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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 07:38
La discrète de Wrangel Island.

Photographie : Katia Chausheva.

Jamais, auparavant, je n'avais feuilleté les pages glacées de cette belle revue, "Îlienne", mémoire vivante des iles de la planète. C'est là, parmi la densité bleue des lagons et l'étendue blanche des mers polaires que j'ai fait votre découverte. C'était surprenant, tout de même, ce parti pris du photographe de ne dévoiler de vous que cette géographie elliptique, à peine apparente dans le retirement du jour. Le haut d'une robe semée de fleurs grises, la presqu'île de votre bras si semblable à une falaise au-dessus de la mer, votre main, cette avancée de vous dans le monde, reposant sur le globe de sang éteint d'une antique faïence. Rien, de vous, ne paraissait sinon cette manière d'absence qui semblait vouloir se livrer au seul feu de l'imaginaire. A seulement prendre acte de cette résurgence de vous, la pensée girait infiniment, comme prise de folie. Comment vous posséder dans l'acte même de votre dépossession ? Comment tracer au fusain de la pensée ce territoire, le vôtre, qui échappait et refluait dans le noir des incertitudes ? Comment tenir, dans le verre fragile de la conscience, cette main de porcelaine qui se retirait dans les mailles de l'indicible ? C'était comme d'apercevoir un livre au beau maroquin dans la discrétion d'une bibliothèque, derrière la vitre qui le soustrayait à votre désir. L'éclair d'une parution et la fuite dans les limbes.

La nuit était installée dans sa longue dérive lorsque j'ai consenti à me coucher, vous abandonnant à l'énigmatique illusion dont vous étiez la trace. Les brumes de novembre collaient aux vitres et le froid se faisait plus vif. Des étoilements de givre, la glace légère sur le lisse des lacs, les premières neiges qui ne tarderaient guère, le gris du ciel comme l'amorce d'une banquise. Est-ce cela, cette brusque plongée de la saison dans l'âge vertical des nécessités qui m'emporta si loin de moi, aux confins de cette île sibérienne, Wrangel Island, dont j'avais une fois aperçu l'austère beauté ? Mais peu importait d'où venait mon rêve, quelle était son origine, vers où il mettait le cap. Seule comptait cette fable dans laquelle je vous installais avec le naturel qui sied aux évidences. Voici ce qu'était votre existence dans ce pays plein de mystère. Sous la dalle d'un ciel gris, votre demeure était une simple cabane de planches posée sur un isthme de pierres. Une eau blanche, écumeuse, glissait le long des galets et votre horizon s'illustrait sous la forme d'une lame gris-bleue à la limite d'une éclipse. Le seul décor de votre intérieur, ce vase rond pareil à une brique ancienne dans lequel se tenait un rameau piqué de fleurs doucement phosphorescentes. Comme si vous aviez souhaité cette vie retirée, cet effleurement des choses, cet infini silence aux confins de l'être. Où, ailleurs qu'ici, demeurer en soi et s'ouvrir à la beauté du simple ? Tout parlait le langage de l'origine, tout proférait à voix basse dans le secret des cryptes. Tout rayonnait dans la clarté d'une terre apaisée.

Je vous voyais, longuement attentive à emplir vos yeux de ces images intemporelles qui habitent les latitudes extrêmes. Ce que vous aimiez, par-dessus tout, c'était le recueil en soi d'une nature à la limite de quelque absolu. La plaque de la mer, seulement ridée du passage du vent, était la toile de fond sur laquelle reposait une manière d'île zoomorphe, au basalte foncé, aux éclaboussures de glace. La côte étirant sa gangue brune, la barrière de pierres noires qui la ceinturait, les montagnes basses à l'horizon, couvertes de neige et bordées de nuages, tout ceci dressait l'écrin de vos songes. Parfois, quittant l'assise de votre baie, pieds nus, vous montiez jusqu'à ce lac minuscule qui reflétait la banquise du ciel, la plaine aride et noire sous laquelle couvait encore le feu des premiers âges. Ce qui vous parlait et tressait, en vous, les palmes de l'affinité : la vastitude de la toundra pareille à une croûte de pain brûlée, l'eau de cristal des lagons côtiers, celle des marais seulement traversée de la patience des lichens, les étendues de sable à l'infini, la sombre cohorte des rochers, les jeux de lumière sur le cercle des galets. Occupée à seulement regarder, à laisser l'onde infiltrer votre peau, le vent s'immiscer dans la fente oblique de vos yeux. C'est ainsi que mon rêve vous installait dans la mystérieuse densité de cette île du bout du monde. Vous y étiez une mélodie du temps, la scansion des secondes tombant de la margelle des jours dans un puits sans fond. Vous y étiez cette courbure de l'espace, cette disposition à vous effacer derrière le nuage, à vous fondre dans la ligne souple du rivage, à glisser le long des lianes dans la stupeur du marais.

On imaginait Wrangel Island et, dans un même geste de la pensée, vous surgissiez des baies polaires, de la crête des moraines, du gris cendre des oiseaux. Simple cantilène qui ne parlait que de vous, long refrain à la limite des choses, là où la parole n'avait plus cours, ensevelie dans la tourbe de l'ennui. Car, à faire se confondre tout dans une même immersion, il y avait danger d'oubli et promesse d'abandon. Existiez-vous vraiment ailleurs que dans la touffeur étroite d'Ilienne ? Wrangel Island n'était-elle pas une légende venue me dire dans les termes du rêve les désirs inatteignables que je formulais à voix basse ? Tout était si indistinct, tellement éloigné d'une simple hypothèse, fumée se dispersant dans les volutes d'un ciel absent. Vous n'aviez même pas la consistance d'une aquarelle posée sur la feuille blanche, pas même la douce insistance à paraître de l'estompe sur le velours du parchemin. Aucune mine, fût-elle de plomb, n'aurait pu poser les fondements de l'être si subtil que vous dévoiliez au monde comme par effraction.

Je me suis éveillé dans le murmure d'une aube blanche. Le jour tintait aux rideaux avec l'insistance d'une rengaine. J'ai frotté la vitre du bout des doigts, soufflant un peu d'air chaud sur la face à peine visible des heures. Sans le vouloir, l'effleurement avait posé sur le verre le tracé indistinct d'une terre qui semblait l'écho de cette île improbable dont vous étiez le double existentiel. D'une main malhabile, un peu tremblante, je complétais de vous les formes inaperçues que la photographie avait dissimulées à mon regard. C'était étonnant cette confusion avec le règne minéral, cette presque disparition dans un paysage des origines. Vous étiez cette convulsion de laves sombres qu'éclairait le soleil de minces renoncules, cette toundra d'herbe vert-de-gris, ce fleuve d'argent aux coulures de ciel, cette colline de pierres proches de l'obsidienne, le bleu des montagnes au loin que l'air teintait du reflet des longues mélancolies.

L'hiver était déjà là et les platanes de la place se desquamaient lentement, pareils à des pachydermes usés. J'ai enfilé un manteau, chaussé mes doigts d'une paire de gants. Dans le miroir, mon image était celle d'un explorateur surpris par un blizzard soudain. J'ai ouvert la porte. Le vent du nord soulevait des nuages de poussière. L'air était coupant comme la lame. Mais pourquoi donc avais-je eu l'idée de venir me confronter à ces latitudes sibériennes ? Dans la brume montante Wrangel Island prenait des allures fantomatiques. Il me faudrait m'habituer à ces mirages. Peut-être y verrais-je les belles draperies des aurores boréales ? Il suffirait d'un peu de patience. Oui, d'un peu de patience !

La discrète de Wrangel Island.

Wrangel Island.

Photographe : Kertelhein.

Source : Panoramio.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 09:33
Petit métier.

« Petit métier ».

Œuvre : André Maynet.

Le monde est parcouru en tous sens d’étranges cohortes. Partout sont les rumeurs et les piétinements, partout les raclements de gorge, les minces énervements, les urticantes trémulations. Car, voyez-vous, dans cet univers de pacotille où les hommes sont comme des calicobas agités dans leur bocal, le mouvement est une fin en soi, la trépidation un mode d’exister si fort qu’aucune vie sur Terre ne saurait s’imaginer hors cette sphère sillonnée des éclairs du désir immédiat. Demeurer immobile, bien coi à l’intérieur de sa propre citadelle serait une manière d’attentat dirigé contre les Pressés, ceux qui, à l’intérieur de leurs carlingues d’acier ou bien dans de rutilants fuselages zèbrent le ciel de leur moutonnement laineux. En arrière des jets aux robes polychromes et chatoyantes, deux traits bien rectilignes qui tracent le destin de brume de ces passagers de l’espace. Nul repos pour ces chercheurs d’un nouvel Eldorado. Nulle pause par où pourrait s’insinuer le moindre doute, s’agiter l’idée d’un cogito sur lequel méditer longuement, inscrire la lame acérée d’une philosophie qui ferait ses questionnements sans fin et poserait ses thèses si impécunieuses que nul, ici, ne pourrait s’y arrêter plus d’une seconde. Sauf pour en abattre les châteaux de cartes, en démonter le mécanisme outrecuidant, en disjoindre les rouages sophistiques.

Assez de laïus ! Assez d’imprécations et de préceptes moraux ! Assez d’esthétique et de discours lénifiants sur l’art, les valeurs, la transcendance, les conditions de possibilités, les paradigmes de la connaissance ! Ce que nous voulons, nous les Pressés, c’est boire le vin existentiel jusqu’à la lie. Chausser les bottes de sept lieues de la contingence, nous vêtir de la première aporie venue, abattre les préceptes apolliniens, enfourcher la monture dionysiaque et immerger nos corps pléthoriques dans le jus de la vigne, décorer nos têtes des pampres de la joie. Ainsi disaient les joailliers corrompus loupe vissée à l’œil, les banquiers derrière leurs vitres badigeonnées de noir, les boursicoteurs dissimulés dans leur palais de carton-pâte, les usuriers avec leurs trébuchets pesant l’or et le platine, les vendeurs de vent, les bonimenteurs aux mains circonvenues, les prêteurs sur gages et autres histrions qui parcouraient la planète les yeux rivés sur les écrans zébrés de chiffres et semés de promesses fécondes. C’étaient là les Grands Métiers grâce auxquels le monde était monde, les riches riches, les pauvres pauvres. Il n’y avait guère d’autre religion que celle du consumérisme vermoulu, du profit mirifique, immense communauté des hommes, paumes ouvertes en direction du ciel, non pour y recevoir le don de quelque spiritualité ou bien la révélation d’une idée élevée, d’une pensée dont la connaissance du Bien aurait été la belle et inestimable découverte. Non, juste en raison d’une avidité disposée à recevoir quelque obole que ce fût à condition qu’elle permît de thésauriser et de briller des feux d’une gloire infinie.

Certes, quelques individus isolés avaient résisté au prétexte d’une foi en l’humain, d’une croyance en une vertu de l’écologie, de la certitude que les valeurs morales excédaient les matérielles. Plus d’un même avait éprouvé un réel attrait pour le sublime de l’art, d’autres s’étaient adonnés à une passion dévorante pour la lecture, avaient rendu un culte à la littérature et à la poésie sans que, jamais, le moindre doute intervînt au sujet de leur valeur respective. Mais les réfractaires à la méta-modernité, les francs-tireurs des systèmes en place, les pourfendeurs des conduites moutonnières, les dissidents de tout ce qui se soumettait aux caprices de la mode, aux impériums des éminences grises, aux délibérations des technocrates, aux décrets des politique véreux, aux obédiences de toutes sortes, rampantes, dissimulées derrière quelque façade d’emprunt ou bien exposées aux feux de la rampe sociale, tous les déviants en quelque sorte étaient bien vite entrés dans le rang, à coup de bienveillantes sollicitations, parfois sous une pluie d’imprécations, sous la mitraille dont la redoutable force persuasive les remettaient dans le droit chemin, ornières qu’ils n’avaient quittées qu’au prix d’une inconscience coupable.

Cependant, si les Terriens avaient consenti à emprunter des voies plus conformes à une « juste » conduite, si les individus s’étaient assemblés en meutes compactes, seule une Divine Apparition, telle le filament d’une comète dans l’immensité nocturne, avait choisi de s’écarter de la procession, ombre qui se serait distraite de la silhouette qui la portait. Petit Métier était son nom. Sans doute prête-t-il à sourire, encore aujourd’hui où l’on souhaite s’affirmer dans une si précieuse singularité que le choix d’un prénom devient le lieu d’une mode dont, pourtant, on prétend s’écarter. Car, en ces temps d’entrechats verbaux et de facéties patronymiques, on pouvait aussi bien se nommer Arilia, Chaliance ou bien Cyrielle sans que s’ensuivît une révolution copernicienne et la planète girait sur son axe sans autre forme de procès. Mais cette digression est de bien peu d’intérêt au regard de la vie simple et heureuse dont Petit Métier était le symbole, elle qui n’avait ni nation, ni frontière, ni drapeau et dont le seul patrimoine était celui, immédiatement accessible, d’une joie à portée de la main.

Car existe-t-il quelque chose de plus précieux que d’avoir pour tout logis un creux dans le sable, pour horizon la ligne bleue où se perdent les goélands, pour se sustenter le corail d’un oursin, la chair mauve d’une moule, le croquant d’une patelle ? Y a-t-il quelque chose ? Certes les bilieux ronds-de-cuir, les pisse-vinaigres aux cols empesés, les traders obséquieux aux têtes emplies de chiffres, les constructeurs de hautes tours en eussent éprouvé un violent malaise et leurs hauts-le-cœur auraient été le signe le plus évident de leur réprobation. En réalité nul ne savait comment Petit Métier avait élu domicile sur ce coin de côte sauvage seulement parcouru de vent, semé d’embruns, à la lumière si irréelle qu’un l’eût dite venue de quelque autre univers, un monde où, peut-être, la seule richesse consistait a avoir un corps d’albâtre, une résille de cheveux bruns plaquée sur le haut de la tête, un visage si étroit, si blafard qu’on l’eût volontiers comparé à celui du mime visité par la clarté d’un projecteur. Et d’étroites épaules disant la modestie, le retrait du personnage et un visage où se percevaient à peine l’empreinte des yeux, l’esquive du nez, la douceur de lèvres tout juste parvenues à éclosion. Être Petit Métier, c’était donc cela, une manière d’envers de l’outrecuidance terrienne, une présence si peu affirmée qu’elle se confondait avec le ciel laiteux, avec la dalle claire de la plage, manière de simple fil, tout comme l’horizon qui n’en était qu’un à le supposer seulement, tellement sa trace était celle d’une invisibilité. Précieux était l’inventaire. La poitrine (mais le vocabulaire était bien peu approprié), ou plutôt le torse pareil à l’éveil d’un sentiment, le nombril au vaporeux contour de talc, les mains aux pétales de rose, les jambes filiformes dont une curieusement bandée à la suite d’une possible chute, la plante des pieds qui se confondait avec le sable, tout ceci dressait une ineffable présence comme si, sortis d’un rêve, les yeux des Voyeurs avaient été atteints d’un bizarre astigmatisme. Oui, tout se dédoublait. Tout se confondait avec tout. Partout le corps, partout le paysage et des douceurs d’amphore, des glaçures de céladons, des fuites de camaïeux. C’était comme si, tout au bout d’une lunette magique, l’incroyable était advenu ou bien si une Fée se fût échappée d’un conte. Ou bien peut-être s’agissait-il d’une de ces fameuses toiles en trompe-l’œil dont on ne savait plus très bien s’il s’agissait d’une illusion ou si notre esprit, abusé par quelque drogue, en avait dressé l’étrange silhouette. Car, en effet, comment croire à une telle fable ? Comment ne pas se laisser happer par cette vision fantastique digne d’un Charles Nodier ou d’un Gérard de Nerval ? Ne pouvait-on, à tout instant, se disposer à tomber nez à nez avec Michel, le chercheur de mandragore de La Fée aux miettes ou bien ne risquait-on de se glisser dans la peau d’un Labrunie déjà aux portes de la folie, en quête de cette inaccessible Jenny-Aurélia dans cette image qui le hante nuit et jour, dans ces hallucinations que provoque un imaginaire fécond ou que les portes du rêve livrent à l’esprit avec toute sa charge d’inquiétant mystère ? Le Poète, fouetté par la lucidité que talonne la folie, nous donne de l’activité nocturne soumise aux démons de l’irréel, cette formule aussi saisissante que fondée dans l’expérience onirique ou, du moins, ce qu’il en reste au réveil :

« Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible ».

