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8 septembre 2020 2 08 /09 /septembre /2020 10:06

 

Dire de toi la courbe

De ton front

Dire de toi la feuillée

Qui poudre tes yeux

Dire l’impossible et dire

Encore l’invisible

 

Ton âme a-t-elle des ailes

Ton esprit une flamme

Ton corps un lieu qui exulte

Ton sexe une braise

Où calmer mes ardeurs

Es-tu visible autrement qu’en un rêve

Ta réalité coïncide-t-elle avec la mienne

 

Dire ton printemps

De neuve venue

Dire tes premiers pas

Ils font sur la terre

Leur tremblement irisé

Tu tutoies les chemins

Sans en offusquer la poussière

Tu crois à la première neige venue

Tu grimpes sur les genoux en riant

Tu applaudis au moindre souffle d’air

Avec la vie tu es sans distance

Avec l’amour sans complaisance

 

Dire le creuset

De ton âge adolescent

Tes premières émotions

Cette pulsion au centre de toi

Ce bouillonnement

Dire tes premières lectures

Tes rêveries de promeneuse solitaire

Dire tes émois ils girent infiniment

Ils sont des douceurs romantiques

De simples et belles visées idéalistes

Des orbes au large de toi

Tu n’en maîtrises guère la levée

Les subis plus que tu ne les élèves

A la dignité du paraître

Tu es enfance encore inachevée

Tu es attente de toi

 Au coin de chaque chose

Tu es ouverture et n’existes  

Qu’à être comblée

 

Dire ton âge mûr

Le soleil au zénith

Le sillage de Reine

Que tu traces derrière toi

Bien des curieux

S’y brûlent les ailes

S’y abîment dans des gorges

D’insondable clameur

Dire ceux que tu condamnes à n’être

Que des phalènes se cognant

Au verre de la lampe

Des vies sans pareilles

Echouées au rivage

D’impossibles ardeurs

 

Sais-tu au moins ceci

Le vertige de ton passage

Les yeux brûlés pour l’éternité

Les supplices à jamais

De ceux qui ne pourront te rejoindre

Prier seulement en silence

Que ton image vienne

 Hanter leurs impatiences

 

Dire de toi l’inaccessible nom

Dire de toi la fumée et la cendre

Dire de toi ce qui fuit

Jamais ne reparaît

Cette ellipse à l’horizon

Ce cercle refermé sur son tison

Cette luxueuse graine

Que ne semble visiter

Nulle germination

 

Dire de toi l’automne

Ce palimpseste semé

De cuivre et d’or

Les lettres s’y emmêlent

Pour une ultime libation

Sais-tu la décroissance du jour

La perte silencieuse des feuilles

Le soleil chutant au crépuscule

Les mains qui s’agitent

Pour se saisir de toi

Entre elles tu glisses

Eau mobile

Dans la fente d’argile

Eau bientôt fossile

A la souvenance perdue

Puits immémorial

Sur son destin

 Infiniment révolu

 

Dire de toi les premiers frimas

La blancheur qui cerne

La falaise de ton front

Les sillons qui habitent tes mains

Les tremblements pareils

Au bourgeonnement des amants

Au premier rendez-vous

Jamais il ne se reproduira

Les choses s’évanouissent

A même leur étrange visage

 

Dire de toi le chant

Des voyelles de ton nom

Dire de toi le doux

Chuintement des consonnes

Dire de toi le tout et le rien

Dire ton ciel et ta terre

Dire le certain et le fuyant

L’advenu et ce qui attend

Ce qui te révèle et t’efface

 

Dire ton nom est déjà trop

Ne pas le dire est douleur

Dire ou ne pas dire

Tu me mets au supplice

De tracer ton esquisse

De la gommer aussitôt

De toi sur l’ardoise magique

Une simple trace cendrée

Le souvenir d’un geste

La caresse d’amour évoquée

La possibilité d’être

Et de ne pas être

 

Tu es l’épreuve radicale

Ce contre quoi ma vie échoue

A dire plus que ce qu’elle est

La chute dans l’abîme

Et mes yeux sont noirs

Qui sont clos pour toujours

Dire oui dire

Et n’être plus qu’un mot

Se perdant au loin

Là où le monde

 N’a plus cours

Dire et ne pas dire

Qui tu es vraiment

Celle sans contour

Celle sans amour

 

T’ai-je au moins connue

L’espace d’un poème

T’ai-je aimée assez fort

Pour que tu paraisses

Peux-tu au moins me le dire

Peux-tu au moins sourire

Un plissement de tes lèvres

Un clignement d’œil

Un geste de la main

Me combleraient

 

Viens donc à moi

Que ta présence

Fût-elle lointaine,

Sourde, ineffable

Comble la faille

Où je me meurs

Où je suis dans

L’inconnaissance de moi

Dans la pure semence d’effroi

Je suis en moi hors de moi

Je suis perdu au monde

Je suis et ne suis pas

Pareil à cette onde

Au cœur de la nuit

Je suis

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7 septembre 2020 1 07 /09 /septembre /2020 10:13
Sous les trois donations du ciel

                     « Regardant le ciel...à Cala Estreta »

                              Triptyque : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

                                                                        Le 26 Mars 2018

 

 

 

 

             A toi qui aimes la beauté.

 

 

   A quoi me servirait-il de te dire la nature du temps qui passe, ce gris de pierre ponce du ciel, cet étirement à l’infini des nuages, ce minéral du Causse sur lequel glisse un vent qui ne saurait avoir ni origine, ni fin ? Ce temps qui est aussi existentiel, qui s’effiloche dans la brume des jours, que peut-on en faire d’autre que s’immerger en son cours et n’en point sentir, parfois, la douloureuse avancée ?

   Mais imagine ceci, maintenant : trois cadres contigus, ce qui se nomme habituellement « triptyque », dans lesquels sont visibles des rochers à la belle texture, traversés de lignes (leurs rides),  parcourus d’une belle granulation (leur caractère), doucement inclinés vers le ciel qui les accueille telles d’immobiles et imposantes cariatides. Sur leur face la lumière ricoche, ondule, fait ses flux et ses reflux. Sais-tu, c’est si vivant la lumière, tellement doué d’une noble énergie, si proche d’une parole que, la regardant sinuer, nous entendons son chant de source, son écoulement de ruisseau. C’est d’elle que tout naît, c’est d’elle que surgit toute beauté. S’arrêterait-elle et nous ne serions plus que des êtres en perdition, des destins soudés à leur toile fuligineuse, autrement dit ensevelis dans de définitifs linceuls.

   Au-dessus le ciel est immense, teinté de noir, lissé d’infini. D’où vient-il ? Où se dirige-t-il ? Sa mesure est si grande dont nous n’actualisons jamais qu’un fragment alors que l’univers s’étend loin, hors de notre propre conscience. Nous ne pouvons en fixer longtemps la vastitude qu’à éprouver notre humilité, notre taille infime. Nous en deviendrions presque invisibles, muets, simples points se perdant dans la multitude des choses. Combien ce ciel noir est captivant que le bleu dissoudrait dans le verbiage de la polychromie. Il nous aimante et nous rejette à la fois. Il est total mystère et nous incline à en percer le secret. Serait-il d’azur et nous y verrions la tonalité de la Méditerranée, les battements de la mer, les cubes des maisons blanches suspendus au-dessus du rivage. Serait-il de Prusse et ce serait une lame de métal vieilli, un zinc peut-être qui nous tendrait sa surface taciturne. Serait-il Sarcelle et se montreraient les yeux de l’amante dans lesquels nous  confondre l’espace d’un rêve.

   Ceci, tu le sais, ma préférence pour le noir et blanc, son dire essentiel, sa non dispersion dans le bavardage, sa touche d’un unique minimalisme qui est aussi sa sombre élégance. As-tu déjà remarqué combien sont distinguées les silhouettes humaines vêtues de cette discrétion (j’allais dire de cette « couleur »), mais le noir n’en est pas une, il est à proprement parler un « fondement » (tout comme sa dialectique blanche), c'est-à-dire ce sur quoi repose tout l’édifice d’une sémantique. Blanc, noir, gris et l’on peut tout dire du monde. L’impressionnisme, le fauvisme, le divisionnisme en seraient bien incapables, eux qui interrogent la gamme étendue des nuances et des tons, qui sollicitent l’arc-en-ciel des coloris afin de signaler la richesse d’un paysage, l’éclat d’un portrait, l’exubérance d’une nature morte.

   Une seule exception, sans doute, celle du cubisme analytique qui confond la palette dans une manière de « monochromie » grise, blanche, terre de Sienne, la forme substituant à la couleur son habituel langage. On est, ici, si près de l’abstraction en sa native économie. Et, du reste, que dire du destin d’une peinture proche de la rigueur du concept, si ce n’est que seuls un dépouillement, un ascétisme en doivent constituer les lignes de force ? Ainsi les créations de l’expressionnisme abstrait, d’un Franz Kline par exemple, sont-elles conformes à la visée d’un tel mouvement qu’à faire appel au noir et blanc que tutoie, parfois, un ivoire assourdi, à peine posé, comme en suspens. Les quelques essais de couleur tentés à l’occasion de certaines toiles ne font que rompre l’harmonie de l’ensemble. Les teintes par trop affirmées sapent les bases mêmes de l’architectonique du tableau. Il en résulte une confusion des intentions de l’artiste qui ne semble avoir tranché entre deux directions qui, parfois, demeurent inconciliables : dire le monde en sa préhension première ou bien le dire dans une expansion qui n’est sans rappeler une chaotique réalité.

   Tu conviendras, avec moi, Sol, qu’une rassurante unité se dégage de ce triptyque. Et ces nuages dont j’ai à peine parlé, qui « filent » en plein ciel, que le photographe a immobilisés comme pour nous dire l’importance du regard, son nécessaire attachement à ces géants de brume silencieux dont la seule vision est source de sérénité, mais aussi d’une attention à la belle inquiétude de l’instant arrêté. Oui, sérénité et inquiétude, confluence d’une joie et d’un manque qui lui est coalescent. Voir la beauté est plénitude qui s’ourle d’une tristesse : qu’adviendrait-il si tout ceci s’évanouissait, si le rocher retournait à son fleuve de lave, si le ciel devenait immensément transparent, si le nuage s’effilochait au point de plus être qu’un point inintelligible au fond de la mémoire ?

   Nous avons besoin de ces amarres. Nous appelons ces points géodésiques à se manifester qui, en même temps, constituent les liserés les plus apparents de notre singulière quadrature. Nous ne sommes au monde qu’à constater cette altérité qui déborde notre conscient tout en le dotant des plus belles assises qui soient. Or nous sollicitons précision, justesse. Or nous invoquons les signes les plus patents d’une présence, ce ciel noir, ce nuage blanc, ce rocher gris. Noir-blanc-gris comme une simple mélodie, un genre de comptine qui nous dirait l’évidence d’être, là, sur ce coin de terre qu’à cet instant, nul autre que nous ne saurait occuper. Car deux altérités, c’est leur essence, ne peuvent que se rapprocher, jamais se confondre. Sinon elles ne seraient plus des altérités. Toujours nous vivons sous le régime de la différence, je suis moi en mon altière solitude ; tu es toi en ton essentielle autarcie. Toute existence est, par nature, couronnée d’un superbe exil. De lui nous avons besoin afin que, discriminés, nous puissions nous envisager comme cette citadelle unique au regard des autres citadelles. Et, selon toute vraisemblance, rien ne nous est davantage requis  qu’une vision concise, transparente des choses. Le fourmillement habituel du réel nous égare. Toujours nous sommes jeu de signe jouant avec ces autres signes que nous apercevons au-dehors à défaut de pouvoir les habiter en totalité. Le nomade égaré dans le désert doit son avancée justement orientée parmi l’immense foisonnement des dunes grâce à sa contemplation du ciel au centre duquel Vénus la brillante, la première le soir, la dernière le matin, est le guide infaillible.

Sous les trois donations du ciel

Vénus

Guillaume Cannat

M Blogs

 

 

   Et c’est uniquement parce le blanc de l’Etoile du Berger s’enlève sur le fond noir du ciel qu’elle demeure visible. Le jour et les couleurs l’éteignent jusqu’à sa prochaine apparition. Oui, décidément, c’est bien ce clignotement de valeurs opposées qui dit quelque chose comme un sens à emprunter (dans sa double acception de « signification » et « d’orientation »), une attention à ce qui est simple, originel, encore en sa primitive pureté. Ainsi sont les heures de l’aube et du crépuscule, lesquelles en réserve de paraître dans la luxuriance et le poudroiement de la clarté, manifestent ce vocabulaire si simple qu’il ressemble au babil de l’enfant encore en sa vérité. Le débordement des couleurs est au noir et blanc ce que la corolle de la rose est au bouton, une effusion qui occulte le voilement pour le métamorphoser en éblouissement. Donc en fascination qui ne laisse nullement sauve l’image originelle. Comme si, d’une manière primitive, au sein du cocon dormait la chrysalide en sa parcimonie, cet être non encore venu à la couleur, alors que le stade de l’imago ferait déferler ce papillon « Comète » aux somptueuses teintes. Quelque part, en son intime, sommeillerait une sobriété qui en serait l’exact fondement. Une trame de noir et blanc habite-t-elle, à la manière de nervures constitutives, chaque être au sujet duquel, toujours, nous nous interrogeons ? Mais qui donc pourrait le savoir ? Les choses elles-mêmes ? Nous, intuitivement ? Ou bien simplement le rapport de nous à ce qui n’est pas nous ?

   Tu auras compris que ces « trois donations du ciel » je ne les peux concevoir que relativement à cette photographie si exactement déterminée. Toute autre proposition colorée en affaiblirait la belle empreinte. Je crois, mais ceci n’est qu’hypothèse, que l’essence de la photographie s’inscrit en entier dans le genre monochrome. Combien, autrefois, sous l’ambiance crépusculaire de la lampe inactinique, ai-je éprouvé de magique joie à voir surgir du bain, grain d’argent après grain d’argent, les linéaments d’une image qui se donnaient en tant qu’ incroyable genèse de la vision. Un peu comme si la fascination du regard devenait la condition d’émergence d’une nouvelle réalité. Combien je suis demeuré longtemps uniquement réceptif aux premiers clichés de Niepce et de sa « nature morte », aux portraits de Nadar sur fond d’ombre, aux scènes de rue de Charles Nègre, ce genre de prise de vue ethnographique semblant provenir de temps diluviens. Règne du noir et blanc. Indépassable si tu veux connaître mon sentiment. Imaginerait-on les instants photographiques d’un Cartier-Bresson, sa précision dans le traitement d’une scène, envisagerait-on de regarder la « Vallée de la mort » d’un Jeanloup Sieff  autrement qu’à l’aune de cette bichromie où, du reste, le noir semble l’emporter sur le blanc comme s’il fallait toujours occulter à nouveau tout ce qui se livre au regard ?

   Tu sais combien le tragique a à voir avec l’art. Toute création est pensée de la condition humaine, donc de la finitude. Toute création est, à ce titre, infiniment mortelle, traversée de cette obsédante question dont elle ne pourrait s’exonérer qu’à faillir à sa tâche ontologique. Car être et non-être sont liés par une même nécessité conceptuelle, émotionnelle. C’est vraisemblablement pour cette raison de la profondeur et de la gravité du sujet qui est en jeu, que la photographie, se donnant le plus souvent en tant que témoignage, exige cette ascèse chromatique qui se dirige vers l’essentiel. Comme si, en-deçà et au-delà de ces valeurs extrêmes que sont le jour et la nuit, la lumière et l’ombre, le blanc et le noir, plus rien ne pouvait avoir lieu que dans un étourdissant bavardage au milieu duquel se dissoudrait le caractère authentique de la manifestation. Oui, je reconnais la radicalité de ma thèse qui est, je te l’accorde, bien verticale. Mais on ne transige jamais avec ses intuitions, sauf à en faire des colifichets. Vois-tu, le plus souvent, je donnerais cent couleurs pour un seul cliché argentique travaillé dans la veine de la tradition, avec cet inimitable grain qui en est la signature, ces noirs profonds dans lesquels le regard se perd, ces blancs vigoureux qui sonnent comme des rappels à l’ordre, ces infinies nuances de gris (ces états d’âme) qui modulent les formes, ces langues et faucilles d’argent à l’aspect lagunaire qui sont la tonalité selon laquelle l’œuvre s’dresse à nous dans la richesse de ses nuances. Ceci, j’en conviens, ressemble fort à un plaidoyer. On ne gomme pas si facilement sa nature. 

