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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 10:07
Présence.

                          « Approche ».

                Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Perle de porcelaine.

 

  Là, devant soi, dans la lumière levante, le pur prodige de la rencontre. Présence est debout sur le seuil du jour, simple toile ceinturant les hanches, torse nu dans une teinte si douce, si éphémère qu’on croirait une perle de porcelaine, ruisseau noir des cheveux en suspens de son propre geste. Comme si le temps avait fait halte, ici, dans la savane d’herbes grises, contemplant le spectacle de la beauté. De la beauté pour la simple raison que les lignes esthétiques, dans leur simple évidence font signe vers ce qui est à voir dans cet incroyable mouvement d’une donation originaire.

  

   Tout à l’heure…

 

  Oui, nous sommes dans une origine, immergés dans une réconfortante innocence. La nature est dans le premier éveil qui précède son dépliement. Tout à l’heure, lorsque le ciel aura blanchi, que la morsure du soleil atteindra les arbres, que la clarté coulera au milieu des graminées, que la colline à l’horizon ne sera plus qu’un mince fil à peine visible, le luxe se sera éteint, les choses seront rentrées dans leur lourde contingence et il y aura beaucoup de mutité partout répandue. Le pré de regain sera vaincu qui regagnera sa part d’ombre dans  la haute dimension de la lumière.

  

    Tellement de sémaphores.

 

   Les chevaux, un blanc, un noir - serait-ce la mise en image hasardeuse du Bien et du Mal, de la Vérité et du Mensonge, de l’éclosion du Jour, de la longue parturition de la Nuit ? -, les chevaux donc sont dans la posture de l’étonnement, œil inquisiteur, toison de la queue immobilisée en plein vol. Il y a tant de symboles à décrypter partout, tant de signes qui clignotent sur la face de la Terre, tellement de sémaphores qui attirent la conscience jusqu’au bord du vide. Et le vertige naît de cette inconnaissance du monde, de cette situation sur la margelle du savoir et les questions fusent pareilles à des feux de Bengale qui s’éteindraient quelque part dans l’illisible cosmos.

  

   Nous nous tenons cois.

 

   Signe d’éternité que cet éblouissement qui nous retient à l’orée de l’image. Nous, les Voyeurs incrédules, demeurons enclos dans notre fortin de peau et nos yeux s’illuminent de curiosité, et nos mains se recueillent, prêtes à recevoir l’offrande de ce qui vient. Nous évitons surtout de bouger, nous nous tenons cois, emplis de crainte et de stupeur au cas où la vision viendrait à s’éteindre. Alors nous serions orphelins, nous errerions sans cesse à l’intérieur même de notre hébétude et nos bras seraient gourds le long du corps, pareils à des stalactites qu’une vive lumière hisserait, exilerait de leurs rêves nocturnes.

  

   Prémonition du paraître.

 

   Ceci qui se révèle devait advenir depuis la nuit des temps. Cette « approche » était requise quelque part dans le lexique du vivant, l’événement était en attente seulement, dans la prémonition du paraître. Cela flottait infiniment dans le corridor de l’espace, dans le cliquetis du temps. Cela se dissimulait et demandait, en même temps, la confluence, la jonction des affinités électives, l’ouverture de l’osmose par laquelle imprimer sur la toile de l’exister les signes qui portaient la mesure de la nécessité.

  

   Transcendance : seule de l’humain.

 

   Nécessité interne, autoréalisatrice de sa propre forme, parce que ceci devait paraître et laisser montrer son être. Nulle Transcendance, nulle causa sui d’un Dieu qui aurait insufflé dans l’âme la quadrature nécessaire d’une destinée. De transcendance il n’y a que celle de l’humain qui s’exonère du néant et se projette au-devant de lui, telle la marche silencieuse qu’il est. « A dessein de soi » selon l’heureuse formule d’Henri Maldiney, ce grand révélateur des esquisses et des aventures de l’art.

  

   Question de conscience.

 

  Présence dans sa si belle posture, c’est elle et elle seule qui donne lieu et temps à la manifestation. Question de conscience, question d’être qui porte les choses à leur éclosion. Ni les chevaux pris dans les rets de leur condition animale, ni le paysage  allongé dans sa passivité ne pourraient être les réalisateurs d’une telle prouesse. Seul le regard de Voyante en réalise les conditions de possibilité. Oui, Voyante, telle une poétesse qui féconde le réel à l’aune de son inspiration, en délivre les plus hautes valeurs de langage après lesquelles il n’y a plus rien que le convenu et le prosaïque.

  

 

   Illumination de la présence.

 

   Viser avec la braise des yeux, jusqu’à l’extinction s’il le faut, afin que l’avènement de soi coïncide avec celui du moutonnement de la colline au loin, avec le feuillage de l’arbre, la marée des herbes, les toisons immobiles, noire et blanche des chevaux, la perte du ciel dans sa propre clarté. Alors seulement pourra se dire « l’approche », alors seulement pourra s’énoncer la « rencontre ». A savoir cette invisible transcendance qui part d’un geste à peine esquissé de la pensée pour aboutir à l’illumination de la présence. Là est le Sens Majuscule dont il convient de se doter afin que notre chemin ne demeure pure errance mais joie en partage avec tout ce qui cherche et demande réponse. Oui : réponse ! Nous seuls pouvons la fournir. Nous seuls ! De l’approche à la rencontre l’espace inavouable d’un mystère. Seul l’indicible…

  

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES
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9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 09:44
Pourquoi ce feu…et puis plus rien ?

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

   C’est un piège, un étau.

 

   Le soleil est cette boule blanche au zénith qui fait couler ses millions de phosphènes étourdissants. Il y a de grandes flammes qui incendient l’horizon et la mer est un lac en fusion, un miroir qui renvoie ses flèches acérées contre le dôme du ciel. C’est un piège, un étau qui resserre ses mâchoires et la respiration est à la peine. Les à-pics des fronts sont d’étincelants glaciers sur lesquels ruisselle la sueur en minces ruisselets et les mentons des surplombs de pierre où s’accrochent les claires stalactites, les gouttes de stupeur. S’essuyer le visage ne sert à rien, la source est continue qui s’alimente à la fontaine caniculaire, au feu exultant, aux étincelles qui raient l’horizon de leurs courses rapides.

    

   Longues cohortes.

 

   On boit de longs traits d’eau glacée, on fait craquer ses membres engourdis, enserrés dans des bandelettes chaudes de momies. On ne pense plus et les réflexions sont des boules de bitume qui font leurs congères dans l’antre du cerveau. Sur la plage sont des milliers de corps allongés dans l’attitude du culte solaire. Les vitres noires des lunettes sont des névés dont la surface est impénétrable, comme désertée de regards, vide d’une ouverture sur la vie alentour. Existences de chrysalides qui s’immolent à même la densité de leur propre peur. Oui, de leur peur. Longues cohortes d’anatomies plongées dans une hébétude sans fin. Car le jour est une douleur, la nuit une souffrance, le réveil le début d’un sacrifice consenti mais si lancinant, si difficile à porter au-devant de soi dans les allées dévastées de la grande fournaise.

 

   Villes-Termitières.

 

   Dans les boyaux des villes, dans les galeries souterraines, les catacombes aux blancs ossuaires, dans les caves sont amassées les grappes humaines qui fuient les folles ardeurs de la lumière. Ses bras, ses jambes, on les colle aux parois de calcaire, de son abdomen on fait une ventouse qui adhère au suintement salvateur, on boit avidement la liqueur de la moindre mousse, on aspire la fraîcheur dans le soufflet des alvéoles. La chaleur on en entend le bruit, le râle assourdissant le long des trottoirs qui se déforment, on dirait des bandes de nougat qu’un enfant indocile serrerait dans ses poings au seul plaisir de leur imposer sa volonté de puissance, de les réduire à sa merci en quelque sorte. Parfois les gens, à l’angle des rues tailladées à vif, dans les boudoirs méticuleux tendus de rose-bonbon, dans les estaminets où la bière coule en cascade s’essaient à proférer quelques mots, ne serait-ce que pour dire la verticalité de leur stupeur.

  

   On se tait longuement.

 

  Mais les mots sont rétifs, réifiés et font leur boule de gomme sur le parvis asséché des lèvres.  Mais les phrases font leurs filaments caoutchouteux autour de la langue qui pagaie sans cesse dans la vase de la bouche. Alors on décide de se taire mais le silence gonfle telle une baudruche qui martèle le pavillon hébété des oreilles. On se tait longuement tout contre le ressac du souffle démoniaque. On espère soudain, en soi, au creux de la braise du corps, une accalmie, le surgissement d’une langue de neige, la magnificence limpide d’un glacier. Mais tout est si lent à venir et les idées s’amassent ici et là dans d’étranges amas cotonneux, en résilles filandreuses, en cordes de chanvre aux inextricables nœuds.

  

   Images destinales de l’être.

 

   On est soi dans l’étrangeté. Puis on n’est plus soi et toute logique s’est abîmée tout contre la varlope de la déraison. On est soi et l’autre puisque plus rien ne semble avoir de limites. On emmêle ses bras aux bras contigus. De ses jambes on fait des lianes souples qui accueillent d’autres lianes souples. On est tenon et mortaise à la fois. On est Charybde et Scylla, on flotte dans les mêmes abîmes et les baudroies aux yeux globuleux nous frôlent de leur désir de soie. On est pieuvre aux mille ondoiements, on est tentacules fouettant leur propre ego-altérité, on est l’autre et soi dans un même mouvement de la conscience. On touche le vis-à-vis  et on palpe sa propre peau. On regarde qui fait face et on est regardé par son propre regard. Palais aux mille glaces où se percutent les images destinales de l’être. Labyrinthe où je te rencontre, où tu me vois réverbéré à l’infini, feuilles de verre où nous nous immolons dans notre perte irrémédiable, où vous divaguez parmi les corridors altérés de l’espace, les facettes démultipliées de la sensation, les ivresses des perceptions qui vont et viennent selon des flux qui nous traversent et parcourent le monde.

  

   Blizzard de la démence.

