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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:46
Celle qui songeait.

« Voyage onirique ».

Œuvre : Douni Hou.

 

 

 

 

Une tache de fuchsia.

 

Combien il était étrange de voir Songeuse flâner dans la ville à la recherche d’on ne savait quoi. Elle semblait ailleurs. De ses pas légers comme la plume elle touchait à peine les dalles de ciment. Manière de sustentation dont elle semblait vivre de l’intérieur comme si un alizé gonflant sa peau y avait produit une subite élévation, une avancée à la limite d’un retrait, d’une parenthèse définitive. Alors on se dissimulait derrière quelque arbre dans l’espoir de l’apercevoir, peut-être de percer son secret. Ce que l’on voyait à contre-jour de la lumière, ceci : une silhouette pareille à une esquisse au plomb sur un parchemin, les cheveux en minces ruisselets au-dessus de la tête, un front de porcelaine, des yeux couleur de lagune, du rose aux joues aussi discret qu’une tache de fuchsia dans la levée de l’aube, un cou ombreux, un buste nu, les deux frêles bâtons des clavicules, l’ébauche d’une poitrine menue qu’un bras discret venait protéger d’une hypothétique intrusion, un linge à plis ceignant ses hanches. Mais ce qui surprenait le plus, ce n’était nullement cette nudité qui eût pu offusquer un esprit janséniste ou bien un anachorète en contemplation. Elle était si discrète, si évanescente que cette apparition était naturellement vêtue de sa simplicité, de sa vérité. Jamais on ne s’étonne de l’authentique, toujours du saugrenu, de l’inconcevable, de l’outrancier.

 

Comme une pluie diaphane.

 

Avancer dans les rues, portée par le souffle printanier n’était pas un problème. Ce qui interrogeait bien davantage, c’était cette sorte d’écho, de réverbération qui s’attachait au corps de Songeuse comme la pluie diaphane noie les paysages d’Eire ou d’Ecosse dans une continuité sans faille. Eau mêlée à la pierre, pierre pénétrée d’humidité jusqu’en son sein. Ce qui laissait les Passants dans une hésitation infinie, c’était ce double que Songeuse entraînait derrière elle comme si une discrète aura l’avait dématérialisée, comme si un corps astral en était la fuyante émanation. On regardait Rêveuse et, en même temps, on avait ce beau dessin tracé au crayon, pareil à un subtil tracé d’Ingres, tête légèrement inclinée dans une grâce impalpable, yeux imperceptibles, bouche à peine entr’ouverte, peut-être sur le seuil d’une profération. Mais on n’était sûr de rien. Pas même de ce lourd silence, de cette gangue de plomb qui scellait tout dans un impénétrable mutisme. Impression à la limite du traduisible qui disparaissait à même ce vigoureux contraste, cette insoutenable tension qui résultait d’une fragilité adossée à l’obscurité, à la densité d’un indéchiffrable hiéroglyphe. Et puis cette attitude inclinant à ne paraître que dans l’absence, la divergence affirmée des regards, l’effacement des traces de la vie, ce bourgeonnement rose de l’être coïncidant avec sa propre image alors que son double, décoloré, poncé par la lumière, semblait procéder à sa propre biffure. Combien tout ceci était troublant, combien ceci donnait à penser à l’antichambre d’une mélancolie, peut-être à l’existence d’une schize divisant le moi en deux parties distinctes, l’une consciente, l’autre engluée dans un inconscient qui faisait signe en direction d’un inconcevable effacement, d’une proche disparition. On voyait celle qui était là devant soi et l’on se disposait, déjà, à s’absenter de soi, par pur mimétisme, par souci d’altérité, par devoir d’humanisme.

 

Une petite madeleine.

 

Cependant, il y avait une autre interprétation à faire surgir de cet inhabituel tableau. Onirique, dans sa posture double était peut-être, seulement, la mise en image de cette étrange réminiscence proustienne, cette appartenance au passé que suscitait, soudain, la remémoration d’un fait ancien au contact d’une expérience fondatrice d’une nouvelle façon de comprendre son singulier destin. Qu’avait donc vu Rêveuse qui la projetait dans cette arrière-cour des jours anciens où sa silhouette de jouvencelle, peut-être d’enfant, s’allumait dans l’antichambre de son corps ? Quelle petite madeleine qui l’installait dans le lointain Combray d’une Tante Léonie lui servant cette mince friandise qui serait comme un séisme intérieur, une lézarde par laquelle, rejoignant son passé, réunir deux bouts d’une fiction disjointe par l’incontournable décision du temps ? Etait-elle au moins alertée de cela qui se tressait en sourdine et inonderait sa vie d’une joie jusqu’ici inéprouvée, dissimulée dans quelque faille de la mémoire, oubliée dans la spirale d’une sensation ancienne ? Pouvait-elle formuler, au moins dans une manière d’approximation, ces merveilleuses pensées dont le narrateur, dans Du côté de chez Swann, faisait son miel avec la belle intuition littéraire que l’on sait : «…et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées».

 

Corps-palimpseste.

 

Mais si le sentiment de la durée n’est donné ni par l’oublieuse mémoire, ni par quelque construction intellectuelle, pas plus que par une subite illumination qui viendrait éclairer un esprit embrumé par le rouage complexe des jours, seul le corps est le dépositaire de ces heures, de ce temps perdu que l’on ne retrouve jamais qu’à éprouver, à même le massif de son corps, à même la densité de sa chair, au travers de ce tressaillement, de cette résistance dont nous parle l’auteur de la Recherche. Car, en tout premier lieu, nous sommes un roc biologique au travers duquel transitent toutes les mouvances de notre exister, toutes les empreintes qui font de nos heures ce tissage de la réalité dont nous ne percevons plus le nébuleux emmêlement des fils. Et pourtant nous sommes fusionnés, infiniment reliés, ne serait-ce que par l’eau de nos cellules, l’air de notre respiration, le sang de nos veines. Notre corps est le palimpseste où, chaque seconde qui passe inscrit les mots de la fable dont nous constituons le texte. Tout comme nos cicatrices sont les témoins des accidents événementiels qui nous ont affectés, la superposition symbolique de nos radiographies corporelles est la représentation plurielle des scansions de nos extases temporelles. Infini emboîtement d’images, succession de mises en abyme dont chaque nouvelle efface l’ancienne, ne laissant plus subsister que la trace de surface, les strates révolues se dissolvant dans les plis du temps.

 

Voyage onirique.

 

Cette proposition iconographique que nous offre Douni Hou est infiniment précieuse en ceci qu’elle rend visible un phénomène habituellement occulté à notre regard, celui des esquisses successives dont, présentement, nous ne dévoilons plus que la plus accessible, à savoir celle de l’instant, ici et maintenant, dans son incoercible et éphémère donation. La temporalité a ceci de particulier qu’elle ne se livre qu’à se retirer dans le moment même de son surgissement. De là notre désarroi. De là notre impatience à happer tous les désirs qui scintillent à notre porte. De là notre inclination à nous ruer sur tout ce qui fait signe et s’annonce comme une chance supplémentaire d’échapper à la fin qui nous guette comme un voleur dans la nuit. L’habile dépliement corporel mis ici en scène constitue, non seulement une variation plastique sur un sujet somme toute classique, mais se laisse apercevoir en tant qu’allégorie métaphysique. Partant d’un réel palpable, facilement préhensible, elle nous invite à regarder en avant de nous, en arrière de nous, afin que, pourvus d’un regard ontologique adéquat, nous renoncions à feindre de vivre, à affecter d’exister alors que la seule réalité qui devrait jamais venir à notre encontre et nous questionner en notre fond est d’être et seulement d’être car tout le reste, toute fioriture, tout prédicat apposé sur cette vérité fondamentale n’est que processus de diversion et poudre aux yeux. Ceci, tous nous le savons. Tout comme Rêveuse, Songeuse, Onirique dont tous les masques et variations onomastiques ne dissimulent rien d’autre que la recherche de cet être-au-monde par lequel nous faisons trace sur les chemins de fortune qui, un jour, nous furent assignés.

Tout « voyage onirique » est cette ultime tentative de se rejoindre en un lieu qui réalise notre unité. A la Recherche du temps perdu correspond cette image ancienne qui rôde alentour sans faire de bruit. A la notion du Temps retrouvé correspond la synthèse qui, dans un seul empan de la pensée, une seule visée de la mémoire, une unique fusion des sensations, harmonise celui, celle que nous avons été avec, celui, celle que nous sommes dans le présent qui nous rencontre. Puisque, aussi bien, Être et Temps sont les deux pôles qui sont coalescents, qui toujours nous traversent quand bien même nous affecterions de ne pas nous en apercevoir. Ce que l’existence dissimule dans les convulsions de la contingence, l’art nous le restitue au centuple. Il n’est que de regarder ! La joie, toute joie, n’est que de bien voir.

 

 

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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 07:44
In-présence du temps

 

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

Le seuil est immobile

Vois-tu

Qui ne profère plus rien

De TOI

Il énonce son langage

De pierre

Une longue mémoire

Qui s’use aux carrefours

Des vents

 

L’horizon est libre

Il file là-bas

Vers les brumes bleues

Du causse

Où es-tu que je puisse

Deviner ton corps 

Où ton esprit

Que je l’emplisse

De joie 

Où ton âme 

Vibre-t-elle tel le diapason 

A-t-elle des ailes

Et part-elle pour des cieux

Que jamais je ne connaîtrai 

 

Le seuil est immobile

Je l’ai habillé

Du souvenir de TOI

J’y ai posé quelques larmes

En guise d’obole

J’y ai deviné l’empreinte

De tes pas

Une onde si fragile

Elle tremble

De ne plus être

 

Le seuil est immobile

Pareil à un temps

Sans racine

Le jour s’y englue

Tel l’insecte

Dans la toile

 

Dis-moi l’éclatante nécessité

De vivre

Dis-moi la feuillure de l’heure

Son indéfectible attente

Dis-moi encore et toujours

Les contours de ton être

 

Le seuil est immobile

En deuil de TOI

Comment pourrait-il

En être autrement 

Le grain serré de la pierre

Se désespère

De ne plus être frôlé

Tes sandales si légères 

S’y posaient

Dans la méditation du jour

 

La chambre est vide

Qui fait son curieux gonflement

Qui appelle et puis se tait

Tout s’y dissout

Et plus rien n’y paraît

Que le vide

 

Partout où tu as posé

Tes doigts

Je les ai posés

Partout où tu as imprimé

Tes lèvres

J’ai imprimé les miennes

Partout où ton regard

S’est porté

J’ai laissé errer le mien

Il était un lieu sans amarre

Un lieu de pure perdition

 

Sur la route

Qui glissait au loin

Je t’ai accompagnée

L’ajointement soudain

De nos mains

Était-il le scellement

De nos âmes 

Ou bien un étrange rituel

Que nous savions

Le dernier 

Où bien était-il

L’antépénultième

 

Ta voiture blanche

Au long capot

L’éclat de ses chromes

Les points rouges de ses feux

Ont longtemps vibré en moi

Ils ont creusé un puits

D’innombrable attente

Aussi le fil des heures

S’égrène-t-il lentement

Il fait son bruit

De gouttes claires

Dans la nuit d’une crypte

 

Partout où tu viendras

 Je viendrai

Sur la courbe bleue

Des planètes

Dans les yeux révulsés

Des étoiles

An sein même

De mes rêves lapidaires

Dans la gemme

De mon cœur

Où se fige la braise éteinte

De mon sang

 

Vois-tu n’aies nul regret

Ma souffrance est

Un plus grand don

Que ne l’était ma joie

Car à trop m’inonder

Elle te rendait invisible

Du sein de ma douleur  

Tu bourgeonnes et éclos

Semblable au bouton de rose

Qui se dépliant

Apporte l’être au monde

Qu’il visite

 

 

Partout où tu seras

Je serai

Aurais-je d’autre raison

De vivre

Que celle-ci 

 

Toujours les gouttes

S’assemblent

Qui font les ruisseaux

Ils coulent sous des berceaux d’ombre

Rejoignent d’autres tresses d’eau

Se jettent dans l’estuaire

 

Quel est donc celui

Qui t’accueille

Seras-tu au gré des jours

Qui viennent et vacillent

Différente de cette buée

Pliée aux choses

Et qui leur donnent

La gloire de vivre

Autre chose

 

Ne réponds pas surtout

Seul le silence sera

Le reposoir

Des amours qui furent

Et qui désespèrent de visiter

Le lieu de leur native rencontre

 

Le seuil est immobile vois-tu

Il est la parole retenue

Qui n’attend

Que de parler

Oui de parler

De TOI

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:59
Sur la lisière de l’être.

 " The dark side ".

 

   Hier soir, à la tombée de la nuit,

   le Cap Blanc Nez, à l'horizon le Cap Gris Nez

   et...des nuages noirs...

 

   " Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ".

   Spleen et envie de printemps...

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   JOUR.

 

   On marche le long de la côte. On respire. On emplit ses yeux de la lumière des embruns. On enfonce ses semelles dans la croûte de sable. Parfois des Errants au loin avec leurs gestes de camelots, leurs cris pareils à ceux des freux. Avec leurs envols tels la pluie de rémiges des grands albatros. Clarté qui tombe du ciel en de longues cataractes. Bruits divers, ils glissent sous la lame d’eau. Le monde est agité. Le monde est pluriel qui déplie sa roue de paon. Polychrome, prolixe. On dirait le carrousel d’une fête foraine avec sa grande loterie, ses montagnes russes, ses pommes d’api nappées de caramel rutilant. On rit et chante aux terrasses des cafés. On aime dans les chambres où coule le jour en tresses liquides. On festoie partout, dans le ventre des tavernes, sur l’aire lisse des plages, sur les terrasses de pierre d’où se laisse voir la courbure immense des choses. Clameur pareille à des jeux dans une cour d’école. Certains lisent des romans de gare. D’autres boivent dans de grands verres du sirop d’orgeat couleur de néant. D’autres encore déclament les cantilènes de l’amour avec les yeux perdus au monde. Tout vit et prolifère sous la grande arche du cosmos sans que personne ne s’aperçoive du prodige de vivre. Ainsi vont les hommes embarqués sur un navire avec, à la proue, la trace scintillante du bonheur. Parfois du malheur. Mais on oublie. On boit. On aime.

