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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 17:56

 

Petite incise sur l'instant.

 

(à partir d'un court texte de Nath Coquelicot).

 

 fleuron1

 

 

 

 Nath Coquelicot :

  "Nous étions baignés par le soleil d'hiver et partagions deux, trois et quatre cafés. Sa voix grave tambourinait mes tympans, il disait n'avoir que très peu d'amis et être bien ainsi, il n'en avait plus que deux et demi . Le demi faisait n'importe quoi et piétinait ses plates-bandes. Je l'écoutais et regardais ses yeux bleus profonds océan. D'un geste de la main, il a soulevé sa casquette et s'est frotté dans un mouvement rond et ferme le front , puis les yeux , puis les joues. Je me demandais quelles pensées il voulait écraser, ou chasser ou empêcher de s'envoler. C'était un bel instant."

 Blanc-Seing :

  L'instant, par principe, s'éclipse avant même qu'on en ait savouré le caractère éphémère, insaisissable. C'est assurément  pour cette raison qu'il ne nous en reste que quelques fragments que, plus tard, notre mémoire assemble : un morceau d'ami, un piétinement, un ébruitement dans la conque de l'oreille, des yeux-océan, des pensées-chrysalides, puis des envols infinis. Lorsque nous en faisons la synthèse a posteriori, c'est étrange, paradoxal, cet instant aussi vite effacé qu'apparu nous semble avoir pris la dimension de l'éternité.

   Mais c'est l'essence du temps que d'être si peu réductible à quoi que ce soit d'autre. Tant et si bien qu'aucune quadrature ne pourrait l'enclore dans une quelconque  volonté.  Et nous demeurons hagards, les yeux au ciel interrogeant les étoiles. Et les minutes pleuvent autour de nous, en nous, sans même que nous en sentions le subtil écoulement. La finitude se tisse de minces fils de la Vierge qui nous traversent et que nous traversons dans la lame souple du secret.  C'est simplement parce qu'un jour nous nous abreuverons à la ciguë socratique - la seule à même de nous dire notre propre vérité -, que cet instant est précieux, comme il l'était pour l'Écrivain Proust qui, dans la "Petite Madeleine", retrouvait certes un goût, une saveur, un moment précieux, mais surtout, se retrouvait lui-mêmece Petit Marcel qui, depuis ce lointain jour de l'enfance ne s'appliquait à chercher que ce "Temps perdu" auquel il a consacré sa vie entière. Sans doute, sommes-nous, tous, des Monsieur Proust qui nous ignorons.

 

  Car, écrivant ce minuscule texte et VOUS me lisant, nous ne faisons que pousser la navette temporelle afin qu'elle nous accompagne encore l'espace d'un crépuscule - le jour baisse -, d'une nuit parcourue de songes multiples, puis l'aube grise sera là, avant que ne surgisse un nouveau jour avec son soleil encore d'hiver, ses rencontres, ses conciliabules, ses espérances, ses doutes. Et, surtout ces réminiscences qui nous ont portés jusqu'à aujourd'hui, car nous ne sommes que mémoire, aussi bien du temps de notre vie que de cette inconnue d'outre-vie depuis laquelle, peut-être parvenus à une manière d'absolu, nous jonglerons avec tous ces instants comme des enfants insouciants. C'est ce que je crois. Mais, VOUS, qu'en pensez-vous ? 

 

 

 

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 10:00

 

Blanc-seing pour l'écriture.

 

 bspl-e.JPG

 

Source : Wikipédia.

 


 

    Sans doute le titre ne nécessitera-t-il pas de longues explications. Mais il faut s'assurer d'assises suffisamment claires afin que l'expression de "blanc-seing" ne fasse pas problème. Lisons ce qu'en propose le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales :

 [ Signature apposée d'avance sur une feuille de papier laissée blanche en tout ou en partie, à l'effet de recevoir une convention ou une déclaration`` (Barr. 1967). Synon. vx blanc-signé :

1. M. De Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu'il avait un blanc-seing et que le roi consentait à tout. Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombet. 3, 1848, p. 612.

− P. ext. :

2. ... ladite assemblée. (...), s'est bornée à prendre la décision, (...), de confier à un tiers un véritable blanc-seing, à l'effet d'élaborer et d'appliquer lui-même une nouvelle constitution; ... De Gaulle, Mémoires de guerre,1954, p. 315.

− Au fig. Avoir un blanc-seingdonner un blanc-seing à quelqu'un. Avoir, laisser toute liberté d'action. Synon. fam. carte blanche :

3. − Tiens, mon petit, emporte ça, dit-il, et commence à travailler. Blanc-seing, tu as blanc-seing. Druon, Les Grandes familles,t. 2, 1948, p. 40. ]

 

  Bien évidemment, c'est le sens "d'entière liberté d'action accordée à quelqu'un " qui ressort des précédentes définitions. Et c'est dans la même acception qu'il faut entendre l'intention se reportant à l'écriture. Mais, ici, il s'agira, bien entendu, de "liberté conditionnelle" car l'on ne saurait s'affranchir des règles du lexique ou bien de la syntaxe sans porter gravement atteinte à la compréhension du texte. Cependant, les thèmes retenus, ainsi que la façon de les traiter dépendront essentiellement du concept d'affinité dont il a été fait mention dans un précédent article. Ceci veut simplement dire, qu'à défaut de verser dans une fantaisie ou un simple caprice énonciatif, le contenu des textes s'annoncera selon l'humeur du moment, la couleur du ciel, les influences de récentes ou anciennes lectures, les thèmes personnels privilégiés, les variations imaginatives aussi bien qu'oniriques. Mais ceci, cette apparente "auto-indulgence" ne saurait s'affranchir de l'impératif de vérité dont l'économie ne pourrait être faite qu'à l'aune d'une écriture inauthentique, donc d'une non-écriture. Car écrire est une exigence ou bien n'est pas. Mais, pour autant, écrire ne suppose nullement qu'il suffirait de suivre une règle, de se plier à une norme pour qu'apparaisse quelque chose de l'ordre d'une valeur, d'un intérêt incontestable.

  Ecrire doit résulter d'un corps à corps avec le texte, ce dernier portant les stigmates de la lutte ou bien de la passion. Le lecteur, confronté au texte, doit ressentir, presque d'une manière physique, l'implication de l'Auteur dans son entreprise. Autrement dit, les phrases seront des secousses sismiques, des failles telluriques, des éruptions, des jets de lapillis, des odeurs de soufre, des répliques, des ondes, des suspens, des reprises, des hésitations, des frémissements, des montées d'adrénaline, des gonflements de bulles, des jaillissements de lave, des pluies de cendre. Ou bien elles seront une levée de brume dans l'aube bleue, des variations d'écume blanche, des pertes de jour dans le gris du galet, des envols de sternes au ras de l'eau, des meutes de pierres lisses à contre-jour des marais, une qualité de la lumière, la fuite d'une voix dans l'étoupe du silence. Ou bien encore des idées, des germinations, des déploiements de corolles, des projection de pollen, ou bien des pensées intempestives, des surgissements inattendus, des subversions, une infinité de questions faisant leurs sarabandes diaprées, leurs retournements pareils aux gants de peau qui montrent leurs coutures, des miroitements de lacs sous la poussée des interrogations, l'envers du monde quand il veut bien consentir à nous montrer ses racines, ses eaux originelles, ses sources vives.

  Ou bien encore les mots feront leurs bruissements  sourds comme la grenade qui chute au sol dans un éclatement carmin, ricocheront sur le lisse de la peau où ils sèmeront une trille de picotements, de douces irisations, des levées capillaires, ou bien planteront au milieu du corps leurs pointe de braise afin que la conscience s'anime de mille éclats, ou bien l'intellect se saisisse d'une ambroisie soudain à portée d'une possible compréhension, d'une ouverture de la taie du ciel en direction d'un étoilement. Car c'est bien de cela dont il s'agit, de se saisir de la matière du langage et d'y poser son empreinte, à la manière dont le manadier marque ses chevaux au fer rouge. Alors la monture se cabre, hennit, l'odeur est de charbon, l'écart de révolte en même temps que de saisissement et le galop qui s'ensuit une crinière battante dans une course qui semble sans fin.

  Voilà la perforation du réel à laquelle il faut parvenir, percer l'abcès et le pus jaunâtre s'écoule de la vive blessure et c'est comme une libération, la perte d'une subite fièvre, le panaris qui chute du doigt avec son bruit de coton mouillé. Alors on respire, alors les goulées d'oxygène se précipitent dans le pharynx avec la brusquerie de la jouissance soudaine. Alors se déplient les alvéoles et cela fait un drôle de râle existentiel, une sonorité de baiser humide, un souffle de vent sur un plateau andin avec des herbes jaunes qui bougent dans tous les sens et l'air bleu où courent les nuages. C'est une marée d'équinoxe et les digues cèdent longuement sous la poussée de l'eau et l'eau est libre qui féconde le pays que les hommes avaient soustrait à son emprise. Alors les millions de tonnes d'alluvions fertilisent le sol et, bientôt, il y aura de longues tiges de graminées essaimant partout leur folle semence, comme prise de frénésie. Et il n'y aura plus rien que ce roulement à l'infini de la vague végétale partant à l'assaut de la grande vague bleue.

  Cette métaphore ne s'illustre dans la justesse qu'à montrer la nécessité du déferlement. Il en va de même pour les mots qui meurent d'être encagés, verrouillés et l'on dresse les herses et l'on relève les pont-levis et l'on abrite les hommes du langage et on les soustrait à leur propre essence. Car toute confrontation à un langage saisi de vérité est une brûlure, une douleur, bientôt un ravissement si le temps et l'espace ont pu se dissoudre l'instant d'une lecture. C'est seulement à cette condition que le texte signifie dans toute son ampleur. Il n'y a pas de place pour une eau tiède s'écoulant du robinet dans un égouttement sans fin. Identiquement à une boisson douée de caractère, il faut l'amplitude, la tenue en bouche, l'arôme, la puissance, l'enivrement de l'alcool. Vraiment, il y en a assez de ces liquides sirupeux, de ces hydromels, de ces nectars qui ne vivent que de leur propre supercherie. L'écriture est du sang, du sperme, de la sueur, des desquamations, des excoriations ou bien elle n'est qu'une bluette pour âme sensible et, au mieux roman-feuilleton. Trop de complaisance aboutit à un réel ennui et tout se dispose sous le titre de "littérature" alors que souvent se présente l'anecdote et nulle autre chose. Bien des livres commis aujourd'hui sous la bannière de la mode - "ce qui est toujours déjà dépassé", selon l'expression du Philosophe -, s'auréolent d'une gloire éphémère, le temps de raconter l'imminence du quotidien et puis un autre lui succède dans une affligeante banalité.

