Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:43

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

      Ainsi, maintenant, avons-nous franchi tous les cercles d’eau et de terre qui nous séparaient du cœur vivant de l’Atlantide et nous voici au point focal de la Cité, autrement dit au point d’intersection de toutes les significations. Cette étonnante acropole présente un diamètre d’environ cinq kilomètres où se rassemble tout ce dont une cité a besoin pour vivre en autarcie. Tout y est organisé, distribué selon un plan méthodique, projection dans le réel de l’Idéal symbolique tel que peut l’envisager le concept le plus exigeant. Je pense qu’il y a là filiation directe de l’Âme, de l’Esprit acceptant d’insuffler dans la matière le principe subtil qui les traverse et soutient leur invisible architecture. Pour ceci, l’Atlantide est un tour de force qui ne peut se maintenir que dans ce fragile équilibre entre une matière qui demande et une énergie qui attribue, modèle, façonne mais sans jamais livrer l’entièreté de son être aux regards et aux mains de ceux qui en altéreraient la singulière nature. Tout à la beauté de ce qui nous est offert, aussi bien Platon, le créateur de cette pure Réalité, que moi qui en prends acte, demeurons muets, sur la frontière qui sépare le silence de la parole comme si les mots que nous pourrions prononcer étaient susceptibles de faire s’effondrer ces périssables murs de Jéricho.

   Nos yeux, fussent-ils curieux, ont du mal à contenir le prodige. Ce ne sont, partout, que temples aux hautes colonnes de marbre, palais aux péristyles finement ouvragés, fresques polychromes ornant les intérieurs, édifices publics aux frontons sculptés, portant des images des dieux principaux du Panthéon grec, parterres de mosaïques aux tracés parfaits. Tout en haut de la Cité, pareil à l’Acropole dominant Athènes, le Temple dédié à Poséidon est pure merveille architecturale, picturale. Façades recouvertes d’un argent étincelant, toits entièrement revêtus d’or, voûtes en ivoire ciselé incrustées de gemmes précieuses, plafond ruisselant de la lumière inégalée de l’orichalque, création sans pareille d’un métal antique dont nulle copie n’a pu, de nos jours, être reproduite. Magnificence portée à son acmé, habileté des artisans dépassant l’imagination. Quant à Poséidon, le ‘Maître des lieux’, son culte lui est rendu au travers d’une sculpture le montrant «se tenant debout sur un char attelé de six chevaux ailés, et d’une grandeur telle que la figure touche à la voûte de l’édifice », comme vient tout juste de me le préciser Platon, l’auteur de ces lignes, à l’instant, sortant d’un long mutisme. Je présume qu’en toute simplicité et grand connaisseur de beauté, le Philosophe était ému de découvrir à nouveau toute ces facettes si éblouissantes. Qu’il les ait faites lui-même à la hauteur de son génie ou qu’elles proviennent d’une activité inconnue des hommes, peu importe, c’est la Beauté-en-soi qui est à remarquer. Peut-être même reviendrait-il à notre condition de Mortels de l’honorer, de la porter au pinacle, de lui destiner des offrandes, d’édifier un culte. C’est toujours ceci que mérite le Rare, une infinie reconnaissance qui, nous déportant de nous, nous extrayant de nos propres insuffisances nous place en regard du vaste Univers, cette splendeur qui rayonne de toutes parts dont, communément, nous ne savons reconnaître le vaste mérite.

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:42

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Présentement nous avons franchi le pont qui conduit au premier anneau. L’eau est infiniment calme, lisse, que nul courant d’air ne vient troubler. On la penserait, tout à la fois, légère, aérienne et en même temps brillante et solide comme une boule de mercure. Le ciel vient s’y refléter et ce jeu de miroir me paraît ‘piéger’ le réel, le circonscrire à cette sphère qui me fait penser à telle autre, parménidienne, celle de l’Être en sa forme abstraite, parfaite, indestructible.

   Je crois même qu’en ces lieux de pure félicité, la lumière elle-même est sphérique, minuscules assemblages de photons qui jouent l’unité de toute chose jusqu’à se confondre avec les hommes qui l’observent, s’en nourrissent, en sont éclairés depuis leur peau jusqu’en leur centre ossuaire d’éclatante blancheur. Les hommes ? Nous les apercevons déjà mais pareils à des êtres de pure présence que nul prédicat par trop incarné viendrait soustraire à leur caractère d’universalité. Car ici, en cette terre d’utopie, il convient que tout soit référé à l’Idéal, à la Perfection, qualités sans lesquelles l’Atlantide ne serait qu’une terre parmi les autres, du divers parmi le divers qui ne s’élèverait nullement du peuple des continents et autres pays.