 

   [NB : j’ai gardé de toi ton dernier portrait en couleur. Mais, vois-tu, je serai tricheur jusqu’au bout, ces camaïeux de bruns, l’auburn de tes cheveux, le fauve de tes joues, le cachou de tes yeux, le grège de ta peau, ce ne sont que des variantes d’un tableau en noir et blanc, n’est-ce pas ? Des variantes seulement ?] 

                            

             Puises-tu demeurer en beauté,  telles les belles teintes d’automne.  

  

 

 

 

 

 

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6 septembre 2020 7 06 /09 /septembre /2020 08:36

   C’est la fin du printemps, l’été s’annonce en majesté. L’air est tendu qui vibre partout. Sur les sillons de la terre, sur la margelle bleue des puits, sur l’horizon courbe où glissent des bateaux effilés aux voiles gonflées de vent.  L’heure zénithale approche. Le soleil est une intense boule blanche, un genre d’ampoule dilatée accrochée au plafond du ciel. Des groupes ici et là, des jupes courtes aux terrasses des cafés, des chemises armoriées, des torses bronzés qui disent la belle effusion de l’heure, la joie de vivre en cet instant de pure présence. Les visages sont fleuris, ils chantent et les cigales cymbalisent qui répondent depuis de hauts branchages invisibles. C’est un luxe, assurément, de vivre, de sentir la respiration du monde en soi, au plus intime, à la source dissimulée, silencieuse de l’être. Cela fait ses boucles, cela fait ses heureuses confluences, cela se déplie à la façon d’une crosse de fougère, cette métaphore de l’exister en sa plénitude. Il suffit de se laisser aller comme une feuille sur l’eau, de percevoir le peuple de cristal des gouttes, de s’ouvrir à la levée toujours disponible d’un immédiat bonheur. Nous sommes, irrémédiablement et heureusement, des êtres de la Nature, des fils et des filles de la Terre, des cousins et cousines de l’Eau, des épousés de l’Air qui nous traverse, des compagnons du Feu solaire qui brûle au ciel et nous dit le rouge de la passion, la luminescence de l’Amour.

  

   Ceci qui vient à moi, le plaisir clair de la promenade, la justesse de la flânerie lorsque les choses se donnent dans la vérité. Alors il n’y a guère d’effort à faire, l’exister se montre sous les auspices du connu, de la spontanéité, il fait partie de nous comme nous faisons partie de lui. On n’est nullement séparé de soi, des autres, du monde. Tout ceci est coalescent à notre avancée sur les chemins bordés de fins ombrages. Les oiseaux chantent, les branches se frottent l’une contre l’autre, font leur douce musique, les plis d’eau de la rivière font de longues tresses brillantes qui coulent vers l’aval avec la discrétion du grillon stridulant dans les hautes herbes des prairies. Pour un peu l’on serait ce fragment de Nature, cette fleur poudrée de vent agitant ses pétales à l’infini, ce sous-bois où filtre un mystérieux clair-obscur, cet épi de blé gorgé de grains dans sa tunique jaune, on dirait du miel, un rayon de soleil n’attendant que de surgir sur la vaste scène du monde.

  

   J’ai beaucoup marché, ai franchi plusieurs vallons, me suis rafraîchi à l’onde immobile des fontaines, j’ai écouté le rien, j’ai goûté le silence, j’ai forgé en moi le rythme altier des grands espaces, j’ai ourdi la toile des heures douces et ce qui m’a parlé du plus loin du temps : NATURE en sa plus belle parution. De Nature à moi, de moi à Nature, nulle épaisseur, seulement une parole continue, un léger pas de deux, la toile infiniment souple d’une harmonie. Puis, soudain, comme dans un déchirement de la lumière, j’AI VU. Oui, j’AI VU une manière de scène originelle, une dimension paradisiaque qui avait chuté sur Terre et demeurait dans une sorte de catatonie, de fixité pour l’immuable des temps à venir. Le temps, brusquement, avait changé de nature, son essence était de ne nullement bouger, ce qui me faisait face était pareil à des concrétions levées dans l‘étrange mutité d’une grotte.

  

   Combien était insolite cette apparition. Combien mon âme devait en être longuement affectée ! Comment vous dire, Lecteur, Lectrice, l’étonnant qui me faisait face et me clouait au sein d’une étrange stupeur ? Comment dire l’indicible, en un certain sens ? Comment dire, à la fois, ce qui provient de la Source des choses et s’en éloigne avec la décision la plus rapide qui soit ? Mais inutile de retenir plus longtemps ce qui, ici, me questionne et, sans doute, m’interrogera longuement. Etonnant spectacle tout de même que cette scène de ‘Déjeuner sur l’herbe’. Quiconque la verrait à ma place demeurerait là, plié dans sa nasse de chair, lové sur une question qui ne serait rien moins qu’ombilicale. Je veux dire qui questionnerait notre propre origine puisque, métaphoriquement, notre ombilic est la graine germinative qui a initié notre propre genèse. Notre ombilic est le témoin d’un temps immémorial qui nous a traversé, dont nous avons perdu la mémoire.

   

   La Scène (oui, elle ferait un peu penser à la ‘Scène primitive’, à l’assemblage (je devrais dire ‘l’accouplement’) des deux principes, masculin et féminin, ces deux impossibilités en soi qui, réunies, deviennent stricte réalité et nous propulsent sur les tréteaux du théâtre de l’exister. La Scène donc est ceci : dans l’ombre chaude d’arbres aux ramures sombres, tout près d’une clairière lumineuse, dorée, quatre étranges personnages (on penserait qu’il s’agit de mannequins de cire du musée Grévin), postés dans des attitudes qu’on eût dites figées pour l’éternité. Ils paraissent venir d’une autre planète, se trouver sur la nôtre sans bien réaliser qu’ils ont changé de monde, que leur conduite qui, sans doute, leur semble ‘naturelle’, n’est rien moins que surréaliste, qu’elle ne peut manquer de faire surgir dans la tête des Terriens improbables qui en prendraient acte, de bien étranges fantasmagories. Peut-on imaginer motif plus bizarre, situation plus ubuesque ? Vous en conviendrez avec moi dans quelques instants, tout est fait pour troubler jusqu’au fond de l’âme quiconque aurait, au hasard d’une déambulation, croisé ces destins aussi rares qu’imprévisibles.

  

   Ce ‘Déjeuner’, donc, a rassemblé autour de quelques fruits, d’une miche de pain doré et autres provendes, deux hommes dont je parlerai d’abord. Deux messieurs vêtus comme à la ville, redingotes noires, cols blancs en celluloïd où s’attache une cravate sombre, pantalon gris dont on ne sait s’il est de flanelle légère ou bien de toile finement rayée, bottines de cuir aux pieds. Autrement dit, il s’agit plus d’une vêture convenant au luxe d’un salon mondain, qu’à une réunion d’amis à la campagne. En quelque sorte le frac, la queue-de-pie, le haut-de-forme s’enlevant sur fond bucolique, pastoral. Le mariage ‘de la carpe et du lapin’. Mais, Lecteur, Lectrice, ici ne s’arrête point l’étrange. Il y a bien mieux à dire. Posées à la manière d’un contrepoint dans une fugue musicale, deux Nymphes, comment les appeler autrement ?, deux figures féminines entièrement nues, dont l’une est occupée, à l’arrière-plan, à cueillir sans doute quelque fleur délicate, alors que sa compagne, au premier plan, dévisage le spectateur, moi en l’occurrence, vous en second lieu, d’une façon que je peux qualifier ‘d’effrontée’, genre de geste de défi, d’attitude subversive et provocante. L’on pourrait même utiliser le prédicat ‘d’iconoclaste’ pour donner à l’étonnement la juste emphase qu’il mérite.

  

   Pour autant cette dame n’est pas de ‘petite vertu’, elle affirme sa liberté, elle se déploie dans la totalité évidente de son être. Cependant il ne s’agit nullement d’érotisme, comme si une volonté lubrique avançait à bas bruit derrière le désir incandescent de la dame. Non, bien plutôt un épanouissement de soi, la pointe avancée d’une liberté sans limite, le don de qui veut regarder le bourgeonnement infini de la Nature. Cela fait de longues minutes que j’observe, attentif et un brin interdit, ce spectacle de haute volée, d’éternelles secondes et je me perds dans cette vision à la limite de quelque songe. Je connais ma tendance à sombrer dans les images oniriques, à broder des dentelles de l’imaginaire ce qui vient à ma rencontre. Plusieurs fois, au propre comme au figuré, je me suis pincé les doigts, mais malgré l’apparente passivité des êtres qui s’étaient posés dans ce coin de verdure, je savais que je n’hallucinais pas, que le réel était bien ceci, que j’aurais pu toucher de la main, cet homme semi-allongé, cet autre en position assise, cette femme au premier plan qui paraissait à la limite d’être lascive, cette autre, plus éloignée, avec qui j’aurais pu tresser un bouquet de fleurs.

  

   Le Lecteur, la Lectrice, inclineront vraisemblablement vers une pensée qui me jugera simplement offusqué, touché au cœur d’une morale bourgeoise, inquiet de ce débordement de la nudité sur le paysage habituellement discret des choses. Scandalisé en quelque manière. Sans doute mes détracteurs auront-ils tort et raison à la fois. Piqué au vif de la conscience, mais nullement en raison des motifs qui sont invoqués au premier chef, à savoir comment tolérer cette brusque irruption du nu dans la représentation ordinaire de notre environnement familier.

Le problème est plus profond qu’il n’y paraît à première vue. Non seulement la nudité en soi ne constitue nul problème, mais elle est bien plus en accord avec ce paysage paré des vertus de ce qui se donne dans une acception ‘naturelle’ du monde. Bien évidemment, par ‘naturelle’, il faut entendre tout ce qui vient en droite ligne de la Nature, qui donc n’a nullement été dénaturé, extrait de sa figure primitive, originelle.

  

   La Nature est si forte en nous. Ne naissons-nous dans l’entière nudité qui est aussi notre propre vérité ? Ce qui est NU est VRAI. Il y a une évidente homologie entre l’exactitude des choses et leur venue à nous sans fard, sans artifice. La ‘plus belle femme du monde’, ne l’est nullement à l’aune de ses colifichets et des artifices dont elle peut se vêtir pour séduire. La séduction est déjà une sorte de perversion, de décalage de la justesse de ce qui est vrai. La femme belle est belle en soi, c'est-à-dire dans l’exacte parution de son corps nu, uniquement nu. Tout le reste n’est que ‘poudre aux yeux’, ‘miroir aux alouettes’. Si l’on veut se situer dans la radicalité du voir de la beauté, il ne peut s’agir que de la saisir dans son balbutiement, dans l’évènement premier de sa venue au monde. Le reste est de surcroît, le reste, simagrées et commedia dell’arte, il faut demeurer à la source. N’en point diverger. Il en va de notre essence d’Hommes.

 

    Ce ne sont pas ces deux figures féminines qui sont dérangeantes, pourquoi le seraient-elles ? S’interroge-t-on des ailes éployées de l’oiseau, du gonflement d’écume de la mer, de la cime de la montagne sous son manteau de neige ? Non, nous ne nous inquiétons jamais de ce qui est naturel, nous nous soucions toujours de ce qui est artificiel, rajouté, plaqué sur la réalité vivante qui vient à nous. Si, dans ce ‘Déjeuner’ quelque chose doit me déranger, c’est bien la présence de ces deux hommes dans leurs vêtures de bourgeois, que vient renforcer leurs attitudes guindées, hautaines en quelque manière, comme si l’homme se pensait supérieur à la Nature dont, pourtant, il provient, dont il doit être l’obligé.

   Mais, chers Lecteurs, chères Lectrices, me voici maintenant contraint de verser dans le concept, de prendre de la hauteur, d’employer des termes savants, non pour méduser mon public (il y a bien d’autres façons de le faire et à mondre frais !). Ici, dans ce tableau figé d’un ‘Déjeuner’ s’affrontent deux topiques définitivement irréconciliables, celle de la Nature et de la Culture. Le Regardeur est placé à l’intersection de cette dialectique dont il ressent les effets sans bien en analyser les fondements. De là vient la gêne ressentie, de là vient que ce paysage qui s’offre à mes yeux en cette belle fin de matinée estivale, ce paysage claudique, que son équilibre est instable, que sa composition peut s’écrouler d’un instant à l’autre. Combien il eût été préférable de rencontrer une scène dévoilant quatre nudités affirmées, deux hommes, deux femmes dans leur ‘plus simple appareil’, au moins la Nature aurait-elle conservé ses droits et moi ma conception de la vérité qui, en quelque endroit de votre être, est peut-être identique à la mienne. Oui, la nudité l’aurait emporté sur le travestissement, oui ! Nous voulond déjeuner sur l’herbe, mais dans l’horizon nu de notre être. Jamais nous ne serons plus vrais. Jamais nous ne serons plus réels !

 

 

 

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5 septembre 2020 6 05 /09 /septembre /2020 07:57
Ecrire, peindre, sculpter : Exister

"La fatidique angoisse

de la page blanche..."

 

André Maynet

 

***

 

 

   "La fatidique angoisse de la page blanche...", nous dit l’Artiste en cette énonciation pleine de vérité. Et pourquoi donc est-elle « pleine de vérité » ? Sans doute, d’abord, au gré d’une intuition. Nous sentons que ceci est juste mais il nous faut en deviner la source profonde. Pour ceci il suffit de reprendre chaque mot et d’en faire lever le germe.

   « Fatidique » dit combien le destin est à l’œuvre qui nous appelle à être de telle manière et non d’une autre. Donc l’énigmatique Destin a tracé pour nous la voie de l’art qu’il nous est rendu obligatoire de suivre sans jamais différer de ce qu’il est en sa pure essence, la remise d’une grâce, un don à faire fleurir au plus haut de nos pensées.

   « Angoisse » dit ensuite, sous ce don, la crainte qu’un jour, il puisse nous être retiré et alors ce serait comme un vide, un abîme qui traceraient la dimension de notre perte.

   « Page », oui, parce que, dans l’ordre symbolique, l’art nous tend une page et cette page est comme le devoir dont s’acquitte un enfant sage, recouvrant de milliers de signes sa surface. Or, si nous sommes créateurs, nous sommes invités à vivre dans cet univers de hiéroglyphes, de traces, d’empreintes que nous déposons sur le vergé attendant le dessin, dans le bois ou le bronze sculptés, dans le Journal qui reçoit nos quotidiennes confidences.

   « Blanche », enfin, car cette couleur si absente de toute couleur est la virginale présence, la matrice ouverte à la profusion dès l’instant où se déplie la corne d’abondance dont elle était en attente.

   "La fatidique angoisse de la page blanche..."  trouve donc ici le lieu et le temps de sa parution. Serait-elle ôtée de toute expérience que rien ne pourrait se manifester et que les tentatives esthétiques se réduiraient à de simples formes occluses en elles-mêmes, peut-être ne trouveraient-elles jamais le lieu de leur être. Nous pourrions argumenter ainsi, au fil des pages blanches, accumuler les notations abstraites, développer toute une argumentation conceptuelle qui demeurerait, en une certaine manière, hors de visée, au motif qu’elle n’élaborerait que des contours sans déterminer en quoi que ce soit la substance même qui constitue la trame intime du réel, nous voulons dire, de ce réel si singulier, étonnant, qui aboutit au surgissement d’une œuvre. Et tout ceci est si mystérieux, si magique, que l’Artiste même ne pourrait vraiment dire comment tout ceci a été possible, quelles ont été les sources de son inspiration, quel enchaînement subtil de causes et de conséquences ont abouti à tel dessin, telle esquisse, telle forme brillant au ciel comme une étoile.

       Commentons, simplement. Il n’est nullement indifférent qu’au bord de la question de la page blanche et de son angoisse constitutive se tienne, comme en retrait, ce genre de Nymphe gracile et éthérée qui constitue l’habituelle représentation des œuvres d’André Maynet. Sorte d’étrange posture narcissique selon laquelle le Sujet de l’œuvre se pencherait sur le mystère de sa propre advenue au monde des formes et des esquisses signifiantes. Cette image transposée dans l’univers des métaphores humaines se donnerait telle celle de la future petite Eve qui, du fond d’un illisible univers, scruterait sa possibilité de figuration parmi le fourmillement et l’incroyable diaspora du monde.

   Elle, Nymphe, est située au passé, encore dans le trouble et l’inconsistance du non-être, attentive à débusquer en quelque endroit de ce visage de neige et d’écume, l’image, fût-elle hallucinée, de qui elle pourrait devenir à la suite de quelques tracés de graphite, de quelques coups de brosse, peut-être de passages de gomme ou d’estompe qui joueraient de son apparition-disparition, bizarre clignotement faisant paraître l’exister et le néant d’exister au rythme de la temporalité artistique. Combien le pouvoir de tout Artiste est prodigieux, lui qui,

d’un seul trait,

d’un seul mot,

d’un seul geste,

décide de destinées qui étaient en réserve et s’impatientaient de se connaître en tant qu’existences neuves et plénières. Mais combien aussi ce pouvoir se constitue en source d’angoisses continûment renouvelées !

   Oui, une œuvre existe au même titre que vous et moi. Elle est insérée dans le réel, elle modifie le monde en un certain sens puisqu’elle en métamorphose le cours paisible. En effet, chaque chose tirée de la nasse insondable du néant, a réelle valeur ontologique.

 

Elle est ici et là

en son incoercible présence.

Elle demande à être regardée.

Elle demande à être entendue.

Elle demande à être reconnue.

A être regardée car chaque chose

ne peut venir en présence qu’à être vue.

Ne le serait-elle qu’elle n’aurait plus de valeur

que cette irisation de brume

s’élevant du vallon et se perdant

sur la vitre lisse du ciel,

surface anonyme

qui ne fait face qu’à l’aune

du nuage qui s’y imprime,

de l’oiseau qui en raie

l’immensité océanique.

A être entendue car le langage est le motif

au gré duquel une chose peut se signifier

et dire le dessein de sa venue.

A être reconnue car il est nécessaire

qu’une altérité témoigne d’une chose,

en déploie l’exister si mince,

il pourrait disparaître

au premier souffle du vent.

 

   Regardée, entendue, reconnue, la chose, quelle différence donc avec nous les hommes qui ne pourrions vivre si de tels actes ne nous visaient et ne nous conduisaient à être qui nous sommes, de tremblantes incertitudes qui, toujours, avons besoin de la confirmation réitérée de notre nature, faute de quoi la page serait infiniment blanche et éternellement divisée quant au destin qui pourrait y figurer ?

Visible, Invisible ?

Parlant, Muet ?

 Présent, Absent ?

 

   Les choses, parfois, sont si éthérées, si diaphanes, si transparentes qui nous communiquent leur fragilité de verre, leur consistance de grésil dans le ciel teinté de gris, leur chute de cendre devant les scories du monde.

   Elle qui se penche sur sa propre venue, nous pourrions la nommer « Suppliante », mais alors nous la cernerions d’une inquiétude qui la vouerait aux gémonies pour avoir demandé la vie avec une insistance peu conforme à sa modestie. Nous pourrions la nommer « Curieuse », mais nous apercevrions vite combien ce prédicat offenserait sa naturelle réserve. Nous pourrions la nommer « Désirante », mais nous anticiperions sur un sentiment qui, peut-être, ne bourgeonne point encore chez quelqu’un qui n’est pas réellement née, qui s’annonce seulement depuis les marges éloignées de l’espace et du temps.

   En réalité il conviendrait de ne nullement la nommer, de lui laisser l’entière liberté d’être qui elle sera, dont encore le sceau tremble à l’horizon du pensable sans que, nous-mêmes, soyons bien assurés de penser. Et la Pensée, ce geste à nul autre pareil, est-il en notre possession ou bien est-ce nous qui l’avons posée, là, au bout de notre pinceau, de notre gouge, de notre plume ?

 

Nous redoutons la page blanche

et, en même temps, l’attendons.

Nous n’existons vraiment qu’à en être

le vacillant écho…

écho…

écho…

 

Serions-Nous écho au large des choses ?

L’Art serait-il écho de qui-nous-sommes ?

L’Être serait-il écho de l’Art ?

 

Echos en abyme

qui ne finiraient jamais

de dire le mystère

de la Présence,

oui, de la PRESENCE

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 09:59
Alba et le jour

            « Bonjour le jour... » – à Peyriac-de-Mer

                      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Alba était le genre de petite fille qui passait inaperçue. Il faut dire, elle était mince telle la lame du couteau et ne faisait pas plus de bruit qu’une libellule volant dans la transparence de l’air. Elle était si discrète qu’elle ne différait guère de la feuille argentée du bouleau ou bien des fils de la vierge qui parsemaient le contour de l’étang. Quelqu’un se mettait-il en quête de l’apercevoir qu’elle était loin déjà, pareille au flottement de la brume dans une matinée d’automne. Pourtant elle n’était ni un rêve, ni une hallucination et vivait dans une petite maison du pêcheur perchée sur un promontoire de terre d’où l’horizon laissait découvrir sa belle et douce courbure.

Avait-elle des parents ?  Nul ne le savait.

Allait-elle à l’école ? Personne n’aurait pu en témoigner.

A quoi passait-elle ses journées ? Il était impossible de le dire.

Peut-on décrire le vol blanc de la mouette dans l’indicible de l’heure ?

Peut-on évoquer la couleur du ciel lorsqu’il se confond avec la cendre ?

 

 Cependant Alba ne se souciait guère ni de la parlotte des gens, ni du temps qu’il faisait, pas plus que des rumeurs qui se répandaient dans les rues des villes que l’on apercevait au loin, nimbées de lumière lorsque le soir venait. Parfois, au plein de la nuit, vissant sur ses yeux une paire de jumelles trouvée sur le sable d’une plage, elle scrutait les milliers de points brillants qui festonnaient les contours de la côte telle une guirlande. Jamais elle ne s’aventurait sur les places où s’agitaient les hommes, jamais elle ne fréquentait les rues du village au milieu des rires et des éclats de voix.

 

Elle était une fille des passages.

De la nuit au jour dans le bleuissement de l’aube.

Du jour à la nuit dans le cuivre du crépuscule.

 

   Son occupation ? Engranger les mille et une  visions du monde dans un coin de sa tête. Puis les convoquer dans les marges du rêve ou bien dans le coloriage, activité qu’elle aimait par-dessus tout. Elle était une manière d’archiviste du temps et de l’espace dont elle consignait les infinis événements sur des feuilles blanches qu’elle caressait de la pulpe des doigts avec une manière de ravissement.

   L’hiver touche à sa fin. Parfois une blancheur sur les rives de l’étang, un fin liseré qui en cerne le contour. Parfois une journée plus chaude, estivale - elle aperçoit les hommes en chemise, les femmes en robes claires attablés aux terrasses des cafés -, et elle se risque à la limite du bruit et du mouvement, juste pour en éprouver la vive démangeaison, elle qui ne rêve que de lieux libres et sauvages, laissés au simple accroissement de leur être. Ce matin la clarté est haut levée qui fait ses ondes et ses balancements mais dans l’approche seulement et c’est le sentiment de l’immobile qui domine, l’impression d’une paix étendue sur les choses sans que nulle limite ne puisse l’atteindre. Assise en tailleur sur une touffe de laisses de mer, un livre posé sur ses genoux, Alba dessine. Ce qu’elle voit, qui est son domaine, celui aussi des gravelots à collier avec leur plumage à la teinte de plomb, leur œil vif si noir, celui des alouettes lulu et leurs plumes striées, leurs poitrines semées de points noirs.

   Alba dessine et colorie le fin duvet du ciel qui ressemble au plumage des flamants roses. Son crayon court sur la feuille avec un léger grésillement. Elle aime bien ce genre de voix qui accompagne son geste. C’est comme une présence mais qui ne troublerait pas, serait là dans une attentive disposition. Parfois, du gras du pouce, la petite fille estompe une couleur trop vive qui pourrait déchirer le jour, sa venue d’organsin, ces fils si ténus qu’ils ne vivent qu’à être regardés, non touchés, effleurés et l’on pense à la chute de la feuille sur le sol de mousse. A la mine de plomb, que rehaussent quelques touches de crayon bleu, elle trace la ligne des collines, on dirait quelque enfant espiègle venu poser là un trouble dont il tirerait une secrète jouissance. Mais non, tout se fond et c’est comme un camaïeu de couleurs voisines, une diction sur le bout des lèvres, une effusion qui se retient au bord de sa parution.

   De temps à autre, des bruits indistincts viennent du village. Ils sont de minces clapotis, le premier poème du jour qui vient. Ils ponctuent le temps, en scandent le rythme, ne l’altèrent pas. Ils sont identiques à un genre de contrepoint jouant en sourdine, donnant le ton de la scène, s’y superposant afin d’y correspondre, d’en rejoindre la félicité. Sur la grande nappe blanche qui traduit le miroitement de l’eau, Alba pose les cubes de cabanes lacustres, leurs reflets irisés, elle dessine le câble qui les relie à leur ancre, loin, là-bas dans le fond de vase où glissent les noires anguilles. Elle dessine des ribambelles de cormorans aux ailes déployées aux rémiges que la lumière traverse, ils ressemblent à des éventails. Elle dessine, sans presque s’arrêter, tout ce bonheur qui surgit et décline son nom selon de minces vibrations, de légers glissements, d’à peine frissonnements qui sont la nourriture du corps, l’ambroisie de l’âme. Alba ne sent rien que cette joie immédiate de créer. Elle n’a ni faim, ni soif. Elle est comme ces grands oiseaux qui planent longuement sans donner de coups d’ailes. Tout dans la facilité. Tout dans la netteté. Tout dans l’intelligibilité du réel, sa venue à soi tirée d’elle-même. Nul besoin d’un complément, d’une fioriture censés en accroître la dimension. Des fois, croisant ses doigts, les étirant, les faisant craquer, la jeune dessinatrice reprend conscience d’elle-même, sollicite son corps avant qu’il ne se fonde et ne disparaisse dans le paysage qui est son double, son écho, le seul interlocuteur avec lequel elle entretient un dialogue. Le bas de l’image, elle y applique un ton plus soutenu car il indique les profondeurs proches, le mystère de ces eaux où ne règnent qu’ombres et ténèbres. Voici, Alba vient d’accomplir le rituel au terme duquel s’amorcent ses journées. Le reste du temps, elle le consacrera à quelques retouches et, surtout, à de longues promenades songeuses tout autour de l’étang. Elle en connaît les moindres buttes, les plus minces recoins, les anses et les golfes qu’envahissent les tapis de santolines avec les grains jaunes de leurs fleurs. Le soir, lorsque le jour décline, que les ombres allongent leurs ailes sur les collines, que l’eau vire au violet, debout sur son promontoire, telle une vigie ou bien un génie tutélaire, Alba jette un dernier regard sur le territoire qui l’accueille comme l’une de ses filles. Puis elle entre dans son étroite maison badigeonnée à la chaux. Elle s’allonge sur sa natte. La lune est dans le ciel qui fait son lumineux croissant. Ses rayons caressent le doux visage de la petite fille. Le rêve est là, déjà, il porte sur le front, les lèvres, cette douce onction qui se nomme sommeil, ouvre les portes brillantes de l’imaginaire. Chut, Alba dort !

 

 

 

 

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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 07:47
Forme habitée de formes.

                             « Inondation ».

                   Œuvres : François Dupuis.

 

 

 

 

    Sur le bord d’un vertige.

   

   On ne sait pas d’où ça vient, comment cela naît, ce qui initie le déploiement, la manière dont cela se développe. Ce que l’on sait seulement, c’est d’abord la sensation, l’impression de tourneboulis, la densité du vertige, l’abîme si, d’aventure, tout ceci ne parvenait à exister, à proférer. C’est quelque part en un lieu du corps tenu secret. Peut-être dans la jungle sombre des viscères, dans l’eau océanique des reins, dans les flux séminaux qui font leur continuel battement, dans l’air étroit des poumons, dans les éclats de gong pourpres du cœur, dans le labyrinthe gris du cortex. Cela s’agite, cela demande, cela fait son étrange chorégraphie, ses sauts de carpe, ses coups de boutoir qui cognent contre le cuir de la peau. C’est au bord d’un évanouissement, d’une possible syncope, cela menace telle l’inondation qui abat les digues, défonce les portes, s’insinue partout où un lieu est disponible, mare liquide en quête de son propre pouvoir, de sa puissance parfois démentielle.

 

   Ici et là des pinceaux.

 

  C’est un matin dans la claire lumière, dans l’instant alchimique qui précède toute profération. Il n’y a pas encore de parole et les hommes végètent, quelque part dans les vagues blanches des draps. On est à peine réveillé, un pied dans le songe, un autre dans le réel ou bien à ce qui lui ressemble. Ici et là des pinceaux, des brosses, des spatules, des bouteilles d’encre, des chiffons maculés, des feuilles tachées, des spalters aux cheveux en bataille, des tubes de peinture, des pots de médium, des forêts de crayons,  des bosquets de fusains,  des  bouts de carton, des meutes de papier. Image confuse, chaos dont rien d’autre n’émerge que la pliure hébétée du désordre, la prolifération du multiple. Le silence est là répandu comme une menace. Le silence négateur qui pourrait décider de tout annuler et l’on ne serait plus que le dernier Voyeur d’une apocalypse. Alors il n’y aurait plus rien que cet infini suspens qui s’emparerait des choses et les réduirait à néant. Ceci est si insupportable qu’il faut bien agir, faire se dérouler son corps de gastéropode, pousser son pied vers la clarté, déployer le périscope de ses antennes, allumer le silex de ses yeux dans le globe transparent de la vision. Peut-être n’y a-t-il de métaphore plus juste que celle-ci pour dire le lent dépliement de la conscience, l’acceptation du destin dans le temps qui vient, qui réclame son dû, qui veut voir l’admirable spectacle du monde où tout vient à soi dans la douleur, certes, mais dans la beauté puisqu’il y a coalescence des deux dans une identique amplitude esthétique.

 

   Inciser le réel.

 

   Dessiner, jeter des traits sur une feuille vierge, c’est inciser le réel, c’est perforer la peau résistante des choses, mais c’est avant tout une sortie de soi douloureuse, une effraction qui sacrifie le corps, le jette sur le papier, le contraint à témoigner, à retourner la calotte intérieure, à poser à la face de ce qui est l’immémorial secret de sa mémoire, à déplier les strates du désir, à exposer la gemme ténébreuse des fantasmes, à faire surgir les pierres brutes et grotesques de l’inconscient, à faire fulgurer les boules ignées de la passion. C’est tout ceci qui exulte depuis la citadelle inexpugnable du corps, cet incroyable puzzle, cette géographie fragmentée des instincts, ces archipels du doute, ces ilots d’incertitudes  qui ne demandent qu’à connaître, à savoir le monde dans la clarté de ce trait,  de cette hachure, de cette biffure du crayon, de cette « conscience nerveuse de la matière »  que synthétisera le tableau peint, la sculpture dans la densité du bronze, l’estampe aux mille lueurs, la terre façonnée selon une volonté qui l’aura amenée à révéler le sens ultime dont elle était détentrice à son corps défendant.

 

   Le geste de la main.

 

  Corps défendant. Corps du créateur en sa retenue. Tant que l’œuvre n’aura pas eu lieu la liberté sera totale d’incliner l’esquisse de telle ou de telle manière. Illusoire liberté puisque tout, déjà, est déterminé par une posture singulière, par les ornières de l’expérience, les chemins événementiels qui constituent le lit, ouvrent le moule dans lequel l’œuvre trouvera à s’épandre telle la nécessité qu’elle était de tout temps. Oui : Nécessité. Oui : de tous temps. Car le pur produit de l’Artiste n’est nullement cette constellation abstraite et autonome foulant les herbes souples du ciel, les avenues infinies de l’espace sans contrainte, sans voie selon laquelle affirmer son être. L’être des choses et celui, remarquable entre tous, de la figuration esthétique transcende tous les temps, tous les espaces. Ne dit-on pas d’elle, la création, qu’elle est éternelle, universelle et, disant cela, on lui confère son essence la plus sûre qui est celle de dépasser les trois extases du temps - passé, présent, avenir -, pour gagner un statut d’éternité. Le moment de l’œuvre n’est jamais que la rencontre d’une conscience avec cela qui l’attendait depuis toujours et était impatient de se manifester. De là les flux et reflux du corps, de là les sourdes reptations dans l’antre mystérieux du fortin humain, de là le geste de la main, ce poste avancé de l’être qui dit la présence au milieu des hommes et des choses.    

 

   Porter au jour cette figure.

 

  Seulement à éprouver cette lame de fond, cette crue toujours possible depuis les remous internes l’on n’a d’autre choix que de se disposer à produire des formes, d’autre issue que de tirer de soi ces manifestations qui ne vivent à bas bruit qu’en attente de la rumeur qui en dira l’exceptionnelle existence. Ainsi, tout au long des jours que le destin posera devant soi, toutes les heures que le sablier annoncera, l’obsession sera la même de porter au jour cette figure, de révéler cette forme, de faire résonner cette teinte, de livrer les dialectiques sous-jacentes, de faire émerger les lignes de tension, d’exhausser des motifs polyphoniques qui sont ceux, le plus souvent inaperçus, des phénomènes existentiels, de leur fécondation par l’esprit, de leur mise en lumière sous l’œil attentif de l’art. Nulle échappatoire qui déciderait de laisser ces linéaments  muets, ces architectures abandonnées au silence des pierres, ces peintures dans l’indistinction de leur nuit primitive, ces sculptures dans le désarroi de leur matière illisible. Tout artiste est toujours cette Forme abritant quantité d’autres formes, plastiques, musicales, lexicales, iconiques qui constituent l’armature de son être et le portent à l’avant de soi dans la dimension de la pure joie.

 

   Son luxe de couleurs.

  

  Formes habitées. Ainsi chaque jour demande son lot d’images, son carrousel de lignes et d’empreintes, sa marée de taches et son luxe de couleurs. Il n’y a pas de répit, il n’y a pas de repos. Rien ne servirait de tâcher d’endiguer les flots, de les contraindre à demeurer dans l’orbe étroit d’une apparente quiétude, d’une lénifiante léthargie. Nulle forme en voie de devenir ne saurait se plier à l’ardeur d’une volonté qui s’ingénierait à contrarier l’urgence d’une ouverture, d’un regard à porter sur la beauté toujours vacante d’un paraître. La forme veut être ce qu’elle est en sa vérité, signe d’une présence effective, étincelle d’une signification qui jouera avec ses formes homologues sur la scène plurielle de la représentation humaine. Car son devenir est toujours l’annonce d’un supplément d’âme dans la dimension anthropologique. Nul homme n’est insensible à la poésie des formes, fussent-elles spirales, frises, courbes anatomiques, décor baroque ou bien classique, figues de l’espace et du temps, ces vergetures, ces cicatrices, ces excoriations qui disent bien plus le monde qu’un discours fût-il éloquent ne pourrait prétendre en évoquer la réalité nécessairement polymorphe, métamorphique, en voie permanente d’accomplissement.

 

   Le dessein constant de l’Artiste.

 

  Tous les jours que le destin pose devant lui, le trait d’un dessin qui n’est que le dessein constant de l’Artiste, l’incarnation de son être puisque tout est projection de soi dans les avenues de la durée. Trois mots évoqués, destin, dessin, dessein dont l’étrange paronymie, plus qu’une simple coïncidence phonétique fait sens en direction d’une unicité de leur parution, aucun d’entre eux ne pouvant s’exonérer de l’autre. Un dessin est toujours dessein s’inscrivant dans la ligne incontournable du destin. Car cette figure attendait à l’instar du  « kairos » des anciens Grecs, ce moment favorable à son éclosion qui guettait dans la nuit silencieuse l’instant de son paraître. Maintenant la voilà qui rayonne de tout son éclat dans ce portrait, ce paysage, cette nature morte, cette sculpture qui témoignent toutes de cette réserve temporelle qui l’abritait alors que nous, les Voyeurs, n’attendions que l’instant de sa venue qui est déchirure du non-sens, arrêt de la prolifération inopportune du néant.

 

    Jaculatoire et éjaculatoire.

 

 Tout geste de création s’inscrit dans cette perspective étonnement jaculatoire et éjaculatoire (de nouveau la mission secrète de la paronymie) qui fait son jaillissement de fontaine en même temps que la puissance d’expulsion du désir trop longtemps endigué dans un corps souffrant. Songeons à Picasso-le-Minotaure jetant sa fougue sur ses toiles, ses dessins, ses sculptures qui témoignent de la violence du choc du révélé et de l’irrévélé. Picasso le magnifique se ruant sur toutes les possibilités des postures figurales dans cette belle période du « Jongleur des formes », ces propositions plastiques à mi-chemin des déformations cubistes du réel et des manipulations hors-sol des onirismes surréalistes. L’art porté à son incandescence à la mesure de cet étonnant phénomène des métamorphoses nous donnant à voir, d’un seul empan de la conscience, la totalité d’une généalogie - larve, imago, papillon -, autrement dit plaçant sous nos yeux hagards la temporalité selon son incessant réaménagement, autrement dit encore ce qui, de l’être, n’est jamais visible mais, l’espace d’une œuvre, trouve la quadrature de son exister.

 

   Afin de connaître.

  

 Tout est toujours inondation. Tout est toujours flux. L’œuvre suspend momentanément ce Déluge immémorial, cette longue fuite liquide dont le réel nous abreuve constamment alors que nous souhaiterions faire halte dans la juste mesure du jour afin de connaître. Oui, de connaître. Là est notre seule chance de voir ce qui demeure celé depuis la nuit des temps ! Les œuvres sont là, éparpillées au sol qui témoignent de cette impatience. Que vienne l’heure de la délivrance ! Enfin !

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3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 07:57

Å cette époque-là de mon existence, je ne sais par quel hasard de mes centres d’intérêt, par quelle inclination de mes affinités, je ne voyais partout que matière à transformation, à passage d’une forme dans l’autre, prétexte au mouvant, au toujours renouvelé, au transitoire, au surprenant. Je devais bien me l’avouer en mon for intérieur et toutes ces médiations, ces échanges continuels des éléments (le feu pouvait soudain devenir eau, la terre se transformer en air), je ne m’inquiétais guère pour ma santé mentale, je constatais seulement que mon imaginaire jouait la ‘folle du logis’ sans me prévenir, si bien que je devais être attentif, marchant dans les rues, à ne nullement prendre les feuilles d’automne pour des papillons ou bien une jeune et élégante silhouette pour un animal fabuleux qui se serait égaré dans le labyrinthe des rues. Heureusement pour moi, ma raison était bien amarrée au réel et un solide fil d’Ariane me reliait aux choses habituelles de mon quotidien : mon appartement sur les quais de Seine, mon bureau dans la salle enfumée de la Rédaction de mon Journal, mes amis que je fréquentais autant que pouvait me le permettre un emploi du temps bien chargé.

   Je passais de longues heures dans la grande salle de lecture de la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou, cette ruche vitrée, à la fois studieuse et agitée, silencieuse et intellectuellement bruyante, diaprée, semée d’incessants mouvements. Les milliers de livres sur les rayonnages étaient les compagnons familiers dans lesquels je puisais souvent le sujet de mes articles, mais aussi la source d’une inépuisable joie. Un jour, tout à fait au hasard (j’aimais ceci, piocher sans quelque projet que ce fût un volume quelconque, espérant que ma fortune serait bonne), un jour donc, ma main heureuse préleva un livre de grand format dont le titre provoquait en moi une excitation, un réel état d’effervescence. Il s’agissait de ‘Perpetuum mobile, métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, ouvrage écrit par Michel Jeanneret, universitaire genevois. J’y découvrais avec un pur bonheur nombre de gravures au titre desquelles : les ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, cette étonnante vision de la laideur en son étrange beauté. Oui, l’impression ressentie était celle d’un vertical oxymore où la notion d’esthétique était bousculée au regard de cet étrange côtoiement, imaginons Quasimodo rencontrant Esméralda. La percussion était si forte, la commotion si puissante qu’une telle réunion ne pouvait avoir lieu que sous les auspices d’une ‘phantasie’ hors norme. Je passais de longues heures à regarder les figures tirées du livre d’Amboise Paré, ’Des monstres et prodiges’, étranges figurations dont on retrouvait un écho dans l’ouvrage de Pierre Boaistuau, ‘Le théâtre du monde’ (1558) :

   « Aucuns enfans naissent si prodigieux, & difformes, qu'ilz ne semblent pas hommes, mais monstres, ou abominations : aucuns naissent avec deux testes, quatre jambes, comme un qui a esté veu en ceste ville de Paris pendant que je composois ce livre. Autres s’entretiennent, et son collez ensemble, comme on a veu en nostre France de deux filles jumelles conjoinctes et liées par les espaules...»

    Bien sûr ces visions et récits étaient fortement inspirés par une conception chaotique, cataclysmique du monde et ce n’étaient point tant ces étranges apparences qui me fascinaient, mais bien plutôt le curieux phénomène de la métamorphose : une nature qui en devenait une autre par un mécanisme dont chacun ignorait la logique interne. Si ces apparences monstrueuses ma dérangeaient, cependant elles ne manquaient de m’interroger au plus haut point et il n’était pas rare que je me réveillasse en pleine nuit en compagnie de ces présences fabuleuses sans réellement démêler ce qui venait en droite ligne du songe, de l’imaginaire, de personnes atypiques rencontrées lors de mes pérégrinations dans la capitale. Ces pensées ne me laissaient que peu de repos dans la journée et il me fallait me concentrer afin que ces brusques apparitions ne pussent perturber mon travail qui demandait bien plus que de l’assiduité, une attention de tous les instants. A tout moment pouvait surgir une réminiscence qui n’était nullement proustienne (cette joie subite de la remémoration), mais plutôt kafkaiennne (ce tragique à fleur de peau), et le début du célèbre ouvrage du natif de Prague déboulait à la manière d’un irrépressible flux :

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux. »

   Je ne pouvais dire que j’étais réellement affecté par cette résurgence, elle me ramenait à l’âge béni de mon adolescence où je passais d’interminables heures, dans ma chambre, à voyager en présence de Kafka, Dostoïevski ou Musil, à la recherche d’un possible monde où exister. Certes je fréquentais prioritairement des auteurs tragiques mais il ne me déplaisait nullement d’intercaler, entre leurs lectures, quelques textes humoristiques de Marcel Aymé, Alfred Jarry, Courteline ou Jules Romains.

   Comme à l’accoutumée, lorsque mon travail m’en laissait le loisir, je me livrais à de longues et fréquentes promenades dans ce Paris si attachant. Je m’étais donné pour tâche d’explorer, petit à petit, chaque quartier, chaque rue afin que rien ne demeurât secret et mystérieux pour moi. Ceci me faisait inévitablement penser au beau titre de l’ouvrage d’Eugène Sue, ‘Les Mystères de Paris’. Je ne savais si mes nombreux périples me livreraient les figures étonnantes de Fleur-de-Marie et du Chourineur. Ce dont j’étais persuadé cependant, c’est qu’une exploration systématique de la moindre venelle me gratifierait de quelque anecdote, de quelque image inattendue dont mon imaginaire était constamment en attente.

   Ce que je dois préciser en premier lieu, avant de raconter mes voyages dans la complexité de la ville, c’est une impression aussi nouvelle que paradoxale qui s’était inscrite dans mon esprit depuis quelque temps. Lorsque je songeais à l’ouvrage du Genevois ou bien que je feuilletais de mémoire le livre de Kafka, que je déambulais du côté des ‘Métamorphoses’ d’Ovide, j’étais pris d’une manière de vertige, une impression de vue décalée, dédoublée, un genre d’astigmatisme dont, parfois, j’avais bien du mal à revenir. Si bien que surgissait souvent en moi la belle phrase de Pierre Reverdy concernant le statut du créateur de poésie : « Le poète est dans une situation difficile et souvent périlleuse, à l’intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité.»  Je ne sais si j’étais soudain devenu poète, cependant le réel qui me faisait face me jouait plus d’un tour, si bien que je me pensais atteint d’hallucinations au milieu desquelles vibrait toute l’énergie condensée du mirage. Mais fort heureusement ceci n’était que passager et le trouble disparaissait aussitôt que mon attention se portait sur un autre centre d’intérêt. Comme une image floue aperçue sur le tourbillon de l’onde dont le regard ne pouvait s’emparer que dans l’approximation, l’indécision, tout retrouvait son habituel visage dès le ris de vent évanoui.

    Cependant le phénomène de la métamorphose, pour étonnant qu’il paraissait, n’était nullement le seul à avoir élu domicile dans le corridor étrange de ma tête. En parallèle à cette vision dédoublée, s’inscrivait ce que je nommerai un ‘pouvoir’, faute de mieux, le pouvoir d’omniscience. A peine un personnage apparaissait-il dans mon champ de vision que je pouvais en deviner la nudité sous la vêture, le contenu des pensées sous le front studieux. De lui, rien ne m’était inconnu, ni son nom et prénom, ni son adresse, ni les lieux où vivaient ses amis. Je dois dire que parfois, cette qualité qui m’habitait confinait à l’étourdissement, sinon à l’éblouissement ou au malaise. Malgré tout je n’aurais pu abandonner ce ‘don’ qu’à m’amputer de coupables et précieuses délices.  

 

   Les chemins de la métamorphose

  

   Station Cluny-La Sorbonne

 

   Après avoir parcouru de long en large de nombreuses rues du Quartier Latin, un peu fatigué de cette marche incessante, je gagne la station Cluny-La Sorbonne où je prends le métro afin de faire une pause et me disposer à observer, à la dérobée, cette singulière faune humaine qui constitue, quotidiennement, l’ingrédient de mes articles. Peu de monde sur le quai en ce milieu de matinée. Une rame arrive, s’immobilise le long du quai avec son habituel grincement. Plusieurs étudiants et étudiantes montent dans la voiture en bavardant joyeusement, on dirait une compagnie de moineaux jouant avec les brindilles et autres graines dans le Jardin du Luxembourg. Je reconnais sans peine Clotilde, l’étudiante en lettres ; Chloé qui hante la Fac de Droit, Emilien l’étudiant en médecine.

   Une dame âgée me précède, s’assoit sur un strapontin. Je m’installe face à elle. Son prénom : Mathilde, elle est retraitée, elle vit Rue Buffon, près du Jardin des Plantes.

   Selon mon habitude je sors de mon sac un livre de poche dont je poursuis la lecture. Je dois avouer, ce matin, j’ai un peu de mal à me concentrer, alors je laisse flotter mon esprit, regardant, les étudiants, puis la vielle dame, puis les étudiants de nouveau. Mathilde est vêtue de sombre. Elle a un sac Adidas en toile, suspendu au bras. Aux pieds, une paire de charentaises avachies.  Sur la tête, un feutre gris fatigué d’où sortent des mèches grises, on dirait des cordons d’amadou.  Ses mains tremblent légèrement. Ses traits sont tirés comme si elle n’avait pas dormi. Sa tête oscille de haut en bas selon les secousses du train.  

   Elle lit distraitement un journal, tournant les pages d’une manière mécanique qui fait penser à l’attitude syncopée d’un automate. Elle lit des faits divers, surtout, des histoires de voleurs à la tire, de malfrats qui sévissent dans les quartiers périphériques, de prostituées de la Rue Saint-Denis exploitées par leurs souteneurs, de gains faramineux au Loto, des objets saugrenus que les gens modestes déposent au Mont-de-piété, des bonnes actions de l’Armée du Salut. Tout ceci je le perçois clairement, comme si je radiographiais sa tête et y observais les idées s’y imprimer au fur et à mesure de sa lecture. Elle paraît absente à elle-même, perdue dans un rêve sans rives, peut-être même est-il déserté, ce rêve, en son centre ? Peut-être est-il vide, sa lecture une simple occupation destinée à tuer le temps ?

 

   Maubert-Mutualité

 

   Des voyageurs montent et descendent. Les étudiants bavardent et rient de concert. De son sac usé, Mathilde a sorti un poudrier et un petit miroir de poche cerclé de métal. Elle ôte son feutre. S’en échappe une chevelure blonde, soyeuse, avec quelques reflets de platine. A ses oreilles, de larges créoles d’or qui se balancent en rythme. Son front est de pur albâtre, lisse comme le jour. Ses joues, sur lesquelles elle applique de rapides touches de maquillage, sont d’un rose délicat, poudrées tel un frimas sur des fleurs de cerisier au printemps. Elle peint ses lèvres d’un geste sûr et doux à la fois, d’une teinte située entre dragée et incarnat. Elle est tout à son œuvre de beauté. Elle paraît souveraine, telle la Reine de Saba apportant ses offrandes au Roi Salomon. Bien sûr, je suis le seul à apercevoir ces prodigieuses transformations. Que penserait donc le trio étudiant de cette genèse qui bifurque brusquement, qui abat comme un château de cartes les prédicats anciens dont Mathilde était affectée pour leur substituer ceux, nouveaux, primesautiers, fleuris, d’une jeunesse qu’elle a peut-être oubliée, remisée au plus profond de la mémoire ? Mais les préoccupations du trio sont à des années-lumière du statut de Mathilde, de mes visions médusées, sinon délirantes.

   Clothilde ne pense nullement au prochain thème de lettres qu’elle abordera sur les bancs de son université. Pas plus que Chloé n’évoque quelque principe du droit international. Pas plus qu’Emilien n’envisage ses prochains travaux pratiques en salle d’anatomie, cette blancheur sépulcrale et chloroformée. Chacun a mieux à penser, mais le décryptage sera pour bientôt, curieux Lecteur, je te sens un brin impatient, peut-être même fébrile !

 

    Cardinal-Lemoine

 

   Un couple de personnes âgées, Henri et Lucette, gagne le compartiment avec quelques difficultés de locomotion. Henri est retraité de la Poste et, bien évidemment, il collectionne les timbres du monde entier. Sa bibliothèque est remplie de Catalogues de philatélie Thiaude, Yvert & Tellier, qui n’ont plus aucun secret pour lui. Lucette était jardinière d’enfants. Sa passion est la cuisine dont, sur elle, elle porte l’emblème épanoui. Ils ne parlent pas, opinent en silence et penchent leurs têtes chenues dans les courbes.

   Les étudiants, légèrement émoustillés par l’événement qui s’annonce,  entonnent une chanson à boire :

« Allez viens boire un p'tit coup à la maison

Y'a du blanc, y'a du rouge, du saucisson

Et Gillou avec son p'tit accordéon

Vive les bouteilles et les copains et les chansons…»

  

   Lucette revoit ‘Gilles’ son amant d’autrefois, l’image est si floue, elle se demande si elle ne l’aurait inventé. Henri, lui, est présentement au régiment, dans la casemate surchauffée, le poêle bourré jusqu’à la gueule. Il tape le carton. Il boit des verres de petit blanc. Mathilde ne pense à rien d’autre qu’à la beauté qui est en train d’éclore, de se propager telle une onde bienfaisante dans son corps étonné. Elle ne se souvenait plus qu’il y avait tant de vigueur, d’énergie dans un corps jeune, souple, élancé, façonné par l’activité physique, modulé par l’amour, fécondé par la joie immanente de vivre, d’éprouver des sensations, de les placer au centre de soi, cette flamme inextinguible que l’on pense éternelle. Mathilde est dans l’entièreté de sa tâche dont rien, apparemment, ne semble pouvoir la distraire. De temps à autre elle vérifie sa vêture. Elle tapote de ses longues mains effilées l’écharpe de soie qui déplie ses vagues autour de son cou. Elle ajuste son cardigan de laine mohair sur sa poitrine qui est ferme, galbée à souhait. Autour de ses bras, de fins lacets d’or où joue la belle lumière matinale. C’est une ‘re-naissance’ qui la parcourt de la tête aux pieds, qui l’énivre, lui fait monter le feu aux joues.

  

   Jussieu

 

   Des mouvements divers qui ne semblent nullement affecter Mathilde qui, sur son strapontin, vient de sortir un livre de son sac. De ses doigts effilés aux ongles couleur rubis, elle tourne délicatement les pages d’un ouvrage de belle édition, orné de charmantes gravures libertines ‘Les liaisons dangereuses’ de Choderlos de Laclos. L’étudiant en médecine a interrompu un instant sa chanson à boire, a jeté un rapide coup d’œil sur le beau livre que Mathilde lit avec la plus grande attention. Alors Emilien n’est plus ici dans le compartiment qui tangue au rythme de ses rails, il est quelque part en plein XVIII° siècle, au centre de cette vie mondaine qui se moque bien des conventions et des usages sociaux. Il est Emilien-Valmont qui use de toutes les ruses que lui offre son imaginaire afin de séduire Clothilde de Tourvel, use également de tous les artifices de son charme pour faire tomber dans son escarcelle la belle Chloé de Merteuil. Il y a soudain comme un air de fête et d’érotisme discret dont on sent le nectar couler entre les travées des sièges. Parfois, ses lèvres carminées, Mathilde les humecte du bout de sa langue rose comme si elle se délectait d’un fruit précieux, peut-être d’une mangue aux saveurs tropicales. De temps à autre, elle se distrait de sa lecture, bat lentement des cils, une lumière bleue  rehaussée de khôl dévoile le velouté d’une paupière. Ses jambes sagement croisées sont celles d’une élégante, ce que confirment, semble-t-il, ses escarpins cerise aux talons infinis.

  

   Gare d’Austerlitz

 

   Tout le monde descend. Les étudiants sont encore effervescents. Ils se rendent à un joyeux monôme du côté du Parc de Bercy. Clothilde se demande bien qui de Chloé ou d’elle, Emilien va choisir pour en faire sa maîtresse d’un soir. Chloé se demande la même chose. Emilien ne se demande rien, il sait qu’ils feront ménage à trois et cette idée suffit à lui réchauffer le cœur.

Un instant j’ai perdu de vue Kafka, Ovide, ‘Perpetuum mobile’ et les choses, soudain, ont repris leur visage familier. Les étudiants sont de simples étudiants, Mathilde est redevenue cette vieille dame qui était montée dans le wagon à Cluny-La Sorbonne. Mathilde s’est levée avec difficulté, le strapontin claque contre la paroi. Elle s’appuie sur sa canne. Ses escarpins vernis ont laissé la place à ses charentaises fourrées. Maintenant son cardigan est à peine visible, recouvert qu’il est par un manteau ancien, rapiécé. Quelques traces de maquillage subsistent au milieu du sillon des rides. Le khôl a coulé, le rimmel a fondu et tout ceci dessine sur le visage la géographie d’un sombre marigot. Sur le quai, sa marche est peu assurée, si bien que je lui propose de l’accompagner, de l’aider à porter son sac. Elle accepte avec plaisir mon invitation. Elle me précise qu’elle habite Rue Buffon, tout près du Jardin des Plantes, à quelques pas seulement de la gare. Cette adresse il me semble la reconnaître, comme on reconnaît un fait ancien que l’on a remisé dans les coursives de la mémoire

   Nous sortons sur le Quai d’Austerlitz. J’offre mon bras à Mathilde qui le prend aussitôt. Elle s’y appuie avec confiance. Je la perçois qui trottine à côté de moi à la manière d’une souris. Je pense à la comptine que chantent les enfants des écoles : « Une souris verte qui courait dans l’herbe ». A partir d’ici, je crois que Kafka revient à grandes enjambées. A côté de moi, me donnant la patte, la Souris Verte paraît au mieux de sa forme. Elle trottine gaiement, lisse souvent ses moustaches, ce qui est un signe de contentement évident. Elle tient serré dans le creux de sa patte droite un morceau de gruyère. Elle en coupe un brin, me le tend. Nous grignotons de conserve. Nous mâchons longuement la petite friandise, elle avec de petits couinements, moi avec quelques onomatopées de satisfaction. On les confondrait presque avec des miaulements ou bien des ronronnements. Il y a quelques passants dans la rue qui promènent leurs chiens. Je ne sais pourquoi, un gros Labrador noir a grogné lors de notre passage. Son maître a dû tirer sur la laisse pour qu’il ne s’intéresse plus à nous. Bien sûr Mathilde-la-Souris a tressailli, elle n’aime guère ces colosses des rues qui l’effraient et je la comprends. Ma Compagne est rassurée, voici l’essentiel. Nous arrivons devant l’entrée de l’immeuble de Mathilde. « Vous monterez bien prendre quelque chose ? », me dit-elle et je vois ses moustaches trembler d’aise. « Oui, bien sûr, volontiers. »

   Nous montons l’escalier. Mathilde-la-Souris doit trottiner plus vite que moi. Il faut dire les marches sont hautes pour sa petite taille, alors que pour moi, c’est un simple détail. Cependant les dernières me donnent un peu de mal. Je ne sais pourquoi mais je dois prendre un peu d’élan pour arriver sur le palier. Souris me précède dans son charmant petit appartement, bien entendu il me fait inévitablement penser à une souricière, mais à une souricière pour le plaisir, non pour la peine. Je m’assois sur le canapé pendant que Mathilde s’affaire à la cuisine. Elle revient bientôt avec deux écuelles remplies de croquettes fort odorantes, sans doute à base de poisson. Je m’approche de mon écuelle. Je lape à petits coups de langue. Je nettoie régulièrement le crin de mes moustaches. Mathilde me regarde manger avec un réel contentement au fond de ses petits yeux.

   Parfois, je fouette l’air de ma queue afin de chasser une mouche qui tourne autour de moi et m’agace. Cela fait rire mon hôtesse. Nos amuse-gueules terminés, Mathilde me dit : « Serais-tu d’accord pour aller jouer au Chat et à la Souris dans le Jardin des Plantes ? » Bien sûr j’accepte. Je jette un coup d’œil dans le miroir de l’entrée. Je crois bien que je me trouve en beauté. Ce long poil angora est si souple, si élégant, à la blancheur de neige. Ces oreilles à l’intérieur rose, si adorables. Ces yeux couleur d’ambre, si clairs. Ce museau si délicatement frais, brillant. Cette queue si touffue. Ces pattes si douces. Décidément Mathilde et moi faisons un beau couple. Oui, très beau ! Peut-être nous marierons-nous. J’écrirai un article à ce sujet. Son titre : ‘Les noces d’un Chat et d’une Souris’. ‘Ça aura du chien’, comme me dira, sans doute, Berlant, mon Rédacteur en chef.

 

   Epilogue

 

  Vous lecteur, vous lectrice, penserez avoir lu une histoire à dormir debout. Sans doute, mais rien n’est si simple. Voyez-vous, cela fait quatre ans que j’ai écrit l’histoire que vous lisez aujourd’hui. Mathilde et moi sommes en ménage. Nous coulons des jours heureux et passons des après-midis entiers à jouer au Chat et à la Souris sous les épaisses frondaisons du Jardin des Plantes. En ce moment, je termine une longue cure psychanalytique commencée au début de ma relation avec Mathilde. Mon thérapeute a diagnostiqué, chez moi, une tendance à la fabulation, à la mythomanie, si bien que, me prenant pour un chat, j’en venais à oublier mon statut d’homme. Parfois, d’un ton un brin sentencieux mais cependant amical, le Docteur Lecerf me disait :

    « Voyez-vous, mon cher Bengal, un chat qui se prendrait pour un homme, passe encore, mais un homme qui se prend pour un chat, alors là c’est un comble ! C’est comme si le Pape se prenait pour sa ‘Papamobile’ ! Le jour où vous ne miaulerez plus pour prendre un rendez-vous, le jour où vous ne courrez plus après la première souris venue, alors vous serez guéri, alors vous aurez terminé votre cure ! A bientôt Bengal, portez-vous bien ! ».

   Je ne sais pas pourquoi mais, en me quittant, Lecerf m’a tendu sa grosse patte velue, je sentais les nervures de ses griffes juste en dessous. Il a miaulé un vague au revoir, lissé ses longues moustaches, a balayé son tapis persan de sa queue. Je vous assure, ce Psy a besoin d’une thérapie ! Sans doute faudra-t-il que je le fasse allonger sur le divan. Il n’aura nullement besoin de parler. Je lirai en lui comme au travers d’un livre. Comme si, connaissant par cœur l’histoire des ‘Liaisons’, je savais par avance les destins de tous les protagonistes par le menu. Il sera épaté, Lecerf, je vous le jure, il sera épaté !

 

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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 08:11
Graver : dire l’être.

 

Beng Herman.

Gravure de François Dupuis.

 

 

« Ce matin j'ai appris la mort d'un artiste indonésien que j'aimais beaucoup. Chaque fois qu'il postait un dessin, il commentait "for all my best friends yes "

J'ai passé la journée à faire ce portrait de lui, avec le moyen que j'utilise en ce moment : la gravure.

Rest in peace Beng Herman, I miss you already. »

                                                                                         

                                                                                                  FD - 17 Octobre 2017.

 

 

 

 

   [Note liminaire : on lira l’article suivant non comme un inventaire rigoureux des techniques de gravure mais dans l’optique d’un décryptage du sens dont ce procédé est, à notre avis, porteur en l’essentiel. Il s’agira donc d’en repérer les traces symboliques et de les lire, par contraste, par rapport à d’autres modes du pictural, dessin, peinture, sculpture.]

 

 

   Etymologie.

 

   Toute forme portant en elle les traces de significations anciennes, il convient, en premier lieu, de se pencher sur la réalité étymologique du mot « gravure », son sens étant attesté dès le XIII° siècle sous le terme de « graveure » ou « rainure d'arbalète », cette première nomination dans l’ordre de la balistique lui confère, d’emblée, une orientation toute particulière. Si, à la rainure, est destinée une flèche, alors on saisira mieux l’enjeu « guerrier » d’une telle encoche par laquelle destiner le jet d’un projectile à un éventuel ennemi. Déjà, dès les signes originels du lexique, se donne à voir le geste d’agression, lequel n’est que l’art de la guerre, lequel, à son tour, consiste en l’art de donner la mort. Il existe une évidente chaine sémantique qui conduit de la rainure à la gravure en passant par la blessure qui est le signe annonciateur d’une négation de l’être. Une formule ramassée pourrait donner à comprendre l’acte latent qui fomente de bien sombres desseins, sous l’équivalence : gravure = blessure = mort. Et ceci n’est nullement violence interprétative. Chaque mot du langage est chargé de cette polysémie que l’Histoire a remaniée au cours de ses avancées temporelles.

 

   L’outil.

 

   Il n’est certes pas indifférent qu’un des outils destiné à la gravure soit le burin. Et, bien entendu, ce terme n’est nullement réservé à la taille de la plaque de cuivre mais s’illustre en tant que médium de façonnage de bien des matériaux, à commencer par la pierre et l’on pense inévitablement au geste du maçon, mais aussi du sculpteur, figure que hante l’image de Rodin faisant surgir du bloc de matière l’image méditante du « Penseur » qui domine « La Porte de l’Enfer ». (En réalité le célèbre Penseur ne médite nullement un concept métaphysique ardu mais tente de se soustraire de toute son âme et de son corps en tension à son désir que fouette la figure féminine). On évoque aussi la haute stature d’un Brâncuși  sa lutte à mort contre ce qui résiste et finit par être vaincu, d’un  Brâncuși donc érigeant ses colonnes sans fin (les bien nommées !) comme de vivants antidotes à une disparition annoncée.

    Et le burin n’est pas seulement l’instrument que l’on convoque pour maîtriser, dompter la matière mais il est également cette lame biseautée dont use le chirurgien pour façonner l’os et réparer les dégâts qui s’y sont accidentellement imprimés.

  Donc, partout, dans des gestes aussi divers en apparence que ceux du maçon, du sculpteur, du chirurgien, un même effort, un même combat, une identique douleur et, au terme des actes, la mise en échec ou le simple fait de différer les assauts de la finitude.

 

    Le lexique.

 

   L’artiste qui grave sa plaque de cuivre est, bien évidemment, le simple écho des artisans ici évoqués (il se rapproche aussi du dinandier dessinant ses arabesques sur le plateau de cuivre, de l’orfèvre logeant dans l’intimité du métal le luxe de l’intelligence et de l’habileté, le précieux d’une immémoriale patience), l’artiste donc est confronté à ce minutieux travail de destruction grâce auquel, plus tard,  son œuvre fera phénomène au grand jour. Mais il s’agit toujours d’un combat, d’une lutte, d’une polémique.

   Le vocabulaire de la gravure en est la belle et immédiate illustration. Quel que soit le support, on l’entaille, on le mord, on l’incise, on le ronge, on l’attaque, on le creuse, on y imprime des sillons, on le coupe, le rainure, y introduit des scarifications, y ménage des échancrures, y fait apparaître de minces failles, on le blesse, le taillade, on y fait naître des raies, des gerçures, des écorchures, on y soulève des copeaux, y soustrait des vrilles comme s’il s’agissait d’une peau humaine (de l’Artiste, du Voyeur de l’œuvre ? ), comme s’il fallait passer outre la résistance des choses, y imprimer le sceau de la volonté du créateur.

  

   Gravure ou l’art du tragique.

  

   Ici, il faut poser la thèse suivante : si toute œuvre d’art peut s’illustrer comme mise à mort de ce qui est à faire surgir, mise à mort de la toile vierge, mise à mort de la page blanche, mise à mort de la pierre, du bloc d’argile, rien autant que la gravure et de manière décisive, radicale, ne vient offenser le support à partir duquel donner quelque chose à voir avec cette surprenante énergie, pulsion de mort à l’œuvre, trajet en l’artiste d’archétypes qui creusent (gravure) les sillons de la tragédie dont toute existence porte l’empreinte.

  

   Certes « Guernica » de Picasso et son effrayante impression d’écartèlement, « Le Cri » de Munch et son irrésistible pouvoir de dissolution, les incendies colorés de la toile « Paysage aux arbres rouges » d’un Vlaminck, impriment, chacun à leur manière, dans la psyché humaine, le sceau indélébile de la destinée en ses plus insupportables apories. Mais ces artistes, malgré la violence de leur témoignage, demeurent en-deçà du subjectile qu’ils maculent certes, qu’ils malmènent, on croirait entendre leurs coups de brosse rageurs, cependant ils n’ont nullement franchi la ligne de partage que constitue le support même, ils restent de ce côté-ci du réel, ils ne traversent pas la zone de feu et de flammes au-delà de laquelle c’est l’acte de création lui-même qui s’abolit en proférant la mort du Sujet, à savoir la Surface censée recueillir la sève d’une parole, non l’acide qui la dissout et la reconduit au Néant. Autrement dit l’œuvre d’art comme néantisation.

  

   Burri - Klein - Fontana.

  

   Cette limite physique, mais aussi éthique (le meurtre n’est plus en acte mais en puissance), les artistes regroupés sous le vocable, outre-Atlantique, de « Destroy the picture », cette sauvage transgression d’un contrat passé avec le vis-à-vis qui est supposé recevoir la forme et la porter à sa lisible parution, des Artistes donc comme Alberto Burri avec ses sacs rapiécés, troués, Yves Klein brûlant ses panneaux au chalumeau, Lucio Fontana lacérant ses toiles, tous ces novateurs ont provoqué le réel jusqu’à le dissocier, le réifier à tel point qu’il n’apparaît plus qu’à la mesure d’une simple contingence, d’un objet du quotidien usé (voir Arte Povera), initiant en un seul geste la chute de l’objet esthétique transcendantal en sa pure immanence, autrement dit en son atteinte mortelle.

  

   Gravures dans le tissu du monde.

 

  Ici le geste d’agression paraît se constituer en cette insoutenable prose iconoclaste qui annonce la mort de l’art lui-même comme ultime essai de proférer ce qui jamais ne peut l’être, cet être insaisissable qui toujours se dérobe et qui, sous de multiples figures, portraits, paysages, natures mortes, abstractions est toujours en fuite pour un illisible destin. Le travail de Fontana est ce geste pathétique reproduisant la longue tribulation de la geste humaine sur des sentiers aux mille fascinations qui, toujours, demeurent imparcourus en leur entier. Seulement des fragments, des oscillations, des clignotements, puis la longue nuit qui se pose comme cet inconnu à déchirer, entailler, hacher (autant de gravures dans le tissu du monde) afin qu’au moins une fois, dans un brusque éclair de la conscience, soit aperçu l’au-delà métaphysique auquel l’homme se heurte depuis des millénaires sans pouvoir en dire quelque chose d’approchant, de cohérent. Au-delà de cet éclair, par définition aveuglant, ne demeure que l’homme en sa solitude, en son éternel questionnement.

  

   Homme entre deux écueils.

 

   Malgré tout un geste aura été accompli identique à celui du naufragé s’accrochant à son écueil. Peut-être ne s’agit-il jamais que de se soustraire aux eaux diluviennes ! Peut-être l’homme en sa condition n’est-il qu’un égaré flottant entre deux eaux, celles du Fini qui le taraudent, celles de l’Infini qui le condamnent à une révolution sans fin autour de sa propre énigme. Etrange parcours ontologique que cernent deux Néants identiques : celui d’une dissolution, celui d’une douloureuse incomplétude de l’être qui, jamais, ne peut faire se rejoindre ces perpétuels non-sens constitutifs de l’exister en leur angoisse  la plus patente.

  

   De ce qui se laisse voir dans la gravure.

 

   Mais rien ne sert de disserter, il faut montrer. Geste de la monstration ou l’art en sa demeure fondamentale. Et, afin d’expliciter la thèse énoncée, rien ne sera plus parlant que de convoquer quelques gravures des Grands Maîtres de manière à y déceler le drame sous-jacent qui en parcourt les sombres feuillures et entaillures. Que l’on songe simplement  à Albrecht Dürer, à son autoportrait de 1493.

  

 

Graver : dire l’être.

Autoportrait.

Albercht Dürer.

Source Wikipédia.

 

 

   Y devine-t-on l’espace d’une joie, fût-elle mince ? L’air est sérieux, l’attitude compassée, le regard enfoncé au creux des orbites, pareil à un signe avant-coureur de la mort. Longue mélancolie qui s’égoutte le long de la gouttière du nez, chute sans fin des lianes des cheveux indiquant la force inéluctable du destin, le non-sens que constituerait le fait de vouloir y résister. Peu de détails du visage qui en adouciraient les traits. Seulement quelques lignes de force, seulement quelques hachures disant la cruelle verticalité de l’existence. Nulle complaisance dans cet autoportrait qui est traité telle la rigueur d’une planche d’anatomie figurant la stupeur de l’écorché dans le jour livide d’une salle de dissection. Nous regardons cette image et elle demeure gravée en nous identique à son coefficient d’effroi.

  

   Vision pénétrante de Rubens.

 

   Et puisque nous évoquions l’écorché, comment ne pas faire place à cette autre vision dantesque de Rubens, lequel gravant dans le métal les fibres, les tendons, les ligaments, les aponévroses, les faisceaux de muscles, nous livre en sa confondante posture ce qui n’est plus homme, qui n’est encore ce cadavre dont seuls les os subsisteront pour témoigner d’une existence parvenue à son terme. Et quelle technique autre que la gravure aurait pu en restituer l’insoutenable splendeur ? Oui l’effet est saisissant qui nous conduit à manier la figure contrastée de l’oxymore. C’est ainsi, toute douleur exacerbée, toute représentation d’une anatomie souffrante nous offre le luxe de sa  beauté. Or, par « beauté », il faut entendre ici le lieu d’une flamboyante vérité. Cet écorché dont la tension est extrême, résiste de toutes les fibres de son corps (ces hachures, ces croisements de lignes, le jeu du plein et du vide, la précision de scalpel du trait, de son exactitude, de sa rigueur, de sa monosémie)  résiste donc   à l’appel du rien, à l’invite du néant par lesquels faire se dissoudre la présence humaine. Or cet ultime héroïsme est beau à la manière dont une vertu habille celui qui en est le dépositaire  d’une auréole de clarté. Mais quel procédé hormis la gravure aurait permis cette précision chirurgicale, cette brillante dissection, cette turgescence des nervures qui forgent le corps en sa plus essentielle nudité ?

 

 

Graver : dire l’être.

L'Écorché de Paulus Pontius

d'après Pierre Paul Rubens,

Bibliothèque nationale de France.

Source Wikipédia.

 

Graver : dire l’être.

Détail.

  

 

   Gravure de François Dupuis : mise en perspective.

 

   Cette longue évocation ne fait que nous ramener à ce portrait de Beng Herman dont François Dupuis a su nous donner la très exacte représentation, traçant à même le cuivre les lignes fondamentales de cet être du lointain. Bien évidemment le pathos ne peut qu’être visible puisque ce travail est l’hommage d’un artiste vivant à un autre disparu. Etrange croisement de destins qui se disent en mode coalescent, comme si une existence en déterminait une autre, cette autre faisant retour, par le biais du trait, à une manière de re-naissance. Oui, de re-naissance car toute œuvre vraie est de cet ordre qu’elle initie, sinon un éternel retour du même, du moins une efflorescence au terme de laquelle confirmer le lieu d’une rencontre, l’espace d’une aventure commune.

  

   Sauver de l’oubli.

 

  Combien ce visage est vrai qui vient vers nous. Etonnante présence, confondante élévation de l’être comme si ce dernier, surgi des limbes, faisait effraction parmi nous. Car là est bien la surprise, l’homme surgit de ce fond dont il semble provenir telle l’image photographique qui se lève du bain révélateur afin que nous en saisissions la trame complexe, les milliers de lignes qui la composent, les confluences de rides, de dépressions, d’éminences qui disent la figure humaine en son exception. Cette image est poème, ode, dire essentiel se détachant d’un silence, « l’offensant » afin que la profération exténue la probable disparition, que la présence enfin reconnue vienne à notre encontre. Sauver de l’oubli, mission de l’œuvre dès l’instant où elle commémore, rend visible ce qui a été qui, jamais, ne s’effacera. Toute existence est gravée dans le marbre, inscrite au fronton du temple de l’humain, tissée dans le multiple palimpseste des jours. Eternelle en quelque sorte.

 

 

Graver : dire l’être.

   Lexique formel.

 

   Le front est bombé où se tient la flamme de l’intelligence, des lueurs s’en échappent tels de vibrants feu-follets. Cheveux en cascade qui encadrent le visage, en disent le somptueux emblème, la belle générosité. Hachures du front dont l’attention, la concentration sont les indices les plus apparents. Charbon des sourcils qui abritent la nappe du regard, cette sombre luminescence touchant toujours les âmes sensibles qui vibrent au rythme harmonieux du monde. Nez droit auquel se relie la double cavité des narines, ces orifices par lesquels rendre patente la scansion de la vie, inspir/expir et tout est dit de l’amour et de la mort, cet insaisissable Janus à la tête double, aux desseins si complexes qu’ils en sont inséparables, comme l’avers et le revers d’une pièce de monnaie. Et ce trou de la bouche, ce mince gouffre proférant le chant du langage, cette exception, ce don de l’Homme et de lui seul parmi la sourde confusion du vivant. Cette doline inaperçue qu’entoure, que protège la double fluence des moustaches, de la barbe, cet infini tissage de la sagesse, ce recul de soi des processions mondaines, cet abritement de l’être en sa conque verbale car dire c’est être et nulle part ailleurs de plus convaincante réalité.

Graver : dire l’être.

Détail.

  

   Tracé épileptique du vivant.

   

   Mais quoi donc d’autre que ce fourmillement assidu de traits, cette belle multiplicité des signes, ces croisements de paroles que sont traits, hachures, tracés, fibres, déchirures, ces brèches qui sont l’intervalle entre les signifiants, ces trous qui disent l’ombre, ces réserves qui profèrent la lumière, quoi d’autre que ces échancrures où souffle l’haleine blafarde du néant, ces hiatus qui suspendent la lecture, initient le crochet du questionnement, quoi d’autre que ces coupes et cassures, ces blessures, ces accrocs si semblables aux accidents de l’existence, ces rainures où s’enlise le destin, ces découpures qui isolent, ces césures ménageant une halte dans le chemin, ces balafres dont toute vie est atteinte, ces fractures, ces écorchures qui flétrissent la peau du réel, quoi d’autre donc de plus performatif (car le trait ouvre le champ immédiat d’un passage à l’acte sans délai), de plus incisif et de décisif eût porté au regard la trame complexe d’une existence, les sillons ouverts d’une terre tailladée par un coutre, retournée par le versoir des aventures humaines ? Quoi d’autre que la gravure pour initier le tracé épileptique du vivant, imprimer à même les consciences le chiffre de l’exception d’être, tracer une voie, ouvrir un monde ? Quoi d’autre ?

 

   D’une peinture qui ne saurait dire.

 

 Maintenant imaginons ce portrait sous l’angle d’une peinture, fût-elle réaliste, expressionniste ou bien même impressionniste. Qu’y voyons-nous qui métamorphose l’œuvre en bien autre chose que ce qu’elle est ? Sans doute une brosse impatiente, nerveuse, a-t-elle imprimé dans la pâte, la souplesse de l’huile, certains prédicats qui se montrent dans la gravure, mais gageons qu’il y a eu euphémisation, assourdissement des traits, dilution à la manière d’une composition d’un Turner, cette irisation du réel qui en déplace la structure pour nous la rendre immédiatement plus poétiquement lisible. Et le problème est bien le « poétiquement » qui se donne sous les auspices de cette vision approchante, à mi-distance du rêve, à mi-distance de l’imaginaire avec, tout au centre, comme dans l’œil du cyclone, une légère persistance du réel, ces tourbillons qui en configurent l’encore présence.

  

   Un déplacement.

 

   Un décalage a été opéré, une manifestation autre s’est imposée en lieu et place de la parution initiale qui est la seule vraie, la seule conforme à sa propre nature. Dès lors faut-il avoir recours au barbarisme de « turnerisation » pour décrire un tel déplacement qui nous présente une autre figure que seule l’intention du créateur était en mesure de faire apparaître ? Du portrait nous ne possédons plus qu’un genre de vision hallucinée, laquelle, grâce à sa distance, sa médiation, son éloignement de la chose première, loin donc d’en être une mimèsis, témoigne d’un travail par lequel se rendre visible dans le rayonnement de l’art. Bien des thèses esthétiques contemporaines se donnent à entendre tel ce recul du réel, lequel, seul, installerait l’œuvre dans sa singularité.

  

   Signes traversiers.

  

  Alors, à l’aune de ce concept, que voudrait donc dire la gravure qui semble s’ingénier à « copier » le réel, à en retranscrire le moindre détail, à fixer dans le cuivre le caractère intangible de ce qui est à « reproduire ». Cependant, envisager l’acte du graveur comme simple technique qui nous restituerait, au travers d’un geste artisanal, les choses en leur facture originelle, ceci est insuffisant et court-circuite l’essentielle notion de l’interprétation, laquelle s’inscrit bien davantage dans une conception de la praxis esthétique dans l’ordre général des signifiants et en particulier dans le fait humain par excellence du langage. C’est en effet à cette présence du langage en tant que tel qu’il faut se référer afin que la nécessaire survenue d’une œuvre dans le champ de la présence puisse s’éployer avec aisance et signifier à la mesure de son destin, celui des signes qui la traversent, l’ourdissent à la manière d’une toile, en délient les fils un à un dont notre intellect, nos affects, nos ressentis auront à faire la synthèse unitive.

      

   Pierre Soulages.

 

   En épilogue de cet article qu’il nous soit permis d’effectuer  un supplémentaire aller retour de navette afin que le tissage bien entamé, quelques fils de compréhension ne demeurent en suspens. La gravure telle une obsession de l’Artiste, un essai de faire rendre raison au réel, d’en faire dégorger le sublime nectar, d’en extraire jusqu’au moindre pollen. Tel type de travail assidu, acharné, sans repos, Pierre Soulages qui, au départ, était néophyte en ce domaine, voici qu’un jour, à force de tâtonnements et d’essais de percer le mystère des formes, ayant généreusement provoqué le travail de l’acide (une identique conclusion pourrait tout aussi bien résulter d’une lourde insistance du burin), la plaque de cuivre se troue en maints endroits ne laissant du métal qu’une sorte de cratère béant. L’Artiste, qui cherchait le Noir comme son obsession la plus originaire, qui était sur la voie du Noir, il creusait et creusait pour obtenir la plus grande densité de noir, évoquant ceci dans un entretien : « J'ajoutais d'ailleurs des traits, des traits d'eau-forte classique, et je creusais de plus en plus, parce que je voulais qu'en certains endroits ce soit très, très noir, mais ce jour-là, la planche s'est trouée », et  voici que se révèle à lui l’exact contraire, à savoir ce blanc qui, sans doute, par un simple processus d’aimantation, par la diffusion de la lumière qu’il initie, appelait déjà ce fameux outre-noir, cette autre lumière faisant sourdre, à même l’ombre, son potentiel lumineux.

 

   Accident de gravure ?

  

   Oui, lumineux car la lumière naît de l’ombre, tout comme le jour se hisse de la nuit pour paraître. Jeu infini du plein et du vide, de l’exhaussement et du creux, du gonflement de la pâte et du retrait de la matière dans l’acte de graver. Peut-être que le surgissement insigne, si singulier de l’œuvre de Soulages provient d’un simple accident de gravure. Mais qui donc pourrait en témoigner ? L’Artiste lui-même ne saurait proposer que quelques hypothèses. La genèse d’une œuvre est si complexe, soumise à tant d’influences, d’essais, de tâtonnements, d’hésitations. Et c’est bien ainsi que le logico-rationnel soit mis à la diète et ne puisse proférer en des domaines où c’est bien la dimension pathique  d’abord qui est à l’œuvre et travaille en sourdine, quelque part du côté du corps, sans doute obscur, sans doute retiré, à l’ombre des regards car tout ne saurait faire phénomène sans créer quelque dommage. C’est du retrait, de l’inapparent que peut surgir l’intuition comme si elle était réservée en creux dans une gravure attendant de pouvoir s’actualiser.

 

   Du polyptique.

 

   Identique au phénomène qu’avait connu Claude Viallat avec son éponge rongée par l’eau de Javel, forme dont il fera le lexique d’une œuvre complète, voici que le hasard visite Soulages qui découvre avec ravissement une si belle extension de la mission de la gravure. Le trait est devenu tache. Le blanc s’est substitué au noir. Mais le noir est en attente, en réserve, il campe dans les limbes du lexique pictural, il est sur le point de proférer. Car tout contient tout et les œuvres jouent en abyme, s’éclairant mutuellement, communiquant par échos, affinités, confluences  ou bien, au contraire par effet dialectique, divergences, lois des contraires.

 

Graver : dire l’être.

« Polyptyque I » (1986), de Pierre Soulages.

Source : Le Monde.fr/festival.

 

 

   Depuis toujours déjà le pas a été franchi par l’Artiste qui conduit à ce magnifique outre-noir des grands polyptiques. Ne sont-ils pas, en leurs scarifications, en leurs lignes claires où la matière livre le jeu de ses incisions, peut-être même lève doucement le voile sur son être, ne paraissent-elles pas, en leurs griffures, des prolongements d’un acte de gravure depuis longtemps intériorisé ? Alors l’on peut se demander ce que Soulages voit au travers de cet outre-noir : une nouvelle station de l’être dans une métaphysique non encore parvenue à son terme, la fulguration d’une Idée, la toute puissance de l’Esprit en son advenue à l’Absolu, l’Être en personne  « tel qu’en lui-même l’éternité le change » ?

 

  Jamais ne le saurons. 

 

   Ceci, jamais nous ne le saurons.  Jamais pour le plus grand bonheur des humains que nous sommes. Le saurions-nous et alors la dimension de l’Art croulerait comme un château de cartes. Le mystère ne peut jamais porter qu’à l’inconsolable Ceux, Celles qui le regardant et, le perdant soudainement,  se couperaient du sens de leur quête, laquelle est aussi sens de l’existence. Or l’Art est avant tout recherche patiente de ce qui est jusqu’à l’infini égarement de la psyché lorsque, atteinte de folie, elle débouche sur une œuvre aussi significative que celle de Vincent Van Gogh traçant à l’eau-forte (pouvait-on trouver plus beau nom ?) le portrait du Docteur Gachet.

  

   Dans une lettre à sa sœur Wil en date du 13 juin 1890, l’Artiste écrit :

 

 « …J'ai fait le portrait du docteur Gachet avec une expression de mélancolie qui souvent, à ceux qui regarderaient la toile, pourrait paraître une grimace... ».

  

   Dire la vérité de l’homme.

 

  La grimace, cette supercherie afin de dissimuler la vérité. Et pourtant ce portrait dit la vérité de l’homme, aussi bien du Docteur Gachet, de Vincent, de tout Artiste en prise avec ce réel (imaginaire et fantaisie n’en sont que quelques déclinaisons), ce réel qui, parfois, se dit en peinture, en dessin ou en gravure. L’essentiel est que cela se dise ! L’ultime vérité pour l’infortuné Van Gogh, ce fut cette dernière gravure déchirant sa poitrine, cette balle traçant en lui la dernière empreinte de l’Art, dont le Docteur Gachet fut l’un des rares autorisé à recevoir le témoignage, terrible vision du génie torturé jusqu’à la folie. Génie, folie : souvent le même en Art. Le même ! Une gravure de l’être. Beng Herman rendu à son jour par François Dupuis en porte l’émouvant témoignage. Qu’il soit rendu à la vérité de son être. Meilleure façon de lui rendre hommage.

 

Graver : dire l’être.

[Portrait du docteur Paul Gachet] : [L'homme à la pipe]

[estampe] / [Vincent Van Gogh]

Source : Gallica/bnf.

           

Graver : dire l’être.

Œuvre de Beng Herman.

 (que l’on pourrait nommer : « L’espace des signes ». )

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 08:08
 Réalisme vs surréalisme

Cadaqués, la brocante et statue de Dali

(c) Thierry Cardon

 

***

 

   Au premier regard, cette image nous surprend-elle ? Certes non. Elle est la mise en scène de la vie ordinaire, elle est une mince fiction qui nous parle du temps qui passe, de la statue qui honore un grand peintre, du bord de mer et de la plage où une barque est couchée sur le flanc. Elle nous dit l’insouciance du jeune âge, le bonheur de rouler à vélo, elle nous dit le bric-à-brac des objets divers qui sont le lot de toute brocante, laquelle exhibe un passé nostalgique et souvent un peu poussiéreux, un genre de mémoire usée qu’il faudrait briquer afin de faire revivre quelque souvenir échoué au large de l’être. Elle nous dit le monde, elle nous dit notre place dans le divers méticuleux du réel.

   Une telle photographie, le plus souvent, nous la regardons à la sauvette, tel un document d’archive et, déjà, nous sommes loin, pris dans les mailles d’un quotidien qui nous absorbe et nous déporte de quelque réflexion salutaire dont nous pourrions tirer quelque profit. Le cours des choses est ainsi fait qu’il glisse au-delà de nous, nous emportant dans son flux perpétuel sans que nous y prêtions attention puisque nous sommes tissés de temps et que, précisément, ce temps, nous n’en sentons nullement l’existence et, a fortiori, l’essence qui, bien entendu, en son principe, est volatile comme toute chose dont les fondements sont précieux, ils fuient à notre approche tel l’oiseau surpris dans son vol.

   Que dire de plus dont cette image serait investie à l’insu de notre conscience ? Le jeu des déductions et interprétations est toujours facile et il suffit de se laisser aller au mode simple de la description pour que s’édifie, à partir des  mots eux-mêmes - dont chacun sait qu’ils ont un sens -, un genre de palais des mirages, qu’un instant plus tôt, nous pensions impossible car il n’avait de réalité qu’hypothétique. Ainsi, si je dis les flots apaisés de la mer, ses courtes vagues frangées d’écume, puis les candélabres étiques des arbres - on dirait des bras en quête de ciel -, je dis dans le genre poétique, je manie les métaphores, je vis dans le monde du « comme », du « même ».

   Si je dis la barque, l’île sur laquelle elle a accosté, ces roches gonflées de bulles du Cap de Creus par exemple, je documente l’image, je lui confère une assise réelle reconnaissable, je l’assure de coordonnés au gré desquelles elle peut se rendre visible sur une carte de géographie. Je la spatialise et lui fixe cet amer dont toute chose sur Terre a besoin afin de connaître son identité. Si je dis la table ronde de bistrot, le mannequin couché au sol, la sculpture africaine et son fétiche, je ne fais qu’énoncer une vision consumériste et, au mieux, convoquer une bribe infime de culture.

   En fait, je dis et je ne dis pas ce qui, sous la ligne de flottaison de l’image, flotte entre deux eaux, ce fragile iceberg porteur de sèmes multiples que jamais nous ne prenons soin de voir, au motif que nous avons bien mieux à faire que de chercher l’insignifiant, l’inaperçu, ce qui scintille au fond des ténèbres dont nous ne percevons nul éclat. Nous préoccupons-nous du destin de l’invisible paramécie ? Et pourtant, dans ce minuscule, cet invisible nous pourrions rencontrer plus d’un remarquable éblouissement ! Sans doute les choses sont-elles opaques, non en raison de leur nature, mais au gré de notre indécision les concernant. Nous les abandonnons avant même qu’elles n’aient pu déclore leur être et nous livrer ce que nous aurions découvert au prix d’une longue et minutieuse patience.

   Si cette photographie nous questionne plus avant, c’est que, sous son évidente surface, apparaissent des significations en profondeur que nous ne pourrons décrypter qu’en maniant quelques symboles. Elles se divisent selon deux modes de perception du réel. Il y a d’abord les choses de la mondéité, ce que nous rencontrons quotidiennement, dont la fonction ustensilaire ne nous étonne guère puisque, au premier chef, nous avons à être des individus pragmatiques, qui saisissons et vivons dans le cadre de la domesticité : la chaise, la table, la terrasse du café, le vélo, la barque de pêche. Avec tout ceci nous sommes en familiarité et notre préhension perceptive de ces objets se fait tout naturellement. Mais, sous la coquille se trouve un univers en miniature, cet albumen ou « blanc », ce vitellus ou « jaune », ces nominations qui nous enchantent comme le font des paysages sublimes surgissant au creux même de nos rêves. C’est eux, ces signes de l’infime dont il faut se mettre en quête. C’est eux, comme, sous le regard de l’amante, nous cherchons sa sublime sensibilité et, sans doute, sa généreuse sensualité. Nous sommes, irrémédiablement, des êtres de sensation, c’est pourquoi, sous la face pelliculée des choses, tout n’attend que de surgir et de briller.

   Cette représentation d’un fragment du monde pose le problème d’une schize - l’image n’est-elle coupée en deux par cet étrange pilier ? -, dont il faut tout de suite préciser l’objet : réalisme jouant en écho, d’une manière diamétralement opposée, avec le surréalisme qui vient en contrarier le caractère d’évidence, de spontanéité. Le réalisme, d’abord. Cette scène de la vie ordinaire, telle qu’elle pourrait surgir d’une image d’Epinal ou des cartes scolaires anciennes portant la notion de « centres d’intérêt », pourrait faire l’objet d’un travail langagier ayant pour thème « le bord de mer et ses activités ». Les rédactions en langue française, jadis, reposaient sur ces solides piliers du réel qui avaient essentiellement pour tâche d’amarrer les élèves dans un cadre connu qui les rassurait et leur donnait de sérieux gages quant à la position qu’ils occupaient, ici et maintenant, avec une tâche d’écriture pour en confirmer l’incontournable présence.

   Nous disons que le personnage de Dali, par sculpture interposée, donc le surréalisme, joue en écho avec un autre élément de cette même rhétorique, à savoir ce mannequin abandonné sur le sol à la façon d’une mécanique inerte qui ne témoignerait plus ni des anciennes activités de l’homme (couturier, modiste, tailleur), ni des usages actuels de l’objet, mais se donnerait comme une dimension énigmatique, à peine formulée, d’un possible au-delà, d’un « méta » renvoyant, en priorité, à la métaphysique et au peintre qui en signe l’excellence, Giorgio de Chirico. Ici, étrangement, le réel est soudain aboli, le vide assumé, l’absence rendue enfin visible. C’est sans doute le sort de tout mannequin que de nous installer dans cet espace esseulé, désincarné, semblable à un Musée Grévin où les statues de cire figurent d’étranges existences figées qui s’apparentent plus à la mort qu’au visage d’un maintenant qui serait irrigué par un dynamisme vitaliste. Simulacre d’une « présence » privée de mobilité, donc de possibilité d’ouverture, ce mannequin agit à la manière de celui qui nous est proposé par l’artiste métaphysicien dans une huile de 1915, « Le Résultat », où la prouesse consiste en ce que la négation dont le peintre vêt son pinceau afin de déstructurer les choses du quotidien, agit avec tant d’efficience que le tableau diffuse en nous, au travers de ce visage traversé de néant, le sentiment d’une profonde déshérence, d’une lourde factualité.

   Face à cette toile comme face au mannequin inerte, figé, de la photographie, nous éprouvons la sourde inquiétude bouvilienne dont Roquentin est victime dans « La nausée », cette contingence sartrienne désormais célèbre sous les traits de la racine têtue, opaque, qui existe, là, sans raison autre que d’être racine et de n’en rien savoir. Et, par conséquent, de ne rien savoir non plus de notre présence même, nous les spectateurs, sinon que l’absurde existe, qu’on peut le toucher du doigt, dire c’est ceci ou bien cela, le nommer, en tracer les erratiques contours à chaque fois que le monde vacille ou bien se fige dans ces figures - ces mannequins -, qui n’ont d’éternité qu’à la mesure de leur incohérence étendue là-devant. Elle ne fait que procéder, en quelque sorte, à notre propre dissolution.

    Cette collision du réel avec un surréel qui n’aurait pour fonction que de se soustraire, précisément, à la réalité (c’est une des grandes raisons de l’art), se donne à voir d’une manière évidente en opposant des parties de l’image entre elles. Une seule « chose » est animée, donc « vivante », ce passage d’un enfant sur son vélo qui se dirige vers son destin. Qui, bien entendu, est sa finitude, la seule chose dont il soit assuré. Il n’est pas encore statue. Il n’est pas encore mannequin. Il n’est pas encore ce passé qui se figera en un bloc de résine dont il deviendra le prisonnier éternel. La signification insigne de la photographie trouve là son expression la plus forte. Faute de ceci, de ce sens contenu dans le filigrane de l’image, bien des essais de représentation du réel ne sont que des constats d’une confondante banalité.

   Voyez la mode iconoclaste des « selfies », ces représentations qui prétendent fixer dans le marbre le pseudo-événementiel des rencontres fortuites indéfiniment renouvelables, autrement dit affligées d’une réalité sans consistance. A ces caprices du temps présent, à ce « moment fugitif » poinçonné de non-sens,  il convient d’opposer ce « moment décisif » que les Anciens Grecs désignaient sous le beau nom de « kairos ». Mais le kairos était précisément ce temps dense, cet afflux de présence, ce surgissement de plénitude, cet « instant opportun » envoyé par la providence qui, jamais, ne se reproduira. Il est l’exception, le rare, raison pour laquelle il est empreint d’une valeur singulière. Comment alors justifier ces pitreries dans l’air du temps qui ne sont que des autosatisfactions narcissiques forgées au feu d’une étroite et tyrannique subjectivité ?

   Dans cette image de Cadaqués, l’on peut dire que le kairos a été saisi au vif, « empoigné par les cheveux »,  selon le mythe, lequel donnait le dieu Kairos tel ce jeune homme qui passait, dont il fallait saisir la chevelure, autrement dit l’occasion qui ne se représenterait pas. Le « moment décisif », ce beau concept dont s’inspiraient les officiants de l’Agence Magnum, Henri Cartier-Bresson en premier, Leica au poing, faisant toujours du sujet qu’il photographiait le lieu d’un événement. Pour cette raison son œuvre est admirable de précision et reflète un sens rare de la composition, du rapport des formes géométriques entre elles.

   L’on pourrait dire des photographies de ce mouvement fécond, de ce « réalisme poétique » tel qu’il a été défini par Claude Nori, qu’elles sont « rationnelles », car le réel, toujours, y semble organisé par l’action positive du concept, mais constamment avec le souci d’y ménager l’espace « d’instants de grâce » (Wikipédia). L’image ne laisse rien au hasard, elle intègre un nombre maximum de sèmes qui concourent à la compréhension du message véhiculé. Ce qui ne veut nullement dire que le côté sensible et affectif y serait sacrifié au bénéfice d’une mise en scène strictement intellectuelle. Ce grand photographe qu’aujourd’hui de simples initiales H.C.B. permettent d’identifier, était au cœur du mouvement humaniste. Ce qu’il savait faire, avant tout, c’était dresser la scène exacte sur laquelle la condition humaine donnait ses figures les plus caractéristiques, parfois les plus spontanées, les plus émouvantes. Ceci est du grand art et peu de gens d’images, aujourd’hui, peuvent prétendre à un tel sens de l’événement.

    La belle image qui nous occupe ici semble s’abreuver à de telles sources. Elle structure le réel, lui donne des points d’appuis, le spatialise selon des aires distinctes, introduit des tensions génératrices de sens, instaure des « conflits » temporels entre un passé qui se fige, un futur qui se profile à l’horizon, un instant qui bourgeonne et dit son être tel que nous pouvons l’entrevoir à la lumière d’un œil inquiet. Nous disons que cette image est belle qui s’inscrit pleinement dans le champ de notre conscience. C’est pourquoi nous avons du mal à nous en éloigner. Là est le signe d’une création vraie.

 

 

 

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 08:18
Le point phosphoreux.

J’ai posé pour DH.

Œuvre : André Maynet.

« CERTAINEMENT L'INSPIRATION EXISTE.

Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? - un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. »

Antonin Artaud in "L'ombilic des Limbes", Poésie, Gallimard.

Poser pour…

« J’ai posé pour DH ». Ici, sur cette surface dépouillée, nous avons un Modèle qui dit avoir « posé pour DH ». Avoir posé pour une Artiste donc. Mais que veut donc dire « poser pour » ? Est-ce simplement le fait d’être présente corporellement, anatomiquement devant le Peintre et demeurer en soi le temps que l’œuvre naisse et trouve sa forme, sa qualité apparitionnelle ? Le Modèle est-il assimilable à un simple objet, masque de plâtre, par exemple, qui servirait de support à une proposition plastique de l’ordre de la mimèsis des Antiques, à savoir la reproduction fidèle de ce qui se donne à voir ? Certes, cette Jeune Femme dans sa simplicité, son dénuement, pourrait faire penser à l’esquisse de terre blanche que constitue tout biscuit que ne recouvre aucun glacis, que ne modifie nulle couleur. Certes cette Simplicité pourrait être reproduite à l’identique, genre de fac-similé, de copie de l’original. Mais l’on sent bien ici que cette conception de restitution fidèle du réel paraît en porte-à-faux avec ce qu’est l’esthétique contemporaine qui, loin de se contenter d’une simple reproduction des formes en recherche la polyphonie, l’expression multiple, la chatoyante rhétorique. Si les Classiques s’adonnaient avec passion à calquer le moindre trait signifiant, le velouté de la peau, la courbe d’une joue, l’anse parfaite d’une hanche, l’harmonieuse flexion du pied sur le sol, une représentation exacte du donné immédiat d’une chose ou d’une personne, il en va différemment pour les Modernes qui ont subverti les formes pour en faire une matière souple, inconditionnée, exempte de contraintes, capable de vivre selon sa fantaisie, l’inspiration de l’instant, la pente d’un état d’âme, la coloration d’une conception du monde, ce monde singulier qui habite chacun et ne saurait se confondre avec nul autre. Créer de cette façon, soumettre le réel à quantité de torsions, d’angles, de perspectives, d’éclatements successifs, de fragments polychromes, voici la marque insigne d’une liberté en même temps qu’un surgissement de l’art dans ce qui en constitue l’essence, une autonomie souveraine, le tutoiement d’un absolu par lequel il parvient au sommet de ce que son langage a à dire.

Inspiration.

Je soulignai, à l’instant, le mot inspiration de manière à rejoindre le propos d’Artaud - ce génial inventeur de formes idéelles aussi bien que langagières, que scéniques -, Artaud qui la fait naitre, l’inspiration, d’un étrange et onirique point phosphoreux, autrement dit d’une ignition spirituelle, d’une flamme intellective, d’une combustion selon laquelle la création est appelée à paraître en ce qu’elle a de plus précieux, cet aérolithe mental qui flirte avec l’indicible, l’invisible dont toute œuvre d’art suppose l’incroyable monstration. Comment, alors, débouchant avec l’auteur de L’ombilic des limbes sur cette pierre philosophale brillant de son inépuisable énergie, ne pas faire place à la magie, à son pouvoir de transsubstantiation, sa capacité à quintessencier le modeste, l’inapparent, l’inaperçu et d’en donner une ébauche dont la mobilité, le sublime, la substance extra-spatio-temporelle constitue le propre même d’un chemin en direction d’une transcendance ? Comment ne pas se sentir attiré par cette cosmogonie individuelle qui nous constitue en propre, que l’action du génie créateur nous livre à la manière d’une révélation, vers cette autre cosmogonie dont la toile est le support, le centre d’irradiation, la source inépuisable de sens ? Car cela même qui apparaît maintenant sur la face du subjectile (voir, plus bas, les déclinaisons du Modèle tels que je les suppose au travers des représentations de Douni Hou dont il est ici question), ce n’est plus le Modèle incarné, vivant, existentiel, avec ses soucis et ses peines, ses joies et ses manques, ses prédicats singuliers qui en fixent l’inamovible quadrature comme une chose fixe, immuable, une étoile clouée au ciel d’une nécessité.

Métamorphose.

Bien au contraire. C’est ce qu’Artaud veut évoquer dans la belle langue qui est la sienne lorsqu’il fait signe en direction de la réalité (qui) se retrouve, mais changée, métamorphosée. Oui, métamorphosée car le chiffre de cet événement hors du commun, l’exceptionnelle mutabilité de la présence, cette tripartition temporelle passé-présent-futur trouvant à s’actualiser dans le procès même qui la porte au jour, la métamorphose donc est la matière façonnée par l’Artiste, portée à l’incandescence, cette imago terminale au travers de laquelle il donne site à l’immatérielle apparition, à la désocclusion du secret, mais en termes cryptés seulement accessibles à une interprétation, à une activité herméneutique car toute œuvre portée à son acmé est un texte sacré dont il convient de lire l’essence. Ce qui veut dire que se porter en tant que déchiffreur d’une oeuvre suppose le recul nécessaire, l’effort indispensable, la réflexion approfondie. L’art n’est pas une donnée immédiate de la conscience pour utiliser le lexique bergsonien, l’art bien au contraire est le fruit d’une longue élaboration, d’une maturation, d’une fécondation d’un germe initial dont il convient de moissonner le sens profond. L’épi ne lève jamais qu’au terme d’un long processus de croissance. Métaphoriquement il est l’égal d’une huile lourde, d’un pétrole métabolisé le long de milliers d’années, image d’une culture en devenir ne se révélant qu’au terme d’une infinie méditation.

Le Modèle dans deux œuvres de Douni Hou.

Vraiment, nous ne savons jamais comment une toile est née, le résultat de quelle alchimie elle est la figure, les raisons qui ont abouti à cette forme plutôt qu’à telle autre. Et l’Artiste lui-même a-t-il la connaissance des voies par lesquelles sa conscience, mais aussi son inconscient ont abouti à délivrer l’œuvre telle qu’elle est ? Processus si complexe qu’il nous dépasse comme il excède les possibilités d’analyse de son Créateur. Sans doute faut-il, à tout essai de représenter le monde, cette part d’obscurité, de mystère sans laquelle l’art ne serait pas art puisqu’il n’illustrerait que la réalité reconduite à ses propres fondements, cette terre compacte, cette argile sourde dont le ciel serait absent, dont la fécondation ne pourrait avoir lieu faute de distance, d’envol, de transition, de passage, tous phénomènes signant la présence d’une mutabilité des choses dont la métamorphose est le subtil opérateur.

Ainsi pouvons-nous facilement imaginer la fonction de convertisseur du génie créateur, lequel s’emparant d’une forme, ce Modèle par exemple, en donne une vision renouvelée, tremplin de ressourcement infini pour qui sait se confier à son écoute, entendre son chant souterrain.

Le point phosphoreux.

« Piqûre et coupure ».

Par quel hasard, quel stratagème, l’Artiste est-elle arrivée à faire de son Modèle cette figurante de cirque (le praticable du Monde ?) que des hallebardes cernent, découpant sa silhouette sur la planche qui la porte et semble la soumettre à un destin aveugle ? Image de la femme qu’elle est (qui : le Modèle, l’Artiste, la Femme-archétype ?), représentation intériorisée qui voudrait dire la soumission, le sacrifice librement consenti ou bien l’acceptation d’une tâche nourricière combien ingrate, ou bien encore simulacre, pure magie, illusion, tour de prestidigitateur ? Et la petite Funambule qui, sur le côté de l’image, semble en jouer le contrepoint, que nous dit-elle de celle qui, clouée sur son fond, vit son aporie existentielle avec la dévotion qui s’assimile à celle d’une sainte pour le moins assurée de sa curieuse servitude ? Que nous dit-elle : l’interprétation des deux images mises en abîme, passé d’enfant et présent d’adulte confondus ? Libre jeu insouciant de la petite danseuse que la donation verticale d’un genre de persécution porterait à notre connaissance avec le caractère de l’insupportable, le rejet de toute aliénation en constituant le logique épilogue ? Ici, l’art rejoint sa fonction subversive, aiguillonne notre inclination à la rébellion.

Le point phosphoreux.

« Petite cicatrice ».

Et ici, cette « petite cicatrice » mettant à nu le Modèle, en donnant une version de l’écorché de salle d’anatomie, en quoi cette œuvre concerne-t-elle encore le réel avec pertinence ? Mais poser la question sous cette forme c’est la destiner à une illisibilité qui provient de sa propre aporie. Cette image ne saurait nullement représenter le réel puisque, par définition, l’art n’est pas le réel mais, éventuellement sa transposition, sa conversion, son déplacement, sa paraphrase. Il n’y a jamais analogie lexicale ou sémantique, cohésion terme à terme entre l’art et le réel auquel il est supposé renvoyer. Ici, avec l’image, c’est un autre monde qui s’ouvre et nous livre son efflorescence. Combien le Modèle initial, existant d’âme et de chair, est loin de ce qui apparaît là, dans le cercle attentif des Voyeuses avec l’explication du Maître. Et encore une fois (voir un autre article sur l’œuvre de Douni Hou : « De la mouche à l’escargot : la finitude ».) le rapprochement ne peut manquer de se faire avec la célèbre Leçon d’anatomie du Docteur Tulp de Rembrandt.

Bien évidemment, à partir d’ici peuvent s’élaborer toutes les interprétations imaginables, depuis la psychanalytique jusqu’à l’esthétique en passant par la linguistique, la position du signifiant par rapport au signifié, posture structuraliste s’il en est. Cependant toute cette gymnastique intellectuelle ne nous éclaire nullement sur les rapports du Peintre et de son Modèle. Mieux vaudrait, dans cette intention, aller du côté de Picasso et de ses innombrables variations sur ce thème. Picasso, génial jongleur des formes, initiateur des multiples métamorphoses de l’art. La réponse est là, dans la manifestation des traces esthétiques en leur essence qui, non seulement s’adressent au Modèle, à l’Artiste qui en est l’habile médiateur, mais aussi à l’histoire de la société, à son évolution, au concept de mode et de modernité, toute une contextualisation par laquelle l’œuvre paraît comme ce qu’elle est, à savoir l’unique perception d’un instant situé dans une frise spatiale et temporelle que le génie nous offre comme la pépite qu’il révèle aux yeux de ceux qui cherchent un sens à l’existence.

C’est l’inaperçu et actif point phosphoreux artaudien qui a porté au paraître ce qui n’était qu’en réserve, attendant de rencontrer les hommes, les femmes que nous sommes, toujours pressés, impatients d’archiver dans les replis de la mémoire, les cataractes d’images qui s’y animent de leur effervescence multiple. Nous voulons voir DANS le réel têtu ce qui s’impatiente de se présenter à nous, qui n’est que l’écho de notre propre cosmogonie : l’art en son invisible présence toujours situé HORS du réel !

Invisible présence de l’Artiste.

Parlant de J’ai posé pour DH, en fait je n’ai guère évoqué que DH en rapport avec son Modèle, occultant Celui qui était à l’origine de l’œuvre : AM. Subtile dissolution, étrange transparence, reflet en miroir d’un Artiste reflétant un autre Artiste, reflétant un Modèle, reflétant les Voyeurs, reflétant l’Art. Conflagration de reflets. L’art est ceci, cette illusion si fascinante qu’elle déteint le réel et prend sa place comme la chose qui devient essentielle à nos yeux, nécessaire à notre entendement, précieuse à nos cœurs. Rien d’autre à lui substituer que LUI-MÊME !

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