«… ces portes d'ivoire ou de corne… », si belle métaphore, portant avec elle cette teinte indéfinissable, mais aussi cette opacité d’une matière, cette clarté qui s’essaie à la traverser dont rayonne une présence que l’on voudrait saisir mais qui se dissimule à même sa texture, présence de l’invisible qui se donne à voir dans son retrait. Faculté de l’ivoire de nous fasciner, de nous inviter, de ce côté-ci du réel à en transgresser la membrane, à en faire une toile ductile communiquant avec cet autre côté que nous ne redoutons qu’en raison de son vénéneux attrait. Nul ne peut demeurer insensible face à l’objet en ivoire, fût-il simple bracelet, colifichet destiné à la parure ou, à plus forte raison, statuette portée à la perfection par un artiste africain dont nul ne connaîtra jamais le nom. L’ivoire n’est pas une simple matière comme peut l’être la pierre ou bien le fer. L’ivoire a une âme, une lumière qui vient de l’intérieur et se diffuse à l’extérieur sur cette surface si lisse, si onctueuse qu’elle a la consistance de la peau, le velouté d’un souvenir lorsqu’il a été poncé par le temps, embelli par le lent travail synthétisant de la mémoire. En l’ivoire sommeille tout ce qui l’a visité au long de sa lente édification. Il faut une éternité pour que les fibres originelles se calcifient, qu’elles acquièrent cette noblesse, ce lustre dont aucune autre matière ne possède le caractère. Pas plus que cette blancheur qui signe la pureté, pas plus que cette dureté qui en fait le siège d’une inaltérable puissance. Et la patine des ans, cette mince pellicule identique à un vernis protecteur, mais aussi à la noblesse d’un matériau qui sait jouer avec l’usure, lui résister, en tirer une troublante personnalité, comme celle des boiseries précieuses d’un intérieur victorien dans le luxe d’un clair-obscur.

Mais disserter au sujet de l’ivoire c’est aussi tresser de mots ces belles œuvres que nous tend André Maynet. Car elles ont, de ce subtil matériau, l’aspect envoûtant, la discrète blancheur, une manière de luminescence diffusant depuis un espace invisible. On ne sait si le Sujet est le lieu par où le mystère advient ou bien si cette divine clarté émane de l’image en totalité, du paysage qui se donne à voir comme un écrin hiératique capable de tous les prodiges. L’extraordinaire est ceci : une effusion née d’elle-même, sans début ni fin, sans origine ni temporalité finie, une simple évanescence naissant de soi et y demeurant à la manière d’une brume posée sur la glace d’un lac.

Petit métier.

STATUETTE LEGA EN IVOIRE

République Démocratique

du Congo

Source Pinterest (Christie’s).

Ainsi, en son énigmatique posture, Petit métier acquiert la dignité d’un ivoire antique donc une manière d’absolu dont elle paraît être la substance même, et les yeux des Regardeurs se figent dans cette glu qui les retient et ne les libérera qu’à l’aune d’un sursaut de la volonté, peut-être d’une rébellion. Car il faut la révolte, il faut la confrontation avec l’insupportable ou bien avec le fascinant (les deux sont de même nature) afin de quitter cette aire où tout se fond dans une telle harmonie que nous pourrions nous effacer du monde et disparaître dans cette confusion grise sans nous en apercevoir réellement. Alors, peut-être, serions-nous cette mince silhouette posée à même le sol de sable, avec, à nos pieds, cet enroulement visqueux, cette giclure de membres glaireux, cette sorte d’indistinction que nous supputerions identique à une maladie sournoise nous guettant, n’attendant que la seconde d’inattention pour fondre sur notre anatomie, la déglutir d’une seule contraction de ses ventouses et nous réduire à la simple physiologie d’un métabolisme basal. Mais la présence de cette pieuvre pareille à une concrétion de sable (les sculpteurs des plages en font un de leurs thèmes favoris), ne laisse de nous interroger. Son surgissement nous dérange comme si, dans ce bel ordonnancement, la fantaisie de l’Artiste avait projeté ce visage grinçant à des fins de sollicitation métaphysique commises à notre éveil. Car rien n’est jamais fortuit qui fait son apparition, ici ou là, quand bien même son image serait celle de la modestie ou de l’indolence manifeste. N’oublions jamais que, malgré son aspect inerte, indolent, le poulpe est réputé d’une intelligence hors du commun. Est-ce pour cette raison d’hypothétiques plans fomentés à l’encontre des hommes que cet animal, somme toute débonnaire, est toujours passé pour monstrueux, image des esprits infernaux, sinon symbole de l’enfer lui-même sous sa forme tentaculaire et informe ?

En réalité, dissocier l’image, en posant d’un côté sa Déesse d’ivoire, de l’autre ce Céphalopode ne présente aucun sens. C’est bien d’une syntaxe dont il s’agit, les deux termes jouant la même partition, posant des antinomies qui, seules ici, paraissent signifiantes. Une évidence s’élève de la figuration de ces deux sujets dont on pourrait penser que leur réunion est de nature incompatible si ce n’est qu’elle conduit, tout droit, à une aporie. Ce que le dessin nous dit de cette insolite rencontre c’est simplement ceci : toute beauté est toujours confrontée à ce qui, en permanence, menace de l’effacer, cette lourde angoisse existentielle qui nous assigne à n’être que poussière disséminée dans le vent de l’éternité, genres de marionnettes à fil qui ne se relient qu’au geste qui les tient en suspens, dont on ne connaît l’origine, dont on ne peut supputer la fin. A rendre visible ce qui ne l’est nullement, il fallait convoquer la dureté de l’ivoire, son caractère intangible et lui opposer cette destinée molle et informe, pareille au néant qu’on soupçonne de poursuivre à notre endroit les pires manigances qui soient. Aussi Petit métier ne pouvait exercer une activité versée dans la pure matérialité. Au mieux nous y aurions vu une marchande de poulpes attendant ses chalands dans une attitude pour le moins surprenante. Au pire un échouage sur cet infini du sable qui nous eût laissés un brin désorientés. Ce menhir de chair blanche que tutoie l’informe irreprésentable, configuration terreuse à peine sortie des limbes, serait totalement insupportable si une esthétique exacte n’en posait la forme accomplie. Petit métier, nous t’aimons dans ta belle verticalité humaine. Nous n’avons que cela pour espérer !

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 08:49
Eloignée d'elle dans l'ombre du jour.

Photographie : Katia Chausheva.

[Cette nouvelle, comme nombre de celles qui l'ont précédée dans la même veine, est à lire avec, en tête, le principe des "variations phénoménologiques". Un même thème traité de multiples façons, selon d'infinies esquisses, afin que, de cette polyphonie, puisse apparaître, d'un paysage, d'une figure, d'un sentiment, cela qui en fait la force et la singularité, à savoir leur nature intime, leur essence. Lire autrement entraînerait le lecteur, la lectrice à ne voir, au mieux, qu'une confondante répétition, au pire, que la projection, dans un texte, d'une nervure obsessionnelle. Sans doute y a-t-il mieux à saisir que cette écume des jours qui, pour être toujours présente, doit parfois consentir à dévoiler ce qui, dans l'inapparent, s'y occulte. Une manière de lecture en creux.]

"Kamtchatka" … "Kamtchatka" … Je m'étais éveillé avec ce nom en tête et l'impossibilité de l'en déloger. Il faisait sa rumeur de bourdon, avec, en toile de fond, cette subtile forme de biface qu'il offrait au regard du monde. Sa parution, sous ce jour étrange, était-elle l'invitation à se souvenir d'un temps de pierre ? Et peut-être, au-delà, à créer l'immersion dans l'histoire du sol parcouru de feu et de lave ? Troublante géographie qui racontait sa fable première, qui dévoilait son origine à seulement figurer dans ses lignes simples. Je savais si peu de choses de cette terre du bout du monde parcourue du rythme des glaciers et des vallées de geysers, vapeurs se perdant dans l'eau étale du ciel. Il y avait des lieux presqu'innommés, qui tiraient leur fascination à demeurer à la limite de l'imaginaire. Toujours cette réserve d'invention, toujours cette disposition de soi à féconder un site seulement à l'aune de son silence. Il devait y avoir à marcher sur cette terre désolée, à écrire, ensuite, les yeux fermés, au bord de l'évanouissement. C'est ainsi, la magie d'un lieu reconduit toujours à un genre d'inexactitude, de tremblement de soi, de distraction par laquelle la poésie fait son entrée. Alors les mots sont flous. Alors la main tremble au-dessus de la plaine de papier. Alors les yeux se perdent dans la brume du songe.

Ta lettre, je l'avais lue dans une manière d'égarement. Ce passé, qui nous avait un instant réunis, était si loin. Braise s'éteignant dans les mailles serrées du temps. Des études communes, des rencontres fortuites, des correspondances, puis, le lac des jours et ses rives inaccessibles. Te revoir, aujourd'hui, après vingt années de rupture, que signifierait donc la mise en commun de deux aventures que tout portait à un naturel exil ? Les événements que nous avions vécus, l'un et l'autre, nous éloignaient plus qu'ils ne nous invitaient à lier notre présent. Mais, parfois, le flux des nécessités est tel qu'il nous emporte bien au-delà de nos propres volontés. Comme un aimant faisant son champ de force et notre irrésolution prise au piège de cette puissance qui nous dépasse. Tu étais venue photographier ces volcans qui te fascinaient tant et tes obsessions avaient pour nom : "Snegovoï" , "Fedotych", "Kizimen". Peut-être même habitaient-ils ta pensée avec la même persistance que le mot "Kamtchatka" mettait d'ardeur à me poursuivre?

Tu m'avais envoyé une photo représentant une habitation basse avec d'étroites ouvertures et un toit de pierres plates. Face à ta maison, l'aire ouverte du ciel, un lac aux eaux claires parcourue du fin cheveux des algues, une ligne de rochers dentelés de noir, l'élévation de deux cônes réguliers qu'un léger panache de fumée surmontait. Quelques volcans étaient encore en activité. Quand je suis arrivé à Petropavlovsk-Kamtchatski, le temps était uniformément gris, avec quelques traînées blanches à l'ouest. Quelques arbres en feu - étaient-ce des érables ? -, dressaient leur flamme devant les triangles blancs des volcans Koriakski et Avatchinski. L'hôtel était plutôt confortable avec quelques traces d'une rusticité soviétique. Carnet de croquis à la main, j'ai longuement dessiné la mousse verte et jaune des arbres, les cubes de quelques immeubles, les pentes glacées de montagnes qui mouraient dans des teintes d'encre marine. Parfois, comme en surimpression, le temps d'un brusque éblouissement, ton visage s'illuminait sur cette toile de fond avec le bouquet de tes cheveux roux. Je savais qu'ils habitaient encore ta tête avec la même obstination qu'ont les enfant à ne pas se séparer d'un jouet élu. Tu tenais tant à cette crinière sauvage, à cette "tignasse de lionne", me disais-tu en des temps anciens.

Le lendemain de mon arrivée, je me suis levé de bonne heure. Le jour avait des couleurs de glacier éteint et les volcans à l'horizon n'étaient que deux vagues silhouettes. Je roulais dans un véhicule tout terrain qui cahotait sur le damier des pierres. Comment aurait-il pu en être autrement dans ce théâtre entièrement dédié à la géologie, à ses soubresauts, à ses humeurs parfois surprenantes ? La pure beauté était posée à l'angle de chaque chemin, sur l'arête vive des rochers, dans l'anse des lacs que la lumière façonnait à la manière de vieux étains. Je m'arrêtais souvent, photographiant, traçant quelque esquisse sur mon carnet, notant l'éclair d'un état d'âme, la fureur insolite du paysage. On était si loin, soudain, loin du monde, aussi bien de soi. Les hautes lumières du temps semblaient effacer tout dans une même osmose et reconduire le monde à son essence : une simple giration, la courbe parfaite du cercle. Le jour commençait à décliner lorsque je suis arrivé en vue des pierres qui t'abritaient. J'ai coupé le moteur à quelque distance, je voulais te surprendre. Sans doute me surprendre aussi. Comme si le temps, pris de vitesse s'était retourné sur lui-même à la façon du ruban de Möbius. Le silence était partout, accroché au faîte du toit, enroulé dans les buissons, ancré dans le flottement des algues. C'était comme d'être arrivé sur la face inconnue d'un astre, dans la blancheur de l'évidence, la pureté des formes. Je marchais si doucement que même un lézard n'aurait pu en être alerté. Ta fenêtre était ouverte sur le calme de l'eau alors qu'une ombre grise noyait la pièce dans laquelle tu te tenais. Je suis resté dans la diagonale de la lumière, en retrait de toi qui ne pouvais m'apercevoir. Un large miroir reflétait celle que tu étais devenue, que le temps avait modelée à sa guise pour te déposer dans ce présent en forme de clair-obscur. Venue de la nuit, ta vêture était le lieu d'une subtile chorégraphie, entrelacement de fleurs que la cendre dissolvait dans un même bruissement. Dans le prolongement, ton bras - porcelaine infiniment blanche, fragile -, montait en direction de ta tête qu'incendiait toujours le cuivre de ta chevelure. Ta main, en conque, recevait la discrétion de ton visage dont j'apercevais l'ovale, genre de lunule annonçant seulement son retrait. Une bague ornait ton annulaire d'un vague trait de clarté. Combien cette attitude, là, dans la perte du jour, confinait à une sombre mélancolie ! Singulier abattement qui ne disait de toi que cette figure terrassée. Depuis le lieu de mon retrait je ne pouvais que demeurer et feindre de ne pas être. A la limite de l'exister. Dans cette évidente dramaturgie, je ne pouvais me permettre de paraître. Privé de mouvement, dans la mutité de la parole, dans l'orbe d'une conscience meurtrie. Je ne pouvais que survivre dans un genre d'hébétude et incliner à être ce que j'avais toujours été : un voyeur. Mais un voyeur des âmes, un visiteur des affinités complexes, un explorateur de ce qui, toujours, se dissimule et ne s'éclaire qu'à la mesure de son propre déploiement. Au fur et à mesure de l'avancement du jour, la paysage était devenu cette toile tachée de rouille qui, bientôt, s'enfoncerait dans les plis d'une terre dense, scellée sur son propre mystère. Tu ne bougeais pas plus que l'eau de la lagune en l'absence de vent. De toi, de ce que tu étais devenue, je ne recevais plus que cette image affaiblie, cette lueur de lampe derrière le cachot de sa vitre. Pure immolation de ce qui était et ne tarderait pas à s'habiller du voile de la Māyā, cette nature illusoire du monde chère aux mystiques indiens. A simplement être dans l'image de toi, rien ne pouvait survenir qu'un ennui infini et le présent semblait reconduit à une pure fable à la consistance de brume.

