Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 18:26
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.
PETITS INSULAIRES.

PETITS INSULAIRES.

Published by seing-blanc
commenter cet article
23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 06:38
La discrète de Wrangel Island.

Photographie : Katia Chausheva.

Jamais, auparavant, je n'avais feuilleté les pages glacées de cette belle revue, "Îlienne", mémoire vivante des iles de la planète. C'est là, parmi la densité bleue des lagons et l'étendue blanche des mers polaires que j'ai fait votre découverte. C'était surprenant, tout de même, ce parti pris du photographe de ne dévoiler de vous que cette géographie elliptique, à peine apparente dans le retirement du jour. Le haut d'une robe semée de fleurs grises, la presqu'île de votre bras si semblable à une falaise au-dessus de la mer, votre main, cette avancée de vous dans le monde, reposant sur le globe de sang éteint d'une antique faïence. Rien, de vous, ne paraissait sinon cette manière d'absence qui semblait vouloir se livrer au seul feu de l'imaginaire. A seulement prendre acte de cette résurgence de vous, la pensée girait infiniment, comme prise de folie. Comment vous posséder dans l'acte même de votre dépossession ? Comment tracer au fusain de la pensée ce territoire, le vôtre, qui échappait et refluait dans le noir des incertitudes ? Comment tenir, dans le verre fragile de la conscience, cette main de porcelaine qui se retirait dans les mailles de l'indicible ? C'était comme d'apercevoir un livre au beau maroquin dans la discrétion d'une bibliothèque, derrière la vitre qui le soustrayait à votre désir. L'éclair d'une parution et la fuite dans les limbes.

La nuit était installée dans sa longue dérive lorsque j'ai consenti à me coucher, vous abandonnant à l'énigmatique illusion dont vous étiez la trace. Les brumes de novembre collaient aux vitres et le froid se faisait plus vif. Des étoilements de givre, la glace légère sur le lisse des lacs, les premières neiges qui ne tarderaient guère, le gris du ciel comme l'amorce d'une banquise. Est-ce cela, cette brusque plongée de la saison dans l'âge vertical des nécessités qui m'emporta si loin de moi, aux confins de cette île sibérienne, Wrangel Island, dont j'avais une fois aperçu l'austère beauté ? Mais peu importait d'où venait mon rêve, quelle était son origine, vers où il mettait le cap. Seule comptait cette fable dans laquelle je vous installais avec le naturel qui sied aux évidences. Voici ce qu'était votre existence dans ce pays plein de mystère. Sous la dalle d'un ciel gris, votre demeure était une simple cabane de planches posée sur un isthme de pierres. Une eau blanche, écumeuse, glissait le long des galets et votre horizon s'illustrait sous la forme d'une lame gris-bleue à la limite d'une éclipse. Le seul décor de votre intérieur, ce vase rond pareil à une brique ancienne dans lequel se tenait un rameau piqué de fleurs doucement phosphorescentes. Comme si vous aviez souhaité cette vie retirée, cet effleurement des choses, cet infini silence aux confins de l'être. Où, ailleurs qu'ici, demeurer en soi et s'ouvrir à la beauté du simple ? Tout parlait le langage de l'origine, tout proférait à voix basse dans le secret des cryptes. Tout rayonnait dans la clarté d'une terre apaisée.

Je vous voyais, longuement attentive à emplir vos yeux de ces images intemporelles qui habitent les latitudes extrêmes. Ce que vous aimiez, par-dessus tout, c'était le recueil en soi d'une nature à la limite de quelque absolu. La plaque de la mer, seulement ridée du passage du vent, était la toile de fond sur laquelle reposait une manière d'île zoomorphe, au basalte foncé, aux éclaboussures de glace. La côte étirant sa gangue brune, la barrière de pierres noires qui la ceinturait, les montagnes basses à l'horizon, couvertes de neige et bordées de nuages, tout ceci dressait l'écrin de vos songes. Parfois, quittant l'assise de votre baie, pieds nus, vous montiez jusqu'à ce lac minuscule qui reflétait la banquise du ciel, la plaine aride et noire sous laquelle couvait encore le feu des premiers âges. Ce qui vous parlait et tressait, en vous, les palmes de l'affinité : la vastitude de la toundra pareille à une croûte de pain brûlée, l'eau de cristal des lagons côtiers, celle des marais seulement traversée de la patience des lichens, les étendues de sable à l'infini, la sombre cohorte des rochers, les jeux de lumière sur le cercle des galets. Occupée à seulement regarder, à laisser l'onde infiltrer votre peau, le vent s'immiscer dans la fente oblique de vos yeux. C'est ainsi que mon rêve vous installait dans la mystérieuse densité de cette île du bout du monde. Vous y étiez une mélodie du temps, la scansion des secondes tombant de la margelle des jours dans un puits sans fond. Vous y étiez cette courbure de l'espace, cette disposition à vous effacer derrière le nuage, à vous fondre dans la ligne souple du rivage, à glisser le long des lianes dans la stupeur du marais.

On imaginait Wrangel Island et, dans un même geste de la pensée, vous surgissiez des baies polaires, de la crête des moraines, du gris cendre des oiseaux. Simple cantilène qui ne parlait que de vous, long refrain à la limite des choses, là où la parole n'avait plus cours, ensevelie dans la tourbe de l'ennui. Car, à faire se confondre tout dans une même immersion, il y avait danger d'oubli et promesse d'abandon. Existiez-vous vraiment ailleurs que dans la touffeur étroite d'Ilienne ? Wrangel Island n'était-elle pas une légende venue me dire dans les termes du rêve les désirs inatteignables que je formulais à voix basse ? Tout était si indistinct, tellement éloigné d'une simple hypothèse, fumée se dispersant dans les volutes d'un ciel absent. Vous n'aviez même pas la consistance d'une aquarelle posée sur la feuille blanche, pas même la douce insistance à paraître de l'estompe sur le velours du parchemin. Aucune mine, fût-elle de plomb, n'aurait pu poser les fondements de l'être si subtil que vous dévoiliez au monde comme par effraction.

