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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 14:44
Forme habitée de formes.

                             « Inondation ».

                   Œuvres : François Dupuis.

 

 

 

 

    Sur le bord d’un vertige.

   

   On ne sait pas d’où ça vient, comment cela naît, ce qui initie le déploiement, la manière dont cela se développe. Ce que l’on sait seulement, c’est d’abord la sensation, l’impression de tourneboulis, la densité du vertige, l’abîme si, d’aventure, tout ceci ne parvenait à exister, à proférer. C’est quelque part en un lieu du corps tenu secret. Peut-être dans la jungle sombre des viscères, dans l’eau océanique des reins, dans les flux séminaux qui font leur continuel battement, dans l’air étroit des poumons, dans les éclats de gong pourpres du cœur, dans le labyrinthe gris du cortex. Cela s’agite, cela demande, cela fait son étrange chorégraphie, ses sauts de carpe, ses coups de boutoir qui cognent contre le cuir de la peau. C’est au bord d’un évanouissement, d’une possible syncope, cela menace telle l’inondation qui abat les digues, défonce les portes, s’insinue partout où un lieu est disponible, mare liquide en quête de son propre pouvoir, de sa puissance parfois démentielle.

 

   Ici et là des pinceaux.

 

  C’est un matin dans la claire lumière, dans l’instant alchimique qui précède toute profération. Il n’y a pas encore de parole et les hommes végètent, quelque part dans les vagues blanches des draps. On est à peine réveillé, un pied dans le songe, un autre dans le réel ou bien à ce qui lui ressemble. Ici et là des pinceaux, des brosses, des spatules, des bouteilles d’encre, des chiffons maculés, des feuilles tachées, des spalters aux cheveux en bataille, des tubes de peinture, des pots de médium, des forêts de crayons,  des bosquets de fusains,  des  bouts de carton, des meutes de papier. Image confuse, chaos dont rien d’autre n’émerge que la pliure hébétée du désordre, la prolifération du multiple. Le silence est là répandu comme une menace. Le silence négateur qui pourrait décider de tout annuler et l’on ne serait plus que le dernier Voyeur d’une apocalypse. Alors il n’y aurait plus rien que cet infini suspens qui s’emparerait des choses et les réduirait à néant. Ceci est si insupportable qu’il faut bien agir, faire se dérouler son corps de gastéropode, pousser son pied vers la clarté, déployer le périscope de ses antennes, allumer le silex de ses yeux dans le globe transparent de la vision. Peut-être n’y a-t-il de métaphore plus juste que celle-ci pour dire le lent dépliement de la conscience, l’acceptation du destin dans le temps qui vient, qui réclame son dû, qui veut voir l’admirable spectacle du monde où tout vient à soi dans la douleur, certes, mais dans la beauté puisqu’il y a coalescence des deux dans une identique amplitude esthétique.

 

   Inciser le réel.

 

   Dessiner, jeter des traits sur une feuille vierge, c’est inciser le réel, c’est perforer la peau résistante des choses, mais c’est avant tout une sortie de soi douloureuse, une effraction qui sacrifie le corps, le jette sur le papier, le contraint à témoigner, à retourner la calotte intérieure, à poser à la face de ce qui est l’immémorial secret de sa mémoire, à déplier les strates du désir, à exposer la gemme ténébreuse des fantasmes, à faire surgir les pierres brutes et grotesques de l’inconscient, à faire fulgurer les boules ignées de la passion. C’est tout ceci qui exulte depuis la citadelle inexpugnable du corps, cet incroyable puzzle, cette géographie fragmentée des instincts, ces archipels du doute, ces ilots d’incertitudes  qui ne demandent qu’à connaître, à savoir le monde dans la clarté de ce trait,  de cette hachure, de cette biffure du crayon, de cette « conscience nerveuse de la matière »  que synthétisera le tableau peint, la sculpture dans la densité du bronze, l’estampe aux mille lueurs, la terre façonnée selon une volonté qui l’aura amenée à révéler le sens ultime dont elle était détentrice à son corps défendant.

 

   Le geste de la main.

 

  Corps défendant. Corps du créateur en sa retenue. Tant que l’œuvre n’aura pas eu lieu la liberté sera totale d’incliner l’esquisse de telle ou de telle manière. Illusoire liberté puisque tout, déjà, est déterminé par une posture singulière, par les ornières de l’expérience, les chemins événementiels qui constituent le lit, ouvrent le moule dans lequel l’œuvre trouvera à s’épandre telle la nécessité qu’elle était de tout temps. Oui : Nécessité. Oui : de tous temps. Car le pur produit de l’Artiste n’est nullement cette constellation abstraite et autonome foulant les herbes souples du ciel, les avenues infinies de l’espace sans contrainte, sans voie selon laquelle affirmer son être. L’être des choses et celui, remarquable entre tous, de la figuration esthétique transcende tous les temps, tous les espaces. Ne dit-on pas d’elle, la création, qu’elle est éternelle, universelle et, disant cela, on lui confère son essence la plus sûre qui est celle de dépasser les trois extases du temps - passé, présent, avenir -, pour gagner un statut d’éternité. Le moment de l’œuvre n’est jamais que la rencontre d’une conscience avec cela qui l’attendait depuis toujours et était impatient de se manifester. De là les flux et reflux du corps, de là les sourdes reptations dans l’antre mystérieux du fortin humain, de là le geste de la main, ce poste avancé de l’être qui dit la présence au milieu des hommes et des choses.    

 

   Porter au jour cette figure.

 

  Seulement à éprouver cette lame de fond, cette crue toujours possible depuis les remous internes l’on n’a d’autre choix que de se disposer à produire des formes, d’autre issue que de tirer de soi ces manifestations qui ne vivent à bas bruit qu’en attente de la rumeur qui en dira l’exceptionnelle existence. Ainsi, tout au long des jours que le destin posera devant soi, toutes les heures que le sablier annoncera, l’obsession sera la même de porter au jour cette figure, de révéler cette forme, de faire résonner cette teinte, de livrer les dialectiques sous-jacentes, de faire émerger les lignes de tension, d’exhausser des motifs polyphoniques qui sont ceux, le plus souvent inaperçus, des phénomènes existentiels, de leur fécondation par l’esprit, de leur mise en lumière sous l’œil attentif de l’art. Nulle échappatoire qui déciderait de laisser ces linéaments  muets, ces architectures abandonnées au silence des pierres, ces peintures dans l’indistinction de leur nuit primitive, ces sculptures dans le désarroi de leur matière illisible. Tout artiste est toujours cette Forme abritant quantité d’autres formes, plastiques, musicales, lexicales, iconiques qui constituent l’armature de son être et le portent à l’avant de soi dans la dimension de la pure joie.

 

   Son luxe de couleurs.

  

  Formes habitées. Ainsi chaque jour demande son lot d’images, son carrousel de lignes et d’empreintes, sa marée de taches et son luxe de couleurs. Il n’y a pas de répit, il n’y a pas de repos. Rien ne servirait de tâcher d’endiguer les flots, de les contraindre à demeurer dans l’orbe étroit d’une apparente quiétude, d’une lénifiante léthargie. Nulle forme en voie de devenir ne saurait se plier à l’ardeur d’une volonté qui s’ingénierait à contrarier l’urgence d’une ouverture, d’un regard à porter sur la beauté toujours vacante d’un paraître. La forme veut être ce qu’elle est en sa vérité, signe d’une présence effective, étincelle d’une signification qui jouera avec ses formes homologues sur la scène plurielle de la représentation humaine. Car son devenir est toujours l’annonce d’un supplément d’âme dans la dimension anthropologique. Nul homme n’est insensible à la poésie des formes, fussent-elles spirales, frises, courbes anatomiques, décor baroque ou bien classique, figues de l’espace et du temps, ces vergetures, ces cicatrices, ces excoriations qui disent bien plus le monde qu’un discours fût-il éloquent ne pourrait prétendre en évoquer la réalité nécessairement polymorphe, métamorphique, en voie permanente d’accomplissement.

 

   Le dessein constant de l’Artiste.

 

  Tous les jours que le destin pose devant lui, le trait d’un dessin qui n’est que le dessein constant de l’Artiste, l’incarnation de son être puisque tout est projection de soi dans les avenues de la durée. Trois mots évoqués, destin, dessin, dessein dont l’étrange paronymie, plus qu’une simple coïncidence phonétique fait sens en direction d’une unicité de leur parution, aucun d’entre eux ne pouvant s’exonérer de l’autre. Un dessin est toujours dessein s’inscrivant dans la ligne incontournable du destin. Car cette figure attendait à l’instar du  « kairos » des anciens Grecs, ce moment favorable à son éclosion qui guettait dans la nuit silencieuse l’instant de son paraître. Maintenant la voilà qui rayonne de tout son éclat dans ce portrait, ce paysage, cette nature morte, cette sculpture qui témoignent toutes de cette réserve temporelle qui l’abritait alors que nous, les Voyeurs, n’attendions que l’instant de sa venue qui est déchirure du non-sens, arrêt de la prolifération inopportune du néant.

 

    Jaculatoire et éjaculatoire.

 

 Tout geste de création s’inscrit dans cette perspective étonnement jaculatoire et éjaculatoire (de nouveau la mission secrète de la paronymie) qui fait son jaillissement de fontaine en même temps que la puissance d’expulsion du désir trop longtemps endigué dans un corps souffrant. Songeons à Picasso-le-Minotaure jetant sa fougue sur ses toiles, ses dessins, ses sculptures qui témoignent de la violence du choc du révélé et de l’irrévélé. Picasso le magnifique se ruant sur toutes les possibilités des postures figurales dans cette belle période du « Jongleur des formes », ces propositions plastiques à mi-chemin des déformations cubistes du réel et des manipulations hors-sol des onirismes surréalistes. L’art porté à son incandescence à la mesure de cet étonnant phénomène des métamorphoses nous donnant à voir, d’un seul empan de la conscience, la totalité d’une généalogie - larve, imago, papillon -, autrement dit plaçant sous nos yeux hagards la temporalité selon son incessant réaménagement, autrement dit encore ce qui, de l’être, n’est jamais visible mais, l’espace d’une œuvre, trouve la quadrature de son exister.

 

   Afin de connaître.

