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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 07:54
La diagonale du jour

                     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Cela avait commencé avec le jour sourdant à peine de terre, avec les herbes bleues couronnées d’étincelles, la lumière si peu levée, la chute de l’eau dans une gorge de pierre. Tu aimais cette juste émergence des choses, sa marche à pas de velours, la discrétion de l’onde qu’effleurait le vol de verre des libellules. Alors tu devenais visible à toi-même, tu percevais ta naissance tout contre le voile de ta chair. C’était pur bonheur que de te voir ainsi confondue avec ton ombre, différant à peine du luxe de ta peau. Tu prenais de longues gorgées d’air. Il y avait une buée secrète sortant de ton corps, pareille à un secret dont tu n’aurais voulu dévoiler que l’initiale, gardant pour toi le précieux, l’encore inaccompli. Tu me disais : « Ici est la diagonale du jour, cette heure si longue que jamais on n’en connaît la fin ».

   Cela avait continué avec de grandes flammes blanches allumant dans le ciel un genre de lointain incendie. Avec des hallebardes de chaleur qui cinglaient ton  corps subitement alourdi. Avec des criblements d’épingles dans la colline des yeux. Parfois tu mettais tes mains en visière ne laissant plus apercevoir de ton visage qu’un croissant de lune.  Roux, piqué par endroits du chiffre du silence. Etaient-ce des larmes qui perlaient aux angles, traversaient les franges de tes cils, traçaient le double sillon d’une illisible peine ? Je m’évertuais à en deviner le motif. L’accablement de la chaleur ? Une triste réminiscence ? Un vœu ayant échoué au rivage de sa parution ? C’est si étrange cette confluence des émotions, si peu déchiffrable. Mais où donc était ce « ton fondamental » qui était le tien, l’empreinte singulière que tu posais dans l’argile souple de la vie ? Je craignais de te perdre dans ce dédale où le fil d’Ariane se confondait dans la nasse poisseuse des ombres. Tu me disais : « Ici est l’heure zénithale, l’heure de la crucifixion. Les bras sont levés haut qui se perdent dans l’azur ». Je dois avouer, je ne comprenais qu’à moitié cette allusion christique. Y avait-il une mystique qui t’appelait au sacrifice ? Une dette que tu devais à la pratique d’une obscure religion ? Ou bien était-ce simple attrait pour le tragique ?

   C’était, maintenant, le temps des longues lumières, des brouillards matinaux. Ils t’entouraient de la joie sublime de ceux qui connaissent la vérité, s’y plongent comme dans un bain de jouvence. Tes cheveux doucement mordorés avaient la couleur de la châtaigne et de la feuille morte. Ils étaient l’aura dont tu cernais ton visage poli à la façon d’un étain. Le monde s’y reflétait. Parfois, un oiseau distrait venait y cogner comme il l’aurait fait contre une vitre. Ce n’était point douleur, seulement visitation d’un être ailé, peut-être un ange, peut-être une colombe annonciatrice de paix. De regarder tes yeux emplis de douce mélancolie je ne pouvais me lasser. Ils étaient des lacs où s’abattaient des volées de feux presque éteints. Ils battaient en silence sous la douce pulsation des secondes. Y aurait-il eu plus beau miracle que celui-ci ? Je veux dire d’une saison qui t’habillait entièrement de la vêture avant-courrière de l’hiver. Tu étais, en quelque sorte, l’avant-frimas, le frisson du temps en sa languissante complainte. Pareille à un vallon, à une plaine parcourue de la beauté inimitable d’une clarté qui, jamais, ne se reproduira. Si fugace l’existence dans son habit de soie. Longtemps elle faseye dans le vent qui naît, puis chute au-delà de l’horizon, là où s’abîment les rêves. Ils sont des chansons d’enfants se perdant dans le vertige de l’âge. Tu me disais : « Ici est à nouveau la diagonale du jour. Bientôt sera l’heure du nadir. Ses courtes incisions telle l’archet du violon dans le soir qui vient ».

   Souvent, dans l’hiver qui souffle son haleine blanche je passe devant ce banc qui soutenait ton ombre. Tu es, dans la diagonale du jour, cette heure médiatrice qui convenait à ton âme romanesque - ne dit-on ce lieu commun de tes compagnes ? -, tu es si visible que je croirais sentir ta meute de chair tout contre la pulpe de mes doigts. C’est bien toi, là, dans ce pli cendré du souvenir, dans cette posture qui fait penser à quelque souci anticipateur de froidure ? Si loin déjà cet instant qui balançait entre félicité immédiate et tristesse infinie. Ce qu’il reste d’une rencontre, le plus souvent, une fumée grise que le ciel capture, quelques gouttes de pluie bues par la terre, un ris de vent dont on n’entend même plus la parole légère. Oui, tu es bien Celle dans la diagonale du jour. Cette heure qui flotte entre deux eaux et jamais ne s’arrête.

 

 

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8 août 2020 6 08 /08 /août /2020 08:38
Elle qui attend

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On attend que vienne le temps

On attend longuement

D’être enfin à soi

De se connaître

De ne plus être en fuite

De son être

La seule ressource qui soit

 

*

 

Ici dans les plis ombreux de la ville

Au carrefour des lumières

Dans l’éblouissement de l’instant

Tout glisse infiniment

Dans une manière de brume

Ô ouate des jours

Qui glace les tympans

O fleuve de vie

Qui jamais ne s’arrête

Ô sensations mouvantes

Vous m’enlacez de vos lianes vipérines

Je sens votre venin tout contre

Le miroir de ma peau

Oserez-vous instiller votre mal

Dans le dais infiniment ouvert

De mon âme

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Il fait si vide dans les coursives

De la peur

Si glacé dans les colonnes d’effroi

Si absurde

Dans l’inutile glacis des veines

Elles gèlent sous les assauts

De ce qui n’a pas lieu

De ce qui toujours se dérobe

De ce qui n’a nul nom

Car à être nommée

La Présence se dissoudrait

Elle qui n’aime que

La vaste solitude

Les cathédrales de glace

Les vents de Sibérie

Aux arêtes aiguës

 

*

 

Pourquoi faut-il que l’air bleuisse

Au contact de ma sourde mélancolie

Pourquoi cette chape de verre

Tout autour de mes humeurs chagrines

Pourquoi le bruit ne parle-t-il pas

Pourquoi la perte des hommes

Loin là-bas dans le désert

Des cases de ciment

Ils meurent de ne point différer d’eux

Les hommes de bonne volonté

Ils se calquent à la dimension

De leur propre image

Ils disparaissent

À même leur vanité

Ils redoublent leur ego

Ils sont dans leurs terriers

En attente du Rien

Et cependant ils pensent

Tout posséder

La gloire d’être

Le mérite de figurer

Dans les avenues mondaines

Et leur jabot enfle

A mesure qu’ils avancent

Ou croient avancer

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On ne sait plus ce qu’exister

Veut dire

Si l’on existe vraiment

Si quelqu’un vous attend

Non dans le palais princier

Mais dans la modeste chaumière

Combien on aimerait

Parler juste au coin du feu

Avec une voix compagne

Qui soufflerait les mots du bonheur

Ferait se lever

 La voile tendue de l’amitié

Peut-être de l’amour on ne sait jamais

Parfois il arrive sur les ailes du songe

Butine longuement le nectar de votre joue

Y pose la larme assourdie d’une gemme

Y dit les paroles muettes

Car tout ce qui est précieux

Ne vit que de silence

Fait ses ronds dans l’eau

Puis éclate telle la bulle

De cristal dans l’air

Qui crisse

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Rien ne bouge au-delà de soi

Le banc est immobile

Qui attend son heure

Les voitures glissent

Dans un bruit de chiffon

Nul chauffeur à leur bord

Avec qui voyager

Tout est rêve

Qui fond dans le sommeil

 

*

 

Quand le réveil

Avec son bruit de chaînes

Ah les fantômes sont postés

Ici et là

Qui nous enveloppent

De leur voile de mystère

Que vienne la nuit

Seule consolatrice

De notre solitude

Au moins dans ses plis

Avons-nous refuge

L’ombre est souveraine

Qui efface tout

 

*

 

 

 

 

 

 

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7 août 2020 5 07 /08 /août /2020 09:47

                                                                     Å Marcel Dupertuis

 

  

   Paul (oui, c’était un hasard, il portait le même prénom que Cézanne), était un artiste déjà sur le tard mais qui ne se résolvait nullement à poser ses pinceaux, à mettre ses toiles en jachère, à aller rêver sur les chemins sans plus penser à la peinture. Depuis tout petit, il n’avait cessé de crayonner bonhommes et maisons, arbres et soleils sur la neige blanche des pages. Parfois sa mère lui disait qu’il ferait mieux d’aller jouer avec ses camarades plutôt que de demeurer des heures entières à s’abîmer la vue, à tracer d’innombrables formes qui étaient, selon elle, plutôt des gribouillis que des dessins. Paul n’avait cure de ses remarques et lors des vacances scolaires, de l’aube au couchant, faisant le dos rond comme un chat, il passait de longues heures à essayer de maîtriser la matité de la gouache, la fluidité de l’aquarelle et il s’essayait même à l’huile dont il appréciait le velouté, en même temps que la lourde fragrance des graines de lin.

 

    Quiconque avait vu le jeune enfant attentif à la tâche, sans répit, sans discontinuer, ne serait tout de même pas allé jusqu’à penser que cette passion durerait toute sa vie et qu’hors la peinture rien ne le motiverait vraiment. L’adolescence qui, chez la plupart des garçons, se traduit par la révolte, la confrontation aux autres, les remises en question de tous ordres, l’intérêt pour le sexe opposé, tout ceci laissait Paul tranquille. Il poursuivait sans relâche une manière de quête intérieure, une expérience intime dont il pensait qu’elles le sauveraient de bien des désastres. Jamais il ne s’était départi de cette passion qui, tel un feu, couvait sous la cendre mais n’en était pas moins ardent. Parvenu à l’âge adulte, sa vie sexuelle s’était réduite à quelques amours faciles, à quelques flirts aussi vite conclus que convoqués. Sa vraie et seule Compagne était ce que l’art seul pouvait lui donner, le reste n’était que de surcroît. Cependant n’allez nullement croire que la vie de Paul Delmont était triste ou bien mélancolique ou encore pire, qu’elle pût parfois frôler le non-sens. Non, le nihilisme n’avait nulle prise sur une âme libre, soucieuse de découvrir quelque vérité, ici dans la réalisation d’un portrait ou d’un paysage, là dans les reflets d’une belle sculpture car il modelait aussi bien qu’il peignait.

 

    Il aimait aussi bien les peintres de la Renaissance, que les Symbolistes ou bien les Impressionnistes et avait toujours eu un ‘faible’ pour les œuvres de Cézanne. Par exemple il appréciait par-dessus tout certaines toiles, ‘L’Homme au bonnet de coton’ dont il admirait la texture de pleine pâte ; ‘La lutte d’amour’, ses teintes adoucies, charnelles, le dynamisme de sa composition ; il avait une réelle estime pour ‘Une moderne Olympia’ qu’il tenait pour l’un des phares de la modernité ; il reconnaissait à leur juste valeur ses somptueuses natures mortes bâties de touches discrètes, on y devinait la main fiévreuse de l’artiste et, pour terminer, les très nombreuses huiles qu’il avait consacrées à la ‘Montagne Sainte-Victoire’, il y décryptait l’esprit même du créateur aux prises avec sa créature. Toutes ces ‘Montagnes’, sans se laisser aller à un jeu de mots facile, atteignaient un ‘sommet’ indépassable. De tempérament plutôt modeste, discret, ses vieux jours arrivant, il s’était lancé un défi, peindre des ‘Sainte-Victoire’ autant qu’il le pourrait, comme si, en une certaine façon, il se donnait en tant que continuateur de l’œuvre du Maître d’Aix-en-Provence.

  

   Ce qu’il est utile de préciser, c’est que Paul Delmont n’avait nullement en face de chez lui les reliefs de calcaire de la Montagne, mais la vaste étendue de la Mer Méditerranée. Il vivait dans le charmant petit village de Bages, tout près de l’étang du même nom. Tâchant de donner vie à la ‘Muse de Cézanne’, il ne peignait que de mémoire et plus encore à l’aune d’un travail imaginatif, méditatif, au sein duquel son esprit serein trouvait le constant ressourcement auquel il aspirait. Les esquisses dessinées ou peintes tapissaient les murs blancs de sa maison, si bien que nulle place ne demeurait pour de nouvelles tentatives. Il lui fallait ôter un travail pour donner la place à un autre. En réalité, Paul vivait dans ce monde en réduction qu’il avait créé à sa propre image. Il s’agissait d’une relation symbiotique telle qu’elle existe entre le jeune enfant et sa mère qui l’accueille telle l’exception qu’il est.

  

   Autant dire que ce qu’il œuvrait en permanence, c’était sa propre singularité dont il pensait, qu’un jour prochain, débouchant sur l’universalité, elle lui donnerait la clé de sa propre énigme en même temps qu’elle lui offrirait, en un unique acte de vision, l’essence de l’art, cette ‘utopie’ qu’il poursuivait depuis son enfance. La Sainte-Victoire, métaphoriquement considérée était pareille à un cerf-volant flottant au plus haut du ciel, dont Paul dirigeait les arabesques depuis la surface du sol. Ce qu’il poursuivait en secret, son désir le plus immédiat, saisir enfin le cerf-volant, le considérer selon toutes ses coutures, l’immerger en soi, le porter tout contre le feu de la conscience : un feu animant l’autre. C’était un genre de parcours initiatique dont il espérait qu’il déboucherait dans un temps aussi proche que possible sur une révélation. Certes, le terme de ‘révélation’, religieusement connoté, il en connaissait le sens profond, pensant qu’on entrait en peinture comme on entrait en religion. En fin de compte, au bout du chemin, ne pouvait plus demeurer que le sacré lui-même, qu’il fût art ou bien connaissance d’un ou de plusieurs dieux.

  

   Bages - Matin de Printemps

 

   Ce matin, Paul a posé son chevalet près de la baie vitrée. Le temps est beau. L’eau, sur le lac est claire, légèrement froissée, le vent la soulève légèrement, y crée de fines irisations. Par endroits, les barques blanches des pêcheurs font leurs invisibles empreintes. Paul sent en lui une sorte de bourgeonnement à la limite d’un fleurissement. Il en connaît le don intime. Il en éprouve la prédiction d’une joie simple comme un enfant s’émeut de découvrir une corolle discrète dans son écrin de mousse. Le vieil artiste sait que quelque chose va advenir, que quelque chose va avoir lieu, peut-être une couleur, peut-être une forme. Il ne saurait en déterminer la saturation, en cerner la géométrie. Ce qu’il sait cependant, intuitivement, c’est que son travail, ce matin, le conduira bien plus loin que lors de ses précédents essais. Il ne saurait l’expliquer. Cela se dessine en lui. Cela vibre, source dissimulée sous la toile bleue de l’aube. Cela respire, cela bat doucement, minuscule clapotis qui est le subtil langage du corps. Une marée qui se lève de loin. Une écume qui flotte au contour indécis des choses. Un pli quelque part, en un endroit secret, on pourrait y inscrire le mot simple de ‘bonheur’. Puis il n’y aurait rien d’autre à faire qu’attendre, rien d’autre à dire que de faire silence.

 

    Sous les premiers coups de pinceau, la toile chante, se tend comme sous le plaisir de la caresse. La toile est une peau. De femme amoureuse. De fruit arqué sous le désir du ciel. D’un instrument avant que les premières notes ne s’élèvent et ne déplient les strates d’air. Paul Delmont sait qu’aujourd’hui enfin, cela va parler, cela va faire mot, puis phrases, puis texte. La peinture est un langage, la peinture est un poème. Il faut l’écouter patiemment venir à soi, en éprouver le doux attouchement, en sentir au creux de l’âme la pure floraison. ‘Sérénité’ est le mot qui convient à cet état si proche des harmoniques d’un clair-obscur. Cela se lève de l’ombre, cela s’éclaire dans le blanc, cela retourne à l’ombre en un seul et même événement. L’ombre est éclairée de clarté, la clarté est tachée d’ombre. C’est l’infini mouvement qui naît de soi et retourne à soi dans la belle et toujours renouvelée lumière temporelle. Cela nous traverse, cela traverse Paul, comme l’oiseau blanc fend le ciel sans y laisser de trace de son vol. Et, pourtant, le vol a bien eu lieu. Et pourtant nous en avons ressenti l’orbe de silence et nous nous recueillons en nous afin d’en protéger l’être, de lui donner asile, c’est si précieux et nos mains sont si malhabiles !

