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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:51
Noir - Rouge - Chair.

"Oblivion".

Photographie : Katia Chausheva.

Noir - Rouge Chair - Voici les trois notes fondamentales par lesquelles vous apparaissiez et demeuriez au monde. Il semblait qu'au-delà de ces tonalités brutes, rien de plus ne devait faire sens. Vous étiez ramenée - à votre insu ? - à ce triptyque qui semblait, une fois pour toutes, vous avoir installée dans l'aire d'une immense solitude. Mais, au moins, entreteniez-vous un dialogue avec ces couleurs usées si proches d'une extinction ? Le rouge vous parlait-il une langue de feu, vous entraînait-il dans une violente passion, vous faisait-il basculer dans un lac de sang aux bien étranges contours ? Le noir était-il la marque insigne d'un deuil que vous n'auriez pu dépasser, d'une nuit vous enfermant dans l'avant-parution d'un poème, d'une nuée d'oiseaux noirs - des freux, par exemple -, vous précipitant dans quelque éternelle mélancolie ? Cette chair, si proche d'une argile claire, était-elle la réminiscence d'un passé, alors qu'elle portait votre parution sous les auspices de la pure beauté ? Ou bien était-elle la précipitation dans un âge mûr dont vous redoutiez qu'il ne devînt une simple réclusion ? Ou bien encore était-elle stigmate d'un temps à proprement parler indépassable ?

Tout ceci était tellement mystérieux ! Arrivant à Portopalo, dans cette Sicile ardente, brûlée par les flammes blanches du soleil, on m'avait parlé de vous. De votre réclusion dans cette sorte de palais baroque donnant sur la mer, avec ses encorbellements de pierre, ses prétentieuses fenêtres renaissance, sa curieuse tour hexagonale surmontée de créneaux, son belvédère en porte-à-faux sur la dalle bleue de la mer. Votre demeure, pour étrange qu'elle fût, l'était moins cependant que votre personne. Car aucun des existants, ici, ne savait le lieu de votre provenance, la nature de votre long séjour - deux ans d'une interminable claustration -, le projet qui pouvait couver sous une cendre menaçant de s'éteindre. Personne n'était autorisé à vous rencontrer et votre refuge était pareil au repaire de l'aigle, si haut perché que nul n'aurait pu s'y présenter qu'au risque de sa propre chute. Avais-je au moins l'envie de chuter ou bien une inconscience habitait-elle mon désir d'en savoir plus sur vous ? Rien ne servait de s'interroger sur des motivations complexes. J'ai sonné longuement. Le pas de votre porte donnait sur un jardin planté d'oliviers et l'horizon était un fil tremblant de chaleur. J'entendais le carillon faire son grésillement entre les murs du vestibule que j'imaginais blanchis de chaux. Puis, soudain, un déclic, la porte s'ouvrant, sans doute sous l'effet d'une action à distance. Je vous voyais, abandonnée, sur un sofa grenat, pliée dans le bouillonnement des voiles noirs, votre visage d'albâtre étonnamment posé sur la ramure ouverte de votre main, votre bras de marbre surgissant d'un étrange clair-obscur avec sa charge d'énigme. En réalité vous étiez, du point de vue de la chair, cette simple cimaise, cette curieuse épiphanie portée par l'ascension de votre coude, de votre poignet comme si ces derniers, ramenés à leur supposée origine, étaient sortis d'un proche néant. Cela faisait froid dans le dos de penser à cette dentelle de peau qui paraissait au bord d'un évanouissement. Il y avait si peu de présence, le tout noyé dans ces trois harmoniques Noir - Rouge - Chair - dont il semblait qu'ils constituaient une fin en soi, l'espace d'un non-retour, la figure ternaire indépassable d'un destin scellé à son propre môle.

Un bruit léger me parvenait de l'étage, alors que je m'engageais dans l'escalier. Peut-être le cliquetis d'une antique machine à écrire. Un large couloir partageait la bâtisse en deux. Des boiseries sombres au mur, quelques tableaux dont je ne pouvais deviner le sujet dans cette clarté troublée d'ombre. Au fond, sur la gauche, une coulée de lumière que je supposais venir de la pièce la plus éclairée. Je pensais qu'elle était le lieu de votre habituel séjour. Les rayons obliques du soleil ménageaient un espace plus sombre et mes yeux devaient accommoder afin de saisir ce qui se passait dans le salon. Votre présence se faisait discrète, à peine une brume dans la levée grise de l'aube. Je me suis assis sur un tabouret en face du sofa. Je redoutais d'engager une conversation que, sans doute, vous ne souhaitiez pas. Du reste vous demeuriez dans le silence. Le rideau, agité par une brise légère faisait son battement régulier, celui que j'avais pris pour le bruit d'un clavier. Dans leur course descendante, les rayons du soleil frappaient bientôt un miroir, éclairant ce qui, jusqu'alors, était demeuré dans l'obscurité. Devant moi j'avais bien la braise éteinte du sofa, ses plissements de lave, ses sourdes reptations semblant exprimer la nécessité de traverser le voile compact des apparences.

Un livre était posé sur cette manière d'énigme, ouvert sur une page qui, bientôt, ne laisserait de m'interroger. J'y reconnaissais cette belle œuvre de l'expressionnisme allemand, une gravure sur bois d'Erich Heckel "Fränzi allongée", Noir - Rouge - Chair -, cet alphabet minimal dont vous étiez supposée, vous l'hallucinée, être la figure emblématique. Le soleil brûlait dans le ciel incendié. Le soleil brûlait dans ma tête aussi. Cette inextinguible soif de fouiller le réel jusqu'à l'os, d'en extraire cette moelle qui disait le monde en mode majeur à partir seulement de quelques unes de ses tonalités, de ses lignes de force. Noir - Rouge - Chair -, comme une sublime partition mettant en demeure de comprendre et de ne jamais rester sur le bord acéré du doute. Noir - Rouge - Chair -. Vous n'étiez donc que cela, cet infime clignotement entre nuit, braise, corps. Que cela, mais question ouverte à l'infini à laquelle il fallait répondre au risque de se fourvoyer. Plutôt errer que de s'immoler dans le silence. Noir - Rouge - Chair -, voilà ce que j'étais venu chercher, ici, sous le ciel bouillant, sur la terre fissurée de cette île, dans les racines fondatrices rejoignant le grand bassin d'eau bleue.

Noir - Rouge - Chair.

Erich Heckel.

"Fränzi couchée".

Source : MOMA.

Mon séjour, sur cette île du bout du monde, trouva sa résolution à simplement passer de l'image que vous étiez à sa réalisation picturale dans ce merveilleux expressionnisme que "Die Brücke" mit en exergue avec tant d'exactitude et de force expressive. "Die Brücke" : "Le Pont". Oui, c'était cela, il fallait toujours mettre en relation les deux rives du fleuve, les deux rives de l'exister. L'origine et la fin et le parcours qui permettait à la tension de se produire.

L'aile blanche de l'avion décrit son cercle au-dessus du Capo Passero. La mer est cette flaque d'eau qui scintille au loin. Un castelet de briques et de pierres blanches comme un rêve qui se dissout. Un rideau de tulle prend son envol par l'ouverture d'une fenêtre. Les feuilles d'un livre se tournent. Noir - Rouge - Chair, bientôt dans le ciel blanc, il ne restera plus que cette mélodie à trois temps effeuillant son rythme imaginaire. Il sera l'heure de dormir, les rêves éveillés sont toujours des évasions dont, jamais, on ne revient ! Partons pour plus loin, il y aura encore d'autres fleuves étincelants, d'autres ponts les franchissant. Jamais rien ne cesse dans l'instant qu'à l'aune de la finitude. Le ciel est ouvert qui appelle.

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 10:49
Affinités.

« Illusion secrète ».

avec Douni Hou.

Œuvre : André Maynet.

Monde-d’en-haut. (La conscience).

C’était toujours pareil, on n’en avait jamais fini avec le réel dont on épuisait les charmes à mesure de leur découverte. On se levait dans une rumeur de brume solaire. On sortait dans la rue avec, dans la lunule des yeux, les étoiles du rêve. On marchait en titubant comme de pathétiques culbutos et il s’en serait fallu de peu qu’on ne chute. Vers l’avant et sa mort prochaine. Vers l’arrière et la densité de la mémoire, ses éclaboussures, cette existence passée qui s’effilochait entre les mailles grises du cortex. On n’était assuré de rien. Ni du monde qui se détricotait infiniment. Ni des autres, ces turbulences blanches dans le doute matinal. Ni de soi dont l’inconsistance faisait penser à ces amas de boules cotonneuses fixées à la tête des pins. Le monde-d’en-haut qu’éclairaient les feux de la conscience, c’était cette fuite continuelle, cette citadelle de brique et de plâtre, cette complexité de ruelles, cet emmêlement de caniveaux, ces volées d’escaliers à la Piranèse, ces échelles de cordes par lesquelles s’extraire de la foule et s’assurer d’un possible cheminement. Mais, en soi, dans quelque circonvolution complexe, peut-être dans la spirale de la cochlée ou dans la graine serrée de l’ombilic l’on percevait une manière de contraction de l’espace comme s’il n’existait plus de lieu où paraître vraiment. Etrangeté, miroirs de l’illusion dans quoi tout se perdait, se diluait. La vue se dédoublait, les doigts devenaient gourds, les oreilles s’emplissaient de cire, le massif de la langue bougeait avec hébétude dans la caverne de la bouche. Certes on ne se résolvait pas à capituler, on tendait les bras en direction de ce qui n’était pas soi, on palpait, on supputait d’autres vies que la sienne. Par exemple on voyait les lèvres pulpeuses d’une jeune fille, on lançait ses doigts en sa direction afin de s’assurer de sa présence. Mais, soudain il ne restait plus entre pouce et index qu’une purée sanguinolente couleur de fraise mûre. Ou bien l’on se rendait dans la pièce en demi-ton d’un musée. On se dissimulait dans une encoignure, juste à la limite de la lumière zénithale et du sol de béton gris et on se disposait à observer un tableau de Giorgio de Chirico, Mélancolie et mystère d’une rue. Une fillette d’ombre y faisait rouler un cerceau. Une roulotte vide avec ses portes ouvertes qui béaient sur le néant. Plus loin, dans la perspective de la rue encadrée par des rythmes d’arcades abstraites, une ombre encore, mais plus inquiétante, signant l’absence de celui qui était à son origine. Puis un ciel d’orage, plombé vert-de-gris avec des teintes d’aquarium. Alors, comme hypnotisé, on s’approchait du tableau, de sa toile magique, on osait le geste sacrilège, le geste iconoclaste celui de se confronter à la transparence de l’art, à sa fragilité de verre.

On se retrouvait au-delà, derrière le subjectile, on était ombre soi-même, cette fuyante fillette, cet homme de suie, cette suite d’arches claires et de fenêtres vides, cette roulotte au seuil si mystérieux d’où coulait une rivière d’ombre. On avait franchi l’écran du possible. On se tournait vers le monde, loin là-bas vers la résille de lumière qui tremblait dans les salles du musée. Tout était devenu illisible. Les visiteurs, simples spectres déambulant dans les catacombes des pièces. Les gardiens dont seule la vêture subsistait, outre gonflée d’ennui. Seules les toiles vivaient et dialoguaient entre elles, en silence. Le monde réel, c’était ceci qui vivait à l’abri des hauts murs des musées, qui se dissimulait à la vue, qui proférait à voix basse. Mélopée métaphysique disant aux hommes de bonne volonté la nécessité de sortir de leur commedia dell’arte, de laisser chuter leurs masques de mimes, de se reconnaître pour des personnages de fiction. Car il n’y avait que ceci à comprendre : la vibration de verre de la toile d’araignée, le vol du phalène sur le miroir de l’eau, le voile de brume sur la lagune teintée d’absence. Les hommes réputés vrais, les femmes aux hanches désirées, tout ceci n’était que poudre aux yeux et utopies, fantasmes majuscules et tours de magie auquel on feignait de croire.

Monde-d’en-bas . (Le rêve).

