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26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 08:02
Venue du noir.

Œuvre : Barbara Kroll.

Voyeur, c’est ainsi que l’on vous nomme vous qui, continuellement, aiguisez la pupille de vos yeux pour y loger, du monde, tout ce qui veut bien faire image, produire du sens, allumer la sombre torche d’une métaphysique. Toujours étrange cette survenue dans la vie de l’autre. Vous, Voyeur, passez dans la rue. Vous êtes un anonyme dans la foule des Passants, quelqu’un qu’on ne remarque pas, une sorte d’invisibilité satisfaite de sa propre absence. Personne ne vous remarque. Ni les Egarés de la Promenade, ni Cette Femme derrière la vitre de la Taberna, ce café à la mode où l’on boit beaucoup, l’on fume souvent, l’on rêve toujours.

Entrer à la Taberna, pour quiconque, c’est un peu perdre son âme, la confier aux bons soins de Méphistophélès, ce prince de l’Enfer qui vous placera sous sa domination et alors il vous sera impossible de vous soustraire à son désir, à ses sombres desseins. Du moins en supputez-vous l’immarcescible présence. Possédée, vous l’êtes de l’intérieur et cela fait en vous d’étranges remuements, de bizarres circonvolutions comme si votre esprit lui-même avait subi une torsion, s’était vrillé afin de coïncider avec l’image fuligineuse du Malin. Dans l’enceinte de votre corps, vous, Venue-du-noir, il y a comme un sabbat, une subtile giration, un désordre si exact qu’il finirait par devenir pure harmonie, déclinaison d’une juste mesure des choses alors qu’il n’en est que la peau retournée et ses nervures sont saillantes qui vous érodent du dedans. Vous devriez être blessée, vous sentir affectée par cette aliénation, regimber, vous révolter, saisir de vos ongles aigus votre nasse de peau et la jeter comme une guenille sur l’ombre du Mal afin qu’emprisonnée, elle pût se dissoudre dans les brumes de l’inconscient et n’y paraisse plus qu’à la mesure d’un lointain cauchemar, d’une entité si impalpable qu’elle en deviendrait irréelle, simple sensation mourant de sa propre vacuité. Mais, en réalité, foncièrement, vous avez besoin du Mal, de ses scories purulentes, des idées sauvages qu’il lance en vous : tuer un innocent, porter en Place de Grève ceux qui vous contrarient, faire un autodafé des amants que vous auriez voulu posséder, qui ne vous ont même pas gratifiée du moindre regard. Juste un battement de cil, une esquive, un rapide pas de deux, une fuite et la braise incandescente soudée à votre ventre. De dépit. De désir, cette insoutenable logique qui vous conduira à la mort faute d’avoir été portée à sa résolution. La tension est vive qui vous écartèle, part de la racine de vos cheveux, perce la lentille de votre ombilic, s’étoile, irradie, incendie la bogue de votre sexe, allume ses feux dans les nerfs, fait se cambrer le rubis de vos orteils, vous cloue au pilori. Rien ne sera plus visible, rien ne sera plus préhensible, rien ne sera plus audible le temps que durera ce flux immonde qui balaie vos reins à la manière d’une pluie de météorites. Vous n’êtes plus aux autres, ni à vous-même, vous êtes happée dans la gueule d’un four rubescent et la geôle est étroite qui serre vos tempes, laboure les sillons de vos cheveux, glace votre front de ce bitume visqueux. Et vos yeux, ces gouffres sans fond, ces avens battus par la pluie incessante du délaissement, cette rhétorique tragique qui ne dit son nom, qui hurle en silence, qui creuse sans fin les orbites du péché non consommé mais violemment souhaité, fiché comme un pieu dans le derme compact de la douleur. Venue-du-noir, vous êtes cette constante déchirure, cette plaie ouverte, cette chair offerte au monde que nul ne vient butiner, si ce n’est la cohorte purulente des mouches, les odeurs fortes du tabac, le peuple véhément des joueurs de cartes et des visiteurs pressés.

Là, dans les allées et venues incessantes des Paumés, là dans la touffeur de l’atmosphère chargée de remugles d’alcool, là dans le déhanchement des bassins et le frémissement des croupes, vous vous employez à débusquer le Malin, à faire en sorte qu’enfin incarné, Cette Fille, Ce Jeune homme, il ne puisse vous échapper et qu’il se soumette à votre volonté. A la différence du Docteur Faust vous ne chercheriez nullement à lui vendre votre âme, mais c’est de la sienne que vous voudriez vous emparer afin que, le Mal vous habitant à la façon d’une incontournable essence, vous puissiez le placer en votre pouvoir et vous acharner à détruire tout ce qui peut l’être, votre seule finalité dans ce monde incompréhensible. « Je suis l'esprit qui toujours nie ; et c'est avec justice : car tout ce qui existe mérite d'être détruit, il serait donc mieux que rien n'existât ». Ici ce sont les paroles de Méphistophélès que vous reprenez à votre compte car, Venue-du-noir, de l’ombre primordiale, ce que vous souhaitez c’est de vous immoler en même temps qu’immoler les autres, le monde afin que rien ne demeurât de vos tourments. Mais, Venue-du-noir, pourquoi vous berner ainsi, pourquoi donc vous jouer la comédie ? Jamais vous ne détruirez le désir. Le désir survit toujours à la mort tout simplement parce qu’il est synonyme de vie. Or, jamais la vie ne meurt, seulement la mort est mortelle. Tautologie qui sonne comme la vérité qu’elle est, à savoir un incontournable. Le langage possède sa propre logique, le réel aussi.

Le Malin n’existe pas. Pas plus de Méphistophélès que de Lucifer ou de Belzébuth. Chimères que tout cela. Inventions pour déporter de soi ce mal qui entaille et érode la conscience, assombrit la lucidité, réduit comme peau de chagrin l’estime de soi, ponce jusqu’à la trame la belle et ouverte silhouette, l’esquisse heureuse que l’on veut tendre au monde comme si l’on n’était que blanche écume, nuage diaphane, courbure du cygne sur fond d’Albion, de falaise translucide. Le Malin n’est jamais le Diable ou quelque figure mythologique trouvant à figurer parmi les hommes et les femmes. Le Malin c’est la tension irrésolue d’elle, Venue-du-noir, mais aussi de Vous, Voyeur, dont les désirs réciproques meurent sur la margelle du réel faute d’avoir été comblés et portés au faîte d’une immédiate et rayonnante gloire. Car, comment aimer Cette Femme sans que le désir fasse sa coruscante étincelle ? Comment aimer cet Homme-là, sur-le-champ, sans crucifier sa pudeur, clouer sa morale sur la planche du vice et renoncer à son image de femme droite, à la haute conscience, aux yeux éclairés de beauté ?

Car le don de soi, sauf dans l’orbe de la religion ou de l’art est toujours entaché d’une intention mauvaise, de l’effectuation d’un plaisir immédiat, de l’effervescence d’un ego alloué à sa propre et unique satisfaction. Jamais le don de soi pour l’autre. Toujours le don de soi à soi et l’autre … de surcroît. Pour cette raison uniquement d’une conscience confuse du péché, Voyeur passe sans voir, Venue-du-noir se sait possiblement vue sans qu’aucun événement ne survienne, qu’une lumière ne s’allume au faîte d’une confondante attente. Chacun sur son quant-à-soi. Chacun dans sa forteresse. Chacun dans sa solitude. C’est ainsi, la solitude est la pierre angulaire du désir. Nous reposons sur ses fondements, lesquels ne sont jamais accessibles, toujours hallucinés. De Voyeur à Venue-du-noir, l’écart d’une impasse, l’aporie d’un glissement réciproque sans halte aucune, le site d’une quasi-impossibilité. JE est JE avant d’être un AUTRE. Rien à penser hors ceci que le silence du vide et son assourdissante mélopée !

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25 juin 2020 4 25 /06 /juin /2020 08:12
Dans l’énigme de soi.

Œuvre sur papier.

Barbara Kroll.

« Toute descente en soi - tout regard vers l’intérieur - est en même temps ascension - assomption -regard vers la véritable réalité extérieure.

Le dépouillement de soi-même est la source de tout abaissement, aussi bien que la base de toute ascension véritable. Le premier pas est un regard vers l’intérieur, une contemplation exclusive de notre propre moi. Mais celui qui s’en tient là reste à mi-chemin. Le second pas doit être un regard efficace vers l’extérieur, une observation active, autonome, persévérante, du monde extérieur ».

Novalis.

Cette jeune femme, à mi-chemin de l’exister, encore reliée à son innocence adolescente alors que, déjà, elle s’interroge sur la borne de sa vie, ne laisse de nous interroger. Et pourquoi le fait-elle ? Eh bien parce que son attitude générale est celle du « Penseur » de Rodin. Elle en a la lourdeur de pierre, l’inclinaison inquiète de la tête, la lassitude d’être qu’évoque le bras soutenant le menton. Comme si une cruelle destinée s’annonçait aussi bien depuis un passé révolu mais encore d’un futur projeté à la troublante perspective. Sans doute sa représentation est-elle plus ouverte, plus lumineuse que la sculpture initialement nommée « Le Poète ». Cependant l’intention demeure la même, celle de rendre visible une préoccupation coalescente à la condition humaine, laquelle est toujours une situation intermédiaire entre deux temps : celui de l’origine, celui de la chute. Oublier cela, cette constante tension entre deux pôles, revient tout simplement à oublier l’homme, sa position de ciron dans le grand univers, le fait qu’il s’inscrit à la face des choses en tant qu’éminemment mortel. De ce constant tiraillement entre deux aimantations opposées naît un incoercible sentiment d’incomplétude. Toujours quelque chose manque au puzzle de l’exister que l’on demande au plaisir, à la rencontre, à l’activité, à l’amour de combler. Seulement tous ces essais, fussent-ils heureux, porteurs de plénitude, ne comblent pas à eux seuls la question de l’absence, de la parcellisation dans laquelle s’inscrit notre cheminement. Eternelle dialectique du manque et du désir dont l’empreinte ride les visages, torture les âmes, dont le mouvement de flux et de reflux laisse toujours l’être entre deux eaux comme si jamais ne pouvait s’instaurer le nécessaire équilibre, être donnée cette harmonie dont chacun est en quête.

Inquiète - nommons-là provisoirement ainsi - est en énigme d’elle-même. En recherche. En questionnement. Au bord de l’abîme. Non à l’intérieur car s’il s’agissait de cela nous ne l’apercevrions même pas. Etonnante figuration qui la rend transparente à elle-même alors qu’elle est diaphane aux autres. Vision d’irréalité semblable à la brume sur le lac d’automne. Brume : pas encore la goutte d’eau, la pluie mais le souvenir d’une nébulosité initiale qui l’annonçait, l’entourait d’un halo de visibilité. Etat intermédiaire de l’être situé entre l’orbe flou de l’imaginaire et le factuel concret, le bloc de platine qui nous assure de sa forme en même temps que de sa pérennité. Cependant nul n’est de platine. La beauté de cette représentation, moins esthétique qu’ontologique, repose sur ceci qu’elle nous échappe constamment, située à la limite des limbes dont elle provient. Comme si, figure déjà peinte, coloriée, elle menaçait à tout moment de retourner à l’état d’esquisse, de simple gribouillis. Donc d’une à peine élévation du rien initial. Nous sommes suspendus à la pluie d’ombre des cheveux, à la lueur d’ivoire de la chair, aux nervures presque illisibles de la silhouette, manière de tremblement, de vertige, de profération inaudible, nous sommes arrêtés à la chute des jambes, au repliement de l’une dans le mystère d’une coulure de bitume. Regardant, non seulement nous sommes privés d’un vis-à-vis clairement postulé, mais identiquement, nous nous dessaisissons de nous-mêmes. Ceci en raison de la prégnance de toute figure humaine qui entraîne dans son sillage toute forme homologue.

