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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 06:21
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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 06:28
Dans la flamme du jour.

Kees Van Dongen.

"Femme au chapeau noir" vers 1905.

Source : Impasse des Pas Perdus.

Au Journal on m'avait dit cette ville pleine de mystère, son éternel brouillard, le réseau dense de ses canaux, les hautes bicyclettes noires, les pavés luisant dans la pénombre, les hautes façades de briques, leurs parements de pierres blanches, le Quartier Rouge et ses filles en vitrine, la drogue et les Coffee shops. Etonnante faune interlope qui dérivait parmi le lacis des rues comme les feuilles mortes glissaient sur les eaux en direction de la Mer du Nord. Mais je pensais, dans le train qui me conduisait vers cette étrange Venise, que ce pays ne pouvait se limiter aux seules images d'Epinal, aux facettes de carte postale avec ses vagues de tulipes polychromes et ses moulins drainant l'eau des canaux. Sans doute y avait-il mieux à connaître, à découvrir dans ce peuple somme toute austère qui, au fil de l'Histoire, avait su résister aux envahissements des flots. Un peuple discipliné, exposé aux caprices du temps mais n'en subissant nullement les effets, seulement à la force d'une farouche détermination. Ma première nuit, je la passai dans un hôtel modeste mais confortable, sur le Kloveniersburgwal, au bord du canal, relisant quelques notes que j'avais prises à la hâte avant mon départ de Paris. Le but de mon voyage, d'abord flâner au hasard des rues et des fantaisies, ensuite rendre visite au Musée Van Gogh, projetant d'écrire un article sur la peinture du Hollandais.

Le jour est installé dans le ciel avec ses teintes de tableaux flamands, cette longue nostalgie ivre d'elle-même. J'arrive au musée à l'ouverture, avant que la foule ne déferle. Un long moment à l'extérieur à regarder la beauté simple et toute nordique de l'architecture, sa couleur grise qu'éclairent un cube en porte à faux et le rythme blanc des ouvertures. Les salles sont encore dans un calme qui convient à ma quête. Je passe du temps à regarder, surtout, les tableaux "solaires" de Vincent, ce vertige de la conscience portée à son acmé, brûlant de la flamme de la passion. « Les tournesols »; « La chambre de Vincent à Arles »; « La salle de billard »; « Café éclairé la nuit ». Combien ces teintes jaunes de la Provence contrastent avec ce ciel infiniment gris dont le soleil semble définitivement absent ! J'erre longtemps à la recherche de cette flamme du jour dont j'espère qu'elle deviendra visible, plus tard, dans un futur texte. Mais comment refléter le génie en même temps que la folie ? Comment dégager de la pâte lourde de l'huile cette quintessence de l'esprit ? Il est si difficile de parler de ces choses immatérielles qui nous dépassent, que seulement nous souhaiterions effleurer, l'espace d'un instant, et alors nous aurions approché l'invisible dont nos yeux étonnés garderaient l'empreinte indélébile. Je quitte les grandes salles blanches alors que les visiteurs affluent sur le parvis devant le musée. Je ne sais si j'aurai suffisamment d'ombres à saisir, de ciel bas à faire descendre sur ma tête pour éteindre l'incendie qui s'y est allumé. C'est si éprouvant pour les yeux, le corps, l'âme de s'extraire de cette peinture rayonnante et de retomber dans l'exténuation du jour !

Longtemps je marche sous le ciel violenté d'échardes et de braises parmi les cierges des cyprès, le tumulte des étoiles, la lueur verte des opalines. Comme si le pinceau du Hollandais venait de recouvrir Amsterdam d'une couche épaisse de bleu outremer, de vert Véronèse, de jaune de cadmium. Longtemps je ne suis plus qu'un passager des Alyscamps, un homme de la Crau caillouteuse, un oiseau noir volant au-dessus des tiges ardentes d'un champ de blé. Longtemps je ne suis plus que cet étranger au chapeau de paille, un égaré à l'oreille coupé, un candidat à l'exil, un hôte de passage vers une destinée asilaire. Ce sont, sans doute, les eaux plombées du canal, le rythme de briques des façades, les bouquets apaisants des arbres qui m'ont reconduit au lieu de ma présence. Comme si Van Gogh avait été remplacé par la lumière de Rembrandt, son clair-obscur ou par les teintes adoucies d’un Vermeer de Delft, ces bleus si intemporels qu’on les croirait simplement imaginaires. Et, dans cet écrin issu du songe, un immeuble de pierres beiges, de larges portes de verre, une enseigne se balançant dans l’eau claire du ciel : « Page Blanche – Librairie française ». A l’intérieur, le luxe d’une clarté que rythment les cercles des opalines, le cuir des reliures, des gravures anciennes. De rares clients et des volumes à foison. J’y fais la découverte de deux ouvrages reliés dans un maroquin ancien : « Caroline de Lichtfield » par Madame De *** - Chez Buisson, Libraire, Hôtel de Mesgrigny, rue des Poitevins, N°.13. M.DCC.LXXVI. »

Dans la flamme du jour.

Source : Gallica . BNF.

C’est en flânant parmi les rayons noyés dans l’ombre que je vous aperçois, ombre discrète se faufilant parmi les livres. Votre élégance, c’est d’abord elle que j’ai vue, à défaut de vous apercevoir, vous, la lectrice anonyme. Vous étiez comme un personnage échappé d’une toile de l’école hollandaise, avec cette capeline sombre dont la teinte contrastait avec votre visage si proche d’une terre ancienne, délicatement cernée de quelques touches de couleur. Votre regard semblait absent, flottant au-dessus des choses, à la recherche, peut-être, d’un point d’ancrage. Je vous imaginais volontiers sous les traits d’une aristocrate ou bien d’un personnage tout droit venu d’une mystérieuse mythologie nordique. Je feignais de m’intéresser aux maroquins rouges ; aux vignettes, aux culs-de-lampe, aux dorures au fer mais, en réalité, c’est à vous, l’étrangère matinale, que mes pensées étaient dédiées. Il faut dire, votre beauté était si visible, si présente dans la pénombre qu’elle semblait agir à la manière d’un bien envoûtant magnétisme. Seulement, à mieux vous observer parmi le luxe des pages, à tâcher de mieux vous cerner dans les orbes du réel, vous demeuriez à cent lieues du monde comme si vous en aviez été un précieux satellite, une simple image se réverbérant dans le lac du ciel. Vous étiez inapparente dans votre esquisse même, flottant entre deux eaux, entre imaginaire et contingences mondaines. Mais il me fallait mieux vous observer. Ne pas m’y appliquer risquait, d’un instant à l’autre, de vous ôter de mon champ de vision et alors le jour serait long à errer au bord des canaux.

Oui, faisant votre inventaire, c’est bien cette touche matinale, à la Vermeer, qui est d’abord apparente. Vous semblez tellement inclinée à une rêverie dont les eaux lisses et calmes des paysages du peintre de Delft semblaient être l’écho. Des teintes douces, la quiétude sous l’ombre de votre capeline, les nuages sur lesquels vous paraissez reposer, cette onctuosité enveloppante de votre châle, cette pureté des choses dans le commencement du monde. Rien n’est encore amené à la parution, sinon sur un mode mineur, pareil à une fugue dans le luxe d’un clavecin. Heureusement vous n’êtes pas pressée, vous absorbant dans l’examen d’anciens journaux, de gravures jaunies, de reliures aux teintes fauves. Mais en vous se reflètent mille nuances, mille affairements qui pour être réels n’en demeurent pas moins invisibles, hors de portée. Car vous avez, aussi, cette perspective crépusculaire, cette heure chère aux Romantiques, cette effusion d’un clair-obscur qui vous installe dans la plus précieuse des ambiguïtés. Clair reflété par votre cou de pur albâtre, obscur de vos yeux. Clair disant la pureté d’être ; obscur dissimulant les flammes du désir. Ombre de votre capeline que tutoie la lumière du front. Êtes-vous la résurgence d’un modèle de Rembrandt ? De quelle lumière intérieure témoigne cette réserve à la limite d’une fuite, d’une possible disparition ? Combien il était étrange, pour moi, de tenter de déchiffrer votre énigme, là, dans la rumeur assourdie du jour, dans l’absence de mouvements. Nous sommes hors des choses, à leur périphérie, sur le cercle brillant d’une contemplation, dans l’aire circonscrite d’une pensive méditation. Vous ne me remarquez pas faisant votre analyse, tout absorbée à votre inventaire de la librairie. Dehors, des passants revenant du musée, des cris d’enfants parfois, la perte d’un oiseau dans la fumée grise des nuages.

Bientôt, il sera trop tard pour tenter d’approcher ce qui ressemble à une « forteresse vide », tant la solitude paraît grande, les idées préoccupées, l’âme forée de l’intérieur. Jusqu’ici, c’étaient les similitudes de traits, de teintes qui m’avaient fait me diriger vers Vermeer, Rembrandt. Mais à mieux vous cerner, voici que surgit Van Gogh avec toute sa fougue, sa passion, son déploiement coloré, le tragique qui l’habite. Voici que, sous le masque social, sous l’empreinte lisse et uniforme de la femme du monde, se dessinent les lignes de force nocturnes, que surgissent le crépitement des étoiles, le flamboiement solaire avec lequel Vincent peignait la combustion de son âme ravagée par l’obsession de la quête de soi, du monde, de l’art. L’absolu faisant ses girations folles et plus rien n’existe que la force du vide, sa mortelle attirance. Les traits fougueux de la palette du Hollandais, vous en êtes saisie de votre centre même, semble-t-il. Tornade vrillant votre corps, ligaturant les mailles de votre esprit. Vous êtes le vert du feuillage du « Café éclairé la nuit », ce tableau qui, en définitive, vous définit encore mieux que les œuvres des autres peintres. Sur la falaise de craie de votre visage, les atteintes de la couleur qui viennent dire le trouble de l’âme, sa résurgence à même la peau, son évasion, peut-être, vers des cieux inconnus. Oui, grattant la surface, ôtant la pellicule de terre meuble, de limon doux, voilà que se dévoilent la lave incandescente, les fumerolles, les jets acides et les irisations du soufre. Combien il est tentant pour l’intellect de se livrer aux polysémies lexicales, de jouer avec les homonymies et d’en tirer de rapides hypothèses de sens. Comme si le « soufre » des tableaux de Van Gogh, celui aussi que je prétends deviner sous le fard de votre visage, trouvaient leur justification dans le mot « souffre », cette première personne du verbe souffrir. Il y a tellement de souffrance partout répandue, muette mais non absente des choses. Sans doute mon approche de celle que vous êtes n’est-elle que pure projection subjective, translation d’un état d’âme, réaménagement de mon profond narcissisme à la lumière de votre être. Mais voit-on jamais le monde autrement que par ses propres yeux ? S’approche-t-on de quelqu’un à ne le considérer tel qu’en lui-même ? Il est si agréable de s’approprier tout ce qui entre dans notre champ de vision, de le métamorphoser selon nos propres désirs ! Mais je n’irai au-delà de ces quelques remarques, simples prolégomènes à une connaissance de vous qui se dissoudra dans les prochaines brumes. Déjà, pile de livres sur les bras, vous quittez « La Page Blanche » comme vous y êtes entrée, dans le simple remuement de votre robe verte, eau qui se confond vite avec l’air taché d’incertitude. Un moment je vous suis le long du canal, dans la fascination de vous, de la parenthèse imaginaire que vous avez ouverte dans la trame du jour. Votre silhouette, peu à peu, se fond dans la résille dense de l’air. Vous n’êtes plus que cette ombre qui aura hanté ma vie à la façon d’un ris de vent, heures hors du temps, hors de l’espace.

