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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 07:38
Le Petit Vernissé.

Œuvre : Anne-Sophie Gilloen.

Il y avait une fois une colline habitée d'argile et de sable qui dominait l'eau verte d'un lac. A part le cognement des pics-verts sur les colonnes des arbres et la fuite rousse des écureuils dans la chevelure des pins, il ne se passait guère d'autre événement. Tout reposait dans le calme, aussi bien le bleu céladon du ciel que la fuite des nuages dans leurs boules d'écume. Le temps, comme suspendu, jouait à cache-cache avec le fil de l'horizon et les choses auraient pu rester ainsi jusqu'à la fin du monde. Mais un jour que la pluie avait touché de ses doigts d'eau le faîte des arbres et fait ses minces ruisseaux à même le sol couleur de pain brûlé, là, au milieu des meutes de sable, la glaise s'était roulée en boule, à la manière du hérisson. Puis avait dévalé la pente qui coulait vers le miroir du lac. Alors, on ne sait par quel miracle, la petite éminence de terre avait durci, sous l'effet des rayons du soleil ou bien grâce aux feux que de nombreux chemineaux allumaient sur les rives afin de se réchauffer. Quant aux couleurs, certains prétendent que celle du visage était le reflet de la patine des jours; celle des joues venait de la braise non encore éteinte; celle de la vêture suintait des arbres dans leurs atours nocturnes; celle du baluchon due à la lumière des châtaignes; celle du maillot, enfin, était le reflet des fougères que l'aube traversait de ses lignes de clarté.

Et, lorsque le Petit Vernissé avait pris conscience qu'il existait, au même titre que le gland du chêne, le pli de l'air ou bien le vol inaperçu de la libellule, il décida de mêler son existence aux hasards du monde, en voyageur discret cependant, ce que sa taille somme toute modeste lui permettait sans autre forme d'embarras. Mais, étant terre, on n'en est pas moins une manière d'homme, petit, légèrement rubicond, et non moins attiré par quelque nourriture terrestre. Se sustenter, il le fallait bien, mais dans la juste mesure du jour, non en raison d'une gourmandise qui eût incliné à des modes bien superfétatoires. Ainsi, Octave - c'était le nom qui, tout naturellement était venu échoir sur sa modeste anatomie -, Octave donc déambulait sur les chemins, cueillant une baie ici, un pétale de fleur là, le fruit d'une sorbe ailleurs. C'était une sorte de dérive primesautière, de menu enchantement qui le conduisait tantôt en haut de pics encore habités de neige, tantôt sur les rivages d'une mer rutilante de sel, tantôt sur des versants parcourus par la mousse vert-de-grisée et les coulures sanguines des chênes-lièges.

Parfois, depuis son belvédère - Octave aimait voir les choses depuis l'en-haut du monde -, il apercevait, lovés dans des criques couleur de bitume, des villages blancs parcourus du sillage continu des humains. Comme des fourmis pressées de courir, l'on ne sait où, dans un carrousel de mouvements incompréhensibles. Le Petit Vernissé ne savait pourquoi, mais il se méfiait de ces effigies colorées qui s'agitaient en tous sens, comme pris de quelque folie. Car, si Octave était de terre, il était aussi d'intelligence et de cœur, et il faisait de ces vertus aussi bon usage que sa conscience le lui dictait. À l'écart de ce qui vibrait et se perdait en bruits et brusques retournements, il observait la scène en toute sérénité. A mesure que les choses entraient en lui, c'était comme une brise qui le gonflait de l'intérieur, l'ourlait de plénitude. Cela s'irisait contre son épiderme, cela faisait ses bouquets de lumière, ses gerbes de phosphènes, ses étirements de comète et, alors, il se nourrissait à seulement regarder, à seulement emplir ses pores du pollen du monde. Rien ne lui était étranger de ce qui le visitait avec la faveur d'un don de la nature.

En son sein, il archivait tout ce qui lui paraissait bon, digne de recevoir attention et disponibilité : les rires des enfants ricochant sur le blanc des falaises, le vol souple du goéland aux plumes gonflées, les battements liquides de la mer, les corolles des jupes qui flottaient aux terrasses, les boules violettes des oursins qui nageaient à mi eau, les coques bleues des bateaux confondues avec les voix maritimes des pêcheurs. Dans son baluchon, il déposait des copeaux de certitudes, des éclisses d'amitié, des plumes de générosité. Ô ceci ne pesait pas bien lourd, pas plus que la boule de duvet du colibri, pas plus que sa vibration colorée sur l'arcature du jour. Une à peine parution de l'être en sa subtile demeure. C'était cela qu'aimait Octave du fond de sa simplicité originelle. Car, oublieux de lui, de cette naturelle donation de céramique dans la pliure des heures, il savait qu'il ne devait retenir que cela qui faisait sens, à savoir cette arche multiple déployant son ombilic sur la cécité des choses. Il y avait infiniment à voir, infiniment à comprendre, infiniment à emporter avec soi, dans le secret refermé d'un sac que l'épaule ne tutoyait qu'à l'aune d'une juste saisie d'une si belle temporalité. Tout le destin du monde rassemblé dans le recueil du simple. Toute la beauté parlant dans le fragment enfin porté à son incandescence. C'était cela, exister, Homme ou bien Femme ou encore Petit Vernissé, nous disant en termes d'argile et de glaçure le langage infini qui parcourt les chemins de la demeure anthropologique. Exister est une turgescence ou bien n'est pas. Exister est prose fécondée en poème. Exister est disposer de soi dans l'exactitude afin que l'autre, le différent, le toujours accessible s'adresse à nous avec la majesté du signifié.

C'est cela dont Le Petit Terrien était porteur, qu'il nous disait en termes de couleur et de forme, en pâte d'évidence, en cuisson parvenue à son acmé. Toute œuvre suppose ce registre fondateur d'une création, laquelle partant de la matière somme toute banale, familière, s'exhausse jusqu'à un point de phosphorescence. Jamais matière n'est obtuse, fermée, repliée sur un quelconque mutisme. C'est à nous, humains de savoir tirer une leçon dont tout humus - la même racine "qu'humain" -, est le germe initial qui toujours parle en mode crypté alors même que nous sommes les seuls à en posséder les clés. Les choses ne demeurent hiéroglyphes qu'à la hauteur de notre distraction. Merci infiniment à ce Petit Vernissé, de nous avoir disposés, l'espace d'un instant, à l'éclaircie de la clairière. Il y a tant de sombres forêts qui la cernent de toutes parts ! Nous savons maintenant, longeant le lac, apercevant son eau claire, marchant sur la pente escarpée de la colline où roulent les boules de glaise, nous savons qu'il y a pour elles, ces boules, possibilité de chute, cuisson grâce aux rayons du soleil, feux des chemineaux qui terminent la tâche afin que l'œuvre surgisse et conquière le monde dans son incroyable foisonnement. Petit Vernissé, nous t'aimons comme tu aimes ceux qui te regardent et de donnent vie. Incline-nous encore au rêve. Nous ne vivons que de cet espoir-là !

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Published by Blanc Seing - dans Petits Insulaires.
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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 07:13
L'étreinte multiple du monde.

Œuvre : Éric Migom-Peintre.

L'œuvre, jamais nous ne la regardons avec l'exactitude qui conviendrait à la prise de possession du simple objet posé devant nous. Le pichet de terre vernissé, par exemple, nous le visons essentiellement en fonction de son ustensilité : il est le recueil de l'eau destiné à la boisson. Sans doute a-t-il d'autres esquisses - décorative en second lieu -, mais l'affectation première à laquelle nous l'avons destiné suffit à emplir notre entendement d'une nécessaire justification. Ceci veut dire que nous n'aurons guère d'autre question à formuler à son sujet. Mais l'œuvre d'art, la peinture en particulier, ne nous abandonnera pas devant la toile aussitôt regardée. Cette œuvre-ci, d'Eric Migom, exigera de nous plus qu'une simple dérive visuelle, l'entrée dans l'aire du questionnement. Car le monde ne saurait venir à nous par effraction, se retirant sur la pointe des pieds sitôt qu'apparu. Sous le glacis de la surface - cette belle métaphore de l'apparence -, il y a toujours, la vérité de la pleine pâte qui demande à être connue, à être retournée de la même manière que le laboureur met à jour, de la lame de son versoir, la glèbe luisante cernée de fourmillement existentiel. Mais laissons là les considérations d'ordre général afin de percevoir ce que le particulier peut nous livrer à l'aune d'un regard attentif.

Au contact du subjectile, notre œil pris d'une objectivité que la modernité représentative lui a inculquée, s'appliquera d'abord à voir des taches colorées, une moisson de jaunes solaires, des bleus-parme complémentaires pareils à une écume marine, des noirs de bitume, enfin des rehauts de blanc de titane venant porter au-devant de la scène la quête immémoriale du peintre : à savoir nous faire entrer dans son univers onirique, lequel est celui par lequel il nous apparaît comme figure de proue d''un invisible dont Paul Klee s'est fait le chantre dans sa très célèbre assertion : "L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible." Et ce qu'il nous est demandé de nous saisir, ici, c'est de cette dimension d'un geste sacré dont le titre de la toile, " Prière …" est censé devoir nous rendre compte. Mais déjà l'esthétique du titre nous incline à penser. L'éviction de l'article "la" à l'initiale; les points de suspension en finale, tout ceci n'est en rien superfétatoire mais indique, bien au-delà du simple aspect formel, l'intention de nous reconduire à l'essentiel, au fondement de quelque vérité dont, volontiers, notre habituelle négligence se fût aussitôt exonérée. "Prière", ici, veut dire qu'il s'agit de se soustraire à une trop facile disposition à ne percevoir que le geste de l'imploration et de la remise de soi à quelque icône religieuse. "Prière" fait signe en direction d'une exigence plus originaire, portant plus les stigmates d'une éthique que les simples empreintes de la foi. En effet, si l'on ne peut douter que le Modèle du Peintre se voue à quelque chose qui la dépasse, (ce qui, habituellement, reçoit le prédicat de "transcendance") , pour autant cette "chose" ne saurait nous être donnée avec des contours précis, avec la verticalité d'une apodicticité. Regardant, nous doutons, ce qui est renforcé par le traitement expressionniste du sujet que, cependant, une autre manière de voir, celle d'Erich Heckel, par exemple, nous eût conduits à des interrogations identiques.

L'étreinte multiple du monde.

La prière, par Erich Heckel

Source : Éternels Éclairs.

En réalité, nous ne savons pas de quoi cette prière est la mise en image, quel "objet" est au foyer de ses préoccupations. C'est pourquoi, ramenant ce geste à sa signification première, nous sommes en instance de nous-mêmes, de l'autre, du monde et ceci s'explique étymologiquement car "Prière" s'est substitué, dès le XII° siècle, au vocable "oraison", lequel signifiait "assemblage des mots dont est composé le langage". Donc la prière viendrait du cœur même du langage, subséquemment de l'essence de l'homme, de ce que signifiait son apparition parmi la multitude. La prière serait cette singularité par laquelle l'humain dirait son chiffre, signerait sa présence sur Terre. Car le langage prié est cette ferveur qui dit le prodige de vivre, de le savoir et d'en faire l'unique bannière flottant aux quatre vents de la passion, s'élevant aux mille étoiles qui brillent dans la "claire nuit de l'angoisse". Prier, quel qu'en soit le socle explicatif, la motivation, le désir rubescent est cette résurgence de soi, cette élévation au-dessus de ce qui rampe, qui clôture et restreint à l'orbe des contingences. Ni le rocher, ni l'oiseau ne prient. Il faut l'entièreté de la conscience, la totalité de la connaissance de soi, de l'altérité afin qu'une chose telle que la prière fasse sa floraison.

Et maintenant, il s'agit de savoir de quoi la prière est la manifestation. Bien évidemment, aucune explication rationnelle ne saurait se substituer à l'unicité du sentiment ressenti, intériorisé. Seule la métaphore, grâce à son pouvoir imageant, sera en mesure de nous faire pressentir la nature d'un acte aussi mystérieux qu'alloué à la confidence. Et, bien plutôt que d'en dévoiler les lignes les plus apparentes, qu'il nous soit au moins permis de dire ce qu'elle pourrait être, si, d'aventure, nous pouvions lui fixer quelque destinée. Donc la métaphore. Donc l'arbre, cette ressource à nulle autre pareille. Le sens en est inépuisable. Mais une manière de mince propédeutique s'impose afin que le théâtre naturel dans le cadre duquel fonctionne la métaphore soit correctement saisi. Nous faisons la thèse que toute prière se développe nécessairement à partir de trois sites différents mais complémentaires afin qu'elle soit en mesure de rendre compte de la dimension totalisante de son caractère sacré, universel, inscrite en tant qu'archétype dans la psyché des Existants. Prier a la même valeur symbolique pour le peuple aborigène de Nouvelle-Guinée, pour le prédicateur méthodiste, l'adepte du taoïsme, l'alchimiste, l'athée ou bien le libre-penseur. Dans tous les cas il s'agit de se relier à soi, à l'autre-que-soi. Il s'agit toujours d'un mouvement, d'un passage, lequel part d'un intérieur pour s'en affranchir temporairement avant que d'y retourner métamorphosé par la richesse d'une quête singulière. Le Prieur est celui qui, demeurant en soi, expérimente en trois cercles concentriques s'élargissant à la mesure du Tout, le lieu, la contrée, le monde. Reporté à la sphère du végétal, le Prieur est cet arbre isolé dans l'espace qui, d'un même empan de son recueillement, est en même temps bosquet et forêt, un et multiple. Seule cette ressource du plus grand que soi confère à la prière son caractère de migration hors de soi, puis de retour dans son aire

propre à des fins d'accomplissement.

L'Arbre-de-Soi, d'abord, puisque c'est bien nous, les hommes, qui formulons la question. L'Arbre-de-Soi (autre nom pour dire l'humain individuel en prière) est pur souci, à partir de ses racines mûrement fléchies dans le sol ombreux, de se hisser, ramures levées dans l'éther, à la conquête de l'espace ouvert s'offrant à lui. Ceci veut dire pure donation vers cette liberté, laquelle donne accès à la vérité. Ce n'est qu'à l'aune de sa libre élévation dans la trouée du ciel que les rameaux connaîtront la profusion végétale, la croissance, l'accès à la lumière fécondante, prodigue en événements de toutes sortes, à commencer par la vie.

L'Arbre-de-l'Autre, ensuite. De l'Autre-Humain en première instance, mais aussi de l'Autre-Animal, ce compagnon de l'homme, de l'Autre-Chose qui trace le cadre ordinaire de notre quotidienneté. Mais retenons l'Autre-Humain afin que, métaphoriquement, nous puissions porter le débat bien au-delà de considérations réifiées par nature. L'Arbre-de-l'Autre ( prier avec et pour l'Autre) avec lequel nous dialoguons toujours : c'est le même vent qui traverse notre architecture de bois et fait vibrer les yeux de nos feuilles. Nous, les Arbres-Humains, sommes "condamnés" ( à prendre ici dans son sens de nécessité ontologique, non en raison de quelque incontournable dette) à nous rassembler autour de la clairière où se pressent les vagues vertes de nos frondaisons. Liés nous sommes par essence, tels le lierre et celui qui lui offre logis et assistance afin qu'il puisse assurer sa croissance. C'est de concert qu'ils naviguent vers le haut de la canopée et c'est bien cette marche liée par un commun destin qu'il faut apercevoir, plutôt qu'une polémique qui résulterait d'un hôte envahi par un soi-disant "parasite". Cette visée est d'ordre purement anthropologique. Rien, dans la Nature n'est prédateur alors que l'autre serait "victime". C'est la loi simple de l'entropie que de croître selon sa propre ressource et de céder la place à plus fort que soi : ceci s'appelle, tout simplement : La Vie.

Enfin L'arbre-du-Monde (prier en osmose avec le monde), lequel est la totalité dans laquelle chacun se fond, tout en en faisant partie. Ici joue la subtile dialectique du contenant et du contenu. Chacun est macrocosme d'un microcosme étant à son tour, microcosme d'un macrocosme. C'est donc d'un entrelacement dont il s'agit toujours, l'homme n'est homme qu'en raison de la fourmi, des montagnes, des planètes. La forêt n'est forêt qu'en raison des taillis, des futaies, des grumes qui élèvent dans l'espace leurs colonnes sans fin. Donc prier le Monde, c'est faire corps avec lui, c'est à la fois être et se sentir bouleau, chêne à l'immense architecture, mais aussi brindille que le vent disperse à l'horizon.

Sans doute, à être méditée dans une perspective non religieuse, avons-nous fait dériver la prière de ce qu'elle est habituellement, à savoir intercession afin d'obtenir une faveur; confession pour avouer quelque faute et être gracié; gratitude dans une visée de remerciement, l'existence étant considérée comme l'oblativité suprême. C'est donc en direction d'une prière "ontologique" assumée comme oraison silencieuse que s'est effectuée la lecture de son sens : Soi dans un sentiment d'élévation; l'Autre avec lequel réaliser l'indispensable enlacement; le Monde qui nous tisse tout autant que nous le tissons. C'est toujours dans cette incroyable polysémie que s'inscrit la marche de l'homme, non dans le règne d'un superbe autisme. Par nature nous sommes reliés. Aussi bien à cette peinture qui dit, en termes plastiques, cela qui vient d'être tenté en esquisse verbale. Le Modèle qui nous est donné à voir est ce tourbillon qui, partant de soi, prie d'abord du site de sa propre demeure - son corps -, en direction de cet Autre dont l'énigme reste toujours à résoudre, alors que le Monde, proche et lointain fait son bruit de crécelle et que nous ne voulons demeurer ni sourds ni aveugles. Regardons, entendons, il y a tant à saisir !

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 07:57

(Ceci est à lire comme une thèse entièrement imaginaire sur le monde, sur l'Homme qui y demeure et en invente, à chaque instant le tissage polychrome que, sans cesse, il déroule, comme le Métier à tisser des Dogons amène l'être à la Parole, le grincement de la poulie étant cette singulière symphonie par laquelle se connaître en tant qu'Existant en même temps qu'une cosmologie prend corps et fait sens.)

L’hélice grise.

Source : Sting Tung.

Ladder - avec ‎מירי ארגז‎.

Voici ce qu’il aurait fallu faire, mais faire vraiment, sans délai, sans tergiversation. Sortir de soi comme on retourne sa peau. Alors il y aurait eu un océan pourpre, des dentelles de peau, des nacres de ligaments, des griseries de moelle, des théories de téguments, des échardes de souffle, des battements de cardia, des effilochements de pensée. Oui, c’était essentiellement à cela qu’il fallait consacrer son énergie, à libérer le plein afin que, dans la courbure du vide, puisse s’inscrire le gonflement de la Vérité. Non relative, non racornie, non enkystée derrière une coupable irrésolution, non dissimulée derrière la première fuite venue, non inclinée à la couardise et à l’esquive en forme d’heure triste, non disloquée et abortive dans quelque fente d’envie ou bien réfugiée dans une obsolescence native. Non, cela suffisait de ruser, d’adopter profil bas, de plier son échine en forme d’hyène et de se couler dans la perte du jour avec des manières d’abrasives perversités. Des Autres, il n’y avait nul secours à attendre, nulle main tendue, sauf des doigts en forme de crochets et des effusions hémiplégiques. Les Autres vivaient pour eux, bien au chaud dans leur caverne de peau, bien alloués à la densité de la grotte originelle, intimement soudés aux chiots contingents, non par amour, non par générosité, non par altruisme, seulement afin de mettre à l’abri leur museau chafouin dégoulinant de lait. On lui demandait quoi à la Louve nourricière ? On lui demandait les mamelles, on lui demandait la vie. Pas même l’existence. Pour exister il fallait réfléchir, bâtir des hypothèses, se confronter à des théories, chatouiller des concepts, se projeter dans un possible avenir, réaliser les extases temporelles par lesquelles se dissocier du néant. C’est tout cela qu’il fallait faire à la fois et l’on préférait demeurer au centre de sa boule de poils, museau humide, sexe flasque, ombilic plié en germe, si près de cette étincelle dont on sortait à peine, si près de cette puissance onirique, sans mémoire, sans amplitude, sans réelle emprise sur quoi que ce soit sinon de demeurer et de n’en rien savoir.

Être consigné à son abri comme la diatomée est circonscrite à son protoplasme en forme d’illusoire transparence. C’est de ceci dont on était saisi et l’étonnement se dissimulait encore à notre entour avec des discrétions d’ellipse. Pour la grande aventure anthropologique, tout restait encore à voir, à comprendre, à tester du bout des lèvres. Il y avait comme une immense aporie constitutive des choses et tout se dissimulait dans le tout, sans fin ni commencement, comme une plainte, un sanglot qui aurait parcouru l’univers à la manière des cheveux des comètes, ne prenant jamais acte de la traînée d’écume dont, en grande partie et d’une façon essentielle, elles étaient constituées. Une conscience d’avant la conscience, tricotant une maille à l’endroit, une maille à l’envers, genre de Pénélope défaisant chaque jour le métier de la veille. Dans la trame du tissage, parmi les allers-retours de la navette prosaïque, il fallait introduire la césure, il fallait déchirer le voile du réel, non pour lui faire rendre raison, le monde n’est jamais cela, mais pour l’amener à paraître dans la forme d’une énigme au moins partiellement lisible. Alors voici ce qu’en tant qu’esquisses humaines il fallait faire afin de se départir de cette constante animalité dans laquelle nous entretenait une inclination aussi primitive que propice à tout remettre dans le cornet du Destin, avant même que le temps ne s’inverse et ne nous dépose de l’autre côté du monde, condamnés à errer indéfiniment à la recherche d’une hypothétique Terre Promise.

Disons, c’est un Matin des Origines et rien ne se distingue de rien, si bien que la vision est encore operculée, pliée dans sa bogue de tissus. On est au milieu de la mangrove, emmêlé aux lourdes racines des palétuviers, parmi les battements de l’eau lourde et les vagues de limon. Des crabes aux pinces levées, nous ne percevons guère que les déplacements ambigus, les claquements de pince et il s’en faudrait de peu qu’ils ne procèdent à notre extinction. Cependant, de ceci nous ne saurions être affectés, notre conscience embryonnaire s’essayant à associer le puzzle primitif avec des gestes hésitants, encore poinçonnés de néant. Le jour n’est encore qu’une brume compacte, gélatineuse et tout bouge avec des flottements de poulpe. Longue dérive à la consistance de résine alors que les rumeurs de la Terre ne sont que des boules d’étoupe chutant dans le vide.

Puis, on ne sait pas très bien comment, cela est venu ce dépliement de corolle, cette efflorescence qui n’en finissait pas de faire ses chatoiements, ses dialogues de comptine. C’était comme un chant qui serait venu du Ciel avec des écumes blanches d’oiseaux et des ailes de nuages, des glissements d’air et des perles de pluie. Cela entrait dans le golfe des oreilles avec des flux si doux, cela s’installait dans l’aire souple de la bouche, cela lustrait la peau avec la délicatesse de la lagune à frôler l’anse des rives. Cela faisait naître. Cela dépliait les rémiges de la conscience. Cela s’étoilait jusqu’aux confins de l’ombilic. Les mains étaient prises du vert amande des feuillages, les pieds comptaient leurs doigts sur les bouliers multicolores des enfants. Alors, de là où l’on était, le cristallin s’ouvrant à la lumière, la pupille forait son puits d’obsidienne, on pouvait REGARDER, - ce prodige -, on pouvait se saisir des choses et les déposer sur la pointe extrême de son envie de connaître. Car, ici, depuis l’Hélice Grise, tout prenait sens avec l’amplitude d’un cosmos. Tout apparaissait en fragments polychromes dans les fines ciselures des kaléidoscopes. Tout parlait le langage de la beauté. En bas, tout en bas, la mangrove était loin qui faisait ses écluses d’eau saumâtre et ses glissements d’anaconda. Tout demeurait dans l’indistinction, l’inachèvement, comme si la vie sur Terre n’était que végétative, repliée en boule terminale de fougère. En attente d’une fécondation. Mais c’était bien le regard dont on avait reçu le don qui illuminait le tout du Monde. C’était la lame du phare faisant son infinie rotation qui sortait les choses de leur densité primaire. On regardait la libellule de cristal et d’émeraude et celle-ci prenait son envol pour nous dire la merveille d’exister. On regardait le luxe polychrome du caméléon et il déroulait sa langue de gemme pour se saisir de ce qui passait à sa portée : des grains de lumière, des perles de rosée, des feuillaisons de poèmes. On regardait la crête de la montagne et elle s’ouvrait pour nous dévoiler les cristaux qui éclairaient ses flancs tachés de nuit. C’était une ivresse que de se laisser emporter par cette Hélice Grise qui nous possédait de l’intérieur, grande vague déferlant tout contre les voilures de l’esprit. Un immédiat gonflement du sens courant jusqu’à la courbe dernière d’une nuit toujours disponible, toujours fécondante. Car il n’y avait pas de barrière pour délimiter les vastes territoires de la pensée, car il n’y avait pas d’obstacle élevant sa herse devant les élans de l’intellection. Tout était là dans l’évidence et l’on flottait dans cet espace qui, tout à la fois, était un non-lieu et la totalité des lieux, un non-temps et la totalité des instants portés à l’incandescence. Tout infiniment disponible, tout immédiatement selon la donation d’une corne d’abondance inépuisable, manière d’éternel retour du même, mais sans connotation péjorative, sans la férule d’une pensée tragique et les filets fuligineux du nihilisme. L’exact opposé, le pur diamant surgissant de son filon de bitume avec l’insistance d’une pensée exacte.

Et cette Hélice dont jamais on n’avait aperçu la forme en quelque coin de la Terre, d’ici, de cette élévation, de cet éther on en voyait les nervures internes, la sublime rotation, l’infinie architectonique. C’était une grenade qui s’ouvrait et libérait la turgescence de sa chair, faisait s’écouler l’ambroisie serrée de ses milliers de graines, chaque graine contenant un monde en miniature, un microcosme avec ses failles et ses monts, ses gorges et ses chapeaux de fées, ses météores plantés dans l’écume bleue du ciel, ses sources d’eau vive et ses cataractes d’argile douce, ses coulées de lave rouge et ses soufres volcaniques, ses acequias gorgés de bulles et ses dunes d’herbe couchée sous le vent. C’est tout cela qui, d’un seul empan du regard, naissait à même la pente aiguë des certitudes. On était plongé au cœur de la matière, là, au centre du magma en fusion, près des boules de chrome et des gisements de mercure, environné de fleuves étincelants comme mille glaciers.

L’hélice grise.

Tout ceci était si étrangement semblable à l’étonnante hélice d’ADN, avec ses rotations, ses attaches énigmatiques, ses merveilles de symétrie. On était infiniment inclinés au bord du mystère, les mains repliées en forme de points d’interrogation, la pensée soudée à chaque spire, à chaque mouvement comme si, de cette constante agitation, pouvait naître la réponse à la question qui ourlait le ciel de ses épineuses questions depuis la fondation des astres. Une lumière bleue, phosphorescente, faisait ses flux et ses reflux, cascadait sur l’éminence claire de la sclérotique, tombait, délaissant l’aire de porcelaine pour s’invaginer au profond de la pupille, se partageant sur la proue du chiasma, s’écoulant longuement dans les fibres tressées comme une mèche de métal pour finir par un prodigieux éclaboussement sur l’écran courbe de l’aire occipitale. Feux de Bengale, éclairs surgissant de l’obscur, crépitements, irisations, étoilements, queues de comète, fusions, vertiges colorés, images holographiques, reliefs chromatiques, calcites bourgeonnant, éclats lapidaires, déchirures d’émeraude, jets d’azur des lapis-lazuli, feux cristallins du rubis, évanescence blanche de l’aigue-marine. Une géométrie colorée disposant sa généreuse sémantique alors que tout, dans le corps libéré de pesanteur, se teintait de douceur et de plénitude. Les mots étaient devenus lumière, les gestes flocons, les pensées cendres en sustentation. Intense floculation de l’univers dont on était le centre pris d’ivresse, de subite vitesse alors que l’immensité paraissait aussi immobile que le vol cloué dans l’air du colibri.

Et puis, cette impression de flottement alors qu’on se penchait au-dessus de la dentelle des balustres. Tout en bas, la Terre était cette boule couleur d’eau perdue au milieu de l’éther. Une simple miniature avec ses minuscules chalets de bois - jeux de construction pour enfants -, ses tours comme des jeux d’échecs, les veines des routes qui sillonnaient la peau beige, les toiles d’araignées des ponts suspendus, la flaque mauve des lacs au couchant, la résille des rues, le clignotement des phares, l’ovale des dolines cernées de la neige grise des moutons. C’était si bien aussi de voir les menues brindilles des hommes faire leur incessant croisement de fourmis arboricoles, tantôt montant aux échelles, tantôt s’engouffrant dans les goulots de ciment du métro, tantôt s’assemblant en essaims denses aux terrasses clouées de glycines mauves. D’ici, tout semblait si facile, éthéré et le labeur éreintant des humains, leur insistance à être des ouvrières de ruches, tout semblait tellement dérisoire. Et les combats, les guerres fratricides, les exactions, les pogroms, les génocides, les luttes fratricides, combien ceci était teinté de ridicule, d’orgueil, de sombre vanité. Vus d’en haut les problèmes étaient infinitésimaux. Question d’échelle. Question de point de vue. C’était comme si les pensées, autrefois aliénées par la pesanteur du monde, avaient été prises de légèreté, mais non de profondeur, devenant agiles comme le vol du gerfaut. Les solutions, parfois, souvent, surgissaient à l’improviste, avant même que les questions ne se soient posées, le calcul se réduisait à des opérations de cour d’école, la métaphysique fondait, abandonnant son « méta » pour ne conserver que la Physique d’Aristote, donc la souveraineté de la Nature. La Politique n’avait besoin ni de nobles assemblées ni de savants dialogues sur quelque agora que ce soit puisque la Société était placée sous le régime du souverain Bien et que personne donc ne se fût hasardé à en déranger le formidable ordonnancement. Nulle Religion à l’horizon car les idoles étaient à foison : le ravissement du regard supplantait celui procuré par l’exercice de la foi. L’Histoire s’écrivait sans recours aux scribes des événements puisque vivre, simplement, au jour le jour, était événement en soi, le plus précieux qui soit. Quant aux nourritures terrestres elles étaient bien évidemment supplantées par les spirituelles et le commerce d’une constante intellection. Ouvrir les yeux et l’on pensait. Ecouter une musique et l’on pensait. Soulever un objet et l’on pensait.

La Terre n’était pas seule à être aperçue, à être métamorphosée par l’expérience d’un regard nouveau. Le Ciel, on le questionnait aussi. Ou, plutôt, on en traçait l’hypothèse, la condition d’apparition, l’esquisse phénoménale. En réalité le Ciel était cette constante abstraction qui survolait les cimaises humaines sans qu’elles en fussent bien conscientes. Le Ciel que l’on désignait le plus souvent par le mot aérien, subtil, « d’éther », quelle consistance avait-il, quelle était sa matière, son poids ? Existait-il des rues, des avenues, des collines, des arbres ? Y avait-il des êtres de chair à côté des éphémères Chérubins ? Alors, ne recevant de message du Ciel, on se hissait tout en haut de l’Hélice mais tout se perdait dans une brume diaphane dont le silence paraissait infini. Décidemment, il n’y avait rien à attendre du Ciel, hormis ce que l’on y avait placé depuis des temps immémoriaux, c’est-à-dire à peu près rien : quelques sautes de vent, des pliures de nuages et quelques plumes d’oiseau faisant leur danse souple parmi les lames d’air. Mais, à l’évidence, de simplement être sur l’immense Passerelle Grise et l’œil intérieur s’ouvrait, celui de l’imaginaire, celui de l’intuition. Il suffisait de le laisser venir à soi dans la sérénité. Alors, voici ce que l’on percevait. Le Ciel n’existait pas. Le grand dôme bleu n’était, en réalité, que la courbe inversée des océans, lesquels partageaient leur intensité colorée avec l’immense banlieue terrestre. Ou, plutôt, le Ciel existait, mais comme simple émanation des Hommes. La Terre, ils l’avaient entourée d’une enveloppe, genre de membrane pareille à l’univers amniotique qui les avait amenés à paraître sur la grande scène de l’exister. C’était une manière de seconde matrice entourant la première, la fondatrice. De cette façon ils pensaient s’exonérer de mourir. Leurs vies étaient censées recevoir, comme par un subtil phénomène d’écho, leur ressourcement infini. La respiration qui s’exhalait de leurs poitrines étroites et souvent obséquieuses, voici que, réverbérée par la paroi de verre translucide, elle leur revenait légère, évanescente, genre de nutriment existentiel par lequel ils s’élevaient à de pures pensées. Les pensées montaient de leurs cerneaux gris ricochaient sur les parois du monde avec un son cristallin faisant retour au logis avec d’infinies idées dont jamais on ne pouvait épuiser le sens. Le sens sourdait de leur peau comme l’eau de la faille de calcite, se chargeait de précieux minéraux qui revenaient féconder leur conscience. Leur conscience, ils la projetaient en direction des comètes auprès desquelles elle faisait moisson de pierres de météorites, lesquelles contenaient un savoir pléthorique. Le savoir se dilatait au contact de l’éther qui s’accroissait à rencontrer les épaulements de la nuit qui hébergeait les étoiles qui n’étaient que les yeux des hommes surveillant la glaciation des espaces illimités. C’était une pure giration des choses, un éternel cycle temporel vivant de son propre mouvement. C’était un spectacle étonnant que de voir, depuis le moyeu de l’Hélice, les choses faire leur continuel sabbat, leur danse de Saint Guy, leurs minuscules entrechats. C’était donc cela, exister : bouger, s’animer, s’abriter sous la grande verrière couleur d’espoir et s’en remettre pour l’éternité à ce mouvement perpétuel, à cette immense scansion, à ce rythme de balancier qui disait, en même temps, l’appartenance à l’arche du temps, à la courbure de l’espace. Les Passeurs, accrochés au bastingage, flottaient infiniment, se questionnant sur la vacuité des choses et l’insignifiance de l’arbre, de l’oiseau, de la cruche tant qu’on ne les avait pas dotés du bagage adéquat à leur errance sur Terre. Il fallait donc penser, jeter des ponts sur le vide, tricoter des mailles pour combler le néant, il fallait donc avancer les mains tendues vers l’inconnu, comme les somnambules et s’essayer à deviner ce qui se trouvait ici ou là, genre de colin-maillard, s’en emparer comme d’une probable certitude, il fallait questionner et tâcher de savoir.

Et il y avait un savoir des choses à intuitionner immédiatement à seulement apercevoir la naturelle sustentation de l’Hélice Grise. Une rapide observation permettait de s’apercevoir qu’elle flottait, à mi-chemin de la Terre, à mi-chemin du Ciel, à distance des Divins et hors d’atteinte des Mortels. Ce qui voulait dire que ses Passeurs - car c’était de cela dont il était question -, se tenaient dans un genre de sustentation, d’équilibre parfait qui les situaient au point exact des polarités de ce qui, pour l’Homme, de toute éternité avait fait Sens et surtout Question avant même que de faire Sens. La Terre était la matrice d’une lourde matérialité ; le Ciel le lieu inatteignable par essence des entités célestielles, Anges et autres présences Chérubiniques ; les Mortels étaient le lieu où la finitude s’enracinait comme son lieu le plus probable ; les Divins, qu’ils soient issus du Mont Olympe ou de celui des Oliviers étaient l’espace sans horizon, sans temporalité d’où rayonnait la pure Transcendance. Or, étant Homme sur Terre, l’on n’était point libre de ses mouvements. On était attaché à la glaise - dont on provenait bibliquement parlant -, on était sous le regard de Zeus, de son foudre et de ses trois éclairs : le premier en guise de semonce, le deuxième pour frapper et le troisième pour mettre fin au monde. Ensuite Dieu nous tenait dans sa main punitive afin de nous renier définitivement si on ne le reconnaissait par pour le Maître Absolu. Enfin, on était Mortels, infiniment Mortels, d’ailleurs personne n’avait échappé à la Trappe Néantisante. Cela paraissait définitif et non reproductible. Enfin, les choses étaient comme cela sur Terre, ce qui, du reste, ne l’empêchait pas de tourner.

Certes, la situation aurait pu être désespérée si l’Homme n’avait possédé le Langage, ce qui, au demeurant, déterminait son essence. Demandez donc à un perroquet de parler ou bien aux abeilles de tenir un prétendu langage et vous verrez que le prédicat d’essence se rapportant à la Parole de l'homme n’est pas une simple figure de rhétorique ! Donc l’Homme, pris au milieu de ces tourmentes, plutôt que de se considérer perdu, se mit à écrire des Poèmes, à savoir la sublimité du Langage. Il se mit aussi à donner l’Art aux choses, ce qui, avec le Langage demeure dans la présence bien après que l’homme s’en est retiré. Et, ici, il convient de retrouver une rigueur que la giration de l’Hélice nous avait un instant, ôtée. Afin de comprendre cette situation singulière de Passeurs - entendons de Médiateurs -, entre les instances, les Polarités qui animent le Monde et le configurent, il faut aller en terre heideggérienne, plus particulièrement du côté de la Conférence « La Chose » afin de percevoir cette dimension étonnante - au sens de l’étonnement, du « thaumazein » philosophique - donc cette figure étrange du Quadriparti, lequel rassemblant en son sein la quadrature ontologique la remet au Dasein, à savoir à l’existence humaine. La méditation sur la chose nous permet de comprendre la situation de l’homme dans ce « Monde » qu’il ne faut pas seulement entendre comme cosmos, univers physique - certes il l’est au premier degré -, mais surtout le « Monde » en tant que configuré par l’être-de-l’homme qui, le regardant, ouvre la clairière infinie du sens, de la compréhension, de l’interprétation de ce qui s’adresse à nous, aussi bien dans la simplicité de la terre que dans l’éloignement du ciel, la transcendance du divin, le destin de la finitude clôturant notre questionnement sur les choses. Ceci n’est pas à lire comme une « digression », mais comme l’une des facettes les plus éclairantes de ce que voudrait montrer, symboliquement, la dimension ouverte de l’Hélice Grise. De cette dernière, c’est bien la Chose de l’Art, de la Philosophie, de la Métaphysique qui devient visible à chaque fois. Il y faut cependant un effort de la pensée pour faire de la « Dite » phénoménologique, non une saisie « logique », mais bien « ontologique », donc orientée vers un chemin de concert avec ce que « être » veut dire, jusqu’en son essentialité, sa radicalité. Sans cette exigence, rien ne saurait être lisible. Ecoutons la Conférence :

« La choséité de la chose demeure en retrait, oubliée. L'être de la chose n'apparaît jamais, c'est-à-dire qu'il n'en est jamais question. » Prenant l’exemple d’une cruche mise en forme par le Potier, Heidegger nous indique que cette dernière, la cruche, « déploie son être dans le versement de ce qu'on offre ». Ce qui veut dire que la cruche n’est pas seulement à regarder comme un simple objet manipulable d’une manière contingente, seulement « préhensible », mais qu’elle est ce contenant précieux par lequel une libation peut être offerte aux dieux. Ici commence alors, comme depuis le centre de l’Hélice compréhensive heideggérienne le déploiement d’une fascinante analyse phénoménologique :

« Dans l'eau versée, la source s'attarde. Dans la source, les roches demeurent présentes, et, en celles-ci, le lourd sommeil de la terre qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l'eau de la source. » (…) « Dans le versement du liquide offert, la terre et le ciel, les divins et les mortels sont ensemble présents. »

Cette totalité que l’homme recompose installe la totalité de l’être, ce que le Philosophe nomme le « Quadriparti », soit la coalescence de la terre, du ciel, des hommes et des dieux.

« La chose déploie son être en rassemblant. Rassemblant, elle fait demeurer la terre et le ciel, les divins et les mortels. » (…) « Le quadriparti uni du ciel et de la terre, des divins et des mortels, qui est mis en demeure dans le déploiement jusqu'à elles-mêmes des choses, nous l'appelons le monde.»

Heidegger convoque, en premier lieu ce qui est le plus familier à l’homme, à savoir cette Terre qu’il côtoie quotidiennement sans toujours en percevoir la portée essentielle, de même que le Ciel vers lequel, le plus souvent, il ne porte guère son regard. Pourtant, accoupler Terre et Ciel est la plus sûre façon de faire apparaître ce qui dissimule, comme placé en réserve : l’être. Mais cet être aussi énigmatique qu’impalpable, on ne saurait emprunter de meilleure voie pour essayer de s’en saisir que de faire apparaître ceux qui, précisément, disent cette énigme par le truchement de la Parole : Les Divins et les Mortels. Ainsi doté du Jeu en son ensemble, l’homme devient ce Passeur donnant lieu au Monde, donc délivrant l’être de la chose de sa constante occultation.

« Le monde et les choses ne sont pas l'un à côté de l'autre, ils passent l'un à travers l'autre. »

L’être, de ce fait, est présent en totalité. L’art, comme le Poème sont deux modes essentiels du se-présenter pour ce qui nous fait face et ne demande jamais qu’à être adéquatement saisi. Si la démarche phénoménologique heideggérienne est saisissante, elle trace de surcroît l’ouverture d’une compréhension du monde, non comme nouveau paradigme de la connaissance, lequel demeure extérieur à son objet, mais à la manière d’une saisie ontologique immédiate et intérieure à celui qui la pense, saisie de ce qui, pourtant, demeure le plus voilé, le plus secret. C’est à une telle perception du réel que voudrait modestement participer cette métaphore de « l’Hélice Grise », comme si, depuis son enroulement intime, il s’agissait de s’immiscer dans l’intimité des choses et d’en appréhender la source vive.

Vivant au sein même de l'hélice, dans son vertigineux tournoiement, on n'avait plus guère d'attache terrestre, ni par le corps, ni par la pensée. C'était comme d'être en apesanteur, quelque part dans le vide, mais un vide étrangement doué d'une heureuse plénitude. On levait ses yeux vers le sommet du Convertisseur Ontologique - on commençait en effet à comprendre de quoi il retournait -, s'attendant à y voir des nuages, des fuites libres d'oiseaux, des coulures de vent, peut-être l'aile d'écume d'un Ange ou bien le visage transparent de Dieu. Mais rien de ceci ne s'installait à l'horizon de la vision. Ce que l'on voyait et ceci, triplement, d'abord avec les yeux corporels, ensuite avec ceux, perçants, de l'esprit, ensuite avec ceux, déployants de l'âme, c'était ceci :

Tout en haut - mais il n'y avait plus de réelle dimension, la quadrature spatio-temporelle gagnant toute l'étendue du site disponible, - tout au-delà du concevable donc, possédant la forme d'une ellipse de lumière, genre d'outre infiniment tendue sur ses parois translucides c'était rien de moins que la mystérieuse et précieuse chôra platonicienne qui dépliait ses immenses voilures, alors que son intérieur, affecté d'une clarté pareille à celui d'un bloc de résine, disparaissait sous les traits d'une intrigante compacité. On y devinait un bouillonnement, une agitation moléculaire et atomique, des assemblages complexes de matière et d'esprit, identiquement à l'athanor rougeoyant de l'Alchimiste dont la combustion de la matière vile poursuivait le chemin devant conduire à la Pierre Philosophale. Au-dessus, autour, devant, derrière - car c'est d'un autre espace-temps dont il s'agissait, surgissant de l'Étoile Blanche, des millions de phosphènes éblouissants, donc des millions d'Idées, des cataractes d'Intelligibles pénétraient la nébuleuse, la grande Matrice Originelle existant de toute éternité, condition de possibilité de toute généalogie terrestre, de tout indice signifiant, de toute figuration parmi les Hommes. Elle était la Nourrice-du-Devenir, celle par qui se configurait le Monde, participant de l'invisible pour faire phénomène dans le visible, le sensible, l'immédiatement préhensible. On agrandissait l'œil de l'âme jusqu'à la sublime mydriase, celle qui donnait accès à l'amplitude infinie de la conscience et voilà qu'en-deçà de la Chôra, on apercevait des Formes tellement simples qu'elles se réduisaient à quelques esquisses, à quelques nervures oscillant vers l'apparition mais n'y étant pas encore dévoilées. Seulement émergeant du Rien et s'y maintenant autant de temps que le mystérieux Convertisseur n'aurait pas fait signe. "Faire signe" voulait seulement dire "faire sémaphore", "faire figure", "faire esquisse", avant que de paraître sous une géométrie compréhensible, utilisable et fécondable par l'esprit humain.

Par exemple on "voyait" - entendez "on intuitionnait", "on se livrait à une intellection" -, on voyait donc L'Arbre; L'Oiseau ; La Pomme. L'Arbre dépouillé : branches livides pareilles au lisse des bois éoliens, tronc de platine, racines élémentaires dans leur heureux dénuement. L'Oiseau originel : voilure tendue, vol indicible, blancheur native. La Pomme : de cristal, légère, seulement soulignée par l'estompe d'une cendre, la courbe du vent. C'était ceci qui comptait : l'Essence des choses, leur Vérité première, leur Beauté imprescriptible, leur destination à figurer comme le naturel prodige du Souverain Bien.

Puis il y avait l'éclipse, la fécondation donatrice de destin, mais ceci dans l'orbe du plus grand secret, jamais l'accouplement de l'Intelligible et du Sensible ne saurait avoir lieu au plein jour, mais seulement dans la chambre grise de l'aube, dans les replis amniotiques de la Chôra, sous la fontanelle réceptrice de lumière, la gemme devant aboutir à ce bouton germinal, à cet ombilic destiné au breuvage des Hommes, des Femmes afin que le flamboiement originel les habite de l'intérieur et qu'ils puissent en faire l'offrande aux instances de l'habiter-sur-Terre, d'abord remettre cet inestimable présent à l'Art, puis assurer la dissémination la plus large parmi le peuple des Existants. Et voici ce que devenaient les Formes au sortir de la Chôra :

L'Arbre.

L’hélice grise.

Gustav Klimt. L'Arbre de vie.

Source : Wikimedia Commons.

L'arbre portait encore l'empreinte de l'Intelligible avec ses volutes régulières, son harmonie, son équilibre, sa disposition à être aussi bien du domaine de l'imaginaire que de celui du réel dans lequel il tomberait bientôt revêtant le chatoiement du multiple, la roue infinie des prédicats. C'est ainsi que, depuis l'Arbre-Fondateur, se révèleraient aussi bien le bouleau, le palmier, le chêne ou bien l'olivier, tous traversés de vent, parfois de maladies, couverts de feuilles au printemps, dénudés en hiver, portant sur leur effigie même la marque du passage du temps.

L'Oiseau.

L’hélice grise.

Georges Braque.

Oiseau sur fond bleu.

Source : Christie's.

L'Oiseau était encore ce concept vibrant d'abstraction, cet esseulement du trait et de la couleur, cette venue du Simple par lequel s'annonçait le sublime en tant que présentation du rare. Ainsi l'Oiseau de Braque pouvait-il fréquenter les cimaises des Musées, les plafonds de singulières demeures encore si proche de l'acte de sa donation qu'il se serait confondu avec le geste premier. Puis d'autres ciels l'attendaient, habités de suie et de contingences. Il deviendrait ce vol essaimant parmi la rumeur des villes, blanches colombes, puis paisibles tourterelles, puis pigeons picorant les visages muets des statues.

La pomme.

L’hélice grise.

Cézanne : Pommes.

Source : Atelier Cézanne.

La pomme, transcendée par le regard cézannien, semblait flotter à l'intérieur d''une chair très précieuse, souvenir de sa céleste provenance. Tantôt elle apparaissait telle une terre vernissée, comme un sublime émail conservant encore l'incandescence du four primitif. Tantôt elle était simple surgissement d'un sol natif, prolongement, infinie courbure, disposition à un constant ressourcement, à une souplesse inventive selon une myriade de possibilités apparitionnelles. Pâte ductile décidant à tout instant de sa couleur, de sa texture, de son flamboiement. Tantôt versée à la vibration impressionniste, tantôt s'habillant de la vision moderniste épurée, tantôt dérivant vers la représentation cubiste. On le sentait, cette pomme tombée dans le sensible conservait de réelles attaches intelligibles et sa parution aux yeux étonnés des Regardants était ce genre de miracle dont, jamais, on n'avait fini de faire le tour.

Et puisque l'Arbre, l'Oiseau, la Pomme se sont présentés à nous avec cette belle polyphonie, avec ce langage tenant à la fois de la prose et du poème, il nous faut allouer à la Chôra la place qui lui revient en tant que Médiatrice de ce qui, invisible par nature, s'est rendu visible par nécessité. Nous voulons dire la nôtre, cette nécessité que les Choses nous apparaissent avec suffisamment de stabilité et de pertinence.

La Chora.

Donc, s'il y a une "réalité" dont "l'Hélice Grise" ne puisse faire l'économie, c'est bien de la Chôra platonicienne, cette merveilleuse nébuleuse, ce sublime indéfini, cet objet aux contours flous, cette "nourrice du devenir" par laquelle l'existant - toutes les choses qui paraissent -, s'assure d'une possibilité de figurer, donc de s'abstraire de ce néant à proprement parler inconcevable. En effet, comment imaginer, fût-ce au prix d'une vigoureuse intellection, quelque chose qui ne l'est pas, chose, et qui pourtant doit nécessairement être posée comme sol originaire sur lequel édifier du visible, du préhensible, du compréhensible ? Pour essayer d'y voir plus clair, car toujours la question originaire posée par Leibniz nous taraude l'âme, vibrionnant autour de nous comme l'essaim autour de la Reine : "Pourquoi y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ?" Et, à poser la question d'une manière leibnizienne, c'est bien du Rien dont il nous faut partir de manière à ce que l'étant apparaisse. Pourquoi les Autres ? Pourquoi la montagne ? Pourquoi le fleuve ? Pourquoi la liberté, la nécessité, la vérité ? Puisqu'aussi bien ces notions abstraites, insaisissables sont des "étants" comme vous qui me lisez ou bien moi qui écris. Donc partir du Rien, autant dire de l'Absolu. Mais, à peine la question est-elle posée qu'elle se trouve confrontée à sa brutale clôture, c'est-à-dire que s'ouvre l'abîme d'une aporie constitutive. Car disserter sur le Rien, c'est déjà faire apparaître du langage, c'est déjà se situer dans la matière dense de l'étant, le langage fût-il de nature évanescente, du moins en apparence. Donc, à partir d'ici, si nous voulons ne pas demeurer dans l'aire des irrésolutions natives, il nous faut avoir recours à un "subterfuge". Et la meilleure manière d'entrer, de biais, dans le sujet, est sans doute d'avoir recours à la sphère compréhensive platonicienne. Nous poserons donc comme une apodicticité, une certitude incontournable, l'existence de deux registres séparés, d'une part l'Intelligible seulement accessible par l'intuition intellective; d'autre part le Sensible dont nos sens habituels sont habitués à décrypter les messages chiffrés. A cette fin nous disposons de nos cinq sens. Ensuite, quant au fait de savoir si la démarche du Fondateur de l'Académie est pertinente, divisant la totalité du monde en "physique" et "méta-physique", soit ce qui se trouve en relation directe avec nos sens, soit ce qui en est hors de portée; donc si cette manière d'envisager l'être des choses se justifie, ce problème sera volontairement ignoré. Ce qui importe ici, c'est bien de chercher à faire émerger un début de saisie correcte du monde qui s'annonce à nous. L'intérêt du choix de Platon consiste en ceci : nous proposer une possible "grille de lecture", un moyen de connaissance de cela qui nous questionne et donc, ainsi, de dépasser cette station, cette immuabilité dont nous sommes saisis dès l'instant où la question de l'être et de l'étant vient à notre encontre.

Donc il convient d'imaginer et de faire surgir du Rien quelque chose, afin que, métaphoriquement du visible puisse se mettre en place. Si Intelligible et Sensible sont posés comme les deux polarités jouant toujours en mode dialectique, l'un n'existant que par l'autre, l'un ne prenant essor que de l'autre, alors, aussitôt, s'impose à nous comme une "logique" inévitable, la présence d'un "troisième terme", d'une sorte d'espace d'un genre particulier afin que ce qui, s'instaurant dans l'âme, puisse trouver une issue dans le corps. Et c'est ici qu'intervient l'invention sublime de ce médiateur, de ce convertisseur ontologique, de cette aire nécessairement présente avant même l'apparition des Idées afin que ces dernières, les Idées puissent trouver le lieu où convertir leur libre énergie, leur constante puissance en acte dont nous, les humains, mais aussi la totalité du monde puisse se doter, mettant ainsi en branle l'arche mobile de l'exister. La Chôra, cette nourrice du devenir, cette fondatrice de toute généalogie, ce site fécondateur de toute génération, il faut l'envisager comme cette matière amorphe, dense, infiniment mouvante dont les Idées s'emparent, s'informant de telle ou telle manière, se livrant au sortir de ce réceptacle à une esquisse dont nous nous saisissons, nous les hommes, pour donner sens et direction à tout ce qui apparaît dans l'espace libre de notre horizon interprétatif. Si nous voulons résumer d'une manière elliptique le sens général de ce qui est en jeu, nous pourrions dire que le rôle subtil de la Chôra est de mettre en relation le signifiant qui, toujours apparaît de manière évidente devant nos yeux, et le signifié qui en est la face cachée mais dont nous ne pouvons faire l'économie pour la simple raison que ce signifiant ne peut prendre sens qu'à être référé à ce qui le porte à la visibilité, à savoir le signifié. Tout comme le symbole réfère toujours à une réalité qui l'excède : la paix déborde l'image de la colombe de son poids infiniment ontologique.

L’hélice grise.

Ici, la tentative de faire apparaître quelque chose de ces entités qui toujours nous échappent, s'appuiera, comme souvent, sur la force démonstrative de la métaphore. Imaginons donc que, du Néant, émergent dans la presque totale indistinction, des nappes de fils clairs, translucides, insaisissables (Les Idées) dont nous retiendrons essentiellement leur tendance à vouloir apparaître sous le triple aspect fondateur du Beau, du Bien, du Vrai. Car tout ce qui existe peut s'inscrire sous ce registre, aussi bien la nature, l'homme, l'animal, la plante, la chose. Et pour souligner la pureté, l'originarité de ces Idées qui sont des Essences, donc de pures natures avant l'accomplissement dans l'ordre du monde, nous leur affecterons le Blanc comme couleur distinctive à ces fils que nous définirons comme fils de trame, ceux qui supporteront les fils de chaîne qui, eux, seront la participation du Sensible aux Idées. Dès lors, la Chôra apparaît donc comme ce Métier à tisser symbolique, ce convertisseur des formes en réalités palpables, manière de navette ontologique assemblant ce qui du "méta" vient s'accoupler au "physique" pour aboutir à cet étant qui partout rayonne et brille d'un éclat solaire dont les Idées témoignaient comme de la Vérité, de la Justice, de la Beauté en leur signification indépassable. Or, si nous affectons le Blanc comme valeur originelle, par simple logique contrastante, nous attribuerons aux fils rattachés au Sensible la valeur diamétralement opposée, à savoir le Noir, lequel fait signe vers la nuit définitive de toute entropie arrivée à son terme. Donc le croisement du Signifiant et du Signifié grâce auquel le Sens peut faire son efflorescence, donc situer l'étant dans la plénitude de l'être, se traduira par le Gris, cette teinte chatoyante se développant selon une subtile harmonie, un merveilleux équilibre, une tension exacte faisant apparaître cette étrange conception de la "coïncidence des opposés", laquelle, en dernière analyse, n'est que la forme dialogique qu'entretiennent, de toute éternité, les deux pôles qui nous définissent : celui de la Vie, celui de la Mort. Ce qui, avant l'entrée dans la Chôra n'était "qu'intissé" devient cette étole de soie à la souple mouvance, au magnifique chatoiement. Tant que l'équilibre s'instaure entre l'exigence des Idées en leur triptyque du Beau, du Bien, du Vrai et le réel dans son accomplissement singulier, tout s'auréole de cette si belle teinte du Gris, une manière de "griserie" dont jamais nous ne devrions nous absenter. Mais, souvent, l'inconscience des Existants les conduit à ignorer les valeurs fondatrices et alors la pièce d'étoffe se pare de teintes sombres, parfois totalement nocturnes, comme si quelque attrait de l'ombre effaçait le rayonnement de la lumière. Donc, ce que nous apercevrons des Idées après qu'elles seront passées au travers du convertisseur de la Chôra, ce ne seront plus seulement les fils de trame et les fils de chaîne dont l'entrelacement initial était à la limite de l'invisibilité, mais une étoffe totalement réalisée dont nous pourrons faire notre vêture ordinaire pour la simple raison qu'elle aura été portée à notre regard aussi bien qu'à notre toucher par la médiation d'un travail de synthèse accompli dans cette aire assemblante et unifiante.

L’hélice grise.

Tissu dogon.

Source : Africart.net.

Parvenus à ce point de notre démonstration où les choses qui se donnent à voir résultent d'un tissage entre Sensible et Intelligible dont le tissu est l'aboutissement en tant qu'entrelacs du Signifiant et du Signifié, comment pourrions nous faire l'économie de la cosmogonie des Dogons au sein de laquelle le Métier à tisser tient une évidente place paradigmatique ? La représentation du monde passe par cette manière de chorégraphie silencieuse qu'est le mouvement de la navette entre les nappes de fils. La parole est tissage, or qu'existe-t-il de plus intimement lié en tant que signifiant/signifié que la parole ? Qu'existe-t-il de plus proche d'un sens révélé que l'ouverture du langage par lequel le monde apparaît, devient manipulable, fait l'offrande de ses dons multiples ? Bien évidemment, ici, nous sommes comme au sommet de "L'Hélice Grise", cette subtile métaphore qui essaie de nous dire en une série d'images la totalité de l'étant avec laquelle nous convergeons si nous sommes sensibles aux multiples et incessantes affinités qui viennent nous visiter au travers d'une quotidienneté sublimée. Nous, les Hommes, nous les Femmes sommes ces Métiers à tisser le monde dont la parole est l'unique faveur alors que nous ne faisons qu'assembler en permanence les fils invisibles de l'Intelligible et du Sensible par lesquels nous naissons à nous-mêmes dans le mouvement qui anime toute chose et nous dépose au seuil de toute compréhension.

En guise de conclusion provisoire, nous citerons l'excellent article paru dans "Regard éloigné" du 14 Décembre 2006, intitulé : "LE PARADIGME DU TISSAGE" :

"L'incessant va-et-vient du tissage de la bande de coton, qui entrecroise tous les fils sans les confondre, est par ailleurs analogue à l'entrelacement des paroles dont le monde est constitué. En pays manding, comme l’exprime dieu d’eau c'est la totalité du métier à tisser qui est l'analogon des éléments constitutifs du monde et de la personne humaine. En effet les trente-trois pièces du métier à tisser correspondent aux éléments de l'organe phonatoire (le peigne et les deux rangées de dents, le mouvement des lisses et la mâchoire, la langue qui va et vient et la navette, la poulie grinçante et les cordes vocales...) comme le métier à tisser rassemble tous les mouvements de l'univers : celui, originel, de la torsion hélicoïdale du fil, celui du perpétuel mouvement de la navette qui passe et repasse à travers les fils de la chaîne, celui en zigzag de la trame, celui de la montée et de la descente des lisses de telle sorte que c'est la voix du monde et la voix de l'homme que l'on peut entendre dans le grincement de la poulie : la parole parle dans cet instrument qui la matérialise, mais c'est aussi la pensée et la réflexion qu'évoquait irrésistiblement l'interminable mouvement de va-et-vient des lisses."

Nous n'avons fait qu'une rapide incursion dans ce domaine métaphorique de "L'Hélice grise" dont nous avons conscience que le propos est dense et difficile à identifier. Nous situant au croisement de l'Invisible et du Visible, nous sommes habités de l'intérieur par ce double mouvement qui nous attache au monde alors même qu'il nous intime de nous en absenter. La vision forcément dense du réel, sa naturelle prégnance nous acculent constamment à cette manière de marche au plus près de l'Arbre, de l'Oiseau, de la Pomme. De l'Homme, de la Femme aussi que nous sommes d'abord, n'apercevant le plus souvent de notre cheminement laborieux sur Terre que notre ombre portée sur le sol de poussière, alors que notre esquisse ne fait, depuis toujours, que s'élever dans l'éther !

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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 06:55
TOUT est LANGAGE.

La tour de Babel vue par

Pieter Bruegel l'Ancien au xvie siècle.

Source : Wikipédia.

LES MOTS. Si vous aimez le langage, tout le langage, tous les langages, alors lisez. Ce texte est sans doute exigeant, sans doute foisonnant, essayant de se référer à quelque origine mythique, cosmogonique, mais avec le langage, il n'y a pas de demi-mesure, de possible évitement, de tergiversation. Le langage, essence de l'homme par excellence, demande qu'on lui accorde attention, qu'on l'amène à se déployer bien au-delà de l'orbe souvent insignifiant du quotidien. Cet article s'y essaie à sa façon.

Les Mots.

Les mots, vous pouvez pas les éviter parce que, tout simplement, votre Mère (avec tout le respect que vous lui devez, s'entend), votre Mère elle vous les a refilés à la naissance ses petits cadeaux en forme de consonnes et de voyelles, elle vous les a inoculés, les a doucement fait glisser le long de votre cordon ombilical (qui, du reste, est aussi le sien autant qu'il est vôtre) et ainsi depuis votre premier souffle, vous êtes irrémédiablement relié, empilement de cordons successifs oblige, à tous vos ancêtres et, de cordon en cordon, sans même que vous en ayez conscience, sans qu'aucune perception particulière soit attachée à ce phénomène, vous remontez le long filament gélatineux et vous découvrez plus d'un aïeul étrange, des langages à foison, étonnants, et vous vous habituez vite à cette immense et vertigineuse Tour de Babel, à cette ruche géante, à cette ziggourat aux mille portes et aux mille fenêtres habitée de sons et de voix, et plus vous remontez les volées d'escaliers, de marches, plus vous remontez de temps. Vous croisez les rumeurs de l'époque moderne, celles de la Renaissance et du Moyen Âge, de l'Antiquité; vos oreilles s'émerveillent du Latin et du Grec, des mots des Phéniciens à Tyr, Sidon et Byblos; des mots des Hébreux dans les plaines de Mésopotamie; des mots des Cananéens à Alep; ceux des Chaldéens; ceux des Assyriens à Ninive; ceux des Babyloniens à Palmyre; ceux des Akkadiens chantant Ea, le dieu des nappes d'eau souterraines; ceux des Sumériens invoquant Inana, la déesse de la Fécondité; Enlil, le vent; En-ki, l'eau bienfaisante; An, le Ciel; Girra, la divinité du Feu; Naru, celle des Fleuves; Utu le dieu du Soleil; Sîn, la Lune; Adad, l'Ether; Ninurta, celui du Royaume des Morts et le mystérieux ombilic s'élève toujours plus haut au milieu du temple de briques et vous êtes entouré d'un long poème que vous récite Atra-Hasîs, le Supersage akkadien qui sauva les hommes du Déluge qu'Enlil, le roi des dieux avait déchaîné pour se venger de la rumeur des Hommes, de leur multitude, et vous remontez encore le temps et c'est maintenant le fléau des dévastations qui sonne à vos oreilles, les longues plaintes de la famine, les gémissements de la terre sous les coups de boutoir de la Sècheresse, les cris de douleur attachés aux épidémies plantées dans la chair des Hommes, et le cordon, auquel vous êtes toujours irrémédiablement attaché, vous tire encore plus haut, et vous parvient alors le bruit d'un prodigieux coït, l'affrontement de deux masses aqueuses, irréductibles mais complémentaires, fouettées par l'impérieuse nécessité de la Vie, et dans ce tumulte primordial, vous reconnaissez vos très lointains ancêtres, Tiamat, l'Eau-salée, votre Mère; Apsu, l'Eau-douce, votre Père, et vous ne percevez plus, bientôt, que des bruissements de taillis, des percussions de cannaies, des clapotis de marécage, puis de longs écoulements d'eau entre Tigre et Euphrate, et tout ce lieu liquidien prête son flanc à la progression d'un Radeau de roseaux que recouvre la poussière, et vous savez soudain qu'il s'agit là de la Terre, celle que vous foulez de vos pieds depuis les rivages de votre lointaine enfance, de la Terre que Marduk, le Démiurge, le Dieu créateur, a tirée de l'immense étendue d'eau primitive qui était à l'origine de toutes choses, et vous vous élevez encore, franchissant les marches qui vous paraissent ultimes, et vous êtes au sommet du temple babylonien de l'Esagil, le "Temple-au-pinacle-surélevé", et au-dessus de la tête de Marduk, diffuse une immense radiation solaire, une nappe de feu pareille à une aurore boréale, et il y a en vous, tout le long de votre corps pareil au filament d'une algue, une onde qui fulgure, une intense vibration, et vous êtes transporté, il y a quinze milliards d'années, tout au bout de l'univers, nuages de gaz, agrégats de particules et d'antiparticules, vous êtes la collision elle-même, la lutte désordonnée des protons et des neutrons, le big-bang, puis vous êtes soudain AU-DELA, et votre filament derrière vous est semblable à la queue d'une lointaine comète, le monde s'est retourné, vous avez traversé sa peau et vous nagez maintenant dans un immense océan et les vagues s'ouvrent devant vous et il y a comme un étrange espace de liberté, une porte immense et radieuse, vous êtes arrivé au socle du monde, à sa racine première, à sa chair vivante et palpitante, vous saviez qu'elle existait cette CHAIR douce et nacrée, cette chair onctueuse et vibrante, cette chair mystérieuse et pourtant immensément lisible, vous saviez l'incision que vous pouviez réaliser en elle à la mesure de votre seul regard, de votre seule pensée, et cette chair si abstraite, imaginaire, onirique peut être, vous la sentiez se soulever sous la poussée de votre désir, celui de connaître, de percer, de forer le mystère des choses; cette chair silencieuse est soudain voix, parole, langage; elle s'ourle en forme de lèvres, s'arrondit à la manière d'une bouche qui féconde les mots, et alors il n'y a plus que cela, les MOTS, qui parcourent cette immense plaine du retournement du monde, et selon leurs trajets naissent des sillons, des fentes, des éminences, des collines, de douces dépressions, et chaque MOT proféré est une fleur, un arbre, un rocher, une eau douce, le miroir éblouissant d'un lac car cela vous le savez depuis toujours, IL N'Y A QUE LES MOTS; ils sont notre seule réalité, ils nous sauvent des apparences, des illusions; eux seulement sont vivants, ils dessinent notre forme humaine, ils sculptent les animaux, ils amènent les choses à leur éclosion car, sans eux, il n'y aurait plus ni ciel, ni mer, ni montagne et la Terre serait une vaste désolation, et il n'y aurait plus que des mesas usées comme des os, des steppes arides; il n'y aurait que des déserts à l'infini, hérissés de pierres comme celui de l'Adrar; parcouru de longues barres rocheuses comme en Basse-Californie; semé de sable rouge et aride pareil au désert de Gibson; hérissé de dunes en croissant; plateau de pierres lisses en Judée; il y aurait l'immense squelette blanc et mauve du Grand canyon, ses entailles profondes comme des blessures et l'infinie Vallée de la mort; le moutonnement longuement minéral du Thar; les étendues blondes et rocheuses du Tadrart, les ondulations de schiste et de mica de la Namibie; les collines couleur de poussière du désert de Gobi; l'immense plateau de cailloux du Namaqualand; les vagues meulières du Grand erg occidental; sans les mots, il n'y aurait plus que cela, cette immense érosion, la nudité aurait partout son règne, le silence ses assises, le vide son empreinte.

Oh, bien sûr, les choses existeraient mais seulement sous leurs formes primitives et elles apparaîtraient comme de dérisoires et inutiles géants de carton-pâte, et leurs jambes seraient paralytiques, et leurs yeux aveugles, et leurs oreilles sourdes, et leurs langues muettes et les déserts sont devenus hostiles quand la parole des Hommes les ont livrés à leur propre égarement, à leur évidente et incontournable nudité, et les déserts ne parlent plus maintenant que sous des voiles d'indigo, des huttes de branches et de boue, des peaux usées de dromadaires et ils ne résonnent plus qu'au fond des gorges asséchées des puits, ne trouvant refuge que dans des outres vides, au milieu des éboulis de pierres, dans les longues lignes des regs, sous les dalles brûlantes des hamadas; les déserts ne parlent plus ni la langue des Hommes, ni la langue du sable, ni celle du soleil mais parfois une simple langue morte et froide qui ne sort que la nuit sous la clarté glacée de la lune et alors les mots fouissent la terre de leur museau étroit, s'enfoncent dans les rainures, rampent le long des bulbes et des rhizomes et deviennent infiniment silencieux, confondus avec leur ombre. Parfois les mots ressortent mais tellement métamorphosés qu'on ne les reconnaît plus, ils sont devenus de longues colonnes erratiques qui glissent le long des dunes, près des cours d'eau, dans les herbes des vastes steppes, près des rivages d'anciennes mers où ne flotte plus que le sel éblouissant, dans les hautes montagnes peuplées de solitude et les mots sont devenus étranges et lointains, ils sont les mots-nomades, les peuples sans terre, les Bakhtiyaris, les Banjaras, les Bhils, les peuples à la langue cousue, les Kiptchaks, les Garamantes; les peuples ignorés, les Jats; les peuples inconnus, les Karakalpaks, les Masaesyles; les peuples soumis, les Moabites; ils sont les peuples réfugiés sous la tente noire en poils de chèvre, les Pachtouns; ils sont les peuples sans frontières, les Toubous, les Tedas, les Dazas; ils sont les peuples-mirages et leurs bouches sont scellées, mais ces peuples nomades, ces peuples de mots qui se cachent vous ne pouvez les ignorer, ils rôdent autour de vous avec de grands cercles comme ceux que décrivent l'aigle royal, le gypaète, le pygargue; ils incisent votre peau, y tracent des signes, y gravent des tatouages, y sculptent des scarifications; ils pénètrent vos yeux et dessinent en arrière de votre front des arabesques de lumière, des pleins et des déliés, des hiéroglyphes, des idéogrammes, des multitudes de lettres; ils habitent vos oreilles, vrillent vos tympans et votre tête devient une immense caverne, une grotte profonde remplie d'échos et de rumeurs, et les mots ricochent sur les parois, et les mots rebondissent et s'assemblent par groupes de deux ou trois puis s'agglutinent en essaims et, au milieu de l'incessant bourdonnement, vous reconnaîtrez bientôt, quelques bribes de phrases, quelques essais de langage, et puis soudain tout se précise, se met en ordre, devient intelligible, les mots-nomades ont, pour un temps, interrompu leur longue migration, ils ont dressé leurs tentes au milieu d'une aire sûre et accueillante, peut être une oasis, ils ont attaché leurs bêtes à des pieux, ils ont posé des nattes sur le sol de poussière, les femmes pilent le mil, les hommes préparent le thé dans des théières bleues et le peuple nomade assis autour du feu chante une ancienne chanson venue de très loin et vous êtes à nouveau habité par ce langage qui, un instant, vous avait égaré et maintenant oui, c'est cela, venez tout près de moi et soyez tout ouïe, des colonnes du pick-up d'autrefois sortent des paroles que nous écoutons ensemble avec une sorte de recueillement, peut être même de ferveur, comme on écoute un "Crédo" ou un "Confiteor" et alors les paroles coulent en nous à la façon d'une litanie, nous la buvons vraiment comme du petit lait cette mélodie, oui, bien sûr, vous la reconnaissez sans doute; quant à moi, elle ne m'a pas lâché de toute la journée et, du reste, entre nous, je n'ai réellement rien fait pour la chasser. Vous voulez l'entendre jusqu'au bout ma ritournelle ? Vous voulez les déguster jusqu'à la lie les paroles de "Tonton Georges"?

Et, maintenant, nous allons la refermer notre boîte à musique, et je vais le ranger bien sagement le joujou de notre adolescence sur sa lointaine étagère du temps mais avant, nous allons nous accorder un petit répit, juste une mince parenthèse, le temps que le vinyle ait fini de faire tourner ses derniers sillons et qu'il puisse nous délivrer ses ultimes paroles magiques et, après, tout à la fin, le saphir continuera sa course en forme de perpétuelle ellipse et il y aura quelques craquements, ça devra même faire le bruit que devait produire l'étui, en se refermant, lorsque "Tonton" y rangeait sa guitare, eh oui, c'est bien sa voix grave et rocailleuse, sa voix chaude tellement empreinte d'humanité, celle du "Gorille" au grand cœur qui savait si bien chanter l'amitié :

"Des bateaux j'en ai pris beaucoup

Mais le seul qu'ait tenu le coup

Qui n'ait jamais viré de bord

Mais viré de bord

Naviguait en Père Pénard

Sur la grand-mare des canards

Et s'appelait les copains d'abord

Les copains d'abord".

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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 13:51

(Réflexion sur les rapports Maître-Élève

et leurs implications émotionnelles profondes

à partir d'un fragment de Pierrette Epsztein).

"La confusion des sentiments " - (Stefan Zweig).

Coupe de Douris.

Source : Wikipédia.

(Bref synopsis : Un Professeur à la retraite sollicitée par une ancienne élève s'apprête à la recevoir chez elle. Cette rencontre suscite chez l'ancienne pédagogue un trouble vif dont la nature ne laisse d'être ambiguë. Le flou volontaire de cette fiction est de nature même à susciter, chez le lecteur, toutes les interprétations imaginaires. C'est ce trouble que j'ai voulu thématiser de manière générale, sans qu'un quelconque a priori soit attaché aux pistes qui s'ensuivent dans le cadre de ce bref article.)

"Le septième jour. Repos. Le chat s’était blotti sur ses genoux. Depuis une semaine, il se sentait délaissé. Laisser remonter les souvenirs avec moins de peur, avec plus d’abandon. Elle n’avait pas toujours été inutile. Elle n’avait pas toujours été malheureuse. Quand elle y réfléchissait, elle avait eu de beaux moments dans sa vie. Des moments riches.
Le huitième jour, elle retourna chez l’esthéticienne. Un maquillage léger. Un teint clair. Dans quelques heures, elle ouvrirait la porte à Soraya.
On sonna à la porte, à l’heure exacte du rendez-vous, ce qui la mit dans de bonnes dispositions. Cela ne l’empêchait pas d’être troublée plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Elle vit d’abord un énorme bouquet de fleurs colorées qui lui cachait le visage de l’invitée. Quand elle prit le bouquet et qu’elle la vit, elle la reconnut dans l’instant malgré les dix-huit ans passés. Même visage, même peau lisse, même grands yeux écartés des ailes du nez et si sombres. Des yeux qui jugeaient, voulaient percer votre mystère. Un port de tête hautain et timide à la fois. Une poitrine qui avait forci. Une taille cintrée, un pantalon noir moulant, une chevelure noire qui ondulait comme une mer d’orage. Soraya, sa préférée durant deux années, était devant elle. Elle la fit entrer. Elles s’étaient juste serré la main. Maintenant qu’elle était assise sur un fauteuil orangé, elle pouvait l’observer. Elle l’intriguait toujours autant, la séduis
ait toujours autant."

Le septième jour, repos du Seigneur. Enfin la pause réfléchissante, celle qui se tourne vers le passé et le considère avec bienveillance. Ce qu'on a créé l'a été avec le souci de l'Autre. L'Autre que l'on reconnaît comme ayant été modelé, pétri par ses propres mains. On est toujours cette manière de Démiurge auquel le Façonné se remet, attendant sa propre éclosion, sa révélation à la face du monde par la médiation d'un Intercesseur. Le Maître, le Professeur sont des manières d'experts en maïeutique socratique, ils nous accouchent de nous-mêmes, ils nous portent sur l'aire ouverte des fonts baptismaux. Qui donc n'a jamais eu ce Pédagogue auquel il s'est identifié, qu'il a aimé, sans doute, d'un amour filial ou bien même d'une projection plus fantasmatique, "incestueuse" pourrait-on dire si l'on osait être subversif et mettre en pièces quelques tabous aussi tenaces qu'hypocrites. Nos Maîtresses, nous les avons aimées comme des Mères, mais aussi comme des Amantes, nous les avons rêvées, enlacées au creux même de nos sommeils adolescents, parmi les bouillonnements de la testostérone et le remuement blanc des draps. Sublime marée interne qui lève ses vagues d'écume en direction de la vie, cette autre hétaïre exigeante dont le baiser est parfois, est souvent et, en définitive, toujours mortel. Éternel combat d'Éros et de Thanatos, pareil au rythme du jour et de la nuit, au jeu de l'ombre et de la lumière. Cette même ombre que nous portons en nous, dont nous demandons à notre Précepteur de lever l'hypothèque afin de surgir dans la pure clarté.

Mais c'est aller trop vite en besogne - c'est cela être adolescent, la précipitation - et oublier que l'Abritant est aussi envahi de ténèbres que nous le sommes nous-mêmes. Alors le jeu est cette chorégraphie alternée du soleil et du voilement, là, dans l'arène de l'existence où la muleta rouge sang signe la limite au-delà de laquelle nous expérimenterons la métaphysique concrète, faite de larmes et de sécrétions définitives. La dialectique Maître-Élève n'est en rien différente de celle, célèbre, hégélienne, du Maître et de l'Esclave. Le maître vit de son esclave qu'il contraint, l'esclave vit de son maître qui lui accorde destinée et abri provisoire. Mais la finalité dialectique finit par l'emporter : la révolte du soumis renversant l'arrogance de l'oppresseur. La logique est la même dans les joutes verbales, la dialectique platonicienne où il s'agit de retourner l'argument de son contradicteur afin de lui imposer sa propre raison. Parfois l'Histoire aussi est-elle supposée avoir de tels retournements et celui-ci, alors, devient matérialisme dialectique selon la thèse de Marx. Toute existence est soumise, par définition, à ces brusques revirements, surtout les relations dont la nature est d'être fusionnelles, dyadiques. On n'échappe pas à l'osmose par un coup de baguette magique. Il y a douleur, déchirement et, conséquemment questionnement sur le contenu de ce lien qui était si fort qu'il agissait à la manière d'un tsunami.

Ainsi, la relation Maître-Élève ne s'affranchit jamais de ce polemos, de cet affrontement; bien au contraire, il en est la figure exacerbée. Pouvoirs réciproques de fascination et de rejet. Tentations d'être celui qui guide et conduit aux rives de l'éthique alors que les floraisons de l'esthétique travaillent le corps au plus près. La dramaturgie est présente qui met en relation des troubles en miroir, des désirs en écho. Déchirement. Jusqu'où est-on "la bonne mère", la figure charismatique qui apaise et console; à partir de quand l'on devient tentation pour l'autre, désir de l'autre. Les frontières sont si floues qui sont censées délimiter la nature des relations. Où s'arrête l'intérêt altruiste, où commence l'amitié, quels signes sont avant-coureurs de l'amour ? La littérature, la poésie, le cinéma ont dressé les portraits contrastés et troublants de telles situations. Que l'on songe à "Mourir d'aimer" d'André Cayatte.

Par essence, l'alchimie des sentiments humains est ambiguë et l'on ne sait jamais si l'on en est au stade du plomb vil ou bien de la subtile matière, à la réalisation de la pierre philosophale. Car tout rapport humain exilé de ses contingences est fusion dans cet absolu où la différenciation n'existe plus, où le sexe s'unifie et se confond dans la pliure étroite de l'androgynie. Il n'y a plus d'espace, plus de temps, une seule arche d'alliance, un creuset où se fondent les affinités, le recentrement du multiple sur la ligne de crête de l'unique, celle qui, neutre et polyphonique, rassemble en un même lieu adret et ubac de l'existence, où la plénitude est socle, fondement, en même temps qu'essor infini.

Jamais rencontre, fût-elle différée dans le temps et l'espace, ne peut effacer les stigmates de la relation primaire, celle par laquelle l'adolescent, l'adolescente ont accompli leur rite de passage les portant de l'enfance sur les pentes de l'âge adulte. Il en va de même pour l'éducateur au sens large qui a pratiqué la circoncision symbolique au cours de laquelle la sexualité de l'enfant a basculé dans la génitalité et, déjà, dans l'amorce d'une possible généalogie. C'est ce réseau complexe, cette confluence au croisement de la psyché, de l'éthique, de l'esthétique dont nous sommes saisis dès l'instant où nous faisons porter notre regard sur ce fragile nœud de verre qui fait ses enroulements entre l'adulte saisi de toute puissance et l'enfant en devenir qui en trace, par procuration, les lignes signifiantes. C'est sans doute cela qu'a voulu mettre en fiction Pierrette Epsztein dans cette belle "Impression soleil levant". Impressionnisme en effet, irisations du réel, tout comme dans "Les nymphéas" de Monet qui nous disent en vibrations colorées ce qu'écriait Stefan Zweig dans sa "Confusion des sentiments", cette belle évocation de la complexité humaine.

Zweig révélait sa fascination, notamment pour l'exubérance de l'époque shakespearienne en ces termes : « […]dans un élan unique, une génération a gravi tous les sommets de la passion, en a fouillé les abîmes, a mis a nu ardemment son âme exubérante et folle. » (Source : Wikiédia).

C'est cette même passion si difficile à mettre en mots que ce beau texte essaie de restituer ici. En cette matière, le langage trouve toujours sa limite, celle de corps nécessairement matériels qui ont leur rhétorique propre et échouent parfois à en restituer les vibrantes lames de fond. Mais c'est de ce relatif "échec" que naît l'art de l'évocation, cet intervalle entre le dire et le faire. Nous y sommes en partie immergés, comme l'iceberg qui ne flotte qu'à recevoir sa poussée de bien étranges profondeurs. Nous ne souhaitons que cela, cet entre-deux dont le balancement est l'allure même de l'exister !

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 13:57

(d'après une note de Sylvie Wagner).

Les sirènes de l'Ouest ... lisant Le Clézio en route vers les icebergs

"Est-ce la voix qui nous entraîne si loin ? Mais les mots qu'elle invente étaient là depuis très longtemps. C'était seulement dans la lumière, dans l'air, sur la mer.
En écoutant la voix, nous sommes éveillés à son voyage. Alors nous allons, nous partons, s'éloigne la bande noire du rivage connu. Toute la terre flotte au milieu de l'océan indéchiffrable.
C'est angoissant, cette voix, ce poème, mais c'est aussi la plus belle, la seule aventure......Il y a cette étendue déserte, et belle, cette étendue libre. C'est là que naît le langage, simplement, comme un phén
omène du ciel. "

J.M.G. Le Clézio

La voix de la poésie.

Source : Fata Morgana.

LA voix, c'est cela, mais qui demeure indéterminé. UNE voix, la nôtre car dans l'immensité de la terre, au milieu des meutes de vagues, sur le large Océan, parmi le vol courbe des mouettes, loin du rivage des hommes, c'est seulement notre propre voix qui ricoche sur le monde. Le monde est cette prose qui se décline en villes, collines, passages, éclatements, fourmillements, cette prose qui s'adresse à nous selon de multiples et souvent illisibles métaphores. Nous n'en percevons que l'écorce mutilée, entaillée, sa forme externe, comme une orange piquetée de clous de girofle ne montre que sa géométrie hérissée, épidermique. Mais la vérité est à l'intérieur, dans le ventre chaud du magma, dans les bouillonnements de la lave, dans les fumeroles et les geysers qui attendent de jaillir à l'air libre, dans le cercle infini de l'espace. Cela chante infiniment, cela se dispose à fuser, cela parcourt les veines rubescentes des rivières de feu. Alors, depuis l'Océan sur lequel nous dérivons, en voyage vers la beauté - les icebergs veillent et scintillent à l'orée de la conscience -, nous projetons nos yeux, ces excroissances de poulpes par-delà notre propre rivage - notre cécité - et nous entrons dans la matière, là où tout naît et se consume infiniment. La voix nous parle, le langage se saisit de nous comme nous nous saisissons de lui pour l'amener à son éclosion. Forer la peau de l'orange - du réel - et porter son intérieur à l'incandescence alors que le ciel se courbe, fait dôme afin d'accueillir la merveille. La parole se déploie jusqu'aux limites au-delà desquelles tout retourne au sein de l'immuable, de l'indiscernable, de l'inaudible. Car la parole, le poème ne peuvent s'absenter du monde, de la réalité, ils en sont les nervures indéfectibles, les armatures grâce auxquelles se dresse la belle architecture humaine. L'Iceberg, ce prince des glaces, ce menhir de l'exigence, cette subtile érection de l'intelligence, cette sublimité se hissant depuis les failles bleues et blanches est ce par quoi nous connaissons le pur désir d'être parmi les complexités du monde. Cette pureté est l'ambroisie que chacun attend mais n'ose affronter. La Poésie est ce souffle froid, ce rivage brumeux dessinant l'Ultima Thule des humains, là où plus rien de contingent ne peut avoir lieu. Simplement la nécessité. Nous ne sommes debout qu'à l'aune de cette turgescence de glace, de cette transcendance qui écrit dans l'éther boréal l'essence de l'exister. C'est à ce cheminement-là que l'Écrivain Le Clézio nous invite dans une langue magique. Seule la magie réalise le prodige

Tout comme le réalisait Henri Michaux dont ce sublime fascicule est la mise en musique.

"Ce qui étonne, dans la poésie d'Henri Michaux, c'est cette force, jointe à ce silence." déclare le prix Nobel dans son incipit à ce recueil. Michaux-Le Clézio, assurément deux icebergs dressés au ciel de la littérature !

La voix de la poésie.
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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 07:49
PETITE PROSE DU JOUR : H & B (1)

Bâtisse blanche, grande, face à la mer, à la plage de galets noirs. Lumière levante de la mer sur la courbure des pierres, sur le fronton de la bâtisse où un mot est écrit en lettres noires, un peu usées par la mer, le vent : L’AMISTAT, en lettres noires, en haut du blanc de la bâtisse, face à la mer.

Façade trouée de plaques de verre, grandes, d’une porte, large, aussi, à double battants, toujours ouverte, disponible à l’entrée des passants, à leur accueil dans les salles de L’AMISTAT, près des grandes baies par où la mer se laisse voir.

Allées et venues des passants, dehors, sur les trottoirs de ciment gris, près du comptoir de bois noir, long, à peine visible dans la lueur des plafonniers, près du mur blanc où sont des photos dans des cadres noirs. Photos d’hiver. Neige sur les arbres de la place, sur l’arrondi des fontaines, sur le fronton de la bâtisse, grande, blanche.

Passants sur les trottoirs de ciment. Leur regard traverse les baies, se pose sur les tables rondes cerclées de métal, sur les buveurs autour des tables. Les buveurs, derrière les baies, regardent longuement la mer, les galets, les passants qui les regardent.

Sur les tables cerclées de blanc, des cartons ronds, épais. SAN MIGUEL, ESTRELLA, les mots écrits, en rouge, en noir, sur les ronds de carton où sont posés des verres ovales dans le pétillement des bulles blondes.

D’autres verres, plus hauts, plus étroits, posés sur des cartons, aussi, TIO PEPE, DIAMANTE, les noms gravés sur les cartons. Salle où sont les photos de neige, plafond très haut, voûté, couleur d’argile qui vient du rassemblement des briques, des reflets de la rue, aussi, dans sa consistance de poussière, parfois; béton gris qui habille le lit ancien du Rio où poussent les lauriers-roses aux feuilles étroites comme des lames, où la lumière joue avec le rose des fleurs, le vert acéré des feuilles.

Rectangulaires, les tables où sont posés les verres étroits, sous la lumière des tuiles roses. Présence de cartes, longues, fines dans leur épaisseur, habitées de figures colorées, de figurines, noires, souvent, rouges aussi, que des mains tiennent, en éventail, dans le chevauchement des figures. Jeu de tarot supposé, livré à l’affairement des mains, au glissement des doigts sur les bords tranchants des cartes qu’on abat sur les tables dans un bruit sec qui se mêle aux rumeurs, aux mouvements des passants dans les salles, qui appellent les mouvements des passants dans la rue, cartes en éventail, serrées dans des mains, noires, noueuses souvent, usées par le soleil, le vent, le glissement des cordages, des filets aux mailles serrées. Mains noueuses dans leur habileté à poser les cartes sur la table, sans hésitation, dans la sûreté du geste qui dit le désir d’avoir, de rassembler les figurines, dans le plus grand nombre, de superposer les lames dans la netteté de leurs plis, de les poser sous les coudes, abritées dans l’instinct de leur seule possession dont les mains s’assurent, lissant le bord étroit des cartes qui s’impriment dans les rides, dans les doigts usés. Possession du regard, aussi, dans la fente des yeux, rapides à estimer, à faire l’inventaire. Les doigts sont levés, parfois, dans la demande d’un autre verre, de TIO PEPE, de DIAMANTE, qu’un serveur apporte. Fraîcheur du verre qui transpire dans l’air tendu, sous la voûte de briques et fait un éclat blanc parmi les figurines. Sons proférés dans le tumulte de la salle, réverbérés par le creux des briques, claquements de doigts dans l’abattement des cartes, croisement rapide des figurines, du Bateleur, de Chariot, de l’Empereur. Jeu mêlé des mains, des lames qui changent de mains, s’empilent dans le noir arrondi des Deniers, le rouge écarlate des Coupes, le noir effilé des Epées, le rouge large des Bâtons. Mouvement continu des mains dans l’entrecroisement des gestes habiles à se reconnaître, s’éviter, à prendre dans la plus grande sûreté, à battre les lames, à les mélanger, les distribuer. Souvent les bouches sont demandeuses de cartes, de boisson aussi. Volutes de fumée qui courent le long des baies, dans la dissimulation des rives du Rio, dans l’atténuation de ce qui est vu, dans la salle aux cadres de neige, au haut plafond d’argile cuite.

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 07:40
H & B OU L'EXACTE PRÉSENCE DU JOUR .

Bâtisse blanche, grande, face à la mer, à la plage de galets noirs. Lumière levante de la mer sur la courbure des pierres, sur le fronton de la bâtisse où un mot est écrit en lettres noires, un peu usées par la mer, le vent : L’AMISTAT, en lettres noires, en haut du blanc de la bâtisse, face à la mer.

Façade trouée de plaques de verre, grandes, d’une porte, large, aussi, à double battants, toujours ouverte, disponible à l’entrée des passants, à leur accueil dans les salles de L’AMISTAT, près des grandes baies par où la mer se laisse voir.

Allées et venues des passants, dehors, sur les trottoirs de ciment gris, près du comptoir de bois noir, long, à peine visible dans la lueur des plafonniers, près du mur blanc où sont des photos dans des cadres noirs. Photos d’hiver. Neige sur les arbres de la place, sur l’arrondi des fontaines, sur le fronton de la bâtisse, grande, blanche.

Passants sur les trottoirs de ciment. Leur regard traverse les baies, se pose sur les tables rondes cerclées de métal, sur les buveurs autour des tables. Les buveurs, derrière les baies, regardent longuement la mer, les galets, les passants qui les regardent.

Sur les tables cerclées de blanc, des cartons ronds, épais. SAN MIGUEL, ESTRELLA, les mots écrits, en rouge, en noir, sur les ronds de carton où sont posés des verres ovales dans le pétillement des bulles blondes.

D’autres verres, plus hauts, plus étroits, posés sur des cartons, aussi, TIO PEPE, DIAMANTE, les noms gravés sur les cartons. Salle où sont les photos de neige, plafond très haut, voûté, couleur d’argile qui vient du rassemblement des briques, des reflets de la rue, aussi, dans sa consistance de poussière, parfois; béton gris qui habille le lit ancien du Rio où poussent les lauriers-roses aux feuilles étroites comme des lames, où la lumière joue avec le rose des fleurs, le vert acéré des feuilles.

Rectangulaires, les tables où sont posés les verres étroits, sous la lumière des tuiles roses. Présence de cartes, longues, fines dans leur épaisseur, habitées de figures colorées, de figurines, noires, souvent, rouges aussi, que des mains tiennent, en éventail, dans le chevauchement des figures. Jeu de tarot supposé, livré à l’affairement des mains, au glissement des doigts sur les bords tranchants des cartes qu’on abat sur les tables dans un bruit sec qui se mêle aux rumeurs, aux mouvements des passants dans les salles, qui appellent les mouvements des passants dans la rue, cartes en éventail, serrées dans des mains, noires, noueuses souvent, usées par le soleil, le vent, le glissement des cordages, des filets aux mailles serrées. Mains noueuses dans leur habileté à poser les cartes sur la table, sans hésitation, dans la sûreté du geste qui dit le désir d’avoir, de rassembler les figurines, dans le plus grand nombre, de superposer les lames dans la netteté de leurs plis, de les poser sous les coudes, abritées dans l’instinct de leur seule possession dont les mains s’assurent, lissant le bord étroit des cartes qui s’impriment dans les rides, dans les doigts usés. Possession du regard, aussi, dans la fente des yeux, rapides à estimer, à faire l’inventaire. Les doigts sont levés, parfois, dans la demande d’un autre verre, de TIO PEPE, de DIAMANTE, qu’un serveur apporte. Fraîcheur du verre qui transpire dans l’air tendu, sous la voûte de briques et fait un éclat blanc parmi les figurines. Sons proférés dans le tumulte de la salle, réverbérés par le creux des briques, claquements de doigts dans l’abattement des cartes, croisement rapide des figurines, du Bateleur, de Chariot, de l’Empereur. Jeu mêlé des mains, des lames qui changent de mains, s’empilent dans le noir arrondi des Deniers, le rouge écarlate des Coupes, le noir effilé des Epées, le rouge large des Bâtons. Mouvement continu des mains dans l’entrecroisement des gestes habiles à se reconnaître, s’éviter, à prendre dans la plus grande sûreté, à battre les lames, à les mélanger, les distribuer. Souvent les bouches sont demandeuses de cartes, de boisson aussi. Volutes de fumée qui courent le long des baies, dans la dissimulation des rives du Rio, dans l’atténuation de ce qui est vu, dans la salle aux cadres de neige, au haut plafond d’argile cuite

Echange des passants par les portes ouvertes, à double battants.

Ceux qui entrent, Ceux qui sortent, dans leur évitement réciproque.

Ceux qui entrent, dans le désir de la boisson, de l’accueil des grandes salles.

Ceux qui sortent, dans le désir de la mer, du vent, des galets.

Glissement continu des pieds, des chaussures, sur les dalles de pierre, comme un bruit de vent qui se mêle à la rumeur des salles, au chuintement de la machine à café, aux dialogues autour des tables rondes, cerclées de blanc, entourées de fauteuils. Rectangulaires aussi, les tables disposées au tarot, cernées de chaises noires, hautes de dossiers sur lesquels reposent des vestes, noires aussi, qui appartiennent aux joueurs. Glissement qui se mêle aux paroles devant le comptoir de bois noir longé de hauts tabourets où les passants font halte.

Glissements inaperçus, parfois, dans le plus grand silence, dans l’infime du mouvement. Nouveau fauteuil occupé, à l’angle gauche de la pièce qui donne sur la mer, sur la rue du Rio aussi. Une ESTRELLA est demandée, d’un geste discret de la main gauche où brûle une cigarette, longue à se consumer, dans les plis de la fumée, lents à monter vers le plafond de chaux claire. Carton blanc sous le verre ovale où montent les bulles blondes. Soucoupe avec un carré de papier qui porte le prix de la boisson, de son désir à habiter la gorge. Le papier est déplié, regardé, posé à côté du carton où le verre se tient. Quelques pièces sur la table cerclée de blanc. ESTRELLA dans le déploiement des bulles claires qui gagnent le palais. Dilatation des papilles dans l’éclosion de la langue. Le verre est posé au milieu du cercle blanc. La mer est regardée dans l’ouverture des pupilles, dans la fente des yeux. Brûlure de la lumière sur la mer. Les galets sont regardés, dans la densité du noir. Les passants aussi, qui voilent la mer, les galets, dans l’intermittence de leur passage. A la limite du cercle blanc : Celle qui boit, qui n’est pas regardée dans le tumulte de la salle longue où sont affairées les silhouettes, dans le va et vient des passants.

Dans la salle aux cadres de neige, plusieurs tables occupées au tarot, au pliement des cartes, à leur possession au creux des mains noueuses. Les joueurs sont regardés, dans le noir qui les habille, dans les mouvements rapides des lames. Regardés, les joueurs, par Celui qui guette, qui ne joue pas, guette seulement le ballet des figures, des figurines dans les rectangles de carton. Parfois nommé également le Guetteur, ou Enzo, le plus souvent. Partie de son prénom, Enzo, seulement.

Trois lieux de guet, pour Celui qui guette : La Salle aux tarots, le plus souvent, dans la mouvance des figurines; le Comptoir de bois noir, dans le remuement des serveurs, leur ballet dans la salle longue, sur la terrasse aussi face à la mer, aux galets; le Fauteuil aussi, dans la salle aux grandes baies, derrière la table cerclée de blanc. La table, toujours la même, à l’angle de la pièce où est vue la mer, la Promenade qui la longe, le lit du Rio, la salle longue, le comptoir de bois noir, la salle aux tarots. Du fauteuil, de la table, TOUT est vu, dans l’amplitude d’un même regard.

La salle aux tarots est quittée par le Guetteur, maintenant perché sur un tabouret derrière le comptoir noir. Un café est demandé, bu, avant la demande d’un autre café. Mouvements croisés des passants dans l’intervalle des double portes, dans les travées de la salle longue, entre les tables des joueurs.

Départ de Celle qui buvait l’ ESTRELLA , inaperçue dans la multitude du mouvement, dans le flot des paroles. Déjà sortie sur le trottoir de ciment gris, sur la Promenade face à la mer, à la plage de galets.

Le tabouret a été quitté par Enzo, pour la table à l’angle de la pièce, d’où TOUT est vu, dans l’horizon d’un même regard. Au centre du cercle blanc, un briquet de métal noir, un paquet de cigarettes, jaune, noir, rouge, marqué H&B , un cendrier décoré de L’AMISTAT, de sa grande bâtisse blanche. Au milieu des cendres grises, trois filtres couleur de brique, marqués de lèvres, devinées à peine, un effleurement, la trace d’un passage.

Une cigarette est sortie du paquet H&B, saisie par les lèvres d’Enzo. Une flamme est allumée, sortie du briquet noir. Brûlure du tabac qui monte en longs filets gris vers le plafond de chaux claire. Une main est levée, la gauche, où est la cigarette, dans la demande d’une ESTRELLA , que le serveur apporte. Questionné, le serveur, sur Celui qui buvait à la place du guet, du guet d’ Enzo.

« Celle qui buvait », est la réponse du serveur. Qui est à nouveau questionné sur la connaissance de Celle qui buvait, que le serveur dit ne pas connaître, n’avoir jamais vue, ni dans la grande bâtisse de L’AMISTAT, ni dans les rues de Calentia, ni sur les places des villes proches du village où est la bâtisse blanche.

Celui qui guette, maintenant dans l’inconnu de Celle qui buvait l’ ESTRELLA , fumait les longues cigarettes H&B, les allumait de son briquet noir marqué de deux lettres qu’Enzo n’avait pas vues, DK, les deux lettres, blanches sur fond noir, dans le discret de l’inscription.

Le fauteuil à l’angle de la pièce, la table à l’angle de la pièce, possessions du guet d’Enzo, du regard qui questionne L’AMISTATdans l’intimité de ses salles, de ses échanges, des passants qui y passent, des passantes, pareillement.

Le paquet au chiffre H&B, le briquet à la gravure DK, possessions d’Enzo par l’intermédiaire de son guet, parce qu’il est CELUI qui guette les allées et venues dans la bâtisse blanche de Calentia. De la bâtisse comme vision du village aux maisons blanches, aux ruelles de galets noirs.

H&B; DK, possession, anciennement, de Cella qui buvait l’ ESTRELLA.

H&B; DK, possession d’Enzo, nouvelle.

Double possession réciproque. De Celle qui buvait. D’Enzo. Rassemblés dans l’inconnu, par le briquet, les cigarettes. Lieu commun de la possession, absent d’une connaissance mutuelle.

La salle longue est quittée, dans le franchissement des portes de verre à double battants. Sortie sur le ciment gris, face à la mer, au noir des galets. Quittée, la salle, dans la dérive des pas qui ne savent pas la direction de Celle qui buvait, de l’Inconnue. Inconnaissable, sauf par les lettres H&B; DK, aussi, dans la discrétion de la gravure blanche sur fond noir. Celui qui guette rejoint son lieu de guet, autre, extérieur à L’AMISTAT, sur la PLAZA BLANCA, sur le banc où sont assis les hommes en noir, dans les conversations qui animent leurs lèvres. Enzo, Celui qui guette, assis à l’extrémité du banc, près des arbres, pieds et troncs noueux, torturés, aux feuilles vertes en bouquet d’étoiles. Seulement à Calentia, les arbres noueux, nulle part ailleurs. Venus des déserts, de l’autre côté de la mer, ainsi est dite la provenance des arbres par les lèvres des hommes en noir. Enzo, toujours assis sur le même banc, à l’extrémité, à droite du banc, où TOUT peut être vu dans le parcours d’un même regard : la mer, l’ondulation des galets, le porche blanc où se découpe, en noir, la rue pavée de schiste, les cafés, les terrasses au bord de la plage, les barques de pêche, la bâtisse de L’AMISTAT, la Promenade où sont les passants, le Rio de béton gris, les lauriers-roses, LA PLAZA aux palmiers, les boutiques, la rue à arcades qui sort de Calentia, la seule par où arrivent et partent tous les passants. Pas d’autre issue dans la pénétration, dans l’éloignement de Calentia, que la rue à arcades. Nul passant ne peut entrer ou sortir qui ne soit vu de Celui qui guette, sur le banc aux hommes en noir. De LA PLAZA BLANCA, dans le regard qui scrute, parmi les palabres des occupants des bancs, toute chose s’absente, dans la recherche de l’Inconnue, de son chiffre DK, des lettres H&B.

Absence d’Enzo, non aperçue par les hommes occupés à la parole, par les passants qui déambulent, par les serveurs de L’AMISTAT affairés au service des boissons. Maintenant, Enzo a quitté le banc de guet, a quitté la salle longue, a longé la Promenade du bord de mer, s’approche de la maison blanche à l’angle de LA PLAZA aux palmiers, de la rue aux ARCADES. A gauche de la maison, un bidon jaune avec l’inscription CORREOS. A droite, des cartes, de Calentia, de L’AMISTAT, de LA PLAZA BLANCA, des barques de pêche.

Franchissement de la porte dans la fraîcheur de la pièce au grand ventilateur qui brasse l’air de ses vastes pales blanches. Des journaux sont achetés, des livres aussi. Sur un présentoir, EL PAÏS , le journal pris par Enzo, qui l’ouvre, parcourt les colonnes des nouveaux arrivants à Calentia. Cherche dans la liste, un nom, un prénom qui comporterait DK à l’initiale. Allées et venues des passants. Livres achetés, cartes, journaux, cigarettes aussi.

Occupé à la lecture des listes, Enzo n’entend pas la demande d’un paquet de H&B, le tintement des pièces qui paient, la sortie de Celle qui a demandé le paquet de H&B.

Pièces posées par Enzo sur le tapis à picots, pour la lecture d’ EL PAÏS. Sortie de la maison aux journaux, dans l’éblouissement de la lumière qui fait cligner les yeux, qui les réduit à de simples fentes. Des passants sont vus dans l’étroitesse du regard, une voiture blanche aussi, au long capot, à la capote de toile noire rabattue sur le coffre. Saisie rapide par les yeux, des fauteuils rouges, supposés de cuir, des jantes à rayons, des pneus flancs blancs. Voiture nouvelle, non vue à Calentia. Certitude du jamais vu, de la longue voiture blanche. Regard embrumé dans le clignotement de la lumière, installé dans la perception floue, dans le doute de la plaque verte, ovale, au dessous du long pare-chocs chromé. Du doute de la perception des lettres DK dans l’ovale de la plaque. Absence de voiture, maintenant, sur la Promenade au bord de la mer, dans les yeux qui apprivoisent la lumière, qui voient les bancs de LA PLAZA BLANCA toujours habillés de noir par des palabres anciennes qui font un murmure au milieu des passants occupés à gravir les marches qui conduisent au porche blanc sous lequel Celui qui guette passe maintenant, dans le plaisir de l’ombre, de la fraîcheur des ruelles en pente vers le haut du village,vers le cube de l’église perchée sur la colline où demeurent les empilements des maisons blanches. Enzo suit les pavés, irréguliers, bosselés, sentis au travers des semelles de cuir. Les pavés tournent à droite, dans la rue tortueuse, à l’angle de laquelle se voit une façade peinte en vert. A droite, une porte, ouverte. A gauche, une fenêtre, fermée sur un vitrage dépoli; des objets sont devinés derrière le flou de la vitre. Au dessus de la porte, une enseigne peinte en jaune, dans le tremblement d’une main non sûre à la peinture, FORN DE PA , en grosses lettres vues de loin, lettres invitant à l’entrée. Des passants entrent, des passants sortent de la porte sous l’enseigne. Des pains sont portés, ronds, teintés de jaune, parsemés de grains de sésame. Odeur du pain dans la ruelle aux galets noirs.

Près de la porte, Enzo s’efface dans le passage d’une passante sortant du FORN DE PA , un pain jaune à la main droite, une cigarette longue à la main gauche. La cigarette est jetée sur la plaque de schiste le long du caniveau. Des pièces sont posées par Enzo. Pain jaune, rond, de la couleur du levain, semé de grains de sésame. La porte est franchie dans l’effacement de passants qui entrent.

Dans la ruelle, le regard de Celui qui guette est saisi par le filet de fumée bleue qui monte de la cigarette, encore dans le grésillement, logée au creux du schiste gris. Regard saisi, par le filtre couleur de brique, par l’empreinte des lèvres, légère, à peine une effleurement; par la bague dorée au dessus du filtre, dans son inscription des deux lettres H&B.

Paquet de cigarettes de L’AMISTAT, sorti de la poche. Enzo prend la cigarette du caniveau, déjà dans la chute de la cendre, dans l’intention d’une comparaison, qui dit la similitude des cigarettes, des filtres, des lettres H & B. Similitude, aussi, dans le souvenir du Guetteur, des traces des lèvres sur les cigarettes de L’AMISTAT, sur celle de la ruelle. Allées et venues des passants qui gagnent le haut du village, qui vont au FORN DE PA , qui déambulent

dans le dédale des ruelles. Le porche blanc est franchi par Enzo. Les bancs sont désertés par la palabre des hommes en noir. Des passants y sont assis qui regardent la mer, la rue de galets en pente, LA PLAZA BLANCA aux maisons régulières, aux balcons bleus de fer forgé. Des enfants, dans le renfoncement de la Place, occupés à regarder les tartelettes aux amandes, aux pignons aussi. Des passants sortent de LA MALLORQUINA, des paquets à la main, que les enfants regardent dans le désir des amandes, des pignons aussi, portant une boisson blanche bue au bout de longs chalumeaux.

Descente des escaliers gris par Enzo qui rejoint la Promenade de la mer, dans la vue ouverte, attentive. Ses yeux cherchent l’inscription H&B sur les cigarettes brûlées, cherchent aussi la trace blanche de la voiture au long capot. Chemin de bitume noir, de poussière grise aussi qui contourne ES BALUERT , tour ronde à l’angle de la crique. Liseré de béton gris en surplomb de l’eau, de la plage où sont des passants dans la contemplation des galets. Croisement de voitures sur l’étroite bande de bitume. Absence de la voiture aux pneus blancs. Place en renfoncement dans le creux des ruelles qui descendent de l’église. Place avec des arbres noueux, dans la similitude de LA PLAZA BLANCA où les palabres se sont tues. A l’angle du renfoncement, un palmier aux branches fines, un avant toit de tôle peint en bleu, dans le dégradé, dans l’usure. A droite, des boîtes blanches avec des fruits. A gauche, des cartons avec des inscriptions. Sous l’auvent de tôle : porte étroite au rideau de perles bleues. Au dessus : CASA CALLIS . Celui qui guette entre dans la pièce, étroite, encombrée de boîtes, de bouteilles, d’un comptoir de bois portant une balance de métal, ancienne. Du jambon est demandé, du Sérano, en tranches fines, transparentes, dans la finesse de la coupe. Quelques fruits secs, figues, dattes. Une bouteille d’eau. Bulles visibles derrière l’écran de plastique vert. Il a été parlé, peu, sauf à dire le nom des choses mises dans une poche en papier marron, pourvue de lignes dans son épaisseur.

Sortie prochaine d’Enzo qui regarde au dehors, à travers le rideau de perles bleues, traversé par la progression blanche de la voiture au long capot; devinée, seulement, l’avancée, entre les mailles des perles, comme derrière un écran de gouttes. Fuite de la trace blanche sur la corniche de béton gris. Traces d’Enzo, aussi, de ses sandales de cuir dans la poussière du bord de mer. Passage sous les arcades du RIBA PITXOT, dans la fraîcheur, dans la lumière, à nouveau, sur le bitume aux reflets sombres qui vire à droite, entre les plaques de schiste, puis une faille dans les cubes des maisons blanches où se devinent, tout au fond, les arcades du café LA HABANA , mosaïques bleues, blanches aussi, en damier, sous l’éclat rouge des géraniums. Café des palabres, longues aussi, autour des tables où sont les verres hauts, givrés de cocktails. Palabres modernes, ici, sur le cinéma, art et essai; sur le théâtre, d’avant-garde; sur le roman, post-moderne. Grille blanche, rouillée dans la distinction, qui clôt la porte aux paroles, différées pour cause de lumière, admises à la tombée du jour, seulement, dans l’intime des arcades, des bougies aussi, sur les tables de bois clair où coulent les gouttes de suif.

Plus loin, à gauche, séparant de la mer, long défilé de façades blanches, bleutées dans l’ombre. A droite, banc de schiste gris avec des dalles jointées de blanc, dans l’attente des passants à la recherche du silence, parfois, de l’ombre surtout. Dans le couloir étroit, à la limite de l’ombre et du soleil, le Guetteur cherche les traces de roues, les empreintes du caoutchouc des pneus flancs blancs dans la poussière.

Instinctivement, à droite, dans le chemin creusé d’eau qui conduit à la dalle de ciment où sont les voitures des passants. Eclats de soleil sur les vitres, sur les carrosseries de métal. Main d’Enzo en visière au dessus des arcades, dans la recherche du repos des yeux. Dans sa quête à percevoir la voiture blanche au long capot, aux jantes à rayons, qui est perçue, soudain, entre deux voitures sombres, étrangères à Calentia. Lunettes sur les yeux d’Enzo ébloui par la lumière. Sous le pare-chocs de chrome, l’inscription DK . Sur le siège de cuir rouge, à droite, un paquet de cigarettes H&B, protégé dans sa pellicule de cristal , qu’Enzo défait, tirant un mince fil jaune, faisant basculer l’étui de carton, saisissant de ses lèvres une H&B, allumée à la flamme du briquet noir marqué DK, reposé sur le siège, ainsi que le paquet. Deux filets de fumée rejetés par les narines, dans la plénitude du souffle, dans l’expiration longue qui se souvient de la cigarette H&B dans la salle longue de L’AMISTAT, derrière la table cerclée de blanc.

Précédé de fumée grise et blanche, retour d’Enzo sur le chemin de schiste aux ornières profondes. Présence de la voiture blanche sur la dalle de ciment qui veut dire la proximité de l’Inconnue; supposée sur la plage de galets, peut être, près des rochers troués par la mer que le Guetteur scrute du haut du chemin qui surplombe l’eau claire. Passants sur la plage de galets, sur les rochers aussi. Nombreux, allongés sur le rivage, dans l’eau aussi, dans la fraîcheur de la mer, sur la brûlure des pierres noires, assis sur la bordure de ciment, entre les galets et le chemin.

Enzo descend sur les galets noirs, longe la plage vers la gauche. Un escalier est monté, de quelques marches seulement, qui serviront d’assise à la vue de la plage, des roches trouées, du chemin de la mer. Juste derrière Enzo, une plate forme de béton. La poche de papier y est posée, les fruits, le pain, la bouteille aussi, le canif qui coupera le pain rond avec des grains de sésame sur le dessus. Dans la poche droite du pantalon, des jumelles noires, de taille réduite, comme au théâtre dans les loges. Regard d’Enzo, précis, net. Pureté du regard qui cherche l’Inconnue, qui veut l’isoler de la foule des passants, compacte, dense, sur la masse noire des galets. Regard qui veut dessiner le contour des lèvres, surtout, refermées sur le filtre couleur de brique, lèvres qui impriment leur marque, juste dans l’effleurement. Cela, Enzo veut le voir, dans les deux cercles de verre qui prolongent ses yeux jusqu’aux rochers troués, jusqu’au pont aux arcades en ogive où les passants passent dans la connaissance de l’île plantée de pins parasols, de cactus aussi; l’île où les passants mangent en regardant la mer, les criques, les maisons blanches de Calentia, le cube de l’église en haut du village, la silhouette blanche de L’AMISTAT; plus loin, la maison aux faïences bleues, la crique de galets gris avant la montée de la Promenade, les hôtels. Enzo sait tout cela, sait surtout sa pensée de la voiture blanche, son emplacement sur la plaque de béton qui dit la présence de l’Inconnue, plus près, au bord des roches trouées, sur la plage de galets, peut être près des maisons bleues, sur les pavés de pierre noire.