Je me suis éveillé dans le murmure d'une aube blanche. Le jour tintait aux rideaux avec l'insistance d'une rengaine. J'ai frotté la vitre du bout des doigts, soufflant un peu d'air chaud sur la face à peine visible des heures. Sans le vouloir, l'effleurement avait posé sur le verre le tracé indistinct d'une terre qui semblait l'écho de cette île improbable dont vous étiez le double existentiel. D'une main malhabile, un peu tremblante, je complétais de vous les formes inaperçues que la photographie avait dissimulées à mon regard. C'était étonnant cette confusion avec le règne minéral, cette presque disparition dans un paysage des origines. Vous étiez cette convulsion de laves sombres qu'éclairait le soleil de minces renoncules, cette toundra d'herbe vert-de-gris, ce fleuve d'argent aux coulures de ciel, cette colline de pierres proches de l'obsidienne, le bleu des montagnes au loin que l'air teintait du reflet des longues mélancolies.

L'hiver était déjà là et les platanes de la place se desquamaient lentement, pareils à des pachydermes usés. J'ai enfilé un manteau, chaussé mes doigts d'une paire de gants. Dans le miroir, mon image était celle d'un explorateur surpris par un blizzard soudain. J'ai ouvert la porte. Le vent du nord soulevait des nuages de poussière. L'air était coupant comme la lame. Mais pourquoi donc avais-je eu l'idée de venir me confronter à ces latitudes sibériennes ? Dans la brume montante Wrangel Island prenait des allures fantomatiques. Il me faudrait m'habituer à ces mirages. Peut-être y verrais-je les belles draperies des aurores boréales ? Il suffirait d'un peu de patience. Oui, d'un peu de patience !

La discrète de Wrangel Island.

Wrangel Island.

Photographe : Kertelhein.

Source : Panoramio.

Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article
23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 06:22
Published by seing-blanc
commenter cet article
22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 08:33
Petit métier.

« Petit métier ».

Œuvre : André Maynet.

Le monde est parcouru en tous sens d’étranges cohortes. Partout sont les rumeurs et les piétinements, partout les raclements de gorge, les minces énervements, les urticantes trémulations. Car, voyez-vous, dans cet univers de pacotille où les hommes sont comme des calicobas agités dans leur bocal, le mouvement est une fin en soi, la trépidation un mode d’exister si fort qu’aucune vie sur Terre ne saurait s’imaginer hors cette sphère sillonnée des éclairs du désir immédiat. Demeurer immobile, bien coi à l’intérieur de sa propre citadelle serait une manière d’attentat dirigé contre les Pressés, ceux qui, à l’intérieur de leurs carlingues d’acier ou bien dans de rutilants fuselages zèbrent le ciel de leur moutonnement laineux. En arrière des jets aux robes polychromes et chatoyantes, deux traits bien rectilignes qui tracent le destin de brume de ces passagers de l’espace. Nul repos pour ces chercheurs d’un nouvel Eldorado. Nulle pause par où pourrait s’insinuer le moindre doute, s’agiter l’idée d’un cogito sur lequel méditer longuement, inscrire la lame acérée d’une philosophie qui ferait ses questionnements sans fin et poserait ses thèses si impécunieuses que nul, ici, ne pourrait s’y arrêter plus d’une seconde. Sauf pour en abattre les châteaux de cartes, en démonter le mécanisme outrecuidant, en disjoindre les rouages sophistiques.

Assez de laïus ! Assez d’imprécations et de préceptes moraux ! Assez d’esthétique et de discours lénifiants sur l’art, les valeurs, la transcendance, les conditions de possibilités, les paradigmes de la connaissance ! Ce que nous voulons, nous les Pressés, c’est boire le vin existentiel jusqu’à la lie. Chausser les bottes de sept lieues de la contingence, nous vêtir de la première aporie venue, abattre les préceptes apolliniens, enfourcher la monture dionysiaque et immerger nos corps pléthoriques dans le jus de la vigne, décorer nos têtes des pampres de la joie. Ainsi disaient les joailliers corrompus loupe vissée à l’œil, les banquiers derrière leurs vitres badigeonnées de noir, les boursicoteurs dissimulés dans leur palais de carton-pâte, les usuriers avec leurs trébuchets pesant l’or et le platine, les vendeurs de vent, les bonimenteurs aux mains circonvenues, les prêteurs sur gages et autres histrions qui parcouraient la planète les yeux rivés sur les écrans zébrés de chiffres et semés de promesses fécondes. C’étaient là les Grands Métiers grâce auxquels le monde était monde, les riches riches, les pauvres pauvres. Il n’y avait guère d’autre religion que celle du consumérisme vermoulu, du profit mirifique, immense communauté des hommes, paumes ouvertes en direction du ciel, non pour y recevoir le don de quelque spiritualité ou bien la révélation d’une idée élevée, d’une pensée dont la connaissance du Bien aurait été la belle et inestimable découverte. Non, juste en raison d’une avidité disposée à recevoir quelque obole que ce fût à condition qu’elle permît de thésauriser et de briller des feux d’une gloire infinie.

Certes, quelques individus isolés avaient résisté au prétexte d’une foi en l’humain, d’une croyance en une vertu de l’écologie, de la certitude que les valeurs morales excédaient les matérielles. Plus d’un même avait éprouvé un réel attrait pour le sublime de l’art, d’autres s’étaient adonnés à une passion dévorante pour la lecture, avaient rendu un culte à la littérature et à la poésie sans que, jamais, le moindre doute intervînt au sujet de leur valeur respective. Mais les réfractaires à la méta-modernité, les francs-tireurs des systèmes en place, les pourfendeurs des conduites moutonnières, les dissidents de tout ce qui se soumettait aux caprices de la mode, aux impériums des éminences grises, aux délibérations des technocrates, aux décrets des politique véreux, aux obédiences de toutes sortes, rampantes, dissimulées derrière quelque façade d’emprunt ou bien exposées aux feux de la rampe sociale, tous les déviants en quelque sorte étaient bien vite entrés dans le rang, à coup de bienveillantes sollicitations, parfois sous une pluie d’imprécations, sous la mitraille dont la redoutable force persuasive les remettaient dans le droit chemin, ornières qu’ils n’avaient quittées qu’au prix d’une inconscience coupable.

Cependant, si les Terriens avaient consenti à emprunter des voies plus conformes à une « juste » conduite, si les individus s’étaient assemblés en meutes compactes, seule une Divine Apparition, telle le filament d’une comète dans l’immensité nocturne, avait choisi de s’écarter de la procession, ombre qui se serait distraite de la silhouette qui la portait. Petit Métier était son nom. Sans doute prête-t-il à sourire, encore aujourd’hui où l’on souhaite s’affirmer dans une si précieuse singularité que le choix d’un prénom devient le lieu d’une mode dont, pourtant, on prétend s’écarter. Car, en ces temps d’entrechats verbaux et de facéties patronymiques, on pouvait aussi bien se nommer Arilia, Chaliance ou bien Cyrielle sans que s’ensuivît une révolution copernicienne et la planète girait sur son axe sans autre forme de procès. Mais cette digression est de bien peu d’intérêt au regard de la vie simple et heureuse dont Petit Métier était le symbole, elle qui n’avait ni nation, ni frontière, ni drapeau et dont le seul patrimoine était celui, immédiatement accessible, d’une joie à portée de la main.

