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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 08:51

 

Les Encloisonnés.

 

 le.JPG

 Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

  A l'origine, avant que la frénésie du monde ne s'empare d'eux, les Petits Xylophiles menaient une vie tranquille que n'auraient même pas troublé le passage de la tempête ou bien les humeurs maussades des Existants. Confiés qu'ils étaient à la rive de l'eau, au bord du fossé, à la steppe du terrain vague, au tas de rebut près des habitations, aux ballasts des voies ferrées, à la plage où couraient les enfants insouciants, enfin à tout endroit mimant la fin d'une partie de jeu, ils vivaient à seulement se laisser porter par une insouciance foncière et une liberté de tous les instants. Parfois, des Passants colériques les propulsaient dans le vent du bout de leurs chaussures; parfois des bambins en faisaient des palissades pour leurs châteaux-forts. Puis tout revenait dans l'ordre, ou plutôt dans un désordre auquel ils étaient habitués, dont ils faisaient leur horizon quotidien. Ainsi allaient les choses, comme le nuage parcourt le ciel sans se questionner sur la raison qui le conduit à errer sous l'infinie étendue du ciel.

  Tout aurait pu continuer ainsi si, l'un des Xylophiles, plus téméraire que les autres ou bien plus inconscient ne s'était avisé, un jour, de s'enquérir du mode de vie des Terriens. Il était fasciné par la condition des Bipèdes, par leur aisance à se mouvoir dans les avenues scintillantes de lumière, à se vêtir d'habits exacts, à rouler dans des décapotables, les cheveux au vent avec la musique qui se déversait dans le pavillon de leurs oreilles, à bâtir de somptueuses villas ou bien des tours dont la tête se perdait dans les nuages. L'Intrépide Boisé confia ses impressions aux plus proches de ses amis, puis bientôt, la parole faisant tâche d'huile se répandit parmi le petit peuple de Liteaux et autres Voliges avec la vélocité que met la calomnie à se répandre au mitan des bouches vipérines.

  Au creux des dunes, à l'ombre des roses trémières, près des vieux lavoirs, derrière des cabanes de planches, on s'assembla bientôt en un étonnant essaim qui bourdonnait de colloques singuliers. On tirait des plans sur la comète, on disait l'avenir avec des couleurs pastels, on évoquait le passé cerné de teintes usées. On aura compris que tout ce petit monde nageait par anticipation dans le bonheur sinon dans la plus pure utopie. Bientôt l'on aperçut de petits groupes s'affairant à cueillir vis et boulons, agrafes et ficelles, enfin tout moyen de contention utile à leur projet. Car il ne fallait pas demeurer Bois dociles que flattaient seulement les mains souples de l'air, pas plus que l'on ne pouvait se satisfaire de flotter parmi les détritus échouant au bas des écluses et autres ruisselets sans avenir. Les Hommes, ces Fascinations-debout, on les avait aperçus dans leur gloire de lumière, dans leur halo pareil à la mandorle des Saints et l'on voulait une partie de ce rayonnement, de cette belle perspective à imprimer sur la toile du néant. Alors l'horizon du sable se peupla de cabanes goudronnées et de sympathiques sémaphores; alors les banlieues virent pousser des champignons de bois et de planches; alors les villages eurent leurs maisons aux balcons brodés, aux volets riants et, en s'approchant, on pouvait y apercevoir les Petits et Petites Xylophiles occupés à toutes sortes de tâches. Ecouter la radio, regarder les écrans de la télévision, boire et deviser autour d'un feu de bois. Le bois était de bûches et non de celui qui les faisait se sustenter et un seau d'eau veillait sur l'incendie. Il n'y avait pas de quoi se faire des cheveux. De ce côté-là, il n'y avait nulle inquiétude !

  Mais le plus étonnant se révélait sur les grandes places des villes, auprès des bâtiments officiels, musées et autres monuments et, surtout dans la densité des barres verticales qui longeaient les artères commerçantes, près de la bourse, des cafés et des restaurants. A la symphonie pressée et étroite de la grande folie humaine, faite de béton, d'acier et de verre, les Xylophiles avaient voulu marquer de leur empreinte de bois les constructions des Hommes. Et, plus les jours passaient, plus les habitants des villages et des hameaux périphériques venaient rejoindre leurs Compagnons bâtisseurs, s'entassant parfois plus qu'il n'était de raison dans les cellules étroites que le faible espace vital autorisait, à l'exclusion de tout autre projet extensif. "Moins on occupait d'espace, plus on était heureux.", telle semblait être la devise des nouveaux convertis à cette urbanité grégaire où tout tutoyait tout dans une sorte de bienheureux maelstrom.  Et heureux, ils l'étaient, mais à la manière de leurs Coexistants de chair et de sang , c'est-à-dire dans le bruit et la fureur, la course aux désirs multiples, la giration infinie qui s'emparait d'eux comme s'ils étaient devenus de simples chevaux de bois - leurs Cousins matériels -, tournant sans fin sur un carrousel semblant ne pas avoir d'autre but que de tourner.

  Et voilà que se faisait jour, dans leur conscience meurtrie, une bien triste et fade vérité dont ils auraient souhaité faire l'économie mais le monde tournait et il paraissait difficile d'en descendre sans bleu à l'âme. Certes le confort, ils l'avaient, certes la chaude communauté, ils en étaient entourés jusqu'à la démesure. Ils ne se plaignaient pas de cette promiscuité faite de ce bois qui les constituait dont, jamais, ils n'auraient voulu renier la moindre fibre. Ce qui les gênait, les troublait, enfonçait ses échardes au plein de la conscience, c'était quelque chose d'impalpable, d'indéfinissable dont ils pressentaient que cela constituerait leur perte proche. Ce qui les glaçait et menaçait de les engloutir dans une finitude proche, c'était ceci : dans leur nouvel habitat si bien ordonné en cosmos, eh bien, il n'y avait plus place pour faire se mouvoir l'invisible. L'esprit  rétrécissait comme peau de chagrin, les émotions s'enroulaient en minces vrilles, les sentiments se terraient dans un cocon étroit, les intuitions devenaient gale du chêne, la pensée s'amenuisait pour n'être plus qu'une boule pareille aux amas blancs des chenilles processionnaires.

  Mais alors, même de bois, même de cette matière a priori sourde et fermée, comment pouvait-on exister sans l'essor toujours indispensable de la conscience, comment pouvait-on continuer à s'éployer si rien ne concernait plus que du compact, du refermé, du non atteignable ? Comment se disposer à vivre dans cette gangue fibreuse où même la lumière menaçait de ne plus entrer ? Dans ce terrier fermé aux battements du monde, au beau dépliement de sa corolle polychrome, comment pousser devant soi sa propre germination alors que tout menace de disparaître dans l'incompréhension ? Comment ? Il semblait n'y avoir aucune issue et les Xylophiles paraisssaient être destinés à une perdition  proche.

  Heureusement pour eux, un Sage parmi les sages du petit peuple du bois s'était abrité au creux d'une dune et observait le mouvement du monde. Lui, avait gardé l'espace libre de la pensée, la mouvance de l'esprit, le sillage de feu de la conscience. Il avait résisté aux Sirènes qui chantaient, là-bas, dans le lointain des villes, près des tours hautaines et froides. Près de la folie qui faisait ses gigues et attisait son sabbat. Il préférait la modestie du sable à l'empire suffisant du béton. Il se souvenait, autrefois, en des temps très anciens, avoir été graine, puis arbrisseau près des eaux fraîches, puis arbre à la ramure imposante balançant sa libre architecture sous les coulures du vent. Il en avait gardé une infinie humilité, même si aujourd'hui il avait revêtu l'apparence d'une solive usée, poncée par l'air, érodée par le sable. En son sein il sentait encore vibrer faiblement, mais vibrer tout de même, cette "âme du bois", ce cœur vivant relié à la sève, à la croissance, à la vie et à son inextinguible expansion. Vivant, il l'était, aussi bien que la course du nuage, la libre ascension de l'oiseau, les cheminements des Hommes sur Terre. Cela, cette intime conviction, il s'arrangea pour la jeter au premier zéphyr venu. Elle fit ses circonvolutions et ses arabesques, finissant par venir habiter les pavillons étonnés des Xylophiles, entrer dans leur corps éblouis. Peu de temps passa avant que le Petit peuple du bois  ne se défît ses liens, retrouvant la libre dimension de l'espace qui lui était allouée de toute éternité. Aujourd'hui, ils vivent heureux, sur les hauteurs de quelque cimaise de l'art. Allez donc les voir, votre amitié  sera cet invisible dont ils avaient cru pouvoir s'abstraire la mesure d'un instant mais dont ils sont tissés, comme vous et moi, depuis le premier poème  qui s'est illustré sur l'aire ouverte des choses. 

 

 

 

  

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6 janvier 2014 1 06 /01 /janvier /2014 09:44

 

 

Cirque d'Hiver

 

cirque d hiver bouglione ensemble 

 Source : Structurae. 

 

 

Avant-Texte

 

   Marie-Odile vit à Paris, Boulevard du Temple, entre son père Henri, tailleur de son état et sa mère Marguerite, bénévole auprès des enfants malades à l’Hôpital Saint-Louis.

 

  Milien, un accordéoneux orphelin recueilli par les Sœurs des Blancs Manteaux, vient jouer quotidiennement devant le Cirque d’Hiver.

 

  Un jour, Marie-Odile et Milien décident d’unir leurs vies sous le signe de l’amitié. Mais Henri est fortement opposé à cette union qu’il juge contre nature. Le couple quitte Paris et se réfugie dans le sud, à Callonges où vit Gary Mengès, un oncle de Marie-Odile.

Celle-ci est occupée à des travaux de couture alors que Milien vit dans un songe permanent au milieu des airs et fredaines du music-hall.

 

  Puis, un jour, après la disparition de Gary, tout bascule et la Combe Gignac où ils vivent devient le lieu d’un non-sens.

 

  Pour des raisons liées à leur propre passé, l’accomplissement de leurs destins ne pouvait exister que sous la forme du tragique.

 

 

***********************

 

 

I - Boulevard du Temple

 

 

       Paris. Automne 1920

 

  Septembre a habillé Paris d’une teinte fauve, couleur d’écorce. Quelques feuilles se détachent déjà des arbres, jonchant les trottoirs d’étoiles lumineuses. Du haut de sa fenêtre, Marie-Odile regarde les allées et venues boulevard du Temple. Ce sera bientôt l’heure de la projection au Cirque d’Hiver et les globes électriques se sont allumés. Les premières voitures, longues carrosseries noires et jaunes que coiffe une capote de toile huilée, se rangent le long de la Rue Amelot. De minces jeunes femmes en descendent, vêtues à la garçonne, tailleurs-jupes, chemises blanches à cols et manchettes, cheveux courts plaqués par un bandeau. Marie-Odile aimerait bien aller s’asseoir sur les sièges de velours, attendre que les lampes s’éteignent et regarder les images envahir l’écran à la façon d’un rêve.

  Mais Marie-Odile n’a que huit ans. « Tu n’as pas l’âge du cinéma », lui dit toujours son père et elle se contente du spectacle de la rue, laisse sa vue planer sur les frondaisons de la Place Pasdeloup, du petit square entouré de grilles où l’on promène des enfants dans de grands landaus noirs. Alors, de dépit ou par désœuvrement, elle se laisse glisser dans le grand escalier ciré qui descend les étages. Une lumière dorée coule dans la salle à manger, faisant briller les maroquins des livres. Sur la grande table ovale, deux ou trois volumes que sa mère a dû consulter avant de partir faire la lecture aux enfants de l’hôpital.

  Au rez-de-chaussée, sous le rond d’une opaline verte, son père est occupé à tailler un costume.Marie-Odile aime l’odeur mouillée de la pièce, les carrés de moleskine et de satin pareils aux damiers d’un paysage, les grands ciseaux qui déchirent la toile en crissant, la légèreté des papiers de soie, les calques semblables à des voiles de brume, la machine à coudre et son pédalier de fer, le hérisson d’aiguilles accroché à la manche d’Henri, le mètre jaune et noir comme une longue chenille autour de son cou. Marie-Odile passe des heures à l’atelier, lorsqu’elle n’a pas école, apprenant à découper un patron, à en reporter le modèle sur la toile, à coudre des doublures, à s’essayer aux épaulettes, au repassage avec l’odeur âcre de la pattemouille et les vapeurs qui piquent les yeux.

  Ce qu’elle aime aussi c’est aller au Sentier, sous la verrière blanche des grands entrepôts et fouiller parmi les empilements de coupons, éprouver la souplesse des jerseys, la douceur des cachemires, le friselis du crêpe, la glaçure de la soie pareille au flanc d’un céladon.  Quand elle a épuisé le plaisir de l’atelier, elle remonte à la cuisine, met le couvert, attendant que sa mère soit rentrée de l’hôpital, que son père ait fini de faufiler un pantalon, un gilet. Puis le repas en silence avec un peu de musique en toile de fond. On a si peu à dire alors que la vie coule à la façon d’une eau paisible. Avant de s’endormir, Marie-Odile, derrière le cadre de sa fenêtre, regarde les feuilles du square glisser sur le bitume. Les derniers spectateurs quittent le Cirque d’Hiver. Une brume légère grise les trottoirs. Il est temps alors de tirer les rideaux. Henri a rejoint son atelier pour finir d’y tailler un lin, une flanelle. Marguerite, sur le sofa, lit les histoires qu’elle racontera demain aux enfants. Les jours succèdent aux jours, géométrie simple et ordonnée que délimitent le Cirque d’Hiver, le Sentier, la Rue Amelot, la Rue Bichat près de Saint-Louis.

 

 

II - Les Blancs Manteaux

 

        Paris. Eté 1930

 

  Dans ses cheveux relevés en chignon, Marie-Odile plante une écaille blanche, se maquille discrètement - une touche de poudre de riz -, regarde la pluie qui glisse doucement le long des vitres. Une grande flaque grise, Place Pasdeloup, dans laquelle se reflètent le dôme sombre du Cirque d’Hiver, les statues équestres qui en encadrent la porte. Sur la planche à tréteaux, un carton avec un costume de serge grise. Calligraphiée sur une étiquette, l’écriture d’Henri :                                                                                                               

 

Monsieur Milien GERVAIS

Institut des Blancs Manteaux

Rue de Bretagne

 

 Boulevard du Temple le ciel s’est un peu éclairci, couleur d’ardoise avec de longues traînées blanches. Sous son parapluie, Marie-Odile regarde les nuages semblables à la toile qu’elle porte aux Blancs Manteaux. Elle se souvient y être allée alors qu’elle était adolescente. Arrivée Rue de Bretagne elle reconnaît, face au Square du Temple, un immeuble de pierre aux grandes verrières, la façade ornée de fleurs de lys. Elle sonne, pénètre sous le porche. Une Religieuse vêtue de blanc sort de la loge. Marie-Odile lui remet le carton qu’elle a pris soin d’envelopper dans une pièce de coton épais mais la pluie a délavé la belle écriture d’Henri et le nom est tout juste lisible.

  La Sœur prend le colis, ajuste ses lunettes. Elle va au pied de l’escalier où coule une lumière verte d’aquarium. Elle appelle :

 

« Monsieur Milien, il y a une surprise pour vous, descendez vite ! ».

 

Un bruit de pas sur les marches. Un homme jeune, l’air un peu égaré, un soupçon de moustache sur la lèvre supérieure ; de grandes lunettes cerclent des yeux effarouchés. Il s’empare du costume de serge, bredouille quelques mots incompréhensibles, se retire avec une sorte de révérence maladroite. La Sœur remercie. Marie-Odile prend congé. A sa droite, sur une plaque qui brille discrètement dans la pénombre, une inscription que les années ont presque effacée :

 

Orphelinat des Blancs Manteaux

 

 La porte s’ouvre sur des trottoirs qui étincellent. Le soleil d’été est revenu. Rue des Filles du Calvaire la boulangerie est encore ouverte. Marie-Odile y achète un pain de campagne, couleur de moisson, à la croûte ferme et odorante. Dans la perspective de la rue elle aperçoit les murs arrondis du Cirque d’Hiver, ses grilles de fer forgé, ses lanternes de bronze. Elle ne sait pourquoi, elle repense à ce grand dadais des Blancs Manteaux. La serge grise lui ira bien ; il paraît si sérieux avec ses immenses lunettes, son air de séminariste. Elle entre dans la maison. On entend le cliquetis des ciseaux dans l’atelier. A l’étage, les variations Goldberg de Bach. La journée a dû couler comme du miel à l’hôpital Saint-Louis. Il sera bientôt l’heure de dîner.

 

                                                                                                 

III- L’Accordéoneux

 

       Paris. Eté 1932

 

  Dans sa chambre Marie-Odile pique les poches d’un gilet, met un dernier point à une boutonnière. Puis elle se lève, ouvre la fenêtre. Les platanes, sur le boulevard, font une longue coulée verte pareille à un nuage d’eau. Quelques enfants, dans le square, jouent à se poursuivre autour de la fontaine au pélican ; des femmes en ombrelles sortent de la bouche du métro. Au café Glacier, à l’angle de la Rue Amelot, les tables se remplissent peu à peu. Derrière les murs du Cirque d’Hiver on brosse les alezans, les écuyères s’habillent de tulle, les jongleurs font tourner leurs massues. Dans un peu moins d’une heure les portes s’ouvriront sous l’éclat des projecteurs, l’orchestre enverra ses premières notes de musique.

   Dehors aussi, dans l’air qui se teinte de mauve, l’éclat de quelques notes, les plaintes d’un accordéon dont on joue gauchement, sorte de pot-pourri de musette et de rengaines de music-hall. Dans la rue les regards se tournent et découvrent, tout près du square, le musicien assis sur un pliant de toile, un gobelet de carton à ses pieds. Du haut de son balcon, Marie-Odile a aussitôt été attirée par cette ritournelle étrange, jouée avec l’innocence d’un enfant. Elle regarde un moment ce spectacle improvisé. Quelques bambins jettent un peu de monnaie dans la sébile et ça fait un bruit semblable à la pluie sur un toit de tôle. L’homme est d’apparence jeune, plutôt fluet, ses yeux dissimulés derrière des lunettes à monture d’ébonite, cintré dans un costume gris, de grandes chaussures de cuir à ses pieds. Ses mains longues et fines glissent sur les boutons de nacre, hésitantes comme les premiers pas d’un funambule.

  Marie-Odile referme la fenêtre, descend les marches de bois. Au rez-de-chaussée son père repasse des toiles dans un air embrumé de vapeur. Elle décide d’aller faire quelques pas en direction de Filles du Calvaire, pour dégourdir ses jambes, s’aérer, profiter des derniers rayons du soleil qui remontent le boulevard depuis la Bastille dans une sorte de nuage doré. Alors, dans son esprit, c’est une brusque illumination, comme si, l’espace de quelques secondes, le temps s’était inversé, qu’il avait reflué jusqu’à ce jour gris et pluvieux où elle était allée, Rue de Bretagne, faire sa livraison. Elle revoit, dans le jour glauque de l’entrée des Blancs Manteaux, la Religieuse dans ses voiles clairs, la silhouette évanescente du Pensionnaire venu récupérer son deux pièces de serge grise. Mais oui, l’évidence est là, l’accordéoneux du Cirque d’Hiver n’est autre que l’orphelin à qui elle a livré, il y a deux ans, le costume taillé par son père, qu’elle-même avait fini d’assembler. Et cette coïncidence, à défaut de l’étonner, lui paraît sonner à la manière d’un événement singulier. C’est comme une force mystérieuse, une sorte d’aimantation qui l’oblige à revenir sur ses pas, à se figer sur le trottoir en face du square, à écouter la mélodie brouillonne sortir de l’instrument désaccordé. Cette musique est belle à force de candeur, d’ingénuité, de maladresse appliquée et Marie-Odile revoit cette étonnante pirouette de clown alors que le jeune homme prenait livraison de son uniforme.

  Une émotion s’empare d’elle, qu’elle ne saurait expliquer, et étrangement un sentiment s’installe à la manière d’une intime et troublante conviction : le destin, sous les traits de cet inconnu, est venu à sa rencontre. Ce soir, à table, alors que s’égrènent les notes enjouées d’une sonate de Diabelli, Marie-Odile est absente aux autres, à elle-même. Elle sait que quelque chose vient de changer dans sa vie. Elle en a la certitude mais elle n’en cerne pas encore les contours. Tard dans la nuit, cependant que ses parents auront regagné leurs chambres, Marie-Odile descendra sans faire de bruit dans la salle de couture. Elle feuillettera  patiemment les volumes recouverts de moleskine noire. Celui de l’année 1930 portera, en date du 13 Juin, écrite en lettres fines et appliquées, l’information qu’elle vient y chercher.

 

13 Juin : Livraison aux Blancs Manteaux d’un ensemble

de serge grise destiné à Monsieur Milien

Gervais, pour la somme de 277 francs et 35

centimes.

30 Juin : Somme réglée par l’Econome de l’Orphelinat

des BM pour le costume de Mr MG.

 

 

 

 

IV- Canal Saint-Martin

 

 

 Trois jours passèrent sans que Milien revînt jouer au Square Pasdeloup. Trois jours passèrent oùMarie-Odile cousit ses surjets d’une façon aussi fantaisiste qu’illogique. Il était grand temps que l’accordéoneux fît son apparition. Le quatrième jour, aux environs de dix neuf heures, la silhouette dégingandée de Milien s’inscrivait à nouveau sur fond de Cirque d’Hiver.

  Elle ne descendit pas de son étage. Elle écouta seulement les notes clinquantes sortir de l’accordéon, voltiger comme de gros bourdons au milieu des frondaisons. A la fin de l’été, une sorte d’assiduité semblait s’être emparée, par on ne sait quelle bizarrerie, du rythme de vie deMilien. Celui-ci venait, avec la régularité d’un métronome, peu avant le spectacle, disposait son pliant face à la terrasse du Glacier, le Cirque d’Hiver à sa droite. Les habitués du quartier s’étaient accoutumés à sa présence, à sa musique bancale. Chacun s’était résolu à y prêter une oreille discrète et bienveillante et il n’était pas rare que le gobelet de carton s’emplît de lumineuses pièces de dix francs.

  Début Juillet, Marie-Odile estimant que la belle constance de Milien, - il regardait parfois discrètement en direction de son balcon – n’était pas le simple fait du hasard mais le fruit d’une volonté consciente (peut-être l’avait-il reconnue ?), elle se hasarda, un soir, aux alentours de dix neuf heures trente à aller flâner du côté du square. Elle s’installa à la terrasse du Glacier, regardant et écoutant à loisir le tableau simple et naïf que lui offrait Milien.

De cette époque datèrent leurs premières promenades, d’abord modestes, dans la Rue Oberkampf toute proche, puis le long du terre-plein ombragé du Boulevard Richard-Lenoir, enfin sur les berges fluviales du Canal Saint-Martin. C’était cette proximité d’un long ruban liquide glissant entre ses quais de ciment qu’ils préféraient, l’impression d’espace, la vue qui, parfois, portait loin sur le miroir de l’eau et les boules vertes des arbres comme de gros flocons entre ciel et terre. Ils parlaient peu, s’étonnaient selon les jours de l’ardeur du soleil, du courant d’air qui glissait sur la surface lisse du canal, de la rareté des passants, parfois de la foule qui, le dimanche, martelait le pavé de ses pas assidus.

  C’était Marie-Odile qui s’exprimait surtout, posait des questions, faisait rebondir le dialogue. La jeune fille aurait aimé savoir ce qu’avait été la vie de Milien avant qu’elle ne le connût, l’histoire de son enfance, les raisons de sa présence à l’Orphelinat. Mais la jeune fille se heurtait à une sorte de douloureux silence qui confinait le plus souvent à la mutité. Et ce silence elle le respectait, à la façon d’un secret. Alors ils s’étonnaient de tout et de rien, du temps qui passe, de la mode, des faits divers, du spectacle de la Rue Amelot, des automobiles, de la course des Vingt quatre heures du Mans. Milien ne semblait s’intéresser qu’au divertissement, à la surface des choses, aux faits anodins d’une actualité récente. Il se passionnait pour la mise au point de la première horloge parlante, le record de vitesse de la Blue Bird sur la plage de Daytona, la propagation des ondes radio. Redescendant le canal en direction de la Rotonde de la Villette, ils restaient longtemps à observer la manœuvre du pont levant de Crimée et Milien ne se lassait jamais de regarder l’ascension du lourd tablier de métal hissé par des câbles, la rotation des immenses poulies, le jeu simultané des pignons et des crémaillères, un peu comme un enfant ébloui l’eût fait devant les aiguillages, barrières et signaux d’une voie ferrée miniature. Milien lui-même semblait être une « miniature » du genre humain que le réel n’atteindrait jamais.

  Plus qu’une rencontre d’amour, la relation de Marie-Odile et de l’orphelin des Blancs Manteaux était teintée d’amitié et de respect mutuels. Marie-Odile, pour son compte, ne demandait guère plus à Milien que ce lien d’affection. Pour l’enfant qu’il était resté, Marie-Odile devait devenir, au fil des jours, la mère qu’il n’avait jamais connue.

 

 

 

V- Jour de relâche

 

       Paris. Automne-hiver 1933

 

  Ainsi le temps passait dans une manière de paisible harmonie, faisant alterner la douceur des tissus de soie, les notes syncopées du Square Pasdeloup, les longues promenades sur les rives du Canal Saint-Martin. Pris dans les mailles des jours, Milien et Marie-Odile se laissaient aller à une mélancolie facile que le réel n’atteignait guère. L’automne finissant paraît leur rencontre des couleurs lentes de l’insouciance. Cependant le chemin qu’ils empruntaient, aussi droit et lumineux que le fil de l’horizon, devait s’assombrir de quelques nuées et bientôt l’atmosphère bascula de la douceur d’octobre aux rigueurs de novembre.

  Milien, fidèle à sa mission d’accordéoneux, venait se disposer face au Glacier, vêtu d’un long manteau de poils qui tutoyait le trottoir de ciment. Les consommateurs n’étaient plus aux terrasses mais dans des rotondes que chauffaient des poêles à pétrole. Les jeux des enfants se faisaient plus rares autour de la fontaine au pélican. Quant à Henri, son mètre ruban autour du cou, il surveillait avec anxiété et amertume, depuis son atelier, le manège de Marie-Odile et de son musicien. Il considérait la situation sans issue et s’en ouvrit, un soir, à sa fille avec une sorte de violence à laquelle elle ne s’attendait guère :

 

  « Marie-Odile, l’accordéoneux, ça suffit. Tu choisis, c’est nous ou c’est lui ! »

 

 Le message, bien qu’elliptique, était sans équivoque et ne semblait tolérer aucune issue. Marie-Odile ne s’en offusqua pas. Elle pardonnait à son père ce tempérament entier qui, en fait, cachait une profonde humanité. Elle monta dans sa chambre et parcourut du regard le désordre des toiles et des tissus que, depuis plusieurs jours, elle se préparait à assembler. Elle ouvrit l’armoire, y prit quelques effets, des affaires de toilette, une sacoche de cuir offerte par sa mère pour son dernier anniversaire. Quelque part, dans la rue, un violoneux distillait les notes tristes de l’adagio d’Albinoni. Elle tira les rideaux. La bise faisait tourbillonner les dernières feuilles des platanes qui voltigeaient comme d’inutiles papillons. C’était jour de relâche au Cirque d’Hiver.Milien ne viendrait pas.

 

 

 

 

Gary Mengès

 

  Fin Novembre, la lettre que Marie-Odile attendait est enfin arrivée. Elle est montée dans sa chambre, a ouvert l’enveloppe. L’écriture souple de son oncle Gary courait le long des pages.

 

 

                                                                        Callonges, Jeudi 23 Novembre 33

 

                                    Ma chère Marie-Odile,

 

  Ta lettre m’a fait le plus grand plaisir malgré les nouvelles en demi-teintes que tu m’annonces. Ainsi mon beau-frère Henri t’a mise devant un choix pour le moins délicat : ou bien rester Boulevard du Temple ou plaquer ton accordéoneux.  Et ma sœur Marguerite, comment réagit-elle ? Tu ne m’en parles pas. Bien sûr il ne m’est guère aisé de prendre position et je ne voudrais pas déclencher une inutile polémique, les choses ne semblant pas aller de soi.

  En attendant que les esprits se calment, nous pourrions envisager une nécessaire période de transition. Tu viendrais quelque temps habiter à Callonges avec Milien. Je pourrais te confier des travaux de couture, finitions, retouches. Heureusement le travail ne manque pas dans cette ville où les tailleurs ne semblent guère vouloir élire domicile. Milien pourrait trouver facilement des petits travaux à effectuer. J’ai quelques relations parmi ma clientèle et je ne doute pas que nous puissions lui dégoter une activité à son goût.

  En ce qui concerne le logement, j’ai toujours ma maison de la Combe Gignac, tu sais cette vieille bicoque au toit d’ardoises qu’enfant tu nommais « La Maison Perdue », à juste titre d’ailleurs, elle est si loin de tout. Mon ami Ségala, le peintre, y passera un coup de badigeon et je vous ferai livrer quelques stères de bois pour la cheminée. J’ai aussi un vieux Godin que vous pourrez installer dans la salle à manger. Et puis, quand on est jeune, on n’a jamais froid !    

  Vous aurez de quoi vivre à votre aise et quand ton père Henri sera revenu à la raison, tu pourras rejoindre le Boulevard du Temple auquel tu es tant attachée et Milien se mettra à nouveau à jouer du piano à bretelles pour les Belles du Cirque d’Hiver. Console-toi donc. Il n’y a que le temps qui soit irrémédiable. Les pires situations ont toujours une issue. Ma petite Mario, j’attends de tes nouvelles et m’impatiente à l’idée de te retrouver bientôt, ainsi que « ton » Milien.

                                                                      

                                                                         Affectueusement,

                                                                                

                                                                                  Ton Oncle Gary.

 

PS : Je ne sais pas quel temps il fait à Paris. Ici c’est l’été indien. Dans la rue les hommes sont en chemise et les terrasses de café ne désemplissent pas. Puisse ce temps béni durer jusqu’à Noël !

 

 

Le voyage

 

  En ce jour de Noël les rues de Paris sont étrangement vides, comme si Montmartre s’était transformé en Vésuve, projetant sur la ville une nuée de cendres. Marguerite et Henri sont au salon, occupés à des réussites. Marie-Odile, sac de cuir à la main, descend le grand escalier, se gardant de faire grincer les marches. Elle souhaite quitter la maison à la manière d’une ombre, évitant  les remous, les reproches, les regards qui jugent, les réflexions qui fouillent jusqu’au centre du corps.

  Sur sa table de travail, au milieu des piles de tissus, elle a laissé, bien en évidence, la lettre de Gary que ne manqueront pas de lire ses parents après qu’elle sera partie. Ainsi il n’y aura aucun mystère, aucune équivoque et Marie-Odile n’aura pas à se justifier, à se lancer dans de vaines explications. Marguerite ne s’étonnera le moins du monde de la main secourable offerte par son frère. Quant à son père, il perdra une « petite main » mais retrouvera une sérénité à laquelle il aspire. Sans doute ne comprendra-t-il pas cette tocade de Marie-Odile pour cet orphelin qu’elle connaît à peine. Du reste il manifeste une hostilité instinctive face aux saltimbanques, camelots, et bateleurs qui singent la vie plutôt que de la vivre.

  La rue est nappée de gris, entourée des falaises blanches des immeubles. Quelques feuilles flottent comme des étoiles mortes que le vent bouscule. Devant les Blancs Manteaux, dans le renfoncement de la porte cochère, une silhouette noire, un sac de toile à la main. Marie-Odile craignait, jusqu’au dernier moment, une incompréhension de la consigne, une subite volte-face, peut être un simple caprice d’enfant. Mais non, Milien est bien là à l’attendre. Mais en perçoit-il seulement le sens ?

  Les deux fugitifs remontent la Rue Réaumur, disparaissent dans la bouche de métro à Arts et métiers. De la nappe immobile du ciel tombe un lent grésil. A la gare d’Austerlitz les voyageurs sont peu nombreux. Pendant la durée du trajet, comme au bord du Canal Saint-Martin, c’est Marie-Odile qui entretient les braises de la conversation. Souvent Milien, la tête appuyée contre le coussin, s’endort en souriant, poursuivant on ne sait quel rêve d’enfant. Il fait presque nuit lorsque le train arrive à Callonges. Sur le quai, drapé dans un élégant loden vert bouteille, coiffé d’un chapeau marron à larges rebords, Gary Mengès attend ses invités. Ce soir des couverts sont retenus à La Table d’Epicure, dans le quartier de la vieille ville.

 

 

VI - La chute

 

       Callonges. Automne 1980 

 

  Début octobre et déjà les premières morsures du froid. Venu des plaines, le vent glisse le long des berges du Dol, remonte la pente de Tertre Rouge, balaie les immeubles de béton, s’engouffre dans le goulet de la Combe Gignac puis ressort entre les lèvres blanches du causse en de longs tourbillons qui font voler les feuilles. Sur son lit, dans « La Maison Perdue », Marie-Odile ne dort pas. Les idées courent dans sa tête avec la même obstination que le noroît sur le granit usé. Entre deux accalmies elle entend, au fond de la pièce, le souffle rauque et irrégulier de Milien, ses rêves à voix haute, parfois ses délires qui ressemblent aux cris aigus des corneilles, à la course des rats dans les combles remplis de ténèbres.

  Elle remonte son plaid de laine, se tourne sur le côté. Elle sait que le sommeil ne viendra plus, qu’il lui faudra attendre la pointe du jour avant de se lever. Que les heures seront longues à user entre les quatre murs de pierre, dans le jardin envahi de lierre et de lichen, au milieu de la combe où jamais personne ne passe, sauf quelques animaux en maraude. Les tensions courent longtemps dans sa cage de chair, jusqu’à l’épuisement qui la fait sombrer un instant dans un état cotonneux dense comme la mousse.

  Alors elle revoit en rêve son long périple à Callonges, ses jours de couture sous la lumière grise, l’incapacité de Milien à se fixer sur une tâche précise, son obstination à jouer de l’accordéon dans les rues étroites, du côté de la cathédrale, sur la Place du Marché ; elle revoit les ensembles, les tailleurs qu’elle apporte à son oncle Gary dans de grands papiers de soie beige, leurs repas dans la salle basse et enfumée de La Table d’Epicure ; elle entend les rires qui fusent, une joie tout innocente, simple, où chaque jour est un accomplissement, un cercle parfait qui se suffit à lui-même.

  Puis une brusque déchirure, les longs couloirs blancs de l'hôpital, le ballet des infirmières, des médecins, le diagnostic sans appel, la mort de Gary il y a dix ans, à la suite d’une pneumonie aiguë ; la douleur, le travail qui vient à manquer, les petits travaux de ménage, parfois quelques retouches pour les magasins de prêt-à-porter ; enfin la longue descente vers les franges, les marges, le côté ombreux des rues, la vie recluse dans « La Maison Perdue », le glissement de Milien dans la déraison, les yeux dans le vague, le langage à la dérive.

  Le vent a forci, cinglant les angles de pierre, lacérant les ronces et les genévriers, usant les moignons de calcaire, les tubercules des souches, les racines noires qui courent sur le sol. Pour Marie-Odile le réveil est long, douloureux, les muscles noués, les os perclus d’humidité. Sur le réchaud émaillé elle met de l’eau à chauffer pour le café. Elle en boit quelques gorgées lentement, laissant ses mains se réchauffer au contact du bol. Mélangé à la chicorée, le maigre fumet s’est répandu dans la pièce, a réveillé Milien qui réclame sa boisson chaude comme le ferait un enfant capricieux. Marie-Odile cale son dos avec un coussin, l’aide à laper un peu de liquide, prenant soin de ne pas trop incliner la tasse pour éviter l’engouement, faciliter la déglutition.

  Milien est si fragile, juste la transparence d’une porcelaine. Alors, avant de le quitter, elle prend mille précautions. Elle l’assoit sur son fauteuil d’osier, tout près du poêle où rougeoient quelques braises, elle le couvre de son plaid, glisse entre ses mains une vieille revue de L’Illustration qu’il consulte compulsivement, émettant parfois de petits grognements de contentement, parfois des plaintes, des soupirs de désapprobation. Marie-Odile prend son cabas de toile cirée, tire la porte sur elle sans la fermer complètement. L’air, venu du nord, est sec, coupant. Elle descend le long de la combe sur le chemin de gravier envahi de lianes d’églantiers, de bouquets d’orties, des maigres tiges des bouillons-blancs. 

 

 

 

VII - Une lumière en hiver

 

 

 

  Dans la côte de Tertre Rouge, quelques voitures la dépassent, chargées de fruits et de légumes. Puis les premiers immeubles de la cité, le Centre communautaire avec son grand toit de tuiles rouges, ses piliers de bois vernissés, ses immenses verrières, son jardin clôturé où jouent de tout jeunes enfants. Parfois elle en franchit le seuil, avec hésitation, retenue, mais le désir est plus fort. Ce qu’elle aime surtout, c’est parler avec Angèle David, l’assistante sociale, lui raconter sa vie d’autrefois, Boulevard du Temple. Alors, au fond de son sac, elle a toujours avec elle de vieilles photographies qu’elle montre avec fierté et nostalgie : son père en costume de golf, prince de Galles ; sa mère en robe noire et chapeau façon Coco Chanel, une rivière de perles autour du cou ; elle, Marie-Odile, à l’âge de huit ans, vêtue d’une robe courte qui dévoile ses genoux, un empiècement de toile plissée sur les épaules ; un vieux catalogue du Cirque d’Hiver ; une vue du Canal Saint-Martin au Square des Récollets ; son oncle en 1910, en habit de fantassin et, pêle-mêle, quelques tickets de métro, de cinéma, des bouts d’agendas avec des notes manuscrites, des bons de livraison du Sentier, des feuilles séchées du Square Pasdeloup. A peu près tout ce qui lui reste de son enfance, de sa jeunesse avant sa fugue avec Milien pour rejoindre Callonges, la suite des jours heureux puis la brusque plongée, la descente dans une spirale sans fin après la disparition de son oncle.

 

 

 

VIII - La Glaneuse

 

  Elle dépasse le Centre, la scierie Lassagne où on lui donne régulièrement des sacs de copeaux, des rognures de bois, des écorces pour le chauffage. Puis elle descend la longue côte de Lapeyre, croisée par des automobiles chargées de pots de chrysanthèmes aux têtes jaunes et mauves, que poursuit une odeur fade de crypte et de pierres tombales. Un arrêt sur le pont du Dol. L’eau est claire, semée de galets qui réverbèrent la lumière. Plus haut, l’ancien mur d’enceinte en tuileaux roses, la tour de guet, la fortification de la prison avec ses étroites grilles noires et, vers le sud, la cathédrale, son clocher forteresse, ses deux dômes d’ardoise, la pyramide bleue de son abside dans les brumes naissantes de l’est.

  Sur la place du Marché, les rangées de toiles multicolores, les étals autour desquels on se presse, vêtus d’anoraks, de manteaux, faisant des emplettes rapides, pressés de regagner la chaleur des maisons alors que Toussaint se profile, sa lumière basse, son air poisseux, ses toiles de givre accrochées aux nervures des feuilles. Marie-Odile tourne l’angle de la halle, entre par la porte la plus sombre. Dans un recoin, une cuve de plastique où l’on jette les fanes, les déchets, les fruits abîmés. Avant même qu’elle en ait soulevé le couvercle pour y prendre quelques restes, elle entend déjà les quolibets fuser, ricocher dans l’enceinte meurtrie de sa tête :

   « Va donc retrouver ton Milien, la Glaneuse, y a rien d’autre à prendre ici que du froid et de la misère. »

  Et les rires ondulent entre les piliers de brique, se mêlent aux poutrelles, résonnent sur le sol de ciment, vrillent ses oreilles comme un vol de frelons. Alors elle ne sait plus très bien si les mots, tranchants comme des lames, elle les a réellement entendus ou s’ils n’ont été qu’une illusion, une création de son imaginaire. Puis la halle se met à tourner à la façon d’un carrousel avec le cercle étroit de ses lampes, les festons de son toit, les plaques lisses de ses verrières. Et la chute de Marie-Odile est sans fin, douce, presque une consolation, la découverte d’une vérité nue, blanche, où le monde a disparu, où il n’y a plus qu’elle, Marie-Odile, face à sa vie qui, jusqu’ici, ressemblait si fort à l’empilement du vide, au cercle de l’absence, à la croissance du néant.

  C’est soudain un flottement, la coulée d’un air fluide, des notes sereines comme autrefois Boulevard du Temple quand elle écoutait Albinoni, Diabelli et plus rien alors ne comptait que la musique, plus rien n’avait d’importance que la soie légère des étoffes, les risées de vent sur le dôme du Cirque, sa perte vers les Filles du Calvaire, sa dispersion dans les frondaisons tout près des Blancs Manteaux. Soudain l’air se réchauffe, sorte d’écume qui entoure le corps meurtri de la Glaneuse, des voix lui parviennent, douces, voilées, comme au travers d’une brume légère.  On cale sa tête avec des oreillers, on approche de ses lèvres une tasse de thé parfumé, une main lisse les rides de son front, cherchant à les déplisser, à en atténuer la rigueur. Marie-Odile ouvre les yeux. La chambre est grande, lumineuse et au travers de la baie vitrée on aperçoit les peupliers, leurs dernières feuilles, minces cailloux dans l’eau claire d’une rivière. Une jeune femme vêtue de blanc s’approche du lit. Sa voix est calme, rassurante :

  « Ne vous inquiétez pas Marie-Odile. Vous êtes à l’hôpital. Vous avez eu un léger malaise au marché. Il faut dire, avec ce froid, vous étiez si peu vêtue, et puis la fatigue, les soucis. Et Milien tout seul au milieu de sa combe qui se croyait perdu. On a dû l’emmener à Blaymont, vous savez là où on s’occupe des malades mentaux, des dépressifs. Oh, ne vous inquiétez pas, c’est sans doute passager. Et puis vous pourrez aller le voir, une ambulance vous y conduira. Mais je dois vous prévenir, Milien a un peu perdu la tête. Il a toutes sortes de visions, de paroles étranges mais il n’en souffre pas. Allez, Marie-Odile, reposez-vous maintenant, et quand tout ira mieux, je vous ferai passer une robe, il y a quelques retouches à faire ».

 

 

 

IX - L’ultime conviction

 

       Combe Gignac. Hiver 1982

 

  Le ciel est gris, charbonneux, ses volutes posées sur la tête des chênes, des prunelliers. Du marché, la Glaneuse a ramené quelques feuilles de céleri, des fanes de poireaux, des pommes tachées. Sur la table quelques coupons de tissu en désordre, des patrons, les grands ciseaux d’Henri, son mètre ruban, le hérisson piqué d’aiguilles, le fer avec la pattemouille : tout l’héritage paternel rassemblé en quelques objets épars. A la mort de ses parents, le petit immeuble du Boulevard du Temple a été légué aux Blancs Manteaux. Milien est mort il y a quelques mois, à Blaymont, entre deux crises de délire. Marie-Odile continue à vivre de maigres travaux de couture, de bons d’aide sociale, de la générosité de quelques habitants de Tertre Rouge.

  Le froid est trop vif ce matin pour sortir dans la ravine. Elle rajoute quelques copeaux dans le poêle, tisonne les braises, actionne le soufflet. Soudain, dans sa mémoire usée, la résurgence d’un souvenir lointain. Elle ouvre le buffet. Dans une boîte de métal une lettre jaunie par les ans. Celle de son oncle Gary. Elle se souvient de sa promesse à elle, Marie-Odile, de la lire le plus tard possible, quand la vieillesse aurait usé l’émotion, tari les larmes, atténué le ressentiment. Alors elle sait qu’une vérité va s’ouvrir, peut être donner un sens aux jours qui lui restent à vivre. Cette certitude bientôt révélée elle en a toujours eu le pressentiment, depuis sa première rencontre avec Milien entre les murs clos et muets des Blancs Manteaux. La lame du couteau déchire l’enveloppe durcie à la manière d’un parchemin. L’écriture de son oncle, peu de temps avant sa mort, hésitante, penchée, parfois difficilement lisible.

 

 

                                                                                       

                                                                                    Callonges, Septembre 68

 

 

                                              Chère Marie-Odile,

 

  Voici donc le temps venu de me pencher sur mon passé, sur le tien aussi, toutes choses étant liées. Cela fait 35 ans que tu as rejoint Callonges en compagnie de Milien, 35 ans que la vie coule sans trop d’anicroches, sauf peut être la léthargie de ton musicien qui ne semble guère disposé à t’aider, obnubilé  qu’il est par son piano à bretelles. Mais, vois-tu, Milien a des circonstances atténuantes. L’Orphelinat, les Blancs Manteaux, on n’en sort jamais indemne et aujourd’hui ce grand adolescent qu’il a toujours été, paie au centuple le prix de son abandon. Milien, en effet, n’a jamais été orphelin au sens où on l’entend communément. Ses parents l’ont abandonné pour des raisons qui leur appartiennent et que nous n’avons pas à juger. Pour eux, élever leur enfant, aurait été une trop grande souffrance. Maintenant qu’Henri et Marguerite ne sont plus là, il est de mon devoir de te dire la vérité, fût-elle cinglante, comme le sont toujours les vérités cachées. Dans tes veines, dans celles de Milien, c’est le même sang qui coule. En effet, Milien est le fils naturel de ton père Henri et de Florette Gervais, une midinette du Cirque d’Hiver qui était aussi frivole que bonne écuyère mais n’entendait rien à l’élevage des enfants. Leur idylle a duré le temps des feuilles mortes. Quant à ton père, il était fiancé et tenait trop à Marguerite pour compromettre leur avenir commun, mettre en danger la boutique de tailleur qui sortait tout juste des limbes. Henri, connaissant les Blancs Manteaux, pour y livrer souvent uniformes et longs vêtements blancs, a négocié l’admission deMilien.

  Je ne voulais pas que tu vives plus longtemps dans « La Maison Perdue », aux côtés de ton demi-frère, dans l’ignorance de vos liens réels. Continue de l’entourer des soins dont, jusqu’à présent, tu as toujours été prodigue. La révélation que je viens de te faire, la conscience de Milien n’en pourra être atteinte mais la tienne en sera éclairée.

 

                        Je t’embrasse, Mario, espérant ne pas t’avoir causé trop de chagrin.

                                                             

                                                                         Ton vieil oncle Gary.

                                                                                                                                                                 

 

  Quelques jours ont passé depuis la lettre d’oncle Gary. Au Centre communautaire, Angèle David s’étonne de ne plus apercevoir, dans la côte de Tertre Rouge, la frêle silhouette de Marie-Odile. Elle se rend dans la Combe Gignac, auprès de « La Maison Perdue ». Le vent fait battre les volets. Un rideau de tulle passe au travers d’une vitre brisée. La porte d’entrée n’est pas verrouillée. Angèle la pousse, faisant entrer avec elle un jour gris et humide. Au sol, près de la cheminée où grésillent quelques braises, le corps étroit de Marie-Odile, une lettre froissée, des photos qu’elle reconnaît, le Canal Saint-Martin, les notes du Sentier, le catalogue du Cirque d’Hiver, une photo usée de Milien. La jeune femme tire la porte sur elle, remonte la combe en direction de la cité. Les nuages sont bas, piégés entre ciel et terre. Des bourrasques soulèvent les feuilles mortes. L’hiver sera rude à Callonges, dans le goulet des rues étroites, alors que l’ombre de Marie-Odile les aura désertées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 09:57

 

Volte-Face.

 

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 Barbara Kroll.

Technique mixte sur papier.

 

(Petite note préliminaire : Afin de lire adéquatement cette fiction, il faut avoir présent à l'esprit la signification de l'allégorie, laquelle, au travers de plusieurs symboles, veut donner à voir une vérité souvent inaperçue. Ici, c'est la cécité native de l'homme qui est en jeu, sa constante distraction de l'Autre en tant que tel, son permanent égoïsme qui, en plus d'être un navrant solipsisme, est une remise de son existence aux oubliettes du destin. Ainsi progresse l'humain vers sa plus grande détresse. Les accents nietzschéens du Zarathoustra, en fin d'article, veulent mette en exergue la belle parole "prophétique" du Philosophe de l'éternel retour du même.)

 

  Avant sa révolution, à savoir son insurrection existentielle, Solitude s'était disposée à accueillir le monde sur la face ouverte de son corps. Elle l'avait habillée, sa silhouette, d'un badigeon blanc afin que la trace des Autres pût s'imprimer sur sa virginité originelle. Peu à peu les signes avaient proliféré, s'étaient agglutinés en essaims graphiques, en concrétions mellifères, en aventures de cire et d'encres légères. Une simple ligne claire courant tout au long de son anatomie. C'était comme un nectar qui faisait son bruissement doré, un pollen effleurant du bout de ses doigts d'or l'espace de peau disponible. Une petite musique de jour, un souple balancement de lianes, la dérive d'eaux multiples comme au sommet de la canopée où glissent les vents inventifs. Le poème du corps jouait de ces mots multiples, de ces marques insignes disant la beauté des choses. Un pur bonheur d'être parmi la grande dérive humaine, amarrée à son môle de chair, sous les risées d'un zéphyr pareil à une respiration.

  Tant que Solitude ne s'était imprimée sur la courbure de l'exister qu'à la mesure de cette harmonie souple comme l'écume, elle n'avait guère attiré que sourires ouverts, paumes d'argile, effleurements de brume. Seulement à demeurer immobile elle ne pouvait se résoudre et sa première agitation fut à peine plus remarquée que le vol de l'oiseau. Mais Solitude persistant à être, c'est-à-dire parlant, s'animant, disant sa passion, lançant dans l'éther ses convictions à propos de tout et de rien, elle avait fini par éveiller quelques soupçons. Avait-elle bien le droit d'émettre ses minces clapotis, de produire une houle, de faire se lever sur le lac tranquille de la condition humaine, un souffle qui menaçait bientôt de se métamorphoser en tempête ? Les hommes acceptaient sa présence, la souhaitaient même, mais à condition qu'elle ne vînt nullement troubler leur quiétude. Car Solitude ne s'exprimait pas seulement à propos du temps qu'il faisait ou bien de celui qui passait. Car Solitude ne cachait pas le trouble de sa conscience sous les voiles d'une nécessaire retenue. Solitude parlait de tout, aussi bien des séismes qui coupent la terre de leurs funestes décisions, que des maladies qui frappaient à l'aveugle, que des guerres semant la désolation aux quatre horizons des continents, de la famine qui gangrénait les ventres, de l'égoïsme qui plaçait les Riches du côté des palaces, les Pauvres dans des bidonvilles de tôle et de carton. C'était cela que voulait faire Solitude, réveiller ses frères et sœurs qui dormaient debout et avançaient le long de leur existence pareillement à une armée de somnambules. Au début, ce n'était qu'un murmure de réprobation qui sortait des bouches obséquieuses, un filet d'eau faisant ses éclaboussures et retombant dans la poussière. Puis les yeux des Demi-Éveillés étaient sortis de leur cécité native et, comprenant qu'il y avait danger à laisser proférer des choses inconvenantes, s'étaient disposés à riposter. Les pupilles avaient affûté leur silex, les mains aiguisé leurs griffes, les genoux apprêté leurs boulets, les pieds armé leurs grenades. Puis l'attaque avait eu lieu et Solitude seulement abritée derrière le frêle rempart de sa peau avait subi les premiers assauts. Les signes que les Autres y avaient originellement apposés devenaient stigmates hérissés, nervures purulentes, écorces striées de sanglantes coutures. Sans cesse tout ricochait, tout entaillait, tout lacérait.

  Solitude avait bien essayé, à plusieurs reprises, de lancer quelque sémaphore, d'agiter ses bras en guise de dénégation, de protéger son âme de la vindicte populaire. Mais rien n'y avait fait. Bien au contraire, la sollicitude dont l'Existante semblait avoir fait la demande muette avait joué en sa défaveur. Les coups redoublèrent, les meurtrissures portaient leur bleu, aussi bien sur l'épiderme mâché comme un vieux cuir, que sur l'esprit qui menaçait, à chaque instant, de rompre ses amarres. C'est alors que Solitude comprenant qu'il ne servait à rien de persévérer dans son être à l'encontre de ses antagonistes, décida de remonter vers une probable origine dont elle pensait qu'elle lui serait plus favorable. Elle fit volte-face et ne présenta plus au regard des Curieux que la courbe de son dos à la couleur de jour triste, une forêt de cheveux noirs, une robe funeste au bitume dense qui, symboliquement, pouvait s'interpréter comme la dernière vêture avant que la Mort ne vînt commettre son forfait. Plus personne parmi les Impétrants à l'existence ne songea aux propos qu'elle avait tenus, teintés selon eux d'incivilité et d'irrespect de la personne humaine, en l'occurrence la leur, qui se contentait de suivre les étroites ornières du destin, de plonger son  museau chafouin dans la première contingence venue comme le porc se précipite dans la soue avec l'insouci des convenances, la cécité des Autres, enfin de tout ce qui s'annonçait à la manière d'importuns satellites faisant leurs révolutions autour de la gloire de leur singulière planète. Hémiplégiques ils étaient, mais de l'âme, hémiplégiquesils resteraient se contentant de claudiquer maladroitement, vicieusement parmi les illusions de tous ordres, les faux-semblants, les mesquineries. Ils se refusaient à voir les choses dans leur évidente vérité, prenant l'essentiel pour le superfétatoire. Cette noble engeance semblait promise aux pires avanies dont la vie avait le secret, mais à leur insu, ce qui ne laissait de les assurer dans la rectitude d'une existence dont ils constituaient, à la fois, et d'une manière infiniment suffisante, le centre et la périphérie. Or, ce rayonnement, dont ils pensait qu'il était à la fois universel et intangible, ils le promenaient fièrement sur les avenues du monde, assurés de brandir devant eux la bannière d'un humanisme accompli.

  Cependant, Solitude renvoyée à une sorte de condition première, flottait dans l'éther, genre de ballon-sonde infinitésimal destiné à évaluer la stratosphère des Demeurés-sur-Terre afin d'en tirer quelque enseignement utile à la Grande Confrérie des Bipèdes. Ceux-ci déambulaient parmi les opinions diverses et les superstitions multiples sans plus s'inquiéter de ce fait  qu'ils se fussent préoccupés d'une rage de dents survenue dans des temps anciens chez les derniers Primitifs de Papouasie Nouvelle-Guinée. Autrement dit leur domaine propre, à savoir la géographie qu'ils véhiculaient avec fierté leur suffisait à bâtir une éthique, à s'assurer d'une esthétique, à jeter les bases d'une philosophie. Heureux ils étaient, jusqu'à la démesure et plus rien de fâcheux ne semblait devoir les atteindre.

  Solitude, elle, depuis le non-lieu qu'elle avait atteint, contemplait avec une sorte de ravissement les lignes pures et infinies de l'Absence, se perdait en conjectures sur les angles imperceptibles du Vide, parcourait les coutures invisibles du Néant comme l'étoile glisse dans le ciel d'été, avec la dextérité du fil dans le chas d'une aiguille. Elle admirait les amas d'idées faire leurs broderies complexes; elle s'étonnait de la rapidité des pensées à s'assembler en pelotes compactes, puis à se dissocier en milliers de fils ténus comme la pluie; elle se perdait dans le labyrinthe de verre des songes, dans la laine souple des réminiscences; elle suivait des yeux les coruscations de la conscience pareilles aux lueurs folles des météores; elle souriait aux éclipses de la mémoire, aux facéties du cogito.

  Sur Terre, là où les choses se perdaient dans une compacte matérialité, elle, la Solitaire  avait été la victime expiatoire des Hommes, leur "mouton noir", le "caillou dans la chaussure" qui gênait la marche alanguie des Vivants. Leur regard, perçant comme la flèche, l'avait transpercée de son dard venimeux, l'avait aliénée, lui ôtant l'âme avec laquelle elle essayait de dévoiler l'once de vérité que ces Egarés auraient dû accueillir avec joie, en faisant la nourriture dont ils auraient dû s'abreuver, plutôt que de se maintenir dans cet aveuglement aux flancs étroits, à l'haleine acide et mortifère. Maintenant, arrivée dans ce lieu de pur exhaussement, de transcendance élargie aux rives de l'inconnaissable, de l'indicible, elle s'essayait à saisir des parcelles d'Intelligible; à entourer de ses mains le cristal léger du Beau; à soupeser les plateaux de la balance de la Justice, légers comme la plume; à s'entourer des voiles du Bien; à emplir ses yeux de cette Vérité si mobile qui, toujours, pareille au filet d'eau, glissait entre les doigts avec l'agilité du caprice. Ici, à part le vent et la lumière, il n'y avait rien d'autre qui eût pu obscurcir l'esprit, dénaturer les intentions saines, saper les règles d'une morale. L'azur tel qu'en lui-même, abrité de toute tentation, isolé de quelque subversion que ce soit, une si belle autarcie comparable à la fuite rapide du songe.

  Solitude ne se lassait  d'admirer cette nature à l'allure de belle théorie, d'emplir sa conscience d'un paysage aussi subtil que l'image d'une île magique flottant quelque part sur une eau entourée de fins brouillards. On ne sut jamais si ce brouillard était simplement imaginaire ou bien réel, si Solitude était devenue pur esprit ou bien idée cloué à la toile du firmament. Ce que la légende raconte, depuis des temps très anciens, c'est qu'elle était devenue Déesse vivant au sein de l'empyrée. Passeuse d'âmes, dit-on, jongleuse de consciences. Le plus clair de ses journées, elle les occupait à jouer avec des manières de bilboquets ou bien d'infimes boomerangs qui dessinaient dans l'éther leurs joyeux et impalpables filaments, leurs facétieuses cabrioles. On dit que ces minuscules jouets étaient simplement les Hommes qui avaient enfin accepté de se défaire de leur corps afin que leur esprit, enfin libéré, pût considérer les affaires du monde avec juste mesure. Ainsi avaient-ils gagné une autonomie que ne pouvait leur octroyer leur séjour strictement humain occupé aux mondanités et autres  tâches qui  les distrayaient de l'essentiel.

  Le corps est toujours un problème lorsqu'il entre en conflit avec l'âme. Au corps il faut des nourritures terrestres, aux âmes des ambroisies célestes. Solitude, au prix de la contrainte que lui avaient imposée ses semblables, avait choisi, la première, le chemin de la liberté. Les Hommes, enfin, avaient compris la nécessité de la rejoindre. Désormais ils ne cligneraient plus des yeux, désormais ils se décilleraient et la Vérité leur apparaîtrait avec l'éclat du soleil allumant, dans l'aube, sa flamme blanche. Alors les "derniers Hommes", apprendraient "à entendre avec les yeux"; alors ils seraient prêts à écouter le discours de Zarathoustra :

  "Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.

 Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.

 Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !

 Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos."

 Toujours, au cœur de l'homme, résonne cette parole du maître prophétique que se veut Zarathoustra. Ce dernier n'est pas le Surhomme en tant que tel, mais enseigne la voie pour l'atteindre. Loin de rejeter toute humanité et de recourir à la seule loi de l'arbitraire,  l'essence du Surhomme consiste bien plutôt à faire émerger les qualités d'un nouveau type d'homme afin que ce dernier, éclairé des enjeux véritables de l'exister puisse être amené jusqu'à son être, à savoir à son pur rayonnement ontologique. C'est ce, qu'allégoriquement, a accompli Solitude se détachant de toute contingence terrestre. C'est également ce qu'ont fait les "derniers hommes" à sa suite, devenant ces bilboquets libres d'eux-mêmes flottant dans le libre espace, tout comme "l'enfant qui joue" d'Héraclite se mêlant au temps qu'il est lui-même, se divertit  "au trictrac". Car jouer, selon l'esquisse phénoménologique, consiste à retrouver, en un seul élan de la pensée "les choses-mêmes". Or, comment les hommes pourraient-ils être au plus près d'une vérité, qu'en se retrouvant eux-mêmes, en retrouvant les Autres hommes qui, en réalité, ne sont que leur propre reflet, l'écho sublime dont, jamais ils ne peuvent s'affranchir, sauf à y perdre leur âme !

 "Le temps est un enfant qui joue au trictrac. Ce royaume est celui d'un enfant."

                                       Héraclite.

                   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 09:33

 

Ligne : du chaos au cosmos.

 

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 Œuvre : Sibylle Schwartz.


 L'atelier de l'Artiste, il faut l'imaginer au lever du jour, seulement habité d'une lumière zénithale, bleutée, une verrière se disposant face à la clarté du nord. Une grappe de glycines se balance devant la vitre, le pépiement de quelques oiseaux est encore une simple hypothèse. Au début, c'est comme cela, une à peine émergence du néant. Des ombres encore denses, illisibles, flottent dans les angles de la pièce parmi l'éparpillement des toiles et des pinceaux. Les choses attendent d'être révélées et la nuit glisse son encre partout où peut s'accrocher sa persistante mémoire. Le rien est là dans sa subtile occlusion et nul événement ne paraîtra avant que le jour ne s'ouvre.

  Au début ce n'est qu'un mouvement suspendu, une hésitation au seuil de l'exister. Comment porter l'œuvre à sa profération première ? Comment faire de la mutité du monde quelque chose qui, bientôt prendra forme ? Car c'est toujours un mystère que celui d'une possible éclosion, car c'est toujours l'initiale d'une douleur que de tracer sur la feuille les signes qui vont déchirer la dimension virginale. L'espace est là qui attend d'être révélé, doucement allongé dans sa teinte d'ivoire et le papier est simple attente de la plume qui, bientôt l'aliènera. Car il n'y aura plus de liberté possible. Toute écriture est l'amorce d'un destin, toute trace porte en elle les stigmates d'une nécessite, l'impossible retour en-deçà du silence originel.

  La main, au-dessus du subjectile, se retient, comme le fait la lumière avant de porter à la révélation ce qui s'y abrite en creux. D'abord ce n'est qu'un crissement presque imperceptible qui parcourt la feuille, y dépose l'encre pareille à des griffures sur l'écorce de quelque subtil végétal. Ce sont de rapides traits, des croisements de lignes, des tourbillons ivres d'eux-mêmes, des spirales, des percussions, de brusques écartements - maintenant le rythme est entré dans la densité de l'exister -, des conjugaisons graphiques, des éclatements. Des collisions de graffitis, des irrésolutions, des manières de renoncements à habiter quelque esquisse signifiante. Nous regardons de près afin de recueillir ce qui pourrait l'être et la réponse est un bruit de fond pareil à celui de l'univers à son origine. Une soupe primordiale, une profusion dont le chaos lui-même serait la représentation la plus vraisemblable. Désorientés, nous le sommes et notre regard est sur le point de s'absenter. De renoncer à comprendre, c'est-à-dire de cesser de vouloir  organiser  ce qui se manifeste à défaut de vouloir se dire. Le vertige est si proche avec sa nullité à proférer quelque chose d'audible.

 

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 Alors nous prenons quelque recul, alors nous nous disposons à voir réellement ce qui surgit de nulle part et fait sa floraison à la manière dont un sablier révèle l'essence de la temporalité à seulement faire s'écouler les grains de silice dans l'isthme du verre. Nous aurions souhaité devenir traits nous-mêmes et nous mêler au libre parcours de l'encre, devenir fluides, simples fantaisies faisant dériver sur l'aire lisse les incisions d'une rapide connaissance. De cela il est question, de savoir une parcelle de vérité,  dans le tracé qui affirme sa progression avec l'assurance de parvenir au lisible, au déchiffrable. Maintenant la lumière est levée dans l'atelier et tout se dévoile avec exactitude, les liasses de feuilles, les pots de céramique contenant la forêt de crayons, le charbon des fusains, les mèches grises des estompes. A nouveau, alors que la vie étend partout ses multiples ramifications, nous portons notre regard sur ce que la main a déposé pareillement à une fiction sortant de l'ombre, à un mythe s'éclairant du plus loin du temps.

  Ces lignes qui ne nous apparaissaient qu'au titre d'une primitive confusion, voilà qu'elles s'éclairent, qu'elles se mettent à rayonner avec la force des comètes. Nous nous étions égarés dans de vagues abstractions, dans de nébuleuses idées qui nous portaient à croire à quelque gribouillis d'enfant, à quelque régression qui nous amènerait dans le domaine d'une proche affliction. Mais il n'en est rien. Bien au contraire. C'est de l'opposé du chaos dont nous prenons acte, ici et maintenant, sous la lampe à arc qu'est en son propre toute création. Un cosmos vient de naître sous nos yeux dont nous nous étions volontairement absentés. Une FEMME est là, posée devant nous dans sa somptueuse nudité et, si nous osions une impossible transgression de notre statut ontologique, alors nous deviendrions papier nous-mêmes, encre, dessin  et entrelacs avec Celle qui nous fait signe depuis sa niche éployée à l'accueil des efflorescences.

  Le pourrions-nous, et alors nous sortirions de notre aliénation native, celle qui nous contraint à demeurer scellés dans notre outre de peau, notre meute de muscles, nos confluences de sang. Car nous sommes esclaves. Car nous demeurons rivés à notre périphérie existentielle sans pouvoir nous affranchir de ce qui nous limite et nous enferme dans la chambre d'isolement. Comme les déments cloitrés dans leur camisole de force. Le drame de l'humain, notre singulière limitation découle de ce simple fait d'être dans le cercle de notre être sans pouvoir en franchir les frontières. Du moins le croyons-nous. Du moins le vivons-nous comme un enfermement absolu, lequel ne saurait souffrir d'exception. Toujours nous demeurons inclus en nous-mêmes, nous heurtant à notre cage d'os, à nos parois de téguments, à la conque serrée de notre dure-mère aussi longtemps que nous n'aurons pas perçu quelque clé à même de nous divertir de notre citadelle en forme de geôle. Nous nous débattons longuement, nous révoltons notre crypte et nos cris ne traversent même pas la minceur de notre fontanelle et le monde ne nous entend pas.

  L'image, avec ses lacis infinis, ses plis et replis, ses événements singuliers, ses froissements de papier, nous nous y abîmons dans une contemplation narcissique qui ne nous apprend rien, sinon notre invagination ombilicale, notre réduction à n'être que ce trait continu se perdant dans les touffeurs du dessin, comme le fauve se fond dans la savane sans être même conscient de sa différence; herbe parmi les herbes. Tant que nous persisterons à être cette insaisissable figure d'ennui faisant corps avec l'objet de sa vision, rien ne se produira que de fâcheux. Seulement quand nous aurons consenti à nous exhausser de notre destin herbeux, alors apparaîtront quelques significations accessibles. Ainsi se hausse l'acacia épineux au-dessus de la houle des graminées agitées par le vent.

  Dotés d'un autre regard, celui que confère aux yeux la dimension de l'art, nous cesserons de viser les contingences pour atteindre les cimaises et les œuvres qui s'y inscrivent. L'image, à nouveau, nous la porterons dans notre champ de vision, mais élargi, mais compréhensif. Ces lignes que nous prenions pour quelque dérive sans but, voici qu'elles consentent à nous dévoiler la réalité de leur existence. Elles jouent en mode dialectique, s'affrontant en un vigoureux polemos, une manière de lutte originelle dont l'être-art du dessin sort victorieux, en même temps que le Regardant assiste, émerveillé, à sa propre assomption vers un au-delà de la représentation ordinaire. Affectés communément d'une sorte de myopie, nous n'avions collé nos yeux au dessin qu'à y percevoir un destin limité à de simples collisions de lignes. Cependant, cette Existante est bien là qui, désormais, fera partie de notre galerie de portraits. Aussi vivante que nous, dans notre prétention à vivre, aussi réelle que l'arbre aux larges ramures, aussi tangible que le remous d'eau sous le frais des ombrages. 

  Assurés de notre propre figuration parmi les objets du monde, réceptifs à ce qui vient de se dire, là, dans le filigrane de la feuille, cette assurance de l'art de ne jamais nous laisser orphelins à nous-mêmes, nous nous serons accrus d'une certitude intime, nous aurons fait naître la Femme du sein du Rien, l'aurons déposée sur les fonts baptismaux à partir desquels elle rayonnera dans toutes les directions de l'espace. L'artiste, non seulement nous aurons rencontré son œuvre mais c'est son âme même que nous aurons porté à sa parution. L'art n'a pas d'autre secret que d'être cette révélation. Toujours !

 

 

 

 

 

 

 

   

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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 09:00

 

La folie de l'écriture.

 

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Marguerite Duras - Écrire - Gallimard, 1993.

Source : NO BLOG LAST NIGHT.

 

 

Sur une page de Sylvie Wagner.

 

"Seuls les fous écrivent complètement ..." (Marguerite Duras : Ecrire)

  "Ce qu’il y a de douloureux tient justement à devoir trouer notre ombre intérieure jusqu’à ce que se répande sur la page entière sa puissance originelle, convertissant ce qui par nature est “intérieur” en “extérieur”. C’est pour ça que je dis que seuls les fous écrivent complètement. Leur mémoire est une mémoire “trouée” et toute entièrement adressée à l’extérieur."

  L'écrivain, il faut l'imaginer quelque part dans ses lieux électifs, dans sa maison de Neauphle-le-Château ou bien à Trouville, lieux par lesquels l'écriture prend corps. L'œuvre de Marguerite Duras, toujours, s'enracine dans un espace qui joue non seulement à titre de décor, mais devient la chair vivante de l'écriture. Ainsi figurent comme des motifs récurrents l'image de la maison,du parc, de la forêt, de la plage à l'horizon infini. Mais les lieux ne dessinent pas seulement une possible théâtralité, un praticable sur le fond duquel faire apparaître une fiction.  Les lieux sont eux-mêmes de réels protagonistes, des constructions sur lesquelles édifier une possible architecture de l'écriture. Car, avant d'être hantée par le cadre d'une maison,  l'espace ouvert de la Manche ou bien l'étendue immense de la plage, Duras  est d'abord habitée par l'écriture. "Habitée" veut simplement faire signe vers cette intériorité du corps peuplé de mots, de phrases, corps offrant sa textualité au monde ouvert de la littérature. C'est cela que veut exprimer l'auteur lorsqu'elle dit :

 "C’est l’inconnu qu’on porte en soi écrire".

   L'inconnu, certes, mais "en soi", voilà l'important, voilà ce qui nous donne à penser l'écriture comme ce breuvage, cette nourriture qu'on loge au creux même de son ombilic et qui commence sa longue alchimie avant que d'être métabolisée, traduite en mots, en situations, en personnages. Le problème est bien celui de quelque chose que le corps a phagocyté, qui s'est invaginé, a migré dans la moindre cellule de l'espace de chair. Pour l'écrivain tout fait sens qui s'intériorise immédiatement : aussi bien le livre lu que l'homme rencontré, aussi bien le paysage d'arbres que les sensations qui parcourent l'âme de leurs rapides effusions. "L'ombre intérieure", comment mieux dire la part obscure de toute création, cette part d'inconnu, précisément, qui parcourt la peau, l'électrise, semant ses frissons jusqu'au tréfonds du ressenti, là où s'agglutinent les pelotes de sens en attente d'être révélées. Alors le corps devient le lieu d'un combat. Déjà les mots lus, les hypothétiques amants aperçus, les films, les pièces de théâtre, l'art en quelque sorte se met à s'animer, s'invente un sabbat par lequel se manifester autrement que par un insoutenable silence. Tout fuse et se dilate à l'intérieur. Les images gonflent et se répandent jusqu'à l'extrême limite des yeux, les effigies humaines se dressent partout où se révèle de l'espace disponible, les mots font leurs boules d'étoupe et la tête est vite envahie de cette folie qui presse la dure-mère contre la boîte d'os.

  Que reste-t-il alors de l'œuvre dans les limbes, qui ne s'est pas encore révélé ?  Que reste-t-il sinon à rechercher l'ivresse de l'alcool, à nimber son visage d'un éternel voile de fumée, à parcourir la plage de Trouville parmi les vols blancs des mouettes, à la recherche de celui qui, l'espace d'un roman, deviendra Yann Andréa ?  Que reste-t-il sinon à s'enfermer dans la chambre d'hôtel et attendre que s'écrive, autrement que dans la perdition du corps, ce "Ravissement de Lol V. Stein", qui n'est que le ravissement de l'écriture. D'abord ravissement à soi dont la cause première sera de porter au-dehors cette folie qui menace d'envahir; ensuite ravissement de l'œuvre qui réduit toutes les contingences à n'être plus qu'un vague brouillard à l'horizon. "La puissance originelle" se répandant "sur la page entière" n'est que cette catharsis dont l'écrivain s'empare afin que ses démons intérieurs puissent trouver à s'exorciser. Pareillement au démon que le chaman extirpe de son corps symbolique afin que le corps, l'esprit du malade, par simple phénomène mimétique, parviennent à restaurer un fonctionnement sain.

  Il en est ainsi de toute création, elle ne trouve à s'exprimer qu'au travers d'une douleur. La souffrance est passage obligé ou bien alors, l'art n'est pas. Ou bien l'écriture n'est que bavardage. Nous disantYann Andréa, c'est le personnage de chair et de sang avec qui elle a partagé sa passion pour la littérature qu'elle nous restitue après l'avoir, en quelque manière, "somatisé", en avoir fait sa substance intime, en avoir vécu l'expérience singulière. Car l'on ne passe pas du Yann de la vie ordinaire à celui du livre par un simple décret de la volonté ou bien par le truchement de quelque magie. Longtemps il faut l'avoir porté en soi, en avoir assimilé les nutriments, accepté les contraintes corporelles et la "délivrance "peut alors avoir lieu. Marguerite-la-parturiente est grosse de cette folie qui se nommeYann; grosse de la perte de la raison dans laquelle se précipite Lol, grosse de la noyade d'Anne-Marie Stretter.

  Alors, vient le jour de la mise au monde. Alors vient le jour où la folie est extirpée du ventre à coups de forceps, à coups de frappes sur la machine qui écrit, dans le silence de la chambre, l'œuvre majuscule qui, bientôt, dira "La douleur", cet autre livre qui, d'une manière autobiographique , sera l'histoire d'un écartèlement, celui résultant de la vie, des livres à écrire pour, au-delà de la démence, pouvoir continuer à exister. Le dernier acte qui ôtera la camisole de force, c'est le lecteur qui la mettra en acte. La réception, vue du côté de l'auteur, est cette suprême incision qui libère les eaux résiduelles, ce que seul peut pratiquer celui dont la lecture termine le cycle, clôt l'épreuve qui a couru tout au long de la gestation. Là, nous pouvons reconnaître les vertus de la maïeutique socratique, laquelle, ici, est bien entendu de l'ordre du symbole, le lecteur constituant le dernier  intervenant faisant accoucher l'auteur de l'obsession qui le conduisait aux portes de la folie.

  Marguerite Duras affirmant : "Seuls les fous écrivent complètement ..." nous dit seulement en littérature ce que d'autres expriment par des cris depuis l'asile qui les protège des autres et d'eux-mêmes. Alors, quelle n'est pas la tentation, pour le créateur, de chercher à tutoyer cette folie qui rayonne d'un  éclat quasiment solaire. Que l'on songe seulement à Van Gogh, à ces tournesols prémonitoires qui, lus correctement après coup, ne sont que la métaphore du geste en tout point comparable à celui d'Icare. Certains se sont essayé avec courage ou bien même inconscience à confronter cette sorte d'absolu. Henri Michaux faisant l'épreuve des gouffres par mescaline interposée. Il en restera de belles expressions graphiques, tracés telluriques témoignant du bouleversement du corps, de la démesure à laquelle a été confronté l'esprit. Antonin Artaud, lui, choisira la camisole du peyotl chez les Tarahumaras. Il n'en ressortira pas. La folie sera au bout. Pousser l'écriture dans ses derniers retranchements, là où l'incandescence de l'esprit est à son acmé et alors la psyché s'effondre. Après une intense période d'activité intellectuelle, Nietzsche sombre dans la démence. Il n'aura pas survécu à la surpuissance de ZarathoustraLautréamont, quant à lui, qualifié de "plus déchirant des aliénés" par Léon Bloy; atteint de "folie lucide" par Rémy de Gourmont, survivra peu de temps à Maldoror. C'est ainsi, l'art est une flamme et qui s'y expose risque toujours la brûlure. Seulement la tentation est grande, comme pour le joueur, de s'avancer jusqu'à l'extrême limite, de s'approcher autant que possible de l'Olympe. Sans doute cette démesure entraîne-t-elle, parfois le courroux de Zeus et c'est l'éclair qui frappe en plein front celui qui a osé franchir le Rubicon.

   L'écriture est une exigence, l'écriture suppose un engagement total, aussi bien du corps que de l'intellect et l'âme est constamment à la peine. Marguerite Duras disant d'elle :

 "Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire."

   Assertion contradictoire s'il en est, position extrêmement ambiguë, posant d'une main la folie qu'elle retire aussitôt de l'autre, comme pour s'en protéger, l'exorciser mais en la flattant, en la cherchant jusqu'à la fascination. Bien des héroïnes de Duras, comme il a été précisé plus haut, ont sombré dans cette démence par laquelle l'œuvre a existé. YannLolAnne-Marie Stretter, merveilleuse trinité littéraire qui, faisant don d'elle-même porte Duras sur les fonts baptismaux de la littérature, alors que Marguerite échappe à la folie. Toujours la parturition est-elle suivie du baptême. Seulement de cette manière l'œuvre est-elle promise à sa destinée. Marguerite, vous n'aurez pas souffert en vain !

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

  

 

 

 

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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 09:15

 

 

 

 

Petite mythologie individuelle.    

 

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 Dessin de Paul Poule et Alice Augenlicht.

 

  D'emblée, ces petits personnages nous fascinent. S'agirait-il de figurines joyeuses, de simples figurations du féerique et, alors, à tout moment, nous pourrions voir surgir "Alice au pays des merveilles" ? Bien évidemment une Alice aux "yeux de lumière". Car, comment pourrait-il en être autrement dans cette ambiance festive ? A peine notre vision  effleure-t-elle le papier et déjà nous sommes en terre d'Utopie, là où les rêves sont des arbres, les sourires des oranges, les nuages des cygnes au ventre blanc comme l'écume. Nous devenons nous-mêmes ces taches noires qui courent sur la plaine blanche d'un sens en train de s'accomplir. Mais cette terre est une île, mais cette terre est le lieu même des songes. Cette terre est l'accueil dont nous avons peuplé notre imaginaire depuis notre enfance et, peut-être même, au-delà. Depuis cette arche accueillante dont notre Mère fut l'instigatrice alors que nous nagions dans les eaux amniotiques, cette belle île en attente du jour, du surgissement dans la nuée de phosphènes. Image de flottement infini dont notre mémoire s'est depuis longtemps absentée, nos cellules cependant en gardant l'empreinte, comme celle d'un océan primitif où plonger nos racines.

  Sitôt arrivés dans le Pays étrange, nous cheminons sur des sentiers que bordent quantités  d'anecdotes graphiques. Nous devinons leur présence pressée à seulement nous dire la multiple beauté qui parcourt le monde, le regard qu'il faut ouvrir sur l'étonnant fourmillement des choses. Cela s'irise partout, cela suinte du moindre monticule de terre, cela résonne en de subtils harmoniques jusqu'au centre de notre ombilic. Cela parcourt les feuillaisons d'un long frisson, cela monte à l'assaut des collines avec des strates pareilles aux terrasses qui surplombent la mer de leur insistance de schiste. Là-bas, au loin, sur l'horizon courbe, se dessinent les étranges floraisons des arbres, mais aussi la dentelle aiguë des montagnes et dans l'air limpide ce sont de légers cerfs-volants qui sculptent l'air de leurs oriflammes en forme de flèches. Jamais nous n'avions aperçu pareille diversité. Arrivant ici, nos yeux se sont dilatés à la mesure des globes mobiles du caméléon. Plus rien ne nous échappe de l'infinie multiplicité du vivant. C'est une profusion, un continuel ressourcement, une multiplication de chaque fragment de ce qui paraît. Le regard est comblé, jusqu'à la plénitude. Et encore nous n'avons rien vu des prodiges de ce microcosme, et encore notre naturelle cécité nous dissimule bien des surprises.

  Mais fallait-il que nous fussions distraits, occupés que nous étions de cet étonnant paysage, pour ne même pas avoir aperçu ce qui s'y éclairait avec un rare bonheur ! Combien ces menues figurines sont étonnantes, combien elles nous invitent à célébrer quelque mythologie seulement connue de leurs habituels officiants. Car la célébration des dieux est une faveur unique qu'il faut mériter. Ouvrir la parenthèse de ses bras en direction de l'azur ne suffit pas. Il faut, soi-même, être la mesure exacte de ce qui a à se dire, de l'ordre de l'extraordinaire. Et, assurément, ces figures tracées à l'encre de Chine s'emploient dans  quelque commerce avec le pur irréel. Leur face éclairée comme l'astre de la nuit est la révélation de quelque chose de mystérieux qui s'accomplit à l'orée de leur front et que, jamais, nous ne pourrons concevoir. Ils sont des enfants-fées, des efflorescences magiques portant l'empreinte de la grâce qui vient les visiter. Un pur événement plein de lui-même, une manière d'absolu ne se traduisant nullement en mots. Seulement la disposition à l'ouverture, la libre inclination à la découverte de quelque révélation dont les hommes ordinaires s'absenteraient à l'aune d'un cheminement hasardeux.

  Leur bouche arquée vers l'éther, leurs yeux par où coule le désir d'une probable éternité, le large empan de leurs bras, leurs corps carrés comme une ruche, les rameaux fragiles de leurs jambes, tout ceci témoigne d'une appartenance à une race d'élus que notre incurie se contentera de frôler à défaut de pouvoir s'en saisir. Et les apparitions des plus effacés, se confondant presque avec les fils multiples de soie les entourant comme le ferait un cocon, ces différences d'avec le néant originaire, nous les percevons après avoir contraint nos yeux à une accommodation. Celle-ci est tout simplement le résultat d'un nécessaire décillement. Ces personnages sont si nécessaires à notre existence que nous sommes naturellement enclins à aller les débusquer parmi l'infinité de linéaments, de complexités dont le réel sait se parer afin de nous questionner plus avant. L'extraordinaire est cette capacité de surgissement de ces identités qu'on dirait abstraites alors que leur présence devient une évidence à mesure que nous en découvrons les silhouettes heureuses.

  Mais alors, parviendrons-nous à nous identifier à ces êtres de papier, à nous glisser dans leur peau afin que nous connaissions, l'espace d'un instant, le déploiement d'un sens qui nous apprendrait quant à notre propre demeure sur terre ? Arriverions-nous à mieux nous connaître face à ces étranges esquisses qui nous regardent avec bienveillance et générosité, dans un évident penchant à l'accueil d'une altérité ? Nous ne pouvons que nous questionner, car, en vérité, ne serions-nous pas de simples utopies que ces figurines auraient inventées pour se distraire de l'étonnant et confondant spectacle des hommes ? Étrange retournement des choses, basculement en chiasme de notre habituelle "vérité", selon laquelle nous apparaissons comme "mesure de toute chose" d'après les paroles de Protagoras le Grec. La réponse à notre questionnement nous ne l'aurons pas, pour la simple raison que notre existence, après avoir été confrontée à ce dessin doué de multiples possibilités d'expression, nous n'en serons guère plus assurés qu'une feuille emportée par le vent et qui, jamais, ne retombe. Il ne nous restera plus qu'à entrer dans le théâtre du génial Jean Dubuffet, ce merveilleux inventeur de "L'Art brut", lequel, selon diverses formes, tenait un langage identique. Ses personnages, petites "statues de la vie précaire" nous invitent à naviguer de concert avec elles, le long de milliers de lignes et d'entrelacements qui ne disent jamais que la vie dans ses battements ordinaires, mais avec le sublime qui convient à toute forme d'art et que, parfois, nous confondons avec quelque gribouillis sans importance. Nous ne sommes cependant, nous-mêmes, que des esquisses  à déchiffrer, de minces mythologies contant au monde notre présence sur le mode de l'écriture. Nous sommes des mots tracés à la surface des choses. En attente d'être lus !

 

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 Jean Dubuffet - Paysage avec trois personnages.

Source : Galerie Zlotowsky.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 09:13

 

L'œuvre au noir.

 

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Œuvre de Barbara Kroll

 Self-portrait.

 

 

  "L'œuvre au noir". Telle est donc le seul titre recevable pour une œuvre à la singulière ontologie qui travaille à sa propre déconstruction en même temps qu'elle fait phénomène. Nous sommes en effet au seuil d'une transmutation chimique en vue du Grand Œuvre, mais nous en resterons à la densité première du noir, ne nous engageant ni dans l'émergence du blanc, ni dans la turgescence du rouge. Mais l'alchimie est toujours un mystère que seuls les Initiés peuvent approcher. Qu'en est-il, ici, de cette peinture qui nous laisse sur le bord de la toile ? Nous avons beau persister dans notre regard, quelque chose nous maintient dans une manière de suspens, de sidération comme si toute signifiance nous était dissimulée. Pout tâcher de comprendre, nous ne le pourrons nullement à partir de cette peinture, mais en relation avec une autre. Mettre en relation afin que de ce côtoiement quelque chose s'éclaire. Choisissons un polyptique de Pierre Soulages et disposons-nous à y trouver quelque linéament qui nous permette de progresser dans une connaissance de ce qui nous est confié mais qui, pour l'instant, nous incline à demeurer dans l'ombre.

 

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Polyptique de Pierre Soulages.

Source : Éloge de l'art - Alain Truong.

 

   Il s'agit donc de faire surgir quelques différences. Chez Soulages, le noir est langage, le noir est lumière. Le fameux "outre-noir" selon la belle formule de son créateur. Car ici le noir ne se refuse pas à nous. Le noir est travaillé en profondeur par les scarifications de la pâte, infusé  jusqu'à nous en livrer l'âme, la substance intime, la dimension spirituelle. Car, si la toile vibre de cette intensité, c'est bien parce qu'elle nous amène au bord du visible, à l'ultime pointe à partir de laquelle seule notre intellection pourra se saisir des choses. Le domaine de "l'outre-noir" est ce lieu métaphysique ne pouvant recevoir d'homologie que du vide, du néant, d'une absence absolue de forme qui pourrait encore se percevoir dans la catégorie du sensible. Nous sommes au-delà d'une pure matérialité, seulement confrontés à la lumière, donc à l'essence de la peinture. Notre saisie de l'objet pictural aura pour médium une libre intuition que, pour sa part, la raison ne saurait formuler puisqu'elle est redevable d'une quadrature existentielle, d'une nervure des choses en leur certitude apparitionnelle. Toute la force, toute l'énergie de la peinture de Soulages trouve son mode d'apparaître dans une telle "technê" au sens des anciens Grecs, à savoir cette belle activité humaine par laquelle l'homme agit selon sa propre nature, imprimant au matériau l'empreinte de sa singularité.   Les incisions de la matière sont chez Soulages ce que le "sfumato" est à Léonard de Vinci : la marque, le chiffre, le sceau dont la réalité est le réceptacle, laissant apercevoir la trace inimitable de son Créateur.

  Mais, maintenant que nous avons évoqué cet "outre-noir", que pouvons-nous en faire qui nous dévoile ce que cet autoportrait dissimule que nous n'aurions encore aperçu ? Le point essentiel à considérer est celui d'une signification fondamentalement différente des deux noirs qui y jouent à titre de chromatisme pratiquement unique. Si le noir de Soulages faisait signe vers une ouverture, une possible signifiance, une lumière ; l'œuvre ici abordée en semble l'exact contraire : s'y exprime un noir compact, sourd, situé avant une quelconque signifiance. Noir originaire, du fondement, couleur identique aux croûtes sacrificielles que l'on trouve sur les objets rituels de l'art africain. Stigmates de sang séché, donc trace de sacrifice, de magie mais aussi de relation à la mort, à la disparition. C'est pour cette raison que ces empreintes ne laissent pas d'être inquiétantes car elles nous reconduisent à considérer l'espace fermé de notre propre finitude.

  Si les polyptiques pouvaient médiatiser vers quelque signification en laissant jouer l'ombre du noir avec une lumière fécondante, a contrario l'œuvre de Barbara Kroll nous projette dans une manière d'aporie où la seule interprétation possible se résume à une tremblante dialectique s'instaurant entre un visage inexistant et une vêture quasiment illisible. Et, du reste, c'est bien là la force de cette proposition plastique que de nous laisser au bord de "l'œuvre au noir", les autres phases alchimiques demeurant suspendues à cette éternelle indécision. Nous sommes tenus en haleine, dans un genre d'écart à nous-mêmes là où l'angoisse peut paraître et produire son œuvre, "au noir", elle aussi.

  Mais une autre dimension nous aidera dans notre essai de mettre à jour quelque sème supplémentaire. A seulement aborder le thème de la "négritude", les choses nous parleront avec plus de clarté. Bien évidemment l'on aura soin de placer ces différentes références sur deux plans totalement dissociés, l'une ne faisant sens que dans le cadre d'une picturalité, l'autre embrassant le large empan de la civilisation. Ce qu'il convient d'entendre dans cet étrange rapprochement, ce n'est nullement une homologie signifiante, seulement la mise en parallèle de métaphores explicatives. Si la négritude peut trouver son essence comme fondamentalement aporétique en raison d'une difficulté à assumer sa "condition nègre";  identiquement "l'œuvre au noir" dira l'impossible émergence sur la scène du monde car rien ne se montre de l'ordre d'un possible lexique. Sémantique condamnée à se perdre sur un fond qui l'absorbe et la dilue comme si une sombre volonté était commise à la perte consommée avant toute profération. Paroles scellées, pâte mutique, indistinction de la silhouette anthropologique dans des teintes de bitume, dans des reptations quasiment racinaires. Là seulement apparaît un réseau de rhizomes illisibles encore attachés à une sorte  de matière géologique, à une lave se figeant dans une éternelle immobilité. Le visage, quant à lui, tellement semblable à une porcelaine éteinte ne saurait mieux dire que ce corps envahi de lianes étroites, de bandelettes de momies. Esquisse de tubercule s'essayant à paraître dans quelque cerveau archaïque non encore saisi de conscience. Ou alors sur le mode d'une doute confondant.

  Cette peinture que nous pourrions qualifier de "tragique", est belle pour la seule raison qu'elle nous incline à la réflexion sur nous-mêmes, sur l'humaine condition. Mais, s'agit-il vraiment de "tragique" ? Étymologiquement il semble bien qu'il en soit ainsi à l'origine. Ce à quoi nous invite Patricia Vasseur-Legangneux dans son ouvrage  "Les tragédies grecques sur la scène moderne: Une utopie théâtrale" :

 " Le premier auteur-acteur tragiqueThespis, s’enduisit le visage de blanc de céruse, puis il inventa le masque de toile, d'abord assez neutre, sans expression, […]. Peu à peu, mais sans qu'on sache dater précisément cette évolution, le masque tragique va figurer l'expression des sentiments humains […]. "

 Assurément, ici, le visage "blanc de céruse, neutre, sans expression", nous conduit bien au-delà de l'effigie originale que nous prétendons présenter au monde, alors que nous sommes à peine nés de nous-mêmes et qu'une terre reconduite à une "œuvre au noir" nous invite à considérer nos origines. C'est à cela que cette peinture nous convie avec une belle exactitude. 

 

 

 

 

 

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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:17

 

 

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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:03

 

L'autre côté du temps.

 

 

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 Œuvre de Marc Bourlier.

 

 

  Ces Intemporels, ces étranges personnages surgis du plus loin de la conscience, depuis toujours ils nous habitent. Tellement dans la discrétion que nous ne nous en apercevons même pas. Parfois, au centre de notre être en forme d'ombilic, nous en sentons quelque mouvement, quelque remuement qui nous émeuvent faute de pouvoir être interrogés. Alors, en notre intimité, cela fait un bruit pareil au passé, une rumeur de craie d'école répandant sa trace sur le tableau noir. Et, pensant à cela qui nous échappe, comme par une sorte de miracle, soudain nous basculons dans un monde autre, peuplé de songes, de plumiers de bois, de pupitres de chêne,  planches inclinées à connaître le monde. C'est comme une rumeur de feuilles et d'écorce, un genre de cohorte lente parmi les plis des secondes. Le temps suspendu, tellement semblable au balancement de l'essaim avec son grésillement d'abeilles.

  Les minces personnages de bois, d'abord on ne les voit pas ; d'abord on reste dans le temps d'ici, un temps aiguillonné par sa propre urgence à être. Un temps qui vrille, fore, fait son écoulement de bonde d'évier, sa chute mortifère dans quelque recoin de la terre. Un temps si peu conscient de ses propres fuites, un temps d'apories et de pertes sans fin. Et c'est pour cela que nous sommes au bord de l'étonnement, découvrant le petit peuple du boisles minuscules marionnettes de la vie ordinaire. Si discrets dans leur vêtures d'air et de vent, si impalpables qu'on les dirait tout droit sortis de l'imaginaire. Alors nous faisons une pause ; alors nous laissons choir notre havresac de fantassin pressé, nous libérons nos jambes des bandes molletières qui les assignent au réel, nous avisons une souche à partir de laquelle nous confier à une vision exacte de cet univers miniature. Et nos yeux sont les coupes offertes au spectacle d'une inimitable sérénité.

  C'est le temps, d'abord, son incroyable texture qui nous parle un langage inconnu. Un temps blanc, un temps pareil au tronc lisse du bouleau, un temps de mousse et de lichen, un temps s'ouvrant selon les harmoniques de la crosse de fougère. Long dépliement de la feuillaison qui porte en elle les spores de la beauté, les graines du déploiement ontologique. Car c'est avant tout de cela dont il s'agit, de découverture de l'être en sa simplicité. De dévoilement. De surgissement au plein du jour. Les significations qui étaient latentes, repliées sur leur germe initial, les voilà qui essaiment à tous vents les étamines du savoir, qui dispensent le seul langage accessible aux yeux des hommes, le lexique de la nature en son éternel ressourcement. C'est d'un baume dont nos yeux sont atteints, comme si la vue se libérait d'un carcan, si l'empan de la vision se dilatait à la mesure des sphères infiniment mobiles du caméléon, à leur disposition métaphorique à embrasser tous les phénomènes qui, ici et là, font leurs ébruitements colorés. Tout devient alors si évident face à cette merveilleuse armée pacifique, à cette longue procession d'idées boisées.

  Cela vient du ciel à la douce teinte d'argile, cela coule en cascades joyeuses, cela fait ses filaments le long du dos des collines, cela nous regarde avec toute l'attention commise aux choses secrètes. Cela ne dit rien, sauf le lexique de la fibre, le rugueux de l'écorce, la simplicité de l'usure aux confins du temps. Cela parle d'éternité, comme s'il s'agissait du vol de la libellule ou bien de la fuite du nuage sous la vitre polie du ciel. Cela se regroupe en cercle, pareillement à une disposition cérémonielle, à la dévotion à quelque icône qu'eux seuls, les Intemporels peuvent contempler. Ils ont cette latitude de la perception qui les maintient dans un présent continuel, aux rives infinies.   

  Cela vient jusqu'au devant de nous avec des corps lavés d'eau, avec des têtes que trouent trois orifices énigmatiques, avec, peut-être une inquiétude, comme si leur temps de paille pouvait, un jour, brûler, s'effacer dans les plaines libres de l'espace. Cela demande à durer, simplement, pour témoigner d'un autre séjour auprès des arbres, du nuage, du ciel ;  d'un autre écoulement des choses sur la scène des jours. Parfois, ils collent leurs oreilles à la peau du monde et ce qu'ils entendent des hommes les effraient. Alors, vite, ils retournent à leur sagesse sylvestre et continuent à toiser l'invisible. C'est celal'autre côté du temps, cette libre aventure de corps limités à n'être que branches usées, rameaux indistincts, bois domestiques anonymes, simples dérives à l'horizon des hommes. C'est toujours dans l'inaperçu que le rare exulte et fait ses milliers d'arabesques, alors que les Existants, fatigués d'être hommes, d'être femmes regagnent leurs logis la tête basse, dans un incompréhensible abattement.

  Ils sont là les minuscules génies qui veillent sur notre destin, les petites figurines que trop souvent l'on néglige de voir, tout à la hâte que l'on est de s'arrêter à la seule image de notre silhouette reflétée par l'azur. C'est tout près de la terre, au bord du ruisseau, peut être même dans l'ondoiement des herbes folles de quelque terrain vague, cela attend patiemment depuis le crépuscule du temps, cela questionne dans le rythme vide des yeux, dans  l'absence de bras, de mains - mais qu'auraient-ils besoin de ces artifices, eux qui embrassent le tout du monde seulement à être présents -, cela résonne de cris non proférés, cela surgit des trous de la bouche en direction des éternels Absents que nous sommes, marchant sur notre ombre sans même en percevoir l'inquiétante densité. Ces Intemporels, nous ne les regardons pas. Ce sont eux qui nous regardent à partir de ces postures hiératiques pareilles à celles des pierres levées. Petites effigies de la conscience, imperceptibles stèles de l'esprit, ils ne font que nous questionner sur le sens du monde dont, jusqu'à présent, nous n'avons longé que le cercle invisible, parcouru tous les méridiens, sondé tous les équateurs sans nous détourner un seul instant pour nous pencher sur ces hiéroglyphes qui n'attendent que d'être déchiffrés. Il n'est pas trop tard.  Le bois est toujours disponible qui attend la gouge !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 10:23

 

Dire la biffure de l'être.

 

 

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 Œuvre de Barbara Kroll.

Self portrait at the evening.

 


  Cette oeuvre, si elle devait nous apprendre quelque chose de nous, ce serait simplement notre impossibilité de coïncider avec ce que nous sommes, à savoir notre être. Oui, énoncer cela sonne comme une imposture, sinon à la façon d'un glas, ou bien d'une sinistre pétition de principe.  Nous existons à même notre corps, dans l'intimité de notre lieu propre, sans aucun décalage par où s'introduirait le moindre doute à notre sujet.  Et notre identité, de ce fait,  apparaît comme une manière d'évidence. Soit, l'on peut s'accorder à reconnaître cette posture narcissique comme possédant quelque élément de réalité. Mais, à soumettre ceci à une réflexion plus avancée, l'on se rend vite compte que cette assertion n'est guère que le vœu pieux du Sophiste. Car, déduire de notre présence à nous-mêmes la certitude que ce que nous sommes pourrait s'assimiler  à l'énoncé d'une vérité, voici l'erreur dont il faut se préserver afin que la pensée demeure digne de confiance. Nous ne nous appartenons jamais comme vérité par une simple décision ou bien par la vertu d'un décret qui, de toute éternité, nous aurait fait l'offrande d'une révélation.

  Nous n'avons rien, métaphoriquement parlant, de ce roc incontournable sur lequel nous pourrions édifier la géométrie de notre existence avec la belle assurance de celui qui possède une science infuse. Donc nulle apodicticité nous concernant. Nous existons comme le territoire le plus difficile à définir, sinon à atteindre. Sans doute une "terra incognita" face à laquelle nos illusions se parent de mille fascinations. Le solipsisme renferme des possibilités inépuisables, lesquelles ne vivent leur terme qu'à l'orée de notre finitude. Cependant penser à soi est simplement une sorte de péché véniel, le mortel, en fin de parcours, se chargeant de clore tout type de discours, fût-il de Rhéteur ou bien de Philosophe rompu aux idées claires et rationnelles. Donc nous ne nous connaissons pas ou si peu, ceci laissant bien évidemment la porte ouverte à la belle maxime socratique inscrite sur le temple de Delphes : " Connais-toi toi-même". Mais cette injonction, n'en déplaise à Socrate, ne serait-elle pas entachée d'un vice originel de telle manière que, jamais, nous ne puissions la mettre en pratique ?

  Car, si nous existons, et faisons l'hypothèse qu'il en est ainsi, nous le réalisons d'abord par notre parution formelle sur la scène du monde, à savoir d'une manière essentiellement corporelle, incarnée, massif anthropologique que nous portons au-devant des autres et du monde afin que nous y figurions à titre de présence irréfutable. Et, sans aucun doute, les Autres nous perçoivent-ils sous nos traits habituels avec, attachée à notre identité, l'étiquette portant notre nom. Ceci est d'une telle évidence qu'il est inutile d'y insister.

  Mais, maintenant, substituons au regard d'autrui notre propre vision et essayons simplement de nous observer, avec attention et humilité, faisant cependant abstraction de cet orgueil qui caractérise la condition humaine. Que voyons-nous donc ? Nous apercevons nos bras au bout desquels nos mains pendent à la manière de dérisoires battoirs. Nous apercevons le tronc plus ou moins massif de nos jambes. Nous apercevons les ventouses de nos pieds, plus ou moins larges, faisant leurs étranges succions au contact de la terre. Mais apercevons-nous autre chose de cette silhouette censée poser au regard de l'univers l'équation de notre incontournable effigie ? Non, nous n'apercevons rien d'autre. Ni notre dos, pas plus que la cambrure de nos reins, ni le galbe altier de nos jambes, ni le massif plus ou moins étendu de nos fesses, ni les nervures de notre nuque.

  Mais encore nous n'avons rien dit. Ce que nous ne voyons vraiment pas, et ceci renferme à titre d'hypothèse une grande partie du tragique humain; ce que nous ne verrons jamais et que pourtant nous devrions appréhender comme le surgissement premier, originaire, nous fondant en raison, c'est rien de moins que notre VISAGE ! Mais a-ton jamais pris conscience de ce que cette aporie veut dire ! Eh bien, cette aporie, précisément NE VEUT RIEN DIRE. Rien dire de ce qui est notre emblème, rien dire de ce qui nous fait surgir sur la scène de la présence, rien dire de ce qu'une juste épiphanie de notre conscience dégage de force, de naturel, d'énergie, de passion, de sérieux, de convainquant, de triste, de pathétique, de soumission, de consentement, d'amour, de piété, de religieux, d'esthétique, de moral, de sublime, de jouissance, de désir, de pure joie, d'abjection, de jalousie, d'abnégation, de fourberie, de compromissions, de stupre, d'envies, de cupidité et de tout autre sentiment dont notre physionomie est la sublime dépositaire. 

  De cela nous devons être pénétrés de la même façon que la jarre contient l'huile qui en définit la fonction. De cela, de cette pléthore de sens attachée à la moindre de nos mimiques, il s'agit de prendre acte. Jusqu'à dissolution de l'aporie si, cependant, ceci est humainement possible. Le sourire est une véritéLes larmes sont une véritéL'étonnement est une vérité. Or, qu'est-ce qui en rend le mieux compte si ce n'est le visage, sa mobilité de nuage, sa fixité de réprobation, sa fugacité d'acquiescement ?  Lexique infini du visage; sémantique illimitée des expressions, sens toujours recommencé de l'alphabet des mimiques. La vérité sourd du visage comme la source du flanc de la colline. La vérité est ce qui illumine ou bien attriste les yeux, cerne les paumières, brille sur l'arc mobile des pommettes, creuse la fossette dans la falaise du menton; la vérité est ce qui dessine sur la bouche les signes de l'humain, ce qui tire les sourcils vers le haut, incline le front à la méditation, libère l'énergie des maxillaires, fait se plisser la membrane souple de la peau.

  Or cette vérité ne nous appartient pas, nous en sommes dépossédés, nous en percevons seulement l'écho reflété par l'épiphanie de Celui, de Celle qui nous fait face. Mais illustrons ceci par une situation existentielle dont la vie possède le merveilleux secret. Imaginons. Vous exprimez votre amour en direction de l'AiméeL'Aimée, à son tour vous renvoie un sourire de plaisir. Ici nous voyons bien qu'il n'y nulle homologie des situations d'énonciation expressives chez les locuteurs mis en présence. A notre amour-véritél'Autre aura répondu par une vérité-plaisir. La signification se sera métamorphosée, passant de l'amour au plaisir. Donc le sentiment perçu en retour aura subi une euphémisation. Ce qui revient à dire que votre vérité, jamais vous ne pourrez l'apercevoir "de visu", seul l'Autre le peut qui, déjà pervertit le sens du message. Mais, peut-être la démonstration est-elle encore plus évidente lorsqu'il s'agit de sentiments négatifs. Imaginons à nouveau. Vous destinez une mimique de haine à l'encontre d'un partenaire antagoniste. Ce dernier vous renverra, inévitablement, le miroir de l'étonnement, non la haine initiale dont votre volonté était pénétrée. Etonnement contre haine et, encore ici, la vérité s'empreint d'une manière de fausseté. Votre haine aura simplement été un volcan intérieur que rien ne sera venu vous révéler à partir du site d'une autre conscience. La vérité qui vous revient sera tronquée de cette adéquation dont l'Autre aurait dû vous faire l'offrande afin que la coïncidence des intentions accomplisse le sens en son entier. Jamais vérité ne saurait se décréter par le truchement d'une simple perception subjective. Un autre regard doit s'y appliquer afin qu'un élément d'objectivité vienne clore le travail entamé depuis votre sensation initiale.

  Certes, l'on pourrait objecter que le visage, à lui seul, ne saurait recueillir l'entièreté d'un sens à formuler. Sans doute les mainsle corps, chacun à leur manière tiennent un langage authentique mais qui est toujours second, dérivé par rapport au langage du visage ; souvent un simple accompagnement, assentiment ou bien dénégation. Rien ne saurait se substituer à la précellence du visage, lequel porte en lui la presque totalité des organes dédiés à la perception: vueouïegoûtodorat. Seul le toucher s'exonère de cette obligation. Comme une vérité anatomique venant renforcer le sentiment interne d'un vécu focalisé sur cette face qui est l'insigne de l'humaine condition.

  Et, maintenant, que reste-t-il à l'Artiste en matière de langage pictural, après que les mots ont tracé l'essentiel du discours sur la vérité ? Que reste-t-il, sinon à s'emparer de la matière ductile de la pâte et de la porter au dire esthétique, aussi bien qu'à l'expression éthique, car l'une ne saurait aller sans l'autre. Ce qu'il faut faire, c'est simplement ceci : prendre son pinceau et, avec application, tracer sur la toile l'empreinte du corps, y déployer les harmoniques du visage jusqu'en leurs plus infimes tropismes, en leurs infinies variations. Représenter la joie, le plaisir, les stigmates du malheur, les rides de l'espérance, y déposer les comédons de la misère. Enfin toute la gamme des heurs et malheurs de l'épiphanie humaine. Et, une fois que le tableau aura pris sens, qu'il sera informé de façon signifiante, recouvrir le tout d'une couche grasse, épaisse, de peinture, de préférence une huile aux essences fortes. Alors le corps devient phosphoreux, l'esprit laisse couler sa partition  pareillement à une glaire, l'âme livre sa teinte cireuse, la peau son écorce de résine. Tout dans un immense maelstrom où se  noient les significations qui, il y a un instant encore, dessinaient la gloire de l'homme, posaient les traits lisibles de sa royauté - ("L'homme mesure de toutes choses", aimait à dire Protagoras) -.

 

  Et voici que l'exister, après quelques coups de pinceaux, a soudain disparu, ne laissant plus la place qu'à une étonnante concrétion pareille à une argile souillée. Comme un confondant "éternel retour du même", comme un jeu recommencé, une argile à modeler afin que surgisse la figure anthropologique. Tout, de l'homme a été biffé, à savoir l'entièreté de son corps, mais surtout, l'effacement du visage a plongé le tout dans l'anonymat; tout a basculé dans l'absurde, tout l'être a été annulé par le geste artistique. Il fallait cette destruction, cette tension, ce paradoxe afin que quelque chose de l'ordre d'une compréhension s'éclaire. Notre vérité, c'est notre visage qui en est porteur, jusqu'au paroxysme. C'est pour cette raison que, jamais, les Amants ne montreront le visage de la jouissance. Il y a trop à voir, il y a trop à affronter car ici, c'est bien La Mort qui fait ployer Éros jusqu'à l'amener aux limites de la disparition. Comme un signe avant-coureur de ce néant jamais représentable, sauf peut-être dans la tension extrême de la toile, lorsque l'être-biffé est promis à une proche dissolution. S'il y avait quelque chose à élaborer à partir de cette belle œuvre graphique, c'est bien celle d'une vérité en œuvre dont notre visage est porteur mais que, par nature, nous ne pouvons jamais percevoir. Notre épiphanie, toujours nous l'apercevons dans le reflet sur l'eau, dans la vitre, sur l'aire lisse et mensongère du miroir, dans les yeux de l'Autre, mais jamais nous faisant FACE, - (au sens le plus radical du terme) - ce que toujours doit faire une vérité à défaut de n'être qu'apparence et mensonge, ce qui, bien évidemment, nous situe dans le vide ontologique. Toute biffure de l'être fût-elle partielle est toujours une vive brûlure. Cela nous le savons d'expérience depuis le moindre pouce de notre peau, mais nous hésitons toujours à en faire l'annonce. Notre sérénité est à ce prix !  

 

 

 

  

 

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