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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 08:22
De l’oubli l’image accomplie

             Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

De l’oubli l’image accomplie

N’étais-tu que ceci

Sur l’écran dépoli

De ma mémoire

Absente de tous les lieux

Privée de tous ses feux

Pareille à une périssoire

Sur les eaux agitées

D’une ancienne histoire

 

T’étais-tu dissoute

Dans les mailles de mon souvenir

Au point d’incessamment devenir

Ce nuage au loin

Cette cendre dans la buée de l’heure

Cette faute à peine absoute

Qui ne trouvait sa route

Cette image sans témoin

Cette chute qui te clouait à demeure

Dans ce corps de terre et de glaise

Dont rien n’émergeait

Qu’un éternel malaise

 

Jadis tu avais des yeux de braise

Des lèvres purpurines

Une haute poitrine

Des désirs immédiats

Des goûts d’apparat

Tout ce qui d’habitude apaise

L’amant de passage

Comble les fureurs de l’âge

 

Mais combien ton silence

Dans ce monde d’absence

T’amenait à cette solitude

Dont tu vivais le rude

Dont tu tressais les fils

A la manière d’un sombre exil

 

Tu étais au-delà

De toute compréhension

Tu étais en-deçà de toute décision

Pareille à ces fins nuages

Qui hantent les nuls rivages

Que traversent nos vies

Quand sonne l’hallali

 

Avais-tu au moins l’espérance

D’une proche délivrance

Ou bien te condamnais-je

Par une sotte intuition

A tourner sur ce manège

Qui menaçait d’être tragique

Te plaçant en une fiction

A l’allure de vaine supplique

 

Que ta bouche scellée

Que ton corps flagellé

Demeurent en leur vérité

Cette haute finitude

Dont tu parais atteinte

Cette vanité à la morne teinte

Cette lisse incomplétude

Voici ce qui t’éreinte

Et ourdit la toile de ta lassitude

 

Vois-tu il ne sera pas dit

Que je t’aurais aimée en vain

Je te remets à ton étrange destin

Il n’est de plus haute pensée

Que celle qui dit la liberté

Je t’en offre le subtil levain

Je n’attends nul merci

Seulement un éternel oubli

Une goutte de rosée sur ta main

Une pluie se levant au loin

 

 

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12 juillet 2020 7 12 /07 /juillet /2020 07:55
Se distraire de soi ?

     Calebasse décorée : Nath B-S

 

***

 

   Nous sommes là, toujours présents, ou croyant l’être. Présents au monde cependant car nous n’avons guère d’autre issue afin que notre propre corps trouve un rassurant reposoir. Ici, nous regardons cette feuille, admirons l’architectonique de ses nervures, éprouvons le fragile de son tissu, nous persuadons de la mince éternité que constitue son destin de végétal. Là nous ressentons un frisson au passage de la Belle qui déploie sa grâce tel le Soleil ses rayons. Plus loin, notre vue est aimantée par cette terre cuite ancienne, ses teintes chatoyantes, son histoire qui est aussi la nôtre. Toutes les « choses » que nous regardons, feuille, femme, jarre, sont notre possession, font partie de nous comme nos yeux nous appartiennent en propre. Et serait imprudent ou bien sot qui prétendrait nous priver de notre jouissance à leur égard. Les choses, nous les incluons en notre conscience et ne voulons être dépouillés de leur essence.

   Les choses, toutes les choses sont précieuses dès l’instant où, visées par notre désir, elles se nichent en quelque creux inaperçu, en quelque niche où elles mèneront leur vie autonome à l’abri des regards qui, toujours, se donnent en tant qu’inquisiteurs. Et cette autonomie, nous serons les seuls à pouvoir en partager l’inaltérable agrément. Il y aura connivence entre elles, des choses de notre vécu, et nous en constituerons l’heureux récipiendaire. Un lien indéfectible se tissera auquel nous demeurerons attaché quand bien même nous voudrions en sectionner le long fil d’Ariane. Ainsi la feuille marquera un moment d’automne qui brillera sur l’arc de notre mémoire. Ainsi la femme étincellera au plus haut de notre pensée et nous rappellera la dette d’émotion que nous avons  contractée à son égard. Ainsi la jarre dont la singulière esthétique aura inscrit sa forme non reproductible à la cimaise d’un art qui, pour être personnel, n’en est pas moins précieux.  

   Les choses sont belles qui illuminent notre pensée, ruissellent dans le cortège de nos souvenirs, flamboient lorsque la nuit, étendant son royaume, nous nous croyons seul au monde. Toujours leur étoile bienveillante se posera sur la faveur de notre front et nos rêves ne seront que la mise en musique de leur belle venue dans ce poudroiement d’ombre qui nous étreint et nous maintient en quelque état de douce léthargie. Certes, parfois les choses autrefois rencontrées, nous pensons les avoir effacées, rangées dans une boîte de Pandore dont, jamais, elles ne pourront ressortir. Le feraient-elles, elles ne seraient que le véhicule du mal et l’antichambre du malheur. Si nous avons de telles intuitions c’est que notre Daïmon intérieur ne nous souffle que des contrevérités, tout au plus n’énonce que de creuses billevesées. Ceci nous le savons du plus profond de notre mérite de vivre. Aussi relevons-nous la tête et regardons-nous les choses avec les yeux de Chimène. Oui, car nous sommes amoureux d’elles et ne les renierons nullement quelle qu’en soit la raison. Sinon, ce serait comme nous amputer d’un membre, nous ôter l’usage de la vision ou de l’audition. Combien notre citadelle intérieure serait vide si nous étions contraints de ne pratiquer qu’un face à face avec nous-même ! Une manière d’absence qui ferait sa spirale d’ennui.

   Toujours nous sommes occupés à scruter ce qui se dessine dans l’horizon de notre contemplation. Sans nul doute, accomplissant ceci, croyons-nous nous distraire de nous et surgir dans un univers de manifeste objectivité. Mais c’est bien l’opposé qui est exact.  Nous sommes des subjectivités qui n’attendent de l’altérité qu’un renforcement de leurs propres assises. Non seulement jamais nous ne distrayons de nous mais apportons à ce « nous » les nutriments dont il tire son intime substance. « Toute conscience est conscience de quelque chose », disait le philosophe. Certes, comment appréhender ce qui serait « une conscience du rien » ? Seul le néant le pourrait à la mesure d’un dialogue vide dont nul écho ne pourrait surgir. Mais ceci n’est humainement pensable. Toujours en face de soi un vis-à-vis au gré duquel nous existons tout comme nous le faisons exister. Ceci est la vérité des êtres que nous sommes, lesquels attendent qu’à leur cri réponde un autre cri. Seul le silence serait mortel !

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11 juillet 2020 6 11 /07 /juillet /2020 10:04
Pour l’amour d’un séquoia

[Cette histoire est vraie mais elle a été réinterprétée de manière à ce qu’un travail d’imagination s’y appliquant, en même temps qu’une tâche de réflexion, le sujet y apparaisse comme une méditation sur la perspective écologique, de nos jours à la mode, mais bien trop souvent exposée à la manière d’un objet se trouvant dans quelque cabinet de curiosité.]

 

*

  

   Tous, en nous, nous portons quelque part la marque d’un arbre qui a été fondateur de notre histoire personnelle. Qui n’a jamais eu, gravé dans sa conscience, ce figuier auquel s’abreuvait sa gourmandise enfantine ? Qui son tilleul de cour d’école que courtisait le vol d’or des abeilles ? Qui son palmier, cheveux au vent, au sommet de quelque dune imaginaire ? Qui son olivier traversé de vent, avec la belle couleur cendrée de ses feuilles ? L’arbre, nous en sentons charnellement la présence, pareille à une mère bienveillante qui voudrait nous protéger des dangers qui toujours menacent et nous obligent à nous tenir sur nos gardes. L’arbre, nous en sentons en nous la troublante vibration, nos bras sont des branches, nos doigts des feuilles, nos jambes des troncs, nos pieds des racines. L’arbre et nous foulons le même sol, buvons la même eau, respirons le même air. De l’arbre à nous une seule et unique solution de continuité. Sans les arbres nous ne vivrions pas, eux qui propulsent en nous force et énergie, volonté et puissance, vivacité et souplesse. S’il fallait à l’humain le recours à une seule métaphore, elle serait ceci :

l’arbre est un homme immobile,

l’homme est un arbre mobile.

 

   C’est à ce carrefour du sens que se trouve l’exister, c’est au sein même de ce chiasme que la relation des vivants connaît sa plus efficiente justification. Non seulement nous ne pouvons renier cette entr’appartenance mais nous nous devons de protéger les arbres, les aimer, les faire croître, nous abriter dans leur cône d’ombre bleu, cueillir leurs glands prolixes, les faire germer sur tous les horizons de la planète. Trop de déforestations sauvages, trop de massacres en masse de ces géants qui ne demandent qu’à vivre, à plonger le peuple de leurs racines dans cette terre accueillante, ouverte, fécondante. Chacun sait cette vérité mais peu s’y conforment. Mais laissons place à une histoire réelle qui pourrait bien ressembler à un conte, à une fable trop belle pour être vraie.

   Julia a 23 ans lorsque, tout juste sortie d’un accident de voiture qui l’a immobilisée durant une année, traumatisée par cet événement qui a chamboulé sa jeunesse, la jeune fille décide de se lancer dans une quête spirituelle, cette quête qui se concrétisera par un engagement total au service de l’environnement. Dans les forêts du comté de Humboldt, en Californie, une Compagnie, propriétaire de milliers d’hectares, pratique des coupes claires parmi des séquoias géants. C’en est trop pour Julia qui ressent cette agression, sans doute de la même façon que celle qu’elle a eu à connaître lors de son accident. La jeune femme ne se résout nullement à constater les dégâts sans rien faire.

 

Témoigner est bien,

se révolter est beaucoup,

agir est mieux.

 

   Les militants d’une Association d’Ecologistes étaient à la recherche d’une personne qui accepterait de vivre dans l’arbre durant une semaine afin que la Compagnie, interpellée par cet acte, veuille bien renoncer à ses coupes tout autour d’un arbre vénérable, nommé ‘Luna’, haut de 60 mètres, d’un diamètre de 6 mètres. Autrement dit l’un de ces ‘redwood’ qui, dans l’Oregon, ne sont nullement des exceptions mais constituent la règle. Une plateforme de moins de 2 mètres de côté, recouverte d’un abri, est hissée à 55 mètres de hauteur. Julia va y vivre 738 jours, ravitaillée par un jeu de cordes grâce auquel des provisions lui sont livrées. Elle dispose d’un téléphone cellulaire pour communiquer avec le reste du monde.

  

   Vie imaginée de Julia lors de sa ‘retraite’

 

   Julia est arrivée tout en haut du séquoia. Julia est arrivée tout en haut de son destin. On ne choisit nullement d’aimer un arbre jusqu’en sa chair la plus intime sans avoir été appelée de longue date à embrasser cette mission, à lui consacrer toute son énergie, à y déployer toutes les vertus dont son âme a la garde depuis le plus lointain du temps. On n’est pas Julia par hasard, pas plus qu’on n’est un arbre pluriséculaire sans y avoir été désigné par la puissance d’une singulière convergence. Il était inscrit quelque part, dans l’ordre du monde, que l’existence passionnée de Julia croiserait la non moins expansive force de la nature de Luna-la-Séquoia. Oui, c’est étrange cette nomination au féminin de l’essence de l’arbre qui, toujours, se décline au masculin. Mais comment savoir le sexe d’un arbre, il n’est guère plus perceptible que celui d’un ange. Cependant, le jeu subtil des affinités a réuni, ici, en plein ciel, deux natures féminines dont l’aventure, maintenant, sera commune, vies indissociables. Le jour très lointain où ni Julia ne vivra plus, où Luna aura été déracinée par un violent orage ou bien abattue par la cupidité des hommes, eh bien rien ne s’effacera de la relation qui aura eu lieu et qui sera éternelle. Seul l’amour, les sentiments ont une éternité. Les choses matérielles périssent pour ne plus jamais renaître. La mémoire d’une profonde affection, elle, ne meurt jamais, elle est inentamable au motif que les affects demeurent là où les enjeux, les calculs s’effondrent et ne survivent guère aux basses motivations qui, un instant, les ont fait se dresser au-dessus de la meute humaine.

   Julia est arrivée tout en haut du séquoia. Elle est heureuse de cette situation qui paraîtrait à plus d’un étonnante, déroutante, sinon empreinte d’un brin de folie. Oui, décider de consacrer une partie de sa jeune vie à sauver un arbre est bien un acte de pure folie. Mais cette folie est celle d’en haut (évidemment) qui réduit à néant celle d’en bas, celle des hommes aux mains armées de machines qui scient, broient, détruisent les marées d’arbres, les réduisant en ces minces fragments dans lesquels ils ne pourraient reconnaître leur ancienne majesté, ces Seigneurs des cimes qui tutoient les nuages, dialoguent avec le ciel, jouent avec le vent, planent longuement dans les belles allées de lumière d’un éther sans fin. Jamais homme, fût-il grand et célèbre ne pourrait prétendre connaître de telles hauteurs, de tels espaces, de telles durées. Insignifiance humaine au regard de l’immense Nature dont il provient et pour laquelle il a si peu d’égards !

   Julia est arrivée tout en haut du séquoia. Elle est Julia jusqu’au bout de son être, c'est-à-dire qu’elle sait ce que veut dire dépassement de soi, arrivée dans un site où tout résonne d’une merveilleuse amplitude. Le corps est vaste qui s’étend jusqu’à l’horizon et bien au-delà où sont d’autres hommes et femmes de ‘bonne volonté’, des consciences ouvertes, des cœurs disponibles qui œuvrent au bien de l’humanité, non à sa destruction. Arriver là où l’esprit, libéré de ses habituelles attaches, de tous ses soucis et tâches matérielles, trouve le lieu de son envol. Quoi de plus facile, alors, que de rêver à un destin lumineux des hommes, ces genres de fourmis pressées qui, tout en bas, du côté de la Compagnie, abattent sans compter des peuples entiers de grands cèdres rouges, les métamorphosant en de simples madriers, en d’étiques planches qui feront tenir debout les constructions de la fourmilière. Mais pour combien de temps ? Certainement pas pour l’éternité !

   L’esprit haut tenu, enlevé, coupé des lourdes contingences, envisage un autre avenir pour les hommes que celui de mutiler ces princes de la forêt. Il y a quantité d’activités plus nobles où exercer son art. Arriver là où l’âme connaît une liberté immense qui consone avec les grands événements humains : les civilisations, les courants fondateurs de l’Histoire, les œuvres d’art, la ‘musique des sphères’, le sillage des étoiles où s’inscrit la lointaine et mystérieuse cosmologie. C’est cela se couper des hommes dans un sens éminemment positif : abandonner en rase campagne tous les motifs indigents de l’exister et se livrer avec passion (alors la passion est utile !) à une quête spirituelle, à une élévation de la psyché vers ce qu’elle peut atteindre de plus haut, de plus beau. Dès lors il n’y a plus rien qui contraint et fait dévier les beaux projets. Bien au contraire, tout s’allège de la pesanteur et c’est l’éclaircie qui survient, la lumière qui surgit de l’ombre, la joie qui émane de toutes choses et indique le chemin droit de la vérité. Oui, la vérité est ceci qui dit les choses justes et éclaire les âmes jusqu’à les rendre transparentes.

   Julia est arrivée tout en haut du séquoia. La vue est immense qui survole l’océan vert des grands arbres. Leurs faîtes oscillent lentement dans la nappe vermeil du crépuscule. Leurs bouquets végétaux sont comme incendiés, mais leur ignition est belle parce que symbolique, poétique, immensément lissée d’une juste mesure. Là, la nature est belle, seulement livrée à son propre flux. Au loin on devine l’océan aux eaux mauves sur les rivages, bleu-marines vers les grands fonds, presque noires de nuit là où l’horizon bascule dans un autre monde, un mystère qui se referme et ne peut qu’être questionné, non connu des Existants, leur vue est trop limitée et ils demeurent aveugles à ces secrets qui tissent leur inconscient de rêves parfois lourds, agités. Julia ne vit pas au rythme des choses ordinaires, elle vit au rythme de l’univers, au rythme du cosmos, de ces balancements immémoriaux qui sont l’âme même des choses en leur plus grande profondeur. Elle en sent le bouquet multiple, l’étreinte souple, la force de marée au plein de son corps jeune et vigoureux amarré à l’immense lui-même, confondu avec l’infini.

    Car alors on n’est plus séparée. Il n’y a plus de barrières, de limites. Le corps est devenu une sorte de vaste cerf-volant qui plane bien au-dessus de la peine des hommes, de leurs labeurs éreintants, de leurs sommeils lestés de plomb. On flotte aux quatre points cardinaux, l’espace vous traverse de ses doigts légers, on est livrée à la rose éblouissante des vents, on connaît en une seule et même sensation, le souffle nordique de la Tramontane, celui du Grec au nord-est, du Sirocco au sud-est, du Ponant à l’ouest et, surtout, on connaît son propre souffle intérieur, il est cette brise légère qui fait vibrer l’âme et donne à la voix ses chants les plus précieux.

    (Le soir venu, Julia chantait-elle sous la dictée des étoiles, du point lumineux de Véga, de l’arc de Couronne Boréale, du poudroiement de Cygne ? Chantait-elle à vive voix ou bien fredonnait-elle intérieurement quelque comptine du temps de son enfance ? Ou bien demeurait-elle muette, totalement livrée au spectacle fascinant des lointaines constellations ?)

   Dans sa nacelle hissée à 55 mètres de haut, allongée dans son sac de couchage, la Jeune Femme se livre à la contemplation de la liberté. Elle regarde longuement les tournoiements du pygargue à tête blanche, sa phosphorescence à contre-jour du ciel ; elle regarde le vol plané de la chouette tachetée, flocons sur un dais d’argile ; elle regarde le vol lourd du pélican aux grandes rémiges noires ; elle écoute le cri strident des goélands d’Aubudon. Elle est elle-même oiseau immergé dans son nid de plumes, au large des hommes, des soucis qui ceignent leurs têtes et emprisonnent leurs corps. La nuit avance lentement, le cercle de la Lune blanchit l’horizon, les étoiles girent, cela donne un peu le vertige et le grand mât de Luna-la-Séquoia tangue en douceur, genre de berceuse qui, bientôt, conduit au sommeil.

    Parfois, au cours des longues nuits d’été, lorsque la température s’est élevée, de grandes trombes de poussière montent à l’assaut du ciel, de lourds nuages s’amassent, l’orage éclate parmi un déluge de gouttes et les éclatements blancs des éclairs. Alors Julia se réfugie au sein de sa nacelle. Elle laisse seulement une mince fente au travers de laquelle elle observe avec ravissement ce mince déluge. Elle se sait à l’abri, protégée. Au début elle craignait plus pour le séquoia que pour elle- même. Mais, malgré son grand âge, Luna est solide, fortement amarrée par son tapis de racines au sol d’argile. Tout comme le roseau de la fable, elle ‘plie mais ne rompt pas’. Ceci la rassure, c’est un peu la métaphore mettant en exergue ce qu’est une forme de résistance lorsqu’on veut vous abattre. Julia, en son for intérieur, pense qu’en la matière les hommes sont de bien plus redoutables prédateurs que les vents et l’orage réunis.

   Julia est arrivée tout en haut du séquoia. Le jour se lève sur la canopée. Une grande houle bleue la parcourt que traversent des écharpes de brouillard blanc. On flotte infiniment dans une manière de voyage aux rives illimitées. Tout est encore plongé dans un lourd sommeil qui se confond avec la pesanteur de la terre, son immobilité. On se livre à quelques ablutions. On se sustente de quelques fruits qui ont été apportés depuis le sol au moyen d’un treuil. Seule cette corde relie Julia au lointain monde des hommes. Un peu comme un fil d’Ariane. A l’un des bouts les Militants de l’Association d’Ecologistes, à l’autre bout la frêle Julia. Faible mais ô combien déterminée. Elle restera des années s’il le faut, mais elle sauvera son amie Luna, cette géante aux pieds d’argile que la sauvagerie de la Compagnie livre à la vindicte de ses machines aux mâchoires acérées.

