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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 07:34
Tout geste est signe vers un destin

Œuvre : André Maynet.

Ici, on est avant le geste, avant la donation, sur le bord de soi et peut-être même dans la boucle, la spirale de son être, là où les choses brillent de leur propre éclat sans que quelque chose soit requis pour que l’on commence à exister vraiment. Une pure présence, une autarcie dont on pourrait faire le site d’une advenue et l’en-dehors serait une simple virtualité, un feu-follet à l’horizon du monde. Tout ce qui vit et se déploie dans son intime géographie se sustente à l’aune d’une radicale immanence, système autoréférentiel que rien ne saurait atteindre, sauf à détruire ce qui se construit du-dedans et trouve sa première justification à ce jeu de miroir focalisé sur l’apparition de ce qui est. Conscience d’une conscience. Singulier pli de l’être faisant sa volte sur l’être et, ainsi, indéfiniment, tant que durera le corps, que s’allumera l’étincelle de l’esprit dans le corridor du temps. Ceci pourrait avoir statut d’éternité tellement le rythme de ce microcosme que nous sommes est coalescent à sa propre contemplation. Le globe des yeux se retourne, éclaire la forteresse intérieure. Les fleuves de sang font leur lacs carmin. La chair vit de sa luxueuse solennité. Les os s’allument en cadence à la lueur du phosphore. Les veines charrient le flux vital selon une infinité d’arborescences écarlates. Et la machine tourne, ronronne, circule librement avec l’aisance des astres à initier leur universel mouvement. On est si bien dans la conque abritante. Tellement lovés sur soi que rien ne semblerait pouvoir atteindre, rompre cette harmonie, entamer cela qui semble s’annoncer à la façon d’une inépuisable ritournelle. On est une noix inexpugnable, une sphère parménidienne scellée sur sa singulière profération, une unité indivisible dont on ne perçoit nullement qu’elle pourrait consentir à s’ouvrir, à répandre les spores au-dehors, là où souffle le vent de l’oubli. Mais on ne veut pas la dispersion. On veut le recueil dans ce qui ne saurait consentir à l’effraction.

Mais voici qu’au-devant de son corps, comme sur la vitre d’un lac dont on émerge à peine, se dévoile un bouton de rose, aux teintes si discrètes, qu’aussi bien il aurait pu ne pas paraître. On incline sa tête vers son étonnante présence. C’est donc une sortie de soi, un phénomène nouveau sur l’étrave des jours, une parole première par laquelle on se dit. Voilà qu’on n’est plus Seule au monde puisque l’on projette ce mot qui, bientôt, va s’ouvrir, déployer sa corolle, coloniser l’aire disponible. Oui, c’est cela, on n’est en-dehors de soi qu’à la mesure du langage, cette vapeur d’une chair lourde, dense, qui ne pouvait se satisfaire de son pesant silence. Les yeux, le sang, les rivières de lymphe, les lianes blanches des axones, tout ceci voulait s’exiler, connaître la périphérie, provoquer ce qui n’était pas soi à paraître, à constituer un espace dialogique. Alors on redresse sa nuque avec un mouvement aussi gracieux que celui du cygne sur l’onde et voici que son propre horizon s’éclaire d’une présence blanche, à la limite d’une parution. Sur la face infiniment lisse du silence se dévoile, soudain, le glissement d’un pied, s’installe la verticalité d’une jambe aussi frêle que le vol du bourdon, que se révèle la tête d’écume d’une fleur tenue par une main délicate. Voilà, c’est tout. L’instant est celui d’un colloque singulier qu’initient deux fleurs dans leur parure virginale. En réalité on ne sait rien de l’homme, de la femme dont le face à face est différé. Provisoirement. L’instant a quelque chose de précieux, de rare, identique au tout début d’un poème alors que le vers n’a pas encore trouvé son rythme, que les mots se retiennent comme au bord d’une césure. Tout peut advenir encore. La rencontre peut avoir lieu, l’amour brandir son carquois, la flèche métamorphoser un cœur en attente. Mais il faut demeurer là, dans cette sublime hésitation que constitue tout geste suspendu. Eve fera-t-elle l’offrande de la rose à Adam, indiquant par ceci le rougeoiement de la passion ? Adam, en retour, lui adressera-t-il la pivoine ébouriffée afin de conclure un pacte et initier le début d’une aventure ?

Mais l’on sent vite combien tout ceci est soumis au registre de la hâte, de l’impatience, du souci de ne pas se résoudre à une douloureuse immobilité. Et pourtant, à seulement dépasser l’apparence, c’est de joie dont il s’agit, mais tout intérieure, fécondée à l’aune de sa propre lumière. C’est une résine qui fait ses perles translucides sous l’écorce de la peau, qui, peut-être pleurera, livrera ses sanglots aux yeux des Existants éblouis. Nous ne savons pas et ne voulons savoir. Combien est heureux ce moment suspendu, cette manière d’irrésolution qui tient la scène en retrait et l’habille de tous les événements possibles, de toutes les occurrences qui pourront paraître ou bien se retirer dans la mutité des aubes grises alors que le jour ne viendra pas. Comme un pendule qui aurait suspendu son incessante oscillation afin que de cette pause résulte un sens nouveau, une promesse, le don d’une surprise. Dans cette image arrêtée, c’est toute la magie de l’illusion anticipatrice dont parlait Diatkine à propos de la jeune mère attendant la venue au monde de son enfant. De cet enfant porteur, par définition, de toutes les grâces possibles, de toutes les ouvertures, de toutes les virtualités contenues dans ce qui se retient et n’est pas encore. C’est cela, regardant le mystère avoir lieu, nous voulons laisser libre l’espace ontologique, lequel choisira les manières de son actualisation, peut-être rose-thé, peut-être pivoine claire de Chine. Ceci n’est pas en notre pouvoir, c’est pourquoi il nous faut consentir à demeurer dans l’ombre, à nous poster dans la cage du souffleur (nous pourrions suggérer, tout au plus), et patienter avant que ne commence la représentation. Nous ne sommes que des êtres des coulisses en attente d’un possible émerveillement. Tout geste est don qui porte sur la scène la pluralité des significations latentes du monde. De ces significations il sera toujours temps de s’emparer. De la belle photographie d’André Maynet à la peinture de Lucas Cranach l’Ancien faisant figurer la rencontre d’Adam et Eve, il y a le même décalage que celui qui existe entre l’illusion anticipatrice dont il vient d’être parlé et le réel fixant dans le marbre l’empreinte de son ordre. Autrement dit le passage d’une liberté à un irrémédiable destin dont, jamais, on n’inverse le cours si ce n’est par le truchement de l’imaginaire ou de la fiction. Chez André Maynet le geste ne peut qu’être évoqué, la réalité hallucinée. Chez Cranach le geste a déjà eu lieu qui attache Eve à Adam ; Adam à Eve dans un événement irréversible, lequel s’appelle exister et n’autorise aucune métamorphose quel qu’en soit le genre. Bien évidemment nous pouvons préférer le traitement du thème que nous propose le peintre de la Renaissance allemande. Cependant la vision contemporaine qui tient en suspens ce qui, pour l’instant, ressemble à un songe, combien cette perspective est belle. Tout comme l’est une idée habitant les hautes sphères de l’intelligible. Oui, c’est ceci que nous voulons !

Tout geste est signe vers un destin

« Adam et Eve ».

Lucas Cranach l’Ancien.

1530.

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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 07:51
Abstinence & continence.

« Abstinence. »

avec Sonyna Heroine.

Œuvre : André Maynet.

« …16 L'Eternel Dieu donna cet ordre à l'homme:

Tu pourras manger de tous les arbres du jardin;

17mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal,

car le jour où tu en mangeras, tu mourras. »

Genèse 2.

Comment ne pas débuter ce texte sur l’œuvre d’André Maynet, nommée « Abstinence », par l’évocation de Genèse 2 relative au péché qui installa l’humanité sur la planche savonneuse de la déréliction ? C’est à partir de la Chute que les choses se compliquèrent pour les Existants. La tentation de croquer la pomme devait se présenter à la manière d’un boulet attaché aux basques de l’humanité. Autrement dit Sisyphe greffait sa mythologie sur les Evangiles, si ce n’est en déplaçant la pierre maudite des épaules au pied, ce qui, symboliquement considéré, constituait une manière de redoublement de la nature tragique peccamineuse. On était dans de beaux draps et il s’ensuivait que la privation devenait la condition de possibilité d’un rachat. On n’enfreint pas la règle divine avec autant de désinvolture même si l’insoutenable légèreté de l’être peut en expliquer le tortueux cheminement. A tout bien considérer, il faut dire qu’Adam et Eve avaient manqué du plus élémentaire des discernements. Leur faute, car il s’agissait bien de cela aux yeux de Yahvé, avait été le siège d’un quadruple manquement. D’abord de se nourrir, car il eût été préférable de jeuner, cette attitude exemplaire de tout bon croyant, de tout mystique digne de ce nom, enfin de celui qui veut cheminer vers une spiritualité. Ensuite d’offenser l’arbre, cette haute représentation d’une transcendance et, par voie de conséquence du Transcendant. Puis d’avoir cru que la connaissance était à leur portée alors que ce geste est d’essence divine : on n’écarte jamais les ombres du néant qu’à la mesure d’une puissance extra humaine. Enfin on avait accédé aux rives de la métaphysique et de la morale, ce qui, en soi, était un acte contre nature tant l’homme est inapte à juger ce qui s’élève vers le Bien, ou ce qui incline vers le Mal. De cette coupable inconscience devait résulter l’obligation d’un sacrifice, à savoir de se tenir dans l’abstinence et de ne faire qu’un usage modéré des nourritures terrestres, aussi bien des sexuelles qui devaient recevoir le nom de continence. Voilà donc que les premiers humains tombaient de haut. D’un Paradis qui leur ouvrait les portes pour le moins jubilatoires d’une bonne chère infiniment renouvelée ainsi que les délices d’un libertinage à tout crin, voici que leur liberté étrécissait comme peau de chagrin pour se réduire à la seule issue possible, celle d’un repentir éternel. A partir de là il y avait donc fort à faire, gagner son pain à la sueur de son front, faire face aux maladies, s’élever dans l’ordre du spirituel, se préparer à la mort afin qu’une attitude exemplaire permît aux pécheurs et pécheresses de renaître à la Vie Eternelle.

Mais le propos est si sérieux, si contraint entre les rives étroites d’une morale, donc d’une éthique strictement religieuse, qu’il convient d’aérer le débat et de le porter sur des fonts baptismaux qui lui procurent une jouissance esthétique à laquelle chacun, chacune aspire, parfois à son insu. Mais voyons d’abord ce que nous dit l’image. Abstinence est dans la déshérence d’elle-même, regard dolent perdu vers une manière de désolation terrestre dont il semblerait qu’il y ait peu à espérer. Oui, combien il est difficile de renoncer à toutes les tentations à portée de la main, aussi bien la chair de la succulente pomme, aussi bien la chair de l’autre, cette promesse d’indicible bonheur. Car le corps est ici présent, le corps de l’amant en l’occurrence, celui d’Adam dont la pomme suspendue à un fil dit la fragilité en même temps que le danger de s’en emparer avec la fougue toujours liée au désir. Désir de l’autre. Comblement de son propre désir aussi, comme si l’on était une jarre à moitié vide dont l’altérité serait commise à assurer la complétude, à accomplir l’être jusqu’en son essence plénière. Foncièrement nous sommes des êtres du manque, des Errants et Errantes en chemin vers cette partie absente que nous voulons annexer de toute la force de notre âme. C’est un tel sentiment de dépossession de serrer ses bras sur le vide ou bien de les ramener autour de sa propre bastide de chair (ce que fait Abstinence), sans que le Visiteur au loin, l’Etranger, le Passant ne soient conviés à la fête, à l’intérieur même de l’enceinte de peau, là où, toujours, se trouve la place de l’accueil, le tremplin de l’efflorescence que l’on nomme amitié ou bien amour et qui brille en son intime comme la braise dans le foyer d’Hestia, cette divinité du feu sacré, cette abstinente-continente qui refuse les assiduités d’Apollon et de Poséidon. Et qui restera vierge immuable en échange du privilège d’être honorée dans chaque demeure humaine, dans chaque temple, comme la gardienne du sanctuaire privé dont elle est l’image inviolable.