Le train roule à vive allure, laissant vers l’arrière du paysage les damiers des canaux, les lentes girations des moulins, le chuintement des écluses, les pavés de pierre grise. Votre image m’accompagne, déjà en partance vers l’inconnu. Le rythme du voyage, la scansion des bogies sur la longue perspective des rails est propice à un genre de rêverie éveillé. Voici que tout se mélange comme dans les boules festives que l’on retourne pour y voir chuter la neige sur des chalets rouges et verts. Sur des sapins aux aiguilles givrées. Comme si le temps, dans son ralentissement, se disposait à une merveilleuse harmonie du monde. Fluidité des tableaux de Vermeer se mêlant aux subtiles touches dorées, frémissantes, crépusculaires de Rembrandt alors qu’approchent les toiles de Vincent, leur insoutenable tension, leur flamboiement à l’orée de la nuit trouée d’étoiles. Qu’aurais-je à retenir de mon bref voyage, sinon cette image d’un portrait d’un Van Dongen faisant une synthèse de l’âme hollandaise, de sa complexité, de son ambiguïté, de son déchirement entre la lumière grise du Nord et la lumière éclatante du Sud ? Vous en êtes devenue la précieuse et rare icône l’espace d’un songe. Puissiez-vous y demeurer longtemps. Pour moi, Amsterdam ne saurait avoir d’autre visage !

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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 06:22
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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 07:36
Elle de beauté.

Juillet 2014© Nadège Costa. Tous droits réservés.

« Lorsque tu vins, à pas réfléchis, dans la brume,
Le ciel mêlait aux ors le cristal et l’airain.
Ton corps se devinait, ondoiement incertain,
Plus souple que la vague et plus frais que l’écume.
Le soir d’été semblait un rêve oriental
De rose et de santal. »

Renée Vivien.

[Nouvelle à partir du couple

Texte-image.]

Cela faisait six mois que je logeais en haut de cet immeuble, tout près du ciel gris de Paris. Pour voisins, les orgues monotones des cheminées, le vol lourd des pigeons, les gouttières de zinc, les façades pareilles à de hautes roches noyées dans la brume. De voir, ici, depuis le septième étage, c’était comme de flotter sur la peau de la mer et d’apercevoir la ligne courbe de l’horizon avec, parfois, simplement l’étrave de quelques îlots perdus dans une éternelle dérive. En réalité, je laissais les choses venir à moi plutôt que de chercher à m’en emparer d’un geste qui eût été de pur hasard. L’écriture de mes articles monopolisait l’entièreté de mon attention, si bien que tout ce qui y était extérieur, ne s’imprimait dans ma conscience qu’avec une singulière fugacité. Parfois, appuyé sur la rambarde de fer, cigarette faisant son filet blanchâtre, je regardais du côté des tours d’Italie ou bien l’avenue descendant vers la Seine. En bas, dans la rue, des passages piétons faisaient leur rythme noir et blanc. Des passants s’y imprimaient, rapides, comme emportés par des rafales de vent. Une station de vélos en libre accès. Quelques façades colorées de restaurants chinois. C’était cela mon quotidien, la page blanche et ses signes noirs, le ciel plombé, la vision distraite des gens qui couraient, pressés, vers on ne savait quel destin. L’été était là, avec ses nappes de chaleur, ses grappes de touristes accrochées aux monuments, ses avenues bruyantes, ses parcs accueillant, dans le frais des ombrages, des silhouettes fatiguées. Je sortais rarement, consacrant à ma tâche le plus clair de mes heures.

Face à ma fenêtre, de l’autre côté de l’avenue, il y avait un immeuble de pierres claires que surmontaient, comme d’aimables guérites, une théorie de mansardes encadrées de frises de plomb. Jusqu’à présent je n’y avais guère prêté attention. Parfois, j’y apercevais, sans pour autant chercher à y deviner quoi que ce fût, des ombres chinoises derrière des rideaux de tulle. A la proue du bâtiment, un genre de galetas, plus étroit, muni d’une petite fenêtre à un seul battant que recouvrait, en partie, une toile de coutil rouge. Un soir, alors que la chaleur encore visible nappait de vermeil un ciel exténué, je gagnai la fenêtre pour tenter d’y trouver un genre de rémission. Mon studio avait des airs de mousson. A peine étais-je installé dans l’embrasure que le rideau en face, rouge éteint en cette fin de journée, s’écarta sur une nappe lumineuse. Une lampe blanche y était allumée dont on ne voyait que l’orbe clair au plafond. Glissant au-dessus des bruits qui diminuaient à cette heure tardive, quelques notes de musique me parvenaient. Une sonatine de Diabelli. Tout au moins c’était ce genre d’hymne mélancolique et enjoué à la fois qui semblait flotter dans la pièce aux teintes adoucies.

Rien ne semblait plus immobile, plus serein et somme toute banal que cette vitre ouverte sur une impossible fraîcheur et cette musique tressant ses notes dans la chute du crépuscule. Je rêvais, pensant à la suite d’un article demeuré en suspens sur « Paulina 1880 » de Pierre Jean Jouve et, je ne sais pourquoi, cette vision, en face, m’installait, presque à mon insu, dans cet étrange roman. Comme si une arche temporelle avait réalisé la jonction entre une supposée inconnue et l’héroïne de la chronique italienne où la passion le disputait à une mystique. Ceci, cette association d’idées, provenait, sans doute, de cette atmosphère subtile de « rose et de santal » dont le rouge de velours associé à une absence sous le dais d’une lumière blanche semblait tracer les mystérieux contours. Cependant, la nuit commençait à déplier ses voiles d’encre et rien ne semblait pouvoir troubler ce spectacle dont j’attendais qu’il me fît l’offrande de quelques idées et de somptueuses images, lesquelles trouveraient place dans l’épilogue de mon article. Assis sur une chaise pour le moins étique, sans doute gagné par une légitime fatigue, j’avais cédé au sommeil, traversé des paysages vallonnés de la Toscane avec ses collines plantées de cyprès-chandelles. L’obscurité avait basculé, laissant place à une clarté brumeuse pareille à un cristal que serait venu troubler une persistante poussière. La chaleur avait décru, laissant derrière elle ces longs filaments grisâtres, genre d’algues flottant dans un air incertain.

Dans la pièce en face, la lumière blanche s’était éteinte, métamorphosant l’espace comme si une eau de lagune s’y était introduite avec des battements et des clapotis indistincts. De ce flux liquide s’élevait une manière d’île si peu visible, avec sa végétation, ses collines d’argile réverbérant la lumière, un minuscule lac au centre, genre de doline creusant sa cavité dans la densité du sol, des aires de rochers sombres, du basalte sans doute, une arche enjambant une vallée, des lignes d’arbres régulières longeant des crêtes, une végétation courte évoquant la dentelle, un genre de plage couverte d'un sable gris, si près de la teinte de la chair. L'île, tissée de rêve et empreinte d'une douce utopie ne laissait de m'inviter à une aimable rêverie. Mes articles étaient loin, dans une brume équivoque et le charme de Paulina - il ne pouvait s'agir que d'elle sur cette terre si mystérieuse - elle, Paulina, se confondant avec le sol dont émanaient, dans un même élan visuel, aussi bien l'idée d'une jouissance que d'une pulsion de mort, aussi bien le site d'une expérience religieuse que le tragique pouvant survenir à tout instant. Vous, Paulina, que je cherchais fiévreusement depuis si longtemps, voilà que vous me faisiez le don de celle que vous étiez, là, dans l'espace étroit de ce galetas, à portée de main, à portée d'écriture car, maintenant, il était urgent que je consigne tout cela dans l'espace de la page blanche.

Maintenant, la lumière est levée dans le ciel, amenant toute chose dans la présence. Faisant surgir des ombres de la nuit ce qui s'y dissimulait sous la figure de l'étrange, sous la poussée de l'imaginaire. C'est à peine si le rideau rouge a bougé et il y a eu, dans la pièce me faisant face, une soudaine illumination, une révélation. Cela que je prenais pour une île, eh bien c'était Paulina, telle qu'en elle-même, fécondée par le génie poétique de Pierre Jean Jouve. Alors que jusqu'ici, votre "corps se devinait, ondoiement incertain", voici qu'il paraît avec grâce et volupté comme dans un subtil écrin ne dévoilant de vous qu'une géographie parcellaire mais si étonnante, si voluptueuse. Lisant "Paulina", maintes fois, par la pensée, j'avais tenté de dresser votre portrait, d'en deviner les traits à l'aune de l'intrigue, des descriptions, des dialogues. Mais rien ne subsistait de vous qu'une manière de filigrane se dissolvant dans les fibres d'une toile insaisissable. C'est si difficile à cerner la passion, si complexe à percevoir un caractère fait de fascination, mais aussi d'attrait pour un violent amour charnel, d'inclination au scandale et au revirement soudain dans la claustration. Comment, par quel prodige pouviez-vous être tout cela à la fois et demeurer vivante et exister parmi les aberrations du monde ? Vous voici donc dans cette magnifique apparition qui, à la réflexion, correspond assez bien à l'esquisse que j'aurais pu tracer de vous si j'avais eu l'audace de le faire, jusqu'au bout, sans vous remettre aussitôt dans les arcanes de l'intrigue. Oui, vous êtes là et n’y êtes pas car vous demeurez dans l’ombre du mystère. Du reste, possède-t-on jamais une fiction, une image, une fuite parmi les pages d’un livre ? Votre séduction est à ce prix d’un évitement à paraître. Seriez-vous réelle, incarnée, cette jeune femme située sur l’autre rive de la rue et, aussitôt, vous chuteriez dans la vie ordinaire, ses remous, devenant une sorte d’Ophélie que le courant des contingences emporterait au-delà de vous dans de bien étranges compromissions. Une simple errance au milieu des tumultes du monde.

Cette offrande qui est la vôtre, depuis l’étroit galetas habillé d’incarnat, maintenez-là dans son linceul de pourpre, ne la distrayez pas de son objet qui est d’être une œuvre d’art tutoyant l’absolu. Et votre corps, son étrange apparitionnel, portez-le au-delà des événements, disposez-le à être « plus souple que la vague et plus frais que l’écume », toujours empli de belles mouvances, de surprises, d’étonnements sans fin. Le soir, lorsque l’air se vêt « de rose et de santal », posté à ma fenêtre, attiré comme le phalène par le cercle de lumière blanche, je demeure dans la connaissance de vous, "Paulina 1880", sublime apparition d’un passé à peine révolu. Vous connaître, c’est ceci : puiser dans les collines douces de votre corps la force d’exister, de penser à demain, d’écrire sur le papier des milliers de signes, d’offrir à mes yeux la merveille de la contemplation. C’est comme un rituel, une cérémonie, un acte rare qui menacerait de ne jamais se reproduire. C’est le tulle noir de votre caraco auquel s’accroche mon regard, c’est sa lisière sur la porcelaine de votre peau, ce que cette limite dit de vous, de votre vêture si près de la mort, si près de l’amour, le tout dans le même creuset dont l’étroitesse est le signe le plus patent. Votre nombril, cette pure dépression vers le centre d’où vous provenez, m’entraîne toujours dans des abîmes de pensée et il s’en faut de peu que je ne me mêle à votre propre provenance, dans un désir de m’effacer, me dissoudre en vous. Puis le triangle qui dissimule votre mont de Vénus, cette barrière que votre bras replié accentue dans un geste de naturelle pudeur, ce triangle disant la source des plaisirs en même temps que l’interdit d’y demeurer, ceci est plus troublant encore que ne le serait votre nudité. Et l’attache de vos bas, cette double tresse par laquelle le haut de vos jambes profère l’élégance du boudoir - seules les femmes rares peuvent se permettre le luxe de tels colifichets -, et ces hanches, ces cuisses s’inscrivant dans un ovale parfait. Paulina, vous êtes si précieuse que le silence du livre convient mieux que mon incontinent bavardage. Mais énonçons encore, juste le temps de donner au désir l'exacte mesure qu’il attend. Vous êtes si présente dans cela que vous montrez, mais aussi tout autant dans ce que vous dissimulez. Car votre habileté est de n’amener au jour que cette manière d’île dont une partie s’efface sans doute sous les eaux. Rien n’est plus souhaité que ce qui s’absente. Pour cette raison et pour mille autres encore, je pars à votre découverte. Au sens strict de « découvrir ce qui s’occulte ».
Votre visage, par exemple, est-il régulier, ovale, carré et volontaire, semé de taches de rousseur ? La pulpe de vos lèvres possède-t-elle une carnation proche du soleil au crépuscule ? Vos joues sont-elles de soie ou bien de parchemin ? Portez-vous de larges créoles comme les femmes métissées ? Vous maquillez-vous ? Dans la discrétion ou bien avec ostentation afin que nul ne puisse échapper à votre sensualité ? Votre cou est-il orné d’un jonc en or, d’un pendentif, d’une miniature persane en émail ? Votre poitrine dissimule-t-elle, dans son inaperçue échancrure, un grain de beauté, un tatouage discret, un scarabée à la tunique phosphorescente ? Vos genoux sont-ils aussi écumeux que votre gorge incline à l’albâtre ? Vos chevilles sont-elles ornées de bracelets, de fines attaches de couleur pareilles à des lianes ? Et vos pieds, que je suppute étroits et graciles, sont-ils chaussés de simples ballerines, d’escarpins aux hauts talons, de bottines lacées sur l’arrière ? C’est étonnant, tout de même, cette incroyable richesse que recèle, toujours, l’inconnu, l’invisible. Immense réserve de liberté qui nous porte à imaginer, rêver, divaguer parfois. Du continent visible que vous présentez, l’on peut faire une brève description. De celui, inaperçu, on pourrait disserter pendant des heures, tant le secret est propice à délier la langue, à faire s’épanouir les flots inépuisables de la parole.

Mais, Paulina, le jour baisse que la brume nocturne, bientôt, viendra recouvrir d’une taie légère. Je vais fermer mes fenêtres - la tentation est trop grande de disparaître en vous -, saisir mon stylo, noircir des feuilles. L’article sur vous, Paulina, je crois que je vais le laisser en suspens, inachevé, telle l’image que vous m’offrez qui paraît tellement pleine, indépassable, liée à la méditation. Jamais on ne saisit d’ombres entre les mains, seulement des réalités et nous demeurons cloués à ces étreintes définitives. Paulina, depuis la mansarde où la nuit coule maintenant, en pensée, je vous offre mon corps, entier le mien, sans mystère, presque sans ombre, mais peuplé de rêves. De rêves orientaux. Auront-ils, au moins, cette note « de rose et de santal », cette forme d’île de beauté, celle qui vous révèle dans une manière d’éblouissement ? « Elle de beauté », je vous attends, au moins jusqu’à demain ! Je vous attends depuis si longtemps !

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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 07:33
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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 14:36

 

L'invisible moucharabieh.

 

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                                                     Sur une page Facebook de Valérie Eclipse.

 

                                       "Le seul, le vrai, l'unique voyage,

                                     c'est de changer de regard. "

                                             Marcel Proust.

 

Ce visage, certes, nous pourrons le considérer à l'aune d'une esthétique. Nous dirons alors la perfection des sourcils, leur double arcade pareille aux ailes d'insectes; nous dirons la plage triangulaire qu'ils délimitent, sa consistance de sable doux; nous dirons le trait de khôl jouant sa mince dialectique avec le blanc-porcelaine de la sclérotique. Mais les yeux, que pourrons-nous dire des yeux, sinon leur troublante eau verte reflétant la couleur d'amande des palmiers, le bleu à peine esquissé du ciel naissant de l'aube. Puis, nous resterons sans voix, comme si, soudain, tout s'était retiré derrière des voiles de brume.

Les yeux, nous ne pouvons en parler que dans une manière de perdition : de soi, de l'autre. Les yeux, nous ne pouvons nous y attarder qu'à aliéner cette épiphanie qui nous fait face, dont nous ne voudrions pas briser l'harmonie. A moins que, nous y penchant, nous ne nous disposions à notre propre disparition. C'est ainsi, certaines esquisses du visible ne sont à considérer qu'avec prudence, discrétion, avec l'à-peine insistance du vent à lisser la surface des étangs. Nous sentons bien qu'il y a un mystère, un secret et nous nous retirons sur la pointe des pieds. Mais, pour autant, pouvons-nous renoncer, nous distraire à jamais de cette apparition dont nous sommes comme affectés, car jamais la beauté ne peut s'absenter sans que nous en ressentions du regret, que s'instille en nous, au profond de la conscience, une vibrante nostalgie ?

  Cette réserve que le linge vert semble poser comme condition de tout regard, nous souhaiterions lui donner un nom, lui destiner quelque prédicat mais nos bouches sont désertes, mais nos yeux se tarissent, mais nos mains battent l'air à la manière des suppliciés. Le recours à la raison ne suffit pas, l'intelligence est mise en échec, le corps s'annule sous le poids de sa propre concrétion. Jamais le concept ne pourrait effleurer cette esquive, jamais le langage établir les lignes d'une possible architectonique dans laquelle enfermer ce qui, toujours, fuit, se dérobe. Alors ne s'offre plus à nous que la dimension de la métaphore, le pouvoir de l'image, sans doute sa disposition à nous fasciner.  

  Alors nous dressons un écran sur lequel projeter notre imaginaire afin que le sens puisse éclore, faire ses mille vibrations colorées. Afin de n'être, ni en-deçà du regard qui nous occupe, ni au-delà dans une espèce de confusion, d'imprécision, de perte de points de repères, nous sommes contraints de spatialiser, d'élever une mince pellicule où se déposera la germination de notre pensée. Cette limite dont nous pensons être atteints, affectons lui un territoire, une aire de nidification, un tremplin onto-existentiel propice à quelque déploiement jusqu'ici, inaperçu. Ce que nous voyons alors apparaître, comme au travers d'un voile, c'est le fin treillis d'un moucharabieh avec son avers de lumière, son revers d'ombre. Tout semble en partir, tout semble y converger avec l'aisance naturelle propre aux évidences. Un genre d'apodicticité qui peut faire l'économie des mots, du jugement;  simplement destiner son propre regard à ce qui fait soudain sens.

  Mais il faut préciser, dire que l'élévation de cette mince cloison entre Regardant et Regardée, loin d'être un obstacle, une limitation de l'acte de la vision, voudrait, bien au contraire, en signifier le singulier déploiement, la mise en relation des consciences, la fusion réciproque des mondes, l'osmose à partir de laquelle faire se rejoindre, dans le creuset d'une même unité, ces silhouettes humaines se faisant face. Par "moucharabieh" il faut essentiellement entendre un objet de nature symbolique destiné à féconder la rencontre, non une quelconque barrière opérant un clivage ou une mise à l'écart de L'Observateur, de l'Observée. 

  Désormais, selon la sentence de Proust, il nous faudra apprendre à "changer de regard". La phénoménologie, en des termes quasiment identiques, nous aurait invités à une "conversion du regard". Magnifique confluence des grandes intuitions. Mais, qu'en est-il de cette conversion ? Comment s'y destiner et ouvrir cette dimension du sensible qui toujours nous échappe à mesure que l'on s'en approche ? Existe-t-il une propédeutique, une méthode, donc un chemin d'accès, ou bien une particulière inclination de l'homme à débusquer ce qui s'habille des atours de l'indicible, du non directement perceptible ? On peut toujours procéder par ellipse et proposer une rapide définition de la quête phénoménologique, laquelle mettrait en exergue le travail inlassable de la conscience, sa saisie radicale des objets du monde, sa prise de recul par rapport à l'étant au profit de l'être, sa centration du voir dans l'entrelacement toujours existant du visible et de l'invisible. Mais, ici, nous sentons bien la dérobade, les excès de la dialectique, les insuffisances du lexique à percer l'orbe compact de l'énigme. Il nous faut nous saisir à nouveau de la métaphore, revenir au moucharabieh et voir en quoi il peut nous faire pénétrer plus avant dans la compréhension des choses.

 

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                    Source : Maroc-Passion.

 

 

  Ne pouvant "regarder le regard" de l'Autre, il devient nécessaire de poser une limite, de dresser un écran aussi diaphane que possible, d'élever un fin quadrillage, un réseau serré de mailles nous donnant accès, mutuellement, Regardant et Regardée à un espace commun, anthropologique, par lequel s'essentialisera la dimension humaine. Là, il faut poser  ce "change"(proustien); cette "conversion" (phénoménologique), identiquement  à un basculementun retournement de l'acte de voir, lequel se ferait au travers d'une lentille (la structure du moucharabieh), toute optique induisant, comme le précise Léonard de Vinci, une "situation renversée" à l'intérieur de la camera obscura :

 

"Lorsque les images des objets éclairés pénètrent par un petit trou ( le moucharabieh) dans une chambre très obscure, recevez ces images à l'intérieur de la chambre sur un papier blanc (la rétine) situé à quelque distance du trou; vous verrez sur le papier tous les objets avec leurs propres formes et couleurs. Ils seront diminués de grandeur; ils se présenteront dans une situation renversée et cela en vertu de l'intersection des rayons..."

 

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                                                       Source : Google images.  

 

  Or, ici, nous ne pouvons faire l'économie d'une singulière homologie de sens se révélant à partir d'un triple processus, phénoménologique, optique, organique. Phénoménologique par une mise en cause du sens commun faisant surgir une exégèse inversée du visibleoptique dans le retournement du sujet à l'intérieur de la chambre noire; organique, les phénomènes visuels, avant de transiter vers l'aire occipitale, subissent un croisement dans le chiasma optique, comme si la physiologie, en son trajet croisé, voulait induire l'idée même de renversement à l'œuvre dans le phénomène primaire de la vision.  

 

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           Source : Guide-Vue.fr

 

  Etranges similitudes qui  convergent à l'unisson vers une  manière d'envisager le réel selon d'autres voies, d'autres perspectives. Ainsi, cette Jeune Femme que, volontairement nous assignerons à regarder l'univers depuis la discrétion de son moucharabieh, nous lui donnerons l'instrument d'une vision renouvelée du monde, celui-ci lui octroyant sa marge indispensable de secret, de mystère afin qu'elle puisse persévérer dans son être sans que son intégrité soit atteinte. Quant à nous, Regardants, nous disposerons d'une manière de miroir au travers duquel prendre acte de l'altérité sans l'offenser en aucune manière, sans nous immiscer dans le  domaine intime de son propre vécu. Seulement un intervalle nécessaire, seulement une médiation installée à égale distance des consciences.

  Afin d'éclairer cette notion abstraite de  "conversion""basculement", "croisement" du regard, nous conduisant  au "seul, (…) vrai, (….) unique voyage" auquel nous convie Proust, nous ferons appel à la vision dont Le Clézio nous fait le sublime don  dans "Voyages de l'autre côté" où l'héroïne, Naja Naja (redoublement, s'il était besoin de le préciser, de ce qui, toujours, joue en écho de notre effigie : l'Autre), ne cesse de dresser un symbolique moucharabieh devant le monde qu'afin de mieux le transgresser, de constamment le traverser afin que cet "autre côté" apparaisse à l'aune d'un regard étrangement renouvelé.

 

 "Naja Naja, rassemblant sur elle les tissus intemporels du Mythe, est une éblouissante Lilith moderne capable d'atteindre l'autre côté de toutes les parois, concrètes ou non. "

                                                                         "Voyage de l'autre côté" - (4° de couverture).

 

  Naja Naja, dissimulée derrière le treillis de son moucharabieh symbolique (en réalité son incroyable don de participation qui la situe, immédiatement, sans efforts, pareille au souffle du vent, auprès des choses, des hommes, des animaux), pénètre le monde jusqu'en son envers, débusquant tout ce qui vit et fait sens sur l'immense courbure de la terre.

 

  "Naja Naja traverse la ville à la recherche des gens qui dorment (…) ce qui est bizarre, c'est que, lorsqu'on passe devant quelqu'un en train de dormir, quelquefois on peut voir à quoi il rêve. Ça n'apparaît pas réellement comme au cinéma, mais c'est comme s'il y avait des images qui sortaient de leurs têtes, et des voix qui parlaient."

                                                                                  "Voyages de l'autre côté" - p 188.

 

                                                                    

 Le "voyage de l'autre côté" (que l'on reportera volontiers au voyage proustien), est cette immense et incroyable faculté de s'approprier le réel, aussi bien celui des choses ordinaires que celui des animaux ou bien des humains en se projetant dans leur propre intimité, cependant sans effraction ni violence, mais uniquement grâce à cette aptitude innée de lecture directe de l'altérité, laquelle, bien évidemment, enrichit les deux protagonistes de cette étonnante métamorphose visuelle. Car "le lointain", à savoir l'Autre, le différent de soi, était situé dans la plus grande proximité, juste en arrière de ce moucharabieh, lequel, parfois, semblait avoir occulté son treillis, sans doute en raison d'une conscience vacillante affairée à bien d'autres jeux. Or ce  moucharabieh s'habillait à la manière d'une paupière compacte qu'il fallait apprendre à désoperculer afin que, libéré de cette manière de cécité, le Regardant pût aiguiser sa propre perception, laquelle le conduisait au seuil des "choses intactes", autrement dit, dans l'exacte vérité de l'être lui offrant, insigne faveur, sa dimension à nulle autre pareille.

  "Le lointain, l'inimaginable lointain était là, tout près. La barrière des paupières et du cristallin était infiniment épaisse. On la crève. On l'a crevée. Ceux qui crèvent leurs yeux sont de l'autre côté de leurs yeux, et ils voient les choses intactes."

                                                                         JMG Le Clézio -  "Mydriase" - p 39.

 Alors, le basculement se sera opérée, le regard porté à son incandescence sera devenu ce convertisseur ontologique doué d'un savoir immédiat, d'un genre d'hyperesthésie faisant de tout phénomène sensible le point focal à partir duquel rayonneront quantité de significations nouvelles, exaltantes, démultipliées, toujours disponibles, irréversibles. Car  un tel voyage est sans retour. Jamais on ne saurait revenir d'un pays où le don de double vue est magnifiquement octroyé à ceux qui s'y appliquent avec ferveur :

 

  "Et pourtant, quelle ivresse que ce regard  ! Il sort des deux yeux froids (de lucidité) , invisible rayon pâle qui fore l'obscure épaisseur ( le moucharabieh qui demeurait occulté en raison d'un défaut de conscience intentionnelle) , et son passage par les fentes des pupilles est une douleur mêlée d'un plaisir si grand, que même l'orgasme d'un géant ( le sublime accouplement de Celui qui regarde et de Celle qui est regardée) et durant trois jours et trois nuits ne serait rien du tout en comparaison."

                                                                                          "Mydriase" - p 21

 

  Ainsi se sera accomplie, par la dilatation pupillaire, cette si belle mydriase faisant se rencontrer, dans une forme d'art, dans un élan transcendantal, l'Amant et l'Aimée, car c'est bien de cela dont il s'agit, ici, comme dans toute aventure humaine s'esquissant à expérimenter ce qui, dans l'homme, dans la femme cherche toujours à se réaliser bien au-delà des contingences quotidiennes.

 

"Peut-être qu'on ne reviendra jamais tout à fait de ce pays, maintenant qu'on l'a connu. Les yeux ne se refermeront jamais tout à fait, et l'on sera toujours du côté de ce qui est regardé, plus seulement du côté de ce qui regarde."

                                                                           "Mydriase" - p 54.

 

  Alors, il sera temps de regarder et regarder à nouveau, au travers de cette grille inventive du moucharabiehla Beauté totalement réalisée, laquelle ne saurait se dire que dans une cosmopoétique dont, toujours, nous sommes redevables, dès l'instant  où un monde s'ouvre qui, jamais ne saurait se refermer. Cette belle Jeune femme, se lira selon de multiples nervures, nous révélant bien au-delà d'elle-même ce que, depuis toujours nous attendions, à savoir une révélation. Alors, nous imaginerons, avec l'œil de la vision, avec celui de la conscience, celui de l'esprit, quantité de perspectives nouvelles. Alors, depuis ce mystérieux moucharabieh, il nous sera donné de VOIR, de voir vraiment et sans délai ce qui, depuis sa marge d'invisibilité, enfin devient visible !

 

 

                                                                                                                     

 

  

 

 

 


                                                                                                  

                                                                                          

 

 

                                                                                             

 

  

 

 

                                                                                    

 

 

 

                                                                                                 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


          


             

                                                                               

 

 

 

                                   

 

 

                                               

 

     

 

 


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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 14:34
Épiphanie distraite.

Œuvre : Barbara Kroll.

Brugge, Oostende perdues dans d'irréversibles brumes et la route à peine visible dans l'hésitation crépusculaire. Continuer sur cette lancée aurait été pure folie. Le capot de la voiture enfonçait sa proue dans une masse cotonneuse, filandreuse qui collait aux vitres. Alors, j'ai pris le premier chemin de traverse. Un instant, il m'a semblé franchir un pont puis arriver sur une sorte d'île que je ne connaissais pas. Comme si, dans un rêve - le temps s'était dilué dans de bien étranges perditions -, un chemin n'en finissant pas m'emmenait plus loin que mon propre corps dans un imprévisible événement. Je me suis arrêté sur ce qui ressemblait à un môle de pierre que surmontait la lame blanche d'un phare. À peine un clignotement syncopé dans le ciel pris d'une pluie floconneuse. À quelques mètres devant moi, l'étique et fantomatique silhouette d'un bâtiment presque ruiné, tel qu'on les voit dans les banlieues perdues des villes. Un décor de cinéma pour un policier ou bien un film d'avant-garde. Ou bien encore pour ces essais intellectuels de mise en scène de l'étrange. À l'angle de la bâtisse s'allumait et s'éteignait, dans une espèce d'évanouissement une enseigne dont quelques lettres avaient été effacées par le temps. Il n'en restait plus que ceci :

Épiphanie distraite.

Je n'avais guère à faire la fine bouche en cet endroit du bout du monde, lequel, du reste, ne figurait sur aucune carte, je devais bientôt en faire l'inquiétante découverte. Sur le parking, je devinais quelques antiques automobiles, la plupart rongées par la corrosion des brumes et du sel, du moins le supposais-je. Il s'agissait plus d'un cimetière de voitures - je me remémorais alors la célèbre pièce d'Arrabal vue, il y a longtemps, à Paris -, que d'une aire de stationnement. Cependant mes remarques paraissaient bien superfétatoires si l'on considérait la singulière situation dans laquelle je me trouvais. Je remontai le col de mon trench-coat, allumai une cigarette pour me donner du cœur à l'ouvrage. Mes pas, sur la dalle de béton, déposaient des empreintes grises telles qu'on les voit sur les premières chutes du grésil. Je me réjouissais déjà intérieurement à l'idée de rencontrer quelqu'un, un portier fût-il revêche, tellement la solitude commençait à poisser entre mes doigts gourds. La bise s'était levée qui faisait sa petite musique de nuit. Je devais me rendre à l'évidence, le progrès, ici aussi avait frappé, en cette Ultima Thulé, et l'hôtel n'était accessible qu'à l'aide d'une carte bleue. La porte pivota avec un bruit de charançon. Une coursive longeait le bâtiment sur sa longueur. Je devais me trouver sur la façade qui devait être orientée vers la mer. La chambre disponible, genre de box de béton était dans le plus simple appareil : un lit métallique, un chevet avec une lampe à l'ampoule nue, une chaise et, au mur, un miroir dans un renfoncement du mur. Il me faisait inévitablement penser à un mirador, enfoncé qu'il était dans la paroi de ciment gris. Et mirador, en quelque manière, il l'était. Constitué d'une glace sans tain, il donnait accès à la chambre contiguë. Cette disposition, pour étrange qu'elle fût, si elle me choquait, n'en piquait pas moins ma curiosité. Mais je décidai de différer ma contemplation de ce qui me serait donné à voir, dont je supputais la proche parenté avec la figure du néant.

Un réchaud électrique était posé sur une console en métal avec quelques sachets tenant lieu de petit déjeuner. Je dégustai donc un "délicieux" capuccino, envoyant en direction du plafond quelques volutes de fumée. Je ne percevais rien d'autre que le raclement continu du vent sur les arêtes de ciment. Cependant, parfois, à intervalles réguliers, comme le râle amplifié d'une respiration. Sans doute la fatigue, alliée à un imaginaire prompt à s'enflammer, justifiait-elle ce qui apparaissait comme de simples hallucinations. Persuadé de ne rien voir que de très banal, je me postai cependant à l'arrière du miroir. La pièce était faiblement éclairée, sans doute par une imposte ou un genre de meurtrière. Le temps que mes yeux accommodent puis apparut l'esquisse dont, à ma conscience, vous délivriez la tremblante image, pour ne pas dire fantomatique. Adossée au mur d'en face, vous disparaissiez dans une blancheur de talc, comme si vous sembliez en partance pour une mort prochaine. Combien ceci était confondant et proche d'un simple cauchemar. Mais, à défaut de m'inscrire dans un retrait - j'aurais pu vous tourner le dos -, je n'avais de cesse de creuser votre intimité jusqu'aux limites d'une possible vérité. Que faisiez-vous donc là, seule dans cet archipel du bout du monde, dévêtue alors que le froid gagnait certainement tous les pores de votre peau ? Quelle sinistre aventure vous avait contrainte à trouver refuge dans cette cellule quasi-monastique, aussi blême que l'espace du vide ? Aviez-vous été abandonnée au bord d'une route ? S'agissait-il d'une réclusion volontaire ? Faisiez-vous pénitence afin de vous laver d'un inavouable péché ? Le carrousel des questions frappait contre ma tête à la façon du maillet sur le gong. Il n'y avait aucune des hypothèses qui tenait. Étais-je l'objet d'une cruelle abolition de mon état de conscience ? Ou bien la folie commençait-elle à grignoter la fragile langue de sable sur laquelle je me tenais, alors que le flux montait ? Fallait-il que je me pince au sang pour retrouver un semblant de lucidité ? Il me fallait savoir et ne pas demeurer dans cet étrange pas de deux où, ni l'un ni l'autre, n'avancions, cloués sur le liège par la volonté d'un destin qui nous dépassait. Je demeurai un instant à faire votre inventaire, à commencer par cette étrange statue d'albâtre que vous offriez à ma vue dans une sorte d'offrande impudique. Corps fluet, seins menus comme ceux d'une fille impubère, dôme du ventre effacé, bassin étroit, jambes réunies devant vos mains qui se rejoignaient dans un geste d'impuissance plutôt que de protection. Une momie dans ses bandelettes eût été douée d'une vie plus visible. Du bout de l'ongle j'ai frappé plusieurs fois l'écaille de la vitre. Un clapotis de catacombe s'en est suivi qui, un instant, vous a fait tressaillir. Ô juste un frémissement d'eau sous la palme du vent. Tout de même j'étais rassuré. Il n'aurait pas fallu que je fusse la victime d'un mauvais songe. Cependant mon apaisement fut de courte durée. Voilà que, faisant glisser mon regard vers le haut de votre corps - une pénombre y faisait couler sa densité -, je m'apercevais que vous étiez dépourvue de visage. Comment ceci était-il seulement possible ? Un nuage d'encre ou bien une huile grasse, bitumeuse, l'avait recouvert d'un violent sédiment qui vous rendait invisible aux yeux des mortels. Et, pour mon plus grand désarroi, j'étais ce mortel envahi de ce "sentiment tragique de la vie" dont je ne savais guère, en cet instant, si je m'en relèverais jamais.

Combien il était aporétique de constater l'effacement de ceci qui donnait à l'humaine condition ses plus nobles assises. Visage contre visage. Face contre face. Cimaise contre cimaise. Ce si beau visage qui portait l'existant au faîte de ce qu'il était, à savoir pure transcendance et sortie du néant vers son probable destin. Mais voici que vous étiez annulée, réduite au cercle du vide, à l'absence totale, à la perte de votre identité. Épiphanie distraite d'elle-même qui reconduisait à la condition du végétal, au rythme immémorial de la pierre. À cette heure incisée de ténèbre, au milieu des brumes, je ne me posais même pas la question de savoir comment cela était possible, anatomiquement, physiologiquement. D'être sans tête, sans sémaphore dans lequel l'autre pût vous reconnaître en même temps qu'il procédait à sa propre reconnaissance. C'était si surréel cette situation, comme au bord d'un vertige, saisi d'évanouissement. Le vôtre, s'entend. Le mien par voie de conséquence. Biffée parmi la foule des signifiants. Les autres, les vivants sur Terre, les mobiles, les ténébreux, les commis de salle, les manucures, les éphèbes, les vieillards, y compris les valétudinaires, les vivants donc étaient assurés de leur être comme la mer l'est d'être parcourue de vagues. D'être balancée entre flux et reflux. D'être fouettée des longs cheveux des algues. Une existence sans doute bien végétative, mais une existence tout de même ! De vous regarder, cependant, je ne me lassais pas. Situé sur le bord de l'abîme qui fascine et ne cherchant nullement à y échapper. La sensation de perte suffisant à entretenir ce mortel suspens. Identiquement à celui qui devient gemme dure et solide sous le regard de feu du cobra alors qu'illuminent les écailles et que darde la langue érectile, que s'affûtent les crochets qui, bientôt, planteront dans la chair le poison définitif. Oui, je crois que le curare m'avait atteint au plus profond de l'esprit, au pli douloureux de l'âme. Votre secret, il me faudrait le percer, y consacrerais-je toute mon énergie, ce qui restait de la puissance d'un cerveau décidément bien malmené. A poser la chose devant soi et à l'examiner, voici ce qu'elle laissait apercevoir de son funeste destin. Les quatre fontaines par lesquelles s'annonçait le ruissellement humain depuis la source jusqu'à l'estuaire, il n'en restait qu'un simple égouttement indistinct, non perceptible, simple réminiscence s'épuisant à sa propre profération. Les yeux, recueil de la beauté du monde, étaient scellés. Les oreilles, conques largement ouvertes au poème, à l'ébruitement des odes de l'amour, demeuraient operculées dans leur cire native. Le nez ouvert aux fragrances, à l'odeur musquée de la peau de l'amant, à la douceur iodée de l'air marin, voici que n'y circulaient plus que l'air plombé de l'ennui et le renoncement à être. Et la bouche, la sublime bouche qui dit l'amitié, déplie les sonnets de la rencontre, sublime l'arche ouverte du langage, il n'en demeurait que l'abolition des lèvres et la gangue de la langue soudée dans un obséquieux silence. Comment pouvait-on porter un corps en avant de soi sans l'aide de ces sens qui donnaient lieu à la sensualité, à la plénitude du sensualisme, à la démesure de vivre parmi les touffeurs du monde ? À cette statue d'albâtre n'étaient plus confiés que ses bras afin de connaître et d'avancer. Mais peut-on seulement embrasser quoi que ce soit sans que des yeux voient, des oreilles ne saisissent des sons et des paroles, sans que des narines ne se dilatent sous la poussée des effluves, qu'une bouche pulpeuse et carminée ne se dispose à accueillir l'expérience définitive d'aimer ? Comment ?

La fatigue, métamorphosée en épuisement, a eu raison de moi. Je suis allongé sur le sol de poudre grise dans un drôle d'état comateux. Comme après une nuit entre potaches et des beuveries sans fin. La tête lourde, prise en tenailles. La mâchoire contractée. Langue collée au palais. Vision en strabisme où tout vacille à l'infini. J'attends que le monde autour de moi arrête de tourner, que la sarabande s'apaise. Je me hisse péniblement contre la falaise verticale du mur, mes doigts imprimant dans le plâtre la trace de l'effroi. La vitre est là, si proche qu'elle me brûle et vrille étrangement mon sexe comme pour dire la fin de la partie. La descendance qui s'arrêtera là, dans ce cube de béton, cette geôle étroite et silencieuse. Il fait si froid soudain et je sens, dans mes vertèbres, les coups de griffe de Thanatos. Il a gagné la partie. C'est l'évidence même. Ici, je ne l'avais pas encore compris, est la demeure d'Hadès celui qui a reçu les "ombres brumeuses ", et ouvert les portes de l'enfer. Déjà le roi des morts nous tient dans sa poigne. Cet hôtel était notre dernière demeure, laquelle, sur la carte, ne pouvait recevoir de lieu où figurer. Car la mort n'a pas de lieu puisqu'elle nous appartient comme l'ombre appartient au soleil lui-même. Le soleil a des taches qui témoignent, déjà, de sa lente extinction. Mais est-il l'heure de s'intéresser aux astres et à la marche des étoiles alors que le feu de vivre nous quitte et que la glace nous atteint en plein front. Oui, je comprends maintenant, cette impression de dévastation qui habite mon corps, le désert dans lequel ma tête se dilue comme la couleuvre des sables disparaît dans la dune. Voici comment la mort s’empare de nous, nous grignote de l’intérieur, nous déglutit jusqu’à ce que ne demeure que l’empreinte livide de son passage. Comme un tourteau que l’on débarrasse de sa matière blanche, de sa matière grise et il ne reste plus que sa carapace pour témoigner de ce qu’il fut. Le tourteau, nous, c’est pareil. La poussière aura fait son œuvre qui nous dissoudra dans le vent de l’Histoire.

Je me redresse lentement, mes ongles incrustés dans la nappe de ciment, je titube et parviens à trouver une pause me permettant de tenir debout. Encore quelques instants. Au-dessus de moi le vide et le vent du silence. Mon corps s’arrête au-dessus du moignon de mon cou, éminence ronde, phallique, rendant son dernier sperme, ses ultimes gouttes de sang. C’est l’autre côté de la vitre qui m’intrigue et me questionne. Mon double mortel, mon écho, mon alter ego de chair amputé de sa sève. Au travers de la feuille de verre, la lumière est basse comme dans un catafalque. Ma coreligionnaire n’est plus là. Simplement une flaque au sol : larmes de résine, pertes aquatiques, lymphe blanchâtre, grises desquamations. Epiphanie gommée de son sol ontologique, de sa statuaire sémantique. Même plus un lexique aphasique qui dirait, quoique le disant mal, la douleur d’exister. Je pousse le verrou de ma chambre. Le long de la coursive, des traces que je ne peux voir, ni sentir, pas plus que je ne peux en saisir l’odeur, en goûter le fumet. Quel goût a donc la mort ? Sucré, salé, acide, amer ? Ou bien un goût métaphysique ? Ou bien pas de goût du tout ? Ou bien un goût de revenez-y ? La clé, dans la serrure gelée et embrumée de la voiture fait un drôle de grésillement. Un peu comme des tibias que l’on frotterait l’un contre l’autre dans l’espoir d’en faire jaillir des étincelles. Le cuir des sièges est froid, mare gelée qui s’accommode de mon anatomie tronquée. Après tout les sièges sont si loin de ma tête, de ce qu’il en reste, cette bosse bleue, pleine d’ecchymoses et de souvenirs douloureux, de frustrations écloses et de désirs rentrés. Devant, dans le faisceau des projecteurs, une silhouette - une compagne, enfin -, fait du stop le pouce levé vers le ciel fardé de gris. Je m’arrête et elle s’assoit sur le siège frère, croisant haut ses jambes, dévoilant ses longues pattes de mante religieuse. Alors nous parlons sans voix. Alors, nous regardons sans yeux. Alors, nous écoutons sans oreilles. Alors nous nous donnons le baiser de la mort, sans lèvres, ni bouches, ni langues. Longtemps nous roulons sur le pont qui, jamais, ne semble finir. C’est long la descente aux enfers ! Au fur et à mesure des stations du chemin de croix, nous nous délestons de ce qui nous embarrasse et nous lie encore trop à la mesure étroite de l’humain. Une constante et langoureuse perdition de ce que nous sommes, ces corps de gloire qui se délitent sans que nous n’y prenions garde. Comme sur un tableau enduit de tragique et de désespérance, nous confions nos corps à l’aire de la toile. Du haut, partent de longues giclures d’huile comme si l’artiste - la mort ? -, avait voulu biffer cela même qui apparaissait et était inéluctablement voué, par essence, à la destruction. Le spalter, nous le sentons donner de vigoureux coups de queue comme l’espadon ferré par l’hameçon chargé de finitude attaque la chair qui sera métabolisée afin que quelqu’un vive d’une mort donnée, d’une mort nourricière, en quelque sorte. Chaque jour qui passe, nous mourons de vivre, nous vivons de mourir. Car tout est si subtilement emmêlé que, jamais, nous ne voyons dans nos corps existentiels, le territoire d’Eros, celui de Thanatos. Lutte immémoriale qui nous remet à notre intime nature, à notre seule vérité sur Terre : nés pour mourir. Tout comme l’œuvre d’art que l’on dit immortelle. Sans doute l’est-elle en principe, non en fait puisque toute matière porte en germe les racines de sa propre destruction. Oui, le jour baisse, oui le noir partout se répand, fait ses flaques, ses irisations de goudron, ses mares d’huile visqueuse. Le jour de la toile, qui n’était que lumière, étoile au ciel du monde, perd aussi sa clarté, plonge dans ces teintes sourdes qui ne parlent pas, ne sentent pas, ne goûtent pas, n’entendent pas la mort arriver sus ses pattes soyeuses comme le porc des pinceaux. La toile est noire maintenant, maculée de grandes zébrures qui disent l’impossibilité de l’art à nous faire demeurer tout là-haut, dans l’altitude altière de notre propre cimaise. Chaque jour nous perdons la tête pour un rien ou bien pour quelque chose dans la relativité des événements qui viennent à notre encontre. Nous perdons la tête comme ces personnages qui nous disent en mode pictural ce que nous, les hommes, les femmes disons en mode corporel. La lumière est éteinte dans l’atelier. Cette nuit il y aura du brouillard sur Brugge, sur Ostende, sur la mer du Nord, sur toutes les mers du monde, des voyageurs égarés, des hôtels sans retour, des rideaux tirés sur des exils définitifs. Fera-t-il jour demain ? Fera-t-il j…?

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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 06:44
Haut, sous le ciel du désir.

La gitane, 1910, Kees van Dongen,

(Saint-Tropez, Musée de l’Annonciade)

Je venais de passer une période difficile au Journal et j'avais besoin de faire une pause avant de me lancer dans de nouveaux projets. C'est Lorenzo qui m'avait conseillé d'aller faire un tour dans les Corbières. "Tu vas à Baljac-sur-Ciel, m'avait-il dit, sans me donner davantage de précisions, là tu pourras écrire tes chroniques. Dans le calme parfait !" Je ne lui avais guère demandé d'autres précisions et, par ce brumeux matin d'octobre, j'arrivais bientôt dans ce village du bout du monde, plutôt un hameau d'ailleurs. Cinq ou six maisons sombres, comme taillées dans la lave avec d'étroites ouvertures pareilles à des meurtrières. La population : deux couples de retraités dont un, anglais, chez qui j'étais allé récupérer la clé du gîte; deux bergers; un homme toutes mains et sa jeune femme; une étrangère à l'identité inconnue. En tout, une petite communauté ne dépassant pas les dix âmes. Maintenant je comprenais mieux pourquoi le calme promis par Lorenzo ne pouvait qu'être réalité. J'espérais, cependant, qu'il ne devienne, par sa verticalité, obstacle à l'écriture. J'avais un retard qu'il me fallait combler.

Je logeais dans un modeste appartement de deux pièces, orienté vers le sud avec, ce qui était rare dans cette contrée, une grande baie vitrée. Un pré d'herbe courte et de plantes sauvages, quelques platanes aux feuilles déjà jaunissantes, un banc de bois avec une auge en pierre, un bâtiment vers l'ouest, flanqué, sur sa partie postérieure, d'un escalier métallique montant vers une minuscule terrasse. Les seules traces de vie, s'il y en avait, ne pouvaient venir que du gîte discret et de ses deux fenêtres dont une était partiellement occupée par la tenture d'un rideau pourpre. Parfois, à intervalles réguliers, le chant d'un coq, le passage du tracteur des bergers, les sonnailles des troupeaux dans les pâturages. Rien ne me tentait plus que de me mettre à mes chroniques dans ce lieu de sérénité. Le paysage, je le verrais plus tard, après un nécessaire travail de débroussaillage. A la rédaction, ils attendaient un papier sur "Le soleil et l'acier" de Mishima; un autre sur "Mexico midi moins cinq" de José Agustin, enfin un dernier sur "La famille royale" de William T. Vollman. Près de deux mille pages à lire. Bien que coutumier de la lecture en diagonale, la semaine ne serait pas de trop pour mener la tâche à bien. Je m'étais installé derrière la baie, rideaux de tulle filtrant cette belle lumière d'automne, dans l'émiettement des teintes de l'arrière-saison. Le pur bonheur d'exister après les remous et les eaux grises de Paris. J'avais commencé par Mishima. Sans doute "le soleil et l'acier" de cette œuvre magistrale avaient-ils infusé en moi leur singulière énergie. En tous cas l'écriture semblait se calquer sur le rythme facile de ces jours au cours serein. Mon travail, non seulement avançait bien, mais le premier article brillait d'un éclat dont je ne l'aurais cru capable, il y a quelques jours de cela, entre les quatre murs du Quai aux Fleurs avec la perspective du ruban lent de la Seine. Mes journées se déclinaient donc en lectures intensives, productions d'écrits, repas pris sur le pouce et cendrier menaçant de déborder.

C'est, justement, en allant vider le cendrier à l'extérieur que votre présence s'est dévoilée. Oui, "dévoilée", ici le terme ne pouvait trouver d'autre substitut. En effet, le voile pourpre de la fenêtre située à l'étage avait un instant tressailli, alors qu'une silhouette fuyante s'y était inscrite dans l'appréhension de paraître. C'est du moins cette impression qui ressortait de ce qui se traduisait par un évitement, sinon une fugue. Mon interprétation, rapidement confirmée par les brèves et discrètes remarques de ma logeuse anglaise. Varjo, tel était le seul patronyme par lequel on vous connaissait, possiblement d'origine finnoise. Mystérieuse Varjo vivant à l'écart du monde, seulement occupée de solitude, de longues errances sur les terres désolées de la garrigue. Tantôt l'on vous apercevait sur les collines d'argile rouge lacérées par la pluie, tantôt sur les plateaux d'herbe rase semés de moutons hirsutes et de vaches à la robe grise ou bien dans les talus de sédiments où roulaient les meutes de galets ronds. Parfois, de vos promenades, vous rameniez des bois éoliens blanchis comme des os, des souches usées de genévriers, des pierres porteuses de traces de fossiles. Les bergers, ces hommes taciturnes, ne vivant qu'au rythme de leurs troupeaux, vous ne laissiez de les inquiéter. Et, dans ce pays austère ratissé par le vent et brûlé de soleil, vous apparaissiez inévitablement sous les traits de l'étrange, du mystère, sinon d'une vie à cacher à la curiosité des vivants.

Mes notes avançant plus qu'il n'était espéré, je m'accordais quelques pauses et profitais de cette contrée à l'étonnante géologie. Tout s'y imprimait dans une manière de générosité en même temps que de démesure et j'imaginais volontiers qu'à souder son oreille au ventre des rochers, on eût pu encore y percevoir les sourdes reptations de la lave. Plusieurs fois je vous avais croisée sur ces erratiques chemins, vous saluant d'un unique "bonjour" auquel, invariablement, vous répondiez par un énigmatique et indépassable "hei", sans modulation ni coloration particulière, comme une porte entr'ouverte que l'on prend soin de refermer aussitôt. Grande, élancée, au beau visage couleur d'olive que détourait un casque de cheveux de jais. "Etonnant pour une fille du Nord, pensais-je, que cette allure tellement proche de l'andalouse ou bien de la sombre beauté murcienne." Vous n'en deveniez que plus secrète en même temps que désirable car, je dois en convenir, cette démarche de liane au creux des chemins parcourus de vent était hautement voluptueuse, inatteignable en quelques sorte, comme si la nature elle-même se fût heurtée à l'éclipse de votre silhouette. Fortification dressée contre le jour, figure de proue à l'avant de bien étranges flots. Rien ne m'excitait plus que de forer cette impénétrable cuirasse, rien ne me soulevait davantage que de traverser cette douve qui vous séparait du monde. Sur ma table, depuis quelques jours, cette bouteille "d'Alaric", ce vin rouge, corsé, généreux, à la teinte si sombre, comme du sang séché, à la rudesse toute minérale, qui brûlait agréablement la gorge, semblant vous reconduire aux tumultes primitifs dont ce pays avait été la proie en des temps diluviens. Cette bouteille de pur plaisir, il devenait urgent qu'on la boive ensemble, afin qu'un mur fût franchi, qu'un semblant de relation s'installât.

Il est tout juste dix-huit heures, ce soir-là, et après que la tramontane a cessé de balayer les hauts plateaux, ce sont des caravanes de nuages gris qui viennent de la mer et se drossent vers les hauteurs de Baljac en longues volutes si semblables à la densité de l'encre. Et, soudain, le jour a presque basculé dans la nuit. Comme une tempête qui grossirait, venue des confins de la terre, pressée de charrier ses flots contre l'argile assoiffée. Dans votre appartement, derrière le rideau pourpre, ce sont des lueurs de braise qui dansent au plafond. Sans doute un feu de cheminée dans l'air brusquement rafraîchi. Je crois qu'il est temps que je vous invite à boire un verre de ce vin si étonnant. Parfois les plus belles amitiés naissent du simple geste de la libation. Je gravis les degrés de fer qui montent chez vous. Je frappe à la porte vitrée. Un "hei" me parvient qu'une rafale de vent dissout. J'entre. Sauf le feu, nulle autre source d'éclairage. Quelques secondes pour accommoder et vous êtes là dans la splendeur de votre nudité. Allongée sur la nacre de fourrures blanches, des peaux de mouton, sans doute. Votre corps, comme une offrande. Nulle défense qui consisterait à vous revêtir d'un voile, à porter vos bras dans le geste d'une poitrine à dissimuler, dans un autre à croiser vos jambes sur le dénuement de votre sexe. Là, entièrement présente, comme disposée à un rituel, à une immémoriale cérémonie. Désormais, je vous sais inatteignable par la parole. Votre sculpture de chair est un bronze qui dit la pure beauté. Le carmin de votre bouche, la virgule rubescente du désir. La grappe lourde de vos seins, l'aréole brune, la donation ultime. Le lac de votre ombilic, la doline du secret. Le cuivre de votre ventre, l'exigence de l'acte à accomplir. La cambrure de vos reins, la source de vos errances sur les chemins de poussière. La forêt pluviale de votre sexe, la douleur d'une vacance qui réclame, en silence, sa part de plénitude. La chute de vos jambes, l'impérieuse nécessité à échapper à ces contingences terrestres qui vous terrassent. En quelque manière, je vous sens au bord d'une terrible finitude, un glaive traversant la bannière de votre anatomie, un étau serrant votre front d'albâtre. Je n'ai que trop tardé. Nous n'avons que trop tardé. La bouteille "d'Alaric", par mégarde je l'avais amenée, comme une ombre me suivant, comme un subtil breuvage m'intimant l'ordre de rejoindre cette lourde et lente géologie qui m'attendait, là, de toute éternité. Le vin, couleur de sang éteint, je l'ai fait couler sur l'ovale de cristal de verres juchés sur leur pied aussi fin que la corde des songes. Nos verres se sont choqués dans un tintement crépusculaire. Nous avons bu longuement. Moi, ce qui était votre corps sublimé. Vous ce qui était mon plus haut désir dans le ciel sans étoiles. Nous étions tendus, comme au bord d'une arène, en habits de lumière, et nous attendions qu'un sacrifice fût consenti. Car nous savions qu'il s'agissait de cela et qu'à dépasser ce feu qui nous animait, nous taraudait de l'intérieur, nous y perdrions nos âmes. Nous y perdrions les nervures qui soutenaient les limbes de l'exister. Que serions-nous, après le désir, sinon des outres résonnant dans le vide ? Que serions-nous à nous précipiter dans l'abîme dont personne, jamais, n'était ressorti indemne. Nous étions comme des enfants, la faim au ventre, derrière les vitrines de friandises. Nos doigts poissaient déjà, nos glottes déglutissaient, nos ventres métabolisaient les sucs avec des meutes de plaisir. Pourtant, c'est au bord de l'inanition qu'il nous aurait fallu faire halte et maintenir nos êtres en suspens. Mais le néant appelait, mais l'absolu faisait ses étincelants rubans et nous étions fascinés, suspendus entre vivre et mourir, au milieu du gué qui nous crucifiait métaphysiquement, nous priverait bientôt de notre assise ontologique. Car, franchir la faille qui nous séparait et nous tenait en haleine était bien pire que l'attente : la porte ouverte sur une éternelle perdition dont, jamais, nous ne pourrions racheter la dette.

Il pleuvait, maintenant. De longues cordes d'eau tressaient la surface livide des vitres. Parfois des éclairs et des lueurs d'acier sous le ventre bleu des nuages. Et le vent qui faisait son battement sur la cimaise des tuiles. Alors, je suis entré en toi avec l'heureuse certitude d'un savoir à posséder. Alors tu es entrée en moi avec l'ardeur d'une pure vérité. Nous ne connaissions plus nos limites, soudés que nous étions aux rives d'un vivre immédiat. Ni temps, ni espace. Seulement cette sublime voix qui naissait de nos corps unis, avec, en toile de fond le ressac de la mer, au loin, son rythme de balancier. En toi, je sentais le travail de la houle. En toi, étaient les lames blanches du ciel, le vol étourdi et un peu ivre des oiseaux, les cascades de lave, les sourdes reptations du magma. En toi, cet absolu qui te portait aux limites de l'évanouissement ou bien d'une connaissance extrême. Tout cela était pareil. Tout cela fusionnait dans une manière de perdition qui gommait tout, animus et anima confondus dans une éternelle libation. Toi, moi, comme le rythme du jour et de la nuit. Moi, toi, comme la quintessence réalisée dans la demeure de l'androgyne. Nous étions immergés dans cette longue perte géologique, nous étions argile et galet, moraines et glacier, lente immersion dans un lac de lave primitive. Le feu, les braises, les théories de cendre n'étaient plus qu'une lointaine allégorie ne nous atteignant même plus. Nous étions feu, braises et bientôt cendres puisque le temps se saisirait de nous avant même que nos souffles mêlés se soient apaisés, que nos doigts se soient dénoués. La nuit avançait sur son tapis de feutre et tout glissait dans une unique indistinction. Où étais-tu, toi, Varjo ? Où étais-je, moi qui n'avais plus de nom ni de prénom ? Seulement deux lignes de fuite courant vers l'horizon des songes.

Le ciel s'est éclairci et les gouttes de pluie poudrent les vitres d'un paisible frimas. Une lueur d'aube rampe à ras du sol, touchant à peine la demeure étroite de notre couche. La lumière est si faible qu'elle nous tient, encore un instant, dans les limbes d'une heureuse inconscience. Réunis comme deux parchemins dans le mystère des pages. Un coq lance vers le ciel gris le chant qui sépare les hommes, les jette encore hagards dans la demeure incertaine de leurs destins. Il fait si doux dans les rêves à peine issus des mailles nocturnes. Mais voilà que la déchirure se produit, que la différence fait naître de l'ombre ce qui, par nature, doit être séparé. Comme une loi infrangible sécrétée par la marche des heures, disposant ici le blanc, ici le noir; ici l'amant, ici l'aimée. Rien ne sert de s'abreuver plus longtemps d'illusions. Là est la limite au-delà de laquelle le songe se dévêt devant la réalité. Alors, comme Adam, comme Ève, on se retrouve nus, les mains vides, nulle trace de paradis. Alors on se lève et on marche vers le jour en essayant de tituber le moins possible. Alors on avance et l'on distrait de soi toute pensée qui reconduirait vers un passé immédiat. Il y a si peu de certitude dans la clarté qui vacille. Je descends le rythme de métal et les marches impriment, sur mes pieds nus, les picots existentiels comme autant de dards enfoncés dans la chair attentive. La lumière est dans le ciel, haute, indivisible, faite d'une même onde parcourant la contrée infinie. Juste le temps de prendre mes affaires, mes articles terminés surtout. Mishima, Agustin, Vollman seront mes confidents pendant mon retour parmi les hommes. Car, oui, je les avais oubliés mes compagnons d'infortune, mes compagnons des jours inquiets. Je dirai à Lorenzo combien ce pays est merveilleux, combien le vin y est bon, rude en même temps qu'apaisant. Je lui dirai combien les filles … Non, je ne dirai rien, ni à Lorenzo, ni aux autres, ni à moi-même, du reste. Sur vous, Varjo - votre prénom signifie bien "ombre", n'est-ce pas ? -, que pourrais-je dire ? Une ombre que les premiers rayons du soleil dissolvent pour la remettre à son étrange condition. Immobile parmi le silence des pierres. Oui, je vous aperçois, vous la discrète, au revers du rideau pourpre, dissimulée dans votre propre finitude, à peine un glacis posé sur la lunule claire de votre visage. C'est étonnant combien, déjà, vous appartenez au passé, au monde brumeux des rêves, aux lisières qui toujours abusent nos yeux alors que nous croyons y lire des promesses de vie. Je roule sur la route dans le clignotement alterné des ombres et des trouées ménagées par les platanes. Chaque tronc dépassé, chaque flaque blanche oubliée m'éloigne de vous. Hei, Varjo, quand donc visiterez-vous à nouveau mes rêves ? Ne me laissez pas à moi-même, Varjo, c'est si terrible la solitude. Et votre corps est si beau dans la danse qui est le sien, à contre-jour de la mémoire. Oui, votre corps est si beau ! Infiniment !

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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 06:30
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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 18:51
Scellée sur le jour qui vient.

Photographie : Katia Chausheva.

Votre photographie, je l'ai reçue par la poste ce matin. Un peu froissée, égratignée, avec les taches visibles du temps. Est-elle ancienne ou bien est-ce une simple négligence qui en aurait affecté la trame ? Mais, voyez-vous, je la préfère à ces images trop bien léchées, lisses et glacées qui ne disent rien d'autre que l'illusion et le mensonge. Ces griffures, ces accrocs sont la marque insigne de ceci qui a vécu, sans doute souffert et incline à disparaître. L'écorce des arbres, au fil des jours, se décolle de l'aubier, se couvre de vergetures. De rides, devrions-nous dire. Ces sillons qui disent, bien mieux que n'importe quel langage, la souffrance des heures, la maturité et les feuilles d'automne qui ne tarderont guère à tomber. Dites-moi, au moins, ces cernes qui vous installaient dans une manière de jouissance heureuse, l'étoilement de la peau à la pliure des paupières, cette légère fossette qui entaillait votre menton, tout ceci, vous l'avez bien conservé ? Vous n'avez rien gommé ? Ce serait faillir et tomber hors de vous que de vous laisser aller à ces enfantillages. Je vous sais droite, naturelle, concentrée sur la marche de votre destin. Nul ne peut progresser à côté de ses pas sans risquer de chuter et de ne point se reconnaître, une fois levé. C'est un tel bonheur de coïncider à soi, de voir, dans le miroir, son image inaltérée, pareille à un écho disant sa jeunesse, son enfance, son origine. Qui cherche à s'échapper de soi finit, inévitablement, dans l'errance, et, à tout le moins, dans l'erreur.

Mais je ne voudrais vous ennuyer avec ces considérations par trop morales et je vais me hâter de faire votre portrait. Vous êtes si belle dans la juste mesure des choses. Cela, vous le savez. Est-ce la raison qui précipite votre tête dans la douceur d'une précieuse modestie, dans le geste d'une esquive ? Vous êtes si discrète et c'est à peine si la lumière ose vous toucher. Un simple effleurement de palme. Une fontaine qui ruisselle vers l'aval et, bientôt, se confondra avec les eaux terrestres. A bien vous regarder, je retrouve ce retrait, cette permission de vous absenter, cette quête d'un lac intérieur. C'est si élégant le retirement de soi jusqu'à l'effacement, l'illisibilité. Un trait de libellule dans l'air qui vibre. L'aile du papillon à contre-jour du ciel. Mais ne nous laissons pas aller à ces faciles métaphores qui nous éloignent de notre objet. Vous, dans le creux de mes mains, vous dont je voudrais me désaltérer et disparaître dans le souvenir de vous et rien d'autre ne viendrait à l'encontre. L'osmose est une telle joie. Un don des dieux. La pure oblativité qui dissout le monde et se sublime dans les merveilleuses "affinités électives". Deux êtres fusionnant en un seul. Il fallait le génie de Goethe pour écrire ce roman et le porter à l'incandescence. Seul un génie. Mais à quoi bon disserter ? Votre image me tient lieu de nourriture intellectuelle et spirituelle si, par ce dernier mot, on entend la seule piété qui soit : l'amour porté à celle par qui la vie se métamorphose en existence. Et qu'importe la séparation, vous qui vivez loin, au-delà des monts, au-delà des mers. L'amour est-il plus fort quand les amants demeurent dans un boudoir ? L'amour aurait-il peur des frontières, des distances ? Nos sentiments sont intacts depuis cette séparation dont nous n'avons même plus le souvenir. Et peut-être le sont-ils en raison même de cet océan qui nous porte, chacun, aux limites du monde. Oui, je cesse ce discours oiseux, cette énumération de poncifs qui faisaient le bonheur des œuvres romantiques du XIX° siècle. Ou, plutôt, romanesques. Convenons-en, nous sommes des romans, à moins qu'il ne s'agisse de simples romances et nous nous perdons dans les trames de la fable, les remous de l'histoire. Nous avons mieux à faire. Je regarderai votre beau portrait et m'isolerai dans ce territoire. La vérité est là, dans cette image de vous qui vous détermine bien au-delà de ce que vous pensez. Vous êtes votre épiphanie, le reste est simple bavardage.

Que je vous dise. Vous êtes si troublante avec ce casque de cheveux sagement tiré vers l'arrière, comme s'il souhaitait demeurer dans l'ombre du passé. Et ce front bombé, lissé de clarté qui dissimule, j'en suis sûr, de bien belles pensées. Et cet ovale de nacre qui fait le tour de vous et se perd dans la souple éminence du menton. Les traits de fusain de vos sourcils aussi inapparents que le vol de l'abeille. Votre nez perdu dans la cendre. L'arc de Cupidon qu'effleure le bourgeonnement du désir. Mais en sourdine. Comme un clavecin bien tempéré. Votre bouche fermée sur les mots du poème, cela que vous proférez, comme un enfant susurre. Et la mer d'ambre de votre gorge que recouvre la neige d'un talc. C'est si étonnant la réserve de cette couleur, assourdie, qui paraît mutique mais qui dit, de vous, l'irréfragable présence. Pur acte de donation qui vous fait paraître, en même temps que vous vous retirez du champ de vision, de la curiosité anonyme, des complots qui tissent le monde.

Vous savez, vous me faites tellement penser à l'étrange beauté de la geisha, à son mystère, à cette discrétion ourlée d'élégance et de culture à fleur de peau. Vous en avez le charme subtil, l'apparence raffinée. Le haut chignon de jais que traverse une écaille blanche, le kimono de soie et sa large ceinture obi, les pétales de soie d'une rose, les mains de porcelaine, tout ceci est en vous avec tellement de naturel que vous en avez les attributs à seulement respirer, bouger avec souplesse, demeurer dans l'aire immaculée de votre corps. Et le regard de la dame de compagnie, s'il se détourne pudiquement de l'objectif du photographe, n'atteint pas la profondeur du vôtre, son éclipse, sa profondeur. C'est cela qui fait votre charme et trouble ceux qui vous rencontrent. Pensant vous absenter des désirs ordinaires, vous ne faites que les porter à la densité de la braise. Les yeux, ces "fenêtres de l'âme", dit-on, n'ont jamais autant de puissance qu'à être dissimulés. Dans ceux de la coquette l'on voit la danse de la séduction; dans ceux de l'effrontée la cerise de la tentation; dans ceux de l'impudique les prémices de la volupté. Dans l'absence des vôtres, l'on ne voit rien et c'est bien pour cela que l'on y voit tout. Scellée sur le jour qui vient, vous êtes le bouton de fleur, le germe que l'on rêve d'ouvrir mais qui se refuse au dépouillement. Ceci est votre force qui, pourtant, aurait l'apparence d'une faiblesse. Pour cette raison mon amour vous est acquis jusqu'à la nuit définitive. L'on n'aime jamais tant que ce qui, toujours, nous échappe. Votre photographie, je la cloue sur le mur de ma chambre, à l'envers, votre visage contre le blanc de la chaux. Ainsi, je n'aurais plus aucune raison de ne plus vous aimer. Votre absence en sera illuminée. Mais cela vous le savez, à demeurer seulement dans le silence de votre effigie. Qui est pure beauté. mais de cela aussi, vous êtes alertée. J'éteins la lumière, il y a trop de clarté. Le rayon de la lune suffira. Ne croyez-vous pas ? Mais à trop poser de questions je sais vous ennuyer. Dormons, si vous le voulez bien. L'océan qui nous sépare n'est pas si large. A peine une flaque sous le scintillement des étoiles. Prenez donc ma main, que je cueille la vôtre. Ainsi la nuit nous surprendra en flagrant délit de mensonge. Il faut bien savoir mentir, parfois …

Scellée sur le jour qui vient.

Photographe inconnu - Vers 1910

Source : MailOnline.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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