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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 19:06
Jusqu'où va ta nuit.

4° de couverture :

Blanc-Seing.

"La poésie est cette effraction du Poète en direction de ce qui le dépasse : pur geste de donation, constante oblativité. Et de quoi nous fait-il l'offrande ? Mais de son propre corps en même temps que de celui de la poésie : sang, lymphe, larmes, chair ductile infiniment disponible. Car il ne saurait y avoir d'œuvre sans cet arrachement à soi du Voyant, sans cette participation des Voyeurs au banquet auquel ils sont conviés. La chair, les Voyeurs la manduquent jusqu'à sa dernière fibre, les mots ils les déglutissent, les métabolisent afin que ces derniers fassent sens, qu'ils parlent à l'intérieur de leur âme, fécondent leurs esprits, insufflent dans leurs corps l'espace de compréhension dont leur existence doit se tisser afin de se soustraire au silence, à l'occlusion, à la perte qui, toujours menace et frôle l'abîme. Oui, l'essence du poème est tragique, pareillement à la solitude de l'homme. Voyez les poètes maudits, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. Le poème est un cri en direction du ciel qui, longtemps retentit sur l'arc de la conscience. Le poème est une urgence à dire ce qui tisse, en soi, la toile du vertige, qui fait éclater la bogue des affects, se distendre la peau vive de l'intellect. Il y aurait douleur à trop longtemps contenir tous ces flux, ces rythmes, ces tensions dont on est habité et qui fusent à la vitesse des comètes. Alors on écrit les ronces floues oblitérant le regard, le frémissement des déraisons, les errances sur des chemins d'abandon, les corps devenus fragiles, les heures brisées des silences. On écrit son corps-palimpseste comme si, jamais, il ne devait revenir de cet exil qu'est l'écriture. "Jusqu'où va ta nuit", identique à une subtile métaphore ouvrant les rives de l'art nous convie à un tel voyage. Un enchantement !"

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 07:48
Architectonique du Verbe.

Source : Quidam Éditeur.

"Je ne sais quelle langue je parle, ni de quoi est fait ce texte que je deviens et auquel je ne tiens que d'un doigt.

S'en foutre. Evidemment faux. Parade."

CY.

4° de couverture :

"Regardez mes mains ! Elles passent et repassent sur vos verbes. J'effacerai tout. Tout de ton nom gavé d'éternité."

Réinvestir son nom, "tuer" ce qui nous est imposé, afin de trouver sa propre langue. Comme un rêve qui mènerait ces pages, A vous tous, je rends la couronne est tout autant une histoire de libération qu'une quête d'absolu.

Essai de réécriture-interprétation :

"On n'aura dit longtemps que la première syllabe de mon prénom, le garçon, le fils, Il."

Ilya, mon prénom, Ilya comme il y a incertitude à se connaître de l'intérieur, à se posséder, à surgir parmi la multitude mondaine. Ilya, seules ces trois syllabes résonnent dans l'enceinte de ma tête, cognent contre la porcelaine des yeux et demeurent là, dans la forteresse désertée, sur la plaine livide de la conscience. Ilya, Ilya, Ilya, tout contenu dans l'écho réverbéré de mon nom. Ce nom qui n'en est pas un et retourne son gant vers l'antre vide de l'exister. Exister ! Comment exister avec ce prénom vide, cette coquille sèche rugueuse, cette guenille qui n'a même pas connu l'imposition des eaux lustrales ? Car, s'appeler Ilya, c'est ne pas être né à soi, c'est n'avoir jamais connu les fonts baptismaux par lesquels s'ouvre le monde et se dispose l'accueil de l'être.

Ilya, comme une eau morte, un frémissement de lagune sous la lumière sourde, plombée de l'incompréhension. Ne même pas accéder à son propre nom. IlyaIl y a vacuité, il y a souffle d'un vent acide qui dissout le nom à peine prononcé. Car exister, c'est avoir un nom, car exister c'est porter au-devant de soi l'oriflamme disant la singularité de ce que nous sommes dans "la claire nuit de l'angoisse." Seulement, ce nom, il faut pouvoir le proférer, ne pas le garder en soi, ne pas l'immerger dans le pli étouffé de l'ombilic. L'ombilic, voilà, je sais, ma condition est entièrement contenue dans ces trois syllabes, dans cette forme scellée sur sa propre germination. Mais rien ne s'ouvre, mais rien ne se déplie, mais tout demeure dans le balbutiement premier, avant même la floraison de la parole. Mutisme, mutisme, mutisme trois fois proféré comme pour dire l'effraction impossible, la bouche cousue de cailloux, la langue clouée au palais. Au palais palatal, non à celui d'une royauté. "A vous tous, je rends la couronne." A tous les bonimenteurs, les saltimbanques, les camelots qui usez d'elle, la langue, comme on use d'une défroque pour dissimuler son corps indigent.

La langue, mais savez-vous, vous, les fesse-mathieux, les tordus de l'âme, les pisse-vinaigre combien c'est précieux la langue, combien cela s'enracine au profond du corps, là où la lave du sens est une effusion qui voudrait se dire, voudrait jaillir dans l'espace ouvert d'une liberté, d'une vérité. C'est un feu, une coruscation, une éjaculation qui n'attend que d'être projetée à la face du monde, qu'un calame qui gratte la feuille de son impatience native. C'est une immense torsion, une hélice urticante faisant ses mortelles girations. Car ne pas parler est demeurer en-deçà de l'essence de l'homme. Car parler est déjà dans l'au-delà de la courbure anthropologique, un pied immergé dans la finitude. Ilya, cet entre-deux, d'un début de la langue, d'une fin et l'intervalle pour dire, dans l'urgence, la rareté de l'être. Ilya, Ilya, Ilya, mais répétez donc à satiété ces sons, manduquez-les, enrobez-les de salive et sentez combien ils sont liquides, ils fondent contre la palais, ils inondent les papilles. Ilya, Ilya, comme on suce une bêtise de Cambrai et, déjà, l'on n'est plus que cette déglutition prenant acte d'elle-même. Ilya, une simple succession de sons liquides. Ilya, il y a rapport avec l'eau, uniquement avec l'eau.

Avec l'eau. Né au monde, baptisé, pourvu d'un nom qui, à l'origine, n'en était pas un, simplement un ébruitement, puis le retour dans la coque primitive, dans la grotte amniotique. Dans la Mère-Mer qui ne s'occupe que de reflux, de remontée à la source. Mon nom : histoire d'eau, source tarie dès que proférée. Et le nom du Père, la métaphore océanique qui vous fait gagner le grand large, absente on ne sait guère pourquoi. Et ma nomination, et la nomination de mon Père confondues dans une même illusion "in-signifiante". Ilya, le nom du Père. Ilya, le nom du Fils, le mien donc qui se replie dans l'aire fermée de sa propre généalogie. Comment connaître la Loi structurante qui vous libère des eaux primordiales, alors que les paroles fondatrices demeurent celées en leur propre énigme ? Celle de la Mère qui abrite, celle du Père qui n'ouvre pas. Et tout demeure clos et parler est une douleur et écrire est une nécessité. Mais qui déchire, mais qui fait saigner l'âme et broie le corps qui ne sait faire que cela : signifier le manque par la souffrance. Ilya, Ilya, double forclusion du nom du Père. Et, se nommant Ilya, l'on demeure innommé, exilé, sans demeure où habiter le langage.

Parler, lire, écrire, c'est habiter la demeure du langage et en sortir afin de porter au-dehors ce qui, au-dedans, a commencé à faire son effervescence. Le langage est toujours destiné, par nature, à ce dehors qui en prend acte et lui donne sens. Le sens n'est jamais que ce passage d'un intérieur qui cherche à se comprendre, vers un extérieur qui l'accomplit et le réalise en totalité. Alors, moi, Ilya, quand je prends conscience du vide et de l'impossibilité de faire se tenir debout l'architecture du langage, je grimpe au beffroi de la ville, là où habite la meute de pigeons bavards. Le beffroi est ma tour de Babel, le lieu d'où mon nom balbutié, liquide, à défaut de pouvoir prendre essor, regardera le monde, cet étrange galimatias, cet infini "caquetage" qui, le plus souvent, se perd dans les mailles lâches de l'inconséquence. Mais comment moi, l'enfant-Ilya parvenu à "l'âge d'homme" puis témoigner de ce que je suis - l'écriture n'est jamais que cela, témoignage de soi, menhir dressé contre l'immensité du ciel afin qu'une visibilité soit enfin rendue possible - comment témoigner de ce qui, en réalité, est l'arche tendue de ma douleur ?

Alors, que reste-il à faire, esquif balloté entre les eaux amniotiques maternelles et les dérives océaniques paternelles, sinon, au retour du cimetière, dresser son corps comme une voile disposée au grand large ? Des cendres, celles du Père, viennent s'y imprimer comme sur un bien étrange palimpseste. Que seront ces cendres ossuaires, sinon les stigmates de la finitude ? Le phénix renait-il jamais de ses cendres ? Le fils orphelin peut-il à son tour, enfin naître à soi, c'est-à-dire inscrire sur la courbe agrandie du destin son propre chiffre, cette écriture qui bouillonne et fait ses résurgences intérieures alors qu'au dehors, le vide appelle afin d'être comblé ? Pourra-t-on jamais s'appeler Ilya et attacher à ce nom la bannière infinie de l'exister ? Dit de manière plus essentielle : peut-on jamais être écrivain et vivre sa vie parmi les confluences de tous ordres alors que sa propre effigie, à l'initiale de laquelle se dresse un Y en forme d'estuaire attend toujours d'être fécondé par les deux cours conjugués des eaux maternelles et des paternelles ? Écrire est-il seulement possible ?

En guise de brève synthèse :

Dans une écriture serrée, étonnante par sa force d'inscription à même la lame de notre conscience, Catherine Ysmal délivre là, sous la forme d'une parabole essentielle, quelques idées clé, quelques lignes de force nous mettant en demeure de comprendre ce qui, dans l'écriture, le langage, est destiné à nous saisir afin que nous en percevions la dimension ontologique et pas seulement le bavardage auquel, le plus souvent, il est commis. C'est de l'intérieur même du langage qu'il faut saisir ce qui s'énonce avec une rare force communicative. Il faut être Ilya soi-même et sentir, dans le creux de ses viscères bouger ce "serpent qui me revient et qui me mord désormais quand je ne le noie pas de vin ou d'alcool."

Notules éclairantes :

"et si écrire était seulement ma révolte aux mots enlevés de ma bouche…"

"Il m'aura fallu attendre longtemps sur le seuil du nom afin de me soustraire d'une langue imprononçable."

"…j'ai toujours voulu dire ma langue, cette chose âpre et sèche qui réclame toujours un peu plus de liquide…"

"Mon nom, une embouchure vers l'océan ?"

"Le beffroi tient place d'altitude, de montagne, de ciel sans limite. Une tour imprenable qui me permet de prendre de la hauteur face aux caquetages qui m'ont valu d'être Rien, réponse à la question formulée dont l'implicite, jadis, outrepassait ma compréhension et faisait rire mes semblables : Qu'y a-t-il ? Ilya, qu'y a-t-il ? Rien…"

"…comment ouvrir l'épaule - écrire - virer mon blouson, mon pull, ce t-shirt éculé et puant que je porte, et dénudé - écrire."

"Malgré mon nom à jamais étranger à ma propre langue, il y a ce qui se manifeste à ma présence et que je peux forger."

"Cette langue que je voudrais unique, je la pourfends parce que justement j'aime mon père."

"Toujours il y aura cette embouchure qui verse des mots à ma naissance."

Anthologie :

"il y a un delta, ces trois points qui me forment. Triangle. Étoile. Bientôt cercle s'enroulant sur lui-même, il ne tient pas à la beauté mais au roulis d'un tambour. Mon corps trouvant une direction. Enroulé, déroulé. Et maintenant, mes jambes inséparables, résultat d'une équation dont je ne suis plus l'incriminé. Mon nom de trois syllabes. Et quatre avec ce qui m'articule.

Je monte dans l'infini blanc jusqu'à l'effacement pour y voir un rouge absolu sous une couche de lumière qui se reflète plus pâle à l'horizon violet. Les trois lignes qui composent le delta seront celles à partir desquelles j'écrirai un mouvement, préambule à l'ascension et, des touches tirées vers l'infini, il y aura cet abîme que je joindrai pour ne pas m'écarteler. Ou bien, si cela n'est pas possible, à l'image d'une pupille assujettie à la lumière, je boirai la ferveur d'un monde contre sa mélancolie."

Chute :

Ici, dans ce court recueil de 26 pages, Catherine Ysmal nous livre, avec un rare brio, le contenu d'une pensée dense entièrement tournée vers l'astre littérature. C'est éblouissant, cela fait cligner les yeux, cela ramène bien loin de soi, vers l'aube première amniotique, laquelle fut notre initiale rencontre avec le monde. Cela nous arrache à nous et nous confronte à la brûlure de l'archétype paternel, non celui de puissance et de gloire, non celui d'une lumière solaire, mais celui, immense, de la Loi qui nous intime l'ordre de nous soumettre à la royauté du langage. Et nous, les princes nouveau-nés, il nous faut nous plier à cette injonction qui, nous détachant de l'arche abritante de la mère, nous propulse en pleine lumière afin que nous puissions connaître notre essence, cette faveur à nulle autre pareille par laquelle notre humanité se révèle à nous, en même temps que l'être que nous sommes s'accomplit. A défaut de nous soumettre à cette Loi, à demeurer dans l'enceinte close de nos têtes, tout contre la mer amniotique, c'est la psychose qui nous guette depuis la geôle de sa "forteresse vide". Alors, nous serons des rois sans couronnes. Autrement dit, nous n'aurons plus de territoire sur lequel projeter notre ombre. Nous serons : RIEN !

Lisons Catherine Ysmal et méditons. Ceci est une supplique en direction de la littérature. La littérature est cette brûlure, sinon elle n'est qu'une vaine palinodie.

Or, cela, nous ne saurions l'accepter !

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 08:16

(Bref essai d'intertextualité [d'inter-picturalité]

entre une œuvre d'Elsa Gurrieri

et une œuvre de Gilles Molinier.)

De la racine à la ramure.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

Ce qu'aimait faire Aurora, c'était ceci : se poster à la lisière du monde et regarder. Regarder jusqu'à l'évanouissement, jusqu'à la perte de soi dans des corridors de brume. Voir était une fascination. Il y avait tant de beauté partout présente qu'il fallait archiver dans les feuillets de la mémoire. Le soir, lorsque les ombres devenaient longues, Aurora grimpait en haut de la colline, là où les herbes dansaient sous le vent. Elle s'adossait à un arbre - à l'un de ces arbres dont elle était une manière de prolongement -, et clouait ses yeux au cercle agrandi de la clairière. Partout la lumière baissait et, maintenant, ce n'étaient plus que quelques filaments faisant leur lacis d'argent sur la dalle lisse de la mer. Le village luisait encore, piqueté des étoiles des réverbères. Il y avait si peu de mouvement qu'on aurait cru à un commencement du monde. A moins que ce ne fût à une fin.

Tout reposait et la cadence des hommes avait enfin trouvé son point de chute. C'était un mystère que de fixer la braise de ses yeux sur le peuple des grands arbres. Il suffisait de se laisser gagner par leur houle si lente à se mouvoir. Au-dessus de leurs têtes déjà prises de sommeil, c'était comme une manière de nuage d'écume, un reste de clarté posée sur le silence des frondaisons. Une rumeur, un murmure, une à peine oscillation de la meute végétale. Aurora sentait en elle, à l'intérieur de la grotte de son corps, glisser longuement ces lacets de lumière qui détouraient les contours des pins parasols et des chênes-lièges. C'était une seule et même harmonie, du monde, de soi, du sens partout répandu. Quelques flaques plus claires traînaient au ras du sol, se mêlant aux coussins de mousse, aux cheveux hirsutes des lichens. Bientôt, à l'ouest, le soleil ne serait plus qu'un vague souvenir alors que les derniers feux s'éteignaient dans les foyers noyés de cendre. Le domaine de la nuit avançait, faisait ses lacs sombres, ses filaments de bitume, ses remous d'algues brunes. Le globe de la lune, hissé en plein ciel, les étoiles aux yeux inventifs, la brise du large se balançaient à l'unisson, immense clapotis qui semblait vouloir dire la perte de la parole humaine, la parution de la poésie aux étranges confins. Tout s'irisait à l'infini, tout glissait calmement sur la courbure des choses. Puis, la nuit se faisait plus dense, cotonneuse, enveloppant tout dans une taie étroite, genre de langage venu dire l'instant unique, la vision qui, jamais, ne se renouvellerait. Les arbres avaient déserté leurs cimes, ils n'étaient plus que racines faisant glisser leurs tiges blanches dans des tunnels de limon. L'univers du sol livrait ses tapis d'humus, les taupes aux livrées soyeuses avançaient sans bruit, les eaux souterraines brillaient de l'intérieur, les grottes de calcite ouvraient leurs parois de phosphore. C'était comme si la terre, soudain devenue aussi mince qu'un isthme pris entre deux océans, se fût livrée dans son entièreté, en un seul empan de glaise souple et humide. Là on était bien, lovée au creux de la confiance, abandonnée au luxe de la présence. Là on était bien où l'on aurait pu demeurer une éternité, le balancement du nycthémère faisant son rythme de chrysalide. Tout en attente du déploiement, tout dans l'irrésolution prénuptiale de la nuit finissante, du jour non encore parvenu à sa parution. Tout dans tout, identiquement à une longue immersion dans des eaux amniotiques au long cours.

De la racine à la ramure.

Œuvre : Gilles Molinier.

Mais bientôt serait l'aurore et sa lueur à peine plus haute que le chant du grillon. Bientôt serait la révélation des choses en leur étrange singularité. Aurora, postée dans le recueillement de sa silhouette, avait la discrétion d'un céladon luisant dans la pénombre d'une cloison huilée, translucide. Un presque effleurement de soi dans l'événement à venir. Une saisie de ce qui s'annonçait alentour avec la persistance à être d'une simple évanescence. Tout paraissait tellement commis à une prochaine perte. Alors Aurora laissait son corps se dilater aux dimensions de l'espace. Elle abandonnait sa posture racinaire, elle se hissait au-dehors de l'antre terrestre, elle surgissait du ventre de l'argile afin de féconder le ciel, d'ouvrir aux hommes l'arche brillante de leur destin. Car Aurora était cette "inquiétante étrangeté" dont les Vieux Hommes aux palabres, vêtus de noir, sous les bouillonnements de l'arbre aux paroles, prétendaient qu'elle était un elfe, ou bien une fée, ou bien un démon commis à leur propre perte. Mais peu importaient les radotages des joueurs de tarots : ils voyaient en toute chose la main prémonitoire qui, un jour les frapperait, les distrairait à jamais des signes mondains. Ils étaient hautement mortels, promis à la finitude et, ceci, ils ne l'acceptaient que du bout de leurs lèvres urticantes, de l'extrémité de leur âme cavernicole.

Cependant que le jour commençait à poindre, une hésitation faiblement colorée à l'orient, une traînée de lave sur la mer, un glissement hors de soi des failles abyssales; Aurora habitait maintenant le faîte des arbres. Elle était balancement au-dessus des épis sombres, elle était ramure et lumière argentée parmi les dérives du monde, elle était l'arbre et la forêt, le tronc et l'écorce, le centre et la périphérie de tout ce qui paraissait dans l'incertain du poème. Bientôt l'infini langage du ciel féconderait la terre en une union que, jamais, les mots ne pourraient porter à révélation, pas plus que les gestes n'en dessineraient la forme, ni les yeux n'en décideraient le contour. C'était une question d'âme, une somptueuse affinité qui dressait sa liane depuis le corps intime de l'exister jusqu'aux limites du compréhensible. Comment dire cette prodigieuse manifestation de l'annonce de la lumière alors que les hommes encore livrés au sommeil et au rêve dérivaient longuement sur leurs nattes d'envie ? Comment dire cela qui surgissait depuis la nuit des temps et, jamais, ne serait nommé ? Peut-on dire la nuit finissante, peut-on dire le jour naissant ? Peut-on dire le mince fil qui les relie, le passage qui les anime, l'unique don qu'ils portent en eux à la manière d'une offrande multiplement renouvelée ? Peut-on dire l'être de l'homme, du monde, des choses, autrement qu'en s'immergeant dans ce réel qui nous comble en même temps qu'il se dérobe ? Peut-on dire quoi que ce soit du vivant et ne pas tomber dans une simple pantomime ? Peut-on ?

La bascule de la nuit a eu lieu, la merveille du jour lui faisant suite. Aurora, pieds nus dans la poussière d'or, redescend les marches de schiste qui conduisent au village. Quelque part, loin sur la mer, une tache claire semble témoigner de l'unique, de l'étonnante ouverture du manifesté en son essence. Déjà, sous l'arbre à paroles, les langues se délient qui disent l'urgence à se saisir des choses. A les porter à leur incandescence. Mais il est toujours trop tôt ou bien trop tard pour pouvoir coïncider avec l'arche du temps qui fait ses remous et ses cataractes, ses ruisseaux qui coulent en nous avec la douce insistance de l'imperceptible. Il ne reste plus qu'à s'en remettre à soi, à gagner l'en-dedans du monde tout comme le fait Aurora, campée telle un sémaphore sur l'extrême pointe du jour. Sentir en soi, dans les mailles rubescentes des tissus, dans la complexité des faisceaux de myéline, dans la turgescence des cerneaux gris, cet éternel passage de la lymphe, ce lent écoulement de la sève, cette confluence qui dit, en même temps, notre essence racinaire, aussi bien que notre disposition aux ramures, à savoir l'efflorescence de notre liberté. Cela, nous les Arbres levés dans l'azur, ne pouvons le percevoir qu'à assumer notre immense solitude, là, tout contre la clairière où se brise la nuit sur les vagues de clarté. Toujours, il est possible de témoigner, tant que, devant nos yeux éblouis, se dessine l'estompe du présent, le voile du passé, la vibration de l'avenir. Arbres aux racines profondes, aux troncs tortueux, aux larges feuillaisons faisant leur dérive parmi les lames d'air, nous ne vivons qu'à nous élever encore, comme Aurora, vers ce qui nous appelle, qui est poésie étendue d'un bord à l'autre de l'horizon. Cela, nous le pouvons. Cela, nous le voulons !

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30 mai 2014 5 30 /05 /mai /2014 08:18

 

Café El Patio.

 

Synopsis

Lieux et personnages :

 La Cité Autan : lieu dévasté, tout près de grands entrepôts, où sont casées, dans des logements de fortune, des familles de cas sociaux, pour la plupart vouées au chômage.

 La Bastide, belle et hautaine ; ville où habite une population bourgeoise, à la périphérie de

laquelle se trouve Autan.

 Entre les deux : Le Terrain vague squatté par des Gitans.

******************

   5 OCTOBRE

 Venu des plaines d’herbe, le vent souffle continuellement depuis plusieurs jours. Un vent blanc, acide, qui balaie les grandes dalles de ciment de la Cité Autan, use la peau, clôt les lèvres, oblige à cligner des paupières. On se terre dans les cubes de béton, serrés autour des poêles et les conversations rougeoient faiblement, comme des braises sous la cendre. Sur le grand parvis de gravier, des chiens errants et faméliques glissent à côté de leurs ombres, marchant de guingois, comme s’ils se méfiaient d’eux-mêmes. Un peu de vie encore du côté des entrepôts où les flèches des grues oscillent en grinçant. Puis le ronronnement circulaire des bétonnières, la chute sourde du sable coulant des bennes. A intervalles réguliers, le claquement des portes de tôle de la cité, quelques bribes de conversations, le choc des boulets de coke dans les seaux de zinc. Puis le silence à nouveau, lourd, plombé, arc-bouté sous la meute assidue des rafales. Plus loin, vers la Bastide, le Terrain vague est parcouru de longues ondulations, sortes de sillons d’écume qui glissent entre les roulottes, faisant des remous de poussière et de feuilles et le ciel se couvre de rouille et l’air se tisse de lames aussi drues que des voiles.

  Derrière une butte de terre et de goudron, la carriole de planches et de tôles des Stanescu. Il y a peu de mouvement, peu de bruit à l’intérieur, sous la lumière opaque de la lampe à gaz. Juste un grésillement qui se hausse imperceptiblement au dessus des respirations alternées, des toux rauques, des raclements de gorge. L’air dense comme de l’ouate. Si réel, si palpable, qu’on pourrait en faire des boules et les laisser tomber au sol à la manière de flocons de neige. Au travers des rideaux de calicot, on aperçoit le village de roulottes. Circulaire, avec une sorte d’échancrure, d’échappatoire vers la Bastide, ses lourds remparts d’argile. Au centre, le campement rouge et vert de Luana, la doyenne des tsiganes, celle qui détient l’autorité, qu’on consulte pour ses secrets, ses recettes de bonne femme, ses conseils, sa sagesse aussi.

  C’est Djamil, le père qui parle le premier et, dans la fraîcheur qui tombe, ses paroles sont des fuseaux de vapeur montant vers le plafond où courent les ombres grises. Ses mots franchissent la barrière des dents, des lèvres, avec lenteur, hésitation, genres de bulles qui éclatent dans la cendre à peine visible du jour. Djamil se plaint de l’usine de bois qui l’emploie si rarement, sauf parfois après les tempêtes, lorsque les grumes sont à terre, encore pourvus d’éclats de branches et qu’il faut enlever les écorces à la plane, les charger au levier sur les remorques puis fixer le chargement avec les cordes de chanvre. Alors les mains sont usées jusqu’à la trame, parcourues de lézardes bleues et deviennent fibreuses, semblables au bois qui les a meurtries. Il n’y a pas eu d’orage cet été, les arbres n’ont pas souffert. Ni hêtres ni charmes à abattre et si peu de troncs à scier. Trois, quatre jours de travail par mois. Puis le reste du temps à errer dans le Terrain vague, à donner des coups de pied dans les pierres ponces, à monter vers les carrières, jusqu’au « Volcan », grand trou circulaire où l’on trouve parfois des cartons, de vieilles planches que l’on fait brûler sur place et l’on suit longuement du regard les filets de fumée qui se fondent dans l’air bleu, aspirés par la taie immobile du ciel. Et l’on enfouit les mains dans ses poches et l’on serre ses doigts sur le dernier billet, on joue à user, les unes contre les autres, les rares pièces qui en tapissent le fond. Cette rudesse, cette âpreté de la vie, Djamil les a en lui comme les rochers sont tapissés de mousse et il sait que son quotidien est l’aboutissement de la longue dérive du peuple des tsiganes.

  En lui sont gravés les stigmates : sur sa peau couleur de brique, dans ses yeux sombres comme la nuit, l’arc charbonneux de ses moustaches, sa façon même de marcher, de parler, de respirer, de faire grincer les cordes du violon, de plier les soufflets de l’accordéon lorsque la grande confrérie des Roms se réunit. Cela il le sait jusque dans les fibres les plus secrètes de son corps et il ne s’en plaint pas. Pourquoi se plaindrait-il d’être lui-même, d’appartenir par ses racines à ce peuple de parias, d’intouchables qui viennent de si loin ? Pourquoi renierait-il cette si belle diaspora qui porte en elle, aux quatre coins du monde, un sang semblable au sien, une peau, des yeux, des mains, une manière de se déplacer comme le vent, d’aimer avec violence, de danser autour du feu de bois, au milieu des étincelles qui sont comme des parcelles vives de son esprit, de son être ? Tout cela il l’a accepté depuis la nuit des temps et c’est devenu un second souffle, une haleine, une respiration qui n’aurait plus conscience d’elle-même et existerait dans le genre des feux follets ou des bulles irisées qui habitent la face des lacs. Tout cela il l’admet à la façon d’une fatalité, d’un destin et souvent même il est heureux à la seule pensée de son existence modeste, en marge, glissant dans la rainure de la vie sans faire plus de bruit que la chute des feuilles sur le sol d’automne.

  Ce qu’il n’accepte pas, ce sont les regards qui le fuient, les mains qui l’évitent, tous les faux-fuyants, les faux-semblants, les dérobades de ceux de la Cité Autan, les attitudes hautaines des habitants de la Bastide, le peu d’intérêt des employeurs à son égard. Alors le chômage enfonce son coin au centre de sa tête, la faim vrille son ventre, l’angoisse fige ses muscles et les journées sont longues et grises à tourner au centre du cercle des caravanes, sous l’œil invisible de la conscience tsigane. Dans la chute lente et oblique des jours, les heures sont des lames acérées, les minutes des aiguilles chauffées à blanc. Et tout se met à vivre autour de Djamil avec la sombre attirance du vide, les roulottes, les falaises blanches, les entrepôts, les murs d’argile de la Bastide, la barrière des saules et des bouleaux à l’horizon et la vie n’est plus que cette infime palpitation au creux de l’ennui, cette étincelle si légère que la moindre brise pourrait l’éteindre.

  Djamil sent le danger tout près de lui, à la façon d’un aigle au dessein funeste dont il serait la proie et le moment est alors venu pour les flammes noires de l’assaillir, et les idées les plus folles se logent dans sa tête avec obstination. Dans la caravane où les ombres grandissent, le regard de Kalia, la mère, traverse le calicot sans même le voir, pas plus qu’elle n’aperçoitLyubina, son unique fille occupée à caresser distraitement la fourrure noire du chat. Soudain l’air est lourd, tendu, comme les soirs d’été avant que l’orage n’éclate. Les éclairs ne tarderont pas à surgir, à traverser la roulotte d’une lumière mauvaise, chaotique. La voix de Djamil gronde, semblable à la chute de galets. Depuis longtemps déjà Kalia avait le pressentiment de cette parole qui déchirerait un jour le silence, de ces mots cernés de mort et de néant.

  Djamil : « Pas plus tard que demain, Lyubina, tu iras au Café El Patio… »

La phrase s’interrompt, hésitante, ambiguë, projetée au dehors en même temps que retenue dans quelque pli de la raison.

  Kalia : « Non, Djamil, tu ne peux pas imposer à Lyubina d’aller mendier. Elle est trop jeune et puis c’est indigne d’elle, de nous, de notre peuple qui doit avoir plus de fierté. On ne peut pas se laisser aller à la facilité. Et puis c’est malhonnête. Nous autres, Roms, ne pouvons plus vivre de rapines, de vols à la tire, de menus larcins, de poules dérobées. Nous devons avoir plus d’honneur. Nous devons trouver du travail, c’est notre seule façon de nous intégrer, de ne pas nous faire rejeter. »

  Djamil : « Pas si simple, Kalia. L’ usine ne veut plus de nous, ne veut plus de moi, Djamil, l’homme à tout faire. Tout le monde se méfie des Roms, même les honnêtes gens. »

  Kalia : «  Tu peux aller scier du bois en forêt, te louer dans des fermes, être manœuvre au chantier de tôles. Tu es assez fort pour ça. La mendicité c’est le pire, c’est renoncer à être nous-mêmes, perdre notre identité et cela nous ne pouvons l’accepter. »

  Djamil : «  Ce matin, à la Caisse de chômage, on m’a dit que ce n’était pas la peine de revenir avant six mois, peut être plus, à cause de la crise, de la fermeture des usines, qu’on me préviendrait, qu’on avait mon adresse. Et quand l’employée m’a dit cela j’ai vu son regard teinté d’hostilité et de haine me traverser de part en part. Nous sommes des réprouvés, Kalia. Tous ceux qui, comme nous, ont le teint cuivré, les sourcils épais, les cheveux noirs, le regard sombre, on les ignore, on les envoie rejoindre la nuit dont ils sont issus. »

  Kalia : «  Toi, Djamil, tu pourrais jouer du violon à la terrasse du Café El Patio. Tu sais si bien jouer et la musique tsigane est si belle. Je suis sûre que ça te conviendrait et tu pourrais, de temps en temps, ramener quelques pièces. Ce serait toujours ça de plus pour les fins de mois, la vie est si rude ! »

  Djamil : « Non, Kalia, tu n’es pas réaliste. Je ne t’en ai jamais parlé mais je suis déjà allé devantEl Patio, là où se réunissent chaque soir les hommes et les femmes de la Bastide. Les hommes dans leurs vêtements si blancs, les femmes voilées de noir. Tous et toutes des élégants à la vie si mystérieuse, si éloignée de la nôtre. Je leur ai offert mon plus beau répertoire, je leur ai joué des musiques de notre peuple, celles qui parlent d’argent, des femmes et de la douleur, de l’amour et de la haine, des chansons de Nicolae Kuta, de Constanta Boreraziu, de Cristi Antonescu, et tu sais ce que j’ai gagné, Kalia, des quolibets, des injures, des menaces. Et Hilal, le serveur, m’a fait comprendre que j’étais un indésirable, que la société de la Bastide et la nôtre, celle du Terrain vague, c’était comme si on mélangeait l’eau et le feu et qu’il n’y avait pas de place pour les deux dans un même lieu. Je ne suis plus jamais revenu à la terrasse d’El Patio, je n’ai plus jamais osé pénétrer l’enceinte de briques. Il y a une frontière, une ligne infranchissable, comme si nous étions faits d’une matière différente, si l’air que nous respirons n’était pas de même nature, si nous vivions sur deux planètes éloignées. Depuis ce soir-là, mes nuits sont livrées à la peur, au ressentiment, sans doute aussi à l’idée de revanche, peut être même de vengeance.

  Kalia : «  Tu vois, Djamil, nous autres Roms n’avons rien à faire à la Bastide. A plus forte raisonLyubina qui sort à peine de l’enfance. »

  Djamil : «  Mais, au contraire, notre chance c’est d’avoir Lyubina, si jeune, si frêle qu’elle ressemble simplement à une petite fille qui aurait trop vite grandi dans ses vêtements. Elle a l’excuse de l’enfance, pas nous. Et tu sais, je vais te dire ce que m’a confié Matéo-le-Gitan, à propos de Boti, la plus jeune de ses filles. Eh bien Boti va souvent à la terrasse du Café, habillée des vêtements traditionnels, juste accompagnée du doba qu’elle frappe en cadence, faisant vibrer la peau de son tambour et carillonner ses cymbales. Boti chante et danse si bien qu’elle enchante et charme ceux de la Bastide qui ne voient en elle que la grâce, la naïveté et non un perfide calcul des Roms qui pourrait troubler l’harmonie de leur vie. Alors, parfois, les hommes, les femmes, pris au piège de la musique tsigane, envoient une pluie de pièces qui brillent comme l’or et des billets aussi légers que des papillons. Aussi Matéo-le-Gitan n’a plus besoin de se lever à l’aube pour aller dans les champs ou les bois, plus besoin d’aller s’enfumer chez le charbonnier pour quelques misérables pièces. Boti, c’est la providence de Matéo, celle qui lui permet d’échapper à sa condition, de vivre enfin comme un homme debout. Et Matéo a un projet. Bientôt, quand il aura suffisamment d’économies, que le trop plein de la Bastide aura empli ses poches, il vendra sa roulotte à un autre gitan et il ira habiter une maison, tout près des remparts. Il me l’a montrée,Kalia, et tu ne peux même pas l’imaginer. Aucun tsigane n’a jamais habité dans une telle maison ; aucun n’a jamais osé en rêver. Le rêve, c’est si loin du Rom qu’il n’en perçoit même pas les contours. Il se contente de penser que cela existe et que, peut être, un jour, le destin s’inversera, et alors la communauté bâtira tout un village et les Roms ne seront plus vraiment desRoms, plus des nomades que l’on chasse et qui se réfugient de ville en ville, dans des zones de crasse, de déchets, de plaques de bitume lépreuses, tout près des cases de ciment, comme ici dans le Terrain vague où nous ne sommes guère plus que des animaux errants et plus personne ne nous voit vraiment. Alors, crois-moi, notre fille est notre planche de salut. Elle est si belle, si enjouée, si habile avec son corps, tellement en harmonie avec la musique. Et puis sa voix, si sensuelle, haute et grave à la fois, voilée à la manière d’un chant qui viendrait à travers les âges, peut être depuis notre Inde natale jusqu’ici, au milieu des herbes folles, pour porter le message du peuple voyageur, du peuple sans racine, du peuple des oubliés. Elle est aussi habile que Boti, aussi vive, aussi gaie, toujours disposée à chanter. Alors pourquoi ne réussirait-elle pas ce que son amie a appris à mettre en pratique en quelques mois ? Kalia, le doba que m’avait offert mon père est toujours dans le coffre au fond de la roulotte ? Attrape-le donc que Lyubina nous montre qu’elle n’a pas complètement oublié la danse des Tsiganes, leurs chants millénaires, le rythme des mains sur la peau tendue. »

  La nuit d’automne est tombée maintenant. Blanche sur les dalles de la Cité Autan ; couleur d’argile au dessus de la Bastide ; couleur de suie sur le bitume du Terrain vague. Pendant l’explication de Djamil, Lyubina est restée silencieuse, perdue dans ses pensées. Elle a perçu la ferme intention de son père de l’envoyer mendier à l’intérieur des remparts, là où habitent les hommes et les femmes qu’elle n’a jamais rencontrés, dont elle a seulement entendu parler. Elle sait déjà que sa mère se rangera à l’avis de Djamil. On ne s’érige pas contre la volonté d’un Rom, on la subit comme une loi de la nature, une vérité, une évidence.

  Dans le grand coffre, sous le lit du couple, Kalia sort, à la façon de précieuses reliques, le doba de Dezso, le père de Djamil. Sa peau est tendue comme la lame d’un curi, ses cymbales étonnamment brillantes sous la blancheur de la lampe. Sans que personne ne le lui demande,Lyubina se lève, se saisit du doba, fait ricocher ses doigts sur la membrane qui se met à vibrer, à résonner dans l’enceinte de planches et de tôles, alors que la voix aussi douce qu’une flûte indienne s’élève de sa mince poitrine, et c’est une liane qui se déploie dans l’espace, projette ses ramures, enroule ses vrilles et bientôt il n’y a plus que cela, au milieu des roulottes du Terrain vague, cette seule et unique voix qui se hisse, traverse la mince paroi du toit, se dilue dans la nuit bleue comme si elle était une germination, une pousse minérale, une concrétion de la conscience tsigane.

 

 NUIT DU 5 AU 6 OCTOBRE.

 

    Il n’y a plus de bruit sur Autan, sur le Terrain vague et c’est tout juste si l’on perçoit le glissement de l’air sur la tête des arbres, légère ligne blanche à l’horizon. Djamil ne cesse de se retourner sur sa couche, sa tête traversée d’obsessions, d’idées folles. Il entend la respiration calme et régulière de Lyubina, celle plus rapide et heurtée de Kalia. Il sait que sa femme ne dort pas, qu’elle pense à leur fille et ne trouvera le sommeil qu’au petit matin lorsque les brumes descendront des falaises et que la fatigue appuiera sur ses yeux, tels des bouchons d’étoupe.Djamil se lève, s’habille d’un pantalon de toile et d’une chemise. Dans le coffre accroché à la roulotte il saisit les collets en fil de laiton, les enfouit dans les profondeurs de ses poches. Dehors la nuit est claire, blanchie par la goutte figée de la Lune. Sur la gauche, les cases de ciment d’Autan dessinent d’étranges cubes pareils à des casemates ; à droite le treillis des grues se projette sur les murs des entrepôts. Djamil longe la Cité, monte le chemin de pierres qui conduit vers les carrières, contourne le « Volcan ». Ici la terre est maigre, semée de cailloux, hérissée de touffes de serpolet, de genièvres, de buissons noirs. Il en connaît toutes les sentes, les layons qui partent en étoiles, en nœuds, en ramifications multiples. Au hasard des touffes d’arbustes et de ronces, il plante des brindilles, les dispose en goulet au bout duquel le collet est tendu, accroché à une branche flexible. Parfois un lapin, un lièvre viennent s’y prendre, alors Djamilcueille un bouquet de plantes aromatiques, romarin, sarriette, origan et c’est comme un fumet généreux qui mouille ses papilles, fait gonfler sa langue, dilate son estomac. Mais les prises se font rares, les braconniers plus nombreux et les Roms sont souvent obligés de dénicher des écureuils, de traquer des hérissons qu’ils mettent à cuire dans une boule d’argile. Mais que serait la vie d’un Rom sans rapine, sans braconnage sinon une terre déserte et désolée ?

 

  Djamil vient de poser son dernier lacet. Il s’assoit sur une butte de terre, roule une cigarette, frotte le briquet. Il rejette la fumée, longue ligne grise que dissipe l’air frais de la nuit. Tout en bas, dans la vallée, la Bastide est une tache claire que ceignent les remparts d’argile. Les yeux de Djamil sont fascinés par la vision si belle des trois ponts aux arches semblables, des hautes tours de briques, de la Place aux arcades où luisent les pavés noirs, de la terrasse du Café El Patio rythmée par les voiles blancs et noirs de ceux qui viennent y boire des breuvages glacés pareils à l’eau des lacs. Djamil fait taire les rumeurs qui l’habitent, prête l’oreille. Des sons viennent de la Bastide, sinuent dans les lacis du vent. On entend des sonorités d’accordéon, des plaintes de violon, des percussions de peau identiques aux vibrations sourdes du doba tsigane. La musique s’amplifie, roule sur les pavés inégaux, ourle le bord des fontaines, se coule dans les venelles, s’insinue au creux des cours ombreuses, s’enroule autour des lianes des volubilis et c’est maintenant une rumeur qui gagne la plaine d’herbes, les ruisseaux, les bosquets, les sources, jusqu’en haut de la falaise blanche.

  Comme saisies d’ivresse les pupilles de Djamil se dilatent et il perçoit alors, sur les pierres noires qui jouxtent la terrasse d’El Patio, deux ombres tsiganes que la danse emmêle, alors que la pleine lune inonde le paysage d’une coulée de neige. Le rythme de la musique s’est accentué, est devenu plus vif sous les assauts de l’archet et ce sont maintenant les voix chaudes et voilées de Boti et de Lyubina qui résonnent à l’intérieur de l’enceinte de briques. Il regarde avec ferveur les mouvements amples et gracieux, les tournoiements des jupes rouges décorées de roses, la giration des foulards, l’éclat des lourdes créoles, les cercles des bijoux enserrant les bras, les chevilles, alors que les pieds nus font voler la poussière. Du Café El Patio sortent des salves de cris, d’exclamations, parfois de claquements de doigts, de coups de talons sur le sol de lave et il y a, dans l’air tendu, alors que le jour va poindre, une pluie de pièces d’or, à la façon des rayons du soleil lorsque le ciel s’habille de la teinte des feuilles. Les deux filles Roms remercient avec une sorte de révérence et leurs jupes rouges sont des corolles qui s’ouvrent sur l’éventail des dalles noires. La musique s’éteint en même temps que les dernières étoiles. Ceux de la Bastideregagnent leurs grandes demeures de pierre où bruissent encore les mélodies tsiganes. Une ligne claire décolore le ciel à l’horizon. Djamil quitte le chêne rouvre auquel il s’était adossé. En bas les maisons de ciment émergent peu à peu du sol couvert de gouttes d’eau. Les roulottes dorment encore dans les replis du Terrain vague.

« Demain Lyubina ira danser devant le Café El Patio » pense Djamil, et ses yeux brillent à la manière des veines d’or qui courent dans les profondeurs de la terre.

 

 10 OCTOBRE.

 

  Quatre longs jours sont passés depuis l’explication de Djamil et de Kalia. Quatre jours à errer au milieu des herbes folles, à tourner en rond entre les planches de la roulotte, à user son regard sur les murs d’enceinte de la Bastide. De longs jours à contenir ses sentiments, ses émotions, ses rancœurs parfois, à éviter le regard de l’autre, à retenir les mots tranchants, définitifs, pareils aux lames de silex. Puis le soir, alors que les ombres s’allongeaient sur le Terrain vague,Djamil a sorti du coffre la robe rouge à volants, la ceinture noire à longues franges parée de cercles de métal, le chemisier blanc, le boléro ourlé de dentelles, le foulard semé de roses. Il a posé sur la chaise le doba du père Dezso puis a fixé Lyubina de ses prunelles dures et noires comme l’obsidienne. L’adolescente a baissé les yeux en signe de soumission. Alors Kalia est sortie sur l’aire de bitume et la porte a longtemps battu sous les rafales du vent. Le père a frappé deux fois à la roulotte de Matéo-le-gitan. Matéo a ouvert. Ses deux visiteurs se sont assis sur les chaises de bois. Djamil n’a pas parlé. Le gitan a compris que l’heure était venue pourLyubina d’habiter son corps de femme, d’apporter sa contribution, de se relier à la tradition dupeuple Rom.

  Il a sorti du buffet une bouteille d’eau-de-vie de baies sauvages, a rempli trois petits verres. Une odeur de genièvre et de prunelle a flotté entre les parois de la roulotte. C’était la première fois que Lyubina buvait de l’alcool. Elle l’a avalé d’un trait, à la manière des hommes, le liquide brûlant sa gorge. Elle aurait aimé avoir Boti à ses côtés mais son amie était allée chez la vieilleLuana jouer aux tarots et passer la nuit à lire l’avenir dans le marc de café et la figure mouvante des étoiles. Quand les réverbères se sont allumés dans la Bastide, Djamil a estimé que l’heure avait sonné pour Lyubina, qu’elle devait s’ouvrir à son destin. Il a pris congé de Matéo, a accompagné sa fille jusqu’à la limite des remparts. Déjà les premiers hommes habillés de blanc, les femmes en longues tuniques noires commençaient à remonter les rues en direction de la Place. Peu à peu la terrasse d’El Patio s’animait. On commençait à y servir des boissons fraîches, des verres de vin dorés comme du miel. L’odeur des mets grillés montait en lourdes nappes qui se dissipaient au milieu des feuilles argentées des oliviers et des eucalyptus. Une rumeur s’élevait de la terrasse, palpable, et c’est la Place entière, les arcades qui résonnaient maintenant de cris et de rires, et parfois le bruit hésitait, en suspens, comme si les gens de la Bastide attendaient un événement imminent. C’est le moment que choisit Djamil pour pousser légèrement Lyubina aux épaules. Sans se retourner la jeune fille s’engage sous l’arche de briques claire et, pieds nus, commence à remonter la rue conduisant au cœur de la Bastide. Sa longue robe rouge flotte autour de ses hanches menues, les lourds bracelets illuminent ses bras et ses chevilles, le doba au bout de ses mains fait un halo blanc comme celui de la lune. Puis elle s’engage sur sa gauche dans la venelle étroite qui débouche sur El Patio et disparaît aux yeux de son père. Djamil attend un instant, dissimulé dans l’ombre des remparts. Bientôt une voix sourde, voilée, monte vers le ciel, accompagnée des percussions rapides de la doba, du carillon cuivré des cymbales. Le Tsigane s’appuie au mur de briques et son esprit s’emplit de visions, de sons de toutes sortes qui semblent sortir des failles de la terre, des touffes d’herbe, des rochers blancs des falaises. Il voit, comme dans un rêve, les eaux vertes de l’Olt couler entre des gorges boisées ; les plaines de joncs du delta du Danube osciller sous la brise ; les collines abruptes des Carpates monter vers le ciel ; il voit des chevaux harnachés de rouge, des montreurs d’ours, des roulottes coloriées, des mendiants qui retournent des monceaux d’ordures ; il entend les chœurs de Roumanie, le grincement lancinant des violons, le souffle chaud et haletant de l’accordéon, la grêle cotonneuse de la contrebasse, les cascades de trilles de la guitare. Puis les sons s’amenuisent, se fondent comme s’ils étaient bus par la terre et il n’y a plus qu’un souffle lent et régulier qui longe l’assise des remparts.

  Vaincu par la fatigue, Djamil s’endort, le front appuyé contre le tronc d’un arbre. Cependant que son mari courait poser ses lacets, Kalia, l’inquiétude au ventre, rejoignait la roulotte deLuana, alors que Boti dormait sur une banquette, pelotonnée dans une couverture de laine.Luana devina la confusion dans laquelle se trouvait la visiteuse. Elle lui servit une infusion de plantes qui l’apaisa un moment. Alors, dans une avalanche de mots, Kalia raconta tout : la rudesse de sa vie, le chômage, le projet fou de Djamil, la tentative de Lyubina, son entrée dansla Bastide, il y a quelques heures à peine, pour mendier ; l’avenir sombre, pareil à un nuage hostile qui se serait abattu sur le Terrain vague. Dans la roulotte que cerne la nuit, l’air est devenu lourd, presque irrespirable. Boti, sans doute en proie à quelque rêve agité mâchonne des mots incompréhensibles. Luana se lève, écarte le rideau qui dissimule une alcôve. Là, sur une étagère, une boule de cristal brille à la façon d’une étrange planète. Luana pose la boule sur la planche voilée de la table. Elle s’assoit face à Kalia. Peu à peu, dans le demi jour de la pièce étroite, le cristal semble vibrer, s’animer. Les ombres se nappent de clarté et bientôt des contours apparaissent, des détails émergent.

  A l’intérieur de la sphère se trouve une sorte de ville miniature avec son damier de toits, son quadrillage de rues et de venelles étroites, ses places, ses fontaines, ses ponts aux arches multiples. Kalia, approchant son visage du cristal, n’a aucun mal à reconnaître la Bastide, ses deux tours symétriques, son mur d’enceinte, son chemin de ronde circulaire. La cité est déserte. Sur la Place dallée de pavés la fontaine projette sa gerbe d’écume. Un peu plus haut, sur la terrasse du Café El Patio, ne restent plus que des vestiges de la fête, vrilles des serpentins, pluie de confettis, serviettes maculées de taches. A l’écart, sur un cube de pierre noire, des objets queKalia reconnaît avec une sorte de ravissement teinté d’appréhension : cercle clair du doba entouré de ses cymbales, bracelets de cuivre, larges créoles touchées par la lumière. Kalia, que le spectacle fascine, ne peut détacher ses yeux des amulettes qui sont comme l’ombre, la projection de Lyubina.

  Soudain le cristal s’assombrit, couleur de cendre, couleur de nuit. Alors Kalia sait qu’il ne sert à rien de rester dans la roulotte de Luana, qu’il lui faut rejoindre la sienne, derrière le talus d’herbes sauvages, là où est son destin. Elle remercie, part à la hâte, la démarche hésitante. A l’horizon, un jour gris et incertain se lève, sorte de frémissement coloré agitant les feuilles claires des bouleaux et des aulnes. A droite, sur le chemin de poussière, la silhouette hésitante de Djamil. Kalia et Djamil montent les trois marches de bois de la carriole. Ils n’échangent aucun mot, se couchant tout habillés sur les banquettes usées. Par la porte entr’ouverte pénètrent les premiers rayons du soleil. Ils viennent tout droit de l’est, du lointain pays des tsiganes, là où la mémoire des hommes se perd dans les brumes du passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 08:37
De l'être à l'apparence .

Œuvre : Barbara Kroll.

De prime abord nous inclinons aux contingences de tous ordres. Nous disons : "Ceci est de telle ou de telle manière". Nous disons : "Ceci existe en raison de …". Nous fondons en raison et trouvons aux choses toutes sortes d'invocations terrestres, souvent inscrites dans une évidente présence. Nous voulons être rassurés par une logique de l'objet. Nous posons le monde devant nous - l'arbre, la montagne, la feuille, l'Autre - nous affirmons en tant que Sujets (cette "belle" invention de la raison discursive) et prêtons à tout ce qui nous entoure quantité d'esquisses que nous croyons signifiantes alors qu'elles ne mettent en jeu qu'une certaine habileté à occulter ce qui se dissimule juste au-dessous de la surface. Loin d'être une vue distale, laquelle prend recul et hauteur, notre point de vue sur les choses est partiel, partial et ne s'exhausse guère plus haut que les herbes de la savane que parcouraient nos ancêtres, les Homo erectus dont la vision proximale assurait la survie. Nous divaguons tout autour de nous comme l'abeille butine le nectar sans savoir qu'elle l'a vraiment fait. Nous sommes pures distractions de nous, de l'Autre, du monde.

Nous regardons et nous disons : "Ce sont de jeunes femmes dans un sauna." Nous disons encore : "Ce sont des danseuses avant la scène" ou bien : "Elles vont se vêtir avant de sortir en ville." Nous disons tout ceci et nous fabriquons une réalité qui, peut-être, n'existe pas. Mais qu'en est-il donc de ce fameux réel qu'à chaque instant nous évoquons, ne sachant trop en quoi il consiste. Mais, en tout état de cause, il n'est qu'un fragment de nous-mêmes en direction du monde, une configuration que nous lui prêtons, une esquisse que nous lui attribuons. Car, en-dehors de nous, pour nous, il ne saurait avoir aucun sens. Il s'agit toujours d'une question de face à face : moi face au monde et le monde en retour.

Nous regardons de nouveau et, avec une belle assurance, nous formulons : "Ce sont deux figures féminines face à face". Et nous nous pensons quittes d'autres justifications. Mais rien n'est moins faux que d'évoquer un tel face à face. Le seul face à face qui ait jamais lieu, c'est celui de soi avec soi. C'est seulement à partir de notre propre ipséité, à savoir de notre coïncidence avec nous-mêmes que le surgissement du monde est possible. En accord avec notre être nous dépassons le cadre de notre simple apparence, de notre figure lisible pour atteindre le seul lieu possible de notre liberté, transcender le réel, donner acte au monde, aux choses, aux Autres dans leur incontestable multiplicité. Ces deux jeunes femmes - situons-les dans l'atmosphère embrumée d'un sauna - ne se font face que de manière contingente. Là, sont-elles, dans cette posture, dans cette intimité propice aux révélations de tous ordres. Aussi bien auraient-elles pu se trouver dans un square ou bien assises à la terrasse d'un restaurant. Simplement de l'existence en train de dérouler ses anneaux, de tricoter ses mailles l'une à la suite de l'autre. Conversations, bavardage, confidences, mais jamais de l'être à l'état pur puisque celui-ci ne saurait exister en aucune manière. C'est nous qui lui donnons abri, c'est lui qui nous conduit vers ce temps dont il est tissé de manière si impalpable qu'il en est comme l'écho perdu dans quelque lande sertie de brume. C'est de l'indicible dont, pourtant, nous devons constamment nous assurer afin que notre cheminement dans la vie ne soit pas une simple hallucination.

Ces jeunes femmes qui devisent dans une apparente décontraction ont à se retirer, chacune dans l'antre ouvert de leur propre sérénité, à cet endroit où n'habitent que silence et coïncidence à soi, là où le battement de l'être devient perceptible comme peut l'être le bruit d'une source dans le sous-bois déserté. Car, pour que le bruit soit vrai, libre, assuré de sa propre parution sous les frondaisons du monde, il faut cette condition de possibilité du retirement, du silence, de la parole originaire se retenant jusqu'au bord d'un secret. La moindre effraction, le plus minuscule geste et tout serait compromis qui refluerait dans l'ombre fondatrice, dans le repli obscur du néant à partir d'où tout se révèle dans l'espace ouvert de la clairière. Ces jeunes femmes sont deux sources bruissant de concert dans la fraîcheur des ombrages. D'abord à l'écoute d'elles-mêmes en leur être, elles se déploient comme la crosse de fougère gagne l'éther, elles se déplient en direction de l'Autre, cet Autre dont l'étrangeté ne repose que sur le mystère de son propre être. Être contre être avant que l'existence ne fasse son pas de deux, voici ce que l'Artiste nous livre dans cette belle peinture pleine de réserve et de méditation en instance. Le sens est là, entièrement contenu dans la géométrie de quelques silhouettes fondues dans le jour, dans l'assourdissement de teintes venues nous dire la rareté de l'instant.

L'être, nous ne le voyons pas, car seulement "il y a être", tout comme il y a vérité, liberté, ces transcendances auxquelles nous nous devons de figurer sur l'avant-scène alors que dans les coulisses bruissent déjà tous les bruits du cheminement existentiel. Nous les entendons faire leur grésillement de flamme. C'est à une désocclusion de ce que nous sommes toujours, dans l'ici et maintenant du monde, que nous devons donner acte. La compréhension est dans le geste même qui se porte au-devant des choses, non dans leur chair muette. Dans l'oursin, c'est toujours le corail qui parle. Nous n'en voyons que la bogue aux épines violettes. Dans l'Autre, nous ne distinguons que sa bouche, ses lèvres, son corps, sa souplesse avenante. Figures de l'exister, modulations multiples, déclinaisons de ce que l'être, en retrait, nous livre de sa gamme infinie de possibilisations. Nous ne sommes jamais que cette vibration de corail, cette simple alternative du face à face de soi avec soi-même. Ce qu'est l'Autre en retour. Être est cette effervescence par laquelle nous nous donnons à nous-mêmes et à tout ce qui nous entoure, aussi bien cet Autre auquel nous croyons faire face alors que la dramaturgie humaine est entièrement contenue dans un jeu de miroir. Ego que le monde reflète, monde que reflète l'ego pour la plus belle fête qui soit : exister

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 15:53
Soyons en chemin !

Œuvre : Eric Migom

"Mon centre d'intérêt ... l'être"



L'être. Le point décisif par laquelle toute philosophie digne de ce nom s'annonce comme urgente à se manifester. Dès que ceci est compris, incessante est la quête. Il ne saurait y avoir de repos. Tout fait question. Tout s'ouvre en direction d'une clairière élargie du sens. Tout est constamment interrogé. C'est pourquoi l'on peint, écrit, photographie, c'est pourquoi l'on fait l'amour. L'amour est ce cri qui, croyant dire l'existence, ne dit que la forme indicible de cet être qui n'est ni mystère, ni figure d'un dieu, mais la simple réalité portée à son incandescence et que, constamment, nous temporalisons. L'être est cet instant, cette séquence de langage, cette illumination poétique, cette déflagration du verbe qui nous conduit aux limites d'une compréhension du monde. C'est pourquoi toute entreprise ontologique est affiliée à la pure beauté. Elle est origine et fin, fondement et projet, ombre et éclaircie. Elle est "passage", la seule médiation qui nous installe au cœur des choses. Apprenons donc à "passer". C'est imperceptible. C'est de l'ordre du tropisme. C'est une à peine vibration de l'âme, un grésillement de libellule, un tremblement de luciole. C'est l'unique raison pour laquelle l'être nous échappe constamment alors qu'il nous affecte en propre à chacun de nos souffles. Essayer de le saisir et déjà le chemin est ouvert vers plus loin que nous. Ceci s'appelle la "transcendance", ce que nous, les hommes, les femmes, nous sommes puisque nous nous détachons constamment de ce réel qui nous porte afin que nous puissions mieux nous en dessaisir. Nous sommes le tremplin et déjà l'au-delà du tremplin. C'est à nous de donner l'impulsion. L'être est cette juste mesure qui, nous extrayant de nous-mêmes, nous envoie vers le monde. La liberté ne porte pas d'autre nom. SOYONS !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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27 mai 2014 2 27 /05 /mai /2014 08:31
Toute falaise est fascination.

Œuvre : Kiryl Vasilionok.

Nous sommes au pied de la falaise, avec les vagues de galets gris et le vol blanc des goélands. La brume est si lente à se dissiper. Comme des boules d'écume qui fermeraient nos oreilles à la rumeur du monde. Et nos yeux ! Soudés ou bien alors une simple fente par où le jour ferait ses incisions, ses coups de scalpel. Images fragmentées, écailles de kaléidoscope. De notre vision, nous sommes si peu assurés. Le réel tressaute, se livre par bribes, taille dans la matière ses toiles colorées. Plaques de vert pastel, prairies; vert sombre des forêts; orangés éteints, puis solaires; beiges rosés pareils à une aube se dévoilant, à une lumière disant les choses dans sa rhétorique première, son lexique balbutiant. Nous sommes là, sur les pierres de lave usée et nous errons infiniment, à la recherche de nous-mêmes. Pourquoi cette polychromie qui vient nous visiter dans son énigme native et nous laisse seuls, sans rien qui puisse faire sens ? Pourquoi ?

Mais nos allées et venues parmi les boules de pierre ne servent qu'à davantage nous égarer. Le tapis gris, à nos pieds, la houle qui bat nos chevilles, les meutes serrées du sable, les minces lagunes qui glissent sous la dalle dure des talons, tout ceci n'est que fantasmagorie. Nous voulons une Mère, une terre d'accueil, un havre de paix où ancrer notre immense solitude. Des ailes de chauve-souris nous frôlent, des membranes huileuses d'oiseaux nocturnes s'emmêlent à nos cheveux, notre peau est poncée par la clarté lunaire, l'obséquieuse mesure du jour nous contraint à n'occuper qu'une île vide. Insulaires, voici notre condition, mais d'une île fantôme, sans attache, sans môle de pierre noire qui amarrerait notre esquif pour une route vers la mer libre. Les brumes alentour et la porcelaine des yeux qui fond sous les chutes du vent. Serait-ce la nuit qui nous visiterait et nous laisserait à nous-mêmes, plongés dans la pupille vide du désarroi ?

Alors nous relevons la tête, alors nous lissons nos sclérotiques de porcelaine de nos insistances digitales, alors se montre ce que nous n'avions aperçu qu'avec parcimonie : la Falaise en son être mystérieux, ses plages de fougères vert amande, ses forêts de genêts abrasées par les coulures de l'air, ses rochers escarpés s'enlevant vers le dôme du ciel. Cette belle géométrie, ce langage de roches et d'herbes, cette poésie de mouvances et de repliements, nous la portions en nous mais n'osions lui donner de nom l'installant dans le monde. Nous demeurions dans la cécité ou bien dans une myopie qui fondait le réel dans un genre d'approximation. Nous étions orphelins de ce qui s'annonçait à notre périphérie avec l'urgence d'un dire se retenant, se dissimulant à notre immédiate curiosité. Oui, enfin, sur la surface énigmatique de la toile, comme émergeant d'une brume insistante, les formes jouent entre elles, simples mouvances, retournements, sites colorés instaurant une manière de géopoétique. Chaque parcelle appelant l'autre tout en se différenciant d'elle. Chaque parcelle étant amorce de poésie, de chant, de polyphonie. Nous ne doutons plus de cela qui s'adresse à nous. Femme-falaise, Femme-voile infiniment tendue dans l'attente d'être dévoilée. Car cette effigie veut surgir dans l'espace de sa vérité, nous dire son essence constamment disponible, ce qui fait d'elle le but, la fin de notre quête fébrile. D'elle, nous voulons tout connaître, d'un seul empan de la conscience, d'un seul saut de notre âme en direction de la sienne. Âme contre âme, feu contre feu.

Mais comment se fait-il que, malgré l'arc bandé de notre volonté, nous demeurions en nous-mêmes, sans possibilité aucune de faire phénomène au-delà de cette Falaise, de mêler l'eau de notre inquiétude à la source par laquelle nous sommes alimentés ou souhaitons l'être ? Car c'est bien cette Falaise dressée face à la question que nous sommes qui nous taraude et nous ôte toute voix. Le jaillissement en elle, l'Énigmatique, nous le souhaitons de toute la puissance de notre désir. Mais voilà que les choses sont occluses et que seul le silence répond à nos appels soucieux, car nous sommes repliés sur l'ombilic étroit de notre angoisse fondamentale. Car la Falaise est sans issue. Nulle empreinte où poser nos pas de somnambules. Nulle faille dans la paroi dont nous ferions le tremplin d'une connaissance. Nous disons : "Cette Femme est un mystère; cette Femme est le linceul dressé contre lequel nous nous abîmons." Et ceci n'a lieu qu'en raison d'une immense mutité. Tout demeure en soi et les bandelettes enserrent la momie, cachant les ouvertures par lesquelles la monade eût pu ouvrir une clairière, instaurer un dialogue.

Le sexe eût-il été offert, semblable à "L'Origine du monde", et alors nous aurions pu faire effraction dans la grotte amniotique, nous ressourcer au contact des eaux primordiales, des eaux lustrales qui nous auraient reconduits à notre innocence première. La bouche eût-elle esquissé un sourire et alors, nous glissant dans la glotte, nous serions parvenus dans la rivière du souffle animant le langage, au contact de la poésie, de ses efflorescences, de ses myriades de sens. La pupille des yeux se fût-elle creusée et alors nous aurions franchi l'étrange chiasma optique, serions parvenus sur la toile polychrome de l'aire occipitale, là où le monde se projette en images souples, multiples, si proches d'une illumination de la conscience. L'antre des oreilles eût-il libéré son pavillon et nous aurions entendu l'incroyable bruit de fond du monde, les allées et venues des hommes, les paroles d'amour, le bruissement des comptines, les cataractes des fables, les murmures en coulisse, la boîte du Souffleur par laquelle se dit l'existence sur le théâtre de l'humain. La toile eût-elle été déchirée et alors nous aurions vu l'autre côté des choses, l'immense symphonie que toujours nous voulons entendre, les rouleaux de papyrus sur lesquels nous cherchons à déchiffrer les hiéroglyphes de Soi, de l'Autre, de tout ce qui vient à notre encontre.

Si cette toile nous a questionnés, c'est bien en sa qualité de Falaise dressant devant nous la paroi de son énigme. Tout Existant, par nature, est ce mur qui dresse devant nous l'interrogation, laquelle toujours, nous taraude et nous met en demeure d'apporter une réponse. Là est la dimension de l'homme. Nulle part ailleurs !

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 20:20

 

 

Du dedans du langage, la littérature.

 

cy 

 

 [Petit essai sur le livre

de Catherine Ysmal

Irène, Nestor et la vérité.

Quidam Editeur. ]

 

 

 

 Présentation de l'Editeur.

 

 

 

L'Auteur.

 

Catherine Ysmal est né en 1969. Elle vit à Bruxelles.

Irène, Nestor et la Vérité est son premier roman.

 

http://www.catherineysmal.net/

 

Le livre.

 

"Reclus à la campagne, un couple se défait peu à peu. Alors que Nestor s'interroge sans fin sur son sort, Irène se mure dans le silence. Pierrot  leur ami est impuissant face au drame qui se noue.

En une langue magistrale et sans artifices, Irène, Nestor et la Vérité dit un amour qui finit mal."

 

«Je n'ai pas grande pensée sur les choses mais il me semble me souvenir d'une gaieté jadis vécue et de ricochets qui ont bondi longtemps.»

 

L'extrait.

 

IRÈNE

 

"Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai senti du bois, plus loin la pierre. Le vert. La couleur est entrée comme une éclaircie du ciel. Je ne savais pas ce que je faisais ici ni non plus comment j’y étais arrivée. Je ne me souvenais de rien. Et maintenant, peu de choses encore, juste le ciel qui est venu dans mes yeux et l’arrêt, la coupure de la lumière, le noir partout. Au loin, des voix timides. Surtout, j’entends celle d’une femme qui domine. Quelques pleurs. On s’étonne.

 Je porte une robe hideuse, quelle stupidité. Cela ne va pas du tout avec la couleur de mes cheveux. Cet endroit racorni, violet aux entournures dans lequel il fait une chaleur ahurissante, se dresse en paroi sur le cœur. Ma poitrine heurte du lourd, un corps posé de la densité d’un évanoui. Je me demande. Le lieu, cette place. D’où viennent ces voix que j’entends, assourdies et en même temps si gravées en moi que j’en reconnais le sens.

 Je me demande d’où viennent les couleurs, le vert jauni aux pointes, le gris qui s’y mélange et ces points blancs comme au fond d’une gorge piquée.

 Je suis là. Étendue peut-être et pourtant mes jambes remuent. L’une doucement tandis que l’autre s’énerve, choque le pied inverse, reconnaissant la rugosité des poils du mollet. Il remonte, descend jusqu’aux phalanges des orteils. Seule une lourdeur existe sur ma poitrine à cause de ce poids, si lourd, que je me demande comment l’écarter. Des kilos pesant au même endroit, immuables, qui m’ôtent toute force. De me lever sans doute. Je demeure là, étendue, à l’écart de ce que j’entends, vois, ressens, entière dans cette disposition que je ne choisis pas.

 Je vois en apparitions. Un chat traverse. Un oiseau bat de l’aile et je ne vois que l’aile, pas même d’ailleurs, plutôt le mouvement, le savoir de l’envol aux raies de lumière et au tracé qui change. Et l’oiseau plus loin qui vole encore. Cela vient toujours du coin de mes yeux. Sur la droite en particulier, un clignement et une chose furtive s’en écoule, floue de larmes, en tout cas noyée. Je ne suis capable d’aucune précision. J’ai beau ouvrir la bouche, il n’y a pas de son. J’entends l’intérieur. Et l’extérieur comme la voix de Jeanne – cette femme – mais pas la mienne, pas l’intermédiaire, pas le transfert. Muette et pleine de bruits. Fragments d’hypothèses jusqu’à l’irritation. Où suis-je ? (…)"

 

 

Brève thèse sur l'œuvre.

 

1-copie-3

     Source : pieuvre.ca

           

 

 Tout essai de compréhension passe nécessairement par un retour à l'origine, au début, au tout début, là où la matière pré-cosmique est une soupe primordiale, là où protons et neutrons font leur gigue mortelle, là où naît le langage du monde, la première écriture visible. Car c'est avant tout de cela dont il s'agit, de sortie du silence, de profération originelle, de voix primitive surgissant du néant et dont, nous les hommes d'aujourd'hui, sommes les porteurs. Sans doute lointain écho, étrange réverbération, mais notre parole, notre langage ne sont que les témoins de cet événement.

  Les premiers mots sont des gerbes de phosphènes, des bouillonnements d'hydrogène, des rivières de magma, des jets de bombes ignées, des effusions de solfatares, des trajets rubescents de lapillis. Toute une énergie diffusant dans l'espace cloué d'obsidienne son chant polyphonique, sa lumière coruscante, son pur jaillissement de queue de comète. Comme une soudaine et longue pluie de métaux lourds, sphériques, de fusions de platine, de combustions de mercure, de densités de cuivre, de boules de fer incandescentes. Tout gire infiniment dans l'espace noir, tout s'anime et repousse le silence infini, tout participe à disséminer l'antimatière dans un néant aux bornes inconnaissables. C'est de cette manière-là que l'univers est sorti de sa mutité, faisant aux humains l'offrande d'un sens à poursuivre par-delà l'espace, par-delà le temps. Et les Existants on reçu ce don comme un geste des dieux, avec respect et crainte à la fois.

  Mais cet orage magnétique du langage, sa grêle dense, sa profusion, sa plénitude sous l'espèce de comètes sidérant l'azur, les humains ne pouvaient longuement l'assumer. Alors on inventa des cosmogonies, on créa des systèmes ronds et fermés afin de contenir le trop plein d'énergie : comme chez Parménide et dans les textes orphiques; chez Platon dans "Le Timée"; chez les néoplatoniciens de Perse où l'Eau, cet élément primordial, se présente sous la figure d'une perle blanche aux dimensions du ciel et de la terre.

  Tout ceci, cet enfermement dans un système doué d'unité et de cohésion ne suffisait pas à ramener la sérénité dans les consciences. Tout, à tout moment, menaçait d'exploser, le langage en premier, lequel aurait tôt fait de retourner au chaos originel. Alors commença la longue aventure humaine qui fixa les mots dans le cadre d'un cosmos satisfaisant : dans les tablettes d'argile en Mésopotamie;  sur les rouleaux de papyrus en Egypte; sur les parchemins gravés au calame en Perse, enfin sur le papier imprimé avec Gutenberg. Puis la cohorte imprimée, on la confia au pavé du dictionnaire, à son épaisseur rassurante et les mots, contraints, s'y rangèrent selon l'ordre des lettres. Mais le langage a la mémoire longue et, malgré le rangement orthogonal, la minutieuse lexicographie, cela s'agitait de l'intérieur, cela menaçait constamment de surgir, de s'éployer dans l'espace.

 

  Et, parvenus à ce stade de la démonstration, il devient nécessaire de voir en quoi cette hypothèse cosmo-langagière aurait à voir, en quelque manière, avec le livre de Catherine Ysmal. Mais cela qui vient d'être énoncé est au cœur même du livre comme le corail est au milieu de l'oursin. C'est dans un genre de comportement symétrique mais totalement opposé que les deux principaux protagonistes se situent par rapport au dictionnaire, donc relativement au langage. Si la quête de Nestor se limite, d'une  manière quasi obsessionnelle, à essayer de trouver dans le dictionnaire les linéaments d'une vérité à l'œuvre, afin de se mieux connaître, mais aussi de percer le secret qui semble animer sa femme; Irène, bien au contraire, cherche dans ce même volumineux ouvrage les moyens de rejoindre ce langage qui, depuis toujours la hante, dont elle est habitée comme le bois où elle trouve refuge est parcouru de vent.

  Et l'écartèlement de cette quête n'est, en vérité, que  l'épilogue d'un couple isolé dans l'espace, privé de sentiments ancrés dans le réel, parti à la dérive et n'y pouvant rien. Le destin de Nestor semble rivé à une confondante quadrature existentielle dont la maison, le dictionnaire lassé d'avoir été trop consulté et quelques arpents de terre fixent les limites, alors qu'Irène rêve en plein ciel, comme aspirée, fascinée par ce langage dont elle sent la mystérieuse force d'attraction mais aussi l'irrépressible énergie battante, laquelle bouleverse son corps.

  Car, s'accorder à la plénitude des mots ne se fait jamais sans risques. En eux, encore cette force magnétique, pulsante, envahissante. Alors le corps n'est plus qu'une conque ouverte au bruit du monde. Les mots surgissent, bondissent, entaillent les chairs, lacèrent, gonflent le dôme du ventre, l'infinie courbure cicatricielle, le stigmate dont Irène, à son corps défendant, meurtri, est la détentrice. Poids du secret en même temps que charge symbolique gravant au stylet l'impossible création d'un enfant qui aurait pu venir dans le profond du derme. Echarde lourdement ontologique, comme si, quelque part l'être était biffé, interdit de manifestation, la création différée. Car porter un enfant en soi est la première création, le premier enfantement, l'orée d'une œuvre à ouvrir.

  Est-ce là, par cette faille première que s'inscrit en Irène, le désir fou d'être en elle, profondément, soudée de l'intérieur, mais également soumise à la tension du désir d'écrire, donc d'enfanter, donc de créer, donc d'exister ? Peut-être elle-même ne le sait-elle pas. L'appel de l'écriture est si fort, si impérieux. Ça parle en elle. Ça remue en elle. Ça s'agite autour d'elle. Mais pas seulement Alice, la mouette  avec laquelle elle entretient un étrange soliloque. Car à vouloir introjecter le langage, à désirer en faire sa nourriture essentielle, ce n'est plus la seule mouette de la falaise qui est convoquée, mais la noire corneille et Van Gogh, sa folie, ne sont pas si éloignés. Que l'on se souvienne donc d'une des dernières œuvres de Vincent, "Champ de blé aux corbeaux", et déjà l'aliénation est là qui fait ses funestes girations. C'est ainsi, le génie ne peut s'avouer vaincu. Il lui faut la totalité de la peinture ou rien. Nous connaissons la suite.

 

2-copie-4    

Source : L'Ogresse de Paris.

 

 

  Irène, petit à petit, se heurte de plein fouet au sens majuscule qu'elle cherche et consigne dans ses petits carnets. Le langage est dès lors sans limite, doué d'une folle inventivité, libre. Tout vient presque sans effort, tout rayonne. Le bois alentour est le seul témoin des amours délictueuses d'Irène. Car créer dans cette manière de démesure, c'est tout simplement s'abreuver à la source vive des mots, à leur sidérante puissance; c'est accepter d'entrer dans la folie première du cosmos alors que les phrases ne sont encore que de pures théories, le texte une hypothèse lointaine. Irène le sait-elle ? Sa fusion avec la densité langagière est telle qu'elle s'ouvre à la pure démence ( la simulation de cette dernière est une folie du même ordre), sans même s'en rendre bien compte. Les mots ruissellent, rebondissent sur sa peau tendue sous la beauté du jour; le sang est un battement, diastole-systole-diastole-systole, comme pour dire l'événement à nul autre pareil; la lymphe est pure effervescence; les larmes des sécrétions de gemme pareilles à un poème. Car cette quête insensée ne semble pas avoir de limite et c'est le surgissement dans le foyer incandescent de la poésie, ce dire essentiel qui dissout tout et il ne reste plus qu'un tourbillon au centre du ciel et Celle qui s'y livre corps et âme. Poésie, langage, folie sont alors les équivalents qui disent le monde d'une seule et même voix. Il n'y a pas d'autre alternative que cela, cette incandescence, ce brasier, cette divine coruscation, cette gerbe infinie d'étincelles, ces météores faisant dans le ciel noir ses "aérolithes mentaux". Car alors, comment ne pas citer Artaud, ce génie brûlé par cela même qu'il poursuivait, à savoir cette alchimie intérieure qu'il chercha fébrilement aux quatre coins du monde, chez les Indiens Tarahumaras, jusque et y compris dans le majestueux peyotl :

 

  "Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d'un point qui est justement à trouver.

Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée:

CERTAINEMENT L'INSPIRATION EXISTE.

Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? - un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles."

 

Antonin Artaud

in "L'ombilic des Limbes"

Poésie - Gallimard

 

  Et, bien évidemment, la folie est au bout. L'internement aussi. Mais la pathologie, la clinique, tout ceci est tellement contingent, tellement loin dès l'instant où l'on a atteint le rivage à partir duquel se révèle l'infini, où s'ouvre l'absolu, où l'on est confondu avec cela même que, depuis toujours, l'on cherchait. Car ce qu'Irène cherchait et que Nestor ne pouvait comprendre c'était de devenir langage, d'habiller son corps de mots, de s'envelopper, comme la momie, de bandelettes certes embaumées, mais hautement signifiantes, de respirer les phrases come on le fait d'une subtile fragrance, de boire à même le chant infini du monde.

 

  Mais si Irène a pu faire tout cela, c'est parce qu'elle y a été conduite par une main habile, par un style aussi déroutant qu'inventif et novateur, par une profonde immersion de Catherine Ysmal dans les profondeurs, là où se tutoie la pureté de l'art. Car si œuvre il y a, c'est bien en raison d'une rare maîtrise du langage. A une époque où les têtes de gondoles ne délivrent qu'un pitoyable galimatias truffé de formules convenues et de thèmes à la mode - autrement dit de non-livres -, l'Auteur nous livre ici une œuvre rare, dense, pleine dont on ne peut sortir que "sonné" ou bien alors on n'a pas vraiment lu. Et si une vérité se dégage "d'Irène, Nestor et la Vérité", c'est bien celle du langage.

  C'est toujours du-dedans-du-langage que naît la littérature, or, ici, on est immédiatement conduits à l'épicentre, là où se perçoivent encore les pierres vives de l'origine. Toute œuvre vraie est une poétique. Cette oeuvre-ci est de cette nature. Nous sommes reconduits, comme par magie, au lieu même de nos origines, à cette pliure entre chaos et cosmos, alors que nos fragiles fontanelles vibraient déjà de cette belle polyphonie que l'on nomme littérature, dont jamais nous n'épuiserons le sens. Il est urgent de lire !

 

Petit morceau d'anthologie. 

 

  "C'est en revenant de ces hautes pierres que l'on me dit folle la première fois : folle de parler à un oiseau, folle d'y voir mes espérances et leur chute comme un corps. Et puis il y en eut une deuxième et une troisième quand j'entrepris sans prudence, j'en conviens, de sortir de ma cage. Je marchais. A chaque pas, un mot déjà, à chaque pas la possibilité d'en trouver un autre, même hésitant, balbutié. J'étais debout dans l'éruption de la terre vers le ciel puis, en pluie contraire, une retombée de lave chaude qui me grillait. Je courbais bien le dos, animal flairant la terre dans l'espoir d'y trouver un os ou une étoile.

  "Folle à lier", qu'il répétait aussi bravement Nestor quand il venait de dompter de ses poing mes imaginations en les traitant de mensonges. Mon silence était brutal, têtu tandis que je me formais en monologue. L'écartèlement du mot ou plutôt un battement autre, une fréquence à laquelle je n'étais plus habituée, précipita cet instant-là. J'étais à la loterie des lettres ou bien, peut-être, au balancement imprévu des phrases. J'en piquais une et puis une autre et en recomposais de nouvelles. Je suis devenue silencieuse mais seule moi le savais. Une autre voix parlait, opiniâtre.  Ça passait plus par la tête. J'acceptais le devoir de choisir, de composer, d'être par-delà ce qu'on m'avait inculqué et ce à quoi j'avais tenté de me limiter pour ne faire de peine à personne. Les mots revenaient, fusaient, m'irriguaient, me tirant vers des audaces qui me faisaient rire ou peur. L'un, l'autre mais sans mesure.

  Je quittais ma région et mon sort. Je n'avais rien attendu, ignorant d'ailleurs ce qui pouvait arriver de cette langue qui m'enseignait pêle-mêle ses délices et rugosités, ouvrant une trappe semblable à celle d'un puits dans lequel je tombais. C'est dans cette nouvelle respiration que ma liberté fit jour. Et c'est ma liberté que Nestor frappa."

 

 

                                                          "Irène, Nestor et la Vérité". pp 31 - 32.

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 08:38
Le Petit Vernissé.

Œuvre : Anne-Sophie Gilloen.

Il y avait une fois une colline habitée d'argile et de sable qui dominait l'eau verte d'un lac. A part le cognement des pics-verts sur les colonnes des arbres et la fuite rousse des écureuils dans la chevelure des pins, il ne se passait guère d'autre événement. Tout reposait dans le calme, aussi bien le bleu céladon du ciel que la fuite des nuages dans leurs boules d'écume. Le temps, comme suspendu, jouait à cache-cache avec le fil de l'horizon et les choses auraient pu rester ainsi jusqu'à la fin du monde. Mais un jour que la pluie avait touché de ses doigts d'eau le faîte des arbres et fait ses minces ruisseaux à même le sol couleur de pain brûlé, là, au milieu des meutes de sable, la glaise s'était roulée en boule, à la manière du hérisson. Puis avait dévalé la pente qui coulait vers le miroir du lac. Alors, on ne sait par quel miracle, la petite éminence de terre avait durci, sous l'effet des rayons du soleil ou bien grâce aux feux que de nombreux chemineaux allumaient sur les rives afin de se réchauffer. Quant aux couleurs, certains prétendent que celle du visage était le reflet de la patine des jours; celle des joues venait de la braise non encore éteinte; celle de la vêture suintait des arbres dans leurs atours nocturnes; celle du baluchon due à la lumière des châtaignes; celle du maillot, enfin, était le reflet des fougères que l'aube traversait de ses lignes de clarté.

Et, lorsque le Petit Vernissé avait pris conscience qu'il existait, au même titre que le gland du chêne, le pli de l'air ou bien le vol inaperçu de la libellule, il décida de mêler son existence aux hasards du monde, en voyageur discret cependant, ce que sa taille somme toute modeste lui permettait sans autre forme d'embarras. Mais, étant terre, on n'en est pas moins une manière d'homme, petit, légèrement rubicond, et non moins attiré par quelque nourriture terrestre. Se sustenter, il le fallait bien, mais dans la juste mesure du jour, non en raison d'une gourmandise qui eût incliné à des modes bien superfétatoires. Ainsi, Octave - c'était le nom qui, tout naturellement était venu échoir sur sa modeste anatomie -, Octave donc déambulait sur les chemins, cueillant une baie ici, un pétale de fleur là, le fruit d'une sorbe ailleurs. C'était une sorte de dérive primesautière, de menu enchantement qui le conduisait tantôt en haut de pics encore habités de neige, tantôt sur les rivages d'une mer rutilante de sel, tantôt sur des versants parcourus par la mousse vert-de-grisée et les coulures sanguines des chênes-lièges.

Parfois, depuis son belvédère - Octave aimait voir les choses depuis l'en-haut du monde -, il apercevait, lovés dans des criques couleur de bitume, des villages blancs parcourus du sillage continu des humains. Comme des fourmis pressées de courir, l'on ne sait où, dans un carrousel de mouvements incompréhensibles. Le Petit Vernissé ne savait pourquoi, mais il se méfiait de ces effigies colorées qui s'agitaient en tous sens, comme pris de quelque folie. Car, si Octave était de terre, il était aussi d'intelligence et de cœur, et il faisait de ces vertus aussi bon usage que sa conscience le lui dictait. À l'écart de ce qui vibrait et se perdait en bruits et brusques retournements, il observait la scène en toute sérénité. A mesure que les choses entraient en lui, c'était comme une brise qui le gonflait de l'intérieur, l'ourlait de plénitude. Cela s'irisait contre son épiderme, cela faisait ses bouquets de lumière, ses gerbes de phosphènes, ses étirements de comète et, alors, il se nourrissait à seulement regarder, à seulement emplir ses pores du pollen du monde. Rien ne lui était étranger de ce qui le visitait avec la faveur d'un don de la nature.

En son sein, il archivait tout ce qui lui paraissait bon, digne de recevoir attention et disponibilité : les rires des enfants ricochant sur le blanc des falaises, le vol souple du goéland aux plumes gonflées, les battements liquides de la mer, les corolles des jupes qui flottaient aux terrasses, les boules violettes des oursins qui nageaient à mi eau, les coques bleues des bateaux confondues avec les voix maritimes des pêcheurs. Dans son baluchon, il déposait des copeaux de certitudes, des éclisses d'amitié, des plumes de générosité. Ô ceci ne pesait pas bien lourd, pas plus que la boule de duvet du colibri, pas plus que sa vibration colorée sur l'arcature du jour. Une à peine parution de l'être en sa subtile demeure. C'était cela qu'aimait Octave du fond de sa simplicité originelle. Car, oublieux de lui, de cette naturelle donation de céramique dans la pliure des heures, il savait qu'il ne devait retenir que cela qui faisait sens, à savoir cette arche multiple déployant son ombilic sur la cécité des choses. Il y avait infiniment à voir, infiniment à comprendre, infiniment à emporter avec soi, dans le secret refermé d'un sac que l'épaule ne tutoyait qu'à l'aune d'une juste saisie d'une si belle temporalité. Tout le destin du monde rassemblé dans le recueil du simple. Toute la beauté parlant dans le fragment enfin porté à son incandescence. C'était cela, exister, Homme ou bien Femme ou encore Petit Vernissé, nous disant en termes d'argile et de glaçure le langage infini qui parcourt les chemins de la demeure anthropologique. Exister est une turgescence ou bien n'est pas. Exister est prose fécondée en poème. Exister est disposer de soi dans l'exactitude afin que l'autre, le différent, le toujours accessible s'adresse à nous avec la majesté du signifié.

C'est cela dont Le Petit Terrien était porteur, qu'il nous disait en termes de couleur et de forme, en pâte d'évidence, en cuisson parvenue à son acmé. Toute œuvre suppose ce registre fondateur d'une création, laquelle partant de la matière somme toute banale, familière, s'exhausse jusqu'à un point de phosphorescence. Jamais matière n'est obtuse, fermée, repliée sur un quelconque mutisme. C'est à nous, humains de savoir tirer une leçon dont tout humus - la même racine "qu'humain" -, est le germe initial qui toujours parle en mode crypté alors même que nous sommes les seuls à en posséder les clés. Les choses ne demeurent hiéroglyphes qu'à la hauteur de notre distraction. Merci infiniment à ce Petit Vernissé, de nous avoir disposés, l'espace d'un instant, à l'éclaircie de la clairière. Il y a tant de sombres forêts qui la cernent de toutes parts ! Nous savons maintenant, longeant le lac, apercevant son eau claire, marchant sur la pente escarpée de la colline où roulent les boules de glaise, nous savons qu'il y a pour elles, ces boules, possibilité de chute, cuisson grâce aux rayons du soleil, feux des chemineaux qui terminent la tâche afin que l'œuvre surgisse et conquière le monde dans son incroyable foisonnement. Petit Vernissé, nous t'aimons comme tu aimes ceux qui te regardent et de donnent vie. Incline-nous encore au rêve. Nous ne vivons que de cet espoir-là !

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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 08:13
L'étreinte multiple du monde.

Œuvre : Éric Migom-Peintre.

L'œuvre, jamais nous ne la regardons avec l'exactitude qui conviendrait à la prise de possession du simple objet posé devant nous. Le pichet de terre vernissé, par exemple, nous le visons essentiellement en fonction de son ustensilité : il est le recueil de l'eau destiné à la boisson. Sans doute a-t-il d'autres esquisses - décorative en second lieu -, mais l'affectation première à laquelle nous l'avons destiné suffit à emplir notre entendement d'une nécessaire justification. Ceci veut dire que nous n'aurons guère d'autre question à formuler à son sujet. Mais l'œuvre d'art, la peinture en particulier, ne nous abandonnera pas devant la toile aussitôt regardée. Cette œuvre-ci, d'Eric Migom, exigera de nous plus qu'une simple dérive visuelle, l'entrée dans l'aire du questionnement. Car le monde ne saurait venir à nous par effraction, se retirant sur la pointe des pieds sitôt qu'apparu. Sous le glacis de la surface - cette belle métaphore de l'apparence -, il y a toujours, la vérité de la pleine pâte qui demande à être connue, à être retournée de la même manière que le laboureur met à jour, de la lame de son versoir, la glèbe luisante cernée de fourmillement existentiel. Mais laissons là les considérations d'ordre général afin de percevoir ce que le particulier peut nous livrer à l'aune d'un regard attentif.

Au contact du subjectile, notre œil pris d'une objectivité que la modernité représentative lui a inculquée, s'appliquera d'abord à voir des taches colorées, une moisson de jaunes solaires, des bleus-parme complémentaires pareils à une écume marine, des noirs de bitume, enfin des rehauts de blanc de titane venant porter au-devant de la scène la quête immémoriale du peintre : à savoir nous faire entrer dans son univers onirique, lequel est celui par lequel il nous apparaît comme figure de proue d''un invisible dont Paul Klee s'est fait le chantre dans sa très célèbre assertion : "L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible." Et ce qu'il nous est demandé de nous saisir, ici, c'est de cette dimension d'un geste sacré dont le titre de la toile, " Prière …" est censé devoir nous rendre compte. Mais déjà l'esthétique du titre nous incline à penser. L'éviction de l'article "la" à l'initiale; les points de suspension en finale, tout ceci n'est en rien superfétatoire mais indique, bien au-delà du simple aspect formel, l'intention de nous reconduire à l'essentiel, au fondement de quelque vérité dont, volontiers, notre habituelle négligence se fût aussitôt exonérée. "Prière", ici, veut dire qu'il s'agit de se soustraire à une trop facile disposition à ne percevoir que le geste de l'imploration et de la remise de soi à quelque icône religieuse. "Prière" fait signe en direction d'une exigence plus originaire, portant plus les stigmates d'une éthique que les simples empreintes de la foi. En effet, si l'on ne peut douter que le Modèle du Peintre se voue à quelque chose qui la dépasse, (ce qui, habituellement, reçoit le prédicat de "transcendance") , pour autant cette "chose" ne saurait nous être donnée avec des contours précis, avec la verticalité d'une apodicticité. Regardant, nous doutons, ce qui est renforcé par le traitement expressionniste du sujet que, cependant, une autre manière de voir, celle d'Erich Heckel, par exemple, nous eût conduits à des interrogations identiques.

L'étreinte multiple du monde.

La prière, par Erich Heckel

Source : Éternels Éclairs.

En réalité, nous ne savons pas de quoi cette prière est la mise en image, quel "objet" est au foyer de ses préoccupations. C'est pourquoi, ramenant ce geste à sa signification première, nous sommes en instance de nous-mêmes, de l'autre, du monde et ceci s'explique étymologiquement car "Prière" s'est substitué, dès le XII° siècle, au vocable "oraison", lequel signifiait "assemblage des mots dont est composé le langage". Donc la prière viendrait du cœur même du langage, subséquemment de l'essence de l'homme, de ce que signifiait son apparition parmi la multitude. La prière serait cette singularité par laquelle l'humain dirait son chiffre, signerait sa présence sur Terre. Car le langage prié est cette ferveur qui dit le prodige de vivre, de le savoir et d'en faire l'unique bannière flottant aux quatre vents de la passion, s'élevant aux mille étoiles qui brillent dans la "claire nuit de l'angoisse". Prier, quel qu'en soit le socle explicatif, la motivation, le désir rubescent est cette résurgence de soi, cette élévation au-dessus de ce qui rampe, qui clôture et restreint à l'orbe des contingences. Ni le rocher, ni l'oiseau ne prient. Il faut l'entièreté de la conscience, la totalité de la connaissance de soi, de l'altérité afin qu'une chose telle que la prière fasse sa floraison.

Et maintenant, il s'agit de savoir de quoi la prière est la manifestation. Bien évidemment, aucune explication rationnelle ne saurait se substituer à l'unicité du sentiment ressenti, intériorisé. Seule la métaphore, grâce à son pouvoir imageant, sera en mesure de nous faire pressentir la nature d'un acte aussi mystérieux qu'alloué à la confidence. Et, bien plutôt que d'en dévoiler les lignes les plus apparentes, qu'il nous soit au moins permis de dire ce qu'elle pourrait être, si, d'aventure, nous pouvions lui fixer quelque destinée. Donc la métaphore. Donc l'arbre, cette ressource à nulle autre pareille. Le sens en est inépuisable. Mais une manière de mince propédeutique s'impose afin que le théâtre naturel dans le cadre duquel fonctionne la métaphore soit correctement saisi. Nous faisons la thèse que toute prière se développe nécessairement à partir de trois sites différents mais complémentaires afin qu'elle soit en mesure de rendre compte de la dimension totalisante de son caractère sacré, universel, inscrite en tant qu'archétype dans la psyché des Existants. Prier a la même valeur symbolique pour le peuple aborigène de Nouvelle-Guinée, pour le prédicateur méthodiste, l'adepte du taoïsme, l'alchimiste, l'athée ou bien le libre-penseur. Dans tous les cas il s'agit de se relier à soi, à l'autre-que-soi. Il s'agit toujours d'un mouvement, d'un passage, lequel part d'un intérieur pour s'en affranchir temporairement avant que d'y retourner métamorphosé par la richesse d'une quête singulière. Le Prieur est celui qui, demeurant en soi, expérimente en trois cercles concentriques s'élargissant à la mesure du Tout, le lieu, la contrée, le monde. Reporté à la sphère du végétal, le Prieur est cet arbre isolé dans l'espace qui, d'un même empan de son recueillement, est en même temps bosquet et forêt, un et multiple. Seule cette ressource du plus grand que soi confère à la prière son caractère de migration hors de soi, puis de retour dans son aire

propre à des fins d'accomplissement.

L'Arbre-de-Soi, d'abord, puisque c'est bien nous, les hommes, qui formulons la question. L'Arbre-de-Soi (autre nom pour dire l'humain individuel en prière) est pur souci, à partir de ses racines mûrement fléchies dans le sol ombreux, de se hisser, ramures levées dans l'éther, à la conquête de l'espace ouvert s'offrant à lui. Ceci veut dire pure donation vers cette liberté, laquelle donne accès à la vérité. Ce n'est qu'à l'aune de sa libre élévation dans la trouée du ciel que les rameaux connaîtront la profusion végétale, la croissance, l'accès à la lumière fécondante, prodigue en événements de toutes sortes, à commencer par la vie.

L'Arbre-de-l'Autre, ensuite. De l'Autre-Humain en première instance, mais aussi de l'Autre-Animal, ce compagnon de l'homme, de l'Autre-Chose qui trace le cadre ordinaire de notre quotidienneté. Mais retenons l'Autre-Humain afin que, métaphoriquement, nous puissions porter le débat bien au-delà de considérations réifiées par nature. L'Arbre-de-l'Autre ( prier avec et pour l'Autre) avec lequel nous dialoguons toujours : c'est le même vent qui traverse notre architecture de bois et fait vibrer les yeux de nos feuilles. Nous, les Arbres-Humains, sommes "condamnés" ( à prendre ici dans son sens de nécessité ontologique, non en raison de quelque incontournable dette) à nous rassembler autour de la clairière où se pressent les vagues vertes de nos frondaisons. Liés nous sommes par essence, tels le lierre et celui qui lui offre logis et assistance afin qu'il puisse assurer sa croissance. C'est de concert qu'ils naviguent vers le haut de la canopée et c'est bien cette marche liée par un commun destin qu'il faut apercevoir, plutôt qu'une polémique qui résulterait d'un hôte envahi par un soi-disant "parasite". Cette visée est d'ordre purement anthropologique. Rien, dans la Nature n'est prédateur alors que l'autre serait "victime". C'est la loi simple de l'entropie que de croître selon sa propre ressource et de céder la place à plus fort que soi : ceci s'appelle, tout simplement : La Vie.

Enfin L'arbre-du-Monde (prier en osmose avec le monde), lequel est la totalité dans laquelle chacun se fond, tout en en faisant partie. Ici joue la subtile dialectique du contenant et du contenu. Chacun est macrocosme d'un microcosme étant à son tour, microcosme d'un macrocosme. C'est donc d'un entrelacement dont il s'agit toujours, l'homme n'est homme qu'en raison de la fourmi, des montagnes, des planètes. La forêt n'est forêt qu'en raison des taillis, des futaies, des grumes qui élèvent dans l'espace leurs colonnes sans fin. Donc prier le Monde, c'est faire corps avec lui, c'est à la fois être et se sentir bouleau, chêne à l'immense architecture, mais aussi brindille que le vent disperse à l'horizon.

Sans doute, à être méditée dans une perspective non religieuse, avons-nous fait dériver la prière de ce qu'elle est habituellement, à savoir intercession afin d'obtenir une faveur; confession pour avouer quelque faute et être gracié; gratitude dans une visée de remerciement, l'existence étant considérée comme l'oblativité suprême. C'est donc en direction d'une prière "ontologique" assumée comme oraison silencieuse que s'est effectuée la lecture de son sens : Soi dans un sentiment d'élévation; l'Autre avec lequel réaliser l'indispensable enlacement; le Monde qui nous tisse tout autant que nous le tissons. C'est toujours dans cette incroyable polysémie que s'inscrit la marche de l'homme, non dans le règne d'un superbe autisme. Par nature nous sommes reliés. Aussi bien à cette peinture qui dit, en termes plastiques, cela qui vient d'être tenté en esquisse verbale. Le Modèle qui nous est donné à voir est ce tourbillon qui, partant de soi, prie d'abord du site de sa propre demeure - son corps -, en direction de cet Autre dont l'énigme reste toujours à résoudre, alors que le Monde, proche et lointain fait son bruit de crécelle et que nous ne voulons demeurer ni sourds ni aveugles. Regardons, entendons, il y a tant à saisir !

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Published by Blanc Seing - dans PICTURALES.
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