   Or l’utopie, cette maille arachnéenne de haute fiction, cette perle brillante de l’imaginaire, ce cosmos parvenu de facto à sa forme la plus sublime ne saurait se confondre avec le banal, l’ordinaire, sous peine de connaître sa mort avant même d’avoir vécu. Donc, les Atlantes fameux, nous ne pouvons les voir avec des yeux de chair, seulement avec ceux de l’âme, ce qui nous concerne au premier chef, Platon et moi. Seulement nous ne voulons nullement abuser de notre vue panoptique, puissante telle celle du lynx. Nous voulons demeurer à distance, éclairer leurs silhouettes à contre-jour, les placer dans la pénombre d’un clair-obscur, dans le paradoxe d’une lumière originelle qui n’a encore rien décidé de soi, ni de remonter à l’ombre native du Néant, ni de surgir sur la scène du monde avec ses projecteurs, ses lampes au magnésium qui risqueraient bien plutôt de brûler que d’éclairer.

   Car pour toute manifestation d’Essence, il convient de se retenir sur le bord de l’exister, de longuement observer depuis sa margelle, il sera toujours temps de se livrer au Grand Saut, de voir les choses selon leurs angles morts, leurs perspectives tronquées, leurs affèteries de carton-pâte. C’est bien trop souvent en raison de leur empressement de connaître, de goûter aux mets de l’exister sans précaution que les Existants s’exposent à toutes sortes de déconvenues, lesquelles parfois prennent le nom de ‘Mal’ et alors la remontée vers le Souverain Bien, l’Astre Solaire devient non seulement un chemin de croix mais se révèle de toute la hauteur de son impossibilité. Une fermeture qui, parfois, ne dit son nom mais que les candidats à une vie sereine ne peuvent ressentir qu’à la manière du malheureux taureau rouge du sang que de maléfiques banderilles ont condamné à ne plus être qu’une plaie face à la gloire immédiate des hommes. Mais laissons là ces considérations ‘inactuelles’ pour de bien plus agréables pensées.

  

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:41

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Mais, avant de pénétrer dans ce qui apparait comme le Royaume Sublime, une manière de réplique du ‘Jardin des Hespérides’ où croissent les pommes d’or, ou bien de Paradis Terrestre, l’esprit de Platon n’a nullement omis de se munir du ‘Critias’ (seule parenthèse dans le monde spirituel), livre précieux dont il se propose de me lire un extrait, afin que, saisi de l’essence de la méditation du Philosophe, je puisse en toute clarté me pénétrer de ses profondes intentions. Il s’agit, en quelque sorte, d’une propédeutique, d’une initiation aux mystères mêmes de cette Île étrange qui semble à mille lieues des préoccupations humaines. La belle et grave voix platonicienne s’élève de son esprit telle la flèche qui quitte sa corde et entreprend son rapide voyage en direction de son but, la cible qui l’effectue en totalité : 

   « Les rois avaient des richesses en telle abondance que jamais sans doute avant eux nulle maison royale n'en posséda de semblables et que nulle n'en possédera aisément de telles à l'avenir. L'île leur fournissait tous les métaux durs ou malléables que l’on peut extraire des mines. En premier lieu, celui dont nous ne connaissons plus que le nom, l’orichalque, c'était le plus précieux, après l'or, des métaux qui existaient en ce temps-là. L'île fournissait avec prodigalité tout ce que la forêt peut donner de matériaux propres au travail des charpentiers. De même, elle nourrissait en suffisance tous les animaux domestiques ou sauvages. Elle donnait encore et les fruits cultivés, et les graines qui ont été faites pour nous nourrir et dont nous tirons les farines. Ainsi, recueillant sur leur sol toutes ces richesses, les habitants de l'Atlantide construisirent les temples, les palais des rois, les ports. »

   Parvenu à ce point du récit, Platon respire d’aise. Son esprit semble flotter tout autour de ses mots, pareil à ces essaims d’or des abeilles dans une lumière printanière. A l’entendre évoquer cette belle page, l’idée m’est venue qu’elle aurait pu être tirée d’un fragment de la Bible relatif à la Genèse. C’est une sorte de récit de l’origine, ce en quoi la philosophie platonicienne sonne à nos oreilles à la manière d’une théologie. En effet, la cloison est mince qui sépare la Métaphysique de sa cousine germaine la Religion. M’ouvrant de ceci au Philosophe, celui-ci réplique sans délai :

   « Mais il ne s’agit nullement d’être dogmatique, d’être crispé sur une forme unique de vérité. La vérité s’abreuve à de multiples sources que, certes, l’Idée assemble en son essence. Aussi bien pouvons-nous en trouver des éclats dans le mouvement de l’Histoire, dans la parole des Religions, dans les œuvres d’Art, dans les manifestations de l’Amour, les décisions de l’Altruisme. L’Idée est un terme commode qui synthétise toutes ces tentatives de correspondre au Vrai dans le pur éclat de sa lumière. »

  

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:39

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   « C’est sans doute ceci le réel minuscule, une pierre au milieu du chemin, une chute et au terme, rien qui ne se relève alors que le Réel Majuscule, celui avec lequel les Philosophes mes frères jonglent habituellement, s’élève de soi, plane à des hauteurs illimitées, s’extrait de la Terre, gagne le Ciel où ne règnent que des oiseaux libres, ivres de ceci, précisément, leur liberté qui est leur vérité, qui est l’essence même de leur vol. Mais, Terrien présentement libéré de ton corps, tu vas penser que je m’ingénie, telle Pénélope, à détisser la nuit ce que j’ai tissé le jour. A condamner la Philosophie pour en faire une simple matière, une pierre qui, jamais, ne pourra se connaître comme philosophale, mais lourdement contingente, cloîtrée en son être, sur le bord de mourir, abandonnant l’idée d’éternité qui, toujours l’avait hantée dans le genre d’une obsession et qui, soudain, s’apercevait de sa cruelle finitude. »

   « Oui, nous sommes constamment des êtres de désir, reprends-je, que la Nature contrarie à la mesure même de sa nécessité. Elle s’affirme continûment comme cette substance primordiale, toujours en devenir d’elle-même, grosse de son propre enfantement, bouleversée en son fond, immensément chaotique, traversée d’énergies primordiales qui migrent vers leur futur, secouée d’une terrible volonté de puissance, cette ‘Phusis’ dont parlèrent à loisir tes prédécesseurs dans la tâche de la Pensée, cette incommensurable dimension qui nous effraie quand nous tâchons de la situer à sa place propre, sidérale, cosmique, illimitée, nous les pauvres cirons qui plions sous le fardeau de l’exister. Sans doute ne nous relevons-nous jamais de cette démesure qui nous habite, nous rend infiniment vulnérables, fétus de paille dans l’œil cyclonique des vastes espaces océaniques. »

   « Ô, Terrien, combien j’apprécie ton envolée toute de lyrisme et de lucidité traversée ! Sans doute la métaphore - cette paille, cet Océan - est-elle la figure de rhétorique la plus conforme à combler le fossé dont je parlais à l’instant, creusé entre la condition humaine et le langage. Nous comprenons immédiatement, sans peine, la dimension de vertige qui habite deux entités si dissemblables, si éloignées en leur sens, un empan abyssal les place en des territoires opposés, non miscibles. Nous identifiant au fragile brin de paille, nous percevons combien l’Océan, l’être-des-choses-en-sa-totalité nous écrase de son poids incommensurable. Le simple écart entre deux mots dessine la ligne de partage entre le fini et l’Infini. Tout ceci est assez admirable pour que cela mérite d’être mentionné. A condition, bien entendu, de ne point abuser du langage à des fins d’exposition de soi en sa prétendue vérité, œuvre dont les Sophistes sont coutumiers, eux qu’intéresse seulement leur propre esquisse. Tout le reste n’étant que de surcroît ! »

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:38

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   A peine les mots de Platon s’abîment-ils sur le bord de ses lèvres que nous nous trouvons dans l’immédiate périphérie de l’Atlantide. Avec plus d’exactitude, je dirai que nos esprits, nos âmes, à savoir nos principes incorporels s’y trouvent et que, manifestement, je me sens libre d’avoir laissé mon corps de chair derrière moi, tout là-haut au sein de sa citadelle de muscles et de peau.  Alors l’Académicien se métamorphose en Cicérone, lui qui a décrit l’Île Très Fameuse dans ‘Le Critias’. Je n’ai guère qu’à l’écouter, à profiter de son éloquence légendaire, elle qui paraît n’avoir nulle limite.

