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25 décembre 2015 5 25 /12 /décembre /2015 07:38

 

Dans la marge d'incertitude.

 

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                                        Photographie d'Antoine d'Agata.

                                                   

 

 

  Placés devant cette photographie nous sommes intrigués, nous sommes conduits à une manière "d'inquiétante étrangeté", à partir de laquelle nous  serons soit dans l'évitement de l'image, de son abrupte sémantique, soit dans la confrontation de ce qui s'y dessine. Mais que l'on se situe en-deçà de l'œuvre, ou bien  au-delà, c'est d'un même sentiment de déréliction dont nous serons atteints. Il n'y a pas d'autre issue. Le tragique nous aura identiquement visités dont nous ne pourrons plus prendre congé.

  Ici, la force de l'œuvre résulte plus de son lexique limité à l'essentiel,- des murs, un matelas, un corps - plutôt que de chercher à s'inscrire dans les canons d'une esthétique plus conforme à notre habituelle vision du monde. Tout ici, dans le flou, dans l'approximation, dans le fragment, tente d'échapper à la figure du réel ordinaire afin que, d'emblée, nous puissions plonger dans une autre dimension, esquisse débouchant sur ces marges d'incertitude, slums, favelas, ghettos, chambres où se consument des fumées hallucinées, où agit en un tellurisme mescalinien quelque sombre et maléfique "noire idole", où se dessine la violence nue du sexe. Avec cela nous n'en avons jamais fini, quand bien même nous tenterions d'échapper à la dimension d'abîme que recèle toute aventure existentielle.

  Rien mieux qu'une photographie floue ne pouvait traduire l'égarement, la perdition, la voie sans issue à laquelle la figure humaine semble, par essence, destinée. Voyeurs distraits et inconséquents, nous assistons à une disparition. De l'autre, de nous. Le vortex est là qui fait ses sinistres ondes alors que la bonde en forme de néant ouvre le consentement du sujet à sa propre finitude.

  Rien de plus révélateur, de plus parlant, que ce lexique simple, dépouillé, cette économie de moyens, ce parti pris du noir et blanc, cette granulation, ces amas de ténèbres jouant en mode dialectique avec la blancheur du linceul livré à sa confondante nudité. Thanatos est là, sur le bord de l'image, cernant de toutes parts ce qui voudrait se dire de l'ordre de la vie, de son déploiement, de sa toujours possible aventure.

  La prostration du sujet, son vraisemblable accablement, sa solitude, son renoncement à s'inscrire comme question à la face des choses deviennent non seulement une réalité palpable, une vibration, une urgence, mais nous mettent en demeure, nous-mêmes, de nous précipiter tête la première,  dans cette aveuglante blancheur, dans cet étourdissant silence par lequel le néant nous apparaît afin que  nous puissions habiter ce qui jamais ne nous quitte, dont notre effacement, un jour, signe le dernier acte, à savoir cette temporalité finie. Cette photographie nous en livre, avec la force des évidences, la face incontournable.

 

 

 

 

                                                          

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                              

 

 

 

 

 

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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 08:12
Un bol de noisettes.

« Moi ».

Photographe non identifié.

Nul ne peut, après « La Recherche », faire comme si Marcel Proust n’avait pas vécu. A partir de lui s’installe une autre vision de la littérature mais aussi une autre manière d’éprouver son vécu, de solliciter sa mémoire, de faire de ses propres réminiscences le mode de lecture privilégié de sa vie intime. Je ne sais si une vue proustienne de l’univers constitue l’un des paradigmes de la modernité, en tout cas l’expérience d’un cheminement, celui qui nous est propre, se trouve maintenant à l’origine d’une fable que nous écrivons chaque jour comme si nous tenions un journal que nous n’aurions plus qu’à feuilleter afin de suivre les traces de ce que nous avons été. Le monde de l’écrivain du « Temps retrouvé » fixe ses amers dans quelques souvenirs qui sont comme les fondements ontologiques grâce auxquels paraître et donner sens à son existence singulière. Ainsi la petite madeleine se dissolvant dans la tasse de thé, les trois arbres aperçus dans la campagne, les clochers de Martinville, les pavés de la cour de Guermantes sont autant de polarités selon lesquelles tracer les lignes de son destin. Et, que l’on ne s’y trompe pas, la spéléologie mémorielle de Proust est moins soutenue par les critères d’un sensualisme élémentaire, par la reviviscence d’un passé dont la simple évocation ferait resurgir les oublis et les failles que par une subtile intellection, par la mise en perspective d’une esthétique singulière qui sera la marque d’une œuvre profondément originale. Si l’on se situe dans le champ de la littérature, la seule position qui paraisse tenable, alors l’on s’aperçoit vite que les événements de la madeleine ou bien des pavés sont les lignes de force dont l’écriture s’emparera afin qu’un langage renouvelé, de riches métaphores constituent le tissu du « réel fictionnel » dont la mémoire est la manifestation la plus visible. Madeleine, arbres, clochers, pavés, s’ils ont bien été les médiateurs favorisant l’apparition d’une réalité ancienne, ne sont plus au jour où Marcel les situe dans son œuvre que des objets littéraires, des mots qui chantent, des évocations magiques, de la poésie, des phrases dont l’ample période sert à créer les bases d’une « moderne mythologie ». Et ici, bien évidemment, se laisse percevoir le fondement oxymorique du fait littéraire qui se nourrit d’un passé de mythes pour aboutir, ici et maintenant, à une actualité aussi présente et brûlante que les sentiments qui en constituèrent l’origine. Plus même, il faut sans doute penser que la mise à jour d’une archéologie ancienne entraîne une passion, un enthousiasme plus vifs que la petite madeleine n’en pouvait contenir dans la tête d’un enfant dégustant sa mince friandise auprès de sa tante Léonie, le dimanche matin, dans la chambre de Combray.

Ce que pose ensuite comme question la découverte de l’auteur des « Plaisirs et les Jours », c’est de savoir s’il peut exister une manière de hiérarchie des sensations. La vue est-elle le mode d’appropriation privilégié du réel ? Quel rôle joue l’audition ? Le goût est-il plus à même de nous révéler la dimension secrète d’un sentiment autrefois éprouvé ? Qu’en est-il de la force évocatrice d’un parfum ? Le toucher est-il si discret à nous reconduire à un événement qu’il en devient un simple élément subsidiaire ? Mais ici l’on voit vite que ces interrogations, loin de nous conduire au vif du sujet, à savoir ce qui permet à l’art de trouver sa voie, ne font que nous égarer dans des considérations formelles qui ne sont que périphériques. Sans doute chacun a-t-il, logé au creux de la conscience, tel objet, tel souvenir, tel goût dont la simple évocation suffit à enclencher le processus d’une satisfaction, le tremplin d’une émotion. Quant à savoir par quelle curieuse alchimie, par quel savant mélange les choses parviennent jusqu’à nous, sans doute avons-nous à en faire un deuil aussi rapide que possible afin qu’ourlées de mystère ces histoires puissent nous tenir en suspens, seule condition de l’ouverture à une création.

Mon « Côté de chez Swann » pourrait trouver son équivalent dans « Le côté de Bareltou », nom de la modeste propriété que mes grands-parents paternels travaillaient sur le « penchant de quelque agréable colline » pour reprendre l’expression romantique de Jean-Jacques évoquant dans « L’Emile » le cadre domestique dont il aurait rêvé pour en faire son havre de paix. Rousseau y situe aussi des « touffes d’aunes et de coudriers » ces mêmes coudriers qu’un usage plus commun nomme « noisetiers », dont l’évocation ici présente de ses fruits se confond, pour moi, avec les madeleines de Combray. Ce qu’étaient pour Proust les petites pâtisseries « qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques », les noisettes dans leur bol vernissé l’étaient pour moi, à savoir le lieu d’une attente et le comblement d’un désir dont Géraldie, ma grand-mère, se réjouissait chaque semaine, rituel intangible dont, tous les deux, nous constituions les deux pôles indéfectibles. Grand-père Oncel en était le bienveillant spectateur, roulant son éternelle cigarette auprès de l’âtre qu’il ne quittait guère lors des longues soirées d’hiver. Des noisettes je conserve en mémoire, plus que leur goût de biscuit, que leur saveur huilée, la nostalgie d’une couleur, cette belle teinte si proche de l’argile, du limon, de la motte entaillée par le labeur du paysan. Je ne suis ni marin, ni aviateur et n’aurais davantage souhaité travailler aux champs mais la terre sous toutes les déclinaisons est le lieu de mes rêves, le centre qui m’attire et rayonne du pur éclat des choses simples, immédiates, facilement accessibles.

Oui, la terre comme endroit de ressourcement, la terre comme abri, la terre où enfouir ses songeries. La terre à aimer tel un arbre y plongeant ses racines blanches, y tapissant l’humus de sa toile de rhizomes, la terre d’où s’extraire à la force de son tronc en laissant ses ramures s’éployer sous la force du vent. Certes ces métaphores sont bien courtes pour traduire ce qu’un gamin d’à peine huit ans vivait au contact de cette nature si vivante, si généreuse où la vie suivait son cours avec une apparente harmonie, même si le labeur était souvent rude. Couleur de noisette si semblable aux sillons de velours des pantalons de mon grand-père, comme si un étrange mimétisme avait diffusé du sol en direction de ses hôtes. En automne, lorsque la lumière baissait, que les terres n’étaient plus que des tapis de chaume ras, il n’était pas rare que j’aille m’asseoir sur l’herbe d’un pré, tout contre le champ qu’Oncel labourait, aiguillon à la main, une paire de blondes d’Aquitaine à la robe claire tirant l’araire d’une façon parfois désordonnée et cette progression faite à la fois de lenteur et de puissance était sans doute la mise en musique annonciatrice de ce que serait , quelques années plus tard, la découverte des pages inoubliables de Georges Sand dans « La Mare au Diable », phrases qui encore aujourd’hui hantent mes pensées dès que la saison des labours s’annonce :

« Mais ce qui attira ensuite mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. À l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir et de fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C’est ce qu’on appelle des bœufs fraîchement liés. L’homme qui les gouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de souches séculaires, travail d’athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés. »

Ces quelques phrases, combien de fois les ai-je relues par la suite, dans le manuel de l’école primaire, le vieux « Souché » à la couverture défraîchie, aux illustrations en noir et blanc, à la typographie approximative, livre sur lequel mes yeux d’enfants ont appris à aimer la littérature, à la goûter, à la déguster tout comme je savourais ces délicieuses noisettes en provenance des quelques coudriers qui rythmaient le talus conduisant à la ferme. Mais l’évocation des « friandises » (quel autre mot donner à cette petite fête hebdomadaire qui sonnait à la manière d’une gourmandise, autant du domaine de l’affect que de celui du goût ?), serait incomplète si ne venait s’y accoler, comme par une naturelle affinité, la soupe de gesses, petites fèves plates aussi appelées « pois carrés » dont l’usage de nos jours s’est perdu, les légumineuses n’étant guère courtisées. Chaque début de repas était constitué de ce plat favori du monde paysan, la soupe dont nos contemporains s’ingénient à reconstituer la coutume sans en connaître l’esprit sinon le caractère de nécessité pour des travailleurs à la recherche d’une salutaire et peu coûteuse satiété. Donc la soupe de gesses (je crois que je la préférais au bol de noisettes), grand-mère Géraldie la préparait dans une marmite en fonte noircie, sur le feu de cheminée. Tranches de pain rassis, gesses, quelques gousses d’ail, du persil, du bouillon de viande. La soupe mitonnait de longues heures à petit feu pendant que mon aïeule vaquait à ses occupations, entretien de la basse-cour, préparation de la cuisine du cochon, menus travaux au jardin potager. Quand mon grand-père rentrait de sa longue journée de travail, après s’être rapidement lavé à la pompe du puits, quel plaisir alors de le voir s’installer à la grande table de campagne, bien décidé à en découdre avec le menu du jour qui, le plus souvent, n’était qu’une reconduction de celui de la veille. Jamais il n’ôtait sa casquette de velours, autant par habitude que pour rassurer une calvitie que compensaient de larges moustaches en guidon tachées du jaune de la nicotine. Le repas se déroulait dans une ambiance joyeuse qu’Oncel animait de quelque savoureuse anecdote, ce dont se plaignait inévitablement Géraldie dont le tempérament inquiet et une naturelle austérité inclinaient plus aux considérations sérieuses qu’aux facéties. La soupe de gesses presque terminée, grand-père conservait soigneusement quelques reliefs de pain, un peu de bouillon, des fèves qu’il arrosait d’un rouge généreux issu de la vigne de Bareltou. Buvant son chabrot à petites lapées, ses yeux pétillaient d’un bonheur simple trouvé auprès des siens dans le calme d’une fin de journée. Invariablement le bol de noisettes clôturait le festin dans le bruit des coques brisées et le pétillement du feu qui en recevait les fragments. Ainsi se déroulait la vie dans le secret d’une campagne silencieuse. Suite de peines mais aussi défilé des « plaisirs et des jours » dont, jusqu’à moi aujourd’hui, résonnent les heures claires. L’automne est arrivé avec sa couleur de feuilles mortes. Autrefois c’était la saison des grandes flambées dans la cheminée tachée de noir alors que l’hiver ne tarderait guère à arriver. Il y avait comme une sorte de bonheur palpable dans le crépitement des braises. Il n’en demeure plus qu’un vif éclat se fondant dans la nuit.

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Published by Blanc Seing - dans Petites Madeleines
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24 décembre 2015 4 24 /12 /décembre /2015 07:44

 

Les ailes peccamineuses du désir.

 

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                                                                        Photographie de Marc Lagrange

 

 

     Observant cette image, ne serions-nous pas saisis d'un doute ? Non par rapport au réel,  cette mise en scène  l'excluant d'emblée mais seulement au regard d'un imaginaire qui s'imposerait afin de mieux inverser l'ordre des propositions. Des propositions morales, des conventions éthiques. Il y a comme un surgissement peccamineux nous affectant en tant que Voyeurs. Non que le sujet suggère quoi que ce soit nous inclinant à verser dans un facile érotisme. Car, ici, Eros n'a pas sa place. Du moins d'une façon apparente. Il s'agit essentiellement de faute commise, d'abord par nous depuis la clairière d'où nous apparaît ce clair-obscur, à partir duquel nous nous laissons aller à une coupable curiosité.  Ensuite de celui dont on n'aurait pu la supputer, à savoir du Clergyman, engoncé dans sa sombre vêture. Pris en FAUTE.

  Car c'est bien de cela dont il s'agit, de la chute dans le péché, l'image en constituant la vibrante métaphore. De la chute de la vertu en voie de succomber aux supposés délices du vice. Rien n'est encore joué qui maintient la situation dans une manière de dramaturgie. Là est la force hypnotique de l'image. Ici, tout est dit en  un bichromatisme, dans un jeu alterné d'ombre et de lumière, partition minimale où inscrire la flamme du désir en même temps que l'eau virginale, l'essentielle pureté. De n'avoir point péché, l'homme est coupable. Car comment se refuser à tant d'innocence, comment réfugier son orgueil ailleurs que dans le sein de cette efflorescence printanière s'offrant dans un geste purement liturgique ?  Lui : attitude primesautière s'il en est, bien peu disposée à recevoir quelque indulgence.

  Lui, dans son apparente froidure est celui qui porte les stigmates du refus, de l'inconnaissance de l'Autre. Eve est dans le désir qu'Adam tient à distance. Seuls, chez lui, s'épiphanisent deux territoires dont on ne peut presque rien dire, si ce n'est leur réserve, leur immersion dans la ténèbre à l'entour. Visage anonyme au regard illisible, main ouverte en éventail, mais gauche, dans l'hésitation, le retrait. Certes une jambe est tendue mais qu'emprisonne un austère soulier noir, alors que l'autre est réfugiée sous l'assise du banc, comme accablée par la tâche à accomplir. Y aurait-il danger de fusion dans un espace commun ? Comment confronter l'inconnu ? Comment s'aventurer, franchir la limite alors que l'angoisse nue, blanche, fait votre siège ?

  Quant à elle, la Jeune Femme, possiblement vierge, en témoignent le chaste croisement des bras, le doux chevauchement des jambes, l'attitude hiératique que vient souligner la blancheur du chemisier, des mi-bas de communiante, se tient dans une posture semblable à une cariatide, projet avancé mais discret d'un édifice désirant n'osant encore s'ouvrir à l'espace d'une troublante effraction. Mais  il serait illusoire de s'arrêter à ce geste d'innocence. Les jambes longues et amplement dénudées, la très courte vêture enserrant les hanches, le bassin, viennent dire la proximité  de la géographie amoureuse, la luxuriance de ce qui, encore dissimulé, ne demande qu'à surgir au plein  jour. Et le regard, s'il n'a pas le doute, l'interrogation de celui du Presbytérien, n'en procède pas moins d'un certain mystère en même temps que d'une demande muette alors que le jugement de Celui qui lui fait face en son énigme est sur le point d'être révélé. Sans doute la mansuétude ne sera nullement convoquée à son endroit.       

  Comment, en effet, admettre ce retrait, cette absence souveraine, pendant que les battements de la vie se font plus pressants, que l'aiguillon de la connaissance infinie taraude les chairs mieux que ne sauraient le faire l'insistance de l'art à signifier, l'urgence de l'histoire à faire s'emboîter les événements ? Comment rétrocéder dans un mutisme qui refuse de nommer ce dont il procède, qu'il souhaite, feignant de l'ignorer ? Ou bien alors est-ce simplement stratégie, essai de reflux d'une lame de fond afin de mieux la livrer à ce qui s'étoile parmi le réseau complexe des nerfs, à ce qui illumine les cerneaux apatrides du cortex, à ce qui sourd pareillement au geyser longuement contenu parmi les glaises de la terre et qui, se libérant dans l'éther n'en est qu'une sublime turgescence ? L'homme irrésolu, acculé à l'ombre, tassé sur son banc, toisé par le regard qui condamne et réclame en un seul et même empan de la passion, cet homme est-il seulement conscient de l'événement sur le point de surgir ou bien a-t-il le pressentiment de la mort à éviter mais qui surgira dès les braises éteintes ?

  Il semble qu'il n'y ait point d'issue. Ne pas céder à la pulsion est aussi thanatogène que de s'y précipiter dans un genre d'aveuglement souhaitant éviter la profération de la seule question qui vaille : l'existentielle confrontée à la non-existentielle. Car tout désir est toujours amputé avant même d'être entamé, recelant en ses plis la confondante dialectique d'une fiction se refermant sur cela même qu'elle ouvre. L'image nous y convie à la mesure de sa simplicité, de son insoutenable immobilité. Ne serions-nous pas les spectateurs d'une tragédie où les acteurs sont condamnés, par avance, à n'être que des personnages absents d'eux-mêmes, fantomatiques, manières de mimes s'observant en chiens de faïence ? Car aimer, c'est dire et dire c'est ouvrir la parole aux significations multiples ainsi qu'à leur contraire, le néant qui se réserve toujours dans quelque parenthèse, attendant le moment de surgir afin qu'un sens soit rendu à ce qui précède toujours le langage, à savoir l'espace du rien où tout s'abreuve et rayonne. Car alors, comment pourrions-nous donner sens à l'art, à l'écriture, à la poésie, à l'amour si tout était plein, fécond, sphérique jusqu'à l'excès ?