"Kamtchatka" … "Kamtchatka", les trois syllabes faisaient leur incessante ritournelle, leur bruit sourd de gong, leur cataracte de gouttes immobiles. Le temps suspendu était un simple écho, la réminiscence d'un passé disparu, un battement illusoire dans l'outre tendue des pertes définitives. J'ai attendu que la nuit paraisse dans ses premières ombres. Tu étais toujours installée au centre de ce qui s'illustrait à la façon d'une catatonie définitive. Je n'ai pu résister à faire un dernier dessin de toi, des traces de sanguine éclatant sur la cendre de la mine de plomb. Je suis remonté dans mon véhicule, ai roulé longtemps parmi les cahots du chemin auxquels s'emmêlaient ceux du souvenir. "Kamtchatka" … "Kamtchatka", la mémoire faisait son rythme continu et les premières étoiles commençaient à briller dans la vitre nocturne du ciel. "Kamtchatka" … "Kamtchatka". La ritournelle s'était logée au cœur même de mon existence que rien, désormais, n'effacerait !

Eloignée d'elle dans l'ombre du jour.

Kamtchatka et îles Kouriles.

Source : Herald Dick Magazine.

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21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 07:17
L'inconnue de la Butte.

Photographie : Katia Chausheva.

"Aujourd'hui, de cinq à six heures, suivi la voisine divine. Restif disait "féïque". Pas osé lui donner les vers faits hier."

Guillaume Apollinaire - Journal - 14 avril 1903.

C'était avril et, déjà, l'hiver si près. Comme plié à l'angle des rues, l'air faisait sa lame simple aux arêtes des trottoirs. Un ciel gris, bas, parcouru de vent. Pourquoi donc, par ce matin de froidure, avais-je entendu l'appel de la Butte ? Qu'y avait-il donc à découvrir alors que l'espace était vide et l'aube à peine posée sur la cimaise des arbres ? Un moment, j'avais déambulé dans les ruelles désertes. Le jour sortait des pavés, gagnait avec lenteur la craie livide des façades. Dans la courbe qui montait, après l'Impasse du Tertre, votre présence s'était révélée avec la délicatesse d'une estompe sur la plaine d'un parchemin. Mais, plutôt que de présence, n'étiez-vous pas le simple reflet d'une absence ? Vous demeuriez l'apparition sans nom glissant dans la fente étroite du jour. Votre minceur, celle de la frêle abeille, vous inclinait à disparaître dans la brume naissante. C'était un peu comme si vous étiez née de ce fin brouillard, prête à disparaître au premier soleil. Je vous suivais à distance, mon improbable voisine, onduleuse, ophidienne, insaisissable feuille que le vent faisait sienne et reprenait dans ses doigts de verre. La Place du Tertre dormait, douce léthargie, les parasols des cafés repliés dans leur fourreau de toile, chaises empilées, alors que planait l'ombre des portraitistes qui, bientôt, feraient naître les visages au bout de leurs fusains. Mais quelle tête auriez-vous donc offerte à l'artiste afin qu'il vous fixât sur le papier pour l'éternité ? Aviez-vous les yeux de jais de Jeanne Hébuterne, le velouté des joues des modèles de Renoir, les cheveux de feu des femmes de Toulouse-Lautrec, la rigueur des autoportraits de Suzanne Valadon ? Ou bien étiez-vous tout cela à la fois, c'est-à-dire cette improbable beauté, cette ligne fuyante, ce parfum de grappe de glycine se dissolvant dans l'air bleu ?

C'était si indistinct, cette vue de vous, pareille à la vision sous-marine d'un poulpe aux yeux calots de verre. Votre longue robe, que je croyais deviner, avait des battements d'anémone, ses tentacules vibrant sous les courants d'eau blanche. Sur le point de devenir une Ophélie que l'air, constamment, reprenait en son sein. Vous marchiez à pas légers, à peine l'effleurement d'une bulle sur la vitre du marais. Parfois, au-dessus de notre étrange ballet, de notre équivoque pas de deux, le bruit d'une fenêtre qu'on ouvre sur la ravine étroite de la rue. Au détour des maisons, l'échancrure vers le moutonnement de la ville, la mélodie étroite des toits de zinc, le dôme du Panthéon sur la Montagne Sainte Geneviève. Ici était une île, une chaîne de monts glissant sous le manteau des neiges. Ici était le recueil du temps, la bogue fermée sur le silence des yeux. Plus nous avancions sous l'aile du destin, plus tout se noyait dans une touffeur de talc, dans une grise irrésolution.

Puis le déploiement d'un linge blanc d'un bout à l'autre de l'horizon et la perte de cet étonnant village dans des couleurs éteintes, n'irradiant que leur propre mutité. Le grésil volait au ras du sol avec la douce persistance de l'écume à faire sa floraison sur la mer. Nous n'avancions plus, nous faisions du surplace, à la manière des mimes sur la scène étroite du praticable. C'était si étonnant, cet effacement de tout, cette lente disparition du monde dans l'avenue du songe. Les façades, badigeonnées de chaux, ne laissaient plus apparaître que les plaques de leurs volets, mousses dans la densité de l'ombre. Les toits étaient muets. Les pavés dormaient sous leur taie de mystère. Au loin, les cubes indistincts des habitations, de simples pastels usés faisant leur apparition de lucioles. Un réverbère hissé sur sa tige de métal noir, sa lanterne coiffée de neige, ses verres givrés, était la seule présence qui rythmait l'écoulement lent des heures. Nous n'étions plus. Il fallait en faire le douloureux constat. Nous avions rétrocédé bien au-delà de notre naissance, dans un genre de mythe floconneux s'abreuvant à sa propre source. Nous étions devenus, à nos corps défendant, quelques lignes abstraites, des touches de blanc de titane, des verts Véronèse poncés, des jaune de cadmium végétant sous une lumière étroite, des gris perle si peu assurés de paraître au jour. Nous étions les personnages absents des tableaux d'Utrillo, la neige éteinte et le volet replié, la rambarde rouillée filant vers son étroit futur, la croûte blême des murs confiée à l'usure du temps. Étrangement, nous étions en-deçà de notre propre silhouette, feuilles se balançant dans le vent du doute, nervures à la recherche de leur limbe. De vous, de la Butte, de moi, il ne demeurait plus que cette toile aux frontières de l'irréel, cette teinte monochrome venue nous dire l'impermanence des choses, leur infinie disparition dans la ligne onduleuse des jours, dans le mirage du temps. Le langage polyphonique, la rumeur incessante de la ruche mondaine, les agitations bavardes, tout ceci avait soudain disparu, laissant nos mains livides et nos yeux semés de cataracte. Seule la poésie avait survécu, laquelle se disait en mode discret. Belle étrangère, nous étions réunis pour la vie dans cette noce serpentine qui nous conduirait aux rives l'un de l'autre. Il n'y avait rien d'autre à savoir que cette ultime rencontre avant que tout ne s'éteigne.

L'inconnue de la Butte.

Maurice Utrillo.

Impasse trainée sous la neige à Montmartre, 1944

Source : artfinding.com.

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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 19:18
Déluge au Marais.

Saint Paul - Le Marais.

Avec Evguénia.

Œuvre : André Maynet.

Emzara habitait à Montmartre, une modeste maison située tout en haut des pavés de la rue Norvins. Elle disposait d’un minuscule jardin dans lequel, la plupart du temps, elle descendait boire une tasse de thé, donner du grain aux pigeons ou bien humer l’odeur d’une rose. Ce matin-là, un peu désœuvrée, elle tournait en rond dans son salon à la recherche d’une occupation. Une revue traînait sur la table basse qu’elle se mit à feuilleter. Bientôt un article retint son attention. Il parlait de la fameuse crue centennale dont, depuis quelque temps, les médias faisaient des gorges chaudes, comme s’ils s’étaient complus à faire du catastrophisme une manière de vivre. Jamais on ne parle mieux de la terreur et des crimes qu’à en être éloignés. C’est ce qu’Emzara pensait et, ici, au cœur de ce Montmartre si paisible, au moins elle ne risquait pas qu’une subite crue vînt déranger le cours tranquille de son existence. Elle se mit à lire un article de L’Obs :

« A quoi ressembleraient Paris et sa région en cas de crue centennale ?

Le Louvre, le Grand Palais, la Tour Eiffel et des centaines d’immeubles d’habitation les pieds dans l’eau. Des ponts et l’accès à la Défense coupés. La menace d’une pollution aux hydrocarbures…Voici quelques unes - seulement - des conséquences d’une crue centennale de la Seine. Pour y faire face, près de 90 institutions et entreprises se mobilisent du 7 au 18 mars à travers d’une série d’exercices de simulation à Paris et dans ses départements voisins. »

C’est toujours comme ça, pensa la jeune femme, le sensationnel l’emporte sur le réel. Sinon les journaux n’auraient aucune raison d’être ! Les gens n’attendent que ça, lire des horreurs et se rassurer sur leur propre sort dans le confort de leur salon bourgeois. Elle reposa le journal et, au hasard, dans les rayonnages fournis de sa bibliothèque piocha un livre, un Librio à l’étrange format tout en longueur, aux pages jaunies, au papier grossier. Elle aimait bien ces livres de poche d’allure modeste que l’on pouvait lire tout à loisir dans le métro, sur un banc public, l’y laisser à l’intention d’un lecteur anonyme ou bien encore griffonner sur ses pages sans que ceci portât à conséquence. C’était fou, ce qu’Emzara pouvait lire. Les Librio elle en avait bien deux mètres de long qu’elle avait lus à la chaîne, comme on enfilerait des perles sur un fil de nylon : un livre de Nina Berberova, un autre de Dostoïevski, une anthologie de littérature fantastique, des policiers et ainsi de suite, jusqu’à épuisement des stocks. Elle était tombée sur Retour au métro Saint-Paul de Cyrille Fleischman, petit recueil de nouvelles dont elle lut d’un trait la seconde dont le titre avait attiré son attention :

« L’aventure.

Il n’était pas géographe, mais il était arrivé à la certitude quasi scientifique que le centre du monde se trouvait à la verticale du métro Saint-Paul. Peut-être un peu à droite de la rue Saint-Antoine, vers la rue Caron où il habitait. Mais sûrement pas plus loin. Vers la Bastille c’était un autre monde. Vers le Châtelet, la jungle. »

A peine la courte histoire débutée, elle posa le livre sur le canapé, alluma une cigarette et se laissa emporter par les volutes de fumée. Elle était coutumière de ce genre de rêveries éveillées dont elle tirait profit pour voyager, bien au centre de sa tête alors que la grande ville bourdonnait comme une ruche. Si, pour Fleischman, Saint-Paul était le centre du monde, pour Emzara, on l’aura compris, Montmartre, la rue Norvins, le minuscule jardin, la maison blanche et grise l’étaient tout autant et elle aurait pu demeurer le reste de sa vie dans cet étroit quadrilatère sans que son existence pût en pâtir en quoi que ce fût. Elle referma le livre, se vêtit d’une mince jupe de toile, couvrit sa poitrine d’un chemisier diaphane, jeta un coup d’œil rapide au journal A quoi ressembleraient Paris et sa région en cas de crue centennale ?, se mit à sourire malicieusement, à quand le Déluge ? pensa-t-elle ? Elle descendit l’escalier en sifflotant. Sur-le-champ elle se rendrait au centre du monde. Finalement du Marais elle ne connaissait guère que la célèbre Place des Vosges et sa non moins célèbre Maison de Victor Hugo, les marchands des quatre-saisons avec leurs petites carrioles peintes en vert de la rue Saint-Antoine, autrefois, elle en avait vu des cartes postales à l’étal des bouquinistes. Dès qu’elle fut dehors elle s’aperçut que le vent s’était levé. Loin, là-bas, du côté de la Défense, l’habituelle brume de pollution grise avait laissé la place à des cumulus violemment teintés d’encre. Elle descendit la rue de Steinkerque sous un début de pluie oblique qui cinglait son visage. Elle n’avait emporté ni parapluie ni imperméable. A Anvers elle descendit l’escalier du métro escortée d’un glougloutis joyeux, l’eau cascadait sur les marches, faisait des gerbes et des rigoles, s’étalait en lacs minuscules qui visitaient la station à la manière de touristes curieux. Nombre de voyageurs, surpris par la soudaineté de l’averse, s’entassaient dans les voitures en laissant, derrière eux, une traînée de vapeur. Un homme plutôt jovial, cheveux plaqués sur un crâne déjà dégarni crut bon de lancer c’est la centennale qui déboule, alors qu’une jeune femme discrète se mit à articuler du bout des lèvres, d’une voix à peine inaudible, à moins que ce ne soit le Déluge. Bien évidemment tout le monde s’esclaffa. C’est toujours ainsi, pensa Emzara, les gens font toujours les malins dès qu’ils ne tutoient plus le danger. A la station Hôtel de Ville des passagers montèrent dans les voitures. L’eau ruisselait sur leurs visages, ils avaient leurs vêtements collés au corps, leurs chaussures dégoulinaient et, chaque pas ressemblait au bruit de succion que font les bottes sur un sol gorgé d’eau. Quel cataclysme ! se plaignit une blonde dont le rimmel fondu faisait ressembler son visage au corps d’une veuve noire. Jamais vu une averse pareille ! renchérit un homme dont le feutre mouillé avait l’allure d’un béret basque. Saint-Paul, autrement dit le centre du monde état là, à portée de main. Il suffisait de prendre son mal en patience. Emzara se réjouissait d’avance du café chaud ou bien du chocolat qu’elle prendrait derrière la vitre embuée de quelque café. Puis elle ferait l’inventaire du Marais, surtout de ce minuscule ilot situé autour de la rue Caron que l’auteur de Retour au métro Saint-Paul décrivait comme le lieu des lieux, celui où poser sa toile et bivouaquer le reste de son existence. Deux autres phrases aperçues au cours de sa rapide lecture lui revinrent en mémoire :

Il n’était ni riche ni vraiment pauvre. Juste un retraité tranquille pour qui le métro Saint-Paul était la gare d’un petit bourg où il faisait bon vivre au rythme des saisons qui passaient.

Le convoi s’arrêta en grinçant. Les portes s’ouvrirent commençant à libérer leur flot de voyageurs lorsque d’autres flots, plus impétueux, se ruèrent sur le quai emportant avec eux, comme des fétus de paille, quelques voyageurs désemparés. Vraiment on ne savait plus ce qui ce passait dans cette ambiance de fin du monde. Une violente cascade coulait sur les marches, suivie de quantité de papiers, de bouts de carton, de poubelles en plastique semblables à de gros rochers pris de folie. On entendait des cris, des suppliques, des voix que l’eau colmatait de sa puissance rageuse. Bonne nageuse, Emzara entreprit de remonter le courant, tantôt brassant vigoureusement le flux liquide, tantôt s’aidant de ses bras, de ses coudes, de ses jambes nerveuses afin de se hisser dans le goulet étroit conduisant à la sortie. La voici, maintenant, assise sur la mare liquide, face de l’eau lisse comme un miroir, se demandant par quel mystère elle a pu échapper à la violence des éléments. L’air est gris anthracite, poisseux, lourd comme une ébène. Seul, à l’horizon du regard, le poteau indicateur du métro avec la boule de son luminaire, manière de cyclope aveugle qui ne voit plus rien que le désastre des hommes. Dans la bataille Emzara a perdu son corsage. Ses seins menus, deux clous de girofle, interrogent l’air, questionnent l’indicible, cherchent une explication à l’aventure, c’était bien cela, l’aventure, le titre de la nouvelle. Mais, soudain, il n’y a plus ni métro Saint-Paul, ni rue Caron, ni de Place des Vosges, ni de quincaillier de la rue Saint-Antoine dont Simpelberg, le héros de Fleischman, parlait comme si, lui rendant visite, il allait au bout du monde. Jamais ce brave homme, ce modeste n’avait voulu connaître autre chose de l’univers que ce carré de rues, cette sorte d’enclave urbaine où il avait trouvé bonheur et raison de vivre.

Emzara demeura un long moment assise sur le miroir de l’eau à contempler ce qui, sous la forme d’une apparente désolation, n’était, en réalité, qu’une allégorie venue dire aux hommes la nécessité de demeurer en soi, dans le cercle étroit d’un lieu où prendre racine, d’un espace d’où envisager le monde comme l’enfant observe une mappemonde, déposant ici une mince figurine à son effigie, puis là-bas encore une autre et ainsi de suite jusqu’à peupler la totalité de l’aire disponible. Rien ne sert de courir. Tout est là à portée des yeux, à disposition de l’imaginaire, lové dans les mailles heureuses du rêve. La réalité du monde, jamais nous ne la saisirons à l’aune de nos voyages fussent-ils quotidiens, de nos actes fussent-ils pléthoriques, de nos mouvements fussent-ils multiples. Décidément l’on peut être heureux aussi bien à Saint-Paul, dans ce territoire sans importance, aussi bien à Montmartre, rue Norvins, près des pigeons qui picorent et des pavés gris qui montent la garde. Cependant, ce qu’Emzara avait oublié de noter, c’est que la crue centennale venait d’avoir lieu, que la Seine avait quitté son lit juste histoire d’aller faire un tour du côté du Marais. Lequel portait bien son nom ! Elle avait encore beaucoup de chemin à faire pour grimper la Butte ! En définitive elle pensa qu’elle n’échangerait pas son lopin de terre contre le plat pays du Marais. Ou bien alors elle construirait son arche. C’est si terrible le Déluge ! Elle reprit le métro dans lequel le sol, pareil à une tourbière spongieuse, étalait ses théories de feuilles mortes alors que les passagers semblaient venir, en droite ligne, de quelque marigot pris de folie. Rue de Norvins l’air était calme, tissé du roucoulement des pigeons à la gorge couleur d’ardoise. Cette même teinte qui, de nouveau, traînait en longues écharpes fuligineuses sur les tours orgueilleuses de la Défense. Sur le canapé le petit livre était toujours à la même place, ses pages ouvertes sur L’aventure. Elle reprit son voyage en compagnie de Jean Simpelberg :

Jean Simpelberg était né rue de Caron. Il habitait rue Caron, ses parents avaient habité rue de Caron en venant de Russie. A part les années de guerre, il n’était jamais sorti de Paris. Non seulement du quatrième arrondissement, mais même pas d’une centaine de mètres à gauche ou à droite, au nord ou au sud de son immeuble situé près de l’angle de la rue Caron et de la place du Marché-Sainte-Catherine.

Parfois il disait à sa femme :

- Demain j’irai à la Samaritaine.

Elle le regardait :

La dernière fois que tu as été au Bazar de l’Hôtel-de-Ville, tu n’en pouvais plus. Qu’est-ce que tu veux acheter là-bas ?

Il répondait :

- Des vis pour réparer le buffet.

- Des vis ? En cette saison ? A l’Hôtel-de-Ville ?

Effrayé par les sous-entendus, Simpelberg renonçait à l’idée d’une expédition. Il attendrait la fin de la saison des pluies.

Oui, Emzara, elle aussi, attendrait la fin de la saison des pluies !

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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 08:05
L’aile blanche du songe.

Œuvre : André Maynet.

Le premier contact que j’ai eu avec l’œuvre d’André Maynet a constitué l’équivalent de scènes déjà vues, de motifs qui, depuis toujours, semblaient hanter mon inconscient à la manière d’étranges ombres. Certes, ces divines créatures, je ne les avais nullement rencontrées au cours de mon existence, je ne les avais jamais croisées sur quelque chemin de hasard. Cependant, d’une façon indubitable, elles m’appartenaient ou paraissaient se situer dans une aire intime à laquelle on n’aborde jamais que par inadvertance ou à l’aune d’un événement fortuit. Et cette certitude était si fermement ancrée en moi que quiconque m’aurait dissuadé d’en éprouver la sensation se fût aussitôt constitué en ennemi. Détruit-on si facilement une illusion ? Biffe-t-on d’un trait de crayon ce qui, déjà, prend la forme du désir ? Car l’esthétique est un désir. Car la beauté en est le constituant le plus précieux. Alors, devant tant de manifeste évidence il faut s’interroger, il faut percer la peau, creuser le derme, s’incruster dans le corail luxueux de la chair. Alors il faut convoquer ses affinités électives et les inviter à parler.

Le ton d’abord qui unifie l’œuvre et en fait cette façon de subtil flottement dont, à l’avenir, nous ne pourrons oublier la douceur de pêche, la coulure infiniment longue, l’effleurement de palme. C’est un ondoiement continuel, une immersion dans la blancheur, cette mystérieuse couleur qui ne semble pas en être une et qui, pourtant, est fondamentale, puisqu’elle pose une origine sur quoi repose toute création. Eclat assourdi de la neige, lueur de cierge, venue irremplaçable de l’aube avant que les hommes ne s’éveillent. Tout est dit dans le blanc, du silence, de la pureté, de la réserve à faire sienne pour pénétrer l’espace d’un secret. Car il y a secret, car il y a mystère à donner des êtres ce contour si flou, si impalpable qu’à tout moment ils pourraient s’absenter de nous et nous laisser les mains vides, le regard déserté. Alors nous serions démunis, alors notre vocable parviendrait à son étiage et il n’en demeurerait que quelques soupirs, quelques courtes interjections, quelques balbutiements en forme de bulles translucides.

Et le gris, cette nuance si proche du rien, cette à peine insistance qui nous frôle sans même qu’une trace en subsiste, qu’une tache en marque le point de chute. Mais, réellement, cette si belle tonalité peut-elle au moins chuter ? Non, le rien ne chute pas. Le rien ne profère pas, me direz-vous. Eh bien si, le gris chuchote à mi-voix au motif qu’il est l’intermédiaire, le messager, le médiateur qui fait confluer toutes choses entre elles. La nuit et le jour. La raison et le sentiment. L’ombre et la lumière. Le fermé et l’ouvert. L’Amant et son Aimée. La mer et le ciel. Gris est la couleur du galet. Gris est celle de l’océan lorsque la lueur est si faible que la ligne d’horizon bascule vers on ne sait où, vers cet inconnu qui nous fascine parce qu’encore inaperçu, plein de promesses et de surprises. Sans doute d’étonnements aussi. Il y a tant d’architectures à édifier, tant d’imaginaire à solliciter tout juste au-delà du moutonnement de la dune, derrière l’épaule de la montagne cernée de lueurs violettes ! Gris est le destin de la pierre sous les nuages légers d’Eire, là où la terre est si poncée, la roche usée par les meutes d’air, l’eau lissée de vent que c’est comme si tout commençait. Le monde et les oiseaux. La vague et l’écume. Le tremblement inaperçu des bouleaux dans le retrait de la taïga.

Blanc/gris comme dialectique par laquelle dire le tout du monde, de l’homme, de la poésie. Blanc/gris pour teinter de fuite et d’absence ce rêve qui toujours nous échappe, qui n’est songe qu’à la mesure de ce perpétuel exil. L’effacement est la marque insigne du rêve, l’empreinte qu’il laisse dans la densité de cendre du cortex, cette lumière qui nous habite sans même que nous nous en apercevions. Souvent, au réveil, dans le bouillonnement blanc des draps et les volutes grises de poussière, je me suis posé la question du chromatisme du rêve, de sa texture, du poudroiement qu’il laisse en notre esprit si peu arrivé à lui-même. Jamais je ne suis parvenu à lui donner plus de consistance que cet effilochement, cette brume flottant au-dessus de la plaque d’étain de la lagune. Mais, en son fond, pour moi, cette question n’avait aucun sens. Les idées ont-elles une forme ? Le concept est-il rubescent ou bien a-t-il la presque surdité d’une émeraude éteinte ? Comment colorier la passion ? Quelle palette destiner aux harmoniques de l’âme ? Si l’œuvre de cet Artiste a été le lieu d’une révélation, c’est bien celle de poser cette évanescence, cette diaphanéité, cette blancheur à fleur d’existence telles les déclinaisons du rêve et de l’inconscient qui en tressent la subtile toile. Donner des couleurs à l’onirisme serait lui ôter toute possibilité d’avoir un être et de le disposer à la vocation plurielle de toute chose essentielle. C’est bien parce que l’activité phantasmatique est neutre qu’elle peut se doter de tous les prédicats possibles. Aussi bien le noir du deuil que l’azur de la certitude intuitive ou bien le rouge de la Gnose. Je ne saurais envisager de parution de l’illusion et du mirage qu’à l’aune de ce tremblement, de cette incertitude foncière qui est le gage même de notre liberté d’imaginer. L’aile blanche du songe, précise le titre. Pour que cette métaphore fasse image (et c’est bien le moins que nous puissions lui demander), il convient que le songe se dote à la fois de neutralité et de capacité d’envol, sinon nos dérives nocturnes ne seraient habitées que d’immuables arcs-en-ciel et d’infinis kaléidoscopes qui nous riveraient à ce réel si coloré, si puissamment délimité que, sans cesse, nous chercherions à l’esquiver comme nous le ferions d’une camisole de force nous imposant sa loi et nous dictant notre catalepsie, donc notre aliénation. Les couleurs fixent une position, déterminent la quadrature de notre sensibilité, constituent les pierres angulaires de notre jugement. S’en libérer, les abstraire, les reconduire à des valeurs fondamentales, voici le fondement d’une belle entreprise d’ordre philosophique en même temps qu’esthétique. Combien de grands artistes ont fait d’une palette aussi étroite qu’infiniment douée de sens, le lexique d’oeuvres indépassables. Voyez « l’outre-noir » de Soulages, les teintes sépia de Tàpies, les bleus monochromes de Klein, le « Carré noir » d’un Malevitch, le jeu à peine affirmé des contrastes chez Rothko, les enduits de crépuscule d’un Fontana, les signes illisibles d’un Opalka sur des fonds blancs monochromes. Il y a beaucoup de richesse, une immense plénitude à confier à une proposition minimale le soin de traduire la teinte invisible de l’âme.

Les formes. Elles procèdent du même esprit, à savoir de donner site à une économie de moyens dont ces modèles sont les dépositaires à partir d’une présence corporelle si discrète que nous pourrions aisément les confondre avec ce fond dont elles ne se distinguent que par des gestes innocents, si vaguement esquissés qu’ils confinent à l’immobilité. Nous disposerions-nous à toucher ces déesses, seulement même à les frôler de la pulpe de nos doigts qu’elles menaceraient de s’écrouler tels de fragiles biscuits de terre avant même que l’émail ne les assure d’une éternité. Face à ces bourgeonnements d’albâtre, à ces résilles de cristal, certes nous sommes des voyeurs, mais des voyeurs reclus dans le trou du souffleur, comme au théâtre, logés à l’étroit dans leur boîte corporelle. Faire effraction serait synonyme de condamner une magie à disparaître. Nos yeux fascinés ne s’en détourneraient qu’au risque d’une infinie cécité. La grande force de ces formes si discrètes réside, bien évidemment, dans cette précarité même, laquelle est le signe qui nous attache indissolublement à leur grâce, tout comme l’araignée d’eau ne sustente son corps qu’à frôler le miroir qui en réverbère l’image et la rend visible.

Alors, combien il devient précieux, à l’instant du réveil, alors que le silence est partout répandu, que les teintes sont dans une indistinction native, que les bruits dorment recroquevillés dans leur conque d’étoupe, de ne pas savoir si la chambre est un rêve échappé de quelque composition fantastique. Nous pensons aux prisons imaginaires d’un Piranèse, ces assemblages de gris, de blancs, de hachures d’ombres tels que le monde fermé et nocturne du songe paraît pouvoir être envisagé et représenté. Alors la vue se pare de joies simples à voir flotter, quelque part entre sa conscience et les teintes d’oubli qui l’entourent, cet univers si empreint de sensibilité, ces idées ascensionnelles dont André Maynet dévoile l’être avec le talent qui est propre aux authentiques découvreurs. Une œuvre vraie se laisse percevoir chaque fois qu’un style singulier s’y fait jour, qu’un univers en émane avec cette charge d’attrait qui longtemps nous interroge alors que l’image s’est effacée, non son empreinte indélébile. Longtemps nous voulons demeurer dans l’orbe de ces créatures immatérielles, manières de minces utopies, de vivantes mythologies qui viennent jusqu’à nous porter une parole depuis longtemps oubliée. Nous voulons côtoyer ces Filles de légende. Tout comme le boutre côtoie le rivage sans jamais le tutoyer. Rêver est à ce prix ! De la saisie de ce qui n’en a pas car la beauté est toujours en fuite, sinon elle ne serait pas la beauté. Rien d’autre à dire que demeurer en soi et longuement méditer.

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Published by Blanc Seing - dans ART
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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 07:41
D’une éthique du désir.

Principe d'un piège.

Tempera sur toile.

Œuvre : Douni Hou.

En guise de préambule.

Tout amour (et le désir qui le traverse nécessairement) doivent être envisagés dans une visée humaine, très humaine, la seule à même de reconduire à une hiérarchie des valeurs créées sur le mode d’une conscience réflexive. Car la relation qui en est le fondement, celle qu’un enfant entretient avec son jouet ou un individu avec son animal de compagnie, les échanges fussent-ils empreints d’une juste sympathie sont d’une autre nature que ceux qui s’instaurent d’homme à homme, qui constituent toute l’architecture d’un vivre ensemble. D’amour véritable il ne peut y avoir que dans la dimension anthropologique qui, attachant ensemble deux consciences, pose les affinités nécessaires et suffisantes afin qu’en émerge une beauté, seule assurance de constitution d’une éthique. Toute autre forme n’en réalise qu’une euphémisation qui peut prendre corps sous les prédicats d’intérêt, de dévouement, d’attention particulière, de disposition à, de recueil dans une des dimensions plurielles de l’altérité mais ne donnant jamais accès à la pure passion par laquelle le sentiment sublime peut naître d’une confluence sublime entre l’Amant et son Aimée. L’Amour est Ethique. L’Amour est Beauté. L’Amour est Amour. L’Amour est un Absolu ou bien il n’est pas.

Des formes plurielles et contradictoires du désir -

Entrer dans cette belle composition de Douni Hou suppose, au moins, que l’on emprunte trois voies différentes, sans doute éloignées dans un premier empan de la vision mais sémantiquement complémentaires comme si l’œuvre résultait de ce jeu croisé, de ce dialogue instituant toute une panoplie de questions et de réponses. Sans doute cette exigence d’une vue multiple de la toile peut paraître dépasser son objet puisque, en définitive, l’enjeu paraît en être, tout simplement, de démonter le dispositif d’un piège, tout comme l’on décrirait l’anatomie d’un rouage d’horlogerie. Mais il y a plus que cette visée somme toute optique et artisanale ne portant à l’interrogation du Voyeur que les subtilités d’un enchaînement de mouvements au terme desquels le renard se verra infliger le supplice que son envie, sa gourmandise, sans doute sa faim auront précipité dans la gueule d’un piège. Il n’en ressortira que cruellement blessé, si sa vie ne s’arrête à cette ultime tentative d’exister dans son animalité. En réalité, ce que cette dramaturgie met en lumière c’est rien de moins que le désir et la relation que nous entretenons avec lui puisque, aussi bien, mécanisme de projection oblige, c’est de nous dont il s’agit, les hommes, qui avançons sur cette planche dressée de l’envie, qui progressons sur cette pente dont nous pensons que nous devons la gravir de manière à ce que la plénitude de notre être enfin atteinte, nous puissions nous saisir de cette proie tant convoitée qui ne brille qu’à l’aune de notre propre incomplétude. Oui, incomplétude, manque, perte, vacuité, absence, dénuement, privation, la liste des prédicats pourrait s’auréoler encore de mille atours tant cette notion de vide creuse en nous la vrille d’un abîme. Nous sommes irrémédiablement des êtres du manque, des êtres déçus, évincés de la dyade primitive, des individus androgynes gardant la nostalgie de leur unité perdue, ce genre de paradis qui assemblait en un seul lieu les principes opposés mais nécessairement fusionnels de l’homme et de la femme, du mâle et de la femelle pour parler en termes de genèse de l’humain. Cette empreinte d’une possible autarcie, cette auréole sans pareille qui nous eût conduits au sein d’une royauté, d’une invincibilité comme si, de cet étrange pouvoir, eussent pu résulter la possibilité d’une éternité, le ressourcement sans fin, nos tensions internes se résolvant, au terme du processus, par la confluence des entités donnant acte à l’existence. Nous aurions été de simples protozoaires, des bactéries ou bien des algues se reproduisant par simple scissiparité, à partir d’eux-mêmes, genres de cosmos uniques, d’univers en miniature, spectacle total ivre de sa propre représentation. Ceci est certainement inscrit dans la densité ombreuse de notre imaginaire depuis des temps dont la mémoire est dépossédée mais non l’inconscient qui en subit l’archétype incandescent.

Donc, fondamentalement, nous sommes des territoires dont on a ôté une partie qui, toujours nous échappe, que nous essayons d’annexer sous la forme de l’amitié, de la rencontre, de l’amour, de la religion, de la création, du souvenir et de bien d’autres manières qui définissent notre singularité. Il s’agit toujours, en définitive, de SE trouver, de SE reconnaître comme une figure entière, tout comme l’antique « symbolon » des anciens Grecs, cet objet reconstitué par les deux partenaires (qui a donné naissance au terme de « symbole ») supposait, afin d’être reconnu et accompli, que leurs destinataires en assemblent les fragments, en général deux tessons de poterie qui signaient la rencontre et scellaient une amitié qu’une relation antérieure avait amenée au jour. Or, si le symbole peut être défini comme l’image visible (la colombe) de ce qui est invisible (le concept de paix), ramené au sujet qui nous occupe, il sera cet homme infiniment visible à la recherche de cet autre infiniment invisible, à savoir l’objet de son désir et même, sans doute, au terme d’une réduction aussi bien sémantique qu’ontologique, CE DESIR à l’état pur qui brille de l’éclat d’une gemme précieuse dans les veines noires d’un antique limon.

C’est bien sous cette forme tronquée que se présente la destinée humaine, sans doute la privation originaire de quelque possession (voyez le sein de la mère dont le pouce ou bien l’objet transitionnel hallucinent l’ancienne présence), voyez également cette hâte de l’humain de s’alimenter, de combler un vide, de chercher une partenaire à des fins d’accouplement, mais aussi, d’une façon plus contingente, cette furie consumériste qui déploie ses tentacules le long des avenues des villes, ce besoin grégaire (moules serrées sur leur bouchot) qui constitue les foules, les fascine, les inscrit dans l’illusion des fastes et des festivités, les presse les uns contre les autres afin que la peur ancestrale jugulée, aucun espace ne demeure vacant par où l’angoisse pourrait lancer ses mortels assauts. L’instinct grégaire n’est jamais que cela, la lutte à mort contre cet inconnu qui talonne et menace, la fabrication d’une pelote désirante si compacte qu’aucun ennemi ne pourra en venir à bout, gage d’immortalité dont toute existence est tissée à défaut d’en avoir une claire conscience.

Mais nous parlions de trois modes d’approche de cette image. Ils peuvent se décliner, selon nous, en trois moments de l’œuvre qui en constituent la trame, que les trois mots suivants résumeront : Fondu - Tension - Exactitude. Voyons en quoi ces approches peuvent se justifier, relativement au désir dont nous pensons qu’il est le lieu de convergence de cette toile.

Fondu -

Combien la traduction, par l’Artiste, de ce rouge désir est habile que des teintes unies dissimulent presque à la vue, comme si Maître Renard par l’odeur alléché se coulait à même le sol qui le soustrait au regard afin que, libéré d’une surveillance, il puisse fondre sur sa proie dont, bientôt, il sera le possesseur. Possession d’un extérieur qui n’attendait que de le combler, de porter son inanition à satiété. Le désir est donc cette énergie inaperçue par laquelle le nutriment qui le comble parvient à sa finalité, panser une plaie, en atténuer la douleur jusqu’à ce qu’un nouveau manque s’y substitue qui relance le mécanisme. Eternel retour du même qui façonne toute créature vivante comme cet acte obsessionnel qui s’inscrit en lui avec l’urgence de ce qui, faisant cruellement défaut, pourrait conduire aux portes mêmes de la mort. Seulement cette envie éminemment existentielle, cette turgescence inscrite dans les chairs, cette exigence ontologique ne peut, pour arriver à sa réalisation, qu’emprunter de modestes et inapparents atours. D’abord à des fins de stratégie. Surprendre sa proie suppose un minimum d’habileté. Ensuite dans le cadre d’une intention morale (dans l’expérience transposée à l’homme, bien évidemment) ; car le désir de nature profondément libidineuse ne saurait dévoiler son visage au plein jour. Aussi bien chez le Désirant que chez Celle, Celui qui focalisent cette étrange puissance, il y a comme une convention, une entente tacite qui fait de sa dissimulation la condition même de sa possibilité. Enigmatique relation, ambiguïté fondamentale qui place les protagonistes dans des relations bizarrement symétriques : désir de posséder, désir d’être possédé(e) comme si, de cette seule confrontation mortelle pouvait résulter la prétention à vivre. Le prédateur ne vit que de sa proie, laquelle ne saurait être sans celui qui la condamne à sa propre disparition. Immémorial ballet d’Eros et de Thanatos qui se joue en sourdine car sa révélation serait si insupportable que, de lui-même il s’effondrerait tout comme une figure aporétique ne saurait trouver de symbolisation qu’à ne pas en avoir.

Tension -

Si la fusion constitue le sol originaire dont le désir fait sa propre vêture, ceci ne saurait suffire à en assurer l’efficience. Car cette pulsion exacerbée, cette lame de ressort violemment comprimée ne peut actualiser son être qu’à affirmer, jusqu’à une manière de délire, cette tension qui le traverse comme la lame attend de sortir de son fourreau dans son jaillissement blanc. Si la fusion était la modestie même, le destin de lagune d’une forme substantivée, la tension en est la démesure verbale agissante, la force de catapulte, le tremblement tellurique. Car, si la lave superficielle paraît sommeiller, que l’air refroidit et ternit selon une croûte immobile, des fleuves ignés, des rutilances, des incandescences en parcourent le derme, en sillonnent la substance interne, geysers en puissance qui, bientôt parviendront au but qui les anime et en justifie l’existence. Alors, puisque cette tension est réelle, physique, organique, il faut nécessairement qu’elle se laisse apercevoir comme cette ligne corporelle turgescente qui, du bout de la queue jusqu’à la pointe du museau, fait de Maître Renard cette sculpture désirante, cette trémulation, cette impatience que tient en émoi, que cloue à l’arrêt cette proie qui le défie et le nargue, cet autre que lui qui est un combattant, un assaillant, un étranger hostile dont il veut faire son bien, dont la finalité est de se fondre avec celui qui l’hallucine (tout comme l’était le sein maternel pour le tout jeune enfant en attente de l’introjecter), de passer de cette dualité à cette unité, force résolutive de la tension initiale que conclut l’acte même qui en constitue le tremplin. Alors seulement survient l’apaisement. De la proie qui, dans sa disparition, trouve sa liberté. Du prédateur qui, dans sa possession, se dote d’une autonomie, au moins temporaire, dont jusqu’alors il avait à souffrir.

Exactitude -

Si l’impression de fondu était la base sur laquelle édifier le trouble, l’astigmatisme du désir, la mise en tension de la posture féline jouait en tant que contrepoint, se donnait à voir comme dialectique s’instaurant entre l’attente et la résolution du conflit. De ceci résulte une exactitude dont l’habile composition est le point d’arrivée. Or il n’y avait, semble-t-il, d’autre alternative que cette belle perspective géométrique afin de rendre visible les contradictions internes, non seulement de l’œuvre, mais de cela qui y est représenté, à savoir ce difficile équilibre entre la vie et la mort dont le désir constitue l’enjeu, résille infiniment serrée trouvant son accomplissement au moment où les mailles se distendent, instituant une aire de jeu, condition de toute liberté. L’imprécision du trait, l’hésitation à s’affirmer en tant que dessin lisible eut compromis la diffusion du message sous-tendant l’image. Le désir est de nature si instamment existentielle, si puissamment inscrit dans l’essence des choses qu’il se donne à comprendre à la façon d’un implacable mouvement d’horlogerie, d’une logique d’emboîtement des rouages, d’une succession de cliquets, de pignons, d’oscillations de balanciers concourant tous à une entreprise commune, diabolique dans son intention, arc-boutée dans ses desseins funestes au point de métamorphoser le réel et de lui faire subir une violence par laquelle il résout ses constantes dysharmonies. Être désirant. Être désiré(e), tout ceci a valeur égale puisque l’un ne saurait aller sans l’autre. Puisque leur sort est commun, lié par une destinée qui ne peut que les confondre avant que ne s’institue un temps nouveau, de nouvelles postures existentielles.

Les cibles du désir humain -

Bien évidemment, aborder les rives du désir par Maître Renard interposé ne saurait suffire à combler notre attente. Il faut plus. Il faut la mesure humaine afin que nous entendions cette notion d’une façon qui nous est propre, qui nous traverse, tout comme elle tétanise l’animal. Mais l’homme, cet animal doué de raison porte en lui d’autres exigences que de laisser croître le flux d’une marée interne sans en comprendre les réels enjeux. Être homme c’est comprendre. Être homme c’est produire du sens. A partir de la Nature, du semblable, du sentiment, de l’intellection, de la sensation pure, ou du moins du caractère détaché qu’elle propose alors que dans l’être tout est lié, aussi bien le massif corporel que le tellurisme qui l’agite constamment, aussi bien les déclinaisons morales dont il constitue le support le plus visible. Mais prenons des exemples afin que le désir mis en scène sous des situations diverses nous dévoile son visage et nous parle ce langage dont nous ne saisissons pas, la plupart du temps, les messages cryptés. Ainsi, nous prendrons comme situations désirantes trois postures vis-à-vis de l’objet, de l’animal, de l’homme. Seules ces perceptions croisées nous permettront d’y voir plus clair dans le domaine d’une approche autant éthique qu’esthétique.

La définition - Préalablement à une interrogation qui portera essentiellement sur le couple esthétique/éthique, une définition de ces deux termes est à donner avec autant de précision que de simplicité. Nous les empruntons à Wikipédia :

« Le mot esthétique est dérivé du grec αίσθησιs / aisthesis signifiant beauté/sensation. L'esthétique définit étymologiquement la science du sensible ».

« L’éthique (du grec ethos « caractère, coutume, mœurs » est une discipline philosophique portant sur les jugements de valeur. L'éthique se définit telle une réflexion fondamentale sur laquelle la morale établira ses normes, ses limites et ses devoirs ».

Il s’agira donc de réfléchir sur l’essence réciproque de la sensation et de la morale.

L’objet - Observons un enfant jouer avec une poupée de chiffon ou bien avec un train miniature. La relation à l’objet est directe. Le jouet est l’artifice par lequel accéder immédiatement à un plaisir qui se renouvèlera indéfiniment tout le temps que l’ennui ne se manifestera pas, lequel viendrait saper les fondements mêmes du jeu. Car il s’agit d’une pure relation d’autorité, de l’exercice d’une toute puissance, parfois même d’une forme de tyrannie tant le petit joueur veut une réponse sans délai à ce qui le travaille de l’intérieur, à savoir une sourde angoisse liée à la perte de l’objet primaire que constitue la mère. Toujours cette référence incontournable, toujours cette relation au sol originaire dont le nourrisson vécut l’existence en termes de symbiose, de dyade, de territoire commun dont l’exil constitue la plus dure punition qui se puisse imaginer. La demande de l’enfant en direction de son jouet est donc l’institution sans médiation d’une plénitude destinée à oblitérer un manque douloureux. Il y a urgence à posséder sauf à être dépossédé de soi, à perdre le fil existentiel. Entre l’objet visé et celui qui le vise, nulle distance qui permettrait l’installation d’une réflexion, l’effusion d’un sentiment, la tempérance d’une émotion. C’est comme si le jouet était une partie détachée de soi, mais une partie inerte, sans vie à proprement parler, genre de fragment réifié avec lequel on n’entretient guère de relation qu’utilitaire, à titre de réminiscence lointaine, telle celle que l’on peut avoir avec ce vêtement ancien, cette parure, ce colifichet dont on joua jadis mais qui, dans l’instant qui nous occupe, est totalement dévitalisé, dont cependant nous ne nous séparons pas pour des raisons de simple propriété. C’est un droit à défendre, une simple posture égotique, une faveur d’ayant-droit, une liaison à ce qui fut et demeure donc identique à une enclave dont nous ne tirons aucun bénéfice, dont pourtant nous avons du mal à nous détacher, à faire le deuil. Etrange possession totalement exogène qui ne vit qu’au titre de la sensation pure (donc de l’esthétique) à défaut d’entraîner une position morale par laquelle la valoriser et la réintégrer dans son propre vécu. Le jouet est passif, sans douleur, sans mémoire, manière de plasticité informe dont nous ne percevons qu’un aspect fonctionnel, circonstancié, sorte de brique égarée d’une architecture en voie de constitution. Et le détachement du jouet est d’autant plus visible que l’enfant s’en détourne au profit de toute nouveauté, une babiole jusque là inaperçue ou un exercice avec son propre corps, ce dont le jeune enfant est friand dans sa posture autocentrée. Ici l’éthique est loin puisque l’objet est sans valeur constitutive d’un sens autre que celui d’occuper une fonction que nous pourrions qualifier de motrice ou bien d’artisanale, artefact interchangeable jouant à titre de complétude transitoire. Si l’on retire brusquement le support de son jeu, l’enfant certes se révolte mais non pour une raison morale comme si son jouet pouvait être malheureux ou bien éprouver quelque impression désagréable, mais au simple motif que cette entité fait partie de lui, qu’elle le dépossède d’un avoir et y installe, à la place, le motif d’une peur.

L’animal -

Combien est différente la vision qui met en scène la relation d’un maître à son animal de compagnie. Ici, le mot qu’il est nécessaire d’accentuer est celui de compagnie. Il contient en germe tout ce qui peut différencier l’attitude d’autonomie de l’enfant par rapport à son jouet à celle d’une personne cheminant de conserve avec ce compagnon devenu inséparable à force de connivences, de rencontres, d’expériences éprouvées en commun. Complicité du repas offert au chien ou au chat. Reconnaissance mutuelle dans un geste qui lie l’un à l’autre sans que s’aperçoive vraiment celui qui en est le plus évident bénéficiaire, de l’animal, de celui qui s’en occupe et le protège. Mais ce sentiment de protection est réciproque. Combien l’être de l’homme est assuré d’une bonne garde sous l’œil attentif du saint-bernard ou bien du lévrier fidèle. Combien l’animal domestique tire de bienfaits de sa proximité de la présence humaine. Certes la relation n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît. Opportunisme du chien qui, sans la présence de l’ami, ne parviendrait même pas à assurer sa pitance. Réaction de prestance du maître dont l’ego s’amplifie de la gloire de celui qui lui est inconditionné, fût-il bâtard ou bien de race avec pedigree et robe lustrée. Aucune rencontre ne s’exonère de cette face ambivalente par laquelle l’un tire de l’autre quelque élément d’une vanité ou bien l’assurance d’être pris en garde, l’orage menaçât-il ou la famine sévît-elle. C’est ainsi, l’existence suppose le partage, la communauté, le soutien. Rien ne sert de s’en plaindre ou d’en porter témoignage comme d’une faveur insigne. Le destin qui nous est alloué excède toujours celui que nous sommes en notre singularité, puisque, aussi bien l’autre nous crée, à commencer par nos géniteurs qui ont tracé sur la page vierge le signe que nous sommes, que nous tendons au monde, tout comme le monde reflète en miroir cette tremblante image de notre identité. Mais il faut revenir à l’enfant, au jouet qu’il place au centre de son univers à la manière d’un nutriment si indispensable que l’en priver reviendrait à le destituer d’une partie de soi. La liaison est si forte, la présence physique de l’objet si prégnante, la sensation qui s’en dégage si pure que nous pourrions aisément les envisager sous l’angle d’un métabolisme basal, d’une mécanique anatomo-physiologique comme si existait un simple transfert de matière à matière, c'est-à-dire l’instauration d’un lexique si primitif qu’aucune coloration émotive ne s’y inscrirait, aucun sentiment ne s’en dégagerait, genre de pré-instance de ce qui plus tard s’initiera sous les espèces de l’affectivité, de la joie plénière que suppose la présence de toute altérité. Afin qu’il y ait surgissement de l’amitié, naissance de l’amour, un écart est nécessaire, un jeu est obligatoire qui différencie les protagonistes, les mette en demande réciproque sous la lumière d’un désir teinté de reconnaissance, empreint de gestes d’oblativité où déjà se profile l’horizon d’une projection spirituelle. On ne peut bien désirer l’autre qu’à s’assurer de son âme, à en saisir la valeur intrinsèque, à en faire surgir la dimension morale. La relation de l’homme à son animal est déjà placée sous le sceau d’une reconnaissance mutuelle. Là où l’enfant ne manifestait d’intérêt que profondément enraciné dans un égocentrisme foncier, le maître, l’animal, chacun à sa manière bâtit l’édifice commun dans lequel poser aussi bien les valeurs relatives, la reconnaissance, la tempérance, l’acte juste, la rétribution d’un don, la quête déjà désintéressée, la gratification nécessaire, l’attitude conciliante, la juste tempérance, le bien à prodiguer, le retour à en espérer. Dès lors l’objet inerte, désincarné, déshumanisé dont l’enfant faisait le centre de son caprice, pantin destiné à recevoir toutes les offenses, à subir les blessures diverses, à éprouver les pires châtiments, les plus incroyables mutilations, voici qu’ici, entre l’homme et l’animal s’instaure la confiance, se posent les conditions d’une vérité seule à même d’en garantir l’épanouissement duel. Car il en va des êtres des deux participants afin que chacun, placé au centre des préoccupations de l’autre, un bénéfice pût en être tiré, un rayonnement assuré de l’ordre d’une augmentation de leur singulière présence. L’objet que vise le maître n’est plus chose atone dépourvue de sensibilité, l’objet est conscientisé, doué de pouvoirs, assuré de finalités, capable d’émettre quelque projet le portant au-devant de lui. On est passé de la sensation pure au sentiment comme si la sphère esthétique de la sensation étroite et contingente subissait quelque reflux au profit d’une dimension pré-éthique commençant à poser les fondements de l’étape suivante : le désir entre figures humaines comme la plus haute signification pour l’espèce qui en jouit et parfois en oublie même l’inimitable luxe.

L’humain -

La relation inter humaine dans laquelle le désir occupe une place centrale se positionne, d’une manière quasi absolue, dans le haut de l’édifice existentiel. Comme si aucune comparaison ne pouvait s’établir relativement à la liaison enfant/objet ou bien même personne/animal. Ici l’on sent bien que nous sommes passés à une autre catégorie ontologique où les enjeux s’établissent entre deux dasein, deux consciences humaines, deux projets engageant la présence d’une liberté des deux partenaires. Si, jusqu’alors, les impressions éprouvées par rapport à la triade objet/animal/enfant pouvaient se contenter de positions et de d’estimations relatives, la visée entièrement humaine vise l’absolu et s’exonère nécessairement des contingences de tous ordres afin que se déploie la profondeur du jugement et qu’apparaisse l’éthique en remplacement du seul motif esthétique. Si la position réflexive de l’observateur s’installait avec justesse quant à l’appréciation de l’essence du désir dans les trois cas de figure évoqués précédemment, voici quelles conclusions pourraient en être tirées sans peine et ceci non seulement en raison d’un pur paradigme de la connaissance, mais tout simplement en égard à l’empirie dont tout sujet est dépositaire dont il tire constamment des leçons, dont il élabore des points de vue, ces derniers fussent-ils confiés au silence.

Postures relatives au désir projeté sur l’objet, l’animal, l’homme - (Essai de tableau synthétique) :

D’une éthique du désir.

Ici vient se placer un point de vue subjectif en tant que manière singulière d’éprouver le monde. Par définition il ne saurait refléter que l’une des multiples visions dont la complexité du désir peut se vêtir symboliquement afin d’apparaître selon l’une de ses perspectives. Toujours surgit la difficulté originelle du langage à traduire en signes ce qui existe charnellement, sentimentalement et se donne au travers de ressentis aussi variés que vastes et difficiles à saisir en essence. Plus on se propose d’investir la psyché humaine, plus on essaie de cerner l’inclination d’un sentiment ou à faire surgir une ombre venue de l’inconscient, plus la scène recule dont la toile de fond se confond avec le tissu même de notre vécu, ce mode d’être sans distance qui s’éclipse constamment et menace de disparaître. Il en est ainsi que la texture de nos expériences, la trame de nos souvenirs se dissout toujours à même sa profération et les assauts de la raison n’y peuvent rien changer. Il y a un domaine se constituant, à l’évidence en bastion que défendent vigoureusement de lourdes barbacanes. Si l’on peut aisément décrire la phase expérimentale d’un processus physique, par exemple la rencontre de deux solides et les métamorphoses induites par leur contact, combien la prouesse devient aussi patente que périlleuse qui consiste à vouloir se donner comme des sondeurs d’âmes. Comment s’approprier le désir d’un autre, autrement que par une illusion qui se dissout à mesure qu’elle s’édifie ? Comment comprendre le bouleversement d’un Proust lorsque le processus de la réminiscence lui livre soudainement la pépite brute d’un désir enseveli dans la mémoire qui resurgit à la conscience avec la force d’une marée d’équinoxe qui menace de tout détruire sur son passage ?

Hiérarchie ontologique : de l’objet à l’homme.

D’une éthique du désir.

1) Relation de l’homme au jouet.

Caractéristiques de l’objet : inerte, désincarné, déshumanisé.

Visée humaine : exogène par rapport à l’objet. (objectalisation).

Cible : sensation.

Essence : esthétique pure sans considération éthique.

2) Relation de l’homme à l’animal.

Caractéristiques de l’objet : manifestation de l’ordre de la sympathie.

Visée humaine : mésogène (intermédiaire) par rapport à l’objet. (conscientisation).

Cible : relation.

Essence : Partiellement esthétique, pré-éthique.

3) Relation de l’homme à l’homme.

Caractéristiques de l’objet : doué de conscience, d’affectivité, de sensibilité.

Visée humaine : totalement endogène par rapport à l’objet. (essentialisation).

Cible : participation.

Essence : éthique pure liée à une considération esthétique.

Vers l’amour humainement réalisé.

Dans la toile de Douni Hou transparaissent, à la fois, l’objet-piège, le désir-animal et, inévitablement, puisque c’est NOUS qui regardons, le désir-humain qui s’accorde à ces désirs particuliers et les synthétise en une sensation-idée globalisante. La sphère de l’art est ce puissant médiateur qui nous place au contact vibrant des choses et nous met en demeure d’en comprendre le sens. L’oeuvre, en tant que cet objet doué d’espace ne cesse de nous interroger, non seulement par le contenu qu’elle délimite, mais aussi par la périphérie qu’elle suppose, là où dorment quantité de connotations en réserve. Ce renard n’est pas simplement une proposition plastique qui échouerait à transgresser ses propres limites. Dès l’instant où le regard aborde à ses rivages signifiants, il ne s’agit, pour le Voyeur, de se confier à un référent (le renard réel) qui pourrait en justifier la figure peinte à l’aune de sa présentation uniquement esthétique. C’est toujours bien au-delà que nous porte le dessein de l’Artiste, vers ce signifié (l’éthique) qui en sous-tend la trame, tout comme la nuit attend le jour afin d’être fécondée et révélée à la mesure de son obscurité même.

L’esthétique est le plus haut degré de la beauté. C’est pour cette raison que son approche nécessite la mise en œuvre d’une hiérarchie ontologique. Si l’objet peut être intéressant, l’animal ravissant, l’homme est précieux en raison de la conscience qu’il a de son existence même et de la présence des autres. Jamais l’homme n’est séparé. Il vit auprès du rocher, de l’arbre, dans sa maison, il cohabite avec son chien fidèle, il partage la traversée de l’Amante heureuse, enfin il longe tout ce qui fait SENS. L’éthique en est l’accomplissement. C’est pourquoi non seulement nous la demandons, mais elle s’impose à nous avec la nécessité des choses qui confieraient notre sort au néant si jamais elles se manifestaient. Merci Douni de poser pour nous, éternels chercheurs d’absolu, ces énigmes picturales qui nous tiennent d’autant plus en haleine qu’au travers d’une belle dimension esthétique se laisse aisément deviner cette interrogation métaphysique sans laquelle nous errerions indéfiniment, sans but, identiques à des boussoles privées de leur Nord.

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 08:00
Flora et le monde.

Œuvre : André Maynet.

En réalité, partout où le regard portait, sur la corolle épanouie d’une fleur, sur la crête d’une vague, au sommet vert et bleu de la canopée on apercevait Flora. Mais on ne l’apercevait qu’imaginativement, à la manière dont on cueille l’image d’une brume ou bien la goutte de rosée que traverse le doux rayon de l’aube. Il en est ainsi du destin des Nymphes qu’elles visitent nos yeux sans jamais s’y arrêter et rien ne sert de se retourner sur leur passage puisque ce dernier est invisible, tout comme l’est le sentiment translucide ou bien l’effluve de l’amour qui fuit entre les doigts avec son grésillement d’élytres. La vue dont il faut se saisir est celle-ci : c’est un matin de printemps. L’air est si léger qu’il semblerait ne pas toucher le sol. Les bruits sont si ténus, si étroits qu’ils flottent avec la consistance d’une mélancolie. Tout est étrange comme à la survenue d’une nouvelle qu’on n’attendait pas. Tout est en fuite de soi. Rien ne repose jamais et le regard se trouble de ne percevoir que ce flottement, cette approximation des choses dans le corridor du jour. On hésite à traduire ce qui est contemplé. On se rassure sur soi. On tâte avec quelque fébrilité la pliure de ses coudes, on passe une main dans ses cheveux comme si ce simple geste devait nous reconduire à de plus claires pensées. On tangue d’un pied sur l’autre. On éprouve, au centre de son corps, le remuement des émotions, on cherche à y deviner le flux de la mémoire, à y retrouver un môle auquel se rattacher afin que cette impression de geste éthéré du monde reprenne enfin quelque consistance.

Voir Flora si immatérielle, à la limite d’un évanouissement et c’est du nôtre dont il s’agit, d’une perte presque irrémédiable, comme si un écho s’établissait, d’elle à nous, menaçant de nous reconduire à une forme tellement impalpable que nous deviendrions diaphanes, simples blancheurs incapables de se distraire d’elles-mêmes, manière de poussière d’albâtre se diluant dans les marées du songe. Mais pourquoi donc sommes-nous soudain hautement friables, genres de colosses aux pieds d’argile qu’un simple vent coucherait au sol ? S’agit-il seulement de nous ? De notre relation à l’univers ? De la conscience chancelante de qui prend acte de son irrémédiable vulnérabilité, de sa silhouette se perdant dans le tourbillon inconnu de quelque vortex ? C’est la source d’une réelle inquiétude que de sentir le sol se dérober sous la plante des pieds, la glaise se faire pressante autour des chevilles, les lianes de l’incompréhension serrer leur garrot autour d’un espoir dont il ne demeure plus qu’un battement dans l’air plissé d’ennui. Mais existons-nous au moins, à la manière d’une image réfugiée au creux d’un livre, à celle, vacillante, de la flamme de la bougie qu’un courant d’air menace d’éteindre, à celle encore d’une fontaine qui ferait couler goutte à goutte son eau dans l’ombrage de quelque frais vallon ? Il y a toujours danger à poser devant sa vision la trop grande beauté, l’œuvre d’art accomplie, le mystère d’une religion antique, l’évidence d’une philosophie lorsqu’elle vrille jusqu’à l’âme, énonçant une vérité qui, longtemps, nous était demeurée occultée.

Voir Flora dans cette sorte de dénuement, c’est dire ceci : partout est le gris qui fait au corps de l’Etrange une façon de linceul dont elle semble la pure émanation. Comme si de mystérieux fils s’étaient détachés du fond de l’image pour livrer cette forme à peine ébauchée, cette fable échappée de la rumeur d’un pinceau florentin, peut-être d’un Botticelli dans La naissance de Vénus, cette pure émanation de l’onde, cette émergence d’une conque virginale et originaire, cette concrétion pareille à un marbre qu’une eau cristalline, presque matérielle aurait portée au monde afin que soit connue la solution de continuité de ce qui est, toujours nous fascine à l’aune d’une incompréhension à son sujet. L’imparable principe de raison, les délibérations de la modernité cloisonnant l’univers, les choses d’un côté, l’homme de l’autre, le Sujet ici, l’Objet là, mais à une distance respectable de manière à ce que notre entendement fasse droit à son exigence intellective de séparation, de clivage, d’élaboration conceptuelle par laquelle comprendre ce qui n’est pas nous et toujours nous questionne. Depuis que le monde a fait de la vitesse son mode de connaître, de la semblance son profit le plus immédiat, de la superficialité sa manière d’envisager la profondeur, rien ne se montre que sous l’aspect de la division, de la fragmentation, de la pluralité archipélagique alors que l’entièreté de l’univers est là, à portée de main, à proximité du regard, logé dans la conque de l’oreille comme le clapotis de gouttes dans le clair d’une grotte. C’est de cela dont il nous faut être pénétrés, de la nécessité d’une unité à reconstruire, d’un faisceau convergent d’idées belles à réinstaurer, d’un sentiment du monde à porter au creux de ce qui ne demande qu’à l’accueillir, cette conscience qui nous fait tenir hommes-debout et nous distingue de ce qui rampe et se dissimule derrière tous les faux-semblants, se réfugie dans l’inconsistance et la dérobade. Devoir que celui d’ouvrir les yeux, d’agrandir sa pupille à la dimension de l’univers, immense phénomène de la mydriase, instance de la vision en tant que métaphore d’une lucidité qui nous fait défaut, que l’éparpillement a réduite à sa portion congrue comme si l’humain, pris de cécité, ne savait plus se voir lui-même et faisait des autres de simples évanescences sur une toile d’oubli.

De notre égarement parmi les choses, de notre parcours hémiplégique que distraient mille chemins divergents, qu’assiègent mille pensées diffuses, inconsistantes, promises à une constante diaspora, il faut sortir en rassemblant les fleurs du doute. En faire un bouquet afin que le divers ainsi accordé cesse de nous harceler et que de notre nouvelle conscience naisse enfin ce sentiment intime par lequel nous nous sentirons au centre de la ruche. Ouvrières assemblées en grappes dans la belle teinte solaire du pollen, et nous serons pareils à une Reine commise à sa propre royauté sans que rien de fâcheux n’en vienne perturber le cours, cette fluence par laquelle nous devinerons la trace de notre destin comme le sillage d’une brillante comète. Alors, parvenus à nous-mêmes, nous n’aurons de cesse de réunir les races, de faire converger les couleurs, de convoquer les pays pour en faire une seule et unique principauté. Tout comme Vénus naît d’un seul geste de son corps, de l’eau qui l’a fécondée, de la coquille dont elle provient, du ciel qui la reçoit, de la beauté qui la transcende et la rend visible aux yeux des Attentifs. De cette façon apparaît le sublime qui n’existe pas en soi, qui ne parvient à nous qu’à la mesure du regard que nous adressons à la musique venue du plus loin de l’univers. Constante harmonie dont nous ne nous séparerons jamais. Il suffit de l’avoir éprouvée une seule fois pour qu’au centre de l’âme elle entretienne cette fulguration, ce temps si condensé qui les contient tous et nous dépose bien au-delà de nous, dans ces immatérielles contrées que nos rêves nous font découvrir, tels des enfants, les yeux émerveillés, les lèvres luisantes de désir, les mains en coupe pour y recevoir l’offrande du jour. De Vénus à Flora le trajet est si court qui ne s’illustre que sous le registre de la spontanéité, de l’évidence. Comme si ces formes si subtiles avaient existé de toute éternité, attendant l’éclaircie d’une révélation, l’aire ouverte d’une contemplation. Voyez combien Flora constitue le signe de l’éternité. Rien à lui soustraire. Rien à lui apporter. Les choses belles sont toujours en excès d’elles-mêmes, simples cornes d’abondance diffusant leur miel dans l’espace révélé. L’eau est cette nappe identique à l’immobilité de l’air de la lagune. Mince brouillard que parcourt en sourdine le luxe du silence. Les nénuphars sont posés avec naturel, comme s’ils n’étaient que des bourgeons sécrétés par une vase qu’on suppose cristalline, douée de mystérieux pouvoirs, peut-être celui de créer l’incréé et de nous faire le don de ce pur surgissement du néant. Flora est une gemme, une pierre de Lune, un marbre que nos yeux polissent avec gratitude. Reflets blancs sur la pente du torse, autour du double questionnement de la gorge, sur l’arrondi des épaules, les parties éclairées du visage. Ombres douces qui jouent en de subtils harmoniques, tracent la levée d’une cendre, invitent nos yeux au poudroiement, à la vision synthétisante qui confond tout en une même syntaxe dont la lumière elle-même aurait du mal à produire le sens.

Ici et là, de minces touches de pastel, de très légères empreintes de sanguine pour nous dire, le désir, le battement de la vie, la réserve que métamorphose le regard des Esthètes. Tout en haut, se confondant avec la laine grise du ciel, le buisson des cheveux, à peine plus assuré, à peine un ton au-dessus pour nous révéler toute la grandeur du sens lorsque celui-ci, lissé d’humanité, ceint de juste poésie, se met à couler avec l’exactitude d’une clarté neuve dans le cercle bleu d’une clairière. Oui, combien cette image est apaisante qui nous restitue notre être, le situant au milieu d’un visible compréhensible, aire que, jamais, il n’aurait dû quitter, dont parfois nous nous éloignons faute d’avoir su reconnaître le monde en nous, nous immergés dans le monde. Être Flora, une minute seulement et happer cette volupté heureuse que voile le cerne de la pudeur. Voici de quoi exister. Vraiment !

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 09:04
Fascination des formes.

Pascal Hallou - Peintures photos.

De l’étrange présence des formes.

C’est sûr, on ne sait pas très bien où l’on est. Il y a cette demi-obscurité, cette confluence des choses, cette complexité dont on ne saurait venir à bout. Pourtant on ne renonce pas à avancer, on immerge sa tête dans le massif des épaules, on aiguise ses pupilles, on fait de son regard ce dard rubescent, ce trépan de diamant avançant parmi les peuples de terre et de gravier, retournant les vagues de limon, perçant les plaques de schiste, abrasant les laves et les rivières de basalte. Ce qu’on veut : sonder, connaître, progresser avec la certitude qu’au terme de l’exploration jaillira la source, que s’élèvera son chant de cristal avec son amplitude à l’esprit géomètre, ses polyèdres aux faces rassurantes, toutes ces lignes tirant ensemble dans le même sens, produisant la beauté et l’harmonie qui y est associée comme l’écorce se lie au tronc dans la plus étonnante logique qui soit. Alors on sera apaisé, alors on s’abreuvera à la fontaine de jouvence, alors on se reconnaîtra comme homme pourvu d’un langage, ce bien si précieux qu’il nous mettrait en péril si, d’aventure, il venait à faire défaut, nous conduisant aux apories du silence, à la geôle de l’incompréhension. Ce qu’on refuse : le cheminement à tâtons, l’errance dans la clairière désertée de clarté, l’enchevêtrement des choses, leur sémantique obtuse, ce lexique si étroit qu’il nous éloigne de notre propre réalité alors que nous n’existons qu’à en commettre l’ordonnancement, à en édifier l’architecture.

Cette image nous la regardons comme nous le ferions d’une énigme ou bien de mystérieuses formes dissimulées dans le clair-obscur d’une grotte. Cela fourmille, cela tremble à la manière d’une gelée, cela se disperse en milliers de mots, cela fuse en un sabir dont nous ne percevons qu’une confuse mélopée. Ce pourrait être la surface d’un marais putride, le pullulement de lentilles sur l’eau usée d’une lagune, ou bien, peut-être, est-ce la croûte superficielle d’une lointaine planète dont quelque télescope nous livrerait l’esquisse d’un autre univers dont, jamais, nous n’aurions pu soupçonner l’inépuisable ressourcement, la prodigalité du paraître, la capacité de métamorphose comme si un métabolisme fou en entretenait, de l’intérieur, la multiple vision, manière de palingénésie inépuisable, de balancement immémorial pareil à l’alternance du jour et de la nuit, à la chute des secondes dans le col étroit du sablier.

Mais qu’avons-nous fait jusqu’ici, sinon remettre au goût du jour un jeu ancien ? Combien d’entre nous se souviennent avoir cherché à deviner, dans l’habileté d’un dessin brouillant volontairement les lignes, parmi les taches en noir et blanc d’une typographie ancienne, ici la forme de l’écureuil avec sa queue en panache, là le dessin d’une antique voiture, ici encore la lampe avec son abat-jour armorié, son aire de clarté. Genre de vertige visuel qu’alimente la faculté imaginative, que propulse hors de soi, peut-être, la violence d’un désir, que sous-tend le besoin immédiat, intellectif, de porter au devant du concept tout ce qui fait figure et se donne comme objet à connaître, hiéroglyphe à décrypter. Il y a une incroyable tension qui, toujours, fait son bouillonnement tel une lave, un geyser, juste au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience, dont, le plus souvent, on ne perçoit guère que la trémulation lointaine, la vibration intime alors que le monde fait tourner les jours et que tout s’écoule à la vitesse des chutes d’eau dans la gorge des cirques. Pourtant combien il est satisfaisant pour l’esprit de se livrer à cet inventaire des signes et des sèmes qui, en tous sens, parcourent notre existence à la façon d’un subtil métier à tisser entrecroisant, sans cesse, les fils de trame de ce qui nous est étranger et les fils de chaîne qui sont les nôtres, avec lesquels nous tâchons de saisir ici, une bribe de sens, là un indice capable d’émettre une hypothèse, d’élaborer le début d’une fable, d’écrire les premiers vers d’un poème, de dresser les étais qui pourront concourir à mettre au jour une esthétique. Merveille que ce qui dresse pour nous le praticable des choses infinies dont nos yeux font l’inventaire rapide à défaut d’en pouvoir saisir la généreuse multiplicité.

Il y a un réel plaisir à énoncer, dans la grotte, la présence du perroquet en calcite translucide, les branches de corail, les efflorescences marines, les silhouettes animalières, les colonnes architecturées, les bourgeonnements floraux et légumiers. Cette sorte de loisir, qu’on dit volontiers populaire, n’en recèle pas moins une richesse dans laquelle puiser tout un catalogue de sensations, tout un clavier à partir duquel bâtir des fictions et donner assise aux rêves les plus divers. Mais ce qui paraît le plus important à saisir ici, c’est bien le lieu où s’origine la prégnance des formes, l’étrange fascination qu’elles exercent sur notre façon d’être au monde selon telle ou telle esquisse. Ce qui en constitue, sans doute, la matrice profondément ensevelie dans la psyché est, bien évidemment, constituée d’une expérience existentielle. La thèse qu’il faut poser d’emblée est la suivante : dans toute figuration, qu’elle soit naturelle ou bien artificielle, artistique ou artisanale, c’est la quête d’une présence humaine que nous manifestons. De toute présence humaine, à commencer par la nôtre puisque la subjectivité est la matière dont nous sommes modelés jusqu’en nos fibres les plus secrètes. Toujours nous sommes à la recherche de cette énigme fondamentale que suppose notre être-au-monde dont nous devinons les linéaments, ici ou là, s’enracinant, parfois, dans un sol qui les soustrait à notre regard, nullement à notre inconscient cependant. Nous appliquant à observer des configurations géométriques, à repérer la variété des profils d’une œuvre, à dénicher les tournures que prennent, tour à tour, les façons d’un langage, nous disposant à débusquer les modelés, à reconnaître les styles singuliers, à apprécier les éléments plastiques d’une sculpture, les aspects d’un paysage, à inventorier en un mot tout ce qui se catégorise sous l’intitulé de la pluralité, empreintes, textures des matières, traits et contours du dessin, galbes d’objets, lignes virtuelles ou réelles, de partage des eaux ou bien méridiens, frontières physiques et imaginaires, points de rencontre des ombres et des lumières, toute cette vaste alchimie visuelle ne fait sens qu’à nous situer par rapport à un environnement, à nous assurer d’une géographie qui nous est propre, à l’intérieur de laquelle nous installerons notre être et les prédicats qui en définissent l’allure, en précisent l’essence, cette singularité dont le caractère inimitable signe, sans doute, ce qui est le plus remarquable dans l’individu, cet inexpugnable fortin qui n’apparaît, en définitive, qu’à être posé vis-à-vis des autres formes que constitue toute altérité.

La Nature est le premier lieu dépositaire des formes, celle qui sollicite notre imaginaire, stimule nos capacités à produire du divers, à faire naître de l’onirique à partir de ce qui, dans sa simplicité, ne dit que la modestie de sa présence. Ainsi les forêts et les arbres sont-ils les prétextes à dresser telle ou telle chimère, les empilements de rochers à évoquer l’ombre tutélaire de géants, les nuages dans leur amoncellement mouvant à nous proposer toute une fantasmagorie dans laquelle puisent nos désirs de représentation, tantôt l’oiseau au corps de brume, la déesse voluptueusement allongée dans l’éther, le moutonnement de collines dans la lumière naissante. Mais toujours domine la dimension anthropomorphe comme si nous projetions sur le réel les images qui constamment nous traversent, celles d’êtres connus, parfois oubliés, notre propre identité avec laquelle nous n’en avons jamais fini. Etrange test de Rorschach dont les taches nous questionnent à même nos angoisses, nos ombres mémorielles, le passé qui tissa en nous le réseau complexe de notre histoire. C’est sans doute ceci, la vérité, reconnaître dans chaque tentative d’acte, chaque propos, parfois de simples lapsus, mais aussi dans la résille de nos créations l’empreinte que nous posons sur les choses, qui court à bas bruit telle une sournoise maladie qui nous visite de l’intérieur, dont nos gestes, nos façons d’être trahissent la récurrente et obsessionnelle présence. Avant d’être une question que nous posons au monde, nous sommes une interrogation en miroir, une voix dont l’écho ne touche des falaises parfois éloignées qu’à revenir livrer, dans l’enceinte de notre peau, la parole qui, un instant, s’est détachée de notre être avant d’y revenir avec un accroissement du sens. Comprendre les formes ne serait-ce pas se comprendre, d’abord, comme celle qui, jouant le rôle de tremplin, nous porte auprès des choses dans une manière de familiarité ? Toujours il est urgent de se posséder en son entièreté de manière à devenir, pour soi-même, un texte lisible, un livre fondateur de sa propre aventure. Plurielle herméneutique de l’ego par laquelle affirmer la certitude d’un cogito Je suis ce que je vois, lequel, nous installant dans notre être nous met en demeure de comprendre et de posséder le monde, d’abord le nôtre qui n’est qu’une réverbération de celui dans lequel nous jouons notre rôle, récitons notre partition, avançons sur la scène qui nous est allouée comme l’espace de notre propre dramaturgie. Certes le danger existe qui consisterait à se résoudre à sa propre fascination, autre nom pour la schizophrénie. Aussi, chaque image que nous prélevons du réel, convient-il de la métaboliser, d’en faire sa possession mais avec la visée éthique de la remettre à toute altérité afin que soit initiée la boucle infinie de la communication et la nécessité pour l’homme d’un vivre ensemble, d’une mise en commun des impressions, des sensations, des intellections qui nous traversent et constituent le fonds commun de l’humanité.

Formes et hypothèses psychanalytiques.

Mais se questionner sur la forme, comme toujours, c’est tâcher d’en connaître l’origine, d’en dévoiler la source donatrice de sens. Bien des théories psychanalytiques ont fait florès, parfois au prix d’interprétations si audacieuses qu’elles ne paraissaient constituer qu’un fragile édifice conceptuel. Cependant ces théories sont précieuses en ce sens qu’elles ouvrent un champ de réflexion et, provoquant notre curiosité, nous mettent au défi de comprendre aussi bien ce qui est soi que ce qui ne l’est pas. Au nombre de ces hypothèses fécondes, celle de l’objet primaire ou objet précurseur dont Winnicott endossa la paternité avec la belle exactitude d’un esprit ouvert à la vie, à ses frémissements, aux signes qui, pour être inapparents n’en sont pas moins fondateurs d’une psychologie, d’un fonctionnement de l’âme dans son sens étymologique. Objet précurseur, certes, mais précurseur de quoi ? Or, si le langage est l’événement le plus porteur de sens, accordons-lui le fait de nous éclairer. Deux définitions du Dictionnaire de l’Académie nous y aideront : Précurseur : « Personne clairvoyante qui donne l'exemple et ouvre de nouvelles perspectives » - « Objet qui en annonce un autre, plus perfectionné, plus élaboré ». Ces nouvelles perspectives, ces objets élaborés ne sont autre que les formes grâce auxquelles tout ce qui vient à l’encontre se révèle à nous avec la puissance d’une chose à connaître et à porter aussi loin que possible dans l’ordre d’une saisie afin que l’existence, prenant son essor, nous adresse le subtil lexique que nous sommes en droit d’attendre des phénomènes et autres manifestations sensorielles.

Du sein et du sourire comme formes premières.

A lire la littérature dans ce domaine, nous nous apercevrons vite que le sein est cet objet privilégié, cible originelle sur laquelle le nourrisson va focaliser ses premières capacités de représentation, projeter ses désirs, élaborer ses formes primitives d’amour, découvrir ce qui n’est pas lui et le place au seuil de toute altérité. C’est ce mécanisme inné, cette résurgence instinctive si semblable à une force animale, à une énergie naturelle qui le pousse en direction de cet objet-forme dont l’absence épisodique et la douleur qui en résulte feront surgir le mystère de l’objet halluciné, le pouce substitut ou bien le bout de chiffon dont Winnicott (encore lui) dira qu’il s’agit d’un objet transitionnel, découverte si féconde qu’elle ouvrira toutes grandes les portes de l’explication de la sphère immense du désir et de ses motivations, de la mise en place de l’activité fantasmatique qui lui est coalescente. Autrement dit c’est tout l’édifice du comportement humain qui est ici en jeu, aussi bien que les actes qui en découlent et qui sont au fondement de notre liberté.

Mais évoquer le sein ne saurait suffire à épuiser le problème, même si on lui reconnaît le rôle insigne d’alphabet de la relation, alpha d’une prise de conscience conduisant à l’oméga d’une aperception de la réalité. Il est nécessaire, cependant, de lui associer ce que René Spitz nommait stade du précurseur de l’objet, à savoir l’apparition du sourire dans les premiers mois de la vie du petit homme. Or ces deux faits, découverte du sein, émission du sourire sont concomitants dans l’expérience du bébé qui, inévitablement, les relie l’un à l’autre en tant que polarités essentielles de son développement. La thèse qui est à formuler ici est la suivante : toute forme ultérieure succédant à ces formes primitives prendra appui sur elles, si bien qu’on pourrait en retrouver la trace éminente dans toute archéologie du Sujet qui fouillerait en profondeur le sol constitutif des modes d’être, de se comporter, de faire saillie dans le monde de telle ou de telle façon. Tous, en nous, dans la complexité labyrinthique de notre psychisme, la trace primaire d’un sein, son gonflement lacté, l’empreinte d’un sourire, sa promesse de bonheur. Comprendre ceci c’est en même temps se donner accès au répertoire infini des formes qui nous habitent comme l’ombre tapisse la caverne ou bien le soleil éclaire le domaine du savoir au même titre qu’il illumine la terre.

Ce qui se laisse approcher dans cette photographie.

Comme tout acte de vision, ce qui vient à nous de la photographie, c’est d’abord son aspect global, sorte de conflagration des formes qui, au premier regard, ne livrent que l’indistinction et le flou, genre d’illisible chaos. Il faut alors prendre du recul, se dégager de son activité de synthèse, donner site à une analyse qui, isolant les formes, en tirera des significations. Il faut procéder par zones distinctes, délimiter des aires successives, établir des ilots, sans doute procéder par hypothèses et corrections, ajouts et effacements. Car la première saisie est abstraite, dénuée de sens et l’on se perd inévitablement dans ce maelstrom où se noient les lignes et s’emmêlent les couleurs. Nous sommes semblables à ces explorateurs qui, munis d’une machette, se fraient un passage dans la densité de la savane. Puis l’éclaircie survient, les formes se précisent comme si elles surgissaient d’un brouillard. Tout en haut de l’image, la granulation de graviers pris dans du bitume, alternance de teintes beiges et marron foncé qui font penser à une glèbe. Puis, allant vers le centre, la lunule d’une feuille morte. Puis, plus bas, d’autres feuilles plus claires dont beaucoup au limbe troué, puis une plume au centre de la composition, puis quelques monceaux non identifiables, agglomérat de goudron, terre, détritus divers.

Fascination des formes.

Voici, maintenant, ce qui était inconnu est devenu connu. Le réel tel qu’en lui-même avec son incontournable coefficient de lourde contingence et la limite indépassable selon laquelle il se donne à voir. La banalité du quotidien, sa densité têtue, son évidence si étroitement matérielle que, bientôt, nous détournons le regard, en quête du prochain spectacle. A aller regarder de trop près, à vouloir sonder l’insondable nous avons fini par trouver ce que, jamais nous n’aurions cherché au hasard de nos promenades. Combien nos pas d’automne piétinent de telles inconséquences dont nous n’avons même pas conscience ! Le monde, tout comme le firmament est constellé de milliards d’étoiles, est le lieu de rassemblement d’une infinité de minuscules dramaturgies (la mort d’un oiseau ; la chute d’un grésil dans le blanc de l’hiver ; la queue d’un cerf-volant envolé par une tornade ; la touffe de goémon sur les eaux vertes de l’océan et encore mille minuscules faits sans importance qui sillonnent la Terre et le ciel de leur trajet invisible), le monde donc est la scène sur laquelle, à chaque seconde, se produit un événement qui disparaît à même son apparition. Nous n’y sommes pas attentifs et voilà que notre destin ne s’en trouve nullement atteint. Pourtant, combien de charge de poésie dans la modestie de ce mince tableau d’automne, combien l’atmosphère en évoque, pour qui les a lues, les belles pages de « La Mare au diable » au travers desquelles Georges Sand, dans cette belle langue lyrique qui était la sienne, nous décrivait une scène de labour dans son Berry natal, cette terre si bien disposée à accueillir les phrases amples et les descriptions bucoliques correspondant en tous points à l’esthétique du romantisme. Regarder le simple, pourtant, ne nécessite aucune propédeutique intellectuelle, ne suppose aucun préliminaire à la saisie de la beauté. Il faut, tout simplement se confier à sa propre intuition, méditer, rêver, contempler, seules conditions préalables à la perception de ce qui veut bien se dévoiler à un regard curieux.

Mais nous étions partis des formes, nous avions évoqué le jeu qui consistait à les débusquer au milieu des mailles complexes du réel. Jouons donc maintenant et éprouvons la joie inépuisable des significations que, souvent, nous traversons sans les voir, qui nous traversent sans que nous y prenions garde. L’énigmatique peinture-photo de Pascal Hallou, nous avons pris la liberté d’en effacer quelques fragments afin de rendre visibles, ces formes si fascinantes, parfois animalières, souvent humaines puisque de l’humain nous sommes le support et que notre propre subjectivité trouve toujours à s’y loger en quelque manière. Ce que nous regardons, ce qui nous regarde, tout ceci nous constitue comme notre monde le plus proche, celui que nous pouvons nous approprier car si nous sommes au monde, nous ne le sommes qu’à être auprès des choses. Là est sans doute notre plus grande vérité. Sachons cueillir ce qui est à notre portée !

Fascination des formes.
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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 08:00
Murmure de l’eau.

Apnée et inspiration.

Avec Douni.

Œuvre : André Maynet.

Murmure n’aimait pas le crépuscule. Murmure lui trouvait un air trop usé par le passage du jour, ces balafres rouges qui entaillaient l’horizon et lui donnaient la figure du meurtre. Comme un sang qui aurait été déversé sur le monde avant que la nuit ne le recouvrît d’un suaire noir, un suaire de deuil. Depuis l’infini du temps les hommes s’entretuaient et la violence était à fleur de peau. Un prurit au creux des mains et des désirs mortifères. La tolérance n’avait plus cours et l’on avait du mal à se supporter soi-même, à faire face à son image dans le tain révolté des jours. Partout on sortait les dagues. Partout on décimait les têtes, on ébranchait les membres. Ne demeuraient plus que d’étranges culbutos oscillant de Charybde en Scylla, de confondantes silhouettes signant dans d’étiques tubercules la disparition de cette belle tempérance qui avait cerné les temps humains de si généreux lauriers. Non, décidément, Murmure ne supportait pas ces airs de sainte nitouche du couchant qui fomentait dans le dos des Inconscients des projets de subversion, si ce n’étaient de mutilantes et définitives révolutions. Dans les cannelures des rues il fallait progresser à la manière des crabes, glissant de travers sur sa carapace ornée de pustules de goémon, une pince, la plus fine, servant d’appui, canne si dérisoire dans la demeure étroite de l’heure, l’autre pince, la plus massive, ouverte avec ses crocs de corail prêts à entailler, à dépecer. Oui, la chute du jour, son agonie crépusculaire étaient bien une manière d’allégorie disant aux Errants la survenue de l’ombre qui, bientôt, les engloutirait et il ne resterait plus sur Terre, que des monceaux de désolation, des buccinateurs déchiquetés, des éclisses de carapaces pareilles à des roches que l’érosion aurait détruites à la mesure d’un temps sans pitié, sans ouverture, seulement commis à effacer, à gommer. Détruire, disait-elle !

Alors, afin de chasser de sa conscience ces effluves délétères, Murmure se levait dès l’heure blanche qui suivait la nuit, sa première incision par les rais de lumière. Tout était au repos et nul bruit ne dérangeait le sommeil encore lourd des arbres, l’engourdissement des taupes dans leurs galeries de glaise. Les oiseaux étaient au nid et l’on n’entendait leur mince gazouillement qu’à l’aune de son propre imaginaire. Ce qu’aimait Murmure c’était cette auréole de brume qui ceignait les choses et les parait d’une innocence immédiate dont, jamais, rien ne semblait pouvoir les distraire. Comme un air d’éternité et de calme qui planait tel un grand oiseau de proie, mais avec de bienveillantes intentions, voir simplement jusqu’à l’horizon infini et décrire de grands cercles à la tombée du jour, juste avant la chute dans le sommeil. Longtemps la jeune fille marchait le long de la vallée encore ensevelie dans ses plis d’obscurité. Sous les grands pins l’ombre était drue et le silence bleu-outremer, pareil à une mer qui se serait échouée, là, si près du mystère du ciel, sans pouvoir jamais l’atteindre. La Promeneuse songeait aux cigales aux transparents élytres repliés le long du corps, aux mantes religieuses, à leur curieuse posture en prie-Dieu, aux grillons à la robe de suie qui demeuraient dans la confidence, quelque part dans le domaine invisible des ramures. Parfois, tout en haut du cirque, se découpant sur le cristal du jour, le premier vol hésitant d’un rapace dont elle ne connaissait pas le nom, curieuse seulement du dépliement des rémiges pareilles aux dents d’un peigne immatériel. En contrebas des rochers couleur d’ardoise bleue, l’eau scintillait sous les premiers glacis de la lumière. C’était une série de minuscules lacs, une succession de claires cascades qui voyageaient vers l’aval avec la discrétion propre à ce qui n’a nul besoin d’être nommé puisque beauté accomplie à seulement exister.

Un long moment, Mumure se postait sur la dalle d’un rocher, jambes à demi immergées dans l’eau qui frissonnait. C’était alors si délicieux ce sentiment de dépossession de soi, comme si une partie du corps remise à la Nature, à sa généreuse présence, disparaissait à même cette glaciation, comme si la conscience, anesthésiée, scindait le corps en deux territoires distincts : celui du haut promis aux confluences de l’air, celui du bas plongé dans cette mare liquide si semblable à une eau originelle donatrice de vie. Vêtue seulement de quelque voile léger, mince pellicule venant dire l’appartenance au monde des hommes, mais dans l’effleurement, le souvenir presque dilué, Murmure, soudain, se laissait posséder par ce grand corps souple, visqueux, tellement inapparent qu’il prenait la consistance d’un fin brouillard, d’un nuage de gouttes d’eau rassemblées à des fins de ressourcement. Car Murmure-de-l’eau avait besoin de ce bain pareil à une liqueur de jouvence, désirait cette immersion pour se laver des agonies et des barbaries du monde d’en bas. Là, au centre de son élément -, avait-elle été poisson dans une vie antérieure ou bien dauphin accompagnant les équipages de marins ? -, Celle qui vivait l’instant dans sa plus pure intensité ne se sentait plus exister, ÊTRE seulement, tout comme la feuille EST dans le tourbillon de vent qui la remet à son destin de feuille et l’y laisse à demeure dans la simplicité. Plus qu’un massif de chair, plus qu’une enveloppe de peau, elle devenait cela même qui l’accueillait, cette intensité fluide qui l’entourait avec bienveillance, qui entrait en elle pour dire l’évidence de l’eau, la fuite verte de la rainette, la grappe d’œufs de saumons comme d’impalpables pépites, les lanières des algues, leur caresse de chevelures, les minuscules diatomées dont elle percevait l’étonnante harmonie géométrique intuitivement, faisant partie de soi, comme s’il n’y avait nulle séparation entre ce dehors qui interrogeait et ce dedans qui lui répondait à la façon d’un dialogue ininterrompu, d’un chant hauturier venant d’un lointain cosmos inaperçu, mais infiniment présent, infiniment donateur de bien et de douceur.

Ainsi, franchissant chutes et cascades, contournant verrous de pierre et amoncellements de moraines, se faufilant parmi toute l’efflorescence végétale, derrière les vitres noires de ses lunettes contre lesquelles ricochaient les trilles et les filaments de sable, Murmure conduisait sûrement, avec bonheur, son destin en direction de cet estuaire où les hommes, le plus souvent, gisaient à la manière de galions ensevelis, carènes émergeant à peine des complexités du limon et des torpeurs des vasières. C’était si harassant, parfois, de nager dans ce genre de volupté, de frayer sa voie parmi la brillance de l’onde et de devoir ressortir, face au couchant, dans la chute crépusculaire des secondes, de regarder avec les yeux agrandis de la pure conscience, les errements, les perditions, les valeurs bafouées qui faseyaient au seuil de la nuit pareils à des drapeaux de prière lacérés par le vent. Alors on rentrait au logis, la tête basse, encore emplie du luxe de l’eau, on revenait chez soi, identique à un fauve qu’une trop vive lumière aurait reconduit au seuil de sa tanière. On s’allongeait sur sa couche de paille. On étirait ses membres dans lesquels survivait la mémoire liquide, on lissait sa crinière de ses griffes acérées comme la pointe de la fourche. On se surprenait à feuler parfois dans la meute des heures nocturnes. Mais pourquoi donc fallait-il que la Terre des hommes fût ce charnier, cette inextricable jungle où il fallait se métamorphoser, chaque minute qui passait, en cette lionne acculée dans son antre de peur ? Pourquoi fallait-il vivre dans cette savane semée de pièges et de fosses qui menaçaient, à chacun de vos bonds, de vous précipiter en enfer tête la première avec une armée de chasseurs dansant en cercle leur ronde mortelle ? Pourquoi ? Ah, que vienne le matin ! Que vienne l’heure salvatrice ! Que vienne l’eau lustrale d’où ressortir avec l’âme apaisée ! Il y avait cette pureté à atteindre de manière à rendre aux hommes un cheminement qui leur devînt enfin compréhensible. Il n’y avait que l’eau pour cela. Une longue immersion dans l’inconscient. Puis une sortie au grand jour lavé des cauchemars du monde. Que cela ! Que vienne l’heure de l’eau ! Enfin.

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