  

 Tout est toujours inondation. Tout est toujours flux. L’œuvre suspend momentanément ce Déluge immémorial, cette longue fuite liquide dont le réel nous abreuve constamment alors que nous souhaiterions faire halte dans la juste mesure du jour afin de connaître. Oui, de connaître. Là est notre seule chance de voir ce qui demeure celé depuis la nuit des temps ! Les œuvres sont là, éparpillées au sol qui témoignent de cette impatience. Que vienne l’heure de la délivrance ! Enfin !

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24 juin 2017 6 24 /06 /juin /2017 06:56
Peuple de la nuit.

                                   "H Y P N O S E".

 

               FujiFilm 8x10" / 20x25cm - Colette - 2015

                      Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Jour des Hommes.

 

   Dans les demeures où l’air se précipitait en grandes lames scintillantes il n’y avait plus de repos, plus de place pour le sommeil et les rêves faisaient leurs minces boules d’ennui dans les encoignures des chambres, dans l’air dilaté à la mesure d’une pesante angoisse qui suintait des murs, pareille à une intarissable source ne voulant dire son nom. Y avait-il malédiction pour l’homme dans les signes que le ciel envoyait, dans les trombes de chaleur qui gonflaient le jour jusqu’à la nuit tombée ? Y avait-il un message dans ces éclairs de lumière, ces orages magnétiques qui enflammaient l’horizon bien au-delà des mers ? Y avait-il risque de disparaître soi-même dans les convulsions épileptiques d’un temps harassé, submergé par tant de folie ?

 

   On était hébétés.

 

   Cela faisait des années que la menace tournait, que des trombes de poussière envahissaient l’atmosphère, la maculaient, en faisaient un linge humide faseyant dans les courants languides de la désolation. Nul ne sortait plus des frontières domestiques. Nul ne travaillait plus et toute activité, fut-elle mince comme le fil, était douleur pour le corps, torture pour l’esprit. On était hébétés et derrière les vitres poissées de désespérance on regardait les grandes giboulées blanches, les chutes de flocons ardents, le crépitement du grésil caniculaire.

   Et tout ceci, cette vaste incompréhension des choses on en ressentait, dans le massif alourdi de sa chair, les sombres trémulations, les amas délétères, les sourdes confusions qui conduisaient à l’hébétude comme si la fin des temps était pour demain, si la vie était suspendue dans un vide sidéral dont, jamais, on ne reviendrait.

 

   Jour des Arbres.

 

   Ces incisions de la chaleur, outre qu’elles faisaient, entre les hommes, leurs remous, leurs ilots de perdition, elles s’immisçaient dans la touffeur des arbres, les divisaient en étranges presqu’îles, les consignaient à n’être plus que d’inquiétantes torches levées dans un ciel en fusion. Il s’en serait fallu de peu qu’une soudaine ignition s’emparant d’eux, ils ne devinssent, l’espace d’un clignement de paupière, de vifs brandons égouttant dans l’espace les fragments incandescents de la stupeur. Heureusement pour eux ils se contentaient de souffrir dans l’heure solaire, d’agiter faiblement leurs feuilles de carton, d’inventorier le lent passage de la sève dans la meurtrissure de leurs veines, d’enfoncer leurs lourdes racines dans le sol afin d’y puiser un peu de la fraîcheur qui suffirait à assurer leur survie.

 

   Le champ infini de la libre beauté.

 

   On entendait distinctement leurs membres craquer, leur écorce se boursoufler, leurs rameaux cliqueter dans l’invasive marée des courants contraires. Sans doute leur immémoriale sagesse associée à quelque équanimité d’âme parvenait-elle à les sauver du désastre, à les maintenir dans un état végétatif dont ils devaient bien se contenter à défaut d’être de luxuriantes frondaisons se multipliant dans le champ infini de la libre beauté. Ce dont ils avaient le plus à souffrir : de leur solitude répétée en écho par leurs coreligionnaires aussi dépourvus qu’eux d’une réassurance grégaire, souffrir aussi de leur désarroi de ne pouvoir abriter sous les éventails de leurs branches l’enfant joueur, les amants enlacés, le chemineau de passage qui faisait halte dans la niche fraîche de leur pénombre.

 

   Nuit des Hommes et des Arbres.

 

   Lentement, doucement, la nuit a posé son voile léger sur le désarroi du monde. L’on ne sait d’où est arrivée cette soudaine fraîcheur qui a envahi la Terre, l’a ressourcée à même son antique plénitude. Tout est au repos maintenant, Aussi bien les hommes dans le filet immobile de leurs corps, aussi bien les arbres dans le luxe éteint de la forêt. C’est comme une immense sollicitude qui serait venue du ciel, une onction souple se posant sur le front des Existants, une gangue de paix s’enlaçant aux lianes végétales, tressant dans l’air muet l’hymne d’une joie soudaine.

 

   Ce doute fondateur qui conditionne notre essence.

 

   Les hommes comme les arbres ont besoin de l’amplitude du jour, parfois de sa démesure, de son aveuglement, de sa force brutale. Toute vie est cette alternance de puissance et de doute, de sérénité et d’agitation. Les hommes comme les arbres ont besoin de la nuit, cette présence toute maternelle, accueillante qui les reconduit au seuil de leur être, là tout près de ce qu’ils furent en venant au monde, une innocence, une confiance, une libre disposition à faire sens dans le dépliement secret des choses. Si belle dialectique qui fait battre, en une seule et même alternance, le chant de l’oiseau ivre de clarté, le hululement de la dame-blanche dans la livrée grise de la Lune gibbeuse. Comme pour dire la nécessité du clair et de l’obscur, du bonheur et de la tristesse, du ravissement et de la mélancolie, du cri et du silence, de la froidure hivernale et de l’excès estival. C’est au plein de ce flux ininterrompu que nous nous situons, toujours dans cette subtile hésitation, ce suspens qui nous tient en haleine et anime notre souffle.

 

   Présence hypnotique des Arbres.

 

   Là, dans le fin liseré de la nuit le peuple des arbres est arrivé à son être multiple accordé à l’immédiateté d’une connaissance heureuse. Car nul ne peut se connaître dans l’asservissement, l’aliénation, la perte de soi dans l’insupportable clameur de ce qui lacère et reconduit à la pure absence. Ils sont dans une apparence rêveuse, émergeant à peine du fond dont ils proviennent. A les regarder les yeux se troublent vite. Sont-ils des javelots d’ombre, des concrétions minérales venues d’un temps de pierre et de grottes, de simples fascinations de terre qui s’élèveraient dans la nuit de l’inconscient avec l’hésitation propre au surgissement de soi ?

 

   Arbre dans la brume bleue.

 

   Il y a tant de clarté partout répandue avec le mors de ses dents qui travaille le réel sans complaisance aucune. Autant solliciter la dissimulation, se confondre avec le compagnon de route, tisser le réseau de ses branches de ce subtil entrelacs qui n’est que pure apparence, peut-être silhouette hypnotique dans l’avenue de la première durée. Arbre dans la brume bleue de l’aube l’on est ce fil invisible qui s’élève de soi comme une fumée se dissout dans l’air qui l’attire. Consistance de plume et de frimas, aspect de glace froide et de lueur d’étain. C’est toujours dans cette illusion de l’espace, cette souple irisation du temps qu’il faut adresser au monde son ineffable réserve. Poncer les couleurs, diluer les teintes trop vives, gommer les hachures, faire rouler la herse de l’esprit sur les éboulis qui, de toute part, menaceraient de semer la confusion, de réduire à néant les essais de profération.

 

   Murmurer de ses mains de feuilles.

 

   On bouge si peu dans le jour natif, dans la perte de la nuit, dans cette mesure qui est celle, juste, qui convient au poème, à l’esquisse, au trait de fusain sur la toile à peine sortie de sa blancheur originelle. Faire son doux tressaillement, murmurer de ses mains de feuilles, fredonner de la peau souple de son écorce, chuchoter dans l’à-peine éveil des choses. On est imagination plus que roc tangible. On est pensée plus que matière modelable. On est longue rêverie plus qu’immersion dans les contingences et les articulations du manifesté, de l’immédiat préhensible. On est bois pour le chant soufflé des flûtes, attente du travail du luthier, fragment modeste de la marquèterie. On est art en sa réserve. On est pure effervescence de la méditation. Voudrait-on nous saisir et, instantanément, on se métamorphoserait en cendres, en zéphyr léger, en vapeur qui ferait sa gaze au-dessus de la lagune.

 

   Le clair-obscur est notre vraie demeure.

 

   On est cet état modifié de conscience, cette cristallisation des songes, cette transe qui vibre dans le pli de l’air printanier, cette extase du rêveur qui se donne à même son événement comme le cosmos qu’il est, là au-delà de tout ce qui se perd dans les ornières de la facticité et des phénomènes indéterminés, ces irrésolutions qui nous habitent l’espace d’une perte du sens à soi. Pour cette raison d’un arrachement aux errances accidentelles de l’exister, nous voulons continuer ce voyage onirique, le seul en mesure de combler le vide, d’obturer la faille car, toujours, nous avons à effectuer le saut partant du passé qui nous habita, du futur qui nous appelle alors que le présent fuit entre nos doigts tel le sable dans la gorge étroite du sablier. Nous voulons l’hypnose. Oui nous voulons être ici et ailleurs à la fois. Notre seule chance de nous soustraire aux pesanteurs de tous ordres. Entre l’incision blanche de la lumière et la densité noire de la nuit. Le clair-obscur est notre vraie demeure !

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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 14:00
Lumière, ce fanal de l’esprit.

 

                  " By night ".

 

          « Qu'allais tu faire là bas

            En plein milieu de nuit

              Que cherchais-tu ?

                De la lumière ?

                 Le sommeil ?

                   L 'oubli ?

Des rêves de nouveaux départs ?

Les âmes errantes des êtres chers et disparus ?

Ou tout simplement…un peu de fraîcheur ? »

 

                      A.B.

 

        Jetée de Calais.

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Lumière pariétale.

 

   Hommes de l’origine, ils se sont levés au-dessus de la savane, ils ont redressé leurs corps massif, ils ont porté leurs mains en visière sur leurs fronts bombés, ils ont dilaté l’humeur vitreuse de leurs yeux, ils ont découvert l’entaille blanche de la lumière, ils ont vu l’ébauche d’une vérité. Dès lors leur âme, leur esprit, fussent-il primitifs, seront marqués au fer rouge de la révélation. Ils n’auront plus de repos que leur regard n’ait embrassé la totalité du réel et aperçu les prismes réfractés des choses, la pluralité des sensations vibrant à la manière d’une brume solaire. Nul ne peut demeurer dans l’ombre et exister dans la plénitude de l’être. Il y a trop de courants qui sillonnent le monde, trop d’irisations à la face des marais, trop de beauté dans la pellicule d’eau, de joie dans la flamme qui éblouit en même temps qu’elle ravit. Et elle ravit à soi, condition première afin d’oublier sa cathédrale de chair et de découvrir ce qui la fait tenir debout, le sourire d’un visage, la lueur à la pointe de l’aube, la première ébauche de l’art dans la noire touffeur des grottes.

 

   Les signes de sa présence.

 

   Ça y est, l’homme a compris, ça y est l’homme a vibré sous les meutes de son infaillible instinct. Il s’est baissé, a saisi un fragment de charbon, un peu de terre sanguine, un brin de poussière de couleur ocre. Il a posé sur sa demeure pariétale les signes et les événements de sa présence. Il a gravé dans la pierre la figure de son humanité. Surgissent dans la matière ombreuse du devenir bisons et bouquetins, chevaux et aurochs, félins et mammouths, ramures paléolithiques et arbres-chamans, pointes de flèches et triangles vulvaires. Et, ici, il ne s’agit pas seulement de représentations qui mettent en scène le réel mais de témoignages qui en tracent l’émergence à même la paroi. Chaque signe est langage, chaque signe est lumière qui fait reculer la sourde nuit préhistorique.

 

   Lumière solsticiale.

 

   Mais la lumière ne naît pas seulement dans les boyaux de suie de la terre, elle rayonne également au centre des pierres bleues et des grès verts de Stonehenge alors que le soleil pénètre jusqu’au cœur du dédale de pierres lors du solstice d’été. Sans doute ne connaîtra-t-on jamais la destination de ce mystérieux édifice. Observatoire astronomique, culte solaire, temple dédié à des dieux lointains ? Notamment à la vénération d’Apollon dont Diodore de Sicile nous précise que « tous les dix-neuf, ans, quand le Soleil et la Lune retrouvent leur position l’un par rapport à l’autre, Apollon fait son entrée dans l’île ». Mais peu importe la vraisemblance de la mythologie, la valeur des légendes. Déjà élever ces mégalithes est une prouesse sans égale, un témoignage d’un accès à la transcendance dont on s’accordera à reconnaître qu’elle a quelque chose à voir avec la lumière, avec le cours infini des significations.

 

   Lumière zénithale.

 

   Cette belle lumière qui coule du zénith en larges bandes claires, en écharpes pareilles aux draperies boréales, combien elle a été vénérée par les Incas du haut du Machu Picchu, cette « vieille montagne » tutoyant les couches célestes de ses sommets érigés à six mille mètres d’altitude. Inti, le Soleil, y est vénéré en tant que divinité, mais aussi à titre d’ancêtre totémique. Ce Soleil adoré par l’ensemble de la tribu se reflète dans l’Inca lui-même qui en est comme le signe apparent sur Terre. Que font donc les prêtres chargés des rituels et des sacrifices sinon donner à la lumière l’aliment qu’elle réclame comme l’offrande la plus haute que lui font les habitants de la cité ? Leur âme en échange de la flamme céleste.

 

   La venue de l’homme à soi.

 

   Du pariétal au zénithal en passant par le solsticial, une seule ligne continue, une seule disposition des hommes au sacré et à ce qui les dépasse, qui les porte au-devant d’eux comme le ferait une parole surgie d’on ne sait où, annonce d’un Prophète qui dirait la venue de l’homme à soi, Zarathoustra retiré dans sa montagne, qui n’en sort que pour indiquer aux mortels la voie des vertus, du Surhomme, de l’éternel retour, des faibles et des forts, du bien et du mal, de l’exister en son étonnante pluralité. Toutes ces idées, toutes ces notions qui sont les points brillant dans la nuit sur lesquels l’homme devra méditer afin de devenir ce qu’il est, un être de savoir, de compréhension, un chercheur de sens parmi les enlacements du monde, ses nœuds de Moebius, ses arcanes multiples, ses cryptes muettes, ses chemins qui, parfois « ne mènent nulle part ».

 

   Lumière du fanal.

 

   Eté aves ses hallebardes blanches qui tombent du ciel. Eté et l’air se tisse de filasse, le corps exsude ses liquides, l’esprit se dilue dans la trame complexe de l’heure. Les idées sont lentes à se mouvoir, elles font leurs flaques dolentes, leurs minuscules marigots où même les sauriens sont ivres de peine et de sommeil. En ville les terrasses des cafés sont désertes, la poix qui tombe d’en haut est trop brûlante, pareille à une malédiction qui voudrait consigner les hommes à seulement dormir, à s’enliser dans les rets d’un songe aux ventouses adipeuses, aux buccinateurs suceurs d’énergie, aux trompes qui flagellent et assomment.

   On a de la peine à parler tant le massif de la langue est immobile, endolori.

   On a de la peine à entrouvrir les yeux que les éclairs de chaleur obturent et consignent à la cécité.

   On a de la peine à aimer tellement les rencontres sont impossibles qui assignent à résidence et les pales des ventilateurs ronronnent à la manière d’un félin épuisé par tant d’hostilité lourde, vacante, armée et l’arc est bandé qui n’attend que l’ordre de décocher la flèche inique qui décrira dans l’air épais la trajectoire, peut-être, d’un non-retour. Dans les cubes des chambres on invoque la fraîcheur, tout comme les Incas demandaient le bain salvateur de l’astre solaire. Le plâtre gonfle par endroits, les châssis des fenêtres se dilatent et gémissent, les gonds se vrillent sous la poussée du feu démentiel.

 

   Un drôle de chant.

 

   Soir. Soir d’été avec ses remugles de chaleur accrochés aux basques, ses aiguilles lancinantes forant le cuir des talons, ses mèches d’étoupe qui cirent le vestibule des oreilles, ses cordes de chanvre qui ligotent les mollets et alourdissent la marche. Cependant quelle libération déjà dans l’air qui crisse et vibre avec son bruit d’insecte. Se déplie en poussant devant soi les dernières volutes de tiédeur. Impression de mousson avec le claquement des premières gouttes d’eau sur la peau écarlate des trottoirs, les bubons noirs du bitume, les poussées d’acné des mottes de terre. Ce qui était dilaté se contracte et cela fait un drôle de chant pareil à une litanie qui se perdrait dans la touffeur des herbes.

 

   Scintille de sa pure présence.

 

   Là-bas, tout au bout du quai, pareil à un cierge planté dans la nuit, la hampe droite du phare qui scintille de sa pure présence. A simplement regarder son architecture de jouet d’enfant et déjà les alvéoles se déplissent et déjà le feu d’une joie couve sous la cendre du corps. Un mince lumignon, une braise discrète, un clapotis de source dans le silence cotonneux des grottes de calcaire. Dans sa cage de verre vit une lumière bleue si douce, si apaisante.

    Serait-ce une âme échappée de quelque vivant qui aurait trouvé sa nouvelle demeure ?

   Serait-ce la lumière de l’esprit qui perce la nuit de l’inconnaissance de son dard curieux, de sa flèche douée de savoir, de sa sagaie ornée d’une belle sapience ?

   Serait-ce simplement un geste d’amour qu’un Marin péri en mer enverrait à son ancienne compagne qui toujours l’attend sous le toit de tuiles brunes usées par le temps ?

 Serait-ce le début d’un poème qui déplierait ses subtils alexandrins, son majestueux symbolisme en direction des hommes, ces Terriens qui ne rêvent que de vastes océans, d’exil et qui demeurent rivés sur l’île originelle quelque part au centre du rocher de leur corps ?

  Serait-ce le témoignage de civilisations anciennes, la résurgence des populations paléolithiques occupées à sortir du cerne épais de l’obscurité ?

  Serait-ce la prière d’un Inca suspendue en plein ciel ? La complainte des adorateurs de l’astre solaire s’échappant des pierres levées de Stonehenge ?

  Serait-ce une parole levée au-dessus de l’horizon pour nous dire simplement la géographie de notre être toujours à la recherche d’un fanal pour la navigation, en quête des yeux des étoiles, des dessins exacts des constellations ?

  Tout ceci est di difficile à démêler dans l’écheveau embrouillé des perceptions, dans le tissage serré des sensations, dans la confluence des émotions. Si difficile et si exaltant à la fois. Nous n’existons qu’en raison de cela même : ouvrir les yeux et déchiffrer le monde. Oui, le déchiffrer ! Jusqu’à la dernière goutte de lumière.

 

 

 

 

 

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20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 14:12
Errance mauve du jour.

          Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   On est comme disloqués.

 

   D’abord il y a la nuit. La nuit dense, d’encre, la nuit scellée à sa propre dérive. Nappe de suie étendue d’un bord à l’autre des consciences humaines. Chape de plomb et les poitrines sont des soufflets aux dépliements rauques. L’air est poisseux qui glace les membres, les enduit d’une pellicule translucide à peine visible. C’est tout juste si la pulpe du cœur gonfle sous la pression carmin. Tout juste si les membres demeurent attachés à la douve du corps. Sur les couches de toile on est comme disloqués, en chemin vers une possible diaspora avant que de rencontrer une réalité archipélagique incontournable, un éclatement de soi dans les mystérieuses travées du temps. Partout le mouvement syncopé des meutes d’eau et l’impression d’un déluge avec ses cataractes de gouttes, ses javelots d’ondes serrées qui percutent le cuir de la peau. On est traversés de traits, sillonné de points et la chair se hérisse dans le genre d’un papier semé de verre. Lente abrasion de l’esprit qui ne s’allume plus que par endroits, fanal perdu dans les brumes de l’inconscient.

 

   Constellations d’opium.