  

   Le jour monte lentement dans le ciel, sans à-coups, sans saccades qui diraient le trouble et la toujours possible rupture, la chute à l’horizon de l’être. Le ciel de la toile imite le ciel de la nature. Il est bleu-parme avec des nuances plus claires qui annoncent la venue de ceci qui a toujours été espéré, une parole de laine et de pure disponibilité qui dise aux hommes que leur existence n’est nullement vaine, qu’un espoir est là, au loin, mais qui fait son oscillation, sa mesure tout au fond de l’immense espace. La brosse prend de la teinte, la pousse dans les interstices du blanc. Alors, chaque tentative est une modulation infiniment poétique. Le ciel se dit tout en se retirant, puis tout en s’offrant. Pure oblativité de ceci qui nous dépasse et nous enjoint de penser l’homme au milieu du monde terrestre, puis ce monde au sein de l’univers, puis l’univers dans la vastitude du cosmos. Peindre, pour Delmont, en cette heure, en ce lieu, c’est devenir tel Icare qui tutoie l’immense mais les plumes résistent, mais les rémiges portent l’Insensé au plus loin de lui, près du chant immobile des étoiles et le vol hauturier se poursuit sans que nulle entrave n’en vienne changer le cours.

    

   La montagne surgit peu à peu du fond qui était néant, qui devient possibilité, actualisation. Les touches sont précises, rapides, elles ressemblent à une fugue dont on retiendrait la fuite, la perte à jamais. Les mauves pastels tutoient les ‘lavande’, les gris de lin. Les ‘pervenche’ rehaussent les ‘fumée’. Entre ces justes décisions de la couleur, c’est la teinte même de l’âme du Créateur qui trouve sa place et son repos. Paul n’a de cesse d’appliquer un nouveau coloris, d’en renforcer le dynamisme, d’en atténuer parfois la puissance de rayonnement. Des massifs de végétation apparaissent dans des ruissellements ‘amande’, ‘bouteille’, que viennent éclaircir des ‘anis’, des ‘lime’. Ce sont de purs harmoniques d’une félicité tout intérieure, d’une présence à soi que Paul éprouve du sein même de sa chair, au plus caché du grain de son ombilic, dans les fibres dilatées de son corps. Ceci se nomme ‘faire corps avec l’œuvre’. Combien, parfois les métaphores sont éclairantes qui nous déposent au lieu même où nous attendions qu’un sens se montrât, qu’une vérité se dévoilât, qu’une sensation fît son bruit de marée, ses flux et reflux que nous ne pourrions décrire qu’à en hypostasier le scintillement, à en éroder l’inépuisable flamboiement.

  

   Des tons chair et brique apparaissent en maints endroits. Ils font se lever des bâtisses au bas de la Sainte-Victoire. Ils disent la présence mais ne montrent pas les hommes. Au reste, pourquoi les montrer ? Il se déduisent eux-mêmes du geste pictural, ils naissent de l’émotion esthétique. Des bouquets d’arbres pareils à des grappes de cumulus, à des tresses de fumée se dressent à l’angle du tableau. Agissant sa toile, Paul Delmont n’a guère pris de recul pour estimer les proportions, les valeurs de son œuvre. Il a peint d’instinct, tel le Berger qui conduit son troupeau sur les chemins à seulement regarder la courbe du ciel, la course des nuages, la ligne d’horizon qui tremble dans le lointain. Tel le Nomade du désert qui confie son sort à la marche oblique des étoiles. Quand la création est vraie, nul besoin de recourir à quelque étalon, à une perspective renaissante, à un canon antique qui égareraient bien plutôt qu’ils ne traceraient la voie selon laquelle l’œuvre se donne à voir dans la totalité, l’unicité de son être. Lorsque les choses sont justes, elles s’assemblent une à une, sans effort, sans fatigue, elles trouvent leur propre logique qui est celle de connaître le lieu de leur accomplissement.

  

   Bages - Midi de Printemps

  

   Maintenant le soleil est haut, il brille dans la haute échancrure du ciel, il fait sa boule laiteuse et parfois, s’éclipse un instant derrière le voile de brume. Des pêcheurs à la ligne habitent le rivage. Leurs silhouettes sont de simples traits, de simples ponctuations qui, à tout moment, pourraient s’évanouir, disparaître, si bien que l’on penserait les avoir tirés de quelque boîte magique dont on aurait refermé le couvercle. Le travail de Paul, bien avancé, n’est nullement terminé. On aura compris que Paul est un idéaliste, que sa satisfaction se porte plus loin au fur et à mesure que l’œuvre avance, que ses formes se précisent, que ses couleurs vibrent de leur éclat. Depuis qu’il a pris place devant son chevalet, peignant sans arrêt, l’Artiste n’a guère cherché à prendre du champ pour observer l’impression de la toile dans son ensemble. Il avait hâte d’avancer, de ne laisser nullement s’éteindre la flamme dont il sentait la persistance en un lieu indéfini de lui-même. Mais le moment est venu de faire halte, de laisser la pensée effleurer la toile, en comprendre l’immédiate nécessité. A la manière dont un alpiniste s’arrête sur la voie, toise le sommet, évalue ses propres forces et la distance qui lui reste à parcourir.

  

   Quelque chose le préoccupe. Certes la Sainte-Victoire est bien là, avec ses volumes, ses teintes végétales, ses modulations, mais la montagne n’est nullement arrivée à son terme. Elle hésite, elle attend, elle ne se sent nullement être une totalité, un assemblage de fragments seulement. Quelque chose fait défaut, à moins qu’il ne s’agisse d’un excès, d’une sorte de trop-plein par lequel la toile échapperait à son destin, se réduirait en quelque sorte à une esquisse, à une approximation, non à ce réel de la peinture que Paul vise, appelle de ses vœux. C’est un genre de sourde angoisse qui naît au creux du ventre, le surgissement soudain d’une immense solitude. Il y a un acte à accomplir, une écharde à tirer du bois, peut-être un coin de métal à insérer dans l’aubier afin que celui-ci, enfin éclaté, consente à dire le chiffre de son être. Delmont sait de façon intuitive que tout se joue dans un subtil équilibre de valeurs, dans des répartitions d’espace, dans des intervalles de temps qui doivent traverser l’œuvre pour la porter plus avant, l’extraire de sa prose mondaine, la hisser vers ce pur poème qui vibre au ciel et demeure dans l’inatteignable hauteur.

  

   Paul trempe sa brosse dans du blanc de titane, onctueux, souple, luisant comme une nacre dans le secret des eaux. Il commence par de minces touches, ici et là, dépose des comètes dans la nuit de la toile. Cela s’éclaire, cela vibre et remanie l’ensemble de la composition. Les massifs végétaux en sont transformés, les maisons semblent pivoter autour d’un nouvel axe de rayonnement. Il n’est jusqu’au ciel qui ne bénéficie de l’étoilement de la lumière. L’Artiste sait en lui, de façon émouvante, la venue au monde de ce qui était inconnu qui, bientôt, parlera le langage des hommes. Cela vient en droite ligne de l’incompréhensible, cela s’orne de formes hasardeuses, celées, cela appelle le subtil jeu de la couleur, cela se déplie telle la rose dont Angelus Silesius nous dit qu’elle est ‘sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit’. Oui, c’est cela le prodige de toute création. Il y a la nuit, lourde, opaque, rien n’y paraît que les orbes du néant. Il y a le pinceau, les touches de couleur, le génie de l’Artiste. Il y a naissance sur la toile du miracle de l’art. Il y a la félicité des Voyeurs qui, se fondant à même l’œuvre, se grandissent du prodige de ce qui est venu au jour, a déchiré l’illisible matière nocturne.

  

   Les doigts de Paul ont compris, la main de Paul a saisi le juste mouvement, le corps de Paul s’est doté d’un savoir nouveau. Dans la sensation vivante, écumante, bourgeonnante, c’est la main qui précède l’esprit, c’est la main qui est l’éclaireur de pointe, qui porte la lanterne à la façon de Diogène. Mais l’Artiste ne cherche nullement l’Homme comme le faisait le philosophe de l’Antiquité. Ce qu’il cherche c’est l’Art en sa dimension la plus extatique, la plus ouverte, celle qui arrache à la pesanteur, s’élève dans la légèreté, touche les nuages et ne vit que de l’infinie douceur de l’azur. Maintenant, ce ne sont plus de simples touches étroites de blanc, mais de larges aplats qui viennent glisser sur la face du subjectile. Un genre de neige qui recouvrirait la simplicité d’un sol printanier. La Sainte-Victoire se métamorphose et gagne une singulière hauteur. Paul le sait d’une façon intime, il ne s’arrêtera que lorsqu’il coïncidera lui-même avec la toile, que plus rien de trouble ne sera inscrit dans la relation qu’il établit avec son œuvre. Un accomplissement en saturant un autre.

  

   Tout est dans le blanc. Ceci est une évidence qui ne nécessite nulle explication. Cela coule de source. Cela se disait depuis longtemps, depuis que le monde était monde, que la montagne était montagne. Le blanc est l’origine au gré de laquelle tout se donne comme nécessaire, justifié. Ôter le blanc d’un tableau, c’est le détruire, lui soustraire la lumière qui le fait sortir de l’ombre, le fait se présenter comme un mot singulier éclaire une phrase, lui donne son sens plénier. Le blanc, né du vide, issu du silence est l’opérateur grâce à quoi tout vient dans la présence. Delmont, au début de son œuvre, et à la suite, s’était livré au démon de la peinture, lequel lui intimait l’ordre de poser couleur après couleur, de tracer forme après forme. Mais ceci était excès, mais ceci était erreur. Au tableau qui naissait, au paysage qui tremblait encore de n’être nullement délivré de sa mutité, il fallait une césure, une respiration, une manière de vacuité. Tout ceci était condition d’une tension se levant de l’opposition plein/vide. Qui trouve son écho dans l’écriture : le noir des lettres faisant fond sur le vierge de la page.

  

   Paul Delmont a trouvé en lui les ressources qui lui faisaient défaut. Il a amené ces larges aplats de neutralité de la même manière que les cumulus habitent le ciel et lui donnent sa mesure. Un ciel entièrement livré aux nuages ne dit rien. Un ciel vide de nuages ne dit rien. Seul un ciel comportant ce jeu de la présence nuageuse écrit quelque chose comme une histoire que nous pouvons recevoir, nous les humains qui scrutons l’infini afin d’y découvrir les signes qui nous rassurent et nous invitent à avancer en direction de notre destin. La dernière touche a été posée, le pinceau abandonné à son sort de pinceau. La ‘Sainte-Victoire’, dans la vision qu’elle nous offre de sa propre nature se montre bien comme une ‘Sainte’ à la blancheur immaculée, comme une ‘Victoire’ que l’Artiste a remportée sur lui-même, sur le chaos du monde, sur la polyphonie des discours qui habitent la Terre et souvent nous égarent bien plus qu’ils ne nous rassurent, ne nous fournissent un orient pour notre hasardeuse pérégrination.

  

   La ‘Sainte-Victoire’ de Delmont, portée à l’acmé de son être, est cette infinie pureté, quelques lignes s’y détachent à la manière d’un filigrane, quelques volumes en émergent dans la discrétion, les habitats se fondent dans la végétation, la végétation dans les versants qui escaladent le ciel avec la lenteur majestueuse dont une danse nuptiale se pare pour dire la rareté de l’instant. Ces plages de lumière blanche sont belles qui jouent dans l’à peine insistance d’une parole qui semblerait venir de très loin, peut-être du fond du cosmos où naissent les gerbes d’étoiles. On ne regarde nullement la toile de ce Peintre, on laisse son propre corps livré entièrement aux efflorescences, aux linéaments, aux sources vives de l’œuvre. L’art est de telle nature qu’il doit nous surprendre, nous saisir au plus exact de notre être, nous déporter, nous inciser d’une clarté pareille à ces beaux ciels de Provence qui viennent de loin, qui vont très loin.

  

   Bages - Soir de Printemps

 

   Le soleil commence à décliner sur l’étang de Bages. Il fait ses éclaboussures sur la longue nappe d’eau. Il efface tout ce qui est inutile, superflu. Il concentre ses derniers feux sur cette marge ineffaçable de beauté qui habite toutes choses, que nos yeux se doivent de décrypter afin de ne nullement désespérer. Paul Delmont ne sait pas si cette ‘Sainte-Victoire’ sera la dernière. Parfois il est difficile de commencer une œuvre après que certains sommets ont été atteints dont on craint qu’ils ne puissent l’être de nouveau. Bientôt l’encre nocturne coulera sur le lac. Bientôt les étoiles traceront leur chemin d’éternité. Bientôt Delmont dormira. Quelle sera la couleur de ses songes ? Pervenche, vert d’eau, terre de Sienne, blanc de neige ? Qui donc pourrait le savoir ? L’art, aussi bien que les rêves sont un pur mystère. Ils dérivent loin de nous, parfois en nous. Quelle source les anime donc ? Quelle source ? L’interrogation est déjà réponse !

 

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5 août 2020 3 05 /08 /août /2020 07:49
L’exercice plénier du solitaire

                                     « Causses du Quercy »

                              Près du Moulin de Boisse - Lot-

 

 

 

 

                                                                           Le 3 Avril 2018

 

 

                               Toi, au-delà des terres d’ici.

 

 

   Expérimenter le Solitaire

 

   Hier, ce qui était à faire, je l’ai fait. Expérimenter le « solitaire » jusqu’en sa limite d’où, peut-être, jamais l’on ne pourrait revenir. Une sorte de folie pareille au vent blanc des hautes latitudes. Expérimenter le « solitaire ». Selon toute logique, la formule te paraîtra bien étrange. Sans doute aurais-tu attendu « solitude » en lieu et place de « solitaire ». C’eût été plus conforme aux usages de la langue, moins en accord cependant avec ce que je voulais dire. Ce que je souhaitais montrer : ma condition de Solitaire dont la « solitude » n’aurait été qu’un pâle reflet, une abstraction attachée au seul paradigme conceptuel. Non, « le Solitaire » comme on dirait le « Paralytique », le « Sourd-muet ». Tu vois, quelque chose de fondamentalement rédhibitoire, à la manière dont quelqu’un a les yeux bleus, une haute stature, le nez camus ou bien aquilin. De l’indépassable autrement dit, du fixé à demeure dont il faut reconnaître l’incontournable degré de réalité. Souvent l’on se pose le problème du réel, souvent l’on joue avec sa naturelle complexité, on jongle avec la pluralité de ses formes, on tente de l’amadouer, de le disposer selon sa plus immédiate fantaisie. Le réel, c’est le phénomène lorsqu’il se donne aves son irréfragable pointe avancée, ces yeux bleus dont tu ne pourras changer la couleur, cette peau si claire qu’elle se refuse au soleil, cette implantation de cheveux qui dégage deux golfes ouverts au-dessus des tempes.

  

   Matin gris-blanc

 

   Ce matin des alentours de Pâques est gris-blanc, une sorte de virginité qui ne se laisse maculer que des signes légers d’un fragile réveil. Comme si la nature, pliée dans son cocon, peinait à s’en extraire, préférant aux lueurs du printemps l’obscurité enveloppante de l’hiver finissant. Peu de monde sur les routes confidentielles que je choisis toujours. Les « grands axes » me fatiguent et m’ennuient avec leurs airs convenus, leurs caravanes de gens pressés, leurs guirlandes de métal luisant, leurs étirements de chenilles processionnaires. Combien leur sont préférables ces manières de « chemins vicinaux » qui ne sont que des sentiers couverts de bitume dont la croûte craquelée, par endroits, laisse passer une touffe d’herbe. La nature affleurant sous la domination culturelle et technique de l’homme. Existe-t-il plus habile prédateur, plus pervers magicien métamorphosant de sa baguette maléfique ce qui se donne dans la simplicité et la beauté ? Argumenteras-tu que les routes sont nécessaires ? Certes mais dans le respect de la modestie du paysage, la seule vérité dont on puisse  doter cette parenthèse de terre, de ciel, de roche si généreuse en sa mutité. Oui, car il faut le silence afin que les choses adviennent à elles-mêmes dans la pureté du secret. Y aurait-il bruit alentour et rien ne se délivrerait que dans un voilement qui serait une façon de mentir.

   Mon inclination à être est irrémédiablement poinçonnée au sceau du simple, du retiré, de la colline sauvage, de l’abri solitaire (lui aussi), ces belles gariottes ou cazelles qui sont l’âme des lieux.

 

    Gariottes-cazelles

 

     Comment ne pas se plaire à imaginer, dans les temps anciens, quelque vigneron ou berger occupé, pierre à pierre - ici elles sont le peuple nombreux du Causse, son essence profondément géologique, immémoriale -, à assembler l’espace de son abri. L’homme, l’abri, une façon d’habiter sur terre, de confier à son âme un creuset où se rassembler en tant que ce Passager soumis aux aléas du temps. Le météorologique bien sûr, l’existentiel en sa plus grande profondeur. Cette forme circulaire, cette porte basse, ce toit de lourdes lauzes, ces dalles issues du sol proche, est-il possible de les envisager autrement que dans leur fonction hestiologique, autrement dit de foyer à partir duquel rayonne le sens et y revient pour la simple raison que l’humain y est à demeure et trouve là la manifestation du recueil de son être.

   Osmose de la plus haute signification. Déjà nos lointains ancêtres inventaient la cabane en branchages de Terra Amata, celles du Lazaret, les huttes périgordiennes du Saut du Perron, les cabanes de Horgen en roseau. Comment ne pas être émus par ces témoins d’une première domesticité dont le feu contenu en une enceinte indiquait, primitivement, la présence du sacré ? Comment pourrait-on demeurer insensibles, sauf à se dissimuler dans cette sourde carapace mondaine qui, aujourd’hui, tient lieu le plus souvent de miroir aux choses. Miroir au tain usé, piqueté de taches où même sa propre image est celle d’un étranger. Cabane-utérus, symbolique maternelle rivée au ventre de la terre dont elle prolonge la fécondité. Les apercevant, c’est d’abord à leur austère esthétique que le regard s’applique, toute approche plus matricielle s’y inscrivant nécessairement en abîme. Par ces images éminemment archétypales nous sommes traversés que, la plupart du temps, nous ignorons. Sous la ligne de flottaison de l’iceberg dorment mille puissances qui nous échappent. Ne nullement les percevoir n’exonère pas d’en imaginer la longue dérive glacière semée de bulles, les angles vifs, les couleurs de fin cristal.

   

   Une histoire de rotondité

 

   Incontestablement, nous sommes environnés d’une multitude de signes qui sont la parole à recevoir en tant qu’hommes errants à la recherche d’un point fixe. Ce matin de rude figure, des cabanes de pierre se sont inscrites dans mon champ de vision, mais aussi, comme en un jeu d’écho, la tour d’un moulin à vent aux larges ailes, à la toiture conique faite de minces planches grises que prolonge une queue servant à orienter les pales au vent.

    Ici, se résume de tout temps mon irrésistible attrait pour les bâtisses rondes, leur symbolique assemblante, leur perfection au centre de laquelle on se sent entièrement accueilli. Nul angle qui blesserait. Nul recoin propice à s’investir des ombres et des formes mouvantes d’une angoisse toujours tapie dont nous supputons qu’elle nous guette et fomente quelque projet. C’est cela la magie de la circularité : être au centre et ressentir au plein de son corps l’influence d’ondes bienfaisantes, salutaires. N’était-ce pas la raison d’être des donjons, lesquels outre leur forme défensive, devenaient l’ultime refuge dont l’être tout en rondeur se donnait comme l’antidote de la lutte, de l’assaut ?

  

   Fontvieille-Mistral

 

   Mais revenons au moulin. A seulement l’évoquer, se projette dans mon esprit la belle tête romantique d’Alphonse Daudet. Je le vois dans sa tour de Fontvieille - même s’il n’y a pas vraiment vécu -, penché sur sa feuille blanche, écrivant sous la dictée du Mistral quelques unes de ses pages si savoureuses : « L’Arlésienne », « L'Élixir du révérend père Gaucher », enfin toutes ces histoires si empreintes du caractère d’un lieu qu’elles ne peuvent qu’avoir été dictées depuis un mystérieux centre qui diffusait, sur l’entièreté du pays alentour, la beauté des chroniques provençales. Par définition, Solveig, je crois que le moulin ne peut abriter qu’une présence solitaire. Non seulement en raison de l’exiguïté de son espace mais parce que sa nature profonde est de devenir le creuset d’une intimité. Un face à face d’une solitude avec une autre solitude. Là naissent les plus belles créations.

  

   Une immense scène de théâtre

 

   Le temps est ce flottement si incertain, cette nature qui cherche son équilibre sans vraiment le trouver. J’ai l’impression de rouler sur un tapis qui longerait une immense scène de théâtre avec, tout au fond, vers le sud, une bande rose pâle nageant à l’horizon alors que le reste du ciel est un genre de soie grise infinie dont on n’aperçoit que l’ondulation illisible. Quelques nuages, ici et là, glissent devant la nappe la plus claire. Ils ont une forme étrange. Ils dessinent des arêtes, des élancements, ils brillent d’un inhabituel éclat. Ils sont une belle géométrie, un habile feston posant sur l’air l’irréalité de leur apparition. Je m’arrête au somment d’une de ces collines de calcaire si typique du Causse. Un moutonnement blanc que rythment de courtes herbes. Je fais quelques pas pour me délasser.

   Et, vois-tu, je suis un peu désemparé, tel un enfant découvrant une merveille dans un livre d’images. Ce qui se confondait avec un simple amoncellement de nuages : la chaîne des Pyrénées qui, vue d’ici, s’étale sur sa plus grande longueur. Claire au milieu, plus basse, plus foncée à sa périphérie. Comme si, d’un seul empan de la vue, je pouvais en saisir l’étonnante majesté depuis le Cap de Creus en Méditerranée, jusqu’au Cap Higuer et au golfe de Gascogne vers l’Océan. Sans doute n’y a-t-il plus belle confrontation de l’homme avec la nature, de l’infiniment petit à l’infiniment grand.

   C’est soudain comme l’empreinte du rêve, tout naît de tout et se remodèle sans cesse. Magnifique métamorphose qui ne semblerait connaître nulle fin. Tu ne peux savoir, Sol, l’amplitude de mon étonnement ravi. Etonnement d’abord de l’admirable découverte, ravissement ensuite pour la simple raison que, face à l’être de la montagne, tout s’évanouit soudain dans les limbes, tout se relativise et atteint la taille de l’animalcule. Une seconde avant la vision et l’on se croyait atteint de quelque grandeur, doué de hauteur et voici que tout s’effondre dans le genre d’un château de cartes. Mais pour autant nulle désolation. Comment pourrait-on ne pas être subjugué  par ce qu’il faut bien nommer, faute de mieux « spectacle » ? Le langage humain semble si étriqué tout à coup. Utiliserait-on le qualificatif de « sublime » et, aussitôt l’on se situerait dans l’excès, dans l’emphase romantique, laquelle ne pourrait trouver son lieu que dans le poème, la phrase à l’ample période.

    Et, puisqu’il s’agit essentiellement de se confronter au sentiment de la solitude, voici que nous est donné immédiatement l’ultime étalon auquel nous référer. Ce que je crois avec la force d’une intuition c’est que nul ne saurait demeurer indifférent à la vastitude de son emprise. D’emblée elle comble et sature l’entendement qui se sent exilé. Aucun décret rationnel ne saurait en épuiser l’être. Aucun imaginaire en tracer les bornes illimitées. Aucune volonté, fût-elle tendue à l’extrême, en remettre en question l’existence. Le malheureux Sisyphe, à son contact, se sent écrasé sous le poids de l’absurde. L’individu quel qu’il soit, y compris la figure valeureuse du héros, est toujours en position de vaincu. Ainsi sont les décisions de la nature qui sont sans partage, sans commune mesure avec nos destins de fourmis. Ou bien alors il faut avoir recours au mythe, forger l’épée Durandal, la déposer dans les mains du preux Roland qui ouvre la brèche qui portera son nom et fascinera les futures générations abreuvées de hauts faits.

  

   Seul avec soi

 

   Et faire appel à l’instinct grégaire, s’enrôler dans une cordée, s’entraîner à la rude tâche d’alpiniste n’y changera rien. Face à la montagne l’on est toujours seul avec soi, avec son vertige, son angoisse, avec ses propres limites. Immense solitude regardée par une autre solitude, si essentielle, si élevée qu’elle confine à l’infini. Posée au sol sur sa large base, érigée de blocs de pierres en glaciers jusqu’au plus haut du ciel, elle est la métaphore de cet inatteignable absolu dont René Daumal dans son « Mont Analogue » s’est voulu l’exigeant déchiffreur sans jamais pouvoir en atteindre le sommet. La mort l’a privé de cette gloire. Peut-être n’était-elle qu’avertissement face à l’ambition des terriens. Limités en existence. Illimités dans leur volonté de tutoyer l’impossible.

   Longtemps j’ai regardé cette frise lointaine faire ses lueurs, lancer ses feux assourdis, distiller toute la gamme de ses nuances. Lorsqu’un paysage déploie ainsi la générosité de son être, il est bien difficile de s’arracher à la fascination de sa présence. Sans doute le fait de mon isolement, là, sur le causse gagné de vent, au regard de l’illimité, me livrait à une sorte de contemplation vague dont le terme n’était qu’un vacillement, une oscillation. Mais disant ceci je traduis bien maladroitement ce fameux « vague à l’âme » dont on ne sait si sa valeur constitutive est d’être dans l’indécision ou bien dans cette entité qui lui tient lieu de gîte, laquelle entité aussi se contente de bien des approximations. 

  

   Venelles froides et humides

 

   Je te l’avoue, me soustraire à cette vue magnifique, insolente de beauté, a été comme un déchirement. Jamais l’on ne se sépare de la fascination sans quelque douleur. J’arrive bientôt dans la petite ville médiévale de C. Les rues y sont désertes en ce jour férié. Quelques rares passants hantent les venelles froides et humides. La mousse est partout avec ses tapis d’étoiles sombres. Le lichen rôde sur les vieilles murailles. Les plantes grasses trouvent leur site dans les creux des murs de pierres sèches. Une architecture faîte de gros moellons de calcaire reliés par des bourrelets de ciment ocre à la grossière texture.

   Beaucoup de portes et fenêtres en ogive dont la plupart ont été remaniées au cours des siècles, occultées, avec, parfois, un nouveau style venant y trouver  le lieu de sa manifestation. Sais-tu, cette étrangeté du temps qui dessine ses empreintes au travers des réalisations humaines. Regarder toutes ces métamorphoses, c’est retrouver ces artisans qui, successivement, ont usé leur vie à tailler des pierres, à les organiser selon les canons de telle ou telle époque. A tel point qu’on peut se demander qui, le premier, de l’homme ou des bâtisses, dicte son ordre à l’autre. Merveilleuse convergence, cependant, que toutes ces influences réciproques qui édifient le socle de l’histoire des peuples.

    Mais me voici devenu bien académique alors que ce qui est à voir ici c’est d’abord le dénuement, le simple en sa plus austère présentation. La plupart des maisons sont fermées. Des volets clos, de vieilles portes aux planches disjointes. On se croirait dans un de ces villages des hautes altitudes que leurs habitants auraient fui pour cause de froidure, pour cause de disette. Une vie trop rude, une épreuve de tous les instants, une lèpre qui gagne les murs, le réseau serré des lianes du lierre enserrant dans leur texture de branlantes existences. Et, du reste, en guise d’existence, parmi le labyrinthe des rues étroites - ces coupe-gorge qui font froid au dos -, j’ai aperçu quelques formes humaines fantomatiques, fuyantes, semant leur vie à hauteur des pavés, disparaissant, soudain, à l’angle d’un mur voilé de noir.

  

   J’ai vu un Prieur

 

   Devant l’étrange église au clocher de pierres octogonale, une voiture est arrêtée dont le moteur tourne au ralenti. Je monte prudemment les marches conduisant au porche. Elles sont habillées d’un glacis de moisissure verte. A l’intérieur une lumière avare que soutiennent à grand peine quelques halos de cierges plantés sur un petit autel. Un homme est en prière, à haute voix. Sa parole est exaltée, suppliante. Debout, cintré dans une vieille canadienne, barbe grise semée de trous, il semble habité d’une étrange flamme qui brûle à l’intérieur. Je ne saisis nullement le contenu de sa supplication, en perçois seulement le vibrato, en sens les ondes qui ricochent sur les dalles du sol avec un bruit de galets.

   Je sens combien ma présence, en ce lieu, est pour le moins déplacée. Athée, je n’ai ni l’intention d’adorer une image sainte, ni ne souhaite entendre les confidences de cet esseulé. Je ressors dans l’air qui déplie lentement ses bourgeons. Un instant je contemple les rayonnages d’un ancien magasin. Il ressemble à un étrange musée Grévin avec ses mannequins de modiste perdus dans le remous des ombres, ses coupons à demi déroulés, ses étagères sur lesquelles trônent encore quelques boîtes métalliques aux couvercles rouillés. Tu peux facilement imaginer cette scène digne d’un roman fantastique, peut-être une ambiance à la Poe avec sa sinistre Maison Usher.

   L’homme sort, maintenant. Encore sur la margelle de ses lèvres quelque chapelet termine d’y égrener ses boules de buis. Il est radieux. Il s’est redressé. Visiblement il a VU quelque chose dont lui seul possède la clé. Alors, Sol, l’espace d’un éclair seulement, j’ai rêvé d’être croyant, d’avoir la révélation, de vivre ce moment de joie intense. Un moment. L’homme est reparti dans un panache de fumée. L’église, encore, devait résonner de la rumeur soutenue de ses étonnantes patenôtres.

 

   J’ai vu un Absent

 

   Je remonte la rue. J’aperçois une vielle dame au fichu noir qui porte, serré sous son bras, une baguette de pain. Bientôt je découvre une petite épicerie d’autrefois avec son fouillis d’articles, ses rayonnages de bois, ses bocaux antiques où poissent quelques gommes vertes et rouges. J’entre. Un vieux monsieur est derrière sa caisse enregistreuse. Il pianote consciencieusement sur son Smartphone et je ne suis pas très sûr qu’il m’ait aperçu.  Tu ne peux savoir combien ce contraste est saisissant, de l’antique au moderne, sans transition aucune. Je ne sais s’il se livre à un jeu, surfe sur Internet, compose le numéro d’un correspondant. Je lui demande l’emplacement de quelques ingrédients. Il me répond d’une voix qui semble venir de si loin. Jamais il ne me regarde, ses yeux vissés à son étrange machine. Pour lui je suis transparent. Pour lui je suis un courant d’air qui aura traversé sa vie sans même qu’il en soit conscient. La pièce, sur le comptoir, fait sa petite musique de jour. Il me rend la monnaie somnambuliquement. A vrai dire je ne sais si je viens de voir un mort en sursis, un vivant déjà parti pour l’au-delà, un mutant des temps modernes. Je ne sais.

 

   J’ai vu l’homme aux chiens

 

   Je prends mon frugal repas au milieu des murs de pierre sèche, des piquants des genévriers, des chênes rabougris. Le paysage s’ouvre au loin sur un horizon dégagé. Quelques villages dont je ne connais nullement le nom ponctuent une rare végétation. Puis je pars en direction du premier village. Ce dernier est quasiment désert. Des maisons à colombage, des écuries au toit éventré, des arbres ont poussé à l’intérieur. Je ne sais si tu me croiras mais ce lieu si discret est un musée à ciel ouvert de portes aussi anciennes qu’esthétiquement belles. Vieilles ferrures, empiècements de tôle, impostes aux vitres brisées, traverses de bois nervuré, enfin un véritable enchantement pour qui cherche la trace d’un style de vie, la signature des mains d’artisans à même leur ouvrage.

   Avant de m’apprêter à partir, j’entends quelques jappements. Je me retourne et aperçois une bizarre équipée. Un homme d’allure assez jeune, de petite taille, en short, brodequins aux pieds, est entraîné par un attelage de cinq chiens tenus en laisse, de vigoureux gaillards, des rottweilers, des pittbuls dont l’âge canonique les rend plus touchants et inoffensifs que potentiellement dangereux. La chevauchée me dépasse allègrement sans autre forme de procès. Une fois de plus l’essence de ma solitude a joué qui semble m’avoir dissimulé à leurs yeux. L’homme a lancé quelques vigoureuses onomatopées, pour moi insignifiantes, puis s’est engouffré dans une maison basse, une des rares à être habitées dans ce bourg aux allures de lieu sinistré.

 

   Pyrénées effacées

 

   Oui, cette journée était celle d’une approche « charnelle » de la solitude. C’est en effet, comme une angoisse qui étreint au centre du corps, lance ses assauts, vous enserre dans une manière de côte de mailles. Toute sensorialité semble s’être éteinte. Oreilles enduites de cire, yeux emplis de peaux comme dans les cataractes, mouvements ralentis, toucher anesthésié, goût amer dans la bouche avec la présence d’une inextinguible soif, façon symbolique, sans doute, d’invoquer le ressourcement au terme duquel revivre.

   J’ai pensé à une traversée du désert. Pourtant tu connais bien mon désir de silence, mon choix des vastes espaces où l’on ne rencontre que le vent. Pour autant je ne suis ni anachorète ni religieux retiré dans son inatteignable météore. Tu en es consciente, toi aussi la « promeneuse solitaire ». Tout retrait du monde n’est supportable qu’à la mesure d’une présence quelque part qui dit l’écho de son propre être. Jamais il n’y a de solitude totale.

   Le moine dans sa cellule est avec dieu. Le savant fou immergé dans sa forêt d’éprouvettes est avec la science. L’écrivain dans sa tour d’ivoire avec ses personnages. Le penseur au sein de sa monade avec la philosophie. L’artiste en son atelier avec l’art. Le prisonnier en sa geôle avec l’idée de la liberté à conquérir. L’explorateur dans la forêt amazonienne avec la découverte qui va bientôt confirmer le but de sa quête. L’archéologue parmi les sables brûlants avec les dieux qui ont inventé les mythologies.

   Nul n’est seul au monde. Le serait-il et ce monde n’existerait pas. Toujours une pensée, une idée, un affect, un percept, une mémoire, un souvenir, un projet sous-tendent le chemin accompli par tout homme. A défaut d’altérité c’est la mort elle-même qui nous atteint au plein de notre être. Exister c’est être soi en l’autre, être l’autre en soi. De signifiant à signifiant, l’espace du signifié.

   Mon périple touche à sa fin. L’horizon qui, ce matin affichait sa barre de corail au travers de laquelle se donnait à voir la belle chaîne des Pyrénées, voici qu’il est devenu une aire vide où plus rien ne se laisse apercevoir qu’une brume vaporeuse s’étendant à l’infini. Suis-je en deuil des montagnes ? Suis-je SEUL par rapport à elles qui se sont renfermées sur leur mystère ? Non. Je sais leur moutonnement blanc et gris, leurs arêtes étincelantes, le crépitement d’un glacier, la découpe en dents de scie d’une crête. Je sais tout ceci et suis AVEC elles. Savoir est l’antidote de la solitude. Il faut en avoir éprouvé l’efficience au fond de soi. Un écho qui jamais ne s’éteint.

  

                                      A toi ma Solitaire sans qui je serais SEUL. Irrémédiablement !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 août 2020 2 04 /08 /août /2020 09:05

                                                                    Paris, Quai aux fleurs - 11 Août 2019

 

 

                          Chère Karen Nielsen,

 

   Vous ne me connaissez pas, aussi vous étonnerez-vous de cette lettre qui vous paraîtra celle d’un être original, d’un mythomane ou, pire, d’un exilé à la recherche d’un lieu que, jamais, il ne pourra trouver. Un ‘paumé’, en quelque sorte. Combien je vous comprendrai, tellement ma démarche paraît hors des sentiers communs. Mais que je vous dise quelques mots de mon aventure. J’espère que mes explications lèveront un peu le voile du mystère et, qu’à défaut de m’aimer, vous éprouverez au moins, en ma direction, d’affectueuses pensées. Mais plutôt que de m’engager dans de longs développements, je vous livre ci-après les notes prises dans mon ‘Journal’ lors de mon séjour récent dans votre beau pays du Danemark, en cette terre bordée d’eau grise, le septentrion est proche et les rêves l’accompagnent, et l’imaginaire brode ses inépuisables festons sans qu’en aucune manière on puisse en faire l’économie, et d’ailleurs le souhaiterait-on ?

  

   Jeudi 1° Août

  

   Venant de Hambourg, je traverse une grande partie du pays, sans presque ménager de halte. Juste un arrêt dans le port d’Aarhus, le temps d’y admirer les coques blanches des cargos amarrés le long des quais. Puis je gagne Aalborg, franchis le Limfjord, cet étonnant bras de mer qui coupe le Jutland en deux, enfin je rejoins la côte occidentale jusqu’à Løkken où j’ai loué, pour une semaine, un gîte charmant qui donne sur la mer. Pour un milieu d’été l’air est plutôt frais, le ciel bas, traversé de nuages couleur d’ardoise. Il y a peu de monde sur cette côte sauvage, dépouillée, ou les chalets de bois rouge et noir jouent à cache-cache parmi le lacis des dunes. Le vent souffle en permanence, faisant se coucher les tiges des oyats, leurs ondulations semblent jouer en écho avec celles de la Mer du Nord toute proche. J’aime ce ciel infini parcouru de sinueuses lames d’air, clair le matin, nébuleux à midi, plus sombre le soir. Parfois l’horizon est une simple ligne blanche qui jette d’un côté la haute armature des nuages, de l’autre saupoudre les dunes d’un sable qui ressemble à une neige, à un fin grésil venant d’on ne sait où, peut-être du pays des elfes et des fées, des génies de la forêt, ou bien s’agit-il de ces bizarres Trolls, ces créatures inamicales et un brin monstrueuses qui traversent les légendes de la mythologie scandinave ?

 

   2, 3, 4 Août

 

   Tous les jours, de bonne heure, un peu après que le jour a décoloré la mer, lissé les dunes, fondu en une seule unité les belles facettes du paysage, vêtu d’un chaud blouson qui me protège du vent, je fais de longues promenades sur la dalle de sable qui longe la mer, elle a la consistance et la couleur du ciment. Un peu à la manière d’un rituel, je vais m’asseoir entre deux lèvres de dunes où l’air est calme et je passe de longs moments à rêver tout contre la claire réverbération du ciel, l’immense plaque d’eau parcourue de longs frissons. C’est l’instant du repos, du ressourcement. J’ai laissé à Paris tous mes dossiers de presse, tous mes articles en instance de publication. Je n’ai emporté que quelques rares livres. Je picore, ici et là, le soir, quelques passages de ‘La Maison dans la dune’ de Maxence Van der Meersch, cette histoire de contrebandiers et de douaniers qui cache une intrigue amoureuse en réalité. Une histoire simple dans laquelle un ancien boxeur, Sylvain, tombe amoureux de Pascaline sur fond de trafic frontalier. Un paysage romanesque se superpose à un paysage naturel. Parfois, lorsque de minces tempêtes de sable brouillent ma vue, il me semble apercevoir, dans le repli entre deux dunes, l’auberge perdue qui sera l’écrin offert à l’amour des deux protagonistes.

   Matin du 2 Août, c’est le premier instant où je vous découvre, vous ‘l’Inconnue des sables’ qui, tout comme moi, arpentez la plage avant même que les premiers oiseaux ne raient le ciel de leur vol blanc, un fin liseré imperceptible, si bien que l’on ne sait si on a inventé l’oiseau, s’il a surgi d’un rêve, s’il n’est une simple réminiscence d’une vision passée, perdue dans les sombres dédales de la mémoire. Vous êtes cette claire et mince silhouette, ce genre de griserie qui flotte à mi-distance du songe et de la réalité. Je dois accommoder mon regard sur vous, le régler, afin de ne nullement vous perdre parmi les voiles du brouillard marin. Vous pourriez aussi bien disparaître d’un instant à l’autre et, alors, je serais un peu dépossédé de moi-même. Savez-vous combien il est heureux de disposer, dans ces espaces infinis, d’un point d’ancrage pour la vue, d’un amer pour les sensations, d’un sémaphore pour les sentiments. Je ne sais si c’est la diaphanéité d’ici, ces heures qui coulent dans le jour avec la discrétion d’une source qui me rendent précieux les premiers moments de votre apparition. J’ai parfois l’impression que nous ne sommes que deux sur Terre, éloignés l’un de l’autre comme le sont deux frêles esquifs dans l’immensité océanique, mais que nous sommes alertés en notre fond de ce que cette situation contient d’admirable, de non reproductible dans le déroulement de l’existence.

   3 Août - C’est aujourd’hui seulement, après une nuit de sommeil agité, que je commence à prendre conscience de cette mystérieuse concrétion que vous êtes, qui fascinez mon regard, aimantez les tiges de mes doigts qui aimeraient tant vous frôler, vous qui faites soulever mon ombilic, il souhaiterait tant vous rejoindre par-delà les tracas du monde, les multiples complexités qui le rendent insaisissable. Vous êtes vêtue d’un pantalon et d’un haut gris anthracite, si bien que votre silhouette contraste avec le fond de la mer sur lequel vous vous détachez. Vous dépliez un trépied, y posez un appareil photographique que je devine, à sa taille, être celui d’une professionnelle. Vous faites quelques réglages, vissez votre œil à l’œilleton, fixez quelque chose dont je ne saurais dessiner la présence, tout est si flou dans la toile agrandie de l’espace !

   A dire vrai, je crois que vous photographiez l’invisible à la manière dont un cœur radiographie la texture fluide des sentiments. C’est ceci qui paraît vous intéresser, saisir le vol de l’âme, reporter sur une hypothétique ‘Carte de Tendre’ les trajets évanescents de ce qui ne saurait se dire, se manifester dans les traits de l’être qu’au titre d’une perte, d’une immobile absence. Cette esthétique du peu, du rien, doit être une telle joie, une telle braise logée au pli même de la conscience. De la dune où je suis, votre immobile geste, j’essaie, apercevant le trajet élégant d’une aigrette, la fuite d’une avocette de neige et d’encre, la boule grise d’une bécassine des marais, son long bec la précédant dans la brume, j’essaie donc d’imaginer votre monde en sa blancheur native, ces touches à fleuret moucheté que vous posez sur le réel, comme la goutte d’eau poudre au matin levant les fils ténus de la Vierge. Je présume que vous êtes vous-même tissée de ces fils aériens, de ses subtiles fragrances que ne peuvent rencontrer que les poètes et les faiseurs d’art, les magiciens, les alchimistes. Voyez-vous, là, au point où j’en suis de votre connaissance intime, mon prochain roman pourrait bien s’intituler ‘Un amour de Løkken’, il aurait la consistance d’une fleur de coton, la transparence d’une diatomée.

  

   2, 3, 4 Août - Crépuscule

 

   Si je suis un être de l’aube, ce que je crois, vous êtes celui du crépuscule. Autrement dit, celui des basses lumières, du bourgeonnement discret des choses, des attouchements subtils de la nature. Tous les soirs, après que j’ai perdu votre trace parmi les dunes et ai renoncé à vous rencontrer plus avant, après avoir lu quelques pages du roman de Van der Meersch, je me dirige vers cette modeste auberge du nom délicieux de ‘Nordlige klitter’, ‘Dunes du Nord’, comme si ces dernières avaient quelque chose de spécifique que ne possèderaient les autres, peut-être un sortilège serait-il attaché à leur fluctuante présence ? Je m’installe toujours à la même table, dans un angle de la salle, face à l’immense poème fluide de la mer. Vous aussi avez vos habitudes, cette table juponnée d’une toile blanche, près de la porte d’entrée, si bien que, la plupart du temps, je ne peux vous voir que de dos, imaginer votre visage, y deviner ses secrètes et ténébreuses mimiques. Mais savez-vous, c’est certainement mieux ainsi, on ne s’attache jamais autant qu’à ce qui est distant, inconnu. Tout rapprochement est déjà début d’une perte, souvent d’un renoncement.

   Lorsque vous entrez dans l’auberge, vous êtes en beauté et votre allure tranche avec celle bien plus modeste, ‘utilitaire’ j’oserais dire qui est la vôtre sur les rivages où vous posez l’œil inquiet de votre appareil photographique. Alors, combien je prends plaisir à vous décrire, à tenter de percevoir qui se cache sous ces subites métamorphoses : chrysalide discrète le matin, papillon somptueux le soir. Votre tête est coiffée d’une large capeline bleu-marine qui se prolonge, à ce que je crois, d’une plume d’autruche, flottante, vaporeuse. Votre visage que, parfois vous retournant, vous ne faites que me livrer à votre corps défendant est cette légère touche d’ivoire que rehausse un attouchement de couleur chair, cuisse de nymphe en maints endroits. Deux larges boucles de cheveux acajou s’échappent de votre capeline. Vos yeux sont immenses (de voir l’infini spectacle de la mer ?) et d’autant plus profonds, soustraits à toute sorte de curiosité. Je crois parfois y deviner le passage d’un héron cendré dont la tache persiste, comme si elle renonçait à s’effacer complètement. Persistance de la mémoire qui retient un temps de grâce et de douce faveur ? Jamais l’on ne se soustrait à la beauté. Toujours, autour de notre passion, elle tresse ses boucles, déroule ses anneaux de platine, illumine la falaise de nos fronts. Votre bouche est très délicatement purpurine : une aurore naissant au jour de sa propre énigme. Un très long collier de perles, sans doute de bois, descend depuis votre cou jusqu’à l’encolure d’une chemisier vaporeux. Une veste de lin blanc termine ce portrait tout en finesse, tout en poésie. Décidemment, vous êtes une bien curieuse personne. Vous tenez, à la fois, de ces élégantes fréquentant les toiles de Watteau et aussi de ces jeunes femmes vigoureuses, naturelles, de ces créatures du Grand Nord, de ces génies des forêts de bouleaux qui se confondent avec le cuir blanc des écorces.

   Chaque soir est la reproduction à l’identique d’un genre de liturgie, tant vous semblez absente à vous-même, imprégnée d’un climat qui pourrait bien confiner à quelque mysticisme. En attendant que l’on vienne vous servir les plats, et de même entre les plats, lorsque le temps étire sa vacuité, vous posez sur la nappe claire de votre table un emboîtage qui contient le  volumineux ouvrage de ‘La recherche du temps perdu’. Vous l’extrayez avec une manifeste douceur de son étui de carton, le posez face à vous dans une manière de geste sacré. Puis, ôtant un marque-pages parcheminé, vous poursuivez sans doute une lecture entreprise de longue date. Une fois, longeant votre table pour rejoindre la mienne, alors que vous étiez arrivée la première, je pus constater avec un vif et étonnant plaisir que l’édition que vous lisiez était en français. Cette découverte vous plaçait en quelque sorte de mon côté, si je puis dire en toute modestie. Un frisson d’aise se mit à vibrer le long de mon dos. Si je voulais vous parler, une communication était possible, cependant je pensais, sans doute à raison, que le temps d’un échange n’était encore nullement venu. Jamais quiconque ne décide de l’Amour, c’est l’Amour qui décide pour vous et ceci est bien heureux qui place les sentiments profonds bien au-dessus des hommes. Ne le ferait-il, que les hommes, aussi bien les femmes en abuseraient et la passion s’effondrerait tel un risible château de cartes.

   Cependant que votre dîner avance je vous observe à la dérobée, tachant d’établir une manière de portrait de vous, de sonder vos secrets, de deviner vos impatiences, d’anticiper tel mouvement qui dirait le vif d’une émotion, la hâte à voir se résoudre une situation, le souhait d’une suspension du temps. Vous savez, cette étonnante hésitation de l’heure, ce possible renouveau dont deux amants peuvent tirer le plus grand profit dans l’ordonnancement d’une vie trop bien réglée, faisant la part belle à la routine et à l’ennui qui ne manquent jamais de s’y installer. Mon jeu favori (oui car il y a du ludique là-dedans, du pari, des dés jetés au hasard qui traceraient la voie d’un singulier destin), mon jeu, deviner ce qui, en vous, Lectrice de Proust, fait son sillage de feu. Quiconque lit ‘La Recherche’ s’adonne au loisir bien ingénu des identifications. Quels lieux étaient les vôtres ? Le côté de Méséglise, son aspect ouvert, ses haies d’aubépines à l’entêtante fragrance, cette mare de Monjouvain dont le narrateur désespère de ne jamais pouvoir en tracer le signe particulier par la parole ? Ou bien le côté de Guermantes, les facettes brillantes de la vie mondaine, l’exploration des myriades colorées des sensations, votre farouche volonté d’y inscrire quelque clocher de Martinville dont la seule évocation, pour vous, revivifie d’anciennes amours, de vieilles promesses évanouies dans le linceul monotone du temps ?

   De temps en temps, afin de m’évader de vous, de ne devenir comme ces fumeurs d’opium qui, sans leurs pipes chargées du précieux poison, ne sont que des momies, des automates sans grande consistance, je dépasse votre studieuse forme, mon regard se perdant au loin, dans les vapeurs mauves de la Mer du Nord. Mais j’ai beau chercher à me distraire de vous, tout m’y ramène et, pareillement à l’aiguille d’une boussole un instant déroutée de son chemin par un orage magnétique, j’oscille jusqu’à retrouver le chemin du Nord, le seul que je peux emprunter rationnellement pour essayer de vous connaître. Le cercle des questions recommence, se focalisant, cette fois, sur le personnage du roman avec lequel vous pouvez coïncider. Etes-vous une Albertine devenant la maîtresse du narrateur ? Une Odette de Crécy, cette ‘cocotte’ n’épousant Charles Swann qu’afin de gravir les échelons de l’ascension sociale ? Ou bien encore une Oriane de Guermantes dont la beauté et l’élégance charment l’âme du futur écrivain ? Bien évidemment, j’incline pour Oriane mais rien ne peut m’orienter que mon intuition et chacun sait bien ce qu’il advient de cette vertu capricieuse, tantôt elle dit le vrai, tantôt la faux et, le plus souvent ni l’un ni l’autre mais ne délivre qu’un genre de rêve somnambulique dont on ne peut guère rien tirer qu’une légère impression d’ivresse.

  

   Matin du 5 Août

 

   J’ai lu tard dans la nuit. Les images brouillaient mon cerveau. Des manières de télescopages où se croisaient indifféremment les douaniers, les contrebandiers, Odette de Crécy, des chiens harnachés de sacoches emplies de tabac odorant, Charles Swann, Vous, dont encore je ne connaissais le nom, l’enchevêtrement des dunes, le portrait de Proust avec ses moustaches gominées, les chalets rouges et noirs des dunes de Løkken, des caravanes de lourds nuages abrasant la tôle grise de la mer. Ce matin j’ai décidé de partir plus tard faire mon périple quotidien au milieu des sables et des cheveux fous des oyats tressés par le vent du Nord. Depuis la terrasse de l’auberge où je me rends parfois en journée pour y boire un thé, j’ai pu suivre des yeux votre trajet. Vous remontez la plage, longez de lourds blocs de granit qui protègent le chemin des fortes marées. Vous arrivez sur le vaste plateau qui domine la mer. Vous y habitez une maison de pierre qui regarde au loin, bien après les itinéraires des natifs du lieu.

