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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 08:04
L’œuvre était sublime.

C’était comme d’être seul au monde et d’en être affecté jusqu’à l’absurde. Que faisais-je, là, dans cette ville inconnue, derrière ces ferrures verticales qui ressemblaient tant aux barreaux d’une geôle ? Ressemblais-je à Roquentin errant dans le jardin public de Bouville après qu’il a pris conscience de ce qu’exister veut dire ? De la terrible contingence. De la nausée qui, toujours, se loge dans la racine des choses. Savais-je, au moins, que j’étais vivant ? Qu’un possible projet existait ? Que la finitude n’était pas pour encore. Savais-je cela ou bien vivre n’était-il qu’une manière de longue errance, de fuite sans fin ?

Le soleil d’automne faisait sa flaque diffuse, les feuillages viraient au jaune, à la rouille, parfois au cuivre. C’est dans cette lumière levante, à peine posée sur le contour des choses, que soudain, tout s’est éclairé. Le tram a glissé sur les rails avec son bruit de feutre. Carrosserie brillante teintée de mauve, grandes vitres panoramiques comme sur les modernes ferries. Plusieurs personnes en descendent, pressées d’aller nulle part, sans doute.

Et vous, que faisiez-vous dans cette foule anonyme ? Vous, pareille au rayon du soleil surgissant de la brume. Grande, aux longs cheveux cascadant sur les épaules, votre robe s’est un instant entr’ouverte. L’œuvre était sublime. Sur l’éclat blanc de la peau, l’éclair d’une soie noire, l’invite au secret puis la fuite du temps et plus rien de visible que ces passants absents d’eux-mêmes, quelques enfants jouant à se poursuivre. Oui, de cela j’étais sûr, l’origine du monde, je l’avais vue. Oh, certes, je n’étais pas Courbet lui-même. Ni un démiurge. Pas plus qu’un visionnaire. Cependant je ne pouvais en douter, j’étais né, là, derrière ces barreaux, né à moi-même dans la plus grande des certitudes qui soit. Celle de pouvoir, un jour, être aimé de vous.

Dix ans, déjà, que j’attends votre retour. Dix ans de dévotion à votre image. Et nulle douleur, nul chagrin qui entailleraient l’âme. Seulement quelques taches de moisissure, quelques ilots de lichen, quelques attaques à la périphérie du corps. C’est si fragile la pierre, lorsque passent les nuages, que frappe la pluie, qu’étrécit le gel à la taille de ce que l’on fut, un jour, dans l’éblouissement d’une apparition. Si fragile, la pierre !

L’œuvre était sublime.
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22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 09:43
Invisibles dans le jour qui vient.

Si peu visibles, dans le jour qui vient. A peine consistance du songe, vol du martinet contre la vitre du ciel, brume flottant sur la lagune. Etes-vous VRAIMENT présents ? Ou bien, alors, ne demeurez-vous dans votre enceinte de peau qu’à l’aune de mon imaginaire ? Dans la cage d’os de votre tête à la mesure de vos pensées ? Tellement confondus. Tellement absents. Glissades sur le trottoir de ciment.

Perdu dans le gris, le trottoir. Et ces arbres qui font un cadre à votre cheminement, sont-ils autre chose qu’une fantasque destinée dont vous auriez habillé votre perpétuelle errance ? Et ces feuillaisons dont vous vous détachez si peu, vous attirent-elles vers de sublimes idées ? Est-ce vous qui les sécrétez, comme l’abeille le miel ? Ou bien n’en êtes-vous qu’une manière d’hypostase, une perdition, genre de nectar qui se dissoudrait à même sa profération ?

Les choses sont si peu assurées, voyez-vous. C’est toujours un exil d’être extérieur aux hommes, aux choses, à la feuille d’automne, aux nervures qui disent le temps passé sans possible retour. Et moi qui vous regarde, ne suis-je simplement le jouet d’une hallucination, le produit de votre constante fuite ? Il est si difficile de vivre. Alors comment pourrions-nous exister ?

Comment être dans ce maelstrom qui nous invite au néant et nous soustrait à la seule possession à laquelle nous puissions prétendre. Le fil de notre conscience et sa tension funambule entre deux incommensurables riens ? Comment pourrions-nous ?

Invisibles dans le jour qui vient.
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22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 09:08

 

茶道   L’attente cérémonielle.    茶道

 

1 

      Sur une page Facebook de

 Dany Janton Benoist.

 

 

     De la lumière, de cette lumière, nous ne pouvons rien dire. Jamais nous ne saurons si elle est aurore ou bien crépuscule. Elle est simplement « monde flottant », ce merveilleux espace de l’ukiyo-e浮世,estampe dont, jamais, on n’aperçoit les rives, tellement l’imaginaire recouvre tout de son voile énigmatique. Et cette couleur si impalpable, indéfinissable, entre la rose-thé et le discret céladon, comment la nommer ? Mais, a-t-on jamais donné un nom au vol de cristal de la libellule ? A-t-on davantage nommé le parfum des jours qui passent, la souplesse de la soie, l’espace qui s’installe entre les Amants ? A-t-on donné un nom à la fragrance des cerisiers en fleurs, à la couronne d’écume du Fuji-Yama, à l’atmosphère translucide des jardins zen ?

  Il nous faut nous rendre à l’évidence et nous laisser aller au silence, comme on renonce au savoir absolu, à la beauté souvent, à la vérité toujours. Bien des choses de la nature, de l’art, de la contemplation ne nous visitent qu’à l’aune de notre retrait. Nous mettre en vacance de nous-mêmes afin que quelque chose de l’ordre de l’esthétique, de la révélation, de l’étonnement puisse faire phénomène. Ceci ne se déploie jamais qu’à la mesure du recueillement. Il nous faut donc nous y disposer.

  L’image qui nous fait face est de cette nature. Il suffit de l’effleurer, de la laisser à sa plénitude.Elle ,- contentons-nous de cela - dans cette si belle posture hiératique en même temps que disposée à l’événement - nous pourrions la comparer aux muses en clair-obscur des toiles de Georges de La TourElle  donc n’aura qu’à se maintenir en son être, de la manière la plus simple qui soit. Ainsi, nous, les Voyeurs, serons libérés, tout juste placés dans cet indispensable regard oblique, celui de la perspective, de la troisième dimension,  à partir duquel émergeront les significations. Nous n’aurons guère à attendre avant que n’apparaissent les prémices d’une cérémonie que, bientôt, nous reconnaîtrons pour être l’une de celles ayant lieu au Pays du Soleil Levant日本 .

  Alors, il nous plaît de rêver. Alors, il nous plaît d’imaginer, de nous abreuver à cette si belle et étrange culture. Alors nous changeons de continent, de manière de vivre, alors nous existons autrement et, déjà, c’est comme une ivresse, une ambroisie que nous dégustons comme se déguste le saké 日本酒 , par petites lapées dans le «tokkuri»mince récipient de céramique blanche alors que l’alcool est porté à la température du corps.

  Puis nous n’avons guère d’efforts à fournir pour apercevoir la terre battue du doma ,petit carré de boue sèche où nous devinons le four en argile 竈 , la jarre de terre, les barils de bois avec les aliments, l’évier, en bois, lui aussi. Ensuite nous franchirons le seuil de la maison, glisserons doucement sur le plancher recouvert de tatamis. Tout autour de nous, semblables à des ailes de papillons translucides, des cloisons de papier huilé, les shōji - 障子 - sur lesquels se découpent les rectangles plus foncés des fusuma -  - Bientôt la pièce principale et son foyer irori - 囲炉裏 - posé à même le sol, son ouverture dans le toit par où s’échappent les minces volutes de fumée.

  Enfin, côté jardin, exposée aux forêts de bambou, aux jardins de gravier ratissé, aux coussins de mousse, aux pierres luisantes patinées par le temps, la merveille des merveilles, la salle de thé ou chashitsu - 茶室 – la salle du recueillement par excellence. 

 

2 

 

HiroshigeMariko, famous tea house, 21stview,

série des « Les 53 relais de Tokaïdo ».

Source : Wikipédia.

 

 Déjà nous entendons le bruit de grêle douce des socques de bois sur les allées gravillonnées du jardin couvert et, bientôt l’égouttement de l’eau dans les bassins de pierre, les invités procédant au rituel de purification, se lavant méticuleusement les mains, se rinçant la bouche. Puis nous les percevons à peine, comme s’ils glissaient sur l’air, gagnant l’alcôve tokonoma - 床の間 - admirant les parchemins, finissant par s’asseoir dans la position seiza - 正座 – sur les tatamis en paille de riz.

  Dans le clair-obscur de la salle de thé, les kimonos fleuris flottent à la manière de lents cerfs-volants, s’accompagnant de gestes mesurés alors que les paroles deviennent rares, se destinant à s’effacer. Dans l’air devenu soudain empreint de mystère, les ustensiles de la cérémonie font leur apparition, d’abord le chawan - 茶碗 - en raku, superbe tasse portant sur ses flancs la marque insigne du feu, de la terre, de l’eau ; puis le fouet chasen - 茶筌 - en bambou ; l’écope à thé chashaku - 茶杓 - ; puis viendra le moment où le thé sera fouetté, faisant son clapotis, alors que les seules présences seront  celles de sons infimes, de l’eau, du feu, que l’encens et le thé mêleront leurs fragrances tout près des décorations saisonnières amenant la nature à son éclosion, son rayonnement si peu apparent, comme pour dire la rareté de l’instant.

   La cérémonie déroulera ses anneaux, simplement, à la mesure de ce monde quintessencié où rien ne compte que le moment qui passe avec sa charge d’éphémère, son esquisse immatérielle, son caractère unique, une manière d’absolu. Là dans cette pureté qui ne saurait recevoir d’autre nom que celui « d’absence », de « vide », nous sommes plongés au cœur des choses alors qu’alentour le monde fait tourner son vertige. Mais entendons les paroles de cet autre monde, Ukiyo monogatari 浮世,- le « monde flottant » où tout semble s'installer dans une manière d'évidence heureuse, sans même qu'il soit utile de mobiliser quoi que ce soit, ni de son corps, ni de son esprit, cherchant seulement à se laisser envahir par l'éphémère vacuité d'une immatérielle temporalité :

 

"Vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo."

 

Les Contes du monde flottant (Ukiyo monogatari), 

œuvre de Asai Ryōi parue vers 1665. 

                                                                                                          

  Cette attente cérémonielle, nous aurions pu lui donner quantité d'autres assises, depuis l'attente préludant aux fééries érotiques dont le Gasen (« La Nasse à peinture »), comporte un chapitre consacré au « Corps humain et à la manière d’exécuter des peintures de printemps ou images d’oreiller licencieuses »,

 

3

  Source bnfL'estampe japonaise.

 

en passant par le rituel préparatoire de la Geisha - 芸者 - avant qu'elle ne revête son kimono à la large ceinture obi -- se disposant à jouer du shamisen - 三味線 -,

 

                                                         4

 Geisha jouant du shamisen

 ukiyo-e de 1800. (Wikipédia).

 

ou bien cette attente aurait pu précéder le nécessaire recueillement préparatoire au kabuki - 歌舞伎 - , forme épique du théâtre japonais traditionnel mêlant harmonieusement chant,  danse  et habileté technique.

 

5

 

 

Izumo no Okuni

fondatrice du kabuki

durant les années 1600(Wikipédia).

 

Mais, aussi, nous aurions pu en rester à l'attente en tant qu'attente, sans doute si proche de la Voie empruntée par  l'adepte du Tao 道 -, sorte de manifeste de ce qu'est l'essence de "l'orientalité",  laquelle reconduit le réel à sa nature ineffable, indicible, nullement versée à sombrer dans quelque bavardage qui serait le miroir d' une pure objectalité. Tao est entièrement contenu dans ce fragile équilibre, dans cette manière de fléau de la balance voulant signifier l'exact milieu existant  entre  l'unité du souffle primordial du Qi -  氣 -  et la chute dans la bipolarité du Yin  et du Yang .C'est cela, cette harmonie intérieure de l'homme et du monde que le Taijitu est chargé de symboliser. Nous ne saurions mieux dire qu'en invitant à la méditation de cette Forme parfaite dont aucun discours, fût-il le plus savant, ne saurait arriver à bout, car "le symbole donne à penser" comme l'affirmait avec force Paul Ricœur dans un article désormais célèbre de la revue "Esprit".

  Quant au fait que nous ayons pu passer d'un concept nippon à une philosophie chinoise, d'une cérémonie du thé à la Voie empruntée par le Taoïsme ne constitue en rien un décalage du sens. L'art de la méditation, du symbole, de la relation à l'univers sont identiquement présents dans un genre d'unité cosmologique transcendant les différences qui, ci et là, pourraient se faire jour. Toujours y est en question l'inscription du Pratiquant dans un "juste milieu" ou bien un "choix propice", rejoignant même en cela le fameux "kairos""le moment propice" des anciens Grecs. Car tout choix ne peut, bien évidemment, survenir que dans sa relation à un temps qualitativement assumé.

  La leçon à tirer de ces multiples conjonctions réside dans leur caractère d'universalité. Car le symbole est identique à lui-même au travers du temps et de l'espace, deux caractères qui l'installent dans une manière d'absolu dont les événements et accidents du quotidien ne sauraient l'exiler. Partout où l'unité se révèle, partout où la matrice du monde s'illustre, les contradictions, non seulement ne s'opposent plus, mais  jouent une seule et même  partition, celle d'une belle symphonie dont nous ne saurions nous abstraire qu'à renier notre être. Et ceci ne saurait s'envisager qu'au péril de notre propre finitude choisie. Nous ne saurions y consentir ! 

 

6

 

 Source : Wikipédia.

 

 

 "Sur la Voie [Dào], il n'y a aucune question à poser, aucune réponse à donner. Celui qui pose malgré cela des questions, pose des questions spécieuses, et celui qui répond quand même se place hors d'elle. Celui qui se place en dehors pour répondre à des questions spécieuses, celui-là ne verra pas l'univers qui est autour de lui, il ne connaîtra pas la grande Source qui est au dedans." (Tchwang-Tseu).

 

7

   Source : Wikipédia.

 

 

Les amateurs de culture japonaise pourront se reporter utilement à notre lien sur "L'estampe japonaise", issu de la Bibliothèque Nationale de France :

 

http://expositions.bnf.fr/japonaises/expo/flottant/01.htm

 

 

                                                                  

                                                                               

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

     

   

 

 

  

 

 

                                                                            

 

 

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 07:29
Bimbo.

Rose « Bimbo ».

Source : Wikipédia.

Je ne suis ni un grand amateur de jardin, ni un spécialiste des fleurs. Je n’en connais guère que quelques noms glanés au hasard, quelques variétés sauvages et certaines autres élevées avec soin par des mains habiles que l’on qualifie de « vertes ». D’ordinaire, « Bimbo » est un terme argotique que l’on colle volontiers à une coquette à la recherche d’aventures. Ma mère, Suzy, qui élevait des « bimbos » (ou bien leurs sosies) était, en tout cas, l’inverse de la « bimbo », femme dévote à la fibre sociale fortement développée. Femme discrète que son temps destinait aux tâches ménagères, à ma propre éducation, à l’entretien de la maison, aux repas confectionnés avec bonheur. Mon père, Armand, vivait la plupart du temps à l’extérieur et ne se souciait guère des roses, fussent-elles de noël ou bien « Pierre de Ronsard ». A cela il préférait la mécanique, le sport automobile et les bottes de cheval qu’il affectionnait tout particulièrement.

Evoquant le mot de « rose », c’est d’abord une maison qui s’allume, en filigrane, sur le cercle de la conscience. « La maison au marronnier », modeste logis qui fut le havre de paix de ma petite enfance. Devant la maison, enclos d’un grillage, un jardin dont l’aspect humble n’avait d’égal que l’amour que lui portait ma mère, genre de dévotion avec laquelle elle composait, fréquemment, dans la vie de tous les jours. Des roses trémières y développaient leurs corolles rouges et roses aux teintes douces, une manière de vibration dans l’air léger de l’époque. Quelques liserons, aussi, à l’aspect si pâle, d’un mauve si peu affirmé, qu’ils se dissimulaient volontiers sous la première aile de papillon venue. Quelques ilots de fleurs épars, répartis avec naturel et simplicité dans le doux écoulement des heures.

Et les roses, surtout, certains pieds plantés en pleine terre, d’autres faisant leurs étoiles rouges éclatant sur un treillis de bois que la bouillie bordelaise colorait de son bleu étrange, pareil à une eau profonde. Il ne faut guère de choses pour que la mémoire fleurisse et répande à l’envi son suc capiteux, son émouvante fragrance. Deux ou trois fleurs, deux ou trois teintes et les yeux peuvent se fermer, tout est là, à portée de la main, aisément préhensible. Les roses, leurs boutons si précieux dans l’avancée du jour, lorsque la rosée sème sur leurs pétales de minuscules diamants. Il y a tant à voir dans une simple goutte de cristal suspendue entre terre et ciel ! Rose fermée, puis ouverte, infiniment épanouie, puis jonchée sur le sol de gravier, puis fleur à peine visible alors qu’elle aura séché, tête vers le bas, afin de conserver un peu de son air d’autrefois. Si beaux les bouquets séchés quand une main aimante et habile sait les disposer au regard avec souci de leur être fragile.

La rose, cet indépassable qui vit de sa propre vie de rose et longe la nôtre dans la discrétion et, souvent, l’inaperçu. Elle ne demande rien, elle n’interroge pas, elle est tout simplement ce dépliement, cet exister qui accueille la lumière en son sein puis chute à terre sans bruit.

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? »

« La rose est sans pourquoi », nous dit Angelus Silesius. Oui, c’est sans doute la raison de notre amour pour elle. Pure donation d’elle-même dans le temps qui passe. Dans le temps qui ne se souvient de son passé, ne s’inquiète de son avenir. Beauté visuelle de la rose : une perfection en acte. Beauté olfactive aussi, surtout. Les roses anciennes, celles des haies, des jardins de curé, celles qu’abritait un enclos modeste, tout près de la « Maison au marronnier », celles-là seulement ont la fragrance de la mémoire. Certaines présences, malgré leur fragilité de scarabée, hantent longuement le souvenir. Peut-être y a-t-il des choses éternelles !

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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 18:59
Fallait-il ruiner la passion ?

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

C’était comme cela que ça avait commencé. De grandes zébrures avaient envahi la neige du ciel, de grandes failles s’étaient ouvertes et des millions de phosphènes éblouissants comme mille comètes nageaient vers le sol avec des sortes de convulsions. Magma incandescent, lave invasive, bombes volcaniques faisant leur mortel borborygme. Et les hommes, saisis d’un immémorial réflexe avaient reflué vers les grottes de calcaire, les abris où leurs ancêtres, il y a des millions d’années, sur les aires pariétales, dessinaient les premières flèches, les premières rébellions contre la nature hostile du monde.

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

Partout était l’immense exténuation qui faisait les échines courbes et fuyantes comme celles des hyènes. Partout étaient les larmes de résine qui coulaient des yeux envahis de glaucome et de doute. Partout la grande frayeur d’être sur terre, sous le ciel et de n’en pouvoir réchapper. Fourches caudines enserrant l’enclume de la tête. Bélier têtu et contondant martelant les poitrines de sa hargne épileptique. Berceau de Judas enfonçant sa pyramide de métal dans la stupeur des génitoires. Tridents sataniques distribuant à l’aveugle les pointes acérées du mal. Partout l’effroi enduisant de glace et de frimas la moindre parcelle de peau. Partout peste et bubons semant à tous vents la hargne d’un malin génie.

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

Du ciel tombaient de minces éjaculations monochromes. De la terre montaient des trilles de lamentations hémiplégiques. De l’entre-deux où vivaient les derniers hommes s’évaporait le fumet doucereux des âmes en décomposition. Les terriens avaient été inconséquents, insouciants, se gaussant de tout, jetant aux orties tout ce qui ressemblait à la beauté, se vautrant dans la cupidité, se goinfrant d’égoïsme, s’oignant de stupre et de suffisance, plongeant, tels des cochons sauvages dans la soue emplie de remugles délétères. Les hommes s’étaient battus contre leurs ennemis, contre leurs amis et, pour finir, contre eux-mêmes. Ils n’étaient plus, sous les étoiles, qu’un faible murmure, un touchant vagissement pareil à celui du nouveau-né. Des bourgeons avaient colonisé les globes de leurs yeux. Des bouchons de cire obturaient leurs oreilles. Leurs langues étaient de mortelles sangsues. Leur cou une colonne de marbre. Leur poitrine un soufflet dont le cuir bouilli avait fondu. Leur ventre, un antre semé d’eaux putrides. Leur sexe, un épouvantail ; leurs genoux des bilboquets de buis ; leurs pieds, des ventouses visqueuses les clouant dans l’hébétude de leur mortelle condition. Et, par-dessus tout, soufflait le vent du néant, pareil à l’harmattan chargé d’air polaire. Partout le vide et la désolation. Sauf une mince voix, fragile et chevrotante comme celle d’un jeune agneau. Elle venait de l’espace, des confins lointains de la galaxie et disait :

« S' il vous plaît... dessine-moi un mouton ! »

Mais les hommes ne pouvaient l’entendre, ils étaient sourds aux parole de sagesse, aveugles aux dessins, indociles aux belles manifestations de l’art. A tout cela ils préféraient l’inconfort de la grotte, la lutte avec leurs semblables, la mutité de l’inconnaissance.

Fallait-il ruiner la passion, édifier une nouvelle raison ?

Fallait-il ruiner la passion ?
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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 08:42
La vie-oxymore.

Nous cheminions avec mon alter ego sur une petite route de campagne. « La vie-oxymore », pensais-je à haute voix, à mon corps défendant. « Qu’est-ce à dire ? », reprit mon alter avec un brin de malice dans la voix.

« Parles-tu de cette obscure clarté qui tombe des étoiles ? ».

Je dois avouer, j’étais un brin agacé de ces remarques faites sur le ton suffisant du lettré, de cet esprit qui ne voulait saisir du réel que sa mousse aérienne. Mais, en un sens, mon double avait saisi en quoi l’existence était, bel et bien, un vrai dilemme cornélien. Marchant sur le bitume rongé de mousse et taché de lichen, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette belle métaphore de Baudelaire dans Petits poèmes en prose :

« Le voici qui, à la clarté sombre des réverbères tourmentés par le vent de la nuit, remonte une des longues rues tortueuses et peuplées de petits ménages de la montagne Sainte-Geneviève. »

Pourtant nous n’étions, mon alter et moi, ni sur les pentes de la Montagne Sainte-Geneviève, ni dans ses rues si caractéristiques et troublantes. Cependant, je sentais que sa remarque candide, à première vue, ne manquait pas de profondeur. N’étions-nous pas, en effet, tout comme cette modeste route traversée d’ombres et de lumières, identiquement aux étoiles cernées de nuit, aux réverbères diffusant leur onde fuligineuse, de simples êtres que la joie visitait, en même temps qu’une étrange douleur vrillait notre ombilic à la manière d’une maladie sournoise et définitive ? Le baiser glacé de Thanatos sur la bouche rubescente d’Eros. « Le vent de la nuit » ne faisait-il pas de notre corps ce fétu de paille que le destin emportait dans les mailles étroites de sa décision ?

La nature était belle, un frêle ruisseau aux eaux claires faisait sa parution de coccinelle, des feuilles mortes festonnaient le chemin, des oiseaux, des martins-pêcheurs à la tunique émeraude, des pics épeiches rouges et verts, des chardonnerets multicolores, lançaient leurs trilles printanières comme une pluie de joyeux grelots. Il y avait beaucoup de bonheur à glisser ainsi, genre d’écume à la face des choses en oubliant le rigoureux hiver qui, encore, tapissait de givre les combes ombreuses. Il y avait facilité à vivre, ici, sous le tumulte des feuillages, dans l’arche ouverte des arbres, sous les caresses déjà appuyées des rayons du soleil. Beaucoup à espérer du jour à venir.

« N’entends-tu pas le croassement des noires corneilles, les lugubres éructations des freux qui moissonnent le ciel de leur lame définitive ? N’entends-tu pas ? »

C’est ainsi que s’exprimait mon ego, avec un certain réalisme que teintait de noir et de mélancolie la seule pensée de la « vie-oxymore », une noire recouvrant une blanche en une étrange et confondante partition. Alors, lassé de tant de vérité urticante, mon ego, je l’ai enseveli dans le linceul de mon mouchoir, tout au fond de ma poche envahie de ténèbres et j’ai poursuivi mon chemin dans l’air qui chantait.

La vie-oxymore.
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19 février 2015 4 19 /02 /février /2015 08:22
Soumission – Michel Houellebecq.

Source : Vosbooks.

Propos liminaire.

Cet article, comme la plupart de ceux que j’écris, partent du-dedans de l’œuvre pour porter un point de vue aussi objectif que possible sur l’œuvre elle-même. La littérature jugée à l’aune de ce qu’elle est intrinsèquement, à savoir une œuvre d’art qui n’ a rien à voir avec les facteurs extra-littéraires quels qu’ils soient : vie de l’auteur, prises de positions forcément polémiques, préjugés divers entourant certains sujet de société. Procéder d’une autre manière conduit, inévitablement, à prendre en compte des facteurs qui, par définition, ne sauraient faire partie de l’art, seulement établir quelques discours mondains. Donc l’œuvre en tant qu’œuvre et ses fondements, ses lignes de force, ses thèses dans la perspective d’une compréhension du monde.

Cependant, il est toujours possible d’expliquer une œuvre grâce au vécu de son auteur : la peinture de Van Gogh et son destin tragique par exemple. Mais, ici, c’est moins la biographie qui compte que l’élaboration d’une thèse qui, hors la vie du peintre, ne saurait exister.

Pas de recension, une thèse sur l’œuvre.

Considérant que l’œuvre de Houellebecq ne constitue ni une approche de sociologie, ni une théorie politique au sens strict, mais relève essentiellement d’un propos sur la littérature, le résumé de Wikipédia suffira à saisir le contenu et les situations dont l’auteur s’empare afin de nous entraîner dans une fiction aussi étonnante que sujette à questions. Tous les faits qui traversent l’histoire (polygamie, port de la burqa, rôle dominant de l’homme dans la culture orientale, soumission de la femme, nécessité de la conversion, etc …) ne sont là que pour donner corps et vraisemblance à cette fable tout entière destinée à une appréhension d’une réalité supérieure, celle de l’art.

Quatrième de couverture de l’éditeur.

« Dans une France assez proche de la nôtre, un homme s'engage dans la carrière universitaire. Peu motivé par l'enseignement, il s'attend à une vie ennuyeuse mais calme, protégée des grands drames historiques. Cependant les forces en jeu dans le pays ont fissuré le système politique jusqu'à provoquer son effondrement. Cette implosion sans soubresauts, sans vraie révolution, se développe comme un mauvais rêve. Le talent de l'auteur, sa force visionnaire nous entraînent sur un terrain ambigu et glissant ; son regard sur notre civilisation vieillissante fait coexister dans ce roman les intuitions poétiques, les effets comiques, une mélancolie fataliste. Ce livre est une saisissante fable politique et morale. »

Résumé - ( Wikipédia).

« L'histoire se place dans un futur proche : François, un professeur de littérature parisien spécialiste de Huysmans, sent venir la fin de sa vie sexuelle et sentimentale, avec pour seule perspective la vacuité et la solitude. L'environnement décrit au début du roman est inquiétant : des affrontements réguliers entre jeunes identitaires cagoulés et jeunes salafistes ont lieu, les médias semblent - par crainte d'un embrasement généralisé - ne pas relayer toutes les informations, le pays paraît être au bord de la guerre civile.

Les bouleversements politiques de l'élection présidentielle française de 2022 amènent au pouvoir un leader intelligent et charismatique d'un nouveau parti politique. Après qu'il a réussi de justesse à se hisser au second tour de l'élection présidentielle, Mohammed Ben Abbes, président de ce nouveau parti nommé « La Fraternité musulmane », réussit, grâce au soutien au second tour de tous les anciens partis politiques traditionnels face au Front National lui aussi présent au deuxième tour, à être aisément élu.

Ce changement politique offre au narrateur une seconde vie et une seconde chance. Parmi les changements notables découlant de cette élection, la France est pacifiée, le chômage chute, les universités sont privatisées et islamisées, les professeurs doivent être musulmans pour pouvoir enseigner, la polygamie est légalisée, les femmes n'ont plus le droit de travailler et doivent s'habiller d'une manière "non-désirable". Grâce au soutien d'un ministre de Ben Abbes, le professeur semble s'être lui-même convaincu de retrouver le chemin des honneurs et un poste à l'université au prix d'une conversion à l'islam.

Plusieurs personnages politiques réels apparaissent dans le roman parmi lesquels François Hollande et Manuel Valls, respectivement Président et Premier ministre jusqu'en 2022, Marine Le Pen, candidate malheureuse au second tour de l'élection présidentielle de 2022, François Bayrou qui est choisi comme Premier ministre par Mohammed Ben Abbes ou encore Jean-François Copé. »

Quelques notes éclairantes de la critique.

Nathalie Crom – Télérama.

« C’est alors que, insensiblement, le roman glisse vers son dessein profond : s’interroger sur la place du sentiment religieux dans la modernité occidentale, sur le nihilisme et la mort de Dieu, et énoncer à travers l’itinéraire spirituel du narrateur, la possibilité d’une rupture collective et historique majeure. »

Emmanuel Carrère – Le Monde des livres.

« Ce renversement radical des perspectives, c’est ce qu’en termes religieux on appelle une conversion, et en termes historiques un changement de paradigme. C’est de cela que parle Houellebecq, il ne parle jamais d’autre chose (…) comme s’il avait accès aux livres du futur -, et c’est pour ça que nous le lisons tous, médusés. »

« Soumission » : un chemin vers la transcendance.

Aborder ce livre de Houellebecq, tout comme les précédents, nécessite la mise en œuvre d’une lecture distale, éloignée du sujet apparent qui en constitue l’ossature, pour aboutir à une réelle compréhension, alors qu’une lecture proximale ne ferait qu’en frôler l’écume, sans pénétrer le monde profond qui le sous-tend et le détermine de fond en comble. Car, s’il y a bien cette histoire d’un professeur d’université aux prises avec l’existence, c'est-à-dire avec l’amour, le travail, la douleur, les contraintes alimentaires, l’addiction à la cigarette et l’alcool, ceci ne constitue que l’enveloppe externe des choses. Au centre de cet être apparemment en perdition, parfois au bord de la déliquescence, toujours pris dans les mailles de la déréliction, il y a le noyau dur qui se rebelle et cherche une issue à sa vie, à son combat de tous les jours. Or, on ne sort de ses propres contradictions qu’à l’aune d’une philosophie exigeante, d’une « soumission » - acceptée, celle-ci -, au domaine de l’art, d’une sortie de soi en direction de la littérature. Ce qui se dit ici, en termes de destin individuel, ne fait que refléter une aspiration humaine - fût-elle dissimulée et cryptée sous le masque des conduites stéréotypées et ambiguës -, inclination donc à la transcendance dont le phénomène religieux est l’une des figures les plus évidentes, donc des plus reconnaissables, alors que l’art, dans ses manifestations est transcendance même de la relativité mondaine en direction d’un absolu.

La thèse que je propose est donc la suivante : Pris dans le carcan d’une vie qui l’étouffe, François, le narrateur, n’a guère d’autre choix que de s’adonner à la passion de la littérature, tout comme l’on peut se livrer à la passion de la foi. Sa conversion, bien plutôt que de constituer un itinéraire spirituel au terme duquel se montre la révélation est le point d’orgue du surgissement dans l’aire des pensées, des idées qui constituent le nécessaire arrachement au réel afin que quelque chose comme une entente avec l’être puisse avoir lieu.

Le désenchantement du monde.

A partir d’ici, nous ne pouvons faire l’économie d’une des clés de compréhension majeure de la modernité, laquelle repose sur l’idée qu’une manière de paradis a été perdu, paradis qui existait dans la littérature sous la forme du monde enchanté du conte avec son penchant pour le merveilleux, le surnaturel, la magie. Les Lumières sont venues éclairer la lanterne de la raison, Voltaire voulait « déniaiser le peuple ». Il a réussi, avec ses coreligionnaires, à ôter une espérance qui reposait, pour une bonne part, sur des croyances religieuses dont il ne convient pas que nous nous mettions en quête de leur bienfondé. C’était le mouvement naturel de cette époque, la manière de s’y prendre avec le réel. Le rabot de ces « affections primaires » a tellement bien fonctionné qu’il n’en est demeuré que quelques ilots perdus dans un océan de rationalisme. A tel point que ce concept de désenchantement est devenu un des paradigmes essentiels avec lequel composer afin de pouvoir continuer à penser. Max Weber et Marcel Gauchet en ont été les porte-drapeaux.

Et cette idée est enracinée à tel point dans les mentalités contemporaines qu’elle a donné lieu à la thèse de Michel Maffesoli, lequel en propose en quelque sorte l’antidote dans son ouvrage : « Le réenchantement du monde - Une éthique pour notre temps ». Le destin de nos sociétés postmodernes serait celui d’un ressourcement, d’une façon qu’auraient les esprits de s’abreuver à une « raison sensible », de reconnaître la sensualité comme mode de connaissance, de s’adonner aux « sentiments d’appartenance ». « Sentiments d’appartenance », autre nom pour la religion dont l’étymologie est de « relier ». Serait-ce aussi un autre nom pour l’art ? Sans nul doute si on le considère en tant que fruit d’un acte libre débouchant sur une vérité, souvent comme une communion des hommes vers quelque chose qui les dépasse, une quête d’infini dont l’artiste fait son medium pour atteindre une dimension qu’il faut bien nommer « cosmique » afin d’en dégager aussi bien le caractère de puissance que d’invisibilité. Ici, nous percevons combien la frontière est ténue entre art, littérature et religion, dès l’instant où la vue s’élève pour rejoindre l’espace d’une esthétique et l’exigence d’une éthique.

Le vice fondamental du christianisme.

Selon le narrateur, le christianisme a commis l’erreur de réaliser une confondante hypostase en deux étapes : Dieu « régressant » en Jésus. Jésus « régressant » en l’homme. Pour François, l’incarnation est le « péché » par lequel cette religion s’est condamnée sans appel à tomber du spirituel dans le séculier dense et opaque, sans espoir de pouvoir, un jour, s’en exonérer. Ceci est si irrémédiable que Dieu semble « s’être tiré une balle dans le pied » et avoir compromis toute chance de généalogie. Ceci, Nietzsche l’appelle la « mort de Dieu », laquelle installe le nihilisme et la perte irrémédiable des valeurs que sous-tendait une indispensable morale. Le couple Dieu-Jésus, abandonnant les sphères célestes donnait le champ libre à ce que le spécialiste de Huysmans réprouvait comme si cela avait été un reniement de la religion à paraître selon ce qu’elle est - un exhaussement de l’homme en direction de son propre dépassement vers le Créateur -, pour faillir dans cet humanisme qui, en fin de compte apparaît aux yeux de son détracteur comme un simple dévoiement d’une voie infiniment plus glorieuse.

Aucune transcendance ne saurait se négocier, composer avec autre chose qu’elle-même. Jamais l’absolu ne sort de lui-même. Faiblesse de l’homme que de penser différemment. C’est pour cette raison que l’universitaire, tout entier tendu vers le saisissement des choses fondamentales en ce qu’elles sont signifiantes, réprouve aussi bien l’existentialisme que son credo de l’engagement. Si l’engagement existe, il ne peut que dépasser l’homme. La liberté n’est pas de nature humaine, elle transcende, comme la vérité, tout comportement ou tout jugement de valeur la concernant. Elle est, tout simplement, d’une autre essence.

La croix étant faite qui biffe l’humanisme et le rejette à la façon d’une événement purement contingent, vers quoi donc l’exigence de l’homme pourrait-elle se porter de manière à ce qu’un sens puisse être annoncé et porté au bout de lui-même dans la connaissance d’un ordre qui le dépasse ? Sinon vers la littérature, vers l’art qui est la religion de l’intellectuel, l’aire de jeu de ces élites qui pensent hautement et ne veulent réduire la connaissance à l’émiettement de l’esprit dans de simples tessons de poterie. Seule l’amphore est signifiante qui porte entre ses flancs l’être qui la commet à paraître et à assumer son essence parmi la multitude. L’amphore comme vase sacré dont la tension des parois est plénitude du dieu qui l’habite et la remet aux humains comme une offrande. C’est le dieu qui offre la libation, l’homme qui la reçoit et la boit si, du moins, il est digne de recevoir ce message de l’Olympe. Les hauteurs ne sont jamais monnaie d’échange mercantile. La montagne ne s’abaisse nullement vers le marcheur afin qu’il s’empare de son sommet. C’est bien plutôt de l’inverse dont il s’agit. Toujours l’ascension de l’immanence vers la transcendance.

Ainsi, lire Huysmans, suivre son trajet depuis son inspiration naturaliste, matérialiste et l’accompagner jusqu’à son ascension idéaliste, mystique, sa conversion au catholicisme, c’est faire l’exact chemin de la prose vers le poème, du lexique unitaire vers la rhétorique pleine qui porte la littérature sur les fonts baptismaux de l’art. C’est ainsi, la peinture, la sculpture, les arts plastiques en général, la musique ne peuvent prétendre « jouer dans la cour des grands » que lorsque le propos est passé du bavardage au dire essentiel. Homère ne s’exprime pas comme les bergers d’Arcadie. Il s’adresse à ses lecteurs dans la langue des dieux, la seule qui convienne au chef d’œuvre.

Avec Huysmans vers le spirituel.

Le destin de François joue en abyme avec celui de Huysmans, illustre modèle auquel il s’identifie au point de se confondre avec lui dans une même quête existentielle, littéraire et, pour finir, religieuse. En effet, les thèmes de rencontre, les convergences et les dilections sont si intimement liées qu’il faudrait en faire un patient et laborieux inventaire tout au cours du livre. Citons seulement quelques attitudes siamoises. Ils ont une identique vision décadente et antimoderne du monde, une inclination à vivre dans la solitude, à affirmer un caractère volontiers misanthrope, ils abhorrent les élites de leur temps, leur propension à s’inscrire dans le bien-pensant, à valoriser les activités mercantiles, ils apprécient l’usage du tabac, la consommation d’alcool, ils souhaitent une vie conjugale qui allie tout à la fois le plaisir sexuel ainsi que l’épouse aimante et disponible commise à concocter une cuisine de qualité, ils éprouvent une similaire nostalgie de l’époque où le mariage garantissait la durée du couple dans le temps, ils éprouvent le même goût de la recherche intellectuelle, tous les deux créent à partir de brillantes dispositions littéraires (Huysmans une œuvre entière ; François une thèse très remarquée, puis un travail d’introduction à une édition sur le « naturaliste-spiritualiste » dans la très prestigieuse collection de La Pléiade), un attrait en direction d’une conduite mystico-religieuse (Huysmans fera plusieurs séjours dans différents monastères, y compris dans l’abbaye de Ligugé que visitera, à plusieurs reprises son « disciple », François, abbaye dont l’auteur « D’à rebours » deviendra oblat). Parcours identiques dont François avouera, d’une façon désabusée, que la vie de Huysmans et la sienne étaient tout simplement des fac-similés : « Ma vie en somme continuait, par son uniformité et sa platitude prévisibles, à ressembler à celle de Huysmans un siècle et demi plus tôt. »

D’une transcendance l’autre.

Peu de temps avant sa conversion à l’islam et après avoir bouclé le cycle Huysmans par un brillant texte destiné à servir de commentaire à l’œuvre dans La Pléiade, François fait la constatation désabusée conforme à sa propre logique existentielle :

« Je rentrai doucement à pied, comme un petit vieux, prenant progressivement conscience que, cette fois, c’était vraiment la fin de ma vie intellectuelle ; et que c’était aussi la fin de ma longue, très longue relation avec Joris-Karl Huysmans. »

La littérature, l’art auront conduit l’exégète du naturaliste jusque sur les rives d’une transcendance, à savoir dans l’orbe du religieux auquel le brillant penseur confiera la suite de son destin. Se passer de Huysmans devient maintenant possible car d’autres alter ego s’y seront substitué avec bonheur. Rediger, d’abord, cet éminent président de l’université Paris-Sorbonne ( il n’est pas indifférent de savoir qu’il vit dans l’ancienne maison de Paulhan, cette ancienne éminence grise des lettres), Rediger donc qui vulgarise les notions fondamentales du Coran à des fins de prosélytisme (il deviendra ministre) ; Ben Abbès, ensuite, le très charismatique nouveau Président de la République dont chacun reconnaît les talents de visionnaire, enfin, tout au bout de la chaîne, au sommet de la « vision », la haute stature de Nietzsche, la figure étonnante de son Zarathoustra, la surpuissance du Surhomme comme une haute parole chargée de prophétiser et de dépasser la mort de Dieu, le nihilisme avancé qui, partout, frappe à l’aveugle et réduit les consciences à n’être plus que peau de chagrin.

D’un visionnaire l’autre.

Et, en guise de conclusion, comment ne pas parler de l’auteur, seulement pour boucler le chemin du sens ? En ce début de millénaire hautement décadent, Michel Houellebecq, œuvre après oeuvre, nous livre, dans des ouvrages d’une rare qualité littéraire, ses images de visionnaire, ses intuitions prophétiques qui l’habitent à la manière d’une maladie intérieure qui le rongerait, tout comme son narrateur, François, subit les assauts d’un corps soumis à des attaques sournoises. Etonnantes méditations portées au plein jour avec ce qu’il faut de talent et de courage pour faire tenir debout un édifice chancelant par définition puisque le cœur qui l’habite est pris de soudaines arythmies et qu’à tout moment la crise d’infarctus est proche qui menace de tout reconduire au néant. Magnifique prose qui, dans un style exalté nous livre une manière de « crucifixion en noir » dont l’homme est atteint depuis l’origine. Insolent et téméraire « voyage au bout de la nuit ». L’individu, tout individu, en est la victime expiatoire à son corps défendant ou bien consentant. La lecture de cet auteur exigeant place souvent bon nombre de lecteurs dans une posture de rejet immédiat. Houellebecq nous livre, à chaque fois, la bogue de l’oursin avec ses épines violettes hautement urticantes. Il ne faut nullement hésiter à s’en saisir et à les dépasser afin d’avoir accès au sublime corail qui est cette « chair du milieu » du sens. Car on ne saurait mieux lire !

Extrait. (Belle page sur la condition existentielle de l’écrivain).

« Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur c’’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement présent dans ses livres (il est étrange qu’une condition si simple, en apparence si peu discriminante, le soit en réalité tellement, et que ce fait évident, aisément observable, ait été si peu exploité par les philosophes de diverses obédiences : parce que les êtres humains possèdent en principe, à défaut de qualité, une même quantité d’être, ils sont tous en principe à peu près également présents ; ce n’est pourtant pas l’impression qu’ils donnent, à quelques siècles de distance, et trop souvent on voit s’effilocher, au fil des pages qu’on sent dictées par l’esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme). De même un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées. Et pendant ces sept années qu’avait duré la rédaction de ma thèse, j’avais vécu dans la compagnie de Huysmans, dans sa présence quasi permanente. »

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Published by Blanc Seing - dans LITTERATURE
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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 08:01

 

Métaphores stellaires.

 

 

 ms

Max ErnstChimère, 1928;

Source : Langues et Cultures

de l'Antiquité.

 

 

 

 [Libre interprétation à partir

d'un texte de

Paul poule.]

 

 

 

 ENCRE ET EAU


"a)
avec minutie
dérouler
les délices
du miroir
faire glisser
l'image 
d'un côté 
puis de l'autre
de la glace, 

b)
en ramenant à lui
la couverture du ciel
il avait 
dévoilé
deux yeux
une oreille 
puis,
les premières lèvres
celles là
entre lesquelles
glisse
le miroir
face auquel
se mesure le ciel, 

c)
plus il marchait
plus son ombre s'allongeait
plus la lumière s'amenuisait
il ne restait déjà plus qu'une
mince couture de lumière
qu'un mince filet,
bientôt 
le vitrail
aurait tout bu."

 

         PP.

 

 

  Produire du texte, selon les lois du langage conventionnel, ne consiste jamais qu'à s'emparer de mots, à les disposer en fonction de règles langagières préétablies afin que le Lecteur, s'en saisissant, à défaut d'en faire un recueil objectif, s'autorise au moins à en avoir une compréhension subjective. Le processus part donc des mots, de leur assemblage, pour aboutir au sens qui sera décrypté. Le mouvement emprunté est donc celui d'un lexique qui débouche sur une sémantique. Et, pour préciser cette translation d'un point de vue métaphorique, l'on pourrait dire que l'Ecrivain se saisit de brindilles qu'il porte à l'incandescence afin que la braise se rende visible. Et, visible, effectivement elle l'est, conformément au souhait de Celui qui lui a insufflé la vie.

  Mais la poétique en général et la Poétique de Paul Poule (P.P.P.) en particulier empruntent des voies symétriquement opposées. Le Poète, se saisissant de la braise qu'est l'image poétique, il l'anime de son souffle, la dépose sur l'aire vierge du papier où elle demeure dans l'encre de la visibilité, y figurant dans les  brindilles des mots. Le trajet est inverse qui, partant d'une sémantique débouche sur un lexique.

  Or, cette proposition qui fait s'entremêler en un chiasme subtil, lexique et sémantique, n'est pas simplement un effet, une pure fantaisie formelle, une simple esthétique, mais bien plus elle trace la ligne de partage entre le dire commun, la prose et le dire essentiel, la poésie. Car, en effet, il n'est pas indifférent de partir des brindilles ou de la braise pour produire du texte. Bien plus qu'une innocente contingence, c'est d'une conscience intentionnelle dont il s'agit, qui vise l'objet-langage de telle ou de telle manière. Non opposées, il va de soi, ces manières, puisque le langage est toujours langage, mais si la prose s'accorde facilement du réel, la poésie fait sienne l'irréalité ou bien même la surréalité. Ceci est une évidence : si le texte poétique ne transcendait pas le réel afin de s'en distraire, alors il ne serait qu'un aimable énoncé ayant valeur prosaïque, tout comme peut l'être un mode d'emploi.

  Saisir la différence d'essence des registres langagiers ne peut s'accomplir qu'à l'aide de la métaphore. C'est pour cette raison que nous nommons brindilles l'exercice de la prose habituelle; braise, l'écriture poétique, celle, précisément, dont la texture consiste, la plupart du temps, en une jonglerie métaphorique. C'est donc à un rapide inventaire de quelques métaphores que nous allons nous consacrer maintenant, afin de bien percevoir en quoi consiste la P.P.P.

  Une incursion dans le texte du Poète nous détachera rapidement et efficacement du réel pour nous projeter dans ce monde de la poésie, lequel est transsubstantiation des mots, déréalisation, dépouillement des vêtures ordinaires pour les chamarrures de l'esprit. Ainsi, nous flotterons infiniment dans une étrange Fête Foraine, parmi les rotations folles de la Grande Roue, nous monterons et descendrons au rythme des Montagnes Russes, nous serons fascinés par les mirages du Palais des Glaces, nous ferons glisser nos mains orphelines le long des énigmatiques parois du Labyrinthe, nous girerons, ivres, sur les ondulations du Tapis Roulant.

  Nous confiant aux mains du Magicien, nous découvrirons les vertus plastiques d'un "miroir" aux images infiniment mobiles, aussi bien posées sur l'avers réfléchissant que sur le revers au tain illuminé de reflets; nous serons cet Anonyme faisant du "ciel" cette maternelle protection - à moins qu'il ne s'agisse  de cette céleste Maîtresse dont les "yeux" regardent le monde, dont "l'oreille" se confie aux secrets des nuages et ces "lèvres" éthérées accueillant le "miroir" sont-elles détentrices d'un langage premier par lequel s'annoncerait le secret des astres ?, le Ciel s'y mesurant, ce qui veut dire y apparaissant sous une forme enfin lisible , - mais où sont les dieux qui demeurent dans ces plaines invisibles alors que nous sentons jusqu'à leur souffle s'imprimant sur la face des choses ? Où sont toutes ces ombres lumineuses qui nous parlent à "claire-voix" alors que nous sommes comme des Séraphins livrés aux chants de l'Univers ? Où la marche en direction de quel "allongement de l'ombre" alors que "la perte de la lumière" incline à une proche disparition ? Le monde, en sa "couture de lumière", est-il la figure même de la cicatrice au sein de laquelle dort le mystère  du Temps ? Sa fermeture, alors qu'il semblait s'ouvrir à la démesure d'un Espace infini ? Les Mots nous sont apparus sous les auspices des Majuscules, ces manières d'absolutisation de ce qui, habituellement, ne se vêt que des oripeaux des contingences. Un Instant seulement - mais la Poésie a ce caractère d'un Temps singulier toujours en fuite de lui-même -, nous nous sommes comme exonérés de nous-mêmes, nous avons déserté la lourdeur et la noirceur de l'Encre - les mots ont à apparaître, fussent-ils commis à faire rayonner la Poésie -, pour nous fondre dans cette Eau si légère, impalpable, pareille à l'éther dont sont tissés les Cieux aussi bien que les Idées. Nous nous sommes quintessenciés, c'est-à-dire que, rassemblant symboliquement les éléments, Air, Eau, Terre, Feu, nous en avions réalisé une manière de synthèse intemporelle si proche de la glace du Ciel où se reflètent à la fois l'Eau des songes et le Feu de la création. Un Instant, nous avions abandonné notre tunique de peau, notre lourdeur de chair, nous avions laissé les brindilles - la prose du monde - à leur destin terrestre, leur préférant la brillante coruscation du feu, la merveilleuse turgescence de la braise - la poésie du monde -, alors que, reconduits à notre condition de "mince filet" que "bientôt le vitrail aurait tout bu", nous étions au bord de l'évanouissement, des choses, du monde. 

  Un instant - La Poésie -, nous avait installé dans des métaphores stellaires, celles qui, près des cimes, des lumignons et des photophores célestes, nous arrachait à notre propre pesanteur. Alors que, s'approchant de sa fin, elle nous reconduisait dans le monde cendré des réalités sublunaires. C'est en raison de ce Grand-Huit que nous avions cité la Fête Foraine, laquelle n'est, tout comme la Poésie, qu'un essai de transcender cette réalité aux semelles de plomb en lui substituant la légèreté des ailes d'Icare. Mais Icare, toujours retombe sur le sol dont il s'était absenté.

"Bientôt le vitrail aurait tout bu" dit en poésie ce, qu'ici, nous disons en prose. Nous sommes en effet ce rayon de lumière montant à l'assaut de son Ciel, mais le Ciel est un miroir qui, toujours, renvoie la clarté en direction de la Terre. L'essentiel n'est pas de se maintenir en état de sustentation en direction des étoiles - nul ne le pourrait -, mais d'avoir eu accès à cette impression de vertige par lequel nous flottons au-dessus de ce qui blesse et entaille et poursuivons notre chemin vers ce qui, toujours, nous dépasse, à savoir l'arche multiple du Langage.

  Ceci qui a été brièvement exposé, André Breton l'évoque brillamment dans "Alouette du parloir" :

      "La rêverie... est-il bien possible d'arrêter au passage cette personne fuyante, qui entend ne profiter de rien aussi bien que de nos moments d'inattention ? Chacun sait qu'elle a son palais très haut dans l'air et que ce palais est des plus mobiles. Il arrive que l'œil humain, abdiquant pour un instant la faculté de voir, se trouve sollicité par un point vierge de l'espace jusqu'à faire abstraction de tout ce qui n'est pas lui et à ne pouvoir s'en détacher tant que la fixité même de la contemplation ne l'entraîne pas à s'abîmer dans la trajectoire d'un phosphène."

 Toujours, nous sommes ce phosphène qui brille de l'éclat de la flamme avant que de s'abîmer dans le marécage des désillusions qui, le plus souvent, s'habillent des atours de la réalité. C'est pour cette raison qu'il est essentiel de s'abstraire parfois des tenailles du monde, ayant recours aux ressources du surréalismeou même de ce que l'on peut nommer "méta-réalité", cette dernière, la méta-réalité ne conservant aucune attache avec le réel, alors que le surréalisme en est une forme exhaussée. C'est ce à quoi nous invite régulièrement le Poète. Saluons-le pour cela !

 

 

 

 

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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 15:30

 

Une esthétique du démembrement.

 

 

uédd 

 Œuvre : Barbara Kroll.

 

 

   Cette œuvre en voie de constitution, nous n'en ferons pas une lecture esthétique, laquelle chercherait à mettre en évidence les procédés picturaux par lesquels une création vient à paraître. Nous nous limiterons à essayer de dégager quelques traces signifiantes dont l'Artiste lui-même est porteur et, singulièrement, l'image de son corps. C'est donc une somato-analyse, ou psychanalyse du corps  que tendra à expliciter ce bref article selon quelques lignes de force. Si tout corps est porteur de messages, nul doute que ce dernier se colore d'une teinte spécifique dès l'instant où il devient enjeu d'une œuvre. A ce sujet il convient de rappeler brièvement une apodicticité : toute œuvre est projection de son Créateur sur le support qu'il a choisi, toile, papier ou bien livre parvenu à son stade terminal.

  Ici, il s'agira de mettre en exergue quelques tendances fondamentales dont toute œuvre s'investit dès lors qu'elle parle d'un Sujet - en l'occurrence l'Artiste -, tendances dont nous ferons la thèse qu'elles ressortissent du vaste domaine des archétypes auquel notre inconscient est affilié en permanence, cette destination fût-elle inapparente. L'archétype n'est jamais une vérité en soi que l'on pourrait observer directement. Tellement entrelacé à notre être, coalescent à notre exister, nous ne parvenons jamais à nous en saisir alors même qu'il nous travaille du-dedans avec la volonté d'une marée d'équinoxe à coloniser l'étendue de terre disponible. La brève thèse que nous bâtirons ici sera la suivante : cette représentation d'un corps fragmenté, si elle relève bien d'un travail préalable d'esquisses précédant l'œuvre terminale, n'est pas moins l'enjeu ontologique d'une parution au monde de Celle qui en a assuré la visibilité. Ces formes en voie de constitution ne sauraient faire phénomène en tant que purs exercices graphiques, sans plus. Ce corps fragmenté fait signe vers plus grand que lui et, afin d'en réaliser une lecture adéquate, il s'agit de s'en  approprier la sémantique à partir d'un a priori : ce corps dit l'exact contraire de ce qu'il semble vouloir mettre en évidence. Ce corps éparpillé, soumis à une manière d'écartèlement, n'est pas seulement la vision fantaisiste d'un Artisan de la chair à la recherche d'une représentation tronquée, fragmentaire. Cette image multiple si, à première vue, elle redistribue l'aire anatomique selon une étonnante partition, nous ne devons pas la laisser dans cet état d'incomplétude. Cette image éclatée doit être comprise comme antiphrase, à savoir en tant que recherche d'une unité primordiale perdue, en tant que nostalgie d'un rassemblement en soi du corps, lequel a déjà été vécu comme expérience heureuse à l'aube de l'existence, dans ce que nous pourrons nommer "pré-parution" et qui n'est jamais que notre vie amniotique, notre première immersion fœtale alors que se mettent en place les futures structures signifiantes.

  Ce thème que nous nommons  "vie dans la conque amniotique" est récurrent dans  nombre de nos articles. Et, s'il nous semble important de lui accorder une position cardinale, c'est tout simplement en raison du phénomène d'empreinte dont il s'investit, dans la mesure où il constitue l'une des expériences existentielles fondatrices de notre présence au monde. Il serait bien évidemment naïf de penser que nous ne sommes rattachés au statut d'Existants qu'une fois issus et expulsés de ce territoire amniotique. Les premiers émois, les premières sensations, les premiers affects s'y originent que nous portons tout au long de notre cheminement. Le corps en voie d'élaboration vivait, à l'intérieur de ce réceptacle, sa dimension pleinement unitive, ne se percevant nullement séparé de ce milieu dans lequel il flottait avec l'aisance due aux évidences premières.

  Là où se pose,  un réel "problème" ontologique, c'est le moment exact où se réalise la sortie au plein jour. Ce n'est pas un pur hasard si la naissance coïncide avec ce fameux "cri primal" thématisé par Arthur Janov, ainsi qu'avec le "traumatisme de la naissance" décrit par Otto Rank. Mais, ici, il faut rappeler brièvement en quoi ces visées théoriques et thérapeutiques peuvent s'inscrire dans la visée d'un corps auquel nous pourrions attacher le prédicat de "sémantique". En réalité une sorte de "corps langagier" qui porterait, enfoui dans son architecture interne les clés nécessaires à son développement, à sa compréhension, ensuite.

  La thérapie primale postule, à partir de l'appel de la Mère par le Patient, la théorie selon laquelle, avant même l'apparition du langage sur les zones adéquates du cortex (voir les fameuses corrélations anatomo-physiologiques où chaque zone du cerveau correspond à une fonction précise du parler-lire-écrire), antérieurement donc à l'émission verbale, quelque chose surgit du tréfonds du corps, à savoir ce "cri" spécifique "Maman, maman", qui indique l'origine "primale" de tout signifiant, la racine de cette réalité se trouvant dans les souvenirs et émotions du système limbique, alors que le vécu lié à la naissance elle-même, trouverait ses assises dans le cerveau reptilien primitif. Donc un incontournable roc biologique que notre économie psychique archiverait au profond des abysses afin de ne jamais s'exposer à la résurgence d'expériences non-verbalisables, dont traumatisantes par nature.

  Quant à Otto Rank, avec l'amplification du paradigme de la connaissance psychique dépassant la borne même de la naissance, il va encore plus loin dans l'interprétation des fondements de l'âme humaine, la reconduisant au socle fondateur fœtal par lequel tout individu en voie de constitution s'annonce comme être-en-puissance. Ici, semble se faire jour la limite au-delà de laquelle plus rien de visible de l'expérience humaine ne puisse se révéler, sauf à camper sur les rives de l'imaginaire. Les récentes recherches ont bien mis en évidence un certain nombre d'acquisitions faites par le fœtus en fonction du développement de son système nerveux. Ainsi les spécialistes ont pu noter un certain nombre d'acquisitions sensorielles précoces. Le goût et le toucher à partir du 4° mois. La vue potentielle et la différence lumière - obscurité. Les sensations auditives vers le 6° ou 7° mois. Ressenti de la douleur (6° mois) . Enfin, perception des émotions de la mère. Ainsi, in utero, le petit humain dresse la cartographie de ses stimuli sensoriels dont les engrammes cérébraux continueront à agir bien au-delà de cette forme de vie balbutiante. Au regard de ces découvertes, les thérapies simplement verbales, la psychanalyse freudienne par exemple ou bien la psychologie des profondeurs jungienne semblent trouver leurs limites du simple fait qu'elles ne prennent pas en compte les premiers linéaments de la vie. Elles semblent reposer sur des fondements théoriques "erronés", mettant entre parenthèse l'architectonique existentielle antérieure aux capacités de symbolisation. Métaphoriquement parlant, elles s'adressent au tronc et à la ramure de l'arbre, négligeant d'en connaître les racines. Si nous sommes langage et , certes nous le sommes jusqu'en notre essence, nous sommes également langage de chair et de viscères. Ce sont toujours aux fondements de parler en premier, jamais aux formes dérivées qui n'en sont que les conséquences, jamais les causes premières.

  Mais, après ce qui peut paraître comme une longue digression mais qui, en réalité, sert à étayer notre thèse, il est temps de revenir à la question première, sans toutefois s'exonérer d'une dernière remarque faite dans le Dictionnaire de la psychanalyse par Élisabeth Roudinesco et Michel Plon à propos des conceptions développées par Rank: "il soutenait l'idée qu'à la naissance tout être humain subit un traumatisme majeur qu'il cherche ensuite à surmonter en aspirant inconsciemment à retourner dans l'utérus maternel".

  Et, en effet, compte tenu de la brusque rupture avec un milieu accueillant, enveloppant, refermé sur lui-même à la manière de la monade leibnizienne, "sans portes ni fenêtres" que constitue la venue au monde du petit humain, nous pouvons poser l'hypothèse que c'est bien de cela dont il s'agit, d'un traumatisme avec son inévitable corrélat, l'essai le plus souvent inconscient de retrouver ce "Paradis perdu". A l'origine, nous nous percevons comme graine autarcique, tirant de sa proximité nourricière toute sa substance organique, tout son confort, toute sa plénitude d'une simple présence "naturelle" parmi les choses. Ces "choses" étant constituées d'une altérité - donc d'un possible manque -, non encore perceptible : fusion contre fusion. Le brusque abandon de la conque amniotique signe le surgissement dans une confondante dispersion. L'existence première est déjà une expérience de démembrement. La conscience se perçoit, ou bien perçoit ce qui lui sert de support, à savoir le corps, à la façon d'un territoire morcelé, parce que non rattaché à l'abri primitif. Les eaux qui jouaient, pour l'aire somatique, le rôle de souple médiateur, de synthèse agissant sur la totalité de notre être-en-devenir, voici que l'élément liquide fédérateur se métamorphose en lame aérienne séparatrice de l'aperception de soi. Venus au monde, et déjà nous entrons dans le registre étroit et castrateur de la schizophrénie. Étroit parce que nous ne disposons plus de l'immense espace vital caractéristique de tout état de flottement. Castrateur du fait que notre relation préœdipienne - entendez l'osmose de la Génitrice & du Créé -, s'interrompt soudainement, alors que nous étions en total amour avec Cela même qui constituait le prolongement de notre être, sans coupure, sans qu'il soit besoin de créer du langage, ce subtil médiateur nous reconduisant dans l'orbe même de l'Autre, alors séparés pour toujours de Lui, de sa plénitude ouvrante.

  Primitivement recueillis dans l'enceinte maternelle, nous vivions en cosmos, c'est-à-dire dans une naturelle fluidité, une affinité illimitée. Nés, c'est un chaos qui se présente avec son corollaire : le sentiment d'une insondable solitude. Nous sommes définitivement remis au lexique de la coupure, de la perte, de la finitude qui, en réalité, n'est que la face cachée de notre "in-finitude". Car il nous fait faire nôtre cette idée que, jamais, nous ne serons des êtres finis, sauf à surgir dans l'outre-vie, laquelle s'appelle tout simplement et abruptement "La Mort". C'est elle qui, en dernier appel, réalise la synthèse après laquelle nous courons notre vie durant sans trop bien en être conscients. Ce que l'existence nous a alloué de contrainte et d'absence de liberté, voici que Thanatos nous en restitue l'arche disponible, à savoir cette  liberté si semblable à la liberté initiale qui était le sceau de notre séjour intra-utérin.

  Ce que Barbara Kroll indique par cet éparpillement du corps, ce n'est que la remise de l'être à son propre destin, lequel est toujours projet-jeté, sombre contingence, verticale déréliction et perte dans l'aporie du monde. Ce que l'Artistetout Artiste met en scène n'est que ce partage de l'être, cette scission qui nous habite de l'intérieur, ce clivage selon lequel se dessinent les grandes oppositions totalisantes :

Être/Non-Être

Ciel/Terre

Nature/Culture

Réel/Irréel

Intelligible/Sensible

Moi/Non-Moi.

La ligne de partage se situe au centre de cette dialectique.

  La vie prénatale amniotique s'affilie au registre de l'Être-Ciel-Nature-Réel-Intelligible-Moi alors que l'existence contingente se plie sous le poids du Non-Être-Culture-Irréel-Sensible-Non-Moi. Ces regroupements qui, à première vue, semblent abstraits en même temps qu'analogues à une pétition de principe peuvent trouver une facile explicitation par le recours aux décisions de la logique.

  Le Prénatal - entendez le Sujet non encore surgissant dans le monde - se vit en tant qu'Être en totalité, dans la liberté d'un Ciel sans partage, dans l'évidence d'une Nature accueillante, seule forme de Réel concevable, réalité Intelligible en raison d'un accès immédiat sur ses rives sans qu'il soit besoin d'un quelconque principe de raison ou bien d'un langage pour y accéder, dans la certitude du Moi comme socle d'une connaissance du monde.

  À l'opposé, dire le Postnatal - c'est-à-dire l'Existant sur Terre -, c'est énoncer exactement l'inverse, à savoir que ce dernier s'appréhende sur le mode du Non-Être puisqu'il est dépouillé de cette signification première qui l'habitait de fond en comble, vivant sur une Terre privée de liberté, dans une Culture qui le façonne plus qu'il ne saurait y parvenir par lui-même, dans une dimension d'Irréalité alors que tout fuit toujours devant sa frêle esquisse, s'organisant seulement dans le chaos du Sensible, le tout aboutissant à une image floue et non achevée telle que le Non-Moi.

  Sans doute un tel propos semblera éloigné de la figuration de l'œuvre en devenir. Ce que nous disons c'est que la thèse que nous défendons n'est, à l'évidence, pas thématisée en tant que telle par l'Artiste. Elle n'apparaît qu'en filigrane et à condition de saisir notre œil de l'indispensable mydriase qui conduit à la connaissance intime des choses. L'être-du-réel, en sa dimension de vérité aléthèiologique où rien n'apparaît jamais qu'au prix de son propre voilement, ne se laisse saisir que dans le filigrane du monde, aussi bien de l'œuvre, aussi bien de l'Homme, de la Femme. Car, si nous avons un esprit, une intellection, une âme; a fortiori nous avons un corps. Et ceci, corps et âme ne se laissent percevoir que dans leur mutuelle relation. Puisqu'il ne saurait y avoir  de corps sans âme, pas plus que d'âme sans corps. Commençant à poser sur la toile les prémices de l'œuvre, fragmentant le réel, Barbara Kroll, comme tout Artiste, fait œuvre d'hénologie, laquelle essaie toujours, en assemblant le divers du réel de s'emparer d'une totalité à la mesure des fragments qui en déterminent la figure ou la forme inaliénable. C'est ainsi, la voie par laquelle se révèle la complétude est une voie multiple, comme ces immenses forêts dont les sentiers rayonnants aboutissent à la lumière d'une unique  clairière. Les ombres qui y conduisent sont aussi lumineuses que le foyer qui en est le lieu géométrique. Il suffit de cheminer, sachant que toute fermeture - le corps en sa densité, l'esquisse hésitante - contiennent aussi toute ouverture, l'esprit en sa liberté, l'œuvre en son déploiement. Tout est en tout. Rien n'est en rien qu'au prix d'un renoncement à être. Jamais nous n'y sommes prêts !  

 

 

 

 

  

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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 07:58
Que savons-nous de l’herbe ?

« La terre produisit de la verdure, de l'herbe portant de la semence selon son espèce, et des arbres donnant du fruit et ayant en eux leur semence selon leur espèce. » (Genèse - 1 : 12).

A l’origine, l’herbe avait constitué le début d’une fable, les prémices d’un généreux poème dont les hommes étaient invités à se saisir. La terre chantait l’herbe, la prodigieuse verdure, la croissance infinie par laquelle connaître le monde et y paraître à l’unisson de cette marée verte. Mais le chant remis aux hommes était vite devenu simple prose, puis silence et l’herbe, on l’avait oubliée. Elle n’était plus que ce tapis invisible, ce naturel épiderme couvrant collines et vallons. On vivait au-dessus d’elle, on l’ignorait avec une manière de superbe, comme on l’eût fait du ver se dissimulant dans les plis de l’humus. Pourtant, il y avait tellement de choses à voir à seulement la frôler, l’herbe.

Elle était cette souple ondulation,

ce minuscule remuement

près du miroir de l’eau

ou bien cette houle jaune

dans l’aridité de la savane.

Elle était ce roulis

dévalant en plein ciel

sur les hauts plateaux de l’altiplano

où elle imitait la laine

immatérielle des vigognes,

ces créatures célestes,

un pied dans le réel,

un autre dans la contrée

de l’invisible.

L’herbe, cette si belle métaphore, cette image mouvante, cette vérité disant, par la toile serrée de son rhizome, son attachement au royaume des morts, par ses pointes terminales son dialogue avec le monde des existants. De sa naissance à sa mort, en passant par son intime épanouissement à la face des choses, elle était le témoin du temps, la clepsydre agitée par le vent et la brume, là tout contre le marais, afin que les hommes connussent leur propre temporalité, leur juste mesure, la trace, en eux, de la finitude.

De cela, simplement,

les vivants sur Terre

auraient dû être alertés.

Ce qu’ils auraient pu faire :

s’asseoir dans le frais des ombrages,

tout près du murmure d’une rivière,

avec les fûts des grands arbres

en toile de fond et regarder

afin que leur âme fût emplie

de cette immédiateté des choses.

Ce qu’ils auraient vu :

dans le balancement du vent,

la pliure des herbes pareille

à une sudation de la terre ;

les éclats de diamant, l’hiver,

lorsque le soleil traverse

leur tunique de givre ;

les tiges phosphorescentes

des libellules les butinant,

le vol erratique de l’argus satiné,

sa consistance de flamme

ou bien la vibration des ocelles

du paon du jour,

comme pour dire la nécessaire

ouverture des yeux,

l’attente de ce qui est,

là dans la donation toujours ouverte,

l’oblativité de la nature,

son infinie prodigalité.

Voici ce que les hommes auraient pu faire mais le tumulte des fleurs blanches, le soleil des corolles les concerne si peu. Ils vaquent à leurs occupations, ils enfouissent leur trompe dans le calice des contingences et les fleurs pleurent, longuement !

Que savons-nous de l’herbe ?
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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
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