Car existe-t-il quelque chose de plus précieux que d’avoir pour tout logis un creux dans le sable, pour horizon la ligne bleue où se perdent les goélands, pour se sustenter le corail d’un oursin, la chair mauve d’une moule, le croquant d’une patelle ? Y a-t-il quelque chose ? Certes les bilieux ronds-de-cuir, les pisse-vinaigres aux cols empesés, les traders obséquieux aux têtes emplies de chiffres, les constructeurs de hautes tours en eussent éprouvé un violent malaise et leurs hauts-le-cœur auraient été le signe le plus évident de leur réprobation. En réalité nul ne savait comment Petit Métier avait élu domicile sur ce coin de côte sauvage seulement parcouru de vent, semé d’embruns, à la lumière si irréelle qu’un l’eût dite venue de quelque autre univers, un monde où, peut-être, la seule richesse consistait a avoir un corps d’albâtre, une résille de cheveux bruns plaquée sur le haut de la tête, un visage si étroit, si blafard qu’on l’eût volontiers comparé à celui du mime visité par la clarté d’un projecteur. Et d’étroites épaules disant la modestie, le retrait du personnage et un visage où se percevaient à peine l’empreinte des yeux, l’esquive du nez, la douceur de lèvres tout juste parvenues à éclosion. Être Petit Métier, c’était donc cela, une manière d’envers de l’outrecuidance terrienne, une présence si peu affirmée qu’elle se confondait avec le ciel laiteux, avec la dalle claire de la plage, manière de simple fil, tout comme l’horizon qui n’en était qu’un à le supposer seulement, tellement sa trace était celle d’une invisibilité. Précieux était l’inventaire. La poitrine (mais le vocabulaire était bien peu approprié), ou plutôt le torse pareil à l’éveil d’un sentiment, le nombril au vaporeux contour de talc, les mains aux pétales de rose, les jambes filiformes dont une curieusement bandée à la suite d’une possible chute, la plante des pieds qui se confondait avec le sable, tout ceci dressait une ineffable présence comme si, sortis d’un rêve, les yeux des Voyeurs avaient été atteints d’un bizarre astigmatisme. Oui, tout se dédoublait. Tout se confondait avec tout. Partout le corps, partout le paysage et des douceurs d’amphore, des glaçures de céladons, des fuites de camaïeux. C’était comme si, tout au bout d’une lunette magique, l’incroyable était advenu ou bien si une Fée se fût échappée d’un conte. Ou bien peut-être s’agissait-il d’une de ces fameuses toiles en trompe-l’œil dont on ne savait plus très bien s’il s’agissait d’une illusion ou si notre esprit, abusé par quelque drogue, en avait dressé l’étrange silhouette. Car, en effet, comment croire à une telle fable ? Comment ne pas se laisser happer par cette vision fantastique digne d’un Charles Nodier ou d’un Gérard de Nerval ? Ne pouvait-on, à tout instant, se disposer à tomber nez à nez avec Michel, le chercheur de mandragore de La Fée aux miettes ou bien ne risquait-on de se glisser dans la peau d’un Labrunie déjà aux portes de la folie, en quête de cette inaccessible Jenny-Aurélia dans cette image qui le hante nuit et jour, dans ces hallucinations que provoque un imaginaire fécond ou que les portes du rêve livrent à l’esprit avec toute sa charge d’inquiétant mystère ? Le Poète, fouetté par la lucidité que talonne la folie, nous donne de l’activité nocturne soumise aux démons de l’irréel, cette formule aussi saisissante que fondée dans l’expérience onirique ou, du moins, ce qu’il en reste au réveil :

« Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible ».

«… ces portes d'ivoire ou de corne… », si belle métaphore, portant avec elle cette teinte indéfinissable, mais aussi cette opacité d’une matière, cette clarté qui s’essaie à la traverser dont rayonne une présence que l’on voudrait saisir mais qui se dissimule à même sa texture, présence de l’invisible qui se donne à voir dans son retrait. Faculté de l’ivoire de nous fasciner, de nous inviter, de ce côté-ci du réel à en transgresser la membrane, à en faire une toile ductile communiquant avec cet autre côté que nous ne redoutons qu’en raison de son vénéneux attrait. Nul ne peut demeurer insensible face à l’objet en ivoire, fût-il simple bracelet, colifichet destiné à la parure ou, à plus forte raison, statuette portée à la perfection par un artiste africain dont nul ne connaîtra jamais le nom. L’ivoire n’est pas une simple matière comme peut l’être la pierre ou bien le fer. L’ivoire a une âme, une lumière qui vient de l’intérieur et se diffuse à l’extérieur sur cette surface si lisse, si onctueuse qu’elle a la consistance de la peau, le velouté d’un souvenir lorsqu’il a été poncé par le temps, embelli par le lent travail synthétisant de la mémoire. En l’ivoire sommeille tout ce qui l’a visité au long de sa lente édification. Il faut une éternité pour que les fibres originelles se calcifient, qu’elles acquièrent cette noblesse, ce lustre dont aucune autre matière ne possède le caractère. Pas plus que cette blancheur qui signe la pureté, pas plus que cette dureté qui en fait le siège d’une inaltérable puissance. Et la patine des ans, cette mince pellicule identique à un vernis protecteur, mais aussi à la noblesse d’un matériau qui sait jouer avec l’usure, lui résister, en tirer une troublante personnalité, comme celle des boiseries précieuses d’un intérieur victorien dans le luxe d’un clair-obscur.

Mais disserter au sujet de l’ivoire c’est aussi tresser de mots ces belles œuvres que nous tend André Maynet. Car elles ont, de ce subtil matériau, l’aspect envoûtant, la discrète blancheur, une manière de luminescence diffusant depuis un espace invisible. On ne sait si le Sujet est le lieu par où le mystère advient ou bien si cette divine clarté émane de l’image en totalité, du paysage qui se donne à voir comme un écrin hiératique capable de tous les prodiges. L’extraordinaire est ceci : une effusion née d’elle-même, sans début ni fin, sans origine ni temporalité finie, une simple évanescence naissant de soi et y demeurant à la manière d’une brume posée sur la glace d’un lac.

