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25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 07:32
Géographie du doute.

" Quand les nuages passent sur Grand Fort Philippe".

Photographie : Alain Beauvois.

« La Mer du Nord...
A l'horizon, dans le lointain : Calais
Entre les deux, les plages

" vers le Phare de Walde ",

les plages du Fort vert,

des Hemmes de Marck,

des Hemmes d' Oye,

des Escardines d' Oye Plage,

de Grand Fort...

Toutes ces plages

que j'aurai tant photographiées … »

A.B.

Il y a des courants, des brises marines, des départs et des retours, de sombres galeries s’ouvrant sur le passé, des volées d’escaliers surgissant en plein ciel, des chambres à l’odeur de naphtaline, les senteurs du pain grillé, des fontaines d’eau claire, il y a des résurgences et, soudain, la sortie dans la fente du jour. On est si peu assurés de soi, on hésite à se lever, à quitter l’antre de son lit, à déserter les murs de sa chambre. On était si bien, là, pliés dans la douceur du rêve avec ses effluves anciennes, ses cathédrales de nuages, ses étonnants sursauts, ses prodiges. On était soi, on était l’autre, on était ici et maintenant, on était ailleurs, dans un passé que le futur nous accordait, que le présent reprenait de ses mains pressées, on s’appartenait en même temps qu’on était hors de soi dans un pays aux contours flous.

On pousse les volets sur la clarté qui naît de la terre, pareille à une brume voulant gagner l’espace. Il fait chaud déjà et bientôt l’heure sera solaire avec ses crépitements, ses explosions nucléaires, ses cascades blanches tombant du ciel. La terre est fissurée, infiniment craquelée, peau de vieux reptile en attente de pluie. Les gorges sont sèches, les langues collent au palais, les poitrines sont oppressées. On cherche la fraîcheur, on pose sur la colline de son front des tissus d’eau fraîche, on longe l’ombre bleue dans les failles des rues. Si éprouvant de vivre et de devoir avancer vers un but qu’on ne connaît pas. On erre infiniment aux contours de soi et l’on n’arrive même plus à se reconnaître, à écrire sa propre biographie. La chaleur est une douleur, une hébétude qui nous maintient rivés au sol, cloués sur la planche de liège de l’entomologiste. Pensées lentes à venir, gluantes, visqueuses, à la consistance de tentacules. Alors on ramasse son corps de poulpe et l’on progresse, par petits bonds, à la vitesse des cloportes et l’on se dirige vers la mer, la grande étendue d’eau salée qui est aussi notre mère, notre lieu primitif d’apparition.

On s’assoit sur le haut du monticule de pierres, en position de penseur avec, autour de soi, le fouet de ses tentacules, ventouses collées aux certitudes de la roche, masse palpitante qui vit au rythme du flux et du reflux de l’eau. On est encore habités de la péninsule de l’imaginaire, des confluences du rêve, des persistances d’une inquiétude primitive. Mais peu à peu la conscience s’éclaire, le paysage trace son chemin, tout là-bas vers l’horizon où vivent les hommes. Soudain on est si bien ici, tout près du champ de neige de la plage, de ses congères rassurantes. En bas, couleur d’étain, coule le fleuve maritime que la mer a laissé derrière elle comme un témoin de sa puissance, de son règne infini, de son aptitude à régénérer tout ce qui vient à sa rencontre. La brise est douce qui fait son agitation de palme, ses friselis sur la dalle d’eau. La chaleur est un souvenir qui se dissout dans l’immensité. Ici est le dire libre de l’existence, l’amplitude de la Nature, l’ouverture de l’espace au chant de l’univers. Les soirs d’étoiles, lorsque leurs rayons trouent le ciel bleu indigo, c’est un ressourcement que de s’allonger sur le plateau de sable et de regarder simplement la giration du ciel, les traits et les pointillés de lumière, la fuite des comètes, les gerbes d’étincelles. Minuscules sémaphores parlant le seul langage compréhensible, celui de l’harmonie universelle, de la liaison des choses entre elles, de la non-séparation comme principe premier dont il faut ressentir au-dedans de soi la force unique d’aimantation. Tout est dans tout dans une seule et même décision de parution. Les phénomènes font leurs minces clignotements pour nous dire ceci : ils sont nous comme nous sommes eux, nous vivons au même rythme, nous respirons le même air, nous buvons la même eau. Quel bonheur, alors que d’expérimenter cette union qui nous porte au-delà de nous dans la contrée illimitée de la sensation ouverte. Combien les fadaises urbaines nous paraissent superficielles, inopérantes. Combien les discours des agoras humaines nous semblent résonner dans le vide et l’inaccompli.

Mais regardons seulement le jeu subtil des courbes, la fuite du fleuve comme une coulée de métal en fusion, la trace de cendre du grand lac marin qui, bientôt, ondulera sous la poussée des flots. Mais observons le ciel si pâle, presque inapparent, que vient recouvrir le nuage au ventre sombre, lourd, aux si belles tonalités élémentaires, alternance de noir et de blanc, empreinte du jour et de la nuit. Le temps y est inscrit dans la rumeur même de cette double valeur, scintillement de l’heure dont naissent les secondes, leur pluie incessante, leur rythme si proche du nôtre, battements du cœur du monde se superposant à ceux des hommes à la destinée exacte. Oui, « exacte » car nous sommes un rouage de la grande horloge qui scande le temps des planètes et nous sculpte à notre insu, tout comme la mer façonne le rivage en y déposant son immémoriale empreinte.

Les nuages flottent haut dans la canopée céleste. Il n’y aura pas d’orage venant rafraîchir la mémoire oublieuse des hommes, pas d’eau fécondant les terres de l’esprit, pas de brume entourant l’âme de sa présence cotonneuse. Seulement une longue dérive des choses sous la courbe haute de la lumière. Alors les Existants rentreront dans la fraîcheur de leur logis et adresseront au ciel des prières afin qu’il pleuve et que leur corps habite la Terre à la manière d’une glaise souple, d’un humus dont ils tirent leur propre substance depuis la nuit des temps. Lovés dans leurs chambres aux murs de chaux claire, ils dériveront longuement dans le labyrinthe du rêve, s’inscrivant dans cette géographie du doute qui toujours nous visite dès l’instant où nous nous mettons en vacance du monde et de son langage. Sans doute le temps est-il venu de dialoguer. Avec nous d’abord, avec tout ce qui signifie sur l’ensemble de la Terre, ensuite. La tâche est immense qui nous est confiée ! Ô combien exaltante. L’ensemble de notre dérive terrestre n’en viendra sans doute pas à bout. Raison de plus pour nous embarquer pour l’aventure hauturière. La mer n’attend pas !

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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 08:33
Elle n’était que pensée.

Insoluble dilemme.

Œuvre : André Maynet.

Voici ce qu’il fallait imaginer. Il y avait la Terre, il y avait les montagnes et les arbres, les plaines et leurs savanes d’herbe, la croûte d’argile brûlée comme un pain, la toile scintillante de la mer, le lacis des routes, les écrins des lacs dans les prairies bleues, la langue éblouissante des glaciers, les villes aux hautes tours, la complexité des rues, le bel ordonnancement des places, les musées et leurs files d’attente, les magasins emplis d’objets tels une caverne d’Ali Baba. Il y avait tout cela et cela faisait comme une étrange confusion, un brusque télescopage dont l’esprit ne sortait jamais indemne, se fût-il confié à une manière de classement par catégories, à un tri selon des centres d’intérêt ou bien au truchement de quelque affinité. Il y avait donc tout cela, cet étrange foisonnement des choses au milieu duquel les hommes s’ébrouaient comme des canards dans une mare boueuse, ne percevant plus s’ils étaient eux-mêmes nappe visqueuse ou bien si l’eau saturée de limon était « canard » (il faut entendre par-là « de la nature des palmipèdes ») en quelque sorte. Tout ceci était si compliqué, si inextricable qu’on ne savait plus qui était qui, où l’on commençait, où l’autre finissait, l’endroit où tout avait débuté sous un visage qui fût reconnaissable, nettement identifiable, aucun arbre, par exemple, ne pouvant se confondre avec l’un de ses congénères, pas plus qu’avec son ombre. Car, voyez-vous, il en est du réel, parfois, comme du dessin des cumulus dans le ciel, un ange, puis la fuite d’un oiseau, un homme en train de courir, puis, soudain tout se dissout dans un incroyable maelstrom et les silhouettes qui étaient signifiantes, il y a peu, deviennent illisibles. C’est de ce genre d’illusion dont l’esprit est frappé dès l’instant où il se pose des questions du genre : « l’horizon appartient-il davantage au ciel qu’à la terre ? », « y a-t-il quelque avantage à pénétrer dans un labyrinthe d’un côté plutôt que d’un autre ? », « est-on toujours identique à soi-même ou bien constitue-t-on, à son insu, plusieurs êtres successifs ? ». L’on reconnaîtra volontiers, ici, le peu de prise du concept et l’incapacité du principe de raison à tirer quelque déduction que ce soit à partir de questions de nature aporétique. Une facile métaphore éclairera mon propos : dans une pelote de ficelle embrouillée, quel est le bout qui définit l’origine, celui qui en pose la fin ? Bien entendu l’on reste coi et l’on poursuit son chemin sans répondre à l’énigme, puisque, par définition, la plupart d’entre elles sont closes sur leur propre secret.

Sans doute n’y a-t-il guère d’interrogation qui soit, par essence, plus scellée sur son obscurité que celle qui pose la confrontation de deux entités radicalement antagonistes, à savoir l’origine et la fin de toute chose. La vie est-elle le début de la mort ? La mort est-elle le début de la vie ? L’on voit bien que ce genre de souci peut recevoir, à la fois, deux types de réponses parfaitement opposées et, pour autant, nullement contradictoires. Vie comme début de la mort en raison d’un nécessaire sort déclinant avec le temps parce que lié à une entropie naturelle. Mort comme début de la vie en tant que mort identique au néant dont nous sommes issus et à partir duquel nous tirons notre propre essor afin de paraître dans l’horizon mondain. Tout ceci ressort d’un évident paradoxe dont le langage, établi sur un logos doué de raison, ne saurait apporter de réponse satisfaisante, seul l’événementiel le peut qui pose la question en même temps qu’il la résout. Alors, comment ne pas évoquer le paradoxe princeps, celui portant au jour l’insoluble dilemme de l’œuf et de la poule ? Lequel est apparu en premier ? Qui est cause de l’autre ? Qui engendre qui ? En réalité si ce questionnement paraît s’inscrire dans le thème humain comme l’une de ses justifications essentielles que l’on peut aisément formuler de la manière suivante : « qui est l’homme, quel est le principe premier qui en a assuré la généalogie ? », ce questionnement ne saurait trouver aucune solution définitive puisque, en fait, il ne peut résulter que d’un postulat, d’un acte de foi, d’une croyance, toute explication échappant à l’ordre des causes et des conséquences.

Penseuse, elle, pose la question à nouveaux frais. En premier lieu elle se débarrasse de tous les attributs contingents dont est affectée la vie dès l’instant où elle trouve un début de réalisation concrète. Paysage singulièrement étréci à un formalisme minimal. Une eau grise de lagune. Un ciel gris pris d’invisibilité. Grise aussi la ligne d’horizon dont le tracé est celui d’un songe plutôt que l’affirmation de quelque réalité. Chair émergeant à peine d’un presque perceptible néant. Bergère sortant de la nappe liquide avec une manière de distraction. Une poule posée sur l’un des accoudoirs. Une théorie d’œufs presque invisibles à la limite de l’assise et de l’eau. Nous voici donc soudain revenus à une sorte d’innocence originelle où tout est encore à venir, où tout est encore à penser sur la courbure d’une terre encore inapparente. Ce à quoi s’emploie notre héroïne, tel le Penseur de Rodin profondément arc-bouté sur l’intériorité de sa conscience, c’est de tirer d’elle ce monde à paraître, d’y halluciner toutes les formes qui y seront présentes, aussi bien la plante que le rocher, aussi bien les hommes et les femmes qui essaimeront au hasard des rencontres. Penseuse pense la mer et voici que s’ordonnent les flots dans leur superbe, que se meuvent les marées d’équinoxe avec leurs hautes barrières d’écume. Penseuse pense l’oiseau et voilà que surgit en plein ciel l’ara de feu et le paille-en-queue au sillage de comète. Penseuse pense l’homme et voici que celui-ci se présente nu comme la vérité, dépouillé tel la liberté. Penseuse pense l’amour et aussitôt essaiment aux quatre orients de la planète les sourires qui font la vie belle, les braises qui allument les yeux de passion. Penseuse pense l’art et les cimaises des temples se vêtent des hautes figures peintes par Le Caravage, les places s’ornent de la statuaire de marbre de Michel-Ange, les incunables des bibliothèques des dessins à la sanguine des sublimes mouvements inventés par Léonard de Vinci. Cependant, bien avant que ne surgissent ces hautes figures, Penseuse a pris soin de se penser elle-même, habillant ainsi son être des prédicats qui la rendaient visible et guidaient ses pas dans l’aventure humaine.

Ce qui est à saisir dans ce genre d’aimable fabliau en forme de rêve éveillé, c’est la nécessité de se confier à ce qui, du monde, s’adresse à nous, sinon avec clarté, du moins dans un langage compréhensible. Certes, au début, sur la rumeur de fond des Existants, c’est comme une parole presque inaudible, un genre de balbutiement si proche d’une prose illisible, un murmure qui n’oserait se dire que sur le mode mineur. Vous l’aurez compris, ce qui est à saisir, c’est NOUS, d’abord, cet immédiatement accessible puisque sans distance. Nous occupons notre demeure et sommes cernés, là, par notre tunique de peau. Les yeux sont NOS yeux par lesquels nous regardons les choses en même temps que nous les créons. La bouche est NOTRE bouche avec laquelle nous disons le poème, contons des histoires, appelons l’autre dans l’acte d’amour, le seul qui soit dans l’exactitude de l’être. Les pieds sont NOS pieds dont nous faisons le moyen de découverte de l’espace, le médiateur qui nous porte dans tous les lieux qu’il y a à connaître. L’existence est NOTRE existence et tout ce qui fait sens ne le fait qu’en raison de cette conscience qui est NÔTRE au travers de laquelle nous édifions toute rencontre, postulons tout acte, bâtissons chaque projet.

Nous ne sommes que pensée. Nous ne sommes que langage. Puisque l’une ne saurait figurer sans l’autre. Merveille des merveilles qui édifie notre être, dresse notre stalagmite face au vide et à l’incompréhension. Mais comment donc pourrait-on imaginer un monde dans lequel l’homme serait dépourvu de ces deux puissances, de ces deux transcendances qui nous distinguent de la pierre et de l’animal que ne guide que son seul instinct ? Comment ? Ceci serait à proprement penser totalement incompréhensible, homme de pierre toisant les sillons de la terre que la terre fixerait en retour comme une forme homologue. Confusion des confusions par lesquelles connaître le néant, le vide, la désolation de ce qui ne saurait recevoir de nom. Ce qui est le plus digne d’intérêt, ici, que Penseuse édifie elle-même sa propre statue dont elle fera cette œuvre immensément ouverte à la dimension de l’être. Pure radicalité d’exister, cause fondatrice de tout ce qui est, immense liberté qui ne connaît plus ni les frontières ni les divisions mais s’éploie sous tous les horizons jusqu’aux confins de ce qui est à connaître. Penseuse « (Telle) qu’en (elle)-même enfin l’éternité (la) change » selon les mots du Poète. Oui, si la mort du Poète se traduit par le fait d’une pensée figée, d’une expression devenue soudain inatteignable, combien la pensée-même d’une pensée infiniment créatrice de son propre devenir est bien à l’image de l’éternité, fût-elle illusoire en réalité. Peu importe le réel tel qu’il se donne dans sa vanité à être, dans ses propositions parfois si étroites qu’il n’en revêt jamais que la figure d’un spectre. La pensée est toujours plus forte quand elle croit en ses infinis pouvoirs, en son potentiel illimité.

Car, vous qui lisez, vous ne pouvez vous inscrire en faux contre le fait que votre pensée, à chaque instant de sa durée, est bien le seul moyen par lequel vous vous emparez du monde et le modelez à votre convenance. Pas de limite à une pensée qui veut posséder l’ensemble des choses et y figurer à titre d’ordonnatrice. Ici, nul jugement de valeur, nul diagnostic qui établirait la présence d’une paranoïa au motif de faire d’une faculté de l’homme l’alpha et l’oméga de la possession, de la domination de tout étant. Il s’agit seulement de possession consentie, intime, de rapport privilégié avec ce qui nous environne et joue en écho avec ce que nous sommes, des chercheurs d’impossible, d’étranges personnages en quête d’utopie dont la matière rêveuse, pensive, nous mettra à même de nous y entendre avec ce qui, autrement, ne serait que pur hasard et glissement inaperçu sur la face lisse des choses. C’est de théorie philosophique dont il s’agit, de pure contemplation à la manière des célèbres « Rêveries du promeneur solitaire » de Rousseau. Jean-Jacques, lors de la fameuse « Cinquième rêverie » pense le monde et le dispose à sa convenance, afin que, libéré des lourdeurs terrestres, des servitudes de tous ordres, sociales, psychologiques, son esprit puisse vagabonder à son aise et créer ce lieu sur Terre qui lui est si indéfectiblement familier, si exactement singulier. Pur moment de vérité où l’auteur d’Emile coïncide non seulement avec lui-même mais aussi et surtout avec ce monde dont, le plus souvent, il ne peut s’emparer qu’avec une certaine maladresse et une blessure au fond de l’âme. Or que fait Rousseau, sinon penser la vie, la transcrire sur des milliers de feuilles de papier afin que, devenue familière, elle soit en mesure d’apparaître comme sa propre origine dont il puisse faire un événement à la mesure de son génie.

Infinie liberté qui s’ouvre à mesure que la méditation s’enrichit et porte au jour tous les possibles, révèle la richesse à nulle autre pareille de cette monade qui nous habite en puissance et qu’il appartient à notre conscience de féconder, mettant en relation le dedans que nous sommes avec le dehors qu’est toute altérité. Jeu infini d’échos, réverbération sans fin de la subjectivité qui nous tisse et de l’objectité dont toute chose approchée est le vecteur fondamental. C’est toujours grâce à un passage, un mouvement, une vibration (donc une pensée en dernière analyse) entre l’être que nous sommes et le paraître qui nous dévisage que s’instaure le dialogue producteur de sens. Penser le monde par soi-même et l’amener à sa propre manifestation, ce que Penseuse fait ici dans cette belle image, c’est s’exonérer du poids d’une transcendance toujours difficile à saisir par nature, c’est faire l’économie des cosmogonies immémoriales qui demeurent toujours obscures, c’est prendre du champ par rapport aux mensonges si invraisemblables des mythologies, c’est s’abstraire de toute religion, renoncer à l’idée de Dieu, échapper aux contraintes de la foi et de ses dogmes, c’est, en pleine immanence du soi assumer sa propre liberté et la porter en avant de soi, à la proue, la seule position tenable.

Soyons des pensées en acte, la seule et unique façon de coïncider avec un projet de vie s’instaurant en tant qu’œuvre d’art. C’est, ici, rejoindre les sagesses antiques. Depuis Marc Aurèle, Plotin et les néoplatoniciens on n’a guère fait mieux que de métamorphoser les idées en des blocs compacts devenus incompréhensibles à force de mutisme. Mobile est la pensée. Paralytique la matière. Nous voulons avancer ! « La pensée est un agir en un sens élevé » disait le Philosophe. Agissons en pensant. L’acte de penser est performatif, il accomplit en élaborant. Pensant le monde nous l’effectuons et confondons du même coup cause et conséquence qui ne sont plus qu’une seule et même unité. Dès lors il n’y a plus d’origine à poser pas plus que de rapport d’une cause suivie de son effet puisque l’infinie mobilité du penser réalise en totalité, à chaque fois, les êtres qu’il pose comme les produits de sa contemplation. Chacune de nos pensées actualise un événement et le totalise sans reste. Plus de distinction entre ce qui a été, est et sera. Plus besoin de poser une origine qui légitimerait sa propre descendance. Un seul et même flux continu qui anime la conscience et réalise les extases temporelles. De la poule à l’œuf, de l’œuf à la poule, il y a relation de continuité que seul notre excès de rationalisation sépare, tout comme les catégories instituent des dichotomies dans un réel qui n’en a pas. Notre pensée synthétise aussi bien nos sensations que nos représentations. A bien regarder Penseuse que l’Artiste a placée sous le titre « Insoluble dilemme », nous ne pouvons, qu’esthétiquement, intuitivement, nous ranger du côté d’une liaison sans faille entre les éléments de l’œuvre. Nulle césure qui placerait d’un côté le Modèle, d’un autre le siège, d’un autre encore la poule ou bien les œufs, ces derniers précédant celle-là selon un lien de causalité ou bien la suivant selon un rapport de filiation. Toute beauté ne peut être qu’une et indivisible. Toute beauté a rapport avec la vérité. Or, ici, tout se confond dans une même harmonie ! Ce que nous voulons. Absolument !


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24 mai 2016 2 24 /05 /mai /2016 07:58
Ouvrir la brume.

« Quand je plongerai dans tes brumes... »

Photographie : Alain Beauvois.



« Si le baptême est un plongeon
je t'aiderai à renaître...

Lac Fou - Bas Armagnac - Gers
hier matin, dans la canicule
quand la brume de chaleur

se dissipe pour dévoiler l'Intimité.

Je n'ai rien retouché,

c'est ainsi que la photo s'est offerte.

Et je voulais garder l'Instant comme immaculé. »

A.B.

C’est l’heure majestueuse où rien ne bouge. La nuit est en sa décroissance et le jour n’est pas encore venu. Hésitation de l’instant à paraître, comme s’il y avait danger à dévoiler son être, à le remettre aux hommes en tant qu’offrande. L’aile du silence, immense, est posée sur les choses et l’on n’entend rien, pas même le souffle du vent, pas même la respiration des hommes. Partout est l’ouate légère, partout l’écume qui dit la beauté du paraître après le sommeil, l’évanouissement, la perte de soi dans les arcanes du rêve. On voudrait demeurer dans cette espèce de lassitude bienfaisante, se lover au creux de soi et attendre que le temps fasse son office avec le doigté souple qui convient aux moments rares. Car c’est de « re-naissance » dont il s’agit comme si, au sortir de quelque Jourdain, la vie parvenait à éclosion. Alors nous verrions le monde avec des yeux de nouveau-nés, les paupières soudées par des humeurs vitreuses, les oreilles vierges du chant du monde, les membres fragiles de ne jamais avoir foulé le sol. Tels des papillons au terme de leur métamorphose qui déplient leurs ailes dans la soie de l’heure. Le battement est aussi joyeux qu’inaperçu, presque à la limite du rien, sur le bord du vide. Mais tout le monde est alerté de cette brise printanière qui vient d’entrer sur la scène de l’exister et l’on attend le prodige de la venue comme on le ferait observant le ciel d’orage où, bientôt, brillera l’arc-en-ciel.

L’air est frais, parcouru d’ondes claires, mélange subtil de corail et de parme. Un air si léger qu’il semblerait ne pas toucher la terre, en sustentation, pareil à ces oiseaux qui, dans la brise d’été, font leurs longs vols planés à la seule irisation de leurs ailes. Ils sont le lexique intangible de l’instant, l’harmonique suspendu annonçant le mystère de l’heure. On les devine plutôt qu’on ne les voie. On en dessine l’arabesque quelque part sur la falaise du front avant même que les soucis ne s’y impriment. On avance avec la ruse du lézard, le sautillement du moineau, la marche chaloupée du caméléon. Car il ne faut pas faire de vagues qui troubleraient l’ordonnancement du paysage. Ici, devant les yeux, tout juste contre l’étrave du nez, tutoyant un corps désirant, s’écrit la fable du romantisme. La beauté du site, l’inclination de l’âme à la mélancolie, le battement de la palme du souvenir, les réminiscences de Combray, la tasse de porcelaine où infuse un thé au parfum aérien. Il y a du Turner aussi, la brume en témoigne la douce vibration, fin grésil distillant le basculement des secondes. On pourrait demeurer là, sur une seule patte, flamant rose se confondant avec la conque qui l’accueille et finir par se dissoudre dans l’eau, se confondre avec la mousse verte et brune des frondaisons.

La gloriette, cette minuscule fantaisie imitant le culte antique rendu à Vénus ou Apollon, on ne l’avait même pas aperçue, troublé qu’on était par la magie du lieu. Et voici maintenant qu’elle sort de l’eau et affirme sa présence, tel un amer côtier aperçu depuis le pont d’une goélette. Fascination que de disposer d’un ancrage pour le regard alors que l’âme voguait sur de bien étranges flots. Cela commence à s’illuminer, à faire sa tache blanche, là-bas, au-dessus du massif touffu des arbres. C’est une à peine émergence, un mouvement d’enfant peu assuré de ses actes, le début d’une comptine qui, bientôt, racontera l’histoire des hommes sous le ciel, près de l’eau, dans la meute serrée des sillons de glaise. Alors sera venu le moment du dépliement de la conscience, du pur événement, de la douleur aussi pour « Les Damnés de la Terre ». Balancement immémorial du bonheur et de son contraire, ce désespoir qui, parfois torture le corps jusqu’à le réduire en cendres. Ainsi s’annonce le jour avec son cortège infini d’interrogations, de points de suspension, d’interjections, d’étonnements, de ravissements. Ceci est déjà inscrit dans le paysage, stigmates invisibles qui le traversent, mais aussi tremplin pour la joie. C’est pour cette raison que la rencontre avec la beauté est toujours tragique et que la séparation qui, inévitablement survient, nous plonge dans un état de mélancolie, de vague à l’âme. Dans le paysage c’est de nous dont il est question, de notre condition mortelle, de notre finitude comme dernier acte de la représentation existentielle. Aussi tenons-nous à nous y ressourcer le temps d’un éblouissement. Il n’y a peut-être pas de plus haute révélation que celle-là : exister, le savoir et en tirer toute la quintessence.

Le jour est levé maintenant qui précise lieux et destinées. La ville des hommes s’éveille. Les rues s’animent de cris joyeux. Le soleil monte lentement vers le zénith. Il fera sa course circulaire jusqu’à ce que la nuit l’efface l’espace d’un étrange voyage. Il sera alors temps de rêver avant que l’aube ne surgisse à nouveau. Oui, temps de rêver !


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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 08:32
Destin de la lumière.

" Une demi-heure avant l'éternité ".

Photo 24.

Exposition : « Parler d'ici (pour parler de mes Ailleurs …) ».

« Une demi heure avant l'éternité
je regarderai encore ton lever
et, pour toujours, je m'écouterai
respirer...

Voilà ce que j'écrivais, à la maison, à mon retour de la « plage » :

« Les Hemmes, près de Calais, début février...Une demi-heure avant le lever du soleil. Il fait extrêmement froid. Je me suis levé très tôt, comme à l'accoutumée. Je suis arrivé sur la plage. Personne, pas de vent, les oiseaux doivent encore dormir, je ne veux pas les déranger. C'est marée basse. La mer est vraiment très très loin… J'avance lentement. Il reste encore environ vingt centimètres d'eau sur "la plage ". J'essaie de rester concentré pour ne pas glisser dans l'eau glacée. J'avance. J'évite de me poser les questions habituelles : qu'es-tu venu faire dans cette immensité déserte? N'es-tu pas un peu givré ? J'avance et je me retourne. Je me dis que ces minutes valent bien une éternité. Je me dis que cette beauté, je l'ai bien méritée. Pourquoi restons-nous dans certains moments, dans certains endroits de nos vies comme « plantés là » ? Pourquoi, qui que nous soyons, nous faut-il comme redémarrer vers autre chose, un ailleurs dont nous ignorons l'identité ? La Beauté nous aide-t-elle à nous échapper de notre matérialité, de ce que nous vivons tous ici ? À ne point nous lasser de nous ? » Je profite de l'instant… Je prends cette photo. Je ne me dis même pas que cela fait un peu cliché. Je continue lentement jusqu'à la Mer du Nord, qui m'attend, c'est sûr...Déjà, dans une semi pénombre, j'entends le bruit réconfortant des vagues. J'aperçois, dans le Détroit, les navires aux lumières encore allumées. Je salue, au passage, mon si cher Phare de Walde. Je me retourne et je remercie le soleil que je vois se lever. Encore une journée...Le soleil se lève encore et encore...Et, loin du chaos du monde, ces instants, j'ai envie de les partager...Dans une faible lumière, intime, je comprends mon amour de la photographie. »

A. B.

Cela vient de loin, cela appelle, fait sa petite symphonie et l’oreille est éblouie. On ne sait pas depuis combien de temps elle voyage, d’où elle vient, où elle va. Ce qui appelle : la lumière. Oui, la lumière appelle comme le ferait un enfant dans la nuit et la mère invisible, égarée. Car la lumière a besoin des hommes, car la lumière a besoin de témoins. Jamais la beauté ne peut signifier de l’intérieur d’elle-même, depuis le germe qui l’habite. Ce sont les consciences qui procèdent au déploiement, à la survenue du prodige. Elles se munissent d’un pinceau, d’une plume, d’un appareil photographique et, sur le subjectile, elles fixent le purement insaisissable, l’esthétique du monde en son incomparable devenir. Alors le bonheur se révèle si palpable, la joie munie de tels contours qu’on pourrait en modeler les formes dans un morceau de cire ou bien d’argile.

Il est encore tôt dans la nuit d’hiver, dans le ciel noir qu’habitent les étoiles. Le vent n’est pas levé et les oiseaux reposent dans leurs boules de plumes. Dans leurs sanctuaires de briques, les hommes-marmottes dérivent dans d’inconnaissables rêves, museaux humides, pattes repliées en signe de retrait. Parfois, dans leur ciel, l’apparition d’une belle demeure, peut-être un château, le brillant de chromes automobiles et leurs yeux s’emplissent de larmes et leurs ventres gougloutent d’envie. Jusqu’au réveil qui les prive de leurs images. De leurs songes il ne reste plus que quelques filaments, des écharpes de brume qui glissent entre leurs griffes vides. Et ils errent longuement au hasard des rues, pattes collées à quelque vitrine où bien déambulent dans Hyperpolis, la cité aux mille mirages. Mais lorsqu’arrive le soir, les agoras se vident et les marmottes retournent dans leur terrier avec la faim au ventre et le désespoir collé à l’âme, en attente du prochain rêve, de la prochaine illusion.

Les chaussures crissent sur le sol gelé, sur le sol de carton encore pris de terreurs nocturnes. Si dur d’être le sol dans le grand hiver, d’étrécir à la taille du ciron et d’attendre que le soleil vienne vous faire sortir de votre torpeur. Si dur. Sur sa croûte durcie par le froid on sent l’appui d’une marche, mais une percussion légère, comme s’il y avait danger à trop insister, à faire s’ouvrir brusquement le tremblement de l’heure. L’heure hésite entre le bleu profond de la nuit, la nappe de lumière corail qui, bientôt, dira la venue du jour, ce prodige du temps aussi mystérieux que l’écoulement de l’eau en direction des abysses. On respire à peine. Le souffle est une buée blanche qui demeure en suspens dans l’air coupant comme le couteau. Les yeux sont voilés, suspendus à ceci qui va venir et s’annonce dans la simplicité. Si beau balancement du nycthémère, lente décroissance de la nuit alors que l’aube teintée de bleu vire à l’aurore, que la lumière est une fête. Tout près de soi, le sol gorgé d’eau est un lac infini traversé de courants sombres, animé par endroits de bulles comme si, de l’intérieur, se préparait le gonflement de la lumière, son éclatement, sa dispersion de l’horizon au zénith. Plus loin, là-bas, vers la mer retirée en son silence, le plateau liquide commence à luire d’une étrange lueur, métal chauffé, gemmes en fusion, lave commençant son lent glissement vers la terre des hommes. Puis une bande argentée pareille à un zinc ou bien à une ardoise. Puis une barre horizontale plus foncée, refuge des marmottes au lourd sommeil, abris des soucis avant que le réel n’aiguise son scalpel. Heure ouverte à l’espoir en même temps que refuge de l’ultime inquiétude. Tout le destin des hommes semble recueilli là, condensé dans cette étroite bande de terre prise entre le passé, le révolu et ce qui va s’accomplir et porter l’existence au-delà de son maintenant. Tout est encore permis dans cette parenthèse. Le travail de la mémoire, le jeu subtil des réminiscences, le retour à ce qui a été, mais aussi la folie du projet libre, l’élévation verticale des chimères, le glissement, à l’infini, des miroirs de l’utopie. Hommes-dolmens en attente de devenir hommes-menhirs, consciences levées, émergences vers une possible transcendance, tremplins vers les sommets de l’art.

Juste au-dessus de l’espace humain, dans le domaine ouvert des oiseaux aux plumes blanches, dans le site immense du vent, dans l’aire vacante des éléments, comme une boule en train de se former, œil cyclopéen, éclat sans pareil, miracle des millions de phosphènes qui, bientôt, feront basculer les couleurs natives en direction des gammes révélées, plus claires, apaisées, portant le jour dans sa demeure hivernale. Alors voici que les hommes se lèvent, loin au-delà du rêve ici réalisé, devant cette profusion liquide basculant dans la pliure de l’instant. Les hommes affairés qui n’auront vu ni la naissance du monde, ni les premiers pas du jour mais qui espèreront, croiront à demain, célèbreront hier, vivront au présent avec la belle innocence des enfants alors que l’heure en fuite s’écoulera de leurs pattes étonnées et que les secondes feront résonner leur carillon muet. Le destin de la lumière est de dire aux hommes le temps qui passe, toujours s’efface, toujours renaît. Ceci, nous avons à le regarder comme une vérité, à en déchiffrer le hiéroglyphe. Nous sommes enfin prêts. Peut-être !

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
22 mai 2016 7 22 /05 /mai /2016 08:10
Dans le refuge étroit du jour.

Composition à partir d’une œuvre

D’Edward Hopper.

Pourquoi avait-il fallu que l’été fût si chaud, éprouvant ? Les nuits étaient fauves et les gens se regroupaient dans les tavernes, verres à la main dans le tintement cristallin des glaçons. La sueur perlait aux fronts, rigoles liquides faisant leurs confluences sous l’arête du nez, sinuant autour de l’arc de Cupidon, ornant le menton de perles translucides. J’étais entré au « Café Major » par simple distraction, pour fuir le tumulte de l’heure et sans doute échapper à des idées qui menaçaient de tourner à vide. La plupart des tables étaient occupées. Un bourdonnement continu venait de la salle des joueurs de tarots. Le percolateur fusait, semant dans l’air saturé une odeur de café. On buvait des bières à la mousse blonde, des verres d’orgeat glacés, des Pippermint aux reflets vert sombres pareils au tunnel des arbres, quelque part, au-dessus du village. C’était si étrange cette impression de flottement. De vertige. On était semblables à ces personnages de Chagall en sustentation au-dessus des toits, visages blêmes, lunaires, corps traversés d’air, périple immatériel bien au-delà de l’inquiétude des hommes. Qui étaient-ils ces voyageurs de l’espace ? De simples esprits à la recherche de leur vraie demeure, des âmes ayant déserté leurs corps, des esquisses échappées de quelque rêve ? Dans la salle aux hauts plafonds que les lustres éclairaient d’une lueur d’argile, j’étais pareil à ces passagers immobiles, en attente d’un événement qui me délivrerait de moi-même. En attente de rien peut-être. En attente de.

Vous, l’Attentive (cette nomination me semblait convenir à votre air sérieux, à votre attitude de retrait du monde ambiant), étiez située dans le coin de la salle, celui qu’on ne percevait jamais qu’au bout d’un moment, un large pilier en dissimulant la présence. Vous étiez identique à une fine porcelaine qui se serait égarée au milieu de nulle part, sans attache, peut-être simple vision de l’imaginaire Sur la banquette de moleskine verte, votre tailleur bleu posait sa tache discrète alors que votre visage se dissimulait sous une capeline. Seules quelques mèches blondes s’en échappaient et l’ovale de votre visage s’illuminait d’une discrète touche de rouge à lèvres, genre de friandise que vous offriez au regard, luxe des choses belles. Un livre semblait retenir toute votre attention comme si sa lecture vous plaçait en orbite autour des êtres, n’en percevant sans doute que la lointaine rumeur. Ilienne sur son île, vigie à la proue d’une goélette avec la seule vue des brumes marines et des écueils qui, parfois, trouaient la solitude des eaux. Vos jambes sagement croisées, le peu de mouvement que vous imprimiez à votre corps, la vue ne se distrayant jamais de son objet, sauf parfois pour boire à petits traits une eau pétillante, ceci indiquait soit une réserve, soit une tâche qui mobilisait l’entièreté de votre attention.

Alors, je ne sais quelle subite envie de vous rejoindre m’a pris soudain, comme si une main invisible avait appuyé sur mon dos, m’intimant un ordre silencieux. Une place était disponible en face de vous. Vous avez accepté que je m’y installe. Alors j’ai découvert votre beau visage, ses traits si réguliers, la pureté du regard, la douceur des joues à la teinte de pêche, le front où s’attardait la lueur des opalines. Nous avons parlé de choses banales, de la chaleur, des touristes qui envahissaient la côte, de la beauté des criques, de la douceur des soirées à la terrasse des restaurants. Votre parole était une eau de source qui faisait son doux clapotis et vos lèvres remuaient à peine, comme si vous aviez été le personnage d’un tableau, le rythme d’un poème, la courbe d’un chant venu d’ailleurs. C’est alors sans doute, sous l’effet de l’alcool, de la touffeur ambiante que je me suis mis à somnoler. Parfois de brusques réveils, pareils à des éclairs, la vision de vous dans une irréelle lumière verte comme celle des casinos voguant dans la nuit mystérieuse.

De longues rêveries et l’impression d’être dans un autre monde, dans un temps sans contour, dans un lieu immatériel à mi-distance des eaux, de la terre, du ciel. Un bruit sourd, une scansion régulière, un siège aperçu dans la fente des paupières, un paysage défilant vers l’arrière avec des lueurs de couchant accrochées aux arbres, la silhouette d’un pont à arcades, le lit d’une rivière. Le train avance dans la nuit en faisant sa rumeur métallique, imprimant ses secousses qui voyagent jusqu’au centre du corps. Comme une promesse d’amour, comme la perspective d’une aube où tout sera nouveau, ouvert, où les choses s’ordonneront avec clarté. On entend les consommateurs, leurs éclats de rire, on perçoit le claquement des lames de tarot sur les tables de bois sombre, l’odeur du café est poivrée qui s’insinue dans les narines, on devine les éclats de voix des attardés sur la Promenade. Parfois un arrêt dans une gare de campagne qu’éclaire un lampadaire de tôle perché sur une haute jambe. Parfois le service ambulant qui frappe à la porte du compartiment, proposant une boisson, une friandise. Parfois seulement le glissement du vent sur la carlingue d’acier. La chaleur est toujours aussi présente, moite, avec des éclaboussures qui suintent le long des parois. Nous devons traverser maintenant quelque jungle inhospitalière. D’ailleurs ce sont des cris d’aras que l’on entend venant des hauteurs de la canopée, des cris perçants qui déchirent les nappes d’air. Des papillons aux dimensions étonnantes battent parfois leurs ailes tout contre la vitre du train et cela fait un drôle de bruit de carton. Votre parole laineuse comme si elle venait du fond d’une lointaine crypte et des mots incompréhensibles, pareils à ceux d’un délire ou bien d’une folie faisant ses volutes et ses revirements.

Des mouvements dans la grande salle, des arrivées, rares. Des départs plus nombreux. La nuit, peu à peu, se retire sur la pointe des pieds. La Promenade est peuplée de rares silhouettes en partance pour le jour. Vous parlez peu ou bien à mots couverts, peut-être par crainte d’être entendue ou bien comme si vous existiez dans la faille du temps, de son égarement, son étrange clignotement. Alors j’ose un geste, ma main glisse sur le marbre de la table, frôle votre verre où flottent d’étranges glaçons pareils à de minuscules icebergs, reflets bleus et blancs. Votre main est si proche, longue, souple, aux ongles délicatement teintés de rose, pétales presque inapparents dans l’aube qui se lève. Mes doigts contre les vôtres. Vous avez tressailli, je le sens à un lent frisson courant sur votre peau, au clignement des paupières, à votre poitrine qui palpite comme le ferait un oiseau surpris par une soudaine saute de vent. Votre main au creux de la mienne. Douceur contre douceur. Chaleur s’insinuant dans la chaleur. Présence dans la présence.

[…] Une voix au-dessus de ma tête. On me tend un livre que j’allais oublier. On me tend un billet de chemin de fer, une capeline bleue qui semble m’appartenir. Le paysage file contre les vitres du train, se dissout peu à peu dans les dernières volutes de la nuit. De rares passants errent pareils à des âmes en peine devant les verrières du « Café Major ». Difficile de sortir du sommeil lorsqu’il a été peuplé de si belles images. Je sais, je devrais moins boire d’alcool et cette chaleur a sur moi un effet désastreux. Ce qui me reste de vous dans le jour qui paraît, cette couleur bleue indéfinissable, celle de vos yeux, de votre tailleur, cette attitude si studieuse, si appliquée, les quelques lignes que vous avez lues à haute voix avec cet inimitable vibrato. L’émotion, l’amour, un regret, peut-être un souvenir cher ou bien douloureux ? Je ne sais. Partant du « Café », en tout cas, je ne suis guère démuni. J’emporte cette image pareille à la brume sur la rive du lac, cette capeline, ce livre que je lirai en pensant à vous. Dites, vous reviendrez au « Café Major », vous reviendrez n’est-ce pas ? Ce serait si douloureux, à présent, de vivre privé de vous. Si étrange d’imaginer le monde avec votre image en creux comme absente des jours. Et l’heure vide frappant au carreau.

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21 mai 2016 6 21 /05 /mai /2016 08:05
Elle vivait en ut majeur.

Désir.

Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Il suffit de regarder l’image, d’en saisir les parties saillantes et, déjà, nous sommes dans une juste compréhension de ce qu’elle veut nous donner à voir. Ce don est celui de la beauté car il ne saurait y avoir de plus noble réalité en ce monde-ci. Dans la lame de lumière blanche, Désir est cambrée dans la posture de la pure joie. Mais de laquelle ? De s’en remettre à ce qu’il y a de plus haut dans l’ordre des choses, à savoir l’essentiel qui, toujours nous fait face mais que nous feignons d’ignorer la plupart du temps. Là, sur le miroir uni du sol est posée, comme pour un constat aussi immédiat que radical, cette boîte dont on ne connaît pas l’usage mais dont nous supputons qu’elle convient à l’accueil des choses matérielles. Abriter une bouteille de vin, être le recueil d’un objet convoité, peut-être une babiole à la mode ou bien servir de reposoir à un cadeau que bientôt l’on recevra au titre d’une reconnaissance intime et que l’on placera, en bonne vue, sur la table basse de son salon afin que, hissé sur une manière de piédestal, personne ne pût échapper à sa fascination. Car il en est ainsi de notre société manufacturière qu’il lui est toujours indispensable de réifier l’existence, de poser comme un postulat incontournable le lien indéfectible entre l’homme et ses différents ouvrages, fussent-ils modestes, fussent-ils inutiles et inopérants sur le mode de la pensée ou de l’esthétique. Autrement dit, l’homme fixe davantage ses polarités sur l’apparence plutôt que sur l’être et ses valeurs transcendantes.

Mais l’attention est à porter, maintenant sur l’échelle de corde dont nous ne percevons que la chute terrestre alors que, bien évidement, nous lui attribuons, par l’imaginaire, une ascension hauturière dont il nous plaît de penser qu’elle est infinie, disséminée au centre des candélabres célestes, se faufilant parmi les étoiles, la Lune et le lointain cosmos. Nous jouons comme un enfant aussi innocent qu’espiègle qui s’ingénierait à sauter indéfiniment d’un pied sur l’autre afin que, ravi par son propre mouvement, il surgît au Ciel de sa marelle dont, la nuit, sur son oreiller d’écume, il se plaît à dessiner la forme toujours renouvelée, jamais tarie, douée d’étonnantes puissances de ressourcements, d’incroyables énergies. Alors, attentifs à ses résurgences déployées, il nous arriverait d’atteindre l’empan d’une possible éternité. Il n’y a jamais de liberté que dans le songe, la constante rêverie, le déploiement exponentiel des pensées. Tout le reste ne possède que des semelles de plomb, tout comme ces amusants culbutos qui jamais ne décollent de leur condition terrestre tellement leur sort est scellé par une pesanteur qui, n’étant nullement celle de la grâce, les confine à demeure dans quelque ornière de l’existence.

Mais, maintenant il faut nous interroger sur la présence de ce foulard de soie dont la teinte de chair, les deux pans en forme d’ailes, le flottement à mi-hauteur de la terre, à mi-hauteur du ciel ne nous laisse bientôt plus guère de doute sur le titre qu’il est censé porter à notre bienveillante curiosité. Enoncer autre chose que le célèbre film de Wim Wenders, « Les Ailes du désir », ne serait que pure inconscience, effet d’une évidente mauvaise volonté ou bien refus face à ce désir qui fait sa braise vive quelque part dans le corps et certainement pas à la place où on l’imagine le plus volontiers, mais au centre des cerneaux du cortex, là où l’activité sensible, affective de l’être fait sa petite musique de nuit. Le désir est toujours nocturne. Tout comme la Nature d’Héraclite, il « aime à se cacher. » Parfois, cependant, comme le loup sorti du bois, il s’agite à hauteur visible, forme de passage entre ce qui le tient rivé dans les rets d’un humus inconscient et le fait se sustenter en direction d’une clarté qui l’attire et l’accomplit dans la forme même de cette translation. Car le désir n’est jamais un objet mais le rayonnement qui en émane et hallucine notre esprit jusqu’à le porter à la pure incandescence, laquelle se nomme « passion » et rôde comme un voleur dans les lisières de l’être.

Ce qui, dans cette photographie, est le plus fascinant, c’est l’attitude de Désir, l’inclinaison de son visage baigné de clarté, l’attirance de son regard vers les cimes que lui désigne la double pliure de soie. Ce que Désir regarde, chacun l’aura compris, n’est nullement la cascade de cordes, pas plus que le fétiche qui y flotte à la manière d’un drapeau de prière tibétain, mais le Rien, l’Invisible qui en est l’immatériel support. Et, ici, il faut faire un saut dans le fait littéraire. Le désir vrai, le feu au centre de l’âme de la sublime Phèdre, s’il vise bien un être en chair et en os, à savoir Hippolyte, s’en affranchit aussitôt afin qu’il puisse correspondre à son essence qui est un absolu, l’amour qui, se dissipant de tout, gagne le royaume des sensations pures dont les Idées sont la réalité la plus haute qui se puisse concevoir. Ce que vise donc Désir, ce sont des Idées dont on ne percevra pas la forme puisque cette dernière s’abolit à même sa conceptualisation, mais des genres d’hypostases empreintes des réminiscences dont le contact avec l’Intelligible conserve la vive lueur. Tout en haut, au-dessus du dernier échelon de corde, ce que voit Cette belle concrétion pareille au blanc marbre de Carrare, c’est ce qui fait briller les civilisations et prend son essor dans la psyché humaine dans l’ordre de la culture. La culture, ce long métabolisme qui a traversé un corps et en ressort à titre de substance singulière, à savoir cette entité tellement quintessenciée qu’on n’en perçoit plus les fondations originelles, les lourdes racines rampant dans la densité de la glaise. Maintenant il s’agit de purs principes se sustentant aux éléments primordiaux que sont la terre, l’eau, l’air, le feu comme si, buvant ces seuls philtres, ils se situaient déjà dans le domaine des dieux avec lesquels il partageraient la libation d’une ambroisie hors d’une commune mesure.

Donc, an centre géométrique du corps de Désir, dans son souci essentiel de se révéler à soi-même, nulle idée de possession matérielle, nul lopin de terre qui serait enclos, nul édifice qui dirait la réussite sociale et l’appartenance à une classe, fût-elle celle de l’aristocratie tellement convoitée par nombre de ses semblables. Non, rien de tangible, rien de mesurable à l’aune d’un étalon, fût-il de platine, seulement des nuées de mots et de couleurs, pléthore de sensations passées à l’alambic de l’âme, foule de considérations esthétiques se déployant dans l’athanor rubescent de l’alchimiste, fourmillement de menues considérations éthiques portant haut l’idée de l’homme. La tête de Désir est un musée empli de trésors, une bibliothèque ruisselante de maroquins fauves, la scène d’un théâtre magique où les acteurs, séparés enfin de leurs ombres trompeuses, se donnent en entier comme les êtres qu’ils sont, à savoir de simples assemblages temporels, de simples empilements de durée et d’espace. Ce qui s’y dévoile comme dans l’éclat d’un songe heureux, ceci :

Cette page sublime de Proust qui, évoquant un parfum d’aubépine, le situant à nouveau dans son contexte d’apparition, loin là-bas dans le songe brumeux d’un passé presque aboli, fait dire au Narrateur du « Côté de chez Swann » :

« Parfois ce morceau de paysage amené ainsi jusqu’à aujourd’hui se détache si isolé de tout, qu’il flotte incertain dans ma pensée comme une Délos fleurie, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps — peut-être tout simplement de quel rêve — il vient. Mais c’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes. »

Chez Proust, le désir est lié à l’acte d’une réminiscence, à la métamorphose d’un souvenir, c’est pourquoi il acquiert cette incroyable densité, cette plénitude, ce gonflement dont le présent d’autrefois ne l’avait pourvu que par défaut. Il faut la distanciation, le mûrissement afin que, porté à son acmé, tout comme un bourgeon qui déplie ses voiles il se mette enfin à parler le langage de la pure poésie.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

La volonté, telle celle du Poète des Poètes, Friedrich Hölderlin, dans son poème "En bleu adorable" de devenir une comète, lui qui a tant exploré cosmologie et histoire afin de donner sens au monde incertain dans lequel il se sent vivre :

« Voudrais-je être une comète ?

Je le crois. Parce qu’elles ont

La rapidité de l’oiseau ;

Elles fleurissent de feu,

Et sont dans leur pureté

Pareilles à l’enfant.

Souhaiter un bien plus grand,

La nature de l’homme

Ne peut en présumer… »

Ce qui s’y dévoile, ceci :

La belle peinture symbolique d’un Puvis de Chavannes, par exemple celle, emblématique de son œuvre, « L’Espérance » où la représentation d’une toute jeune fille nue, pleine d’innocence et de naïveté, d’une fraîche spontanéité, tenant dans sa main gauche une branche d’olivier, tout ceci contrastant avec un austère paysage essentiellement constitué de ruines invite le Regardeur de l’œuvre à focaliser son propre désir sur cette espérance dont l’image est porteuse à la manière d’une sublime offrande. Clarté du corps jouant en mode dialectique avec la sombre condition contingente.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

L’étonnante île d’Utopie telle que révélée dans la belle gravure d’Holbein, telle que décrite par Thomas More dans son célèbre ouvrage où l’explorateur Raphaël Hythlodée tâche de nous faire découvrir, bien au-delà de nos naturels désirs, le lieu des lieux (puisqu’il n’existe pas dans la réalité), dans lequel, comme dans le plus audacieux des rêves, règne la tolérance et se déploie la liberté, ce monde idéal que, tous nous portons en nous, à défaut de savoir le réaliser. Désir d’un autre monde, d’une autre terre, d’une autre vie.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

La musique si aérienne, impressionniste de Debussy dans « L’après-midi d’un faune », dont le compositeur lui-même prend soin de nous dévoiler ses secrètes intentions dans le programme qui accompagne cette œuvre :

« La musique de ce Prélude est une illustration très libre du beau poème de Stéphane Mallarmé. Elle ne prétend nullement à une synthèse de celui-ci. Ce sont plutôt des décors successifs à travers lesquels se meuvent les désirs et les rêves d'un faune dans la chaleur de cet après-midi. Puis, las de poursuivre la fuite peureuse des nymphes et des naïades, il se laisse aller au soleil enivrant, rempli de songes enfin réalisés, de possession totale dans l'universelle nature. »

A écouter seulement le thème principal de la flûte placé à l’incipit du Prélude et, déjà, l’on n’est plus à soi ni au monde mais dans cette irreprésentable contrée de l’être qui, se suffisant à elle-même, ne pourrait trouver meilleur interprète que cette musique impalpable, la même qui nervure l’esprit, tisse l’âme de ses invisibles mailles. Désir d’être musique, simple mélodie, entrelacement de sons.

Ce qui s’y dévoile, ceci :

L’incroyable Tour de Babel, un des chefs-d’œuvre parmi tant d’autres de Pieter Brueghel l'Ancien, ce mythe pictural au travers duquel non seulement saisir sa propre histoire, celle de l’humanité, si seulement la Genèse a un sens, mais aussi dresser vers le ciel le dard de ses rêves les plus fous. Car il ne nous faut pas seulement la terre, le sillon, la récolte des épis, mais il nous faut aussi, il nous faut surtout cette pensée qui s’élève vers le ciel. Non en tant que religion, non en tant que geste qui serait consacré par une foi, mais tout simplement en tant qu’hommes soucieux de nous laisser féconder par cela même qui nous dépasse et s’illustre toujours par l’échelle de cordes, l’arbre, le pilier du monde. Voyez Désir telle que représentée par l’Artiste, voyez Numbakula, l’Être divin de la tribu Arunta, lequel, en des temps immémoriaux, a « cosmisé » le territoire de ce peuple, se servant du tronc d’un gommier qu’il façonna en poteau sacré qu’il enduisit de sang avant d’y grimper et de disparaître dans le ciel. Ce que font symboliquement les piliers cosmiques, c’est simplement de soutenir la voûte des cieux et de donner accès au monde des dieux. Ne croirait-on nullement en ces derniers que, pour autant, l’on ne s’exonèrerait pas de la brûlure archétypale qu’ils ont gravée dans notre psyché jusqu’à rendre le moindre de nos gestes aussi précieux que les rituels antiques, fussent-ils profanes. Nous ne pouvons faire l’économie d’un bas qui nous relie aux enfers, d’un haut qui nous ouvre la porte du paradis. Immanence contre transcendance ou la lutte permanente de Thanatos contre Eros puisque le bas indique l’ensevelissement, le haut la libération et la connaissance pure.

Oui, combien Babel, l’antique Babylone (ce nom à lui seul résonne à la manière d’une incantation), est une belle histoire. Peu importe son attestation historique, la réalité de la Tour édifiée par les hommes pour tâcher de rejoindre leur Dieu. Peu importe la croyance. C’est la tour en tant que Poème qu’il faut retenir. Par Poème, entendez le chant du monde, ce qu’il comporte de brillants harmoniques, cette magnifique polyphonie qui, à chaque instant de notre vie, assaille nos sens en essayant de leur donner, précisément du SENS. Merveilleuse polysémie du langage dont la Tour élevée entre terre et ciel voudrait dire le foisonnement, le luxe polychrome, la rutilante métamorphose dans les milliers de dialectes, de sabirs, de langues vernaculaires, mais aussi de registres élevés, d’éclatantes paillettes qui font de la condition humaine sans doute une imitation de la Nature (on n’épuisera jamais son immense prodigalité) et une création de millions et de millions d’individus. Inimitable mosaïque, frise à jamais inépuisable, cimaise dressant vers l’éther les images infinies de son devenir.

En dernière analyse, ce fameux désir humain, tantôt décrit comme une vertu salutaire, tantôt comme une passion maléfique, ne serait-ce cette envie de s’élever constamment au-dessus du propre lot qui nous a été assigné alors que nous n’en percevons, le plus souvent, que la lumière crépusculaire du nadir, alors que nous ne vivons qu’à connaître la vive clarté qui brille au zénith ? Ne serait-ce pas cela, le désir ? Cela et rien d’autre !

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21 mai 2016 6 21 /05 /mai /2016 07:33
Que savons-nous de l’heure blanche ?

« Avant que la neige ne disparaisse... »
photo 11
expo : « Parler d'ici (pour parler de mes ailleurs...) »
Photographie : Alain Beauvois.

« Ce dernier hiver, en prévision de cette expo, je « guettais » la neige... Et sur les plages qui me sont familières, elle ne sera venue qu'une fois, elle sera tombée discrètement une nuit. Je suis arrivé sur la plage des Hemmes d' Oye vers 7 heures, avant le lever du soleil, juste avant la disparition de la neige. Les couleurs, la luminosité, tout était différent, comme si elle avait marqué son passage. On n'entendait plus le vent, on n'entendait aucun oiseau de mer, on n'entendait pas la mer, à plus d'un kilomètre, c'était marée basse et j'avais aussi le coeur à marée basse. Tout avait disparu, c'était comme «l 'instant unique », et je l'ai photographié... »

AB.

Au milieu des vagues d’encre, il y a un trou, un trou blanc qui avale les mots, aspire les rêves, dilue les images et, se réveillant sur la plage des draps, on est comme sur une île dont le rivage se confondrait avec les eaux, on est sans attaches. Pourtant, depuis la densité de son sommeil on croyait avoir saisi quelque chose : une aile de libellule, une résille de cristal, le voile d’une mariée qu’un page tenait de ses doigts invisibles. On croyait avoir saisi un rêve dont on aurait sculpté le nuage en forme de désir ou bien qu’on aurait modelé selon sa fantaisie. Il y avait tellement à ouvrir, à faire se déployer et l’imaginaire gonflait de l’intérieur sa baudruche translucide, et le plaisir tendait ses rémiges sous la carlingue blanche de l’oiseau de mer. On était en plein ciel, dans l’espace illimité de la liberté, avec l’amande des yeux qui balayait l’horizon du monde. Au centre de la tête, là où se multipliaient les images, c’était un carrousel, une joyeuse sarabande, une grande roue invitant au vertige de l’exister. On était dans l’étendue, on était l’étendue même, son poème, son chant résonnant sous le dôme du ciel.

Le jour va bientôt poindre. Il est une bande de lumière, un simple rectangle de clarté dans la faille de la croisée. Un inaperçu dont on attend qu’il se révèle et, surtout, nous porte à la limite de nos propres frontières. Car nous ne voulons pas demeurer dans la chambre, là, sous le cercle de l’opaline, et laisser les phénomènes se révéler en notre absence. Voir est un tel prodige et notre volonté se lève contre le froid, et nos membres gourds se réchauffent à l’idée de la contemplation. Les rues sont cernées d’ombres dans lesquelles les boules des réverbères font leurs yeux aveugles avec des larmes suspendues à leur verre dépoli. Rien que le silence, son feutre partout répandu. Rien que l’immobile et les trottoirs dorment dans leur gangue de ciment. Quelques bancs pris de givre font, dans l’avant-jour, des rythmes de touches de piano, ivoire à peine visible que les grands arbres frôlent de leurs doigts enduits de gel. On a annoncé du froid, de la neige, du frimas, enfin toute une escorte blanche dont il faut témoigner avant que tout ne se ressource dans les plis de la terre, dans la désolation du sol retournant à sa teinte primitive. Tellement habituelle qu’on ne la voit plus.

Bientôt la plage des Hemmes d’Oye, cette vaste étendue découverte qui semble n’avoir nul port d’attache, qui pourrait aller jusqu’aux confins des rêves. Ici, le monde ne se dit plus en lexique citadin, pas plus que rural, c’est d’un autre type dont il s’agit, d’un pays d’utopie où inscrire sa propre légende en marchant sur la pointe des pieds, effleurant le sol à la manière d’une fiction qui ne se dirait qu’en mode d’approche, d’effleurement, non dans la langue de la raison ou bien de la certitude, cette manière d’être hors de soi dans la plus pure des vanités. Ici est le domaine du fin grésil qui teinte l’air de son impalpable duvet, ici est l’aire souple du givre et de ses étoiles mystérieuses, ici est le monde blanc dans lequel se fondent les vols incolores de la sterne, de la mouette, du goéland. Ici les oiseaux ne crient pas, ne réclament pas, ils vivent au centre de leurs boules de plumes et n’ont que faire des hommes, de leurs sottes polémiques. Comment, en effet, sortir de ce flottement à mi-chemin du ciel et de la terre, de cette démesure du vol pour affronter ce réel aux si dures aspérités ?

Mais maintenant il faut regarder, emplir son âme jusqu’à satiété de ces impressions qui, jamais, ne se renouvelleront. Le jour sort tout juste de son cocon, bande gris-bleue si semblable à la couleur du galet, à sa texture lisse sur laquelle la lumière est une fête discrète. Puis la ligne d’horizon, mince fil brun qui évoque la fuite de l’eau vers des géographies hauturières dont on ne soupçonne même pas l’existence, dont on ne saurait tracer la quadrature complexe, avec ses côtes découpées, ses rivages de sable noir ou blanc, ses promontoires, ses falaises trouées, ses dykes de lave regardant le ciel. Si mystérieux ce qui ne se voit pas et existe seulement au-dessus de nos fronts soucieux avec le sourire imperceptible du vent.

La neige est là, oui la neige que depuis toujours nous attendions, qu’une bise subite pourrait emporter avec elle, nous laissant démunis. Car la neige est une protection, une aire virginale sur laquelle inscrire ses rêves les plus fous, tracer ses propres empreintes pareilles à celui du découvreur du Pôle, de sa fascination glacée, magnétique. C’est bien là une des vertus du froid que de nous mettre en relation directe, immédiate avec les choses du paysage. Pas de tromperie, pas d’esquive possible lorsque l’air incise le visage, fait saigner les lèvres, entre dans la conque des oreilles comme un essaim de guêpes. Le froid est la vérité du temps qu’il fait, sa rectitude, sa verticalité à signifier dans la rigueur. Il n’a pas la vertu émolliente du printemps, la supercherie aveuglante de l’été, la facile nostalgie de l’automne. Hiver, neige, gel, comme une trinité indiquant la nécessité de vivre au plus près, d’aller à l’essentiel. Un Inuit ne sera jamais un Papou de Nouvelle-Guinée. Le froid est une lame qui aiguise le tragique, le chaud en est l’image inversée, une manière de palme qui invite à la douceur de vivre, à l’oubli de ce qui pourrait ouvrir l’abîme des questions.

La symphonie est là, devant soi, avec ses alternances de nuances colorées, ses gris perle, ses douceurs d’argile, ses lignes d’eau reflétant le ciel, le talc du grésil que trouent, par endroits, des mottes de couleur plus soutenue, une première lisière d’eau plombée avec des reflets de zinc lorsque l’orage alourdit les nuages et les incline à une cendre foncée, presque noire. Immémorial combat de la terre et de ce qui cherche à la recouvrir, à la dompter, l’effacer : pluie, neige, grêle, tapis de feuilles. Mais toujours la terre reprend ses droits et phagocyte ce qui, un instant, en avait atténué la royauté. La terre est la mère, la matrice accueillante qui, toujours, reprend en son sein ses propres rejetons. Terre qui est le réceptacle de tout, louve aux innombrables mamelles auxquelles s’abreuvent aussi bien l’eau, la pluie, les nuages, les feuilles aux si belles couleurs. Oui, le réel est là qui impose son empreinte aux choses. Pluie, neige, brume, chute des feuilles comme des songes de terre, de simples émanations, de joyeux enfants s’égaillant le temps d’une récréation. Maintenant le jeu est fini, la neige, petit à petit, réintègre son abri primitif, cet humus qui la retient avant de la libérer à nouveau. Alors, une dernière fois, le regard embrasse l’étendue blanche, s’en détache comme à regret. C’est si bien d’approcher ce qui, parce que virginal, s’auréole d’authenticité avant que des mouvements désordonnés de tous ordres viennent en troubler la subtile cohésion. Maintenant la rumeur de la ville est perceptible. Bruit de bourdon succédant à l’à peine grésillement du jour. Il fera chaud dans la chambre, tout contre le poêle. Les mains rougies brûleront du souvenir du froid. Infinité d’aiguilles plantées dans le derme pour dire l’heure blanche, son immense solitude, le temps infini qu’il lui faudra pour habiter à nouveau les yeux et les féconder de son langage si éthéré. Alors nous sommes en attente. Et nous rêvons !

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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 08:13
Le vide vers quoi nous allons.

« Le vide ».

Œuvre : Eric Migom.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Silencio marchait depuis des jours maintenant, la tête engoncée dans le roc des épaules. Son tronc était pareil à un vieil arbre, érodé par endroits, avec des bouts d’écorce qui se détachaient, hésitaient puis finissaient par tomber sur le sol avec un bruit de poussière. L’enclume de sa tête le portait vers l’avant comme si, bientôt, son propre poids devait l’entraîner vers quelque faille de terre inaperçue. Ses cuisses étaient deux pieux pareils aux fortifications d’Alésia, ses pieds deux larges palmes prenant lourdement appui sur la glaise que suivaient des chuintements, des clapotages faisant penser à des succions. Silencio, sans le savoir, un jour, avait été pris soudain du dédain de vivre, du dégoût d’exister. Comme si chaque mot était une menace, chaque geste le début d’un crime, chaque essai d’amour l’esquisse d’un viol.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Silencio, un matin, avait abandonné sa cabane de planches et de toile goudronnée, laissant la porte ouverte à tous vents, ne se retournant nullement pour apercevoir les pauvres hères, les compagnons de misère qui peuplaient la favela, ses ruelles malodorantes, ses fossés emplis de rats et de vermine, sa haute vue sur le port où flottaient les odeurs élégantes des résidences de riches. Les riches, il les plaignait avec leurs longs cigares torsadés, leurs feutres posés sur la margelle du front, leurs costumes de lin blanc, leurs vitres teintées dans les forteresses de métal où ils vivaient comme les taupes dans leurs galeries. Mais que connaissaient-ils donc de la vie, ces analphabètes qui ne savaient rien déchiffrer des messages du monde, ces aveugles qui ne pouvaient décrypter la beauté qu’à l’aune de leurs appartements sophistiqués, de leurs poupées fardées de rimmel avec leurs cils pareils à des ailes d’insectes, qui ne voyaient le réel qu’au travers des couloirs climatisés de leurs hôtels, de leurs boudoirs tendus de soie ? Que voyaient-ils sinon la haute termitière de leur égoïsme, les stalagmites de leur indifférence, les avens sans fond de leur mépris ? C’était effrayant de posséder et de demeurer dans l’enceinte de sa tour d’ivoire avec les yeux couverts de cataracte, les oreilles bouchées de cérumen, le sexe dardé d’envie de possession.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Lui, Silencio, n’avait rien que le vent, l’espace libre, le soleil au-dessus de la tête qui faisait sa couronne blanche, le cri des oiseaux ricochant sur les tympans, les meutes de sable criblant sa peau de milliers de pointes d’aiguille. Ce n’était rien. Rien de tangible, palpable, préhensible, mais c’était encore trop. Il fallait le renoncement. Il fallait la dépossession. Il fallait aller au-delà de soi vers ce qui appelait, n’avait pas de nom et que, parfois, on désignait du vocable d’invisible, d’infini, de néant, d’absolu. Silencio, lui, avait choisi « vide », pour ses deux syllabes distinctes et claires, d’abord l’étirement des lèvres puis l’expulsion d’air qui le suivait, comme pour dire la fin de quelque chose, la clôture d’une expérience, le point d’orgue d’une vie, le repliement du destin en forme de colimaçon, de rétrocession dans un genre de germe initial. « Vide », ensuite il l’avait proféré de toutes les manières possibles, prolongeant la première syllabe, ainsi « viiiiii », puis jetant brusquement la seconde « de », comme un couperet, la scansion brutale d’un mouvement qui, pourtant, paraissait perpétuel. Puis « vi » expulsé avec vigueur, lame tranchante de la guillotine, suivi d’une lente et interminable vocalisation « deeeeeeee », dernière haleine avant que ne survienne l’asphyxie, le dernier souffle, le solde définitif, les riches ne prêtaient plus qu’aux riches ; la fin de la dette, les pauvres n’empruntaient plus qu’aux pauvres : un brin de misère, une larme de compassion, une once d’effroi, une miette de douleur. Silencio, ses mains en porte-voix, face à la falaise abrupte des choses, s’essayait à une dernière profération, à un ultime langage, à la marche des voyelles dans un genre de joyeux maelstrom, de sauterie ubuesque, de binôme estudiantin avant quelque bizutage stupidement mortel.

Avec un bout d’ardoise, Silencio gravait dans le sol desséché, pareil à une croûte de pain brûlé, toutes les fantaisies du mot, faisant basculer les graphies dans tous les sens, s’essayant à en extraire la pulpe silencieuse, le précieux nectar, car le Passant dépossédé de tout ne conservait plus que quelques lettres, quelques signes, quelques symboles dont il convenait qu’il comprît le sens avant que d’en perdre l’usage. C’était une joyeuse sarabande de V inversés, de I culbutant tête vers le bas, de D offrant leur ventre rubiconds en direction du passé, de E retournant leurs griffes en dents de râteau qui labouraient un sol désespérément VIDE de richesses, heureusement PLEIN de vacuité. Et, à simplement voir la danse des lettres, leur joyeux carrousel, l’infinité de prismes signifiants dont étaient dotées leurs formes, Silencio se trouvait dans l’enceinte même d’une plénitude, d’une offrande dont jamais les hommes n’étaient la source, seulement la Nature, le jaillissement de la fontaine sous les frais ombrages, le galet au ventre poli entre deux eaux, le vol circulaire de l’aigle sur les rives de l’air.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

Sur l’aire lisse de la colline ou bien l’épaule de la dune ou bien encore l’envol de la falaise au-dessus de l’océan aux vagues infinies, Silencio ne savait plus très bien ni la valeur du temps, ni la dimension de l’espace, le Passant marchait, sa silhouette s’amenuisant comme si une râpe existentielle lui eût ôté, à chaque pas, un peu de son dû, de sa prétention à vivre. Il n’était plus qu’une vague esquisse, une ombre portée sur la démesure du ciel, un chant à peine audible à la limite de la planète, une marionnette dont les fils rompus ne lui assuraient plus ni sustentation, ni direction, pas plus que de chemin à emprunter qui se dessinât avec suffisamment de lisibilité. Bientôt Silencio sortit du cadre des jours, du tumulte sonore des heures, du gong sourd et impitoyable des secondes. Il ne fut plus qu’un rien suspendu dans le VIDE absolu. Là, au creux de ce qu’il n’était plus, dans la dimension inexistante de son être biffé en croix, il percevait encore quelques lambeaux de lumière, entendait quelques vrilles sonores, des esquilles humaines sur le bord, tout là-haut, de la Terre.

Ce qu’il voyait et écoutait depuis sa conque réceptrice, ceci : des RICHES, une cohorte infinie de riches et de puissants, yeux bardés d’envie, mains dodues agrippées au bord tranchant de l’abîme, sexes flasques en demande d’érections cupides, ventres glaireux affamés de mets sophistiqués, riches et puissants psalmodiaient en chœur, pareils à une cohorte de Baptistes dans une église aux boiseries blanches, pareils à des Pénitents dissimilés sous de hautes coiffes pyramidales, leurs yeux de belette s’apercevant dans les fentes ménagées pour la vision, les riches donc qui scandaient : « Le VIDE, nous voulons le VIDE ». Car c’est bien connu, c’est une vérité intemporelle, les riches veulent toujours plus d’avoirs, plus de richesses. Or, du VIDE, ils n’en avaient pas, raison pour laquelle ils en voulaient à tout prix. Ils étaient avides de VIDE. Tout autour d’eux, les pauvres, les anciens mendigots de la favela avaient profité de la distraction des riches pour s’emparer de leurs biens. Sur les arêtes de ciments, devant leurs palais de carton et de chiffon, ils fumaient de gros cigares dont les nuages montaient dans l’azur aussi bleu que celui des yeux innocents des enfants pauvres. Bientôt tout allait recommencer, carrousel des riches et des pauvres, salsa des pauvres et des riches, rumba des nouveaux parvenus et des anciens nantis. Décidément rien n’arrêtait la marche du monde. Rien n’inversait la suite des nuits et des jours, la succession du passé, du présent et de l’avenir. RIEN ! Le Vide avait de beaux jours devant lui. Le vide qui appelait le plein ! Le plein qui appelait le vide.

C’était si éprouvant de marcher là, sur la lisière de la terre, à la limite de soi.

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 08:21
Quand la forme vient à l’œuvre.

Huile sur toile - 2013

Œuvre : François Dupuis.

Toujours nous nous arrêtons à l’œuvre, à cette œuvre par exemple, non seulement parce que ceci est fondé en raison, mais, surtout, en « déraison ». Car, ici, rationaliser n’aurait qu’un sens relatif puisque l’œuvre dépasse toute logique pour être simplement reconduite à un mouvement d’âme, à une inclination de notre sensibilité, à la simple aventure de notre cheminement singulier dans les allées mondaines. Toujours l’image nous interroge et nous laisse dans un état d’abandon et nous poursuivons notre progression les yeux hagards et les mains vides. Comme si une sorte de démesure, de vertige s’emparaient de nous que jamais nous ne pourrions combler. Face à la toile nous ne voulons pas être une cariatide de pierre enfermée dans son propre silence, pas plus que nous ne souhaiterions devenir l’un de ces moais de l’Île de Pâques sondant l’éther de leurs yeux énigmatiquement vides. C’est toujours une douleur que de faire face à un objet, fût-il œuvre d’art et de demeurer sur sa périphérie, une force centrifuge nous éloignant d’elle à la vitesse des comètes. Il y va de notre propre identité, du sentiment de soi, de la perception de notre relation aux choses. Toujours le vide d’une solitude dès l’instant où ce que nous visons nous apparaît sous la figure de l’évanescent, de l’insaisissable, de ce qui résiste au concept et fuit sous la ligne d’horizon de l’imaginaire. Nous sommes au milieu des choses et ne les connaissons pas, nous sommes dans l’acte de vision mais notre regard s’écoule de nos yeux comme des larmes de résine ne dépassant guère les limites étroites de notre propre effigie. Mais il faut s’éveiller, mais il faut percer l’opercule et parvenir au-delà du miroir, au-delà de cette réalité têtue qui nous scelle à notre propre matérialité et nous maintient dans un tellurisme dont nous sentons bien que les mouvements nous reconduisent à une aporie constitutionnelle. Nous sommes des insulaires cernés des flots de l’inconnaissance et notre condition est hautement racinaire, perdus que nous sommes dans la contemplation de notre socle intime. Or ne pas dépasser sa propre origine, ne pas faire effraction en direction de ce qui, obligatoirement, est appel d’une transcendance, c’est se confiner à ne connaître que sa patrie immédiate et confier ses pas à un destin qui nous aliène.

Pourquoi cette forme nous met-elle au défi de la comprendre ? Mais tout simplement en raison de sa résonance avec d’autres formes, avec cette réalité plurielle dont elle est saisie en son essence même. Jeu infini de miroirs. Jeu incessant pareil au labyrinthe où la vue se fragmente et rebondit sur chaque angle, se multiplie selon chaque arête comme si le regard jamais ne s’arrêtait et qu’un métabolisme fou s’emparât de chaque esquisse signifiante. Infiniment signifiante. Toute forme est atteinte de transcendance pour la simple évidence que, adossée à l’infini, une forme contenant une autre forme qui, à son tour en contient une multitude, s’exonère de toute immanence pour gagner le domaine des insaisissables. Alors il nous faut nous contenter d’une parcelle, d’un simple éclat comme si, placés devant le mirage d’un hologramme, nous en percevions l’étourdissante réalité, chaque microcosme révélant le macrocosme. Etonnante vision qui, accordée au détail se porte en direction de cet infiniment grand duquel les choses purement immanentes reçoivent leur être et leur permanence ici et là, dans la meurtrière de notre regard. Pourquoi cette forme fait-elle donc question, mettant en branle notre étonnement même, cette vrille qui se creuse en notre centre et nous met en demeure de répondre ? Pourquoi ? Simplement parce que l’axiome suivant se pose de lui-même sans qu’il soit besoin de le mettre en doute (ce qui, du reste, correspond exactement à son mode d’être) : toute forme porte en elle, à l’intérieur de ses limites, le jeu inaperçu de sa présence. C’est à ce jeu qu’en permanence nous sommes conviés, tâchant de nommer la manière d’être de la stalagmite dans la secret de la grotte, celle de la silhouette se détachant sur le fond, loin, là-bas à l’horizon ou bien la survenue de l’Aimée dans le halo qui la remet à notre regard avec la brume nécessaire aux sentiments atteints de profondeur. Il n’y a que les prétentieux qui croient, dans l’immédiateté, déceler avec exactitude ce qui apparaît qui, en vérité, n’est peut-être qu’illusion des sens ou tromperie d’un imaginaire fertile.

Toute forme creuse la chair du monde, y inscrit son empreinte, y dépose ses petits bonheurs mais aussi les stigmates, les plaies qui, jamais, ne s’effaceront de la mémoire. Nous regardons Celle-qui-demeure sur la toile et nous y apercevons, en plus de notre propre effigie s’y révélant en transparence, ce qui traverse l’espace et le temps, toutes choses qui sont des offrandes quotidiennes que nous remet l’exister. Nous nous appliquons à en faire l’inventaire et nous découvrons quantité d’autres formes qui s’agglomèrent, soit par analogie, soit par dissemblance car tout prédicat est porteur d’un sens, fût-il jugé positif ou bien négatif. Nous voyons ceci : une chair offerte mais qui se soustrait au regard en raison même de son coefficient d’irréalité, du flou dans lequel le fond semble la reprendre comme pour la porter au néant. Nous voyons une peau couleur de sanguine et nous sommes immédiatement reconduits aux belles études anatomiques d’un Léonard de Vinci qui triturent le corps afin d’en dévoiler le secret et d’y trouver, peut-être, l’origine du mouvement, la vibration initiale de la vie. Nous voyons deux bras en anses d’amphores, comme dans certaines figures hiératiques des argiles mésopotamiennes, et c’est, soudain, toute la beauté antique qui surgit, ce classicisme dont la rigueur n’a d’égale que la recherche d’une vérité cachée. Nous voyons l’absence de visage, curieuse épiphanie en réserve qui nous dit la mutité du monde, la douleur des peuples opprimés, la souffrance de ceux qui meurent à l’abri des regards. Car, toute forme, si elle est, à l’évidence, une esthétique, heureuse ou malheureuse, est toujours aussi une éthique. Nulle parution dans l’horizon humain ne peut s’exonérer d’une morale et des règles de vie qui lui sont inhérentes. Que nous visions la chair épanouie et lumineuse d’une représentation d’une mythologie renaissante, un Botticelli, par exemple, que nous nous figions à même « Le Cri » terrifiant d’un Edward Munch ou bien que nous demeurions dans la contemplation d’une abstraction de Kandinsky, nous sommes toujours le même homme face à l’œuvre qui le questionne et le place au bord de l’abîme de l’être. Nous sommes également une forme, la seule à qui soit remise la dignité du questionnement. C’est toujours en tant que Dasein que nous visons le monde, toujours en tant que conscience libre de son existence, de ses pensées, de ses jugements : la forme la plus haute !

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 08:04
Comme une musique ancienne.

Aout 2013© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

C’était comme au sortir d’un rêve, vous savez, quand les images se brouillent, que passé et présent se télescopent, que l’espace multiplie ses facettes colorées dans le caprice d’un kaléidoscope. Alors la vue sollicitée de toutes parts s’égare, la mémoire vacille sous les coups de boutoir des événements. Des anciens à la couleur de carte postale, ces teintes sépias, ces glissements de pastel sur la courbure des choses. Des récents, une femme croisée dans la perspective d’une rue, une sublime toile faisant sa tache dans le luxe d’un musée. Ce n’étaient, dans l’aube neuve, sur l’écran de ma conscience, que feux de Bengale, rapides illuminations tressautant à la manière des vieux films happés par la blancheur de l’écran. Une ou deux apparitions, quelques lignes se croisant, des traits, des pointillés et, pour finir, l’étrangeté d’un point d’interrogation. C’était si étonnant tout de même ces visions tellement fugaces qu’on les eût dites produites par quelque drogue ou bien dues à une altération de l’esprit, une perte momentanée des repères. Il faut dire, l’été coulait comme un plomb visqueux et les nuits s’allumaient de longues flammes blanches. Comment trouver un peu de repos, se ressourcer alors même que le corps se consumait tel une braise ?

Mais il faut consentir un effort, tendre sa volonté dans le genre d’un ressort, faire appel à la persistance du souvenir, fouiller les archives du passé afin d’en extraire quelques fragments signifiants. Ce que je vois, depuis ma fenêtre ouverte sur les toits de zinc, dans le bouillonnement blanc des draps, c’est ceci : l’ébauche d’un visage, la pulpe sombre des lèvres que souligne le rehaut clair du menton, la forêt de la chevelure, ce sombre massif ourlé de mystère, ces mèches jouant sur la plaine de la peau dans la discrétion mais aussi dans l’invite à poursuivre le voyage, à découvrir ce qui, encore, se dissimule et appelle, s’annonce avec le doux ébruitement d’une musique ancienne, peut-être un air de valse entendu en des temps effacés. Heureuse découverte sur la pointe des pieds, joie ineffable d’un dévoilement aussi lent que la progression de la lumière dans la résille du jour. Si précieux ce sentiment de lenteur, cette concrétion qui s’élève dans le silence de la mémoire. L’épaule est une efflorescence à peine visible, confondue avec l’air si ténu qu’il vibre dans l’inaperçu et le repliement du bras est une brise souple dont nul ne pourrait voir la trace, si ce n’est à l’aune de l’imaginaire.

Le soleil a commencé son ascension, boule vermeil cascadant dans le ciel alors que se dévoile le haut de votre gorge, ce trouble, cette fascination, cette porcelaine si fragile qu’elle pourrait disparaître soudain à la vue, poncée par la vacuité, l’inattention des hommes. Votre main en recueille les fruits comme elle le ferait d’une nature morte que le peintre aurait destinée à la contemplation d’abord, à la saisie ensuite, tant le désir serait grand de porter l’œuvre dans l’enceinte du préhensible, d’en savourer chaque détail avec la justesse du jugement, la plénitude d’un savoir. Mais le décolleté de votre robe, sa mince bretelle, les plis du tissu sont autant d’invites à demeurer dans le cercle d’un pur onirisme dont une réalité trop verticale effacerait la magie, détournerait la source et alors les yeux fertiles menaceraient de s’assécher, l’âme de se dissoudre dans les plis ombreux de la nécessité.

Soudain comme un voile, un obscurcissement de la vue et c’est il y a quelque vingt ans, à Vienne, dans l’ambiance feutrée du Café Central, ce temple néo-Renaissance où les écrivains, autrefois, venaient déguster un « Kapuziner », ce café noir à peine troublé d’un nuage de lait, orné d’une touche de crème. Les grands hommes de lettres, Schnitzler, Musil, Von Hoffmannsthal, venaient-ils y chercher l’inspiration pour leurs romans ou bien étaient-ils en quête d’aventure, d’échanges entre beaux esprits ? La porte à double battants s’est ouverte, s’effaçant devant une mince silhouette, celle qui habitait ma douce rêverie il y a peu, celle que vous portiez au-devant de vous avec élégance dans ce bel été autrichien. Combien de regards alors s’étaient détournés de leur lecture, de la contemplation des grandes verrières et des colonnes de marbre pour se poser sur vous, sur cette apparition dont, sans doute, comme moi, ils ont conservé l’empreinte dans un pli du souvenir.

Vous vous êtes assise près d’une fenêtre, dans le cercle de clarté d’une opaline, visage semé de neige se fondant dans le clair-obscur de ce lieu si secret. Votre dessert, c’est à peine si vos lèvres l’effleuraient, comme par distraction et vous buviez votre café à petites gorgées, vos beaux yeux sombres perdus dans le vague. Vous étiez cette présence discrète, cette touche à peine épicée, ce murmure de votre gorge dans la corolle souple de la robe. Vous sembliez avoir vingt ans à peine mais votre attitude de retrait vous inclinait à en paraître quinze, station à l’orée de l’adolescence. Lorsque vous vous êtes levée, il y a eu un silence, des tintements de petites cuillères sur des soucoupes de porcelaine, le froissement de journaux qu’on plie, des bruits de feutre glissant sur les sièges de moleskine. Je vous ai suivie, juste pour le plaisir, juste pour l’éblouissement. Vous vous êtes engagée dans la galerie à arcades du Palais Ferstel. Vous n’avez plus été, bientôt, dans la longue perspective des dalles claires du Passage, sous la lumière des appliques de verre, qu’une esquisse semblant renoncer à sa propre réalité. Le soleil couchant vous nimbait d’une clarté comme celle que l’on trouve dans de vieux albums de photographies, cette teinte si irréelle que les choses semblent n’avoir jamais existé.

C’est si étrange de se ressourcer à l’eau d’une fontaine ancienne, d’en entendre le bruissement, les filets qui coulent en faisant leurs tresses, leurs clapotis, leurs tintements. Comme une musique venue du plus loin du temps, une complainte faisant sa douce insistance alors que déjà, ce ne sont plus que des ombres qui s’évanouissent, et les sons se dissolvent dans la brume de l’instant. Voici que la pluie crible les vitres de minces percussions à la manière de grains de sable. L’air fraîchit. Il va falloir songer à faire du feu. Quel temps fait-il maintenant à Vienne ? Y a-t-il toujours ces voyageurs attardés dans le luxe de la grande salle du Café Central ? Y a-t-il votre présence comme un écho de l’image d’autrefois ? C’est si rassurant, parfois, de savoir l’existence des êtres bien réelle, bien au-delà de la trame des souvenirs. Si rassurant !

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