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27 novembre 2016 7 27 /11 /novembre /2016 09:30
Le corps et son double.

"Family portrait".

 

Avec l'esquisse de Douni Hou

« pour conjurer la censure... »

 

 

   Nous visons l’image et, aussitôt, nous sommes saisis d’étonnement. Que veut donc signifier cette manière de dédoublement, de strabisme comme si le réel, soudain affecté de ce  trouble singulier, de ce vertige, cherchait à nous échapper, à se dissimuler ? Et cette image, comment faut-il la lire ? Y voir d’abord le Sujet qui habite le fond, puis, par un effort mental, en extraire ce double qui l’affecte et déporte notre perception au-devant de Celle qui y est en initialement en question ?  Mais qui semble se retirer, s’occulter derrière le voile d’une ligne qui en perturbe le sens, sinon parvient même à le biffer. De cette vision « stéréoscopique » résulte notre désarroi. En réalité nous n’envisageons adéquatement ni la figure première, la création originelle, ni l’élément perturbateur qui vient en compliquer le lexique. Manière de paralexie iconique qui superpose les registres de l’image à seulement les brouiller, à nous poser face à une énigme. Alors nous ne savons plus qui regarder et notre situation devient en tout point comparable à celle de l’Egaré dans un labyrinthe de verre dans lequel il ne voit que sa propre image réverbérée et nullement l’identité qui le fait être ce qu’il est. A simplement dévisager, c'est-à-dire tâcher de connaître l’être de la chose, il y a participation inévitable. Il y a fusion de notre être au sein de cette étrange bipolarité. Devant moi le réel se dédouble, se pare d’une « inquiétante étrangeté » et voici qu’elle me scinde en deux parties, genre de schize indépassable dont il pourrait résulter la simple et pure folie. Suis-je bien moi-même ? Suis-je entièrement inclus dans la nasse de ma peau ou bien suis-je enclin à la déborder, à m’écouler dans le monde sans limite dont je deviendrais une des simples fluences, une des myriades de lignes qui en constituent l’inextricable complexité ? Si tel était le cas, voici que je serais plongé irrémédiablement dans un illisible chaos. Nécessairement, ma propre existence appelle l’ordre, afin que, m’étoilant en cosmos, j’échappe à ce  néant qui m’attire comme le prédateur fascine sa proie. De donner sens à cette représentation résulte mon statut, ma condition ontologique. Regarder la folie, être témoin d’une aberration, prendre acte d’une bizarrerie est toujours s’y confier et en ressentir le fourmillement, la trémulation, comme si le simple fait de voir, devenu rédhibitoire, nous conduisait à une inévitable perte. Ainsi se décline le sentiment de l’altérité qui se constitue en miroir de notre propre présence au monde. Le fou entraîne le fou et le normal n’entraîne rien puisque, aussi bien, aucune définition de la normalité ne viendrait combler l’hiatus existant entre les mots et ce qu’ils sont censé signifier. Il n’y a pas de normal. Il n’y a que de l’approchant, de l’hypothétique, de l’effleurement.

   Mais l’a priori de l’Artiste est-il métaphysique tel que nous l’avons suggéré jusqu’ici ou bien est-il seulement esthétique ? Et, du reste, existe-t-il une ligne de séparation si nette qu’elle placerait d’un côté ce qui est visible, d’un autre côté ce qui ne l’est pas et ne résulterait que de spéculations intellectuelles ? Si la célèbre énonciation de Paul Klee est juste - et nous pensons qu’elle l’est -, « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible », c’est donc qu’il faut supposer, derrière toute œuvre, à côté d’elle, devant elle, dans la profondeur de la vision qu’elle nous propose, tout un champ d’invisibilité qui ne nous est pas immédiatement accessible. Médiatement, seulement. C’est à nous d’être en chemin en direction de cet indicible qui ne se livre qu’aux esprits des « belles personnes » pour user d’un lexique à connotation platonicienne. Car, à considérer le Jeune Modèle qui nous interroge, comment pourrions-nous en réaliser le complet inventaire à l’aune d’un rapide regard ? Si complexe la personne humaine. Si profonde la signification de l’œuvre d’art. Sans prétendre à l’herméneutique, cette science des textes sacrés, toute approche d’une représentation artistique devient objet d’investigation. De l’autre qui nous fait face. De nous qui lui faisons face. Alors il faut tâcher de comprendre au risque de mésinterpréter, se surinterpréter, de différer même de ce que l’Artiste souhaite donner à voir. Ici, c’est de lignes dont il s’agit, ces rapides traits de plume qui dialoguent avec la proposition initiale au point d’en diluer l’intention. Qu’en est-il de ce dédoublement ? S’agit-il d’une aura dont le corps diffuse la subtile auréole à l’entour du corps ? D’un corps éthérique situé hors de l’espace-temps humain, seulement ouvert aux perceptions extra-sensorielles ? D’un corps spirituel tel qu’envisagé dans les Védas, constitué d’éternité, de connaissance et de félicité absolues ? D’une pure vibration fondamentale telle que celle émise par un Être suprême qui ne voudrait dire son nom ? Nous voyons combien la question est plurielle, ourlée d’incertitude. Il nous faut donc nous confier à notre propre subjectivité et y trouver matière à contentement, à défaut d’y découvrir l’espace d’une vérité.

   Il nous faut la rencontre, le partage, la juste médiation. Et comment mieux atteindre ces rivages esthético-émotionnels qu’à l’empreinte même d’un dépassement de soi, d’un déport qui assurera la coïncidence des réalités mises en jeu ? Il faut au Modèle se déporter de sa propre effigie. Il faut au Voyeur différer de lui, s’écarter de sa propre silhouette, se confier à cette manière d’aura que projette son être sur la rencontre, l’affinité, le lieu rassemblant par lequel il accède à soi à la grâce de ce qui le ravit et l’emporte dans cet espace innommable qui est le foyer de tous les ressourcements. Car l’homme a besoin de l’œuvre, tout comme l’œuvre a besoin de l’homme. C’est seulement à l’issue de ce double motif du déplacement du Regardé et du Regardant que quelque chose comme une signification pourra apparaître. Pour le Modèle, il faut aller au-devant de soi, abandonner le massif de son corps et se confier à cette ligne flottante qui, rejoignant l’en-dehors fait signe vers une altérité et assure la nécessaire liaison dont la finalité sera d’assurer un espace dialogique commun. Pour le Voyeur, le chemin est identique qui consistera à s’extraire de soi afin que, de cette sortie, puisse résulter la rencontre avec le Modèle. Deux « lignes flexueuses » s’animant au jour de l’œuvre dans un genre de sémantique heureuse, de coalescence prolixe, au sein d’un foyer saturé de plénitude.

   Mais ici, afin de rendre la thèse de l’union plus apparente, il convient de citer Henri Bergson dans « La pensée et le mouvant », évoquant quelques remarques du philosophe Ravaisson à propos du « Traité de peinture » de Léonard de Vinci. Une page y est mentionnée : « C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel. »

   C’est à une confluence des serpentements que Bergson nous invite, serpentements qui, rapportés à l’image qui nous occupe, deviennent d’une façon évidente la résultante d’un triple parcours flexueux, du Modèle, du Voyeur, de l’Art dont la sublime fonction synthétise l’ensemble des regards et émotions qui, faute de sa médiation, demeureraient enclos dans la geôle étroite de leurs corps. Peut-être n’y a-t-il rien d’autre à comprendre que cette étrange vibration de l’être qui fait constamment ses efflorescences autour des choses ? Espaces symboliques, imaginaires, parfois fantasmatiques grâce auxquels nous nous révélons au monde tout comme ce dernier se confie à nous afin que nous en approchions l’éternel mystère. Peut-être, en réalité, afin d’entrer correctement dans l’œuvre, l’ordre nous était-il intimé de « conjurer la censure » qu’inconsciemment nous imposions à notre être en le cloîtrant dans de trop étroites limites ? Le visage de l’art ne peut être que liberté. Ceci nous le vivons souvent à défaut de le connaître ou de l’exprimer. Bien des phénomènes demeurent invisibles que les œuvres portent au-devant de nos regards éblouis. Savoir regarder est sans doute l’une des vertus dont les Existants doivent se parer afin de sortir de l’ombre. Regarder est une ivresse !

  

 

 

 

  

 

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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 09:25
L’instant auroral.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Les journées de Felicidad commencent toujours ainsi. Dans sa hutte de planche et d’écorces, tout en haut de la colline habitée par les vieux arbres, chênes-lièges, oliviers décharnés par le vent, Felicidad vient au jour avant que celui-ci ne s’éveille. Dans le corps du jeune enfant (il vient tout juste d’avoir douze ans), c’est soudain comme un tumulte, un étrange remuement qui déploie ses ondes. La nuit est encore enracinée, soudée au socle de la terre. Elle fait ses mailles noires parmi le lit de mousse et de feuilles. Elle serpente, sinue, s’enlace aux chevilles qu’elle entoure d’un lien pareil à un anneau de métal. Felicidad en sent le magnétisme, en éprouve le long frisson alors que le sommeil rôde encore dans le massif alourdi de ses yeux. C’est comme une gangue, une étrange présence qui sourd du limon pour dire au jeune garçon la survenue de l’instant fugitif, le don surpris de l’heure native, l’offrande sans cesse renouvelée dont il faut se saisir avant que le vertige de l’exister ne s’en empare et n’efface tout dans la touffeur d’un futur sans mémoire. Cela n’attend pas. Cela s’impatiente. Cela fuse dans les membres, fourmille dans les doigts, allume dans la roche grise du cortex ses millions de bulles, cela répand ses solfatares dans les replis complexes de la conscience.

   Felicidad se lève, rafraîchit son visage à l’eau limpide d’une cruche. Se vêt d’une chemise légère de toile, d’un bermuda usé dont la trame révèle le dénuement du jeune garçon. Sous ses pieds nus, sur le sentier qui court vers le village, des chutes de glands, des éboulis de cailloux sombres comme l’étoupe. Du chemin, tout est connu, le moindre replat, les courbes, les plis de glaise, les billes érodées qui glissent sous les pieds. Descendre, ici, sur le chemin en lacets, au milieu de la forêt de romarin et de serpolet est un luxe inouï alors qu’en contrebas, les cubes des maisons sont teintés d’un bleu profond identique aux rêves des hommes qui les habitent. Nul bruit qui viendrait troubler le silence, sauf, parfois, la chute d’une poussière, l’envol d’une feuille à contre-jour du ciel. Felicidad n’a rien mangé. Au creux de son abdomen il sent l’outre vide qui s’emplit des fragrances nocturnes, friselis de lavande, lacis musqué de l’humus, effluve des pins qui se dissimule encore dans la fraîcheur. C’est de cette manière que doit s’accomplir le rituel : devenir léger comme la clarté, confier sa nasse de peau à la poussée de l’air, faire de son corps le réceptacle de tout ce qui veut bien s’y loger, déployer l’harmonie des sens, ouvrir le spectacle du monde. C’est alors comme d’être oiseau, sterne fonçant dans l’entaille du jour, chute de la mouette vers le dôme noir au-dessus des flots blancs, goéland à la forteresse de plumes dont l’œil gonflé, circulaire, prend acte du monde à même la grâce de son vol.

   Maintenant le chemineau est sur la bande de bitume et de schiste brun qui quadrille le village. A droite la grande bâtisse couleur d’écume ternie de l’Amistad. Il lui semble entendre, pareille à une incantation, la rumeur des Joueurs de Tarot dans la grande salle à la lueur de crypte. Puis la minuscule place cernée d’arbres exotiques (personne n’en connaît la provenance) où, des heures durant, les Vieux vêtus de noir déroulent leur vécu si semblable aux filets qu’ils jetaient, autrefois, dans la baie pour y pêcher de quoi faire succéder le jour au jour dans la monotonie d’un temps circulaire, toujours renouvelé. Puis les arcades blanches du Pitxot avec, sur la hauteur, la forteresse de l’église qui veille au repos des hommes. Le Cafe La Habana est muet derrière ses rideaux tirés, sa herse de métal qui en défend l’entrée. Felicidad aime cette heure solitaire qui lui fait penser au début d’un univers, à l’étonnement qui doit en couronner la survenue, au bonheur simple de connaître les choses dans leur immédiateté, leur origine, pure comme l’eau de source.

   Après avoir dépassé les barques bleues et blanches couchées sur le flanc, un lit de cailloux plats en guise de flots, Felicidad s’engage sur un sentier qui longe la baie. Suite mouvementée de roches trouées de bulles qui escalade et descend, bifurque, s’élève en promontoire par où le miroir de la mer se laisse apercevoir jusqu’à la courbe infinie de l’horizon. La nuit, maintenant, est semée de larges entailles bleues. Les habitations sont phosphorescentes. L’air a brusquement fraîchi. Le jeune garçon sait que ce phénomène signe la venue du jour, que, bientôt, le grand dôme liquide s’allumera en des teintes de corail et de cuivre. Une ivresse que le regard aura du mal à enclore. Juché tout en haut d’un éperon se jetant au-dessus du vide, Felicidad est pareil à une vigie qui veillerait sur sa citadelle, peut-être ombre tutélaire protégeant, tel un dieu en clair-obscur, le destin des hommes. Le disque du soleil est à peine une mince lunule émergeant au loin d’un liseré de brume. Le silence est grand qui se tend sous le mystère de l’apparition. Alors on est comme dilaté de l’intérieur. La lumière a pénétré en vous. Vous la sentez gonfler vos poumons, faire se lever les alvéoles, soulever le diaphragme, envahir le visage qui se teinte à la façon d’un masque antique, peut-être d’un fétiche africain ou bien d’un objet de culte Maya à l’éblouissant rayonnement.

   On sent bien que cet événement est singulier, non reproductible, que nul essai mimétique, fût-il le plus accompli, ne portera à nouveau devant la conscience ce qui vient d’avoir lieu et temps uniques, absolument uniques. Même le pinceau magique d’un Vincent, même la roue solaire de ses « Tournesols » seraient en peine de dire la majesté de l’instant. Car la peinture dans son essai de transcender le monde demeure un médium, à savoir un intermédiaire, un signifiant appelant un signifié mais ne s’y substituant jamais. Quoique subtil, élevé, sublime, le temps de l’art n’est jamais le temps de la réalité, le temps irreprésentable de l’instant fugitif, de l’éclair qui illumine la conscience et la ravit à la seule mesure de cet indicible, ce fameux « kairos » des anciens Grecs, « moment décisif » par lequel les choses se donnent sans retenue jusqu’à l’incandescence de leur essence. Dès que l’heure de la manifestation a basculé, aussitôt s’efface la transcendance qui fait place à la sourde immanence des événements quotidiens, à leur mutité, à leur refuge dans l’abîme de l’inconnaissance. Ceci nous le savons de l’intérieur même des fibres de notre corps et c’est la raison qui nous tétanise, nous met en tension, nous fait vibrer dès que l’arc-en-ciel de la beauté s’ouvre en même temps que notre esprit se dispose à en recevoir la généreuse semence.

   Les yeux de Felicidad sont semblables à cette baie merveilleuse qui l’accueille en son sein et lui communique la plénitude dont seul le regard de l’âme peut être gratifié, plénitude qui porte à son acmé chaque chose qui lui est confiée dans le souci de son être. L’eau est une plaque d’or et d’argent, un sentiment d’appartenance à l’immensité. Mystère de l’instant, cette subite intuition aussitôt disparue qu’entrevue, lorsque la grâce d’une révélation la féconde et la métamorphose en éternité, ce temps sans début ni fin que seule peut abriter la mesure illimitée d’une cosmologie. La mer s’irise, se divise en ruisselets multiples, en miroirs qui réverbèrent la pure beauté de cet enfant aux yeux de lumière.  Beauté de son corps diaphane, des pupilles, ces réceptacles pareils à une amphore grosse d’infinies richesses, beauté des mains qui recueillent cette donation comme leur bien propre, beauté de la conscience de soi qui touche au ciel, s’abreuve aux étoiles et regarde tout ce qui paraît avec l’infini vertige d’un sillage de comète. Alors il n’y a pas à distraire sa vue de ce qui se présente à la façon d’un absolu. Nulle part au monde ne se livre une scène identique. Nulle faille de la terre où inscrire la force d’une esthétique, la puissance inouïe qui se révèle, ici et maintenant, comme si, plus jamais, l’ivresse ne devait avoir lieu qui ferait de l’homme le recueil exact d’une vérité. Une dernière fois Felicidad scrute le liquide en fusion, observe de toute la force de son jeune âge la gueule de l’immense convertisseur d’où tout semble surgir comme si l’on assistait à la naissance du monde, cette lave qui n’en finit pas de couler, entraînant avec elle l’inatteignable roue du temps, ouvrant la fluence inépuisable de la matière.

   Déjà l’instant n’est plus qui a replié ses rayons, les a dissimulés derrière quelque mystérieux diaphragme d’où, sans doute, il regarde les hommes en attente de sa prochaine naissance. Le temps est cette énigme qui, jamais, ne trouve de réponse qu’à être recommencée. Le ciel commence à se décolorer. Le jaune d’or vire à l’argent, puis au bleu pareil à la douce efflorescence du myosotis. Loin, là-bas, dans le village, les premiers étals que l’on ouvre, les premières terrasses où, bientôt, se disposeront des hommes bavards, des femmes volubiles, des coupes pleines de fruits et de saveurs. La vie en son inépuisable effusion. Felicidad croise les groupes matinaux. Nul besoin de les saluer pour faire trace et dire son sillage à la face des choses. Les promeneurs, étonnés, voient la lumière ruisseler, couler des yeux de l’étrange enfant, grimper le long des façades blanches, s’enrouler autour des lianes des volubilis, faire sa bannière étincelante sur le fronton de l’Amistad qui, maintenant, se dresse dans la gloire du jour. La journée passera. Le crépuscule fera basculer la clarté derrière l’arc de l’horizon. Dans le ciel teinté de suie, les premières étoiles déplieront le long poème de la nuit. Dans son havre de feuilles et de planches à claire-voie s’endormira l’enfant-prodige qui donne au temps son impulsion à la manière d’un dieu joueur. Demain sera à nouveau l’instant auroral, puis le zénith, puis le nadir, puis la toile noire du firmament comme pour dire le long récit de la marche des hommes. De la marche du monde. Une seule et unique destinée. Une lumière s’allume. Une lumière s’éteint. Le sémaphore est en marche qui, jamais, ne s’arrêtera.

 

 

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 14:01
Venue du plus loin de l’étrange.

   

"Inutile ostentation".

Œuvre : André Maynet.

 

 

   « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

 

                                Jacques le fataliste et son maître - Denis Diderot.

 

 

   Dire combien ce lieu sans lieu, ce temps sans temps étaient étranges, dépasse tout entendement fût-il rompu aux subtilités intellectives. Il s’agissait d’une manière d’Utopia, de Nusquama, de « Nulle-part », qu’on eût pu désigner aussi bien du prédicat d’«Abraxa », cette ville des fous dont Erasme rend compte dans son « Eloge de la folie ». Oui, de la folie. Car comment disposer d’une position stable, comment figurer sous la majesté d’une humaine silhouette lorsque vous désertent aussi bien le site d’une origine que ce qui, par essence s’y attache, à savoir l’architecture d’une identité ? On avançait au hasard sur la dalle grise et anonyme. On poussait ses pas dans un étrange sur-place, à la façon des mimes qui ne progressent que dans leur propre rêve et dans les fantasmes des Voyeurs qui, par eux, les mimes, se laissent fasciner. La réalité était si peu préhensible (mais qu’était donc la réalité dans cette pliure du songe ?), les choses si peu concevables qu’on existait comme en sustentation, pareils aux araignées d’eau qui frôlent le miroir de l’onde sans même le toucher, simples irisations de l’instant suspendu qui, jamais, ne retombe. Alors tout est immobile, silencieux. Nul langage n’existe sauf celui d’une réverbération des corps dans le tain impalpable d’un improbable miroir.

   Il semblait qu’au-dessus de cette densité grise, de cette inconcevable brume, flottait un impératif. Nullement une imprécation qui eût rompu le charme à l’aune de son brutal couperet. Plutôt une insinuation cachée, peut-être une souple incantation ou bien la rumeur d’une prière logée au creux d’une mystérieuse crypte. Simplement, sans doute, celle des corps où ruisselait l’effeuillement d’une mutité. C’est ainsi, les atmosphères insolites conduisent l’âme à ne rien proférer qui entaillerait le jour. Seulement un murmure, un éthéré bourdonnement faisant son bruit de ruche en arrière de la falaise blanche des fronts. Ce qu’on voyait dans cette illusion souveraine : une Innommée au long corps d’albâtre, une liane sans début ni fin, une légère torsion du buste accomplissant un retour vers un proche passé, une hypothétique interrogation muette ou bien un questionnement inquiet. On ne pouvait guère savoir au-delà de cette posture immatérielle réduite à sa fixité, comme si une angoisse en tendait silencieusement la membrane de peau, comme si un cri anciennement proféré s’était cristallisé dans une intangible concrétion.

   Dans un plan plus éloigné, peut-être à l’angle d’un jour appartenant à une antique mémoire (mais comment parler de « passé » alors même que le temps semble ne devoir jamais surgir ?), une autre Innommée à la taille menue de guêpe, aux longs bras, deux brindilles en attente d’être, deux jambes infinies qui plantent leurs racines dans un brouillard lagunaire, avec, pour vêture, un seul bas couleur de chair et d’aube irrésolue. Le visage est un masque de porcelaine pareil à ceux qui hantent la Cité des Doges, près des canaux aux réverbérations d’étain. La coiffe est une efflorescence rose et bleue qui fait l’unique tache de couleur dans l’estompe de l’heure, une légère mélodie posée sur le camaïeu des choses invisibles. Certes tout ceci, ces touches subtiles, cette improvisation des teintes natives, ce pastel n’osant dire son nom sont si peu affirmés qu’on pourrait en considérer la manifestation inapparente et sans autre valeur que ce grésillement, ces quelques césures inaperçues dans la percée du poème. Seulement penser ceci, cette inattention à accorder à une parution discrète, presque inapparente revient à biffer ce qui, de la présence, vient à notre encontre dans la seule mesure qui soit : celle d’un sens à connaître.

   Mais rien ne servirait d’épiloguer, de broder, de festonner des phrases autour de Celle qui, se voulant inapparente, se traduit en réalité comme le début d’un alphabet chromatique, l’initiale d’un chant qui, bientôt, dépliera ses volutes, affirmera sa distance, prendra son envol, quittant la dalle originelle qui l’a enfantée. Cet essai de s’exiler du sol premier, de s’affranchir du lieu de sa naissance, de son site fondateur, rien ne le rendra plus visible que l’attitude de la troisième Innommée (nommons-la provisoirement ainsi), cette petite fille apeurée qui cherche la protection de Celle qui accepte de la prendre en garde. Deux silhouettes faisant corps dans un genre d’affinité qui les confond en un ressenti commun. Y aurait-il danger ? Quelque chose comme une « inquiétante étrangeté » pourrait-elle surgir à tout moment qui menacerait, remettrait au néant ce qui vient de dévoiler son être comme l’une des actualisations de ce qui vient au paraître ?

   Oui, cette image toute en tension, ourlée d’un tragique discret nous invite à réfléchir à ce que veut dire prendre nom et croître sur la Terre, sous le Ciel où glissent les nuages, ces fugaces harmonies traçant le destin de l’éther tout comme le sol imprime en nous ses racines nourricières. Être nommé ne veut pas seulement dire prendre son envol à partir d’une quelconque effusion, d’un premier prédicat venu, fût-il événement sous les espèces d’une frise florale venue ceindre un front soucieux de connaître le vaste monde et ses myriades de mouvements colorés, ses miroirs éblouissants, ses infinis carrousels, ses fragments de changeant kaléidoscope. L’être de toute Innommée est toujours en attente d’un nom mais celui-ci n’est jamais libre de s’affranchir du territoire à partir duquel il a pris essor. La bonne décision : demeurer au centre de soi, si près de sa texture originelle que jamais son être ne s’absentera, quand bien même on tâcherait de lui donner une impulsion différente de celle qui, de toute éternité, lui  a été assignée comme son chemin le plus juste. Ceci s’appelle Destin que guident les Moires, filles d’Erèbe et de la Nuit. La première de ces filles file le fil du destin, la seconde le mesure avec une baguette, la troisième le tranche. Inévitable succession de jours heureux et d’heures sombres. Il n’est que de connaître ce clignotement qui fait sens et s’appelle l’exister. Tout est déjà inscrit dans le sol qui nous a vus naître, tout comme sur « le Grand Rouleau » qui inspire tellement Jacques le fataliste. D’une manière ou d’une autre, fût-elle terrestre, fût-elle céleste il nous faut être reliés. Ainsi prenons-nous nom de notre saut qui n’est qu’un essai de paraître le temps d’une brève illumination !

   Ainsi se justifie le titre donné par l’Artiste à son œuvre : « Inutile ostentation », puisque, aussi bien, incliner son paraître de telle ou de telle manière est une ostentation, une prétention à être qui nous dépasse et devrait nous reconduire à cette vertu d’humilité qui est, sans doute, le bien le plus précieux auquel nous puissions confier nos modestes destinées.

 

  

 

 

 

 

 

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 10:46
« Bain de minuit ».  Œuvre : André Maynet.

« Bain de minuit ». Œuvre : André Maynet.

« Et je te prendrai par la main

Jusqu'à la mer où tout finit

Au bain de minuit. »

 

Gilbert Bécaud - Le bain de minuit.

 

 

    Existentielles.  

 

   PLEIN SOLEIL -  Le disque blanc, éblouissant, est très haut dans le ciel et le zénith lance ses flammes blanches. Vie qui bat son plein, pareille à un tronc dilaté, ourlé de démesure. La sève n’en finit pas de couler en larges larmes oblongues. On dirait du plomb en fusion. On dirait des bulles de résine, du miel ambré, des grains de raisin que la lumière possèderait depuis leur intérieur, là, juste sous la peau prise de folie. Alors il n’y a plus de limites et l’aire du ciel est un royaume où étaler partout la gloire de vivre. Deux Existantes sont là, telles des silhouettes siamoises, promises au bonheur du quotidien. S’habiller de riches parures, d’étoles de vison par exemple, boire de vertes ambroisies dans des verres frappés de frimas, monter dans de luxueuses limousines aux vitres fumées derrière lesquelles s’étalent, comme un luxe enfin atteint, des lamés d’argent, des résilles d’or, des yeux fardés au bleu azuréen d’un énigmatique khôl. Tout est là, inscrit dans une profusion dont ces Jeunes Apparitions constituent l’emblème, image d’une puissance dont il serait coupable de s’absenter. Les yeux regardent. Les yeux s’ouvrent comme des trépans aiguisés. Les yeux forent le réel jusqu’à la lie afin que celui-ci rende grâce de toute cette beauté disponible, ici, dans la citadelle que rien ne saurait atteindre sauf l’envie, sauf le manque à paraître, sauf l’extinction des feux de la rampe alors qu’on voulait briller dans la sublime goutte de clarté, pareil à la gemme enclose dans sa rutilante cage de verre. C’est un vertige, une douce euphorie, la limite extrême au-delà de laquelle s’ouvre et rougeoie l’extase  que d’apercevoir son propre visage reflété par la courbure du ciel, le miroir de l’étang, les yeux des curieux qui se creusent en leur centre d’un vide qui les taraude et les laisse désemparés. Il semblerait que de posséder ceci, cette beauté de soi, cette beauté des choses auxquelles on attache son âme, auxquelles on confie son corps, soit une source inépuisable de félicité. Alors, du monde alentour, on ne regarde que la surface, les reflets qui sont comme des feux-follets se dissolvant sur la lame de la conscience.  

 

   Absentes.

 

   ECLIPSE - La lumière est soudain grise, presque blanche avec des zones de clarté et des voiles d’ombre. Les yeux veulent savoir. Les yeux questionnent. Le ciel, rien que le ciel, son immense profondeur, son étrangeté. Les dieux auraient-ils disparu ? Il fait si noir et l’horizon est pareil à un chaudron où ne résonnerait même plus la parole humaine. Manière d’incantation sans retour, de voix orpheline lançant dans l’espace sa lanière stupéfaite, de soupir esseulé que ne vient soutenir aucun autre soupir. Immense est la solitude et le dialogue qu’entretenaient les Existantes avec le monde est devenu monologue, couplet sans refrain, mélodie dépouillée de ses modulations. Voilà qu’après la profusion, la prodigalité de la corne d’abondance est venue l’heure de l’éclipse. Ether badigeonné de noir, cercle solaire enduit de lourd bitume. Quelques taches couleur de sang, quelques éclats d’argent à la périphérie et, partout ailleurs, la mutité de l’univers, sa fermeture, comme si cette image signifiait à la manière d’une allégorie indiquant aux hommes la faillite de leur raison, la démesure de leurs désirs, la fièvre outrecuidante de posséder, d’enclore, de happer dans leurs mains tout ce qui brille qui, pourtant, n’est que l’envers de l’ombre, la toile retournée de la soie aux mille chatoiements.

   Voici que l’intelligence s’est mise en question, qu’une révolution copernicienne a eu lieu, que les valeurs se sont décidées à briller avec la vérité qui en est le prédicat, le tissu intime, la moelle fondatrice. D’Existantes qu’elles étaient, ces jeunes apparitions sont devenues, subitement, par l’effet de leur volonté, de simples Absentes du monde, de modestes figurantes qui se sont dépouillées des vêtures du luxe, de l’envie, des faux-semblants de la domination, des figures pathétiques du pouvoir, des manifestations de la différence qui établissent des catégories parmi les vivants. D’un côté les nantis ; de l’autre les sans-grades, les sans-mérites, les errants aux mains vides. Et ceci, cette étonnante métamorphose, ne résulte que de leur immersion dans un bain que depuis toujours elles souhaitaient, en supputant l’inestimable richesse, de l’âme celle-ci, non plus des biens matériels qui, jusqu’ici, les avaient aliénées sans même qu’elles en fussent conscientes.

 

   Re-Naissantes.

 

   AUBE - C’est un jour qui à peine se lève, une efflorescence de lumière, des grains de vapeur dont on ne sait plus très bien s’ils appartiennent au Ciel, à la Terre ou bien à l’entre-deux de l’horizon. Les clameurs solaires se sont tues. L’huile lourde dispensée par l’éclipse s’est distillée. Impression native, dépliement d’une corolle qui ne connaît rien de l’espace, qui n’est cernée de nul temps qui contraindrait, cernerait de frontières, assignerait à résidence. L’habitat de celui qui vient avec l’aube est celui de la vacuité partout répandue, de la liberté s’appelant vent léger, nuage, premier vol de l’éphémère, pluie de pollen, poussière bleue en attente d’être dans l’avancée du jour. Le temps est à mesure humaine qui n’a pas encore enclenché ses multiples rouages, fait osciller ses roues ; le temps est disponible comme l’est le papillon qui vient d’éclore, de défroisser ses ailes, élytres qui conservent encore l’empreinte de ce qui, chrysalide, était promesse de devenir, non encore cette ouverture de soi qui précipite dans le grand carrousel des choses inconnues. 

   Ces figures Re-Naissantes que l’on aperçoit ici, l’une plongée dans son baquet de zinc, corps doucement abandonné à ce qui, à l’évidence, apparaît à la manière de la matrice originelle, tête doucement tournée vers ce passé lointain qui fut le sien en des temps de brume et d’invisibilité, simple flottement au seuil de la parution, coiffe presque indistincte comme pour affirmer la proche naissance, posture encore si peu affirmée, genoux entourés du cercle des bras, manière de position initiale, fœtale, inclinant vers un naturel repos. L’autre Absente dans la position debout comme s’il s’agissait de ses premiers pas sur Terre, image même de la modestie, tunique blanche se confondant avec la gracieuse carnation ivoire de la peau, regard baissé en signe de renoncement, de retour sur soi, geste de méditation, bras repliés le long de l’aine, sexe biffé comme pour dire la chasteté, le retrait dans une chair paradisiaque que nul péché n’aurait effleurée, jambes doucement écartées en triangle afin que le sol, dans sa simplicité, infuse dans toute l’anatomie disponible la mesure de son exacte sagesse. Oui, combien cette image apaisée, évidente, se livre en toute innocence à l’esprit qui en prend acte avec la même joie, la même confiance que met l’enfant à confier son destin au territoire accueillant et rassurant des bras déployés de sa mère, cette eau immatérielle, régénératrice, purificatrice tout comme le bain lorsqu’il est abordé dans toute sa force symbolique.

   A simplement nous confier à la surface glacée de l’œuvre, nous nous disposons, consciemment ou non, à cette immersion, à ce ressourcement sans lesquels notre esprit affecté par toutes les contingences mondaines se contente d’ouvrir les yeux sur ce qui parle haut et fort la langue de l’immédiate satisfaction alors que le chemin est toujours à chercher en direction de cette modestie, de ce silence qui, par sa qualité intrinsèque se déploie comme ce qui est à saisir en tant qu’essence des choses sous la moirure éclatante des simulacres. Plutôt nous vêtir de la nudité du rien que des habits damasquinés, des brocarts, des brandebourgs qui ne sont jamais que les signes d’une insuffisance à être ! Du paraître à l’être est le même intervalle que du masque au visage, de l’artifice de carton-pâte qui ne grimace et ne se grime qu’à mieux nous dissimuler l’épiphanie de ce qui est essentiel, authentique. Jamais un visage ne saurait mentir, ce creuset qui abrite perceptions et sensations, émotions et sentiments, intelligence et aptitude à connaître l’unique parmi le foisonnement constitutif de ce qui existe et, toujours, doit nous rencontrer comme question. C’est ceci que nous voulons être : question sise dans sa simplicité. Oui, sa simplicité !

 

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 10:22
Intérieure beauté.

Walvis Bay - Vol de Pélicans Roses.

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

 

« Je désire presser dans mes bras la beauté qui n a pas encore paru au monde ».

 

Joyce - Dedalus.

 

 

 

 

   Presser dans ses bras cette insaisissable beauté, comme nous le suggère Joyce, qui donc n’en a éprouvé l’irrésistible frisson ? En être parcouru n’est jamais qu’accomplir, par la pensée, ce trajet en direction du Beau transcendant dont nous participons, ce « rejeton du Bien », selon Plotin, qui inscrit en nous la braise de sa nécessité.  Car nous ne pouvons nous passer ni du Beau, ni du Bien, sauf à nous exonérer de notre essence humaine. Mais ceci est propos de métaphysicien et nous voulons demeurer dans l’orbe de la réalité. Ce réel qui toujours nous questionne, imaginons-le, dressons-en la métaphore, dessinons-en l’esthétique.

   C’est un matin, encore dans l’indistinction de l’heure, dans ce pli natif qui sépare d’un invisible trait la densité nocturne de la légèreté diurne. Loin, quelque part en Namibie, sur l’étendue de Walwis Bay, « baie des baleines », étrange territoire qu’habitent hypothétiquement ces animaux mythiques dont la beauté n’égale que  leur inconcevable taille. Le lieu, sa pureté, sa presque invisibilité semblent tracer l’impalpable quadrature de la grâce, de l’éphémère, de l’à-peine perçu, de l’ineffable dont s’entoure toujours la chose qui parle à notre âme le langage du rare, du poétique, du sublime. Être là ne peut s’accomplir que dans une manière de dénuement, de simplicité, de retrait en soi qui est l’empreinte que dépose en nous la majesté du paysage. Il faut regarder avec la pointe de l’âme, l’étincelle de l’esprit, l’effervescence de l’émotion qui fore l’ombilic de son dard inquiet. Oui, « inquiet » car toute Forme Majuscule, toute parution traçant l’esquisse d’une ontologie, d’une présence évidente, énigmatique de l’être, ne peut émerger qu’à l’aune de cette surprise par laquelle l’Existant fait soudain halte, ménageant dans ce suspens spatio-temporel, une place pour le recueil, une source pour la méditation, un sémaphore pour la contemplation. Alors le regard s’ouvre, les yeux se dilatent, la conscience se déploie jusqu’à l’incandescence des archétypes qui tracent en nous les nervures du sens. C’est toujours lorsqu’une chose se donne à voir comme l’exception qu’elle est que provient, jusqu’à nous, l’arche ouverte, brillante des significations. Et c’est en raison du fait qu’elles nous assaillent que nous faisons silence, que nous demeurons immobiles, en attente de l’événement qui, se révélant en sa nature fondatrice, nous portera en un lieu de félicité, celui de notre vie intérieure, cellule intime, creuset de la subjectivité par lequel donner libre cours aux fluences de nos affinités. Ce sont elles, nos affinités, qui nous mettent en rapport avec le monde et tressent en nous les cordes qui nous font tenir debout, assurent notre verticalité, autre nom pour la transcendance humaine se sauvant, au moins provisoirement, de ses chutes, excipant de ses apories.

   L’eau, l’horizon, le ciel sont une unique rhétorique, une sémantique à peine appuyée qui nous disent l’ineffable qualité de l’instant, ce trait modeste, cette mince déflagration de la seconde dont la suivante, harmonique discret, surgit à la façon d’un éternel retour du même, temporalité figée pareille à ces boules de verre dans lesquelles la neige suspendue feint de tomber sur une miniature de Noël avec la lenteur d’un sentiment en train de naître, de découvrir son sensualisme discret, son effleurement de duvet. Ou bien de plume, telles ces rémiges de pélicans, manières d’éventails noirs, denses, disant la présence, le témoignage de la vie, ici, si loin des hommes qui ne les voient pas, progressent en regardant le sol, occupés qu’ils sont de terrestres multitudes. Ces oiseaux jetés en plein ciel, qu’une conscience, une volonté arrêtent, images figées d’une éternité en train de s’actualiser, voici que ceci nous atteint avec l’exactitude d’une vérité.

   Ces pélicans sont là, dans la plus pure réalité qui soit, si près d’une Idée platonicienne, formes immuables s’alimentant à leur propre profération, modèles éternels dont le plus grand des artistes ne pourrait tirer que quelques images approchantes, icônes dans le meilleur des cas, idoles dans un  mimétisme seulement convoqué, effleuré, à défaut d’être jamais atteint. Cette impression de Réel est si forte que, de ces oiseaux, nous ne saurions guère tracer d’esquisse plus juste. Immobilisés dans le geste qui fixe, ce fameux « kairos » des Anciens Grecs, cet « instant décisif » qui, s’il porte bien son nom, et augurons qu’il en soit ainsi, extrait du divers, du multiforme, du polychrome, du toujours fuyant, cette indépassable représentation, comme si rien, désormais, ne pourrait s’approcher d’une proposition intellective de ces habitants des lacs et des marais qui semblent la pure émanation, peut-être la cristallisation des éléments, eau, air, dont ils tirent leur esquisse essentielle.

   Nous ne gagnerions rien à nous distraire de notre immobilité, sauf à interrompre la magie. Car de telles visions en portent l’indélébile trace. Tout comme le visage de l’Aimée trahit la tension qui l’habite et la dépose là où toujours elle a été, au centre d’elle-même, dans ce foyer qui rayonne et appelle. Car cette image nous entraîne où nous habitons avec le vœu d’y toujours demeurer car la beauté est ainsi faite qu’elle nous possède au foyer même de notre citadelle, s’y dissimule et n’attend que de surgir à même le phénomène que nous attendions sans trop y croire. Et le voici dans cette tension qui le fait être et le dépose devant nos yeux comblés. C’est bien l’exact opposé d’une illusion, c’est un rêve arrêté en plein vol, c’est un imaginaire qui, de toutes parts, outrepasse sa capacité à créer et nous plonge dans l’aire ouverte d’une immédiate compréhension. Du monde qui fait face. De nous qui l’interrogeons depuis la crypte secrète de notre désir.

   Les lieux d’évidente beauté, lagunes aux eaux cendrées, altiplano laissant flotter ses aériennes savanes, lacs de sel aux arêtes éblouissantes, colonnes bleues des glaciers, souple mouvance des dunes, tous ces lieux sont inévitablement situés aux limites, sur les lisières, aux confins dont notre regard s’informe comme parvenu à l’extrémité de sa pointe interrogative. La beauté est hors toute question, tout langage, toute sensation. Elle est de l’ordre d’une simple relation, d’un passage, d’une transitivité dont il faut se saisir comme on le ferait d’une feuille d’automne emportée par le vent avant qu’elle ne s’absente pour toujours. Ceci, cette indicible perception, cette épiphanie au bord d’un abîme, il ne dépend que de nous de l’amener au paraître. C’est NOUS qui lui donnons essor, seulement nous avec le tremplin déployé de notre conscience. Il n’y a pas de beauté en soi. C’est NOUS qui esthétisons le monde, lequel en retour, décèle en nous la beauté disponible, seul avoir que nous ayons jamais possédé. Beautés se reflétant en miroir, l’une nourrissant l’autre, s’abreuvant à leur inépuisable source commune. Tout sentiment esthétique est nécessairement spéculaire car la visée de l’objet de notre contemplation nous  renvoie le rayon de notre regard afin que, métamorphosé par la chose belle, il puisse à son tour nous féconder et nous assurer de sa lumineuse présence. Alors nous regardons et regardons jusqu’à l’épuisement du charme, jusqu’à la perte de ces oiseaux dans les mailles solubles du ciel.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 09:50

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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 08:53
Henry Miller : mise en musique du monde.

"Ernest on the front".

Œuvre : André Maynet.

Les compréhensions les plus justes sont affaire de dialectique. A savoir d’oppositions. Le blanc jouant avec le noir, la nuit avec le jour, la raison avec le sentiment. Ici, devant nous, s’installe une vivante dialectique : de la jeunesse et de la vieillesse ; du regard effronté, inquisiteur et de celui, détourné, plongé dans une vague mélancolie ; du passé et du présent ; de la verticalité conquérante et d’une posture qui dit l’usure de la vie, l’épuisement de l’expérience, peut-être la lassitude d’être avec, en sourdine, le bruit lointain d’un saxo, la plainte longue du jazz. L’instrument est posé entre les jambes, comme au bout d’une longue nuit, alors que les spectateurs sont partis, la salle plongée dans le demi-jour de l’aube. Au loin, sur la ligne grise de l’horizon, cette promesse d’avenir, la fuite d’oiseaux de mer, sans doute des mouettes que fouettent les embruns de la connaissance. Avancer dans le futur est savoir. Toujours. Au centre de l’image, telle une cariatide taillée dans une pierre d’opale, cintrée dans un justaucorps blanc, virginal, pareil à une origine, Sémaphore veille, défend ce qui ne saurait être transgressé, cette Existence accroupie à la grande sagesse, cette résolution d’avoir épuisé toutes les joies mais aussi toutes les turpitudes du monde. Immémoriale dialectique du bien et du mal comme si ces deux bornes marquaient, d’une manière irréfragable, le destin de tout homme, de toute femme sur Terre. Le choc des deux silhouettes est patent, deux mondes s’affrontent comme si, entre leurs singulières configurations, rien ne pouvait trouver à s’actualiser, à faire sens, à installer les fibres secrètes des affinités. Et pourtant rien n’est si simple. Sémaphore est là à la manière d’une gardienne qui voudrait farouchement préserver un patrimoine, mettre à l’abri ce qu’une vie entière a cherché à élaborer. Traversée d’infinies vicissitudes au travers desquelles rencontrer l’art et le porter à l’incandescence.

"Ernest on the front". Le titre est énigmatique qui veut sauvegarder jusqu’au bout l’anonymat de Celui dont le regard fuit, dont le couvre-chef dissimule la tête, dont le blizzand enveloppe le corps comme pour le rendre illisible. Ernest. Alors nous pensons à Hemingway. Mais nous voyons bien que ceci ne colle pas, que la réalité est ailleurs. Dans ce feutre sombre, ces lunettes, cet imperméable ample, ce saxo, cette allure que nous saisissons sans bien savoir qui en est le dépositaire. Puis, tout à coup cela s’éclaire, cela surgit, cela fuse comme mille feux de Bengale. Mais, bien sûr, Henry Miller, ce personnage hors du commun, ce type cosmopolite, ce caméléon capable de toutes les métamorphoses. Ce touche-à-tout de génie. Ce « Roc heureux » tel qu’il se définissait lui-même. Cet alpiniste des hautes cimes existentielles, mais aussi ce sondeur de bas-fonds, ce scrutateur d’étranges catacombes, cet explorateur des âmes, ce toréador qui tutoie le désespoir, ce saint que visite l’extase. Le dilettante qui enchaîne les petits boulots, puis l’écrivain à succès de la célèbre trilogie Sexus, Plexus, Nexus, du roman sulfureux Tropique du Cancer qui fit scandale en son temps. Enfin un être inclassable oscillant entre autobiographie, tentations solipsistes, auteur maudit, pape de la Beat Generation entraînant dans son sillage Jack Kerouac et William S. Burroughs, ces anticonformistes, ces auteurs postmodernes voulant mettre à mal les rouages d’une société corrompue, embrigadée dans les errances du matérialisme consumériste. C’est dans cette veine contestataire, ce jaillissement verbal parfois obscène, cette verdeur d’un langage direct qui n’est pas sans faire penser à celui de Céline qu’il distille une littérature inflationniste, vibrante, violemment critique, parfois apocalyptique. Comme si seul un cataclysme pouvait sauver l’humanité du sombre destin qu’elle s’était tracé. Combat désespéré de manière à ce que le tragique ne devînt définitivement la seule voie qui demeurait ouverte, une voie de perdition. Henry Miller n’est bien perçu qu’à être compris comme l’enfant de Brooklyn qu’il est : "Le reste des Etats-Unis n'existe pas pour moi, sauf comme idée, ou comme histoire, ou comme littérature", écrivait-il dans Printemps noir. Sans doute cette appartenance fortuite ou bien volontaire, plus tard dans l’écriture, cette immersion dans le New-York des immigrés allemands imprégnera toute son œuvre et le quartier de Williamsburg demeurera la trame récurrente de son travail d’écrivain.

Henry Miller : mise en musique du monde.

Henry Miller. Source : jesperdeleuran.dk

Sans la musique …

“Sans la musique, la vie serait une erreur.”

Friedrich Nietzsche / Le Crépuscule des idoles.

Sans doute Miller eût volontiers partagé le sentiment de Nietzsche concernant la musique. Cependant celle-ci, si elle était l’un des événements auquel il prêtait attention, ne figurait qu’à titre d’unité dans une étonnante constellation de centres d’intérêts. La vie, pour ce boulimique, était constituée de tellement de facettes, d’éclats si fascinants qu’il s’agissait de n’en exclure aucun mais d’en goûter la « substantifique moelle » jusqu’à s’y abîmer corps et bien. Pour cet amoureux de l’existence, la musique constituait une sorte de « repos du guerrier », de subtil divertissement. Sans doute son écoute possédait-elle des vertus cathartiques, peut-être même constituait-elle un tremplin pour l’inspiration littéraire. Etonnant éclectisme de l’écrivain dans ses choix aussi affirmés que contrastés, parfois contradictoires, toujours subversifs. Confidence, un jour, à un ami : « Je suis un écrivain, mais à l’origine, je voulais être un musicien ». Il faut dire que l’enfance d’Henry fut constamment imprégnée de mélodies, bercée par des chansons de son grand-père ou de son père, ces tailleurs de vêtements qui accompagnaient leur travail du rythme de quelques refrains. Puis sa mère qui décida de le faire initier au piano. Il était un pianiste honorable mais n’exploita nullement ce filon, suivant en cela une humeur fantasque qui l’évinçait d’une activité pour mieux le précipiter dans une autre et ceci avec passion. On ne renie pas si facilement son « ton fondamental » pour paraphraser Philippe Sollers.

Eclipse de la musique pendant son séjour parisien où la fureur d’écrire s’empare de lui, reléguant au second plan tout ce qui n’est pas témoignage fiévreux, tellurique, confession intime au rythme des phrases, courant impétueux dans lequel Miller excelle. « Ecrire, d’abord et toujours… peinture, musique, amis, cinéma viennent après. » Telle est la confidence de cet homme qui ne vit que par et pour les mots qu’il déverse à foison dans une littérature qui, dès sa parution, sera qualifiée « d’obscène », de « pornographique » alors qu’elle est une vigoureuse tentative d’arracher l’humanité à son puritanisme, singulièrement cette Amérique qui en est le rigide bastion. Il sera le fer de lance d’une expression underground (ses livres se lisent sous le manteau). Mais nul n’endiguera la puissance d’un verbe exponentiel qui vit de lui-même, une prose polyphonique, polychrome, chatoyante, surréelle, qui cherchera à saper les fondements d’une société fondée sur l’hypocrisie, le lucre, la poursuite de fausses valeurs.

Puis ce sera le retour en force de la musique après qu’aura été écrit «Tropique du Cancer », lequel aura agi comme un exutoire, mobilisant alors d’anciennes sources d’énergie qui avaient été mises en repos, qui dormaient dans une douce léthargie, n’attendant que le moment propice de leur résurgence. Alors, avec quel enthousiasme teinté d’une touchante naïveté il déclare, en 1937 : « La musique est l’art suprême. J’aimerais être compositeur. Je suis de plus en plus musicien ». Autre déclaration à Lawrence Durrel : « La musique écrase la littérature ». On aura compris que chez ce natif de Brooklyn on ne fait pas les choses à moitié, qu’une passion chasse l’autre tant que dure le flux qui la propulse et n’attend que de retomber avec le reflux qui en est le nécessaire corollaire. Alors que dire des coups de foudre successifs, entiers, sincères de l’homme de Big Sur qui surfe sur des vagues aussi opposées que souvent incompatibles. Mais un tempérament fougueux, parfois de brouillonnes inclinations mêlent les genres, soumettent les œuvres à la plus pure des subversions, prennent un morceau mineur pour la pierre philosophale résultant du génie. Miller ne s’embarrassait nullement de préjugés, d’idées préconçues, de thèses bourgeoises ou de délibérations de quelque élite intellectuelle. Se nommer Miller, c’était mordre à belles dents dans le fruit qui se présentait dans l’instant sans présumer de sa valeur foncière, sans préjuger de l’avenir qui lui échoirait. Ainsi, il déclarait ne pas aimer Mozart, pas plus que Bach et tant pis pour les grincheux ou les tenants d’une orthodoxie dans l’ordre des arts, de ses altières productions. Etrangement, ce créateur qui taillait ses livres à coups de pioche, qui les soumettait à des feux plus vifs que tous les autodafés imaginables, qui déchiquetait le style à coups rageurs d’incisives, ce dionysiaque échevelé se prenait d’un vif intérêt pour les romantiques, Schuman, Chopin, Scriabine. Etonnante exagération de cet écorché vif : « Pour une note de Chopin, je donne tout Brahms ! Voilà de la musique ! (…) Je suis un romantique incurable… Brahms est trop intellectuel pour moi. » Et, ici, il faut entendre la sensibilité, la révolte de celui qui voudrait changer le monde pour un monde meilleur et qui offre au regard pressé qu’une carapace en forme d’étrave, une écriture hérissée des piquants d’une intelligence à vif. A Manhattan il découvre Scriabine. Passion, extase immédiate dont Michel Dautricourt évoque la flamme dans la revue littéraire Europe : « Miller aimait Scriabine pour son romantisme exagéré - mais aussi pour des raisons extrinsèques, extra-musicales. Sa passion pour lui n’était pas étrangère à l’aspect visionnaire, illuminé du personnage. Ce qu’il aimait, c’était sa philosophie, autant que sa musique : son nietzschéisme, son mysticisme, ses conceptions ésotériques, son rêve d’un art total ».

« Son rêve d’un art total ». Ici les mots essentiels sont prononcés. Envisager Miller sous le seul aspect de la musique, de la peinture ou bien de la littérature constituerait un contresens. En effet l’auteur de « La Crucifixion en rose », veut clouer au pilori tout ce qui concourt à l’émiettement de l’homme, à son aliénation, à sa perte en quelque façon. La société est le rouleau compresseur sous lequel il disparaît et brade son humanité à coups de consommation aveugle, de comportements aberrants, de soumission à des idoles de carton-pâte qui ne font que l’ensevelir dans la tombe que, chaque jour, il contribue à creuser. Alors il faut convoquer aussi bien la femme et son envoûtement, la sexualité crue, convoquer le verbe surréaliste à l’incroyable force incantatoire. Alors il faut peindre - autre passion de Miller -, projeter sur la toile les scories qui brûlent de l’intérieur et qu’il faut porter au grand jour. D’abord en guise de témoignage de ce qui sourd du corps, ravage l’esprit, torture l’âme. Ensuite pour éveiller ce qui, en l’homme, peut encore l’être, cette conscience, cet « instinct divin » par lequel se rendre lucide et créer les nouveaux fondements d’un art de vivre, d’aimer, de philosopher. Rien d’autre à faire que cela, porter l’art sur des fonts baptismaux renouvelés et en faire la condition d’un humanisme qui libère et transcende les habituelles apories dont l’existence est tissée en sa singulière structure.

Alors, qu’Henry ait éprouvé de l’intérêt pour les rengaines de chez lui, Old Black Joe, My Old Kentucky Home, Swanee River, qu’il ait vibré à l’écoute des rythmes tziganes, que le jazz lui ait apporté de multiples satisfactions, Louis Armstrong et Count Basie par exemple, que la musique, d’une façon générale lui ait souri sous les espèces de troublantes musiciennes, Cora Seward sa première conquête, Pauline Chouteau sa maîtresse, la rencontre avec Anaïs Nin passionnée de musique, ceci est de peu d’importance, ceci est en réalité périphérique. C’est la littérature qui fut la seule et centrale occupation de sa vie, sa passion dévorante, ce feu qu’il alimenta avec, parfois, quelques rémissions au cours desquelles il logeait aussi bien la musique, la peinture. Mais ces dernières, eussent-elles été conduites avec habileté par Henry, n’auraient jamais abouti à faire vibrer ce message, à marquer de quantité d’empreintes, à semer signes et traces le long de milliers de pages qui étaient comme sa chair vive, ce tellurisme inquiet, cette vibration par laquelle il voulait mettre le monde en musique tout en l’amenant à changer de partition, à ériger l’art en « vie mode d’emploi ». Miller n’est jamais dissociable de ces mots qu’il profère tout comme Edvard Munch projetait son effroyable Cri en direction d’un ciel sourd et muet. Comprendre Miller, c’est avant tout ceci, pénétrer dans les arcanes de son urgence à vivre, s’immiscer dans son territoire que dévastent, continûment, les hérésies existentielles d’hommes trop occupés d’eux-mêmes, pas assez de littérature, pas assez d’art.

Toute chose est contenue…

Mais rien de mieux pour saisir la belle complexité de ce grand écrivain que de citer un extrait de Tropique du Cancer par lequel les mots le définissent bien mieux que ne le ferait une description, fût-elle pointilliste, habile à débusquer l’irreprésentable. Cette prose est tout aussi inimitable que son auteur demeure indéchiffrable, ceci est le signe des grands destins :

« Toute chose est contenue dans une seconde qui est consommée ou non consommée. La terre n’est pas un plateau aride de santé et de confort, mais une grande femelle aux membres étendus avec un torse de velours qui s’enfle et se soulève avec les vagues de l’océan ; elle frémit sous un diadème de sueur et d’angoisse. Nue et forte de son sexe, elle roule parmi les nuages dans la lumière violette des astres. Tout en elle, depuis ses seins généreux jusqu’à ses cuisses étincelantes, flamboie d’une ardeur furieuse. Elle se meut parmi les saisons et les années avec un grand « Allez hop ! » qui saisit le torse d’un paroxysme de rage qui fait tomber les toiles d’araignée du ciel ; elle retombe sur son orbite pivotale avec des frémissements volcaniques. Elle est pareille à une biche parfois, une biche qui serait prise au piège et qui attend, le cœur battant, que les cymbales retentissent et que les chiens donnent de la voix. Amour et haine, désespoir, rage, pitié, dégoût - que sont ces choses parmi la fornication des planètes ? Que sont la guerre, la maladie, la terreur, quand la nuit offre l’extase de myriades de soleils flamboyants ? Qu’est-ce donc que cette paille remâchée dans votre sommeil si elle n’est pas le souvenir des meurtrissures des crocs du serpent et des amas des constellations ? »

Cette écriture aux confins du surréalisme, féconde le réel tout en le dépassant. A mesure qu’elle se déploie nous comprenons de mieux en mieux que nous sommes, nous les hommes, dans l’œil du cyclone et que nous n’en sortirons pas. Sauf à devenir peintres, à devenir musiciens, à devenir artistes. Le salut dans l’art et par l’art. Car cette Terre sublimée, quintessenciée, cette Déesse portée aux hauteurs de l’Olympe, c’est d’elle que nous dépendons, c’est elle qui nous attire et nous repousse cependant. Eternel problème de la transcendance qui aimante l’immanence tout en la rejetant. Car cette étrange mère nourricière, cette grande femelle aux membres étendus n’est autre que cette immense matrice cosmique qui appelle, fascine et demande à être rejointe afin que nous, ses rejetons, éclairés par la lumière violente des astres retombions de l’orbite pivotale, que les cymbales retentissent, cette mise en musique du monde qui en est le bruit de fond permanent et qu’il ne dépend que de nous qu’il ne se métamorphose en symphonie, non en une longue lamentation, une confondante mélopée qui signerait notre fin en même temps qu’elle révélerait notre incomplétude à être, à saisir ce sens qui s’auréole de myriades de soleils flamboyants. Ayant écrit ceci, Henry Miller disait le tout du monde, le tout de l’homme, les liens indéfectibles qui les attachent l’un à l’autre, qu’en termes communs nous nommons « vie », qui est notre bien le plus précieux, alors que souvent, nous cherchons ailleurs, les moyens de sa réalisation.

En direction du néant.

En manière d’épilogue, cette préface d’Henri Fluchère pour Tropique du Cancer. A propos d’Henry Miller :

« Il a renoncé à tout, sauf à être lui-même. L’essentiel. Donnez au mot son sens authentique. Chargé de servitudes, l’homme s’en invente toujours de nouvelles, met sa fabuleuse ingéniosité, son infatigable imagination, au service d’ennemis toujours plus nombreux, toujours plus divers. Contraintes politiques, sociales, économiques, militaires, religieuses, métaphysiques. On n’en finirait pas d’énumérer. A chaque tour de vis, c’est un peu de la cervelle qui suinte, un peu de sang qui se dessèche, un peu de spiritualité qui s’évanouit. Voici les civilisations de masse, idéologies dévorantes, qui transforment l’homme en automate, qui lui dictent ses réactions, qui lui mentent sur ses goûts, qui lui escroquent son bonheur. Immense marée qui monte de tous les coins de la terre, qui entraîne les hommes comme le flot balaie la fourmilière vers on ne sait quel néant. »

Il en est ainsi de la fourmilière humaine qu’elle ne se rend compte du désastre qu’à mesure de son délitement final alors qu’il est trop tard pour obtenir une quelconque rémission, bénéficier d’une « remise de peine ». Est-ce là la manière dont meurent les civilisations ? Nul doute qu’Henry Miller eût obtempéré à cette parole oraculaire, eût souscrit à ce pamphlet social vigoureusement asséné. En matière d’expertise, rien ne sert d’euphémiser, surtout dès l’instant où il s’agit du destin de l’homme. On confond souvent l’exercice de ce bel humanisme avec quelque ressentiment à l’égard de ses semblables. On prend le constat d’une dégradation pour un jugement sans appel, si ce n’est une condamnation trouvant sa finalité à même son énoncé, à savoir que la fin de l’homme est proche et que ce n’est que justice. Mais c’est bien de l’exact contraire dont il s’agit. On ne désespère jamais mieux de l’homme, on ne l’amène jamais mieux au pied du mur qu’à la hauteur de l’estime qu’on lui adresse, de l’amour dont il est redevable, fût-il guidé par une manière d’instinct sauvage qui le conduirait, en permanence, à sa perte. Miller aimait les hommes, tout comme il aimait les femmes, la peinture, la musique, la littérature, cette parole de l’être portée à son acmé qui est, tout à la fois fable, poème, philosophie, déclaration d’amour. Certes c’est tout ceci que Miller nous a offert et qui court encore, pareil à une marée d’équinoxe, sous la ligne de flottaison de notre conscience. Toujours à ce niveau flottent les œuvres décisives. Lire Miller et la maladie se propage à bas bruit. Pour notre plus grand bonheur !

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 07:47
Hymne à la joie.

Photographie : Gilles Jucla.

Avant.

C’est peu avant l’exactitude du jour, lorsque les choses sont au repos, que les hommes sommeillent. Le temps n’a pas encore déroulé son ruban de lumière et des restes de nuit s’accrochent encore aux arbres, ourlent les toits d’une ombre couleur de zinc. On est en soi, lové au creux de sa chair et l’on sent le sang battre, pareil à une marée lointaine. Devant la bouche, juste une hésitante vapeur. Yeux embrumés, tube des doigts engourdis, jambes roides du rêve encore présent. C’est si difficile de se dégager du songe, de surgir en plein ciel dans la meute de clarté blanche ! Ici, où l’on est, mince trait dans le concert de la Terre, on ne sait pas vraiment qui l’on est, la position que l’on occupe. Levant ? Couchant ? Peu importe la localisation, le chant de l’heure, la désorientation de la boussole. Être là seulement, pour la toute première fois et en savoir le prix, en apprécier la densité, en soupeser le poids si rare, ce léger pincement qui s’immisce à la pliure de l’âme et y imprime son bruissement de fontaine. On est seul, immensément seul et l’univers n’est qu’une théorie, une maille dans la toile libre des jours, une écume flottant à la dérive, seulement occupée d’elle-même, un clapotis qui, bientôt s’effacera mais aura connu une multiple splendeur. On n’ose bouger. On n’ose même pas penser de peur que le charme ne s’efface, que le silence soudain habité de rumeurs ne plante sa dague dans la dure-mère et y ouvre les sillons carmin du doute, n’y allume les flammes vives de la peur. Car il faut demeurer en soi et ne point faire effraction vers ce dehors qui serait menaçant à seulement y figurer dans la précipitation, à y paraître dans la figure de l’égaré, de l’inconscient ou bien dans l’outrageuse présence du héros, du combattant, du guerrier.

Pendant.

On est au pied de la dune, tout près des éboulis de sable, ces rapides lézardes qui parcourent le sol de leur infinie et belle marbrure. A droite, à gauche, à la limite des talus couleur de sanguine, la tête échevelée des oyats qu’un vent léger visite avec la grâce d’un jeune enfant. Jeu innocent du monde en train de s’éployer au-dessous de la conscience des hommes, à la lisière de leurs soucis, là où commence le souffle bleu de la Métaphysique. C’est si imperceptible une sensation, c’est si subtil une perception qui longe les blancs axones à l’aune de ses étincelles rapides et sa diffusion instantanée sur le givre étoilé du cortex ! Pure fluence, inscription invisible dans la texture du souvenir. Mais, si l’esprit oublie, le corps, lui, en est longuement marqué et cette ascension parmi les grains de poussière grise trouvera son site et son recueil en quelque endroit secret. Résurgence toujours possible au moment où l’on s’y attend le moins, dans la seconde mélancolique ou bien son harmonique, l’effusion lyrique, l’arche ouverte de la félicité, l’hymne à la joie qui court en sourdine dans toute rencontre amoureuse. Car, être ici, tout près du rythme clair des marches de bois poncées par une douce lumière, à contre-jour des contingences humaines, c’est, en quelque sorte, devenir soi-en-totalité et en sentir a dilatation au plein de l’événement. C’est devenir l’autre par lequel on est au monde : cette femme, ce paysage en attente de révélation, cette échelle à grimper en direction des étoiles. Mais alors, comment ne pas reconnaître là le mythe ascensionnel que comporte toute action d’élévation en direction du ciel dès l’instant où le geste paraît essentiel, poinçonné au sceau de quelque origine ? C’est ainsi, toute première fois est le lieu d’un pur mystère. Aussi bien celui de l’amante, aussi bien de la nature en son incroyable capacité de déploiement.

On est là, pieds nus, dans l’atmosphère prise de stupeur. On pose ses coussins de chair bien à plat sur les dalles de bois. Entre les boules des orteils, souvent un glissement de sable, un poudroiement d’or, une coulure d’air annonçant déjà ce que sera l’étonnement, tout là-haut, près de la courbe appuyée de l’éther. Ça crisse sous la voûte plantaire, ça fait son craquement de fibres serrées, ça invite à la progression. Dans le calme, la patience, la sérénité sans lesquelles la joie demeurerait scellée à son orbe immatériel, soudée à son socle insaisissable. C’est toujours une longue patience que celle de la rencontre qui va ouvrir un monde et le tressaillement des rémiges est encore haut qui parvient à peine à soi ou alors à la manière de signes incompréhensibles, cliquetis de morse se confondant avec la texture mobile des choses. Maintenant l’air fraîchit, le vent devient perceptible, dans le genre d’un tourbillon qui voudrait forer la cochlée, s’invaginer au plus profond du corps. Bientôt la dernière marche, l’ultime ressac de sable, le mince rempart au-delà duquel surgira l’inconnu, fulgurera la lumière dans un éblouissement blanc, un vertige vertical. La dune s’est métamorphosée en une large vallée glaciaire que tapisse une herbe courte au travers de laquelle, parfois, clignotent des brisures de silex, se meuvent silencieusement des troupeaux de pierres claires. Sur la droite, à l’angle extrême de l’image, une procession de rochers noirs que couronne la digue des nuages, leur ventre lourd à la consistance laineuse. Quelques nappes plus sourdes, au loin, pareilles à des ponctuations, à une encre qui rehausserait le vide pur, sa cambrure au-delà du réel. A la lisière de l’herbe et du ciel les flammes noires de cyprès violentés par la force imparable du vide. Oui, du vide car à la limite où peut porter le regard règne une indistinction que l’on croirait affiliée au néant, soudée à une angoisse primordiale. Mais ouverte, porteuse d’un accroissement de soi, non déterminée à imposer un registre de fermeture. L’océan à l’horizon est une plaque d’étain brillante que zèbrent des courants qu’on croirait nuées de cendre, éparpillement de radicelles d’eau dans la fuite du jour. Serait-ce là l’image de l’infini - cet irreprésentable pour toute intellection -, qui aurait trouvé le site où faire son intouchable efflorescence ? Soudain l’on est saisi au cœur de soi, l’on est la pierre et le vent, la brume diaphane et l’herbe parcourue de frissons, la torche des cyprès et le miroitement des vagues, cet alphabet qui connaît le monde au rythme de son flux, au retrait de son reflux. On est aimanté. Un vibrant magnétisme irradie le lieu comme si l’on était au centre même du Pôle, tout en haut du grand dôme de la Terre, traversé d’aurores boréales et illuminé par la lueur translucide des glaciers. On demeure là, longtemps, face à la pure poésie, au paysage fait œuvre d’art, à la matière transmuée en esprit et l’on ferme les yeux sur ce cirque enchanté et c’est la joie qui coule dans les veines, en glace la ramure, et c’est un chant intérieur qui dure longtemps, qui, jamais, ne s’effacera.

Après.

On est redescendu sur terre. On franchit l’escalier de bois à rebours. On se sent léger, très léger comme si l’on était un flocon pris dans la résille claire du blizzard. Il y a quelque chose de nouveau, peut-être le crépitement d’une source dans la nuit d’une crypte, peut-être le flottement d’une nuée invisible en arrière du front, peut-être un grésillement qui fait l’ombilic bavard et les oreilles habitées de luxe. Oui, assurément, il y a quelque chose…

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 07:34

 

En attendant Léda.

 

 LEDA

 Photographie de Marc Lagrange.

 

                                                                    

   Image hautement troublante qui surgit dans cet espace de clarté alors que nous ne nous y attendons pas. Car comment faire surgir cette Belle Abandonnée parmi la multitude des couches qui accueillent son corps sans en être nous-mêmes affectés ?

  Cette présence est déroutante. D'abord par la forme qui nous livre une pose si inhabituelle de l'effigie féminine. Abandon, volupté, attente, subtile provocation. Le regard est là qui nous dévisage en même temps qu'il nous interroge. La doucement Livrée à quelque scène mystérieuse osera-t-elle seulement aller au bout de son apparente subversion ? Osera-t-elle enfreindre les codes de la morale, sortir des sentiers battus d'une sexualité usée jusqu'à la corde, se disposer à n'être peut-être qu'un objet de désir, une marionnette dont quelque inconnu pourrait tirer les fils ?

  Ensuite la réflexion s'approfondit mais ne trouve guère d'issue. Nous ne voyons pas nettement quelle est la nature du projet dont la Disponible, l'Offerte est saisie. S'agit-il d'une simple silhouette empreinte d'affinités esthétiques ? Existe-t-il, dans cette mise en scène, un essai de dire ce qui résulterait d'une simple valeur métaphorique de la photographie, à savoir la confrontation d'une nudité avec une vérité sur le point de se déployer ? Les zones d'ombre feraient-elles signe vers le mystère qui drape toute chose, singulièrement les sentiments, l'amour, ses cryptes, sa dimension proprement énigmatique ?

  Y aurait-il une allusion à quelque œuvre picturale, et nous pensons naturellement au célèbre tableau de Matisse : "Luxe, calme et volupté" ?  Ou bien l'apparence bourgeoise de l'appartement nous conduirait-elle vers quelque rivage littéraire, du côté de Guermantes, dans une manière de société raffinée toute disposée aux confidences, aux susurrements du bout des lèvres, aux minauderies de tous ordres dont l'aristocratie connaît les secrets ?

  Ou bien se mettrait en avant un simple érotisme, ouvert, affirmé, manière de posture impudique voulant dire le règne de la beauté, mais aussi l'urgence à lui faire emprunter une assise royale, à faire reculer les sombres gesticulations de la finitude ?

Ou bien encore la Sublime Apparition serait-elle le simple jouet de notre imaginaire, l'élaboration laborieuse d'une mince folie, la matérialité fantasmatique prenant soudain corps ?

  Mais les questions ne résolvent rien à seulement être posées. Regardons  l'image dans son évidente signification. Le thème en est, on ne saurait le nier, mythologique. C'est bien de Léda et du Cygne dont  il s'agit. Donc des amours d'une Mortelle et d' un Dieu. Car, nul ne l'ignore, sous l'écume blanche des ailes se dissimule Zeus lui-même. Et voici le tour de force du mythe, sa puissance incantatoire, son éminente disposition à porter au regard, à l'entendement, ce que la réalité, jamais n'oserait faire.

  Ici, grâce au symbole, tout se délite, depuis les conventions morales jusqu'à l'assomption libre de l'imaginaire en transitant par quantité de perceptions, de sensations, d'aventures dont l'existence, jamais, ne pourra  nous faire l'offrande. Le recours au mythe vole au secours non seulement des individus, mais aussi des foules qui l'utilisent comme grand défouloir, comme pratique moyen de catharsis, comme exutoire de tout ce qui pourrait se produire de l'ordre du fâcheux, du tragique, de l'incompréhensible.

  Représenter une telle scène équivaut à faire allonger les humains sur le divan du psychanalyste et à y faire couler toutes les sources qui sourdaient et bouillonnaient à l'intérieur faute de mots disponibles pour traduire l'indicible. Ainsi, regardant certaines œuvres, nous ne faisons que crever abcès et bubons sous la seule forme acceptable qui soit : celle du silence.

  Les Belles Endormies qui contemplent ces images sont des Léda en puissance, alors que les Beaux Amants qui les courtisent attendent, fébrilement, la condition de possibilité de l'acte. Mais, toujours, la morale est sauve qui interpose le mythe, si belle invention humaine !

Et, pour conclure, et afin de ne pas vous désespérer, que ce beau poème de Rémy de Gourmont ceigne votre front des plus belles palmes qui soient !

 

 

Léda

 

L'innocente Léda baignait ses membres nus, 
La grâce de son corps enchantait l'eau du fleuve, 
Et les roseaux, saisis de troubles inconnus, 
Chantaient une chanson aussi vieille que neuve,

Quand le cygne parut, blanche nef sur le fleuve.

Quand le cygne parut, blanche nef au front d'or, 
Léda tressaillit d'aise et demeura songeuse, 
Puis, lentement, sans bruit, elle revint au bord
Et se coucha dans l'herbe, à l'ombre d'une yeuse ;

La bête s'avançait, belle, ardente et songeuse.

La bête s'avançait, belle, ardente, et d'un air
Si royal et si mâle, que Léda fut charmée
Et qu'elle regretta, dans l'erreur de sa chair, 
De n'être pas un cygne, afin d'en être aimée

Parmi l'ombre et parmi l'herbe molle et charmée.

Parmi l'ombre et parmi l'herbe molle et les lys, 
Léda se ploie au poids de l'animal insigne, 
Tout ruisselant encore des eaux de Simoïs, 
Et son corps étonné frissonne et se résigne

A ne caresser que le plumage d'un cygne.

 

Remy de GourmontPaysages spirituels, 1898.

 

                                                                                  Source : La cave à poèmes.

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 09:10
Qu’apprenons-nous des choses ?

Photographie : Blanc-Seing.

OR.

C’est, disons, un matin de brume. Contreforts de la Montagne Noire. Tout près d’un torrent nommé Orb dont le nom, articulé d’une manière déliée permet de repérer, en mode de lecture labiale, d’abord de simples formes, ensuite des signifiés qui s’y occultent à même leur production. « O », en premier lieu, lèvres en cul de poule, rondes, projetées en tube vers l’avant. Puis l’expulsion, « R », qui en accentue encore l’expansion, comme si une irrésistible poussée avait lieu, une manière de cri longtemps entretenu afin qu’en soit connu le pathétique, peut-être le tragique, en tout cas la nécessaire portée dans la lame oblique du jour. Tout alors est en suspens. La coulée d’eau s’immobilise, les feuilles cessent de s’agiter, les bruits s’invaginent dans la mystérieuse conque d’eau. On est là, tendu, pareil au chien d’arrêt tétanisé sur le bord de quelque gibier. On est là dans l’incertitude d’être pour la simple raison que l’on sent bien l’incomplétude du mouvement, son hésitation extrême sur le bord d’un précipice avec de sombres rumeurs, hauts de hurlevent venant jusqu’à soi du plus loin du temps, du plus loin de l’espace. Rien n’est encore définitivement celé. Rien n’est arrêté qui permettrait de porter sur les choses environnantes un jugement définitif. L’on sent bien, au creux de soi, cette protubérance, cette pierre en voie de constitution, cette vrille en train de forer, peut-être de chercher son issue, de jaillir dans le lieu et d’y révéler quelque chose qui, jusqu’à présent, jamais n’a été accompli. Sublime tension dont on réalise qu’elle se place tout à la pointe extrême, juste avant que l’extase ne se révèle, que les yeux ne s’emplissent de larmes, que le sexe révulsé ne fasse ses diastoles-systoles, ses mutineries syncopées, ses résurgences séminales. On attend. Peut-être la survenue du papillon de cristal dans l’air bleu. Peut-être le bouillonnement d’écume blanche. Peut-être le ciel virant à l’ocre sous le vol soutenu des criquets. Cette heure de l’hésitation est si pleine, si dense, si gonflée de suc. OR, OR, OR, comme pour dire le précieux, le métal en fusion, le vil plomb enfin transmué en sa quintessence, en son principe essentiel, en sa gemme éternelle. Alors il n’y aurait plus que cette belle teinte aurorale glaçant le ciel de ses feux et tout, autour, se réduirait à une vassalité, peut-être même à une servitude volontaire. OR, règne du métal précieux et les sclérotiques des hommes, des femmes seraient enduites de vermeil comme si cette gloire unique devait clore l’événement, en sonner le vibrant et harmonieux épilogue.

ORB.

OR…B. Ouverture immense, gueule du four écarlate, démesure gutturale, voici qu’elle se déchire, que les commissures s’étirent, poussée d’une immémoriale mimique, que l’occlusion B a lieu, que l’antre se referme, que la grotte regagne la bouche d’ombre. ORB et l’on ne sait plus ce que l’on vient de vivre, si même l’on vit encore, si, sur Terre, des Vivants s’aiment, si les villes pullulent, si le soleil lèche l’adret de ses flèches blanches. L’ubac, l’ombre. Plus que cela et la vallée s’emplit d’un froissement de gouttes grises. Au loin, là-bas, le treillis du pont-suspendu s’arrête en plein ciel. Les arbres sont échevelés. Les rochers sur les rives sont des boules de bitume, muettes, pelotonnées au sein de leur matière lourde, paralytique, hémiplégie du minéral sur le bord d’un évanouissement. Soi, on est soi dans une dérive qui paraît infinie, qui arrache à son propre destin, qui lance en orbite autour de sa conscience et on se voit, telle une sphère, une goutte de lait, une perle de nacre girant à la seule force de sa stupeur dans l’éther pris de folie.

Boulet-Racine.

Soudain, dans l’air étréci qui sonne comme un glas, qui frissonne sous le givre du doute, qui s’étiole à la mesure de la révélation en train de prendre forme, il n’y a plus que soi, genre de concrétion minérale, de calcite blanche levée dans l’incertaine lumière, plus que soi et ce Boulet de pierre, cette Racine ou bien cette souche à l’exubérance confondante. Plus que cela et une fascination et une absorption quasi-totale de soi dans cette gémellité arbustive, cette denture pierreuse. Soi qui demeure debout, tel un menhir de glace. Soi qui boulotte son propre corps, manduque consciencieusement le sombre massif de la tête, digère l’étrange floculation des membres, déglutit le territoire rubescent du sexe, use jusqu’à la pointe la nervure plantaire, les moignons des orteils, le silex des ongles. Sur la rive qui n’est plus, dans les arbres absents, sur la courbe diluée du ciel comme une lente agonie qui ne profère qu’une fable originelle, une comptine d’autrefois par laquelle le soi vint au monde et y demeura jusqu’à ce jour qui meurt de n’avoir pas été. Simiesque engeance, sinistre guenon qui serre entre ses bras semés de pustules et hérissés de bubons cette pierre oblongue, cette outre gonflée de venin, cette jarre semée de sucs mortels.

Qu’apprenons-nous des choses ?

Boulet-Racine : mariage de la Carpe et du Lapin, épousailles de la gelée existentielle, cette pâte sartrienne visqueuse qui rampe à terre comme cette incongruité qu’elle est, cette Racine, cette contingence étroite, cette cannelure assoiffée de l’anthropos de chair et de sang, mariage hideux, non de cœur, mais d’irraison, hyménée appelant son double, ce Rocher à la peau glabre, lourde meute destinale qui vous précipite dans l’éternel intemporel de Sisyphe, dans l’irréfragable et outrageux nihilisme - ce Cannibale -, cette pieuvre aux yeux injectés de marbrures mauves, délétères, cette bouche à la gueule ornée de diamants, ce trépan métaphysique qui fait son bruit de rhombe, de bourdon au ventre annelé, son cliquetis de catacombe.

ORB…ORB…ORB…Où es-tu ? Où sont les montagnes semées de chênes ? Où sont les éboulis de granit si beaux dans l’étincèlement de l’aube ? Où sont les Hommes aux yeux de lumière ? Où sont les Femmes à la taille souple, aux hanches en amphore ? ORB…OR..O.

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