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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 09:52
Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Source : Wikipédia.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Source : Wikipédia.

De manière à bien percevoir la façon dont les projets architecturaux de Franck Gehry s’insèrent dans le monde contemporain, il faut d’abord interroger le domaine de l’art depuis ses fondements, ensuite la singulière relation au corps humain de l’esthétique au travers des âges, ce qui revient à mettre en perspective les notions cardinales de classique et de moderne. Le corps, l’art antique des Grecs le représentait sous une forme idéale parfaite, sublimement apollinienne, magnificence de la chair faite marbre lisse, pur, à la blancheur virginale. Ces canons seront repris à la Renaissance sous les espèces d’un strict académisme, témoin le célèbre « David » de Michel-Ange, parangon incontesté d’une représentation de la pure beauté, de la perfection faite pierre.

Un saut important dans l’espace et le temps nous conduira au centre de « La danse II » de Matisse, dans un chatoiement de couleurs, la pulpe des chairs, mais surtout, dans le mouvement comme subtil hymne à la vie. D’apollinienne qu’elle était, la vision se fait plus dionysiaque, charnelle, fauve, nous reconduisant à une manière de rituel primitif.

Mais il faudra attendre les années 1900 pour que la métamorphose s’opère, que l’esquisse de la mobilité devienne un thème majeur de la perception du corps. Sous l’influence de la photographie - notamment les chronophotographies d’Etienne Jules Marey -, et des clichés en surimpression décomposant le mouvement, la peinture devient chorégraphie, ce que Marcel Duchamp immortalisera avec son très remarquable « Nu descendant l’escalier n° 2 », dynamique

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

Marcel Duchamp, « Nu descendant un escalier ».

Huile sur toile, 1912.

Source : I-MEDIA.

qu’accentueront encore les recherches plastiques d’Umberto Boccioni dans « Formes uniques de la continuité dans l’espace » où le corps pourra acquérir un genre d’autonomie, une étonnante spatialisation en même temps qu’émergera ce qui, d’ordinaire, est irreprésentable, à savoir le processus d’une temporalité. Car si nous prenons acte de notre corps grâce à un schème complexe de sensations, nous demeurons figés, la plupart du temps, dans cette saisie intérieure inconsciente de notre propre procès, qui se nomme intéroceptive par opposition à celle, extéroceptive, davantage tournée vers la prise en compte de notre environnement immédiat. Notre sensibilité est interne et ne laisse rien paraître des différentes postures corporelles par lesquelles nous nous donnons aux autres, au monde, en même temps que nous procédons à notre propre genèse.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

« L'Homme en mouvement ».

(Forme uniche nella continuità dello spazio), 1913.

Umberto Boccioni.

Source : Wikipédia.

Ce qui est surprenant chez Boccioni, c’est la diffusion dans le métal, dans un même élan de parution du thème spatio-temporel dont, depuis Kant, nous savons qu’il constitue les conditions a priori de l’expérience. Sans temps, sans espace, notre sensibilité demeurerait inapparente. Nous sommes pétris de ceci, lignes de fuite et écoulements du temps pareils à des fluides insaisissables qui constituent la quadrature de notre être. C’est dire la fascination, pour l’artiste, d’abord, de procéder à leur mise en exergue, pour l’homme ensuite d’en réaliser l’aperception. La conscience de notre genèse est à ce prix. Mais ce qui est encore plus stimulant intellectuellement parlant, c’est de constater combien l’artiste italien permet de faire le lien entre corps et architecture. Il suffit d’opérer un léger décalage dans le temps pour retrouver ce même souci de traduire l’espace dans une étrange dimension hestio-zoo-anthropomorphe, puisqu’aussi bien se conjoignent dans un même souci d’investir un site unique, l’homme, l’animal et l’habitat qui les regroupe sous une seule forme signifiante synthétique. C’est de ceci dont il est question ans « Cheval + cavalier + maisons » en 1914.

Guggenheim, Vuitton : la tentation du cinétique.

« Cheval + cavalier + maison ».

Umberto Boccioni (1914 - 1915).

Gouache, huile, collage de papier ,

bois, carton sur cuivre, fer, étain et zinc.

Source : BIZART, BIZART, VOUS AVEZ DIT BIZART ?

Et comment ne pas reconnaître ici, dans cette proposition morphologique polysémique jouant une partition toujours renouvelée de l’espace de l’homme, une préfiguration de ce que seront, en ce début de XXI° siècle, les audaces de Franck Gehry ? Mêmes ruptures de lignes, mêmes conflagrations des droites et des courbes, mêmes emboîtements de volume, mêmes voiles aériens, mêmes mélanges de matériaux, mêmes couleurs si l’on songe aux reflets dorés des plaques de titane de Bilbao. Et, si, dans un effort rapide de la pensée, nous remontons aux sources grecques de l’architecture, au Parthénon et à ses frontons, ses tympans, ses colonnes d’une rigueur tout apollinienne, puis surgissons dans le métal ou bien le verre soumis aux lois de la technologie moderne mises en œuvre par le génial concepteur américain, à sa fantaisie polymorphe, nous nous apercevons que le trajet de l’architecture est rien de moins qu’un calque de l’art en général, de la peinture en particulier que nous placions à l’incipit de l’article. Comme si la suite des civilisations et des œuvres de l’homme ne faisait que figurer le passage du statique au cinétique, de la droite à la courbe, du monosémique au polysémique.

Si, à l’origine, la rhétorique était minimale, économe, discrète, liée de près à l’imitation de la Nature - la mimèsis des anciens Grecs -, voici qu’aujourd’hui elle devient plurielle, inventive, polyphonique, genre de tour de Babel bruissant des rumeurs du monde, de ses agoras pléthoriques, témoignant des nouvelles formes d’urbanisme par lesquelles le génie humain pose son empreinte dans la masse souple de l’exister. Si le temple grec semblait procéder à son propre dépouillement afin de recevoir le dieu et lui remettre l’offrande qui lui était destinée, le temple moderne d’acier et de verre, se saisit des objets qui sont les siens et les fait paraître dans le scintillement de sa parure externe, comme si le dieu, à la place de demeurer dans l’enceinte sacrée et d’y recueillir le lieu propice à son éclosion, se trouvait reporté à l’extérieur dans le prestige de sa parution. Enoncé en termes de hiérophanie, ceci se déclinerait de la façon suivante : cela qui constituait le lieu même d’accueil de la transcendance -le cœur du temple-, se trouve reporté à l’extérieur même de l’édifice, dans une zone de visibilité. Et si nous ramenons cette considération autant spatiale qu’allouée au sacré, à la zone du corps de l’homme, nous pouvons dire que la sensation, d’interne qu’elle était, s’externalise, devient extéroceptive, remise à la sensation périphérique de l’enceinte de peau, alors qu’elle n’était, jusqu’alors, qu’affaire de chair et de sensation intéroceptive. Ce qui voudrait dire, en termes de compréhension générale des phénomènes signifiants, qu’il y a parfaite homologie entre les trois registres du corps, de l’habitat, de l’art. Ils suivraient une unique loi d’évolution, laquelle partant du centre de l’individu, de la maison, de l’œuvre, ne ferait que se déployer progressivement en direction du monde. Comme si le phénomène de transcendance, de libération du néant afin que de l’être apparaisse, s’était soudain inversé au fil du temps, comme le poulpe retourne sa calotte et montre l’intérieur de ses viscères. Peut-être ne s’agit-il que de cela, de témoigner depuis l’intérieur de son corps - son premier logis - pour porter au-devant de soi jusqu’à la limite ultime de sa parution, ce qui était clos, crypté, recevant son mérite de sa propre désocclusion. Ce qui était intérieur, l’essence de l’homme, trouvant à se réaliser dans sa manifestation au grand jour, en pleine lumière. Tout comme les musées dont ces architectures sont les enveloppes externes, se muent elles-mêmes en œuvres d’art à la portée de chaque conscience qui s’applique à les regarder. Guggenheim, Vuitton, tels des phares pour l’esprit humain, œuvres d’art portant en leur sein, en abyme, d’autres œuvres d’art et ainsi à l’infini. Peut-être ces architectures, par le savoir qu’elles nous livrent, nous apprennent-elles à déchiffrer le monde. Elles constituent un constant et immémorial dialogue entre ce que nous sommes au-dedans de nous, des êtres finis, et ce que souhaiterions devenir, des trajets en quête d’infini. Sans doute y a-t-il beaucoup à penser dans cette direction de l’exister et de son sens, depuis une immobilité originelle jusqu’à celle, finale, en passant par cette belle cinétique qui s’appelle la vie, dont jamais nous ne percevons les limites qu’à les situer dans l’aire de nos corps. Nous sommes des « architextures » qui attendons de devenir !

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 09:08
La violence du temps.

Œuvre : Elsa Gurrieri – Peintre.

Sur la face éclairée de la Terre le soleil faisait sa rutilance blanche. Il y avait beaucoup de présence, beaucoup de mouvements, gris, mauves, noirs comme des traînées de comètes. Beaucoup de sillages de feu, de gerbes de lumière. Beaucoup de fureur partout répandue. Les hommes, sous les bombes ignées du jour, n’avaient même pas revêtu leurs sclérotiques de vitres opaques. La pluie de phosphènes percutait violemment leurs yeux indociles, s’infiltrait par les vaisseaux sanguins dans le chiasma optique, fusait sur l’écran occipital avec des bruits de grenades explosives. Les hommes titubaient mais avançaient toujours, le coin de leur tête engoncé dans l’étoupe serrée des choses. Les hommes vivaient dangereusement, avec violence et les rapports des communautés, des tribus, des ethnies étaient des réseaux de fils complexes, des emmêlements de bâtons de dynamite, des amoncellements de bouteilles de nitroglycérine. Une manière de « salaire de la peur » qui les faisait progresser sur la plaque ondulée du sol, la peur au ventre, la sueur au front, leurs sexes piteusement réduits à des germes inféconds. Ils serraient le volant de l’existence avec hargne, les jointures de leurs doigts blanches, les mâchoires crispées comme celles d’un étau. Mais ils n’avaient cure de cela, de cette angoisse diffuse qui faisait son sillon acide entre la plaine de leurs omoplates, ravageait leurs poils hirsutes, conduisait leurs têtes à une calvitie de condor. Ce qui était urgent, surtout, avancer le plus rapidement, à la limite de l’explosion, du feu de Bengale, du grand chambardement pyrotechnique et aller au-devant de soi avec la volonté d’un charançon à forer sa bille de bois. Avancer pour avancer dans la plus grande cécité qui se pût imaginer. Mais regardez-les, ces humanoïdes rivés à leur tacot tintinnabulant, regardez-les alors qu’il est encore temps, avant que le grand feu nucléaire n’anéantisse tout dans une gloire de lumière, dans une éjaculation géante répandant partout ses gemmes de résine et il ne resterait plus que des membres pris dans des blocs translucides, des têtes tronquées, des bouches béantes, des lèvres tuméfiées, des langues apatrides, des dents déchaussées, des mentons troués par une glorieuse inconséquence.

En ce temps-là de la civilisation humaine, la grandiloquence avait jeté, dans toutes les directions de l’espace, ses scories ignées, ses bombes au napalm, ses geysers de soufre, ses diamants aux arêtes éblouissantes. La démesure nageait au milieu des mares d’hémoglobine, des lacs d’aporie, des mers plombées d’absurde. C’était l’après-Déluge, l’après effondrement des murs de Jéricho, l’après dissolution de la pensée, l’après parturition de la culture. Partout les vies moissonnées faisaient leurs champs de ruines, leurs pyramides ossuaires, leurs croisements thanatogènes. Il n’y avait plus place pour la parole, la conscience gisait en d’étiques nervures, les feuilles mortes de l’esprit flottaient dans les marigots de l’inconscience, les intuitions géniales poussaient leurs remugles putrides au fin fond des cours patriciennes, les gondoles de l’âme gisaient sur le sol gris des lagunes asséchées. Car l’homme avait vécu selon lui, ne se préoccupant jamais de vivre selon la Nature. Il avait confondu la sienne propre, sa nature minuscule avec celle, Majuscule, qui l’avait amené au monde et souhaitait qu’il y demeurât avec humilité et pondération. Le problème, c’était qu’Adam et Eve, aussitôt en possession de leur permis d’exister, avaient troqué ce dernier avec celui d’inhumer, détruisant sur le champ ce qui était confié à leur soin avec un simple projet d’avenir. En réalité, les premiers à fouler le sol de poussière ne rêvaient que d’une chose, le fouiller, ce sol, jusqu’à l’os, lui faire rendre raison, extraire de son corps disponible la substance qui le tenait assemblé, l’amener à une constante diaspora afin que les premiers bipèdes puissent étalonner la puissance de leur domination sur le monde animé aussi bien qu’inanimé. Une soif ardente, inextinguible de conquête, un appétit de domination qui les laissait en état d’inanition dès que le couvert était desservi, les plats rangés, la table hors de la vue.

Le grand dérapage, la faille dans la tôle ondulée du sol qui avait fait se choquer entre elles les fioles de nitroglycérine, provoqué la cataracte éblouissante, ç’avait été de conduire sans permis d’humanité, dans l’absence de tout libre arbitre, l’irrespect de soi, de l’autre, du monde. Au début, au tout début, à l’origine, il y avait eu une étincelle d’espoir, un lumignon de confiance en la vie, une faible lueur de catacombe orientant vers une possible liberté. Mais, malheureusement le périple avait tourné court, l’embardée avait eu lieu qui avait reconduit le convoi dans des fosses obscures, dans les oubliettes de l’Histoire. Maintenant on ne tutoyait plus que le néant de ses doigts gourds et boudinés, on ne forniquait plus qu’avec d’étranges paramécies, sans grand espoir qu’une génération pût, un jour, en résulter. Partout on promenait son regard d’idiot heureux, partout on laissait traîner les loques de ses mains, partout on poussait des petits vagissements en forme de mirliton. Partout était l’hurlante mutité qui se terrait dans les abîmes de la Terre. La grande faille du parcours humain avait consisté en ceci : transformer le temps géologique en temps anthropologique. Lorsque les considérations étaient horizontales, que les hommes pensaient dans la forme du dolmen, des plaines, des tabula rasa, tout était allé de soi. La faute, le piège dans lequel on avait fourré ses pieds bots avait simplement consisté en une inversion des valeurs. On s’était crus assez malins pour changer l’ordre du monde, on avait renversé la table naturelle, on avait élevé sa raison raisonnante, fait se dresser les menhirs de la conquête, s’ériger les vertus orthogonales, poussé le piémont afin qu’il devînt montagne, Himalaya aux sommets pris de vertige. Les tours hautaines cerclées de verre avaient proliféré sur les agoras des villes, les derricks avaient enfoncé leurs trépans chargés de haine dans les replis d’argile et de lave, on avait extrait avec fureur l’or noir, asséché les lacs, vidé les océans, chargé l’air de tonnes de scories venimeuses. On avait un trésor, on en avait fait des pépites de plomb qu’aucune alchimie ne métamorphoserait en or. On avait la vue, on lui avait préféré l’éblouissement, puis la nuit permanente et la marche du somnambule, les mains tendues vers l’avant, dans une progression pathétique. On pouvait prier, se prosterner devant les idoles, faire brûler des cierges en direction des icônes, invoquer Satan ou bien le bon Docteur Faust, les dés étaient lancés qui, jamais, ne remonteraient à la source. Les dés existentiels ne sont nullement des saumons. Leur loi est celle de l’entropie et de l’éternelle pesanteur qui les entraîne d’abord dans le site du peccamineux, ensuite dans le remords, parfois, jamais dans la rédemption. L’homme n’est religieux que par défaut, par faiblesse ou intérêt - il y va du salut de son âme -, rarement par conviction. Voilà, on était vraiment tombés de haut. Longtemps encore l’on n’aurait plus pour horizon que la semelle éculée de ses chaussures, la ciselure du rien. On n’avait même plus le recours au tacot bourré d’explosifs. Il fallait se faire à cette idée ou bien renoncer à être homme !

Sur la face ombreuse de la Terre, la nuit vient tout juste de basculer, portant encore avec elle des traînées de suie et des convulsions telluriques. Dans son cube de terre blanche, Saad s’éveille, étire son corps d’ébène sur la natte de paille. Le socle d’argile, il le sent en lui, lové dans le creux de ses reins, plié à la commissure des jambes, roulé en boule dans l’intervalle de ses orteils. Saad est couché bien à plat de manière à ce que sa peau inspire l’air du sol, sa longue mémoire, l’incroyable puissance qui s’y imprime depuis la nuit des temps. Le jeune enfant ne le sait pas à l’aune d’une connaissance bien établie par la quadrature de la raison, mais seulement dans la fuite longue d’une immémoriale intuition. La vérité n’est pas contenue dans le jour, l’éclatement blanc de la lumière, le rayonnement solaire. Ce sont les hommes qui ont inventé cela de toutes pièces afin de se rassurer. Toujours ils ont besoin de pérorer, d’argumenter pendant des heures, de ratiociner sur le moindre détail. L’arbre à paroles, sous le grand nim plein d’étincelles est le témoin de leur incontinent bavardage. Ce qu’ils prennent pour de la pensée n’est, à vrai dire, qu’un repli de la conscience, le refuge dans la lampe qui abolit tout, la croyance dans le phare qui dissout la peur, dilue l’angoisse, draine l’émotion jusqu’à assécher l’âme. Alors, dans le cœur des hommes, il n’y a plus la place pour le sang vermeil gonflé de sève bienfaitrice mais seulement la levée de cerneaux durs, desséchés, qui ne tiennent que le langage d’une orthodoxie mentale, d’une rigidité levée contre la douceur des choses.

Saad, dans sa tête juvénile ne tient pas ce genre de discours abstrait et un peu pédant. Ce sont seulement des idées en forme d’alizé, des courants d’eau verte bercés par les cheveux des algues. L’enfant à la peau couleur de nuit ne sait pas ce qu’il veut réellement dans l’aube de sa vie. Il sait seulement ce qu’il ne veut pas : les jugements hâtifs, l’exclusion de la beauté, l’abandon du simple, la domestication de tout ce qui croît sous le ciel, nage dans l’eau, parcourt les sillons de glaise. Ce qu’il veut c’est être lui-même sous la caresse de l’azur, le chant des étoiles, la fuite de l’eau dans les acequias de terre rouge. Ce qu’il aime : le glissement des hommes, houe sur l’épaule, dans l’ombre étoilée des palmiers, le bruit de l’outre de peau raclant la gorge sèche du puits, sa chute comme celui d’une pierre sur la surface lisse de la boue. Alors il s’assied sur ses pieds, s’enroule dans sa grande daara blanche où ses yeux tracent deux braises et regarde les jardiniers buter la terre, faire courir la sève de vie dans les boyaux gonflés de bulle, élever de minces digues de manière à ce que chaque plante puisse boire à satiété.

La violence du temps.

Et ce qu’aime Saad - son prénom est celui de la paix, du bonheur -, c’est monter en haut de la dune de sable et d’herbe encore habitée d’ombre longues, muni de son bâton qui instille dans les grains de silice la vibration de sa marche souple, attentive, dédiée à cette terre qui l’a enfanté et le verra mourir si la vie le dispose à cette joie simple. Là, à contre-jour du ciel qui commence à s’éclairer, alors que les tumultes de l’air dessinent des théories de nuages légers comme de l’ouate, l’enfant se pose, face à trois grands arbres dont il ne connaît ni le nom ni l’origine mais dont il jouit à simplement les observer, à les voir flotter dans la lumière levante, osciller lentement sous la poussée de l’harmattan. Certains jours, c’est une couronne de sable qui les environne de son voile translucide comme le cristal, certains autres les doigts agiles d’une fine brume, enfin, parfois, la pluie pareille à un rideau de perles. C’est bien, alors, de se laisser flotter infiniment, là, entre ciel et terre, d’écouter, en contrebas, le rythme clair des houes qui s’abattent en cadence, des fois le bêlement d’une chèvre, le frottement des cornes des bœufs bororooji contre l’enclos d’épines. Des fois, c’est la poussière couleur de sang et de feu qui les entoure et les arbres disparaissent presque, comme des flammes que des cendres dissimuleraient à la vue. Des fois Saad s’endort sous les feuillages épineux - s’agit-il d’acacias ? -, et alors il sent son corps souple glisser le long des racines, avancer dans les touffeurs de la glaise, rebondir sur les tapis de rhizomes, s’infiltrer parmi les mailles serrées des radicelles à la consistance de dentelles.

C’est si bien de vivre dans la donation humble du simple, la tête emplie des flux du monde. Car le monde ne s’absente jamais, c’est nous, les hommes, qui nous mettons en vacance des phénomènes qui parcourent la terre en tous sens. Nous ne savons plus les voir, aveuglés que nous sommes par notre propre ego, la considération de nos mains où pendent nos doigts comme d’inutiles pendeloques, des larves annelées impotentes et oublieuses du geste simple de la vannerie, du tressage, du jeu de nouer des herbes, de l’infini plaisir de rouler une bille de glaise souple qui, durcie au soleil, sera le plus beau présent que nous puissions recevoir. Car, voyez-vous, dans cette aire dévastée par un excès de raison calculante, par les profits à accumuler, par les miroitements aurifères, nous y perdons notre âme et notre corps se ratatine comme une vielle pomme de terre sous l’air sec des plateaux andins. Nous sommes devenus, au fil du temps, des outres vides aux flancs si resserrés que seul un mince filet d’air y circule, nous ne savons plus recevoir la main ridée qui vient échouer dans la nôtre, les cheveux blancs nous attristent alors qu’ils devraient nous émouvoir, l’arbre, nous n’en recherchons la compagnie qu’à l’aune de l’ombre qu’il nous procure, la montagne ne nous parle plus que du haut de ses pistes enneigées, la maison de son confort, la relation de sa convention. La source sous le frais des ombrages nous est un monde inconnu, la forêt nous effraie, la boue est une ennemie, le chemin herbeux l’obstacle à notre progression rapide.

Voilà ce que pourrait nous dire Saad dans son si beau langage - le tamazigh aux signes mystérieux -, si nous pouvions en comprendre la profondeur, en sonder l’âpre solitude, en révéler l’essence, y deviner l’empreinte de la laine nomade, le bleu des roches du Tassili où courent les animaux pariétaux, les traits et les pointes d’un lexique qui ne nous parle plus depuis cette mémoire longuement sédimentée, enfouie dans la roche primitive. Mais ignorant ceci, le primitif, c’est nous qui y avons accès dans le plus grand désarroi qui soit puisqu’il est à la mesure de notre généreuse inconscience. Alors, avec Saad, cet enfant de légende créé l’espace d’une fiction - il est aussi vivant que vous ou bien moi, soyez-en assurés -, avec tous « les gens de bonne volonté », asseyons-nous un instant sous l’arbre à paroles et écoutons enfin le chant du monde. Nous n’attendons que cela à défaut de le savoir !

La violence du temps.

Tifinagh : l'alphabet berbère de A à Z.

Source : Tamazightino.U

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7 novembre 2014 5 07 /11 /novembre /2014 09:15
Dans l’illusion de vous.

Œuvre : Barbara Kroll.

Depuis la nuit des temps, je n’avais eu de cesse de graver votre image en arrière de mon front, dans les replis ombreux de ma conscience. Oui, une multitude d’images dont il serait fastidieux de dresser l’inventaire. Une immense galerie de portraits défilant continûment dans les salles de mon « musée imaginaire ». Toutes les formes, toutes les variations s’y mêlaient dans une manière de giration folle, de somptueux carrousel. C’était comme un vertige s’édifiant vers la pure beauté, un prodige tenant debout à la seule force de sa prétention à paraître. A être dans l’assise même d’une immédiate parution. Profusion, conjonction de lignes flexueuses, crayonnés rapides, encres profondes, lavis légers, pointes sèches incisant le papier, gouaches généreuses, huiles lourdes, pastels aériens, aquarelles océaniques. Tout ceci, cette débauche de méridiens et d’équateurs, ces pointillés pareils aux tracés des tropiques, ces lignes géodésiques, ces courbes de niveaux, ces taches bleu-marine comme des océans, ces irisations vertes de canopées, ces tellurismes gris, ces opalescences lunaires, ces gonflements estuaires, ces escarpements, ces empâtements, ces reliefs abrupts, ces dolines recueillant l’eau du ciel, cette lave s’écoulant sur le flanc des cratères, cette luxuriance des eaux amazoniennes, tout ceci pour dire la femme, sa géographie intime, sa lente érosion, son surgissement miraculeux dans le chaos du monde. C’était cela vivre en tant qu’homme, le savoir jusqu’en son tréfonds, l’assumer au plein de son existence. Comme une liberté déployant son étendard dans l’azur des projets, dans le feu des désirs, comme une flamme s’élevant pour dire l’infinitude des choses, l’incertitude d’être, le chagrin logé au creux de la poitrine, la tristesse des couleurs d’automne, les glaçures hivernales, mais aussi la rédemption, l’ascension printanière, le trajet de la sève dans les veines, le dépliement de la volonté et l’incroyable royauté du langage partout répandu. Car, voyez-vous, dans la brume des jours, il me fallait dresser le damier blanc et rouge du convoi, faire s’agiter les bras longs du sémaphore, allumer les braises des tours génoises. Un peu de lumière dans la cendre de vivre, un peu de mouvement sur la lagune grise des heures. Et quelle autre effigie choisir que la vôtre ? Quelle certitude recevoir de la nature, quelle consolation de la culture, quelle onction du spectacle des arts, puisque vous êtes l’art suprême, celui par lequel je reçois ma mesure d’homme, l’exactitude de mon chemin sur terre, la justesse de mes idées sur les astres, le tremblement de mes émotions, la braise vive de mes doutes ? Quel recours, sinon vous ? Quelle image, sinon l’icône que vous dressez à contre-jour du ciel et qui illumine jusqu’à mes nuits, habite la conque de mes rêves ?

Je suis là, dans le clair-obscur de ma chambre, persiennes closes afin que, du jour, ne filtrent que quelques lames de lumière assourdies. Et si peu de bruit. J’ai besoin de cette halte, de ce suspens, de cette hésitation des secondes. C’est dans l’instant même de cet arrêt que je vous perçois le mieux, sens votre haleine rassurante, éprouve la soie de votre peau. C’est un tel événement que d’approcher votre mystère, de faire le tour de l’île que vous êtes, d’en côtoyer le rivage avec l’humilité qui sied aux explorateurs et aux marins au long cours. Car vous ne pouvez être abordée que de cette manière, dans l’effleurement et la retenue. Bientôt le soleil commencera son ascension courbe dans le ciel, les automobiles glisseront sur le pavé avec leur bruit de coton, les passants poinçonneront le trottoir de leurs cliquetis pressés, les enfants feront retentir leurs comptines dans les cours des écoles. Alors il sera trop tard dans la bascule du jour pour convoquer quoi que ce soit de votre arche accueillante. Vous serez comme dépossédée de vos attributs, noyée dans la foule anonyme des errants, perdue pour la cause de la poésie. Vous ne serez plus que cette prose inaperçue, ce chant de sirène happé par les flots, cette rumeur d’abeille se fondant dans l’ébruitement des rues. Ce texte effacé, ce palimpseste à peine visible, ce lexique inapparent dans le grand livre du monde. Mais retenez-vous donc de disparaître dans ce maelstrom dressé par la vanité humaine, mais criez donc à gorge déployée la beauté de votre corps d’albâtre, la liane souple de vos bras, l’éminence soyeuse de votre gorge, la lumière de votre ombilic, hurlez la présence ombreuse de votre désir, la volupté qui vous fore de l’intérieur, scandez la pure jouissance de vos jambes pareilles à des outres remplies de miel, vos chevilles à la lueur de pollen, vos orteils semés de rubis grenat.

Il est encore temps, pour moi, de me livrer au spectacle de vous, d’effeuiller la pure merveille, de déplier votre corolle, de m’enivrer de votre senteur si délicate, d’entrer dans le royaume de la pensée libre, des idées chatoyantes, de surgir au sein même de cela qui ne saurait se dire qu’à la mesure du pinceau, de la souple soie, de l’huile entêtante, du pigment subtil. Voici quelques déclinaisons de vous dont je suis familier, mais ne les ébruitez pas, de peur que leur fragilité ne résiste à l’épreuve des marées mondaines. Vous voici dans le « Bain turc » d’Ingres, votre chair si dense, lisse, parfois si semblable à la douceur marmoréenne. Vous voici pure terre cuite à l’antique patine, chaude, accueillante, disponible, « Femme allongée » de Séleucie, dans une pose hiératique disant votre éternité, la ressource inépuisable de la féminité. Vous voici dans le luxe indépassable d’un fruit d’été, une pêche à la peau de velours, au teint éclatant, à la somptueuse sensualité, « Nu couché » de Modigliani, encore ivre du pinceau de l’artiste. Vous voici « Vénus » du Titien, doucement allongée sur une couche immaculée, un chien lové à vos pieds, dans une demeure patricienne à la précieuse lumière, des servantes en retrait dans la pièce contiguë où se voit un paysage empli de sagesse. Vous voici fière et moderne « Olympia » couchée sur des coussins à la consistance de neige, une servante noire apportant l’éclat discret d’un bouquet de fleurs et l’on sentirait presque les touches décisives de la brosse de Manet. Je pourrais encore vous peindre sous mille facettes, dans une multitude de cadres dorés, cernée d’efflorescences renaissantes, de touches violemment fauves ou bien d’illusions impressionnistes. Mais la profusion n’amènerait qu’une inutile confusion.

Le jour est levé dans le ciel avec sa lumière verticale qui cloue les hommes au sol, fait cligner des yeux, dissimule la vérité aux marcheurs de l’inutile. Milliers de trajets hésitants, milliers de conflagrations de destinées pareilles aux trajets des fourmis. On avance à tâtons, on se heurte à la foule dense, on repart, on hisse sa brindille sur son dos, on rentre dans les meutes de terre avec la conscience d’un juste affairement, la justesse d’un parcours exact, indissoluble, exemplaire. On progresse sans voir, juste avec le tact de ses antennes, juste avec sa carapace de cuir, la caravane de ses pattes pressées. On rentre, le soir, dans sa propre fourmilière, là où s’agitent sur des écrans bleus, les rêves des hommes. On ne voit guère, autour de soi, la beauté faire ses infinis clignotements : la pulpe d’une lèvre, le battement d’un cil, la grâce d’une cheville, le carmin d’un ongle. La nuit on dort, en attente du jour, en attente d’une ivresse qui, jamais ne vient. Pour la simple raison qu’on ne s’abreuve jamais à la bonne source.

Dans l’illusion de vous.

J’ai relevé les persiennes. Un jour gris, uniforme coule dans la pièce. Sur le mur opposé à mon lit, j’ai punaisé une œuvre en voie de création, une simple esquisse, le gris d’un carton, une surface de blanc de titane, quelques traits de graphite, la perspective d’une assise réduite à une ligne, ainsi qu’une hypothétique cloison où le regard est censé s’arrêter. Ceci est l’image d’une femme qui attend ses prédicats définitifs, couleur, forme, matière, afin de signifier. Ainsi représentée elle est libre. D’apparaître à la guise de celui, celle qui portera son regard sur elle. Elle est la figure tutélaire dont on vêtira sa peur afin qu’elle nous prenne sous sa garde. Elle est la mère attentive que l’enfant appellera du fond de son sommeil. Elle est l’égérie soufflant au peintre la quadrature complexe de l’art. Elle est l’épouse qui veille sur sa famille, attentive au compagnon qu’elle a élu pour tracer la voie vers un nécessaire bonheur. Elle est la diva qui emplit l’espace de sa voix si étonnante. Elle est l’actrice qu’on applaudit du fond des fauteuils de pourpre. Elle est l’écrivain dans l’intimité de sa lampe blanche. Elle est l’amante qu’on attend fiévreusement dissimulé derrière la crainte qu’elle ne paraisse plus. Elle est l’étoile au firmament, le globe laiteux de la lune, l’eau dormante sous les aulnes, la ramure dans laquelle glisse la brise d’été. Tout ceci, cette subtile fantasmagorie est en notre pouvoir, à mi-chemin de la réalité, à mi-chemin de la fiction, au croisement immédiat de l’imaginaire. Le jour l’efface que la nuit fait reparaître. C’est une simple esquisse, une à peine figuration qui laisse la place vacante à des milliers d’images, à des infinités de sens. Elle nous parle depuis ce lointain qui n’est que proximité si nous prenons le temps de nous munir de ce regard adéquat qui fouille les choses jusqu’à la racine, aux fondements, à cette « chair du milieu » dont le monde est la révélation, la femme la demeure, l’homme le médiateur.

Oui, je vous avais délaissée pour une bien mince théorie qui ne vaut qu’à l’aune de quelques métaphores indigentes. Vous valez mieux que cette énumération clinique, ce froid constat dont le lecteur, la lectrice ressortent avec l’amertume liée aux évidences. Je demeure dans l’illusion de vous, dans la magnifique phantasia, dans la sublime intuition de celle que vous êtes. Là est le site de votre être auquel nul sur terre ne pourra prétendre. Les déesses sont immortelles en même temps qu’inaccessibles. C’est seulement ainsi que nous les voulons. Dans l’illusion d’elles !

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4 novembre 2014 2 04 /11 /novembre /2014 15:48
Toute jouissance est cri.

« Le Cri » - Edvard Munch – 1893.

Source : DigitaltMuseum.

[Pour servir de commentaire aux deux phrases

Sur la « jouissance » d’Hélène Henry.]

« Entre plaisir et déplaisir constitutifs de la jouissance, elle se demandait si elle n'allait pas se mettre à "aimer" des hommes pour lesquels elle ne ressentait aucun désir. Une manière d'acter le déplaisir dans le jouir. » HH.

Jouir est s’oublier soi-même en même temps qu’amener l’autre à paraître sous la figure de cela même qui comblera l’abîme de nos sens. Dans l’acte de jouir, c’est le jouir lui-même qui est porté à son acmé comme le point ultime d’atteinte de l’exister, sorte de non-retour car, jamais, l’on ne revient en-deçà de cette sublimation que, toujours, l’on veut porter à un exhaussement. C’est l’au-delà de la jouissance en tant qu’expérience limite de soi qui est en jeu. Pure dissolution des consciences dans l’atteinte de ce qui est pur absolu. Soi dépassé. L’autre, dépassé. Seul, l’objet au centre du désir : cette chair transcendée, cette pomme cézanienne dans le pur éclat d’elle-même, ce nu de Modigliani dans la rutilance de l’acte de peindre. Mais aussi bien cet objet rejeté, cette mise en scène du pur contingent réalisé par le truchement de l’arte povera. Mais aussi bien cette femme que nul ne remarque, cet homme ordinaire battant le pavé que l’on rejoint dans la mansarde afin d’y conjuguer les flammes du désir. La jouissance est une telle démesure qu’elle suspend le jugement - la fameuse époché phénoménologique -, pour ne laisser place qu’au flux impérieux du « plaisir intense des sens », étymologie de « jouissance ». C’est un non-espace, non-temps qui s’installe comme une braise vive dans la chair des amants, écharde que, toujours, ils chercheront à retrouver sous les espèces d’une improbable éternité. Il n’y a guère de dissolution temporelle aussi efficace, d’expérience ontologique qui porte aussi loin les individus à la frontière à partir de laquelle seul le néant a lieu. Le jouir est cette phase excédant son propre objet, cette oscillation entre deux vertiges : celui de vivre, celui de mourir. Sous la figure rayonnante de la jouissance, la souffrance à l’état pur. Celle, précisément, de l’impossibilité d’un « éternel retour du même ». « Post coïtum omne animale triste ». Infinie tristesse d’un acte dont on sait qu’il ne se dépassera pas, qu’il est humainement déterminé par deux bornes infrangibles : naissance, mort. Thanatos s’agitant sous Eros. Jouir est le dernier cri avant la finitude. Pour cette raison, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». Ainsi disait le poète, en termes choisis, ce que l’existence dit en mode prosaïque. Ce que l’amour dit en poème, la douleur l’énonce en prose. Nous ne sommes que ce battement entre deux impossibles : celui de renaître, celui de mourir bientôt. La jouissance est là comme seul recours pour tenir éloignés les deux bords de l’abîme. C’est pourquoi, avant tout, il n’est qu’un harmonique du cri. Cri primal par lequel nous paraissons. Cri dernier par lequel nous refermons la parenthèse. Il n’est temps que de jouir dans cet intervalle !

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21 octobre 2014 2 21 /10 /octobre /2014 10:43

[Pour résonner avec le bel article de Paul Poule dans

« terre à ciel » - Poésie d’aujourd’hui.]

Un pied de nez au réel.

Œuvre Paul Poule

(dessiné avec Clémentine, 2012).

En réalité, jamais personne ne renonce à son âme d’enfant. C’est l’adulte en nous, ses conditionnements sociaux, sans doute la peur de retomber dans une naïveté foncière, de s’exposer au regard de l’autre qui conduisent à une manière de dessiccation de l’esprit créatif. Dès lors nous nous réfugions dans des comportements stéréotypés, occultés par une règle infrangible qui nous intime l’ordre quasiment biblique d’un « Tu ne dessineras point », ce commandement pouvant, du reste, être assorti d’injonctions identiques « Tu ne poétiseras point » ; « Tu n’écriras point ». Car notre société ne tolère pas les subversifs, les déviants, les marginaux. Qu’est-on d’autre, dessinant, créant un poème, écrivant un texte que cette étrangeté qui tente de s’évader, de se soustraire aux fourches caudines du pouvoir, d’enfreindre les lois médiatiques, enfin de sortir du rang ? Elever sa frêle esquisse à l’aune de quelque art, fût-il modeste, discret, un tantinet « régressif » et voilà que le bon peuple se met à crier, à vitupérer, à proférer des interdits. Et, pourtant, le bon peuple, plutôt que de pousser des cris d’orfraie se devrait d’emboîter le pas du dessinateur, du « poétiseur », de « l’écriveur ». Oui, ces néologismes sont voulus, ils ne sont pas fortuits. De la même façon qu’ils s’exonèrent d’un langage normatif et policé, de même ils indiquent le chemin à emprunter : toute forme d’expression, pour peu qu’elle soit authentique, est nécessairement « révolutionnaire ». Voyez les slogans de Mai 68, les murs recouverts de graffiti, de couleurs au pochoir, d’empreintes de mains à l’instar des premières manifestations pariétales. Parlant de ceci, la « pariétalité », il nous faut consentir à retrouver en nous, cette trace de l’homo habilis par laquelle la main devint inventive, commença à dresser le premier lexique de la culture. Oui, les fameuses mains négatives de la grotte du Pech Merle sont la préfiguration des cimaises humaines sur lesquelles le travail de l’esprit allait commencer à déposer ses empreintes. Il nous faut donc revenir à cette sorte de primitivité, gommer les aspects policés de notre moderne néocortex, forer dans les profondeurs, faire resurgir les turgescences du limbique, les érections du reptilien. Ce qui veut dire qu’il est indispensable d’ôter le masque du consentement à être un anonyme parmi un troupeau anonyme, qu’il devient urgent de devenir mouton noir parmi la déferlante de laine blanche lessivée par la grande machine, qu’il s’impose de ne pas bêler à l’unisson des brebis républicaines formatées pour le maintien des classes bourgeoises dans leur écrin de pourpre. Nécessité de dresser, sur les places des villes, cet énorme phallus vert qui défraie tant la chronique, nécessaire fonction chlorophyllienne venant oxygéner les cerveaux anémiés des décideurs urbains et le confort doucereux des soi disant bien-pensants, cet hymne à la liberté, cet exhaussement matériel, formel, du génie humain. Oui, du génie humain. Seul l’art est capable de réaliser de telles prouesses qui ne sont jugées qu’à l’aune d’une morale castratrice censée sauver les régimes conservateurs et donner du grain à moudre aux extrêmes de tout bord. Tous, nous avons à redevenir ces enfants insouciants, une fleur dans une main, un crayon dans l’autre. Ceci est la meilleure arme anti-consumériste qui soit, ceci est la meilleure façon de ne pas vieillir trop vite, de demeurer dans une forme de vérité dont l’enfant est porteur, que, trop souvent, pour le « bonheur des nations », nous nous hâtons de remiser dans le premier coffre venu. Prenons nos crayons, dressons nos stylos comme des arbres de la liberté et dansons la carmagnole. Il n’y a guère d’autre façon d’être heureux !

Un pied de nez au réel.

Gribouillis : Blanc-Seing.

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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 08:05
L'éclipse des jours.

Photographie : Blanc-Seing.

Le jour est gris, brumeux, avec quelques filaments bleuâtres traînant au ras du sol. Fin de l'été. Avant-goût de l'automne. Il fait déjà si frais et les jours se suivent comme exténués. L'hiver sera rigoureux. En témoigne le criaillement incessant des freux rayant le ciel de leurs faucilles noires. C'est du moins ce qui se dit, ici, sur les terres de Bérieux-le-Haut, parmi les touffes sauvages de la garrigue et les monticules de pierre. On parle peu dans cette contrée aride que parcourent les sillons du vent. On courbe l'échine, on se vêt de canadiennes calamistrées, on se faufile, silhouettes usées, au milieu des toisons sales des moutons, dans les creux d'argile des collines. Quelques mots, parfois, lâchés entre deux rafales de tramontane, deux coups de blizzard venus du lointain de la mer. Quelques grognements pour dire la Folle qui demeure ici et cloue des crapauds et des ailes de chauve-souris sur les portes des étables, celles aussi des demeures émergeant à peine du sol. Le matin, dans le rond de la lampe de carbure, les hommes sortent avec précaution, évitant de marcher sur une dépouille, une membrane encore prise des remous de la nuit. Avec le brin d'une fourche on se saisit de la peur, on la porte à la manière d'un mortel sortilège, on la précipite dans le bouillonnement des eaux, on veut l'oublier. Si terrible la folie quand, dans les plis nocturnes, dans les meutes de nuages noirs, elle ricoche infiniment entre terre et ciel, portant aux hommes la plaie avec laquelle ils doivent vivre, dont, jamais, ils ne sortent.

Le chemin monte à l'assaut de la colline en une longue traînée blanche qui, au loin, se perd dans le moutonnement plus sombre des chênes-verts. J'ai remonté le col de mon blouson, entouré mon cou d'une écharpe. Une humidité couleur de zinc monte du ruisseau longé d'un liseré d'arbres. Sur ma droite, dans un fouillis de ronces et de mûres sèches, un genre de cirque abrite une étique fontaine. Un gargouillis s'en échappe, venu des profondeurs de la roche. Une bâtisse proche, aux ouvertures étroites, aux volets disjoints battant contre les murs, une lampe nue y diffuse une lumière avare, comme si, ici, rien ne devait jamais sortir d'un immémorial mutisme. Une silhouette à l'intérieur, celle d'un berger se sustentant avant d'aller rejoindre son troupeau. Quelques chèvres sur une butte. Puis les traces de l'homme s'effacent pour laisser place au règne du minéral, du végétal. Bientôt, sous le couvert des arbres, comme au bout d'un long tunnel, je n'aperçois plus de Bérieux que le chaos de maisons grises, le foisonnement des platanes noyés dans une flaque jaune, le rythme des clôtures de bois. Partout, dans le massif forestier, des sentiers ouverts par la fougue des sangliers, les traces des sabots des chevreuils, des poils accrochés aux buissons. Là, au contact de ce pays si austère, si empreint de mystère, les phrases des bergers résonnent dans ma tête, galets faisant leur bruit d'osselets tout contre la digue de la tête.

Je les entends dire la Folle - elle ne porte d'autre nom que ce prédicat qui la cloue irrémédiablement à son destin -, son errance sans fin de colline en rocher, de ru à sec en falaise de craie, de glaises rouges en mares boueuses, n'ayant plus pour demeure que le vide de la nature, le dôme infini du ciel, la quadrature des sols de pierres et de lichen. Je les entends dire la folie pure, pareille au cristal, la flamme intérieure qui dévore, les obsessions qui mugissent dans l'antre de la tête, mutilant la conque d'os, triturant les plis de la mémoire, brisant la pensée, écartelant l'esprit selon une infinité de fragments. J'entends la Folle dire sa douleur, sa perte, le sang de sa vie partout répandu, le souffle abrasant le vide intérieur après qu'elle a été "aimée", non pour elle, non pour ce qu'elle est, seulement son corps, son sexe écartelé, son ventre taché de lourde semence; elle, laissée sur le bord de la falaise, comme en suspens, victime sacrificielle de l'aporie humaine. Elle, simple jouet, simple colifichet dont on joue puis qu'on remise dans le coffre de l'oubli avec mépris, la peur au ventre qu'elle demande à être nommée, reconnue, portée sur des fonts baptismaux, inscrite dans le registre de l'exister. J'entends le récit des bergers, leur excitation à raconter la scène par laquelle la Folle est devenue ce qu'elle est, une perdition parmi les lentes convulsions du monde. J'entends leur respiration haletante comme celle des chiens, je devine leur trouble, leur érection qu'ils ont de la peine à contenir, leur jugement à la hache qui taille et condamne la Salope car, oui, à les croire, c'en était une pour avoir attiré cet Etranger, sans doute par envie, vice, désir qui forgeait à blanc l'enclume de ses cuisses, la disposait ouverte pareille à l'abîme, aux portes qu'empruntait le galop des moutons, aux failles des montagnes où le vent s'engouffrait en hurlant. Oui, ses cris à elle, on les avait entendus et on avait bouché ses oreilles de la cire de l'ennui, de la glu de l'incompréhension, de la pâte de la rémission à être. Ici, sous le ciel abrasé, au coin des pierres angulaires, dans la pierre ponce du vent, au plein de la laine des troupeaux, l'esprit s'était enduit d'une couche grasse de suint, l'âme avait déserté ces corps livrés au désordre dionysiaque, à l'orgie primitive qui confondait en une seule et même boule compacte l'intelligence étroite du monde. Une pente fatale à se percevoir identique au genévrier torturé, aux stries rouges de l'érosion, aux murs de pierres sèches cloisonnant les pâtures, aux futaies décharnés par l'acide du vent. Il y avait si peu de répit en ce pays condamné à vivre sous des fourches caudines, à se plier sous le joug des nécessités, à marcher dans l'inapparence de soi jusqu'à la dissolution. Il n'y avait plus de libre arbitre, de jugement possible, d'intellection à élever. Tout était gelé dans une même congère, tout était égal à tout jusqu'à l'absurde.

Maintenant, je suis sorti du couvert des arbres, parmi les touffes d'herbe rase et un semis d'étroites clairières. Un lourd voile de nuage glisse contre le verre du ciel, troué parfois, par une bande plus claire, pareille à du corail et le soleil s'éclipse derrière un disque brun, laissant paraître sur sa périphérie une couronne plus claire, brillante, disant la justesse des choses lorsque le regard n'est pas voilé par les insuffisances de l'entendement. Comme une métaphore éthique venue dire aux hommes la nécessité d'un juste éclairement. La grande croix que l'on aperçoit du hameau en contrebas, la voilà qui se découpe à contre-jour du ciel avec une étrange présence. Ma vue s'est brouillée, sans doute à cause des larmes qui perlent dans les yeux sous les poussées violentes du vent. La croix paraît suspendue dans l'air, dans un genre d'élan qui paraîtrait vouloir la soustraire au peuple des hommes. L'image est si fortement biblique qu'elle semble être issue du Golgotha, là où étaient crucifiés les condamnés. En avant, en direction de l'espace libre qui donne sur la perspective d'un cercle de collines, la Folle, dans une posture légèrement inclinée, comme si elle venait de descendre de la croix dans un geste symbolique de libération. Mais, se libère-ton jamais des anathèmes, des condamnations hâtives, des pogroms dans lesquels les autres, parfois, vous exilent afin que votre absence les lave des doutes d'une conscience si peu éclairée. En bas, tout en bas, dans les carrés de pierre, j'aperçois les bergers, les moutons, quelques ânes, des vaches à la robe couleur de plomb. Les bergers dont la taille paraît celle de simples soldats de plomb ou bien de marionnettes. De marionnettes à fil, pensé-je malgré moi, l'idée du Destin tirant ces fils replaçant les choses dans l'aire d''une simple compréhension. Non d'une justification. L'homme est toujours libre de ses actes, même s'il n'a pas décidé de sa naissance. Mais, une fois dans le monde, homme-debout, il lui faut assumer cette belle verticalité qui l'assure de son essence et le distingue du végétal lent, du minéral amorphe. Dans ce pays tissé de primitivité et de violence inhérente aux sols ingrats, tout semble se confondre dans un même registre d'indistinction, les logis, les hommes, les femmes, les sentiments, les événements de l'amour. C'est cela à quoi je pensais, gravissant le dernière pente escarpée qui me conduisait au pied du calvaire. Soudain il y a eu une éclipse totale noyant tout dans la ténèbre la plus dense qui soit. Durée illimitée du temps privé de ses habituels repères. Puis le retour de la lumière, son surgissement dans l'aire du ciel, son crépitement sur la porcelaine des yeux. Je mets mes mains en visière au-dessus de mon front. J'accommode. Plus rien n'est là pour m'assurer de ma propre présence. La Folle a disparu, la croix a replié ses poutres de bois, les collines sont des brumes à l'horizon.

J'entends des voix me dire l'éclipse des jours, j'entends une brume blanche glisser le long des cloisons de ma tête, j'entends les carillons de la cloche de Bérieux, les sonnailles des troupeaux, le sifflement du vent dans la caverne de mon corps, mes os s'entrechoquer au milieu des chairs lourdes, j'entends les battements de mon sang, je sens la stalagmite érigée de mon sexe, je sens les bouillonnements d'un ventre qui n'est pas le mien, l'angle ouvert de jambes écartelées, j'entends le vent du désir faire son bruit de rabot, sa rutilance de varlope, j'entends le cri sous le rocher de ma chair, les souffles oppressés des bergers, les hurlements des chiens, les assauts furieux du vent, j'entends le balancement de la terre, le rythme lourd de l'océan, les freux crier et déchirer l'air de leurs signes noirs, j'entends craquer les ramures lourdes des chênes, je sens mon poids de rocher, ma gluance d'argile, mon rut de ru usant son parcours sur les billes des galets, je sens, au-dedans de moi, la toison épaisse des moutons, la vigueur des chiens de troupeaux, les théories de pierres des hameaux, les hululements des dames blanches la nuit; je suis aile de chauve-souris, membrane aux parois translucides, peau grumeleuse de crapaud, goitre gonflé poussant son coassement parmi les rumeurs du monde. Je suis celui que je ne suis plus, peut-être le berger enduit de suint, l'étranger et son outre gonflée de désir, je suis la Folle descendue de la croix qui expie son péché. Au secours, aidez-moi, c'est si difficile d'y voir clair, parmi les nuages de suie, la perte du soleil et l'éclipse de l'esprit. Aidez-moi, sinon, vous aussi, serez en danger !

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16 octobre 2014 4 16 /10 /octobre /2014 07:56
Voluptissimo.

Oeuvre : Eric Migom.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : se disposer face au cirque de montagnes, mettre ses mains en conque devant sa bouche et crier, en modulant sa voix "Vooo - Luuuup -Téééé", puis marquer une pause et recommencer "Vooo - Luuuup - Téééé". Alors les syllabes, comme prises de folie, revenaient à lui avec une manière d'exaltation, de hâte à retrouver le lieu de leur résurgence. Elles s'invaginaient dans le profond de la chair d'Adam, pareilles à des balles traçantes; elles foraient la cuirasse de peau, faisaient leurs étincelles tout contre le cuir du derme; elles cognaient contre le limaçon de la cochlée avec une infinité de bruits spiralés - percussions de gong, rafales de claquettes, soupirs d'accordéon -; elles descendaient dans le tube de la trachée avec des sifflements; elles allumaient dans le cortex des dendrites de feu, des étoiles de myéline, ressortaient au bout des doigts pareilles à des feux de Bengale, à des éclairs de tungstène.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : prendre une pomme dans le compotier, et croquer à pleines dents dans le luxe de la chair. Cela inondait son palais, cela faisait de longues effusions dans le canal de l'oesophage, cela débouchait dans la conque de l'estomac avec plein de gaieté, plein de notes pareilles aux trilles de Scarlatti. C'était comme un soleil qui rayonnait, qui lançait dans l'espace ses millions de phosphènes blancs, ses infinités de quarks éblouissants, d'atomes nucléaires aux cheveux fins et poudreux. Mais aussi, Adam faisait des liquides qui hantaient le silence de sa desserte, liqueurs vertes et jaunes, ambroisies musquées, eaux de vie et marcs, pruneaux confits dans leur jus, le prétexte à une fête, à une manière de communion qui, pour être insérée dans le siècle, n'en revêtait pas moins un caractère sacré. Ainsi, lorsque le soir tombait, que l'heure inclinait à une douteuse mélancolie, une douleur de l'âme, Adam débouchait avec douceur et application une bouteille de Fine Champagne. Dans le verre oblong, face à l'opaline blanche, le liquide des dieux flambait de tout son rutilement ambré et il n'y avait aucune papille du dégustateur qui ne participât à la cérémonie, par anticipation. A seulement regarder l'alcool faire ses girations contre les parois de cristal, à seulement voir le liquide monter le long de la bulle de verre en de minces filaments et la bouche, les lèvres, le palais étaient inondés d'un suc qui frémissait comme l'eau de la source. Et le feu délicieux, la brûlure de piment, la rugosité de poivre métamorphosaient l'antre gustatif en une cornue alchimique où se déroulait un bien étrange sabbat. S'inclinant sur le cuir patiné du fauteuil, Adam laissait venir à lui ce qui voulait bien se présenter : les cercles blancs des goélands sur le bleu du ciel, les jaillissements de la lave dans les îles lointaines, le gonflement des geysers, quelques diables enrubannés, quelques démons qui venaient rôder dans la pénombre de la pièce. C'était facile, comme un jeu d'enfant, un empilement de cubes de bois.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : se saisir d'une paquet de "Bridge" à la couleur de brique, tirer lentement, très lentement sur le lien rouge qui retenait la pellicule de cellophane, pencher son oreille en direction du jouissif crépitement, soulever les ailes de papier d'argent - une odeur de miel et de noisette s'en échappaient -, prendre délicatement du bout des doigts le filtre couleur de liège, l'insérer dans le tube des lèvres - il pensait à toutes les Eve de la Terre -, lisser le papier blanc autour du tabac, faire tourner la molette du briquet, rapides petits coups secs qui dégageaient une odeur de pierre brûlée, voir le mince grésillement au bout de la cigarette, le sublime braséro, le filament de fumée qui, lentement, religieusement, se dissolvait dans l'air gris. La première goulée, longuement mâchonnée, pareille à la mastication d'une mie enduite de levain, longuement roulée entre langue et palais, puis la longue inhalation, la cascade de la buée blanche, de l'écume bienfaitrice dans le goulet sans fin des petits bonheurs. Le gris des yeux d'Adam se faisait plus sombre, la pupille plus aiguë, comme si un nouveau savoir venait de se révéler dans une pure verticalité.

Ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : allumer un feu de cheminée, tout contre le brouillard hivernal, prendre un livre dans la bibliothèque, un livre vierge aux pages attachées, à la couverture de cuir ivoire, à l'odeur de parchemin et de document ancien. Un livre rare de préférence, déniché dans quelque grenier ou bien dans le bric-à-brac d'un brocanteur anonyme. Dans la brume du soir, le coupe-papier en laiton faisait son mince crissement en séparant les pages les unes des autres, comme une défloration - Adam pensait à elles, les belles paginées du monde...-, les caractères d'imprimerie plaquaient, sur le vergé, leurs fourmillements intimes, leur minces translations d'insectes, leurs amoncellements de brindilles discrètes. C'était si émouvant, soudain, de surgir dans cette intimité, de découvrir le volume comme on découvre l'aimée, de sentir sa peau infiniment douce, pareille au satin de la pêche, de parcourir le tranchant des pages aussi vif que les incisives mordillant les lèvres, de sentir les craquements du maroquin et l'on aurait dit l'odeur musquée de l'amour, de percevoir dans l'ombre des lettres les infimes mouvements des corps portés au-delà d'eux-mêmes dans l'arche souple des rêves. Adam s'endormait souvent, livre posé sur la poitrine, et l'on aurait dit, dans la pénombre de la pièce, comme un recueillement, une longue méditation, une aire nouvelle s'ouvrant à la cimaise de sa fontanelle.

Enfin, ce qu'Adam aimait faire, parfois, c'était ceci : fouiller longuement dans son carton à dessin et en extraire des esquisses tracées en un temps dont il n'avait même plus le souvenir ou bien redécouvrir, au hasard de ses fiévreuses recherches, ce pastel ancien, cette aquarelle fluide, cette encre enfin qu'on lui avait offerte et qui portait en elle l'empreinte d'une Eve d'autrefois, d'une aventure passagère dont le parchemin, dans le filigrane, avait conservé la troublante mémoire. Adam, dans le soir finissant, dans la perte de la lumière, demeurait longtemps, comme fasciné par le pouvoir de l'image. Cela venait doucement, entre chien et loup, entre Charybde et Scylla, comme si cette image, venue des profondeurs de la mer, des fosses abyssales, là où vivent les énigmatiques baudroies, avait soudain déplissé les meutes d'eau marine pour faire phénomène dans son antre secret, la pliure intime de son corps. C'était étrange ce sentiment d'être possédé depuis le sol de planches, de percevoir ce fourmillement pareil à l'invasion de milliers d'insectes invisibles, milliers de piqûres d'aiguille, milliers de percussion d'oursins. Mais c'était agréable, cela ressemblait à la morsure d'une veuve noire, à un venin instillé dans les fibres, anesthésiant les territoires les uns après les autres dans une manière d'ivresse. Les jambes de sa lointaine compagne, il en sentait les mouvements de lianes, les souples ondulations et les gestes étaient si précis, animés d'une telle volonté, guidés par une telle maîtrise qu'il commençait à ne plus faire de différence entre cela qui s'annonçait comme une annexion de sa chair et lui-même posé au bord d'une possible dissolution. Il y avait un chant de sirène, envoûtant, proche et lointain à la fois, issu d'une conque de nacre aux eaux blanches. Il y avait une encre de poulpe violemment excrétée à partir d'une faille invisible - était-ce le sexe de l'aimée, puis délaissée, qui jetait sa douloureuse potion, sa mortelle ambroisie ? -; il y avait la profusion de cristal et de coraux qui l'enlaçaient, serraient sa taille dans une tunique étroite - étaient-ce les jambes des étreintes anciennes qui s'agrippaient, ne voulaient pas lâcher leur proie ? -; il y avait tout contre sa poitrine la meute de deux bogues urticantes - étaient-ce les seins, les aréoles dures comme des diamants ?- et Adam s'enlisait en lui-même, comme quelqu'un qui s'ensable, cherchant encore à grimper la vis sans fin de son escalier intérieur, s'agrippant à la moindre faille, se hissant sur le plus étroit éperon, cherchant à gagner le centre de sa raison afin qu'une logique s'installât qui, enfin le libère de cette infinie colonisation, de cette quasi-disparition qui s'annonçait comme l'hypothèse la plus atteignable; il y avait, tout contre sa bouche violacée (les vagues mortifères avaient fini par l'atteindre par les voies internes), une sorte de large ventouse, des pièces buccales annelées, de puissants buccinateurs qui manduquaient inlassablement ce qui, de lui, demeurait visible, préhensible, mince archipel flottant à la surface d'une eau pleine de bulles délétères; il y avait, enfin, deux antennes érectiles, deux yeux globuleux, deux pupilles atteintes de mydriase qui l'engloutissaient dans le corridor sombre de leur regard - était-ce celui de l'amante enfin parvenue à retrouver, sinon l'amant, du moins l'amour puisque tout acte de dévoration ne pouvait résulter que d'une infinie volupté trouvant son épilogue ? Eurydice rejoignant Orphée pour des noces définitives ?

La mort d'Adam fut douce, comme l'étaient pour lui le son de sa voix réverbéré par la falaise, le suc de la pomme cascadant dans sa gorge, la lénifiante fumée de cigarette, les pages veloutées des livres. Sa mort fut douce aussi dans cette rencontre avec l'encre qui sonnait comme la métaphore d'un amour perdu et retrouvé dans la douleur d'une disparition. Toute volupté ne s'inscrit qu'à l'aune du dépassement d'une souffrance, laquelle n'a de cesse de resurgir après que la noce a eu lieu. Adam était mortel, infiniment, mais rien ne pouvait l'amener à la conscience de ceci que l'exigence d'un absolu, l'autre nom de l'amour. Relisant mes notes, dans le calme souverain du soir, dans la lumière qui décroit, croquant dans le délice sucré d'une pomme, verre de fine à la main, fumée rejetée par les narines, livre posé sur les genoux, j'attends l'amour qui me reconduira à l'être. Où est-il cet instant de la dernière volupté couronné de l'étincelante mort ? Où est-il ? J'attends que son nom soit proféré dans l'ultime vision du monde. Où est-il ?

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 07:56
La maison aux volets bleus.

Photographie : Blanc-Seing.

Ce pays si reculé de tout, avec ses collines de craie, ses buttes d'argile rouge, ses barres rocheuses m'avait séduit d'emblée. Et puis, la garrigue, sa naturelle désolation sous un ciel lavé de nuages, son odeur épicée, ses bouquets de thym et ses touffes de romarin coïncidaient avec ce besoin de solitude dont, depuis toujours, j'étais porteur. Comme mes yeux étaient bleus, ma peau claire, mes doigts longs et fins, ces terres aux confins de la méditerranée étaient logées en moi avec la force des marées. Toujours l'arche infiniment ouverte du ressourcement, toujours ces fondements auxquels je me confiais avec délice et candeur, pareil à l'enfant qui s'attache à sa mère avec la certitude de n'en être point détaché. Ce havre de paix - un hameau minuscule sur les hauteurs des Corbières -, je l'avais placé en moi comme une faveur dont, jamais, je ne devais me déprendre. Rythme lent des troupeaux de moutons à la laine blanche, vol de quelques éperviers en des cercles parfaits, chuintement des ruisseaux dans le frais des ombrages. Et si peu de bruit, hormis le passage d'une voiture, qu'on aurait cru à une manière de terre de l'extrême. Peu de voisins et des contacts limités à un couple d'Anglais à la parfaite discrétion : une osmose avec le paysage empreint de douceur. Quelques platanes aux larges troncs desquamés, des peupliers élancés dans le ciel, un tapis de feuilles jaunes, les lignes blanches des sentiers, la diagonale brisée des collines qui formaient un cirque et, au centre, un silence quasi-monacal. Ceci suffisait à dresser, sinon le cadre d'une retraite, du moins une nécessaire halte dans le cours du temps. J'avais volontairement omis d'emporter un téléphone, mon ordinateur était resté à Paris, ainsi que les notes de mes prochains articles. Quelques livres anciens dont je voulais faire une lecture neuve dans le calme d'une nature apaisée. Mes matinées, consacrées aux textes, coulaient dans le recueillement des pages de Supervielle, Fromentin, Huysmans. Poésie et idéalisme me disposaient dans un légitime reflux du social et du contingent. Je les redécouvrais ces écrivains, je les percevais avec un rythme différent, dans une manière de lenteur qui leur donnait une saveur nouvelle. On ne devrait lire ces précieux auteurs qu'environnés de silence, loin des mouvements de la foule, des agitations des villes. Le métro et ses nécessaires promiscuités n'étaient qu'un pis aller.

La maison aux volets bleus.

Kees Van Dongen

Femme en bleue au collier rouge, 1907-11

Source : Impasse des Pas Perdus.

Cet après-midi, le temps est uniformément lisse, le ciel teinté de gris, un vent léger agite les feuilles des peupliers, minces écorces semblant flotter entre deux eaux. Balizac-sur-Liès est à une demi heure de route. De profondes gorges taillées dans le calcaire dont les rives sont plantées de chênes verts, les eaux grises de la rivière, et, bientôt, le paisible village médiéval qui, en cette saison tardive, prend une allure d'enfant sage ayant remisé ses jouets. Au hasard des ruelles, quelques rares passants, des chats qui glissent en silence, des pavés brillant dans l'ombre. C'est dans une de ces venelles étroites, teintée de bleu, que je vous ai croisée, vous l'inconnue dont l'écharde se planterait dans ma chair alors qu'encore, vous n'êtes qu'une fuyante silhouette. Vous voyant, ce qui m'étonne : cette sage chevelure de jais qu'éclaire la tache blanche d'une pivoine, les deux traits charbonneux de vos sourcils, les yeux aux ovales parfaits dont la profondeur paraît le signe d'une inquiétude, ce teint d'argile - la garrigue s'en vêt souvent -, les joues plus pâles, les lèvres légèrement accentuées d'un pourpre éteint, cette sorte de châle pareil à la gorge d'un pigeon, ce jonc de velours rouge qui éclaire la naissance de votre gorge, et cette démarche souple, comme si vous étiez si peu affectée par le réel alentour. A peine vous ai-je perdue de vue, me retournant, vous n'êtes plus que cette hallucination, ce songe retournant à sa nuit. Par terre, sur le pavé, une photographie que, par mégarde, vous avez fait chuter. Un mur de pierres sèches avec une porte surmontée d'un buisson de roses. Une maison modeste à l'enduit couleur de terre, aux persiennes bleues, la guirlande des tuiles, puis, au fond, ce qui paraît être une remise. Etrange gémellité que celle qui vous relie à ce que je pense être votre habituel cadre de vie. Même modestie apparente, mêmes teintes assourdies, mêmes mystères vous habitant qui semblent ne devoir se résoudre qu'au prix de l'imaginaire. Tout ceci est tellement mutique, si peu affecté de réalité, à la limite d'un rêve éveillé. Tenant entre les doigts cette icône faite à votre ressemblance, je ne cesse de m'interroger sur le lien mystérieux qui lie les hommes à leurs demeures. Ces dernières sont-elles façonnées par leurs hôtes ou bien s'agit-il de l'inverse, un genre de mimétisme dont l'habitation projetterait l'empreinte sur les existants qu'elle abrite ? Mais ces pensées sont vaines dont on ne sait jamais d'où elles proviennent, ce qui les a inspirées, quelle conclusion en tirer. L'image, je ne vous la restituerai pas pour une double raison. Vous vous êtes effacée dans l'anonymat des ruelles et, quand bien même je vous aurais aperçue, cette douceur du jour, je veux la faire mienne, la poser sur le seuil du temps afin qu'elle illumine mon présent de sa précieuse humilité. La visite du gros bourg, ses théories de maisons anciennes perchées au-dessus du Liès, son pont en dos d'âne, son immense abbaye de pierres claires, sa halle montée sur des pilotis de bois, je n'en ferai qu'une rapide parenthèse, portant en moi, le secret désir de vous retrouver. Lequel, bien évidemment ne sera qu'une suite d'espoirs vite ternis, de déceptions cédant la place à la lame de la lucidité. Jamais on ne retrouve le livre précieux égaré, le stylo de nacre, le timbre en caoutchouc de son enfance. Jamais on ne rencontre l'espace de ses rêves.

La route du retour est un chemin étroit parmi les vignes, les chapelets de grappes noires, les rochers qui montent à l'assaut du ciel, les anciennes terrasses encore visibles à flanc de collines. Votre photographie, ou plutôt celle que je suppute être le portrait de votre maison - tellement il y a d'évidente ressemblance -, posée sur le siège du passager, fait ses menus clignotements sous la coulée de la lumière. Les jours sont courts en ce milieu d'automne et, maintenant, dans le déclin de la clarté, les teintes sont celles de l'ambre. Parfois de gemmes translucides. Bientôt un village que je ne connais pas, où je décide de faire halte. Le temps de prendre quelques photos. Une manie. Au cas où l'une d'entre elles pourrait illustrer un de mes futurs articles. Déjà, vous n'êtes plus qu'un feu vacillant sur l'orbe bleu de la mémoire, une lueur de phosphore. Village presque désert, sauf quelques chiens méfiants, de vieilles personnes disparaissant à l'ombre d'une moustiquaire, des enfants dont on entend les jeux derrière les façades. Soudain, au détour d'une ruelle, votre maison. Oui, c'est elle à n'en pas douter. Même mur de pierres sombres avec les étoiles rouges des roses, même crépi couleur mastic, mêmes persiennes bleu usé fermées sur d'invisibles fenêtres, même remise dans la perspective de la rue. L'émotion, sans doute, non de vous avoir retrouvée, mais au moins l'écrin qui vous abrite, et le rythme de mon coeur s'est accéléré, une moiteur perlant sur le front. C'est étrange, tout de même, cette tendance de l'âme à s'enflammer à la seule vue de cela qui ne saurait, du moins encore, recevoir le moindre prédicat dans l'ordre des relations. Une apparition et l'imaginaire en feu et le carrousel infini des images sur la toile claire du rêve. La maison, cette pierre angulaire sur laquelle mes désirs s'écartèleront comme la vague sous la poussée de la proue, j'en fais le tour. Juste pour la rendre lisible, pour la doter de lignes sûres à partir desquelles un événement pourrait survenir. Derrière, un petit jardin entouré d'un liseré de pierres. Des massifs de fleurs dont la plupart fanées. Le cercle d'une margelle, sans doute un vieux puits. Des tresses de lierre. Des cheminements de lianes. Un aspect abandonné, à moins qu'il ne s'agisse d'un savant désordre. Une table de jardin, blanche, avec des taches de rouille. Trois chaises assorties en métal ajouré, les montants dessinant des arabesques. Sur l'une d'elles, comme posé dans un geste d'habile négligence, le jonc de velours rouge fait son lacet pourpre pareil à une ligne de sang. Sur l'assise, le bouillonnement bleu, telles des vagues venant y mourir, de la cape de laine qui semble reposer dans une éternelle attente. Oui, et puis, dans cet abandon qui convient si bien aux demeures closes pour l'éternité, la neige immaculée de la pivoine qui, il y a peu, ornait le buisson de vos cheveux. Etrange image passéiste, démodée, venue d'un autre temps, comme si j'avais fait votre connaissance dans une vie antérieure ou bien alors dans ma prime jeunesse alors que ma mémoire vierge engrangeait jusqu'au moindre fragment du réel. Que faire dans cette fin de jour, dans ce presque crépuscule qui noie tout dans une indistincte myopie ? Il serait si tentant d'adresser un clin d'oeil au destin, de lui prendre la main, de le forcer un peu, de faire en sorte de devenir, pour une fois, le maître du jeu et de décider du cap sur lequel se diriger ! Il serait si tentant.

Je m'approche de la façade, tout près de la porte de bois marquée par le temps. Une pierre usée en limite le seuil. Un carillon au bout d'une chaîne aux maillons distendus. Du bruit, à l'intérieur, comme si quelqu'un, peut-être, derrière les lames des persiennes, cherchait à voir qui approche. Mes doigts montent en direction de la chaîne. Le métal en est froid, pareil à ces objets anciens pris de vieillesse dans les ombres des greniers. Il y a si peu de chemin à faire pour connaître une vérité, déboucher dans l'aire d'un secret. Le carillon résonne avec des sons métalliques, sourds, profonds, pareils à ceux habitant l'aire noire des puits, les pierres lisses des cryptes. Cela résonne dans les profondeurs du sol, cela suit les failles, les plissements du sol, s'enroule autour des tubes des racines, des cheveux des rhizomes. La chaîne dans les mains, médusé, je regarde la bâtisse aux volets bleus s'enfoncer dans la lave terrestre. Ce sont des magmas de bruits, des crépitements, des cataractes d'éboulis. Au fond, tout au fond d'un oeil immensément circulaire, est la demeure de ce qui n'a pas de nom et ne saurait en avoir. Une simple disparition de ce que l'on croyait pouvoir saisir dans les orbites de ses mains, enlacer dans les cordes de ses bras, étreindre dans les ramures de ses jambes. Ce sont des ondes bleues, des crépitements rouges pareils à des braises, des taches blanches en gerbes infinies. Je suis sur la pierre du seuil, en équilibre au-dessus de moi-même. Je vois ma naissance, le film de mon existence, les images saccadées en noir et blanc, en couleurs, les dernières séquences, le mot FIN inscrit sur la bannière noire de l'au-delà.

Un bruit intense, une stridence, une corne de brume. Une voiture s'approche dans le grésillement de son moteur. La mienne. La voiture s'arrête. La portière du passager s'ouvre. On m'invite à monter. Je m'assois sur le siège. N'osant regarder ce qui pourrait me fasciner et me conduire à ma propre dissolution. L'auto démarre dans un nuage blanc. L'habitacle, empli d'une sorte de brume, est presque illisible. Des doigts étroits sont arrimés au volant. Un air bleu entoure le corps de la conductrice qui enclenche la marche arrière et, alors, dans une fulgurante remontée, nous nous précipitons vers les lointains du temps, vers le passé qui frémit et aveugle. Nous voyons tout. Tout ce que nous avons été et jusqu'à notre anatomie interne, sacs de viscères et empilements d'os, lacs de sang et mers de lymphe, hululements et cris de désir, tensions du sexe et orgies sacrificielles, rédemptions et chutes dans les trappes cintrées des heures. Nous voyons jusqu'à l'étincelle primitive qui nous donna la vie et nous intima l'ordre d'avancer dans l'océan mortel, parmi les blancs dauphins, les raies manta et les squales aux dents acérées. Nous voyons notre premier accouplement, cette explosion nucléaire par laquelle des millions de scories humaines commencèrent à pulluler et à peupler la planète. Nous voyons l'infini faire ses éclatements en spirale, nous voyons les longs tunnels parcourus d'absolu, les nervures de l'être, ses milliards de fragments, ses irisations polychromes. Je vois la chaise rouillée sur laquelle je suis assise, mon passager à ma droite dont je cueille le sexe dans la braise de mes lèvres. Je vois la conductrice, son sexe ouvert, veuve noire mortelle qui m'étreint dans sa résille dense. Nous voyons des milliers d'étoiles fulgurer au firmament. Elle voit mon corps, la hampe de mon désir qui vrille son visage, pénètre son buisson de jais, piétine la blanche écume de la fleur virginale. Nous voyons la foudre et les éclairs et nos yeux sont des lampes à arc, des fleuves incandescents. Je vois le lacet rouge qui orne son cou faire ses contorsions, ses convulsions, pénétrer mon ombilic fou, ressortir par l'antre poivré de ma bouche. Je vois mon passager sur la margelle du puits, de mon puits, ourdir la chaîne de ses envies et écumer mon eau claire et s'abreuver à la fontaine des jouissances. Nous voyons les bosquets de thym courir sous la lune blanche. Je vois les aréoles enflammées, les comètes des hanches, la danse du pubis, les pentes luisantes du mont de Vénus. Je vois les mains longues et fines entrer dans l'orbe de mon plaisir. Je vois la faille longue, la cicatrice ombreuse qui me porte au-delà de moi-même dans la contrée des rêves éblouissants. Nous voyons un cirque de collines bleues, le dos argenté des moutons, une fenêtre éclairée, un dôme de lumière, une ombre penchée sur le parchemin des livres, des pages que le vent fait s'envoler, le crépitement nocturne de la garrigue. Je suis sous l'inquisition de la lampe blanche, une photographie entre mes doigts diaphanes, c'est à peine s'ils peuvent soulever le poids de l'image, d'une fille aux cheveux sombres, aux yeux perdus, au visage de terre jaune, à la bouche fendue sur la fraise légère des lèvres, au menton à peine apparu, au cou gracile entouré d'un lien de sang, à la vêture pareille au ciel pommelé de nuages. Je suis, suis-je, cet homme inaperçu dans la lumière jaune qui attend d'être, qui attend qu'on l'accueille, qui attend qu'on lui dise qu'il est, qu'il est dans l'attente d'être, qu'il est être en attente de lui-même, il fait si froid sur terre, parmi les convulsions de la matière, il fait si froid et je ne suis sûr de rien. Aurais-je au moins existé le temps d'une romance, alors que la nuit avance sur ses jambes de suie et que demain, peut-être, n'existera pas ? Aurais-je au moins ... ?

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10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 08:11
De soi, l’insaisissable.

Œuvre : Barbara Kroll.

Autoportrait le soir.

L’aube grise a disparu, laissant derrière elle des copeaux noirs, de fuligineuses écharpes, des concrétions de suie. Le jour est cette succession de rayures et d’oublis, de pluie oblique et de remous de l’âme. Soudain il fait si froid et la peau du monde s’est rabougrie à la taille d’une mémoire étroite, résiduelle. Comme si le passé ne s’inscrivait plus dans la diagonale des jours qu’à l’aune d’étranges interstices, d’étiques meurtrières par lesquelles ne coule plus qu’une faible clarté. Catacombes, remuements ossuaires, os blanchis résonnant de leur propre vide. On a beau chercher, essayer de trouver une peau, fût-elle fripée, parcheminée, on a beau fouiller mais la moelle est absente, mais les ligaments n’attachent plus que des desquamations vides et des membres disséminés. Alors commence une longue errance et nos pieds labourent le sol de nos tarses et métatarses usés, de nos cheminements cruciformes. Crucifixion en noir, clous plantés dans le derme, couronne d’épines et personne pour assister à ceci qui nous voit écartelés sur le plus haut rocher de notre Golgotha. Car nous sommes seuls et notre tragédie résonne dans le néant. Qui donc aurait la lâcheté de vivre et de dévisager notre propre mort sans même tenter de nous offrir une rédemption ? Nul espoir car les hommes, tous les hommes sont des Judas qui n’attendent que de nous planter une dague entre la bogue de nos omoplates.

L’humanité est ceci : une longue succession de céciteux n’apercevant ni leur propre profil, ni celui des silhouettes contiguës qu’ils frôlent sans même s’en apercevoir. Les hommes sont aveugles depuis leur naissance, consignés à la boule fermée de leur destin. Jamais ils ne sortent au plein jour, en pleine lumière afin de voir, autour d’eux, le monde dans sa pure beauté, mais aussi dans sa sauvagerie originelle. Car c’est ceci qui apparaît : l’existence est cet unique et irrémédiable combat qui décime les vivants avant même qu’ils aient pris acte de ce qu’ils sont, de leur avenir, des projets qu’ils pourraient hisser dans l’espace à la manière d’un estimable sémaphore. Essaient-ils de s’élever d’un iota au-dessus de la ligne d’horizon - à savoir se transcender -, et alors voici qu’ils sombrent aussitôt dans les galeries sans fin du non-savoir. Dans la soue primitive. Vous, moi, les autres, ne sommes que ces phacochères enduits de déjections, qui cherchent dans la soue la source de leur subsistance. Et qui ne voient qu’elle, la subsistance, et alors, nous, les hommes-phacochères, ne voyons que cela qui nous aveugle et nous fait survivre parmi la grande marée des hésitants et des procrastinés. Nous fouillons parmi les rhizomes, nous débusquons les tubercules, nous nous heurtons aux longs pieds des palétuviers, nous nous accouplons afin de poursuivre la lignée, nous nous couchons le jour, nous errons la nuit. C’est notre condition mortelle que de faire ceci dans l’inconscience et de poursuive cette éreintante recherche avec les yeux soudés de l’âme. L’âme est ce faible lumignon trouvant abri au sein de notre cuirasse de soies urticantes, en arrière de notre museau fouisseur, dans les replis et les rotondités de sombres barbacanes. Notre âme, jamais nous ne la verrons puisqu’elle est invisible. Notre âme, jamais nous ne l’éprouverons puisque nous poussons notre groin dans les cannelures de la terre sans même nous poser la question du fouissement, de sa finalité, de sa raison d’être en dehors de la nécessité de notre métabolisme basal. La sustentation en tant que sustentation. A cela, à cette occupation élémentaire, un museau suffit, des défenses, la truelle de la langue, le marteau des dents, le tube lisse de l’œsophage, la conque de l’estomac où s’amasse l’énergie vitale. Mais alors, nous les hommes-phacochères, nous pouvons nous dispenser de porter, dans la densité de notre fourrure, ces billes de chair qui se nomment « yeux ». Mais avez-vous seulement remarqué combien nos globes oculaires - qui devraient être notre gloire -, sont réduits à leur plus simple expression, simples billes étroites à la vision trouble, imprécise ? Hommes-phacochères, nous sommes réduits, dans notre quête du monde, à humer, toucher, goûter, entendre. Notre vision est par défaut, qui nous condamne à demeurer dans l’enceinte de chair, donc à une manière d’autisme foncier nous enjoignant de séjourner dans notre propre retrait. Eussions-nous eu une vue claire, un regard perçant, des pupilles aiguisées et alors c’est toute notre animalité qui, soudain, nous aurait abandonnés, nous livrant dans l’aire libre d’une humanité surgissant au faîte de sa parution. Car TOUT est contenu dans le regard. Aussi bien la conscience que nous avons de nous-mêmes, que l’aperception de l’autre qui, par un phénomène d’écho, vient renforcer notre présence à nous-mêmes, au monde identiquement.

Maintenant, il convient de relier notre rhétorique à la figuration de Barbara Kroll. Ceci qui vient d’être énoncé découle entièrement de cette proposition plastique, laquelle ne s’informe que sous les traits rapides d’une esquisse. Or, ce qui se montre, de prime abord, c’est rien de moins qu’une confondante désertification de la dimension humaine. Tout est dans la perte, le doute, la sombre immersion de ce qui pourrait parler et témoigner, voir et tendre vers l’autre les lianes de la communication. Figure zoomorphe si proche de ces phacochères dont nous venons de dresser le portrait sous des couches de boue et de rustiques motivations, ou plutôt, de simples déplacements placés sous la conduite primaire de l’instinct. Esquisse si informe qu’elle fait signe en direction d’un sombre primitivisme. Car rien n’est encore advenu qui posera l’homme comme l’épiphanie la plus haute. L’allure générale est celle, massive, hébétée, grossière de l’homme de Cro-Magnon, à peine dégagé de sa minéralité. La grotte est encore attachée à son illisible phénomène. Il n’y a pas de sensorialité et le visage - ou plutôt son absence - présente la mutité du galet, son impénétrable densité. De celui-ci, le visage, nous ne pouvons rien dire, pas plus que, lui, ne saurait proférer. Et cette blancheur sépulcrale, et ces épaules à peine plus formées qu’une diluvienne glaise géologique, et la fourche des mains avec ses brins pareils aux barreaux d’une geôle, et toute cette statique violemment abstruse, soudée, pliée dans sa gangue sourde, têtue, impénétrable. Hommes, nous n’y reconnaissons rien de nous, nous n’y percevons nullement l’amorce d’une existence. Nous sommes désemparés, privés de parole, démunis dans les mailles mêmes de notre intellection et notre sensibilité ne saurait surgir face à ce qui est, à proprement parler, irreprésentable.

Mais imaginons la suite logique de cette picturalité en devenir. Bientôt, l’artiste, après avoir posé les premières touches destinées à circonscrire son sujet, maculera la toile des premiers signes du lexique des hommes, à savoir les traces et sèmes qui, petit à petit, se dégageront de cette matérialité afin qu’apparaissent les linéaments de l’œuvre. Il y aura le visage, sa noblesse, le pur attrait nous enjoignant de le visiter, de le rejoindre, de l’aimer, peut être même de l’idolâtrer. C’est si fort un visage. Et la porcelaine libre des yeux, et le dard aigu de la pupille, son invite à nous connaître dans l’intime, à se couler dans notre secret, à débusquer la qualité cryptée de notre âme. Et la bouche et ses tresses de paroles, ses cris, ses incantations, ses suppliques, ses appels, ses chants poétiques, ses messages d’amour, ses agonies, ses passions polyphoniques. Et les lèvres, ces parenthèses des délices, ces oriflammes du désir, ces pieuses images de la prière, de l’appel au sacrifice, de l’énonciation du don de soi. Et le recueil ovale des oreilles, ces dolines écoutant fables et légendes, comptines et promesses, confidences et trahisons. Oui, trahisons, déraisons, abominations, reniements, objurgations car l’épiphanie humaine n’est belle et vraie qu’à endurer la lame de la souffrance aussi bien qu’à dresser les arbres de la liberté. Le visage apparu, c’est le livre ouvert que nous tendons aux autres afin qu’une lecture ait lieu et que notre vis-à-vis nous connaissant, se connaisse. Belle et unique confrontation des figures de l’homme, de la femme. Sublime partition sur laquelle s’écrivent les harmoniques dont nous sommes constitués jusqu’à notre blancheur de moelle, jusqu’aux grises circonvolutions de notre intellect, à l’écume ouverte de notre intelligence. Oui, nous voulons dresser à la face du monde cette proue de navire pleine et entière, cette falaise plongeant dans la puissance des eaux océaniques, traverser brumes et blizzard et demeurer ce que nous sommes, des métaphores immensément lisibles, des poèmes qui, toujours, s’allumeront au ciel du monde. Nous nous conterions d’être des nuages au ventre gris flottant d’un horizon à l’autre, pareils à la voilure blanche du goéland, à la forteresse de plumes de l’aigle, rémiges étendues au-dessus du sol de poussière. Car, même dans des postures paraissant tellement éphémères, nous aurions une ombre portée sur la terre, par laquelle notre nomination demeurerait possible. Si importantes sont les traces, même infinitésimales, pour témoigner et trouver place dans le concert de l’univers. Nous ne souhaitons que cela, devenir intensément visibles et le demeurer aussi longtemps qu’il nous sera donné de paraître sous le vaste horizon. Mais pour cela, il nous faut cette belle constellation humaine, un corps pour exister, des mains pour saisir, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une langue pour goûter. Ceci est tellement banal, quotidien, inscrit à même notre marche en avant que nous finissons par ne plus nous en apercevoir. Et pourtant, il suffit d’un ciel gris, d’un temps qui menace, du premier froid, de la dilution de notre belle espérance dans la monotonie des jours pour que tout prenne figure de tristesse et que les heures menacent d’agoniser. Notre visage dans le miroir - nous n’en verrons jamais la réalité, seulement les autres -, cependant cette illusion, cette fuyante image suffiront et notre cœur sera comblé d’être jusqu’à l’excès. Ce que nous y aurons vu : le portrait achevé qui nous installe dans le monde selon notre singulière identité et s’approche de tout ce qui s’exhausse des contingences, des hasards tels que le ris de vent, l’orage naissant dans le ciel. Assurés d’une éternité, le temps d’un regard dans le miroir, nous aurons été entièrement présents à nous-mêmes, jusqu’à nous reconnaître comme des œuvres d’art. Puisque uniques, non reproductibles, assurés d’une forme perdurant le temps d’une existence. Inscrits dans la vérité la plus atteignable qui soit pour notre conscience, nous aurons rassemblé dans un identique creuset ce qui concourt à nous faire œuvre et œuvre saisissable, tout comme cette toile qui nous pose question deviendra œuvre, donc totalité de sens, une fois son épiphanie réalisée comme la marque la plus digne d’en fixer les contours et d’en délimiter l’être.

L’œuvre, nous en voyons la forme achevée, ce portrait d’homme, de femme, nous parlant le langage de la liberté, de la vérité. Voyeurs de la toile, nous n’aurons pas assisté à sa propre genèse, à sa lente et flexueuse élaboration. Car cette dernière est toujours combat en même temps que douleur, et en fin de compte, délivrance. Comme l’expulsion dans la lumière d’une lave qui sourdait depuis les profondeurs et n’attendait que d’assister à son vaste déploiement. L’œuvre est là, sous le feu des projecteurs, brillante, chatoyante, chargée de plénitude. Pour la voir, on se précipite, on se bouscule, on fait de généreux commentaires, on veut la posséder, l’accrocher au mur de son salon. Mais, l’accrochant, on ne saura rien de son aventure, de sa douleur à émerger de l’informe, de la matière brute dont elle a dû s’arracher de manière à devenir fréquentable, et, en dernier ressort, désirable. Plus rien ne paraît des premiers soubresauts, des syncopes de l’embryon, des forceps, du cri primal annonçant la venue au monde. Un cri à proprement parler animal, tragique, de bête aux abois. L’apparition de l’œuvre est coalescente à cette parturition et à tout ce qui l’a précédée de tâtonnements, de renonciations, de descente dans les arcanes du limbique et les mouvances folles du reptilien. La face dévoilée du portrait, pour poursuivre la métaphore phylogénétique, c’est le débouché dans l’aire claire du néocortex, dans la verticalité raisonnante, alors que l’esquisse était prise dans l’étau étroit des limbes et les marécages de l’irrésolution d’être. En filigrane, dans cette venue à soi de la toile, c’est de notre propre cheminement depuis nos lointains jusqu’à notre forme accomplie qui se joue en sourdine, sans que rien, jamais, ne puisse paraître du drame initial. Nous, les hommes policés, civilisés, les causeurs de salons, les esthètes accomplis, les cultivés, les versés dans les choses de l’esprit, nous ne sommes, à notre corps défendant, que ces esquisses grossières, ces bribes animales, ces menhirs dressés sur leur socle de granit, ces dolmens, ces silex mal équarris qu’une pellicule de vernis est venue recouvrir à la manière d’un linceul de neige posé sur les aspérités de la terre. Le moindre soleil et la fonte révèle ce qu’elle tenait dissimulé jusqu’ici. Prions le ciel que le dégel ne survienne trop tôt. Nous voulons encore demeurer ces toiles heureuses accrochées aux cimes des musées. Nous sommes si bien dans nos costumes d’apparat !

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 15:08
De l’esquisse à la toile.

Œuvre : Barbara Kroll.

Esquisse s’était levée avant le jour. Pâle dans sa minceur, presque invisible dans sa texture, tellement sa peau inclinait au doute. D’être. De s’inscrire dans la figure du monde. C’était comme si sa parution dépendait de quelque chose qui la dépassait, peut-être la décision du ciel ou bien la volonté de la mer, son flux puissant à la face de la Terre. Parler d’Esquisse eût tenu du prodige. Tient-on un discours sur le vol du colibri, le glissement du nuage, l’ombre portée sur le lisse de l’étang ? Commente-t-on la dérive de la calebasse sur la rivière de l’ukiyo-e ? Ajoute-t-on sa voix au haïku pour dire la fragrance de la fleur de cerisier, la neige ceinturant le Mont Fuji ? Non, ce qui se dissimule et tient, sinon de l’invisible, du moins de l’ineffable, du discret, de l’inapparent, il faut lui laisser le temps de faire phénomène dans l’instant qui aura été choisi comme celui habité de vérité. Il n’y a pas d’autre lieu pour se manifester que celui des affinités, des correspondances, des harmonies. Le bruit de fond de la réalité est tellement assourdissant. Les mouvements désordonnés tellement douloureux pour la conscience. Ceci, cette perte de soi dans les remous mondains, Esquisse en était avertie depuis son destin à peine proféré, se déplaçant à la manière du fusain sur la toile ou bien la trace de l’estompe sur la feuille vierge.

Cependant, quoique farouche, portée par nature à se dissimuler derrière tout ce qui pouvait procurer abri, une tenture de lin, la mousseline d’un rideau, la paroi translucide d’un parchemin, Esquisse voulait silhouette et horizon, ombre et lumière afin de connaître le monde, afin de se connaître elle-même. L’aube la voyait marcher sur la pointe des pieds, ballerine discrète ne voulant effrayer ni le discret grillon, ni troubler l’onde des libellules, ni creuser l’air de galeries infinies. Aussi ses déplacements consistaient en de simples translations d’un vent à un autre, d’un nuage à la cime d’un arbre, d’une herbe à la pliure d’une clarté sur le bord d’une corolle. Et Esquisse était heureuse de cette vie simple autant que disposée à l’accueil de cela qui se présentait dans la beauté.

Mais exister ne consistait pas à fuir continuellement et à se dérober derrière un effacement permanent. Esquisse devait bientôt en faire la cruelle expérience. On ne vit pas d’idées et d’utopies. Vivre c’est entailler sa peau et forer son ombilic afin que les événements puissent, de leurs dards, vriller cette mince cloison qui nous sépare du dehors. Vivre, c’est retourner sa calotte et étaler ses viscères au plein jour. Vivre, c’est faire couler sa lymphe sur les aires de ciment afin que s’écrive la tragédie par laquelle nous portons au-devant de nous le destin qui est le nôtre. Rien ne servait de demeurer dans la cécité, d’enduire ses oreilles de cire, de faire de ses mains des égouttements hémiplégiques. En réalité, Esquisse était encore en attente d’une parole qui vînt la déflorer et la faire basculer de ce côté-ci du réel, non plus de demeurer dans la sphère close de l’imaginaire. Esquisse avait la consistance et la texture de la toile. Esquisse était le subjectile libre sur lequel, bientôt, se traceraient les stigmates de la relation, les accidents des jours, les minces efflorescences du sens. Esquisse était la page immaculée et, dans l’ombre, les yatagans veillaient, les dents aiguisaient leurs bords tranchants comme des massicots, les langues s’apprêtaient à cracher leur venin, les poings à lancer leurs assauts en forme de boulets.

Le matin est ceci : une vapeur diffuse posée sur les choses et rien ne s’affirme encore, sinon une vague clarté appuyée sur le cercle de l’horizon. Tout est au repos sauf la respiration des hommes, une brume bleue flottant sur leur poitrine. C’est l’heure hésitante que choisit Esquisse « entre chien et loup » -, pour inaugurer sa venue au monde, tracer son sillage réel au milieu de la grande dérive humaine. La porte à peine refermée et, déjà, la toile change de nuance, vire sous des teintes de cendre, des coulures d’argile. C’est déjà les premiers signes d’entrée sur cette vaste agora où le vent de la folie siffle de ses mille bouches, hydre agitant ses milliers de têtes, dont l’immortelle, celle qui, jamais ne vous lâchera. Rude est la chute qui fait d’Esquisse, une inconnue parmi d’autres, une promise à la grande dérive. Elle a tout à apprendre des hommes, des rues, des paroles, des mouvements, des idées. Elle s’offre au jour dans sa plus grande candeur. Elle vient d’un pays où rien n’est encore décidé, où tout est libre de s’informer ou de ne pas paraître, ou bien, alors, de le faire de multiples manières, ultime pouvoir de disposer de soi avant que l’ordre des nécessités ne vienne s’en mêler. Car, il y a peu, Esquisse était encore abritée dans le luxe de sa verrière, entourée de plantes vertes, de pots emplis de crayons, d’une impressionnante théorie de pinceaux, de brosses, de spalters, de récipients sur lesquels, telles des larmes de résine, s’étaient immobilisés des gouttes de blanc de titane, de bleu outremer, de vermillon, de noir de fumée.

Dans la pièce contiguë, un lit posé sur le sol, des tapis de laine, un vieux poêle en tôle, des revues ouvertes sur des images colorées, un cendrier plein, des monceaux de livre, une bouteille d’alcool, des traces de repas, des flacons, des bibelots, des toiles dont on ne voit que l’envers, le cadre de bois blanc, un carnet de croquis où courent des dessins, des feuilles disséminées tachées de couleurs, de traces de graphite, de pierre noire. Et, au milieu de ce capharnaüm, un corps de femme, comme si, lui-même, était un objet parmi les autres, peut-être un biscuit de porcelaine attendant une pellicule d’émail, peut-être une sculpture ébauchée en chemin vers l’âme qui va l’animer. Une femme encore pliée dans les vagues du songe, voguant sur les flux de l’imaginaire, nageant dans des phantasmes de création qui l’extraient du monde, la portent bien au-delà des réveils douloureux, des marches laborieuses vers un atelier, un bureau, un magasin où se déroule la « vraie vie », celle qui vous mord au ventre, vous courbe l’échine, vous réduit à l’étroitesse d’une partition existentielle inaudible.

Esquisse, cette oeuvre en voie de constitution, cette lente émergence des linéaments de la toile, encore dans sa blancheur native, dans sa naïveté originelle, sa pureté prépositionnelle, son être-en-devenir, Esquisse donc, a à être parmi les hommes afin que, possédée par leurs signes, conjuguée à l’aune de leur grammaire, pétrie du lexique qui est le leur, elle puisse, un jour, faire sens à l’aune d’une figure interprétable, dans laquelle, chacun, chacune, puisse se reconnaître, comme Narcisse se penchant sur l’onde qui le reflète, chacun, chacune, puisse projeter son image en tant que saisie du monde. Esquisse, déambulant parmi la foule, dans les couloirs du métro, dans les rues où s’ouvrent les lourds rideaux de tôle avec leurs drôles de grincements, dans les parcs où coulent les fontaines, sur les dalles de béton martelées de milliers de talons, poinçonnées de milliers d’aiguilles sur lesquelles sont juchés des milliers de jambes pressées. Esquive est cette sublime inconnue dont on ne prend acte qu’à ne jamais la croiser, seulement, parfois, un frôlement léger, une brise rapide, le glacis d’une couleur inaperçue. C’est si subtil, une œuvre d’art, si éphémère, simple vibration s’effaçant à même sa parution. Et, Esquisse, cette hésitation faisant son pas de deux, comment ne pas l’oublier dans l’ombre même qui est son intime nature, dans l’irrésolution d’être qui ne sait encore quelle sera la forme achevée de sa parution ? Pourtant, les esquisses sur lesquelles nous hissons nos frêles dérobades, nos marches inconsistantes, nos subits retournements, nos faussetés à paraître sont légion que nous nous hâtons de précipiter dans quelque fosse caroline.

Esquisse, jamais nous ne la voyons alors qu’elle nous porte en elle comme une faveur dont nous devrions faire notre miel. Esquisse est cette figure heureuse, cette émergence du néant qui ne demande qu’à briller, à tracer son chemin avec la belle assurance qui sied aux âmes libres. Elle est en devenir, non encore inféodée au principe de raison, aux jugements hâtifs, aux désirs de toutes sortes, aux machinations, aux combines, aux compromissions. Esquisse est comme sur le bord d’une plage immaculée avec l’écume d’une eau claire venant battre à ses pieds. Une île du bout du monde que nulle aberration n’a encore entamée de son insuffisance mortelle. Elle est au bord d’elle-même, dans le plus grand secret qui soit, dans la plus grande espérance. C’est cela être libre : se tenir au-devant des possibilités du monde et pouvoir les embrasser toutes, sans exception, sans se poser la question de savoir si l’une d’entre elles est meilleure qu’une autre. Une sérénité vis-à-vis de tout ce qui se présente et, originellement, n’est jamais affecté d’une quelconque faiblesse. Esquisse, regardons-là, tant la forme est déjà présente qui véhicule les prémices du sens. La tête est cette aire vide à l’infinie puissance. Rien n’ayant encore été proféré, tout est en attente de profération. Promesse de déploiement de l’arche infinie du langage, tenue d’un colloque illimité résonnant dans toutes les tours de Babel de l’univers. Et la si belle vision, l’ouverture à l’autre, au paysage, à l’œuvre d’art. Et l’incroyable polyphonie sur le point de se déverser dans la spirale de la cochlée. Et la myriade de goûts. Et les subtiles fragrances. Et les lèvres dans le geste du baiser. Esquisse, regardons-là dans cette réserve qu’indique la posture étroite des bras - ils embrasseront plus tard et avec quelle amplitude ! -, Esquisse aux jambes jointes dans le geste de la virginité, du territoire réservé qui, un jour, s’annoncera sous la figure de la généalogie à poursuivre -, Esquisse, regardons-là dans ses jambes presque inapparentes qui disent la modestie à être, la simplicité par laquelle s’annoncent les choses belles. Il y a tant de pureté, de mise à l’écart des mouvements désordonnés des foules, des bruits de la guerre, des agitations sur les dalles consuméristes des métropoles aux tours prétentieuses. Il y a tant à espérer de ceci qui reste occulté, en mode mineur, si près d’un absolu que tout demeure atteignable, d’un seul coup de pinceau, d’une griffure du crayon, de la trace d’un fusain. Car c’est bien d’une peinture en devenir dont nous sommes occupés, d’une œuvre à faire paraître, à accrocher, bientôt, aux cimaises d’un musée, sous la lumière des projecteurs, dans la clameur étonnée des esthètes, dans les critiques éclairées des hommes savants, dans les mines réjouies des mécènes, dans les gestes élégants des désirantes. Alors, la liberté aura été dépassée, la figure figée dans l’huile, la belle apparition monétisée, c'est-à-dire portée dans l’aire froide de la raison raisonnante alors qu’il y a peu encore, Esquisse, elle rayonnait du pur éclat de ses possibilités infinies. Ainsi l’Esquisse - que nous écrivons avec une Majuscule -, dans le retrait même de sa profération nous pose une question plus morale qu’esthétique : la « liberté-vérité » réelle - les deux ne sont pas dissociables -, n’est-elle pas, d’abord, une question de forme ? Le prélude et l’inachèvement participant à une manière de dignité dont l’aboutissement ne serait que la figure euphémisée ? Bien évidemment ceci n’est qu’une posture intellectuelle, un concept tâchant de faire émerger une réflexion. La tentation est grande, évidemment, de transposer cette vue formelle dans le cadre de l’anthropologie. Sommes-nous, les hommes, les femmes, plus libres et proches d’une vérité lorsque nous nous situons comme « esquisses » - entendons en voie de constitution vers notre existence, près de notre origine - alors que nous demeurerions dans une marge d’erreur avec la marche de notre propre temporalité ? Mais, ici, l’on sent bien la limite à ne pas dépasser. L’humain relevant d’une éthique, alors que l’œuvre s’affilie au registre de l’esthétique. Sans doute l’humour peut-il nous tirer de considérations qui, par nature, chuteraient facilement dans l’impasse de l’aporie. Faisons nôtre, provisoirement, ce titre d’un livre d’Eric Emmanuel Schmidt : « Lorsque j’étais une œuvre d’art ». De cette façon nous nous situerons sur les deux versants du Beau et du Bien. Rien ne saurait en faire l’économie. Si, en effet, je me considère comme œuvre d’art, ma nécessaire transcendance m’éloignera des contingences qui, toujours, ont partie liée avec l’idée d’insuffisance et de chaos, alors que l’art est mise en ordre d’un cosmos. Soyons donc des œuvres d’art !

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