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27 janvier 2015 2 27 /01 /janvier /2015 07:42

 

 

Femme-Océan.

 

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Photographie : Lucien Clergue.

 

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour  avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

  "Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe. Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses. Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi. Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien."

 

 Nous sommes face à l'Océan et, déjà, nous ne regardons que l'homme. Comment pourrions-nous faire autrement ? Puisqu'il s'agit de nous.  C'est à nous que la Poétesse adresse la pure source de son dire. Elle s'est faite eau, gouttes, simple éparpillement de rosée afin que, la recueillant dans la coupe de nos mains, nous puissions surgir en elle, c'est-à-dire assurer la poésie de notre attentive présence. Mais s'agit-il seulement de cela, de présence ? Nous sentons bien qu'être auprès de la poésie suppose davantage que cette effraction par défaut, notre intimité avec les mots fût-elle empreinte d'une juste perception de sa substance intime. Hommes, nous le sommes toujours trop, attachés à admirer notre propre concrétion faire ses turgescences parmi les meutes du divers, les mailles tressées de l'existence.

 

"L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan !".

 

   Cette assertion du génial Lautréamont, nous devrons la faire nôtre et la méditer aussi longtemps que nous n'aurons pas compris ce qu'une exacte modestie aurait à nous dire. Car, si le vieil océan est plein de sagesse, nous ne devrions faire écho avec lui qu'à la mesure de notre incapacité à percevoir les fondements de l'humain. C'est l'océan qui nous fonde, et non l'inverse. De lui nous sommes issus comme la graine l'est de la terre qui l'abrite. Alors se fait jour, dans la plus déconcertante des évidences qui soit - donc du tragique qui en tisse l'essence -, la démesure dont nous sommes atteints dès que nous essayons de dialoguer avec la Nature. Homme-cironregardant l'Océan-infini. Mais c'est bien d'un vertige à proprement parler pascalien dont nous devrions être saisis à seulement nous confronter au rythme immémorial, au flux-reflux qui, tel un immense cœur universel, déploie sa majestueuse diastole-systole.

  Nous sommes là, sur le bord du monde, comme pris dans une soudaine glaciation et nous ne savons même plus l'allure de la marche, la cadence du souffle, la limpidité du trajet à accomplir. Il n'y a pas de sésame qui nous ouvrirait les portes d'une subite compréhension. Il n'y a nulle formule magique nous conduisant au seuil du langage, là où s'ouvrent les merveilles du grand texte anthropologique. Il suffit d'exister, de respirer, de toucher de la pulpe de ses doigts la soie des choses, d'approcher de cette écume des vagues qui nous fait signe de la rejoindre dans une unique fusion. Il nous faut, à notre tour, devenir eau, ruisselet, mailles fines parmi les saules aux banches pleureuses, aux feuilles lancéolées, au tronc coulant vers l'aval des significations. Il n'y a pas d'autre secret que cette disposition de l'âme à faire osmose avec ce qui toujours la porte au-delà d'elle-même dans la contrée des métaphores infinies. Ouvrir les yeux, seulement. Laisser son corps se liquéfier et se fondre parmi les courants jusqu'à dériver dans l'estuaire illimité alors que l'Océan nous entretient du mystère des abysses bleues. Eau contre eau. Mystère contre mystère.

  Alors tout devient souple, divinement aérien. Alors la sémantique déploie la grande marée du songe et tout fait sens à être simplement effleuré. La poésie océanique est une telle singularité qu'il faut se confier à sa subtile donation, sans partage, sans arrière-pensée. Une affinité extrême qui dissout en une même sensation le chiffre ontologique du monde, celui de la poésie, le nôtre enfin reconduit là où jamais il n'aurait dû cesser d'être, à savoir dans le cristal de la vérité. Le lieu par excellence d'une possible révélation. C'est à partir de ce tremplin que le Poème fera son bruissement de vent, les phrases leurs voltes multiples, le texte sa symphonie ouverte.

 

 Nous comprendrons alors ceci :

 

  Je suis eau, mais d’une eau qui t’assoiffe, comme le signe de la Muse jouant de notre soif afin de la rejoindre dans une sublime libation.

   Une eau faite pour que tu remontes son cours, que tu atteignes sa source et que tu y jaillisses, comme l'acte d'amour par lequel nous donnerons jour à ce germe se dépliant dans le ventre accueillant de la poésie, dont le liquide amniotique sera l'hymne vivant assurant au langage les conditions de son efflorescence.

  Ainsi mêlés, oui c’est promis, nous aimerons à nous déprendre, dans l’ivresse amoureuse d’être rejoint en soi, comme ce qui surgit toujours en tant que dépossession de soi alors même que le soi, porté à son acmé, connaissait une manière d'éternité.

  Et de l’aube qui vient nous ne retiendrons rien, comme la parution soudaine et tragique sur la scène du monde alors que l'aube repliera la nuit - cette effusion unique dont la poésie fait son lieu -, dans une sombre mutité et nous serons orphelins de cette ode qui, l'espace d'un instant, nous avait portés au seuil même d'une immortalité.

 La Femme-Océan, cette fille du dicible que nous ne croisons que trop rarement, écoutons-là chanter l'eau au travers d'une joute littéraire africaine, quelque part près du Fleuve Niger :

 

S'il n'y avait l'eau, plus de vie,

Plus de beurre à baratter,

Plus de marmites sur le feu,

Plus de pousse dans champs ni brousses,

Plus de campements, ni cités,

Point de parents, donc point d'enfants !

 

  Cette magnifique poésie orale vient nous dire en mots simples ce que la Poétesse suggérait,  prêtant sa voix à l'eau.

 S'il n'y avait l'eau, (la Poésie),  la vies'absenterait, la nourriture intellectuelle ferait défaut; il n'y aurait plus de germination dans le champ culturel, pas plus que d'émergence de citéoù rassembler le peuple assoiffé; il n'y aurait plus ni parents, ni enfants, donc plus de génération, plus d'avenir.

 Ainsi peut-on interpréter la riche symbolique de cette incantation destinée à fêter l'eau à la hauteur de ce qu'elle prodigue et que, jamais, l'homme ne pourra remplacer. Il en va ainsi de toute nourriture du corps, mais aussi bien de tout breuvage de l'âme.

   L'art poétique, qu'il prenne sa source dans le feu comme pour Novalis, Hölderlin, Goethe; dans l'eau comme chez Edgard Poe ou Swinburne; dans l'air et le verbe ascensionnel chez Nietzsche; dans la terre dont Victor Hugo entonne l'hymne dans "La légende des siècles", la Poésie donc est cela même que nous devons entreprendre d'habiter afin que demeure en nous, cette "Flamme d'une chandelle" bachelardienne qui, nous assurant de sa verticalité lumineuse, nous transporte dans le cœur vivant des choses, à l'endroit même où se fonde l'essence du langage.

 

 

Laissons le dernier mot à Hölderlin dans "La Germanie et le Rhin" :

 

 "Plein de mérites, mais en poète,

L'homme habite sur cette terre".

 

 

 

 

 

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26 janvier 2015 1 26 /01 /janvier /2015 08:49

 

Notre souffle : poème du monde.

 

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Sur une page de Pat Chouly.

  

Nous sommes au-dedans de nous et pourtant, déjà, nous sentons combien notre frontière de peau est fragile. C’est comme une mince vibration, une à peine coïncidence de la lumière avec ce que nous sommes et qui, toujours, tarde à  proférer. La parole est retenue dans les mailles serrées du rêve. Nous en sentons encore les battements pareils à une eau claire. C’est toujours ainsi, sortir de sa nuit, traverser la mince pellicule de l’aube, imprimer ses premiers pas sur la courbure des choses et nous sommes en attente. Jamais nous ne savons de quoi. C’est un suspens du temps, un repli de l’espace jusqu’en sa plus infime parution. Tout autour le monde s’agite, les trajets se font multiples, les bruits sortent de leur cocon et, bientôt, l’arche du ciel sera le témoin de l’immense clameur des hommes. Partout des parcours sidérés d’eux-mêmes, partout des confluences de hasards, partout des remuements qui, encore, ne sauraient recevoir de nom. La vie est lente à se former, les métamorphoses sont recueillies avant que ne s’éveille l’imaginal, que ne surgisse le sphinx coloré venant dire la multiple beauté de ce qui vient à nous et dont notre distraction s’absente. Pourtant, tout cela, cette disposition des phénomènes à faire existence, cette libre participation de la nature sur le bord de son déploiement, nous en devinons l’urgence, nous en souhaitons la survenue parmi les égarements des Vivants.

  Alors, nous prenons du recul, alors nous consentons à ouvrir notre regard, une simple fente d’abord, un clignement de l’âme, un fin tropisme de la conscience, puis l’éclaircie dont nous attendons qu’elle soit une révélation, la survenue d’un possible fondement à partir duquel édifier un sens, installer une clairière alors que, tout autour, la forêt dense du néant parle son langage incompréhensible. Mais quelle est donc cette forme qui semble venue de nulle part, tellement le flou qui l’environne apparaît comme le mystère lui-même ? Adossée à la nuit, avec, partout, des jeux de clair-obscur, des presqu’îles d’ombre, des plages de lumière grise. Percevoir, interpréter, donner un contenu à ce qui vient à notre encontre, nous ne le voulons pas vraiment. Nous préférons cette demi-mutité, ce murmure des choses, ce susurrement faisant son bruit d’abeille. Car c’est bien d’un miel dont il s’agit, d’un nectar qui fait couler sa gemme entre ce qui est autre, que nous ne connaissons pas, et nous-mêmes,  que nous connaissons à peine. C’est dans cette marge d’incertitude, dans ce corridor d’indicible que se dissimulent  les joies et les peines, les promesses et les refus.

   Consentirions-nous à nommer et, déjà, la feuillaison imaginaire chuterait et déjà nous serions dans une dure réalité, dans une vraisemblance aux fragments immobiles, une nécessité pareille aux ornières tracées dans une glaise étroite. Il faut le silence, il faut le retrait, il faut le rebord du monde. C’est là, depuis la réserve qui habite notre demeure onirique, que tout prend forme et rebondit sur l’arcature du jour. C’est parce que nous sommes nuit, recueil ombreux, immédiate ténèbre que nous pouvons rester éveillés au surgissement du langageCar tout parle autour de nous : la dimension céleste, la fuite de l’eau dans les failles du limon, le feu solaire, le sourire de l’enfant, le tremblement de la luciole, le frimas sur les nervures des feuilles, l’haleine chaude de l’harmattan, la page du livre, le sourire aperçu et qui, déjà, n’est plus que vague esquisse, promesse de réminiscence. Tout parlenous parlons aussi, continûment, et notre parole recouvre souvent ce que nous devrions entendre. Tout parle et nous regardons ce corps de femme en tant que corps de femme. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes tellement liés aux choses que nous en acceptons, par avance, la moindre démonstration. Mais le monde ne s’annonce pas à nous sur le mode de l’exactitude, de la  géométrie et notre raison nous abuse le plus souvent. Reculons un peu, juste le temps que les choses consentent à se dévêtir de leurs habituels atours et, bientôt, nous serons livrés au jeu infini des métaphores, à leur amplitude inventive, à leur inépuisable capacité de ressourcement.

  Cette femme est jour s’imprimant sur un fond nocturne ; cette femme est étoile surgissant du chaos primordial, elle est cosmos, ce miroir dans lequel se reflète le mystère des choses ; elle est douce colline où coule la lumière lunaire ; elle est harpe sur laquelle jouer tous les harmoniques de la joie ; elle est poème, parfois tragique et, alors, nous prenons conscience de notre condition mortelle, et alors nous passons comme le vent du matin, avec des brumes accrochées à nos ailes en forme de finitude ; elle est amphore aux flancs disponibles, là où s’épanouit la promesse d’avenir ; elle est recueil des mains dessinant le contour d’une offrande ; elle est corne d’abondance, cette merveilleuse conque ouverte à l’imaginaire et nous devenons, la regardant, cette graine ombilicale en attente de germination, d’ouverture ; elle est symbole d’où naît le fruit dont nous ferons notre nourriture terrestre, celle de notre esprit fécond, celle déployant la chair de notre âme, celle nous disant notre essence intime en même temps que se révélera la plénitude d’être-au-monde parmi les multiples déclinaisons de la beauté. Cela, il ne tient qu’à nous de le porter à l’incandescence, de le faire vibrer à chaque respiration, à chaque inspiration. Notre souffle est poème du monde ; notre chair recueil de toutes les significations, notre peau le subjectile sur lequel viennent se déposer  les couleurs de l’art. Tout est question de regard. L’univers qui nous entoure n’est jamais fixé de telle manière qu’il soit seulement ceci, qu’il soit seulement cela. C’est nous qui configurons le monde à l’aune de nos affinités, c’est nous qui connaissons depuis la singularité qui est la nôtre, c’est nous qui donnons lieu, espace, temps à ce qui vient nous visiter et que, souvent, nous délaissons avant même de l’avoir saisi !  

 

 

 

 

 

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23 janvier 2015 5 23 /01 /janvier /2015 08:04

 

Trouver séjour auprès des choses.

 

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Photographie : Blanc-Seing.    

                                                                                     

 

    Ce paysage est là, étendu devant nous dans sa simplicité, mais nous n'y avons pas accès. Nous sommes retenus comme à l'intérieur d'une enceinte et demeurons inquiets de ne pouvoir y avoir lieu, d'être exilés, hors de son  refuge. Pourtant tout nous y attire, tout nous aimante et nous destine à nous y ressourcer.

  La lumière, chaude, solaire, est une fête tellement semblable aux éblouissements des soleils de Van Gogh, à leurs corolles mobiles, douées de vie et d'énergie. A simplement regarder, nous sommes déjà dans cette puissance, dans cette démesure de l'étoile rouge d'où s'écoulent les millions de photons en fusion.

  Et pourtant, malgré ce déchaînement, cette lave incandescente, nous sommes apaisés. Comment cela est-il possible ? Nous serions-nous trompés; ce fragment de nature serait-il seulement une évocation bucolique de ce qu'autrefois fut la terre lorsqu'elle était livrée à l'affairement mesuré des hommes, à leurs soins, à leur attention pareille à une sollicitude, à une prise en charge, dans le recueillement, de ce qui leur faisait l'octroi d'un possible séjour sur terre ?

  Et alors nous pensons aux sublimes pages de Georges Sand  dans "La Mare au diable", la scène de labour devenant le simple prodige d'une communion de l'homme et de la terre qui le nourrissait :

"Tout cela était beau de force et de grâce : le paysage, l'homme, l'enfant, les taureaux sous le joug; et malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses."

 

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             Johannès Werner - Les Charmettes - Vers 1830 - 1850 - 

 

 

Et, pris dans les mailles de cette facile nostalgie, nous nous portons  alors vers "Les Charmettes" de Rousseau, essayant d'y retrouver quelque homologie, laquelle nous dirait le bonheur d'une maison rustique au toit de tuiles, le repos auprès des arbres, l'aventure sociale au contact d'une aimable compagnie.

   Oui, tout cela, l'évocation de la scène de labour, l'habitat accueillant sur "quelque agréable colline bien ombragée", nous l'avons, dans la première image,  nous le devinons, mais en creux, comme par une fantaisie de l'imaginaire qui, toujours, accroît l'espace, abolit le temps. Notre penchant à la littérature, notre inclination à l'émotion esthétique l'auront emporté, dissolvant nos perceptions dans les remous de l'onirisme.

  Il nous faut revenir à ce paysage du départ et demeurer dans de plus modestes proportions. Cette image est si simple, si dépouillée, qu'elle n'autorise guère la fable, le recours à la fiction. Le propos est plus modeste. Ici, il n'y a pas le large empan biblique tel qu'exprimé par les peintres de la Renaissance auxquels Georges Sand fait allusion dans le texte de "La mare au diable". Pas plus que l'utopie sociale et romanesque de "L'Emile".

  Tout y est étroitement circonscrit. Nul espace pour un lyrisme pastoral : il y manque les sillons, il y manque le laboureur et les "taureaux sous le joug". Tout y est à son exacte place. Il y manque ces femmes "qui puissent sortir de leurs fauteuils et se prêter aux jeux champêtres…". Il y manque le ciel pour une possible transcendance, l'horizon pour l'efflorescence des projets.

  Et c'est bien  précisément ce "manque" qui est fondateur, qui est configurateur de ressources multiples. Car le manque autorise la liberté, stimule la création, élargit le champ des possibles. Si tout nous était donné d'emblée, quelle motivation nous pousserait donc à découvrir ce qui se dérobe, à exercer notre curiosité sur le monde ? La profusion, la multiplicité sont toujours le lieu d'un inévitable appauvrissement. Dressez devant vous la luxuriance de la forêt pluviale et, du même coup, votre intérêt pour le végétal, les arbres, deviendra aussi étroit que peau de chagrin. La majestueuse canopée, loin d'être alors un abri pour la réflexion, la méditation, deviendra l'espace clos parmi lequel vos idées s'étioleront faute de trouver le tremplin nécessaire à leur croissance.

  Un champdeux arbresune esquisse de cheminle simulacre d'un probable habitat. Ceci suffit à instaurer avec la nature un dialogue fécond. Le cadre est dressé qui nous permettra de séjourner fructueusement auprès des choses. C'est toujours dans l'inapparent, l'intangible, l'à-peine-saisissable que se révèlent à nous la multiplicité des significations. Rien ne s'éploie mieux que dans cette simple et unique vibration. Cela nous le cherchons depuis toujours sans jamais réellement l'atteindre. Le chemin est à venir. Il n'est que de nous y engager avec l'ardeur à laquelle s'accorde, seulement, la destination des choses exactes.

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                   

 

   

 

 

 

 

     

 

  

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21 janvier 2015 3 21 /01 /janvier /2015 07:42

 

L'être-dicible de l'écriture.

 

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 [Le texte en graphies rouges est le texte originel de Guillaume Toumi. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince "tâche herméneutique".]

 

"Écrire, c'est retourner la consistance des lettres
et les vider de leur néant 
c'est penser, écorcher, vivre, caresser, tomber, laisser tomber, puis encore tomber
et se relever dans un champ de douleurs en friche 
caché derrière un épouvantail de rapaces
c'est écouter le souffle chocolat de la simplicité
chercher le vers parfait au cœur d'un tournesol invisible 
c'est exiger l'amour, mendier l'océan
c'est peindre ses pupilles sans oublier qu'elles ont une âme 
enfoncer les portes de l'existence sans se préoccuper des serrures 
c'est baiser une goutte d'eau et mordre à pleine plume la gorge du monde

Écrire, c'est aimer le langage comme sa propre mère
et lui faire l'amour comme à son ange
c'est faire danser ses pas à la couleur des flammes
et faire rugir sa peau de mille orgasmes
c'est respirer l'en dehors et en distiller l'Instant
pour enfanter le non-mot

Écrire, c'est tutoyer l'indicible." 

 

 

  

 Du beau poème de Guillaume, nous retiendrons seulement les deux premiers vers ainsi que les trois derniers, pour la simple raison que cet assemblage - comme pour les bons vins -, se suffit à lui-même et met synthétiquement en lumière ce qui se joue au travers de l'acte poétique :

 

"Écrire, c'est retourner la consistance des lettres
et les vider de leur néant

c'est respirer l'en dehors et en distiller l'Instant
pour enfanter le non-mot
Écrire, c'est tutoyer l'indicible."

 

 

  "Écrire, c'est retourner la consistance des lettres, c'est avoir affaire au réel et s'y colleter, c'est arc-bouter son corps, tendre son esprit, disposer son âme en conque afin que quelque chose de l'ordre de la beauté vienne y trouver abri. Car les mots résistent, car les mots se rebellent, car les mots demandent le silence, la pureté, la non-parution sur la scène du monde. Quand on est mot, on se suffit à soi-même, on est un absolu pourvu de toutes les signifiances, on est infinie polysémie, on est polyphonie dans laquelle se recueille le chant du monde. Le Poète inquiet est là qui regarde l'empyrée, domaine secret des mots, et cherche le vers qui réalisera leur désocclusion, leur surgissement au plein jour.

  Seulement les mots ont peur de la lumière, les mots clignent des yeux sous les assauts d'une vive clarté. C'est ainsi, lorsque l'on a trouvé son équilibre interne, à quoi bon aller chercher au dehors ce que l'on possède comme un don, une faveur, à l'intérieur de soi ? Le sens est à lui-même la gemme brillant de tous ses éclats. Tous les fragments se réverbèrent à l'infini, tout concourt à faire émerger le tout du monde. Le Poème est cette pierre intimement refermée sur son ombilic qui, jamais, n'attend quoi que ce soit d'une effraction hors de son champ. Le Poème est un hiéroglyphe et peu nombreux sont les élus, les Champollion parvenant à les déchiffrer, à forer la paroi qui conduit à la pure merveille. Il faut une initiation, il faut une science, il faut une longue patience. L'oursin ne livre jamais son corail qu'à ceux qui sont parvenus à éviter les piquants et leur venin urticant.

  Souvent le Voyeur est trop pressé, soumis à une urgence et c'est sans précaution que le Poème est défloré, ne livrant qu'un bien piètre hyménée. Car c'est de l'ordre d'une virginité à découvrir, mais dans un cheminement discret, une cour à peine visible, c'est être chèvrefeuille et s'enrouler, doucement autour de l'Aimée, cette Poésie qui fait ses arabesques presque invisibles, tellement proches de la vibration du cristal. C'est un effleurement, c'est la marche de l'araignée d'eau sur le miroir du lac, c'est le vol stationnaire du colibri alors que les ailes vibrent à la vitesse des flammes.

  Souvent le Poète, pris d'une soudaine frénésie, plonge sa plume dans la gorge nubile et alors ce ne sont que larmes de sang et ruisseaux de lymphe. Sécrétions retenues de l'Aimée, impérieuses de l'Amant trop empressé à surgir dans le temple de la beauté. Écoulements de résine hors du tronc qui les retenait soudées entre elles, à l'abri de la curiosité mondaine. Épanchement survenu à son étiage avant même que la source n'ai consenti à faire scintiller ses gouttes de rosée. Il en est ainsi de toute forme d'art, elle ne se dévoile qu'aux yeux de ceux qui savent voir, dans les choses, leur qualité première, leur innocence originelle. Le rare porte toujours en lui la nécessité de demeurer dans cette réserve même qui en constitue l'essence. Rien ne sert de transgresser cette manière d'apodicticité, sinon à métamorphoser le beau "devisement du monde" en une complainte illisible.

  La Poésie est là, tout autour de nous, qui fait son murmure, ses battements d'ailes, ses discrets pas de deux et nous sommes orphelins, et nous voulons participer à la fête, nous voulons danser, nous abreuver aux sources vives de l'ambroisie, nous voulons l'ivresse. Mais les mots résistent, mais les mots sont légion, en bataillons serrés et ceci nous désespère. Alors nous usons d'une tactique immémoriale qui consiste, non à attaquer la forteresse en son ensemble, mais à en desceller les moellons un à un. Nous visons les lettres, nous les prenons au pied, nous les retournons afin qu'elles rendent leur jus, nous les vidons de leur néant. Nous voulons les posséder jusqu'en leur chair intime, nous croyons trouver en elles le secret dont  le Poème semble avoir juré de ne jamais nous faire l'oblativité. Cela résiste, cela tient tête, cela promet une proche défaite. Nous ne sommes décidemment pas très sûrs de la justesse de notre choix, de l'exactitude du cheminement. Mais nous persistons, nous assemblons celles des lettres qui ont cédé à nos instances, nous lions en mots, nous organisons en phrases, nous avons enfin, le versle textele poème.

  Nous savons qu'il est de la nature du réel de résister, de dresser des obstacles. Ceci nous en sommes informés aussi bien que du lever quotidien de l'astre blanc au milieu du ciel. Nous nous arrangeons avec cela, nous poussons devant nous la boule de la Nécessité, comme le scarabée le fait de sa boule excrémentielle, comme Sisyphe le fait de son rocher le long de la pente de la montagne. Nous faisons des navettes, des allers et retours. Le réel résiste toujours. Alors nous usons d'un subterfuge. Ce réel têtu, nous décidons simplement de le métamorphoser, nous en choisissons les nervures les plus simples, les plus apparentes, à savoir les éléments : eauairfeuterre. D'eux nous sommes assurés, d'eux nous pouvons dire qu'ils constituent la quadrature indépassable à partir de laquelle nous pouvons édifier notre tremplin ontologique. Les Poèmes seront la mise en musique de cette belle épiphanie de la Nature. Comment pourrait-on en faire l'économie ? Alors nous écrivons des phrases que nous souhaitons poétiques.

  Alors nous écrivons l'eau : "Au loin, la mer n'était que cette plaque immobile, ce grand dôme de mercure dressant contre le ciel sa courbe étincelante."

  Alors nous écrivons l'air : "Les meutes d'air balayaient la terre sur toute la ligne d'horizon. Les battements blancs des mouettes s'y perdaient dans un étourdissement solaire."

  Alors nous écrivons le feu : "A l'heure de midi, sur la vibration étrange du désert, sur les fragments aigus du mica, c'était comme un pur jaillissement d'étincelles, une arche de flammes qui exténuait tout jusqu'à la négation."

  Alors nous écrivons la terre : "Aux confins des terres retournées, ce n'était que teintes douces d'argile, empreintes lisses de céladon, coulures de glacis bruns. L'automne, ces jours-là, était pure donation de lumière."

  Oui, celles-ci, ces phrases que nous croyons poétiques, nous les avons écrites sous la férule d'une impatience, sous la dictée d'un imaginaire prompt à faire feu de tout bois, sous la poussée d'une turgescence métabolique. Mais, une fois tracées dans le cadre étroit de la feuille, qu'en reste-t-il ? A peine plus que la légère persistance de la brume contre le ciel de l'aube. Un à peine frémissement et tout demeure à être refait, comme un éternel retour du même. En réalité, nous nous sommes arrangés avec, précisément cette réalité-là, nous l'avons tressée selon impressions immédiates et métaphores, mais, pour autant, avons-nous commis une quelconque poésie ? Seulement des lambeaux de phrase qui restent suspendues dans l'espace, attendant. Mais attendant quoi ? Mais d'être fécondées par "l'en dehors et en distiller l'Instant", cet "en-dehors" si mystérieux qu'il pourrait bien ne pas exister, sinon à être remis à nos mains négatives griffant l'air de leurs malhabiles concrétions. Car nous devons nous rendre à une évidence, à la jonction du réel et du symbole-imaginaire, nulle poésie ne peut advenir si elle n'est traversée d'un souffle plus puissant que celui des mots eux-mêmes. Car si les mots signifient pleinement, leur simple assemblage ne saurait suffire à convoque la poésie. Si les quatre éléments dont nous disposons - eauairfeuterre -,  comme autant de matériaux possiblement disposés à faire surgir de l'invisible - de l'art -, constituent les fondations nécessaires, elles ne sont que rarement suffisantes. Il leur faut un "supplément d'âme", une cinquième essence, une "quintessence" afin que du visible des mots, du palpable de la réalité, puisse s'exhausser ce qui nous conduit au-delà de nous-mêmes, dans la contrée blanche, immense, hyperboréenne, là où se dressent les cathédrales exactes des glaciers, dans ce genre d'ultima Thulé, à la racine duquel s'attache un sentiment étrange que Saint-John Perse, dans "Exil"désignait ainsi : "J'élis un lieu flagrant et nul"; "un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien, où fume encore le thème du néant." [C'est moi qui souligne].

  La confrontation au problème de la poésie, à celui de l'existence de l'art ne pouvait guère recevoir de formulation plus heureuse. Pas plus que la quintessence ne saurait trouver de définition exacte - elle n'est que passage, mouvement d'un élément à un autre et, pour finir, synthèse assemblante -, pas plus ce qui s'accomplit dans le domaine esthétique ne pourrait recevoir de nomination précise dont on pourrait tracer une typologie, tracer des contours. L'art, est toujours art des marges, art des limbes. A seulement tenter de le poser devant soi, tel un objet, on ne fait que procéder à sa disparition immédiate. L'on doit se résoudre, à l'encontre de toute rationalité, de tout discours positiviste à admettre une part d'inexpliqué, d'invisible, d'impalpable.

  "Écrire, c'est tutoyer l'indicible." De cette constatation qui, pour certains, sonne comme une aporie, qui pour d'autres se revêt des fastes de ce qui, toujours, reste à découvrir et présente le caractère de la merveille, nous devons faire le fondement de notre chemin en direction de toute connaissance. C'est bien parce que le majestueux glacier de la  Terre de Baffin dissimule à nos yeux ce qui en constitue l'essentiel, à savoir la partie immergée, qu'il nous attire si fortement et nous interroge. La poésie, aussi bien que toute autre forme d'art repose dans cette masse translucide qui flotte entre deux eaux avec sa belle couleur d'âme, alors que le soleil est blanc, la terre inapparente et l'air tendu comme l'aile de l'oiseau. Nous venons de citer, à nouveau ces éléments qui nous constituent, nous sommes nous aussi, eauairfeuterre, et ne demandons qu'à rayonner à l'aune de quelque poésie. Il suffit de s'y adonner avec une belle ardeur !

 

 

 

 

 

 

                                              

 

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20 janvier 2015 2 20 /01 /janvier /2015 08:31
La pluie d’été - Marguerite Duras.

Marguerite Duras en 1955.

Source : Wikipédia.

Présentation de l’éditeur :

« Vitry, banlieue tentaculaire, immense, vidée de tout ce qui fait une ville, réservoir plutôt avec, çà et là, des îlots secrets où l’on survit. C’est là que Marguerite Duras a tourné son film Les Enfants :

« Pendant quelques années, le film est resté pour moi la seule narration possible de l’histoire. Mais souvent je pensais à ces gens, ces personnes que j’avais abandonnées.

Et un jour j’ai écrit sur eux à partir des lieux du tournage de Vitry. »
C’est une famille d’immigrés, le père vient d’Italie, la mère, du Caucase peut-être, les enfants sont tous nés à Vitry. Les parents les regardent vivre, dans l’effroi et l’amour. Il y a Ernesto qui ne veut plus aller à l’école « parce qu’on y apprend des choses que je ne sais pas », Jeanne, sa sœur follement aimée, les brothers et les sisters. Autour d’eux, la société et tout ce qui la fait tenir : Dieu, l’éducation, la famille, la culture... autant de principes et de certitudes que cet enfant et sa famille mettent en pièces avec gaieté, dans la violence. »

La presse :

« En une sorte de reportage littéraire où les pages dialoguées alternent avec le récit proprement dit, les unes au présent et l'autre soumis à tous les temps, Marguerite Duras nous raconte une nouvelle histoire d'amour, thème dont la récurrence est l'une des marques de son œuvre. »

La Voix du Nord, 13 janvier 1990.

La pluie d’été ou les limites de l’amour.

En effet, tel pourrait être le sous titre affecté à cette œuvre, la dernière de Marguerite Duras et, sans nul doute, son chef-d’œuvre. Si le thème de l’amour parcourt et chamboule la totalité de la recherche de l’auteur de « L’Amant », c’est dans « La pluie d’été » que la réflexion et la mise en scène d’une impossibilité d’accomplir la rencontre absolue des êtres trouve son épilogue le plus remarquable. Ce livre est dense. Ce livre est singulier. Ce livre est émouvant. Le style durassien - cette exception dans le domaine des lettres -, y parvient à son point d’acmé, dans une manière d’œuvre totale indépassable. Aucun auteur n’est allé aussi loin dans l’originalité expressive. Aucun auteur n’a franchi avec autant d’aisance les limites du livre pour porter ce dernier sur de nouveaux rivages et transgresser les frontières habituelles du lieu dans lequel il se circonscrit naturellement, à savoir les vêtures d’une narration classique avec ses contraintes propres, celles, précisément, du fait littéraire brut. Ici, il s’agit de littérature - ô combien - mais d’une littérature métissée qui emprunte au langage cinématographique, à la théâtralité, à la fable déclinée sur le mode de l’oralité. L’œuvre de Marguerite Duras est une telle démesure, par rapport à l’habituel classicisme, l’empan est si large que naît, de cette écriture, un caractère d’universalité, une espèce de fusion dont le lecteur est le vecteur le plus patent, emporté qu’il est par la démesure langagière et fictionnelle qui l’affecte jusqu’en ses fondements.

Lire « La pluie d’été », c’est tout à la fois être immergé dans cet univers étrange du Port à l’Anglais, c’est devenir l’arbre solitaire, étrange figure du Roi d’Israël, c’est faire partie des brothers et des sisters, emmêlé dans leur boule dense comme un duvet originel ; c’est vivre le déracinement du père venu de la plaine du Pô, celui de la mère originaire du Caucase ; c’est entrer dans l’amour de l’instituteur pour la beauté de la mère, la connaissance des enfants ; c’est vivre dans la fusion de Jeanne et d’Ernesto ; c’est participer au génie d’Ernesto et comprendre l’absence de Dieu jusqu’à la brûlure. Lire « La pluie d’été », c’est s’immerger et ne plus pouvoir s’absenter du fleuve durassien, ce magnétisme, cette magie qui vous entraînent loin, bien au-delà de vous même, dans l’étrange et fascinante contrée des mirages absolus. Ce livre entamé, on ne peut l’abandonner que le point final posé sur la dernière page. Il n’y a pas d’échappatoire possible et certaines images vous hantent bien après que le livre a regagné l’anonymat des rayons de la bibliothèque. Lire Duras suppose l’aptitude à entrer dans une extase qui vous ôte à vous-mêmes et vous dépose, là, dans le foyer incandescent du livre, ce lieu dont les stigmates habiteront votre conscience de lecteur.

L’amour : « Rien de nouveau sous le soleil ».

« Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. »

Ecclésiaste 1: 9.

Avant de développer cette impossibilité de l’amour à remplir totalement une existence en la comblant à la manière d’un absolu, il est indispensable de prendre acte du fil rouge qui traverse le livre et en constitue le fondement. Marguerite Duras, dont on dit volontiers qu’elle était profondément fascinée par les paroles de l’Ecclésiaste, utilise cette parabole pour nourrir son œuvre. Puisque « tout est vanité et poursuite du vent » que tout est égal à tout, que la mort clôt une vie où tout n’est que fatuité, où connaître équivaut à ne pas connaître, où la vacuité affecte toute chose, il n’y a rien à espérer, il n’y a aucune croyance qui puisse apporter quelque certitude. L’inexistence de Dieu étant patente - c’est cette raison qui était alléguée par Duras pour justifier son addiction à l’alcool -, Dieu représentant l’amour absolu, alors tout amour entre humains est relatif, sinon impossible, ramené à l’étique dimension d’une aporie. Cet auteur de grand talent aura passé sa vie à dire cela et à ne dire que cela : l’impossibilité de la rencontre. « La pluie d’été », en un écheveau embrouillé de sentiments forts, d’amours complexes et de violents désamours sera la mise en musique de cette tragique symphonie. De l’amour, jamais on ne ressort indemne. Toujours une blessure à jamais refermée. Toujours une urticante nostalgie de cela qui aurait pu être mais n’aura jamais lieu. Le destin, le « fatum » des latins nous tient sous sa coupe et nul ne dérogera à une règle infrangible. L’homme, loin d’en être maître ne fait qu’en subir les effets et se courber sous les fourches caudines de la nécessité.

Pluie d’été : violence de la mousson.

« Ça avait été pendant cette nuit-là, pendant la longue Neva pleurée de la mère que tomba sur Vitry la première pluie d’été. Elle tomba sur tout le centre-ville, le fleuve, l’autoroute détruite, l’arbre, les sentes et les pentes des enfants, les fauteuils navrants de la fin du monde, forte et drue comme un flot de sanglots. »

Cette pluie d’été dont on s’attendrait qu’elle rassure et régénère après la chaleur, voilà qu’elle s’abat sur ce Vitry halluciné avec la violence d’une mousson qui emporte tout sur son passage, ne laissant plus paraître qu’un « flot de sanglots » comme pour dire le deuil, la perte et le renoncement à être autrement que dans la pure désillusion, la perte de soi au monde. La pluie d’été est cette complainte qui mêle, dans une insoutenable tension, les amours-désamours, les espoirs-doutes, les joies-tristesses, les heurs-malheurs de la condition humaine. Ce milieu familial cerné par les rives étroites de l’exister, comme une mise en abyme des lieux de vie, casa insérée dans le quartier du Port à l’Anglais ; Port à l’anglais dans l’immense banlieue tentaculaire ; banlieue dans un monde aux contours flous. Casa comme remise de l’immigré et du chômeur à leur condition marginale. Port à l’Anglais comme dernier refuge face aux meutes d’immeubles de la banlieue concentrationnaire. Vitry comme dernier rempart contre la folie mondaine.

Le microcosme socio-familial comme reflet du chaos universel.

A partir d’ici, ne reste plus la place que pour un inventaire des confluences familiales, de ses étoilements, de ses doutes, de ses étonnantes diasporas, de ses partitions, de ses résurgences, de ses éclatements dans une confondante dramaturgie dont le style durassien, admirablement approprié à cet univers, se fait l’écho dans une sublime théâtralité :

Le père aime la mère qui ne l’aime pas :

« Pendant longtemps, le passé de la mère avait été douloureux à imaginer pour le père. Il s’était demandé très longtemps quelle était cette femme qui était arrivée dans sa vie comme la foudre, le feu, comme une reine, comme un bonheur fou enchaîné au désespoir. »

Le père aime ses enfants dans la distraction :

« La mère : T’as jamais eu beaucoup … d’affinités avec Ernesto, Emilio.

Le père : Si … si … il le sait pas, mais au contraire …

Silence. »

Le père fou d’amour pour sa femme, « sacrifie » ses propres enfants :

« … ses propres enfants lui avaient donné la nostalgie d’un amour général dont il savait maintenant qu’il ne l’atteindrait jamais du moment qu’il avait pour cette femme une écrasante préférence, un inaltérable désir. […] Ce qui faisait que le père vivait dans l’épouvante de perdre cette femme qui à chaque occasion lui disait qu’un jour, le plus beau de tous, elle se sauverait de lui. »

Le père : détruire la mère :

« C’est après que le père avait sali l’histoire du train jusqu’à en faire une donnée générale du caractère de la mère, lui faire accroire à elle que c’était une prostituée, jusqu’à vouloir la tuer, tuer leur amour et se tuer ensuite. Plus rien n’avait compté, même pas les enfants. »

Le père constate avec effroi la nature des relations entre Jeanne et Ernesto :

« Le père ne bouge pas. Il regarde sa fille, ne regarde que ça. Dans ce visage qu’il connaissait, maintenant il y a un éclat inconnu, insoutenable, des yeux vers le frère. »

La mère aime un amour de jeunesse qu’elle ne retrouvera jamais :

« Oui, il y avait eu cet autre voyage, cette autre fois survenue dans un autre train de nuit qui traversait de même la Sibérie Centrale. Cette fois-là il y avait eu cet amour. Ce que faisait la mère dans ce train, elle l’avait oublié. Mais cet amour, pas encore, avait-elle dit, pas encore tout à fait elle disait, cette brûlure au cœur, elle la garderait dès son souvenir abordé, déjà elle l’avait là dans le corps. »

La mère avait le désir d’abandonner ses enfants :

« Ernesto et Jeanne savaient que la mère avait en elle des désirs comme ça, d’abandonner. D’abandonner les enfants qu’elle avait faits. De quitter les hommes qu’elle avait aimés. De partir des pays qu’elle habitait. De laisser. De s’en aller. De se perdre. »

La mère a envie de mourir chaque jour :

« L’Instituteur, il rit : Vous êtes des gens étranges, aussi …

La mère : C'est-à-dire ? Monsieur, qu’est-ce qu’on va devenir avec ça ? Sept. On en a sept !

Et moi j’ai envie de mourir chaque jour, voyez … »

La mère se sent coupable de trop aimer Ernesto :

« La mère : Ernesto … Je voulais te dire … Quelquefois, je crois que je te préfère aux autres, et ça me fait souffrir. »

La mère a peur du génie de son fils :

(Après avoir longuement parlé des prodigieuses connaissances assimilées par Ernesto, cet enfant de 12 ans, s’ensuit cette étrange situation.)

« Ernesto est sorti. La mère est restée seule. Elle est éblouie, elle est épouvantée, elle pleure. Puis elle crie. Elle rappelle Ernesto. Ernesto revient et la regarde pleurer en silence. Puis il lui dit :

Ernesto : Je voulais te dire m’man … moi aussi j’ai peur …

La mère, elle crie : Non … non … faut pas Ernesto … pas toi … Surtout pas toi … »

La peur réciproque de se perdre, du père, de la mère :

« Comme la mère éprouvait la même peur pour le père - que sans elle il se perde - l’après-midi ils se retrouvaient seuls et ensemble à la casa, obligés en quelque sorte de se garder l’un l’autre. Mais sans doute l’ignoraient-ils. »

Ernesto aime l’arbre et le livre sans possible retour :

«L’arbre, après le livre brûlé, c’était peut-être ce qui avait commencé à le rendre fou. C’est ce que pensaient les brothers et les sisters. Mais fou comment, ils pensaient que jamais ils ne le sauraient. »

Ernesto aime Dieu qui lui répond par du désespoir :

«Jamais Ernesto n’avait prononcé le mot Dieu, et c’est à travers cette omission que la mère avait deviné quelque chose comme ça, Dieu. Dieu, pour Ernesto, c’était le désespoir toujours présent quand il regardait ses brothers et ses sisters, la mère et le père, le printemps ou Jeanne ou rien. »

Ernesto aime les mystères de l’univers mais l’univers ne lui répond pas :

« Ernesto : J’ai compris quelque chose que j’ai du mal à dire encore … Je suis encore trop petit pour le dire convenablement. Quelque chose comme la création de l’univers. Je me suis retrouvé cloué : tout d’un coup j’ai eu devant moi la création de l’univers … »

Ernesto : révélation de l’inanité du monde :

« - Et puis, dit Ernesto, j’ai considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits et la peine que j’avais eue à les faire - Et voici : j’ai compris que tout est vanité. Vanité des Vanités. Et Poursuite du Vent. »

Ernesto et l’éblouissement de la connaissance :

« Ernesto, cherche comment dire : Avec ce livre … justement … c’est comme si la connaissance changeait de visage, Monsieur … Dès lors qu’on est entré dans cette sorte de lumière du livre … on vit dans l’éblouissement … (Ernesto sourit). Excusez-moi … c’est difficile à dire … Ici les mots ne changent pas de forme mais de sens … de fonction … Vous voyez, ils n’ont plus de sens à eux, ils renvoient à d’autres mots qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais lus ou entendus … dont on n’a jamais vu la forme mais dont on ressent … dont on soupçonne … la place vide en soi … ou dans l’univers … je ne sais pas … »

Ernesto pense que les mères abandonnent leurs enfants quand ils vont à l’école :

« Ernesto : D’aller à l’école. (temps). Ça ne sert à rien. (temps). Les enfants à l’école, ils sont abandonnés. La mère elle met les enfants à l’école pour qu’ils apprennent qu’ils sont abandonnés. Comme ça elle en est débarrassée pour le reste de sa vie.

Silence. »

Ernesto aime sa sœur Jeanne jusqu’à l’inceste et vit dans la hantise de la séparation :

« C’était cette même nuit que Jeanne était allée dans le lit d’Ernesto, elle s’était glissée contre le corps de son frère. Elle avait attendu qu’il se réveille. C’était cette nuit-là qu’ils s’étaient pris. Dans l’immobilité. Sans un baiser. Sans un mot. »

« Jeanne : Quand tu partiras Ernesto, si je ne pars pas avant toi, je préfère que tu meures.

Ernesto : Séparés toi et moi, on sera comme des morts. C’est pareil. »

Les brothers et les sisters vivent dans l’épouvante de la séparation :

« Les petits brothers et sisters avaient toujours empoisonné la vie d’Ernesto et de Jeanne, leurs aînés, mais ceux-ci ne le savaient pas. Dès qu’ils ne voyaient plus les aînés les brothers et les sisters tombaient dans l’épouvante. Ils ne pouvaient pas les voir s’éloigner ou disparaître au coin d’une rue sans hurler de terreur comme si eux, les petits, étaient seuls à savoir encore ce qui leur arriverait si un jour les aînés venaient à leur manquer et que ces aînés, déjà, l’ignoraient. »

Les enfants vivent dans la hantise de la mort des parents :

« Pour les enfants, la mort c’était de ne plus voir les parents. Leur peur de mourir en passait par là, ne jamais plus les revoir. »

L’instituteur aime Ernesto et Jeanne d’un amour irrésistible mais sans retour :

« L’instituteur se tait longuement. Il regarde Ernesto. Il s’est mis à aimer Ernesto et Jeanne ensemble d’un amour très fort, irrésistible. »

L’instituteur est amoureux de la grande beauté de la mère, laquelle n’en est même pas consciente :

« La mère sourit à l’instituteur. Et l’instituteur voit tout à coup la beauté de la mère, il est interdit. »

Les gens de Vitry n’aiment pas cette famille marginale :

« On parlait d’eux dans Vitry, les femmes surtout, les mères : ces gens-là, un jour ou l’autre, ils abandonnent leurs enfants. On disait : c’est dommage, des enfants aussi beaux … pas d’école … pas d’éducation … rien … il y a eu des demandes d’adoption, mais les parents ils veulent rien savoir … ces gens-là, les allocations, ils en vivent, vous m’avez comprise … »

L’homme déserté par Dieu :

« Le journaliste : Dieu serait donc le problème majeur de l’humanité ?

Ernesto : Oui. La seule pensée de l’humanité, c’est ce manque à penser là, Dieu. »

Comme dans l’inceste qui est un interdit, l’amour, jamais ne peut trouver à s’actualiser :

« Ernesto a cessé de chanter. Ils restent visage contre visage longtemps, sans un mouvement.

On est morts, dit Ernesto.

Jeanne ne répond pas, morte comme lui. »

La fin du monde comme sublime apothéose :

Pluie d’été sur Vitry, lors de la longue nuit pendant laquelle la mère avait chanté la Neva, cette manière de chant testamentaire se présentant comme la clôture d’un impossible amour, tout pareil à la clôture d’une vie. Début de la grande et infinie diaspora : Ernesto, brillant scientifique parcourant les allées du monde ; Jeanne partie pour toujours de « cette blanche patrie de banlieue où ils étaient nés » ; le père et la mère se laissant mourir ; les sisters et les brothers placés dans un orphelinat du sud de la France où les rejoint, au titre de tuteur, l’instituteur.

Ainsi l’épilogue d’une histoire dont l’amour est le thème principal avec ses lumières étincelantes, ses zones d’ombre, ses ornières, l’impossibilité d’aller au-delà de ce qui est humainement possible, à savoir le relatif. L’absolu de Dieu comme une promesse qui s’efface à mesure qu’elle s’annonce.

Anthologie.

« Aux yeux des brothers et des sisters, grands et petits, que ce soit clairement ou pas, la mère fomentait en elle une œuvre de chaque jour, d’une importance inexprimable, c’était pourquoi elle avait besoin de s’entourer de silence et de paix. Qu’elle aille vers quelque chose, la mère, cela tout le monde le savait. C’était ça l’œuvre, cet avenir en marche, à la fois visible, imprévisible, et de nature inconnue. Rien n’en limitait l’étendue parce que pour eux ce n’était pas nommé ce qu’elle faisait la mère, c’était trop personnel. Pas de mot pour ça, c’était trop tôt. Rien n’en contenait le sens entier et contradictoire, même pas le mot qui l’aurait dit. Pour Ernesto c’était peut-être déjà une œuvre, la vie de la mère. Et c’était peut-être cette œuvre qui, retenue en elle, faisait ce chaos.

Que la mère sache à peine écrire donnait à son œuvre couleur d’immensité. Tout allait à la grandeur de l’œuvre de la mère comme les pluies aux océans, autant ces petits enfants qu’elle voulait vendre que les livres qu’elle n’avait pas écrits, les crimes qu’elle n’avait pas commis. Et cette autre fois dans cet autre train russe, cet amant-là, perdu dans l’hiver et maintenant massacré par l’oubli.

Oui, il y avait eu cet autre voyage, cette autre fois survenue dans un autre train de nuit qui traversait de même la Sibérie Centrale. Cette fois-là il y avait eu cet amour. »

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Published by Blanc Seing - dans LITTERATURE
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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 08:55

 

Tracer les contours d'une cosmopoétique.

 

 tlc

Photographie : Blanc-Seing.

 

 Toujours, face à la photographie, sommes-nous étonnés dès que nous nous trouvons en présence d'un objet étrange ne renvoyant ni au paysage, ni au portrait, ni au reportage ou bien au document. Et pourtant l'image ne saurait se définir seulement par la nature d'une quelconque catégorie à laquelle nous serions contraints de constamment nous référer.  Trouver une explication satisfaisante de notre rencontre avec le monde peut aussi bien résulter de l'infime, de l'inaperçu, que du hautement révélé. Car, à bien y regarder, tout fait sens, à condition que nous accordions aux choses un regard curieux, sinon étonné. La sublime philosophie n'emprunte guère qu'un chemin de ce genre afin d'assurer son propre rayonnement.

  Sans doute, les objets du quotidien, surtout lorsqu'ils sont détachés de leur habituel contexte, ne s'adressent à nous que sur le mode du silence. Ainsi la frange du balai au rebut, ainsi la semelle écornée de la chaussure, la carcasse rouillée d'un vélo parmi les entrelacs des buissons. Mais jamais l'apparence ne signe une perte de l'objet en soi, de telle manière qu'il s'absenterait de notre horizon sans qu'aucune finalité ou destination puissent lui être conférés. Témoins les objets du quotidien, - serpillières, chaussettes, portes anciennes - dont Antoni Tapiés fit usage dans l'esthétique contemporaine au même titre que César portait au rang d'œuvres d'art vieux outils et carrosseries de voitures compressées.

  Mais arrêtons-nous un instant sur l'image placée à l'incipit de l'article. Qu' y voyons-nous ?

Des planches partiellement usées, des clous rouillés, une nervure de bois longitudinale, une corde jouant en croix, puis les ombres portées de quelques uns de ces éléments. Nous disposons donc, à des fins d'interprétation, d'indices minimaux dont, cependant, il nous faudra bien parvenir à élaborer quelque hypothèse signifiante. Manière de Test de Rorschach dont les seules taches, - les fragments qui apparaissent - constitueront les fondements de notre analyse. Bien évidemment, nous pourrions nous prêter à l'infini au jeu des projections personnelles, tentant même d'y retrouver quelque interprétation psychanalytique (la "Psychanalyse du bois" en lieu et place de la "Psychanalyse du feu"bachelardienne).

  Cette photographie à la composition extrêmement dépouillée, à la limite de quelque ascétisme du regard, peut-être de la pensée, il nous faut maintenant lui trouver quelques correspondances, il nous faut la doter d'une sémantique. Et nous donnerons la solution du problème avant même que l'investigation la concernant n'ait débuté. La représentation est celle d'un vestige de pinasse arcachonnaise, telle qu'on peut en trouver à foison aux alentours des chantiers nautiques et des ports ostréicoles. Rien que de bien banal, à l'évidence. Mais il faut partir de ce lexique simple, de ces quelques nervures et tenter d'apercevoir, à partir de leur apparente indigence, de plus amples perspectives.

  Bien sûr, concernant cette pinasse, tout imaginaire suffisamment fécond trouvera des assises à son déploiement à partir d'un thème historique se disposant à établir la généalogie d'une "batelleité" ou d'une "fluvialité", remontant à la pirogue monoxyle et jusqu'à l'étymologie du mot, dont le nom latin de"pinax" constituerait l'origine, la signification étant celle de "planche". Mais le but, ici, est moins de chercher les bases d'une connaissance intellectuelle que d'ouvrir une constellation de significations suffisantes à partir desquelles l'homme rencontrant ladite "planche" puisse trouver un site où habiter, c'est-à-dire une géographie phénoménologique l'ancrant dans une existence concrète.

  Rencontrer cette planche, c'est rencontrer un "monde", à savoir un ensemble signifiant auquel, de prime abord, nous ne pensons pas. Toujours le regard se focalise sur les choses, instituant une manière de parenthèse, - d'époché diraient les philosophes -, afin que ces dernières, les choses, puissent émerger de leur propre environnement. Et puis, le plus souvent, l'objet nous l'abandonnons sans même en avoir perçu la densité, la richesse plénière, la profusion. Sans doute l'existence est-elle soumise aux constants affairements, lesquels dissolvent bien des perceptions, dissimulent à notre vue une nécessaire amplitude sans laquelle les phénomènes s'évanouissent au fur et à mesure des traces qu'ils nous proposent.

  Mais cette planche saura s'inscrire en faux contre les assertions précédentes si nous savons la doter des prédicats dont elle est investie, le plus souvent, mais que nous ne savons apercevoir. Ce fragment de bois n'est pas sans histoire et nous pourrions aisément y trouver la trace de la main qui l'a façonnée à des fins particulières. Cependant, c'est de la relation au paysage dont il sera question. Tout fragment découvert dans une même aire - rivet, bout de cordage, pièce métallique, bois usé éolien, os de seiche, plume, morceau de safran - ne signifie qu'à être mis en relation, à être rapporté à un ensemble plus vaste, à s'inscrire parmi les harmoniques faisant signe vers une totalité. Ce bois usé, cette corde, ces clous rouillés ne sauraient fonctionner dans une manière d'autarcie faisant abstraction d'un plus large environnement.  Ainsi, se disposer à un imaginaire, à un onirisme, mais aussi à une connaissance intime des lieux permettra une juste mise en lumière de ce qui, d'abord, s'occulte à la vue de l'esprit. Percevoir le fragment consiste, à l'évidence, à l'isoler, à le poser devant nous afin que nous puissions l'observer. Penser le fragment, au contraire,  c'est le forer, y introduire le coin du jugement, le visiter de l'intérieur, l'amener à se déployer, à s'ouvrir de façon à ne pas nous y perdre dans une fascination qui constituerait, tout simplement, le début d'un genre d'aliénation. Être libre, vis-à-vis des choses, consiste à les doter de leurs propres significations afin que, reprenant ces dernières, nous puissions en faire le tremplin de quelque aventure simplement existentielle.

  Regardant la planche dans de telles dispositions nous amène à la transcender, à la doter d'esquisses multiples. Regarder la planche, c'est aussi regarder son aire de rayonnement, donc ne jamais la laisser demeurer dans la sourde compacité de la matière qui la réduirait à être simplement une juxtaposition d'atomes, un empilement de molécules. Jamais l'objet ne se limite à un pur constructivisme qui l'enfermerait dans d'étroites limites topographiques. Si le monde perçu n'était ramené qu'à une telle sommation de ses éléments, non seulement il ne s'illustrerait pas en tant que monde, mais il finirait par disparaître dans son propre procès arithmétique. Une suite de chiffres, - 01100111010110101 - n'est jamais utilisable que par un outil cybernétique, lequel ne comprend pas le réel, mais le catégorise, l'analyse à l'extrême afin que, de ce divers, l'homme puisse faire une synthèse dont son jugement aura à tirer des conclusions dans une perspective anthropologique.

  Tout fragment, par nature isolé, ne fait phénomène que sur le monde du chaos. Comment, en effet, donner sens à une machine qui ne nous serait livrée qu'en pièces détachées, simple éparpillement de rivets, de rouages, d'engrenages ? César, fouillant parmi les copeaux métalliques et autres serpentins de l'usine de Villetaneuse pour en faire "Armandine" ou la "Belle de Mai" ne fait guère autre chose qu'endosser les vêtements du démiurge, assemblant en une seule forme parlant à notre raison, les pièces éparses du réel qui, jusqu'ici, ne tenaient qu'un incompréhensible langage. Peut-être l'art n'est-il que cette manière de médiation entre des éléments disparates qu'il permet d'organiser en cosmos, autrement dit, selon l'étymologie grecque en  « ordre, bon ordre, parure ».

  Et maintenant, si nous revenons à la planche, nous serons à même de l'envisager d'une façon plus adéquate afin que, désormais reliée avec le "cosmos" dont elle fait partie intégrante, elle soit enfin dotée d'un espace à sa mesure. La planchecette planche, nous lui apportons une indispensable constellation de sens, celle-ci  fût-elle inconsciente ou bien même volontairement ignorée. Si, parfois, nous n'avons guère le souci des choses en leur incomparable événementialité, les choses, elles, ont le souci de nous. Simplement dans l'aventure qui les met à notre portée. Voir la planche dans sa nature propre, c'est aussi convoquer le lieu dont elle est , en apparence, un simple épiphénomène, c'est donc voir au-delà de sa simple phénoménalité, à la fois le grand triangle d'eau du Bassin d'Arcachon, la longue langue de sable du Cap Ferret, les roselières de l'île de Malprat, les multiples chemins d'eau parmi le limon du delta de l'Eyre, les pieux des bouchots plantés dans la vase luisante, la majesté des cygnes, l'élégance des aigrettes, la calotte noire du grèbe; voir la planche, c'est survoler l'Île aux oiseaux, planer au-dessus de la grande mer de sable du Pyla, dériver dans les volutes d'air océanique.

  Voir la planche ne diffère guère d'une autre vision de quelque objet dont on consent à s'occuper à la mesure d'un regard authentique. Par exemple, voir une pomme, ce n'est pas seulement prendre acte de sa couleur, de sa dimension, de sa forme générale. Voir une pomme, c'est, en même temps, voir toutes les autres pommes qui gravitent autour, traçant, à la mesure de leurs orbes déployantes l'infini des compréhensions possibles.

On regarde une pomme et on a, corrélativement et indissociablement associés à son image : 

api, reinette et on a une multitude de mondes qui se croisent, s'enchevêtrent, dialoguent, rebondissent, font écho; on regarde une pomme et on a :

 

Pomme verte, jaunerouge, grise, farineuse, juteuse. 
Pomme cannelle, épineuse. 
Pomme blanche (du chou-fleur). 
Pommes cuites
Pommes fruits. 
Pomme d'amour, de merveille, de pin
Pomme de terre
Pomme de bois, de métal
Pomme de 
Newton, de Guillaume Tell
Pomme d'
Adam
Pomme de discorde
Pomme d'arrosoir, de douche
Pommes de lit
Pomme d'une rampe d'escalier
Pommes à couteau, à cidre
Pommes à cuire. 
Pommes au four
Pommes en l'air
Petitegrosse pomme. 
Pauvrebonne pomme. 
Vert pomme. 
Vide-pomme. 
Quartier, trognon, variété de pomme. 
Consommationjuseau-de-vie de pommes
Compotegeléemarmelade de pommes
Pulpepépinsqueue d'une pomme. 
Gaulage des pommes
Saison des pommes
Acajou à pommes
Chaussontarte aux pommes
Boudin aux pommes
C'est aux pommes ! 
C'est pour ma pomme ! 
Acheter des pommes chez 
l'épicier
Couper une pomme. 
Couper une pomme en lamelles
Croquer dans une pomme. 
Cueillir une pomme. 
Éplucher une pomme. 
Être haut comme trois pommes
Être ridé comme une vieille pomme. 
Évider une pomme. 
Faire cuire des pommes au four
Gauler des pommes
Manger une pomme. 
Marauder des pommes (dans un jardin). 
Mordre dans une pomme. 
Peler une pomme. 
Ramasser des pommes
Récolter des pommes
Tomber dans les pommes
Verser l'eau en pluie avec une pomme d'arrosoir, de douche.

 

On peut aussi, jusqu'à épuisement du temps, chercher dans les dictons, les citations, les phrases célèbres, toutes les occurrences de "pomme" :

 

"A la Sainte-Croix, - Cueille tes pommes et gaule tes noix."
 Livres de Dictons

"Belle Euphrasie, - Met pommes à l'airie."
 Livres de Dictons

 

"Mars venteux, - Verger pommeux."
 Livres de Dictons

 

"Si la pomme passe la poire,

 Vends ton vin ou fais le boire; 

 Mais si la poire passe la pomme 

 Garde ton vin bonhomme."
 Livres de Dictons

 

"Soleil qui rit pour Sainte-Eulalie 

Fait des pommes et des prunes 

 Mais pas de vin."
 Livres de Dictons

"Le Dieu des chrétiens est un père 

qui fait grand cas de ses pommes,

et fort peu de ses enfants."
Pensées philosophiques (1746) 

 Denis Diderot

 

 "(L'homme) est une plante qui porte des pensées

comme un rosier porte des roses,

et un pommier des pommes."
L'Histoire philosophique du genre humain

 Fabre d'Olivet.

 

   Et, bien évidemment, la gamme des possibles serait immense, depuis le contexte d'apparition de la pomme, son histoire, ses aires  d'implantation géographiques, les légendes auxquelles elle a donné lieu, ses traces infinies dans le langage, sa symbolique, sans compter les minces aventures personnelles qui, invariablement, ne peuvent que lui être attachées compte tenu de son caractère de quasi-universalité. Disserter autour de la pomme aussi bien que dans les parages de la planche ne présente guère d'intérêt qu'à faire émerger, au centre du débat, la place insigne que l'homme occupe sur Terre, homme dont le langage, par essence, institue toute chose en son être. 
 C'est dans cette correspondance entre eux des lexèmes, - fragments de planches, cabanes, dune,bassin, océan, mais aussi bien pomme, jardin, vergers,  lieux édéniques, - autrement dit des divers constituants existentiels du réel qui vient à notre encontre, que naît une syntaxe large et, pour finir, qu'apparaît une sémantique. Du microcosme au macrocosme; du macrocosme au microcosme, ainsi naît cet infini Poème du monde qui en constitue le phénomène le plus abouti.  Le seul auquel l'homme puisse confier son regard et son étonnement afin que du chaos naisse un cosmos, seule manière de s'y retrouver parmi la profusion de l'existence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 08:47

 

Du bonheur d'être mortel.

 

dbem 

Sur une photographie de Yoram Roth

et un

 poème d'Homère. 

 

 

  "Les dieux nous envient parce que nous sommes mortels, parce que chacun de nos instants peut être le dernier et que tout est beaucoup plus beau car nous sommes condamnés.
Tu ne seras jamais plus ravissante qu’à cet instant. Plus jamais nous ne serons seuls ici tous les deux."

 

                            Propos d'Achille dans le film "Troie" de Wolfgang Petersen.

 

 

  Nous regardons l'image et, immédiatement, nous sommes fascinés. La lumière est si belle qui  enrobe les corps d'une douce argile. Ces corps sont sculptés de l'intérieur, habités de clarté, comme si la vie intérieure, la conscience diffusaient leur rareté à même la peau. Alors il n'y a plus besoin de parole, alors les gestes deviennent inutiles, sémaphores éteints qui ne contribueraient qu'à troubler la dimension quasiment "biblique" de l'œuvre.  "Sérénité", tel serait le mot qui surgirait des lèvres, fussent-elles celles des innocents. Car toute vérité est ainsi faite qu'elle exsude d'elle-même comme le nectar le fait de la corolle ouverte, déployant dans l'espace la roue lumineuse de sa nécessité. ToutMortel animé d'une suffisante existence souhaiterait, dans l'instant, prendre la posture sur les plis alanguis de la tenture, juste en avant du cercle d'ombre alors que le silence fait son insistance légère.    C'est étrange, cette façon qu'a cette icône de nous abstraire aussitôt de nous-mêmes, de révéler tout autour d'elle une manière d'absolu ineffaçable. Sans doute le Lecteur attentif aura-t-il perçu, d'emblée, l'oxymore affectant une telle énonciation. L'Existant, réputé mortel, ne saurait prétendre apercevoir quelque forme d'absolu, celui-ci ne se livrerait-il qu'à titre d'hypostase : éphémères effigies, discours subliminaux, prémices du surgissement amoureux. Tout au plus pourrions-nous percevoir de simples élévations apolliniennes se révélant sous les figures de l'ordre, de la mesure, d'une inclination naturelle des Figurants à une belle équanimité de l'âme. Mais, à énoncer ceci, nous sommes  dans la pure illusion, l'aimable fantasmagorie, le statut transcendant des dieux est si éloigné, inatteignable, hors de portée. Mais cette assertion serait-elle suffisamment fondée ? Voire.

  Ce Condamnécette Condamnée sont-ils tellement éloignés d'une approche, d'une perception d'une manière d'absolu, d'un fondement qui les assurerait d'une certaine éternité, d'une essentialité qui les reconduirait au portes d'un Olympe dont, peut-être, ils ont occupé l'espace dès avant même leur naissance ? Qu'en est-il en effet de cette "outre-vie" dont même la plus aboutie des intuitions ne pourrait saisir que l'ombre portée, la tremblante aura, le fulgurant sillage ? Mais demeurons ici et maintenant, dans cette orbe existentielle dont la Moïra, la prêtresse du Destin, a fixé les bornes. L'originaire, déjà hors d'atteinte; la finale encore non encore perceptible. Nos existences comme des tapisseries dont la Tisseuse tient entre ses doigts le métier qui décidera de la longueur de l'ouvrage. Et puis, après tout, le sort des dieux sur la Montagne Olympe réputée « situé(e) en position tranchante » ou « coupant le passage »,  ce sort donc, est-il si enviable qu'une nécessité se ferait jour d'aller les rejoindre ?

  Notre liberté ne consiste-t-elle pas, précisément, dans l'acceptation de notre propre finitude, seule attitude - stoïcienne, sans doute -, faisant de notre existence le lieu immédiat et définitif à partir duquel assumer notre liberté et trouver à l'existence un goût suffisamment disposé à éblouir nos papilles gustatives ? C'est ce à quoi semble nous inviter Achille en constatant l'origine de la jalousie des dieux - ces éternels insatisfaits qui auront précisément toute "l'éternité" pour consommer leur ambroisie et contempler le monde depuis leur ennuyeux empyrée -, c'est ce à quoi cherche à nous ouvrir le génial Montaigne dans ses "Essais" :

 "La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Le savoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte."

  En effet, comment mieux faire rayonner la beauté qu'en la focalisant, en la faisant surgir en un point particulier du temps, là où, regardée par tous les Existants, elle se met à briller des mille feux dont elle a été, depuis toujours, parée, n'attendant que le fameux "kairos" des anciens Grecs, "le moment décisif"pour paraître ? Le ravissement dont il est parlé est ceci qui se dévoile au milieu des tumultes, des flots contrariés, dans l'œil du cyclone. Le ravissement suppose toujours la syncope qui travaille la temporalité du sein même de son essence :  suspens, événement, flux à nouveau du temps un moment interrompu. "Tu ne seras jamais plus ravissante qu’à cet instant.", pointe l'index sur l'instant de la révélation, révélation qui n'aurait simplement pas eu lieu dans l'écoulement d'un temps unifié, lisse, toujours confié à l'éternel reproductible, tel qu'en lui-même.

  Le sublime ne surgit jamais que des mailles serrées du tragique, de l'incompréhensible, de la confondante aporie dont il est la figure exactement inverse, le revers signifiant portant le signifié à sa parution ultime. Ce qui veut dire que le séjour des dieux de l'Olympe, doré des feux doucereux d'une continuelle ambroisie, lieu idéal et paisible, à l'abri des surprises du temps qu'il fait et du temps qui passe, ne se déroule jamais que sous les auspices d'un généreux ennui dont ne peut surgir aucune concrétion signifiante. Fausse idée que cette notion galvaudée  du "bonheur", lequel est souvent confondu avec l'absence de surprises, la continuité d'un temps dépourvu d'aspérités, le lent écoulement des eaux en direction d'un estuaire jamais atteint puisque soudé aux abstractions d'un idéal toujours en fuite. L'existence, en son cours sinueux au milieu des remous, est la condition même de possibilité de l'apparition du "thaumazein", cet étonnement sans lequel il n'existe  ni philosophie, ni esthétique, ni éthique. C'est par l'accident, la chute, l'abîme que se révèlent à notre conscience les questions par lesquelles nous ouvrons la porte du signifié. C'est par la survenue de l'accroc dans la toile existentielle que se pose l'urgence de connaître ce qui nous fait face. Cette toile est-elle belle et pourquoi ? Qu'est-ce qui fonde l'émergence de nos goûts, nous assure de la justesse de nos jugements, nous incline à penser que nous sommes dans une forme de vérité ?

  Jamais cette propension à nous situer dans l'exactitude des choses, dans la survenue de leur événement n'aurait eu lieu si le tissage de la toile s'était fait dans l'absence de différence, dans la continuité linéaire, la souplesse infinie de la matière. Tout est toujours affaire de dialectique, de paradoxe, de décalage du réel vers ce qui ouvre un questionnement. Là se révèle ce que l'altérité seule nous dévoile en raison de sa simple présence. Toujours noir sur blanc afin que puisse surgir le gris médiateur du dialogue. Etant Mortels et le sachant, nous ne faisons qu'ouvrir la parole, laquelle est tension entre deux valences de l'être, notre naissance d'abord,  notre absentement de la scène du monde, ensuite. C'est pour cette seule raison qu'Homère peut prétendument faire dire à Achille : "plus jamais nous ne serons seuls ici tous les deux.". Plus jamais abandonné à soi alors que les dieux éternellement absents contempleront le monde et que les Vivants, ne l'étant que temporairement, vivants, s'en remettront à la Mort, toujours présente à leurs côtés, les sauvant ainsi de cette insoutenable finitude qui, toujours accompagne l'essence de l'homme comme son ombre. A cela ils sont condamnés et les dieux envieux de ce privilège boiront la ciguë, tel Socrate voulant connaître la vérité plutôt que de se dissimuler derrière des simulacres et les habitants de l'Olympe sauront, enfin, ce qu'être veut dire car, pour être, non seulement il faut naître, mais aussi mourir !

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2015 5 16 /01 /janvier /2015 08:10

 

Petite cosmologie portative.

 

rd2 

 Création : Roger Dautais.

 

 

    "Land Art" : traduisons : "Art de la terre", au sens strict. Mais, ici, nous sommes dans un genre d'approximation qui frôle l'oxymore. Relier "Art" et "Terre" dans une commune signification est un abus de langage. Comment, en effet, la "terre" pourrait-elle produire de "l'art" ? Toujours "l'art" et la "terre" sont dans une mutuelle confrontation. La terre, par définition immanente, ne saurait se parer des vertus transcendantes de l'art. Il faut au paysage - valeur élargie de la terre -, l'intervention d'une conscience humaine, l'ouverture d'un regard afin que le monde s'esthétise. L'évidence du paysage ne se suffit pas à elle-même. Le paysage, dans sa "pose" naturelle est de l'ordre de la morphologie, de la géologie, de la tectonique, jamais de la poïétique qui métamorphose l'objet en plus grand que soi, en plus signifiant. L'Artiste du Land Art est celui par qui la terre advient à sa forme achevée, laquelle n'est jamais que la mise en ordre d'un chaos-signifiant qu'il amène à la dignité d'un cosmos-signifié, autrement dit, à une parution essentielle. Car l'épiphanie de la spirale de pierres, de l'alignement d'ardoises, de l'élévation granitique du cairn est la mise à jour de ce qu'une conscience a imprimé au réel afin qu'il rende raison de ses significations latentes.    

  Toujours, dans les choses de la nature, se dissimulent des métaphores dont l'Artiste doit se saisir de telle ou telle manière, nous révélant ainsi cette mystérieuse invisibilité que nous posons hypothétiquement à défaut d' avoir perçu les prédicats qui s'y inscrivaient en creux de toute éternité. L'homme du Land Art est celui qui, doué d'une vision exacte, débusque dans le réel les nervures inaperçues qui ne demandent qu'à être exhaussées de manière à ce qu'une esthétique soit possible. Tout paysage abordé dans sa léthargie originaire finit par révéler la plasticité dont il est détenteur, car tout demande à s'ouvrir en monde et à imprimer sa sémantique sur les pupilles de ceux qui consentent à en prendre acte. Les lignes de pierres qui, autrefois, s'élevaient sur la terre d'Irlande afin que les limites soient rendues visibles étaient les premières esquisses d'un art du paysage. Antique et incontournable dialectique du couple Nature-Culture dont "l'art de la terre" rend compte avec une évidente beauté. C'est ainsi, des forces, des énergies, des puissances sont à l'œuvre dans les plis de la glaise, les strates des collines, la surface des étangs semées des taches vertes des lentilles d'eau. Une signifiance disponible depuis l'aube des temps, qui ne trouve guère son émergence qu'avec le reflux de la modernité et l'entrée dans une postmodernité, laquelle postule les conditions de possibilité de l'art à même la densité de la pierre, le tortueux des branches, la fragilité des feuilles saisies de gel avant que leur disparition n'ait lieu. Des cimaises des musées, les œuvres "descendent" dans les gorges de pierres, les ravines, sculptent les plages de galets, tressent des lianes, filent des arborescences. Sans doute tout ceci constitue-t-il un art de l'éphémère, de l'intemporel, de l'impermanent qui, bien évidemment, n'est pas sans évoquer l'art des jardins zen, ratissés chaque jour par le Moine dont les socques de bois résonnant sur le minéral comme un hymne à la beauté, une ode à la spiritualité. Quoique certains s'en défendent, la Nature - sans tomber dans un excès d'interprétation panthéiste -, recèle en elle, les subtilités d'une véritable essence. Faire surgir de la matière inerte les virtualités  qui s'y occultaient, c'est dégager l'esprit de la substance qui, soudain, arrive à parution, comme une mystérieuse alchimie naissant de la rencontre des corps, ce mystérieux processus que Goethe désigne sous le terme "d'affinités électives". Ces mêmes affinités qui doivent unir, dans une identique tension éclairante, l'objet de la création et son créateur.  Mais la théorie n'épuisera jamais l'infinie polysémie dont la Nature est le porte-empreinte alors que l'Artiste en est l'indispensable révélateur. Regardons l'image, laquelle fixe dans le temps ce qui n'y figurait qu'à titre de rapide événement. Qu'y voyons-nous qui nous interpelle ?

  Dans la claire partition de l'ombre, la pierre est posée comme en un geste sacrificiel. Mais quel dieu se dissimulerait ici qu'il faudrait vénérer par quelque offrande : de simples baguettes de bois, de modestes feuilles lancéolées signant une antique tradition ? Quel rite initiatique caché à nos yeux clos serait sur le point d'avoir lieu ? Quelques ocelles de lumière effleurent l'autel, l'amènent à paraître dans un étrange clair-obscur. Souvent la signifiance ne naît que de cette mutuelle rencontre de la clarté et de son autre. Tout repose dans le cercle à peine visible de la dalle de granit, alors qu'une manière d'aube imperceptible vient frapper le rythme du bois, longer la nervure courant tout au long du dos de la sombre roche. Dans  une recherche plus visuelle, davantage orientée vers une lecture métaphorique, alors ne tarderait pas à surgir l'écaille de tortue incisée des idéogrammes - les baguettes, les feuilles -, lesquels ne sont que le signe visuel de ce qui s'est absenté, à savoir la parole portant le message, la voix produisant l'incantation. Car tout est indice signifiant dès l'instant où l'homme grave dans les choses les stigmates de ses états d'âme, les reliefs de ses croyances, les scarifications de ses prières. La procession serrée des cunéiformes sur les tablettes d'argile ne saurait avoir d'autre valeur que de convoquer dans la présence ce qui, dès l'instant de la gravure, s'est déjà absenté : l'image du défunt, celle de l'animal vénéré, l'icône du dieu dont l'âme recueille l'empreinte indéfectible.

  De la Terre, continuellement lisible aux alentours de la pierre, sous son large abri, naissent continuellement des paroles, s'échappent des messages qui relient les hommes à leurs racines. La Terre a ceci de particulier que, lorsqu'elle a été ensemencée par un langage, elle en restitue indéfiniment les échos, les ondes sonores, les discours, les récits qui, toujours fondent l'appartenance des Existants à leur territoire, à leurs ancêtres qui, maintenant habitent les vastes demeures souterraines d'où leur proviennent, comme d'une conque ouverte, les mythes qui, toujours, ont fécondé les civilisations. Tout conflue, tout s'étoile en larges nappes sédimentées, tout migre en rhizomes vers une légende anthropologique tissant ses mailles multiples en un cosmos,  donc en un système où chaque individu puisse trouver sa place et jouer le jeu auquel il a été appelé pour témoigner d'une présence au monde. Tout signe devient sémaphore, aussi bien les baguettes divinatoires de l'achillée que les ossements, les cauris, les amulettes, les masques, les colifichets, les signaux de fumée, les incisions dans les bois de caribou ou  l'ivoire des morses, les sifflements émis entre les lèvres étroites, les premiers cris, et plus tard, les poèmes, les récits liturgiques, les incantations. C'est de cela dont il faut bien se pénétrer, de cette profusion sémantique qui, soudain, rend l'univers visible, déchiffrable, compréhensible. Il ne saurait y avoir d'interprétation plus juste de la grande diaspora humaine semant, sur l'immensité des cinq continents, les myriades de traces, sculptant la roche, taillant le silex, maculant la toile, noircissant le papier, jetant dans l'éther convulsé ses milliards d'ondes comme des signaux venus dire la merveille du paraître, l'urgence à en essaimer le vivant. Dès les premiers feux de l'univers, le Grand Jeu était lancé qui, jamais ne s'arrêterait, qui toujours se ressourcerait. Les hommes n'avaient qu'à souffler sur les braises, faire surgir les étincelles au sein de la nuit de telle sorte, que celle-ci, éclairée de l'intérieur, s'ingéniât à rendre aux Vivants ce qu'elle avait reçu : du savoir, de la connaissance, du lumineux, de la raison. Peu à peu le chaos originel s'éloignait, le monde se mettait en ordre, les pierres se levaient en menhirs tutoyant le ciel, en larges dolmens faisant avancer vers les quatre horizons la mesure même de l'homme, son insigne destin, son épopée inaliénable, sa parole intarissable. Tout concourait à rejoindre tout dans une manière d'harmonie, les étoiles se répondaient, la Voie Lactée diffusait sa laitance, les fleuves coulaient vers l'océan, les montagnes communiquaient par leurs sommets éthérés, les nuages par leur hautes dérives, les Existants, quant à eux, déployaient le somptueux langage. C'était comme si une symphonie était née entraînant dans son sillage "les parfums, les couleurs et les sons",(Baudelaire-"Les Fleurs du mal")tout confluant selon correspondances,  analogies, fusions intimes, affinités particulières.

  Ainsi se développait la grande geste humaine, telle une pierre sur laquelle aurait été écrit son destin, à force de traits de lumière, de rythmes de bois, de chutes de feuilles dans ce qui, bientôt prendrait le nom de Land Art, cette poésie de la Terre, cette autre manière de célébrer la Nature en la dotant des signes concourant, de toute éternité, à son rayonnement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 janvier 2015 3 14 /01 /janvier /2015 08:03
Suaire posé sur la douleur du monde.

Œuvre de Barbara Kroll.

Hiver.

L’hiver était là avec sa blancheur native, sa désolation posée sur le bord des toits, sur les arêtes de zinc aux lignes grises. Dans les chambres l’on dormait encore, simples boules indistinctes fondues dans la lueur des draps. Une buée au-dessus des poitrines. Des fragments de rêves. Des images comme des déflagrations dans l’aube incertaine. La neige au-dehors, nul besoin de la voir. On la devinait au givre des vitres, à la pâleur tombant du plafond, au silence partout répandu. C’était comme si le monde n’était encore né, si les hommes, les femmes, gisaient dans les limbes en attente de paraître. Une hésitation longue avant de lancer la conscience dans l’ouverture de cela qui, bientôt, serait. Lignes encore peu assurées d’elles-mêmes, traits griffonnés, hachures de mines, coulures de plomb, esquisses avant la profération. Tout semblait dans l’innocence, bien disposé à y demeurer. Mais c’était sans compter sur la lucidité des existants, sur le réveil qui, bientôt, surviendrait, sur le scalpel de l’esprit qui s’emparerait de la réalité, l’entaillerait et ferait surgir le sang blanc de quelque vérité.

Lentement, comme un dépliement de rémiges, les fenêtres s’ouvrent sur la densité d’écume, sur le silence ouaté. Ce qui, jusqu’ici, s’occultait dans le retrait, devient plus visible, s’anime et livre quelques formes, quelques mots avec lesquels on édifiera une rhétorique. Le monde parle. Nous parlons avec lui. La tragédie survient dans la coupure entre le monde et nous. Toujours le poème du monde est disponible, immédiatement saisissable, hautement interprétable. C’est nous, les hommes, qui ne savons plus lire son message, donner sens au chiffre qu’il tient levé dans l’azur, tout juste devant l’écran livide de nos effigies. Le chant de l’univers glisse sous les comètes, brille dans l’étoile blanche au zénith, bondit sur la crête des vagues, s’agite dans la ramure des grands arbres, fuse sur les yeux des enfants pauvres, ruisselle parmi les tas d’immondices des favelas et les plages où le monoï répand ses lourds effluves pour dire l’imminence de l’amour, l’étreinte urticante dans la chambre bombardée de phosphènes, livrée à le seule compréhension qui soit : celle de vivre d’abord, à la limite immédiate des choses, d’exister ensuite avec l’arche brillante de ce qu’il y a à comprendre et qui, toujours, nous interroge.

A nous-mêmes nous ne pouvons échapper. Nous sommes enfermés, cloîtrés dans la cellule étroite de notre anatomie avec interdiction d’en sortir. Sauf la mort. Sauf la disparition. S’absenter de soi alors qu’on est vivant, renoncer à sa propre liberté, c’est s’exiler en terre étrangère avec une impossibilité de rejoindre ces fondements qui nous constituèrent et dressèrent, devant nous, l’architecture complexe de notre destin. Trop d’hommes - tous les hommes ? - désertent ce qu’ils sont en leur essence, à savoir des chercheurs de vérité, lui préférant le luxe facile du mensonge. Alors commence la longue dispersion, alors débute l’éternelle diaspora qui nous maintient à l’écart de ce que nous devrions être : des chercheurs d’absolu ou, à tout le moins, des aventuriers en quête de nos propres racines et de leurs immuables valeurs. Le sol dont nous provenons ne ment pas. Nos pieds ne mentent pas, foulant ce sol. C’est notre progression de somnambules, le regard perdu dans les brumes, mains tendues vers l’avant dans l’inconsistance du doute qui ment et nous incline à progresser dans l’approximation, le hasard, l’incertitude d’être. Comme si nous venions d’un passé illisible, nous inscrivant dans un présent comateux, alors que l’avenir n’est que cet impalpable horizon qui toujours recule dans l’incomplétude et disparaît avant même d’avoir atteint notre rétine.

Maintenant le jour est levé et la lumière basse fait apparaître la ligne des toits, leur enchevêtrement, peut-être des traces de fumée, une végétation étique faisant sa flamme assourdie dans la brume des heures. L’immobilité est grande qui engourdit le paysage, cloue les hommes auprès de l’âtre, là tout près d’un feu qui pourrait réconforter, réchauffer les doigts, faire se lever le lumignon de la pensée. Mais les hommes ont peur, mais les hommes sont réfugiés dans les replis ombreux de la caverne platonicienne avec ses reflets sur les murs, avec les tremblantes silhouettes des porteurs de torche, avec la pénombre qui retient le langage et dissout les réflexions, contraint à renoncer à sortir et lire dans le proche ce qui se dissimule. Dehors, dedans, à l’intérieur de soi, les huîtres sont partout, les nacres sont fermées avec leurs perles qui brillent comme des gemmes. Les perles du bien, du beau, du vrai sont ces modestes pierres rivées dans le silence des coquilles, infimes soleils faisant leur révolution interne et les hommes vivent à leur côté sans même se douter de leur existence, de la joie qu’elles auraient à ce qu’on les connaisse et les porte à l’incandescence dans le rayonnement des choses.

L’homme marchant à côté de sa propre image, telle son ombre qui le poursuit dont il n’aperçoit pas qu’elle lui appartient, qu’elle est sa projection métaphorique sur le sol parcouru de racines, semé de rhizomes, infiniment tissé de millions de radicelles. Mais cette profusion végétale, mais cette confluence de signes, mais cette conflagration de sèmes, ce sont les hiéroglyphes qui nous parlent depuis leur infinie sagesse, nous enjoignant de les décrypter, de les faire nôtres afin qu’avec le monde nous existions sans partage, vérité contre vérité, peau de l’homme contre la peau du monde. C’est seulement parce que nous avons perdu la clé de cette citadelle de la connaissance que nous errons le long des fossés, à l’ombre des barbacanes, en arrière des herses de bois et que le royaume de l’humain nous échappe, nous précipitant dans d’éternels culs-de-basses-fosses, les seules réalités qui nous soient désormais accessibles. Les éléments du réel, les architectures de bois et de ciment, les colombages, les seuils aux pierres usées, tout cela nous l’avons recouvert d’un manteau de neige épaisse afin d’échapper aux tourments du savoir. Car savoir est douloureux, car savoir entaille l’âme, car tâcher de savoir et les lames de yatagan tournoient qui, parfois, moissonnent les têtes.

Mais pourquoi la neige ? Pourquoi l’éblouissement ? Pourquoi la cécité ? Mais tout simplement parce que la condition de l’homme est de vivre la peur au ventre, mais parce que l’angoisse est coalescente à sa nature, mais parce que la finitude est l’horizon incontournable, le seul dont il soit assuré. Alors on se dissimule, alors on esquive, alors on vêt son corps des habits de Polichinelle ou bien de Scaramouche, alors on met les masques comme à Venise et on flotte sur la lagune, pareils au fin brouillard, en sustentation, hors sol, au-dessus de ce réel qui nous fascine en même temps qu’il nous cloue au pilori. Alors on se rue sur la première justification venue pour asseoir sa position d’homme. On invente la guerre, les religions, les dieux, la drogue, l’alcool, le péché, le lucre et la fornication, la Bourse et la monnaie, alors on crée tout ce qui permet de s’oublier, attendant que viennent les jours meilleurs. Alors on est en sursis, alors on est comme des pantins sidérés derrière la vitre floue avec la danse des flocons de neige et l’on ne voit que cela, la chute, ne se demandant jamais pourquoi il y a chute, d’où elle provient, ce qu’elle a à nous dire. Et, souvent on retourne sur sa couche d’effroi, au sein de la multitude blanche, enveloppé des draps qui sont un suaire pour la conscience, un dolent reposoir où nous ne trouverons d’issue qu’à nous précipiter dans le sommeil, à nous abîmer dans le songe creux.

Mais la neige, sa blancheur étincelante, sa virginité apparente ne doivent en aucune manière nous remettre à nous-mêmes dans la nasse étroite du non-savoir. Depuis nos chambres où planent les membranes irrésolues du doute et de l’inconfort nous ne cessons de nous interroger. Chaque flocon qui tombe du ciel, s’il nous aveugle de sa blancheur, nous confond dans l’étroitesse de son anonymat, chaque flocon n’en pose pas moins, à chaque fois, une question que nous avons à méditer sinon à résoudre. Qu’en est-il de l’homme. Où le mène sa course immobile parmi les astres ? Voit-il seulement autre chose que le bout de ses pieds ? S’inquiète-t-il de l’autre, de sa présence, du sens qu’il revêt pour lui-même, d’abord, pour le monde, ensuite ? S’interroge-t-il sur la nature de son propre être, sur son essence, sur le langage qui fonde son humanité ? Sans doute s’interroge-t-il ou bien son corps s’inscrivant dans l’espace et le temps le fait-il à sa place. Le problème, car il y a toujours problème dès que l’on pose la question de l’homme, de sa présence au monde, c’est bien, originellement, celui d’une confondante naïveté doublée d’une angoisse fondatrice. Ici sont les deux sources constitutives de ce qu’il faut bien appeler le « mal humain ». L’homme, pris dans les rets d’une étrange solitude dont il ne peut explorer ni les tenants (il n’est pas à l’origine de sa naissance), ni les aboutissants (ce n’est pas lui qui fixe le cadre précis de sa propre finitude), l’homme donc a inventé Dieu. Ce faisant il s’est introduit dans la geôle de sa propre genèse avec l’impossibilité d’en sortir et dans l’obligation de se soumettre aux lois d’airain d’un destin qui le dépasse du haut de son imperium. Aporie : l’homme créant les conditions de son aliénation.

Au début, au tout début, puisqu’il faut maintenant envisager les choses sous l’angle biblique - cette parole première -, l’homme-Adam, la femme-Eve sont les deux piliers selon lesquels le paradis apparaît. Mais on connaît la faiblesse constitutive des humains et leur propension à scier la branche sur laquelle ils sont assis. Eve mangera du fruit défendu dont Adam, à son tour, fera son ordinaire. Ainsi le premier accroc dans l’alliance Dieu-homme voyait-il sa réalisation, manière d’inconséquence qui ferait boule de neige et ne se résoudrait plus, dès à présent, que par une constante malédiction de ceux qui, pourtant, étaient élus pour briller et vivre dans la joie. La chute était entamée que la lignée d’Adam et Eve poursuivrait avec un « rare bonheur », si l’on peut dire, Scylla succédant à Charybde dans de bien étiques destinées. Le premier à assurer la descendance, Caïn le laboureur, dépité que son offrande à Dieu soit jugée inférieure à celle de son frère Abel le berger, commettra le fratricide, geste par lequel l’humanité inscrivait sa laborieuse marche en avant avec du sang sur les mains. Placé sous la férule du jugement de Dieu, Caïn entreprendra sa longue errance sur ce sol qu’il aura contribué à offenser. Il gagnera la Terre de Nod, à l’est d’Eden, copulera avec sa propre sœur Awan dont il aura un enfant du nom d’Hénoch. Dès lors le cycle de la violence aura été engendré, que porteront à leur acmé les successeurs de Caïn, des nomades musiciens et forgerons, les Hénoch, Irad, Méhujaël, Méthusaël, Lamech, Jabal, Jubal, Toubal-Caïn et Naamah. Et la liste des abominations ne s’arrêtera pas là, Caïn, à son tour, disparaissant tué par la flèche de l’un de ses descendants, Lamech. Voilà donc comment s’inscrivait dans l’Histoire les premiers pas d’une humanité balbutiante dont, aujourd’hui encore, nous portons tous les stigmates.

Et, à partir d’ici, il convient de tracer les contours des conduites humaines et supra-humaines, en essayant de les ramener à la notion de péchés que l’on pourrait qualifier « d’originels » puisqu’ils apparaissent comme les premières tendances de l’homme à commette faux-pas, actes manqués et autres infamies. Le couple Adam-Eve sombre vite dans la transgression de l’interdit divin, la trahison et le mensonge. Caïn, par pure jalousie et dépité de n’être pas choisi par l’Eternel comme le porteur de la meilleure offrande se livre au fratricide, puis, plus tard à l’inceste avec sa sœur. Dieu lui-même, préférant Abel à Caïn, crée les conditions d’une injustice divine que les hommes ne peuvent comprendre. Lamech mettra fin à la vie de Caïn en commettant un parricide involontaire, mais tout de même. Voici donc la pelote embrouillée qu’était la Genèse en ses débuts, cadeau dont l’homme, inconscient, s’était fait le don à lui-même.

L’homme avait inventé Dieu à son image et non l’inverse. L’homme avait inventé ce beau poème de la Genèse qui, maintenant, explosait entre ses doigts comme une bombe à retardement. Dans le progrès de l’humanité, dans son avancée les mains tendues vers le néant, somnambule sous l’averse de neige, c’est ceci qu’il faut saisir, l’entière responsabilité sur laquelle repose aussi bien sa destinée que les actes qu’il profère à longueur de temps. « L’homme est la mesure de toutes choses » comme l’annonçait Protagoras. Oui, sans doute, l’homme mesure de son propre désarroi, de son incontournable tragédie, de son inévitable finitude. Ecrivant ceci : « désarroi », « tragédie », « finitude », voici qu’apparaissent les trois unités de lieu, de temps, d’action par lesquelles l’humain fait son apparition et ensuite sa gigue sur l’immense praticable du monde, de son monde à lui, lequel est clos sur sa propre incompréhension. Oui, vision pessimiste s’il en est, oui vision sans doute hallucinée de l’homme et de ses inconséquences. Mais jamais n’apparaît la nacre brillante, la pure gemme si, d’abord, l’on ne consent à abîmer ses doigts sur l’écaille rugueuse de l’huître. C’est ainsi, la lumière, la pure lumière, ne jaillit et ne fait sens que sur son fond d’obscurité. Connaître est toujours une lutte contre les ténèbres. Que l’on songe donc au fameux et déjà lointain « Siècle des Lumières ».

Donc nous considérons la condition humaine et ses premières reptations dans un douloureux limon. Mais ce limon, cette viscosité, ces remous et ces effervescences au creux des mangroves existent toujours. Comme les flocons qui tombent, nous les ignorons volontiers. C’est si douloureux de faire l’épreuve du monde, des autres, des choses. Car faire ceci, c’est tout simplement faire l’expérience de soi, de la peau lisse et brillante qu’on offre à la vue, mais aussi des remugles et des scories qui tapissent l’intérieur de notre corps, les replis complexes de notre âme. Il faut oser encore et toujours et essayer de comprendre. Il faut enfreindre l’injonction divine :

« Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. »

Oui, enfreindre, s’engager dans la subversion, faire que Dieu soit mort. Car ne pas manger de l’arbre de la connaissance c’est renoncer à connaître à la fois le bien que le mal. Et comment pourrait-on juger de ses actes si l’on n’en connaît les fondements réels, les complexités et contradictions qui les traversent ? Sans doute, connaître est-ce mourir. Au monde, aux autres, à soi. Car connaître suppose qu’on recouvre de strates, de sédiments, les connaissances antérieures. Et puis, connaître, c’est oser la brûlure car le diable fréquente le bon dieu bien plus qu’il n’y paraît. Diable, bon dieu, le même. Seulement une calotte qui se retourne et expose au plein jour la cruauté blanche de ses viscères. Jamais on ne peut regarder longtemps cette vérité qui éclaire plus que mille lampes à arc. Alors on préfère s’en remettre à soi dans le premier péché venu, le capital par exemple, lequel dissipe d’un questionnement urticant.

Donc les péchés capitaux enfantés par les péchés originels, comme une manière de révélation en abyme, comme une remontée de l’homme actuel vers la source de ce qui alimente ses comportements, dont il n’a plus guère conscience. Les flocons peuvent bien tomber du ciel, peu lui chaut et, d’ailleurs, comment pourrait-il les empêcher de chuter ? L’homme gouverné, depuis la nuit des temps, par des pulsions primitives, l’homme contemporain portant ces stigmates de la Genèse dont il ne perçoit plus le fait que la petite histoire, la sienne, porte toujours l’empreinte de la Grande Histoire, celle productrice des archétypes qui nous déterminent du haut de leur empyrée. L’on ne se défait pas si facilement de l’image de Dieu, de celle de ses parents fondateurs, Adam et Eve, de celle, anticipatrice des errements présents, d’Abel et de Caïn, de leur descendance et ainsi de suite jusqu’à nous. Donc, en nous, dans les fibres de notre corps, dans les mailles de notre esprit, dans la texture de notre âme, toujours une résurgence de Dieu-Adam-Eve-Caïn-Abel-Hénoch et jusqu’à la fin des temps pour tous nos descendants qui auront la lourde charge de transmettre la succession. Oui, nous sommes les légataires universels du péché, oui nous assumons ceci à notre corps défendant et, parfois, consentant. Il faut avoir le courage de Narcisse et voir, de son propre regard, frémir l’onde dans laquelle se reflète notre image comme si elle ne pouvait paraître qu’à l’aune d’un trouble, d’un strabisme voulant dissimuler ce qui s’abrite sous le miroir éblouissant de l’eau. A savoir un limon dont il convient de ne pas trop l’agiter. L’effroi pourrait en naître.

Et, maintenant, sortons donc de la chambre étroite abritée par l’averse de neige, découvrons notre corps, ôtons ce linceul qui incline au néant, quittons la caverne et demeurons nus sur le sol gelé. Portons la parole aux arbres et aux monts, délivrons le message de clarté aux ruisseaux et aux animaux qui errent et cherchent leur chemin. Faisons le parcours inverse de la proposition platonicienne. Sortons de l’ombre pour trouver une ombre plus dense encore, presque une nuit, celle seule à même d’accueillir notre verbe de vérité, d’entailler le réel à la lame, de déchirer sa peau au scalpel. Devenons Zarathoustra, empruntons-lui sa pensée un instant, sa pensée vertigineuse, et jetons nos imprécations aux quatre vents. Mais écoutons d’abord ce qui est dit à propos du Convalescent :

« Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra s’élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d’une voix formidable, gesticulant comme s’il y avait sur sa couche un Autre que lui et qui ne voulait pas se lever ; et la voix de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que ses animaux effrayés s’approchèrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux s’enfuirent, - volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu’ils avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles :

Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon être ! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi ; lève-toi ! Ma voix finira bien par te réveiller !

Arrache les tampons de tes oreilles : écoute ! Car je veux que tu parles ! Lève-toi ! Il y a assez de tonnerre ici pour que même les tombes apprennent à entendre !

Frotte tes yeux, afin d’en chasser le sommeil, toute myopie et tout aveuglement. Ecoute-moi aussi avec tes yeux : ma voix est un remède, même pour ceux qui sont nés aveugles.

Et quand une fois tu seras éveillé, tu le resteras à jamais. Ce n’est pas mon habitude de tirer de leur sommeil d’antiques aïeules, pour leur dire - de se rendormir !

Tu bouges, tu t’étires et tu râles ? Debout ! debout ! ce n’est point râler - mais parler qu’il te faut ! Zarathoustra t’appelle, Zarathoustra l’impie ! »

Oui, réveillons notre pensée tant qu’il est encore temps. Oui devenons des Zarathoustra. L’humanité a besoin de prophètes en ces temps sans boussole. Mais le prophète n’est nullement un guide qui nous conduirait vers une nouvelle religion, une spiritualité inventée de toutes pièces. Nous avons à être nos propres prophètes, mais en l’absence de toute idée d’inspiration divine, seulement à être les révélateurs de notre conscience d’homme, de notre position dans le monde, des valeurs qui sont les nôtres, que nous avons la charge de transmettre. Toute parole oraculaire est, par définition, ou trop religieuse ou trop idéaliste ou bien vise des finalités qui, souvent, sont noyées dans une étrange confusion. C’est donc à une conception simple de la conscience qu’il nous faudra nous résoudre. Poser la question de Descartes dans les Méditations : « Qu’est-ce que je suis? » « Une chose qui pense, et dont tout l’être est de penser. » Le Moi souverain se découvre dans ma conscience. Je suis ma conscience. Mais, à cette conception presque tautologique de la conscience se regardant elle-même, il faut ajouter l’injonction nietzschéenne posant comme fondement de l’acte moral celui qui, passé au crible de la critique, dépouillé de ses mensonges et de ses complaisances, jouit d’une pleine authenticité, authenticité sans laquelle les opinions émises ne seraient que de gentils simulacres. C’est cette exigence que Zarathoustra se pose à lui-même en même temps qu’il la pose, au-delà du dernier homme, en direction du Surhomme, celui qui, suffisamment éclairé, survivra à la mort de Dieu.

« Suaire posé sur la douleur du monde », voudrait, à sa manière totalement métaphorique, attirer le regard sur la chute des flocons qui ne sont que les stigmates consécutifs à la mort de Dieu, stigmates qui voilent le réel d’yeux encore abusés par la fable biblique. Oui, il faut se réveiller et voir ce qui, sous la blancheur virginale, se dissimule de douleurs et de tragédies non résolues. Notre monde est pris de syncope, toujours au bord du vertige. Conflagration des idées, des religions, actes sans nom, aurores sanguinaires, déflagrations mentales d’idéologies creuses. Oui, il faut se réveiller et mettre à nu ce qui peut encore l’être. Sous le blanc de titane du pinceau de l’artiste, les traits de graphite, les hachures de plomb, le doute qui préside à toute création. Comme une allégorie venant nous dire l’indispensable douleur qui précède toute vie que l’existence recouvre de sa taie blanche. Il reste encore beaucoup à faire. Beaucoup !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 08:30

« S’il n’y avait l’eau, plus de vie,

Plus de beurre à baratter,

Plus de marmites sur le feu,

Plus de pousse dans champs ni brousses,

Plus de campements ni cités,

Point de parents, donc point d’enfants ! »

Le chant de l’eau

Et du palmier doum.

Fata Morgana – 2013.

[Toutes les photographies ci-dessous sont de

Sophie Boutelet.]

Ondine de Loire.

Préambule.

L’eau, la rivière, la pluie, le fin brouillard, tous ces dons de la nature, les percevons-nous avec l’œil exact ? Leur accordons-nous une attention suffisante ? Les accueillons-nous en tant que symboles nous disant la valeur inestimable dont ils sont les précieux médiateurs ? En un mot, ne sommes-nous pas des voyageurs distraits que notre ombilic aveugle ? Toutes ces choses qui brillent à la manière de puissants archétypes - notre corps lui-même n’est-il pas une outre emplie d’eau ? -, ne contribuons-nous pas à les euphémiser, les reléguant, bien souvent, au rang de simples anecdotes ? Le texte qui suit se voudrait une manière de brève allégorie disant la nécessaire ouverture de la pupille - celle de la conscience, s’entend -, lorsqu’elle rencontre l’eau, ce pur prodige.

Au fil de l’eau.

Hiver. Froid. Dans la classe le poêle de tôle avec ses grilles verticales noires. Du badigeon blanc sur les vitres pour ne pas voir dehors. Des pupitres de bois. Des enfants avec des godillots de cuir. Le maître d’école sur l’estrade. En blouse grise, charentaises aux pieds. Une tige de bambou dans la main. La tige parcourt l’anatomie de la Vidal de La Blache : Fleuves de France. Des couleurs usées : des verts, des jaunes, des marron, des rose comme si le temps les avait fanées, les reconduisant à une manière de lointaine origine. On interroge sur la Loire. On répond, d’une voix mécanique, qui annone, la leçon apprise depuis au moins Jules Ferry. On dit la source à 1370 mètres d’altitude, au Mont Gerbier de Jonc - ce si beau nom -, on dit les Cévennes, on dit le fleuve très irrégulier, on dit la navigation, autrefois, la difficulté à cause des crues, des maigres eaux d’été, des bancs de sable mobiles, on dit Roanne, Nevers, Orléans, puis Nantes, Saint-Nazaire et l’estuaire. On dit les 1000 kilomètres, le plus long fleuve de France, on dit son inutilité aussi. On dit l’océan et on ne dit plus rien.

Toutes choses, dans la classe consacrée au savoir, aux connaissances, sont verticales. Les blouses grises, les murs de pierre, le tuyau du poêle, le tronc du tilleul qui se laisse percevoir dans la cour. Tout est vertical, les idées surtout qui réduisent le réel, le schématisent, le désincarnent. Là au milieu de l’hiver, dans le rougeoiement des braises, la Loire est si loin, genre d’abstraction, simple tracé capricieux, simple arborescence avec Allier, Cher, Indre, Creuse, Vienne, Mayenne, pareils à des rameaux qui viendraient grossir la parole première afin qu’une histoire ait lieu avant que d’atteindre les fosses océaniques ; lieu de dissolution et de perte dans l’indistinct. Certes, pour beaucoup de ces petits écoliers d’une lointaine école de campagne, la Loire, ce ruban majestueux un rien indompté - sa force, sa sublime sauvagerie -, la Loire donc demeurera cette légende inscrite au bas d’une image cartonnée, cette comptine apprise par cœur, qu’on retiendra jusqu’à la fin de ses jours. Certaines empreintes sont ineffaçables que l’on porte avec soi comme les cinq doigts de la main.

Sans doute les écoliers ne sont-ils que dans l’approximation du fleuve, dans l’incantation d’une parole d’automate égrenant les perles de buis d’un chapelet scolaire, sorte de litanie quotidienne. On peut les comprendre car ceci qui brille entre deux rives, sort parfois de son lit, trace de belles îles de gravier, tout ceci donc est de l’ordre de la théorie, de la contemplation qui n’aura jamais lieu. Mais les voyeurs, les passants qui visitent le fleuve, mais les riverains qui le côtoient à longueur de vie, mais les curieux qui naviguent à son bord, le saisissent-ils au moins correctement, je veux dire avec une vision horizontale, dépouillée de ses habituels artefacts, de ses conditionnements médiatiques, de ses images d’Epinal ? Le rencontrent-ils autrement qu’à l’aune d’un dépliant touristique ; à la mesure de la voix du guide qui en connaît l’histoire, la géographie, les menus incidents hydrologiques ; à l’empan des châteaux qui bordent son cours, à celui des habitats troglodytes qui en dominent le lent cheminement ?

Car connaître n’est jamais s’approprier une chose après qu’elle a été assimilée par un autre, fût-il savant et versé dans l’art de la restitution, et que cette chose vous est servie à la manière d’une pelote de réjection dont vous n’auriez plus qu’à assimiler les nutriments à votre tour. Non, connaître exige de faire de ce que nous sommes en notre for intérieur le vecteur même de ce qu’il y a à découvrir et à porter au-dedans de soi comme accroissement d’être. Exprimé de manière plus métaphorique, connaître un sol étranger, essayer d’en découvrir sa nature, ses fondements, revient à adopter une posture horizontale, coller sa joue contre le sol, comme les Sioux, pour en surprendre les tremblements et pouvoir les interpréter. La terre parle, tout comme les hommes parlent. Une approche au plus près, intuitive, musculaire, ligamentaire, tendineuse, une inclination à posséder ce qui est extérieur par le truchement d’une conscience nerveuse de la matière. Comprendre un fleuve, c’est accepter de devenir goutte, depuis la source, de se rassembler avec les gouttes homologues et couler longuement parmi les herbes, frôler le ventre ovale des carpes, nager avec le ragondin, porter sur son dos la feuille d’automne, bondir dans l’écluse, flâner longuement sur les bancs de sable, briller avec le limon dans l’aube bleue, lustrer les quais de pierre des villes, faire flotter la coque plate de la gabare, puis, dans un dernier bouillonnement, franchir l’estuaire et connaître l’immensité océane, laquelle, loin d’être une fin est promesse d’un éternel recommencement.

A cette posture particulière d’une connaissance intime du monde, d’une approche du-dedans des choses, de l’intérieur même de ce qui nous fait face, correspond un regard spécifique, orienté vers le simple, le menu, l’inapparent. Un regard qui débusque, sous la peau lustrée du réel, quelques unes de ses lignes de force les plus éclairantes. Regarder la ramure imposante d’un arbre millénaire ne nous apporte rien si nous n’avons pas l’élémentaire curiosité de soulever un brin du voile - cette fameuse Māyā ou voile de l’illusion des mystiques orientales -, et de pénétrer les arcanes du sens que sont toujours l’écorce et son envers, les feuilles et leurs nervures, les résilles infinies des racines, les tapis de rhizomes, l’humus millénaire sur lequel repose l’immense navire de bois et de paroles enfermées sous l’image qui nous est offerte.

C’est à une telle quête de l’infime, du menu, du non immédiatement perceptible que Sophie Boutelet livre sa quête photographique des bords de Loire, ignorant volontairement tout ce qui brille de mille feux et ne fait clarté qu’à mieux nous aveugler. Outre qu’une esthétique s’y développe avec force et mystère, c’est bien aussi d’une éthique dont il s’agit : le respect de l’eau, du fleuve ne sauraient porter d’autre nom. La suite de l’article essaiera de mettre en exergue cette vision horizontale du monde, - ce « chant de l’eau » en l’occurrence -, dont le nadir semblerait être l’illustration lorsque, le crépuscule apparaissant, le calme s’instaurant, les conditions sont réunies afin qu’apparaissent quelques lignes signifiantes jusqu’ici non visibles. Une courte nouvelle en sera la mise en musique.

Ondine de Loire.

Ondine, dont on disait volontiers qu’elle n’existait pas, qu’elle n’était qu’un reflet de l’eau, une loutre au poil luisant, une écume blanche, le bondissement des gouttes dans l’écluse, Ondine donc était amoureuse de tout ce qui s’inscrivait entre les choses, dans l’intervalle étroit entre jour et nuit, dans le silence entre les mots, l’espacement des lettres. Jamais Ondine ne se contentait d’évidences comme celles qui, brillant de leur éclat, semblaient vouloir nous dire leur incontournable vérité. Ondine voulait savoir de l’intérieur. Ce qui était entre les lignes et ne devenait visible qu’à l’aune d’un regard inquiet.

Ondine de Loire.

Le matin, lorsque le jour, encore loin de paraître, faisait sa tache bleu-nuit, Ondine quittait sa mystérieuse demeure - habitait-elle dans le pli de quelque rive ombreuse ? -, longeait le long ruban de la Loire encore pris de sommeil. C’était comme de marcher sur le bord d’un rêve, d’en soulever l’étrange calotte et d’entrer dans les mailles inventives de l’imaginaire. L’eau était un miroir intense reflétant la lagune du ciel, une encre sur laquelle nageait le réseau serré des branches. Il y avait beaucoup de silence étendu parmi le poème du fleuve, dans la densité de ses paroles muettes. Un subtil flottement de la conscience liquidienne. Les feuilles, leurs teintes adoucies, leur lente dérive dessinaient l’espace d’un luxe immédiat, aisément préhensible, comme si le monde, soudain assagi, devenait une histoire à portée de la main, une manière de jouet dont on pût se saisir afin d’en faire tourner le paisible carrousel.

Ondine de Loire.

Parfois aussi, il y avait, dans la trouée des arbres, le bondissement de la lumière, sa chute verticale depuis le couvert des frondaisons, son reflet, son infinie réverbération sur la plaque mobile de l’eau. Ondine condensait la souple architecture de son corps, en faisait une liane rampant sur le limon, un genre de tubercule se fondant dans la modestie des rives d’herbe et de joncs. Là, le regard au ras de l’onde, rien ne lui échappait de ce qui se disait dans les moires du tissu liquide. Le surgissement des feuilles dans leur beau chant polychrome : la rumeur d’argile du chêne, le radeau vert pâle du nénuphar, la pointe de lance argentée d’un saule, le cœur d’or d’un tilleul, la chair à peine soulignée d’un noisetier.

Ondine de Loire.

Il y avait tant de choses à voir, selon l’heure du jour, la réflexion des rayons du soleil, l’ombre portée sur le fleuve aux mille visages. Le soir, quand l’étoile rouge basculait vers l’horizon, quel bonheur de voir tout se teinter de vermeil, comme si l’antre de l’alchimiste s’éclairait de la lumière de la pierre philosophale, que l’or ruisselait en longues nappes étincelantes. Non en richesse matérielle. Ici, rien n’avait cours qu’une beauté spirituelle, éphémère, intangible, bien éloignée des soucis consuméristes des égarés sur Terre. Regarder était pur plaisir des sens, unique émotion faisant son bouquet de pétales au creux le plus intime du corps, sans doute au centre de l’ombilic, comme pour dire une origine oubliée. Cela partait de la peau, cela fusait dans toutes les directions de l’espace, cela faisait son chant de sirène. Cela dilatait l’œil de la fantaisie aves ses gerbes d’étincelles. Dans le couchant qui venait, naissaient des milliers d’images réverbérées par la vitre semblable à une lagune.

C’était comme sur les anciens livres d’illustrations dans lesquels il fallait deviner des formes, leur attribuer sens et réalité. Ondine regardait les reflets, leurs lentes mouvances. Parfois surgissait un visage pareil à un nuage avec son casque de cheveux en écume, son œil à peine perceptible, juste une fente, son nez pareil à un flocon, les lèvres comme un promontoire, le menton cascadant vers la boule de la pomme d’Adam. Parfois, c’était un étrange animal, un genre de musaraigne avec la perle de ses yeux, le museau comme une boule de truffe, ses pattes antérieures écartées pour la danse, ses genoux en position de gigue et l’on croyait à quelque étrange sabbat, à quelque cérémonie fluviale faisant son écho affaibli sur la courbe des flots couleur de crépuscule. Et puis, encore, il y avait plein d’amusantes fantasmagories trouvant leur place dans l’enchevêtrement des images, dans leurs amusantes ou bien inquiétantes confluences. C’était de cela dont se nourrissait Ondine, flottant sous le niveau des glaces, ignorant les montagnes prétentieuses des hautains icebergs, ne s’intéressant qu’à leur partie immergée, à leur glace bleue, à leurs falaises gorgées de bulles, à leurs cavernes brillant du-dedans de leur propre gemme. Parfois, les yeux tellement dilatés sur la curiosité de connaître, des picotements parcouraient le cercle des sclérotiques à la manière d’un essaim d’abeilles et Ondine pressait la paume de ses mains sur la douleur oculaire jusqu’à ce que les points brillants comme des comètes, finissent par rejoindre une nuit apaisante.

Ondine de Loire.

Jusqu’à l’approche de la nuit, jusqu’en ses premières vagues, Ondine demeurait dans les sombres replis du fleuve, identique à une anguille qui aurait trouvé refuge dans une nasse de boue, dans sa tunique étroite où dansaient les bulles et les gouttes d’eau. Elle regardait, de ses prunelles fixes, les feuilles de nénuphar faire leurs lunules, leurs superpositions de cercles, leurs failles étroites, leurs glissements sur l’onde teintée de suie. Des perles d’eau y couraient, gonflées par la douce rumeur des étoiles et on aurait dit le peuple des yeux des habitants étranges des marais et des étangs. Là était la porte d’un rêve infini, là était l’ouverture par laquelle connaître l’envers du monde, à l’abri du regard des curieux, des interrogations des envieux et des bavardages stériles. C’était cela qu’Ondine cherchait, cette manière de Saint Graal seulement accessible aux âmes simples. La coupe qu’elle voulait remplir, l’ambroisie qu’elle y cherchait était simplement liée à la quête d’une connaissance intime des choses, ce que la majestueuse Loire semblait lui apporter avec bonheur.

On raconte volontiers que les soirs de pleine lune, lorsque le fleuve devient une longue théorie étincelante, on aperçoit Ondine se reflétant dans le miroir des eaux, telle Narcisse fasciné par son image spéculaire. Certains prétendent qu’elle n’est qu’une hallucination des sens et une fantasmagorie de l’imaginaire remontant à une très ancienne légende. Ici, dans ces rives d’herbe, au milieu des îles flottantes et des agiles bancs de sable, il devient difficile de conserver longuement sa raison hors des atteintes de la fantaisie. Mais, sans doute la raison a-t-elle d’autres lieux où manifester son élévation, assurer sa prouesse verticale. Ici, au ras de l’eau, parmi la confluence des brumes et le clapotis des flaques sombres, la pensée devient horizontale, pareille à une lueur rampant au ras du sol. Il n’y a d’autre vérité que cette vision si basse que, parfois, elle échappe à son possesseur. Alors le regard est proche d’une myopie, sinon d’une cécité. Ainsi est la vision qu’implique tout fleuve depuis sa source jusqu’à son estuaire. L’océan est proche qui veille avec ses abysses marins ! Là est l’immense connaissance. Seulement dans l’immersion.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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