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10 octobre 2015 6 10 /10 /octobre /2015 07:28

 

L'en-dedans du silence.

 

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                                                                                                Photographie : Antoine d'Agata.

 

    Cette photographie, nous pourrions la regarder et demeurer muets. Silence contre silence. Immobilité se fondant dans l'apparente vacuité qui s'ouvre à nous. Mais alors, nous resterions sur le bord du cadre, dans un en-deçà de l'image. Nous ne ferions qu'effleurer ce qui cherche à se dire. Ce qui, comme en une sournoise maladie, évolue à bas bruit. Car, ici, tout est proféré dans un flou qui n'est convoqué qu'à nous interroger, à nous faire poser une question existentielle.

  Bien évidemment, nous pourrions décrire ce qui s'offre à nous et, déjà, nous nous avancerions dans une manière de vérité. Nous dirions la lèpre des murs gris, le cadre noir privé de figuration, l'obsolescence du rideau, sa clôture sur le monde extérieur; nous dirions la porte salie, verrouillée, le tapis aux losanges usés; nous dirions surtout l'abandon, la lassitude, peut-être l'épuisement, l'ivresse, la drogue; nous dirions  la femme sur le rectangle exact du lit, les jambes ouvertes comme pour un sacrifice proche, la tache du pubis, humide, sombre, les ruelles chaudes et odorantes alentour, des visages cernés d'étrangeté, des billets maculés et froissés dans des mains harponnées de désir, nous dirions la prostitution, le trafic et bien d'autres choses encore, immanentes, ordinaires, immensément visibles.

  Et, pour autant, nous n'aurions encore rien dit, nous n'aurions fait que nous projeter dans une situation dont nous n'apercevrions que de minces épiphanies, quelques nervures, une si légère effraction. Mais les racines ? Les approcherions-nous d'un iota ? Notre vue ne serait-elle pas cernée de myopie ?  Ne nous satisferions-nous pas  d'inventorier un praticable, d'affecter aux objets, au décor de carton-pâte, des significations probables, de pourvoir l'unique Figurante d'un destin dont, en réalité, nous savons si peu. Si ce n'est cet abandon, cette vulnérabilité, cette vacance à ce qui pourrait survenir et dont nous augurons l'ombre mortifère, la métaphysique en forme de yatagan, la désespérance comme exil, la chute et puis l'effacement.

  Nous déplaçant vers un genre d'absolu, faisant émerger quelques abstractions, quelques idées, nous sentons combien notre parole devient plus précise, authentique en quelque sorte. Car rien ne sert de se voiler la face et de différer ce qui, fondamentalement, se dessine ici. Le silence, son impression, son flottement ne sont que de piètres mirages n'existant qu'à mieux dissimuler ce qui, depuis toujours, s'y origine.

  Silence, envers de toute parole, réverbération d'une voix humaine perdue, écho lointain d'un langage s'essayant à toujours énoncer mieux, à toujours se configurer selon quantité d'esquisses signifiantes.

  Silence, rappel du cri que chacun déglutit dès sa première apparition, alors même que la douce conque délaissée plantait en nous sa vibrante nostalgie. Comme une utopie à constamment revivre.

  Silence, retournement de tous les cris du monde, de toutes les clameurs serrées dans l'isthme étréci des gorges.

  Silence comme on le dirait, regardant le tableau d'Edward Munch, alors que la bouche déployée lance vers le ciel son insupportable imprécation et nous voudrions, d'un seul empan de la voix, ôter toute la désespérance de notre condition, celer la faille, refermer l'abîme.

  Silence et l'on dirait finitude.

  Silence et l'on dirait néant et plus rien après…

  Ainsi en est-il de toute chair qui ne s'ouvre jamais qu'à mieux se refermer. La photographie nous invite à en prendre acte. Il est encore temps. 

 


 

                                                            

 

 

 

 

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9 octobre 2015 5 09 /10 /octobre /2015 07:47
Homme parmi les hommes.

Photographie : Alain Beauvois.

C’était si apaisant de regarder derrière soi, d’apercevoir l’humain faire ses œuvres plus belles les unes que les autres. On regardait et on voyait les temples antiques, les tablettes d’argile mésopotamiennes avec leurs signes cunéiformes, les barques de papyrus flottant sur les eaux du Nil. On regardait et on voyait Florence, la perspective renaissante, les machines complexes et inventives de Léonard de Vinci. On regardait et les Lumières faisaient leur éblouissement, déployaient l’orbe de la connaissance, étalaient devant nos yeux incrédules le foisonnement de l’Encyclopédie. On regardait et on avait conscience d’être hommes levés dans l’azur, le front ceint de cette transcendance sans laquelle il n’y a qu’incomplétude et insuffisance de soi à être. On regardait et on était comblés. Une plénitude, une réassurance, une feuille s’ouvrant dans la clarté du jour avec la certitude d’y participer, de briller et de confier l’innocence de ses yeux à la confiance du miroir. Là était l’écho de la conscience attentive au bruissement du monde.

En ce temps-là le désarroi était grand qui clouait les hommes à leur condition contingente. Le problème : être affecté d’une désertion des valeurs à son insu, comme si ceci avait été de l’ordre du détail, la perte d’un seul rayon dans la roue universelle du temps et de l’espace, la chute d’un pétale parmi la corolle dense du tournesol. En ce temps-là, on vissait sur sa tête le casque de l’autisme. On écoutait de la musique dans les carlingues éclairées du métro, sur les avenues où croissaient les voitures, dans l’enceinte des jardins publics, à table, au milieu des convives, au lit en lieu et place du rêve. Le bruit du monde s’était substitué au bruit de fond du corps. La question : demeurer dans sa propre enceinte, seulement visité par quelques ondes abstraites, quelques voix insurgées qui disaient la révolte d’être, le refus des codes, l’immersion dans une illusoire liberté. S’affranchissant de la société ou feignant de le croire on devenait le serf de son propre refus, on se précipitait dans la geôle étroite d’un ego sans repères. Partout étaient les écrans qui diffusaient leur drogue bleutée, partout les tablettes sur lesquelles on pianotait continûment le chiffre de sa propre angoisse, le lexique d’une aporie si gluante qu’elle passait presque inaperçue, collée qu’elle était à la moindre parcelle de peau. On s’entassait dans les automobiles au mufle étroit, on fonçait droit devant vers quelques sacrifices inaperçus, on faisait de longues colonnes et cet exode maculait le bitume de milliers de trajets inutiles, aussi vains que l’agitation des fourmis avec leur fagot de brindilles hissées en haut de leurs antennes. On était scarabées rivés dans l’anonymat d’une tunique d’acier, bousiers poussant devant soi avec obstination la boule excrémentielle de l’exister. On prenait le mouvement, l’agitation pour des vertus cardinales. On considérait la mode comme le seul viatique assurant sa propre gloire. Sa peau, on la confiait aux seringues et au gel qui dilatait les visages, les rendait identiques aux effigies de cire du Musée Grévin. On croyait vivre et l’on se condamnait à errer dans des culs-de-basse-fosse. Autrefois, dans le monde Renaissant, on avait sédimenté des comportements primaires, on avait policé ses mœurs, promu l’esthétique, amené l’éthique au rang d’une exacte considération de soi, de l’autre, du différent. Et voici que l’on retombait dans l’époque médiévale avec ses chevaliers bêtement caparaçonnés, avec ses châteaux-forts, ses barbacanes, sa poix fondue, ses forêts d’arbalètes et d’arquebuses. Et voici que se réveillait l’âme des seigneurs, que se soumettait celle des serfs. On avait chuté dans les douves de l’humain. Partout étaient les guerres intestines, les pogroms, les brimades, les spoliations. Partout étaient les dominations des religions et des croyances, la prolifération des sectes étrillant les cerveaux des laissés-pour-compte. Partout la « Noire Idole », les dérivés de l’opium et de la mescaline, les seringues mortifères, les aiguilles abortives, partout la douleur de vivre et l’essai d’en sortir à l’aune du poison, de la violence, de l’incompréhension, du mépris, de la haine. Dans tout cela, dans cette gelée urticante, dans ce souffle délétère, que restait-il de la conscience, de l’âme, de l’esprit, de l’intellection, de l’art, des belles lettres ? Que restait-il ?

L’automne avec sa douceur, son hésitation avant le grand basculement, l’automne avec des voiles d’été et, déjà, les griffures du frimas. Le jour est cette offrande bleue, cette amande pliée dans le luxe de sa noix. Un à peine dépliement des choses, une élévation semblable à la fleur de lotus lorsqu’elle émerge des eaux profondes du lac, une évidence de beauté dans le cerne du temps. On est arrivé sur la digue de pierre noire bien avant que les berniques ne se soient détachées des rochers avec leur claquement, leur bruit de succion. On a disposé ses jambes en tailleur, on s’est assis face à l’immensité de la grande mare liquide, à son mouvement si faiblement esquissé qu’on croirait avoir affaire à un matin originel, aux premiers mots d’une fable. On est en silence. On est en repos. Ici, sous la courbe infinie du ciel, sous l’esquisse blanchie des nuages, tout semble glisser sous l’aile du monde avec la facilité des évidences. Rien qui entaille, rien qui distrait de soi, du réel, là, si proche qu’on en éprouve les battements de palme, la lente effusion venue nous dire la grande beauté d’exister. Le monde est en nous comme nous sommes au monde. Nulle différence qui viendrait nous remettre à une condition d’exilé. Il suffit de regarder et de sentir en soi l’aire souple du cosmos, son subtil ordonnancement, l’orient que l’on est, d’abord à compte d’auteur, ensuite pour tout ce qui s’anime sur Terre, la feuille, l’écume, les yeux de l’aimée, le beau tableau, le chant de la poésie, le clair-obscur de la nature morte dans ses teintes où tout est dit de la vie, aussi de la mort qui accomplit la fin du cycle et nous dépose au bord de cette métaphysique dont nous parlons toujours du bout des lèvres, celle qui fera de son baiser notre première absence parmi les hommes. S’il s’agit toujours d’être homme parmi les hommes, soyons-le en toute lucidité. Les mimiques sociales, les manigances de la scène mondaine, les agitations et comédies de tous ordres ne sont que des trompe-l’œil et des faux-semblants. Être homme, cette responsabilité est de notre propre ressort. Nul ne saurait nous aider dans cette voie. Assurément nous sommes en dette de cela. Ô combien !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 07:47
Le côté de Calais.

Photographie : Alain Beauvois.

" S'il devait pleuvoir..."

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ?
S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
prendrions nous le temps

de nous arrêter ?
S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

A.B.

Le ciel est plombé avec ses teintes d’outre-temps, ses violences bleues, son ventre gonflé à la limite d’une effusion, ses bourgeonnements blancs, ses courants que, bientôt, l’orage divisera, infinité de ruisselets venant dire aux hommes la toute puissance de la nature, ses décisions contre lesquelles il serait vain de lutter. Humilité des fourmis humaines devant ce qui s’annonce avec la force des certitudes, l’énergie du cosmos, la lutte immémoriale de la terre, de l’eau, du feu qui surgit du ciel et dévaste tout. Alors on renonce à son orgueil, alors on consent à éroder sa suffisante concrétion, on rampe et cherche l’abri salvateur, le repli du sol derrière lequel cacher sa peur, la grotte où dissimuler cette angoisse ancestrale qui fait ses nœuds et ses convulsions quelque part dans la géographie incertaine du corps. Alors on se met en boule, tout comme les chiots collés aux mamelles de leur mère et l’on demeure dans cette condition végétative le temps d’une réassurance, le temps que l’ego retrouve sa principauté et son assise. Le sable joue en écho avec le ciel dans des couleurs complémentaires qui créent l’affrontement, la division, comme si existait une mésalliance entre les éléments, comme si le conflit était patent qui ruinerait tous les projets des Existants sur Terre. On rôde sur la plaine de mica, on flaire les aspérités, les buttes, les replis. On cherche une explication avant que la lutte n’éclate, on cherche l’arche sur laquelle embarquer, tels Noé face au Déluge.

Oui, à l’horizon, dans l’échancrure des cabanes, il y a un phare avec sa colonne blanche, son dôme de verre vert. Oui mais il n’y a pas de lumière, pas de pinceau rassurant qui balaie le ciel de sa pulsation pareille à une respiration, aux battements du cœur qui disent le temps en mode scandé. Il n’est possible de se raccrocher à rien de stable et c’est alors que surgit la meute de cubes blancs inaperçus avec leurs pieds fichés dans le sable, leurs toits colorés semblables à des jouets peints. On n’en voit que le dos, la face la plus illisible, mais on sait l’autre côté, la porte avec ses gonds qui grincent, les bancs à claire voie, les chaises longues où se reposer, les parasols rayés à l’ombre desquels on confie son anatomie fatiguée. Soudain c’est l’envahissement d’une pure joie, la plénitude dont l’abeille est atteinte dans le soleil de ses rayons de cire, soudain c’est la roue solaire des « Tournesols » de Vincent et la fascination est grande qui éloigne le fâcheux et le contingent. Oui, la seule idée d’habiter et l’homme reprend possession de son essence qui est de se confier à la maison, à la demeure, à la tente, au trou dans le creux du rocher, toutes choses qui assureront son destin d’une quadrature suffisante parmi les convulsions terrestres.

« S'il devait pleuvoir
sur la plage de Calais
y-aurait-il un chalet
pour nous abriter ? »

Oui, l’abri, tel une antienne, une complainte venue du plus loin de l’espace, du plus loin du temps, l’abri fondateur de l’être, la condition de possibilité de laisser son empreinte et de la porter au futur contre vents et marées. Par nature notre existence est fragile, soumise au premier aléa venu, à la moindre tempête, au caprice d’un vent impérieux. Instinct originaire de l’homme qui le conduit dans le refuge, l’asile protecteur, la chaumière sous laquelle croître et prospérer, assurer une perspective à ses progénitures. L’animal aussi, fût il « pauvre en monde » s’enquiert du nid, de la niche, du terrier. Il faut être à l’abri du prédateur et tâcher de donner un cadre à sa liberté. Essence de la vie, tout simplement, que de poursuivre son chemin, ouvrir sa clairière dans la densité obscure du végétal. Habiter ou bien renoncer à être.

« S'il devait pleuvoir
toute une éternité
aurions nous assez de temps
pour nous aimer ? »

Aimer, c’est habiter. S’habiter soi-même en pleine conscience, habiter l’autre auquel on a remis son destin comme le bien le plus précieux. Tout fonctionne en abyme, tout se déploie en enchâssements successifs à la façon des œufs gigognes. Je m’aime en toi qui aimes en ton habiter sur Terre. Touts est dit de ce qui vient à nous avec l’assurance d’une vérité. C’est d’abord parce que nous nous prenons en garde nous-mêmes que nous existons. Ensuite parce que nous confions à l’autre les clés de notre propre habitat que nous ouvrons l’espace du jeu de l’altérité. Enfin ce fonctionnement dans le cadre d’une dyade primitive nous le transposons à l’aune de la seule dimension qui nous autorise à être pleinement, à savoir de nous confier au site cosmologique dont nous sommes une des racines. Ainsi, de transcendance en transcendance peut briller le chemin dans lequel inscrire nos pas. Constamment nous habitons, le peuple libre des oiseaux, l’écume qui ourle la crête des vagues, la lymphe, le sang qui courent dans notre corps et nous tiennent debout, l’amour qui synthétise la moindre de nos émotions, tremplin d’une infinie reconnaissance du monde et de ce qui y figure comme ses nervures, sa subtile architectonique.

Alors on peut dire « Le côté de Calais », tout comme Marcel Proust disait le « Côté de chez Swann » ou bien « Le côté de Guermantes ». Dire « le côté » des choses c’est spatialiser l’être, lui remettre les clés dont il fera usage afin que quelque chose comme un sens apparaisse. La clé est la métaphore du sens. Du sens en tant que direction à emprunter, mais aussi du sens dont notre compréhension peut s’emparer afin de ne pas s’égarer dans les brumes du non-savoir, afin de disposer d’un orient sur lequel régler notre vue. Tout est question de regard. Dès l’instant où l’œil a détecté la boussole, repéré le nord magnétique, alors tout s’organise et le chaos se dispose en sublime cosmos. Avoir porté ceci devant son libre-arbitre c’est s’assumer homme parmi les aventures hauturières et les écueils de tous ordres. Nous sommes un navigateur, tel Amerigo Vespucci en quête d’une Terre Promise, espérée, fantasmée. Se donner l’assise d’une demeure c’est remettre entre ses propres mains le sextant dont l’usage sera celui-là même par lequel connaître le monde et sa position singulière dans ce dernier. « Le côté de Calais », dans l’imaginaire humain, demeurera le côté dont les migrants voudraient se doter afin que leur existence puisse s’enraciner dans un sol accueillant. Toujours un sol où enfoncer ses racines. Nous sommes le peuple de la glaise et de l’humus. Ceci il convient de l’inscrire dans nos mémoires et nos actes comme un devoir d’humanité. Seulement de cette manière nous rejoindrons notre essence !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 07:28

 

La grise incertitude.

 

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(Photographie de Marc Lagrange).

 

 

 

  Une douleur est qui ne saurait se dire. Dans la naissance. Reflux de la parole.  Comment quitter et s'esseuler dans la trame ouvrante du jour ? La nuit est là, à peine déclive alors que s'allume déjà l'à-peine insistance du jour. Les territoires du songe retiennent l'apparition. Douce inclination des limbes à confondre, recueillir ce qui, encore, pourrait l'être. Toujours le pas est à franchir dans son ambiguïté native. Demeurer ou bien hisser vers le nouveau, la pointe du désir ? De l'envie nomade ?

 Le seuil est toujours une épreuve. Lame tranchante de la décision. N'y aurait-il pas mieux à faire que de surgir dans le dévoilement ? Exister, sortir du néant. Mais où donc l'absurde ? Dans l'immobile, l'avancée ? Et pourtant le seuil ne pourrait retenir longtemps. Tout passage est une souffrance en même temps qu'une révélation. Le regard est au passé, dans l'équation du doute. S'il fallait seulement rétrocéder, pousser l'huis sur l'inconséquence à venir. Sous les pieds, dans l'aventureuse marche esquissée surgit la trame de l'inconnaissance.

  Que sera le jour ? De quelle épiphanie sera-t-il la révélation ? Sera-t-il seulement désocclusion ?  Ou bien obscurité, refuge dans ce qui toujours se dissimule faute de pouvoir se dire ? Certes, il y a des repères à partir desquels élaborer du sens, établir des hypothèses. Mais que pourraient nous dire les volutes de fer forgé de la porte, le véhicule à l'arrêt, les autres sur l'aire de stationnement, les arbres anonymes fichés dans le sol, si ce n'est nous conduire à l'orée d'une histoire vraisemblable, tout au plus à la lisière d'une anecdote, donc à la simple fantaisie ? Jamais nous ne comprendrons l'image dans son infinie polysémie. A cette fin, il nous faudrait disposer de la totalité de l'étant et  le déployer selon ses esquisses plurielles. A savoir une tâche proprement surhumaine.

  Mais laissons-nous aller au jeu du surgissement des réalités premières, des significations immédiates. Bientôt se fera jour la simple narration nous conduisant, inévitablement, de l'Amante à l'Aimé. Mais quel drame se joue donc en filigrane dans le regard  que le passé retient en-deçà de lui-même ? Quelle aventure singulière surgit de cette indécision ? Vers quelles collines existentielles nous conduit donc le taxi sans visage ? Nous sommes comme abandonnés, livrés à une sourde mutité. Rien ne se révélera à nous au-delà de ces quelques conjectures bien vite évanouies. Il n'y aurait donc rien à dire, aucun événement à faire surgir.

  La résolution de l'énigme semble ailleurs. Peut-être la simplicité de l'image, sa rigueur esthétique, son traitement  en noir et blanc, nous invitent-ils à plus d'essentialité. Ici, l'anecdote n'a pas de lieu où s'accomplir. Il n'y a pas la couleur, sa profusion à partir de laquelle édifier quelque événement rassurant dont notre naturelle paresse se satisferait. Le propos de l'image semble entièrement contenu dans cette dialectique du lumineux et du sombre. Dans cette nécessité de nous confronter à une vérité ultime. Aucune fuite, aucune dérobade possible.

  Esseulés, il ne nous reste plus que la perspective de notre propre condition existentielle, mortelle. Image-fouet, image-couperet nous installant dans l'attente du claquement, de la césure. De l'incision de notre corps distrait selon une ligne méridienne, manière de raphé anatomique, symbolique, scindant notre progression selon deux territoires distincts bien que complémentaires. Nous ne sommes rassemblés, unis, soudés autour de notre axe humain qu'à entretenir une cruelle illusion. La concrétion que nous dressons fièrement dans l'espace est, à tout moment, menacée de séparation. La schize est là qui guette dans l'ombre. Se produit-elle et alors gisent à terre les fragments épars que, pourtant, nous feignions de croire inaltérables, éternels.

  Sans doute, le "sentiment tragique de la vie" le portons-nous au creux même de notre être, mais dissimulé, mais replié sur lui-même selon une spirale secrète dont le décèlement n'a lieu qu'une fois et au-delà duquel nous ne pouvons plus témoigner. De l'obscur néant dont nous sommes issus, nous nous mettons soudain à rayonner de multiple manière, assumant notre sursis dans l'existence à la mesure de la flamme que nous entretenons au-devant de nous. En attente de ténèbres, à nouveau. Ainsi s'inscrit en nous cette finitude par laquelle nous existons et nous donnons sens au monde.  Pareils à des instantanés en noir et blanc nous ne nous révélons dans l'être qu'à demeurer dans la grise incertitude, manière de passage d'une condition à l'autre.

  Mais revenons à l'image. La Passante, nommons-là ainsi, n'est-elle pas simplement venue nous dire le lieu de notre coupure proche, de notre séparation de l'Autre, de nous-mêmes ? Toujours, dans les révélations métaphysiques, le regard se porte dans l'au-delà du passé, puis, dans celui du futur. Le présent n'existant qu'à assurer cette tremblante réalité, laquelle ne devient vérité que dès lors que le pas est franchi, nous emportant bien au-delà de l'image dans l'incontournable contrée des évidences absolues. 

 

 

 

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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 09:21

 

"Et le jour serait doux."

 

ELJSD 

 Momelimage Artiste.

 

 "le temps rare d'un regard

comme un moment volé
tous ces gestes intimes

 qui ne sont que de femmes
le matin venait
il n'y avait personne
et le jour serait doux"

  Momelimage.

 

 Tu ne le savais pas et ne pouvais le savoir puisque je n'existais pas. Du moins le croyais-tu. Il est des certitudes qu'il vaut mieux avoir, cela permet de vivre. Au moins le temps de l'illusion. Mais toi, étais-tu une réalité palpable, je veux dire plus qu'une image reflétée sur le tain du miroir ? Etais-tu celle que j'avais vue, la veille, attablée au Café des Arcades, buvant à petites goulées cette absinthe - le liquide était vert -, qui semblait si bien convenir à ta libre poésie ? Je te voyais Poétesse, en effet, ne te connaissant pas. Ton air songeur, flottant comme une écume à la limite de l'eau et du ciel. Ta façon de fumer longuement, rejetant vers le plafond gris des volutes comme au-delà du temps. J'imaginais un poème parlant de la mer, le vol rapide des sternes, des îles noires à l'horizon, couleur de basalte. Tes cheveux blonds, à contre-jour, leur fin ruissellement le long de l'ovale du visage, la pâleur des traits, tout cela m'incitait à penser à une manière de fugue, peut-être de chagrin lié à une séparation. Tu paraissais si seule dans cette grande salle, sous la clarté des opalines, ta vision se perdant bien au-delà des parois de verre qui nous séparaient de la terrasse.

  De désœuvrement, sans doute, j'avais allumé une "Benson", fumant distraitement. A moins que cela n'ait été qu'une manière de te rejoindre dans ta solitude. Le moment était si calme dans ce village de Pêcheurs, la lumière tellement inclinée sur les proues bleues et blanches des barques alors que les filets posaient leurs quadrillages sur les cercles adoucis des galets. De la pièce contigüe nous parvenaient les intonations vives des joueurs de cartes, leur accent rocailleux, leur rythme catalan si chantant. Comme un hymne à la vie, une disposition à la liberté. Au bonheur sans doute, si nous avions su le saisir. Mais nous paraissions, à l'évidence, absents à nous-mêmes. En partance pour un étrange au-delà. Je sortais tout juste d'une blessure de l'âme et ma convalescence s'annonçait inquiète avec de sombres nuées. Un ciel bas, semblable aux schistes d'Ecosse avec des ruines tremblant dans la brume. Je ne sais si tu étais affectée d'un trouble identique, mais cette langueur du regard, cette façon de remonter ta mèche de cheveux avec résignation, tout ceci m'inclinait à penser à la fin d'une aventure ou bien au début d'une autre. Qu'y avait-il de si différent, en définitive, entre un amour en train d'éclore et celui repliant sa corolle ? Toujours l'imprévisible des sentiments, toujours la quête de soi, de l'autre, de soi à travers l'autre. C'était si complexe la passion, avec de si brusques revirements. Souvent on n'en revenait pas. Ou bien alors avec des blessures vives, des plaies ouvertes. Un genre d'abîme infranchissable.

  Mais parvenait-on jamais à se dépasser, à traverser sa barrière de peau, à transgresser sa chair en direction de plus loin que soi ? Se projeter dans un avenir qui ne tienne ni du mensonge que l'on profère à son endroit, ni de la trahison de l'autre ? C'était déjà si éprouvant de vivre dans sa propre demeure, à l'intérieur de ses frontières intimes. Alors le métissage était-il seulement possible qui confonde en une même harmonie deux teintes nécessairement différentes ? Cela ne tenait-il pas du rêve éveillé dont les Amants ceignaient leur front comme les héros la couronne de lauriers. Ne fallait-il pas, précisément, un genre de geste "héroïque" qui nous transcende afin de mieux nous oublier ? Mais à trop voir les choses sous l'angle du concept, tout se délitait, rien ne tenait. Vraiment, les sentiments étaient une bien curieuse alchimie !

  C'est porté par de telles pensées que j'ai suivi tes pas lorsque tu es sortie du Café. Un long moment nous avons cheminé de concert. Toi, devant ; moi à quelque distance, tâchant de ne pas me faire remarquer. Tu paraissais tellement préoccupée d'une vie intérieure que plus rien d'existant ne semblait t'atteindre. Sur le port, quelques touristes en chemises légères et sandales de cuir, profitaient des derniers feux du soleil. Des serveurs dressaient le couvert. Le dîner était pour plus tard, quand la nuit serait tombée. Ici, on aimait les heures décalées, la vie tardive, comme pour mieux se préparer au mystère de l'ombre. Etrange Espagne plongeant dans les ténèbres à la façon du toréador dans l'arène. Une mince dramaturgie disant l'évanescence de l'instant. Qu'y avait-il après l'instant qui pût encore nous surprendre ? Une aventure encore dans les limbes, un renoncement à soi, le désir d'une retraite dans quelque météore si proche de l'absolu qu'il nous aurait distrait de nous-mêmes ?  C'était si difficile de dire l'existence simplement à partir de son corps, du tumulte de sa chair. Car, à la façon d'un voleur dans la nuit, je sentais la passion faire déjà ses multiples remous. Et pourtant je te connaissais à peine. Le temps d'une cigarette, de quelques volutes de fumée, celui d'une ambroisie faisant son trajet mystérieux. Etait-ce cela le métabolisme des sentiments ? Seulement il était impossible que quelque chose d'important survînt alors que nous n'étions que deux îles flottant chacune pour son compte, dans des lieux différents. Seule l'eau de l'existence nous unissait comme elle relie tous les vivants sur terre. Il n'y avait rien de singulier qui ait surgi nous remettant l'un à l'autre dans un désir impérieux.

  Il n'y avait eu que l'espace du regard. Le mien. Le tien était trop dispersé pour qu'il pût s'alanguir sur quoi que ce fût. Quand bien même une esthétique ou un événement particulier eussent fait phénomène. C'est ainsi, les choses se dérobent à nous dès que nous sommes préoccupés. Un genre de myopie dans laquelle nous cherchons à effectuer notre propre synthèse. Il y a toujours danger à vivre fragmentés, un bout de sentiment par-ci, un autre par-là. Je te prêtais des problèmes que, peut-être, tu n'avais pas. Toujours nous projetons ce qui nous intrigue ou fait notre siège à l'aune d'une douleur. C'était comme de marcher longuement sur un sentier dont nous ne connaissions pas le terme, dont nous ne distinguons pas les rives déjà prises de nuit.

  Nous avons cheminé dans le lacis des ruelles étroites avec, pour seul rythme, le quadrillage du schiste que séparait des lignes blanches. Par endroits, entre les massifs des maisons, l'espace libre de la mer, les rochers posés sur l'eau, la silhouette des pins maritimes agités par le vent du soir. Bientôt la place et son îlot de verdure, ses maisons aux façades cernées de ferrures noires, ses jarres vernissées luisant d'un dernier éclat. "La Maison Bleue", c'était donc là que tu habitais. Provisoirement ? Jamais je ne t'avais aperçue, ni au Café, ni sur la plage ou bien sur la colline dominant la baie. Sans doute une villégiature, comme autrefois l'on réfugiait son ennui dans de lénifiantes villes d'eau, entre deux bains et une sortie au Casino. Ta silhouette s'est effacée dans le porche d'ombre. Je te perdais en même temps que je me remettais à cette solitude que j'aimais comme on aime une photographie ancienne : dans l'ambiguïté d'un temps effacé, la crainte de la perte.

  J'ai contourné "La Maison Bleue", ai descendu les quelques marches de ciment gris conduisant à la plage de galets. Il y avait encore un peu de mouvement. Des touristes prenant le frais avant d'aller au restaurant. L'heure était au retrait des choses dans leur prochaine cécité. Déjà les lampadaires grésillaient, répandant de longues flaques incertaines sur les clapotis de l'eau. J'ai ôté ma veste, m'en suis fait une assise. "La Maison Bleue" m'avait toujours fasciné. La falaise de craie de sa façade orientée vers les îles, ses minces fenêtres qu'habitait la braise des géraniums, son balcon de bois en porte-à-faux au-dessus du vide. C'est là, dans cette pièce dont je devinais qu'elle devait être la pièce élue, que j'ai vu la lumière s'allumer. Sans doute une simple lampe à la discrète clarté. J'apercevais ton ombre faire ses étranges déplacements. Théâtre d'ombres dont je ne pouvais qu'interpréter les sombres mouvances à défaut de voir distinctement ce qui s'y jouait. Une seule fois ton apparition brève sur le balcon puis un simple effacement.

  La nuit a coulé ainsi, faite de simples glissements, de traces de vie faisant leurs rapides floraisons sur le plafond teinté d'incertitude. L'eau battait la crique de galets avec de douces insistances. Les barques dressaient leurs proues vers un ciel oublieux de lui-même. Là-bas, au loin, portés par le vent, quelques rires nocturnes avant le sommeil. Mon corps vivait à même la surdité des galets dont je sentais le dessin s'imprimer dans  mon dos. Etait-ce le signe d'une mortification, d'une dette à régler, ou bien l'essai de rejoindre quelque souvenir que la mémoire aurait dissimulé ? J'avais passé tellement de temps, enfant, puis plus tard, jeune adulte à confier mon plaisir à leur souplesse de pierre, à leur contact rassurant lorsqu'ils restituaient la chaleur qui les habitait. Le bonheur simple d'une affinité avec les choses. Sans doute eût-il fallu savoir se satisfaire de ce don immédiat de ce qui voulait bien se confier dans l'évidence. Mais l'âme n'est jamais satisfaite de vivre de si rapides et fugaces félicités. Il lui faut plus de consentement à être dans la vérité. Il lui faut plus d'efforts, plus de conquêtes.

  Etrangement, la nuit ne me paraissait pas longue. Je crois bien, parfois, avoir sombré dans de courts endormissements. Genre de clignotement dont rien ne ressortait que l'étrange de ma situation, là au creux des galets, attendant l'événement qui ne surgirait pas, qui ne pouvait avoir lieu. Au sortir de l'un de mes songes, je me rendis compte que la nuit avait basculé. Les étoiles, une à une s'éteignaient. La lune n'était plus qu'une courbe indistincte. Quelques goélands, perchés sur les rochers, guettaient la venue du jour. A en juger par la persistance de la lumière à faire son halo dans la pièce que tu occupais, je devinais que ton sommeil avait dû être bref. Soudain, comme dans un rêve, tu es venue près du balcon. Au travers de son treillis de bois j'apercevais le ruissellement de ta chevelure blonde, la robe à pois que tu avais la veille et la scène troublante de cette féminité que, déjà, tu dissimulais de bas noirs, ce geste si imprégné de désir qu'il hésite toujours à se dire dans la clarté. Seulement dans le demi-jour, l'approche. Jamais dans l'exacte révélation. Comme une invite au prochain sommeil alors que le trouble nous envahit et que l'événement de la rencontre demeure suspendu à un destin qui, toujours nous dépasse.

  Alors j'ai su, dans l'intime de ma chair, que "le temps rare d'un regard comme un moment volé", n'était jamais acquis définitivement. Qu'il fallait seulement en faire le lieu d'une réminiscence, d'une étincelle à abriter qui, un jour, ressortirait dans l'espace ouvert de la nuit. De cela était tissée la toile infinie des songes. Ma veste, je l'ai laissée sur les galets, comme un dernier geste d'oblativité en direction de celle qui, telle une comète, avait traversé le ciel de mon imaginaire. Ma voiture était là, qui semblait m'attendre pour un autre voyage. J'ai allumé une "Benson". Des filets de fumée s'échappaient par la vitre entr'ouverte. Déjà le village, en contrebas, n'était plus qu'en empilement de cubes blancs. La colline descendait vers la mer dans un moutonnement de chênes-lièges au tronc rouillé. Les oliviers torturés par le vent étaient pareils à des racines à l'assaut de l'azur. Bientôt les barques feraient résonner leur bruit de bourdon tout contre les remparts de la citadelle en partance pour quelque utopie. Ces bruits, ces rumeurs venues de la mer, des collines, du monde, au moins les entendrais-tu ? Le seul lien nous unissant désormais.

 

 et le jour serait doux"

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                           

 

  

 

 

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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 08:38
Voyage au-delà des rêves.

L A P L A N D - N O R W A Y - Study
Oeuvre : Gilles Molinier.

D’une certaine manière le rêve se saisit du réel, le réinvente, le métamorphose mais ne s’en exclut nullement. Il métabolise le vécu, introduit de la fantaisie, inocule de l’étrange et propose du monde une image déformée, du temps une scansion particulière. Du réel il est simplement une étonnante distorsion. De-ci, de-là, au hasard des confluences et des dérives, apparaissent toujours, un visage connu, une forme rencontrée, un lieu familier, une expérience éprouvée jadis. Comme si le fac-similé de ce qui paraît avait subi une solarisation, n’en demeurant que quelques nervures, des taches d’ombre, quelques rayons de clarté. Dans le cours de l’instant onirique, nous sommes nous-mêmes et nous ne sommes pas, nous nous absentons de nous mais nous reconnaissons, nous croisons des destins parallèles au nôtre que nous pourrions identifier mais qui, toujours, nous échappent. Le rêve est donc cette pierre de gypse du réel que notre inconscient travaille à la manière d’un acide, si bien que nous n’en saisissons pas l’origine, que nous n’en décryptons pas la silhouette selon laquelle il se présente à notre conscience dans les corridors de la vie ordinaire. Autrement dit, le rêve est toujours un fragment du réel qui disparaît sous les atours d’une nouveauté, se dissimule en revêtant un masque, comme si la fuite permanente constituait son essence.

Mais regardons cette belle photographie et laissons-là parler d’elle-même comme si elle naissait à mesure de son propre propos, si elle figurait au monde du sein même de ce qu’elle est, à savoir un pur surgissement, une perspective inaperçue de l’être, un continent si étonnant qu’il ne pourrait affirmer sa présence qu’en se soustrayant continuellement aux yeux des Existants, en s’effaçant en quelque sorte. Un au-delà du réel et du rêve dont l’imaginaire tisse ses plus belles toiles. Il faudrait un langage autre que celui, habituel, dont nous épuisons quotidiennement les ressources. Il faudrait des métaphores qui ne soient pas de simples images mais des concrétions intellectives, des jaillissements intuitifs, des stèles contemplatives regardées par le Ciel lui-même. Et, à défaut de ceci qui relève de la pure utopie, contentons-nous de poser devant nous ce qui illumine et irradie à la manière d’un Paradis perdu ou bien d’une Terre hallucinée. Nous sommes bien au-delà des hommes et des villes, bien au-dessus du septentrion où flottent les lumières et les banquises boréales, si près d’une vérité que le resplendissement est celui d’une lampe à arc, celui d’une irréelle beauté émanant de toutes choses. Au-dessus de nos fronts soucieux nous disposons l’étrave de notre main en visière afin que l’aveuglement ne soustraie pas à notre vue le prodige. Oui, le prodige. Comment tout ceci, le sol, l’eau, la montagne, le nuage, comment donc ceci peut-il tenir assemblé sans qu’un vent soudain ne vienne en détruire l’harmonie ? Il en est des choses belles comme des fragiles vases de céladon dont nous craignons qu’ils ne volent en éclats sous la seule poussée de notre regard. Ainsi le mur en papier qui abrite la cérémonie du thé. Ainsi la grâce du bonsaï qui pourrait disparaître dans l’instant même de sa révélation qui est hésitation, végétal torturé, résultante du caprice de l’homme. Ainsi l’estampe de l’ukiyo-é dont la simple parution tient du miracle. Toute la délicatesse d’un orientalisme entouré de mystère et teinté d’une clarté si irréelle qu’il semblerait ne pas exister, simple résultante de nos désirs les plus impérieux.

Là, devant nous, sur le sol traversé de rapides lueurs, la vasque d’un lac fait sa courbe nécessaire. Nous ne pourrions en faire abstraction qu’à l’aune d’une coupable irrésolution de l’âme ou bien à la hauteur d’une trahison du sentiment esthétique. Venue du plus haut du ciel, pareille aux rayons d’une spiritualité en acte, brasillement d’une pure lumière, le jour coule avec sa densité de plomb et de mercure. Tout ruisselle que les rives reprennent dans l’exacte courbe qui les révèle. Alors notre fascination est grande, alors notre vision s’ouvre jusqu’aux limites de l’originaire. Oui, nous assistons à une double naissance : celle du paysage sublime, la nôtre en retour qui est le sceau apposé à ce que, depuis toujours nous attendions, que nous n’osions nommer. La lumière ricoche, étincelle, fait sourdre ses gerbes de clarté depuis le miroir étincelant de l’eau. Comment dire la merveille avec l’outre vide de nos joues, la pliure modeste de nos lèvres, le massif de notre langue que le palais abrite afin que rien ne soit proféré qui entaille et disperse. La beauté a ceci de particulier qu’elle n’autorise nulle diversion, ne permet la moindre digression. Face à l’œuvre belle, l’homme est un menhir qui ne sent même plus en lui la force initiale du tellurisme. Tout est coi qui retourne au repos. Tout est soudé, retenu dans le mystère de la révélation. Oui, c’est d’une épiphanie dont il s’agit, donc de l’émergence du sacré. Solitude contre solitude. Il faut à l’homme ce sentiment unitaire, cette osmose avec le paysage. Rien ne s’ouvre qu’à cette exigence-là. Au loin, comme dans une ultime contraction de son essence, la montagne est presque abolie qui referme la scène. Au-dessus, les nuages paraissent cloués sur la toile du ciel, figés comme pour l’éternité. Car, ici, l’instant se dilate à le mesure de l’événement, le temps fait sa goutte immobile, sa moire souple à laquelle les yeux se confient avec l’assurance qu’enfin ils ont VU et que, peut-être, ils ne VERRONT PLUS !

Alors on se détache de ce qui nous happe et nous conduirait à la folie. La pure beauté est si insoutenable qu’elle charrie en elle les glaçons de notre propre débâcle. Il faut renoncer à voir davantage. Plus loin est la demeure du dieu, de l’éclair, du tonnerre, tous ces prédicats qui ne sont pas les attributs habituels des Vivants sur Terre. Alors on redescend vers des sols plus ordinaires, plus abordables, ceux qui se satisfont d’un regard commun, d’une prétention modeste, et n’exigent qu’un cheminement parmi les mottes et les sillons où courent les herbes sauvages. Telle est notre condition qu’elle nous reconduit toujours à notre site mortel. Les félicités éternelles ne sont pas les lauriers dont nous cernerons nos fronts. Il faut rentrer chez soi, poser son havresac dans un coin de la pièce. Les confins du monde sont, en même temps, les confins de la pensée. Les tutoyer, au moins une fois, est une offrande à nulle autre pareille. Cela nous le savons depuis des temps immémoriaux et feignons de l’oublier. Jamais la beauté ne s’oublie. Elle flotte, ici et là. Apprenons à tendre la main. Oui, ce geste de la préhension, de la capture est celui qui nous fait hommes et nous installe dans notre essence. Oui, dans notre essence. Nous ne pouvons nous en absenter.

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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 09:15
Dire l’indicible.

Nightmare. (Cauchemar).

Monotype 20x25.

François Dupuis.

« Quant il semble que aucune chose viengne a son lit, qu'il semble qu'il monte sur lui, et le tient si fort que on ne peut parler ne mouvoir, et ce appelle le commun cauquemare, mais les medecins l'appellent incubes … »

(Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales).

A première vue, ce monotype ne propose rien d’autre qu’un lexique confus d’où nait une illisible rhétorique. Avec cette réalité-là on n’adhère guère, on n’y est pas vraiment, on tâtonne, on hésite, on marche de guingois à la façon des crabes, on cherche à deviner, on sent du côté de l’ombilic la vrille du malaise. C’est comme d’être égaré en plein ciel avec la caravane sombre des nuages et un vent qui mêle tout dans un confondant maelstrom. Ou bien de progresser dans la complexité d’une mangrove avec la résille dense des racines et des bulles de boue pareilles à des émanations sulfureuses, toxiques. En quelque sorte on est perdus, sans lieu où faire halte, sans temps rythmé par les gouttes d’eau d’une clepsydre ou bien les grains de mica dans la gorge étroite d’un sablier. Tout fuit qui pourrait rassurer, rien ne témoigne qui ferait signe vers une possible compréhension. Ici se dit, en encre vigoureuse, en orageux coups de brosse la matière dense de l’aporie, la glu infiniment noire du nihilisme. Nous devenons Sisyphe, non plus en quête de remonter un rocher sur la pente d’une montagne, mais Sisyphe empêtré dans les mailles d’une inextricable jungle typographique mêlant l’alpha et l’oméga dans une même indistinction.

Mais éloignons nous un instant de cette fable si obscure qu’elle n’ose dire son nom qu’à la mesure de son propre égarement. Reprenons pied dans le principe de raison, élevons des verticales bien nettes, posons-les sur des horizontales assurées d’elles-mêmes, traçons les esquisses de relations orthogonales, lesquelles définissent des plans de normalité. C’est ainsi, la dialectique, cette belle assurance du raisonnement parfait, est faite de lignes nettes et précises qui tirent leur clarté de leur mutuel écho. Un blanc répond à un noir. Une ligne à une autre ligne selon des ordonnancements logiques. Alors l’esprit est rassuré, alors l’âme peut trouver ses polarités, le jugement ses orients. Ainsi naissent les œuvres dont on dit la préhension aisée, la saisie immédiate sur la courbe de la conscience. Mais ce qui se dit du langage en termes dialectiques s’applique-t-il, de facto, à l’œuvre picturale ? C’est à voir.

Aussi regardons. Aussi creusons ce qui est à porter devant l’affectif, le sensible, aussi allons en direction de l’émotion, immergeons-nous dans le filigrane de l’œuvre, au plus près de ce qui s’y dévoile comme si nous en étions l’essentiel protagoniste. On est allongée sur une couche de suie dans la posture de la cambrure, celle qui dit l’effroi d’être dans le bitume de la nuit. Partout sont les ombres qui rôdent, partout sont les ailes qui effleurent, bruit de carton pareil au vol du rhinolophe, sifflements aigus qui forent les tympans, percutent la cochlée. Zébrures d’ombre, graffitis d’encre, palimpseste usé jusqu’à la trame dont ne demeure que l’intrigante trace hiéroglyphique. C’est comme au fond d’un cachot ou bien dans quelque sépulcre aux teintes ossuaires ou encore dans la boîte oblongue d’un sarcophage. Mais soulevons le couvercle, mais dilatons nos pupilles jusqu’à l’incroyable mydriase. Voici, soudain, que les choses s’éclairent. Certes faiblement, à peine le tremblement de la luciole, mais c’est mieux que d’être dans la douleur de l’inconnaissance. Cet homme à côté de soi, on ne l’avait guère aperçu, lui-même dressé dans l’attitude de la rigidité, à la limite d’une catatonie, sur le point de devenir minéral, simple tubercule, moignon bulbeux en partance pour un destin hautement tellurique. Autrement dit un séisme de soi, le retour à un magma originaire, la disparition dans la langue rubescente d’une lave. Et ce visage incliné, en surplomb de soi, pareil au faciès émacié d’une momie, en avions-nous seulement été alertés ? Sa bouche comme biffée en croix, ses lèvres étroites désertées de parole. Et cette autre présence-absence dont le visage lacéré est la macabre mise en scène, en avions-nous au moins perçu la confondante désolation, compris le sentiment tragique porté à la manière d’un masque antique sur l’estrade de bois où se joue la dramaturgie humaine ? Nous sommes là dans l’acte de notre propre éveil, une main plongée dans les hautes ombres des archétypes, l’autre fouillant à même notre propre sol afin que notre quête archéologique assemble les tessons épars de notre inconscient, les fasse tenir debout dans la perspective d’une possible signification.

Mais voici que le jour fait sa lame de clarté, que les murs de chaux diffusent leur rassurante blancheur, que le lit devient lit, que la table de chevet s’assure d’une position stable, que la croisée de la fenêtre dessine son alphabet simple, sa géométrie heureuse. Oui, nous sortons tout juste des griffes des incubes et des succubes, oui nous avons connu la confusion du cauquemare, ses voltes infinies, ses plis sordides, ses douves profondes, ses barbacanes où s’édifient les desseins de notre propre disparition. Oui, nous avons connu l’antichambre de la mort, le vestibule dernier avant la finitude. Ce que le langage échoue toujours à dire, à savoir ce qui est par essence incommunicable, l’expérience du cauchemar, la rencontre des signes de « La Noire Idôle », les perceptions extra-sensorielles, la silhouette de l’amour, le tropisme de l’instant, la peinture, la gravure, le monotype en recréent la complexité à l’aune de leur spontanéité plastique. C’est pour cette raison que, plutôt que d’en parler ou bien l’écrire, l’impalpable présence de la mescaline, Henri Michaux la faisait vibrer dans ses tracés épileptiques qui ne sont que notre propre sismographie d’êtres voués à la cécité, les mains tendues sur l’irreprésentable de peur de tomber. Le cauchemar a enfin trouvé son site. Et nous une raison d’être face à ce qui se dissimule, qui est notre hantise de vivre, notre hantise de mourir. Car il y va d’une identique incertitude.

Dire l’indicible.

Henri Michaux, Arborescences intérieures,

vers 1962-1964.
Encre de Chine sur papier.

Source : Centre Pompidou.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 07:33
Ici où le monde finit.

" Le verrotier solitaire ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Les Hemmes d' Oye (près de Calais)
tôt le matin, l'hiver dernier, par très grand froid

Pour être allé moi même, il y a un certain temps, " à vers ", et à l'époque avec une simple pelle, quand mon dos me le permettait encore, je sais le courage qu'il faut pour partir, en plein hiver, au lever du jour, chercher des vers marins...J'ai d'ailleurs mis, comme un hommage, des photos de verrotiers dans mes dernières expositions...ce sont les seules personnes, avec des chasseurs, des mytiliculteurs, que l'on rencontre, en hiver, dans ces endroits désolés que je fréquente habituellement...

Il faut aussi beaucoup d'énergie, parfois, pour aller dans la solitude et le froid creuser au fond de soi même...On y trouve souvent des trésors... »

A.B.

Les derniers brisants de la nuit se sont à peine évanouis que le jour paraît sur la pointe des pieds, comme étonné de son propre surgissement. Il y a tant de lenteur partout présente. Dans les chambres où les rideaux sont tirés, dans les ports où flottent les étraves aiguës des bateaux, dans les rues que longent, lumière de zinc et de plomb, les lignes de ciment gris des trottoirs. C’est ainsi, chaque matin est un rituel éternellement recommencé, l’abandon d’une longue hibernation et l’on est comme la gerboise sur la steppe mongole que le printemps surprend au détour d’une touffe d’herbe, les yeux ébahis où roule le diamant de la lumière. Il faut accommoder longtemps avant que la conscience ne se libère des archétypes nocturnes et s’ouvre à la multiple beauté du monde. Se réveiller est toujours une douleur, un abandon et il faut consentir à se libérer de sa cécité, à accueillir la clarté à la manière d’un coup de fouet, d’une brusque illumination. Alors on s’ébroue, on ploie son échine de belette, on avance avec des glissements et des ondulations, on s’immisce dans le temps et l’espace avec d’infinies précautions. Alors dans la parure d’hiver, jour d’ardoise et eaux d’argent, on arrive ici où le monde finit, seul lieu d’une possible éternité. La dalle de la plage plonge sous la pliure lisse des vagues. La mer est un immense miroir qu’habite le ciel avec ses nuages au ventre gris-bleu, cette couleur si indéfinissable qu’on pourrait la confondre avec la gorge du pigeon, le khôl sur la paupière de l’amante, l’écran du rêve alors que s’allument les images de la beauté, de la liberté. C’est une telle douceur que d’être dans cette aire ambiguë, dans ce lieu de passage d’un univers à un autre. Oui, car l’essence du jour n’est pas celle de la nuit. Nuit principe de plaisir, nuit du poème recueilli dans la bogue de l’inaccompli, du bientôt disponible, de la parution de l’art qui a besoin de ce repos, de cette contemplation. Jour-scalpel qui entaille la nuit à l’aune du principe de réalité et reporte à la prochaine encre, à l’ombre enveloppante nocturne l’espoir des hommes de naître à eux-mêmes. Seul le rêve s’y emploie qui ouvre les portes immenses de l’imaginaire, de la rêverie, de l’utopie avec ses hautes tours, ses îles que personne n’aborde, ses anses où flotte l’éclat du galet dans sa perfection, son harmonie, sa plénitude. Là est le bonheur, dans l’accueil du simple, dans l’ouverture d’une esthétique heureuse.

Sauf le verrotier à l’horizon, là-bas, loin au-delà des yeux, il n’y a personne. Grand est le silence qui fait ses clapotis assourdis. Sous la vase, dans les tunnels de sable, dans les galeries ombreuses sont les vers qui nourriront le poisson qui nourrira les hommes. Cycle de la vie toujours recommencée. Comme une allégorie du temps qui passe, de la vague qui déferle, de la dune qui fait rouler ses grains de mica sous la rumeur du vent. Le ciel fait sa frise plus claire au ras de la terre, une ligne noire venant dire la limite des éléments, la nécessaire partition des choses que l’existence crée afin que nous ayons nos orients, nos amers à partir desquels planter nos jalons et avancer sur la courbe du destin. Et ces pieux, tels une armée de légionnaires, ces stalagmites noirs, ces concrétions venues d’un autre âge, qu’ont-elles à nous dire, sinon la beauté des choses, mais aussi le tragique qui en tisse l’aérienne présence ? C’est ainsi, la vie est indissociable de la mort et le paysage ici présent, dans son implacable présence nous dispose à recevoir ce message qui est la parole sublime de l’être, du devenir alors que, déjà, l’instant a passé qu’un autre remplace. Tout en bas est un oiseau que nous n’avions guère aperçu. Symbole, s’il en est, du vol interrompu, de la halte sur la voie migratoire, du questionnement qui, toujours, surgit du repos, du suspens, du mouvement figé. Homme-oiseau-pieux comme une triade venant nous dire la nécessité de regarder les choses dans la perspective du doute, de la cessation de l’affairement qui nous éloigne de notre propre silhouette, qui nous cloue aux contingences et nous dissout dans les nervures complexes de l’exister. Bientôt le jour sera complètement levé. Bientôt sera la course des hommes sur l’échiquier des nécessités. Alors nous regagnerons le logis, la tête basse, la tête nimbée d’une étrange lumière, cette manière de réverbération qui habite la toile du « Philosophe en méditation » de Rembrandt. Toujours nous serons des êtres du clair-obscur. A ce prix est notre vérité. Là où le monde finit est notre véritable commencement. Commençons à être !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
1 octobre 2015 4 01 /10 /octobre /2015 07:31
Dans le retrait de la lumière.

Noir source 2

Adèle Nègre.

L’été : un silence blanc habité de lumière. Des matins d’aurore boréale, des après-midis sous la forge du ciel, des soirs avec l’embrasement du crépuscule. L’hébétude était grande qui forait les yeux, dilatait le grain noir des pupilles, cascadait dans les plis du cortex avec une rumeur de moraines. Dans le miroir l’on se connaissait à peine et les essais de profération mouraient dans d’étranges borborygmes, des hoquets, des spasmes qui serraient les gorges, déchiraient le larynx avec un bruit de carton froissé. Le soir, dans l’avenue étroite des chambres où vrombissait la dernière chaleur, on tassait son corps le long des plinthes, on cherchait un brin de fraîcheur tout contre les murs de ciment. Pour une once de pluie ou bien une arête de glace on eût vendu sa peau sans l’ombre d’un remords. On était emmurés vivants et l’on se disposait à n’être plus qu’un témoin anonyme, perdu quelque part dans la forêt des mensonges drus. Oui, car cette saison torride adulait la tricherie, poussait au crime, violentait les reins à l’aune d’un rubescent désir. Partout s’étalait le festin dionysiaque, partout vibraient les pampres pourpres de la vigne, partout fusait le vice en étincelles polychromes. C’était cela ou bien la mort et l’on préférait vivre.

Dans la pièce qu’effleure la lumière il y a si peu à voir, si peu à dire. Et pourtant tout est riche de sens. Mais d’un sens occlus, d’un sens avec lequel il faut procéder par infimes touches. Un à peine impressionnisme, des couleurs à fleurets mouchetés, quelques esquisses à la limite du jour, quelques taquineries à la manière d’un enfant aussi mutin que discret. L’atmosphère a fraîchi, tissée de moires pareilles à des nervures dans le clair-obscur d’un chemin ou à la lisière d’une clairière. Rien ne bouge vraiment, rien ne distrait de soi. On est là, dans le pli secret de la chrysalide, dans l’orbe faiblement lumineux qu’éclaire le fard d’une paupière. On est dans l’intervalle du temps, suspendus à ce qui va advenir et qui, pourtant, hésite, se tient sur le pas de la porte, là où le seuil est semblable à la courbe du galet qu’éclaire la toile libre du ciel. C’est la position automnale, celle qui n’admet que les couleurs de terre, le velours des feuilles, le sourd éclat de la châtaigne que retient encore la bogue étoilée de piquants. Les choses sont là, à portée de la main, à bonne distance de l’œil, les choses sont dans la conque de l’oreille et l’on entend leur bourdonnement pareil à celui d’un lucane ou bien identique au vol stationnaire du colibri. L’heure est tout juste un grésillement, la seconde un tintement de cristal, loin, là-bas, sous l’abri feutré de la roche.

On est le spectateur de son propre devenir, on est le souffleur qui, depuis sa carlingue de tôle dit le texte, soutient la voix, impulse le rythme. Soudain, la vie est là avec son évidente beauté et la corne d’abondance est pleine qui distille à l’envi les fruits de la beauté. C’est l’instant apollinien par lequel se saisir du monde en même temps que l’on se perçoit comme existant sur la scène des hommes, les mains tendues pour recevoir l’obole, recueillir l’offrande de la terre, de l’oiseau, de l’horizon courbe qui, déjà, s’enfuit vers l’hiver. Il n’y a pas d’instant plus précieux que celui où l’on commence à apercevoir sa propre silhouette, à la rendre présente dans le carrousel des choses. Ce que nous dit cette image si discrète, c’est cela même que révèle toujours le silence et le retour sur soi : une plénitude d’être en pleine conscience alors que les ardeurs solaires se sont tues, que le frimas s’annonce, que la belle lumière allonge sur le sol les ombres longues de la vie. Cela même !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 08:38

 

Erotique du regard.

 

 

 6

A propos de Zoï - Photographie : Ivor Paanakker.

 

 

 

   Evoquer ce seul mot, "érotique",  et déjà nos sens sont en alerte, et déjà nous frémissons pareillement au jeune chiot retrouvant, au bout de sa truffe humide, les mamelles ruisselantes de lait de Celle qui lui donna vie, lui conféra existence parmi la grande meute canine. Car, à défaut d'érotisme, n'en déplaise aux cagots et aux obséquieux, ni le cabot, ni l'Ecriveur-impénitent ne seraient là à dresser, devant vous, l'étendard de l'orgueil à nul autre pareil : être et savoir que l'on est. Mais, il est de bon ton de trouver érotisme partout, même là où celui-ci ne saurait paraître : dans la petite minauderie télévisuelle; dans la marque parfumée pour intérieur bourgeois; dans la chambre d'hôtel luxueuse avec vue sur  palmiers.

  Ici, l'on reconnaîtra qu'il ne s'agit que d'un érotisme de pacotille, lequel confond l'enveloppe avec la petite friandise qui s'y dissimule. Jamais chambre ne pourrait appareiller vers les somptueux rivages de la volupté, si cette dernière, la chambre, ne dissimulait deux âmes enlacées pareillement aux  promesses et étourdissements du "Lai du chèvrefeuille". Car, à défaut de baguette de noisetier, son amour, il faut bien le graver quelque part, afin que l'Aimél'Aimée, l'apercevant, puissent aussitôt, mis en alerte, convoquer la grande cohorte des sentiments. Car, si l'érotisme présente quelque vertu, c'est bien d'assembler deux êtres dont le destin doit aboutir à une symbiose, à une fusion des affinités dans un même creuset.

  Et l'érotisme, s'il devait recevoir pour image une attitude qui le résume d'un seul empan, eh bien nous dirions qu'il suffit d'imaginer une attente inquiète en même temps que fébrile et nous aurions ainsi une idée assez exacte de l'étrange alchimie qui l'habite du-dedans. Car tout ceci,"voyez-vous" - si nous pouvons nous permettre cette expression destinée au visible -, se joue à l'intérieur, en vase clos, comme pour une mystérieuse cérémonie secrète.

  L'érotisme, contrairement aux idées reçues, n'est jamais l'exposition au regard d'un objet du désir. Nul besoin d'un piédestal. Bien au contraire. C'est dans le silence de la vision, lorsque les yeux trop abreuvés de mondanités et autres facéties humaines, souhaitent se ressourcer à l'aune d'un regard neuf que tout se décline dans l'ordre de la divine surprise. Ainsi, l'érotisme est-il plus dans l'art de regarder que dans la vue qui bâtit de quelconques chimères. S'il en était ainsi, que l'érotisme soit simplement ce-qui-est-porté-devant-nous dans une manière d'évidence, d'extériorité bavarde, alors tous les objets de même nature seraient universellement considérés comme identiques, la même icône plastique recevant, en tous lieux, en tous temps, l'hommage appuyé de milliers d'Amants éplorés, de milliers d'Amantes dévorées de passion. Or, chacun sait qu'il n'en est rien et que la réalité du désir est tout autre. C'est du-dedans-de-nous que nous projetons sur l'Autre notre propre part d'incomplétude, cet Autre que nous avons élu, élue et qui réalisera notre essentielle assomption, assurera notre plénitude d'être par son rayonnement. Singulier. Chaque amour est unique, comme sont uniques les Amants qui lui donnent site.

  Mais, détournons un instant notre esprit des considérations abstraites et portons notre "regard"  sur la photographie. Énoncé de telle manière, il ne s'agit que de commodité car, en réalité, ce n'est pas de notre regard dont il s'agit. Nous sommes pris en charge par le regard du Photographe, nous sommes dans l'œil-même de son objectif. Nous sommes conviés à regarder par procuration. Mais, de ceci, de cette vision par défaut, nous ne sommes pas alertés. Donc nous croyons voir un cliché érotique et bien malin serait celui qui viendrait nous prouver le contraire ! Eh bien, soit. Erotisme, là, devant nous et rien d'autre. Sans doute sommes-nous fascinés par le Modèle; sans doute trouvons-nous sa posture affranchie, sinon provocante; sans doute une certaine beauté nous ravit à nous-mêmes alors que le désir laisse pointer son impatience. Certes nous ne pouvons renier les qualités esthétiques de l'image, de Celle-qui-pose, nous ne pouvons nous abstraire de cette lumière qui fait son mystère, de ce clair-obscur tellement incliné aux amours clandestines ou bien aux cérémonies orgiaques. Soit encore. Mais est-ce bien l'image qui nous dit cela, qui nous intime l'ordre de devenir des porteurs de désir en direction de la belle Effigie qui semble se détourner de nous ? Ou bien est-ce nous qui, de notre propre chef, avons projeté quelque sombre corridor nous habitant vers cette scène dont nous souhaitions, inconsciemment, sans doute, qu'elle nous permît quelque accomplissement de l'ordre du plaisir ?

  Il est toujours si difficile de s'y entendre avec l'imbroglio des sentiments, des envies rentrées, des jalousies, des fantasmes, de la lubricité, des pulsions et alors, cela fait, au centre de nous-mêmes, une manière d'infini maelstrom, de turbulence, jeu auquel nous risquons de perdre jusqu'à notre libre arbitre. Car l'amour et ses infinies variantes, des plus glorieuses transcendant l'Autre, à celles inglorieuses le métamorphosant en pur objet de nos désirs, la gamme est étourdissante des comportements, attitudes, impulsions, tendances, passages à l'acte et autres lapsus qui ne sont "révélateurs" qu'à l'aune de la formule indigente qui les anime. C'est encore pire qu'il n'y paraît et, afin de démêler l'écheveau des contradictions, tous les divans psychanalytiques du monde n'y suffiraient pas.

  Mais il faut préciser. L'érotisme, accordons-nous à cela, n'est jamais cette intention recevant une finalité précise : à savoir telle ou telle figure qui ferait phénomène à l'horizon de notre conscience sous telle ou telle forme particulière. Nous voulons dire que l'objet de notre visée ne sera ni cette Amante-ci, ni cette Amante-làL'Amour seulement avec son étrangeté, son nimbe de brume, son irréalité diaphane. A le dire plus précisément, un genre d'abstraction, sinon d'absolu. A tout le moins un inconnu dont il nous faudra bien nous accommoder en attendant la révélation. C'est exactement ce que nous dit cette image. Initialement nous pensions être les dépositaires de cet érotisme si tentant, alors que nous n'en étions que la lointaine chambre d'écho. Nous ne nous y disposions qu'à la manière d'étranges Voyeurs cachés dans les coulisses. Mais c'était sur la scène qui nous était offerte que se jouait la merveilleuse dramaturgie. La destinataire de l'événement érotique, c'est uniquement elle, L'ATTENTIVE, elle dont la frêle et élégante silhouette est entièrement tendue vers ce qui s'annonce, mais dans une manière de clandestinité, dans la réserve. Et c'est bien dans ce mouvement-là, de suspens, de doute, de souveraine ambiguïté, d'étonnement différé que s'installe la réelle figure d'un érotisme en voie d'accomplissement.

  Car l'érotisme est toujours en voie de…, en médiation, en passage vers plus grand que lui. Avant ceci, il n'y a qu'une attente sans objet; après ceci il y a surgissement dans le trop plein de l'amour et, alors, on ne parle déjà plus d'érotisme, mais de sentiments, de passion, de don de soi. L'érotisme est ce mouvement jamais accompli, comme hissé sur la pointe des pieds, cherchant à apercevoir ce qui se dissimule derrière le paravent mais qui, pour l'instant, ne s'y inscrit qu'à titre d'ombre chinoise. Jamais le Sujet occupé d'érotisme ne peut savoir la pure révélation de son désir. Eros possède dans son carquois une multitude de flèches. Jamais on ne sait laquelle sera élue par le Divin Archer. C'est seulement pour cela que nous vouons à l'érotisme un culte sans pareil. L'ATTENTIVE, dans une identique disposition d'esprit se poste sur le seuil de l'événement qui surgira de l'ombre, espérant y trouver étonnement et un genre de ravissement. L'érotisme est cette réserve de soi sur le bord de la révélation ou bien il n'est pas. Cela nous le savons tous mais notre naturelle hâte nous pousse toujours dans le dos, nous provoquant continuellement au faux-pas, à la chute dans la non-vérité. Cela nous le savons mais sommes volontiers amnésiques. Cependant la belle ATTENTIVE demeurera dans la conque de notre mémoire comme l'une des formes possibles de l'avènement. Nous ne saurions le lui reprocher ! 

 

7-copie-1 

Eros d'après Bouguereau.

 

Source : Eros. 

 

 


 

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