Mais, maintenant, il nous faut changer d’approche. Inquiète que nous visitions à l’aune de notre propre regard, à savoir d’une vue extérieure au sujet, il faut lui rendre la parole et l’écouter proférer les mots par lesquels elle veut se rendre perceptible. Inquiète nous dit ceci :

Si peu apparente au monde, c’est sur le mode du songe que je me présente à vous. Que pourriez-vous saisir de moi que je ne puis appréhender moi-même ? Je suis tel l’iceberg qui flotte dans les eaux boréales. De moi vous ne connaissez que la partie libre qui, au-dessus des eaux, laisse paraître sa forteresse de cristal. Certes je suis cette imbrication de pics et d’arêtes, cette symphonie de bulles, ces corridors que vous apercevez où l’eau affleure comme si elle voulait manifester quelque vérité. Mais c’est en moi que je dois descendre afin qu’éclairée de l’intérieur, je puisse, un jour, voir au-delà de ma forme les autres formes qui habitent l’univers et me regardent, me constituent, prononcent mon nom, celui que je porterai sur la scène du monde. Il me faut d’abord consentir à m’abaisser, à me replier sur mon germe initial de façon à ce que, aussi proche que possible de cela qui me constitua en un temps déjà lointain, je puisse témoigner. A l’intérieur de mes propres frontières en premier lieu. Ensuite face à tous ceux qui croiseront ma route et feront, en un certain sens, partie de moi-même tout comme ils m’appréhenderont en tant que partie intégrante de leur propre devenir. « S’abaisser » ne fait nullement signe vers une faillite du raisonnement, une fuite de la morale, un délaissement de quelque valeur fondatrice de l’humain. Ceci veut simplement dire s’étrécir à une taille infinitésimale, la seule qui puisse garantir une analyse adéquate de ce que je suis en mon for intérieur. Prendre connaissance du moindre mouvement, du plus infime métabolisme, de la sensation à l’état pur, du sentiment lorsqu’il est en bouton, de l’amour si inapparent qu’à côté le vol de la libellule est un événement d’amplitude, une signification élevée dans l’ordre des apparitions. Se recueillir en soi jusqu’au stade ultime de la germination. Méditer longuement. Contempler tout ce qui vient à l’encontre. En faire l’occasion d’un projet, d’une compréhension, d’une résolution de correspondre à son essence. Seulement par-là s’origine celle que je pourrai être dans la complexité des choses, près du nuage de coton, de l’eau frissonnante, du ciel à la courbure infinie, de l’amant qui fera de moi celle que j’ai à être, cette liberté d’apparaître et de faire résonner ma voix sur toutes les avenues de la Terre.

Le travail est intérieur, d’abord uniquement intérieur. Nos yeux sont si distraits de notre esquisse intime dès que nous nous mettons en chemin vers le multiple, le brillant, le polyphonique. Il faut apprendre à écouter, sentir, regarder, parler. Oui, parler, la plus belle mission dont l’homme soit porteur. Nous sommes langage, lexique, mot perdu dans l’immense Babel qui résonne, partout, de milliers de dialectes, de milliers de signes qui nous disent notre être et la façon d’exister parmi les multitudes d’alphabets, de palimpsestes, de livres et de cartes, de gravures et de dessins. C’est de la contemplation attentive de tout cela qui croise en moi et ne demande qu’à figurer hors de moi dont je dois faire mon levain afin que la pâte gonflant, un jour, le transcendant s’élève de l’immanence sourde. Le transcendant : l’amitié, la rencontre, la beauté, la rigueur de la pensée, la vertu, le don de soi, la reconnaissance de l’altérité, l’objet mis en forme par l’artisan, l’œuvre d’art qui brille au firmament et féconde les yeux des hommes en y semant les grains uniques et irremplaçables de la beauté.

Ce que nous disons à Inquiète, ceci : Oui, la vue en soi est originaire et agit comme propédeutique d’une connaissance plus complète, plus aboutie. Partir de la goutte pour arriver à la rivière, au fleuve, au delta, à l’océan immense étendu jusqu’à la limite de la vision. C’est toujours de ce mouvement dont la conscience de l’homme est tissée. Le flux de soi précédant le flux de l’autre, du différent qui est complémentaire et accomplit dans le futur le geste commencé jadis dans le luxe d’un espoir infini. Inimitable processus de création qui creuse ses fondations dans les nervures mêmes des individus. Le monde ne nous est nullement donné de prime abord et une fois pour toutes. C’est de notre propre entente avec lui dont il s’agit de faire l’expérience. Patiente, minutieuse, fidèle, ouverte au déploiement de ce qui est. D’abord observer la chenille, son poudroiement vert et jaune, la multitude de poils qui hérissent son corps, puis son lent glissement vers la chrysalide que le cocon protège à la manière d’un secret, puis l’éclosion à nulle autre pareille, le surgissement de l’imago, l’efflorescence du sublime papillon dans la clarté du jour. Butinage incessant, prodigieux qui, par le biais de cet étonnement, la métamorphose, parvient à sa forme signifiante que complète et accomplit le « Silène » ou bien la « Belle-Dame » participant au grand œuvre de la Nature. Nous ne savons si le panthéisme a lieu d’être, s’il existe un Dieu immanent à toute chose ou bien s’il est transcendant par essence à tout ce qui vit et se meut sur le cercle de la planète. Ici il n’est question ni de foi, ni de dogme, ni d’un savoir supérieur qui s’imposerait de lui-même comme apodicticité. Il est simplement question de s’enivrer du nectar de la vie et de le rendre disponible, accessible à tous ceux qui veulent en sentir l’ambroisie, en éprouver l’ivresse jusqu’au vertige. Oui, au vertige, car Inquiète, vous le savez bien, votre figure si floue, évanescente en atteste, vivre c’est marcher sur la corde infiniment tendue du funambule, exister c’est en distiller ce merveilleux tremblement sans lequel il n’est ni conquête, ni avancée, ni ouverture de la conscience mais un confondant pas de deux avec ce nihilisme qui obscurcit la vue et reconduit le corps, l’esprit, l’âme dans les mailles de l’illisibilité. Or, Inquiète nous voulons lire. Tous les livres. Nous voulons nous enivrer de la sublime liqueur jusqu’à ce que mort s’ensuive.

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 08:09
Fortune de mer.

Fortune de mer.

avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Fortune, tel était son nom, n’était nullement navire amiral, cette Méduse allée s’échouer sur les sables du Banc d’Arguin, plutôt modeste brick aux deux mâts, lesquels ne demeuraient plus visibles, après le naufrage, qu’à l’aune d’un haut tabouret dont notre Héroïne avait fait le lieu de sa vigie, ainsi qu’un pieu criblé de vase sur lequel était posé un Goéland. Le paysage était modeste, il faut en convenir puisque, hormis ces deux rescapés, il n’y avait que la face immensément grise de l’eau, miroir sans fin reflétant, comme en écho, les images singulières de deux égarés parmi l’anonymat de l’onde et la perdition de l’air. Seule inscription affleurant de l’absence, deux énigmatiques lettres Iố , dont seule la mythologie, sans doute, avait gardé le souvenir sous les traits de cette infatigable nageuse qui avait traversé les mers d’Europe et d’Asie et finit par donner son nom à la mer Ionienne. Mais ici, il n’est question ni de mythologie, ni d’histoire merveilleuse, mais d’une réalité aussi simple que verticale dont deux personnages étaient les hérauts à leur corps défendant. Hérauts, certes, car il y avait un message qui transparaissait sous la ligne de flottaison si l’on peut se permettre cette métaphore aussi courte qu’indigente.

Ainsi, après que le naufrage avait été consommé, au large des côtes parsemées de rochers déchiquetés, où ils avaient dérivé, hauts murs de granit battus par le vent, tels qu’en mer d’Iroise, Fortune et Goéland étaient les seuls habitants visibles qui flottaient au gré des courants de marais, près des passes étroites semées d’écueils qui étaient la hantise des navigateurs de tous bords, fussent-ils aguerris à la façon d’Ulysse voguant en direction de Troie. Pour se sustenter ils n’avaient guère qu’étoiles de mer perdues sur le vaste océan, quelques filets de goémon et, parfois, les jours les plus fastes, des moules aux coquilles noires soudées au bouchot dont Goéland avait fait, sinon son aire d’envol (ses ailes étaient engourdies aussi bien que son esprit), du moins le reposoir sur lequel, entre deux tempêtes, il méditait sur le sort des goélands ses frères, ainsi que sur celui des Fortune du monde, ses sœurs. Le temps passait, empli d’heures insaisissables et la trille des secondes dont on eût aimé entendre le cliquetis se perdait, le plus souvent, dans la cataracte serrée des embruns et le claquement de la houle. Il y avait comme un sentiment d’infini qui planait, une impression d’éternité qui faisait sa mince symphonie d’un bout à l’autre de l’horizon.

Ce hiatus du présent aurait pu durer aussi longtemps que le monde si, entre Fortune et Goéland, ne s’était installé ce qui eût paru inconcevable même aux esprits les plus féconds à imaginer l’impossible. Nos deux aventuriers, à force d’avoir un destin commun, une existence identique, des perceptions semblables avaient fini, si l’on peut dire, par ne plus faire qu’un, une seule identité, une seule et même boule compacte comme si, malaxant deux sphères d’argile, on en avait fait un unique cosmos dans lequel chacun reflétait l’autre sans qu’on pût déceler où commençait l’oiseau où se terminait la femme. Les philosophes appelaient ce curieux phénomène participation de la même manière que les formes intelligibles participent les unes des autres dans le système platonicien. Ceci voulait simplement dire que, tour à tour Fortune était Goéland qui, à son tour, était Fortune. Alors, forts de cette belle ubiquité qui leur permettait, de mêler les prédicats de l’humain à ceux du genre animal, ils étaient tantôt forteresse de plumes dérivant dans les plis du vent, tantôt effigie de chair parlant la belle langue des hommes.

Ce que Goéland s’amusait à faire, c’était ceci : marcher sur le pont d’un ferry, par exemple, comme l’un de ses passagers, juste derrière les touristes agglutinés contre les grilles des pavois et leur souffler une phrase, une seule dont ils feraient leur énigme durant le voyage, ne percevant nullement où était située sa provenance, qui en avait été le mystérieux émetteur :

« Quand il n’obéit pas au gouvernail, le navire obéit à l’écueil. »

Bien évidemment, nul ne connaissait cette citation tirée de L’Île des Pingouins d’Anatole France, pas plus que le sens implicite qui y était contenu. Goéland était volontiers philosophe, mais comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, lui, Goéland tirait des plans sur la comète à son insu. Cependant ce qu’il retenait de cette brève assertion était tout simplement un mince précepte moral qu’il adressait à ses frères les hommes. Il fallait être maître de l’embarcation de son existence, faute de quoi un échouage surviendrait, mais alors il serait trop tard pour apercevoir l’écueil.

Prenant son envol (car maintenant qu’elle possédait cette belle faculté, rien ne la retenait plus à son siège océanique), Fortune montait haut dans l’air battu de pluie, haut, très haut, là où il n’y avait plus que le soleil et le vide et les oiseaux de feu qui bravaient les flammes célestes. Puis elle proférait la première chose qui lui venait à l’esprit :

« La parole doit être vêtue comme une déesse et s'élever comme un oiseau. »

Bien évidemment, les oiseaux du ciel, même les plus instruits, même les plus omniscients n’avaient jamais entendu ce proverbe tibétain. Oui, la parole humaine devait être une déesse, c’est à dire gagner les hauteurs de l’indicible, la vastitude de l’invisible et, à la manière des oiseaux royaux, l’aigle au bec recourbé, le gypaète à la barbe hirsute, le milan au plumage noir, gagner les hautes sphères, là où vibrait l’intelligence, où soufflait le vent de la poésie, où l’art éployait largement ses rémiges. L’homme, la femme devaient se faire oiseaux tout comme le poète devait se faire voyant selon la belle optique rimbaldienne. Les oiseaux n’étaient pas des oiseaux, de simples boules de plume que l’on pouvait considérer au même titre que la feuille égarée dans le vent ou bien le coussin de mousse à l’abri des ombrages. Les oiseaux étaient des éclats de transcendance, des fragments d’absolu, des écailles vives d’esprit. Il fallait être oiseau tel que celui de Braque, non seulement un être des nuages mais aussi, surtout, la mise en forme d’une idée, la révélation de ce que l’esprit peut percevoir dès l’instant où il a abandonné les pesanteurs terrestres pour gagner les sphères indivisibles, multiples de l’abstraction, là où la simplicité est synonyme de complexité, d’aperception de tout ce qui vient à l’encontre d’un seul et même mouvement de la pensée : le bleu de l’éther, le disque atténué du soleil pareil à un éclat lunaire lors des hautes eaux, une bouche happant le mystère de ce qui est inconnu et toujours interroge jusqu’à la dernière cellule du corps, un homme couché dans la position du repos qui est aussi celle du rêve, de la riche méditation, de la puissante contemplation qui voit derrière l’écran des choses, bien au-delà du voile de l’illusion, toute cette beauté en attente, toute cette splendeur que les yeux découvrent s’ils savent s’ouvrir à la mesure des choses essentielles. Il fallait être oiseau tel que celui de Picasso, cette sublime colombe, cet unique trait de crayon qui porte en lui toute l’amplitude d’une humanité riche de devenir dont la paix est, sans doute, comme la liberté, l’un des symboles les plus féconds que l’homme ait jamais imaginé. Quelques touches de couleur, quelques lignes suffisent à dire le tout de l’existence, la justification de toute vie dès l’instant où elle est comprise autrement qu’à la mesure d’un simple phénomène biologique, un processus de croissance. Il fallait être oiseau tel que celui de Chagall, cette Femme-oiseau de 1961 qui, à elle seule, redouble le propos de cette modeste fable et la porte à une manière d’accomplissement que ces quelques mots indigents auraient bien du mal à assurer, tellement le propos de l’art transcende l’objet du réel et le lance dans des espaces ouraniens si vastes que l’intellect a du mal, parfois, à en saisir la substance. Mais revenons un instant à la toile de Chagall et portons-là dans la seule vision qui lui convienne, l’onirique par laquelle, à la fois, être Fortune sur le sol de Terre et Goéland sur la courbe du Ciel. Disons, simplement en langage l’inflorescence de l’œuvre et, d’un seul empan, nous aurons la parole du rêve, la multiplication de l’imaginaire, la rhétorique infinie du symbole. Disons simplement par plaisir, comme l’enfant suce lentement son berlingot afin d’en savourer les saveurs anisées, les notes poivrées, celles mentholées qui, en définitive, ne sont que les perceptions exactes de l’innocence, celle dont l’homme devrait témoigner afin d’être au monde dans la seule vérité qui soit.