 

   Et le rêve, le rêve qui lacère la chair, élève ses cathédrales de brume, lance ses ponts de corde dans l’espace, déroule ses escaliers à double révolution, dresse ses pont-levis, livre ses anatomies cabossées, écartèle le désir, ouvre les vannes rubescentes de l’imaginaire. Oui, là, demeurer dans la faille onirique, boire toute l’ambroisie des étoiles et s’attacher aux constellations d’opium, se lier aux sorcelleries du peyotl, s’aliéner dans la libre ouverture des cosmogonies de sable et d’étain. Être métal en fusion, gorge bleue du pigeon, avenue du plaisir dans les catacombes étroites du doute, manducation verte de mante religieuse, métamorphose infinie et polychrome du caméléon aux ocelles d’émeraude et de gemme bleue. Oui, c’est cela que disent les hommes aux muscles tendus, les femmes aux gorges pléthoriques dans les encoignures grises du sommeil. C’est cela même qui délivrerait de la nasse de peau, ouvrant un monde flottant, illimité et l’on n’aurait plus besoin de se sustenter, plus besoin de demeurer dans la varlope désirante qui découpe en minces copeaux ce qui se donne à voir dans la mesure consternée du regard.

 

   Simple racine blanche.

 

   Être sans condition, être sans attaches, être souffle de vent dans la demeure lisse du ciel, simple racine blanche qui avance dans la vanité de l’humus, pluie d’arc-en-ciel au-dessus du dôme violet de l’océan aux eaux profondes. Être sans histoire, sans lien qui attache et soude aux forceps des événements, sans langage qui installerait le règne d’une fable, initierait le cheminement d’une biographie. Être sans chambre où copule la lumière blanche, aveuglante de la rencontre des amants. Passer au travers de soi, retourner sa peau, déplier sa calotte, en inventorier les viscères, en éprouver les sombres gluances, en saisir les gaines électriques, s’électrocuter à même la puissance de son propre ego, cet abîme sans fin où se précipite tout individu afin de se croire vivant. Se croire vivant, oui !

 

   Furie céleste.

 

   « Se croire vivant ». C’était ceci que proférait l’humain dans son vibrant désarroi. Il suffisait de pousser sa croisée sur l’entaille mauve du jour, de laisser les sclérotiques des yeux gonfler sous l’ardeur solaire. C’est à peine si l’on percevait quoi que ce soit des choses du monde abrasées par l’inconséquence de l’heure zénithale. L’immense boule blanche crachait son venin depuis les hautes sphères invisibles du ciel. Partout des lambeaux en proie à la fureur, partout des échardes de brûlante lumière, partout des flammes avec leurs éclats mortuaires. Oui la Mort était proche qui se disait selon la violente rhétorique de l’astre fou. La chaleur suintait, dégoulinait en longues tresses que les caniveaux de ciment régurgitaient avec peine. Les hauts candélabres de tôle se vrillaient et, parfois, mouraient dans une piteuse flaque de zinc. Les feuilles des arbres étaient de minces oriflammes desséchées, des perditions de carton qui attendaient leur dernière heure. Les voies ferrées étaient des nœuds d’acier violentés, enserrés dans les mors d’une puissance démente. Y avait-il au moins quelqu’un qui pût encore témoigner de l’existence, proférer une seule parole, émettre un signal perceptible par une intelligence extra-humaine ? Peut-être simplement par une diatomée qui, depuis son antre glauque, recevrait encore quelque message du monde. Y avait-il ?

 

   Dans l’attitude de la stupeur.

 

   Sur la passerelle de bitume que le jaune boulotte consciencieusement, Dernière Femme est là dans l’attitude de la stupeur, saisie par le glaive d’effroi qui la transperce à la manière d’un phallus dément. La dernière semence anthropologique vient d’expurger sa liqueur séminale d’or et de pollen dans la sidération du jour. Sur Terre, plus aucune profération qui dirait le parcours d’une vie, les diaprures de la passion, les surgissements obséquieux de la gloire. Enfin la justice établie. Enfin l’égalité assurée, un néant équivalent à un autre néant. La déraison exponentielle de l’homme a eu raison de son inconstance, de sa naïveté foncière, de la légèreté selon laquelle il se confie avec innocence à la certitude de son paraître.

   Dernière Femme est hagarde, plantée dans la rumeur solaire qui la frappe de nullité. Combien sont loin les jours passés avec leur ébruitement de source claire, leurs aubes diaphanes s’éveillant au bonheur de l’heure ! La corolle mauve du parapluie n’est plus désormais une parade suffisante afin qu’une vie ait lieu à l’abri des orages existentiels. Le visage, déjà, se dilue dans une illisibilité qui semble n’avoir aucune limite. L’ample robe noire, vestige symbolique du royaume nocturne se pare maintenant des couleurs d’un deuil immédiat. Le plus confondant qui se puisse imaginer, savoir le sien et après rien n’aura plus lieu que le silence éternel et les espaces infinis où se perdaient, autrefois, d’aventureux oiseaux. Les jambes claires sont l’ultime attache de chair - mais s’agit-il encore de cela, de chair dans cette irrémédiable perte du corps ? -, l’attache terminale avant le grand saut dans l’inconnu. Avec plus d’élan que n’en autorise le chanvre indien, avec plus de persistance que les éclairs de l’opium, plus de consistance que la puissance hallucinogène du LSD. Un éblouissement, une explosion de photons, une déflagration de magma et la conscience illuminée pour des millénaires avec des cortèges de pensées mauves, de souvenirs bigarrés, de rêves multicolores dans les limbes de l’être. Oui, nous voulons cette conflagration, ce feu d’artifice final, cette ouverture magistrale de la corne d’abondance qui nous fera passer d’un univers à un autre. Nous ne sommes dans l’errance mauve du jour qu’en attente de cela. Qu’en attente ! De cela !

 

 

 

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 13:49
Toute amnésie est catharsis.

            Amnésie du temps ll.

            Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Pluie de météorites.

 

   On était là sous le ciel balafré de signes, perdu dans l’immense, attendant l’heure d’une hypothétique libération. Mais rien ne disait la fin de la partie et l’on tendait son corps à l’immédiate immolation de soi. C’étaient des échardes de feu, de lancinants éclairs, de sourdes détonations qui se heurtaient à la barbacane de peau. Des pluies continues de météorites. On évitait les coups, on se dissimulait derrière sa propre peur, on proférait de muettes incantations mais rien ne se montrait que les incisives de l’hébétude, les canines de l’angoisse, les molaires du néant. D’un néant multiple, fourmillant, empli jusqu’à la gueule d’une poix brûlante qui inondait le gosier et enflammait l’inutile motif de la langue. On s’essayait intérieurement au Verbe qui disait la haute stature de l’homme parmi la sauvagerie animale, on tâchait de se hisser au-dessus de la plante, de s’écarter d’un destin racinaire, de s’exonérer de toute cette matière qui déferlait à la vitesse des marées d’équinoxe. Mais rien ne se distinguait de rien.

 

   Sous le régime de l’hypermnésie.

 

   C’étaient des bruits de silex taillé qui incisaient les spires de la cochlée. C’étaient des hallebardes ignées qui attaquaient les collines de la dure-mère. C’étaient de violentes lueurs de cristal qui s’engouffraient dans l’équerre du chiasma et la vue était une bonde sans fin qui déglutissait ses peuples d’images en haillons, ses armées de gueux, ses bataillons de centurions bardés de métal, harnachés de chrome étincelant. Nulle part d’aire où faire se reposer la pointe de l’esprit, où ménager une halte aux syncopes de l’âme. Cela geignait dans les rotules, cela fusait dans les gaines de grise myéline, cela hurlait dans les glandes du souvenir, cela gonflait les amygdales blanches de la mémoire. On était sous le régime de l’hypermnésie, sous la férule du souvenir hypertrophié qui débordait le corps de son onde invasive.

 

   Déferlement mémoriel.

 

   On cherchait à dissimuler sa pensée, à fuir les corridors du passé, à ne rien évoquer qui pût enclencher la roue mortuaire des événements anciens, lesquels paraissaient n’avoir pas de fin. Ils surgissaient à l’improviste, trouvaient refuge dans la carlingue du corps, aussi bien sous la voûte du diaphragme, aussi bien dans les replis séminaux ou la complexité des tarses et métatarses. Le grand problème, l’immense hébétude des humains en ces temps de déferlement mémoriel, c’était de vouloir se relier à son vécu, de donner lieu à des réminiscences, d’ouvrir la porte aux souvenirs. Aux évocations, aux multiples cendres qui témoignaient d’antiques braises, de feux qu’on disait mal éteints. Or la géographie du songe éveillé était sans limite. Toujours un fait qui concernait un geste accompli et la main était visée qui tremblait encore. Toujours une prouesse amoureuse survenue en des temps anciens et le cœur débordait de sa sève rouge et les ventricules s’affolaient sous la pression qu’on croyait définitivement évanouie. Toujours un chemin parcouru à la hâte pour quelque circonstance particulière et l’on en sentait encore les vibrations impatientes dans les boules des talons.

 

   Eteindre la mémoire.

 

   C’était harassant vraiment de laisser les jours d’autrefois faire leur gigue endiablée, conduire leur sarabande polychrome, agiter les clochettes de la folie. La démence était proche avec ses habits de foire, ses menuets débridés, ses grimaces sulfureuses, ses déhanchements obscènes. On n’avait nulle place où figurer, nul espace de recueil, nulle sphère de méditation. Une seule longue ligne flexueuse qui enlaçait, lacérait, limait consciencieusement la liberté jusqu’à en faire une geôle dont, jamais, on ne réchapperait. Il arrivait que certains se couchent à même le sol, en chien de fusil, genoux soudés contre la poitrine afin d’éteindre la mémoire mais subsistait toujours un brandon, une escarbille, une étincelle et le moindre vent relançait le cycle infernal de l’aliénation mentale. En effet, comment échapper à ce flux continu, comment trouver refuge en haut d’une colline alors que la butte semée de courtes herbes était, elle-même, parcourue des sillons souterrains des commémorations ? Toute terre porte en elle les stigmates de sa propre germination.

 

   Neige mémorielle.

 

   Voilà qu’enfin se montre le bout du tunnel. Voilà qu’enfin la mémoire a consenti à rétrocéder, à se faire oublier, à sommeiller en quelque coin du corps anonyme, discret, invisible à force d’humilité. Maintenant le souvenir fait sa minuscule lentille, son grain inaperçu dans l’œil ombilical, le seul à nous propulser du côté de notre origine, cordon après cordon jusqu’à l’image initiale, à la pointe de cristal s’allumant au-dessus des herbes de la savane existentielle. C’est tout juste une lueur dans le flot des ténèbres, c’est une persistance de lampyre dans la grande nuit qui nous enveloppe, avec laquelle nous dérivons sans savoir le but de notre errance.

 

   Rhétorique nous disant le lieu de l’être.

 

Voici ce qui se montre à nous à la façon d’une allégorie, comme si la réminiscence prenait corps, devenait forme signifiante, se levait dans l’immobile telle une rhétorique nous disant le lieu de l’être. Amnésie est là dans son étrange posture, presque invisible aux yeux distraits, dissimulée à son propre regard. Tourne le dos à l’avenir, se lève dans l’instant présent, regarde le passé aussi loin qu’elle le peut afin de retrouver l’aire de son fondement, l’intime profération de sa nidification. Seulement de cette manière la mémoire est recevable. Dépouillée des artéfacts, des myriades d’évènements, des anecdotes, des paroles multiples, insensées, des bruits polyphoniques qui enserrent l’âme et la réduisent à ce qu’elle ne saurait être, un simple divertissement dans la courbure de l’heure.

 

   Dénuement de Blafarde.

 

   Ce qui se montre dans l’étonnant dénuement de cette Blafarde pareille à une colline de talc ce n’est rien d’autre que son propre surgissement au monde, son émergence surprenante sur la face sidérée de la terre. Oui, « sidérée » car toute naissance est pur prodige, péripétie inattendue, survenue d’une conscience qui enfonce son coin, pointe son dard dans la complexité mondaine. Amnésie est née et plus rien ne sera comme avant dans le réseau touffu du vivant. Elle apparaîtra comme ce mot nouveau, ce lexique imprévisible s’inscrivant dans l’immense livre de l’aventure humaine. Tel le vol du papillon qui produit son effet à l’autre extrémité de la planète. Rien ne peut être retiré du monde sauf à obérer le sens de chacun des cheminements qui constituent le déploiement de l’arche du devenir.

 

   Mesure virginale de l’être.

 

   Mais la mémoire, cet encombrant boulet qui nous clouerait à demeure si, par extraordinaire, elle déployait l’éventail total de ses fascinations, voici qu’elle se réduit à sa plus simple expression. En témoigne ce blanc de titane qui se donne à voir en tant que simplicité première, mesure virginale de l’être, alfa supposant un oméga, mais très loin à l’horizon des choses. Amnésie ayant évacué le carrousel des manifestations encombrantes, mis au rancart le superflu, le contingent, il ne demeure que l’essentiel de ce qui fait un être, sa vérité profonde, la loi unique de son essence. Ici il s’agit bien d’un retour aux sources, de la révélation de cette eau claire, cristalline s’échappant du sol dans le genre d’une résurgence de l’être en son unique. Tout est accordé dans un ton harmonieux. Rien qui blesse ou bien conduise le regard ailleurs que dans l’enceinte de sa propre citadelle.

 

   Telle qu’en elle-même figée par le souvenir.

 

   Grise la touffe de cheveux que prolonge une natte avec sa chute dans l’indistinct et nous pourrions évoquer la fuite du vent dans l’espace infiniment libre de la taïga.

   Blanche la plaine du dos, toundra éclairée par le soleil de minuit alors que le phénomène même de la lumière devient palpable, cette écume qui flotte à ras du sol, féconde les tapis gorgés d’eau des tourbières.

   Nu le massif des épaules comme pour dire l’éminence de terre que touche de ses doigts magnétiques ourlés de silence le dépliement de l’aurore boréale, ses voiles qui ondulent à la manière du vol d’un oiseau pris dans le vertige du temps.

   Indistincte la chute des reins, discrète, à peine une anse identique à la gorge du bruant, cet hôte si discret des latitudes septentrionales.

   Bas du corps effacé, hanches évanescentes qui évoquent le doux moutonnement sylvestre des épicéas et des mélèzes lorsque le frimas les recouvre de son chant léger, à peine un murmure dans le matin qui poudroie.

 

   Esquisse de l’être en sa plénitude.

 

   Oui, en compagnie d’Amnésie - cette déesse qui supplante Mnémosyne dans son harassante tâche mémorielle -, nous avons tout ramené à l’essentiel - le sien -, ce qui de sa nature courait le risque de s’éparpiller dans l’intense fourmillement du réel. Maintenant elle est contenue en soi par la clarté de quelques souvenirs fondateurs de sa présence. Nul besoin d’une myriade de points pour constituer une ligne, nul appel à une kyrielle de sons pour écrire la partition de sa propre fugue, nul recours à un langage bavard pour faire le récit de sa propre fiction. Seulement quelques mots sonnant comme le cristal dans le mystère d’une crypte et voici que se dessine l’esquisse de l’être en sa plénitude, que surgit la figure idéale de qui vit sa temporalité à l’image d’une bienheureuse frugalité, quelques nutriments essentiels, le reste n’étant qu’inutiles fioritures, scintillements trompeurs, apparences qui falsifient l’authenticité d’une existence dictée par l’exigence d’une nature droite.

 

   Cruel maléfice de la souvenance.

 

   Amnésie nous la laissons dans l’espace de son inépuisable ressourcement puisqu’elle se confie à ce qu’il y a de plus beau au monde, savoir qui elle est afin d’assurer son exact rayonnement. Il n’existe guère d’autre mémoire que celle qui, fidèle à son empreinte première, en devine les subtils harmoniques tout au long du périple tissé de temps qui la reconduit à sa propre singularité. Nous l’aimons telle qu’elle est dans la reconnaissance de sa singulière parole. Il n’y a rien d’autre à dire, rien d’autre à éprouver que de se maintenir dans la station immobile qui est la nôtre en tant que Voyeurs, l’espace d’un regard attentif. Amnésie le comble jusqu’à satiété. Oui, combien il est doux pour le cœur de voir cette forme s’épanouir dans le creuset de son origine.

 

   Echappant de peu à l’orage magnétique.

 

   Rien au-delà de cela que l’attente du jour à venir. Toute amnésie est catharsis, ceci nous l’avons éprouvé dans le fond de notre chair, échappant de peu à l’orage magnétique du souvenir alors que s’ouvrait dans l’ombre pleine la certitude d’une neige mémorielle, la seule à même de nous réunir dans le sein de ce que nous sommes. Divine amnésie qui nous sauve du désarroi, du meurtre que le monde pourrait commettre à notre endroit si nous n’étions prévenus du cruel maléfice de la souvenance. Toujours il faut échapper à soi afin de se mieux connaître. Ceci est notre fanal dans l’obscure nuit.

 

 

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 06:30
Au Pays des Chimères.

                               Photographie : Alain Beauvois.

 

                               " J'ai retrouvé ta blancheur ".

 

                               Telle une blanche splendeur

                              Sa majesté le Cap Blanc Nez.

 

                                                 A.B.

 

 

 

 

   Une aurore boréale.

 

   Au beau milieu de Juin la chaleur était arrivée pareille à l’éclair dans le ciel d’orage. On aurait dit une aurore boréale avec ses écharpes de lumière et ses vertes fureurs. Continûment cela tombait du ciel. Cela faisait ses boules incandescentes qui ricochaient sur le sol. Cela distillait ses gouttes laiteuses, cela dardait ses congères blanches qui éblouissaient. On mettait ses mains en visière au-dessus du front, de ses doigts on hissait une herse derrière laquelle contempler le chaos du jour. La scène était souvent insoutenable malgré les vitres noires qui abritaient les globes des yeux, malgré la brume d’eau qu’on projetait sur la plaine harassée de son visage. Bientôt les confluences de la sueur et les ruisseaux qui, partout, parcouraient la dalle du corps.

 

   On était ivre de soi.

 

   Aux terrasses des cafés s’épanouissaient les vastes nacelles des jupes claires, fleurissaient les chemises armoriées des hommes. C’était un luxe, une débauche de couleurs que ponçait bientôt la lame abrasive du ciel, réduisant tout à la pure évanescence, au mirage apparu tout en haut de la dune, puis plus rien que le vide. Dans les casemates de ciment on faisait la sieste sous les spirales lentes des ventilateurs. Les réfrigérateurs bourdonnaient tels de lourds insectes au ventre pléthorique. Les nuits n’étaient qu’une hasardeuse dérive, un océan sans bords, une flottaison sans buts. On était ivre de soi, on régurgitait de denses pelotes de chaleur dans les pièces gorgées du bruit de forge des poitrines.

 

   On flottait immensément.

 

   L’amour était de reste, laissé pour compte sur le bord du lit, telle une guenille ou bien une peau de reptile après l’exuvie. Son anatomie, on n’en saisissait plus les contours, éparpillée qu’elle était dans les mailles soufrées de l’air. Du ciel de plomb on attendait la brusque déchirure, la soudaine cataracte qui ferait venir la mousson, son déluge de pluie bienfaisante et l’on nageait par anticipation dans cette immense mer qui s’annonçait à la façon d’une prodigieuse libération. On était soi mais on n’en sentait plus la douloureuse périphérie. On était îles mais les rives croulaient sous les meutes d’un flux venu d’on ne sait où. On flottait immensément, quelque part dans un cosmos que la musique des sphères enflammait de son cotonneux silence.

 

   L’heure rêvée des poètes.

 

   Cinq heures du matin en Juin, autrement dit une clarté de commencement du monde. Long sera le jour qui dévidera son écheveau de laine brûlante. Les hommes sont au repos dans les immeubles de brique rouge que bientôt le soleil embrasera de son œil incandescent. C’est l’heure rêvée des poètes, des saltimbanques aux mains jongleuses, des cosmographes amoureux d’espaces irrévélés, des imaginatifs aux cheveux en broussaille, des photographes tout juste sortis de leur Chambre Noire où se lève la magie des images. C’est si bien de se vêtir d’un rien, de glisser dans les lames d’air encore frais, parfois de sentir le fourmillement du vent venu du Nord, de laisser s’immiscer dans les pores de la peau les aiguilles libres du jour. C’est comme une subtile respiration qui envahit le dedans et l’on devient cette outre ivre de liberté qui se gonfle telle la voile sous le vent. Loin sont les rumeurs du monde qui se terrent dans leurs boules d’ennui, dans l’étoupe serrée des heures, dans l’immobile silence qui glace le paysage de sa gangue immatérielle.

 

   Tout va de soi.