Affinité a plongé dans cette mystérieuse et luxueuse pellicule d’eau qui la porte à notre regard avec l’évidence des choses vraies. Les anneaux de lumière sur l’aile du papillon, la ligne courbe de l’horizon, la fuite du vent sur les plateaux andins. Certes le galbe de son beau corps d’ivoire, jamais nous ne le saisirons mais il nous appartient en quelque manière, comme nous échoit un objet rare dans la discrétion de l’aube. Une jambe est levée, un pied tendu qui tutoie l’orgueilleuse citadelle des hommes. Ce curieux assemblage de vanités épidermiques, de toilettes sophistiquées, de conduites si codifiées qu’elles font penser aux sculptures figées du musée Grévin. Puis le compas des deux jambes s’ouvre sur ce bleu profond, cette nuit préliminaire au rêve. Oui, au rêve, cette seule réalité avec l’art, avec l’imaginaire. Mais, individus aux yeux soudés par les larmes d’envie, occultés par les rayons d’une gloire obséquieuse, quand donc cesserez-vous de vous voiler la face, quand déchirerez-vous la nuée de brouillard qui vous tient soudés à votre rocher, telles des patelles sous les coups de boutoir de l’eau ? Mais regardez donc combien la Plongeuse rayonne d’une pure candeur, combien son attitude est naturelle, autrement dit portée par l’arc élevé de la joie. Ici, tout est en harmonie. Ici tout concourt à dire l’immédiateté de ce qui paraît à la façon d’une floraison. Le linge blanc qui flotte autour du corps est une écume, une glaçure infiniment soudée à celle qui la porte, genre de couverte qui fait d’une céramique cet objet rare qu’on dispose dans le secret d’une alcôve. La tête est si effacée, la coiffe en chignon si touchante, évocatrice d’une forme à laisser deviner, ce visage que prolonge un masque afin que le regard protégé puisse jouir de cela qui va se manifester à la manière dont éclot un bourgeon dans l’air fécondé de rosée. Ce qui se donne là, tout au bout de l’anse douce des bras, cette poterie indéfinissable, cette jarre décorée d’arabesques bleues est tout simplement la métaphore par laquelle trouver sa propre vérité-réalité. Car ici les deux, vérité et réalité, fusionnent en une seule et unique apparence. Celle-ci n’est nullement tissée des faux semblants que nous tendent les humains, de leurs tours de passe-passe, de leurs pirouettes, de leurs miroirs aux alouettes. La seule vérité-réalité c’est lorsque l’inconscient se recueille dans ses affinités mêmes, au sein de cette amphore douée de belles virtualités, animée du flux d’une éthique-esthétique et qu’apparaît cette certitude d’être au plus près de cette « illusion secrète » qui est la nôtre. Car toute certitude intime portée à son acmé résulte de cette mystérieuse alchimie, de cette confluence de soi à soi. Alors nul espace qui autoriserait la fuite, permettrait la dérobade. Nageuse est là qui fait corps avec cet élément qui sans doute la dépasse infiniment mais qui, en même temps la révèle à son être profond. Seul le rêve, l’inconscient sont capables de ce prodige. Car ici tout se déploie avec une belle amplitude. Si le réel est bien ce que l’on envisage en totalité, genre de position immuable avec quoi l’on s’entend, que seules nos affinités avec les choses synthétisent, alors le rêve en est la voie royale, le seul chemin d’accomplissement. Nageuse en est le porte-emblème, la subtile révélation.

Au-dessus de l’eau, dans l’éclair de la conscience, toute chose se fragmente et occupe une position nullement interchangeable. Le ciel est à sa place, tout en haut de la vision, les nuages y flottent comme de gros amas de coton, les oiseaux en traversent le miroir éblouissant sans toutefois s’y confondre. La ligne d’horizon est un fil bien net qui sépare l’air de l’eau. L’océan est un gonflement de vagues et de bulles qui possèdent leur vie autonome. Dans tout cela, nulle participation d’un élément à un autre. Nulle fusion qui autoriserait le goéland à être A LA FOIS, ce cumulus dans la nuée d’orage, cet éclair zébrant l’espace, cet arbre qui penche au-dessus du rivage. Dans le monde clos et rigoureux de la conscience, chaque chose à sa place. Chacun y joue à titre singulier, chacun dans son autarcie comme si l’univers était un immense puzzle ou bien un kaléidoscope aux mille fragments, aux mille couleurs. C’est bien la tâche de la conscience que de lire le monde à l’aune de la raison-raisonnante et d’en délivrer cette image constructiviste, ce savant assemblage que nous prenons pour le réel. Mais, en définitive, nous n’en percevons successivement (et non simultanément) que des pluralités d’esquisses qui non seulement ne l’accomplissent pas mais n’en livrent que des écailles, des éclisses, des pièces à l’infini dont nous sommes incapables d’appréhender le coefficient d’existence. De là le vertige. De là l’incompréhension. De là l’aporie constitutive de la condition humaine.

Seuls l’art, l’imaginaire, le rêve.

Mais limitons notre propos à ce rêve dans lequel, à sa suite, nous nous portons en direction d’Affinité dans sa dérive songeuse. Regardez ici combien tout est lié, uni, combien tout est en osmose. Un seul cosmos dans lequel lire le tout du monde. Rêvons donc avec cette Visiteuse des eaux de l’endormissement, des fluides qui parcourent l’en-dessous de la ligne de flottaison, à savoir lorsque nous nous abandonnons avec confiance aux séductions du pouvoir onirique. Si le monde du dessus nous apparaissait comme une surface infiniment divisible, ici tout joue avec tout et c’est comme une mélodie aquatique qui baigne tous nos sens dans un même émerveillement. Rêvons donc. Flottons donc dans l’image, libérons son pouvoir de connaître (ou mieux de « co-naître »), c'est-à-dire ne naître de concert avec elle, d’en éprouver la chair vive, d’en sentir la force à nulle autre pareille. Infini pouvoir de la représentation lorsqu’elle se charge de symbolisme, que coule en elle toute la sémantique dont se saisit notre intelligence afin que la moindre parcelle d’ombre soit éclairée, que l’aube devienne cette belle annonciatrice de lumière que la nuit a préparée depuis ses membranes de suie que nous quittons à regret dans le poudroiement du jour.

La ville des hommes s’est abîmée dans les eaux profondes. On aperçoit ses murailles lie de vin, ses briques illisibles, ses tours, ses échauguettes, ses barbacanes, tous ses artifices qui la font tenir debout mais que nous réaménageons au gré de notre fantaisie. Voyez les hommes qui courent sur les remparts. Voyez les belles en habit qui vont à la fête. Entendez le galop des chevaux caparaçonnés de toiles vives, détourés de lumineuses oriflammes. Sentez combien le feu est vif, joyeux dans l’âtre où l’on va faire cuire le gibier et festoyer jusqu’à l’aube. Incroyable et immense ville d’Ys, Kêr Izel, la Ville basse, la ville sous la mer, cette cité dont la légende dit qu’elle était liée à Paris. Mais écoutez l’eau battre, c’est celle qui frappe les quais de l’Île Saint-Louis. On y voit Baudelaire, ses cheveux rares sur un front qui se dégarnit, les yeux noirs et profonds, le col blanc, la lavallière de soie, la vêture qui se perd dans une brume grise. Mais, est-ce Aragon qu’on devine « Toujours quand aux matins obscènes / Entre les jambes de la Seine / Comme une noyée aux yeux fous / De la brume de vos poèmes / L’Île Saint-Louis se lève blême / Baudelaire je pense à vous ». Et nous pensons à cette noyée aux yeux fous, à Plongeuse, à la flamme qu’elle tresse dans l’eau, à ce vase qui joue là comme son réel le plus immédiat, le plus accessible. Mais voyons avec elle cette magnifique amphore, ce stamnos à figure rouge du V° siècle avant Jésus-Christ, ce récipient qui servait au transport du vin et nous voici très loin dans le temps du côté de la Grèce antique, nous apercevons Ulysse attaché au mât de son navire, nous entendons le chant des sirènes, nous les percevons telles qu’Homère les a décrites, mi-femmes, mi-oiseaux et, parfois, l’outre s’emplit du vent qu’Eole retient avant que la navigation ne reprenne son cours. Qu’Ulysse ne déroule son épopée vers Ithaque.

Oui, voilà où le rêve nous a conduits l’espace d’un instant : hors de l’espace donc dans tous les espaces ; hors du temps donc dans l’extase triplement temporelle du passé-présent-futur ; hors des hommes donc avec tous les hommes, leurs belles complexités, leurs chants polyphoniques, leurs figures diaprées continuellement changeantes. Là où le rêve nous a emmenés n’est rien de moins que le lieu de tous les lieux, le temps de tous les temps, les formes de toutes les formes, à savoir cette mystérieuse métamorphose qui nous a atteints depuis notre naissance et nous accompagnera jusqu’à notre dernière pirouette. Ceci, seul le rêve, l’imaginaire, l’art en sont capables pour la seule raison qu’ils sont libres de voguer à leur guise dans cette mer de l’inconscient riche de toutes les virtualités, site de tous les prodiges, tremplin de tous les possibles. En leurs puissances respectives, tout s’y abolit, couleurs et formes, mais aussi tout s’y ressource et se dote des vertus de ce qui, illimité, traverse tous les horizons. Et c’est parce que nous ne pouvons qu’être en totale affinité avec ce que le rêve nous donne à voir (y compris avec le tragique ou l’étrange ou encore le pur métaphysique ou le fantastique ou le merveilleux) que le réel y vient à notre encontre avec cette charge infinie de sens. Avec Plongeuse, soyons cette Ophélie au clair de Lune, tête ceinte de fleurs, chevelure telle une onde, ne consentant à la noyade qu’à mieux renaitre à ce que nous sommes, des êtres de désir qui ne rêvent que de complétude. Or il ne tient qu’à nous de nous soustraire à nos manques. Rêvons ! Nous n’avons rien de mieux à faire.

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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 09:46
Visiteuse.

"La visiteuse du 13 de la rue de Saintonge".

Œuvre : André Maynet.

Visiteuse en ses premières esquisses.

Visiteuse. Ainsi avais-je nommé cette sublime apparition qui avait éclairé d’un jour nouveau le gris habituel de mes heures. Rencontre de hasard, un soir, dans ce modeste bistrot de la Rue de Saintonge dans lequel, le plus souvent, je me contentais d’aller prendre un café après avoir flâné dans le Marais, regardé quelques vitrines de galeries où s’exposaient des œuvres contemporaines. Elle était entrée dans la discrétion, s’était assise tout près des boiseries anciennes de la devanture. Sur la table de faux-marbre cerclée d’un liseré de laiton, elle avait posé une revue. Dans la demi-lumière coulant au travers des vitres elle avait allumé une cigarette. Des volutes de fumée, aussi songeuses qu’elle le paraissait, montaient en nappes grises vers le plafond de stuc. Je me suis approché d’elle, lui ai demandé la permission de partager, sinon sa solitude, du moins ce coin de marbre sur lequel nous pourrions deviser. Hésitante au début, puis mise en confiance sans doute par mon attitude bienveillante, courtoise. Elle sortait tout juste du Musée Picasso. De la revue qu’elle avait posée à côté de sa tasse, elle sortit une carte postale avec une reproduction de Guernica.

Guernica.

De Guernica elle extrayait surtout ce terrible motif du cheval qui semblait rassembler en lui, non seulement l’effrayant épisode du massacre d’une population innocente mais toute la densité de la tragédie dont la guerre est la figure de proue. Situé au centre de la toile, sous ce candélabre solaire qui ne pouvait s’interpréter qu’en tant que symbole de la raison, cette représentation était le signe du basculement dans l’ombre la plus dense de la condition humaine. Comment pouvait-on se relever d’un absurde qui envahissait l’âme au point de ne lui laisser aucun point d’attache, aucune prise sur ce réel si violent qu’il paraissait disparaître à même l’image qu’il délivrait ? Emblème d’une perdition dont, peut-être, les Existants, jamais, ne pourraient se relever. Elle disait tenir à ce thème du cheval dans l’art, thème, selon elle indépassable puisque image de la pure beauté. Pour cette unique raison Picasso avait choisi de le placer au lieu géométrique de sa composition. Il était le point focal à partir duquel comprendre l’essence même du drame.

Cheval de Niaux.

Les jours qui suivirent notre première rencontre furent tissés de discussions aussi passionnées que vives. Visiteuse semblait s’éveiller au contact de l’art, de ses manifestations plurielles. Nous voguions de concert sur les mêmes eaux lustrales. Oui, lustrales. Nous naissions à nouveau à nous, une pureté originelle se présentait comme une façon ravivée de comprendre le monde, d’en deviner les enjeux, d’en supputer la profondeur inaperçue. Je lui parlais longuement de ce qui, toujours, avait retenu mon attention : les premiers signes pariétaux des hommes de la préhistoire. L’émouvante tête de cheval de Commarque en Dordogne, le profil si touchant du petit étalon de Mongolie dans la grotte de Niaux. C’était comme un rêve qui s’emparait de nous et nous disparaissions presque dans les nuages conjugués de nos cigarettes. Visiteuse était aussi déconcertante que curieuse de tout. A peine abordions-nous une nouvelle facette de la discussion que ses questions fusaient pareilles à une nuée d’abeilles dans l’or du couchant. Alors je lui expliquais le symbolisme des équidés, du moins ce que j’en avais retenu ou bien inventé. C’est si complexe une culture, la manière dont on la reçoit, le procédé selon lequel on la métabolise.

Essence du cheval.

Je lui disais le cheval comme l’un des archétypes fondamentaux hantant la psyché humaine. Originellement, il paraissait attaché aux profondeurs chtoniennes ou bien aux abysses marines. Animal ténébreux auquel on associe l’inconscient, la mère. Il recèlerait la mémoire du monde. Emblème aux valeurs tonales opposées et complémentaires. Soit blanc, solaire et masculin. Soit noir, terrestre et féminin. Tantôt éprouvé comme bénéfique, tantôt ressenti comme maléfique. Alors elle me disait comprendre sa valeur magique, son utilisation par le chaman comme médiateur aidant à franchir le seuil de la mort. Je précisais sa fonction incontournable, sa figuration fréquente sur les bâtons perforés, les propulseurs comme si cet objet commis au jet, à la propagation dans l’espace, portait en lui sa valeur de signifié destiné à investir le domaine du savoir. Conquête, déjà, du domaine de l’art, dimension la plus élevée pour dire la quête de l’homme, sa recherche d’une transcendance. Visiteuse prenait de l’assurance, affirmait ses idées avec clarté. Son mince corps, (je le devinais sous la légèreté de la vêture) à peine la fragile tunique d’une demoiselle sur le miroir de l’eau, elle le campait sur son assise, les reins légèrement cambrés, la poitrine que je devinais menue, deux boutons de rose dans un air printanier, le torse partagé par le sillon médian tel une infime vallée sous la brise de l’heure, la souple et ombreuse dépression du nombril, le triangle discret du mont de Vénus, sa presque disparition sous la poussée de l’abdomen, sa faille ombreuse, un trait de carmin que referme la naissance des cuisses, puis des jambes longues, de fines chevilles dont je percevais, sur l’une d’elles, un lacet de cuir ligaturant cet isthme dont je pensais que j’aurais pu faire le lieu d’un pur bonheur.

