Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 07:56
Avant que le langage ne soit.

"Un limonaire des plages".

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Sur la margelle de l’infini.

 

   Il faut se déporter bien au-delà du temps, longer les coursives infinies de l’espace et se trouver dans cette espèce d’origine cosmique dont les Planètes n’ont guère conscience. Ce qui se montre comme la plus confondante aporie qui soit : nul langage à l’horizon et les choses sont muettes et les grosses boules qui peuplent l’immensité girent à la manière de totons ivres sur la margelle de l’infini. Ce sont de simples sphères pareilles à des gonflements de mercure, à des dilatations de platine. Vénus n’est encore nullement parée de sa belle teinte orangée, Mars est une tache livide semblable à du talc, Jupiter reflète en abyme l’image de ses compagnes, Saturne est dépourvue d’anneaux, Uranus est livide comme un masque de mime, Neptune n’a ni la profondeur des eaux marines, ni le lustre de l’éther, seulement une manière de mélancolie qui fait de soi le centre d’une énigme.

 

   Cette aube du Monde.

 

   Rien de plus désolant, dans cette aube du Monde que cette lourde mutité dont il s’en faudrait de peu qu’elle ne fasse se lever un assourdissant silence. Peut-être quelque feulement, un barrissement ou bien encore un rugissement dont l’Univers tout entier tremblerait du fond de sa laborieuse solitude. Parfois, dans le vide sidéral, les Planètes se regardent de leurs yeux sans pupilles et cela donne des bourdonnements d’images, des éclisses de clarté, des échardes de lumière mais jamais l’amorce de ce qui pourrait constituer une compréhension de cette procession astrale vers on ne sait quelle destination. C’est assez semblable à ce nihilisme qui, bien plus tard, fera des Philosophes des êtres en perdition, des Prophètes déclinant sur le bord de leur grotte les misères à venir de l’humain.

   « Mais si misère il y a c’est tout simplement en raison de la perte du langage, cette essence qui fait tenir les hommes debout et les conduit bien au-delà de leur être, dans la région immense des éclatantes lumières ».

   Voici ce qu’auraient pu formuler ces Habitantes du Rien si le luxe d’une Parole leur avait été conféré. Si elles avaient pu faire l’hypothèse de l’homme, de sa présence, de son futur bavardage. Mais leurs lèvres demeuraient soudées et une stupeur totalement sphérique les habitait de l’intérieur avec leurs turbulences éteintes et leurs vagues languides. Alors, par on ne sait quelle intuition géniale, une des Planètes se mit en devoir d’élaborer toute une théorie (sans langage cependant, seulement une suite de sons, de trilles, de percussions), théorie qui unissait les intervalles de ses Sœurs et les reliait entre elles par la grâce d’une Musique des Sphères dont les Antiques, notamment Pythagore, Aristote et le divin Platon firent leur ordinaire avec le bonheur que l’on sait. Donc l’univers avait cessé d’être mutique. Certes la rhétorique était loin, la poétique encore un balbutiement inaperçu, mais un premier pas était franchi qui allait tirer de l’occlusion originelle quelque chose comme une fable. Du reste cette belle concordance des sons provenant de l’univers, voici comment, à l’ère langagière, elle devait trouver son heureuse traduction dans un texte bouddhique : « Le moine, (...) avec cette claire, céleste oreille surpassant l'oreille des hommes, entend à la fois les sons humains et les sons célestes, fussent-ils loin ou près ». Plus tard le dilemme serait ceci : ou bien il fallait se convertir et devenir moine, ou bien colmater ses oreilles de cire en attendant que cela veuille bien chanter à l’intérieur du corps. Cependant on ne pouvait demeurer dans l’incertitude et, sans doute, fallait-il admettre cette étonnante présence d’une symphonie des étoiles.

 

   Tout était musique.

 

 

 

Avant que le langage ne soit.

   Voici, bien du temps a passé, l’espace a déroulé ses volutes. Bien des lieux se sont affranchis de la cosmologie antique. Bien des hommes sont nés, des femmes aussi, des enfants font leurs jeux espiègles dans les cours des écoles. Les ruisseaux coulent avec leur claire mélodie. Les ailes des moulins tournent en froissant le vent. L’eau franchit les écluses en joyeux clapotis. Sur les longues plages de sable les grains de mica grésillent et on entend leur mince voix depuis les nasses des villes où dorment les hommes. La lumière aussi profère à la façon d’un chuchotement, une lumière grise, si douce, pareille à une berceuse pour nouveau-nés. C’est pure joie que d’apercevoir, sur la vitre du jour, se dérouler les arabesques de la signification. Ici, près de la lagune, rien n’est encore présent et une brume enveloppe tout dans la silhouette d’un songe. On est quelque part dans l’indistinction des choses. On est peut-être oiseau de cendre dans le ciel blanchi. Peut-être coquillage soudé dans le fond de sa nacre ou bien Marcheur égaré en quête de soi. On ne sait pas très bien. Mais ce que l’on sait, à la manière d’une expérience première, c’est toute cette musique qui, soudain, fait sa joyeuse mélodie et rebondit sur le sable de la plage, pareille à un cabri dans le pré printanier. Ce ne sont que sauts et gambades. Ce ne sont que pirouettes et rapides carrousels. Ça fait des bruits couleur de menthe, des sons pareils aux arcs-en-ciel des berlingots, cela s’enroule tout autour de la spire de la cochlée tel un ruban de réglisse avec, au milieu, sa bille d’anis blanche. Ça entre dans le palais avec la douceur d’une dragée. Ça fait briller les joues et les rend purpurines, on croirait des pommes d’api.

 

   La caisse en bois d’un limonaire.

 

   Cependant nul ne s’étonne, parmi les Déambulants de la plage, de cet air de kermesse joyeuse, de ce rythme souple de farandole, de ces airs pareils aux musiques de cirque, de ces flonflons de foire et de manèges. Ça y est, maintenant la brume se dissipe, maintenant l’on commence à discerner. Cette étrange musique que l’on croyait tout droit venue des Sphères de l’univers, voici qu’elle sort de la caisse en bois d’un limonaire. On dirait un jouet d’enfant avec ses trois roues à rayons, son guidon, son étrange phare qui éclaire la toile encore compacte de l’air. Ce ne sont que polkas endiablées et valses ondoyantes, bourrées enlevées et gigues alertes, sarabandes mutines et vifs rigaudons. Sans doute ce limonaire est-il un automate puisque nul ne semble en actionner le mécanisme. Tout autour la lagune grise vibre à la « Marche des gladiateurs », s’émeut au chant du « Merle blanc », tangue sous les assauts de la « Valse de Mai », s’enivre des fragrances des « Tulipes d’Amsterdam », se hisse sur « Les chevaux de bois » qui filent à la vitesse du galop.

 

   Vérité qui murmure à mi-voix.

 

   Puis, soudain, dans l’air qui se défroisse, les notes de musique semblent être poncées par quelque phénomène naturel - peut-être le vent de la lagune -, les sons sont plus doux, ils s’amenuisent comme s’ils voulaient s’introduire dans le chas d’une aiguille, leurs aspérités s’érodent, les harmonies se diluent, le timbre, de cuivré qu’il était, prend des teintes plus claires, plus limpides, moins rutilantes, pareilles à l’écoulement d’une eau de source dans le secret des veines de la terre. C’est la mesure juste qui convient aux âmes simples et à ceux et celles qui vivent dans leur propre intimité, là tout près d’une vérité qui murmure à mi-voix, qui ne se révèle que dans la confidence et dans la chambre étroite d’un secret. Finis les flonflons et les figures sémillantes du quadrille, les sauts primesautiers de la pastourelle. Finies les immenses portées musicales avec leurs sarabandes de rondes et de blanches, de croches multiples. Des annotations qui deviennent si simples qu’elles ne semblent plus revêtir que le dessin d’une ligne unique, flexueuse mais dans la plus belle modération qui soit. Seulement une ondulation pareille à la justesse d’un sentiment, à la courbe exacte de l’amour, à la beauté d’une feuille qu’un souffle d’air métamorphose en ce rien qui devient un tout à la seule image d’un évident accomplissement.

Avant que le langage ne soit.

   Loin sont les musiques des Sphères, il n’en demeure plus que cette manière de lumière céleste, de souffle pareil à celui d’une flûte andine sur les hauts plateaux parcourus d’herbes claires, cet à peine disant du monde lorsqu’il veut se faire le messager d’une confidence. Mais voici que se produit le prodige. Voici que la brume se déchire tel un songe d’hiver sous le rougeoiement de l’aube. Voici que dans le faisceau de la lampe (est-ce la métaphore de la vérité ?), se révèle le précieux que nos yeux avaient occulté à la mesure de cette belle inconscience humaine qui est comme notre indéfectible empreinte.

 

   Un crépuscule antique.

 

   Harmonie, nous la voyons dans une manière de crépuscule antique, pareille à la blancheur marmoréenne de l’Aphrodite de Praxitèle, posture infiniment hiératique que rien ne semblerait pouvoir soustraire à la méditation qui l’occupe. Ce corps n’est nullement un corps qui exhiberait quelque volupté. Il se retient dans sa propre frontière de peau. Il se dissimule dans l’anonymat d’une teinte si inaccessible qu’elle semblerait hors d’atteinte. Alors cette Déesse serait-elle définitivement hors de portée, simple apparence qui s’évanouirait à même notre regard sans qu’il soit possible d’en connaître l’essence ? Non, ceci serait trop cruel.

 

   De Jupiter à Neptune.

 

   Cette coiffe relevée en chignon, avec sa belle teinte de cuivre, n’évoquerait-elle pas Jupiter, sa Grande Tache rouge, ses ondes, ses turbulences, ses anticyclones ? Ces yeux qu’on suppose bleus (comment pourrait-il en être autrement ?), ne pourrait-on les rapporter à une aurore polaire d’Uranus avec sa belle teinte de glace flottant dans la banquise ? La double éminence de la poitrine ne nous ferait-elle penser à cette douceur d’argile de Vénus, la Belle Etoile ? La discrétion de l’ombilic ne serait-elle le reflet de la couleur de métal de Mercure ? Le mystérieux triangle pubien ne ferait-il signe en direction du volcanisme de Mars, plaines de lave à la somptueuse vie interne ? Les boules des genoux seraient-elles des Pluton gémellaires décorées de leurs mosaïques de glace ? Enfin, ce dos que l’on ne peut atteindre ne se présenterait-il à la façon de Neptune avec sa grande tache sombre qui correspondrait peut-être à la plaine s’étendant entre les omoplates ? Belle géographie cosmographique s’il en est !

 

   Etirez le parchemin de votre peau.

 

   Mais approchez-vous donc, mais tendez l’oreille, mais étirez le parchemin de votre peau, mais faites de vos sens le réceptacle de ce qui se donne comme le plus subtil spectacle qui se puisse imaginer. Oui, le corps d’Harmonie est le lieu de convergence de toutes les planètes et le réceptacle de la joie. Disparues les petites farces mondaines qui s’échappaient du gentil limonaire à trois roues, de l’orgue à quatre sous, de l’instrument à cinq sens. C’est ce lieu du corps qui est celui de la Musique des Sphères. Non celle imaginée par les Philosophes antiques, ces grands enfants qui n’inventaient des cosmologies qu’à se désennuyer du temps et se rendre intéressants. Autrement passionnante est la grande symphonie qui se joue en sourdine à la lisière de l’âme de cette Attentive. C’est une manière de panthéisme qui court partout et hérisse les picots du fragile épiderme. Cela bruit dans le genre d’une forêt de bouleaux sous la poussée du vent du septentrion. Cela coule dans la chevelure avec une note cuivrée qui semble celle de la chute d’une feuille d’automne sur le sol jonché d’ocelles clairs et bruns. Cela glougloute en suintant le long du cou et l’on pense à la chute d’une eau cristalline dans le tuyau d’une stalactite. Cela fait son frottis léger sur le dôme des épaules. Cela tinte tout au bout des bourgeons des seins et l’on dirait le buccinateur d’un insecte occupé à grignoter une écaille ou bien une résine. Cela imite la chute de la cascade dans la gouttière de la poitrine. Cela chuinte et zinzinule dans le golfe du bassin comme si un troupeau de mésanges bavardes venaient s’y abreuver. Cela grésille dans la forêt du mont de Vénus, cela fait son murmure de mousse dans la forêt pluviale. Cela crépite sur le tronc des jambes. Cela trisse tout contre les collines des genoux, vol d’hirondelles sous l’orage qui gronde. Cela fait son frôlement d’herbe le long des pieux des jambes. Cela tambourine sur les racines des pieds. Cela n’en finit pas de chanter et de nous porter bien au-delà de notre hésitante statue. Il suffirait d’un seul souffle d’air pour nous réduire en cette poudre qu’un enfant facétieux pousserait de son pied taquin juste pour s’amuser, pour voir en vrai ce qu’une existence finale est, une cendre envolée dans la brume d’une lagune. Puis des oiseaux plongeraient dans l’eau et des ondes à l’infini se répercuteraient dans notre mémoire éteinte. Puis on ne parlerait plus de rien. Comme une Planète qui cesserait de faire sa farandole et la nuit continuerait à produire ses ombres et le jour à distiller sa lumière.

 

   Bruit de l’homme dans le monde.

 

   En guise de Musique des Sphères, il n’y a que la mélodie de la Nature, la complainte éternelle des Hommes sur la Terre, sous les étoiles, dans l’arche ouverte du destin. Ce que l’on entend : d’abord le bruit de l’homme dans le monde. Le reste n’est que de surcroît, tout comme l’ornement sur le chapiteau baroque : une anecdote qui joue à nous tromper. Mais nous sommes vigilants, infiniment vigilants. C’est Harmonie que nous voulons voir, autrement dit la Beauté ! Rien qui vaille hormis cette levée de clarté dans la maille grise des jours. Oui, infiniment grise !

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article
28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 07:47
Oursine en son exil.

« Sous une belle lumière rasante,

Je voguais sur la longue digue

Je regardais s’éloigner les ferries

J’oubliais les tempêtes de ce monde

Mon âme mettait les voiles

J’explorais mes mers intérieures

Et l’océan de mes souvenirs

Et, sous une tendre bise

J’avais du vague à l’âme

J'avais envie de m’offrir

Une belle carte postale

De Calais… »

 

CALAIS

Très tôt le matin

il y a quelques jours

Sous une lumière rasante.

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

 

   Grand est le silence.

 

   « Oursine », quel nom étrange tout de même pour une jeune fille d’à peine quinze ans, si discrète qu’elle aurait pu se confondre avec le souffle d’une brise marine. Oursine donc, depuis son plus jeune âge, - peut-être aux environs de neuf, dix ans -, avait institué un genre de rituel auquel jamais elle ne dérogeait. Levée à la première heure, alors que la lumière n’était encore qu’une hypothèse dissimulée derrière la boule de la Terre, elle sortait de son lit, posait ses pieds nus sur le froid du carrelage, faisait une rapide toilette, grignotait une pomme, des figues sèches ou bien quelques dattes sucrées et franchissait le seuil de la maison alors que ses parents et son jeune frère dormaient, livrés au monde lointain du songe. Quel bonheur de glisser sur les dalles lisses des pavés, de remonter la rue aux volets clos derrière lesquels sont les hommes aux yeux soudés, aux corps pliés en chien de fusil. Grand est le silence, droites les pensées qui connaissent le but de leur méditation. Loin, à l’horizon de la ville, des fumées égrènent dans le ciel leur supplique muette. Parfois l’aboiement d’un chien à la Lune qui s’éteint à l’ouest. Parfois un cri, sans doute celui d’un oiseau surpris dans sa retraite sylvestre.

 

   Présente à soi.

 

   Ce matin la lumière est une rosée qui sème ses gouttes à l’horizon. La plage, encore dans l’ombre, est pareille à une présence inquiète, avec ses ilots plus sombres, ses creux où reposent les lézards, ses dépressions où stagne une eau teintée de nuit. A portée des yeux, une frange d’écume qui se soulève à peine. Quelques clapotis, quelques vagues remous dans l’heure qui sommeille. La nappe d’eau si peu visible, parcourue seulement de quelques murmures, de quelques irisations où se reflète le ciel. Longtemps, la Jeune Contemplative demeure debout, pieds enfoncés dans le sable humide, abandonnée à ce qui, bientôt, sera l’éveil du monde. Elle aime intensément ceci : sentir la longue vibration du sol venue des mystérieuses profondeurs, en discerner la progression dans le pieu des jambes, pareille au fourmillement d’un courant électrique, à une aimantation qui ferait son bourgeonnement dans la sève intérieure. C’est comme une conque qui s’ouvre on ne sait où, une baie qui palpite, un golfe qui vit de sa propre plénitude. Pas de joie plus accomplie que celle d’être là, infiniment présente à soi, aux choses immobiles, au monde.

 

   Comme un essaim d’abeilles.