 

   On a beaucoup marché dans la souple indolence du temps et l’on n’a rien senti qui scindait l’esprit, oblitérait l’âme. Tout va de soi dans la plus évidente harmonie qui se puisse concevoir. Plénitude de l’instant ouvert à la manière de la corolle d’une fleur. Le paysage est placé devant avec l’évidence des choses simples, des plaisirs immédiats. On est à soi en même temps qu’on est au monde, dans un seul et unique flux. Rien qui partage ou bien divise. Je suis celui qui découvre la vastitude des choses en même temps que les choses me reconnaissent en tant que celui qui les vise et les révèle d’un même geste de la pensée dans lequel je suis immensément présent. Fusion si intense, si véridique que l’on pourrait demeurer là sans sentir ni l’écoulement du temps, ni la nécessaire quadrature de l’espace. Être découvrant l’être en son « il est », sans limite, sans condition qui présiderait à son apparition. Je suis là, le monde est là et, entre les deux, seule la certitude d’une communauté de destins, d’une nécessité ontologique attachant l’un à l’autre comme la feuille s’enracine à l’arbre qui la porte et la remet à l’inestimable spectacle des yeux.

 

   Déjà tout rutile et flamboie.

 

   Bientôt la grande brûlure blanche montera dans le ciel et ce sera l’éblouissement, le refuge dans la nasse des consciences, l’oubli dans quelque rêve porté dans une niche secrète du corps. Déjà tout rutile et flamboie. Dans l’intimité du sable encore l’empreinte de la nuit, ce lent remuement des grains de verre qui témoignent des rêves fous des hommes. Encore un repos, encore un répit avant que ne se lève la fureur du réel, sa large entaille dans l’hibernation des Dormeurs, des Songeurs d’impossible, des Chercheurs de « Fées aux miettes ». Il est si doux de se situer dans la zone de retrait qui précède immédiatement la survenue de la lueur, la déchirure qu’elle instille au sein d’une bienheureuse dérive qui semblerait n’avoir jamais de fin. Mais il faut déjà baisser les yeux, moucher la flamme car l’aveuglement est au bout du regard.

 

   Puis le ciel rejoint la mer.

 

   Telle une saline éclatante sous le soleil de midi le Cap Blanc Nez dresse son imposante falaise qui se meurt, loin là-bas dans le promontoire au revers d’ombre pareil à un regret nocturne. Puis le ciel rejoint la mer dans cette si belle teinte d’opale qui est le luxe de l’immensité, mais aussi des idées grandes qui font des hommes cette irremplaçable légende qui parcourt l’horizon d’un univers à l’autre. Encore quelques poches d’eau, minuscules lacs qui témoignent du flux et du reflux tout comme le basculement du jour indique la merveilleuse temporalité qui nous affecte et nous comble en même temps. Déjà il faut retourner au pays des ardeurs concrètes, des labeurs imposés. Pourtant nous aurions pu demeurer longtemps encore au Pays des Chimères. Nous immoler dans ce blanc immaculé qui est le signe pur, neutre, vacant sur lequel graver le chiffre des Passagers que nous sommes. Que nous serons tant qu’un Cap, une Mer, un Ciel, une Falaise nous seront offerts comme scène sur laquelle nous rendre visibles. « Sa majesté le Cap Blanc Nez » est cette exception que nous offre la Nature dans son immense prodigalité. Sachons en saisir la blanche apparition avant que la nuit ne vienne qui recouvrira tout de son aile ténébreuse. Seules les étoiles piquées au firmament nous diront encore l’événement d’une révélation à nulle autre pareille : nous existons vraiment et n’avons nullement peur de l’abîme. Toute nuit est cernée de reflets qui témoignent de l’être. Nous en sommes l’une des déclinaisons et attendons de devenir. De devenir celui que, toujours, nous avons été.

 

 

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17 juin 2017 6 17 /06 /juin /2017 08:57
Où le lieu d’une vérité ?

                    "Poupée brisée".

              Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Là, dans la lumière grise.

 

   Elle est là, fichée dans la lumière grise, légèrement déhanchée à la façon d’une parenthèse, corps longiligne si diaphane - on croirait avoir affaire à une hallebarde de cristal dans le songe d’une grotte -, cheveux couleur de cuivre, attache du cou discrète, ligne en V des clavicules, bourgeons des seins allumés, thorax dans la pure clarté de l’être, œil de l’ombilic à peine refermé, mont de Vénus juste incisé de l’entaille du sexe - le désir y rougeoie faiblement -, colonnes d’albâtre des cuisses, sémaphore rose-thé des genoux, jambes presque illisibles, pieds dissimulés dans des chaussures de ville, tiges des bras sagement placées le long de l’anse du bassin, une main, une seule que recouvre un gant ajouré. Elle est face à nous dans l’évidence de l’heure et son regard est pur qui nous dévisage, plus peut-être, nous enjoint d’y voir plus clair en elle, d’apercevoir ses lignes de fuite, ses revers d’ombre, ses failles imperceptibles que notre conscience parcourt sans même les connaître en tant que failles, l’esprit synthétise si vite les données qu’il ne s’arrête que rarement aux accidents, aux minces crevasses, aux vergetures qui parcourent l’anatomie de leur étrange brisure.

 

   Brisure, vous avez dit brisure !

 

   Mais pourquoi ce mot si dur de brisure s’est-il introduit dans le ruisseau apaisé de notre discours ? Pourquoi la déchirure et soudain la voix se fait dolente, les sons en suspens, la toile du récit se partageant avec son bruit de soie ? D’où vient donc ce lexique arrêté dans la gorge à la manière d’une flèche de curare ? Pourquoi a-t-il fallu qu’il se lève et vienne interrompre le doux onirisme qui faisait son chant de cantilène, son murmure d’insecte dans la gemme lisse du jour ? Pourquoi ? C’est ainsi. Souvent nous apercevons des personnages inconnus dans la faille du temps et nous ne retenons d’eux que leur brillance, leur aire de clarté, leur apparence rassurante, genres de Pénélopes dont nous n’apercevons que l’inaltérable beauté, non le métier sur lequel s’ourdit la trame oblique du destin avec ses nœuds, ses boules, ses amas de filasse qui en disent la face cachée.

   A première vue, cette Inconnue, nous aurions pu la nommer au hasard Limpide, Heureuse, Plénitude et nous aurions été, vis-à-vis de notre connaissance immédiate des choses dans un genre de vérité. Dans un genre seulement, non dans l’exactitude qui se dévoile selon une réalité plus sévère, plus inquiétante. Nous sommes, nous les hommes, tellement primesautiers, tellement inclinés à la facilité que nous nous ruons sur la première certitude venue et la prenons pour la totalité de ce qu’il y a à savoir sur le monde ou sur les êtres qui y figurent. Aurions-nous exercé plus avant notre sagacité et nous nous serions abreuvés à des prédicats plus incisifs, plus soucieux de découvrir l’ombre sous la lumière. Et puisque nous disons ceci, c’est sans doute en raison de la découverte d’une face cachée dont, au premier abord, nous n’aurions pas été alertés.

   Alors il nous faut prendre le contrepied et opposer à Limpide, Heureuse, Plénitude leurs exacts antonymes, à savoir Trouble, Infortune, Manque. Mais ici nous voyons bien que ces noms, outre qu’ils ne sont nullement esthétiques, ne sauraient recouvrir l’existence de celle qui nous fait face. Ils ne mettent en évidence que des incomplétudes qui ne rendent nullement compte d’un désarroi plus intime, d’un abîme plus ouvert, d’une lézarde vacante par où pourrait s’enfuir une vie en voie de constitution.

 

   Porcelaine, nous disons Porcelaine.

 

   Mais quel nom étrange que celui de Porcelaine pour cette jeune femme dans la fleur de l’âge ! On l’attribuerait volontiers à une jouvencelle à peine issue d’une corolle donatrice de sens. Ou bien à une Grâce renaissante sous le pinceau d’un Botticelli ou d’un Piero de Cosimo. Des douceurs de nacre qui n’en finiraient pas de s’éployer dans le luxe d’une nature prodigue. Et, ici, l’on serait si près d’une vérité que nous serions comme éblouis à seulement l’évoquer. Porcelaine, c’est elle qui nous dévisage avec cet air de pure innocence, comme si elle était transparente. La transparence, sans doute la qualité cardinale de cette si belle matière, translucide à souhait, légère, fragile, un son soutenu serait à même de faire voler en éclats la si précaire architecture.

   Il n’est que d’observer la scène pour se convaincre de la justesse de notre choix. D’un premier geste du regard nous avons été fascinés par cette élévation blanche dans la simplicité et le dénuement. Nous n’avions prêté aucune attention à cette « Poupée brisée » dans son cadre qui joue en écho avec son alter ego, qui en constitue, en quelque sorte, le vibrant harmonique. Chacun qui vit sur Terre a soi-disant son sosie. Ici, c’est plus que d’un sosie dont il s’agit, d’un fragment détaché de son propre soi qui vit dans l’ombre et dessine chacun de nos pas, tresse chacun de nos gestes, ébauche chacun de nos actes. Un double en quelque sorte, un fac-similé à partir duquel nous croyons vivre libres alors que nous ne sommes qu’une marionnette à fils dont nous n’apercevons même pas l’étrange metteur en scène, le démiurge qui se dissimule et jamais ne se dévoile, sauf les manigances qu’il a fomentées que nous prenons pour nos propres décisions, pour les desseins que nous projetons au-devant de nous alors qu’ils ne sont qu’illusions et subtils tours de magie.

 

   Brisures du temps.

 

   Comment Porcelaine (notre propre esquisse reportée sur une toile), pourrait-elle parvenir à la totalité de son être, elle qui n’est qu’empilements d’instants successifs, avalanche d’heures, trille pressée de secondes ? Comment le pourrait-elle. Où donc est sa vérité ? Dans sa vie de petite fille que traversait de son aile de libellule une innocence inaltérable ? Dans cette journée dont le souvenir lui est cher, cette promenade au fil de l’eau sous de frais ombrages dans la douceur printanière ? Dans cette demeure de pierres au haut toit d’ardoises dont elle fut l’hôte en des temps anciens ? Parfois, dans le calme d’une pièce, elle évoque par la mémoire une brisure qui l’affecta comme l’essentiel de son être dans une séquence temporelle : la rencontre d’une source, la chute d’une feuille dans l’air de cuivre de l’automne, un cadeau déposé tout près de l’âtre à Noël, les longues heures passées dans le parc de Terre Blanche, couchée à même l’herbe drue à contempler le cuir d’une chrysalide, riche symbole des étapes d’une existence, métamorphose permanente qui jamais ne s’arrête.