   De son nid d’aigle, Julia aperçoit les bâtiments de la Compagnie, la vaste surface de ses toits, de ses entrepôts, les monticules de planches rouges qui sont les dépouilles des séquoias qui ont été consciencieusement abattus, sciés. Au large des bâtiments, d’immenses zones maintenant désertiques qui, autrefois, étaient peuplés d’arbres aux troncs démesurés, aux larges ramures. Des géants débonnaires qui ne demandaient rien, n’attendaient rien d’autre qu’un morceau de terre, la chute d’une pluie, le bourgeonnement d’un brouillard, le passage du vent parmi la cathédrale de branches. Au loin se fait entendre le bruit lancinant des tronçonneuses, comme une stridence de cigales aux mandibules d’acier, dévoreuses de tout ce qui vient à leur rencontre. Certes les sons sont atténués que ponce la hauteur, qu’abrase la fuite sourde des vents. Mais ils n’en sont pas moins un acide directement versé sur la peau de Julia. Parfois elle prie de toute la puissance de son esprit, d’une manière quasi-magique pour mettre un terme à la folie des hommes. Mais rien ne se produit que l’éternel retour du même et le temps prend alors le visage d’un destin acharné, douloureux, contre lequel nul ne peut s’ériger. Les puissances sont trop souterraines, occultes, pour que quelque volonté que ce soit en puisse inverser le cours.

   Julia cherche à distraire sa pensée, à gommer en elle toutes ces aspérités du mal qui traversent son corps et, parfois, le rendent douloureux. Elle médite longuement, s’invente un autre monde bien différent de celui-ci, un monde ouvert sur le prodige infini de la beauté. Du haut de sa canopée elle envoie son esprit au plein de la forêt, elle y voit d’autres arbres, d’autres essences, celle des robustes épicéas à l’écorce rugueuse mangée de mousses et de lichens. Elle voit les massifs de laurier de Californie, les lances vertes de ses feuilles, les grappes jaunes de ses fleurs, un pollen qui vibre sous la clarté. Elle voit les éventails des fougères, les bouquets rose pâle des rhododendrons. Elle voit les feuilles brillantes des fraisiers du Chili, leurs pétales de neige qui entourent le soleil de leurs cœurs. C’est un peu comme de recréer un Paradis sur terre, de lui donner du sens, d’y imaginer un peuple gai d’hommes et de femmes seulement préoccupées d’amour, de beauté, de vérité. Elle sait bien, tout au fond de sa conscience, que ses projections imaginaires ne sont que des utopies, des châteaux en Espagne. Mais elle croit de toute la force de son cœur que les idées peuvent changer le monde, qu’il suffit de quelques âmes vaillantes attelées à la belle tâche de diffuser la connaissance, d’apprendre le respect de la Nature qui n’est, en réalité, que le respect de l’autre. Ce qu’elle sait, c’est que l’égoïsme est le moteur de bien des entreprises humaines, que l’homme passe le plus clair de son temps à lustrer son propre ego, à en brandir l’étendard partout où il peut déployer sa majesté.

   Maintenant le soleil est haut dans le ciel, il fait sa couronne blanche éblouissante. La canopée résonne des milles bruits de ses oiseaux, de ses arbres, de la dilatation de leurs troncs, du glissement discret de leurs écorces, de l’avancée secrète des racines dans la nuit de la glaise. Ce sont ces seuls bruits qui disent la vie que Julia veut entendre, elle ne veut nullement percevoir la stridence des tronçonneuses qui sont les manifestations bruyantes de la mort. Oui, elle connaît l’éternel dilemme qui partage les hommes. D’un côté les tenants de l’économie, de la productivité, de la croissance, du soi-disant ‘bien vivre’. De l’autre côté, les théoriciens de la décroissance, les partisans acharnés d’une défense de la nature, d’un retour en arrière, s’il le faut, quitte à renoncer à un certain progrès, au confort qu’il prodigue.

    (La Jeune Femme, sans doute, est-elle favorable à une écologie rationnelle qui fasse la part des choses. Ni l’économie, ni l’écologie ne peuvent être sacrifiées aux postulats excessifs de quelque dogme qui poserait l’une comme nécessaire alors que l’autre serait superflue. La réalité est complexe sur laquelle l’on ne peut agir qu’après que la raison en a analysé les exacts fondements.)

  

   Epilogue

 

   Les jours passent, les saisons avancent avec leurs rigueurs, leurs douceurs, leurs excès de lumière, leurs retraits de clarté aussi. La chaleur succède au froid, le brouillard à la pluie. Vraiment, Julia aura traversé avec courage toutes les épreuves du temps existentiel aussi bien que du météorologique. Inévitablement une telle expérience grave dans l’âme une compréhension nouvelle de l’existence. Sans doute apprend-elle à relativiser, à prendre un nécessaire recul par rapport aux événements. C’est en quelque sorte l’accomplissement d’un rite de passage, lequel réalise une rapide et étonnante assomption. En un empan de temps finalement très court, l’insouciance de la jeunesse, ses conduites parfois inconscientes, voici que tout ceci se trouve frappé de nullité, remplacé par une subite maturité dont le point focal sera constitué par la lucidité, cette vertu qui, le plus souvent, nous manque, à nous les humains. Nous devons apprendre à en apprécier l’essentielle valeur, à la diriger vers le bien commun qui est le socle de toute société juste, fondée sur l’équité, la reconnaissance de l’altérité. De ceci qui nous fait face : hommes, monde, nature. C’est au juste équilibre de ce triptyque que nous devons consacrer notre énergie. Tout ceci Julia l’a bien compris, l’a éprouvé à la manière d’une écharde qui se serait plantée dans sa chair, qui jouerait le rôle d’un utile aiguillon.

    Lorsque, après cette longue odyssée sylvestre, Julia consent à rejoindre le sol, (bataille gagnée : la Compagnie acceptera de suspendre ses coupes sur la colline où croît Luna-la-Séquoia), ses jambes se dérobent sous elle comme si elles ne connaissaient plus la dimension de la terre sur laquelle, tout jeune enfant, elle a posé ses premiers pas. Cependant son visage est rayonnant qui témoigne de l’ouverture, de la transparence de son esprit. Ainsi sont les attitudes des humains lorsqu’ils triomphent du mal. Oui, abattre ces grands arbres au seul motif du profit est bien visage du mal. Tous, comme Julia, nous devons nous insurger et agir. Agir ? Peut-être consentir à mener une vie plus simple, plus humble, respectueuse des ressources de notre planète. Ferions-nous ceci, un grand pas serait déjà franchi !

 

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11 juillet 2020 6 11 /07 /juillet /2020 09:33
Encre rouge

                        « J'écris avec l'encre rouge,

                     les feux qui nous brûlent » -  CC.

                    Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

 

   T’en souvient-il des jours d’école en cette veille de rentrée ? La torche de l’été consentait enfin à abaisser sa clameur, les vignes viraient au pourpre, les joues se teintaient de carmin sous la poussée des premières fraîcheurs. T’en souvient-il ? Le cœur était poinçonné à la morsure d’automne et une troublante nostalgie faisait son feu en quelque endroit indéfinissable du corps. Chacun s’agrippait à un souvenir, à une plage inondée de soleil, à une terrasse ombragée où l’on se restaurait entre amis, devisant joyeusement du temps qui passe. T’en souvient-il ? Combien alors, tout était facile et l’existence avait la forme d’un cercle accompli dont nul n’eût pu altérer la courbe parfaite.

   Mais voici, je te parle maintenant du bord de mer, du rivage qui est un début et une fin à la fois. Un début pareil à une naissance, une fin pareille à une mort. Car il faut bien dire les choses et les situer dans le réel. Souvent sommes-nous  trop absents à la tâche de nous connaître et nous nous évadons vers un ciel traversé d’idéal, ourlé d’une possible éternité. Mais tu sais, comme moi, la faille pouvant s’immiscer dans la trame serrée des jours, y ménager des entailles, de brefs coups de canif et c’est le revers du monde qui nous apparaît en sa nue vérité, le rouge est alors celui du sang partout répandu dont la terre s’abreuve comme elle le ferait d’une ambroisie maléfique. Pourquoi donc faut-il que l’exister se hisse ainsi du néant, encore habité de ces paroles vides qui ne sont que le lieu du rien ?

   Sans doute me trouveras-tu bien pessimiste, ballotté par de noires pensées ? Mais c’est ainsi, la saison qui bascule, les heures qui s’amoindrissent, la lumière qui devient longue et lente, les premières feuilles jonchant le sol et me voici dans les excès romantiques, dans le débordement du sentiment. Mais pourquoi donc venir ici, sur cette plage que ne dérange nulle présence, et regarder l’horizon s’obscurcir et renoncer à son être ? Quelques nuages dérivent encore tout en haut du ciel. La boule blanche du soleil darde son œil inquiet sur l’eau étale de la mer. Un ferry glisse sans bruit avec sa cargaison de passagers anonymes. Qui sont-ils ces voyageurs de l’infini qui, peut-être, ne connaissent nullement le lieu de leur destination ? Certains de ces nomades maritimes seraient-ils marqués à l’encre rouge, marqués des feux qui brûlent l’âme - tu le dis si bien ! -, dont jamais ils ne reviendraient, genre de croisière sans but et sans objet ? C’est toujours un questionnement qui nous assaille dès l’instant où des hommes et des femmes, des destins donc, nous frôlent de si près alors que nous n’en pouvons saisir que la fuite, la chute à jamais dans un espace qui les attire et les distrait à nos yeux pour la fin des temps, à nos yeux qui voudraient savoir mais ne possèdent nullement les clés pour percer ce mystère. L’autre est toujours un mystère, tu le sais bien ! Nous le sommes déjà à nous-mêmes.

   Combien d’amours sont ici embarquées qui connaissent leur aube ou bien leur crépuscule ? Combien de passions vives telles des amarantes ou bien décolorées par tant de rituels, d’habitudes, il ne demeure qu’une toile usée qui ne connaît plus la réalité de son tissage ? Combien de solitudes à la recherche d’une âme sœur ? Sans doute sont-elles légion mais comment les trouver, comment dire les mots qui unissent et espèrent ? La tâche est si ardue pour les cœurs solitaires, souvent ils renoncent avant même d’avoir tenté le possible.