 

   On est des Ravaillac écartelés et les chevaux de la folie nous démembrent aux quatre angles de l’horizon : une main ici qui ne saisit que le vide, un bras là qui fait retour sur son segment de chair et ne se reconnaît plus, un pied qui marche dans le rien cotonneux et ne sait plus qu’il marche, des sexes flaccides qui battent au vent, des vulves orphelines, des ombilics perforés qui ne perçoivent plus la trace de leur origine. Partout est la lame aiguë de la schizophrénie qui clive le territoire indistinct du corps, partout la gangue de la mélancolie avec ses gerbes d’ennui, ses feux assourdis d’angoisse, partout les bondissements maniaques et leurs assauts de gloire contre les ombres qui envahissent tout, réduisent la vie à un simple soupir de luciole dans la prairie couverte de nuit. La vue est si basse parmi les racines de la mangrove. L’humus est si dense qui serre les blanches racines du jugement. La soue si indistincte où grouillent les séquelles abortives du désir. C’est comme de tomber dans un chaudron empli de poix, de tenter de faire la planche alors que tout est englué et que l’esprit vacille comme la flamme dans le corridor parcouru du blizzard de la démence.

  

   Lueurs fauves de l’automne

 

   On vient de dire le blizzard, le souhait de l’homme que l’on est encore de se plonger dans la pureté immémoriale du froid, de connaître une vérité qui nous mette debout et que notre marche entravée se projette vers un futur, sinon radieux, du moins possible. On ne va nullement tarder à dire, avec des soupirs dans la voix et des trémolos dans l’âme, la présence à nulle autre du printemps, le gonflement de la sève dans le canal des tiges, l’éclosion des fleurs, les corolles roses, les pétales chargés de douces fragrances. Et à peine terminera-t-on, d’énoncer ceci que déjà nos yeux s’empliront des lueurs fauves de l’automne, nos oreilles du crépitement des feuilles, nos mains du dessin des nervures dans la clarté adoucie du sous-bois.

 

   On est ici, on veut être ailleurs.

  

   On saute d’une saison à l’autre, d’une saison du corps à une étape de l’esprit, à un bondissement dans la faille ouverte de la conscience. On est ici, on veut être ailleurs. On réclame le chaud en hiver, le froid en été, la couleur de rouille au printemps, la floraison en automne. On demande tout et on n’obtient rien que le soi dans sa constante démesure, dans son inconséquence plurielle, dans son avidité fondamentale, dans la sombre dévastation qui grésille le long de l’espoir humain.

  

   On dit le temps qui passe.

 

  Alors on revient au début de la fable, on sonde la photographie de manière à y trouver, peut-être l’empreinte d’une origine. On dit le soleil très haut avec son œil atone qui interroge le monde. On dit la cendre gris-bleue des nuages, leur allure de douce médiation entre ce qui entaille et ce qui caresse. On dit la langue de feu qui court au sommet de la montagne. On dit la nuit de cette montagne dont on ne sait si elle vient tout juste de se lever ou bien si elle est parvenue au terme de son voyage. On dit tout cela et, en même temps, on dit le temps qui passe. Rien que cela, cet émiettement des heures, cette poussière des secondes, cette fulguration de l’instant qui nous surprend les mains ouvertes en direction du ciel comme si une offrande pouvait en chuter qui nous sauverait de notre propre chute, justement. Car nous sommes des êtres en perdition, des genres de culbutos qui, toujours oscillons sur notre base avant que de passer cul par-dessus tête. Et de plonger dans l’abîme.

    

   Être parmi le luxe de l’exister.

 

   Le temps des saisons, le temps météorologique, la pluie ou le frimas, ne sont jamais, en réalité, que des déclinaisons de cette temporalité qui nous fait hommes et nous distingue de l’animal « pauvre en monde », de la chose « sans monde » ce qui veut dire, en langage clair, sans temps, sans conscience d’être parmi le luxe de l’exister. Alors au terme de nos brèves et toujours réitérées réflexions, nous disons : « Pourquoi ce feu … et puis plus rien ? » et nous nous disposons à méditer cette question fondamentale qui pose l’être en son unique flamboiement et le retire sitôt paru. Condition de sa présence. Toute vision au-delà serait brûlure et désolation. Or nous voulons voir et nous projeter au-delà de notre vision. Peut-être y sommes-nous déjà ?

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 10:07
Traces mémorielles du temps.

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

  

   Passagers de l’inutile.

  

   Comment inventorier une vie, y semer quelques jalons, y inscrire des repères qui soient autre chose qu’une anecdote, qu’une histoire parmi tant d’autres se dissolvant dans les mailles incertaines des souvenirs ? Au fil des jours nous avons voyagé, marché sur des chemins au long cours, longé les hautes façades des immeubles, croisé des quidams, rencontré d’autres passagers de l’inutile dont il ne nous reste plus qu’une brume légère, à peine plus que l’empreinte d’une cendre sur la dérive lente de la glace hivernale.

  

   Ce qui fait sens et incite à rêver.

 

   La mémoire est identique à ces paysages d’Irlande où le ciel le dispute à la terre, où le granit se confond avec les silhouettes basses des hommes, les toisons des chevaux que fouette le vent, les grappes de nuages qui font leur lourde pérégrination d’un horizon à l’autre. Que retenons-nous, sinon le chant rauque des hommes aux visages burinés qui flottent indéfiniment dans les pubs aux fantomatiques visions ? Presque rien qui soit lisible, qui puisse donner prétexte à une écriture, initier un récit à la veillée lorsque le calme habite les cœurs et que l’âme est disponible à l’offrande, à la réception de ce qui fait sens et incite à rêver.

  

   Fourmillement des choses

 

   C’est étrange tout de même cet immense fourmillement des choses qui nous assaille dès l’instant où notre esprit fait l’effort de ressaisir les fragments d’un passé si lointain qu’il semblerait n’avoir jamais existé, simple légende sur les pages d’un livre et les signes qui s’effacent dans leur profusion même, leur densité. Alors la vision est floue, le strabisme fréquent, l’astigmatisme opérant qui dédouble tout dans une manière d’illusion confinant à quelque vertige.

  

   Lutte de la souvenance. 

 

   Se souvenir est toujours une douleur ; ramener à soi l’outre ancienne gonflée d’évènements est une souffrance ; hisser d’un puits sans fond l’eau des gestes d’antan est toujours courir le risque de la nostalgie, ouvrir le sas infini des métamorphoses, donner site aux tourments labyrinthiques qui figurent dans toute quête d’un passé à faire resurgir. Nous cherchons et nos mains sont vides comme si la présence qui, autrefois y était incluse - ce bout de bois taillé au canif, ce schiste sculpté, cette autre main qui se confiait -, tout ceci se diluait, se délitait à l’aune de cette confondante lutte de la souvenance.  

  

   Corolles qui sèment à tout vent.

 

   La figure de la mémoire serait-elle identique à ces corolles qui sèment à tout vent les spores pluriels d’une amnésique manifestation ? « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». Sans doute convient-il de prendre de la distance, de s’amuser de nos oublis, de rire de nos confusions. La loi de l’existence se situe sous l’inévitable férule de la multiplicité, de la prolifération et bien malin serait celui, celle qui parviendraient à archiver ce divers bourdonnant en quelque partie d’une anatomie accueillante, disposée à en assurer l’éternelle conservation.

  

   La peau disponible du monde.

 

   Le temps, cette abstraction, cette image longtemps suspendue qui fait naufrage dans l’étang des occupations, qui se fond dans l’effeuillement des jours, comment en faire quelque chose qui ne se perde dans l’évanescence, ne s’absente de nous ou prenne la consistance de ces infinis que nous sollicitons sans jamais pouvoir les rejoindre ? Les formes du temps ce n’est nullement en nous qu’il faut les chercher mais dans la nature, dans le paysage, sur la peau disponible du monde, cette face prolixe, inépuisable, indéfiniment renouvelable.

  

   Ces feuilles d’argile.

 

   Car le monde est présence, car le monde est mémoire. Tel un visage buriné qui conserve la trace du soleil qui l’a hâlé, l’a porté à cette teinte singulière qui en esquisse les éternels contours. Car le monde toujours se manifeste comme cet immense album dont nous pouvons parcourir les pages semées des empreintes qui sont celles des hommes, partant, les nôtres aussi puisque nous participons à et participons de la grande aventure anthropologique. Plutôt que de s’ingénier à reconstruire l’édifice que nous avons été, contentons-nous d’en éprouver cette manière d’écho que les choses simples nous tendent à la manière d’un miroir. Devenons ce Narcisse penché sur ce territoire d’un rivage, cette surface de sable qui deviendra le livre de notre propre histoire, le recueil vivant de notre archéologie. Peut-être ne sommes-nous que ces matières à exhumer du réel, ces tablettes de pierre, ces feuilles d’argile dans lesquelles les anciens habitants de la Mésopotamie gravaient les premiers chiffres de l’humain ?

    Image ancienne d’une amante ?

Traces mémorielles du temps.

   Combien alors tout devient signifiant. Combien tout scintille et rayonne du luxe infini de connaître. Cette image déposée au sol par le lent travail du sable que façonnent inlassablement les courants marins, comment ne pas y deviner l’ample moutonnement des dunes sous l’aride soleil du désert ? Mais aussi, mais surtout, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard plus profond, plus inquisiteur, qui pioche dans les terres du souvenir ?

   C’est bien de l’effigie d’une femme dont il s’agit, du monticule des reins qui fait soudain son golfe, son anse alors que la courbe du dos s’élève en direction de quelque ascension. Image ancienne d’une amante ? Carrousel des formes qui, un jour, au hasard d’une rencontre, s’imprimèrent à jamais dans la résine disponible de la mémoire et y stagnent, eaux dormantes qui ne demandent que le réveil, la surrection, l’élévation tel le menhir dans le ciel qui le reçoit comme son offrande la plus élevée.

   Dès l’instant où la prodigieuse nature nous révèle la subtilité de ses signes, nous sommes habités, nous sommes possédés, fascinés et nos yeux longtemps ouverts sur la nuit seront fécondés par un immarcescible songe. Une divagation sans fin, une myriade de constellations qui seront notre firmament et l’étoile polaire qui nous indiquera le chemin à suivre. Nous n’aurons plus peur désormais, nous serons guidés, remis à une instance plus haute que la nôtre, ce qu’est toujours l’initiation d’une nouvelle conquête de soi.

  

Traces mémorielles du temps.