 

   NUIT.

 

   Bruits qui se sont évanouis. On n’entend plus guère que le glissement continu, la rotation de la Terre, le chuintement de la mécanique céleste. Trajets de comètes avec leurs longues queues d’émeraude. Semis d’étoiles comme une nuée de sable poussée par le vent de la dune. Globe laiteux de la Lune qui rit aux anges et ne se préoccupe même pas du sort des Dormeurs abandonnés à leurs rêves d’écume. Les consciences sont au repos, cachées dans quelque pli du corps, inaccessibles. Les yeux sont vitreux comme ceux de momies antiques entourées du chant perdu de leurs étranges bandelettes. Les tiges des bras soudées au tronc du corps. Les pieds-tubercules enfoncés dans les nattes d’oubli. Respirations si inapparentes qu’on croirait avoir affaire à des gisants de pierre dans le jour avaricieux d’une crypte. Sont-ils morts ? Sont-ils vivants ? En partance pour une île imaginaire ? A bord d’un Radeau de la Méduse avec sa cargaison d’âmes en perdition ? Sont-ils encore figures humaines ? Projets ? Mémoires ? Passions éteintes en attente d’une résurrection ? C’est si terrible d’être là, couchés dans cette nasse d’illisibilité dont nul archéologue ne parviendrait à déchiffrer les troublants hiéroglyphes ! Alors on renonce à soi. On plie le bivouac. On se prépare à faire le grand voyage vers l’au-delà où sont les rivières d’argent, les lacs scintillants de brume, les jardins semés d’oiseaux multicolores et de grands animaux à la courbe aimable. On se dispose et on attend.

 

   ENTRE-DEUX.

 

   Jour : ouverture de la lumière.

   Nuit : fermeture de l’ombre.

  Jour : choses en leur apparaître, peut-être dans leur illusoire réalité, leur trompeuse apparence. Mais on ne choisit pas. On regarde et on boit les images, toutes les images.

   Nuit : dissimulation, secret. Invite de l’imaginaire qui supplée au manque du réel. Amplitude du rêve qui mêle et métamorphose choses, individus, espaces, temps. Déflagration des images qui disent en mode de représentation ce que, jamais, l’esprit ne pourrait concevoir. Immense liberté de la divagation onirique, à moins qu’il ne s’agisse, tout simplement, d’une aliénation. Pris dans la geôle des figues emmêlées l’être se dissout comme s’il était noyé dans un bain d’acide. Comment arriver à soi, se posséder, fût-ce de l’intérieur alors que les métaphores croisent leurs invisibles liens qui ligaturent les membres, cernent la tête des mailles étroites d’une folie à l’œuvre ?

Si belle la nuit qui diffuse sa mélodie invisible !

Si beau le jour qui revêt les choses d’un immatériel glacis ! Piège peut-être ? Oui, mais beau !

 Si beau l’entre-deux comme l’espace blanc qui sépare deux mots, deux notes de silence qui mettent en musique la symphonie du monde. Sans l’entre-deux, la césure, la pause, le retrait, le passage, la lisière, les phénomènes se dissoudraient à même leur apparence. Il n’y aurait plus de phrase, plus de texte, plus de langage et les hommes seraient des menhirs de pierre aux yeux vides, scrutant l’espace du Rien du fond de leur Néant.

   L’entre-deux : la forme sublime, l’opérateur qui fait passer du tout au rien, du rien au tout.

   L’entre-deux, le motif qui dessine l’être des choses en leur apparaître temporel.

   Le jour efface le temps dans la trop vive clarté.

   La nuit l’absorbe et le dissout dans le tumulte feutré de ses ténèbres.

   L’entre-deux hisse les choses de leur mutité à la force de son clair-obscur. Distance, différenciation qui isole et met en lumière les signifiants afin qu’ils parviennent au seul lieu où se puisse concevoir leur être, dans la plénitude de leur signifié. Faisant ceci, l’entre-deux opère la mutation de l’invisible en direction du visible. Tel mot qui demeurait inapparent, isolé dans sa consternante autarcie, voici qu’il se met à jouer en écho avec l’autre mot, son alter ego, qu’il résonne et commence à entonner le chant du langage. L’entre-deux se fait Artiste. Il prélève des teintes sur la palette : ici un noir profond, là un blanc étincelant. Il mélange et harmonise en une seule valeur de gris ce qui était illisible, inaudible. Et, miracle, voici que la toile se met à proférer, à initier le début d’une œuvre qui n’est encore qu’esquisse mais qui poursuivra sa belle sémantique à l’aune de la temporalité qui la traversera et la portera plus loin que n’auraient pu le faire deux notes isolées, ce noir mutique, ce blanc mutique semblables à des mimes sans parole sur la scène de la représentation humaine.

 

  LE DIT DE L’IMAGE.

 

   Cette belle photographie nous dit, précisément, cet entre-deux dont nous sommes en quête au seul motif de comprendre ce qui nous arrive, ici, en cet instant de notre traversée. Le « côté noir » tout en haut de l’image endeuille notre vision, la chasse de ce qui pourrait constituer une manière de lecture. Jamais on ne peut lire dans la chambre noire qu’annule l’obscurité. Alors on dirige la pointe de sa conscience ailleurs, là où un accueil voudra bien se montrer comme possible halte pour l’esprit. Nous voici au bas de l’image, sur cette grève qui ne dit son nom et nos pas s’égarent dans cette suie qui englue notre marche et nous rive au sol comme si notre cheminement n’avait plus de lieu où exercer sa volonté de conquête.

   Haut, bas de l’image : deux identiques apories dont nous pourrions ressortir exténués si nous demeurions en leur étrange pouvoir.

   Entre-deux de l’image : ici est la sublime déchirure du réel, la nappe de clarté, le rayonnement de la présence qui nous installe en un site d’immédiate saisie de ce qui se donne à voir. Une langue d’eau fait bouger son sillage d’argent depuis le rivage. Nous en suivons la douce modulation jusqu’au Cap Blanc Nez, puis, plus loin, dans le flou des brumes le Cap Gris Nez. Alors, combien nous sommes rassurés par ces polarités géographiques, ces noms que nous pouvons donner aux choses ! Combien s’éclaire le feu d’une joie intérieure !

 

Sur la lisière de l’être.

  Saint Jean-Baptiste à la fontaine.

  Le Caravage. 1610 ?

  Source : Wikipédia.

 

   Tout comme dans l’œuvre du Caravage, Saint Jean-Baptiste à la fontaine, le sens venait totalement du centre de l’image qu’encadraient deux zones d’ombre, ici, les deux Caps ne font signification qu’à être situés dans cet entre-deux qui les révèle en tant que ce qu’ils sont, une figuration qui tient parole et nous délivre des doutes et des incertitudes d’une vision obérée du monde. Là nous voyons clair. Là nous pouvons produire du langage. Là il nous est possible d’inscrire l’étincelle vive d’une poésie. Le poème n’est que ceci, le surgissement de l’éclair entre deux instances indigentes de la prose du quotidien.

   Alors nous pourrions dire la plaque de bitume de la mer où affleurent les écailles d’eau cernées de la phosphorescence des abysses.

   Dire la belle dérive continentale de ce Nez à la configuration humaine qui hume les fragrances des embruns.

   Dire la déchirure du ciel, cette eau en suspension, cette théorie des nuages pommelés qui, bientôt, basculeront pour que se poursuive l’éternel retour du même, eaux mêlées aux eaux dans un jeu circulaire infini.

   Dire l’obélisque dressant en direction du ciel sa flamme grise disant en mode oblique la douleur des hommes, leur étrange présence entre deux manifestations, l’une noire de deuil, l’autre blanche de naissance.

   Tout devient lisible dans cet intervalle. Aussi bien le génie de l’homme, sa couronne solaire, son flamboiement, aussi bien la tragédie de l’Histoire qui dresse souvent la stèle funeste de son impossibilité à être autrement que dans un confondant nihilisme agité par l’effondrement de toutes les valeurs.

   Dire sur ce site livré à la fureur du vent l’étreinte passionnée des Amants avant que ne les fauche le glaive du destin, ne les ramènent au néant les forceps de la nécessité.

   Dire notre désarroi lorsque, à la pluie mêlée de vent, se joint une infinie tristesse qui dissimule à nos yeux ce fragment de beauté dans lequel se projette la beauté du monde.

   Ce que le crépuscule donne à voir, cette incision du réel, l’aube la reprendra en son sein avant que le jour n’efface le mystère des choses. Notre mérite en tant qu’hommes, si cependant nous en avons un, c’est de nous questionner longuement sur cette faille de clarté qu’ourlent deux lèvres d’ombre. Comme si, allégoriquement, le paysage nous disait en termes contrastés, une note noire, une note blanche, le « côté noir » que toujours nous dépassons à glisser le coin de notre conscience dans la chair du réel. Peut-être n’y a-t-il plus beau voyage que celui-ci ?

 

 

 

 

 

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:57
D’elle nait le possible.

Messagères.

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

Effusion de source.

 

   C’était à peine si quelque chose se détachait dans le jour gris. Tout semblait aller de soi et nul ne se serait offusqué de sa propre présence, ici, sur la vitre claire du jour que nimbait un majestueux silence. On n’avait guère à faire pour sentir la vie battre en soi. Respirer doucement. Voir deux traits de vapeur fuser tout contre ses narines. Sentir le gonflement léger de sa poitrine pareil au lever de l’aube. Eployer dans le bonheur palpable ses rémiges ouvertes sur les vertus du vol stationnaire. Les formes de l’exister étaient naturelles. Les teintes se montraient dans la plus belle évidence qui fût. La cambrure du dos était ce golfe accueillant les grains de lumière tout comme l’estuaire le fait des flots apaisés avant que ceux-ci ne s’égayent dans le vaste océan. Tout était en liaison, tout se donnait sans nulle contrainte. C’était un camaïeu d’emboîtements logiques, la chute silencieuse du sable entre les lèvres libres du sablier. C’était le ruissellement d’une eau claire sur la paroi lisse d’une grotte de calcite. C’était le susurrement d’une confidence, là au creux du palais, avant qu’elle ne s’ébruite dans les mailles de l’air. Bouger eût été une offense à l’accueil des choses. Parler se fût immiscé identiquement à la déchirure de quelque étoffe dans le luxe d’un salon. Penser ne se pût imaginer que dans l’effleurement seulement, dans la levée délicate d’une efflorescence suivie d’une autre efflorescence. Comme si chaque chose appartenant à chaque chose, une étonnante osmose en eût été la forme d’apparition la plus exacte. Il est des instants où tout semble converger dans l’orbe de la joie, où les plaisirs sont un miel, un nectar coulant du ciel jusqu’à emplir en totalité les jarres des corps qui en deviennent intérieurement lumineuses, à la limite d’une phosphorescence. Comme si les parois de l’être, devenues subtilement poreuses, avaient essaimé au dehors la pure félicité, le sentiment d’un accomplissement parvenu au terme de son éclosion, bourgeon faisant sa corolle jaune dans l’orbe des certitudes. Rien d’autre à faire alors que de se disposer à sentir cette effusion de source parmi le lacis des mousses vertes et les rives aux rassurantes frondaisons.

 

Mouette.

 

   C’était une mouette tout droit venue des rivages atlantiques où soufflait la vapeur marine en douce nébulosité. Sans doute s’était-elle égarée dans les zones hauturières du ciel, tant et si bien qu’elle parvint dans cet étrange territoire sans nom, manière de Nusquama, de non-lieu où ne se percevait guère que la fragrance de l’Absolu et les exigences d’une pensée non gauchie par les agitations mondaines. Mouette, en étrange sustentation, semblait fascinée par Eclaireuse, par sa lampe-torche dans le rayon duquel elle se tenait, tant et si bien que sa tête menue prise d’effroi n’agitait plus que des idées vagues et sans intérêt. On ne tutoie pas l’Absolu, soudain, sans en être tétanisé pour des temps indéfinissables, sans doute pour l’éternité. Cependant, située au centre de la magie, elle ne s’étonnait ni de cette dernière, la magie (est-on jamais surpris d’un état qui vous transporte hors de vous au plein de votre enfance, au sein de l’expérience plénière qui fait de votre réminiscence l’épure d’une joie ?) ni d’elle-même dont le corps frappé de stupeur vibrait à l’unisson des étoiles sans même qu’elle en fût consciente. Elle n’avait rien à espérer de rien, ayant atteint une espèce de point fixe du bonheur, faveur que les humains poursuivaient à longueur de temps sans y réellement parvenir.

 

Eclaireuse.

 

   Eût-on demandé au dernier des hommes s’intéressant à l’esthétique de dessiner (en supposant qu’il fût habile en ce domaine) une femme dans son évidente beauté, qu’il aurait commis une telle œuvre dont le moins que l’on pouvait dire c’était qu’elle était la mise en image de ce Beau idéal qui avait tellement agité la tête chenue des penseurs antiques. En effet elle était cette beauté réalisée, cette si plaisante géométrie, ce sensualisme mis en acte, cette perfection descendue de quelque empyrée jusque sur la Terre (mais dans quel district, nul ne savait), pour dire aux hommes de bonne volonté que leur sort n’était pas tragique, que toujours se levait, à l’horizon du monde, quelque clarté guidant les Hagards en direction de Vénus, la Belle Etoile, dont, le plus souvent, il n’apercevaient nullement le signe amical, rivés qu’ils étaient sur leur chemin si semblable à celui de la Croix. Portaient-ils encore en eux, fichés au centre de leur tumulte de chair, l’épine douloureuse de la Chute ? Eclaireuse, au nom si délicat, si précieux, telle l’illuminatrice des jours à venir, se tenait dans la posture ineffable de la cambrure, arc tendu contre les flots du jour. Son corps était l’évidence faite chair, genre d’éphèbe dont on ne percevait même pas la nature du sexe, ce qui la rendait infiniment touchante, pareille à l’orée d’une grâce qui serait venue visiter le domaine des hommes. Dans sa main, au bout de son bras gauche replié à la façon du lanceur de javelot, elle tenait une lampe dont le faisceau semblable à une brume s’élançait en direction du ciel. Dans son lumineux parcours, comme naissant de sa subtile énergie, Mouette apparaissait fixée dans son vol. L’image qu’elle donnait d’elle était celui d’un oiseau qui aurait été cloué contre l’ouate de l’air par les soins d’un habile taxidermiste, peut-être même façonné par les doigts d’un invisible démiurge. Ou bien elle était le sujet de l’une de ces habiles toiles symboliques qui n’imite le réel qu’à mieux le dépasser. Ou encore elle était simplement l’Idée platonicienne dans sa dialectique descendante, encore tout illuminée de sa vision de l’âme dont elle s’étonnait encore qu’elle pût réellement exister. Quoi qu’il en fût des hypothèses plus ou moins fantaisistes, elle était cette exception faisant dans l’espace sa trouée de félicité.