   Maintenant nous sommes tout près de la vaste Cité, sur le bord externe du premier canal. Mon guide m’explique la valeur réelle et symbolique de ces anneaux d’eau, enchâssés les uns dans les autres.

   « Sais-tu l’importance de ces canaux, la raison même de leur forme ? Eh bien ils sont, tout à la fois, des ouvrages défensifs, des barrières contre les attaques ennemies et la figure même de l’abritement des hommes tout autour d’un Pouvoir qui les protège et qu’ils vénèrent. Tu n’es pas sans connaître la valeur du centre par rapport à la périphérie ? Au centre est le germe de toutes choses, sa puissance d’effectuation, son principe de condensation qui, de proche en proche, se diffuse à l’ensemble de ce qui est, lui confère sens et devenir. C’est bien pour cette raison de large déploiement à partir du milieu que la Résidence Royale, la demeure de Poséidon occupe cette place à nulle autre comparable. C’est un centre originel autour de quoi tout s’ordonne, la vie sociale, éducative, culturelle. C’est de là que partent les lois devant lesquelles les hommes ne pourront que s’incliner. Ne le feraient-ils, ils s’exposeraient aux pires des déconvenues, ils mettraient en danger leur simple prétention à vivre ! »

   Je dois dire que, malgré mon enthousiasme, malgré ma réception très positive des paroles de l’Athénien, j’éprouve une manière de sentiment mêlé, à la fois d’admiration et de critique de son discours inaugural :

   « Mais dis-moi, cher Platon, bien que ta démonstration soit brillante et à tous égards rationnelle, ne fais-tu la part trop belle au Prince de cette Cité, à Poséidon lui-même qui pourrait bien être tenté d’abuser de sa position de ‘Prince’ ou plutôt de dieu et faire de son pouvoir l’instrument d’une oppression, d’une confiscation des initiatives du peuple au seul profit de son propre bien ? » 

   « Tu penses, je présume, à l’institution de quelque pouvoir tenté par les excès d’une oligarchie ? »

   « Oui, c’est bien de ceci dont il s’agit. En quelque sorte de placer le Prince en son palais doré alors que le peuple demeurerait ‘dans ses fers’. »

   « Certes, Terrien, tu as raison mais tu ne dois nullement oublier la nature même de mon entreprise : offrir aux hommes la Cité Idéale dont toujours ils ont rêvé sans jamais pouvoir lui donner un visage réel. Oui, je sais, les Citoyens de tous les pays diront que mon récit est pure utopie, qu’il prend sa source dans les brumes de la mythologie, que cette dernière n’est qu’un rêve éveillé. Mais, dis-moi, toi qui accompagnes ma méditation, es-tu réel ou bien une simple fiction et moi-même ne suis-je qu’une fantaisie inventée par les Hommes afin que mes Dialogues, les berçant d’illusion, ils puissent dépasser leur lourde condition, devenir libres au moins le temps d’une lecture ? »

    « Tu sais, même la plus serrée des dialectiques échoue un jour sur les rivages de sa propre incompréhension. Afin de donner consistance au sentiment d’exister, nous ne pouvons que recourir au langage, c'est-à-dire mettre en dialogue du réel face à du symbolique. Or ces deux réalités ne sont pas d’un niveau identique, loin s’en faut et c’est de là, essentiellement, que vient le problème de la vérité. En effet, qu’en est-il de la vérité d’un homme de chair confronté à son travail, aux apories diverses qui entravent sa marche, parfois à la guerre, toujours à la mort en définitive ? Le hiatus est si évident. Le mot qui doit apporter la solution n’est pas la chair qui souffre et pâtit dans son être matériel. Le langage qui est censé tout résoudre de nos contradictions est toujours trop loin, toujours trop haut et résonne de façon bien différente par rapport aux lianes de nos soucis, aux racines du Mal en lesquelles nos pieds s’entravent et, le plus souvent, chutent lourdement. »

  

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:37

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Je suis tout à l’extase de cette découverte lorsque l’avisé Platon, désignant du bout de son index savant une forme circulaire à laquelle je n’ai guère fait attention, me pose la question :