  Ce qu'il faut faire : inoculer la toxine dans les veines du texte afin qu'il rende compte de lui-même, s'afflige de ses insuffisances, se plaigne de n'être œuvre qu'a minima alors qu'il devrait signifier au plein de l'existence avec l'ardeur du soleil faisant rouler sa boule blanche au zénith. Tous, nous sommes coupables d'hérésie à nous précipiter dans la facilité et nous ne le faisons que par faiblesse ou bien incurie. Combien il est gratifiant, pour l'intellect, de se confronter à un texte difficile, de vraie philosophie par exemple, en tâchant d'en extraire toute la pulpe, soulignant au stylo nos affinités ou bien nos oppositions, relisant sans relâche jusqu'à ce que le sens s'illumine et fasse ses torsades multiples, ses voix polyphoniques dont notre conscience se tresse dans la lucidité, infini métabolisme évoluant à bas bruit mais nous fécondant de l'intérieur comme une source le fait d'une terre qui se confie à son écoulement. Pure joie de connaître, de se mesurer à l'illimité, d'essayer de percer le dôme translucide qui, de toutes parts, nous enserre dans les mailles étroites des conventions de tous ordres, les résilles des préjugés, les prêt-à-penser dont notre société raffole afin de se soustraire à l'angoisse de sa condition mortelle. Pourtant, il n'y a pas de progrès s'il n'y a pas effort, visée d'un but, transcendance vers un dispositif ontologique qui nous arrache à nos préoccupations mondaines.  

 Écrire est un constant dépassement de soi en direction de ce qui, par nature, se dissimule, se soustrait à la conscience, se dérobe au regard. Ainsi le poème qui ouvre un monde et nous plonge au cœur de ce que nous supputions à défaut de pouvoir l'exprimer, le penser, l'imaginer. Écrire est une déchirure du réel, une transgression par laquelle nous accédons aux choses alors même que nous nous connaissons dans le pli de l'intime. Car l'écriture a ceci de particulier qu'elle nous contraint à surgir au plein de notre conscience. Dans la pièce prise d'ombre, alors que le crépuscule se dispose à la nuit, sous le rond de la lampe blanche, c'est d'un face à face avec nous-mêmes dont il s'agit. Il n'y a plus de dérobade et les mots se cabrent sur la plaine de la page blanche si nous les contraignions à dire ce qu'ils ne sauraient exprimer, à savoir le mensonge. Car toute écriture, pour exister, a besoin de découvrir sa propre vérité, sa verticalité grâce à laquelle elle s'extrait du vide, du silence et témoigne de ce que nous sommes ici et maintenant, sous les étoiles, face aux Autres, sur ce coin de terre qui ne fait qu'annoncer l'aire de notre propre finitude. Écrire, cette tension entre deux pôles, la source, l'abîme. C'est pour cela que nous écrivons, afin de tendre notre fil de funambule au-dessus du néant et faire phénomène, le temps d'une danse, d'une virevolte, puis déjà, nous rassemblons nos accessoires et nous rangeons le tout dans le grand coffre du devenir. Attendant qu'une écriture définitive s'empare de nous et nous dévoile le mystère dont nous sommes saisis depuis le lieu de notre naissance.

  Mais nous parlions de vérité de l'écriture. Nécessaire, en effet, sinon nous ne construisons que de dérisoires châteaux de sable. Cette vérité il faut en parler car elle n'est rien d'évident, elle n'est pas une objectivité que nous placerions devant nos yeux et nous délivrerait son message dans la clarté. Par essence elle est difficile à définir en raison de sa capacité à fuir, se dissimuler et se revêtir d'atours multiples sous lesquels nous ne la reconnaissons pas toujours. Et l'écriture dont nous prétendons qu'elle est l'une des mises en œuvre de la vérité n'échappe à cette inclination à la variabilité, à la constante métamorphose, laquelle, souvent, contribue à en dévoiler la richesse. Donc écrire n'est jamais un acte linéaire, comme si le destin des mots était fixé d'avance, gravé dans le marbre, immuable en quelque sorte. Écrire est vivre au jour le jour, au rythme de ses propres confusions, de ses espérances, de la démesure de ses passions. Et ceci, cette impermanence des choses parce que, jamais, nous ne sommes les mêmes. Sauf la peau et les os qui témoignent de notre architecture et, encore, dans l'inévitablement délitement, mais ceci se situe au-dessous du niveau de la conscience. Nous sommes Dasein et d'abord immergés dans la temporalité finie. Parcourir le chemin est toujours une aventure mouvante, changeante. Rien ne demeure en nous sauf la peur, l'angoisse de faire face à ce qui nous étreint et, d'avance, nous condamne.

  Éphéméride du temps. "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve", disait Héraclite. Ce qui veut dire que jamais, le temps, l'existence, ne s'adressent à nous de manière identique, reproductible. Sans cesse nous changeons, sans cesse nous vivons. Témoins nos milliers de cellules qui, à chaque instant, disparaissent sans retour. Nos idées, nos pensées, nos émotions, nos actes et, en définitive, notre langage, notre écriture suivent la même pente. On appelle cela l'entropie en terme général d'évolution des organismes. Nous sommes creusés de l'intérieur, nous sommes grotte avec ses moraines, ses concrétions de calcite, ses barrages lacustres. Nous sommes cette multiple géologie soumise à l'érosion. Notre écriture s'incline et s'érode comme la montagne s'use et, progressivement, disparaît.

  Et pourquoi, au demeurant, tresserions-nous toujours les mêmes mots, écririons-nous la même chose d'un sujet déjà abordé ? Tel jour nous sommes dans une disposition d'esprit qui nous ouvre à la clarté, à la bienveillance, à la compréhension immédiate des choses, tel autre jour nous trouve, à l'opposé, dans une inclination à l'obscur, à la remise en question, à l'enfermement dans une manière d'absurde, de matière dense, illisible. La variabilité de nos affinités est la cause de tous ces remuements, ces états d'âme successifs  : tantôt dans le voisinage parlant du monde, tantôt dans l'éloignement et la mutité. Tantôt vision proximale de ce qui se présente à nous, tantôt vision distale, comme au travers d'une brume. Tantôt prose accueillant l'altérité, tantôt énonciation tenant à distance. Tantôt sensualistes, tantôt rationalistes. tantôt de ce côté-ci de l'écriture, tantôt de l'autre. C'est bien le langage qui nous abrite, dans lequel nous évoluons, empruntant telle ou telle forme pour le traduire en quelque chose de lisible, de préhensible. Pour nous d'abord qui écrivons, pour le Lecteur ensuite qui s'applique à déchiffrer, sinon à défricher. Car, toujours, il faut partir de cette constatation que rien ne signifie a priori, comme si les significations étaient des fruits suspendus aux branches, dont il suffirait de se saisir afin d'être, d'emblée, dans la vérité de l'énonciation. Il n'y a de vérité que relative, du côté du sensible, c'est-à-dire du côté de l'existence. Bien évidemment, du côté de l'intellection et de la préhension intuitive des Intelligibles, la vérité est un absolu, un point fixe dans l'univers, une référence cardinale ne pouvant jamais souffrir d'exception. Mais nous sommes hommes et installés dans la contingence, dans l'insaisissable vérité de ce qui nous fait face, aussi bien que celle qui nous échoit comme notre propre perspective. Vivre en affinité avec le monde, c'est tâcher, par son corps, son esprit, sa conscience, son âme, de coïncider avec cet être que nous sommes dont nous ne percevons guère que l'ombre portée, à l'identique des esclaves de la Caverne platonicienne. Et ceci, nous n'avons d'autre issue que d'assumer cette réalité dans le destin qui nous échoit à chaque instant comme notre irrémédiable factualité. Nous sommes un fait du monde, comme l'est le jour, la nuit, la feuille d'automne, la pomme attachée à la branche. Bien évidemment nous sommes les seuls à exister, nous les hommes, puisque conscients de ce destin, alors que l'animal, la chose se contentent de vivre depuis leur étroit métabolisme, leur "pauvreté en monde".

  Mais revenons à l'écriture dont nous avons décidé de faire notre préoccupation. Nous disions sa variabilité, sa vérité relative identique à la relativité des lieux qui se présentent à nous. Mais écoutons Pascal : "Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà". Assertion identique sous la plume de Montaigne : "Quelle verité que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà ?" . Et ici, nous rejoignons notre intuition de l'importance du concept d'affinité. Si l'affinité est, étymologiquement parlant, le "voisinage", alors tout voisinage avec lequel on se sent en rapport de proximité est plus proche d'une vérité-pour-nous, qu'un voisinage plus éloigné qui ne s'adresse à nous que sur le mode de l'incomplétude. Et, maintenant, si nous nous rapportons au cas du texte littéraire, nous retrouverons, au hasard de nos lectures - aussi bien de nos écritures -, des points de convergence (affinités), ainsi que des points de divergence (non-affinité). Mais prenons un exemple concret, le célèbre extrait de Proust sur la "Petite madeleine" et tâchons de voir en quoi ce texte peut jouer selon une infinité de valeurs, aussi bien pour l'Auteur, que pour le Lecteur ou bien le Commentateur. Et ceci, cette multiplicité des points de vues (le point à partir duquel on se place pour regarder les choses) est simplement coalescente au ressenti des Sujets qui s'appliquent à considérer l'œuvre.

  L'extrait : (NB : c'est moi qui souligne dans les passages en typographie bleue)

  "Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulées dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière."

  "Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi (… ) Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité."