 

La Lampe.

 

   Mais, maintenant, après avoir interrogé le domaine des existants, l’oiseau, la jeune femme, pouvait-on en faire autant du simple objet ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? », disait le poète Lamartine citant pêle-mêle à l’évocation de son Milly natal, montagnes, vallons, saules, vieilles tours, murs noircis, fontaine, chaumière. Une montagne éprouve-t-elle des sensations ? Un vallon est-il sensible à des sentiments ? Des saules pensent-ils ? Bien évidemment tout prêterait à sourire si ces évocations n’étaient que prétexte à poésie. Mais, pourtant, ne s’agit-il que de cela ? N’y aurait-il rien d’autre à apercevoir qui pourrait sourdre de la texture même de ces vers ? Le Poète nous fournit la réponse à l’initiale du dernier quatrain : « Chaumière où du foyer étincelait la flamme… » C’est au cœur même du foyer, dans l’étincellement de la flamme que se concentre toute l’énergie des « objets ». Sans cette belle lumière fondatrice d’un être ils ne seraient rien qu’un assemblage de roches, des ramures s’ébrouant dans le vent, des accumulations de pierres en ruine. Tout ce qu’une lourde matérialité vient obérer d’une possibilité d’exister, un seul vers en restitue le vivant emblème en raison de sa force sémantique et symbolique.

 

Tout se met à rayonner.

 

   Et, à partir d’ici, il s’agit de retrouver l’image et de l’approcher selon la grille de lecture lamartinienne. Cette lampe qui menaçait de sombrer bien vite dans l’oubli des choses contingentes, la voilà soudain investie d’un pouvoir nouveau, celui d’éclairer, donc de donner sens, de porter au jour tout ce qui se trouve dans l’axe de son rayonnement. Identique métamorphose à celle qui touche montagnes, vallons, saules qui sortent non seulement de leur habituel anonymat mais se vêtent des habits de personnes réelles, douées de conscience et des infinies valeurs qui transcendent ceux qui en sont atteints.

   Tout se met à rayonner, à tenir le dialogue de l’ouvert, de l’infiniment disponible, tout inaugure le possible dont la corolle se déploie à la mesure de cet incroyable événement. Non seulement la lampe ne peut plus se ranger au rang des ustensiles purement immanents, mais la voilà douée d’un prodigieux pouvoir. Tout simplement d’amener le réel à son être.

   Revenons un instant à la fiction. Tout est encore dans le gris avec cette lame plus claire au bout de laquelle Mouette semble immobilisée pour le temps des temps. Comme une Forme immuable attendant d’être décryptée, reproduite dans le sensible pour le plus grand bonheur des âmes qui seront en état d’effervescence à son contact. Concentrons notre attention sur la main gauche d’Eclaireuse et intimons-lui l’ordre d’éteindre la lampe. Progressivement. C’est d’abord une teinte foncée pareille à de l’anthracite. Puis c’est du graphite avec encore quelques reflets de clarté. Puis c’est du charbon, dense, sourd, pareil à une veine au fond d’un puits de mine. Nous tâchons de voir mais nos sclérotiques sont de bitume et nos pupilles sont des orifices occlus par où n’entre plus nulle lumière, où ne s’éclaire plus nulle signification. Eclaireuse n’est plus qu’un lointain souvenir, Mouette un point indistinct à l’horizon illisible du monde. Or, ce qui ne s’inscrit plus que dans la mémoire, ne s’archive que dans les plis du souvenir, tout ceci N’EST PLUS, tout ceci s’est évanoui en même temps que disparaissait le beau trajet de la flamme initié par la lampe puisque, aussi bien, toute lumière est ceci qui brûle et porte au devant de nos yeux l’exception de vivre. Cette image, un instant, en aura été le sublime révélateur. Lumière, être : une seule et identique chose, un seul et identique prodige dont cette image assure la belle présence et l’assurera à jamais. Toute œuvre empreinte de vérité implique sa propre éternité. Mais cette dernière remarque était inutile puisque VOUS LES REGARDEURS, savez ce qu’être éclairés veut dire !

 

 

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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 18:56
Au creux de la présence

 

                         Aquaticum -14-

                Lac De Buzerens À Bram

               Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Vois-tu, Sól, j’ai, pour un temps, quitté ma retraite, là-bas sur les hauts plateaux où ne souffle que le vent, où ne poussent que les pierres. Certes je ne suis pas si loin mais, ici, tout me dépayse, tout me rend à moi-même dans une manière d’étrangeté qui me satisfait plus qu’elle ne me désole. Il est parfois si utile de rompre avec ses habitudes, d’introduire une césure dans le dôme uni des jours. C’est, soudain, comme une bouffée d’air frais, la survenue d’une lumière au ras des choses, la chute d’une ondée sur le sable d’une dune. Tout se montre dans l’insouciance, tout s’ouvre à la gaieté et les sentiers escarpés de la mélancolie consentent à devenir de simples métaphores d’une facilité de vivre. Le vent est une caresse. La pluie une eau lustrale. Le soleil (Ô combien Sólveig, toi dont le prénom signifie « chemin de soleil », tu es présente alors avec la force de ton éclatant sourire !), le soleil donc est pure joie. La brume devient la compagne des songes. Rien ne distrait de soi, rien ne déporte au-delà de sa propre silhouette, rien ne fait signe que dans l’accueil du simple et du présent.

   Ceci, qu’il faut bien appeler une « communion » avec le monde (oui, j’en conviens, la formule est aussi prétentieuse qu’impropre à combler le vide éprouvé en regard de toute altérité), un genre d’osmose qui ne s’impose nullement mais « coule de source », tout ceci devient si naturel que nous n’en percevons même plus l’insigne faveur. Imagine, Sól, je suis assis à ma table de travail, là sur le bord de ce lac (tu rirais de sa faible dimension, toi la Fille du Nord, de ses véritables mers intérieures), couvrant de minuscules signes d’encre la blancheur de la page. Toujours aussi graphomane, les lettres me traversent identiques à ces vols d’étourneaux, à ces nuées de brindilles qui envahissent le ciel, y dessinent la spirale d’un nuage, se fondent dans le paysage et nous pensons avoir été victimes d’une hallucination. C’est tout de même un constant étonnement que cette apparition-disparition en un seul et même mouvement dont nous pourrions penser que notre esprit en a été le seul ordonnateur. Mais voici que je m’égare, toujours cette tendance à la digression, à la broderie. On n’abandonne pas si facilement le métier d’écrire pour devenir observateur du réel, y décrypter des images, y déceler des sons, fussent-ils harmonieux. Cela travaille au-dessous de la ligne de flottaison du corps, cela fourmille de mots, cela demande à surgir du pli d’anciennes paroles. La réalité est-elle autre chose que la mesure babélienne de ce qui s’annonce à l’horizon de l’être ?

   Mais que je te dise plutôt le charme de cette petite bourgade languedocienne. Un village de maisons basses aux toits d’argile claire, une architecture circulaire autour d’une modeste église, le canal à proximité avec sa double rangée de platanes centenaires. Je ne me rends guère au village que pour y acheter du tabac, un journal, y flâner au hasard des rues, mais bien vite mon obsession me reprend, m’installe jusqu’à l’heure du couchant derrière ce pupitre de bois qui devient, tout à la fois, ma liberté et ma constante aliénation. Que fais-tu, toi, la Promeneuse du Grand Nord ? Toujours tes échappées en forêt, ta fascination pour le tremblement blanc des bouleaux, tes croquis sur tes carnets aux spirales de métal ? Je n’ai aucun mérite à t’imaginer, assise sur une souche, traçant à grands traits la poésie des lieux. Sans doute es-tu un elfe venu du plus profond de ce mystère sylvestre que ta nature réclame comme son aliment le plus essentiel ?

   Aujourd’hui je médite sur une image qui ne manque de m’interroger. Elle est si simple pourtant et son inventaire sera tôt fait : des cannes de roseaux que le crépuscule teinte de son aura dorée, une large échancrure qui dévoile une flaque d’eau aux reflets de platine, un arbre y projette son reflet inversé. Rien que d’ordinaire. Rien que de simple et posé  là devant à la façon d’une évidence. Et, du reste, serions-nous quittes de cette photographie à seulement archiver dans l’étrave de notre vision cette scène à la séduction pleinement bucolique ? Ne serions-nous pas en demande d’autre chose que sa figuration ne nous montrerait pas, comme si, toujours, le plein des choses différait de notre elliptique regard ? Nous sentons combien notre saisie est insuffisante, encombrée des pesanteurs de la routine, diffractée par de fausses perceptions, sous le boisseau d’une mémoire qui s’altère à mesure que le temps fuit en direction de la flèche de l’avenir. C’est de choses de ce genre dont nous nous entretenions dans la brume du Septentrion, la fumée conjuguée de nos cigarettes y tressait des cordes d’ennui. Comment en aurait-il été autrement ? C’est toujours un travail difficile que de questionner. Des meutes sombres s’y allument tels des oiseaux de mauvais augure noircissant le ciel de leur vol pléthorique.

   Tu sais combien il me plaît de m’abriter derrière mes réflexions, d’être en décalage avec le temps qu’il fait, l’événement qui se produit, de dissoudre la durée dans une manière de rêve creux, orné de mille fantaisies. Cette touffe de roseaux, cette innocente rumeur végétale, voici qu’elle devient la scène de l’exister, sans délai, avec la certitude de me trouver face à la seule hypothèse vraisemblable qui puisse être émise à son sujet. La haie de cannes, sa densité, sa verticalité, comment pourrais-je les considérer sous un autre angle que celui du destin qui nous échoit comme notre part irrémissible, non soumise au partage, un fardeau disent certains, une faveur objectent d’autres ? Pour ma part je ne saurais choisir d’une manière si radicale, tracer la ligne de partage entre les joies et les peines, les rencontres heureuses, les drames qui agitent la nappe souvent ténue du quotidien. Une véritable épreuve à laquelle seule notre subjectivité pourrait répondre, une altération de la vérité dût-elle y apparaître en filigrane. Car toute subjectivité est nécessairement entachée d’erreur. Mais qu’interroger sinon notre conscience ?

    Au travers de la croisée, parfois, j’aperçois le vol d’un canard, la tache noire d’un cormoran, la trace d’un avion dans le haut du ciel. Cependant ceci ne suffit pas à entamer le cours de ma rêverie. Les passants sont rares, ici, des pêcheurs vêtus de leurs cirés, des photographes en maraude, des amoureux échangeant une rapide étreinte. Maintenant, dans le calme de l’heure, les roseaux sont immobiles et nul bruit ne vient troubler la sérénité de ce lieu à l’écart de toute agitation. Un large cercle découpe la haie végétale (sans doute un braconnier y a-t-il tracé à la faucille le trou par lequel prélever quelque carpe ?), et voici qu’il me fait penser irrésistiblement à ces effractions qu’on pratique dans le réel afin d’y trouver les prémisses d’une vérité. Sans doute trop rares les coupures, sans doute incomplètes mais qui ont le mérité d’exister. Imagine donc une zone de lumière chaude, couleur de paille et d’or, sur le fond de laquelle se détachent les ramures d’un arbre. Eloigné mais rendu tangiblement présent en raison de l’éclaircie dont il procède. Identiquement à une brusque illumination de l’esprit au moment où se dévoile en son sein la révélation qu’il attendait, une réelle possibilité d’être, la résolution d’un problème, la parution au grand jour d’un souhait enfin réalisé. Ce qui était virtuel s’habille de chair, ce qui était illusion se met à rayonner avec la même insistance que l’abeille met à butiner la fleur, à en prélever le nectar.

   Alors, me diras-tu, cet arbre-vérité n’est-il pas le simple effet d’un reflet, une icône tremblante que la nuit reprendra bientôt en son sein ? Sans doute as-tu raison. Avant longtemps la chute de la brume, l’arrivée d’écharpes de nuit, tout noyé dans une indistinction native se soldant par une étrange équation mettant dans un rapport d’égalité la forme vraie et son ombre, le dessin accompli et sa trompeuse esquisse. Il est si délicat de démêler le vrai du faux, de reconnaître le véritable ami de l’opportuniste, de « séparer le bon grain de l’ivraie ». Oui, cette parole biblique est salvatrice (toujours nous sommes du côté du bon grain, ne crois-tu pas ?),  et son contenu largement commenté nous exonère de bien des explications, mais elle ne nous autorise nullement à sortir de notre lucidité pour nous livrer à quelque activité incantatoire qui nous réconcilierait avec l’être des choses et la certitude serait là, d’avoir pensé avec la sagesse requise tout ce qui fait sens dans l’horizon qui est le nôtre. L’expérience de la vérité est chose si rare que, le plus souvent, nous nous demandons si nous l’avons déjà rencontrée, si elle n’est, seulement, un vertige abusant nos perceptions, un coin enfoncé dans le derme délicat de nos sensations. Toujours un doute qui, plutôt que d’être réducteur, devient salvateur. En premier, c’est de nous-mêmes dont nous devons douter comme si notre propre existence ne nous appartenait pas. Et, du reste, comment pourrions-nous nous en rendre maîtres et possesseurs, dans l’incapacité que nous sommes de lui assurer la possibilité d’un chemin droit, exempt d’aléas ? Toujours un imprévu, une maladie, une faiblesse, une démission qui nous déportent de nous et nous privent d’amers, navigation sans boussole et l’esquif avance à vue au milieu des récifs.