La mythologie serait-elle une simple répétition d’une lointaine Tradition qui dirait, en réalité, l’impossibilité de la rencontre, l’évidente vérité tranchante comme la lame d’une immense et indivisible solitude humaine ? Toutes les apories s’abreuveraient à cette source, sans possibilité aucune de procéder à son tarissement. Certes, l’image nous conduit à ce constat d’une perte de soi dans les inextricables mailles d’une incompréhension originelle. Tout, chez Abstinence, incline à la perte, au retrait, à l’isolement dans une autarcie dont la verticalité, en même temps, révèle le sublime. Car il y a grandeur, dépassement de soi à rester dans le cercle étroit de sa demeure comme à l’intérieur d’une monade dépourvue de portes et de fenêtres et de ne pas succomber à ce qui sape ses fondations comme l’eau de la lagune ronge les palais patriciens et les détruit chaque jour qui passe avec son rythme d’inépuisable clepsydre. Oui, la condition du magnanime, du superbe, du héros ne se dit pas autrement qu’à éliminer du réel toutes les contingences qui en font une dépouille, une guenille désertée des valeurs du geste gratuit, du don de soi, de la soumission de sa propre personne à une cause qui transcende les choses et les porte bien au-delà des horizons habituels, des perspectives parfois limitées, sombrement anthropologiques pourrait-on dire sans crainte de faire subir une torsion à cela qui se produit, quotidiennement, sur la Terre, sous le Ciel, aux quatre orients de la planète. Abstinence, renonçant aux rhizomes d’une joie immédiate, se métamorphose en un étrange tubercule, en une racine aussi dépouillée qu’exigeante dont la seule volonté est de trouver en elle-même les ressources de l’être. Le ruissellement libre des cheveux en est le témoignage visuel, aussi bien que le cercle des bras refermés sur une poitrine indigente, alors que les mains empêchent toute effraction vers une saisie qui serait condamnable en dehors de sa propre effigie et le bas du corps, là où rougeoie la flamme de toutes les tentations, s’efface dans une douce lumière de cendre sur le bord d’une possible disparition.

A cette investigation de l’image se réjouiront les apolliniens, les amateurs de pensée rigoureuse et verticale, les professeurs d’ascétisme, les chercheurs d’une esthétique rigoriste, les quêteurs d’absolu. A cette vision d’une flagellation de soi s’opposeront les dionysiens, ceux qui ne vivent qu’à enduire leurs corps du sang de la vigne, à danser, à chanter, à faire se déplier les corolles de chair, à investiguer les anémones vibratiles dont leur sexe est en quête pareillement à l’ambroisie dont les dieux sont friands afin de sombrer dans l’ivresse. Oui, toute beauté, toute morale, toute esthétique sont toujours oscillation, battement entre ce que d’aucuns nomment le Bien, le Mal et la volonté de l’homme, de la femme. Etrange condition humaine qui n’est qu’un constant pas de deux, tantôt avec l’un, Le Bien ; tantôt avec l’autre, le Mal, tellement il est bon de se vautrer dans le péché puis de se retirer dans le recueillement et la contemplation de cette chair, fût-elle pomme ou bien sexe de l’amant, de l’amante. Nous ne vivons que de cela puisque, aussi bien, nous sommes le fruit d’une pratique peccamineuse immémoriale. Nous ne vivons que pour cela, aimer, être aimés et en exister libres de toutes contraintes aussi bien que de toute contrition. C’est cela assumer en son fond sa nature : tantôt la lumière, tantôt l’ombre. Nous souhaitons clignoter éternellement, pareils aux lointaines étoiles. Ceci, rien ne pourra nous en distraire. Ceci est apodicticité !

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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 08:40
Naissance : hésitation à être.

« Sunday repeat ».

Œuvre : André Maynet.

C’est une telle tragédie que de surgir au monde. Là, tout en bas, sur la boule bleue, ce ne sont que trajets multicolores, incessantes allées et venues, chapelets de bruits que rien ne semble devoir arrêter, mystérieuses confluences pareilles à un magma en fusion. Dans les cages de ciment, en haut des tours tutoyant le ciel, se déploient les envies multiples, gonflent les voiles du désir et de la gloire espérée, rarement atteinte. Sur les agoras où souffle le vent de la polémique, de la discorde, il y a des genres de prédicateurs, des prophètes, des thuriféraires qui dispensent « la bonne parole » et les foules s’assemblent en essaims bruissants et compacts sécrétant la croyance et la foi qui aliènent. Il n’y a d’issue que dans le doute, d’exutoire que dans la folie. Ou bien la maladie qui sème sur les visages les stigmates de la finitude. C’est une telle lassitude et les Existants traînent les pieds en direction de la machine qui va les broyer, les réduire en cendre. Parfois les vagissements des nouveau-nés, minces cris disant, par anticipation, ce que sera la vie lorsqu’elle déploiera ses rameaux, ses vrilles enserrant les têtes, les réduisant à la portion congrue et il n’y aura plus de pensée, plus d’espace pour dire l’effusion de l’homme, sa souveraineté, l’aire de son rayonnement. Loin est le Surhomme qui devait venir et faire de sa puissance le parangon d’un renouveau. Les choses sont tellement scellées et la compréhension occluse.

Mais voici que brille une lueur sur le bord du monde. On se nomme Naissance. On n’est pas vraiment encore. On est une vague silhouette empruntant au vent sa délicatesse, à la porcelaine sa teinte d’invisible, à la soie sa douceur native. On est sur une lisière, une hésitation, une crête séparant l’adret de lumière de l’ubac empli d’ombre. Simple vibration pareille au temps lorsqu’il se mêle de paraître, grain d’éternité en partance pour plus loin que lui. En arrière de soi règne une obscurité d’où l’on provient sans en avoir une conscience bien assurée. Ravissement que de ne même pas pouvoir saisir son origine, la deviner seulement, en sentir les entrelacements dans la matière primitive des choses. On entend un cliquetis. On devine un rythme, on perçoit une cadence. Cela fait le bruit de l’amour lorsqu’il déploie sa résille entre l’amant et l’aimée alors que, dans l’ombre, se fomente le fruit qui en naîtra et dispersera, à son tour, les spores d’une généalogie. Cela fait son étrange remuement et l’on se sent, soi-même, fil qu’une navette appliquée s’est mise en devoir de faire émerger du métier à tisser dont l’univers est le cœur battant. On n’est que cela, un croisement entre une trame et une chaîne, une complexité se perdant dans la confusion du temps, les nervures de l’espace. Que cela. Et c’est déjà beaucoup et l’on se retient de paraître plus avant. C’est un tel luxe que de pouvoir disposer de soi, de faire du surplace, d’imiter le vol stationnaire du majestueux colibri. La partie arrière de son corps est dans le passé, la partie avant fait face à l’avenir et l’on est traversé dans toute sa verticalité par un incommensurable présent, une durée éternelle de l’instant où bouillonnent toutes les énergies du monde. Certes rien n’y paraît, tout est à l’intérieur, tout ruisselle dans la tunique du corps, tout se ramifie jusqu’à l’extrémité des doigts, tout s’écoule et la peau est cette frontière étincelante qui dit notre présence au monde tout en préservant notre intimité dans la citadelle unique, imprenable puisque, jamais, l’on ne saisit ce qui constitue notre essence et nous révèle à nous-mêmes comme l’être que nous sommes, cette étincelle s’allumant et s’éteignant à l’horizon de la terre et du ciel.

Oui, notre peau est le parchemin le plus visible que nous tendons aux autres, notre géographie lumineuse, notre réalité spéculaire sur laquelle viennent s’imprimer toutes les significations qui viennent à notre encontre : le vol libre de l’oiseau, la douce rumeur des collines, les déserts aux couleurs chatoyantes, la fourrure animale, le sourire de l’autre, les flamboiements de l’art. Ô combien tout ceci mérite d’être tenu à distance. Combien ceci doit briller derrière l’écran d’une vitrine. Il faut un écart, une distance, un intermédiaire afin que les choses se constituent en mondes autonomes auprès duquel le nôtre jouera sa partition. Multiples échos d’un monde à l’autre. Etonnantes réverbérations, allers et retours, telle la navette originelle, pulsions diastoliques-systoliques nous disant la courbe généreuse de notre exister en même temps que ce qui la féconde et la porte au-devant de nous avec la qualité insigne d’une révélation

Observons l’image, elle est la vivante métaphore de ce que constitue notre venue au monde. Elle indique la nudité, la réserve, le retrait avant même de réaliser le saut dans l’inconnu. Être Naissance, c’est être comme une marionnette à fils (souvenons-nous du métier à tisser qui édifia nos fibres premières dont, à vrai dire, jamais nous n’échappons), sans doute l’image d’un irrémédiable destin auquel nous opposons le concept de liberté. Certes, liberté à seulement l’énoncer et ceci, l’énonciation, en est l’évidente condition de possibilité (nommer les choses, c’est les amener dans la présence, leur donner corps), liberté que contrecarre toujours l’absurde, que contredit le nihilisme en acte, qu’obère tout ce qui détruit et reconduit à la perte, à l’incompréhension, à l’abîme. D’un abîme l’autre. Ceci justifie que Naissance, s’en extrayant tout juste, choisisse d’en différer la survenue terminale, cet incontournable qu’est la mort, qu’elle se consacre, Naissance, à faire durer, à prolonger le bourgeonnement qui précède toute efflorescence, tout déploiement. C’est pour cette raison d’une tenue sur une lisière que l’œuvre se montre sous des aspects si diaphanes, éthérés, comme si le fait de paraître était une telle prouesse que son mécanisme, à tout moment, menaçait de rétrocéder, de faire se métamorphoser le papillon en chrysalide, autrement dit d’annuler le sens qui se levait pareil à un sublime levain. Etre n’est jamais ceci que cette possibilité de ne plus être. Immense paradoxe qui suspend, au-dessus de nos têtes, la lame acérée de Damoclès.

L’aspect du Modèle, tel qu’il se révèle à nous, dans son étonnante épiphanie, est le clavier selon lequel ces idées trouvent forme et ouverture. La chevelure, sous laquelle se lève l’intellection, est si chenue, si éphémère, qu’on la croirait la messagère d’une impossibilité à élaborer de la pensée, si ce n’est un vague état d’âme, un ressentiment, une réminiscence ayant trait à une vie antérieure qui puisait à même l’illisibilité de son obscurité l’assurance d’une confortable inconscience. D’une illucidité en quelque sorte salvatrice. La poitrine est si menue qu’elle ne saurait encore constituer le socle d’une future génération. La cambrure des reins, la projection ombilicale vers l’avant, autant de signes d’inscription dans le futur que vient aussitôt annihiler le phénomène de retrait du bassin comme s’il manifestait sa volonté de différer son entrée sur la scène du monde. Quant au sexe par lequel s’instaure la rencontre du sexe complémentaire, son effacement est celui d’une gestion si innocente des rapports amoureux qu’il incline vers une discrète virginité. Les jambes, quant à elles, ces moyens de locomotion grâce auxquels investir l’espace et y apposer le sceau de sa loi, voici que leur aspect si frêle, deux sarments, leur intiment l’ordre d’une abrupte immobilité. Enfin, la cheville gauche de laquelle part un lien, constitue l’apparent symbole d’une attache, sinon d’une aliénation. Ne s’agirait-il pas du métier à tisser du destin qui n’aurait pas terminé son ouvrage et retiendrait Naissance dans les limbes ? Bien évidemment, tout ceci n’est que conjectures, hypothèses sur une réalité par définition non préhensible. Cependant, ce qu’il convient de faire, toujours, tisser de réflexions ce qui fait phénomène et nous interroge. Peut-être la seule alternative qui nous est donnée, échafaudant des théories, d’échapper à la nappe dense de la chaîne et de la trame. La seule façon de différer des questions qui font notre siège et nous clouent sur la planche de liège de la métaphysique. Naissance nous l’aimons comme nous aimerions la réverbération de notre propre effigie dans un miroir. Tous, hommes, femmes, sur la Terre, ne rêvons que de vivre notre vie quand bien même une invisible attache nous rappellerait une immémoriale dette, notre appartenance à une sphère invisible qui disposerait de nous et tracerait notre voie avec l’imperium des choses déterminées d’avance. Mais peu importe les fondements sur lesquels nous nous levons. Nous serons amnésiques, s’il le faut, mais nous serons LIBRES, immensément LIBRES !

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 15:27
De l’image et des sèmes multiples.