   Proust lui-même pose ce problème de la vérité qui n'est, pour notre propre thèse, que l'affinité qu'il rencontre, dégustant la Petite Madeleine, laquelle lui fait revivre cette rencontre à nulle autre pareille qui remonte déjà loin dans le passé, à Combray, un jour d'hiver, en compagnie de sa mère. Mais, en dehors de l'expérience existentielle, cherchons à découvrir ce qu'il en est de la vérité même de l'écriture lorsqu'il s'agit, par les mots, de restaurer un souvenir ancien, donc de procéder à un travail de mémoire. La relativité de l'écriture est justifiée par son caractère nécessairement contingent. Le fragment de la Petite Madeleine est forcément indissociable de l'instant, non seulement qui lui a donné lieu (ce jour d'hiver autrefois), mais aussi de ce jour particulier où Proust en retrace le phénomène, en restitue par le langage, l'apparition. Ecrivant, toujours nous sommes sous la dépendance d'une coloration, d'une inclination particulière, d'une "stimmung" selon l'expression de l'idéalisme allemand, lequel veut indiquer la notion de "tempérament", de "disposition", "d'accord" avec une voix qui serait, simplement, la voix de l'être (qui, selon Heidegger, appellerait l'homme en vue de l'événement de sa vérité.) Mais ici, les implications philosophiques entraîneraient trop loin, en tout cas bien au-delà d'un propos sur l'écriture. Donc l'Écrivain n'a donné le jour à ce morceau d'anthologie qu'à l'aune d'une intersection spatio-temporelle dont l'instant proustien a permis le surgissement. Mais, dans cette conception de l'exception que constitue, par sa nature, tout processus créatif, le fragment est la résultante d'un instant particulier non renouvelable, non susceptible de se soumettre à la loi d'un éternel retour du même. L'écriture clôture son événement en même temps qu'elle donne acte à son avènement. Le moment de l'écriture est UNIQUE et c'est en cela que le geste créatif a valeur d'absolu. C'est paradoxalement sa relativité, sa contingence qui le dotent de ce caractère absolument étrange dont, sans doute, provient l'étonnement. Toujours l'œuvre accomplie fascine. Toujours elle pose question. Simplement, précisément, parce qu'elle est énigme. Simplement parce que toute rationalisation échoue à en décrire les conditions de possibilité. Ainsi du génie dont on se demande toujours par quel miracle l'invention a pu naître. Mais c'est bien l'essence de l'instant, de l'étincelle, que de se soustraire à l'analyse, que de nous reconduire au flou des hypothèses, aux affres de l'irrésolution. Face au chef-d'œuvre, nous ne savons plus quoi décider, pas plus que nous ne savons nous situer par rapport à sa survenue.

  Afin qu'il y ait œuvre, afin que l'écriture surgisse d'une nuit fondatrice, il faut qu'il y ait coïncidence des affinités entre le moment dont la fiction ou bien le récit reconstitue la trame et le moment de sa mise à jour sur l'espace vierge du papier. C'est bien parce que le Petit Marcel a vécu intensément l'épisode de la Petite Madeleine que l'Écrivain Proust peut, avec un rare bonheur, faire renaître sous les yeux éblouis du Lecteur, un événement non seulement existentiel mais littéraire avec la merveilleuse amplitude dont le génie de l'Auteur l'a doté. Et c'est bien parce qu'il y a eu vérité de la situation primaire, celle de la dégustation de la petite friandise, que peut s'actualiser dans la beauté la situation secondaire du fait littéraire. Ici la notion de vérité dévoile l'essence de l'instant, lequel, en un même recueil, fait se conjoindre les deux Madeleines : la réelle et la symbolique. Et c'est parce que la conjonction est la résultante d'une immense liberté acquise, aussi bien dans le moment de la dégustation que dans celui de la reconstitution en mots que s'annonce le sublime en sa dimension radicale. Si, à l'origine, le thé ne s'était inscrit dans une manière de "cérémonie" (songeons à cette magnifique cérémonie au Pays du Soleil Levant), sa mince apparition ne l'aurait reconduit qu'à une simple factualité, laquelle n'aurait jamais ouvert le champ à une expression artistique.

  La richesse de ce fragment, sa densité, son élévation vers les hauteurs d'une transcendance attestent de l'exceptionnelle confluence du réel lorsqu'il est métamorphosé en langage essentiel, autrement dit en poésie. Tout arrive dans l'écriture dans un étonnant foisonnement, aussi bien la mesure de l'expérience existentielle que la dimension d'une recherche intellectuelle féconde et du surgissement dans une spiritualité à la riche esthétique. C'est cela, l'écriture, ce recueil en un même lieu d'affinités électives, d'une vérité faisant se fondre dans un même creuset le fait donateur de sens et sa transposition en texte, enfin cette généreuse liberté qui révèle son nectar, son prodigieux déploiement dans les consciences, celle de l'Écrivain donateur de lieu et de monde dont les Lecteurs sont à la fois les destinataires et ceux qui fécondent l'œuvre à la seule mesure de leur ravissement.

  Donner "blanc-seing" à l'écriture suppose donc  ceci : un événement à faire surgir du réel ou de l'imaginaire, l'existence d'affinités originelles avec ce qui s'est montré et méritait d'être éclairé, un accord entre la vérité de l'Auteur et celle de l'événement, enfin une vérité de l'écriture dans laquelle seulement peut se former l'espace d'une liberté. Alors peut se faire jour l'espace "blanc" qui se montre comme la métaphore du silence à partir duquel peut s'installer une parole; alors peut se révéler le"seing", cette empreinte qui signe l'apparition d'un phénomène à retenir dans l'aire mouvante des mots.

 

 

  

 

 

 

 

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 14:06

 

Parlotte à deux voix avec Nath Coquelicot.

 

(Sur un échange à partir de Facebook).

 

 padvanc.JPG

Source : Nicolas Bordas.

 

Nath Coquelicot :

 

J'ai lu et je sais que je vais y revenir. Y aurait-il là des phrases que je ferais mieux de ne pas lire ? La première lecture est venue cogner, la deuxième, à laquelle je réserve un autre temps va être celle de l'arrêt sur certains mots, puis je vais m'immerger. Mais je sais que je vais revenir, comme vous le disiez, à suivre, je suis, je vais suivre, rebondir, me taire et respirer, hoqueter pourquoi pas ? Je lis chair souvent, merci !

 

  Blanc-seing :

 

Merci pour cette lecture hoquetante, palpitante, passionnelle en un mot. Comme je l'aime. Ou bien l'on dit dans la pulsion ou bien l'on demeure dans le silence. Le dire est cette expression qui sort tout droit des alvéoles et fait son bruit de bourdon alentour du monde. Proférer est toujours une expulsion de soi en direction de ce qui est autre : les Autres, bien évidemment, les choses, la beauté, mais aussi cela qui repousse et blesse. Autant déployer son scalpel et entamer ce cuir qui, partout, enserre et menace de tout reconduire à la mutité. De sa parole il faut faire un CRI, tendu, tragique, démesuré comme celui, pathétique, d'Edward Munch. L'existence est cette continue turgescence en direction de ce qui fait face et, souvent, nous aliène.

  Il y a trop de tristesse et trop d'ivresse corollairement contenues dans l'orbe étroite de nos gorges et il faut un gueuloir, celui que Flaubert réclamait pour ses textes afin qu'ils fassent phénomène dans une manière de clameur. Gueuler le monde, en extirper ce qui se dissimule sous les fausses apparences - les sourires ne sont que l'envers du tragique, de la peur infinie de la finitude -, gueuler le monde  de la misère, de la dérision, de l'égoïsme cuirassé, blindé identiquement à un vieux blaireau. Le monde, il faut cogner dessus jusqu'à lui faire entendre raison, jusqu'à lui ôter toute envie de paraître dans l'insolence majuscule. Partout, sur la Planète Bleue, on égorge des enfants, on dresse les bunkers de la honte, on érige les murs des différences sociales, raciales, des sexes.

  Mais les sexes se valent tous dès qu'il s'agit de se précipiter, tête la première, dans la première aporie venue. Mais les couleurs de peau sont identiques pour oppresser et faire travailler dans les mines de la honte. Mais les corps sont tous beaux qu'on livre à la prostitution mondialisée en se voilant la face. Mais les religions sont toutes égales qui encagent les consciences. Que ne se révolte-t-on devant tant d'inepties ? Que ne prend-on les armes ? Dressons les arbres de la liberté, coiffons nos têtes de bonnets phrygiens. Et merde aux riches et merde aux inconscients et merde à tous ceux qui vomissent leur haine sur les peuples pauvres et les opprimés.

 

  Marre de cette plurielle inconséquence qui mutile les pauvres boyards et verse les eurogaz à tous les oligarques du monde qui dressent vers le ciel d'hiver toutes les flammes olympiques de la gloire. Ces flammes sont celles d'un nouvel impérialisme, peut-être pire que la dictature promise par les Bolchéviks. De cécité nous crevons, d'indifférence nous creusons les tombes de l'humain. Mais quand donc serons-nous, les Hommes, les Femmes de la Terre, un peuple debout ? Quand donc les consciences s'ouvriront afin que nous y déversions l'indispensable beauté ? Nous hurlons dans le désert et nos yeux sont muets !  

 

 

 

 

  

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 09:43

(Pré-Textes).

 

Sur quelques phrases

de JMG. Le Clézio.

 

Le livre des fuites

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67)

 

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  "TOUT EST JOUE". Il y a certaines phrases qu'il vaudrait mieux ne pas lire. Qu'il faudrait sauter. Puis ne plus regarder les mots. Les mots-couperets, les mots-yatagans, les mots-pierreux qui allument leurs éclats de silex aigu. Et les lettres, il faudrait les oublier, surtout le "T", la  lettre-gibet,  double potence mortifère;  le "O", cercle régulier pareil aux contours d'une geôle;  le "U" et son  cul-de-basse-fosse. Tout cela qui  transperce et enserre dans ses mailles étroites  les amas gris du cortex. Il vaudrait mieux ne pas lire.  Et on le sait. Mais, toujours on se surprend à enfreindre l'interdit, à soulever le voile, à déchiqueter  de nos dents acides les rognures maléfiques. On manduque et triture la formule vénéneuse jusqu'à lui faire rendre son dernier jus.

 

On se dit : "Tout est joué." On se dit : "Il suffit de pas y penser, voilà tout !". On se dit : "Juste une histoire de volonté, juste un écart de l'attention et le poison se diluera dans les plis du temps."

 

Tout cela, on l'énonce, avec malheureusement, de fausses certitudes et notre voix intérieure en est tout affectée. Tout juste un énoncé aphasique avec des paramots, des paraphrases, des parapensées. On croit à la vertu de la maltraitance et on espère que le  somptueux langage se délitera et, ainsi, il n'y aura plus place pour la moindre profération hostile, le poison du doute.

  On croit qu'il suffit de dire les choses de biais, de prononcer de guingois et qu'on trompera son monde. On s'essaie à plein de formulations du genre :  tUtéjUé, phonétiquement, abstraitement, juste une suite de sons ricochés à la face du monde, juste histoire de voir si les mots joueraient une autre partition. Mais il y a toujours une insistance des choses à signifier dans l'insignifiant, il y a continuellement un genre de casque  qui vous prend aux tempes et l'écrit, les signes eux-mêmes se mettent à danser leur gigue mortelle, leur menuet d'effroi.

  Mais c'est vraiment un comportement de gamin morveux débitant ses gammes sablonneuses au fond d'une cour d'école que d'imaginer cela. D'imaginer que par la seule vertu d'un comportement magique on pourrait se défaire aisément du fardeau, contraindre la maléfique formule à regagner son antre d'avant la signification. D'avant l'angoisse majuscule qui vous enserre la gorge de ses doigts impérieux comme la gale. En réalité, c'est comme de la poix collée aux doigts et l'on a beau les agiter, les mots.  C'est même pire. Tout s'attache dans une manière de guimauve visqueuse dont il devient évident qu'on ne se dépêtrera jamais.  "Piège"..."piège"..."piège." On pourrait hurler cela à tous les vents et personne ne nous écouterait, de peur de se fourvoyer  dans l'entonnoir, dans la goule suceuse où tourbillonnent les vents acides de la folie.

  Et, du reste, à quoi bon répéter l'antienne, sinon à en amplifier l'obsédante rumeur ? On est pris dans la masse cotonneuse, on est entouré de fils de soie compacts, comme la chrysalide et l'on sait que la métamorphose sera longue avant que de produire sa petite mélodie. L'existentielle. Celle qui obsède et rumine et vous envoie par le fond dès que vous commencez à y comprendre quelque chose au trajet que vous accomplissez sur votre coquille de noix. Au fait, avez-vous bien réfléchi au fait que ladite coquille est simplement l'image inversée de votre cortex fumeux dont la dure-mère serait le vernis au contact de la dernière eau ? N'est-ce pas là comme la métaphore d'une issue incontournable : le retour aux eaux originelles, l'amnios basculé cul par-dessus tête, le plongeon dans le placenta final ? Une manière de l'éternel retour du même, l'ambroisie première et dernière en tant que baiser muriatique du néant. Voilà. Il fallait le dire. Même à convoquer une sorte de métaphore vide, tellement le silence est grand qui suit de tels aveux. Dont tout un chacun est porteur dans son monde forclos. Le danger est toujours présent. Du langage. De la profération. Dans des temps antiques on coupait la langue des détenteurs de secrets et des prédicateurs pour moins que cela.

  Le livre, au début, on l'a lu d'une seule traite, sans même oser y introduire la moindre respiration. "Le livre des fuites". Tout au long des mots, des phrases, des paragraphes, des pages on a glissé sur le toboggan fictionnel, prétexte à se fuir soi-même. Eviter de faire halte. De se reconnaître. De voir son image dans le miroir. Le plus grand danger : la complaisance narcissique. Non. Il faut retourner tous les miroirs, face brillante contre la craie sourde des murs. Son image, il faut qu'elle se dissolve pareillement à la goutte d'eau dans le talc. Il faut en faire une simple blancheur, un halo inconscient de lui-même. Mais qui donc pourrait  nous empêcher de faire cela, de procéder à notre propre déconstruction, pierre à pierre, jusqu'à devenir poussière de sable illisible ? Qui donc ?  Un pur hiéroglyphe refermé sur sa sombre mutité. C'est simplement cela que l'on serait devenu.

 

Avec Jeune Homme Hogan (J.H.H.), on a proféré les paroles définitives :

 

"Je veux tracer ma route, pour la détruire, ainsi, sans repos."

 

  En proférant ceci,  on a cru avoir prononcé la formule magique qui nous abstrairait de nous-même, nous réduirait à néant, ce néant  où renaître une fois pour toutes. On était dans l'erreur, l'erreur de nous-même, s'entend. Jamais que cela, l'erreur. Jamais l'erreur des autres. Ce serait trop facile de s'exonérer de notre dette de vivre. Seulement à soi-même, les comptes à rendre. Avec le néant pour solde de tous comptes. Après tout, c'était peut-être préférable que de se traîner le long de rives cernées d'inconséquence. Et, navigant de concert avec Jeune Homme Hogan, on avait fini par ne plus l'entendre la petite rengaine, elle s'était comme dissoute dans les mailles de l'espace, absorbée par l'étrave insistante du temps. Faut dire, on s'y était à peine arrêté à la première lecture sur le petit pavé inoffensif.

 

"TOUT EST JOUE."

 

 Ç'avait juste été une suite de sons, un genre de romance qui fait ses boucles dans l'air et se fond dans la toile grise du jour.                           

 

tUtéjUé   tUtéjUé   tUtéjUé"" .....

 

  Comme un refrain, la reprise d'une comptine d'enfant, quelque chose dont on ne prend pas réellement acte, le simple vol capricieux du papillon. On verrait plus tard. Pour le moment on avait mieux à faire que de s'arrêter sur du léger, du primesautier, de l'allusif. Alors, tout au long des chapitres, on avait fait  rouler devant soi sa boule excrémentielle, identiquement au scarabée solaire, sans bien regarder où nous conduisait notre progression erratique. Sisyphe, on l'avait été bien des fois, ne remarquant même pas l'absurdité, la déraison exponentielle, nulle  et non avenue, entretenue, bégayée,  la figure de la finitude dont la vie avait le secret, à l'aune de mille respirations, mille  digestions, mille amours hautement prosaïques.

  Mais les gestes s'auto-entretenaient dans une manière d'écoulement de clepsydre têtue. On croyait se sauver à seulement persister dans l'existence, à poser ses pas dans les pas dérisoires qui nous avaient précédé. Or, si l'on s'était appliqué à regarder avec suffisamment d'attention, avec un penchant prononcé pour une élémentaire  lucidité, l'on se serait vite aperçu que nos pas recouvraient nos pas à l'infini, dans une manière de giration proprement mortelle et que nos perceptions de pas différents, signes d'une probable altérité, n'étaient que pure illusion. Nous donnions constamment le change, nous revêtant tour à tout des vêtures de Polichinelle, de Scaramouche ou bien de Brighella alors que nous ne nous travestissions que de notre infinie trémulation de ver solitaire.

  Mais, en réalité, le fameux "TOUT EST JOUE" dont nous faisions fi comme s'il n'eût point existé, chatouillait en permanence nos glaireuses évidences pelotonnées sur elles-mêmes à la façon du limaçon. Et, afin de mieux nous oublier, afin de réduire la gluante réalité de notre destin à une trace infinitésimale, nous nous étions fabriqué une manière de fiction, d'histoire atypique et abracadabrante, enfilant à tour de bras, à moulinets de mains évasives, à menus entrechats, les situations emboîtées les unes dans les autres, grains de buis de mystérieux chapelets dont nous ne nous demandions même pas à quel Saint ils étaient voués, tellement était inconséquent et abscons leur divin emmêlement.

  Nous nous contentions de nager entre deux eaux, bien au calme parmi la nasse poissonneuse, réchauffés par l'étroite certitude des écailles contiguës dont nous n'attendions rien d'autre que la réassurance glauque du frottis d'altérité supposée, ne cherchant nullement à connaître ce qui, au-delà de notre propre limite, s'illustrait comme la réverbération, à l'infini, de notre manque-à-être. Nous étions bien en fuite, mais en fuite de nous-même alors que nous pensions prêter allégeance à un héros de papier qui nous entraînait dans les arcanes d'un labyrinthe langagier qu'à l'évidence nous prenions pour le réel lui-même.

  Pour un peu, nous nous serions pris pour J.H.H. lui-même, déambulant sur toutes les faces du monde, de l'Asie au Pays du Soleil levant, du Canada au Mexique, nous mêlant aux foules denses et bariolées, habitant toutes les chambres solitaires des villes, jouant longuement avec notre ombre comme si, l'espace d'un instant, cette dernière  était la seule perspective de nous-même dont nous pouvions vraiment être assuré, nous dissolvant parmi les klaxons, les mouvements, la fureur des immenses métropoles aux longs tentacules vénéneux, traversant des plateformes de ciment infinies, longeant des façades aux milliers de trous aveugles d'où rien de vivant ne sortait qu'un air glacé pris de vertige, connaissant l'immensité du silence alors que les humains plongés dans leurs rainures existentielles faisaient figure de longues cicatrices à peine visible sur la peau du monde, marchant, marchant toujours, environné des blocs mégalithiques des maisons où les mots n'étaient proférés qu'à être des galets cernés de mutité, où les mouvements étaient immobiles comme pris dans les mailles du coton, emboîtant le pas des femmes mulâtresses pareilles à des anguilles luisantes dans les ombres bleues de la nuit, disant des suites de mots, au hasard, essayant de fuir l'indomptable langage, se faisant le bourreau des mots tout en devenant la victime, tâchant de dire à pleine gorge les injures, à vociférer les imprécations, à jeter de définitifs anathèmes, à hurler des formules inconséquentes, devenant la proie consentante bien qu'illucide de cette rhétorique démente, se débattant, lançant sa mitraille parmi la meute sidérée des agoras bien-pensantes: "Déchet", "Jésuite", "Pot de peinture", "Gouape", les mots retournant leurs gants, on ne pouvait les fuir, on ne pouvait éviter leurs calomnies urticantes, leurs objurgations en forme de faucille, on se baissait, on cherchait à se dissimuler, à faire en sorte que les syllabes ne vinssent vous ôter la tête d'un coup d'explosives occlusives, ne fissent de vos bras une compote sanguinolente sous les entailles des fricatives ou des sifflantes, on fuyait toujours, on fuyait, on pratiquait l'éternelle esquive, ne sachant même plus qu'on l'esquivait ...

 

...  "Fuir, toujours fuir. Partir, quitter ce lieu, ce temps, cette peau, cette pensée." ....

 

.... c'est cela que proférait Jeune Homme Hogan, c'est cela que disaient toutes ses hésitations, ses trajets incertains, ses interrogations, son corps soumis à la pesanteur existentielle, ses longues dérives songeuses; c'est cela que l'on faisait en tant que Lecteur, mettant notre destin dans celui de J.H.H., lequel, en abyme, mettait son destin dans la longue lignée généalogique oublieuse d'elle-même.

....c'est cela que faisait tout homme, fuir pour fuir, pour éviter de penser à la fuite, pour faire de toute fuite une possibilité de réalisation vraisemblable.

....c'est cela que faisait l'Ecrivain notant dans son  "Autocritique" :

 

"C'est vrai qu'il n'y a plus de limites. Tout s'échappe, se divise, fonce en tous sens. Quand on a commencé à ouvrir les portes de la fuite, quand on a libéré son esprit, ou ses mains...Jusqu'où se laisser porter ? "

 

...jusqu'où se laisser porter par l'écriture, sur quel rivage dont la vie ne nous aurait pas fait l'offrande ? Jusqu'où écrire afin de donner sens et ouverture à ce qui n'en a pas ? C'est-à-dire à l'existence qui, toujours, referme sa bogue sur son fruit secret. Car nous ne saurons jamais plus à son sujet que les interrogations que nous aurons formulées, que les déplacements que nous aurons accomplis, que les rencontres que nous aurons faites.

 

..."Ecrire pour soi, la malédiction !"...

 

...Ecrire pour l'autre, pour les aveugles, les muets, les riches, les pauvres, les gueux, les prostituées, les bourgeois, les ministres plénipotentiaires, écrire pour soi, quelle différence ? Ecrire est toujours écrire pour soi, écrire afin que s'ouvre le voile qui fait de nous des égarés parmi le fourmillement du monde. Et, d'ailleurs est-on sûr que les autres nous lisent ? Est-ce tout simplement possible ? Lorsque nous écrivons, c'est un fragment de nous-même que nous délivrons. Qui, jamais ne peut correspondre à l'autre, quand bien même il y aurait coïncidence des affinités, des expériences, communauté des vécus et des ressentis. Car toute écriture, toute création est singulière. Elle porte notre marque, elle témoigne de notre empreinte sur les choses, de la façon que nous avons de VOIR. C'est-à-dire d'orienter notre conscience de telle ou de telle façon selon l'esquisse qui nous est présentée, du réel, du symbolique, de l'imaginaire. Ecrire, c'est déjà avoir une explication avec soi-même. Or se percevoir adéquatement n'est une évidence que pour les sots, les  inconscients où les insuffisants d'esprit, les trépanés de l'âme. Comment pourrions-nous  porter  sur notre territoire intime la vue la plus pertinente alors même que, jamais nous ne serons en mesure de nous percevoir comme une totalité. Jamais notre dos, notre sillon vertébral ne nous seront directement accessibles, sauf à avoir recours à l'artifice de l'image. Et notre ombre nous habite-t-elle vraiment alors que nous n'y prêtons pas attention ? Et notre esprit, notre âme, ne sont-ils pas des territoires insondables, hors d'atteinte ? Souvent, nous ne nous croyons libres qu'à la mesure de notre ignorance ou de notre cécité, à moins qu'il ne s'agisse parfois, simplement d'indulgence à notre égard. Certains diraient : d'auto-complaisance.

  Nous ne sommes pas libres. Voilà l'unique assertion possible, la seule affirmation dont l'humaine condition peut faire des gorges chaudes. Sans risque de brûlure, du reste ! Rien ne nous sert de nous dissimuler derrière nos étroites certitudes, de nous en remettre à des comportements de Judas.  "TOUT EST JOUE". Voilà énoncée une vérité incontournable que les existentialistes appellent "déréliction", certains philosophes nomment "le projet-jeté", un certain théâtre désigne sous le vocable "d'absurde".

"Tout EST JOUE" et l'on croirait qu'il n'y aurait alors plus rien à énoncer, plus aucune création à mettre en œuvre. Erreur fondamentale s'il en est ! C'est bien parce que nous éprouvons le sentiment de l'insondable déréliction, de l'aporie de l'existence que nous sommes piqués à vif, aiguillonnés afin d'ouvrir une brèche. L'art n'a pas d'autre justification qu'une lutte sans fin d'Eros contre Thanatos. Ne pas écrire, ne pas peindre, ne pas sculpter, ne pas cultiver son jardin : là serait la vraie malédiction, la finitude consommée avant que d'avoir accompli son œuvre. Si les œuvres humaines sont infinies, la finitude peut bien jouir d'un énoncé tautologique, laquelle finitude est toujours et irrémédiablement FINIE .

 

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 09:01

 

La Chair du Milieu

ou

les pierres vives du sens.

 

 lpvds

 

 

Source : La Boîte Verte.

Peinture de gemme :
Carly Waito
.

 

 

                                                                         Cet article est dédié à mon Ami JPL.

 

 

 

 

  [Quelques mots sur le choix de l'illustration. Carly, artiste installée à Toronto, réalise de petits tableaux hyper réalistes de gemmes et minéraux avec une telle minutie, un tel art du détail, de la réflexion de la lumière, de la structure géométrique que nous sommes directement exposés à l'essence de la matérialité dans une manière de "ravissement esthétique", notre regard éprouvant quelque difficulté à se séparer de ce qui peut paraître représentation exacte de la réalité, mais surtout, mise en œuvre d'une vérité.

  Tant et si bien que si l'on nous demandait de faire surgir, par la seule force de notre intellect, par la puissance de notre imaginaire, là, devant nous, la configuration symbolique de ce que la perfection, la beauté pourraient donner à voir, eh bien se livrerait à notre vision, dans une manière d'étonnement, en même temps que de délectation, cette sublime gemme aux facettes à proprement parler fascinantes. Nous serions alors si proches d'une beauté éternelle que nos sens alertés se porteraient immédiatement au devant des Idées platoniciennes, parangon plus que parfait de ce que le Beau révélé peut porter en soi de significations latentes mais qui ne demandent jamais qu'à surgir.

   Nous aurions alors une idée assez précise de ce que l'énigmatique formule de "Chair du Milieu" veut nous donner à penser. La gemme est cette pure essence qui, provenant du feu essentiel cosmique, passe par différentes étapes métamorphiques, avant que de nous parvenir sous cette forme épurée, synthétique, merveilleux assemblage de faces signifiantes, nervures hautement visibles du sens, comme une métaphore de ce qui toujours nous parle depuis sa mutité, sa compacité afin que, dotés du regard adéquat, nous nous risquions à pénétrer dans le cœur vif d'un langage originel.]

  La Chair du Milieu, cette mythologie concrète, hautement jouissive, palpable, éployable en milliers de figures, en quantité de fragments polychromes, tous les jours nous en faisons l'expérience avec notre intellect, nos affects, notre sexe, notre physiologie, notre expérience d'être mais nous n'y prenons garde, nous l'ignorons, le sachant ou bien à notre insu. Mais, avant d'en préciser la teneur, il faut, comme toujours, remonter aux fondements, aux premières émergences de ce qui m'apparaît, aujourd'hui, digne de recevoir le prédicat de "concept", tant il y a à connaître à partir de cette Chair. Le "pèlerinage aux sources" sera celui d'un retour sur des terres adolescentes, lesquelles, comme chacun sait, sont les premières efflorescences d'un sens qui, la vie durant, s'édifiera, se sédimentera couche après couche, lentement, souvent d'une manière subliminale et, un jour, de l'intuition première surgira une manière de plénitude existentielle, de système disposé à l'accueil d'une philosophie. Rien de moins que cela : l'ouverture d'une clairière à cela qui veut bien se montrer des phénomènes de la nature, de l'art, de la littérature, du poème.

  Donc il faut se reporter bien en arrière du temps, à une époque où la justesse des choses aussi bien que leur simplicité signaient une qualité de vie totalement disposée à accueillir le rare, le modeste, l'étonnement aussi, cette qualité première de toute pensée s'orientant vers une connaissance en profondeur du réel, mais aussi bien de l'imaginaire, et, bien évidemment du symbolique. Il y avait alors, en dehors de tout penchant légitimé par une inévitable nostalgie, correspondance spontanée des êtres et des choses, plaisir mutuel du partage, inclination à l'aventure immédiatement à portée de la main (le proche suffisait à notre propre éloignement des contingences, à notre voyage en terre d'Utopie), tentation d'expérimenter, dans la mesure ordinaire, toute nouvelle piste dont la finalité était, simplement, d'ouvrir nos yeux sur le monde environnant.

 Mai 68 et ses convulsions n'étaient encore qu'une vague brume à l'horizon. La société, le style de vie, la mode, la façon de penser, de se comporter, pour tout dire nos racines, tout cela s'enlevait sur le fond de la période d'après guerre et les sentiers de notre modernité d'alors avaient pour noms : Sartre; Camus; Jean Gabin; Brel; Brassens; Mouloudji; Ferré; Serge Reggiani; Serge Gainsbourg; Jane Birkin; la Nouvelle Vague pour ne citer que quelques pistes éclairantes. Les villes n'étaient pas encore d'immenses conurbations aux ramifications complexes, les voitures ressemblaient à de vraies automobiles faites amoureusement "à la main", les cinémas avaient des "ouvreuses", les bistrots une âme et Prévert aurait  encore pu déclamer ses poèmes sur les toits de Paris, cigarette au bec, sans que personne ne s'en fût offusqué. Il y avait place pour une liberté, de la chanson, de la parole, de la fantaisie. Les villages étaient des villages, avec leurs mairies, leur écoles Jules Ferry, leurs cafés où, le dimanche, on venait jouer au billard, à la belote, à la manille en sirotant son "Picon-citron".

  Le Café. Une véritable institution, un genre d'âme du village, un lieu de conciliabules dont, du reste, on n'a guère retenu que l'image d'Epinal. C'est dans un tel lieu, le Café Jembès, que nous nous retrouvions, JP et moi, en semaine, afin d'échanger quelques idées. Nous avions pour nous l'espace du Bistrot, en totalité, les occupations quotidiennes retenaient aux champs ou à la ville. C'était un genre de lieu idéal, ouvert aux débats les plus divers. Or, tout le monde sait la propension de l'âge adolescent à s'inventer un monde, à faire fleurir les projets insensés, à tresser les conditions d'une possible liberté. C'est comme cela, c'est l'adolescence qui l'exige, ou bien alors c'est l'arrivée subite dans l'âge adulte sans même s'apercevoir qu'il existait, juste avant, cette merveilleuse antichambre où les pensées les plus fécondes, mais aussi les plus irréalistes, faisaient leurs gigues et leurs pas de deux pour le plus grand bonheur de ceux qui les agitaient. Certes, le décor était indigent, - la prairie verte d'un billard fané, ses quatre pieds en boules; les table de faux marbre où couraient les lézardes; les sièges de skaï noir aux ressorts pléthoriques; le bar à l'ancienne, mais ceci nous importait peu. Nous sirotions nos "Pelforth brunes" agrémentées d'une rasade de grenadine, la mousse aérienne et ambrée est là, tout près encore, avec sa note sucrée.