Petit métier.

STATUETTE LEGA EN IVOIRE

République Démocratique

du Congo

Source Pinterest (Christie’s).

Ainsi, en son énigmatique posture, Petit métier acquiert la dignité d’un ivoire antique donc une manière d’absolu dont elle paraît être la substance même, et les yeux des Regardeurs se figent dans cette glu qui les retient et ne les libérera qu’à l’aune d’un sursaut de la volonté, peut-être d’une rébellion. Car il faut la révolte, il faut la confrontation avec l’insupportable ou bien avec le fascinant (les deux sont de même nature) afin de quitter cette aire où tout se fond dans une telle harmonie que nous pourrions nous effacer du monde et disparaître dans cette confusion grise sans nous en apercevoir réellement. Alors, peut-être, serions-nous cette mince silhouette posée à même le sol de sable, avec, à nos pieds, cet enroulement visqueux, cette giclure de membres glaireux, cette sorte d’indistinction que nous supputerions identique à une maladie sournoise nous guettant, n’attendant que la seconde d’inattention pour fondre sur notre anatomie, la déglutir d’une seule contraction de ses ventouses et nous réduire à la simple physiologie d’un métabolisme basal. Mais la présence de cette pieuvre pareille à une concrétion de sable (les sculpteurs des plages en font un de leurs thèmes favoris), ne laisse de nous interroger. Son surgissement nous dérange comme si, dans ce bel ordonnancement, la fantaisie de l’Artiste avait projeté ce visage grinçant à des fins de sollicitation métaphysique commises à notre éveil. Car rien n’est jamais fortuit qui fait son apparition, ici ou là, quand bien même son image serait celle de la modestie ou de l’indolence manifeste. N’oublions jamais que, malgré son aspect inerte, indolent, le poulpe est réputé d’une intelligence hors du commun. Est-ce pour cette raison d’hypothétiques plans fomentés à l’encontre des hommes que cet animal, somme toute débonnaire, est toujours passé pour monstrueux, image des esprits infernaux, sinon symbole de l’enfer lui-même sous sa forme tentaculaire et informe ?

En réalité, dissocier l’image, en posant d’un côté sa Déesse d’ivoire, de l’autre ce Céphalopode ne présente aucun sens. C’est bien d’une syntaxe dont il s’agit, les deux termes jouant la même partition, posant des antinomies qui, seules ici, paraissent signifiantes. Une évidence s’élève de la figuration de ces deux sujets dont on pourrait penser que leur réunion est de nature incompatible si ce n’est qu’elle conduit, tout droit, à une aporie. Ce que le dessin nous dit de cette insolite rencontre c’est simplement ceci : toute beauté est toujours confrontée à ce qui, en permanence, menace de l’effacer, cette lourde angoisse existentielle qui nous assigne à n’être que poussière disséminée dans le vent de l’éternité, genres de marionnettes à fil qui ne se relient qu’au geste qui les tient en suspens, dont on ne connaît l’origine, dont on ne peut supputer la fin. A rendre visible ce qui ne l’est nullement, il fallait convoquer la dureté de l’ivoire, son caractère intangible et lui opposer cette destinée molle et informe, pareille au néant qu’on soupçonne de poursuivre à notre endroit les pires manigances qui soient. Aussi Petit métier ne pouvait exercer une activité versée dans la pure matérialité. Au mieux nous y aurions vu une marchande de poulpes attendant ses chalands dans une attitude pour le moins surprenante. Au pire un échouage sur cet infini du sable qui nous eût laissés un brin désorientés. Ce menhir de chair blanche que tutoie l’informe irreprésentable, configuration terreuse à peine sortie des limbes, serait totalement insupportable si une esthétique exacte n’en posait la forme accomplie. Petit métier, nous t’aimons dans ta belle verticalité humaine. Nous n’avons que cela pour espérer !

22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 07:49
Eloignée d'elle dans l'ombre du jour.

Photographie : Katia Chausheva.

[Cette nouvelle, comme nombre de celles qui l'ont précédée dans la même veine, est à lire avec, en tête, le principe des "variations phénoménologiques". Un même thème traité de multiples façons, selon d'infinies esquisses, afin que, de cette polyphonie, puisse apparaître, d'un paysage, d'une figure, d'un sentiment, cela qui en fait la force et la singularité, à savoir leur nature intime, leur essence. Lire autrement entraînerait le lecteur, la lectrice à ne voir, au mieux, qu'une confondante répétition, au pire, que la projection, dans un texte, d'une nervure obsessionnelle. Sans doute y a-t-il mieux à saisir que cette écume des jours qui, pour être toujours présente, doit parfois consentir à dévoiler ce qui, dans l'inapparent, s'y occulte. Une manière de lecture en creux.]

"Kamtchatka" … "Kamtchatka" … Je m'étais éveillé avec ce nom en tête et l'impossibilité de l'en déloger. Il faisait sa rumeur de bourdon, avec, en toile de fond, cette subtile forme de biface qu'il offrait au regard du monde. Sa parution, sous ce jour étrange, était-elle l'invitation à se souvenir d'un temps de pierre ? Et peut-être, au-delà, à créer l'immersion dans l'histoire du sol parcouru de feu et de lave ? Troublante géographie qui racontait sa fable première, qui dévoilait son origine à seulement figurer dans ses lignes simples. Je savais si peu de choses de cette terre du bout du monde parcourue du rythme des glaciers et des vallées de geysers, vapeurs se perdant dans l'eau étale du ciel. Il y avait des lieux presqu'innommés, qui tiraient leur fascination à demeurer à la limite de l'imaginaire. Toujours cette réserve d'invention, toujours cette disposition de soi à féconder un site seulement à l'aune de son silence. Il devait y avoir à marcher sur cette terre désolée, à écrire, ensuite, les yeux fermés, au bord de l'évanouissement. C'est ainsi, la magie d'un lieu reconduit toujours à un genre d'inexactitude, de tremblement de soi, de distraction par laquelle la poésie fait son entrée. Alors les mots sont flous. Alors la main tremble au-dessus de la plaine de papier. Alors les yeux se perdent dans la brume du songe.