 

 Ce qui est le plus enivrant, c’est de se disposer à recevoir le luxe de la lumière, ses premières palpitations, ses curieux ondoiements. C’est d’abord sur la peau comme un essaim d’abeilles avec sa couleur de miel et son onctuosité, sa lente progression. Maintenant le soleil est levé, mince lunule qui dépasse à peine du royaume de l’eau. On en sent la présence dans le globe des yeux. Les paupières sont de minces fentes par où s’insinue la clarté. Bientôt c’est l’entièreté de la tête qui est visitée de l’intérieur. Ses corridors s’allument, ses coursives gonflent sous la poussée, ses bastingages flottent pareils à des postes avancés qui voudraient connaître l’entièreté de l’univers, son intime fourmillement, ses labyrinthes, ses dédales à l’infini où s’abîme la réflexion de l’homme, où les rêves échouent à conduire plus avant leur ténébreuse investigation. Puis le grain de l’ombilic devient le centre d’un rayonnement, comme si tout partait de lui, si tout naissait là, dans le secret d’un pôle fondateur, d’une germination destinée à unir le Soi à ce qui s’oppose à lui mais en réalise en même temps l’étonnante complétude. Cosmos inaperçu qui s’essaierait à dialoguer avec la profondeur des choses visibles, mais aussi avec leur envers - le rien, le néant, l’absolu -, et alors tout ferait déclosion et l’on serait celui, celle qui dépassent l’énigme de l’exister et tout s’ouvrirait à la compréhension à la manière du dépliement du subtil lotus, cette habile métaphore de la floraison de l’être en sa pureté. Oui, c’est bien cela, comprendre n’est que réaliser les conditions d’une affinité, d’une porosité : soi et le monde dans une relation dialogique qui dépasse la traditionnelle opposition des contraires. Être un Je en même temps qu’un Tu. Être fusion. C’est cette certitude qu’Oursine venait chercher dans la naïveté des choses dont l’aube était l’offrande permanente, le médiateur le plus sûr pour atteindre le versant inaperçu de ce qui, habituellement, fait obstacle et se métamorphose en transparence - cette évidence, cette vérité-, qui décille les yeux du corps et multiplie ceux de l’âme.

 

   Les acteurs sont invisibles.

 

   Assise sur une butte de sable, Attentive est dans l’enclin du jour, à la lisière de l’imaginaire et du réel. La scène est sous le feu des projecteurs. Elle est la Spectatrice dans sa loge. Depuis la discrétion de sa boîte le Souffleur - est-il un démiurge qui procède à une mise en ordre du monde ? -, distribue les rôles. Le rideau de scène est levé. L’avant-scène est ce plancher de sable jaune bordé par les feux de la rampe, cette limite d’écume au-delà de laquelle s’instituent les jeux de rôle. Les acteurs sont invisibles. Seul un navire dérive au loin. Sa blancheur se perd dans l’exacte fente de l’horizon. Serait-ce là la représentation d’une allégorie venue nous dire le voyage, l’éternelle fuite de soi, la recherche de « paradis artificiels » ? Vers quelles perspectives voguent ses hôtes ? Une connaissance de leur propre essence ? Un effacement des soucis que réaliserait l’éloignement ? Un rêve à instaurer dont l’inquiétude serait évincée ?

 

   Cette singulière coquille.

 

   Ce qu’est Oursine dans l’instant où le théâtre déploie ses apparences (souvent trompeuses, comme tout simulacre), c’est tout simplement ce vers quoi son nom fait signe : identique à l’oursin, son intérieur est une nacre qu’emplit la douceur d’un corail éclatant. Sans doute le symbole d’une jeune existence dans la passion de l’âge. Car, parmi ceux, celles qui l’ont rencontrée, nul doute que sous la cendre couve la braise, que sous les roches noires s’écoulent les filaments pourpres de la lave. Et que dire de ses piquants, ces minces aiguilles de verre qu’elle plante dans le sol afin que son assise assurée, elle pût bénéficier d’une position stable afin de regarder le monde avec une vue assurée d’elle-même ? Oursine, depuis le feu de sa conscience, veut éprouver ce qui vient à elle dans la justesse, dans la certitude qu’exister n’est nullement une pantomime, un miroir aux alouettes mais l’ouverture d’une signification insigne. En réalité elle venait au monde avec le même désir de le posséder dans son entièreté que mettait le jeune narrateur du roman de Thomas Mayne Reid, dans « A fond de cale », à se procurer le précieux échinidé :

   « Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où j’apercevais des coquillages, c’était le désir de me procurer un oursin. J’avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette singulière coquille; je n’avais jamais pu m’en procurer une seule ».

 

   Les Vivants sur Terre.

 

   De son promontoire, sur la plaque marine, ce qu’elle voyait et retenait surtout c’était cette énigmatique coque blanche flottant entre eau et ciel qui, bientôt, serait l’invisible que l’horizon aurait effacé. Par la pensée elle se mêlait aux voyageurs des cabines, aux curieux de l’entrepont, aux erratiques des coursives, aux scrutateurs du pont avant. L’exil d’Oursine, c’était cela : demeurer dans ses frontières de chair, ici sur ce littoral semé de vent et d’embruns et, d’un seul empan de la vision imaginative, être auprès de … Auprès des Voyageurs Multicolores - Jaunes, Rouges, Blancs, Noirs, indigènes de l’Insulinde ou bien des Tropiques, aussi bien des natifs du septentrion que des terres australes -, auprès de tout ce peuple fraternel qui ornait de sa beauté singulière toutes les péninsules, les continents, les hauts plateaux, les lagunes disséminées au hasard des paysages, des villes aussi où confluaient selon mille trajets hasardeux les Vivants sur Terre.

 

   Une chance pour l’humanité.

 

   Ce qu’elle aimait, c’était ce beau métissage qui faisait des peuples pluriels le lieu d’une affinité, l’espace d’une rencontre, ouvrait le layon d’une amitié. Il n’y avait nullement à s’enclore dans des frontières, à dresser des fortins, à planter des pieux comme à Alésia afin de se protéger de l’autre. L’Autre, l’Etranger, le Migrant, l’Exilé étaient une chance pour l’humanité, non une calamité dont on aurait eu à endurer la difficile présence. Peuple arc-en-ciel, peuple uni, peuple bigarré qu’aucune diaspora n’éparpillerait aux quatre coins de la Terre. De ceci elle était convaincue comme de la nécessité pour l’homme de respirer, de se sustenter afin que son chemin pût trouver une issue. Il y avait urgence à dilater la pupille de son jugement, à dresser haut le pavillon de sa raison, à faire claquer l’emblème de la liberté pour le simple motif homme égalait un homme, tout comme une pomme valait une autre pomme. Et abstraction faite de sa couleur, de sa texture, de son goût. Seule la nature des choses comptait, à savoir l’exception d’être, fût-on végétal, animal ou humain. Enoncer ceci était de l’ordre de l’apodicticité des philosophes, cette vérité d’évidence qui ne convoque nul raisonnement en vue d’établir sa justification. Existence à elle-même son propre motif.

 

   Tant de beauté disponible.

 

   Demande-ton à une rose d’énoncer ses conditions de possibilité ? « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit », disait le poète mystique Angelus Silesius au XVII° siècle, indiquant par cette sentence que cette belle fleur, pas plus qu’une autre, n’avait à rendre raison d’elle-même, à adosser sa présence à un quelconque principe qui en aurait constitué le fondement. Ce que pensait Oursine en son for intérieur c’est que les choses allaient de soi, que le vent était le vent, le nuage le nuage, l’homme l’homme et que nul n’était comptable de sa propre condition. Aussi éprouvait-elle une naturelle inclination, une réelle sympathie pour tout ce qui croissait, rampait, marchait sur les allées mondaines. En elle, dans le corail même qui se dissimulait sous l’apparente arrogance des piquants, c’était comme un fluide qui coulait, une onde qui faisait ses cercles harmonieux, une musique sans doute semblable à ce que pouvait être celle des Sphères de l’univers si, cependant, une conscience était assez aiguisée pour s’en saisir. Il y avait tant de beauté disponible, tant de générosité amassée dans la pupille d’un œil, le pli d’un sourire, le raphé d’une graine, l’étoilement d’une diatomée, la transparence d’un cristal. N’en pas apercevoir ce prodige était soit le résultat d’une coupable inconscience, soit la pente d’un sombre fatalisme, ou bien le renoncement à sa mission simplement humaine.

 

   Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

   C’était tout ceci qui traversait la tête d’Oursine à la façon d’un orage de grêle et il n’était pas rare que des larmes ne vinssent se mêler à la brume de mer lorsque le soleil basculait à l’horizon et que la Jeune Pensive parcourait à rebours le chemin qui la ramenait vers les faubourgs où vivaient les hommes ensommeillés. Parfois, longeant quelque porte, elle devinait leur lourde lassitude comme s’ils avaient été les Passagers d’un navire en partance pour l’au-delà de l’horizon, peut-être des oublieux d’eux-mêmes et de leur fond d’humanité. Peut-être n’étaient-ils que d’étranges passagers clandestins de leur propre traversée existentielle ? Comment savoir ? Le soleil est si bas maintenant qui n’éclaire plus le ciel ni le logis des hommes. Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
commenter cet article
26 avril 2017 3 26 /04 /avril /2017 08:41
Plus loin que ne voient les yeux.

" Et si l'on s'offrait la pleine lune ? "

 

Un matin, 6 h30 - Blériot-Plage,

près de Calais, près de chez moi...

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   La grâce fiévreuse de l’âge.

 

   Avanljour, tel est l’étrange sobriquet qui traîne aux basques de cet Enfant d’environ douze ans comme son attribut le plus sûr. Levé dès avant l’aube, cheveux encore en broussaille, visage de cuivre tel l’Indien, se sustentant d’une rapide collation, parfois d’un rien, une larme de rosée, une bribe de brume, la première lueur à l’horizon du monde. Il est entièrement situé dans la grâce fiévreuse de l’âge, un pied dans l’enfance, un autre dans l’adolescence avec, parfois, une échappée vers le territoire des adultes, mais seulement dans l’approche, la tentation, comme si le fruit du désir était une réalité doublée d’une possible mise à l’épreuve, peut-être d’un réel danger. C’est la mer qui l’attire, son battement bleu, la syncope toujours renouvelée de ses flux et de ses reflux, la couleur sourde de ses abysses qui teinte la vitre de l’eau d’une étonnante profondeur, cette hésitation entre l’aigue marine, l’émeraude avec des reflets de topaze. Comme si l’immense dalle d’eau était une simple accumulation de gemmes sur laquelle la lumière imprimait ses mouvants ocelles. Fascination que celle de cet Etrange de s’approcher du mystère de la nuit alors qu’à l’orient les premières incisions de clarté font leurs empreintes à peine lisibles.

 

   Fil invisible d’une lame.

 

   Tout juste arrivé dans son lieu familier - une déclivité entre deux éminences de sable -, il s’assoit sur ses talons, visage bien droit, regard fixé au-delà de sa propre chair, pris dans le vertige d’une aimantation. Il est, à la fois, en lui et hors de lui, avec seulement sa fragile lisière de peau qui délimite le connu de l’inconnu. Ce qui lui fait face (au sens de « lui donne visage »), c’est ceci : le plancher liquide est une surface immobile, indolente, comme prise encore dans la souple texture du songe. Peut-être l’éternité n’est-elle que cela, une couleur uniforme si proche d’une absence, une fuite à jamais des choses, une nature lissée de rien que l’espace parcourt de son aile inapparente ? Est-ce cette méditation métaphysique qui habite le Jeune Ephèbe ? Sa beauté le traverse de part en part pareille au fil invisible d’une lame, à la vibration d’un cristal, à la fuite d’un météore. Ses yeux sont de purs diamants par où s’engouffre la multitude de questions de la présence. De la sienne d’abord. De celle de ses coreligionnaires dont, le plus souvent, il ne perçoit guère que les silhouettes fuyantes à la limite des champs ou bien dans la steppe dense des faubourgs. Enfin de toute cette beauté de l’univers qui, parfois, à condition que le regard se fît attentif, rayonnait à l’endroit même où il se trouvait et nulle part ailleurs. Affaire de conscience. Affaire de liberté. Juste perception de ce réel toujours transcendé par cette jeune vie car ce sont ses propres yeux qui installent l’inlassable spectacle de l’exister. Sans doute ces pensées ne sont-elles que les hypothétiques projections d’un Voyeur extérieur. Il n’y a jamais personne à cette heure discrète et ce qui se formule ainsi vient peut-être du long glissement du ciel le long de la terre qui, encore, ne tient qu’un langage inaudible et l’attente de sa révélation.

 

   Initiation à soi.

 

   Contemplatif, Avanljour l’est bien au-delà des préoccupations habituelles de ceux et celles qui parcourent le monde de leurs pas pressés. Au centre de son corps se déploie un genre de feu-follet, de bruissement continu, de source faisant son lancinant clapotis. L’intérieur est vacant, immensément disponible. Ce qu’il veut, c’est recevoir la pluie multiple des sensations et les porter à leur apogée. Sans doute la naïveté de l’enfance proche l’habite-t-elle encore ? Mais la curiosité adulte, le fourmillement impatient de vivre, dressent leurs oriflammes et cela gonfle et soulève le dôme du diaphragme à la manière d’une voile sous le vent. Au regard de ceci, nous les Etrangers, sommes comme des insectes pris dans leur bloc de résine. Nous écoutons la complainte de ce Jeune Initié sans pouvoir y participer aucunement, sinon par l’intellect, c'est-à-dire en creux et nos yeux sont dépossédés de ce savoir intime qui fait, en lui, ses merveilleuses fluences, ses lacs étincelants, ses gerbes d’impressions vives. Initiation au monde qui est toujours initiation à soi.

 

   L’inaccessible, lieu du désir.

 

   Les ombres commencent tout juste à se dissiper. Une clarté monte insensiblement dans le ciel. La teinte présente est ce juste équilibre entre l’affirmation et le retrait, le surgissement et son autre, le néant dont on perçoit encore les sombres desseins, ce soudain basculement qui pourrait tout confondre dans la ténèbre et alors il n’y aurait plus que la nuit et un éternel silence, les étoiles piqués pour toujours dans la toile immobile de l’éther. Il y a encore temps pour le rêve, la libre délibération de l’esprit. On est là, comme sur le bord d’une vérité. On est là, sur la lisière du monde. Quatre brisants s’élèvent dans la puissance, colonnes du ciel qui disent l’indéfectible lien attachant les hommes à ce qui les dépasse et les ravit pour la simple raison que l’inaccessible est toujours le lieu d’un désir. Qu’y a-t-il dans l’empyrée ? Des comètes au sillage d’argent ? La boule incandescente du Soleil ? Cette Lune à l’œil de marbre qui dérive sans attache ? Qu’y a-t-il ? Les dieux ? Apollon charmant ses pairs au son de sa lyre céleste ? Vénus sortant de l’écume marine, entourée de colliers de fleurs odorantes ? Cronos ce maître du temps jouant avec son sablier et la destinée des hommes ? Dieu veillant sur le sort de ses créatures ? Questions à l’infini dont les brisants éloignés pourraient représenter la vive métaphore. Leur rythme régulier, pareil aux interrogations que la mer reprendrait dans son sein afin que, jamais, la réponse à l’énigme ne fût donnée. Seulement une longue inquiétude, un vide au centre de la tête et un corridor sans fin plongeant dans les douves du corps.

 

   Une « certaine » transcendance.

 

   Alors il faut dépasser ce qui s’ordonne ici et là, clôt le cycle de la connaissance. Il faut faire de soi un tremplin et bondir en un saut de l’autre côté du mur opaque du réel. Combien ces sombres piliers plantés dans la vase font penser aux toriis des Japonais, à ces portails traditionnels qui signent la présence du sanctuaire shintoïste. Et l’analogie n’est pas uniquement formelle qui relierait, dans une esthétique commune, ces deux élévations architecturales. La confluence de leur sens est à rechercher dans le symbole de la Porte qui est toujours passage d’un monde à un autre, d’un niveau à un autre. De connaissance, certes, mais aussi, mais surtout, abandon de l’aire simplement physique, matérielle, pour surgir dans le déploiement du spirituel, seul site capable de nous soustraire aux pesanteurs habituelles du corps et de nous inviter aux joies de l’intellect, aux libres évolutions de l’esprit, aux flottements infinis de l’âme. Et peu importe que l’on soit croyant, athée, agnostique, mystique, c’est l’envol lui-même qui compte plus que sa finalité attachée à l’existence d’un dogme. L’idée de transcendance induit le plus souvent une posture erronée qui présuppose toujours la présence de Dieu comme unique condition de possibilité. Mais il y a, à l’évidence, des extases qui ne sont nullement dictées par l’exercice de la foi et la pratique de quelque liturgie. La profonde émotion face au chef-d’œuvre, quand bien même l’on considèrerait l’origine de l’art en son essence religieuse, peut être l’objet d’un accroissement de l’être de nature strictement athée. L’absolu de l’art n’est pas inévitablement le calque de celui des religions.

 

   Torii en plein ciel.

 

   Mais nous avions abandonné Avanljour qui, aussi bien, aurait pu être nommé Torii si les hasards de la naissance l’avaient porté sur les rives lumineuses d’Orient. Mais opérons la métamorphose. Torii vient de traverser le lieu initiatique, celui qui le ravit à sa présence d’enfant et le remet dans un âge immatériel avec des armatures de temps extensibles et la possession immédiate de tous les espaces, une sorte d’ubiquité l’autorisant à être ici, là et encore ailleurs dans l’instant qu’il décide de ce prodige. La côte est loin, bordée de sa frange d’écume et de bulles. On aperçoit les sentinelles noires des pieux en ordre de marche pour une étrange mission. Se laissent percevoir, dans la brume solaire, des fumées légères qui sortent des toits, font leurs capricieux cerfs-volants avec leurs queues qui claquent au vent. Sour les bras dépliés comme les ailes du goéland, filent les troupes de vagues avec leur air insolent, leur diablerie, leurs facéties comme si elles voulaient lutter avec l’air, imprimer dans ses fibres la nécessité de l’eau. L’air qui cingle le visage, fait onduler les boucles des cheveux, plaque au corps la tunique de toile. Torii en plein ciel, on est une ivresse en mouvement, un kaléidoscope où s’engouffrent toutes les images du monde, scène immensément ouverte, cirque que tutoie la belle plénitude des nuages gris et bleus, roses et corail. Tout le Monde, là, présent, avec ses paysages sublimes, ses gorges, ses avens, ses pics dentelés, ses vallons où murmurent les sources qui se perdent quelque part, loin, dans le ventre de la terre.

