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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 09:04
Elle vivait en poésie.

"Pelle nuova..."
Avec Emilie June.

Œuvre : André Maynet.

Elle vivait en poésie.

On voulait dire son corps, dire l’exception qu’il était, en tracer le subtil dessin, en énoncer les arabesques, en dresser l’étonnante cartographie. C’est alors que l’on se perdait dans les détails, que l’on dérapait, que les mots s’enlisaient dans leur propre limon et il ne demeurait plus qu’un bruit de succion pareil à l’engloutissement de la vase dans quelque sombre marais.

Elle disait, citant un poème de Birago Diop :

Les caresses te plaisent,

Les frôlements t’apaisent

Fille noire aux seins durs…

On voulait dire l’eau de ses cheveux, la fluidité de sa peau, la chute des reins telle une joyeuse cascade, ses jambes de pluie et l’on se perdait dans les brumes d’un langage qui se dissolvait sitôt qu’énoncé.

Elle disait, citant un poème d’Ismaïl Kadaré :

Les cascades dansaient là-bas

Comme de blancs chevaux fougueux,

La crinière pleine d’écume et d’arcs-en-ciel.

On voulait dire sa destinée aérienne, son vol au-dessus de la ville, son incroyable légèreté et l’on ne parvenait qu’à chausser des semelles de plomb et à demeurer dans les ornières du sol, les doigts tremblant de leur propre stupeur.

Elle disait, citant un poème de Pierre Reverdy :

Sur le toit

Il n’y a plus de lumière

Que le soleil

Et les signes que font tes doigts…

On voulait dire la flamme qui l’animait du dedans, les vifs reflets de la passion, la brûlure de l’amour dissimulée dans l’intime de la chair et l’on ne parvenait qu’à brasiller faiblement, à émettre un chant affaibli d’étincelle mourant de n’être pas connue.

Elle disait, citant un poème de Paol Keineg :

Demande à la flamme

pourquoi elle brûle

les chats de novembre

ne craignent pas la pluie

de seuil en deuil

l’amour te déchire…

Elle vivait en symboles.

On voulait dire le simple pieu de bois, la corde légèrement incurvée qu’il supportait, le tressage des fils qui constituait la matière intime de cette dernière, Elle disait la hampe de métal dressée dans l’éther, son étrange allure phallique, la fécondation du Ciel ; elle disait le filin du funambule sur lequel nous marchions tous, les yeux hagards, mains agrippées à la longue perche qui tanguait, menaçant de nous précipiter tantôt en Charybde, tantôt en Scylla, nous rattrapant juste à temps, laissant nos pieds vêtus de chaussons talqués glisser infiniment sur ce chemin étroit dont, bientôt, nous apercevrions la fin, regrettant tout à la fois l’incertitude de la progression, le risque de la chute, le saut dans l’abîme par lequel nous rejoindrions le Néant, la seule issue possible, l’évidence faite parole silencieuse, mutisme éternel.

On voulait dire la théorie du linge - un caraco léger, des bas diaphanes, des combinaisons transparentes, de menus colifichets -, faseyant dans le vent de manière que les vêtures enfin disponibles pussent accueillir le corps et le protéger du vent, du soleil, des intempéries. Elle disait le vêtement pareil à un masque, à une paroi derrière laquelle se dissimulaient l’homme, la femme intérieurs, la figure de leur spiritualité, la complexité de leur âme. Elle disait, citant Carlyle :

Les vêtements nous ont donné l’individualité,

Les distinctions, les raffinements sociaux ;

Les vêtements ont fait de nous des hommes,

Mais ils menacent de faire de nous des mannequins.

Et il n’était pas rare qu’à l’appui de sa thèse elle ne fît allusion aux mannequins d’osier, aux étranges entités métaphysiques sans yeux, bouches ni oreilles qui peuplaient l’imaginaire et les belles peintures du génial Giorgio de Chirico.

On voulait dire le faible rayonnement de la lampe-tempête afin que, dans le jour crépusculaire, le linge devînt visible, Elle disait le contenu de la pensée bouddhique à son égard, pointait le symbole de la transmission de la vie, les épisodes constituant les maillons de la chaîne des renaissances, elle mettait en lumière le nirvâna dont l’extinction de la lampe signifiait l’abandon du cycle des réincarnations, la sortie de l’aliénation, l’exclusion salutaire de la vie mondaine. Elle disait ceci et c’est comme si Elle était déjà devenue invisible à nos yeux insuffisants, inatteignable à nos mains gourdes. Elle s’échappait à mesure qu’on s’en approchait, Elle se dissolvait à même sa propre apparition.

Elle vivait en signes.

"Pelle nuova", tel était le sobriquet qui semblait le mieux convenir à sa nature. Mais « peau neuve », que nous voulions traduire par l’évidente simplicité d’un épiderme dans la fleur de l’âge, d’une enveloppe lisse et juste advenue, d’une généreuse efflorescence, pouvait-on en demeurer là et considérer que nous avions fait la synthèse exacte de Celle qui paraissait dans l’écrin de sa nudité ? Car c’était bien ceci qui nous interrogeait, cette nudité, ce dépouillement à la limite d’une possible absence. En réalité, « peau neuve » signifiait bien plus que sa simple apparence. Bien sûr il nous était toujours possible d’évoquer l’aspect d’une renaissance telle qu’aperçue dans le phénomène de l’exuvie lorsque le reptile, abandonnant son ancienne vêture, paraît dans le luxe de ses nouveaux atours. Ou bien l’on pouvait encore en référer à la sublime métamorphose, à ses stades successifs qui, de la larve à l’imago en passant par la nymphe décrivaient l’étonnant processus de la biologie des insectes. Ainsi la belle Uranie, au stade ultime de son développement, résultait de cette alchimie inaperçue, de ce secret impénétrable, sans doute de ce mystère. Mais, pour Elle, il y avait bien plus que le déroulement d’une simple esthétique. Pour Elle, il s’agissait, au travers de la poésie, du symbole, du signe, de l’émergence même d’une Métaphysique, donc de la mise en évidence de cet invisible qui en est le cœur battant, de ce silence qui en est la parole que ne peuvent approcher que Ceux et Celles qui sont disposés aux bruissements de la vie intérieure, aux images de la méditation, aux lumières de la contemplation.

Pour "Pelle nuova", la « peau neuve », c’est sa propre métamorphose intérieure, celle par laquelle arrive le sens sur l’arc immensément déployé de la conscience. Car, pourvus du regard adéquat, les choses se révèlent à nous dans la profondeur, aussi bien les vers du poème en tant que langage quintessencié dont nous sommes tissés jusqu’au sein de nos plus intimes cellules, aussi bien ces symboles qui transforment le moindre élément du réel en sublime intellection, aussi bien ces signes discrets qui, soient-ils yeux, bouche, peau, s’ils constituent nos nervures les plus apparentes, font toujours retour en direction de ce que nous sommes en essence, de pures scansions temporelles dont, parfois, de simples et délicieuses Petites Madeleines dessinent les contours d’un Combray singulier que nous nous hâtons d’oublier alors qu’il est notre souffle le plus immédiatement perceptible. Tout comme la Nature, les choses essentielles aiment à se cacher !

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25 avril 2016 1 25 /04 /avril /2016 08:52
Elle qui sauvait le monde.

« Variation autour de
Mir
anda. »

Œuvre : André Maynet.

Au début il n’y avait Rien. Sur ce point la plupart des Existants étaient d’accord. Mais les choses se compliquaient dès qu’il s’agissait de donner une forme à ce Rien. Les uns disaient que Le Rien était un absolu dont on ne pouvait même pas parler puisque émettre une parole à son sujet c’était le faire venir dans la présence. D’autres disaient que le Rien était un carré dont on avait enlevé les quatre côtés ou bien un cercle dépourvu de centre et de circonférence. D’autres encore l’envisageaient sous les auspices d’une tabula rasa dont rien n’émergeait que le Rien lui-même. Tout ceci, à l’évidence, ne reposait que sur des propos sophistiques et des arguments d’habiles rhéteurs dont on eût vite fait de démonter les mécanismes si l’on s’en était donné la peine. En réalité voici comment l’origine prit lieu et temps. Certes au début il n’y avait Rien, puis, soudain, il y eut Quelque Chose. Par quelle grâce ceci pouvait-il s’accomplir : par l’entremise d’un subtil démiurge, à l’aune d’une percussion d’atomes, à la suite d’un éternuement des dieux, eu égard à la puissance d’une Idée trouvant à s’actualiser ? Nul ne pouvait prétendre en décrypter le mystère. Ce qui était certain, en tout cas, c’est que Louve était présente sur l’aire lisse du monde et qu’on ne pouvait l’annuler à la seule force de sa volonté. C’est comme cela, parfois, il y a des surgissements qui deviennent des vérités incontournables, dont il paraît souhaitable de les accepter plutôt que de chercher à en faire une démonstration vouée d’avance aux gémonies. Donc sur un plateau aussi dénué de relief que la face immobile d’un lac se trouvait Louve avec, accrochés à ses tétines, deux jumeaux s’allaitant du lait nourricier. Bien sûr tout le monde aura reconnu les mythologiques personnages de Romulus et Rémus dont on prétend qu’ils fondèrent Rome l’Immortelle. Mais ils firent bien plus que cela, par leur action empreinte de résolution ils donnèrent forme au monde en son ensemble. Ne souhaitant nullement demeurer aux yeux de l’Histoire comme de simples observateurs de vautours décidant de l’emplacement d’une cité, fût-elle en tous points remarquable, ils se dotèrent des instruments qui leur permettraient de jouer le jeu infini du monde : une boîte de Meccano et une autre de Lego dont ils firent l’alpha et l’oméga de tout ce qui s’élèverait au-dessus du Rien dont la Louve, leur mère, s’était extraite avec vaillance et détermination. Donc ils assemblèrent briques et poutrelles, pièces de liaison et rouages, vis et écrous, faisant progressivement apparaître, les libérant du Rien, mottes de terre et boqueteaux, douces collines et frais ruisseaux, nuages et oiseaux, montagnes et mers, couronnant le tout d’une kyrielle de petits bonhommes dont la simple et heureuse apparence ne le cédait en rien à leur inclination à jouer de tout ce qui se présentait, aussi bien le vol flûté d’une abeille ou bien le grondement du torrent sur son lit de pierres. Donc Garçons et Filles, les premiers prototypes du genre humain, avaient tout d’abord exercé l’art de construire, d’édifier et de faire croître, partout où c’était possible, l’arche fécondante de l’humain. Seulement c’était sans compter sur la pente naturelle de l’homme, quelques galopins s’ingéniant bien vite à déconstruire ce qui avait été patiemment construit. C’est ainsi tout retourne au chaos dont il provient avant que de se dissoudre dans cet insaisissable Rien dont des générations de philosophes distingués ont fait leur fond de commerce sans bien savoir qu’au bout du bout se situait une inévitable faillite.

Donc les gamins avaient fabriqué à tour de bras, machines et automobiles, usines et barrages, hautes cheminées et foyers rutilants, trains à grande vitesse et aéroplanes au fuselage d’argent qui traçaient dans le ciel immaculé le chiffre de leur puissance. Toit ceci aurait pu durer une éternité si l’on avait pris soin de l’inventer, l’éternité, mais il y avait eu comme un oubli tragique qui avait installé un temps fini avec ses multiples rouages, ses barillets, ses cliquets qui, chaque seconde qui passait, décomptait les secondes restantes pour chaque destin qui s’était confié à la grande horloge de la vie. Et la peau de chagrin accomplissant sa vertigineuse mission, le temps étrécissait, serrant dans son étau mortifère les têtes chérubiniques aussi bien que les démoniaques et les vides de pensées. Autrement dit il semblait que l’on avait affaire à une confondante engeance obsédée du mouvement de sa propre perte. Zébrant le ciel de leurs sillages blancs, les avions sciaient la branche sur laquelle les humains étaient assis. Dégageant de fuligineuses fumées qui peignaient les nuages en gris, les usines sapaient leurs fondations. Moulinant sans cesse l’eau claire des fleuves les barrages détruisaient la belle harmonie de l’onde. Parcourant jusqu’à la moindre parcelle de poussière, les automobiles se faisaient les fossoyeurs des rubans de bitume qu’elles visitaient à la vitesse de l’éclair avec une manière de rage au ventre. Le problème de tous ces rejetons du Lego et du Meccano réunis, c’était l’implacable logique, la nécessité ancrée dans la moindre parcelle de leur architecture qui les poussait à célébrer l’éternel retour du même, réduisant à néant leur fulgurante progression.

Alors le Déluge avait eu lieu qui avait tout emporté sur son passage, hommes et bêtes, maisons et arbres, forêts et collines, rivières et colifichets patiemment entassés par les candidats à l’existence. Bientôt, de la prodigieuse ascension des hommes en direction de leurs sidérants désirs, il ne resta plus qu’une immense désolation, un champ de ruines, quelques tessons de poterie pour les archéologues futurs, si, du moins, un jour, ils trouvaient à habiter un corps. Vraiment, l’activité avait tourné court, la loterie n’avait délivré que de mauvais numéros ; le jeu de l’oie ouvert ses prisons, offert ses cases où il fallait passer son tour en attendant des jours meilleurs ; les petits chevaux édifié des écuries dont on ne pouvait sortir tellement les dés s’entêtaient à ne produire que les chiffres du néant. Voici, tout était à recommencer. Le Déluge cessa, cueillit ses eaux délétères, laissant la place à la Tempête qui en était, si l’on peut dire, la forme hypostasiée, manière de gentille euphémisation dont ou pouvait déduire que les choses allaient pouvoir s’arranger, que, bientôt, le soleil brillerait à nouveau sur les têtes angéliques des effigies humaines.

Et, en effet, c’est bien ce qui se produisit à la simple apparition de Louve. Mais une Louve métamorphosée, se tenant debout, n’ayant conservé de ses pléthoriques tétines que deux minuscules éminences, lesquelles témoignaient encore de son destin de génitrice originelle, de son statut de donatrice de vie. Ses cheveux tombaient en cascade le long de sa tunique d’albâtre, le bas de son anatomie était serré dans un justaucorps blanc, ses jambes fines et divinement arquées reposaient sur la glace du sol qui réverbérait sa douce présence. Sa main gauche ajustée à son flanc, tenait dans une manière d’inapparence souveraine un fil à peine visible au bout duquel, hissé sur des montants de bois mince, flottait une mappemonde. Des continents y figuraient dans un genre de si belle harmonie qu’on se fût disposé instantanément à y établir son règne pour le temps qui nous serait affecté. Voilà donc ce qui était advenu et recommençait, initiant à nouveau le cheminement de la belle aventure humaine. Car les hommes, depuis la retraite forcée que leur avait assignée le Déluge, avaient tourné mille fois leur langue dans leur bouche, touillé quantité de pensées dans l’enceinte de leur tête, enfanté pléthore d’attitudes éthiques dans la blême oscillation de leur âme. Maintenant, sous la conduite éclairée de Louve-la-belle, ils se tenaient dans la disposition à aimer tout ce qui était autre : la terre, l’oiseau, le frère humain, la course arquée du soleil, la lumière de la primevère, le chant du hibou, le sentier dans les bois, la marche au sommet de la colline, la pliure d’eau de la vague, l’ascension de la Lune sur la toile de la nuit, la comptine de l’amour, les manifestations étoilées de l’art, le balancement sans pareil de l’amitié, parce que c’était lui, parce que c’était moi, la grâce sans équivalent du geste gratuit, la main tendue à celui, celle qui étaient dans le besoin, la contemplation du firmament avec le poudroiement de la Voie Lactée, le grésillement du grillon dans les hautes herbes d’été, le clignotement du lampyre pareil à l’éveil de la conscience lorsqu’elle vise les chose adéquatement.

C’était tout cela que Louve traînait à sa suite dans ce si beau retrait, cette belle innocence du regard, dans la modestie de son apparence, dans la jarre prolixe de son corps qui s’ouvrait en Babel dès qu’on lui réclamait du sens, qu’on s’adressait à elle dans des pensées claires et intelligibles, les seules dont l’homme devrait être porteur à la cimaise libre de son front. Oui Louve-Babel, nous te voulons. Oui Génitrice-fontaine de beauté nous te remercions de nous abreuver de ton eau pure comme le cristal. De ce luxe immédiat nous voulons être atteints. Du Rien nous voulons nous exonérer car il n’y a pas de plus beau présent que la Présence elle-même. Nous puiserons à ton eau. Oui, à ton eau ! Merci d’être là et d’y demeurer dans cet inestimable luxe. Oui, inestimable luxe !

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24 avril 2016 7 24 /04 /avril /2016 08:38
Le baobab contrarié.

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Fahasambarana, qui voulait dire « bonheur », tel était le nom de ce jeune garçon de dix ans au visage rond comme une boule de glaise, aux cheveux d’étoupe, au nez légèrement épaté. Sa couleur était celle du pays qui l’avait vu naître, Madagascar, mélange d’ocre, de terre de sienne avec l’aplat des joues plus clair, couvert de lumière. Autour du cou il arborait un jonc de cuir noir. Il était vêtu d’un lamba mauve qu’il portait en pagne avec un pan retombant sur son épaule droite. Tous les jours que la nature faisait le voyait parcourir les sentiers de latérite rouge, les chemins de terre qui couraient sur les hauts plateaux parmi les herbes, près des montagnes aux ondulations violettes alors que le ciel roulait ses lourds nuages couleur de cendre. Fahasambarana était un enfant gai qui ne se s’éloignait jamais d’un léger sourire, lequel découvrait la barrière d’émail de ses dents, pure blancheur dans ce paysage accueillant qu’était sa physionomie.

Bien qu’il ne fût point sauvage, le jeune enfant ne fréquentait guère ses congénères aux jeux bruyants, leur préférant de longues errances sur les plaines où soufflait le vent. Parfois, au hasard de ses pérégrinations, il cueillait un bois usé, le couvercle d’une boîte de conserve, un vieux casier de planches, quelques crins de nylon et en faisait un instrument dont il jouait, s’asseyant sur un rocher, face à l’immensité de l’espace. Une petite musique aigrelette sortait de l’instrument improvisé, pareille au cri du criquet déchirant la toile du ciel. Alors il rêvait longuement, se laissant porter par les trilles qui sortaient de ses doigts comme des milliers d’insectes à la carapace chantante. Ce qu’il aimait aussi, c’était collectionner les pierres, celles, volcaniques, gonflées de bulles ; les noires comme de l’obsidienne ; les rouges pareilles à la crête du coq ; les mauves qui ressemblaient à sa peau lorsque l’aube l’éclairait, et parfois, quand la chance lui souriait, il mettait la main sur un galet de labradorite bleu, veiné, aux reflets brillants. Fahasambarana ne se lassait jamais de regarder ses cailloux, les portant au devant de ses yeux comme d’inestimables présents. Ses trésors, il les plongeait dans l’ombre d’un petit sac de toile qu’il portait accroché à son épaule libre, sa main gauche serrant, le plus souvent, le manche d’une mince lance dont son aïeul lui avait fait le don. La pointe de flèche, plus qu’une arme, était un symbole d’appartenance à une tradition, à un sol, une manière d’affirmer les vertus de son clan. Jamais il n’en faisait usage pour attaquer ou bien se défendre et prenait appui dessus comme il l’aurait fait d’un simple bâton.

Les animaux, aussi, il les aimait. Les chiens errants au dos fuyant, à la queue basse, les chats faméliques qui ondulaient dans les villages, entre les baraques de tôle. Les oiseaux, surtout les corbeaux et leurs cris dans l’air pareil à la lame d’un couteau. Mais ce que préférait Fahasambarana, c’était l’animal fétiche du lieu, le sublime caméléon à la robe vert émeraude, avec ses ocelles jaunes, sa queue en spirale, sa tête triangulaire dans laquelle bougeaient les yeux immensément mobiles, les pattes comme de gros gants pourvus de griffes, la marche hésitante, un pas en avant, une pause, un pas en arrière, puis à nouveau une mince progression, langue soudain projetée pour saisir un insecte. Il avait apprivoisé un caméléon, autrefois, il en avait joué, l’emportait partout avec lui, jusqu’au jour où il avait disparu dans les hautes herbes pour ne plus revenir. Fahasambarana passait ainsi de longues heures à l’extérieur de la cabane familiale, libre de ses mouvements, s’essayant à capturer, ici, un scarabée-girafe à l’échine rouge ; ici encore une grenouille verte tachetée d’argent ; là un gecko à l’allure de feuille. On l’aura compris, ce jeune Malgache était doté d’un tempérament passionné qui l’amenait à s’intéresser à peu près à tout, à condition que ce tout coïncidât avec ses affinités. Or celles-ci étaient plurielles et orientées vers la vie sauvage, ce que la nature de Madagascar lui offrait avec une infinie prodigalité.

Passionné par inclination, il pensait que la couleur de la passion était le rouge ; sa manifestation la lumière - il aimait la longue zébrure de l’éclair dans le ciel d’orage -, son bruit la foudre ; son dessin l’arbre qui faisait la jonction entre la terre et le ciel, deux éléments qu’il aimait entre tous. Il avait une sorte de fascination pour les grands baobabs, pour leurs énormes fûts orange dressés dans le bleu de l’éther et leur chevelure étique dispersée aux quatre vents. Il en connaissait la légende, le Dieu vengeur qui, voulant protéger sa création de l’orgueil, l’avait planté à l’envers afin que seules les racines soient visibles, autrement dit le versant de l’humilité. Près de son village était une clairière entourée d’une maigre végétation, arbustes ras, épineux rabougris, quelques rochers sur le sol à la couleur de feu.

Le baobab contrarié.

Au centre de cette désolation, un arbre étrange ou, plutôt, un enchevêtrement inextricable de ramures complexes, lesquelles se laissaient difficilement déchiffrer. On ne savait guère s’il s’agissait d’un végétal contrarié par le vent, d’un étonnant hasard de la croissance comme chez le torturé bonsaï ou bien d’un inexplicable phénomène de la nature. A seulement le contempler, sans bouger, assis sur une éminence d’argile, Fahasambarana méditait longuement, tentant de trouver, à cette manière de prodige, toutes sortes de justifications. Tantôt il pensait que l’arbre avait été tressé par un dieu-enfant souhaitant imprimer dans la matière vivante de l’arbre son éternelle empreinte. Tantôt il y voyait une simple excroissance du sol voulant imposer sa volonté à l’espace. Tantôt la marque d’un géant facétieux qui aurait voulu tresser quelque rameau afin de se désennuyer du temps. Et puis, le plus souvent, il se persuadait qu’il s’agissait d’un baobab fortement contrarié par la réprimande divine, baobab dont la colère l’avait tout simplement conduit à cette croissance désordonnée faite de nœuds et de bifurcations, d’aiguillages et de voies partant dans toutes les directions imaginables. Souvent, portant sa main devant son œil droit ou bien gauche, tirant parti des déformations d’une vision monoculaire sans relief, il fantasmait longuement sur les images qui frappaient sa rétine. Successivement, il voyait un genre de monstre sylvestre au caractère redoutable, aux yeux de jais dissimulés dans la conque des bras, au corps convulsif et tubéreux, aux membres si compliqués qu’ils paraissaient pris de folie, on aurait même cru aux prises de plusieurs individus se livrant une lutte terrible. Ou bien c’était un combat de lourds palétuviers dans l’ombre dense des mangroves. Ou encore un enroulement d’anacondas pendant la période de l’accouplement. Et il n’était pas rare que ces fantasmagories prissent la vêture du rêve, les meilleurs jours ; les oripeaux du cauchemar les nuits cernées de chaleur et parcourues du vent des orages.

Ces nuits-là, dans la baraque de planches, l’air tissait ses nappes denses au milieu des corps cherchant un peu de repos. Les moustiques vrombissaient. De rapides geckos glissaient le long des poutres du toit. Au travers des fentes de la tôle, Fahasambarana suivait le clignotement de la lune dans les trouées des nuages, le pépiement des étoiles, tout là-haut, si loin, et les éclairs, parfois, lançaient leurs étranges lueurs. L’intérieur était alors habité d’ombres mouvantes, de rapides ocelles qui ressemblaient aux glissements des caméléons sur les branches couleur de terre. Tout contre l’abri de planches un vieil arbre au tronc usé, aux rameaux disposés en faisceaux faisait son chant de râpe, sa cantilène de suie. Alors, un instant réveillé, Fahasambarana s’enroulait dans son linge blanc, tassait son corps menu sur la natte de feuilles et confiait son sommeil aux arbres du monde, quels qu’ils fussent. Peut-être étaient-ce les arbres qui étaient pris de passion que les hommes seulement regardaient, que le jeune enfant logeait au creux de son imaginaire comme le bien le plus précieux qui fût. Peut-être !

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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 07:46
Libre de vous dans le jour qui vient.

Photographie : Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Cette image de vous qui faisait notre siège, détourait nos jours, cernait nos nuits de lumière, d’où venait-elle donc ? N’était-elle qu’une illusion venue frapper la rétine de notre imaginaire ? Ou bien une hallucination comme sous l’effet de quelque narcotique ? Ou bien encore une photographie aperçue dans une vitrine, une effigie colorée sur la cimaise d’une affiche ? C’est si troublant d’être hanté, habité de l’intérieur par une manière d’Ondine se dissolvant à mesure qu’elle apparaît. Comment ne pas être troublé alors qu’aucun nom, aucune identité ne peuvent être épinglés à l’angle de cette vision ? Quelle autre issue que de fouiller ses souvenirs, d’ouvrir le coffre à jouets de son enfance, de plonger les mains dans les fantasmes adolescents, de s’immerger dans les rêveries de l’âge adulte, ces perditions de soi dans la brume des jours ? C’était une telle douleur que de chercher à connaître et de ne rien savoir. Les doigts se tendent, se courbent parfois sous l’espèce des serres des rapaces, griffent l’air et ne ramènent que des volutes de rien, des fragments aussi vides que le néant. Si éprouvant !

Libre de vous dans le jour qui vient.

Mais comment pourrons-nous jamais être libres alors que, dans notre sommeil, rougeoie la braise de vos lèvres, se dessine le parfait arc de Cupidon disant la félicité dont nous devons être saisis à seulement vous côtoyer ? Comment, alors que le ruissellement de vos cheveux est une fontaine à laquelle se ressourcer et poursuivre, vers l’aval, la fuite longue de son destin ? Que la porcelaine du visage est si douce, si harmonieusement colorée qu’elle installe dans un genre de crépuscule comme au bord des lagunes inondées de clarté ? Que le cou est l’invite estompée à se saisir d’un bien mystérieux territoire ? Que le talc qui inonde votre gorge est tellement semblable au duvet du cygne, à sa fuite à peine esquissée sur le miroir des eaux ? Comment ? Y aurait-il perdition de soi à chercher davantage ? Ne serait-il pas préférable d’en demeurer à cette ineffable vibration sur l’arc de la pupille, à ce dédoublement de soi ? Une partie dans la conque de peau, une autre hors de sa conscience, dans l’orbe d’un domaine invisible, peuplé des efflorescences du songe ? N’est-ce pas un excès d’orgueil, la poursuite d’une quête impossible que de vouloir rapatrier dans son aire intime cela qui, jamais, ne s’y trouvera puisque la matière onirique est aussi insaisissable que le vol du moucheron dans le vent tissé de nullité ? La tentation est si grande ! La friandise est là, à portée de la main, il suffirait de tendre les brindilles désirantes de ses doigts, de déplier leur pulpe jusqu’à toucher et poisser ses propres signes avant-coureurs, ses sentinelles avancées de ceci qui est une insoutenable tentation. Mais il y a la vitre du réel. Mais il y a la vigie de la morale, l’aiguillon de la conscience et, soudain, alors que l’irréparable, l’impensable se promettaient d’être, voilà que l’on rétrocède vers son état antérieur, que l’on replie sa curiosité naturelle comme la langue du caméléon dans l’antre de sa bouche. S’ensuit alors une mutité doublée de sidération. On n’est plus très sûr de coïncider avec sa propre image, de porter en soi une unité. On est dispersés, ailleurs, exclus du temps, absents de l’espace.

Alors on est dans l’errance, pareil au loup des steppes tournant sur lui-même au milieu des chutes du grésil. Les yeux se voilent, l’ouïe siffle comme la bise, les membres sont gourds, la langue est une braise éteinte soudée au palais, la fourrure piquée des étoiles du givre. On cherche une proie. Un mulot suffirait. Peut-être même la carapace vide d’un scarabée. Mais il n’y a rien à l’horizon et les flancs, sous l’arrogance du gel, se resserrent comme les mâchoires d’un étau. On est si étique sous le ciel pris dans la glu. On est si infime dans l’heure immobile. On se dispose à faire du grand linceul blanc celui qui sera le dernier et nous conduira là où nous n’avons jamais cessé d’être : à l’extrême périphérie de nous-mêmes et les pieds dans l’abîme. Mais au milieu des giboulées, parfois la lueur blanche du soleil et une auréole disant encore la vie, la nécessité de ne point vendre son âme au diable, de chercher dans la moindre éminence du sol la possible lisibilité du monde. Alors on consent à rebondir, alors on fouille la caverne de sa mémoire. Là, sur les murs de calcite phosphorescente, les milliers d’images faisant leur carrousel, leur entrechat, leur gigue pariétale et les neurones sont en feu et les dendrites fusent longuement dans la nuit semée d’encre.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Mais c’est de vous, de nous dont il s’agit, de notre commune rencontre sur les chemins de l’exister. Il y a tant d’images partout répandues, hissées tout en haut de nos fronts, lovées dans les ventricules carmin de nos cœurs, logées dans la cavité de nos sexes désirants ! Tant d’images à moissonner, archiver, feuilleter le long des corridors de la mémoire. Oui, nous la voyons maintenant, votre image, dans ce palais de cristal, dans cette myriade de fragments. Kaléidoscope. Feu d’artifice. Lumière fusante de Bengale. Etoiles vives dans la soie du ciel. Cataractes et chutes, vrombissements et déflagrations, déploiements et replis dans la maille inventive des jours. Oui, on vous reconnait. Inutile de mettre les masques comme à Venise, de dissimuler votre cheminement sous l’agitation de quelque bergamasque. Animé, sauté et circulaire. Vous voilà mise à nu, sous le feu des projecteurs. Vous livrez, à votre visage défendant, les traits qui vous définissent mieux que ne sauraient le faire les traits de crayon de l’habile Léonard de Vinci. Mais prenons le temps de faire votre inventaire, de dresser votre portrait, d’en tracer la belle perspective comme dans une peinture de la Renaissance. Voici qui vous êtes, en réalité :

Celle qui nous donna le jour et pencha son doux visage sur le mince évènement que nous fûmes, attendant que vînt notre essor sur cette terre parcourue de longues vergetures.

Celles qui animèrent nos premiers jeux, nous blottirent dans la niche accueillante de leurs mains, dessinant à la craie, dans la cour de gravier, les cases de la marelle.

Celle qui, dans la classe aux vitres teintées de blanc d’Espagne, guida notre doigt sur notre premier livre de lecture.

Celles qui, tout en riant et caquetant, battaient le linge dans l’antique lavoir du village qu’alimentait l’eau d’une claire fontaine.

Celles que nous découvrîmes sur les pages glacées des livres d’art, ces idoles dont nous rêvions à défaut de pouvoir les posséder : les Mona Lisa ; les Marie de Médicis ; les Jeunes filles au turban.

Celles qui accompagnèrent nos voyages littéraires : la belle Madame de Rénal du « Rouge et du noir » ; la gracieuse Madame Gamiani de « Deux nuits d’excès » ; la passionnée Sanseverina de « La Chartreuse de Parme ».

Celles qui, sur scène, la superbe Athalie ; la passionnée Phèdre ; l’héroïque Bérénice nous donnèrent à penser la tragédie.

Enfin, toutes celles dont on croisa, par hasard, l’aventureuse marche, sur un quai de gare, dans une salle d’attente, à la terrasse d’un café, dans la salle enfumée d’un pub, dans l’échange d’un sourire, l’effacement de soi pour céder le passage, la main tendue pour gravir l’escalier, les coulisses du théâtre, le rêve éveillé, l’image surgie, au coin d’une rue, pareille à une brève illumination.

Libre de vous dans le jour qui vient.

Que veut donc signifier cette mince ritournelle fichée dans l’espace des rêves ? Et qui ne veut point partir. Qui fore son trou à l’aune de son mince grésillement. Qui vrombit comme l’essaim d’abeilles et l’on est au centre de la ruche avec l’éblouissement du pollen. Et l’on n’est plus soi que dans le doute et l’approximation.

Et l’image est là qui fait sa rumeur, son mince bourdonnement. Que vienne le sommeil, que s’installe la densité du rêve ! Nous n’en pouvons plus de vivre là, sur le bord de l’imaginaire et de risquer de chuter à seulement voir le pétale des lèvres, les cordes bleues des cheveux, la gorge de lait qui palpite dans l’air embaumé d’ombres. Que vienne le sommeil !

Libre de vous dans le jour qui vient.
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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:16
Fille boréale.

Superbe Anastasiya.

Œuvre : André Maynet.

On la regardait - mais pouvait-on vraiment la voir, en tracer les subtils contours ? -, et l’on était comme en lisière de soi, une vision en-dedans, une autre en-dehors, sur cette illisible frontière de peau où naissait le monde, où mourait la sensation pareille à un vol de phalène dans la chute du jour. C’était toujours à la limite d’un évanouissement, comme si se manifestait l’inatteignable dans ses voiles de songe. Jamais on ne se fût risqué à franchir le pas, à s’écarter de soi, à esquisser le moindre mouvement, à tendre la main en direction de …, à forer de la pointe de son regard ce territoire sans début ni fin. C’était sans doute cela, cette illusion vibrant dans le lointain de brume qu’on pouvait prédiquer sous l’irritante formule de « rêverie boréale », cette manière d’égarement constant, de divergence de soi dont les rêveries solitaires de Jean-Jacques eussent été bien incapables de rendre compte. Parle-t-on du silence ? Bâtit-on des châteaux de grésil ? Assemble-t-on des grains de lumière ? Traverse-t-on la flamme de la chandelle afin que nous soit révélée la nature du feu, son essence indescriptible ? S’immisce-t-on dans les feuillets d’eau à des fins de connaître la source ? Lit-on le vol de l’oiseau de façon à s’approprier la texture de l’air, son inapparente résille tellement semblable à la fuite du souvenir, au chatoiement de la mémoire ? Il y a tellement d’incertitude à être lorsque l’aube de la conscience se lève et que le monde fait son bruissement de ruche, l’univers son raclement de fond pareil à l’orage. Et pourtant nous n’entendons rien, sinon notre flux intérieur, le rythme de nos affections, la pente déclive de nos humeurs. C’est si bien de mettre son ego entre parenthèses, de sentir lever sur son épiderme les picots de l’esthétique, de vivre juste au niveau du sol, là où l’air et la terre ne font qu’un, où la poussière est un langage inaperçu, où le grondement de l’argile est pareil à une naissance, au dépliement d’une promesse. C’est si bien de s’oublier et de laisser paraître ce qui s’ourle de discrétion, la plainte du vent, le glissement du nuage, l’onde bleue dans la crique baignée de blancheur.

Mais nous disions « rêverie boréale », pensant à l’aune de cette étonnante formule énoncer ce qui jamais ne se dit car il faut du mystère, de la pudeur, du voilement sinon tout croulerait sous une telle chape d’évidence que nous n’aurions plus rien à connaître que la pesanteur des certitudes et la clôture des questions avant même qu’elles ne fussent posées. Alors, à nouveau, telle digression dont nous pensions qu’elle nous mettrait à l’abri du face à face, de l’insondable apparition de Superbe, bien au contraire ne fait que nous interroger davantage sur le fait de savoir qui elle est, d’où elle vient - d’une étrange planète, d’une brillante Sirius au regard double, d’une pluie de météores ? - et alors il n’est plus possible de différer la rencontre, de dissimuler ce qui, par nature, ne saurait attendre, à savoir l’unique rayonnement de la beauté. Alors, à défaut d’avoir une donnée immédiate de ce qu’elle est, de surgir au plein de sa conscience et de l’apercevoir de l’intérieur même de sa gemme de chair, autrement dit de devenir Elle, sans distance, sans l’ombre d’une hésitation, dans l’absence du doute, il ne nous reste plus que la possibilité de la décrire, comme on le ferait d’un paysage rencontré dans la totalité de son être. Ne demeure plus que la métaphore. Certes elle n’est qu’une approche, la vibration du regard devant l’énigme de l’apparition, l’essai de proférer dans la proximité, sorte de réverbération nous disant la présence du réel, sa dure compacité, l’irréfragable désir que nous manifestons toujours afin de ne pas demeurer seul au milieu du désert avec les mains vides et les yeux emplis de vent. Alors nous disons comme si. Cette Fille est comme si une forêt nous regardait, comme si un lac émergeait de la brume. Pathétique saisie des choses dont nous nous croyons nous approprier alors que la nature du langage ne fait que médiatiser ce que nous souhaiterions enfermer dans notre propre citadelle de chair et de sang. Pour décrire, il faut consentir à tutoyer les latitudes extrêmes, les terres battues de vent, les océans bordés de glaciers bleus, les finistères se perdant dans la brume de leurs invisibles archipels. Jamais on ne possède quelqu’un comme on s’approprierait la matière d’un livre ou la densité pulpeuse de la pomme. L’humain est le lieu d’une telle singularité qu’il ne peut y avoir, à son sujet, qu’attouchements, contacts à fleurets mouchetés, art de l’esquive et chorégraphie selon de discrets pas de deux.

Nous sommes tout au bout du monde. La lumière est crépusculaire, pareille à une pluie de flocons, à la chute de plumes dans le grisé du jour. Une onde si évanescente qu’on croirait à un décor de théâtre alors que les projecteurs ne sont pas encore allumés, que les acteurs sont dans les plis d’ombre et les spectateurs en attente de cela qui va arriver, qui les emportera loin d’eux, dans ce lieu sans espace ni temps qui est le sceau le plus apparent de l’art, de ses manifestations mondaines, à peine un souffle, une haleine, l’exhalaison d’un frimas dans le poudroiement de la saison. Une aventure sans pareille qui fait l’âme belle et le corps diaphane. Au bout du monde où tout se confond dans une si douce harmonie que le paysage est une femme et la femme un paysage sans même que se laisse deviner une césure, une ligne de partage, un adret s’opposant à un ubac. Les cheveux sont des filets d’eau, de minces ruisselets qui courent, dévalent avec bonheur la pente d’une montagne dont le sommet se confond avec la pureté de l’air. Visage blanc, poudré, pareil aux masques des tragédies antiques, confluence des dieux et des hommes d’où devait naître la signification du destin, sa justification parmi la turbulence du quotidien et la finitude en tant qu’essentielle condition des Errants sur Terre. Puis les deux traits des sourcils comme une mince broussaille, un discret taillis en surplomb du lac des yeux. Les yeux, l’eau y est si pure, la forme étirée si parfaite qu’il ne peut s’agir que d’une onde matricielle d’où tout surgit, où tout s’abîme pour dire la nécessité du regard juste, du dessillement, de l’exactitude de l’être lorsqu’il se met en devoir de paraître mais dans la douceur native, l’à-peine insistance, le pli sur soi qui est le gage de sa sincérité en même temps que le signe de son ouverture au monde.

C’est de ce regard à la consistance de rien, d’étonnante transparence, de parution à la limite d’une perte que les choses font phénomène sur Celui, Celle que nous sommes. Jeu en écho, ultime réverbération par laquelle nous nous saisissons. Si notre propre regard est important, combien celui de l’Autre est nécessaire à notre propre révélation. Nous sommes un paysage que le lac dans lequel se reflète notre image, - cette métaphore visuelle transcendant la catégorie de la Nature -, porte à une manière d’accomplissement. Regardés autant que regardant, ici se réalise la synthèse de l’être-avec qui fixe les polarités de notre cheminement. Telle une lumière boréale qui se lève et envahit le champ entier de la conscience sans même qu’on puisse en connaître le lieu d’élévation, la nature qui la pousse à faire sortir de l’ombre tout ce qui s’y dissimulait et s’y tenait en réserve. Aussi bien le peuple silencieux des bouleaux et des épicéas, aussi bien le chant de l’amour qui donne aux yeux cette sublime apparence de solitude pareille à l’éclat assourdi d’une Pierre de Lune. Tout paysage est un mystère et non seulement pour les âmes romantiques ou bien les esprits tourmentés. Tout regard est un mystère pareil à ce lac bleu qui s’irise de teintes indéfinissables entre l’émeraude et l’améthyste, comme s’il fallait une confusion, un mélange, une constante hésitation afin que l’illisible continuât à nous interroger et nous mît en quête du sens qui nous fait hommes et nous maintient au-dessus de l’abîme.

Superbe, nous l’aimons comme nous aimons la courbe de notre front, la plaine de notre joue, notre bouche disant les mots du poème. Osmose de l’être avec ce qui l’entoure et le révèle à lui-même dans un geste unique de donation. Je ne suis moi que par l’autre qui n’est lui que par moi. Image spéculaire qui se perd à l’infini dans le jeu de son propre kaléidoscope, milliers de fragments qui tissent la merveille hiéroglyphique du monde. Comment, dans un visage aussi dévoilé qu’une aube, ne pas voir, d’abord son propre reflet, ensuite tous les paysages que nous ne rencontrons qu’afin de connaître et d’être connu ? Il y a une telle évidence de la beauté que ne pas la voir résonnerait comme une offense faite aux dieux eux-mêmes, fussent-ils les plus proches des comédies humaines, Dionysos barbouillé de jus rubescent et croulant sous les pampres échevelés de la vigne ? La trace du dieu est toujours apparente, non seulement par la vertu d’une antique mythologie, mais parce que nous portons en nous l’empreinte indélébile du sacré, les stigmates des sacrifices, le fronton du temple dans l’enceinte duquel se disait l’essentiel en direction de ce fascinant empyrée, qui ne l’est, fascinant, qu’à la mesure de son constant voilement. Mais nous voulons dévoiler, tout comme des explorateurs, des Magellan en quête de nouveaux territoires.

Superbe, nous voyons le frémissement de son oreille que dissimule en partie la végétation des cheveux. C’est nous dont le regard poinçonne le pavillon de l’oreille et y dépose cet imperceptible colifichet, à peine la patte d’un scarabée, pour dire le précieux et le rare de ce qui se dissimule et fait son murmure à l’horizon des yeux, comme le mot choisi par le poète brille de mille feux dans l’ode ou le sonnet. Puis le jour s’est levé qui brille et illumine l’arête du nez, en effaçant presque la forme, douceur venue nous dire combien l’instant est suspendu qui, jamais ne se reproduira. Ce que nous voyons, là, dans ce genre de luxueux clair-obscur, ce visage-paysage lissé de clarté boréale, jamais nous ne l’oublierons, fût-il recouvert de milliers d’images plus incisives les unes que les autres. Car nous n’oublions rien. Chaque événement est une braise enfouie dans la crypte du corps qui fait sa sourde clarté quand bien même nous la penserions éteinte depuis une éternité. En nous le jeu de l’enfance, la caresse maternelle, la haute stature du père, le vol du papillon dans le rai de soleil, la mare glacée sous l’œil blême de la Lune.

Nous sommes parvenus au terme du voyage. Et déjà, voici que nous nous sentons orphelins. Les ramures blanches des bouleaux ont enlacé leurs branches-sortilège afin que, dans la bouche, les mots fassent silence. Clôture des lèvres livrées à la seule parole qui soit, lourd recueillement que rien ne saurait distraire comme si une secrète injonction venue d’un temps immémorial les joignait à jamais dans une généreuse immobilité. Tout secret est ce poids infini d’un sépulcre de marbre qui rend le Sujet qui en est dépositaire infiniment semblable à ces gisants de pierre dormant dans le froid d’impalpables sanctuaires. Plus de distance à franchir qui nous permettrait de décrypter un message. Plus de vision à mobiliser puisque plus rien ne bouge et que les feuilles des arbres cèdent la place aux aiguilles huileuses, noires, des conifères. Dès que le promontoire du menton est franchi, atteint de la dernière lumière, nous plongeons irrémédiablement vers l’anonymat des terres sombres livrées à la convulsion des glaises, au tellurisme de l’humus primitif. Tout devient si sombre dès que l’aire boréale est délaissée. Les mots qui dansaient et chantaient, voici qu’ils retournent leurs gants et confinent au mutisme. Ici plus de bouleaux qui disent le ciel et l’ouverture infinie de l’air. Ici commence le domaine du vert occlus, refermé, confondu avec son propre étonnement. La végétation est dense où la lumière pénètre si peu qu’il s’agit d’une éternelle nuit, celle des épinettes, des sapins et des mélèzes, leurs palmes scellant tout dans un même mystère. Superbe est déjà devenue illisible, identique à sa vêture noire, empilement de signes comme dans les antiques manuscrits qui se protégeaient à l’aune de leur étrange fourmillement. Puis, bientôt, alors que nous aurons dépassé le cadre même de l’image, seront les terres humides, les tourbières gorgées d’eau, le réseau dense des mousses, les étoiles éteintes des sphaignes, les cheveux hirsutes des carex. Il fera tellement noir, l’ombre sera si épaisse que nous tendrons les mains en avant, tels des somnambules à la recherche de l’ombilic des songes, cette terre que nous essaierons de lacérer de nos canines aiguës car, encore, nous voudrions voir la lumière, la boréale si proche d’une vérité qu’à seulement la regarder, le prodige se produit, nous devenons Superbe elle-même, cette belle énigme du jour dont les yeux tristes à la langueur infinie sont le foyer d’un étrange savoir, là où les choses deviennent si pures qu’elles s’éclairent d’elles-mêmes. Alors ne reste plus que cela : contempler et contempler encore. Tant que nos yeux seront ouverts à la beauté du monde.

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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 08:03
Le souci de la terre.

« Soumission ».

Œuvre : Sandrine Blaisot.

Ryan était un gaillard de douze ans à la constitution robuste, au visage semé de taches de rousseur, aux cheveux pareils à la flamme, à la voix flûtée comme le vent. Sa nature vigoureuse, il la devait, sans doute, à un patrimoine familial - on était solides chez les Dáire Mac Lochlainn, descendants naturels des Vikings -, mais aussi à son adhésion à la terre d’Irlande, laquelle semblait se lire dans presque tous les actes du jeune garçon. Tous les jours que la nature faisait, plutôt que de demeurer sous un toit de bruyère et de confier son destin aux lueurs de l’âtre enfumé, il sillonnait le réseau dense des tourbières, parcourait le damier des dalles plongeant dans l’écume de mer, longeait le miroir étincelant des lacs que le ciel reflétait dans des teintes de cendre. Epris de liberté on n’aurait pu l’être plus que lui, sauf à se métamorphoser en ces chevaux martelant le sol de leurs lourds sabots, crinière ondulant sous les tornades de l’air blanc comme neige. C’était une ivresse qui s’emparait de lui dès le seuil de la maison franchi alors que le chemin sinueux et semé de pierres lançait son appel. Chaussé de lourds godillots de cuir, vêtu d’un simple tricot et d’un pantalon de toile, il empruntait la voie vers l’infini, longeant les murets de pierre qui couraient au ras du sol. Une herbe courte, semblable à la laine usée des moutons descendait en pente douce vers la plaque d’argent d’un lac et le ciel se perdait, là-bas, au loin dans des teintes de gris. Il n’y avait plus de maisons, plus de bruit, plus de présence sauf, parfois, les trilles aiguës des alouettes des champs ou le cliquetis du cisticole des joncs. Et, surtout, le vent, ses hurlements parfois pareils à des aboiements, à des plaintes, à de longs sifflements sur les arêtes des rochers. Ici était le lieu de la vie sauvage, le site minéral couché sous la ligne d’horizon, la volonté farouche d’être parmi la douleur du monde, mais aussi son étrange beauté car il y avait alliance des deux, mariage intime de la terre et du ciel dans une manière d’éternité.

Marchant, Ryan sentait sous la plante des pieds chaque pliure du sol, chaque caillou, chaque fissure comme une présence lui appartenant du-dedans même des choses. Chaque pas l’installait davantage dans une poétique du lieu, chaque souffle était empreint de l’air dense et brumeux qui planait comme un oiseau de proie, chaque pensée s’enroulait autour du moindre bois éolien, du calvaire à contre-jour de la lumière, de la ligne de cairns perdue dans l’immensité du monde. Tous les jours ou presque, le jeune garçon gravissait la colline que clôturaient des murs de pierres vives. Parfois des moutons y paissaient. Parfois les pâtures étaient libres d’animaux, seulement livrées à une lente érosion pareille à l’écoulement d’un temps insaisissable.

Le souci de la terre.

C’est à la confluence de deux murs que se trouvait « l’arbre plié » - c’était le nom spontané que Ryan avait donné à cette silhouette antédiluvienne -, dont on aurait pu penser qu’elle était une racine déployant en plein ciel sa ramure d’effroi, mais qui, en réalité, se montrait comme l’une des déclinaisons de l’âme d’Eire, cette immense désolation à la recherche d’une esthétique. Le promeneur faisait halte auprès de ce vieux compagnon aussi discret que modeste qui, chaque jour davantage, inclinait vers le sol qui semblait l’attendre comme sa note complémentaire et son ultime message : celui d’une disparition prochaine. A califourchon sur la digue de pierres, se sustentant d’une pomme ou bien de quelques noix, Ryan s’installait dans le territoire du songe. Nul ne sait si sa méditation le conduisait dans la demeure des Vikings, ses ancêtres, ou bien dans le courant fluide et régénérateur de quelque fable seulement connue de lui. Un jour cependant, comme surgies d’une mémoire géologique, résonnent dans sa tête les étranges paroles de gens de passage - sans doute des touristes venus du continent -, l’un d’entre eux déclarant à la vue de « l’arbre plié » : « Etrange image de soumission, tout de même ! ». Puis les visiteurs avaient rebroussé chemin comme après avoir découvert une vérité irréfutable, on s’éloigne vers l’horizon d’autres certitudes.

Ryan ne savait pas ce que voulait dire ce mot de « soumission » et, de retour chez lui, il avait demandé à grand-père Ó Ceallaigh de le lui expliquer. Ce dernier, bien qu’il ne fût point sot, était plus versé dans la culture du sol que dans celle du beau langage. Tirant sur sa pipe, au coin de l’âtre, il usa d’une métaphore afin que la connaissance des choses, pour Ryan, ne demeurât pas une simple abstraction. Il lui expliqua qu’autrefois, du temps des rois, il y avait deux types d’hommes : les seigneurs qui possédaient les châteaux et les terres et les serfs qui ne possédaient rien d’autre que leurs bras et donnaient leur travail en échange de la protection à l’intérieur d’une fortification. La « soumission » des serfs était la condition même de leur survie. Ryan avait bien retenu ce que lui avait dit son aïeul et, longtemps, les images du fort et du faible tournèrent dans l’enceinte de sa tête comme des brindilles emportées par les rafales de vent. Mais quelque chose le chiffonnait et, dans la figure du serf, dans sa disposition permanente à servir un maître, à être taillable et corvéable à merci, il y avait comme un sens que « l’arbre plié » ne pouvait endosser. La vérité lui paraissait être d’une nature bien différente. Voici comment les choses se présentaient à lui, ici, sous le ciel de schiste d’Irlande, le long des théories de pierres levées ou bien couchées pour enclore les troupeaux, dans un silence qui paraissait sans limites, sauf l’haleine froide du vent. Pour le jeune garçon, loin d’être une « soumission », la chute de l’arbre vers le sol était un simple souci de la terre, une inclination à rejoindre une origine - c’est bien de là, de ces lames de pierre qu’il avait surgi, un jour -, une volonté de faire bloc avec cette nature sauvage, indomptée, immensément libre et Ryan eût volontiers comparé la silhouette du vieil arbre à celle du lion ou bien à la langue de feu du dragon. Fixant de ses yeux grand ouverts la figure séculaire ployant sous les coups de boutoir du temps, Bryan voyait dans cet affrontement des éléments, un genre d’harmonie, de sens commun à édifier plutôt qu’une lutte désignant vainqueur et vaincu.

Oui, c’était cela l’Irlande, une fusion continuelle des présences : des hommes, des bêtes, des eaux, des brumes des tourbières, des roches usées, des musiques mélancoliques au creux des pubs cernés de vent, des galets lissés d’écume, des pierres tombales rongées de vert de gris, des carcasses de bateaux échoués sur la plaque sombre des grèves, des filets de pêche pareils à des monceaux de racines, des maisons blanches et basses émergeant à peine d’une nébulosité trouée par la présence d’un soleil blanc. Comprendre l’Irlande, c’était ceci : se saisir d’un paysage neuf avec ses multiples effigies dressées un peu partout : ses arbres plantés dans la toile de l’air, les fiers clochers des églises, les falaises abruptes, les collines tutoyant le ciel, les bateaux aux voiles déployées, de hautes demeures imprimant sur l’aire libre du monde la majesté de leur emprise ; comprendre Eire c’était donc prendre tout ceci et gommer les aspérités, effacer les angles, raboter les hauteurs, poncer tout ce qui pouvait l’être afin que tout se dissolve dans une même unité, une même teinte douce et grise, blanche aussi, que tout se lie dans une fraternité indissoluble. Et ne resteraient plus alors que cette tristesse heureuse, cette infinie mélancolie tissée de voiles de brumes, de chansons autour de l’accordéon et de la flûte, de libations de bières brunes, couleur de goudron, dans des verres givrés de pluie. C’était cela, cette disposition de soi à se fondre dans le réel afin que de cette métamorphose naquît quelque chose comme une berceuse à faire sienne, dans la chaumière blanche, sous le glissement des étoiles. C’était cela « la soumission » au sens le plus inapparent qui soit, lequel était la seule vérité dont on devait conforter ses rêves. Ryan s’y adonnait avec une joie simple et entière. Nul ne doute que c’était le début d’un grand bonheur !

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 07:53
L’étrange clignotement du monde.

Œuvre : Sophie Rousseau.

Alban était un enfant d’à peine neuf ans, à l’étrange tête faisait penser à celle du furet, deux oreilles courtes et mobiles, visage en pointe, nez au vent et deux yeux comme des grains de café. Toujours en alerte, flairant le monde comme s’il s’agissait de lire un livre et d’y déceler la moindre ligne, la plus infime trace signifiante. Il y avait tant de choses à voir, dans le tremblement de la feuille, le déplacement du lézard, la brume sur le bord de la rivière. On disait volontiers d’Alban qu’il était omniscient et qu’il décelait à cent lieues ce que les autres ne percevaient qu’au bout de leur nez. Un des volcans d’Auvergne eût-il menacé de surgir de sa longue mémoire et il en eût été alerté, ressentant jusque dans les fibres de son corps la caravane des cendres, les blanches fumeroles se dissipant dans l’eau claire du ciel. Un glacier des Alpes eût-il entamé une course plus rapide qu’à l’accoutumée et il eût entendu, tout contre le limaçon de sa cochlée, le bruit de râpe des moraines sur l’échine des roches. Le niveau des océans se fût-il accru et aussitôt ses vagues hauturières se seraient portées autour de ses chevilles avec leurs battements d’écume.

C’est un jour de printemps, pendant les vacances, Alban est pour quelques jours dans la ferme de ses grands-parents. Il est encore tôt, peut-être quatre heures du matin, et rien ne vibre à l’horizon que les nappes sourdes de la nuit, leur faible clapotis en attente du jour. Alban aime cette heure entre deux temps, cet instant alloué au doute, cette faille propice à la rêverie. Alors tout devient possible. Aussi bien la simple beauté des choses, le goitre vert de la grenouille, tout là-bas, dans le clos envahi de brumes, cette gorge pleine dont pourrait s’élever un chant aussi doux que celui du vent glissant dans les chênes. Aussi bien le trou à la lisière du pré qui conduirait, par un étrange souterrain, au lieu même du mystère de la terre. Aussi bien les sentes de la garenne abritant en leur sein quelque animal fantastique, peut-être une chauve-souris aux membranes immenses et le ciel serait un infini domaine immédiatement accessible. Et ce qu’aimait par-dessus tout cet enfant livré aux prodiges de toutes sortes, c’était le jeu subtil de l’ombre et de la lumière, son alternance entre jour et nuit, et, aussi, le clair-obscur qui s’installait dans leur parage comme pour dire une union, célébrer la rencontre, combler le vide entre sommeil et état de veille. A ce sujet, Alban avait édifié sa propre théorie, sa propre contemplation des secrets du monde. La lumière était la vérité qui brillait comme les étincelles au bout des brins d’herbe quand le soleil les atteignait de sa vibrante certitude. L’ombre était le réceptacle de la non-vérité, l’outre dans laquelle s’assemblaient les vents mauvais, se réfugiaient les décisions inopportunes, se dissimulaient le manque à être des hommes, leur fourberie, souvent, leur inconscience, parfois. Et, dans l’entre-deux de l’ombre et de la lumière, dans le bleu de l’aube, dans le rouge du crépuscule, dans ces demi-clartés inclinant aussi bien à une disparition qu’à une renaissance, l’enfant voyait le lieu des demi-vérités, le logis habituel des hommes, leur propension à s’inscrire dans la vacuité, à différer leur choix, à se poster sur une seul patte, tout comme les flamants rose, avant que de décider la nature de l’empreinte qu’ils déposeraient dans le limon.

Car vivre c’était cela, sortir de l’ombre, surgir dans la lumière, passer par cette pénombre qui ponçait les angles, atténuait les rigueurs du blanc, diluait la densité du noir. Vivre, c’était donc cela, s’inscrire, toujours, dans cette alternance, dans ce clignotement et ne jamais faire halte dans un domaine plutôt que dans un autre. L’humanité en quête de vérité depuis l’origine des choses, se sustentant, en réalité, de demi-mesures, d’approximations, d’approches, jamais de certitudes qui l’eussent installée dans l’orbe signifiant d’une réelle compréhension du monde. L’homme-microcosme était donc ce simple reflet de l’univers-macrocosme, ce lointain sourire des étoiles avec son tremblement de luciole, son cillement de feu-follet.

Cinq heures maintenant et le premier chant du coq, cette trille, ce cliquetis venant dire à l’homme la nécessité de la conscience, l’ouverture du jour, la rencontre de la dure réalité. Dans la chambre contiguë, un faible remuement, quelques mouvements dans la cendre de l’heure. Grand-père Oncel et son premier rituel, bientôt. Gagner le puits, actionner le levier qui fera couler l’eau limpide, asperger son visage, effacer les songes de la nuit. Dans l’étable, les garonnaises à la robe beige sont averties de l’imminence de la fable quotidienne, du joug qui ligotera leur garrot, de la charrue à tirer dans la glèbe lourde et luisante. Des coups d’aiguillon dont leurs fessiers seront la cible afin que la matrice fouillée soit commise à être maîtrisée, à nourrir ensuite, les hommes et les bêtes sur ce lopin de terre aux confins du monde. Geste immémorial du laboureur, turgescence du soc pareille à la défloration de celle qui distribuera sa provende dans la plus belle des générosités qui soit. Terre qui, elle, ne ment jamais, va au bout de sa vérité et donne aux hommes leur essor et leur empreinte sur la face des choses. L’homme, le sol, immense poésie, rhétorique du simple, donation de la semence, du grain de froment qui sera farine, qui sera pain, qui sera vie.

Six heures ont sonné dans le lointain, depuis le clocher de Lamothe, depuis les collines qui commencent à se teinter de corail assourdi. Le soleil est ce disque de feu que quelques lignes de brume retiennent encore dans une parole en voie d’accomplissement. Alban est dehors, maintenant, sous la galerie face au levant. Il est vêtu d’une simple chemisette à manches courtes, d’un bermuda de toile claire et ses pieds glissent dans des tongs légères comme l’aile de la libellule. A peine une vêture, à peine une ligne floconneuse sur les contours du corps. Car il faut sentir jusqu’à la racine de soi le rythme de la plaine, le moutonnement des pechs semés de chênes rouvres, la fraîcheur tout océanique du printemps naissant des herbes embuées d’effluves nocturnes.

L’étrange clignotement du monde.

Alors il est temps d’ouvrir le chemin au devant de soi, de gagner l’espace libre du ciel et de la terre, de se disposer à comprendre quelques tremblements de la vie qui font leur sourdine à cette heure matinale, dans l’étrange vacuité du monde. Alban marche sur le chemin de poussière, seulement traversé par la brise neuve, les sens aux aguets, peau tendue comme la feuille du parchemin. Si près, dans le bosquet de chênes et de châtaigniers, le tapis de feuilles couleur d’argile dont grand-père Oncel fait la litière pour les vaches à la robe tellement semblable aux flancs des jarres antiques. Parfois Alban y tresse des colliers de glands, parfois y entrelace des lianes qui deviennent un nid où rêver longuement. Puis, bientôt, les premiers feux de la Gélise, son ruban comme une langue de métal. Mais, d’abord, il faut longer cette manière de bras mort qui dessine une sombre lagune, un dense marécage. Bizarre attirance-répulsion de l’enfant lorsqu’il s’approche de ces rives boueuses semées des lames de roseaux, des quenouilles brunes des massettes, des nénuphars aux larges feuilles qui dissimulent à la vue l’étrange monde du dessous de l’eau. C’est le domaine de l’ombre et du mystère. C’est le territoire, pense Alban, où se dissimule tout ce qui rampe et existe un cran en dessous du réel : les actes mauvais, les fourberies, les esquives, la honte de paraître dans la lumière du jour. Là est le monde des loutres qui glissent et disparaissent dans les failles de l’eau. Là est le refuge des tritons à la peau noire tachée de lunules jaunes. Là est l’abri de l’insaisissable anguille, du silure à la gueule dentée, des poissons aux yeux aveugles pareils à des gemmes mortes. Dans l’eau glauque aux couleurs d’aquarium, dans les plis d’une lumière éteinte, voici ce qu’Alban imagine de la faune de ces lieux aux contours indéfinissables. Les théories de bulles qui crèvent à la surface ne sont que les exhalaisons des péchés des hommes, des capitaux, s’entend, ceux qui entaillent l’âme et font marcher de guingois comme les crabes.

Alban n’a guère d’effort à faire pour y reconnaître la pléthore des processionnaires le long des boyaux de l’enfer. Toutes les images qu’il aperçoit sur l’écran de son imaginaire, toutes ces agonies cherchant à s’extraire de leur gangue mortifère, toute cette pitoyable marche vers un possible purgatoire, ce n’est, en réalité, que l’écho de la « Divine Comédie » de Dante avec ses pauvres hères enfermés dans les cercles de leur inconséquence native. Il y a les orgueilleux ployant sous un joug trop lourd pour eux. Il y a les envieux dont les yeux cousus de fil de fer font songer à une étrange chrysalide prisonnière de ses fibres. Il y a les colériques, leurs nez crachant une fumée âcre. Il y a les paresseux exténués par les milliers de pas qui les séparent d’une possible félicité. Il y a les avaricieux, face contre terre avec leurs bas de laine emplis de vide. Il y a les gourmands qu’un régime frugal a rendus aussi étiques qu’une lame de couteau. Il y a, enfin, ceux qui s’adonnaient à la luxure et à la sodomie, qui vivent leur sexe sous les espèces d’un mur de flammes. Il y a tout cela et encore plein de choses emmêlées comme le sont les racines des palétuviers dans la nuit des mangroves.

Maintenant, l’enfant franchit le pont. Il s’arrête un instant et observe le miroir de l’eau, sa surface polie, la vibration de la lumière sur les écailles liquides. Il y a des cercles sur l’onde, de minuscules spirales, une infinité de reflets comme sur la carapace lustrée des scarabées. Des libellules couleur turquoise glissent, le tube de leur corps touchant à peine les gouttes, la mince vapeur montant de la rivière alors que le soleil fait sa courbe oblique dans le ciel lavé d’ombres. Là est la gloire de l’homme : ceci est la pensée qui traverse la tête d’Alban avec l’agilité que met l’hirondelle à fendre l’air de ses ailes aiguës. Là, sur la pellicule diaphane de l’eau, l’enfant peut lire l’espace ouvert de la poésie, le chant souple des sources, le susurrement de la musique, les voix multiples de la fable. Plus haut, dans une bande plus claire, encore légèrement teintée de gris, se détache la falaise sur laquelle sont posées les maisons de Beaulieu, leurs entrecroisements de colombages, leurs façades de boue et de paille, leurs seuils luisant comme des lames de faux. Le village se reflète dans l’eau. L’eau reflète le village, comme pour dire la nécessaire communion, le ressourcement réciproque, l’harmonie nécessaire à la paix des hommes.

Le chemin grimpe, rapide, tortueux et Alban s’arrête un instant pour reprendre haleine, sa vue portant au loin, tout là-bas vers la meute de champs serrés où, déjà, grand-père Oncel a dû entamer le labour, piquant les garonnaises de son aiguillon acéré. Bientôt la colline avec son pan de nuit à peine estompé. Bientôt l’ancien monastère avec ses bâtiments délabrés, son escalier aux marches érodées qui conduit sous le toit à claire voie que soutiennent des poutres mal équarries. Alban s’assoit sur un vieux banc, face à la fenêtre à meneaux dont il ne reste plus que la croisée de pierre usée. C’est, pour lui, un jeu de regarder le paysage divisé en quatre rectangles égaux, comme s’il s’agissait tout simplement d’un livre d’images avec ses vignettes colorées, ses images d’Epinal limitées par leur cadre noir. Comme si le monde était interprétable d’une manière simple, géométrique, avec ses coordonnées infrangibles, ses certitudes enfermées dans la rectitude des lignes. Tout en haut, à gauche, la surface de jeu de l’air, le glissement blanc des oiseaux dans l’onde céleste. Puis, immédiatement à droite, la case du feu, le sublime disque rouge, puis blanc, puis rouge à nouveau avant de disparaître dans les brumes violettes du soir. Puis, en bas, à gauche, le bassin pour l’eau, les fleurs tout autour, les lianes du volubilis, la fraîcheur du patio derrière les grilles en fer forgé. Enfin, en bas, à droite, pareil à un chromo ancien aux teintes pastel, l’étendue infinie des champs, les sillons incisant l’argile de leurs lignes noires, les plateaux arrondis des pechs où souffle le vent, les chemins ombreux en partance vers quelque fontaine dissimulée à la vue.

Puis Alban quitte son jeu de marelle et gagne, par un chemin serpentant entre des haies, les derniers degrés de la colline. Là est le sommet le plus haut, le plateau des Arbeilles d’où, parfois, se laissent voir au loin, dans l’immensité du ciel, les crêtes enneigées des montagnes, un peu comme l’enfant peut les admirer dans son manuel de géographie, avec ses glaciers étincelants, ses cols entaillant la roche, ses plaques de schiste gris. Longtemps, Alban emplit ses yeux de cette pure merveille, l’espace libre où vogue, sans entrave, la pensée, où se déploie jusqu’à l’ivresse, l’imaginaire. Ici, en haut, sont encore des demi-teintes, des gris d’ardoise que le soleil n’a pas encore atténués. Ce n’est ni le blanc virginal et le repos éternel de la Gélise, ni les sombres contrées des marécages où nagent les poissons aveugles. Ici, ni paradis, ni enfer. Seulement un genre de purgatoire où les âmes regardent le monde avec bienveillance mais aussi avec lucidité. C’est une idée de ce genre qui fait ses douces confluences dans la tête d’Alban, dans le corridor de son corps disposé aussi bien à s’ouvrir au mystère de la nuit qu’à la promesse du jour. Là, parfois, sous la couronne protectrice des chênes rouvres, alors que l’air fait tinter ses feuilles métalliques et que dans l’indistinction de l’heure le paysage s’alourdit de brumes, l’enfant s’endort bercé par le chant d’un oiseau. Commence un rêve habité de multiples splendeurs que seule l’aube surprendra.

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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 11:09
Une aile au-dessus du silence.

Photographie : Gilles Molinier.

Etude - 2014.

Hiver. Solstice d’hiver. Le jour est un pli à peine visible sur l’arête du temps. Une simple vibration dans les mailles de l’air et la respiration des hommes une buée en partance pour l’inconnu. Lorsque les heures basculent, que les ombres gagnent, l’ombilic s’étrécit sur sa gemme de glace. Il y a si peu d’espace et la parole est réfugiée dans sa cellule native, longue germination en attente d’être. L’ennui est là, planant au ras du sol avec ses larges membranes et le feu rougeoie dans l’âtre avec un drôle de crépitement : trille d’insecte dans le silence du bois. Maintenant la peur est là qui clouerait définitivement les existants entre leurs quatre murs de terre si leur envie n’était grande de connaître. Oui, les habitants veulent sortir à l’air libre, dans la toile tendue comme une voile et se rassembler. Meute soudée afin de disperser l’effroi, ouvrir ce qui peut l’être et s’éployer à la dimension de ce qui, du dehors, pourrait faire sens, pousser un volet sur l’horizon clos, oser une faille de clarté.

Les maisons basses, toits de chaume et de bruyère, murs de torchis, portes étroites, flottent sur une nappe de brouillard. Les tourbières sont tellement denses, gorgées d’eau et de certitudes étroites comme la feuille de l’arbre prise de gel. Les godillots, sur le sol durci, font leur bruit de gong, leur percussion géologique. Comme pour dire l’enracinement, les longs rhizomes qui glissent sous la terre et s’invaginent jusque dans les anatomies avec leurs bouquets de sang blanc. Pures arborescences venues dire aux indigènes la nécessité de demeurer dans l’orbe de soi, de pas se distraire dans des occupations infécondes. Rien que le modeste. Rien que le nécessaire. Grappiller quelques images, les manduquer longuement entre ses gencives étiques, puis rentrer au logis et penser longuement près de l’âtre plein d’étincelles et de cendres grises.

Le hameau, quelques bâtisses indistinctes, est posé sur une petite éminence du sol. A peine lisible parmi la laine noire qui court à ras de la végétation, au milieu des écoulements et des remous de soie des sphaignes qu’agite un faible vent. La nuit est profonde, sans fin ni commencement, étoiles piquées aux haies de buissons noirs, lune au croissant inapparent dans le ciel océanique à l’immense reflux. La Salle, bâtisse d’argile et de ciment mêlés, on la devine plus qu’on ne l’aperçoit, avec ses volets dégondés, sa lèpre vert de gris, ses desquamations qui font penser au cuir usé d’un mammifère marin. Les pas martèlent le chemin de poussière, les mains gourdes se logent dans les geôles des gants, les langues se taisent dans le massif de la bouche où, parfois, fuse le givre en longues coulées blanches. Dans la boule de la tête, dans les ramures étroites du cerveau, les idées font leurs petites translations de luciole, leur léger feu follet. Trois petits tours et puis s’en vont.

La porte de la Salle est poussée dans un grincement de ses pentures usées. Air à peine moins vif qu’au dehors. Juste un poêle de tôle qui fait brûler ses mottes de tourbe avec de minces explosions. On s’assoit sur le rythme des bancs clairs, on y serre son corps étroit contre le corps contigu. Sardines dans le fer blanc. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Devant les bouches sont les nappes des haleines, genre de coton qui flotte sans jamais retomber. Derrière, tout au fond de la Salle, le projecteur à la Méliès, étrange insecte monté sur d’étroites échasses : une manière de mante religieuse attendant d’officier, pattes replies en prie-Dieu. L’opérateur a placé les bobines sur les bras. Le film fait son trajet compliqué parmi les roues, pignons et ressorts de renvoi. La lumière s’éteint. Le film commence. Le silence est grand qui envahit les poitrines, sustente les esprits, rive les âmes à la magie qui, bientôt, va se produire. Sur le linge livide, le grand suaire qui habille le mur du fond, ce sont d’abord des spirales semblables à de fins végétaux, des scintillements, des étoilements, de brusques déflagrations pareilles au craquement du givre. Puis, bientôt, les premières images tressautant, syncopées, des trilles d’images se percutant, s’emmêlant, se dispersant dans une étrange diaspora comme pour dire l’impossibilité d’entrer dans le songe, de fuir le réel. Les yeux des muets se creusent, les pupilles se dilatent, sur les sclérotiques de faïence nagent les phosphènes avec leur vitesse de feux de Bengale. Les voyeurs, soudain dépouillés de leurs vêtures noires, celle qui recouvre l’indigence des jours, les voyeurs deviennent translucides, éclairés de l’intérieur, manières de cierges laissant couler leurs larmes de stéarine. Car le froid les fait pleurer. Car la beauté avive des larmes trop longtemps retenues dans les architectures de peau.

Une aile au-dessus du silence.

Alors on voit ce que l’on n’a jamais vu. Alors on voit l’invisible et son chant lointain comme celui des sirènes. On n’a plus guère de corps dans l’avenue rectiligne du froid. On ne sent plus les choses qu’avec, dans les membres, une manière d’engourdissement. On connaît, soudain, ce que jamais l’on n’a connu. A l’intérieur de l’outre de peau, c’est comme la naissance d’un vent, la tension d’une corde et le monde blanc s’installe, comme chez les Tarahumaras, fumeurs de peyotl. Cela fait ses confluences et ses brusques séparations, cela flotte infiniment au-dessus du pays incisé de mille signes, cela ouvre le regard à la manière de celui de l’aigle et l’entièreté de l’horizon est à soi dans le même cercle infini, dans la même ivresse, l’identique giration. Ce que l’on n’avait jamais vu, ces stalagmites blanches montant dans l’air tissé de bleu, ces étranges écorces pareilles à des peaux usées, à des ivoires de morses, ce ciel éteint aux lueurs de banquise, ces fins rameaux veinés de noir comme ceux qui colonisent les cathédrales de glace, cette lumière irréelle s’échappant du sol de neige, tout ceci se révèle avec la force de la poésie, avec son curieux destin d’outre-monde. Car on n’est plus ici ou bien là, avec sa peau pour toucher le vent, ses mains pour agripper la terre, ses pieds pour avancer sur le sol d’éponge et d’eau. On est ailleurs, là où rien ne se passe que ce qui a lieu dans la plus pure des évidences : celle de la beauté. On devient voyant. On devient poète, on devient Rimbaud et alors par un « immense et raisonné dérèglement de tous les sens » on « arrive à l’inconnu », là où s’ouvre la majesté d’un monde, là où la parole se fait source vive afin que nous atteigne cette aile au-dessus du silence dont nous sommes habités mais qu’il faut porter au-delà de nous afin qu’elle paraisse.

Dehors, la nuit est profonde, portée à son acmé. Rien n’y paraît que le cri d’une dame blanche dans les lointains et la terre semble déserte, livrée à soi dans la plus confondante des solitudes. Dans la Salle, les respirations sont comme suspendues sur les dernières images qui clignotent, colonnes de basalte gris, chaussée des géants, élévations minérales dans la toile serrée de l’air. Quelques tortillons, quelques virgules, quelques zigzags rapides disent la scarification de la pellicule, son impossibilité à davantage proférer. La lanterne de Méliès s’éteint dans un dernier bruit de crécelle, les lourdes bobines demeurent immobiles alors que revient la lumière. Trois ampoules qui font tomber du haut plafond une clarté d’aquarium, une coulée de soufre éteint. Alors on hisse les lourdes anatomies, alors on fait craquer les charpentes de buis ancien, on y entendrait presque les chapelets odorants, lustrés, commis aux offices. Alors on emprunte le boyau tordu par lequel on quitte les bancs clairs, la toile blanche, les images en suspension dans l’air. Le froid est vif qui sème des engelures sur les oreilles dentelées. Le froid est coupant qui serre les vêtements autour des corps soudés. On se plie sur son centre comme pour s’y réfugier, on s’amenuise à la densité de son ombilic. Il reste encore quelques traces de voyance, quelques incisions du regard qui transgressent les massifs de chair. En soi, dans la grotte d’obsidienne occluse, au plein des replis ombreux, s’illuminent des lueurs de calcite, de vibrants cristaux, des myriades d’étincelles comme sur l’écran plein de mystères et de révélations.

Ici, dans ce pays de tourbe et d’eau, sous l’horizon du jour, dans les rets de la lumière grise rien ne paraît bien longtemps alors qu’un fin brouillard noie tout dans une identique mutité. Rares arbres dépouillés que le vent ponce jusqu’à l’âme, bois aériens perdus dans l’air immobile, troncs sans ramures, tiges orphelines que le givre éteint. Pays de pierres et de longs murs, pays de chevaux à la crinière hirsute, pays d’alcool et d’accordéon, le soir, quand l’âme chavire sous la poussée du blizzard. Maintenant, on est rentrés dans les maisons sombres, tout près des arbrisseaux où se réfugient les ondes mystérieuses de la nuit. Maintenant on a allumé un feu dans l’âtre. On réchauffe ses doigts gourds, de vrais bâtons de granit, tout contre les braises rouges. Au travers de la vitre, dans les linéaments du verre, parmi les étoiles du givre, la lune fait sa trace blanche. Les yeux traversent la vitre sans s’y arrêter. Les yeux ne sentent plus la douleur d’être enfermés en eux-mêmes, d’être repliés sur cette cécité qui habite le sol de la lande. Au loin, vers les plages de galets que lustre la clarté des étoiles, l’agitation légère d’un tamaris. Un tremblement comme sur la grande toile de la Salle, là où sont les rêves avec les cliquetis des bobines, les images tressautant, la magie de la lumière avec le rythme serré des grands arbres majestueux, leur perte vers le ciel teinté de cendre. Bientôt le sommeil sera là et l’on entendra le bruit du silence. Une aile à venir dans la longue solitude des hommes.

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 08:38
Petite porteuse de lumière.

« Lucie ».

Œuvre : André Maynet.

Ce n’était pas encore la Terre, ce n’était ni le jour ni la nuit. Le temps était une gangue de mercure qui faisait rouler ses grains dans un espace si étroit que les boules s’agrégeaient, s’assemblaient comme si les heures avaient décidé de se figer, de demeurer dans l’immobilité. Il y avait si peu de mouvement et les premiers bruits étaient pareils à une longue vibration qui aurait parcouru l’entièreté du vide avec une insistance de scie musicale. Etait-ce le chant prémonitoire des planètes, l’annonce de leur venue, immense parturition qui n’en finissait pas de faire sa mystérieuse chorégraphie ? Cela trépidait de l’intérieur, cela se dilatait, cela dépliait sa corolle mais avec tellement de discrétion qu’on n’en percevait que la manière de trémulation, l’esquisse première si semblable au babil du nourrisson. Cela hésitait. Cela psalmodiait depuis la bouche scellée de l’univers, cela s’impatientait. Les Premiers Hommes - ils n’étaient que des entités virtuelles, de simples hallucinations inconscientes d’elles-mêmes -, les Premières Silhouettes donc, en attente d’une âme, faisaient leurs longues cohortes au bord du monde, lèvres jointes dans l’attitude du recueillement, visages de cire comme au Musée Grévin, épaules lourdes et tombantes - on eût dit des Cro-Magnon en devenir -, orbites saillantes en forme de faucilles, sexes flasques non encore parvenus à leur bourgeonnement, piliers des jambes lourdement enfoncés dans la mixture d’argile et d’humus dont, bientôt, ils surgiraient afin que la croyance de leurs futurs coreligionnaires trouvât son point d’appui dans quelque mythologie religieuse. La foi n’était encore qu’un lourd miellat, une sombre concrétion se confondant avec l’inconscience partout répandue. Et comme les hommes n’étaient pas encore des hommes, seulement des tubercules promis à l’amour, l’art, les passions, les délires verbaux et les stances romantiques, ils ne voyaient guère au-dessus de la broussaille de leurs fronts que surmontaient d’hirsutes perruques, moitié chanvre, moitié étoupe. Autant dire que l’intelligence était réduite à la portion congrue, les sentiments aussi peu affinés que dans la soue du phacochère, l’humanité larvaire se soldant par quelques grognements. Le sourire ne les avait pas encore atteints, pas plus que la distinction et les bonnes manières. La vie végétative de l’intellect, les remugles d’une conscience encore enfouie dans les humeurs de quelque marigot n’inclinaient vers nul libre arbitre et le langage ne consistait qu’en quelques trémulations épidermiques, en longs frissons disant l’animalité encore présente. Pour les plus dégrossis d’entre eux, ils pensaient que le spectacle qui frappait leur rétine était celui du plancher de la Terre s’ouvrant sur une salle de vaste dimension, le ciel figurant le plafond que soutenaient quatre énormes colonnes où les dieux, la nuit, accrochaient les étoiles en guise de lampes. Cependant, qu’on n’aille pas s’étonner de ce prodigieux bond dans l’Histoire qui situait ces germinations limoneuses dans les mythes des populations de l’Egypte ancienne. Le temps était un tel chaos qu’il pouvait, dans le cadre d’une parenthèse relative du présent, aussi bien se projeter dans le futur que refluer vers le néant dont il provenait. Mais ici prend fin la légende. Ici commence la véritable et irréfutable histoire des hommes, cette incroyable épopée anthropologique dont nous figurons les postes avancés.

Imaginons. Nous sommes placés, pareils aux souffleurs du théâtre, dans la fosse étroite située sous le niveau de la scène et, par la meurtrière ménagée dans notre boîte, nous apercevons le grand praticable du monde sur lequel commencent à s’animer les formes imprécises, inachevées de ce qui deviendra l’humanité avec ses Brighella, ses Colombine, ses Valets et Maîtres de l’immense commedia dell’arte. Oh, pour l’instant les coulisses sont envahies d’ombre, aussi bien que les loges et les parterres des spectateurs. Se laissent seulement deviner des mouvements, des rigoles d’impatience, des désirs roulés en boule, prêts à se détendre comme le feraient des ressorts pliés sur leur spirale de métal. On est pareils à ces ombres de la caverne platonicienne, de simples et fuligineuses apparences tremblant dans l’effroi de n’être pas encore, de devenir mais de n’en rien savoir, de se confondre avec les tumultes adjacents puisque tout s’immole dans une même indistinction. Mais revenons au théâtre, mais revenons à la grande représentation mondaine qui fait ses soubresauts, ses sauts carpés, ses remuements ontologiques. Ce qu’on voit, tout au fond de la scène, comme sur un rideau impalpable, c’est ceci : une faible lueur de luciole dans un soir d’été, une à peine respiration sur la courbe du firmament. Est-ce une étoile ? Est-ce une comète brillant son dernier feu avant que de s’éteindre ? C’est si fragile, si indistinct. Cela hésite et avance à pas comptés comme pour annoncer la venue au jour d’un secret.

Nos yeux d’hommes primitifs, nous les entaillons d’un rapide trait, nous soulevons la broussaille de nos bourrelets orbitaux, nous mobilisons le peu de clarté qui vient visiter notre menhir de chair occluse. Comprendre, nous voulons comprendre depuis la mutité de notre douleur, depuis la fermeture qui nous confond avec la motte de terre, la feuille de l’arbre, la racine blanche qui voyage dans les complexités du sol. Nous dilations l’organe de notre vue, nous voulons la mydriase, l’ouverture par laquelle être au monde. Oui, voilà que cela se déplisse, que notre chair devient plus lumineuse, que notre peau se dilate comme sous l’effet d’un vent de l’esprit. Voilà que nous commençons à nous hisser au-dessus de notre chrysalide têtue. Loin, là-bas, au fond de l’espace, cette « faible lueur de luciole dans un soir d’été », c’est ce qui va porter notre conscience au-devant de nous et accomplir notre être dans la dimension humaine qui nous est promise de toute éternité. Mais écoutons qui vient.

Qui vient est cette forme si subtile qu’il n’y a guère de mots pour la dire et puis nous sommes encore si près de notre germe initial, tellement soudés à la matière et nos langues sont lourdes et notre langage si déficient que parfois il est préférable de demeurer en silence. Qui vient est cette Sublime au corps si léger qu’elle pourrait rivaliser avec le vent, le nuage, la chute de l’air sur l’illusion de l’aube. Une simple émergence du doute, une parole première qui fait son doux grésillement de flamme. Oui, de flamme car pour être il faut le feu, il faut la lumière. Dans le doux dépliement de l’atmosphère voici qu’apparaît Lucie. Son nom nous n’avons pas eu à le deviner. Il est coalescent à l’apparition même. Lucie est cette manière de fée, de personnage mythique venu d’un paysage indicible, d’une contrée impalpable. Lucie est lumière et nous, les hommes en devenir, à seulement la regarder, nous échappons à la gangue qui nous enveloppait et nous intimait l’ordre de demeurer semblables à la roche, à l’écorce, à la boule d’argile au fond du vallon ténébreux. Nous assistons, émerveillés, à notre propre métamorphose. Notre corps de chenille nous le sentons se dévêtir de ses prédicats indigents. Voilà que dans notre dos se déplient les ailes par lesquelles nous gagnerons les pays du songe, de l’imaginaire, les belles rives de l’intellection. Enfin nous serons hommes à la seule vérité d’une lumière qui dissipera l’incomplétude de la caverne, fera de notre trou de souffleur le lieu de profération et de dispersion du verbe. Car, alors, munis de ce beau viatique du lexique infini, nous n’aurons plus à le retenir dans l’aire de nos bouches étroites, nous n’aurons plus à « souffler » les mots mais à en faire des bannières étincelantes qui flotteront loin, pareils à des oiseaux libres dans le vent, ivres de lumière. Oui, vivre c’est cela : respirer le feu, fixer l’étoile, contempler la braise, débusquer la moindre étincelle dans les corridors de l’exister et la faire rayonner afin que l’ombre toujours présente, cette peur primitive dissimulée au centre du corps retourne sa peau et vienne célébrer l’hymne de la joie. Oui, la lumière rend lyrique. Oui la lumière déploie l’étendard de la passion. Comment pourrait-il en être autrement ? Imaginerions-nous, un instant seulement, la disparition des luminaires célestes ? La chute de l’étoile. La perte de Vénus dans les mailles de l’univers. La fermeture du Soleil, le seul dieu qui vaille et nous assure de vivre tout le temps de sa belle combustion. Aurions-nous la force de vivre sur la Terre visitée seulement par la nuit d’encre, le bitume recouvrant le cuir de nos visages ? Nous progresserions à tâtons, englués dans une confondante cécité. Nous serions alors identiques à des pierres d’obsidienne mourant de leur propre incurie, de l’absence de rayonnement venu du cœur de la pierre. Nous serions hors de l’être et donc remis au néant.

Nous voici sortis du labyrinthe dans lequel nous maintenait notre condition larvaire. Nous voici hommes debout, le front cerné de vives clartés. A mesure que Lucie progresse la peur s’efface, le doute le cède à la certitude, l’effroi décline pour laisser la place à un bonheur simple. Il n’y a pas de sentiment de plénitude plus accompli que de méditer face au levant, au bord d’une rivière ou bien les yeux flottant sur le dôme bleu de l’océan alors que les premières mouettes cinglent l’air de leur incision blanche, promesse de paix pour l’âme, de ressourcement pour l’esprit. Lucie-la-lumineuse qui porte à la hanche la clé qui ouvre le monde nous t’aimons comme nous aimons, la larme de cristal à la pointe de l’herbe, l’étincelle dans les yeux de l’amante, le rougeoiement de l’amour dans la chambre dont la nuit s’efface à contempler le miracle de la rencontre. Oui Lucie nous t’aimons. Demeure. Nous demeurerons avec toi !

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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 09:51
Toscanita : le paysage en beauté.

Œuvre : Elsa Gurrieri.

Huile sur toile - 2014.

« Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! » Les paroles de la mère ricochaient longuement dans le mystère du jour naissant puis mouraient tout contre la blancheur des murs de chaux. Toscanita, encore prise de sommeil, s’étirait comme le font les lézards au sortir de leur gîte de sable, leur goitre se gonflant comme une outre minuscule. C’était si réconfortant, là dans le plissement gris des draps, de songer longuement à ceux qui étaient sur le point d’être et dormaient encore dans le silence des herbes. Car Toscanita avait un pouvoir, mais elle seule le savait, sa mère aussi, ainsi que les animaux qui vivaient alentour et les courbes douces du paysage. Toscanita pensait « eau » et une douce pluie fusait de ses doigts avec ses épingles de cristal. Elle pensait « terre » et les collines de dressaient contre le ciel avec leur lente et lourde inclinaison. C’était très tôt encore et tout était dans la réserve de la parole, avant que l’événement ne survienne. Comme une mutité qui n’en finissait pas, une langueur qui voulait durer, une jouissance se retenir au creux de l’invisible. Tout là-haut le ciel était une mer emplie d’outre-bleu avec des taies de nuages couleur de soufre. On y voyait d’infinies fantasmagories : un serpent à l’œil ovale avec sa langue dardée vers le passé ; un genre de monstre avec un nez pareil à une presqu’île, une bouche semblable à une baie, un œil comme une goutte de nuit, des oreilles pointues s’étirant vers quelque incompréhensible futur. On y voyait un lion avec sa crinière mousseuse, sa queue relevée en chignon, ses pattes et ses griffes. Enfin, on y voyait toute une théorie de destinées diverses, aussi bizarres les unes que les autres. Mais voir cela tenait du prodige car rien ne durait vraiment que le jour, bientôt, noierait dans une indistincte marée. Alors il fallait aiguiser ses pupilles, en faire des pointes de diamant et inciser le réel avec la force de sa volonté, faire rendre raison à tout ce qui se dissimulait mais n’attendait que de surgir.

Toscanita fixait cette terre où s’enracinait sa vie et, soudain, tout se déployait jusqu’à l’infini du songe. Tout parlait, tout faisait sens avec générosité, merveilleuse corne d’abondance dont l’inépuisable était la loi. Le triangle des collines montait à l’assaut du ciel avec l’assurance des choses exactes. Le chemin, encore si peu visible, simple cendre parmi des feux éteints, faisait sa lente progression, son simple chuintement comme pour dire l’imminence du paraître, le poème qui se lèverait et coulerait avant longtemps jusqu’aux yeux distraits des hommes. Puis il y avait les arbres, les majestueux et étonnants cyprès, ces ombres portées des morts sur l’aire à peine émergée de la nuit. C’étaient des flammes noires venues proférer l’immémoriale tragédie, instiller le doute au cœur des humains, tracer sur le sol de misère les traces ineffaçables du malheur, les stigmates de la condition humaine. Il y avait beaucoup de douleur à regarder cela, à s’immoler, en quelque sorte dans l’image funéraire, plombée, aux teintes sourdes pareilles à celles d’un antique vitrail dans la touffeur d’une crypte. Mais, depuis son jeune âge, l’adolescente - cette métamorphose en acte -, savait combien la joie, la pure joie avait partie liée au drame : comme son revers intime, sa peau sous jacente, sa texture inamovible. Pas de blanc sans noir. Pas de rire sans pleurs. Pas de vie sans mort. Cela elle le savait grâce à une connaissance intime, sans paroles, une simple levée de picots sur son épiderme de pêche, une irisation mouillée de ses papilles, une turgescence de la chair dans les replis de sa volupté naissante. Être là, sur ce coin de sublime Toscane, sous le ciel immense, sur les collines infinies à la souple ondulation, tout près des perspectives régulières des cyprès-chandelles, avec les lignes d’arbres fécondées par les taches mouvantes de la lumière, être là et avoir treize ans, c’était faire offrande de son corps à cela qui survenait dans la radiance du pur bonheur. C’était vivre dans l’immédiateté de sa parution sur terre et se confier à la touffe d’herbe, à la fuite du scarabée, à la stridulation de la cigale dans le chant de midi.

De Toscanita au paysage qui l’accueillait, il n’y avait nulle distance, nulle épaisseur qui eût pu créer du mystère, infuser de l’étonnement, susciter d’interrogation inopportune. Tout allait de soi, identiquement au fin brouillard qui flotte au-dessus des lagunes sans se questionner sur le sens de sa présence au monde. Une disposition de la nature à être dans la simplicité. Toscanita était cette jeune fille, loin de l’enfance, pas encore tout à fait femme mais sur la pente douce qui y conduisait avec ses attraits, ses mystifications, parfois ses inquiétudes, ses espoirs sans fin, ses désirs inscrits dans le labyrinthe complexe de l’âme. Grâce tutoyant le péché ou bien, dans la candeur de cet âge, ce qui eût pu en tenir lieu mais qui, en réalité, n’était qu’aimable songerie. Comme on vole, à la vitrine du marchand, le poisseux berlingot dont on éblouira sa langue curieuse. On aura une assez bonne idée de qui était Toscanita si l’on se représente, mentalement, une image en voie de constitution tenant à la fois de la Lolita de Nabokov, des « Jeunes filles en fleur » de David Hamilton avec une touche d’effronterie que révèlent les modèles oniriques de Balthus. Un âge entre deux âges, l’imaginaire tenant la bride et, parfois, entre des allures de trot, de furieux galops comme si la vie, prenant le mors aux dents menaçait de s’échapper pour ne plus paraître. Mais, si le feu couvait sous la cendre, c’était surtout cette dernière, la cendre qui demeurait visible et donnait au couple Toscanita-Toscane ce sentiment de plénitude et de ravissement immédiat. La volupté, le désir étaient en sous-sol qui, plus tard, feraient leurs lames de fond et, sans doute, bouleverseraient les notes apaisées de la symphonie.

Mais suivons Toscanita dans ses pérégrinations matinales, au fil des saisons et des couleurs, au rythme de ses inclinations à paraître dans le naturel et l’évidence même. Comme une longue dérive un peu ivre de soi. La mousse de ses cheveux, dans le soleil naissant, c’est la couleur même des chaumes des « crete senesi », ces collines siennoises qui tutoient le ciel avec la douceur de l’écume. Le diaphane de son front, c’est la lumière tamisée de la brume avec sa fuite dans les lointains, quelque part, là-bas, du côté de la mer. L’ovale de son visage, c’est ce chemin de cyprès qui ondule dans la pente des blés, montant vers le village où demeurent les maisons de pierre, serrées en grappes compactes. Sa poitrine menue - deux grains de raisin-muscat translucides -, c’est cette comptine que l’on voit faire ses taches pommelées dans le ciel d’été alors que, bientôt, l’orage fondra avec ses larmes de résine. L’aire ombreuse de son ventre, c’est cette plaine qui court à l’infini sous la caresse du vent avec la toison de ses moutons blancs perdue dans les confluences de l’air. Son ombilic pareil à un grain de café, c’est cette mince rature du sol, cette faille d’argile ronde qui habite le creux d’une vallée, semblant y dormir pour l’éternité. La coupe claire de ses hanches, c’est le peuple des arums dans le frais d’une fontaine, leurs calices rassemblés dans la fraîcheur annonciatrice de la nuit. L’amande fragile de son sexe, c’est un à peine visible gonflement, c’est le « Citron du Paradis », ce fruit défendu qui brille dans le vert profond des arbres aux lourds effluves. La dentelle aérienne de son mont de Vénus, le vol léger de l’écaille marbrée, le soir, lorsque l’air fraîchit avant la nuit. Ses jambes fuselées, l’eau brillante de l’Arno, au loin, sous les arcades du Ponte Vecchio, tout près des façades aux teintes de pain brûlé. Ses pieds menus, les trésors que l’on trouve à Florence au Musée des Offices, « La naissance de Vénus » de Botticelli, par exemple avec cette innocence des premiers matins du monde.

C’est cela que porte en elle Toscanita, c’est pour cette raison que sa mère lui a donné ce sobriquet si étrange qui résonne à la manière de l’inscription d’une petite Toscane à l’intérieur de la réelle, la grande, celle qui enchante à la mesure de sa magnétique beauté. Tout part de la Toscane, tout y retourne comme pour dire cela qui est précieux, cette nature intacte ; cette courbe immense de l’horizon ; ces architectures de cyprès qui ponctuent l’espace ; les accumulations de pierres posées sur les tumulus comme des témoins du temps, ces maisons si intimement liées à leur sol natif qu’elles s’y fondent dans un rare bonheur ; l’arcature ouverte du ciel, sa démesure sous les trois soleils de l’aube, du zénith, du crépuscule quand vient l’ombre bleue ; la mer des champs semés d’épis blonds ; la lumière si belle, si claire qu’on la croirait irréelle, immatérielle, ses grains comme un brouillard naissant de sa propre absence ; les villes aussi et leurs logis sombres, leurs palais, leurs œuvres de la Renaissance éclairant de leur somptueuse luminosité les esprits ouverts, les chercheurs de connaissance, les navigateurs au long cours. C’est cela la Toscane : une sublime illumination avant que la nuit n’ensevelisse tout dans une même torpeur, dans une identique confusion et alors les mains des existants brassent l’ombre comme des ailes de chauve-souris et l’effroi est grand qui habite le vide, serre les poitrines, altère les coeurs solitaires.

« Toscanita … Toscanita », criait la mère dans l’ombre des murs de pierre. Sa voix résonnait jusque dans la chambre de la jeune fille. « Lève-toi, c’est l’heure d’aller éveiller ceux qui dorment et n’attendent que toi ! »

Longtemps les paroles de la mère résonnaient entre les murs blancs alors que les hommes, dans l’espace alentour, dormaient, leurs poings serrés sur des rêves d’étoupe et que la lumière commençait à défroisser ses membranes grises. La beauté allait venir qui ferait les yeux brillants et les langues déliées. Il n’y avait plus qu’à attendre.

Toscanita : le paysage en beauté.
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