Ta lettre, je l'avais lue dans une manière d'égarement. Ce passé, qui nous avait un instant réunis, était si loin. Braise s'éteignant dans les mailles serrées du temps. Des études communes, des rencontres fortuites, des correspondances, puis, le lac des jours et ses rives inaccessibles. Te revoir, aujourd'hui, après vingt années de rupture, que signifierait donc la mise en commun de deux aventures que tout portait à un naturel exil ? Les événements que nous avions vécus, l'un et l'autre, nous éloignaient plus qu'ils ne nous invitaient à lier notre présent. Mais, parfois, le flux des nécessités est tel qu'il nous emporte bien au-delà de nos propres volontés. Comme un aimant faisant son champ de force et notre irrésolution prise au piège de cette puissance qui nous dépasse. Tu étais venue photographier ces volcans qui te fascinaient tant et tes obsessions avaient pour nom : "Snegovoï" , "Fedotych", "Kizimen". Peut-être même habitaient-ils ta pensée avec la même persistance que le mot "Kamtchatka" mettait d'ardeur à me poursuivre?

Tu m'avais envoyé une photo représentant une habitation basse avec d'étroites ouvertures et un toit de pierres plates. Face à ta maison, l'aire ouverte du ciel, un lac aux eaux claires parcourue du fin cheveux des algues, une ligne de rochers dentelés de noir, l'élévation de deux cônes réguliers qu'un léger panache de fumée surmontait. Quelques volcans étaient encore en activité. Quand je suis arrivé à Petropavlovsk-Kamtchatski, le temps était uniformément gris, avec quelques traînées blanches à l'ouest. Quelques arbres en feu - étaient-ce des érables ? -, dressaient leur flamme devant les triangles blancs des volcans Koriakski et Avatchinski. L'hôtel était plutôt confortable avec quelques traces d'une rusticité soviétique. Carnet de croquis à la main, j'ai longuement dessiné la mousse verte et jaune des arbres, les cubes de quelques immeubles, les pentes glacées de montagnes qui mouraient dans des teintes d'encre marine. Parfois, comme en surimpression, le temps d'un brusque éblouissement, ton visage s'illuminait sur cette toile de fond avec le bouquet de tes cheveux roux. Je savais qu'ils habitaient encore ta tête avec la même obstination qu'ont les enfant à ne pas se séparer d'un jouet élu. Tu tenais tant à cette crinière sauvage, à cette "tignasse de lionne", me disais-tu en des temps anciens.

Le lendemain de mon arrivée, je me suis levé de bonne heure. Le jour avait des couleurs de glacier éteint et les volcans à l'horizon n'étaient que deux vagues silhouettes. Je roulais dans un véhicule tout terrain qui cahotait sur le damier des pierres. Comment aurait-il pu en être autrement dans ce théâtre entièrement dédié à la géologie, à ses soubresauts, à ses humeurs parfois surprenantes ? La pure beauté était posée à l'angle de chaque chemin, sur l'arête vive des rochers, dans l'anse des lacs que la lumière façonnait à la manière de vieux étains. Je m'arrêtais souvent, photographiant, traçant quelque esquisse sur mon carnet, notant l'éclair d'un état d'âme, la fureur insolite du paysage. On était si loin, soudain, loin du monde, aussi bien de soi. Les hautes lumières du temps semblaient effacer tout dans une même osmose et reconduire le monde à son essence : une simple giration, la courbe parfaite du cercle. Le jour commençait à décliner lorsque je suis arrivé en vue des pierres qui t'abritaient. J'ai coupé le moteur à quelque distance, je voulais te surprendre. Sans doute me surprendre aussi. Comme si le temps, pris de vitesse s'était retourné sur lui-même à la façon du ruban de Möbius. Le silence était partout, accroché au faîte du toit, enroulé dans les buissons, ancré dans le flottement des algues. C'était comme d'être arrivé sur la face inconnue d'un astre, dans la blancheur de l'évidence, la pureté des formes. Je marchais si doucement que même un lézard n'aurait pu en être alerté. Ta fenêtre était ouverte sur le calme de l'eau alors qu'une ombre grise noyait la pièce dans laquelle tu te tenais. Je suis resté dans la diagonale de la lumière, en retrait de toi qui ne pouvais m'apercevoir. Un large miroir reflétait celle que tu étais devenue, que le temps avait modelée à sa guise pour te déposer dans ce présent en forme de clair-obscur. Venue de la nuit, ta vêture était le lieu d'une subtile chorégraphie, entrelacement de fleurs que la cendre dissolvait dans un même bruissement. Dans le prolongement, ton bras - porcelaine infiniment blanche, fragile -, montait en direction de ta tête qu'incendiait toujours le cuivre de ta chevelure. Ta main, en conque, recevait la discrétion de ton visage dont j'apercevais l'ovale, genre de lunule annonçant seulement son retrait. Une bague ornait ton annulaire d'un vague trait de clarté. Combien cette attitude, là, dans la perte du jour, confinait à une sombre mélancolie ! Singulier abattement qui ne disait de toi que cette figure terrassée. Depuis le lieu de mon retrait je ne pouvais que demeurer et feindre de ne pas être. A la limite de l'exister. Dans cette évidente dramaturgie, je ne pouvais me permettre de paraître. Privé de mouvement, dans la mutité de la parole, dans l'orbe d'une conscience meurtrie. Je ne pouvais que survivre dans un genre d'hébétude et incliner à être ce que j'avais toujours été : un voyeur. Mais un voyeur des âmes, un visiteur des affinités complexes, un explorateur de ce qui, toujours, se dissimule et ne s'éclaire qu'à la mesure de son propre déploiement. Au fur et à mesure de l'avancement du jour, la paysage était devenu cette toile tachée de rouille qui, bientôt, s'enfoncerait dans les plis d'une terre dense, scellée sur son propre mystère. Tu ne bougeais pas plus que l'eau de la lagune en l'absence de vent. De toi, de ce que tu étais devenue, je ne recevais plus que cette image affaiblie, cette lueur de lampe derrière le cachot de sa vitre. Pure immolation de ce qui était et ne tarderait pas à s'habiller du voile de la Māyā, cette nature illusoire du monde chère aux mystiques indiens. A simplement être dans l'image de toi, rien ne pouvait survenir qu'un ennui infini et le présent semblait reconduit à une pure fable à la consistance de brume.