« Avec un prince, petit ou grand... »
Avec Sonyna.

Œuvre : André Maynet.

[Note préliminaire ou comment entrer dans l’image. Tout clair-obscur (le sujet de cette œuvre) contient en soi, en réserve, de multiples significations qui ne nous sont pas immédiatement accessibles. Le clair joue avec l’obscur en mode d’opposition. C’est pour cela qu’il nous fascine autant qu’il nous égare. Apercevant une œuvre nous nous soustrayons, le plus souvent, à son sens profond, nous arrêtant volontiers à l’apparence des choses, à ce qui vient frapper notre rétine du luxe de l’apparition. Dans cette photographie notre regard se focalise essentiellement sur la figure humaine, alors que tout ce qui l’entoure s’efface de soi-même dans une manière d’indistinction. Ce qui veut dire que, du réel qui vient vers nous, nous ne prélevons jamais que ce qui fait saillie et brille dans la lumière. Nous sommes rarement concernés par les ombres, les détails, qui nous apparaissent comme de simples périphéries, des genres de cosmétiques, étant en réalité des modes d’apparition du sens au même titre que la figure qui se donne sans réserve à l’aune de sa précellence apparitionnelle.

On ne lira le texte qui suit qu’à faire sienne cette nécessaire constatation : tous les éléments d’une image jouent à jeu égal. Voir consiste à débusquer le fragment afin de le mettre en perspective avec la totalité dont il participe en l’accomplissant, tout comme le mot donne à la phrase présence et consistance, y trouvant la sienne en retour. Ceci signifie avec une suffisante attention. « Passante », cette belle effigie que nous livre son auteur ne se donne à nous qu’à faire écho avec les sèmes inapparents et dispersés qui sont les harmoniques de son ton fondamental. Ainsi l’on s’attachera aussi bien à décrypter l’ombre portée au sol que le fond dans sa densité grise, que les trois réverbères qui sont les trois amers nous indiquant le chemin à suivre. Ainsi se dévoile le SENS.]

***

Nous voyons cette image et nous voyons aussi toutes les images du monde qui jouent avec elle en mode relationnel. Par exemple « La Madeleine à la veilleuse » de Georges De La Tour. Quête commune d’une ambiance rare, luxueuse, commise à nous interroger plus avant afin que nous n’en restions nullement à l’écume de la manifestation. La surface des choses ne nous propose jamais qu’un lexique ambigu dont nous ne parvenons pas à comprendre le sens, d’où le malaise parfois, le doute quant à ce qui nous visite, l’étonnement dans le meilleur des cas. Si nous regardons Passante (arrêtons-nous provisoirement à cette nomination) nous faisons le constat d’une anonyme perchée sur un haut tabouret qu’une ombre cerne alors que trois réverbères ponctuent la scène d’une clarté à peine visible. Ici figure ce qu’il est convenu d’appeler un clair-obscur, soit un recouvrement de ce qui consentait à se dévoiler dans la discrétion.

De l’image et des sèmes multiples.

« La Madeleine à la veilleuse ».

Georges De La Tour.

Passante, aussi bien que Madeleine, sont présentes par défaut, le regard ailleurs, indiquant, possiblement, qu’un travail est à faire sur l’image afin d’en assembler les sèmes épars en une figure que nous puissions faire nôtre. Le problème est que la lecture que nous faisons de ces œuvres est partielle, nous en saisissons les prédicats les uns après les autres à défaut d’en réaliser la synthèse. Chaque fragment de la représentation s’isolant dans une manière de superbe autarcie, laquelle se communiquant à notre regard nous propose une vision schizophrénique du monde. Ce à quoi nous avons à nous efforcer : rapporter le fragment à une totalité signifiante. Car tout est passage, médiation, jeu réciproque, renvois de miroirs se réverbérant à l’infini dans une pluralité de signes entremêlés. Passage, disions-nous, comme si les divers éléments du tableau, le personnage, le fond ombreux, les réverbères dialoguaient entre eux dans un genre de polyphonie éclairante. Pas plus Passante ne ferait sens à s’isoler du contexte, pas plus Madeleine ignorant la flamme de la bougie, les livres posés sur la table ou bien la tête de mort qui rehausse ses jambes de l’empreinte d’une métaphysique. Toujours l’à-portée-des-yeux se révèle à nous avec évidence alors que le lointain, l’inaccessible, demeurent postés dans une lisière intraduisible. Toujours la physique vient à notre encontre avec ses contours précis, ses formes dont nous sommes persuadés qu’elles contiennent la totalité du réel sans qu’il soit requis d’en chercher les lignes de force souterraines, les linéaments le travaillant de l’intérieur. Toujours le méta nous échappe qui dit l’au-delà, l’insaisissable, l’invisible, le non-préhensible. La signification partielle plongeant sous la ligne de flottaison de l’interprétation.

Mais nous sommes ainsi faits que nous nous contentons, le plus souvent, d’une vue proximale s’emparant du relief, des saillies, des éminences alors qu’une vue distale se fût dotée d’un regard plus juste investiguant les ornières, les traits gravés, les sillons, les failles par où le sens se complète et parvient à sa parution ultime. De la nécessité d’un holisme où chaque chose s’éclaire de la proximité de l’autre. Nous disons, successivement, sans souci de signifier, belle ; la ; rose ; est comme des enfants joueurs qui s’entraînent au plaisir du babil. Faire venir ses les lèvres des bulles lexicales et les faire éclater dans l’air sans autre justification que l’émission orale, la vocalisation, le bruit ludique du langage. Nous n’avons alors que des blocs indéfinis, flottant dans l’espace, sans liens apparents, si ce n’est d’être des énonciations libres de toute préoccupation quant à la constitution d’une signification particulière. Et, maintenant, nous disons la rose est belle. Il n’est guère besoin d’une longue explication pour que l’intention du locuteur nous apparaisse clairement. La médiation réciproque des mots les a constitués en une proposition riche de significations multiples. Ce que les mots isolés dissimulaient, la phrase nous en fait la singulière offrande. Du mot-fragment à la phrase-totalité il y a le même écart que celui constaté de la simple étoile à l’immensité du cosmos. Le même que celui existant entre Passante et tout ce qui fait fond et ne se montre que dans l’à peine profération, simple chuchotement du bout des lèvres. Et, pourtant, ce discours à bas bruit, il nous faut l’entendre afin de ne pas demeurer sur le bord de l’image, alors que la fiction est seulement en voie de paraître.

De l’image et des sèmes multiples.

Mais, Passante, où est-elle dans le confondant événement du monde ballotté entre un chaos toujours présent et un cosmos qui essaie d’en ordonner les significations, comme si la raison voulait fouiller dans le bric-à-brac du réel pour extraire quelque chose d’organisé, de visible ? Où est-elle, Passante ? Eh bien elle est située au point exact, à la jonction des contraires, sur cette haute assise qui s’illustre comme le travail d’une raison ordonnatrice du sens. Regardons à nouveau l’image, non comme si elle était constituée d’éléments séparés jouant pour eux-mêmes la partition de l’exister, mais dotons-nous d’une vision globale qui installe chaque chose en relation avec l’autre. Comme si une multitude de miroirs invisibles focalisaient l’image, la réverbéraient à l’infini dans une myriade de sens complexes toujours renouvelés. Pensons simplement à l’étonnante réalité holographique dans laquelle chaque fragment ne vit pas pour soi mais contient, en réduction, l’ensemble de ce que signifie l’image totale. Microcosme contenu dans le macrocosme qui le reflète et le fait se déployer, à son tour, dans un luxe polychrome où rien ne s’arrête jamais, comme dans les figurations en abîme ou bien les poupées gigognes engendrant toutes les poupées imaginables, jusqu’au vertige de ce qui n’a ni lieu, ni espace mais les contient tous comme son pouvoir le plus prodigieux. Ici, avec Passante, il nous faut donc apprendre à voir. Et nous ne verrons jamais mieux qu’à partir de l’essence de cette représentation qui est la mise en relief d’un clair-obscur. De ce clair-obscur partent toutes les significations ontologiques qui y reviennent comme par un effet de réverbération sans fin. Pluralité des sèmes qui se ressourcent à la même racine et déploient leur merveilleuse efflorescence.

Ce qu’il y a à comprendre du clair-obscur, c’est, bien évidemment, l’opposition fondamentale entre l’ombre et la lumière, leur étrange dialectique qu’une vision héraclitéenne du monde réconcilie en les fondant dans une même vision unitaire. Du cœur de l’ombre naît la lumière. De l’intime de la lumière se déplient les ombres. Fonction de convertisseur de l’aube qui médiatise nuit et jour. Fonction identique du crépuscule qui fait se mêler les eaux diurnes aux courants nocturnes. Rien ne divise, rien ne différencie qui installerait un fragment de réalité ici, un autre là, sans qu’aucun lien ne puisse en assurer le subtil mélange. Toute réalité est de nature alchimique et il n’y a pas de hiatus, de perte de qualité du plomb à l’or, seulement le travail du temps dont l’athanor est le lieu symbolique. Pas plus qu’il ne saurait y avoir de césure, de dualité entre le corps et l’esprit, le sujet et l’objet. Le corps sécrète l’esprit qui féconde le corps. Le sujet observe l’objet qui, en retour, vu, devient voyant. Car le fruit que nous regardons, aussi bien que Passante sur son assise nous observent à l’aune de leurs propres significations. C’est notre regard qui a donné acte à cette Effigie, c’est notre conscience qui lui a communiqué des sèmes ontologiques (de l’être) par lesquels elle atteint un coefficient de réalité égal au nôtre. Le vu vaut le voyant et le voyant le vu dans une simple opération de réversibilité. L’être n’est pas entièrement contenu dans le récipient anthropologique comme si la jarre humaine, seule valeur de mesure ( L’homme est la mesure de toutes choses - Protagoras) constituait l’étalon universel grâce auquel connaître. Le mouvement n’est nullement orienté de manière univoque de la jarre vers ce qui n’est pas elle, mais s’institue en trajets plurivoques au cours desquels une image spéculaire réciproque accomplit le sens en totalité.

Pour rendre cette démonstration plus évidente, Passante (qui constitue le seul profil humain de l’image) n’a aucune prévalence sur les autres figurations, le demi-cercle d’ombre à ses pieds, le fond grisé sur lequel apparaît le tabouret où elle est juchée, les trois réverbères qui ponctuent l’espace derrière elle. C’est seulement notre projection privilégiée en direction de la cible anthropologique qui nous porte à le croire. Enlever un seul de ces objets, c’est soustraire un prédicat et modifier l’ensemble de l’économie de l’image. De la même manière aucun objet du monde ne peut être dissimulé à notre perception sans que l’équilibre de l’ensemble ne s’en trouve affecté. Ce que nous voulons dire c’est qu’une saisie adéquate des formes n’en doit négliger aucune, fussent-elles des moins apparentes, des plus cryptées qui soient. Evoquer l’arbre, c’est en même temps s’adresser à ses racines, à leur voyage souterrain, au monde chtonien, aux fruits qu’il portera, à la pomme de la genèse, à ce qu’elle vaut pour notre compréhension de l’éthique, des devoirs, du péché, de la culpabilité dans l’orbe des croyances judéo-chrétiennes. Cette visée s’inscrit totalement dans une approche phénoménologique, laquelle s’ingénie à débusquer ce qui, toujours, cherche à échapper aux sens sous l’écorce têtue des apparences.

Si la proposition plastique ici présente se donne sous l’aspect d’une théâtralité hiératique, d’une présence tout empreinte d’immobilité, ce n’est qu’à la lumière d’une saisie conceptuelle immédiate. Il y a quantité de mouvements sémantiques tissés en arrière-plan. Située au confluent de cette lumière qui émane de son corps pareil à celui d’une sculpture de marbre, à la limite de l’ombre qui semble en reprendre le coefficient de visibilité, cette œuvre nous invite, bien au contraire, à y découvrir tout ce qui change, s’écoule, oscille en permanence entre un espace figé et son ouverture, entre un temps arrêté et sa fuite permanente. Il nous faut traverser les apparences, rechercher ce qui se dissimule et porte la signification à son acmé si nous consentons à mettre en relation ce qui, par essence, l’exige comme son pouvoir-être le plus propre. Nous ne comprendrons jamais mieux cette image qu’à la reconduire à la pluralité des sèmes qui la parcourent de l’intérieur à la manière d’un sang, d’une lymphe. Ici sont présents, en même temps, les signes qui nervurent la proposition plastique à la mesure de ses lignes de force sous jacentes. Si l’essence de cette œuvre est bien le clair-obscur, soit la dialectique de l’ombre et de la lumière, alors il nous faut nous disposer à voir ce que cette différence, cette polémique, cette opposition contiennent d’autres présences s’y inscrivant selon une analogie, une ressemblance, une manière de gémellité sémantique. Porter à la vision ce clair-obscur, faire efflorescence de la rencontre du jour et de la nuit, c’est, d’un seul et même mouvement, initier tous les couples d’opposition qui font phénomène sous ce qu’il est convenu d’appeler la Vie.