  Ce qui comptait alors, c'était d'agiter des idées, n'importe lesquelles, dans un désordre qui n'était même pas savant - le fatalisme dont JP  s'était entiché à la lecture de Diderot; l'existentialisme de Sartre et "Les séquestrés d'Altona" au théâtre de la ville voisine; "Les confessions" de Rousseau que je lisais alors assidûment, ainsi que "De la nature des choses" de Lucrèce; bien évidemment "La nausée"; "La peste"; mais aussi un cocktail de pensées prélevées à la hâte dans des études sur Marx et Engels, surtout cette belle formule de "matérialisme dialectique" dont nous faisions nos délices, n'en comprenant que l'enveloppe externe, à défaut d'en saisir la portée philosophique, sociale et politique (ceci serait pour bien plus tard), mais tout ceci était secondaire, il nous fallait cette ambroisie des mots gonflés de suc, débordant de significations (nous en sentions l'urgence de les connaître de l'intérieur, d'en faire les sentinelles qui éclaireraient nos idées, occuperaient nos impatiences), il nous fallait alimenter cette manière de feu alchimique. Ceci s'appelait "exister". A défaut, nous nous serions résolus à vivre. Cependant jamais adolescents n'auraient consenti à cette vie végétative, en veilleuse, identiquement à l'éteignoir avec lequel le bedeau mouchait les flammes des cierges dans l'église paroissiale.

  Et, au centre du dispositif (que je me résoudrai, provisoirement, à appeler "intellectuel", tant l'échafaudage en était branlant, approximatif, sans doute enthousiaste), brillant de tous ses feux sourds, pareillement à une gemme précieuse dans les veines de glaise : "LA CHAIR DU MILIEU". Autres métaphores qui pourraient être éclairantes : l'étoile au ciel du monde; l'agitation du sémaphore; l'arche de lumière au bout du tunnel. Si l'on fait l'hypothèse que l'adolescence, passage obligé entre deux séquences claires, celle de l'enfance, celle de l'âge adulte, s'illustrait seulement à titre d'ombre, alors cette Chair venait l'illuminer de sa mystérieuse présence.

  Quant à dire d'où je tirais cette subite et profonde intuition - pour moi, dès l'énonciation de la formule, j'étais persuadé de sa pertinence -, éducation, lecture, influence religieuse, philosophique, association libre lexicale, jeu de langage, présence corporelle particulière, expérience existentielle s'étant inscrite à bas bruit, "illumination" poétique, allégeance à une croyance, prière secrète en direction d'une idole, érection d'une icône purement abstraite, attachement à un  principe souverain, transcendant le réel; présence imaginaire; attrait avant l'heure pour ces espaces intermédiaires du type de la chôra platonicienne, pour le territoire de l'imaginal tel qu'évoqué par Henri Corbin, lieu célestiel de l'âme chanté par les néo-platoniciens de Perse; appel de l'herméneutique des textes et  essai d'interprétation de ce qui était, à proprement parler, indicible; inclination naturelle à accueillir les formules éclairantes, peut-être magiques, peu importe, ceci fonctionnait, du moins en ce qui me concernait, à titre de repère idéel, de braise rougeoyant sa belle signification dans les traversées nocturnes, d'aimantation vers un Nord lumineux, à moins que ce ne fût vers un Orient à partir duquel installer toute origine, en attente de son déclin sur l'aire dormante des lueurs occidentales.

  Peut-être y avait-il, déjà, en filigrane, l'attrait d'une culture nipponne (cérémonie du thé; calligraphie, estampes de la belle période de l'ukiyo-e; spiritualité zen avec ses jardins de pierres sèches, ses aires ratissées, ses ponts et ses érables en feu; ses élégantes geishas en kimonos de soie; ses rizières en terrasses; ses cerisiers en fleurs à contre-jour du Mont Fuji), peut-être ? Mais à quoi bon chercher des justifications, de possibles soubassements, quelque hypothèse éclairante puisqu'en définitive il ne s'agit que de rationalisations après coup. Et quand bien même la raison éclairerait, est-on à même de déceler toutes les motivations inconscientes, de décrypter tous les archétypes à l'œuvre, toutes les soudaines intuitions aussi volatiles que l'encens, aussi éphémères que l'éclat du lampyre dans les herbes d'été ?

  Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

  C'est cela qu'il faudrait faire, lorsque l'âge avance, que nos besoins d'évasion de nous-mêmes deviennent moins impérieux, que les pulsions s'étiolent, que le physique le cède à la réflexion, que l'urgence devient repos, que la fébrilité régresse pour s'invaginer dans le cocon douillet des dernières certitudes. Autrement dit : témoigner quand il en est encore temps. Tout témoignage a son importance, fût-il discret, modeste, inapparent. Mettre à jour, en quelque sorte, une phénoménologie du simple, du discret, de l'inaperçu. Car toute existence peut trouver sa légitimité à dire ce qu'elle a été. Ce en quoi elle a été singulière. Ainsi, combien de documents anthropologiques trouveraient leur chemin dont les autres hommes pourraient s'inspirer, combien d'existences passionnantes pourraient éclore, faire leurs mille voltes et fonder le sol d'une généreuse communauté existentielle.  

  Notre  époque actuelle, entièrement vouée à l'expansion de l'ego, à son incroyable imperium, à son étalement sur toutes les contrées du monde, cette époque donc devrait faire halte, ouvrir une parenthèse afin que, de ce repos salutaire, de ce merveilleux suspens, puisse s'élever une autre dimension de l'humain, faite d'ouverture, de paix, d'attention, de libre disposition à tout ce qui puise son fondement dans des valeurs transcendant les frontières de l'individu. Cette époque devrait se doter de cette fameuse Chair du Milieu dont il est temps, maintenant, d'essayer de réaliser une approche satisfaisante. 

  Sans doute la formulation peut-elle paraître étonnante, ambiguë, faisant directement sens, dans une première saisie, vers cette somptueuse chair féminine dont, adolescents, nous découvrions avec ravissement, les premiers linéaments troublants, les manifestations éblouissantes. En effet, comment ne pas être ravi à soi-même lorsque, au détour d'une rue, sur le colimaçon d'un escalier ou bien dans l'encadrement frais et puéril d'une fenêtre, se dévoilent de longues jambes gainées de soie, que pigeonne une gorge frémissante, que s'ouvrent des lèvres pulpeuses et carminées sur la barrière de nacre des dents ? Comment ? Mais il faudrait être amputés de l'âme, racornis de l'esprit, paralytiques de corps pour ne pas se livrer à une manière de danse intérieure aussi bien dionysiaque - volcan intérieur -, qu'à une juste mesure apollinienne - beauté parlant à la raison son subtil langage -, alors que la vie est une sève, un bourgeonnement, une turgescence contenue à grand peine. Je ne sais si en ce temps lointain nous formulions cette question avec autant de recul, mais je présume que nos impatiences devaient prendre le pas sur des considérations d'ordre esthétique.

  Je crois volontiers que, parmi tout ce maelstrom en définitive bien naturel, s'élevait un nécessaire attrait pour une effervescence intellectuelle, attisée par nos lectures respectives et notre curiosité en direction des sphères sociales et politiques, lesquelles se déclinaient, la plupart du temps, sur le mode utopiste. Cette période devait me conduire, pour ma part,  à un vif intérêt pour les utopies les plus diverses : Saint-Simon, Fourier et leurs phalanstères prônant une société socialiste, égalitaire à visée essentiellement philanthropique. Une possible thèse du monde qu'un idéalisme sans doute "constitutionnel" devait enraciner dans mes habitudes de pensée et mes manières d'être et dont, aujourd'hui, bien des arêtes et perspectives demeurent apparentes. JP, quant à lui, s'affranchissait en quelque sorte des préceptes utopistes et des projets irréalistes en adhérant aux propositions d'un socialisme dont les préceptes, à cette époque, venaient en droite ligne des apparatchiks du Kremlin.

  Eh bien voilà pour le contexte général dont, aujourd'hui, nous ne pourrions plus rien tirer, si ce n'est une vibrante nostalgie ou bien quelque anecdote savoureuse. D'autres écrits se chargeront d'en faire le récit. Je ne sais, à l'heure actuelle, comment cette notion en somme assez floue joue pour mon ami JP. Peut-être les éclaircissements suivants éclaireront-ils sa lanterne, identiquement à celle que Diogène agitait devant lui, parcourant les rues de la ville en s'exclamant : "Je cherche un homme … Ôte-toi de mon Soleil" et j'imagine JP subitement illuminé de l'intérieur, portant la bonne parole sur toutes les agoras du monde, distillant à qui voudrait bien les recueillir les précieuses gemmes de sa pensée, manière de Zarathoustra revenant parmi ses semblables après un exil de dix ans au terme duquel une vérité devait inévitablement surgir.

  Donc, voilà pour la "mythologie" et c'est à partir d'ici que les choses seront examinées du point de vue du présent, ici et maintenant, m'essayant à retourner cette fameuse peau du réel, revenant dans le passé, cherchant à le revisiter à l'aune des expériences concrètes qui ont émaillé le cours de ma vie. Je procèderais donc à une description phénoménologique en première personne, citant des épisodes que je considère fondateurs quant à l'élaboration de cette énigmatique Chair du milieu, cette chair dont nous souhaiterions qu'elle fût une manière "d'idée directrice" existentielle, aussi bien esthétique, qu'éthique. Le Lecteur aura donc conscience, lisant les articles que je commets régulièrement, qu'au-dessous de la surface des mots, s'agite en permanence, selon pleins et déliés, cette "Chair du Milieu" qui en est comme la racine fondatrice, les nervures permanentes, le déploiement continu selon lequel toute chose apparaît en sa forme écrite. Quant à la notion d'affinité qui sera développée ailleurs, elle est indissociable de cette "Chair" dont, métaphoriquement, elle constitue la peau, donc la structure sensible en contact avec les choses, les Autres, le monde.

 

 

 

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 08:57

 

 Je crois volontiers que, parmi tout ce maelstrom en définitive bien naturel, s'élevait un nécessaire attrait pour une effervescence intellectuelle, attisée par nos lectures respectives et notre curiosité en direction des sphères sociales et politiques, lesquelles se déclinaient, la plupart du temps, sur le mode utopiste. Cette période devait me conduire, pour ma part,  à un vif intérêt pour les utopies les plus diverses : Saint-Simon, Fourier et leurs phalanstères prônant une société socialiste, égalitaire à visée essentiellement philanthropique. Une possible thèse du monde qu'un idéalisme sans doute "constitutionnel" devait enraciner dans mes habitudes de pensée et mes manières d'être et dont, aujourd'hui, bien des arêtes et perspectives demeurent apparentes. JP, quant à lui, s'affranchissait en quelque sorte des préceptes utopistes et des projets irréalistes en adhérant aux propositions d'un socialisme dont les préceptes, à cette époque, venaient en droite ligne des apparatchiks du Kremlin.

  Eh bien voilà pour le contexte général dont, aujourd'hui, nous ne pourrions plus rien tirer, si ce n'est une vibrante nostalgie ou bien quelque anecdote savoureuse. D'autres écrits se chargeront d'en faire le récit. Je ne sais, à l'heure actuelle, comment cette notion en somme assez floue joue pour mon ami JP. Peut-être les éclaircissements suivants éclaireront-ils sa lanterne, identiquement à celle que Diogène agitait devant lui, parcourant les rues de la ville en s'exclamant : "Je cherche un homme … Ôte-toi de mon Soleil" et j'imagine JP subitement illuminé de l'intérieur, portant la bonne parole sur toutes les agoras du monde, distillant à qui voudrait bien les recueillir les précieuses gemmes de sa pensée, manière de Zarathoustra revenant parmi ses semblables après un exil de dix ans au terme duquel une vérité devait inévitablement surgir.

  Donc, voilà pour la "mythologie" et c'est à partir d'ici que les choses seront examinées du point de vue du présent, ici et maintenant, m'essayant à retourner cette fameuse peau du réel, revenant dans le passé, cherchant à le revisiter à l'aune des expériences concrètes qui ont émaillé le cours de ma vie. Je procèderais donc à une description phénoménologique en première personne, citant des épisodes que je considère fondateurs quant à l'élaboration de cette énigmatique Chair du milieu, cette chair dont nous souhaiterions qu'elle fût une manière "d'idée directrice" existentielle, aussi bien esthétique, qu'éthique. Le Lecteur aura donc conscience, lisant les articles que je commets régulièrement, qu'au-dessous de la surface des mots, s'agite en permanence, selon pleins et déliés, cette "Chair du Milieu" qui en est comme la racine fondatrice, les nervures permanentes, le déploiement continu selon lequel toute chose apparaît en sa forme écrite. Quant à la notion d'affinité qui sera développée ailleurs, elle est indissociable de cette "Chair" dont, métaphoriquement, elle constitue la peau, donc la structure sensible en contact avec les choses, les Autres, le monde.

 

 

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 09:27

 

Une allégorie définitive.

 

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Œuvre : Arek Szwed. 

 

  Ce personnage ne se contente pas d'être étrange et "archéologique", mais manifeste une évidente inclination à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Car, sous son air patelin et sa bonhommie compulsive, cet Étrange ne nous convie pas moins à nous enseigner une leçon au moins existentielle, sinon métaphysique. Il n'est que de chercher, sous les traits de l'apparente simplicité, ce qui s'y dissimule de compréhension et s'y annonce à notre insu. Cet Étrange donc, qui d'un air de rien semble regarder le ciel en bâillant aux corneilles, ne laissera de nous interroger. Même un enfant serait averti, soit de quelque supercherie dont son accoutrement serait la projection symbolique, soit d'une disposition à détourner l'attention des badauds afin de commettre quelque forfait. On n'est pas vêtu de cette manière hautement anachronique et affabulatoire à seulement s'illustrer dans les rues à titre de Passant engagé dans la seule quotidienneté. Il en est ainsi du sort des Voyageurs - voyons la valise sur laquelle il est assis - qu'ils portent souvent dans leurs bagages quelque message à destination de l'humain, ceci s'accomplirait-il sous la figure de la banalité. Il apparaît à la façon d'une manière d'Hermès, et possède donc une force d'élévation mais est aussi le protecteur des voleurs : sous l'apparence, une puissance cachée, laquelle peut aussi bien être maléfique que positive, selon l'humeur du moment et le projet qui l'anime.

  Mais soyons enfants un moment, le temps de développer à son sujet un genre de fiction ou bien de plausible fable. Ce Voyageur qui semble faire halte après un long parcours nous émeut par son humble posture et sa simplicité, sinon sa truculence que parvient tout juste à dissimuler un faux air de sérieux. Tout droit venu de l'astéroïde B 612 du bon Saint-Exupéry, nous nous attendrions volontiers, qu'arrivé sur Terre, il se mette en quête de quelque volcan à ramoner et de baobabs à arracher afin que l'espace fût suffisant sur la Planète Bleue. Mais clôturons la référence au Petit Prince - le bonnet d'aviateur nous avait irrésistiblement entraîné dans son étrange galaxie - et faisons l'inventaire de ce curieux accoutrement et des ouvertures qu'il nous suggère. Une lecture symbolique des attitudes et des vêtures nous aidera à mieux cerner cet étonnant  Personnage.

  Le couvre-chef, comme son nom l'indique si bien, est l'attribut du pouvoir, de la domination. Les lunettes posées sur le front indiquent l'importance accordée au regard, donc à la conscience et, par conséquent, à l'exercice de la lucidité. La barbe chenue, largement étalée, fait penser à quelque Mathusalem qui n'aurait pas encore renoncé à se diriger vers ses 970 ans, cette longévité exceptionnelle se doublant nécessairement d'une infinie sagesse. L'ample manteau rouge - sans doute usé par un très long usage témoigne d'un rang simplement royal (sans doute les parures d'hermine se sont-elles dispensées de paraître encore après un si long périple). Le pantalon, de facture indigente, apparaît comme la parure des gens modestes. Impression que vient encore renforcer une appartenance à la glèbe dont les gros souliers de paysan  sont l'évidente effigie. La valise, quant à elle dit le Nomade qui vient de faire halte. La trompette en forme de cor, attribut ordinaire de l'ange, réalise l'association du ciel et de la terre. Voilà donc pour les symboles latents dont ce Personnage est porteur, comme, autrefois, l'homme-sandwich exhibait une réclame dont les pauvres hères, parfois, n'avaient même pas conscience, tellement leur condition pliait sous la charge  dont ils étaient lestés.

  Voici donc les symboles exposés devant nous. Ceux du pouvoir, de la lucidité, de la sagesse, de la royauté, de la modestie, de l'esprit de médiation. Et, maintenant, que pouvons-nous en faire qui puisse éclairer notre lanterne ? Car, à laisser ces symboles vivre leur propre existence autarcique, nous demeurons dans l'ignorance de ce qu'ils auraient à nous dire si, d'aventure, la fantaisie nous prenait de les faire jouer entre eux, comme les mots s'assemblent à l'intérieur de la phrase en vue de signifier. Autrement dit, passons du simple lexique symbolique à la sémantique de l'allégorie puisque cette dernière, l'allégorie, n'est jamais qu'un assemblage de symboles censés nous délivrer un sens particulier, sinon nous indiquer une règle de vie. Donc cet Étrange, ce presque  Étranger, dont nous ne pensions pouvoir établir qu'un portrait par défaut, voici qu'enfin il se dispose à nous parler le langage existentiel dont nous pensions qu'il s'absentait. Et ce genre de parabole sous-jacente à l'attitude pateline, voici vers quoi elle nous fait signe :

 Tout chemin s'érigeant en destin ne saurait oublier quelques règles fondamentales ressortissant aussi bien à une esthétique qu'à une éthique. Hommes-debout, nous souhaitons nous parer des vêtures de la royauté (le manteau) afin que notre silhouette puisse rayonner bien au-delà de notre propre esquisse. A cette fin nous disposons de l'attribut du pouvoir sous lequel nous abritons notre front désirant (le couvre-chef). Cependant une telle ouverture au monde ne saurait nous exonérer, ni d'une nécessaire sagesse (la barbe), ni d'une lucidité (les lunettes) qui en est l'exact corollaire. Notre verticalité nous assure d'une transcendance, laquelle ne doit en rien nous faire oublier l'immanence (le pantalon) dont nous provenons. Ainsi notre regard ne doit-il jamais prendre congé de nos assises modestes (les souliers) que la glèbe macule encore de sa lourde signification. Tout cheminement nécessite des haltes afin qu'une vérité (la trompette céleste) puisse surgir du sillage que nous traçons, parfois dans une manière d'égarement ou bien, seulement, d'insouciance. L'essentiel consiste à savoir que nous sommes en chemin (la valise) et que ce chemin, s'il doit nécessairement s'accomplir afin qu'un but soit atteint, ne doit jamais occulter l'origine.

   Voilà, en termes allégoriques, ce que ce sympathique Personnage de céramique vient nous annoncer sous les auspices d'un comportement débonnaire. Ainsi sont les choses qui nous parlent constamment depuis leur minuscule empan. La fourmi portant sa brindille tient un conciliabule que, souvent, l'éléphant pourrait lui envier depuis sa forteresse grise. Rien ne s'ouvre qu'à ceux qui interrogent. Merci à cet Étrange de nous avoir convié au voyage le temps d'une singulière fantaisie !

 

 

 

 

 

 

 

   

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 09:24

 

  C'est cela qu'il faudrait faire, lorsque l'âge avance, que nos besoins d'évasion de nous-mêmes deviennent moins impérieux, que les pulsions s'étiolent, que le physique le cède à la réflexion, que l'urgence devient repos, que la fébrilité régresse pour s'invaginer dans le cocon douillet des dernières certitudes. Autrement dit : témoigner quand il en est encore temps. Tout témoignage a son importance, fût-il discret, modeste, inapparent. Mettre à jour, en quelque sorte, une phénoménologie du simple, du discret, de l'inaperçu. Car toute existence peut trouver sa légitimité à dire ce qu'elle a été. Ce en quoi elle a été singulière. Ainsi, combien de documents anthropologiques trouveraient leur chemin dont les autres hommes pourraient s'inspirer, combien d'existences passionnantes pourraient éclore, faire leurs mille voltes et fonder le sol d'une généreuse communauté existentielle.   

  Notre  époque actuelle, entièrement vouée à l'expansion de l'ego, à son incroyable imperium, à son étalement sur toutes les contrées du monde, cette époque donc devrait faire halte, ouvrir une parenthèse afin que, de ce repos salutaire, de ce merveilleux suspens, puisse s'élever une autre dimension de l'humain, faite d'ouverture, de paix, d'attention, de libre disposition à tout ce qui puise son fondement dans des valeurs transcendant les frontières de l'individu. Cette époque devrait se doter de cette fameuse Chair du Milieu dont il est temps, maintenant, d'essayer de réaliser une approche satisfaisante.  

  Sans doute la formulation peut-elle paraître étonnante, ambiguë, faisant directement sens, dans une première saisie, vers cette somptueuse chair féminine dont, adolescents, nous découvrions avec ravissement, les premiers linéaments troublants, les manifestations éblouissantes. En effet, comment ne pas être ravi à soi-même lorsque, au détour d'une rue, sur le colimaçon d'un escalier ou bien dans l'encadrement frais et puéril d'une fenêtre, se dévoilent de longues jambes gainées de soie, que pigeonne une gorge frémissante, que s'ouvrent des lèvres pulpeuses et carminées sur la barrière de nacre des dents ? Comment ? Mais il faudrait être amputés de l'âme, racornis de l'esprit, paralytiques de corps pour ne pas se livrer à une manière de danse intérieure aussi bien dionysiaque - volcan intérieur -, qu'à une juste mesure apollinienne - beauté parlant à la raison son subtil langage -, alors que la vie est une sève, un bourgeonnement, une turgescence contenue à grand peine. Je ne sais si en ce temps lointain nous formulions cette question avec autant de recul, mais je présume que nos impatiences devaient prendre le pas sur des considérations d'ordre esthétique.

 

 

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 08:57

 

Tout cela aura été qui, maintenant, ressurgit avec la clarté des évidences, avec un genre d'apodicticité, de vérité aisément démontrable. Tout cela provient d'une compréhension qui, alors, n'était arrivée qu'aux prolégomènes du sens. C'est ainsi, le temps est un opérateur subtil qui, lorsqu'il se retourne vers le passé, participe simplement à une mue hautement réversible. La peau, dont on ne voyait que les écailles brillantes, sourdes, compactes se retourne soudain et, alors, apparaissent les nervures, les coutures internes, les viscères que l'on ne pouvait deviner, les humeurs, les liquides, les aponévroses, les tendons, autrement dit toutes les structures du sens à l'œuvre du-dedans des choses. Parvenu à "l'âge d'homme", ("avancé", diraient certains) me voici enfin pourvu des instruments du taxidermiste, des pinces et des scalpels qui me permettent de percer à jour les secrets de l'exuvie, cette lente et inapparente métamorphose qui nous travaille de l'intérieur, dont, la plupart du temps, nous ne percevons que les signes extérieurs, métabolisme à l'œuvre au-dessous de nos perceptions nécessairement distraites. Nous sommes trop occupés à évaluer notre propre mue sans bien en pressentir les fondements internes. C'est cela qu'il faudrait faire - métaphoriquement, symboliquement, s'entend -, inciser la tunique de notre peau, la retourner afin de lui faire rendre son jus. Car nous sommes cette immense réserve de sucs divers, de liqueurs complexes, d'ambroisies subtiles.

  Nous devrions être condamnés à faire notre inventaire; à procéder sans retard  à notre propre taxonomie; à étiqueter, patiemment, tout ce qui parle et chuchote, les myriades de sensations, les clignotements infinis de nos perceptions tactiles, kinesthésiques, sensorielles; les lignes mouvantes des affects, les architectures orthogonales de nos raisonnements, les courbes fluides de nos pensées, nos fourmillements esthétiques, nos glaciations éthiques, nos connotations morales, nos déflagrations passionnelles, nos pulsions étoilées, nos confluences verbales, nos magnétismes altruistes, les couperets de nos décisions, les coups de fouet de notre radicalité, les armatures de nos défenses, le treillis serré de notre égoïsme, la perte vive de nos illusions, les résurgences de l'espoir, les dolines de nos sentiments amoureux, les failles de notre déraison, les éruptions de nos envies, les bombes ignées de nos coups de foudre.

 

 

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 09:26

 

L'infinitude.

 

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Œuvre : Barbara Kroll. 

 

  Alors que cette œuvre s'annonce sous les traits évidents de la finitude, n'est-il pas étrange de la placer sous le titre "d'Infinitude" ? Sans doute y a-t-il là atteinte à l'esprit logique. Seulement l'existence est rarement "logique" et, du "logos", c'est surtout l'aspect langage qu'il faut retenir, plutôt que son aptitude à rationaliser. Nous disons bien "Infinitude" et ceci peut trouver à s'éclairer sans difficulté. Jamais nous ne pouvons atteindre notre propre finitude afin, qu'en tant que Dasein, nous puissions connaître la totalité de notre être. Nous sommes toujours fragments, parcellaires, non parvenus au terme à partir duquel nous pourrions nous saisir globalement d'une manière identique au regard de l'Autre qui nous synthétise et, ainsi, prend possession de nous. C'est pour cette raison d'une inaptitude à se poser devant soi, à la manière d'un objet que nous contemplerions, que nous utilisons le mot "d'infinitude". Jamais nous ne parvenons à notre propre fin et, dès lors que celle-ci s'annonce, il est déjà trop tard pour que nous puissions en faire quoi que ce soit. Nous n'avons plus la conscience qui nous permettrait de nous en emparer. Nous sommes remis à la bouche étroite du néant, sans condition de possibilité de pouvoir penser cette existence dont nous venons de nous retirer. Nous sommes donc, quoi que nous fassions, des êtres placés face à la démesure de l'infini. De là notre sentiment permanent d'incomplétude, de là notre angoisse. Il n'est jamais rassurant de se sentir en voie d'achèvement, sans qu'il soit possible de parvenir à la clôture du sens.

  Mais il faut en venir à cette œuvre dont la pesante  noirceur nous plonge dans de bien ténébreuses réflexions. En réalité, ce dessin nous ne le regardons pas, c'est lui qui nous attire dans ses arcanes comme la veuve noire emprisonne l'innocent moucheron dans les multitudes blanches des fils de la vierge qu'elle lui destine comme sa finitude. Cette Allongée, nous la percevons comme l'une des possibles figures du tragique, sinon la dernière avant la mort. Tout ce qui, chez l'humain, constitue sa réserve de plénitude, sa capacité à occuper l'arche lumineuse d'un possible destin, tout ici s'inverse dans des harmoniques semblant rétrocéder vers une singulière disparition. Le buisson des cheveux est un énigmatique cadre détourant un visage blafard, lunaire, de mime triste - nous pensons, bien évidemment au Mime Marceau -; le cirque des yeux est envahi d'un chanvre bitumeux d'où le regard - cette lumière de la conscience - est absent; les lèvres habituellement carminées et désirantes - cet antre de la sublime parole -, plongent dans une encre lourde, impénétrable; le corps est cette immense plaine blanche, neigeuse, froide d'où n'émerge nul signe de vie, abandonné qu'il est dans la posture du déjà-inexistant; les mains sont pareilles à des croisements ossuaires faisant signe vers ce qui restera après que la chair sera devenue poussière. Cette Allongée est-elle simplement gravement malade, incurable, on bien déjà en partance vers plus loin que son corps ? Nous inclinerions à penser qu'une rigidité post-mortem est déjà en train de métamorphoser son esquisse humaine en simple souvenir aux yeux de ceux qui, après elle, vivront. Mais, pour autant, avons-nous remis aux mains de Thanatos ce simple reflet de Celle qui, sans doute, a existé à la face de la terre, marché, aimé, probablement enfanté, désiré ? L'avons-nous condamnée à n'être qu'un passé en voie d'accomplissement ? Sans doute avons-nous interprété au plus près de ce que nos sentiments nous dictaient. Il y a une telle désolation à prendre acte de ce fusain aux traces si charbonneuses. Et l'objet entre les mains, quel est-il ? Sans doute un ustensile ordinaire, une tasse venue s'échouer dans l'armature rigide des doigts. Mais cette tasse n'est pas celle du quotidien. Elle est celle qui contient la ciguë dont Socrate a fait son dernier breuvage, préférant la finitude de la vérité, à la relativité du mensonge des habituels SophistesElle, sur son grabat, a-t-elle décidé d'en finir avec la vie, de pratiquer sa propre euthanasie, de tirer sa révérence et de disparaître dans les eaux lourdes du Styx ? Mais nous ne pourrons poursuivre notre interprétation qu'à chercher dans le domaine de l'art quelque homologie. Et celle-ci, nous la trouverons chez Kirchner, l'un des fondateurs de "Die Brücke"le mouvement expressionniste allemand. 

 

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 Ernst Ludwig Kirchner

Jeune fille assise (1910).

 

 Entre les deux figurations, de nombreuses  confluences de sens se font jour et l'on pourrait presque les superposer sans risquer de tomber dans un faux-sens ou bien dans des excès interprétatifs. La pose est identique, l'impression générale dévitalisée, investie d'une profonde lassitude. Cependant, maintenant, il convient de poser les différences, lesquelles permettront de mieux mesurer l'abîme tragique dans lequel nous plonge la représentation de Barbara Kroll.

 

 

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 Ce qui éloigne ces deux représentations, c'est d'une façon visible, la couleur par rapport au traitement en noir et blanc. Ce que Kirchner rend patent en matière de dramaturgie résulte du violent espace dialogique dans lequel les teintes complémentaires jouent sur le mode d'oppositions irréductibles : le jaune argileux du visage se détachant sur le bleu intense du couvre-lit et celui, plus atténué des cernes au-dessous des yeux; le vert amande du corsage jouxtant le rouge intense de la robe. La seule couleur commune résidant dans le noir de jais de la chevelure. Quoi qu'il en soit du parti pris pictural concernant les teintes posées sur le support, nous pouvons constater que le résultat atteint une identique démesure quant à la mise en image de la figuration humaine. Le traitement de Barbara Kroll dépassant même en amplitude les intentions du Peintre de la "Brücke" : on est passé de l'expressionnisme au mutisme, le regard encore présent dans le tableau coloré devenant absent du fusain de l'Artiste contemporaine. Il y a donc plus grande fermeture du Sujet face à cette existence qui, pour être souvent douloureuse, devient ici quasiment insupportable, aux portes de l'ultime désespérance. Le Métaphysicien ibérique, Miguel de Unamuno affectant à l'un de ses livres le titre de "Sentiment tragique de la vie", se situait lui aussi dans cette même veine d'une aporie constitutive du Dasein, aporie avec laquelle il doit composer, parfois, comme le Peintrele Poète.  Alors est atteinte la démesure de l'expression, tout au bord de l'abîme qui clôture tout, aussi bien la transcendance de l'art, que les contingences pesantes du parcours humain. De quoi nous interroger sur les misères et les désolations qui, partout, sans distinction ni de race, ni de couleur, ni d'âge, ni de condition, moissonnent les têtes alors que le monde continue à tourner, montrant tour à tour, sa face de lumière, sa face d'ombre. Il en est ainsi de l'exister, parfois brillante polyphonie, parfois discours aphone disparaissant sous des meutes de pathétiques ténèbres dont ce dessin nous aide à prendre acte l'espace d'une contemplation. A l'évidence, la picturalité de Barbara Kroll tutoie en permanence, dans des teintes plombées de chair et de bitume, l'essence de la destinée humaine. En cela, nous pouvons la qualifier d'existentialiste. Regardant ces œuvres sombres, nous ne pouvons éviter de nous poser le problème de notre liberté. Sans doute la réponse nous appartient-elle en propre, comme toujours, lorsque nous décidons d'emprunter tel ou tel chemin. Ce chemin de représentation, lui, suppose une véritable exigence. Pour cette raison nous ne pouvons qu'y adhérer de toute la force de nos racines constitutives !

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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