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22 juillet 2020 3 22 /07 /juillet /2020 08:25
Bonheur du simple et de l’advenu

Photographie : JPV

 

***

 

   [DEFI - Faire rêver avec de petits moments subtils de bonheur tirés de la vie quotidienne. Que ce soit un instant de plaisir des sens, ou d'intensité des sentiments, notre vie est jalonnée de ces joyaux, ces instants précieux de bonheur, qu'il suffit juste de remarquer.]

 

*

 

   Le hameau est encore plié dans la douceur d’avant le jour. Nul bruit qui viendrait déranger. Nulle agitation qui troublerait et inclinerait à se distraire de soi. Il y a tant de bonheur discret à être assemblé dans cette douce venue de l’heure. Ici, les maisons sont groupées, bâtisses basses de schiste couvertes de lourdes lauzes. Tout dans le gris. Tout dans une manière d’indistinction que l’aube nimbe d’une lumière bleue. Septembre et déjà les premiers frissons et déjà les premières feuilles qui jaunissent. Quelques écus gisent au sol dans leur émouvante parure. Je me suis vêtu chaudement. Le vent parcourt le plateau, monte vers les sommets, s’élance vers le ciel pareil à un oiseau ivre. Rien ne bouge et les bergers sont encore allongés sur leurs couches, dans leurs abris que cernent de hautes clôtures. Parfois le bêlement d’un agneau, le grincement d’une porte, le choc d’une écuelle contre un mur.

   On grandit de ce silence. On avance sur le premier chemin avec la sûreté du pas qui sait, du pas qui fait naître, à chaque avancée, le plaisir immense de la découverte. Ici l’arche d’une haie qui découpe une sphère de clarté parme, là un buisson piqué de baies rouges, là, plus loin, une procession de cailloux blancs qui indiquent le chemin à suivre. Les pieds savent le destin immémorial des sentes et des layons. Les pieds se posent à l’endroit exact où ils sont appelés. Manière d’archaïque allégeance à une voie à suivre, à un mince événement à accomplir. Chaque pas est un livre dont on feuillette les pages, une beauté à chaque ligne, un poème lové dans chaque mot. Nul besoin, ici, des affèteries et des complexités de la ville qui ne font que cerner l’esprit et ruiner l’âme des erratiques Figures. Non, ici, tout va de soi et la garrigue est belle dans son immense dénuement. Du reste, elle n’est garrigue qu’à l’aune de ce modeste mérite, de ce parfum aérien diffusé par ses plantes, de la libre venue des lés sculptés par les sabots étroits des chèvres. Des sillons d’air qui la parcourent en tous sens.

   Maintenant le bourg est loin, tout en bas, sur son promontoire que tutoie le vide. Quelques mouvements s’y animent. Sans doute ceux des bergers qui préparent le troupeau à la transhumance. Aboiements des chiens, portes que l’on referme, serrures qui grincent. Mince symphonie d’une vie immédiate, spontanée, d’une vie qui avance sans se poser d’autre question que celle de son propre bourgeonnement, de sa naturelle effervescence. On est pareil à l’air qu’on respire, au filet d’eau qui serpente entre les pierres, aux troncs mal équarris qui servent de linteaux aux portes basses des masures. On ne diffère nullement du paysage, vaste, austère, immensément beau à la fois. On est environné de beauté. Les oiseaux, dans le haut azur, décrivent de grandes courbes puis plongent, soudain, à la façon de moellons qui se seraient détachés de la margelle du ciel. Le vent dessine, dans la dune de l’espace, d’invisibles arabesques, y creuse d’immobiles galeries traversées, sans doute, de l’étrange musique des sphères.

   Je suis sorti du couvert des haies. J’arrive sur un vaste plateau semé d’herbe courte. Quelques touffes de graminées y agitent leurs têtes grâcieuses, émouvantes à force de fragilité. Comment ne pas vivre au rythme de ces simples, comment ne pas évoquer, à leur sujet, la fable du ‘Chêne et du roseau’ ? Toujours leurs hampes se couchent sous les coups de boutoir du Marin ou de la Tramontane, toujours elles se redressent et font se lever la métaphore de l’endurance, du désir de vivre parmi les éclats de lumière, le fouet de la pluie, la rigueur du gel. Deux arbres plantés au revers d’une colline se détachent sur les lames d’air limpide, on dirait qu’une pierre d’opale leur sert de reposoir. Le soleil est levé, dans la discrétion. Il est comme une hésitation au bord des yeux, le poudroiement d’un phalène traversé de pliures de soie.  Il fait un simple filet rouge, une vibration tantôt Capucine, tantôt Nacarat, il est une ode vermeil dans la venue souple des choses. Il ne demande rien, n’attend rien que le déploiement de son être, cette sorte de prière, de communion qui va droit au cœur des hommes, leur dit le rare d’une vie qui n’a nul semblant, nul écho. Une singularité s’alimentant à sa propre flamme.

   Arriver tout au bout d’un sentier, connaître le rivage de sa destination, voici l’une des plus belles récompenses qui soit. Soudain, on s’allège du poids de l’existence, on fait son vol de montgolfière quelques coudées au-dessus de la terre des hommes. On s’étonne de tout. On se contente de l’un de ces petits riens qui font les grandes heures. On chante à mi-voix dans la grotte de son corps, on se glisse dans le clair-obscur de l’âme, des clignotements s’y allument, des feux de Saint-Elme y brillent de mille joies contenues, des photophores scintillent sous leur cloche de verre. On regarde partout où la vue peut se porter, dans un genre d’impatience bien légitime. Réprimande-t-on jamais ceux qui regardent, de toute la force unie de leur sens interne, l’admirable spectacle du monde ? Réprimande-t-on les enfants au motif de leur curiosité ? Tâter la pochette-surprise, y deviner le jouet dissimulé est déjà fécondation du plaisir, dépliement, ouverture pour ce qui, toujours, est plus grand que soi, cette joie qui déborde et touche aux confins de l’espace, aux arcatures mêmes du ciel.

   Fascination que d’aiguiser ses pupilles, d’affuter ses perceptions, de laisser place vacante à ces sensations qui font leur sublime flottement, leurs étonnants pas de deux, leur lente et méticuleuse chorégraphie. Ça glisse le long de l’étrave du front. Ça rutile au fond du lac moiré de l’iris. Ça dilate les cerneaux gris de la pensée. Ça fait ses lueurs de phosphore sur le linge immaculé de la conscience. Ça glace en douceur le parchemin de la peau. Ça murmure dans le golfe des hanches. Ça fait ses sourdes marées autour de la graine de l’ombilic. Ça attache des ailes aux nervures des pieds. Ça pullule tout autour de l’aura du corps. Ça relie l’en-soi et le hors-de-soi dans la plus constante harmonie qui soit. Ça métamorphose le réel en surréel. La matière devient idée. La contrainte, songe. L’aliénation, liberté au plus haut, là où plus rien ne fait sens que l’évidence d’une advenue à soi de ce qui marche, espère et croit à la seule fin de se connaître, de se multiplier, de se déployer dans la dimension immensément dilatée du Grand Tout. Oui, c’est une manière d’infini qui se présente à nous, avec ses galeries immenses, ses anonymes trompe-l’œil, la coursive de ses rêveries, une toison d’écume qui file loin, bien au-delà du pouvoir des yeux, dans un univers qui, en abyme, en reflète un autre, puis un autre, ainsi, sans cesse depuis toujours et pour toujours. Etalon d’une éternité qui se ressource à même son inconcevable profondeur. Une source jaillit du sol, telle une eau fossile qui n’aurait même plus la mémoire de son origine, surgirait en plein ciel avec l’ivresse de sa démesure.

   Et les yeux, perdus dans cette nacre légère, que voient-ils, que discernent-ils qu’ils ne connaissaient pas et qui va les sublimer pour le reste des jours à venir ?  Sur la colline teintée de beige, loin où vivent les lièvres, les chevreuils agiles, un long sillage blanc qui ondule sous les traits obliques du soleil. C’est le fleuve de la transhumance qui, bientôt, se dispersera en un large delta, les sentes sont plurielles qui tapissent le plateau à la façon d’une toile d’araignée. Parfois, dans l’intervalle entre deux émotions, le tintement cuivré des sonnailles, il résonne jusque dans la rivière pourpre du sang en longues stases qui sont la rhétorique des vaisseaux, cette rivière rouge qui palpite et compte nos pulsations, les hautes et les basses, les heureuses et les tristes. Au fond d’une vallée brille le miroir d’un lac entouré des hautes griffes des buissons. Sur les terres semées de vent, des barres de rochers plus sombres rythment l’immobilité d’un temps qui paraît sans attaches. D’un temps qui ne serait durée que dans une manière de jeu avec lui-même, sans souci aucun des hommes livrés aux rudes travaux et aux jours d’ordinaire destinée.

   Bientôt, la fraîcheur se répandant, la lumière baissant, il ne restera plus qu’à se mettre en quête de cette terre des Bergers, de rejoindre ce troupeau des hommes, de faire présence dans le cercle agrandi des consciences, parmi les mains ouvertes et accueillantes. Sous un toit de lourdes lauzes exténuées de la chaleur diurne, l’on boira le verre de vin de l’amitié en présence de Ceux d’en bas, ces Modestes qui se confondent avec la laine de leurs bêtes, avec le souffle du vent, avec la brume d’automne lorsque, le soir venu, elle n’est plus qu’un crépitement assidu faisant son givre parmi le concert des vieilles pierres. Oui, la journée aura été bonne avec le chemin exact de la solitude, la croisée multiples des layons, la dalle largement ouverte de l’horizon, les bruits montés des combes et des gorges profondes semées d’ombre, des hauts piliers de lumière soutenant la coupole du ciel, la longue perspective débouchant sur la plaque étincelante de la mer, surgie comme dans l’échancrure d’un rêve. Oui, la journée aura été féconde, apportant avec elle l’immense, le sans-mesure, ce qui, ayant tous les prix n’en a aucun. Aucun ! Nulle mesure pour la pure beauté. Elle est elle jusqu’au bout illisible du temps. Puisse ce dernier être circulaire et revenir jusqu’à nous agrandi des signes magiques rencontrés ! Toujours nous sommes en attente et nos mains sont ouvertes qui attendent l’offrande !

 

  

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21 juillet 2020 2 21 /07 /juillet /2020 08:39
Fête des signes

                    « Comme dans un songe »

               Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

 

                                                                    Le 28 Mars 2008

  

 

                Toi en attente de la lumière.

 

 

   Nous venons de passer à « l’heure d’été » et, ironie du sort, c’est la belle langueur d’un hiver mélancolique qui tresse nos jours des cordes de l’ennui. Tu sais combien il est éprouvant d’attendre l’éveil de la saison, d’espérer le rayon de soleil, de guetter le surgissement de la primevère et tout est en repos de soi comme si une hibernation devait succéder à une autre, sans trêve aucune. Alors que ressentir sinon les arpèges sombres d’une monotonie sans fin ? Oui, la poésie résiste à ceci, le dessin, le trait de peinture sur la feuille blanche. Mais encore faut-il dépasser une naturelle inertie, se disposer à trouver dans le gris du temps l’énergie indispensable d’où naîtra une œuvre, fût-elle modeste. Souvent il me prend de rêver à une manière de magie. Voici son être : « Comme dans un songe », les choses font phénomène à la façon d’une simple évidence. Face à moi la densité d’un mur blanc, sa surface légèrement granuleuse, son enduit faiblement teinté d’ivoire, une lumière assourdie le voile à la façon d’un brouillard diaphane. Je n’ai guère d’effort à faire pour exister, pareil à une flamme qui grésillerait au bout de sa mèche sans aucunement se demander la raison de son effusion, la durée de sa clarté, une finalité qui la justifierait. Eclairer pour éclairer avec, pour seule motivation, la puissance de cette tautologie.

   En réalité je suis assis sur un fauteuil, dans une pièce à l’allure quasiment monacale, jour ascétique qui entre par une imposte, aucun bruit que celui, régulier, de ma respiration. Mes yeux sont mi-clos afin de laisser filtrer les ondes lumineuses dans la rareté, l’atténuation. Mais sans doute as-tu éprouvé cette impression de flottement à la limite de l’état de veille dont on pourrait dire qu’il est nébuleux, sibyllin, en tout cas saisi de cette belle indistinction qui est la qualité essentielle du tissu onirique. Je crois que, soudain, je mets en place la fantasmagorie de tout artiste, créer à la hauteur de son seul imaginaire sans qu’aucune barrière physique ne vienne s’interposer entre son esprit et l’œuvre qu’il sécrète, telle l’araignée son filin, une toile surgie du néant, étonnante de présence en même temps que réellement insaisissable. Mais ce qui est à voir, je t’en donne ici quelques détails.

   Quelques traits au graphite apparaissent, quelques touches de couleur, des rouges bordeaux, brique, amarante ; des jaunes paille en coulures ; des bleus de cobalt et, surtout, des nuances de gris, des noirs profonds ou bien légers. Des noms aussi sur la matité du mur, toute une scripturaire mythologique : PAN - VENUS - ORPHEUS - APOLLO ; des titres d’œuvres, ADONAIS - ANABASIS ; des signatures d’artistes : MALEVITCH - TATLIN ; des inscriptions de lieux, BASSANO IN TEVERINA ; des chiffres 32  10  12, une éphéméride, CT July 1981 et des gribouillis, des griffures, des recouvrements, des biffures de craie grasse. D’ici je comprends ton étonnement. Cette logographie, que te dit-elle, sinon un emmêlement du sens qui ne peut être que confusion et vertige ? Mais je te fournis la clé de l’énigme. Du fond de ma cellule, dans l’aube levante (cette immense vacuité de soi avant que tout ne s’agite), sur le mur fantomatique se dessinaient, comme par magie, les si belles et singulières empreintes inventées par Cy Twombly, ce créateur inclassable, cet enfant prodige, ce scribe appliqué qui, en milliers de signes, fait apparaître le monde en son étrange complexité. Et si mon songe avait convoqué le vocabulaire de Twombly c’était pour dire l’urgence d’une parole dans le fourmillement des choses. Car, vois-tu, il faut sans cesse proférer si l’on veut éviter la désertification, la désertion, l’absence qui, plus que tout, nous réduirait à néant.

 

Fête des signes

« Apollo »

Cy Twombly

Source : ArtsHebdo/Médias

 

  

   Avec le peintre Américain, c’est tout l’univers du symbole qui se présente, du signal, de la manifestation, du vestige, du geste graphique, de la cicatrice, de la scarification, de l’idéogramme, enfin de tout le génie humain traçant sur la face de la terre le sillage de son être. C’est pour cette raison que toute cette floraison de figures nous interroge car nous sommes immédiatement remis à notre essence : parler, lire, écrire. Nul ne pourrait sortir de cette triple réalité qu’à biffer son propre sceau, à effacer sur le tableau noir sa marque de craie. Aussi bien, Solveig, aurais-je pu citer Henri Michaux, ses dessins au crayon, ses gravures, ses encres. Ou bien encore Zao Wou-Ki, ses lavis discrets qui sont, à proprement parler, des sinogrammes, des hiéroglyphes qui dessinent le pourtour de l’être. De ceci nous ne pouvons sortir. Nous ne sommes qu’assemblage de syllabes, confluence de sons, émergence de graphies.

   Ce matin, si je te parle si longuement de toutes ces empreintes, sillons, et autre stigmates, c’est seulement pour introduire le sujet d’une belle photographie qui me paraît aller dans la même direction. Ce qu’il faut faire : se poster à l’angle de la nuit, sous la parcimonieuse lumière de la lune, sous le scintillement voilé des étoiles. Il faut scruter de ses yeux agrandis tout ce qui se présente. Sur la toile nocturne qui ressemble aux représentations ténébreuses d’un Goya, dans sa période des « peintures noires », ces teintes de crypte et de caverne, ces bruns Bismarck, brou de noix, terre d’ombre, sur le fond donc d’une illisible nature se devinent, telles des résilles, des ramures, des hachures, des levées de bitume, des lignes, des saillies, des traînées, des flèches, des javelots, des lances, que sais-je encore, en tout cas une herse, une grille au travers desquelles ne se laissent deviner que de simples indices informels, des genres de pictogrammes dont, à défaut de percer le sens, nous sentons bien qu’il s’agit d’une écriture tâchant de s’extraire d’une illisible gangue  qui en retenait la claire dispensation. Tu le sais, Sol, tout est écriture, aussi bien le nuage se reflétant dans l’eau du lac, la fondrière traçant sa gorge dans la boue, les bouleaux de chez toi inscrivant leur destin de cendre sur le crépuscule qui tombe.

   Certes cette belle image nous propose un ciel d’hiver ténébreux, de sombres nuées, le faible éclat de la lune, le surgissement d’une neige duveteuse, la pente d’une colline, des troncs d’argent cernés d’ombres fuligineuses. Nous pouvons les identifier, les décrire, fonder, à partir de leur être, une histoire. Mais, en réalité, ce sont des signes qui nous interpellent, requièrent notre attention. Derrière eux le paysage s’efface pour céder la place à quelque chose de plus fondamental, une inquiétude à tout le moins  et, peut-être créer les assises de l’angoisse véritable, celle qui ne saurait s’exprimer qu’à la mesure d’une manière d’abstraction. Car alors le bavardage est inutile puisque la finitude ne saurait se présenter qu’en mots simples, concrets, dénués d’ambiguïté.

    A défaut de décrire la nature (elle se retire en son sein), nous ne pourrions que formuler les tonalités par lesquelles elle se manifeste, plus à nos affects qu’à notre entendement. Il faudrait avoir recours aux concepts et métaphores dont la psychologie est coutumière. Evoquer, par exemple, la notion « d’inquiétante étrangeté » chère à Freud et de son propre visage qui fuit dans la vitre d’un train ; recourir à l’idée de « complexe de castration » car il nous manquerait « l’objet originaire » de notre désir, à savoir ce monde sur lequel nous projetons nos fantasmes qui, ici, s’absente singulièrement ; ne percevoir que le vaste « inconscient », ses besoins, ses processus complexes, ses pulsions de vie et de mort, enfin tout ce qui, échappant à notre raison, s’annonce en tant que menace. Ce sont ces signaux qui sont prévalents dans cette représentation, ce sont ces archétypes de la psyché qui travaillent en sous-sol, ne livrent que leurs confondantes armatures.

   Soudain, c’est comme si mon regard s’était inversé. De ma cellule monacale d’où j’observais le monde grouillant des sèmes, me voici en dehors d’elle, regardé maintenant par le monde. Comprends-moi bien, Sol. Le monde, c'est-à-dire tous ceux qui, voyant cette image, m’observeront à travers la grille des arbres, sur cette plaque de neige qui est peut-être mon dernier refuge. Me voici devenu signe parmi les signes, peut-être une simple griffure sur une toile de Cy Twombly, une éclaboussure d’encre tout au bout du pinceau de Michaux, un tremblant lavis se détachant de la plume de Zao Wou-ki. Comment connaître sa propre sémantique alors que partout, sur la dalle de notre peau, dans le puits noir de nos pupilles, sur la muraille de notre front, au creux de notre ombilic, sur les pieux de nos jambes crépitent les milliers de significations qui font de nous cette levée humaine qui, jamais, n’en a fini de faire l’inventaire du langage insondable, le nôtre, celui de l’univers avec lequel nous avons commerce. Tout est affaire de noir s’inscrivant sur la page blanche. Tout est affaire d’une rayure de neige zébrant l’ombre de l’humus. C’est à ceci à quoi nous devons tâcher de nous atteler en priorité, comprendre et forer le réel jusqu’en son tréfonds. Nous n’avons pas le choix. Il en va de notre propre survie. Nous n’existerons qu’à être des signes doués de raison.

 

                 Alors, puisque tout se réduit, en définitive, au tatouage qui orne la peau, puisse ton corps devenir le plus beau des parchemins !

 

            

 

 

 

 

 

 

 

  

 

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19 juillet 2020 7 19 /07 /juillet /2020 09:30

 

Je ne sais plus où je vous ai aperçue.

La mémoire a parfois des avens

dans lesquels elle se noie.

Peut-être dans la salle en demi-teinte d’un musée

 ou bien dans l’atmosphère apaisée d’une bibliothèque.

 Peut-être encore dans un boudoir,

dans un cabinet de lecture.

Peut-être seulement

dans la clairière de ma tête.

Parfois y naissent des images

sans réelle consistance,

elles glissent infiniment, clignotent,

font leurs étoilements et ne demeure,

le plus souvent,

qu’une palme indistincte agitée par le vent.

 

Mais, voyez-vous,

peu importent le lieu et le temps

de votre rencontre.

L’essentiel est votre présence

pareille au premier frimas

se posant sur l’étonnement des choses.

 Il m’arrive de me réveiller au cœur de la nuit,

l’esprit en déroute,

l’âme bousculée par la crainte de vous perdre.

C’est si léger les images du songe,

c’est si fragile,

c’est un cristal qui vibre

et menace de ne plus être.

Alors on tend les mains

dans la suie nocturne,

elles happent des taies de silence

 et on les replie en signe de deuil

ou de prière.

 

On est devenu autre que soi,

on ne reconnaîtrait même plus

la proue de son propre visage.

Le miroir ne renverrait

qu’une poudrée de cendre

et une immense solitude

serait le prix à payer.

Mais nul désespoir

ne saurait me sauver

de l’affliction de vous perdre.

 Pas plus qu’une soudaine joie

ne viendrait atténuer ma peine.

Et, d’ailleurs,

il me faut éprouver quelque chagrin,

 c’est le sol sur lequel

vous rendre désirée.

Non, le sourire ne convient nullement

à votre attente.

Une longue méditation plutôt,

une pensée faisant ses courbes

et ses élans dans la simplicité.

Vous en êtes le foyer

où nul ne songerait vous rejoindre.

Car il faut que vous m’apparteniez

en propre, sans partage.

 

La beauté ne se divise pas,

elle ne peut être que pleine et entière,

identique à un fruit mûr

dont on ne saurait violer la pulpe

mais regarder avec précaution

l’enveloppe charnelle,

 la tunique de pourpre

où bourgeonne le plaisir du jour.

Vous êtes une exception,

ceci vous le savez ?

Et, du reste,

pourquoi en dissimuleriez-vous

la juste effusion ?

Il n’y a nulle honte à avouer le rare

qui vous habite.

Sans doute avez-vous été élue des dieux ?

 Sans doute ont-ils tressé sur votre front

la palme d’une heureuse venue au monde ?

Bien qu’issue d’un rêve,

 je le crois et le redoute à la fois,

il me plaît de vous décrire.

Savez-vous, les mots

ont ce pouvoir magique

de vous poser ici, près de moi,

vivante effigie

que je pourrais toucher

du bout des doigts

si l’audace me prenait

d’oser quelque geste

en votre direction.

 

Mais la retenue est

ce qui vous convient le mieux,

 mais le silence est votre auréole,

mais la douce évocation

est l’empreinte qui sied

à votre naturelle pudeur.

Vos cheveux émergent à peine

du fond nocturne qui vient à moi.

Ils sont une à peine insistance,

comme une naissance

sur le bord du monde.

D’où viennent-ils donc ?

 De quelle source inaperçue

sont-ils le nom ?

Combien il est troublant

de vous relier à quelque mystère,

 de vous dire la Surgie d’un lointain

 et inconnaissable univers.

D’être mystérieuse,

vous entretenez le feu

qui m’anime,

 le ravivez et il crépite

dans le ventre de la nuit

pareil à une nuée d’étoiles.

Et ce front de marbre blanc,

ce front si lisse

que nulle veine n’y apparaît

qui dirait la douleur,

la servitude,

le désarroi de vivre.

 Il est une neige immaculée

 sur laquelle il me plairait

d’inscrire les traces

de ma propre quête de vous.

 

Mais jamais on n’offusque

qui l’on vénère.

Le devoir est de se tenir en retrait.

Quelques mèches éparses

(elles sont parfois

 la marque de la coquette !)

descendent sur vos tempes

à la façon d’une liane.

Vos sourcils,

 deux traits d’un pinceau délicat

 comme sur une toile de Fragonard,

cette exquise douceur retenue

à fleur de peau.

 

Vos paupières sont chastement mi-closes,

elles reposent sur les perles claires de vos yeux,

une lueur s’y anime,

sans doute venue de l’intérieur,

aussi n’en connaîtrais-je

que ce reflet,

cet éclair,

 cet instant

qui est instant de l’âme.

Pourrais-je vous dire soucieuse,

concentrée sur quelque pensée,

 oublieuse des êtres,

rêveuse ?

Voyez-vous combien

 j’ai de peine à cerner

ce qui vous anime en propre.

Mais c’est, je crois,

l’empreinte d’une grâce,

le sillage d’une félicité intérieure

qui ne laissent filtrer d’elles

qu’un mince filet,

je pense à ces résurgences

 d’une eau souterraine glissant

parmi les fins cheveux

des herbes aquatiques.

Le galbe de votre nez est parfait,

ni trop accentué,

ni trop linéaire.

 

Vos joues brillent

 d’une mince rumeur rose,

 vous savez ces délicieuses roses-thé,

on dirait la levée d’une aube

 traversée de brume.

Et vos lèvres tout juste entr’ouvertes,

 se disposent-elles à émettre un souffle,

 à prononcer le premier mot d’un poème,

 à faire s’élever les notes d’une chanson ?

Et votre menton,

cette blanche presqu’île

 baignée de lumière,

et la perte de votre cou dans le gris,

dans l’échancrure d’une chemise brodée,

et votre robe au rouge sombre de Falun,

ne termine-telle avec harmonie

 la délicatesse de votre portrait ?

Mais il me reste encore

à dire la double obole claire de vos mains,

elles illuminent du dedans de leur forme,

elles portent à l’éclat du paraître

cette étrange pomme

qui semble flotter dans les airs

 et vous fasciner

au-delà de toute expression.

 L’ai-je imaginée,

cette pomme,

afin d’introduire la notion

de tentation, de péché

et gommer d’une main

ce que l’autre avait donné

au titre d’une méditative splendeur ?

Non, mon Rêve au féminin,

soyez assurée de ma fidélité.

 Je ne pourrais renoncer à vous

qu’en renonçant à moi.

Il n’est pas si facile de mourir,

ne croyez-vous pas ?

 

 

 

 

 

 

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19 juillet 2020 7 19 /07 /juillet /2020 08:35
Maja issue du silence.

                     « Les choses en face ».

                    Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Le silence venait.

 

   Au début, elle ne disait rien, se tenait dans l’emprise de soi, se dissimulait à même sa fuite dans le jour qui venait. Parfois elle murmurait entre ses douces lèvres couleur de romance : « Tout est silence qui vient à nous ». Et le silence venait à elle sur ses pattes de cristal. Elle demeurait là, dans l’intervalle libre du temps, et sa peau grésillait d’un désir opalescent, celui d’être pure transparence à soi. Sa conscience elle la voyait se dessiner dans le gris des murs et elle se percevait à la manière d’une brume posée à l’entour des choses. Son esprit elle le sentait voleter si près de sa membrure de peau qu’elle en éprouvait le souffle sublime, cette élévation de cendre dans l’air tissé d’absence. Son âme était cette manière d’oiseau blanc aux ailes largement éployées qui glissait dans le vide et le partageait en deux zones distinctes qui se valaient, blanc sur blanc et plus rien n’avait lieu que ce mystère cotonneux livré aux caprices du vent.

 

  Autre que soi. 

 

   Elle disait : « Je vois mon en-deçà de lumière éblouissante ». Ses yeux enduits de givre elle les laissait flotter en direction de son passé immédiat, elle leur intimait l’ordre de se dissoudre, de se fondre dans les oubliettes de la mémoire. Car il fallait l’amnésie, car il fallait l’indistinction de sa propre origine, le cotonneux des limbes, l’effleurement des choses anciennes telle une palme flottant dans le tissu du rêve. Il fallait être soi tout en étant autre que soi, cette libellule irisée touchant le miroir de l’eau de l’extrémité d’un songe immaculé,  cette couleur neutre de source que caressaient les aulnes de leur discret feuillage, cette diatomée faisant dans les plis de l’eau son magique diamant. Tout ceci, cette indécision du réel à son endroit, il était nécessaire d’en poser l’exigence sous peine de devenir étrangère à son propre destin. Oui, on n’était vraiment que cela, une absence se levant d’une autre absence qu’un vide attendait à partir de sa béance infinie.

 

   Cette illisible marée.

 

   Car les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, les minutes fondaient et brillaient telles des gouttes de rosée, les secondes frémissaient à l’idée même de leur propre chute dans un puits sans fond  qui ne laissait entendre que sa circulaire vacuité. Tout était cercles gigognes, le cosmos, les étoiles, les planètes, les villes, les habitats, le foyer, soi dans le foyer et ce point illisible que l’on devenait à seulement agiter ses pensées à la façon des clochettes du fou livré à sa propre déraison. Mais que voulait donc dire « exister », s’exhausser du néant alors que l’on ne faisait que sauter sur place dans sa tour d’ivoire, que s’agiter dans sa geôle de chair, que flotter dans ces rivières de sang et de lymphe qui étaient les lacs par lesquels nous venions à nous dans cette illisible marée ? Toujours des reflux succédant à des flux, toujours des effacements  usant les signes tracés de nos menus événements. Et soi dans le corps menu et questionnant du hiéroglyphe, et soi tenu au secret.

 

   Usure du temps.

 

  Elle disait : « Je vois mon au-delà de douce carnation ». Et elle était cette figure marmoréenne,  cette consistance à peine issue de l’imaginaire. Elle se créait à mesure qu’elle se pensait. Un bras invisible d’abord comme s’il avait décidé d’appartenir au passé, de conserver le luxe d’une non-apparition. Puis le linge souple des cheveux, cette rouille si discrète pareille à l’usure du temps. Puis le visage d’albâtre éclairé de l’intérieur, étrange photophore disant la vie intime, l’attitude méditante, la réserve dans la déflagration lumineuse du jour. Puis le grain de terre de l’aréole dessinant déjà les lèvres de l’enfant ou bien de l’amant s’immolant à même la douce ambroisie. Puis la pente déclive du torse que troue avec minutie l’infime mare de l’ombilic.

 

   Être en son éclosion.

 

   Puis le triangle du sexe, cet à peine renflement d’une puissance en attente, ce ressort discrètement replié, cette catapulte qui exulte depuis le lieu de sa révélation. Il y a du feu. Il y a du solaire. Il y a un rugissement de lave mais dans le repli de la confidence, dans la luxure qui retourne son gant et fomente son proche assaut, sa libération soudaine. Puis la longue plaine des cuisses s’évanouissant dans les ombres, se dissimulant dans la moiteur des ténèbres. Le bras, lui, est affecté d’une pleine réalité, il demande l’action, il contient la caresse, il appelle la main qui tiendra le pinceau, le crayon, la plume qui feront surgir le langage. Oui, tout est dit ou presque d’un être en son éclosion. La fable ne fait que commencer, en attente des événements.

 

  

 

 

Maja issue du silence.

             La Maja desnuda (1790-1800).

                     Francisco de Goya.

                   Source : Wikipédia.

 

 

  

   « Je suis la Maja nue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja nue ». Et c’est le tout de Goya qui se laisse approcher. Cette peau nacrée si sensuelle, ce regard direct, cette franchise, cette certitude d’être auprès du monde sans distance. La Maja nue nous parle de vérité, tout comme l’œuvre ici abordée le fait en sa partie gauche qui s’absorbe entièrement dans cette si belle nappe de lumière blanche. Ici, nulle afféterie, nulle affabulation, nulle progression biaisée qui viendraient dire la mesure de la fausseté, de l’illusion, de la mascarade. Tout est VRAI dans le rayon d’un regard unique, scrutateur d’une clarté sans partage. Ici, rien n’est dissimulé et Naja s’offre telle la réalité qu’elle est, sans reste, sans discours paradoxal, ambigu qui viendrait en ternir l’immédiate parution. L’évidence est ce surgissement à soi que rien ne vient altérer. Nul traître dans les coulisses qui viendrait compromettre le luxe du spectacle. Maja est offerte pareillement à un fruit, une pomme de Cézanne dans le saisissement d’une nature morte.

 

   Totalité indivisible.

 

   Mais, ici, « nature morte » ne signifie nullement une nature qui aurait atteint le degré irrévocable d’une finitude. Bien au contraire c’est d’éternité dont il s’agit, de pureté portée en son extrême pointe. La vérité n’a de prolongement que d’elle-même. Elle est une forme entièrement contenue en soi. Elle ne sollicite nul débordement, elle n’est pas une propédeutique qui appellerait d’autres paradigmes pour une connaissance ajoutée. La vérité est autonome tout comme la pomme cézanienne est un monde en soi qui se signifie dans la plénitude. Maja nue est à soi son début et sa fin, son alpha et son oméga, son endroit et son envers. Elle ne demande nul territoire annexe. Elle est totalité indivisible et c’est pour cette raison qu’elle nous fascine, tout comme l’image de la sphère délivre son sentiment d’accomplissement dans un absolu indépassable.

 

 

 

Maja issue du silence.

           La Maja vestida (1802-1805).

                   Francisco de Goya.

                  Source : Wikipédia.

 

 

 

   « Je suis la Maja vêtue ».

 

   Parfois Maja dit : « Je suis la Maja vêtue ». Et c’est Goya qui manifeste une tout autre réalité. Le Jardin de l’innocence est abandonné. Les vertus premières s’effacent. Tout se colore d’une félicité d’or qui dissimule la puissance du corps, sa tyrannie, le feu qui couve et bientôt s’embrasera. La carnation est si visible, cette ombre du désir ! Les bras sont ornés de multiples anneaux de vermeil qui énoncent la tentation. La nôtre en tant que Voyeur. La sienne en tant que Vue et désirée comme pourrait l’être la pomme cézanienne. Mais non dans l’offrande de l’art. Non, dans l’exact contraire d’une donation immédiate de la sensation, dans la pulpe qui croule sous la dent, dans le jus qui cascade dans le tube de la gorge. Cette machine à manduquer la vie !

 

   Cette irréelle réalité.

 

  Habillée, la poitrine est offerte à la mesure de sa fugue. L’abdomen voilé de rouge et de satin est cette aire magique dans laquelle nous glissons sans même nous en apercevoir. Nous sommes dans la geôle que nous tend Maja. Nous sommes en son pouvoir. La plaine du ventre est incisée du sillon de la pure féminité, mais dans l’approximation du paraître et c’est bien cette irréelle réalité qui nous met au supplice et nous tient en suspens au-dessus de l’œuvre. Les deux longs fuseaux des jambes coulent infiniment à la manière d’une voluptueuse aventure dont le cours paraît infini et nous buvons longuement cette liqueur que recueille la double faucille des mules orientales, cette représentation des charmes ténébreux des Mille et Une Nuits.

  

   Commedia dell’arte.

 

   Cette Maja est l’analogue de la partie droite de l’œuvre contemporaine. Elle se dit dans la chair du réel, elle trace ses vibrants prédicats, elle se pare de couleurs, elle est l’instigatrice d’une fable. Autrement dit d’un mensonge. Si la partie gauche et son double, la Maja nue, s’annonçaient comme virginité essentielle, innocence première, langage dépouillé de ses artifices, celle-ci, l’affirmée, la vêtue, la coloriée installent le monde de la fausseté. Tous les attributs y jouent le rôle de masques qui dissimulent la vérité. Univers de la falsification, lieu du mythe, cité de la mystification, Palais des Doges et son cortège vénitien avec les bouffonneries colorées d’Arlequin, avec le libertinage méticuleux d’un Pantalone, les mensonges cruels d’un Polichinelle, les fourberies du valet Brighella, la hardiesse et l’insolence de Colombine,  les vantardises et les fanfaronnades de Scaramouche, en bref avec les ruses matinées d’ingéniosité de la commedia dell’arte, avec les tromperies et les dérobades de l’existence en ses atours les plus fantasques, ses spectacles les plus séditieux, ses voltes et ses faces disant le vrai et le faux dans la même somptueuse énonciation.

  

   Jeu pour le jeu.

 

   Oui, c’est tout ceci que nous dit le triptyque Maja-issue-du-silence ; Maja-desnuda ; Maja-vestida. Comme une histoire d’enfant débutant dans la pure vérité, dans le récit empreint de fidélité, puis sombrant brusquement dans la fantaisie, la mascarade, le jeu pour le jeu, le mensonge pour le mensonge. Eclairant processus dialectique empruntant, chez André Maynet, la contiguïté de la lumière et de l’ombre, chez Goya la successivité de deux toiles jouant en mode complémentaire. Pour un même résultat : nous éclairer sur l’âme humaine, sur ses variations infinies, ses brusques déclinaisons, ses clignotements, ses hoquets de sémaphore dans la nuit complexe du devenir. Arche brillante qui se ternit au rythme de son avancée dans le temps. Etonnante planisphère qui connaît successivement la lumière du jour, puis la densité de la nuit. Pourtant il s’agit toujours de la même planète qui tourne à la recherche de sa propre compréhension. Oui, tout est problème de connaissance. Nous sommes des savants en quête d’eux-mêmes, tantôt dans le blanc, tantôt dans le noir. Telle est notre condition d’hommes, de femmes. Tant et si bien que, parfois, nous doutons même d’exister. « Vérité en-deçà, erreur au-delà … »

  

   « Les choses en face ».

 

   Sans doute faut-il entendre le titre de l’œuvre « Les choses en face » comme une métaphore de cette vérité qui ne fait face qu’à la viser dans la seule optique qui lui convienne, à savoir la pureté d’un regard originel avant qu’elle ne se métamorphose en ces ombres qui la voilent et nous la rendent illisible. Il est encore temps d’ouvrir les yeux. Nous sommes conviés à voir ce qui se présente dans la beauté. Pas d’autre voie que celle-ci.

 

 

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18 juillet 2020 6 18 /07 /juillet /2020 13:04

 

   Le Mal, rarement nous le percevons en soi, pour la simple raison que l’idée même que l’on en a, nous la repoussons comme s’il s’agissait de la Peste et du Choléra réunis. Il est donc nécessaire de le mettre en perspective, à savoir de le jauger à l’aune d’une position dialectique.

 

Noir sur noir ne dit rien.

Blanc sur blanc ne dit rien.

Seuls parlent Noir sur Blanc.

Blanc sur Noir.

  

   Å la fin de faire paraître le Mal en sa plus effective réalité, nous le confronterons à ses antonymes éternels : Le Bien, Le Beau. C’est seulement à l’aune de ce violent contraste que le Mal se donnera comme ce qu’il est : une indépassable aporie.

  

   Le Bien

 

   Nous n’avons nulle difficulté à nous le représenter. Sa signification est ouverte, immédiate. Il peut trouver son illustration dans le personnage de Socrate, lui l’homme exemplaire que l’oracle de Delphes désigna comme le plus sage des humains. Nous comprenons ce qu’est la vertu, comment elle exige une existence droite, simple, à l’écart des manigances et des faux-semblants.

 

   Le Beau

 

   Nous le percevons d’emblée. Nous regardons la statue d’Apollon et nous sommes de plain-pied avec la beauté, la beauté physique appelant la beauté morale. Nous n’avons nul besoin d’explication, la perception directe suffit à nous assurer que nous sommes bien en présence de ce qui est grand, aimable, parfait. Avec le Bien, le Beau, c’est notre conscient qui est à l’œuvre, C’est notre lucidité, la justesse de notre regard qui décident d’accorder à ces vertus le privilège dont elles sont naturellement investies.

  Nul étonnement, nulle surprise à en découvrir l’inestimable valeur, à en ressentir au plein de soi la douceur de nacre, l’onctuosité, une écume qui coule en nous, nous met en contact avec le plus précieux de nous-mêmes. Toujours avec les choses essentielles, toujours avec les choses qui nous élèvent, nous sommes au plus près d’elles, au plus près de nous car c’est en vérité que nous sommes alors et nous n’avons plus à chercher puisque nous sommes comblés et notre plénitude est assurée, et notre joie est entière. Là où nous sommes démis de nous-mêmes, déportés en dehors de notre être, c’est lorsque s’absentent Le Bien, Le Beau pour ne laisser place qu’à une immense vacuité. Elle a pour nom Le Mal et pour tout horizon Le Néant.

 

   Le Mal, nous ne savons trop quelle est sa nature. Le Mal n’a nulle essence, il existe seulement

et se pose sur les hommes comme cette terrible fatalité qui réduit au Rien ceux qui y sont confrontés. Le Mal, tout comme Méduse, est personnification de tout ce qui est négatif. Le Mal, tout comme la mortelle Gorgone, possède une chevelure formée de serpents et métamorphose en pierre ceux qui ont le malheur de croiser son chemin. Le Mal ne sourit de sa bouche dentue qu’à mieux vous manduquer, qu’à mieux vous déglutir et vous jeter aux Enfers, là où vous demeurerez pour l’Eternité.

   Le Mal, on ne sait pas vraiment ce qu’il est, il est si réfugié dans la nasse de l’inconscient, tapi parfois derrière un sourire, dissimulé par une soi-disant bonne intention, mais il veille et ne vous laissera de repos qu’une fois que votre âme aura séché à la manière d’une vieille racine.

 

Le Mal, on lui donne noms et visages.

L’Histoire en dessine les formes :

Caligula et sa folie meurtrière ;

Gilles de Rais qui moissonna

les têtes de 140 enfants ;

La Voisin et l’affaire des poisons ;

Pol Pot le tortionnaire du Cambodge ;

Ben Laden qui, un 11 Septembre,

décréta la mort  du monde occidental

 

Le Mal On lui attribue aussi

des formes invisibles,

Microbes et Virus

 Peste, Choléra

On lui destine  

Des noms bizarres  

Abstraits :

SRAS

H1N1 2009

H5N1 en Asie

EBOLA en Afrique

COVID 19 pour le Monde entier

 

 

  Le Mal, seuls les symptômes se montrent et disent la grande détresse humaine face à l’invisible menace qu’il constitue. Le Mal ne traverse pas uniquement les corps, ne mutile pas seulement les chairs, il est l’une des composantes majeures du fait littéraire contemporain

 

On le trouve chez Emily Brontë,

pulsion de mort  dans ‘Wuthering Heights’ ;

 

Baudelaire et ses ‘Fleurs vénéneuses’

Lui qui disait dans sa proximité avec Satan :

‘Sans cesse à mes côtés s’agite

Il nage autour de moi comme un air impalpable ;

Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon

Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.’

 

Puis l’étonnant William Blake

 

Il y a des cheveux en flammes, des chimères et monstres fantasques, de l’humain enchaîné en position d’enfant recroquevillé, des montagnes accablantes ou magiques, des jeunes femmes et des éphèbes rêvant sur des cadavres.’    (Libération – 16 Juin 2009)

 

Puis Sade

Et le déchaînement des passions sans limites.

Toutes les passions sont bonnes

si Dieu n’existe pas !

 

Enfin Kafka

qui fait dire à l’un de ses personnages :

 

‘Que voulez-vous, je suis un homme de loi.

C'est pourquoi je ne peux me libérer du mal.’

 

LE MAL EN L’AUTRE

 

Sartre : ‘L’enfer, c’est les autres’

 

Plutôt le trouver chez les autres qu’en soi.

Pour parodier Sartre :

‘Le Mal, c’est les autres’

‘Le Mal, c’est l’Autre’

Qui me tend des pièges

et m’ouvre la porte du Néant.

L’Autre :

Celui qui me juge

et me condamne,

celui qui contrevient à mes désirs,

celui qui me vole mes biens :

Caligula,

La Voisin,

Pol Pot,

Le SRAS,

La COVID

Tout ce qui,

n’étant nullement moi,

m’aliène et entame ma liberté.

 

   Oui, le Mal est au-dehors, comment ne le serait-il pas ? Il est dehors quand il est à l’extérieur de la conscience, simple force de la Nature en acte. Tout ce qui vit à la surface du globe est placé sous l’irrémédiable sceau de fourches caudines.  Toute vie comporte en elle le germe de la mort.  A peine sommes-nous nés, et déjà nous sentons que le ver est dans le fruit, qu’il lance

ses assauts sournois, qu’il nous conduit irrésistiblement vers cet Inconnu qui nous fascine et nous inquiète tout à la fois. Nous ne sommes vivants qu’à être promis à la Mort, qu’à poser notre tête sur le billot définitif qui aura raison de nous.

   Oui, mais LE MAL est aussi et surtout DEDANS.  C’est parce que LE MAL habite foncièrement l’homme que LE MAL est aussi imprévisible qu’irréductible. LE MAL est violence, haine, jalousie, perversité.  Les 7 péchés capitaux n’épuiseraient nullement le thème des vices dont l’homme est le récipiendaire.  Oui, le Mal est en l’homme, nul besoin d’aller le chercher ailleurs.

Le Bien, le Beau coulent de source, ils sont éclairés et se donnent à voir dans la lumière de la conscience.  L’origine du MAL est plus diffuse, plus cryptée, coutumière des rivages brumeux, fuligineux de l’inconscient

 

   Le problème du MAL humain se pose avec le plus d’acuité lorsqu’il ne se justifie plus au gré de notre héritage limbique-reptilien, c'est-à-dire trouverait explication dans notre inconditionné profond, abyssal, hors de toute raison. La difficulté essentielle concernant LE MAL se pose dès lors qu’il est assumé en pleine conscience, se dotant alors de quelque chose comme une essence, faire LE MAL pour LE MAL

 

Alors LE MAL n’est plus Seulement en l’homme,

Le Mal : c’est l’Homme.

  

   Lourde dette que l’homme paie à sa condition.  Il ne peut s’y soustraire qu’à prodiguer Le Bien, à connaître la Beauté.  Le chemin est long qui est semé d’embûches !

 

Puissent Le Beau, Le Bien triompher de ce Mal qui ne cherche qu’à les hypostasier, à les pervertir.  Sans doute serait-il naïf de prétendre éradiquer le Mal, lui donner la moindre prise serait déjà beaucoup. Mais tenons-nous sur nos gardes,

c’est lorsque le Mal fait ‘pattes de velours’

qu’il devient le plus grand danger

Oui

Le plus grand danger !

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 juillet 2020 6 18 /07 /juillet /2020 08:16

Cependant nous avons vécu

et les saisons ont passé.

 

Le Printemps était

cette touche virginale,

cette douce empreinte,

cette à-peine venue

dans le champ de l’heure.

Tous les jours

nous allions à la fontaine

 puiser une eau nouvelle.

Elle nous affermissait

dans la conscience

que nous avions

de nous-mêmes.

Elle ouvrait à notre jeunesse

le chemin sur lequel avancer.

 

Radieux !

 

L’Été arrivait sans crier gare.

Tout s’épanouissait à l’excès.

Tout s’élevait de soi

dans une manière de gloire.

Les filles étaient court vêtues.

 La lumière bondissait

sur les écailles brillantes

 des feuilles.

Les glycines chutaient

dans des cascades parme.

 On riait aux terrasses.

L’Amour bourdonnait

 telle une ruche ardente.

 

Admirable !

 

L’Automne glissait

 parmi les jours

dans ses belles teintes

de rouille et d’argile.

Les vignes flamboyaient

dans leurs vêtures pourpre.

Les guêpes faisaient

 leurs trajets incessants

 au milieu des pampres

et des vrilles.

On chantait autour des tables

dans le mauve du crépuscule.

On buvait le vin nouveau

dans de grands éclats de rire. 

 

Bucolique !

 

L’Hiver s’annonçait froid.

Les premiers frimas

poudraient les visages.

 On coupait du bois en forêt,

on faisait du feu

des petites branches.

 Lors des longues nuits,

autour de l’âtre rougeoyant,

on mangeait des châtaignes,

on buvait du vin nouveau.

On remontait le col

de sa pelisse.

La bise était acide

qui venait du Nord.

 

Rigueur !

 

Cependant nous avons vécu

et les ans ont passé.

 

Enfants,

nous demeurions

dans notre domaine originel.

Une maison aux volets rouges.

Un marronnier dans le jardin.

Des marrons avec lesquels

nous jouions.

La voiture du Père,

son long capot noir,

le bruit de son moteur pareil

 à la chute d’un torrent.

Le visage de la Mère, souriant,

sous ses boucles châtain.

L’amorce des jours,

 une promesse.

Une félicité à l’horizon.

Un ciel sans nuages.

 

Adolescents,

 nous agrandissions

le cercle.

Myriade de copains,

vol erratique d’étourneaux.

Premières passions.

Des livres, des échanges,

des filles.

Une ambroisie au coin

de chaque rue.

Un espoir au bout

de chaque sentier.

Premiers enivrements

 qui en supposent d’autres,

en appellent d’autres.

 

Adultes,

 tout faisait sens

 jusqu’à la démesure.

Le soleil brûlait au zénith.

Les cerfs-volants planaient

haut dans le ciel.

Les enfants riaient.

La table était joyeuse,

les discours prolixes,

les réussites allaient de soi

qui consonaient avec bonheur.

 

Âgés,

inclinés à la dette

de la mémoire.

Qui devient partielle,

parfois capricieuse.

Le Passé, loin là-bas,

faisant sa tremblante auréole,

un chatoiement qui semble

se suffire à lui-même.

La maison comme

port d’attache.

Le soleil est au nadir,

couché sur l’horizon,

flaque vermeil qui allume

 ses derniers feux.

Une bûche dans la cheminée.

Un trouble dans les yeux.

Les souvenirs qui planent

tel un vol de phalènes.

 Il faut baisser la lampe,

 la lumière est trop vive.

 

Cependant nous avons vécu

et la vie est passée

 

Où est-il l’encrier de l’école

dans lequel nous trempions

nos plumes Sergent-Major ?

Où sont les boucles,

les pleins et les déliés

que nous tracions

sur nos feuilles blanches ?

Où sont les feuilles du tilleul,

elles faisaient dans la cour

leurs traînées vives de papillons ?

Où les premiers émois amoureux,

les promenades et les mains

qui se scellaient,

dans la fenaison du jour ?

Où les marronniers,

nous nous amusions

de la chute de leurs fruits

sur le sol de pierre blanche ?

Où le lavoir animé

de conversations

et l’eau claire qui chutait

depuis le mystérieux trou

dans la roche claire ?

Où les longues aventures

dans les bosquets de chênes,

nous y élevions nos cabanes,

un refuge où nous retrouver

et dire le lieu de notre être ?

 Où tout ceci qui a eu lieu,

que le temps a repris

dans les intervalles serrés

de ses heures

de ses secondes ?

Où ?

Mais qui donc

 pourrait nous répondre ?

Un malin génie,

une bonne fée,

un être mystérieux

venu du fond des âges ?

 

Cependant nous avons vécu

et les saisons ont passé.

Cependant nous avons vécu

et les ans ont passé.

Cependant nous avons vécu

et la vie est passée.

 

*

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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 08:19

Longtemps j’ai attendu

qu’un miracle survienne.

Tu sais à la manière

de la magie

de la petite enfance.

On se hisse

sur la pointe des pieds,

on fixe sans ciller

l’objet convoité

et déjà on en sent

le trouble délicieux

 aux paumes de la main.

J’ai regardé, oui, regardé

de toute la force de mes yeux.

Je croyais qu’apparaîtrait

 l’une de ces villes de cristal

des Mille et Une Nuits

avec ses coupoles bleues

comme à Samarkand.

Seul le bleu était là

et le ciel était vide.

 

Longtemps j’ai attendu

qu’un désir s’allume,

que rougeoie une braise

dans quelque nuit féconde.

Tu sais ce rubis rouge

qui brûle au sein des églises

pour nous rappeler

la passion du Christ.

J’en ai fixé la lente pulsation

mais ma passion n’a trouvé

que la lueur éteinte

des cryptes,

la blancheur ossuaire

des cierges,

des fumées d’encens,

des dalles sous mes pieds

où glissait la clarté.

Seul j’étais

et nulle prière

 n’aurait pu

 me sauver de moi.

 

Longtemps j’ai attendu

qu’une espérance se lève.

Tu sais, à la façon

de ces légères montgolfières

qui parcourent la plaine d’air

dans le genre d’un papillon coloré.

Oui, j’étais à bord, simplement,

comme un Jules Vernes curieux de tout,

le paysage était une étendue vide

 que ne tutoyait nul oiseau.

Dans la libre venue

 de cette aube naissante,

 j’étais perdu aux autres

perdu à moi-même.

Où aurais-je pu jeter l’ancre ?

Le vide m’aveuglait

de sa rumeur insolente.

 

Longtemps j’ai attendu

 qu’une rencontre

se dessine,

qu’une esquisse

se détache du monde,

 portant avec elle une argile

dont une Ève eût pu naître

comme la troublante Vénus

sort des eaux

dans le tableau de Botticelli.

Mais de Vénus, je n’apercevais

ni le fleuve roux de sa chevelure,

ni le coquillage qui la portait

sur la plaine émeraude de l’eau

 

Rien

 

Les villes étaient loin,

leurs bruits une sombre mélopée

qui mourait au hasard des rues.

 

Rien

 

Les hommes étaient vaincus,

 leurs corps calcinés,

allongés dans des citadelles

 désertes.

 

Rien

 

Les femmes étaient

d’illisibles images,

des mots se levant à peine

d’une imaginaire fable.

 

Rien

 

L’amour était

une fulguration

de comète,

un sillage oublié,

 une nuée chutant

dans la nuit.

 

Je ne pouvais demeurer longtemps

sur l’arête de cette mesa aride

qu’au risque de ne plus être.

Il me fallait sortir

de la dague étroite

de mon corps,

donner des ailes

à mon esprit,

convoquer mon âme

à de plus amples libations.

 

Alors j’ai eu une vision.

Venait-elle de ma propre conscience ?

S’était-elle créée de toutes pièces ?

Peu m’importait son origine.

 L’essentiel était qu’elle fût

et pût persévérer dans son être.

Voici, Fille des Songes

 telle que je t’ai aperçue

dans le couloir livide de ma tête.

Je m’adresse à toi en ces termes

et peu me chaut

que tu sois une chimère.

Peut-être est-elle supérieure

à la réalité ?

Je te vois de dos,

comme si, anonyme,

 tu voulais te réfugier

au sein de ta personne

et y demeurer,

dissimulée,

inatteignable.

Tu es coiffée

d’un haut chignon

couleur de nuit

qui porte encore en lui

l’empreinte du takamakura,

ce reposoir qui donne

à ta nuque

ce port altier,

cette si fine élégance.

Une épingle kanzashi,

sans doute en ivoire,

 traverse le doux maquis

de tes cheveux.

Un kimono de soie

orné de formes chamois,

dont je ne sais si elles sont

oiseaux ou bien feuilles,

descend lentement

sur le galbe de ton épaule.

 

Ton visage poudré

de riz blanc

se dessine dans l’ovale

d’un miroir.

Mais que réfléchit

donc sa surface ?

La trace d’un possible miracle ?

La flamme assourdie

d’un désir caché ?

La bannière

d’une espérance ?

L’attente

d’une rencontre

dont la nuit te fera l’offrande

dans une okiya

aux murs de papier huilé ?

 

Parlant de toi,

évoquant ton image

de parchemin ancien,

 je m’aperçois,

 maintenant que le jour se lève,

que je n’ai fait que feuilleter

ce livre d’estampes

d’Utamaro Kitagawa,

m’arrêtant sur

‘Femme se poudrant le cou’,

cette si belle illustration

de la touche japonaise

de l'ukiyo-e,

ce monde flottant

qui se nourrit d’illusions

et faseye longuement

avant qu’un miracle ne survienne.

Vois-tu, tout est toujours

signe du temps

qui, jamais,

ne s’arrête.

Demeure,

je demeurerai !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 juillet 2020 4 16 /07 /juillet /2020 07:44

T’ayant un jour aperçue

dans cette ombre si longue,

elle n’avait nulle fin,

je pensais t’avoir perdue

avant même de te connaître.

 C’était étrange de t’apercevoir

au travers de ce rideau de brume,

 loin des yeux des hommes,

tout contre cette sauvage

Mer du Nord

dont tu paraissais être

 un étrange prolongement,

la poudre d’une dune,

le flottement d’un oyat

 dans le vent,

le vol d’un oiseau

sur le jour de porcelaine.

 

Ce qui m’était précieux,

 qui me rivait au lieu de ton corps,

c’était cette tremblante incertitude

que tu m’offrais comme si,

en un instant,

tu avais pu te distraire de moi,

retourner dans ta pliure native.

Souvent je méditais

sur la vanité des choses,

leur peu de réalité,

les songes des hommes qui,

au réveil,

se déchiraient

et les laissaient hébétés

 dans la blanche cellule

du silence.

 

Il y avait si peu à saisir.

Il y avait tant à donner

aux mains complexes

de la nuit.

Parfois, errant au hasard

d’heures bien creuses,

foulant le sable

que le flux avait durci,

méditant sur le rien

de l’heure à venir,

 je m’interrogeais

sur ma propre présence

au monde.

 Que signifiait-elle ?

Quel hasard m’avait déposé

en ce lieu de la terre

dont le futur serait

mon dernier abîme ?

Avais-je jamais

rencontré quelqu’un ?

Je veux dire,

 nullement dans sa chair,

dans son tumulte de peau,

 dans son apparence,

dans ses affèteries,

mais dans son être même,

dans son essence irréductible

 à quoi que ce soit,

dans sa solitude

si tu entends le message

 de mon âme tourmentée.

 

Mais, sans doute le sais-tu,

Toi dont l’évanescente silhouette

dirait plutôt ta disparition,

que ta venue en présence,

à peine sommes-nous

venus à nous,

tellement il est difficile

de vivre

sous la pesée du ciel,

le regard lourd de la terre,

l’eau qui, parfois,

tombe du Ciel

 et nous convoque au Déluge.

 Autrement dit à la fête du Néant.

 

Mais que je te dise plutôt

le site de mon errance.

Le sable est bosselé,

 parcouru de tapis

d’herbe verte,

jaune par endroits,

grise dans les creux,

 irisée de vent

en haut des dunes.

Des grappes de nuages

flottent à mi-ciel.

L’immense est une perte bleue

avec des déchirures de lumière.

 

 Un étang en forme de croissant

ou bien de parenthèse

(serait-ce un signe

d’une mise à l’écart

du monde ?),

 lisse ses eaux étales

 semblables à un métal poli,

à un étain antique.

A l’horizon,

 une barre de sable habitée

d’une végétation sombre.

Elle regarde la mer,

son immense plateau

 parcouru de sillons,

de tremblements,

 de reflets qui se perdent

dans la clarté poncée et inutile,

que bientôt n’éclaireront plus

que les yeux immobiles des étoiles. 

 

Oui, vois-tu, toujours sombre le jour

 en d’abyssales fosses,

toujours l’heure étrécit

 pour ne plus paraître,

toujours les choses agonisent

sur le bord de leur indigence

et ne nous laissent,

tout au plus,

que quelques signes

dont notre esprit ne prend

nulle possession,

l’exister est ceci

qui toujours fuit devant,

 fait signe et se dilue

comme appelé

par une étrange faille,

jamais nous n’en connaissons

 ni la destination,

ni la raison de sa présence.

 

Mais, dis-moi,

ne serions-nous,

tous les deux,

des mots égarés

que nul ne pourrait prononcer ?

On ne prononce nullement

l’arcature du Vide.

L’écho de deux Vides

a-t-il jamais constitué

un Plein ?

Deux absences pourraient-elles

tresser l’effigie d’une présence ?

 

Certes, il me faut le reconnaître,

tu es le Sujet d’une peinture

 aperçue dans le mystère

d’un musée.

 Désincarnée si l’on veut,

mais tellement inscrite en moi,

je pourrais décrire une à une

les parties aussi bien visibles,

qu’invisibles de ton corps.

 

Je pourrais dire le frêle

de tes membres,

ta robe blanche

de communiante,

les deux tiges droites

de tes jambes,

le feu éteint

de tes cheveux,

la sagesse de tes mains

couleur d’argile,

elles semblent vierges

de tout toucher.

Dans l’immense du tableau,

tu viens dans la douceur,

dans l’esquive de toi,

dans la discrétion,

et c’est presque un miracle

 de t’apercevoir.

Tu es pareille à une flamme

dans sa cage de verre,

 une manière de grésillement

que ton souffle juvénile,

à peine, entretient.

 

C’est heureux que tu sois ainsi,

située dans une marge inquiète,

dans une pensée

en naissance de soi.

Un genre de méditation,

celle que connaissent

 les sages et les esthètes,

celle que connaissent les amants

dans le tremblement

avant-coureur

de la rencontre,

dans le rougeoiement

inaperçu de la passion.

Ou bien es-tu braise

que l’âtre dissimule

dans sa colline de cendres ?

Non, je ne te laisserai pas mourir,

sur toi je soufflerai

afin de ranimer ton âme.

‘Rien, jamais, ne mourra’

 qui, un jour,

aura été éprouvé

 dans le cristal

d’une indicible joie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 juillet 2020 3 15 /07 /juillet /2020 08:23

 

Là où s'annonce la nuit.

 

ZOI5 

 Photographie : à propos de Zoï. 

 

                                                 

       Regardant, nous sommes déjà au-delà de nous-mêmes, emportés hors de nos limites, soustraits à ce qui pourrait survenir d'un possible réel. Nous sommes sans lieu, sans temps, égarés parmi des blocs d'incertitude, flottant au milieu des arêtes bleues des icebergs, sous le ciel perdu où même les oiseaux ne s'arrêtent plus. Leur chant arrêté en plein vol. Leurs cris proférés en-dedans de leur mutisme gris. Ce ne sont que rapides hallucinations, dérives  lointaines, boussoles sans Nord. Infinies girations  que seules les Etoiles voient alors que l'outre-ciel vire à l'indigo, au pourpre, à l'azur.

Mais pourquoi donc tant de questions ouvertes ?

Pourquoi tant de couleurs sourdes, privées de significations, pourquoi tant d'occlusions ?

Mais sont-elles définitives ?

Mais sont-elles mortifères ?

Mais sont-elles annonciatrices de néant, de disparition ?

Pourquoi ne sommes-nous donc pourvus de l'œil de l'aigle afin qu'une fois, une seule, nous puissions enfin voir ce qui, toujours, se refuse à nos pupilles ?  

Pourquoi ne pas avoir l'ouïe perçante des chauves-souris et saisir ces langages étranges qui parcourent le monde de leurs rémiges largement écartées et nous n'en pouvons rien saisir ? Pourquoi pas le promontoire infiniment mobile du caméléon par où sont vues, en une myriade de menus mouvements, les fragments étranges des microcosmes ?

Pourquoi pas la langue infiniment rétractile du tamanoir et nous saisirions, d'une seule projection, les milliers de fourmis au riche langage qui tapissent l'intérieur de la terre de leur miellat plus brillant que la gemme ?

Pourquoi pas les mains habiles du capucin, sa queue hautement préhensile, et plus rien ne nous échapperait des fruits oblongs, emplis de graines juteuses, des forêts tropicales ?

Pourquoi pas tout cela au sein d'une prolifique corne d'abondance et alors nous serions comme l'Enfant prodigue, ébloui de retourner au foyer qu'il avait déserté ayant refusé d'en connaître l'inépuisable ressourcement ?

 Regardons à nouveau  l'image. Mais souvenons-nous que nous n'avons ni l'œil de l'aigle royal, ni celui, périscopique du caméléon et nous n'entendons guère plus qu'une taupe enfouie dans le profond de sa galerie. Nous avouons, avec une certaine candeur, que nous apercevons seulement une belle jeune femme partiellement dévêtue qui semble évoluer tout près des cintres intérieurs d'une église, alors que la pénombre est partout répandue et qu'une tache de clarté isole le Sujet afin que nous nous appliquions à le regarder. Mais le voyons-nous seulement ? Certes nous l'apercevons. Certes, si nous étions habiles, à l'aide d'un fusain et d'une estompe, nous pourrions en réaliser une rapide esquisse. Et après ? Que resterait-il de tout cela, sinon une silhouette commise à un prochain effacement ? Rien ou quelque chose d'approchant.

  Aurions-nous eu, l'ombre d'un instant, ce merveilleux et irremplaçable sixième  sens dont quelques animaux sont atteints et alors nous aurions pu dire la Nuit, son royaume majestueux, sa marche altière alors que le crépuscule tombe, que s'allument les étoiles au firmament, nous aurions pu évoquer ses vêtures pareilles aux voiles dont se parent quelque Princesse des Mille et une nuits, nous aurions pu faire surgir la pure merveille, toujours à portée de nos yeux, que jamais nous n'effleurons, atteints que nous sommes d'un perpétuel égarement, d'une inconsistance de l'âme à rejoindre ce dont elle est constituée, d'ineffable seulement.

 

 

 

 

                                                      

 

 

 

 

 

 

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14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 07:44
Tout ce noir, oui tout ce noir !

                   « Cité de Carcassonne »

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Faut-il que ta peine soit immense ou bien ta tristesse infiniment constitutive de ton état ! Cette photographie, que tu m’as envoyée, témoin en noir et blanc d’un Novembre sans horizon, je l’ai accrochée contre une poutre de ma soupente.  Elle me dit, aujourd’hui, l’étrange condition dans laquelle tu parais être. Ce n’est, sans doute, le fait de nul hasard que cette image soit si sombre, on dirait cet étrange et beau clair-obscur posé là à seulement proférer une immense lassitude de vivre. Souvent, ensemble, nous avions gravi cette dalle pavée qui monte à la Cité. Le plus souvent tu riais de ta difficulté à marcher sur ce sol irrégulier, on aurait cru une grève d’Irlande.

   Il y avait du monde alors et les nuées de touristes colorés égayaient ce paysage minéral. Les gens étaient heureux de vivre, tout simplement. Les enfants gambadaient et leurs rires clairs fusaient tout contre les pierres séculaires. Plus loin, en bas, dans la ville, des cohortes venues d’on ne sait où envahissaient les places et les terrasses des cafés bourdonnaient à la façon de vibrantes ruches. Signe de ce bonheur qui t’atteignait si facilement, qui se posait sur toi avec une belle évidence, tu riais de tout et je sentais dans les paumes tièdes de tes mains s’animer l’immense destin du monde. Cette source paraissait inépuisable, tant il y avait de plénitude en toi, tant s’ouvrait ta conscience au simple et au menu, à l’unique et au multiple. Tout faisait sens jusqu’à la limite d’une possible ivresse. Il me souvient, t’avoir parfois réfrénée dans tes joyeux emportements, je craignais qu’ils ne devinssent des événements dont, jamais, tu ne pourrais revenir.

   Car, vois-tu, il y a danger, soit à ne connaître qu’un divin bonheur, soit à demeurer dans la gorge étroite et sans issue de la mélancolie. La véritable signification des choses ne se trouve jamais que dans leur subit et irrésistible enchaînement. Un jour de soleil, un jour de pluie, puis le vent qui se lève et nettoie le ciel de son humeur chagrine. Combien la vie sous les Tropiques doit être lassante, cette succession monotone des heures, une chape de plomb succédant à une autre sans même que le sommeil n’en puisse interrompre le cours exténuant. C’est comme l’amour, jamais il ne peut être la passée calme du fleuve entre des rives alanguies. A sa puissance, à sa fascination, il faut la mesure de la complexité, ses hasards, ses notes imprévues, tantôt lente et immobile fugue, tantôt scherzo de sonate qui vibre dans le clair. Mais je ne saurais prétendre te donner des leçons. Les sentiments sont notre plus évidente particularité et, sans doute, chaque sujet est-il seul à pouvoir en sonder la qualité.

   Je te rappelle simplement, notre première rencontre s’était faite sous un lumineux jour d’été. Les nuages étaient haut perchés et le ciel se colorait, parfois, de grandes fissures blanches. Tu t’étonnais de tout, d’un oiseau gris qui traversait l’espace, d’un scarabée traînant sa boule dans les fentes du ciment, d’un rire qui fusait au hasard des rues. Tu aimais le lacis des ruelles, les places étroites - un refuge pour les amoureux, disais-tu -, les façades sur lesquelles courait le tapis serré des feuilles d’ampélopsis. Tu n’avais de cesse de t’émerveiller de ce qui venait à toi, de cueillir l’instant pareil à l’éclat du givre sur l’herbe hivernale. Mais d’où vient donc ce subit abattement ? Est-ce la grande ville qui te déprime ? Paris est si belle et si éprouvante en même temps ! Souvent nous nous y sommes retrouvés sur ces quais de l’Île Saint-Louis - près de chez moi -, ce quartier te plaisait tellement avec son air de petit village provincial ! Mais me voici souvent absent et cela fait de si longs mois que nous ne nous sommes rencontrés.

   Ce qui serait ma plus belle satisfaction, que tu puisses voir dans cette image plus noire que le noir, quelque motif de te réjouir. La contemplation esthétique est d’un grand secours lorsqu’elle se donne avec sa belle et complète évidence.

 

Regarde ce ciel de suie.

Regarde sa déchirure blanche,

on dirait une neige précoce

en train de bourgeonner

au seuil de l’hiver.

 

Regarde cette perspective

des remparts

qui fuit au loin,

elle dit le futur

avec l’embellie

qui ne manquera

de couronner

sa survenue.

 

Regarde les tours où vécurent

de gracieuses princesses,

elles ne sont jamais

que l’écho

de ton propre destin :

de lumière,

non d’ombre fuligineuse.

 

Regarde cette clarté

qui ricoche sur les pavés,

qui appelle à gravir le chemin

qui s’annonce devant

et jamais ne se retourne.

 

Regarde ce calvaire de pierre,

la tache blanche

sur laquelle il repose :

une lumière dans la nuit

et le songe passe de la ténèbre

au feu qui lui succèdera,

couronne solaire

avec ses milliers

de rayons pareils

 à un miel.

 

Regarde enfin ce qui brille

et repousse dans l’ornière

de l’existence

 tout ce qui obscurcit

et macule la vue.

 

 Regarde et c’est toi

que tu apercevras,

ta vérité,

ta liberté.

Ni l’une, ni l’autre

ne sont négociables.

Elles t’appartiennent

en propre.

Elles sont les voies

au gré desquelles

tu retrouveras

celle que tu as été

l’espace d’un lumineux été.

 

Jamais les souvenirs

ne s’effacent,

ils font leur

« petite musique de nuit »

en quelque endroit

secret du corps.

 Le jour vient toujours

après la nuit.

Comment pourrions-nous

en négliger l’unique saveur ?

Comment ?

 

 

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