  A tout cela qui vient à notre encontre, il faut toujours l'espace du vide, du nul et non avenu. Alors peuvent apparaître les nervures, les poulies, les coulisses, les tréteaux, le praticable sur lequel, tous, le sachant ou à notre insu, nous jouons une étonnante pantomime, laquelle est tout juste semblable à "la petite mort" à laquelle nous n'échappons qu'à la remettre constamment en scène. Et ce petit pas de deux est une simple concrétion de la métaphysique, un genre de saynète où l'Impalpable nous effleure de son aile forcément et férocement céleste.  Car nul ne saurait mieux dire que ce fugace et fragile au-delà auquel les Amants goûtent comme à la plus mortelle des ciguës qui soit. Il n'y a pas de jouissance qui ne soit travestie en son revers abyssal, pas de conquête ou de gloire aussi minces fussent-elles qui n'attirent dans leurs mouvances la spirale de la chute.

  Etrange comédie, sublime confessionnal avant que l'acte de contrition délivré par l'Aimée ne libère l'Amant de sa coupable prostration. Les quatre prie-Dieu tapis dans l'ombre sont comme une supplique adressée aux Amants, afin que délivrés de l'idée du péché, ils puissent enfin se livrer au plaisir de la chair. Mieux que l'exposé de la faute, la tension de l'image nous maintient dans un suspens qui en sera le seul épilogue possible. Toujours le désir est inscrit dans une attente. Toujours un en-deçà, toujours un au-delà.  

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 08:32
Esthétique de l’œuvre : du dehors au dedans.

"Rêver encore (15)"

Isabelle Mignot (2015)

Encre, café, acrylique, enduit et

mortier sur papier 36 x 36 cm

***

Incipit.

Afin d’entrer adéquatement dans ce texte, on fera l’hypothèse suivante :

Toute œuvre que nous rencontrons pour la première fois ne s’illustre d’abord qu’à l’aune d’une énigme. Nous n’en percevons que l’allure générale à défaut d’y déceler le dessein profond dont elle est la mise en scène. Pour nous saisir de sa rhétorique, il sera d’abord nécessaire que nous sortions d’une subjectivité profondément enracinée dans notre corps. Que nous l’abandonnions après qu’un saut aura été accompli. Ensuite c’est au monde que nous rapporterons, à son paysage, à son visage familier duquel nous prélèverons des indices de compréhension nous amenant en direction de l’œuvre. Dans le genre d’une propédeutique, d’une initiation selon le processus classique nous conduisant du connu avec lequel nous avons habituellement commerce, vers l’inconnu, l’art dans ses manifestations singulières. Au terme de notre confrontation avec le monde nous serons en possession des outils qui nous permettront de déchiffrer l’œuvre comme si le palimpseste qu’elle nous offrait originairement nous livrait progressivement les textes superposés qui en constituaient la trame. Enfin nous pourrons lire, interpréter et nous situer au regard de la proposition plastique que nous avons choisi d’approfondir. Ainsi fonctionne toute esthétique qui se doit d’inventorier les sèmes pluriels du monde afin de les intégrer dans ce que nous avons à voir, cette œuvre dont la singularité procède du monde qui l’accueille et la révèle.

***

Il serait vain de croire qu’une œuvre nous parle d’elle-même, qu’elle nous adresserait d’emblée un langage si clair que nous ne pourrions jamais douter de son propos. Mais, pour cela, il faudrait que la toile, affectée d’une transparence sémantique, nous livre ses nervures dont nous ne pourrions douter du caractère de vérité. Comme la pomme posée sur la table nous fait le don de son être-fruit sans que nous songions à le contester ou à argumenter à son propos. C’est ici de l’ordre d’une évidence et nous n’aurons pas à passer derrière la pomme afin de savoir si elle dissimule un secret. Le propre d’un objet ordinaire posé devant nous, c’est celui d’apparaître dans la clarté, même si des esquisses différentes peuvent naître du point de vue à partir duquel nous le regardons. Mais la peinture ? Mais cette peinture que nous visons avec, au début, une vue qui serait identique à un trouble de la perception ? Car rien ne sert d’accommoder, avec l’organe de la vision s’entend, seulement avec celui de l’intellection. Avant de décider quoi que ce soit qui prétendrait faire le tour de l’œuvre et en connaître toutes les figures possibles, il convient de se poser quelques questions. Mais nous y reviendrons plus tard. Il faut, tout d’abord, partir de soi puisque c’est bien un Soi qui prend acte d’une situation.

Sortir de soi.

Voilà la première tâche dont nous avons à nous acquitter. Avant même de regarder cette proposition esthétique, c’est à un saut que nous sommes conviés. A partir de notre anatomie même. Nous sortons à peine d’un corps si dense qu’il nous fait l’effet d’une forteresse avec ses barbacanes et ses mâchicoulis. Nous ne voyons qu’à travers des meurtrières et le réel, au-delà de nous, est comme le songe dans lequel nous étions pris, dont nous émergions avec quelque difficulté. C’est si douloureux de quitter sa demeure, de se dérober aux plis intimes qui retiennent et veulent conduire à une expérience interne, à une sensation dont le corps serait le seul dépositaire. Oui, car il y a comme une disposition autistique qui nous enjoindrait de ne nullement faire effraction, de ne rien connaître qui s’exonère de soi, de ne visiter nul royaume qui ne soit le nôtre. A la manière d’un phare côtier qui ne consentirait à n’éclairer que l’en-dedans de ses murs avant de dispenser sa lumière aux habitants de la côte et, au-delà, aux passagers des navires hauturiers.

Mais sortir de soi n’est pas l’équivalent d’une visitation de l’autre, cet étranger qui, lui aussi, s’abrite derrière ses propres remparts et cherche à y demeurer avec le plaisir que donne toute possession singulière, toute jouissance autonome, toute conscience d’une plénitude atteinte dans l’écart infinitésimal d’une sensation immédiate. Là est le grand problème, c’est que nous sommes des entités indépendantes, des ilots qu’un archipel ne réunit qu’à l’aune d’un parcours identique dans des eaux certes partagées, mais qui délimitent et tracent des frontières. Les nôtres. Les leurs, celles qui affectent les autres d’un voile, les nimbent d’une nébulosité, les rendent mystérieux à la mesure de l’inconnaissance que, par nature, nous en avons. Ce qui est vrai pour nous est tout aussi vrai pour l’autre puisque, pour celui qui est nécessairement différent, nous sommes, nous aussi, ce qui diffère de lui.

Mais allons dans le concret. « Rêver encore », ce titre qui, à lui seul, renvoie l’être que nous sommes à sa racine première, à l’ombilic d’une nuit dont nous émergeons à peine - la chair est si compacte, si mystérieuse, si impénétrable - cette œuvre donc se présente à nous sur le mode de l’énigme. Non seulement l’énigme que tout art porte en lui comme sa réserve la plus apparente, mais aussi celle de l’artiste que nous ne connaissons pas, mais aussi la nôtre propre car le territoire secret, la jungle dense, la savane illisible, c’est tout simplement celle que nous sommes, ce hiéroglyphe étonnant, cette réalité têtue dont nous ne parvenons pas à décrypter le sens. Pour cela, lire, interpréter, comprendre enfin, nous ne disposons pas du recul nécessaire. Nous sommes cette œuvre que nous créons à chaque respiration, à chaque battement de cœur, à chaque pas sans avoir accès au mystère qui s’y cache et nous porte en avant de nous avec une manière de cécité ou, à tout le moins, d’innocence. Comment se connaître alors que nous demeurons enclos dans notre propre espace ? Comment se percevoir alors que nous déroulons, en même temps que nous, cette temporalité qui nous constitue et s’efface à même sa propre parution ? Afin de connaître quoi que ce soit, il faut un écart, une distance, une différence. La pomme, nous ne pouvons la faire nôtre dans un geste de savoir qu’en raison du fait que nous pouvons la percevoir, en tirer une sensation, en percevoir un goût, en apprécier la texture. La pomme devient pur objet, donc saisie d’une objectivité. Ce qui nous est refusé en tant que sujet puisque, jamais, nous ne pourrons nous appréhender nous-mêmes comme objet d’expérience, comme chose posée en face dont nous pouvons tracer une esquisse, dresser une figure, graver les traits dans la ductilité d’une argile. Jamais nous ne nous percevons en totalité. Jamais nous ne verrons ni notre dos, ni notre visage si ce n’est dans le reflet d’un miroir ou dans les yeux de l’autre, précisément, celui qui, par rapport à nous, dispose de l’espace, du temps nécessaires à l’élaboration de l’être, qu’en nous, il vise.

Sortir de soi en direction du monde.

L’autre dont nous parlons comme si son essence nous était directement accessible, comme si sa présence allait de soi, identiquement au bouton de la rose ou bien à la cruche d’eau sur la margelle du puits, l’autre donc, nous ne pouvons l’aborder directement, le comprendre à simplement le regarder. Sortant à peine de nous, dans un geste à proprement parler de gestation, nous ne pouvons demander à l’autre de se révéler dans un mouvement qui, pour lui aussi, est souffrance et, d’une certaine manière, renoncement à soi. Prendre acte d’une altérité revient à rétrocéder dans un genre de gangue primitive, d’obscurité, de manière à ce que notre en-face puisse diffuser sa propre lumière. Or la lumière du regard de l’ami, de l’étranger, de l’inconnu est de nature si vive, si coruscante que nous risquons de nous y brûler. Avant de regarder l’autre ou bien son œuvre qui en est la pointe avancée, le point d’incandescence de la conscience, il faut nécessairement faire un détour par le monde.

Si nous nous appliquons à chercher les significations latentes qui sont en filigrane dans l’œuvre, dans cette œuvre, nous ne pouvons le faire qu’en nous éloignant d’elle, en prenant du recul. Car cette altérité nous trouble en même temps qu’elle donne à notre vue un vertige dont nous devons nous absenter. Les lignes se brouillent, les formes s’interpénètrent, les taches diffusent et se confondent dans une incompréhensible géographie. Pour nous y retrouver, il nous faut le monde, il nous faut le fleuve et la colline, la terre et le feu, il nous faut quelque chose de connu afin que surgissent les lignes de forces signifiantes, les points géodésiques de notre paysage mental. Alors nous disons les coulures noires pareilles aux failles des gorges ou bien à la bouche des grottes. Nous disons l’ocre et la terre de Sienne que révèlent les saignées faites par les hommes dans les carrières d’argile. Nous disons la blancheur de l’écume du rivage, le manteau immaculé de la neige, le flanc d’une porcelaine sur laquelle coule la lumière. Puis l’éclat rouge du rubis, le diamant d’une fraise, la pulpe vive de la grenade. Puis les entrelacs d’une écriture, les arabesques d’un dessin, les irisations d’une encre. Petit à petit, par touches à peine esquissées, par légers frottements de pastel, par transparences de glacis, par à peine insistances de lavis, nous nous approchons du sujet de la peinture, nous commençons à en apercevoir ce qui, jusqu’à présent, était demeuré dans l’ombre d’une première vision. Ce qui était fondamentalement autre devient nôtre. Ce qui était au-dehors, migre vers le dedans et fait sa note musicale, son bruit de source.

Sortir du monde en direction de l’œuvre.

C’est si rassurant de s’entendre avec l’étrange, le lointain, l’inaccessible. Soudain tout s’étoile et rayonne. Ce qui s’annonçait comme menace, cette terra incognita, voici qu’elle dresse ses plans, instaure ses perspectives, bâtit ses demeures, trace ses avenues. Oui, nous voici en un lieu qui commence à nous parler. Voici que se laisse entendre la fable de l’exister et tout devient immensément visible, accueillant, proche. Ce qui était à portée de main, voilà qu’il avait fallu faire un immense périple auprès des choses du monde de façon à ce que nous nous retrouvions dans une aire familière. Visages de femmes. Visages de beauté dont la présence nous dit le luxe de vivre et de recevoir l’offrande d’une couleur, le tracé d’une ligne, l’émergence d’une forme. Forme parmi les formes nous avons enfin trouvé un espace où faire halte, une source où nous abreuver, un temps où installer la beauté d’une méditation. C’est toujours à ce premier glissement que nous sommes soumis, à cette imprécision d’une progression, à ce flou de la perception dès l’instant où paraît l’œuvre dans la mouvance de ses traits. Si elle ne nous interrogeait, alors elle ne serait ni œuvre, ni essai de figuration en direction de l’art. Elle serait chose parmi les choses dans l’anonymat du paraître. C’est toujours cette métamorphose rapide comme l’éclair, inapparente comme le vol de l’oiseau que nous faisons subir à l’œuvre qui nous interroge et nous demande le site d’une réalité, la clarté d’une vérité. Tout essai de création relève de cette étrange nature, s’inscrit dans cette confondante ambiguïté et nous éloigne de lui, d’abord, afin de mieux nous rapprocher de sa parole, ensuite, de nous communiquer la face cachée de son être. Cette belle peinture d’Isabelle Mignot ne nous égare, dans un premier geste, qu’à mieux nous installer dans son propos ensuite. Nous pouvons « rêver encore », il y a l’espace pour cela !

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 07:42
Infinie solitude de l’être.

Car tel est mon royaume...No 15.

" J'ai rendez vous avec moi-même ".

Photographie : Alain Beauvois.

« Un matin de février. La météo est glaciale.

Les rafales doivent atteindre les 100 km/h.

C'est un terrible vent du Nord.

Je ne suis pas assez chaudement couvert,

il y a du sable partout,

j'ai peur pour mon appareil,

j'avance difficilement jusqu'à la mer.

J'avance, j'avance car j'ai rendez vous

avec moi même... »

Impression de haute solitude, sensation d’infini dont cette image est révélatrice jusqu’à nous interroger sur notre propre présence au monde. C’est toujours face aux paysages grandioses, à la verticale beauté que nous prenons conscience de notre fragilité. Nous regardons la vastitude et la vacuité nous habite alors que la Nature se déploie devant nos yeux en majesté. Plus la perspective s’affirme, plus l’horizon se déplie, plus la montagne s’élève ou bien l’océan s’ouvre, plus nous sentons combien notre existence est relative, notre « être-là » inscrit dans une inexorable temporalité, notre paraître dans une singularité qui nous place, toujours, aux confins de ce qui n’est pas nous et nous remet à notre propre cartographie, terre isolée parmi la multitude. Présence du monde en contrepoint duquel joue notre territoire corporel qui, souvent, en paraît la figure inversée. Alors voici la façon dont la galaxie humaine se livre à nous : réalité archipélagique, cercles fermés sur eux-mêmes dont la monade leibnizienne pourrait être l’emblème le plus significatif, univers sans portes ni fenêtres vivant du-dedans son rapport à l’altérité. Et, à ceci, l’instinct grégaire ne changera rien. Jamais l’homme ne se sent plus abandonné qu’au sein de la foule aux mille visages. Exilé des autres, il est en même temps exilé de lui-même, ce dont le sentiment de déréliction est la mise en perspective. Simple virgule dans le texte de l’exister, le Passant est remis à lui-même dans une sorte de geste d’absence à laquelle s’abreuve la bouche noire de l’angoisse.

Impression de haute solitude disions-nous en préambule. Celle que nous ressentons à nous confronter avec la Vallée Blanche dans la Passe de Tifoujar en Mauritanie où les vagues de sable semblent une mer sans limite dont, jamais, nous ne parviendrons à circonscrire la totalité signifiante, comme si nous en étions une simple parcelle, une émergence disparaissant à même son surgissement. Même saisissement à découvrir l’univers minéral de roches brunes, sa sublime érosion dans la Montagne Hindu Raj en Afghanistan. Même insularité humaine du Regardant saisi d’étonnement face au Vatnajökull, calotte glaciaire d’Islande entaillée de profondes veines bleues, hérissée d’arêtes éblouissantes. Jamais perception de l’isolement, n’aura été plus incisive, comme si une proche disparition pouvait survenir à tout instant, ramenant la condition de l’être que nous sommes à un simple balbutiement de l’Histoire, un minuscule événement parmi l’aventure des destins croisés, interchangeables à volonté, les plus « grands » se mesurant à l’aune de l’incommensurable, c'est-à-dire à l’infini. C'est-à-dire rien !

Infinie solitude de l’être.

Vue de la surface du Vatnajökull.

Source : Wikipédia.

Mais revenons à des horizons plus familiers, du côté du Calaisis, aux Hemmes de Marck et d’Oye. La plage est immense qui court d’un horizon à l’autre sous les rafales de vent. Rien, ici, pour arrêter la furie des éléments. Pays libre de l’eau, de ses flux et reflux. De l’air, de ses volutes, de ses lames abrasives comme la pierre ponce. Du feu sous l’espèce de la lumière solaire qui blesse les yeux et les contraint à une manière de cécité. De la terre, cette fine poudre de sable qui vole en une infinité de paillettes de mica, percussions sur la peau tendue du visage, continuel picotement disant l’âpreté du lieu, son exigence, le peu de jeu qu’elle accorde au Découvreur. Ici, il faut faire corps avec le paysage, s’y fondre, en devenir une simple digression, une fuite de silice, un écoulement d’eau parmi le ruissellement du monde. Disant ceci, nous ne parlons que de solitude. Avançant, il faut constamment lutter contre le vent, s’incliner avec humilité, se faire à la taille du ciron, consentir à n’être que ce laborieux insecte poussant devant lui la boule nécessaire à sa survie.

Ce matin le paysage est affuté comme la lame du rasoir et il faut assurer l’assise de sa marche en plantant la semelle de ses chaussures sur la dalle de sable durcie par l’ombre de la nuit. Le sol est une tôle ondulée où se devinent encore les traces des dernières vagues, leur empreinte comme si une mémoire voulait s’imprimer dans la poussière, y poser le sceau immémorial du temps long, du temps de l’origine dont l’écho affaibli résonne encore dans la forme, le plissement, le rythme pareil à une incantation. Le ciel est un lac immense avec ses théories de nuages gonflés de bleu, si semblables à l’énigme des glaciers, à leur inaccessible profondeur. Parfois des rehauts de moraines, une déchirure, l’apparition d’une eau plus claire, lac souterrain brillant dans la calcite des parois. Loin, très loin, presque à perte de regard, un liseré plus sombre, soutenu, ligne d’encre dont on ne sait plus très bien si elle est trait d’union de la terre et du ciel, leur constante opposition ou bien leur cheminement siamois afin que la beauté dispose d’un lieu où se dire et témoigner de l’instant rare de la rencontre. Jamais ligne d’horizon ne nous interroge plus que depuis son statut de presque invisibilité. Trop nette elle n’a plus rien à nous apprendre. Alors, dans le blizzard qui érode et contraint à n’être plus qu’un étrange menhir de pierre levé dans l’indescriptible, on scrute l’absence de l’oiseau, on fixe l’arche immense du silence, on écoute le vide faire ses confluences dans l’avenue étroite du corps, dans les sarments des bras, les piquets roides des jambes, les bois soudés des pieds. On est cette étrange concrétion à la limite du minéral et du végétal, ce pieu planté dans la glaise dense de la question. L’état de sidération est tel, la glaciation mentale si avancée que, soudain, nous pensons avoir tout inventé. Si ce paysage n’était que l’image en trois dimensions de notre dimension humaine, le reflet de notre exaspération à ne jamais saisir que des voiles de brume ? Les Hemmes, peut être les avons-nous disposées devant nous afin que nous-mêmes puissions paraître et faire écho avec les choses de l’existence. Quittant le paysage, tournant le dos à sa sublime grandeur, nous retournons à terre la tête basse, engoncée dans le lourd massif des épaules. Une idée fichée en tête qui fait son vrombissement de guêpe obstinée : ne serions-nous pas SEUL au monde ? SEUL ? Alors que nous rentrons au pays des hommes après une longue errance, serons-nous au moins cet Ulysse qu’une prévenante Pénélope attendra afin que sa présence signifie à la manière d’une certitude ? Ceci nous en portons l’espoir chevillé au corps. Dans la conque de nos oreilles résonne une seule phrase :

« J'avance, j'avance car j'ai rendez vous avec moi même... ».

Est-ce cela vivre ?

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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 07:14

 

Une esthétique du questionnement.

 

 

ss1-copie-1.JPG

 Œuvre : Sibylle Schwarz.

 

 

 

  Nous Contemplons cette photographie et, d'emblée, nous nous questionnons. Nous sommes comme au bord de l'étrange, amenés en des lieux que nous ne connaissons pas : "terra incognita" qui, faisant apparaître, disparaît à nos yeux dans l'espacement d'une vision floue. Comme si une brume s'était interposée entre le monde et le regard que nous portons sur lui. Cette manière d'astigmatisme rend le sujet aussi peu visible que la voilure de l'oiseau dans l'aube grise. Elle procède d'un parti pris esthétique qui joue dans une manière de séduction. L'image est "fardée""grimée", tentant de nous échapper alors que notre hâte de nous en saisir se décuple à l'aune de cette indécision native. Tout ceci induit un patient travail d'approche pareil à celui de l'Amant en direction de l'Aimée. Car nous ne serons délivrés de notre désir qu'à ôter cette pellicule qui subtilise à notre vue l'essence même dont nous voudrions la révélation. Mais, en réalité, ne s'agit-il que de cela, dépouiller la photographie de la gélatine qui la dissimule partiellement à notre curiosité d'Observateurs ? Autrement dit, souhaitons-nous en modifier la nature et la rendre visible, l'extraire du doute premier ? Ou bien préférons-nous demeurer dans ces marges d'incertitude qui assurent à notre imaginaire la possibilité d'un voyage, la remontée vers quelque réminiscence ?

  Car cette image, avant de nous parler du monde, avant de nous remettre à l'Autre dans son unicité, nous renvoie simplement à nous-mêmes. Elle agit comme un miroir pour notre conscience. Butant sur l'illisibilité première de la représentation, c'est du-dedans  de notre intériorité que nous cherchons à éclairer ce qui vient à notre encontre. Ainsi, livrés à notre seul jugement, remis à une appréciation totalement subjective - les indices de réalité étant si rares -, nous glissons d'une vision à l'autre, nous faisons surgir quantité d'esquisses sans nous soucier de quelque jugement, de quelque règle qui viendrait établir ses fondements perceptifs. La courbure de notre œil contre la courbure de l'image. Liberté contre liberté. Rien ne nous incline à nous décider pour telle ou telle perspective à laquelle nous convierait la photographie. C'est donc une pure affinité avec ce qui souhaiterait s'illustrer, dont notre fantaisie cherche à s'emparer.

  À défaut de pouvoir élaborer une thèse précise et étayée du sujet de l'image, nous en sommes réduits aux hypothèses, aux conjectures. Nous percevons des formes humaines, dont certaines paraissent appartenir à des hommes, de haute taille, vraisemblablement des Africains à la peau couleur de nuit, levés sur une aire de terre battue, dans le rayonnement d'une lumière matinale. La figure, au premier plan, semble avoir revêtu quelque habit traditionnel, ce qui fait signe vers une possible cérémonie, à moins qu'il ne s'agisse d'une danse, ou bien d'un rassemblement auquel nous pouvons donner de multiples orientations.  Puis, nous butons vite sur la limite des interprétations à nous assurer de la justesse de nos vues. Cependant, la photographie ne nous laisse pas là, sur ce sol de poussière claire, démunis, ne sachant plus que proférer à son sujet. La graine du doute nous a envahis et, en arrière de nos fronts soucieux, s'animeront quantité d'images convoquées à combler le "vide" de la représentation, ses zones de silence, ses aires blanches par lesquelles elle nous questionne plutôt que de nous résoudre à nous taire.

  Alors, peut-être à notre insu, ou bien avec la clarté des évidences, les choses cachées se présenteront à nous, déroulant les scènes d'une fiction. Ce qui veut dire que la photographie continuera à animer, en nous, un travail souterrain afin qu'une énigme puisse trouver à se résoudre. Se constitueront de nombreuses scènes ayant trait à des notions de spatialité, de temporalité, de modalité selon lesquelles le théâtre de l'existence qui nous est proposé peut trouver à s'actualiser dont, peut-être, aucune ne sera exacte. Mais peu importe, c'est bien de NOTRE perception du monde dont il aura été question, non d'une vision extérieure qui nous en aurait été imposée.

  Or, si nous approfondissons les diverses déclinaisons auxquelles notre entendement se sera exercé au sujet de ce qui apparaît, nous nous rendons rapidement compte que, loin d'avoir été de simples fantaisies, elles nous auront permis d'enrichir le contenu sémantique de la photographie. Nous y aurons découvert un monde que seul le flou de l'image a rendu possible. Car, maintenant, si nous imaginons cette représentation avec clarté, précision, nous aurons éventuellement, devant nous, une rencontre de diverses personnes d'un clan déterminé, disons par exemple, une danse rituelle précédant une cérémonie de mariage. Étant assurés de ceci, notre aire d'appréciation sera circonscrite à cet empan étroit de la réalité avec lequel nous nous arrangerons afin qu'il puisse trouver place dans la catégorie de notre entendement disposée à le recevoir. "La cause aura été entendue" et, la connaissance du contenu ayant été assurée, il n'y aura guère d'autre processus à mobiliser afin de nous emparer de son langage, de sa vérité. Le tout de l'image aura été dit dans l'espace du cadre représentatif et nous passerons à la prochaine figuration en occultant aussitôt ce qu'il nous a été donné de voir.

  Et maintenant, si nous nous posons le problème de savoir comment l'essence de la photographie aura été le mieux révélée, de l'image floue ou bien de son équivalent net, nous dirons simplement qu'il s'agit de deux démarches complémentaires, chacune ayant son vocabulaire propre. C'est, bien évidemment au Photographe de choisir la voie selon laquelle il veut nous proposer sa vision d'une séquence du réel. Ce que nous pouvons dire et qui ne saurait être de l'ordre du paradoxe, c'est la chose suivante : peut-être faut-il faire l'hypothèse que cette photographie-ci, dans son caractère voulu d'indistinction, nous rapproche singulièrement de l'objet qui nous est proposé, de son contenu réel mais aussi bien latent. C'est bien parce que cette proposition picturale était peu "évidente" qu'elle nous a entraînés à nous questionner à son sujet. Ce que n'aurait pas fait la même scène dans le cadre d'une vision précise. Ce qui nous paraît éloigné en raison de son traitement particulier, se rapproche de nous par le simple fait que nous souhaitons en percer l'opercule. Comme on le ferait de la bogue de l'oursin afin d'en savourer le corail. Ainsi l'éloignement appelle-t-il la proximité !

 

 

 

  

 

 

 

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 08:46
Le corps en jeu de l’écriture.

Dessin de Claire Morel.

ANATOMIE (où commencent les rêves).

« Les anges accroupis s'étaient attroupés tout autour de mon coeur, saignant, on y butinait sans mesure la liqueur amère de mes songes.
Poignets et chevilles ligotés, retenus par une chaînette d'acier, qui m'empêchait de glisser et de rejoindre au bleu d'aube l'issue des songes.
Un oiseau perché sur ma hanche, éclairé de lampadaires, encourageait les papillons aux suicides.
Il me semblait que les murs amplifiés de miroirs insistaient plus que de coutume pour m'étreindre et me réduire, et ainsi extraire de mon corps épépiné mes substances qui dès lors étaient libres d'aller sans moi.
Tout errait, sauf moi, cloué à ma paille étranglée.
Un poisson dans mon oeil s'asphyxiant, gigotait en vain, s'écaillait et remuait la lumière, troublait les images ...
Je Hurlais, mais restais prisonnie
r du rêve. »

Kenny Ozier-Lafontaine - (Paul Poule).

Prémices - Comment dire la langue du poète dans des mots qui n’en altèrent pas le sens ? Eternel problème de la traduction d’une pensée, du reflet d’un langage singulier. La seule chose qui serait à faire dans le lieu de la poésie : lire souvent, longuement méditer et faire silence. En effet, tout essai de profération sur l’essence poétique ne se résout souvent qu’à écrire moins bien ce qui a été annoncé en langue essentielle. Tel un laborieux travail d’épigone actualisant les propos du maître dans un registre hypostasié, dans une forme en quelque sorte subalterne. Comment, par exemple, aborder les textes d’un Mallarmé que l’on dit volontiers « hermétiques » ? Genre de problème insoluble puisque le soi-disant hermétisme (un autre nom pour la poésie portée à son acmé) est, à part entière, substance du poème, chair vive que ne peut qu’entailler toute entreprise de dévoilement du sens.

Donc, ici, la poésie de Kenny Ozier-Lafontaine (que l’on peut comparer aux tentatives du surréalisme dans son approche particulière du rêve), ne fera nullement l’objet d’un commentaire mot à mot mais développera un discours parallèle essentiellement centré sur le problème du corps, de l’écriture aussi, thèmes développés en filigrane dans le texte ici proposé. Toute saisie d’une œuvre étant nécessairement subjective, c’est de l’intérieur de mon propre ressenti en direction de ce qui s’illustre qu’aura lieu le mouvement le plus pertinent. Un peu comme deux textes parallèles jouant en écho.

Digressions - Libre méditation sur le texte de Kenny Ozier-Lafontaine. Comme une intertextualité voulant approcher ce qui, toujours, se dérobe. Ceci qui est proposé se veut autant réflexion générale sur la situation du poète face à l’écriture qu’abord du texte cité à l’incipit de l’article.

On est poète. On est là dans la chambre où flottent les voiles de l’onirisme. Un œil dans le réel, un autre dans la faille ouverte de l’inconscient. Arrivent les images, fusent les mots qui butinent pareils à un essaim d’abeilles. La terre, sous les pieds, devient extrêmement légère, genre de poussière impalpable disant la fuite du réel, sa perte, sa métamorphose dans une vision si éthérée qu’on croirait n’en plus posséder la clé. Combien est étrange la lumière qui traverse le songe, pareille à une lueur venue de l’empyrée avec ses battements d’ailes, ses bruissements, ses rémiges célestes.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le double rêve du Printemps ».

Giorgio de Chirico.

Source : « double je ».

Là et là encore sont les anges, images plurielles du poète, ils pressent le cœur, ils veulent la sublime ambroisie, la liqueur séminale qui féconde la nuit, la porte dans l’Ouvert du langage, dans le flamboiement du verbe. Se débat le poète, saigne son cœur qui veut dire, qui veut faire surgir la parole, la libérer de l’intime, la soustraire aux puissances occultes du mauvais rêve, celui des cauchemars, de l’abîme qui s’écarte et menace de tout remettre au Rien, de clore chaque chose dans le silence. Les mots sont là, qui battent leur rythme fou, les mots-sagaies qui entaillent la chair, triturent les os, gonflent la peau telle une outre trop pleine. Poignets attachés, chevilles entravées : du rêve il ne faut pas sortir ; dans l’étoffe aérienne du songe il faut demeurer, dans le vol courbe de l’oiseau. L’oiseau, cette effusion de l’âme, ce passage d’un mot à un autre mot, cette liberté d’assembler jusqu’au vertige ce qui était dissocié, ce qui ne se connaissait plus, ce qui n’avait plus de miroir où s’apercevoir.

Le corps en jeu de l’écriture.

René Magritte.

Source : Rêveries en morceaux.

Miroirs, mirages de la vision, flottement spéculaire où le poète en Narcisse voit son image reflétée à l’infini, image du langage qui fait sa stridulation, son chant de Sirène, son murmure d’outre-jour, sa plainte métaphysique, son sifflement de cobra, sa danse démoniaque. Les mots sont ivres, les mots sans foi ni loi qui lancent leurs lianes, jettent leur acide muriatique, instillent leur venin dans l’entaille mortelle de l’esprit livré à ses propres démons. Mots-gemmes, mots-cristaux, mots-d’obsidienne qui se retournent et se métamorphosent en flèches quasi mortelles de la raison. Murs-forteresses, murs-barbacanes, murs-couleuvrines qui crachent la poix fondue du texte du monde et il n’y a plus la place ni pour la virgule, ni pour l’espace, ni pour le point de suspension. Gigue tellurique qui frappe et contraint le contour du corps à s’amenuiser à la taille de l’invisible, seule entité dont le poème soit en quête comme son essence la plus noble, sa signification ultime.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le miroir ».

Paul Delvaux.

Source : Eclaircie après la pluie.

Corps-grenade aux grains secs, le jus s’en est allé, ne reste plus que l’écorce rougeâtre pareille à un gros bubon. Corps-fontaine à la source tarie. Corps-jarre dont les flancs sans distance se sont rejoints. Mots partis au-dehors comme de braves soldats en déroute, armée privée de son chef. Diaspora du peuple des mots, longue errance avant la traversée du désert. Le lac du poète vidé de sa substance, abandonné par le langage, était une aire vide, une mare asséchée où flottait au centre le dernier poisson, la dernière écaille, la lumière terminale. Le jour n’est guère loin qui entaille l’ombre, intime aux hommes l’ordre de se lever, de renoncer aux plis inconscients de leur couche, de sauter dans les ornières vives de la réalité. Brusque verticalité, bascule du dolmen se portant subitement dans la nécessité du menhir. La douleur est vive qui sépare la chair de la nuit de la chair du jour et les premiers mots s’échangent dans l’hébétement, les mots de la banalité ordinaire.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Les marches de l’été ».

René Magritte.

Centre Pompidou.

Mais au loin, là-bas, depuis le domaine de l’inaccessible, on hurle et se débat. On dit ne pas pouvoir se soustraire au rêve. On dit son sort de prisonnier. C’est parce que, déjà, le rêve a basculé en-dehors de soi, s’est épanché dans la chevelure dense du réel, s’est mêlé à la prose bourdonnante de l’univers. C’est la face éclairée du poète, celle qui, ne pouvant se soustraire au spectacle de la rue et du commerce des autres se débat et réclame son envers, celui qui, tourné vers l’ineffable, l’invisible, l’innommable poésie, la nuit aux mystérieuses fascinations porte le regard là où, toujours il devrait être, dans la clarté aveuglante de l’absolu. Seul le poète le peut !

Le corps en jeu de l’écriture.

« Portrait de Paul Eluard ».

Salvador Dali.

Source : L’aventure surréaliste.

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 08:14
Là où l’homme est de surcroît.

" Car tel est mon royaume 1 ".

Les Hemmes de Marck vus de la plage.

Photographie : Alain Beauvois.

« Conditions très difficiles de prise de vue, en pleine tempête, il a fallu bien protéger l'appareil et le photographe décidément " dans le vent "...J'aime aussi beaucoup cette photo, car, avec le vent, le sable et certaines lumières, la plage se mue… en mer ... »

A.B.

JOUR - La mer s’est retirée au fond de quelque abysse. Il n’en reste plus que des flaques brillant au soleil, une odeur d’iode et de varech, le souvenir de sa rumeur. C’est l’heure des hommes. C’est l’heure des « travaux et des jours ». La ruche des Existants s’est ouverte aux rayons de lumière. Partout vole son pollen, coule son miel en longs rayons de cire. Partout sont les trajets multiples, les langages polyphoniques, les déplacements polychromes. Un genre de vertige qui s’empare du sable, le disperse en tourbillons, en spires claires montant le long de l’étoffe du ciel. Partout on est livré à cette démesure, à ce bonheur immédiat qui consiste à proférer avec emphase ce qui s’empare de vous, à le faire connaître à la communauté. Incessant ballet des chars à voile, triangles aux vives couleurs s’imprimant sur l’azur, ornières des roues mordant le sable, silhouettes des hommes pareilles à des insectes collés au sein de leur toile. Et le rythme de la course des chevaux, le martèlement du sol, cette percussion régulière qui frappe jusqu’au socle de la terre, entendez donc son battement de gong, on dirait les tambours de bois de Polynésie et leurs échos infinis, pareils à une incantation. Mais où sont les esprits qui leur répondront ? Existent-ils au moins autrement que dans notre imaginaire ? Les promeneurs, aussi, sont nombreux sur « L’Ansérienne », traversant dunes et pinèdes, se gavant d’images qu’ils enfouissent dans les plis de la mémoire. Partout est le mécanisme qui fait tourner ses rouages, minuscules pièces d’horlogerie s’emboîtant avec une précision toute logique, comme si un grand géomètre avait réglé la cérémonie avec la justesse de la raison. Sur l’immense plateau de sable, on fouille et on gratte. On s’agenouille, genoux plantés dans la vase. Ici surgissent les coques avec leur drôle d’infimes geysers. Là, frétillent dans une mare, les crevettes que l’on saisira du bout des doigts, crevettes surprises qui se débattront en cambrant vigoureusement leurs queues d’écaille. Là encore l’armée des « verrotiers », ces dénicheurs de minuscules vers dont leur ligne sera ornée, en attente du poisson d’argent jetant ses feux dans les rayons du crépuscule. Là est la grande marée humaine succédant à celle de la mer. Là est l’agitation, le tremblement, la fièvre alors que, retirée au fond de son silence, l’eau paraît dormir, comme prise d’un sommeil éternel.

CREPUSCULE - AUBE - Les hommes sont partis ou ne sont pas encore présents. Ils dorment sans doute, serrant leurs poings indociles sur des rêves d’enfants. Images qui traversent les cerneaux de matière grise, y essaimant des filaments de joie, y imprimant quantité de vivants palimpsestes. Glissement des dentelles oniriques, confluence des réseaux complexes des songes, fuyantes esquisses vivant de leur propre fuite. Sur l’écran blanc de leur sclérotique, pareil au dôme d’un planétarium, se percutent mille sèmes venant dire la nécessité du repos, du ressourcement de la nature alors que les hommes sont rentrés au logis. Peu à peu se dissolvent les fables diurnes, s’étiole le bourgeonnement pléthorique des activités, les longues digressions, les rhétoriques bavardes. Voici qu’apparaissent, tels des contes pour jeunes enfants, des gravures apaisées telle qu’on peut les retrouver dans de vieux manuels enfouis dans le silence d’un coffre. La raison raisonnante a cédé la place à l’intuition. L’envie rubescente au luxe du phénomène simple, originel. Tout est soudain apaisé qui lisse la conscience de sa palme sereine. La meute anthropologique a disparu pour céder la place au régime naturel, à son harmonie immémoriale, à sa respiration de vent, à son écoulement d’eau, à sa destinée de temps long que mesurent flux et reflux comme reflet de l’infini. Car ici, sous le ciel privé d’attaches, tout contre le monde aquatique en sa liberté, c’est de cela dont on est affectés jusqu’au tréfonds de l’âme, on est pris d’un sentiment de vastitude alors que la fourmi humaine n’est que cette brindille inaperçue flottant au monde du sein de sa propre vacuité. Rêves, amplitude libre, plus vraie parfois que le réel lui-même. Si beau carrousel d’icônes de la beauté. Hissés tout en haut de leurs longues pattes, ces sarments si minces qu’ils pourraient se rompre à tout instant comme une tige de verre, les limicoles fouillent inlassablement la vase de leurs becs gentiment inquisiteurs. Bécasseaux variables aux plumes teinte de feuilles mortes, avec le poitrail moucheté de cendre grise, ventre se perdant dans la nuit assourdie d’un noir que l’eau reflète. Marche hésitante des sanderlings à la robe modeste si proche de l’aspect de la châtaigne. Glissements furtifs des pluviers argentés au dos parcourus d’écailles brunes et blanches, au poitrail tel du bitume, ils sont si discrets qu’on croirait à une légende qui dirait le paysage en mode silencieux. Il y aurait tant à dire sur ce peuple des marais et des plages, sur l’à peine parution du Bruant des neiges, l’élégance de l’alouette hausse-col, sa blancheur se confondant si bien avec la neige, la délicatesse de ses ailes semblables à un fin corail, la tache foncée faisant un masque autour du bec, tout près de la prunelle des yeux. Et comment ne pas habiller ses rêves de la présence si rassurante, tout empreinte de quiétude, des phoques ayant choisi comme site le Phare de Walde, cet autre grand échassier regardant la mer du haut de sa résille de fer ?

Voici ce que la nuit, le crépuscule, l’aube disent aux hommes : la nécessité du ressourcement, la rencontre des eaux originelles, les longues épousailles du ciel et de la terre. Sans doute les activités des hommes ne sont-elles pas condamnables, elles sont le contrepoint culturel à la donation permanente de la Nature, à la générosité du paysage, à l’accueil en son sein de ce qui croît et se projette dans l’avenir. Ce qui doit avoir lieu, cependant, c’est l’écoute du monde, le rythme des énergies primordiales, la connaissance des puissances fondatrices. Un peu partout, dans tous les pays, se développent les « Conservatoires du littoral » afin que soient protégés des lieux d’exception, que perdurent des populations animales en danger de disparition, que se régénère une flore rare. Nécessité que ces initiatives qui sanctuarisent des espaces et les mettent à l’abri des dégradations. Et si de tels lieux deviennent des « sanctuaires », alors qu’ils le soient à l’aune de leur signification étymologique : « lieu le plus saint d'un temple, d'une église ». C’est bien au sacré que se rapporte cette définition. Elle met en exergue cette disposition de l’humain qui le situe en tant qu’existant et le place en dette face à ce qui l’abrite et le met en sûreté, cette terre, cette mer, ce ciel, sans lesquels nous ne serions rien qu’une diversion passagère du vivant et comme un hoquet de l’Histoire. Sans doute notre destin est-il de plus haute valeur. L’homme n’est « de surcroît » que s’il a failli à sa mission originelle de fondateur d’un lieu. Sans doute n’est-il en quête que de cela. Du moins voulons-nous le croire !

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20 décembre 2015 7 20 /12 /décembre /2015 07:43
Oiseaux migrateurs.

" Un passage dans la dune ".

Photographie Alain Beauvois.

« Début mai 2015, à ma plus grande joie, je viens d'apprendre que cette photo a été sélectionnée par le jury des " Festives d' Ascain " (Pays Basque). C'est un festival photo " à ciel ouvert " dans un magnifique village basque. Le thème cette année était " le passage ". Les photos, agrandies, sont disposées, dehors, à différents endroits du village et cela tout l'été. Je remercie l'association Zilargia qui organise cette manifestation, dans un esprit de partage, de convivialité, d'amour de la photographie loin de toutes idées de concours et de compétitivité. Ma photo sera aux côtés d'oeuvres de grands artistes français et étrangers... cela me fait grand plaisir... j'essaierai d'aller là bas en juillet, j'y suis déjà allé et j'avais adoré et le lieu et ses " festives "...

Quelques précisions sur cette photo :

Cette photo '' un passage dans la dune " où l'on voit partir vers l'Angleterre, un ferry, comme dans un col, est tout un symbole. Elle a été prise à Calais, haut lieu de passage, à l'endroit exact où s'entassent désormais, dans des dunes et dans des conditions déplorables, semblables à des bidonvilles, des milliers de migrants, qui rêvent de trouver "un passage " vers l'Angleterre, leur eldorado, et qui regardent, impuissants, les ferries partir sans eux...le rêve d'un passage vers une autre vie...cette photo fonctionne donc comme une allégorie...»

Sous le ciel blanchi du proche hiver résonnent les cris des bernaches, se dessinent les courbes qui, bientôt, se dissoudront dans l’air froid, la brume indistincte. Les oies, on ne les verra plus, on entendra seulement leurs cris, leurs bavardages incessants. Partout, sur le Bassin, depuis les Prés salés tout près d’Arcachon, jusqu’à la pointe du cap Ferret, en passant par l’Île de Malprat, les plaines du Teich, partout seront les compagnies fouillant l’estran, se gavant d’ulves, ces laitues de mer dont les oiseaux raffolent. D’octobre à Mars, on cacarde, on fouille le végétal, on fait des réserves. Puis, un jour de mai, le vol se formera, en V, avec son éclaireur de pointe et ce sera le retour vers la Sibérie originelle, là où la reproduction aura lieu, la généalogie assurée. Constante oscillation entre la terre fondatrice d’un lieu et l’accueil dans un territoire assurant la survie de l’espèce, ces herbes lacustres qui nourrissent et sont promesse d’avenir. Orbe migratoire liant en un seul mouvement le sol primitif à celui qui régénère et permet la poursuite du cycle. Toujours l’oie au plumage couleur de terre, au long cou noir, retourne sur le territoire qui l’a vue naître, immémorial ressourcement qui semble n’avoir jamais de fin. Ainsi vivent des milliers de populations, grues cendrées, cigognes, milans noirs dans un ballet incessant, genre d’éternel retour du même, constant battement existentiel, passage de l’aire de nidification à celle du nourrissage. Pays natal, pays d’accueil, pays natal comme pour dire la nécessité d’un lieu où s’enraciner, se reconnaître, assumer le déploiement de son essence.

Le ciel est plombé, à la limite d’une huile lourde, d’un bitume qui coulerait au-dessus de la dune. Sur le sable, des traces de roues se perdant près d’une touffe d’oyats comme si cette dernière était l’ultime amer d’un improbable voyage. Une empreinte, puis une disparition dans la trame d’un illisible destin. Lieu de perdition, lieu désert sans qu’il soit aucunement possible de repérer une oasis, la touffe de fraîcheur de ses palmiers se balançant au-dessus d’une ligne d’eau claire. Tout est scellé dans une confondante mutité. C’est comme si la terre avait été dessaisie de ses mots, le ciel de son chant, les nuages de leur possibilité de se métamorphoser en pluie, cette puissance qui féconde et libère, donne aux hommes la joie d’une libation. Tout est tellement scellé dans l’irrémédiable, tout est tellement hors langage. Si dérisoire d’être là, sous la meute grise, d’en sentir le mouvement continuel de râpe, de pierre ponce et de demeurer dans une manière de catatonie comme si on allait prendre racine, ici, et s’engloutir dans la touffeur des sables mouvants.

On se nomme « Aman » ou bien « Janice » ou encore « Nahoum ». On vient d’Erythrée, du Soudan, de Syrie. On fuit la tyrannie, la guerre civile, les exactions, l’aporie d’un monde en décomposition. On se souvient encore, dans son corps même, dans ses membres tendus par la peur, du refuge dans le bois Dormoy, à Paris, fuyant l’œil inquisiteur des caméras. Serait-on reconnu au Pays et c’est sa propre famille qui en subirait les conséquences, questionnaires, peut-être prison ou bien torture. Le raffinement des tortionnaires est sans fin, sans pitié. Il faut contraindre, convertir à des idées, faire passer sous les fourches caudines jusqu’à ce que la conscience en peau de chagrin accepte toutes les compromissions, signe toutes les allégeances. Honte de l’humanité lorsqu’elle oublie l’humus sur lequel elle s’est édifiée, lequel sortait d’une longue période d’ombre, de barbarie. Raison de plus pour la reconduire, l’ombre, à un plus lumineux chemin.

On est allongés sur la plage, pareils à des chiots nouveau-nés qui chercheraient, les yeux fermés, les mamelles salvatrices. On est sans mère, sans pôle auquel se rattacher, on est seul parmi la confluence des autres, on souffre de n’être rien que ce fétu de paille flottant sur l’indifférence des riches et des nantis. On se serre les coudes, on se tient contre son frère d’infortune. En survêtements troués, sous des capuches crasseuses, les chaussures en loques, les pieds poudrés d’une poussière qui ne veut pas de nous, de notre irritante présence. On est tout en haut de la dune. Sable dans les yeux. Rafales de vent, air salé qui tire des larmes. On est là dans un ailleurs qui n’existe pas, on est là et on ne le sait même pas. C’est une telle douleur que d’être privé d’une Terre, de n’y pouvoir enfouir l’orgueil légitime de ses racines. On fixe son regard sur la ligne d’horizon. Mirage blanc qui oscille sur la mer. On voudrait y être, même dans la cale ombreuse où les machines font leur bruit assourdissant. Être n’importe quoi, cette bielle au mouvement épileptique, ce grincement, cette odeur de gas-oil flottant au ras du sol. Être. Le ferry glisse lentement sur l’aire lisse comme l’huile. Avec facilité. Comme si être-au-monde était cette progression calme, assurée d’elle-même, cette certitude assistant à son propre avènement avec un sentiment naturel, allant de soi. Mais est-ce donc si difficile de vivre, de marquer son empreinte sur la dalle des choses, d’être reconnu homme parmi les hommes ?

Le ferry est au loin, maintenant, simple ponctuation blanche sur les eaux noires. Simple espoir que le vent emporte avec lui, dissout dans la craie d’Albion, ce paradis qui, jamais ne sera atteint. Nous ici, peuple du sable, errants parmi l’immense solitude du monde, nous comptons pour si peu. Brume à l’horizon, risée de vent que bientôt le silence effacera. Il nous restera notre regard, nos mains tendues vers l’impossible, nos ongles pareils à des serres où s’accrochent les bribes du néant. Longtemps nous demeurons ainsi côte à côte, les yeux rougis d’avoir trop espéré. Parfois quelques somnolences traversées de fulgurances, de dialectes locaux, de déflagrations ; des hommes en armes, des pleurs, les murmures éteints de nos proches, des odeurs de terre brûlée par le soleil. Rêves d’oiseaux migrateurs, rêves d’oies bernaches faisant leur criaillerie joyeuse dans le ciel du Bassin d’Arcachon, autour des côtes de l’Île de Ré, dans le golfe du Morbihan. La troupe est excitée, la troupe est fébrile. Il est si émouvant de regagner sa terre natale après qu’on a été accueilli, logé, nourri et que l’on retourne sur son lieu de ponte, celui qui vous a vu naître et vous a porté sur les rives de l’exister ! Alors il ne nous reste plus que le rêve au fond du sommeil on bien à l’état de veille avec le dessin des côtes de la Sibérie. Longtemps nous planons au-dessus des paysages désolés de la toundra. Longtemps nous décrivons nos cercles de cris sur l’océan blanc des bouleaux. Longtemps nous dérivons avant de rejoindre le lieu fondateur. Longtemps !

Nous sommes en sustentation au-dessus de notre argile natale, nous décrivons de grands cercles, nous voyons le sol aride, fissuré, nous voyons le peuple soumis, en loques, miséreux, nous voyons la douleur faire ses fumées de solfatare, ses taches de soufre incandescent. Nous voyons les eaux bleues du golfe d’Aden, nous voyons Massawa, le chapelet des îles Dahlak, nous voyons Port-Soudan, la montagne de pierres nues qui la cerne, les acacias épineux qui font leur tache vert-amande au fond des vallées désertes. Nous sommes comme l’aigle à l’œil perçant qui vole haut, dans sa forteresse de plumes, et aperçoit, tout en bas, le globe bleu agité de soubresauts, le globe en fusion sous la folie des hommes. Loin, là-bas, au-delà de l’horizon, dans le pays aux piscines de pierres et d’eau, aux maisons victoriennes, aux greens semés de trous, tout près des mirages des tours de verre de la City sont les hommes qui marchent, regard en bas, jamais ne lèvent les yeux au ciel. Ils ne veulent pas voir. Ils ne veulent pas enfoncer dans leur esprit indolent le coin du doute, dans leur âme le poison qui les détruirait. Mais nous sommes le peuple des « Damnés de la Terre ». Un jour nous lèverons, oui, en masse. Notre migration sera une immense déferlante et le ciel se couvrira de taches brunes et noires. Oui, nous serons les bernaches conquérantes, les oies en quête de nourriture, les oiseaux de la désolation. Car, là où se posera notre vol, il ne restera plus rien que ruines et cendres. Puis nous retournerons au pays de nos ancêtres, Erythrée, Soudan, cette Sibérie orientale que nous libèrerons du joug des oppresseurs. Des armes nous ferons un autodafé, des idéologies un naufrage, des compromissions une aire de liberté. Nous en dresserons les arbres aux carrefours, sur le bord des mers, en haut des collines de pierres. Notre migration aura eu lieu, nous nous reconnaîtrons dans notre sol comme nous le ferions dans le reflet du miroir. Alors nous n’aurons plus de rêve d’au-delà, de grands bassins où flottent les forêts d’ulves, où les crabes, pinces en l’air, se déplacement si drôlement dans leur marche de guingois. Nous revêtirons nos habits traditionnels, les voiles blancs drapant les corps, nous abandonnerons nos plumes d’oies. Notre seul exode sera celui, sédentaire, par lequel connaître notre sol, les lois hospitalières de notre peuple et vivre en paix avec nos frères. Dans le ciel nous dessinerons un grand V, à la manière de deux bras ouverts sur l’espace, en attente de sa bénédiction, cette pluie bienfaisante qui régénère la terre et fait, sur le front des hommes et des femmes ses mille gouttelettes de cristal. Oui, c’est cela que nous ferons et nous dormirons sous les étoiles en attendant le jour.

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 07:44

 

Dune-Océan.

 

DUNE [1024x768] 

                                                                                        Photographie : Thierry Chiès.

 

  Il faut partir dès la chute du jour, marcher le long des sentiers de poussière, passer sous la vague verte des pins. L'instant est si calme alors que la Dune, privée de ses Passagers, se dispose à la nuit. Le sable, encore chaud, fait entendre ses craquements, ses grésillements de mica. A l'abri des monticules, derrière les cheveux hirsutes des oyats, les lézards font palpiter leurs goitres. La tache couleur de terre des lucanes se confond avec les premières ombres. Cheminements des fourmis pareils à une caravane de signes discrets, ponctuations bientôt illisibles. Quelques sternes glissent encore sous les nuages. Les boules blanches des goélands flottent au-dessus de l'eau. Puis le regard libre jusqu'au gonflement sans fin de l'horizon.

  C'est l'heure pleine, celle où les hommes fourbus rentrent au logis, où la Ville meurt dans ses dernières rumeurs. Celle qui convoque le corps à la longue dérive, dispose au grand large. L'Océan est une bulle d'encre infiniment dilatée, tendue sous le fil de l'horizon. Les vagues, un moutonnement qui s'éparpille là-bas, au loin, dans une brume de vapeur. On dirait le bout du monde, vision infinie au-delà de laquelle serait la pure poésie, le chant des sirènes, l'envoûtement distrayant de l'ennui. Liberté infinie, sans frontières, sans mots qui partagent les hommes, sans parchemin où s'écrivent les lois. Pure offrande de ce que le paysage étendu tient toujours en réserve. Les yeux la savent cette vérité d'une nature infinie, ce tremplin pour l'imaginaire, cet essor longtemps contenu qui ne demande qu'à s'éployer. Regarder avec l'œil de la conscience, approfondir avec celui de l'esprit, forer au loin avec l'âme du Peintre, tracer les cartes de l'utopie avec la main du Géographe.

  Bientôt, au-dessus du grand dôme liquide, les cataractes lourdes des nuages. Ventres dilatés à la densité du plomb. Mais rien de menaçant. Juste une parenthèse du jour afin que s'annonce la nuit. Maintenant, la Dune a confié son corps de baleine blanche au balancement du rivage. Flux, reflux, comme pour dire le grand mystère du nycthémère, la belle dialectique temporelle et le gris pour unir, médiatiser. Et la neige de sable sous la lumière assourdie des étoiles. Une pure félicité. La Ville est si loin avec ses maisons blanches coiffées d'ardoise, ses quartiers d'hiver, ses tonnelles où, au printemps, s'accrochent les grappes des glycines. Et les jupes en corolles aux terrasses parfumées d'iode, parcourues d'embruns éphémères. Seule la ligne des réverbères, la promenade de planches au-dessus de la lagune, les feux du port pareils à des photophores.

  Alors on s'allonge auprès d'un arbre écaillé, la tête appuyée sur le grand os blanc, face à l'immensité. Le Banc d'Arguin flotte parmi l'écume claire, entouré par les courants qui franchissent le goulet, gagnent les eaux plates  de la lagune. De hautes cabanes de planches, montées sur pilotis, pieux identiques aux bouchots, oscillent doucement dans le vent. Juste une brise marine chargée de sel, de guano, de varech. Le ciel fait girer ses constellations avec minutie. Le bruissement des astres est perceptible : un murmure de fond répercutant en écho les clameurs de la Ville, maintenant assoupies. Un faisceau balaie la côte de sa longue rainure couleur d'opale. Sans doute le feu de Cordouan ou bien, alors, quelque bateau fantôme faisant sa course imaginaire dans le sillage des étoiles. Le calme est alors si profond, étalé sur l'immense voile de la terre. La nuit avance avec son empreinte bleu-marine, des rêves accrochés à sa toile piquetée d'ombres légères. Le chant du monde est là, comme rassemblé dans une conque, on peut le toucher, en éprouver la soie, le battement subtil.

   Ainsi, confié à la Dune-Océan, on n'a plus d'attaches, on dérive longuement parmi les caps et les golfes, au milieu des cordons de sable, tout près des lacs matinaux où commencent à s'imprimer  les lueurs du jour. On étire son corps de salamandre, on essaie de se réchauffer à la première clarté, on longe la crête de la colline de sable. Les Passagers ne sont pas encore arrivés. Ils dérivent dans la brume dense du sommeil. La Ville fait tout juste entendre ses premiers craquements. Bientôt seront les bruits qui creuseront leurs  galeries dans  les lames d'air. Il sera temps, alors, de rentrer dans la chambre tiède des songes. L'Océan reprendra possession de la DuneEt l'homme de lui-même.  Jusqu'au prochain voyage. 

                                                                               

 

 

 

 

    

 

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