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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 08:10
A peine advenus.

" By the water "

10X16 cm

Œuvre : Laure Carré.

Cette image, nous la vivons avec quelque appréhension comme si, reflétant celui, celle que nous sommes, nous supputions que notre corps, un jour, puisse être atteint de fragmentation. Terreur insigne des Existants dont la trame du temps, par endroits, laisse voir la lumière crue d’une nudité, la possible dépossession de soi, la remise à une géographie parcellisée, inquiétante diaspora dont nous aurions à habiller notre être alors que, dans l’ombre, le vertige du néant ferait ses sombres nuées. Tout autour de nous sont les meutes de freux criards, tout autour sont les conflits qui déchirent le monde, la violence aveugle qui dépouille les esprits de la fécondité du penser. Alors on se baisse, alors on réduit sa gangue de chair à la taille de l’infime, de l’inaperçu mais, au-dessus de nos têtes, nous entendons le monde faire son bourdonnement d’essaim et nous redoutons une attaque sournoise, nous nous protégeons de ce venin qui, bientôt, fera glisser notre conscience sous les oripeaux d’une incompréhension. Ici et là, on trépane, on mutile, on écartèle, on éviscère et ce sont de longs fleuves de sang qui parcourent la Terre de leurs flots étincelants. Pareils à un feu, à une lave, au fer rougi dans l’antre couleur de suie du forgeron. Une persistance dans la nuit, l’éclat d’une braise qui, tout à la fois, nous dit la vie rubescente, mais aussi la teinte d’une extinction, le visage confondant d’un non-retour. Comme l’épée de Damoclès qui s’apprêterait à moissonner nos têtes et à disperser aux quatre vents la résille de notre présence. Il ne resterait plus que quelques souvenirs faseyant dans le vent, quelques bribes de mémoire, des humeurs vitreuses à contre-jour du ciel, quelques empreintes sur les chemins de poussière, le témoignage d’un passage, la perte d’une fumée dans l’air empli d’amnésie, quelques traces d’une ancienne volonté se dissolvant dans celle, plus prégnante, plus efficiente du Destin dont, jamais, nous ne pouvons estimer la puissance, la force d’accomplissement, mais aussi de destruction, d’éradication de l’humain des contrées du monde.

Alors, en guise de réassurance, nous contemplons à nouveau cette effigie dont nous pensons qu’elle est notre propre projection à même la face vitrée de l’apparaître. Le fond est une eau couleur de ciel et de mer, un glacis de turquoise sur lequel nous posons l’impertinence de notre humanité, genre d’effleurement qui surgirait d’un indéfinissable néant. Car, de notre origine, nous avons perdu le souvenir. Notre cordon ombilical est si loin qui nous reliait au cosmos maternel. Nous sommes d’éternels orphelins, des êtres séparés, des insularités à la dérive, des Radeaux de La Méduse que rien ne viendra sauver d’un naufrage promis mais dont, toujours, nous reculons l’échéance à coups de jeux hasardeux, à force d’amours anonymes, de rêves dont le sillage de comète allume dans nos yeux infertiles la lumière de quelque espoir. Le massif de notre tête, ces quelques traits de sanguine suspendus dans l’espace ; le haut de notre buste, cette lame sans début ni fin, ce coutre labourant le vide, cette lame privée d’appui, comme en sustentation ; cette main qui n’en est pas une, qui ne saisit rien que le Rien, dont la forme inachevée semble signer le début d’une création suspendue entre Charybde et Scylla, ce sémaphore réduit à sa propre figuration aporétique, ce drapeau de prière ensanglanté, tout ceci nous dit le surgissement de l’homme à même sa fin dernière. Terrible eschatologie qui referme la porte avant de l’avoir ouverte. Entrebâillée seulement, avec la levée de quelques feuillets d’espoir puis la scansion définitive de la privation d’être, la lame de massicot apposant la césure mortelle. C’est ceci que nous dit cette figure dans son opposition binaire, dans sa dialectique des valeurs complémentaires. Si le vert atténué de l’amande fait se lever l’aube d’une fable, la possibilité d’une histoire, le rouge carmin, ce symbole du sang répandu, cette couleur se donnant symboliquement tel le mystère vital caché au fond des ténèbres et des océans primordiaux ne fait qu’annoncer l’irruption toujours possible du tragique habitant tout projet, toute progression sur le sentier terrestre.

Ce que nous croyons, c’est qu’en filigrane de cette figure transparaît le mythe de Narcisse tel qu’évoqué par Ovide dans Les Métamorphoses. A-peine-advenu (confions-lui ce prédicat), est cette image du chasseur dont la quête fiévreuse est celle de la découverte de sa propre épiphanie. L’eau, ce miroir dont la présence est ici assurée par le fond bleu turquoise, sera le médiateur par lequel se connaître enfin tel qu’en son apparaître. Seulement contempler sa propre beauté comporte toujours le risque d’une fêlure. La vanité de l’homme est de telle nature que, jamais, sa propre représentation n’est cernée de suffisamment de lauriers. A la beauté il veut substituer une beauté et demie, une beauté absolue telle celle des dieux. Alors son regard se trouble, alors son dépit, son orgueil déçu atteignent une telle démesure que l’onde se brise, se disperse, que sa surface s’irise de mille ondulations, de mille reflets comme si, son essence atteinte par l’inconscience de Narcisse, d’A-peine-advenu, ne pouvait plus se laisser voir que sous le régime de l’éclatement, de la fragmentation. L’onde ne reflète plus de celui qui s’y mire que les signes d’une schizophrénie patente, infini éclatement de soi dans un corps sans attache, sorte de territoire archipélagique indistinct dans le pullulement et l’anonymat des flots.

En cela, cet aventurier d’une image à constituer rejoint, par-delà sa propre évolution, le statut dont il était l’acteur dans sa prime enfance, cette position disjointe d’un corps dont il ne percevait les parties que séparées, destinées à remplir les fonctions élémentaires du mouvement, du nourrissage, de la digestion comme autant d’actes isolés sans aucun lien de subordination que ceux d’une satisfaction immédiate des désirs. Le stade du miroir lacanien l’en avait fait sortir par le biais d’une intériorisation et d’unification de sa propre réalité corporelle. Percevant son reflet à la manière d’un territoire autonome, il annulait par là même le morcellement anatomique dont, jusqu’alors son vécu l’avait assuré a minima, en attente de cette complétude médiatisée par l’image spéculaire. Le miroir accomplissait en la magique « assomption jubilatoire », le passage du divers et du pluriel, du schème purement opérationnel à l’intégration de soi dans une unité plénière dont le statut d’une autonomie et d’une liberté n’étaient pas les moindres acquis, mais la réalisation d’une essence humaine consciente de ses propres enjeux. A ce qu’il nous semble, sous l’apparence et le visible révélé par cet original collage (symbole du rassemblement de ce qui, à l’origine, était dissemblable, épars), se dissimulent, comme autant de clés de lecture, ces sèmes riches en significations dont, le plus souvent, nous sommes parcourus à bas bruit, symptôme d’une « maladie de l’être » qui n’en constitue que sa plus belle révélation. Que sommes-nous, si ce n’est cet éparpillement venu du plus loin d’un illisible chaos, ces éclisses de hasard, dont un jour, en un lieu et un instant déterminés, le Destin nous confia la garde afin que nous puissions nous saisir de notre existence dans l’enceinte même de notre corps ? Sans doute n’avons-nous pas d’espace plus réel que celui-ci. A peine advenus et déjà en partance.

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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 08:07
« Sous ma peau. »

« Under my skin ».

« Et s’il y avait, sous nos plus épaisses carapaces,

la sensibilité qui fait de nous, de nous tous, des êtres… »

Photographie : Alain Beauvois.

L’en-dehors - L’écorce.

« Sous ma peau. »

Façade de l'Hôtel Altenloh.

Futur musée Magritte- Bruxelles.

Source : IPSEAA - Montpellier.

Afin de jouer en écho avec cette belle photographie d’Alain Beauvois (dont il nous précise la fonction symbolique, l’écorce tenant le rôle de la peau humaine, alors que l’aubier en serait la chair, là où s’inscrit l’être en sa vérité), il nous faut faire référence à la bâche en trompe l’œil qui s’étale sur la façade du futur Musée Magritte à Bruxelles. Donc aller voir du côté du surréalisme de manière à faire apparaître ce réalisme que nous pensons tenir sous l’autorité de notre regard alors que, toujours en fuite, il se réaménage constamment sans que nous puissions en fixer l’esquisse comme on le ferait d’un objet sur la plaque aux sels d’argent. On y voit une façade aux multiples fenêtres, deux pans de rideaux virtuels s’ouvrant sur une œuvre emblématique du peintre belge, « L'Empire des lumières ». Une rapide saisie herméneutique nous permettra de comprendre la rhétorique allusive de cette toile qui nous invite à écarter le voile qui recouvre le réel de façon à pénétrer dans cet « Empire des lumières » dont on aura compris qu’il est un autre nom pour la vérité de ce qui est. Merveille du symbole qui, en une seule appréhension du regard, une unique saisie de l’esprit nous conduit au plein des choses, là où le sens brille avec la belle impertinence d’un cristal. Et notre compréhension est d’autant plus aidée en ceci que la référence au rideau de théâtre nous montre combien il faut dépasser la croûte des apparences, percer la vitre de l’illusion et surgir au sein de la scène même, là où bat le cœur de la tragédie dont l’acteur est la figure allégorique. Seul l’aubier, cette chair tendre et fragile, infiniment dissimulée, nous offre le luxe d’un contenu inaltéré sur lequel peuvent venir se greffer les prédicats de l’exister dont la chose s’accommodera pour se présenter à nous selon tel ou tel phénomène.