   Et, Sól, pendant que je dévidais l’immense bobine de fil dont je prétendais qu’elle me donnerait (nous donnerait) accès à quelque certitude, voici que l’ombre a gagné, que sont partout les zones d’inconnaissance, les coins dissimulés, les failles vacantes par où la raison même pourrait perdre sa substance. La nuit est habitée de folie. Qu’est-ce qui donc pourrait surgir, ici, du dôme translucide de la lampe, là, du gris des ténèbres, plus loin des pages du livre que biffent des milliers de signes illisibles, chacun doué d’un étrange pouvoir de fascination, peut-être d’une puissance de destruction ? Que deviennent les choses du réel lorsque nous dormons ? Sont-elles aussi inertes et inoffensives qu’elles donnent à croire au plein des heures claires ? Ou bien fomentent-elles de ténébreux projets dès l’instant où notre regard les livre à leur condition qui n’est peut-être que de comploter ? Ne serait-ce pas ceci, Sól, ce terrible inconscient que nous croyons créé de toutes pièces pour des raisons purement conceptuelles, alors qu’il serait la face agissante, vraiment efficiente de notre réalité. Notre vie consciente n’en serait que l’envers, nous qui le pensions le seul instigateur du jeu, l’unique puissance dont tout le reste dépendait ?

   Le milieu de la nuit a sonné et je suis encore là à t’entretenir de mes balivernes, à t’informer de ce qui, sans doute, ne sera pour toi, Ange du Nord, qu’un bavardage de plus dans l’incohérence des foisonnements terrestres, un cri de plus dans la hurlante polyphonie, une agitation supplémentaire dans l’hallucinant spectacle en ombres et lumière de nos chancelantes biographies. Il y a bien longtemps, Sól, lors de nos premières rencontres sous la clarté boréale, avais-je déjà cette terrible inclination à ne voir l’existence qu’au travers de symboles, de schémas explicatifs, de codes à interpréter, d’intelligible à faire surgir de chaque chose, de caractères sourds à porter à la lisibilité ? C’est comme une malédiction sise au sein de la matière grise, une constante effervescence, une progression sans repos vers quelque cime inaccessible. Mon expédition vers le Grand Nord, en ces temps révolus, était-ce une tâche du même ordre, toujours aller plus loin à la recherche de ce point mystérieux, de ce pôle magnétique qui, peut-être, n’est qu’un habile stratagème afin de différer de soi ? Dis-moi, Sól, dis-moi vite. Sans cela, jamais je n’arriverai à trouver le sommeil. Or, Sól, il faut bien dormir, n’est-ce pas ? Pour s’oublier ? Comment dit-on cela dans le Nord, dans ce pays de légende où les filles ont les yeux si clairs, luxe d’une vérité brillant telle une gemme ? Comment dit-on ? Ceci est si essentiel à la vie. Si essentiel !

  

  

 

 

  

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:04
Césures du temps.

Mélancolie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

 

   Du titre.

 

   D’emblée, il faut considérer le titre que l’Artiste a donné à sa toile. « Mélancolie », comme si une nécessaire récurrence de la douleur ici proposée devait trouver à s’exprimer dans le mot surajouté afin que la noirceur de l’œuvre atteigne un point de non-retour, comme si l’aporie visible devait se redoubler d’un vocable qui en détermine le sens en tant que chose irréductible. Mélancolie est là dans son caractère irréfragable et rien ne saurait la déloger du lieu qu’elle occupe, à savoir le centre de notre conscience dont elle fera l’objet même de sa réception. Et, du reste, rien ne servirait de tâcher de déloger cette écharde plantée dans notre chair invisible. Essaierai-t-on que le drame poursuivrait à bas bruit son œuvre maléfique : nous clouer au pilori, nous y laisser tels de sombres taciturnes. La noire humeur aurait fait tache d’huile, la veuve noire nous aurait atteints en notre for intérieur et nous ne saurions plus comment nous soustraire au mystère de sa fascination. Car il y a bien activité fascinatoire, la tristesse se métamorphosant, parfois, en une esthétique existentielle. « Bonjour tristesse » disait autrefois Françoise Sagan afin d’exprimer dans les mots du quotidien ce qui, d’ordinaire, ressortit à l’accidentel, au fortuit, à ce qui ne se produit que guidé par la main aveugle du Destin.

  

   De la définition.

 

   L’étymologie de « mélancolie » nous apprend que ce mot dérive du latin  « mélancolia », signifiant : «humeur noire» et «maladie engendrée par la bile noire». Si les mots « humeur » et « bile » font signe vers une affection de la base organique de celui qui est affecté d’un tel trouble, le prédicat « noire » en précise le versant ténébreux qui se déploie dans la texture  des événements existentiels du mélancolique, l’avancée dans une nuit qui ne s’étoile d’aucune autre lueur que celle d’un astre mort. L’espoir a disparu du champ de vision, les projets ne se montrent plus, sauf à rejouer éternellement une séquence de vie antérieure à l’effondrement, deuil, rupture, perte de soi dans les rets étroits de l’irrémédiable. «Humeur noire», « bile noire », ces expressions installant le symptôme dans une irréductible causalité fonctionnelle dont le résultat serait une manière d’aliénation indépassable, de sort jeté, d’ornière originelle dans laquelle inscrire ses pas et nulle part ailleurs.

 

   De la césure temporelle.

 

   Toujours il y a un avant et un après de la station mélancolique. Une faille est soudain apparue dans le déroulement temporel, un accroc dans la toile unie qui était celle de l’antérieur, alors que, maintenant, aucun futur n’est plus disponible, aucune fiction ne s’écrira qu’à l’aune de cette fêlure, de ce retrait dans les mailles floues de ce qui était et ne sera plus. La « progression » du mélancolique fait inévitablement penser à cette étonnante marche sur place dont les Mimes sont les habiles metteurs en scène. Peut-être n’existe-t-il pas de métaphore plus subtile pour dire, en quelques gestes circulaires, l’effectuation d’un « éternel retour du même » s’exonérant d’un avenir, se distrayant des évidences d’un présent pour se donner à être totalement contemporain de l’événement traumatique qui a disposé d’un cheminement, le déposant là même où jamais il n’aurait dû trouver de site, dans cet arrêt, ce suspens, au-dessus de cet abîme qui ne refermera nullement son impudique béance. Alors, tout ne tient plus qu’à la mesure de tensions, d’antinomies, de divisions de part et d’autre desquelles le Sujet devra s’organiser tant bien que mal, numéro d’équilibriste épuisant ne trouvant de « solution » qu’à la pratique d’une constante réitération.

 

   Lecture « mélancolique » de l’œuvre.

 

   C’est avec force que Dongni Hou nous livre ce personnage énigmatique dont nous sentons bien, au premier regard, qu’il est en proie à la plus vive des douleurs. Tout, ici, fonctionne dans le registre de l’opposition, de la polémique, d’une lutte interne dont les discords se donnent à voir sous les plus tragiques espèces d’une violence interne sourdement contenue mais non moins hautement visible pour autant. Bien au contraire, toute peine dissimulée n’en est que plus apparente, plus émouvante, se situant sur les bords d’une rupture, inimaginable déchirure selon les versants abrupts de la vie, de la mort. Fléau de la balance existentielle oscillant entre deux réalités aussi productrices d’angoisse l’une que l’autre. Vivre est une douleur. Mourir en est une autre car, alors, la conscience intentionnelle ne peut plus viser l’objet qui la fascine, cet événement et les entités qui ont concouru à en former l’éblouissante toile d’araignée, éblouissement à cause duquel un mouvement a été interrompu, une mécanique brisée, un puzzle déconstruit aux briques éparses, un chantier dévasté dont on ne reconnaît plus les fondations.

 

   Les objets de la césure.

 

  L’habileté de l’œuvre est de nous projeter au cœur de la fournaise en quelques propositions plastiques aussi économes qu’efficaces. Un lexique simple mais d’une terrible évidence.

 * Le noir joue avec le blanc en mode dialectique d’une étonnante vigueur. Le fond est cette pellicule de ténèbres dont Mélancolique paraît surgir à la manière d’une forme s’arrachant au Néant tout en maintenant avec lui d’indissolubles liens. Le corps lui-même est ce mixte des deux notes fondamentales, cet illisible gris semé d’ondulations plus foncées, ces stigmates qui disent en coups de brosse affirmés la persistance de l’ombre, le combat de la lumière qui se fraie quelques évanescents layons parmi la complexité d’un parcours semé d’embûches.

 * Vêture-dévêture renforcent encore le sentiment de dépossession, de dénuement. Non seulement Mélancolique semble sommairement habillé mais ce qui le protège des atteintes de l’extérieur est en voie d’éparpillement, de dissolution et l’on éprouve cette pénible impression d’impuissance face à ceux, celles dont les vêtements ne les isolent même plus des morsures du froid, mais aussi des entailles du regard des autres.

 * Chair-vêture placent en exergue de l’image cette étrange relation, ce cruel abîme dont l’homme prend conscience avec effroi : sa propre corruption et disparition corporelle alors qu’une simple chemise tissée dans l’ordinaire lui survivra à la façon d’une fabrication indestructible. Collision de la mortalité avec l’éternité ou ce qui lui ressemble dans l’ordre des choses habituellement rencontrées dans l’exercice de la quotidienneté.  

 * De dos-de face. Ici est peut-être l’amplitude maximale de ce qui est à penser en tant que désarroi. Ce démuni, cet individu aux mains vides, cette âme vacante a perdu ce qui signe son identité, ce visage par lequel figurer au monde avec la dignité qui seule convient à la présence humaine.  Nous « faisant face » de dos, - cet oxymore sans pitié -, par voie de conséquence il perd ses attributs essentiels. Il perd ses mimiques. Il perd son langage. Il perd sa singularité, sa signature formelle parmi la foule des errants et des anonymes. Il devient ce quidam, ce rôdeur en quête de lui-même, ce mortel privé de repères qui ne semble toiser que son passé, le présent lui étant ôté, le futur n’étant qu’une lointaine nébuleuse que son regard ne rencontrera nullement. Il est cloué sur ce fond qui apparaît dans le genre d’un sans-fond au sens où plus rien ne fonderait son être, le laissant divaguer dans les complexités d’un indéchiffrable chaos, d’une absence d’ordonnancement des polarités qui, ordinairement, contribuent à en livrer l’intelligible figure.

 

   Conditions de l’aliénation.

 

   Comment ne pas évoquer ici le sort de ces esclaves, populations de Noirs exploités dans les plantations par des Blancs si peu respectueux de la dignité humaine. En mode contrasté, comme si une instance diabolique naissait du réel lui-même, Vérité-Blanche assumant ses imprescriptibles Valeurs, ôtant toute possibilité de se faire entendre  à ceux, celles dont la peau Noire signerait une inéluctable négritude leur enjoignant à terme, non seulement de se soumettre, mais de disparaître. La loi du colon foulant au pied la factualité nécessairement accidentelle de ceux, celles qui ne sauraient entretenir avec leurs Maîtres que des liens de subordination. Viol d’une altérité considérée en tant qu’essence inaccomplie, destin vide et stérile dont il serait toujours temps de faire l’économie.

   Pour autant, établir un parallèle entre Esclave et Mélancolique doit simplement s’effectuer sous les auspices d’une analogie formelle, d’une relation d’image. Si l’esclave est humilié, réduit au rang de chose par son oppresseur, le mélancolique quant à lui, ne l’est que par la force de son propre destin, ce qui revient à penser qu’une sortie d’une telle condition devient possible en raison d’une liberté sous-jacente, mise entre parenthèse, en puissance mais pour l’instant privée de passage à l’acte. Un jour, peut-être, la survenue d’un soudain événement renversant l’ordre des choses et alors la lumière remplaçant la ténèbre, le Mélancolique réaménagera un temps de possible joie ou, tout au moins de neuve sérénité. Oui, de sérénité. Il y a tant à attendre de cela même qui paraîtra !

  

 

 

 

 

 

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:02
Là où hurle le vent.

Œuvre : André Maynet.

L’endroit de la rencontre avait été si romantique, si semblable aux paysages bucoliques du Berry, si près d’une mare qui eût pu être « du Diable », qu’immédiatement, je vous comparais à cette jeune bergère prénommée Marie dont Germain, le personnage de Georges Sand dans le roman éponyme, tombe amoureux afin de se consoler de son récent veuvage. Voici, les caprices de l’imaginaire m’avaient porté, sans doute, à mille lieues de la réalité dont Vous, la belle Inconnue, étiez la dépositaire. Mais il faut revenir à cette divine surprise et s’y confier comme si, soudain, le présent recomposé apparaissait pour la première fois avec son visage d’aube neuve. Le soleil est à peine une tache claire posée sur la ligne d’horizon. Partout nait une brume si claire qu’on la croirait sortie, tout droit, d’un conte de fée, peut-être de l’âme d’un écrivain en quête de solitude, de repos. Ici, les arbres sont clairsemés, là court un sentier semé de sable, plus loin une minuscule mare avec le reflet des troncs d’arbres faisant leur herse régulière. Comme si le peuple sylvestre avait souhaité retenir la mince étendue d’eau entre ses bras protecteurs. Je suis adossé contre un chêne séculaire qui féconde le sol de ses milliers de glands. Je me désaltère d’un peu d’eau, pose ma gourde entre mes jambes de manière à en sentir la subtile fraîcheur. Les herbes sont des tiges de cristal que couronnent les diamants noirs de gouttes en suspension dans l’air. Un pic-vert a fendu l’air de sa trajectoire rouge et verte, a déchiré le silence de son cri surpris. Alors je vous ai aperçue, vous reposant auprès de la mare, avec cet air de mélancolie sans fond, une infinie tristesse alanguissant vos yeux couleur d’opale. Votre teint était si nacré qu’il inclinait vers ces poupées vénitiennes dont on n’oserait se saisir de peur de les briser. Une empreinte de rose à peine esquissé rehaussait vos lèvres, non dans la joie cependant, mais comme pour souligner, par contraste, la dimension affligée de votre visage. Je me suis levé à la façon d’un automate pareil à ces jouets mécaniques que l’on remonte et qui, brinquebalant, cahotant, cheminent si maladroitement qu’ils risquent de chuter à chaque pas. Possiblement l’émotion de faire pareille rencontre en un endroit si modeste, si dépourvu des charmes qui conviennent aux rencontres ménagées par le destin. Car je ne pouvais ôter de mon esprit que cette confluence de nos parcours ne fût simplement fortuite. Là-dessous, nécessairement, il y avait une nécessité, une voie tracée depuis un temps immémorial et voilà, enfin, qu’elle consentait à s’actualiser.

Je vous offris mon bras. Je ne percevais nullement combien cette attitude était compassée, hors du temps, empreinte d’une ridicule préciosité, geste décadent d’un dandy en mal d’antiques sensations. Cependant vous l’avez accepté. Il est vrai, nous n’étions plus dans le temps présent, mais dans une histoire située au milieu du siècle dernier, dans un simple souci champêtre dont les mondanités étaient absentes et le snobisme hantait davantage les hôtels parisiens que cette désespérance douce d’une nature sereine, remise à son propre rythme.

Marie, combien je vous sens triste, sans doute affectée par quelque trouble de l’âme, peut-être par la perte d’un être cher ?...

Je laissai volontairement ma phrase en suspens, pensant que cette pause révèlerait votre pesant secret, car, assurément, il y en avait un.

Je ne me prénomme pas Marie, mais Catherine. C’est une simple confusion. Il faut dire, ici, sur cette lande de bruyère battue par les vents, au milieu du chaos des rochers et des touffes de fougères, il est fréquent de perdre ses repères, parfois même, c’est la raison qui chancelle, cherche ses amers. C’est si difficile de vivre dans cette solitude, là tout près de possibles déchirements !

Je demeurai coi un long moment, arrêtant même notre commune progression, présageant de cette halte qu’elle ménagerait une éclaircie dans cet événement qui devenait aussi mystérieux qu’incompréhensible. Subitement le paysage avait changé, le mince bosquet auprès duquel nous nous tenions, la mare, le sentier s’étaient effacés. Nous étions en haut d’un large plateau semé d’herbes rases qu’un continuel courant d’air parcourait comme si un fleuve souterrain en avait agité les rhizomes. Un peu en contrebas, deux arbres serrés l’un contre l’autre, tordus par les souffles d’air ; la ruine d’une bâtisse qui avait dû être imposante autrefois, mais dont il ne restait que quelques moignons de pierre lacérés par la bise acide dont on apercevait les remous, tout là-bas, au loin, parmi les nuages lourds et les meutes de clarté qui, parfois, les traversaient avec une force irrépressible, magnétique. C’était curieux cette impression de soudaine désolation. On eût dit être arrivés tout au bord du monde, sur l’aire terminale de la Terre dont l’étrave surplombait le vide, tutoyait l’abîme. Je restai longtemps dans un état identique à celui d’une sidération, sans doute semblable au Promeneur devant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, cet archétype du romantique tourmenté regardant les convulsions de son âme se perdre dans l’écume blanche des songes ou bien des arrières-mondes. Comme lui, j’étais fasciné par l’apparition sublime en même temps qu’effrayé. La beauté est toujours tragique. Etait-ce ma propre image que je voyais se profiler sur ce paysage de ruines ? Etait-ce l’âme romantique allemande qui en habillait les contours ? Ou bien quelque hallucination qui me visitait et me remettrait, bientôt, entre les bras de la folie ?

Mais, Catherine, dites-moi, je ne rêve pas, je ne suis pas possédé par quelque mauvais esprit qui troublerait ma vue, pervertirait mon sens critique ? Ce sont bien deux silhouettes humaines que j’aperçois comme si elles émergeaient d’une brume ? La première d’une femme drapée dans une longue vêture noire, un genre de large cape dans laquelle elle semble flotter sous les assauts du vent ? La seconde, celle d’un homme encore jeune dont l’attitude d’imploration fait signe vers une tragédie vécue, non encore dépassée ?

Mes paroles résonnaient, s’enroulaient en volutes, frappaient les boules des nuages et me revenaient comme en écho, pareilles à de très anciennes incantations qui se seraient égarées dans les plis complexes du temps.

Non, vos sens ne vous abusent pas. Sans doute eût-il été préférable qu’ils le fissent ! Certes, mes paroles doivent vous paraître bien étranges. Mais, qui n’a jamais vécu de drame intime ne peut ressentir, dans la densité de sa chair, la vive blessure qui y gît pour l’éternité.

Tout ceci avait été proféré dans un silence glacial avec une voix profondément troublante, pareille à celle que j’imaginais venir d’outre-tombe bien que, jamais, ma vie n’en pût éprouver le terrible vibrato. L’au-delà est une chose plaisante quand le discours en fait état d’une manière détachée. Combien le pathétique est plus visible dès qu’on se mêle de le toucher du bout du doigt ! Catherine, cependant, s’était rapprochée de ma personne, au point que nos bras étaient presque siamois et il s’en fallait de peu que nos haleines ne fussent emmêlées.

La première silhouette, celle hissée sur un rocher, dont le visage blême, la main pâle également, dépassent à grand peine de toute la noirceur environnante, eh bien c’est ma propre effigie venue du plus loin du temps, du plus inconcevable de l’espace. Celle que vous voyez, dont à côté de vous, je figure la provisoire présence, c’est la même que cette éplorée qui ne paraît vivante qu’à l’aune de la mort qui vient de la terrasser. Voyez-vous, vous côtoyez un fantôme. Mais, au fait, que ressentez-vous à cette proximité ? Êtes-vous au moins effrayé ? La terreur glace-t-elle votre sang ? Pourriez-vous marcher, bouger, vous occuper à une occupation si je vous en intimais l’ordre ?

C’était à peine si j’osais tourner le regard en sa direction. De l’allure belle autant que mélancolique qu’elle avait auprès de « La Mare au Diable », ne demeuraient plus que des mèches de cheveux identiques à de la filasse, des orbites creuses, deux trous à la place du nez, un liseré étroit faisant office de bouche. Quant aux mains, elles étaient si décharnées, si transparentes qu’on eût pensé avoir affaire à un jeu d’osselets que le vent aurait disséminé au gré de sa fantaisie.

Et l’homme ?, dis-je, la voix tremblante, les yeux perdus dans une brume dont je pensais qu’elle serait la dernière à se présenter avant que je ne disparaisse moi-même.

L’homme, voilà un mot bien important pour un tout jeune garçon qui ne connaîtra jamais les rives de la vieillesse. Lui aussi me rejoindra dans cet absolu qu’a été son amour pour moi, sa passion, ce sentiment métamorphosé en haute solitude, cette inclination à se détruire plutôt que de renoncer à cette flamme qui le ronge de l’intérieur et, bientôt, le réduira en cendres. Pour le moment, vous le voyez rôder comme un loup, arpenter la lande avec violence car son désir de rejoindre sa Cathy - moi, l’anonyme, moi, l’inaccessible, la fiancée du néant, - son désir est si fort de venir à moi qu’il me sent près de lui, ici, sur ce rocher usé par le vent, là sur les écailles acérées de l’air, là-bas dans les pierres qui se descellent et construisent les ruines de Hurlevent, encore plus loin dans l’invisible chant qui naît de la terre, cette terre que j’étais, cette lande qui me traversait comme les feuilles balaient le ciel d’automne.

Soudain sa voix s’étiola, fondit en un long sanglot pareil au mugissement du vent sur le dos perclus de ces terres désolées. Je n’osai me retourner de peur de voir les progrès de la mort me livrer une image que, jamais, je ne pourrais effacer de mon âme si, toutefois, elle y inscrivait sa délétère empreinte. Puis l’air consentit à se radoucir. Au loin, les landes commençaient à disparaître, mêlant leurs tumultes à des théories de bosquets dont la forme plus familière venait apporter une onction à l’infinie tristesse qui avait érodé mon corps au point de le rendre muet, presque impossible à rejoindre. Maintenant les nuages flottaient avec sérénité sur la surface du lac qui brillait à la façon d’un galet poncé de clarté. Le chemin de sable faisait sa ligne fuyante au travers des chênes assemblés comme pour une fête. L’arbre vénérable contre lequel j’étais adossé figurait une manière de légende aussi rassurante que patriarcale. Avant de fermer mon livre et de prendre quelque repos, je lus encore un passage que j’avais encadré d’un trait de crayon. C’était une manie que j’avais contractée dans ma prime jeunesse et je pensais qu’elle m’accompagnerait jusque dans l’au-delà.

« Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances d'Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c'est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d'exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l'univers me deviendrait complètement étranger, je n'aurais plus l'air d'en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage dans les bois : le temps le transformera, je le sais bien, comme l'hiver transforme les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente, mais nécessaire. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être. Ainsi, ne parlez plus de notre séparation ; elle est impossible. »

(Wuthering Heights, chapitre IX, extrait d'une déclaration de Catherine Earnshaw à Nelly Dean).

« Nelly, je suis Heathcliff », combien cette déclaration de Catherine Earnshaw était belle en direction de celui qu’elle aima, de celui qui l’aima aussi d’un amour absolu, car, d’amour, il ne peut y avoir que cela !

« Je suis Cathy ». Voilà ce que je voulais affirmer moi aussi car ma passion pour Catherine, pour Hurlevent est si entière qu’elle ne peut qu’être fusionnelle, sans partage, aussi exigeante que l’est cette belle terre du Yorkshire qui enfante des prodiges.

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:01
Surgir dedans le monde

                    Photographie : Blanc-Seing

 

*

 

« Les « apparences » sont donc bien en péril

puisqu’il s’agit toujours de les sauver. »

 

« Pensées d’une Amazone » - Natalie Clifford Barney

 

***

 

 

   Nous regardons une fleur, cette fleur, et nous éprouvons un réel plaisir à la découvrir. En raison de son évidente beauté. Nous pouvons en dresser le rapide portrait. Dire le vert lustré de ses feuilles, ce vert profond, entre chrome et bouteille, il est pareil aux lueurs des abysses ou bien des cryptes ombreuses, là où la lumière palpite à peine, oubliée jusqu’en son impossible résurgence. Dire les fleurs à peine écloses, leur attente en tant que bouton, le secret qui est logé au cœur de leur être. Dire le fond de clarté, il nous fait penser à la lueur d’une mare sous l’œil d’une lune gibbeuse ou bien à la couleur plombée traversant un antique vitrail. Disant ceci, la fleur blanche épanouie, celles en sursis d’éclosion, les lames des feuilles en leur dissimulation, nous n’avons fait qu’effleurer le réel, en tracer une première esquisse. A première vue, nous nous contentons de cette approche et nous pourrions laisser ces fleurs à leur destin sans que rien ne vienne nous alerter plus avant. Ainsi est la marche des hommes, souvent hésitante, se contentant de choisir le chemin le plus droit que lui indique, ici une flèche directrice, là un espace ouvert où déposer ses pas sans s’enquérir autrement de la nature foncière des choses.

   Et, parfois, partons-nous à regret, éprouvant en notre fond quelque sentiment d’incomplétude. Certes, ces choses, nous les avons vues, mais avons-nous au moins pris soin d’en cerner la délicatesse, d’en déceler ce qui les fait être de telle ou de telle manière ? Car, nous le sentons bien, nous n’avons procédé qu’à leur rapide inventaire, un peu comme un enfant s’amuse un instant de son nouveau jouet que, bientôt, il délaissera pour un autre ou bien pour suivre un compagnon d’aventure. Les objets dont nous croisons la présence, nous les archivons dans les coins oublieux de notre mémoire avant même qu’ils n’aient tenu, à notre égard, leur mystérieux et profond langage. Nous éprouvons le réel tel un miroir qui ne nous confierait que son immédiat reflet, connaissant un monde sans épaisseur, un genre de feuille de cristal qui ne vibrerait qu’au diapason d’une fugace curiosité. Ceci se nomme « apparences » et, le plus souvent, nous satisfaisons-nous de leur éclat, de leur brillance puis les délaissons aussitôt.

   Ce à quoi il faudrait consacrer son énergie : à radiographier le monde, oh certes un monde modeste, ce coin de nature, ce ruisseau sous le bleu des ombrages, cette pommette épanouie, ces lèvres carmin, cette usure du sol, cette empreinte dans le sable, ce rien qui passe et, déjà, n’est plus. Radiographier les êtres, deviner le feu d’un désir, saisir sa perte, sa chute, cette faille ténébreuse qui s’ouvre et, parfois, jamais ne se referme. Rendre cette Belle transparente, deviner ses plus secrètes intentions, faire se lever les nuées de ses fantasmes, déplier son amour, chercher dans la gangue de ses mots qui elle est dont, toujours, elle dissimule la silhouette, préférant le flou d’une vision au tranchant d’une vérité. C’est toujours comme ceci, nous effleurons à défaut de comprendre ce qui se présente dans sa plus effective manifestation.

   « Apparence », le maître-mot de notre siècle uniquement préoccupé de « spectacle » (Guy Debord, en son temps, en avait dressé l’admirable cartographie dans son livre où il disséquait les symptômes dont notre société est atteinte jusqu’en son fond), « spectacle » donc, dont l’étonnant phénomène consumériste du « selfie » - cet egoportrait qu’on a pris le soin d’angliciser, mode oblige ! -, se donne à voir en tant que caricature de notre monde soi-disant « postmoderne ». Ici est atteint un genre de point de non-retour à partir duquel l’imperium de l’indivualisme-ombilical se laisse entendre comme la signification ultime de ce que l’homme pourrait donner à voir de sa propre esquisse. Lorsqu’un quidam se prête au jeu du « selfie » - le je-moi-même qui se regarde dans la psyché -, ce ne sont ni les personnes convoquées sur l’écran, ni le monument en arrière-plan qui comptent, mais seulement le Sujet-en-son-extrême-subjectivité, le solipsisme en tant que solipsisme.

   Dès lors le compagnon de fortune de l’image, cette sculpture à l’horizon ou ce paysage sublime ne sont rien de moins que des faire-valoir qui installent sur un piédestal  Celui, Celle qui en ont décidé la mise en œuvre. Ainsi la « photographie » qui en résultera aura, aux yeux de son promoteur, tenu le seul contrat qui lui était assigné : que les « apparences » soient sauves, le reste n’étant que présences superfétatoires,  simple cosmétique s’évanouissant à même sa contingente présence. En réalité, ce ne seront nullement deux êtres (le Faiseur de selfie et telle Personne en Renom) qui se seront rencontrées mais deux opportunismes créant les lieux d’un avoir subitement disponible dont la durée de vie éphémère fait irrésistiblement penser à la lumière éteinte du feu-follet dans la fente du crépuscule.

   Maintenant nous regardons une montagne, sa crête enneigée, ses flancs cernés de givre, les éboulis qui en structurent les cônes de déjection, les épicéas qui en verdissent la pente. Mais que voit-on ici ? « L’apparence » de la montagne, c'est-à-dire son avoir ou bien son essence, à savoir ce qui la constitue en son fondement intime et la singularise telle l’identité dont elle seule connaît le lexique interne ? L’évidence est bien que nous n’apercevons que sa forme externe, un croisement de lignes, des jonctions de masses, des convergences de failles, ses arêtes vives, ses diaclases qui, somme toute, ne sont que les ouvertures géologiques au gré desquelles nous en saisissons la belle et unique matérialité. Donc de l’avoir sous lequel disparaît son être, puisque, aussi bien, jamais l’être d’une chose ne se donne dans la pure évidence. L’être est toujours ce qui se dissimule et toujours nous interroge. L’être est l’instigateur de la métaphysique, le questionnement à l’aune duquel surgissent l’étonnement et sa conséquence : la philosophie.

   Mais revenons à la montagne et appliquons-lui un regard doué d’une plus grande précision. Donc l’être-de-la-montagne n’est jamais ce rocher-ci, ce ravin-là, cette stalagmite qui tutoie le ciel de son bloc de basalte ou bien de gneiss. Tout ceci, simples bouleversements tectoniques et fantaisies de la Nature. Afin de sortir du cadre des « apparences », s’abstraire des illusions et des faux-semblants, il nous faut nous approcher d’une montagne plus essentielle dont les prédicats, à peine effleurés, feront déjà signe en direction de son être. « La Montagne Sainte-Victoire » (non, elle n’est nullement évitable !), telle que traitée par Cézanne au crépuscule de sa vie est certainement l’une des façons les plus sûres d’en percevoir l’immémoriale et infinie présence. Ici, « l’apparence » est occultée au profit d’une saisie certes picturale, plastique, mais surtout spirituelle. Il faut dépouiller la représentation de sa lourde gangue de réel, il faut aller vers la légèreté, le silence. Ce sont les conditions nécessaires d’une perception approfondie de ce qui veut venir à nous sur des « sandales ailées ».  Ces sandales, ces « talaria » de la mythologie grecque, attributs du dieu Hermès, le messager des dieux, celui qui réalise le passage, ouvrent le sens de la rencontre. Car ces sandales « magiques » appartiennent à la fois à la lourdeur terrestre, à la fois à la grâce diaphane du ciel. C’est à la jonction des deux, de l’humus fermé et de l’éther ouvert que s’installe tout processus de signification. Translation d’une ombre terrestre à une clarté céleste. Cézanne avait bien compris l’enjeu auquel était confrontée la représentation en peinture : éviter l’écueil des pleines pâtes qui saturent la toile (l’espace de la parole), créer de minces oculus par où se dira l’évanescence de l’être (l’ouverture du sens plénier des choses).

   La Sainte-Victoire est la mise en musique des harmoniques imperceptibles de la substance : seulement des touches de couleur, des vibrations colorées, des blancs qui espacient l’œuvre, lui octroient sa respiration (le souffle est la manifestation de l’âme qui se dit en flux et reflux alternés : un balancement, un rythme, une scansion qui est le poème du temps, sa diastole-systole, son effervescence interne).  C’est à l’aune de ces touches subtiles que se déploie ce qu’est la Montagne en son principe le plus accompli. Jamais elle ne se donne sur le mode d’une chose apparaissant dans son propre écrin dont il suffirait de prendre acte sans forer d’une manière plus subtile le caractère imprescriptible des sèmes qui y courent dans l’épaisseur d’une figure appellant le jeu d’un voilement-dévoilement. C’est identique à l’éclosion de la rose. Son être n’est ni le bouton clos dans son en-soi, ni l’efflorescence et l’explosion des pétales dans leur excès, mais seulement le voyage des « sandales ailées », d’une forme à l’autre, autrement dit le chemin incessant qui va de l’une à l’autre, tantôt apparaît ici, tantôt se dissimule là, un clignotement sans fin qui est le don inépuisable de la temporalité.

   L’être-des-choses est bien moins leur étendue, leur plan spatialisé, leur contour que l’intervalle qui se donne dans le battement des secondes et s’accomplit dans chaque instant qui passe. L’être est cette instantanéité qui ne se dissimule mieux qu’à être recouverte par la pellicule du réel, cette « apparence » que nous prenons pour l’essence même de la chose mais qui n’en est qu’une sorte de mirage, de certitude payée en « monnaie de singe ». Si nous sommes émus face aux propositions florales de l’image placée à l’incipit de cet article, si nous le sommes également, absorbés dans la vision de La Sainte-Victoire, ce n’est nullement en raison de l’épiphanie tangible dont elles sont, à l’évidence, atteintes, mais au regard de ce qu’elles dissimulent, qui nous placent en chercheurs inquiets des pluralités de significations qui s’y abritent en creux. Oui, « en creux » car toujours le plein de la vision appelle le vide de la conscience toujours aux aguets. Non, nous ne ferons de « selfie », ni de la fleur, ni de la Montagne car ce n’est que de nous dont il s’agirait à chaque fois, de nous dissimulant la figure de l’essentiel. Or c’est ceci que nous voulons : connaître et, à chaque étape nouvelle, faire régresser cette chape d’inconnaissance qui soude nos oreilles et rive nos yeux. Nous voulons ! Quoi donc ? Surgir-dedans-le-monde. Ceci  est, avant tout, affaire de lucidité et de juste curiosité face à ce qui ne peut jamais être nommé qu’à partir de l’innommable. Or, toujours, l’être demeure celé en son bourgeon. C’est à nous seulement, d’en permettre la clairière, de la rendre patente et de l’abandonner à son secret. Nous n’en avons prélevé qu’un minuscule fragment. Mais quelle joie, déjà, que d’avoir pu s’approcher de son être ! Pas de plus beau transport. Il s’agit bien de l’âme ici, et non de sourde matérialité, n’est-ce pas ?  

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 16:22
Evénement de l’être.

"Sans titre", lithographie.

Lausanne 1960.

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Prologue.

 

   Ici, tout au long de l’article il sera parlé des formes par lesquelles les choses se révèlent en tant que choses, les hommes en tant qu’hommes, les animaux en tant qu’animaux et les esquisses artistiques en l’exception qu’elles constituent. D’abord sera énoncée une manière d’origine formelle remontant au Déluge lui-même. Premières formes convulsives et chaotiques dont les contours mêlés les exilent presque de leur statut signifiant, les reconduisant à des ensembles de signes peu reconnaissables. Puis surviendra Noé avec son arche. Il embarquera hommes, femmes, animaux (les formes métaphoriquement considérées) pour les sauver de la confusion aquatique. Ce faisant, il endossera le rôle démiurgique de celui commis à sauver quelques unes des figures qui s’assembleront plus tard pour donner lieu à l’exister. Le sachant ou à son insu, Noé aura constitué le lieu d’un langage avec ses référents, ses signifiants, ses signifiés. Autrement dit tout ce à quoi se prêtent les formes repérables, identifiées, afin que quelque chose comme un monde cohérent s’organise et profère sur la toile silencieuse de l’être.

   Ensuite sera envisagée l’autonomie de la forme artistique à nulle autre pareille. Qu’il s’agisse de celles qui sont à l’œuvre dans un portrait, une nature morte ou bien un paysage, elles concourent toutes à créer un cosmos lisible, disponible aux yeux des Rares, ceux qui voudront naviguer de concert avec elles afin d’en élucider le constant mystère.

   Puis sera mise en lumière l’incroyable profusion de l’œuvre de Picasso, cet admirable « Jongleur de la forme » qui a donné à l’art l’une de ses plus belles assises.

   Enfin, cette longue méditation débouchera sur les formes portées à la clarté dans la lithographie que nous offre Marcel Dupertuis, œuvre suivie d’un essai de rapide herméneutique.

   Parfois le chemin est long et flexueux qui, partant d’une fable des origines, à savoir la Bible, ricoche sur l’une des dimensions les plus fécondes de l’expression esthétique mise en musique par Picasso pour atterrir en douceur dans une œuvre contemporaine au travers de laquelle repérer les influences, sinon les confluences. Une forme humaine contemplant une forme plastique, voici le parcours qui vous est proposé. Puissiez-vous vous mettre en quête sans attendre de ces formes qui tressent, tout simplement, le cadre d’une ontologie. Nous ne sommes que par elles !

 

   Ça cherche du dedans.

 

   Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes. Alors on progresse à tâtons, on hésite, les pieds interrogent le bord du trottoir, la gondole du caniveau, les plaques d’égouts où vivent les rats ténébreux. Ça cherche du dedans. Ça interroge. Ça s’inquiète. C’est si difficile de marcher sur le bord du monde et de n’en percevoir que la longue courbure, le cercle qui glisse infiniment vers l’infini avec soi dessus et les mains démunies, ne saisissant qu’un rien approximatif. Pourtant renoncer à connaître serait pire et on poursuit avec la braise de la conscience qui fait son lumignon dans le clair-obscur de l’intelligence. Des Voyeurs qui nous verraient dans cette posture étrange penseraient à quelque somnambule tout juste à la limite de son habituelle hypnose, en quête de soi. Mais en est-il jamais autrement ? De la quête de soi, la seule dont l’homme soit à la recherche, comme si une dette d’exister ne parvenait nullement à être soldée ? C’est tout de même assez admirable cette obstination à poursuivre sur la ligne de crête alors que nous sommes cernés d’ombre et de lumière avec le risque éternel de tomber dans l’une et de risquer la cécité ou bien de plonger dans l’autre et de connaître l’inconnaissable, la mort en ses atours d’apparat !

 

   Des animaux pareils à des icônes

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. On vient juste de faire présence sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre : un cheval blanc à la crinière juvénile, des moutons emmitouflés dans une laine duveteuse, des cerfs aux bois pareils aux ramures des taillis, des antilopes aux ventres clairs avec leurs cornes sculptées en forme de lyre, des paons à la roue polychrome, des aras dans leurs robes de feu avec des ailes couleur d’améthyste et des becs en forme de faucilles, des lévriers aux pattes aussi fines que la dentelle, un dos tacheté de marron et de noir, la tête en triangle, les yeux identiques aux prunelles des haies.

 

 Inimitable rhétorique des formes.

 

   Enfin on voit la pure beauté, là, tout près, à portée de la main, logée dans le lobe occipital où crépitent les images. On voit et, d’un coup, d’un seul, on connaît le grand mystère des choses. On est transi, recueilli en soi. On enferme dans le massif ombreux de sa tête les images belles, on les serre contre soi, on les invagine dans le domaine secret où ça chante en sourdine. Les formes, on a vu les formes par lesquelles l’apparaître se révèle à nous en tant que le pur bonheur qui nous est octroyé de figurer parmi l’incroyable densité des choses, leurs promesses d’avenir, leur inépuisable ouverture en direction du sens. Forme-humaine avec le menhir dressé de la sagesse. Forme-animale avec son inépuisable variété, le témoignage de son devoir d’être auprès de nous sans défaut. Formes-minérales-végétales qui dessinent le paysage dans lequel nous nous fondons comme le mot le fait dans la phrase. Inimitable rhétorique des formes qui sont notre seul moyen de nous y retrouver avec nous, avec les autres, avec le monde.

 

   Le ciel a viré au drame.

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. Ces formes qui font face et jamais ne se dérobent, voici qu’elles commencent à vaciller dans l’air chargé de confondantes humeurs. Le ciel a soudain viré au drame avec ses lourdes grappes de nuages, ses éclairs déchirant les nuées, ses meutes d’eau qui fauchent l’air des hallebardes de leurs gouttes. Sur les toits de feuilles dont on a fait son abri, voici que cela résonne et crépite, ruisselle et déchire le limbe protecteur. On est livré à la démesure et les membres battent l’air à la recherche de quelque chose qui rassurerait. Ce qu’on voit, à la dérive, tel un tragique Radeau de la Méduse, ce sont des troncs hachés, des fétus de paille, des crinières gonflées d’eau, des pantins qui gesticulent, des écorces boursouflées, des gestes en désordre, des signaux tels des sémaphores. Cela s’agite et se débat, cela crie parfois avec des gerbes d’eau qui se mêlent aux voix, cela fuse en maelstrom, cela disparaît par la grande bonde suceuse du Néant. On n’en revient pas d’être encore quelqu’un de vivant avec un corps, des bras pour saisir, des pieds pour marcher, une bouche pour proférer. Alors on dit : « c’est incroyable tout de même cette sombre furie qui a dévalé du ciel et emmené avec elle une partie de la beauté, un fragment du sens et il ne demeure que les cruels stigmates d’une douleur incompréhensible ». On dit, la bouche ronde, les yeux hagards : « c’est terrible ce DELUGE alors que le monde venait tout juste de commencer, de sortir de sa bogue et de s’éployer dans l’espace et le temps. »

 

   Une voix biblique pour tout dire.

 

   C’est alors qu’une voix surgit du centre du Ciel, une voix démesurée, prophétique, biblique pour tout dire :

 

   L'Eternel dit à Noé: «Entre dans l'arche avec toute ta famille, car je t'ai vu comme juste devant moi dans cette génération.

Tu prendras avec toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle, une paire des animaux impurs, le mâle et sa femelle, ainsi que sept couples des oiseaux, mâle et femelle, afin de conserver leur espèce en vie sur toute la surface de la terre.

En effet, encore sept jours et je ferai tomber la pluie sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. J'exterminerai ainsi de la surface du sol tous les êtres que j'ai créés.»

Noé se conforma à tous les ordres que Dieu lui avait donnés. […]

L'an six cents de la vie de Noé, le dix-septième jour du deuxième mois, toutes les sources du grand abîme jaillirent et les écluses du ciel s'ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. C'est ce jour-là précisément que Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils avec eux étaient entrés dans l'arche, ainsi que tous les animaux selon leur espèce, tout le bétail selon son espèce, tous les reptiles qui rampent sur la terre selon leur espèce, tous les oiseaux selon leur espèce, tous les petits oiseaux, tout ce qui a des ailes. […]

Dieu fit disparaître tous les êtres qui étaient à la surface du sol, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux: ils furent exterminés de la terre. Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

La crue de l'eau sur la terre dura cent cinquante jours.

 

   Mince herméneutique biblique.

 

   Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

 

   Cette seule assertion en forme d’épilogue à la tonalité sans doute morale et à la teneur amplement mythologique (tout ceci n’est, à l’évidence, qu’un long et subtil poème à l’usage d’enfants sages), cette assertion donc est celle que l’on retiendra pour la poursuite de notre fable dont le sujet, pour l’instant inapparent, voudrait faire signe en direction de l’art par le biais des formes, ces signes jamais réductibles à de purs épiphénomènes du sens dont il faut se saisir mais qui en constituent la structure complexe et pourtant si évidente. Mais ici il convient de mettre en relation avec ceci même qui s’annonçait comme le début d’une histoire :

 

   « On vient juste de paraître sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre. »

 

  Tout ce petit monde majestueux qui déploie son propre miracle dans une manière de Paradis Terrestre, il suffit de le relier à Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils (qui) avec eux étaient entrés dans l'arche, pour la simple raison que ces « survivants » ou ces « élus », comme l’on voudra, sont les formes humaines, animales, qui sont « mises de côté » pour témoigner de cela même qui est essentiel à conserver afin que la vie soit suffisamment bonne. Désignés par le Destin pour faire sens et produire une compréhension qui, jusqu’alors était menacée. En effet, selon la Bible, l’on ne devient vraiment Homme, Animal qu’à être doté, à l’initiale, d’une Majuscule qui témoigne de la dignité de vivre. Séparer le bon grain de l’ivraie, telle est la mission qui échoit à Noé, comme si, en une certaine manière Dieu l’instituait en ce Démiurge qui juge des formes qui sont bonnes et de celles qui ne le sont pas. Bien évidemment, notre « herméneutique » n’enjambera nullement le dangereux parapet de la Morale, en restant seulement au seul intérêt que présentent lesdites formes pour constituer une esthétique suffisamment étayée en raison, et en « formalisme », bien entendu.

 

   L’arche complexe des signifiants.

 

   Si l’avènement cruel et soudain du Déluge s’annonçait comme le début de « l’in-forme » (ce qui, par définition s’oppose à la forme), la réhabilitation de Noé et de ses progénitures est le début d’une généalogie des formes. Formes signifiantes de l’humain et de l’animal qui jouent en tant que valeurs-archétypes de tout ce qui peuplera la Terre de son trajet existentiel, aussi bien les paysages et leurs multiples déclinaisons. En réalité ce que la mythologie biblique se propose de nous révéler, c’est rien de moins que l’arche complexe des signifiants, auxquels est naturellement attachée la cohorte des signifiés, ceux-ci n’existant qu’à l’aune de ceux-là et réciproquement. En réalité la question qui se pose est la suivante : « Qu’est-ce que l’événement de l’Être ? » (orthographié avec une Majuscule il dit l’Unité qui rassemble le multiple, à savoir l’ensemble des êtres-présents), « que veut dire être ? » A la lumière de l’allégorie de l’Arche, qui trie le divers pour le rassembler en un peuple suffisamment doué de sens, nous proposerons la thèse suivante : l’être est ceci qui, s’extrayant du multiple informe, de l’inapparent, de l’insaisissable, instaure des formes, donc un sens dans sa triple valeur, (à savoir signification des choses ; perception par l’usage des sens ; direction à emprunter afin de trouver sa voie), afin qu’un monde soit donné à ceux et celles qui y figurent à titre d’incontournables esquisses qui donnent à voir, à penser, à comprendre.

   Être, c’est être une forme comprise et compréhensible. Pas seulement un signe parmi d’autres signes dans la grande bousculade mondaine. Mais un signe doué de dignité. Ce qu’Henri Focillon, grand expert en matière d’art énonçait de la manière suivante : « Le signe signifie, la forme SE signifie ». Et, bien évidemment l’accentuation sur le pronominal SE n’est nullement un effet de langage mais l’annonce d’un fondement à nul autre pareil de la forme artistique qui est un monde-en-soi doué d’autonomie et de signification plénière alors qu’un signe aussi immanent que peut l’être celui d’une signalisation spatiale (un panneau routier par exemple) ne signifie qu’a minima dans son contexte d’énonciation, nulle part ailleurs, autrement dit par défaut, nullement en raison d’une nécessité.

 

   La forme telle qu’en elle-même.

 

   Sans doute ne parviendra-t-on jamais à mieux comprendre l’enjeu essentiel livré par la forme qu’à nous pencher sur le concept « d’événement pur » tel qu’énoncé par le Poète Rilke. Lorsque les choses (essentiellement les formes artistiques) ont lieu, plutôt que de se dissoudre dans le chaos des espaces extérieurs, elles existent au sein même de leur propre présence d’où elles rayonnent comme l’exception qu’elles créent. En tant que formes peuvent aussi bien être évoquées l’image d’une femme que la vie d’une rose, aussi bien le regard de l’ami que son désespoir. Car la nature de la forme réside moins dans sa donfiguration première que dans le coefficient de vérité qu’elle montre comme sa réalité essentielle. A propos de ces formes artistiques (une main sculptée par Rodin), Rilke fait émerger une présence qu’entoure une ligne qui la cerne et la propose au regard comme la singularité remarquable dont elle est tissée :

   « Si ample que soit le mouvement d’une sculpture (son jeu de formes), de quelque lieu infiniment distant qu’elle jaillisse, et fût-ce même de la profondeur du ciel, il faut que ce mouvement se referme sur lui-même, que le grand cercle s’achève, le cercle de solitude qui enclôt toute œuvre d’art. »

   Ainsi nous est-il montré, sous une heureuse énonciation esthétique (une autre forme), la naissance à soi en tant que surgissement, sa participation à une transcendance pointée par la figuration céleste, le recours au cercle qui se donne à la manière de la forme parfaite qui dit le Tout des choses à l’intérieur de sa corolle éminemment signifiante, la dimension de la solitude car l’essence même de l’art est une vocation à l’autarcie au sein de laquelle un paradigme de la connaissance gît à l’intérieur de sa propre profération. Ici, nous sommes loin de la désolation du Déluge qui confond les éléments dans une tragique illisibilité. La forme quintessenciée devient, par le principe même qui l’anime depuis son centre, un genre d’absolu auquel nous ne pouvons participer qu’au titre d’une profonde et attentive contemplation. Autrement dit retrait en son être afin de pouvoir résonner selon des harmoniques avec ceci qui diffuse la beauté par tous les pores de sa présence. C’est comme de s’arrêter devant le prodige de la fleur, le luxe du lotus, le secret de la rose, la pâleur du lys et de communier en silence avec son être si fragile :

 

« Seule ô abondante fleur

Tu crées ton propre espace…

Ton parfum entoure comme d’autres pétales

Ton innombrable calice… »

 

   On ne saurait mieux que par cette sublime poésie évoquer ce que le rythme secret des formes instille dans notre âme de bonheur et de pure joie. Ma propre forme humaine se voyant reflétée dans le cœur même du monde.

 

   De l’informe du Déluge aux formes « Noétiques » (Noé et concept réunis) et à l’œuvre De Marcel Dupertuis.

 

Evénement de l’être.

   Bien évidemment le propos, jusqu’ici, paraît si éloigné de son objet que l’on pourrait craindre de ne jamais le voir abordé. Et pourtant il y a homologie des situations d’énonciation entre le genre de marche de guingois située en épilogue (Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes.), l’aventure biblique et les supposés théoriques qu’elle est censée mettre en scène et, enfin, cette merveilleuse lithographie qui n’a de cesse de nous questionner et d’obtenir une réponse à son énigme.

 

   Genèse de l’œuvre.

 

   « Lithographie », il faut l’envisager encore comme nulle et non avenue, située quelque part entre Charybde et Scylla, autrement dit aux confins du subconscient de l’Artiste, si proche d’un abîme qu’aussi bien elle pourrait ne pas advenir. Qu’en est-il des formes avant qu’elles ne paraissent ? La question mérite non seulement d’être posée mais s’annonce comme nécessaire si nous voulons comprendre l’émergence de ce qui, bientôt, recevra le prédicat « d’œuvre » et la posera, cette œuvre, comme l’évidence qu’elle sera advenue. Mystère que celui des formes dont l’origine ne sera jamais vraiment éludée. Quelque part, dans l’imaginaire du créateur, dans les brumes de l’inconscient, au milieu de réminiscences diverses (telle hanche de femme, telle courbe abstraite, telle figure d’un paysage, telle influence artistique), se sera ébauchée, dans le plus grand mystère, cette subtile alchimie qui guidera le pinceau, tracera la volute dans la pierre, courbera le métal selon la volonté qui lui sera imprimée. De contingente qu’elle était, d’inaccessible, d’improductive, elle aura reçu les modalités de son apparaître et, dès lors, peu nombreux seront ceux qui se questionneront sur son origine, les médiations auxquelles elle aura été soumise, les remises en question dont elle aura fait l’objet, les doutes et les angoisses qui auront précédé sa naissance. Car il s’agit bien de naissance avec les douleurs attachées à toute parturition, l’émergence inquiète de la fameuse « illusion anticipatrice » thématisée par René Diatkine, illusion dont tout « démiurge » est assailli dès l’instant où celles qui vont surgir, les formes, seront toujours une manière de révélation, la survenue de l’éclair dans le ciel artistique. L’enfant qu’on aura porté au monde dans sa singularité. Alors, soudain, elles seront là, intensément présentes, dotées d’une manière d’évidence, assurées d’une belle plénitude comme si, de toute éternité, à la façon des Idées platoniciennes, immuables et éternelles, elles n’avaient attendu que l’instant où elles feraient acte de présence parmi les innombrables confluences du sensible.

 

   Ce qu’il verra peut-être.

 

   Si les formes proviennent donc d’un indescriptible premier, d’un chaos originel (et gageons qu’il en soit ainsi), elles n’en paraissent pas moins illisibles parfois au regard qui les parcourt sans s’y attarder suffisamment. Dans l’optique d’une première vision, cette lithographie se livre dans le genre d’un tumultueux paysage, savane bavarde ou mangrove aux racines emmêlées, forêt pluviale qu’une obscurité souveraine dissimule aux regards des Curieux. A vrai dire un Voyeur pressé pourrait fort bien se satisfaire de cette saisie aussi rapide que superficielle et s’enquérir d’une autre œuvre avant même que celle-ci ne soit abordée en sa réalité. Voici, disons un Rare (selon la belle nomination platonicienne [on ne fait jamais l’économie du Fondateur de l’Académie tant ses vues sont pénétrantes] ) arrivant dans la salle où est exposée la lithographie. D’abord il scrutera longuement ce qui lui est donné à voir, s’avançant, reculant, observant selon de multiples perspectives. Chorégraphie toute esthétique plutôt qu’attitude sophistique de quelque dandy en mal de paraître. Car rien ne lui sera donné d’emblée et toute impression ne résultera que d’un patient labeur « d’introspection » de l’œuvre. « Introspection » comme s’il visitait cette dernière de l’intérieur, tout comme il se saisit lui-même depuis l’unicité de sa citadelle intime. Bientôt cela s’éclairera. Certes, il ne s’agira jamais de certitudes, de convictions étayées en raison pour le simple constat qu’une proposition esthétique est bien autre chose qu’un concept abstrait, une simple élaboration mathématique. Ce qu’il verra peut-être, ceci : une forme féminine dans sa belle plénitude avec le doux ovale de sa tête légèrement inclinée ; l’arc plongeant d’une épaule à la lueur d’albâtre ; le gonflement d’une gorge que dissimulent, partiellement, les plis de quelque voile ; le glissement d’un torse en direction d’un probable mont de Vénus ; le rehaut d’une jambe qu’un subtil graphite hachure avec discrétion ; l’angle d’un coude qui supporte l’isthme long d’un bras dont le Rare suppute que son élévation révèle un geste d’offrande, peut-être un enfant tenu dans l’ombre de sa jeune et fragile conscience. Peut-être une mise en scène d’une Vierge à l’Enfant. Subtile parution dont les représentations sont légion dans l’histoire de l’art et qu’il serait vain de vouloir énumérer. De toute façon les Rares ne se hasardent jamais à affirmer trop tôt, informés qu’ils sont de la difficulté de toute herméneutique et de la nécessité d’une humilité devant les choses qui ne se révèlent qu’avec parcimonie et, le plus souvent, dans le secret. Donc, ici, d’une façon brève nous avons fait le trajet du Déluge initial (l’imbrication incompréhensible des formes jusqu’en une hypothèse qui en pose l’existence vraisemblable). A la manière de Noé, nous avons rassemblé les Sem, Cham et Japhet, ainsi que, métaphoriquement, les animaux selon leur espèce, à savoir quelques figures rassurantes et connues (les formes), qui éclairent notre chemin de connaissance, assurent une désocclusion partielle de l’art en ses innombrables manifestations.

 

   Interpicturalité.

 

   « Interpicturalité » comme l’on dit « intertextualité » pour mettre en relation tel texte de tel auteur avec tel autre texte d’un coreligionnaire dont la semblance des thèmes ou de la forme écrite semblent jouer en écho, constituer d’évidents harmoniques. Donc, cette œuvre de Marcel Dupertuis, à quoi la rapporter qui non seulement ne soit nullement gratuit, mais nous délivre une lumière quant à la compréhension des formes ? Eh bien, tout simplement au deus ex machina des formes, au magicien, au créateur protéiforme d’une œuvre où elles règnent en maîtresses, à savoir Picasso l’indépassable. L’indépassable : Il est des vérités qu’il convient d’énoncer dans la simplicité.

Evénement de l’être.

Pablo Picasso.

Atelier de la modiste.

Source : Musée Guggenheim.

 

   Si, incontestablement, le Maître de Malaga s’est imposé comme le chef de file d’une génération soumise au jeu pluriel des formes, c’est qu’en lui le génie se cristallisait précisément dans le jeu subtil infiniment renouvelé d’une morphogenèse infinie dont les variations étonnantes depuis celles, classiques, de la Période Bleue jusqu’aux « délires » formels du Vieux Sage des dernières peintures en passant par ce qui, de toute évidence, constitue le fait majeur de la représentation de la modernité, nous pensons, bien entendu, au Cubisme, sans omettre la parenthèse surréaliste que certains ont nommée Période du « Jongleur de la forme », soulignant ici combien ce créateur boulimique a apporté dans ce domaine qui devient la rhétorique d’un siècle.

   Mettre en relation « Atelier de la modiste » et « Lithographie », non en raison d’une quelconque fantaisie, mais parce qu’une évidente parenté les relie quant au lexique formel. (Ici, il ne s’agira nullement de superposer les œuvres, d’en faire des calques respectifs comme si une parfaite homologie signifiante pouvait les attacher l’une à l’autre. C’est l’intention générale qui compte, le jeu qui les anime et les porte au jour depuis un originel désordre jusqu’à un ordre qui les soustrait au silence et les porte devant la conscience en mode décrypté).

   Mêmes tonalités de cendre et de bois brûlé. Même clignotement dialectique du noir et du blanc. Même emmêlement des figures qui porte à l’abstraction ce qui, d’ordinaire, s’imprime avec aisance dans la commune réalité, ces figures humains si familières qu’on finirait par les oublier. Genre de vérité aléthèiologique des anciens Grecs (référence fréquente dans mes écrits), vérité dont l’essence plénière est de livrer une forme tout en la voilant, en la soustrayant partiellement au regard. Comme s’il s’agissait de découvrir l’essentiel à l’abri de quelque brûlure, car l’humain en sa représentation est une lumière d’une telle intensité qu’il convient de la découvrir par paliers, par aires successives, tel le désir vrai qui ne saurait progresser à l’aune d’un bond, seulement à la grâce d’une médiation intellective. Le précieux ne se déguste que du bout des papilles et dans un nécessaire recueillement. Le palais est si fragile qu’il ne supporterait l’irruption de fragrances par trop soutenues. Il en est de même pour les choses de l’art que l’on se doit de déplier à la façon d’une subtile gourmandise, bêtise de Cambrai ou bien macarons de Nancy fondant délicieusement sous la langue.

 

   Feu couvant sous la cendre.

 

   Ce qu’il nous plaît d’imaginer en présence des Rares, c’est tout de même le feu couvant sous la cendre, la braise alimentant l’étincelle de surface. Parler de Picasso, c’est nécessairement lui associer cette figure du Minotaure qu’il a su si habilement mettre en scène : impétuosité taurine se ruant sur une Dormeuse dont il caresse la main, comme si la furie originelle avait besoin de revêtir une forme policée afin de séduire celle qu’il convoite depuis le centre de son énergie volcanique. Autrement dit, Picasso le Maître faisant de son Modèle (figure de l’art) sa possession et son domaine dans une effusion aussi brutale qu’empreinte de douceur. Vérité aléthèiologique, disions-nous, Domination voilant Dominée. Mais Dominée qui consent pour l’amour d’elle-même, pour l’amour de l’art. Jeu immémorial des forces antagonistes qui toujours résistent au Créateur dans son entreprise de séduction. L’urgence est là dans cette forme-force convulsive, éruptive, turgescente alors que l’œuvre espérée est cette autre forme qui se retient et résiste avant que de céder aux instances de son prétendant. Créer est toujours cette forme qui en appelle une autre, ce galbe qui veut dire le monde, cette ligne qui encercle une passion, ce contour qui souligne un état d’âme, cette géométrie qui délimite le pur concept voulant se donner pour le réel à la manière du Cubisme dont la syntaxe si simple évoque pourtant une infinité de fragments perspectifs.

   Car l’économie essentielle de la forme, si elle SE signifie pour reprendre la belle formule de Faucillon, créant les conditions de son propre monde, elle ne le fait qu’à la mesure de cette autre forme humaine, celle-là qui lui a prêté son vocabulaire afin qu’elle puisse proférer et ne point mourir dans un monde qui, sans cette présence serait un « monde désert » pour reprendre le beau titre d’un roman de Pierre Jean Jouve dans lequel, précisément, il est question des relations complexes entre vie amoureuse et vie artistique. Peut-être, en définitive, ne s’agit-il que de cela dans la danse flexueuse des formes artistiques, trouver, pour l’Artiste, l’âme sœur qui sera le réceptacle de sa volupté. Peut-être ne s’agit-il que de cela ! La descendance de Noé était peut-être la première étape du voyage des formes. A nous de poursuivre l’œuvre généalogique. Le chemin est long qui conduit vers demain. L’art est nécessairement au bout ! Sans sa présence l’existence serait réduite à une peau de chagrin. Or nous voulons l’espace. Or nous voulons le temps.

 

 

 

 

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12 avril 2020 7 12 /04 /avril /2020 16:21
Terre, eau, Eire.

                                 ... Ireland ...

                     Photographie : Gilles Molinier.

 

 

***

 

Eire - Eire - Eire

Trois fois élémentaire

Terre - Eau - Eire

Eire - Terre - Eau

Eau - Eire - Terre

Pure vivacité de ce qui est

Ton fondamental

Blanc - Noir - Gris

Seulement ces trois notes

Pour dire le grand écartèlement

De la vie

Le minéral en son origine

Le géologique en sa demeure

L’homme enraciné en sa pierre

Sous la multiple confluence des vents

Près des eaux aux larges estuaires

Dans l’extrême limite de soi

 

E.I.R.E

Dire en quatre lettres

La totalité des choses

Rien ici ne manque

Qu’un Feu ultime qui se déploie

Loin là-bas où ne sont plus les hommes

Le solaire est aboli

Qui entaillerait

Lacèrerait les yeux

Mordrait le fragile

Calcinerait la peau

 

Ici est le Pays du Clair-Obscur

Une fois la lumière

Une fois l’ombre

Rien entre les deux

Sauf le gris

Qui ponce

Médiatise

Unit en un seul et même mouvement

La pensive inquiétude des Êtres

Le bruit du rien sur la lande

La course folle du vent

Dans la crinière des chevaux

La rumeur de l’heure

Sur les visages criblés de son

Et le silence

Partout le silence

Qui vrille les tympans

Erode le socle de terre

Use la force du granit

 

Une étrangeté

 Une présence-absence

Une vacuité sans fin

Qui traverse l’onde

Ruisselle au ciel de nuages

Glisse dans la fente ouverte de l’horizon

Nul passage

Qui offenserait cet indicible

Nulle conscience que celle du paysage

Inapparente

Mais tellement donnée

Mais tellement intuitive

Pleine

Rien qui ne paraît sauf

L’immédiat de sa donation

Nulle mascarade

Nulle affèterie

Tout ici et là dans la pure évidence

De sa simple configuration

L’unique se donne en son entier

Sans réserve

Sans retenue

Sans regret

Dépliement du sens

En sa grâce originelle

Comme le lieu d’une

Vérité sans faille

Du mot à lui seul

Devenu phrase

Devenu texte

 

 

   L’anse des rochers est noire. Noire de suie. Noire de bitume. Noire de sa propre noirceur. Les pierres se sont soudées sur leur singulier mystère comme si, connaître les instances de la matière constituait une impensable effraction. Laisser reposer le présent infini dans le luxe de sa longue mutité. Donner aux choses l’espace libre de leur propre écho. Pourquoi chercher à sonder, pénétrer, forer lorsque tout est en paix, que l’évidence est cette lumière belle qui bourgeonne, cette densité de mercure, cette oscillation entre deux eaux, ce battement de la mémoire identique au dépliement des jours et des nuits depuis que le monde est monde ? Pourquoi ? L’initial chaos s’est assagi, est rentré dans l’ordre. La roche ne fond plus, la lave est éteinte dont les vagues refroidies sont ces étalements diluviens au centre desquels l’eau de cendre et de plomb vient étaler sa peau glacée que parcourent des sillages d’écume, cette neige qui fond et se reconstitue au gré des courants, des forces intérieures qui animent la matrice première, la travaillent tel un inconscient abandonné aux pulsions de ses primitifs instincts.

  

Le poème ici est toujours levé

Rien qui pourrait le distraire

De son chant crépusculaire

De sa fugue d’aube

De sa plénitude méridienne

Tout est toujours là

Dans la souplesse inventive

Du Temps

Dans l’accueil sans réserve

De l’Espace

Dans la fluide disponibilité

De l’estompe

Juste une note

Sur le cercle assoupi

D’une clairière

 

   L’Océan du ciel est gris, on le dirait à sa perte, enlisé dans sa propre finitude. Et, pourtant, jamais il n’a été aussi vivant, genre de corne d’abondance destinant à la plaine liquide le réseau dense de ses célestes navigations, de ses continuelles errances, des réaménagements de sa géographie de pluie et de brume, de songes et de réelle présence. Ciel qui façonne et médite la dense complexion de ces roches qui encore portent en elles le régime bouleversant de la parturition qui les a livrées au monde. L’eau en ses stigmates blancs est un reflet du ciel, une pure mouvance calquée sur le rythme des cumulus, les caprices des nimbus. Et ce rocher surgi de l’eau, cette masse brune si semblable à un antique animal marin, que serait-elle si elle était privée de cet étincellement gris, sourd, de cet éther qui le regarde et en appelle la nécessaire manifestation ?

 

  L’air, ou est-il l’air dont l’invisible demeure nous questionne en notre fond ? L’air cet inapparent qui ne se montre jamais qu’à l’aune du souffle de vent, de la courbure de la pierre, du mur qui est censé l’arrêter, de l’arbre décharné, usé par tant de passages assidus, l’air ou est-il lui qui incruste dans les visages des hommes les sillons de la joie, mais aussi du questionnement, de la souffrance ? L’air est médiation qui fait se rencontrer l’aire libre du Ciel, la lourde nécessité de la Terre. Rien, nulle part plus qu’ici, sur ce sol métaphysique d’EIRE, ne montre avec plus de pertinence la rencontre immémoriale des éléments, leur osmose. L’eau naît de la terre que le ciel restitue dans l’étrange parcours de son brouillard, dans cette pluie qui noie tout, maisons et hommes, animaux et objets en un unique chant triste, mélancolique mais  poétique, si infiniment poétique. Sans doute nul sol, nul ciel, nulle terre  ne sont plus apparentés à une si étrange mélodie inquiète du monde.  On regarde. Les yeux boivent la confondante fugue qui se joue en écho entre les parois occlusives du réel. Monde dans le monde avec ses propres lois, sa turbulente logique, sa fenaison d’impressions voilées, sa collation d’événements intimes. Closure du silence sur lequel ne peut avoir de prise que le silence lui-même. Entendrait-on une voix se lever ? Ce ne serait que la sienne que d’autres voix, sans doute, ici dans la basse chaumière blanche, près de l’âtre ; là dans la fumée grise du pub ; encore plus loin sur la meute d’herbe rase que paissent d’intangibles  moutons, ce ne seraient que paroles pliées dans d’autres paroles, boules de laine grise, germinations issues de leur propre mystère. Car, étrangement, en ce non-lieu, toute chose ne se rend jamais libre qu’à jouer en écho avec le semblable mais dans l’orbe du secret, la pliure du pudique, le non totalement révélé de ce qui est.

   Rien ne se lève de rien qui ne s’y est déjà accompli en quelque endroit. Rien ne peut être fragmenté, isolé, séparé sauf dans un effort conceptuel, une certitude de la Raison cherchant à enfermer, dans une élémentaire logique, la fluence de ce qui toujours advient à la manière d’une eau de source dont l’écoulement jusqu’à son estuaire, son évaporation, sa venue au nuage, sa dispersion en bouquets de pluie ne témoignent que du même être, de sa métamorphose, non d’entités multiples, séparées, entre lesquelles ne règnerait que l’injonction d’une limite. EIRE unitaire en sa belle moisson d’images. Pour cette raison d’un lien indissoluble des hommes, du paysage, seule la photographie en noir et blanc peut rendre compte de cette nécessité de relier entre eux les signes patents d’une harmonie. Rien ne saurait être ôté de ce qui est présent. Ni la tristesse infinie de l’homme qui fume au rythme de  l’accordéon, ni l’alcool qui incendie les veines, ni le mur de pierres qui court loin avec son troupeau de maisons basses, ni l’architecture violentée de l’arbre dans l’air coupant, ni ces ruines qui se hâtent docilement sur le dos harassé de la colline, ni ces herbes d’eau dans le prolongement desquelles est une île dans la blancheur du jour dont jamais on ne saura si notre esprit l’a inventée, si elle demeure là de toute éternité.

 

Le poème est levé

En cette belle terre

D’Irlande

Lui dénier

La vérité de sa manifestation

Serait nier sa propre présence

Sur cette Terre

Qu’il nous faut habiter

En Poète

La seule urgence

Qui soit

En L’Eire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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