Mais avant d’aller plus loin, tâchons de voir ce qui, en Passante, l’anime comme de l’intérieur. Le demi-cercle d’ombre est, à la fois, la métaphore de la belle courbure de la terre qu’enveloppe la toile unie de la nuit. Sous ses pieds dort cet inconscient qui la détermine à son insu en même temps qu’il se dispose à être dans le fond grisé auquel nous attribuerons la valeur de l’aube, ce messager faisant communiquer les songes avec les pensées du réel. Et le haut tabouret ne signifierait-il pas ce mouvement ascendant, cet élan, cette transcendance par laquelle Passante s’extrayant de la pesanteur de la matière se hisserait au-dessus des contingences afin de gagner sa part d’inaliénable liberté ? Quant aux trois réverbères si discrets qu’ils sembleraient n’être là qu’à titre d’anecdote, ne seraient-ils pas les trois extases temporelles du passé, du présent, de l’avenir grâce auxquelles l’être se dote des jours et des heures qui le tissent en son essence, tout comme l’air porte l’oiseau et autorise sa trajectoire ? Enfin, cet écho blanc qui détoure le corps et le fait vibrer sur un genre d’indétermination (ce fond si mystérieux), ne serait-ce pas l’empreinte, l’aura, le genre de mandorle rendant visible, à la fois, le langage, la conscience, la pensée, ces inatteignables dont la seule représentation possible se confond nécessairement avec cette singulière nébulosité ou bien avec le surgissement d’une métaphore, l’incision blanche du vol de la colombe dans le fluide de l’éther ?

Et Madeleine, dans son attitude de réserve extrême, dans son apparition sur le mode du mystère, quelles contradictions se dérobent à notre regard, quelles interrogations que nous aurions laissées en friche ? La bougie, d’abord, cette flamme si droite qu’elle semble ne jamais vouloir s’éteindre, cette vive clarté apparaissant comme le contrepoint de toutes les zones d’ombre, n’est-elle pas présente à seulement vouloir nous indiquer la nécessité de la lumière de l’esprit, la clarté sans pareille de l’intellection, la braise de l’âme lorsqu’elle est confrontée à l’obscurité de la caverne, là où les hommes aveuglés par les apparences n’ont même pas conscience de l’astre solaire dans le bleu du ciel, la marque de sa vérité qui éblouit toutes choses et s’impose comme le seul dieu à vénérer ? Et la poitrine de Madeleine, ce site nourricier qui assure vie et longévité, fait signe vers l’amour, aussi bien conjugal que filial, comment ne pas le mettre en rapport avec cette troublante tête de mort nous rappelant les rives destinales de l’exister. Thanatos perçant sous Eros. La passion dissimulant la condition tragique. L’inatteignable éternité puisque notre cheminement est éminemment mortel. Et les livres posés sur la table ne sont-ils pas l’image de la connaissance s’opposant à la densité des ténèbres qui entourent la figure à la manière d’un continent noir, dangereux ? Et l’attitude pensive de Madeleine qui ferait penser au Philosophe en méditation de Rembrandt, ne constituerait-elle pas l’infranchissable abîme entre la contemplation des Idées, la verticalité de l’Absolu et la tentation de la chair, l’inclination toujours peccamineuse à laquelle les genoux dévoilés de la figure féminine nous inviteraient comme à une cérémonie païenne adoubée à la sphère des plaisirs ?

Nous le voyons bien il y a toute une trame sémantique qui joue aussi bien pour Passante que pour Madeleine. Chaque détail contribue à la figuration de l’ensemble et ne se contente pas de cette mise en scène formelle. C’est l’ensemble de l’être qui est engagé dans la moindre de ses liaisons à la manière d’un destin qui filerait sur le rouet de l’existence le fil invisible auquel la quadrature de l’Existant est assujettie comme à son projet le plus probable. Toute figure humaine est ainsi faite qu’elle s’affilie aussi bien à l’exercice de sa propre plénitude dont son corps paraît l’assurer, mais en même temps de toute une constellation de signes qui en sont comme les épiphénomènes.

Tout ce qui est argumenté jusqu’ici, le rapport de la territorialité d’un corps avec son extra-territorialité, la configuration étoilée qui l’accompagne afin qu’un sens s’édifie, tout donc peut se synthétiser en deux polarités uniques : celle du Même et du Différent. Tout dans le corps du sujet est le Même que lui ; tout à l’extérieur en Diffère si essentiellement que se manifestent quantité de phénomènes de l’ordre de l’étonnement, de la confrontation, de l’hostilité parfois. Vérité en-deçà du corps, erreur au-delà, pour paraphraser la célèbre assertion pascalienne. Si nous regardons avec suffisamment d’acuité ce qui se joue dans la relation du Sujet représenté par rapport à son contexte de surgissement, alors s’installent de verticales dialectiques, alors se présentent des mondes si différents qu’ils sembleraient purement incompatibles si l’intellection humaine n’était là afin d’en assurer l’unité car l’être est toujours auprès du monde, jamais hors du monde comme s’il avait à effectuer un saut pour être au contact des choses. Aussi, si l’on ramène notre vision aux antinomies qui structurent le monde sur le mode des grandes oppositions binaires, voici ce qui se manifeste aussi bien pour Passante que pour Madeleine :

Ce que Passante et Madeleine retiennent dans le secret de leur parution, dans l’amplitude de leurs oppositions, de leurs supposées antinomies, dans ce clair-obscur qui donne la flamme tout en s’abolissant dans l’ombre, c’est rien de moins que ceci : le subtil battement du nycthémère où le jour le dispute à la nuit ; la somptueuse transition du néant à l’exister ; le comblement du vide au profit du plein ; la succession du rythme cardiaque de la dilatation diastolique à l’éjection systolique ; le gonflement de la respiration et son retrait ; le geste de l’amour dans son balancement immémorial ; la lutte d’Eros et de Thanatos d’où triomphe la génération ; le flux et le reflux des hautes eaux ; l’interpénétration des principes féminin et masculin du yin et du yang ; la Lune jouant en mode inversé par rapport au Soleil ; le froid attendant la chaleur ; le suspens se retenant avant l’élan ; le trait sur le point de devenir forme.

C’est tout ceci que nous disent Passante et Madeleine faisant jouer dans l’ombre les esquisses avec lesquelles elles surgissent dans la lumière de l’art qui n’est jamais que cette illustration des modalités en réserve dans ce qui, feu ou bien eau, air ou bien terre constitue les dimensions opposées mais complémentaires par lesquelles l’être se donne et nous requiert comme ses exigeants exégètes. Car toute chose, y compris la plus modeste, signifie et s’adresse à nous afin d’être comprise. Aussi bien la présence minuscule de la fourmi que celle du pachyderme, aussi bien la vôtre que la mienne. Nous ne sommes qu’à être des signes en quête du sens. Ce n’est pas à défaut de le savoir. Seulement une passagère négligence qui scinde notre vision en deux : d’un côté l’avers, de l’autre le revers alors qu’il s’agit d’une seule et unique chose, cette médaille sur laquelle l’homme grave son effigie. Qui est sans pareille ! Toujours un clair-obscur dont il nous faut être le médiateur, le passant tant que l’heure s’offre à nous comme l’ineffable don qu’il est.

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 08:33
Balancement ontologique.

« Ford Transit ».
avec Marion Romagnan.

Œuvre : André Maynet.

Balancelle était ce genre de parution dont, au premier abord, il n’était possible de rien dire. Je veux dire de précis, de palpable, de repérable qui eût pu constituer l’amorce d’une biographie. Ces êtres qui toujours nous échappent, qui s’enveloppent de mystère, combien ils sont plus précieux, intéressants que ces individus immédiatement lisibles, dont le plus souvent on a fait le tour à seulement en apercevoir la silhouette. Balancelle, ce sobriquet que je lui ai attribué dès ma première vision, ne tient qu’à l’impression dont elle est porteuse, à l’aspect qui se dégage de cette manière de flottement, soleil diffus perçant la brume, un à peine exhaussement d’une couleur de terre au-dessus des feuilles mortes. Posséder, du premier empan du regard, la colline, le boqueteau, l’oiseau ou bien l’homme rencontré dans le dédale des rues ne nous éclaire pas sur qui est devant nous dans la pure évidence. On croirait à la levée d’une vérité mais, en réalité, c’est d’une fuite dont il s’agit, d’une dérobade sous les auspices ambigus de la délivrance immédiate de soi. Ceci n’existe pas ou bien rarement. Comment, en effet, se confier et prêter allégeance à ce qui surgit dans la clarté qu’à mieux nous berner, à nous égarer dans les ornières d’une compréhension biaisée ? Ce sont les parcimonieux, les dissimulés, les secrets qui, en attente d’une prochaine connaissance d’eux-mêmes nous invitent à la joie d’une découverte aussi pleine qu’intime.

Mais il faut sortir des généralités, ranger les abstractions dans quelque coin du concept et porter attention à ce qui veut bien faire phénomène dans l’évidente simplicité. Bien que Balancelle ne fasse pas partie de mon horizon quotidien, voici l’esquisse que je peux en tirer d’un premier jet, il sera toujours temps de gommer ensuite. Balancelle je la vois comme une rare, une méticuleuse qui avance dans la vie à la manière chaloupée du caméléon, un pas en avant, un suspens, un pas en arrière, un autre vers l’avant de manière à ce que le cheminement exercé à l’aune de la raison et de l’ouverture de la conscience soit autre chose qu’une progression au hasard, une sorte d’aventure excipant de son propre événement. Balancelle pour dire l’hésitation, le fait mûrement soupesé, l’expérience étalonnée à la mesure d’une sagesse, la mise sur les plateaux d’une balance du pour et du contre, du noir et du blanc afin que de cette possible indétermination originelle puisse s’affirmer l’exercice d’une liberté. On n’est jamais aussi libres qu’à avoir longuement soupesé les choix, les avoir métabolisés dans le creuset de l’empirie, les avoir portés dans le processus alchimique de notre psyché afin que, jugés en leur fond, ils puissent prétendre à une existence authentique, non redevables de la première contingence s’offrant comme la seule ressource. Lorsque, devant la lumière des yeux, une Effigie se révèle à nous dans la pureté, comment pourrions nous nous soustraire à notre devoir d’accueil ? Balancelle est là, posée sur le tain d’un miroir, cette métaphore du reflet narcissique de soi, abandonnée avec confiance à la légende - la vie -, qui, bientôt va faire son grésillement de braise. Pour l’instant l’environnement immédiat de Balancelle - une automobile à demi immergée, deux bougeoirs de verre portant deux courtes flammes qu’enveloppe la gemme d’une clarté -, nous n’en percevons guère les tenants et les aboutissants comme si nulle interprétation ne devait produire son efflorescence à partir des sèmes portés par l’image. Mais c’est simplement parce que notre tête est prise dans des mors d’acier, notre imaginaire congelé parmi les arêtes de glace, notre songe immolé dans les rets d’une impossible profération que nous demeurons au bord de l’abîme, les yeux hagards et les oreilles emplies de résine. Regarder est apprendre à déciller son âme, lui restituer les ailes dont elle était porteuse dans le large fleuve de l’empyrée avant même qu’elle ne nous connaisse et ne vienne se loger dans notre site ombilical puisque, aussi bien, celui-ci est le lieu de notre généalogie, donc le recueil de ce principe qui nous anime et nous fait être au-delà de la corolle de l’amibe et de la densité de la pierre têtue.

Mais laissons-nous donc aller sur les rivages féconds et révélateurs de l’intuition. Regardons l’image comme si nous en étions l’une des composantes, peut-être la trame du papier ou bien la pellicule glacée qui reflète l’infini spectacle du monde. A moins que nous ne devenions, comme par magie, l’une des entités habitant la scène, la rendant lisible aux yeux des découvreurs, des explorateurs de significations, cette outre pleine des sucs de l’intelligence, débordant du soleil du nectar, portant au-dehors les flux qui l’animent, l’image, et nous la destinent à la manière d’un don subtil. Soyons Balancelle elle-même en ses stations ontologiques successives. Balancelle n’est pas seulement cette belle et délicate apparition qui focalise le regard et le retient au centre de la composition. Ce serait trop simple. Toute visée d’une chose du monde est complexité, réseau infini, entrelacement, conflagration d’allées et venues, de temporalités qui en tissent la toile signifiante. Nous disons : Balancelle est Elle d’abord - comment pourrait-il en être autrement ? -, mais elle est aussi tout ce qui vient à son encontre, l’automobile dans le fond, les bougies sur l’avant-scène. Certes cette assertion est étrange qui dit l’être-humain sous l’apparence du véhicule, sous celle d’un objet fût-il commis à illuminer, donc à ouvrir une voie dans le maquis des ombres qui dissimulent et soustraient à notre libre arbitre un contenu dont nous pourrions faire notre miel, le désigner comme possible ambroisie pour notre intellect, breuvage pour la dimension poétique dont nous assurons le recel dans notre intime, pareil à l’eau avant sa résurgence sous le ciel. Etrange donc, étonnant tout comme la philosophie qui nous enjoint, toujours, de poser la question de l’être et d’en demeurer les gardiens tout le temps dont notre conscience sera habitée des dispositions à forer la peau compacte du réel.

Mais admettons ceci, la triple parution de Celle que nous tentons d’approcher, comme s’il s’agissait de trois perspectives selon lesquelles, dans l’espace et le temps, toute esquisse anthropologique avait à se donner. Balancelle est présente à elle-même, mais aussi à tout ce qui est et se pose dans l’orbe de son regard. Regarder une chose est la douer de sens, l’habiter, lui donner accès à l’univers des formes, la faire rayonner depuis son intérieur jusqu’à la portée ultime de ce qui se manifeste et demande à être décrypté, interprété, manduqué afin que, de ces nutriments ingérés, s’élève une infinie compréhension de l’univers disponible. Les trois amers du dessin dessinent une ontologie concrète, celle qui amène toute présence à outrepasser la nacelle étroite des significations contenues à l’intérieur de notre propre subjectivité, ce sanctuaire du corps qui déborde toujours son objet de manière à s’approprier la totalité du réel. Ce que j’affirme, c’est que ces trois balises proposées au regard du Voyeur correspondent aux trois instances dont l’être-au-monde dispose afin de s’annoncer, à savoir : Avoir ; Faire ; Être. Comment illustrer ce qui s’énonce comme une pétition de principe, une apodicticité qui paraît indépassable ? Mais seulement en postulant l’idée selon laquelle dans sa première configuration, - l’automobile -, Balancelle expérimente le premier état de la forme verbale existentielle : Avoir. Selon la seconde, elle coïncide avec son état actuel, ce corps si diaphane qu’il semblerait absent de sa propre figuration : Faire, même si l’apparence semble dénoncer aussitôt ce qu’elle affirme. Balancelle ne FAIT rien d’autre que FAIRE de son corps le lieu d’une possible concrétion charnelle. Enfin, dans la troisième, ces bougies en train de se consumer, se montre la dimension prévalente et essentielle : Être. Ces flammes aussi droites que lumineuses en dressent la fière oriflamme, la bannière étoilée flottant dans l’azur infini comme une parole de source, une inépuisable fontaine, le surgissement d’une eau de jouvence.

Mais nous ne saisirons jamais mieux ces trois états qu’à les situer dans la genèse d’une continuelle métamorphose, une manière d’échelle des tons dont le niveau le plus bas est lié à la capacité pour l’homme d’amasser des avoirs, de collationner des objets, de s’adonner à la cécité matérielle qui reprend d’une main ce qu’elle accorde de l’autre. Puis, insensiblement, à l’aune d’une nécessaire prise de conscience, l’avoir glisse en direction du faire et c’est le domaine de la main et des activités artisanales au travers desquelles l’humain dépose sur les choses l’empreinte dont il est le sceau originaire. Enfin, au niveau le plus élevé, le plus subtil, avoir et faire encore trop poinçonnés d’une apparence dense et têtue, le cèdent à la seule posture qui vaille afin que la trilogie portée à son acmé parvienne à sa quintessence, se déployer dans l’espace sans limite du langage, de la sublime poésie, de l’art en ses plus belles manifestations, de l’esprit dans la courbe ascendante de son intellection.

C’est ceci que nous dit cette image depuis le centre de son dépouillement : partir de ce qui brille dans la matière comme premier signe de propriété, immédiate satisfaction, remise à soi des biens qui nous sont extérieurs et rayonnent à la façon de pépites nous fascinant à la puissance de leurs fragments. Puis, lassés de ces possessions qui toujours promettent et jamais ne tiennent, c’est à l’habileté artisanale que nous confions la courbe de nos jours : il s’agit toujours d’objets, mais ils sont notre création et ne se présentent plus passivement à nous. Puis l’exigence demandant toujours plus de présence et de qualité nous consentons à laisser derrière nous ces concrétions spatio-temporelles qui, en fait, n’étaient que des illusions et nous nous en remettons aux objets intellectuels, à l’ample méditation, à la merveilleuse contemplation. Si nous voulions faire appel à la métaphore germinative, sans doute la moins indigente qui soit afin de faire apparaître les trois stances auxquelles se confie toute conscience soucieuse d’une vérité, nous pourrions dire que, par rapport à la graine, l’avoir se constituerait en cotylédon, donc en pure intériorité dense, inconsciente de sa propre réalité, alors que le faire se développerait en albumen, cette matière déjà moins occluse, en partance pour une ouverture et la dernière étape en serait le tégument, véritable tremplin ontologique donnant accès à la vue accomplie par laquelle l’être est à soi comme il est au monde et aux autres dans la plus belle dispensation qui soit.

De l’être-automobile jusqu’à l’être-flamme se consumant dans sa propre essence en passant par l’être-soi dans la densité et la complexité de sa chair, voici portée à son accomplissement la vision dont le spectacle s’appuie sur l’à-portée-de-la-main pour surgir dans l’à-portée-des-yeux, irremplaçable regard qui ne saurait souffrir aucune comparaison. Nous voulons regarder sans distance, regarder dans l’être et nous confiner dans le silence. La seule chose en soi qui en soit digne. Ceci nous le pouvons, il ne tient qu’à nous de nous disposer à voir !

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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 13:16
En-deçà du Bien et du Mal.

Œuvre : André Maynet.

Savait-on au moins qui on voyait, qui était Celle qui nous visitait dans cette atmosphère si étrange qu’on eût cru être exilé de soi, ramené dans la touffeur d’avant notre naissance ou bien dans les corridors invisibles d’un outre-monde ? C’était comme une présence d’avant la présence, c’était l’absence venant dire son nom d’incertitude, dessiner l’empreinte d’une possible parution dans l’être. Cela faisait sa lumière de savon, sa consistance de bulle, sa perte dans l’obscur dont l’Innommée semblait provenir. Songe. Lueur. Clarté en fuite. Avancée existentielle pareille à l’imaginaire d’un enfant fou. Image éthérée dans la tête d’un philosophe. Icône plantée dans l’épiderme du sage. Intuition et l’écharde s’enfonce dans l’âme de l’artiste. Bourgeonnement des mots sur le front à peine advenu du poète. Cymbalisation de cigale sur la hanche de l’amante. Feu d’une gemme dans la veine assourdie de la terre. Dépliement du sentiment dans l’esprit romantique. Etincelle de la passion patientant dans l’azur. C’était ceci qui inclinait à se montrer et n’avait de réalité qu’à se retirer dans le luxe d’un mutisme.

Ce que les hommes voyaient habituellement, c’était ceci : des femmes de chair que la vie plaçait dans une vision immédiate, des femmes clouées à leur destin, des femmes-matière, des femmes-racines, des femmes-tubercules, enfin des concrétudes, des formes, des volumes, des couleurs, des respirations dont on pouvait suivre les traînées dans l’air. Des femmes qui écrivaient l’amour avec leurs doigts, le disaient avec leurs lèvres, le livraient avec leurs sexes rutilants et leurs ongles carmin, ceux-ci qui se cambraient sous la poussée du plaisir, brûlaient à l’aune du désir. Les femmes, autres que Celle qui nous occupe ici, on pouvait les dire ainsi : cette Attentive, assise sur le plateau couleur de ciel de son lit, regarde fixement par la baie vitrée comme si un événement allait se produire. Au loin sont des immeubles de brique rouge, des rangées de cheminées d’où ne sort nulle fumée. La lumière emplit la chambre, découpe sur un mur pareil au clair d’une falaise, un grand rectangle qui décolore l’ombre. La posture est cambrée, un caraco de teinte corail coule le long du corps, les bras sont réunis selon un ovale qui retient les jambes relevées en direction du bassin, la peau est claire que le jour blanchit alors que les épaules se perdent dans les plis d’une nuit proche. Cette Attentive est dans la vie, au bord de la survenue de quelque chose, fût-ce un fait infime, mais on s’attend que s’ouvre un langage, que jaillisse une action, que se produise ce que nous attendons toujours qui reçoit le nom de rencontre, péripétie, épopée, entaille du tragique, développement d’une intrigue. Nous sommes attente, nous sommes à l’origine d’une fable, nous en supputons la fin et peut-être la mise en jeu d’une morale.

D’une autre femme nous pouvons également décrire la posture de manière à l’insérer dans l’étoffe compacte du réel. Nous disons Liseuse, placée elle aussi dans l’intimité d’une chambre. Chaudes tonalités qui baignent les murs, font écho sur la chair heureuse de Celle qui médite sur sa lecture. Casque de cheveux si semblable à la robe de la châtaigne, épaules à la belle courbe, haut de la gorge s’échappant d’un corsage vermeil, plaine des cuisses inondée de lumière alors que les jambes disparaissent dans le clair-obscur qui habite le sol. Livre épais -sans doute un roman à moins qu’il ne s’agisse d’un volumineux essai -, les tranches de l’ouvrage pareilles à un talc ou bien une porcelaine ; couverture simplement devinée, foncée, aucun signe d’imprimerie visible, seulement halluciné par l’espace de l’imaginaire. Un meuble acajou apparaît que prolonge le vert-bouteille d’un fauteuil de salon, des rideaux blancs laissent passer une généreuse nappe de clarté. Ici aussi, comme pour Attentive, nous pouvons installer Liseuse dans le cadre d’une fiction, nous avons tout loisir de la faire sortir de sa pièce, de la suivre dans la rue, de remettre entre ses mains toutes les cartes de jeu dont elle fera usage de façon à exister dans le vraisemblable, à faire signe en tant qu’intelligible, perceptible, douée de multiples prédicats qui la définissent et la portent au-delà d’elle-même dans l’orbe des mouvements du monde.

En-deçà du Bien et du Mal.

Mais revenons à cette Etrange dont nous avons fait l’origine d’un questionnement et le centre d’une vision. Osons le dire, elle ne nous émeut ni ne nous dispose à l’accueillir dans la vasque de notre corps, dans la conque de nos mains comme nous le ferions de l’eau de la fontaine ou bien de la fleur des champs. Car Celle qui se dévoile dans une manière d’anonymat ne parvient pas jusqu’à nous. Elle est comme derrière une vitre opaque, comme si un gel, une glu la retenaient en arrière d’elle afin d’en préserver la haute pureté. Oui, la pureté. Si d’Attentive et de Liseuse nous pouvions dire quelque chose, débuter une histoire, créer un spectacle, d’Innommée nous ne pouvons rien dire pour la simple raison qu’elle n’est pas arrivée à nous, pas plus qu’elle ne parvient à elle-même. Elle est en réserve de la même façon que le bouton de rose est en attente de son dépliement, que la goutte d’eau s’impatiente des gouttes adjacentes afin que le nom de fontaine puisse lui être attribué. C’est rien de moins qu’admirable cette tenue sur le seuil du monde, en dehors de l’espace et du temps, dans l’aire libre des significations. Immense vacuité qui puise à même son absence de forme les linéaments qui la constitueront et la remettront à toutes les formes possibles et imaginables. Oui, il faut être dans le retrait et l’anonymat, ce que l’on nomme habituellement, en terme philosophique, condition de possibilité. Celle qui est là dans le grisé de l’image est, en effet, sa propre condition de possibilité, autrement dit à l’origine de l’arche ouverte de son déploiement. Elle est en-deçà du Bien et du Mal, ces deux polarités par lesquelles tout existant s’affirme de telle et telle manière dans le cheminement au monde qui est le sien. Si l’exister est une éthique, donc une posture vis-à-vis du Bien et du Mal, (et faisons la thèse qu’il en est ainsi), alors Celle qui vient à l’être n’a d’autre raison que de demeurer sur le bord des choses, là dans cette marge indéfinie qui l’empêche d’osciller, de choisir entre une action bonne ou bien une mauvaise et c’est l’essentielle raison pour laquelle elle nous fascine. La vertu est cette éminente qualité qui se maintient en suspens dans l’ouvert, seule manière de regarder adéquatement le Beau, le Bien, le Vrai. Ces absolus ont pour essentiel caractère de chuter dans le relatif dès que l’homme s’ingénie à les mettre en œuvre.

Voyons si l’image dit bien ceci. Qu’y voyons-nous ? Nous y apercevons cette attitude de réserve qui témoigne d’une si belle humilité qu’elle nous incline à penser les choses essentielles du genre de la rareté de l’art, de la droiture de la justice, de la vérité du réel dès qu’on les pense dans leurs fondements. Cette Innommée n’appelle ni le désir, ni l’idée du péché pas plus qu’elle ne s’inscrit dans le domaine de quelque projet. Tout comme l’être en son essence elle est infiniment libre d’aller où bon lui semble, y compris de ne pas prendre figure dans l’univers. En quelque manière elle est le monde qui nous contemple dans cette si étonnante attitude de la méditation. Elle ne paraît dans ce clair-obscur qu’à nous intimer l’ordre de nous poser la question : qu’en est-il de notre attitude en regard des choses essentielles ? Consentons-nous, au moins, à nous y arrêter un instant afin que de cette halte puisse naître un possible ressourcement. C’est le mérite d’une telle photographie que de nous acculer à notre propre condition, ce constant balancement de pendule, cette éternelle oscillation entre nature et culture, matière et esprit, absolu et relatif, passé et futur, ici et là-bas car nous n’avons site quelque part qu’à nous être suffisamment assurés en direction de notre être, lequel, toujours en fuite, demeure inconnaissable. Or nous voulons connaître, c'est-à-dire exister. C’est pourquoi nous avançons pareils à des aveugles, les mains tendues sur le vide, tâchant ici, de saisir Attentive, là de rendre Liseuse concrète alors que dans l’ombre Innommée nous attend comme notre ressource la plus constante. Une pure magie !

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 08:39
Nuptiale apparition.

« Never Let Me Down ».

Œuvre : André Maynet.

« Never Let Me Down ». « Never Let Me Down ».

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ».

C’est ceci qu’on entendait, comme une supplique faisant claquer son étincelante oriflamme dans les nappes obscures du ciel. « Ne me laisse jamais tomber » et l’on ne savait ni qui en prononçait ces urticantes paroles, ni à qui elles étaient destinées. L’imprécation balayait la Terre de son cri de pierre ponce et, parfois, des copeaux s’éparpillaient sur le sol pareils à des vols de freux qu’on aurait décimés en plein vol. Plumes, éclisses d’os, becs révulsés et pattes roides. Il faut dire, sur la Planète Bleue, plus rien n’allait droit. Les fleuves crachaient continûment leur limon boueux, les arbres se dépouillaient de leurs feuilles, morceaux de cuir bouilli dont on ne reconnaissait guère la forme, le bitume des routes fondait sous les coups de boutoir du soleil. Non seulement la Nature était atteinte, mais les HOMMES n’étaient plus guère des hommes, simplement des automates qui semblaient guidés par un implacable destin. Les hommes avaient perdu la main en même temps que leur âme. Partout étaient les crimes et les abominations. Partout était l’impitoyable faux qui moissonnait les têtes. L’on passait d’un pogrom à une shoah, d’un crime contre l’humanité à un sanglant génocide. L’amour, le sublime, la passion, l’irrésistible, s’étaient retournés pareils à des gants montrant les apories de leurs revers. On ne s’embrassait plus qu’à l’aune de morsures, on ne destinait plus ses gestes qu’à la strangulation ou bien à asséner le coup du lapin, la prise de combat meurtrière. Partout on avait détruit les icônes de la culture, pillé les musées, transformé en de vastes autodafés les incunables des bibliothèques, réduit en cendre les universités. Des bandes de Barbares, manières de Wisigoths à la puissance 10, semaient la terreur, égorgeant ici, étripant là, buvant le sang frais de leurs victimes. Et rien ne servait d’essayer de leur échapper, leur sens du crime était plus fort que l’habileté des plus malins à se soustraire à leurs mains.

Cependant ce tableau sinistre souffrait une exception. Quelque part dans un endroit de la Terre retiré du monde, vivait une petite communauté qui avait réussi à déjouer les pièges, à échapper aux tenailles et aux forceps des Primitifs. Isolés sur leur île qu’à tout moment un tsunami eût pu menacer de ses vagues mortifères, ils priaient une étrange idole, assemblés autour de la seule image qu’ils avaient pu dissimuler à la vindicte de leurs geôliers. Cette image était ceci : sur un fond de couleur sombre, semblable à une lueur de lagune hivernale, peut-être du côté de l’austère et belle Irlande, placée devant les ferrures ouvragées d’un lit romantique et comme en surimpression par rapport à des portraits jumeaux, une très jeune fille, sans doute une adolescente pré-nubile se tenait dans la posture de l’irrésolution comme si elle n’était pas encore arrivée à soi mais demeurait à l’entour, sur le cercle d’une étrange périphérie ontologique. Elle était sans être. Elle était en voie de … Elle existait à défaut de … Elle s’absentait de soi à l’aune même de sa présence. Autant dire que sa charge de mystère, plutôt que de contribuer à l’ignorer, la portait en pleine lumière comme si elle avait été une Déesse, une Irréelle prenant corps quelque part dans une encoignure de l’imaginaire. Alors nul ne s’étonnera de l’espèce de ferveur qui s’était emparée du fétu qui demeurait de l’ancienne humanité, manière de radeau médusé flottant sur les eaux troubles et incertaines du non-savoir, de l’inconnu, du non-préhensible. Il fallait à tout prix s’armer d’une croyance, enfiler la cotte de mailles d’une foi, fût-elle du Charbonnier afin de retrouver le chemin d’une paix en même temps que d’une entente avec sa propre essence. Certes il y avait du travail à faire !

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ». C’est peut-être au bout de la centième incantation que la Mystérieuse consentit enfin à regarder d’un peu plus près le sort des laissés pour soldes de tous comptes. C’était étonnant, tout de même, de constater cet étrange magnétisme qui émanait de la statuette de chair, à peine plus que le sautillement de la huppe dans le matin embaumé de brume. Il suffisait de la regarder et les phénomènes se révélaient, s’exhaussant d’elle comme la fumée monte dans le ciel de l’aube sans y laisser la moindre trace, si ce n’est un envol à jamais saisissable. Plutôt un genre d’état d’âme, une trémulation libre de l’esprit, l’empreinte d’une pensée légère faisant sa buée avec la grâce de l’ennui. Oui, car tout ennui est une grâce qui nous permet de nous interroger et, ce faisant, nous déporte de nos habituels travers, à savoir prendre les apparences pour une vérité. Mais il n’est pas l’heure de la chouette de Minerve et rien ne nous servirait que de philosopher plus avant. Voici ce qui se passait et laissait les humains en état de sidération :

A peine avaient-ils fini d’entonner leur centième hymne, « Ne me laisse jamais… »,que l’impossible se produisit. Nuptiale - ce nom, vous en comprendrez bientôt la signification -, Nuptiale donc était debout devant la cage ouvragée de son lit, regard fixe, tête dolente, épaules tombant vers le sol, poitrine étroite que marquaient à peine deux aréoles de la taille de boutons de guêtres, empreinte d’une vapeur vestimentaire que retenait la pliure des bras, cette mince étoffe dissimulant la fente du sexe dont on pouvait supputer qu’elle était scellée à la manière d’un bouton floral, ses jambes de sauterelle, légèrement arquées, ne manquaient pas d’évoquer l’attitude de ces enfants des contrées pauvres et il n’eût plus manqué que quelques flèches logées dans le corps étroit pour évoquer le Saint Sébastien de la Galerie des Offices à Florence. Alors, par quel miracle, cette figure si ascétique et monacale pouvait-elle accomplir de tels prodiges ? Mais il faut expliquer. Nuptiale était le lieu de noces avec elle-même. Coïncidence de soi à soi. Sujet en tant que sujet. Solipsisme porté à la dignité d’œuvre d’art. Contemplation d’une contemplation. L’idée était si exacte de l’être remis à lui-même qu’il ne pouvait y avoir ni doute, ni duperie, ni espace pour la moindre fausseté, le plus petit mensonge. Pour une fois, le rare se confondant avec l’Absolu, l’Infini, l’Universel. La pure essence, le sommet de l’Intelligible était ceci qui ne se déportait pas de soi mais qui était le facsimilé exact, la duplication dans le temps et l’espace d’une seule et même Réalité. Hors Nuptiale, il n’y avait que fausseté et malentendus. Dans Nuptiale la fontaine inépuisable de tous les ressourcements. Maintenant le doute n’était plus permis, pas plus le cartésien que celui de la mauvaise foi de Charbonnier. Il suffisait de regarder Nuptiale, donc la virginité, donc l’aube annonciatrice de l’heure, donc le déploiement de tout lieu, donc le tremplin de tout événement pour savoir que quelque chose comme une palingénésie pouvait trouver à se réaliser. Voilà que la régénération allait avoir lieu, que l’Eternel Retour s’annonçait, mais dans la joie d’un renouvellement total, essentiel, qui abraserait les faiblesses, les perversités, les lâchetés et ferait des anciennes cendres le terreau d’un nouvel ordre, d’une humanité sans faille, sans compromission, sans faux pas. Nuptiale, c’était d’elle dont les Humains avaient toujours rêvé à défaut de pouvoir créer les conditions de sa venue. Il avait fallu tous ces meurtres, ces exactions, ces pertes du sens jusqu’à l’abolition de soi pour que s’ouvre, enfin, une étroite meurtrière de clarté dans la forteresse sombre et vindicative des jours. C’était comme le dévoilement soudain d’une utopie, la possibilité d’être et de demeurer dans l’orbe de la simplicité, d’épouser les vêtures de la droiture, d’entrer dans l’Atlantide en compagnie de ses coreligionnaires de toutes les races, de toutes les couleurs et d’y couler des jours heureux, des jours paisibles, comme dans la célèbre abbaye de Thélème, cette visée du très génial Rabelais, cette entité à nulle autre pareille où tout se résout à l’aune de la vie rustique, du chant de l’oiseau, du repas frugal, de la veillée autour de la littérature, de la poésie, de la philosophie. Oui, enfin Rabelais avait gagné. Il nous avait amusés. Il avait fait diversion avec les farces de Gargantua, les facéties de Pantagruel et voilà que toute cette merveilleuse histoire quittait les rives de la fiction pour rejoindre les couleurs polychromes et toujours renouvelées d’un réel inépuisable.

Voilà, on était arrivés au bout de cette méchante fiction de la vie, voilà on était parvenus dans l’aire souple d’une existence pleine et entière soustraite aux vilenies de tous ordres, aux manquements, aux coups assénés derrière la tête. On était arrivés à soi, tout comme Nuptiale dont les noces annonçaient la plénitude d’être, le bonheur sans faille, la longue méditation ouverte sur une éternelle beauté. A simplement contempler Nuptiale, voici ce qui se produisait : les fleuves reprenaient le cours de leurs lits avec leurs bouquets de roseaux clairs, la note haute et grise des hérons ponctuant leurs rives ; sur la mer apaisée le soleil rutilait et la plaque d’eau renvoyait vers l’éther sa douce onction ; les agoras des villes étaient le lieu des discours des rhéteurs, le centre de diffusion de la merveilleuse dialectique ; les Académies fleurissaient où l’on laissait venir à soi les entrelacements de la culture, les pierreries mentales, les pépites du savoir brillant dans la nuit fécondée ; il n’y avait plus de Barbares mais partout des gens policés, des Bienveillants se souciant de l’autre, de la montagne, de la source, du bosquet, de la terre si belle quand elle prend sa teinte assourdie au couchant ; il n’y avait plus que des Eclairés qui serpentaient en longs ruisseaux à la symphonie unique car on chantait, on dansait et on arrivait dans l’aire immense des lagunes, tout contre le cordon littoral longeant l’océan, avec les paumes des mains brillant des mille offrandes de l’exister et les yeux étaient des cornes d’abondance semant à l’envi la richesse intérieure, la seule qui valait sur la Terre et dans l’entièreté de l’univers. Les Hommes, les Femmes, ordonnant tout ce qui croissait sous les quatre horizons avaient reconstitué l’antique et immémorial geste mythologique faisant passer de l’informe à la forme, déployant un cosmos à partir du chaos originel. C’était cela être Humains, porter au-devant de soi l’immense beauté du monde avec la mission de ne jamais l’oublier, de toujours la célébrer, de laisser le fâcheux et le contraignant dans les plis d’ombre qui, depuis toujours, étaient leur seul domaine d’élection. Décidemment, sur Terre il n’y avait plus la place que pour l’espace libre, le temps heureux. Nuptiale dans sa simplicité, la modestie de sa présence en avait été la mystérieuse et belle annonciatrice. Jamais on n’entre dans la vérité par la sophistication dont la traduction la plus immédiate est l’attitude sophistique. Être, c’est être vrai, coïncider à soi, faire s’élever sa silhouette dans l’air pur du jour. Merci Nuptiale de nous en avoir montré la sublime voie ! Elle demeurera en nous comme la lumière dans le pur cristal. Oui, elle restera !

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 08:09
Née du silence.

« Angélophanie...d'une divine ».

Avec Evguenia Freed.

Œuvre : André Maynet.

C’était ici, c’était ailleurs, c’était autrefois, c’était maintenant. C’était comme d’être parvenu à l’extrémité du monde avec la langue d’une péninsule plongeant dans le bouillonnement des eaux. On en voyait l’infini flottement mais on n’en pouvait discerner la géographie, en décrire ne serait-ce que l’illisible fuite dans une manière de troublant questionnement. Tout se dissolvant à même sa parution. On tendait le bras, on dépliait la corolle de sa main et ne s’y révélaient qu’une pluie d’écume, l’envol d’une colombe dans le jour boréal. Tout était dans la pliure, dans l’enroulement sur soi, dans l’atténuation de la lumière, dans le dénuement d’une couleur cendrée proférant à demi-mots l’incertitude d’être. Dans cette clarté floconneuse tissée de cendres et d’ennui comment eût-on pu s’illustrer soi-même autrement que dans l’hésitation à paraître ? Jamais on n’était allés à l’extrême pointe de son corps, là où la granulation de chair devient si fluide qu’on ne s’appartient plus vraiment. Versement de notre jarre intime dans le fleuve mondain sans que s’annonce la moindre distinction. Sentiment profond, mais ineffable, mais indicible, d’être le vol gris de l’oiseau dans la rafale qui le dessine, d’être la valve rainurée de la coquille que visite l’eau de l’océan, la feuille que porte la brise entre ses lèvres adoucies. C’est si étrange de ne plus s’appartenir que dans le filin d’une idée qui nous rattache à l’exister dans la nuance, l’approche, l’essai de coïncider avec quelque chose, fût-ce la discrétion de l’étoile de rosée dans la faille bleue de l’aube. On est là, sur la pointe des pieds, on s’essaie à un entrechat, on avance sur le cercle de l’exister cherchant à deviner le secret de sa chorégraphie, à percevoir sa petite musique venue de si loin qu’elle s’ourle de silence et nous incline à n’être qu’énigme, simple molécule abritée dans le creux d’une spirale.

On est là, postés dans la guérite, on regarde au travers d’une si mince fente qu’elle pourrait aussi bien s’absenter que nous n’en aurions même plus conscience. Il en est de toute fascination comme de toute magie, elle ne produit ses effets qu’à mieux nous hypnotiser, qu’à nous serrer étroitement dans les rets de notre imaginaire, à nous circonscrire dans les mailles de notre désir. Alors nous buvons la sublime ambroisie et devenons le breuvage lui-même, cette ébriété, ce flottement infinis qui pulvérisent nos sensations en une myriade de gouttelettes pareilles à une brume. On veut connaître. On veut savoir en dépit de cette lueur vacillante qui nous visite avec l’inconstance d’un feu-follet. On déplisse la toile de ses paupières. Les grains de lumière font leur farandole. Il y a des trilles, des suspens, des rafales comme au plus fort de la tempête, puis de soudaines accalmies. La clarté, le lexique du jour on les sent glisser sur le toboggan de notre chiasma, on en suit le trajet constellé de signes, de points et de tirets, morse mystérieux qui surgit dans notre citadelle avec la force d’une braise trouant la nuit d’ébène. Puis ce sont les premiers éclats, les premières nuées de phosphènes qui envahissent l’écran blanc de notre scène occipitale, y gravent les images que, bientôt nous aurons à déchiffrer comme autant de confondants hiéroglyphes. Voici, cela se précise, voici, cela prend forme, ce qui veut dire que le sens se construit patiemment, à coups de projecteurs comme autrefois dans les scintillements et les syncopes du cinéma muet, pluralité de sèmes si denses que nous avons de la peine à marcher de conserve avec eux, à en démêler la subtile alchimie. Alors, saisissant une bribe de signification ici et là, nous disons ce qui nous visite et faisons paraître ce qui, il y a seulement un instant, ne s’animait que du spectacle confus des esquisses, des ébauches préparatoires à la compréhension.

Alors nous disons au plus près. Nous disons le miroir sombre de la lagune, le camaïeu de gis, cette belle teinte médiatrice entre l’être et le non-être, ce qui pourrait aussi bien avoir lieu et temps que disparaître à même son ambivalence, son ambiguïté. Nous disons la touffe presque inapparente du végétal, le rythme sourd des massettes, la ligne d’horizon si peu tracée qu’elle en est illisible, l’à-peine nuage se perdant dans l’étain du ciel. Nous disons la lumière zénithale, sa coulée pareille à une Pierre de Lune, la glaçure qu’elle pose sur cette Inaperçue, cette « Née du silence », tellement la touche est subtile, simple effleurement de ce qui est à naître afin que nous en prenions possession, que nous lui donnions une stèle sur laquelle paraître dans l’immobilité et le luxe de ce qui avance au-devant de nous dans la modestie. Mais regardons plus avant. Mais visons dans la profondeur. Ne nous contentons pas d’une rapide approche qui serait définitive en raison de notre certitude. Tout est toujours en fuite que nous essayons de saisir. Constante métamorphose du réel. Constante anamorphose de l’être qui brille sous mille apparences et qu’il serait vain de vouloir enfermer dans le cadre contraignant d’un concept ou d’une rationalité. Cette prétendue « divine », cette mise en acte d’une « angélophanie », est-elle bien de cette nature ? N’est-ce pas nous qui attribuons l’essence à ce qui vient nous visiter et ne saurait dialoguer avec nous puisque l’image est cette muette supplique à laquelle nous prêtons notre propre parole méditante. Jamais proférante. Oui, sans doute le traitement de cette icône nous invite-t-il à cette singulière approche de ce qui ne saurait en réalité s’enfermer dans la précision d’un prédicat. Jamais nous ne saurons qui est cette Etrange. Jamais nous ne pourrons la cerner et délimiter ses traits comme nous le ferions pour une chose du monde, un outil ou un instrument à la fonction bien établie. La joie que nous éprouvons à regarder « Née du silence » est à la mesure de son apparition-disparition, du flou dont elle aime à s’entourer de manière à sauver son bien le plus précieux, l’être qui en soutient ce corps esthétique à la mesure de l’égarement, du désarroi qu’il suscite en nous. Du reste une voie est tracée en cette direction d’une toujours possible distraction de la présence et le refuge dans l’absence.

Drapée dans son linge identique à une impalpable brume, elle nous reconduit au mythe d’Isis et de son voile. Isis à qui Héraclite, dans le temple d’Ephèse, dédie un ouvrage portant l’énigmatique aphorisme : « Nature aime à se cacher ». Isis dont les seins font signe en direction de sa fonction nourricière, le voile étant le symbole des mystères dissimulés. Magnifique allégorie faisant du voile d’Isis cette vêture symbolique voulant dire l’effort des hommes, au travers de la science, de la poésie, vers un décryptage des secrets de la Nature. Mais la Nature est l’Être. Donc, originellement, c’est de cela dont il s’agit : porter au jour ce qui se dérobe dans les plis de la nuit, dans les volutes d’ombre, dans le dédale de ce qui brille et demeure toujours invisible, la phénoménalité en son essence. En réalité, nous n’existons qu’à être dévoilés afin que puisse se réaliser l’extase nous extrayant du néant. Nous ne sommes qu’à être voilés, puisque l’être n’a ni prédicat, ni lieu, ni temps, ni silhouette à offrir à notre contemplation. Ainsi est l’être qui se dérobe toujours à nous dès l’instant où nous nous mettons en quête de sa présence. Le voile est ce qui nous interroge et nous fait poser la question de notre ouverture au monde. Questions nous sommes depuis notre premier dévoilement, notre naissance jusqu’à laquelle nous étions voilés et ceci jusqu’à notre mort où le voile nous soustraira à nouveau aux yeux de ceux qui interrogent.

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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 08:42
Intemporelle.

"Rencontre fortuite".
Avec Anastasia.

Œuvre : André Maynet.

C’est étonnant tout de même de rencontrer la beauté et de ne pouvoir s’y soustraire. Toujours on revient à elle dès l’instant où on l’a connue. Oui « connue ». C’est de l’ordre d’une « connaissance » intime comme si, percevant ce qui s’y dissimule avec l’amplitude d’une marée, nous ne puissions en éprouver le flux et le reflux qu’à la mesure d’un nouveau paradigme de l’être. Ouverture, amplitude, déploiement, ressourcement, tremplin ontologique, voici en quels termes prédiquer ce qui nous visite et nous déporte au-delà de nous, dans un site vierge dont il nous est demandé de procéder à l’accomplissement. Mais regardons l’image et tâchons d’y trouver les métaphores qui l’animent, les significations qui en nervurent l’apparition. « Intemporelle » est debout, fragile dénuement qui la porte au-devant de nous dans la pureté. Car ce Modèle n’entretient ni ambiguïté, ni équivoque qui nous plongeraient dans le doute d’une polysémie complexe. A savoir, dire de cette représentation qu’elle nous mettrait dans l’impossibilité de décider ce qui en sous-tend l’événement. Dans le face à face avec l’oiseau, dans l’attitude hiératique de la figure humaine, dans la tension qui l’arc-boute en direction d’un possible mystère ou à tout le moins d’une expérience singulière, se profile la nécessité d’une vérité dont la rigueur iconique semble nous indiquer la voie. Le fil invisible qui relie le colibri à Celle qui en façonne la présence, ceci n’est rien de moins que le cristal ténu qui assemble entre elles deux beautés contiguës. Deux beautés égales sur un plan esthétique aussi bien qu’éthique puisque le Beau est une seule et même considération de ce qui est dans l’ordre du sublime et de l’incontournable. Aucune beauté ne saurait s’absenter du monde. Aucun Voyeur ne saurait en faire l’économie, puisque, aussi bien, la beauté est nécessaire ne serait-ce qu’en raison de sa correspondance avec ce que les philosophes antiques nommaient la Raison Universelle, cette mise en ordre du cosmos par Zeus lui-même avec l’aide des Moires qui ont filé le destin de ce qui vit et s’anime dans la totalité de l’univers. Seuls les gens « qui parlent et agissent en dormant », donc ceux qui vivent dans l’inconscience, selon les paroles d’Héraclite, pourraient en différer et l’ignorer le temps qu’ils mettront à dilater la pupille de leur intellection. Pour cette raison de la main des Moires guidant aussi bien le destin des hommes que celui des artistes, il ne saurait y avoir de « rencontre fortuite » (clin d’œil du « metteur en scène » en notre direction), la rencontre étant toujours nécessaire avec ce qui fait sens en direction du sommet le plus élevé. Une des mises en lumière de l’art.

Mais, pour être adéquatement en concordance avec l’essence qui se dévoile dans cette rencontre opportune, dans ce moment magique du « kairos » des premiers Grecs, il convient de faire appel au concept de « forme temporelle ». Concept fécond en ceci qu’il débouche sur quantité de compréhensions, notamment dans le domaine de la saisie esthétique. Une forme temporelle est cette singularité, cet événement se montrant dans le champ de la conscience du Regardant avec une organisation qui lui est propre, avec un temps spécifique dont cet événement seul peut être affecté. Ce qui est à remarquer, d’emblée, c’est que l’événement n’est pas doté d’un en-soi qui en réaliserait l’assomption dans une manière d’autarcie, mais que ce qu’il nous propose découle d’une simple décision du Sujet qui s’applique à le viser. L’événement est donc la mise à découvert d’une subjectivité. Et, en ce qui concerne la brève approche développée dans le cadre de cet article, il convient de percevoir que cette forme est atemporelle car ses diverses manifestations échappent à la catégorie du réel et sa durée est celle, arbitraire, infiniment variable, des configurations personnelles que nous y projetons, comme l’idée de la fête pour un groupe social dépend essentiellement des valeurs déposées à l’intérieur de sa manifestation. Ainsi peuvent apparaître en tant que « formes temporelles », les formes du discours et du récit de Proust dans « La Recherche », que l’écrivain lui-même singularisera en qualifiant le vécu retranscrit de « Temps perdu » et de « Temps retrouvé ». Ces deux temps dénués d’objectivité sont les temporalités littéraires par lesquelles l’auteur de « Du côté de chez Swann » portera témoignage de ce qu’il fut, à savoir un personnage de papier transcendé par l’imaginaire d’un créateur de génie.

Mais revenons à « Intemporelle ». Déjà, par son traitement plastique, son évanescence, ses teintes si douces qu’elles paraissent venir de quelque empyrée, ces postures si diaphanes dont on dirait qu’elles sont figées dans le marbre, nous différons d’un temps ordinaire, nous échappons à la quotidienneté, nous nous exonérons de tout ce qui possède repères habituels. Nous devenons des êtres sans amers, des esquifs en quête d’un feu, d’une lanterne à l’horizon des récifs. Mais rien ne presse, il sera toujours temps de reprendre pied, d’accoster et de charger son havresac pour longer les ornières du réel. Ce que nous montre cet être quasiment mythique, en-deçà et au-delà des teintes, des tracés, des lignes de graphite, c’est une manière d’outre-monde, peut-être même d’outre-vie si éloignée des préoccupations qu’elle en apparaît comme l’harmonique presque impalpable, le son à peine reconnaissable, l’écho du monde qu’une falaise nous renverrait métamorphosé, remis au filtre d’une étrange et attirante nouvelle perception. Regardant, découvrant la beauté et nous sommes en suspens. Tout comme le vol stationnaire du colibri, cet imperceptible battement d’ailes qui en devient franchement irréel. Tout comme Intemporelle qui semble figée pour l’éternité dans la surprise de l’instant. Tout est infiniment relié à son essence. Et ceci à tel point que l’existence, cette simple hypostase, paraît n’être plus qu’une vague lueur perdue dans quelque brume, un genre de falot ne délivrant qu’un faible grésillement, une étincelle vivant sa dernière pulsation. Tout se maintient sur le bord de … Tout est présent dans l’à-peine, le presque, le bientôt. Alors ne peut qu’avoir lieu, à la place du langage qui échoue à dire, le carrousel des toujours secourables métaphores. Là où les mots se perdent dans les sables d’une parole devenue muette, surgissent les images qui disent en projections visuelles, en scènes monstratives, les contours de ce qui est à proprement parler impalpable. Alors le suspens de l’instant, l’altération de l’espace, se font images. Alors, comme un pas de deux qui fait sa mince dramaturgie dans l’arrière-scène, ombres portées de l’oiseau et de sa Voyante, voici ce qui apparaît : l’image fluette d’un flamant rose, braise dormante au-dessus d’une lagune, patte replié sous l’aile ; la gorge étroite d’un sablier où les grains de silice s’arrêtent comme pour un étrange rituel ; le dépliement amorcé d’un bouton de rose sous la caresse de la rosée ; la robe blanche du derviche tourneur s’étalent largement dans un geste sans début ni fin ; des « Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques », que tiendrait la main d’un enfant, un jour d’hiver, dans les lointains de Combray ; une Montagne Sainte-Victoire dans un infini tremblement, ses blancs jouant avec les teintes douces la partition d’un temps qui, jamais, ne semblerait devoir retomber. Flamants, derviche, madeleine, Sainte-Victoire ces manifestations de la pure beauté qui nous tiennent en haleine, nous situent pendant la durée de la fascination, hors du temps, hors de l’espace dans le monde que, parfois, tissent nos rêves de la couleur d’une ineffable joie. C’est ceci que l’on verrait, ces sublimes « formes temporelles » dessinant en nous, dans le sombre de notre chair, la belle lumière de la création, ouvrant jusqu’à l’infini l’arche brillante du sens. Il n’y a que cela, dilater sa pupille afin que le monde devenu transparent à lui-même, tout comme nous le serions devenus à nous-mêmes, puisse avoir lieu ce qui toujours attend, la survenue de ce qui est à voir et à entendre.

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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 09:14
Evidence.

Œuvre : André Maynet.

Nous regardons et, déjà, nous sommes perdus. Perdus à nous. Perdus au monde. Soudain, il n’y a plus d’autre lieu où exister que dans celui de la vision d’Evidence. Comme si l’univers étréci à la dimension d’une incontournable beauté n’avait qu’à se poser là, sur le bord de l’assise, et demeurer dans la fascination. Oui, la fascination, ce qui vent dire que, autant de temps que nous serons vivants, nos yeux seront marqués à la braise du désir. Non d’une possession charnelle puisque l’essence de l’image nous interdit cette manière de transgression. Mais d’une préhension jouissive dont tout esthète se doit d’être saisi sauf à renoncer à la flamme de la contemplation. Regardant la photographie et regardés par elle nous sommes sous le charme, tout comme la proie se trouve sous la domination du prédateur. Un consentement à être remis à un principe fondateur, à un motif originel dont nous sentons bien que ce Modèle est le site même. Car il s’agit bien d’origine, en effet. Les choses ne sont jamais aussi pures, évidentes, qu’à être constamment ramenées à l’aire de leur provenance. Comme si le parcours entrepris après leur naissance, ses stations successives, ne constituaient que les hypostases et les euphémisations de valeurs premières, essentielles en leur apparition. Eclosion de la rose à partir de son bouton floral identique à une germination ombilicale. Douce pluie que verse le ciel en souvenir du cristal de la rosée brillant à la pointe de l’herbe. Souffle du vent que constituèrent les mailles serrées des premiers grains d’air. Les exemples seraient innombrables qui nous reconduiraient, en quelque façon, à notre propre venue au monde. Notre apparition si singulière, le sceau qui frappe de sa volonté tous nos gestes, tous nos actes, mais nous en avons perdu la trace. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Si nous n’étions amnésiques nous serions comme l’outre gonflée d’Eole, le carrefour d’innombrables tempêtes et le lieu d’une possible perdition.

Mais confions-nous à Celle qui brille sur l’accoudoir de la bergère et nous indique le pays d’un rêve. La pièce, éclairée dans une diagonale de lumière, presque inapparente, - l’aube d’une supposée origine -, la pièce donc est le recueil d’une rareté. Il faut cette douceur de pierre ponce pour que les choses consentent à s’éclairer dans l’orbe d’une possible vérité. Jamais nous ne pourrons mieux regarder cette Icône qu’à la doter de la vêture d’une authenticité. S’y soustraire serait ramener la joie dans la résille étroite d’un égarement. Mais qu’est-ce qui nous assure de la qualité de l’expérience à laquelle nous nous consacrons corps et âme ? Seulement parce que tout y paraît dans le simple et la douce volonté d’un accomplissement. Rien ne s’y soustrait qui serait de l’ordre d’une affabulation, d’un retrait sous le masque du mensonge. Tout y est clair, tout y est infiniment visible. Tout y figure à portée du geste de la vision. Le fond, dans sa lumière d’anthracite, le plancher dans sa clarté de lave, tout concourt à la mise en scène du Sujet, à son rayonnement, à son éclat de sourde porcelaine venant nous dire le rhizome de l’être. Soudain l’être est à découvert. Soudain l’être est fragile. Mais c’est bien ceci, son dévoilement, qui nous interroge et nous tient en suspens.

La chevelure, son écoulement noir comme l’obsidienne vient révéler le constant mystère du visage. Ovale lumineux portant témoignage de la belle épiphanie humaine. Trois signes en sont la pointe avancée. La pupille des yeux est un jais impénétrable où l’âme se dissimule dans le secret d’un abîme. La bouche entrouverte comme pour laisser infuser le poème ou bien dire les mots de l’amour, ces vives étincelles, ces feux de Bengale. Et les épaules, nacres à la sépulcrale blancheur, et la perfection d’une gorge à peine voilée par un linge diaphane qui porte au regard la mesure de la féminité en sa troublante présence. Et le mouvement de tout le corps, cette habile torsion, cette subtile efflorescence qui témoigneraient de la volupté si l’intention était de séduire, mais ici la séduction est celle de l’art en sa manifestation. Combien les jambes, leur croisement, combien le golfe des genoux inondés de clarté nous intiment au recueillement, à la spiritualité. Et ce pli de lumière qui longe la jambe et se réfugie dans le tissu qui dissimule le pied. Le pied ce signe d’une extrême impudeur lorsqu’il consent à se montrer. Car ce sont les parties les plus anodines, les plus usitées qui suscitent de l’émoi lorsqu’elles usent de leur pouvoir d’enchantement, rubis des ongles brûlant dans le luxe de la nuit.

Longue Fille au corps de racine blanche, Vénus d’albâtre qui ne se montre qu’à mieux se retirer. « L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible », affirmait Paul Klee. Et, ici, ce qui est rendu visible, c’est rien de moins que l’être en sa naturelle simplicité, l’évidence de figurer sans affèterie ni supercherie dans l’esquisse la plus ouverte qui soit. Être est ceci : se rendre libre vis-à-vis des choses et persévérer dans sa propre forme avec la modestie attachée à une sérénité. C’est tellement impalpable le sentiment de l’exister, tellement éphémère, indicible, illisible et le plus souvent tout essai de profération s’abolit dans quelque silence. Alors il faut laisser parler l’image qui recèle en son fond quantité de sèmes dont chacun des Voyeurs tirera ses propres significations. Car l’image dans sa confrontation au langage se révèle comme une source inépuisable de perceptions et de sensations. Si nous disons « Evidence est belle », certes nous affirmons cette beauté mais, aussitôt nous l’enfermons dans ce prédicat qui l’isole de tous les autres prédicats et la reconduit à une seule perspective, celle-ci fût-elle le tremplin d’un infini déploiement. Si nous regardons la photographie, autrement dit l’effigie, la figure sur laquelle Evidence rayonne de cette si belle lumière intérieure, nous la délivrons de la nasse des mots, nous lui ouvrons des horizons inépuisables de sens, nous la disposons à être selon des myriades de parutions, depuis les Naïades qui s’abreuvent aux sources jusqu’aux Oréades qui peuplent montagnes et grottes.

Mais, aussi bien, délaisserons-nous les rives lointaines de la nébuleuse mythologie pour la reconduire aux « Filles en fleur » que David Hamilton habillait d’une brume vaporeuse, qu’aux apparitions oniriques d’un Balthus qui faisait des adolescentes non encore parvenues à l’âge nubile des chrysalides en voie de constitution. Nous rapportant aux images nous serons déjà dans l’imaginaire puisque ce dernier produit en nombre illimité celles-là. Dans les belles représentations métaphysiques d’André Maynet qui sont, à l’évidence, au-delà des formes habituelles de la quotidienneté ou bien dans ces Filles évanescentes, un jour rencontrées dans la rue ou sur un quai de gare dont nous n’avons plus le souvenir. Certes elles ne sont plus là, présentes dans la pulpe troublante de leur chair, mais notre sensualité en porte l’empreinte comme la sterne trahit le vent qui la soutient et fait glisser son corps pareil à un rêve parmi les lames de vent et le tissu toujours renouvelé du songe. De ceci nous voulons être atteints, du rêve qui nous fait nous sustenter bien au-delà des habituelles contingences et fait le regard des femmes pareil à une eau sous les frais ombrages et celui des hommes des chercheurs en quête de cette source. Oui, assurément, c’est ceci que nous voulons !

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