   Par définition tout moment et singulièrement ceux qui brillaient dans la trame serrée des jours étaient des brisures qui s’empilaient à la manière des pellicules de calcite sur l’éperon d’une stalagmite. Brisure sur brisure avec ses clignotements de joie, ses déflagrations de peine. C’était cela même la vie, cette alternance bigarrée, cet étrange cocktail aux saveurs successivement acides, sucrées, pimentées, fades ou bien exubérantes et la bouche inondée de feu en gardait un ineffable souvenir, une empreinte qui se déposait quelque part, au creux d’une papille, au plein d’une cellule, dans une niche cutanée. Cela disparaissait à la vue, au toucher, cela s’habillait d’invisible mais la sensation était toujours là, présente, gravée dans le parchemin du parcours existentiel.

 

   Brisures de l’espace.

Où le lieu d’une vérité ?

                  Hans Bellmer.

       Les jeux de la poupée 1949.

                   Via fiac.

            Source : DantéBéa.

 

 

   Comment reconstituer son corps alors que sa réalité ressemble si fort à ces étonnantes poupées d’Hans Bellmer qui ne semblent que des mécanismes emboîtés, des fragments d’espace jouant les uns avec les autres à la seule force d’une conflagration formelle ? Est-on dans l’antichambre de quelque surréalisme au sens strict, à savoir d’un hors-temps, hors- espace, hors-réel qui ne nous dirait que nos démesures imaginaires, peut-être nos fantasmes, nos volontés démiurgiques de conformer la parution à l’audace de nos utopies fondamentales ? Ou bien se situe-t-on dans la période des Métamorphoses de Picasso, le Maître posant devant lui, dans un assemblage savamment érotique, les pièces féminines qui fouettent son désir et allument les flammes de la création ? Ou bien encore est-ce la puissance de métabolisation des images oniriques qui fragmente le cristal de notre conscience et débouche sur une nouvelle figure ontologique dont nous n’aurions jamais pu supputer le caractère franchement objectal comme si, soudain, l’humain pouvait se résumer à quelque assemblage de pièces de celluloïd, à quelque géographie archipélagique avec son éparpillement de formes dans l’océan de la présence ? Tout ceci est si troublant que nous sommes saisis d’une frénésie de réel, de tangible et nous inventorions de notre toucher la constellation de notre corps afin d’en faire un cosmos qui puisse se soustraire au morcellement du chaos.

 

   Quel événement de l’espace ?

 

   Et Porcelaine, quel événement de l’espace est-elle ? Quels sentiments surgissent-ils dans la remémoration des lieux qui accueillirent le témoignage de sa trace biographique ? Non seulement des paysages qui s’offrirent à elle - telle mer cernée d’un rivage clair, telle montagne détachant ses pics sur le bleu du ciel, telle colline fouettée par le vent -, mais l’espace intérieur par lequel prendre acte du monde et y trouver place à sa juste mesure ? Etats d’âme, sensibilité, joie, pleine effusion de soi, retrait dans les limbes de l’être, passion fulgurante, infinie tristesse, divagation mélancolique, exultation, libération d’énergie, autant de brisures qui posent l’éternel problème de la vérité.

   Est-on vrai à l’aune de telle brisure devant laquelle les autres s’effaceraient ? Pluralité des vérités, myriade des authenticités que l’essence de l’être synthétise afin qu’unis nous puissions dresser notre tremblante effigie sur les chemins du monde. Nous ne sommes que ces Porcelaines, ces « poupées brisées » qu’un cadre cerne de manière à enclore dans sa pure logique géométrique le divers qui, à tout instant, menace de nous réduire à l’état d’un vase fracturé.

   Toujours à l’arrière de soi, dans l’ombre portée de notre propre projet, cette image fantomatique d’un morcellement anatomique. Toujours nous la refusons au motif du narcissisme constitutif de la nature humaine. Cependant nos brisures ne nous oublient jamais qui veillent dans la pénombre. Parfois les rêves en révèlent-elles l’inquiétante teneur mais nous posons sur leurs brèves apparitions le voile du sommeil. Ainsi pouvons-nous continuer à marcher dans la lumière. Oui, dans la lumière !

 

 

 

 

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15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 09:03
Esthétique de l’absence.

                         Edward Hopper.

                        Chambre d’hôtel.

                        Source : Wikipédia.

 

 

 

 

   Absence au monde.

 

   Elle, l’Absente, comment l’aborder autrement qu’en la retirant du monde, ce monde qui semble si lointain, abstrait, dénué de sens ? Car comment attribuer sens à la communauté des choses sensibles si elle ne se donne nullement à voir, ne se prête aucunement à être entendue, se retire de toute possibilité d’être saisie ? Ici se laisse percevoir une telle solitude qu’elle reconduit à des lieues tout ce qui n’est pas elle, tout ce qui, en une certaine manière, ne se conforme pas à son essence qui est celle d’un absolu. L’exil est si prégnant, si densément figuré qu’il pourrait se décliner sous les espèces d’une matière molle, inconsistante, sur laquelle jamais on n’a de prise : glu, mélasse, poix, enfin toute substance dont l’équivalent psychologique, l’état d’âme tutoient les escarpements aporétiques par lesquels on devient soi-même pure illusion existentielle. En être le fugitif Voyeur (nous ne regardons jamais longuement la perte d’un être), nous reconduit déjà à une inclination mélancolique dont nous aurons du mal à nous exonérer et qui fera son trajet à bas bruit dans la complexité de nos pas hasardeux alors même que nous croirons en avoir oublié le lancinant motif.

 

   Quelques clignotements.

 

   Certes, du monde extérieur nous recevons bien encore quelques informations, nous recueillons quelques clignotements qui sont de pures présences virtuelles, des effleurements métaphoriques. D’abord la lumière, blanche, crue, genre de flux irrépressible dont on pourrait penser qu’elle n’est douée que de maléfiques intentions, éblouir, contraindre à demeure, faire plonger dans une cruelle cécité. D’autres signaux sont apparents, lesquels sont si abstraits qu’ils se manifestent dans le genre de choses dénuées d’un langage clair, privées d’une sémantique qui en donnerait une clé compréhensive humainement envisagée. Ainsi le bleu impénétrable du mur est pareil à un ciel aveugle où même les oiseaux se perdraient dans l’absence de repères. Ainsi le vert cru du fauteuil qui ne fait signe qu’en direction de lui-même, non d’une végétation accueillante, d’une frondaison abritante, d’une prairie qu’un troupeau pourrait habiter de sa bucolique présence. Ainsi le jaune soutenu, hautement solaire, lequel n’est nullement la teinte ordinaire du ciel, mais plutôt d’un éther foudroyé par la violence de Tournesols van-goghiens en quête d’une impossible profération. Ainsi cette couleur rougeâtre et brune des meubles qui ne seraient identiques qu’à des terres hallucinées ou saisies de démence.

 

   De sinistres feulements.

 

   Ici, la palette est si ardente, sans concession à quelque esthétique que ce soit, sans partage d’une possible joie, sans ouverture onirique qu’elle nous apparaît comme une simple éviction de tout ce qui serait extérieur à sa cruelle présence. Nul repos mais une polémique verticale des tons, nulle halte qui favoriserait la méditation mais des valeurs qui bousculent et harcèlent, nul silence mais de sinistres feulements qui disent le danger et consignent à demeure. On est là, clouée dans la clarté du jour, hébétée de toute cette puissance que l’on redoute et fuit, de toute cette clameur dont on ne peut qu’être la victime expiatoire comme si, de toute éternité, l’on devait demeurer dans son enceinte de peau et racheter un crime dont on aurait oublié jusqu’à la moindre trace. Condamnée à cette retraite forcée, à ce cloître en soi avec la certitude de n’en pouvoir jamais échapper.

 

   Absente aux choses.

 

   Absente aux objets pour la simple raison que lesdits objets sont absents à leur propre présence, différés qu’ils apparaissent de leur habituel usage, décalés de leur quotidienneté. Toujours les choses se donnent à nous dans une manière de pure évidence, raison pour laquelle nous ne nous interrogeons guère à leur sujet. En effet, questionnerions-nous la chaise de paille ou bien la crédence qui habitent notre séjour dans une discrète familiarité ? Certes non puisqu’ils partagent notre vie avec l’air naturel qui sied à l’ordinaire, au purement donné matériel qui s’efface à même son existence.

   Le lit, ce confident du sommeil, ce médiateur des rêves, voici qu’il devient ce siège horizontal sur lequel la Lectrice s’est posée afin de meubler le temps, peut-être tromper une attente. Le fauteuil de velours vert ne se dispose nullement à accueillir un visiteur - sa fonction habituelle -, mais sert de reposoir à un effet vestimentaire ou à un linge de couleur. Les deux autres meubles dont on peut supputer que l’un est un piano, l’autre une commode, ne nous disent leur être qu’avec la parcimonie des objets partiellement dissimulés à la vue. Les bagages sont fermés et ne se laissent interpréter nullement comme vecteurs de voyage car ils demeurent scellés sur un secret qui demeure illisible. Le bustier de couleur orangée se donne dans l’étrangeté, l’équivoque et l’on ne peut éviter de se questionner sur cette fantaisie vestimentaire qui vêt le haut du corps alors que le bas demeure visible, étonnante dialectique d’une réserve qui jouerait avec une touche d’impudeur, d’auto-exhibition de soi dans le mystère de cette chambre anonyme. Le livre, ce luxueux présent qui ouvre quantité d’horizons, le voici dépourvu des caractères imprimés qui en constituent la singularité, se trouvant ramené à l’apparence d’une chose contingente parmi tant d’autres.

   Afin de ne pas s’égarer dans une densité matérielle qui les annule, les objets ont toujours besoin d’être investis d’une qualité que seul le regard humain peut leur conférer. Ainsi telle méridienne qui invite au repos. Ainsi telle bibliothèque dans le clair-obscur de laquelle luisent les maroquins parcourus des milliers de signes de la beauté. Dévoyés de leur usage propre ils finissent par abandonner leur fonction insigne, ils chutent dans une absence qui les prive de toute signification particulière, ils deviennent de simples distractions de l’espace, genres de cariatides usées qui se fondent dans les pierres de l’entablement qu’elles sont censées soutenir.

 

   Absence à soi.