   Mais le sol n’a pas encore épuisé ses ressources et il faut à nouveau creuser, débusquer la vision latente, lui donner sens et direction car, jamais, nous ne pouvons demeurer sur le seuil d’une grotte et refuser d’en connaître l’intérieur, la face d’ombre où se cache le mystère en son insondable faveur. Nous faisons quelques pas, bras tendus vers l’avant, tels des somnambules hantés de sublimes intuitions. Puis nous découvrons ces minuscules impositions, sur le sable, d’une marche discrète. Peut-être celle d’un limicole égaré sur les hauteurs, à la recherche de l’introuvable provende ou bien en quête de sa compagne perdue quelque part dans l’immensité qui lui fait face et le rend à sa modeste et presque invisible présence ?

   Toute trace de pas est le lieu d’une projection. Comment n’y nullement retrouver son propre passage dans cette marée, cette convulsion du réel qu’est toute existence en son essence ? Jamais notre marche n’est totalement assurée de son but ; longue est l’errance qui s’origine dans les tout premiers pas et signe son épilogue dans l’hésitant cheminement de l’âge, la progression qui titube et tremble à l’orée de la nuit. Encore un effort, encore une montée et peut-être le vent nous portera-t-il au-delà de notre être, dans la contrée des rêves hauturiers qui se dessinent, tout là-haut, à contre-jour du ciel ? Peut-être ?

Traces mémorielles du temps.

   Seul le souffle continu de la brise.

 

   Je suis presque en haut de la dune. Le vent venu de l’Océan pousse les minces fragments de silice, les réduit en une traîne brillante qui fait sa claire volute, se découpe sur le bleu de l’éther lavé par l’air poncé à vif. Au loin, dans une brume diaphane, la longue faucille du banc d’Arguin, les deux entailles couleur d’émeraude profonde des passes nord et sud. Personne à l’horizon comme si la Terre se donnait à voir dans une manière d’origine. Seul le souffle continu de la brise, le murmure de l’eau, son battement régulier tout contre les flancs assoupis de la colline teintée d’or dans le crépuscule naissant. Il est encore temps de voir avant que la nuit n’étale son dais sur le silence, que ne s’éclairent les scintillements de la ville qui bientôt dormira pliée dans ses membranes d’étoupe.

   

   Les eaux troubles du souvenir.

 

   Je regarde au sommet le liseré plus sombre qui imprime sur le sable les souples linéaments de ses trois arches. Un genre de lettre pareille à un M, initiale de Mémoire, avec sa ligne de fuite vers l’aval, symbole sans doute de son possible effilochement, de sa dispersion, là-bas, dans les eaux troubles du souvenir. Plus bas la forêt gronde déjà ensevelie dans ses touffes nocturnes et la cime des pins oscille au rythme du clair-obscur, cette douce ambiguïté qui dit en un seul et même mouvement la présence à soi en même temps que l’absence. Demain à l’aube bleue, que demeurera-t-il de tout ceci, si ce n’est une étrange persistance dans la conque étroite de la tête où s’agite la houle de la pensée ? Que restera-t-il d’autre qu’une feuille envolée par le vent ? Oui, envolée ! Qui, un jour peut-être n’en finira de chuter dans l’aire infiniment disponible du temps.

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6 juillet 2017 4 06 /07 /juillet /2017 08:17
Mille corps en UN.

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

  

   Présent.

 

   C’était étonnant tout de même cette vision confuse des choses. C’était comme si le regard, soudain, avait migré dans la boule pléthorique du Cyclope. Une grotesque représentation du monde, une aberration fondamentale de tout ce qui existait ici et là. Tout se focalisait en une seule image dans laquelle se superposaient des corps anonymes, s’emmêlaient les lianes pendantes des bras, progressait une forêt de jambes, surgissaient des maelstroms vestimentaires. On avait peine à suivre cette foule bariolée, indifférenciée, à se saisir d’une scène qui pût refléter une logique, à percevoir autre chose que cette sourde rumeur qui montait des êtres pareille au spectacle échevelé d’une fête foraine avec ses scenic-railways, ses montagnes russes, ses labyrinthes de verre, ses châteaux hantés où vous poursuivaient des monstres de carton-pâte et des araignées au ventre dodu hérissé de poils. C’était une sorte de Luna Park, de Tivoli avec ses carrousels, ses manèges volants, ses grottes ombreuses, ses dédales de verdure où l’on se perdait dans la touffeur des charmilles et les entrecroisements  végétaux.

 

   Passé.

 

   On avait perdu l’image du passé, les antiques palimpsestes étaient usés jusqu’à la trame, les manuscrits illisibles, les cartes et portulans avaient brouillé leurs lignes et il n’en demeurait plus que des amas de couleurs, des confluences de lignes, des percussions de signes. Du temps d’autrefois, du moins ce que « l’oublieuse mémoire » en conservait, c’étaient quelques fugaces impressions liées au concept de modernité. Il y a peu encore, sous l’irrésistible poussée de l’autonomie, l’individualisme avait produit ses gerbes irisées, avait jeté ses feux de Bengale dans l’espace des hommes jusqu’à les atomiser, les diviser, les placer dans des cellules étroites identiques à des geôles, leur vue devenue ombilicale ne percevant plus que leur propre anatomie que décoraient les fleurs vénéneuses des tatouages, que trouait l’acier des piercings, que lustraient les lotions du luxe à fleur de peau. Chacun vivait à part de l’autre dans les couloirs étroits de sa termitière. Son miellat on le gardait précieusement pour soi, uniquement pour soi, on le mettait en sécurité dans un coffre-fort de tôle verte, à la rigueur on aurait pu, à longueur de journée, lustrer ses mandibules sur cette thésaurisation sans différer de soi, de sa possession si précieuse.

  

   D’étranges boîtes.

 

   Dans les tunnels de boue et de brindilles des habitats insecticoles, pareils aux boyaux du métropolitain, on rivait ses yeux à d’étranges lueurs venues de non moins étranges boîtes sur lesquelles on pianotait la journée durant, la nuit venue et jusqu’aux premières décolorations de l’aube. Sur les feuilles charnues des oreilles on posait l’écrin d’un casque avec ses deux tiges noires qui faisaient penser à quelque insecte saisi d’une brusque mutation. On ne le voyait nullement mais on imaginait l’interminable train d’ondes qui forait le peuple gris du cortex, emmaillotait les blanches amygdales, ligaturait les plis du cervelet, corsetait les pendeloques du chiasma optique.

  

   Tant d’urgence à être soi.

 

   Dans les ornières des rues on progressait à la manière des somnambules, yeux révulsés sur soi, massif de la tête sans doute plié dans un songe creux. Les Termites adjacentes on ne s’en occupait guère. On ne les regardait pas, ne les saluait pas. Il y avait tant d’urgence à être soi jusqu’au vertige, jusqu’à l’ivresse. On était soi et l’ambroisie qui portait le soi à sa propre incandescence. On avait renoncé aux drogues de toutes sortes, aux alcools alambiqués, à toutes ces simagrées qui, somme toute, étaient extérieures, étrangères, manière de peuple diasporique perdu dans l’immensité du réel.

  

   Comme fin en SOI.

 

   A soi, on était tout à la fois son peyotl et son LSD, son haschich et sa Noire Idole, son absinthe et sa liqueur anisée. On voulait le goût de soi sans partage. On voulait l’intime conviction de son être. On voulait la monade celée sur son propre secret. On voulait l’ego comme seul principe, comme seule prémisse de l’exister, comme fin en SOI. On était début et fin dans un même geste de la pensée. On s’embrassait à même sa propre étreinte. On était le microcosme et le macrocosme, la totalité faite ultime projet de l’être.

 

 

   Futur.

 

   Mais voilà, c’est toujours pareil avec la condition humaine. Vérité un jour, fausseté le lendemain. Ainsi naissent et disparaissent, telles des comètes, les brillantes civilisations qui avaient essaimé sur l’entièreté du globe. Donc la logique était respectée qui retournait sa calotte et portait au plein jour ses viscères purpurins, ses grises aponévroses, ses glaires qui filaient le long de l’hébétude du monde. Voici que l’on était arrivés, sans coup férir, d’un bond d’un seul, dans l’éclatante galaxie de la postmodernité. Le problème avec les mouvements de l’histoire c’est qu’ils portent toujours en eux le tissu urticant de leur révolution, qu’ils secrètent l’invisible filière qui les aliène et les fait partir en sens inverse comme si le futur contenait toujours, en filigrane, les empreintes du passé.

  

   Le SOI aux orties.

 

   Donc on avait jeté le Soi aux orties, voué aux gémonies les petites manies individuelles, ligaturé les trompes du désir narcissique, aboli toute liturgie personnelle. Maintenant les Termites étaient au grand jour, antennes déployées, corps annelés disposés dans la pléthore d’un sens uniquement collectif. On avait banni les messes basses, on avait condamné les rituels solitaires, relégué les amours clandestines au fin fond d’une fondrière de la pensée, dans les rets d’un boudoir inaccessible. Jamais de Termite seule à la terrasse d’un café, dans les travées lumineuses des Grands Magasins, jamais de solitude, jamais d’individualité dont on aurait brandi l’oriflamme à titre de glorieux emblème. Jamais de présence ineffable dans la fuite d’une insaisissable esquisse, le grisé d’une estompe, la transparence d’un glacis.

  

   Mille corps en UN.

 

   On voulait du compact, de la masse, on voulait mille corps en un, mille esprits dans une même glaciation, mille âmes soudées dans une identique congère. On émettait une idée et elle se transmettait à l’ensemble du grand corps vivant, tel un tremblement de gélatine qui aurait parcouru l’épiderme d’une sensibilité unique. Voulait-on aimer et les copulations étaient libres et les vibrations de la pléthore sentimentale s’épanchaient ici et là en mares intensément volubiles.

  

   Singularité dans l’universel.

 

   Enfin le grand égarement anthropologique avait trouvé le lieu de son rassemblement. Enfin le monde parlait d’une seule voix, mettant à mal l’essai de profération multiple de la faune babélienne. Enfin l’antique et très chrétienne notion d’agapè, d’oblativité, de don de soi sans limite se lovait à merveille dans le site parfait de son actualisation. Plus de débats sans fin, de polémiques stériles, de diatribes contre l’autre. Un identique parcours qui fondait la singularité dans l’universel.

  

   On était SOI et L’AUTRE.