   Bientôt, ce navire ne sera plus qu’un minuscule point perdu dans la vastitude océanique, une île infinitésimale où erreront quelques spectres à la recherche d’eux-mêmes. C’est ainsi que les choses s’effacent, telle l’encre rouge du vieux Maître qui, un jour, nous fit le don de lire, d’écrire et, sur les cahiers du temps, la trace de sa présence est devenue illisible. Pourtant, pour nous, jeunes écoliers derrière nos pupitres, nous étions des enfants sages fascinés par ces belles paroles qui ouvrageaient notre présent, traçaient le sillage de notre avenir.

   Ce n’est jamais sans une certaine tristesse, en ces jours studieux, que leur silhouette s’imprime sur l’écran du souvenir et l’émotion vacille, et la dette s’accroît de l’inestimable qui nous fut remis, qui, jamais, ne s’épuisera. Toujours nous sommes orphelins d’un temps qui fut, d’un livre d’école égaré, d’instants qui illuminèrent notre passé, quelques étincelles, encore, sillonnent le ciel de notre vision. Voici ce qui demeure, quelques gouttes de rosée au creux du calice d’une fleur, mais c’est déjà un tel prodige d’avoir vécu ceci, d’avoir éprouvé tant de sensations, engrangé tant de perceptions !

   Vois-tu, en guise de voyage, souligné pour toi à l’encre rouge - une passion y traça ses beaux sillons - ce quatrain de François Coppée. Matinale ou vespérale la lumière est toujours beauté, le soleil est toujours merveille :

 

« C’est l’heure exquise et matinale

Que rougit un soleil soudain ;

A travers la brume automnale

Tombent les feuilles du jardin »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 juillet 2020 5 10 /07 /juillet /2020 08:16
Pure gratuité du don

Senza titolo

Bronzo

 

Marcel Dupertuis

 

***

 

 

   Que, face à une œuvre, naisse chez le Voyeur un sentiment d’étonnement, ceci n’est pas seulement « normal », mais est nécessaire si, du moins, le projet esthétique est abouti. Que cet étonnement tisse la matière de l’expérience esthétique en même temps qu’elle fonde le geste philosophique s’enquérant de la vérité, ceci est encore à envisager telle l’unique voie à emprunter pour accéder à cet indicible qui, toujours, traverse la beauté, en nervure l’existence. Bien des exégètes oubliant ces sages préceptes passent à côté des œuvres, n’en faisant un éloge approximatif qu’au travers d’un lexique convenu qui ne fait que cacher bien plutôt qu’il ne révèle la substance interne de la toile, de la sculpture. Ainsi se brode une sémantique qui manque son objet, c’est pourquoi les Lecteurs d’une telle prose sont bien plus désemparés après la lecture qu’avant. Mais notre propos ne vise nullement la critique canonique mais voudrait faire un pas en avant dans la direction de ce qui est à voir puisque le regard correctement posé est le précurseur qui ouvrira la pensée.

   Que la sculpture de Marcel Dupertuis, ici présente, ne puisse être abordée selon le régime d’une simple objectité, chacun en conviendra. Sinon cette manière de « lacet » enroulé sur lui-même (pour céder à la manie des analogies représentatives), ne serait qu’ustensilaire et, de facto, s’exclurait du domaine de l’art. Or il ne s’agit nullement d’être grand clerc pour saisir, d’emblée, l’empreinte manifeste d’une vérité à l’œuvre, ce qui est une autre définition pour « l’objet » affecté de transcendance qu’est la création en sa plus belle manifestation. Si être Artiste peut assez facilement échapper aux inévitables images d’Epinal, son statut demeure parfois si flou qu’il ne ferait que hanter les couloirs de notre imaginaire. Qu’une définition elliptique nous soit permise : est Artiste celui qui, portant au jour une FORME, se porte en même temps à la pointe extrême de son être.

   Oui, il s’agit bien, au sens le plus radical du terme, d’une « co-naissance », deux événements ontologiques de même nature se faisant face, l’Artiste naît à lui-même au devenir de la Forme qu’il a extraite du néant. Si « exister », pour quiconque, veut bien dire s’exiler du rien, alors pour l’Artiste cet énoncé se vérifie au centuple. L’Artiste n’est que l’œuvre se faisant et rien que ceci. Par la pensée, ôtez donc à un Léonard ses brosses et ses crayons, que reste-t-il sinon un anonyme parmi les autres, un homme dont le génie ordinaire servira à combler les lacunes du quotidien ? Il faut donc en venir à la Forme et tâcher d’en décrypter les essentiels fondements. Cependant, ici, il convient d’ouvrir une parenthèse quant à sa temporalité propre. A priori, ce que nous pourrions également nommer, au gré d’un léger glissement sémantique, « figure », « esquisse », demeure pour nous, les Observateurs, pure énigme, entier mystère. Et s’il en est ainsi, c’est seulement à l’aune d’un regard que l’on pourrait qualifier « d’oblique », à savoir déporté du sens à recueillir qui est bien plus d’ordre « métaphysique » que « physique » pour employer les termes académiques usuels.

    Mais nous parlions du temps qui affecte en propre la Forme et, par voie de conséquence du temps de l’Artiste qui lui est intimement coalescent. Afin que la suite de l’exposé se rende perceptible, il est indispensable d’élaborer la thèse suivante : la Forme a existé, existe et existera de tout temps. Autrement dit elle est le réceptacle d’une possible éternité. Alors il faut faire subir au temps une métamorphose qui, de sa successivité habituelle le déporte dans une présence simultanée qui confond et mêle le flux des jours et des heures. Dès l’instant où une Forme apparaît elle rejaillit nécessairement sur les diverses stances temporelles : elle existait hier à titre de virtualité, elle trouve aujourd’hui le lieu et l’instant de sa manifestation, elle vit déjà au futur comme toute chose cardinale qui connaît la singulière valeur de son être.

     Cette idée de la Forme préexistant à sa propre parution rejoint le concept aristotélicien de « Puissance » et « d’Acte », l’acte ne procédant qu’au dévoilement de ce dont il était gros, à savoir ce mouvement, cette énergie latentes qui ne rêvaient que de sourdre au monde. En un mot, le destin universel des Formes ne ferait que croiser le destin singulier de l’Artiste. Deux généalogies à l’œuvre dont l’objet esthétique est la confluence. C’est dire la valeur hors du commun d’une réalité, le tableau, le bronze, réalité qui rend tangible, visible, certes dans le retrait, (nous y viendrons plus bas), des essences, de simples linéaments, des pliures qui cherchaient leur contour parmi la vastitude et la pluralité des phénomènes.

   « Pure gratuité du don », c’est maintenant du contenu du titre dont il va être question. L’oeuvre n’a de réelle consistance qu’à être ce don à la hauteur duquel elle nous apparaît en son caractère d’exception, nous pourrions dire de « sublime » si ce terme n’était connoté de valeurs romantiques dont nous souhaiterions faire l’économie. Toujours face au don, à la remise de quelque chose en propre, au geste d’oblativité, nous nous sentons comme en défaut, gênés, redevables d’un geste qui lui soit symétrique, un écho du don en quelque sorte qui, nous portant à son niveau, nous autorise à en connaître le statut plénier, les lignes de force qui en soutiennent le rayonnement.

    Mais reportons-nous au « Bronzo » de Marcel Dupertuis afin de ne demeurer dans d’abstraites délibérations. Cette Forme est belle à l’évidence, non seulement pour des raisons purement esthétiques liées à une matière, au chemin qu’elle parcourt, aux sinuosités qu’elle trace qui empliraient notre juste sentiment de recherche d’harmonie et d’exactes proportions. Bien évidemment, en premier lieu, elle est ceci et trouve là sa nature d’objet. D’objet qu’on peut déterminer, loger dans le cadre de prédicats particuliers, affecter de mesures et de tonalités. Mais l’on sent bien, confusément, que si l’on demeure en ces contrées quantitatives, l’on se démet de son rôle de Regardeur qui suppose d’être en quête de profondeurs sous la vitre lisse des apparences.

    Certes l’on peut procéder à des sentiers herméneutiques immédiats, trouver des symboles, dire le mouvement identique au tracé sinueux de l’existence, dire les renflements de la matière tels des événements se haussant au-dessus du quotidien, dire les hautes joies qu’autorise le tracé lorsqu’il s’élève, dire les chutes et les tristesses subséquentes lorsque, au contraire, le sort se teinte d’ombres. Mais, pour autant, aura-t-on dit quelque chose qui s’exonère de l’objectité ?  Non, nous n’aurons procédé qu’à notre propre inclusion dans le tissu serré, opaque de la matière. Nous nous serons arrêtés à un écran, à un voile, redoutant, sans doute, d’en traverser la consistance de brume. Et pourtant le prix à payer pour la découverte de quelque vérité, c’est bien à une fonction d’exploration plus avancée que nous la devrons. Sous les signes apparents il nous sera demandé de deviner les motifs qui les animent, sous les impressions primaires de débusquer les mouvements de fond qui sont les réelles marques originaires, celles que l’on n’évite qu’à éluder le problème de la signification, à oblitérer la nature même du sens.

    Ce que nous croyons, c’est qu’il nous faudra dépasser le cadre de la simple intentionnalité, celle de l’Artiste, la nôtre propre qui projettent en l’œuvre des soucis qui n’y figurent nullement. Car avec nous, inévitablement, nous transportons nos propres obscurités, nous projetons nos propres scories et ce que nous trouvons, non telle toile, non telle sculpture, mais notre singulière effigie, notre souverain ego qui en dissimulent l’incontournable existence. Si l’œuvre est pur don de soi, ce que nous postulons avec vigueur, si l’œuvre est pure liberté, si l’œuvre ne fait que venir à elle dans sa parfaite autonomie, ceci suppose que soient exclus de son champ, à titre thérorétique s’entend, aussi bien son Créateur que Ceux qui en reçoivent la troublante image. Si l’on vise « Bronzo » avec l’œil d’un Artiste intéressé par autre chose que sa Forme accomplie (un gain à espérer, une exposition à réaliser), si l’on vise en tant que Spectateur une forme utilitaire, un objet de décoration, conséquemment l’on dépouille l’œuvre de son être et on le reconduit à la pure immanence : « bronzo » perdu parmi la prolifération des objets de l’habituelle mondéité.

   Bien plutôt que de confier son regard à cette manière distraite d’envisager « l’objet » artistique, laissons-nous aller à la plénitude d’une souple intuition, à cette forme de saisie du réel tissée de pure évidence, manifestation de l’être-œuvre corrélative à celle de notre être propre. Ce qui est nécessaire : un flux direct de qui-je-suis, à qui-elle-est, la Forme, cette corne d’abondance inépuisable dont jamais on ne peut décider de son achèvement. Douée d’autonomie, c’est elle qui décide de ses mouvements internes, des différents procès de sa parution. Et cette liberté résonne, se lie à celle du Voyeur dans une manière d’initiale chorégraphie qui jamais ne peut connaître son propre tarissement. C’est ainsi, l’être en tant qu’être est toujours disponible à lui-même, toujours en quête d’une donation face à l’altérité qui la reconnaît, s’y reconnaît. Dire, ici, les seules vertus de l’intangible, de l’insaisissable de l’orphisme des perceptions serait pure complaisance ou truisme reflétant lui-même ses propres inconséquences.

   Nous pensons que ce qui est à viser ici se déduit de lui-même de ce dont la Forme est porteuse, à savoir une abondance, un excès de sens seulement perceptibles à la dimension ouverte, polyphonique de l’esprit. Enoncé différemment, c’est une spiritualité qui surgit de l’œuvre et s’y déploie à la façon dont le cosmos s’espacie dans l’univers, toujours en expansion de lui-même, un geste en entraînant un autre, une diastole supposant une systole, une respiration en appelant une autre et ainsi de suite à l’infini du temps. Ne nullement croire à l’éternité d’une œuvre revient à la condamner à n’être qu’un processus comme un autre dans la complexité des domesticités ordinaires. Et que l’on n’aille croire ici que telle posture ne s’autorise à être que réflexion idéaliste faisant refluer en quelque sombre territoire tout ce qui ne surgit dans le champ de son éclairement. L’Art est tout sauf cette route à l’horizon, cette croûte de pain fût-elle odorante, cette touffe de genêts solaires qui illumine la forêt. L’Art est l’Art en sa plus ascensionnelle tautologie. Certes dire ceci n’est rien dire et, pourtant, tout dire. Jamais ce qui trouve son essence aux rives de l’Absolu ne peut faire l’objet d’une connaissance humaine. De là le drame du saint qui ne connaîtra son dieu, la tragédie du naturaliste qui ne connaîtra la Nature, du myste qui ne connaîtra tous les degrés du mystère dont il est en quête d’éclaircissement.

   Tout nous échappe, dans les catégories universelles, Art, Nature, Histoire, Religion, et nous n’en pouvons saisir que quelques aspects fugitifs, en supposer quelques figures hypothétiques, en tracer quelque illisible croquis dont il nous faudra faire notre miel car nous ne disposons nullement de ce fameux « troisième œil », cet organe de la vue que seule l’âme possède, cette intime connaissance de soi qui, en son étrange configuration, pourrait bien donner accès à cette oblation grâce à laquelle, tout au bout de notre pupille consciente, pourrait venir s’allumer un instant ce feu de l’œuvre en son initiale dimension. L’on serait alors immergé au foyer de ce qu’il y a à connaître et plus rien ne nous échapperait, ni de l’Art, ni de l’Histoire, ni des Religions. Nous aurions traversé la mince paroi qui sépare l’art en sa prosaïque perception, c’est toujours le mode premier de notre relation aux choses, pour atteindre l’Art en sa plus singulière offrande, à savoir le reconnaître et nous reconnaître nous-mêmes en un seul et unique geste. Ainsi se nomme cette Unité dont l’homme s’afflige de ne plus la posséder depuis le temps de la division de la dyade primitive dont il trace la figure à défaut de pouvoir s’en approprier l’incroyable destin. Oui, comprendre en général, comprendre le monde en particulier, l’art aussi bien, c’est entrer en familiarité avec cette altérité qui nous questionne si fort et nous ôte nos repères dès l’instant où nous ne percevons plus le chiffre de son hiéroglyphe. Comprendre c’est être une seule et même chose au sein desquelles les autres, les différences, les discords, les failles, les déchirures trouvent le lieu de leur comblement et le site de leur plénitude.

    Cette « sinuosité rouge » dont l’Artiste nous fait le don, cette ligne flexueuse qui fait le siège de notre intelligence, il importe que nous les fassions nôtres sans délai, sans atermoiement, que nous les plaquions tout contre notre être sans qu’elles y fassent, en aucune manière, ni ombre, ni tache, qu’elles consentent à mêler leur essence à la nôtre et, réciproquement, que nous abandonnions nos respectives contiguïtés afin de connaître cet espace commun, cette authenticité interstitielle, cette lumière qui médiatise nos natures et les confond en un seul et même creuset. Là est le siège inamovible d’un SENS qui rougeoie et ne saurait s’altérer qu’au reflux de notre exigence, qu’à l’étiage de notre paresseuse conscience. Ceci est le risque majeur, permanent, de ne pouvoir soutenir le regard que l’œuvre nous adresse. Ce singulier regard qui ne contient seulement celui de l’Artiste, le nôtre, mais celui, universel qui dit le grand chant du monde. Que serait l’Art s’il n’était cet hymne, ce drapeau claquant au vent des hautes altitudes, cette bannière faseyant au large de soi pour nous dire le lieu inestimable de l’être. Oui, c’est bien de l’être dont il s’agit. De l’être de l’Art en sa monstration, du nôtre qui s’y abreuve, du Monde qui s’y reflète.

    Ainsi, après avoir traversé ces apparences, la « corde à nœuds » qui se love sur elle-même est de cette nature certes préhensible mais du dehors seulement, alors que c’est bien sa nature interne, les courants qui la traversent, les forces qui y demeurent en puissance, les énergies qui y transitent qui sont la seule et unique chose dont il nous importe de dévoiler les formes inapparentes, les formes toujours absentes d’elles-mêmes au motif d’un regard insuffisant qui échoue au rivage même de la signification. En une analogie linguistique, la « corde » est le signifiant, le mot si l’on veut, avec ses variations et ses prédicats multiples qui vont du petit au grand, du simple au multiple, du quantitatif au qualitatif, toutes notions aisément saisissables aux organes des sens. C’est là le niveau de la sémantique sensible, du lexique morpho-pictural qui nous tend les courbes de niveau de sa topologie. C’est du réel manifestement incarné, indubitable, c’est le royaume des certitudes proximales. Souvent nous nous contentons de ceci, ne cherchant nullement à découvrir, sous la croûte d’argile, les convulsions, les tellurismes qui la portent au-devant d’elle dans ce que nous, les Vivants, pouvons extraire de la substance mondaine.

   Mail il y a ce vide au centre de la « corde », ce rien qui fait son bourdonnant vertige, ce néant gros de sa vacuité, ce creux, tous éléments qui forent en eux-mêmes les processus de leur propre être-au-monde. Nous pourrions presque oser le terme surprenant de « cordéité », il dirait en un seul et unique mot ce que nous cherchons, que nous octroie la donation. C’est identique à l’espace entre les mots, au silence en toute parole, à l’immobile du temps suspendu avant qu’une nouvelle énonciation ne soit proférée. Tous ces blancs, tous ces vides, tous ces creusements sont les espaces nécessairement dépourvus d’espace où le SENS se déplie, telle une spirale dont on n’apercevrait ni le centre, ni la volute en colimaçon mais dont on percevrait le chant de source infini logé au plus intime de soi. Tout acte de donation est tissé de ces retraits, de ces manques, de ces absences qui nous font croire que le rien est la finalité à l’œuvre y compris, censément, en l’œuvre artistique qui signerait ici sa finitude, sa trace simplement corporelle parmi le genre humain, les entrelacements végétaux, les peuples animaliers. Mais à argumenter de telle manière, l’on sent bien que le raisonnement claudique, que les arguments ne se fondent que sur un marécage, que les croyances s’effondrent à la mesure de leur faible empreinte dans la psyché des hommes.

     L’œuvre portée à son acmé ne pourra jamais se confondre avec l’élément naturel, imiter les postures animales, demeurer en un fond limoneux au risque duquel elle perdrait son âme. Oui, l’Art a une âme. Plus même, l’Art est Âme au faîte de sa sublimation. Si l’âme, selon le dictionnaire, est bien le « Principe transcendant à l'homme », l’homme étant lui-même le principe transcendant à la Nature, la Nature contenant les objets du monde, il en résulte nécessairement, qu’en abîme, l’Art produit par l’homme est la Forme supérieure au gré de laquelle tout sens s’édifie et s’étoile en toutes directions afin que l’aventure anthropologique ne soit seulement une sombre gesticulation venue du plus loin du temps, allant au plus loin du temps et de l’espace. En réalité l’Art ne saurait présenter d’autre « justification » que sa présence même puisque cette projection de l’Absolu, au sens de totalité réalisée (toute forme artistique en soi et en vérité est un Monde), puise dans son essence les motifs de son étonnante immuabilité.

   Pour terminer cette méditation sur l’Art en sa donation au travers de cette œuvre de Marcel Dupertuis, qu’il nous soit permis de citer, au même titre de cette donation invisible, toujours manquante mais fondatrice d’une nécessaire signifiance, les œuvres respectives du dernier Paul Klee, celles de Rothko, celles également de Barnett Newman.

    Klee d’abord. L’une de ses toutes dernières œuvres, intitulée « Mort et feu » se lit essentiellement, non au travers des signes qui s’impriment sur le papier, mais surtout en raison des espaces, des intervalles qui les séparent, comme si, déjà, le corps de matière se résolvait à devenir ce corps éthéré sans réelle attache, sans possible représentation.

   Rothko ensuite dont la Chapelle éponyme sise à Houston laisse peu de doute quant au contenu spirituel de ses toiles, ses infinis et répétés glacis, ses superpositions de matière légère toujours recommencées définissent ce voile d’incertitude et de tremblement derrière lequel se dissimule, comme en retrait, l’être fugitif de l’Art.

    Newman enfin et ses immenses tableaux monochromes traversés seulement de ce qu’il nommait lui-même, ces « zips », ces éclairs, lignes colorées singulièrement étroites qui surgissent comme si elles étaient venues de contrées spatio-temporelles situées bien au-delà de toute conscience humaine.

    Dans un même geste de pensée fondatrice de la donation toujours en retrait de l’Art, ces postures qui, en essence se rejoignent : intervalles de Klee, glissements furtifs de Rothko, coups de fouet de Newman, centralité vide de Marcel Dupertuis. Quatre postures artistiques qui disent un seul et même mot, celui de l’Art en son esquisse qui, toujours, est effacement.

 

 

 

 

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9 juillet 2020 4 09 /07 /juillet /2020 07:29
L’ombre, que me disait-elle de toi ?

                     Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

C’était un matin hésitant,

à peine sorti des lèvres

de la nuit.

Juste une lumière

qui effleurait les arbres,

soulignait leur contour.

Ils étaient des manières

d’oriflammes discrètes

dont nul vent, encore,

 n’agitait les frondaisons.

Tout était dans l’immobile.

Tout était dans le recueil.

Dans l’attente souple de soi.

 

Tôt levé, je savais que

cette source matinale

serait belle,

qu’elle viendrait à moi

 avec l’élégance

de ce qui est originel,

ne s’ouvre que lentement

afin qu’une grâce soit possible,

qui dise la nature

 en sa plus exacte présence.

 

 C’est une joie sans pareille

d’être seul au monde,

ou bien d’éprouver le sentiment,

de se destiner à cette nature

si disponible aux yeux

de ceux qui, avec elle,

sont en affinité,

ne demandent que la rencontre,

le frémissement de la peau

à la pointe de l’heure.

Tout est si attentif, ici,

 sur les collines rouges

que parcourt une végétation rare.

Seulement une respiration verte,

un élan de chlorophylle,

une palpitation parmi

la dureté invincible

du minéral.

 

Souvent, j’étais venu

à la levée du jour.

Parfois regardant la tache rousse

d’un renard faisant sa toilette.

Parfois surprenant

le vol rapide d’une huppe.

Parfois devinant

les brillantes écailles du lézard

 hibernant dans son trou.

Eh bien, vois-tu,

ces minces existences

 plutôt entr’aperçues qu’éprouvées,

elles venaient à moi simplement

pour apporter une preuve de vie,

la mienne qui, parfois,

ne se donnait

qu’avec parcimonie

ou bien dans le vertige

de l’angoisse.

 

 As-tu déjà éprouvé,

Toi-la-Passante-du-Lointain,

ce creux au plein de la poitrine,

ce creux qui fore son trou et,

bientôt, il ne demeure qu’un vide

cerné d’ombre

et c’est comme si le monde,

soudain, s’était effacé ?

 

 Toujours j’ai été attiré,

depuis mon enfance, je crois,

par cette inconsistance

de ce qui, en vérité,

ne saurait trouver de nom

car on ne nomme nullement

le rien,

on ne brode

quelque poésie

 sur l’immense,

l’infini,

l’absolu

qui appellent

par-delà les jours

mais toujours se dérobent

dans l’instant où,

présomptueux,

l’on voudrait en rejoindre

les portes de brume.

 

Sais-tu combien le sort

de l’homme est précaire,

lui qui, toujours, se pense

comme le garant

du « devisement du monde ».

 Faut-il être fat pour se croire

plus grand que l’océan,

plus fort que le souffle

de l’harmattan,

plus puissant

que l’amour

lorsqu’il plante

son dard de feu

dans le derme incendié

de la passion !

 

Nous, les êtres-de-passage,

nous prenons le plus souvent

pour d’immortelles idoles de pierre

que nul temps ne saurait user,

dont nul orage ne pourrait

décider du foudroiement.

Homme, mon semblable,

incompressible marge d’erreur,

 vanité à fleur de peau,

homme d’incomplétude,

que ne te décides-tu enfin

à prendre la mesure de ton être,

 il est si friable parmi les confluences

et les contrariétés des événements,

 ils nous assaillent continûment

et, pourtant, toujours faisons-nous

comme s’il s’agissait

d’aventures adventices

 pareils à ces filets d’eau

que la terre boit du plein

de ses fissures.

 

Au hasard de mes

matinaux vagabondages,

Toi-la-Passante-du-Lointain,

dont j’aperçois souvent

la course irisée

tout en haut de la colline,

sous la lame libre du ciel,

quel est donc ton degré de réalité ?

Est-ce la force de mon regard

qui abrase ta silhouette

et te disperse,

flocon de nuage

parmi le lac immobile

des incertitudes,

la toison blanche des rêves,

 l’effeuillement d’un

« vierge, vivace

 et bel aujourd’hui »

que tout poète chante

avec l’inquiétude mallarméenne

rivée au fond de la conscience ?

 

Vois-tu combien

mes interrogations

sont inopportunes,

lissées d’inconsistance,

forgées au coin d’un lyrisme

qui les conduit dans l’étroitesse

d’une fondrière.

Tu ne le sais et comment donc

pourrais-tu en être alertée,

celle que tu es,

qui toujours échappe

à mon insatiable curiosité,

 se distrait constamment

de mon désir,

voici que je t’ai attribué

la forme de Cette Plante

qui croît sur sa dalle de rocher

sans se soucier autrement

des problèmes du monde.

 

Telle la rose d’Angelus Silesius,

qui déploie son mystère

sans cause ni raison,

existant parce qu’elle existe

et ne s’alarmant de rien,

toi donc, que j’observe

chaque jour qui passe,

osant parfois palper

ta douceur de laine,

en apprécier l’ombre portée,

que me dit-elle de toi

cette ombre, ce glissement,

dont la parole demeurera

silencieuse,

dont le corps sera

cette brillante comète

 au large de mes songes

les plus fous,

les plus dispersés ?

 

Me répondrais-tu

et du deviendrais,

soudain,

cette Fille-ci,

cette Femme-là

à la chair dolente,

aux soucis fichés

dans le repli de l’âme,

cette Présence qui,

sans doute,

s’offusquerait de paraître

et revêtirait d’ineffaçables

prédicats.

A tout prendre, je crois que

 je te préfère

en ta consistance d’éther,

éloignée dans l’inintelligible

résille du jour,

cette nécessaire obscurité dont,

longtemps encore,

il me plaira de projeter

sur ton énigmatique venue

la roue polychrome

d’une possible volupté.

 

Oui, l’ombre est plus précieuse

que la plante qui lui a donné

sa silencieuse forme.

Tout reste à connaître,

rien n’est dit  de l’indicible.

Tu es espace entre deux mots.

Tu es hiéroglyphe.

Qui jamais

Ne déclôt son être.

JAMAIS !

 

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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 08:11

Vois-tu, c’est toujours

sous les mêmes ciels

 que je viens chercher

la trace du monde.

Elle est partout visible,

me dis-tu.

Certes mais ma vision a besoin

d’appuis particuliers.

Une ombre qui s’allonge

et glisse sur le sol.

Une lumière qui rebondit

puis plane infiniment

à la manière d’une traînée de cendre

ou bien d’une feuille d’argent.

 

L’espace est infini

qui fait son chant,

loin au-delà de la terre.

Mais quelle est cette brume

qui se lève

sur la plaine de la mer,

elle est si fine, si haute,

si peu assurée d’elle-même ?

Elle pose sur le globe de mes yeux

l’empreinte

d’une illisible présence.

Ô bonds immédiats de la lumière !

Ô étranges silhouettes

qui naissent de l’eau,

vous pourriez être des Sirènes

ou bien des Muses

portées par les flots d’écume !

Mais vous n’êtes

que d’étranges sortilèges,

 des rumeurs, des fabriques de rêves,

peut-être simplement

l’esprit sorti de mon corps,

il erre longuement

et paraît ne trouver

nul repos.

 

Là-haut est la belle clarté

 que cerne un horizon noir.

Le ciel est pareil

à une porcelaine,

il brille depuis son intérieur

mais garde, en lui, son secret.

Les humains sont trop petits,

trop épars, trop disséminés

pour qu’il puisse

s’intéresser à eux,

leur adresser la parole,

déplier les vers d’un poème

qui les rassurerait.

 

Le ciel poursuit sa route,

entraînant avec lui

ses théories d’oiseaux.

 Ils sont gris ou blancs,

ils se fondent à même

leur longue solitude.

Car, sais-tu, les oiseaux,

tout comme moi,

sont de grands solitaires.

Ils se contentent

de glisser dans le vent,

parfois saisissent

 une goutte d’eau

de leur bec courbe,

puis cinglent vers l’inconnu

 à la seule force de leur ivresse,

de leur liberté.

 

Connais-tu quelque chose

de plus libre que la course

du goéland dans la forêt de nuages

ou la pluie d’un mince brouillard ?

Et puis, nous-mêmes,

depuis la forteresse de nos certitudes,

 ne sommes-nous

de simples lettres

que le temps effacerait ?

De simples signes

s’élevant à peine au-dessus

d’une tristesse ou bien d’une joie ?

Oui, les deux sont identiques.

Toujours la joie appelle la tristesse

 tout comme la tristesse appelle la joie.

C’est la loi bien connue

de l’affinité des contraires.

Tout comme le jour appelle la nuit,

le sourire convoque les pleurs.

Pourrions-nous inverser

 notre condition d’hommes,

en faire un livre sur lequel

 nous ne graverions

que le chiffre de nos plaisirs,

le pas de deux de nos caprices ?

 

Un puissant rocher noir

 émerge du miroir de l’eau,

son ombre s’étale

sur la nappe liquide

avec un air de tragédie.

Trois silhouettes

tout au bout de la plage,

à contre-jour d’une falaise

 qui s’élève doucement

puis disparaît

à ma bien trop courte vue.

Serait-ce ici le bout du monde

et il y aurait l’horizon

puis un vertigineux abîme

et plus rien ne se donnerait

qu’un silence orné de vrilles muettes,

qu’un écho dont nulle falaise

ne renverrait la parole déserte ?

 

Ici, dans la levée immémoriale du jour,

il faut bien prendre garde

à être soi jusqu’au bout de soi-même.

Ne nullement se laisser distraire

par un bruit qui dirait notre dette

à l’égard de ce qui nous entoure

 et concourt à nous égarer.

Tel le fier albatros

se perdant dans l’azur,

dans le bleu transparent,

il convient de ne nullement

se laisser distraire,

mais de tracer son chemin de vent

bien plus avant

que la vue ne le permet,

 bien plus large

que la conscience ne l’autorise

. Nous n’avons d’autre destin

que de nous en remettre

à cette heure-ci,

sur l’immanent bord des choses

 et à attendre l’éternité.

Oui, l’éternité !