   « Qu’aperçois-tu ici-bas qui, j’espère, parle à ton âme ? »

   J’applique mon regard à pénétrer ce que le Philosophe me montre. Dans un genre de Grand Anneau, que je nomme, pour la commodité, ‘Ville-Paysage ou Ville-Monde’, je distingue avec une réelle acuité, dans le premier quart, en haut et à droite, les plaisantes collines de Savoie avec l’image des ‘Charmettes’ qui, vues d’ici, me font penser à la spontanéité d’une image d’Epinal ; puis dans le second quart, en bas à droite, l’Atelier de Léonard qui se profile sur les doux vallonnements de Toscane. Enfin, dans la moitié gauche, un immense réseau urbain dont je peux distinguer, avec une précision géométrique, tous les quartiers qui en constituent le puzzle complexe. Ce sont des cercles concentriques qui s’emboîtent dans une parfaite exactitude, une succession de parcelles habitées, séparées par des canaux, se terminant en leur centre par un genre d’île plus élevée où, sans doute, s’élève le centre du Pouvoir et le ou les temples qui sont dédiés à son prestige.

   Voyant mon étonnement doublé d’une immense satisfaction, l’Auteur des ‘Dialogues’, sûr de son fait, me lance comme en un défi :

   « Super, qu’en penses-tu ? »

   Je ne remarque même pas le néologisme qui fleurit le verbe de l’Académicien et, tout à la joie de la découverte, je jouis bientôt du jeu étonnant de la réminiscence, ce qui, je pense, n’est pas pour déplaire à mon Hôte.

   « Mais, c’est bien l’Atlantide, si je ne m’abuse ! »

   « Tu ne t’abuses point. C’est même la vérité vraie. Aimerais-tu connaître l’Atlantide de plus près ? » 

   « Certes, mais comment faire ? Ce balcon est si loin et l’Atlantide si éloignée ! »

   S’apercevant de mon réel dépit, Platon ne tarde guère à me rassurer.

   « Terrien, oublie donc ton corps un instant. Rassemble-toi en ton esprit. Recueille ton esprit en ton Âme et sois plein d’une intime joie. Ici, près du Soleil, sous l’aile juste du Souverain Bien, nous n’avons plus besoin de nous encombrer de ces anatomies qui nous piègent et nous contraignent à nous confondre avec la matière. Tu le sais bien, Terrien, notre Être déborde toutes choses. Communément les gens croient qu’il s’agit de l’inverse, que ce sont les choses qui nous constituent, que nous en sommes de simples districts. Mais combien leurs jugements sont hâtifs et, pour tout dire, simplistes. Quelque individu du type de la chose a-t-il jamais eu une pensée ? Un concept est-il monté de la chose ? A-t-elle émis l’ombre d’une vérité ? L’ombre ? Sans doute. Une Vérité ? Jamais. Le plus souvent les hommes ne croient qu’à ce qu’ils voient : ce mur-ci, cette table-là, cette chaise encore, aux pieds solidement amarrés au sol. Jamais ils ne réfléchissent à l’Idée de Mur, de Chaise, de Table. Ils veulent un monde entièrement constitué de sable et de ciment, de paillage et de traverses, de plateaux de bois et de nœuds dans le bois. Ils ont une manière de logique concrète dont ils ne démordent pas, persuadés qu’eux-mêmes ne sont qu’un assemblage de muscles, de chairs, de sang. Mais, ne seraient-ils que ceci, ils n’auraient nulle conscience, donc nul recul et ne pourraient même pas savoir qu’ils font partie de la classe ‘hommes’. De simples choses parmi les choses. Mais je sais que tu entends mes mots, aussi ne perdrons-nous nul temps à démontrer des vérités. Le propre de ces dernières est d’être évidentes. Donc… Allons voir l’Atlantide ! »

  

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:36

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   « Mais, Maître, répliqué-je, comment les hommes pourraient-ils regarder autour d’eux, ils sont si occupés d’eux-mêmes, si dépendants de la proximité alors que les lointains ne leur paraissent qu’illusion, promesses fallacieuses, ‘plans sur la comète’ ? Ils tracent un cercle étroit autour d’eux et y accomplissent une danse dont ils pensent que c’est un geste essentiel, une sorte de chorégraphie divine qui les exonèrera de bien des malheurs ! »

   « Certes tu as raison, ils ne font que danser. Ils se considèrent, tout à la fois, comme le centre et la périphérie. Ils sont leur propre étoile et le satellite qui les regarde et magnifie leur existence. Ils sont pareils à ces aveugles de la Caverne qui, n’ayant jamais aperçu la clarté du jour en déduisent que ni le jour n’existe, ni le Soleil qui lui donne vie, ni le Souverain Bien, le Principe de Tout hors duquel rien n’existe que la fausseté, le faux-semblant, la duperie ! »

   « Mais cher Platon, tes idées sont si hautes, comment le commun pourrait-il s’en emparer sans les dénaturer, sans les faire plonger, aussitôt, dans le marigot des choses convenues, dans les pensées toutes faites qui sont plus rassurantes, elles ne nécessitent qu’une simple adhésion alors que tes théories demandent travail et abnégation, sans doute même, une certaine ascèse ? Le chemin qui conduit du domaine des simples images à l’Idée du Bien, en passant par la considération des choses et des êtres vivants, l’exactitude des objets mathématiques, la contemplation des souveraines Idées, ce chemin donc est si abrupt que la plupart des hommes, sauf les plus sages d’entre eux, préfèrent l’éviter. Je crois que l’ombre les rassure, la lumière les éblouit et les effraie d’une certaine façon. »

   Je dois avouer que je suis satisfait de ma courte péroraison. Pour la simple raison que, d’emblée, je me situe du côté de Platon, laissant mes congénères dans une nuit qui les définit, dont mon jugement me dispense de faire l’expérience. C’est du moins ce que doit penser mon illustre Interlocuteur. J’attends qu’il m’initie à de plus hauts concepts. Il n’est nullement avare en ce domaine. Cependant que nous devisons, nous nous sommes insensiblement rapprochés du Soleil au point de nous identifier à l’éclatante aura de l’Astre du Jour. Nous aurions même pu penser en être une émanation, un rayon dardé vers les ombres et les abîmes terrestres. Nous sommes arrivés dans les parages de l’Etoile sur une sorte de balcon aux balustres dorés qui ne peuvent qu’être d’or pur. Tout ruisselle de Beauté. Tout nait sous la coupe prodigue du Bien.  

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:35

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Soudain, je sens un léger tapotement sur mon épaule, suivi d’une voix chuchotée qui m’intime l’ordre de la suivre. Je devine dans la pénombre, drapé dans un vaste himation, un homme de forte stature, au front recouvert en partie d’une frange, à la barbe fournie, se modelant à la manière de courtes vagues. J’hésite un instant, puis me décide à lui emboîter le pas. Pendant tout le temps que dure la montée vers ce que je suppose être la surface à l’air libre, mon accompagnateur me précède et ne prononce mot. Maintenant nous avons dépassé la plate-forme où le feu jette ses étincelles. De là où nous sommes parvenus, la scène entière de la Caverne se montre à nous avec ses agitateurs de formes, ses spectateurs tournés vers le mouvement incessant de ce qui n’est que spectre. Au-dessus de nous, un orifice que nous empruntons. Nous débouchons sur une sorte de prairie semée d’une herbe jaune-vert qu’illumine un clair soleil. Je dois mettre mes mains en visière afin de protéger mes yeux de l’éblouissement. Celui que, jusqu’ici, je n’avais pu reconnaître, m’apparaît maintenant dans tout le prestige de son être. Bien sûr il ne peut s’agir que du Maître de l’Académie, l’avisé Platon, l’inventeur de la Métaphysique. Les premières paroles qu’il m’adresse, les voici :

   « Eh bien, heureux voyageur, toi qui marches parmi les villes afin de mieux les connaître, ainsi que les hommes, tes semblables qui y vivent, qu’as-tu appris de ton périple que tu ignorais encore ? Jean-Jacques Rousseau avec ses ‘Charmettes’, sa manie d’herboriser, ses ‘rêveries de promeneur solitaire’ t’a-t-il apporté une vision du monde qui, au moins puisse t’apaiser, t’apporter quelque réconfort, te conduire vers quelque sagesse ? »

   Bien évidemment, je m’étonne que cet Antique, fût-il considéré comme un Philosophe doué de visions prophétiques, puisse connaître l’existence de l’Auteur de ’L’Emile’ pour une simple question de chronologie, Rousseau lui étant postérieur de quelques siècles. Mais à peine cette idée commence-t-elle à germer dans mon esprit que le Fondateur de l’Académie renchérit :

   « Et ce très génial Léonard t’a-t-il au moins communiqué quelque autre valeur que son Art qui, s’il est en tout point remarquable, est loin d’épuiser le problème de la vérité. Sa très célèbre Mona Lisa, est-elle vraiment autre chose qu’une apparence, une ombre portée sur le destin du monde sans que, jamais, nous ne puissions en connaître la profondeur, l’essence ? Nul ne connaît la nature qui fonde son existence. Elle est identique au sfumato du Maître, une fumée qui se dissipe dans l’air et ne laisse nulle trace. Combien les hommes, tels les prisonniers de la Caverne se voilent la face ! Combien ils se contentent de cette vue déficiente qui leur tient lieu de Réel ! Combien ils s’abusent sur eux-mêmes, les Autres, le Monde ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:33

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   Un long couloir, derrière l’entrée, se prolonge par une galerie richement décorée de fresques peintes. Une mosaïque géométrique illustre le sol de ses tesselles polychromes. De loin en loin des lampes à huile dispensent des ocelles de clarté. Puis, après quelques centaines de mètres, les lampes se font plus rares, le couloir plus sinueux. Il descend régulièrement en pente douce, parfois traversé de quelques nappes d’humidité qui s’accompagnent d’une odeur de mousse et de lichen. Des chauves-souris frôlent mon visage en poussant leurs petits cris aigus. Si bien que je me demande si je n’ai emprunté la voie qui conduit tout droit au terrible Tartare. Parvenu à ce point de mon parcours, je ne comprends plus très bien, ni le but de ma pérégrination dans cette étrange ville, ni la présence des hommes illustres que j’ai rencontrés jusqu’ici et encore moins la raison de mon errance dans ce boyau sombre dont je me demande bien quelle peut en être l’issue. Tendant l’oreille, tâchant de percevoir quelque indice qui pourrait me rassurer, je perçois comme des murmures, de faibles voix d’hommes qui se superposent à ce que je crois être le crépitement d’un feu. J’avance prudemment afin de ne tomber dans un piège qui m’aurait été tendu, les choses sont si bizarres en cet endroit sans nom.

   Maintenant le chemin remonte. Il est parsemé de gros cailloux, si bien que je dois faire attention à l’endroit où je pose les pieds. N’ayant nulle lampe à ma disposition, j’avance à tâtons. Parfois mes mains heurtent les parois qui paraissent blanchâtres, de l’eau suinte en minces ruisselet sur leur surface. Puis la galerie s’élargit, débouche sur une salle dont je suppute qu’il s’agit d’une grotte ou d’une caverne. Je demeure un long moment immobile de façon à ce que ma vue s’accommode au clair-obscur. Je descends le long d’une pente semée d’éboulis. Derrière un épaulement de rochers et de terre, je découvre quatre formes identiques, vêtues de longues pélerines, encapuchonnées, dont je suppute qu’il s’agit d’hommes. Ils tiennent de longs bâtons sur lesquels sont fixés quelques silhouettes : cheval se cabrant, grande amphore, anneau avec tête d’oiseau, rapace simulant un vol. Placé en retrait, dans leur dos, un feu est allumé qui répand une vive lumière. Si bien que les silhouettes susdites se projettent sur la paroi de la Caverne où, sans doute, elles paraissent plus réelles que les formes qui les ont suscitées. Je suis profondément étonné de découvrir cette étrange scène. Aussi, ma naturelle curiosité me dicte-t-elle d’aller m’asseoir parmi les spectateurs. Ils sont adossés contre le mur où se trouvent les agitateurs de formes. Ils paraissent envoûtés par ces spectres qui bougent sans arrêt, auxquels peut-être ils s’identifient, incapables de faire quoi que ce soit d’autre que d’en subir la scène animée. Je dois avouer que moi aussi, intrigué par cette bizarre chorégraphie, je pourrais rester des heures à la contempler sans que le moindre ennui ne se fasse sentir.