Amour ?

Car, dois-je l’avouer, je devenais insensiblement amoureux, au rythme des violences de Guernica, à celui des hachures de charbon sur l’épaulement de la roche magdalénienne, aux subtiles évocations qui, à bas bruit, dressaient un genre de cartographie du Pays de Tendre. C’était comme si les bourgeonnements d’une esthétique fomentaient à mon endroit les plus somptueux projets. La souveraine beauté de mon Interlocutrice faisait se lever en moi de blêmes et impérieux sentiments pareils à la montée de la Lune dans un ciel d’équinoxe. Ce que je savais, ici, dans l’obscure clarté du bistrot, ce que je pressentais d’une impossible situation, d’un événement à ne jamais atteindre, ceci : avec Visiteuse, jamais nous ne ferions l’amour, pas plus que nos lèvres ne s’effleureraient, ni nos sentiments ne se fondraient dans la lueur inventive d’un même creuset. Notre union, mais le terme de « communion » eût mieux convenu, ne résidait que dans le fait de mettre nos passions à distance, tout comme le phalène vibre dans la clarté de la lampe sans jamais s’y abîmer. Une simple attirance, une aimantation mais comme deux pôles opposés qui se repoussent à la force de leur désir trop grand, de leur puissance destructrice. S’aimer dans l’obscur. Dans l’ombre. Dans la densité du noir. Ou bien provoquer l’amour, l’élever aussi haut que possible afin que, demeurant un absolu, il devînt un éros contemplatif, une œuvre de l’esprit qui laisserait la chair au repos, dans le tumulte de ses érosions terrestres, de ses démesures géologiques. Ténébreux tellurisme dont, bientôt, nous aurions été les victimes plutôt que d’en devenir les oriflammes éblouissantes.

Le cheval de Léonard.

Rue de Saintonge, derrière les vitres automnales teintées de givre, petites étoiles de beauté, nous nous retrouvions chaque jour. « Retrouvions » veut dire, ici, qu’entre nous tout confluait, mais à la façon de deux eaux, l’une teintée de bleu (Elle, par exemple, cette silhouette qui eût pu se fondre en plein ciel), l’autre jaunie comme une argile (Moi, par exemple, genre de stèle dont la disparition soudaine, à même la glèbe, n’eût étonné personne), osmose donc, chacun en ressortant avec sa teinte originelle une fois la confluence passée. Mais alors, quel était donc le mystérieux phénomène qui réalisait la jonction, mêlait un instant les eaux dans une même unité, une coloration identique, touche de ciel, touche de terre qui disaient l’espace d’un poème unique, la nécessité de mettre en commun, de diluer jusqu’à l’extrême limite d’une disparition ? L’art, bien entendu, notre intérêt pour ses belles manifestations, la fusion qu’il réalisait, genre d’athanor, de lieu alchimique où tout valait tout, où tous les rythmes se conjuguaient, où toutes les visions engendraient les mêmes rêves, à savoir de faire de nos imaginaires respectifs les seules pierres de touche du réel. Alors la Rue de Saintonge devenait au cœur de ce sublime Marais, cet autre marais hautement préhensible, cette eau infiniment vibrante, cette effusion de lumière au centre de laquelle une braise couvait sous la cendre, que nous prenions soin d’entretenir, à défaut de la laisser s’embraser. Les lèvres de Visiteuse eussent pu s’offrir aux miennes, fraises carmin où trouver toutes les saveurs du monde. Mes mains longues et blanches eussent pu serrer dans leur réseau de veines bleues les index de l’onirique Présence, en faire un bouquet à destination des dieux et des déesses de l’Olympe. La pente de son cou, ma tête eût pu en épouser la délicate chute et ses yeux auraient été des larmes de cristal perdues dans d’infinies contrées.

C’est elle qui, la première, fit allusion aux études de cheval dont Léonard avait été chargé en vue de faire fabriquer, pour le Duc de Milan, la plus monumentale statue équestre du monde. De son sac de toile elle sortit un carnet d’esquisse sur lequel elle avait jeté, au fusain et au crayon, dans une superbe imitation du Maître, le profil d’un cheval, ainsi que sa vue de face, muscles saillants, canons étroits, sabots au parfait arrondi. Le tout sur un fond bleu et bistre dans la plus pure tradition de l’artiste de Vinci. A l’évidence c’était si réussi qu’il ne manquait plus que le bruit du galop. A mesure que je parcourais les images saisissantes au regard de leur perfection, me revenaient en tête quelques notes prises par Léonard pour consigner en mots, avant leur traduction en dessin, quelques uns des caractères les plus frappants de ces esthétiques animales : « Morel Fiorentino est gros et a un beau cou... » ou bien encore « Ronzone est blanc, il a des belles cuisses et se trouve à Porte Comasina ». C’était étonnant de constater combien ces images d’une anatomie somme toute plébéienne prenaient, sous le crayon du dessinateur, l’aspect d’une beauté idéale dont aucun exemple vivant ne pouvait se trouver en quelque endroit de la Terre. C’était cela le prodige de l’art, assembler le divers, le multiforme, le polychrome, le bavard et en faire cette pureté, cette unité indépassable, ce parangon dont éblouir les yeux de toute créature. Alors CE cheval de Morel ou bien celui situé à Porte Comasina devenaient LE cheval parfait dont toute représentation sensible n’était que la forme dégradée selon les visées du « divin Platon ». Il s’était hissé à la hauteur souveraine de l’Intelligible et y demeurerait pour l’éternité puisqu’il en était la Forme directement perceptible par l’œil de l’âme, celui qui, seul, reconduisait directement à la vision des essences.

Le masque.

Comment, de fil en aiguille, dans la suite des jours, en étions-nous arrivés à l’évocation du masque neutre, celui-là même dont le mime revêt son visage afin de nous livrer sa gestuelle, ceci je ne saurais le dire, pas plus qu’elle, Visiteuse, n’eût sans doute pu en formuler un début d’explication ? Mais quelle relation existait-il donc entre cette représentation d’un cheval, fût-elle prodigieuse et douée de pouvoirs insoupçonnés et ce simulacre de visage blanc sans trait particulier, sans expression clairement identifiable, sinon celle d’un insondable mystère ? Car devant le masque nous demeurons cois. Car devant l’effacement de l’épiphanie humaine tout s’écroule soudain et fait silence. Fait silence ! Précisément, nous voici parvenus au seuil d’une explication. C’est bien du dépouillement de tous les prédicats dont il est habituellement investi dont a à souffrir ce simulacre blanc, cet écho du vide, cette barrière qui se dresse devant la personne et en efface, soudain, les traits distinctifs, en abrase la personnalité, en gomme les sens en même temps que le SENS. Car tout se synthétise dans ce sommet de l’humain qui est comme sa figure avancée, le phare dont se sert l’altérité pour se repérer, amer irremplaçable qui, lorsqu’il s’en remet à n’être plus qu’un signe illisible, nous dépose les mains nues et le regard déserté face à ce qui ne reçoit plus de nom. Comme si, privé de langage le visage devenait cette irrésolution, cette jarre dépourvue d’anses, cette cruche sans bec, cette amphore aux flancs si étroits que seul le creux en justifie l’étique parution.

Dans la salle du bistrot rien ne faisait plus de bruit, pas plus le tintement des verres que le liquide coulant dans les gorges, pas plus la porte s’ouvrant et se fermant que le passage, dans la rue, d’un cyclomoteur ou bien le poinçonnement du trottoir par quelque talon aiguille. L’air s’était soudain étréci à la taille d’une simple rustine, l’atmosphère réduite à la dimension de la transparence. Entre Visiteuse et moi, ni une parole, ni un soupir, pas plus qu’un regard. Seulement ce genre de flottaison en plein ciel avec cette figure blanche, livide, ce trait absent de lui-même, cette ligne sans épaisseur. Tant et si bien que nous ne savions plus quel était l’espace distinct occupé par chacune de nos propres effigies. Visiteuse-Moi-Moi-Visiteuse, identiquement à ces boules compactes qui, parfois, sous l’effet du flux marin, s’assemblent en pelotes incompréhensibles, sable, goémon, eau sans début ni fin, identité inextricable que le promeneur écarte du pied comme une chose sans importance. Oui, d’avoir comme objet de méditation cette figure décolorée aux orbites vides, aux lèvres scellées, aux joues creuses, au menton fuyant, c’était comme d’être dépossédés de notre propre existence, de ne plus posséder notre quadrature, simple errance infinie parmi un cosmos privé de repères. Ce fait constituant, bien évidemment, l’accomplissement du nihilisme. Puisque tout cosmos s’origine dans l’ordre.

Les SENS, disions-nous. Leur perte. Oui car tout visage qui ne voit plus, n’entend plus, ne goûte plus, ne sent plus est livré à une utopie sans fin, c'est-à-dire à ne plus avoir de site où habiter. Et pourtant renoncer à exposer la péninsule la plus marquante de sa personne, à savoir son visage, non seulement ne doit pas nous désespérer à la manière dont l’est un orphelin privé de toute famille. C’est bien de l’exact contraire dont il s’agit. Renonçant à cela même qui nous qualifie le plus, laissant refluer tout signe extérieur d’identité, abandonnant toute nervure singulière nous nous approchons soudain d’une nature si essentielle, si neutre, dépourvue de toute vanité que tombe toute prétention à faire rayonner notre égo, à le constituer en sujet souverain opposé aux autres sujets, mais aussi aux objets qui sillonnent le monde de leur prétention à être. Pour cette raison le masque supprime tout bavardage inutile, ramène notre langage à une absence de profération, à un genre de mutisme dont la gestualité économe de notre corps devient le site, tout comme l’esquisse du cheval livrée par Léonard de Vinci devenait la dernière tentative de dire l’art dans sa plus haute essence. Il en est ainsi des personnes, des animaux, des choses qu’elles ne signifient à leur plus haut point qu’à opérer réductions, effacements, soustractions, tous gestes remontant de l’estuaire à la source afin de s’abreuver à ce qui, encore naïf et frais, s’en remet à l’aune d’une ineffable vérité.

C’est toujours un geste de dépossession qui nous met paradoxalement en contact avec le rare, le précieux, l’estimable, le poème, la musique. Ainsi le cheval stylisé, le cheval-symbole d’un peuple opprimé, Guernica expression de l’absurde lorsque la barbarie se mêle de conduire l’humanité à sa perte. Mais aussi cheval primitif de Niaux, de cette préhistoire qui s’essaie à penser, à proférer les premiers sons distinctifs l’éloignant du sauvage, de l’informe, qui s’ingénie à faire des griffures pariétales de charbon et de sanguine les signifiants natifs qui, au cours de l’Histoire, tresseront les assises de ce langage unique, essentiel dont l’art est l’expression la plus aboutie. Art également que cette sublime apparition de Visiteuse, essence même du retrait, de l’estompe, de la biffure, peut-être même le dernier mot du sacrifice avant que la mort ne surgisse et n’efface l’être. Car toujours est présente l’ombre derrière la lumière, tout comme les ténèbres de Guernica se dissimulent derrière tout visage dont la marque policée serait ôtée, laissant alors la place aux rumeurs archaïques qui sourdaient des premiers hominidés avant même que l’humanité et le concept ne les atteigne. C’est ainsi, nous provenons d’une cotonneuse confusion, nos gestes sont encore gourds, empreints d’une mémoire élémentaire, notre néo-cortex souffre encore des atteintes sournoises et instinctives de notre système limbique, de nos décisions reptiliennes.

Oui, nous voulons être des hommes, des femmes tels que nous les propose André Maynet, de pures effigies si discrètes qu’elles coïncident avec elles-mêmes, seul moyen d’atteindre l’être à défaut d’en être investis par nature. Ce que l’art a à faire, essentiellement, réaliser l’assomption des Formes par lesquelles connaître le monde et le douer de Raison. A cela il faut nous employer comme à la tâche la plus exaltante qui ait été donnée à l’homme.

Visiteuse tire sa révérence.

Le jour a baissé. Les derniers clients sont partis. Je suis seul dans la salle qui est envahie d’ombres. A peine une lumière du Nord qui se pose sur l’arrondi des tables. Il n’y a pas de bruit et l’atmosphère est si étrange. Comme si une eau de lagune avait noyé la rue avec ses faibles clapotis, ses rumeurs de lichen, ses battements de mousse. Heure de plomb et d’étain où tout se confond avec tout, où l’on a du mal à s’apercevoir soi-même, où le vol du pigeon à la gorge lustrée se perd dans les confins de la ville. Seuil de la porte. Son encadrement de bois foncé, ses vitres où se meurent les dernières gouttes du jour. Image qui s’en détache. Mais si faiblement. Mince silhouette à contre-jour du ciel. La Forme est nue. Le corps si étroit. Une touffe de cheveux semblable à la robe de la châtaigne. Le golfe des reins cambré. Fesses joliment bombées, deux collines dans le crépuscule. Et les jambes si longues, pareilles à ces flûtes andines qui n’en ont jamais fini d’émettre leur son mélancolique. Souffle venu du fond des âges alors même que les hommes n’étaient pas. Simples remuements généalogiques dans le lointain cosmos. Les pieds si légers paraissent ne pas toucher terre. Maintenant La Forme chevauche un fier coursier à la robe si belle qu’on dirait la Beauté elle-même faite monture afin qu’une déesse y prenne place. Intime affinité de celle qui chevauche et de celui qui est chevauché. Multiples connivences. Acceptations réciproques. De natures si différentes mais, en définitive, complémentaires. Rien qui sépare. Rien qui oppose. Unité des deux dans une silhouette unique. On dirait une sculpture taillée dans une pierre claire ou bien coulée dans un bronze patiné par l’usure du temps. Le visage de La Forme est dissimulé par un masque neutre, blanc de titane, impénétrable. Même les fentes ménagées pour les yeux semblent illisibles. Sur la croupe du cheval, un châssis de bois clair tendu d’une toile grise anonyme, silencieuse. On n’en perçoit que l’envers, ses fixations, comme l’on verrait une anatomie saisie de l’intérieur. Bientôt l’étrange binôme s’éloigne dans la chute de l’instant. Il n’en demeure qu’une trace si imperceptible et l’on penserait avoir fait un rêve habité de lueurs éternelles. Maintenant je suis dehors dans l’obscurité qui nait des encoignures de portes, monte des caniveaux, badigeonne le ciel de balafres de bitume. Au loin, sans doute au-delà de l’horizon, dans une contrée de nuages et d’azur se laisse entendre un galop régulier. Serait-ce une monture échappée de mon imaginaire ? Ou bien le grondement du tonnerre ? Ou bien le bruit que fait l’art lorsqu’il vient nous visiter ici ou là dans le creux secret de notre cortex ? Mais qui donc frappe à mon âme ? Qui donc ? Mais personne ne répond. L’art n’a pas de bouche pour proférer. Seulement une attente d’être et de paraître à la cimaise humaine. Oui, à la cimaise humaine !

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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 09:24
Longtemps habité de vous.

Photographie : Katia Chausheva.

Deux longs jours à errer dans cette ville sans âme. Deux jours à demeurer en soi sans possibilité aucune d'en sortir. Décidément, toutes ces stations thermales étaient tristement semblables, images d'Epinal interchangeables jusqu'à la démesure. Décors de carton-pâte : la place ronde avec son jet d'eau, le kiosque à musique peint en blanc avec sa lyre en médaillon, le grand bâtiment des soins et ses baies ouvertes sur l'horizon, les allées bordées de palmiers, les belles collines vertes, le restaurant victorien avec sa terrasse sur la rivière, le casino, la meute des villas prétentieuses, un rien désuètes. Mais comment donc pouvait-on vivre dans un pareil non-lieu et demeurer sain d'esprit ? Ces deux jours, je les avais donc passés dans une manière de flânerie sans but, sinon d'inventaire à dresser sans qu'un seul fait saillant en atténuât la monotonie. Le soir était arrivé, glissant parmi les brumes, faisant sur la rivière ses feux éteints. Je longeais la Biève sur des pontons de bois aux passerelles de ciment imitant les écorces. Quelques rares passants abritaient leur vue derrière des verres noirs. Des curistes au loin, dans leurs peignoirs blancs, suivaient des coursives aux allures de brume. Il ne restait rien dans la trame du regard sitôt les images abandonnées. Comme un vin frelaté ne laisse au palais ni goût ni souvenir et s'enfuit sans laisser d'empreinte. J'avais dîné, de bonne heure, dans un petit café sans caractère comme on en trouve aux abords des gares.

Je projetais de regagner mon hôtel pour y feuilleter une revue lorsque j'aperçus une affiche sur une colonne Morris. Ce soir, au théâtre de la ville, on donnait "La ville dont le prince est un enfant" de Montherlant. Je m'étonnais fort de la programmation d'une telle œuvre dans un contexte si suranné. Comment une population, somme toute conservatrice, pouvait-elle assurer la réception de la thèse subversive d'amitiés, sinon d'amours "particulières" ? Sans doute le programmateur de la pièce avait-il manqué de discernement ! Situé au fond d'une avenue bordée d'arbres centenaires, le théâtre, tout de pierres blanches, avec son escalier à double révolution et sa façade à encorbellements était du plus pur style baroque. J'avais à peine franchi les deux étages habillés de moquette grenat que les lumières s'éteignirent et le brigadier frappait les trois coups. Depuis le balcon j'apercevais la salle dans la pénombre. Un public assidu et nombreux avait gagné la totalité des sièges. Il fallait bien trouver un dérivatif à l'ennui ! Mon séjour à Bajac-les-Bains avait été d'une telle banalité que je crus m'endormir. La lumière de l'entracte me tira d'un rêve qui débutait. Le parterre s'était vidé d'une partie de son public. Je laissai errer ma vue au hasard, du rideau de scène aux projecteurs.

Les loges, au-dessous, étaient partiellement remplies. Vous étiez la seule occupante d'une d'entre elles, votre silhouette en demi-teinte dans un jour incertain. Je ne sais pourquoi un léger sentiment de malaise m'envahit, comme celui qu'éprouve, sans doute, un voyeur surpris dans son geste de possession. Votre tête, doucement inclinée, ne révélait nullement la couleur de votre chevelure, pas plus qu'elle n'en indiquait la nature. Etait-ce un chignon relevé, une coupe courte, mi-longue ? Mais qu'importait la façon dont vous étiez coiffée. Cela qui demeurerait de vous, sûrement, ce pur dessin de l'oreille, l'aplat de la joue pareil à la lumière de l'aube, ce cou gracile - il faisait penser à l'écume du cygne -, ce bras gauche qui semblait surgir des ténèbres, porté avec discrétion et beauté au-devant de la pulpe de vos lèvres que je ne pouvais apercevoir mais supputais de nacre. Cet autre bras surgissant dans sa blancheur de la nuit de votre vêture qui paraissait de soie, ample, souple, aux plis voluptueux, que l'on devinait drapant votre épaule dans un inégalable et inimitable luxe. Simplement vous apercevoir entourée de pénombre confinait au bonheur et je souhaitais que, jamais, la lumière de s'éteignît. Elle eût ôté cette plénitude dont vous étiez le réceptacle en même temps que la dispensatrice.

Cela coulait en moi comme du miel, cela faisait ses mille irisations, cela gonflait la gemme du désir, cela portait à l'incandescence et à la volupté le corridor des jours qui n'avaient été qu'ennui et mélancolie. Cela me déposait bien au-delà de ce théâtre, de cette scène, de cette sombre dramaturgie qui, bientôt, inclineraient les existences à la suie et au doute. Je vous imaginais, volontiers, sous les traits d'une Jeanne Hébuterne, muse dont, incidemment, je devenais le peintre maudit, Modigliani vous tenant sous l'effleurement de mon tremblant pinceau, alors que l'œuvre de chair, la magique apparition submergeait tout, aussi bien l'esprit, aussi bien le corps. Comment dire, là, dans la peinture fondatrice, dans l'événement surgissant, la juste mesure de l'homme, son empan de compréhension, la demeure infiniment ouverte du sens, de son déploiement ? Parfois il y a danger à tutoyer tant de sublime poésie et n'en pouvoir saisir que la fragilité de cristal. Toujours une perte, une fuite sous l'horizon. La lumière n'est plus qu'un mince filet et la paupière du jour se clôt sur la densité de la nuit. Ne reste plus que l'insaisissable rêve et ses sibyllins filaments. Et l'on fouette l'air des songes et l'on presse l'inconcevable de ses doigts usés et l'on initie le vertige comme dernière demeure où habiter avant que tout ne finisse et ne s'éteigne. Où l'étincelle, où la braise sur lesquelles souffler et alors tout resplendit jusqu'à l'indicible ? Où ?

Des mouvements, en bas, dans le parterre, le balcon qui s'anime de passages, quelques loges que l'on regagne à la hâte. Des luminaires que l'on éteint, un rideau qui s'ouvre, une scène qui s'éclaire, des acteurs qui surgissent d'un passé antérieur. Tout se joue, là, dans ce rectangle de clarté, tout se focalise et le monde autour n'est plus qu'une feuille jouée dans le vent. Il y a si peu de réalité, soudain, même la vôtre, fluide, comme si vous n'existiez pas. Vous êtes si peu visible dans la trame des choses, vous êtes claire fontaine sous une voûte d'arbres, frêle bruissement, clapotis au fond d'une conque marine. Sur scène, on parle, on s'agite, on parcourt les allées du praticable, on invente une fable. Dehors, la nuit fait son lac de silence. La Biève luit sous les ponts que détoure la lune. Le ciel est haut, perdu dans sa rivière d'étoiles. Le vent a regagné les fissures lentes de la glaise. Quelques fenêtres seulement avec des signes de présence. Ailleurs on dort dans la grande dérive nocturne.

Il est temps de me lever, moi le passant anonyme, l'amoureux des formes sans nom, des visages sans contours, des corps sans attaches. Temps de regagner d'autres rives, de glisser sous d'autres horizons. Je me lève sans faire de bruit, frôlant des genoux attentifs, des épaules courbées, des âmes occupées à faire leur inventaire. Déjà, dans votre loge pareille à un désir incarné, rubescent, vous n'êtes plus que cette ombre en partance pour elle-même, cette perte d'eau dans le gisant de la terre, cette racine plongeant dans la touffeur des mystères. Comme il est urgent de m'éloigner de vous afin que vous demeuriez présente, que mon désir de vous rougeoie dans l'antre de ma chair, que vous occupiez la surface vacante de mon imaginaire, que vous fassiez halte parmi l'outre dilatée des perditions, que vous lanciez vos ramures à l'assaut de cette liberté que je chéris alors que je ne m'ingénie qu'à la maudire. Combien j'aurais aimé être votre esclave dans une de ces grandes demeures de pierres blanches et d'ardoises que votre singulière beauté doit habiter! Combien mon bonheur eût connu son comble à vous aimer de loin, derrière quelque paravent, votre corps en ombre chinoise, la forêt de votre sexe moussant dans l'inconnaissance et l'inatteignable ! Combien ma mort eût été douce, là, à vos pieds, dans la perte du jour. Je ne suis plus là, physiquement je veux dire, je ne suis plus qu'une idée au ciel du monde, l'efflorescence d'une pensée folle, l'extension d'une immémoriale lutte qui, un jour, vous inventa, afin de ne pas demeurer dans la solitude. Vous êtes là, tout au bout de mes doigts de brume et je ne vous atteins pas. Que l'on éteigne la lumière. Que l'on démonte la scène. Que l'on jette tous ces automates au néant. Il fait si froid lorsque les yeux ne voient plus, que les mains saisissent le vide, que la pensée s'effeuille. Il fait si froid !

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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 07:55
Perdue dans le miroir de soi.

Photographie : Katia Chausheva.

Tellement de choses à voir dans le creuset du jour, sous l'arborescence à peine visible de la lumière, dans les reflets blancs du vent. Et toujours ce ciel si bas, si près des hommes qu'il les recouvrait de sa taie d'ennui. Il y avait si peu d'espace et la conscience faisait son tintement de braise à l'abri des murs. L'horizon n'avait aucune ligne où reposer sa tremblante esquisse. Partout des meutes de brouillard, des cubes levés de tourbe, des arbres décharnés pliant leurs ramures dans le vide. Parfois, dans l'absence du jour, l'unique émergence d'un ilot au loin, derrière les tiges étiques des joncs. Un massif de plantes maigres, la silhouette de trois chevaux, le hasard de quelques pierres se hissant au-dessus de l'eau. C'était cela l'existence sur cette terre aux confins du monde. La laine grise des moutons derrière leurs enclos de branches, le vol de l'oiseau comme un long trait de plumes, le bruit de l'air dans l'élévation des cairns. Et presque pas de présence, presque pas d'hommes, sinon le soufflet d'un vieil accordéon faisant sa plainte dans la fumée d'une salle obscure, le cliquetis des verres, la rumeur de la bière et ses bulles éteintes. Le temps comme un écheveau déroulant ses fibres dans le rouet obséquieux des jours.

La maison était basse, gris-blanc, au toit de d'herbe, dans laquelle tu avais trouvé abri. Un chemin de terre, quelques taches de clarté posées sur la poussière, la silhouette tremblante de deux collines, au loin, et le silence pareil à l'eau étale de la lagune. Ce miroir ancien, où donc l'avais-tu trouvé, toi la passante du rien, la recluse dans son linceul de peau ? C'était si étonnant de voir celle que tu étais - parfois ta porte demeurait entr'ouverte -, dans l'attitude du recueil, tête inclinée dans la perte de la mémoire, à moins que ce ne fût dans le doute d'exister. Quel souvenir te hantait donc ? A quelle feuillaison de tes fables intimes ton globe de chair était-il occupé ? Et ce haut dénudé de ton corps, était-il le signe d'une vérité à laquelle tu destinais ta quête ? Et cette indistincte lumière de l'ampoule voulait-elle s'approcher du clair-obscur d'une âme torturée ? A t'observer à la dérobée - parfois des gamins aux cheveux roux, aux visages tachés de son venaient se poster dans l'embrasure de tes volets -, à essayer de te cerner, ne risquait-on pas de se perdre soi-même ?

Comment pouvais-tu demeurer ainsi, lovée en toi, alors que, tout autour, le ciel bougeait avec ses lourds nuages gris, que le fer des chevaux battait le pavé, les vagues s'enroulaient sur les galets avec des monceaux de gouttes blanches ? Des heures, ainsi, immobiles, à simplement te regarder, les hommes auraient pu rester dans le détachement du monde, dans la recherche de toi, levée comme l'énigme dans le froid du réel. Car tout semblait s'arrêter et demeurer dans ce vœu sédentaire, dans cette possible perdition aux limites de soi. C'est si fascinant de voir l'invisible, cette ligne sous les eaux et des flottements de glace bleue alors que tout s'agite alentour avec la force des passions. Mais, ici, les passions étaient de simples rumeurs géologiques, des glissements de terre brune dans les eaux sourdes des lacs, des accumulations de roches sous la poussée du vent. Cela, cette force minérale de la contrée, on la ressentait de l'intérieur, à la façon dont une lave fait avancer son fleuve lent, reptation sur le bord d'une parole. Proférer un langage audible, dialoguer sur les plaines lisses parmi l'agitation des herbes, héler celui, celle qui passaient dans les corridors de brume, combien ceci aurait été inconvenant, genre de mise à mort de cette méditation de neige qui recouvrait tout et ne laissait plus rien de vacant. Il fallait le retirement derrière les ogives d'un cloître, la presque disparition dans une cellule de pierre, la fuite longue parmi les racines des heures. Il n'y avait pas d'autre secret que ceci : respirer longuement face au miroir de l'eau, effleurer la pierre de ses doigts distraits, briser dans ses mains les mottes grasses de tourbe, lisser la crinière de vent du cheval, serrer dans ses poings la chope d'écume, demeurer dans la lumière grise, tresser les sons de l'accordéon dans l'antre de ses oreilles, guetter, au travers de la vitre dépolie, les nervures de l'être. Simplement ceci et, surtout, faire silence jusqu'à cette mutité qui était dans l'ordre des choses.

Ici, il fallait apprendre à demeurer dans sa propre enceinte, à faire de ses pensées des manières de feux-follets inquiets, à étoiler son imaginaire de la pureté du cristal, à livrer sa mémoire à une immédiate réclusion dans les limbes du présent. Si le pays avait la longue réminiscence des pierres, les hommes étaient assignés à ne voir que l'instant présent, comme une flamme vacillante derrière son écran de verre. C'était si étroit, ce refuge de l'exister dans les mailles de la nécessité. L'on était constamment livrés à la démesure, au vent possible de la folie, aux meutes incessantes des lames d'air, au vertige de vivre. Il fallait s'amarrer à la certitude du sol, enfoncer le pieu de sa volonté dans la faille de la roche, s'agripper aux racines des bruyères, coller son anatomie à la plaine lisse de l'eau, à l'exactitude des glaces. C'était cela que tu étais venue dire à ce peuple égaré : l'urgence à s'immoler et disparaître dans les plis de la terre, à faire de son corps le lieu d'un sacrifice. Car l'on ne lutte ni contre le vent, ni contre l'eau pas plus qu'on ne se dresse contre soi. Soi, on ne l'est qu'à se hisser du sol et à élever dans l'espace son menhir de chair. Et à le maintenir comme l'effigie la plus haute. Cela, cette empreinte du paysage faisant sa flamme à l'encontre du ciel, c'était la raison de ta présence parmi nous. Afin que ce génie du lieu nous pénétrant nous pussions demeurer et habiter. Au revers de ta maison blanche, sur le mur teinté de chaux, les quatre lettres de la quadrature qui te fixaient parmi la cohorte des existants :

Perdue dans le miroir de soi.

Il n'y avait pas d'autre continent où habiter que cette demeure étroite du temps, que cette féérie de brume de l'espace. Nos corps le savaient mais nos esprits l'avaient oublié, alors que nos âmes flottaient infiniment à la recherche de ce qui nous ressourcerait. Nous étions enfin parvenus au foyer de ce qui nous hantait depuis notre lointaine enfance. Nous pouvions faire halte ! Pour toujours.

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27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 07:30
 Hors la demeure des vanités.

Photographie : Katia Chausheva.

C'est ainsi que cela se passait, avec la force d'un rituel. Peut-être une simple façon de s'inscrire dans le jour, d'en inventer les possibles nervures. Je me levais de bonne heure dans la brume hésitante de l'aube. Les rives de Seine étaient encore dans l'indistinction et de rares passants longeaient le Quai aux Fleurs à la manière d'ombres fuyantes. Je gagnais le Pont au Change, passais sous les arcades de Rivoli et arrivais au Palais Royal alors que les boutiques soulevaient à peine leurs rideaux. J'aimais cette heure entre deux instants, cette manière de flottement alors que la ville ne bruissait encore que de quelques rumeurs. D'abord, je déambulais au milieu des colonnes noires et blanches de Buren, comme si ce passage de l'ombre à la lumière pouvait, en quelques sorte, préfigurer la pullulation des lettres sur la page vierge. Un simple clignotement annonçant le sens caché dans le filigrane des pages. La plupart du temps, j'étais un des premiers clients du Café Véry, suivi ou précédé d'une jeune femme située entre jeunesse et maturité. Son âge était à peu près illisible, mais peu importait. Son obstination à lire en rêvant était ce qui m'attachait à elle d'une façon bien plus fidèle que ne l'eût fait la connaissance de sa biographie. Nous nous installions à quelques tables de distance, dans la chaleur des boiseries et la douce lueur des lampes. Elle se plongeait dans la lecture et n'en ressortait qu'après qu'elle avait bu sa tasse de thé. Visiblement, rien ne pouvait la distraire de ces pages qui semblaient la fasciner.

Je lisais aussi, de la poésie surtout, et parfois entre deux pages, me revenait en tête une phrase de Balzac à propos de Lucien de Rubempré prenant son premier déjeuner dans ce célèbre café parisien :

«Une bouteille de vin de Bordeaux, des huîtres d’Ostende, un poisson, un macaroni, des fruits … Il fut tiré de ses rêves par le total de la carte qui lui enleva les cinquante francs avec lesquels il croyait aller fort loin dans Paris. Ce dîner coûtait un mois de son existence à Angoulême ».

Je ne me souvenais plus si cette évocation apparaissait dans "Splendeurs et misères des courtisanes" ou bien dans "Illusions perdues", Rubempré était si loin et, bientôt, moi aussi, il me faudrait m'acquitter de ma dette. Le luxe a un prix.

Mais, maintenant, il faut revenir à cette matinée au cours de laquelle je devais en apprendre sur ma lectrice bien plus qu'une patiente enquête m'eût permis de le faire. Alors qu'elle était plongée, comme à son habitude, dans les pages de son ouvrage et, peut-être appelée à l'extérieur par un rendez-vous qu'elle semblait avoir oublié, elle se leva soudain, le rouge aux joues, oubliant dans son émoi la source même de sa joie. A peine partie, je me transportai à sa place et pris le livre afin de le lui ramener. Le hasard faisait qu'à quelques pas d'ici, nous nous retrouvions chaque jour à Richelieu dans une des salles de lecture aux sombres boiseries que des milliers de maroquins illuminaient de la lumière de leur patine.

 Hors la demeure des vanités.

BnF Richelieu, salle de lecture galerie Mazarine -

© J.C. Ballot/EMOC/BnF

*****

Sur le parcours, intrigué par un fin signet marque-pages, j'ouvris le livre qui était recouvert de parchemin. Il s'agissait "D'Obermann" de Senancour, œuvre dont j'étais familier car amateur de ce romantisme naturaliste parfois proche des thèmes de Rousseau. J'y admirais essentiellement les descriptions de paysages dont la tonalité mélancolique et solitaire coïncidait à merveille avec ce pastoralisme montagnard dans lequel elle s'inscrivait. Des notes manuscrites, au crayon, ornaient de nombreuses pages et un court passage encadré devait me conduire tout près des états d'âme de cette mystérieuse de la Mazarine, pareille à l'eau étale d'une lagune :

LETTRE XI.

Paris, 27 juin, II.

"Je passe assez souvent deux heures à la bibliothèque ; non pas précisément pour m’instruire, ce désir-là se refroidit sensiblement ; mais parce que, ne sachant trop avec quoi remplir ces heures qui pourtant roulent irréparables, je les trouve moins pénibles quand je les emploie au dehors que s’il faut les consumer chez moi. Des occupations un peu commandées me conviennent dans mon découragement : trop de liberté me laisserait dans l’indolence. J’ai plus de tranquillité entre des gens silencieux comme moi que seul au milieu d’une population tumultueuse. J’aime ces longues salles, les unes solitaires, les autres remplies de gens attentifs, antique et froid dépôt des efforts et de toutes les vanités humaines."

Ainsi, Celle de la Mazarine, venait dans ces salles silencieuses aux brocarts de pourpre, aux lumières tamisées, non pour y apprendre quelque savoir, mais par simple désœuvrement. Qu'y avait-il, chez elle, qui la poussait à gagner l'extérieur, puis à faire halte au Véry avant d'aller rejoindre l'atmosphère ouatée de la bibliothèque ? Avait-elle donc si peur de la liberté pour trouver refuge en un lieu privé de tentations ? Inclinait-elle à une naturelle mélancolie ? Une vive passion, peut-être inavouable, la poursuivait-elle de sa tyrannie ? Ou bien un amour déçu l'obligeait-elle à fuir un cadre de vie dont chaque objet lui rappelait un cruel souvenir ? Elle paraissait si seule dans cette quête du rien, son beau visage de porcelaine visité par une lueur d'aube qu'encadrait le buisson noir des cheveux alors que la braise éteinte des lèvres semblait enclore un éternel silence. Son retrait du monde, sa visible réclusion à l'intérieur de ses propres frontières étaient-ils le fruit d'une nature réservée, un excès d'orgueil ou bien le refus de ces vanités humaines dont faisait état Senancour ? J'étais assis à ma place habituelle, un peu en arrière de la lumière, "Obermann" posé sur mon pupitre, le feuilletant distraitement et rien ne se produisait que l'allée et venue de quelques lecteurs silencieux, pareils à des ombres glissant sur des paravents. Bientôt, l'heure passant, je devais me résoudre à faire mon deuil de vous. Vous ne viendriez plus, ni à Véry, ni à la Mazarine, ni aujourd'hui, ni les jours suivants. Quel était donc ce cataclysme qui semblait vous avoir frappée alors que vous vous leviez précipitamment, l'air égaré, oubliant votre livre, sortant du café avec l'allure d'un automate ? Vous me manquez, je dois l'avouer, d'abord parce que vous étiez l'écho, le rythme de mes journées, ensuite parce que nos séjours parmi les livres avaient les mêmes motifs : fuir le monde, se fuir soi-même, renoncer à une illusoire liberté. Dans les salles rouge et acajou de la Mazarine, je n'ai plus personne sur qui faire flotter mon regard, faire reposer mes rêves. Pourtant il y a bien d'autres lecteurs et lectrices mais leur concentration studieuse ne m'intéresse guère. Que pourraient-ils donc m'apporter ? Les gens qui se livrent à la seule connaissance sont trop méthodiques, trop livrés à l'exercice de la raison pour pouvoir m'émouvoir. Ce qu'il me faut trouver chez l'autre pour meubler l'horizon de mes pensées : l'espace du désarroi, la quête de soi, une sourde mélancolie d'où peut naître le lieu de la poésie.

Je viens de regagner mon appartement, Quai aux Fleurs, dans la perte du jour. C'était il y a à peine une seconde et vous étiez encore là, dans le secret du Café Véry, attendant votre boisson, lisant quelques lignes "d'Obermann", vous installant déjà par la pensée dans la demeure accueillante de la Mazarine, dans les plis de sa douce lumière, les reflets dorés de ses boiseries. Comme une aventure en vous, intime, singulière, vous révélant mieux que ne l'aurait fait la rencontre d'un bel inconnu. Vous étiez l'objet même de votre recherche, vous étiez visage se noyant dans l'eau dont cette dernière réverbérait l'image jusqu'à une sorte de vertige. Il n'y a pas de plus grand contentement que d'aborder sa propre plénitude, hors du consentement de l'autre, dans le creux fécond de soi. C'est cela que vous pensiez, qui vous animait et vous donnait cet air d'être au bord du monde avec une hautaine réserve. Car vous étiez pénétrée de l'idée que l'autre était un continuel attrait en même temps que l'auteur de votre propre perdition. Mais qui est-il donc, cet autre qui, vous défenestrant de vous, vous avait jetée dans ce tourbillon sans fin dont vous ne deviez jamais plus vous exonérer ? C'est bien cela, je ne m'égare pas dans des considérations oiseuses, je dis bien la vérité ? Faut-il qu'il y ait eu une manière de séisme pour vous arracher subitement à vos habituelles polarités ; le livre, le Café, la bibliothèque ! Vous étiez si hagarde dans la faille ouverte du jour ! Je ne vous reverrai pas, tel est mon pressentiment et j'irai seul dans les allées de la Mazarine, comme un orphelin livré à ses multiples errances.

Le jour baisse dans des teintes de feuille morte et les péniches ont arrêté leurs longues dérives. Il n'y a plus de passants dans la rue. Je tire les rideaux et, dans la montée de l'ombre, je vais lire encore quelques phrases de Senancour avant d'aller me coucher. Je vous les dédie puisque vous sembliez être le simple reflet de cet "Obermann", "L'homme des hauteurs" qui ne cherche que l'absolu alors que l'existence se perd souvent dans d'insondables bas-fonds.

"J’avais besoin de bonheur. J’étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, voisins des frimas, dont l’aurore elle-même, épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d’une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres ; voilà le matin de la vie : à midi, des tempêtes plus froides et plus continues ; le soir, des ténèbres plus épaisses, et la journée de l’homme est achevée."

Pour moi aussi "la journée est achevée", la nuit recouvre de sa taie profonde la Seine et l'étrave de Saint-Louis. L'Hôtel de Ville n'est plus que cet immense vaisseau illisible qui sombre dans des eaux noires, immobiles. Demain, au Véry, je lirai encore et encore ce livre, seul testament qui me reste de vous.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 07:54
Le corridor des solitudes.

Photographie : Katia Chausheva.

De toi, de ton image si altière - parfois je te comparais à l'effigie un peu raide de Marianne -, il ne me restait plus qu'une vieille photo en noir et blanc, pliée par endroits, scarifiée, avec des empreintes semblables à des traînées d'argile. L'image s'était usée, comme emportée par le temps. Étais-tu devenue cela même que le cliché ancien suggérait, une fille de l'ombre avec un regard absent, proche de l'encre, des lèvres étroites scellées sur un silence, et cette perte du corps dans cette densité grise, la médaille à ton cou comme l'étrange gong attaché à ton destin ? La première fois que nous nous étions vus, il y a de cela vingt ans, c'était sur la lande au cours de mes étranges pérégrinations dans ce pays non moins étrange. Était-il autre chose qu'une légende vivante, une savante mise en scène d'une mythologie se perdant dans les pierres diluviennes ? On avait constamment l'impression de flotter entre deux brumes, entre deux ciels, entre deux théories géologiques sédimentées dans une mémoire sans horizon. Ce qui te plaisait, précisément, c'était ce flou, cette indistinction, ce moutonnement des Highlands, hautes terres qui confinaient, toujours, avec la possible perdition. Ce qu'il te fallait, c'était disparaître parmi le mauve des bruyères, disperser ta tremblante silhouette dans la dentelure des fougères, te couler dans l'éboulis des rochers couverts de mousse. Et ces lochs aux eaux claires, froides, à la profondeur de glacier, tu n'avais qu'une hâte, y plonger le bas de ton corps jusqu'à la limite de l'évanouissement. Mais que signifiaient donc cette immersion, cette perte de l'esprit sur le bord d'une glaciation, cette chute de l'âme qui, jamais, ne semblait pouvoir remonter jusqu'à toi, animer ta conscience et la faire brûler dans l'aire de la passion ? Car, passionnée tu l'étais, mais sur le genre d'une secrète invagination, comme si ta tunique de peau s'était retournée, te conduisant dans des limbes inaccessibles. Mais pouvais-tu y déceler quelque chose comme une existence ? Ou bien y avait-il un jeu sacrificiel, une insensée provocation te laissant sur les rives proches de la mort ? Et la mort, quel goût avait-elle pour que tu t'ingénias à en chercher la compagnie à l'aune de ton propre effacement ?

Notre première rencontre donc, sur cette route de la haute Écosse, moi y progressant contre le vent, toi assise sur un rocher face à un lac cerné de montagnes violettes. Un large horizon, un ciel bas avec la pâte lourde des nuages, les taches blanches des moutons, de longs murets de pierre qui couraient parmi l'herbe rase. Je prenais quelques photographies pour illustrer mon prochain article et toi, comme en écho, dessinais le paysage, sa belle austérité, sa nullité sur laquelle inscrire, d'une touche légère d'aquarelle, la singularité des sentiments. En réalité, je crois que ton carnet de voyages relatait ton monde intérieur, plus qu'il ne traduisait une esthétique, fût-elle transcendée par le geste artistique. Tu avais accepté mon invitation de cheminer ensemble. Nous étions portés, tous les deux, par un commun désir de connaître cette terre si attachante, d'y inscrire nos pas dans le respect du simple et de l'immédiat dévoilement de ce qui se présentait, le sombre massif de Ben Hope et sa coiffe de brouillard, la vaste échancrure du Loch Eriboll et ses maisons de pierres, basses, au toit pentu, aux deux cheminées massives auxquelles était arrimé le pignon. C'est dans une de ces vieilles bâtisses transformée en pub que nos relations - de quelle nature étaient-elles ? -, ont trouvé une manière d'assise. Nous nous y retrouvions en fin d'après-midi, alors que le jour déclinait, seuls, avant que n'arrivent les natifs du village. Nous voulions éviter le bruit, la fumée, le mouvement, toutes choses qui auraient contrarié cette poésie blanche qui se dégageait comme par magie du sol des tourbières, de la plaque des marécages et s'élevait contre les falaises jusqu'à la lisière du ciel. Nous échangions peu, juste une impression entre deux crépitements de braises, juste une intonation pour dire ce qui s'annonçait au-dehors et nous parvenait dans la résille des vitres avec une douce irisation, un simple effleurement du monde. Un bavardage eût entamé cette harmonie et, seul, parfois, les sabots du patron sur les dalles de pierre venaient percuter le silence pareil au passage du vent sur le poli des galets.

Nous nous aimions par Highlands interposés, comme si cette inhospitalière nature, sa démesure, sa sauvagerie avaient scellé, en nous, des liens irréversibles, bien plus puissants que ceux de l'amour ordinaire. Nous échangions nos travaux, moi mes tirages en noir et blanc sur du papier baryté à la belle profondeur, toi tes esquisses au fusain, tes dessins à l'encre, tes douces aquarelles infusées du rythme du temps. Nous étions si bien, nos mains en coupe autour d'une tasse de thé brûlant, une vague odeur de tourbe et de bière imprégnée dans les dalles noires des murs, quelques effluves de tabac, une musique en sourdine qui semblait venir de la terre elle-même. Nous étions plus atteints d'une communion de l'âme que du désir des corps et je ne me souviens pas que nos mains se soient même effleurées. Nos esprits, oui, dans une sorte de démesure qui nous dépassait et nous conduisait, hors sol, dans un genre de flottement dont nous avions du mal à nous départir lorsque la porte ouverte, le blizzard soufflant, nous ramenait sur le dur sentier des réalités. Mais, jamais nous n'aurions accepté de nous y soustraire. Ici, l'existence était de vent, de pluie, de bourrasques, de brusques éclaircies, de rayons de soleil entre les nuages, de plaques de mercure des lacs, de maisons de bois au bord de l'eau, de fjords aux eaux si profondes qu'elles se teintaient de noir.

Aujourd'hui, sous la lampe, ta photo me paraît témoigner d'un temps si lointain qu'il semblerait n'avoir jamais avoir existé. Et, pourtant, ce temps vibre en moi comme le diapason dès que j'évoque ces hautes terres habitées de solitude. Carrefour des solitudes : de la mer, de la pierre, du lichen, du galet, de la bruyère, de l'air tendu comme une soie, du soleil si blanc qu'on dirait du brouillard, de la pluie faisant ses traits dans l'air gris, de la rosée crépitant sous la première lumière. Oui, je sais. Je crois que les stigmates portés par ta photo sont la résurgence de cette beauté-là. On ne peut l'oublier. Ce sont les falaises abruptes que sculpte la cimaise de ton front. Les lacs sombres de tes yeux. La lande de tes joues. La nervure de pierre de ton nez, pareille à ces murets se perdant dans le lointain. Le goulet de tes lèvres, cette métaphore de la flaque lacustre. La saillie de ton menton, promontoire faisant son surplomb au-dessus du vide. Les collines de tes épaules doucement visitées de clarté. L'aire blanche de ta gorge, comme cette eau de lagune qui palpite sous le ciel de cendre. En toi, dans les grains de l'image, dans les zones d'ombre puis dans le passage au clair-obscur, c'est toute l'Ecosse des Highlands qui a déposé sa force brute en même temps que sa réserve, et il me semble que te voilà, soudain, livrée à mon insatiable curiosité, à moins qu'il ne s'agisse de la résurgence d'un amour non-dit. C'est cela qui s'annonce quand la recherche de l'absolu, l'idée haute de la beauté, l'intellection prennent le pas sur la simple émergence de la chair. Mais la chair n'en est pas meurtrie, retardée seulement dans son empressement à dire ce que la passion aurait pu installer dans l'espace de deux existences. Je ne sais celle que tu es devenue aujourd'hui, si l'Ecosse te parle encore son langage d'encre et de lavis, si le pub si près du sol, tout contre les herbes rases et les ventres des nuages te parle en quelque manière, si le feu y crépite comme autrefois avec sa chanson de cornemuse, ses pleurs d'accordéon. Un jour, je reviendrai dans cette contrée si mystérieuse, si prenante que, jamais, le regard ne peut s'en éloigner longuement. J'emporterai ton image de papier et je ferai le chemin parcouru en ta présence. Je parlerai aux herbes mouvantes, je parlerai aux nuages filant sous le ciel bas, aux mottes carrées de tourbe, aux eaux de source. Je parlerai. Et ce sera soudain comme si le temps s'inversait, refluait vers ce passé à la consistance de brume. La surface glacée de la photo se déplissera, lissera ses vergetures, effacera ses traces jaunes, les couleurs du temps. Et alors, notre histoire commencée il y a vingt ans, pourra recommencer. Tu seras la seule à en connaître l'issue. Je te sais tellement présente à la beauté. Alors je reste les yeux grands ouverts, tout au bout de la terre de septentrion et je regarde le ciel où filent les étoiles.

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 07:38
La discrète de Wrangel Island.

Photographie : Katia Chausheva.

Jamais, auparavant, je n'avais feuilleté les pages glacées de cette belle revue, "Îlienne", mémoire vivante des iles de la planète. C'est là, parmi la densité bleue des lagons et l'étendue blanche des mers polaires que j'ai fait votre découverte. C'était surprenant, tout de même, ce parti pris du photographe de ne dévoiler de vous que cette géographie elliptique, à peine apparente dans le retirement du jour. Le haut d'une robe semée de fleurs grises, la presqu'île de votre bras si semblable à une falaise au-dessus de la mer, votre main, cette avancée de vous dans le monde, reposant sur le globe de sang éteint d'une antique faïence. Rien, de vous, ne paraissait sinon cette manière d'absence qui semblait vouloir se livrer au seul feu de l'imaginaire. A seulement prendre acte de cette résurgence de vous, la pensée girait infiniment, comme prise de folie. Comment vous posséder dans l'acte même de votre dépossession ? Comment tracer au fusain de la pensée ce territoire, le vôtre, qui échappait et refluait dans le noir des incertitudes ? Comment tenir, dans le verre fragile de la conscience, cette main de porcelaine qui se retirait dans les mailles de l'indicible ? C'était comme d'apercevoir un livre au beau maroquin dans la discrétion d'une bibliothèque, derrière la vitre qui le soustrayait à votre désir. L'éclair d'une parution et la fuite dans les limbes.

La nuit était installée dans sa longue dérive lorsque j'ai consenti à me coucher, vous abandonnant à l'énigmatique illusion dont vous étiez la trace. Les brumes de novembre collaient aux vitres et le froid se faisait plus vif. Des étoilements de givre, la glace légère sur le lisse des lacs, les premières neiges qui ne tarderaient guère, le gris du ciel comme l'amorce d'une banquise. Est-ce cela, cette brusque plongée de la saison dans l'âge vertical des nécessités qui m'emporta si loin de moi, aux confins de cette île sibérienne, Wrangel Island, dont j'avais une fois aperçu l'austère beauté ? Mais peu importait d'où venait mon rêve, quelle était son origine, vers où il mettait le cap. Seule comptait cette fable dans laquelle je vous installais avec le naturel qui sied aux évidences. Voici ce qu'était votre existence dans ce pays plein de mystère. Sous la dalle d'un ciel gris, votre demeure était une simple cabane de planches posée sur un isthme de pierres. Une eau blanche, écumeuse, glissait le long des galets et votre horizon s'illustrait sous la forme d'une lame gris-bleue à la limite d'une éclipse. Le seul décor de votre intérieur, ce vase rond pareil à une brique ancienne dans lequel se tenait un rameau piqué de fleurs doucement phosphorescentes. Comme si vous aviez souhaité cette vie retirée, cet effleurement des choses, cet infini silence aux confins de l'être. Où, ailleurs qu'ici, demeurer en soi et s'ouvrir à la beauté du simple ? Tout parlait le langage de l'origine, tout proférait à voix basse dans le secret des cryptes. Tout rayonnait dans la clarté d'une terre apaisée.

Je vous voyais, longuement attentive à emplir vos yeux de ces images intemporelles qui habitent les latitudes extrêmes. Ce que vous aimiez, par-dessus tout, c'était le recueil en soi d'une nature à la limite de quelque absolu. La plaque de la mer, seulement ridée du passage du vent, était la toile de fond sur laquelle reposait une manière d'île zoomorphe, au basalte foncé, aux éclaboussures de glace. La côte étirant sa gangue brune, la barrière de pierres noires qui la ceinturait, les montagnes basses à l'horizon, couvertes de neige et bordées de nuages, tout ceci dressait l'écrin de vos songes. Parfois, quittant l'assise de votre baie, pieds nus, vous montiez jusqu'à ce lac minuscule qui reflétait la banquise du ciel, la plaine aride et noire sous laquelle couvait encore le feu des premiers âges. Ce qui vous parlait et tressait, en vous, les palmes de l'affinité : la vastitude de la toundra pareille à une croûte de pain brûlée, l'eau de cristal des lagons côtiers, celle des marais seulement traversée de la patience des lichens, les étendues de sable à l'infini, la sombre cohorte des rochers, les jeux de lumière sur le cercle des galets. Occupée à seulement regarder, à laisser l'onde infiltrer votre peau, le vent s'immiscer dans la fente oblique de vos yeux. C'est ainsi que mon rêve vous installait dans la mystérieuse densité de cette île du bout du monde. Vous y étiez une mélodie du temps, la scansion des secondes tombant de la margelle des jours dans un puits sans fond. Vous y étiez cette courbure de l'espace, cette disposition à vous effacer derrière le nuage, à vous fondre dans la ligne souple du rivage, à glisser le long des lianes dans la stupeur du marais.

On imaginait Wrangel Island et, dans un même geste de la pensée, vous surgissiez des baies polaires, de la crête des moraines, du gris cendre des oiseaux. Simple cantilène qui ne parlait que de vous, long refrain à la limite des choses, là où la parole n'avait plus cours, ensevelie dans la tourbe de l'ennui. Car, à faire se confondre tout dans une même immersion, il y avait danger d'oubli et promesse d'abandon. Existiez-vous vraiment ailleurs que dans la touffeur étroite d'Ilienne ? Wrangel Island n'était-elle pas une légende venue me dire dans les termes du rêve les désirs inatteignables que je formulais à voix basse ? Tout était si indistinct, tellement éloigné d'une simple hypothèse, fumée se dispersant dans les volutes d'un ciel absent. Vous n'aviez même pas la consistance d'une aquarelle posée sur la feuille blanche, pas même la douce insistance à paraître de l'estompe sur le velours du parchemin. Aucune mine, fût-elle de plomb, n'aurait pu poser les fondements de l'être si subtil que vous dévoiliez au monde comme par effraction.

Je me suis éveillé dans le murmure d'une aube blanche. Le jour tintait aux rideaux avec l'insistance d'une rengaine. J'ai frotté la vitre du bout des doigts, soufflant un peu d'air chaud sur la face à peine visible des heures. Sans le vouloir, l'effleurement avait posé sur le verre le tracé indistinct d'une terre qui semblait l'écho de cette île improbable dont vous étiez le double existentiel. D'une main malhabile, un peu tremblante, je complétais de vous les formes inaperçues que la photographie avait dissimulées à mon regard. C'était étonnant cette confusion avec le règne minéral, cette presque disparition dans un paysage des origines. Vous étiez cette convulsion de laves sombres qu'éclairait le soleil de minces renoncules, cette toundra d'herbe vert-de-gris, ce fleuve d'argent aux coulures de ciel, cette colline de pierres proches de l'obsidienne, le bleu des montagnes au loin que l'air teintait du reflet des longues mélancolies.

L'hiver était déjà là et les platanes de la place se desquamaient lentement, pareils à des pachydermes usés. J'ai enfilé un manteau, chaussé mes doigts d'une paire de gants. Dans le miroir, mon image était celle d'un explorateur surpris par un blizzard soudain. J'ai ouvert la porte. Le vent du nord soulevait des nuages de poussière. L'air était coupant comme la lame. Mais pourquoi donc avais-je eu l'idée de venir me confronter à ces latitudes sibériennes ? Dans la brume montante Wrangel Island prenait des allures fantomatiques. Il me faudrait m'habituer à ces mirages. Peut-être y verrais-je les belles draperies des aurores boréales ? Il suffirait d'un peu de patience. Oui, d'un peu de patience !

La discrète de Wrangel Island.

Wrangel Island.

Photographe : Kertelhein.

Source : Panoramio.

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 09:33
Petit métier.

« Petit métier ».

Œuvre : André Maynet.

Le monde est parcouru en tous sens d’étranges cohortes. Partout sont les rumeurs et les piétinements, partout les raclements de gorge, les minces énervements, les urticantes trémulations. Car, voyez-vous, dans cet univers de pacotille où les hommes sont comme des calicobas agités dans leur bocal, le mouvement est une fin en soi, la trépidation un mode d’exister si fort qu’aucune vie sur Terre ne saurait s’imaginer hors cette sphère sillonnée des éclairs du désir immédiat. Demeurer immobile, bien coi à l’intérieur de sa propre citadelle serait une manière d’attentat dirigé contre les Pressés, ceux qui, à l’intérieur de leurs carlingues d’acier ou bien dans de rutilants fuselages zèbrent le ciel de leur moutonnement laineux. En arrière des jets aux robes polychromes et chatoyantes, deux traits bien rectilignes qui tracent le destin de brume de ces passagers de l’espace. Nul repos pour ces chercheurs d’un nouvel Eldorado. Nulle pause par où pourrait s’insinuer le moindre doute, s’agiter l’idée d’un cogito sur lequel méditer longuement, inscrire la lame acérée d’une philosophie qui ferait ses questionnements sans fin et poserait ses thèses si impécunieuses que nul, ici, ne pourrait s’y arrêter plus d’une seconde. Sauf pour en abattre les châteaux de cartes, en démonter le mécanisme outrecuidant, en disjoindre les rouages sophistiques.

Assez de laïus ! Assez d’imprécations et de préceptes moraux ! Assez d’esthétique et de discours lénifiants sur l’art, les valeurs, la transcendance, les conditions de possibilités, les paradigmes de la connaissance ! Ce que nous voulons, nous les Pressés, c’est boire le vin existentiel jusqu’à la lie. Chausser les bottes de sept lieues de la contingence, nous vêtir de la première aporie venue, abattre les préceptes apolliniens, enfourcher la monture dionysiaque et immerger nos corps pléthoriques dans le jus de la vigne, décorer nos têtes des pampres de la joie. Ainsi disaient les joailliers corrompus loupe vissée à l’œil, les banquiers derrière leurs vitres badigeonnées de noir, les boursicoteurs dissimulés dans leur palais de carton-pâte, les usuriers avec leurs trébuchets pesant l’or et le platine, les vendeurs de vent, les bonimenteurs aux mains circonvenues, les prêteurs sur gages et autres histrions qui parcouraient la planète les yeux rivés sur les écrans zébrés de chiffres et semés de promesses fécondes. C’étaient là les Grands Métiers grâce auxquels le monde était monde, les riches riches, les pauvres pauvres. Il n’y avait guère d’autre religion que celle du consumérisme vermoulu, du profit mirifique, immense communauté des hommes, paumes ouvertes en direction du ciel, non pour y recevoir le don de quelque spiritualité ou bien la révélation d’une idée élevée, d’une pensée dont la connaissance du Bien aurait été la belle et inestimable découverte. Non, juste en raison d’une avidité disposée à recevoir quelque obole que ce fût à condition qu’elle permît de thésauriser et de briller des feux d’une gloire infinie.

Certes, quelques individus isolés avaient résisté au prétexte d’une foi en l’humain, d’une croyance en une vertu de l’écologie, de la certitude que les valeurs morales excédaient les matérielles. Plus d’un même avait éprouvé un réel attrait pour le sublime de l’art, d’autres s’étaient adonnés à une passion dévorante pour la lecture, avaient rendu un culte à la littérature et à la poésie sans que, jamais, le moindre doute intervînt au sujet de leur valeur respective. Mais les réfractaires à la méta-modernité, les francs-tireurs des systèmes en place, les pourfendeurs des conduites moutonnières, les dissidents de tout ce qui se soumettait aux caprices de la mode, aux impériums des éminences grises, aux délibérations des technocrates, aux décrets des politique véreux, aux obédiences de toutes sortes, rampantes, dissimulées derrière quelque façade d’emprunt ou bien exposées aux feux de la rampe sociale, tous les déviants en quelque sorte étaient bien vite entrés dans le rang, à coup de bienveillantes sollicitations, parfois sous une pluie d’imprécations, sous la mitraille dont la redoutable force persuasive les remettaient dans le droit chemin, ornières qu’ils n’avaient quittées qu’au prix d’une inconscience coupable.

Cependant, si les Terriens avaient consenti à emprunter des voies plus conformes à une « juste » conduite, si les individus s’étaient assemblés en meutes compactes, seule une Divine Apparition, telle le filament d’une comète dans l’immensité nocturne, avait choisi de s’écarter de la procession, ombre qui se serait distraite de la silhouette qui la portait. Petit Métier était son nom. Sans doute prête-t-il à sourire, encore aujourd’hui où l’on souhaite s’affirmer dans une si précieuse singularité que le choix d’un prénom devient le lieu d’une mode dont, pourtant, on prétend s’écarter. Car, en ces temps d’entrechats verbaux et de facéties patronymiques, on pouvait aussi bien se nommer Arilia, Chaliance ou bien Cyrielle sans que s’ensuivît une révolution copernicienne et la planète girait sur son axe sans autre forme de procès. Mais cette digression est de bien peu d’intérêt au regard de la vie simple et heureuse dont Petit Métier était le symbole, elle qui n’avait ni nation, ni frontière, ni drapeau et dont le seul patrimoine était celui, immédiatement accessible, d’une joie à portée de la main.

Car existe-t-il quelque chose de plus précieux que d’avoir pour tout logis un creux dans le sable, pour horizon la ligne bleue où se perdent les goélands, pour se sustenter le corail d’un oursin, la chair mauve d’une moule, le croquant d’une patelle ? Y a-t-il quelque chose ? Certes les bilieux ronds-de-cuir, les pisse-vinaigres aux cols empesés, les traders obséquieux aux têtes emplies de chiffres, les constructeurs de hautes tours en eussent éprouvé un violent malaise et leurs hauts-le-cœur auraient été le signe le plus évident de leur réprobation. En réalité nul ne savait comment Petit Métier avait élu domicile sur ce coin de côte sauvage seulement parcouru de vent, semé d’embruns, à la lumière si irréelle qu’un l’eût dite venue de quelque autre univers, un monde où, peut-être, la seule richesse consistait a avoir un corps d’albâtre, une résille de cheveux bruns plaquée sur le haut de la tête, un visage si étroit, si blafard qu’on l’eût volontiers comparé à celui du mime visité par la clarté d’un projecteur. Et d’étroites épaules disant la modestie, le retrait du personnage et un visage où se percevaient à peine l’empreinte des yeux, l’esquive du nez, la douceur de lèvres tout juste parvenues à éclosion. Être Petit Métier, c’était donc cela, une manière d’envers de l’outrecuidance terrienne, une présence si peu affirmée qu’elle se confondait avec le ciel laiteux, avec la dalle claire de la plage, manière de simple fil, tout comme l’horizon qui n’en était qu’un à le supposer seulement, tellement sa trace était celle d’une invisibilité. Précieux était l’inventaire. La poitrine (mais le vocabulaire était bien peu approprié), ou plutôt le torse pareil à l’éveil d’un sentiment, le nombril au vaporeux contour de talc, les mains aux pétales de rose, les jambes filiformes dont une curieusement bandée à la suite d’une possible chute, la plante des pieds qui se confondait avec le sable, tout ceci dressait une ineffable présence comme si, sortis d’un rêve, les yeux des Voyeurs avaient été atteints d’un bizarre astigmatisme. Oui, tout se dédoublait. Tout se confondait avec tout. Partout le corps, partout le paysage et des douceurs d’amphore, des glaçures de céladons, des fuites de camaïeux. C’était comme si, tout au bout d’une lunette magique, l’incroyable était advenu ou bien si une Fée se fût échappée d’un conte. Ou bien peut-être s’agissait-il d’une de ces fameuses toiles en trompe-l’œil dont on ne savait plus très bien s’il s’agissait d’une illusion ou si notre esprit, abusé par quelque drogue, en avait dressé l’étrange silhouette. Car, en effet, comment croire à une telle fable ? Comment ne pas se laisser happer par cette vision fantastique digne d’un Charles Nodier ou d’un Gérard de Nerval ? Ne pouvait-on, à tout instant, se disposer à tomber nez à nez avec Michel, le chercheur de mandragore de La Fée aux miettes ou bien ne risquait-on de se glisser dans la peau d’un Labrunie déjà aux portes de la folie, en quête de cette inaccessible Jenny-Aurélia dans cette image qui le hante nuit et jour, dans ces hallucinations que provoque un imaginaire fécond ou que les portes du rêve livrent à l’esprit avec toute sa charge d’inquiétant mystère ? Le Poète, fouetté par la lucidité que talonne la folie, nous donne de l’activité nocturne soumise aux démons de l’irréel, cette formule aussi saisissante que fondée dans l’expérience onirique ou, du moins, ce qu’il en reste au réveil :

« Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible ».

«… ces portes d'ivoire ou de corne… », si belle métaphore, portant avec elle cette teinte indéfinissable, mais aussi cette opacité d’une matière, cette clarté qui s’essaie à la traverser dont rayonne une présence que l’on voudrait saisir mais qui se dissimule à même sa texture, présence de l’invisible qui se donne à voir dans son retrait. Faculté de l’ivoire de nous fasciner, de nous inviter, de ce côté-ci du réel à en transgresser la membrane, à en faire une toile ductile communiquant avec cet autre côté que nous ne redoutons qu’en raison de son vénéneux attrait. Nul ne peut demeurer insensible face à l’objet en ivoire, fût-il simple bracelet, colifichet destiné à la parure ou, à plus forte raison, statuette portée à la perfection par un artiste africain dont nul ne connaîtra jamais le nom. L’ivoire n’est pas une simple matière comme peut l’être la pierre ou bien le fer. L’ivoire a une âme, une lumière qui vient de l’intérieur et se diffuse à l’extérieur sur cette surface si lisse, si onctueuse qu’elle a la consistance de la peau, le velouté d’un souvenir lorsqu’il a été poncé par le temps, embelli par le lent travail synthétisant de la mémoire. En l’ivoire sommeille tout ce qui l’a visité au long de sa lente édification. Il faut une éternité pour que les fibres originelles se calcifient, qu’elles acquièrent cette noblesse, ce lustre dont aucune autre matière ne possède le caractère. Pas plus que cette blancheur qui signe la pureté, pas plus que cette dureté qui en fait le siège d’une inaltérable puissance. Et la patine des ans, cette mince pellicule identique à un vernis protecteur, mais aussi à la noblesse d’un matériau qui sait jouer avec l’usure, lui résister, en tirer une troublante personnalité, comme celle des boiseries précieuses d’un intérieur victorien dans le luxe d’un clair-obscur.

Mais disserter au sujet de l’ivoire c’est aussi tresser de mots ces belles œuvres que nous tend André Maynet. Car elles ont, de ce subtil matériau, l’aspect envoûtant, la discrète blancheur, une manière de luminescence diffusant depuis un espace invisible. On ne sait si le Sujet est le lieu par où le mystère advient ou bien si cette divine clarté émane de l’image en totalité, du paysage qui se donne à voir comme un écrin hiératique capable de tous les prodiges. L’extraordinaire est ceci : une effusion née d’elle-même, sans début ni fin, sans origine ni temporalité finie, une simple évanescence naissant de soi et y demeurant à la manière d’une brume posée sur la glace d’un lac.

Petit métier.

STATUETTE LEGA EN IVOIRE

République Démocratique

du Congo

Source Pinterest (Christie’s).

Ainsi, en son énigmatique posture, Petit métier acquiert la dignité d’un ivoire antique donc une manière d’absolu dont elle paraît être la substance même, et les yeux des Regardeurs se figent dans cette glu qui les retient et ne les libérera qu’à l’aune d’un sursaut de la volonté, peut-être d’une rébellion. Car il faut la révolte, il faut la confrontation avec l’insupportable ou bien avec le fascinant (les deux sont de même nature) afin de quitter cette aire où tout se fond dans une telle harmonie que nous pourrions nous effacer du monde et disparaître dans cette confusion grise sans nous en apercevoir réellement. Alors, peut-être, serions-nous cette mince silhouette posée à même le sol de sable, avec, à nos pieds, cet enroulement visqueux, cette giclure de membres glaireux, cette sorte d’indistinction que nous supputerions identique à une maladie sournoise nous guettant, n’attendant que la seconde d’inattention pour fondre sur notre anatomie, la déglutir d’une seule contraction de ses ventouses et nous réduire à la simple physiologie d’un métabolisme basal. Mais la présence de cette pieuvre pareille à une concrétion de sable (les sculpteurs des plages en font un de leurs thèmes favoris), ne laisse de nous interroger. Son surgissement nous dérange comme si, dans ce bel ordonnancement, la fantaisie de l’Artiste avait projeté ce visage grinçant à des fins de sollicitation métaphysique commises à notre éveil. Car rien n’est jamais fortuit qui fait son apparition, ici ou là, quand bien même son image serait celle de la modestie ou de l’indolence manifeste. N’oublions jamais que, malgré son aspect inerte, indolent, le poulpe est réputé d’une intelligence hors du commun. Est-ce pour cette raison d’hypothétiques plans fomentés à l’encontre des hommes que cet animal, somme toute débonnaire, est toujours passé pour monstrueux, image des esprits infernaux, sinon symbole de l’enfer lui-même sous sa forme tentaculaire et informe ?

En réalité, dissocier l’image, en posant d’un côté sa Déesse d’ivoire, de l’autre ce Céphalopode ne présente aucun sens. C’est bien d’une syntaxe dont il s’agit, les deux termes jouant la même partition, posant des antinomies qui, seules ici, paraissent signifiantes. Une évidence s’élève de la figuration de ces deux sujets dont on pourrait penser que leur réunion est de nature incompatible si ce n’est qu’elle conduit, tout droit, à une aporie. Ce que le dessin nous dit de cette insolite rencontre c’est simplement ceci : toute beauté est toujours confrontée à ce qui, en permanence, menace de l’effacer, cette lourde angoisse existentielle qui nous assigne à n’être que poussière disséminée dans le vent de l’éternité, genres de marionnettes à fil qui ne se relient qu’au geste qui les tient en suspens, dont on ne connaît l’origine, dont on ne peut supputer la fin. A rendre visible ce qui ne l’est nullement, il fallait convoquer la dureté de l’ivoire, son caractère intangible et lui opposer cette destinée molle et informe, pareille au néant qu’on soupçonne de poursuivre à notre endroit les pires manigances qui soient. Aussi Petit métier ne pouvait exercer une activité versée dans la pure matérialité. Au mieux nous y aurions vu une marchande de poulpes attendant ses chalands dans une attitude pour le moins surprenante. Au pire un échouage sur cet infini du sable qui nous eût laissés un brin désorientés. Ce menhir de chair blanche que tutoie l’informe irreprésentable, configuration terreuse à peine sortie des limbes, serait totalement insupportable si une esthétique exacte n’en posait la forme accomplie. Petit métier, nous t’aimons dans ta belle verticalité humaine. Nous n’avons que cela pour espérer !

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 08:49
Eloignée d'elle dans l'ombre du jour.

Photographie : Katia Chausheva.

[Cette nouvelle, comme nombre de celles qui l'ont précédée dans la même veine, est à lire avec, en tête, le principe des "variations phénoménologiques". Un même thème traité de multiples façons, selon d'infinies esquisses, afin que, de cette polyphonie, puisse apparaître, d'un paysage, d'une figure, d'un sentiment, cela qui en fait la force et la singularité, à savoir leur nature intime, leur essence. Lire autrement entraînerait le lecteur, la lectrice à ne voir, au mieux, qu'une confondante répétition, au pire, que la projection, dans un texte, d'une nervure obsessionnelle. Sans doute y a-t-il mieux à saisir que cette écume des jours qui, pour être toujours présente, doit parfois consentir à dévoiler ce qui, dans l'inapparent, s'y occulte. Une manière de lecture en creux.]

"Kamtchatka" … "Kamtchatka" … Je m'étais éveillé avec ce nom en tête et l'impossibilité de l'en déloger. Il faisait sa rumeur de bourdon, avec, en toile de fond, cette subtile forme de biface qu'il offrait au regard du monde. Sa parution, sous ce jour étrange, était-elle l'invitation à se souvenir d'un temps de pierre ? Et peut-être, au-delà, à créer l'immersion dans l'histoire du sol parcouru de feu et de lave ? Troublante géographie qui racontait sa fable première, qui dévoilait son origine à seulement figurer dans ses lignes simples. Je savais si peu de choses de cette terre du bout du monde parcourue du rythme des glaciers et des vallées de geysers, vapeurs se perdant dans l'eau étale du ciel. Il y avait des lieux presqu'innommés, qui tiraient leur fascination à demeurer à la limite de l'imaginaire. Toujours cette réserve d'invention, toujours cette disposition de soi à féconder un site seulement à l'aune de son silence. Il devait y avoir à marcher sur cette terre désolée, à écrire, ensuite, les yeux fermés, au bord de l'évanouissement. C'est ainsi, la magie d'un lieu reconduit toujours à un genre d'inexactitude, de tremblement de soi, de distraction par laquelle la poésie fait son entrée. Alors les mots sont flous. Alors la main tremble au-dessus de la plaine de papier. Alors les yeux se perdent dans la brume du songe.

Ta lettre, je l'avais lue dans une manière d'égarement. Ce passé, qui nous avait un instant réunis, était si loin. Braise s'éteignant dans les mailles serrées du temps. Des études communes, des rencontres fortuites, des correspondances, puis, le lac des jours et ses rives inaccessibles. Te revoir, aujourd'hui, après vingt années de rupture, que signifierait donc la mise en commun de deux aventures que tout portait à un naturel exil ? Les événements que nous avions vécus, l'un et l'autre, nous éloignaient plus qu'ils ne nous invitaient à lier notre présent. Mais, parfois, le flux des nécessités est tel qu'il nous emporte bien au-delà de nos propres volontés. Comme un aimant faisant son champ de force et notre irrésolution prise au piège de cette puissance qui nous dépasse. Tu étais venue photographier ces volcans qui te fascinaient tant et tes obsessions avaient pour nom : "Snegovoï" , "Fedotych", "Kizimen". Peut-être même habitaient-ils ta pensée avec la même persistance que le mot "Kamtchatka" mettait d'ardeur à me poursuivre?

Tu m'avais envoyé une photo représentant une habitation basse avec d'étroites ouvertures et un toit de pierres plates. Face à ta maison, l'aire ouverte du ciel, un lac aux eaux claires parcourue du fin cheveux des algues, une ligne de rochers dentelés de noir, l'élévation de deux cônes réguliers qu'un léger panache de fumée surmontait. Quelques volcans étaient encore en activité. Quand je suis arrivé à Petropavlovsk-Kamtchatski, le temps était uniformément gris, avec quelques traînées blanches à l'ouest. Quelques arbres en feu - étaient-ce des érables ? -, dressaient leur flamme devant les triangles blancs des volcans Koriakski et Avatchinski. L'hôtel était plutôt confortable avec quelques traces d'une rusticité soviétique. Carnet de croquis à la main, j'ai longuement dessiné la mousse verte et jaune des arbres, les cubes de quelques immeubles, les pentes glacées de montagnes qui mouraient dans des teintes d'encre marine. Parfois, comme en surimpression, le temps d'un brusque éblouissement, ton visage s'illuminait sur cette toile de fond avec le bouquet de tes cheveux roux. Je savais qu'ils habitaient encore ta tête avec la même obstination qu'ont les enfant à ne pas se séparer d'un jouet élu. Tu tenais tant à cette crinière sauvage, à cette "tignasse de lionne", me disais-tu en des temps anciens.

Le lendemain de mon arrivée, je me suis levé de bonne heure. Le jour avait des couleurs de glacier éteint et les volcans à l'horizon n'étaient que deux vagues silhouettes. Je roulais dans un véhicule tout terrain qui cahotait sur le damier des pierres. Comment aurait-il pu en être autrement dans ce théâtre entièrement dédié à la géologie, à ses soubresauts, à ses humeurs parfois surprenantes ? La pure beauté était posée à l'angle de chaque chemin, sur l'arête vive des rochers, dans l'anse des lacs que la lumière façonnait à la manière de vieux étains. Je m'arrêtais souvent, photographiant, traçant quelque esquisse sur mon carnet, notant l'éclair d'un état d'âme, la fureur insolite du paysage. On était si loin, soudain, loin du monde, aussi bien de soi. Les hautes lumières du temps semblaient effacer tout dans une même osmose et reconduire le monde à son essence : une simple giration, la courbe parfaite du cercle. Le jour commençait à décliner lorsque je suis arrivé en vue des pierres qui t'abritaient. J'ai coupé le moteur à quelque distance, je voulais te surprendre. Sans doute me surprendre aussi. Comme si le temps, pris de vitesse s'était retourné sur lui-même à la façon du ruban de Möbius. Le silence était partout, accroché au faîte du toit, enroulé dans les buissons, ancré dans le flottement des algues. C'était comme d'être arrivé sur la face inconnue d'un astre, dans la blancheur de l'évidence, la pureté des formes. Je marchais si doucement que même un lézard n'aurait pu en être alerté. Ta fenêtre était ouverte sur le calme de l'eau alors qu'une ombre grise noyait la pièce dans laquelle tu te tenais. Je suis resté dans la diagonale de la lumière, en retrait de toi qui ne pouvais m'apercevoir. Un large miroir reflétait celle que tu étais devenue, que le temps avait modelée à sa guise pour te déposer dans ce présent en forme de clair-obscur. Venue de la nuit, ta vêture était le lieu d'une subtile chorégraphie, entrelacement de fleurs que la cendre dissolvait dans un même bruissement. Dans le prolongement, ton bras - porcelaine infiniment blanche, fragile -, montait en direction de ta tête qu'incendiait toujours le cuivre de ta chevelure. Ta main, en conque, recevait la discrétion de ton visage dont j'apercevais l'ovale, genre de lunule annonçant seulement son retrait. Une bague ornait ton annulaire d'un vague trait de clarté. Combien cette attitude, là, dans la perte du jour, confinait à une sombre mélancolie ! Singulier abattement qui ne disait de toi que cette figure terrassée. Depuis le lieu de mon retrait je ne pouvais que demeurer et feindre de ne pas être. A la limite de l'exister. Dans cette évidente dramaturgie, je ne pouvais me permettre de paraître. Privé de mouvement, dans la mutité de la parole, dans l'orbe d'une conscience meurtrie. Je ne pouvais que survivre dans un genre d'hébétude et incliner à être ce que j'avais toujours été : un voyeur. Mais un voyeur des âmes, un visiteur des affinités complexes, un explorateur de ce qui, toujours, se dissimule et ne s'éclaire qu'à la mesure de son propre déploiement. Au fur et à mesure de l'avancement du jour, la paysage était devenu cette toile tachée de rouille qui, bientôt, s'enfoncerait dans les plis d'une terre dense, scellée sur son propre mystère. Tu ne bougeais pas plus que l'eau de la lagune en l'absence de vent. De toi, de ce que tu étais devenue, je ne recevais plus que cette image affaiblie, cette lueur de lampe derrière le cachot de sa vitre. Pure immolation de ce qui était et ne tarderait pas à s'habiller du voile de la Māyā, cette nature illusoire du monde chère aux mystiques indiens. A simplement être dans l'image de toi, rien ne pouvait survenir qu'un ennui infini et le présent semblait reconduit à une pure fable à la consistance de brume.

"Kamtchatka" … "Kamtchatka", les trois syllabes faisaient leur incessante ritournelle, leur bruit sourd de gong, leur cataracte de gouttes immobiles. Le temps suspendu était un simple écho, la réminiscence d'un passé disparu, un battement illusoire dans l'outre tendue des pertes définitives. J'ai attendu que la nuit paraisse dans ses premières ombres. Tu étais toujours installée au centre de ce qui s'illustrait à la façon d'une catatonie définitive. Je n'ai pu résister à faire un dernier dessin de toi, des traces de sanguine éclatant sur la cendre de la mine de plomb. Je suis remonté dans mon véhicule, ai roulé longtemps parmi les cahots du chemin auxquels s'emmêlaient ceux du souvenir. "Kamtchatka" … "Kamtchatka", la mémoire faisait son rythme continu et les premières étoiles commençaient à briller dans la vitre nocturne du ciel. "Kamtchatka" … "Kamtchatka". La ritournelle s'était logée au cœur même de mon existence que rien, désormais, n'effacerait !

Eloignée d'elle dans l'ombre du jour.

Kamtchatka et îles Kouriles.

Source : Herald Dick Magazine.

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