoi retrouver foi en l’homme, saluer sa capacité à sourire au dépouillement, à la feuille de l’arbre, au filet d’eau qui s’écoule de la fontaine.

   Savoir regarder l’Autre en son don irremplaçable, savoir regarder l’objet qui se dévoile dans la frugalité, savoir se regarder soi-même avec justesse, voici ce que semble nous dire Passante dans son étonnante ressemblance avec la jeune héroïne des Misérables. Tout comme cet autre personnage du panthéon hugolien, l’épatant et généreux Gavroche qui accueillait ses amis errants dans le ventre de l’éléphant de ciment, quelque part dans le froid de la nuit du côté de la Bastille. Ici se laisse rejoindre le poète persan :

 

“La nuit la plus sombre a toujours une fin lumineuse”.

 

 

 

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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 07:51
« Un peu de temps à la nuit »

Photographie : R. Hutinski.

 

 

 

« Les rayons de l'espoir sont timides,

discrets, presque comme égarés,

mais je veux, sans vacarme,

subtiliser un peu, encore un peu,

de temps à la nuit, le garder.

Les couleurs, demain,

seront plus étalées ».

 

Milou Margot.

 

 

 

   Les rayons de l'espoir

 

   Nuit plantée au cœur des choses. Les hommes sont dans leur bogue d’ennui. Les rêves les traversent à la manière d’un fluide long, inapparent. Leurs corps sont de silencieuses chrysalides que n’atteignent ni les paroles, ni les gestes du monde. Pliés en eux-mêmes, au bord de l’abîme. Qu’habitent-ils sinon le néant ? Le néant d’eux-mêmes, le néant des autres, celui qui souffle son haleine blanche dans les corridors étrécis de la conscience. Il fait froid dehors. Il fait froid dedans. Dedans le corps pareil à un monceau de bitume. Troué. Peut-être est-il déjà la simple nervure d’une feuille soulevée par le vent ? Il y a si peu de réalité dans les sombres masures que visite l’effroi de sa palme coupante ! Le souffle déjà n’est plus qu’une litanie perdue dans la crypte nocturne. Le cœur palpite à peine. Le langage se terre quelque part dans une prose éteinte. C’est à peine si l’on vit, pareils à des étincelles usées dans la perte du jour. Parfois, sur son grabat d’infortune, on s’étire et cela fait sa fugue ligamentaire, son remuement ossuaire et l’on tâte les os de son crâne de peur que son âme ne s’enfuie par le gouffre de la fontanelle. Souvent sont les sifflements des rhinolophes et l’on bouche ses oreilles. Mais le vacarme rugit dedans et l’on essaie d’extirper le bruit, de le réduire en fragments, d’en faire une poussière qu’on diluera dans l’abstraction grise des murs. Si difficile de vivre lorsque les rayons de l’espoir se diffractent, ricochent sur la mutité de la terre, s’enlisent dans les coulisses de la coruscante angoisse. On est presque comme égarés et l’on tend ses mains vers le bord de soi, à la limite de quelque compréhension. On ne saisit que des copeaux de sens et l’on replie ses antennes et l’on rentre en soi comme le fait le limaçon qui ne rêve que d’hiberner. On attendra le jour. On attendra la levée opalescente de l’aube, les premiers mots qui diront l’être sur le bord, peut-être, d’une félicité de vivre. L’existence est si étonnante avec ses grandes balafres grises, ses clartés soudaines, ses sauts de carpe, ses ondulations, ses pas de deux, un pas du côté du bonheur, un autre du côté du malheur ! Tragique tutoyant le comique et l’on enfile alors ses habits chamarrés de la commedia dell’arte et on entre en scène avant que le praticable ne soit démonté, qu’on accroche sa dépouille d’acteur à la patère définitive qui dira la fin du spectacle.

 

   Je veux, sans vacarme…

 

   …être cet être inaperçu tapi dans la faille d’ombre. Il n’est guère meilleur endroit pour se connaître tout en s’approchant du monde. Être ici dans le gris, dans la juste mesure médiatrice, dans le subtil équilibre entre la nuit étale et le surgissement du jour. Heure de l’aube qui signe toujours le mystère de l’advenue à soi, heure lisse qui s’immobilise, hésite et pourrait bien décider de s’annuler. Le temps s’enfuirait par la bonde du néant et, longtemps, l’on entendrait son bruit de vortex, son sifflement sinistre, ses rugissements métaphysiques. Mais cessons de fuir, de nous dissimuler, de feindre d’être quelqu’un d’ordinaire qui habiterait la face inversée des choses. Un dormeur, par exemple, qui dériverait tout au bout de la nuit dans une manière d’égarement.

   On n’est personne mais on est cette conscience universelle qui fait son bruit de braise dans le foyer de l’être. On est mot sur le bord des lèvres. On est amour avant qu’il ne se déclare. On est volupté dans la chambre emplie de doute. On est la lisière de la mémoire et le temps se dissout à même sa profération. La croisée est éclairée par une lumière blanche, déjà dure, compacte, se disposant à commettre l’impensable : tirer hors de soi l’irréfragable dentelle du rêve, la hisser dans la douleur de l’heure. Ô déchirure. Ô toile claquant au vent du réel avec de lugubres feulements.

   Le rideau est là, tenture de l’être avant qu’il ne paraisse dans l’orbe étroit de la déraison. Cèdera-t-il au moins à l’imprécation de l’heure ? Sortira-t-il de son occlusion pour se laisser envahir par les cataractes de clarté et l’âme coulera en plein jour avec des bruits de folie, avec des voix pareilles aux marées, avec des remous semblables à ceux que la passion habite ? Là, sur la nervure du mur, on tend la membrane de son corps. On sent la dilatation, on sent les craquements de l’esprit aux prises avec l’absurdité même. On sent le dôme du diaphragme gonflé comme une bulle. On sent la graine de l’ombilic parvenue à son point de rupture. Bientôt tout pourrait s’inverser. Bientôt le dedans pourrait être habité du dehors. On serait soi tout en étant l’autre. On serait le même et le différent d’un seul et unique bond du réel pris dans le chiasme de la nécessité. La cloison est si mince qui délimite le Soi du Non-Soi. Comme si l’on pouvait être celui qui regarde et le miroir qui est regardé. Les yeux et l’image. Le vu et le voyant dans la même unité du visible. Une histoire de regards se réverbérant à même le processus de la vision.

   On est serré dans la géométrie d’ombre. Que pourrait-on faire d’autre alors que tout va sortir du néant, que tout va naître au caprice du jour : la peur, l’amour, la haine, la beauté, le sacrifice passionnel, le geste amical, le couperet de l’égoïsme, la brûlure de la domination, la puissance des dominants, le don de soi, l’effacement dans la retraite, l’oblation qui fait briller l’inapparent, l’humilité qui longe l’invisible, l’arrogance lançant ses flammes aux quatre horizons du monde. Que faire d’autre, sinon attendre, toujours attendre ? La Mort saura toujours venir qui moissonnera nos têtes. On la couvrira de cendres et l’oubli ceindra tout dans l’étoupe de l’amnésie.

 

   …subtiliser un peu, encore un peu…

 

   …de temps à la nuit, le garder, dans le creux des mains, le faire rougeoyer, dire à la ténèbre sa dérive songeuse, sa promesse de poésie, féconder l’ombre porteuse de douceur en attente du dépliement qui bientôt aura lieu et l’heure ne s’arrêtera plus et le cycle éternel se déploiera comme le meurtrier qu’il est. Nous sentirons ses coups de dague, le lacet de son fouet vengeur, les pointes acérées enfoncées dans les plis de la chair, les morsures de l’acide tout contre la nasse de peau. Tout ceci est du temps, rien que du temps avec ses douceurs de pêche, ses blancheurs de nacre, ses entailles de sang, ses crochets venimeux. C’est pourquoi nous demeurons en arrière du jour, dans le territoire anonyme de la pénombre, dans la faille sépulcrale dont on espère qu’elle nous maintiendra dans ce fragile équilibre. Encore hier, pas tout à fait demain et les rayons de l'espoir qui progressent sur la pointe des pieds pour ne rien offenser qui ferait s’emballer les gouttes dans la clepsydre. Si bien le suspens lorsqu’il nous fait croire à l’éternité. Nous devenons alors diaphanes à nous-mêmes. Nous avançons sur le fil du funambule, tenant dans nos mains le balancier du destin. Oscillerait-il que, toujours, nous pourrions le retenir, l’inviter à reprendre équilibre, à viser le point minuscule, là-bas, qui brille à la façon d’une gemme. L’espoir n’est que cela, une goutte de rosée dans l’herbe drue du néant, le contour lumineux de la crête suspendue entre adret et ubac, l’étoile figée en haut du ciel alors que les caravanes de nuages font leur course vagabonde tout contre le grand dôme teinté de nuit.

 

   Les couleurs, demain, seront plus étalées.

 

   Bientôt on sortira du cône d’ombre. On ira tout contre la croisée. On l’ouvrira. Une onde de clarté glissera le long des murs. Emplira nos poumons, dilatera nos alvéoles. Ce sera comme de naître à nouveau. Ce sera comme de découvrir l’amour, de saisir l’aimée dans le luxe de sa volupté. Loin seront les arcanes du songe, les atteintes sournoises de l’inconscient. Tout à la fois nous serons le fleuve du passé au cours lent, le scintillement du présent, le prisme de l’avenir avec ses couleurs étalées. Le lac nocturne qui brillait sous les feux funestes d’une Lune gibbeuse aux sombres desseins, voici qu’il sera devenu cette lagune éclatante aux mille promesses avec ses brumes radieuses, ses canaux où se reflètent les inépuisables figures de la beauté. Ses campaniles haut dressés dans la meute solaire, image de la joie qui succèdera au désarroi d’être, parfois. C’est toujours par un jeu de contrastes que l’être apparaît en sa réalité. Il n’est que de se disposer au clignotement de l’heure. Sans doute la manière la plus visible de projeter sur l’écran de notre imaginaire ces couleurs qui, parfois se dissolvent jusqu’à la limite de leur évanouissement. Nos yeux sont ouverts qui captent la présence. Oui, la présence. Nous ne rêvons que de cela !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 mai 2017 4 18 /05 /mai /2017 07:18
Blanche uniment.

« Mariage (en) blanc ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

« Je voudrais quelque chose qui n’eût pas besoin

d’expression ni de forme, quelque chose de pur comme un parfum,

de fort comme la pierre, d’insaisissable comme un chant,

que ce fût à la fois tout cela et rien d’aucune de ces choses ».

 

Gustave Flaubert - Mémoires d’un fou.

 

 

 

 

   Avant que le monde n’existe.

 

   Pouvez-vous au moins imaginer une vaste surface plane, sans début ni fin, un genre de taie immense, vierge, dépourvue de la moindre trace, libre de toute empreinte, semblable à la toile d’un peintre qui n’aurait pas encore subi les assauts du pinceau ou du crayon ? Son essentiel caractère, bien qu’elle ne soit nullement encore affectée d’un prédicat, le silence avec ses boucles, ses ellipses, ses rotations infinies autour de son propre mystère. Mais à quoi donc peut bien penser cette lisse plaine immobile sinon au vertige de sa propre vacuité ? Silence contre silence. Donc absolu se tutoyant lui-même. Mais, en réalité, est-il si confortable d’être dans l’inapparent, l’ineffable, l’indicible, la pure virtualité s’abreuvant au vide qui en tisse l’être ? Bien évidemment, méditant en tant qu’hommes, nous ne pouvons que projeter nos propres inclinations, ourler de notre coruscant désir ce Rien qui n’existe qu’à l’aune de sa propre vacance. Mais, parfois, il suffit de tendre l’oreille de son intellection pour saisir l’insaisissable en son étonnante énigme. Oui, approchez donc, décillez votre âme, faites-en le réceptacle d’une souveraine confidence. Voici que les mailles du silence se distendent. Voici qu’elles se mettent à proférer à voix basse comme des enfants aussi naïfs qu’innocents, sans doute inconscients de la nature de ce qui les habite et les portera bientôt au seuil d’un déploiement. Mince injonction qui s’immisce entre les lèvres blanches pareilles à une fragile porcelaine. Ce qui s’est annoncé, ceci : la blancheur veut connaître la couleur, veut éprouver la vibration de l’arc-en-ciel, faire tourner la roue polychrome de l’exister. Si douloureux de demeurer au centre de ce point fixe et de n’en jamais percevoir le cercle lumineux qui se teinte de bleu le matin, de blanc à midi, de rouge le soir dans la chute du crépuscule. Si éprouvant !

 

   Zeus.

 

   Zeus, tout en haut de l’Olympe, parmi les hauteurs grises des brumes, les déflagrations convulsives des éclairs, les hoquets des nuages, les sourdes rumeurs du tonnerre, les cataractes de pluie, les congères de neige, le vent des bourrasques, la précipitation des trombes, Zeus perçoit tout, y compris les suppliques des humains, les mots cotonneux du silence. Hésiode n’a-t-il pas dit : « L'œil de Zeus voit tout et perçoit tout » ? C’est, en effet, la moindre des vertus que l’on peut accorder à un dieu, surtout lorsque ce dernier est le premier d’entre eux. Donc, le Maître des lieux confia la difficile tâche d’animer le Rien à deux de ses comparses et non des moindres. Nous avons nommé, par ordre d’entrée en scène, le turbulent Dionysos et le sage Apollon.

 

   Dionysos.

 

   Conforme à son caractère aussi rustique qu’impétueux, le dieu des fêtes bacchanales, des excès, de l’ivresse, le dieu de la vigne et des débordements du corps ne pouvait guère faire mieux que d’offusquer le silence, que de métamorphoser la blancheur en ce qu’elle n’était pas, à savoir une débauche de couleurs et de formes sans pareilles. L’on ne sait si le pétulant Vinicole se servit de grappes mûres à souhait, de sève, de sang ou bien d’urine, tous fluides dont il était l’ordonnateur habituel, mais ce dont on s’aperçut sans délai c’est que la toile vierge était bientôt maculée jusque dans ses moindres recoins. S’y illustraient des arborescences complexes, des végétations exubérantes, des nymphes enlacées à des satyres, des boucs aux fragrances musquées, des taureaux à l’énergie noire, des femmes aux croupes rebondies, des hommes aux sexes virils, des êtres hybrides que l’extase emportait dans de bien étranges chorégraphies. Zeus, alerté par tant de démesure, par tant de puissance formelle, par tant de complexités labyrinthiques, par cette fièvre intensément colorée à laquelle Dionysos avait donné sa sève intime, ordonna sur-le-champ qu’on revînt à l’esprit, sinon originel, du moins à une plus juste mesure des choses. Apollon fut donc commis à la restauration de l’œuvre entreprise par son coreligionnaire. Il y avait fort à faire !

 

   Apollon.

 

   Il va sans dire que le divin Apollon commença par annuler tout ce qu’avait fait le tumultueux Dionysos. De son arc d’argent il décocha une flèche qui porta tout au blanc, cette couleur qui n’en était pas une et les contenait toutes du fond de sa réserve. La seconde flèche dessina un objet rituel, sans doute celui qui préside aux cérémonies du mariage, un bénitier accompagné de son goupillon. Sa couleur en était si atténuée qu’on l’aurait dite d’un vieil or inclinant vers le platine. La troisième flèche traça sur le lisse du sol la silhouette du goéland, cette belle harmonie, ce subtil équilibre entre l’écume éblouissante et le galet qui borde le rivage de sa lumière de cendre. Enfin, la quatrième flèche fit se dresser la belle effigie de Blanche, cette manière de déesse qui semblait flotter dans l’ombre d’un regard, dans la fragilité d’une brume, dans l’auréole de clarté, dans l’aura que possède naturellement, avec grâce, la belle âme qui en est l’émettrice. A la contempler, tout ceci paraissait tenir du prodige. La boule des cheveux était une buée en sustentation au dessus du visage si blanc qu’on l’aurait dit de porcelaine, identique à ces poupées qui trônaient sur une antique crédence dans la clarté en demi-teinte d’un corridor élisabéthain. Les épaules étaient une étole si pâle, sans doute destinée à l’accomplissement d’une liturgie intime. Tout ceci fleurait tellement le recueillement, l’exception de vivre, le sacré et l’on demeurait interdit à l’entrée de la citadelle inconnue. Etait-elle au moins réelle cette jeune Eclosion ? Elle était à peine née. Avançant dans la vie sur la pointe des pieds, telle une ballerine. D’ailleurs n’était-ce pas une blanche chorégraphie ourlée de solitude que cette persistance à être dans le dénuement, l’à-peine diction d’un songe, la fuite dans la fente du temps, la nuance grise, illisible de l’espace ?

   On était captivés. On était cette double pointe brune des seins, ces sémaphores discrets demandant en silence. On était cette fosse minuscule du nombril et l’on entendait son propre glougloutis de source, cette lointaine effervescence pareille à une voix pliée dans l’ombre d’une crypte. On était la douce faille du sexe cernée de rosée, cette double éminence qui fuyait à même le haut des jambes comme pour chercher refuge dans la virginité, cette assurance de demeurer en soi, dans le réconfort de son bastion, de s’abriter des regards, de la curiosité, des fictions qui pouvaient s’y inscrire à la manière d’une douloureuse effraction. On était les deux globes des genoux, ces impénétrables planisphères qui ne voyageaient qu’à l’aune de leur fermeture. On était, enfin, ces fines chevilles qui disparaissaient dans l’imperceptible matière fluide d’un étang comme si la question de l’être se refermait dans cette évanescence même.

 

   Blanche en sa blancheur.

 

   Apollon avait rempli sa mission au-delà de toute mesure. N’était-il pas ce dieu de l’harmonie universelle, céleste et terrestre à la fois, ce dieu investi du sens du rythme ? Il avait célébré la blancheur, tel le symbole inégalable qui se révélait au regard des Attentifs. Oui, le BLANC comme tremplin des significations. Le blanc comme langage en son attente. Le blanc comme signe premier avant que ne paraissent les autres signes, la beauté, l’amour, l’art en ses infinies déclinaisons. « Quelque chose qui n’eût pas besoin d’expression ni de forme », nous suggérait Gustave Flaubert. Sans doute visait-il la même finalité. Le sans-parole, le sans-forme, tels que donnés dans l’amplitude de la blancheur, c’est l’ouverture même à l’être selon sa polyphonie, sa polychromie, son inépuisable chatoiement. Il n’y a que les Inquiets et les Pressés qui réclament l’éventail des teintes, la corne d’abondance des odeurs, la multitude des saveurs, le fourmillement des choses en leur don prodigieux. Alors ils se précipitent. Alors ils choisissent la première forme venue, le premier désir, la première certitude d’être rassasiés : telle fleur, telle amante, telle couleur dont ils font leur emblème pour la vie, comme s’il y avait péril à ne pas posséder dans l’immédiateté de la décision. Ils sont haletants sur le bord du vide. Ils sont assoiffés sur la margelle de la fontaine. Ils sont dans l’urgence d’être.

   Oui, Apollon, ce dieu sublime, sans doute le plus précieux de tous avait œuvré depuis le centre de son génie en direction de ce qu’il avait à saisir d’essentiel. Il avait posé le BLANC comme le fondement premier à partir duquel tout trouvait sens et pouvait rayonner tel l’arc d’argent qui était l’un de ses attributs les plus remarquables. Voici que le blanc délivrait toute sa merveilleuse teneur, se montrait en tant que la manifestation la plus subtile dont le réel pouvait témoigner. Apollon n’était-il pas brillant comme la Lune dont la livide blancheur signe l’irremplaçable présence dans la nuit tachée d’encre ? Dieu solaire, ne diffuse-t-il point cette éclatante couronne pareille à la neige ? La grande étoile qui règne au milieu du ciel possède toujours cette lactescence inaltérable. « Couleur » céleste par excellence. Le rouge, le jaune qui, dans le cours de la journée en modifient l’aspect, ne sont nullement des propriétés immanentes à leur objet, seulement des variations terrestres en altérant la pure manifestation. Unique vibration du blanc. Parmi les animaux consacrés à Apollon, que dire du majestueux dauphin, que convoquer pour décrire les cygnes sacrés qui firent sept fois , en chantant, le tour de l’île flottante, sinon porter à la vision le reflet irisé, opalin dont le dieu diffuse à l’envi l’énergie inépuisable ? Ne vient-il pas du pays des Hyperboréens, là où brille l’astre du jour, où s’élèvent les cathédrales d’ivoire des glaciers, ces géants qui redoublent l’esprit de la blancheur en raison même de leur transparence ?

 

   Tant d’immaculée présence.

 

   Mais combien nos arguments sont faibles au regard de la riche symbolique apollinienne. Combien notre vue est prise de cécité à seulement essayer de scruter tant d’immaculée présence, tant d’irradiation immédiate. Le registre divin est si éloigné du nôtre qui balbutie et cherche laborieusement, dans les mots parfois épuisés d’avoir trop servi, le lexique fabuleux qui permettrait d’en approcher la quintessence. Nous sommes parfois aussi grossiers et rustauds que Dionysos chevauchant son bouc ou son âne à la recherche de quelque outre emplie de vin afin de connaître les promesses magiques de la « dive bouteille». Ce détour par la mythologie n’avait pour but que de porter à la lumière (dont Apollon est le parfait blason), d’abord la beauté simple d’une œuvre, ensuite de faire du BLANC la source d’une brève réflexion. Disant ceci, la nécessité de partir de la simplicité de ce qui se soustrait en s’offrant (peu sont sensibles à la valeur du blanc), nous naviguions de concert avec ce grand réaliste au regard si lucide, magnifique prosateur de « L’éducation sentimentale ». Nous ne faisions que souligner la chose informelle, qu’évoquer la pureté d’un parfum, porter au regard la certitude de la pierre, distiller un chant sans doute inaudible, invisible. C’est de tout cela que le blanc est porteur, souvent à notre insu. Nous naissons tout juste à en deviner la singulière faveur. Toujours nous attendons l’aube (étymologiquement « blanc ; « clair »), cette première levée d’une écume dans la joie de l’heure. Mais, parfois, ne le savons-nous pas !

 

 

 

 

 

 

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15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 08:54
Boire à la source du Néant.

Comédie et tragédie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Quelque chose va naître.

 

   Il y a comme une sourde rumeur qui tend l’espace, lacère le temps. On ne sait trop la nature de ce qui, encore, se dissimule et bientôt dira la quadrature de son être. Noir dense. Poix du Néant qui bouillonne dans les limbes. Mouvements de lave incandescente, halètements de geysers avant l’explosion de bulles et de lumière, frottement des plaques tectoniques avec leur stridulation apocalyptique. Quelque chose va naître. Quelque chose va se montrer. Et alors le cycle sera irréversible de la vie en ses brillances, en ses catalepsies funestes, en ses soubresauts polyphoniques. La Parturiente est sur son lit de douleurs. Ecartelée dans la pliure vive du jour. Forceps qui tirent du Néant une boule informe, tachée de sang, enduite d’un plâtras jaune pareil à un soleil éteint, à la Lune gibbeuse en ses soirs de tristesse. Est-ce le hurlement hystérique du Loup que l’on entend ? On bouche le pavillon de ses oreilles, on y introduit la cire compacte de ses doigts. Mais rien à faire. Le battement du son est trop fort qui strie les tympans de sa vrille mortifère. CRI - CRI -, doublement proféré. CRI pareil à la marée d’équinoxe et l’on demeure tétanisé, enfermé dans la sombre meurtrissure de son corps. Cri de la Parturiente en sa délivrance. Délivrance de quoi ? De la vie qui s’agite en elle depuis la fécondation, la semence existentielle qui n’en finira plus de faire ses remous. Un jour blanc. Un jour noir. Un autre gris, transparent à lui-même. Perte du temps dans le vortex du doute. Cri du Livré-au-monde à l’insu de soi. D’autres voix mêlées, bavardes, confuses. Certaines haut perchées. Certaines comme des pleurs. Certaines inaudibles avec des cascades de silence.

 

Le cercle de famille applaudit à grands cris. Applaudit : Joie ? Cris : de joie, de douleur ?

 

   De douleur les cris, car nul cri ne serait heureux. Cri comme expulsion violente des sons. Cri comme passion de l’âme qui s’exonère brutalement de sa geôle de chair. CRI comme celui du Mort-Vivant de Munch avec les mains en battoir le long du visage dévasté pareil à la stupeur des catacombes, avec des trombes de feu, des rivières d’effroi, une passerelle chancelante et, au loin, une humanité en perdition. Cri qui se percute soi-même et s’abolit dans la toile du Néant dont il provenait.

 

   La toile en son énigme.

 

   La toile est un cri. Certes silencieux, inapparent, badigeonné de teintes douces pareilles à une terre de Sienne. Rien ne profère, à première vue. Et pourtant le drame est là, sous-jacent, que les Voyeurs ne perçoivent nullement tant ils espèrent que l’art les sauvera du monde, leur ôtera la grande peur immémoriale, les portera dans la sublimité d’une extase. Cependant l’on ne peut demeurer dans une approche passive de cette création, sauf à vouloir s’écarter du motif qui l’anime en sa profondeur. Il en est des toiles comme des fleurs, rien ne sert de demeurer sur le bord de la corolle. Toujours le nectar est à chercher qui fait sa tache claire dans l’approximation du jour.

 

   Une lecture des objets symboliques.

 

   Jamais nous ne saisirons mieux l’intention de l’Artiste qu’à explorer les symboles qu’elle y a semés au hasard, tels des objets supposés contingents, mais chargés d’une évidente signification. Explorant le site graphique, il sera nécessaire de conserver, à l’arrière-plan, le titre : Comédie et tragédie. C’est lui qui est l’opérateur de la peinture, qui en focalise les potentialités, installe rapports et tensions à la manière dont les mots animent le syntagme dont ils sont les fragments.

 

   Le dos.

 

  Toujours nous sommes décontenancés d’apercevoir le revers de la figure humaine. D’un seul coup nous sommes privés de la richesse épiphanique du visage. Nous perdons la transparence du regard, sa liaison avec l’âme. Nous sommes exclus du langage que les lèvres pourraient y dessiner dans l’orbe d’une parole annonciatrice de beauté. Nous y perdons la douce laitance de la poitrine par laquelle se dit la forme du nourrissage originel. Nous n’y pouvons apercevoir la douce dépression de l’ombilic, le secret de sa germination, son rapport avec ce qui, dedans, tient sa rumeur de fontaine. A n’observer que la face lisse du dos nous sommes dessaisis du jeu subtil des métaphores. Se fondent dans l’illisible les lacs sombres des yeux, les puits des pupilles, s’évanouit la plaine des joues, se dissimule l’arc subtil des lèvres et Cupidon qui en bande l’invisible corde. Disparaît la colline du menton, s’effacent les mimiques qui disent tantôt la figure de la joie, tantôt celle de la douleur. Brusque passage de la comédie à la tragédie.

 

   Les masques.

 

   Masque hilare de la comédie, masque douloureux de la tragédie. Leurs formes semblent si opposées, irréductibles à une même réalité. Et pourtant ils remplissent la même fonction. Ôter à la vue, dissimuler à la conscience ce qui ne peut qu’être insoutenable, les excès de la passion qui se métamorphosent en sombre mélancolie ou bien exultent sous les traits outrecuidants de la folie. Pas plus l’une que l’autre ne sont humainement supportables. Pour la simple raison qu’elles sont le reflet d’une existence portée hors de ses significations habituelles. Toute mélancolie est mortifère. Toute divagation est « inquiétante étrangeté ». Le cheminement humain s’exonère toujours difficilement d’un juste équilibre dont le nom le plus courant qui lui est attribué est celui de « Raison ». Masques présents seulement à dissimuler la souffrance de la dimension anthropologique. Car, comment montrer l’exubérance sans sombrer dans le ridicule ? Comment montrer le profond dénuement sans faillir à sa tâche d’homme et livrer le visage de l’autre en sa haute démesure ? Comment montrer la perdition, la corruption des chairs sans sombrer dans le plus affligeant des pathos ?

