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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 07:11
Du clair-obscur.

After Rembrandt.

Monotype (1990...)

Œuvre : François Dupuis.

Après les Maîtres.

Ainsi en est-il, de toute œuvre d’art, qu’il est toujours nécessaire de faire se rejoindre, dans l’acte contemporain, la trace de ce qui fut dans le passé, la représentation sublime et l’essai d’en porter témoignage au travers d’une création qui ne soit simple mimésis au sens des anciens Grecs, pure imitation, mais tentative d’exister par soi dans le cadre d’une référence picturale. Le geste de l’artiste actuel s’inspirant des Grands Maîtres est marqué au poinçon d’un étrange paradoxe : belle et louable humilité en même temps que geste iconoclaste empreint de démesure, lequel se confrontant à la trace du génie, risque toujours de faire l’expérience de la brûlure. Le génie est à jamais le lieu d’une incandescence, d’un flamboiement. Acte inouï de transgression des limites, geste profane se mesurant à l’aune d’une hiérophanie, simple destin humain se confrontant au foudre de Zeus que protège jalousement la brume de l’Olympe. Car il y a toujours, chez tout homme, singulièrement dans la psyché de l’artiste, cette tentation de subversion qui le conduit à tutoyer les frontières de l’invisible. Le chef-d’œuvre est de cette nature qu’il ne se laisse apercevoir que dans la rapidité de l’éclair et se retire en son empyrée aussitôt après s’être manifesté. Ainsi La Joconde mystérieusement nimbée d’une gloire qui se dissipe dans ce célèbre sfumato dont Léonard de Vinci a été le prodigieux inventeur. Transgresser, disions-nous, traverser la frontière du réel afin que quelque chose, jusqu’ici inaperçu, fasse phénomène et conduise le créateur en puissance aussi loin qu’il le peut dans l’imaginaire et, peut-être, dans les magiques contrées de l’irréel. Dès lors que le mouvement d’appropriation d’une œuvre magistrale a débuté, c’est d’une sorte d’ivresse dont le peintre est saisi comme si, partageant la dimension visionnaire de celui qui lui sert de cicérone, il était atteint, lui aussi, de cette tentation de voir au-delà des choses du monde, une dimension infiniment supérieure dont la notion de transcendance est la meilleure approche qui soit. Combien est admirable la profusion picturale d’un Picasso se mesurant aux Ménines de Vélasquez et enchaînant dans une manière d’état second les 58 compositions qui feront apparaître les Demoiselles d’honneur sous un jour nouveau alors que perce, comme dans la transparence de la toile, le geste initial insufflé par le célèbre représentant de la peinture espagnole en même temps qu’une des figures majeures de l’art du XVII° siècle. Car, plus que de la simple reproduction d’un motif, d’une forme, d’un ton, c’est bien d’une imprégnation d’une manière d’être en peinture dont il s’agit, d’une référence à une même source, l’artiste souhaitant, inconsciemment ou bien le sachant, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Bien évidemment ici, le propos à saisir est bien plutôt de nature esthétique qu’éthique puisqu’il s’agit de l’appropriation d’un sens et non du plagiat d’une œuvre. De toute manière, si l’on se réfère à la vision socratique par laquelle toute connaissance est déjà possédée d’avance par le connaissant, simple acte de réminiscence, nous serons dans l’exercice d’une vérité énonçant que l’on ne produit hors de soi que cela qu’on a en soi.

Les manifestations du clair-obscur - Le Caravage.

Bien plus qu’un procédé pictural, le clair-obscur est la mise en image d’un état d’âme, d’une inclination à être de telle ou de telle manière. Sans doute pour pénétrer ce « mystère » que constitue en soi cette peinture fondée sur des contrastes, sur une palette économe constituée de bruns, de rouges atténués, de blancs d’ivoire, il faut placer sa compréhension du côté d’un chromatisme si réduit qu’il fait plutôt penser à une alternance de joies et de peines, de lumières et d’ombres dont toute existence humaine est tissée, singulièrement la vie passionnée et tumultueuse du Caravage. Ce qu’il recherchait, avant toute chose, c’était une vérité, donc une façon d’être dans une verticalité qui n’admettait aucune dérobade, aucune soumission à la loi commune, aucune inféodation à la vision conformiste d’un univers soumis à une violence naturelle. Comprendre les intentions de cet artiste c’est adhérer à l’opinion que Stendhal en avait, qui définissait ses tentatives comme un essai de dire le monde dans son singulier désarroi : Il se riait des raisonnements qu'il voyait faire aux autres peintres pour ennoblir un air de visage ou pour chercher un beau morceau de draperie, ou pour imiter une statue grecque. Pour lui tout ce qui était vrai était beau. Pour lui, l’existence était la matière première dans laquelle il s’agissait d’enfoncer la gouge de l’art sans ménagement afin que de cette décision résultât une vue des choses telles qu’elles étaient, non telle qu’on les eût souhaitées de manière à apaiser l’âme des Voyeurs des œuvres. Sortir de l’aliénation d’un regard rivé d’ordinaire aux apparences pour déboucher sur le constat d’une dialectique abrupte qui ne feint plus de paraître, mais d’être enfin, ce qui est la marque la plus efficiente d’une ontologie quand elle se met en devoir de s’interroger elle-même, de parvenir jusqu’à ses propres fondements, ses racines souterraines. Et, se livrant à cette sublime dépossession des choses, les reconduisant à leur essence, ce qui apparaît à la manière d’une évidence, c’est la nature, certes, faite d’arbres et de rochers, de plantes et de terre, mais c’est aussi et surtout la dimension de la nature humaine lorsqu’elle consent à se dévêtir des oripeaux dont, habituellement, elle fait son caparaçon. C’est ce que nous indique Giovanni Pietro Bellori dans sa Vie du Caravage : « Dépouillant la couleur de tout artifice et de toute vanité, [il] rendit aux teintes leur vigueur, […] ramenant ainsi les peintres à l’imitation de la nature. » Nous pourrions rajouter « de la leur », tellement les natures sont congruentes de l’homme et de ce qui constitue son environnement.

Que nous dit le clair-obscur dans l’œuvre de François Dupuis ?

Bien évidemment, il nous dit, en premier lieu, la tentative de l’artiste de se mesurer au Maître, non pour y faire croître quelque polémique, mais dans l’intention d’y apprendre quelque chose et, ensuite, de provoquer l’émergence d’affinités toujours latentes dans les œuvres à titre de ferments, de germes dont il faudra découvrir les sèmes multiples. Car l’on ne choisit pas Rembrandt au hasard, pas plus qu’on ne le traite en clair-obscur selon la nature du temps ou bien l’humeur du moment. Pas plus qu’on ne jette son dévolu de manière arbitraire sur une peinture de Georges de La Tour. On ne choisit les Maîtres du clair-obscur, que parce que, soi-même, on s’y projette et s’y reconnaît en quelque manière. Le « chiaroscuro » est de telle nature qu’on doit adhérer à son projet, non seulement à l’aune de sa figuration plastique mais aussi y reconnaître son allure métaphysique, y deviner la trace patente d’une posture existentielle au travers de laquelle l’âme du peintre se donne à voir comme ce qu’elle est, à savoir un clignotement, une vibration, une sustentation à mi-chemin de l’ombre et de la lumière, c’est-à dire flottant dans la clarté éminente d’un sens à faire sien. Donc François Dupuis réactualise, à sa façon, les discours de ses prédécesseurs et pose à nouveau les thèmes essentiels de la problématique soulevée par cette « vision du monde » puisque, aussi bien, c’est uniquement de cela dont il s’agit.

Mais regardons ce portrait et tâchons d’y découvrir les forces occultes, d’y repérer les tensions qui s’y dévoilent, les significations qui en constituent la trame. Il faut parcourir ce visage d’une manière spatiale, partant du côté gauche de l’œuvre (son passé symbolique) pour aboutir à son côté droit qui en est le présent, sa finalité et comme sa conclusion car, tout au long du dépliement temporel, se réalise la synthèse grâce à laquelle le tableau s’accomplit en son entier. La gauche donc est le lieu de ce flou, de cette onctuosité, cette nébulosité où nous percevons sans percevoir, où nous identifions sans identifier, tout comme le début d’une fable pose son mystère à défaut de le résoudre d’emblée. Ici est le lieu de Léonard, de son énigmatique sfumato, le même qui nimbe l’apparition de Mona Lisa, la dévoilant à même son effacement, tout comme le faisait la vérité aléthéiologique des Antiques qui s’offrait à même son retrait. Et si cette vérité, fût-elle hypothétique, mythologique, semble présenter quelque vraisemblance, partant quelque intérêt, c’est bien de nous convier, nous les Regardeurs, à nous poser la question, à découvrir l’être sous les apparences. Car toute vérité ne peut être que celle d’une essence, non celle d’une existence dont les accidents divers et l’accumulation des prédicats successifs l’ont, la plupart du temps, dévoyée de son origine. Nous sommes donc sur le bord de l’œuvre comme nous nous trouverions sur la lisière d’un abîme, sur le rivage brumeux des Syrtes cherchant à en savoir plus sur le territoire du Farghestan, sur ses ténébreux habitants, sur ce monde dont nous ne souhaiterons jamais mieux nous saisir qu’à en être possiblement dépossédés, fiévreux tel l’amant dans l’attente passionnelle de l’amante. C’est donc de notre désir dont il est question et, singulièrement, de celui de connaître qui, depuis la faute originelle d’Adam et Eve est l’archétype de tous les désirs, de toutes les envies de possession. Nous sommes en marge d’une lecture, face au fourmillement du texte et notre impatience est grande d’en sonder les arcanes, d’en éprouver la texture de soie, la douceur de nacre, toute chose s’éclipsant à même le clignotement de nos yeux indiscrets. C’est là la mesure du sens que de nous tenir en haleine, de ménager cet état de suspens qui est la condition d’apparition d’une parole fécondante, celle chargée de résoudre notre angoisse fondatrice de l’humain, cet écho de nous-mêmes que nous cherchons jusque dans le silence du désert ou dans les yeux de l’autre.

La droite, maintenant, comme succession temporelle plus que spatiale, comme processus langagier plus que simple anecdote figurative. Car lisant l’œuvre, c’est bien de sémantique dont il s’agit et quoi de plus sémantique que les mots que nous prononçons, que les phrases que nous écoutons, comme si, de leur entrelacement, naissait cette esquisse verbale que nous sommes, dont la chair est la partie visible. Ceci, nous avons à l’assumer, nous sommes essentiellement et tout d’abord, originairement, LANGAGE, ceci qui nous différencie du monde et nous porte à notre dignité d’hommes. Dans cette aire lumineuse du portrait où jouent les contrastes affirmés, où les blancs se rehaussent de noirs profonds contigus, la fable a enfin pris son essor, elle nous parle en termes clairs, elle nous parle de nous, des aspérités dont nous sommes le sol, aussi bien anatomique que métaphysique, cela vibre juste en arrière de la peau, cela fait son bruit de catacombe, son Niagara de sang, cela bourdonne de mots, cela chante l’hymne de la vie, cela interroge profondément jusque dans les gorges sinueuses du cortex, cela sinue dans les méandres de la dure-mère, cela s’invagine jusqu’à l’âme, cette pure mobilité qui ne dit son essence qu’à toujours la taire, qui ne dit son lieu qu’à toujours le déplacer, le métamorphoser, car l’âme est essentiellement jeu, translation, arborescence fuyante au milieu de la nasse des idées. Ici est le siège du ténébrisme, cette autre facette dont le clair-obscur use pour se faire connaître. Ténébrisme, ce mot aux consonances si étranges qu’il nous déproprie de nous en même temps qu’il nous approprie aux pensées les plus secrètes, celle du cosmos par exemple, celle de la musique des sphères, celle auxquelles nous ne pourrions donner de nom, dont l’art est la belle mise en scène, cet invisible qui, toujours vient à notre encontre, mais que nous ne savons que trop rarement voir, car nous le regardons avec les yeux du corps alors qu’il nous faudrait mobiliser ceux de l’intellection et porter haut les lumières d’un savoir acquis de haute lutte. C’est cela le clair-obscur, cette lutte incessante de l’ombre et de la lumière, cette confondante collision du Ciel et de la Terre, cette lutte incessante des Divins et des Mortels qui est le seul chant que nous n’ayons jamais entendu mais dont nous soupçonnons la force d’incantation lorsque nous regardons un Rembrandt, un Caravage, un De La Tour ou bien l’œuvre de l’un de leurs continuateurs. L’épilogue contemporain en est sans doute signé par l’œuvre aussi étrange qu’empreinte de trace du sacré, ces tableaux infiniment pris de ténébrisme, griffés de lumière, tels que Pierre Soulages les a peints et intelligemment nommés, ces insondables polyptiques supports de cet « outre-noir » dont il nous est précieux de ne rien apercevoir qui détruirait la surface de notre conscience à seulement l’inciser du scalpel d’un savoir. Savoir, parfois, c’est renoncer. Continuer c’est non seulement prolonger une mémoire, tracer des figures anciennes, réactualiser des gestes originaires, mais c’est aussi tenter de percer l’opercule de façon que le monde devenu enfin diaphane consente à glisser dans nos oreilles éblouies la pure joie d’exister. Ce qu’accomplit le passage de la gauche à la droite, ce que réalise comme métamorphose le glissement de l’énigmatique sfumato au mystérieux ténébrisme, c’est rien de moins que le surgissement du sens par lequel nous sommes humains et toujours déjà en partance pour plus loin que nous ! Merci, François Dupuis, de nous avoir conviés à un si onirique voyage.

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1 juin 2016 3 01 /06 /juin /2016 06:36
Loin des hommes.

Œuvre : André Maynet.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

En ce temps-là, j’étais une sorte de chemineau, un vagabond, un Gavroche fréquentant aussi bien les pauvres gens que les riches ou bien les non encore parvenus à la gloire. Je sillonnais le monde au hasard de mes rencontres, une fois dans les contrées du sud, l’Espagne surtout dont j’aimais la langue, les paysages, les tapas que l’on dégustait dans les bars, l’été, sous la giration incessante des ventilateurs. Une fois au nord, près des fjords profonds de Norvège, à la limite des grands lacs de la Suède et, depuis quelques années, ma silhouette dégingandée, on l’apercevait dans ce pays d’Irlande dont j’avais fait ma patrie d’élection. Je vivais de petits boulots, donner un coup de main pour faire rentrer les moutons à l’étable, les maintenir entre mes jambes le temps de la tonte ; pousser la chansonnette dans les pubs ou sur les places publiques ; dessiner sur les trottoirs la caravane des événements du quotidien, repeindre une façade, écrire un article que j’échangeais pour quelques livres dans le journal local.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

Je vivais, depuis bientôt deux ans, dans une maison modeste, au toit assez bas, trois cheminées rythmant le faîte, aux murs blanchis à la chaux, aux trois fenêtres identiques, à la porte étroite et de petite dimension. Il fallait baisser la tête pour pénétrer dans l’unique pièce qui me servait, tout à la fois, de cuisine, de chambre et de salle à vivre. Je disposais d’une cheminée dans laquelle je faisais brûler des bois morts, des racines éoliennes dont la lande était prodigue et me sustentais, surtout, de fromages et de quelques légumes que j’échangeais contre l’entretien du logis, mon propriétaire ne demandant guère plus qu’une présence discrète et bienveillante. Les longues soirées d’hiver, je les passais, invariablement, dans un pub nommé « Achill Island », au milieu de débonnaires et authentiques autochtones que ne rebutait ni le whisky tourbé, ni la Guinness, qu’ils distillaient au son de la guimbarde, du bandonéon ou bien du cistre. Curieuse, l’âme de ces hommes, enduite d’une joie toute mélancolique, le regard vous traversant sans vous voir, tête perdue dans la fumée des cigarettes, yeux vides comme ceux des possédés et des chamans en transe. Cependant je ne songeais pas à me plaindre de cet étrange romantisme qui semblait se ressourcer aux angles du vent, aux arêtes vives des pierres et aux mares d’eau noire des tourbières. Je pensais que leur ascendance celte les reliait, par delà un présent qui s’effilochait, aux mythes fondateurs, à ces fameux guerriers de la Branche rouge dont la narration, au coin du feu, durait une semaine entière selon la légende. Je les croyais sous l’influence du symbolique trèfle dont les connotations magiques, macérées depuis des temps ancestraux, imprimaient dans l’esprit de ces pierreux, de ces menhirs de chair de curieuses visions que venait renforcer la vapeur éthylique dont était tissé l’air du pub.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

Et, voici que l’hiver dernier, au sortir d’une soirée bien arrosée où les légendes étaient allées bon train au milieu des soupirs de l’accordéon et des sons aigrelets de la bombarde, alors que le jour commençait à blanchir sur la lande habitée des boules grisâtres des moutons, me voici, chaudement vêtu, arpentant ce mystérieux pays d’Irlande, à la recherche de Nativité, m’apercevant, bien plus tard, que je ne courrais, en réalité, qu’après mon ombre. L’air est frais et brumeux qui poisse mes cheveux, pénètre la broussaille de ma barbe. Loin, à l’horizon, le soleil n’est qu’une sphère laiteuse guère plus lumineuse que la Lune lorsqu’elle se dissout dans la clarté qui monte. A mesure que je progresse sur le chemin de gravier, parmi les alignements des cairns et les bras décharnés des arbustes, le silence se fait plus dense, palpable, tel une ouate qui s’ingénierait à enduire mes oreilles, à dissimuler les sons, à les rendre imperceptibles ou bien mystérieux, ce qui, en définitive, est la même chose. Je marche, longtemps, d’une cadence souple et mesurée, longeant des plages de sable blanc que je n’avais jamais vues, hérissées de quelques cailloux, soulignées des traits réguliers de festons de goémon alors qu’au loin brille la ligne d’écume qui sépare l’eau du ciel des nuages gris. C’est, soudain, comme si j’étais arrivé au bout de la Terre, à l’extrémité d’un isthme au-delà duquel ne peuvent vivre que l’imaginaire, s’écouler le fleuve des pensées, rayonner l’étoile de l’esprit.

Je suis, maintenant, sur un promontoire où la vue s’élargit d’une manière si ample qu’il n’y a plus de limites, que toutes frontières s’abolissent, que ne règne plus que le peuple du vent dans lequel glissent sternes et goélands, que ne figure plus que la lumière dans son inépuisable ressourcement. Loin, là-bas, sur la dalle de sable clair, parmi les affleurements d’une eau calme et limpide, se laisse deviner une forme qui, d’abord ne dit rien, ne se dévoile pas, demeure dans la position d’une énigme. Alors je place mes mains en visière au-dessus de mon front, j’accommode autant qu’il est possible et ce que j’aperçois, dans le plus pur étonnement, est ceci : Nativité (car, ici, dans cette terre si semblable à l’infini, il ne peut que s’agir d’elle !), Nativité donc, posée sur une pellicule d’eau grise, en position quasiment fœtale, portée par un subtil liquide amniotique qui dit « sa naissance latente », sa disponibilité à être, à débuter le cycle de la vie. Oui, elle est encore au-dedans d’elle, pareille à une demoiselle à peine éclose, fragile libellule cherchant en son intime le tremplin qui la portera au jour. Elle, si nue, si abandonnée, si irréelle qu’on se croirait victime d’une hallucination. Qu’on penserait ne pas être né soi-même, simple pellicule que n’habiterait nullement la chair, que ne parcourraient ni les rivières de sang, ni les lacs de lymphe. Un événement en voie de constitution, un grésillement avant la flamme, un souffle avant que la voix ne paraisse et initie le beau chant du langage. Là, devant, la forme est si belle qu’elle fait songer à la pureté de la sculpture lorsque le burin de l’artiste dégage les écailles qui la dissimulaient au regard. Car Nativité existait de tous temps. Aussi bien dans les vieilles têtes hirsutes des habitués du vénérable « Achill Island », que dans la conscience rustique des premiers Celtes si peu dégagés de l’âge de la pierre, que dans la mienne, ce chemineau que je suis, cherchant sous tous les cieux ce que veut dire être Homme, être Femme, ce que tous nous savons à la lumière de notre intuition mais que nous ne formulons jamais qu’à moitié, avec retenue, comme si, à proférer la naissance de l’humanité, il y avait quelque réserve, quelque doute ou bien une culpabilité qui nous tiendrait sur le seuil de la parole, n’osant rien dire de ce qui, étymologiquement, provient de l’humus. Humus = homme = promesse d’efflorescence.

C’est ceci que j’apprends, moi l’aventurier d’un chemin qui n’est que le mien, qui part de moi et y revient tout comme la naissance qui fait son éternelle giration puis cède la place afin que d’autres naissent et que le cycle continue, infinité de nativités s’emboîtant dans une infinité de nativités et ainsi de suite jusqu’au commencement du temps qui n’en est que la fin puisque le temps, de nature circulaire, se ressource continûment, ce qui vent dire que nous, qui nous disposons à la finitude, il nous faut consentir à renaître, sous une forme ou une autre. Peut-être gemme brillant dans la veine sourde du limon ; peut-être sîmorgh, cette belle huppe sacrée des anciens Perses à la vie si discrète, effacée ; peut-être sous la forme du généreux héliotrope qui accomplit son culte au soleil avec l’harmonie requise aux choses essentielles. Peut-être sous la figure de ces Irlandais qui, sans le savoir, fêtent Nativité au son de leurs accordéons, au rythme fou de leurs libations. Oui, moi le saltimbanque, le diseur d’aventures bonnes ou mauvaises, le bon à tout, le bon à rien, j’ai vécu cet événement fondateur du surgissement au monde. Oui, moi le chercheur d’impossible, le quêteur d’absolu, apercevant Nativité, je sais que l’immortalité existe, que les âmes transmigrent les unes dans les autres à la manière de vases communicants. C’est ce que je me suis empressé de dire au peuple du pub, aux officiants des rites et croyances qui ne font que fêter leur hypothétique résurrection le temps d’une légende et s’accorder le pouvoir insigne de la métempsycose.

D’elle, souvent on m’avait parlé. D’elle, de Nativité, cette fille dont on disait qu’elle existait quelque part, après les landes et les tourbières, là où l’eau était claire, l’horizon immense et le temps converti au silence.

Oui, Nativité existe. C’est elle qui visite vos rêves et vous habite le temps d’un bref sommeil. Mais vous le saviez, n’est-ce pas, vous le saviez ? Nativité, c’est vous, c’est moi, c’est l’Irlandais qui, chaque soir, ressuscite les mythes anciens des Celtes, porte la vie au-devant de lui et, toujours, attend de renaître afin que le temps ait lieu.

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 07:15
Vertige d’être.

Photographie : Adèle Nègre.

Nous sommes posés là, sur la pointe des pieds. Nous voulons voir et nous ne voyons pas. Nous voulons saisir et nous ne saisissons pas. Nous espérons mais nos mains restent désespérément vides. Nous cambrons les reins et s’y inscrit un creux étonnant, une manière d’abîme dont nous sentons l’immense vacuité. C’est soudain comme si l’espace qui nous est familier se dissolvait, ne laissant plus paraître qu’une approximation de brume, la texture d’un songe au-delà du songe. Nous sommes si absents à nous-mêmes, si exilés de notre propre monde que nous nous tournons vers toute chose qui pourrait témoigner de notre présence, nous parler le langage de l’abri, du nid douillet dans lequel se pelotonner, de la crique dans laquelle nous nous enroulerions pareils à l’écume arrivée au port qui, depuis toujours, l’attendait. Alors on se fait tout petits, on aiguise la pupille de ses yeux, on écartèle la paume de ses mains afin qu’une offrande s’y puisse déposer dont nous ferons un chemin humain en direction de notre destin. Il nous faut de la vraisemblance, il nous faut du possible, il nous faut de la densité, de la matière, quelque chose qui nous parle enfin de notre réalité, que des fils tissent la trame de Celui, Celle dont nous percevons les traits, mais si estompés, si ténus qu’ils ne sont qu’un murmure, une à peine profération dans la couleur vacante de l’aube. Nous sommes si étonnés d’être dans cette résille de silence qui fait son bourdonnement d’outre-jour.

Maintenant, dans la lumière qui blanchit le ciel, dans le temps qui déplie ses rémiges, dans le carrefour de l’exister qui lance ses anneaux, nous essayons d’être en écho, en correspondance, nous tâchons d’établir des convergences, de jeter des ponts, d’enjamber le doute, de passer outre à l’indistinction, de projeter bien au-delà de notre propre sculpture de chair les grappins qui nous relieront à ce qui fait phénomène, ce sable, cette nuée pulvérulente qui ne fait figure qu’à mieux s’absenter, à mieux nous confondre avec ce rien dont nous sentons les ailes frôler notre visage, le recouvrant du talc du mime, de l’enduit épais qui nous incline à l’immobilité, nous réduit à n’être que de simples témoins de cela qui s’écoule et fait, au loin, ses lacs incompréhensibles, ses mortelles mares d’ennui. Pourtant ce n’est pas faute d’écarquiller les yeux, de dilater la lame de l’esprit, de faire surgir de notre intellect tout ce qui voudrait s’y inscrire à titre de signe, de signification, tout serait bienvenu qui nous dirait la nature de notre architecture, nos coordonnées sur ce carré de terre, les traces de nos pas dans l’argile ductile, comme celles laissées par l’oiseau sur le bord instable de quelque marais. Laisser fût-ce un mince hiéroglyphe, inscrire dans le palimpseste du jour la complexité d’une pensée, la turgescence d’une émotion, le vibrato d’une mélancolie, l’arpège d’un romantisme et tant pis si ce dernier est désuet, à l’odeur de poussière, à la couleur d’absinthe, aux hachures de tracés mescaliniens d’un Michaux, aux milliers de ponctuations, de ratures d’un Cy Twombly ou bien aux graphismes d’un Roland Barthes. Au moins, si nous avions sur nous, au fond des yeux, sur le revers des doigts, comme des taches de henné, sur l’humus de la peau les stigmates et les révolutions des mille griffures qui traversent le monde avec leur bruit de comète et leurs gerbes de feux de Bengale. Oui, témoigner à l’aune d’un simple grésillement, laisser derrière soi son abdomen de mante que l’Aimée aurait boulotté consciencieusement afin qu’une génération pût voir le jour, donc une continuation de soi-même, mince strie dans le sol de poussière. Puis le vent, puis la dispersion mais l’incision est là qui vibre dans les mémoires et fait son chemin inaperçu parmi les consciences humaines. Vivre, c’est simplement cela, faire son gonflement de baudruche, briller un instant dans la rumeur solaire puis procéder à sa propre extinction, bulle de savon irisée que l’éternité reprend comme son bien le plus précieux. Mais alors, direz-vous, pourquoi l’amitié, l’amour, « les travaux et les jours » si la phrase que nous avons écrite se clôt sur ce point final qui ne fait sens qu’à être une aporie, comme la fin d’une farce, le rideau cramoisi qui se referme sur la scène du théâtre, sur l’immense comédie humaine ? Pourquoi ? Parce que l’irisation de la bulle, parce que la parole dont la voix résonne encore dans quelque cochlée attentive, parce que le fruit de nos amours, parce que la poterie qui, un jour, fut le signe patent de notre désir de façonner et de poser notre empreinte sur la fuite immémoriale des choses. Parce que …

Et voici, qu’à peine sortis de ce rêve éveillé, nous nous précipitons dans un autre qui sera une manière de baume, de consolation posée sur de trop vives brûlures. Mais nous demeurerons dans cette marge d’incertitude, dans ce flou dont nous ferons notre prédicat le plus exact. Jamais nous ne nous apercevons, nous qui cherchons l’impossible, autrement qu’à la hauteur d’un reflet dans une vitrine, à la lumière d’un regard, au halo faisant sa tache dans le tain du miroir. Terrible destinée narcissique qui nous soustrait à notre propre conscience d’être autrement que par le faux-semblant, l’artefact, la représentation, la comédie, sans doute le burlesque. Ce que nous voyons de notre présence, une image, une représentation si muable, si fuyante que nous n’en pouvons saisir l’une des esquisses qu’au prix d’un insoutenable effort d’intellection. Car, à vouloir être envers et contre tout, ceci se paie d’épuisement, ceci se solde par une blessure métaphysique si profonde qu’elle tutoie le néant et nous reconduit bien avant notre naissance dans des limbes gris comme la cendre, aussi impalpables, aussi évanescents que la fine brume sur l’air à peine né de la lagune. Alors le temps est venu de regarder cette belle photographie, d’y déceler la trame de ce qui a amené cette pensée, d’y lire peut être la trace d’une simple question venue aux lèvres depuis la naissance du monde, qui se résume à ceci ; qu’est-ce qu’être ? Quelle part y avons-nous ? Pouvons-nous nous assurer d’autre chose que de cette immense vacance dont l’ennui tisse aussi bien la périphérie que le centre ? Vertige d’être est cette interrogation, cette cambrure, cette tension que l’image figée reproduit si bien dans ce suspens qu’elle ordonne et affecte à toute chose présente. Infinie réverbération d’une présence inquiète qui se dit au travers du symbole de miroirs superposés, jouant en mode dialectique, chacun renvoyant à l’autre sa propre effigie questionnante. Tout paraît si irréel dans cette teinte médiatrice, cette approche du gris dans quoi tout naît et meurt à la fois, dans quoi s’inscrit toute origine à même son irréfragable disparition. Nous voyons bien qu’à observer ce qui nous est proposé, nous ne pouvons guère aller au-delà du constat d’une apparition qui, en même temps, pose les fondements de son absence. Alors nous demeurons cois, tout comme des enfants étonnés par le surgissement du monde, ces enfants qui interrogent à vide et auxquels nous ne savons jamais répondre qu’à la hauteur d’une stupeur : pourquoi elle tourne la Terre ? Pourquoi il y a des hommes ? Que devient-on après qu’on est morts ? Ça veut dire quoi le néant ? Pourquoi je suis né ici et pas ailleurs ? Pourquoi je suis un humain et pas une pierre ou un oiseau ? Toute parole d’enfant dessine le contour d’une vérité. Le problème, le seul qui vaille : comment s’en saisir et qu’en faire ? Peut-être, simplement, prendre la pose et se confier à cet œil photographique, symbole évident de la conscience, à cette chambre noire, image d’un clair-obscur à partir duquel faire balancer notre questionnement éternel, entre ombre et lumière. Entre ombre et lumière …

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 06:45
Vous m’attendiez en noir.

Janvier 2014© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Etait-ce pour cela, votre rencontre un jour, que j’avais décidé de fixer ma vie nomade Quai aux fleurs, en plein Paris, face à l’Île Saint-Louis, cette manière de terre perdue dans les mouvances de la ville ? De ma fenêtre, lorsque les éclipses de mon écriture m’en laissaient le loisir, ma vue planait parfois longuement parmi l’écume verte des arbres au travers de laquelle le bout de l’Île se laissait apercevoir, proue fendant les eaux grises de la Seine. Il n’était pas rare, qu’empruntant le Pont Saint-Louis, une longue déambulation me conduisît, au hasard, dans les diverses coursives de ce bateau échoué. De ce « bateau ivre », pensais-je, tellement mes errances évoquaient celles de Rimbaud. Une recherche de soi que ne comblait guère une marche sans but, une avancée dans la brume grise, laquelle mettait en fuite les orients qui eussent pu se montrer comme les possibles justifications d’une existence entièrement consacrée à l’exploration de la littérature, à la connaissance intime de son continent onirique. Au détour des rues, dans la clameur solaire ou bien la brume hivernale, des silhouettes surgissaient qui avaient élu domicile sur cette éclisse de pierre, le visage tragique de Baudelaire, le regard d’un Francis Carco tout empreint de ce romantisme plaintif dont il se réclamait, que les « rues obscures, des bars, des ports » attiraient vers un possible ailleurs. N’était-on le locataire de ce bout de ville qu’à songer à un exil, à être en partance pour ce qui, hors de soi, rêve ou bien poème, constituait l’essence du voyage, non cette Terre Promise par les pages glacées des magazines ?

Un soir d’octobre sonnant l’épilogue d’un roman entrepris depuis longtemps, flânant le long des façades de pierres claires du Quai d’Orléans, derrière la vitre du restaurant « Les Belles Manières », clin d’œil à l’auteur de Jésus-la-Caille, j’aperçus votre silhouette, tout de noir vêtue, à laquelle il ne manquait plus qu’une résille sombre dissimulant le haut du visage pour que vous apparaissiez comme le mystère même. J’étais allé m’installer sur le banc situé tout au bout des pavés du Quai Bourbon lorsque votre discrète présence s’est annoncée dans le froissement de votre vêture. Alors, comme pris d’une brusque illumination, peut-être d’un espoir ou d’une audace irraisonnée, je vous invitai à vous asseoir ici, tout près, sur les lattes de bois vert afin qu’une rencontre pût avoir lieu. Nous avons bavardé jusqu’à une heure avancée de la nuit. De l’autre côté du ruban d’eau, les façades du Quai aux Fleurs s’éteignaient progressivement, seules quelques fenêtres ponctuant la nuit d’une lumière irréelle. Je désignai l’emplacement de mon appartement qu’un éclairage oublié mentionnait à la façon d’un sémaphore qu’une aube estomperait bientôt. Je ne sais pourquoi ma fenêtre paraissait vous attirer, simple curiosité ou bien désir d’en savoir plus sur la vie de cet inconnu que j’étais, qui vous avait abordée avec une sorte d’impudeur qui semblait vous piquer au vif.

Nous avons longé la coursive de pierre. Sur l’eau noire flottaient, telles de rapides comètes, les lueurs des lampadaires. Personne à cette heure perdue sinon un chat fuyant au ras des trottoirs de ciment. Nous avons monté les trois étages sans parler, juste nos souffles réunis par une même angoisse. Qu’allions-nous faire de cette étrange rencontre qui ne ressemblât nullement à un naufrage ? Je vous ai invitée à vous asseoir sur la bergère de cuir mais vous avez préféré le divan sous prétexte d’un peu de repos. Nous avons bu un café en fumant. De l’autre côté, sur l’Île, le banc solitaire qui avait scellé un pacte commun. Vous m’avez demandé de lire quelques passages de mon dernier roman. J’acceptai bien volontiers.

Vous étiez ma première lectrice ou, plutôt, auditrice. Je me suis assis sur la bergère face au lit et j’ai lu quelques fragments, au hasard. Vous avez d’abord ôté votre veste puis vous êtes installée dans une pose demi-allongée qui vous donnait cet air de nonchalance que l’on adopte après une longue veillée alors qu’apparaît la première fatigue. Il commençait à faire frais et, tout en continuant ma lecture, j’ai allumé le chauffage. Etait-ce la soudaine chaleur, la quiétude de l’atmosphère, bientôt je vous aperçus - je n’osai regarder trop longuement -, le haut dénudé que recouvrait seulement une dentelle noire autour de votre gorge aussi blanche que l’écume. Votre paire de lunettes, vous faisiez mine de jouer avec, pareille à une collégienne primesautière et un brin provocante. Je dois avouer que j’avais un peu de mal à me concentrer sur ma lecture. Je crois qu’à cet instant j’ai songé à « La Lectrice » de Raymond Jean, ce livre qui m’avait plu tellement le rôle de Marie-Constance paraissait ambigu. Ingénue libertine, passionnée de Maupassant, Duras ou bien Sade, décrypteuse de littérature en même temps qu’elle mettait à jour les fantasmes des ses auditeurs, les siens propres aussi, évidemment. Votre jupe ne tarda guère à rejoindre le tapis de laine blanche sur lequel il fit son nuage sombre. Tout ceci, je l’entrevoyais plutôt que je n’en avais une claire conscience. Il est si difficile de faire face à une Inconnue surtout lorsqu’elle s’ingénie à semer dans votre esprit un vent de folie.

Tour à tour mon regard déchiffrait chaque ligne avec assiduité, tour à tour il effeuillait votre présence avec l’espoir que celle-ci n’eût point de fin. Bientôt vous seriez dans le plus simple appareil. Bientôt je serai au cœur d’une énigme à résoudre. Dans le jour qui poudrait les fenêtres, ce blanc discret comme une fugue, vous étiez cette belle note noire qui semblait toujours vouloir demeurer, cet harmonique qui vibrait jusque dans les feuillages du Quai d’Orléans. Vous aviez de longs bas noirs qu’un jonc affirmé longeait sur toute la longueur de la cuisse, donnant à votre chair de nacre le somptueux des choses à demi-révélées. Votre jambe gauche prenait appui sur le sol dans une attitude de sublime désinvolture alors que la droite, remontée comme pour une ultime défense, dissimulait votre lingerie intime que je supputais être des plus minces, un genre de brume légère où s’abandonnait le luxe du temps, la douceur d’un recueillement. Je ne doutais pas un instant que, dans un très proche avenir, vous seriez nue entre mes bras, frissonnant au rythme des phrases. Alors que je ne m’y attendais guère, le livre, MON livre dont je lisais des passages avec autant de peine que de ravissement contenu fut votre objet en même temps que je devins le vôtre, auditeur que ma propre prose atteignait à peine, que je ne reconnaissais qu’au rythme syncopé que vous lui imprimiez, à la passion que vous lui instilliez. Du temps je n’avais plus la notion. L’espace s’était singulièrement étréci à la coquille de noix de ma garçonnière. De la littérature même, ma nourriture quotidienne, mon nutriment existentiel, je ne percevais plus qu’une manière de gelée mêlant aussi bien le classique d’un Maupassant, la modernité de Duras, l’audace crue de Sade. Tout tournoyait et dans le jour qui se levait avec son cortège de pluie bleue et la chute de ses feuilles d’or j’étais comme un somnambule qu’une liqueur trop forte aurait abusé ou bien qu’une soudaine volupté aurait porté bien au-delà de lui.

Alors, lentement, comme en un subtil cérémonial, vous vous êtes levée, avez remis vos vêtements l’un après l’autre, genre de chorégraphie dans le deuil d’une aube nouvelle. Hypnotisé, ne sachant plus où commençaient, où s’arrêtaient mes propres limites, je vous ai aidée à enfiler votre veste. Une odeur troublante diffusait son encens autour de vous, celle que l’on trouve dans les pages d’un livre ou bien d’un ancien parchemin, mêlée à une troublante fragrance faite de sensualité et d’épices rares. Vous saisissant de mon livre et faisant mine de l’emporter, posant une question à peine audible tellement la réponse en était assurée d’avance :

« Je peux… ? »

« Bien sûr, vous pouvez … mais je ne connais même pas votre prénom … »

« Marie-Constance » avez-vous dit dans un souffle qui, en même temps, sonnait comme une évidence.

Je vous accompagnai sur le palier du troisième étage que vous étiez déjà en bas de l’immeuble, Quai aux fleurs. Parmi la fuite des feuilles votre silhouette dessinait la consistance d’une ombre parmi le caprice des heures. Vous reverrai-je un jour, Marie-Constance ?

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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 12:07
Yasais, fragments de Nature.

野菜

野菜 Yasai est la traduction japonaise de végétal. Et, ici, c’est bien de végétal dont il s’agit, donc d’un fragment de nature envisagé selon l’esprit japonais. Ce peuple a toujours entretenu avec la nature un rapport privilégié dont les bonsais ou l’ikebana sont les déclinaisons les plus connues. Figuration esthétique, beauté des paysages, simplicité des fleurs dont on mettra en valeur le bouton parfait, la pureté de la tige, l’élégance d’une feuille et leur union dans une forme immédiatement saisissable aussi bien pour l’esprit que pour l’émotion.

Les Yasais voudraient s’inspirer de ce même élan en direction des choses simples, le tube d’un bambou, une inflorescence d’ail, la volute d’une mince liane, un pétale de magnolia, l’écorce d’un marron, la modestie d’un bois flotté, le lien d’une fibre de dracaena liant le tout dans une même unité. Il suffit de peu et peu est toujours beaucoup quand il est question d’aller à l’essence des choses, de montrer leur vraie nature. Car ici, il est aussi question de vérité. Le végétal ne triche pas, il se dit en un lexique simple, en une syntaxe limpide, comme si chaque chose à sa place n’en pouvait recevoir d’autre. L’art selon la perspective nipponne est un art de l’exactitude, donc de la juste mesure. Rien ne peut en être enlevé, rien ne saurait s’y rajouter. Simplicité des choses qui les remet au regard dans une sorte d’évidence, de spontanéité, la même que celle qui a présidé à leur confection. Beauté élémentaire du simple et du discret qui constitue son harmonie même. Les sensuels y trouveront une projection directe de leur perception du monde. Les puristes y discerneront les relations complexes existant entre les différentes parties végétales de manière à ce qu’un sens en émerge qui y était latent.

Bien évidemment ces créations sont inutiles, comme toute création en soi. Simplement question de regard et d’imaginaire. Ces modesties sont des microcosmes, de petites parutions de l’être qui font signe vers les grandes, ce macrocosme qui nous interroge parce qu’il nous dépasse. Dans l’anneau de bambou, la forêt des mats d’Orient. Dans le lien de fibre, toutes les textures de l’arbre et l’image du Ciel. Dans le bois flotté toute la complexité des racines et la densité de la Terre. Le shinto ne dit pas autre chose qui place l’homme dans l’univers en tant qu’élément du grand tout. Comment mieux terminer que par cette réflexion de Joan Miró disant en langage ce qu’essaient de dire ces modestes créations en termes végétaux :

"Avec le temps que je mets à travailler une toile, je commence à l'aimer, un amour né d'une lente compréhension. Joie d'arriver à comprendre dans un paysage un petit brin d'herbe - Pourquoi le mépriser? - un brin d'herbe est aussi gracieux qu'un arbre ou une montagne.

A part les primitifs et les japonais, presque tout le monde néglige ces choses divines."

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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 07:25
Née du miroir.

"Sensual low water".

Avec Kimberley.

Œuvre : André Maynet.

Il ne faut pas regarder l’image en son actualité, la voir au présent, mais lui laisser le soin d’écrire une histoire, son histoire, si étrange pût-elle paraître. C’était en un temps très ancien, aux alentours du III° millénaire débutant, alors que la Terre s’appelait la Terre, les Hommes les Hommes et que tout allait « pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Pour les plus lettrés des Existants on se référait encore à Candide, on consultait parfois les Lumières, on se penchait sur le berceau de la Renaissance qu’entouraient les grappes de fleurs luxuriantes d’un Botticelli. Parfois, dans le luxe d’un boudoir, on écoutait une sonate de Diabelli, une fugue de Bach ou bien les Gymnopédies d’Eric Satie. Pour les plus esthètes on se référait aux encres sur soie de la Chine ancienne, aux statuettes funéraires en argile de la protohistoire alors que d’autres se passionnaient pour la belle gravure « Les amoureux sur un banc de verdure » d’un Maître de l’Ecole du Haut-Rhin. Quelques érudits se plongeaient dans le décryptage d’immémoriaux incunables, de mystérieux hiéroglyphes ou bien de signes kabbalistiques dont ils paraissaient faire leur nourriture avant même celle, terrestre, dont la plupart de leurs congénères s’abreuvaient jusqu’à plus soif.

Car, en ces temps de disette intellectuelle, sévissait sur l’ensemble de la planète, une boulimie consumériste si immédiate qu’il en allait de son propre sort si l’on figurait sous la forme d’un objet à la mode, d’un vêtement griffé d’une estampille prestigieuse, d’un gadget technologique dont l’irrésistible attrait piégeait l’esprit de ses adorateurs comme le prédateur fascine sa proie sous l’éclair impérieux de son regard. On se ruait partout où brillait une vitrine, on se précipitait dans les « triangles d’or » des orfèvres, on se poussait des coudes afin de capturer ici une montre rutilante aux phosphorescentes aiguilles, là une étole d’organdi dont on revêtirait sa gorge de Belle, là encore cette résille dont on habillerait son désir afin que, partagé, il pût conduire à de somptueuses orgies.

L’ensemble de la Terre était parcouru des longs frissons de la possession, traversé des éclairs de la luxure, cloué aux envies polychromes qui, partout, faisaient éclater les bourgeons de l’impétuosité de vivre à défaut d’exister. Mais tout ceci se faisait dans un tel désordre, un tel esprit de gabegie et de lucre, une si confondante ivresse maléfique que, bientôt, la nature ne put plus relever le défi que sous la forme d’une désolante exténuation. Partout sous le ciel blanchi de chaleur, les éventrations de la glaise, les coulures d’arsenic, l’épuisement des gisements aurifères. Partout les puits d’or noir où basculaient sans fin d’inutiles chevalets de pompage, telles de pathétiques mantes religieuses s’essayant à extraire du bout de leurs mandibules des bulles aussi étiques que parfaitement nulles et non avenues. Quant aux mines de diamants elles avaient été si pressurées qu’elles ne vomissaient plus que quelques pierres souffreteuses pareilles à des chicots extraits de gencives usées. Partout était la désolation et, sous le ciel de cuivre que parcouraient inlassablement les cumulus de la haine humaine, s’allumaient de longs éclairs dantesques dont de violents orages signèrent l’épilogue. Ainsi se déchaîna un orage qui battit à blanc tout ce qui vivait sous toutes les latitudes depuis le septentrion jusqu’aux terres australes en passant par l’équateur et les tropiques. Une réplique du Déluge biblique parcourut les corridors de l’orgueil et l’inconscience des Egarés. Les villes s’effacèrent. Les hautes tours de la finance mondiale s’abattirent comme châteaux de cartes. L’érosion pluvieuse transforma les pics en monts chauves. Les lacs se métamorphosèrent en mers. Les mers devinrent de simples flaques. Les fleuves n’étaient plus que des lits de galets entre lesquels suintaient quelques gouttes semblables à des larmes de résine. Les anciennes plaines fertiles n’étaient plus que des guenilles, des sortes de savanes brûlées par le soleil. Les collines désertées des troupeaux de moutons semblaient de simples mottes orphelines qu’un vent impétueux parcourait de son haleine acide.

Et voici que, maintenant, comme sous l’effet d’une magie ou bien d’une sève printanière, l’image prend sens et se met à nous parler le langage de la beauté, le seul qui soit à même de nous ravir alors que les territoires de la désolation hantent encore notre imaginaire, pareils à des vols de freux qui ne planeraient au-dessus de nos têtes qu’à becqueter nos sclérotiques et à dépecer nos pupilles jusqu’à l’extinction de notre vision. Belle est cette Déesse (il ne peut s’agir que de ceci, n’est-ce pas ?), qui sort du miroir de l’onde comme si, émergeant d’une eau lustrale, elle symbolisait la naissance du monde. Oui, combien notre âme s’apaise après ces visions cataclysmiques, ces scènes d’effroi que nous croyons possibles en imagination seulement, jamais en réalité. Notre inconscience est si grande que nous nous croyons invulnérables, immortels comme les dieux de l’Olympe nageant dans les nappes douces d’une ambroisie divine. Mais oublions ceci qui obscurcit notre esprit et portons notre regard sur cette résurgence de l’humain, sur ce prodige qui ne fait phénomène qu’à nous interroger sur notre propre condition mais aussi nous livrer la sérénité à laquelle nous avons droit si nous sommes des hommes-debout, des femmes-menhirs portant haut le signe de leur vie. Comme les étoiles au ciel du monde. Cette photographie a la naïveté d’une comptine pour enfant, la grâce immédiate de ce qui se dévoile dans l’harmonie et s’éclaire d’évidence. Pas de césure, pas de hiatus qui isolerait le Sujet du fond sur lequel il signifie. Blanc sur Gris. Pureté sur teinte de vérité. Car le gris ne saurait tricher lui qui emprunte aux deux modes de la lumière et de l’ombre sa part de juste apparition. En lui, nul doute qui entaillerait l’âme, nul yatagan dissimulé qui n’attendrait que de commettre l’irréparable. C’est ainsi, cette couleur de perle, cette belle médiation sise entre jour et nuit, cette touche d’aube à peine révélée est l’ineffable fondement à partir duquel bâtir le devenir serein en même temps que se relier à un passé sans aspérité. Il n’y a pas d’esquisse plus sûre, pas de représentation plus exacte de la méditation, de la contemplation que cette palme légère dont l’abstraction soit à même de contenir aussi bien le primitif, l’originel, mais aussi le moderne, l’ouvert à la gloire de la couleur, à la « haute note jaune », aux caprices de l’arc-en-ciel lorsqu’il joue en mode coloré les différentes inclinations de nos états d’âme successifs. Avec le gris nous sommes disponibles à toutes les propositions de l’existence puisque nous en sommes équidistants, manière de lieu géométrique dont le centre est espace de rayonnement capable de déployer tous les prédicats, de révéler aussi bien les joies blanches que les drames noirs alors que Passagers distraits nous progressons tantôt à l’adret solaire, tantôt à l’ubac ombreux. Notre équilibre, notre harmonie, notre possibilité d’être un cosmos : porter en soi autant de gris que possible afin que, doués d’une somme infinie de virtualités nous puissions les actualiser dans le sens d’un accroissement ontologique. Nous ne sommes jamais que ce que nous créons nous-mêmes comme notre figure la plus visible. Or cette figure, cette présence ne peuvent s’enlever que de cette réserve douée de neutralité, de cette puissance toujours disponible dont, toujours nous pourrons jouer comme d’une matière première, d’une argile dans laquelle nous façonnerons constamment la multiplicité d’esquisses de nous que nous offrons au monde. Vivrions-nous continuellement dans le blanc et alors nous serions aveuglés. Vivrions-nous toujours dans le noir et alors nous serions frappés de cécité. Deux impossibilités à être équivalentes, deux apories homologues. Deux pertes de l’être dans d’insurmontables contradictions.

Les deux poupées que Née du miroir tient tout contre son corps ne sont nullement des poupées de chiffon, de simples objets dont elle serait séparée, qui ne l’affecteraient guère plus que le passage d’une brume dans l’air. Ces deux figurations ne sont que les images de Née, peut-être en un temps révolu ou bien un temps à accomplir. Ces deux apparitions sont les répliques d’une infinie présence qui se décline tantôt comme ceci, tantôt comme cela, cette troublante et enivrante réalité qui ne nous ravit qu’à la mesure de sa vacuité même, de sa fuite perpétuelle, de ce temps que nous n’appréhendons que lorsqu’il naît ou bien il meurt, que le gris recouvre d’une taie de silence. Oui, le GRIS est bien la couleur fondamentale ! Née du miroir nous le dit avec une belle constance. Nul n’effacera jamais son image !

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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 07:08
Comme une terre de Sienne.

Octobre 2015© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

« Te chercher
Mais où

Parmi les couleurs de la terre
L’argile et les odeurs brunes

La plaine allongée sous le vent
Est mon corps rempli d’attente

Un matin
Tu me feras pousser sous le feuillage

Déjà
Je guette le premier vent ».

Martine Roffinella.

Ta photographie, je l’ai dénichée dans le coffre duvieux grenier. Comme un souvenir exhumé d’une très ancienne mémoire. Emotion d’archéologue qui découvre au bout de son grattoir l’antique fresque, peut-être « Les petits chevaux de Tarquinia », cette belle déclinaison du cheval faisant corps avec son cavalier dans de belles teintes de noir, de sanguine et d’ocre. Oui, je sais, ton amour pour l’œuvre de Duras, mais ici, c’est de couleurs dont je parle, ces variations un peu usées, ces images qui inclinent doucement vers l’automne, vers ce qu’il y a de plus précieux, ces ors, ces rouille, ces bruns qui virent à la mélancolie. Un été finit, un hiver n’a pas encore commencé que déjà nous sommes en deuil de nous-mêmes, errants au bord de quelque vertige. Cela fait si longtemps que notre route commune s’est partagée en deux branches parallèles, lesquelles, bien sûr, ne se rejoignent jamais. Cela, cette impossible rencontre, depuis toujours je l’ai sue. Depuis le premier jour où, sur les bancs de l’université, nos regards se sont croisés. Une impossibilité d’être à deux dans le cadre étroit d’une même passion amoureuse. Ce à quoi nos corps se refusaient, la fusion dans l’unique, nos esprits le réalisaient dans cette littérature où se révélait le creuset de nos affinités. Longues étaient les discussions, enflammés les points de vue sur Proust, Baudelaire, Rimbaud. Nous nous divisions sur la nécessité de l’absinthe, de sa coulée verte dans la gorge du poète afin que, sublimée, la création parvînt à octroyer ce que jamais le réel ne dispense qu’avec parcimonie, la beauté en ses faces de cristal. Je disais l’alchimie de l’alcool, tu disais la plongée en soi dans la clarté et la pureté d’une méditation, l’exigence d’une contemplation. Ce sur quoi nous nous accordions, la persistance et le recours, y compris avec excès, à ces étonnantes « intermittences du cœur », à ces déchirements intimes, à toutes ces pertes des êtres chers qui, un jour ressurgissent et fondent les linéaments d’une œuvre. Jamais celle-ci ne s’exhausse du pur présent, fût-il singulier. Il faut à l’écriture l’espace d’une perte, le temps d’une longue incubation, la douleur d’une résurgence pour que s’annonce ce qui est rare, qui aurait pu être perdu et tire de cette éclipse sa force d’évocation, son caractère infrangible. Il faut l’imminence d’une turgescence, l’impatience de l’apaisement d’un désir : ici sont les conditions requises qui conduisent à une voie royale. L’art est la résultante de cette démesure. Oui, combien le poète est démuni lorsque, dans l’isolement de sa mansarde, venant tout juste de subir l’éblouissement d’une rencontre, une belle jeune femme au regard si troublant, il s’échine à poser sur la page blanche les signes de sa ferveur. Mais le temps est trop court qui sépare de la révélation et ne s’inscrivent dans la voyance du créateur que de fuyantes métaphores, des bribes de vers qui ne font nullement image, seulement le crissement incongru de la plume sur la plaine de papier.

Certes ces considérations sur la sortie de soi en direction de la signification sont bien oiseuses. Ceci est à une telle altitude que seul le silence, le retrait et le refuge dans le secret du corps. Cette photographie, je me souviens, je l’avais dérobée à ton insu lors d’une de mes visites dans la minuscule chambre de bonne que tu occupais sous les toits de Paris. Une manière de rapt de ce qui, jamais, ne m’appartiendrait, le luxe que tu étais dans le cortège étroit des jours. Mais à quoi bon mesurer le passé à l’aune du ressentiment ou bien du simple regret ? C’est si vain de croire que les jours anciens, tout comme le phénix, pourraient renaître de leurs cendres. Maintenant l’automne est là comme un point d’orgue avant que tout ne disparaisse dans l’ennui et l’anonymat des terres dénudées. Regarder ton image, ses teintes sépia, les tavelures qui, de loin en loin en altèrent la surface, c’est comme de parcourir le temps à rebours pour y retrouver la lumière initiale, la promesse du jour, l’arche de clarté que porte en soi tout sentiment de l’avenir. Mais laisse-moi seulement décrire cette feuille de papier avec laquelle tu te confonds à la manière des feuillaisons que leur chute reconduit à une ineffable présence. Dans le fond, je reconnais bien le mur de lèpre et de plâtre usé que tu sembles avoir rejoint dans une sorte de mimétisme. Je crois me souvenir de ton besoin d’unité, d’osmose avec le réel qui t’entourait. La laine de tes cheveux coule librement dans de belles clartés si proches de l’éclat de la douce châtaigne. L’ovale de ton visage, cette gemme qui reflète si bien ta vie intérieure, voici qu’elle est toujours un insondable mystère. Et ces yeux dont le cerne profond est comme un hymne à la joie, mais à une joie inapparente fêtant l’en-dedans des choses avec l’évidente souplesse d’une plénitude. Et cette bouche carmin à la limite de disparaître tellement l’ombre la préoccupe, la distrait au regard ordinaire. Il faudrait être bien égaré de soi et de la vérité ici présente pour n’en point observer la supplique muette, cette demande d’amour que tu adressais aussi bien au monde, aussi bien aux auteurs qui étaient tes amants de passage. Et ce creux de ta gorge, cette voix doucement retenue, ce poème lové en soi jusqu’à l’ivresse d’être et de sentir le bruit immaculé des choses. Et cette épaule dont la courbe se confond avec la douceur du vent sur quelque colline, du côté de Sienne dont la terre est précieuse aux peintres pour sa transparence, sa solidité. Cette même terre qu’utilisait Rembrandt dans la si belle texture de ses clairs-obscurs, ces infinies variations de l’âme. Celle aussi, sans doute, à laquelle avaient recours les artistes pour imprimer sur les murs de Tarquinia l’élégance et l’immortalité des chevaux chantés par Duras. Et cette gorge troublante que soutient une dentelle noire comme pour la soustraire au regard alors même que ses fruits étaient à portée du désir. Oui, pour moi, tu demeureras cette ardeur d’inscription à même le beau langage, cette subtile efflorescence que seule la littérature, le poème, la musique peuvent porter au-devant de nous avec la marque d’une fascination. Vois-tu, je crois que la vérité, la sincérité ne s’inscrivent jamais mieux que lorsque, retenues en soi, elles ne franchissent pas la frontière de notre peau. Et puis à quoi servirait après tant d’années mon signal pareil à un sémaphore perdu dans une mer de brouillard ? Ton image, je la punaise sur l’anonymat de mon mur et la confie au temps afin qu’il l’aménage selon son bon désir. Fût-il une reprise du mien !



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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 07:14
L’art de la fugue.

Photographie : Blanc-Seing.

Jamais on ne la voyait dans les temps ordinaires, lorsque le ciel était clair, la ligne d’horizon visible. L’été passait sur la garrigue avec son bruit de forge et son souffle de métal sans qu’on en vît la fuyante silhouette. L’hiver ne la rencontrait nullement et jamais son image ne se reflétait dans les glaçons pendus aux aiguilles des pins. Le printemps, elle le fuyait alors qu’on eût espéré voir sa fragile apparition au milieu des frémissements du pollen et du subtil bourgeonnement de la nature. C’était comme le battement d’ailes d’une chauve-souris sur la vitre bleue d’après le crépuscule ou bien le grésillement d’élytres dans la rumeur du ciel. Elle faisait penser à l’étrange chorégraphie de la naucore glissant sur la pellicule d’eau dans un à peine effleurement. Une présence noyée dans l’éphémère même de son étonnante survenue. Jamais on n’est surpris de la manifestation massive, évidente des choses, le bloc de rocher en haut de la montagne, la plénitude de la vague sur le dos gonflé de l’océan. Combien l’on est plus attentif à la fuite de l’orvet dans la steppe d’herbe, au clignotement de la luciole dans l’air mauve, au crépitement du feu de la Saint-Jean, loin, là-bas, sur la crête des collines que, bientôt, la nuit reprendra dans ses mailles serrées. Fouetter l’esprit, souvent, ne se produit qu’à l’aune de la curiosité, de l’énigme, du décèlement du sceau qui emprisonne dans le secret de la cire la missive révélatrice de l’être. Il faut l’énigme, le pli ourlé du doute, le mystère caché dans la crypte afin que notre conscience, fouettée au vif, ne commence à s’enquérir de cela qui fuit, se dérobe et se dissimule dans les rives étroites de l’inconnaissance.

Elle, l’Etrange, on ne l’apercevait qu’à la levée des brumes d’automne lorsque les grains de lumière basculaient dans la cendre et le plomb, cette couleur si difficile à saisir, reflet de la gorge du pigeon, envers de l’âme quand l’effleure l’aile lourde et insaisissable de la mélancolie. C’était un simple murmure, un faible ébruitement du monde comme si quelque chose d’originel consentait enfin à tracer dans l’air son esquisse première. Un trait à peine visible de fusain, le glissement d’une pierre noire sur le luxe de la page, un trait d’estompe qu’une ombre soudaine venait soustraire au regard. C’était pure beauté que de la voir frôler le jour, s’immiscer dans le temps à la manière de la chute du grain de sable que pousse le noroît. On la voyait, ou plutôt la devinait, partout où l’invisible semait sa trace, le silence faisait ses gammes souples, l’absence se montrait avec la délicatesse qu’ont les enfants à faire voler leurs cerfs-volants de papier dans la trame usée des nuages. Le bonheur de percevoir n’est jamais si enclin à la plénitude qu’à se saisir du monde sur le mode mineur, « sur la pointe des pieds » pourrait-on dire, usant d’une possible métaphore. Mais cette dernière, sa puissance d’évocation fût-elle reconnue, ne suffit pas à enclore dans son enceinte le sentiment d’une ineffable parution. Fugue - beaucoup, ici, sur la plaine d’herbes et de cailloux l’avaient affublée de ce nom qui n’en était pas un, simplement un souffle entre des lèvres inquiètes -, Fugue donc on ne l’apercevait que par éclipses, brefs clignotements, signaux de morse qui semaient leurs pointillés parmi le chiffre complexe de l’existence. Elle était cette Fille du passage, de la fuite de l’instant, de l’écoulement du ruisseau sur le cercle lisse des galets. La cherchait-on dans le touffu d’une forêt qu’elle fuyait le long de la lisière ou bien se confondait avec la lueur étroite d’une clairière. Essayait-on d’en avoir une vue approchée, jumelles soudées aux yeux, on n’en surprenait guère que la course rapide, telle celle de l’isard sur les sommets alpins. Alors on se résolvait, la plupart du temps, à de longues évocations, à la veillée tout près de l’âtre dans lequel grésillaient les étincelles et fusaient en crachotant les bûches de bois encore parcourues de sève. D’elle on disait la course jamais arrêtée, le sillage de comète, la trace rapide d’étoile filante. D’elle on disait tout : l’appartenance au ciel, le statut du vent et sa parenté avec l’étrange Lilith ; d’elle on disait la nature de goutte d’eau faisant son clapotis dans l’œil sombre d’un puits, la perle de lune attachée aux rivières souterraines ; d’elle le reflet dans le miroir, l’ombre crénelée de la citadelle détruite, d’elle la flamme qui s’élève de l’amour passionnel, le lien avec le soir dans sa chute romantique, le paysage blanc baigné de la lumière des étoiles ; d’elle on disait encore la nuit agitée, traversée de songes. D’elle on disait tout mais on ne disait rien car parler au sujet de ce qui n’a ni lieu, ni temps, ni présence est la même chose que d’évoquer ce qui n’a pas de réalité.

Peut-être Fugue n’était-elle que la vibration éternelle du poème, le son martelé du clavecin, le pinceau traçant sur la toile les prémices de l’œuvre, le crayon de l’architecte édifiant l’habitat pour l’homme, la légère insistance de l’amour visitant les cœurs simples ? Fugue, oui, ce mot si beau, si aérien qu’il porte en lui comme l’espace d’une révélation. Toujours nous sommes en fugue de nous-mêmes, des autres, du monde afin qu’ait lieu le prodige de la question : le sens de notre présence alors que s’éteignent les dernières lumières de l’été, que planent les brumes, que s’annoncent les premiers frimas. Il est temps d’hiberner maintenant. C’est dans le repos que, toujours, apparaissent les choses les plus secrètes.

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28 mai 2016 6 28 /05 /mai /2016 06:45
Tropisme blanc.

Photographie : Blanc-Seing.

« Quelle idée, avais-tu dit, d’aller ici, au bout du monde ? ». Oui, ici était le dernier hameau de la garrigue, son moutonnement de collines, son ciel zébré de vent, ses troupeaux de moutons à la laine hirsute, ses habitants rares et pressés fuyant sous la ligne d’horizon. Au début cela avait été, de ta part, une manière de consentement, d’acceptation du bout des lèvres. Puis il y avait eu comme un brusque retournement, le flottement sur une sorte d’anneau de Moebius et une vision paradoxale du monde qui nous entourait. Ce qui, il y a peu, t’ennuyait à défaut de te blesser, non seulement tu t’y étais habituée mais il y avait eu comme un acte d’allégeance à tout ce qui t’entourait et venait à ta rencontre. Tu passais de longues heures à longer les ravines de gravier, à suivre les clôtures des enclos, à glisser sur les lignes de crête où la lumière faisait son illusoire vibration. La Croix de Saillac où s’élevait un haut calvaire de fer recevait souvent tes visites songeuses. Appuyée contre la dalle de ciment tu regardais la mer au loin, les jours de brume claire, le lent cycle des éoliennes, l’échine brune des montagnes qui descendaient en pente douce vers l’Espagne, le golfe de Calentia, l’essaim d’ilots plantés dans la rumeur solaire. Que pensais-tu alors de la vie, de ses battements, de ses étranges clignotements ? Nul n’aurait été capable d’en approcher le long frissonnement. D’en dessiner ne serait-ce que la flottante esquisse. Il semblait que les choses s’étaient mises à tenir un colloque étrange, une à peine élévation dans la chute libre des heures. Existait-il un mystérieux sablier qui distillait, à ton intention, ses fragments de mica, ses brisures vives dont je n’apercevais ni le subtil langage, ni la lueur sourde, telle celle, plombée, d’une crypte ?

Tu t’inquiétais d’une lecture lorsque le soir venait avec ses teintes de feuilles mortes, ses pliures de crépuscule. Je te conseillais Duras, puis Modiano, puis Julien Gracq. Mais tu semblais hermétique aussi bien aux considérations du désir d’amour, lequel n’était que la métaphore éclairée du besoin d’écrire, aussi bien aux allures fantomatiques du Paris de l’occupation et les rives du Farghestan ne t’invitaient nullement à entrer dans une brume au-delà de laquelle la plénitude était l’ultime promesse, la révélation de toute une vie. Tes crépuscules tu les passais à lire fiévreusement les « Tropismes » de Nathalie Sarraute, à suivre de ton doigt hésitant, comme suspendu, les phrases fluides, labiles, ces minces fourmillements, ces irisations du sens, ces diapreries du verbe qui sont comme les mouvements intimes de l’âme, les effusions inaperçues de l’esprit, les susurrements dont toute existence est la trame communément invisible. Que te manquait-il que tu allais chercher dans les dentelles et les soucis d’horlogerie de l’écriture ? A mon questionnement, un jour, sur ce subit revirement de conduite qui paraissait constamment te tirer au-dehors, te projeter à la lisière des phénomènes, te situer, parfois, à la limite de tes propres frontières, tu choisissais le silence ou bien une réplique du genre : « Ce n’est rien. Juste des tropismes blancs », paroles énigmatiques qui étaient l’incipit de ta fable dont la morale n’apparaissait jamais qu’à la manière des étoiles se fondant dans l’eau bleue de l’aube.

Que pensaient donc les bergers lorsqu’ils voyaient ta frêle silhouette se découper sur le dôme du ciel alors que la végétation t’entourait à la manière d’un halo secret ? Que pensaient les sédentaires ombrageux de la montagne auxquels tu offrais une simple ligne de fuite, la dissolution de ton corps dans la levée du jour ? Tu étais devenue une figure errante, un hôte de passage, un genre d’oiseau migrateur dont on perdait la trace dans la brume diaphane. Me levant, un matin, ouvrant la croisée sur le mouvement lent des heures, dans une lumière aurorale pareille à celle de Bruges, cette belle insulaire nimbée d’une inconsistance blanche, ce jour donc, je savais que tu étais partie pour ne jamais revenir. Aurais-je tenté de te retenir que mon geste n’eût servi à rien. Jamais on ne revient du « tropisme blanc », cette mesure infinie du silence, cette sous-conversation, ce balbutiement de corolle que l’on n’atteint que par le génie ou bien la folie. Là était ton destin qui te confondait avec la perspective du rivage au loin, le vol de la mouette dans son écume grise, la pente de l’heure lorsqu’elle vire à l’impalpable et à la mutité. Sous les yeux, dans le livre de Nathalie Sarraute demeuré ouvert, ces quelques lignes soulignées au crayon dans un tracé peu assuré de lui-même, comme le prélude à ta disparition : « …la source secrète de notre existence (…) mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver … ».

Tous les jours, depuis ton départ, j’accomplis le voyage jusqu’à Saillac, sans doute un rituel dont je ne peux guère expliquer la nature. Au loin, dans la chute mauve vers l’Espagne, flottent d’illisibles lueurs. Parfois la trace claire d’un bateau avec son sillage d’argent. Parfois la rotation lente des éoliennes comme la roue du temps, son lent écoulement si imperceptible qu’il s’insinue en nous à la manière de ces tropismes par lesquels tu as feint de te rejoindre. Mais se rejoint-on jamais ? Dans l’air qui fraîchit montent les bruits feutrés des hommes, leurs activités, loin là-bas dans les demeures de pierre. Il sera temps d’allumer du feu. L’hiver n’est pas si loin qui fait sa tache blanche. Longues seront les heures avant que n’apparaissent les premières fleurs. Longues les heures !

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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 06:59
Au rivage de soi.

« Endormie sur papier ».

Œuvre : Laure Carré.

Ça bouge, ça respire, ça flotte au loin et nous n’en percevons rien ou seulement une brume qui dérive au-delà des formes visibles. On est lové dans son corps, à l’étroit sur sa couche hauturière et l’on ne sent rien du monde. Sauf cette rumeur sourde, sauf ce grondement venu du socle de la Terre, qui nous traverse et nous laisse démunis, les yeux fixant le vide. Nos mains s’essaient à saisir quelque chose, peut-être un reste de rêve, l’éclisse de l’imaginaire, l’image que nous avions enfouie dans l’alcôve de notre esprit. Mais quel est donc l’acide qui est venu en ronger l’ossature pour ne laisser que d’étiques membranes, des arêtes comme celles des poissons, une résille semblable aux feuilles d’automne que l’ombre gagnerait afin de la faire sienne ? Il y a si peu de significations dont nous puissions faire notre spectacle, amassés comme des poulpes au fond de leur tanière, les yeux gonflés de convoitise sur ce qui, au hasard, voudrait bien se présenter, un reste d’histoire ancienne, l’illustration d’un conte, les mailles rassurantes d’une fable. Le problème : être au fond de sa propre geôle, le savoir, s’y réduire à la taille de l’infime mollusque et replier ses tentacules sur le rien et l’inapparent. Car nulle nervure qui se laisserait deviner, nulle forme qui déplierait ses rémiges, seulement l’espace vacant de l’incompréhension, la pliure infinie du doute. Alors on fait de son corps le lieu d’une souffrance et l’on demeure en soi avec cette seule certitude : exister c’est se résoudre à devenir un point parmi les confluences mondaines et se disposer à ne même plus s’apercevoir, ni dans les yeux de l’autre, ni sur l’envers de quelque miroir qui nous renverrait notre image inversée, cet invisible qui nous cloue sur une planche de liège, que jamais nous n’apercevons, bien qu’en sentant les effluves mortels. Alors nous demeurons dans notre guenille de peau et longeons les coursives dans l’attitude d’une lassitude extrême.

Loin, là-bas, au-delà des flots que le noir reconduit au néant, se laissent deviner les grappes humaines, leur sombre densité, leur longue dérive dans la nuit qui, bientôt basculera, ouvrira l’avenue du jour. Les essaims d’hommes et de femmes feront leur chant monotone. Certains regagneront leurs ruches pour y copuler, poursuivre la longue marche de la génération. D’autres poursuivront la folie de leur ivresse, accrochés, pareils à des résilles de chauve-souris, aux bastingages des bars où vivent des cohortes de paumés aux mains jaunies de nicotine, aux yeux bouffis de sommeil, aux sexes pléthoriques de n’avoir pas aimé depuis le début du monde. Il y aura comme des déflagrations passionnelles, des essais de compréhension, des manières de contacts qui ne seront jamais que l’écho de quelque répulsion qui aura retourné sa calotte et ne s’apercevront plus que les résilles visqueuses des viscères et les filaments d’une misère si évidente que nul ne pourra plus en prendre acte qu’à s’immoler soi-même à sa propre condition mortelle. Longue tragédie suintant par tous les pores du vivant, faisant ses milliers d’étalements, ses irisations lacustres, ses scintillements d’outre-horizon. Car les choses iront dans une telle mutité qu’il en sera de leur réalité comme du sillage des comètes, un feu de Bengale qui s’éteint et disparaît de la conscience des hommes. Pure perdition de ce qui aurait pu faire phénomène mais qui renonce à paraître, tellement l’abîme est profond qui veille toute pensée afin de la manduquer et l’engloutir au plus profond d’un métabolisme aussi mystérieux qu’immémorial.

L’espace est si étrange, le temps tellement focalisé à la lentille de l’instant que plus rien ne se perçoit que cette manière de rêve éveillé, de longue méditation presque absente d’elle-même. Une simple dérive, une navigation hasardeuse parmi les flux et reflux comme si devenir était cela, flotter entre deux eaux et tâcher de rassembler ses membres épars, le massif sombre de sa tête, le sarment de ses bras, les hachures de son dos, les points et les déliés de ses jambes, le triangle ombreux de son sexe, la cambrure révulsée de ses pieds, la perle éclatée de son ombilic. Ce qu’on fait, ceci : sur le radeau de son lit médusé, on assemble les fragments de son territoire de chair et de muscles, on tisse ses tapis d’aponévroses, on brode ses ligaments selon une vraisemblance d’Existant, de possibilité affirmant, en quelque sorte, sa puissance, avant que n’intervienne la fin du jeu, que l’Arbitre ne siffle la fin de la partie. Voici ce que l’on est. Une « Endormie sur papier » qui s’essaie à sa propre synthèse. Un éparpillement qui cherche à fixer sa quadrature, à s’arrimer à ses polarités ontologiques, à réaliser l’unité par laquelle elle sera au monde tout comme le monde la reconnaîtra comme l’une de ses parties. Oui, nous ne sommes que cette minuscule fourmi se débattant dans l’océan des prescriptions universelles sans en avoir une nette conscience. Nous flottons infiniment, nous faseyons au vent dans la nasse de notre peau qui est toujours trop grande et nous y sommes orphelins, sans attaches, ou toujours trop petite et nous sommes entravés dans le caparaçon trop ajusté de notre destin. Ou nous allons trop loin et l’espace nous reconduit à notre propre vacuité. Or nous demeurons en nous et le temps nous réduit à un battement qui n’est même plus perceptible. Car être, tout simplement, est la tâche la plus complexe qui soit puisque nous n’existons qu’au-dedans de nous, sans qu’aucune distance nous soit allouée pour que nous puissions apercevoir notre propre citadelle. Aussi nous errons constamment, allant de Charybde en Scylla, cherchant nos propres limites, essayant de trouver nos amers, d’apercevoir ces sémaphores que nous croyons se situer sur le récif de quelque côte rocheuse alors qu’ils demeurent en nous comme les feux de notre propre certitude. C’est ceci, je crois, que cherche à nous dire, en termes symboliques, en tracés aussi simples que doués d’efficience, en encres vives, en taches et pointillés, en découpures charnelles cette belle œuvre de Laure Carré qui, longtemps hantera nos consciences. On n’échappe pas aussi aisément à ses propres démons, surtout dès qu’ils nous mettent à l’épreuve et nous intiment l’ordre de nous y retrouver avec nos intimes contradictions. Ici est un chaos que nous essaierons de porter à la dignité d’un cosmos. Oui, nous sommes ceci qui oscille entre les deux et ne trouve sa résolution qu’à poser la question. Alors nous nous interrogeons !

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