L’en-dehors, toujours soumis aux aléas des actions extérieures, aux bruits, aux mouvements, aux métamorphoses successives sera soumis à un remodelage constant qui altérera sa pureté originelle. Perpétuelle dialectique de l’être et de l’exister dont la peau humaine, elle aussi, est l’étonnante historiographie. Tel homme au visage buriné, aux rides profondes traversant son front tels des sillons, aux cernes bistres sous les yeux, aux vergetures mangeant les joues, aux cicatrices à peine dissimulées sous le chaume d’une barbe chenue, tous ces signes patents d’une existence, que nous disent-ils sous cette esthétique sûrement belle qui aille au-delà de ce constat, de cette évidence architecturale, de cette présence figurative, de cette exposition d’une forme à laquelle nous nous attachons comme si elle était le dernier terme du lexique humain ? Car il y a mieux à voir que cette beauté somme toute relative. Il y a mieux à découvrir si notre vision, se décalant de ce réel aussi dense que têtu, parvient à se libérer du joug des perceptions et sensations immédiates. C’est toujours ainsi, le coquillage ne livre jamais son corail qu’à insérer entre ses valves la lame de la lucidité, l’intelligence d’un regard en quête d’autre chose que de cette surface lisse et trompeuse sur laquelle, toujours, nous échouons à comprendre. Tant que nous n’avons pas percé l’opercule, nous demeurons prisonniers d’images qui nous aveuglent et nous présentent leurs propres reflets comme la dernière page d’un livre portant le mot « Fin », l’épilogue accomplissant la fable en son ultime demeure.

L’en-dedans - L’aubier.

Mais reprenons l’image de ce visage humain, peu importe lequel, qu’il nous soit connu, que nous l’ayons aperçu dans la rue ou bien sur les pages glacées d’une revue. Combien sa présence nous étonne. Combien son aspect nous émeut. Certes la beauté est toujours une épreuve qui nous met en demeure de décrypter son sens, de faire un effort pour la soutenir du regard, l’installer au centre de la conscience et en faire le lieu d’une connaissance. Car, s’il y a de la beauté, elle existe moins en soi que parce que nous l’avons reconnue comme telle, que nous l’avons posée devant nous comme une marque insigne de l’humain en sa présence et de l’inaltérable rayonnement dont il est le tremplin. La beauté est la condition même par laquelle échapper aux apories dont la vie est prodigue, depuis la souffrance, la maladie jusqu’à la « maladie de la mort » dont, jamais aucune thérapeutique ne nous sauvera. La finitude est l’espace d’une telle incompréhension qu’il nous faut jouer avec elle, lui tendre des pièges constants, procéder par esquives, s’occuper, créer, aimer, vivre enfin pour que, mise à l’écart, elle se tienne à distance et suspende le souffle glacial du néant. Vivre est un vertige qui ne saurait s’accommoder du premier mirage, de bulles crevant à la surface des étangs, du poudroiement de l’heure, de la résille de glace ou du frimas semant les boqueteaux, du grésillement de la lumière dans l’aube neuve, du vol suspendu du colibri dans l’air tendu comme une soie. Il faut la déchirure, il faut l’entaille, le scalpel qui glisse sous la vergeture, la lame qui avance sous la cicatrice, en cherche la racine, le trépan qui creuse sous les orbites les poches des cernes, y trouve les stigmates premiers, les tellurismes, les peurs pliées en boule, mais aussi les joies immédiates, la cascade des pleurs, le gonflement de la sève lacrymale au contact de la démesure du monde, de son incroyable splendeur que côtoie la fermeture, que clôt le doute rongeant de son acide la plus discrète des certitudes. Nous sommes des funambules aux pieds poudrés de blanc qui avancent au rythme de leur balancier, une oscillation suivant l’autre, une progression attendant la suivante, toujours dans cette marge d’incertitude, dans cet écartèlement entre l’aubier de notre chair intime, la carapace de notre écorce dont nous faisons le portrait que nous tendons aux autres, au monde mais dont nous savons qu’il est fragile, soumis à l’estompe, manière de lavis, d’aquarelle légère flottant dans le battement de l’instant.

Le long de cette brève méditation, nous n’avons pas seulement ouvert la dimension d’une esthétique (toute apparition, par nature est de cet ordre, aussi bien l’œuvre aboutie, le fruit gonflé d’une belle ambroisie que le marais putride du siècle décadent), mais nous avons aussi marché sur la corde raide d’une éthique puisqu’un questionnement a eu lieu qui, par signes interposés (rides, vergetures, cicatrices) a fait surgir cette indispensable ouverture d’esprit au travers de laquelle se dessine la réflexion humaine qui interroge les fondements et nous porte au-devant de nous, dans cette belle aventure de l’exister. Nous avons seulement entr’ouvert une mince partie de ce rideau de scène qui symbolise si bien la marche du monde. Un instant nous aurons été les spectateurs d’une pièce qui ne se déroule pas seulement en-dehors de nous, mais aussi, mais surtout en-dedans, dans ce creuset de la conscience qui jamais ne s’éteint, l’ombre nous envahît-elle de ses funestes ailes. Toujours un aubier sous l’écorce. Toujours une sensibilité sous la raison. Toujours une sensation, un pathos pareils à une source dont nos yeux distraits ne voient que la résurgence au soleil. Le sachant ou bien à notre insu, nous sommes des explorateurs de la nuit, tout comme le poète qui y trouve le germe même de sa puissance. Or nous aimons la poésie, cette étoile au sein du cosmos !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 07:51
Si bien dans le pli de soi.

Photographie : Adèle Nègre.

Partout, sur la Terre sont les bruits, les rumeurs de fond, les oscillations, les mouvements. Ici une tour élève dans l’azur son étrange Babel. Là se creusent les fondations d’un temple. Là-bas, plus loin, se presse une foule dense attendant l’ouverture d’un musée. Lourdes portes d’airain à l’intérieur desquelles, comme dans un abri, un refuge, se laisseront voir les œuvres belles, les architectures de l’art, la polyphonie d’un sens partout répandu. Sanctuaire, lieu de rassemblement des énergies du monde, concentration de la luxueuse beauté. A l’intérieur des salles où coule la lumière zénithale, à peine un glissement à fleur des choses, voici qu’au milieu du silence naît une infime voix, un à peine ébruitement de source. On ne sait pas vraiment si ce genre de mélodie est en soi, si elle exsude des murs de ciment, si elle s’origine à sa propre puissance. Oui, puissance car, en elle confluent toutes les énergies de l’espace et du temps, ici, dans le clair-obscur de l’aire esthétique. Instance dialogique presque inaperçue, comme si entre le Visiteur et ce qui est Visité, l’Art en son essence, il y avait continuité, comme si ces deux manifestations se rejoignaient dans une belle et unique affinité, une manière de coalescence réalisatrice d’unité. Alors, au monde, il n’y a plus que cela, cette arche brillante, cette immense toile d’araignée dont on est à la fois le centre et la périphérie, la cause et la conséquence. Tout vibre à l’unisson, tout clignote d’un rythme identique. Nul espace pour une lame qui entaillerait la gémellité et remettrait les protagonistes à occuper des territoires séparés, des lieux où chacun devenu inaccessible à l’autre, ce serait comme la remise dans un sombre cachot existentiel avec interdiction de s’en affranchir, de déployer dans la pertinence de l’aube sa douce insistance à paraître. C’est l’en-dedans de la coque de l’oursin avec ses dentelles de corail, ses lamelles de chair onctueuse, ses menus flux et reflux si semblables à un bercement, à une fable chuchotée, dite à mi-mots comme s’il s’agissait d’un secret à ne pas dévoiler, d’une parole à porter au-dedans de sa chair afin que, fécondée, elle puisse prétendre à être dans la plus pure apparition qui soit.

Maintenant, c’est sur Secrète que porteront nos regards, que s’aiguisera notre conscience. C’est en elle que vibre, comme à l’intérieur du musée, « l’hymne à la joie », la pure félicité d’être. Ce corps est le lieu du recueil de la Muse (celle qui trouve refuge dans le musée, précisément), celle dont la présence est si inapparente qu’elle se révèle avec la force d’un mouvement souterrain, d’un glissement tectonique, d’un genre de tellurisme dont nous percevons les failles se dessiner dans l’argile sans bien en saisir l’origine, cette turgescence de l’exister qui nous traverse et nous modèle à notre insu. Secrète est en elle, si bien dans le repli de soi, tout comme l’esthète pris dans le réseau dense de l’œuvre. Mettons, un Attentif qui s’absorbe dans la contemplation d’un polyptique de Soulages. Il devient le lieu même de la toile, il en devient cette éthérée vibration qui flotte sur « l’outre-noir » et ne s’en détache qu’en apparence, son être se confiant à l’émergence de la surface comme s’il s’agissait de sa propre naissance, de son propre langage en train de proférer le silence par lequel tisser et approcher le mystère de ce qui s’y dessine comme sa plus probable effectivité, ce suspens entre le plein et le vide, cette tension entre l’ombre et la lumière, cette liaison inaperçue entre l’inconscient et le conscient, cette faille ouverte entre le symbole et sa posture existentielle que seule l’œuvre d’art nous permet d’approcher. Sans doute avec crainte, sans doute avec incertitude mais c’est toujours avec l’empreinte d’un certain pathos que nous nous approchons des choses essentielles. Et que nous les destinons à ce qu’il y a de plus précieux à comprendre.

Secrète est dans l’attitude du retrait, à la limite du jour et de la nuit, entre deux mots qui diraient, l’un le hululement du monde, l’autre la réserve de soi dans la confidence, dans l’absence, dans le regard voilé, remis à la touffeur d’un univers si indicible qu’il semblerait ne nullement exister, ne rien proférer, faire les pointes seulement, avancer sur l’onde avec un sautillement inaperçu tel celui diaphane des gerridés, un étoilement sur le miroir, puis un autre et comme une illusion, une fuite dans la fente du temps. La lumière ricoche, glace la peau, la décolore jusqu’à la conduire à une manière de néant. Brûlure du parchemin qui dit la toujours récurrente douleur, l’effacement de soi qu’est sa propre présence au monde. Il y a tellement de confusions, d’agitations, de cris d’effroi qui lacèrent la toile du réel. Alors il faut se tourner vers l’ombre et chercher en soi le chant d’une vérité qui agirait comme un baume, une réassurance narcissique, un tremplin pour l’ego afin qu’un avenir puisse se dessiner et tirer vers le haut la silhouette de sa tremblante effigie. Sur l’épaule poinçonnée de blancheur, sur la nuque clouée d’une vive lueur, sur l’avant-bras visité par l’indécence de la flamme, tout se pose avec l’insistance à être d’un tumulte infini, d’une dépossession de soi qui conduirait à une pure perte, au saut au profond de l’abîme, à l’acceptation de la gorge étroite comme dernière demeure à habiter. La peau est violentée, continuellement bombardée par des jets de lapillis, érodée par des silex aux dents acides. Identiquement à l’écorce des platanes vert-de- gris, desquamés, sur lesquels se gravent les vergetures de l’amour, s’inscrivent les hiéroglyphes de la passion, se dessinent les stigmates d’une impossibilité de coïncider avec soi, la désespérance est patente, la tristesse perceptible, la tragédie si proche que les yeux des Vivants regardent ailleurs, vers la ligne d’horizon, le ciel immense, la densité de la forêt où l’arbre cache l’arbre, où le taillis disparaît dans une manière d’évanouissement sans fin.

Alors il nous reste à contempler, comme si cette image se voulait allégorie, chargée d’un sens à faire sien, à contempler donc le massif de la tête avec sa belle coiffe de cheveux noués, ce ruban vert sombre qui en retient l’éparpillement, le signe d’une oreille qu’on croirait atteinte d’une faiblesse de l’audition, la perte du visage à la limite du cadre, frontière de lisibilité, lisière de notre entendement strictement humain. Plus loin, peut-être, est le domaine des dieux, là où demeure l’âme des choses en son énigme. Tout y est secret que Secrète, elle-même, ne peut qu’approcher, tel le gerridé avec l’à peine insistance qui convient à l’indicible, à l’ineffable. Nous sommes toujours en limite de ceci qui nous questionne. Sinon nous serions précisément ceci et n’aurions plus rien à décrypter que l’espace vide de l’infini. Si bien dans le pli de soi à scruter ce qui n’a pas de nom, pas de forme, pas de présence et qui, en cela nous fascine comme le diamant dans sa veine nocturne. Si bien !

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 08:32
Echo-de-Soi.

Avec Kimberley.

Œuvre : André Maynet.

[On n’entrera de façon adéquate dans ce texte qu’à énoncer l’hypothèse suivante :

Tout visage humain ne pouvant jamais être saisi par celui, celle qui en proposent l’épiphanie (jamais on ne voit la réalité de son propre visage), c’est à un mirage, un reflet, une illusion qu’il faut confier la tâche de son intime dévoilement, donc la mise en œuvre d’une vérité. Celle-ci revêt toujours un aspect spéculaire. Nous sommes des Narcisse en puissance qui devons constamment avoir recours au médium d’une vitre, d’un miroir, d’un éclat par lequel nous nous apercevrons enfin tels qu’en nous-mêmes portés au jour, des effigies qui ne montent sur scène qu’à l’aune d’une altérité, d’un regard placé ailleurs qu’en ce que nous sommes. Ainsi en est-il d’Echo-de-Soi, cette belle mise en image d’André Maynet, ainsi en est-il de vous qui lisez, de moi qui écris, attendant qu’un miroir (celui de votre regard) vienne accomplir le geste que j’ai initié qui ne se résoudra qu’à être compris pour ce qu’il est : faire surgir dans l’obscurité ambiante une étincelle de sens. Nous ne sommes jamais que ceci, la brièveté de l’instant alors que le fleuve héraclitéen de la durée a déjà emporté notre image, flottante Ophélie dérivant à la recherche d’elle-même.]

* Nous avançons dans la brume solaire, nous glissons le long d’une éblouissante lagune, nous entrons dans la densité ombreuse d’une forêt pluviale. Nous sommes au monde et le monde est à nous dans une commune réverbération. Nous ne sommes pas sans le monde, le monde n’est pas sans nous. Nous sommes effectivement présents face à ce qui nous environne et nous ne nous posons pas encore la question de notre apparaître et nous ne nous interrogeons pas encore sur le visage qui nous constitue et nous livre parmi les choses de telle ou de telle manière. Nous sommes extérieurs à notre propre corps en quelque façon, à notre conscience par voie de conséquence.

* Nous sommes perdus dans la claire solitude d’une chambre sans portes ni fenêtres. Nul miroir, nulle vitre qui nous renverrait notre image. Nous sommes à nous, remis à notre propre déréliction dont jamais nous ne sortirons qu’à agrandir notre regard, à confier notre vision au reflet du labyrinthe de verre, à la fascination d’une psyché, voire au regard de l’Autre, celui par lequel nous existons, qui nous tire de l’abîme à la seule puissance de sa contemplation. Cette diversion de nous, cet écart, cette différence il nous faut l’éprouver comme une offrande venant du dehors qui éclairera l’intérieur de notre citadelle et alors nous ménagerons des meurtrières, nous ouvrirons des couleuvrines dont nous ferons les lieux de notre assise sur Terre devant la roche, le lumineux tournesol, le caméléon aux mille métamorphoses, l’amant, l’amante aux infinies séductions.

* Nous regardons l’image, nous cherchons à délimiter Echo-de-Soi, cette belle effigie dont, un instant, nous ferons le paradigme luxueux d’une connaissance du monde. Nos yeux s’ouvrent et nous sommes troublés, comme si un mystère allait surgir, une révélation allait advenir. Nous sommes près d’une lisière, sur le bord d’une compréhension qui pourrait bien nous installer dans un ailleurs de ce que nous sommes et nous déposer dans une réalité dont nous ne pouvions soupçonner la rutilante présence. Photographie si troublante que nous pourrions demeurer des heures, métamorphoser l’étincelle en feu constant, en lumière dont, jamais, le faisceau ne retomberait. Mais qu’y a-t-il donc qui nous rive ainsi à nos destinées communes, puisque, aussi bien, maintenant, nous faisons partie d’Echo-de-Soi comme cette jeune Apparition fait partie de nous ? Plus elle s’invagine au sein de notre massif de chair et y creuse comme un vivant sépulcre, plus nous la sentons faire sa précieuse rhétorique. La caverne est révélée qu’il faudra emplir d’un savoir afin de ne pas demeurer dans les rets étroits de cette silencieuse geôle. Sauf le murmure, le bruit de fond initié par cette belle Inconnue.

* Mais nous ne pouvons demeurer sur le seuil de l’image et n’en rien savoir. Mais nous ne pouvons nous contenter de sonder la braise, il faut souffler et en aviver le sens, en extraire cette clarté dont nous ferons le nid d’une émotion, l’archet d’une sensibilité, la lame d’une intellection. Echo-de-Soi dont chacun aura compris la relation immédiate entretenue avec la figure de Narcisse, Echo donc, nous l’approcherons à la hauteur de ce mythe qui, hors de sa fiction même veut forer l’arche existentielle et nous amener à nous interroger sur ce que nous sommes. Observons Narcisse se regardant dans l’eau, tel que décrit par Ovide dans Les Métamorphoses (Echo-de-Soi se mirant dans notre regard), et écoutons ce qui s’y dessine en toute beauté : « Etendu sur le sol, il contemple ses yeux, deux astres, sa chevelure digne de Bacchus et non moins digne d’Apollon, ses joues lisses, son cou d’ivoire, sa bouche gracieuse, son teint qui a un éclat vermeil unit une blancheur de neige ». Pourrait-on mieux dire en mots ce que le Photographe nous dit en images ? Les yeux aux étonnantes constellations, le flamboiement des cheveux pareils aux feuilles d’automne dont Bacchus fait sa parure, mais aussi à la chevelure flottante qu’arbore avec une belle noblesse Apollon, ce cou de fine couleur, à peine une élévation du blanc, pas encore une teinte, mais un suspens du temps, l’arc de la bouche pareil à une aube légère qu’habiterait encore la blancheur alors que, déjà, le vermeil commencerait à allumer ses feux, à préparer le rougeoiement du jour.

* Les homologies sont si évidentes, les lignes si convergentes que, devant nous, c’est comme le portrait de Narcisse tel que réalisé par Le Caravage, cette exactitude troublante de l’image de soi que révèle une onde impalpable ; tel que celui de François Lemoyne où la chair est cette nacre à peine posée sur les choses alors que les joues rayonnent d’une lueur rubescente ; tel celui, enfin, de Pierre-Henri de Valenciennes où le talc de la vêture n’est pas sans évoquer le visage blême du Modèle, la tonalité de pêche de la chair s’allumant par endroits comme pour dire le désir de soi d’apparaître dans la gloire du paysage. Grande beauté de l’art quand ses diverses figures rythment les multiples apparitions, comme si les épiphanies du vivant, toujours en réserve dans la puissance du temps, ne demandaient qu’à dévoiler leur être aux yeux des chercheurs d’absolu.

* Mais nous n’avons pas parlé des fleurs. La métamorphose finale de Narcisse se clôt par un changement de régime ontologique, qui le conduit de l’humain au végétal. Son sang transformé en fleur, voici ce qui restera pour témoigner de celui que fut le fils de Liriopé, la Nymphe bleue, le commun narcisse dont la forme modeste passe presque inaperçue. Ce collier de fleurs rouges qui orne le buste d’Echo-de-Soi, ce semis de pétales dont on retiendra davantage la présence symbolique que la couleur, il faut le rapporter à la belle interprétation bachelardienne, laquelle donne à penser l’individu tel une fleur, donc un tremplin pour la beauté : « Le narcissisme transforme tous les êtres en fleurs et il donne à toutes les fleurs conscience de leur beauté. Les fleurs se narcisent ».

* Merveilleuse réalité en chiasme, subtil entrecroisement de ce qui croît et se développe sur la terre sous la courbe du ciel, humains et choses qui disent, d’une même voix la beauté du monde. Après cela il ne reste plus qu’à s’abîmer dans une éternelle contemplation de ce qui se manifeste à la vue, qui n’est en définitive que le regard que nous portons sur l’altérité, que la vision que l’altérité a de nous. Images spéculaires en abîme, en abîme, en abîme … insondable profondeur de la connaissance !

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18 juin 2016 6 18 /06 /juin /2016 07:48
De l’âme du bois.

« Manifestation silencieuse ».

Œuvre : Marc Bourlier.

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : une chose qui échappait, qui dérapait constamment, une image qui fuyait par le trou d’une bonde et l’on n’entendait plus, soudain, qu’un bruit de déglutition, une infinie et laborieuse digestion qui disait l’aporie frappant les hommes de plein fouet, menaçant de les emporter comme un fétu de paille. Cela faisait sa symphonie lugubre dans les caniveaux du monde et, partout, l’on se terrait et partout l’on réduisait sa taille à celle du ciron afin qu’une faucille égarée ne vînt moissonner votre tête ou bien lacérer votre corps et y apposer les stigmates de la furie. Car la communauté des hommes avait sombré dans la folie. Dans les villes, aux angles de verre des rues, dans les labyrinthes de cristal, on avançait pareils à des crabes de palétuviers, yeux exorbités au bout des antennes, progression diagonale de manière à prévenir toute attaque sournoise dont même votre tunique de corail n’eût pu supporter l’imprévisible assaut. Au hasard des avenues, dans la meute végétale des jardins publics, sur les quais de pierre des fleuves, on se baissait et l’on cueillait, ici, un blanc tibia avec des dentelles de peau, là un crâne d’ivoire dont on aurait pu faire un vase où déposer ses objets précieux, là encore un scalp ensanglanté à accrocher à la cimaise de son lit en mémoire de celui qui en porta la fierté arborescente. Sur le bord des trottoirs, à la bouche des soupiraux, venant des grilles d’égouts, ce n’étaient que sanglots étouffés, soupirs, longues lamentations. Parfois, une voix rampait à ras de terre avec des trémolos et de curieux soubresauts pareils à des gesticulations paralytiques. Parfois, dans la perspective ouverte d’une vaste agora, des éclisses d’esprit sautillant sur place, des bribes d’imaginaire, des éclats de songes bleus, des copeaux de conscience, des brisures de sensations qui faisaient leurs chapelets claudicants au milieu d’une manière de chaos originel, comme si une laborieuse cosmogonie n’avait pu accoucher que de moignons et de protubérances diverses, de bubons et de noires scories. C’était à n’y rien comprendre et même un avisé démiurge y eût perdu son latin. Certes, il y avait bien, ici et là, des mécaniciens, des horlogers anthropologues qui revissaient les boulons, assemblaient des clavettes, soudaient pignons et roues dentées mais rien ne tenait plus debout et c’était comme un concert lugubre, une sombre procession de culs-de-jatte et d’hésitants hémiplégiques, de culbutos oscillant sur leur base avec de comiques convulsions. On n’existait plus, on n’échafaudait plus aucun projet, on n’aimait plus l’autre, mais soi exclusivement, on embrassait sa guenille de peau flasque dont on essayait de faire se rejoindre les bords étiques, on n’était plus que cette outre vide dans laquelle soufflait un vent acide et mauvais dont celui de Verlaine ne constituait plus qu’un lointain euphémisme.

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : une manière de fin du monde, un genre d’immense anastrophe - les millénaristes se réjouissaient, les sectes proliféraient, les barbares enflaient du suc de leur piteuse gloire -, et il n’y avait plus sur Terre que le feu de la désespérance et les impasses d’une tragédie majuscule. Oui, tragédie car même les dieux avaient déserté l’Olympe et leurs yeux s’étaient retournés dans l’enceinte de leurs corps mythologiques, ne visant plus que les fables, les fictions dont, le long moment qu’avait duré la crédulité des hommes, ils avaient profité pour distiller leur ambroisie céleste alors que les pauvres bougres et les nécessiteux crevaient de faim et buvaient une eau délétère dont ils ne sentaient même pas qu’elle était commise à leur propre disparition. C’est toujours ainsi, croire en une divinité, c’est aussi renoncer à soi et accepter de se fondre dans sa propre immanence.

Mais voici, qu’au milieu de ce tohu-bohu en forme de voyage final, quelque part, derrière un repli de terre ou bien, peut-être, dans quelque grotte originelle dont ils avaient fait leur demeure et le sanctuaire de leur foi immédiate, simple comme l’air, mobile comme le vent, heureuse comme la goutte de rosée sur la crosse d’herbe, vivait le Peuple des Silencieux, petites figurines de bois inapparentes, toutes semblables entre elles, car ici, on n’admettait nulle différence qui eût pu discriminer, nulle précellence qui eût hissé sur quelque piédestal un Supérieur toisant un Inférieur. Nul ne sait vraiment comment cette Compagnie Boisée était arrivée là, par quelle décision de quel étrange destin. Avaient-ils échappé à la vindicte des exterminateurs, étaient-ils le fait d’une génération spontanée, résultaient-ils de la vénérable sagesse des arbres, minces et blanches racines échappant au pogrom, à la haine séculaire, à l’immémoriale déraison humaine qui métamorphosait de paisibles individus en hordes sauvages assoiffées de sang ?

Mais peu importaient les causes qui avaient présidé à leur généreuse apparition. Seule comptait l’harmonie de leur assemblée et le bonheur qui rayonnait de cette masse compacte, telle des moules soudées sur leur bouchot, vivant à l’unisson, éprouvant en même temps les frémissements de la joie, les agitations de l’inquiétude, mais aussi le lien indéfectible d’une amitié dont chacun constituait l’une des fibres du rameau terminal. L’un d’entre eux manifestait-il de la tristesse, que tous les autres, rassemblant leurs tiges d’écorce venaient le réconforter et le mettre à l’abri des mauvais coups du sort. Quelqu’un s’affligeait-il d’un revers de fortune - moral, nous voulons dire car ici la richesse matérielle n’avait aucune signification -, qu’aussitôt le groupe ressentant dans sa chair même le désarroi d’une forme siamoise, volait à son secours afin que, soutenu par une générosité partagée, l’infortuné pût retrouver sa sérénité et naviguer de conserve avec l’ensemble de ses coreligionnaires. L’un, plus fragile que les autres, venant à frissonner de fièvre et alors toute la communauté réunie lui apportait chaleur et réconfort. C’était ainsi qu’ils vivaient, dans cette manière de flux et de reflux continu d’une signification partagée, d’un bonheur éprouvé tel l’air d’une symphonie écoutée en commun et rien ne venait jamais obscurcir leur horizon.

Pour autant et malgré l’apparence d’une possible atonie, jamais ils se s’endormaient, jamais ne se dissimulaient dans la touffeur rassurante d’un genre d’inconscience. Ils demeuraient vigilants depuis leur enceinte de bois, ils écoutaient les rumeurs du monde. Parfois, ils entendaient le bruit de fond de l’humanité, ses râles et ses lamentos, ses humeurs chagrines et la violence de leur désespoir. Ils avaient conscience de la fosse commune dont les hommes semblaient avoir fait leur dernier sépulcre, leur ultime profession de foi. Bien sûr ils mesuraient l’ampleur du drame qui se produisait, de manière cyclique, tout au long de l’Histoire avec les gerbes de lumière de civilisations heureuses portant haut le devenir des Existants, mais aussi la confondante précipitation, les ombres denses, l’obscurité dans laquelle ils se ruaient tête la première comme s’il s’agissait, périodiquement, comme sur un antique palimpseste, de recouvrir les traces anciennes, fussent-elles douées de sens, pour y apposer de nouvelles empreintes, fussent-elles la mise en acte d’une insuffisance à être, d’une remise de sa propre effigie à l’oblitération, à la maculation définitive des signes par lesquels les destins humains se justifient comme ce qu’il y a de plus précieux à porter sur les fonts baptismaux d’une vie en train de s’éployer.

En réalité, ces modesties, ces à peine effleurements des choses, ces presque invisibles étaient la figure patente, somme toute exemplaire, rare cependant d’une « Manifestation silencieuse » dont tous, nous devrions tirer la belle leçon comme si ces allégoriques minuscules bouts de bois révélaient du plus loin de leur inapparence ce qui est à y deviner, dans une manière d’oxymore du sens, à savoir que toujours le plus haut langage, tel la poésie, est celui qui ne parle pas mais tire du silence sa force et ses ressources les plus évidentes. Demeurons donc en silence et, un instant, écoutons l’âme du bois. D’elle nous apprendrons beaucoup. Assurément beaucoup !

Voici ce qu’était la vie en ce début de III° millénaire : un silence dont il fallait savoir saisir une parole d’avenir.

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17 juin 2016 5 17 /06 /juin /2016 08:10
Sème antique de l’être.

Tendre, semer 8.

Photographie : Adèle Nègre.

Combien cette vision est étonnante qui nous parle de l’apparaître en ses multiples fascinations. Car, rien n’est jamais donné d’avance comme un objet qui viendrait à échoir dans nos mains éblouies. Ces dernières seraient saisies d’effroi en même temps qu’en proie à une manière de ravissement pour la simple raison que venir au jour est toujours de l’ordre d’un mystère, d’une énigme à résoudre. Tout geste de donation, fût-il la mise en scène du simple et du naturel est source de joie sous laquelle transparaît une angoisse. Qu’en est-il de ceci qui advient, déploie son être et s’évanouit à même le geste qui le porte au regard. ? Tant de choses sont inquestionnées qui mériteraient de l’être. Nous regardons un papillon, par exemple un sublime machaon ou « grand porte-queue », nous admirons ses ailes de soie aux lunules d’ivoire, ses belles teintes métalliques, ses empreintes pareilles à un corail, la fine découpe de sa voilure, l’étrave oblongue de son corps, la finesse de ses antennes, à peine une présence dans le tumulte des choses et nous demeurons cois et nous passons à autre chose avant même d’en avoir fait l’inventaire. S’est-on seulement interrogés sur le surprenant phénomène de la métamorphose, le sens des positions successives de son être, ce que chacune nous dit d’une existence qui se déplie et gagne la mutité de l’espace, la sourde profondeur du temps ? Certes non. Nous n’avons ni abordé aux rives de sa parole, ses intimes mouvements, ni aux subtilités de son langage, les mille voltes qu’il nous adresse comme sa plus belle syntaxe. Comme le machaon, nous volons continûment d’un nectar à l’autre, d’une corolle à l’autre sans faire halte où que ce soit, sans que vienne nous effleurer ce sens qui, constamment, bourdonne à nos oreilles et dresse la belle rhétorique du connaître, élève l’incomparable menhir d’un savoir vertical, le seul à même de nous éloigner du réel dense qui nous emplit de cécité.