"Kamtchatka" … "Kamtchatka", les trois syllabes faisaient leur incessante ritournelle, leur bruit sourd de gong, leur cataracte de gouttes immobiles. Le temps suspendu était un simple écho, la réminiscence d'un passé disparu, un battement illusoire dans l'outre tendue des pertes définitives. J'ai attendu que la nuit paraisse dans ses premières ombres. Tu étais toujours installée au centre de ce qui s'illustrait à la façon d'une catatonie définitive. Je n'ai pu résister à faire un dernier dessin de toi, des traces de sanguine éclatant sur la cendre de la mine de plomb. Je suis remonté dans mon véhicule, ai roulé longtemps parmi les cahots du chemin auxquels s'emmêlaient ceux du souvenir. "Kamtchatka" … "Kamtchatka", la mémoire faisait son rythme continu et les premières étoiles commençaient à briller dans la vitre nocturne du ciel. "Kamtchatka" … "Kamtchatka". La ritournelle s'était logée au cœur même de mon existence que rien, désormais, n'effacerait !

Eloignée d'elle dans l'ombre du jour.

Kamtchatka et îles Kouriles.

Source : Herald Dick Magazine.

Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article
22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 07:47
Published by seing-blanc
commenter cet article
21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 06:17
L'inconnue de la Butte.

Photographie : Katia Chausheva.

"Aujourd'hui, de cinq à six heures, suivi la voisine divine. Restif disait "féïque". Pas osé lui donner les vers faits hier."

Guillaume Apollinaire - Journal - 14 avril 1903.

C'était avril et, déjà, l'hiver si près. Comme plié à l'angle des rues, l'air faisait sa lame simple aux arêtes des trottoirs. Un ciel gris, bas, parcouru de vent. Pourquoi donc, par ce matin de froidure, avais-je entendu l'appel de la Butte ? Qu'y avait-il donc à découvrir alors que l'espace était vide et l'aube à peine posée sur la cimaise des arbres ? Un moment, j'avais déambulé dans les ruelles désertes. Le jour sortait des pavés, gagnait avec lenteur la craie livide des façades. Dans la courbe qui montait, après l'Impasse du Tertre, votre présence s'était révélée avec la délicatesse d'une estompe sur la plaine d'un parchemin. Mais, plutôt que de présence, n'étiez-vous pas le simple reflet d'une absence ? Vous demeuriez l'apparition sans nom glissant dans la fente étroite du jour. Votre minceur, celle de la frêle abeille, vous inclinait à disparaître dans la brume naissante. C'était un peu comme si vous étiez née de ce fin brouillard, prête à disparaître au premier soleil. Je vous suivais à distance, mon improbable voisine, onduleuse, ophidienne, insaisissable feuille que le vent faisait sienne et reprenait dans ses doigts de verre. La Place du Tertre dormait, douce léthargie, les parasols des cafés repliés dans leur fourreau de toile, chaises empilées, alors que planait l'ombre des portraitistes qui, bientôt, feraient naître les visages au bout de leurs fusains. Mais quelle tête auriez-vous donc offerte à l'artiste afin qu'il vous fixât sur le papier pour l'éternité ? Aviez-vous les yeux de jais de Jeanne Hébuterne, le velouté des joues des modèles de Renoir, les cheveux de feu des femmes de Toulouse-Lautrec, la rigueur des autoportraits de Suzanne Valadon ? Ou bien étiez-vous tout cela à la fois, c'est-à-dire cette improbable beauté, cette ligne fuyante, ce parfum de grappe de glycine se dissolvant dans l'air bleu ?

C'était si indistinct, cette vue de vous, pareille à la vision sous-marine d'un poulpe aux yeux calots de verre. Votre longue robe, que je croyais deviner, avait des battements d'anémone, ses tentacules vibrant sous les courants d'eau blanche. Sur le point de devenir une Ophélie que l'air, constamment, reprenait en son sein. Vous marchiez à pas légers, à peine l'effleurement d'une bulle sur la vitre du marais. Parfois, au-dessus de notre étrange ballet, de notre équivoque pas de deux, le bruit d'une fenêtre qu'on ouvre sur la ravine étroite de la rue. Au détour des maisons, l'échancrure vers le moutonnement de la ville, la mélodie étroite des toits de zinc, le dôme du Panthéon sur la Montagne Sainte Geneviève. Ici était une île, une chaîne de monts glissant sous le manteau des neiges. Ici était le recueil du temps, la bogue fermée sur le silence des yeux. Plus nous avancions sous l'aile du destin, plus tout se noyait dans une touffeur de talc, dans une grise irrésolution.

Puis le déploiement d'un linge blanc d'un bout à l'autre de l'horizon et la perte de cet étonnant village dans des couleurs éteintes, n'irradiant que leur propre mutité. Le grésil volait au ras du sol avec la douce persistance de l'écume à faire sa floraison sur la mer. Nous n'avancions plus, nous faisions du surplace, à la manière des mimes sur la scène étroite du praticable. C'était si étonnant, cet effacement de tout, cette lente disparition du monde dans l'avenue du songe. Les façades, badigeonnées de chaux, ne laissaient plus apparaître que les plaques de leurs volets, mousses dans la densité de l'ombre. Les toits étaient muets. Les pavés dormaient sous leur taie de mystère. Au loin, les cubes indistincts des habitations, de simples pastels usés faisant leur apparition de lucioles. Un réverbère hissé sur sa tige de métal noir, sa lanterne coiffée de neige, ses verres givrés, était la seule présence qui rythmait l'écoulement lent des heures. Nous n'étions plus. Il fallait en faire le douloureux constat. Nous avions rétrocédé bien au-delà de notre naissance, dans un genre de mythe floconneux s'abreuvant à sa propre source. Nous étions devenus, à nos corps défendant, quelques lignes abstraites, des touches de blanc de titane, des verts Véronèse poncés, des jaune de cadmium végétant sous une lumière étroite, des gris perle si peu assurés de paraître au jour. Nous étions les personnages absents des tableaux d'Utrillo, la neige éteinte et le volet replié, la rambarde rouillée filant vers son étroit futur, la croûte blême des murs confiée à l'usure du temps. Étrangement, nous étions en-deçà de notre propre silhouette, feuilles se balançant dans le vent du doute, nervures à la recherche de leur limbe. De vous, de la Butte, de moi, il ne demeurait plus que cette toile aux frontières de l'irréel, cette teinte monochrome venue nous dire l'impermanence des choses, leur infinie disparition dans la ligne onduleuse des jours, dans le mirage du temps. Le langage polyphonique, la rumeur incessante de la ruche mondaine, les agitations bavardes, tout ceci avait soudain disparu, laissant nos mains livides et nos yeux semés de cataracte. Seule la poésie avait survécu, laquelle se disait en mode discret. Belle étrangère, nous étions réunis pour la vie dans cette noce serpentine qui nous conduirait aux rives l'un de l'autre. Il n'y avait rien d'autre à savoir que cette ultime rencontre avant que tout ne s'éteigne.

L'inconnue de la Butte.

Maurice Utrillo.

Impasse trainée sous la neige à Montmartre, 1944

Source : artfinding.com.

Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article
21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 06:14
Published by seing-blanc
commenter cet article
20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 18:18
Déluge au Marais.

Saint Paul - Le Marais.

Avec Evguénia.

Œuvre : André Maynet.

Emzara habitait à Montmartre, une modeste maison située tout en haut des pavés de la rue Norvins. Elle disposait d’un minuscule jardin dans lequel, la plupart du temps, elle descendait boire une tasse de thé, donner du grain aux pigeons ou bien humer l’odeur d’une rose. Ce matin-là, un peu désœuvrée, elle tournait en rond dans son salon à la recherche d’une occupation. Une revue traînait sur la table basse qu’elle se mit à feuilleter. Bientôt un article retint son attention. Il parlait de la fameuse crue centennale dont, depuis quelque temps, les médias faisaient des gorges chaudes, comme s’ils s’étaient complus à faire du catastrophisme une manière de vivre. Jamais on ne parle mieux de la terreur et des crimes qu’à en être éloignés. C’est ce qu’Emzara pensait et, ici, au cœur de ce Montmartre si paisible, au moins elle ne risquait pas qu’une subite crue vînt déranger le cours tranquille de son existence. Elle se mit à lire un article de L’Obs :

« A quoi ressembleraient Paris et sa région en cas de crue centennale ?

Le Louvre, le Grand Palais, la Tour Eiffel et des centaines d’immeubles d’habitation les pieds dans l’eau. Des ponts et l’accès à la Défense coupés. La menace d’une pollution aux hydrocarbures…Voici quelques unes - seulement - des conséquences d’une crue centennale de la Seine. Pour y faire face, près de 90 institutions et entreprises se mobilisent du 7 au 18 mars à travers d’une série d’exercices de simulation à Paris et dans ses départements voisins. »

C’est toujours comme ça, pensa la jeune femme, le sensationnel l’emporte sur le réel. Sinon les journaux n’auraient aucune raison d’être ! Les gens n’attendent que ça, lire des horreurs et se rassurer sur leur propre sort dans le confort de leur salon bourgeois. Elle reposa le journal et, au hasard, dans les rayonnages fournis de sa bibliothèque piocha un livre, un Librio à l’étrange format tout en longueur, aux pages jaunies, au papier grossier. Elle aimait bien ces livres de poche d’allure modeste que l’on pouvait lire tout à loisir dans le métro, sur un banc public, l’y laisser à l’intention d’un lecteur anonyme ou bien encore griffonner sur ses pages sans que ceci portât à conséquence. C’était fou, ce qu’Emzara pouvait lire. Les Librio elle en avait bien deux mètres de long qu’elle avait lus à la chaîne, comme on enfilerait des perles sur un fil de nylon : un livre de Nina Berberova, un autre de Dostoïevski, une anthologie de littérature fantastique, des policiers et ainsi de suite, jusqu’à épuisement des stocks. Elle était tombée sur Retour au métro Saint-Paul de Cyrille Fleischman, petit recueil de nouvelles dont elle lut d’un trait la seconde dont le titre avait attiré son attention :

« L’aventure.

Il n’était pas géographe, mais il était arrivé à la certitude quasi scientifique que le centre du monde se trouvait à la verticale du métro Saint-Paul. Peut-être un peu à droite de la rue Saint-Antoine, vers la rue Caron où il habitait. Mais sûrement pas plus loin. Vers la Bastille c’était un autre monde. Vers le Châtelet, la jungle. »

A peine la courte histoire débutée, elle posa le livre sur le canapé, alluma une cigarette et se laissa emporter par les volutes de fumée. Elle était coutumière de ce genre de rêveries éveillées dont elle tirait profit pour voyager, bien au centre de sa tête alors que la grande ville bourdonnait comme une ruche. Si, pour Fleischman, Saint-Paul était le centre du monde, pour Emzara, on l’aura compris, Montmartre, la rue Norvins, le minuscule jardin, la maison blanche et grise l’étaient tout autant et elle aurait pu demeurer le reste de sa vie dans cet étroit quadrilatère sans que son existence pût en pâtir en quoi que ce fût. Elle referma le livre, se vêtit d’une mince jupe de toile, couvrit sa poitrine d’un chemisier diaphane, jeta un coup d’œil rapide au journal A quoi ressembleraient Paris et sa région en cas de crue centennale ?, se mit à sourire malicieusement, à quand le Déluge ? pensa-t-elle ? Elle descendit l’escalier en sifflotant. Sur-le-champ elle se rendrait au centre du monde. Finalement du Marais elle ne connaissait guère que la célèbre Place des Vosges et sa non moins célèbre Maison de Victor Hugo, les marchands des quatre-saisons avec leurs petites carrioles peintes en vert de la rue Saint-Antoine, autrefois, elle en avait vu des cartes postales à l’étal des bouquinistes. Dès qu’elle fut dehors elle s’aperçut que le vent s’était levé. Loin, là-bas, du côté de la Défense, l’habituelle brume de pollution grise avait laissé la place à des cumulus violemment teintés d’encre. Elle descendit la rue de Steinkerque sous un début de pluie oblique qui cinglait son visage. Elle n’avait emporté ni parapluie ni imperméable. A Anvers elle descendit l’escalier du métro escortée d’un glougloutis joyeux, l’eau cascadait sur les marches, faisait des gerbes et des rigoles, s’étalait en lacs minuscules qui visitaient la station à la manière de touristes curieux. Nombre de voyageurs, surpris par la soudaineté de l’averse, s’entassaient dans les voitures en laissant, derrière eux, une traînée de vapeur. Un homme plutôt jovial, cheveux plaqués sur un crâne déjà dégarni crut bon de lancer c’est la centennale qui déboule, alors qu’une jeune femme discrète se mit à articuler du bout des lèvres, d’une voix à peine inaudible, à moins que ce ne soit le Déluge. Bien évidemment tout le monde s’esclaffa. C’est toujours ainsi, pensa Emzara, les gens font toujours les malins dès qu’ils ne tutoient plus le danger. A la station Hôtel de Ville des passagers montèrent dans les voitures. L’eau ruisselait sur leurs visages, ils avaient leurs vêtements collés au corps, leurs chaussures dégoulinaient et, chaque pas ressemblait au bruit de succion que font les bottes sur un sol gorgé d’eau. Quel cataclysme ! se plaignit une blonde dont le rimmel fondu faisait ressembler son visage au corps d’une veuve noire. Jamais vu une averse pareille ! renchérit un homme dont le feutre mouillé avait l’allure d’un béret basque. Saint-Paul, autrement dit le centre du monde état là, à portée de main. Il suffisait de prendre son mal en patience. Emzara se réjouissait d’avance du café chaud ou bien du chocolat qu’elle prendrait derrière la vitre embuée de quelque café. Puis elle ferait l’inventaire du Marais, surtout de ce minuscule ilot situé autour de la rue Caron que l’auteur de Retour au métro Saint-Paul décrivait comme le lieu des lieux, celui où poser sa toile et bivouaquer le reste de son existence. Deux autres phrases aperçues au cours de sa rapide lecture lui revinrent en mémoire :

Il n’était ni riche ni vraiment pauvre. Juste un retraité tranquille pour qui le métro Saint-Paul était la gare d’un petit bourg où il faisait bon vivre au rythme des saisons qui passaient.

Le convoi s’arrêta en grinçant. Les portes s’ouvrirent commençant à libérer leur flot de voyageurs lorsque d’autres flots, plus impétueux, se ruèrent sur le quai emportant avec eux, comme des fétus de paille, quelques voyageurs désemparés. Vraiment on ne savait plus ce qui ce passait dans cette ambiance de fin du monde. Une violente cascade coulait sur les marches, suivie de quantité de papiers, de bouts de carton, de poubelles en plastique semblables à de gros rochers pris de folie. On entendait des cris, des suppliques, des voix que l’eau colmatait de sa puissance rageuse. Bonne nageuse, Emzara entreprit de remonter le courant, tantôt brassant vigoureusement le flux liquide, tantôt s’aidant de ses bras, de ses coudes, de ses jambes nerveuses afin de se hisser dans le goulet étroit conduisant à la sortie. La voici, maintenant, assise sur la mare liquide, face de l’eau lisse comme un miroir, se demandant par quel mystère elle a pu échapper à la violence des éléments. L’air est gris anthracite, poisseux, lourd comme une ébène. Seul, à l’horizon du regard, le poteau indicateur du métro avec la boule de son luminaire, manière de cyclope aveugle qui ne voit plus rien que le désastre des hommes. Dans la bataille Emzara a perdu son corsage. Ses seins menus, deux clous de girofle, interrogent l’air, questionnent l’indicible, cherchent une explication à l’aventure, c’était bien cela, l’aventure, le titre de la nouvelle. Mais, soudain, il n’y a plus ni métro Saint-Paul, ni rue Caron, ni de Place des Vosges, ni de quincaillier de la rue Saint-Antoine dont Simpelberg, le héros de Fleischman, parlait comme si, lui rendant visite, il allait au bout du monde. Jamais ce brave homme, ce modeste n’avait voulu connaître autre chose de l’univers que ce carré de rues, cette sorte d’enclave urbaine où il avait trouvé bonheur et raison de vivre.

Emzara demeura un long moment assise sur le miroir de l’eau à contempler ce qui, sous la forme d’une apparente désolation, n’était, en réalité, qu’une allégorie venue dire aux hommes la nécessité de demeurer en soi, dans le cercle étroit d’un lieu où prendre racine, d’un espace d’où envisager le monde comme l’enfant observe une mappemonde, déposant ici une mince figurine à son effigie, puis là-bas encore une autre et ainsi de suite jusqu’à peupler la totalité de l’aire disponible. Rien ne sert de courir. Tout est là à portée des yeux, à disposition de l’imaginaire, lové dans les mailles heureuses du rêve. La réalité du monde, jamais nous ne la saisirons à l’aune de nos voyages fussent-ils quotidiens, de nos actes fussent-ils pléthoriques, de nos mouvements fussent-ils multiples. Décidément l’on peut être heureux aussi bien à Saint-Paul, dans ce territoire sans importance, aussi bien à Montmartre, rue Norvins, près des pigeons qui picorent et des pavés gris qui montent la garde. Cependant, ce qu’Emzara avait oublié de noter, c’est que la crue centennale venait d’avoir lieu, que la Seine avait quitté son lit juste histoire d’aller faire un tour du côté du Marais. Lequel portait bien son nom ! Elle avait encore beaucoup de chemin à faire pour grimper la Butte ! En définitive elle pensa qu’elle n’échangerait pas son lopin de terre contre le plat pays du Marais. Ou bien alors elle construirait son arche. C’est si terrible le Déluge ! Elle reprit le métro dans lequel le sol, pareil à une tourbière spongieuse, étalait ses théories de feuilles mortes alors que les passagers semblaient venir, en droite ligne, de quelque marigot pris de folie. Rue de Norvins l’air était calme, tissé du roucoulement des pigeons à la gorge couleur d’ardoise. Cette même teinte qui, de nouveau, traînait en longues écharpes fuligineuses sur les tours orgueilleuses de la Défense. Sur le canapé le petit livre était toujours à la même place, ses pages ouvertes sur L’aventure. Elle reprit son voyage en compagnie de Jean Simpelberg :

Jean Simpelberg était né rue de Caron. Il habitait rue Caron, ses parents avaient habité rue de Caron en venant de Russie. A part les années de guerre, il n’était jamais sorti de Paris. Non seulement du quatrième arrondissement, mais même pas d’une centaine de mètres à gauche ou à droite, au nord ou au sud de son immeuble situé près de l’angle de la rue Caron et de la place du Marché-Sainte-Catherine.

Parfois il disait à sa femme :

- Demain j’irai à la Samaritaine.

Elle le regardait :

La dernière fois que tu as été au Bazar de l’Hôtel-de-Ville, tu n’en pouvais plus. Qu’est-ce que tu veux acheter là-bas ?

Il répondait :

- Des vis pour réparer le buffet.

- Des vis ? En cette saison ? A l’Hôtel-de-Ville ?

Effrayé par les sous-entendus, Simpelberg renonçait à l’idée d’une expédition. Il attendrait la fin de la saison des pluies.

Oui, Emzara, elle aussi, attendrait la fin de la saison des pluies !

Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article
20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 06:21
Published by seing-blanc
commenter cet article

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher