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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:44

 

V- Jour de relâche

 

       Paris. Automne-hiver 1933

 

  Ainsi le temps passait dans une manière de paisible harmonie, faisant alterner la douceur des tissus de soie, les notes syncopées du Square Pasdeloup, les longues promenades sur les rives du Canal Saint-Martin. Pris dans les mailles des jours, Milien et Marie-Odile se laissaient aller à une mélancolie facile que le réel n’atteignait guère. L’automne finissant paraît leur rencontre des couleurs lentes de l’insouciance. Cependant le chemin qu’ils empruntaient, aussi droit et lumineux que le fil de l’horizon, devait s’assombrir de quelques nuées et bientôt l’atmosphère bascula de la douceur d’octobre aux rigueurs de novembre.

  Milien, fidèle à sa mission d’accordéoneux, venait se disposer face au Glacier, vêtu d’un long manteau de poils qui tutoyait le trottoir de ciment. Les consommateurs n’étaient plus aux terrasses mais dans des rotondes que chauffaient des poêles à pétrole. Les jeux des enfants se faisaient plus rares autour de la fontaine au pélican. Quant à Henri, son mètre ruban autour du cou, il surveillait avec anxiété et amertume, depuis son atelier, le manège de Marie-Odile et de son musicien. Il considérait la situation sans issue et s’en ouvrit, un soir, à sa fille avec une sorte de violence à laquelle elle ne s’attendait guère :

 

  « Marie-Odile, l’accordéoneux, ça suffit. Tu choisis, c’est nous ou c’est lui ! »

 

 Le message, bien qu’elliptique, était sans équivoque et ne semblait tolérer aucune issue. Marie-Odile ne s’en offusqua pas. Elle pardonnait à son père ce tempérament entier qui, en fait, cachait une profonde humanité. Elle monta dans sa chambre et parcourut du regard le désordre des toiles et des tissus que, depuis plusieurs jours, elle se préparait à assembler. Elle ouvrit l’armoire, y prit quelques effets, des affaires de toilette, une sacoche de cuir offerte par sa mère pour son dernier anniversaire. Quelque part, dans la rue, un violoneux distillait les notes tristes de l’adagio d’Albinoni. Elle tira les rideaux. La bise faisait tourbillonner les dernières feuilles des platanes qui voltigeaient comme d’inutiles papillons. C’était jour de relâche au Cirque d’Hiver. Milien ne viendrait pas.

 

 

 

 

Gary Mengès

 

  Fin Novembre, la lettre que Marie-Odile attendait est enfin arrivée. Elle est montée dans sa chambre, a ouvert l’enveloppe. L’écriture souple de son oncle Gary courait le long des pages.

 

 

                                                                        Callonges, Jeudi 23 Novembre 33

 

                                    Ma chère Marie-Odile,

 

  Ta lettre m’a fait le plus grand plaisir malgré les nouvelles en demi-teintes que tu m’annonces. Ainsi mon beau-frère Henri t’a mise devant un choix pour le moins délicat : ou bien rester Boulevard du Temple ou plaquer ton accordéoneux.  Et ma sœur Marguerite, comment réagit-elle ? Tu ne m’en parles pas. Bien sûr il ne m’est guère aisé de prendre position et je ne voudrais pas déclencher une inutile polémique, les choses ne semblant pas aller de soi.

  En attendant que les esprits se calment, nous pourrions envisager une nécessaire période de transition. Tu viendrais quelque temps habiter à Callonges avec Milien. Je pourrais te confier des travaux de couture, finitions, retouches. Heureusement le travail ne manque pas dans cette ville où les tailleurs ne semblent guère vouloir élire domicile. Milien pourrait trouver facilement des petits travaux à effectuer. J’ai quelques relations parmi ma clientèle et je ne doute pas que nous puissions lui dégoter une activité à son goût.

  En ce qui concerne le logement, j’ai toujours ma maison de la Combe Gignac, tu sais cette vieille bicoque au toit d’ardoises qu’enfant tu nommais « La Maison Perdue », à juste titre d’ailleurs, elle est si loin de tout. Mon ami Ségala, le peintre, y passera un coup de badigeon et je vous ferai livrer quelques stères de bois pour la cheminée. J’ai aussi un vieux Godin que vous pourrez installer dans la salle à manger. Et puis, quand on est jeune, on n’a jamais froid !    

  Vous aurez de quoi vivre à votre aise et quand ton père Henri sera revenu à la raison, tu pourras rejoindre le Boulevard du Temple auquel tu es tant attachée et Milien se mettra à nouveau à jouer du piano à bretelles pour les Belles du Cirque d’Hiver. Console-toi donc. Il n’y a que le temps qui soit irrémédiable. Les pires situations ont toujours une issue. Ma petite Mario, j’attends de tes nouvelles et m’impatiente à l’idée de te retrouver bientôt, ainsi que « ton » Milien.

                                                                      

                                                                         Affectueusement,

                                                                                

                                                                                  Ton Oncle Gary.

 

PS : Je ne sais pas quel temps il fait à Paris. Ici c’est l’été indien. Dans la rue les hommes sont en chemise et les terrasses de café ne désemplissent pas. Puisse ce temps béni durer jusqu’à Noël !

 

 

Le voyage

 

  En ce jour de Noël les rues de Paris sont étrangement vides, comme si Montmartre s’était transformé en Vésuve, projetant sur la ville une nuée de cendres. Marguerite et Henri sont au salon, occupés à des réussites. Marie-Odile, sac de cuir à la main, descend le grand escalier, se gardant de faire grincer les marches. Elle souhaite quitter la maison à la manière d’une ombre, évitant  les remous, les reproches, les regards qui jugent, les réflexions qui fouillent jusqu’au centre du corps.

  Sur sa table de travail, au milieu des piles de tissus, elle a laissé, bien en évidence, la lettre de Gary que ne manqueront pas de lire ses parents après qu’elle sera partie. Ainsi il n’y aura aucun mystère, aucune équivoque et Marie-Odile n’aura pas à se justifier, à se lancer dans de vaines explications. Marguerite ne s’étonnera le moins du monde de la main secourable offerte par son frère. Quant à son père, il perdra une « petite main » mais retrouvera une sérénité à laquelle il aspire. Sans doute ne comprendra-t-il pas cette tocade de Marie-Odile pour cet orphelin qu’elle connaît à peine. Du reste il manifeste une hostilité instinctive face aux saltimbanques, camelots, et bateleurs qui singent la vie plutôt que de la vivre.

  La rue est nappée de gris, entourée des falaises blanches des immeubles. Quelques feuilles flottent comme des étoiles mortes que le vent bouscule. Devant les Blancs Manteaux, dans le renfoncement de la porte cochère, une silhouette noire, un sac de toile à la main. Marie-Odile craignait, jusqu’au dernier moment, une incompréhension de la consigne, une subite volte-face, peut être un simple caprice d’enfant. Mais non, Milien est bien là à l’attendre. Mais en perçoit-il seulement le sens ?

  Les deux fugitifs remontent la Rue Réaumur, disparaissent dans la bouche de métro à Arts et métiers. De la nappe immobile du ciel tombe un lent grésil. A la gare d’Austerlitz les voyageurs sont peu nombreux. Pendant la durée du trajet, comme au bord du Canal Saint-Martin, c’est Marie-Odile qui entretient les braises de la conversation. Souvent Milien, la tête appuyée contre le coussin, s’endort en souriant, poursuivant on ne sait quel rêve d’enfant. Il fait presque nuit lorsque le train arrive à Callonges. Sur le quai, drapé dans un élégant loden vert bouteille, coiffé d’un chapeau marron à larges rebords, Gary Mengès attend ses invités. Ce soir des couverts sont retenus à La Table d’Epicure, dans le quartier de la vieille ville.

 

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:43

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:37

III- L’Accordéoneux

 

       Paris. Eté 1932

 

  Dans sa chambre Marie-Odile pique les poches d’un gilet, met un dernier point à une boutonnière. Puis elle se lève, ouvre la fenêtre. Les platanes, sur le boulevard, font une longue coulée verte pareille à un nuage d’eau. Quelques enfants, dans le square, jouent à se poursuivre autour de la fontaine au pélican ; des femmes en ombrelles sortent de la bouche du métro. Au café Glacier, à l’angle de la Rue Amelot, les tables se remplissent peu à peu. Derrière les murs du Cirque d’Hiver on brosse les alezans, les écuyères s’habillent de tulle, les jongleurs font tourner leurs massues. Dans un peu moins d’une heure les portes s’ouvriront sous l’éclat des projecteurs, l’orchestre enverra ses premières notes de musique.

   Dehors aussi, dans l’air qui se teinte de mauve, l’éclat de quelques notes, les plaintes d’un accordéon dont on joue gauchement, sorte de pot-pourri de musette et de rengaines de music-hall. Dans la rue les regards se tournent et découvrent, tout près du square, le musicien assis sur un pliant de toile, un gobelet de carton à ses pieds. Du haut de son balcon, Marie-Odile a aussitôt été attirée par cette ritournelle étrange, jouée avec l’innocence d’un enfant. Elle regarde un moment ce spectacle improvisé. Quelques bambins jettent un peu de monnaie dans la sébile et ça fait un bruit semblable à la pluie sur un toit de tôle. L’homme est d’apparence jeune, plutôt fluet, ses yeux dissimulés derrière des lunettes à monture d’ébonite, cintré dans un costume gris, de grandes chaussures de cuir à ses pieds. Ses mains longues et fines glissent sur les boutons de nacre, hésitantes comme les premiers pas d’un funambule.

  Marie-Odile referme la fenêtre, descend les marches de bois. Au rez-de-chaussée son père repasse des toiles dans un air embrumé de vapeur. Elle décide d’aller faire quelques pas en direction de Filles du Calvaire, pour dégourdir ses jambes, s’aérer, profiter des derniers rayons du soleil qui remontent le boulevard depuis la Bastille dans une sorte de nuage doré. Alors, dans son esprit, c’est une brusque illumination, comme si, l’espace de quelques secondes, le temps s’était inversé, qu’il avait reflué jusqu’à ce jour gris et pluvieux où elle était allée, Rue de Bretagne, faire sa livraison. Elle revoit, dans le jour glauque de l’entrée des Blancs Manteaux, la Religieuse dans ses voiles clairs, la silhouette évanescente du Pensionnaire venu récupérer son deux pièces de serge grise. Mais oui, l’évidence est là, l’accordéoneux du Cirque d’Hiver n’est autre que l’orphelin à qui elle a livré, il y a deux ans, le costume taillé par son père, qu’elle-même avait fini d’assembler. Et cette coïncidence, à défaut de l’étonner, lui paraît sonner à la manière d’un événement singulier. C’est comme une force mystérieuse, une sorte d’aimantation qui l’oblige à revenir sur ses pas, à se figer sur le trottoir en face du square, à écouter la mélodie brouillonne sortir de l’instrument désaccordé. Cette musique est belle à force de candeur, d’ingénuité, de maladresse appliquée et Marie-Odile revoit cette étonnante pirouette de clown alors que le jeune homme prenait livraison de son uniforme.

  Une émotion s’empare d’elle, qu’elle ne saurait expliquer, et étrangement un sentiment s’installe à la manière d’une intime et troublante conviction : le destin, sous les traits de cet inconnu, est venu à sa rencontre. Ce soir, à table, alors que s’égrènent les notes enjouées d’une sonate de Diabelli, Marie-Odile est absente aux autres, à elle-même. Elle sait que quelque chose vient de changer dans sa vie. Elle en a la certitude mais elle n’en cerne pas encore les contours. Tard dans la nuit, cependant que ses parents auront regagné leurs chambres, Marie-Odile descendra sans faire de bruit dans la salle de couture. Elle feuillettera  patiemment les volumes recouverts de moleskine noire. Celui de l’année 1930 portera, en date du 13 Juin, écrite en lettres fines et appliquées, l’information qu’elle vient y chercher.

 

13 Juin : Livraison aux Blancs Manteaux d’un ensemble

de serge grise destiné à Monsieur Milien

Gervais, pour la somme de 277 francs et 35

centimes.

30 Juin : Somme réglée par l’Econome de l’Orphelinat

des BM pour le costume de Mr MG.

 

 

 

 

IV- Canal Saint-Martin

 

 

 Trois jours passèrent sans que Milien revînt jouer au Square Pasdeloup. Trois jours passèrent où Marie-Odile cousit ses surjets d’une façon aussi fantaisiste qu’illogique. Il était grand temps que l’accordéoneux fît son apparition. Le quatrième jour, aux environs de dix neuf heures, la silhouette dégingandée de Milien s’inscrivait à nouveau sur fond de Cirque d’Hiver.

  Elle ne descendit pas de son étage. Elle écouta seulement les notes clinquantes sortir de l’accordéon, voltiger comme de gros bourdons au milieu des frondaisons. A la fin de l’été, une sorte d’assiduité semblait s’être emparée, par on ne sait quelle bizarrerie, du rythme de vie de Milien. Celui-ci venait, avec la régularité d’un métronome, peu avant le spectacle, disposait son pliant face à la terrasse du Glacier, le Cirque d’Hiver à sa droite. Les habitués du quartier s’étaient accoutumés à sa présence, à sa musique bancale. Chacun s’était résolu à y prêter une oreille discrète et bienveillante et il n’était pas rare que le gobelet de carton s’emplît de lumineuses pièces de dix francs.

  Début Juillet, Marie-Odile estimant que la belle constance de Milien, - il regardait parfois discrètement en direction de son balcon – n’était pas le simple fait du hasard mais le fruit d’une volonté consciente (peut-être l’avait-il reconnue ?), elle se hasarda, un soir, aux alentours de dix neuf heures trente à aller flâner du côté du square. Elle s’installa à la terrasse du Glacier, regardant et écoutant à loisir le tableau simple et naïf que lui offrait Milien.

De cette époque datèrent leurs premières promenades, d’abord modestes, dans la Rue Oberkampf toute proche, puis le long du terre-plein ombragé du Boulevard Richard-Lenoir, enfin sur les berges fluviales du Canal Saint-Martin. C’était cette proximité d’un long ruban liquide glissant entre ses quais de ciment qu’ils préféraient, l’impression d’espace, la vue qui, parfois, portait loin sur le miroir de l’eau et les boules vertes des arbres comme de gros flocons entre ciel et terre. Ils parlaient peu, s’étonnaient selon les jours de l’ardeur du soleil, du courant d’air qui glissait sur la surface lisse du canal, de la rareté des passants, parfois de la foule qui, le dimanche, martelait le pavé de ses pas assidus.

  C’était Marie-Odile qui s’exprimait surtout, posait des questions, faisait rebondir le dialogue. La jeune fille aurait aimé savoir ce qu’avait été la vie de Milien avant qu’elle ne le connût, l’histoire de son enfance, les raisons de sa présence à l’Orphelinat. Mais la jeune fille se heurtait à une sorte de douloureux silence qui confinait le plus souvent à la mutité. Et ce silence elle le respectait, à la façon d’un secret. Alors ils s’étonnaient de tout et de rien, du temps qui passe, de la mode, des faits divers, du spectacle de la Rue Amelot, des automobiles, de la course des Vingt quatre heures du Mans. Milien ne semblait s’intéresser qu’au divertissement, à la surface des choses, aux faits anodins d’une actualité récente. Il se passionnait pour la mise au point de la première horloge parlante, le record de vitesse de la Blue Bird sur la plage de Daytona, la propagation des ondes radio. Redescendant le canal en direction de la Rotonde de la Villette, ils restaient longtemps à observer la manœuvre du pont levant de Crimée et Milien ne se lassait jamais de regarder l’ascension du lourd tablier de métal hissé par des câbles, la rotation des immenses poulies, le jeu simultané des pignons et des crémaillères, un peu comme un enfant ébloui l’eût fait devant les aiguillages, barrières et signaux d’une voie ferrée miniature. Milien lui-même semblait être une « miniature » du genre humain que le réel n’atteindrait jamais.

  Plus qu’une rencontre d’amour, la relation de Marie-Odile et de l’orphelin des Blancs Manteaux était teintée d’amitié et de respect mutuels. Marie-Odile, pour son compte, ne demandait guère plus à Milien que ce lien d’affection. Pour l’enfant qu’il était resté, Marie-Odile devait devenir, au fil des jours, la mère qu’il n’avait jamais connue.

 

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:35

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:30

 

CIRQUE D’HIVER

 

 

 

Avant-Texte

 

 

 

  Marie-Odile vit à Paris, Boulevard du Temple, entre son père Henri, tailleur de son état et sa mère Marguerite, bénévole auprès des enfants malades à l’Hôpital Saint-Louis.

 

  Milien, un accordéoneux orphelin recueilli par les Sœurs des Blancs Manteaux, vient jouer quotidiennement devant le Cirque d’Hiver.

 

  Un jour, Marie-Odile et Milien décident d’unir leurs vies sous le signe de l’amitié. Mais Henri est fortement opposé à cette union qu’il juge contre nature. Le couple quitte Paris et se réfugie dans le sud, à Callonges où vit Gary Mengès, un oncle de Marie-Odile.

Celle-ci est occupée à des travaux de couture alors que Milien vit dans un songe permanent au milieu des airs et fredaines du music-hall.

 

  Puis, un jour, après la disparition de Gary, tout bascule et la Combe Gignac où ils vivent devient le lieu d’un non-sens.

 

  Pour des raisons liées à leur propre passé, l’accomplissement de leurs destins ne pouvait exister que sous la forme du tragique.

 

 

***********************

 

 

I - Boulevard du Temple

 

 

       Paris. Automne 1920

 

  Septembre a habillé Paris d’une teinte fauve, couleur d’écorce. Quelques feuilles se détachent déjà des arbres, jonchant les trottoirs d’étoiles lumineuses. Du haut de sa fenêtre, Marie-Odile regarde les allées et venues boulevard du Temple. Ce sera bientôt l’heure de la projection au Cirque d’Hiver et les globes électriques se sont allumés. Les premières voitures, longues carrosseries noires et jaunes que coiffe une capote de toile huilée, se rangent le long de la Rue Amelot. De minces jeunes femmes en descendent, vêtues à la garçonne, tailleurs-jupes, chemises blanches à cols et manchettes, cheveux courts plaqués par un bandeau. Marie-Odile aimerait bien aller s’asseoir sur les sièges de velours, attendre que les lampes s’éteignent et regarder les images envahir l’écran à la façon d’un rêve.

  Mais Marie-Odile n’a que huit ans. « Tu n’as pas l’âge du cinéma », lui dit toujours son père et elle se contente du spectacle de la rue, laisse sa vue planer sur les frondaisons de la Place Pasdeloup, du petit square entouré de grilles où l’on promène des enfants dans de grands landaus noirs. Alors, de dépit ou par désœuvrement, elle se laisse glisser dans le grand escalier ciré qui descend les étages. Une lumière dorée coule dans la salle à manger, faisant briller les maroquins des livres. Sur la grande table ovale, deux ou trois volumes que sa mère a dû consulter avant de partir faire la lecture aux enfants de l’hôpital.

  Au rez-de-chaussée, sous le rond d’une opaline verte, son père est occupé à tailler un costume. Marie-Odile aime l’odeur mouillée de la pièce, les carrés de moleskine et de satin pareils aux damiers d’un paysage, les grands ciseaux qui déchirent la toile en crissant, la légèreté des papiers de soie, les calques semblables à des voiles de brume, la machine à coudre et son pédalier de fer, le hérisson d’aiguilles accroché à la manche d’Henri, le mètre jaune et noir comme une longue chenille autour de son cou. Marie-Odile passe des heures à l’atelier, lorsqu’elle n’a pas école, apprenant à découper un patron, à en reporter le modèle sur la toile, à coudre des doublures, à s’essayer aux épaulettes, au repassage avec l’odeur âcre de la pattemouille et les vapeurs qui piquent les yeux.

  Ce qu’elle aime aussi c’est aller au Sentier, sous la verrière blanche des grands entrepôts et fouiller parmi les empilements de coupons, éprouver la souplesse des jerseys, la douceur des cachemires, le friselis du crêpe, la glaçure de la soie pareille au flanc d’un céladon.  Quand elle a épuisé le plaisir de l’atelier, elle remonte à la cuisine, met le couvert, attendant que sa mère soit rentrée de l’hôpital, que son père ait fini de faufiler un pantalon, un gilet. Puis le repas en silence avec un peu de musique en toile de fond. On a si peu à dire alors que la vie coule à la façon d’une eau paisible. Avant de s’endormir, Marie-Odile, derrière le cadre de sa fenêtre, regarde les feuilles du square glisser sur le bitume. Les derniers spectateurs quittent le Cirque d’Hiver. Une brume légère grise les trottoirs. Il est temps alors de tirer les rideaux. Henri a rejoint son atelier pour finir d’y tailler un lin, une flanelle. Marguerite, sur le sofa, lit les histoires qu’elle racontera demain aux enfants. Les jours succèdent aux jours, géométrie simple et ordonnée que délimitent le Cirque d’Hiver, le Sentier, la Rue Amelot, la Rue Bichat près de Saint-Louis.

 

 

II - Les Blancs Manteaux

 

        Paris. Eté 1930

 

  Dans ses cheveux relevés en chignon, Marie-Odile plante une écaille blanche, se maquille discrètement - une touche de poudre de riz -, regarde la pluie qui glisse doucement le long des vitres. Une grande flaque grise, Place Pasdeloup, dans laquelle se reflètent le dôme sombre du Cirque d’Hiver, les statues équestres qui en encadrent la porte. Sur la planche à tréteaux, un carton avec un costume de serge grise. Calligraphiée sur une étiquette, l’écriture d’Henri :                                                                                                               

 

Monsieur Milien GERVAIS

Institut des Blancs Manteaux

Rue de Bretagne

 

 Boulevard du Temple le ciel s’est un peu éclairci, couleur d’ardoise avec de longues traînées blanches. Sous son parapluie, Marie-Odile regarde les nuages semblables à la toile qu’elle porte aux Blancs Manteaux. Elle se souvient y être allée alors qu’elle était adolescente. Arrivée Rue de Bretagne elle reconnaît, face au Square du Temple, un immeuble de pierre aux grandes verrières, la façade ornée de fleurs de lys. Elle sonne, pénètre sous le porche. Une Religieuse vêtue de blanc sort de la loge. Marie-Odile lui remet le carton qu’elle a pris soin d’envelopper dans une pièce de coton épais mais la pluie a délavé la belle écriture d’Henri et le nom est tout juste lisible.

  La Sœur prend le colis, ajuste ses lunettes. Elle va au pied de l’escalier où coule une lumière verte d’aquarium. Elle appelle :

 

« Monsieur Milien, il y a une surprise pour vous, descendez vite ! ».

 

Un bruit de pas sur les marches. Un homme jeune, l’air un peu égaré, un soupçon de moustache sur la lèvre supérieure ; de grandes lunettes cerclent des yeux effarouchés. Il s’empare du costume de serge, bredouille quelques mots incompréhensibles, se retire avec une sorte de révérence maladroite. La Sœur remercie. Marie-Odile prend congé. A sa droite, sur une plaque qui brille discrètement dans la pénombre, une inscription que les années ont presque effacée :

 

Orphelinat des Blancs Manteaux

 

 La porte s’ouvre sur des trottoirs qui étincellent. Le soleil d’été est revenu. Rue des Filles du Calvaire la boulangerie est encore ouverte. Marie-Odile y achète un pain de campagne, couleur de moisson, à la croûte ferme et odorante. Dans la perspective de la rue elle aperçoit les murs arrondis du Cirque d’Hiver, ses grilles de fer forgé, ses lanternes de bronze. Elle ne sait pourquoi, elle repense à ce grand dadais des Blancs Manteaux. La serge grise lui ira bien ; il paraît si sérieux avec ses immenses lunettes, son air de séminariste. Elle entre dans la maison. On entend le cliquetis des ciseaux dans l’atelier. A l’étage, les variations Goldberg de Bach. La journée a dû couler comme du miel à l’hôpital Saint-Louis. Il sera bientôt l’heure de dîner.

 

                                                                                                A SUIVRE...

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 14:23

 

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A12

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 14:20

Le procès Verbal - JMG Le Clézio

mercredi 5 septembre 2012, par Jean-Paul Vialard 

©e-litterature.net


Adam Pollo : folie, mode d'emploi.

 A propos  de "Le Procès-verbal"

  JMG Le Clézio.

(Gallimard - 1963)

 Note de l'Editeur.

 

  "Ce n'est certes pas un hasard si le héros de ce livre porte le nom insolite d'Adam Polo. Adam, c'est ici à la fois le premier et le dernier homme, celui que la folie ou l'oubli, ou encore la volonté obscure de tenter une expérience extrême, isole du reste des vivants, change en vivant survolté devant qui le monde cède à la féerie et au cauchemar.

  Adam Pollo fait retraite dans une maison abandonnée, sur la colline, loin de la ville et de l'ordre incompréhensible qui s'y trame. Est-il déserteur ? Évadé d'un asile psychiatrique ? D'étranges rapports, brutaux et complices, le lient à une jeune fille, Michèle, qui semble lui servir d'indicatrice et de réplique involontaire. Mais surtout, après avoir franchi un certain état d'attention obsédée, Adam descend dans le monde, comme un prophète. Dès lors, sa vie se trouve mise en rapport avec la Vie même, animale, matérielle, inaperçue. Il devient la plage où il passe, le chien qu'il suit, le rat qu'il tue, les fauves qu'il observe dans un parc zoologique, le grand mouvement inlassable des apparences. Fabuleux itinéraire dans l'espace et la simultanéité de l'imagination qui l'amène fatalement à être arrêté et jugé par les hommes dont il a voulu, nouvel Adam infernal, transgresser les interdits : il sera donc fou, c'est-à-dire enfermé dans la région infinie des mirages rigoureux.

  Par ce premier roman explosif, d'un lyrisme retenu ouvrant sur une sorte d'épopée qui évoque à la fois William Blake et les Chants deMaldoror, J. M. G. Le Clézio se révèle d'emblée un écrivain, un voyant extraordinaire.

  J. M. G. Le Clézio a été reconnu d 'emblée comme un grand écrivain.  « Le Procès-verbal » est son premier roman.  Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 2008."

 

Quatrième de couverture.

 

  "On me reprochera certainement des quantités de choses.
D'avoir dormi là, par terre, pendant des jours ; d'avoir sali la maison, dessiné des calmars sur les murs, d'avoir joué au billard. On m'accusera d'avoir coupé des roses dans le jardin, d'avoir bu de la bière en cassant le goulot des bouteilles contre l'appui de la fenêtre : il ne reste presque plus de peinture jaune sur le rebord en bois. J'imagine qu'il va falloir passer sous peu devant un tribunal d'hommes ; je leur laisse ces ordures en guise de testament ; sans orgueil, j'espère qu'on me condamnera à quelque chose, afin que je paye de tout mon corps la faute de vivre..."

 

Extrait.

 

Adam Pollo, marginal aux contours flous, après n'avoir erré qu'à l'intérieur de lui-même, gagne un jour la ville, mué en une manière de prophète venu annoncer aux hommes la survenue prochaine d'un nouveau monde. Il est arrêté et conduit à l'asile. Logé dans une pièce étroite munie de barreaux, il poursuit sa folie d'huître perlière occluse entre les quatre murs de calcaire à la vue étroite. Rien, il n'attend rien que de demeurer là où il est, dans une sorte d'hébétude matérielle :

 

"Mais avec de la chance, c'est pour longtemps, à présent, qu'il est fixé à ce lit, à ces murs, à ce parc, à cette harmonie de métal clair et de peinture fraîche."

 

  (..) "La fenêtre était ouverte exactement au milieu du mur externe. Elle était garnie de barreaux qui projetaient des interférences d'ombres verticales et horizontales sur les couvertures du lit et sur le pyjama à raies. Les barreaux, au nombre de trois verticaux et de deux horizontaux, compartimentaient un ciel pareil aux murs. C'était une division arbitraire, mais cependant harmonieuse, et dont le chiffre, douze, faisait bizarrement songer aux Maisons du Ciel selon Manilius

(...) C'était clos, il était seul, unique en son genre, bien au centre. Adam écoutait lentement, sans bouger les yeux d’un centimètre ; il n’avait besoin de rien.Tous les bruits (le gargouillis d’eau dans les conduites, les coups sourds, les craquements des cossidés, les cris d’ailleurs entrant dans la chambre, coupés un à un, le murmure d’une chute de poussières voisine, quelque part sous un meuble, les légères vibrations des phagocytes, le réveil grelottant d’une paire de phalènes, à cause d’un coup plus fort porté de l’autre côté de la cloison)semblaient venir de lui-même. Au-delà des murs, il y avait d’autres pièces, toutes rectangulaires, tracées architecturalement.

Le même dessin était répété dans toutes les sections de l’immeuble, pièce, couloir, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce, pièce,W.C., pièce, couloir, etc. Adam était content de se désolidariser comme cela, avec 4 murs, 1 verrou, et 1 lit. Dans le froid et l’illumination.C’était aisé, sinon durable. On finissait tôt ou tard par s’en douter et par l’appeler.

Dehors, dehors il faisait peut-être encore soleil ; il y avait peut-être des nuages en petits morceaux, ou bien seulement la moitié du ciel était couverte. Tout ça était le reste de la ville ; on sentait que les gens habitaient autour, en cercles concentriques, grâce aux murs ; on avait, n’est-ce pas, beaucoup de rues, en tous sens : elles découpaient les pâtés de maisons, en triangles ou en quadrilatères ; ces rues étaient pleines de voitures, de bicyclettes. Au fond, tout se répétait. On était à peu près sûr de retrouver les mêmes plans cent mètres plus loin, avec exactement le même angle de base de 35° et les magasins, les garages, les bureaux de tabac, les maroquineries. Adam élaborait mentalement son schéma : il y ajoutait bien d’autres choses. Si on prenait un angle de 48°3’, par exemple, eh bien on était certain de pouvoir le noter quelque part dans le Plan. C’était bien le diable si à Chicago il n’y avait pas une place pour cet angle ; alors, quand on le retrouverait, il suffirait de regarder le dessin pour savoir tout de suite ce qu’on avait à faire. A ce compte-là, Adam ne pouvait jamais se perdre. Le plus dur, c’était les courbes ;il ne comprenait pas comment il fallait réagir. Le mieux était d’établir un graphique ; le cercle, c’était moins compliqué : il suffisait d’en faire la quadrature (dans la mesure du possible, bien entendu) et de le décomposer en polygone : à ce moment là, il y avait des angles et on était sauvé.

( c'est moi qui souligne)

Il prolongerait, par exemple, le côté GH du polygone et il obtiendrait une droite. Ou même, en prolongeant deux côtés, GH et KL, il tomberait sur le triangle équilatéral GHz & il saurait quoi faire. Le monde, comme le pyjama d’Adam, était strié de droites, tangentes, vecteurs, polygones, rectangles, trapèzes, de toutes sortes, et le réseau était parfait ; il n’y avait pas une parcelle de terre ou de mer qui ne fût divisée très exactement, et qui ne pût être réduite à une projection, ou à un schéma.

Somme toute, il aurait suffi de partir, avec, dessiné sur une feuille de papier, un polygone d’environ 100 côtés, pour être sur n’importe quel point du globe. Si on marchait dans les rues, si on suivait sa propre inspiration vectorielle, on aurait peut-être même pu, qui le dira ? aller jusqu’en Amérique, ou en Australie. A Tchou-Tcheng, sur le Tchang, une petite maison creuse aux murs de papyrus patiente au soleil et à l’ombre, dans le bruit doux des feuilles qui se balancent, en attendant le messie-géomètre arpenteur qui viendra révéler un jour, son compas à la main, l’angle obtus qui l’écartèle. Et bien d’autres encore, au Nyassaland, en Uruguay, en plein Vercors, partout dans le monde, sur les étendues de terres sèches qui se craquellent, entre les buissons de genêts, couvertes de millions de carrés fatals comme des signes de mort,de droites crevant le ciel au bout de l’horizon avec des gestes d’éclair. Il aurait fallu aller partout. Il aurait fallu un bon plan, plus la foi ; une confiance totale dans la Géométrie Plane, et la Haine de tout ce qui est courbe, de tout ce qui ondule, pèche dans l’orgueil, le rond ou le terminal.

Dans la chambre, à ce moment-là, avec la lumière du jour qui pénétrait par la fenêtre, qui bondissait d’avant en arrière, dans tous les sens et le ceignait comme une nappe d’étincelles, avec le bruit frais et monotone des eaux, Adam se crispait davantage ; il regardait et écoutait intensément, il se sentait grandir, devenir géant ; il percevait les murs se prolongeant en droites, à l'infini, les carrés s'ajoutant les uns par-dessus les autres, toujours plus grands, toujours un petit peu plus grands ; et peu à peu la terre entière était recouverte de ce gribouillis, les lignes et les plans se croisaient en claquant comme des coups de feu, marqués à leurs intersections par de grosses étincelles qui retombaient en boules, et lui, Adam Pollo, Adam P..., Adam, point séparé du clan des Pollo, était au centre, absolument au cœur, avec le dessin tout tracé, tout prêt pour qu’il puisse prendre la route, et marcher, aller d’angle en angle, de segment en vecteur, et dénominer les droites en gravant de l’index leurs lettres dans le sol : xx’, yy’, zz’, aa’, etc."

 

En guise de commentaire.

 

    En 1963, lorsque fut publié "Le procès-verbal", le livre fit irruption dans le champ littéraire d'une façon toute singulière. L'étonnement suscité, s'il pouvait avoir pour fondement l'originalité de la fiction, n'en était pas moins lié à la qualité particulière du langage convoqué afin de servir le projet de l'œuvre. Le titre de "procès-verbal", s'il peut faire signe vers une manière de "compte-rendu" , de "rapport" sur une expérience de vie, à savoir une existence marginale, ne saurait se limiter à une simple collation d'événements, fussent-ils hors du commun. Dans le titre, ce qu'il est nécessaire d'entendre, c'est bien plutôt la dimension d'une volonté assignée à faire  "le procès du verbe" en l'extrayant de sa gangue signifiante habituelle.  Ce roman, comme un certain nombre d'entreprises ultérieures de Le Clézio, est une construction langagière intellectuelle. C'est du dedans du langage, de sa structure même, qu'il faut envisager l'univers qui est proposé au lecteur.

  Le sujet situé à l'épicentre du "Procès" est celui de la folie. Or la folie n'est jamais accessible de l'extérieur qu'à titre d'observation expérimentale, c'est à dire, comme objet. La comprendre, c'est en une certaine manière, se l'approprier, se glisser dans la peau du dément, vivre ses gestes, ses manies, sa solitude, se glisser dans sa conscience forclose. Devenir sujet.

  Le langage sera le véhicule qui assurera cette nécessaire conversion. On sera d'emblée plongé dans la constellation schizophrénique, entouré d'étincelles et de feux de Bengale, de phrases étranges comme des comètes, de brusques fulgurations, de suites de mots incohérents, de chutes, de soudaines résurgences, on sera cloué à un vocabulaire zoomorphe avec des  déplacements annelés, des trépidations de cloporte, tellement semblables aux convulsions des "Chants de Maldoror", à ses processus de dilution où le délire gire infiniment autour de sa propre frénésie.

  A cette fin d'insignifiance, d'incommunicabilité ou bien, parfois, leur contraire, le débondement verbal infini, seront convoqués aussi bien des créations poétiques baroques et surréalistes, des listes diverses, des coupures de journaux, des lambeaux d'affiche, des phrases biffées. Identiquement à  Lautréamont qui employait les ressources de son génie "à peindre les délices de la cruauté.",  l'écrivain a bien compris qu'on ne peut rester extérieur à la maladie mentale, à ses ravages, à ses excès comme à ses retraits, ses étonnants revirements. Il faut se métamorphoser en prédateur, il faut devenir hyène, marcher de guingois, l'arrière-train  émacié, les oreilles courtes, le museau hérissé de crocs mortifères et débusquer les cadavres qui parsèment la savane de leurs odeurs pestilentielles, sucer l'os jusqu'à la moelle, racler le moindre mot, en extraire la souffrance urticante, en presser le jus psychotique, la fibre aliénée. Dès lors se comprend mieux le saisissement du lecteur, son vertige, parfois sa difficulté à pénétrer l'œuvre. Ici, l'histoire n'est pas une fin en soi, elle n'est que le fil rouge qui court tout au long d'un périlleux voyage. On a quitté les rives rassurantes de la conscience ordinaire pour s'immerger dans l'invisible, l'indicible. On a à faire face à la "vérité" du fou, à son immersion racinaire, rhizomatique dans l'humus où plus rien ne fait sens, dans le sol primitif où grouillent des entités thériomorphes.

  1963 - Plusieurs critiques, alors soumis à l'urgence d'étiqueter la nouveauté, de lui attribuer un sceau rassurant, l'avaient situé dans la perspective du "Nouveau roman". Or, si les recherches formalistes pouvaient s'en rapprocher, interrogation sur l'acte d'écrire, personnages au second plan, intérêt pour les objets et leur description, il semblait qu'en même temps s'installait une sorte de nouveau paradigme permettant l'accès à une littérature différente. Au début de l'œuvre, la recherche d'un langage renouvelé, d'une écriture forant la peau du réel, traversant le miroir des apparences, s'instillant à même le corps des choses, pénétrant leur chair vive; tentative à proprement parler rimbaldienne, mallarméenne, projection spermatique, de lymphe, de sang, turgescence du dire, coruscation ultime des mots.

 

"Un jour le langage sortira de ses camps...Il sera libre...Des mots pareils aux crochets du naja, se dresseront et entreront dans la chair."

                                                                                                      (Les Géants - 308)

 

Autour de Le Clézio des noms s'écrivaient : Nathalie SarrauteMichel ButorGeorges Pérec. On évoquait aussi, à juste titre, Camus en raison d'une résonance existentialiste et Henry Miller pour sa tentative de description de son propre univers chaotique, désespéré, surplombé par l'inévitable déréliction.

  Mais, pour pénétrer au plus près la nature du "Procès", pour en percevoir l'essence, il faudra s'installer  sur des rives escarpées à partir desquelles donner acte et espace à la folie, à sa confondante concrétion. Et d'abord regarder au plus près la nature du réel. En faire  une lecture "archaïque"parménidienne, c'est à dire porter sur les choses une vue pleine et circulaire dont l'être, à chacune de ses manifestations, nous assure, que nous destinions notre regard à la plénitude du paysage, la courbe de l'horizon, que nous nous appliquions à faire émerger l'épiphanie d'un visage, le contenu d'une œuvre d'art, l'espace domestique rassemblé autour du foyer, le dôme infini du ciel où courent les étoiles, les constellations et les planètes, tous corps dont les "Maisons du ciel selon Manilius" nous font également l'offrande.

  Or, il y a une harmonie, une manière de sérénité  découlant de notre observation du monde. Celui-ci en sa positivité, son évidence, sa pleine densité, reflète simplement  l'ordre cosmique, lequel s'oppose au chaos originel. Garder cette sphère intacte nous assure toujours de ne pas chuter hors d'elle dans le non-être, autrement dit, le non-sens.

Jamais la ligne, ouverte, illimitée, ne saurait accéder à l'être. Ceci, du moins, était-il impensable chez les disciples de Parménide.   

Or, Adam, dans son entreprise de nier cette réalité qui l'oppresse et le place hors de la société, fait le choix d'une éviction de cette sphère primitive chère à certains  présocratiques.  Plongeant délibérément dans la folie, en faisant son seul lexique existentiel, il se soustrait à tout ce qui, courbe, sphère, anneau, pourrait contribuer à l'installer dans la normalité, la raison :

 

"Le plus dur, c’était les courbes; il ne comprenait pas comment il fallait réagir. Le mieux était d’établir un graphique ; le cercle, c’était moins compliqué : il suffisait d’en faire la quadrature (dans la mesure du possible, bien entendu) et de le décomposer en polygone : à ce moment là, il y avait des angles et on était sauvé."

 

Les angles, les polygones, voilà ce qu'il faut  introduire dans la  parfaite figure circulaire afin "d'être sauvé" de l'effrayante normalité, afin que la différence s'installe, que le museau aigu de la schizophrénie puisse faire céder la bogue, la déchirer, l'écarteler sous les coups de boutoir de l'irraisonné, l'insensé, l'incompréhensible :

 

" (...) la Haine de tout ce qui est courbe, de tout ce qui ondule, pèche dans l’orgueil, le rond ou le terminal."

 

  La seule figure désormais possible n'est plus la forme rassurante et parfaite de la sphère, se suffisant à elle-même, impliquant une finitude dans l'espace, donc une clôture de tout ce qui est; indivisible, inatteignable, non accessible aux contorsions et mouvances de l'apparence sensible, réservoir d'illusions infinies. La seule figure est celle d'une géométrisation poussée à son acmé, d'une abstraction qui ne pourra rien dire d'elle-même, sinon sa vacuité, figure inexistentielle, sans aspérité où pourrait s'accrocher quelque langage ouvrant un monde.

Droites, droites, droites, lignes, lignes, lignes et ainsi jusqu'à l'extrême limite où les choses basculent :

 

"Le monde, comme le pyjama d’Adam, était strié de droites, il percevait les murs se prolongeant en droites (...) et peu à peu la terre entière était recouverte de ce gribouillis, les lignes  et les plans se croisaient en claquant comme des coups de feu (...)

 

  Les conditions de la folie sont désormais atteintes. Maintenant peut s'ouvrir la gueule béante par où s'extraire de la multitude, afin de fuir le plus loin possible de la civilisation, de l'homme, et abandonner ainsi toute prétention à la certitude de vivre.

  De la sphère à la ligne, Adam Pollo procède à une annulation de sa propre identité. Il accomplit en sens inverse le parcours spéculaire lacanien par lequel le tout jeune enfant, voyant sa propre image reflétée dans le miroir globalisant et synthétisant, réalise "l'assomption jubilatoire" qui le pourvoit  d'un corps unitaire définitivement à l'abri du morcellement primitif dont, jusqu'alors, il était affecté.

  C'est de cette  fragmentation même , de cette dislocation dont Adam était porteur depuis l'origine et qu'il voulait, consciemment ou à son insu, mettre à jour. Son douloureux cheminement  regarde  étrangement en direction de l'expérience mescalinienne dont Henri Michaux a été l'un des plus lucides représentants. Nul doute que Le Clézio, critique de l'auteur (voir son essai "Vers les icebergs" - 1978) n'ait été, en une certaine manière, influencé par cette littérature au confluent de la création, de ses limites, là où pourrait se tutoyer la folie. Certains textes de Le Clézio et de Michaux pourraient presque se superposer dans une manière d'osmose, lucidités infiniment ouvertes à la compréhension du désarroi de l'homme, laquelle fait aussi toute la beauté de sa dimension tragique.

 

  Dans le chapitre intitulé "Expérience de la folie" ("Misérable miracle" - 1972), Michaux découvre avec une stupeur teintée de ravissement, le peuple des lignes mescaliniennes :

 

"Les vagues de l'océan mescalinien avaient fondu sur moi, me bousculant, me culbutant comme menu gravier. Les mouvements, jusque là dans ma vision, étaient maintenant SUR moi (c'est Michaux qui souligne) . (...) J'étais perdu. (...) Des lignes, de plus en plus de lignes (...) De grands Z passent en moi (zébrures-vibrations-zigzags ?) . Puis ce sont des S brisés (...) Anesthésié au monde jouisseur de mon corps (...) Devenu proue (...) Les lignes se suivent presque sans arrêt. (...) Et les lignes, les lignes d'écartèlement (...) Ce fut une plongée instantanée (...) et soudain les vagues de l'océan mescalinien qui débouchaient sur moi me renversaient. Me renversaient, me renversaient, me renversaient, me renversaient, me renversaient. (...) J'étais seul dans la vibration du ravage, sans périphérie, sans annexe, homme-cible qui n'arrive plus à rentrer dans ses bureaux."

   

   Etrange entrecroisement de destins qui, dans des expériences différentes, (l'isolement du monde pour Adam, la prise d'une drogue pourMichaux) se rejoignent, confluent, parviennent sur les mêmes rivages cernés de lignes convulsives, zébrées, destructrices de la raison. Soudain, la folie, pour Adam-Michaux, possède un visage, mais un visage abstrait, privé de paroles, sorte de mime grimaçant portant avec lui le souffle blême du néant, les nervures aigües du rien. La sphère archaïque irisée comme une bulle s'est  métamorphosée en un échinidé aux piquants venimeux.  Et l'homme de raison, de sentiment, de sensations s'est empalé sur ces pieux mortifères.

  Car si la philo-cosmologie parménidienne peut prêter à sourire aujourd'hui, eu égard à son innocence puérile, elle n'en demeure pas moins dans la conscience archétypale, une manière de sein nourricier, de conque primitive où s'assurer d'un futur essor. A trop vouloir rationnaliser, alors que la sphère présocratique reposait sur le pivot de la raison, les hommes se sont évincés eux-mêmes de l'abri qui les nourrissait. Or, jamais l'enfant, l'adulte, ne s'abstraient totalement de cette enveloppe symbolique qui constitue leur armature originelle. Toujours, au-dessus de leur fontanelle existentielle, elle prolonge la demeure amniotique. L'eau est un aliment nécessaire à l'existence fût-elle fantasmée. La laisser se tarir, c'est accepter d'entrer en rébellion contre soi-même au risque de la folie.

Le Clézio y échappe en convoquant Adam Pollo dans un procès du verbe, alors que Michaux s'en extrait à la mesure de ses dessins mescaliniens. Ainsi, la création, apparaît-elle cette écriture par laquelle exorciser bien des démons. Le lecteur, quant à lui, aura été schizophrène par défaut,  le temps d'un procès qu'on aura instruit pour lui, l'espace de vagues mescaliniennes entamant déjà leur reflux de papier.

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 11:25

 

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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 11:16

 

F1 

 

Aux sources du Fleuve Alphée

 

  Ce matin-là était un matin de printemps semblable à bien d’autres. Des gouttes de rosée brillaient à la pointe des herbes, la sève courait sous les écorces, les bourgeons s’apprêtaient à éclore. Le ciel était rosé du côté du Levant, avec encore quelques teintes grises et des écharpes de brume tapissaient les rives de la Leyre. Odin mit le sac de toile sur son dos après y avoir rangé La Géographie par l’Image et la Carte, livre qui ne s’éloignait jamais de lui à plus de deux coudées. Odin se passionnait aussi bien pour les atolls des îles Touamotou que pour les fjords de Norvège ou les polders des Pays-Bas, mais ce qui l’attirait le plus c’était la grande carte Vidal-Lablache qui trônait dans la salle de classe, tout près du pupitre de Monsieur Chaliès.

  Elle était magique cette carte de France avec ses montagnes qui faisaient des taches semblables à du pain brûlé, ses plaines d’herbe couleur de menthe, ses océans si clairs qu’on aurait pu y deviner les piquants des oursins et les filaments des étoiles de mer. Mais ce qui le fascinait le plus, c’était la carte avec les fleuves, les rivières. Ça le faisait penser à un grand corps d’argile qu’auraient parcouru des faisceaux de veines, d’artères, de capillaires et il ne doutait point que cette carte fût douée de vie et qu’au profond de la nuit elle rejoignît les réseaux souterrains, les lacs, les océans à la courbure immense et ainsi jusqu’à la voûte des étoiles.

  Lorsqu’il entra en classe il eut la prémonition que cette journée serait marquée d’une pierre blanche, la Vidal-Lablache éclaboussait le mur de ses teintes pastel et le tableau maculé de craie portait en son milieu, calligraphié à la manière d’un savant et appliqué calame :          

 

Leçon du jour : Fleuves et Rivières de France.

 

  Chacun gagna sa place et Charles Chaliès, de sa belle voix grave qui faisait rouler les cailloux du gave :

 

« Mes enfants, aujourd’hui nous allons naviguer, tels des radeaux, sur nos belles rivières ; alors ouvrez grand vos oreilles et vos yeux que je vois encore bien pris de sommeil. »

 

  Ce brave Chaliès ne craignait ni l’emphase ni la solennité de sa mission et tous savaient alors qu’un voyage allait commencer qui, longtemps encore, habiterait leurs mémoires. Chacun embarqua donc sur son radeau et commença la longue dérive qui le conduirait, de canaux en écluses, d’écluses en affluents jusqu’à la royauté du grand peuple des eaux. Odin, quant à lui, émerveillé par cette ode fluviale, se laissait aller à la symphonie des mots que Charles Chaliès égrenait avec ferveur, comme si de précieuses gemmes se fussent échappées de ses académiques lèvres.

  Odin savait qu’il lui fallait cueillir ces offrandes comme la lumière du jour et les mots le traversaient à la façon d’une brise subtile, et les lieux magiques habitaient sa peau, résonnaient dans les conques de ses oreilles, le parcouraient du dedans en de longues vibrations semblables à de l’écume. Il y avait en lui La Seine, le vent chargé de calcaire du Plateau de Langres, Paris, l’Ile de la Cité, l’Ile Saint-Louis, le Marché aux fleurs, l’estuaire à Honfleur large comme une mer ; il y avait le long cheminement de La Loire, la brise du Mont Gerbier des Joncs, la ligne grise et blanche du Forez, les Cévennes bleues aux entailles profondes, les îles de sable et de saules à Orléans, les châteaux majestueux des Rois, l’Océan aux flots immenses ; il y avait Le Fleuve Garonne, les roches sauvages du Val d’Aran, la chute dans le mystérieux Trou du Toro, le Port de la Bonaigua où couraient les chevaux, les briques rouges de Toulouse, les quais de pierre de Bordeaux, l’estuaire de La Gironde pareil à un lac de boue, l’Ile Verte, l’Ile Margaux, le grand peuple des oiseaux, les hérons, les aigrettes, les mouettes rieuses, les cabanes à carrelets, leurs hauts piquets plantés dans la vase, puis l’Océan, le grand large, l’obélisque blanc du phare de Cordouan, sa lanterne traversée d’air et de soleil ; il y avait Le Rhône surgi des glaces bleues du Saint-Gothard, le miroir du Léman pareil à une grande faucille couchée sous le ciel, Lyon et La Croix-Rousse, Le Mont-Blanc et son cône de neige, puis la coulée rapide vers le sud, la steppe de la Crau semée de galets usés, hérissée d’asphodèles et de bouquets de thym, la Camargue, ses galops de crinières blanches sous le vent, les robes luisantes des taureaux, la grande montagne de sel de Giraud, Port Saint-Louis et ses vols de flamants roses comme un  nuage à l’horizon. Il y avait en lui tous ces trajets lents ou rapides, ces chutes brusques, ces méandres, ces clapotis, ces îlots de sable aux flancs paresseux, ces barres rocheuses, ces hauts plateaux cernés de vent, les rideaux des peupliers, les larmes des saules, le coassement des grenouilles, la fuite argentée des truites, la procession oblique des écrevisses, les pertes d’eau dans les failles, les résurgences, les rives de mousse et de lichen, les parois de sable hautes comme des dunes, les vasières, les sols de tourbe, les calices blancs des nénuphars, la lame aiguë des flèches d’eau, les plumets roses des renouées, les quenouilles brunes des massettes avec leur doigt dirigé vers le ciel, il y avait les mosaïques de lumière des marais salants, les petits promontoires de sel, leur couleur de neige, leur crépitement sous le soleil entre les griffes de râteaux des paludiers ; il y avait tout cela et Odin savait depuis toujours qu’il devait garder comme un secret ces images, ces bruits, ces sensations. Un jour il les raconterait à ses enfants, à ses petits-enfants comme le faisait Monsieur Chaliès aux élèves émerveillés de la classe etOdin pensait que ses camarades, eux aussi, sans en laisser rien paraître, dissimulaient dans quelque cachette minuscule, ces trésors aussi indispensables que la vue, le toucher et l’émerveillement qui habite si bien le monde des rêves.

  Et ce qui rassurait Odin plus que tout, c’est qu’il savait que ces fleuves étaient éternels, et qu’ils couleraient encore bien après que les hommes auraient déserté la Terre. La leçon de géographie terminée, on dessina sur de grandes feuilles blanches, la carte de France, les taches brunes des reliefs, les lacs verts des plaines, les eaux à peine bleutées des océans et d’un trait d’outre-mer foncé, les sinueux parcours des fleuves qui irriguaient la terre comme la pluie féconde les semailles.

  On rangea les feuilles sous les abattants de bois, on sortit en récréation, on joua à pousser des calots et des agates sur des chemins de poussière, on lut quelques vers de Sully Prud’homme, on rentra à la maison, on fit ses devoirs et on s’assit sur des bancs pour profiter des caresses douces du printemps. On fit tout cela, sauf Odin qui prit un panier d’osier, y mit quelques provisions et après en avoir averti sa Mère, se dirigea vers le bas du village où coulait la Leyre, petite rivière sans ambition qui faisait avancer son destin, goutte à goutte, entre champs et falaises sans que nul y prêtât attention.

  Cependant la Leyre cachait en de subtils contours quelques vrais coins de paradis que Grand-père William avait fait découvrir à son petit-fils, les jours de pêche, alors que l’aube coloriait à peine la cime des aulnes et que les villageois sommeillaient dans leurs couettes de plume. La Grève de Talbert était un de ces lieux remarquables quoique serti de silence et de modeste apparence. Dans un coude de la rivière se trouvait une plage de gravier que le courant venait lécher de ses bulles claires et irisées comme des ballons de fête. Près de la berge opposée, un grand trou qui abritait gardons, ablettes et autres goujons. Odin en avait ferré plus d’un de sa gaule de bambou mais aujourd’hui il s’était seulement muni de son panier, ayant l’intention de réserver la grève à une collation et à quelques rêveries aquatiques.    

  Car Odin, s’il était bon élève et appliqué à la tâche, n’en était pas moins un éternel rêveur que le vol d’une libellule pouvait entraîner à des lieues, jusqu’au faîte des nuages et parfois au-delà.Odin fit basculer le couvercle d’osier, prit une pomme qu’il croqua à belles dents - le suc cascadait dans sa gorge-, grignota quelques galettes de sarrasin et se coucha à même les galets encore chauds du soleil qui les avait abreuvés. La Leyre chantait tout doucement et cela faisait un bruit de vent comme les flûtes indiennes au sommet des Andes.  L’air était si doux, la nature si encline à l’imagination, qu’Odin s’endormit alors que le jour commençait à sombrer, éclairant d’un dernier feu les chatons des noisetiers. L’air battait alentour de ses palmes légères, disposant le corps de l’enfant au repos. Bientôt un croissant de lune apparut à l’orient alors que la rivière murmurait à l’oreille d’Odin 

 

« Viens donc me rejoindre, Odin et faisons tous les deux le merveilleux voyage aux sources de l’Alphée. »

 

  La Leyre n’avait pas fini de murmurer qu’Odin abandonna son lit de gravier pour la douceur des eaux. Il les sentit entourer ses jambes comme des lianes qui, sans tarder, s’insinuèrent en lui et son corps devint alors diaphane et aérien, à la manière des cirrus qui habillent les ciels légers de Bretagne. Il se sentit investi de mille gouttes pressées  qui cascadaient vers l’aval, de tourbillons, de nuées, de longs filaments mêlés à l’humus, aux racines noires pareilles à des anguilles, aux tapis gorgés d’eau des mousses, aux balais aquatiques qui le faisaient songer à la caresse de doux éventails de plumes.

  Il passa sous des ponts, tourna sur des roues d’eau, longea des moulins, franchit des écluses, glissa le long de barques à l’étrave de goudron, puis son corps se divisa en de longues ramures, laissant la place à des îlots que peuplaient de grands oiseaux gris et blancs, des sternes au vol rapide, des aigrettes aux becs jaunes, leurs longues pattes semblables à des tiges de bois. Longtemps il rôda parmi les roselières, se frayant un passage au milieu des joncs, frôlant les feuilles vertes des guimauves, leurs pétales blancs comme du talc ; il entendit les busards fendre l’air de leur voilure blanche et fauve ; il entendit le mugissement du butor étoilé ; il entendit les lames aiguës des faucheurs  claquer dans les chaumes ; il sentit les plumets neiger sur sa peau humide, flotter au gré des courants que lui, Odin, dirigeait maintenant avec la science et la sagesse immémoriale des fleuves au long cours.

  Rien ne lui paraissait plus naturel que sa condition aquatique, au milieu des balais des roseaux, entouré des cris et des vols planés des oiseaux, leurs ailes gonflées pareilles aux voiles des goélettes. Depuis toujours Odin savait cela, cette grande sagesse des eaux, cette sorte de vérité liquide qui parcourait le monde des étangs, des lacs et des océans jusqu’au socle profond de la Terre. C’était comme si les milliers de petites vagues, les milliers d’écailles brillantes qui hérissaient la face des mers avaient voulu dire aux hommes quelque chose de mystérieux et de profond mais il n’y avait pas de mot, pas de phrase qui pût seulement approcher d’un souffle toute la richesse qui vivait, à leur insu, sous le miroir des eaux.

  Il y avait l’infini savoir des carpes des étangs aux ventres gonflés d’œufs ; il y avait toute la beauté des étoiles réfugiée dans les yeux aveugles des poissons-lanternes, les chants de la terre résonnant dans les conques marines. Il y avait la nage rapide des ragondins qui poussaient l’eau de leurs pattes palmées et cela voulait dire l’impatience de la vie ; il y avait le long glissement des loutres dans les eaux vertes, tout à l’intérieur d’Odin, et cette fuite voulait parler du temps qui passe ; il y avait le sautillement des araignées d’eau sur la glace polie des étangs et l’on savait alors la fragilité des choses, leur texture si fine, semblable aux dômes des baudruches.

  Puis Odin sentit qu’il quittait le delta et ses marais gorgés d’eau et de vie, que son propre courant l’entraînait, malgré lui, vers l’amont. Il fut une large rivière verte et bleue que les barques des pêcheurs sillonnaient en tous sens ; il franchit des filets piquetés de poissons d’argent ; il frotta ses flancs à des quais de lave brune que des promeneurs longeaient en riant ; il passa sous un pont aux arches en ogive, des enfants y pêchaient éperlans et civettes au bout de tiges de sureau ; il franchit une écluse, devint un canal paresseux sous l’ombrage des platanes aux troncs vert-de-gris, à l’écorce ophidienne ; il prêta son dos à l’étrave des péniches, regarda sur le chemin de halage les allées et venues des robes estivales ; vit des peintres du dimanche avec leurs minces chevalets, des familles en chemise qui pique-niquaient ; il croisa des croisières, des rires, des éclats de voix ; il traversa une écluse de billots de bois, haute comme une tour qui cachait une eau basse entre des galets, une nature sauvage, bientôt des rives escarpées puis des torrents aux larges tourbillons que remontaient des saumons aux minces ocelles.

  Dans un méandre de la rivière il lui sembla reconnaître Monsieur Chaliès lui-même, un carnet de croquis à la main, occupé à faire des esquisses, à noircir des pages au fusain, à y dessiner sans doute les grands arbres qu’il aimait tant : peupliers, aulnes aux troncs blancs, saules cendrés, bouleaux aux écorces luisantes, coudriers aux tiges droites parsemées de chatons. MaisOdin ne pouvait s’attarder et il crut entendre la voix où couraient des galets, lui dire :

 

 « Dépêche-toi Odin, ton voyage n’est pas encore arrivé à son terme. La patience d’Alphée est grande et sa demeure toujours ouverte à ceux qui veulent, comme toi, percer ses secrets, mais il n’est jamais de bon augure de faire attendre les dieux, leur bonté fût-elle immense comme la voûte des cieux ! »

 

  Alors de son corps d’eau qui maintenant s’amenuisait, se contractait, Odin fit sortir une caravane d’ondes pressées qui se mirent à franchir d’étranges gorges, des roches escarpées, des verrous de pierre qui se dressaient contre le ciel. Le chemin s’inclinait brusquement à la verticale, sorte de  gradin de basalte qui se lançait à l’assaut des nuages. Odin cambra ses reins dans un ultime effort pour franchir les degrés de la roche. L’eau jaillissait en écume d’une bouche d’ombre et il sut alors que cette épreuve serait la dernière, comme s’il se fût confronté à sa propre énigme.

  Il fut soudain au milieu d’une immense conque qui secrétait une lumière verdâtre, phosphorescente, se réverbérant sur des parois blanches de calcite. An centre d’un vaste amphithéâtre se dressait une fontaine. Une blonde Néréide répondant au doux nom d’Aréthuse, drapée dans des voiles bleus, s’y tenait dans une pose hiératique qu’on eût dite éternelle. De ses cheveux blonds tombait une pluie fine. A ses pieds de minces ruisselets parcouraient le sol en de longs fils cendrés. Odin ne pouvait détacher ses yeux des Filles de la Néréide qui s’égaillaient sur le basalte nu.

  Alors, du plus profond de la pierre, se fit entendre une voix qui emplit la caverne :

 

 « Odin ; mon fils, je suis Alphée, le dieu des Fleuves et des Rivières. N’as-tu donc point reconnu tes Sœurs, La Seine aux pieds légers ; La Loire aux hanches sinueuses ; La Garonne et sa taille menue, Rhône et sa danse rapide ? Odin, mon Fils, danse donc toi aussi et rejoins ensuite les tiens qui dorment les yeux ouverts au bord de la Rivière. Enseigne leur les secrets de l’eau et, eux aussi, viendront un jour puiser aux sources de la sagesse ! ».

 

Puis la voix regagna le silence lourd du basalte. Le soleil au travers des saules jouait sur les cailloux de la grève. Un rayon se posa sur la joue d’Odin, illumina ses cheveux. Il frotta ses yeux, s’étira. Il lui semblait revenir d’un long voyage, d’un très long voyage que sa mémoire avait oublié. Les maisons du village s’éclairaient sur la falaise. Il pensa qu’il était grand temps de rentrer. Avant d’aller en classe il ferait un dessin pour Monsieur Chaliès. Il y aurait des prés et des collines, des saules et des aulnes, de grandes plaines d’eau, de verts marécages, de blondesNéréidesle Fleuve Alphée aux doigts multiples, et au milieu, Grand-Père William et son panier de pêche, Odin et ses rêves comme des nuages tout autour de la tête. Oui, assurément, le dessin plairait à son Maître. De cela il était sûr, comme du ciel si bleu, si pur qui courait d’un bout à l’autre de l’horizon à la manière d’un grand arc-en-ciel traversé de pluie.

 

 

 

 

                          

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