 

 

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7 juillet 2020 2 07 /07 /juillet /2020 08:04
Une esthétique mémorielle

                   « Atelier des silences »

 

                  Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

   On regarde cette photographie et l’on pense aussitôt à son coefficient esthétique, à sa beauté largement accomplie. De prime abord on n’est de plain-pied qu’avec une ou des formes, leur horizon plastique, l’exacte qualité de leurs volumes, l’esprit de raison qui anime la relation des objets les uns avec les autres. Autrement dit on chemine avec sa composition spatiale, le jeu contrasté des noirs et des blancs, les valeurs de gris qui les relient en un seul et même souci d’évidente présence. C’est donc du visuel dont on part, c’est donc de l’espace que l’on déplie comme si cette figure, dans son phénomène essentiel, ne voulait trouver en nous que des spectateurs fascinés par quelque lieu atteint d’immédiate magie, un lieu appelant en lui, ouvrant, et refermant, paradoxalement, les connotations sous-jacentes qui en tissent le réel.  L’on se comporte comme des géomètres soucieux d’installer les lois au gré desquelles ce qui se montre ne peut être qu’ainsi et de nulle autre manière. Ici, tout est si précisément configuré que nous ne pourrions, imaginativement, déplacer tel ou tel plan qu’au risque de l’image. Il faut donc se tenir en retrait et laisser advenir ce qui, nécessairement, doit se montrer. « Nécessairement », pour la simple raison que toute œuvre porte en elle un destin qui ne peut qu’apparaître, c’est, aussi bien, toute loi d’un destin.

   En relation avec cette photographie, nous ne le sommes d’abord qu’au présent, dans un genre de temps fixe qui évince tous les autres temps, et, surtout, le passé dont, sans doute, elle est chargée, de la même façon que l’est une chose qui existe. Elle n’est nullement un être spontané surgi du néant. La narration qu’elle met en place, avec ses différents protagonistes, arrive de quelque part, chargée de ses faits et gestes, de ses événements singuliers, plus ou moins configurateurs d’aventures, de lumières vives, d’ombres portées, une image incisée au feu étrange du clair-obscur. Mais qu’est-ce donc que ce clair-obscur, métaphoriquement, sinon le clignotement de la nuit et du jour, l’enchaînement des heures, le cliquetis des secondes qui président au temps humain, lui confèrent épaisseur et souveraine saveur ? Car nous sommes bien des hommes qui regardons ceci, nullement des automates qui en prendraient acte à la seule hauteur de leurs enchaînements mécaniques. Voici, nous avons fait un saut, nous sommes sortis de ce foyer d’envoûtement qui nous rivait aux apparences de l’image et nous livrait, pieds et poings liés, aux affres d’une saisie purement organique de l’effectif qui vient à nous et ne vit qu’à être mis au jour, porté à sa plus visible nudité.

   L’espace le cède enfin au temps, c'est-à-dire à ce qui nous constitue en propre, nous les hommes qui avons une mémoire, cette admirable nervure, cette étonnante spirale autour de laquelle, tel un lierre sur son hôte, nous colonisons notre propre domaine.  Il est cette prose ou bien ce poème, c’est selon, que nous adressons au monde comme le visage dont nous pouvons, à chaque instant, témoigner, singulière et non renouvelable épiphanie que distille notre être au fur et à mesure qu’il se dévoile. Nous sommes passés du site simplement iconique à celui, ontologique, qui nous dit comment sont les hommes, à chaque fois, ici et ailleurs, autrefois et maintenant, dans leur existence, ce don qu’ils éprouvent tantôt dans la joie, tantôt dans la douleur. Nous nous hissons du domaine des objets en direction de leur valeur essentiellement humaine. Ce qui était vacant, laissé dans une espèce d’indétermination, nous lui attribuons une spécificité authentiquement anthropologique. Hormis ceci, nous demeurerions dans une insupportable abstraction qui nous réduirait à de simples conjectures horlogères, infinis et mystérieux agencements de rouages dépourvus de sens.

   C’est, bien entendu, d’un atelier dont il s’agit. Ancien, de surcroît, donc pourvu de mémoire. « Atelier des silences » nous dit le titre du livre qui contient cette photographie. L’on pourrait s’étonner de la formulation au pluriel : « des silences ». On a coutume, bien plutôt, d’évoquer le silence au singulier, tel le vide sans contours qu’il paraît être. Mais, ici, cette apparente absence de paroles, bourdonne des rumeurs du passé. Nous en entendons les mille harmoniques qui résonnent jusqu’à nous. C’est comme une fête ancienne dont nous retrouverions les aimables participants, dont nous redécouvririons les gestes précis qui, jadis, sculptèrent le temps laborieux de nos ancêtres, ces bâtisseurs de possibles sur lesquels nous reposons encore, le plus souvent à notre insu.

   De mystérieuses puissances sourdent de ces objets  qui, pour un peu, sombreraient dans l’anonymat de leur belle simplicité. Ils pourraient s’effacer sans que nous n’y prenions garde. Il est nécessaire de les convoquer en un autre lieu que celui de leur perte. Le ciel de l’image est cette rangée de briques claires  que traverse la chute verticale d’une chaîne. Cette même chaîne qui, le plus souvent, prend valeur d’aliénation, trouve son destin allégé de la présence d’un palmier dont le côté ludique est repris par cette jeune femme dénudée, vue de dos. Le commentaire de l’affiche « LE SOLEIL DANS LA PEAU » enlevant définitivement toute idée qui serait tragique ou simplement triste. Et, voyant cette image, ce sont les hommes que l’on surprend le temps d’une pause, se défoulant de longues heures de travail grâce à cette échappée imaginaire qui est comme une île solaire surgissant dans le sombre de l’atelier.

   La terre de l’image, qu’égaie un soleil étoilé, (cette rangée de briques noires) nous renvoie au quotidien des hommes travaillant dans les ateliers de réparation des locomotives de Saint-Pierre des Corps. Ainsi amarrée à l’espace, cette figuration « prend corps », se vêt de réalité, élabore en nous quelques icones dont notre souvenir est chargé. Elles sont le bien commun de l’humanité,  elles sont les fondations qui sont à l’œuvre, celles qui nous traversent et chantent le bel hymne de l’activité humaine. La main métamorphose la matière, laquelle, à son tour, sculpte les formes selon lesquelles l’Histoire avance et paraît telle cette lutte, parfois dramatique, souvent pleine de gloire, que nos aînés ont su déployer afin que leur génie reconnu, ils puissent s’imposer tel de mythologiques héros modelant l’airain, y déposant la mesure de l’esprit qui, toujours, domine les contraintes d’une physique têtue, d’une nature quasi-indomptable. Beau, infiniment, est le geste de l’homme qui informe le vivant, le discipline, le porte à l’acmé de ce à quoi il peut prétendre.

   Rien, désormais que notre regard est aiguisé, ne demeurera dans le silence des choses mais révélera, à chaque fois, ceux qui en organisaient l’événement, décidaient de leur sort : ces hommes attentifs que l’on sent ici et encore là, et nos consciences s’ouvrent, frappées au coin de l’émotion. Combien cette combinaison, ourlée de belles vagues, nous fait penser à cette évocation de Jacques, le conducteur du train, dont Emile Zola trace le portrait dans « La Bête humaine » :

   « Seulement, il faisait jour encore, un crépuscule clair, d’une douceur infinie. La tête à la portière, Séverine regardait.  Et, sur la Lison, Jacques, monté à droite, chaudement vêtu d’un pantalon et d’un bourgeron de laine, portant des lunettes à œillères de drap, attachées derrière la tête, sous sa casquette, ne quittait plus la voie des yeux, se penchait à toute seconde, en dehors de la vitre de l’abri, pour mieux voir. »

   « La bête humaine », quelle belle appellation pour la machine qui tient son identité d’une force animale et son caractère « humain » (La Lison), de sa disposition à servir fidèlement celui qui la dirige et lui donne son âme. Il pourrait bien s’agir d’une femme qui obéirait aux injonctions de son amant et tiendrait son mystère de ces impératifs secrets logés au sein même de ses pièces les plus discrètes, de ses rouages les plus inaccessibles. Bien évidemment, nous songeons aussitôt à la belle évocation poétique de Lamartine dans « Milly » : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » et nous ne pouvons nous empêcher de penser que les objets mécaniques ou artisanaux portent, en eux, l’ineffaçable empreinte de qui leur a donné vie. Ces choses qui paraissent inertes, anonymes, vivent dans les œuvres naturalistes qui, d’une certaine manière, leur ouvrent une voie magistrale, puisque relativisant d’emblée l’assertion définitive de Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Peut-être faudrait-il concevoir, parfois, sinon une égalité de destin, du moins un partage des tâches.

   Cette image s’insère habilement dans le jeu ouvert des symboles. Tout en bas le lieu du travail, de la matière dense, parfois rebelle, parfois même éprouvée par certains comme l’équivalent d’une terre ingrate, dure à travailler, un genre de purgatoire dont on attendrait qu’il s’éclairât afin de le recevoir en soi tel une insigne faveur. Tout en haut, un genre de terre paradisiaque, avec son air lumineux, le balancement de son palmier sous les vents alizés, la femme comme promesse d’un bonheur qui brille à l’horizon, mais parfois, tarde à se manifester.

   C’est ce jeu croisé des choses et des êtres qui nous retient, justifie notre présence au bord de l’image. Jeu infini de la fascination faisant écho avec son envers, cette lucidité qui nous dispose à la vérité du monde. Comme s’il y avait, toujours, cette alternance du principe de réalité avec le principe de plaisir, cette scansion de l’exister, cette harmonie en noir et blanc qui, tantôt fait apparaître la nuit, tantôt le jour, avec le cortège des significations qui gravitent tout autour. C’est nous, hommes-spectateurs, qui en traçons l’orbite, en décrivons la courbe singulière. Une telle image nous met en demeure d’en saisir les illisibles voies. Quelque chose pourrait bien s’éclairer de l’ordre d’une compréhension !

 

 

 

 

 

 

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6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 08:17
Ici dans l’avenue de l’être

                Photographie : John Charles Arnold

 

 

***

 

 

On pourrait écrire

 

Branche-Lune-Givre

 

Et l’on aurait dit

Le tout du monde

Celui qui nous regarde

De son œil atone

Depuis le lointain

Où il paraît

Etrange

Séparé

 

*

 

Sais-tu combien le jour est

Cette obole miraculeuse

Cette naissance inaperçue

Ce faible tremblement à l’orée

De l’être qui ne connaît

Ni son heure

Ni la trace qui le porte

Au-devant de lui

Dans la marée

A peine ouverte

Des choses

 

*

 

On est livré au sommeil

On est accordé au rêve

Plein d’indulgence

Pour ce corps meurtri

LE SIEN

Le seul qu’on possède jamais

Qui dérive dans les plis

Encore inaccomplis

De l’aube

 

*

 

Branche-Lune-Givre

 

Le corps n’exulte plus

Après le combat de l’amour

Le corps se retire en son carquois

Ses flèches émoussées

N’ont plus de cible qu’elles-mêmes

Une chute dans le néant

Une perte de soi

Dans l’autre retiré

 

*

 

Pourquoi au seuil du jour

Faut-il que ce corps de l’amante

Ici alangui dans le blanc du drap

Soit ce territoire perdu

Cette puissance soudain

 Indomptée

Cet isthme rompu

Dont peut-être

On n’aura plus que l’image

Logée dans le dôme de l’oeil

Pareille à une poussière d’albâtre

Semée dans le vent acide

De la marâtre folie

 

*

 

On pourrait écrire

 

Branche-Lune-Givre

 

Et l’on n’aurait

Donné lieu

Qu’à  l’immense solitude

Qui étreint les êtres

Au sortir de la Nuit

Tout juste issus

De ce ventre maternel

Cet abri amniotique

Qui nous berce

De ses vagues hypnotiques

Nous appelle comme

 Ses surgeons

Abandonnés au diapason

Du péril de vivre

Ivres

 

*

 

Sais-tu combien le voyage

Est risqué

Qui de l’un à l’autre

Tend le filin de l’impossible

 Unité

As-tu au moins été

Dans le sombre creuset

Où nous avions de conserve

Sombré

Cette conscience ouverte

Cet accueil autre que

De toi à toi

 

*

 

L’être est si plein

Si sphérique

Qui jamais ne se scinde

Se veut seulement

Monadique

Ce haut météore

Que même les étoiles

Jamais n’atteignent

Fût-ce au plein de l’aurore

 

*

 

Branche-Lune-Givre

 

L’être peut-on le graver

Ailleurs que dans l’airain

De la singularité

Il est tellement logé

Dans sa propre vérité

Si beau dans le cristal

De sa félicité

Des lianes de ses bras

On n’en peut éprouver

Que l’envol obsidional

Des griffes de ses mains

Que l’essor adamantin

 

*

 

On pourrait écrire

 

Branche-Lune-Givre

 

Aussi bien tracer

L’amphore d’une hanche

Elever au ciel

La courbure de la dune

Faire rutiler

Le maroquin d’un livre

On n’aurait fait que rimer

S’escrimer

A tracer

Sur le voile du jour

Cet immense détour

Ce cercle infini

Qui ne revient qu’à soi

 

Branche-Lune-Givre

 

Puisque l’autre n’est en soi

Que le reflet

Que le tain nous renvoie

Cette figure finie

Avec laquelle on est en deuil

Jamais on ne déserte

De soi le seuil

Tout le reste n’est

Que trompe-l’œil

 

Branche-Lune-Givre

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 08:51
Désert ou la présence à soi

                   Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Envol de l’âme

 

   Aux portes du désert on a quitté sa parure mondaine, on s’est dépouillé de ses atours, on a poncé sa peau jusqu’à la chair, on s’est détaché de toutes ses adhérences matérielles afin que, l’âme libérée, puisse prendre son envol. C’est léger une âme, c’est brillant. Ça a la transparence d’une eau, la résonance d’un cristal. C’est comme un cerf-volant, ça nage dans la trame souple de l’air, ça claque au vent, ça a une traîne qui déplie longuement la minceur d’une histoire. Juste une fiction tutoyant la partie libre, ouverte, des choses. Seuls ceux qui, en eux, reconnaissent cette simple figure peuvent connaître le désert, s’y inscrire tel l’un de ses fils, y dérouler la pelote sans début ni fin d’une félicité imminente qui ne doit rien à quelque calcul, à quelque compromission. Son propre désert face au désert de sable et d’immensité. Il faut donc être parvenu à cette exigence qui vous livre nu face à la nudité. Comment pourrait-on rencontrer l’invisible depuis le socle d’une présence massive ? Seules les ressemblances, les affinités, les convergences électives réalisent cette rencontre de l’homme avec une Nature qui, certainement le dépasse, mais l’englobe comme l’un des siens. Et cette tâche ne trouvera sa complétude que dans une mimétique des comportements : le désert est mon miroir dont les reflets m’attirent et me fascinent. Nous sommes le lieu confondu d’une même tension : être soi plus que soi dans la dimension accueillante de l’autre.

  

   Monde étrange des Nomades

 

   Mais qu’est-ce donc qui vient à moi dans ce prisme de pureté ? Ici, il n’y a pas d’heure, sauf la fraîcheur de l’aube, la brûlure au zénith, le froid, la nuit, dans les vagues de sable. Ici, il n’y a pas d’espace, sauf la vastitude du ciel ricochant sur l’amplitude du rien. C’est là le monde étrange des Nomades, cette féérie sans autre cadre possible que la scansion d’une marche infinie. Ils passent, lentement, au rythme immémorial de leur monture, drapés dans de grands châles de silence. Leur présence dans cette scène irréelle sonne à la manière d’une absence dont on n’apercevrait que quelques nervures, telles ces feuilles d’automne trouées par le vent. Leur avancée dans l’imperceptible est chorégraphie du balancement, cette manière d’à peine insistance qui sied aux peuples à la grande sagesse, aux chamans sacrificiels, aux sourciers des profondeurs, aux chercheurs d’étoiles dans l’encre du firmament.

  

   Trace originelle

 

   Cette scène qui nous est offerte dans le genre d’un privilège tient sa densité d’une trace originelle. Comme si, veilleurs d’aube, cette caravane venait à nous dans un matin initial que nulle souillure n’aurait pu atteindre. Hors limite. Dans le plein d’une vérité. Le désert ne triche pas. Pas plus que les immenses steppes de Mongolie, la dalle des plateaux andins, les cimes du Karakoram, la calotte glaciaire des pôles. Toujours les lieux d’exception, domaines de l’unique, du ciel, du sable, de l’herbe, du rocher, de la glace, sont les déclinaisons des plus hautes vertus au pied desquelles tout homme ressent intensément sa condition mortelle tout en s’y arrachant. Simple question de dialectique : l’immense appelle toujours l’inaperçu, le modeste, le discret. Présence infinie du monde jouant en écho avec notre présence finie, bornée, marquée au fer de la contingence. Dépliement de la transcendance occultant la pure immanence de l’être de chair et de corruption. De cet affrontement naît le tragique. De cet affrontement naît la beauté.

  

   Chair du réel

 

   La nuit a été froide dans le bivouac cloué sur la dalle de sable. Corps roidis qu’un thé brûlant a bien du mal à réveiller, à ramener sur la rive du jour. On étire ses membres qui craquent. On déplisse ses paupières. On fait quelques pas pour retrouver la chair du réel. Le réel est ce qu’on touche. Tout le reste n’est qu’image, illusion, pure affabulation. Pour cette raison on palpe son corps. On éprouve le rugueux des vergetures du sable. On pousse du pied la dernière braise nocturne. On lustre ses yeux afin d’y enclore toute la verticalité possible. Autrement dit toute l’exactitude qui, ici, ouvre son domaine. Le haut du ciel est une floculation noire qui flotte au plus haut. Là-bas, au loin, la crête des dunes s’ourle de gris profond, une bande plus claire d’air vient s’y poser tel l’oiseau sur la branche. Teinte à peine visible devenue métaphore de calme, de paix.

  

   Feu de la nécessité

 

   Au pied de l’isthme de sable, quelques nomades sur leurs montures, ligne furtive qui glisse vers l’horizon et se confond avec lui. Seul ce geste pudique convient à la sérénité du lieu. Puis une grande flaque d’eau argentée. N’est-elle le miroir où les consciences, nécessairement s’abreuvent dans le long voyage vers l’inconnu ? Vers quel destin s’évanouissent ces hommes ? Vers les Salines de Dkhila, ces mers intérieures ? Vers le grand marché de Mopti au bord du fleuve Niger ? Vers le puits de M’Hamid El Ghizlane, au milieu du chaos de pierres ?  C’est si étrange un destin de nomades, si poinçonné au feu de la nécessité. Marcher d’interminables heures pour ne rencontrer que d’étiques provendes, des troupeaux harassés, une eau saumâtre qui brûle le gosier. Là est la vérité nue. On ne peut plus reculer. On ne peut plus prendre de prétextes fallacieux. Là on est face à soi, dans l’en-soi le plus aride, celui qui n’autorise nulle fuite. Là est l’absolu dans sa concrétude. Il n’y a plus de jeu au gré duquel se dispenser d’exister. Vivre est une dette dont il faut s’acquitter jusqu’au bout.

 

   On a connu le voyage

 

   On a marché sur le sol hérissé de bosses et de creux, parcouru de pleins et de déliés. On a connu l’eau que, bientôt la chaleur dissipera. On a connu la flaque. Bientôt elle deviendra mémoire du sol jusqu’à son prochain ressourcement. On a connu la longue plage qui ne semble finir, la falaise de mica qui la borde. On a connu le voyage des nomades qui n’est plus qu’une utopie se fondant dans les collines de dunes, ces illisibles contrées semées de signes dont nous ne connaîtrons jamais les significations secrètes. On s’est connu jusqu’à l’excès ou bien la douleur. On a vécu au rythme de cet espace qui, aussi bien, n’aurait pu recevoir de nom. Il en est ainsi des paysages essentiels. Leur présence suffit. Nommer est déjà limiter, circonscrire, répertorier, archiver dans l’étroitesse d’un prédicat. Liberté (entendez « Désert ») est d’un autre ordre. L’illimité ne saurait avoir de frontières.

   Bientôt le jour baissera. Les ombres grandiront. Le froid gagnera. On se glissera dans son sac de couchage, sous la veille attentive des étoiles. On deviendra nomade invisible à la recherche d’un chemin où graver ses pas. Que le sable effacera. Le chergui a sa loi qui n’est pas la nôtre. Sa brûlure, sa puissance inclinent à plus de modestie. Désert est exigence ou n’est pas.

 

 

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