Le guet est poursuivi, d’un mouvement lent des jumelles qui part des roches trouées. Dans le cercle de gauche, de droite, les barques des pêcheurs, vertes et blanches, bleues et blanches, inclinées sur les galets. Leurs noms : MAR I SOL; AUX MONTJOI, aux lettres peintes à la main, comme celle d’un enfant, dans le tremblement, l’hésitation; ALBAÏNA à l’hélice de bronze, verte, penchée vers la plage, offrant la vue de son moteur du nom de CAMPEONE, ancien, lent à mouvoir la barque sur les eaux de Calentia, à y tracer des ondes, rondes, régulières.

Plus près encore, des galets surtout, des passants occupés au bain, au repas sous le soleil de midi, surveillant le jeu des enfants.

Derrière Enzo, les marches, la plate-forme de béton, les maisons bleues, fleuries dans leurs terrasses surplombant la mer.

Celui qui guette pose les jumelles, saisit le sac de papier marron aux stries dans l’épaisseur, le pain rond aux grains de sésame, le canif au manche de bois, à la lame rouillée, tachée d’eau de mer. Pain coupé dans l’épaisseur d’une tranche jaune qu’il mange lentement, dans le goût connu du levain, dans le goût venu du FORN DE PA que connaissent les habitants de Calentia. Jumelles, parfois, dans l’observation des mouvements, près des rochers, en avant des barques, sur la plage de galets.

Aucune passante vue qui ressemblerait à l’Inconnue, à l’image de l’Inconnue qu’Enzo porte en lui, avec le dessin des lèvres sur le filtre de brique.

Des figues sont mâchées, dans l’écrasement des grains. Mastication lente de la chair, écoulement du sucre dans la gorge. Dattes aussi dans le goût approché du miel. Longues goulées d’eau à la bouteille de plastique verte gorgée de bulles. Ricochets dans l’eau, faits par les enfants, dans le rire des passants. Sacs de toile repliés qui disent la fin du repas. Nombreux égarés près des rochers, des barques, sur la plage aussi. Enzo replie le sac de papier, essuie la lame entre ses doigts, essuie ses doigts sur les marches de ciment, lave ses mains dans l’eau claire entre les galets.

Marche sur la plage, sur le chemin au dessus des rochers troués. Assis maintenant sur un rocher noir en pente vers la mer. Rocher élu dans l’habitude du guet, d’où l’on voit les plages, les criques, les cubes blancs des maisons sur la colline, la ligne de la Promenade qui longe la mer, jusqu’aux hôtels, jusqu’à la route, sa descente vers PORT-SALINA.

Quelques amandes mangées dans la distraction. Egarement du regard dans le cercle des jumelles où l’Inconnue ne s’est pas livrée. Pétillement d’eau fraîche qui envahit le palais.

Derrière, sur la gauche, bruits de moteurs qui descendent de la colline plantée de chênes-lièges où sont les dernières maisons de Calentia. Devant, à gauche, aussi, sortie de voitures de la plate-forme de béton, en direction du village. Voitures noires, rarement rouges, couleur de métal souvent. Bruits souples des moteurs réverbérés par les falaises de schiste.

Vue d’Enzo, dans la plus grande distance de la scène, de lui-même aussi qui perçoit seulement, sans réellement voir, le glissement blanc de la voiture à la capote noire, aux chromes brillants, à l’inscription DK sous le renflement du chrome. Déplacement caché par la ligne continue des maisons en bord de mer. Les jumelles sont ignorées pour ne pas perdre de vue le glissement blanc de la voiture, dans les creux, entre les maisons. Progression lente sur la Promenade du bord de mer. Déplacement aperçu parfois près du RIBA PITXOT, à l’angle arrondi d’ES BALUERT, sous les ombrages de la PLAZA BLANCA. Perdue de vue, souvent, dans le tumulte des voitures, les allées et venues des passants, aux angles des maisons. Revue dans le glissement devant L’AMISTAT, cachée derrière les terrasses du bord de mer, tournant devant la maison aux faïences bleues, haute dans sa domination des cubes blancs, longeant les hôtels, montant la rue en pente vers les derniers hôtels. Perdue de vue dans la descente sur PORT-SALINA, derrière l’épaulement des falaises noires.

Dans le bidon bleu qui sert de poubelle, Enzo jette la poche de papier, les jumelles aussi qui n’ont servi à rien dans la recherche de l’Inconnue.

Quarante cinq minutes, sera le temps d’Enzo à rejoindre la crique de PORT-SALINA, en pressant le pas, en martelant le sol, régulièrement, sans répit, de ses semelles de cuir. S’arrêtera à L’AMISTAT, le temps de prendre une bouteille d’eau fraîche, verte, avec des bulles, regardant à peine les serveurs, la salle longue, les hommes en noir occupés au tarot, laissant sur sa gauche la faille de béton gris plantée de lauriers-roses, à gauche encore, la maison aux cartes postales, laissant EL PAÏS sur le présentoir, dans la non lecture, ignorant la maison de faïence bleue, dans la progression rapide des pas, l’avalement régulier de l’eau, le pétillement des bulles, sans attention pour les passants attablés aux terrasses des bars, aux façades des derniers hôtels, dans le gravissement de la Promenade, dans sa dernière pente avant la descente sur PORT-SALINA, passant devant la Chapelle blanche où le mur face à la mer est occupé de niches où reposent les os des morts qui sont dans l’ignorance de Calentia, autrefois connue par eux dans le mouvement des passants, dans les rues de galets; surplombant, après la Chapelle, les rares maisons au dessus du port qui se découvre à la vue, soudainement. Décroissance de la falaise dans l’allongement des barques, bleues, blanches, vertes, posées sur le gris des galets, dans la dispersion des planches, des débris des barques anciennes.

A gauche, au creux de la crique, avant la remontée vers les falaises noires, une chape de ciment avec des trous par endroits, au milieu desquels sont garées des voitures, noires, rouges, couleur de métal surtout. Dans la lumière blanche qui éclate sur les angles des carrosseries, sur les vitres, sur le chrome des pare-chocs, sur l’inscription DK située au dessous, sur le cuir des fauteuils rouges , sur la capote de toile noire repliée sur le coffre, cachée parfois par le passage des passants venus du haut de la falaise, attirés par PORT-SALINA, par LA CASA DAN KOVAK, à droite de la crique, face aux îles noires. Maison blanche plantée dans la colline d’oliviers aux terrasses de schiste. Des photos sont prises par des passants pour être montrées à d’autres passants absents de Calentia, dans l’éloignement de la vue.

Enzo, assis sur un bloc de rocher, face à la crique, aux îles noires, dans la supposition de la présence de l’Inconnue dans l’aire de PORT-SALINA, sur la falaise haute, sur le chemin de la crique, près des barques bleues et vertes.

Supposition de la présence, ailleurs, dans les jardins de DAN KOVAK, dans la contemplation des sculptures ou dans la CASA, près des toiles accrochées sur les murs blancs aux hautes cimaises.

Avancée d’Enzo sur le chemin de ciment, entre la CASA DAN KOVAK, à gauche, les maisons des pêcheurs, à droite, dans la fraîcheur des eucalyptus où se déplacent les ombres bleues des passants, en file pour les tickets qui donnent accès à la grande maison blanche. Enzo, dans la file, occupe sa position de guetteur, du haut de sa grande taille, au dessus des têtes immobiles, dans le recueillement déjà de l’entrée dans LA CASA, dans l’attente de l’œuvre, unique, de DAN KOVAK.

Des passants, entrent, sortent de la porte étroite en fer forgé, dont un battant est ouvert pour l’accueil des passants, pour la sortie aussi, dont l’Inconnue est absente.

Chaleur, dans la cabane étroite, anciennement de pêcheur, où sont vendus les billets, les cartes postales, les livres. Enzo, dans la contemplation d’un titre : DAN KOVAK ou LE REALISME ONIRIQUE. L’achètera en sortant, après les œuvres, leur vision, surtout les nouvelles, de l’exposition temporaire, venues du lointain de Calentia, des collections privées du mécénat anonyme. Grande beauté des œuvres auxquelles Enzo pense, dans l’impossibilité d’en avoir une représentation mentale, même dans l’ébauche, dans le simple contour. Œuvre insaisissable, dans la frange, dans la limite, le passage seulement, du réel à l’imaginaire. Œuvres pourtant connues d’Enzo, dans la multitude des visites, les catalogues feuilletés, les livres lus.

Billet d’Enzo, dans la poche droite. File des passants qui traversent la ruelle de ciment, pénètrent par la porte étroite dans le jardin de LA CASA DAN KOVAK. Entrée, ensuite, de Celui qui guette dans la maison où les œuvres se livrent dans la lumière blanche, zénithale. Des meurtrières aussi, dans le mur extérieur. Dans la grandeur des salles, les passants déambulent, sans parole, face aux grandes toiles qui habitent les murs. D’abord les collections permanentes où les passants se regroupent, dans la vue des toiles, souvent occultée, comme l’Inconnue, qui n’apparaît pas dans le silence blanc de la CASA, dans ses recoins d’ombre non plus; absente de plusieurs salles où Enzo est passé, vite, dans la hâte de l’Inconnue, de sa découverte.

Plusieurs salles, rectangulaires, circulaires, ovales sont dépassées. Arrivée du Guetteur dans les salles de l’exposition temporaire, des collections privées. Rareté des passants dans les grandes pièces où sont les œuvres, peintes, sculptées, dans le dépouillement de la lumière blanche venue du plafond, de la fente à l’angle des murs. Plusieurs toiles sont vues par Enzo, dans la distraction, dans le décalage du regard, comme en arrière de lui, à la recherche d’une trace, d’un indice, pour habiter à nouveau le corps, l’habiller de certitude.

Entrée dans la rotonde, blanche dans la lumière circulaire. Dernière salle avant la sortie, avant le jardin DAN KOVAK. Absence des passants, dans la solitude d’Enzo. Regard distrait des toiles.

A droite de la rotonde, juste avant la fin du temporaire, une toile est vue, de format moyen, dans l’éclairage subtil de tubes de lumière blanche, irréelle.

D’Enzo, la vue est brouillée, comme par une brume, par l’envahissement de larmes dans les yeux incrédules à l’observation de la toile, à la vision de la voiture blanche au long capot, à la calandre chromée, étincelante, aux sièges de cuir rouge, à la capote noire rabattue sur le coffre, aux jantes à rayons, aux pneus flancs blancs, à l’inscription DK sous le brillant des pare-chocs. A gauche de la voiture, légèrement décalée, comme en arrière-plan, sans toutefois que la forme soit entièrement visible, dans uns sorte de sfumato vénitien, la présence d’une silhouette, longue, mince, dont un corps est supposé habiter les contours, dans la tenue, à droite, d’une cigarette, longue, visible, elle, dans le réel de la fumée, dans le filtre surtout, couleur de brique, dans la bague dorée ornée des deux lettres H & B., dans la tenue, à gauche, d’un briquet noir, gravé de DK, comme les initiales, à peine visibles, au bas de la toile.

Celui qui guette sort dans le jardin, traverse le portail de fer forgé, dans sa présence à lui-même, encore au sein de la rotonde, descend la ruelle de ciment, longe les barques allongées sur les plages de galets, dans les couleurs de PORT SALINA.

Une main d’Enzo dans la poche de droite où une clé est trouvée que le Guetteur ne connaît pas. Foule maintenant la chape de ciment, les trous au milieu des voitures noires, rouges, couleur de métal surtout. La voiture blanche au capot long, aux éclats de chrome, à l’insigne DK, dans laquelle il monte, ronflement doux du moteur, éloignement de PORT SALINA, progression vers Calentia, par la Promenade du bord de mer. Posé sur le siège de droite, un étui rouge, noir, jaune dont Enzo se saisit. Possession, également, du briquet noir gravé des lettres DK; H&B portée à la bouche, allumée à la flamme du briquet noir. Longues volutes dans l’air encore clair de Calentia.

Dans la salle longue de L’AMISTAT, près du comptoir de bois noir, dans la salle des joueurs de tarots, dans le glissement des cartes, des longues lames au creux des mains noueuses qui disent l’avenir, du Chariot, de l’Amoureux, de l’Inconnue, dans le signe de DK, de H&B aussi, d’Enzo le Guetteur dans les lieux de son guet, d’Enzo regardé regardant, dans les miroirs de L’AMISTAT, son image multiple occupée à sa disparition dans le déclin de la lumière, les derniers feux des plafonniers, l’atténuation du cercle des tables, la fuite des bulles dans les verres qui suent, la vacuité des trottoirs de ciment, les baies ouvertes sur la mer où repose le ciel.

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6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 07:32
Villeglé : lacérer le réel.

Source : Centre Pompidou.

L'œuvre de Villeglé s'inscrit, tout entière, dans une "muralité", à savoir dans l'essence à partir de laquelle tout espace public investi de signes peut parler, témoigner, interroger les consciences. Ainsi, le projet artistique se résumerait à la belle formule suivante :

"Prendre le monde par les murs."

Mais si cette injonction manifestement subversive et révolutionnaire peut faire sens, il faut chercher à en deviner les fondements car toute devise ne devient signifiante qu'à dévoiler sa trame intentionnelle. Si le monde se manifeste à nous de multiples manières, comment peut-il le faire par la médiation d'espaces publics souvent ignorés parce que trop visibles, parce que livrés à une curiosité éparse se dissolvant dans la complexité urbaine ? La réponse à ce type de question ne saurait avoir de raison universelle, nous y apportons seulement une approche intuitive, singulière, une rencontre avec des affinités électives, des ressentis, des vécus. Mais, tout d'abord, il faut chercher dans l'histoire de l'art, mais aussi de la pensée, quelques soubassements explicatifs. La démarche de Villeglé s'appuyant essentiellement sur la sémantique des affiches nous paraît devoir être mise en relation avec certains fondements incontournables.

L'œuvre Villegléenne, nous la déclinerons selon six perspectives différentes, à partir de l'arte povera jusqu'au concept grec d'alètheia, en passant par la révolution initiée par Marcel Duchamp.

La référence à l'arte povera (L'art pauvre), nous ne pourrons en faire l'économie. D'abord sur le plan formel. Il y a, en effet, une évidente homologie entre des affiches détrempées, salies, décolorées et les produits pauvres, vêtements usés, chiffons dont les artistes de cette discipline faisaient leurs modes d'expression habituels. Mais le parallèle peut également être poursuivi dans l'optique d'une "guérilla", d'un refus d'identification sociale, d'une volonté de faire du signifiant à partir de "l'in-signifiant".

"En condamnant aussi bien l'identité que l'objet, Arte Povera prétend résister à toute tentative d’appropriation. C’est un art qui se veut foncièrement nomade, insaisissable." (Wikipédia).

Ensuite, l'influence de Marcel Duchamp et de ses "ready-made" paraît décisive dans la mesure où Villeglé s'approprie d'un objet du réel et le pose aux cimaises des musées, le métamorphosant ainsi en œuvre d'art, à cette différence près que l'artiste y apporte sa touche personnelle au travers des lacérations. Mais il convient, à ce sujet, de se poser la question de savoir si le lacéré résulte plus des contraintes de l'arrachage (Villeglé livre parfois un réel "combat" avec les surfaces qui adhèrent à leur support) que d'une intention clairement esthétique. On verra plus tard que cette intrusion dans l'identité de l'affiche se définira plutôt par une recherche de vérité, au sens grec de la question.

Egalement singulière, la démarche que nous qualifierons de linguistique au sens de la performativité de l'énoncé, et ceci n'est pas si éloigné que cela des projections intellectuelles duchaniennes. A preuve cette déclaration de l'affichiste-plasticien :

"On peut trouver quelque chose qui est une œuvre d'art alors qu'on n'a rien fait."

Bien évidemment, on reconnaîtra cette attitude de la performativité qui réalise l'action en même temps qu'il en profère la vérité. On songe ici à l'ouvrage d'Austin "Quand dire c'est faire". Or, si Villeglé, devant une affiche, décrète l'art en train de s'accomplir, ce décret résulte bien de son propre langage, de son intime subjectivité. Combien seraient passés devant ces témoins anonymes de l'énonciation sociale sans même les remarquer et, les eussent-ils placés devant leurs consciences, ces témoins, pour autant, n'en auraient pas fait des œuvres d'art. Pour beaucoup, les affiches ne sont que des échos d'une société productiviste, consumériste et au mieux un moyen d'information politique, syndicale, à finalité ludique. Un pur médium sans valeur esthétique.

Et pourtant, l'affirmation de Villeglé s'inscrit en faux contre la perception prosaïque des affiches. Déclarant à propos de ses œuvres de papier quelles sont "une source inépuisable de beauté", l'artiste entre de plain-pied dans le champ esthétique. La formule est si belle, si enthousiasmante qu'elle peut déconcerter si l'on se contente d'une approche superficielle des icônes murales. Et pourtant, combien sont belles Les choses ordinaires, combien sont esthétiques certains objets du quotidien (voir Tàpies et ses surfaces de tôle ondulée, ses accumulations de paille, ses serpillières…). La beauté est, bien évidemment, moins dans l'objet lui-même, comme s'il était doué en soi de vertus éminentes, mais bien dans le regard que nous portons sur lui, sur le langage dont nous le dotons.

Autre considération qui n'est pas mineure : "Une œuvre sans artiste". Enonçant ceci, Villeglé, grâce à ses "lacérés anonymes", opère une translation du regard, aussi bien du Voyeur de l'art que de celui qui en est l'Auteur supposé. L'œuvre, dès lors, n'est plus à considérer comme la mise en acte d'un processus singulier, bien au contraire elle est une manière de pacte social, de conscience collective émergeant bien au-delà des consciences individuelles. L'Artiste serait alors le simple médiateur entre l'œuvre lui préexistant et sa forme achevée. Déboulonné de son piédestal, ce dernier, l'Artiste, n'apparaîtrait plus comme un démiurge, un créateur, mais comme un simple "metteur en scène" (Villeglé), comme celui qui, doué d'une lucidité particulière, ne ferait que concourir à configurer une constellation d'éléments appelés à jouer entre eux afin que des significations puissent faire phénomène. Magnifique perspective selon laquelle toute chose du monde peut faire sens, simplement par une mise en relation avec ceux qui attendent l'instant de sa révélation.

"Le ravir plutôt que le faire" (Villeglé) devient le crédo par lequel l'art peut être atteint. Ceci fait certainement signe vers une démocratisation des pratiques créatives, chacun étant plutôt en mesure de ravir la beauté là où elle se présente, plutôt que d'en être l'artisan réel, incarné, doué de capacités particulières, sinon "divines".

Et, si l'acte poétique, au sens premier de création, peut être à la portée de tous, alors, par définition, il devient révolutionnaire, ce qui veut dire qu'il transcende la catégorie de l'individuel, de la propriété, de la sphère privée, de l'identification égologique. Ce n'est plus l'individu isolé qui régit les choses, mais ce sont plutôt les choses qui se disposent à lui, dans l'attente de leur exposition au grand jour, en pleine lumière. Car le monde n'est jamais un objet que nous pourrions soumettre à notre volonté dans une simple immédiateté technique, il est pure attente de ce qui pourrait advenir si, d'aventure, nous lui prêtions attention. Considération copernicienne s'il en est qui opère une décentration de l'humain, dans le même temps qu'elle instaure un temps objectal, concret, inclus dans une mondanéité, mais toujours disponible à l'accroissement, au déploiement d'un jeu esthétique, aussi bien qu'éthique. Donc inclination à la subversion (arracher des affiches dans l'espace public est bien de cet ordre), à la transgression, à la désocclusion de quelques fragments de vérité qui, jusqu'ici, se dissimulaient, non en raison d'une sorte d'incurie de leur part, mais eu égard à l'insuffisance de notre regard. Cette démarche souhaitant décrypter quelque signe inaperçu se laisse approcher par le travail de Villeglé sur les fameux signes socio-politiques dont l'apparent hermétisme ne doit pas dérouter. Ils n'existent qu'à solliciter notre attention, à déciller notre vue afin qu'elle se tienne au plus près de ce qui s'énonce dans toute parole nous interpellant depuis la surface anonyme, polysémique, dont la pullulation envahit la moderne pariétalité et que, souvent, nous ignorons, par manque de temps ou d'intérêt.

Villeglé : lacérer le réel.

Source : Morbleu ! Décembre 2008.

Mais, parvenus à ce stade de la réflexion, il nous faut encore élargir l'empan de ce qui vient à nous. Il nous faut remonter jusqu'aux anciens penseurs grecs et aborder leur concept d'alètheia comme dévoilement de la vérité. Métaphoriquement, dans un premier temps, l'activité de lacération, d'arrachage, de décollement à laquelle se livre l'Affichiste avec une belle énergie paraît entretenir une singulière relation avec le fait de déshabiller, de vouloir mettre à nu ce qui se dissimule sous quantité de voiles. Alors, comment ne pas évoquer Isis, la déesse protectrice et salvatrice de la mythologie égyptienne, sa statue recouverte d'un voile noir, l'inscription sur son socle :

« Je suis tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera et aucun mortel n’a encore osé soulever mon voile. »

Ce voile qui soustrait au regard les mystères, les connaissances attachées au passé. Retirer le voile est pure révélation de la lumière, autrement dit mise à jour de la vérité. Mais comment, également, faire l'économie de la fameuse sentence d'Héraclite, lequel énonce que "la Nature aime à se voiler" ? Evoquant l'attitude de l'homme se rendant constamment maître et possesseur de la Nature, Pierre Hadot nous invite à réfléchir sur les perspectives que ce dernier, durant vingt siècles, aura nourries vis-à-vis de cette Nature :

" (…) tout ce qui naît tend à mourir; la Nature s'enveloppe dans des formes sensibles et dans des mythes; elle cache en elle des vertus occultes; l'Être est originellement dans un état de contraction et de non-déploiement et se dévoile en se voilant."

Bien évidemment, ce saut vers un temps originaire semble si loin des modernes préoccupations d'un Affichiste que nous ne le percevons plus qu'à la manière d'un mythe, au mieux comme une fable. Peu importe, restons-en au symbole, voire à la métaphore. Nous disons qu'il y a homologie entre le philosophe occupé à rechercher l'idée de Nature, le profil de l'Être, la Vérité, le Sens (une seule et unique chose en réalité) et la démarche de l'Artiste plasticien Villeglé qui, fébrilement, détache les précieuses icônes des murs, les lacère, les dépouille de leurs vêtures de papier, les colle sur un support, y appose sa marque et les transporte vers les cimaises des musées. Faisant ceci, il condense en quelques rapides esquisses, en quelques actes, la grande geste de l'humanité, laquelle, le sachant ou à son insu, ne cesse de poser cette question fondamentale de l'ontologie. La question de l'être est consubstantielle à l'essence humaine, elle est la seule ressource par laquelle nous y retrouver avec la propre signification que nous apportons au monde et, qu'en retour, il nous adresse, en premier lieu par cette Nature dont le mystère demeure entier alors qu'elle nous environne et nous constitue de toutes parts.

Nous sommes d'abord, surtout, des signes en quête de sens, identiquement à ces affiches qui recouvrent de leurs multiples voiles les horizons de notre quotidien. Plus même, ne serions-nous pas ces antiques palimpsestes sur lesquels d'attentifs et laborieux scribes auraient inscrit quelque alphabet secret, recouvrant chaque écriture ancienne de caractères nouveaux, le document final ne laissant plus apparaître que quelques hiéroglyphes en quête d'éventuels Champollion ? Peut-être la démarche artistique se réduit-elle à cela : déposer des signes et les recouvrir d'autres signes, la vérité se dissimulant toujours sous des strates temporelles. Léonard de Vinci lui-même, peignant l'énigmatique Joconde, superposait couches de peinture et vernis. Mais, plus essentiellement, artistes ou simples hommes parmi les mortels, ne sommes-nous pas à la recherche de nous-mêmes, de nos traces dans la dérive existentielle, afin que celle-ci, un jour puisse s'ordonner en cosmos ?

Villeglé : lacérer le réel.

La Joconde telle qu'aux premiers jours.

Domaine public - Musée du Louvre.

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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 08:41

 

 

Cette Nouvelle a été publiée :

 

            * Sous le titre "Voyage immobile" dans "Les Après-midis de Saint-Florentin (Yonne) en 2009.

 

* Sous le titre "La chute lente du jour" dans le cadre

du Café Littéraire, Philosophique et Sociologique (Calipso)

Fontanil Cornillon (Isère) en  2010.

 

* Sur le Site d'Exigence-Littérature en 2011.

 

 

 LA CHUTE LENTE DU JOUR

 

  

  Son premier repos, Elle l’a trouvé au creux du jour, dans le dépliement blanc de la  lumière.

Nul bruit dans la grande pièce claire. Nul mouvement.

Seul rythme du souffle, lent, tendu, semblable au passage du vent sur la cime des pins.

Souffle long venu d’ailleurs, encore traversé de pensées nocturnes, souffle à la recherche de lui-même, continûment, comme une obsession.

Confusément, Elle perçoit, par delà les lames blanches des stores la houle de l’Océan, le cri des mouettes, comme de longues incisions dans la toile grise du ciel. Des rumeurs seulement, très lentes, très calmes, pareilles à un baume qui apaise les meurtrissures du corps, régénère le souffle.

Murmure de l’Océan, longues effusions dans les aiguilles de pin, glissement des grains de sable sur la courbure des dunes. Tout se mêle, se confond, écho profond de son rythme à Elle, de sa respiration, du trajet du sang dans ses veines.

  Lui, son apparition dans la grande pièce aux murs couleur de sable, Elle ne l’a pas perçue. Plutôt sentie. Sorte de présence éphémère, fugitive, "entre chien et loup".

Quelque chose d’imperceptible, de ténu s’est infiltré en Elle. Un léger décalage de l’air, une vibration particulière de la lumière. D’infimes tropismes affleurant à sa conscience.

Tout à coup Elle a su qu’Il était là, près d’Elle, immobile, dans l’attente d’un signe, d’un mouvement, peut-être d’une parole. Entre eux il n’y a eu aucun mot proféré, aucun geste esquissé.

  Elle, retirée depuis longtemps dans le silence de ses yeux, ne possédait plus qu’une image floue de Lui, des souvenirs lointains : le grain serré de sa peau, la finesse de ses mains, la grâce des articulations.

Lui, dans la lumière neuve du jour, perçoit le corps fluet, les cheveux couleur de cendre, les cernes d’ombre autour des yeux vides. La clarté de l’aube dessine comme un étrange halo enserrant le corps très mince, forme énigmatique émergeant à peine de la blancheur du drap.

Il a approché l’unique chaise du lit, ménageant entre eux un espace. Ce territoire où ils déposeraient les mots, était comme la grâce d’un recueil, le point d’incision d’une parole ultime. Chacun en avait le pressentiment, en ressentait le trouble, et grâce à cette inquiétude, à cette tension, y puiserait les forces de l’échange.

  Elle parle la première. Elle dit la douleur des nuits éveillées, la solitude des murs couleur de sable, l’attente de la marée, l’écoute attentive du flux et du reflux, le grondement de l’Océan lors des hautes eaux, la douceur des ciels de pleine lune.

Il écoute la voix très mince, parfois à peine perceptible, le souffle haletant, comme un filet d’eau claire filtrant d’une paroi. Il lui dit son souci, son appréhension des crises qu’Elle doit affronter continuellement, le lien profond du souffle et de la vie, du mouvement des corps, des déplacements, des traversées, des passages. Il lui dit son regret d’être toujours éloigné, son travail d’enquêtes à l’étranger, son goût immodéré des voyages.

  Elle l’écoute. Elle anticipe ce qu’Il dit. Elle le connaît au creux de l’intime.

Une quinte de toux subite. Le souffle comme au fond d’un puits. L’angoisse de la lente ascension vers la clarté, vers le jour.

Il remonte son oreiller. Il lui fait boire quelques gorgées d’eau. Elle dit que ça va mieux, que ça va passer. Le plus sûr pour qu’Elle s’apaise : qu’Il fume comme autrefois une cigarette américaine, longue, fine, à filtre couleur de brique. Elle aime tellement l’odeur de ses cigarettes (des Bridge, croît-Elle), Elle aime tellement sa façon de fumer, de rejeter les volutes, longuement, songeusement, tête légèrement penchée vers l’arrière, dans la lumière qui décline.

  Elle lui disait autrefois sa certitude à Elle du rapport étroit  entre la fumée et la vie. Une métaphore  existentielle en somme. De l’ordre d’une parenthèse, d’un début et d’une fin, d’une consumation, d’un point d’incandescence à un point d’extinction, d’un non-retour.

  Il se souvient de ces échanges. Il lui dit se rappeler ses idées à Elle, ses  idées un peu étranges mais qui résonnent encore en Lui, qui brillent comme des braises. Il hésite un peu mais Il sait l’importance de la cigarette pour Elle, sa valeur de retour, de réminiscence. Il extrait une  Bridge  de son étui rouge. Il sourit en voyant  l’inscription obscène : FUMER TUEIl sait que, pour Elle, fumer est l’empreinte du souvenir, du désir, de la vie.              Il allume une  Bridge. Il souffle de longues volutes vers le plafond. Elle entend le bruit, le passage de la fumée entre les lèvres. Elle l’imagine, comme autrefois, la nuque à la renverse, les pieds croisés sur une chaise, l’air détendu. Elle revoit cette sève qui sort delui, à jets réguliers, empreinte de mystère, auréolée de projets. Autrefois, Elle pensait que cette fumée Lui ressemblait. Légère, insouciante, projetée vers le ciel comme un idéal.                         

Il n’a pas bougé de sa chaise, très attentif  à ne pas interrompre  le voyage. Il allume une seconde  Bridge. Ne pas briser le mouvement, le chemin sur lequel Elle s’est engagée. Nouvelles volutes de fumée. Plus fortes, plus persistantes que les  premières. Eviter qu’Elle ne sombre dans l’amnésie. Poursuivre le voyage jusqu’à la fin du jour s’il le faut, dans la demeure dernière où l'ombre se tapit. Elle parle maintenant. Indistinctement. Comme un murmure. Il se rapproche d’Elle pour saisir des bribes, des éclats, des fragments qu’ll reconstitue.

   Elle lui dit le séjour à La Salina, les roches noires gonflées de soleil, la colline couverte de chênes-lièges et d’oliviers, les terrasses de schiste en surplomb, la blancheur du village en contrebas, la mer avec ses criques vertes, bleues, grises parfois, si variables selon l’incidence de la lumière, le degré d’avancement du jour. Elle Lui dit l’essaim des îles volcaniques, couleur d’obsidienne, jouant avec la blancheur du port, l’outremer des bateaux de pêche, le quadrillage insensé des filets de corde enserrant les plages de galets noirs. Elle Lui dit l’odeur des embruns, surtout le soir, la chute parfumée des capsules  d’eucalyptus, les lumières ourlant les criques dès la tombée du jour.

  Les volutes de fumée emplissent la pièce, font comme un tissu onirique accroché aux fenêtres. Il y a des flottements, des fluides légers pareils aux  soirs d’automne à La Salina quand le vent se retire au fond des grottes marines. Continuer à fumer surtout, jusqu’à l’étourdissement. Ne pas déchirer le voile du songe, du souvenir, de la douleur peut-être. Qu’importe. La  seule certitude : cette ligne invisible, ce fil d’Ariane tendu d’un lieu d’absence à un lieu de mémoire.

  Ce soir, à La Salina, la lumière est tremblante, un peu surréelle. Elle est heureuse de cette lumière, de la blancheur de la terrasse, du mouvement des passants, du glissement des voitures devant le port. Elle dit maintenant l’urgence à profiter de la vie, comme si demain était le dernier jour. Elle sait que ce moment est unique. Elle lui dit la chute lente du jour, cette signifiance de l'instant voilé, de l'heure crépusculaire où les choses se confondent, se mêlent dans une espèce de douce harmonie, d'affinité originelle. Elle lui dit ce bonheur du temps impalpable, oublieux de lui-même qui, peut être,  jamais ne reparaîtra, enseveli sous les cendres du passé. Il  acquiesce avec un  certain détachement, avec la certitude dont l’investit sa première cigarette, symbole superficiel mais tangible de son entrée parmi les  hommes. Elle Lui sourit. Elle le trouve changé.Elle s’applique à le regarder à la dérobée, à faire son inventaire. Réel travail d’archéologue, pareil à la recherche de l’origine, de la source de cette évidente métamorphose. Elle n’avait pas remarqué, dans la perspective fuyante du front, cette ride légère mais non moins évidente,  comme une blessure à la surface de la terre. D’autres sillons étoilés et naissants s’allument et s’éteignent avec la course du regard, pareils à  de rapides comètes. Elle a fixé, au plus profond d’elle-même, ces images fugitives, ces marques insignes du temps comme des empreintes toujours prêtes à resurgir.

 Il se souvient de ce jour précis, de « ce moment unique » comme Elle l’avait nommé, de cette lumière si pure, si longue à se mouvoir, si lente à renoncer à son emprise, accrochée aux cubes des maisons blanches, aux balcons, aux lampadaires, à la lisière de la mer.

Ce jour est ancré en Lui : un moment de pur surgissement, une fenêtre ouverte sur l’horizon. Il se souvient de sa première cigarette, de son plaisir intense à suivre par la pensée le trajet de la fumée. Minces filets bleuâtres se diluant dans la lumière du couchant. De nouveau des quintes de toux, une respiration à la peine. Elle bouge un peu sur le lit, oriente son visage vers la fenêtre, vers le jour qui baisse.

Elle continue à raconter leur vie à La Salina, ses battements, ses outrances parfois, cet automne traversé d’une dernière tentation de la lumière, les reflets sur les feuilles argentées des oliviers, la douceur iodée de l’air marin.

Il écoute les paroles qu’Elle profère avec ferveur, recueillement. C’est comme une incantation, un appel qui résonne le long des murs couleur de sable. La braise rougeoie au bout de la dernière cigarette. Prolonger cet instant, ne pas interrompre le voyage. Maintenant le filtre couleur de brique se consume dans une drôle de fumée âcre; grésillement de l’infime bout de cigarette jusqu’à son point de chute.   Soudain Il sait qu’Il doit quitter cette pièce, qu’Il doit faire provision de  cigarettes, qu’Il doit s’immiscer entre deux urgences, celle du départ, celle du retour.  Il le fait. Il descend l’escalier. Il est dans la rue, dans le bureau de tabac. Il achète un paquet de  Bridge. De nouveau dans la rue, l’air pur, transparent comme à La Salina. C’est une ivresse qui s’empare de LuiIl marche vite, traverse le porche, cherche fébrilement le briquet, allume une cigarette, s’engage dans l’escalier. Par une croisée ouverte parvient la rumeur de l’Océan, de la MerIl ne sait plus très bien. Cris aigus des mouettes ou peut-être des sternes, comme une longue déchirure surgissant de la toile du ciel. ll pousse la porte de la grande pièce. La lumière a baissé. Les murs couleur de cendre ne renvoient plus qu’une clarté sourde. Il porte la cigarette à ses lèvres, aspire une grande bouffée qu’Il rejette dans la lumière grise. Il s’assoit sur l’unique chaise, penche la nuque vers l’arrière comme Il aimait le faire autrefois à La Salina. De fines colonnes de fumée tissent dans l’air une trame légère.          Il lui parle. Il lui demande de raconter encore l’instant magique de La Salina, la lumière sur le village blanc, la sagesse des vieux hommes vêtus de noir, leurs palabres sous le vieil olivier, les joueurs  de cartes de l’Amistad derrière les grandes baies vitrées qui ouvrent sur le port, sur la mer, sur l’horizon infini.

  Il écoute de tout son corps, de toutes les fibres de sa peau la parole qui n’advient pas. Il sait maintenant qu’Elle a repris possession de son langage, que ses paroles sont scellées dans sa chair, qu’Il n’entendra plus les mots magiques résonner dans les ruelles de La Salina. L’ombre avance dans la pièce. Il écrase la braise, le filtre couleur de brique. Quelques volutes de fumée planent encore entre les murs gris, pareilles à des poussières, à d’infimes corpuscules. Il se tourne vers le centre de la pièce. Il n’y a plus de souffle maintenant, plus de douleur, seulement quelque chose qui ressemble à une absence. Retrait des veinules bleues dans les mains marmoréennes, silence des lèvres  closes, blancheur des draps couleur de neige.

  Il se lève. Il ouvre la porte. La lumière est pure, belle, semblable à un mirage. La lumière l’appelle, elle s’ouvre et trace les rives du chemin vers La Salina. Il sait  qu’il n’y a pas d’autre alternative, pas d’autre issue que celle d’une fuite éternelle. Dans la pièce couleur de nuit, dans le déclin du jour, au pli secret de l'ombre, Elle a trouvé son dernier repos, son voyage immobile.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          

                                                                  

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     

                                                    

                                                                                                                                                                                              

                                                                                                                                                

                                                                                                                            

      

 

 

 

 

                                                                                                    

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                

 

 

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