 

   C’était comme la confluence de mille ruisseaux qui s’étalaient en larges rivières, se multipliaient en fleuves, se dispersaient à l’infini dans le vaste delta des espaces infinis. Nul ne sentait plus son corps enserré dans des limites, cerné des liens de l’impossible, contraint dans d’iniques et incompréhensibles frontières. On était soi et l’autre, l’autre et le monde. Certes on avait l’apparence du chaos, l’aspect de l’emmêlement, de l’enchevêtrement  mais tout ceci n’était qu’aberration de la vision et projections de l’intellect à l’aune d’anciennes habitudes, de simples réflexes, d’attitudes rémanentes qui, ici et là, poussaient leurs inauthentiques efflorescences.

  

   Un immédiat et inépuisable bonheur.

 

   Toute autre était la réalité qui s’habillait des vêtures de nouveaux prédicats : harmonie, fusion, osmose, convergence des affinités électives, assemblage dans un même moule de métaux liquides, de liqueurs séminales, de fragrances associées. Empathie coulée dans l’empathie. Plénitude enroulée dans la plénitude. Effusion de soi dans l’autre, de l’autre en soi. Depuis des millénaires des générations de savants fous, de cosmographes éthérés, de mages étranges, de prédicateurs volubiles, de géomanciens avisés, d’astronomes étoilés, de philosophes intègres, d’alchimistes alambiqués s’étaient abîmés dans d’épuisantes recherches d’un immédiat et inépuisable bonheur.

  

   La pierre philosophale.

 

   Eh bien, voici, la pierre philosophale était maintenant à portée de main, la gemme précieuse avait été extraite des ténèbres terrestres, une comète brillait en plein ciel avec sa queue resplendissante et ses lueurs d’aurore boréale. L’impossible avait enfin montré l’envers de son visage et les virtualités s’ouvraient telles des grenades, les puissances dispensaient leur rayonnement, les ressources l’inépuisable validité de leurs prodigieuses prodigalités. Ainsi tout paraissait se dérouler « dans le meilleur des mondes possibles » et l’humanité était assurée d’un riche devenir au sein de cette boule compacte où il n’y avait plus de différence, où un homme égalait une femme qui valait un enfant qui équivalait à une personne âgée qui pouvait vivre le restant de ses jours dans une allégresse réjouie d’elle-même dans une équanimité d’âme que nul n’avait plus connu depuis la sagesse immémoriale des anciens Grecs.

 

   Ce qu’on voyait.

 

   Ainsi déambulaient, dans les rues des villes, des amas de chenilles processionnaires, des grappes de moules soudées à leur bouchot, des compagnies d’étourneaux dont nul n’aurait pu altérer la joie souveraine, entamer l’optimisme, scinder l’admirable unité. On devinait dans cette joyeuse résille quelques phénomènes d’antan, un body noir à bretelles sur un corsaire bleu, l’éclair d’un bustier blanc jouant avec la discrétion d’un jean délavé, une toile claire d’été, un short puis une forêt de jambes multiples qui faisait penser à une progression de quelque cloporte dans le secret velouté d’une ombre. Mais l’impression globale était surtout celle d’un seul organisme vivant habité par une cohorte d’individus tous assemblés dans l’exécution d’une cause commune, image soudée de révolutionnaires pacifiques portant à eux tous le poids d’une tâche commune. En réalité, plutôt que de percevoir un agrégat de formes et de matières diverses, la vue s’accommodait d’un flou élégant qui synthétisait l’image en lui donnant une valeur de système accompli dont nul ne se serait hasardé à rompre la belle communion.

 

   Epilogue.

 

   Voici, des temps ont passé, des quantités de temps non quantifiables, peut-être des siècles sous les meutes solaires, les gelures d’hiver, le basculement des arbres dans la rouille automnale, puis le renouveau printanier avec sa sève bleue, ses subtiles germinations, ses fleurs qui font des déflagrations roses à la cime des pêchers. Et voici que ceci qui était à craindre est survenu d’une manière si sournoise que même les esprits les plus avisés n’auraient pu en cartographier la confondante réalité.

 

   Les convulsions blanches de l’éther.

 

   Il y a eu au fin fond de la galaxie humaine un bruit sourd, un genre de big-bang qui a secoué la membrane de la terre, l’a retournée, ne laissant que ses racines apparentes, ses tapis de rhizome exsangues, ses radicelles convulsives et nues. Que voit-on en fragments, en éclisses, en copeaux disséminés, en bigarrures, en éparpillement polychromes, en dispersions archipélagiques, en ilots semés au hasard des océans bleus, en freux divisés au sein des courants aériens, en moutonnements d’altocumulus, bref en perdition d’eux, en miettes pléthoriques, en puzzles déconstruits, en feuillets aux signes éparpillés dans  l’immensité de l’espace avec une promesse de désorientation infinie, d’exode sans but, de migration privée d’amer, d’errance multiple, polyphonique avec des meutes de cris qui se perdent dans les convulsions blanches de l’éther ?

 

   Nul ne reconnaît ni Soi, ni L’Autre.

 

   Que voit-on sinon la longue procession d’un peuple insensé qui a perdu jusqu’à l’empreinte de sa propre identité. Nul ne se reconnaît plus en soi, ni ne reconnaît l’autre, le vis-à-vis, celui qui fait face, autrement dit qui offre visage et, au gré de son épiphanie,  parvient à sa propre présence alors même qu’il déplie la nôtre comme l’exigence d’être ce qu’elle est jusqu’à une compréhension complète de ce passage ici et maintenant, sur les chemins de poussière, sous la courbe nécessaire du ciel. Que voit-on sinon ces doryphores casqués environnés d’une bogue de silence, ces mantes aux crochets arboricoles qui fauchent l’air pour n’avoir rien saisi des beautés du monde pourtant à portée de la main ?

 

   Archive dévastée des têtes ?

 

   Que voit-on sinon ces oryx à la cuirasse luisante, corne furieusement dressée dans l’épaisseur du temps afin qu’aucune onde ne leur échappe de la rumeur mondaine, que pas une image ne fasse défaut dans l’archive dévastée de leur tête ? Que voit-on sinon ces étiques chrysalides embobinées dans leur tunique de soie qui n’écoutent que leur propre fugue à jamais privée d’un sens plus haut que le sien propre ? Que voit-on sinon la pose hiératique de momies millénaires enduites de l’ennui du quotidien et des tissages de bandelettes si étroites que le jour ne parvient même plus à proférer sous la dalle occluse du sarcophage de pierre ?

  

   L’hymne du sens retrouvé.

 

   Que voit-on sinon une longue désolation dans l’irrémédiable éparpillement des choses ? Mais où est donc passée la joyeuse foule bariolée qui, il y a un instant, comblait notre vue du luxe d’une incroyable apparition ? Où sont ces formes pleines de vie qui chantaient l’hymne du sens retrouvé, qui entonnaient le seul refrain audible, celui de la rencontre, celui de la fête de l’altérité, du regard de celui, celle qui viennent à vous avec le feu de l’espoir arrimé au milieu du corps ? Où sont-ils donc ces phares qui clignotent dans la nuit? Où sont-elles donc ces hautes lumières qui balaient l’horizon de leur faisceau rassurant, ces langages qui disent l’homme en son incommensurable présence ?  Où donc ? Je n’ai pas rêvé, n’est-ce pas ? Elle existe bien encore la meute initiale, la fraternité canine, museau enduit de lait nourricier tout contre le ventre chaud de la mère ? Dites, elle existe bien ? Une réponse, vite, sinon tout ceci, cette existence, n’aura servi à rien et le monde sera désert. Oui, DESERT.

 

 

 

 

 

 

 

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 15:57
Loin, la lumière du sens.

 

               « Le sens de l'existence ».

                  Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

   Acte I : Décrire la scène.

 

   Cette peinture est à proprement parler fascinante. Ce qui veut dire que tant que nous nous appliquerons à la regarder, nous demeurerons en son pouvoir et notre liberté sera cet illisible point se perdant dans les rets étroits d’une possible aliénation. Tel l’amant plongé dans la complexité passionnelle de l’aimée qui le requiert en son sein en exigeant son dénuement, l’abandon de soi, l’entière disponibilité au sacrifice dont tout amour absolu porte l’empreinte, fer incandescent creusant en l’un et l’autre les stigmates de l’impossibilité d’être. Sauf dans le relatif et l’approchant qui ne sont toujours que des hypostases de la plénitude des sentiments. Donc une perte. Donc une altération.

  

   Entités métaphysiques.

 

  Le haut de l’image est une nuée de cendres volcaniques et l’on pourrait sans peine imaginer le sommet de quelque Etna fantastique noyé dans son effusion céleste sans fin. Le bas de l’image est floconneux, pareil à des cumulus qui envahiraient le massif de chair pour mieux le dissimuler à la vue des Voyeurs. Comme si cette existence en devenir se situait à l’intersection de deux mystères, au centre géométrique d’un secret dont l’être seul en son essentialité aurait le moyen de déchiffrer les confondants arcanes. Car l’être, nervure de l’exister, ne paraît jamais qu’à l’aune de son retrait, raison pour laquelle nous sommes, par nature, des entités métaphysiques en quête de leurs propres certitudes.

  

   Le visage de la beauté.

 

  De cette étonnante confusion, de ce magma primitif émerge avec force le visage de la beauté. Oui, de la beauté car ici ce n’est nullement d’une agréable et esthétique physionomie dont il s’agit mais de la mise en exergue de cette totalité de sens qui surgit à même la présence, efface tout au monde sauf le sentiment de son être-avec-nous. Nous oserions presque formuler : d’être-nous en écho, en miroir, de constituer notre ego, d’instituer notre reflet, de lui donner assise alors qu’elle édifie le sien à la mesure d’une authentique donation des choses dans l’orbe du réel.

  

   La pourpre atténuée des joues.

 

   Nous ne pouvons échapper au jais ardent du casque des cheveux, à la lumière nacrée du front derrière lequel s’animent les pensées, à la douce inflexion presque inapparente des sourcils, à la profondeur des yeux - ces billes brunes où rejaillissent les éclipses de clarté -, à la pourpre atténuée des joues - cette ardeur tout en retenue qui colore la vie de son onction presque illisible -, aux lèvres pareilles à la discrétion de la rose-thé, à l’ovale du menton qui reprend tout dans son arc léger alors que le cou est cette impalpable fuite qui semble rejoindre  une supposée origine.

 

   Acte II : convoquer Turner.

Loin, la lumière du sens.