Fortune de mer.

La Femme-oiseau. Marc Chagall. Source : Vadim Alyoshin – Google images.

C’est le matin, c’est le soir, c’est le jour et la nuit, c’est l’obscur et la lumière. La ville est là qui dort dans son voile bleu, plongée dans le sommeil des hommes qui féconde la présence infinie des étoiles. Elles sont invisibles, les déesses de l’ombre, mais parlent le langage de la fleur et de l’abeille, elles font le bruit de la source et le murmure du vent. Elles sont piquées aux yeux des hommes, aux ventres des femmes, elles dessinent leur diamant dans l’ombilic, elles poudroient la hanche et rendent visibles les feuillaisons des sentiments. La ville est si calme dans le reposoir impalpable du temps. C’est une à peine vibration, la chute inaperçue d’une comète, la résille souple d’un feu dans la cage de verre d’un phare. Fleuve, pont, architecture de pierre et de fer dans un seul et même ondoiement, un recueil disant la fatigue des hommes, leur désir de porter à l’incandescence ce qui, en eux, sommeille mais s’agite sous la passion contenue à force d’abnégation, sans doute de renoncement. Alors voici que surgit la flamme d’un bouquet, que s’étoilent mille couleurs douces, si peu insistantes qu’elles pourraient, soudain, s’effacer pour ne plus paraître. Miracle du phénomène, de la donation alors que tout semblait touché d’évanouissement, sur le bord d’une disparition. Voici que le rêve est devenu Femme-Oiseau, Fortune-Goéland, cette sublime fusion en une même unité des visions humaines et du symbole infiniment libre de l’hôte céleste, celui qui est le médiateur, le messager qui, nous ôtant notre gangue d’argile nous remet dans l’entièreté de l’univers, seul lieu où toujours nous aurions dû être alors que nous creusons la terre et pleurons de la quitter. Ce que nous voulons être, hommes-oiseaux, femmes-oiseaux, cela nous l’espérons mais ne le savons pas ! Le vol est toujours pour demain.

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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 08:33
Evidence.

Œuvre : André Maynet.

Nous regardons et, déjà, nous sommes perdus. Perdus à nous. Perdus au monde. Soudain, il n’y a plus d’autre lieu où exister que dans celui de la vision d’Evidence. Comme si l’univers étréci à la dimension d’une incontournable beauté n’avait qu’à se poser là, sur le bord de l’assise, et demeurer dans la fascination. Oui, la fascination, ce qui vent dire que, autant de temps que nous serons vivants, nos yeux seront marqués à la braise du désir. Non d’une possession charnelle puisque l’essence de l’image nous interdit cette manière de transgression. Mais d’une préhension jouissive dont tout esthète se doit d’être saisi sauf à renoncer à la flamme de la contemplation. Regardant la photographie et regardés par elle nous sommes sous le charme, tout comme la proie se trouve sous la domination du prédateur. Un consentement à être remis à un principe fondateur, à un motif originel dont nous sentons bien que ce Modèle est le site même. Car il s’agit bien d’origine, en effet. Les choses ne sont jamais aussi pures, évidentes, qu’à être constamment ramenées à l’aire de leur provenance. Comme si le parcours entrepris après leur naissance, ses stations successives, ne constituaient que les hypostases et les euphémisations de valeurs premières, essentielles en leur apparition. Eclosion de la rose à partir de son bouton floral identique à une germination ombilicale. Douce pluie que verse le ciel en souvenir du cristal de la rosée brillant à la pointe de l’herbe. Souffle du vent que constituèrent les mailles serrées des premiers grains d’air. Les exemples seraient innombrables qui nous reconduiraient, en quelque façon, à notre propre venue au monde. Notre apparition si singulière, le sceau qui frappe de sa volonté tous nos gestes, tous nos actes, mais nous en avons perdu la trace. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Si nous n’étions amnésiques nous serions comme l’outre gonflée d’Eole, le carrefour d’innombrables tempêtes et le lieu d’une possible perdition.

Mais confions-nous à Celle qui brille sur l’accoudoir de la bergère et nous indique le pays d’un rêve. La pièce, éclairée dans une diagonale de lumière, presque inapparente, - l’aube d’une supposée origine -, la pièce donc est le recueil d’une rareté. Il faut cette douceur de pierre ponce pour que les choses consentent à s’éclairer dans l’orbe d’une possible vérité. Jamais nous ne pourrons mieux regarder cette Icône qu’à la doter de la vêture d’une authenticité. S’y soustraire serait ramener la joie dans la résille étroite d’un égarement. Mais qu’est-ce qui nous assure de la qualité de l’expérience à laquelle nous nous consacrons corps et âme ? Seulement parce que tout y paraît dans le simple et la douce volonté d’un accomplissement. Rien ne s’y soustrait qui serait de l’ordre d’une affabulation, d’un retrait sous le masque du mensonge. Tout y est clair, tout y est infiniment visible. Tout y figure à portée du geste de la vision. Le fond, dans sa lumière d’anthracite, le plancher dans sa clarté de lave, tout concourt à la mise en scène du Sujet, à son rayonnement, à son éclat de sourde porcelaine venant nous dire le rhizome de l’être. Soudain l’être est à découvert. Soudain l’être est fragile. Mais c’est bien ceci, son dévoilement, qui nous interroge et nous tient en suspens.

La chevelure, son écoulement noir comme l’obsidienne vient révéler le constant mystère du visage. Ovale lumineux portant témoignage de la belle épiphanie humaine. Trois signes en sont la pointe avancée. La pupille des yeux est un jais impénétrable où l’âme se dissimule dans le secret d’un abîme. La bouche entrouverte comme pour laisser infuser le poème ou bien dire les mots de l’amour, ces vives étincelles, ces feux de Bengale. Et les épaules, nacres à la sépulcrale blancheur, et la perfection d’une gorge à peine voilée par un linge diaphane qui porte au regard la mesure de la féminité en sa troublante présence. Et le mouvement de tout le corps, cette habile torsion, cette subtile efflorescence qui témoigneraient de la volupté si l’intention était de séduire, mais ici la séduction est celle de l’art en sa manifestation. Combien les jambes, leur croisement, combien le golfe des genoux inondés de clarté nous intiment au recueillement, à la spiritualité. Et ce pli de lumière qui longe la jambe et se réfugie dans le tissu qui dissimule le pied. Le pied ce signe d’une extrême impudeur lorsqu’il consent à se montrer. Car ce sont les parties les plus anodines, les plus usitées qui suscitent de l’émoi lorsqu’elles usent de leur pouvoir d’enchantement, rubis des ongles brûlant dans le luxe de la nuit.

Longue Fille au corps de racine blanche, Vénus d’albâtre qui ne se montre qu’à mieux se retirer. « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible », affirmait Paul Klee. Et, ici, ce qui est rendu visible, c’est rien de moins que l’être en sa naturelle simplicité, l’évidence de figurer sans affèterie ni supercherie dans l’esquisse la plus ouverte qui soit. Être est ceci : se rendre libre vis-à-vis des choses et persévérer dans sa propre forme avec la modestie attachée à une sérénité. C’est tellement impalpable le sentiment de l’exister, tellement éphémère, indicible, illisible et le plus souvent tout essai de profération s’abolit dans quelque silence. Alors il faut laisser parler l’image qui recèle en son fond quantité de sèmes dont chacun des Voyeurs tirera ses propres significations. Car l’image dans sa confrontation au langage se révèle comme une source inépuisable de perceptions et de sensations. Si nous disons « Evidence est belle », certes nous affirmons cette beauté mais, aussitôt nous l’enfermons dans ce prédicat qui l’isole de tous les autres prédicats et la reconduit à une seule perspective, celle-ci fût-elle le tremplin d’un infini déploiement. Si nous regardons la photographie, autrement dit l’effigie, la figure sur laquelle Evidence rayonne de cette si belle lumière intérieure, nous la délivrons de la nasse des mots, nous lui ouvrons des horizons inépuisables de sens, nous la disposons à être selon des myriades de parutions, depuis les Naïades qui s’abreuvent aux sources jusqu’aux Oréades qui peuplent montagnes et grottes.

Mais, aussi bien, délaisserons-nous les rives lointaines de la nébuleuse mythologie pour la reconduire aux « Filles en fleur » que David Hamilton habillait d’une brume vaporeuse, qu’aux apparitions oniriques d’un Balthus qui faisait des adolescentes non encore parvenues à l’âge nubile des chrysalides en voie de constitution. Nous rapportant aux images nous serons déjà dans l’imaginaire puisque ce dernier produit en nombre illimité celles-là. Dans les belles représentations métaphysiques d’André Maynet qui sont, à l’évidence, au-delà des formes habituelles de la quotidienneté ou bien dans ces Filles évanescentes, un jour rencontrées dans la rue ou sur un quai de gare dont nous n’avons plus le souvenir. Certes elles ne sont plus là, présentes dans la pulpe troublante de leur chair, mais notre sensualité en porte l’empreinte comme la sterne trahit le vent qui la soutient et fait glisser son corps pareil à un rêve parmi les lames de vent et le tissu toujours renouvelé du songe. De ceci nous voulons être atteints, du rêve qui nous fait nous sustenter bien au-delà des habituelles contingences et fait le regard des femmes pareil à une eau sous les frais ombrages et celui des hommes des chercheurs en quête de cette source. Oui, assurément, c’est ceci que nous voulons !

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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 08:32
Rhétorique plurielle des formes.

"Sans titre", bois, fil de fer,

ficelle et papier mâché,

cm 42x35x28, Milan 1982

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Sublime présence.

 

   Formes - Formes - Formes - Immense pluralité dont, la plupart du temps, nous ne saisissons pas la réalité, ne devinons la sublime présence. Toujours les formes se proposent à nous, nous traversent sans même que nous en percevions la trace. Elles nous environnent, font notre siège, viennent à notre encontre dans le secret de leur être. Forme contre forme puisque, aussi bien, nous en sommes une parmi tant d’autres et rien ne nous exonère d’exister auprès d’elles sous le fallacieux prétexte que nous nous en éloignerions à la mesure de notre essence humaine. Toutes formes sont équivalentes qui participent à la grande fable du monde. Chacune avec son lexique singulier. L’oiseau et son triangle aigu qui fore la toile du ciel. Le palmier avec son tronc de boue flottant au-dessus de la claire oasis. La pierre dressée et son glaive planté dans l’azur. La feuille dentelée et le prédicat de ses nervures qui disent la proche perte dans le sol de poussière.

 

   Nous souvenons-nous au moins ?

 

   Nous souvenons-nous au moins de la silhouette maternelle, de cette douce inclinaison d’une esquisse qui nous disait le bonheur de vivre, le projet à inaugurer, l’existence ouverte dans le destin des heures ? Nous vient-il en tête, à titre de réminiscence, l’empreinte aperçue, autrefois, du sabot du chevreuil dans l’argile fraîche ? L’image d’une liane de volubilis qui orna le seuil d’une demeure et nous offrit repos et réconfort ? Le cercle d’ondes d’un galet jeté dans l’eau d’une rivière d’enfance, fait-il encore sa vibration entêtante en même temps que rassurante à l’orée de notre front ? Et cette rue pavée montant dans le bleu de l’aube est-elle encore présente en quelque endroit de notre corps, peut-être logée dans un pli secret sans souci d’un événement que le temps a dissous dans les mailles de l’illusion ? Tout ceci aura-t-il au moins existé à l’aune d’un songe, les quelques secondes trop vite évanouies d’un rêve éveillé ? Car c’est le problème avec cette immarcescible conflagration de lignes et de traits, d’angles ouverts et de spirales occluses, de théories abstraites et de ramures concrètes, de figures visibles ou de textures charnelles, tout se mélange, tout se fond et disparaît bientôt dans une sorte d’anonymat qui ne nous parle plus. Comme si le langage des formes s’était dissipé à même ses confluences, avait plongé sous le confondant marais d’une inconnaissance. D’elles il ne demeurerait que cet œil semblable à un inconcevable maelstrom, un vortex par lequel s’écoulerait tout le sens qui était un jour disponible mais que le présent aurait effacé à la manière d’événements n’ayant plus d’actualité, ombre immolant une illisible lumière.

 

   Tentation des interprétations.

 

   Formes passées, illisibles, dont aucune résurgence ne paraîtrait avoir lieu que celle des souvenirs nous ayant désertés. Mais les présentes, celles qui nous montrent leur visage familier, qu’en faisons-nous sinon tenter d’en approcher la réalité, d’en cerner l’existence sous la ressource d’une facile analogie ? Nous regardons un nuage et y projetons ce visage, cette chevelure se faisant et se remodelant au gré de notre humeur vagabonde. Un arbre se découpe-t-il à l’horizon et voici, qu’aussitôt, l’évidence d’un animal se dresse, peut-être dans cette dimension fantastique qui trouble la vue le temps d’une brise aérienne. Cette stalagmite, un glaive. Ce bourgeonnement de calcite blanche, un légume pommelé. Cette draperie que frappe la lumière, l’oreille d’un pachyderme dans le demi-jour de la grotte. Mille façons d’élaborer un lexique singulier, éminemment subjectif, parfois partagé par d’autres yeux que les nôtres, mais toujours dans la différence, le léger décalage. Qu’avons-nous fait d’autre que de développer un vocabulaire attaché à une structure, autrement dit doter un référent d’une signification ? Nommer est toujours donner du sens à ce qui n’en a pas qui sort soudain de son ombre native pour surgir dans la clarté.

 

   Que veut donc nous dire « Sans titre » ?

 

   « Sans titre », alors, comment en prendre acte puisque, volontairement, l’Artiste a voulu dérober à notre désir de connaître l’objet même d’une connaissance esthétique ? Ne nommant nullement son œuvre il la reconduit en-deçà d’une explication qui nous en livrerait le secret. Pour cette raison elle demeure en réserve, silencieuse, anonyme, en un sens hors de portée. Mais n’en est-il pas toujours ainsi de la création artistique qu’elle s’éloigne de nous à mesure que nous en visons sa nature ? Ne se soustrairait-elle à notre essai de préhension et nous penserions alors avoir affaire à une chose parmi les choses, affectée de contingence, disparaissant au milieu des affairements mondains. Seuls indices livrés à notre sagacité, des matériaux en leur simplicité, en leur humilité : « bois, fil de fer, ficelle et papier mâché ». Comme si, de cet inventaire à la Prévert, devait découler quelque chose comme une certitude, une manière de saisir en totalité ce qui fait phénomène. Mais il est bien évident que se satisfaire de cette énumération ne nous place qu’au devant de notre propre insuffisance, non face au contenu de l’œuvre. Ici sont des nutriments bruts qui nous sont livrés, qui demeurent à l’état de nature, faute d’avoir été métabolisés. Il nous faut donc aller plus avant. Et où donc progresser si ce n’est en direction de la polyphonie des significations qui, ici et là, parcourent le monde de leurs rhizomes pluriels ? Avoir recours, sinon à l’analogie, du moins à une mise en perspective de l’œuvre afin que des projections puissent s’y produire à partir de formes siamoises, douées d’affinités, porteuses de sèmes qui pour n’être parfaitement identiques peuvent jouer en une manière d’écho, de jeu spéculaire. Immense jeu de réflexions dont nous sommes le foyer, miroitements par lesquels connaître ce qui nous est donné à voir.

Mais avant de nous mettre en quête de possibles parentés formelles ou conceptuelles, livrons-nous encore une fois au jeu des similitudes. Dans cette proposition plastique nous pourrions voir soit un visage coiffé d’un casque ou bien encore une forme humaine en affliction avec tout en haut les orbites vides des yeux, bras droit collé au corps, buste projeté vers l’avant, abdomen près du sol, campé sur le massif de deux lourdes jambes. Mais ici le travail de l’imaginaire risque d’être pris en défaut qui s’évade bien au-delà de l’horizon de « ficelle et papier mâché ».

 

   Echappées conceptuelles.

 

   L’autre.

Rhétorique plurielle des formes.

Bronze.
Per Kirkeby.

Source non identifiée.

 

   Afin d’éviter le risque d’une altération de l’œuvre enclose en ses lignes, il convient de prendre du recul, de procéder à une manière de saut dont l’aventure pourra nous conduire vers d’autres visées signifiantes. Et, aussitôt, nous pensons à ces œuvres de bronze telles des monolithes de Per Kirbeby qui paraissent tellement éloignées de l’objet ici considéré. A l’évidence il n’y a pas complémentarité, semblance, mais au contraire opposition de deux visions antagonistes, de deux ébauches d’une figuration dont les prémices semblent aussi éloignées que le jour l’est de la nuit. Intérêt manifeste qui livre une parution à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir de ceci qui joue en mode dialectique, chaque œuvre s’affirmant en ce qu’elle est au regard précisément de ce qui les différencie, les dissocie et nous interroge. Le bronze de l’Artiste danois, dans sa massivité, ses reflets spéculaires, se propose comme une pure extériorité, sur laquelle le regard bute, s’abîme, fait retour sur soi, dans l’impossibilité d’une effraction qui nous dirait les puissances internes, les tellurismes, les clivages qui animent la matière en son inaccessible nature. (N’oublions pas que Kirkeby est géologue de formation).

   Et si nous posons, en tant qu’approche du bronze, sa configuration interne c’est bien parce que nous nous heurtons à sa paroi lisse dont nous pourrions éprouver une manière d’hostilité, de résistance à ce que nous voudrions savoir d’elle. Alors nous vient l’irrésistible envie de forer la dureté de sa coque, d’inventorier son architecture, d’en deviner ses volées d’escaliers, ses arches ouvertes, ses balcons en surplomb, ses corniches de pierre tels qu’aperçus dans les Prisons imaginaires de Piranèse, cet essai de s’immiscer dans l’inconscient du monde. D’entrer dans ce vide qu’un plein nous refusait comme s’il y avait danger à connaître, à faire se lever la confluence des sèmes cachés, de les porter en plein jour, là où la conscience les visant peut s’en emparer sinon avec la certitude d’une vérité, du moins dans la réassurance d’un langage qui pourrait devenir familier.

Rhétorique plurielle des formes.

 

Le brasier fumant.

Giovanni Battista Piranesi.

Source : Wikipédia.

 

   Le même.

 

   Faisant ceci, traversant la matière, l’ouvrant en sa texture intime, nous avons perforé le réel, l’avons amené à prononcer le chiffre de son secret. Car nous ne saurions nous contenter du massif calcaire de la montagne, nous voulons en être les spéléologues, connaître le lisse de ses boyaux, le luxe de ses grottes de blanche calcite, frôler les tuyaux d’orgue des stalactites, éprouver le vertige de ses colonnes qui s’élèvent jusqu’à l’illisible plafond où brillent les gouttes de cristal. Nous avons perforé le réel, nous l’avons amené à son dévoilement. Nous voulions en connaître les arcanes tout comme nous souhaiterions contempler la face cachée de la Lune. Perforation est ici le mot directeur qui nous enjoint de nous enquérir des formes non plus seulement selon leur apparence, leur texture visible, mais de nous mettre à la recherche de ce vide qui sous-tend le plein et le porte à sa manifestation. Sans vide qui crée la tension, le plein n’est qu’une infinie mutité, le bruit d’un inexplicable silence.

Rhétorique plurielle des formes.

« Concetto spaziale »

Lucio Fontana.

Source non identifiée.

   Alors s’ouvre le lieu de l’arte povera (l’art pauvre) dont Lucio Fontana est l’un des artistes emblématiques. Ce dernier lacèrera ses toiles, les poinçonnera, les criblera de trous dans une manière d’obsession, laquelle loin de constituer un geste maniaque ou sadique en sera l’antidote, à savoir cette quête de l’infini dont l’art se voudrait la figure la plus haute. Curieusement la matière offensée, maltraitée, mutilée, sera le tremplin par lequel atteindre le versant d’une spiritualité dont les fentes et autres lacérations seront la métaphore. Comme si, dans la figure du supplice, se manifestait l’indispensable préalable à une révélation de ce qui outrepasse la matière, son signe d’absolu, l’épiphanie de l’être des choses en leur fuite éternelle. Mais quel est donc le symbole de l’entaille, si ce n’est, d’outrepasser la physique en vertu de quoi apparaît cette insaisissable métaphysique, objet de toutes les vénérations comme de tous les rejets ? Ainsi le geste artistique apparaît-il, par-delà sa fonction simplement instrumentale de fabrication, comme une ascèse voulant ouvrir les mystères du monde. Ici semblent se rejoindre les efforts de deux artistes, celui du fondateur du mouvement spatialiste, celui de Marcel Dupertuis dans ce bel enchevêtrement de formes qui ne témoignent pas seulement pour elles en tant que matières dessinant dans le vide les mailles d’un exister. Certes elles sont d’abord cela, du bois, du fil de fer recouvert de bitume, de papier à la teinte d’argile, des croisements de nœuds de ficelles, donc une géométrie appliquée à délimiter une réalité. Mais aussi et surtout un essai de faire venir à la parole cet indicible toujours en fuite dès l’instant où on en sollicite les ressources figuratives.

   Fontana explicitait cette façon d’être esthétiquement au monde en une formulation aussi subtile qu’emplie d’une belle intuition :

   «Mes entailles, dit l'artiste, sont par-dessus tout une expression philosophique, un acte de foi dans l'infini, une affirmation de spiritualité. Quand je m'assois devant l'un de mes tagli, [...] je me sens un homme libéré de l'esclavage de la matière, un homme qui appartient à la grandeur du présent et du futur».

   A propos des œuvres de ce peintre-sculpteur on n’a pas hésité à créer la formule de « matérialisme spirituel », étonnante en ceci qu’elle apparaît à la manière d’un oxymore, d’une décision faisant se conjoindre des irréconciliables par nature. L’existence n’est jamais une essence qui n’est jamais une existence. Comme si toute proposition artistique dans son essai de compréhension de ce qui est girait éternellement en orbite autour de ce confondant cercle herméneutique dont la fin constitue le commencement. Eternel retour du même en sa reconduction sans finalité. Alors l’on peut se demander si le rôle de l’art ne serait pas celui-ci qui, enfonçant un coin dans le réel, à l’intersection de l’existence-essence créerait les conditions mêmes de cette brèche grâce à laquelle connaître ce qui ne peut jamais être que forme de passage, statut transitionnel, langage en définitive qui se présente en tant qu’ultime condition d’une possible connaissance. Parlant, peignant, sculptant, aimant, regardant le nuage ou bien l’éclair à l’horizon, nous sommes à la recherche de ce qui s’y dessine en creux, cette belle invisibilité qui n’est que notre propre esquisse fuyante que nous n’approchons qu’à nous en éloigner. Car jamais nous ne nous saisissons en totalité puisque le temps aussi bien que l’espace, ces deux pôles fondateurs de l’être, ne font présence qu’à la mesure de l’instant qui dessine le vide s’enlevant du plein. Entailles de l’exister, ne serions-nous qu’un concetto spaziale en attente de son infini ?

 

 

 

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21 juin 2020 7 21 /06 /juin /2020 08:09
Que nul n’entre ici s’il n’est esthète.

 

                     Paparazzo.

              Avec Dongni Hou.

      Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

 

   Dire la photographie.

 

   Dire la beauté de cette photographie serait en redoubler le sens par des mots qui mimeraient tout simplement sa valeur iconique propre. Donc tout commentaire serait inutile. Parfois il est malaisé de dire en quoi une chose est belle, en quoi elle nous touche, pourquoi nous l’avons isolée du reste du monde pour en faire une exception. Essayons tout de même. Le cadre noir des murs, son contraste avec la pièce lumineuse, ces seules valeurs opposées mais intimement complémentaires réalisent une sorte d’harmonie. Puis les teintes essentielles, ce rouge profond, ce blanc d’écume, cette ombre dense qui s’éclaire faiblement de l’éclat assourdi des pierres. Sans doute notre psyché retient-elle, en ses arcanes, le symbolisme du rouge et du noir, sans doute aussi l’essence de l’œuvre éponyme de Stendhal qui porte la braise de la passion sous la ténèbre de la mort. Julien Sorel pris au piège d’Eros/Thanatos. Tout comme l’œuvre d’art qui en exprime à la fois le subtil équilibre, à la fois le danger. Créer est avancer sur le fil étroit du funambule, dans le clair-obscur faisant le partage de l’ombre et de la lumière.

 

   Présence esthétique des objets.

 

   Puis l’évidente présence esthétique des objets. Visage de plâtre qui sonde l’abîme comme si, à tout instant, le néant pouvait surgir des coulisses de la nuit. Chevalet de bois vide de toile qui semble appeler l’œuvre, vouloir la manifester. Bouteilles qui disent l’ambroisie : l’art ne serait-il pas le mets favori des dieux ? Cadres de toile, bric-à-brac en tant qu’évocation du chaos originel dont la peinture est le lieu avant que le talent ne l’organise selon la conception qui lui est propre. Puis les chevaux blancs qui signent « la plus belle conquête de l’homme ». Les figures chorégraphiques dont les écoles de cavaleries s’honorent ne feraient-elles signe en direction d’une belle œuvre gestuelle où le génie de l’homme rejoint l’instinct noble de l’animal ? Puis la présence de la figure humaine, belle goutte éclatante qui focalise le regard sur Celle qui se désigne telle l’ordonnatrice d’un cosmos. Au début : lignes et taches informes. Au terme du travail, pure joie de paraître de cela même qui était absent dans une réalité qui fascine et tient la conscience des Regardeurs en haleine.

 

   Temples diurnes.