 

   A savoir Néant absolu.

 

   Jamais on ne peut montrer la Mort en ce qu’elle est, à savoir Néant absolu. Uniquement une manière de comédie plaquée sur une tragédie. Le masque mortuaire de Blaise Pascal en est la juste mise en scène. Visage de plâtre lissé d’une douce clarté qui voudrait dire le retrait dans une sorte de plénitude, la persistance du génie au-delà de la vie, la lumière de l’intellect, la fluorescence de l’âme comme si ce principe éternel était une réalité indépassable et que l’auteur des Pensées continuait à proférer depuis l’invisible les paroles d’une sagesse immémoriale. Masque à la dureté du marbre en raison de sa forte symbolique, de sa présence. On dirait que la chair absente livre le passage à la force de l’esprit. Puissance du masque qui dit l’être en effaçant le paraître, en biffant l’orgueil des apparences, en ne laissant qu’une auréole de l’exister, peut-être la plus fondée à dire quelque chose de celui qui fut, qui maintenant n’a plus de dérobade, de fuite possible, seulement cet air d’éternité, de Néant projeté dans la matière, d’Absolu faisant sa vibration à même l’efflorescence d’une vision hallucinée. Oui, hallucinée. Car ni le Néant, ni toute chose indicible, ineffable ne sauraient recevoir d’autres prédicats que ceux d’une éternelle absence. Plus de lieu. Plus d’espace. Sauf celui du Rien.

 

   Vie-comédie.

 

   Comédie. Tragédie. Les sentiments qui s’y dessinent en creux, félicité, affliction ne sont nullement symbolisables. Pas plus que ne l’est un travers humain. L’avarice en soi ne saurait se montrer. L’avare seulement. Donc Harpagon. Donc un type. Soit un modèle, une image, une empreinte. Autrement dit un masque. Voir le terme catalan « mascara » (tache noire, salissure), ce qui sert à cacher, à dévier le regard de ceci qui doit toujours s’occulter. En dernière analyse la Mort qui joue sa partition avec la Vie. Vie-Comédie faisant son pas de deux funeste avec la Mort-Tragédie. Epousailles d’Eros et de Thanatos. Gigue sans fin de Thalie « la Joyeuse, la Florissante », la déesse de la Comédie avec son double existentiel, Melpomène la Muse du Chant, de l’Harmonie musicale, la Grande Prêtresse de la Tragédie associée au remuant Dionysos.

 

   Pareille à un métronome fou.

 

   Vie pareille à un métronome fou. Un instant du côté du rire, un instant du côté des larmes. Vie qui a toujours raison. Qui part de la mort du Néant, franchit d’un seul bond l’abîme de l’existence. Puis se retire à nouveau dans le Néant. Pulsation diastolique-systolique. Coups de gond d’un cardia sans foi ni loi. Balancement identique au clignotement du nycthémère : Grande Parade Thanato-érogène avec, au milieu, l’homme-Ravaillac, l’homme-Ecartelé qui se débat dans la complexité du labyrinthe, dans la touffeur de la forêt pluviale. Parfois l’éclaircie du sourire. Parfois la violence d’un ouragan et ses chutes d’eau lacrymale. Parfois la Mort et la tête soudain moissonnée sourit avec la démesure pathétique du masque mortuaire, avec son énigmatique présence, sa face muette qui ressemblent tellement au dos de Celle-qui-occupe-la-toile avec tant de douloureux mystère.

 

   La tresse.

 

   D’elle il nous faut parler bien qu’elle ne semble nullement nous interroger. Être là simplement dans sa belle chute verticale. Certes, elle n’est que cela, dévalement. Mais dévalement qui signifie. Tresse rectrice de sens. Elle partage la plaine lisse du dos. Elle joue le rôle allégorique du fléau de la Justice : vérité-équité au milieu. Ni dans un excès, ni dans un autre. Equidistance par rapport au registre du comique, mais aussi du tragique. Tragique ; comique, deux figures aux antipodes qui signent la présence irréfragable du Destin. Destin grec de la Moïra qui, selon sa propre loi, établit pour chacun son lot existentiel : bien et mal, fortune et infortune, bonheur et malheur et, en dernière instance, Vie et Mort. C’est ceci que nous dit symboliquement cette tresse qui se tient à mi-distance de ce qui se donne à comprendre comme les deux polarités extrêmes de notre rhétorique terrienne. Les anciens Grecs (encore eux, jamais on n’en peut faire l’économie), pratiquaient la divination en observant des boucles de cheveux.

 

   Or nous voulons nommer.

 

   Ici se trace la ligne de partage qui pourrait bien figurer la juste mesure de la vie, son équilibre, son intelligente distance par rapport à l’ombre, à la lumière. Une existence qui, en somme, serait idéale. En puissance plutôt qu’en acte. Donc une pure virtualité. Tout destin est soumis en permanence à l’aimantation alternée des deux pôles du comique et du tragique. Jamais de position stable qui ferait du fléau de la balance le Juge de paix d’une destinée sans accrocs, lisse, unie, sur qui les choses n’auraient nullement prise. Mais alors, on l’aura compris, ceci se situerait en dehors du sillage de l’homme, peut-être dans les clartés scintillantes d’une utopie, dans les péripéties d’une légende, dans les rêveries d’une tête romantique. Autrement dit ces belles illusions s’abreuveraient sans doute à la source même du Néant. Leur réalité ne serait qu’en-deçà ou au-delà du divertissement et du pathétique. C'est-à-dire ne jouerait qu’à titre de masque, cet autre visage du Néant qui ne saurait dire son nom. Or nous voulons nommer car nommer est paraître !

 

 

 

 

 

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12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 08:11
Pluriel singulier.

Tous pareils ! Tous différents...

 

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

 

   Jusqu’à l’infini du temps.

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés vivaient sur leur île pas plus grande qu’un confetti, en bonne intelligence, dans un bonheur immédiat, à l’écart des soucis communs éprouvés par leurs voisins, les Terriens. Tout ceci, cette insouciance, cette belle harmonie auraient pu durer jusqu’à l’infini du temps s’il n’y avait eu, un jour, cette voix tonnante venue du ventre des nuages, une immense profération qui, d’abord, avait pétrifié les Petites Figurines, les avait, en une certaine façon congelées et elles s’étaient serrées dans leur tunique d’écorce à en devenir presque invisibles.

 

CROISSEZ ET MULTIPLIEZ.

 

   Ils ne savaient d’où provenait cette injonction céleste. Si elle n’était qu’une illusion. Une hallucination, le produit d’un rêve. Si elle s’était levée à même leur propre corps. Si elle surgissait de quelque grotte qu’ils n’auraient point perçue, dissimulée dans un pli du bois. Quant à Dieu, son existence leur était inconnue, aussi bien que celle des locataires du panthéon grec depuis Zeus lui-même jusqu’à Héphaïstos, en passant par Aphrodite. Ils existaient à même la sève dont ils conservaient le souvenir dans leurs textures, à même le bruissement des feuilles et leur chute silencieuse, dans une pluie d’or sur les versants de l’automne. Leur vie consistait surtout en longues méditations et il n’était pas rare qu’ils s’endormissent dans un rayon contemplatif, les yeux emplis d’étoiles. Alors, comment vous dire l’émoi de ces âmes simples, le tourneboulis se frayant un chemin parmi la simplicité de leur anatomie ? Mais que voulait donc signifier cette étrange formule ? CROISSEZ ? Ils ne le pouvaient plus pour la simple raison que leur complexion sèche ne se serait jamais résolue à s’immerger dans quelque source que ce fût afin de verdir et de redevenir rameau orné de feuilles. MULTIPLIEZ ! Qu’y avait-il donc à multiplier sinon le prodige de la vision, à engranger pléthore d’images dont, plus tard, ils feraient le lieu de superbes rêveries ? Mais c’était sans compter sur la volonté divine dont la puissance d’expansion aurait pu métamorphoser une brindille en fagot, une branche en large frondaison.

 

   Et le Petit Peuple essaima.

 

   Mais c’était sans compter sur le mystère qui s’emparait des choses, les transformait en de nouvelles réalités, à leur insu, disposât-on d’une résistance pareille à celle d’un antique chêne. Donc, petit à petit, l’injonction s’était coulée parmi le Petit Peuple Boisé, avait fait ses remous et ses confluences, bâti ses ilots et poussé ses presqu’îles dans toutes les directions de l’espace. Et le Petit Peuple essaima, tel le destin d’une ruche occupée à coloniser la moindre parcelle d’espace disponible. Mais, à cette expansion, devait bientôt correspondre une inévitable contrainte. Du fait de l’exiguïté de leur territoire, un problème se posait. Croître aussi bien que multiplier ne pouvait se faire qu’au détriment d’un confort corporel qui, jusqu’ici, bien qu’il fût mince, se déclinait en une tête et un simple fût pour le reste du corps. Alors, que pensez-vous qu’il arrivât ? Eh bien, sous l’irrépressible pression de la croissance et de la multiplication, les corps fondirent comme neige au soleil. Ne demeurèrent plus que les têtes. Autrement dit un bataillon de visages serrés, sans doute énigmatiques, tant il est difficile de savoir ce que ressent une écaille de bois. Un genre de tumulte siamois dans lequel nul ne se fût immiscé qu’au prix d’une quasi-disparition. Dieu avait réussi son coup au-delà de toute espérance, l’imaginât-on sans limites.

 

   Sagesse millénaire des arbres.

 

   Sans doute le lecteur s’étonnera-t-il de cette nouvelle condition boisée dans laquelle chacun, chacune, risquait bien de perdre son âme en même temps que son aire corporelle. Comment pouvait-on accepter d’exister à l’aune de ce rétrécissement, de cette perte de soi, de cette promiscuité dont on pouvait penser qu’elle fondrait tout dans une même confusion ? A être si nombreux l’on risquait le conflit, l’altercation, la polémique. Au pire la guerre, cet « art » dont les Terriens savaient si bien user pour parvenir à leurs fins : dominer l’autre, lui prendre ses richesses, rayonner du haut d’une gloire sublime. Pour les Boisés il y avait urgence à trouver une solution. Heureusement la mémoire des arbres est immense, leur sagesse millénaire et leurs ressources inépuisables.

 

   Demeure exiguë, foule dense.

 

   L’épiphanie de tous ces portraits minuscules, certains pouvant être dits tristes, d’autres mélancoliques, d’autres encore neutres ou bien sur le bord d’une joie, cette apparition, donc, laissait tout de même les Voyeurs dans un état proche de la sidération. Combien de civilisations antiques avaient disparu faute de savoir gérer la multiplicité, un peuple décimant l’autre jusqu’à l’extinction complète. Il y avait donc péril en la demeure. La demeure était exiguë, la foule dense ! Mais, à l’instant, nous parlions de la grande sagesse des arbres. Alors ce qu’il faut faire, ceci : retourner la peau du réel - l’île minuscule avec ses sympathiques petits personnages - et regarder l’envers du décor. Qu’y voit-on ? En bien tout simplement un arbre merveilleux auquel s’abreuvent, par racines interposées, les innombrables Petites Figures qui nous ont occupés jusqu’ici. Mais de quel miracle s’agit-il donc ? Du Pluriel devenu Singulier. De la meute devenue unitaire. De la multiplicité s’étant rangée sous le régime de l’Un. Combien de sages et de philosophes ont recherché cette position idéale qui confondait le multiple dans un être uniment rassemblé ! Un aboutissement, le couronnement d’une ascèse. La nature revenue à sa source. L’homme à son origine. Les choses à leur simplicité. Oui, tout ceci est extraordinaire, tout ceci est admirable. D’autant plus que réalisé par la modestie en soi. Ces inapparentes Esquisses de Bois matérialisent un grand rêve de l’humanité : s’évader du divers, s’abstraire de la polyphonie du monde, effacer l’éventail de la polychromie, proférer d’une seule voix dans l’intime creuset d’un sens enfin réuni.

 

   Retrouver cette force sylvestre.

 

   Le Petit Peuple, s’il ne disposait nullement de la puissance divine qui posait l’acte en même temps qu’il en exigeait la réalisation, vivait dans l’orbe d’une impérieuse nostalgie : retrouver cette force sylvestre qui, un jour, les avait irrigués de la beauté ouverte de sa sève, avait porté au bout de leurs doigts les yeux inquisiteurs des feuilles, poussé leurs rameaux tout en haut du ciel où brillent les étoiles. Ils avaient donc crû et multiplié en surface, amassé une force, forgé une volonté qui était inapparente aux Distraits mais visible aux yeux des Rares, ceux qui savaient apprécier avec justesse la volonté de déploiement de ce qui vivait ou avait vécu. Donc vous avez regardé avec attention et curiosité ces aimables visages façonnés dans la matière de leurs séculaires ancêtres. Donc vous avez pensé que ces petits carrés de bois troués de trois trous étaient arrivés au terme de leur parcours, comme fossilisés pour l’éternité. Mais de croire ceci vous aviez tort car les Petits Modestes ne sont nullement à juger selon le visage de l’homme, seulement de la prodigieuse Nature.

 

   La source qui un jour a surgi.

 

   Mais revenons à l’arbre merveilleux, à l’arbre majestueux qui se trouve de l’autre côté du monde. Le vôtre. Celui des Petits Boisés aussi mais à la différence près que ces derniers sont reliés à leur source verte, qu’ils en sont le prolongement, la voix qui s’élève des ramures et envahit la totalité du ciel. Car jamais on ne peut s’exonérer de ses racines, couper le tapis de rhizome qui nous traverse et remonte en amont vers la source qui un jour a surgi, dont nous ne sommes que les apparentes et infimes gouttelettes. Mais imaginez ceci. Juste au revers de la marée de visages se déploie cet arbre dont on s’aperçoit bientôt qu’il s’agit d’un olivier venu du plus loin du temps, avec son tronc percé de trous, sa marée complexe de nœuds, de dépressions, d’étranges monticules. En chacun d’eux, une mince histoire, un minuscule événement, la marque d’une sécheresse, l’empreinte d’une brume, le passage du vent avec ses infinies agitations. Au sommet, immense sphère teintée de vert clair, la touffeur végétale qui dit encore la vigueur, la puissance, la force immémoriale qui en parcourt l’architecture. Dans la rumeur des frondaisons pourrait aussi bien s’élever l’injonction sylvestre CROISSEZ ET MULTIPLIEZ. car l’Arbre est une Divinité, un Esprit, le lieu d’une Âme qui pousse partout les rayons de la joie, reproduit à l’infini l’incroyable mystère de la présence. Oui, le mystère, car l’Arbre est celui à qui les anciens Druides ont voué un culte. Il s’agissait du chêne rouvre mais, ici, peu importe la conformité à la tradition. L’olivier est cet éternel symbole d’une paix qui résonne encore dans le cœur de ces Simples, peint sur leurs écussons de bois les yeux pour contempler et s’étonner, la bouche pour dire l’amour de la rencontre, la brindille du nez afin que s’y impriment les fragrances du rare et du subtil. Ces Minces Effigies sont le lieu de cette unité. Puissions-nous, nous-mêmes, y parvenir avec cette belle exactitude, avec cette sagesse dont on pourrait penser qu’elle n’est tissée que de résignation. Toute joie est visible qui est intérieure. Oui, intérieure !

 

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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 07:33
 Peignait l’invisible.

« Sans toile et sans décor ».

  Oeuvre : André Maynet.

 

   

 

   D’abord, Zéro, Rien.

 

   D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité. Pas de temps, pas d’espace, pas encore de lumière. Front de la nuit contre front de la nuit. Yeux pas encore éclos, pas encore exhumés de la gangue de bitume où sourd l’Infini avec ses turbulences folles. Mains soudées, mains-moignons qui ne disent ni l’acte de saisir, ni celui d’aimer dans l’immédiate préhension de ce qui est. Bras esseulés, disjoints, l’un n’ayant nulle connaissance de l’autre, qui ne peuvent ni embrasser la présence ni tailler une argile pour en faire une esquisse. Jambes-pieux plantées dans le miroir du doute. Existent-ils les pieds dans l’amertume du jour, dans la verticalité-couperet de l’heure ? Larges ventouses soudées à l’immanence. Orteils comme cinq questions terrestres qui ne trouvent de réponse. Et l’ombilic perdu dans son propre remuement ! Désolation de la désolation : rien ne profère et le silence est un grondement qui perfore les tympans de l’âme. Et le sexe révulsé qui ne connaît rien du plaisir, qui brûle de ne point apprendre de la volupté. Feu des reins immolés à l’absence de désir. Dans le golfe du ventre dansent les rumeurs du non-advenu. Et les doigts-pendeloques sont un cristal qui pleure et de longues gouttes blanches glissent dans la poche étroite de la conscience. Où le monde qui pourrait être ? Où la voix qui s’élèvera ? Où le Prophète qui dira la marche à suivre et ses yeux seront des soleils avec leurs meutes de rayons cabossés, avec leur sombre rutilance, avec leur dard de braise qui intimera l’ordre d’ÊTRE enfin, de ne pas demeurer sur le bord de l’abîme. L’abîme, comment le franchir, comment traverser le cercle de feu et ne point révulser sa crinière ignée qui, autour de l’enclume de la tête fait ses assourdissants coups de gong ? Comment ? Mais pourquoi donc ce vide ? Pourquoi les hallebardes de la question qui forent le creuset de l’intellect jusqu’à la folie ? Pourquoi le Ciel ne se déchire-t-il pas ? Pourquoi la Terre n’écarte-t-elle pas ses entrailles ? Ce serait une telle joie de voir ses canaux souterrains, ses lacs de lave rubescente, ses colonnes de calcite blanche pareilles aux décisions d’un Démiurge ivre ! Ô pourquoi tant de densité, de murs opaques, de parois intranslucides qui serrent le métal des tempes et la pensée est un insecte noir dont le buccinateur bégaie. Ô sourde aphasie qui entaille, triture les mots ! Ils ne sont que copeaux, éclisses d’étain qui perforent le cuir de la peau. Sacrifice, épreuve, mise aux fers, mais pourquoi ? Alors les mains se mettent en étrave, le visage devient coin d’acier, les oreilles sont des vrilles bourdonnantes, le bassin s’amenuise, les hanches-rabots érodent la matière, les cuisses-varlopes font leur grincement laborieux, les planes des pieds girent à la vitesse des toupies. Tout, autour de soi, s’effondre. Les murs-forteresses se délitent, les hauturières geôles montrent leurs entrailles, l’empreinte des Prisonniers qui ont déserté la Caverne d’ombre et d’illusions. De grosses poulies de bois flottent dans l’espace vide. Des serpents de cordes fouettent le Rien de leur hargne de chanvre. Les escaliers à double révolution montent et descendent. Montent vers la Vérité. Descendent vers le Mensonge. Entre les deux, les passerelles du vertige qu’ornent les haillons des premières certitudes. Est-on seulement arrivé à la Vie ? La Vie aux crocs de chien, aux déchirures bigarrées, aux tiraillements en forme de desquamations ? Ou bien la Vie aux lèvres peintes, aux ongles ripolinés, aux corolles blanches sur des désirs inconsommés, retournés sur leurs spirales, prêts à bondir et à déchiqueter, à aimer avec violence, à manduquer l’Autre. La Grande Mante Religieuse est là avec ses mandibules de titane qui brillent dans l’Inconnu. En serons-nous les victimes expiatoires, serons-nous pendus au bout de quelque gibet avec la tête bleue battant la poussière, avec le ressort éjaculatoire ayant rendu son dernier jus et les arabesques des mandragores faisant leur sympathie d’outre-tombe ? Mais sommes-nous donc si invisibles que personne ne nous voie ? Que nous demeurions occultés, soudés dans un éternel signe d’irrecevabilité ? Mais QUI dépliera donc nos bandelettes, insufflera dans nos corps de momies le sens qui nous délivrera de notre destin d’hiéroglyphes ? Il fait si sombre lorsque nul déchiffrage n’a lieu. Si sombre !

 

   Peignait l’invisible.

 

   Sur le fond d’absence, il y a soudain comme une Emergence Blanche. Oh, rien de bien assuré. Seulement le vol d’une poussière, la trace d’une plume, le flottement d’une cendre dans le ciel lissé de vent. Une silhouette debout, un mince menhir qui fait sa vibration de pierre. Une à peine apparence de ce que pourrait être la beauté si, un jour, il advenait qu’elle pût prendre corps et faire du tumulte de chair la justesse d’un cosmos. Le chaos est si éprouvant quand il martyrise la pensée et réduit l’anatomie à l’existence de la feuille morte envolée par le vent ! Mais oui, cela s’éclaire. Mais oui cela commence à parler. Cela fait son mystérieux logos, cela dresse le pavillon de la Raison, cela hisse haut l’oriflamme du Langage. « Tout est langage » dès l’instant où les apparences parviennent à leur désocclusion. Ce qui était mutique - les choses, l’eau, l’arbre, la liberté, l’amour -, deviennent immensément lisibles et l’arche de la compréhension dresse sa certitude dans la rumeur de la lumière. Que voit-on dont Emergence est la Grande Prêtresse, elle qui semble vouer un culte au Rien, à l’Invisible en sa muette présence ? Un chevalet est dressé dans un ovale de clarté. A moins qu’il ne s’agisse d’une guillotine ? Qui voudrait couper la tête de l’Hydre aux sept têtes, mère du vice qui vit dans les marais de la corruption, corruption qui retourne au Néant dont elle provient. Mais ne nous égarons pas. C’est bien un chevalet avec ses pieds rassurants, son cadre vertical, sa potence où accrocher la toile. Mais la toile où est-elle ? Mais le Modèle où est-il ? Nous sommes si désemparés dès que l’image posée devant nous s’exonère des conventions de la représentation. Nous attendions la paroi rassurante d’une toile de lin, fût-elle vierge. Nous supputions un objet à reproduire, humain ou bien, peut-être, simples fruits s’offrant à l’exercice d’une nature morte. Et voici qu’il n’en est rien. Au sommet du bras d’Emergence, une brosse dont les soies paraissent vierges, épargnées de n’avoir point touché la couleur. La blouse de l’Artiste - ou bien de la Déesse ? -, est une vague neutre, une manière de bouillonnement discret sur la tunique étroite du corps. Les jambes sont celles d’un éphèbe, peut-être d’un être androgyne dans la jeunesse de son temps, dans une possible virginité. Une bouteille flotte à terre. Elle ressemble à ces cylindres de verre dans lesquels, autrefois, on enfermait la fragile goélette ou bien le brick toutes voiles dehors. De quel voyage s’agit-il dont nous n’aurions aperçu l’étrange destination ? On en conviendra, cette scène ressemble à quelque chose de si élémentaire, de si innocent que l’on pourrait penser au début d’une histoire, à une origine en attente de sa propre révélation.

 

   L’invisible en son énigme.

 

   Nul besoin d’un subjectile, fût-il pierre ou bien carton, pour peindre l’Invisible. Le geste suffit, la pensée orne, l’imaginaire éploie. Tout va du signifiant originaire en direction du signifié vers lequel il porte sa forme et la révèle comme la plénitude qu’il est. Pareille au symbole, cet objet matériel qui sert de marque de reconnaissance aux initiés. Un Initié tient en sa main un tesson de poterie dont l’autre Initié porte le fragment complémentaire qui, emboîté avec ce qui l’attend, va porter à la visibilité l’entièreté de la signification. Par exemple deux moitiés de Colombe et voici que surgit l’Idée de Liberté. L’envol de l’esprit est ce par quoi on échappe à l’aliénante pesanteur des choses.

   Ce à quoi nous invite Emergence - cette si belle nomination qui signe l’évolution dans l’être -, n’est rien moins qu’évoquer ce qui, toujours, nous échappe, le temps, la totalité de l’espace, l’universalité de la connaissance, l’Autre, le Soi dans sa touffeur équatoriale. Autrement dit l’invisible en son énigme après quoi nous courrons tous sans bien en discerner la finalité, la cible ultime.

 

   Peignait le peuple du Ciel.

 

   Le vol de l’oiseau pour plus loin que lui. Cette infinie plongée dans l’espace. Un trou creuse l’air. Des volutes s’amassent en arrière du corps, ouvrant des tresses qui, bientôt se dissolvent. Peignait le silence des rémiges, la courbure de l’air, le passage du vent dans la folie des hommes. Parmi le flottement inquiet des nuages. Posait sur la toile absente les signes illisibles, l’appui de l’aile de la libellule sur l’âme du Poète. Dessinait l’efflorescence du paon, l’extase de sa roue, ses clairs ocelles où vibrait l’infinie conscience du cosmos. Convoquait le Simorgh des anciens Perses et, avec lui, le labyrinthe complexe du mythe, l’effervescence solaire de la spiritualité. Peignait les vallées métaphoriques du désir pourpre, les monts élevés de la connaissance, les rives abruptes de l’amour, les gorges étroites de l’unité, les avens vertigineux de la stupeur. Esquissait le sublime don des étoiles, le rayonnement des comètes, la passion étincelante des météorites, l’étrange magnétisme des aurores boréales.

 

   Peignait le temps.

 

   Peignait le temps. Sa fuite en arrière dans les allées immenses du souvenir. Sa flèche vers l’avant avec sa pointe acérée, son empennage de plumes qui faisait sa rumeur d’espoir fou, sa pulsation intime pareille au battement rapide de l’avenir. Peignait le point fixe du présent, ce centre si étroit qui se diffusait en un train d’ondes concentriques jusqu’à l’évanouissement, à la disparition, au saisissement. Peignait l’à peine réalité de la réminiscence proustienne, la Sonate de Vinteuil, les subtils remous qu’elle imprimait dans l’âme de Swann, la naissance de l’amour tumultueux pour Odette de Crécy. Peignait le vide absolu, le trou du Néant que convoquaient les « intermittences du cœur ». Effleurait la vacuité des « impressions obscures », l’image d’un nuage, la pointe d’un clocher, la corolle d’une fleur, tout ce qui, à Combray, pour le jeune Marcel se donnait à voir « à la façon de ces caractères hiéroglyphiques » du réel, ces subtiles touches qui s’effaçaient et plongeaient dans le vertige du souvenir. Peignait la peinture. Peignait l’art. Peignait SOI dans le constant remuement du monde.

 

   Peignait SOI.

 

   « Sans toile et sans décor » nous dit le titre de la toile. Reste à ajouter, afin de porter la présence à son ultime parole : sans chevalet, sans brosse, sans medium. Seule la figure humaine en son épiphanie, DE DOS. Comme si le langage s’était retourné et connaissait le silence. La seule façon de s’entendre avec soi-même. Silence qui joue en écho avec l’invisible. Tout, autour de soi, ne devient apparent qu’à la mesure de l’éclairement de la conscience qui se porte au chevet des choses. Les humains cesseraient-ils de voir et tout retournerait dans de ténébreux limbes. Puisque l’homme, et lui seul, confère sens et valeur aux contours du monde. Mais le monde supposé néantisé, en deviendrions-nous pour autant plus visibles à ce que nous sommes en notre essence ? A savoir des hommes doués de raison, de langage, de jugement ? De corps aussi, bien évidemment.

   A être SEUL, à tout focaliser sur soi, nous devrions être immensément révélés en tant que cette singularité visible, excipant des autres formes, de leur multiplicité qui, le plus souvent, brouillent le message dont elles sont censées être la manifestation. Et pourtant, cette sublime autarcie qui devrait nous installer dans une immédiate compréhension de nous-mêmes puisque nous serions le seul objet à saisir, voici qu’elle nous conduit à différer de nous, à ne plus nous percevoir que comme un signe évanescent sur le bord d’une perte. Etant sans distance par rapport à notre propre effigie existentielle, nous sombrons dans une étrange myopie qui nous dépossède de nous et nous prive de notre propre image. Nous sommes devenus INVISIBLES à notre propre conscience et nous flottons longuement dans les marais de l’inconnaissance.

 

   Sa sinueuse pulsation…

 

   Alors il nous reste à nous retrouver, à réintégrer la citadelle de notre être, car nous ne pouvons nous résigner à cette finitude que nous pensions n’être qu’une hypothèse. Nous nous saisissons d’outils par lesquels dire notre propre monde. Un pinceau, une palette, de la couleur, un carré de toile où graver les stigmates de la présence. C’est toujours SOI que l’on peint, sculpte ou grave sur le subjectile qui témoigne de qui nous sommes, un passage avec ses remous et ses empreintes. C’est toujours SOI que l’Artiste représente. Décor, toile, brosse, modèle ne sont que les épiphénomènes dont il ou elle s’entoure à la manière d’étranges et inévitables satellites. Tel un aimant qui attirerait la limaille de fer. Altérité jouant en miroir avec l’égoïté. Présence du Monde parce que le moi-sujet en prend acte et le pose comme instance dialogique. Alors qu’il ne s’agit que d’un colloque singulier, d’un immense monologue qui résonne dans le vide.

« D’abord, Zéro, Rien, comme une touche d’Absolu qui ferait son clapotis d’éternité ».

   Une manière d’éternel retour du même, de cercle herméneutique répétant de temps en espaces cycliques sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation, sa sinueuse pulsation……

 

 

 

 

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6 mai 2017 6 06 /05 /mai /2017 07:54
« Sous la lune pleine »

« Sous la lune pleine… »

 

« Sous la lune pleine

Dans la tendre intimité

D’un chalet de Calais…

Caresses du vent

Cris des goélands

Murmures des vagues

Porte bien fermée

Toi et moi, enlacés… »

 

Plage de Calais.

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

   Il était de la lumière.

 

   Il était du matin. Il était du soir. Il était des lisières. Il était de la lumière lorsqu’elle naissait pareille à la bulle de savon dans l’air de cristal. Il était de la lumière lorsqu’elle baissait et n’était plus qu’une traînée de cendre rouge à l’horizon. Il était de tout ce qui apparaissait ou bien fuyait et amenait avec soi un peu de certitude d’être. Il était si conscient de la chute du temps, du remous des jours, de la perte de l’heure dans celle qui la précédait, dans celle qui la suivait. Il avait beau tendre les bras, plier les poings, il ne happait jamais que le silence et le ruissellement infini d’une longue tristesse. Non qu’il fût incliné à la mélancolie ou bien envahi par quelque désespoir romantique, par quelque nostalgie qui l’eût porté dans un ineffable souvenir. Mais, peut-on être nostalgique quand l’on n’a pas de lieu où habiter ? Car Chemineau n’avait pas de chez soi, sauf l’aire souple des nuages, le rivage où battaient les vagues, la lande où bruissaient les herbes sous la lame du vent. Nul ne savait d’où il venait, à quoi il passait ses journées, quel était le contenu de ses pensées, s’il avait des projets hormis de vagabonder tout le jour en quelque endroit improbable, à la limite d’un faubourg, sur le cercle d’une clairière, peut-être près des ruines ouvertes sur le vide. En réalité, les Rares qui l’avaient aperçu ici où là ne s’inquiétaient nullement de son sort pour la simple raison que ce jeune garçon - certains disaient ce Rôdeur -, possédait le bien le plus appréciable qui, un jour, fut remis aux hommes, la LIBERTE. Oui, Chemineau était libre, totalement libre d’errer où bon lui semblait, de dormir à la belle étoile sous l’œil bienveillant de Vénus, de déjeuner d’une patelle cueillie dans le creux d’un rocher, de rêver longuement en regardant le vol d’une mouette, la crinière flottante d’un alezan ou encore une rangée de cabanes qu’éclairait de sa laiteuse clarté la Lune figée en plein ciel comme s’il s’agissait d’un étonnant photophore voguant au gré des eaux marines.

 

   Au songe, il faut la liberté

 

   Le soir est venu sur ses sandales de velours. C’est l’heure bénie où, les hommes rentrés au foyer, les bêtes sortent pour leur maraude crépusculaire. C’est l’heure suspendue où le jour le dispute à la nuit et de cette hésitation naissent les songes les plus beaux. Au songe, il faut un temps de ressourcement, un espace flottant pareil à la queue du cerf-volant, une limpidité de l’air sur laquelle les choses de l’imaginaire pourront déposer leur belle empreinte, faire leurs mille feux-follets. Au songe, il faut la liberté. La plage est déserte, le sable un bouillonnement apaisé. Rien ne bouge qui ferait effraction, distrairait de soi, écarterait du recueil des sensations présentes. Le ciel est une laque profonde. La Lune un simple mot dans le texte ouvert du monde. Le rythme blanc des cabines de bain allume sa douce phosphorescence, sa perspective fuyante jusqu’à la limite d’une disparition. Identique à une phrase murmurée qui s’éteindrait dans le silence des lèvres. Là, tout se rejoint dans l’unité d’un sens singulier. Plénitude de l’être qui regarde contre la plénitude de ce qui est regardé. Comme si le paysage attendait d’être vu à la mesure d’une contemplation, à la hauteur infime d’un illisible secret. Seule l’approche discrète de la nuit autorise cela, cette effusion, cette sublime rencontre des consciences. Conscience du Songeur jouant avec la conscience de la Nature. Oui, la Nature parle, soupire, rêve à la longue marche des étoiles, s’ouvre à la beauté et alors elle devient lumineuse. Lumière contre lumière.

 

   Dans la pliure bleue de l’air.

 

   Sur la plaine de sable que rien ne vient troubler, Chemineau est assis dans la position de celui qui médite. On dirait une congère d’ombre à contre-jour du temps. C’est tout juste si un filet de vapeur sort de sa bouche, si les cils battent à intervalles réguliers, si la sclérotique fait sa lueur grise dans la perte des yeux. Il y a si peu à faire pour exister, ici, dans la pliure bleue de l’air. Tout ceci pourrait durer une éternité si ne s’allumaient, dans l’antre de la tête, quantité de légendes, myriade de fables, pléthore de souvenirs dont nul ne pourrait savoir d’où ils viennent, comment ils peuvent peupler les rêves du petit Sauvageon. Est-il saisi d’une connaissance immédiate ? Est-il omniscient, possédant en un seul empan de la conscience la pluralité des choses présentes, passées et futures ? D’où tient-il ces étranges images qui déferlent à la vitesse des marées dans le corridor de sa pensée ? Possède-t-il un savoir pareil aux résurgences d’eau dans les dunes du désert ? On croirait à une pure désolation et l’on a devant soi, soudain, des floraisons, des arabesques, des grappes végétales qui colonisent l’air, font leurs étonnantes symphonies. Une agitation intérieure plaquée sur du silence, de l’immobilité, peut-être du doute. Est-il VRAIMENT réel ce réel qui vient à l’encontre avec, dans ses basques, plein de fantaisies, de murmures, de revers chatoyants et de surprises à foison ?

   

   Tellement la vie est sauvage.

 

   Cet enfant sans feu ni lieu est comme fasciné par cette meute de cabanes qui sont les endroits où s’abritent les hommes. Des regards, du froid, des morsures du soleil aussi. Des autres hommes parfois, tellement la vie est sauvage qui entame les chairs, plonge sa langue venimeuse dans les plaies ouvertes. Souvent une lutte sans merci où une existence terrasse l’autre. Plusieurs fois, dans les zones à peine éclairées des villes, il a vu des combats, l’éclair d’une lame, un destin s’enfuir par la gueule ouverte d’un caniveau. Chemineau le sait de l’intérieur même de sa citadelle de peau, avancer sur Terre est une décision semée d’embûches, un itinéraire qui, parfois, se perd comme les eaux dans les fentes assoiffées de l’argile. C’est pour cette raison et pour plein d’autres qu’il vient ici penser à ce qui est, mais aussi à ce qui serait si l’amour unissait, alors que, souvent, la haine divise. Chemineau fixe son regard sur cette ligne de refuges dont il imagine peut-être que ce sont les maisons où il aurait pu vivre si le hasard avait ménagé un toit au-dessus de sa tête. Mais c’est ainsi. Animé d’un doux fatalisme, d’une réflexion jamais empreinte d’amertume ni de jalousie, il se crée un monde à la mesure de ses ambitions, il taille un rêve dans le réel et l’habite tout d’un trait, sans arrière-pensée, avec la même facilité qu’ont les navires à frayer leur sillage blanc au milieu de l’onde qui s’écarte et bouillonne.

 

   Mince anthologie à l’usage du rêve.

 

   D’où lui viennent les images qui vont suivre ? D’où surgissent les phrases qui envahissent sa tête avec une urgence à être saisies ? Comment connaît-il tous ces Auteurs, lui l’enfant sauvage qui n’a vu que des cours d’école, leurs tilleuls chenus, entendu les jeux de marelle et de Chat perché, lui qui n’a jamais appris à lire, qui ne connaît nul poème, qui ignore l’Histoire et la Géographie ? D’où vient cette manne céleste qui fait ses yeux brillants, rend sa bouche pourpre telle celle du gourmand, incendie ses cheveux dans le vermeil du couchant ? Parfois il faut laisser la place au merveilleux, admettre le prodige et se laisser aller à ceci qui vient avec naturel. Alors, avec Chemineau nous écoutons et nous habitons le monde. Avec lui nous sommes au cœur de ces cabanes de planches, nous en faisons le lieu d’une pure joie. Nous sommes les hôtes de ces si belles maisons inventées par des écrivains, ces espaces familiers qui hantent notre imaginaire depuis les bancs de l’école primaire.

 

   * Maison d’André Theuriet : « Aux solives du plafond blanchies à la chaux, des claies chargées de noix, des poupées de chanvre, de jaunes épis de maïs, des chapelets de reinettes grises attachées par un lien de paille pendaient dans la pénombre et ajoutaient une note de plus au tableau d’abondance et de bien-être que présentait l’ensemble de la salle. »

   * Maison de Jean-Jacques Rousseau : « Sur le penchant de quelque agréable colline, bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et, quoiqu'une couverture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préfèrerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile parce qu'elle a l'air plus propre et plus gaie que la chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons de mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. ».

   * Maison de Guy de Maupassant : « C’est une petite demeure de pêcheur, aux murs d’argile, au toit de chaume empanaché d’iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, où poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre devant la porte. Une haie le clôt le long du chemin. »

 

   Le réel, là, devant.

 

   Pourquoi Chemineau, cet enfant livré d’abord à lui-même, remis ensuite au bon vouloir et aux caprices de la Nature, se laisse-t-il bercer par ces textes qui, somme toute, pourraient aussi bien le laisser indifférent ? Ecoutant venir à lui ces anciennes demeures tissées de mots et ourdies d’imaginaire, se transporte-t-il aussitôt dans une Arcadie antique, est-il proche d’une « Lacédémone aux profondes vallées », d’une mythologie, d’un exutoire qui l’exilerait de son propre monde pour le reconduire dans un ailleurs qu’il ne connaît pas mais qui l’attirerait comme une chose secrète ? Est-il sensible à la simplicité des claies chargées de noix, à la rusticité d’un chaume tel que chanté par Rousseau, aux touches bucoliques des iris bleus que Maupassant tend à ses lecteurs comme si les douces fragrances des fleurs s’exhalaient des mots eux-mêmes ? Pourquoi ce penchant en direction du conte alors que le réel est là, devant, avec les mains ouvertes, l’œil rond de la Lune blanche et la voûte du ciel où, bientôt, s’allumeront les gardiennes de la nuit ?

 

   La chute oblique de la pluie.

 

   Se confier aux paroles des poètes c’est, pour Chemineau, comme s’envelopper d’un songe et flotter au rythme de ses flux et de ses reflux. Une manière de musique qui parcourt son corps, y fait lever des frissons, allume dans ses yeux le bonheur d’être. Mais ce que Chemineau aime par-dessus tout, c’est se laisser aller au bruit des étoiles, dériver dans le long scintillement de la parole nocturne. Regarder ces silhouettes blanches dans laquelle les hommes et les femmes se dénudent avant d’aller au bain n’est qu’un prétexte à éprouver ce que la liberté a de saveur, de félicité immédiate. Partout sont les peuples soumis, les enchaînés, les aliénés devant les puissants, les humiliés qui s’agenouillent et prient en silence. Nul besoin de logis pour notre Aventurier. Un coin de terre, le lisse d’une plage, le creux d’un rocher, la courbe assourdie d’une dune, une anse de la mer, le tronc évidé d’un arbre. Nature contre nature. Car Chemineau est encore dans l’âge d’homme où il n’y a nulle servitude. Vivre n’est pas un effort, une dette à payer, un écot à verser dans la sébile de quelque mendiant, une offrande en direction des dieux. Vivre c’est cueillir la blanche corolle et en goûter le nectar sucré. Vivre, c’est s’allonger dans la vague et laisser son corps flotter dans l’écume. Vivre, c’est apercevoir le goéland cendré qui fauche l’air et fait un trou dans l’eau dans un éblouissement de gouttes. Il n’y a guère d’autre vérité pour lui que de confier sa jeune existence à la courbe du soleil, au grésillement de l’aube, à la chute oblique de la pluie, au sourire aperçu, au loin, sur un visage buriné par la gouge du temps. Pour Chemineau, l’espace est ouvert, infiniment ouvert, à la manière d’un éventail multicolore dont chaque feuillet porterait en lui le lumineux message du monde. Exister n’est pas un devoir, seulement une possibilité d’être selon soi dans l’avancée du jour. Rien d’autre à éprouver que cette griserie qui s’éploie à partir de l’humble présent de la Nature, de la présence discrète de celui qui s’attache à vos pas, de celle qui vous porte affection et réconfort. Coïncider à son être, sans doute la plus belle faveur qui échoie aux attentifs et aux silencieux.

 

   Un bref moment d’éternité.

 

   Nous ne savons jamais si nous avons traduit en mots exacts ce que l’autre ressent ? Avons-nous parlé de Chemineau, cet enfant de légende, avec suffisamment d’exactitude ? Ou bien n’avons-nous fait que projeter nos propres sentiments, délivrer quelques unes de nos affinités ? Toujours le problème insoluble de la distance de soi à l’autre. Mais peu importe. Peut-être cette histoire n’est-elle que pur imaginaire. Peut-être ne sommes-nous, dans le fond, seulement une histoire qui se développe, grandit puis meurt afin de céder la place à une autre fiction ? Ne sommes-nous que littérature, c'est-à-dire jeu de langage, et alors tout cesse dès l’instant où nous cessons de parler ? Avant de quitter cette jeune vie si proche de la Nature, mais aussi des mots, offrons-lui un bref moment d’éternité afin que, ressourcé à l’aune d’une parole, il puisse poursuivre son errance infinie.

 

   « Toute leur vie était dirigée non par les lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et libre-arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les forçait ni à boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit… Ainsi l’avait établi Gargantua. Toute leur règle tenait en cette clause :

 

FAIS CE QUE VOUDRAS,

 

car des gens libres, bien nés, biens instruits, vivant en honnête compagnie, ont par nature un instinct et un aiguillon qui pousse toujours vers la vertu et retire du vice; c’est ce qu’ils nommaient l’honneur. »

 

   Sans doute le seul habitat que Chemineau aurait été capable d’adopter était-elle cette Abbaye de Thélème immortalisée par l’immense Rabelais. Habiter s’inscrit toujours dans un projet humaniste. Seul l’homme habite. L’animal s’abrite. La plante végète. Chemineau poursuit son voyage. Et nous, le nôtre, dans l’invisibilité du temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 09:27
« La vie est un songe ».

Songe diaphane.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Attestation de sa propre présence.

 

   Décontenancés, sans doute le sommes-nous à contempler cette existence fragile qui semble si démunie, si exposée aux yeux scrutateurs alors qu’elle-même ne saurait voir qui la regarde. C’est une telle privation de liberté que d’être livrée au monde sans que ce dernier se manifeste en retour. Toute vision suppose une réflexivité, un dialogue, une mise à distance qui soit, en même temps, relation, échange, colloque. Faute de ceci les choses tournent à vide et le silence qui entoure le corps est pareil à la vitre d’un labyrinthe qui réfléchit à l’infini l’écho d’une solitude. Être, c’est recevoir une attestation de sa propre présence. Or, ici, qui pourrait la fournir à cette figuration humaine qui semble en quête de son identité, mais aussi de celle de l’autre afin qu’une voix s’élève qui vienne rompre l’esseulement ? Tout énonce la perte de repères. Le fond rouge est comme un absolu sur lequel l’être ricoche, trouve son ultime empreinte, un dernier refuge mais qui n’est aucunement salvateur, néantisant seulement. Nul accueil dans ce dais de sang éteint, dans cette braise presque consumée qui attend de ne plus paraître, de devenir un passé, un langage privé de mots. Couleur de terre incendiée que ne pourrait coloniser ni une maigre savane, ni la végétation étique d’une garrigue. Terre sans espoir, terre de clôture ayant abdiqué sa promesse d’accueil de la graine, renoncé à la belle mission de la germination.

 

   Ici, en ce lieu, en ce temps.

 

   Certes le tableau ici dressé est bien sombre. Correspond-il seulement à une possible réalité ou bien est-il la projection du sentiment d’un drame à venir ? Comment pourrait-on donner une réponse objective à ce qui, par nature, n’en a pas ? L’œuvre d’art est toujours le lieu de réception d’une subjectivité, l’aire d’une singularité de la pensée, d’une particularité du ressenti. Il ne s’agit pas de s’enquérir d’une vérité infaillible mais d’éprouver seulement et d’enfouir en soi le résultat de cette attente. Car nous attendons. C’est le moins que l’on puisse faire face à une peinture. Nous attendons, en réalité, qu’elle nous révèle notre propre condition. Oui, regarder l’autre, l’interroger, est toujours faire de la question un début de réponse, tracer la prémisse qui nous dira qui nous sommes, ici en ce lieu, en ce temps. Guère d’autre alternative que de se situer au centre du jeu. D’en devenir l’un des protagonistes. D’en recevoir l’immense don. Vivants, nous sommes conviés à endosser un jeu de rôles, à être ce Fou, cette Reine, peut-être ce Pion dont l’humilité nous fera nous confondre avec la grande marée anonyme des déplacements sur le grand et souvent illisible échiquier du monde.

 

   Colin-maillard.

 

   Le jeu du Chasseur et du Chassé a toujours déjà commencé. Le prédateur guette la proie et la proie se dissimule aux yeux de celui qui la condamne depuis que le temps fait tourner ses horloges. Obsession de tous les instants de celui qui veut assouvir sa faim. Angoisse permanente de celui, celle qui se sentent en danger. Jamais le lérot ne dort en sécurité qui guette dans le ciel les cercles erratiques mais terriblement orientés du faucon. Tuer est une loi, mourir une fatalité. C’est ainsi la grand livre de la Nature est une suite d’illustrations de meurtres et de crimes, un cruel bestiaire avec ses rivières de sang pourpre et les feulements des assassins dans la bourrasque de neige. La mort arrive en catimini et plonge d’un seul coup ses dents aiguës dans le cou fragile qui se métamorphose en une mappemonde teintée de deuil. Puis tout retourne dans un ordre apparent alors que l’aube est rouge du sang que la nuit a abrité en son sein. La nuit prochaine relancera le cycle éternel du possesseur et du possédé, inscrivant dans le marbre l’inévitable dramaturgie existentielle.

 

   Transparente blancheur.

 

   Alors, pouvons-nous attribuer un destin si funeste à celle que l’Artiste a nommée « Songe diaphane » ? En effet, il semblerait qu’il y ait un évident hiatus entre la proposition figurative et l’interprétation sceptique, pour le moins, sinon tragique que nous en donnons. Un songe qualifié de « diaphane » ferait plutôt signe en direction d’une transparente blancheur qui serait alors synonyme de beauté, de délicatesse, sans doute associée à une joie tout intérieure qui se rendrait visible au dehors à même cette subtile retenue, ce murmure discret. Cette ambiance de sérénité, de calme, de pureté nous est offerte dans une belle phrase de Prosper Mérimée :

« Elle a l'air d'être en porcelaine, tant son teint est beau, transparent, diaphane ».

   Parlant avec tant de délicatesse du teint d’une personne qui demeure anonyme, comment en effet, pourrait-on en déduire que sa destinataire éprouve quelque douleur ou bien se trouve sous l’empire d’une souffrance ? Ici, tout rayonne et gravite autour de cette blancheur qui est, à l’évidence, le signe d’une pureté, l’appartenance au site d’une origine dont l’innocence naturelle ne peut qu’ouvrir les portes d’un bonheur à portée de l’âme. Et, à peine avons-nous évoqué ce beau mot de « diaphane » qu’il nous faut nous enquérir d’un autre qui n’a pas moins de séduction, sans doute de charme et d’ouverture à ce qu’un rêve évoque de liberté illimitée, de promesse, de don. Bien évidemment, c’est de « songe » dont il est question. De « songe diaphane » qui plus est. Ce dernier qualificatif réalisant l’amplitude déjà patente du signifiant qui en est la cible. Tous, sans doute, portons-nous en nos plus vifs désirs d’être visités par quelque chose qui serait sinon de l’ordre de la grâce, du moins d’une volupté, du dépliement de soi dans une sorte de connaissance extatique. De dépassement en tout cas du lest mondain qui fait en général injure à notre volonté d’atteindre ce cœur de la fleur où brille le nectar pareil à une sublime ambroisie. Partage du domaine des dieux, serait-ce dans l’éclair de l’instant.

 

   Poliphile ou Calderón ?

 

   Mais alors de quel songe nous parle donc l’Artiste ? Du songe de Poliphile ou bien de celui de Calderón ? Ou bien des deux à la fois ?

   Commençons par celui, très remarquable, de Poliphile dont le patronyme signifie « qui a de multiples objets d’amour ». Dès la nomination apparaît ce qui pourrait se donner comme une perversion morale mais qui ne témoigne que d’une volonté d’embrasser la beauté en ses multiples aspects. Une manière d’idéalité que contrecarrera, bien évidemment, la densité obtuse du réel. Poliphile, amoureux de Polia, voyage en songe dans un monde merveilleux que rythment des ruines antiques bordées de jardins édéniques et de buissons aux allures de sculptures ouvragées. Parvenu à l’île de Cythère, sous les auspices de Cupidon, dieu de l’amour, Poliphile au comble de la félicité, s’empresse de serrer sa maîtresse dans ses bras, mais ne demeure que le vide et les tresses d’air qui sont les attributs d’un rêve. Le songe de Poliphile avait la consistance de la chimère, non l’autorité du réel. Le voici orphelin de celle qui meublait ses pensées.

   Est-il tissé de cette illisible matière, le rêve de la Divine au regard oblitéré ? Une idée poursuivie dont on ne peut saisir la fuite ? Une offrande de soi que ne reçoit nul destinataire ? Un espoir qui se dilue dans les brumes d’un illusoire désir ?

 

   « Et les songes rien que des songes ».

 

   Après les déconvenues de Poliphile, voyons la lumière très particulière de la pièce de Calderón : « La vie est un songe ». Dans cette comédie baroque du XVII° siècle espagnol, Basile, roi de Pologne, vient de perdre son épouse en couches. Celle-ci venait de donner naissance à Sigismond. Parvenu à l’âge adulte, ce dernier que son père avait endormi à l’aide d’un narcotique, attendant un possible miracle de l’occultisme, Sigismond donc sort de son sommeil au terme d’une âpre lutte qui le conduira à une consternante prise de conscience : la réalité est-elle simplement une fiction ou bien est-ce le sommeil et le songe qui l’habite qui est une réalité ? On voit combien cette posture métaphysique demeure sans réponse à la seule puissance de son invocation et au trouble qu’elle entraîne à sa suite.

   Le prisonnier racontant son « rêve » finira par ces mots :

 

« Qu’est-ce que la vie ? Un délire.

Qu’est donc la vie ? Une illusion,

Une ombre, une fiction ;

Le plus grand bien est peu de chose,

Car toute la vie n’est qu’un songe,

Et les songes rien que des songes. »

 

   Est-elle ourdie de cette toile sombrement entrecroisée des fils funestes du destin cette Innocence en voie d’accomplissement ? A peine sortie de l’enfance, comme Sigismond confronté à l’incertaine lisière qui sépare le rêve de la réalité, elle erre en terre étrangère, séparée de soi puisque, encore, aucune complétude ne l’a atteinte pour en réaliser l’aventure humaine.

   

   Les épines du mal.

 

   Convenons-en, ces deux hypothèses tirées de chefs-d’œuvre de la littérature, portent les cruels stigmates d’une condition humaine régie par les ombres ténébreuses de l’illusion. Du monde, rien ne serait vrai que cette comédie, cette parodie qui nous ferait prendre la vie pour argent comptant alors qu’elle ne serait que roupie de sansonnet et bluette fredonnée dans un air printanier qui l’effacerait à mesure de son chant incertain. C’est bien souvent le rôle dévolu à la comédie que de comporter, en son envers, dans le retournement de ses basques chatoyantes les épines du mal, les inflexions de la désolation. Mais tout ceci, cette dramaturgie en sourdine est-elle au moins contenue dans l’œuvre ou bien toutes ces allégations ne seraient-elles que l’effet d’un « rêve éveillé » qui comporterait nécessairement sa marge d’erreur, sa part de doute ? Quelques symboles rapidement évoqués nous inclineront à penser qu’une métaphysique est opérante sous les aspects d’une peinture que l’on pourrait qualifier « d’austère » sans qu’aucune connotation péjorative ne vienne en ternir la beauté. Seulement une rigueur de l’analyse.

 

   Géographie du dénuement.

 

   Bien évidemment, l’obturation de la vue est déjà une perte irrémédiable. Ou bien involontaire et la liberté est atteinte. Ou bien acceptée et cette même liberté est entachée d’une sombre et incompréhensible complicité. Et ces épaules fuyantes qui semblent témoigner d’une lassitude à tout le moins, ou bien d’un renoncement à figurer parmi le monde avec la belle assurance de celle qui veut surmonter son destin et connaître la force d’exister. Quant aux deux bras pendant de chaque côté du corps, disent-ils l’abdication à agir, à imprimer dans le réel l’énergie de celle qui veut dominer la matière à la façon d’un démiurge, façonner un univers selon ses propres lois ? Et ces genoux dont l’étonnante sagesse en ferait presque oublier la présence ? Et ces pieds qui échappent au regard tant ils se confondent avec le sol qui les porte. Les aires visibles du corps paraissent en proie au plus vertical des dénuements. Quant au reste de l’anatomie, dissimulé dans cette ample robe blanche qui se déploie à la manière d’un blanc suaire, de quoi témoigne-t-il sinon d’une présence sur la pointe des pieds, d’une modestie si affirmée qu’elle menacerait d’être corrosive tel un bain d’acide rongeant la plaque de zinc ? Une ultime épreuve avant une disparition. Et s’il s’agit d’un jeu de Colin-maillard, où sont donc les Autres, où sont-ils donc ?

 

   Tragique beauté.

 

   Cette interprétation, marquée au sceau d’une négativité, ne manquera de surprendre de nombreux Voyeurs de cette belle œuvre. Oui, Belle, car beauté ne rime pas nécessairement avec piété comme si regarder une oeuvre revenait à énoncer un acte de foi en sa faveur. Parfois l’art convoque le tragique pour la simple raison que toute beauté accomplie est insoutenable. Elle nous fait faire l’épreuve du réel en sachant que ce dernier aura le dernier mot, effaçant même la cathartique figure du songe. Comment mieux dire la parenté de la beauté et du tragique qu’en évoquant la mort du Philosophe présocratique Empédocle ? Ce dernier, selon la légende, se serait précipité dans le fleuve de feu de l’Etna pour la simple raison que la vision du Beau est indissociable du sacrifice. Hölderlin, le Poète des Poètes avait trouvé l’étonnante formule de « drame-tragédie » pour qualifier le geste du Philosophe. Sans doute voulait-il signifier par-là l’acte sublime qui faisait d’Empédocle un humain rejoignant les dieux, l’essence du drame étant associée à la figure de l’homme, celle de la tragédie à celle d’une déité. Etonnante rencontre qui n’existe qu’au titre d’un renoncement à soi qui se présente en tant que le comble de l’amour. Là tout se fond dans l’Être sans distinction aucune. Être beau, pour l’homme, c’est toujours se confondre avec l’icône d’un dieu. Destin terrestre se fondant dans celui, céleste de la Beauté. Il reste à méditer longuement sur la beauté, sur les icônes qui en portent l’éclat, le regard de ceux qui contemplent qui en métamorphose inévitablement le sens. Bien évidemment l’épilogue ne signe jamais sa clôture tellement sont ouvertes toutes les hypothèses, tellement sont plurielles les perspectives selon lesquelles on considère ce qui nous interroge. Nombreux seront peut-être ceux qui projetteront sur cette belle image la lumière de la joie, comme si cette Jeune Vie en attente de son déploiement portait en elle toute la grâce qui nimbe ordinairement les fronts lisses et unis des jouvenceaux ? Il y a, en effet, une évidente fraîcheur, une innocence qui émane de ce subtil retrait du monde. Peut-être ne témoigne-t-il, en réalité, que de la nécessaire réserve qui précède toute sortie de soi parmi la multitude ? Nous demeurons disponibles à toutes les paroles de l’art dont l’essentielle valeur plonge dans l’authenticité. Assurément, ici, s’énonce une vérité. A chacun de la saisir selon ses propres affinités. Il faut, pour un instant, retrouver l’ingénuité de notre âge d’enfant et passer de l’autre côté de la toile. Devenir une attente. Peut-être pas de plus belle révélation que ce suspens. Il nous dit l’illisibilité de l’être en même temps que sa nécessité de le penser. Alors nous questionnons !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 07:56
Avant que le langage ne soit.

"Un limonaire des plages".

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Sur la margelle de l’infini.

 

   Il faut se déporter bien au-delà du temps, longer les coursives infinies de l’espace et se trouver dans cette espèce d’origine cosmique dont les Planètes n’ont guère conscience. Ce qui se montre comme la plus confondante aporie qui soit : nul langage à l’horizon et les choses sont muettes et les grosses boules qui peuplent l’immensité girent à la manière de totons ivres sur la margelle de l’infini. Ce sont de simples sphères pareilles à des gonflements de mercure, à des dilatations de platine. Vénus n’est encore nullement parée de sa belle teinte orangée, Mars est une tache livide semblable à du talc, Jupiter reflète en abyme l’image de ses compagnes, Saturne est dépourvue d’anneaux, Uranus est livide comme un masque de mime, Neptune n’a ni la profondeur des eaux marines, ni le lustre de l’éther, seulement une manière de mélancolie qui fait de soi le centre d’une énigme.

 

   Cette aube du Monde.

 

   Rien de plus désolant, dans cette aube du Monde que cette lourde mutité dont il s’en faudrait de peu qu’elle ne fasse se lever un assourdissant silence. Peut-être quelque feulement, un barrissement ou bien encore un rugissement dont l’Univers tout entier tremblerait du fond de sa laborieuse solitude. Parfois, dans le vide sidéral, les Planètes se regardent de leurs yeux sans pupilles et cela donne des bourdonnements d’images, des éclisses de clarté, des échardes de lumière mais jamais l’amorce de ce qui pourrait constituer une compréhension de cette procession astrale vers on ne sait quelle destination. C’est assez semblable à ce nihilisme qui, bien plus tard, fera des Philosophes des êtres en perdition, des Prophètes déclinant sur le bord de leur grotte les misères à venir de l’humain.

   « Mais si misère il y a c’est tout simplement en raison de la perte du langage, cette essence qui fait tenir les hommes debout et les conduit bien au-delà de leur être, dans la région immense des éclatantes lumières ».

   Voici ce qu’auraient pu formuler ces Habitantes du Rien si le luxe d’une Parole leur avait été conféré. Si elles avaient pu faire l’hypothèse de l’homme, de sa présence, de son futur bavardage. Mais leurs lèvres demeuraient soudées et une stupeur totalement sphérique les habitait de l’intérieur avec leurs turbulences éteintes et leurs vagues languides. Alors, par on ne sait quelle intuition géniale, une des Planètes se mit en devoir d’élaborer toute une théorie (sans langage cependant, seulement une suite de sons, de trilles, de percussions), théorie qui unissait les intervalles de ses Sœurs et les reliait entre elles par la grâce d’une Musique des Sphères dont les Antiques, notamment Pythagore, Aristote et le divin Platon firent leur ordinaire avec le bonheur que l’on sait. Donc l’univers avait cessé d’être mutique. Certes la rhétorique était loin, la poétique encore un balbutiement inaperçu, mais un premier pas était franchi qui allait tirer de l’occlusion originelle quelque chose comme une fable. Du reste cette belle concordance des sons provenant de l’univers, voici comment, à l’ère langagière, elle devait trouver son heureuse traduction dans un texte bouddhique : « Le moine, (...) avec cette claire, céleste oreille surpassant l'oreille des hommes, entend à la fois les sons humains et les sons célestes, fussent-ils loin ou près ». Plus tard le dilemme serait ceci : ou bien il fallait se convertir et devenir moine, ou bien colmater ses oreilles de cire en attendant que cela veuille bien chanter à l’intérieur du corps. Cependant on ne pouvait demeurer dans l’incertitude et, sans doute, fallait-il admettre cette étonnante présence d’une symphonie des étoiles.

 

   Tout était musique.

 

 

 

Avant que le langage ne soit.

   Voici, bien du temps a passé, l’espace a déroulé ses volutes. Bien des lieux se sont affranchis de la cosmologie antique. Bien des hommes sont nés, des femmes aussi, des enfants font leurs jeux espiègles dans les cours des écoles. Les ruisseaux coulent avec leur claire mélodie. Les ailes des moulins tournent en froissant le vent. L’eau franchit les écluses en joyeux clapotis. Sur les longues plages de sable les grains de mica grésillent et on entend leur mince voix depuis les nasses des villes où dorment les hommes. La lumière aussi profère à la façon d’un chuchotement, une lumière grise, si douce, pareille à une berceuse pour nouveau-nés. C’est pure joie que d’apercevoir, sur la vitre du jour, se dérouler les arabesques de la signification. Ici, près de la lagune, rien n’est encore présent et une brume enveloppe tout dans la silhouette d’un songe. On est quelque part dans l’indistinction des choses. On est peut-être oiseau de cendre dans le ciel blanchi. Peut-être coquillage soudé dans le fond de sa nacre ou bien Marcheur égaré en quête de soi. On ne sait pas très bien. Mais ce que l’on sait, à la manière d’une expérience première, c’est toute cette musique qui, soudain, fait sa joyeuse mélodie et rebondit sur le sable de la plage, pareille à un cabri dans le pré printanier. Ce ne sont que sauts et gambades. Ce ne sont que pirouettes et rapides carrousels. Ça fait des bruits couleur de menthe, des sons pareils aux arcs-en-ciel des berlingots, cela s’enroule tout autour de la spire de la cochlée tel un ruban de réglisse avec, au milieu, sa bille d’anis blanche. Ça entre dans le palais avec la douceur d’une dragée. Ça fait briller les joues et les rend purpurines, on croirait des pommes d’api.

 

   La caisse en bois d’un limonaire.

 

   Cependant nul ne s’étonne, parmi les Déambulants de la plage, de cet air de kermesse joyeuse, de ce rythme souple de farandole, de ces airs pareils aux musiques de cirque, de ces flonflons de foire et de manèges. Ça y est, maintenant la brume se dissipe, maintenant l’on commence à discerner. Cette étrange musique que l’on croyait tout droit venue des Sphères de l’univers, voici qu’elle sort de la caisse en bois d’un limonaire. On dirait un jouet d’enfant avec ses trois roues à rayons, son guidon, son étrange phare qui éclaire la toile encore compacte de l’air. Ce ne sont que polkas endiablées et valses ondoyantes, bourrées enlevées et gigues alertes, sarabandes mutines et vifs rigaudons. Sans doute ce limonaire est-il un automate puisque nul ne semble en actionner le mécanisme. Tout autour la lagune grise vibre à la « Marche des gladiateurs », s’émeut au chant du « Merle blanc », tangue sous les assauts de la « Valse de Mai », s’enivre des fragrances des « Tulipes d’Amsterdam », se hisse sur « Les chevaux de bois » qui filent à la vitesse du galop.

 

   Vérité qui murmure à mi-voix.

 

   Puis, soudain, dans l’air qui se défroisse, les notes de musique semblent être poncées par quelque phénomène naturel - peut-être le vent de la lagune -, les sons sont plus doux, ils s’amenuisent comme s’ils voulaient s’introduire dans le chas d’une aiguille, leurs aspérités s’érodent, les harmonies se diluent, le timbre, de cuivré qu’il était, prend des teintes plus claires, plus limpides, moins rutilantes, pareilles à l’écoulement d’une eau de source dans le secret des veines de la terre. C’est la mesure juste qui convient aux âmes simples et à ceux et celles qui vivent dans leur propre intimité, là tout près d’une vérité qui murmure à mi-voix, qui ne se révèle que dans la confidence et dans la chambre étroite d’un secret. Finis les flonflons et les figures sémillantes du quadrille, les sauts primesautiers de la pastourelle. Finies les immenses portées musicales avec leurs sarabandes de rondes et de blanches, de croches multiples. Des annotations qui deviennent si simples qu’elles ne semblent plus revêtir que le dessin d’une ligne unique, flexueuse mais dans la plus belle modération qui soit. Seulement une ondulation pareille à la justesse d’un sentiment, à la courbe exacte de l’amour, à la beauté d’une feuille qu’un souffle d’air métamorphose en ce rien qui devient un tout à la seule image d’un évident accomplissement.

Avant que le langage ne soit.

   Loin sont les musiques des Sphères, il n’en demeure plus que cette manière de lumière céleste, de souffle pareil à celui d’une flûte andine sur les hauts plateaux parcourus d’herbes claires, cet à peine disant du monde lorsqu’il veut se faire le messager d’une confidence. Mais voici que se produit le prodige. Voici que la brume se déchire tel un songe d’hiver sous le rougeoiement de l’aube. Voici que dans le faisceau de la lampe (est-ce la métaphore de la vérité ?), se révèle le précieux que nos yeux avaient occulté à la mesure de cette belle inconscience humaine qui est comme notre indéfectible empreinte.

 

   Un crépuscule antique.

 

   Harmonie, nous la voyons dans une manière de crépuscule antique, pareille à la blancheur marmoréenne de l’Aphrodite de Praxitèle, posture infiniment hiératique que rien ne semblerait pouvoir soustraire à la méditation qui l’occupe. Ce corps n’est nullement un corps qui exhiberait quelque volupté. Il se retient dans sa propre frontière de peau. Il se dissimule dans l’anonymat d’une teinte si inaccessible qu’elle semblerait hors d’atteinte. Alors cette Déesse serait-elle définitivement hors de portée, simple apparence qui s’évanouirait à même notre regard sans qu’il soit possible d’en connaître l’essence ? Non, ceci serait trop cruel.

 

   De Jupiter à Neptune.

 

   Cette coiffe relevée en chignon, avec sa belle teinte de cuivre, n’évoquerait-elle pas Jupiter, sa Grande Tache rouge, ses ondes, ses turbulences, ses anticyclones ? Ces yeux qu’on suppose bleus (comment pourrait-il en être autrement ?), ne pourrait-on les rapporter à une aurore polaire d’Uranus avec sa belle teinte de glace flottant dans la banquise ? La double éminence de la poitrine ne nous ferait-elle penser à cette douceur d’argile de Vénus, la Belle Etoile ? La discrétion de l’ombilic ne serait-elle le reflet de la couleur de métal de Mercure ? Le mystérieux triangle pubien ne ferait-il signe en direction du volcanisme de Mars, plaines de lave à la somptueuse vie interne ? Les boules des genoux seraient-elles des Pluton gémellaires décorées de leurs mosaïques de glace ? Enfin, ce dos que l’on ne peut atteindre ne se présenterait-il à la façon de Neptune avec sa grande tache sombre qui correspondrait peut-être à la plaine s’étendant entre les omoplates ? Belle géographie cosmographique s’il en est !

 

   Etirez le parchemin de votre peau.

 

   Mais approchez-vous donc, mais tendez l’oreille, mais étirez le parchemin de votre peau, mais faites de vos sens le réceptacle de ce qui se donne comme le plus subtil spectacle qui se puisse imaginer. Oui, le corps d’Harmonie est le lieu de convergence de toutes les planètes et le réceptacle de la joie. Disparues les petites farces mondaines qui s’échappaient du gentil limonaire à trois roues, de l’orgue à quatre sous, de l’instrument à cinq sens. C’est ce lieu du corps qui est celui de la Musique des Sphères. Non celle imaginée par les Philosophes antiques, ces grands enfants qui n’inventaient des cosmologies qu’à se désennuyer du temps et se rendre intéressants. Autrement passionnante est la grande symphonie qui se joue en sourdine à la lisière de l’âme de cette Attentive. C’est une manière de panthéisme qui court partout et hérisse les picots du fragile épiderme. Cela bruit dans le genre d’une forêt de bouleaux sous la poussée du vent du septentrion. Cela coule dans la chevelure avec une note cuivrée qui semble celle de la chute d’une feuille d’automne sur le sol jonché d’ocelles clairs et bruns. Cela glougloute en suintant le long du cou et l’on pense à la chute d’une eau cristalline dans le tuyau d’une stalactite. Cela fait son frottis léger sur le dôme des épaules. Cela tinte tout au bout des bourgeons des seins et l’on dirait le buccinateur d’un insecte occupé à grignoter une écaille ou bien une résine. Cela imite la chute de la cascade dans la gouttière de la poitrine. Cela chuinte et zinzinule dans le golfe du bassin comme si un troupeau de mésanges bavardes venaient s’y abreuver. Cela grésille dans la forêt du mont de Vénus, cela fait son murmure de mousse dans la forêt pluviale. Cela crépite sur le tronc des jambes. Cela trisse tout contre les collines des genoux, vol d’hirondelles sous l’orage qui gronde. Cela fait son frôlement d’herbe le long des pieux des jambes. Cela tambourine sur les racines des pieds. Cela n’en finit pas de chanter et de nous porter bien au-delà de notre hésitante statue. Il suffirait d’un seul souffle d’air pour nous réduire en cette poudre qu’un enfant facétieux pousserait de son pied taquin juste pour s’amuser, pour voir en vrai ce qu’une existence finale est, une cendre envolée dans la brume d’une lagune. Puis des oiseaux plongeraient dans l’eau et des ondes à l’infini se répercuteraient dans notre mémoire éteinte. Puis on ne parlerait plus de rien. Comme une Planète qui cesserait de faire sa farandole et la nuit continuerait à produire ses ombres et le jour à distiller sa lumière.

