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22 novembre 2015 7 22 /11 /novembre /2015 08:16
Equinoxiales.

« Equinoxe en liberté provisoire ».

Œuvre : Céline Guiberteau.

Existant, on marche sur le bord de la Terre, comme cela, sans trop savoir d’où l’on vient, où l’on va. On est sur le haut de la grève. On avance à l’aveugle, comme un somnambule. A côté de soi, le « bruit et la fureur », le mystère du monde. Les vagues déferlent tout le long de la côte avec un roulement continu, un vacarme pareil au tonnerre. Cela résonne longuement dans les spires de la cochlée, cela fait osciller le menhir de chair, cela remue jusqu’à la moindre parcelle d’eau de nos cellules. Plus de la moitié du corps : eau. N’est-ce pas là une vérité, un signe vers notre lointaine origine ? L’océan aux eaux multiples bat en nous au rythme immémorial des marées et cela cogne contre notre outre de peau et nous frissonnons longuement sous la poussée intérieure. C’est le temps équinoxial, celui qui nous demande de naître une seconde fois. Nous, d’abord. Le monde, ensuite. C’est le Printemps de Botticelli, ses muses aériennes, ses nymphes sublimes qu’habille un voile d’air et les nuées de fleurs coulent de la bouche de Flore comme une eau de source de la calcite blanche. C’est Norouz, le « nouvel an », le « nouveau jour » qui marque d’une insigne faveur, sur le calendrier persan, l’entrée dans une nouvelle ère, dans un temps régénéré, comme si, soudain, marchant à reculons, nous remontions à la fontaine qui nous a donné le jour.

L’eau est blanche, écumeuse, parcourue de longs frissons, grise par endroits avec des filaments arrachés au monde secret, invisible ; l’eau est noire, identique à la ténèbre lorsqu’elle voile la Terre de son suaire mortel, pareille à une encre de Chine qu’un artiste aurait déversée sur les rives de la mer. L’eau est furieuse, comme si elle avait une mystérieuse mission à remplir, peut-être user jusqu’à la toile tout ce qui fait phénomène afin qu’une nouvelle naissance puisse avoir lieu. Les explosions, les déflagrations se succèdent sans cesse et l’on est immergé jusqu’au plein du corps et l’on est envahi d’angoisse et sa propre temporalité devient un fil ténu, invisible, un fil d’Ariane dont le destin s’étoile jusqu’au cœur du labyrinthe. C’est de notre provenance voilée dont il s’agit et nous tremblons. De ne pas la connaître, mais aussi de pouvoir la connaître un jour. Mais voilà un assaut des vagues et nous sommes reconduits au seuil de la grotte primitive, loin, là-bas, dans le temps, loin dans l’espace, quelque part au-dessus des flots atteints de folie. Nous sommes l’Erectus, l’Habilis à la forme trapue, à l’âme si engoncée dans le massif de chair qu’elle n’en peut émerger, livrée seulement aux peurs primitives, à l’effroi qui empale le corps et le cloue, sidéré, là, contre la falaise prise de furie. On a si peu d’espace autour de soi et le temps est une glu qui poisse et maintient dans l’ignorance. On ne sait ce qui se passe vraiment. On se réfugie comme l’animal au fond de son terrier et l’on attend que le jour s’ouvre à nouveau, que la lumière essuie les traces de la démence. On est sous l’emprise du limbique et du reptilien, on est un genre de saurien que la verticalité n’a pas encore élevé au statut d’homme. Hominidés seulement. Attitudes simiesques si proches de la racine, du tubercule, du moignon serré dans sa gangue de terre. Cette présence tumultueuse de l’eau, cet appel de l’océan à faire renaître la vie, à initier un nouveau cycle, on ne l’entend pas, on demeure serti dans son linceul de peau.

On continue à marcher, tout en haut de la grève, si près des rouleaux de la mer qu’on en sent la troublante énergie jusque dans la graine de son ombilic. Puis, soudain, le temps s’inverse, les aiguilles tournent d’une manière sénestrogyre, l’espace se condense et, ombilic contre ombilic, l’on est arrivé dans la très étonnante conque amniotique, là où a lieu la première alchimie, où l’eau est soudée au feu, au socle de la terre. Cela bouillonne infiniment, cela fuse, cela vit la lente parturition géologique, cela initie un cycle, cela appelle la vie. Profusion de micro-organismes, danse des cellules et des bactéries, puis, bientôt des formes plus complexes situées plus haut sur la chaîne de l’évolution. Alors, brusquement, depuis le simple enroulement qu’on est, immergé dans la grande masse amorphe, l’on se met à comprendre sa propre présence. La vérité est enfouie au sein des abysses où vivent les poissons aux yeux aveugles, les baudroies si primitives, qu’en elles, encore, se dissimulent la roche, le feu, la mutité de la matière originelle. Alors, insensiblement, on est appelé par la lumière, on aspire à connaître l’air, à sortir dans le grand jeu sans limite, à se dissoudre dans l’éther où habitent les sublimes Idées. Ça y est, maintenant nous sommes né à nous-même, nous avons abandonné notre tunique d’écaille, le limbique et le reptilien sont dans la fosse abyssale, notre front est ceint de la lumière du néo-cortex, nous avons l’intelligence gravée sur l’étrave de notre visage, nous comprenons, nous parlons, nous écrivons la grande fable de l’univers à chacune de nos respirations et nos yeux sont emplis de clarté.

C’est cela la vision cosmique des choses, cette soudaine plongée jusqu’aux abysses fondatrices et ressortir vers la lumière avec la certitude de sa fusion, de son osmose avec l’univers. Nous en faisons partie comme il fait partie de nous. Marchant en haut de la grève, tout contre la marée d’équinoxe, nous sommes, à la fois, saisi de peur et envahi de ravissement. Seulement à l’aune d’une approche de ce que nous sommes en réalité, cette demeure mobile où battent toujours les eaux océaniques originelles. Etre fragment d’océan et le savoir, quel plus beau cheminement sur Terre qu’en être inondé en son sein ? Alors le trajet devient léger, alors depuis le sol de poussière s’élève le chant des sirènes et l’on est fasciné.

C’est cela que nous dit cette belle photographie en des termes qui sont les siens : le crépitement doré des sels d’argent, là-haut, tout près du zénith où habitent les belles pensées, le blanc pur comme toute origine, toute virginité, le noir de fumée tout droit venu des mystères de la terre, le calme de l’eau, par endroits, sa révolte, cette écume si sombre qu’elle surgit à la manière d’une allégorie nous disant la nécessité de sonder jusque dans l’abîme la source de notre provenance. Cela qui était dans l’attente et la mutité, le clos et le non-advenu commence à s’éclairer. Sans doute est-ce le lieu premier de toute vérité. Sans doute !

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 08:56
Chute.

L’homme qui tombe.

Œuvre : François Dupuis.

Ombre et lumière.

C’est la montagne. C’est la lumière. Sous le ciel pommelé de nuages il y a beaucoup de joie, beaucoup d’espérance à vivre. Comme un air de fête. Un air joyeux avec des guirlandes de papillons et des prairies semées de bleuets. L’air coule comme un cristal. L’eau chante sur la rivière de galets. Les grains de sable brillent pareils à de minuscules étoiles. Les arbres, les sapins aux aiguilles serrées descendent vers la vallée avec un bruissement de brindilles. Le hameau, là sur sa colline de terre, serre ses maisons miniatures tout contre le bonheur de vivre. C’est si beau la Terre avec son cortège de dunes, ses plages océanes, ses plaines où souffle le vent parmi la crinière des chevaux. Si beau de sentir sur son corps les lanières d’air faire leurs sarments légers. Si beau de sentir, en soi, dans les plis de sa peau, la rumeur de la clarté. Les prés sont en pente douce, semés d’herbe jaune et de quelques campanules. L’eau des lacs est alanguie comme lustrée par la vitre du ciel. Un bosquet de buissons retient entre ses doigts une brume si impalpable qu’on la croirait invisible. Tout ici est diaphane, préhensible dans la douceur, recevable dans une infinie confiance. Tout conflue et se recueille dans l’harmonie. Rien ne blesse ni n’entaille. Tout coule de source vers le delta avec l’application du pinceau à recouvrir la toile d’un glacis léger. Ici est l’adret qui dit le soleil, la liberté, les envies polychromes des humains, la coupe pleine dont le désir va faire son feu.

Ombre.

Ombre. Ombre. Ombre. Trois fois nommée sous la courbure du ciel. De l’Ubac, du froid, de la ténèbre est venue une langue d’effroi. Qui a franchi le sommet. S’étale pareille à un glacier aux arêtes vives. Qui lamine. Qui broie. Lance ses moraines à l’assaut des hommes. Le ciel est d’acier triste, de zinc alourdi, de plomb épais. Comme si son langage ourlé de perles claires était devenu, soudain, mutique. L’eau du torrent porte en ses flancs la douleur d’une coulure grise. Les sapins se sont teintés de vert-de-gris et le lichen les mange. C’est l’Ubac qui a passé la frontière, a franchi la ligne de partage. Dans les chaumières les ampoules ne sont plus que des falots emmaillotés de suie et de résine dense. Hommes hagards qui tiennent dans leurs mains serrées la tasse où se lit l’ennui de ne plus sortir de soi. De demeurer dans l’enceinte de sa peau. Il fait si noir dehors tout à coup. Il fait tellement vide et l’abîme est là qui veille. Chute le jour. Chutent les secondes. Chutent les feuilles dans l’hiver de la vie.

Ubac.

Ubac veut dire le renoncement à pouvoir être. L’imposition d’une volonté extérieure qui complote et étouffe. Il n’y a plus de liberté. Les Ombres sont partout qui se dissimulent derrière leurs masques. Derrière leurs cagoules où les yeux font deux taches claires. Exorbitées. Incompréhensibles. Les vêtures sont noires où sont les Ombres. On entend leur souffle rauque. On devine leurs gestes scrutateurs, leurs pensées diaboliques. Leur obsession à tout dominer. Tout broyer. Les Ombres ont des idées : machettes, yatagans, sabres et coutelas quelles agitent comme des spectres. Les Ombres n’admettent ni révolte ni agacerie qui résulterait d’être vu sous l’angle des serfs, des esclaves, des dominés. Langage des Ombres : les cliquetis de leurs douilles contre les crosses de la barbarie.

Ubac, Ombres : ceci veut dire le laminage des consciences, le refoulement de l’amour, la condamnation du sexuel. Seulement la passion de L’Invisible qui commande aux animaux, aux plantes, aux hommes et aux femmes. Détruire, disent-elles, les Ombres pour être en conformité avec la Parole. Alors les Hommes de l’Adret embrassent du regard cette si belle montagne qui est comme leur sol inaliénable, leur âme indestructible. Mais voilà que leur vue est dévastée, privée d’horizon, massicotée au ras du visage. Il n’y a plus rien à voir et les stèles du sens sont à terre. La Bâtisse de pierre où étaient entassés leurs modestes volumes, leurs manuscrits, leurs incunables comme ile aimaient à les nommer, a été rasée. Des livres sacrés sur lesquels reposait leur foi, leur savoir, leur entente de l’existence il ne reste plus qu’un tas de décombres fumant dans le crépuscule dont, maintenant, ils sont atteints. Les Dolmens, les Menhirs qui faisaient la fierté du paysage, fondaient leur assise sur ce sol, ici, tout près des nuages, voici qu’il n’en reste que fragments épars. Les Lettres, les Signes qu’ils avaient gravés dans les pierres comme trace de leurs passage, les Ombres les ont décrétés impies, apostats et les ont fait disparaître, les ponçant de leur inextinguible haine. Des Poteries qu’ils avaient façonnées de leurs mains, de leurs doigts consciencieux, il ne reste plus que des tessons disséminés dans l’herbe brûlée des prés. Ce que les hommes d’ici appelaient leur Temple, cette grange dont ils avaient fait le lieu de la rencontre, chacun y amenait un pot de vin, des châtaignes, une part de tourte, mais surtout une part de soi, le Temple, les Ombres l’ont incendié de leurs mais assassines et n’en demeure plus qu’un souvenir disparaissant dans une gangue de douleur. C’est ainsi, les Ombres ne supportent pas qu’on leur résiste, qu’on les plonge dans la contrariété, qu’on émette ce que l’on pense être une parcelle de vérité. Les Ombres n’admettent qu’elles-mêmes dans un genre d’auto-célébration. Les Ombres prétendent être les Ombres de L’Invisible-Dieu, Celui qui commande à l’Univers et aux Planètes. Ombres d’ombres que ne procédez-vous donc à votre propre extinction ? Rejoignez L’Invisible et rendez nous la visibilité. Il y a de si belles choses à voir !

Chute.

Chute.

La brève allégorie qui précède a simplement pour objet de mettre en scène l’œuvre de François Dupuis : L’homme qui tombe. Oui, L’homme tombe et nous entrons dans la période de l’ubac après avoir vécu celle de l’adret merveilleux et rayonnant. Oui, Nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles pour reprendre la belle assertion de Paul Valéry. Le poète est nécessairement visionnaire. Il faut se faire voyant comme le suggérait Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny. Visionnaire, voyant. Oui car tout est question de regard. Si notre regard est juste, à savoir atteint d’une vérité conforme à la tâche d’exister, alors nos idées sont claires, nos pensées brillent comme la gemme, notre corps est solaire, notre destin se déroulant sous le versant éclairé de l’adret. Il faut se faire voyant, c'est-à-dire entrer dans le domaine de l’art et en assumer l’amplitude, la joie, et ressentir ce sentiment transcendant par lequel nous nous arrachons aux lourdeurs mondaines et aux aberrations qui ne sont que des causes d’égarement et d’éternelles errances parmi des apories sans fin. Oui regardons cette belle œuvre nous dire en termes plastiques ce à quoi notre conscience est ouverte, à savoir l’empan d’une authentique compréhension du monde. Cet Homme qui tombe, il le fallait de bronze, cette matière fermée, lourde, qui évoque si bien le règne d’une lassitude sans fin. Cet Homme il lui fallait ces teintes sourdes, inatteignables, à la limite d’être perçues de manière à ce qu’en émerge le repli sur soi des temps modernes, immense solitude de l’individu confronté au nihilisme dont on ne voit plus très bien quel en sera l’antidote ici et maintenant. Lui fallait cette tête inclinée aux contours flous qui n’est pas sans évoquer cette perte à soi dont Nietzsche s’est fait le héraut, désignant la mort de Dieu. Oui, la mort de Dieu dont certains se sont emparés pour dire l’angoisse fondamentale d’être, le sentiment d’incomplétude, l’insaisissable métaphysique. Mort de Dieu que d’autres ont voulu ressusciter sous la figure du tragique et de l’incompréhensible, lui substituant un Dieu tout puissant, doué de pouvoirs infinis, aussi bien celui de détruire l’homme sous prétexte d’être aimé de ce dernier. On comprend combien cette situation est une impasse totale. Et le plus terrible, au nom de ce Dieu, c’est que ce sont certains hommes qui en assument la Parole, en divulguent les Prophéties à l’aune d’un principe de déraison, du mépris de toutes les pensées ayant fondé le socle des valeurs universelles. Un anti-humanisme auquel, de toutes nos forces, nous nous devons d’opposer ce bel humanisme d’un Montaigne ou bien d’un Rabelais, hommes de culture, de savoir, de conscience. Il n’est que grand temps de sortir d’une vue de l’ubac cernée de cataracte et ornée d’intentions mortifères. L’adret est toujours là, dans l’éclat de l’art par exemple. Dans le beau langage. La belle musique. François Dupuis nous en indique le chemin à la lumière de ce bronze qui parle depuis l’espace de sa mutité. Sachons l’entendre. Sachons entendre les paroles qui fondent l’humain et le portent au-delà de lui dans l’invisible de la création, le seul invisible qui vaille !

En guise d’épilogue que la parole soit laissée à Auguste Rodin, lequel relie art, compréhension, monde dans une seule et même arche signifiante. Or penser et comprendre le monde ne peut avoir lieu que dans un acte de liberté non dans un arbitraire qui en préciserait les contours et les conditions de possibilité :

"L'art, c'est la plus sublime mission de l'homme, puisque c'est l'exercice
de la pensée qui cherche à comprendre le monde et à le faire comprendre
."

Tout est dit ici de l’homme, de la pensée, de la compréhension, du monde. Là est la quadrature suffisante pour accéder à notre propre essence. Nul besoin d’y ajouter cette « quinte essence » qui, venant d’un ubac empli de cécité soustrairait à notre regard le bel intelligible de l’adret.

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 08:30
Les arbres dansent-ils ?

Photographie : Gilles Molinier.

Etude 2015.

Cette belle photographie sous les yeux, nous pourrions disserter longuement sur sa similitude avec les peintures de l’Ecole Flamande, dire le nécessaire clair-obscur, l’équilibre des formes, la densité de la matière, la nébulosité de l’air, la grâce subtile de cette lumière cendrée, l’enchevêtrement harmonieux des massifs, manière de jardin à l’anglaise qu’aurait ordonné la rigueur d’une vision géométrique. Tout cela nous pourrions le dire et encore nous n’aurions rien dit des arbres en leur essence. Car, si essence il y a, quelque chose anime ce végétal de l’intérieur, comme le feu produit l’éclair et s’y consume le temps d’une brève vision.

Mais quel est donc ce principe qui produit les bourgeons, fait croître l’arbre, le porte au-devant de nos yeux éblouis, en étale les ramures, l’élève dans l’éther dans le registre majestueux du pachydermique baobab ou bien dans la lutte enflammée du cyprès ? Combien sont précieuses ces images tutélaires que nous portons en nous comme une faveur. En nous, toujours le bourgeon, la larme de résine, le trajet de la sève et les racines, les sublimes racines qui disent en hiéroglyphes métaphysiques notre appartenance au sol, notre adhésion à la terre fondatrice. A simplement évoquer l’arbre et aussitôt surgit l’arche magique d’une géopoétique. Nous voyons le cèdre du Liban, ses branches basses, ses longues aiguilles couleur de mousse éteinte. Nous voyons les immenses séquoias de Californie plonger dans l’eau grise du ciel, loin, là-bas où ne sont plus les hommes. Nous voyons les vénérables oliviers de Crète, leurs troncs séculaires semés de tubercules, leurs rhizomes apparents, leurs cheveux fous que traverse le Meltem. Nous voyons tout cela et encore bien davantage et nous fermons les yeux sur les beautés du monde et nous confions notre voyage à l’encre nocturne qui fait ses lacs alentour des demeures et le sommeil nous fauche comme un blé trop fragile que l’âge de raison n’aurait pas encore atteint.

Nous dormons, les poings fermés, en forme de spirale, la truffe humide comme de jeunes chiots. Au-dessus de nos têtes étonnées se balancent les meutes de la canopée, tanguent les fleuves verts des forêts équatoriales, vrombissent, tel un essaim d’abeilles, les grands eucalyptus où l’air joue sa multiple symphonie.

Que font les arbres lorsque nous dormons ? Un pandémonium ? Une ronde ? Une grande farandole pour dire aux hommes la beauté de la Terre baignée par les rayons de la Lune ? Les arbres dorment-ils ? Dansent-ils ? Cela, l’essence des arbres, leur nature intime, jamais nous ne la saurons. Seuls les arbres la savent. Les arbres à la grande sagesse !

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 09:01
Du haut du ciel ils voient l’invisible.

Nuage à remonter le temps.

Œuvre : Marc Bourlier.

En ces temps d’errance et d’approximation les gens se déplaçaient avec les yeux rivés au sol et le cœur en chamade. C’était tout juste s’ils voyaient la pointe de leurs chaussures, s’ils percevaient leur lente progression vers l’abîme fatal. Le pire, livrés à eux-mêmes sans qu’ils en fussent alertés, cloîtrés dans la geôle de leur chair. Ils avaient si peu d’espace, si peu de temps et la flamme de leur conscience menaçait à chaque instant de se réduire à la taille de l’étincelle. Ils avançaient au hasard des rues, entraient dans des magasins où coulait une musique sirupeuse, où les barres de néon multicolores imprimaient sur leur anatomie d’albâtre les stigmates de leur aliénation. Car les hommes n’étaient pas libres, car les hommes étaient guidés sur des rails dont ils n’apercevaient pas le tracé, qui se perdaient dans les limbes de l’inconnaissance. Pareils à des hiboux que le jour aurait surpris, leurs yeux étaient comme atteints de cataracte et il s’en serait fallu de peu qu’ils ne disparussent dans les mailles d’une étroite cécité. Ainsi allait le monde, à petits coups de queue, à impulsions de nageoires caudales, à frétillement d’écailles identiques aux ondulations des poissons des abysses glissant dans les eaux lourdes du mystère. Autrement dit la Terre était prise de doute et les arbres eux-mêmes, au printemps, hésitaient longuement à se vêtir de feuilles neuves pareilles à des myriades d’yeux sondant la bogue serrée des choses.

Eussent-ils levé les yeux, les humains, de leurs préoccupations ordinaires et alors se seraient révélées à eux les meutes de nuages dont le ventre frôlait la ligne d’horizon avec un bruit de râpe. Et ces nuages, malgré leur apparence débonnaire n’étaient pas de simples accumulations de gouttelettes en suspension dans l’air. Ces nuages étaient habités. Habités de l’intérieur par un régiment d’âmes, mais d’âmes paisibles ouvertes à la contemplation du monde. Topographie d’un inoffensif cumulus : au milieu des volutes et circonvolutions d’écume, d’étonnantes silhouettes. Genres de bâtonnets avec un corps simple et droit que surmonte une tête rectangulaire portant les trous des yeux, de la bouche et une brindille en forme de nez. Rien de bien étonnant penserez-vous et, en ceci, vous serez aussi inattentifs que vos acolytes terrestres. Car ces inapparentes voliges ne sont nullement ordinaires, ce que vous dévoilera la suite du voyage. Oui, du voyage, car ce Nuage est un « Nuage à remonter le temps » et les Petits Boisés des navigateurs au long cours, de téméraires explorateurs de continents inconnus.

Donc le début de la navigation. Au bas du nuage une équipe de six timoniers tenant la barre conduisant au passé. Au-dessus, accrochés au bastingage ou bien plantés sur les coursives, un bataillon de marins attendant que l’ancre se lève. Ecoutez donc les pignons faire leur bruit d’acier, les roues hoqueter, les viroles faire leurs syncopes, les ressorts et cliquets agiter leurs cymbales. C’est cela la symphonie d’un retour vers le passé, le cheminement au terme duquel se signalera l’origine comme source et fondement de cela qui s’agite ici et maintenant avec l’insistance d’une gigue. La goélette cingle maintenant vers le large avec des troupeaux de bulles collées à ses basques. On reçoit des embruns, les yeux s’emplissent de larmes, le sel pique le visage. Mais qu’importe, c’est si essentiel de savoir d’où l’on vient, quelles sont les racines sur lesquelles on a fait pousser sa tige de bois. L’avenir est loin derrière, perdu dans un rideau de brume. Le présent fait un curieux surplace et l’on n’en distingue plus que quelques copeaux se dispersant aux quatre vents.

Le passé avance, fait ses éclaboussures, ses sauts carpés, ses cabrioles, ses équerres, ses infinis saltos. C’est comme un vertige de remonter en direction de la case départ, de croiser ses formes successives, ses propres images que l’on avait archivées au creux de quelque nostalgie, ses postures existentielles figées dans la glu du temps. Mais voyez donc comme ces modestes éclisses vibrent à la seule idée de se retrouver au hasard des pérégrinations, des boucles et retournements. Les voici, simples échardes flottant dans l’eau savonneuse d’une plage de galets, leurs ventres érodées par le flux de l’eau, la fuite du sable, l’insistance du gravier. Et puis ici, branches agitées en tous sens par les caprices de l’océan, écorces que les vagues mordent avec l’insistance d’un roquet. Puis, encore plus haut dans le passé, grume que crible une nuée de ramures, immense épave que la tornade a prélevée du sol dans un craquement de racines et a déposée sur la face de l’eau dans un grand bruit de tonnerre. Bientôt le voyage arrivera à destination et les Petits Boisés auront levé un immense coin du voile et leurs yeux seront éblouis de connaître. Les voilà maintenant parvenus au pied d’une colline, titubant sur leurs membres de fibres, cela fait si longtemps qu’ils n’ont pas marché sur leurs merveilleuses échasses de buis ou bien de hêtre. Puis les voilà au sommet, arbres fiers que le vent traverse de ses doigts rugueux et les cheveux de leurs frondaisons frissonnent longuement sous la caresse du jour. Ils sont les génies tutélaires des hommes. Ils sont chênes avec leurs colliers de glands qui tintent joyeusement, ils sont figuiers qu’une laitance blanche parcourt de l’intérieur à la façon d’une lumière ; ils sont pins sylvestres juchés en haut de leur mât crénelé comme la peau d’un saurien ; ils sont acacias avec leurs couronnes d’épines. Enfin ils sont les arbres, ceux qui nous nourrissent de leurs fruits, nous abreuvent de leur suc, enduisent notre peau d’une buée cosmétique douce au corps, généreuse à l’âme.

Les arbres ont un secret. Les arbres ont une passion, celle de l’invisible. Voyez leurs hautes architectures, leurs éblouissantes cimes tutoyer les cirrus, plonger dans le ciel comme on plonge dans l’eau d’un lac. Ils sont au contact des dieux, ils volent comme des oiseaux, pareils à des aigles royaux à la vue perçante. Ils forent l’éther de l’intérieur, ils s’immiscent dans la moindre molécule d’air, parcourent les couloirs célestes à la vitesse des éclairs. Par la résille de leurs racines, l’étendue de leurs rhizomes, ils s’invaginent partout où une faille existe, une fêlure s’annonce. Les lianes de bois avancent, forent à la manière du museau d’animal fouisseur, marmotte, musaraigne, taupe dont ils percent le tunnel, fourrure qu’ils pénètrent de leur insatiable curiosité. Les tubes sylvestres traversent les couches de sédiments, font effraction dans la gemme, là où le cœur de cristal vibre de mille lueurs. Les arbres n’ont pas de limite. Ils défient les lois du temps, déplient l’espace qu’ils portent à la limite de l’exister. Ainsi, les Petits Boisés ont remonté le ruisseau jusqu’à sa source et s’y désaltèrent longuement. Quelque part, bien dissimulé dans l’anonymat de leurs anatomies, ils portent ce don de l’arbre qui est le sceau apposé sur leur minuscule présence.

Qui a appris à connaître le ciel, la terre, connaît aussi les hommes. Leurs gloires aussi bien que leurs faiblesses. Les failles intimes qu’ils portent en eux comme une discrète cicatrice. Alors, voyez-vous, depuis la sagesse dont ces petits bouts de bois sont les dépositaires, eh bien rien ne leur reste étranger, rien ne leur reste inconnu. L’invisible transformé en objet de contemplation, voici ce qu’ils voient de plus apparent au travers de l’effigie humaine. Certes les mains habiles, celles qui informent la beauté, prodiguent soins et réconforts, se tendent au-devant de l’autre afin de le porter à la dignité d’une reconnaissance. Certes les Petits Boisés voient tout cela comme ils verraient l’évidence de la montagne dressée devant eux. Mais ce qu’ils aperçoivent aussi, c’est cet irreprésentable qui ourdit ses complots, affûte ses lames : la perdition du monde dans de bien basses œuvres, les ravages de la drogue, les attaques de la maladie sournoise, les chausse-trappes de l’égoïsme, les plans des guerres, les manigances des barbares, les poings tachés de sang des criminels. Oui, ils voient tout ceci comme la radiographie traverse le corps pour aller y recueillir une troublante imagerie. Oui, l’envers des choses est souvent cet insoutenable qu’il faut dévoiler, afin qu’avertis du danger, nous commencions à déciller nos yeux, à ouvrir notre âme à l’absolu de l’art, au chatoiement du langage, à l’événement de la rencontre.

Une falaise surplombant la mer, un éboulement de blocs de rochers, des galets à l’infini que battent continûment les flots, le bruit incessant, assourdissant du ressac, la brume de mer qui dissimule en partie à nos yeux cette silhouette penchée qui, à intervalles réguliers, prélève ici un bout de branche, là un morceau de planche usée, là plus loin une volige, un bois flotté aussi clair qu’un os poli par le temps. Oui, nous l’avons reconnu, c’est l’Artiste, celui dont l’habileté, la sensibilité donnent vie à ces minuscules présences qui portent en elles la longue mémoire des arbres. N’oublions jamais de voir dans ces infimes personnages non seulement l’imitation d’une figure humaine, mais le lexique de toute allégorie qui, en termes imagés, nous intime l’ordre d’y voir plus clair. N’aperçoit l’invisible que celui qui s’y est préparé. Non, vraiment, nous n’avons plus de temps à perdre ! Les Petits Boisés nous attendent.

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 08:27

 

L'instant avant le jour.

 

L'instant [1024x768] 

                                                                                                   Photographie : Thierry Chiès.

 

  La nuit est un long fleuve posé sur la lagune. A peine quelques remous et le silence alentour pour dire l'imminence du jour. L'air, dans les abris de ciment, n'est encore défroissé et les corps sont à la dérive, pris dans les mailles serrées du rêve. Parfois, comme une aile qui glisserait au-dessus du paysage, un souffle d'air à peine esquissé. Une manière d'absence, un chuchotement, l'avant-parution de la lumière. Il y a tant de secrets pliés au centre du limon, tant de mutisme lové dans le ventre de la glaise. Toute esquisse de mouvement serait, déjà, une effraction, une irruption de ce qui voudrait se dire mais attend l'éclosion dans le recueillement. Cela, les hommes le savent depuis les couches où ils dorment, existences compactes, sourdes, pareilles à la pierre lente des gisants. Alors on espère de cette heure vide qu'elle vienne vous délivrer de quelque sortilège. L'avant-jour est de cette nature : une éternité cherchant à écarter ses rives obséquieuses, à surgir dans le pur événement.

  On n'est pas très sûr de ce qui adviendra, on fait ses premiers pas sur le plancher disjoint avec des hésitations de somnambule. Les mains tendues brassent l'ombre, les jambes sont des bâtons encore roides, affectés  aux  touffeurs étroites de la nuit. Doigts gourds, paumes réunies en conque, on distrait son visage d'un peu d'eau fraîche, on y dispose la première ouverture. L'épiphanie est mince, yeux soudés, narines pincées, effigie en forme de lame de couteau. Il faut réduire sa silhouette, se fondre dans les traits encore inapparents de la lumière, faire corps, se dissoudre. Elever son spectre de carton à l'encontre des choses  serait une pure offense, un genre de récrimination, le jet d'un cri sous la lame unie du ciel, une révolte. Alors on se résout à n'être que pénombre, vacillant clair-obscur, déclinaison d'un langage non encore advenu. Un balbutiement.

  Sur le marais, c'est le noir qui domine. Bitume, obsidienne fermée, cataractes de suie. Parfois, cela s'éclaire de l'intérieur. Gonflement de l'eau sous la poussée du ragondin. Comme un tronc flottant à la dérive. Ou bien ce sont les carpes aux ventres opalescents qui font un bruit de nageoires. Ou bien les tortues cistudes qui flottent à mi eau, l'éperon de leur tête à peine visible. Sur la levée de terre cernée de pruneliers, les branches épineuses commencent à griffer l'air, à y imprimer des graffitis couleur de cendre. Puis le triangle de la cabane des paludiers imprime sa ligne brisée alors que les salines piègent la clarté dans les bassins pareils à une plaque de zinc usé.

  A l'orient, alors qu'une vibration commence à s'annoncer, ce sont les premières brumes qui se posent sur le massif des arbres, les premières gouttes de rosée qui se mettent à luire à la façon de minces étincelles. Tout se confond dans une même harmonie, le chant des oiseaux, le reflet des arbres dans le miroir du lac, les hampes des joncs faisant leur ponctuation verticale. Univers d'eau, de terre, de ciel où rien ne cherche à luire, dominer, se singulariser. Tout infiniment uni, tout concourant au simple, à l'élémentaire comme s'il s'agissait d'une parole neuve, d'une fable des origines à partir de laquelle le monde surgirait à profusion. Corne d'abondance libérant son miel, sa gemme claire, ses gouttes oblongues voulant dire la beauté de l'existence, la plénitude de l'être, le ressourcement infini de la nature.

  Oui, les paysages simples sont beaux. Ils s'annoncent dans la discrétion, ils marchent sur la pointe des pieds, font de subtils pas de deux, d'étonnantes chorégraphies. Ils sont pareils aux fils de la vierge sur le bouton hérissé du chardon, pareils au visage pur et cuivré de l'Indienne sous son voile couleur corail, à la course blanche du Soleil au zénith, au gonflement de la Lune sur l'eau des rizières.

L'instant avant le jour, en son incomparable beauté, nous fait signe vers tout ce qui croît et se déploie, modestement, à l'abri des regards, près des eaux claires, dans l'ombre discrète, dans l'inapparent. Car, du visible nous sommes toujours trop abreuvés pour qu'il perdure dans une manière d'annonce qui retiendrait notre attention. Sous la ligne d'horizon, tout près des feux de la conscience, s'incline toujours, pour notre vision intérieure, la merveille des merveilles, la vérité du monde en son unique apparition. 

 

                                                                                                            

 

 

 

 

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19 novembre 2015 4 19 /11 /novembre /2015 08:35

 

Prélude au devisement esthétique. 

 

 52

       (Photographie de Marc Lagrange).

                             

  Cette image figurerait-elle les prémices d'une voluptueuse fête des sens ? Serait-elle déjà l'orgie romaine en ses délices anticipatrices ? Sans doute pourrait-on le penser, seulement il manque une dimension dionysiaque au tableau, une impétuosité, un déchaînement de passions. Au contraire, tout y est apollinien, les sujets y apparaissent dans des postures hiératiques, manières de concrétions éclairées de l'intérieur, regards fréquemment occultés par des masques, éclairages métaphysiques ne dévoilant des choses que leurs apparences alors que les ombres semblent détenir un sens inaperçu. Les femmes y sont de longues lianes liquides traversées d'un flux continu. Nul remous d'air, nulle immersion dans une  terre traversée de tellurisme, nulle flamme qui s'élèverait selon une métaphore passionnelle et qui dirait la réalité crue, l'absolue contingence.  L'eau est bien l'élément premier, constitutif, la longue mélodie secrète qui parcourt ces anatomies empreintes de mystère et d'onirisme.

  Regardant ces manières de cariatides sculptées dans le marbre fluide, lignes parfaites de la figure féminine, l'on serait même tenté de les envisager comme des réverbérations des Formes platoniciennes, dont on sait qu'elles sont inaccessibles à la perception mais dont il n'est pas interdit à l'entendement d'en proposer quelque esquisse vraisemblable. Ici, la nudité est nue et cette proposition n'est pas seulement une tautologie. Il y a austérité, distance, dépouillement et que les menus colifichets vestimentaires n'aillent pas nous abuser : ils ne sont présents qu'à renforcer cette exigence. C'est à dire celle de la vérité. Les corps sont laissés à leur mission première : élever dans l'éther l'effigie humaine afin que s'établissent les vrais rapports opposant l'horizon immanent au zénithal transcendant. Ici, il y a inscription du signifiant à même les corps, lesquels  ne sont pas saisissables, pas plus que l'art ne saurait être préhensible directement. Seulement au regard de l'âme.

  Ces corps sont des épures, des esquisses de la beauté, des préludes au devisement esthétique.  Ce qui veut dire : accueil du silence. Car aucune parole ne saurait être prononcée qui offenserait l'œuvre. Dire le corps est une entreprise périlleuse qui, toujours, en dit trop ou pas assez. Trop et la sensualité crue recouvre la manifestation authentique. Pas assez et le filigrane est à peine visible dans la trame du propos photographique. Le corps disparaît sous la vêture symbolique.

  En vue de signifier, le corps n'a d'autre voie que sa propre architecture. Il doit se faire sculpture, mais sculpture oublieuse de soi afin que ne surgisse pas la meute d'un lexique ambigu. L'érotisme inquiet est là qui veille dans l'ombre et, bientôt, la troublante  pornographie qui vient mêler les perspectives. Seule, pour le Photographe, pourra être empruntée une ligne de crête où cheminer, sans faillir. C'est-à-dire l'exigence d'une parole nue, pareillement aux corps qui se dévoilent à nous. Une parole sans fioriture seule à même de proférer l'essentiel. Ici, toute digression, toute proposition fausse ramènerait l'œuvre à l'anecdote. Ce qu'elle ne saurait être.

  Le corps est un vrai problème car faillible à l'infini, disposé plus que tout à l'immédiate corruption. De la chair. De l'esprit aussi, qui le traverse de part en part mais parfois s'en libère. A cette recherche du dire vrai il faut une rigueur parfaite, un traitement formel sans faille, une précision quasiment géométrique. Corps glacés sous l'exigeante lentille. Objectiver, autant que faire se peut, écarter le sujet peccamineux et fantasmatique qui toujours rôde comme un voleur dans la nuit. Car, si l'art admet la volupté, autorise le désir, il ne saurait en admettre le mensonge.  L'art est vérité en soi ou bien il n'est que pure illusion, fantaisie ou simple argument picaresque. Or l'aventure de l'art mérite mieux qu'un parcours anecdotique. Il lui faut énoncer un propos sans compromission, élever dans l'espace un pur désir ontologique. C'est de cela dont il s'agit avant tout, pour le Regardant, être par l'image puis quitter cette dernière avec le sentiment d'un accroissement intérieur. Peu importe sa nature. Ceci est affaire de singularité, de subjectivité.

  Refermons donc l'image. Il ne restera, au bout du compte, que quelques nervures signifiantes, quelques effigies pareilles à des gemmes qu'éclairerait l'aube nouvelle. Nulle histoire, nulle événementialité qui pourrait naître de ces déesses énigmatiques. Seulement une retenue, un recueil. Le supposé érotisme est un leurre. La volupté se drape d'une sobre idéalité. Car, si quelque phénomène apparaissait de cet ordre, il ne résulterait que d'une pure fantasmagorie. D'un simple voyeurisme. Ici, Eros est  illusion, ici Thanatos étend son règne. 

  Le Regardant s'absente déjà à même le parti pris esthétique dont la chair, retirée, laisse s'éployer les infinis possibles du sens. D'un premier geste du regard, nous aurions pu croire à d'autres significations plus immanentes, à de simples propos charnels. Seulement ces représentations ne pourraient être incarnées qu'à l'aune d'un trop rapide inventaire. Donc d'un regard par défaut, ce que, jamais, par essence, il ne saurait être.  Sans doute ces déesses sont-elles  l'épiphanie que notre désir  convoque, mais désir de l'art avant tout. Elles sont des efflorescences en voie de constitution, de simples figures de rhétorique, ellipses nous reconduisant à une manière d'origine  que, souvent, nous ignorons par pure paresse intellectuelle ou par un manquement à notre condition herméneutique. Aucune interprétation vraie ne saurait s'exonérer d'une manière de sagesse reconduisant les choses au sens premier, à leur éclosion. C'est cela que nous devons assumer face à toute image portant en elle le réseau complexe et infini des significations.

 

 

 

 

 

                                                                                                    

 

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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 09:28
Mort d’une mouche : de Duras à Dupuis.

Vanité, nature morte au cœur de cochon.

Œuvre : François Dupuis.

« La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. (…). Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. Il n'y a rien de mal en la vie pour celui qui a bien compris que la privation de la vie n'est pas mal. »

Michel de Montaigne - Les Essais.

A supposer que l’immortalité de l’âme ne se limite nullement à être une théorie, une contemplation, mais une réalité dans l’ordre du religieux, du philosophique ou bien du spirituel en général, pour autant nous ne saurions nous contenter de regarder l’art à l’aune de son principe. Sortant du continent invisible il nous faut faire effraction dans le préhensible, la chair du vivant. Si l’illusion pouvait se maintenir, en des temps bibliques, entre les rives de l’Eden, celle-ci, l’illusion, trouva son épilogue avec la première faute de l’homme qui l’exila de son royaume pour le conduire dans de bien étroites ornières terrestres. La gravure de François Dupuis, il faut la lire en inversant le sens normal de tout déchiffrage, partir de la droite, cette nouvelle origine, pour rétrocéder vers l’événement actuel dont nous sommes le chiffre, ici et maintenant. Donc partir de la Genèse, cette fable, cette mythologie dont, un instant, nous ferons l’espace d’une vérité. Adam et Eve, (donc nous par voie de conséquence qui en sommes les descendants), vivaient en parfaite harmonie dans cette Terre Promise que Yahvé avait déposée entre leurs mains comme l’offrande la plus précieuse. Rien de fâcheux ne pouvait se produire en ce Lieu de félicité et de bonheur absolus. Rien qui entamât une sérénité au long cours. Sauf que le Très-haut avait oublié que l’homme n’a jamais attendu que le moment de sa propre chute.

Premier signe : la pomme. La pomme en fut le premier signe, celui qui fit basculer l’éternité en une rivière dont le cours devait, un jour, trouver son terme, sans résurgence possible. Le signe essentiel dont la pomme est affectée quant à la destinée humaine consiste dans le passage de l’éternel à l’instant-limite, à savoir la fuite en avant et la précipitation entre les bras irréfragables de la finitude. Pomme de la gravure, statique, comme en attente d’une infinie glaciation.

Deuxième signe : le cœur. Situé au centre de la composition de François Dupuis, il se met à rayonner d’un sens tout particulier. Il est ce symbole du vivant, cette incontournable image dont l’homme se saisit habituellement afin que se manifeste son sens de l’altérité, son amour, sa passion, sa générosité, tous signes dessinant l’espace d’une sémantique joyeuse, déployante, liée de très près au rythme d’une pulsation vitale : diastole-systole disant en mode physiologique ce qu’exprime l’art en mode esthétique, la mesure de l’homme portée à ce qui le dépasse et l’accomplit en tant que tel. Mais ici le cœur a abandonné, en même temps que le sang qui l’irrigue, sa force symbolique. Il n’est plus qu’une relique sans idole, une meute de chair que ne parcourt plus le fluide de l’exister.

Troisième signe : le fragment anatomique. Ici où se dessine le territoire de l’inconnaissance (nous ne savons pas vraiment à quoi nous avons affaire, fragment de la gauche de l’image si peu interprétable qu’il nous reconduit inévitablement à la représentation d’un territoire morcelé, d’une parcellisation de notre effigie dont l’idée-même est vidée de toute signification), ici donc est le début de l’interrogation qui ouvre les portes de l’effroi et d’une insoutenable angoisse. Notre volonté d’unité, notre recherche constante d’équilibre et d’harmonie ne sauraient se satisfaire de cette partition qui sacrifie le texte à la parution d’une phrase mutilée, de quelques mots jouant dans une aire totalement dévolue à la mise en exergue d’un nihilisme fondateur d’une infinie tristesse. Jamais l’homme ne peut s’imaginer sous les traits d’un Ravaillac dont l’écartèlement est la figure même de la déchirure, de la perte totale du sens. Or, ici, le démembrement est la mise au pilori de tout processus du vivant, sa condamnation à ne paraître que dans les limites étroites d’un non-sens.

Signe qui effectue la synthèse : la mouche. Si pomme, cœur et fragment apparaissaient comme les prémices ouvrant les portes d’une compréhension de l’œuvre, la représentation de la mouche en totalise les effets, en effectue l’ultime lexique dont nous devons nous munir de manière à nous situer dans la convergence des intentions plastiques. La position même de la mouche, sa précision topologique où s’abîme le regard en montrent les nervures saillantes, en dévoilent la nature d’opérateur sémantique, en livrent la clé compréhensive. C’est en elle que se recueillent tous les sèmes dont nous devrons nous munir, en elle que se trouve le point d’incandescence. Si la mort (en effet, il n’est question que de cela dans cette « œuvre au noir »), se révèle comme la réalité qu’elle est, c’est bien en raison de ce point focal qu’en constitue la mouche dont la vibration semble abolie, dont la vie paraît s’être retirée, comme elle a déserté l’ensemble de cette nature morte.

Ici il convient de préciser ce qui justifie l’attitude de Montaigne citée en exergue, ce qui paraît sous l’assertion dont il se fait le héraut. Préméditer la mort, la regarder en face, lui dire en quelque façon « je ne te crains pas », c’est la mettre à distance en un geste vertical de stoïcisme. Nous ne contribuons jamais mieux à déstabiliser nos propres ennemis qu’à leur faire savoir que nous les connaissons, eux et leurs stratagèmes et sommes préparés à affronter leurs coups bas. Ainsi se gagne une liberté par laquelle la finitude mise à distance nous pouvons consacrer notre vie à l’exercice d’une joie pleine et entière, à savoir adopter une attitude épicurienne, au pire sceptique. Mais faisant semblant de remiser la mort en un lieu où elle n’est jamais (elle surgit toujours au moment où nous nous y attendons le moins), nous laissons percer sous le masque d’une feinte indifférence ce qui nous taraude et nous mine de l’intérieur, cette sourde angoisse qui signe l’essence même de notre condition mortelle. Ces fluctuations au sujet de Thanatos sont nettement perceptibles au cours de la chronologie de l’œuvre de Montaigne. Avançant en âge, se rapprochant de l’ultime coup de dés, sa foi inébranlable en la possibilité transcendante de l’homme de philosopher se mue peu à peu en une posture plus contingente derrière laquelle se dessine la concrétude d’une indépassable réalité dont la mort fait sonner le tragique tocsin. Toute destinée humaine se déroule sous le sceau d’une telle ambivalence. Car la mort, en effet, n’est pas un bloc monolithique que nous pourrions considérer à l’aune d’une unicité de la vision. La mort, cet insoutenable, ne peut être visée qu’au travers d’une ambiguïté, de conduites aussi étranges que douées de contradiction, tissée de subits retournements, de volte-faces de la méditation à son sujet. Nous pouvons regarder la mort en tant qu’objet philosophique, nous pouvons la poser devant nous, en observer avec fascination le cristal, ses multiples facettes éblouissantes, en éprouver le luxe de la contemplation jusqu’au bord du vertige. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque l’une des arêtes du cristal entaille l’œil de l’esprit, le reconduit à sa nature charnelle, l’oblitère et le ramène à la simple perception d’une sclérotique de plâtre, d’un iris coloré et fragile, d’une pupille que l’on peut réduire à néant d’un seul coup d’aiguille. Toutes ces métaphores oculaires, optiques, veulent simplement dire la limité de toute théorie, de toute contemplation qui, toujours, s’abîme contre le mur têtu du réel. Si nous pouvons méditer à loisir sur la mort comme le philosophe Montaigne le faisait dans le calme de sa Librairie, il nous devient impossible, ceci est une indépassable aporie, de la considérer en tant qu’événement existentiel. Pour deux raisons : toute mort s’invaginant dans la chair est insupportable. Ensuite toute mort signant la fin d’une vie, une réflexion à son sujet ne pourrait avoir lieu qu’au moment même de notre propre disparition, ce qui constitue une gageure inatteignable.

Mais il est temps, maintenant, de revenir à la mouche et d’en tirer quelques enseignements. La mort est moins mortifère si on la regarde sous l’angle de l’absence, du vide, de l’abîme, du silence, du retrait, toutes images disant dans un même effort l’abolition du langage humain. Ce en quoi la mort devient inconcevable c’est le fait qu’elle se manifeste sous les traits de la corruption, de la dégradation, du pourrissement. Putréfaction de la chair qui, d’un seul trait de scalpel, nous ôte la primauté à laquelle, étant hommes, nous pensions avoir affaire pour les siècles des siècles. Prenant conscience de ceci, que la pomme est mortelle, que le cœur se fige dans un glas immanent, le fragment se solidifie en une confondante éviscération, la mouche butine pour l’éternité la meurtrissure définitive de la chair et alors nous sommes cloués sur une planche que le premier déluge emportera à jamais en dehors du temps, à l’extérieur de l’espace. A peine venus au monde et déjà commence, à bas bruit, la danse cellulaire qui, à rebours, initie le retour au chaos dont nous provenons. Le cosmos dont nous aimons à nous entourer pour paraître et amener notre être à la figuration n’est qu’une manière de gigue dont bien vite se dévoilent les grimaces, les pas hémiplégiques dont notre marche est atteinte. Le sang s’épaissit en stases perfides, les os craquent sous les assauts de la décalcification, les émonctoires s’enlisent dans des eaux putrides, les sexes s’étiolent, la respiration est à la peine. En ceci se rejoint la marche universelle des choses. Le corps se délite comme la roche s’érode, la plante flétrit, l’animal se courbe vers le sol qui sera son dernier domaine.

L’art, tout art ; le langage, tout langage ; l’amour, tout amour ne sont que des essais de dire en dessins et esquisses, en romans et poèmes, en vrilles de la passion ce qui, à proprement parler est indicible, hors d’atteinte, irreprésentable, cet effacement à nous-mêmes dont l’entropie nous affecte comme le dernier mot d’une fable cernant le monde depuis que celui-ci se manifeste comme ce qu’il est, un éternel retour du même, une palingénésie où ne renaissent jamais les existants qu’à l’ombre des cendres de ceux qui les ont précédés. Tout rituel ne s’abreuve qu’à cette source-là de l’apparition-disparition.

De la mouche écrite à la mouche gravée. Parfois, notre principe de raison en fût-il atteint, il convient de mettre en relation des objets de signification nécessairement confluents. Ainsi de la mouche d’Ecrire de Marguerite Duras, de la mouche gravée de François Dupuis, « Vanité, nature morte au cœur de cochon ». Mais d’abord donner sens au titre de l’œuvre. Si l’homme, tout homme, n’est debout qu’à la mesure des coups de boutoir de sa vanité ce n’est qu’à euphémiser et même oublier ce qu’exister veut dire : avancer chaque jour un peu plus vers la trappe destinale qui est trappe finale. Alors quelle meilleure allégorie faire apparaître que celle qui assène une vérité en forme de coup de fouet ? Nous ne sommes vaniteux qu’à oublier notre destin humain, notre essentielle vulnérabilité. Le héros n’est que ce personnage ourlé de fierté jusqu’à se jouer à lui-même la farce de l’immortalité. Les héros sont des colosses aux pieds d’argile. La fissure est en eux comme elle est en chacun de nous, éternel talon d’Achille dont notre orgueil veut dissimuler la faille, la blessure ouverte. Tomber en humilité c’est renoncer au miroir des illusions, c’est se disposer à regarder avec lucidité cette pomme déjà condamnée, ce cœur qui ne bat plus, ce fragment de corps retournant à son germe initial d’indistinction, à cette mutité avant que n’apparaissent les prédicats mondains, à se sentir une étrange parenté avec cette mouche qui ne vivait qu’à s’abreuver à la putréfaction, à la mort dont elle vient de faire le dernier lieu de sa propre possibilité.

Dans son œuvre autobiographique Ecrire, Duras, dans une manière de geste héroïque voulant dire les limites mêmes de l’écriture en même temps que la grandeur de tout sujet existentiel, parût-il aussi dérisoire que la mort d’une mouche, mérite d’être porté à la dignité de geste littéraire. Duras donc médite sur la mort. Car tout signifie avec la démesure dont l’art sait user pour frapper les choses dans l’esquisse essentielle qui les fait être. Dans la contemplation de la mort d’une mouche se dessine en creux la silhouette de notre propre mort. En réalité il ne saurait y avoir d’antagonisme majeur, en termes de signification, entre deux morts, celle d’un insecte, celle d’un homme. Toujours le même degré d’incompréhension, toujours la même trappe par laquelle s’enfuit irrémédiablement la vie, cet insaisissable qui s’ouvre à nous l’espace de quelques respirations, de quelques battements de cœur, de quelques pas sur la face énigmatique et silencieuse de la Terre. Ci-dessous cet extrait de ce qu’une littérature pensante peut produire d’ineffable beauté en même temps que de tragique qui en est l’inévitable revers :

« Une maison seule, ça n’existe pas comme ça. Il faut du temps autour d’elle, des gens, des histoires, des « tournants », des choses comme le mariage et la mort de cette mouche-là, la mort banale - celle de l’unité et du nombre à la fois, la mort planétaire, prolétaire. Celle par les guerres, ces montagnes des guerres de la Terre.

Ce jour. Celui daté, d’un rendez-vous avec mon amie Michelle Porte, vue par moi seule, ce jour-là sans heure aucune, une mouche était morte.

Au moment où moi je la regardais il a été tout à coup trois heures vingt de l’après-midi et des poussières : le bruit des élytres a cessé.

La mouche était morte.

Cette reine noire et bleue.

Celle-là, celle que j’avais vue, moi, elle était morte. Lentement. Elle s’était débattue jusqu’au dernier soubresaut. Et puis elle avait cédé. Ça a peut-être duré entre cinq et huit minutes. Ça avait été long. C’était un moment d’absolue frayeur. Et ça a été le départ de la mort vers d’autres cieux, d’autres planètes, d’autres lieux ».

Marguerite Duras - Ecrire.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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17 novembre 2015 2 17 /11 /novembre /2015 14:55

 

NOIRE IDOLE

 

Nativeemotions [1600x1200]

                         Source :   Nativeemotions photography.  

 

  L'heure est venue de convoquer la Noire Idole. Pour oublier. Comme on boit un long verre d'absinthe. Dans la pièce où rôde une généreuse pénombre, la voilà qui surgit. A peine un effleurement du temps, une fragilité de l'espace. Un modelé lissé par l'heure crépusculaire. Le corps n'est pas dans son entièreté. Il n'est qu'une esquisse, un tremblement, une fuite à peine retenue. Si près du glacis de l'obsidienne, tellement semblable au tracé du fusain, au trait  entr'aperçu de l'estompe. Ce qui, encore, la rend plus désirable. Déjà on sait la volupté, déjà on sait le rêve, déjà la sublime affliction entraînant par delà les rites ordinaires.

  Sur le corps de nuit, le corps de basalte, glisse uniment la douce lumière. Comme pour dire l'étrangeté, la distance, mais aussi le gué à franchir pour ailleurs. Rester à la frontière se confondrait avec l'étroit destin du supplicié. Dans l'intervalle il reste à s'installer dans la contemplation. Mais quelle est donc cette pluie ruisselant sur la terre de la sculpture humaine ? Seraient-ce des larmes préparatoires à une joute sacrificielle ? Ou bien une source claire à laquelle s'abreuver longuement ? Ou bien la persistance d'un mirage ?

  Peu importe. Nous aimons à nous interroger, à demeurer sur le seuil tant que la tension se résoudra à ne pas nous détruire. Et cette pliure de la lumière selon courbes, dolines et dépressions est-elle la projection à même la peau saturée d'envie des Pléiades, de Cassiopée ou la Chevelure de Bérénice ? Cette clarté nous la vivons de l'intérieur et, dans l'espace urgent de nos anatomies, cela fait de grandes flammes blanches, des langues de feu, des gerbes d'ivresses. Silène est tout près qui veille à nos soporifiques pensées. Car nous ne saurions rester éveiller qu'à risquer notre perte. Nous sommes à la lisière, encore dans la clairière laiteuse du doute, souhaitant la percée en même temps que nous la redoutons. Il y a danger à demeurer, à stagner dans le marais des sentiments troubles, dans l'irrésolution. Nous sommes attirés par le geste même de cette main androgyne qui fait ses effleurements sur la hanche en forme de dune. Ovale parfait des ongles. De brillantes lunules s'y allument, invites à se saisir d'une autre démesure.

  En nous, alors que la nuit est entrée dans  son encre profonde, commence la longue impatience, la délicate métamorphose. Attente, nous sommes, d'un outre-noir, d'un au-delà du corps qui nous fait face en son énigme. C'est du pur surgissement que nous espérons le salut. Cela vient, par ondes successives, cela s'invagine dans le moindre de nos abîmes, cela colonise notre urticante peau. Cela a trait aux abysses, aux yeux globuleux des baudroies, aux dépliements des algues, mais aussi aux flux tempétueux lors des hautes eaux. Nous le sentons. Nous atteignons notre solstice, juste avant le basculement. Myriades de traits qui fusent dans les remous de notre cortex. Etoiles filantes, queues de comètes, gerbes ultimes. Nous sommes bousculés, l'étui de notre épiderme se retourne comme la calotte du poulpe, nos membres sont livrés aux flagelles de la pieuvre.

  Nous existons en-dehors de nous, en plein ciel alors que de hautes vagues mescaliniennes, rythmes pressés de traits et de points, habitent la pointe de notre chiasma, juste en arrière de nos yeux. Depuis nos racines mortelles montent des cascades de phosphènes, nos nerfs s'étoilent en longs rhizomes étincelants, en ténus fils d'Ariane, notre sang se gonfle de bulles carmin, nos alvéoles sont des chambres livrées au bouillonnement du magma, nos mains parkinsoniennes avancent à l'aveugle, cherchent, cherchent, la paroi est proche, nous en sentons la lourdeur pariétale longuement parcourue de signes, le danger aussi est tapi dans l'ombre qui pourrait nous réduire à néant.

  Nos yeux soudés se décillent soudain, pupilles dilatées jusqu'à la mydriase. Il n'y a plus de nuit, plus de pénombre où réfugier sa peur. Seulement un éblouissement. Ça y est, nous sommes enfin de l'autre côté de la Noire Idole, sur sa face de clarté. La blancheur est rayonnante, les chaos d'écume roulent leurs anneaux, la mousse est aérienne, les bulles fusantes, les corpuscules serrés comme le grain d'un fruit très précieux. Nous commençons à voir, à exister alors que, devant nous, l'amphore féminine, le violoncelle sublime est là, debout dans sa certitude, silhouette à contre-jour, ourlée de réalité. Là-bas, plus loin, est l'air crépusculaire sur le seuil duquel, jusqu'à maintenant, nous nous tenions. Il fait ses confluences nocturnes, comme un appel au ressourcement. Nous le rejoindrons bientôt. Mais, d'abord, livrons nos sclérotiques de porcelaine à l'émerveillement. Les courbes sont parfaites. Depuis la conque du bassin en passant par la pure courbure des hanches, le creux adouci des reins, le col de cygne des épaules, la longue déclivité de la nuque. Là, à la racine de la sensation, sur le plein et le délié de l'Existante, de la Noire Idole, en lettres de feu et de braise, l'ultime scarification qui gonfle la peau : OPIUM

 

 

 

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Published by - dans PHOTOSYNTHESES
16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 13:54

 

Le voyage au-delà des yeux.

 

utopia

                                                                            Photographie : Thierry Chiès.

 

   D'où il venait, personne ne l'avait jamais su. Eole faisait partie du paysage comme le sable appartient à la dune. Eole se confondait avec la brume d'eau, le vent, les nuages pommelés, la crête ourlée des vagues. Il restait assis de longues journées sur le ponton de planches, les pieds ballants au-dessus de l'eau irisée du port, jetant sur la plaque de mercure de petits cailloux que l'onde reprenait. Ses repas étaient frugaux : une pomme trouvée sur un arbre desséché, des coquilles extraites du limon, quelques poissons grillés au feu de bois. Toujours, à ses cotés, un bâton de noisetier portant, dans l'écorce, une spirale entaillée au canif. Eole s'amusait à suivre cette hélice blanche du bout des doigts alors qu'un sourire rêveur habillait ses lèvres. Parfois, à contre-vent, il inclinait sa nuque alors que l'air du large dessinait dans le massif de sa barbe des nuées de fils clairs.

  Son immobilité aurait pu faire croire à un épouvantail comme on en voyait, jadis, parmi les carrés d'herbe grise des jardins. Il s'occupait à poursuivre des choses infimes : humer le sel iodé, sentir la brûlure du soleil sur sa nuque, jouer avec la corne de ses mains, frotter un caillou contre un autre, griffer le sol de poussière de ses talons de pierre ponce. Cela semblait suffire à son bonheur et les adultes, pas plus que les enfants, ne s'inquiétaient de sa présence. Parfois même on l'oubliait avec tellement d'intensité qu'il se fût confondu avec le môle de pierre noire sur lequel il confiait sa destinée au temps.

  Le soir, lorsque le crépuscule arrivait, avec l'odeur de varech et les bateaux de pêcheurs rentrant au port, il profitait des rayons du soleil. Son visage buriné comme un vieux couteau luisait dans les derniers feux. Distraitement, il croquait un quignon de pain ou bien aspirait le corps couleur corail d'une moule. Parfois il gobait une huître verte, s'essuyant les lèvres d'un large revers de mains. Il saluait les gens qui passaient à sa portée. Tout le monde le connaissait mais, pour tous, il restait un mystère. Lorsque les premières vagues de la nuit poussaient devant elles leur frange d'écume, il rentrait dans une des cabanes aux  planches disjointes, se laissait aller sur un tapis de feuilles, ramenant sur lui une mince toile de coton. Les soirs de pleine lune, la clarté imprimait sur son corps quelques zébrures glissant sous l'astre blanc. Sans doute rêvait-il. Parfois, des passants attardés  percevaient comme une agitation, d'étranges remuements derrière la hutte enduite de goudron.

  Le matin, aux premières heures de l'aube, alors que la brume sortait à peine de la lagune, Eole se levait, confiait son visage à la première fraîcheur de l'eau et, muni de son bâton, gagnait les maisons en direction de la forêt. On dormait encore dans les chambres noyées d'ombre et les oiseaux n'avaient pas commencé leurs vols circulaires. Bientôt Eole atteignait les premières houles vertes des pins, ses pieds nus glissant sur le tapis d'aiguilles. Le chemin, il le connaissait par cœur, à la façon dont un bûcheron, les yeux fermés, éprouve toutes les aspérités de sa cognée. Parfois ses orteils butaient sur des dalles de ciment ou bien ses talons roulaient sur les pommes de pin. Peu à peu l'air se déplissait, le sable faisait crisser ses grains de mica, l'odeur sourde de la résine gagnait la crête des arbres. Maintenant la pente s'accentuait et le vieil homme devait reprendre des goulées d'air. Il s'appuyait sur la branche de noisetier, lui imprimant une impulsion à chaque nouveau pas.

  Bientôt l'atmosphère devint plus fraîche, plus iodée, avec des nappes chargées de brume. Eole s'enfonçait dans les couches fraîches du sol. Sa progression était lente mais régulière. Puis ce fut l'arrivée sur la crête de la dune, là où, soudain immense, l'horizon s'élargissait à perte de vue. C'était un vertige qui s'emparait du chemineau, un genre de douleur en même temps qu'une soudaine impression de liberté, de vastitude infinie. C'était comme s'il était arrivé au bout d'une étrange planète, sur la courbe ultime, là où plus rien ne pouvait advenir  qu'une dilatation sans fin, une ouverture, un dépliement de tout ce qui croissait sous les quatre horizons. Eole s'assit sur le bord du monde, sa barbe confiée au vent, sa peau au soleil, ses mains remplies d'une poussière blonde, souple, aérienne. Il laissait des filets s'écouler entre les mailles de ses doigts et cela faisait un chant de luciole, une harmonie pas plus haute que le scintillement d'une étoile. Cela suffisait à son contentement, cette manière de paix, ce passage de rien, cette pliure d'un temps infiniment étendu.

  Le rituel d'Eole, c'était ceci : il se saisissait d'une brindille et, sur la croûte de sable durci, couleur de cendre, il traçait une ligne plus sombre, faisait le dessin de ce qui, dans une manière de féerie, emplissait le paysage révélé à sa propre beauté. Il y avait, d'abord, ces coulées de sable pareilles à la lave des volcans, un genre de presqu'île qui faisait avancer son éperon vers la masse blanche d'un plateau immaculé, comme si l'on était près de l'origine, quelque part dans un lieu sans frontières, un lieu porté par un poème toujours renouvelé. Partout déferlaient les vagues d'écume, depuis un golfe clair jusqu'à la ligne courbe, au loin, qu'une cataracte de nuages blancs fécondait de sa mystérieuse présence. Et, du côté du peuple des pins, une anse prenait son envol vers le dôme glacé du ciel alors qu'en son extrémité, loin, au-delà de toute compréhension immédiate, s'élevait un cône régulier, peut-être celui d'un ancien volcan ou bien une île surgie de nulle part - comme les îles volcaniques se hissant vers leur destin à la seule force de leur désir d'être -, une île qui paraissait portée par un rêve, si lointaine, inaccessible, émergence d'une possible utopie, concrétion enfin réalisée du vieux songe humain. Tout cela était beau, bien au-delà de toute parole, de tout geste; de toute profération qui serait venue offenser le silence.

  De chaque côté du visage du vieil homme, pareilles à des gouttes de résine, les pleurs coulaient en de singuliers ruisselets, comme si ses pensées s'étaient condensées, surgissant au plein jour. Pour témoigner, dire toute la rareté du monde que, jamais, aucune main ne pourrait étreindre. Ses doigts, resserrés sur la tige de noisetier, tremblaient, avec le rythme d'une brise printanière. Plus rien ne semblait l'atteindre que la plénitude de la lumière, la courbe illimitée des choses. Il eût voulu, sur-le-champ, être transporté en plein ciel  puis déposé sur le flanc de la pyramide de sable qui, maintenant, s'irisait parmi la brume de chaleur. Il savait que, plus jamais, il ne serait atteint d'une telle grâce, que tout finirait par rejoindre la poussière, quelque part sur les môles de pierre, près des cabanes enduites de bitume. Il fut pris d'un vertige si fort qu'il perdit connaissance, sa barbe grise poudrée de sable léger. Lorsqu'il revint à lui, déjà le jour déclinait. Depuis les hauteurs de la dune il apercevait, sur le glacis de la lagune, le sillage des bateaux rentrant au port. Bientôt la fraîcheur monterait à l'assaut des pins, glisserait sur le dôme de sable. Tout alors se disposerait à la nuit souveraine. Eole, à regret, laissa derrière lui le rêve se dissoudre. Les plaques de ciment, à nouveau, les maisons où s'allumaient quelques ampoules, les huttes de planche et de goudron, le môle de pierre noire. Il s'y assit, visage tourné vers le large, vers les meutes bleues des vagues océaniques. Quelques barques le saluèrent. Mais Eole ne pouvait les voir, les entendre, leur adresser un signe de la voix. Depuis son enfance, très loin en amont du temps, Eole était aveugle : deux boules de porcelaine fermées à la clarté. Eole était sourd : des pavillons soudés comme les berniques aux rochers. Eole était muet : le massif de sa langue était fixe, immobile. Il ne restait plus, à Eole, que le cri étouffé du vent, l'étendue invisible du paysage, la parole intérieure comme une belle utopie à laquelle confier son destin. 

 

 

                                                                                                                       

 

 

 

 

  

 

 

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15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 10:13

 

 

jnana chakshu

 

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  jnana chakshu. Mais que sont ces mots qui chantent comme une manière d'incantation ? Nous disons jnana chakshu, et nous sommes déjà transportés en dehors de nous, dans un lieu de liberté, donc affranchi de toute contingence. Certes il peut être déconcertant de se livrer à la magie des mots, de s'en remettre à leur charge poétique ou émotionnelle sans aller plus avant, sans creuser l'aire immense des significations. Or, prononçant l'étonnante formule jnana chakshu nous comprenons déjà qu'un ailleurs nous fait signe que nous pressentions à défaut de pouvoir le nommer. Mais observons ce magnifique portrait d'une femme indienne. Grande beauté qui émane de ce visage de cuivre, de ces sillons à peine naissants, de cette perle suspendue à la narine, de la braise rouge du tilak dont nous ne pouvons détacher notre regard. Nous sommes fascinés. Là est le lieu du sublime jnana chakshu, le troisième œil, celui de la connaissance qui conduit au monde intérieur. L'espace est immense qui se révèle une fois franchi ce point ultime : déferlement d'images dont la réalité n'est qu'une inconséquente copie, profusion du sens échappant aux habituelles divagations quotidiennes.

  Mais nous ne sommes pas Indiens, nous ne sommes pas les traducteurs des Upanisads, ces courts textes poético-philosophiques en sanscrit censés nous ouvrir à une autre dimension, à une spiritualité. Mais, pour autant, sommes-nous fermés à toute compréhension de ce qui pourrait advenir hors du champ de vision étroit auquel nous sommes soumis ? Et, en tant qu'occidentaux, certaines images ne tiendraient-elles pas, en nous, un langage identique à celui des Upanisads ? Nous voulons dire une ouverture à d'autres lieux, d'autres espaces ?

Maintenant, il nous faut nous préparer au grand saut qui nous reconduira à une vision plus conforme du monde qui nous est familier. Maintenant il nous faudra tâcher de comprendre le contenu d'un autre portrait, lequel recèle aussi quantité d'images auxquelles s'attachent mille esquisses que, jusqu'alors, nous n'avions pas entrevues.

 

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      Certes, pour autant que nous le sachions, Zoé n'est pas Indienne, certes des différences existent avec celle dont le front est marqué du tilak. Certes les cultures sont différentes. Mais, pour autant, s'agit-il ici de deux univers qui seraient inconciliables, de deux comètes s'éloignant l'une de l'autre à la vitesse de l'éclair ? Nous ne le pensons pas. Par-delà l'espace et le temps, de grandes arches existent entre les hommes, les femmes, tous habitants d'une même planète. Mais voyons maintenant par où peuvent s'établir quelques homologies. Et où donc serait le troisième œil, le fameux jnana chakshu qui nous occupe sans que nous puissions en cerner la nature ? Ne s'agirait-il que de fantasmes, de pures hallucinations de notre imaginaire, de fantaisies ? Mais regardons donc avec suffisamment de complicité ce qui, sous nos yeux étonnés, se révèle avec la force d'une évidence. Oui, le troisième œil est bien là, sans doute hypostasié dans une certaine matérialité, ramené à un statut d'objet, mais là tout de même. Dans l'appareil photographique.

 

 

oeil

 

 

    Cet œil  qui paraît nous fixer, - pareillement à celui que Marc Lagrange a adopté pour  son profil - n'est-il pas présent à nous révéler à nous-mêmes, à nous inviter au cheminement intérieur chaque fois que nous nous confrontons à une image vraie, esthétiquement aboutie, pourvue d'un langage ? Précisément celui de la lumière. Merveilleuse écriture qui nous en dit toujours plus que n'en révèle la surface de papier glacé. Extraordinaire aventure des photons nous entraînant par-delà la camera obscura vers le domaine d'une riche polysémie. Car il y a toujours matière à réflexion, à intellection, à étonnement donc à fréquenter les rives de quelque philosophie et, pour certains, d'une spiritualité.

 

marc lagrange

 

  Et cette camera qui nous fascine tant, n'est-elle pas la simple métaphore de ce qui nous affecte lorsque nous nous livrons à observer les choses ? Notre œil n'est-il pas cette optique à l'orée de la chambre noire; notre propre intériorité les flancs du soufflet où se déroule la subtile alchimie, la précieuse métamorphose; notre conscience la plaque sur laquelle s'impriment les grains d'argent, les seules connaissances vraies auxquelles il nous soit possible d'accéder ?

  Et ce regard de Zoé, complice, rayonnant, venu tout droit du centre secret qui l'anime, comme pour tout un chacun, ne nous invite-t-il pas, à la façon du  jnana chakshu, à nous diriger vers d'autres significations, à faire se déployer les formes qui sont latentes en nous, à faire surgir quelque icône dont, le sachant ou à notre insu, sommes les porteurs ?

  Grâce à une conjonction des affinités, à une convergence du sens, les yeux de Zoé nous invitent vers d'autres yeux, vers un autre regard. Par exemple celui de Morphée, dont déjà, nous disions qu'il était investi, dans l'espace des sourcils, d'une "manière de tilak dont les indiennes parent leur front d'une goutte de curcuma, symbole du soleil levant, en même temps que marque de séduction."

 

 

Capture

 

   Et la blondeur de sa chevelure, - nous parlons toujours de Zoé, - la profusion des crins assourdis ne nous invitent-ils pas à faire halte auprès de "la plus noble conquête de l'homme" - de la femme aussi, s'entend - , ce cheval dont Raphaël Macek nous délivre de si belles images. Là, entre l'animal et l'homme, c'est bien d'un échange entre deux intériorités dont il s'agit, comme la réverbération de deux regards cherchant à communiquer l'indicible. Mais jamais un regard ne peut longtemps être soutenu. Il en est ainsi de notre vie intérieure qu'elle doit souvent s'occulter afin de demeurer aussi près que possible de son essence.

 

cheval

 

  Enfin, le pur et lumineux regard qu'atteste le portrait, ne nous entraîne-t-il pas au centre de nous-mêmes, vers le seul endroit où les Formes platoniciennes puissent se révéler, car faire de la réalité une Idée ne se réalise jamais que dans des lieux de silence.

 

formes platoniciennes

 

 

   Cette rapide évocation, partant du jnana chakshu, le troisième œil donnant accès à la vie intérieure, passant par l'œil anatomique, l'optique photographique, la chambre noire, convoquant Morphée et sa longue rêverie, la somptueuse encolure du cheval pour aboutir à une manière de cérémonie sacrée, ne nous a parlé que de nous, de notre condition humaine dont la photographie  nous fait l'offrande avec tant de beauté !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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