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17 septembre 2017 7 17 /09 /septembre /2017 10:30
Aube.

Heure matinale

Appelle

Heure sans nom

Personne encore

Sur bords monde

Hommes sont gîte

Femmes dorment pliées

Grands voiles blancs

Bruits font sourdine

Quelque part

Dans ventre terre

Près fleuves magma

Où bouillonne vie

Sourde densité

 

Personne longe

Bleu glacial

Fente boréale

Par laquelle dit

Unique beauté choses

Tremblement divin

Feu sacré

Emblème lequel

Annonce parution jour

 

Ombres noires

Bitumeuses

Gagnées intérieur

Longue mutité

Reflets seulement

Brillances seulement

Rutilances seulement

Comme incantation

Triplement proférée

Chant outre-tombe

Lueur outre-vie

Fugue inaperçue

Fuite temps

Fil éternité déroule

Insu consciences

 

Quelqu’un né

Offrande heure

Sur point s’ouvrir

Quelqu’un respire

Quelqu’un avance

Quelqu’un parle

Immobile

Se met mouvoir

Voix lance volutes

Corps tumultes chair

Yeux sont phares

Balaient espace

Feux questionnants

 

 

Plus rien repos

Foules envahiront agoras

Rires éclateront fente lèvres

Rides déplieront cimaises fronts

Pieds martèleront  sol assiduité

Partout seront clameurs

Partout seront gestes

Partout seront décisions

Entamant pellicule heure

 

Plus rien lieu maintenant

Girations

Pullulations

Gravitations

Monde né lui-même

Douleur parturition

Infinis seront mots promesses

Décisions enfanteront

Marche harassée humains

 

Entend plus

Susurrement aube

Venue saturée millions voix

Etranges Babel

Milliers confluences

Etranges estuaires

Centaines babils

Etranges éploiements

Nécessité mondaine

Oui Mondaine

Attend Soi

A venir Présence

Oui Présence

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans ALCHIMIE TEXTUELLE
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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 19:17
Ephéméride.

Comment suivre ta trace

La mienne si difficile à esquisser

Les jours fuient

Dans la fente immobile du temps

Est-ce nous qui bougeons

Est-ce Le Temps qui vient à nous

Puis se dissipe

Sans même

Que nous en ayons conscience

 

Comment suivre ta trace

Autrement que par la pensée

Tu es si illisible

Dans l’invention de l’heure

Et à peine es-tu aperçue

Que déjà nuées et cendres

Se présentent

Dans l’orbe vide des mains

Si ce n’est brouillard diaphane

Rives esseulées

Dans un linceul de pluie

 

Comment suivre ta trace

Tu me disais

L’autre jour

Sous les palmes aériennes

Du grand cèdre

La beauté de la vision

Lorsqu’elle s’embue

D’une certaine tristesse

Comme si le flou était à même

De porter notre âme

A la pointe acérée

D’une compréhension

De soi

De l’autre

Peut-être même disais-tu

Du monde

Tellement ton esprit fantasque

Emprisonne dans ses filets

Les mailles de la pure joie

 

 

Comment suivre ta trace

Tu es si sûre de ta présence

De la justesse de ta pensée

Cela rayonne

Cela étincelle

Cela se diffuse

Et c’est comme une contagion

On est à toi

Comme le soleil est au ciel

Et il s’en faudrait de peu

Qu’une vérité se présentât à nous

Sous la seule forme de celle

Que tu es

 

Comment suivre ta trace

Certains te disent Sorcière

D’autres Fée

D’autres encore

Magicienne aux doigts

Crochetés de bonheur

Mais qui croire

Mais comment te cerner

Toi qui fuies

A la vitesse de tes paroles

Incantation

Et cela chante en nous

Et cela prie

Pour que ta voix latente

Cerne tes lèvres

Du plus doux des poèmes

 

Comment suivre ta trace

Serais-tu Poétesse

Sappho de Lesbos

T’accompagnant de la lyre

Entourée de tes hétaïres

Sous l’arbre aux palmes donatrices

D’un luxe inouï

Celui de vivre à la mesure

De ces géants débonnaires

Mais si précieux

Pour qui sait les écouter

Les entendre

 

 

Comment suivre ta trace

Tu effeuilles les secondes

A seulement respirer

Tu loues les heures depuis

Ton infinie sagesse

Tu attires à toi

La caravane pressée

Des jours

Ces ruisseaux

Qui nous traversent

Sans que nous en percevions

L’essence intime

Le souffle donateur de vie

 

 

Comment suivre ta trace

Toi qui n’en as pas

Le Temps est cet

Immarscescible

Flottement

Ce balancement

Qui nous porte

Ici

Partout où se recueille

Le sentiment d’être

Ne serais-tu pas Le Temps

Lui-même

Qui confond

En une même trace

Masculin Féminin

Cette nervure qui

Nous fait tenir debout

L’espace d’un cheminement

Oui l’espace

D’un

Cheminement

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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 15:39
Fille du Feu.

A seulement t’apercevoir

Dans le tumulte du jour

Et c’est le feu qui

Dans mon âme

Fit son sabbat

 

Tu étais à la pointe des choses

Comme sont les étoiles

Dans le basculement

Nocturne

Simple sillage

Dans l’encre des songes

A peine entamais-tu un pas

Que d’autres s’ensuivaient

Dans une douceur de nacre

 

La braise de tes cheveux

Crépitait bien après

Que tu t’étais annoncée

Et ce semis de taches de son

Et ces yeux

Aux teintes de scarabée

Et la finesse des attaches

On eût cru avoir affaire

A une tige de cristal

Perçant l’ombre

De sa pointe subtile

 

On te disait Fille du Feu

Cette Delfica dont l’image

M’apparut sur

La Baie de Naples

Cette chimère dont ma folie

Ne parvint pas à s’emparer

Sauf ce poème

Sauf ces ratures

Sur la page blanche

Sauf ces stigmates rubescents

Qui creusent ma tombe

Alors qu’encore

Je crois être vivant

 

Mais peut-on survivre

A l’image

Brûlante de la beauté

Peut-on encore apercevoir

Dans le miroir

La face dévastée

De qui l’on n’est plus

Peut-on décemment se lever

Sans ennui et vaquer

Le long du temps

Aux choses immanentes

Qui fuient telles

Les feuilles mortes

Dans le vent d’automne

 

Ce signe avant-coureur

De l’hiver

De la neige qui attend

De nous ensevelir

Alors que les sarments

Craquent

Dans la cheminée

Que nos doigts gourds

S’essaient à saisir

L’invisible

Oui L’Invisible

 

Parle-moi Delfica

De toi

De cette tache carmin

Que tu fus un jour

Dans le luxe

D’une apparition

Oui parle-moi de Toi

Et demeure

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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 17:51
L’étiage du temps.

Tu disais en cet automne précoce

Le gris de l’heure

Les rides  naissantes

Les illusions perdues

Ces degrés de l’existence

Pareils aux strates du temps

Tu disais cette eau de lagune

Cette mélancolie

Qui n’en finissait de goutter

Cette perte des choses

Dans une manière de Néant

Tu disais le brouillard

Sa ténuité

Son insolence

Sa persistance à tout nimber

De mystère

A tout inonder

D’une parole d’ennui

Tu disais tout ceci

Et c’est comme si

Tu étais devenue invisible

Simple mot de vent

Se mêlant à la rouille des feuilles

Tu disais le lac

Sa plaque d’argent

Tu disais son immobilité

Sa mutité longue

Et je recueillais ton silence

Au creux de mes mains

Une goutte de rosée

Dans le soir qui venait

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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 16:25
Du rameau, la fragilité.

Du rameau vous aviez la fragilité.

La consistance à peine affirmée.

Un souffle d’air

Vous eût confiquée

A mes yeux si indociles.

Je ne supportais de vous voir

Que pleine et entière

Vouée en votre chair

A dire votre gloire

A parler le signe de

Mon dicible plaisir.

Un souffle d’air vous eût ôtée

A ce qui n’était

Que caprice d’enfant

Qu’une brume eût effacée

Comme se distrait de soi

Le phalène

Dans la perte du jour.

Du rameau vous aviez

Cette rumeur blanche

A la limite de l’ombre.

Que n’étais-je cette ombre

Cette nuit en laquelle votre

Ineffable corps

Eût plongé en moi

Avec l’arche

D’un émerveillement ?

Que n’étiez-vous

Cette aube nouvelle

Etincelante de rosée ?

Que n’étiez-vous ?

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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 17:19
D’elle, le passé uniquement.

Havfrue de Elisabeth Jerichau-Baumann (1873).

Source : Wikipédia.

 

 

 

 

 

   L’automne teintait de brume lumineuse ce beau pays du Danemark où mon Journal - Le Cosmopolite -, m’avait envoyé à des fins de reportage sur la ville de Copenhague, notamment sur son quartier atypique de Fristaden Christiania, cette enclave libertaire dans le Royaume de Scandinavie. Après en avoir arpenté les rues étranges et bariolées, avoir vu flotter les grands oriflammes rouges que ponctuaient trois points jaunes, m’être mêlé à la foule des squatters hirsutes et des hippies chancelants, avoir observé l’habitat décalé et surréaliste, cette sorte de chalet ubuesque aux toits multiples, aux pans imbriqués dans une logique qui ne semblait dictée qu’à la démesure d’un tropisme hallucinogène, il devenait urgent que je quitte cette Principauté à l’odeur entêtante de cannabis pour retrouver de plus paisibles contrées. J’avais engrangé suffisamment de photographies, noté de remarques ésotériques, échangé avec des toxicomanes pour que l’architecture d’un article puisse se dégager de ce maelstrom. Mon retour à Paris serait la condition d’une mise en ordre. Traiter les sujets à chaud ne convenait pas à mon style de travail. D’abord il me fallait métaboliser ce qui m’avait traversé à la manière d’une marée d’équinoxe. Le calme revenu, les images perdraient de leur énergie, les dialogues se réorganiseraient, les impressions canalisées trouveraient leur rythme ordonnateur de signes.

 

***

 

   Mes pas me portèrent donc dans un quartier plus apaisé, le long de cette belle avenue de Sortedam Dossering qui longeait le Lac Søerne, cette immense étendue d’eau canalisée qu’affectionnaient tout particulièrement les flâneurs, les mélancoliques (n’était-on pas dans la patrie de Søren Kierkegaard, cet « égaré » de la pensée existentialiste ?), que plébiscitaient les chercheurs de quiétude dans un siècle qui en était souverainement dépourvu. Sur l’arrière, au-delà de la contre-allée plantée de robustes platanes, quelques immeubles de brique rouge que rythmaient des bandeaux de pierre claire. Je m’étais assis sur un banc face à un minuscule ilot que longeaient de leur nage gracieuse des couples de cygnes. Après les turbulences de Fristaden Christiania, c’était comme la venue d’un luxe, l’offrande d’une félicité qui paraissait n’avoir pas de fin.

 

***

 

   Sur la rive opposée vous n’étiez qu’une tache d’ombre, une vague silhouette qui se confondait avec la densité des frondaisons. Pourquoi donc la vue approximative de celle que vous étiez m’intriguait, je n’aurais su le dire. Sur le quai de ciment se trouvait l’une de ces longues-vues que les touristes utilisent afin de pouvoir jouir d’une vision panoramique. Bientôt mon œil fut vissé à l’œilleton. Après une mise au point, votre image, de floue qu’elle était, devint claire. Vous sembliez une jeune femme dans la fleur de l’âge, vêtue sobrement d’un cardigan de toile beige, d’une jupe longue qui affinait encore une taille fluette. Vous aviez la grâce d’un roseau que mon éloignement de vous multipliait au centuple. Il me fallait vous rejoindre, priant le ciel que la durée de mon trajet - il me fallait emprunter un ponton de ciment, loin, là-bas -, ne vous occultât à mes yeux. Il y avait, parfois, de bien étranges aimantations. Il était nécessaire d’en connaître les fondements.

 

***

 

   Bientôt je fus sur vos pas, vous suivant dans les vastes allées de Telia Parken, parmi les touffes des bouleaux cendrés, les rochers de granit rose, les obsidiennes tronquées aux faces brillantes de sculptures abstraites. Vous vous arrêtiez, parfois, prenant une photographie, consignant dans un carnet de moleskine noire quelques mystérieuses notes. Mais qui donc étiez-vous avec votre air sérieux d’étudiante des Beaux-Arts, à moins qu’il ne s’agît d’une Conservatrice de quelque patrimoine paysager dont vous auriez pu avoir la charge. Nous marchions à quelques pas de distance et vous sembliez si absorbée par votre tâche que je devenais aussi invisible que le vol de l’éphémère dans l’air léger et teinté d’absence de l’automne finissant. Puis nous avons longé les bastions du Kastellet, les douves avec leur porte fortifiée, leurs surfaces liquides parcourues des feuilles vert d’eau des nénuphars. Vous vous êtes arrêtée un moment, prenant dans le champ de votre viseur - étiez-vous Historienne, Chroniqueuse des Monuments Historiques ? -, ces canons aux fûts de bronze patiné avec leur berceau de bois rouge, leurs  roues aux rayons de bois, on aurait dit des jouets d’enfants plutôt que des armes belliqueuses capables de donner la mort.

 

***

 

   Bientôt, par la voie tout en courbe de Langelinie, nous parvenions en vue du large canal par lequel se terminait la ville de Copenhague avant de rejoindre l’Øresund et, plus loin, les côtes de la Suède en direction de Malmö. Vous sembliez entièrement occupée à votre tâche d’inventaire et le monde alentour devait avoir pris à vos yeux l’apparence d’une fable ou bien d’une illusion. Nous débouchions tout juste face au plan incliné qui communiquait avec les eaux étales du lac. Une foule de curieux, appareils photographiques en main, immortalisaient « Den Lille Havfrue », « La Petite Sirène », ce « monument » de bronze si modeste qu’on ne comprenait guère cette forme d’engouement oculaire pour une œuvre, somme toute, bien « légère ». De voir cette foule compacte me rappelait le passage que j’avais dû me  frayer dans la bizarre Principauté de Fristaden Christiania, cette utopie en voie de réalisation, autrement dit cette curieuse facétie qui se prenait, selon toute vraisemblance, pour un nouvel

D’elle, le passé uniquement.

 

La Petite Sirène.

Source : Pinterest.

 

 

 

art de vivre, sinon une esthétique novatrice. Devant tant de massive présence je m’apprêtais à retourner sur mes pas lorsque, me surprenant (je vous avais un instant quittée des yeux pour cette multitude bruyante et bigarrée), vous m’avez interpellé : "Har du en ild, vær venlig?". Vous teniez délicatement, entre index et majeur, une longue cigarette au filtre couleur de feuille morte. J’ai saisi mon briquet dans ma poche, vous ai tendu une flamme que le vent du large courbait et menaçait d’éteindre. Vous avez entouré mes mains de l’enceinte de vos doigts dans le souci de conserver le feu qui y était enclos. Je dois dire qu’une subtile émotion était venue faire mon siège à cette douce pression qui aurait pu être le signe de quelque connivence, sinon un appel à peine déguisé en geste d’utilité. Je vous ai observée à la dérobée. Cheveux à la garçonne d’un blond plus clair que les blés, yeux gris se perdant dans les traits bleus du khôl, longs cils bruns, visage parsemé de quelques taches de rousseur. Vous étiez mieux qu’un cliché de ces blondeurs septentrionales que véhiculaient les magazines de mode. Vous étiez le Septentrion même, une langue de feu se glissant sous la froidure d’une bise hivernale, quelque part, au loin, vers les brumes grises du Cap Nord, cet inaccessible.

 

***

 

   Je ne connaissais guère que deux ou trois mots de danois : « Hej », « Tak », « Hvordan har du det ? », ce qui promettait de bien rapides échanges. Heureusement nous avions en commun de parler la langue véhiculaire des nomades et, bientôt, notre conversation en anglais s’orna de quelques propos compréhensibles. Vous étiez donc étudiante en lettres et vos photographies n’étaient que le prétexte à illustrer le sujet d’un mémoire que vous prépariez sur un écrivain Danois dont, du reste, je n’ai pas retenu le nom. Il se faisait tard en cette saison qui, ici, déclinait si vite que le crépuscule surgissait sans crier gare. J’avisais, sur le chemin de retour vers la ville que nous accomplissions tous les deux, sur Israels Plads, cette aire de vastes dalles blanches et grises, une petite auberge qui confectionnait des spécialités locales. Nous nous y installâmes face à face sur une table juponnée comme l’auraient fait deux amoureux. Et pourtant notre différence d’âge nous en eût naturellement empêchés. J’étais votre aîné d’une bonne vingtaine d’années. Mais peu importait, il s’agissait d’une rencontre de hasard avec toutes les saveurs de l’imprévu. Buvant de longs traits d’une bière brune, nous dégustions de délicieux smørrebrød, ces pains de seigle noir nappés de crevettes et de saumon fumé. Les cigarettes de Karen - elle m’avait livré son prénom comme on dévoile un secret -, avaient cette singularité de plonger l’esprit dans une douce euphorie si bien que l’heure passait en bavardages divers sans que le temps eût sur nous une quelconque prise. Bientôt les quelques tables de la petite salle se dégarnirent. Les lumières, au-dehors, festonnaient les lampadaires de guirlandes blanches.

 

***

 

   Nous avons marché côte à côte  dans la nuit qui arrivait. Nous avons longé Ørstedsparken, ses bouquets d’arbres nocturnes, l’eau de son lac qui scintillait sous les premières étoiles. Nous parlions peu. Nous fumions en silence, sans doute occupés d’une idée commune. Qu’adviendrait-il de notre rencontre ? Nous avons traversé la digue de Gyldenløvesgade, nos corps séparés par un isthme si étroit qu’ils se touchaient presque. Je sentais la vibration de Karen, je devinais la braise de son désir tout contre l’étrave du mien et c’était comme une ivresse, le sentiment d’un moment jamais rencontré, le bonheur d’une immédiate donation des choses, la compréhension jusqu’à l’absurde de ce qui, parfois, ne pouvait se résoudre qu’à l’aune d’une disparition, d’une absence et alors le monde perdrait sa couleur, la vie son éclat, la musique son rythme. Il y avait beaucoup de tristesse qui colorait cette vague pensée. Elle flottait entre nous à la manière d’un iceberg qui se serait détaché de son continent de glace et qui dériverait dans les eaux froides à la façon d’un courant inaperçu. Un genre de Gulf-Stream plongeant sous la banquise dont l’exception d’être ne ressortirait que bien plus tard, bien plus loin, méconnaissable dans un bassin d’eau tiède, quelque part sous les Tropiques, dans la touffeur d’un air tressé d’ennui. Oui, d’ennui, la meute des jours est si semblable dans la rumeur solaire.

 

***

 

   Nos lèvres se sont frôlées. Nos corps étaient  sous l’emprise d’une aimantation à laquelle il fallait bien s’arracher. Il y avait réel danger à aller plus loin, à tenter une aventure qui n’aurait nulle suite, qui ne pourrait que souiller la force de cette rencontre. Karen, j’ai vu ta frêle mais si belle silhouette se fondre à l’angle de Rosenørns Alle. Bientôt tu n’étais plus que cette Petite Sirène nageant dans les lames souples de la nuit. Les fenêtres de mon hôtel donnaient sur la nappe liquide de Peblinge Sø. Sur l’autre rive, des immeubles de brique, des toits de tuiles brunes que lustrait une lune gibbeuse. J’ai longuement fumé, regardant les volutes grises se dissiper dans les dernières rumeurs du soir. Au loin quelques notes musicales, peut-être une discothèque où, bientôt, Karen, tu rejoindrais tes amies étudiantes, peut-être un amant de passage t’y attendait-il ? « Lille Havfrue », le nom du paquet de cigarettes que tu m’as donné. Sous la feuille de cristal transparent, une forme qui te ressemble. Serais-tu une Sirène qui aurait coupé ses cheveux, les aurait décolorés pour séduire les hommes de hasard dans cette ville presque fluviale à force d’être traversée par les eaux, par la puissance d’incantation des zones noyées dans le fin brouillard ? Mais voici que je m’égare, que la mythologie nordique m’irrigue de part en part comme si j’étais devenu un simple lamantin perdu dans le dédale des canaux, le sombre des rivières, l’ombre portée des ponts qui sont comme des mystères qui enjambent le trajet immémorial de l’onde illisible sauf à être l’hôte de son parcours.

 

***

  

   Ma nuit a été cette manière de déluge où tout se confondait sous la poussée du rêve. Ton visage, si beau, si régulier, le blond platine de ce casque qui détourait ton front avec une sorte de simplicité enfantine apparaissait parmi les rires et les soubresauts convulsifs des visages perdus du monde fantastique de Fristaden Christiania. Puis une pluie de photographies où s’emmêlaient, pêle-mêle, les rives de Sortedams Sø, les frondaisons des parcs, l’étendue immobile du Lac Søerne, les pierres noires taillées de Telia Parken, quelques éclats de voix, ton rire ponctué de « Hej », de « Tak », ta langue collée contre ton palais que suivait ce genre de petit claquement espiègle, puis le gris de tes yeux, ces pièges où ne pas tomber, puis cette fumée que tu projetais au devant de toi avec un si évident bonheur. Les Danoises étaient-elles toutes frappées au coin de cette spontanéité, au sceau de ce bonheur de vivre dans la pure joie d’exister ? C’était un tel bain de jouvence que de côtoyer cette manière nordique de « sindsro », de sérénité. Tu articulais ce beau mot à la manière dont tu aurais apprécié une friandise, une à peine élongation des lèvres, puis tu reprenais cette sérénité en toi, ce bien si précieux qu’il semblait te définir  plus que tout autre prédicat.

 

 

***

  

   Ce matin est pluvieux sur Paris et les chalands sur la Seine font leur sillage gris qui se confond avec la couleur monotone des murs, les frondaisons des arbres qui inclinent à la finitude. Je viens d’ouvrir un livre lu autrefois, « Aux sources de l’existentialisme chrétien, Kierkegaard ». L’existentialisme est-il chrétien, athée, libertaire, iconoclaste, germanopratin ?  Est-il cette vie qui flamboie un instant puis se résout en quelques étincelles fugitives que la nuit reprend en son ombre ? Certes ces questions sont oiseuses pour la seule raison qu’elles n’ont pas de réponse.

   En guise de marque-page, au chapitre intitulé : « Le stade esthétique - Le primat de la jouissance », une carte de toi avec ton nom, ton adresse, une écriture nerveuse, souvent anguleuse comme pour dire l’urgence de vivre, de ne pas se retourner sur un passé qui se dilue dans les eaux mortes, lagunaires, du souvenir. Et pourtant « l’oublieuse mémoire » marque, parfois, de pierres blanches, telle ou telle rencontre, telle énigmatique croisée sur un quai de gare qui n’est plus qu’une fumée à l’horizon de l’être. Ce que, brièvement, nous avons connu tous les deux l’espace d’une fin de journée s’apparentait au stade esthétique du penseur Danois. Un simple plaisir de figurer au monde dans le luxe d’un temps condensé, recueilli, dont, bien plus tard, parfois, la bogue des réminiscences consent à s’ouvrir. Primat de la jouissance immédiate, cette navigation de front dans les rues presque désertes, notre dîner sur Israels Plads, notre sourde complicité à vivre l’instant présent, à planter nos dents dans la croûte noire des smørrebrøds, à fumer dans l’air crépitant de mystère ces cigarettes qui nous installaient si près d’une ivresse. Ce baiser volé, cette fuite irrémédiable dans Rosenørns Alle, une lumière qu’efface l’ombre de la rue comme pour dire la fin d’une histoire.

 

 

***

  

   Vingt ans ont passé. Tempes grisonnantes, quelques rides traversent le front, des lunettes, peut-être plus de lenteur à exister mais de clairs souvenirs pareils à un cristal posé dans un précieux écrin. Bientôt le train de nuit arrivera à Copenhague. Bientôt, identique à ces voyageurs hagards qui titubent dans l’aube blanche, mes pas résonneront jusqu’à toi. Oui, à toi que je ne suis pas sûr de pouvoir retrouver. Un genre d’idée folle, d’acte spontané qui ne parviennent même pas à extraire de leur mouvement la justification qui les porte. Sinon celui de revivre ce stade esthétique, de gagner tant qu’il en est encore temps ce primat de la jouissance que les jours gomment avec une belle assiduité. Je relis ton adresse sur le petit carton qui contient le tout d’un bonheur sans doute primesautier, presque versatile, si semblable au caprice d’enfant :

 

Karen Christiansen

4 Julius Thomsens Pl.

København

 

   Combien j’aime le nom de cette ville dans sa graphie danoise. Ce [K] qui claquait comme un coup de fouet au sortir de tes lèvres. Ce [ø] « o barré obliquement » qui dit l’ensemble vide, le néant en quelque sorte, ta bouche s’arrondissait joliment lors de son émission. Puis la fin du mot ce [havn] imprononçable pour qui n’est pas natif des pays du Nord, cet épilogue que tu articulais à la manière dont le vent balaie le paysage en hiver, une longue fuite insaisissable, une fugue, une disparition. København,  par toi évoquée, était-elle l’aveu de cette soudaine inapparence qui, un soir d’automne, ôta à ma vue celle qui devint rêve, qui devint imaginaire, « petite musique de nuit » accrochée  à mon musée intérieur, cette toile sans nom qui flottait à la cimaise inatteignable du temps ?

   Sur la place Julius Thomsens les arbres sont sagement rangés, taillés selon un bel ordonnancement. Personne dans la rue sinon quelques mouettes qui volent en silence et, parfois, l’envolée d’une feuille qui retombe plus loin dans un bruit de papier. Le numéro 4 est un immeuble de couleur grise comportant une large porte surmontée d’un motif de pierre sculptée. Une plaque de laiton brillante porte les noms des personnes qui y logent. Comment ne pas être ému après un si long temps d’absence ? Retrouverais-je, au moins, un peu de celle qui fut puis s’effaça dans un silence absolu ? Oui, c’est bien cela, et je crois que mes yeux se sont embués :

 

Karen Christiansen

 fjerde sal

 

   Je ne saisis pas très bien la nature de l’inscription mais qu’importe, l’intuition est un guide précieux. La porte de chêne n’est pas fermée. Un large hall taillé dans un  clair-obscur, des ferrures nouveau style, un large escalier de pierres blanches. Les étages les uns après les autres. Au quatrième une plaque avec ton nom, Karen. Quelle coïncidence, tout de même ! Quelle condensation du temps : 20 ans sur une feuille de laiton qui brille dans l’ombre. Ta porte légèrement entrouverte. Peut-être es-tu sortie sans y prendre garde ? Un couloir. Au bout une pièce claire qui doit donner sur la place.

 

D’elle, le passé uniquement.

Edvard Munch  Modèle assis.

Source : Pinterest.

 

   Une femme à la chevelure brune, le torse nu, est assise à même le parquet, un linge entoure ses reins alors que son bras droit est appuyé au sol. Des images se croisent, se superposent. La tienne Karen et celle de « Lille Havfrue », la Petite Sirène. Aperçue dans le lointain de la mémoire.  Même attitude méditative, même posture qui semble sonder le vide. A quoi pensez-vous donc mystérieuses Danoises perdues dans un songe sans fin ?

   Pourtant je me souviens de cette fraîcheur, de cette vivacité de ta parole, du rire joyeux qui cascadait de ta bouche, tes yeux étonnés traversés des larmes du plaisir sans distance. Existe-t-il un paradoxe du Septentrion qui ne livrerait de vous qu’une face, celle du soleil, de l’ouverture, de la félicité à fleur de peau alors que l’autre face serait embrumée, plongée dans cet éternel frimas de l’hiver qui reconduit toute jouissance dans l’ornière étroite d’une longue mélancolie, d’une indéfinissable tristesse ?

   Méditant ces pensées de l’ombre me voici saisi d’un remords, peut-être suis-je interpellé par une exigence morale ? Me voici soudain conduit au stade éthique de Kierkegaard. N’est-ce pas violer une intimité que de s’immiscer dans une vie qui ne se sait nullement observée ? Mais comment se détacher d’un sortilège ? Comment se détacher de soi lorsqu’une plénitude de sens se laisse voir à la façon d’une récompense trop longtemps attendue ? Une console dans le couloir. Un paquet de cigarette sur la console. Une photographie. Des boucles d’oreilles en écaille. Il ne m’a guère fallu de temps pour dérober un peu de toi. Après tout j’ai attendu deux décennies alors mon geste n’appellera aucune expiation, seulement un larcin d’enfant espiègle, une pochette surprise subtilisée dans le magasin aux mille reflets, aux mille tentations. Je suis un gamin que l’envie fascine et cloue à l’acte résolu et inconscient qui le déchire mais lui enjoint de franchir les limites de la bienséance. Un enfant, cependant, qui n’éprouvera nulle repentance que celle d’avoir goûté au fruit défendu.

 

***

 

   Me voici revenu à Paris. La Seine charrie toujours des eaux grises. Les trains de péniches longent la pointe de l’Île Saint-Louis, suivies de longs tourbillons d’écume. Oui, c’est bien toi, Karen que j’ai vue dans cet intermède automnal dans la pose méditative qui convient si bien à l’approche de la saison du froid. Peut-être, simplement, te préparais-tu à hiberner ? Ta photographie en beauté avec ta couronne de cheveux noirs. Cela te va bien. Est-ce une marque de l’âge, cette couleur de deuil, cet air sérieux qui, maintenant, semble t’habiter ? Au pli de tes lèvres je reconnais cette fossette qui fait son énigmatique présence. Au dos de l’image, la note suivante :

Karen - 8 Septembre 2017

(inscriptions suivies d’une signature).

 

  Vingt ans jour pour jour la date de notre première et dernière rencontre. J’ai vérifié sur l’agenda de « Cosmopolite ». J’en ai profité pour relire mon article sur le « no man’s land » de Fristaden Christiania, cette cité fantôme que parcouraient de leurs silhouettes hallucinées les marginaux de tous bords, cette utopie qui ne dressait son pavillon que dans les eaux illisibles d’une terre privée de réel horizon. Je souris aujourd’hui à mon titre qui avait fait polémique : « Fristaden ou l’aire du no man’s land ». Ceci voulait seulement signifier que l’on ne pouvait substituer à l’humanisme renaissant les trajets infiniment hasardeux d’un peuple errant.

   Il n’y avait plus Vénus, la Belle Etoile, au ciel du monde pour guider les bergers. Il n’y avait plus, en guise d’espoir, que de fragiles cerfs-volants lâchés dans le tumulte du ciel. Ils retombaient dans le bruit de leurs membrures défaites en un éparpillement de fragments colorés. C’est ainsi tous les rêves ont une fin. Si je n’avais entre les mains les preuves tangibles de notre rencontre, je croirais en avoir bâti l’architecture arachnéenne à la seule force de mon invention. Pourtant ces boucles d’oreille en écaille si semblables au ciel de Scandinavie quand il tourne aux premiers froids, cette photographie avec ton paraphe - ton écriture n’a nullement changé, toujours aussi empreinte d’une belle énergie, d’une inclination à vivre dans l’instant, à cueillir les fruits tant qu’ils sont mûrs -, ce paquet de cigarettes dont je sens la belle odeur entêtante, un brin alambiquée, fiévreuse à souhait comme peut l’être le moment qui précède aux ablutions secrètes, aux prières intimes, aux volutes que tresse l’amour en son inimitable efflorescence.

   Je suis à ma fenêtre sous le ciel qui dérive lentement, pareil à un voyage qui ne connaîtrait son destin, le lieu de sa halte. Je fume une « Lille Havfrue », ma façon proustienne à moi de rejoindre cela même qui s’est dissipé dans le lointain avec un grésillement de papier d’Arménie, une odeur de benjoin et de vanille qui semblent faire signe vers d’illusoires horizons. Karen, tu es à mes côtés, toi la Fille blonde-brune aux cheveux de platine, aux mèches d’obsidienne, au large sourire qui n’est que la tumescence de mes chimères les plus insolites. Cela se dilate en moi, tout contre le dôme du diaphragme, cela fait son bruit de source. La Seine est  le Lac Søerne, les frondaisons de Saint-Louis les bouquets d’arbres de Telia Parken, cette proue de péniche ornée, la Petite Sirène qui regarde en direction d’un grand large qui n’est peut-être que la rive de soi.

   Oui, Karen, peut-être l’as-tu deviné, tu as été cette Fille Idéale dont on tresse son esprit les jours de grisaille et de mélancolie. Une bribe d’existence qui m’appartient  flotte infiniment entre les rives de Sortedams Sø, la digue de Gyldenløvesgade, l’aire blanche d’Israels Plads où nous mangions délicatement ces petits pains de seigle à la croûte couleur de terre sombre. Les mouettes rieuses tournoient-elles encore au dessus de l’Auberge, pareilles à des chiffons gris qui auraient oublié le lieu de leur séjour ? Ceci, Karen, j’aimerais tant le savoir. Oui le savoir et parler avec toi, d’une seule et même voix, la langue de la fugitive rencontre. Il n’y a que ceci de sûr dans notre passage, cette ligne au loin qui se perd dans les tourbillons du temps, quelque part du côté de København ou bien de Copenhague, je te laisse choisir le nom d’un songe commun. Ce qui restera des jours passés. Oui, passés !

 

 

 

 

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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 08:25
Toute représentation n’est que de soi.

Un hommage à Norman Rockwell.

Livia Alessandrini.

Villeneuve 2009.

 

 

 

 

   [ En guise de préambule : ceux, celles qui sont familiers de mes textes auront déjà repéré la résurgence itérative de thèmes qui semblent agir à la manière de clés symboliques inscrites dans une « vision du monde ». Au titre de ces clés, par exemple, la référence fréquente à Rembrandt et à son clair-obscur (dialectique du blanc et du noir, de la vérité et du mensonge…) ; l’allusion à Léonard de Vinci et à son célèbre sfumato (ce flou qui s’annonce comme la marge imaginaire du réel) ; le concept lacanien du Stade du Miroir (comme saisie, par le tout jeune sujet, dans sa prime enfance, de sa propre présence au monde). Ces allers et retours, outre qu’ils s’enracinent dans une perception esthétique, se montrent en tant que schèmes fondamentaux qui traversent la psyché humaine, imprimant en cette dernière les arêtes d’un mode d’exister. Rarement pouvons-nous faire l’économie des fluences qui nous animent, leurs sources fussent-elles oubliées.

   Force des archétypes qui gravent en nous la nécessité d’un trajet, d’un cheminement dont nous pourrions penser qu’il ressortit à l’action impitoyable de la lame du destin. Sans doute les choses sont-elles plus simples qui attachent les ramures de notre subjectivité à telle ou telle expérience, telle ou telle affinité qui fait son cheminement dans l’ombre de notre inconscient sans que nous en sentions la force résolue. Donc, ici, se retrouvera sollicité ce qu’il faut bien nommer « paradigme d’une nouvelle connaissance » dans l’ordre de la psyché, ce Miroir qui nous attire, nous fascine et, paradoxalement, nous porte à notre être en même temps qu’il nous y soustrait. Car voyant notre image, aussitôt nous soustrayons à notre propre réalité l’artefact d’une représentation.]

 

 

Toute représentation n’est que de soi.

Johannes Gumpp Autoportrait 1646.

Premier exemple de triple autoportrait dans la peinture.

Source : Wikipédia.

 

 

   Commencer par Johannes Gummp.

 

   Si ce peintre nous intéresse c’est bien par la mise en scène de l’autoportrait qu’il inaugure sous l’étonnante figure du triptyque.

   * Premier volet : le reflet dans le miroir.

   * Deuxième volet : l’artiste vu de dos.

   * Troisième volet : l’image du visage de l’artiste posé sur la toile.

   Mais ce qui étonne n’est nullement l’originalité du traitement du portrait. Ce qui, au premier chef, interroge, sinon plonge le Regardant en position d’embarras, c’est bien le rapport que cette œuvre pose au fondement de la vérité. Du personnage Johannes Gummp nous ne saisirons jamais qu’une façon de clair-obscur (allusion à Rembrandt), un genre de sfumato (regard en direction de Léonard), un reflet (prise en garde de l’optique lacanienne). Ce qui revient à dire que le Peintre se dérobe, s’efface constamment au gré des divers plans de parution dont il nous fait l’offrande. Oblativité d’une main qui se hâte de se retirer de l’autre. Comme si un mystère ne pouvait être percé.

   * Qui est celui de la personne ?

   * De l’être qui en traverse la présence ?

   * De l’art qui est toujours cet ineffable qui fuit à mesure que l’on essaie de pénétrer en ses arcanes ?

   Une triple invisibilité, un triple effacement, une triple biffure qui viennent nous dire le tremblement de l’ineffable, l’impermanence du phénomène. En effet, tout instant dont on essaie de déplier les feuillets qui l’animent se métamorphose constamment en cette fugue d’éternité qui, toujours, nous échappe. La technique de mise en abyme, ici utilisée dans l’œuvre exposée au Musée des Offices, paraît jouer en écho avec le motif apparemment incontournable de la disparition. Et, au premier chef, avec celui de l’irréalité, de l’illusion, d’une manière de comédie que l’exister jouerait afin de se voiler alors même qu’il semble consentir à se dévoiler.

   * Le visage dans le miroir n’est qu’un halo qui se diffuse dans le tain de la glace.

   * Le visage réel est dissimulé par la forêt de cheveux.

  * Le visage de la toile n’est qu’un habile assemblage de pigments que la blancheur du subjectile nous renvoie sous l’espèce d’un mirage.

   Trois donations qui, en réalité, se réservent et n’écrivent que les mots impalpables d’une inatteignable fiction. Nous qui regardons, par un simple effet de participation ou de contagion  à la limite d’une dissolution, notre forme devient floue, « clair-obscure », si l’on peut dire, évanescente, aussi surprenante que la première impression du tout petit enfant observant la projection de son être sur la vitre magique qui lui adresse la parole virginale de qui il est, comment sa conscience s’informe, son corps se donne à voir, pareil à l’image émergeant de l’ombre dans la mystérieuse alchimie de la chambre noire, cette « camera obscura », la bien nommée, puisqu’elle ne se livre qu’à paraître sur fond d’obscurité.

 

   Poursuivre avec  Norman Rockwell.

 

Toute représentation n’est que de soi.

Norman Rockwell à l’œuvre.

Source : Histoire d’arts.

 

 

   Avant d’en arriver à la proposition picturale de Livia Eléna Alessandrini, il convient de regarder le modèle qui lui sert de trace, d’empreinte, de chemin pour se découvrir, elle-même,  en tant qu’œuvre. Nous ne nous attacherons nullement aux détails qui ne constituent qu’une mise en contexte, une simple constellation au centre de laquelle se déroule l’essentiel du propos plastique. C’est donc du visage de l’artiste dont il s’agit, de la tournure qu’il prend pour se porter au jour, se manifester en tant que cette singularité qui l’affecte en son fond comme une chose à nulle autre pareille.

   Traitement de Rockwell avec, en abyme,  la proposition de Johannes Gumpp. Si d’évidentes similitudes peuvent apparaître, dans la disposition topologique des sujets représentés, dans la mise en situation du personnage multiple du peintre, lequel se situe au centre géométrique de l’image, encadré qu’il est par ses avatars, ses incarnations dans la chair de l’œuvre, ses déclinaisons qui sont tout autant temporelles que spatiales. Il y a un avant du geste dans le regard qui scrute le miroir, un après du geste dans la forme qui se dépose sur la surface de la toile, ces mutations indiquant l’écoulement de l’instant, sa fluidité et, pour finir, sa fixation dans ces esquisses, ces couleurs, cette figure qui se donne à voir au plus près du réel qu’elle prétend représenter.

   Mais le réel qui vient à nous dans son évidence est-il si aisément reproductible au point que le facsimilé qu’il nous propose serait l’exacte duplication du modèle, son double ontologique en quelque sorte ? Mais ici l’on sent bien la limite du discours logique, son inadéquation  à faire du réel une identité qui serait reproductible dans sa vérité à l’aune d’un geste artisanal ou bien artistique. Ce que l’œuvre nous délivre, y compris dans les arts d’imitation les plus raffinés, ce n’est jamais CE visage de chair et de sang qui seul donne la mesure de l’humain, mais seulement UN artifice, un genre d’invention fantasmagorique jouant sur une autre scène que celle où fait fond l’immanence ordinaire des choses. C’est d’une tout autre réalité dont il est question sauf à prétendre qu’homme et art s’équivalent, sont le même, peuvent se confondre dans l’orbe d’une identique émergence existentielle.

 

   Fin de parcours avec  Livia Eléna Alessandrini.

 

   L’œuvre de Livia est donc un abyme au second degré, abyme de l’œuvre de Rockwell, laquelle se reflète dans cette autre œuvre qu’on pourrait qualifier « d’originaire » de Johannes Gumpp. Ainsi s’édifie toute culture qui procède par strates successives, sédimentations de faits anciens, recouvrements formels et sémantiques. Ce qui nous est donné à voir aujourd’hui est une fable dont l’histoire a commencé en des temps qui ne nous sont plus accessibles, sauf par le truchement d’œuvres ou de reproductions mécaniques. Cependant, si l’original s’est effacé, n’est plus visible, son propos nous parvient à la manière d’un écho assourdi chargé d’un sens que la modernité n’a pas altéré, mis en lumière selon d’autres canons, d’autres alphabets, d’autres comportements esthétiques.

   Alors, maintenant, comment mesurer l’écart de l’œuvre contemporaine par rapport à celle de l’artiste Américain ? D’une manière qui n’est nullement cryptée, qui se rend du reste immédiatement visible, nous percevons où se situe le décalage, où réside ce qui apparaît comme prise de liberté. Là où, chez Rockwell, l’image du miroir délivre un calque du visage de l’artiste aussi fidèle qu’on puisse l’imaginer, chez Livia le subterfuge est patent, la transgression affirmée, la sédition consommée. En lieu et place du visage qui devrait déplier son être sur le miroir, c’est l’ombre portée du corps qui surgit comme projetée par une étrange lumière d’outre-vie. Comme si la scène était regardée depuis un ailleurs, peut-être celui d’une méta-physique (autrement dit ceci qui outrepasse la physique, la nature), qui nous surprendrait, existant au monde sur le mode de l’étrangeté. Car si à l’intérieur de notre monde, celui que nous côtoyons quotidiennement, les choses semblent aller de soi, comment en irait-il d’arrières-mondes si, par extraordinaire ils existaient et pouvaient juger de notre bizarrerie, de nos confondants us et coutumes ? Rêve d’un dieu, mirage d’un prédicateur fou, hallucination qui portait en ses plis la juste mesure, idéale, parfaite, absolue qui n’est jamais que le rêve d’un enfant dans sa touchante puérilité, sa naïveté, sa confiance en définitive, sa croyance en une explication située hors de lui, qui prétendrait le sauver. Une terre transcendante en quelque façon.

   La projection ténébreuse sur la face hallucinée du miroir décrit l’exact trajet inverse de celui décrit par Lacan sous le beau vocable « d’assomption jubilatoire » lorsqu’il commente la pure joie de l’enfant prenant acte de sa présence et de son inaliénable identité à laquelle s’attache l’arche d’une liberté sans partage. Ici le processus est inversé qui pourrait recevoir le prédicat de « chute déceptive » pour ne pas dire « funeste », comme si se confronter à sa propre représentation confinait au geste du meurtre. Se voir afin de mieux se détruire. Bien évidemment, dans cette interprétation à la limite de l’autoportrait dans sa triple apparence, s’insinue plus qu’une insoumission, une pure et simple opération de déconstruction du sujet qui s’annihile à même l’ombre que sa présence produit, ou, plutôt, son absence. L’extrême est atteint en son aporie. Le ciel ouvert de l’être qu’aurait dû logiquement délivrer le reflet dans la glace se voit entièrement obéré par cette sourde cécité, par ce regard tronqué qui n’appelle que l’horizon de la terre de l’exister, sa fermeture, son irréversible contingence.

   Le déhanchement de l’artiste, son irrépressible tension, sa question au bord d’un vertige afin d’apercevoir qui elle est se solde par cette brutale énigme, cette réponse qui n’en est nullement une, genre de néant venant à l’encontre avec son caractère d’irrémédiable obturation. Un verrou est tiré qui scelle l’œuvre à n’être que cet appel dans le vide, comme Simon du désert prêchant une prophétie sans témoin au milieu du mirage des dunes et du souffle aride de l’harmattan. Oui, de l’harmattan, ce vent inhospitalier qui assèche le paysage et le noie dans une extrême invisibilité. Plus rien n’est alors reconnaissable, pas même le visage d’un monde pourtant familier. Tout est relégué au centre d’une ombre sous laquelle les choses ne se discernent plus, ne se distinguent plus les unes des autres, parole si confuse qu’elle confine à une aphasie en tant qu’événement prédictif d’une mort du langage. Le monde ne serait plus dicible !

  

 

 

 

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6 septembre 2017 3 06 /09 /septembre /2017 09:32
Salle des Pas Perdus.

Photographie : Patricia Weibel.

« Fiat Lux ».

 

 

 

 

   Le cri des sternes.

 

   Ma première vison de vous, ç’avait été votre fière silhouette se découpant derrière la croisée de cette demeure néo-classique, façade de tuileaux roses et de pierres armoriées, de mansardes coiffées d’ardoise et d’épis de faîtages qui se fondaient dans le gris-bleu du ciel de Trouville. C’est votre élégance, d’abord, qui avait retenu mon attention, cette allure presque hautaine, ce corps svelte drapé dans ce fourreau de toile noire, cette écharpe blanche qui semblait voguer vers cette mer si proche, si lointaine. Parfois, entre les rumeurs du vent, ses bourrasques vite apaisées, le cri des sternes qui traversait l’air dans un déchirement de soie. C’était comme si, soudain, le réel s’était échappé par cette ouverture du ciel, annonçant la perte du temps dans le gris indéterminé des sentiments. Une vacance sans fin qui semblait n’avoir de but que sa propre rêverie.

 

     Fil d’Ariane.

  

   A la terrasse du « Vieux Gréement » - quel était donc le voyage qui y figurait en filigrane ? - je buvais des cafés brûlants, fumais nerveusement de longues cigarettes à l’odeur de résine.    L’automne venait tout juste de teinter de mélancolie la résille grise des rues et les passants hâtaient le pas dans l’air qui fraîchissait. J’étais seul, assis sur mon fauteuil de rotin, regardant passer le temps dans ses éternelles volutes de cendre. Bien peu se fixaient à ma solitude et je devais consentir à errer dans cette marée continuelle qui faisait ses flux et reflux, ses remous parfois, ses symphonies de bulles irisées à la fragilité de cristal.

   De temps en temps votre sortie énigmatique sur le balcon de grilles claires. Vous n’apparaissiez guère que dans quelque nuage de fumée pâle et je pensais que ces minces lignes capricieuses seraient à jamais le lien qui nous unirait par-delà l’espace et le temps. Un fil d’Ariane se perdant dans les complexités d’un labyrinthe. La vie n’était-elle que cela : croisements de venelles, imbrications de rues, emboîtements à l’infini d’impasses, de situations gigognes qui, le plus souvent, se vêtaient du destin irrésolu de la disparition ? Combien d’êtres croisés au hasard des rues qui ne seraient que de fuyants spectres, de rapides illusions, des courants contraires pareils aux feuilles bousculées par les sautes de vent ?

 

   Valeur d’un signifié.

 

   Je m’apprêtais à quitter la terrasse déserte lorsque, vêtue de cette robe si longue - vous protégeait-elle des autres ou bien était-elle un rempart contre vous-même ? -, vous avez descendu l’escalier à double révolution, suivie du flottement d’écume de votre foulard. A la main un simple bagage de cuir fauve. Qu’indiquait la modestie de votre accessoire ? Une course à effectuer en ville ? Un amant à rejoindre ? Une promenade au bord de la mer dans le soir qui se teintait de cuivre ? Mes questions étaient bien vaines. Décide-t-on du trajet d’un être à la seule vue d’un colifichet ? Et puis, toutes les passantes qui longeaient les trottoirs n’avaient-elles, elles aussi, qui un sac de toile, qui une pochette discrète ou bien un maroquin empli de tous les secrets du monde. Il fallait que je me débarrasse de cette fâcheuse tendance à vouloir attacher à chaque détail la valeur d’un irréfutable signifié.

 

   Illisible confusion.

 

   Vous avez descendu l’avenue en pente qui sinuait en direction de la mer. Je vous suivais d’assez loin pour ne pas être remarqué, d’assez près pour que votre fugue ne demeure inaccessible, privée de la résolution de son énigme. C’était un jeu. Du chat et de la souris. Je riais intérieurement d’un comportement si puéril. Le plus souvent, cette manière de filature policière - telle celle des mauvais romans -, m’avait laissé les mains vides et le cœur battant. Je pensais à ces feuilletons de gare qu’affectionnaient certains voyageurs souhaitant se distraire des événements prosaïques des trajets sans romance, sans surprise autre que celle de voir défiler, tout contre les vitres du train, le peuple anonyme des arbres et des taillis qui se perdaient dans une illisible confusion.

 

   Halo d’une lampe.

 

   Lorsque nous sommes arrivés à la gare, vous me précédiez de la distance qui sied aux convenances. Et, du reste, comment aurions-nous pu naviguer de concert puisque nous étions, l’un pour l’autre, des étrangers, deux îles que séparait le tumulte infini des flots ? Vous êtes arrivée sur le quai qui se colorait de mauve. Un panneau lumineux indiquait  ceci : « Destination Paris Saint-Lazare, départ imminent ». Bientôt les portes se refermeraient sur ce qui m’apparaîtrait comme une fuite, une façon de vous dérober à mon inutile et risible poursuite. Alors j’ai bondi à votre suite dans le convoi qui, déjà, s’ébranlait dans un bruit de métal. J’ai expliqué au contrôleur que je n’avais pas eu le temps de passer au guichet. Billet en poche je suis allé m’asseoir dans la voiture à contre-sens de la marche. Vous me faisiez face dans la diagonale du jour, visage dissimulé par une voilette noire dont je n’avais pas aperçu, jusqu’ici, l’énigmatique résille. Au travers, vos cils battaient régulièrement, pareils à de minces pattes d’insecte pris dans le halo d’une lampe.

 

   Palme de la mélancolie.

 

   Vous teniez un livre à la main que couvrait une housse de tissu imprimé. Aussi je ne pouvais en deviner ni le titre, ni l’auteur. Vous paraissiez si absorbée dans sa lecture et, par instants, vos lèvres semblaient scander quelques bouts de phrase, souligner peut-être une intonation ou bien vivre au rythme d’un alexandrin. Je vous observais à la dérobée, feignant de m’abîmer dans la lecture d’un journal que j’avais emporté. Je ne sais si vous aviez repéré mon manège. Parfois, au hasard des soubresauts du train, vous vous évadiez un moment de votre méditation, vos yeux perdus dans la toile grise du plafond comme pour y trouver refuge ou bien inspiration. Afin de m’occuper l’esprit, peut-être pour donner un gage à ma contemplation qui, pour n’être pas dépourvue d’objet, flottait infiniment, à la façon d’une brume, j’imaginais le titre de votre ouvrage dans lequel je pensais pouvoir puiser, sinon la justesse d’une vérité, du moins  le geste d’un caractère, le feu d’un tempérament, peut-être la palme dolente d’une mélancolie. Pêle-mêle, sans souci aucun d’un enchaînement dicté par la raison, surgissaient ainsi des noms d’œuvres qui, autrefois, tissaient le quotidien de mes soirées, souvent de mes nuits.

 

   Cette béance.

 

   Ainsi défilait, sur la scène magique d’un théâtre improvisé, un genre de ballet fantomatique qui appelait aussi bien « Gravitations » de Jules Supervielle, que « Moïra » de Julien Green ou bien « Paulina  1880 » de Pierre Jean Jouve. Des motifs apparemment disparates, qui mêlaient indifféremment, l’angoisse gravitationnelle de lieux toujours en fuite, les passions d’un jeune étudiant livré au hasard du destin, enfin l’être de contradiction qui hante tout chercheur d’une mystique ou d’une métaphysique. Sans doute cette évocation n’était-elle totalement gratuite puisque ces minces drames intimes m’habitaient depuis l’âge adolescent, cette béance qui, jamais, ne se referme. A seulement deviner la courbe de votre corps, à suivre avec attention le geste précis de vos mains, à supputer la géographie de votre visage que troublait le treillis qui en ôtait la saisie, je devais être votre cadet d’une bonne vingtaine d’années. Vous auriez pu être ma mère. C’est si étrange l’alchimie des attraits, l’aimantation des affinités, la puissance présidant à la rencontre, fut-elle ourdie des mailles lâches des conjectures !

 

   Salle des « Pas Perdus ».

 

   Quand nous sommes arrivés à Paris la nuit approchait et les lampadaires faisaient leurs boules blanches dans l’air chargé d’humidité. Vous êtes descendue sur le quai, toujours dans la même attitude de réserve que j’attribuais volontiers à une naturelle timidité ou bien à une distance que vous instauriez avec les choses. J’étais sur vos pas, dissimulé dans la foule qui était dense. Un moment, vous avez longé l’immense salle des « Pas Perdus ». Combien cette étrange nomination me paraissait soudain douée d’une cruelle réalité. Mes pas de suiveur devaient être affectés de cette fade vacuité qui conduit au bord du vertige. Que pouvais-je espérer de cette marche en retrait de votre ombre, ici, à cette heure qui ne tarderait guère à basculer, sous la lumière crue des verrières ? Y avait-il seulement la possibilité, sinon d’une aventure, au moins d’un échange de regard, d’un geste de connivence par lesquels, souvent, se trame une histoire, débute une liaison, se profile une amitié ? Non. Je savais par avance, par expérience, que de telles errances ne conduisaient qu’à une voie sans issue.

 

   Double voie brillante.

  

   Sortie de la gare, vous remontez la Rue de Rome, obliquez à droite, Rue Vivienne, puis vous vous  arrêtez un long moment le long de la balustrade qui surplombe les voies. Que cherchez-vous donc qui, peut-être, habite l’un de vos anciens voyages ? Vous fumez distraitement. La nuit gagne en présence, glace les traverses, noie le ballast dans un bitume compact. Ne demeure plus qu’une double voie brillante, une arborescence métallique qui se dédouble en de multiples autres ramifications, minces destins qui se perdent,  là-bas, dans un futur qui dessine son impalpable cécité. La fraîcheur, déjà, qui perce les vêtements et des picots se lèvent sur la chair qui attend. Eprouvez-vous, vous aussi, ce sentiment d’une urgence à combler, comme si le temps était compté qui ferait son cycle pressé tout contre la peau qui, parfois, se révulse, se cabre et n’accepte que le désir qui dresse sa herse pareille à une violente oriflamme ?

 

   Ombres longues.

 

   Puis vous repartez comme si un rituel avait opéré en vous une subite métamorphose. Vos pas sont plus rapides, plus assurés. Je peine à vous suivre malgré mon allure soutenue. Avez-vous perçu mon manège ? Rares sont les personnes à cette heure qui empruntent la Rue de Madrid. Bientôt la Rue du Rocher que nous ne sommes plus que deux à parcourir. Quelques rares lumières aux étages des immeubles haussmanniens. Les façades de pierre se colorent d’ombres longues. Non, je ne crois pas que vous m’ayez aperçu. Jamais vous ne vous êtes retournée, n’avez manifesté de quelconque signe d’inquiétude. Bientôt je fais halte pour allumer une nouvelle cigarette. La lueur de la flamme fait sa tache oblongue de clarté. J’aspire longuement jusqu’au bord de l’évanouissement. Il me faut cette venue soudaine de quelque chose qui n’est pas moi, qui me dise le dehors, la possible confluence, la main tendue, le cœur disponible. La solitude n’est jamais tenable qu’à la mesure du geste qui viendra en bouleverser le cheminement sauvage, l’errance absolue.

 

   Plus de sillage dans la nuit.

 

   Plus de chalands Rue du Rocher - Sisyphe serait-il en vue avec son jeu cruellement nihiliste ? -, plus de passants. Plus de sillage dans la nuit qui faisait sa trace d’espoir. Celle de Trouville s’est évanouie le temps que commence à se consumer une cigarette. La nuit est maintenant installée sur la ville avec sa chape de plomb. Tout est étrangement silencieux. Devant moi deux lampadaires  encadrent un porche de fer forgé. Une affiche du côté gauche de l’entrée. Le titre d’un spectacle en lettres noires sur fond rouge : « L’Etrangère de Trouville ». Une femme dans son fourreau noir, résille sur les yeux, un maroquin de cuir fauve à la main. J’aspire quelques goulées.

   La braise rougeoie au bout de la cigarette, pareille aux fers avec lesquels on marque les taureaux en Camargue. Signe de propriété, de possession. Jamais la fougue taurine ne sera partagée. La braise s’écrase contre la résille noire, en troue la tunique de papier. Cela fait un drôle de grésillement, tel le vol d’un bourdon dans le calice vierge d’une fleur. Voici que l’Etrangère portera le stigmate indélébile d’une passion qui aura duré le temps qu’un éphémère met à vivre sa courte vie. Les premiers spectateurs arrivent. Le théâtre Tristan-Bernard a allumé son enseigne. Quelque part, dans le secret d’une loge, une actrice se maquille qui essaie de dissimuler cette trace pareille à une brûlure. Dans moins d’une heure le train partira pour Trouville. Combien de pas encore à semer dans la salle des « Pas Perdus ». Combien ?

  

 

 

 

 

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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 08:47
Affliction rouge.

Détail d'une oeuvre de

Dongni Hou :

« Sanglot silencieux ».

 

 

 

 

   Homme de peu de conscience.

 

   Voici ce qui pourrait apparaître à l’horizon d’un mythe réinterprété. Un homme est accroupi au sol, dans la posture de la désolation, alors qu’une pluie de gravats s’étend autour de lui, l’emprisonnant dans cette geôle pierreuse. L’homme en question n’est autre que l’infortuné Sisyphe qui semble avoir renoncé à faire rouler son rocher, continuellement, jusqu’au sommet de la montagne. Epuisement de la volonté de puissance qui semble avoir changé de camp. D’humaine qu’elle était, cette volonté semble être, maintenant, le prédicat le plus visible des choses : de la montagne qui fait obstacle avec sa couleur ténébreuse d’Hadès, du ciel qui fait écran à la mesure même de sa teinte de sanguine, genre d’incompréhensible brasier, de signe cosmique venant mettre un terme aux agissements de cet homme de peu de conscience.

  

   Ombre du châtiment.

 

   On n’affronte pas les dieux, Zeus au premier chef,  sans qu’une vigoureuse admonestation ne s’ensuive a minima et, a maxima, une condamnation à demeurer éternellement prisonnier de sa propre inconséquence. Châtiment comme prix à payer. Combien cette attitude d’un Sisyphe assis au centre de sa désolation est plus tragique que celle qui consistait à pousser, selon l’image de la tradition, son innommable caillou, inlassablement, du bas en haut de la colline avec l’espoir qu’il demeurerait peut-être au sommet, au hasard d’une hypothétique anfractuosité, restituant à l’Inconscient la liberté qu’il avait sacrifiée à la mesure de son geste imprudent. Tant que la chose à pousser était mobile, s’inscrivant dans cette transitivité, la lumière d’un possible espoir pouvait encore faire phénomène.

 

   Forme la plus nihiliste.

 

  Ici et maintenant, cloué au sol, Sisyphe a consumé ce qui lui restait, sinon de libre décision, du moins d’un ressort à bander, d’un tremplin à solliciter afin de s’exonérer, un instant seulement, de cette condition qui n’était humaine qu’à l’aune  d’une gesticulation mécanique pareille aux soubresauts d’un automate. Elle ne s’affiliait, en réalité, cette buée de dessein, qu’à la posture de l’animal  dépourvu d’un monde, au sens d’un défaut de projet à soutenir.

    La volontaire dégradation du mythe ici accompli a seulement valeur propédeutique qui nous amènera à saisir la désolation qui habite un tel état. La forme la plus nihiliste de l’exister est atteinte. Tout espoir est balayé de jamais pouvoir atteindre le sommet de la colline, d’y déposer son fardeau, toute tentative de faire parler la raison devient mutique, toute démarche en direction de la liberté est un essor qui manque d’élan et s’effondre sous le poids de son inconsistance. Enfermement quasi-autistique qui dit l’impossibilité d’être là, sur cette terre, en ce lieu, en ce corps.  

 

Affliction rouge.

Sisyphe, par Franz von Stuck, 1920.

Source : Wikipédia.

 

 

   Et maintenant, venons-en à la forte symbolique qui repose en l’œuvre de Dongni Hou. Pour notre part nous y voyons une étroite analogie avec la situation tragique d’un Sisyphe qui aurait décidé d’abandonner son combat, de laisser le champ libre à l’inévitable pesanteur du destin. Similitude des postures qui détermine une identique confluence des situations existentielles.

  

   Être-Racine ; Être-Mur : le même.

 

 Cette oeuvre, à l’accent étrangement contemporain, nous laisse entrevoir l’épuisement, en termes d’essence, de la nature humaine comme si son seul horizon se heurtait au mur écarlate du plus vertical des nihilismes qui soit. En fait il n’y aurait plus que ce lourd sentiment d’exister, cette pâte compacte qui fait dire à Roquentin dans « La Nausée » : « Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence ». Et encore : "J’étais la racine du marronnier...perdu en elle, rien d’autre qu’elle." Et pour parodier l’auteur de « L’Être et le Néant », nous pourrions formuler l’assertion suivante, donnant la parole au Sujet du tableau : « J’étais le mur rouge…perdu en lui, rien d’autre que lui ». Sujet se dissolvant à même la chose qui lui fait face, réification de la mesure anthropologique : objet face à un autre objet comme deux chiens de faïence s’observeraient du fond de leur regard vide de sens. Rien ne s’y imprimant que l’esquisse du nul et non advenu.

 

   LES DETERMINANTS DU NIHILISME ACCOMPLI.

 

   Pour percevoir ces déterminants il suffit de se livrer à une description phénoménologique qui appellera les « choses mêmes », à savoir dévoilera leur vérité.

 

   * Mur violemment écarlate en son austère et imparable verticalité. Il est un écran contre lequel briser l’avenue ténébreuse d’un destin qui ne se saisit plus que sous les espèces de l’aliénation. Jamais un mur violemment dressé dans l’espace n’est ouverture. Jamais une racine enfouie dans la surdi-mutité de la terre ne prononcera de langage déployant le site d’une clairière, l’aire d’une présence. C’est d’impossibilité dont il s’agit ici, de dernier terme avant la finitude. Toutes les portes sont fermées. La citadelle-femme est assiégée, les meurtrières occluses par lesquelles on voyait se dessiner les figures tangibles et vivantes du réel. 

 

  * Et le rouge de la toile, cette braise qui dépasse la passion pour mieux la faire se consumer jusqu’au point de non-retour de l’extinction. Un rouge identique teinte les processions funéraires en Asie. Un rouge qui fait se lever les forces démoniaques et infernales. Si « l’enfer est pavé de bonnes intentions » il est surtout pavé du rouge des flammes. Un rouge stigmatisant le vice de la « grande prostituée de Babylone », cette mise à mort du corps de la péripatéticienne, geste d’immolation que profère la fureur noire du Minotaure. Le rouge du sang des victimes, des sacrifiés, le rouge de la violence qui, précisément, « voit rouge ». Le rouge de l’interdit : « au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable » ou le rouge comme dernière station avant que la mort ne sévisse. Rouge contre lequel vient buter le corps de la femme, ce brasier qui en rencontre un autre qui va le réduire à néant, l’annihiler, l’incendier comme pour une cérémonie de crémation. Les bûchers de Vârânasî, au bord du Gange, ne sont guère éloignés alors que la lumière inonde les gradins de pierre et que les corps se dissolvent dans la fumée et l’odeur âcre de la nécessité.

 

   * Ce corps qui est vu de dos est entièrement soumis à la possession du Voyeur, celui-ci fût-il doué des meilleures intentions qui se puissent imaginer. Alors, encore une fois, il nous faut recourir à l’analyse sartrienne faisant du regard de l’autre cet objet aliénant le Sujet qui est visé. Et le Sujet est d’autant plus sous l’emprise de cette vue dépouillant jusqu’à sa conscience même puisqu’il ne peut, de dos, s’y soustraire. Position du condamné à mort face au peloton d’exécution dont, yeux bandés, il ne peut supporter le sordide visage. Sans doute les commis de la mort doivent avoir de bien étranges rictus. On ne tue pas gratuitement, comme cela, pour passer le temps !

 

   * Ce corps qui est voûté, pareil à une anatomie pliant sous les fourches caudines d’un exister si pléthorique qu’il est en train de succomber à la surpuissance de l’être, à sa violence interne, à sa décision d’avoir le dernier mot. La vie est « un long fleuve tranquille » à seulement en dérober la charge dramatique, à en évincer l’exigence d’une dette à payer, à reconnaître dans la suite des jours le coup de dés du destin qui, parfois, s’acharne sur sa victime au point de la dépecer, de la priver de son essence. A terme il ne demeure que des lambeaux sans demeure, précisément, sans habitation possible. Autrement dit « habiter poétiquement sur terre » est bien une exception que cette Condamnée ne pourrait affirmer qu’aux yeux des insouciants et des benêts. Les Eveillés, eux, ont compris l’enjeu de la condition mortelle et ils en préméditent la sombre venue dont ils pensent qu’elle les sauvera, provisoirement, du déluge.

 

   * Ce corps qui est partiel, comment correctement s’en emparer si ce n’est à la manière d’un objet en partance, dont la géographie entière ne nous est nullement accessible ? Perte en soi en direction d’une inévitable chute - fait-elle signe vers la faute originelle ? - ou bien, coalescente à la structure du devenir, est-elle seulement à considérer tel le processus qui nous concerne dès notre naissance ? Pour lequel il ne saurait y avoir aucune pause, aucune rémission. La temporalité est sans pitié qui nivelle tout, aussi bien les collines en leur continuelle érosion, aussi bien l’homme dans sa propension à rejoindre le sol natal dont il provient, cette terre qui le hèle du fond de sa réserve comme si, de cet ultime ajointement pouvait résulter la plénitude d’un sens. Et sans doute en est-il ainsi, quoi que nous fassions, notre rébellion fût-elle amplement légitimée. Nous ne sommes entièrement réalisés qu’absents du monde qui demande des comptes et reste les mains vides.

 

  * Ce corps qui est osseux, qui laisse déjà deviner le squelette définitif, celui sur lequel les anthropologues se pencheront avec attention, brosse de martre en main, loupe à l’œil, pince extrayant les signes d’un passage. Passage long au regard de l’échelle humaine. Court dans la vision totalisante des civilisations qui, au final, se résolvent en des sédimentations ossuaires qui sont l’emblème de milliers de vivants ayant essaimé le long de leurs parcours, qui les spores de la beauté, qui ceux de l’immédiate satisfaction des choses, qui encore la gloire éphémère des anatomies lustrées par les illusoires attentions de la cosmétique. En dernier ressort, un os valant un autre os, un astragale un tibia ou un péroné. « La seule justice » diront certains. Mais quelle justice y a-t-il à mourir alors que l’inventaire est à peine entamé des connaissances dont nous aurions pu faire notre justification à durer ?

 

   Les déterminants du nihilisme accompli, les ultimes instances de la métaphysique se présentent à nous sur le mode de l’étrangeté apparitionnelle, du lexique de la complainte, de l’aide à figurer au monde autrement qu’à l’aune de la disparition, de l’absence, de la biffure définitive. Mur dressé en son inconcevable fermeture ; Rouge qui fait sa brûlure pareille aux flammes de l’enfer ; Dos qui est l’envers du visage à connaître en tant qu’épiphanie humaine ; Corps voûté faisant signe vers une voûte qui ne supporterait plus la charge de son édifice ; Corps partiel, autrement dit scotomisation de la présence à soi, à l’autre ; Corps dans sa sédimentation ossuaire identique à l’avant-goût d’une connaissance de ce que serait l’être au-delà de l’être.

 

  Penseurs tragiques.  

  

  Ceci fait inévitablement penser aux penseurs tragiques de notre temps : Nietzsche, Kierkegaard, Schopenhauer, Cioran, mais aussi aux paroles de l’Ecclésiaste. Ceci ne veut pas nécessairement dire qu’un goût morbide anime les lecteurs qui essaient de sonder les pensées de ces philosophes. Tel Montaigne il est toujours temps de préméditer la mort afin que, la connaissant d’une façon approchée, certes tout intellectuelle, elle nous effraie moins, même si c’est au prix d’un renoncement partiel à l’essence du stoïcisme.

   Il existe une esthétique de la mort comme il existe une esthétique de la vie. Mais ici il convient de ne pas faire de contresens. Nulle mort n’est belle. Nulle mort n’est esthétique au sens qui est conféré à ce mot par les familiers des Beaux-arts. Ici, il convient de prendre « esthétique » à la racine, au sens étymologique grec de : « qui a la faculté de sentir; sensible, perceptible ». Car si l’on perçoit bien la vie, y compris dans sa figure « d’inquiétante étrangeté », on perçoit d’une façon approchée le phénomène de la mort à la mesure du vide qu’elle creuse, du désarroi qui en habite la contrée, du sentiment de perte qui y est irrémédiablement attaché.

   Notre posture par rapport à ces questions « insondablement » métaphysiques (ceci est une redondance) s’inscrit dans un comportement, une attitude éthique, un ressenti philosophique lesquels, en dernière analyse, s’alimentent à notre vécu empirique. Pour cette raison des vécus phénoménaux souvent résolument antinomiques, nul ne peut prétendre expliquer quoi que ce soit, à plus forte raison juger telle ou telle posture sur ce qui, par nature, nous dépasse de toute la hauteur d’un insondable, d’un inintelligible, souvent d’une incompréhension qui referme sur elle-même sa bogue d’ennui infini.  

 

   « Le charme des penseurs tristes ».

 

   Mais il s’agit maintenant d’évacuer cette lourde atmosphère spéculative en faisant fond sur de plus réjouissantes perspectives. Si la peinture de Dongni reprend à son compte des thèmes récurrents de la pensée contemporaine et notamment la dimension désespérée, nihiliste, l’empreinte violemment absurde de l’existence, il convient d’alléger le débat, de le porter sur les fonts baptismaux d’une ironie, laquelle, bien évidemment, ne saurait faire l’impasse quant aux problèmes fondamentaux, prendre une nécessaire distance cependant. Pour ce faire nous allons faire appel à quelques réflexions tirées du livre de Frédéric Schiffer, « Le charme des penseurs tristes » :

 

   « Concernant, donc, la philosophie, quand, à l’occasion, je demande à un amateur quel livre de sagesse (ici il convient de réaliser une synonymie entre « sagesse et esthétique », c’est moi qui souligne), il conserverait sur lui en cas de passage à vide […] jamais personne ne me répond : L’Ecclésiaste, ou les « Maximes » de La Rochefoucauld, ou encore « Le Précis de décomposition » de Cioran - à plus forte raison « Le Bréviaire du chaos » de Caraco. […]

   De fait, des pages où l’on ressasse que « tout est vanité », où l’on souligne que l’amour, « si on le juge par la plupart de ses effets, ressemble plus à la haine qu’à l’amitié », où l’on ricane du fait que les hommes sont « des charognes verticales dont la seule activité se réduit à penser qu’ils cesseront d’être », et où l’on recommande le suicide « comme marque de politesse », n’ont guère vocation à regonfler le moral des âmes, même les moins douillettes. Ce à quoi je rétorque que c’est une marque de philistinisme de n’en pas goûter le charme ».

 

   Remède à l’affliction.

 

   Donc, en dernière analyse, ne souhaitant nullement nous faire taxer de philistins, ces béotiens ayant un goût peu marqué pour les arts et la littérature, selon la définition classique qui leur convient, nous regarderons d’un œil attendri et complice le Sujet de cette belle toile, fût-il désespéré, mais aussi bien ce beau syllogisme de l’amertume du très pince sans rire Emil Cioran : « Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter ». Pour notre part, à cette éructation inattendue autant que triviale, nous préférerions son chant mélodieux, sa voix fût-elle voilée par l’émotion. Oui, l’émotion cette corde sensible qui, tantôt, nous incline du côté de la simple romance, tantôt de l’adagio ou de la  symphonie fantastique, parfois du rire qui résonne comme naturel antidote à toute affliction. Ainsi chemine la vie qui bat son plein. Buvons-la jusqu’à la lie !

  

 

 

 

 

 

  

  

  

 

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 08:34
Tissées de silence.

                       « 31 Août ».

              Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

 

« Voir un visage revient à dire en silence son énigme invisible. »

 

Jean-Luc Marion.

 

 

  

   Variation sur une parole de sagesse.

 

 

« Voir un corps revient à dire en silence son énigme invisible ».

 

  

   Jean-Luc Marion nous pardonnera cette liberté prise quant à au contenu de sa belle phrase. Corps, visage, quelle différence en réalité dans la mesure prise  du silence, dans l’appréciation de l’invisibilité, de l’énigme qui les parcourt comme un frisson fait lever sur une peau sensible les milliers de picots de l’émotion ? Certes le visage contient en soi, dans sa complexité, dans sa polyphonie les nervures selon lesquelles connaître le vertige des sens. Un visage, ça parle. Un visage, ça écoute. Un visage, ça voit. Un visage ça goûte. Confluence des percepts qui viennent à notre rencontre afin que l’altérité ne demeure un hiéroglyphe scellé sur son secret. Les sens sont faits pour découvrir l’autre en nous. Le différent. Parfois le différend car il n’est jamais garanti que ce qui nous visite entre en nous avec la grâce requise à la réception de la chose inattendue, peut-être souhaitée, en tout cas lieu d’un étonnement, parfois d’un saisissement. Nous sommes toujours surprise ne connaissant nullement le terme des hôtes qui gravitent à notre entour.

 

    Teinte de feuille d’automne.   

  

   Surprise et même y aurait-il ravissement, nous demeurons au seuil d’une terre sans nom, exilés, interdits de n’en pouvoir posséder qu’un infime territoire, un versant, une crête, une ligne courant dans le fond d’une vallée. Ce luxe de l’épiphanie humaine, cette face qui illumine de son parcours radieux les chemins du monde, qu’en retenons-nous, qu’en fixons-nous dans les capricieuses volutes de notre mémoire ? Un visage connu, aimé, vient-il tout juste de s’absenter et, déjà, nous sommes dans l’angoisse de l’avoir perdu. Le front de l’aimée était-il bombé ? Ses yeux, couleur noisette ou bien mordorés, teinte de feuille d’automne ? L’arc de Cupidon était-il régulier ? Les pommettes rehaussées à la façon d’une Reine de Nubie ? Son menton effacé ou bien affirmé ? Et cette fossette dans le pli de la joue, a-t-elle au moins existé ou est-ce notre imaginaire qui l’a déposée là, sur la peau nacrée afin  que nous attachions à un détail, comme à un môle,  notre errante souvenance ?

 

  Du bassin, la vasque d’amour.

 

  Et son corps, comment s’inscrit-il dans la crypte de nos souvenirs ? N’est-il pas encore plus fuyant que l’inaccessible visage ? Des mains que conservons-nous sinon la force d’une étreinte ? Des bras le geste d’un enveloppement ? Des hanches la lumière dans le jour qui décline ? Du bassin la vasque d’amour qui oscille et bat la mesure? Des jambes le parcours jusqu’à notre digue étroite ? Des pieds l’impatience à être dans le sillage que nous traçons pour ne demeurer orphelins dans la contrée insulaire ? Nous voyons bien que le corps est ce roc, ce massif silencieux, cette excroissance dont nous ne saisissons jamais que le désir, l’ambroisie de la volupté, la perdurance d’une félicité. Toute chair s’immole à même son invisibilité. Toute chair est, par essence, effacement. Ne serait-elle ceci et alors nous demeurerions attachés à sa forme matérielle et jamais au poème qui l’habite, au langage discret qui l’anime depuis l’intérieur, cette sombre caverne qui bruit de toutes les rumeurs de l’exister. C’est pourquoi nous sommes toujours en manque de ses mots, de sa mystérieuse sémantique, de ses codes chiffrés. Alors nous cherchons.

 

    Un ballet baroque.

 

   Car il faut bien se fixer quelque part, lancer des amarres, trouver une anse où abriter son fragile esquif. C’est toujours d’un parcours de chemineau dont il s’agit. Avec ses pas hésitants, ses esquives, ses soubresauts, parfois ses culs-de-sac, ses impasses où plus rien ne brille que, précisément, le silence majuscule avec ses bruits de rhombe lancé dans le tumulte de l’air, avec ses ricochets, ses phosphorescences faisant leur traînée de feu dans l’avenue nocturne du destin. Alors nous tendons l’oreille, nous espérons le recueil, dans sa conque, d’une fugue, d’un menuet enjoué, d’un ballet baroque qui nous sauvera du naufrage. Oui, car nous sommes des êtres en péril qui ne pensent leur salut qu’à l’aune du bruit, du mouvement, de l’agitation, des grimaces éloquentes et colorées des carnavals.

 

    Des rutilances de poivre.

 

   « 31 Août », le titre de cette image comme pour résonner en écho avec ce qui vient de se montrer. L’été a eu lieu avec ses déhanchements, ses odeurs boucanées d’huile solaire, ses terrasses en bord de mer où vibrait l’odeur entêtante des grappes des bougainvillées, ses orchestres habillés de cuivre et de cymbales, ses concerts de voix qui couraient jusqu’au fond des plus étroites venelles. Partout la vie coulait à flots, partout sévissait la grande marée dionysiaque des humeurs festives. Ici des liqueurs vertes dans des verres cernés de brume, là des mets odorants, épicés, des effluves de safran et de cannelle, des rutilances de poivre, des éclats de fleurs de sel. On buvait. On riait. On pleurait parfois, mais d’ivresse, mais de bonheur, mais d’un contentement qui paraissait n’avoir pas de fin.  On oubliait qu’on avait un visage. On oubliait qu’on avait un corps. On ne se souvenait plus des tresses de silence qui, autrefois, dans le frimas d’hiver, s’enlaçaient à nos humeurs chagrines. Ce qu’on voulait, c’était la démesure, l’amplitude, l’éploiement de la vie en ses corolles luxuriantes, en ses bulles irisées, ses broderies polyphoniques.

 

   1° Septembre ou la déclivité apollinienne.

 

   « Porcelaines Blanches » sont dressées en leur éphémère silhouette. Trois figures préfigurant la venue de l’automne, bientôt le règne de l’hiver et ses généreux frimas. Nul ne peut savoir la nature de leurs corps, la dispensation ouverte de leur visage en l’été qui les a traversées. Leurs lèvres s’étaient-elles gonflées sous la caresse solaire ? Leurs aréoles avaient-elles bruni tels des tessons d’argile au contact du désir plénier qui faisait ses doux rugissements dans l’air tissé d’ardeurs multiples ? Leur ombilic s’était-il orné des tatouages qui étaient les signes avant-coureurs du plaisir, les pliures selon lesquelles connaître l’intime de leur féminité dans le creux d’un fondement ? Leurs sexes discrets s’étaient-ils ouverts à l’incandescence du jour ? Les billes de leurs genoux avaient-elles rencontré le sablier du temps, tutoyé le bonheur de vivre dans l’arche immense de la contrée ouverte ? Leurs corps avaient-ils parlé le langage du débordement, avaient-ils proféré le lexique de la sublime joie, avaient-ils marqué les césures s’inscrivant entre les heures pleines et les heures creuses ? Avaient-ils été le creuset d’une fable, le chant d’une comptine, peut-être le tremplin d’un hymne traversant l’éther de son flamboiement, la corolle exultant de leurs flux, de leurs reflux, de leurs marées intérieures, cette sourde complainte affleurant aux rives luxuriantes de l’exister en son exception ? Comment tous ces corps avaient-ils traversé l’isthme rapide de leur destin ? Comment ?

 

   Faire rugir le corps ?

 

   Septembre dans son habit de cuivre et de bronze - les feuilles des chênes rouvres ne tarderaient à se colorer de rouille, à chuter sur le sol de carton -, Septembre donc avait arasé les ardeurs, tamisé la lumière, poncé les angles aigus des mois dispendieux. Voici venu le règne de l’économie, du feu au coin de l’âtre, de l’air qui étrécit les doigts lors des brumes matinales. Tout revient à tout dans une ultime modestie avant que l’hiver n’entaille de sa lame tranchante la chair tendre de l’âme. A quoi bon se rebeller ? Les saisons sont ainsi faites qu’elles s’emboîtent à la manière d’un ingénieux puzzle. Une prodigalité cédant la place à une exubérance, laquelle s’abîme dans la chute de la lumière, puis la nuit vient qui reprend dans son linceul toutes les paroles du monde devenues, soudain, superflues, sinon inutiles. Pourquoi faire rugir le corps puisque nul écho ne lui répondra. Hiver est latence, fermeture, repos avant le grand ressourcement. Pourquoi darder les braises de sa poitrine que la bise vient d’éteindre ? Pourquoi disloquer son pli libidineux puisque les bourgeons commis à les habiter se sont fermés au crépuscule du jour ? Pourquoi faire de son territoire annexé par la perte de l’heure le lieu d’un bavardage alors que tout disparaît dans la bogue de la non-profération, que tout se scelle dans les rets étroits d’un mutisme ?

 

   Qui fait silence.

 

   La saison est enfuie qui parlait, la saison est venue qui fait silence. De l’une à l’autre l’écart de cette belle dialectique qui ne se lève qu’à faire surgir le sens du non-sens, le jour de la nuit, le désir de la continence, la lumière de l’ombre. C’est ainsi, il faut demeurer en silence, aussi bien le visage en son énigme que le corps en son secret. Sans doute même en leur mystère car rien ne se dit jamais des choses indicibles. Ceci est une tautologie. C’est pourquoi, le plus souvent, nous parlons à tort et à travers. Ceci est notre humaine condition. Aussi bien le dire que le non-dire. Ici est le lieu du retrait de la parole face à ces « Divinités Blanches » qui demandent la paix et l’occultation de tout désir. Or parler est déjà désirer le monde à l’aune de notre nomination. Nommer est saisir et porter dans la présence. Nous appellerons le silence et nulle autre chose qui l’offenserait. Toute beauté est silence ! Comment dire encore après cela ? Rien d’autre que la finitude qui en est le point d’orgue. Oui, à partir de ceci : point d’orgue ! Le silence.

 

 

 

 

  

 

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