Mais attardons-nous un instant sur cette belle image-palimpseste. Tout y est ratures, griffures, sortes de déchirements, écritures superposées, signes indistincts dont notre vue s’empare dans l’incomparable luxe d’une imprécision, d’une indécision de notre esprit de l’approcher de telle ou de telle manière. Qu’y a-t-il d’important ici, puisque les choses semblent mêlées, fondues les unes dans les autres comme si un fin brouillard nous séparant du monde nous intimait l’ordre de prendre du recul et de faire de l’image une sorte de cristal dans lequel déceler une vérité ? Mais lointaine sans doute, mais douloureuse à faire émerger de sa gangue de pierre. Tel que le symbolise le voile d’Isis l’Egyptienne, ici se dissimule, de toute évidence, un inconnaissable. Visage biffé car, d’une déesse, jamais la figure ne doit paraître. Jamais l’invisible ne doit surgir qui nous mettrait au contact de l’ineffable dont résulterait une brûlure inévitable. Le domaine des dieux ne peut être approché qu’à l’aune d’une contemplation intellectuelle, nul regard humain ne pouvant en prendre acte. Demeurer à l’écart simplement, à distance respectueuse, observant son propre rang de mortel, sa position terrestre alors que le céleste s’écoule à la vitesse des comètes et que ne demeure jamais que la trace brillante d’une fuite éternelle. Nous sommes à la limite d’une illisibilité et c’est ceci qui nous tient en haleine, ménage le suspens comme si la durée, un moment interrompue, vibrait d’un étrange silence, genre d’imprécation nous indiquant le lieu d’un recueillement et, peut-être, de l’imminence de quelque chose qui ouvrirait les coulisses du monde en même temps que nous nous reconnaîtrions à même cette révélation.

Si, dans le titre, anticipant déjà la présence d’Isis-la-Mystérieuse, nous avions parlé d’une manière légèrement ironique du « sème antique de l’être », ce genre de vision éloignée, de myopie, ce n’était qu’en raison d’un sens à découvrir. Car tout, dans le réel, aussi bien que dans le songe ou l’imaginaire rougeoie toujours de la certitude que des germes originels signifiants y sont présents à titre latent, tels des hiéroglyphes, des signes cryptés dont nous avons à faire le sujet d’une inlassable recherche. Exister est ceci : comprendre le monde et s’y couler soi-même à titre de signe. Mais, pour ne pas nous égarer dans des considérations abstraites, nous aurons recours à une parabole évangélique mettant en image ce qu’un long discours échouerait à démontrer. Comment ne pas voir dans ce geste d’envol du Modèle, cette posture immémoriale du semeur à la riche sémantique ?

Sème antique de l’être.

La parabole du semeur dans l'Hortus Deliciarum par Herrade de Landsberg

et ses moniales au couvent de Hohenbourg (mont Sainte-Odile).

Source : Wikipédia.

« Le semeur, qui représente Jésus, jette les graines dont certaines tombent sur le bord du chemin, sur les roches et dans des buissons d'épines, et la semence est donc perdue; en revanche lorsqu'elles tombent dans de la bonne terre, elles produisent du fruit jusqu'au centuple. » Voici le résumé que Wikipédia nous donne de la Parabole du semeur. Mais pour comprendre le sens de cette parabole, il faut rajouter aux lignes explicatives précédentes, cette phrase issue du corpus biblique, laquelle résonne comme la leçon à tirer de cette « fable » :

« …Et celui qui a reçu la semence sur la bonne terre, c'est celui qui entend la Parole et la comprend : et celui-là porte du fruit … »

Or, la semence étant clairement une métaphore de la Parole divine, du Verbe sacré, on s’aperçoit que tous les hommes n’ont pas la même capacité d’audition, pas le même entendement, pas la même intelligence du monde. Or, beaucoup d’hommes marchent sur des « chemins qui ne mènent nulle part », sur leur bord en friche, au milieu des roches ou bien dans les fourrés d’épines. Ce qui veut dire que nombre d’entre eux avancent au hasard, les yeux emplis de cécité, leurs oreilles celées au Langage, au sens, à la signification ultime dont Dieu réalise l’essence plénière, la condition d’un Absolu. « Semer », ce serait donc donner aux hommes la possibilité de se dépasser, de percevoir l’au-delà de leur propre nature, d’accéder, ne serait-ce qu’un bref instant, à cette vision sublime dont le voile d’Isis est le rempart en même temps qu’il suscite la curiosité du chercheur d’énigme et le pousse à transgresser l’interdit. Recevoir la « Semence », ressortirait donc à un geste sacré qui mettrait en communication avec ce qui toujours s’énonce, jamais ne se montre. Tel le voile de la Déesse qu’on ne peut traverser pour en apercevoir la rayonnante figure, la Parole ne se laisse deviner qu’à l’aune d’une impossible quête, le Verbe divin est trop haut qui se retire toujours dans le mystère dont il provient. Comme le disent fort bien Pierre Bühler et Daniel Frey dans Paul Ricoeur : un philosophe lit la bible : « Le secret à connaître du Règne qui s’est approché, c’est que la Parole a été livrée au monde, à l’ambivalence, à l’ambiguïté, aux contradictions de ce monde.»

Donc la semence n’est plus l’originelle, celle qui contenait la Divinité, mais un genre d’hypostase qui n’en est que le reflet, l’artefact, tout comme les ombres de la caverne platonicienne ne sont que des simulacres fort éloignés du Réel, de la Vérité. C’est sans doute, inconsciemment, à la quête de cette Parole fondatrice que nous nous confions tous, croyants ou bien athées car, que nous le voulions ou non, nous sommes toujours traversés de ces infinis et puissants archétypes qui nous tissent comme les étoiles dessinent le chemin de la voûte céleste. Le Langage, cette sublime offrande faite à l’homme en est sans doute l’une des plus belles et prégnantes manifestations. Le langage, ce creuset d’où partent et où arrivent toutes les significations. Car ces dernières viendraient-elles de la Nature, de l’Art, de la Morale ou bien de la Métaphysique, c’est toujours en mots que notre pensée s’exprime et nous porte en avant de ce que nous sommes.

Cette belle image d’Adèle Nègre nous l’avons interprétée de cette manière qu’on peut qualifier d’approche « herméneutique », comme s’il s’était agi de traduire la signifiance de quelque texte sacré. Bien d’autres lui trouveront quantité de référents plus concrets, plus immédiatement saisissables. Sans doute, et c’est bien là l’intérêt de singularités compréhensives se détachant sur le fond d’une infinie pluralité qui fait l’intérêt en même temps que la complexité des réceptions contrastées d’une œuvre. Quoi qu’il en soit des justifications intellectuelles, ce que nous y voyons, l’ombre d’une Déesse, le geste d’envol de la Semeuse, la retombée des grains sur une terre fertile, cette toile aux chamarrures efflorescentes que porte une assise d’osier, fruits et figures d’une parole qui est toujours à produire et à joindre à la voix du monde. Notre seule façon d’être présents, l’espace d’une photographie, celui d’une écriture. Car, aussi bien, il ne saurait y avoir de différences fondamentales entre une image qui trace la limite d’un cosmos et des mots qui en assurent la quadrature verbale. Nous saurons semer et récolter !

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16 juin 2016 4 16 /06 /juin /2016 08:57
Vers l’Azur attendri.

Œuvre : Sophie Rousseau.

On marche au bord de l’eau comme l’on marche au bord de soi. Avec d’infinies précautions, en cambrant légèrement la voûte des pieds, en sentant bien le sable dur, cette peau du monde qui vibre infiniment, loin, là-bas, où vivent les taupes à la fourrure de nuit, où rampent les scolopendres aux pattes de cristal, où s’abîment les rêves dans des gangues de brume. On est à la lisière de quelque chose, on ne sait quoi, on en sent le troublant fourmillement, on en éprouve la « multiple splendeur » quelque part en arrière de sa peau, cette paroi, ce miroir, sur lesquels ricoche l’étrangeté de ce qui n’est pas soi. On avance avec précaution, on effleure le sol, on déplie le ruban de sa conscience tout au ras de l’eau, là dans la fente de l’horizon, tout contre ce clapotis qui tombe des étoiles et nous dit l’urgence du poème à être. Car, ce que nous recherchons dans notre dérive songeuse, c’est de nous saisir d’une signification qui voudrait bien nous éclairer sur notre propre chiffe, sur le hiéroglyphe de la présence qui, partout, fait ses arches polychromes. Nous voulons savoir, nous voulons déclore ce qui, demeurant scellé, nous maintient, pieds et poings liés, dans l’étroite cellule de notre geôle. Nous ne serons rien que cette rumeur bleue sur le rivage, cette nuée de cendre du migrateur à contre-jour du ciel, ce filet déployé sur l’onde et les étoiles de mer en déchireront les mailles de leurs dents de corail. Rien ne fait signe. Rien ne parle que ce silence assourdissant qui baigne notre cochlée de la marée du doute.

Pourtant c’est si bien de se laisser aller, de flotter entre deux eaux, la pellicule liquide faisant de notre corps le reposoir de son infinité. L’eau aussi a à comprendre, à s’immiscer dans le feuillet de sa belle complexité, à savoir pourquoi elle s’étend d’un continent à l’autre, reliant les hommes entre eux alors que, sans doute, ils ne savent rien de ceci, cette liaison, cette osmose, cet essai d’unir ce qui est dissemblable dans le possible creuset d’une reconnaissance, d’un chemin commun, d’un projet siamois qui en ferait cette belle unité arc-en-ciel, cette symphonie babélienne ornée de mille langages. Eau unificatrice du destin des hommes. Eau bleue qui dit l’intériorité de l’être, son ineffable présence sur Terre, son flamboiement dès que chaque chose confiée en ce qu’elle est déploie son essence, se met à produire le rare, l’unique, l’œuvre d’art par exemple par laquelle l’homme s’accomplit et accroît l’étendue de son royaume jusqu’à la limite de l’univers, vers le lointain cosmos qui l’appelle, cette mise en ordre du chaos originel.

Il y a tant de beauté à voir dès que l’on s’essaie à deviner la nature compacte de la terre, sa belle densité, la pureté de l’air, la courbe du nuage, le filet clair de la source, la résille de l’arbre sur le ciel chargé de pluie et traversé du vol rapide des oiseaux. Des oiseaux-devins qui lisent en nous le mystère de notre apparaître, le luxe de notre cheminement, mais aussi notre tragédie puisque nous allons vers ce néant que nous redoutons mais qui nous attire, nous aimante comme la polarité de la liberté qu’il est. Car être libre est une déliaison de la chair de la quotidienneté, une désaffection de nos désirs, un délaissement de tous nos tumultes singuliers et de nos erratiques parcours. Liberté en tant que liberté. Plus rien en-deçà. Plus rien au-delà. Plus rien dans l’entre-deux que nous assumons avec la belle inconscience qui sied aux naïfs, aux rêveurs et aux saltimbanques.

Sur l’immense plage qui court d’un horizon à l’autre, on est seul. Seul avec la musique de son esprit, le chant de son âme. Loin sont les hommes. Loin sont les villes avec leurs nœuds de verre, les complexités de leurs avenues, les éclats des vitrines aux mille tentations, les hautes tours que tiennent levées dans le ciel l’orgueil des Existants, leur volonté de puissance, leur instinct de domination. Loin est le réel qui fait son bruit de râpe et ceint les fronts des mors de la nécessité. En attente de liberté, nous la vivons dans le bleu, à chaque instant qui nous est alloué comme si, à chaque fois, il était le dernier. Nous respirons et le bleu est cet inspir, cet expir qui gonflent et font s’affaisser tout à tour nos poitrines. Nous marchons et le bleu est ce rythme immémorial, diastole-systole qui anime le cœur du monde, tout comme il soutient le nôtre. Nous aimons et s’inscrit en nous cette symphonie de l’azur qui nous porte en direction de l’Aimée et fait de nos yeux le lieu d’une continuelle révélation. Nous lisons et le bleu entoure les mots de khôl comme sur les paupières d’une mystérieuse Reine du désert. Nous écrivons et la page bleuit du flot océanique de ce qui a à se dire et fait ses rouleaux hauturiers, ses franges d’écume pareilles à l’œil du sensible myosotis. Nous peignons et la toile s’illustre de ce bleu-Klein à l’inimitable teinte, ou bien du céleste tel que dévoilé dans les ciels de Chagall.

Ou bien encore ils font leur surgissement de corolles, leur inquiétude d’yeux cosmiques, leur ombre profonde lorsque la terre est proche, leur bande plus claire entre ciel et mer, leurs nappes mystérieuses tout comme l’est celle belle œuvre de Sophie Rousseau qui pose en encres subtiles, à la densité variable, aux lumières sibyllines, aux draperies affirmées l’être des choses en leur énigme que toujours le bleu pose comme un rêve à visiter, un imaginaire à ouvrir, une méditation à faire faseyer dans le vent du grand large. En ceci elle fait écho au beau poème de Paul Valéry, cette temporalité vide et immense du bleu, cet espace sans limite, ce silence orné de la possibilité d’une création, le seul possible qu’il nous soit permis d’espérer afin d’échapper au gouffre des contingences et faire des racines du désert des promesses d’avenir. Il est temps encore d’éprouver sa patience, patience dans l’azur ! Au bout est le fruit qui nous est promis afin qu’habitée, notre solitude s’éclaire de l’intérieur, à la manière d’une pierre de turquoise à la couleur si légère inclinant au vert, de chrysocolle plus sombre pareil au ciel de l’aube, de calcédoine que l’on pourrait confondre avec le retrait subtil d’une cendre ou bien de lapis lazuli à la teinte outre-mer traversée des surprises de la blancheur, tel un silence s’enlevant sur la rumeur du monde. L’homme n’est que ceci, cette gemme, cette longue méditation de la terre, cette germination, un jour, en direction du ciel, lorsque les joyaux mis à jour vivront à ne refléter que la beauté des choses, leur sourd dialogue tel que nous avons à le comprendre et à le porter aussi loin que le peut notre destin de mortels, « Vers l’Azur attendri d’octobre pâle et pur », cet automne symbolique mallarméen qui signe le dernier chemin à accomplir alors qu’à l’horizon s’allument les premières ténèbres.

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 08:01
Amours de papier.

« Regrets ».

Œuvre : André Maynet.

« Laissez parler

Les p'tits papiers

A l'occasion

Papier chiffon

Puissent-ils un soir

Papier buvard

Vous consoler… »

Vois-tu, depuis la flaque lointaine où je glisse infiniment (je ne suis qu’un esquif comme en font les enfants) j’écoute ces belles paroles de Gainsbourg qui, en réalité, ne parlent que de nous. Toi, la femme de théâtre, moi l’écrivain impétrant, nous sommes tissés des mêmes fils, nous sommes des êtres de papier, des feuilles blanches sur lesquelles courent une infinité de minuscules signes noirs, infimes insectes agitant leurs mandibules dans l’espoir d’être entendus, faisant vibrer les tiges de leurs pattes afin d’être vus, de n’être pas oubliés. Mais, décidément, rien ne reste que cette fumée, cette vapeur montant du papier d’Arménie avec son grésillement d’ennui. Des êtres de papier qui ne vendons que du vent. Tu parles sur la scène et tes mots s’évanouissent dans quelque coulisse, t’emportant bien au-delà de celle que tu es. Que reste-t-il donc de toi lorsque le rideau carmin a replié ses ailes et que le public n’est plus qu’une vague lueur à l’horizon ? Que reste-t-il de mes écrits, une fois le livre posé, la lampe éteinte, le sommeil gonflant les paupières de l’Endormie ? Que reste-t-il ? La question comme une vrille au centre du corps avec, tout autour, le rugissement infini du vertige. Tu prêches dans le désert, comme Simon. Je grave des signes qui se dissolvent à même la lueur de la page, comme un enfant trace dans le sable la silhouette du château qui n’aura jamais existé. Sauf dans l’imaginaire, cet inaccessible reflux.

Que sommes-nous donc, nous qui agitons les palmes du langage alors même que nous n’en pouvons saisir que le vers fugace, la ligne ondulante que boivent les yeux incrédules ? Disant, écrivant pour les autres, inventant des fictions auxquelles ils feignent de croire, nous gisons, les yeux ouverts et les mains vides, dans l’œil convergent d’une double imposture. Celle de faire croire à laquelle fait écho la comédie de ceux qui nous regardent ou bien nous lisent. Ils ne sont pas plus réels que nous. Je lis, je regarde, j’écris donc je suis, donc nous sommes. Mais quel est donc le cogito qui nous sauvera de nous-mêmes, qui établira la certitude de notre être, le délimitera comme on le fait d’un terrain que l’on enclot, sur lequel on appose le sceau de sa propriété ? Le problème est bien de l’ordre de la possession. Au lieu de posséder, c’est bien nous qui sommes possédés dans un étrange jeu de miroir, dans un troublant labyrinthe de glace qui ne nous renvoie que notre image diffractée. Celle qui nous dit notre schizophrénie et le peu d’emprise que nous avons sur ce que nous croyons être notre bien le plus précieux : le Soi avec sa corolle brillante, ses infinies constellations, ses myriades de comètes qui entourent notre présence d’une lumière que nous pensons être la nôtre alors qu’elle n’est qu’une illusion, la réverbération de notre incomplétude sur les choses du monde. Nous sommes des yeux sans larmes, des mains sans saisie, des jambes sans chemin à fouler. Des êtres de papier, te dis-je et peu importe sa nature, de velours, de riz ou bien glacé, c’est toujours d’une fragilité qu’ils parlent, d’une évanescence qu’ils mettent en jeu, d’une disparition dans le premier vent dont ils sont les fugaces témoins.

Nos premières amours, t’en souvient-il, une flamme, un crépitement, un rougeoiement, une lampe à arc qui diffusait son éblouissante lumière sur les murs étonnés du silence. Ô combien, alors, nous nous sentions pareils à la paroi d’un rocher sur lequel se décalquaient nos sentiments, pareils aux traces rupestres de la nébuleuse préhistoire : un galop de bisons dans un nuage de sanguine, des affrontements de rennes dans le luxe d’un ocre, des rencontres de mains négatives dans le noir de suie de la grotte primitive. Sans doute étions-nous possédés de quelque puissance primitive - est-ce ceci qu’on appelle la passion ? -, cette manière de tellurisme qui gagnait nos ombilics avec la fougue des orages magnétiques ? Curieux, tout de même, ces déflagrations des premiers instants, ces nuées rubescentes dans le ciel chargé de poix, ces continuels éclairs qui nous frappaient en plein ciel, dont nos fronts étaient ceints sans même que nous en devinions les cruels stigmates, plus tard, après que la tornade est calmée et que ne demeurent que quelques arbres calcinés, les os blancs des racines, les sourdes convulsions de la terre et un paysage pareil à celui d’une fin du monde. Alors on se relève avec la gangue de boue dégoulinant des mains, les genoux marqués d’étoiles d’humus, des frises de feuilles sortant des oreilles et l’on ne sait plus qui l’on est. Il y a des crépitements de mots, des claquements de syllabes, des points de suspension identiques à des doutes, des tirets, des guillemets qui n’entourent que du vide, des tréteaux qu’on déménage à la hâte, des chaises qu’on replie, une scène qu’on démonte, des montagnes de livres où s’effacent les mots sous le tumulte de la lumière, les nuées de signes abstraits dont on penserait qu’ils sont des vols de corbeaux moissonnant les têtes.

Oui, je te vois, pâle frégate émergeant de la nappe liquide, ton casque de cheveux pareils à un chanvre, la proue de ton nez doucement inclinée, la fuite à peine apparente de ton regard, cet air d’être présente-absente qui n’appartient qu’à toi, la hune de tes épaules que lisse une douce clarté, les sémaphores bistres de tes seins, ces deux boutons auxquels je m’abreuvais autrefois, en toute innocence, ces repères dans ma nuit, ces braises presqu’éteintes qui me parlaient de toi comme auraient pu le faire la lampe dans sa cage de verre, le bengali dans sa nasse d’osier, le poisson-lune depuis sa cachette océane si semblable à la couleur du rêve. Oui, cette grâce infinie, cette fragilité hauturière me reliaient à toi comme l’oursin se confie à la pierre qui l’accueille et le garde sous sa protection. Il y a tellement de vagues, ici, sur le bord du monde, de longues zébrures dans le ciel qui disent la douleur d’exister, des cernes gris qui habitent les yeux des choses et nous parlent des fins toujours proches, des tentures à refermer sur les chambres d’amour, les poèmes mourant sur « l’azur des corolles » comme ces « blancs sanglots » mallarméens qui nous sculptent de l’intérieur, gonflent notre peau à la façon d’une outre. Bientôt, de nous, de notre chair tumultueuse, de notre prétention à être, de notre suffisance de sang et de viscères il ne demeure plus qu’une peau de momie, qu’un parchemin, qu’un palimpseste raturé sur lequel s’inscrit le chiffre du monde en lettres illisibles. Oui, ma bien-aimée, nous ne sommes que des êtres de papier ! Oui, de papier ! Là où s’inscrivent tous les souvenirs. Tes lettres en sont parfumées, tel un myosotis qui voudrait témoigner de ce temps passé. De ton apparition, sur le clair de la lagune, dans ce contre-jour qui te rendait si irréelle, voici ce qui me reste, ces quelques vers de Stéphane que je te dédie, ils sont le lieu de mes contemplations. Se saisit-on jamais d’autre chose que d’un rêve ?

« Ma songerie aimant à me martyriser

S'enivrait savamment du parfum de tristesse

Que même sans regret et sans déboire laisse

La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli… »

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14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 14:27
Tout poème est une gemme.

Œuvre : Carly Waito.

Nous faut-il

Le mot et

L’absence

Pour sortir

De l’utérus de la terre

Et cogner nos fronts

A l’ouate des cieux.

(Poésie

De

Nathalie Bardou.)

Imaginons : nous sommes au centre de la Terre, pliés dans son ombilic ombreux, nous ne savons pas qui nous sommes vraiment. Peut-être simple veine d’humus dormant de son lourd sommeil. Peut-être filon de charbon en attente du jour. Peut-être simples bactéries que la courbe du temps métamorphosera en or noir, cette manne des envieux et des pressés. Mais, au-dedans de nous, nous sentons soudain comme une agitation, une longue vibration, nous distinguons ses harmoniques qui ricochent sur les parois de glaise. Nous sommes gagnés de l’intérieur comme si une parole impatiente avait à se dire, un message à être révélé. Cela tourbillonne et vrille longuement dans notre corps durci par la chaleur d’une lave si proche que nous en sentons la vive présence, la dimension de feu ordonnateur d’un cosmos. Car tout autour de nous est le chaos avec ses agitations et soubresauts dionysiaques, ses sauts de carpe, ses gigues qui touchent jusqu’aux racines du sol et y impriment de longues pulsations. Qui sont autant de doutes se posant comme de curieuses énigmes. Mais nous savons que nous n’en serons nullement atteints. Jamais le sabir, le salmigondis, les éructations verbales n’atteignent le sublime langage, cette parure de l’être qui brille de sa flamme de diamant. C’est cela le diamant, cette pierre durcie, ce quartz qui est comme la cristallisation de l’espace et du temps, cette durée éternelle qui surgit de l’étincelle, de l’éclair de l’instant et y demeure comme une certitude, une étoile accrochée à la courbure du ciel. Oui, maintenant est le lieu d’une conviction, celle d’être une gemme, c'est-à-dire une matière dans laquelle se recueille le mot ourlé de quintessence, s’élance vers la cime de notre demeure le poème toujours en retrait. Car le poème a besoin de recueillement et de silence pour dire ce qu’il est et porter son être à la connaissance des curieux qui le cherchent et, par avance, en goûtent la délicieuse ambroisie, en hument l’odorant nectar. Les sensations sont si vives qui tissent son architecture des colonnes d’une longue patience. Tout y est frise, temple aux volutes harmonieuses, chapiteau aux feuilles d’acanthe, dentelles de pierre qui tutoient les nuages, y dessinent l’empreinte de la beauté. Mais c’est à l’intérieur de l’édifice sacré, tel un complexe labyrinthe, qu’il faut aller chercher la source de sa présence, le don de sa révélation. Là, dans la nuit du monde, dans le linceul de ténèbres, voici que s’ordonnent les épousailles de l’ombre et de la lumière. Partout est le noir qui tapisse le ventre de la Terre, partout est le doute qui fait ses résilles d’angoisse et laisse planer ses rémiges funestes comme si, ici, ne pouvait avoir lieu que le domaine de Léthé, son éternel sommeil dont rien ne pourrait ressortir qu’un confondant et indépassable néant. Qu’un oubli sans forme, sans avenir, limité à sa propre aporie.

Mais au cœur du dense et de l’impénétrable, au milieu de la sourde matière, c’est la levée d’une gemme immémoriale dont, jamais l’on ne connaîtra le secret, l’on ne devinera la singulière alchimie qui a présidé à son apparition. Cela arrive, se déploie et comme la turgescence du végétal, gagne les zones du sens, y étale sa si belle parure. C’est de cet ordre, le poème, le langage, cela n’a pas d’origine, pas de lieu circonscrit, pas d’assise déterminée, pas de piédestal sur lequel poser les mots et les observer comme on le ferait d’un étalon métrique ou bien d’un objet familier qui, d’emblée, nous livrerait l’entièreté de son existence. La naissance de l’être-disant est pure survenue de soi dans l’orbe des choses. Comme une brume nait de l’étang ou bien l’oiseau surgit du ciel qui le porte et l’enfante comme l’un de ses possibles et innombrables prédicats, de ses infinies virtualités, de ses puissances d’actualisation. C’est pour cette raison d’une présence énigmatique que le poème nous touche et, le plus souvent, nous bouleverse. S’étonne-t-on de la feuille de l’arbre, du nuage, de la conversation mondaine dans le salon bourgeois ? Non, ceci coule de source, ceci est une évidence et nous poursuivons notre chemin sans même nous retourner. Le poème nous rive à notre être dont l’essence est homme-disant, le seul sur Terre qui dispose de cette royauté, le seul à habiller ses lèvres des fleurs épanouies des significations. L’on dit « abeille » et c’est un essaim qui bourdonne et dirige son vol dans l’éther sans limite. L’on dit « arbre » et c’est le palmier qui agite sa fine chevelure sous le souffle de l’harmattan. L’on dit « océan » et ce sont des milliers de vagues ourlées d’étincelles qui dessinent pour nous la frange d’écume du réel. Inimitable langage qui est notre gemme intérieure dont certains font si bon usage, alors que d’autres n’en perçoivent que les arêtes grossières, la non encore venue au jour de la pierre affinée, de son cristal qui éblouit les yeux terrestres afin que, préparés, ils s’ouvrent enfin aux espaces célestes où habite la braise de l’esprit, où rougeoie le foyer incandescent de l’âme. C’est ainsi, nous ne sommes jamais hommes qu’à nous élever du sol de poussière, à longuement planer, tout comme l’oiseau de proie, bec recourbé, serres ouvertes, ailes largement déployées, globe des yeux dilatés afin que rien ne nous échappe d’une esthétique toujours présente, d’un sens faisant ses milliers de cercles tout autour de notre meute de chair.

Tout ceci qui vient d’être évoqué, nous le retrouvons dans la belle poésie de Nathalie Bardou, en mots simples, en impressions allant à l’essentiel. Une gemme ne se remarque qu’à sa singularité, à l’économie exacte qu’elle met en œuvre, à la vérité qui s’en dégage, telle le fil de la pierre qui délivre son unique éclair sous le jour qui le féconde de son juste regard. Alors, bien pénétrés de l’exception que constitue le poème dans la marée des signifiances diverses, il ne nous reste plus qu’à oser une interprétation, toujours approximative, toujours éloignée de son objet puisque, par définition, nul poème ne saurait être porté devant la conscience qu’à y figurer sous l’une des nombreuses esquisses sous lesquelles il peut apparaître, aucune n’en épuisant vraiment le sens. On regarde une gemme plutôt qu’on ne la commente !

Nous faut-il Le mot et L’absence – C’est d’abord une question qui se pose. Une question angoissante. Être une gemme et sortir De l’utérus de la terre est rien de moins qu’une manière de prodige, sinon d’impossibilité parfois. Tant de « poètes maudits » ont confié leur sort à la vertu de l’absinthe, aux sortilèges du peyotl ou bien aux hallucinations de la mescaline. Sortir de la nuit originelle à l’aune d’une drogue, plutôt que de demeurer celé dans cette obscurité, cette ombre (surtout à ne pas confondre avec la nuit donatrice de poésie), ces ténèbres qui ceignent le front et créent la douloureuse cécité qui détourne de la Muse avec pour demeure l’aile noire de Thanatos. Car, pour le poète, ne pas écrire est rejoindre le néant et sentir le souffle acide du Rien. Sortir de l’utérus de la terre, comme le dit si justement ce beau poème. Toute naissance au langage, surtout dès qu’il s’agit de l’expression poétique, est douloureuse parturition, passage par d’étranges fourches caudines, épreuve des forceps avant que ne se dilate le tunnel dans lequel on était prisonniers, tels les infortunés hôtes de la caverne platonicienne en attente, un jour, de découvrir cette belle lumière solaire par laquelle être et parvenir à l’extrémité de sa péninsule humaine. Et cogner nos fronts A l’ouate des cieux. Combien cette dernière métaphore est inspirée qui dit, en un subtil oxymore, le front comme cimaise de l’homme à confier à l’aire céleste. Seulement le front doit se cogner à cette ouate qu’il vise comme accueil souverain, plénier, manière d’empyrée où déposer celui que l’on est devant les dieux en même temps que l’offrande de ses mots que constitue tout poème. Est dite la douleur d’enfanter, est dit aussi le drame que traverse tout poète lorsque, au sortir d’une longue et éprouvante nuit, brille sur la page, telle une Pierre de Lune, le poème « tel qu’en lui-même l’éternité le change » pour reprendre le si beau dire mallarméen. Lequel dire clôturera ce bref article sur un autre vers de l’auteur symboliste :

« Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée ! »

La « nuit d’Idumée », cette haute métaphore où la nuit se présente comme le tombeau du poète en une certaine manière, sarcophage de pierre dont il ne ressortira qu’à l’aune d’une nuit blanche, sans sommeil. Nuit claire sur laquelle il faudra laisser la fiévreuse empreinte des mots. Seule certitude pour que L’absence soit comblée. Ecriture comme plein entre deux vides. Ecriture comme une étoile entre deux nuits. Le poète est toujours d’essence stellaire, cosmique. C’est là le prix de son immense solitude !

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 07:58
Dans l'ombre du désir.

Photographie : Katia Chausheva.

Comment l'idée m'était-elle venue de faire ce voyage vers d'aussi nordiques horizons ? Je ne saurais le dire. Sans doute un vague désir né d'une rencontre avec une lecture oubliée - était-ce le fameux "Voyage de Nils Holgerson à travers la Suède" que j'avais lu à l'orée de l'adolescence - ou bien la simple vue d'une photographie, un songe entrevu sur les pages glacées d'un magazine ? Mais, peu importait le motif à l'origine de ce lointain dépaysement. J'avais pris la route qui, jamais ne semblait finir, une matinée d'août, alors que déjà les jours déclinaient. Il ne me déplaisait pas de voir la lumière baisser et je présumais qu'à cette époque de l'année, déjà, les rues devaient se remplir d'ombre peu après le passage du soleil au zénith. Cette brusque plongée dans l'arrière-saison avait toujours eu, pour moi, valeur initiatique, comme si, de la froidure tôt apparue, devait sortir quelque règle de vie hivernale, apollinienne à souhait, faisant déjà signe vers l'amorce de quelque plénitude. A vrai dire le trajet n'avait été qu'une péripétie sans grand attrait sauf le passage par les polders de Hollande, les faubourgs d'Utrecht à la nuit tombante et déjà cette manière de vivre qu'à défaut d'autre nomination, j'appelais "boréale", libre de contraintes, ouverte sur l'espace, que les appartements éclairés avec quelque chose comme une volupté traduisait avec un rare bonheur. Ce que je venais chercher en Suède, en réalité je ne le savais pas très bien, si ce n'est par une manière d'antiphrase qui, d'emblée, éliminait toute image d'Épinal, qu'elle apparût sous la figure de ces filles blondes et grandes à la réputation aussi brûlante que les feux de la Saint-Jean, mais aussi bien sous celle des vastes forêts plantées de mélèzes qu'un chapelet de lacs ponctuait de loin en loin. Je savais ce que je ne voulais pas, mais ne savais pas ce que je voulais. Simplement laisser le quotidien amener son lot de contingences.

Pourquoi, ensuite, avais-je décidé de m'amarrer à cette ville de Linköping, sans grande originalité - c'était tout simplement un mystère comme la vie de tous les jours en offre à foison. Je logeais dans un hôtel confortable - avec cette lumière "boréale" qui m'avait déjà attirée en passant à Utrecht -, lisais des journaux, fumais de longues cigarettes blondes, bouclais des articles, me promenais au hasard des rues. J'avais adopté le style de vie nordique, prenais mon petit déjeuner - jus d'orange et œufs au bacon -, au milieu de la matinée, me dispensant volontiers du repas de midi pour me retrouver attablé, vers 16 heures, devant un ägglåda, cocktail d'œufs au plat, de fromage, de tranches de saucisse nappées de crème. Je restais parfois des heures à rêvasser, perdu dans la fumée du tabac et l'ambiance lénifiante de ce lieu où se retrouvaient la plupart des inactifs de cette ville de province. Il avait pour nom "Göran Dyk", griffe que l'on retrouvait sur des assiettes armoriées représentant une miniature paysanne du XVIII° siècle. Les jours coulaient à la manière d'une facile ambroisie, si bien qu'une aimable léthargie eût menacé de m'envahir, parmi la houle des chevelures blondes et les ballets de jambes gainées de soie. Je finissais par ne plus voir que la forêt des talons hauts et les clairières de jupes tendues sur des croupes savantes.

Heureusement mon regard distrait, un jour, a rencontré votre silhouette. Si discrète, il faut bien le dire. Vous ne faisiez pas plus de bruit que la chute des feuilles sur le sol d'automne et si peu de mouvement, la plupart du temps dissimulée dans un coin de la salle, à la limite de l'ombre et de la lumière. Je crois même qu'au début je n'avais pas remarqué les larges lunettes noires que vous portiez, les posant, parfois, comme d'un geste las sur la table, fumant presque sans arrêt, isolée dans un genre de brume floconneuse. Ce qui m'étonnait, votre allure si modeste, la robe de toile que vous portiez d'une façon si sobre et, surtout, ce casque de cheveux bruns, à la limite du bitume, quelques mèches s'échappant sur le côté du visage. Cette singularité que vous manifestiez - votre retrait du monde, votre silence, cette peau mate et comme teintée d'orient -, voici ce que j'étais venu chercher à une latitude presque polaire alors que mon Sud regorgeait de ces trésors, filles généreusement habitées de soleil, au sourire éclatant, souples comme le vent de la mer. Mais pourquoi aller chercher si loin ce qui se trouve d'une manière évidente dans l'air que vous respirez tous les jours, tout près de votre souffle, à portée de votre corps ? Rien ne justifiait cet égarement dans un pays que, bientôt, je quitterais sans espoir de retour. Je ne savais pas très bien pourquoi, mais ce personnage distant que vous tendiez aux autres, comme par l'effet d'une pure convention sociale, ceci me plaisait hors de toute mesure et m'attirait sans qu'il soit besoin d'une justification. Parfois, dans la rumeur ambiante, perçaient des propos de jeunes éphèbes dont je savais qu'ils vous étaient destinés - leurs yeux étaient vissés à votre personne avec l'impudeur caractéristique de cet âge -, j'en comprenais la teneur pour avoir pratiqué autrefois la langue de Pär Lagerkvist, teneur peu amène, vos yeux profondément cernés - ils contribuaient à votre charme évident - étant prétendument la conséquence de nuits dépravées, raison pour laquelle vous vous affubliez de ces verres noirs : ils étaient censés dissimuler votre naturelle inclination au plaisir, sinon soustraire à la vue des curieux une coupable dépravation. Ceci, à défaut de m'amuser recevait mon indulgence. On ne critique jamais mieux que ce que l'on désire et ne possède pas. C'était étrange, tout de même, ces yeux brûlants enfoncés dans la cendre noire d'un cratère. Ce caractère voluptueux que l'on vous prêtait correspondait si peu à votre allure de femme honnête et rangée et, association d'idées aidant, je ne pouvais que songer à la très stricte Simone de Beauvoir ! C'est vous dire à quel point l'ambiguïté était vacante, prête à faire de vous un personnage fatal comme on en rencontre dans les feuilletons ordinaires. Pourtant, l'évidence faisait sa lueur indéfectible, vous étiez la dépositaire d'une élégance rare. Pour le reste, les supputations de quelques jeunes en mal de nuits sereines après les tumultes de l'amour, je dois avouer qu'ils m'incitaient plus à sourire qu'à prendre leurs déraisons au sérieux.

A vous regarder vivre dans cette glace éphémère, dans ce bloc de résine dense, je pensais pouvoir vous définir comme située dans le désir de vous-même ou bien dans une sorte de désir sans objet. Une pure hypothèse du monde ne trouvant jamais d'appui ferme, une approche seulement. Tout ceci, cette architecture du doute, cette visible insularité, suffisaient à expliquer votre éloignement, à circonscrire le promontoire qui vous accueillait dans les infinis remous du silence. Mais comment donc vous approcher, sinon à l'aune de ce qui s'apparentait à un viol, à une intrusion dans cette citadelle si bien protégée ? Pourtant, un matin, alors que la salle du "Göran Dyk" faisait son bourdonnement de ruche - des groupes de jeunes hirsutes y avaient débarqué -, j'ai osé l'impossible. Soudain, vous vous étiez levée, sans doute pour rejoindre les toilettes, y contrôler la profondeur de vos yeux, les ourler d'une ligne de khôl, relever une courte mèche rebelle. A mon tour j'ai quitté ma table, comme mû par l'étrange main d'un destin arrimé à mon dos, me poussant vers un geste d'incroyable audace, en même temps que de sublime naïveté. J'ai saisi la longue cigarette qui se consumait sur le bord du cendrier, les lunettes noires aussi, dans un genre d'activité hypnotique à peine consciente d'exister. Les portes franchies, l'air frais, plutôt que de me dégriser, agissait sur moi tel un narcotique.

Votre cigarette entre les lèvres - une odeur de benjoin et de myrte s'y étoilait -, lunettes dans le profond des poches, j'ai rejoint ma chambre d'hôtel. Bientôt les faubourgs de Linköping n'étaient plus qu'un amas de maisons de briques brunes s'enlevant sur le fond vert sombre des arbres et le scintillement des lacs. Longtemps j'ai roulé en direction du Danemark, longeant les fantaisies du Tivoli de Copenhague. Combien tout ceci, cet air de fête refroidi, ces stupides structures de métal dressant leur vacuité vers le ciel, me paraissaient vains. Votre image en surimpression effaçait tout, jusqu'à la conscience que j'avais de moi-même. J'ai traversé Utrecht dans l'autre sens, mes yeux abrités par la vitre sombre de vos lunettes - je devais avoir l'air bien étrange ! -, la lumière "boréale" se teintant de la pierre noire d'une lueur déjà bien méridionale, accrochée aux pierres de la garrigue et au moutonnement des taches de serpolet. J'ai roulé longtemps avec cette impression léthargique, à la limite de l'évanouissement. Mais qu'avais-je donc de si urgent qui me faisait m'éloigner de cette Suède qui m'avait accueilli avec indifférence alors que vous, la Secrète, m'aviez à peine lancé un regard tout au long de ces journées tissées d'ennui ? Était-ce mon menu "larcin" qui me poursuivait ? Mais ce n'était pas de cela dont il s'agissait. Ce geste inconsidéré était la résultante d'une passion qu'à votre corps défendant vous aviez instillé dans le creux le plus intime d'un voyageur égaré, sans véritable but. Tard dans la nuit, je suis arrivé chez moi. Les collines commençaient juste à bleuir sous les premières poussées de l'aube. Assis sur le canapé du salon j'ai longuement fumé, face à la démesure du jour à venir. Dans l'air tendu comme une lame, soudain, la sonnerie du téléphone a retenti. Un bref moment mon cœur a battu plus vite. Subtilisant vos lunettes, j'avais posé sur votre table un papier griffonné à la hâte avec mon numéro de téléphone. Trois sonneries, seulement, comme l'épellation de trois syllabes venues du plus loin de la nuit … Lin … kö … ping …, puis plus rien, comme une flamme qui s'éteint. J'ai pris, sur l'étagère, un livre de Lagerkvist, "Aftonland"; "Occident ou la terre vespérale". J'y ai lu l'un des derniers vers du recueil : "Je suis celui qui continue - lorsque toi tu t'arrêtes." Bientôt le jour se levait qui blanchissait toutes choses.

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