   J’ai attendu de vous voir passer, sacoche en bandoulière, tenant à votre main droite le trépied, à la main gauche l’appareil photographique muni d’une très longue focale. Qu’allez-vous donc saisir tout au bout de cet œil magique, sinon votre propre énigme ? Tous nous naviguons sur des eaux au bout desquelles nous ne rencontrons que notre image solitaire réverbérée par les flots gris du temps. Quand, à la limite de ma vue, je n’ai plus aperçu que la fuite de votre esquisse appuyée sur le vent, j’ai quitté l’auberge, ai gravi le raidillon, suis arrivé devant votre maison. Afin de n’alerter personne, je feignais de m’intéresser au paysage, d’en tracer de rapides croquis sur un bloc de papier que j’avais emporté. Nul ne faisait attention à moi, si ce n’étaient les grands goëlands qui passaient au-dessus de ma tête en criant, leurs voix éraillées aussitôt effacées par les remous du vent. Je crois que l’endroit où vous habitez vous ressemble. Pur, ne se livrant qu’à la puissance des éléments, aux assauts de la lumière, à l’amplitude des vagues qui, là-bas, rabotent inlassablement le socle de la terre. A droite de votre porte d’entrée, une plaque professionnelle discrète : ‘Karen Nielsen Fotograf’ - Je n’ai guère de mal à traduire. Du reste j’avais deviné votre profession, vous portiez avec vous les attributs dont on ne pouvait douter de la destination. J’ai contourné votre maison sur la droite. Une vitrine tout en largeur où sont exposées quelques unes de vos œuvres.

   Je pourrais, d’instinct, leur donner un sous-titre ‘Eloge du Simple’, tellement elles sont dépouillées, linéaires, parfois de simples lignes blanches, des spirales grises, des effervescences médiatrices de rien, des ponctuations, des signes énigmatiques, des hiéroglyphes interrogeant le plus haut du ciel, le plus lisse de la mer, le plus caché de la terre. En somme une ‘Recherche de l’absolu’ pour parodier le titre du roman de Balzac. Recherche qui rejoint, en une même intention, celle de Proust. Ce que voulaient ces deux écrivains, transcender le réel, se détacher de la pesanteur terrestre, nager en plein ciel là où l’écriture est une parole de cristal, un pur diamant vivant de sa propre lueur. Êtes-vous, vous aussi, une âme abreuvée de pluie céleste, un esprit aux aguets des feux de Saint-Elme de la passion créatrice, une pure coïncidence avec ce qui se nomme ‘Être’ et jamais ne trouve de repos qu’à être infiniment nommé comme la plus haute valeur ? Non celle du Dieu des religions, pas plus que celle des dieux polythéistes de l’Antiquité, pas plus que les idoles de plâtre et de carton de nos sociétés contemporaines.  

   Non, l’Art pour l’Art en sa plus haute manifestation. Une seule page de ‘La Recherche’, peu importe qu’il s’agisse de celle-ci, plutôt que de telle autre, pourvu qu’elle soit essentielle, qu’elle écrive en lettres de feu la hauteur à laquelle la condition humaine devrait toujours tendre à défaut de ne jamais pouvoir l’atteindre. Le chemin est déjà le but et il faut travailler sans relâche à en tracer le sillon pour plus loin que ne voient nos yeux perclus de cécité. Voyez-vous, Karen, en un seul empan de la vision je vous ai trouvée plus que mille ans de recherches laborieuses ne l’auraient permis. C’est bien là la vertu de l’art que de mettre en relation deux esprits, de les confier l’un à l’autre afin que de leur jonction naisse un sens qui les féconde tous les deux. Bien sûr, vous ne me connaissez pas, peut-être même ne m’avez-vous jamais aperçu glissant parmi le tunnel des dunes à la manière d’un renard des sables, jamais vu derrière le cercle de ma table de l’Auberge où pourtant je suis pareil à une vigie en haut de sa hune cherchant à apprivoiser les invisibles ressources de la mer, peut-être à voir surgir une Sirène des flots, dans des gerbes d’écume et des frétillements de pure félicité.

 

   6 - 7 Août

 

   Je ne fais que ceci, arpenter la longue plaine de sable, essayer de repérer dans le ciel les traces que vous y cherchez, la courbe d’un nuage, la fuite cendrée d’un héron, y deviner le passage discret de la bergeronnette grise, y trouver cette ligne de fuite de l’horizon qui mêle en une seule parole presque muette la tache ouverte du ciel, l’oscillation liquide de l’eau. C’est à la jonction de tout ceci que vous existez Karen. Vous avez la consistance éphémère d’une fugue musicale, la belle mélancolie d’un adagio, la fluidité d’une complainte qui se dissout dans la matière même de ses mots. Je vous connais bien plus que si les hasards de l’Histoire nous avaient réunis dans une même nacelle existentielle, flottant de-ci, de-là, avec bonheur, n’ayant nul besoin de chercher le refuge d’un port, notre navigation hauturière se serait nourrie d’une expérience commune, d’une ambroisie identique à laquelle nous aurions confié nos lèvres.

   Ici et maintenant, rien ne saurait mieux nous réunir que ce gris du ciel qui est notre abri commun, que cette immense course de l’eau qui nous invite à de lustrales libations, que cette distance qui est le lieu où le sens se pose comme la goutte de rosée sur le pétale qui l’attend et s’en trouve agrandie, multipliée, portée en dehors du lieu, remise à une sorte d’éternité qui rougeoie et appelle à la somptueuse fête d’être soi plus que soi dans l’irisation inouïe des sensations intérieures, ces sources inépuisables, souvent nous n’en éprouvons que le tarissement alors qu’elles sont plurielles, infiniment renouvelables. Jamais eau essentielle ne s’épuise, c’est nous qui ne savons la cueillir au creux de nos mains et la laissons fuir par inadvertance, inattention, distraction de soi, le vice le plus fécond dont nous pouvons témoigner.

 

   8 août - Matin

  

  J’ai mis les bagages dans la voiture. J’ai fumé longuement, rêveusement. ‘Un amour de Løkken’, tel sera bien le titre de mon prochain roman. Il s’écrira tout seul, en une certaine manière, puisque le livre a déjà été ensemencé par le bonheur de la rencontre. Certes à distance, mais il faut le redire, d’autant plus précieuse. Le voyage du retour est la bobine d’un film qui tourne à l’envers et remonte le temps. Je quitte Løkken dans un genre de brume grise qui ressemble au ciel de Paris en automne. Tout est couleur de zinc et le ciel repose sur la terre pareil à un immense plaid qui voudrait la protéger des caprices du climat. J’ai traversé le Limfjord sous les premiers rayons du soleil, un soleil timide ourlé de blanc, un genre de laitance s’en échappe, de longues larmes de résine coulent, faisant du sol un étrange glacis, presque une patinoire. Etrange beauté de ce Nord qui recule et se perd dans de laineuses résilles.

   A Aarhus, la ville est animée. Je traverse ses faubourgs de briques sombres. Beaucoup de vélos que montent fièrement de blondes amazones. Elles sourient de toute la blancheur de leurs dents. Toujours cette spontanéité du septentrion, cette plasticité naturelle m’ont étonné. Plus on approche des pôles, plus les masques tombent, moins on triche avec soi, avec les autres. Je contourne l’immense dédale de Hambourg, son expansion tentaculaire, puis, depuis le nord de l’Allemagne jusqu’à Karlsruhe, le long fleuve de béton de l’autoroute. Je passe la nuit à Strasbourg dans un hôtel qui donne sur l’Ill, près des ponts couverts, de ses rives si joliment fleuries. Observant l’eau plombée, paresseuse de la rivière, je suis en même temps à Løkken, près du lac immense de la mer, dans les creux des dunes, avec Karen, parmi les rémiges claires des oiseaux, la ligne indistincte de l’horizon, les nuages qui appuient amicalement sur ce paysage encore si préservé de la meute bruyante, agitée des prédateurs.

 

    9 -10 Août

 

   Je viens tout juste de jeter l’ancre chez moi, Quai aux Fleurs. Je suis le plus souvent assis sur mon balcon à observer les allées et venues des péniches sur le cours limoneux de la Seine. Regardant les lourdes cargaisons se diriger vers l’aval du fleuve, en direction de Rouen puis gagnant la Manche à Honfleur, je ne peux faire l’économie d’un songe qui me conduit à Løkken, lieu de mon dernier amour. Petit à petit le roman s’écrit dans ma tête, des levées de sable y apparaissent, des blocs de granit y surgissent, une maison aux lourdes pierres s’y précise avec sa vitrine ouverte sur la mer, avec ses photographies en noir et blanc, la trace de ses oiseaux, le trait courbe de son horizon, les notes claires que dessine dans le ciel la grande beauté du lieu. Puis, comme en filigrane sur un billet de haute race, une effigie qui ne dit son nom qu’à la mesure d’une absence, ‘Karen Nielsen Fotograf’, le vif emblème d’une errance, la mienne qui cherche à tutoyer la sienne à s’y plonger comme au sein d’une virginale écume. Oserais-je écrire, pour clore mon bref journal de voyage, la formule magique qu’habituellement les amants tracent sur les troncs d’arbres, dans le troublant liseré d’un cœur mis à nu : ‘Karen, je t’aime’ ? Oserais-je ? Oui, je sais, les amateurs de sensations fortes resteront sur leur faim. Alors ce qu’il faut leur dire, ici, cette belle et parfois cruelle vérité : l’Amour ne brille jamais mieux qu’à être mis à distance, le désir qu’à être différé, la volupté qu’à se tenir en un lieu, en un temps indéterminés. La Lune n’est jamais aussi belle que dissimulée derrière le nuage, le soleil précieux qu’à disparaître lors de l’éclipse. Jamais il n’est plus brillant !

 

   11 Août - Lettre, suite et fin

 

   Karen, me revoici donc après cette escapade dans mon ‘journal’ dont j’espère qu’il ne vous aura pas trop ennuyée. Je vais écrire un roman sur l’absence, la fuite, la rencontre qui, sans doute, n’aura jamais lieu. Je changerai votre prénom ainsi que votre nom. Je garderai le paysage, le beau nom de Løkken, les promenades dans les dunes, Vous en photographe, vous en capeline lisant Proust, moi en Etranger faisant, tel le milan, ses cercles au-dessus de l’inquiétude des hommes, scrutant le moindre de leurs tressaillements, le plus minuscule de leurs frissons. Tous les deux, nous serons les héros d’une ‘Recherche’ qui, bien entendu, ne sera que celle que nous ferons de nos propres pas de deux sur cette Terre qui nous accueille et nous demande de répondre à l’appel, autrement dit à l’appel de l’Amour. Karen, comment mieux vous dire que ceci : ‘Je suis en Amour de Vous’, aussi loin que mes yeux porteront mon oblique curiosité. Oui, je suis curieux de vous comme l’astronome est curieux des étoiles. Dormez et illuminez mes nuits. Je veillerai jusqu’à vous reconnaître parmi le fourmillement des constellations, leurs nuées emplies de pétales d’écume. Oui, je veillerai !

                                       

Vous êtes un mot posé sur l’azur.

 

 

 

 

 

  

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3 août 2020 1 03 /08 /août /2020 08:15
« A la recherche du temps perdu »

               Ketkes Magazin

 

 

***

 

 

   « Ou bien un vieil homme accepte d’être ce qu’il est, c'est-à-dire ce résidu pitoyable de soi-même, ou bien il n’accepte pas. Mais que doit-il faire, s’il n’accepte pas ? Il ne lui reste qu’à feindre de ne pas être ce qu’il est ; il ne lui reste qu’à recréer, par une simulation laborieuse, ce qui n’est plus, ce qui est perdu ; à inventer, jouer, mimer sa gaieté, sa vitalité, sa cordialité. A faire revivre son image juvénile, à s’efforcer de se confondre avec elle et de la substituer à soi-même ».

 

Milan Kundera - « Le colloque » - Risibles amours

 

*

 

   Quelque part, peut-être du côté de Krasnoïarsk - ce mot imprononçable, claquant à la force de ses occlusives, s’éraillant, s’écorchant  à la rudesse de ses vibrantes - quelque part dans un coin reculé de campagne - les ilots de l’Ienisseï s’aperçoivent dans le lointain -, dans une bicoque de bois et de ciment par où s’infiltre l’air sec de la Sibérie, vit un couple de retraités - la « retraite de Russie » ? -, dans le plus pur des dénuements qui se puisse imaginer. La saison, quelle est-elle, sinon celle d’hiver avec sa bise rigoureuse ? Chute infinie d’un fin grésil, jour avare qui peine à franchir la vitre, rampe à l’intérieur, pareil à un animal blessé à la recherche de son dernier refuge. L’air, au dehors, a la densité d’un lourd chagrin, la texture serrée d’un destin qui ne connaîtrait le lieu de sa prochaine aporie. Parfois, lorsque le temps se radoucit, des épingles de pluie percutent la dalle de verre, y semant le lourd lacis de l’ennui. Dedans, l’air est à peine plus chaud. Un genre de langueur, d’atonie, qui figent et contraignent à demeure. Ne pas bouger est supplice. Bouger est donner corps à une atmosphère glacée qui étreint les corps, les désespère, les conduit à l’inertie pierreuse des momies.

   Sur un antique canapé que recouvre un linge imprimé, deux vieux sont assis qui ne savent plus ni leur âge, ni le lieu de leur naissance. Leur mémoire est enkystée, sorte de roche gélive qui ne parvient plus à assembler, en une pelote logique, les événements du passé. Le passé est si loin qui fait son bourdonnement, sa vibration de frelon contre les nervures sidérées d’une feuille. Deux double faisceaux de brume sortent faiblement des narines, ponctuent le vide d’un rythme si assoupi qu’il pourrait bien s’éteindre d’un moment à l’autre dont nul n’aurait été averti. « Trois p’tits tours et puis s’en vont », comme dans les jeux d’enfants, comme dans les comptines qui égrènent le temps de leur touchante complainte. « Trois p’tits tours », comme on dirait « une valse s’épuise et échoue à girer ». Le constat que tout mouvement humain, par essence, est infiniment corruptible, soumis aux joutes temporelles. Elles sont intestines qui avancent de l’intérieur selon la logique d’une néantisation. Mesure du rien.

   La vie est un château de sable où cogne le flux de la déraison et, bientôt, le haut donjon qui lançait vers les cieux l’étendard de sa gloire, n’est plus que cette incompréhension grise pliée sous les rayons du couchant. Des gamins dans la force de l’âge, dans la vigueur de leur sang, fouetteront de leurs pieds cette prétention à vivre dont ils ne percevront même pas le tragique sous-jacent. Eternel jeu de la jeunesse qui teste l’amplitude de sa puissance dans la capacité à tuer, à détruire. Tout combat contre une armée de doryphores, un essaim de mouches, une procession de fourmis est affirmation de soi à l’encontre du monde, de cette altérité qui est toujours perçue comme limitation de l’ego, de son possible embastillement. Je vis de faire mourir les autres, de les condamner à trépas, de les réduire à l’engourdissement définitif.

   Ce dont les gamins témoignent dans leur violence gratuite : cette « volonté de puissance » nietzschéenne qui lance la force de Dionysos contre la candeur d’Apollon. L’existence est tissée de cette dialectique qui valorise les forts au détriment des faibles. Jeunes, nous sommes des forteresses inexpugnables, vieux nous prêtons nos flancs de peau et de chair aux boulets qui en fissureront la fragile architecture.

   Kundera - ce fin explorateur de la psyché humaine -, nous indique deux voies pour faire face aux attaques de la vieillesse : ou bien accepter avec fatalisme la lourde charge des ans, courber l’échine sous les fourches caudines, ou bien se livrer à l’illusion qui fera de soi le porteur d’anciens emblèmes - beauté, jeunesse, énergie, rayonnement -, dont il ne demeure plus que quelques oripeaux battus par le vent acide de la folie. Oui, de la folie car toute dépossession entame inévitablement la royauté de l’homme, le faisant passer, successivement, de l’état de suzerain à celui de vassal et, bientôt, à celui de miséreux, cette condition si proche d’une perte de conscience ou bien de son altération.

   Dans le portrait d’un vieillard acculé par les ans, que reste-t-il de sa splendeur ancienne, sinon cette spoliation du corps et de l’esprit soufflant dans l’enceinte du corps à la façon d’un vent mauvais ? Les deux « solutions » pointées par l’auteur de « La plaisanterie », ce livre plein d’humour et de tragique liés - l’un ne peut s’exonérer de l’autre -, sont également indigentes. Toujours il s’agit de « faire semblant », de mésuser la loi existentielle,  c'est-à-dire de s’arranger avec la réalité et, en définitive, avec la vérité. Il semblerait que le mensonge soit le « cache-misère » dont le grand âge se doterait afin de métamorphoser sa perte abyssale en un gain qui soit acceptable. Ceci se nomme « hypocrisie » ou bien « mythomanie », à savoir s’inventer un présent  à la mesure de ses propres désirs, doué des mérites et des vertus dont, par nature, à l’instant même de son crépuscule, l’on est dépossédé. Il n’en reste que d’étiques tessons, bribes d’archéologie qui ne disent rien tant que leur propre détresse. La source de la joie est tarie et bien des veines sont têtues qui n’indiquent aux baguettes des sourciers qu’une glaise dure d’où ne sourdra jamais qu’une interrogation, nulle réponse.

   Alors, comment faire son inventaire à l’âge du déclin ? Comment ne pas tourner indéfiniment dans le sol de sa vie métamorphosé en ornière sans perdre jusqu’au sens qui nous fait hommes debout ? « La vieillesse est un naufrage », disait De Gaulle rejoignant en ceci l’amère constatation d’un Malraux dans « Les chênes qu’on abat », genre d’éthique de la disparition. Une grande douleur nous saisit, en même temps qu’un immense respect doublé d’une révolte intime devant cette mort qui, avant de s’emparer de notre être, commence à moissonner consciencieusement les têtes chenues, goût avant-coureur de plus riches agapes. Et Victor Hugo, écrivain de « La Légende des siècles » - pourrait-on mieux connaître le « ton fondamental » du temps ? -, nous dit-il autre chose que le tragique qui traverse l’avant-nuit de toute condition sur Terre ?

 

« Oh! Quel farouche bruit font dans le crépuscule

Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule!

Les chevaux de la mort se mettent à hennir,

Et sont joyeux, car l'âge éclatant va finir »

 

   De façon à ne pas demeurer dans la nomination péjorative de « vieux » - c’est pourtant ce prédicat qu’employait Alphonse Daudet dans ses pages des « Lettres de mon moulin », avec beaucoup d’affection et de reconnaissance pour circonscrire ce moment de la vie -, offrons à ces deux touchants personnages des prénoms tout droit venus de ce pays du froid qu’est la Sibérie : Nikolaï et Olga. Donc Nikolaï et Olga sont dans leur isba, regard perdu dans le vague - leur passé commun ? -, têtes légèrement inclinées, dos voûtés comme sous le poids d’un chagrin qui les dépasse et les contraint à ne voir du paysage que le sol armorié semblable à des tesselles. Mais qu’aperçoivent-ils donc dans cette curieuse mosaïque ? Les jours anciens ? La rencontre ? Les amours ? Le mariage ? Les enfants ? Le travail dans les champs ? Que voient-ils qui les aimante et en même temps exténue leur regard ? C’est une telle avalanche d’images, d’impressions, de sensations, de joies éclatantes, de chagrins durables, UNE VIE ! Quelle gerbe d’étincelles ! Quels feux de Bengale ! Quels nuages lourds et noirs amoncelés au-dessus des têtes !

   C’est comme un carrousel, une montagne russe ( ! ) avec ses hauts sommets, ses descentes vertigineuses, la lourde toile qui se plaque sur votre nuque - on en profitait pour s’embrasser à l’abri des regards ! -, puis se déplie et vous recevez en plein visage les éclaboussures de la lumière, vous apercevez les barres de néon qui clignotent, peignent vos vêtement des teintes de l’arc-en-ciel, vous entendez les flonflons de la fête, les bruits de cymbale, le cuivre des trompettes, le tournoiement incessant de la Grande Roue - est-ce la métaphore du Destin ? - vous descendez, Nikolaï, Olga, main dans la main des Montagnes Russes, vous titubez un peu, comme grisés par les mouvements, les taches de couleur, vous jouez à la Tombola - une fois vous gagnez, une fois vous perdez et vous vous réjouissez pareillement du gain, de la perte -, vous allez en courant, vous faufilant parmi la foule joyeuse, jusqu’à la Confiserie emplie de mille merveilles, vous sautez comme des cabris, vous êtes un peu fous, c’est une telle ambroisie la jeunesse et puis, elle est inépuisable, toujours un jour vient après l’autre, une joie enchaîne l’autre, une surprise pousse une surprise qui précède un événement clair, lumineux, il y a tant de choses à voir, prendre, connaître, éprouver, archiver dans le musée vivant de la tête, ça fait des tintements, des pliures vives, des allers et retours des sauts de carpe, des saltos, des tonneaux, des boucles, des vrilles, des chandelles, des nœuds de Savoie, vous en avez le corps tout chaviré, Olga, Nikolaï, vos mains s’étreignent, il ne faut pas se perdre, vos doigts sont moites, d’amour et d’impatience mêlés, vous voudriez manger toutes ces belles choses que la vie vous tend à profusion, dans une manière d’intarissable corne d’abondance, oh, oui, ça éblouit, oui ça aveugle, oui ça fait son tintamarre jusque dans le moindre repli de peau, vous sentez le fourmillement au creux de vos reins Olga, vous sentez la vigueur dans la graine de votre ombilic et, Olga-Nikolaï, Nikolaï-Olga vous êtes cette figure immensément réversible, ce miracle hauturier qui cingle vers l’horizon de l’existence sans même sentir la houle, sans éprouver le moindre haut-le cœur, sans ressentir en quelque endroit de vos singulières personnes l’attaque sournoise d’une maladie, le canif d’un chagrin, le frein qui ralentirait votre progression, les obstacles n’existent pas, vous vous en moquez Olga-Nikolaï et vous avez bien raison, croquez dans la vie à belle dents, dites comme Ferré, (si vous l’aviez connu ), : « Moi j' vois s' faner la fleur de l'âg' / Merd' à Vauban » et n’oubliez pas, la fête, ça court autour de vous, ça plaisante, ça se bouscule, vous savez comme à l’entrée du cinéma dans les années d’autrefois, on n’avait que ça, mais quel bonheur alors de voir s’agiter sur l’écran avec plein de brindilles qui sautaient, Gabin, Michèle Morgan et puis « Quai des brumes », imaginez seulement et faites un peu les acteurs :

 

Nikolaï : « T'as d'beaux yeux, tu sais. »

Olga : « Embrassez-moi. » (Vous l’embrassez)

Nikolaï : « Olga ! »

Olga : « Embrasse-moi encore. »

  

   Vous voyez, Olga, soudain, elle est passée du « Vous » au « Tu », vous ne croyez pas que c’est plutôt bon signe ? Et puis on ne sait jamais où ça peut s’arrêter ! Alors, allez jusqu’à la confiserie, Nikolaï, offrez-lui cette belle « pomme d’amour » rouge rubis si brillante, nappée de sucre, elle est symbole d’union, de feu, de plaisir, de désir. Oui, succombez au désir de posséder la pomme, de posséder Olga, Nikolaï. Oui, Olga ne demeurez sur ce baiser qui vous a mis le carmin aux joues. Demandez- lui plus à Nikolaï. Regardez ses yeux, ils pétillent d’envie. De croquer dans la pomme, de croquer en votre chair, ce diamant qui ne se retient qu’à mieux s’offrir dans le luxueux écrin de la rencontre.

   Vous vous souvenez, maintenant, après cette fête vous étiez rentrés dans l’isba. Un feu flambait  derrière la vitre du poêle. L’eau chauffait dans le samovar avec un bruit de crécelle. C’est curieux, tout de même, cette participation des choses aux moments singuliers de notre vie ! On dirait qu’ils se doutent de l’imminence de l’événement. Vous vous êtes assis côte à côte sur ce canapé d’aujourd’hui qui était neuf, fringant tel un jeune cheval. Nikolaï, vous avez versé avec la lenteur que requiert toute intrigue sur le point de révéler son être, le thé noir dans les tasses. Sa fragrance entêtante, épicée, musquée, prélude d’un rapide bonheur, vous enivrait tout comme elle faisait tourner la tête de votre conquête. Vous avez bu lentement, comme pour un cérémonial, avec attention, avec crainte, avec le plaisir anticipateur d’un futur riche de promesses. Vous adressant à nouveau à Olga, vous avez réitéré la phrase magique :

   « T'as d'beaux yeux, tu sais. »

   « Embrasse-moi encore. » a répliqué Olga.

Sa voix avait la modulation d’un violoncelle qui aurait vibré au chœur d’une crypte. Vous vous êtes aimés, là sur le canapé. Le feu jetait sur vous de brèves lueurs que vos corps reprenaient au rythme souple d’une danse. C’était pur bonheur. Ravissement. Extase. Mais combien les mots sont vains pour traduire l’intraduisible. Trop rutilants, trop pleins, trop esthètes. Voyez-vous, il faudrait les faire réduire à petit feu, en faire un concentré, une essence et les humer comme on le fait d’un parfum rare. Ou bien les dessiner en corolles. Ou bien les faire se lever selon une chorégraphie.

   Cette valse sous les lambris de l’isba vous la portez encore en vous tel un nectar des plus précieux. Non, vous n’avez rien oublié. Si vos têtes sont absentes, vos corps, eux, n’ont pas renoncé à se souvenir. Quelque part ils dansent et, jamais, ne s’arrêteront. Même la mort n’interrompt ce somptueux ballet. C’est de l’ordre d’une idée. Dès que c’est lancé, cela poursuit le long voyage de la signification, ça brille quelque part au firmament ou dans le ventre fécond de la terre. Cela s’étoile. Cela fait de longs rhizomes qui tapissent le sol de leur vibrante énergie. Vos mains si humblement réunies, vos attitudes si hiératiques ne traduisent que ceci, cet amour qui vous a traversés un jour, qui continue son sabbat, peut-être en dehors de vous puisque la faiblesse vous a gagnés, mais nullement l’amnésie. Toujours un bourgeonnement d’une rumeur ancienne qui fait son poème alentour de vos consciences. Refusez donc que votre attitude commune ne puisse recevoir que le qualificatif « d’affliction », de « perte », de « désolation ». Vous méritez mieux que ceci. Votre vie ancienne témoigne pour celle qui vous visite aujourd’hui. Peut-être n’aurez-vous « l’insolence » de proférer ce salutaire « Merde à Vauban » du saltimbanque aux cheveux fous, à l’âme généreuse, cette révolte libératrice (tautologie, évidemment !), cependant, sentez en vous cette résurgence actuelle de ce passé qui vous appartient en propre, dont nul ne peut vous dérober la présence, soyez « tout amour, rien qu’amour » dans cette chair qui flétrit mais ne renonce nullement.

   Réalisez l’unique tour de force dont votre flamme intérieure - fût-elle vacillante -, témoigne encore et faites mentir Kundera, ce brillant écrivain dont la posture, comme tout intellectuel est, avant tout, conceptuelle, à savoir prétexte à réflexion, ce que beaucoup prennent pour argent comptant au risque que leur solde mental soit éternellement débiteur. Vous, Olga, vous, Nikolaï, pour la simple raison qu’un jour, vous avez connu la liberté, atteint la pointe d’une vérité - l’amour en son exception -, souffrez donc d’endurer encore  cette « heureuse blessure ». Elle vous sauvera de bien des déconvenues. Vous ne serez ni « résidu » de vous-mêmes, ni exilés de vos êtres. Vous serez d’un seul empan de vos consciences vives, ce baiser qui, autrefois vous chavira et vous constitua homme, femme dont rien ne pourra vous être retiré.

   Allumez le poêle, faites chauffer l’eau dans le samovar. Bientôt le thé noir coulera dans ces mêmes tasses qui, antan, virent le scellement de votre union. La mémoire est un tel prodige que, dans une seule et même condensation du temps et de l’espace, vous serez les Olga-Nikolaï de la fête foraine, ceux, ici et maintenant que le souvenir féconde, ceux enfin que visitera ce futur qui n’est jamais que ce présent qui se prolonge. Vous n’êtes QUE votre temps, mais TOUT votre temps. Passé-présent-futur dans l’imprescriptible expérience que vous en avez eu. Personne ne vous ôtera ce privilège. Être est être-Soi jusqu’au bout ! Vivez jusqu’à l’indicible l’exception que vous êtes. Nul ne pourra en revendiquer la possession. Possédez-vous donc à l’infini du temps, au propre comme au figuré. Jamais votre jeunesse ne sera si éclatante !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 août 2020 7 02 /08 /août /2020 07:39
Fête de la lumière

                               " Alter ego "

                               Les Hemmes

                              Près de Calais

                                        *

                  Photographie : Alain Beauvois.

 

***

 

   C’est ceci qu’il faut faire : se lever un matin de bonne heure lors d’une courte journée d’hiver, aller à la plage, ne rien déranger du paysage, se laisser aller à soi avec la plus belle confiance qui soit. Accueillir la nature en son sein comme un rivage le fait de l’eau qui bat, si près, dans un immatériel silence. La solitude est grande qui accroît les perceptions. On est attentif à tout ce qui pourrait advenir, une bulle qui éclate dans la vase, un cri au loin, peut-être d’un oiseau sur le bord de s’éveiller, une faible rumeur dont on ne pourrait nullement savoir l’origine, naturelle ou bien humaine. Parfois les choses sont si confuses qui parlent le même langage ! Et son propre langage intérieur, quel est-il en cette heure qui n’en est une, manière d’indistinct flottement qui pourrait passer de l’instant à l’éternité sans que rien nous en pût alerter. C’est ceci, l’heure exquise, un genre de lac émergeant de la brume, une hésitation à paraître, un vent de nul bruit, une feuillaison chutant dans la clameur assourdie de l’automne.

   Voici, tu es arrivé à la lisière des choses, tout au bord du monde où brille, dans le noir, l’étrange et rassurant cosmos. Il est le lieu de l’ordre, l’espace d’une sublime harmonie, tu  sens en toi ses notes  réglées, ton âme se balance au rythme lent de ses harmoniques et il s’en faudrait de peu que tu ne perçoives l’envoûtante musique des sphères, celle qui, t’exilant de toi, ne t’y ramène qu’à te faire éprouver un sentiment de plénitude dont tu pensais qu’il ne pouvait atteindre que les amants au faîte de leur passion, les poètes versifiant sous les étoiles, l’artiste logé au creux de son chef-d’œuvre. Oui, vois-tu, tout arrive, même l’étrange, le merveilleux, l’inaccompli lorsqu’on se dispose à en recevoir les ondes subtiles, à en ressentir le fastueux rayonnement. Rien n’est impossible au cœur vaillant qui affronte la rigueur hivernale, brave la  toujours possible tempête, se risque sur les rives encore soudées de la nuit. Certes, tu me diras, ce n’est rien, c’est le désir qui rougeoie, c’est la joie de la découverte, c’est l’aventure simple à la pointe du jour. C’est une ivresse qui se loge au plein du corps et fait ses volutes, lance ses arborescences plus loin que soi, toujours plus loin car il y a jouissance à trouver, aujourd’hui, ce qu’hier nous refusa, ce que demain nous offrira dans la plus haute des prodigalités.

   Nous sommes des enfants aux mains vides qui, toujours, rêvons de devenir des enfants aux mains de lumière. Alors nous les tendons, nos mains, en avant de nous afin d’y recueillir l’éclat d’un cristal, la clarté d’une gemme, la rutilance d’un or. Parfois ceci arrive qui crée le lit d’un ravissement. Alors nous demeurons en nous le plus longtemps possible, bien serré dans l’essaim dru de notre chair, à l’abri derrière le linge de notre peau et c’est une manière d’infini qui nous visite dont on voudrait qu’il durât toujours, qu’il nous ouvrît ces portes invisibles du domaine sans pareil de l’imaginaire. Car si nous sommes des êtres incarnés, des êtres du réel, nous sommes tout autant de mystérieuses entités dont nous ne connaissons les frontières, dont nous sous estimons les puissances cachées. Peut-être, en nous, la force de l’arbre séculaire, le fleuve de lave incandescent, le bleu des glaciers s’enfonçant dans la nuit polaire.

   Voici, tu es arrivé à toi et ce qui te faisait face est comme un fragment de ton corps disséminé dans le proche espace. Tes yeux s’abreuvent infiniment à ce beau spectacle du monde. C’est pareil à une scène de théâtre qui s’ouvrirait aux trois coups frappés par le brigadier. Un, deux, trois … Rideau ! Les acteurs sont présents qui jouent pour toi cette pièce inusitée que, sans doute, tu attendais à l’orée de tes nuits sans sommeil. Tu es là dans ton fauteuil de moleskine et tu vois la haute mesure du ciel, son éclairage. De quel cintre provient-il dont tu ne perçois nul mécanisme ? Ne serait-ce simplement toi qui as halluciné le réel, l’a convoqué à la pièce du jour ? A son jeu qui, parfois est comédie, farce de bouffon, parfois empreint de la tristesse des tragédies antiques ? Et ces nuages à la teinte de cendre, là-haut, ne seraient-ils  de funestes desseins se dressant au crépuscule de quelque sombre destin ? Et cet oeil blafard, paupière mi-close, de quelle divinité serait-il le regard ? Et, vois-tu,  ce triangle noir qui partage ciel et terre, ne serait-il l’épée de Rodrigue provoquant Le Comte, symbole d’un honneur à sauver ?

   Mais, sais-tu, nos communs imaginaires nous ont emportés bien loin de ce ciel, de cette eau, de ces langues de sable qui sont les chemins d’une poésie. A la tristesse toujours vacante, il faut substituer le large empan de la beauté, le seul à même de nous émouvoir, de nous porter ailleurs que là où nous sommes, vers des clairières qui chantent et ouvrent le site de tous les possibles. Certes, le noir, le sombre, constituent  le lexique au gré duquel ce paysage se donne à voir dans son entièreté. Mais quelle lumière s’annonce là ! Quelle promesse de vie ! Le temps est encore pure présence de soi qui semble n’avoir nul commencement. Pourtant nous le sentons ramassé en lui-même, pareil au fauve prêt à bondir. Bientôt l’heure s’animera, bientôt les secondes feront leur clair tintement. Tout vibre d’une attente longtemps contenue. Ce qui sera avant longtemps : l’horizon tracera son trait brillant pareil au sillage d’une comète, le soleil resplendira de millions de gouttes essaimant partout la joie de paraître, les nuages saupoudrés de lumière reconnaîtront leur alter ego posé à la face de l’eau, détouré d’une ligne qui dira leur être unique, le sable s’allumera de milliers de paillettes de mica qui éblouiront les oiseaux de passage.

   Oui, tout est toujours disponible aux défricheurs de forêts,  aux chercheurs d’or, aux alchimistes de l’image qui métamorphosent le quotidien en cette fête de la lumière que tous nous attendons, afin qu’abreuvés d’un sens intérieur, nous pussions advenir au monde autrement qu’à l’aune d’un simple égarement. Identique au phare qui fait tourner sa nappe de clarté dans les ombres qui s’annoncent, nous avons besoin de ces points lumineux des images, elles nous disent en noir et blanc - cette élégance -, l’espoir du jour qui scintille et appelle. Nous le voulons en nous. Infiniment !

   

 

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1 août 2020 6 01 /08 /août /2020 12:32

   Prologue - Cette histoire remonte à mon enfance, il y a bien longtemps déjà. J’avais alors dix ans et étais en classe de Cours Moyen 2° année. Mon instituteur, Charles Carrier, était un maître aussi consciencieux qu’aimé dans toute la commune de Beaulieu. Il était conforme aux idées de son époque : beaucoup de rigueur dans son travail, un esprit laïque chevillé au corps, un profond respect de l’autre, une foi inébranlable en sa mission éducative. Aller à l’école, bien loin d’être une contrainte, constituait l’un des plus vifs plaisirs de mon enfance. J’avais découvert, grâce à mon Maître, la joie d’apprendre et celle, ô combien subtile, d’entrer dans ce merveilleux monde de la littérature. Nous avions un manuel, le ‘Souché’, intitulé ‘‘La lecture littéraire et le Français’’ dont je dévorais littéralement les pages, passant de Zola à Victor Hugo, de Maupassant à Rousseau. Å l’heure où j’écris cet article, ce compagnon de jeunesse est près de moi avec sa couverture mauve un brin défraîchie, avec ses illustrations en noir et blanc, ses pages jaunies à la typographie parfois incertaine. M’en séparer serait pour moi une perte irréparable. Pour cette raison je lui ai attribué une place insigne parmi les piles de livres de ma bibliothèque.

 

   Mardi 12 Octobre 1954 - Matin

 

   Après trois longs mois de vacances, nous voici de nouveau sur les bancs de l’école. Les vendanges viennent tout juste de se terminer, les terres sont labourées de frais, les premiers coups de fusil signalent la présence des chasseurs occupés à traquer le gibier. Les matinées sont fraîches déjà et il n’est pas rare que l’aube ne se lève parfois à la limite de la gelée blanche. Il faut se couvrir et les manteaux sont de sortie annonçant un hiver qui promet d’être rude. Les ‘grands’ de la classe de Fin d’Etudes apprennent aujourd’hui une poésie de Lamartine, tirée de ‘‘Milly ou la terre natale’’. Je suis attentif à ce qui se passe dans la rangée de pupitres à côté et j’écoute avec attention les explications de Monsieur Carrier sur la célèbre phrase ‘‘Objets inanimés, avez-vous donc une âme’’.

    Je crois bien me souvenir des commentaires badins de mes camarades de classe, lors de la récréation qui suit. Pour eux, seuls les hommes et les animaux ont des âmes, tout le reste n’est que fantaisie et poudre aux yeux. Ce que je dois m’avouer, à ce moment-là, c’est que je suis troublé profondément par cette question de savoir si les choses vivent d’une manière autonome, si elles possèdent un genre de conscience, si elles peuvent réfléchir, ressentir, enfin si on peut définir le statut des objets en dehors de leur pure matérialité, de leur apparente inertie ? Ce que je crois, en réalité, c’est que le monde inanimé vit sa propre vie, à notre insu. Un arbre éprouve-t-il des sentiments ? Un ruisseau qui coule vers l’aval, a-t-il conscience de la durée ? Un artichaut dont on savoure les feuilles, ressent-il de la douleur ? C’est là une de mes préoccupations de ce temps voué aux découvertes de tous ordres. Il s’agit d’apporter une réponse à cette troublants question. Un problème non résolu est toujours source de soucis et de nuits blanches, autant les éviter !

   

    Fin d’après-midi

 

   La classe vient tout juste de se terminer et chacun s’égaille dans le village, heureux de retrouver la liberté offerte par la rue tranquille de Beaulieu, par ses champs immédiatement accessibles. Ici la nature est généreuse qui offre tout ce qu’elle a, sans arrière-pensée. Charles Carrier m’a demandé de rester un moment après l’heure de la sortie afin de me confier les clés de l’école et de me préciser ses dernières directives. Il me demande d’arriver le lendemain aussi tôt que possible. C’est moi qui suis de ‘service’. Ma tâche consiste à ouvrir les volets, à ôter les cendres du poêle, à y mettre du petit bois, à préparer un feu pour radoucir les premières heures de notre présence en classe. J’apprécie le fait d’être de ‘service’. J’aime ces minces responsabilités. J’aime cette solitude entre les quatre murs de l’école. J’aime ce moment suspendu qui ne semble pas constitué de temps, seulement une manière de flottement infini avant que le monde ne s’éveille, que la rumeur n’enfle et n’envahisse les maisons et les champs.

 

   Soir-Nuit

 

   Etant de ‘service’, j’indique à mes parents que, demain, j’aurai à me lever tôt pour m’acquitter de la tâche qui m’a été confiée par le Maître. Je gagne donc mon lit de bonne heure, ai du mal à trouver le sommeil. Ces ‘‘objets inanimés’’ plus que de m’interroger, me tracassent. Il me faut tirer l’affaire au clair, faute de quoi les soucis vont inutilement faire mon siège. Il est à peine plus de minuit passé lorsque je décide de me lever. J’évite de faire le moindre bruit. Je passe devant la chambre de mes parents. J’entends le souffle alterné de leur respiration. Je sais qu’ils dorment. Je sais aussi que le premier sommeil est de plomb et que je ne risque rien à m’absenter. En moins d’un quart d’heure j’aurai vu ce que je souhaite voir. Vêtu d’un chaud blouson et d’un pantalon long, me voici dans la rue. Quelques centaines de mètres à faire et je serai à l’endroit où le mystère doit être éclairci. Bien sûr, la rue du village est vide.

   Je pousse le portail de la cour qui grince sur ses gongs en pivotant. J’ouvre le volet et la porte qui donne accès à la salle de classe. Côté rue, les fenêtres sont dépourvues de volet, elles sont rendues opaques au blanc d’Espagne, à mi-hauteur. Un réverbère situé à l’angle de l’école laisse couler dans la pièce une clarté laiteuse qui a peine à dissoudre les ombres. Un genre de clair-obscur qui fait penser à une nuit de pleine lune. Puisque je suis là, aiguillonné par ma curiosité, autant que j’accomplisse d’abord ma mission. Une fois le poêle garni, il ne restera plus, demain de bonne heure, qu’à craquer une allumette, je m’assieds à la place la plus éloignée de l’estrade et du tableau. Un instant je regarde fixement le mobilier, les globes au plafond, la grille noire qui entoure le poêle. Rien ne se passe qui pourrait m’alerter.

   Å gauche du tableau une carte ‘Vidal-Lablache’ avec les reliefs des montagnes, les vastes étendues des plaines, le réseau bleu des fleuves. Å droite, une gravure de grande dimension représentant une scène des ‘‘Misérables’’. On y aperçoit la tête hirsute de Gavroche qui s’inscrit dans l’ouverture pratiquée dans l’ossature de bois et de plâtre de l’éléphant qui a été installé par la volonté de Napoléon Ier sur la place de la Bastille. Je dois avouer que je suis fasciné par cette histoire si bien écrite par Victor Hugo, par ses multiples rebondissements. Cent fois j’en ai lu les aventures dans le ‘Souché’, cent fois j’ai rêvé à leur suite. Cent fois j’ai découvert, à chaque nouvelle lecture, un monde différent plein d’attraits et de mystère.

 

   ‘‘Objets inanimés’’

 

   Je conforte mon assise sur le banc de bois. J’examine la salle de classe avec toute l’acuité dont mes jeunes yeux ont le secret. Je suis bien, là, en dehors du monde, en dehors de toute inquiétude. J’aime par-dessus tout la fin de la nuit, les premières lueurs bleues de l’aube. Je ne sais si je me suis endormi mais il me semble que beaucoup de temps a passé depuis que je me suis occupé du poêle, y ai disposé le fagot auquel, tout à l’heure, je mettrai le feu et tous les yeux seront tournés vers les sursauts de la flamme, les crépitements des étincelles. Ce sera l’heure des retrouvailles, l’heure du deuil de la solitude. C’est curieux cette manière de double joie paradoxale qui dit le bonheur de la compagnie, le bonheur aussi de la solitude, leur subite confluence dans le cours d’un mince ruisseau. Je crois que, déjà, je vis l’existence sur le mode de la division, de la césure en même temps que sur celui de la rencontre. Rien n’est jamais tout noir ou tout blanc, toujours les choses s’annoncent dans le gris de la médiation.

   « Oh, Mômignard, qu’attends-tu pour me rejoindre ? »

   Puis un long silence qui a pour effet de glacer mon sang. Oui, à n’en pas douter, quelqu’un a parlé. Il ne s’agit nullement d’une voix familière mais de quelque chose d’étrange, pareil à un paysage inouï dont on ne peut dire le nom ni lui attribuer quelque emplacement.

   « Es-tu sourd, Marmot, je ne veux pas m’égosiller et il faut que tu m’entendes ! »

   Je lève insensiblement la tête. La carte ‘Vidal-Lablache’ est toujours au même endroit avec ses montagnes et ses fleuves qui s’étalent paresseusement. Mon regard glisse sur la forêt du tableau vert que ponctuent quelques traits blancs, quelques jambages, pleins et déliés mi effacés, témoins d’une récente écriture dont la brosse de feutre a supprimé la plupart des signes. Ma vue s’est maintenant portée sur la gravure des ‘‘Misérables’’. Oui, je ne rêve pas, c’est bien l’éléphant de la Place de la Bastille que je vois distinctement avec ses flancs de plâtre que traversent en maints endroits les quadrillages de fer rouillé qui lui servent d’armature. Au milieu d’une crevasse d’ombre, qui est l’ouverture pour entrer dans le ventre du pachyderme, un visage hilare, des cheveux en broussaille, un air narquois en même temps qu’accueillant, je pourrais dire resplendissant.

   « Å la bonne heure, Pierre, je croyais que tu ne voulais pas me voir, que ma présence te dérangeait, à moins que ça soit la carcasse de mon éléphant qui te pose un problème ? »

   Je m’entends répondre avec le naturel qui sied aux situations ordinaires, banales :

   « Mais, Gavroche, comment pourrais-je t’en vouloir, toi qui occupes mes pensées, avec qui je m’endors le plus souvent ? Il faudrait que je sois bien ingrat pour ne pas t’accorder la moindre attention ! »

   « Je me doutais bien », reprend Gavroche, avec le ton enjoué de celui qui sait que la partie est bien engagée et qu’il ne tardera pas à être le vainqueur du jeu qui s’annonce.

   Maintenant une corde se déploie depuis le trou obscur, parvient au sol avec un bruit sec. Adoptant une vue panoramique, je m’aperçois que l’éléphant de Gavroche a colonisé l’entièreté de la classe. Sa tête tutoie le plafond et se détache sur fond de solives enfumées. Ses pattes sont largement étalées, si bien que l’espace devant le pupitre du Maître est totalement occupé. Je me demande bien où Monsieur Carrier pourra trouver place, coincé qu’il sera entre le tableau et les flancs rebondis de cet animal qui n’a d’éléphant que le nom, tant sa facture est grossière, entamée par les ans. Et je dois dire que l’être que je suis à l’accoutumée, discipliné, aimant rien tant que l’ordre et l’harmonie, eh bien mon être ne se trouble point et ressent même en son sein une étrange griserie.

   « Viens donc me rejoindre, m’invite Gavroche d’une voix tout enjouée. Plus on est de fous, plus on rigole ! »

   J’approuve sans réserve cette spontanéité, cette attitude nauqoise dont ce bon Monsieur Carrier nous trace régulièrement le portrait dans ses ‘Leçons de Morale’, désignant ce genre de comportement espiègle de ‘grossier’ et de ‘rustre’. Je crois que, parfois, notre Maître exagère un peu afin que la leçon inculquée dans nos jeunes têtes y demeure un peu plus longtemps que ne dure la ‘Leçon de Morale’.

   Comme je dispose de bonnes aptitudes pour le grimper de corde, me voici en quelques secondes si près du visage de Gavroche que j’en distingue le moindre détail. Å ma surprise, sa figure, qui au premier abord peut paraître un brin hostile, semble des plus enclines à une prompte amitié. Nous sommes assis tous les deux sur le bord de l’orifice de plâtre, pareils à des spéléologues sortant d’un boyau étroit sous terre et se retrouvant en plein jour. Depuis le sommet de l’éléphant, les choses, en bas, me paraissent minuscules. Les tables des élèves sont de petits rectangles clairs. Le poêle est un jouet d’enfant. La rue, au-dessus du voile au blanc d’Espagne, ressemble au monde en réduction de Lilliput. Si des gens y passaient, ils ne pourraient qu’être des nains.

   « Viens, Pierre, que je te présente les deux Moutards que j’ai recueillis. Ils n’avaient rien à manger et tremblaient de froid. Qu’aurais-tu fait à ma place ? »

   Convaincu de la justesse de ma réponse, Gavroche continue sans même prendre le temps de connaître ma pensée.

   « Tu vois, ces Momignards, je ne les connais même pas. Je ne connais ni leurs prénoms ni leur âge. Je ne sais même pas s’ils ont des parents. Mais c’est égal, est-ce qu’on peut laisser ainsi dans le froid de la rue des Marmots grelotter sous les coups de la bise ? Il faut bien avoir un peu de cœur parfois. Ah, certes, c’est pas chez les Bourgeois qu’on peut trouver des bras ouverts, pas plus que chez les Grands de ce monde ! Ils ne pensent qu’à eux et pourvu que leur panse soit pleine, ils estiment que tout va bien. On est vite d’accord aves soi, ne crois-tu pas ? »

   Cependant Gavroche m’avait fait avancer dans le ventre sombre et encombré de sa demeure de bois et de plâtre. Il tenait un rat-de-cave à la main, qui fumait plus qu’il n’éclairait.

   « Méfie-toi des trous, me conseille Gavroche, tu pourrais retomber dans le monde d’en bas et ses tracasseries. N’es-tu pas bien ici avec notre Père Victor, avec Hugo notre bienfaiteur, lui l’Ecrivain des pauvres et des sans-grades ? Oui, bien sûr, ici, il y a les Thénardier et leur sombre bêtise, le sinistre policier Javert qui traque Jean Valjean, il y a surtout la misère partout répandue, comme il y a le peuple des rats dans les égouts. Mais, Pierre, tu le sais, ici on est dans une histoire ‘morale’ comme dirait votre bon Monsieur Carrier. C’est une histoire pour faire réfléchir et donner aux gens un peu plus d’espoir, peut-être un peu plus de bonté. Ça s’apprend tout ça. Il faut juste de la bonne volonté ! »

   Tout au bout de notre périple dans les ténèbres, il y a comme une lucarne qui s’ouvre sur le jour. C’est là la chambre secrète ou Gavroche trouve refuge lors des longues nuits d’hiver. Alors me revient brusquement en mémoire un court passage des ‘‘Misérables’’, lu de nombreuses fois dans le ‘Souché’ :

   ‘’ Le lit de Gavroche était complet : c'est-à-dire qu’il y avait un matelas, une couverture et une alcôve avec rideaux.

   Le matelas était une natte de paille, la couverture, un vaste pagne de grosse laine grise fort chaude et presque neuve. Voici ce que c’était que l’alcôve : le lit de Garoche était sous un grillage de fil de laiton comme dans une cage ; l’ensemble ressemblait à une tente d’Esquimau ; c’est ce grillage qui tenait lieu de rideaux. ‘’

   Me voici donc en pleine féérie. Est-ce qu’hier encore j’aurais pu imaginer une seule seconde que je me retrouverais, aujourd’hui, en compagnie de Gavroche et de ses deux hôtes, dans le ventre obscur de cet éléphant de cirque ? Oh combien les choses sont étonnantes. Parfois elles dépassent même l’imagination !

   « Plutôt que de rêver, Monsieur, tu ferais mieux de rejoindre le lit et de tâcher de dormir un peu en notre compagnie, je te trouve bien fatigué, bien ailleurs », ajoute Gavroche à mon intention, sur un ton un brin sentencieux.

   Que feriez-vous à ma place ? Tourneboulé comme je le suis par cette aventure sans pareille il ne me reste qu’à gagner le profond de l’alcôve, à me blottir tout contre mes nouveaux amis. Ce Gavroche est un copain épatant, ses petits réfugiés sont si touchants, si gentils.

   Encore quelques phrases viennent à moi depuis le lointain des ‘‘Misérables’’ :

   ‘’Les deux enfants se serrèrent l’un contre l’autre. Gavroche acheva de les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu’aux oreilles, puis répéta pour la troisième fois : ‘pioncez !’ et il souffla le lumignon.’’

   Je m’amuse un instant des paroles délurées de Gavroche. Oh, combien j’aurais aimé que ce bon Victor Hugo parle de moi, signale ma présence ! Mais il ne pouvait le faire puisque je suis né bien après que sa vie a été accomplie.

   A peine cette idée effleure-t-elle ma tête embrumée et déjà je m’endors dans les dernières fumées du rat-de-cave.

 

   Mercredi 13 octobre - 7 heures du matin

 

   « Pierre, Pierre, lève-toi, je crois que tu as manqué l’heure et, en plus tu es de service ! Que va penser Monsieur Carrier ? Allons presse-toi ! »

   Maman est entrée dans ma chambre, un peu inquiète de me savoir en retard. J’ai du mal à me réveiller et mes idées sont floues, pareilles aux nappes de brouillard de l’automne qui commence. Je m’entends prononcer cette phrase incompréhensible pour Maman :

   « Mais où est passé Gavroche ? Et l’éléphant, tout de même, il ne peut pas avoir disparu ! »

   « Pierre, je te l’ai souvent dit, arrête de lire tes histoires le soir au coucher. Tu en rêves la nuit et au matin tu en as encore de bons restes ! »

   J’avale un rapide petit-déjeuner. Je suis dans la rue. Je suis devant la porte de l’école. Je suis dans la salle de classe, le cœur tremblant mais empli de joie à l’idée de retrouver mes nouveaux amis. La porte tourne en grinçant. Au sol, sur le parquet, quatre empreintes de poussière blanche. Quatre empreintes d’énormes pattes. Je dois m’en remettre à la réalité, l’éléphant a dû rejoindre la Place de la Bastille et avec lui s’envolent tous mes rêves d’enfance. Deux couvertures traînent au sol. Je les reconnais. Ce sont celles que Gavroche a récupérées au Jardin des Plantes. Surgissent à nouveau quelques passages du Souché :

   ‘’Gavroche fixa un œil attendri sur la couverture. ‘C’est du Jardin des Plantes, dit-il. J’ai pris ça aux singes.’

   Et montrant à l’aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort épaisse et admirablement travaillée, il ajouta :

   ‘Ça c’était à la girafe.’

   Après une pause, il poursuivit : ‘Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit :’C’est pour l’éléphant’ ‘’

  

   7 heures 45

 

    Les premiers élèves ne vont pas tarder à arriver. Je me dépêche de faire disparaître les deux couvertures dans le cagibi à côté de l’école, il sert de fourre-tout. Je ne veux pas qu’il y ait la moindre trace du passage des personnages de Victor Hugo pour la simple raison que mes camarades me traiteraient de fou ou bien de grand rêveur, pour eux c’est du pareil au même.    Alors que je craque une allumette pour démarrer le feu dans le poêle, la porte d’entrée s’ouvre. C’est Touguy qui arrive le premier. Il me salue rapidement et va faire ce qui lui a demandé Charles Carrier.

   Sur le tableau, à l’aide d’une craie, il écrit :

 

Rédaction :

Dites ce que vous pensez de la phrase de Lamartine :  

‘Objets inanimés avez-vous donc une âme ?’

Donnez des exemples pour préciser votre pensée.

  

   « Vous avez de la chance, en Fin d’Etudes, d’avoir un sujet pareil ! »

   « Tu penses, répond Touguy un brin contrarié. Tu y crois, toi, à ces histoires de fous, que les objets ont une âme ? Comme si, tout à coup, Gavroche en personne pouvait descendre de la gravure là-bas, à côté du tableau, et venir jouer aux billes avec nous dans la cour ! »

   « Oui, les objets ont une âme, je réplique, d’ailleurs pas plus tard que la nuit dernière j’ai dormi avec Gavroche et ses deux petits protégés ! »

   Je ne sais pourquoi mais, soudain, j’ai osé l’impossible. Peut-être par simple provocation.

   « Bien sûr rétorque Touguy avec de l’ironie dans la voix. C’est même ce bon Victor Hugo qui vous a bercés, je pense ? »

   « Comment as-tu deviné ? dis-je. »

   Les premiers enfants arrivent dans la cour. Monsieur Carrier entre dans la salle de classe, nous salue. « Å la bonne heure, il fait bon. Merci Touguy d’avoir écrit le sujet de la rédaction. Je compte sur vous, les grands de Fin d’Etudes, pour faire vivre les objets et vos textes aussi par la même occasion ! Ça changera de l’ordinaire ! »

   Au travers des vitres le soleil pose sur le parquet ses premières flaques de clarté. Le brouillard se dissipe peu à peu. Le feu crépite dans le gros Godin gris. Les plumes Sergent-Major des grands dessinent leurs premières arabesques sur les pages blanches. « Objets inanimés … ». Sans doute, depuis les feuilles anciennes du ‘Souché’, Gavroche nous observe-t-il en silence. C’est si mystérieux les choses, c’est si troublant ! Ne trouvez-vous pas ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 août 2020 6 01 /08 /août /2020 08:09
Seulement le pli d’une ligne

          Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

 

C’était seulement

le pli d’une ligne

 

En savais-tu le prix

L’obole à verser

Au versant de l’Autre

Nullement une dette

Un signe de reconnaissance

Un geste d’abandon

 

*

 

Le jour était curieux

Teinté d’opale

Les bords de la mer

Invisibles

La brume dense

Ton visage éloigné

De la mesure du jour

Le ciel si haut

On l’aurait cru absent

La terre si basse

Que nos pieds foulaient

La poussière blonde

Elle s’enfuyait au loin

Là-bas où nous n’étions pas

Où nous aurions rêvé d’être

Dans le luxe immémorial

De notre chair

Dans le feu

De notre conscience

 

*

 

Etions-nous au moins

Auprès d’une chose connue

Un livre familier

La couleur d’une encre

Le mauve de tes yeux

La perte de mon regard

Pour le large horizon 

Et le temps qu’était-il

Sinon cette fuligineuse perte

Ce vertige des corps

Cette lutte à jamais

Ce vide

Cette brèche

Qui sans doute

Jamais ne se refermeraient

 

*

 

Et l’espace où était-il

Non le vaste cosmos

La distance de toi à moi

La braise d’un sentiment

Peut-être juste une cendre

Dans le jour qui mourrait

Bientôt

 

*

 

Une mouette soudain

A volé si bas

Son ventre effleurait l’eau

Le Destin m’as-tu dit

Et ta voix a tremblé

Une voile perdue

Faisait son blanc sémaphore

Ce triangle cette pointe

Etaient-ce le danger

En nous

Entre nous

Hors de nous

Comment aurions-nous pu

Le savoir

Nous qui existions à peine

 

*

 

Bientôt la lagune a refermé

Son dais de cendre

Les campaniles se sont inclinés

Pour la nuit

Le bruit des yoles

Glissait infiniment

L’écho des cœurs

Était à son comble

Des étoiles disaient le firmament

En touches

À peine visibles

 

*

 

Remonte le col de ton manteau

Ai-je dit

Le froid est là qui bientôt

Sonnera l’heure du retour

Quel retour as-tu repris

Il n’y a de retour qu’à soi

Ta voix planait à l’encan

D’une encre lourde

Ta si belle voix voilée

Où se devinait la rumeur

De tes heures

Tu étais si mystérieuse

Inconnue de Passage

Et mes doigts trop usés

De tristesse

Pour pouvoir te retenir

 

*

 

Bientôt sur la lagune

Glacée de Lune

 Tu ne fus plus

Qu’une vague parole

Enlacée de rien

Je demeurai sur la grève

Interdit

T’avais-je rêvée

Belle Ophélie

Toi qui flottais

Sur l’eau des nuées

Toi qui scindais ma tête

En deux

Une partie emplie de silence

Une autre versée au doute

 

*

 

Le jour est pâle

À peine levé au-dessus

De la houle des toits

Ma croisée est ouverte

Sur l’immense

Où rien ne se dit

Que le vaste chemin du monde

Il faut avancer

Oui avancer

Demain peut-être

Te fera renaître

Ceci est l’étincelle inscrite

Au plein de mon être

Je ne vis qu’à l’entretenir

Dis-moi ton nom

Fût-il de songe

Je veux être homme debout

Plus loin que ces eaux grises

Plus loin que moi

Puisque le désert m’habite

Où rien n’est présent

Que les vagues de sable

 À l’infini

 

Seulement le pli d’une ligne

Ce qui demeure

 

*

 

 

 

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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 12:11
Ineffable en sa réserve.

« Cache-cache ».

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Toute petite.

 

   Toute petite déjà celle que, depuis longtemps, l’on nommait « Ineffable » aimait à se cacher comme le disait de la nature l’Obscur Héraclite. Certes la nature se cache toujours pour la simple raison que jamais elle ne laisse apercevoir ses pouvoirs secrets et que ses vertus réputées puissantes, la force du fleuve, la génialité éruptive du volcan, la force éjaculatoire du soleil demeurent une énigme aux yeux des hommes. Question d’échelle. Question de connaissances. L’homme ne parvient à se connaître lui-même qu’au terme de difficultés insurmontables, alors comment pourrait-il savoir le monde en sa « multiple splendeur », si ce n’est au risque d’en être définitivement ébloui ? Sans doute, la plupart du temps, interrompt-il son entreprise en chemin. Et puis, comment interpréter la venue à soi des multiples formes sensibles, comment venir à bout de leur langage nécessairement crypté ? Comment prendre acte des mythes et symboles qui traversent la réalité de leur naturelle complexité sans sombrer, bientôt, dans une manière de vertige qui est l’antonyme exact de la curiosité du chercheur de mystères ? Donc le renoncement est l’habituelle catégorie à laquelle l’homme se range pour effacer sa capacité originelle à sombrer dans la chute ou bien à se satisfaire de quelque esquive. Mais emprunter un subterfuge, s’en remettre à un tour de passe-passe est un péché véniel dont on se remet vite pour peu que l’on soit versé, par tempérament, à l’excuse de soi que certains nomment volontiers « faiblesse » ou bien « complaisance ». C’est selon. Et cela n’a jamais empêché qui que ce soit de progresser sur les chemins du monde.

 

Ineffable en sa réserve.

Cache-cache sur une peinture du XIXe siècle.

Source : Wikipédia.

 

 

 

   Cache-cache.

 

   Donc petite, elle adorait se dissimuler, ce que, du reste, elle considérait comme une farce dont les bienveillants adultes ne s’émouvaient nullement. La recherche était aussi gratifiante que le fait de se dérober. Mais qui donc se formaliserait de ce simple fait qui n’est que l’un des moyens dont se dote l’enfant pour découvrir le monde ? Donc on cherchait Ineffable partout où un lieu propice à une cachette pouvait trouver le lieu de son effectuation et le monde était immense qui disposait ici d’une grotte, là d’un fourré dense, ici encore d’une crédence sans dos, là encore d’une ancienne ruche que les abeilles avaient désertée depuis des temps anciens. Et quels fous rires lors de la découverte « inopinée » d’Ineffable derrière une pile de linge ou bien dans le prolongement ombreux d’un arbre attentionné. Du reste il n’était pas rare qu’elle manifestât sa présence par quelque gloussement qui, pour être discret, n’en indiquait pas moins le chemin à emprunter afin que le trésor se dévoilât.

 

   Grande, maintenant.

 

   Le temps avait fait tourner sa roue avec l’application obstinée qu’on lui reconnaît comme sa qualité essentielle et Ineffable était, maintenant, une grande et belle Jeune Fille, mince comme la certitude d’être au monde et aussi discrète que la lumière de la luciole dans le chaume d’été. La voir était une telle joie simple, une si immédiate prise en soi de sa modestie que l’on ne pouvait que ressentir à son contact (bien qu’une manière de vitre en ôtât toute possibilité d’attouchement direct), cette impalpable douceur, ce bonheur indicible, cette suavité qui coulaient des mots mêmes de Maurice Barrès notés dans son ouvrage Du sang, de la volupté et de la mort :

   « [il] avait coutume de parler d’une joie lumineuse et pure qu’il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d’une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s’exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu’elle nous fait échapper à l’ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés avec cette plénitude ineffable que nous ressentons quand nous assistons à la jeunesse du printemps, le matin, et au coucher du soleil sur la mer ».

   En effet, mettant entre parenthèses le cruel lyrisme de l’évocation, c’est bien de la métaphore du printemps dont on était imprégnés à seulement la deviner, pénétrés de son éternelle jeunesse, de la promesse de cette « joie lumineuse » dont le coucher du soleil sur la mer semblait constituer l’indépassable symbole. Elle arborait, en guise de vêture, une simple tenue d’Eve que ne « dissimulait » chichement que la mince parure d’un paravent semblable à un cristal. A côté, les murs de papier d’une maison de thé, auraient eu l’air de barbacanes défendant une antique citadelle médiévale. C’est dire le dénuement vestimentaire dans lequel Ineffable paraissait. Chrysalide aux ailes de tulle qu’un simple courant d’air eût dispersé aux quatre vents.

 

   Ineffable vêture.

 

   Cette façon de couvrir son corps, plus que de constituer l’effet de quelque mode, naissait d’une volonté de s’effacer du quotidien, de n’y paraître qu’en mode discret, en creux pourrait-on dire, le plein étant le monde en son aventureuse monstration qui, toujours, pêchait par excès. S’ingénier à en brosser le portrait aurait pu donner approximativement ceci : telle une marionnette à fils, Ineffable, en sustentation dans l’espace couleur d’ivoire, se tenait dans l’attitude d’une Novice d’un étrange couvent qui n’aurait admis en sa divine enceinte que des Nonnes dénudées, seulement défendues de l’extérieur par une si mince carapace que leur anatomie en aurait été comme radiographiée et il s’en serait fallu de peu que l’intérieur du corps n’en délivrât ses lourds secrets.

   Sa posture était si hiératique qu’on eût pu supputer la visitation de la grâce, la venue d’une extase, une révélation sur le point de la soustraire aux yeux des Curieux et des Insuffisants. S’il y avait calcul dans cette étrange attitude (et il y avait bien méditation), elle n’était nullement le fait d’une manœuvre dont elle se fût servie pour tirer quelque profit. Bien au contraire ! Sa seule préoccupation : passer inaperçue, pareille au vent sur la crête de la vague. Garder silence. Mettre son corps et son cœur au repos. Disposer son âme au recueil de l’air, de la goutte de pluie, de la rosée du matin dans son évidence même.

   Quelque Indiscret se fût-il ingénié à trouver dans cette inclination une perversité déguisée ou bien une intention malveillante en eût été pour ses frais car Ineffable ne regardait nullement le monde, ne s’en préoccupait pas, vivait son rêve éveillé comme un enfant poursuit le papillon qu’il convoite sans voir qu’il frôle l’abime vers lequel l’insouciant lépidoptère l’entraîne. Mais nul Néant ne la visait pour la simple raison qu’à ses yeux (oui, le Néant a des yeux !) elle n’existait pas plus qu’à ceux des quidams qui parcouraient les sillons de la Terre de leur marche inconséquente.

   Nombre d’entre vous se poseront la question de savoir pourquoi tant de mystère, pourquoi un paravent translucide alors qu’il eût été si facile d’adopter la robe de bure ou bien la tunique de coutil. Certes la remarque est plus que pertinente. Mais tout simplement le choix d’Ineffable avait été dicté pour la simple raison qu’elle croyait aux vertus des miroirs aux alouettes. C’était comme un jeu intérieur chez elle. Sans doute n’en laissait-elle rien paraître. Tout comme les phalènes viennent se heurter aux parois de verre de la lampe, fascinés qu’ils sont par l’éclat de la vive lumière, Ineffable laissait son corps émettre ses rayons avec la plus belle candeur qui se puisse imaginer. Oh, bien sûr, combien de Nomades de passage, de Voyageurs de l’impériale avaient visé avec délectation cette sculpture diaphane, pareille à un ivoire. Combien s’étaient heurtés à ces murs de verre pareils à ceux, producteurs de mirages, des labyrinthes. Nombreux ceux qui s’y étaient perdus. Nombreux ceux qui n’en avaient jamais retrouvé la sortie.

   Il en est ainsi de la vaine curiosité qu’elle vous emmène toujours ailleurs qu’au lieu que vous convoitiez, dans une manière d’hauturière utopie dont vous devenez l’étrange, nul et non avenu résident pour l’éternité. Alors il vous est demandé d’errer continuellement à la recherche de votre propre image puisque, certainement, vous n’êtes que cela, une image perdue dans cette vitre, dans ce miroir qui n’a fait que vous abuser. Mais, au fait, êtes-vous au moins assuré d’exister ? Mais d’exister VRAIMENT ? Pas seulement en tant que cette ombre qui glisse indéfiniment, que boit l’horizon comme il se délecte des nuages qui s’y perdent ? Êtes-vous sûrs ? Existez-vous ?

 

 

 

 

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