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29 octobre 2020 4 29 /10 /octobre /2020 09:34
L’entre-deux des signes

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

"Du bon côté de la nuit qui vient,

une éclaircie d'argent,

métal aux écailles joyeuses

comme une musique

de Thelonious Sphere Monk" (4)

 

***

 

 

   Figure nocturne - Lucile était une enfant dans sa douzième année, déjà dans l’avenue de l’âge, encore un pied dans l’enfance. Sans doute était-ce cette naturelle tension qui l’installait dans une manière d’ambiguïté, caractère singulier dont la pénombre aurait pu constituer la plus exacte des métaphores. Trop de nuit et naissait l’angoisse. Trop de jour et surgissait la brûlure de la lumière. Elle était cette préadolescente de tous les risques, jamais entièrement satisfaite, jamais entièrement désespérée. Il lui fallait le constant passage d’un état à un autre, le clignotement, la pulsation des choses dans l’intimité d’une chambre discrète. La plupart du temps elle feuilletait un album photographique de Robert Doisneau que son grand-père lui avait offert à l’occasion de son dernier anniversaire. Examinant chaque image à la loupe, elle espérait non seulement décrypter le fourmillement des sèmes de la représentation, mais découvrir en quoi chaque proposition pouvait se présenter comme une façon d’actualisation de ce qu’elle était, elle,  en propre. A savoir un mystère dont le plus grand dénominateur commun était, tout à la fois, d’appartenir au corridor de l’ombre, à la fureur de l’éclair sans que, jamais, une situation stable pût s’instaurer entre les deux.

      Ainsi cet « Escalier de nuit » la fascinait, phalène qui aurait tourné tout autour du verre de la lampe au centre duquel vacillait la lueur d’une flamme. C’était une joie pour l’imaginaire de grimper par sa seule vertu les marches de granit luisant. Et cette double rampe de métal qui fuyait vers le haut à la recherche de son propre destin. Tout un pan d’obscur dans la paroi duquel dissimuler ses joies aussi bien que ses peines. Lire l’illisible en sa confondante présence, y tracer par la pensée les hiéroglyphes de ses intimes projections sur le monde. Ô combien Lucile attribuait à cet office nocturne les vertus apaisantes d’un ressourcement de soi au plus profond de sa troublante vérité !

L’entre-deux des signes

Escalier de nuit Paris 1960

Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

 

   Comment pouvait-on seulement exister en pleine lumière, accepter de se dépouiller de ses secrets, confier au jour les témoignages de ses rêves ? C’était si rassurant, si enveloppant, là, dans l’eau noire de la nuit, Ophélie survivant à son immersion, déesse de l’obscur en sa subtile donation. Rien ne s’y inscrivait qu’à touches mouchetées, à effleurements d’estompe, à battements de cils sur le globe des yeux tournés vers le dedans du corps. N’était-ce pas là le lieu d’une pure jouissance, l’avant-dire des choses, leur inépuisable ressource à la hauteur de la profusion obscure ? Il y avait tant de possibilités inscrites dans le fondement nocturne, tellement de prédicats en attente avant même que les objets du réel ne reçoivent leur nom et le lieu de leur affectation.

   Gravir l’escalier, remonter vers le jour était se disposer à connaître ce qui, bientôt, serait pareil à une évidence dans la danse de la lumière. Ô signes avant-coureurs du paraître, Lucile vous dédie toutes ses prières les plus ferventes, vous octroie ses rituels les plus clandestins, les plus indicibles. Là-haut brillent de leurs  éclats feutrés les boules blanches des réverbères. Mais certes encore dans l’indistinction, l’approche, le glacis qui recouvre tout événement de son constant paradoxe. Toujours nous doutons de ceci qui se lève devant nous, l’Inconnu, l’Etranger, aussi bien l’Intime car nul n’est donné en son entier sans reste. Toujours une face d’ombre sur le revers de la pièce de monnaie. Lucile éprouvait jusqu’en son corps frissonnant le deuil qui consistait à abandonner sa guenille de peau sur les rivages d’ombre avant que de s’éprouver présentable aux autres en son esquisse la plus vraisemblable.

   Figue diurne -  L’ascension est maintenant réalisée. Dépassée la volée de marches, abolie l’encre des ténèbres. Le jour est là avec ses étincelantes gerbes de clarté. Les yeux se voilent d’une mince pellicule, quelques larmes - perles de résine - se retiennent au bord des paupières. Combien cette naissance est nouvelle, ouverte, bourgeonnant sur l’arc infini du ciel. En réalité une « re-naissance ». Se confier à soi dans un ressourcement qui lève haut le bonheur d’exister.

L’entre-deux des signes

Ardèche |1953 |

 Robert Doisneau

Source : Pinterest

 

  

   On est soi que multiplie quatre. On est soi dans la dimension ouvrante, réverbéré par les consciences alentour. On est Soi, l’Unique, en sa déployante polyphonie. Lucille aux huit jambes, Lucille aux mains en éventail - des bouquets de fleurs s’y étoilent -, Lucile courant quadruplement sur la pente de la colline, en haut du peuple d’herbes, Lucile connaissant en un seul empan de sa présence la confluence des altérités. Etrange phénomène de la métamorphose, miracle de la photosynthèse. Oui, Lucile est une plante que traverse la lumière, que féconde la joie assemblée tout autour d’elle. D’elle aux Autres, seulement le sans-distance, une identique source coule dans les anatomies bondissantes, dans les chairs que transfigure l’appartenance à une même communauté. Lucile-d’Ombre, Lucile-de-Lumière : un saut de l’immanent au transcendant sans qu’il soit possible d’en repérer la césure, la limite, les pointillés d’une frontière. Tout fait efflorescence de tout sans effort, sans question inopportune qui viendrait ternir l’exception de l’événement.