 

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 15:32

(Variations sur l’UTOPIE)

 

 

   « Mais, afin de ne demeurer dans l’abstraction, je vais te dire en quoi consiste la tâche du génie dans un dessin que j’ai réalisé à la plume qui a pour nom ‘L’Homme de Vitruve’, mais tu me parais cultivé, tu dois donc en connaître l’existence. Comment, en effet, représenter l’homme dans la diversité des figures qui le traversent et le définissent ? Tâche impossible, diront les hommes du commun. Tâche exaltante dira l’homme de génie. »

   Disant ceci, le Florentin sort d’un dossier le dessin en question et se dispose à m’en expliquer les mystères. Cependant le jour a légèrement décliné, des ombres longues glissent sous les escaliers, s’enroulent en volutes autour des balustres et des rampes.

   « Vitruve veut montrer le corps humain en sa perfection. C’est pourquoi il s’inscrit dans deux formes également parfaites, le cercle et le carré. Cette œuvre est en réalité une allégorie des valeurs de l’Humanisme, de la Renaissance, de la Raison qui place l’Homme au centre de tout. Il est, en quelque sorte, le pivot autour duquel s’ordonne le Monde. Il se donne en tant que Cosmos qui a maîtrisé le Chaos. Donc le trait de génie n’est rien d’autre que cette mise en ordre, cette simplicité éclairante, cette juste mesure qui nous place, nous les hommes, en notre être, à la confluence de la plénitude et d’une possible joie. Connaître ceci ne veut nullement dire que l’on deviendrait éternel, seulement que l’instant que nous vivons au moment de cette ‘révélation’ s’est dilaté, qu’il nous emplit, qu’il nous porte aux confins de l’univers. »

   Sur ces derniers mots qui sonnent à la manière dont un tocsin envahit l’espace, annonçant aux hommes la mesure de leur destin, je comprends que le Maître souhaite mettre un terme à sa démonstration, qu’aiguillonné par la puissance de son génie, il ne va guère tarder à porter la main sur une œuvre en cours. En effet, se saisissant de ‘La Joconde’ (le tableau porte encore l’empreinte d’un travail récent), peignant délicatement du bout d’une brosse souple quelque détail du visage, sans doute seulement perceptible à l’acuité de son esprit, il précise :

   « Je dois encore faire un petit travail d’ordre ‘cosmétique’, tu reconnaîtras, au passage, la racine ‘cosmos’, qui signifie ‘le bel agencement de la parure d’une femme’, travail de mise en ordre du réel si tu veux. Je suis d’avis que je dois encore retoucher ce sfumato, sinon personne ne comprendra rien à cette œuvre. Je ne te raccompagne pas, tu connais le chemin. Si tu veux aller rendre visite aux Antiques, ils ont bien des leçons à nous donner, arrivé à la rotonde ovale, contourne-là, tu apercevras la Porte de l’antiquité , tu seras presque arrivé au terme de ton voyage. »

   Sur ce, Léonard retourne à son œuvre, et moi à mon chemin. Avançant le long du tunnel ténébreux, je médite les paroles du Toscan, les imagine, plaçant d’un côté les convulsions, les failles, les abîmes du Chaos, de l’autre la rigueur, l’ordonnancement, la clarté du Cosmos.  Et, déjà, je crois que je commence à percevoir tout ce que le génie a de singulier, son rôle fondateur parmi les hommes, son pouvoir de catégorisation du réel, d’un côté ce qui est contingent, passager, instable ; de l’autre les réalisations des esprits éclairés, l’Histoire, les Religions, l’Art, la Politique, les Lois. J’arrive à la rotonde. Ici, les nombreux candélabres font des taches de vive lumière au sein desquelles s’intercalent des zones plus sombres, une manière de damier en noir et blanc où pourraient bien figurer, sur les cases noires, les figures du Mal ; sur les cases blanches, celles du Bien. Bientôt la Porte de l’antiquité. Elle est constituée de deux battants de bois clair dans lequel sont enchâssées des vitres. Tout autour, dans une sorte de majesté se développe le bâtiment blanc d’un temple. C’est une architecture néoclassique de style ionique, entièrement en marbre blanc du Pentélique et pierres du Pirée. Sa façade est rythmée par six hautes colonnes. Sont représentés Athéna et Apollon. De part et d’autre de l’escalier qui conduit à l’édifice, deux imposantes statues figurent Platon et Socrate. Me voici donc devant la reproduction exacte de l’Académie d’Athènes et c’est non sans une vive émotion que je pousse la porte à deux battants, intimement persuadé de quitter un Ancien Monde pour un Nouveau sans doute plein de riches enseignements.

 

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher