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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 07:26
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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 07:12

 

La chambre comme lieu d'affinité première.

 

 

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La Chambre à coucher.

Vincent van Gogh (1888).

Source : Wikipédia.

  


  Avant de méditer sur le lieu singulier qu'offre à tout homme l'espace de la chambre, il faut visiter un grand classique en ce domaine, à savoir le fameux "Voyage autour de ma chambre" de Xavier de Maistre, dont quelques extraits placés à l'incipit du livre permettront de faire signe vers une possible essence du lieu en tant que tel. Il s'agira, lisant ces fragments, de situer l'œuvre par rapport à son contexte originel, l'Auteur ayant écrit son modeste opuscule en 1794 à l'issue de 42 jours d'arrêt qui lui avaient été infligés " dans sa chambre de la citadelle de Turin pour s'être livré à un duel contre un officier piémontais du nom de Patono de Meïran, dont il est sorti vainqueur." (Wikipédia).  

 "Le plaisir qu'on trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune.

Est-il, en effet, d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ?
Voilà tous les apprêts du voyage. (…)"

  C'est, en effet une "liberté fondamentale" (ou, du moins cela devrait être considéré de la sorte) que d'avoir un espace propre où loger son intimité, où trouver du repos, où se livrer aussi bien à la lecture qu'à l'écriture,  à la rêverie ou à la méditation. Lorsque, entre quatre murs, fussent-ils aussi modestes que la cellule monastique, le silence s'établit et que la rumeur des hommes se perçoit dans la discrétion, quel bonheur alors de s'isoler, tel Robinson sur son île et de "s'adonner à soi." Oui, de "s'adonner à soi", dans la plus juste mesure qui soit. Car quiconque existe, ou tente de le faire, recherche, consciemment ou inconsciemment, cette aire de solitude à partir de laquelle observer le monde. Ce dernier, en effet, le monde, ne livre ses esquisses qu'à prendre un indispensable recul. L'homme de la rue, traversé par les agitations mondaines, par les bavardages incessants, les allées et venues multiples des choses ne parvient jamais à coïncider avec lui-même, c'est-à-dire à être en accord avec sa propre vérité. A l'expression de cette vérité, il faut l'espace de la liberté, le recueil, la réflexion approfondie, toutes choses dont une chambre adéquatement investie assurera son occupant.

  Quant à l'essence du voyage, la circonscrire à la notion de déplacement, c'est tout simplement reconduire ledit voyage à ce qu'il ne saurait être, à savoir une simple agitation, un mouvement dans l'espace. Or le déplacement, avant tout, est aventure physique, translation d'un point à un autre, désertion d'un lieu pour en investir un autre. Et ce seul fait serait bien mince s'il suffisait à déterminer la totalité du sens d'un quelconque périple. Car, s'il s'agissait simplement de cela, de relier entre eux deux points éloignés, nous pourrions dire que l'oiseau "voyage" tout autant que l'homme puisque, aussi bien, il franchit des distances. Or, ici, l'on sent bien qu'il ne saurait y avoir homologie entre les deux actes, selon qu'il s'agit de l'oiseau ou bien de l'homme. Seul l'homme voyage parce qu'il fait de ce dernier, le voyage, le lieu d'une "aventure existentielle", il le dote d'un contenu signifiant, il y attache des affects et peut en faire le tremplin s'ouvrant sur des concepts.

  Le sens premier de voyage, comme le fait de « se mettre en chemin », atteste bien une profondeur à laquelle la simple translation ne saurait prétendre. "Se mettre en chemin" fait aussi bien signe vers un pèlerinage, donc une marche vers un lieu investi de sacré, que vers un projet de vie, une union avec une personne cheminant à ses côtés à des titres divers, mais toujours riches de symboles. Pour cette raison l'horizon de la chambre se dispose à ouvrir autant de clairières que l'aire parcourue à destination d'un pays étranger fût-il des mieux disposés à éveiller la curiosité du voyageur. Ce qu'il faut essentiellement retenir de l'idée de "voyage", c'est l'accomplissement d'un chemin intérieur donnant accès à un accroissement d'être, à la fécondation du réel par le biais de l'imaginaire, de la poésie, de la fiction. Ainsi entendus, le rêve éveilléla créationla lecture seront autant de voies possibles pour atteindre cette "aventure existentielle" dans laquelle nous sommes tous engagés, dont nous souhaitons qu'elle nous fasse sortir des contingences du quotidien.

 "Je suis sur que tout homme (…) peut voyager comme moi ; enfin, dans l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n'en est pas un seul - non, pas un seul (j'entends, de ceux qui habitent des chambres) - qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le monde. (…) Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre (…) Les heures glissent (…) et tombent en silence dans l'éternité, sans (…) faire sentir leur triste passage."

  Ce qui est intéressant, dans l'optique de Xavier de Maistre, c'est la mise à disposition du voyage, du rêve, de l'évasion à celui qui veut bien s'en saisir, fut-il dans le dénuement. Une simple pièce suffit, mais une pièce tout de même, y compris "un réduit", car pour être "chambre" , le lieu doit s'enclore et ne pas s'ouvrir totalement sur l'extérieur. Cette notion "d'enfermement", volontaire ou bien fortuit est indispensable dès lors que l'on cherche à penser la nature de la chambre qui, avant tout, est une conque, un abri, une sphère propice au ressourcement. Et c'est pour cette raison que le sans-logis est doublement démuni : d'une pièce d'abord et de son corollaire, de l'abri qu'il offre. Déjà, au temps de la préhistoire, la grotte, l'abri de branches ou bien le cercle de pierres protégeaient d'un nature hostile, des possibles prédateurs, des hordes sauvages. Cette mise à l'abri de l'homme est une constante dans la conduite des groupes et nul ne saurait s'en affranchir qu'à mettre en danger sa propre intégrité. La chambre est l'image du nid, donc le symbole du refuge et cette caractéristique fondatrice de la mesure anthropologique, jamais ne peut s'effacer. Pour cette raison d'une réassurance narcissique, le temps de la chambre est un temps lisse, sans aspérité, un temps d'écume et de soie que, toujours l'homme recherche dès qu'il trace sur le sol de poussière un cercle où jouer le jeu de l'exister. Ainsi font les enfants qui inventent avec un morceau de bois une marelle dans laquelle habiter, l'espace d'un divertissement.

 

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Source : Wikipédia.

 

  Le schéma du Jeu de marelle en dit long qui place en position ultime le Ciel comme territoire à atteindre. On se saurait mieux dire le trajet de l'immanence en direction d'une transcendance. Jouant à lire, écrire, rêver dans le creux douillet de notre chambre, nous ne faisons que rejouer cette quête immémoriale d'un lieu qui nous amène au plus près de ce que nous sommes et vers lequel nous tendons toujours à nous orienter, progressant parmi les écueils de toutes sortes. La chambre est ce lieu hautement symbolique qui fait  l'objet d'une quête permanente dès l'instant où notre corps se met à la recherche d'un recoin, d'une impasse, d'une cour fermée sur les turbulences du monde. Ceci, notre inconscient le sait si notre lucidité s'en exonère parfois trop vite.

  "J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instants, et que je prolonge toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit. - Est-il un théâtre qui prête plus à l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m'oublie quelquefois ? - Lecteur modeste, ne vous effrayez point - mais ne pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre pour la première fois, dans ses bras, une épouse vertueuse ? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter !"

 Comment mieux affirmer un tel attachement à un espace qui est approché comme l'on progresse en direction de l'Amante ou bien de la Mère ? Le lit comme objet transitionnel nous replaçant dans la douce agitation des eaux amniotiques. Décidemment, on n'en a jamais fini avec notre dette mémorielle en direction de notre origine. Et, du reste, plus primitive encore que la noble mémoire, le ressenti est de l'ordre du pur ressourcement physique, organique, tissulaire. Les draps, la chaleur, l'enveloppement, autant de vivantes réminiscences d'une vie intra-utérine qui nous a modelés alors que le souvenir en est effacé pour l'intellect, jamais pour les affects.

 "N'est-ce pas dans un lit qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs ? C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de l'espérance, viennent nous agiter. - Enfin, c'est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ? Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses ! Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c'est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. - C'est un berceau garni de fleurs ; -c'est le trône de l'Amour ; - c'est un sépulcre."

 Bien évidemment, l'évocation de la chambre ne pouvait que se terminer sur cette note intensément métaphysique puisque, au-delà de ce lieu dans lequel nous prenons acte de l'existence comme de racines assurant notre fondement, s'étend l'aire d'une totale incompréhension, les choses n'étant plus préhensibles ni par la vision, ni par le toucher, pas plus que par les ressources de l'entendement. En-deçà de la chambre, un mur de lumière blanche; au-delà une immense et troublante matière noire qui ne dit pas son nom. Entre les deux, le territoire gris des murs que nous parcourons de nos mains comme le feraient des aveugles, demandant au monde de proférer quelque chose de lisible. C'est cette lecture de la chambre qui revêt pour nous une importance singulière, comme si nous prenions essor de sa quadrature afin de nous assurer des possibilités d'un monde.  

 

 

 

 

 

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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 07:08
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3 avril 2014 4 03 /04 /avril /2014 07:07

 

Au seuil du visible.

 

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Sur une page de Sylvie Gracia. 

 

   

       C’est toujours ainsi. C’est lorsque la vue se trouble, que les lumières sont étroites, le jour une indistinction, que s’éveille la conscience avec amplitude. Alors depuis la nuit faisant son voile bleu, en arrière des vitres-frontières, nous nous disposons à connaître toutes choses en leur vérité. Nous voulons savoir et l’urgence fait son bouillonnement dans la croix du chiasma. Et de longs météores fusent dans l’espace étoilé des cerneaux couleur de cendre. L’encéphale est comme pris de fièvre. Multiples confluences des questions dont nous ne connaissons même pas l’origine. D’où vient donc cette hâte à posséder le monde, à déplier la bogue de son mystère, à faire s’ouvrir ce qui, toujours, se dissimule, nous parle un langage en Braille ? Et nos doigts fous parcourent les picots hérissés de l’altérité sans être bien assurés d’en prendre acte. Concrétions dressées de ce qui est hors de nous, dont nous souhaitons faire notre demeure.

  Car, SEULS, derrière la paroi translucide de l’inconnaissance, nous perdons pied. Nos mains courbes griffent l’air comme les serres du rapace s’essaient à saisir la proie. Chorégraphie de l’indicible, de l’insaisissable. Mais la scène est trop étroite, le praticable sourd, les coulisses muettes. Nos jambes sont des piliers transis, plantés dans la boue. Nos pieds des ventouses glauques égarées dans quelque marécage. Mais que sont donc ces formes dont notre regard est habité ? S’agit-il des demeures des autres Existants ? Mais, les Existants, nous ne les voyons pas. Nous ne les entendons pas. Ils sont de simples théories, de faibles buées ontologiques ; ils pourraient aussi bien ne pas être. Mais alors, qu’en serait-il de leur disparition ? Serions-nous alors promis à un possible destin, ou bien commis à simplement disparaître ? Car le regard des Existants, ceux qui nous font face dans leur énigme, nous en ressentons le besoin, nous en éprouvons la densité, l’édification plénière dont ils assurent nos silhouettes de carton.

  La vision s’absente-t-elle de nous et, soudain, nous devenons transparents, absents de nous-mêmes, retirés dans un reflux abyssal. Notre épiphanie aussitôt dissoute et nous figurons sur la scène du monde à titre de spectres, et nos massifs de chair, nos géométries de peau, nos attaches ossuaires sont pareilles aux effigies stériles et sidérées de quelque Musée Grévin antique et poussiéreux. Têtes de cire, cheveux d’étoupe, cils de chanvre, épaules étroites, bras étiques, jambes émergeant du sol à la manière d’un sombre et inquiétant tellurisme. Comme si quelque chose s’inversait, nous happant vers cet humus dont, à peine issus, nous chercherions, inconsciemment à rejoindre la confondante mutité.

  Alors, depuis notre demeure d’effroi, nous lançons nos grappins existentiels en direction de cette demi-nuit, avec, chevillée au cœur, vissée à l’âme, la certitude que quelque chose va survenir qui nous assurera d’un tremplin, dessinera l’esquisse d’un futur. Peut-être une parole, un signal, un sémaphore dépliant sa gesticulation pathétique afin de nous dire la multiplicité, le surgissement partout présent, le pullulement du vivant à la face de la Terre et notre probable rédemption. Car cette terrible vacuité qui nous avait envahis, nous l’estimions à l’aune d’un péché et il nous fallait dépasser cette manière de malédiction.

  Il était nécessaire de  déboucher sur du concret, de l’immédiatement saisissable, de l’argile palpable, malléable, ductile. Infiniment souple afin que puisse s’y déposer une manière d’empreinte. La nôtre. Constamment, depuis le début du règne de l’homme, s’impriment partout les traces, les signes, les scarifications sur la peau du monde. Griffures du silex, entailles de l’outil, gravures des troncs, lettres, chiffres, petites icônes du quotidien. 

  Toujours nous avions souhaité porter, au-devant de nous, la fragile silhouette anthropologique, peut-être une forme à peine ébauchée, un genre de Vénus préhistorique au bassin généreux, à l’opulente poitrine, aux fesses mafflues, denses, carnation d’un esprit primitif, certes, mais déjà promesse de généalogie, d’amplitude, de longue lignée humaine faisant ses entrechats sur les chemins de boue et de poussière. Toute idée de plénitude ne vient que de cela, ouvrir à l’homme la clairière de sa destinée. Environnée de chants et de danses, de somptueux métabolismes, de métamorphoses, de déploiements floraux, de langages polyphoniques.

  Alors nous scrutons de nouveau et nos yeux sont des phalènes attirés par le seul visible, le rectangle de lumière à l’encontre du ciel. L’image semble nous y convier qui luit faiblement. A la manière d’une fenêtre voilée, source d’un langage secret, non encore entré dans la profération. Seulement dans l’orbe du recueil, dans l’abstinence et nous demeurons figés, attentifs à la durée temporelle unique, celle de l’instant.  Nous savons que de la parole, du sens, vont émerger de cela qui dissout la ténèbre, comme l’esprit éclaire la matière, la rend moins dense, plus diaphane, enfin lisible. Sur l’espace éclairé, notre constante application à tout comprendre commence à déposer des hypothèses, des interprétations, des remous multiples, des essais de nous y retrouver.

  Mais bientôt le jour arrive qui décolore insensiblement tout ce qui fait phénomène et l’amène à paraître dans la clarté. Etrange ambiguïté, merveilleuse confusion des sens, égarement de l’intelligence. Alors que nous nous apprêtions à tout saisir à l’aide du concept, de l’affect, voici que la totalité qui nous était subliment offerte se dilue en une simple fête lumineuse. Déjà le rêve bascule qui, l’espace de la nuit, nous avait conviés à l’événement de la manifestation. Mais ceci n’a temps et lieu qu’à la mesure de cette obscurité dont tout surgit. Comme si la parole n’était audible qu’à partir du silence qui la précède. Les choses ne sont à leur éclosion qu’au bord de la réserve dans laquelle elles se tiennent, là où notre regard inquiet cherche à les délivrer d’elles-mêmes en même temps que nous, les Existants commençons à accéder à notre propre compréhension.

 

 

 

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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 07:42
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2 avril 2014 3 02 /04 /avril /2014 07:14

 

Brève phénoménologie de l'affinité.

 

 

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 Photographie : source Tumblr.

 

Sur une page de

Lili Neumann

 


 « Essentiel est l'accord avec soi-même, autrui et le monde.

Essentiels peuvent être, certains jours ou certaines heures,
une voix, un regard, un mot prononcé ou tu, un nuage qui passe,
la contemplation d'un coquillage ou d'une feuille,
un poème, un air de musique,
parce que précisément ce jour-là ou cette heure-là,
une coïncidence secrète naît entre ces choses simples et éphémères
et ce que nous savons être l'essentiel
mais ne se laisse point nommer. »


Anne Philipe - Spirale.

 

 

 

   C'est avec infiniment de subtilité et l'évidence de sensations authentiques qu'Anne Philipe se livre à nous sur le mode de l'intime. Car parler du coquillage, de la musique, de la feuille, c'est parler de soi, de son rapport aux choses selon une inclination qui nous est propre. Du coquillage à nous, de nous au coquillage, un seul et même déploiement, une seule arche signifiante venant nous dire la beauté du monde, notre propre beauté car être Homme, Femme, n'est rien d'autre que ceci : affirmer sa présence esthétique parmi la multitude. Mais, ici, que l'on comprenne : "beauté", "esthétique" ne veulent nullement dire que nous portons sur les choses, autant que sur nous-mêmes, un jugement positif sinon complaisant. Le Beau est  à replacer dans le contexte des Idéaux platoniciens. A savoir canaliser nos désirs - des choses, de l'Autre -, afin que, les sublimant, ces derniers se détachent des simples perceptions concrètes ou bien corporelles pour rejoindre cela même qui signifie bien au-delà des destins singuliers. Le particulier faisant place à l'universel. Éprouver le beau n'est pas seulement l'émergence d'une expérience sensorielle en direction d'une chose du monde, comme s'il ne s'agissait que d'une rencontre entre un Sujet observant et un Objet observé. Car, si la relation du Voyant et du Vu est faite avec suffisamment de pertinence, d'adhésion, de fusion même, le Beau ne demeure pas seul, comme en sustentation parmi les mailles de l'exister. Il se met à jouer le registre multiple et indissociable à l'intérieur même de la triade rassemblante du-Beau-du-Bien-du-Vrai.

  La découverte du coquillage, un matin de brume claire, dans la conque pure du rocher alors que la lumière fait sa fête subtile et que le calme alentour isole l'événement des contingences ordinaires, cette découverte donc ne se résume pas à une simple émotion esthétique qui ferait du mince chapeau de nacre une beauté parmi les autres beautés du monde. Non, Ce Coquillage, sur lequel notre conscience s'est focalisée est le Seul Coquillage dont l'univers nous fait le don dans cet instant privilégié - le "Kairos" ou "moment propice" des anciens Grecs -, comme si cet événement était inscrit de toute éternité dans l'orbe des choses. Le "destin" du coquillage croisant le destin de l'Homme. Ce qui était isolé, à la manière de deux unités lexicales se trouvant dans le fourmillement du grand livre du monde, se configure, soudain, en confluence sémantique, l'Homme signifiant par la Chose rencontrée et, ainsi, dans un même mouvement de réciprocité. La distance qui les séparait et qui menaçait de demeurer un abîme, voilà que le hasard du colloque en fait une condensation de l'espace-temps, portant chacun à la dignité de signe distinctif au milieu du chaos apparent de l'existant. Si ce coquillage peut resplendir et combler notre perception, il se dirige, en même temps, vers l'idée du Bien et du Vrai. Mais ceci, le peut-il à l'aune d'une simple pétition de principe ou d'une assertion langagière qui, alors, ne serait que pure abstraction ? Non, c'est bien dans le réel le plus décisif que s'accomplit ce subtil phénomène.

  Certaines "voix" qui s'adressent à vous; ce "regard" que vous croisez au hasard d'une rue; ce "mot" qui vous ravit sans que vous ne sachiez pourquoi; ce "silence" dans lequel vous entendez plus qu'une parole; ce "nuage" qui vous adresse son langage d'écume; ce "nautile" dont vous contemplez l'étonnante spirale; cette "feuille" morte dont l'architecture subtile vous fascine; ce "poème" saturnien dont le chant vous hante; cette "fugue" de Bach qui se loge au centre même de votre être, eh bien, tout ceci ne vous visite nullement avec l'indifférence de quelque hôte de passage. Il y a bien plus. Toutes ces choses du réel qui se sont annoncées à vous avec l'insistance d'une rencontre ont opéré, à votre insu, votre métamorphose. Alors que vous étiez un Voyeur passionné de son objet, inclus dans sa luxuriance soudain révélée, votre corps s'était comme absenté de vous et vous étiez, en quelque sorte, en état d'apesanteur, mais envahi, cependant, d'une généreuse plénitude. L'affinité avec la Chose était ce magnifique convertisseur ontologique par lequel, vous défaisant de vos habituelles attaches sensibles, vous parveniez à n'être plus qu'esprit fécondant, âme livrée à la pure intellection. Ce que le kairos affinitaire avait accompli en vous, c'était de vous faire sortir de la Caverne platonicienne, vous libérant de vos chaînes, vous distrayant de toutes ces formes fantomatiques et illusions auxquelles vos sens abusés s'étaient confié trop longtemps, abandonnant l'obscurité porteuse de mensonge et d'approximations pour surgir en pleine lumière, dans le Bien souverain du Soleil dispensateur de Vérité. De cette façon, tout le temps que durerait le prestige de ce qui se posait devant vous comme le pur apparitionnel, vous seriez devenu "Autre", premier saut en direction de cette mystérieuse altérité que l'on cherche toujours alentour de soi, alors même qu'elle est à découvrir et à expérimenter, toujours à partir de soi. Faute de cela, cette perception intra-subjective du réel, l'accès à de l'autre, du différent, de l'étranger demeure une simple abstraction.

 Mais, ici, il est essentiel de sortir de cette rhétorique abstraite et de faire un saut dans le réel d'une expérience concrète, la seule à même de nous délivrer quelque chose de palpable, de dicible, même si cette expérience s'alimente directement à l'arche infinie de l'inapparent. Donc, ce qui suit, sous le titre de "Rocher maritime", est le bref récit d'une situation telle que je l'ai vécue, il y a bien des années de cela. Ceci apparaîtra comme une phénoménologie du lieu, ces fameux espaces par lesquels nous appartenons à la Terre en même temps que cette dernière ouvre en nous la vastitude d'un monde perçu, bien au-delà de ses esquisses habituelles.

 

Événement. Le rocher maritime.

 

  Vers 1990. Printemps lumineux, ciel bleu, soleil. Je suis allongé tout en haut d'un rocher couvert d'une plate-forme d'herbe, face à l'immense étendue de la mer. Le Sentier du littoral, je l'aperçois faisant ses boucles parmi les roches sombres; les maisons sont loin et de la route je ne perçois guère qu'un écho atténué, genre de glissement sourd se confondant avec le bruissement de l'eau. Les goélands aux grandes voilures blanches font leurs cercles, criaillant, lâchant leurs gerbes de guano dont les rochers sont tapissés. Venu de la mer, un vent régulier souffle, mais dans l'atténuation, brise portant les embruns, l'odeur iodée des grands fonds. Exister, à ce moment-là, est un pur sentiment de bien-être, une impression de voguer entre ciel et terre, sensation que plus rien de fâcheux ne peut m'atteindre, que la joie simple est là, entièrement à portée de la main, dans l'écume flottant sur le corps dénudé, dans le silence seulement habité de quelques rumeurs rassurantes, alors que les remous de la foule, les complications de la ville, les tracasseries de tous ordres semblent une irréelle vapeur se dissolvant dans les brumes de l'horizon.

  Alors la plénitude, je la sens en moi, déployer ses ramures dans la totalité de mon étendue de peau, je la sens couler dans mes artères, gonfler mes alvéoles. C'est comme d'être habité du souffle des flûtes andines, tout près des vigognes à l'aérienne toison, de glisser sur une barque de roseaux péruviennes sur le lac Uros, de marcher sur les hauts plateaux de l'Altiplano parcourus d'herbes souples, couleur de terre alors qu'en toile de fond se détachent les sommets enneigés puis le ciel, immense, sillonné de vagues de nuages blancs. C'est comme d'être un oiseau cinglant l'éther et plus rien n'existe que cet infini vol sans limites, cette exhalaison d'un souffle pur, aussi translucide que les icebergs bleus et blancs, cristallins, aussi rapide que le vent boréal dans son altière course. C'est comme, soudain, de ne plus avoir de corps et d'être soi-même liberté de liberté. Sublime évasion du monde alors que les choses entrent en moi comme j'entre dans les choses. Il n'y a plus de séparation, plus de ligne de partage des eaux, une seule et même amplitude qui confond l'exister dans une unique harmonie.

  Bien évidemment, ces moments rares ne trouvent guère de mots pour se dire. Je suis sur une invisible ligne de crête, là où le regard porte au loin, manière de funambule flottant entre adret et ubac, entre ombre et lumière, également visité par les deux dans une espèce de simultanéité, de "synchronicité"(pour employer la rhétorique jungienne), l'événement singulier auquel je suis confronté instituant son propre sens, en-deçà et au-delà des traditionnelles catégories spatio-temporelles, comme si tout cela résultait de l'influence d'un "ordre supérieur", indéfinissable, déjà inclus dans une métaphysique, ouvert sur un sentiment d'appartenance à une exemplaire harmonie universelle, au seuil d'une fantastique cosmologie.

  Ecrivant ceci, aujourd'hui, alors que les faits ne sont plus que de l'ordre d'une vague réminiscence, j'ai bien conscience de l'étrangeté que mes propos doivent présenter pour un lecteur extérieur à la perception de tels phénomènes. Mais il faut revenir à quelques concepts philosophiques afin d'inclure cette expérience dans une compréhension plus large que celle du simple phénomène vécu, lequel est toujours source d'étonnement, donc, par définition, inclinant vers une interrogation philosophique. Si le sentiment que je décris dans le "Rocher maritime" semble se situer hors du commun c'est bien en raison de l'intensité d'un vécu dont la tonalité ne peut, selon moi, se comparer qu'au "stade religieux" dont Kierkegaard élabore le concept dans son ouvrage "Ou bien … ou bien".

  Maintenant, le moment est venu de préciser quelques lignes de force quant à ce fameux "stade religieux" auquel il est fait allusion. Dans la connotation kierkegaardienne, l'homme religieux est totalement tourné vers la présence de Dieu comme fin en soi. Cependant, cette idée de "religieux", pour ma part, je la replacerai dans son contexte d'apparition, à savoir avant que la religion ne s'en soit accaparée en lui attribuant cette incontournable liaison divine. On considérera les fondements étymologiques de ce terme qui le situent dans un registre moins contraignant, nullement relié à l'idée d'une foi ou de la soumission à un quelconque dogme, pas plus qu'à la mise en œuvre d'une mystique. Mais, afin de mieux connaître le sens premier du mot "religion", on se reportera à l'article le concernant dans Wikipédia, dont je donne une forme abrégée :

 "L'étymologie « relire » [du mot "religion"] (relegere) initialement donnée par Cicéron a reçu de nombreuses interprétations. Cicéron donne son argument étymologique dans un jeu de mot, en faisant valoir que la religion est de l'ordre de l’intelligence, de la diligence et de l’élégance (distinction), au contraire de la superstition.

(…) Par rapport à la connaissance actuelle de la religion des Romains, il est aussi possible de prendre l'idée étymologique de « relecture » dans le sens rituel, le mot viendrait de la pratique de « relire » les rites effectués pour s'assurer que cela a été bien fait.

Benveniste envisage ainsi à partir de l'étymologie relegere une religion comme une démarche de recueillement. La « relecture » est en ce sens une manière de recueillir par les yeux et une attention méticuleuse à ce que l'on fait : " effectuer une tâche avec soin." 

 L'on aura compris, à la suite de ces précautions oratoires étymologiques, que le "stade religieux" tel que je le reprends à mon compte est totalement situé en dehors de la foi et d'une croyance en un dogme. Les seules homologies pouvant se percevoir entre l'expérience "païenne" d'une réalité surgissant comme événement et le moment selon lequel le Croyant se consacre à son dieu, peuvent se résumer à une inclination de "l'âme" - en tant que principe vital d'animation de l'existence -, telle qu'elle peut se rencontrer dans la méditation, la contemplation, la prière, le rituel (ces dernières attitudes pouvant tout aussi bien être pratiquées par le plus commun des athées qui se puisse concevoir). Dans ces moments où le vécu est affecté d'une qualité ontologique inhabituelle, semble se produire une dimension d'extra-temporalité aussi bien que d'extra-spatialité.

 Ici, l'on voit bien que de la dimension initiale du mot "religieux", celle que je retiens est essentiellement une attitude de recueillement. C'est exactement dans cet état d'esprit que je me trouvais sur le "Rocher maritime", attentif à ce qui se passait en moi alors qu'aucune injonction divine ou appel à la prière ne se manifestait. Seulement une libre et entière disposition à l'ouverture du phénomène, à son déploiement, à la floraison multiple et heureuse du sens.

  Coïncidences philosophiques. Si l'on en reste à cette définition non religieuse de l'expérience vécue, je pouvais considérer être entré dans ce "stade religieux" où s'était offert à moi, dans le plus insoupçonné étonnement, la possibilité de m'inscrire dans un saut qualitatif modifiant profondément le sentiment de ma présence à moi-même, la perception d'un temps métamorphosé faisant de l'instant un genre d'éternité, la conscience d'un espace agrandi aux frontières du cosmos, un amour simple pour tout ce qui environnait, le déboulé dans une joie sans entrave, tout ceci apparaissant comme l'antidote de l'angoisse fichée au creux de la destinée humaine.

  Coïncidences littéraires. Décrire une telle expérience sans tomber dans l'excès, sans verser dans un facile lyrisme, sans entrouvrir la porte d'une certaine "mystique", tout ceci est de l'ordre de la gageure. Aussi, plutôt que disserter longuement, autant laisser la parole à un EcrivainJMG. Le Clézio dont la superbe écriture relate un événement similaire dans une courte nouvelle : "La montagne du dieu vivant", in "Mondo et autres histoires".

 Résumé : "Jon ne fugue pas à proprement parler. Il part pour une petite excursion, qui va le mener plus loin qu'il ne le soupçonne : parti à la découverte du mont Reydarbarmur, il se rencontre lui-même en un double vivant, l'enfant-dieu de la montagne."

                                        François Marotin - (Commentaires sur Mondo).

 L'extrait : "Au sommet de la faille, il (Jon) se retourna. La grande vallée de lave et de mousse s'étendait à perte de vue, et le ciel était immense, roulant des nuages gris. Jon n'avait rien vu de plus beau. C'était comme si la terre était devenue lointaine et vide, sans hommes, sans bêtes, sans arbres, aussi grande et solitaire que l'océan. […] Il était seul au milieu du ciel. Autour de lui, maintenant, il n'y avait plus de terre, plus d'horizon, mais seulement l'air, la lumière, les nuages gris. […] La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche. Jon ne pensait à rien, ne regardait rien. […] Jon était heureux d'être arrivé ici, près des nuages. Il aimait leur pays, si haut, si loin des vallées et des routes des hommes. […] Lentement, il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s'accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. […] Par son regard, il sentit qu'il s'échappait peu à peu de lui-même. […] son corps s'engourdissait lentement […] Tous les bruits naissaient, venaient, s'éloignaient, revenaient encore, et cela faisait une musique qui emportait au loin. […] Tous les bruits emportaient Jon, son corps flottait au-dessus de la dalle de lave, glissait comme sur un radeau de mousse, tournait dans d'invisibles remous, tandis que dans le ciel, à la limite du jour et de la nuit, les étoiles brillaient de leur éclat fixe."

 Voilà donc cette manière d'événement que l'on peut comparer à une "extase" au sens étymologique, du grec "ékstasis" signifiant "transport" ;  "Ravissement d’esprit qui, par une contemplation intensetransporte un être hors de la vie des sens."  (Wictionary).

Cette perception d'une nature particulière pourrait également être abordée selon l'expérience du "sentiment océanique" , cette "notion de psychologie et de spiritualité inventée par Romain Rolland qui se rapporte à l'impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l'univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi ») parfois hors de toute croyance religieuse." (Wikipédia).

  Voilà ce qui peut surgir de sa propre rencontre avec le monde lorsque tout se met à rayonner avec harmonie autour de soi. Sans doute faut-il avoir une certaine disposition d'âme, manifester une inclination à la poésie, une libre attirance pour l'ouverture à la métaphysique, un attrait pour la méditation intellective, mais ceci peut visiter tout un chacun à condition qu'il consente seulement à faire l'inventaire de ses affinités avec ce qui, apparaissant, ne le fait qu'à être porté au sublime. Sans doute en de bien rares instants. Mais c'est cette même rareté qui accorde l'être que nous sommes à cette amplitude du monde toujours libre qui porte sa propre vérité dans l'accomplissement du Simple. 

 

                                                                  

 

 

 

  

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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 07:38
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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 08:32
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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 08:08

 

"La ligne flexueuse".

 

 

llf1.JPG 

 Œuvre : Sibylle Schwarz.

 

 

 

« Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M.

Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise

par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de

serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel.

« Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière

dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie

en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

 

Henri BergsonLa pensée et le mouvant (Chapitre IX).

 

 

 Si le mot de Léonard de Vinci peut s'appliquer à une œuvre, c'est bien à celle que nous livre actuellement Sibylle Schwarz, continuel lacis de lignes par lequel surgit le monde et, singulièrement, la figure féminine dans toute sa "flexuosité". Car, à tracer seulement quelques lignes sur la feuille de Canson et voici que se présente à nous ceci qui est identifié à la personne humaine. Ce qui est passionnant, dans toute œuvre d'art, c'est de tenter de mettre à jour les conditions de l'émergence des formes et, sauf à supposer qu'elles aient existé de toute éternité comme dans l'empyrée platonicien, il nous faut bien consentir à en retracer l'apparition en son phénomène. Alors il nous reste à imaginer l'Artiste dans la lumière neutre et nordique de son atelier, un fusain ou bien une encre de Chine à la main. "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui" (Mallarmé) est là, sous la main, tremblant de recevoir ce qui va inaugurer un nouveau jour, à savoir l'apposition d'un signe sur le silence blanc de la page. Toujours l'hésitation première, le suspens, la tension intérieure sans laquelle il n'est pas d'œuvre possible. Car c'est bien d'une effraction dans le monde dont il s'agit. C'est bien du corps même de l'Artiste que va avoir lieu l'effusion. Il y a de l'affect en réserve qui va s'actualiser et donner "lieu" à l'œuvre. Entendons accorder place et situation parmi les pluralités mondaines.

 La main, soudain, survole le papier dans un geste aérien, lequel tient tout autant de la chorégraphie que de l'intuition et, déjà, les premières lignes apparaissent qui disent le sujet dans sa visibilité. Lignes qui se croisent et convergent, se rassemblent et s'écartent comme pour mieux circonscrire l'espace plastique qui s'ouvre. Impression de facilité, de naturel dont le prolongement "logique", pour le Regardant, est de penser à cette Muse invisible qui guide le geste alors que naît une forme harmonieuse, signifiante, comme si un destin, de tout temps, l'avait tenue en réserve, attendant le moment propice à sa révélation. Mais, à proprement parler, il n'y a pas d'extériorité d'où se présenterait la ligne, le trait, l'esquisse  que l'Artiste, remis au simple rôle d'exécutant, n'aurait plus qu'à nous révéler en traçant sur l'aire disponible les nervures d'une figure préexistante. C'est un peu de son corps, de son esprit, de son âme dont le Créateur nous fait le don. Traçant l'effigie féminine, c'est rien de moins qu'un écho de sa propre anatomie, qu'une vibration de sa chair qui sont en jeu. La main qui trace n'est jamais séparée de l'âme qui existe. Elle en est le naturel prolongement, de la même manière qu'elle est la pointe avancée de la conscience, la lumière par laquelle quelque chose d'une existence singulière se donne comme objet du monde privilégié, puisque figuration de l'art.

 

 llf2

 

  Mais ces quelques considérations générales sur les conditions originaires de l'œuvre ne doivent aucunement occulter cette œuvre-ci et ses particularités. Qu'y voyons-nous qui nous interroge et mérité que nous en méditions le contenu ? Ce qui, manifestement, s'y éclaire d'une façon évidente, c'est cette curieuse ubiquité au travers de laquelle transparaît l'être, comme s'il possédait une qualité intrinsèque de dédoublement. Si nous regardons attentivement la surface commise à ces étonnantes superpositions, nous y repérons aussitôt un genre d'enlacement unissant, dans un couple fusionnel l'Amant et l'Aimée. Ceci est assez clair pour qu'il soit inutile d'épiloguer à son sujet. Et pourtant, sommes-nous si sûrs d'avoir mis à jour ce qui, dans cette apparente confusion des lignes, cherchait à se dire ? Car, si toute œuvre se laisse facilement lire depuis sa surface immédiatement interprétable, ceci ne nous dispense nullement d'en chercher des traces plus profondes, sans doute inconscientes, sans doute cryptées. Mais c'est bien là l'intérêt de toute connaissance que de forer au-delà des simples apparences, lesquelles sont souvent allouées, sinon à quelque mensonge, du moins à la dissimulation de la vérité.

  Il eut été aussi facile de représenter l'Hommela Femme, dans une attitude "naturelle", soit l'un à côté de l'autre ou bien le visage de l'un dissimulant le visage de l'autre. Cette "transparence" comme celle que l'on peut apercevoir dans des dessins de jeunes enfants n'est cependant pas fortuite. Elle indique une intention, elle fait signe en direction d'une fusion, d'une osmose; ces lignes imbriquées l'une dans l'autre portant le nom d'Amour. C'est de cette façon que ce mot tellement galvaudé peut se tracer dans l'espace graphique.

 

llf3.JPG  AMOUR.


 Et, à partir d'ici se pose la question de savoir pourquoi cette forme-ci  plutôt qu'une autre ? Ceci semble lié au moins à deux types d'explications : l'une liée à un problème de temporalité; l'autre à une dimension de SujetTemporalité d'abord, parce que tout geste est conditionné par son moment apparitionnel. Sibylle Schwarz eût-elle différé le moment du dessin et, inévitablement, le graphisme en aurait été modifié. Question d'inspiration, conséquence d'un état d'âme, simple influence de la lumière pénétrant dans l'atelier. Ensuite, tonalité d'une subjectivité s'ordonnant toujours à un vécu déterminé, à des expériences, des connaissances, des inclinations vers tel ou tel type d'esthétique. Barbara Kroll, présente dans plusieurs de nos articles, aurait traité ce sujet sans doute d'une manière plus dense, opaque, à l'aide de peinture plutôt que d'avoir recours au simple trait.

  Ce qui, ici, est intéressant, c'est de voir combien la situation de l'œuvre, son effectuation par l'Artiste est liée, d'une façon intime, on pourrait dire corporelle, charnelle, viscérale à ce que, chacun, EST (il s'agit d'ontologie) selon l'instant qu'il traverse et dont il témoigne, marchant, parlant, dessinant, faisant un geste ou bien émettant une idée. Ce qui est à comprendre, c'est que ce personnage-double, lequel pourrait figurer le portrait de l'androgyne, n'est rien d'autre que la projection sur l'aire libre de la feuille de ce que fut son Auteur sur ce coin de la Terre en cet instant qui décida du destin de cette figuration-ci.

  Et l'image de l'androgyne, cette superbe ambivalence apparaissant comme totalité de l'être puisque réunissant en UN seul genre le MULTIPLE partout dispersé, cette fusion des opposés nous permettra d'effectuer une transition vers l'idée que toute forme vivante - dont le dessin est la mise en scène -, est originairement nécessairement métamorphique; tout ce qui apparaît se transforme sous nos yeux, tout comme nous-mêmes qui sommes embarqués dans le rythme général de l'entropie. Le trait majeur à saisir est ceci, que toute réalité, aussi bien le simple événement existentiel que l'événement hors du commun de l'œuvre d'art ne sont que l'instantané d'un processus métamorphique dont, à sa façon, peut témoigner la venue au jour du somptueux papillon qui aura été successivement, larve, chrysalide et pour finir imago nous proposant sa forme achevée. L'œuvre elle-même est le simple témoin de ce moment ontologique où une forme est apparue alors que d'autres commençaient à se superposer à sa propre visibilité. Cette monstration de la figure-androgyne nous dit ceci, que nous n'apparaissons jamais qu'à imprimer sur la face changeante du monde et des choses ces quelques lignes flexueuses et serpentines qui se nomment aussi, tracesempreintesstigmates. Ce sont ces mêmes témoignages du vivre ici et maintenant qui se trouvent inscrites dans les tablettes d'argile sumériennes, dans l'assemblage monumental des blocs des pyramides et aussi bien sur la "Pierre de Rosette" avec tous ses mystérieux hiéroglyphes qui nous fascinent par leur étrangeté. Tout comme des signes "androgynes"qui voudraient, par leur emmêlement, nous mettre à l'épreuve de la connaissance. "Connaître", étymologiquement, c'est "naître avec". Donc, avec le monde, nous sommes toujours en "co-naissance", ce qui veut dire que nous naissons à lui comme il nait en nous. La chair qui nous porte, tout comme la chair de l'œuvre, dont "les lignes flexueuses" indiquent le chemin, sont des voies par lesquelles nous accomplissons notre être temporel et spatial tant qu'il nous est donné de voir. "Connaître", c'est également « avoir commerce charnel avec », avec tout ce qui fait phénomène ou bien demeure dans le secret de l'invisibilité. Ce secret, il n'y a pas d'autre moyen de le mettre à jour que de dévoiler, grâce à nos "affinités électives", ces sublimes lignes qui nous parlent le langage du partage, qui nous livrent l'arche généreuse de la donation. Toute œuvre vraie est de cette nature qu'elle nous porte au bord de nous-mêmes dans une manière de révélation.

  Nous ne naîtrons à notre être propre, au monde,  aux choses qu'à devenir des Champollion. Il est grand temps de se disposer à être  égyptologues. La tâche nous appelle et nous requiert afin que nous ne demeurions dans notre cécité ! "Lignes onduleuses ou serpentines", nous ne sommes que des rivières qui, un jour avons été sources, en attendant notre déploiement dans le large estuaire. Il n'y a guère que cela à comprendre et à fêter comme il se doit : dans la pure joie d'exister !

 

 llf4.JPG

 La pierre de Rosette.

Source : Wikipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


  

 

 

 

 

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