       Tempête de neige en mer, 1842.

                  William Turner.

                Source Wikipédia.

 

 

   Dans un premier geste du regard il ne faut donc nullement partir de l’œuvre ici présente pour en percer l’intime signification. Ce qui semble le plus convenir à son étrange rhétorique nous pourrons le retrouver dans une toile de Turner : « Tempête de neige en mer » dont le traitement pictural, le type de représentation - cette « abstraction lyrique » -, semblent coïncider avec le projet formel de l’Artiste et plus encore avec le sens qu’elle révèle dans la profondeur. C’est en termes de symboles qu’il faut s’immiscer dans la densité des deux œuvres.

  

   L’éclair de l’être.

 

   La thèse à poser est la suivante : la neige au centre de la composition de Turner est l’éclair de l’être, tout comme le visage d’Existante qui en reflète l’impulsion, l’essor à nul autre pareil, l’inépuisable corne d’abondance. Et les yeux surtout, fanal de l’âme, sa pointe avancée, son effervescence.  L’illisible vaisseau fantôme dont on n’aperçoit qu’indistinctement les formes ne serait-il pas l’analogie de l’exister en ses essais de profération, ce frêle esquif que ballotent les eaux sur une mer dont on ne perçoit guère que les funestes intentions, peut-être les desseins tragiques qu’elle fomente en son sein ? Quant aux balafres bistre, grises et bleues des nuages, aux flots agités, n’appellent-ils pas en direction de ce sombre néant que le tableau de Dongni Hou évoque  dans le ciel et la terre de la représentation, cette écume qui tutoie les abysses du sens et se donne comme ce cryptogramme, suite indéchiffrable de signes que nous envoie le destin avec sa marge de doute, ses douves d’hésitation.

 

   Acte III : sens et existence.

 

   D’abord urgence à habiller ces deux termes de leur signification commune. Voici ce que le dictionnaire propose comme leur approche la plus habituelle :

    Sens : « Faculté de bien juger, de comprendre les choses et d'apprécier les situations avec discernement ».   

   Exister : « Surgir du néant ou avoir une cause (par exemple Dieu) ».

Nous accentuerons et synthétiserons les deux formules en une seule : « Faculté de comprendre les choses surgies du néant ». C’est ici ce qu’il y a d’essentiel à retenir. Nous ferons bien évidemment l’économie du dogme qui pose Dieu comme existant, souhaitant conserver à notre méditation un indispensable caractère d’objectivité.

   Mais alors comment s’emparer de ces choses et les soustraire au Rien, à savoir leur donner lieu et temps dans la belle configuration d’une existence humaine ? Sans doute Existante elle-même ne saurait s’y soustraire qu’à annuler toute négativité, donc s’inscrire dans cette positivité, dans cette liberté que revendique toute entreprise cheminant dans les vastes allées du réel.

  

   Exister selon les cinq sens.

 

   Exister selon les cinq sens qui sont les fenêtres que toute monade ouvre sur le monde afin de ne pas demeurer dans l’inconnaissance de l’altérité par quoi notre être se révèle à lui-même tout en faisant acte de présence parmi la multiplicité des étants.

   VOIR - Toute vision projetée au-devant de soi doit nécessairement rencontrer un événement paysager, objectal, humain de façon à ce que ces données du monde jouent en miroir et que le faisceau de l’intellect puisse, en retour, en prendre acte comme l’une des possibilités de figuration de ce qui emplit l’horizon de la manifestation.

   ENTENDRE - Toute perception auditive exige quelque part, en un endroit de la Terre, un bruit, un murmure, un chuintement, une parole surtout dont l’écho rejaillira sur l’organe émetteur qui en attendra l’ample déploiement. A défaut de ceci la voix disparaîtra dans le mystère du jour, le langage s’abolira et alors, comment devenir homme, femme et dresser face à l’inconnu ce mot, cette phrase, ce texte  qui déterminent notre essence, nous accomplissent bien au-delà de nous-mêmes ?

   SENTIR - Cet acte si éphémère, presque invisible, de quelle manière le mieux affirmer qu’en assurant au sujet qui en a été la source, par un effet de réciprocité, la riche palette des fragrances que le monde aura assemblées pour que la sensation se métamorphose en cette myriade d’impressions infinies, fils qui trament, ourdissent la richesse anthropologique sans réel équivalent ?

   GOÛTER - Ce sens si sensible, intelligent, habitué aux plus éminentes subtilités, ne rencontrerait-il aucune saveur du monde qui lui parlerait le discours du plaisir et le cours des choses  ne serait qu’une longue procession fade privée des épices qui font cet inimitable sel de la vie, son incomparable délicatesse.

   TOUCHER - Tout touche en nous et pas seulement nos mains, l’extrémité de nos doigts. Notre peau aussi éprouve les milliers de picotements du sensible, le glacis d’une fraîcheur, le piment d’une rencontre, le soyeux d’un épiderme, le velouté d’un sourire rencontré sur des lèvres amies. Tout toucher exige l’accusé de réception de cela même qui a été effleuré. N’avoir nul échange supposerait une dévastation de l’âme car la solitude n’est qu’oniriquement envisageable, non dans ses effets pratiques qui seraient mortifères.

  

   Les sens nous éloignent du néant.

 

   Voir, entendre, sentir, goûter, toucher ne peuvent qu’être coalescents à ce qui leur témoigne de l’amitié, agit en retour, porte confirmation d’une relation, se dresse comme épiphanie face à une autre épiphanie. Être contre être. Ou, plutôt, affinités électives jouant en osmose, perceptions-sentiments s’imbriquant dans la logique unitaire d’une dyade, fusion de la dualité dans l’unique. C’est ceci s’abstraire du néant, trouver une parole, un geste, un regard qui témoignent de notre être à l’aune de celui, celle qui ont fait entendre leur voix, ont apposé leur main sur une attente, visé avec justesse ce qui, en nous, demande son dû et offre son obole à qui veut bien la prendre.

  

   Vibrer à l’unisson de l’être.

 

   « Le sens de l’existence » est ce beau titre, aussi simple qu’émouvant qui signe cette œuvre tout en douceur, en finesse, en humilité. Mais aussi et surtout en humanité. Cette peinture vibre à l’unisson de l’être et se détache du néant qui le menace - ces cendres volcaniques, ces cumulus menaçants -, en affirmant la nécessité de son esthétique. Le visage porte en lui comme les traces patentes de sa mission cinq fois réitérée, ces irremplaçables sens par la grâce desquels le sens se révèle à nous en tant que la plus haute compréhension que nous puissions avoir du destin humain. Au-delà des sens et du sens souffle l’haleine acide et délétère du néant. Cette œuvre nous en éloigne à la force de sa simplicité. Sans doute n’y a-t-il pas de plus belle vérité ! Certes toujours loin de nous la lumière du sens, toujours proches de nous les sens qui y donnent accès. Il suffit d’ouvrir les yeux, d’éployer les paumes de ses mains, de prêter sa peau au grésillement du monde.

 

 

 

 

  

 

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 18:54
Pluriel singulier.

Tous pareils ! Tous différents...

 

Œuvre : Marc Bourlier.

 

 

 

 

 

   Jusqu’à l’infini du temps.

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés vivaient sur leur île pas plus grande qu’un confetti, en bonne intelligence, dans un bonheur immédiat, à l’écart des soucis communs éprouvés par leurs voisins, les Terriens. Tout ceci, cette insouciance, cette belle harmonie auraient pu durer jusqu’à l’infini du temps s’il n’y avait eu, un jour, cette voix tonnante venue du ventre des nuages, une immense profération qui, d’abord, avait pétrifié les Petites Figurines, les avait, en une certaine façon congelées et elles s’étaient serrées dans leur tunique d’écorce à en devenir presque invisibles.

 

CROISSEZ ET MULTIPLIEZ.

 

   Ils ne savaient d’où provenait cette injonction céleste. Si elle n’était qu’une illusion. Une hallucination, le produit d’un rêve. Si elle s’était levée à même leur propre corps. Si elle surgissait de quelque grotte qu’ils n’auraient point perçue, dissimulée dans un pli du bois. Quant à Dieu, son existence leur était inconnue, aussi bien que celle des locataires du panthéon grec depuis Zeus lui-même jusqu’à Héphaïstos, en passant par Aphrodite. Ils existaient à même la sève dont ils conservaient le souvenir dans leurs textures, à même le bruissement des feuilles et leur chute silencieuse, dans une pluie d’or sur les versants de l’automne. Leur vie consistait surtout en longues méditations et il n’était pas rare qu’ils s’endormissent dans un rayon contemplatif, les yeux emplis d’étoiles. Alors, comment vous dire l’émoi de ces âmes simples, le tourneboulis se frayant un chemin parmi la simplicité de leur anatomie ? Mais que voulait donc signifier cette étrange formule ? CROISSEZ ? Ils ne le pouvaient plus pour la simple raison que leur complexion sèche ne se serait jamais résolue à s’immerger dans quelque source que ce fût afin de verdir et de redevenir rameau orné de feuilles. MULTIPLIEZ ! Qu’y avait-il donc à multiplier sinon le prodige de la vision, à engranger pléthore d’images dont, plus tard, ils feraient le lieu de superbes rêveries ? Mais c’était sans compter sur la volonté divine dont la puissance d’expansion aurait pu métamorphoser une brindille en fagot, une branche en large frondaison.

 

   Et le Petit Peuple essaima.

 

   Mais c’était sans compter sur le mystère qui s’emparait des choses, les transformait en de nouvelles réalités, à leur insu, disposât-on d’une résistance pareille à celle d’un antique chêne. Donc, petit à petit, l’injonction s’était coulée parmi le Petit Peuple Boisé, avait fait ses remous et ses confluences, bâti ses ilots et poussé ses presqu’îles dans toutes les directions de l’espace. Et le Petit Peuple essaima, tel le destin d’une ruche occupée à coloniser la moindre parcelle d’espace disponible. Mais, à cette expansion, devait bientôt correspondre une inévitable contrainte. Du fait de l’exiguïté de leur territoire, un problème se posait. Croître aussi bien que multiplier ne pouvait se faire qu’au détriment d’un confort corporel qui, jusqu’ici, bien qu’il fût mince, se déclinait en une tête et un simple fût pour le reste du corps. Alors, que pensez-vous qu’il arrivât ? Eh bien, sous l’irrépressible pression de la croissance et de la multiplication, les corps fondirent comme neige au soleil. Ne demeurèrent plus que les têtes. Autrement dit un bataillon de visages serrés, sans doute énigmatiques, tant il est difficile de savoir ce que ressent une écaille de bois. Un genre de tumulte siamois dans lequel nul ne se fût immiscé qu’au prix d’une quasi-disparition. Dieu avait réussi son coup au-delà de toute espérance, l’imaginât-on sans limites.

 

   Sagesse millénaire des arbres.

 

   Sans doute le lecteur s’étonnera-t-il de cette nouvelle condition boisée dans laquelle chacun, chacune, risquait bien de perdre son âme en même temps que son aire corporelle. Comment pouvait-on accepter d’exister à l’aune de ce rétrécissement, de cette perte de soi, de cette promiscuité dont on pouvait penser qu’elle fondrait tout dans une même confusion ? A être si nombreux l’on risquait le conflit, l’altercation, la polémique. Au pire la guerre, cet « art » dont les Terriens savaient si bien user pour parvenir à leurs fins : dominer l’autre, lui prendre ses richesses, rayonner du haut d’une gloire sublime. Pour les Boisés il y avait urgence à trouver une solution. Heureusement la mémoire des arbres est immense, leur sagesse millénaire et leurs ressources inépuisables.

 

   Demeure exiguë, foule dense.

 

   L’épiphanie de tous ces portraits minuscules, certains pouvant être dits tristes, d’autres mélancoliques, d’autres encore neutres ou bien sur le bord d’une joie, cette apparition, donc, laissait tout de même les Voyeurs dans un état proche de la sidération. Combien de civilisations antiques avaient disparu faute de savoir gérer la multiplicité, un peuple décimant l’autre jusqu’à l’extinction complète. Il y avait donc péril en la demeure. La demeure était exiguë, la foule dense ! Mais, à l’instant, nous parlions de la grande sagesse des arbres. Alors ce qu’il faut faire, ceci : retourner la peau du réel - l’île minuscule avec ses sympathiques petits personnages - et regarder l’envers du décor. Qu’y voit-on ? En bien tout simplement un arbre merveilleux auquel s’abreuvent, par racines interposées, les innombrables Petites Figures qui nous ont occupés jusqu’ici. Mais de quel miracle s’agit-il donc ? Du Pluriel devenu Singulier. De la meute devenue unitaire. De la multiplicité s’étant rangée sous le régime de l’Un. Combien de sages et de philosophes ont recherché cette position idéale qui confondait le multiple dans un être uniment rassemblé ! Un aboutissement, le couronnement d’une ascèse. La nature revenue à sa source. L’homme à son origine. Les choses à leur simplicité. Oui, tout ceci est extraordinaire, tout ceci est admirable. D’autant plus que réalisé par la modestie en soi. Ces inapparentes Esquisses de Bois matérialisent un grand rêve de l’humanité : s’évader du divers, s’abstraire de la polyphonie du monde, effacer l’éventail de la polychromie, proférer d’une seule voix dans l’intime creuset d’un sens enfin réuni.

 

   Retrouver cette force sylvestre.

 

   Le Petit Peuple, s’il ne disposait nullement de la puissance divine qui posait l’acte en même temps qu’il en exigeait la réalisation, vivait dans l’orbe d’une impérieuse nostalgie : retrouver cette force sylvestre qui, un jour, les avait irrigués de la beauté ouverte de sa sève, avait porté au bout de leurs doigts les yeux inquisiteurs des feuilles, poussé leurs rameaux tout en haut du ciel où brillent les étoiles. Ils avaient donc crû et multiplié en surface, amassé une force, forgé une volonté qui était inapparente aux Distraits mais visible aux yeux des Rares, ceux qui savaient apprécier avec justesse la volonté de déploiement de ce qui vivait ou avait vécu. Donc vous avez regardé avec attention et curiosité ces aimables visages façonnés dans la matière de leurs séculaires ancêtres. Donc vous avez pensé que ces petits carrés de bois troués de trois trous étaient arrivés au terme de leur parcours, comme fossilisés pour l’éternité. Mais de croire ceci vous aviez tort car les Petits Modestes ne sont nullement à juger selon le visage de l’homme, seulement de la prodigieuse Nature.

 

   La source qui un jour a surgi.

 

   Mais revenons à l’arbre merveilleux, à l’arbre majestueux qui se trouve de l’autre côté du monde. Le vôtre. Celui des Petits Boisés aussi mais à la différence près que ces derniers sont reliés à leur source verte, qu’ils en sont le prolongement, la voix qui s’élève des ramures et envahit la totalité du ciel. Car jamais on ne peut s’exonérer de ses racines, couper le tapis de rhizome qui nous traverse et remonte en amont vers la source qui un jour a surgi, dont nous ne sommes que les apparentes et infimes gouttelettes. Mais imaginez ceci. Juste au revers de la marée de visages se déploie cet arbre dont on s’aperçoit bientôt qu’il s’agit d’un olivier venu du plus loin du temps, avec son tronc percé de trous, sa marée complexe de nœuds, de dépressions, d’étranges monticules. En chacun d’eux, une mince histoire, un minuscule événement, la marque d’une sécheresse, l’empreinte d’une brume, le passage du vent avec ses infinies agitations. Au sommet, immense sphère teintée de vert clair, la touffeur végétale qui dit encore la vigueur, la puissance, la force immémoriale qui en parcourt l’architecture. Dans la rumeur des frondaisons pourrait aussi bien s’élever l’injonction sylvestre CROISSEZ ET MULTIPLIEZ. car l’Arbre est une Divinité, un Esprit, le lieu d’une Âme qui pousse partout les rayons de la joie, reproduit à l’infini l’incroyable mystère de la présence. Oui, le mystère, car l’Arbre est celui à qui les anciens Druides ont voué un culte. Il s’agissait du chêne rouvre mais, ici, peu importe la conformité à la tradition. L’olivier est cet éternel symbole d’une paix qui résonne encore dans le cœur de ces Simples, peint sur leurs écussons de bois les yeux pour contempler et s’étonner, la bouche pour dire l’amour de la rencontre, la brindille du nez afin que s’y impriment les fragrances du rare et du subtil. Ces Minces Effigies sont le lieu de cette unité. Puissions-nous, nous-mêmes, y parvenir avec cette belle exactitude, avec cette sagesse dont on pourrait penser qu’elle n’est tissée que de résignation. Toute joie est visible qui est intérieure. Oui, intérieure !

 

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 14:47
La venue à nous du fragile.

                   Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

   C’est toujours la même antienne, nous longeons les choses dans une distraction si coutumière que nous finissons par ne plus les apercevoir. Autrement dit, elles ne nous parlent plus et nous n’entretenons plus de dialogue avec elles. Question d’ego sans doute, question de vitesse où le monde nous entraîne dans son continuel tourbillon et nous sommes au centre du vertige, noyés dans l’œil du cyclone, pressés de signer l’épilogue d’un événement avant même qu’il n’ait commencé.

   En une autre époque qui n’est guère si lointaine, l’écrivain Faulkner aurait parlé du « bruit et de la fureur ». Dépossession et désespérance de soi en quelque manière car notre être même nous échappe, devancé par un temps qui lui devient inconnaissable. Alors nous nous réfugions dans ces substituts de la saisie de la temporalité que sont les rencontres rapides, les amours cataclysmiques, le feu d’un alcool, l’ivresse des images sur un écran, l’ingestion de barbituriques, l’essai d’un peyotl, d’une ambroisie qui enflamme l’esprit, d’un haschich rimbaldien qui, l’espace d’un instant, nous arrache à notre destin pour nous y reconduire avec encore plus d’effroi.

   Nous divaguons sur la scène mondaine avec des allures fantomatiques et il s’en faudrait de peu que nous devinssions, aux yeux des autres, aussi inapparents que la brume au-dessus de la Cité des Doges. Nous voguons sur de gris canaux, passons sous des ponts aux soupirs mélancoliques, sommes fascinés par ces hautes façades parcourues de la lèpre de la moisissure, nos yeux se troublent et de hauts campaniles tressent sur l’arc de notre imaginaire les esquisses d’une ville fantôme. Nos mains battent le vide, notre corps est traversé de lumière, nous sommes radiographiés, réduits à n’être que des calques sur lesquels le réel n’a plus de prise. Nous nous cherchons et ne nous trouvons pas.

   C’est midi en été sous la lame arborescente de la clarté zénithale. La forêt crisse sous les meutes de chaleur, se déchire sous les coups de canifs des cigales dont les cymbalisations ricochent ici et là avec des airs de scie musicale. On boucherait volontiers ses oreilles afin de demeurer en soi, dans la touffeur de sa citadelle, seulement préoccupés de vivre dans la douleur, un pas après l’autre, titubant, tels les funambules sur leur fragile corde céleste. Les coups de gong sont partout qui cognent le mur de la peau, veulent entrer, faire leur sabbat au milieu des rivières de sang et des tubes blancs des os.

   Peut-être tout ceci pourrait-il ressortir par la fente de la fontanelle et recouvrir le peuple des feuilles d’une litanie sombrement humaine, peut-être les enduire du glacis de la désespérance. C’est si étrange d’être ici, sous les incisions de la dague solaire et de demeurer dans le silence alors que la terre rugit de sa douleur d’être écartelée, là, au beau milieu du jour et personne ne répond à ses plaintes muettes, à ses brusques retournements parmi la geôle étroite des racines.

  C’est midi en été et l’on ne sait plus très bien qui l’on est, pourquoi cette marche de somnambule dans le dédale des taillis et les lourdes frondaisons des chênes, les boursouflures de leurs troncs, les excoriations qui gonflent leur pulpe, les rhizomes qui courent en tous sens comme si, soudain, il y avait danger à affirmer sa présence solitaire parmi les convulsions des hommes, les replis des animaux dans les ténébreux boyaux des terriers. Mais pourquoi a-t-il donc fallu cette déambulation sous la voûte charnue des arbres pour qu’apparaisse avec une telle profondeur la détresse de vivre sous le ciel blanc, sur le chemin de poussière qui file loin, là-bas à l’horizon imprescriptible du regard ? Pourquoi ?

   Avions-nous, au moins, vu ce qui existait à côté de nous de sa vie modeste, inapparente mais combien révélatrice d’une signification à donner à toute chose ? Non. Nous n’étions qu’aveuglés par notre propre questionnement, inclus dans le massif de notre chair, isolés par toute l’épaisseur de notre pensée, alertés par la vive tension de notre esprit. Le limpide spectacle des choses est ce murmure à peine proféré dans la discrétion d’un clair-obscur. Un tremblement de liane dans la nuit d’une grotte, un battement d’aile de chauve-souris sous la douce laitance de la Lune. Il vient un moment où il faut déciller la bogue de l’intellect et de la sensation et s’ouvrir à ce chant de comptine qui s’élève là, juste devant les yeux, dans cette si belle humilité pareille à la perle d’une larme.

   Un tronc d’arbre est couché sur le sol de mousse, dénudé, criblé de trous inapparents par où, bientôt, la mort va s’infiltrer jusqu’à l’âme, affairée à en boulotter les dernières ressources jusqu’au moment où plus rien ne demeurera de cela qui avait été depuis un temps immémorial. L’antique chêne aura vécu sa vie de chêne. La mort aura réalisé son ancestrale tâche à partir de laquelle une vie se construira à nouveau. Eternel cycle  du même, continuel déroulement palingénésique pareil au mythe qui réactualise sa puissance à être éternellement raconté, reproduit selon un infaillible rituel.

   Dans le fond quelques fougères agitent leurs modestes destinées alors que l’ombre portée d’une autre fougère pose sur le tronc son graphisme d’outre-tombe. S’agit-il d’un hommage rendu à celui qui part ? D’une muette chorégraphie immobile qui viendrait dire la rareté de l’instant qui passe ? D’une simple résille se découpant sur la matière avec son habituel lot de contingence ? D’un discret spectacle offert au royaume sylvestre ? D’une empreinte du temps posée là comme son architecture la plus visible ?

   Mais voici que notre vision se dote d’une acuité qu’elle n’avait pas alors qu’elle n’était occupée que d’hallucinations métaphysiques. Voici qu’enfin nous avons renoncé à notre regard éloigné pour le reconduire à une plus exacte observation de la présence. Ce que nous avons fait : atomiser le réel, le porter au contact direct d’une conscience en quête d’un savoir immédiat afin que, devenu métabolisable, notre jugement puisse s’en emparer dans un essai de vérité. Cette venue à nous du fragile, du fuyant, de l’indicible est sans doute la seule façon de nous entendre avec ce qui toujours nous questionne et disparaît avant même la fin de notre interrogation. Ainsi va le monde qui tourne alors que nous tournons avec lui. Tout est vertige ! Tout est abîme ! Il nous faut survivre. Sans délai.

  

  

  

   

 

 

 

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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 08:23
Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

                          Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

   Cette image nous croyons la regarder avec un regard neuf, sans a priori, avec la justesse qui sied à une vision du simple. Nous pensons que seule la raison de notre perception est à l’œuvre et qu’aucun doute ne pourrait s’immiscer dans la tâche d’une description. Nous disons donc la plaque de rocher en quelque endroit de la nature, ses lignes de faille, le lisse qui en parcourt la surface, les cailloux levés tels de minuscules menhirs et leur ombre portée, cette manière de flèche qui pourrait indiquer une direction. Laquelle ? Du septentrion, de l’orient, de l’occident ?

   Mais, métaphoriquement exprimée cette direction ne serait-elle celle de la pensée ? Et précisément celle de l’orient d’une pensée, à savoir d’un début, d’une aurore de ce qui se donne à voir dans l’exactitude. La courbe du jugement en est à son origine, elle n’a nullement subi l’insolation du zénith, elle n’a nullement éprouvé la plongée occidentale dans les ombres crépusculaires et, bientôt, la perte dans la nuit qui sera celle des songes, de l’imaginaire, des multiples métamorphoses du réel.

    Ce réel qui deviendra méconnaissable à la mesure de ses étonnantes déformations. Les êtres humains y deviendront tels ces grotesques de la Renaissance, telles les figures légumineuses d’Arcimboldo, identiques aux visages déformés et grimaçants d’un Francis Bacon dont la touche du  pinceau est parfois si proche d’une démence. Les demeures seront ces prisons hallucinées d’un Piranèse avec ses écheveaux de cordes se perdant dans le vide, ses escaliers aux marches disjointes, ses échelles arrêtées à mi-hauteur, ses poulies où ne s’accroche que le rien, ses mystérieuses machines en forme de trébuchets. Une vision fantomatique des choses qui scinde le réel et le projette selon des esquisses que l’on ne pouvait soupçonner.

   Maintenant, revenir à l’image c’est se laisser saisir en sa représentation par une dimension qui lui appartient en creux, dévoiler ses significations latentes, exhumer ses messages cryptés. Autrement dit en livrer une inapparente sémantique, laquelle concourt à sa richesse, à sa plénitude. Les choses du monde apparaissent, le plus souvent, selon un tel lieu commun qu’elles finissent par s’évanouir dans le geste même qui essaie de s’en emparer. Regarder le réel ne consiste pas à se confier à une logique des signes. Ceux-ci existent indépendamment de nous, ils jouent leur singulière partition, ils possèdent leur propre dramaturgie, leur esthétique, leurs relations complexes. Ils constituent un peuple avec leurs traditions, leur langage, leurs façons de se mettre en scène et d’apparaître à partir d’esquisses qui sont les leurs avant d’être les nôtres.

Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

   Mais quel est-donc cette scène animalière qui se livre à nous avec le mystère d’une énigme ? Serait-ce un félin assoupi dans la lourde tâche de la digestion ? L’œil est fermé, les naseaux au repos, la gueule scellée, les pattes allongées dans la position statique du sphinx. Devant le museau, sans doute les reliefs d’un repas, peut-être le reste d’une carcasse dépouillée de sa chair. L’heure est matinale que disent les ombres longues, la douceur de la lumière diagonale, la teinte de gris apaisé qui parcourt l’anatomie repue. Image du repos après que l’essentiel a été assuré : se nourrir afin de ne pas mourir. Mort de la proie assurant le devenir du prédateur. Toujours ce violent battement de la lumière fécondante, existentielle tout contre l’ombre captatrice, voleuse de vie. Toujours ce tragique suspendu au ciel du monde telle la brillante et impitoyable épée de Damoclès. Il faut vivre ou bien mourir, tel est notre lot depuis la ténèbre du temps. Il n’y a pas de station intermédiaire, sauf la vie qui est un sursis que chaque jour ampute de sa lame acérée.

Sommes-nous dans l’exactitude des choses ?

   Et, voici, il a suffi d’une simple rotation de la photographie pour que les sèmes de l’image changent brusquement de valeur, que le paysage nous apparaisse comme une réalité nouvelle dont la représentation originaire ne nous précisait rien, plus même, soustrayait à nos yeux ce nouvel agencement qui eût instantanément détruit notre compréhension de ce qui se donnait à voir. Avec un peu d’imagination, la posture animalière s’est décalée vers le site anthropologique. Oui, c’est bien d’un homme dont il s’agit avec l’arête du nez qui parcourt la face tel un raphé médian, point de suture de deux réalités complémentaires, la dextre et la senestre. Nous ne sommes que deux moitiés accolées en leur centre. La dysharmonie de notre visage, notamment, confirme cette étrange cohabitation de deux territoires qui, par aventure, pourraient être distincts si le hasard n’en avait fait le site d’une unique représentation. Schize originelle qui, métaphoriquement interprétée, pourrait légitimer notre constante ambiguïté, la lame du doute qui nous traverse, notre hésitation à être dans la forme accomplie d’une totalité.

   Une ombre portée divise le nez en deux parties presque égales. Puis la ligne qui rejoint l’arc de Cupidon. Puis la bouche entr’ouverte dont on ne sait exactement si elle se retient sur un langage intérieur, si elle se dispose à émettre un message, si elle est appel de l’autre ou réserve en soi avant que d’émettre une parole d’amour, proférer un jugement, imprimer dans la feuille du réel les nervures d’une subjectivité.

  Merveilles que toutes ces naturelles dispositions des choses, y compris les plus modestes, qui déploient à l’envi la polyphonie de ce qui se montre et demande la juste attention, l’essai de décryptage, la traduction hiéroglyphique du monde. Il y a tant de fourmillements partout répandus, tant de disponible effervescence, tant de transfigurations du réel que c’en est un perpétuel vertige, une immense farandole bariolée, une étonnante commedia dell’arte. Il y aurait tant à dire qui demeure celé dans la gangue d’oubli, dans le pli secret du sillon, la chute d’eau au milieu du lit de galets, la dentelle d’une feuille où le paysage torturé d’une écorce.

   Tant de choses. Aurions-nous imprimé un autre basculement à l’image et auraient surgi encore plein d’autres manifestations dont nous n’aurions pu épuiser la généreuse offrande. Etre au monde est ceci : tendre la voile de sa peau contre le vent, emplir ses mains du creux du silence, dilater le globe de ses yeux en forme de planisphère, faire de la plante de ses pieds ces outils qui retournent le sol et y cherchent les tessons d’une vérité. Toute vie est archéologie. Oui, il faut fouiller ! Inlassablement, fouiller !

 

 

 

 

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 15:05

 

Les ailes peccamineuses du désir.

 

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                                                                        Photographie de Marc Lagrange

 

 

     Observant cette image, ne serions-nous pas saisis d'un doute ? Non par rapport au réel,  cette mise en scène  l'excluant d'emblée mais seulement au regard d'un imaginaire qui s'imposerait afin de mieux inverser l'ordre des propositions. Des propositions morales, des conventions éthiques. Il y a comme un surgissement peccamineux nous affectant en tant que Voyeurs. Non que le sujet suggère quoi que ce soit nous inclinant à verser dans un facile érotisme. Car, ici, Eros n'a pas sa place. Du moins d'une façon apparente. Il s'agit essentiellement de faute commise, d'abord par nous depuis la clairière d'où nous apparaît ce clair-obscur, à partir duquel nous nous laissons aller à une coupable curiosité.  Ensuite de celui dont on n'aurait pu la supputer, à savoir du Clergyman, engoncé dans sa sombre vêture. Pris en FAUTE.

  Car c'est bien de cela dont il s'agit, de la chute dans le péché, l'image en constituant la vibrante métaphore. De la chute de la vertu en voie de succomber aux supposés délices du vice. Rien n'est encore joué qui maintient la situation dans une manière de dramaturgie. Là est la force hypnotique de l'image. Ici, tout est dit en  un bichromatisme, dans un jeu alterné d'ombre et de lumière, partition minimale où inscrire la flamme du désir en même temps que l'eau virginale, l'essentielle pureté. De n'avoir point péché, l'homme est coupable. Car comment se refuser à tant d'innocence, comment réfugier son orgueil ailleurs que dans le sein de cette efflorescence printanière s'offrant dans un geste purement liturgique ?  Lui : attitude primesautière s'il en est, bien peu disposée à recevoir quelque indulgence.

  Lui, dans son apparente froidure est celui qui porte les stigmates du refus, de l'inconnaissance de l'Autre. Eve est dans le désir qu'Adam tient à distance. Seuls, chez lui, s'épiphanisent deux territoires dont on ne peut presque rien dire, si ce n'est leur réserve, leur immersion dans la ténèbre à l'entour. Visage anonyme au regard illisible, main ouverte en éventail, mais gauche, dans l'hésitation, le retrait. Certes une jambe est tendue mais qu'emprisonne un austère soulier noir, alors que l'autre est réfugiée sous l'assise du banc, comme accablée par la tâche à accomplir. Y aurait-il danger de fusion dans un espace commun ? Comment confronter l'inconnu ? Comment s'aventurer, franchir la limite alors que l'angoisse nue, blanche, fait votre siège ?

  Quant à elle, la Jeune Femme, possiblement vierge, en témoignent le chaste croisement des bras, le doux chevauchement des jambes, l'attitude hiératique que vient souligner la blancheur du chemisier, des mi-bas de communiante, se tient dans une posture semblable à une cariatide, projet avancé mais discret d'un édifice désirant n'osant encore s'ouvrir à l'espace d'une troublante effraction. Mais  il serait illusoire de s'arrêter à ce geste d'innocence. Les jambes longues et amplement dénudées, la très courte vêture enserrant les hanches, le bassin, viennent dire la proximité  de la géographie amoureuse, la luxuriance de ce qui, encore dissimulé, ne demande qu'à surgir au plein  jour. Et le regard, s'il n'a pas le doute, l'interrogation de celui du Presbytérien, n'en procède pas moins d'un certain mystère en même temps que d'une demande muette alors que le jugement de Celui qui lui fait face en son énigme est sur le point d'être révélé. Sans doute la mansuétude ne sera nullement convoquée à son endroit.       

  Comment, en effet, admettre ce retrait, cette absence souveraine, pendant que les battements de la vie se font plus pressants, que l'aiguillon de la connaissance infinie taraude les chairs mieux que ne sauraient le faire l'insistance de l'art à signifier, l'urgence de l'histoire à faire s'emboîter les événements ? Comment rétrocéder dans un mutisme qui refuse de nommer ce dont il procède, qu'il souhaite, feignant de l'ignorer ? Ou bien alors est-ce simplement stratégie, essai de reflux d'une lame de fond afin de mieux la livrer à ce qui s'étoile parmi le réseau complexe des nerfs, à ce qui illumine les cerneaux apatrides du cortex, à ce qui sourd pareillement au geyser longuement contenu parmi les glaises de la terre et qui, se libérant dans l'éther n'en est qu'une sublime turgescence ? L'homme irrésolu, acculé à l'ombre, tassé sur son banc, toisé par le regard qui condamne et réclame en un seul et même empan de la passion, cet homme est-il seulement conscient de l'événement sur le point de surgir ou bien a-t-il le pressentiment de la mort à éviter mais qui surgira dès les braises éteintes ?

  Il semble qu'il n'y ait point d'issue. Ne pas céder à la pulsion est aussi thanatogène que de s'y précipiter dans un genre d'aveuglement souhaitant éviter la profération de la seule question qui vaille : l'existentielle confrontée à la non-existentielle. Car tout désir est toujours amputé avant même d'être entamé, recelant en ses plis la confondante dialectique d'une fiction se refermant sur cela même qu'elle ouvre. L'image nous y convie à la mesure de sa simplicité, de son insoutenable immobilité. Ne serions-nous pas les spectateurs d'une tragédie où les acteurs sont condamnés, par avance, à n'être que des personnages absents d'eux-mêmes, fantomatiques, manières de mimes s'observant en chiens de faïence ? Car aimer, c'est dire et dire c'est ouvrir la parole aux significations multiples ainsi qu'à leur contraire, le néant qui se réserve toujours dans quelque parenthèse, attendant le moment de surgir afin qu'un sens soit rendu à ce qui précède toujours le langage, à savoir l'espace du rien où tout s'abreuve et rayonne. Car alors, comment pourrions-nous donner sens à l'art, à l'écriture, à la poésie, à l'amour si tout était plein, fécond, sphérique jusqu'à l'excès ?

  A tout cela qui vient à notre encontre, il faut toujours l'espace du vide, du nul et non avenu. Alors peuvent apparaître les nervures, les poulies, les coulisses, les tréteaux, le praticable sur lequel, tous, le sachant ou à notre insu, nous jouons une étonnante pantomime, laquelle est tout juste semblable à "la petite mort" à laquelle nous n'échappons qu'à la remettre constamment en scène. Et ce petit pas de deux est une simple concrétion de la métaphysique, un genre de saynète où l'Impalpable nous effleure de son aile forcément et férocement céleste.  Car nul ne saurait mieux dire que ce fugace et fragile au-delà auquel les Amants goûtent comme à la plus mortelle des ciguës qui soit. Il n'y a pas de jouissance qui ne soit travestie en son revers abyssal, pas de conquête ou de gloire aussi minces fussent-elles qui n'attirent dans leurs mouvances la spirale de la chute.

  Etrange comédie, sublime confessionnal avant que l'acte de contrition délivré par l'Aimée ne libère l'Amant de sa coupable prostration. Les quatre prie-Dieu tapis dans l'ombre sont comme une supplique adressée aux Amants, afin que délivrés de l'idée du péché, ils puissent enfin se livrer au plaisir de la chair. Mieux que l'exposé de la faute, la tension de l'image nous maintient dans un suspens qui en sera le seul épilogue possible. Toujours le désir est inscrit dans une attente. Toujours un en-deçà, toujours un au-delà.  

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 08:07
Le cercle étroit de l’attention.

                    Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

 

   Nous avançons sur le chemin. Nous croyons nos pas assurés, notre jugement sain, exact quant aux choses qui viennent à nous. Nous flânons. Nous regardons de-ci, de-là. Cette fleur, cette branche, ce bout de bois, cet insecte qui traverse le sentier de son pas hésitant. Parfois même nous demeurons dans le cercle étroit d’une liane, y apercevant le réseau de quelques feuilles, des troncs en voie de constitution, enfin l’anatomie de la forêt en sa réalité fragmentaire. C’est un peu comme si nous demeurions au centre de notre corps, peut-être sous l’abri arqué du diaphragme, à l’abri des orages du monde et du vent furieux des esprits lorsqu’ils vivent à la mesure de leurs excès.

   Alors nous ne nous présentons à la conscience universelle qu’en tant que citadelle dans laquelle luit à peine le lumignon de la raison. Nous nous contentons d’une vue étroite, nous ne sortons de nous qu’à l’aune d’une vision se glissant au travers du goulet étroit d’une meurtrière. Et pourtant notre âme témoigne d’une présence qu’elle croît réelle, comme si la totalité de ce qu’il y a à connaître était enclose dans ce genre de microcosme qui s’offre à nous comme seule vision d’un monde possible.

   Soudain c’est comme si nous nous éveillions au centre de l’Académie de Walton dans le cercle prestigieux « des poètes disparus », ce groupe d’esprits libres et oniriques, anticonformistes, qui veulent fixer leurs propres règles et amener la réalité à coller à leur intime subjectivité. En fait le lieu d’une indépassable utopie qui est inféodation à son propre ego plutôt que reconnaissance de l’existence en sa manifestation la plus exacte. Car tout acte libre s’il part bien de soi ne peut s’exonérer du rapport à l’autre, aux choses, au monde.

    La liberté est donc cet ensemble de cercles concentriques, lesquels partant de soi se dirigent vers ce qu’il y a de plus lointain, les autres communautés humaines, les terres éloignées, les mœurs plurielles, les langues polyphoniques de l’universelle nature pour enfin retourner à soi avec la connaissance de cette périphérie qui justifiera ce centre que, toujours, occupe le moi en tant que l’endroit le plus signifiant pour notre conscience. Genre de geste qui porte au loin le proche pour le confronter à ses limites et faire retour tel le boomerang après l’accomplissement de son étrange ellipse.

   Et maintenant si nous revenons à la valeur métaphorique de l’image, voici que nous n’y découvrons plus seulement ces simples efflorescences végétales, ces rameaux en train de se constituer en arbrisseaux, mais aussi tout ce qui alentour, extérieur à la liane qui en trace le contour, se signale en tant qu’autres présences, autres réalités plus distales : des taillis denses, sans doute des layons forestiers, des bosquets, des collines les portant, des nuages couvrant les collines, un ciel les dominant, des oiseaux qui en traversent le libre espace, des océans au loin qui grondent de toute la puissance de leurs flux éternels.

   L’histoire d’un saut avant lequel ne s’affirmait en tant que visible que sa propre demeure alors qu’après se dessine avec force le village mondain, la foule polychrome avec ses clignotements, ses joies et ses peines, ses bonheurs lumineux et ses sombres tragédies. Toujours nous sommes appelés à voir au-delà de notre propre continent, condition de possibilité de notre être comme conscience au monde. Il n’y a guère d’autre lieu où exister et la poésie, ce chant immémorial de l’être, résonne partout où il y a présence, pas seulement dans le cercle étroit de l’attention. Mais dans celui, plus large de « la tension », cette constante inquiétude d’exister qui nous fait différer de nous-mêmes et nous porter plus loin que notre propre ébauche.

   Nous ne sommes jamais complet qu’à être en nous en même temps qu’en dehors de nous. Ceci nous le sentons à défaut parfois d’en être bien assurés. Je ne suis qu’à l’aune du miroir que me tend le réel. La plupart du temps l’éblouissement ne provient que du regard de Narcisse sombrant à même sa propre image. Il nous faut donc retourner tous les miroirs et poursuive le chemin, éclairés. Là est notre seule voie !

  

 

 

 

 

 

 

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