   Ainsi bondissent, le plus souvent, d’enfer au paradis, passant par le purgatoire les délices de l’âge adolescent. Une eau morte, de lagune, puis, dans l’instant qui suit, l’éblouissement du blanc névé, la rutilance du magnifique glacier. Mais nous disions le tiers terme, le médiateur de toutes ces antinomies apparentes. Mais nous disions le purgatoire, autrement dit le clair-obscur.

   Figure de l’entre-deux - Qui n’est jamais que celle du purgatoire. On se lave de la nuit maléfique, on se prépare à accueillir les lumières célestes. On est à l’intersection de deux mondes, à la confluence de deux réalités complémentaires. Fusion des contraires, médiation de l’aube synthétisant le Noir et le Blanc, la Fermeture et l’Ouverture, Le Silence et la Parole, le Non-être et l’Être. Lucile, en ce matin de connaissance, est au bord de l’étang. Elle a juste mis un body en coton, un short de toile, chaussé des tongs légères. Elle est au paysage tout comme le paysage est à elle. D’elle à la nature c’est comme un écoulement de clepsydre, une évidence temporelle faisant ses doux attouchements. La jeune pré-nubile - les noces définitives avec le réel seront consommées plus tard -, se laisse effleurer par toute possibilité de révélation. Sa peau se couvre, d’instant en instant, d’une levée de frissons. La pulpe de sa chair palpite au rythme lent des secondes. Cela vient de loin ces sensations qui tourneboulent l’âme, c’est un vertige, une hésitation au bord du devenir. En elle, encore des volées de marches, des lueurs de lampadaires qui s’arrachent à la glaise nocturne. En elle, depuis peu, des cris de joie, des bondissements, des fulgurations tout en haut du dôme d’herbe où s’ébattent les enfants. Tout ici se rencontre, fait sens.

   Dans la haute famille des roseaux, encore, la frappe lourde de l’inconscient, le chuintement des songes chargés de filasse, les reptations des fantasmagories qui s’agitent en tous sens avec leurs gueules noires de suie, leurs langues goudronnées. Dans la plaine du ciel que parcourent des essaims de nuages denses, une même quête d’inconnaissance, de refuge dans d’insondables failles, dans d’incompréhensibles ornières. Là est le deuil en son irrémissible dessein. Que doit-il nous faire oublier qui, autrefois, tissa notre tristesse, arrima notre esprit au désespoir, ouvrit les portes du Néant ? Quoi donc ? Lucile, en son âge transitif, en éprouve le divin effroi dans la moelle même des os. Mais aussi l’irréel bonheur car rien ne se montre mieux qu’à être écartelé par la lame du doute. Rien n’est donné sans effort, aucune grâce ne s’annonce à l’horizon des pleutres et des inconséquents. Tout se gagne à la hauteur d’une flamme. Il faut être capable d’en supporter la vive lueur, d’en éprouver la brûlure.

   Tout en haut de l’étang, près du partage du ciel, Lucile s’est assise en tailleur, bas du corps dans la nuit, haut du corps dans le jour. Le milieu, là où règne l’originel ombilic, est traversé d’une dague de lumière qui est l’annonce de la vérité. Car c’est là, et seulement là, dans l’ajointement du jour et de la nuit, dans le basculement, que le sens va se mettre à grésiller, pareil à la stridulation du grillon dans le foin d’été. Mais que veut donc dire le chant du grillon, si ce n’est appeler sa compagne, se disposer au prélude de l’accouplement, autrement dit ouvrir l’événement par lequel le monde pourra trouver sa propre continuité, son inépuisable ressource ? Il est de bien modestes manifestations qui recèlent en leur sein de grandes leçons. Donc Lucile est tout ouverture à la possibilité d’être. Elle ne peut être que cela ou bien retourner aux fonts obscurs dont elle provient qui, pour un peu, pourraient la priver de tout mouvement, de toute parole.

   Ce que Lucile cherche, ce que nous cherchons tous dans notre confrontation à un évènement du type de l’aube, c’est à faire surgir la beauté. Et, ici, bien évidemment, le cercle herméneutique dévoile sa course folle, enclenche son éternel cycle qui, de la beauté, au sens, à la vérité nous annonce en termes multiples une seule et même réalité, la nôtre dans une justification qui soit suffisante afin que nous puissions faire tenir debout notre esquisse d’homme.  Être humain est ceci : donner sens à la beauté du monde de manière à ce que la nôtre s’y réverbère en écho, seul moyen qui nous soit donné d’échapper aux serres du nihilisme. Être debout ramène l’absurde à une simple hypothèse. S’allonger est faire le lit sur lequel il prospère.

   Il y a une telle harmonie dans ce subtil équilibre des ombres et de la lumière, une telle répartition rigoureuse des tâches, une telle correspondance de tous les éléments que le temps paraît infiniment suspendu, longuement immobile. Il en est toujours ainsi de la grande scène du monde qui laisse le rideau baissé avant que la représentation ne commence. Ici, dans les coulisses d’herbe, là dans le gonflement gris des nuages, encore là dans la fente de lumière qui sépare en unissant, se trouve inscrite l’adolescence des choses : une immaturité native, un accomplissement réalisé, l’éclair d’une lucidité qui décide de tout destin. Tous nous avons été des Lucile, tous nous sommes, tous nous serons car Lucile, étymologiquement « lux », « lumière » veut dire ce par quoi nous sommes au monde et y demeurons avant que la nuit ne vienne éteindre les infinies bannières du sens. Or nous voulons le sens. Sur le dais pleinement tendu de notre peau. Dans le massif ténébreux de notre chair. Dans les rivières de sang qui nous parcourent. Dans l’air qui gonfle notre poitrine. Dans la sève qui ondoie dans nos sexes. Jusque dans les tubes des os à la douce phosphorescence. Eux aussi revendiquent la lumière. Eux aussi ! Nous devons être des Lucile jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à la perdition. Seulement ceci veulent dire l’Homme, la Femme en leur commune exception.

 

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:47

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   EPILOGUE

 

   ‘Je marche dans la ville’, cette phrase si simple revenant à la manière d’un leitmotiv. Mais que veut donc dire ‘Je marche dans la ville’, sinon le parcours hasardeux de l’homme au sein de sa propre existence ? Ici, le Narrateur a choisi d’effectuer un périple que l’on peut qualifier ‘d’ontologique’ puisque, aussi bien, il dessine les stations que l’être parcourt tout au long de sa destinée. Je disais ‘Le Narrateur a choisi’. Bien évidemment le terme qui affirme le choix n’est possible que dans le cadre particulier d’une narration. Fondamentalement nous ne sommes pas libres, au seul motif que les deux bornes qui limitent notre existence, notre naissance, notre mort, nous ne les avons nullement ‘choisies’, qu’elles nous ont été imposées par ce Hasard que nous ne pouvons nommer autrement puisque nous n’en connaissons rien. Alors l’écriture peut être d’un grand secours pour la raison même qu’elle fixe, elle-même, et les bornes du récit et le contenu qui s’y illustrera. Liberté relative, me dira-t-on. Certes mais liberté tout de même puisque ce Narrateur (il est sans doute la projection de qui je suis), l’espace d’une fiction sera à même de tracer son chemin, d’emprunter telle voie par rapport à telle autre, décider de telle action qui convient à son esprit, de méditer en tel sens selon l’inclination de son âme. Oui, seuls ‘esprit’, ‘âme’ sont des espaces de liberté. Ils ne sont nullement entravés par la pesanteur d’un corps. Idéalisme ? Oui, et quand bien même ! Romantisme ?  Sans doute. Naïveté ? Elle est la marque des lieux originels, ceux qui, par essence, sont les plus proches d’une vérité que le temps se complait à maquiller, à métamorphoser si bien que son être n’est nullement reconnaissable, qu’il se confond avec la fausseté.

   Ce parcours, je l’ai voulu placé sous le libre flux des affinités. Les affinités, ces voisinages qui nous sont naturels, innés, coalescents à qui nous sommes, dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à la mesure d’une perte. Ce, qu’ailleurs, j’ai défini comme mes ‘points de contact avec le monde’, les voilà qui apparaissent en plein jour, telle une résurgence émotive, conceptuelle, esthétique. Nous sommes, que nous le voulions ou non, traversés par ces courants subliminaux qui dessinent notre esquisse, rendent compte de notre singularité, font que nous sommes Untel et non Tel Autre. Aussi ces cheminements personnels, frappés au coin de la subjectivité, sont-ils précieux. Ils élaborent une ‘Carte de Tendre’ qui nous dit bien mieux que nous ne saurions nous dire au gré d’une parole qui, toujours, se dilue dans les mailles urticantes du réel. Nos affinités aiment la lenteur de la rêverie éveillée, le souple d’une méditation, la flânerie d’une écriture printanière sur le bord d’une éclosion.

   La marque essentielle de ce parcours se réfère à une déambulation imaginaire. Imaginaire-onirique avec Rousseau. Ici, j’ai voulu rejoindre cette image de simplicité champêtre des ‘Charmettes’, y trouver le lieu d’un ressourcement à l’abri du ‘bruit et de la fureur’ du monde. Avec Léonard, il s’agit d’un imaginaire-symbolique centré sur une manière de mouvement perpétuel, de jeu des formes infinies que médiatise cette belle notion de ‘sfumato’, en somme une ivresse énergétique, une immersion joyeuse dans le temps qui passe, un amour du tourbillon qui réserve toujours une foule de surprises. Ma rencontre avec Platon s’est faite par l’intermédiaire de l’imaginaire-utopique. Créer une Cité en définissant sa morphologie, les lois qui la gouvernent, l’esthétique qui s’y dévoile, la religion qui l’anime, les arts qui y figurent, quelle tâche songeuse pourrait être plus exaltante ? Bien évidemment, tout activité imaginaire porte en soi les motifs de sa propre résolution et le réel nous convoque à de plus justes noces. A la force de notre capacité de rêver, à la mesure de nos plans sur la comète, dans la perspective idéale d’une vision solaire, nous traçons en nous les sentiers au terme desquels une joie sera apparue. Tout comme dans le Tao, ce n’est pas le but qui importe. Seule la VOIE !

 

 

 

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:46

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   A peine la critique de Platon s’achève-t-elle que le Philosophe disparaît, sans doute son âme est-elle convoquée par son corps de chair. Les contours de l’Atlantide vibrent d’un étrange tellurisme. Des éclairs de feu jaillissent du sol, des jets de lave enflamment le ciel, des nuées nocturnes envahissent la totalité de l’éther si bien que, bientôt, l’Île n’est plus qu’un souvenir à mes yeux, qu’une vague trace sur les contours de ma mémoire. Tout en haut, sur le balcon aux balustres solaires, il me semble voir quelqu’un qui agite ses bras en ma direction. Est-ce Platon qui me souhaite bon voyage de retour ? Bientôt voici l’entrée de la Caverne. Elle est une manière de gueule noire dont je redoute de retrouver les ombres funestes. Mais ai-je d’autre choix que de rejoindre le monde des hommes, de renoncer à voir le regard lumineux des dieux de l’Olympe ? A vrai dire, rien n’a changé dans la grotte. Tout est toujours à la même place. Un feu continue à brûler qui projette les ombres des mannequins agités par les Montreurs encapuchonnés sur la paroi qui fait face aux Voyeurs fascinés. Sont-ils, ces Voyeurs, la simple réplique des Atlantes évincés de leur « leur extraction divine », se précipitant eux et leurs coreligionnaires la tête la première dans la fosse de l’erreur et, pour finir, dans celle de l’absurde ? 

    Voici, maintenant j’ai longé à rebours le boyau qui me conduit au couloir ovale sur lequel débouchent toutes les Portes. Passant devant la Porte de la renaissance, j’ai une pensée émue et admirative pour Léonard, ses belles œuvres, sa volonté obsessionnelle de maîtriser les formes, de s’en rendre, en quelque manière, le Maître absolu. Passant devant la PORTE DES LETTRES, j’éprouve un sentiment de proximité avec Jean-Jacques, son goût de la Nature, de l’herborisation, de la rêverie poétique, du romantisme à fleur de peau. Enfin, j’ai rejoint les hauts murs d’argile de ‘La Mystérieuse’. Comme lors de mon arrivée, des silhouettes s’y profilent mais toujours dans la fuite, l’évanouissement, si bien que je pense que cette conduite fait signe en direction d’une allégorie, sans doute celle qui veut montrer notre passage à nous les hommes, dans l’instant, une marche rapide dans la ville, quelques pas de deux, puis l’éclipse au cours de laquelle, peut-être, l’être qui nous habite reconnaîtra l’entièreté de sa nature, un fini entre deux infinis pour le dire en termes pascaliens.

  

   

 

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:45

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Platon et moi nous sommes longtemps abreuvés à cette fontaine de joie. Nulle parole n’aurait pu rendre compte de ceci qui venait à nous sur des ailes de Phénix, nous renaissions à notre être, nous le comblions des mille et une faveurs que, d’ordinaire, le quotidien abrasait de sa force de destruction, taraudait du bout de son doigt pourvu des griffes acérées du non-sens. Soudain un nuage sombre plane sur le beau site de l’Atlantide. Sans doute est-il prémonitoire de faits qui pourraient nous déranger, nous ôter au spectacle de pure fascination étendu devant nous. Tel l’aruspice, je devine en ses formes convulsives, en ses encres noires, en sa brutale énergie, la pire prophétie qui se puisse imaginer. Je vois un voile de tristesse gagner les yeux de l’Athénien. Je suppose que son âme s’embrume de quelque funeste présage. Qu’il va peut-être rejoindre son corps, son âme connaissant son tombeau. De sa poitrine, que je sens oppressée, contrariée par la lame du chagrin, j’entends monter la voix du Philosophe. Il récite les dernières phrases du ‘Critias’. Après les points de suspension que l’on croirait ceux du doute, du renoncement à poursuivre une entreprise bien au-dessus des forces humaines, plus rien ne se donne qu’une aire de vaste désolation, comme si l’utopie brusquement interrompue chutait dans le piège étroit du réel, comme si l’Intelligible, pris dans de subits vents ouraniens, se métamorphosait en un Sensible têtu qui, désormais ne connaîtrait plus jamais la vérité de son être, seulement une ornière parmi les ornières du monde. J’écoute avec la plus grande attention les propos de Platon. Ils traduisent la blessure de son âme. Ils disent l’absurdité que décrypte la lucidité dans le chemin exigu qu’empruntent les hommes.

   « Telle était la formidable puissance qui s’était élevée dans ce pays, et que la Divinité dirigea contre nous pour la cause que je vais vous dire. Pendant plusieurs générations, tant que les habitants de l’Atlantide conservèrent quelque chose de leur extraction divine, ils obéirent aux lois, et respectèrent le principe divin qui leur était commun à tous ; leurs âmes, attachées à la vérité, ne s’ouvraient qu’à de nobles sentiments ; leur prudence et leur modération éclataient dans toutes les circonstances et dans tous leurs rapports entre eux. Ne connaissant d’autres biens que la vertu, ils estimaient peu leurs richesses, et n’avaient pas de peine à considérer comme un fardeau l’or et la multitude des avantages du même genre. Au lieu de se laisser enivrer par les délices de l’opulence et de perdre le gouvernement d’eux-mêmes, ils ne s’écartaient point de la tempérance ; ils comprenaient à merveille que la concorde avec la vertu accroît les autres biens, et qu’en les recherchant avec trop d’ardeur, on les perd, et la vertu avec eux. Tant qu’ils suivirent ces principes et que la nature divine prévalut en eux, tout leur réussit, comme je l’ai raconté ; mais quand l’essence divine commença à s’altérer en eux pour s’être tant de fois alliée à la nature humaine, et que l’humanité prit le dessus, incapables de supporter leur prospérité, ils dégénérèrent ; et dès lors ceux qui savent voir purent reconnaître leur misère et qu’ils avaient perdu le meilleur de leurs biens ; tandis que ceux qui ne peuvent apprécier ce qui fait le vrai bonheur, les crurent parvenus au comble de la gloire et de la félicité, lorsqu’ils se laissaient dominer par l’injuste passion d’étendre leur puissance et leurs richesses. Alors Jupiter, le dieu des dieux, qui gouverne tout selon la justice, et à qui rien n’est caché, voyant la dépravation de cette race, autrefois si vertueuse, voulut les punir pour les rendre plus sages et plus modérés. Il rassembla tous les dieux dans le sanctuaire du ciel, placé au centre du monde, d’où il domine tout ce qui participe de la génération ; et lorsqu’ils furent tous réunis, il dit : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . »

  

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:43

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

      Ainsi, maintenant, avons-nous franchi tous les cercles d’eau et de terre qui nous séparaient du cœur vivant de l’Atlantide et nous voici au point focal de la Cité, autrement dit au point d’intersection de toutes les significations. Cette étonnante acropole présente un diamètre d’environ cinq kilomètres où se rassemble tout ce dont une cité a besoin pour vivre en autarcie. Tout y est organisé, distribué selon un plan méthodique, projection dans le réel de l’Idéal symbolique tel que peut l’envisager le concept le plus exigeant. Je pense qu’il y a là filiation directe de l’Âme, de l’Esprit acceptant d’insuffler dans la matière le principe subtil qui les traverse et soutient leur invisible architecture. Pour ceci, l’Atlantide est un tour de force qui ne peut se maintenir que dans ce fragile équilibre entre une matière qui demande et une énergie qui attribue, modèle, façonne mais sans jamais livrer l’entièreté de son être aux regards et aux mains de ceux qui en altéreraient la singulière nature. Tout à la beauté de ce qui nous est offert, aussi bien Platon, le créateur de cette pure Réalité, que moi qui en prends acte, demeurons muets, sur la frontière qui sépare le silence de la parole comme si les mots que nous pourrions prononcer étaient susceptibles de faire s’effondrer ces périssables murs de Jéricho.

   Nos yeux, fussent-ils curieux, ont du mal à contenir le prodige. Ce ne sont, partout, que temples aux hautes colonnes de marbre, palais aux péristyles finement ouvragés, fresques polychromes ornant les intérieurs, édifices publics aux frontons sculptés, portant des images des dieux principaux du Panthéon grec, parterres de mosaïques aux tracés parfaits. Tout en haut de la Cité, pareil à l’Acropole dominant Athènes, le Temple dédié à Poséidon est pure merveille architecturale, picturale. Façades recouvertes d’un argent étincelant, toits entièrement revêtus d’or, voûtes en ivoire ciselé incrustées de gemmes précieuses, plafond ruisselant de la lumière inégalée de l’orichalque, création sans pareille d’un métal antique dont nulle copie n’a pu, de nos jours, être reproduite. Magnificence portée à son acmé, habileté des artisans dépassant l’imagination. Quant à Poséidon, le ‘Maître des lieux’, son culte lui est rendu au travers d’une sculpture le montrant «se tenant debout sur un char attelé de six chevaux ailés, et d’une grandeur telle que la figure touche à la voûte de l’édifice », comme vient tout juste de me le préciser Platon, l’auteur de ces lignes, à l’instant, sortant d’un long mutisme. Je présume qu’en toute simplicité et grand connaisseur de beauté, le Philosophe était ému de découvrir à nouveau toute ces facettes si éblouissantes. Qu’il les ait faites lui-même à la hauteur de son génie ou qu’elles proviennent d’une activité inconnue des hommes, peu importe, c’est la Beauté-en-soi qui est à remarquer. Peut-être même reviendrait-il à notre condition de Mortels de l’honorer, de la porter au pinacle, de lui destiner des offrandes, d’édifier un culte. C’est toujours ceci que mérite le Rare, une infinie reconnaissance qui, nous déportant de nous, nous extrayant de nos propres insuffisances nous place en regard du vaste Univers, cette splendeur qui rayonne de toutes parts dont, communément, nous ne savons reconnaître le vaste mérite.

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:42

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Présentement nous avons franchi le pont qui conduit au premier anneau. L’eau est infiniment calme, lisse, que nul courant d’air ne vient troubler. On la penserait, tout à la fois, légère, aérienne et en même temps brillante et solide comme une boule de mercure. Le ciel vient s’y refléter et ce jeu de miroir me paraît ‘piéger’ le réel, le circonscrire à cette sphère qui me fait penser à telle autre, parménidienne, celle de l’Être en sa forme abstraite, parfaite, indestructible.

   Je crois même qu’en ces lieux de pure félicité, la lumière elle-même est sphérique, minuscules assemblages de photons qui jouent l’unité de toute chose jusqu’à se confondre avec les hommes qui l’observent, s’en nourrissent, en sont éclairés depuis leur peau jusqu’en leur centre ossuaire d’éclatante blancheur. Les hommes ? Nous les apercevons déjà mais pareils à des êtres de pure présence que nul prédicat par trop incarné viendrait soustraire à leur caractère d’universalité. Car ici, en cette terre d’utopie, il convient que tout soit référé à l’Idéal, à la Perfection, qualités sans lesquelles l’Atlantide ne serait qu’une terre parmi les autres, du divers parmi le divers qui ne s’élèverait nullement du peuple des continents et autres pays.

   Or l’utopie, cette maille arachnéenne de haute fiction, cette perle brillante de l’imaginaire, ce cosmos parvenu de facto à sa forme la plus sublime ne saurait se confondre avec le banal, l’ordinaire, sous peine de connaître sa mort avant même d’avoir vécu. Donc, les Atlantes fameux, nous ne pouvons les voir avec des yeux de chair, seulement avec ceux de l’âme, ce qui nous concerne au premier chef, Platon et moi. Seulement nous ne voulons nullement abuser de notre vue panoptique, puissante telle celle du lynx. Nous voulons demeurer à distance, éclairer leurs silhouettes à contre-jour, les placer dans la pénombre d’un clair-obscur, dans le paradoxe d’une lumière originelle qui n’a encore rien décidé de soi, ni de remonter à l’ombre native du Néant, ni de surgir sur la scène du monde avec ses projecteurs, ses lampes au magnésium qui risqueraient bien plutôt de brûler que d’éclairer.

   Car pour toute manifestation d’Essence, il convient de se retenir sur le bord de l’exister, de longuement observer depuis sa margelle, il sera toujours temps de se livrer au Grand Saut, de voir les choses selon leurs angles morts, leurs perspectives tronquées, leurs affèteries de carton-pâte. C’est bien trop souvent en raison de leur empressement de connaître, de goûter aux mets de l’exister sans précaution que les Existants s’exposent à toutes sortes de déconvenues, lesquelles parfois prennent le nom de ‘Mal’ et alors la remontée vers le Souverain Bien, l’Astre Solaire devient non seulement un chemin de croix mais se révèle de toute la hauteur de son impossibilité. Une fermeture qui, parfois, ne dit son nom mais que les candidats à une vie sereine ne peuvent ressentir qu’à la manière du malheureux taureau rouge du sang que de maléfiques banderilles ont condamné à ne plus être qu’une plaie face à la gloire immédiate des hommes. Mais laissons là ces considérations ‘inactuelles’ pour de bien plus agréables pensées.

  

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:41

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Mais, avant de pénétrer dans ce qui apparait comme le Royaume Sublime, une manière de réplique du ‘Jardin des Hespérides’ où croissent les pommes d’or, ou bien de Paradis Terrestre, l’esprit de Platon n’a nullement omis de se munir du ‘Critias’ (seule parenthèse dans le monde spirituel), livre précieux dont il se propose de me lire un extrait, afin que, saisi de l’essence de la méditation du Philosophe, je puisse en toute clarté me pénétrer de ses profondes intentions. Il s’agit, en quelque sorte, d’une propédeutique, d’une initiation aux mystères mêmes de cette Île étrange qui semble à mille lieues des préoccupations humaines. La belle et grave voix platonicienne s’élève de son esprit telle la flèche qui quitte sa corde et entreprend son rapide voyage en direction de son but, la cible qui l’effectue en totalité : 

   « Les rois avaient des richesses en telle abondance que jamais sans doute avant eux nulle maison royale n'en posséda de semblables et que nulle n'en possédera aisément de telles à l'avenir. L'île leur fournissait tous les métaux durs ou malléables que l’on peut extraire des mines. En premier lieu, celui dont nous ne connaissons plus que le nom, l’orichalque, c'était le plus précieux, après l'or, des métaux qui existaient en ce temps-là. L'île fournissait avec prodigalité tout ce que la forêt peut donner de matériaux propres au travail des charpentiers. De même, elle nourrissait en suffisance tous les animaux domestiques ou sauvages. Elle donnait encore et les fruits cultivés, et les graines qui ont été faites pour nous nourrir et dont nous tirons les farines. Ainsi, recueillant sur leur sol toutes ces richesses, les habitants de l'Atlantide construisirent les temples, les palais des rois, les ports. »

   Parvenu à ce point du récit, Platon respire d’aise. Son esprit semble flotter tout autour de ses mots, pareil à ces essaims d’or des abeilles dans une lumière printanière. A l’entendre évoquer cette belle page, l’idée m’est venue qu’elle aurait pu être tirée d’un fragment de la Bible relatif à la Genèse. C’est une sorte de récit de l’origine, ce en quoi la philosophie platonicienne sonne à nos oreilles à la manière d’une théologie. En effet, la cloison est mince qui sépare la Métaphysique de sa cousine germaine la Religion. M’ouvrant de ceci au Philosophe, celui-ci réplique sans délai :

   « Mais il ne s’agit nullement d’être dogmatique, d’être crispé sur une forme unique de vérité. La vérité s’abreuve à de multiples sources que, certes, l’Idée assemble en son essence. Aussi bien pouvons-nous en trouver des éclats dans le mouvement de l’Histoire, dans la parole des Religions, dans les œuvres d’Art, dans les manifestations de l’Amour, les décisions de l’Altruisme. L’Idée est un terme commode qui synthétise toutes ces tentatives de correspondre au Vrai dans le pur éclat de sa lumière. »

  

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:39

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   « C’est sans doute ceci le réel minuscule, une pierre au milieu du chemin, une chute et au terme, rien qui ne se relève alors que le Réel Majuscule, celui avec lequel les Philosophes mes frères jonglent habituellement, s’élève de soi, plane à des hauteurs illimitées, s’extrait de la Terre, gagne le Ciel où ne règnent que des oiseaux libres, ivres de ceci, précisément, leur liberté qui est leur vérité, qui est l’essence même de leur vol. Mais, Terrien présentement libéré de ton corps, tu vas penser que je m’ingénie, telle Pénélope, à détisser la nuit ce que j’ai tissé le jour. A condamner la Philosophie pour en faire une simple matière, une pierre qui, jamais, ne pourra se connaître comme philosophale, mais lourdement contingente, cloîtrée en son être, sur le bord de mourir, abandonnant l’idée d’éternité qui, toujours l’avait hantée dans le genre d’une obsession et qui, soudain, s’apercevait de sa cruelle finitude. »

   « Oui, nous sommes constamment des êtres de désir, reprends-je, que la Nature contrarie à la mesure même de sa nécessité. Elle s’affirme continûment comme cette substance primordiale, toujours en devenir d’elle-même, grosse de son propre enfantement, bouleversée en son fond, immensément chaotique, traversée d’énergies primordiales qui migrent vers leur futur, secouée d’une terrible volonté de puissance, cette ‘Phusis’ dont parlèrent à loisir tes prédécesseurs dans la tâche de la Pensée, cette incommensurable dimension qui nous effraie quand nous tâchons de la situer à sa place propre, sidérale, cosmique, illimitée, nous les pauvres cirons qui plions sous le fardeau de l’exister. Sans doute ne nous relevons-nous jamais de cette démesure qui nous habite, nous rend infiniment vulnérables, fétus de paille dans l’œil cyclonique des vastes espaces océaniques. »

   « Ô, Terrien, combien j’apprécie ton envolée toute de lyrisme et de lucidité traversée ! Sans doute la métaphore - cette paille, cet Océan - est-elle la figure de rhétorique la plus conforme à combler le fossé dont je parlais à l’instant, creusé entre la condition humaine et le langage. Nous comprenons immédiatement, sans peine, la dimension de vertige qui habite deux entités si dissemblables, si éloignées en leur sens, un empan abyssal les place en des territoires opposés, non miscibles. Nous identifiant au fragile brin de paille, nous percevons combien l’Océan, l’être-des-choses-en-sa-totalité nous écrase de son poids incommensurable. Le simple écart entre deux mots dessine la ligne de partage entre le fini et l’Infini. Tout ceci est assez admirable pour que cela mérite d’être mentionné. A condition, bien entendu, de ne point abuser du langage à des fins d’exposition de soi en sa prétendue vérité, œuvre dont les Sophistes sont coutumiers, eux qu’intéresse seulement leur propre esquisse. Tout le reste n’étant que de surcroît ! »

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:38

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   A peine les mots de Platon s’abîment-ils sur le bord de ses lèvres que nous nous trouvons dans l’immédiate périphérie de l’Atlantide. Avec plus d’exactitude, je dirai que nos esprits, nos âmes, à savoir nos principes incorporels s’y trouvent et que, manifestement, je me sens libre d’avoir laissé mon corps de chair derrière moi, tout là-haut au sein de sa citadelle de muscles et de peau.  Alors l’Académicien se métamorphose en Cicérone, lui qui a décrit l’Île Très Fameuse dans ‘Le Critias’. Je n’ai guère qu’à l’écouter, à profiter de son éloquence légendaire, elle qui paraît n’avoir nulle limite.

   Maintenant nous sommes tout près de la vaste Cité, sur le bord externe du premier canal. Mon guide m’explique la valeur réelle et symbolique de ces anneaux d’eau, enchâssés les uns dans les autres.

   « Sais-tu l’importance de ces canaux, la raison même de leur forme ? Eh bien ils sont, tout à la fois, des ouvrages défensifs, des barrières contre les attaques ennemies et la figure même de l’abritement des hommes tout autour d’un Pouvoir qui les protège et qu’ils vénèrent. Tu n’es pas sans connaître la valeur du centre par rapport à la périphérie ? Au centre est le germe de toutes choses, sa puissance d’effectuation, son principe de condensation qui, de proche en proche, se diffuse à l’ensemble de ce qui est, lui confère sens et devenir. C’est bien pour cette raison de large déploiement à partir du milieu que la Résidence Royale, la demeure de Poséidon occupe cette place à nulle autre comparable. C’est un centre originel autour de quoi tout s’ordonne, la vie sociale, éducative, culturelle. C’est de là que partent les lois devant lesquelles les hommes ne pourront que s’incliner. Ne le feraient-ils, ils s’exposeraient aux pires des déconvenues, ils mettraient en danger leur simple prétention à vivre ! »

   Je dois dire que, malgré mon enthousiasme, malgré ma réception très positive des paroles de l’Athénien, j’éprouve une manière de sentiment mêlé, à la fois d’admiration et de critique de son discours inaugural :

   « Mais dis-moi, cher Platon, bien que ta démonstration soit brillante et à tous égards rationnelle, ne fais-tu la part trop belle au Prince de cette Cité, à Poséidon lui-même qui pourrait bien être tenté d’abuser de sa position de ‘Prince’ ou plutôt de dieu et faire de son pouvoir l’instrument d’une oppression, d’une confiscation des initiatives du peuple au seul profit de son propre bien ? » 

   « Tu penses, je présume, à l’institution de quelque pouvoir tenté par les excès d’une oligarchie ? »

   « Oui, c’est bien de ceci dont il s’agit. En quelque sorte de placer le Prince en son palais doré alors que le peuple demeurerait ‘dans ses fers’. »

   « Certes, Terrien, tu as raison mais tu ne dois nullement oublier la nature même de mon entreprise : offrir aux hommes la Cité Idéale dont toujours ils ont rêvé sans jamais pouvoir lui donner un visage réel. Oui, je sais, les Citoyens de tous les pays diront que mon récit est pure utopie, qu’il prend sa source dans les brumes de la mythologie, que cette dernière n’est qu’un rêve éveillé. Mais, dis-moi, toi qui accompagnes ma méditation, es-tu réel ou bien une simple fiction et moi-même ne suis-je qu’une fantaisie inventée par les Hommes afin que mes Dialogues, les berçant d’illusion, ils puissent dépasser leur lourde condition, devenir libres au moins le temps d’une lecture ? »

    « Tu sais, même la plus serrée des dialectiques échoue un jour sur les rivages de sa propre incompréhension. Afin de donner consistance au sentiment d’exister, nous ne pouvons que recourir au langage, c'est-à-dire mettre en dialogue du réel face à du symbolique. Or ces deux réalités ne sont pas d’un niveau identique, loin s’en faut et c’est de là, essentiellement, que vient le problème de la vérité. En effet, qu’en est-il de la vérité d’un homme de chair confronté à son travail, aux apories diverses qui entravent sa marche, parfois à la guerre, toujours à la mort en définitive ? Le hiatus est si évident. Le mot qui doit apporter la solution n’est pas la chair qui souffre et pâtit dans son être matériel. Le langage qui est censé tout résoudre de nos contradictions est toujours trop loin, toujours trop haut et résonne de façon bien différente par rapport aux lianes de nos soucis, aux racines du Mal en lesquelles nos pieds s’entravent et, le plus souvent, chutent lourdement. »

  

 

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:37

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Je suis tout à l’extase de cette découverte lorsque l’avisé Platon, désignant du bout de son index savant une forme circulaire à laquelle je n’ai guère fait attention, me pose la question :

   « Qu’aperçois-tu ici-bas qui, j’espère, parle à ton âme ? »

   J’applique mon regard à pénétrer ce que le Philosophe me montre. Dans un genre de Grand Anneau, que je nomme, pour la commodité, ‘Ville-Paysage ou Ville-Monde’, je distingue avec une réelle acuité, dans le premier quart, en haut et à droite, les plaisantes collines de Savoie avec l’image des ‘Charmettes’ qui, vues d’ici, me font penser à la spontanéité d’une image d’Epinal ; puis dans le second quart, en bas à droite, l’Atelier de Léonard qui se profile sur les doux vallonnements de Toscane. Enfin, dans la moitié gauche, un immense réseau urbain dont je peux distinguer, avec une précision géométrique, tous les quartiers qui en constituent le puzzle complexe. Ce sont des cercles concentriques qui s’emboîtent dans une parfaite exactitude, une succession de parcelles habitées, séparées par des canaux, se terminant en leur centre par un genre d’île plus élevée où, sans doute, s’élève le centre du Pouvoir et le ou les temples qui sont dédiés à son prestige.

   Voyant mon étonnement doublé d’une immense satisfaction, l’Auteur des ‘Dialogues’, sûr de son fait, me lance comme en un défi :

   « Super, qu’en penses-tu ? »

   Je ne remarque même pas le néologisme qui fleurit le verbe de l’Académicien et, tout à la joie de la découverte, je jouis bientôt du jeu étonnant de la réminiscence, ce qui, je pense, n’est pas pour déplaire à mon Hôte.

   « Mais, c’est bien l’Atlantide, si je ne m’abuse ! »

   « Tu ne t’abuses point. C’est même la vérité vraie. Aimerais-tu connaître l’Atlantide de plus près ? » 

   « Certes, mais comment faire ? Ce balcon est si loin et l’Atlantide si éloignée ! »

   S’apercevant de mon réel dépit, Platon ne tarde guère à me rassurer.

   « Terrien, oublie donc ton corps un instant. Rassemble-toi en ton esprit. Recueille ton esprit en ton Âme et sois plein d’une intime joie. Ici, près du Soleil, sous l’aile juste du Souverain Bien, nous n’avons plus besoin de nous encombrer de ces anatomies qui nous piègent et nous contraignent à nous confondre avec la matière. Tu le sais bien, Terrien, notre Être déborde toutes choses. Communément les gens croient qu’il s’agit de l’inverse, que ce sont les choses qui nous constituent, que nous en sommes de simples districts. Mais combien leurs jugements sont hâtifs et, pour tout dire, simplistes. Quelque individu du type de la chose a-t-il jamais eu une pensée ? Un concept est-il monté de la chose ? A-t-elle émis l’ombre d’une vérité ? L’ombre ? Sans doute. Une Vérité ? Jamais. Le plus souvent les hommes ne croient qu’à ce qu’ils voient : ce mur-ci, cette table-là, cette chaise encore, aux pieds solidement amarrés au sol. Jamais ils ne réfléchissent à l’Idée de Mur, de Chaise, de Table. Ils veulent un monde entièrement constitué de sable et de ciment, de paillage et de traverses, de plateaux de bois et de nœuds dans le bois. Ils ont une manière de logique concrète dont ils ne démordent pas, persuadés qu’eux-mêmes ne sont qu’un assemblage de muscles, de chairs, de sang. Mais, ne seraient-ils que ceci, ils n’auraient nulle conscience, donc nul recul et ne pourraient même pas savoir qu’ils font partie de la classe ‘hommes’. De simples choses parmi les choses. Mais je sais que tu entends mes mots, aussi ne perdrons-nous nul temps à démontrer des vérités. Le propre de ces dernières est d’être évidentes. Donc… Allons voir l’Atlantide ! »

  

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