 

   Bruit de l’homme dans le monde.

 

   En guise de Musique des Sphères, il n’y a que la mélodie de la Nature, la complainte éternelle des Hommes sur la Terre, sous les étoiles, dans l’arche ouverte du destin. Ce que l’on entend : d’abord le bruit de l’homme dans le monde. Le reste n’est que de surcroît, tout comme l’ornement sur le chapiteau baroque : une anecdote qui joue à nous tromper. Mais nous sommes vigilants, infiniment vigilants. C’est Harmonie que nous voulons voir, autrement dit la Beauté ! Rien qui vaille hormis cette levée de clarté dans la maille grise des jours. Oui, infiniment grise !

 

 

 

 

 

 

 

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28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 07:47
Oursine en son exil.

« Sous une belle lumière rasante,

Je voguais sur la longue digue

Je regardais s’éloigner les ferries

J’oubliais les tempêtes de ce monde

Mon âme mettait les voiles

J’explorais mes mers intérieures

Et l’océan de mes souvenirs

Et, sous une tendre bise

J’avais du vague à l’âme

J'avais envie de m’offrir

Une belle carte postale

De Calais… »

 

CALAIS

Très tôt le matin

il y a quelques jours

Sous une lumière rasante.

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

 

   Grand est le silence.

 

   « Oursine », quel nom étrange tout de même pour une jeune fille d’à peine quinze ans, si discrète qu’elle aurait pu se confondre avec le souffle d’une brise marine. Oursine donc, depuis son plus jeune âge, - peut-être aux environs de neuf, dix ans -, avait institué un genre de rituel auquel jamais elle ne dérogeait. Levée à la première heure, alors que la lumière n’était encore qu’une hypothèse dissimulée derrière la boule de la Terre, elle sortait de son lit, posait ses pieds nus sur le froid du carrelage, faisait une rapide toilette, grignotait une pomme, des figues sèches ou bien quelques dattes sucrées et franchissait le seuil de la maison alors que ses parents et son jeune frère dormaient, livrés au monde lointain du songe. Quel bonheur de glisser sur les dalles lisses des pavés, de remonter la rue aux volets clos derrière lesquels sont les hommes aux yeux soudés, aux corps pliés en chien de fusil. Grand est le silence, droites les pensées qui connaissent le but de leur méditation. Loin, à l’horizon de la ville, des fumées égrènent dans le ciel leur supplique muette. Parfois l’aboiement d’un chien à la Lune qui s’éteint à l’ouest. Parfois un cri, sans doute celui d’un oiseau surpris dans sa retraite sylvestre.

 

   Présente à soi.

 

   Ce matin la lumière est une rosée qui sème ses gouttes à l’horizon. La plage, encore dans l’ombre, est pareille à une présence inquiète, avec ses ilots plus sombres, ses creux où reposent les lézards, ses dépressions où stagne une eau teintée de nuit. A portée des yeux, une frange d’écume qui se soulève à peine. Quelques clapotis, quelques vagues remous dans l’heure qui sommeille. La nappe d’eau si peu visible, parcourue seulement de quelques murmures, de quelques irisations où se reflète le ciel. Longtemps, la Jeune Contemplative demeure debout, pieds enfoncés dans le sable humide, abandonnée à ce qui, bientôt, sera l’éveil du monde. Elle aime intensément ceci : sentir la longue vibration du sol venue des mystérieuses profondeurs, en discerner la progression dans le pieu des jambes, pareille au fourmillement d’un courant électrique, à une aimantation qui ferait son bourgeonnement dans la sève intérieure. C’est comme une conque qui s’ouvre on ne sait où, une baie qui palpite, un golfe qui vit de sa propre plénitude. Pas de joie plus accomplie que celle d’être là, infiniment présente à soi, aux choses immobiles, au monde.

 

   Comme un essaim d’abeilles.

 

 Ce qui est le plus enivrant, c’est de se disposer à recevoir le luxe de la lumière, ses premières palpitations, ses curieux ondoiements. C’est d’abord sur la peau comme un essaim d’abeilles avec sa couleur de miel et son onctuosité, sa lente progression. Maintenant le soleil est levé, mince lunule qui dépasse à peine du royaume de l’eau. On en sent la présence dans le globe des yeux. Les paupières sont de minces fentes par où s’insinue la clarté. Bientôt c’est l’entièreté de la tête qui est visitée de l’intérieur. Ses corridors s’allument, ses coursives gonflent sous la poussée, ses bastingages flottent pareils à des postes avancés qui voudraient connaître l’entièreté de l’univers, son intime fourmillement, ses labyrinthes, ses dédales à l’infini où s’abîme la réflexion de l’homme, où les rêves échouent à conduire plus avant leur ténébreuse investigation. Puis le grain de l’ombilic devient le centre d’un rayonnement, comme si tout partait de lui, si tout naissait là, dans le secret d’un pôle fondateur, d’une germination destinée à unir le Soi à ce qui s’oppose à lui mais en réalise en même temps l’étonnante complétude. Cosmos inaperçu qui s’essaierait à dialoguer avec la profondeur des choses visibles, mais aussi avec leur envers - le rien, le néant, l’absolu -, et alors tout ferait déclosion et l’on serait celui, celle qui dépassent l’énigme de l’exister et tout s’ouvrirait à la compréhension à la manière du dépliement du subtil lotus, cette habile métaphore de la floraison de l’être en sa pureté. Oui, c’est bien cela, comprendre n’est que réaliser les conditions d’une affinité, d’une porosité : soi et le monde dans une relation dialogique qui dépasse la traditionnelle opposition des contraires. Être un Je en même temps qu’un Tu. Être fusion. C’est cette certitude qu’Oursine venait chercher dans la naïveté des choses dont l’aube était l’offrande permanente, le médiateur le plus sûr pour atteindre le versant inaperçu de ce qui, habituellement, fait obstacle et se métamorphose en transparence - cette évidence, cette vérité-, qui décille les yeux du corps et multiplie ceux de l’âme.

 

   Les acteurs sont invisibles.

 

   Assise sur une butte de sable, Attentive est dans l’enclin du jour, à la lisière de l’imaginaire et du réel. La scène est sous le feu des projecteurs. Elle est la Spectatrice dans sa loge. Depuis la discrétion de sa boîte le Souffleur - est-il un démiurge qui procède à une mise en ordre du monde ? -, distribue les rôles. Le rideau de scène est levé. L’avant-scène est ce plancher de sable jaune bordé par les feux de la rampe, cette limite d’écume au-delà de laquelle s’instituent les jeux de rôle. Les acteurs sont invisibles. Seul un navire dérive au loin. Sa blancheur se perd dans l’exacte fente de l’horizon. Serait-ce là la représentation d’une allégorie venue nous dire le voyage, l’éternelle fuite de soi, la recherche de « paradis artificiels » ? Vers quelles perspectives voguent ses hôtes ? Une connaissance de leur propre essence ? Un effacement des soucis que réaliserait l’éloignement ? Un rêve à instaurer dont l’inquiétude serait évincée ?

 

   Cette singulière coquille.

 

   Ce qu’est Oursine dans l’instant où le théâtre déploie ses apparences (souvent trompeuses, comme tout simulacre), c’est tout simplement ce vers quoi son nom fait signe : identique à l’oursin, son intérieur est une nacre qu’emplit la douceur d’un corail éclatant. Sans doute le symbole d’une jeune existence dans la passion de l’âge. Car, parmi ceux, celles qui l’ont rencontrée, nul doute que sous la cendre couve la braise, que sous les roches noires s’écoulent les filaments pourpres de la lave. Et que dire de ses piquants, ces minces aiguilles de verre qu’elle plante dans le sol afin que son assise assurée, elle pût bénéficier d’une position stable afin de regarder le monde avec une vue assurée d’elle-même ? Oursine, depuis le feu de sa conscience, veut éprouver ce qui vient à elle dans la justesse, dans la certitude qu’exister n’est nullement une pantomime, un miroir aux alouettes mais l’ouverture d’une signification insigne. En réalité elle venait au monde avec le même désir de le posséder dans son entièreté que mettait le jeune narrateur du roman de Thomas Mayne Reid, dans « A fond de cale », à se procurer le précieux échinidé :

   « Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où j’apercevais des coquillages, c’était le désir de me procurer un oursin. J’avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette singulière coquille; je n’avais jamais pu m’en procurer une seule ».

 

   Les Vivants sur Terre.

 

   De son promontoire, sur la plaque marine, ce qu’elle voyait et retenait surtout c’était cette énigmatique coque blanche flottant entre eau et ciel qui, bientôt, serait l’invisible que l’horizon aurait effacé. Par la pensée elle se mêlait aux voyageurs des cabines, aux curieux de l’entrepont, aux erratiques des coursives, aux scrutateurs du pont avant. L’exil d’Oursine, c’était cela : demeurer dans ses frontières de chair, ici sur ce littoral semé de vent et d’embruns et, d’un seul empan de la vision imaginative, être auprès de … Auprès des Voyageurs Multicolores - Jaunes, Rouges, Blancs, Noirs, indigènes de l’Insulinde ou bien des Tropiques, aussi bien des natifs du septentrion que des terres australes -, auprès de tout ce peuple fraternel qui ornait de sa beauté singulière toutes les péninsules, les continents, les hauts plateaux, les lagunes disséminées au hasard des paysages, des villes aussi où confluaient selon mille trajets hasardeux les Vivants sur Terre.

 

   Une chance pour l’humanité.

 

   Ce qu’elle aimait, c’était ce beau métissage qui faisait des peuples pluriels le lieu d’une affinité, l’espace d’une rencontre, ouvrait le layon d’une amitié. Il n’y avait nullement à s’enclore dans des frontières, à dresser des fortins, à planter des pieux comme à Alésia afin de se protéger de l’autre. L’Autre, l’Etranger, le Migrant, l’Exilé étaient une chance pour l’humanité, non une calamité dont on aurait eu à endurer la difficile présence. Peuple arc-en-ciel, peuple uni, peuple bigarré qu’aucune diaspora n’éparpillerait aux quatre coins de la Terre. De ceci elle était convaincue comme de la nécessité pour l’homme de respirer, de se sustenter afin que son chemin pût trouver une issue. Il y avait urgence à dilater la pupille de son jugement, à dresser haut le pavillon de sa raison, à faire claquer l’emblème de la liberté pour le simple motif homme égalait un homme, tout comme une pomme valait une autre pomme. Et abstraction faite de sa couleur, de sa texture, de son goût. Seule la nature des choses comptait, à savoir l’exception d’être, fût-on végétal, animal ou humain. Enoncer ceci était de l’ordre de l’apodicticité des philosophes, cette vérité d’évidence qui ne convoque nul raisonnement en vue d’établir sa justification. Existence à elle-même son propre motif.

 

   Tant de beauté disponible.

 

   Demande-ton à une rose d’énoncer ses conditions de possibilité ? « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit », disait le poète mystique Angelus Silesius au XVII° siècle, indiquant par cette sentence que cette belle fleur, pas plus qu’une autre, n’avait à rendre raison d’elle-même, à adosser sa présence à un quelconque principe qui en aurait constitué le fondement. Ce que pensait Oursine en son for intérieur c’est que les choses allaient de soi, que le vent était le vent, le nuage le nuage, l’homme l’homme et que nul n’était comptable de sa propre condition. Aussi éprouvait-elle une naturelle inclination, une réelle sympathie pour tout ce qui croissait, rampait, marchait sur les allées mondaines. En elle, dans le corail même qui se dissimulait sous l’apparente arrogance des piquants, c’était comme un fluide qui coulait, une onde qui faisait ses cercles harmonieux, une musique sans doute semblable à ce que pouvait être celle des Sphères de l’univers si, cependant, une conscience était assez aiguisée pour s’en saisir. Il y avait tant de beauté disponible, tant de générosité amassée dans la pupille d’un œil, le pli d’un sourire, le raphé d’une graine, l’étoilement d’une diatomée, la transparence d’un cristal. N’en pas apercevoir ce prodige était soit le résultat d’une coupable inconscience, soit la pente d’un sombre fatalisme, ou bien le renoncement à sa mission simplement humaine.

 

   Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

   C’était tout ceci qui traversait la tête d’Oursine à la façon d’un orage de grêle et il n’était pas rare que des larmes ne vinssent se mêler à la brume de mer lorsque le soleil basculait à l’horizon et que la Jeune Pensive parcourait à rebours le chemin qui la ramenait vers les faubourgs où vivaient les hommes ensommeillés. Parfois, longeant quelque porte, elle devinait leur lourde lassitude comme s’ils avaient été les Passagers d’un navire en partance pour l’au-delà de l’horizon, peut-être des oublieux d’eux-mêmes et de leur fond d’humanité. Peut-être n’étaient-ils que d’étranges passagers clandestins de leur propre traversée existentielle ? Comment savoir ? Le soleil est si bas maintenant qui n’éclaire plus le ciel ni le logis des hommes. Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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