 

   Il faisait frais il y a peu. Comme une fin d’hiver tardant à céder la place à la rumeur estivale. Puis, soudain, l’éclair de chaleur. Parfois le ciel bleu, intense, d’un bout à l’autre de l’horizon. Parfois, le soir, des meutes de nuages d’étain et de plomb qui crèveront en orage et les fronts seront envahis de sueur, les corps moites, à la limite d’une eau. Les jours clairs et lumineux voient des théories d’esquisses humaines aux terrasses des cafés, sur le bord des rivages avec leurs parasols polychromes et les fouets des cerfs-volants qui lacèrent l’azur. Partout sont les éclats de voix. Partout le tapis des anatomies hâlées avec leurs milliers de membres qui s’ébrouent au soleil. Culte rendu à l’astre blanc. Prière tissulaire, liturgie des peaux qui entonnent l’hymne à la beauté et au luxe immédiats. Il n’y a même plus à penser. Tout vient à soi dans l’évidence d’être.

 

   Comme un poème céleste.

 

   On n’interroge même plus sa position d’homme dans l’univers. Elle est écrite dans une cosmographie si ancienne, telle une planète qui dérive dans l’espace au milieu de ses compagnes, que ses amers s’inscrivent dans une logique, sinon une simple relation géométrique. Dérive de soi dans des rouages si bien huilés qu’on n’a même plus besoin d’en éprouver les emboîtements, d’en sentir la mécanique horlogère, d’en saisir l’inaudible cliquetis. Comme un poème céleste qui s’inscrirait au ciel sans troubler le vol de l’oiseau ni compromettre la marche souple des nuages. Ainsi, dans l’été qui déroule sa pelote chaude, les humains sont les pratiquants d’une fête païenne qui se suffit à elle-même, qui ronronne avec son naturel de félin heureux. Plages, cafés, longues routes bitumées où se déroule l’interminable ruban de Moebius des Nomades : temples diurnes, image des réjouissances, allégories du plaisir, pliures du désir dans la tenaille étroite des jours.

 

   Temple nocturne.

 

   Nous regardons à nouveau la photographie et c’est bien un temple qui apparaît. Identique à celui de la magnifique civilisation grecque du temps de sa splendeur. Nous y devinons, dans la pénombre, la rampe d’accès. Puis la dalle plate du péristyle. Puis les colonnes qui soutiennent le chapiteau. Sur ce dernier se laisse deviner une inscription lapidaire telle celle de la célèbre Académie de Platon : Que nul n’entre ici s’il n’est esthète. S’agirait-il d’une simple parodie de la formule du Philosophe ? D’une imitation baroque ? Ou encore d’un plagiat qui ne se nourrirait que de sa risible imitation ? Mais, par définition n’est « risible » que ceci qui se réfère à un objet avec l’intention d’en montrer le « ridicule ». Or, ici c’est bien d’une subtile incantation dont il s’agit plutôt que de la mise en exergue d’une confondante pantomime.

 

   Forme humaine si pure.

 

   Mais entrons plus avant dans l’enceinte qui abrite le dieu. Qu’y apercevons-nous ? Une Forme humaine si pure, si blanche dans sa tunique (un péplos ?), qu’elle indique un genre de rituel sacré, peut-être la pratique d’une religion ou bien la manifestation d’un acte mystique. Mais qui donc d’autre qu’une Déesse pourrait en assumer l’hiératique fonction ? L’attitude de l’Officiante est si élevée dans sa confrontation avec l’œuvre qu’il ne peut s’agir que de la relation du démiurge au destin qui l’appelle afin que, du monde, une vérité apparaisse. Or cette vérité, cette essentialité sont entièrement contenues dans le motif qui anime ce qui se donne à voir depuis ce foyer de rayonnement que constituent les deux chevaux dressés, les deux cavaliers qui les chevauchent tels des héros à destination du ciel. Et l’on songe inévitablement à Bellérophon chevauchant Pégase tel que représenté par Mary Hamilton Frye, cette image quasiment biblique à force de pureté, ce symbole de la sagesse qui devient lieu de la poésie, créateur des sources limpides et inépuisables dans lesquelles les Poètes viennent s’abreuver et trouver inspiration, donner lieu au génie. L’art pourrait-il rencontrer plus efficiente incarnation que cette dualité se fondant dans l’unité indépassable de l’origine même de ce qui est ? Manière de creuset ontologique d’où tout partirait afin d’âtre connu selon les règles d’une esthétique transcendée.

 

   Mettre en relation esthétique et géométrie.

 

   L’esthétique est au divers ce que la géométrie est à la pullulation infinie des nombres et des formes, une mise en ordre des choses. C’est pourquoi il y a stricte équivalence entre « Nul n’entre s’il n’est géomètre » et « Nul n’entre s’il n’est esthète ». C’est d’un même procès du réel dont il s’agit : le provoquer à se montrer sous la figure de l’art ou bien d’un cercle, d’un triangle, d’un rectangle, toutes projections idéales d’une multiplicité de l’apparaître. Toutes déclinaisons de ce qui se soustrait à la préhension de l’intellect à l’aune de la confusion, de la convulsion primitive, du motif étranger parce qu’archaïque. Ce que ce signe esthétique nous convie à trouver : l’idéal de la Beauté. Celui-ci se donne toujours selon rythmes, harmonie, équilibre, proportions figurales, enchaînements d’harmoniques, coïncidences des détails, confluences des chairs du monde qui se fondent dans la chair de celui qui regarde et interroge afin que reculent les ombres de l’angoisse, que surgissent les lumières de la conscience, s’animent les faisceaux cathartiques de la compréhension. Car comprendre est guérir. Car comprendre est panser les plaies vives d’une marche à tâtons parmi le corridor étroit du doute, dépasser et accomplir sa condition humaine en direction de ce qui, toujours muet, toujours invisible (voir Paul Klee énonçant : « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »), ne demande qu’à s’ouvrir, l’intime visage des choses en leur inestimable présence.

 

   Pur prodige.

 

   Ici donc, au foyer de l’image, sous le règne adouci de la lumière est le pur prodige, l’Artiste contemplant ce qui jamais ne se donne dans la gratuité mais dans le calme de la nuit, le ressourcement du cœur, l’Art en sa manifestation. Geste sacré s’il en est, rayonnement d’énergies depuis cette incandescence qui envahit l’esprit disposé à les recevoir en tant qu’inestimables dons des dieux, lesquels toujours se retirent à même leur offrande. Supporter la lumière de l’Olympe, tel semble être le destin de cette Inconnue qui se révèle en tant qu’extrême singularité alors que nous commençons tout juste à naître à nous-mêmes dans cette relation du créateur au créé. Sans doute n’y a-t-il plus évidente joie que d’en être les témoins privilégiés autant qu’émus. Alors, que reste-t-il à dire après que l’essentiel a eu lieu ? Rien d’autre que le silence. Les mots seront lovés en eux de façon à ce que, dans le suspens, tout parvienne encore à l’éclosion. Au centre de la corolle dort le pollen dans son éclat solaire. Il est une vérité à préserver. Ceci nous le saurons jusqu’à la fin de la nuit, lorsque l’aube effacera tout dans un illisible glacis. Alors seulement nous pourrons dormir. Et rêver ! La plus sublime des réalités qui soit.

 

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 10:15

                                                     De mon Causse en ce Samedi, premier jour de l’été

 

  

 

   Vois-tu, Cécile, il est toujours difficile de décrire la personne qu’on aime. Pourtant je vais m’y risquer avec, sans doute, une marge d’erreur, des incertitudes, des inexactitudes. Mais peut-on, en réalité, brosser le portrait de quelqu’un sans, inévitablement, en donner des images déformées par une involontaire anamorphose ? Car, sais-tu, c’est là le lot de notre subjectivité, nous ramenons toujours l’Autre à nous-même, en prenons possession le plus souvent à son corps défendant. Si le domaine de la vérité est semé d’embûches, nul ne doute qu’en matière de sentiments nous ne progressions qu’en terrain miné. La moindre remarque, le moindre détail prennent aussitôt l’allure de monts élevés ou bien d’abysses dans lesquels nous pourrions bien sombrer. Nous le savons tous, en notre for intérieur, le narcissisme est le lieu de toutes les gloires, mais aussi de tous les naufrages. Aussi, j’essaierai de tracer de toi un portrait équilibré, qui ne puisse prêter à confusion ou bien entraîner de fâcheuses interprétations.

    Tu es dans la grâce de l’âge, au plein de cet âge béni entre tous que je pourrai qualifier de ‘l’avant-maturité’. L’adolescence est déjà loin qui fait son étrange falot dans la brume, l’heure de midi n’est pas encore venue et le déclin de l’automne est cette braise inaperçue qui mourrait presque de n’être pas encore rejointe. Je te connais depuis peu mais je crois t’avoir approchée avec suffisamment d’attention pour être en mesure de cerner la personne que tu es. Tu viens tout juste d’avoir trente-cinq ans et tu es donc en pleine ascension, confiante en ce zénith qui te surplombe, que tu rejoindras bientôt. Tu as cet air indéfinissable, printanier en quelque sorte, à mi-distance d’un hiver tout juste passé, d’un été qui surgit dans son éblouissement solaire. Ta nappe de cheveux est châtain avec une raie qui la divise en deux parties égales, des frisotis en terminent la course tout contre le pavillon de tes oreilles. Ton teint est pâle, un teint de Colombine que napperait la douce clarté de la Lune. Ton front est ce dôme tissé de lumière, on dirait une colline visitée par la première lueur de l’aube. Tes sourcils ? Deux traits légèrement arqués, deux fines ponctuations qui animent ton visage, lui donnent cette impression de tristesse infinie, à la limite d’une mélancolie. La courbe de ton nez est à peine apparente, une manière de talc discret ouvert aux fragrances les plus subtiles. Tes yeux, deux perles d’opale pareilles à ces ciels du Nord où les oiseaux se perdent dans le jour illisible. Au centre, la pupille est de jais qui dissimule le mystère que tu es. Et l’aplat de tes joues, un marbre que visiterait un pétale de rose, juste dans l’effleurement, l’à peine onction de l’heure.

   Et cette bouche si troublante, à la fois si secrète, réservée, retirée en soi, mais aussi cette couleur de fraise qui dit la gourmandise latente et, sans doute, la volupté à fleur de peau. Un aveu, Cécile, en quelque sorte, mais dissimulé sous une discrétion voulue, proférée à demi-mots. J’imagine alors la fraîcheur de ta langue, son aspect légèrement bombé, son contact avec le palais qui l’accueille et contient en soi l’inimitable saveur de la vie. Car, sous des motifs inapparents, je crois bien avoir saisi ton caractère exigeant, une volonté sans faille, le feu couvant sous la glace, en quelque sorte. Ton cou est fin, à la manière du col d’une amphore. Il se révèle jusqu’à la limite de ton chemisier, un fin bouillonnement que retient un cardigan sombre dans les tons bleu-gris. C’est comme un écrin offert à ta personne, un genre de reposoir qui convient si bien à ta retenue instinctive, à ta pudeur native.

   Je n’ai encore jamais vu ton corps dénudé et, peut-être, ne le verrais-je jamais ? Laisse-moi cependant l’imaginer, en dessiner les contours, en dresser l’esquisse approchante. Ta poitrine est menue, haut perchée, tes aréoles deux grains de café sur la plaine neigeuse de ta peau. Tes bras sont menus, la dépression de ton ventre percée en son centre du minuscule germe de l’ombilic. Il est ton secret, le lieu d’où découvrir ta généalogie. Ressembles-tu à ta Mère, à ton Père, à quelque aïeul de plus lointaine origine ? Te souviens-tu de ta naissance, de ta première marche, des mots que tu as prononcés dans l’arcade souple de tes lèvres ? C’est étonnant cette présence de ceux par qui tu es venue au monde à la seule lecture de cette petite excroissance. Elle est ta signature, le signe singulier qui te détermine.

   Puis j’avance vers un territoire si intime que je ne saurais le déflorer que par des mots légers, sans conséquences. Ton mont de Vénus est cette mince élévation habitée d’une souple végétation. Je t’imagine au bord de la mer, sur quelque rivage désert, le vent jouant avec ta toison secrète, y imprimant de doux effluves, le Soleil y projetant des ombres courtes.  Sais-tu combien il est délicieux d’imaginer à défaut d’avoir vu ? L’imaginaire déborde la vision, la multiplie, la livre au carrousel des belles efflorescences. Là, dans ce clair-obscur qui te visite, ton sexe est presque inapparent, deux plis jointifs qui disent le calme de ton être, la latence qui y est inscrite dans l’attente du surgissement d’un rubescent désir. Car, tout comme moi, tout comme nous tous, tu es bien marquée, Cécile, au sceau du plaisir, tu en attends la divine manifestation, tu en anticipes la venue même si rien en toi ne joue le rôle de sémaphore. Seulement une flamme en veilleuse qui ne demande qu’à être rallumée, fouettée, exhibée au cœur d’ne passion que tu dissimules avec beaucoup de tact. Tes longues jambes sont des fuseaux qui se perdent loin là-bas sur cette terre que tes pieds foulent avec une belle élégance.

   Tu auras remarqué, j’ai surtout décrit ton apparence visible, la partie émergée de l’iceberg si je puis dire. Comment pourrais-je aller au-delà, explorer tes sentiments, deviner l’inclination de ton esprit, découvrir tes affinités, dire la teinte de ton âme, mauve et triste, rouge et ardente, blanche et silencieuse ? Je serais bien en peine de faire mon propre inventaire, il y a tellement de choses cachées et cet inconscient qui retient en lui une grande partie de notre existence. Nous sommes tous des continents inconnus, des glaces à la dérive qui charrient avec elles quantité de notions qui ne pourraient se découvrir que sous la ligne de flottaison de nos étranges destins. J’ai cheminé avec toi un bref instant, mais malgré la rapidité de ma visite, maintenant il me semble mieux te connaître. Tu sais, la plupart du temps, nous ne saisissons de l’Autre que quelques apparences, quelques clichés que nous archivons dans notre mémoire. Ensuite, cette dernière réaménage la structure des formes, des impressions, des événements, les façonne de manière à ce qu’ils nous parlent le langage que nous attendons, dont nous espérons qu’il constituera le Sésame nous donnant accès à ces mystérieuses présences, à commencer par la nôtre, à poursuivre par celles de Ceux Celles qui croisent notre chemin et qui, peut-être, s’inscriront dans notre avenir. A te revoir bientôt Cécile. Qui seras-tu alors ? Qui serai-je ? Qui donc pourrait le dire ?

 

  

 

 

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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 07:58
Exilée de soi.

Amnésie du temps.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   L’aire libre du temps.

 

   D’abord il n’y a rien qu’un flottement. Une irisation d’ailes dans l’azur infini. Tout est libre de soi. Le temps est cette ronde, cette circularité qui semble n’avoir jamais de repos. Tout s’enchaîne dans l’harmonie. Tout s’emboîte avec naturel. Les rouages entraînent les rouages dans la plus belle logique qui soit. Mouvement subtil d’horlogerie. Les roues oscillent en cadence. Les ressorts se plient en rythme. Les cliquets répondent aux cliquets. Les pignons aux pignons. Les balanciers se balancent à l’infini comme si, jamais, leur mouvement ne devait trouver sa fin. Tout coule de l’amont vers l’aval. Tout s’immisce dans le cycle joyeux de l’eau. Il y a des nuages. Il y a la pluie. Les ruissellements sur la terre gorgée d’humidité, les trilles de gouttes qui cascadent vers les fleuves, les fleuves qu’attire la masse anonyme, fascinante de la mer. Il y a la mer, les océans gonflés comme une immense goutte de verre, leur dôme resplendissant sous l’appui du ciel. Il y a le soleil, la clameur blanche, le rideau de vapeur, le fin brouillard ascensionnel. Il y a la nacelle des nuages, le peuple assemblé des perles liquides. Il y a la pluie. Comme l’éternel recommencement du même en sa joie plénière. Il y a les hommes, les femmes, leur ferveur tissée au-dessus de leur tête. Elle s’appelle désir. Elle s’appelle liberté, ouverture de soi dans la clairière du monde. Il y a la pluie encore, le nuage arc-en-ciel, les couleurs qui se fondent dans les couleurs, la fuite infinie de l’eau vers le domaine où vivent les hommes, visages tendus vers le ressourcement, la soif étanchée, la plénitude du corps lorsqu’il communie avec le vent, parle avec la terre, s’immole dans le feu comme la vive pliure de son esprit.

 

   La décision de la Moïra.

 

   Au-dessus des fontanelles où vibre la nécessité d’exister il y a l’invisible, le mystère tressé des hiéroglyphes, l’illisible palimpseste où se percutent tous les signes de l’inconcevable. On dilate ses yeux, on pousse la porcelaine de ses sclérotiques tout contre le vent du doute, on fore le puits de ses pupilles, on aiguise le chiasma de ses yeux afin que quelque chose d’un secret veuille bien s’y révéler qui dirait le chiffre de notre marche de guingois sur les chemins de limon. On sort de soi, on laisse faseyer la voile de son propre corps. On espère une brise signifiante dont le dépliement indiquera la marche à suivre sous l’empire des étoiles. On attend. On livre sa besace de peau à ce qui s’y inscrira en tant que possible à venir, que projet à faire surgir de l’incommensurable attente qui, à chaque seconde, à chaque battement du cœur, tisse la faille immensément ouverte de l’espoir, de la foi en l’être, de l’inatteignable cime que toujours l’on postule à bas bruit, la dissimulant comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse.

   « Maladie », voilà le mot lâché qui dit le risque majeur de vivre, la présence des fourches caudines, les chausse-trappes dans lesquelles se dissimule l’inaltérable faille où s’engouffre le disparaître, où souffle l’haleine délétère de la finitude. La Moïra, d’abord on ne la sent nullement. Elle est comme notre ombre, le double de notre silhouette, une écaille qui recouvrirait notre épiderme, un vernis illisible affectant notre condition mortelle, jouant avec elle comme en écho. On va au hasard des rues, on chante, on aime, ici et là, rapidement, pour oublier la lourdeur de nos pas frappés de contingence. On va dans les musées, on s’abreuve d’art. On va au cinéma, on emplit l’outre de ses yeux d’images, de leur carrousel, de leur étrange fascination dont le but est, on le sait, de nous soustraire au bruit tragique du monde.

   Nous parlions d’ombre à l’instant. Nous parlions de nuit. Nous parlions des Filles d’Erèbe et de Nuit. Nommant ceci qui demeure dans l’obscur, nous faisions venir à la présence Clotho, la fileuse du destin, Lachésis qui le mesure grâce à sa baguette, Atropos enfin qui le tranche, accomplissant l’irréversibilité des choses en leur clôture. Tant que notre dérive songeuse est assurée, manger à sa faim, aimer suffisamment, dessiner des oiseaux, vaquer à ses manies diverses, s’affilier au régime de ses obsessions, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Nous tissons notre toile telle l’araignée et le fil de cristal à notre suite est le témoin de ce parcours sans faille.

 

   Songe arrêté en plein vol.

 

   Cependant nous savons la possible rupture, l’hiatus, l’interruption, la fragmentation, la perte. Soudain voici qu’Atropos dans son aveuglement royal a tranché le fil qui nous relie au réel. Ce brusque suspens se nomme indifféremment, maladie, accident, séparation, deuil, remise du projet dans son carton primitif, songe arrêté en son plein vol. Moïra dont l’homologie pourra se lire sous les traits de cette pure abstraction clouant sur place, cette épée de Damoclès, cette lame divisant l’existence selon ses deux versants, l’adret lumineux, l’ubac empli des remugles de la noirceur. Epée qui suspend identiquement le voyage de Jacques le fataliste dans le roman éponyme de Diderot : « Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». « Le grand rouleau où tout est écrit ». C’est ainsi « le grand rouleau » a ses roses, ses épines. Ses épées de Damoclès, ses lames de ciseaux qui entaillent le réel, lui donnent ses angles vifs, ses plis, ses retournements, ses lignes de fuite. Surgissement de la surprise dans la toile unie de l’exister. On croyait jusqu’alors que tout allait de soi, que marcher n’était que cette infinie durée inaltérable, cette feuille de soie déroulant sa parure sans que la moindre déchirure ne vînt s’y inscrire, la plus infime incision par où se dirait l’imperfection des choses, le talon d’Achille de l’homme, la corde tendue du funambule, vibrante, prise d’oscillations sur laquelle on avançait avec les bras en croix et les yeux emplis d’hébétude. Temps lisse pareil à une aube qui se dirait dans l’humilité, l’évidence, le prolongement de la nuit sans coupure, sans heurts, comme un sourire d’enfant accueille le visage de sa mère et le retient en lui tel l’inestimable don qu’il est.

 

   Instants goutte d’eau.

 

   Mais voilà, tout espoir avait une fin, toute certitude son épilogue. Loin d’être ce poème dépourvu de césure, cette parole d’une seule traite proférée, il y avait des blancs, des silences, des hésitations, des retours en arrière, des émissions aphasiques, des hoquets et des pliures de la voix. Le réel que l’heure traversait n’était nullement homogène, ourdi d’une toile dont nul raccord aurait pu trahir la fragilité. Le réel était semblable à ces plateaux calcaires qui paraissaient une simple tabula rasa sans nul obstacle alors que les creux des dolines y imprimaient leur invisibles et dangereuses dépressions. Le temps qu’on percevait permanent, continu, voici qu’il se décomposait à l’infini, avec ses clignotements, ses instants goutte d’eau, gemmes de résine, ses moments bogue occluse dont on ne percevait même plus la progression vers un hypothétique futur. Le temps haché par le Destin, le temps de cire dans lequel s’imprimaient les heurs et les malheurs du monde.

 

   Les attendus de l’image.

 

   Visage. Le fond pareil à la lame lisse de l’exister tant que la faille ne s’est nullement ouverte, que tout coule de source avec son ébruitement d’eau originelle, cette pureté, cette innocence, cette disposition à la candeur, à l’accueil du monde en sa générosité, sa naturelle prodigalité. Visage mais mutilé, privé de la falaise du front par où se laisse voir, métaphoriquement, la lumière de la pensée, le brillant de l’intellection. Un œil est biffé qui détruit la vision stéréophonique, cette indispensable vue double dont le sens le plus affirmé est de figurer une vertu dialectique : apercevoir la beauté et la laideur, viser le bien et le mal, la vérité et la fausseté. Le seul œil apparent est clos comme si la vue s’était retournée sur son antre de chair, représentation opaque du monde, abandon de la certitude dont le regard est le révélateur à la seule puissance de la conscience qui projette son rayon et éclaire tout ce qui vient à son encontre. Lèvres scellées sur un indicible, un non-proférable, extinction de la fable humaine. Le bas du corps s’est absenté semblant avoir renoncé à toute attache terrestre.

 

   Extases du temps.

 

   Mais, ici, il s’agit de prendre à la lettre le titre que l’Artiste a choisi comme prédicat de son œuvre : « Amnésie du temps ». Cette perte, cet oubli de soi, du temps, du monde. Mais considérons le temps en son essence. Le temps est écoulement continu, suite d’instants que la vie synthétise en s’inscrivant en lui. Inévitablement l’existence est durée. Ne le serait-elle et elle revêtirait la forme d’une aporie, ce qu’est la finitude en son accomplissement. L’amnésie se définit rigoureusement par la « perte partielle ou totale de la mémoire ». C’est donc la mémoire qui est en jeu, cette faculté à nulle autre pareille qui nous relie à notre passé, l’utilise en tant que tremplin afin que, doté de cet élan, ce temps de jadis puisse remonter en direction du présent, le féconder, en faire la condition de possibilité de notre futur, donc assurer l’espace de notre propre liberté. En effet, nous ne sommes libres qu’à nous situer à même les trois extases de la temporalité au travers desquelles notre être reçoit sa totalisation. Coupé du passé, il s’absente de son origine. Privé du présent il se déréalise tout comme l’est l’univers psychotique dans son sidérant enfermement. Exilé du futur il se prive d’une finalité qui est l’acte terminal par lequel il se révèle à soi comme celui qu’il aura été dont le point final le remet à son ultime parole, dernier mot sur la scène de la représentation.

 

   Le Temps perdu.

 

   Alors comment ne pas associer mémoire et réminiscence ? Comment ne pas convoquer la haute stature psycho-philo-littéraire de Proust dont La Recherche du temps perdu est une longue dissertation sur la venue de l’être au monde ? Sur sa signification, dont l’art, l’esthétique, l’écriture sont les figures de proue avec lesquelles il dialogue pour faire présence et se dévoiler en sa nature profonde, fragment temporel que le passé révèle, que le présent transcende, que le futur mène à son terme comme l’interrogation qu’il est en son fond puisque ni l’instant, ni la durée ne l’auront sauvé de son naufrage, tête au-dessus de l’eau seulement, mais dans les plus belles pages qu’il nous ait été donné de lire. L’art est ceci qui nous élève à notre hauteur d’homme et nous y laisse le temps d’une sublimation avant que la terrible déréliction ne nous reprenne dans les mailles étroites et aliénantes de son filet.

 

   Scansion de l’être.

 

   Mais revenons à cette coupure de l’être, à l’évanouissement de ses souvenirs dont cette image le dote comme de son irréversible destin. Mutilation symbolique, terrible déchirure qui affecte Amnésie du temps dans son essence même. Comment continuer à être, alors même qu’on a abandonné une partie de soi, peut-être la plus précieuse aux buissons de l’in-souvenance ? Le tiret (-) situé au centre de ce néologisme en accentue l’irréductible séparation, en creuse l’impossible retour vers cette souvenance qui est comme notre chair vive, le tissu de nos impressions, la lymphe de nos sensations. Oublier le souvenir et c’est tout un pan de soi qui s’écroule, une fiction qui meurt, un roman qui disparaît à même l’épuisement de ses mots. Oui, car les mots ont besoin d’une assise pour tenir, assurer leur verticalité, signifier ce pour quoi ils sont nés au monde. Imaginez le cadre d’une ardoise magique, ces ardoises d’autrefois (le passé), qu’on ne connaît plus aujourd’hui (le présent) sur le fond duquel les lettres s’effacent et ne font plus leur beau ballet. Alors plus rien ne tient, tout s’écroule au fur et à mesure, l’horizon (le futur) se bouche puisqu’il est dépourvu de ses fondations. Cette métaphore babélienne (écriture-parole) est comme la mise en musique de la thématisation proustienne. Le temps ne tient qu’à reposer sur ses assises originelles. Les renier, les oublier c’est se faire son propre fossoyeur, c’est renoncer à l’essence de l’homme qui n’est que passage d’un point à un autre de l’espace à la mesure de ces secondes qui sont la scansion de l’être, sa vérité, son apparaître en son esquisse charnelle.

 

   Réminiscences, esthétique, éthique.

 

   Avant d’aborder la riche sémantique des réminiscences, gardons-nous bien, dans un identique souci de forer plus avant leur signification interne, de mettre entre parenthèses l’oublieuse mémoire de Jules Supervielle dont le vers suivant dit combien cette dernière, la mémoire, peut tourmenter le poète dont la Muse menace de s’éclipser dans le mouvement même de cet oubli : « Avec tant d'oubli comment faire une rose… ». Faire une rose : créer une œuvre. Impossible restitution du geste mémoriel qui féconde toute création puisque les pétales se sont évanouis dans les plis d’un temps devenu inconsistant, illisible, perdu à jamais. Mais regardons de plus près la belle constellation mise en lumière par l’auteur des Plaisirs et les Jours afin d’y faire émerger l’irremplaçable joie de tout souvenir fidèle. Les réminiscences proustiennes constituent non seulement une esthétique mais elles tracent en sourdine la trame d’une éthique. A savoir d’une conscience de soi à l’œuvre afin de faire émerger de ses souvenirs la flamme d’une vérité. Proust auteur reconnu, adulé, figure de proue du roman moderne n’est rien sans la référence au petit Marcel dans les arcanes du Combray d’autrefois, ou bien du jeune adulte traversant la cour de l’hôtel de Guermantes. Proust en tant que personne est ses souvenirs. En tant qu’auteur, ses réminiscences. La petite madeleine dégustée au cours d’une « morne journée » le restitue soudain à lui, dans ce « dimanche matin à Combray » auprès de « tante Léonie » qui n’est plus qu’une brume dans le lointain. Puis, en une autre évocation, c’est son pied qui bute sur un pavé, faux-pas qui le reconduit aussitôt, sentiment plus réel que le réel lui-même, « sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc » dans la Cité des Doges. Puis le narrateur raconte l’épisode de la serviette avec laquelle il s’essuie la bouche devant la bibliothèque de l’hôtel de Guermantes :

« Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elle, dont quelque sentiment de fatigue et de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y avait d’imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse ».

 

   « Evidence de la félicité ».

 

   Dans l’expérience de la re-souvenance telle que la vit le héros proustien, non seulement le moi trouve à se spatialiser, à plonger ses racines dans un sol ancien qui le constitua, à Combray-Venise-Balbec, mais le moi se dilate et parvient à une sublimité qui l’arrache à la fuite de l’instant présent. Le riche lexique laudatif chargé de nous restituer l’émotion esthético-sensorielle du moment fondateur, de la rencontre pleinement unitive, se traduit dans une richesse inouïe, modes à la limite de l’inconnaissable du temps à l’état pur », diamants brillant de tous leurs feux dans l’automne existentiel dont le narrateur vit la perte crépusculaire. ( plaisir délicieux » ; puissante joie » ; évidence de la félicité » ; pourquoi ce souvenir rendait si heureux » ; dans une sorte d’étourdissement » ; impression si forte »), donc tout un clavier de sensations vertigineuses situées au bord d’une extase. Transcender la réalité humaine pour en faire une œuvre d’art est ceci qui doit ôter de l’horizon de l’être toute tentative d’en obscurcir la possibilité d’illumination, la puissance de radiance. Les lames de ciseaux, l’épée de Damoclès, les décisions de la Moïra il faut non seulement les contourner mais en effacer la force de parution, tant que ceci, bien évidemment, demeure dans l’orbe du possible. L’art, l’amour, la pratique de la philosophie, la joie de la rencontre de l’ami, de l’aimée, la méditation, la contemplation, la vie au contact de la nature, l’observation des étoiles piquées au firmament, le rire des enfants, la marche attachée à quelque rêverie, le songe éveillé, l’écoute de la source sous l’arche bienveillante des aulnes, autant de motifs de satisfaction, parfois de bonheur directement palpable qui nous tirent de nos habituelles mélancolies et nous portent dans cette plénitude de l’exister que, souvent, nous cherchons dans un ailleurs alors que nous en sommes les détenteurs les plus visibles. Un regard souvenant en est sans doute la condition d’émergence. Aussi nous appliquerons-nous à regarder. A regarder en vérité.

   « Exilée de soi » veut dire être coupée de son sol originaire que la mémoire a occulté. Alors le flottement est infini, longue dérive sur des eaux agitées que des rives absentes rendent insondables. Toute perte est ceci qui prive de repères. Mémoire comme lieu d’accès à soi par le regroupement des diverses temporalités toujours saisies d’éparpillement. Vision diasporique du monde qui fragmente le corps, dissout l’esprit. Or nous voulons le corps, nous voulons l’esprit, nous voulons la liberté ! Nous sommes mémoires.

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19 juin 2020 5 19 /06 /juin /2020 16:37

   Sans doute devais-je avoir une prédestination qui, infailliblement, m’avait guidé vers la chaîne des Puys d’Auvergne. Il faut dire, mon métier de géologue expliquait mon point de chute. J’étais né en un endroit bien éloigné de celui-ci, dans le Midi, y avais vécu jusqu’à l’âge de mes études puis j’avais migré en ces terres volcaniques sur lesquelles j’effectuais mes recherches et y étais resté toute ma vie. Autrement dit, j’étais devenu une manière d’Auvergnat pierreux qui ne vivait que du contact avec les volcans, les vastes horizons, la brume parfois et le vent qui érodait les cratères usés par des millénaires et des millénaires. J’habitais à Caldeyrac, charmant petit village d’où se laissait découvrir le Puy de la Bannière, son sommet arrondi couvert de végétation, une tour ruinée lui faisant face depuis une haute colline. J’avais acheté, dans le bourg, une petite maison bâtie de sombres pierres volcaniques qu’égayaient des joints de ciment blanc. Parfois, à la belle saison, surtout aux premiers jours d’automne, je passais de longues heures à regarder le paysage aux teintes flamboyantes.

   Tous les jours, avant de me rendre à mon travail, je faisais un tour du village. Parfois je m’asseyais sur le banc de pierre d’une petite place, face à un puits qui en constituait l’ornement essentiel. Au-dessus du bâti il y avait une belle ferrure en forme d’arabesque qui portait en son extrémité une poulie rouillée. Quelques planches rustiques étaient posées sur le haut de la margelle. Il m’arrivait, au titre d’une simple curiosité naturelle, de coller mon oreille contre le couvercle de bois. J’entendais alors le crépitement de gouttes qui, détachées du sommet, allaient frapper l’eau située plus bas avec un doux clapotis. Il m’était aussi arrivé d’entendre, après une période de fortes pluies, un ruissellement sourd dont je pensais qu’il devait rejoindre, par un réseau souterrain, d’autres nappes d’eau qui s’étendaient loin, peut-être même bien au-delà de la chaîne des Puys. Mon imagination s’abreuvait à cette source clairement perceptible et le chant de l’eau m’accompagnait la journée durant lors de mes pérégrinations dans la gueule sombre des volcans éteints.

   Ce matin le temps est beau, clair, la chaîne des Puys visible sur toute sa longueur. Je suis assis sur le banc face à la fontaine. Il est trop tôt encore pour que des Villageois déambulent sur la Place. Je suis seul avec le murmure du puits, le chant des oiseaux. Parfois un chat en maraude passe, on ne voit guère qu’une traînée noire au bord des caniveaux. J’ai amené un livre de nouvelles, ‘L’Enfant de la haute mer’ de Jules Supervielle, j’aime beaucoup ses phrases simples, son style fantastique, ses personnages qui paraissent flotter au-dessus du réel, étonnante fiction qui, soudain, vous arrache à vous-même pour vous emmener loin, très loin en des contrées inconnues qui ressemblent à des mirages. Soudain j’interromps ma lecture. Il m’a semblé entendre une voix. Je me retourne, interroge l’espace des rues qui est désert. J’ai dû rêver, sans doute, me laisser piéger par ces histoires qui sollicitent l’imaginaire, dissolvent tout ce qui est matière, annulant les corps pour ne laisser flotter que des âmes indécises qui vont de-ci, de-là, au hasard des brises et des courants d’air. C’est une voix modulée, fluide, comme venue du plus loin de l’espace, d’un temps illisible, une voix qui résonne quelque part en écho, rebondit sur les falaises brunes des maisons, frappe aux lourds volets de bois, se fond dans l’air qui tremble. Un silence, long, puis à nouveau « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ».

   Je quitte mon banc, bien décidé à faire se lever ce voile de mystère. Seulement le bruit de mes chaussures sur les dalles inégales du sol. Puis la voix ressurgit, comme si elle s’adressait à moi seul, voulait attirer mon attention. Je m’approche doucement du puits. C’est bien de là que vient ce son étrange dont je ne sais quelle peut bien être l’origine. Je colle mon oreille aux planches de bois et à nouveau « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ». J’essaie de soulever les planches mais elles sont fixées à même le bâti de pierre. Alors je retourne à la maison, prends un pied de biche, ma torche puissante qui me sert à l’exploration des cratères des volcans. A nouveau près du puits. La voix est maintenant plus sourde, comme nappée de coton. Je l’entends tout de même et reconnais la même bizarre antienne qui semble jouer d’elle-même « ÉHOOO, ÉHOOO ... OOOHÉÉÉ ». J’engage le pied de biche dans l’intervalle entre deux planches. Un long craquement puis la fermeture cède. Un fin brouillard monte du fond du puits, saupoudre mon visage. Tout au fond j’aperçois la lentille d’eau qui scintille, un vif argent qui paraît être immobile depuis le lointain du temps. J’allume ma torche, règle le faisceau dans sa plus grande largeur. Les parois sont recouvertes de mousses, de fougères naines, des racines venues des arbres proches dessinent un réseau blanchâtre qui se perd dans des lueurs d’étain.

   Je regarde alentour, dans l’inquiétude que des gens ne découvrent mon étrange manège. Mais tout est calme. Caldeyrac abrite surtout des personnes âgées qui ne se lèvent guère tôt, profitant de la douceur des draps avant d’entamer une nouvelle journée. Puis, soudain, je découvre dans l’épaisseur du mur circulaire une échelle de fer rouillé qui descend à la verticale et paraît s’arrêter devant une cavité sombre qui débouche à peu de distance au-dessus de la nappe d’eau. Je suis chaudement vêtu, ma torche est quasiment inépuisable, mon courage est inentamable, aussi, après avoir fait glisser les planches de manière à ce qu’elles obstruent à nouveau l’ouverture du puits, je commence ma descente.

   De temps en temps, la petite ritournelle « OOOHHÉÉOOOHÉÉ » vient frapper mes tympans et m’encourage à poursuivre ma quête. Les barreaux sont glissants, aussi dois-je bien assurer mes chaussures de géologue sur chaque montant, m’agripper solidement afin de ne pas chuter. Maintenant, me voici arrivé au niveau de la cavité que j’observais depuis le cercle supérieur du puits. Je balaie les parois du faisceau de la lampe torche. Tout est de calcite blanche, immaculée et c’est un peu comme si je remontais en un temps originel, peut-être celui de ma naissance et au-delà. Le boyau est plutôt étroit, aussi ne puis-je avancer que courbé, évitant les filets d’eau qui courent partout, les crevasses, les espèces de moignons qui, ici et là, sortent du long couloir avec des allures de visages menaçants. Puis voici que cela s’ouvre, que cela s’éclaire. Devant moi un plafond immense avec les hallebardes de ses stalactites, les excroissances de ses stalagmites aux formes si variées, si figuratives, avec leurs draperies translucides. Mon regard grimpe le long d’une immense colonne. Tout là-haut, un œil rond par où se laisse voir une trouée de ciel clair, un azur délavé qui tremble dans la lumière. Je ne sais me décider, choisir entre un aven qui débouche en plein jour ou bien l’ouverture d’un puits et l’eau, ici en bas, qui peut être recueillie par d’invisibles habitants. J’arrive à un étrange carrefour, un genre d’étoile comme on en trouve dans la Forêt de Saint-Germain-en-Laye, Etoile de la Muette, Etoile du loup, ces layons qui partent en faisceaux dans toutes les directions de l’espace. Je ne sais où aller mais me laisse guider par la voix, toujours lointaine, toujours modulée, pareille à une comptine d’enfant ne jouant que sur les voyelles « OOOHHÉÉOOOHÉÉ ». C’est étonnant combien je suis inquiet et rassuré à la fois, comme si j’entendais une voix familière venue de l’autre côté du monde, me demandant de venir à sa rencontre.

    Maintenant c’est un genre de sentier lumineux qui s’étend devant moi, en pente douce, des puits de lumière par lesquels la clarté tombe dans le monde d’en bas. Ils me font penser à ces oculi du Canal Saint-Martin, à cet étrange clignotement qui surprend les visiteurs embarqués sur des péniches. A ma droite, une sorte de canal où court une eau claire. De loin en loin des barrages de moraines font des lacs où viennent s’alimenter les puits. Oui, les puits car à chaque cercle de lumière correspond un bâti reposant sur la terre ferme. A intervalles réguliers j’entends le sourd bruit des seaux qui cognent l’eau, se remplissent, puis le bruit de chaîne s’enroulant sur la poulie, puis un éclair lorsque le récipient rencontre la flamme vive du jour. Ici donc, au-dessus de ma tête, des Existants viennent puiser de l’eau pour la boisson, la cuisine, sans doute pour la toilette aussi.

   Je marche très longtemps dans ce clair-obscur, mon visage s’illuminant en cadence des flaques de clarté qui le visitent à chaque passage sous la cavité creusée dans la roche. Jusqu’ici je ne pouvais nullement imaginer tout ce riche réseau souterrain, ses ramifications infinies pareilles à des rhizomes dans la nuit profonde de la terre. Mon démon de la géologie a bien vite fait de les baptiser, ces puits. A chacun je confie le nom d’un puy : puy des Marais, puy de Goulvy, puy de l’Espinasse, suc de la Louve, puy de Tressous, puy de Nugère. Bien sur je sais que les puys d’Auvergne sont des élévations, des cônes se jetant dans l’eau infinie du ciel. Mais par un simple jeu d’homophonie, joint à un jeu imaginaire, j’inverse les valeurs, je ne garde du puy que le creux de son cratère, je le métamorphose en un cercle de pierre que je destine aux besoins des hommes. C’est un peu comme d’être magicien dissimulé par les plis de terre et d’offrir aux Vivants cette inépuisable provende qui est le suc même de leur chair.

   Ma torche, vacille parfois, puis reprend de la vigueur. Sous terre on n’a nullement conscience du temps. Le temps des horloges a disparu, remplacé par le temps des pulsations cardiaques, par la mesure de mes pas, par le halètement de mon souffle. La voix, qu’un instant j’avais presque perdue, la voici qui revient à moi avec un troublant coefficient de présence. C’est comme si elle murmurait à mon oreille une chanson d’autrefois qui aurait été ensevelie sous la cendre des jours. «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», puis à nouveau « HHHÉÉÉOOOHHHÉÉÉ », si bien que je jurerais être sur le point de découvrir un secret. Un bruit de chaîne au-dessus de ma tête. Le grincement d’une poulie. Une cruche de terre vernissée remonte vers la surface. J’aperçois la gueule claire du puits avec l’échancrure qu’y dessine la cruche. Une échelle de fer. Je gravis les marches une à une. Des gouttes d’eau chutent de la margelle et parfois mes yeux en sont remplis.  «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», maintenant le son provient de l’extérieur, me hèle vers ce que je pense être une sorte de fête. Je viens de franchir les dernières pierres qui ruissellent de rosée. Je dois mettre mes mains en visière afin de ne pas être ébloui. Au-dessus de la margelle j’ai pivoté, regardant les ténèbres du puits. Tout au fond la teinte d’argent de la feuille d’eau. C’est un miroir qui me renvoie mon image. J’articule clairement, distinctement, avec des modulations dans la voix mon incantation au monde de l’eau «OOOHHÉÉOOOHÉÉ» ,encore une fois «OOOHHÉÉOOOHÉÉ», encore une fois «OOOHHÉÉOOOHÉÉ».

   Comme c’est curieux. En un instant me voici redevenu l’enfant que j’étais vers l’âge de huit ans. Je viens de puiser une cruche d’eau pour la table. Près de moi la citerne où nagent les carpes rouges et noires auxquelles je jette des miettes de pain qu’elles happent goulument. Je passe tout contre le vieux magnolia chargé de pétales qui embaument. Je traverse la rue. En face, ‘La Petite Maison’, celle de mon enfance avec sa marquise de tuiles, son marronnier planté dans le jardin, la couleur rouille de ses volets. Je pousse la porte de la cuisine. Mes Parents sont à table. « Eh bien, Jacques, tu en as mis un temps pour puiser une simple cruche d’eau ! On te croyait parti pour un autre monde. À la bonne heure, nous te retrouvons, et avec une belle eau fraîche en prime. » Ma Mère remplit les verres qui font un tintement de cristal en se choquant. Nous sommes tout simplement heureux. « Si mes Parents savaient d’où je viens », pensais-je en répondant à leur sourire. C’est si loin dans le temps, si loin dans l’espace. Oui, si loin !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 juin 2020 5 19 /06 /juin /2020 08:28
Sous les fourches caudines.

"Souricière à mirages".

Œuvre : André Maynet.

Être hors-sol.

C’était ainsi, il fallait avancer dans la poussière de sable, au milieu des tornades de chaleur, envelopper son visage du linge blanc du taguelmoust, plisser les yeux, retenir sa respiration, devenir légère comme le criquet pris dans les mailles fibreuses de l’harmattan, sentir son corps devenir cette pure abstraction, cette ligne flexueuse à mi-distance du ciel et de la terre, cette manière de flottement qui ne serait jamais accompli que du centre de ses propres sensations. Il fallait être hors-sol et le demeurer tant que vous visiterait l’écume du rêve, là, à des milliers de lieues du réel, où ne flottaient que des idées, des pensées, de simples intellections affairées d’elles-mêmes.

Au milieu des dunes.

Ici, au milieu des dunes, parmi leurs souples oscillations, leur immobile progression, une jeune femme du doux nom de Sibylle - cette pourvue du don de prophétie -, marche au-devant d’elle-même, son corps la suivant à peu de distance, pareille à une ombre, à une nuée grise attachée à un mystérieux cheminement. L’air est une toile compacte faite d’un tissage de grains de sable, de pliures de vent, de fragments de réminiscences venues du plus loin de la mémoire. Ici, nul besoin d’évoquer la force illuminante de la foudre, de se pencher sur la dépouille d’animaux sacrifiés pour déceler ce que sera l’avenir, en deviner la couleur, en dessiner l’essence. Il suffit d’avoir séparé son corps de son esprit afin que ce dernier, enfin déliré des entraves de la matérialité, puisse s’affranchir de toute contrainte et vogue librement dans l’espace infini des délibérations ouraniennes. Se projeter dans l’heure qui vient, dans le jour qui s’annonce au loin, dans la minute qui grésille d’impatience est ceci : se sustenter à l’aune de sa propre liberté et fixer de ses yeux de braise ce qui apparaît, tout là-bas, au bout du long tunnel noir que déchire l’arche brillante d’une vérité. Nulle autre voie que de déciller longuement ses yeux, de les laisser se confronter à cela qui surgit, ou bien la noirceur d’une aporie ou bien l’étincelle d’une connaissance, la flamme d’une beauté. Avenir : une maille à l’endroit qui nous dit l’ouverture du monde, sa merveilleuse image, sa libre disposition à s’affirmer dans la clarté ; une maille à l’envers qui est sa face cachée, le revers d’une fortune, une plaie de l’âme, la perte d’un avoir, la dissimulation d’une pépite dans l’obscur de la roche, sans doute cet inconscient qui nous ôte la vision des choses pour la mettre au secret.

Sibylle en sa nudité.

Dans la lumière de porcelaine, sur la toile de fond de l’inconnu, Sibylle avance dans la pure verticalité qui la fait être. Elle s’est débarrassée de la complexité du long taguelmoust, a abandonné la vêture blanche qui emmaillotait son corps. Elle avance, bien droite, campée sur l’échasse double de ses jambes. La fente discrète de son sexe repliée sur la mystérieuse colline du mont de Vénus. Son abdomen de neige est pareil à un toboggan sur lequel glisserait la discrétion du temps. Cavité du nombril, ovale à peine parvenu à maturité comme pour dire la naissance latente, le bientôt surgissement sur la scène du monde. Les deux boutons de la poitrine, minces rubis que la modestie éteint de la cendre de sa touche à peine proférée. Tiges des clavicules sur lesquelles repose le masque blanc de la tête que recouvre le buisson hauturier des cheveux. Et les yeux, le nez, la bouche, à peine quelque ponctuation pour dire la présence humaine, sa belle déclinaison dans l’ordre du percevoir, du ressenti, ces ondes longues qui, longtemps, font leur ondoiement dans le massif de chair après qu’un son, une image, un langage en a touché la sublime silhouette.

Lampe-tempête.

Et les bras, ces étranges péninsules qui font des mains les récifs les plus avancés de notre rapport aux choses. Les mains, objets artisanaux qui façonnent notre relation au préhensible, à l’Autre surtout que nous effleurons, parfois pétrissons comme si nous souhaitions en faire une terre annexée, un territoire prolongeant le nôtre afin que nous ne demeurions orphelins, démunis avec le bâton des doigts serrant le vide et la perte à jamais. Et cette lampe-tempête qui diffuse sa blanche clarté, qui fait sa boule de brillant mercure, qui fait rayonner autour de soi cette manière de subtile aura, qui est-elle ? QUI ? Oui, car elle n’est pas une chose ordinaire, un simple lumignon dont on s’enquerrait afin de percer la nuit et tracer l’ouverture par laquelle on s’immiscerait dans l’antre multiple du monde, cette caverne d’Ali Baba encombrée de monts et merveilles, de coffres secrets, peut-être de pièges et de « souricières à mirages ».

Individus de l’abîme.

Cette lampe est, à l’évidence, le fanal de l’esprit, le lumignon de la conscience. Pour cette raison parlions-nous, précédemment, d’une séparation du corps et de l’esprit. Corps dans sa pure présence verticale, esprit-conscience porté au-delà de la tunique humaine afin de témoigner, mais aussi de voir plus loin que soi, dans ce futur qui nous constitue à chaque instant, trille, égrènement des secondes dont nous ne percevons que le ruissellement rapide en notre fond, puits oublieux, eau noire que n’illumine guère le cercle signifiant de la margelle. Car nous sommes des êtres de la profondeur, des individus de l’abîme que n’aborde guère l’effervescent contact de l’esprit avec la réalité pour paraphraser Pierre Reverdy. Ce que, toujours, nous cherchons à savoir, c’est cet absolu, ce réel primordial dont tout poème est la mise en forme, le diamant par lequel nous accédons à l’arête tranchante de ce qui est essentiel et constitue nos propres fondements, à savoir cette temporalité qui nous amène à notre propre être et, d’une façon coalescente, à l’être-du-monde, cette heure qui nous traverse et, s’effaçant continuellement, nous porte en avant de nous. Sibylle, que nous regardons, comme fascinés par tant d’énigmatique présence, est cette Visionnaire qui nous invite au voyage de l’être. Son corps est pure hypothèse qui ne tient qu’à l’aune de cette lumière aurorale qui la révèle et invite les Voyeurs que nous sommes à procéder à l’inventaire de nos paysages corporels qu’ourle la lumière d’une connaissance différée des choses puisque le réel est tissé de cette nécessité même qu’il détruit sa construction babélienne à mesure qu’il l’édifie. Lumière-ombre-lumière-ombre, surprenant clignotement qui, en réalité, n’est que l’écho de nos propres clignotements, de nos humaines dialectiques, inspir-expir, diastole-systole, flux de l’amour-reflux de la mort.

Corps-mirage.

Cette image, au travers de ses symboles, pose simultanément le problème philosophique de la liberté. Corps-mirage, corps-illusion provisoirement endossé qu’ignore la conscience, tant celle-ci est mobile, sans attache, indéterminée, voguant à la vitesse des comètes. Notre corps n’est-il que cette forme constamment livrée à la rébellion existentielle alors que notre esprit serait pure décision ontologique hors de portée de notre savoir ? Avançant dans le désert, comme cette sublime Apparition, nous voyons des montagnes bleues, des villes blanches où règnent des princes et des princesses, des forêts peuplées d’animaux édéniques, des sources faisant jaillir du sol des myriades de bulles légères. Alors nous déployons nos bras, tendons nos mains mais il ne reste jamais au creux de nos paumes qu’un peu de sable gris, des pliures d’ennui, des sautes de vent insaisissables. Notre esprit n’a su s’emparer à temps ce qui s’illustrait comme la forme d’une félicité, ces éternels mirages que sont les choses, qui s’évanouissent dans la matière impalpable du lointain.

Fourches Caudines.

Et ce puits africain, cet emmêlement de bois éoliens usés, est-il le signe d’un possible ressourcement ? L’eau est si loin qui fait sa lueur d’amphore antique. Ou bien est-elle la parution métaphorique de ces Fourches Caudines qui nous rivent à demeure et nous ôtent toute liberté ? Qui, parmi les Egarés sur Terre a le savoir de cette énigme ? Qu’il nous délivre donc de ce doute. Notre éternité humaine est à ce prix !

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