 

   Tout Sujet est d’abord affirmation de soi. Tout y concourt dès l’instant où les signes du corps, les délibérations de l’esprit portent haut la destinée de la figure humaine. Or, ici, l’Esseulée semble disparaître dans l’image qui devrait la révéler aux yeux du monde. L’attitude générale est celle d’un dénuement, d’un accablement, d’une lassitude qui courbent l’anatomie vers l’avant dans ce qui se laisse voir à la façon d’une résignation. Le visage, qu’éteint la coiffe cuivrée, se dissimule dans une ombre à la si faible lisibilité que rien ne s’y imprime de l’épiphanie humaine. Ni le lustre du front, ni l’éclair des yeux, pas plus que l’arc des lèvres dont nous attendons toujours qu’il dévoile, au travers d’une riche volupté, la magnificence du langage. Tout est atone qui signe la biffure de l’empreinte anthropologique. Et ce corps voûté qui se livre tel la défaite consécutive à quelque combat, telle la pliure de l’âme en sa cruelle incarnation. Les bras incurvés accentuent cette impression d’abandon. Seul l’éclair des cuisses et des avant-bras rehausse cet aspect de lourde passivité, alors que les jambes se perdent dans l’ombre portée du lit.

 

   Absents à nous-mêmes.

 

   Alors, Voyeurs désemparés, l’on ne peut que se perdre en hasardeuses conjectures. Qui vont de l’immobilité du Sujet tétanisé par quelque angoisse dévastatrice à la poursuite d’une complainte intérieure teintée d’un mortel ennui en passant par toute la gamme des tons des sentiments humains, depuis la glace de la totale indifférence jusqu’aux feux mal éteints d’une passion exclusive. Regardant ce dérangeant spectacle avec la nécessaire stupeur qui lui est associée, il s’en faudrait de peu que nous ne devenions absents à nous-mêmes en raison d’un simple phénomène de sympathie ou de participation. C’est toujours ainsi, la tristesse des autres nous désespère et nous met en position d’être désorientés. Cependant nous n’avons de cesse de nous accrocher au moindre écueil qui flotte à la surface en tant qu’objet salvateur. Pour cette raison nous nous appliquons à regarder l’image selon d’autres perspectives, tâchant d’y découvrir de nouvelles raisons d’espérer, une lumière qui surgirait comme l’espoir de l’heure prochaine, une couleur qui irradierait à partir d’un symbole solaire, des caractères en noir et blanc qui inscriraient sur le parchemin de la vie les signes d’une possible joie.

   Il est toujours temps de fermer les yeux, de reprendre le spectacle à son compte, d’animer les objets d’intentions familières, de conférer au Sujet cette plénitude d’être sans laquelle les choses se voilent et ne montrent qu’un énigmatique visage de plâtre pareil aux masques des antiques tragédies grecques. Il est toujours temps !

 

 

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 14:50
Guette l’invisible.

 

                  Edward Hopper.

           South-Carolina-Morning1.

           Source : Genus Bononiae.

 

 

 

 

 

 

   Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 07:05
Attente du Rien.

                  Edward Hopper.

               Western Motel, 1957.

                Source : Artworks.

 

 

 

 

 

   Au monde l’on demande…

 

   On est là, dans l’égarement de soi. On est là et l’on cherche l’exactitude du monde. Au monde l’on demande de nous signifier, de nous justifier, de nous placer à un point déterminé de la quadrature des choses.

De la colline à l’horizon, dans le moutonnement du jour, on attend qu’elle nous dise l’herbe que nous pourrions fouler, nous montre le nuage à l’horizon, peut-être, au-delà, des vagues marines, des perditions d’air bleu dans la faille infiniment ouverte des songes.
De la bande de bitume jaune nous espérons qu’elle nous conduira vers cet inconnu que nous sollicitons comme une part de nous-mêmes, mais qui, toujours, nous échappe.

Du mufle vert de l’automobile qui pointe le feu de ses chromes, que souhaitons-nous, si ce n’est l’aventure au bout de la route, une étreinte, un dialogue qui s’instaure et nous exonère des rets étroits de la solitude ?

Du fauteuil de moleskine rouge nous désirons l’accueil immédiat, la possibilité de nous ressourcer, de nous déposer dans les sables blonds d’une douce méditation.

Du lit de bois sombre nous percevons le possible asile, le recueil du corps dans l’aire lénifiante du repos, le tremplin des rêves, l’oubli de soi dans la marée nocturne des draps, peut-être l’étreinte de l’amant et des réveils pareils à la promesse de l’aube dans la beauté de l’heure.

Des murs badigeonnés de vert nous sommes les hôtes heureux comme si cette couleur pouvait, à la force de son seul rayonnement, nous envahir de joie, nous déposer dans l’île d’une félicité immédiate.

De la grande baie largement disposée à nous livrer la lumière nous souhaitons qu’elle illumine notre âme et nous flotterions dans notre propre espace avec les signes majestueux de la liberté.

 

   Assoiffés d’exister.

 

   Certes nous souhaitons tout cela et plus encore car nous sommes assoiffés d’exister, de témoigner, de prendre part au grand festin mondain, de nous livrer sans retenue à la pléthorique curée dont nous attendons qu’elle nous fasse connaître les autres en même temps qu’elle nous révèlerait un instant d’éternité. Certes, mais la malle est bouclée qui non seulement n’augure pas d’un prochain départ, mais nous consigne à demeure dans la geôle de notre être. Car, avant d’être l’insigne d’un bagage, l’icône d’un voyage, cette peau de cuir fauve n’enserre entre ses flancs que le vide qui l’emplit et nous la livre dans le plus pur dénuement alors que nous étions fascinés par sa promesse de dépaysement, sa capacité d’exil. L’étiquette qui aurait dû porter notre nom, la voici vide de chiffre, identique à ces palimpsestes qui ne disent plus rien à force d’être usés par le temps. Même plus la trace d’un langage, même plus le grésil d’un souvenir. Même plus l’empreinte d’une identité qui aurait suffi à attester son utilité. Rien que du vide sur du vide, du silence se découpant sur du silence.

 

   Cette effigie de carton.

 

   Voici ce qui est à percevoir :

Nous sommes cette effigie de carton bouilli dont se parent les carnavals pour conjurer les mauvais sorts, barrer le chemin aux malins génies.

Nous sommes une terre blanche, un biscuit nu avant que ne le recouvre l’émail qui le flatte et le porte à sa juste parution.

Nous sommes un mime blafard sur une scène que nul ne voit puisque le monde est désert.

Nous sommes une chorégraphie que n’habite ni un corps, ni un esprit en mouvement, pas plus qu’un principe de vie qui en guiderait les hésitantes figures.

Nous sommes ce mannequin vide, cette nasse d’osier qui se désespère d’être au milieu des paysages de pierre architecturée d’un Giorgio de Chirico.

Nous sommes une absence que visite une autre absence et ainsi à l’infini, d’abyme en abyme, de Charybde en Scylla.

Le froid est grand qui fait sa vrille mortifère.

La vue est étroite qui s’étrécit aux dimensions de la chambre.

La scène est clouée qui consigne dans la cellule et ne dit nul vraisemblable ailleurs.

 

   Meurtrissure purpurine.

 

     Notre visage est privé de parole.

   Nos lèvres sont jointes par une meurtrissure purpurine comme si tout langage était de valeur seulement sacrificielle. Soit parler pour ne rien dire. Soit parler pour se livrer au courroux des dieux. Peut-être sont-ils les seuls autorisés à proférer, eux dont le regard plane sur les hauteurs de l’Olympe et scrute la vérité en sa lueur première ?

Nos bras sont de muettes suppliques qui n’étreignent que des brumes.

Qu’aurait donc à nous dire cette boiserie du lit si ce n’est la mutité des choses, leur entêtement à ne nous livrer que l’opacité de tout ce que nous côtoyons, qui nous égare à force d’énigme ?

Nos jambes sont des pieux qui ne connaissent ni la nature du sol qui les porte, ni les mystères de la terre aux aphasiques profondeurs.

Notre vêture est de bure, telle la robe du moine qui ne cache rien puisque nous n’avons rien à dissimuler. Que pourrait-on dérober au regard depuis son anatomie vide, transparente, pas même la consistance d’un flocon, la légèreté d’une brume.

Diaphane, totalement diaphane.

De quoi donc un Rien est-il fait, dépouillé jusqu’en ses dernières nervures ? Ne demeurent plus que d’étiques ombres, un théâtre aux travées nocturnes, une estrade de planches livides, des poulies qui battent l’air de leur ronde inconsistance, des cintres d’où ne descendent que des haillons aux syncopes illisibles.

 

   Lecture de l’œuvre.

 

   Certes lecture désespérée où seule la vacuité humaine ose encore dire son nom. Miguel de Unamuno se fut exprimé en termes de « sentiment tragique de l’exister ». Kierkegaard par la troublante formule de « La Maladie à la mort », cette insoutenable tension entre le fini et l’infini.

Car ici tout est fini qui demeure en soi.

Tout est infini qui jamais ne se perçoit ni ne s’actualise.

Hormis l’Esseulée rien ne paraît du monde. Ni l’homme dont on pense qu’elle est en attente, ni d’autres Existants qui pourraient peupler l’image et le ciel est uniment vide qui fait son abstraction bleu-céleste.

Tout est figé dans une cruelle attente.

L’automobile n’est pas encore totalement donnée en tant que réalité, encore moins son éventuel passager.

Nul interlocuteur sur le fauteuil qui fait face.

Nul objet éparpillé sur le lit dont on supputerait une action en train de s’accomplir.

Nulle silhouette, fût-elle celle d’un oiseau en vol ne se découpe sur le rectangle de clarté.

Quant à Esseulée elle ne semble être qu’une manière d’outre aux flancs désertés par quelque vie que ce soit. Sa raideur témoignerait à la limite d’une posture cadavérique que sa blancheur vient renforcer de son pouvoir de dénuement. Tout semble avoir perdu sens et orientation. On pourrait inévitablement penser à un modèle éternel qui aurait trouvé sa posture idéale et définitive tel un insecte luxueux pris dans un bloc de résine.

Edward Hopper cultive avec un sens rare du lexique exact, épuré, presque à la limite de l’esquisse l’art du suspens, de la vacuité, du temps illisible en sa perpétuelle confusion.

En réalité, ici, le temps n’existe pas, l’espace se réduit à quelques formes simples par lesquelles se dit la vérité de la désespérance, la verticalité du doute d’être lorsque plus rien ne fait signe à l’horizon des choses.

   Seule une question qui demeure sans réponse.

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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