 

   Claire obscurité.

 

   Le plateau de la mer est lisse avec les quelques glacis de courants plus clairs. Ciel délavé dans des teintes d’ardoise et de métal. Claire obscurité comme si, seul, ce jeu subtil de l’oxymore permettait de donner site, à la fois au phénomène de la lumière qui s’appuie sur celui de l’ombre et au retrait de l’ombre qui fait place à la clarté. Il y a comme un flottement du paysage, une irisation de la vue que recouvrirait une mince pellicule de brume. Des maisons basses, blanches, en enfilade, surmontées des haubans réguliers des cheminées. Dans l’anse marine des galets s’entrechoquent sous le mouvement continu de la plaque d’eau. Plus haut, pareil à un mur dressé, d’éblouissantes falaises blanches tapies sous une couverture d’herbe rase. Parfois quelques moutons à la laine drue y sont visibles, tels des rouleaux d’écume drossés sur la côte.

 

   Cette nasse d’irréalité.

 

   Plus loin, le corps se dissout dans la cendre d’une lumière native. Torii, maintenant, a dépassé ses propres limites. Il n’a plus de frontières, il n’est plus qu’un flottement indécis, une lisière entre deux nuages, un filet d’eau semant ses gouttes sur la pente lisse d’une jarre. Les hautes marges du ciel ont la densité sourde des veines de charbon. Comme si la nuit était encore proche et que, soudain, elle pourrait tout ensevelir sous une taie définitive. A l’horizon la dentelure d’une colline suspendue au-dessus du vide. Des éboulis de roches noires, volcaniques, l’anse claire dans laquelle repose un lac d’argent éblouissant, comme si le phénomène même de la lumière se laissait approcher mais qu’il menaçait d’une toujours possible cécité. Si belle clarté piégée entre ciel et terre, qui ricoche et allume de l’intérieur tout ce qui est présent, ici, dans cette nasse d’irréalité. Une bâtisse de pierres, sans doute faite de lourds blocs de granit, est en équilibre sur le bord de l’onde comme en sustentation au-dessus du miroir qui étincelle. Tant de beauté ici amassée et l’on se demande si le rare et le précieux pourront continuer longtemps à soutenir l’épreuve du visible, si tout, comme par magie, ne pourrait disparaître et il ne demeurerait que quelques pierres orphelines, un reflet glacé, une lourde mélancolie faisant son infini remous à l’horizon des choses.

 

   Sauf le rêve et sa hauturière folie.

 

   Maintenant, Torii est pareil au vol tendu du héron, flèche du bec perçant la toile de l’air, rémiges en éventail, pattes dans le prolongement de la tunique de plumes. L’atmosphère a fraîchi, la lumière baissé, les teintes sont des camaïeux assourdis, de discrètes présences, de pures élégances saisies à même leur profération. Ici le repos est si grand que l’on pourrait demeurer dans le vol stationnaire du colibri avec des milliers d’irisations à la seconde et initier un genre de mouvement perpétuel. L’arachnéenne résille des arbres traverse le ciel de sa retenue. La lumière est de neige et les végétaux de frimas. Les hampes des massettes ponctuent le fin brouillard de leurs navettes engourdies. Le ruisseau est le reflet du ciel qui est la réverbération de l’unique, de l’étonnant, de l’inimaginable. Sauf le rêve et sa hauturière folie. Une île minuscule est au centre du bras d’eau, ovale parfait que ne peuvent visiter que le furtif et le dissimulé, peut-être quelque être fantastique à la robe aquatique pareille à la soie d’une loutre, au ventre d’une mousse. C’est si bien d’être Torii et de planer au-dessus des contingences humaines, du lourd désespoir qui teinte de bitume les marches hasardeuses des hommes. Si bien !

 

   Des oiseaux ivres.

 

   Nul ne sait la fin du voyage. Encore un bond en avant, encore un dépliement d’ailes, une dilatation de la vue. On est très haut à présent et l’on perçoit l’infinie courbure de la Terre, ses semis d’îles, l’avancée de ses isthmes, le réseau serré de ses villes où la foule impatiente se presse en grappes compactes. Tout en bas, une falaise ocre trouée par les vents. Des oiseaux ivres en franchissent les portes, tout comme Avanljour a franchi la limite du torii pour parvenir de l’autre coté, retrouver ce qu’il a toujours été, un être d’une énigmatique présence se souciant de découvrir l’aire immense des impressions fécondes. Alors on n’est plus soi qu’à la mesure du souvenir et l’on est Liberté réalisée, Aventure affranchie de toute contrainte. De toute exigence. Sauf de se connaître en son fond car l’on est partie prenante du monde, tout comme la dame ou le fou participent au jeu d’échec. Parti de soi, on a à se rejoindre, à deviner la présence de l’Autre, peut-être dans ce battement d’eau, cette éminence rocheuse qui fait signe depuis le sombre désert océanique où, parfois, s’égarent des myriades d’oiseaux fous comme si leur inconscience les avait portés à un haut vol meurtrier.

 

   La Terre, notre matrice.

 

   On ne tutoie jamais les cimes qu’à y renoncer pour retrouver la position ferme de la terre, la sûreté du sillon qui guide les pas, la douceur de la glaise qui, encore, porte notre empreinte. Oui, la Terre est notre matrice, notre refuge, le dernier lieu que nous visiterons. C’est pourquoi, après avoir fait provision d’esprit, il faut à nouveau se disposer à se faire matière, dense, compacte, lourde. C’est ainsi, le sol de poussière nous attend, il est notre destinée comme nous sommes une simple volute que le hasard, l’instant d’un songe, a bien voulu soustraire à ses soucis. Le vertige du grand air inonde les yeux de larmes et la vue se trouble. Ce domaine est celui, sans doute, des créatures mythiques, peuple invisible aux si étranges morphologies qu’elles nous paraissent directement issues de quelque thaumaturge en mal de visions édéniques, à moins qu’elles ne fussent simplement sataniques. Hippogriffe à tête de griffon ; Phénix nourri d’herbes fraîches et abreuvé de rosée matinale ; Sylphes et Sylphides pareils à la force des Amazones mais pourvues d’ailes de papillon.

 

   Envers de la métamorphose.

 

   Du papillon à la larve le processus d’une métamorphose inversée n’est pas loin. Torii dans sa grande sagesse est pénétré de la puissance du réel, de sa force de ressourcement car il a connu la beauté, a frôlé l’ivresse, effleuré la folie. Jamais l’on ne quitte sa demeure habituelle sans se soumettre au risque de tout nomadisme, surtout quand celui-ci est privé de boussole. La mer est trop grande pour l’homme. L’espace infini. La quête de soi illimitée. Alors il faut puiser suffisamment de force aux confins de ce qui ressemble à la figure de l’Absolu et se disposer à retourner chez soi dans l’humilité. Avanljour a connu la grande porte onirique. Il s’y est engagé comme on transgresse une loi, celle du réel en son obstinée présence. Maintenant le cheminement est à rebours mais il n’oublie rien de cette illumination qui a ouvert un monde, le monde du Torii qui est aussi celui de l’enfant aux yeux de lumière car, qui a connu l’étrange beauté, jamais ne l’oublie. Jamais !

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans Mydriase
commenter cet article
25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 07:51
L’Arbre-Soleil.

Photographie : Ela Suzan.

 

 

 

 

 

   Luxe d’une patine ancienne.

 

   Ou bien la nuit. Ou bien le jour. Hélias, enfant d’à peine neuf ans, n’aimait nullement cette alternative qui ne faisait paraître que l’ombre et la lumière et rien d’autre qui eût pu les réunir. Avant toute chose, Hélias était forme de passage, glissement entre deux rais de clarté, deux pans de ténèbres qui plongeaient dans l’inconnu. Depuis son plus jeune âge il avait toujours éprouvé une vraie dilection pour ce qui jouait dans le clair-obscur, dans le demi révélé, dans la forme émergeant à peine d’elle-même à la seule force de son intime déploiement. Aussi le voyait-on hanter les rues du village de pierres brunes, de préférence au lever du jour ou lorsque le crépuscule teintait le paysage du beau luxe d’une patine ancienne.

 

   Le fourmillement bleu de l’infini.

 

   Et rien n’aurait été sans doute plus exact que l’idée qui aurait fait du jeune Hélias un être déjà acquis à cette qualité de la lumière depuis l’antre du ventre maternel. Ce dernier, on aurait pu l’imaginer à la façon d’un dôme opalescent, d’un doux gonflement de résine, avec, en son centre, le germe d’une existence visitée par la qualité du rare, du précieux pour la simple raison qu’ouvrir ses yeux aux secrets du monde n’est guère réservé qu’à des explorateurs de beauté. En effet, comment dire l’évidence heureuse, la délicatesse d’un plateau semé d’herbe jaune, parcouru du moutonnement d’or des arbres, certains encore habités d’une coloration vert d’eau alors que dans les lointains cernés de brumes la vue s’égare dans le fourmillement bleu de l’infini ? Jamais le zénith, avec son candélabre blanc pendu dans le ciel, goutte aveuglante, ne révèle avec tant de sublime spontanéité la douceur des choses.

 

   Qu’il était le fils du Vent.

 

   Son âme, il faut la laisser voguer parmi les volutes de l’imaginaire, la confier aux ondoiements de la rêverie. C’est surtout à ceci que se livrait le Jeune Inconnu car nul ne savait d’où il venait, quel était son destin, le terme de son cheminement. Certains prétendaient qu’il était fils du Vent. D’autres, plus malicieux, disaient qu’il était l’invention de quelque Sorcière. Il faut dire qu’en ce pays de pierres sombres, de vallées ombreuses, d’âtres noirs de suie, les divagations n’étaient pas rares dans de pauvres têtes dévastées des atteintes du temps. D’autres supputaient qu’il était un astre tombé du ciel un soir de pluie d’étoiles filantes. Enfin les plus rustiques d’entre eux ne croyaient nullement à toutes ces balivernes et allaient se coucher sur leurs taies brodées d’ennui avec la résignation d’une racine à habiter son lopin de terre pour l’éternité. Aucun, cependant n’avait songé qu’il pouvait être la simple continuité d’un Arbre, ces vénérables habitants de la Terre perdus dans le silence des confluences mondaines, ces réservoirs d’énergie et de sagesse que fécondaient les rayons du soleil.

 

   Les corridors à perte de vue du temps.

 

   Quoi qu’il en fût de ces fables aussi fantaisistes que dénuées de fondement, Hélias qui n’était en réalité qu’une image tirée du vaste livre du monde, se levait au moment où la nuit commençait à basculer - il en sentait le singulier grésillement quelque part entre l’ombilic et la voûte du diaphragme -, s’habillait d’un rien et quittait les pages de sa hutte de branches bien avant que les villageois ne se hissent de leurs rêves d’étoupe. Il empruntait le sentier qui gravissait en lacets la pente de la montagne que coiffait, en son sommet, les robes brunes des vaches. Parfois il musardait au milieu des tubes rouges des joubarbes au bout desquelles s’étoilaient les fleurs roses. Parfois il jouait avec les corolles jaunes des saxifrages, minces étincelles qui se reflétaient sur son front nimbé de lumière. Au loin, dans une brume diaphane, les hauts sommets dentelés, les plaques des névés resplendissant dans l’air cristallin et, parfois, dans une ronde de cercles joyeux, le vol des aigles royaux qui semblait dire les franges inaccessibles de l’espace, les corridors à perte de vue du temps.

 

   L’illimité des choses inaperçues.

 

   Voici, Hélias est arrivé tout en haut des collines herbeuses d’où se laisse découvrir l’entièreté de l’horizon, immense courbe qui semble ne vouloir jamais en finir de faire son étonnante géométrie. Dans les creux, les lentilles d’eau des lacs font leurs yeux dilatés. De loin en loin, des troupeaux de rochers à la laine grise. Des haies, des boqueteaux pareils à des mousses qui seraient nées seulement pour rythmer le paysage, lui donner sens. Ici est une clairière entourée d’essences multiples, ces entités volatiles qui traversent le corps du Chemineau comme une idée se fraie un chemin dans les belles avenues de l’intellect. Les arbres vénérables habitent cet Enfant de la nature à l’intérieur même du fortin de sa chair. Ils le dilatent. Ils le portent en avant comme s’ils étaient un langage vivant cherchant à s’éployer dans la tête des hommes puis, au-delà, vers l’illimité des choses inaperçues. Symphonie de chênes verts au feuillage clair, d’aulnes et de bouleaux au ramures délicates, larges palmes des cèdres où l’air repose sa course, fins cônes des cyprès plantés dans le derme de l’éther, triangles foncés des épicéas, boules régulières des érables, cierges solitaires des mélèzes aux aiguilles couleur de miel.

 

   L’écume douce de l’intuition.

 

   C’est une aube de pure lumière, grise et blanche - ces déclinaisons de la délicatesse -, avant que la rumeur du ciel ne se teinte du corail de l’aurore. Attendre la coloration trop affirmée, c’est différer de soi, c’est sortir du poème pour déjà se ruer dans la prose assourdissante du monde. Le Jeune Chercheur sait la nécessité de la pause, du repos, du recueillement en soi. Il s’assoit sur un tumulus de pierres à la lisière du cercle d’arbres. Au centre exact du dessin sylvestre, Celui par qui, l’Arbre-Soleil, il connaît le bonheur d’être parmi le simple et le directement accessible. Il suffit d’ouvrir la meurtrière de ses yeux, de regarder à la manière du lynx, avec les flancs qui palpitent, l’écume au bord des lèvres, l’abdomen arqué comme pour un rituel sacré. On respire à peine. On laisse venir à soi l’écume douce de l’intuition. On sent sur la nappe de sa peau l’étoilement du jour, la douce insistance des grains de lumière qui font comme un léger cliquetis, une fugue en sourdine, la chute d’une eau dans le bassin alangui d’une doline. Ce qui fascine et cloue le corps au mystère de l’être, c’est surtout ce merveilleux Arbre hissé à la force de son tronc dans la vague claire de l’heure. Le temps s’est arrêté. En bas, dans le village, les Hommes sont encore au repos et on dirait des gisants dans le silence d’un sépulcre. Dans la fontaine, sur la place aux ombres bleues, le jet d’eau est un « cristal qui songe », une éphéméride qui marque le pas, une chute en suspens dont on ne perçoit ni début, ni fin. Dans la savane des prés, les troupeaux sont figés, seuls leurs naseaux fument en cadence mais le rythme est si lent qu’il pourrait aussi bien s’arrêter et ne plus jamais paraître. Sur le dos des boqueteaux une étole de rosée se pare de teintes si évanescentes qu’on les croirait de cendre ou bien pareilles au feu éteint des galets.

 

   Doux rayonnement d’un sfumato.

 

   C’est une joie presque irréelle d’être, ici et maintenant, au-devant de ce qui fait signe avec autant d’humble majesté. La boule blanche du Soleil est à l’orient, œil cyclopéen mais tellement paré des intentions les plus pacifiques, des projets les plus sublimes. Comme s’il s’agissait d’assister à la naissance d’un chef-d’œuvre, une toile de Léonard de Vinci, par exemple, avec le doux rayonnement de son sfumato. Qui est autant émanation de l’âme, de la lumière, qu’arrangement ingénieux d’un pigment sur le support. Aube blanche qui transfigure l’espace, reconduit l’éternité à l’instant dans un si mince feuillet qu’il semblerait issu d’un conte des Mille et Une Nuits. A peine l’épaisseur d’un amour d’Orient. Un filet de liquide odorant coulant d’une aiguière dans la fraîcheur d’un patio. Tout autour de l’Arbre, un ciel légèrement voilé de teintes de feuilles et d’humus. L’horizon tel un fleuve lumineux qui semble s’écouler aux confins de l’imaginaire, là où le rêve poudroie et se métamorphose en une infinité de fuyantes particules. Plus près, la terre pareille à un tissage serré avec le rythme lent de sillons à peine apparents. Une ligne foncée traverse l’entière zone de visibilité traçant une frontière discrète entre ce réel qui nous visite de sa lame tranchante et cet irréel lointain qui semble être le territoire d’Hélias, cet Enfant de l’Arbre-Soleil dont on ne sait l’origine, dont on ne peut prévoir la marche vers demain. Ce que l’on perçoit de lui, seulement cette fuite éternelle, là, face à ce microcosme si mystérieux qu’un jour il pourrait bien y disparaître tel le nuage dans le ciel qui le reprend en son sein. La vision est si belle qui conduit de soi à soi. De soi à l’Arbre-Soleil, cet archétype fondateur des assises humaines. Axe du monde, vie dans son élévation, passerelle en direction du ciel, métaphore d’une inépuisable puissance. Epiphanie ouranienne si proche de l’idée de la divinité avec son rayonnement spirituel, source de lumière, cette parole qui féconde le tout du monde et le rend possible.

 

   L’Arbre-Soleil est orphelin.

 

   En bas le village s’éveille. Les vieux Hommes étirent leurs membres engourdis par le froid de la nuit. Un feu dressé à la hâte dans l’âtre fait voler ses escarbilles dans l’ombre des demeures de pierre. On revient à la vie petit à petit. Après être passés si près du néant qu’on en porte encore les stigmates dans les rides du front, les nœuds serrés des mains, les plis des yeux qui ont du mal à se distendre. Là-haut, tout là-haut le ciel vire au rose puis au jaune, les teintes s’unifient, se dissolvent, noyant l’espace dans la même note hautement lisible. Les arbres sont des arbres, les haies des haies et le réel plante partout son impérieuse dague. Soudain quelque chose a disparu comme si on avait retiré une pièce de l’axe du monde, et qu’il ait cessé son harmonieux mouvement de rotation. Comme un hoquet, un soubresaut, un grincement consécutif à la projection de grains de sable dans les rouages. Quelque chose manque et, maintenant on le sait depuis son cœur de pierre dans les masures où le feu crépite et fait ses détonations. L’Enfant du mystère, l’Enfant venu d’on ne sait où a disparu et l’Arbre-Soleil est orphelin de son regard appliqué. Renaîtra-t-il la prochaine aube ? Renaîtra-t-il ? Grande serait la désolation si nul ne considérait poétiquement cet événement aussi exceptionnel que cyclique du lever du jour qui est aussi lever de l’homme, lever de la beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article
24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 07:41
Si près, si loin !

Paper wing.

9 Avril 2017.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   D’une étrangeté l’autre.

 

   C’est bien d’une contrée de l’étrange dont il s’agit là. Que regardons-nous au premier abord ? Ce visage de craie que l’on dirait cristallisé dans le temps, figé dans l’espace ? Ou bien cet anachronique aéronef qui ne semble exister qu’à la mesure d’une phantasia ? La rencontre de l’objet-aéronef et du sujet-visage est-elle si naturelle que nous n’ayons guère à nous questionner plus avant ? A faire se conjoindre, dans une même image, dans un plan qui en réalise une manière d’osmose, sujet et objet, ceci ne conduit-il à une dérangeante confusion des genres ? Comme si le sujet, possiblement réifié, ne devenait qu’une des perspectives de la matière ? Comme si l’objet, soudain humanisé, pouvait prétendre de ce fait devenir pure intellection, spiritualité débouchant dans les ornières du réel ? Certes l’hésitation est grande mais il faut se décider, faute de quoi se refermera la sémantique de la représentation. Alors nous sommes conduits à interpréter, c'est-à-dire à introduire dans l’œuvre le coin de notre subjectivité, peut être à faire violence, à décaler l’intention originelle de l’Artiste. Mais peu importe, nul ne pourrait dire le tréfonds signifiant d’une pensée, fût-elle celle de sa Créatrice. Pour nous, lire adéquatement cette représentation revient, en un premier mouvement, à poser le sujet au centre de nos préoccupations. Insolite épiphanie humaine au visage de pierre blanche dont, initialement, nous ne sommes guère en mesure de dire s’il s’agit d’une jeune femme ou bien d’un éphèbe qui aurait dissimulé son identité sous une couche de fard. Vision donc, d’une sorte d’androgynie qui ne sème le trouble qu’à nous égarer dans notre essai d’éclairer quelque peu le propos de la toile.

 

   Nous dit le voyage.

 

   Mais laissons de côté le genre du personnage pour découvrir le symbolisme qui s’inscrit dans l’évidence. Si c’est bien le sujet-femme (optons pour cette version) qui attire notre attention et focalise notre intérêt, combien l’énigmatique aéronef vient en accomplir la parole. Car il n’est nullement présent de surcroît dans le genre d’une parure. Il signifie et assemble le tout du lexique pictural afin, qu’en notre conscience, s’allume la flamme d’un sens second. Nul n’imaginerait, que dans le réel qu’est supposé représenter l’œuvre, un aéronef viendrait se poser sur cette figure humaine avec aisance et naturel, comme si cette manoeuvre était familière. Bien évidemment le propos artistique est le plus souvent à chercher en dehors des objets qu’il présente, lesquels sont loin d’être des invariants ou des blocs sémantiques univoques. C’est toujours dans l’écart que se situe l’essentiel de l’intention. Or, que nous dit cette peinture en son fond ? Elle nous dit d’abord le voyage. Comment pourrait-il en être autrement à notre époque sillonnée en tous sens par les deux traits d’écume blanche des modernes jets qui essaiment leurs lourdes grappes humaines aux quatre horizons du monde ? La simple vue d’un avion est déjà exil, vocation des lointains, pittoresque qui envahit le champ entier de nos préoccupations.

 

   Bonheur, là, tout proche.

 

   Mais, ici, il ne s’agit nullement de ces fuselages d’acier qui étincellent tels des glaives fendant l’air de leur titanesque puissance. La proposition est ô combien plus modeste, plus bucolique pourrait-on dire, comme s’il s’agissait simplement du jouet d’un enfant des temps anciens, d’une fantaisie de bois et de papier voulant dire la fragilité des choses, leur incapacité à perdurer dans le temps, le lieu d’une poésie à rejoindre, la recherche du proche et de l’intime qui recèlent les valeurs fondamentales de l’individu. « Le bonheur est dans le pré », pour parodier le titre d’un film célèbre. Le bonheur est dans le proximal, non dans le distal. Il ne connaît guère le hors d’atteinte, l’espace illimité, les abîmes de terre et d’eau qui nous séparent d’un lieu fondateur, toujours celui vers lequel on vient trouver refuge après la tempête. Tout retour au logis, à la maison, au jardin qui l’environne, au vallon qui l’abrite est identique au retour du Fils prodigue. On ne dilapide jamais mieux sa vie qu’à la retrouver dans l’urgence d’un bonheur à saisir à nouveau. Bref, on ne s’éloigne pas de ses racines, on les distend parfois, on les oublie ou bien on feint l’amnésie mais elles, les racines, ne font nullement l’économie de notre être, elles sont les résilles autour desquelles notre existence s’est édifiée, les volutes architecturales qui agrègent en nous ce que nous sommes, ce que nous fûmes et serons plus tard.

 

Si loin.

 

   Un avion passe dans le ciel, poussé par les deux rails de son sillage blanc. Nous le regardons avec une fascination teintée d’envie. On imagine ses passagers derrière les hublots circulaires. On suppute la destination, comme ceci, au hasard, juste pour jouer, juste pour rêver. Alors deux mots surgissent venus d’on ne sait où. Deux mots à la consonance étrange, bizarrement exotiques : TINIAN - JUAN-FERNANDEZ. Cela fait, dans la conque de notre tête, un doux bruit de palme qui s’agite au pli du vent. On entend craquer une terre noire, couleur de lave éteinte. On voit un ciel clair avec quelques nuages qui flottent dans l’insouci d’eux-mêmes. On voit une eau bleue-marine avec des reflets d’émeraude. Puis encore des noms dont nous n’identifions pas la provenance mais qui font comme une écume dans l’anse du corps. Cela chante dans une langue si belle, si ouverte à la pluie solaire, aux remous aquatiques : Alejandro Selkirk - Santa Clara - Más a Tierra. Nous ne sommes plus ici, nous sommes ailleurs, bien au-delà de nos meutes de chair, bien au-delà de nos pensées ordinaires. Nous sommes peut-être au Paradis. La côte est de roches claires et brunes qui font des damiers à l’infini. Montagnes parsemées des dentelures sombres des fougères. Partout la beauté. Partout les douces fragrances. La discrétion des iris, la senteur étoilée des dahlias, l’antique saveur des roses, le dépliement capiteux des arums. L’air est limpide qui monte jusqu’à la grande coupole céleste. Des sentiers sinueux empruntés par les chèvres et les chevaux sauvages basculent soudainement vers la plaine d’eau, immense chant bleu que réverbère le secret des abysses. Partout des isthmes jetés sur la nappe liquide, des baies enserrant de minuscules flottilles d’esquifs blancs, des promontoires d’où se laisse découvrir l’illimité en son mystère. Des anses de galets que poncent sans arrêt les rouleaux des vagues. Impression d’infini et déjà l’on ne s’appartient plus, comme si l’on était en partance pour un autre univers, des paysages inconnus, la densité heureuse de l’aventure.

 

   Si près.

 

   Mais, soudain, au milieu de notre songe, une vision, des mots, des remous qui font leur tohu-bohu au sein de notre esprit, entaillent le luxe éteint de notre derme. Robinson Crusoé, telle est l’étonnante profération qui surgit dans le pavillon de nos oreilles. Puis Más a Tierra, tout ceci pour dire la parenté, plus même, la similitude parfaite. Oui, sans bien le savoir, nous étions arrivés sur l’Île Robinson Crusoé, l’ancienne Más a Tierra, quelque part au large du Chili, au beau milieu de l’océan Pacifique. Mais pourquoi donc cette île et non une autre, il y a tellement d’îles jetées dans les mers du monde ? Nous étions si loin. Mais étions-nous si distanciés de nous, de notre terre, de notre logis, du cercle de nos émotions intimes ? Un instant nous avions cru que nous échapperions à notre orient personnel, celui qui guide nos pas et entoure nos âmes du baume régénérateur des origines. En réalité nous sommes restés au même endroit et le moderne aéronef qui avait soulevé notre imaginaire n’est plus qu’un point brillant quelque part aux confins de la Terre. Du reste, peut-être n’a-t-il jamais existé qu’à titre de fantasme, de prétexte à une évasion que nous appelions de nos vœux ? Et, pourtant, nous le sentons à la manière d’une pure intuition, nous ne souhaitions que faire du surplace, nous invaginer dans la hutte primitive, rejoindre la grotte de nos lointains ancêtres. Demeurer là où toujours nous avons été, dans notre citadelle existentielle, tout près de l’arbre, de la source, du ruisseau.

 

   Insulaires nous sommes.

 

   Más a Tierra : Robinson Crusoé : nostalgie d’une seule et unique terre qu’enclot le contour rassurant d’une île. Par essence nous sommes des îliens ou bien des insulaires, peu importe le vocable, c’est l’indéfectible présence que ces icones suscitent en nous qui compte, le refuge dans l’étroit, le circonscrit, le familier, pour tout dire l’utopique car le lieu qui est le nôtre n’existe pas vraiment, sauf à le chercher dans les mailles du sentiment, les tissages de l’intellect, les souples imbrications de la joie. Oui, de la JOIE Majuscule car il n’y a rien de plus précieux que ce qui nous touche avec la stricte et belle authenticité de la chose connue. Nous nous mettons continuellement en quête du nouveau, du dépaysant, de l’incroyable, du jamais vu : le paysage sous les tropiques, le glacier dressé dans la brume boréale, les steppes jaunes de la savane, les vents altiers de l’altiplano, le miroir éblouissant des lagunes mais, en réalité, nous ne sommes que des totons fous en giration permanente autour de l’Absolu.

 

 

   Une brillance, un feu-follet…

 

   Mais quelle est donc cette abstraction, l’Absolu, qui résonne à la manière du silence d’une cathédrale : l’Infini, le Parfait, l’Unité, la Totalité, L’Idée, L’Esprit, Le Moi, Le Savoir, l’Être en tant que tel, Dieu ? Vous voyez, il est si facile de se perdre puisque l’Absolu est par définition cet inconnaissable, cet inatteignable, cette Monade celée sur elle-même qui brille de son aveuglant éclat. Cependant il existe un étonnant paradoxe. Toutes ces Essences, fussent-elles volatiles, il nous est permis d’essayer de les penser, d’avoir un avis à leur sujet, de les intuitionner, d’en avoir une manière de saisie conceptuelle qui se suffit à elle-même. Peut-être pouvons-nous approcher l’être d’une Idée, en éprouver au moins une sensation, en ressentir un frisson ou bien en tâter la texture de néant et d’angoisse. Mais notre EGO (et c’est ici que réside le paradoxe), comment pourrions-nous nous assurer de sa forme, de son contenu, définir ses prédicats, en tracer une esquisse signifiante. La condition de possibilité de tout savoir consistant à poser le sujet à observer devant l’observateur, il est aisé de comprendre que, juge et partie, nous ne puissions rien saisir de cet ego qui vacille dans le lointain à la façon d’une étrange planète. Peut-être d’une étoile filante. Une brillance, un feu-follet le temps d’une existence, puis plus rien que le rien et le silence tout autour avec son bruit de question irrésolue.

 

   Le chant de mille oiseaux.

 

   L’enseignement de toutes ces considérations ontologiques ? Ceci qui sonne dans le genre d’une vérité : le loin est trop éloigné (tautologie) ; le Soi est trop dissimulé (évidence) ; l’Autre trop mystérieux (certitude). Il ne reste donc, pour amarrer la quadrature de notre être, que le secours du proximal, que l’aide de l’intime, que la réassurance du nid, de la niche, de l’étable, de la bauge, du terrier avec alentour, ses touffes d’herbe serrées, ses fleurs aux senteurs agrestes, l’éclat plénier des corolles, le boqueteau riant, le filet d’eau qui court parmi les mottes, au ras du sol, eau fondatrice qui puisse abreuver notre soif de présence. Or cette présence nous ne la trouverons qu’en nous, dans notre environnement immédiat, dans l’objet domestique habituel, le livre ami, la pièce à vivre, le jardin où croissent les arbres, où surgit « le chant de mille oiseaux ».

   Mais d’où nous vient donc ce « chant de mille oiseaux », si réel que nous croyons l’entendre au centre même de notre tête, d’où émerge-t-il si ce n’est de la belle prose de Jean-Jacques Rousseau dans « La nouvelle Héloïse » ? Mais écoutons le subtil auteur, écoutons Saint-Preux racontant à l’un de ses amis sa visite à Clarens, auprès de Julie de Wolmar, cette femme aimée autrefois et qui reste, malgré les années, sujet d’une véritable passion :

   « En entrant dans ce prétendu verger, je fus frappé d’une agréable sensation de fraîcheur que d’obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d’eau courante, et le chant de mille oiseaux, portèrent à mon imagination du moins autant qu’à mes sens ; mais en même temps je crus voir le lieu le plus sauvage, le plus solitaire de la nature, et il me semblait d’être le premier mortel qui jamais eût pénétré dans ce désert. Surpris, saisi, transporté d’un spectacle si peu prévu, je restai un moment immobile, et m’écriai dans un enthousiasme involontaire : « O Tinian ! ô Juan-Fernandez ! Julie, le bout du monde est à votre porte ! ─ Beaucoup de gens le trouvent ici comme vous, dit-elle avec un sourire ; mais vingt pas de plus les ramènent bien vite à Clarens : voyons si le charme tiendra plus longtemps chez vous. C’est ici le même verger où vous vous êtes promené autrefois et où vous vous battiez avec ma cousine à coups de pêches. Vous savez que l’herbe y était assez aride, les arbres assez clairsemés, donnant assez peu d’ombre, et qu’il n’y avait point d’eau. »

   A la beauté de ce texte, à sa fraîcheur, à son étonnante spontanéité, à la profondeur de l’émotion ressentie, on sent combien l’auteur retrouve les sentiments de plénitude qui l’envahirent autrefois au point de laisser dans son âme empreinte romantique, effluve mélancolique et réel bonheur de vivre au contact de cette nature proche, familière, havre de paix et de ressourcement. Et combien la mise en relation de ces îles lointaines de Tinian et de Juan-Fernandez avec l’heureux constat qu’il adresse à l’Aimée : « Julie, le bout du monde est à votre porte ! » ouvre l’âme du lecteur à la contemplation de ses propres assises, à savoir ces lieux fondateurs de l’enfance qui, toujours, courent à bas bruit sous l’obscurité de quelques frais ombrages et, le plus communément du monde, au plein d’une conscience, dans la texture même de la chair de celui qui en a éprouvé le vif et parfois « insoutenable » plaisir. La mémoire est facilement amnésique, la chair, elle n’oublie rien. Telle cicatrice est la pierre du jardin. Telle vergeture la griffure ancienne d’une rose. Telle peau plus sombre la marque indélébile de la terre nourricière. « Nourricière », si le prédicat, parfois, peut prêter à sourire, il n’en est pas moins le terme exact qui fait se conjoindre temps et lieu dans un événement certes irréductible à quelque événement singulier. Cependant notre vie actuelle ne serait-elle d’abord édifiée de cet empilement de menues comptines enfantines que nous ne savons reconnaître sous le vernis de l’âge adulte, cet « âge de raison » qui nous appelle à être selon la loi alors que nous ne sommes sans doute qu’à la lumière de nos réminiscences ?

 

***

 

Voilà où nous ont emmené les ailes de papier du sympathique aéronef de Dongni Hou. Voilà le territoire que trace à l’imaginaire toute œuvre belle et empreinte de générosité. Nous volerons encore. Oui, encore ! Toujours plus haut. Tel est le destin de l’homme.

 

 

Repost 0
20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 08:32
Evénement de l’être.

"Sans titre", lithographie.

Lausanne 1960.

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

   Prologue.

 

   Ici, tout au long de l’article il sera parlé des formes par lesquelles les choses se révèlent en tant que choses, les hommes en tant qu’hommes, les animaux en tant qu’animaux et les esquisses artistiques en l’exception qu’elles constituent. D’abord sera énoncée une manière d’origine formelle remontant au Déluge lui-même. Premières formes convulsives et chaotiques dont les contours mêlés les exilent presque de leur statut signifiant, les reconduisant à des ensembles de signes peu reconnaissables. Puis surviendra Noé avec son arche. Il embarquera hommes, femmes, animaux (les formes métaphoriquement considérées) pour les sauver de la confusion aquatique. Ce faisant, il endossera le rôle démiurgique de celui commis à sauver quelques unes des figures qui s’assembleront plus tard pour donner lieu à l’exister. Le sachant ou à son insu, Noé aura constitué le lieu d’un langage avec ses référents, ses signifiants, ses signifiés. Autrement dit tout ce à quoi se prêtent les formes repérables, identifiées, afin que quelque chose comme un monde cohérent s’organise et profère sur la toile silencieuse de l’être.

   Ensuite sera envisagée l’autonomie de la forme artistique à nulle autre pareille. Qu’il s’agisse de celles qui sont à l’œuvre dans un portrait, une nature morte ou bien un paysage, elles concourent toutes à créer un cosmos lisible, disponible aux yeux des Rares, ceux qui voudront naviguer de concert avec elles afin d’en élucider le constant mystère.

   Puis sera mise en lumière l’incroyable profusion de l’œuvre de Picasso, cet admirable « Jongleur de la forme » qui a donné à l’art l’une de ses plus belles assises.

   Enfin, cette longue méditation débouchera sur les formes portées à la clarté dans la lithographie que nous offre Marcel Dupertuis, œuvre suivie d’un essai de rapide herméneutique.

   Parfois le chemin est long et flexueux qui, partant d’une fable des origines, à savoir la Bible, ricoche sur l’une des dimensions les plus fécondes de l’expression esthétique mise en musique par Picasso pour atterrir en douceur dans une œuvre contemporaine au travers de laquelle repérer les influences, sinon les confluences. Une forme humaine contemplant une forme plastique, voici le parcours qui vous est proposé. Puissiez-vous vous mettre en quête sans attendre de ces formes qui tressent, tout simplement, le cadre d’une ontologie. Nous ne sommes que par elles !

 

   Ça cherche du dedans.

 

   Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes. Alors on progresse à tâtons, on hésite, les pieds interrogent le bord du trottoir, la gondole du caniveau, les plaques d’égouts où vivent les rats ténébreux. Ça cherche du dedans. Ça interroge. Ça s’inquiète. C’est si difficile de marcher sur le bord du monde et de n’en percevoir que la longue courbure, le cercle qui glisse infiniment vers l’infini avec soi dessus et les mains démunies, ne saisissant qu’un rien approximatif. Pourtant renoncer à connaître serait pire et on poursuit avec la braise de la conscience qui fait son lumignon dans le clair-obscur de l’intelligence. Des Voyeurs qui nous verraient dans cette posture étrange penseraient à quelque somnambule tout juste à la limite de son habituelle hypnose, en quête de soi. Mais en est-il jamais autrement ? De la quête de soi, la seule dont l’homme soit à la recherche, comme si une dette d’exister ne parvenait nullement à être soldée ? C’est tout de même assez admirable cette obstination à poursuivre sur la ligne de crête alors que nous sommes cernés d’ombre et de lumière avec le risque éternel de tomber dans l’une et de risquer la cécité ou bien de plonger dans l’autre et de connaître l’inconnaissable, la mort en ses atours d’apparat !

 

   Des animaux pareils à des icônes

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. On vient juste de faire présence sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre : un cheval blanc à la crinière juvénile, des moutons emmitouflés dans une laine duveteuse, des cerfs aux bois pareils aux ramures des taillis, des antilopes aux ventres clairs avec leurs cornes sculptées en forme de lyre, des paons à la roue polychrome, des aras dans leurs robes de feu avec des ailes couleur d’améthyste et des becs en forme de faucilles, des lévriers aux pattes aussi fines que la dentelle, un dos tacheté de marron et de noir, la tête en triangle, les yeux identiques aux prunelles des haies.

 

 Inimitable rhétorique des formes.

 

   Enfin on voit la pure beauté, là, tout près, à portée de la main, logée dans le lobe occipital où crépitent les images. On voit et, d’un coup, d’un seul, on connaît le grand mystère des choses. On est transi, recueilli en soi. On enferme dans le massif ombreux de sa tête les images belles, on les serre contre soi, on les invagine dans le domaine secret où ça chante en sourdine. Les formes, on a vu les formes par lesquelles l’apparaître se révèle à nous en tant que le pur bonheur qui nous est octroyé de figurer parmi l’incroyable densité des choses, leurs promesses d’avenir, leur inépuisable ouverture en direction du sens. Forme-humaine avec le menhir dressé de la sagesse. Forme-animale avec son inépuisable variété, le témoignage de son devoir d’être auprès de nous sans défaut. Formes-minérales-végétales qui dessinent le paysage dans lequel nous nous fondons comme le mot le fait dans la phrase. Inimitable rhétorique des formes qui sont notre seul moyen de nous y retrouver avec nous, avec les autres, avec le monde.

 

   Le ciel a viré au drame.

 

 Voyez-vous c’est comme d’être le témoin de quelque phénomène hautement incompréhensible. Ces formes qui font face et jamais ne se dérobent, voici qu’elles commencent à vaciller dans l’air chargé de confondantes humeurs. Le ciel a soudain viré au drame avec ses lourdes grappes de nuages, ses éclairs déchirant les nuées, ses meutes d’eau qui fauchent l’air des hallebardes de leurs gouttes. Sur les toits de feuilles dont on a fait son abri, voici que cela résonne et crépite, ruisselle et déchire le limbe protecteur. On est livré à la démesure et les membres battent l’air à la recherche de quelque chose qui rassurerait. Ce qu’on voit, à la dérive, tel un tragique Radeau de la Méduse, ce sont des troncs hachés, des fétus de paille, des crinières gonflées d’eau, des pantins qui gesticulent, des écorces boursouflées, des gestes en désordre, des signaux tels des sémaphores. Cela s’agite et se débat, cela crie parfois avec des gerbes d’eau qui se mêlent aux voix, cela fuse en maelstrom, cela disparaît par la grande bonde suceuse du Néant. On n’en revient pas d’être encore quelqu’un de vivant avec un corps, des bras pour saisir, des pieds pour marcher, une bouche pour proférer. Alors on dit : « c’est incroyable tout de même cette sombre furie qui a dévalé du ciel et emmené avec elle une partie de la beauté, un fragment du sens et il ne demeure que les cruels stigmates d’une douleur incompréhensible ». On dit, la bouche ronde, les yeux hagards : « c’est terrible ce DELUGE alors que le monde venait tout juste de commencer, de sortir de sa bogue et de s’éployer dans l’espace et le temps. »

 

   Une voix biblique pour tout dire.

 

   C’est alors qu’une voix surgit du centre du Ciel, une voix démesurée, prophétique, biblique pour tout dire :

 

   L'Eternel dit à Noé: «Entre dans l'arche avec toute ta famille, car je t'ai vu comme juste devant moi dans cette génération.

Tu prendras avec toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle, une paire des animaux impurs, le mâle et sa femelle, ainsi que sept couples des oiseaux, mâle et femelle, afin de conserver leur espèce en vie sur toute la surface de la terre.

En effet, encore sept jours et je ferai tomber la pluie sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. J'exterminerai ainsi de la surface du sol tous les êtres que j'ai créés.»

Noé se conforma à tous les ordres que Dieu lui avait donnés. […]

L'an six cents de la vie de Noé, le dix-septième jour du deuxième mois, toutes les sources du grand abîme jaillirent et les écluses du ciel s'ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. C'est ce jour-là précisément que Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils avec eux étaient entrés dans l'arche, ainsi que tous les animaux selon leur espèce, tout le bétail selon son espèce, tous les reptiles qui rampent sur la terre selon leur espèce, tous les oiseaux selon leur espèce, tous les petits oiseaux, tout ce qui a des ailes. […]

Dieu fit disparaître tous les êtres qui étaient à la surface du sol, depuis l'homme jusqu'au bétail, aux reptiles et aux oiseaux: ils furent exterminés de la terre. Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

La crue de l'eau sur la terre dura cent cinquante jours.

 

   Mince herméneutique biblique.

 

   Il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l'arche.

 

   Cette seule assertion en forme d’épilogue à la tonalité sans doute morale et à la teneur amplement mythologique (tout ceci n’est, à l’évidence, qu’un long et subtil poème à l’usage d’enfants sages), cette assertion donc est celle que l’on retiendra pour la poursuite de notre fable dont le sujet, pour l’instant inapparent, voudrait faire signe en direction de l’art par le biais des formes, ces signes jamais réductibles à de purs épiphénomènes du sens dont il faut se saisir mais qui en constituent la structure complexe et pourtant si évidente. Mais ici il convient de mettre en relation avec ceci même qui s’annonçait comme le début d’une histoire :

 

   « On vient juste de paraître sur la scène du monde et l’on emplit ses yeux du miracle constant du paraître. On voit des hommes nus, des femmes nues avec des corps pareils à un albâtre. On voit des arbres touffus parsemés de pommes rouges. Des montagnes coiffées des dents de scie des sapins. Des prairies où sont piquées les étoiles des pâquerettes. Des chemins qui serpentent, longues lignes courbes qui disparaissent dans la fraîcheur d’un vallon. On voit des animaux pareils à des icônes dans leurs cages de verre. »

 

  Tout ce petit monde majestueux qui déploie son propre miracle dans une manière de Paradis Terrestre, il suffit de le relier à Noé, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, la femme de Noé et les trois femmes de ses fils (qui) avec eux étaient entrés dans l'arche, pour la simple raison que ces « survivants » ou ces « élus », comme l’on voudra, sont les formes humaines, animales, qui sont « mises de côté » pour témoigner de cela même qui est essentiel à conserver afin que la vie soit suffisamment bonne. Désignés par le Destin pour faire sens et produire une compréhension qui, jusqu’alors était menacée. En effet, selon la Bible, l’on ne devient vraiment Homme, Animal qu’à être doté, à l’initiale, d’une Majuscule qui témoigne de la dignité de vivre. Séparer le bon grain de l’ivraie, telle est la mission qui échoit à Noé, comme si, en une certaine manière Dieu l’instituait en ce Démiurge qui juge des formes qui sont bonnes et de celles qui ne le sont pas. Bien évidemment, notre « herméneutique » n’enjambera nullement le dangereux parapet de la Morale, en restant seulement au seul intérêt que présentent lesdites formes pour constituer une esthétique suffisamment étayée en raison, et en « formalisme », bien entendu.

 

   L’arche complexe des signifiants.

 

   Si l’avènement cruel et soudain du Déluge s’annonçait comme le début de « l’in-forme » (ce qui, par définition s’oppose à la forme), la réhabilitation de Noé et de ses progénitures est le début d’une généalogie des formes. Formes signifiantes de l’humain et de l’animal qui jouent en tant que valeurs-archétypes de tout ce qui peuplera la Terre de son trajet existentiel, aussi bien les paysages et leurs multiples déclinaisons. En réalité ce que la mythologie biblique se propose de nous révéler, c’est rien de moins que l’arche complexe des signifiants, auxquels est naturellement attachée la cohorte des signifiés, ceux-ci n’existant qu’à l’aune de ceux-là et réciproquement. En réalité la question qui se pose est la suivante : « Qu’est-ce que l’événement de l’Être ? » (orthographié avec une Majuscule il dit l’Unité qui rassemble le multiple, à savoir l’ensemble des êtres-présents), « que veut dire être ? » A la lumière de l’allégorie de l’Arche, qui trie le divers pour le rassembler en un peuple suffisamment doué de sens, nous proposerons la thèse suivante : l’être est ceci qui, s’extrayant du multiple informe, de l’inapparent, de l’insaisissable, instaure des formes, donc un sens dans sa triple valeur, (à savoir signification des choses ; perception par l’usage des sens ; direction à emprunter afin de trouver sa voie), afin qu’un monde soit donné à ceux et celles qui y figurent à titre d’incontournables esquisses qui donnent à voir, à penser, à comprendre.

   Être, c’est être une forme comprise et compréhensible. Pas seulement un signe parmi d’autres signes dans la grande bousculade mondaine. Mais un signe doué de dignité. Ce qu’Henri Focillon, grand expert en matière d’art énonçait de la manière suivante : « Le signe signifie, la forme SE signifie ». Et, bien évidemment l’accentuation sur le pronominal SE n’est nullement un effet de langage mais l’annonce d’un fondement à nul autre pareil de la forme artistique qui est un monde-en-soi doué d’autonomie et de signification plénière alors qu’un signe aussi immanent que peut l’être celui d’une signalisation spatiale (un panneau routier par exemple) ne signifie qu’a minima dans son contexte d’énonciation, nulle part ailleurs, autrement dit par défaut, nullement en raison d’une nécessité.

 

   La forme telle qu’en elle-même.

 

   Sans doute ne parviendra-t-on jamais à mieux comprendre l’enjeu essentiel livré par la forme qu’à nous pencher sur le concept « d’événement pur » tel qu’énoncé par le Poète Rilke. Lorsque les choses (essentiellement les formes artistiques) ont lieu, plutôt que de se dissoudre dans le chaos des espaces extérieurs, elles existent au sein même de leur propre présence d’où elles rayonnent comme l’exception qu’elles créent. En tant que formes peuvent aussi bien être évoquées l’image d’une femme que la vie d’une rose, aussi bien le regard de l’ami que son désespoir. Car la nature de la forme réside moins dans sa donfiguration première que dans le coefficient de vérité qu’elle montre comme sa réalité essentielle. A propos de ces formes artistiques (une main sculptée par Rodin), Rilke fait émerger une présence qu’entoure une ligne qui la cerne et la propose au regard comme la singularité remarquable dont elle est tissée :

   « Si ample que soit le mouvement d’une sculpture (son jeu de formes), de quelque lieu infiniment distant qu’elle jaillisse, et fût-ce même de la profondeur du ciel, il faut que ce mouvement se referme sur lui-même, que le grand cercle s’achève, le cercle de solitude qui enclôt toute œuvre d’art. »

   Ainsi nous est-il montré, sous une heureuse énonciation esthétique (une autre forme), la naissance à soi en tant que surgissement, sa participation à une transcendance pointée par la figuration céleste, le recours au cercle qui se donne à la manière de la forme parfaite qui dit le Tout des choses à l’intérieur de sa corolle éminemment signifiante, la dimension de la solitude car l’essence même de l’art est une vocation à l’autarcie au sein de laquelle un paradigme de la connaissance gît à l’intérieur de sa propre profération. Ici, nous sommes loin de la désolation du Déluge qui confond les éléments dans une tragique illisibilité. La forme quintessenciée devient, par le principe même qui l’anime depuis son centre, un genre d’absolu auquel nous ne pouvons participer qu’au titre d’une profonde et attentive contemplation. Autrement dit retrait en son être afin de pouvoir résonner selon des harmoniques avec ceci qui diffuse la beauté par tous les pores de sa présence. C’est comme de s’arrêter devant le prodige de la fleur, le luxe du lotus, le secret de la rose, la pâleur du lys et de communier en silence avec son être si fragile :

 

« Seule ô abondante fleur

Tu crées ton propre espace…

Ton parfum entoure comme d’autres pétales

Ton innombrable calice… »

 

   On ne saurait mieux que par cette sublime poésie évoquer ce que le rythme secret des formes instille dans notre âme de bonheur et de pure joie. Ma propre forme humaine se voyant reflétée dans le cœur même du monde.

 

   De l’informe du Déluge aux formes « Noétiques » (Noé et concept réunis) et à l’œuvre De Marcel Dupertuis.

 

Evénement de l’être.

   Bien évidemment le propos, jusqu’ici, paraît si éloigné de son objet que l’on pourrait craindre de ne jamais le voir abordé. Et pourtant il y a homologie des situations d’énonciation entre le genre de marche de guingois située en épilogue (Voyez-vous, de prime abord, c’est difficile de s’y retrouver. C’est comme si on avançait dans le fog londonien avec la brume qui poisse le corps et les yeux perdus dans les larmes.), l’aventure biblique et les supposés théoriques qu’elle est censée mettre en scène et, enfin, cette merveilleuse lithographie qui n’a de cesse de nous questionner et d’obtenir une réponse à son énigme.

 

   Genèse de l’œuvre.

 

   « Lithographie », il faut l’envisager encore comme nulle et non avenue, située quelque part entre Charybde et Scylla, autrement dit aux confins du subconscient de l’Artiste, si proche d’un abîme qu’aussi bien elle pourrait ne pas advenir. Qu’en est-il des formes avant qu’elles ne paraissent ? La question mérite non seulement d’être posée mais s’annonce comme nécessaire si nous voulons comprendre l’émergence de ce qui, bientôt, recevra le prédicat « d’œuvre » et la posera, cette œuvre, comme l’évidence qu’elle sera advenue. Mystère que celui des formes dont l’origine ne sera jamais vraiment éludée. Quelque part, dans l’imaginaire du créateur, dans les brumes de l’inconscient, au milieu de réminiscences diverses (telle hanche de femme, telle courbe abstraite, telle figure d’un paysage, telle influence artistique), se sera ébauchée, dans le plus grand mystère, cette subtile alchimie qui guidera le pinceau, tracera la volute dans la pierre, courbera le métal selon la volonté qui lui sera imprimée. De contingente qu’elle était, d’inaccessible, d’improductive, elle aura reçu les modalités de son apparaître et, dès lors, peu nombreux seront ceux qui se questionneront sur son origine, les médiations auxquelles elle aura été soumise, les remises en question dont elle aura fait l’objet, les doutes et les angoisses qui auront précédé sa naissance. Car il s’agit bien de naissance avec les douleurs attachées à toute parturition, l’émergence inquiète de la fameuse « illusion anticipatrice » thématisée par René Diatkine, illusion dont tout « démiurge » est assailli dès l’instant où celles qui vont surgir, les formes, seront toujours une manière de révélation, la survenue de l’éclair dans le ciel artistique. L’enfant qu’on aura porté au monde dans sa singularité. Alors, soudain, elles seront là, intensément présentes, dotées d’une manière d’évidence, assurées d’une belle plénitude comme si, de toute éternité, à la façon des Idées platoniciennes, immuables et éternelles, elles n’avaient attendu que l’instant où elles feraient acte de présence parmi les innombrables confluences du sensible.

 

   Ce qu’il verra peut-être.

 

   Si les formes proviennent donc d’un indescriptible premier, d’un chaos originel (et gageons qu’il en soit ainsi), elles n’en paraissent pas moins illisibles parfois au regard qui les parcourt sans s’y attarder suffisamment. Dans l’optique d’une première vision, cette lithographie se livre dans le genre d’un tumultueux paysage, savane bavarde ou mangrove aux racines emmêlées, forêt pluviale qu’une obscurité souveraine dissimule aux regards des Curieux. A vrai dire un Voyeur pressé pourrait fort bien se satisfaire de cette saisie aussi rapide que superficielle et s’enquérir d’une autre œuvre avant même que celle-ci ne soit abordée en sa réalité. Voici, disons un Rare (selon la belle nomination platonicienne [on ne fait jamais l’économie du Fondateur de l’Académie tant ses vues sont pénétrantes] ) arrivant dans la salle où est exposée la lithographie. D’abord il scrutera longuement ce qui lui est donné à voir, s’avançant, reculant, observant selon de multiples perspectives. Chorégraphie toute esthétique plutôt qu’attitude sophistique de quelque dandy en mal de paraître. Car rien ne lui sera donné d’emblée et toute impression ne résultera que d’un patient labeur « d’introspection » de l’œuvre. « Introspection » comme s’il visitait cette dernière de l’intérieur, tout comme il se saisit lui-même depuis l’unicité de sa citadelle intime. Bientôt cela s’éclairera. Certes, il ne s’agira jamais de certitudes, de convictions étayées en raison pour le simple constat qu’une proposition esthétique est bien autre chose qu’un concept abstrait, une simple élaboration mathématique. Ce qu’il verra peut-être, ceci : une forme féminine dans sa belle plénitude avec le doux ovale de sa tête légèrement inclinée ; l’arc plongeant d’une épaule à la lueur d’albâtre ; le gonflement d’une gorge que dissimulent, partiellement, les plis de quelque voile ; le glissement d’un torse en direction d’un probable mont de Vénus ; le rehaut d’une jambe qu’un subtil graphite hachure avec discrétion ; l’angle d’un coude qui supporte l’isthme long d’un bras dont le Rare suppute que son élévation révèle un geste d’offrande, peut-être un enfant tenu dans l’ombre de sa jeune et fragile conscience. Peut-être une mise en scène d’une Vierge à l’Enfant. Subtile parution dont les représentations sont légion dans l’histoire de l’art et qu’il serait vain de vouloir énumérer. De toute façon les Rares ne se hasardent jamais à affirmer trop tôt, informés qu’ils sont de la difficulté de toute herméneutique et de la nécessité d’une humilité devant les choses qui ne se révèlent qu’avec parcimonie et, le plus souvent, dans le secret. Donc, ici, d’une façon brève nous avons fait le trajet du Déluge initial (l’imbrication incompréhensible des formes jusqu’en une hypothèse qui en pose l’existence vraisemblable). A la manière de Noé, nous avons rassemblé les Sem, Cham et Japhet, ainsi que, métaphoriquement, les animaux selon leur espèce, à savoir quelques figures rassurantes et connues (les formes), qui éclairent notre chemin de connaissance, assurent une désocclusion partielle de l’art en ses innombrables manifestations.

 

   Interpicturalité.

 

   « Interpicturalité » comme l’on dit « intertextualité » pour mettre en relation tel texte de tel auteur avec tel autre texte d’un coreligionnaire dont la semblance des thèmes ou de la forme écrite semblent jouer en écho, constituer d’évidents harmoniques. Donc, cette œuvre de Marcel Dupertuis, à quoi la rapporter qui non seulement ne soit nullement gratuit, mais nous délivre une lumière quant à la compréhension des formes ? Eh bien, tout simplement au deus ex machina des formes, au magicien, au créateur protéiforme d’une œuvre où elles règnent en maîtresses, à savoir Picasso l’indépassable. L’indépassable : Il est des vérités qu’il convient d’énoncer dans la simplicité.

Evénement de l’être.

Pablo Picasso.

Atelier de la modiste.

Source : Musée Guggenheim.

 

   Si, incontestablement, le Maître de Malaga s’est imposé comme le chef de file d’une génération soumise au jeu pluriel des formes, c’est qu’en lui le génie se cristallisait précisément dans le jeu subtil infiniment renouvelé d’une morphogenèse infinie dont les variations étonnantes depuis celles, classiques, de la Période Bleue jusqu’aux « délires » formels du Vieux Sage des dernières peintures en passant par ce qui, de toute évidence, constitue le fait majeur de la représentation de la modernité, nous pensons, bien entendu, au Cubisme, sans omettre la parenthèse surréaliste que certains ont nommée Période du « Jongleur de la forme », soulignant ici combien ce créateur boulimique a apporté dans ce domaine qui devient la rhétorique d’un siècle.

   Mettre en relation « Atelier de la modiste » et « Lithographie », non en raison d’une quelconque fantaisie, mais parce qu’une évidente parenté les relie quant au lexique formel. (Ici, il ne s’agira nullement de superposer les œuvres, d’en faire des calques respectifs comme si une parfaite homologie signifiante pouvait les attacher l’une à l’autre. C’est l’intention générale qui compte, le jeu qui les anime et les porte au jour depuis un originel désordre jusqu’à un ordre qui les soustrait au silence et les porte devant la conscience en mode décrypté).

   Mêmes tonalités de cendre et de bois brûlé. Même clignotement dialectique du noir et du blanc. Même emmêlement des figures qui porte à l’abstraction ce qui, d’ordinaire, s’imprime avec aisance dans la commune réalité, ces figures humains si familières qu’on finirait par les oublier. Genre de vérité aléthèiologique des anciens Grecs (référence fréquente dans mes écrits), vérité dont l’essence plénière est de livrer une forme tout en la voilant, en la soustrayant partiellement au regard. Comme s’il s’agissait de découvrir l’essentiel à l’abri de quelque brûlure, car l’humain en sa représentation est une lumière d’une telle intensité qu’il convient de la découvrir par paliers, par aires successives, tel le désir vrai qui ne saurait progresser à l’aune d’un bond, seulement à la grâce d’une médiation intellective. Le précieux ne se déguste que du bout des papilles et dans un nécessaire recueillement. Le palais est si fragile qu’il ne supporterait l’irruption de fragrances par trop soutenues. Il en est de même pour les choses de l’art que l’on se doit de déplier à la façon d’une subtile gourmandise, bêtise de Cambrai ou bien macarons de Nancy fondant délicieusement sous la langue.

 

   Feu couvant sous la cendre.

 

   Ce qu’il nous plaît d’imaginer en présence des Rares, c’est tout de même le feu couvant sous la cendre, la braise alimentant l’étincelle de surface. Parler de Picasso, c’est nécessairement lui associer cette figure du Minotaure qu’il a su si habilement mettre en scène : impétuosité taurine se ruant sur une Dormeuse dont il caresse la main, comme si la furie originelle avait besoin de revêtir une forme policée afin de séduire celle qu’il convoite depuis le centre de son énergie volcanique. Autrement dit, Picasso le Maître faisant de son Modèle (figure de l’art) sa possession et son domaine dans une effusion aussi brutale qu’empreinte de douceur. Vérité aléthèiologique, disions-nous, Domination voilant Dominée. Mais Dominée qui consent pour l’amour d’elle-même, pour l’amour de l’art. Jeu immémorial des forces antagonistes qui toujours résistent au Créateur dans son entreprise de séduction. L’urgence est là dans cette forme-force convulsive, éruptive, turgescente alors que l’œuvre espérée est cette autre forme qui se retient et résiste avant que de céder aux instances de son prétendant. Créer est toujours cette forme qui en appelle une autre, ce galbe qui veut dire le monde, cette ligne qui encercle une passion, ce contour qui souligne un état d’âme, cette géométrie qui délimite le pur concept voulant se donner pour le réel à la manière du Cubisme dont la syntaxe si simple évoque pourtant une infinité de fragments perspectifs.

   Car l’économie essentielle de la forme, si elle SE signifie pour reprendre la belle formule de Faucillon, créant les conditions de son propre monde, elle ne le fait qu’à la mesure de cette autre forme humaine, celle-là qui lui a prêté son vocabulaire afin qu’elle puisse proférer et ne point mourir dans un monde qui, sans cette présence serait un « monde désert » pour reprendre le beau titre d’un roman de Pierre Jean Jouve dans lequel, précisément, il est question des relations complexes entre vie amoureuse et vie artistique. Peut-être, en définitive, ne s’agit-il que de cela dans la danse flexueuse des formes artistiques, trouver, pour l’Artiste, l’âme sœur qui sera le réceptacle de sa volupté. Peut-être ne s’agit-il que de cela ! La descendance de Noé était peut-être la première étape du voyage des formes. A nous de poursuivre l’œuvre généalogique. Le chemin est long qui conduit vers demain. L’art est nécessairement au bout ! Sans sa présence l’existence serait réduite à une peau de chagrin. Or nous voulons l’espace. Or nous voulons le temps.

 

 

 

 

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans ART
commenter cet article
18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 07:59
Imaginative en ses figures.

Trapéziste.

Oeuvre : André Maynet.

 

 

 

   Sorte de nymphe.

 

   Imaginative, bien que l’image le suggère, n’a jamais volé de haute lutte sous les cimaises pourpres de quelque cirque, fût-il des plus modestes. Imaginative n’a jamais enlacé la rugueuse corde de chanvre, saisi dans ses fines mains le tube d’acier dont elle aurait fait le tremplin de son numéro de voltige. Imaginative n’a nullement dérobé son nom, pas plus qu’elle ne l’a trouvé au fond d’une surprise de papier glacé avec quelques autres colifichets, un serpentin de réglisse, un ruban multicolore, un mirliton de foire. Non. Imaginative, tout simplement, vit dans l’imaginaire comme l’oiseau glisse dans l’eau claire du ciel. Elle est une sorte de nymphe à peine sortie du couvert d’une forêt, sur la lisière, toute de modestie cousue, voilée de discrète pudeur, une marche sur la pointe des pieds, ce qu’il faut de juste persistance pour connaître le monde depuis le secret d’une cachette.

 

   Dérive hauturière.

 

   Être Imaginative, c’est demeurer en arrière de soi, dans l’attitude d’une sublime torsion, comme si la progression sur les chemins de l’existence était ce perpétuel porte-à-faux, cette hésitation, un pas chevauchant l’autre dans l’irrésolution, genre de marche de mannequin, mais poinçonnée par la recherche d’une progression lente, non en raison d’un déhanchement esthétique. Pour Imaginative, avancer sur quelque chemin que ce soit est un tel prodige que chacun se prend à s’étonner de la voir changer de lieu alors que, volontiers, on l’eût crue immobile. Sans doute l’est-elle, sauf dans le berceau de sa tête constamment traversé des idées les plus folles et les plus éthérées. Les plus aériennes aussi. Les plus aériennes certes ! Car rien ne la ravit tant que de penser qu’elle vient de se soustraire aux lourdes pesanteurs terrestres et qu’elle flotte infiniment dans l’éther, pareille à l’insouciante montgolfière habitée du dedans par les confluences multiples de l’air. « Dérive hauturière », telle aurait pu être la nomination répondant à son constant état d’âme tant la légèreté, tout au moins son impression, était la condition de sa progression dans la vie. Trapéziste elle l’était, ô combien symboliquement cependant, elle qui ne faisait que virevolter d’une sensation à l’autre, d’une humeur primesautière à une inclination à quelque caprice, elle qui sautait du coq à l’âne, elle qui se sustentait au-dessus des nuages avec la grâce colorée d’un papillon. Son nom de baptême eût pu être, indifféremment, Libellule, Etincelle, Brume, Goutte de rosée, enfin tout prédicat qui, en raison de son caractère d’apesanteur, eût traduit cette constante évanescence s’imprimant au creux même de sa façon d’être au monde.

 

   Planer avec la littérature.

 

   Imaginative était cette constante disposition de l’esprit à s’emparer de tout ce qui faisait signe en direction d’une possible ascension hors de soi. La littérature, par exemple, la faisait littéralement planer si bien que, occupée à la lecture, l’on ne savait plus vraiment si elle était encore une effigie humaine ou bien une elfe, ce génie de l’air qui habitait les contrées de la belle mythologie scandinave. Si bien que les deux vers d’Albert Glatigny tirés des « Vignes folles » lui eussent convenu à merveille :

 

« N’avez-vous pas erré sur les bruyères

Reine, au milieu des elfes printanières ?»

 

   Ou alors on songeait immanquablement au merveilleux titre d’Emily Brontë, « Les Hauts de Hurlevent » et l’on apercevait Imaginative tout en haut d’une lande sauvage avec une masure en ruine, un arbre isolé parmi l’air bleui de froid, la ligne claire de l’horizon, sorte de balafre déchirant des caravanes de lourds nuages s’échappant vers l’infini.

   Ou alors c’était « La Colline inspirée » de Maurice Barrès qui surgissait, « faible éminence sur une terre la plus usée de France » et l’on avait devant soi la Colline de Sion, le quadrillage infini des champs se perdant dans le bleu, quelque part, vers la chaîne des Vosges, « lieu où souffle l’esprit » avec toute sa force silencieuse.

   Ou encore l’on était tout près de ces étonnantes « Racines du ciel » de Romain Gary et c’était à soi alors d’imaginer Imaginative chevauchant ces racines telle une Walkyrie au service du dieu Odin. On l’aurait aperçue, juchée tout en haut d’une forteresse, épée en main, casque ailé sous le bras, à peine vêtue d’un voile diaphane couleur d’eau légère avec, en arrière-fond, des tumulus que coiffent d’autres forteresses.

   Ou encore relisant un passage de Flaubert dans « Par les champs et par les grèves », méditant longuement sur ceci : « Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux ». C’est bien de ce type de phénomène dont Jeune Onirique était affectée en son sein, ressentant depuis son centre intime (son ombilic), se produire cet incroyable rayonnement, ce train d’ondes qui la conduisaient loin, peut-être par-delà la lumière où ne demeurent plus ni temps, ni espace, seulement la conscience de les avoir franchis pour s’éployer dans une dimension inconnue mais combien gratifiante pour l’esprit, régénératrice pour le corps, lénifiante pour l’âme plongée dans une subtile démesure.

   Ou bien encore elle se projetait dans le mode de pensée baudelairien, cherchant en elle-même ce bonheur immédiat, ce sentiment de jouissance intime qui la portait au bord de l’extase physique :

   « Nous voltigerons dans l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées ».

 

   Avec Jon et Lullaby.

 

   Ce qu’Imaginative aimait faire par-dessus tout, c’était s’installer quelque part dans un coin de nature irrévélé, sorte de lieu secret seulement connu d’elle et lire longuement des passages tirés de Lullaby de Le Clézio, surtout celui-ci qui la faisait infiniment rêver :

   « C’était bien comme cela, avec seulement le bruit de l’eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n’était plus sur la terre, ici, on n’avait plus de racines. La jeune fille respirait lentement, le dos bien droit et la nuque appuyée contre la colonne tiède, et chaque fois que l’air entrait dans ses poumons, c’était comme si elle s’élevait davantage dans le ciel pur, au-dessus du disque de la mer. L’horizon était un fil mince qui se courbait comme un arc, la lumière envoyait ses rayons rectilignes, et on était dans un autre monde, aux bords du prisme. »

   De cet Auteur, ce qu’elle dégustait aussi, à la manière d’une ambroisie, c’était, tiré de la nouvelle « La montagne du dieu vivant », ce pur morceau d’anthologie :

   « Jon sentait peu à peu qu’il perdait son corps, et son poids. Maintenant il flottait, couché sur le dos gris des nuages, et la lumière le traversait de part en part. Il voyait au-dessous de lui les grandes plaques de lave brillantes d’eau et de soleil, les taches rouillées du lichen, les ronds bleus des lacs. Lentement il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s’accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. »

 

   Salar del Huasco.

 

   L’imagination de l’exploratrice des « hautes erres » aimait aussi se poser sur les hauts plateaux du monde, sur ceux de Madagascar avec ses rizières tachées de vert, taillées à même les marches rouge de latérite, les cubes orangés de ses maisons de brique, là où l’air circulait librement, longues volutes claires que le ciel absorbait en silence. Souvent, au milieu des flots bleus de la nuit, elle se projetait aussi parfois dans ce merveilleux Chili, sur les rives du Salar del Huasco dont elle ne se lassait ni de l’air cristallin, ni de l’étendue claire de sel, pas plus que de la discrète présence des lamas et vigognes et il n’était pas rare que le réveil la surprît assise sur une terre maigre hérissée des touffes brunes des herbes brûlées par le soleil. D’autres fois c’était le Pamir qui constituait le lieu de son altier périple. Elle y admirait longuement le plateau de maigre végétation, les moutons couleur de terre et de sable en train de paître, l’eau étincelante des lacs dans lesquels se reflétaient les contreforts bistres et les cimes enneigées du Kashgar. Il s’en serait fallu de peu qu’elle ne se prenne pour un faucon sacré à l’œil perçant, au bec crochu, au large poitrail blanc faisant ses arabesques dans le ciel immaculé et limpide. Qui semblait n’avoir pas de fin.

 

   Trapéziste en ses figures.

 

   On est enfants naïfs aux yeux en soucoupes, vieux messieurs à la boutonnière ornée d’un écusson rouge, vieilles filles en mal de visions, éternels rêveurs aux têtes embrumées, prestidigitateurs ayant remisé leurs tours de passe-passe, apothicaires qui, pour un instant, ont délaissé leurs bocaux emplis de gommes vertes, curieux et curieuses, tout simplement qui veulent quitter les aires du quotidien pour s’en remettre à la pure magie. On est les attentifs d’une vision dont on suppute qu’elle sera sublime. On tend sa nuque vers le grand chapiteau bleu : on dirait un ciel avec sa profondeur, l’évanouissement des étoiles filantes, la brume claire de la Voie Lactée. On demeure bouches ouvertes, tels des carpes koï attendant leur pitance. On voudrait tendre ses bras pareils à des sarments et toucher ce mystère qui se déploie mais il est hors de portée et seuls les yeux peuvent s’agrandir afin d’en saisir la rareté, d’en porter témoignage. Dans une coulée de lumière bleue, comme en sustentation sur l’à peine visible d’une barre, Imaginative « telle qu’en elle-même » la félicité la change. Son corps est celui d’une ligne flexueuse infiniment gracieuse et hautement improbable car nul ne saurait en appréhender la texture de chair. Simplement vêtue d’un justaucorps pourpre dont le bassin s’entoure d’une dentelle pareille à un ciel étoilé, le Jeune Prodige flotte. Est-ce dans l’air ? Est-ce dans les mouvances de l’eau ? Un immense poisson la frôle de sa nage attentive. Partout sont les ondes, partout sont les remous. Et cet oiseau posé sur une jambe, que veut-il nous montrer sinon la beauté en train de s’accomplir, de tresser les mailles unies de sa simplicité ? On est inondés d’une lumière si irréelle, comme si l’on avait quitté la Terre pour gagner l’infini d’une puissance cosmique. Mais nous sommes déjà bien éloignés de notre planète, du croissant de son satellite. Ils ne sont plus que de lointains poèmes se dissolvant dans la profondeur de l’espace. Tout en bas (mais y a-t-il des positions, des repères dans ce domaine sans fin ni début ?), la tête d’émeraude d’un cheval avec ses yeux en amande, l’humilité de sa posture, la fuite de sa crinière dans l’immobilité du temps. Et Elle qui plonge dans ce corridor d’étrange clarté, qui est-elle ? Une Elfe ? Ou bien une Sirène ? De l’habitante de l’air elle a la légèreté. De l’habitante de l’eau elle a la souplesse. Ses bras recourbés en anse, les lignes somptueuses de son visage font penser à quelque œuvre d’un peintre moderne. Et ses cheveux qui, au lieu de chuter, tressent vers le haut la figure d’une étole, tout ceci n’est-il pas le signe d’un monde qui s’est échappé du réel ? D’un outre-Monde tel celui si énigmatique d’un songe ? Alors on le sait depuis le fond de sa conscience, bientôt le spectacle magique s’effacera pour rejoindre un inconnu auquel nul ne saurait donner de nom. Trapéziste existe-t-elle vraiment ? Imaginative est-elle bien une possible figuration terrestre ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui s’est emparé d’une forme afin de la plier à la démesure de notre propre rêve ? Tout ceci est si troublant. Si troublant ! Il faudra regarder ceci de plus près ! Oui il le faudra, faute de quoi nous ne trouverons nul repos.

 

Imaginative en ses figures.

Le cirque bleu.

Marc Chagall.

Source : Centre Pompidou.

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article
11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 09:13
Temps immobile.

Soleil Couchant sur l'étang

de Peyriac de mer.

Photographie : François Jorge.

 

 

 

 

   Réalité réifiée.

 

   Il est bien difficile de se détacher de la réalité en son évidente objectalité pour l’amener à poétiser, c'est-à-dire à spiritualiser ce qui, par essence, est de nature terrestre. Toujours nous voulons toucher du bout de nos doigts impatients la corolle de la fleur poudrée de pollen. Toujours nous voulons entendre le bruit concret si près du pavillon de notre oreille, goûter l’acide ou le sucré au creux du palais, éprouver le rugueux de la feuille sur le fragile épiderme, voir au bout de nos yeux ce qui vibre et s’affirme en tant que soi dans son incontournable présence. Nous avons besoin que les choses témoignent à notre endroit de leur surgissement, ce dont nos sens avides prennent acte en les immergeant sans délai dans la cornue de la conscience. Il faut métaboliser avec hâte, ne pas demeurer les mains vides à subir la vrille du cruel dénuement.

 

   Réalité sublimée.

 

   D’une réalité réifiée, cristallisée, qui s’arrête à la matière en son irréductible présence (ce ciel, cette masse d’eau, ce nuage qui fait son voile) à une réalité sublimée, quintessenciée s’étend le champ libre de toute poésie, laquelle n’est jamais qu’une efflorescence du monde, un dépouillement jusqu’à l’abstraction, un effacement à la limite d’une dissolution, d’un évanouissement. Telle une plante qu’on soumet au feu de l’alambic, dont il ne reste, à la fin du processus, que cette huile essentielle qui est l’ultime degré de son être-vrai. Car il est nécessaire de détacher du végétal tout ce qui peut être inutile scorie pour en connaître son ineffable nature. Humer une essence est respirer l’être-même de la chose.

   Mais que nous présente donc cette image qui la reconduit dans l’orbe de l’immédiat connaissable sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours, à son sujet, au bavardage d’une fable ? Ce qui se présente à nous comme substance du visible est cette dimension originaire derrière laquelle plus rien ne pourrait être proféré sinon le néant. Image à la limite, image en sustentation. Comme suspendue dans un méso-espace qui ne serait qu’éternel flottement, donc à proprement parler insaisissable par une décision manuelle, seulement par l’acte d’une visée intentionnelle de la conscience. Là seulement est le sens plein d’où découlent tous les autres sens subsidiaires.

 

   Du-dedans de l’image.

 

   Donc allons, de concert avec la photographie, en son lexique essentiel. Le ciel est de cuivre et de vermeil avec un air tellement lissé qu’il pourrait aussi bien ne plus exister. D’ailleurs nous n’en sentons même plus la brise légère faire lever sur notre peau les picots du frisson. C’est à peine une caresse indicible, une parole silencieuse près d’une mutité. Cela n’a pas besoin de beaucoup de mots pour couler ainsi dans l’éther, lame mince pareille à une calcite colorée. Lumière si douce qu’elle ne peut naître que d’elle-même, sourdre d’illisibles plis, se renouveler dans le creuset de son propre secret. Et ce liseré qui court d’un horizon à l’autre, on dirait une discrète ligne de crête, un genre de chemin qui tracerait sa voie entre deux territoires homologues, médiateur d’une même teinte qui dit l’unité, la nécessaire harmonie, la fugue plutôt que la bruyante symphonie. On n’y peut aucunement deviner les indices d’une activité humaine tellement tout y est fondu en une osmose fondatrice d’un juste équilibre, comme si, de toute éternité, cet équateur n’avait existé qu’à assembler les deux parties indivisible d’une heureuse mappemonde. Pôle d’équilibre bien plus que frontière ou trait de démarcation. Du reste, elle se fait si discrète qu’on pourrait l’ôter par un geste mental sans que l’économie de l’image ait à en souffrir en quelque manière. Et cette longue nappe d’eau qui glisse infiniment immobile, sorte de coefficient d’éternité qui serait parvenu au dire parfait du mot unique. « Beauté » par exemple. Ou bien « silence ». Ou bien encore « plénitude ». Ou encore « sérénité ».

 

   Seulement à méditer.

 

   Mais ici il faut suspendre la litanie sous peine d’introduire dans la représentation l’anecdote dont nous voulons à tout prix l’exonérer. Et ces silhouettes d’oiseaux dont on suppute qu’ils sont des flamants roses, mais ils pourraient aussi bien être d’autres migrateurs posés sur le miroir de l’eau que rien ne changerait la qualité de notre perception. Combien cette scène est calme, se suffisant à elle-même dans une autarcie joyeuse, genre de monade picturale s’abreuvant à son inépuisable source. Inépuisable, oui. Aucun Observateur n’en aurait-il la vision que ce thème simple pourrait traverser les âges et les âges sans prendre une seule ride. Et un Voyeur se posterait-il au coin du paysage symbolique qu’il pourrait demeurer là une éternité, non à regarder vraiment, seulement à méditer, à contempler longuement sans que son corps ait bien conscience de sa propre posture. Profonde intériorité communiquant avec l’intériorité d’une Nature intacte, pacifiée, loin de la haine des hommes, de leur cupidité, de leurs vains mouvements, de leurs interminables allées et venues sur les chemins du monde, à la recherche de la moindre bribe à thésauriser. Oui, combien, ici, est loin le temps infiniment mobile, pressé, inquiet des Coureurs d’impossible, des Aventuriers d’illusoires possessions. Le seul capital vraiment précieux dont l’homme dispose est entièrement contenu en lui, en ses propres frontières. L’en-dehors n’est que duperie et poudre aux yeux. Sauf l’Ami rare. Sauf l’Aimée, unique. Le reste : apparences, mirages, errances infinies sur une boule qui ne tourne qu’à s’enivrer de sa propre giration.

 

   Joie d’être parmi le monde.

 

   Ce qui nous invite à faire halte longuement auprès de cette image est entièrement contenu dans la puissante sémantique d’un seul mot : UNITE. Ce qui veut dire que l’habituel divers, l’éparpillement, le multiple qui nous étreignent de leurs milliers de tentacules ont, pour un temps, relâché leur étreinte, nous installant dans une sublime réalité. Tout est beauté dès l’instant où les conflits se sont apaisés, les tensions résolues, les contraires ramenés à une simple et naturelle convergence. Car tout ce qui existe conflue et joue sa partition en mode simple. C’est nous, hommes de peu de jugeote, qui scindons ce qui se présente à nous et en isolons les parties selon des catégories logiques. Mais rien n’est plus libre, spontané, allant de soi que le paysage. Rien n’y est prémédité, organisé, mis en équation ou en concepts. Une simple fluence dont l’inaltérable cours, comme celui d’une rivière, descend vers l’estuaire selon la pente déclive qui l’emmène sans calcul. Joie d’être parmi le monde avec la même naïveté que met le jeune enfant à confier ses pas au premier chemin qui veut bien l’accueillir.

 

   Cette étonnante fusion.

 

   Du ciel à la ligne de terre, au rythme immobile des oiseaux, à l’eau qui les supporte une seule et même envie d’être dans une manière d’évidence. Rien ne se déduit de rien. Il n’y a ni enchaînement de causes et d’effets, ni mises en abyme qui révéleraient une possible réverbération dans une autre réalité, ni inféodation à quelque principe de raison ou même de plaisir. Ici la félicité rayonne d’elle-même, elle est auto-productrice, autoréférentielle, elle n’a cure ni de ce qui se tient à proximité, ni de ce qui se dit ou se fomente ailleurs. C’est comme d’être au centre d’une spirale avec l’intensification d’un sens à mesure qu’il progresse vers le point focal qui en est l’élément constitutif. C’est comme d’être saisi d’une intuition, soudain, et la lumière de l’entendement jaillit qui était celée sur son secret. Entre les protagonistes de l’image, fussent-ils éléments naturels, élaborations des hommes, manifestation animale c’est, au sens propre, d’amour dont il s’agit, soit d’une inexplicable attirance, de la naissance d’irrépressibles affinités, de l’ourdissage de liens par lesquels adviendra un tissage, un croisement de fils de chaîne et de fils de trame. Il n’y a rien d’autre à comprendre que cela : cette étonnante fusion qui n’a même pas besoin de dire son nom puisqu’un sentiment n’a nul lexique, sauf le sien propre qui est indicible.

 

   De l’image au haïku : temps immobile, infiniment.

 

   Mais déjà, c’est trop dire que dire ceci. Seul le silence ou bien l’inimitable haïku dans son économie esthétique ou bien le poème dont les mots sont des images. Comprendre est relier, trouver les points d’attache, saisir les confluences, débusquer les analogies constitutives. Comment donc mieux conclure qu’en reportant cette subtile représentation d’un monde à ses équivalents se levant à même la parole poétique ?

 

   (Les haïkus cités ci-dessous ainsi que le poème parnassien ne sont nullement à interpréter terme à terme au regard de l’image avec laquelle ils jouent en écho. Seulement une intention générale, une inclination de l’âme, une « ambiance » dont la lumière est sans doute la meilleure figuration qui soit).

 

 

   * Une à peine parution, loin là-bas où est le domaine des hommes :

 

Vers la voie ferrée

Vol bas des oies sauvages

Clarté de la lune - (Shiki).

 

   ** Aller dans la saison sans le souci de soi :

 

Rien d'autre aujourd'hui

que d'aller dans le printemps

rien de plus - (Buson).

 

 

   *** Souplesse native de l’aurore ou bien lumière couchante du crépuscule, identiques invitations à la rêverie :

 

Une lumière dorée

la brume sur l'étang

le jour se lève - (Serge Tomé).

 

   **** Vermeil, couleur de l’intellect lorsqu’il se métamorphose au contact du rare, incandescent foyer :

 

Le soleil rouge

tombe dans la mer

quelle chaleur ! - (Soseki).

 

   ***** Soleil couchant qui noie tout dans une même harmonie. Brume ou coloration uniforme en tant que supports de la poésie :

 

Par-dessus la mer

le soleil couchant

dans le filet de la brume - (Buson).

 

   ***** Poétique de la retenue. « L’art pour l’art » des Parnassiens, tel que magnifiquement mis en scène par José-Maria de Heredia :

 

Soleil couchant

 

L'horizon tout entier s'enveloppe dans l'ombre,

Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,

Ferme les branches d'or de son rouge éventail.

 

***

 

   Ici la métaphore poétique est si proche de l’image photographique qu’elle s’y confond dans un seul et unique geste de la pensée : correspondance sublime des arts. C’est ceci que nous avons à éprouver en notre for intérieur avant d’entreprendre quelque démarche compréhensive que ce soit. Pur sensualisme qui s’ouvre en nous tout comme il règne au sein de l’œuvre. Il ne tient qu’à nous d’en déployer l’attentive corolle !

 

 

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
commenter cet article
7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 08:11
Grain de beauté.

Grain de beauté.

Tempera acrylique sur toile.

28.03.17.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

« A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles… »

 

(Extrait du sonnet « Voyelles »

D’Arthur Rimbaud).

 

 

 

 

   Mouche et corruption.

 

   Il faut commencer par ces zones obscures où se réfugient et l’immonde et l’inconcevable, à savoir les faubourgs que hantent les odeurs délétères de la corruption. Toujours est tenté d’adosser sa poésie à l’abîme. Seule voie d’accès à la beauté. Alors combien nous paraît paradoxale cette aventure qui pourrait bien être sans lendemain. Mais jamais beauté ne se décrète d’un simple geste de la conscience comme s’il s’agissait de dire la transparence de l’air, la teinte du ciel et nous aurions devant nous l’esthétique en son paraître. Autrement dit une image impérissable d’un bonheur immédiatement atteint. Tout est plus complexe.

   Evoquer la rose ne suffit pas. Ronsard le sait bien qui, sous l’apparat, montre le funeste dessein à l’œuvre :

« Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautez laissé cheoir ! »

 

   Sous la « robe de pourpre » sommeille le ternissement, s’ouvre la gueule du Néant avec son haleine acide. Choir, telle est l’essence du vivant qui le cède toujours aux assauts du temps. Combien les deux vers de Rimbaud enfoncent dans l’âme leur cruelle lucidité ! La mouche est le vecteur de cette dissolution et peu s’en faudrait qu’elle n’en devienne l’origine et la fin comme si son « corset velu » était l’emblème même de la mort agissante. Puisque, en réalité, il ne s’agit que de cela. La mort que l’art a pour tâche de soustraire à notre vue en lui substituant la lumière infrangible de ses œuvres. Du moins cette résistance à la brisure définitive de l’être nous en fait-elle le don le temps d’un regard, d’une émotion, d’une pensée.

   Tout essai de profération, se montrât-il sous les espèces du beau poème, de la peinture fascinante, de la musique harmonieuse, s’affilie nécessairement à un principe dialectique. Le beau n’est que l’envers d’un mal à l’œuvre qui transparaît, ici ou là, sous l’écaille d’un glacis, dans l’intervalle entre deux notes, dans la césure qui, un instant, immobilise le vers et le tient en suspens à la façon de l’épée de Damoclès.

   De Rimbaud à Baudelaire, d’identiques « fleurs du mal » traversent la langue et la font être ce qu’elle est : cette tragédie oubliant pour un temps ses racines, offrant au lecteur un bouquet éclatant. En attendant…La beauté est universellement cette douleur qui a revêtu son masque de carnaval, endossé ses vêtures dorées, chaussé ses escarpins vernis. Alors on fait semblant, on feint d’être Celui, Celle qu’on n’est pas, on se joue la comédie. Mais lorsque la fête est finie, que le déguisement est tombé, que la poudre de riz a été lavée, ne demeurent plus que le revers des choses et les visages sont empreints de cette mélancolie qui est le prix à payer. En soi la beauté est scandaleuse, sans doute immorale, douée d’intentions maléfiques puisque, sous ses pétales, fleurissent les épines par lesquelles elle se révèlera en tant qu’incontournable destin. L’émotion esthétique devant le frêle et délicat bouton de rose n’est que la nécessaire biffure d’une anticipation qui serait l’image même de l’affliction.

 

   Métamorphose de la mouche.

 

   Donc cette mouche mortifère ne prospérant qu’à l’aune de ses basses œuvres, que devient-elle dans la peinture de Dongni Hou ? Logiquement nous devrions éprouver quelque effroi à sa seule vision. Or nous sentons bien qu’il n’en est rien. Ni la rose fanée de Ronsard, ni les puanteurs cruelles exhalées par la lettre A, dont un devine qu’elle évoque par son triangle la forme du ténébreux insecte, ne sauraient nous plonger dans quelque bouleversement. Cette mouche est d’une autre nature. Son rapport à l’art n’est nullement médiatisé par un mal nécessaire dont nous devrions nous enquérir avant que d’en goûter la chair exquise. C’est à une prise de possession sans délai de son être qu’il nous est suggéré de procéder. Non seulement ce diptère nous apparaît dans toute son innocence, mais c’est d’une grâce dont il s’agit, de quelque chose de précieux dont notre jugement doit être saisi. Bien plutôt que d’un possible deuil, c’est une réassurance qui nous visite, une simple et heureuse distinction qui nous effleure dans la délicatesse. A la vérité nous ne savons pas à quoi tient ce genre de fascination. Car, dès que notre regard l’a rencontrée, cette mouche devient indispensable tout comme l’air à la respiration. Seulement l’ôter d’un trait de l’esprit reviendrait à occulter le lexique de l’œuvre. Entre elle et l’Enfant qui lui offre le site de sa joue, il y a convergence, affinité, l’une devenant l’écho de l’autre. Comme si, de toute éternité, la rencontre s’était disposée de telle manière que sa réalisation devînt irrémédiable. Nécessité d’une présence en amenant une autre. Jeu de miroir dans lequel chacun s’agrandit d’une différence qui devient non seulement invisible mais trace le subtil chemin d’une harmonie. Elle est là à la manière d’une évidence et seul un étourdi se hasarderait à tracer une autre réalité que celle qui s’offre à notre curiosité.

 

   Les chemins de la métamorphose.

 

   Il faut s’interroger. Pourquoi la mouche habituellement amie de la putréfaction endosse-t-elle, tout à coup, des habits qui seraient de lumière ? Car, non seulement elle ne nous dérange pas, non seulement nous la trouvons convenable, mais nous l’appelons comme une clé qui ouvrirait un monde. D’elle part un invisible rayonnement qui fait de l’Enfant du portrait cette exceptionnelle présence, cette fragilité de porcelaine, ce précieux céladon que nous voudrions abriter des déconvenues et des toujours possibles fêlures. Elle est un point de fixation. Elle est la mesure par quoi survient la beauté. Mais non en raison d’un mal qui lui serait sous-jacent. C’est du contraire dont il s’agit, cet étrange diptère est beau en soi. La mouche est devenue parure. La mouche est devenue onyx. Eclat d’obsidienne. Perle rare en tout cas. Motif à porter sur soi comme le faisaient les élégantes du XVIII° siècle, collant une infime pièce de mousseline noire pour simuler un grain de beauté. Toute une symbolique y était attachée selon sa localisation. Ainsi trouvait-on « L'assassine ou la passionnée, près de l'œil ; la baiseuse, au coin de la bouche ; la friponne ou la coquette, sous la lèvre ». (Source : Wikipédia).

Grain de beauté.

François Boucher.

La Mouche ou Une dame à sa toilette.

1738.

(Source : Plume d’Histoire).

 

  Mais éloignons-nous de cette sémantique aussi riante que galante pour revenir aux cimaises de l’art. Et d’abord à ce sublime portrait de François Boucher dont l’heureuse plénitude, le teint incarnat, l’élégance du geste, la pureté du regard ne peuvent que nous éloigner des poétiques mais non moins étonnantes « errances » rimbaldiennes. Ici la mort est loin. Ici seule la radiance de la peau, le charme qui émane de cette douceur de fruit, la teinte dominante si proche de l’aile du flamant et cette inimitable touche près de l’œil qui vient apporter sa ponctuation signifiante comme si elle était l’ultime signe d’une volupté promise. D’abord à Celle qui en est l’heureuse manifestation, ensuite celle, supputée de l’amant qui saura en cueillir l’effleurement discret. A s’inspirer du code galant précédemment cité, le Modèle de Boucher serait « passionnée » ou bien « assassine », ce qui, on en conviendra, paraît pour le moins offenser cette réalité-là. La nature de cette Jeune Personne, tout en réserve et intériorité, semble s’inscrire en faux contre ces jeux de la séduction qui, effectivement, ne sont que des jeux.

 

   Grain de beauté en situation.

 

   Celle que nous nommons « Grain de beauté », elle, arbore une mouche dont on ne sait si elle est réelle ou bien résulte seulement du choix et de la virtuosité de l’Artiste. Mais peu importe son degré d’appartenance aux choses du monde. Ce que nous avons évoqué, il y a peu, sous la forme d’une parure en tant qu’attribut remarquable de la féminité, nous avons choisi de lui conférer la dignité d’un objet rare, sublimé. Mais quel est donc le phénomène qui la fait subitement passer du statut d’insecte ordinaire à celui de « bijou indiscret » pour parodier le titre célèbre de l’ouvrage de Diderot ? Car si l’intention n’en est pas obligatoirement libertine (mais connaît-on jamais les arcanes de l’inconscient ?), elle est de l’ordre de la séduction et emprunte donc un cheminement parallèle. Sublimation donc qui procède par étapes et références historiques. Comment, en effet, ne pas reconnaître dans cette admirable représentation de la pureté enfantine quelque belle influence artistique ? En faire l’économie reviendrait à considérer l’œuvre telle une peau de chagrin et la reconduire à la simple anecdote, au vol capricieux d’une mouche qui aurait fait escale sur l’aire lisse d’une joue.

 

   Des poupées à Vermeer.

 

   Sans doute, un premier coup d’œil nous inviterait à aller voir du côté des poupées vénitiennes en porcelaine avec leur teint de talc, leurs joues de vermeil, leurs grands yeux couleur de lagune. Mais, ici, le risque serait grand de demeurer dans l’orbe de la fable, de donner site à une mythologie d’essence provinciale, de confondre l’art et l’artisanat. Donc il faut poursuivre dans d’autres directions.

   D’abord se rendre dans la mythologie florentine renaissante, auprès de « La naissance de Vénus » de Sandro Botticelli. Combien le visage de Vénus et celui de Grain de beauté peuvent être superposables. Même douceur de l’inclinaison de la tête, mêmes yeux révélateurs d’une intense vie intérieure en même temps que porteurs de la fièvre d’une profonde mélancolie. Même ovale des physionomies, même arc de Cupidon qui semble s’éteindre dans un unique silence.

   Ensuite tâcher de retrouver toute la subtilité d’un Fragonard dans « Portrait d'une jeune femme ». Identiques teintes adoucies, identique sensibilité dont le XVIII° siècle savait si bien rendre compte. Coloration à peine affirmée du sentiment mais tout se dit dans l’attitude d’abandon générale, dans l’ambiance de sérénité et de confiance, dans la présence au monde comme don de soi réservé, comme naturelle disposition à être sur le bord des choses en même temps que sur sa propre lisière.

   Enfin se porter en direction de l’Ecole Hollandaise, chez un Vermeer dans « Portrait d’une jeune femme ». Le teint, sans doute une couleur plus affirmée que chez Grain de beauté, mais le même travail de la lumière jouant sur les joues, le menton ; volonté d’affirmer une solitude heureuse, impression de coïncider avec soi, de connaître une paix, de goûter une joie intérieure.

   Bien évidemment comparaison n’est pas raison et établir des parallèles est toujours prendre le risque de projeter ses propres visions, de les imposer comme référence. Jamais œuvres ne sont totalement superposables. Seulement une approche de l’ordre d’une homologie des formes, d’une coloration proche, d’une lumière, d’une façon de traiter le sujet, d’une « ambiance », ce lexique qui ne veut rien dire tant il emprunte aux idées générales leur ambiguïté. Parmi les trois œuvres citées en référence, aucune ne met en scène de mouche ou de grain de beauté. Mais là n’était pas l’objet de ce qui était donné à voir. Ce que nous souhaitions montrer, c’est que l’œuvre contemporaine de Dongni Hou laisse transparaître des motifs artistiques essentiels dont on peut trouver les sources d’inspiration chez des Grands Maîtres du passé. Cette seule filiation donne au portrait qui nous est proposé ses lettres de noblesse en même temps que ce dernier se situe en tant que ces manifestations de l’art qui courent au travers des âges. Bénéficiant de cette dignité, de cette reconnaissance implicite, tout ce qui touche l’œuvre est sublimé, aussi bien sa composition, que ses qualités formelles. Aussi bien les sujets qui s’y trouvent exposés. Aussi bien cette mouche qui y gagne son statut de motif d’apparat, d’objet de séduction, de témoin remarquable de ce qui se joue en sourdine et n’éprouve nul besoin d’être désigné. Alors combien nous sommes loin des « vénéneuses fleurs du mal ». Combien la distance est grande qui nous sépare des « noirs corsets velus » de cette médiatrice des desseins funestes. Nous sommes en pleine lumière. Lumière : autre nom pour l’art lorsqu’il nous soustrait aux mors du réel. Une de ses missions fondamentales.

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans ART
commenter cet article
3 avril 2017 1 03 /04 /avril /2017 08:03
Sous le chant du silence.

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ».

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   Présence virtuelle.

 

   Secrète était ainsi faite que nul, en réalité, ne la connaissait. Ce qu’on savait d’elle, ceci : elle était habillée d’une vêture sombre, genre de robe de communiante arborant un sage col blanc dont on pensait qu’il était amidonné. Certains prétendaient que sa tenue était plutôt celle d’une soubrette mais d’un genre sérieux. On l’eût volontiers vue officier dans quelque confrérie à la stricte vie conventuelle, sans doute en tant que récitante d’un oratorio voué aux mystères d’une étrange liturgie. Ses journées, elle les passait dans l’ambiance grise d’une chambre (était-ce une cellule monastique ?), plantée derrière un pupitre à partition, tenant en sa main gauche un microphone relié à un long fil dont on ne connaissait l’épilogue. A l’arrière-plan, un autre pupitre de guingois se confondait avec le sol qui ne paraissait être que de brume. Ce qui surprenait le plus dans cette bizarre composition, c’était le genre de contradiction qui s’établissait dans la scénographie entre la possible mise en acte d’une parole et la mutité de la scène. En effet, tout dans l’attitude de Secrète semblait l’incliner à n’être qu’une présence virtuelle, un personnage demeurant dans une gangue illisible. On eût pensé à une Colombine au visage enduit de plâtre (les Mimes en arborent de semblables), figée dans une impossible mission, bras sagement disposés le long du corps, fûts des jambes si transparents qu’on l’eût crue évadée d’un songe ou bien de quelque conte fantastique.

 

   Qui était-elle ?

 

   Mesurait-elle l’écoulement du temps ? Etait-elle une discrète géomètre chargée d’arpenter l’espace ? Etait-elle l’officiante faisant face à un auditoire dont on aurait pu penser qu’il s’agissait de types semblables aux illusoires mannequins d’osier d’un Giorgio de Chirico ? Ou bien n’étaient-ils que de sombres tubercules, des assemblages de fruits et de légumes, tels qu’imaginés par le génial Arcimboldo ? Ou bien encore ceux qui étaient invisibles n’étaient-ils que des grotesques de la Renaissance, de vulgaires empilements de pierres et de moignons dans un jardin empli de l’humidité poisseuse des grottes ? En vérité on n’avait guère que la ressource d’un imaginaire hardi pour répondre à une question qui, peut-être, n’avait aucun sens. Mais émettre des hypothèses était toujours mieux que de laisser son intellect voguer avec des voiles faseyant au vent du grand large !

 

   Ne chantait pas.

 

   Toujours est-il qu’on ne pouvait guère avancer que de supputations en conjectures, c'est-à-dire marcher d’un pied sur l’autre sans être bien conscient d’avancer. Ce qui, cependant, devenait certain à l’aune d’une longue observation, c’est que Secrète avait hérité son nom avec la justesse qui sied aux exactes suppositions. Rien ne filtrait d’elle, sinon cette attitude hiératique, genre d’énigmatique hiéroglyphe avec lequel il fallait s’entendre à défaut de tirer de la Récipiendaire une explication qui eût été éclairante. Non seulement elle ne chantait pas mais une investigation à peine approfondie en livrait quelques secrets. Elle n’aimait nullement la vastitude de la symphonie, son air d’emphase. L’opéra, elle n’en éprouvait guère le faste et la démesure lyrique de ses acteurs ne faisait naître en elle nul frisson. De l’opérette elle ne retenait ni le côté bouffon, ni le constant vaudeville, pas plus que les excentricités musicales qui en tissaient la tessiture. L’oratorio lui paraissait exagérément teinté de drame religieux et les récitatifs de ses solistes trop datés se montraient à la manière d’une esthétique anachronique. La sonate était trop baroque, l’adagio d’Albinoni usé d’avoir été infiniment écouté. Le concerto la déconcertait par son caractère virtuose.

 

   Seule la fugue.

 

   Seule la fugue trouvait grâce à ses yeux (sans doute à ses oreilles), tout simplement en raison de ce procédé de « fuite » où le thème est une esquive d’une voix à l’autre comme s’il s’agissait d’un fluide, d’une nature presque insaisissable, à la limite d’une perception. Elle aimait ces notes suspendues pareille à des gouttes d’eau s’écoulant de la margelle d’un puits, longue hésitation avant que de se détacher, d’entraîner à sa suite d’autres hésitations, d’autres notes que le silence tenait en sustentation. Elle y voyait l’essence même du temps, la trame de l’espace, l’écriture de l’existence faite de mots puis d’arrêts, de marches en avant, de brusques retours en arrière, de réminiscences, puis un nouveau bond, un nouveau silence. Et ce qu’elle savait d’une façon aussi intuitive que sans doute corporelle, c’était la valeur à nulle autre pareille de la pause, de l’intervalle, du passage d’un point à un autre de la parole (car la musique n’était que cela : parole et rien d’autre), autrement dit du SILENCE. Etrange paradoxe tout de même que la valeur insigne du silence par lequel le langage apparaît en son il est. Car abstraction faite du silence qui tisse les mots entre eux, ne se fait plus percevoir qu’un bourdonnant bruit de fond, qu’une entêtante rumeur, qu’un incompréhensible sabir dont rien ne peut plus signifier. Or tout est sens qui doit tisser la vie. Or tout est signe qu’encadrent deux aires de repos. Deux sites de silence. Silence, silence, silence proféré trois fois comme pour lui donner de la chair, de l’épaisseur, du volume, de la présence. En réalité on n’écoute que cela, le silence. Les voix, les paroles, les déclamations, les déclarations, les exhortations, les dénégations, les discours, les harangues, les éclats sonores des bateleurs et autres bonimenteurs ne sont que des ronds dans l’eau qui trouent le silence. Cessez de jeter une pierre et c’est le silence qui adviendra car lui seul a la précellence. De lui naît la parole et non l’inverse. A preuve l’immense désert qui croît dès l’instant où le monde ne profère plus. L’état originel c’est l’avant-mot, l’ante-verbe, la coupure dans le discours, le vide qui assemble et porte au jour ce qui, autrement, ne serait que nuit dense, ombre impénétrable.

 

   Les plus heureux sont silencieux.

 

   Ici, il faut jouer avec l’assertion Poète et en prolonger le dire au risque de faire acte de violence. Mais violence apparente car au travers de la poésie, c’est le silence lui-même qui est en cause. Ce que nous dit Musset dans cette belle langue pathétique, il est nécessaire d’en traverser le sens afin d’en découvrir le langage crypté. Tout langage poétique est de cette sorte qu’il véhicule en lui plus de contenu qu’il ne propage de mots explicites. Toujours de l’implicite. Toujours caché. Sinon ce ne serait plus que la prose du quotidien et la saisie immédiate de ce qui se montre, le plus souvent une contingence qui ne mérite guère attention.

   Mais reprenons ces deux vers d’anthologie :

 

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots »

 

Et prolongeons le rêve du Poète en ajoutant deux autres vers

qui pourraient en compléter le sens :

 

« Les plus heureux sont silencieux,

Et j’en connais qui sont de purs joyaux ».

 

   S’agit-il, ici, de pure fantaisie ou bien y a-t-il quelque chose à extraire de cet ajout qui, sinon, pourrait prendre la figure de l’iconoclasme ?

   Ce qui a été accentué consiste en ceci : Les chants les plus beaux sont silencieux ; ils sont de purs joyaux.

   Si les deux premiers vers de Musset évoquent le thème romantique de la douleur en tant que ressort de la création, ils doivent nécessairement être rapportés à une esthétique du sanglot qui ne peut viser que la sphère la plus intime du Poète, seul dans sa chambre, face au silence d’où va naître l’œuvre sublime. Ici surgit à nouveau, comme en contrepoint, le suspens de la fugue. Chaque mot tissé par l’auteur est suspendu, en attente du précédent qui va le révéler, du prochain qui en sera la forme d’accomplissement. Chaque mot pareil à un joyau que, seule la mutité fera resplendir. Le langage poétique est une telle transcendance qu’il faut le secret de la crypte, le mystère du temple, la méditation profonde, la contemplation de la chose rare, tout ceci n’ayant jamais lieu qu’à l’écart du « bruit et de la fureur ». Certes, sans doute fureur intérieure, passion, flamme par laquelle le mot devient incandescent et resplendit telle une gemme dans le ventre fécond de la terre.

 

   Ami d’une source claire.

 

   Nul n’irait imaginer Poète versifiant parmi les déambulations d’une foule bruyante ou bien face au vacarme de quelque industrie. Toujours le Poète est l’ami d’une source claire, d’un frais vallon, d’une crête à peine touchée par la lumière, d’un clair-obscur qui est silence de la lumière. Toujours ce retrait, cette marche sur la pointe des pieds. Mots de l’effleurement et de la grâce discrète, mots à fleurets mouchetés, mots d’étoupe faisant leurs inaperçus pas de deux alors que le monde s’agite et convulse. Tout Poète authentique est l’antidote des violents soubresauts d’une vie qui brasse l’immense marée humaine. Mots du reflux et du dire à rebours, mots pareils à une écume qui demeurent au ciel du monde alors que l’eau s’est déjà retirée vers les hauts-fonds. Mots qui ne disent qu’à se soustraire au dire. Mots qui ne sont mots qu’à être reliés par le silence, leur matière première, l’origine qui les fait être l’exception qu’ils sont. Et puis, la poésie, où est-elle la plus vraie, la plus vivante ? Dans le verbe haut qui la déclame et la met en scène pour un public qui en attend un ravissement ? Ou bien dans la lecture qui reproduit silencieusement l’acte créateur qui présida à sa naissance ? Sans doute une lecture méditante est-elle la plus à même d’approcher ce qui, par essence est indicible et qui pourtant se dit : EN SILENCE !

 

 

 

 

Repost 0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher