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9 novembre 2021 2 09 /11 /novembre /2021 10:47
En amour de vous

tomber... (amoureux)

Image : André maynet

 

***

 

   Voyez-vous, je ne sais plus très bien où votre image m’était apparue la première fois : dans les pages glacées d’une revue ou bien sur la planche à dessin d’un Artiste habile à façonner des êtres de rêve dont, sans doute, nul ne pouvait jamais revenir après les avoir aperçus ? Mais c’est une sorte de bonheur, sinon d’ivresse de vivre ainsi dans le flou, dans l’approche permanente des choses sans parvenir à trouver le lieu de leur source, leur surgissement premier au monde.

 

Le trop exact tue le songe.

 Le trop précis bride l’intellect.

Le trop affiné glace les sentiments.

 

   Il faut au monde cette marge d’indécision, cette lisière tremblante, cette onde à peine posée sur le mirage du lac. C’est de cette manière que l’imaginaire connaît son éclosion et assure son destin. Or, la vie, n’est-elle seulement imaginée, hallucinée, bien plutôt que reposant sur de fermes assises ?

   Je crois, Chère Image Fondatrice de mon doux vertige, que j’ai grand besoin de cette zone de vacillation, de cette buée, de cette brume qui s’enlèvent de vous et vous remettent entre mes mains bien mieux que ne l’eût fait un réel amarré au môle des certitudes. Mon approche de vous est pur éloignement et ceci est heureuse circonstance pour la simple raison que, si je vous avais élue hôtesse en mon logis, votre présence se fût dissoute parmi les mailles habituelles du quotidien, vous ramenant au simple statut d’objet, peut-être ce vase en céramique luisant faiblement dans l’ombre d’une étagère.

   C’est curieux, ce matin je me suis levé avec la tête emplie d’ouate, peut-être la persistance d’un mauvais rêve qui faisait, tout autour de moi, son lancinant pas de deux. Si, comme je viens de le préciser à l’instant, je ne cherche nullement qu’une exacte logique s’applique à ma tâche d’exister, pour autant une certaine visée exacte des choses m’agrée et me place au sein de mon être, plutôt qu’à ma périphérie. Peut-être le seul moyen de m’y retrouver consiste-t-il à établir un moyen terme entre le dehors et le dedans ? Seulement cette position constitue une sorte d’aporie fondamentale. Lorsque je suis à l’intérieur de ma citadelle, je n’ai de cesse de me trouver à l’extérieur et une identique raison anime le mouvement inverse, l’extérieur me remettant à l’intérieur sans délai. Mais enfin rien ne sert de lutter contre ses inclinations.

   Donc, ce matin, dès mon lever, pareil à un essaim d’abeilles dorées qui m’aurait poursuivi de ses assiduités de nectar et de pollen, UN MOT, un unique mot tourbillonnait dans le pavillon de ma tête si bien que je croyais avoir perdu la clé du langage. Donc ce mot, qui envahissait l’entièreté de ma conscience était celui, simple, familier, répété mille fois par mille bouches dans la quotidienneté, un verbe usuel :

 

TOMBER

 

    Pourquoi « tomber » et non pas « voler » ou bien « chanter » eh bien ceci est un mystère que je vais m’employer maintenant à éclaircir. A peine ce mot s’était-il levé dans l’horizon de ma pensée que mille formules les plus usitées surgirent dans ma tête au point de n’y laisser paraître nulle autre forme d’expression. La mince litanie lexicale se déclinait de cette manière un peu folle :

 

Tomber des mains

Tomber dans l’oreille

de quelqu’un

Tomber des cordes

Tomber en extase

Tomber en feu

Tomber en pierre

Tomber dru

Tomber à verse

Tomber en chute libre

Tomber sur son séant

Tomber raide mort

Tomber fou

Tomber en extase

 

   Le lecteur attentif aura remarqué que ce verbe s’appliquait tantôt à des formes de mouvements, à des événements météorologiques, à des états de sidération ou bien, à l’inverse, à des manières d’envolées lyriques, tantôt on y repérait la trace insolente de la finitude, tantôt enfin c’est la folie elle-même qui menaçait de s’offrir comme unique don. Lecteur, Lectrice, il ne vous aura nullement échappé que l’expression si souvent ressassée, si souvent émise tel le salut dernier de la condition humaine,

 

« tomber amoureux »

 

était étrangement absente de mon travail d’évocation, sans doute un bien étonnant lapsus au regard de la psychanalyse.

   Eh bien, oui, je dois avouer ma propre stupéfaction quant à cet accablant constat. L’amour, qui aurait dû se présenter au premier rang, était le dernier élève de la classe, celui qui se fait tout petit afin qu’on l’ignore et l’abandonne à sa propre naïveté. En étais-je pour autant affligé ? Je ne saurais le dire, sans doute mon « état second » expliquait-il ce manquement au devoir de l’amour. Je décidai, sur-le-champ, qu’il fallait que cette situation s’inversât, qu’elle pût enfin trouver de plus nobles assises. Seuls les Distraits peuvent, précisément, « se distraire » de l’amour. Sans amour, la flèche de l’exister manque sa cible et poursuit sa route aveugle vers quelque infini qu’elle n’atteindra jamais.

   C’est alors que j’ai retrouvé le lieu exact de ma sensation primitive. L’image de vous qui s’était égarée dans les coursives ombreuses de ma tête, voici qu’elle réapparaissait sous son jour le plus lumineux. Voici que mon parcours d’égaré parmi toutes les occurrences du mot TOMBER se faisait plus clair, qu’un but lui était attribué, qu’un regard plus exact lui conférait une valeur nouvelle. Si, précédemment, en réalité, je n’étais « tombé que de Charybde en Scylla », présentement je me hissais des sombres abysses pour connaître des motifs bien plus joyeux. A examiner de plus près Votre Très Chère Image, je n’y pouvais découvrir, en toute hypothèse, qu’une manière d’attachement, sinon de fascination qui me reliait, corps et âme, à la Radieuse Présence qui y figurait. Vous étiez, en quelque sorte, une Lumineuse Egérie dont je ne pouvais plus faire l’économie. Mon écriture ne dépendant plus que de vous. Oui, autant vous l’avouer sans détour,

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Aussi, n’avais-je plus guère d’autre motif que de vous décrire longuement, de folâtrer tout autour de vous à la façon d’un papillon ivre, par avance, du nectar qu’il va butiner. Vous êtes installée en votre être d’une manière si sublime que vous raconter est déjà prendre le risque de vous hypostasier, de tomber dans la pure immanence, mais pour autant, je ne saurais me résoudre au silence. Sur ce fond de givre et de glace douces, vous êtes posée indolemment en cette belle langueur qui vous affecte mais ne soustrait rien à votre aura, posée dans le genre d’une blanche porcelaine, éclairée de l’intérieur, comme ces vases d’albâtre qui révèlent leur âme en même temps que leur contour.

   Votre chevelure à la garçonne, qui aurait bien pu vous donner un air espiègle, si elle avait misé sur quelque apparence à la mode, voici que sa patine, son élégance - cette cendre semée de fils gris -, manifestent beauté et discrétion dont seules les personnes de haute lignée sont atteintes. Et ce teint de pure nacre. Et les parenthèses si peu affirmées de vos sourcils, à peine un souffle dans le jour qui passe. Et la frange de vos cils, elle protège l’amande des yeux, les laisse au repos, comme au bord du sommeil ou bien d’un rêve éveillé. Et la touche délicate de votre nez, un frimas parmi la respiration boréale des grands bouleaux. Et vos joues, ces collines apaisées visitées d’une aube hivernale, la plus belle des aubes qui soit. Et le pli à peine affirmé de vos lèvres, une braise qui couve et demeure en retrait, un secret qui se retient de paraître.

 

Je suis tombé en amour de vous

 

   Amour de votre cou si fragile qu’un simple zéphyr pourrait emporter. Amour de vos épaules, elles chutent vers l’aval de votre destin avec la même perfection que met un tisserin à assembler avec ferveur les crins de son nid. Amour de votre gorge, elle palpite en silence pareille au fruit d’une lente lactation. Amour du paradoxe qui vous vêt et vous rend encore plus mystérieuse, encore plus attirante. Ce que le haut de votre corps maintient dans une réserve tissée de distance, le bas le déploie dans une manière d’élégante volupté. De hauts bas noirs ceignent vos jambes comme des bijoux qu’il faut dissimuler au regard. Un linge d’une belle couleur, jouant de corail à capucine avec cette belle touche de potiron automnal, un linge donc à l’érotisme retenu cèle tout ce que votre chair pourrait dévoiler d’indécence mais qui se retient au bord d’une parole improférée. Certes il y a l’éclair rapide de la peau duveteuse de votre cuisse, certes il y a le chemin de votre plaisir mais que dissimule un bras savamment alangui, comme pour dire le chemin à poursuivre, la halte à ne nullement prolonger.

 

Voyez-vous, à cheminer à vos côtés,

je vais finir par devenir un éternel nomade,

un égaré sans feu ni lieu,

une feuille jouée par le vent,

une étincelle reprise

dans le linceul nocturne,

un oiseau de passage

dans un ciel vide. Un enfant prodigue

ne rêvant que d’une chose,

 

tomber à vos genoux

et y demeurer pour l’éternité.

 

 

 

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8 novembre 2021 1 08 /11 /novembre /2021 10:15
Tout est regard

" La chaise ", Lugano 1992, © dupertuis

 

***

 

   Dans la chambre originelle, dans la chambre d’amour qui est aussi chambre de vie et de mort, tout se décide du destin du monde, tout est là en attente d’être, tout se dispose à entrer dans l’événement d’exister. Peut-être même tout existe-t-il déjà dans une manière de démesure dont l’imaginaire serait bien en peine de s’emparer. Dans la chambre d’amour, dans le luxe du jour naissant, dans le gris de l’instant médiateur, une Forme apparaît, une Forme se donne dans la retenue qui, en un seul et même mouvement est surgissement, pure donation de soi. Réserve qui est paradoxalement geste d’amplitude et bientôt, élan, emphase, passion de l’éclosion. Ce qui, à peine naissait, le voici dans l’étonnante profusion de la maturité. Ce qui était graine germinative, le voici effusive présence de soi. Comment comprendre ce subit exhaussement de ce qui n’était rien, qui devient tout ? Comment saisir ce qui, toujours se retire à des fins de mieux paraître ? Comment ce phénomène advient-il au monde ? Comment une chose peut-elle être elle-même et autre chose à la fois ? Par quelle magie ? Par quel processus métamorphique ? Par quelle délibération de l’esprit ? Par quelle projection de l’âme ?

   Dans la chambre d’amour, Une-Seule-Chose est posée qui attire sur soi tous les rayons de la pure présence. C’est comme si le faisceau des consciences multiples s’était assemblé, ici, au foyer de ce qui est à découvrir, s’était condensé, cristallisé au point d’effacer tout ce qui, alentour, aurait eu la prétention de paraître. Mais d’où vient donc cet étrange processus ? Quelqu’un en est-il l’instigateur irrévélé ? Ou bien s’agit-il d’une manière d’Insaisissable ne voulant dire son nom qu’en le biffant, en le celant, en le voilant à la façon d’un étrange secret ? Mais cet Insaisissable (nommons-le ainsi, provisoirement), pouvons-nous au moins en dessiner quelques contours, en tracer l’esquisse, en deviner l’approche ? Dans la chambre d’amour. Dans la chambre de mort. Dans la chambre de vie. Tout est infiniment clos. Une-Seule-Chose est là. Mais par qui advient-elle ?

Elle n’advient que par le Regard.

Le Regard est l’ordonnateur du monde.

    Le Regard est le langage du monde. Tout acte de nomination ne reçoit sa réelle efficience qu’à être ajointé au Regard. Je dis : « cette femme » et cette femme ne se montre qu’à se situer à l’endroit exact de ma vision. S’abstiendrait-elle de figurer et le mot demeurerait vide de sens, genre de chiffon inutile battant l’air de ses sonorités sans accord, sans correspondance. Un mot sonnerait étrangement dans le vide. Situation tragique de l’aveugle de naissance. Certes il parle, certes il profère. Mais le mot, en lui, ne trace aucune empreinte, ne détermine aucune icône. Le mot résonne dans le vide. Quand je dis « femme », ma conscience a archivé des milliers d’images de femmes réelles, rêvées, imaginaires. Et les plus imaginatives ne reposent que sur une hallucination du réel, elles ne naissent nullement d’elles-mêmes en une manière d’auto- donation.

   Les mots de l’aveugle sont nécessairement abstraits. Ne sont tissés que d’harmoniques sonores, sorte de chant intérieur girant à même son propre rythme sans possibilité aucune d’en sortir. Or le mot, en son efficience symbolique, ne peut que convoquer une image, la faire fructifier, lui donner le site d’une efflorescence intellective. Que peut l’aveugle afin de se représenter à soi, sinon effleurer son visage, le dessiner gestuellement, l’engrammer quelque part dans le silence de sa chair ? Mais, le privé-de-vue, fût-il habile, jamais son épiphanie ne lui apparaîtra à la façon d’une chose réelle, incarnée, seulement un vertige des mains, seulement une sensation interne où rien ne fait image.

   Dans la chambre d’amour un pur miracle s’est levé. Il vient dire aux hommes la grande beauté d’être sur terre, de cheminer parmi les sentes infinies du sens. Dans la chambre d’amour, Une- Chose-est-vue qui sature le regard du Voyeur, le porte au bord de l’extase. La-Chose-Vue déborde de soi, trouve l’immédiat illimité, se donne comme l’ultime possible dont le Voyeur est saisi, autrement dit c’est un acte de transcendance qui accomplit, en un seul et même geste, la chose regardée et celui qui regarde.

 

L’une n’existe que par l’autre.

L’une demande l’autre.

  

   Au foyer, dans la braise vive du regard, l’une est l’autre, intime fusion de deux formes qui ne font plus qu’un seul être, regard qui se regarde lui-même, autoproduction de tout ce qui est, ici, à la pointe du jour. Porté à son acmé, le regard est origine et fin, en dehors de lui plus aucune nomination n’est possible.

 

Nu regard qui vise une Forme Nue,

comme son accord le plus intime.

  

   Comprendre est ceci qui assemble tout en un foyer unique. Comprendre Forme-Nue est la porter au regard en effaçant tout ce qui, alentour, pourrait en atténuer la fascinante exposition, ostension venue à soi dans la puissance de son dire, vertu apophantique qui est le recueil en un unique endroit d’une conscience-qui-vise, d’une conscience-qui-est-visée. Conflagration des formes qui se disent sous l’empan d’une identique rhétorique. Nue ne se dit qu’à être regardée. Celui qui regarde n’est lui que dans l’acte de sa singulière vision, laquelle le détermine en propre et l’accomplit tel celui qui veut paraître et recevoir d’autres parutions, les porter à l’éclat, désoperculer le voile d’irréalité qui les ôte à la perception. La vision, en ce moment de la fulguration - le corps exulte dans le gris -, s’assemble autour de soi, la vision est pure félicité, rencontre du Soi avec Soi, de l’Autre qui est aussi le Soi-sans-distance, la gémellité parachevée, l’image double assemblée au centre d’un étonnant motif.

   Réverbération du Soi en-qui-lui-fait-face, autrement dit qui « l’en-visage », lui confère figure et lieu où exister. Voyeur en tant que le Regardeur est celui qui regarde, qui « re-garde », qui garde en lui, au terme de quelque retour, l’oblativité en lui déposée, elle seule témoigne du sentiment d’être autre chose qu’une vaste zone de silence où tout s’éteint, où tout se teinte de néant. Le néant est ceci : prononcer des mots, viser des choses, n’en recevoir nul retour et le monde est désert, le monde est vide et se lève la flamme du nihilisme qui détruit tout sur son passage. Tel Orphée cherchant son Eurydice et n’apercevant que les flammes néantisantes du Tartare.

   Être en posture de Voyeurs, être les Gardiens de ce qui se manifeste à soi avec l’urgence de ce qui est à révéler, voici le sillage qui est ouvert à notre condition, celle de la finitude en son nul retour. C’est au motif d’être finis que nous demandons à l’autre de paraître, de combler le vide abyssal qui creuse en nous le fossé d’une angoisse fondatrice de nos plus exacts égarements. Moi, être fini que la nature a pourvu d’yeux, je veux voir le monde en son entier, fût-ce seulement l’ombilic d’une femme et le porter à l’incandescence qui allumera son feu, dissipera la lourde chape de ténèbres qui partout s’étend, dont il faut déchirer le linceul, afin qu’illuminé jusqu’au tréfonds de mon être se lève une étincelle, Vénus-la-belle-étoile, un guide qui puisse me soustraire, au moins un instant, du mors tranchant de ce qui est vide et non advenu.

Le Cri de Munch est Cri du Regard.

 

Tout est regard

Source : La boîte verte

 

***

 

   Voyez la troisième version de ce tableau effectué à la tempera, les yeux sont vides, la bouche distendue est identique à un troisième œil semé d’effroi d’où ne semble sortir qu’un cri silencieux, comme si tout langage était aboli car celui qui crie est immolé à sa propre hébétude, manière de congère minérale où les sensations ne pénètrent plus, où le paysage torturé, halluciné, convulsif n’est plus que le paysage mental du Sujet dans lequel plus rien ne surgit qu’une aveugle démence.

      Nue est perchée sur sa chaise. La chaise est le néant d’où elle émerge, d’où elle « ex-siste », au sens strict, s’arrachant au non-être, connaissant la grâce d’être. Nue est comme volontairement exposée au regard du Voyeur. Voyeur, non en son sens pervers, Voyeur en tant que Gardien de celle qui est portée à son regard, qui le comble. Les deux racines claires des jambes s’extraient de « l’in-signifiant » à la mesure de leur sourde volonté, comme si quelqu’un, dissimulé, leur intimait l’ordre de paraître. Maintenant Nue est sur le piédestal du paraître, dans une lumière douce, infiniment grise, médiatrice de la nuit captatrice, délivrance sur la margelle du jour. Nue est cambrée, dans la violente position de l’amour, mais aussi dans l’attitude de la parturiente qui se porte elle-même au monde dans un effort d’arrachement. C’est toujours une lutte acharnée que de s’extraire du néant pour connaître les rivages de l’exister. Naissance aux forceps. Premier cri fondateur de l’humaine présence. Première ouverture des yeux encore mi-aveugles, cette première cécité est une allégorie qui porte le regard au-devant de lui-même, trace le sillon qu’il doit creuser à même le réel afin que ce dernier ne soit tenté de se refermer sur un humus qui serait pareil à un cénotaphe envahi d’ombres longues, lianes invasives dont nul ne ressort jamais.

   Nue est belle, infiniment belle dans sa cambrure symbolique qui n’a d’érotique que la figure d’Eros s’extrayant des griffes de Thanatos. Autrement dit cette image est érotisme en action, lutte farouche pour affirmer le droit à l’existence de ceux qui, harassés dès leur naissance, traînent comme un boulet la charge de la finitude, autrement dit nous tous qui sommes au monde le temps d’une brève éclaircie. Puis le regard, qui a vécu de plurielles ivresses, retourne dans le lourd chaudron de suie dont il s’est exhumé, il n’en demeurera à peu près rien dans la mémoire des gardiens de l’archéologie humaine, une simple gigue, un sautillement de Polichinelle sur le praticable de la commedia dell’arte, un feu-follet ivre de sa gloire posthume.

   Cette image de Marcel Dupertuis est belle en raison de son coefficient de vérité. Elle pose l’exacte interrogation de l’homme aux prises avec ses démons. Mais que veulent donc les Amants dans le brasier de l’Amour, sinon incendier leur âme jusqu’à l’excès de manière à renaître, tels le Phénix, des cendres qu’il faudra attiser afin que la mort demeure à distance, que la vie illumine les fronts, qu’un bonheur se dissipe parmi les pliures de la chair ?

 

Regarder c’est ouvrir la chair.

Regarder c’est féconder le réel.

Regarder c’est comprendre le monde.

 

   Avant le regard il n’y avait rien. Après le regard il n’y aura rien qu’une immense dévastation. C’est peut-être ce qui se nomme l’Infini, qui se nomme l’Absolu. Mais ces mots sont trop hauts. Mais ces mots sont trop forts, que nul ne peut toiser qu’au risque de sa cécité.

 

Regarder et le Tout se dévoile

Oui, se dévoile !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 08:59
Tu me disais

back to black…

L’Alzeau…Montagne Noire…Occitanie…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Tu me disais l’approche, déjà, de l’hiver.

Tu me disais la forêt de bouleaux,

la Forêt Blanche.

Je te disais les lueurs basses de l’automne.

Je te disais la forêt de sapins,

la Forêt Noire.

Tu me disais les eaux grises du Lac Roxen.

Tu me disais le froissement de l’eau

sous le Vent du Nord.

Je te disais l’eau claire de l’Alzeau

Je te disais la pliure de l’onde

sous le Vent du Sud.

 

Tous deux nous disions l’automne

en sa plus longue mélancolie.

Tous deux nous disions

la perte de la lumière,

sa fuite bien au-delà des yeux.

 

Tu me disais tes journées

à faire le tour du lac,

cueillant ici une feuille morte,

là une résille de bois flottant

dans l’air de givre.

Je te disais mes heures

à longer le ruisseau,

 me baissant ici

pour saisir une mince brindille,

 là la bogue épineuse d’une châtaigne.

 

Nous disions en écho

la belle rumeur de l’existence,

son genre de feu-follet

sur les rives de la basse saison.

Nous disions toute la beauté

qu’il y avait à vivre,

mais aussi tout le tragique

d’être alors que, des yeux,

se retirait la clarté,

que s’obombrait l’âme

en d’indéfinissables teintes.

 

Mais dis-moi ton pays,

cette dentelle blanche du Septentrion.

Dis-moi le vol des oies grises

au-dessus du souci des hommes.

Dis-moi la hauteur irrévélée du ciel,

sa cimaise semée d’efflorescences vives,

sa route si longue que le regard

ne saurait suivre.

 Le ciel est si haut, si loin.

 

Mais je te dis mon pays,

ses frises aux couleurs de suie.

Je te dis le cri des palombes

 sous la taie légère de l’air,

 bien au-dessus du désir des femmes.

Je te dis le verre du ciel

que trouent les cimes des hauts sapins.

Le ciel est si doux, si léger.

 

Nous disions la toute beauté du monde.

Nous disions les derniers feux

avant que ne s’éteigne

la flamme inquiète de la saison.

Nous disions le monde,

 mais ne disions que nous,

notre cheminement si étrange

parmi la courbure du réel.

Nous disions l’endroit des choses,

leur vérité et, en même temps,

nous disions leur envers,

le tissu hérissé des mensonges.

 

Mais dis-moi encore

les égarements de ton âme,

tes longs cheminements

tout autour de toi,

 tes incessantes recherches,

parfois le feu discret d’une joie

que tu n’attendais pas,

qui te surprenait,

te ravissait aux êtres

et aux événements.

 

Mais je te dis la fuite

de mon esprit

hors de mon corps,

ses errances folles

parmi le lacis des collines,

elles sont si vallonnées,

on dirait la belle Toscane.

Parfois un subtil bonheur éclot

 au beau milieu d’une méditation

et alors plus rien ne me touche

que cette attention au fragile

qui m’habite et,

 souvent, me désespère.

  

   Mais laisse-moi te raconter un peu de ces rivages d’Occitanie que nul ne peut connaître qu’à s’égarer volontairement parmi la discrétion du paysage. Vois-tu, ce matin le ciel a revêtu sa parure hivernale, un genre de brume indéfinissable qui flotte au plus haut. Toussaint vient de passer. Serait-ce le signe, cet air si diaphane, des Disparus, cette empreinte qui déploierait son invisible effigie, nous n’en apercevrions que cette délicate touche, l’aile d’un oiseau sous l’aile du nuage ? Deux ailes, en une, intimement assemblées. Deux vols ne sachant le lieu de leur essor. Voler pour voler et ne rien savoir du monde, ici-bas, cette illusion qui talque les yeux des hommes.

   Tout autour de l’Alzeau, les arbres s’inclinent, se courbent gracieusement, leurs feuilles claires luisent dans la pénombre. Sais-tu combien ceci est précieux, cette douce et infinie présence des choses à soi. C’est parce qu’elles connaissent leur essence que, les regardant, nous pouvons connaître la nôtre ou tâcher d’en être les voyeurs les plus intimes. Au fond, tout au fond d’où vient l’eau, la lumière est si assagie, domptée en quelque sorte, qu’elle est presque noire, un genre d’aile de corbeau posée au-dessus du cours limpide de ce qui a la modestie d’un simple fossé. Les roches qui en parsèment le cours sont sombres elles aussi, pareilles à des plaques de fonte que l’âtre a patiemment, longuement, recouvertes de suie, cette matière si mystérieuse, elle contient encore en elle un feu qui couve et jamais ne semble vouloir s’éteindre.

   L’eau elle aussi mêle son étrange substance à cette teinte presque muette, juste quelques mots chuchotés qui meurent sur le bord des lèvres. C’est comme un secret qui se retiendrait sur le rivage du dire, ne voulant faire effraction que dans quelque pli de silence. A peine éloignée de nous, dans la retenue de soi, une minuscule plage de graviers qu’on dirait de plomb et de schiste, une langue qui avance vers l’inconnu. Sais-tu, comme moi, le singulier de cet instant ? Il est une pliure originelle d’un temps à venir dont nous ne connaissons rien, seulement un possible qui vibre au-dessus de nos fronts soucieux et appelle nos êtres à ne nullement se dérober, à être infiniment présents, comme si le paysage tout entier était un miroir tendu à notre narcissique émoi. Tout, ici, sous l’abri de la Forêt Noire est digne de beauté, depuis la lisière de la feuille détourée de clarté jusqu’à cette vibration inaperçue de l’eau, elle est un sanglot étouffé du paysage, une ode intérieure qui nous gagne et nous dépose en nous au plus loin de nous, une félicité rayonne depuis son centre qui est osmose, qui est affinité.

 

Être soi plus que soi,

être paysage,

voici le grand secret des choses

enfin à nous révélé.

 

Tu me disais l’approche, déjà, de l’hiver.

Je te disais les lueurs basses de l’automne.

 

 

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3 novembre 2021 3 03 /11 /novembre /2021 09:56
Elle qui regardait au loin

« Soutenir l’été »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Elle qui regardait au loin, pouvait-on la nommer autrement que « Vision » ? Quiconque la voyait pour la première fois en demeurait atteint au profond de l’âme pour l’entièreté de son existence. C’est ainsi, les vies de haute destinée qui s’abritent sous le discret, se donnent sous le silence, instillent en nous quelque tonalité affective indéfinissable mais non absente cependant de quelque souci. Les êtres que nous croisons au hasard des routes, les hautes statures burinées par le vent, entaillées de balafres de soleil, érodées par les longues marches, nous en oublions aussitôt la forme, simples esquisses diluées dans l’air du temps. Ce sont bien plutôt les invisibles épiphanies, les passages éphémères, les glissements furtifs de ballerine qui retiennent notre attention et nous questionnent incessamment, comme s’il y allait de notre propre prétention à poursuivre notre hasardeuse progression.

   Le Fort, le Sûr de lui, le Prétentieux effacent d’eux-mêmes, à la hauteur de leur insolence, la silhouette dont nous aurions pu faire le centre de notre joie, un lieu privilégié d’observation. Ce que leur certitude leur apporte, notre jugement le leur ôte. Les « vérités » par trop affirmées nous fatiguent et nous n’avons de cesse de les reléguer à l’arrière-plan, dans une zone d’indécision. Nous avons toujours mieux à faire que d’aller sur quelque champ de foire pour y applaudir les camelots et les bateleurs de toutes sortes. De toute manière, ils n’ont nul besoin de nous, ils se suffisent à eux-mêmes. Mais ils nous ont assez occupés. Nous bifurquons en direction de plus apaisantes figures.

   Donc Vision telle qu’en elle-même. Comment pourrions-nous la décrire ? Et, du reste, cette tâche n’est-elle vouée au simple échec, elle qui ne se dit que dans le retrait, l’absence, le suspens de qui elle est ? Comment proférer ce qui demeure coi ? Comment dessiner une forme qui est tout juste une esquisse ?  Comment donner site à une couleur qui se situe à mi-chemin entre la pâleur de l’aube et l’à peine insistance du crépuscule ? Peut-on mettre en mots le pointillé des étoiles parmi la lactescence du ciel ? Quels mots peut-on jeter sur la page blanche pour essayer de traduire le vol blanc, précisément, de l’oiseau de mer, sa perte soudaine dans les remous invisibles de l’air ? La grâce, la légèreté, l’ineffable disposent-ils d’un lexique pour apparaître ? Ne convient-il plutôt de les laisser à leurs motifs hiéroglyphiques, à leur évanescent trajet ? Mais trop questionner est évitement et rencontre différée. Or nous voulons rencontrer. Or nous voulons percer le mystère, soulever un pan du voile d’Isis.

   Vision s’est originellement révélée au monde un jour de lumineux printemps. L’air exultait. Les papillons battaient joyeusement des ailes, un arc-en-ciel découpé dans la toile du jour. Le pollen ruisselait des fleurs. Le nectar poudrait de jaune tout ce qui venait au monde. De joyeux babils montaient des terrasses de café. Des écumes de joies solaires sortaient des bouches. Des gorges se déployaient tout contre les globes dilatés des yeux. Il y avait comme un perpétuel ressourcement des choses, une manière de résurgence continue de ce que l’hiver avait biffé aux yeux des hommes.

   La seconde venue à elle, parmi les saisons de son jeune âge, l’été en sa rayonnante splendeur. D’abord elle avait été surprise par le soudain gonflement des volutes d’air, par leur assiduité à former tout autour du corps une gangue chaude, rassurante, qui paraissait vouloir dire la plus haute valeur de l’heure, son infini coefficient de radiance, son éploiement qui fardait les yeux de mille couleurs pareilles aux queues des cerfs-volants en quête de plein ciel, en recherche d’ivresse. L’été était le centre d’une telle clameur, on n’en pouvait ressortir que le corps fourbu, l’esprit en déroute, l’humeur joyeuse car, en cette saison solaire, tout semblait se donner dans la facilité, s’ouvrir dans le tissu plein et entier de la félicité. Parfois, se réveillant dans l’aube déjà tissée de chaleur, Vision sentait surgir en elle, dans quelque mystérieuse amygdale céphalique, une étonnante formule dont elle ne pouvait décider de l’origine :

 

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Ceci se disait sur le ton d’une douce injonction, ceci s’allumait derrière le cercle du front avec des airs de supplique silencieuse, comme si le pseudo impératif, trois fois émis, ne la concernait, qu’elle Vision, en son bourgeonnement originel. Jamais elle ne s’était ouverte à personne - son tempérament discret la disposait peu aux confidences -, de ces « pensées » saugrenues dont elle estimait qu’elle devait être seule à posséder le secret, comme si, de divulguer ce dernier, pouvait remettre en cause son fragile équilibre.

    Automne était venu sans prévenir, des écharpes de brume subites, les premiers froids, les premiers frimas sur le versoir des charrues des paysans qui retournaient la glèbe avant qu’elle ne se dispose au repos. Vision aimait bien cette saison avec ses feuilles jaunes d’or, ses feuilles couleur de sanguine, ses feuilles que trouait le passage invisible du temps. Oh, bien sûr, parfois, lors des froidures hâtives, persistait-elle à chanter, en silence, la petite comptine pareille à des rêves d’enfant :

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   De ceci, de cette sorte de complainte intérieure, rien ne demeurait qu’un air d’égarement parfois, identique à celui de dormeurs brusquement tirés de leurs rêves par un bruit venu du profond de la maison, une charpente qui craque, une bûche de bois qui éclate sous l’assaut des flammes.

   Quant à l’hiver, il n’avait été qu’une succession de coups de blizzard - on pensait aux latitudes boréales -, de bourrasques de neige - on se serait crus dans quelque proche Laponie -, de rivières gelées qui n’étaient sans évoquer une étrange Volga ayant changé son cours et le lieu de sa destination. Le plus clair du temps, dessinant des paysages sur de larges feuilles blanches ou plongeant ses yeux dans les pages duveteuses d’un livre, Vision s’employait à dissoudre les aiguilles de givre dans les replis de son imaginaire. Et, comme chacun s’en doutera, le petit refrain reprenait de plus belle à mesure que le froid dépliait ses tentacules de bruine :

  

Soutenir l’été…Soutenir l’été…Soutenir l’été…

  

   Cette itération au plein de sa tête, loin de l’effrayer, lui apportait bien plutôt un air de douce sérénité qui traçait à l’entour de son visage une étincelante aura, laquelle contrastait avec la pâleur naturelle de son visage. Vision, on l’eût dite fardée de blanc, en partance pour quelque bal masqué, peut-être dans l’un de ces palais vénitiens aux charmes mystérieux que n’hantent que des personnages de fiction tout droit sortis de l’imaginaire d’un écrivain hissant du fantastique des êtres de coton et de dentelles. Telle qu’elle était la plupart du temps, un genre de nymphe à peine sortie de sa chrysalide, une essence diluée dans la transparence du jour, une feuille de glace flottant à la surface d’un lac. Souvent elle s’abritait, lisant sur un banc au bord d’une large forêt, sous la toile d’un parasol rayé de gris, dont la teinte délavée le portait à la limite de l’invisibilité. Son corps menu, il inclinait vers la douceur et la pureté d’un calice de lotus, était à peine voilé d’un body de soie grège retenu aux épaules par deux invisibles lanières. Sous son tissu léger on devinait une poitrine si fluette qu’elle en devenait inapparente, comme si, abritée sous sa vêture, elle se fût efforcée de se rendre invisible au monde.

   Avançant en âge, peu à peu le refrain de jeunesse avait décliné puis s’était effacé sous le poids de sa propre inutilité. Et ce fait ne tenait de nul prodige, comme s’il avait été décidé par le mouvement des choses elles-mêmes. Non, l’explication était bien plus simple. En réalité, Vision ne s’était jamais sentie vraiment en affinité avec quelque saison que ce fût et son attrait pour l’exubérance estivale n’avait été qu’un genre de toquade, un reste de caprice infantile, une survivance de quelque croyance en un Eden terrestre. Jamais aucune saison ne pouvait se « soutenir », tout était irrémédiablement en chute de soi, réaménagement permanent, genre de retour vers quelque origine, du moins cette impression se donnait-elle à la manière, sinon d’une certitude, du moins d’une croyance fichée au plein de l’âme.

   Maintenant que Vision était parvenue à l’accomplissement de son âge, sa vue du monde avait changé, elle était devenue plus distante mais aussi plus réaliste. Elle n’était plus polluée par des opinions primitives qui, en leur temps, l’avaient bernée. Dorénavant, elle s’assumait en qui elle était, cette Jeune Femme pareille à ces brumes qui flottent au-dessus des lagunes, les prédestinent en propre, peignent la complexité de leur état d’âme, un perpétuel réaménagement de leur être car il ne saurait y avoir de certitude à exister que pour ceux dont la vue est trop étroite, dont l’esprit est trop occupé d’eux-mêmes.

   Vision avait conscience de sa propre vulnérabilité. Elle savait définitivement qu’elle ne « soutiendrait nul été » pas plus qu’elle ne commanderait aux autres saisons, aux autres Existants, au temps lui-même en sa fuite plurielle. Celui qui déjà n’était plus, celui qui fuyait au-devant du regard, celui de l’instant qui s’écroulait à chaque seconde tel un château de sable. La vérité, la seule vérité de Vision et celle de ses commensaux, le passage, la métamorphose constante, le réaménagement de soi en qui l’on serait dont, encore, on ne connaît nullement l’être, les troublantes facettes de cristal, les chapes de plomb parfois, les fêlures, les brisures, les éclairs de pur bonheur aussi. Tous, nous étions construits sur de la lave, édifiés sur des sols mouvants, livrés aux caprices de la durée.

   Son air d’étrange apparition, cet air tout à la fois d’être ici et ailleurs, Vision le tenait de sa situation sur les marécages du temps. Les saisons passaient, le printemps radieux cédait la place à l’été intensément lumineux, puis l’automne et ses feuilles languissantes, puis l’hiver en sa blanche rigueur. Rien ne demeurait vraiment qu’une sorte de néant entre deux pleins. Quiconque eût été interrogé sur cette façon d’aporie de l’existence l’eût aussitôt imputée à ces vides, à ces non-sens s’intercalant dans la matière dense du réel. Certes, telle était la logique qui adoubait l’immensément visible, l’immédiatement préhensible au détriment de tout ce qui était absent, dont l’être ne leur eût paru que tressé de rien. Mais l’existence en sa plénière avancée n’est nullement logique, ce qu’elle édifie d’une main, elle le détruit constamment de l’autre.

   Vision, en son for intérieur, avait bien saisi cette dimension d’irrémédiable fuite, cet écart qui mettaient chaque chose à distance de l’autre, cette béance qui, parfois, la projetait hors d’elle en quelque monde mystérieux dont elle craignait qu’il ne devînt le dernier dont elle pût faire l’expérience, comme si sa lucidité, quant au cours irrépressible de la vie, la condamnait par avance à n’être qu’un vague fétu de paille balloté par les flots. Mais ce dont Vision n’était nullement consciente, c’était bien de ceci : elle n’était elle, Vision, qu’à éprouver en elle ce balancement unique du temps, à sentir au plus intime de soi la pliure entre deux formes, deux états, à se situer sur la lisière entre la nuit et le jour, à éprouver telle une belle rencontre le poudroiement du brouillard entre ciel et terre, à s’immiscer dans la faille qui s’ouvrait entre deux saisonnements.

   Ce en quoi consistait sa présence : n’être que l’intervalle entre deux mots, n’être que la césure entre deux paroles, n’être qu’un liseré entre le silence et le bruit. C’étaient là les méridiens les plus effectifs selon lesquels s’y retrouver avec soi, c’étaient là ses polarités essentielles : une chose était, une chose n’était plus, seuls le milieu, la transition, le glissement étaient les motifs au gré desquels sa vie prenait sens, s’instauraient les harmoniques déterminant sa temporalité. Elle était elle, Vision, à l’aune de ce constant égarement de soi, de cet ondoiement, de ce chatoiement. Au cours de sa progression tout ceci se donnait à bas bruit. D’elle, Vision, émanait une étrange et magnétique sérénité dont chaque personne qui la croisait s’interrogeait sur sa nature sans en pouvoir préciser l’origine aussi bien que les limites. Le secret de Vision : se situer au foyer de son propre temps sans avoir d’autre effort à fournir que de se laisser aller à ses intuitions, de glisser parmi les confluences du jour, de passer du crépuscule à l’aube en se confiant aux doux soins de ses songes, ces médiateurs qui la déposaient sur le rivage heureux d’une clairière alors que tout autour le clair-obscur de la forêt faisait son chant d’ombre et d’énigme.

   Elle était, en quelque sorte, une Passante de l’indicible, une Intermittence de la mémoire et du cœur, une simple Transition entre deux états. Elle ne se fixait sur rien, ce qui expliquait cette énigme, cette perte de la vision bien au-delà de soi en un territoire dont elle eût été bien en peine de tracer les frontières. Elle était pareille aux scansions des aiguilles sur le cadran de l’horloge, pareille à l’hésitation des grains de matière dans la gorgé étroite du sablier, pareille aux gouttes de la clepsydre en leur indécise chute. Elle était regard se scrutant lui-même, initiant un retour sur soi qui n’était, en toute réalité, qu’une recherche aux motifs infinis se perdant dans les lointains bleus du ciel. Or le ciel est immense, or la vue plane loin, bien au-delà du souci des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 octobre 2021 5 29 /10 /octobre /2021 09:02
Vers où le fleuve de la vie ?

Estuaire…la Gironde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’homme sur terre n’a-t-il d’autre destin que de questionner et, surtout, de se questionner, de découvrir ce qui, en lui, dessine son chemin, l’oriente ici plutôt que là ? Nous, les hommes, ne sommes que question, ce qui nous différencie de l’animal, de la plante, du rocher lancé en plein ciel et ne sachant pourquoi. Mais, le plus souvent, nous interrogeons dans le vide, nous attachant bien plus à la superficie du monde qu’à sa profondeur. Nous parlons du temps qu’il fait, des brouillards d’automne qui voilent les sillons, les noyant dans une manière de camaïeu d’argile. Nous parlons de la dernière vêture à la mode, d’un refrain qui court sur les ondes, d’une nouvelle automobile à la ligne racée. Nous parlons de nos dernières vacances au bord de la mer, des prochaines, sans doute à la montagne, peut-être du côté du Val d’Aoste avec, en arrière-fond, le massif blanc du Grand Combin.

   Nous parlons du dernier roman que nous avons lu, de l’étonnant romantisme dont il est empreint en ce siècle semé d’immédiate réalité et surtout occupé de vitesse. Nous parlons de tout et ne parlons de rien. Nous errons à notre entour, pareil au phalène qui toise la blancheur de la lampe pour s’y éteindre bientôt. Nous girons, telles des comètes dont nous savons qu’elles sont des astres errants, des corps perdus dans l’éther, des amas de glace et de poussière faisant leur aveugle trajet dans le vide sidéral. Des comètes, nous tenons ceci, notre diligence à scinder les ténèbres sans que quelque brillant sillage n’en détermine la course. Nous connaissons l’ombre à défaut de pouvoir saisir la lumière. Ne serions-nous devenus, au cours de l’Histoire, des constellations folles ne cernant même plus la géométrie de leur propre quadrature ?

    Ici, nous pouvons dire ce que nous voyons dans la plus grande proximité. Ici, nous pouvons fêter la Nature, donner au paysage ses « lettres de noblesse » qui, parfois, tutoient les rives sourdes du mystère. Au plus près de nous, une obscurité native, une manière de début du monde. La terre est noire, gorgée d’eau, identique à un bitume, à un sombre réduit courant sous l’épaisseur d’une douve, à une gorge profonde, à un ravin dont nous n’apercevrions nullement le fond, seulement une vue obturée s’abîmant dans l’indicible de son être. Le noir en tant que noir à lui-même advenu. Le noir profond, sans projet, le noir biffant tout essai de profération. Le noir en son visage celé. Cependant, ce noir est beau au motif de son absoluité. Il ne se laisse pénétrer par rien, il se réserve dans le domaine de la plus grande pureté, il est le noir en tant que noir et rien ne servirait de le décrire plus avant, de chercher sa nature, de deviner sa configuration interne. Il est, à lui-même, son origine et sa fin.

    A côté de ceci qui demeure clos, un essai d’ouverture, une tentative de parole comme pour dire la possibilité d’un poème, l’effraction d’un chant minuscule sur la margelle étroite des choses. Du noir refermé qu’elle était, voici que la terre se constelle de tache d’eau grise, faiblement lumineuse. Elle est semblable à un enfant triste, imaginons quelque Gavroche fredonnant au hasard des rues, sa voix se perdant dans le vaste tumulte de la ville, parmi l’indifférence des hommes, ce kyste qui, parfois, assombrit leur visage, le rend identique à un vieux tubercule. Les flaques d’eau crépitent sous le jour immobile. Elles sont un métal, un étain qui réfléchit lentement la clarté, un mouvement à peine levé de lui-même. Ainsi se disent, en mode humain, les longues hésitations, les incertitudes, les délibérations sans fin avant que l’amour n’éclose, qu’il ne bourgeonne tout au bout du jour, qu’il ne féconde notre peau, la rende lumineuse, photophore ivre de son propre reflet.   

   Et ce long et flexueux serpent d’eau, cette supplique adressée au ciel, cette imploration à être reconnu telle la beauté en son inestimable faveur, vers où dirige-t-il son cours ? Quel message nous adresse-t-il auquel nous serions bien en peine de répondre, nous les hommes à l’échine courbe qui ne regardons que nos pieds et oublions de lever nos yeux sur ce qui fuit, loin là-bas, tout au bout de notre capricieuse pensée, le plus souvent elle se perd en cours de route et ne sait plus l’objet de sa quête ? Quel message que nous ne pouvons déchiffrer ? Nos idées sont trop courtes, empêtrées dans les lacis de la mangrove existentielle. Nos désirs trop perdus dans l’opaque charnellité. Nos espoirs trop orientés vers les seuls flocons de l’imminente joie. L’eau vient de trop loin, va trop loin, flotte au-dessus des abysses dont elle tire toute son énigme pleine et entière dont nous ne percevons jamais qu’une vague brume, une légère irisation écumant l’âme, y posant un genre de divagation, d’errement.  

   Et cet estuaire qui se confond avec le vaste Océan, que pouvons-nous en saisir si ce n’est sa fuite à jamais, sa dispersion parmi l’agitation des flots, de minces et répétitives vagues se mêlent à lui dans de bien étranges noces ?

 

Où finit le fleuve ?

Où commence la dimension océanique ?

 

   Comment l’être-des-choses assure-t-il soudain sa transmutation en autre chose que ce que sa présence antécédente nous offrait ? Etonnant visage de Janus à double face : Je suis qui je suis et un autre à la fois. Ceci ne fait-il signe en direction de la tragique mortalité de l’homme ? Il est cet Existant qui porte en lui, dès sa naissance, les germes de sa propre corruption. Certes toute vie est soumise à ce régime de la disparition. Le drame de l’humain : il est le seul parmi le règne des présences à en avoir conscience et il porte en lui, qu’il le sache ou non, cette mesure de finitude inscrite dans la faille la plus subtile de sa chair. L’estuaire, tout estuaire ne dessine-t-il en creux, dans la confusion même de son cours, cette empreinte dont nous pressentons la valeur symbolique, que nous nous empressons de fuir ? La vérité est trop haute, trop forte, trop incandescente qui perfore la sclérotique de nos yeux. Et nous voulons voir, sans délai, cette fleur, ce rivage, cette femme, ce livre, cette ambroisie comme nos possessions propres, comme des promesses d’accomplissement.

   La nappe d’eau glisse tout là-bas, au fond, et se réduit, tout au bout de sa course, en cette étroite ligne d’horizon, ce fil ténu qui signe le partage des Divins et des Mortels. Eau, ciel, nuages, une seule et même harmonie. Une seule parole magique qui est le lieu de toute poésie. Tout, soudain, devient si lumineux. Tout s’allège et cette allégie ressemble aux yeux de l’Amante qu’éclaire le regard de l’Amant. Regards en miroir, amours reflétées, joie en son effusive contagion. Chacun tire de soi la vertu de sa propre présence. Chacun puise en l’autre ce manque-à-être qui le comble et le porte au plus haut de sa destinée humaine. Je ne suis moi que répondant à qui tu es. Tu n’es toi qu’au dialogue que je t’adresse. Nous sommes deux fleuves qui confluent, mêlent leurs eaux, elles s’enlacent en l’unique venue de qui-nous-sommes, bien au-delà du territoire de nos corps. Vois-tu, de toi à moi, du Fleuve à l’Océan, l’alliance est parfaite que médiatise l’illisible Estuaire, ceci qui se nomme ainsi mais ne saurait connaître nulle détermination, nulle définition. Il en est ainsi des êtres de fragile et sibylline constitution, nous en sentons la douce puissance, le tissage persuasif, le trajet de ténébreuse navette, nous ne pouvons l’expliquer mais en éprouvons la nécessité intime, pulsatille, vibratoire, ondoyante.

   Seul un lexique polysémique peut en approcher la forme plurielle, celle du questionnent infini dont nous serons toujours les signes.

 

Nous ne sommes que des déchiffreurs de comète.

 

   Rien que ceci constitue ce bonheur que beaucoup cherchent au large d’eux alors qu’en eux il rutile et rougeoie pareil à l’insistance d’une braise. Ceci, faut-il le savoir ou bien l’ignorer ? Toujours nous hésitons quant à nos choix essentiels. Aussi sommes-nous libres de regarder cette image en tant que belle. Aussi sommes-nous libres de l’ignorer, de ne nullement être touché par sa lumière et d’avancer, tels des somnambules dans le sombre corridor de notre propre destin.

  

 

     

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27 octobre 2021 3 27 /10 /octobre /2021 08:51
Amor à tarde

" Amor à tarde ",

Lugano 1996,

© dupertuis

 

***

  

    Amor al mattino

 

   Où les corps dans l’heure native ? Le jour est encore un grésil non venu à lui, un simple poudroiement qui ne connaît nullement le lieu de son être. Les grains de lumière s’assemblent, patiemment, un à un, dans l’illisible présence du jour. Nul ne sait ce qu’il adviendra dans la chute verticale de la prochaine seconde. Peut-être la déchirure d’un séisme, peut-être l’ouverture d’une passion tout contre la lame de lumière. Rien n’est décidé, tout est dans le suspens, dans l’attente. Dans la brume de la chambre, dans l’à-peine résille de clarté, deux formes approchées dont nul ne pourrait déchiffrer l’étonnant hiéroglyphe. Deux formes en instance d’elles-mêmes. Deux manières de néant flottant dans l’orbe hypothétique de leur être. Il y a tant de mystère posé là, à même la blanche douleur des murs. De ce qui est, l’on ne sait rien, c’est pourquoi tout essai de déchiffrement est vain, toute tentative d’approche, un échec.

   La lueur est très faible, miroitement seul connu de lui-même. Pas même un murmure, une respiration, une parole retenue dans l’antre de la bouche, un secret qui n’ose se dire. Sur la natte, à même le plancher, les corps sont posés tels des gisants de schiste, des feuilles de mica, des flammes qui connaîtraient leur dernier halo, Nul mouvement qui dirait l’exister en sa constante hésitation. Cette heure sur le bord de l’aube, cette heure qui, pour beaucoup, se conjugue sur le mode de l’Amor al mattino, voici qu’ici il ne saurait connaître encore l’instant de son fleurissement. Il est plié dans son abri, en voie de paraître mais non encore paru. Cela fait comme un genre de grésillement d’un corps à l’autre, un essai de butiner circonscrit à son faible désir. Cela n’a pas mûri. Cela demeure en soi. Cela bourgeonne à l’entour de l’âme, à l’entour du réel, à la manière d’un songe hissé au plus haut de lui-même, pris du vertige de venir au jour, mais ne le pouvant, une force secrète le retient en-deçà de sa propre effusion. A la limite d’un mot qui gonflerait l’ourlet des lèvres sans pouvoir en franchir la herse. Un désir avant l’heure. Une impalpable durée qu’obombre une longue et muette patience. Un récit est au loin qui meurt de se dire et se vêt des couleurs du deuil. Jamais l’amour ne peut se plier à quelque injonction, il lui faut une longue maturité interne, une lente germination, un souple dépliement pareil aux tentacules du poulpe nageant dans les eaux de verre et de cristal.

   C’est un peu comme la naissance d’un monde, la venue à soi d’un cosmos du plus loin du temps. Cela fait ses lianes émeraude, ses sourds éclats de météore. Cela fait sa nitescence d’aquarium, son eau glauque pareille à celle retenue derrière les portes des écluses. On a beau défroisser ses yeux, rien n’apparaît que d’énigmatique, rien ne fait sens qu’une vague teinte qu’on penserait celle d’une aurore boréale ou bien produite par les profondeurs des abysses. Les corps se cherchent mais leur nuit est profonde, mais leur inconscience est grande qui les reconduit à n’être que de clairs fétus de paille arrimés en plein ciel, dans l’éblouissement de qui ils sont. Avant même son éclosion, cet amour, ou bien ce qui en tient lieu, est monté trop haut, a brûlé ses ailes, tel Icare, à la flamme d’un désir trop tôt venu pour être reconnu. Une manière de bannière flotte tout en haut de l’éther sans que quelque motif perceptible n’en soutienne le mouvement. Le trop tôt venu a tué dans l’œuf toute tentative de pure joie. Il ne demeure qu’une absence, une longue incomplétude. Une immense viduité flotte au large des corps, les enveloppe dans la nasse étroite d’un définitif linceul.

   

   Amor à mezzogiorno

 

   Au loin, à l’écart de la chambre d’amour, le village blanc est perché sur sa haute falaise. Il regarde la ligne bleue des montagnes, les crêtes écumeuses des vagues, loin là-bas, bien au-delà de l’horizon des yeux. La clarté a envahi l’entier territoire du ciel. La haute lumière claque et rebondit tout contre l’immense dôme d’azur. Elle aveugle et oblige les hommes à baisser la tête, à cligner des yeux. La lente usure du jour attaque les reins, imprime dans le dos des sillons de sueur. Il devient si difficile de marcher sous les vagues de clarté, sous le bombardement des millions de phosphènes qui percutent la nuque, se diffusent tout le long des omoplates, les métamorphosent en îles perdues dans le vaste continent de chair.

   On est là sans être là, on avance au hasard de son propre destin. Dans la pièce d’amour s’est levée la grande dramaturgie humaine. Les corps que l’aube avait désunis, voici qu’ils ont trouvé soudain le lieu de leur rassemblement. Les mains, les bras, les jambes qui étaient éparpillés, il y a peu, au hasard du bouillonnement des draps, voici qu’ils unissent leurs fragments, retrouvent cette unité fusionnelle à laquelle ils aspirent depuis la nuit des temps. Chaque corps se reconnaît en l’autre. Chaque corps exulte en-soi, pour-soi, pour-l’autre. Deux immenses et incompréhensibles solitudes s’allient dans une manière de feu de Bengale qui est conjuration de la mort, mort de la mort en son insupportable venue. C’est au titre même de ce combat à mort que les corps, deux-en-un en réalité, se convulsent, s’arc-boutent sous l’ardeur du désir pareil à un feu. Lutte à mort contre la mort. Rien d’autre ne saurait expliquer la violence du combat, le rauque des souffles, leur halètement comme au plein de l’arène, sous les vivats, l’excitation à son plus haut degré des Voyeurs, ils tuent la mort par gladiateurs interposés.

   L’heure native de l’aurore était un genre de prairie calme à l’abri de toute vicissitude. Ce que cette heure avait de longue patience, voici que la nouvelle, l’hyperbolique, la polychrome, métamorphose tout en un territoire karstique semé de larges et profonds avens, des dolines à la forme parfaite s’y creusent, des gouffres s’y ouvrent à la gueule béante, de hautes buttes blanches se lèvent dans l’air translucide, d’immenses pierriers font entendre leur chant de roche et de buissons mêlés. Plus aucune limite à la convergence des corps, plus de barrière, de frontière qui placeraient ici un Sujet, là un autre Sujet. Tout est fondu en une seule unité. Tout parle un identique langage, celui de l’amour exaucé qui ne demande rien à quiconque, n’éprouve nulle justification, vit sa propre vie jusqu’à l’ultime flamboiement qui laisse, épuisées, sur le bord de la couche, deux existences qui se savent vouées à l’extinction mais ont repoussé l’absurde, loin là-bas dans l’étrange contrée où rien n’a lieu qu’un silence sans écho.

   Dans le village que sa blancheur de talc exténue, rien n’a lieu qu’une haute hébétude. Les ombres sont clouées au sol, la lumière découpe les silhouettes tranchées des demeures, les rues sont de profondes vallées où glissent, furtivement, quelques silhouettes de chats au dos arqué, ils ne savent le lieu de leur errance, de leur propre néant, ils en sentent seulement l’étrange pression contre leurs flancs étroits, dans le réseau serré de leurs poils. Dans leurs abris, les hommes mâchent lentement quelque fruit qui les sauvera d’eux-mêmes, provisoirement. Leur conscience brasille dans la clameur d’été, elle ploie sous le poids de l’heure, elle vacille et joue en écho avec le vertige de la chambre d’amour.

 

Car, ici, sous le joug solaire,

 chacun sait qu’à l’amour

il faut être attentif,

qu’à chaque caresse

il faut donner son site,

qu’à chaque émotion

il faut faire se lever une passion,

qu’à chaque espoir

il faut ouvrir l’immense

clairière de la joie.

 

   Il est temps encore d’étreindre l’Amante, de la saisir en l’entièreté de son être, de la porter au-delà d’elle-même, dans cette région du secret qui l’habite et ne se déploie jamais que dans l’orbe de l’ardeur, de la sublime exaltation. Il lui est intimé, à elle l’Amante, d’être sa propre félicité et de conduire celle de l’Amant à son plus pur recueil.

  

   Amor a tarde

 

   La lumière a décliné. Les lames du parquet sont grises, déjà versées dans l’anticipation nocturne. Lumière atone, gris sur gris. Lumière d’après l’amour, d’avant la mort. D’avant la mort de l’amour. D’avant l’amour de la mort. Heure crépusculaire, heure hespérique qui emporte avec elle toute tentative de joie, tout essai de demeurer sur le bord de quelque enchantement.

Mais d’où viendrait-il l’enchantement ?

De quelque boîte magique ?

D’un philtre longuement préparé ?

D’une légende qui métamorphoserait

les gueux en seigneurs ?

 D’où viendrait-il alors que le jour meurt,

que les ombres se font longues,

que l’inquiétude se rive aux corps.

 

   Mais les corps, où sont-ils ? Deux formes seulement. Deux formes vagues qui dessinent sur la toile de la couche les nervures d’un amour déjà passé, déjà consommé, dont l’éternel retour ne pourra avoir lieu. Il est trop tard et la destinée humaine habite maintenant le plein de son agonie. Entre les formes des corps, un sillon s’est creusé. Un sillon de solitude pareil à ces ravins gorgés d’humidité, où l’odeur de moisi ressemble à celui des maisons hantées, à « La maison Usher » par exemple, avec son atmosphère étrange ou bien aux lieux perdus, aux « Hauts de Hurlevent », une bise glaciale souffle qui efface toute trace humaine.

   Donc le jour est gris, plié en forme de linceul. Sur la plaine révulsée de la couche, encore quelques motifs de l’étreinte, de la joute amoureuse, quelques résilles, ici et là, de désirs inscrits dans le linge. Mais l’acte est au passé et, déjà, les sensations se diluent dans l’obscure effervescence de la mémoire. Bientôt l’amnésie gagnera. Quelque chose, au moins, aura-t-il eu lieu ? Ne seraient-ce là, posées devant nous, les cendres d’une hallucination ? Est-il au moins possible, dans la marge d’erreur humaine, d’avoir été Amant, d’avoir été Amante, d’avoir connu l’Amour de la même manière que l’on saisit un objet familier, le reconnaissant pour ce qu’il est ? De n’en nullement douter. D’en faire une certitude identique à celle éprouvée face à la haute muraille du Cervin, à son admirable forme géométrique, à son esthétique pleine et entière ? On sait qu'il est là dans sa réalité la plus palpable, la plus rassurante.

    Maintenant le village, son éperon rocheux, ses maisons pareilles à des cubes, tout ceci est envahi de nuit, tout ceci devient invisible. De lourds nuages gris-bleu courent d’un bord à l’autre de l’horizon. Nul bruit qui dirait la vie. Au centre des habitations, les poitrines se soulèvent imperceptiblement sous la nuée légère des draps blancs. A défaut d’être envahies de songes, les têtes sont vides, pareilles à ces margelles des puits qui s’égouttent dans la nuit avec un bruit de spectre, le furtif d’une chimère. Ils s’évanouissent dans la complexité des ténèbres et dessinent les silhouettes du rien. C’est comme si rien, en effet, n’avait jamais eu lieu. Comme si les hommes étaient une buée en plein ciel, les femmes des cierges se consumant à même la pâleur de leur cire. L’Amour un visiteur de passage, un hôte fuyant « La maison Usher » qu’un éclair fissure de tout son long, l’engloutissant dans les eaux sombres de l’étang.  Que demeure-t-il donc de toute cette fantasmagorie ? Peut-être nous-mêmes les hommes, les femmes n’y survivrons pas. Nous ne sommes que des comédiens, des saltimbanques qui pleurent dans quelque coin de l’espace, après que la scène a été démontée, que le vide a remplacé le plein.

   Amor a tarde. Que reste-t-il de la lumière lorsqu’elle a baissé, simple lueur sur la ligne d’horizon ? Que reste-t-il, sinon la perte d’un espoir en son impossible retour ? Faible est la clarté qui rampe au ras du sol, on dirait une cendre que nul feu n’anime plus. La lumière est un germe à peine visible en son pli initial reconduit.

   Amor a tarde. Que reste-t-il de l’été, cette flamboyance du jour, cette illumination qui allumait aux fronts les perles de la joie ? C’est à peine si une forme subsiste sur le contour des choses, une ligne se perd à même sa venue.

   Amor a tarde. Que reste-t-il des couleurs ? Elles palpitent sourdement dans quelque faille inconnue de la terre. Les feuilles sont mortes qui vibraient jadis au plus haut de leur être. Un tapis jaune et gris est au sol, un linceul de grande froideur recouvre le monde.

   Amor a tarde. Où est-il le passé, l’Amour, avec ses brillantes oriflammes ? Il ne subsiste que des mouchoirs sur des quais de gare, ils s’agitent et le dernier train est déjà loin, seuls ses feux rouges dans le brouillard qui les dissimule aux yeux. Les mouchoirs s’éteignent, esseulés. Ils pleurent sur eux-mêmes. Sur la dépossession qui les étreint au plein de leur blanche batiste. L’Automne est parti qui faisait encore flamboyer quelques couleurs. L’hiver est déjà là avec ses mains de givre.

 

Où est-il l’Amour ?

Où est passée sa haute figure ?

Où sont les hommes ?

Où sont les femmes ?

Existe-t-il encore quelqu’un sur cette Terre

pour aimer l’Amour ?

 

 

 

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23 octobre 2021 6 23 /10 /octobre /2021 10:08
Passion de la passion

Source : argoul

Explorer le monde

et les idées

 

***

 

   Pour écrire sur la passion, on ne peut faire l’économie de l’état passionné. Tout comme celui qui discourt sur la pauvreté ne saurait en ignorer les points les plus saillants. Passion, vous l’entendrez toujours à la manière de ce qui vous fait face, vous fascine, dont vous ne pouvez détacher votre regard, pas plus que l’inclination de votre âme, avec le vif sentiment d’une douleur, d’une souffrance aussi indéfinissables que l’angoisse diffuse qui étreint l’Existant au seul motif de son exister. Comme si la passion précédait votre venue au monde, dessinait les contours de votre être, vous appelait au-delà de votre présence même, vous hélait du plus loin de votre finitude. Approuvant ceci, le constatant au plein de votre chair, vous faisiez de la passion un fragment de vous-même, une racine fondatrice, l’unique pivot dont vous sentiez bien qu’il vous fixait à demeure, traçait la ligne de votre orient. De qui vous êtes en votre fond, ôtez la passion, alors vous ne serez plus qu’un nuage perdu flottant au-dessus de terres désolées, un chemineau privé de chemin, un enfant égaré cherchant le jouet auquel il s’identifie, dont il pense qu’il le porte au monde. Et il le pense sans doute avec quelque raison.

   Oui, la passion est de telle nature qu’elle colle sa liane à même la tunique de votre peau, s’invagine en votre intimité, si bien qu’une imagerie médicale pourrait bien en tracer le troublant faisceau parmi vos tissus, dans le parcours de votre sang, à même l’exactitude de votre empreinte digitale. C’est ceci une passion vraie : le rythme de votre souffle, les perles de vos larmes, les effusions de vos joies, les zéphyrs hauturiers de vos inspirations, la brûlure de vos enthousiasmes, la turgescence de vos désirs. Si bien que, l’idée même de vous soustraire à votre passion rimerait, tout simplement, avec la biffure définitive de qui vous êtes, esquisse non partageable, domaine si singulier qu’il se reconnaît au milieu des allées et venues de la multitude.

Seule votre passion vous accomplit dans la totalité de votre présence,

seule la passion vous porte en-vous, bien au-delà-de-vous.

   Mais qu’en est-il au juste de cette exaltation qui vous fait homme, de cette ardeur qui insuffle en vous l’air même que vous respirez, de cette subtile flamme qui irise vos jours, les retient de vous plonger dans le néant ? Certes, toutes ces énonciations se donnent sur le mode emphatique, lyrique, romantique. Mais comment pourrait-on éprouver de si hautes venues à soi du sens sans en être bouleversé jusqu’au socle même de son être ? Il n’y a nullement à argumenter, seulement se laisser aller à la pente déclive qui est la sienne.

   Comment mieux approcher le phénomène de la passion qu’à chercher, en soi, le mode originaire de sa donation ? Même si sa venue précède votre naissance, déjà dans les rumeurs anticipatives de la vie amniotique, il existe bien un lieu à partir duquel vous commencez à en percevoir les premières volutes, les primitives arborescences. Ceci se dit avec l’assurance d’une vérité, un genre d’apodicticité si l’on veut, le surgissement d’une lave à même un désert de cendres. Un ressenti en profondeur qui ne supporte guère de contrariété tellement il paraît fondé en soi, non en raison, mais en sentiment d’une irremplaçable valeur. Votre première passion c’est, à tout jamais, pour l’infini de votre temps à venir, l’amour que vous avez porté à votre mère, cette révolution copernicienne qui, un jour, vous fit passer de l’indéterminé au déterminé. Vous étiez un simple égarement en attente de sa confirmation, une boussole privée de nord, un esquif ballotté au gré des premiers courants existentiels. C’est par votre mère, par son affectueuse présence, par son amour à elle à vous destiné, que le monde hostile est soudain devenu accueillant, que la douleur native d’être s’est métamorphosée en palme effusive de joie.

   Ceci, vous l’avez su dès votre adolescence, cet amour en direction de votre mère n’était qu’une réactualisation mythologique, le jeu à bas bruit d’une dramaturgie originaire, la passion de Phèdre pour Hyppolite, autrement dit le tragique de toute vie en butte à l’interdit de l’inceste, au risque mortel de la transgression de la loi, mais aussi à ce qui alimente toute passion, le goût du risque, la confrontation avec la douleur, une progression sur le fil du funambule avec le double plaisir de l’équilibre, mais aussi de la chute toujours possible, sans doute même recherchée inconsciemment. Toute passion menée à sa pointe est provocation, pas de deux avec la mort, dépassement de soi pour atteindre les rives du néant, sacrifier son corps, devenir pur phénomène de soi, aura au large de son propre destin.

   Toute passion est totale, sinon elle n’est qu’une gentille bluette, une fable pour enfants sages. Très tôt, vous avez su que le couple Phèdre-Hyppolite structurerait toute votre vie amoureuse, recherche d’improbables amantes qui ne seraient que le halo d’un amour premier ne s’actualisant jamais qu’à l’aune du souhait, non de l’acte qui constituerait la fin du jeu, l’extinction de la passion. Toute passion vit de soi, attise ses propres flammes, souffle sur ses braises et ne pourrait cesser de le faire qu’au défi du plus vertical dénuement, un tapis de cendres se montrerait pareil à un linceul. Par essence, la passion ne peut que se croire immortelle, abritée de toute contingence, ne pouvant connaître ni la chute ni la disparition.

   Votre passion de la mère conduisait votre regard à découvrir le monde au travers de ses yeux, à goûter les mets par sa langue, à écouter les voix par ses oreilles. Cette hampe de roses trémières qui se balançait innocemment dans le jardin sous le souffle d’un vent printanier : votre mère. Ce tablier à carreaux de Vichy qu’elle portait (votre barboteuse était issue du même coupon) de même que les sarraus de vos compagnons de classe : votre mère. Ce clair-obscur qui baignait la cuisine de « La Petite Maison » : votre mère. Au sein de la rhétorique multiple de l’univers, un lexique, un seul se levait, la voix de votre mère à vous adressée avant même qu’elle ne pût aller à la rencontre des autres.

   Et votre père dans tout ceci ? Certes il était présent et même infiniment présent. Une passion au second degré s’il est possible de s’exprimer de cette manière. Métaphoriquement, si votre mère était la source, votre père était le ruisseau qui coulait vers l’aval, en direction des autres, parmi les complexités de la ruche sociale. Sans doute une passion plus étayée en raison, médiatisée aux motifs divers de la socialisation, lien irremplaçable avec l’image des premières lois, des forces vives que devait canaliser le principe de réalité. Le principe de plaisir, c’était votre mère. Evidence d’une pure jouissance associée au désir, la souffrance supposée de la passion, ce serait pour plus tard. D’abord il fallait demeurer auprès du nid et apprendre les rudiments du vol. Quiconque a ressenti le magnétisme des ondes maternelles ne saurait les oublier. Elles sont un guide précieux, une constante réassurance narcissique dans les épreuves des événements à venir.

    Inévitablement, vos passions se calqueront sur ce motif premier, elles n’en seront que des déclinaisons dont le fil rouge ne sera pas toujours facile à repérer, l’existence est un tel labyrinthe. Dans la généalogie de vos passions, succédant au double nimbe maternel-paternel, en troisième position (mais peut-on établir une hiérarchie des passions ?), la lecture, compagnon indissociable du livre qui en constitue le support. C’est dans la classe de Monsieur Chaliès, à la fin de l’école primaire, que l’éclosion eut lieu. Sans doute les prémisses remontaient-elles bien en-deçà, aux rhizomes mêmes qui installèrent en vous une dévotion peu commune en direction de  tous les motifs de la langue. C’est dans le manuel (mille fois cité, mes habituels lecteurs ne m’en tiendront rigueur) du « Souché » que se tramèrent les liens indissolubles qui vous attachèrent très tôt aux textes. Souvent encore, à cette époque qu’il est convenu de nommer « crépuscule de la vie », nombreux sont les extraits d’anthologie littéraire qui hantent vos souvenirs. Certes ils vous rattachent à un passé révolu mais ils illuminent votre présent, donnent à votre avenir des rives heureuses, délimitent une zone de clarté qui chasse les ombres, dilue les soucis.

   Les ondes du Souché se font encore et toujours sentir comme l’entrée dans un domaine d’élection bien difficile à dépasser. Désormais, tout ce qui viendra à vous le fera sur le mode de la littérature, sur la mélodie de la poésie, assises fondatrices d’une direction à donner à tout ce qui est. Apercevrez-vous le vol d’une compagnie d’oiseaux dans les brumeux matins d’octobre et ce seront « les émotions d’un perdreau rouge » telles qu’évoquées dans « Contes du lundi » d’Alphonse Daudet. Serez-vous surpris par le sourire gracieux d’un nouveau-né et se lèvera en vous le beau poème de Victor Hugo « La sieste de Jeanne » tiré de « L’art d’être grand-père ». Des cultivateurs croisés au hasard des chemins : « Deux braves paysans » du « médecin de campagne » de Balzac. Un sentiment de peur vous saisit-il et aussitôt vous êtes transporté dans le temple de Monsieur Lambercier, à la recherche de la Bible que vous êtes censé lui ramener, saisi de frayeur par l’obscurité de l’édifice, pareil à Jean-Jacques se racontant dans les belles pages de « L’Emile ». Ainsi défilent dans votre panthéon littéraire, aussi bien Racine que Flaubert, aussi bien « Le Génie du Christianisme » que « Germinal » ou « La Mare au Diable ». En quelque sorte un univers intime dans lequel trouver des raisons d’espérer et de jouir de l’instant présent. Le pouvoir de la lecture est tel qu’il efface, tout autour de vous, la dimension de l’espace, qu’il réduit le temps à la taille de l’infime, du donné immédiat, sans retour vers le passé, sans projection vers l’avenir.

  

   [PARENTHESE – Ecrire sur la passion ou tâcher de le faire comporte toujours deux écueils : en dire trop ou bien, inversement, laisser la passion dans les limbes,  la limiter à l’indécision de son être. Parler de la passion, sauf à vouloir demeurer dans l’abstrait, implique le Soi et son démontage pièce à pièce, exige d’inciser la peau au scalpel, de fouiller les chairs pour y trouver ce qui alimente ce curieux sentiment aussi vif que la braise. Seulement l’on est toujours comme ces exécutants de la médecine légale, de ses investigations ne résultent, le plus souvent, que des constats amers, la chair est esseulée que la vie a désertée et la passion de même si elle n’a jamais existé. Cependant il faut tenter de décrire de l’extérieur du cercle (décrivant, l’on est toujours nécessairement hors l’orbe des passions) autrement dit faire venir au jour ce qui ne peut briller que dans l’obscurité. Il s’agit d’une réelle exhumation dont l’ardeur risque bien de souffrir, elle qui n’a de raison d’être que du centre même de sa brûlure. C’est ainsi, la fonction symbolique fait ce qu’elle peut, avec les moyens dont elle dispose. Aussi le recours aux métaphores s’impose-t-il comme la seule voie possible d’énonciation, le réel dût-il souffrir de ne figurer qu’à titre d’approximation.

   Si la passion était un fruit (non, ce ne serait nullement le fruit de la passion, la tentation fût-elle grande !), ce serait une pêche, ce fruit si sensuel, si capiteux, si généreux, tel que représenté par Cézanne dans « Nature morte aux pêches et aux poires ». Dans ce tableau, les pêches exultent, débordent de soi, elles sont une effusion en direction de qui en connaîtra la pulpe savoureuse, le trait souple, duveteux, l’enveloppe charnelle, le parfum délicatement sucré. Nous ne savons si Cézanne éprouvait une dilection pour ces fruits en particulier, ce que nous pouvons affirmer, c’est que sa propre frénésie de peindre infusait tous les objets auxquels elle se rapportait, nous les offrait comme son ressenti le plus intime.

   Si la passion était une représentation picturale, ce serait « Nu couché » de Modigliani, cette libre venue à soi du Modèle, cette peau infiniment luxueuse, faite de terre et de touche aurorale, cette subtile variation entre nacarat, incarnat avec une once d’ambre, cette carnation purement, nativement solaire, cette ouverture au monde, ce pur vertige. Un homme passionné pourrait-il peindre autre chose que des Modèles passionnés ?

   « Le peintre en herbe brûle déjà de passion pour son art, car d’après sa mère il peignait « tous les jours et tout le jour. »,

   voici ce que nous dévoile un très bel article intitulé « Modigliani ou le magicien des excès » publié sur le Site « mieux vaut art que jamais ». « Magicien des excès », tout ici est dit de l’essence de la passion : magie et excès unis pour transfigurer le réel, lui donner de royales assises puis le doter d’un envol, d’un arrachement à la pesanteur terrestre, essor infini, surabondance, art de la démesure (« hubris » des Anciens Grecs, les dieux sont proches qui pourraient se venger de l’insolence humaine, de la prétention des Mortels de les égaler, eux, les habitants de L’Olympe),

   Saut dans l’exubérance, sentiment dionysiaque d’exister hors ses propres frontières, de faire se dilater les choses jusqu’à leur possible déflagration. Car il y a bien de ceci dans le germe expansif de toute passion, devenir « maîtres et possesseurs de la nature » selon la belle expression de Descartes. La « nature » : tout ce qui vient à soi et peut se donner, s’offrir comme un fond sur lequel exercer sa puissance, sa domination, plier la réalité au feu de sa volonté, faire de ce que nous rencontrons une banlieue de son être, une chôra dont on serait le centre et la périphérie, autrement dit un tout en soi assemblé. Se fondre en sa passion, afin qu’illuminé par cette curieuse alchimie, nous puissions nous découvrir comme cette œuvre portée au Rouge, cette incroyable Pierre Philosophale dont la passion est, tout à la fois, le tremplin et le reflet.

   La passion est une esthétique, une forme existentielle, la pente singulière selon laquelle le Soi se donne au monde. Elle n’est pas une éthique. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise passion. Il n’y a pas de basse et de haute passion. Le passionné ne choisit nullement le feu qui va le consumer. Il se donne avec entière confiance à ce qui le soutient et le motive, le fait aller de l’avant. La passion ne peut qu’être pleine et entière, sans reste qui demeurerait on ne sait où, dans la proximité du passionné. La passion est entière, irréversible, augmentant son emprise et sa royauté chaque jour qui passe. Chaque instant voué à la passion constitue un accroissement concomitant de l’être, un élargissement de son aura. Jamais l’on ne peut être passionné à temps partiel. Passion est totalité ou bien n’est rien. Voyez « La Passion du Christ », ce puissant archétype sur lequel se greffent toutes les passions humaines inscrites dans le siècle. Etonnante polysémie qui dit la Passion du Christ selon deux modes : un mode relié au génitif objectif, le Christ est la Passion même. Un mode relevant du génitif subjectif : la Passion des Pêcheurs pour le Rédempteur. Ici, l’on voit bien que cette étrange exaltation ne saurait supporter nul euphémisme, que son rayonnement ne peut qu’être solaire, son royaume sans partage.

   Mais quel est donc le passionné qui accepterait que son sentiment soit qualifié de passe-temps, d’occupation, de loisir ? Non, nous sentons bien ici que la passion est d’une autre nature, qu’elle entraîne celui qui en dépend aux limites de lui-même, dans une zone « transitionnelle » qui serait bien difficile à définir par le sujet qui en est le centre d’effectuation, par le voyeur qui n’en peut jamais juger que les effets externes, les signes pareils à du morse ou à d’énigmatiques hiéroglyphes. Car nulle passion ne se laisse déchiffrer au simple motif que son essence est quasiment insaisissable. Avant la passion nul ne peut rien en dire. Pendant la passion l’évènement est si fort qu’il rend aphasique celui qui en est affecté. Après la passion, comme après les joutes amoureuses, une manière de vague mélancolie teinte la scène passée des couleurs d’une amère nostalgie. A la manière de qui est captif de la « noire idole », tout est à recommencer dont rien ne demeurera que le vif au plein de l’âme d’un désir de se précipiter, tel Empédocle, encore et encore dans la gueule du volcan, au milieu de la fournaise, là où se donne l’ivresse de l’abîme. Si la nature de la passion demeure hors d’atteinte, c’est bien au prix de la curieuse temporalité toujours en fuite dont elle est tissée, de la condensation d’un espace dont le lieu se reconfigure sans jamais faire halte. La passion, portée à son acmé, réalise la fusion, en l’unique, du passionné, de la passion, de l’objet de sa passion. Une trinité devenue unitaire. Une pluralité devenue singularité.

   Mais ici, de manière à pénétrer plus avant la passion, il convient de revenir à la relation originelle mère/enfant. Ce qui est beau, au-delà de toute expression dans cette intime communauté, c’est la quasi-fusion qui attache les sujets, les confond, les place dans un vis-à-vis sans distance, dans un temps entrelacé. Chair de la mère qui est la chair même de l’enfant. Nul objet ne pourrait s’intercaler, nulle présence faire écran, sauf à ruiner l’image spéculaire en écho, ce qui reviendrait à détruire le socle d’une grâce. Oui, c’est bien d’une grâce, d’un charme dont tout échange passionnel est tressé. Tout s’illumine qui est touché par son surgissement. Le bonheur subtil éclot, lui qui attendait dans l’obscurité sa venue au jour, sa douce parution.

    Voyez un lecteur occupé à la tâche de lire. Rien ne compte plus alentour. Seul le livre posé sous le cercle blanc de la lampe mérite attention. C’est comme si, par magie, le tout du monde s’effaçait, ne laissant en présence que l’objet élu et le configurateur de l’élection. Depuis la plage claire semée de signes noirs semble se lever un invisible poudroiement en direction de l’Attentif. Depuis les yeux de l’Attentif semblent se donner d’impalpables rayons, semble diffuser un train d’ondes à l’étrange pouvoir. Une mystérieuse eau de source relie qui-lit à ce-qui-est-lu en une seule et unique sensation.

La chair de l’homme devient signe. Le signe devient chair.

    Oui, lire passionnément suppose une incarnation de la lettre, une symbolisation de la chair. Il faut créer les conditions d’une équivalence, il faut mettre en correspondance l’homme et la littérature, faire coïncider la phrase et l’émotion interne, faire du texte la nourriture du corps. Etrange mécanisme physiologique, étonnante manducation de ce qui est langage, qui se métamorphose et procure au lecteur jouissance et sensualité, tout comme la pêche dégustée inonde de plaisir le palais, met en relation avec la prodigalité de la nature.

L’être de l’homme devient l’homme de lettres,

   celui dont on pourrait tracer l’esquisse en assemblant consonnes et voyelles, en convoquant les signes de ponctuation, les subtilités orthographiques, les inépuisables ressources de la rhétorique, les fleurs de la pure poésie. Il n’y a vraiment d’essence passionnelle dans l’acte de lire qu’au motif de ce versement d’une précieuse ambroisie, le texte, dans la profondeur insondable de la jarre humaine. Porter à soi un fragment d’anthologie, le faire sien, l’immerger au plein de son être revient à jouir d’un breuvage divin, à transcender le réel, à orner sa haute cimaise des faveurs de ceux qui connaissent la valeur plénière des choses, des chercheurs d’absolu, des explorateurs de beauté.

    Mais il faut reprendre les équivalences symboliques. Si la passion était air, nul ne serait surpris qu’elle se donnât sous l’impétuosité du Mistral balayant la plaine de cailloux de la Crau, sous la vigueur de la Tramontane envahissant le Golfe du Lion, du Grec bleuissant les côtes de Malte, du Libeccio couchant l’Île de Beauté sous ses coups de boutoir.  

   Si la passion était eau, comment ne pas l’envisager sous la forme des tornades, des cyclones à l’œil dévastateur, aux chutes se précipitant dans de profonds canyons, aux déluges multiples qui sèment sur la terre toutes sortes de désolation ?

   Si la passion était terre, ce ne seraient que convulsions de glaises, agitations désordonnées de mangroves, failles telluriques, jets de vapeur, projection de lapilli, rivières de lave cascadant sur la pente des montagnes.

   Si la passion était feu, on n’apercevrait que d’immenses incendies, de géants autodafés, des bûchers élevés sur des places publiques, des forges de Vulcain crachant leurs fleuves d’étincelles.

   C’est toujours le paroxysme qui se donne en premier lieu à l’évocation de la passion, la frénésie, sinon la fureur.

    « L'émotion agit comme une eau qui rompt la digue ; la passion comme un courant qui creuse toujours plus profondément son lit. »

                                (Kant - « Anthropologie d'un point de vue pragmatique »)

  

   Oui, nous les humains, nous que limite la finitude, nous que la force délaisse peu à peu, nous qui souhaiterions être dotés d’une infinie « volonté de puissance », nous rendre égaux aux dieux, que nous reste-t-il, pour les plus obstinés au moins, que de nous en remettre à une passion qui nous arrache « aux fers » de notre condition humaine ? Une vie sans passion est sans doute une vie triste, sans relief, sans surprise. Or, hommes vivant sur le cercle de la terre, sous la vaste avancée du ciel, hommes la plupart du temps égarés parmi la vastitude et la reconduction identique à l’infini de la trame des jours, il nous est demandé de nous étonner, de rejoindre cette belle interrogation grecque du « thaumazein », terme que l’on traduit parfois, dans sa valeur la plus commotionnante, par « stupéfaction », « sidération ».

    Oui car vivre, exister et éprouver la « merveille d’être » ne va pas sans frôler quelque danger, sans tutoyer l’aporie définitive de notre présence ici et maintenant. Or, s’il en est bien ainsi de la marche en avant de la condition humaine, comment pourrait-on éviter de faire venir la passion à notre chevet ?

En raison même de ses vertus cathartiques ?

D’une sorte de démesure à conférer à l’amour ?

D’un élan à dépasser la volupté ?

D’une impulsion à donner aux félicités intellectuelles ?

D’une amplitude à insuffler

dans le réseau serré des concepts ?

  

   A chacun de choisir la voie selon laquelle sa passion trouvera à s’exercer.

   A la vérité, existe-t-il des êtres si détachés, si ennuyés de la vie que leur tracé émotionnel consisterait en un électroencéphalogramme plat, une indifférence à tout, une apathie radicale face au réel ? Même les ascètes ou les anachorètes ne le pourraient, eux qui trouvent dans la solitude, le retirement, le dénuement, les sources mêmes de leur motivation et, sans doute, se lèvent en eux les lianes d’une passion qui, loin d’être volubile, n’en est pas moins affirmée en son fond.

   Et il faut encore dire la passion en images, lui donner des gages quant à son immense polyphonie. Si la passion était une fleur, l’on penserait immédiatement aux « Tournesols » de Van Gogh, à leur irradiation solaire, à la folie que le Hollandais a logé dans leur cœur, aux pétales agités, à l’intensité de leurs couleurs, bien plutôt flammes, feu, que simples pâtes jaunes de chrome, cuivre et corail.

    Si la passion était un arbre, d’emblée l’on apercevrait l’olivier au tronc bulbeux, convulsif, son lacis de branches torses, ses feuilles hirsutes semblables à une chevelure emmêlée, broussailleuse. 

   Si la passion était paysage, elle se révélerait prioritairement tel un vaste canyon, celui bien connu du Colorado avec ses roches couleur de sanguine, de safran, d’aurore, immense polychromie que redouble le bleu intense de l’eau, le vert cru de ses rives.

   Si la passion était école de peinture, elle serait fauvisme à la Derain (et rejoindrait en ceci le « Nu couché » de Modigliani), elle serait expressionnisme, à la manière du « Portrait de Madame Matisse à la raie verte », par exemple, étonnement chromatique s’il en est !

   Si la passion était sculpture, l’on penserait aux créations du couple Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle. Tinguely avec ses exubérances cinématiques. Saint-Phalle avec ses « Nanas » plantureuses, violemment colorées.

   Si la passion était musique (sans doute la forme d’art la plus adéquate à en révéler la nature), elle serait sans doute sur le mode baroque, enjoué, appelant les mouvements les plus vifs, allegro, vivace, presto, prestissimo. Puis, sur le mode romantique, une expressivité de plus en plus affirmée allant crescendo, depuis l’agitato au vivace, en explorant la gamme des con brio, con fuoco, maestoso, risoluto, vivace. Enfin, on l’aura compris, ici l’on n’est nullement dans la douce rêverie de l’adagio ni dans la douceur de la fugue, mais dans la vivacité de l’allegro, la rapidité de la gigue, l’entrain de la sarabande, la pétulance du scherzo, l’allant du presto, le mordant du pizzicato. Tout se donne sur le mode du concerto, de la rhapsodie, de la sonate, de la symphonie.

   Toutes ces analogies font signe en direction d’une exacerbation des sentiments, d’une polyphonie heureuse, d’une félicité, toutes choses étouffant dans l’œuf l’ennui, la langueur d’âme, la possibilité toujours ouverte de la chute dans les ornières de la mélancolie. Nulle sonate n’est triste en soi, nul concerto ne tire des larmes. Nul amour ne traîne avec lui une charge de chagrin. Certes, le plein est toujours ce qui comble et rassure. Toute passion est hauturière qui navigue loin des récifs de la côte. C’est parfois le retour au port, le mouillage, la révision de la carène, le calfatage, toutes actions adventices qui, installant une vacuité dans le cours heureux de la passion, font soudain surgir son envers, cette manière d’apathie existentielle, d’ennui infini qui confine à la perte du sens, à l’absurde et parfois la fin du jeu consiste-t-il en un pur tragique.

   Pour cette raison, il serait non seulement vain, mais inexact de peindre cette exaltation de soi à la mesure d’une clarté sans faille, d’une illumination de tous les instants. C’est dans les interstices temporels de la passion que s’introduit ce qui la mine et, le plus souvent, la détruit. En vertu de ceci, il convient de l’alimenter chaque jour qui passe, l’assurer d’un futur, lui donner son aliment, tout comme l’on nourrit une bactérie, une levure en leur apportant leur part de glucose journalier. Ce métabolisme de la passion a cependant des qualités singulières. Lié de près aux variations et fluctuations de la psyché, tantôt il fréquente les parages du plaisant, de l’impassible, tantôt il verse dans l’abîme du pathos et se teinte de bien pâles lueurs. Par définition la passion est exigeante, aussi est-elle difficile à entretenir et il convient donc de souffler sur les braises, de faire jaillir des bouquets d’étincelles. On est toujours intraitable, exigeant avec ceci même sur quoi on a dirigé son intérêt, polarisé son amour. L’équilibre est donc fragile. Constamment remis en question.]

  

   Mais le Souché de l’école primaire n’a pas été seul à l’œuvre. Bien d’autres livres se sont annoncés telles des Muses prolixes, des guides précieux sous lesquels la passion vivait sa vie sans doute tumultueuse mais que la beauté des textes littéraires calmait, assagissait, la rendant, sinon inapparente, du moins discrète, mais non moins sensuelle, caressante. Une présence à l’ombre de qui vous étiez, un genre d’amitié naturelle, une sorte d’évidente affinité. La liste des œuvres qui portait votre être à son entièreté serait bien trop longue et fastidieuse. Citons seulement la découverte d’un auteur devenu, au fil du temps, l’orient au gré duquel s’affine votre intérêt pour la lecture, se précise le travail d’écriture qui sera le vôtre bien plus tard. Suivant une longue période de disette littéraire, la découverte un jour de « Trois villes saintes » (un long article relate cette découverte), la révélation d’un talent d’écriture hors du commun, celui de J.M.G. Le Clézio que le Prix Nobel de Littérature a couronné en 2008. « Trois villes saintes » était le point de départ d’une lecture fiévreuse de l’ensemble des ouvrages de cet immense écrivain. Pages lues et relues des centaines de fois, jusqu’au vertige. Votre passion rencontrait une autre passion, s’accomplissait au gré d’une œuvre passionnante. Mais ici, il faut citer quelques extraits et tâcher d’en tirer un commentaire, montrer comment une permanente exaltation (surtout dans les œuvres qui précèdent « Désert ») parvient à une écriture tendue à l’extrême, vibrante, pulsionnelle, éruptive, hyperesthésique, polysensorielle. Aucun des prédicats cités ne pourrait épuiser la richesse de l’inspiration, reproduire la force des métaphores, décrire la pluralité des inventions.

      

    D’abord deux extraits tirés de « L’extase matérielle » :

  

   « Mais ce qu’il faut intensément, passionnément sentir, c’est ce qu’il y a de dramatique dans chaque vie humaine. Je voudrais dire ce qu’il y a de possible drame dans chaque morceau de chair, dans chaque geste, dans chaque sensation et parole. Le vrai, le seul drame, avec, au centre, pour le diriger, pour le rendre raide, l’idée de la fatalité. La fatalité d’être vivant sur terre, sorti du néant, jeté dans le chaos brutal et frénétique de l’existence. »

  

   On mesure d’emblée combien le langage sera le lieu même des plus terribles et étonnantes convulsions. En quelque façon un existentialisme de combat où il faudra, pied à pied, s’assurer d’un lieu où vivre, créer les conditions d’un possible avenir sous la menace d’un destin au relief tragique. Tout, ici, est transi d’effroi, jusqu’en la texture de la chair, dans le moindre des gestes, les émissions de la parole. Tout, ici, est empli de l’étrange sensation de la finitude. Ce qui, bien évidemment, détermine ce langage pressé, ce scalpel des mots qui fore jusqu’au détail le plus intime de la condition humaine en sa marche cahotante, hésitante, toujours placée sur le bord de quelque précipice, ce qui l’autorise donc et sans doute l’exige, cette hâte constitutive des états éprouvés hors la commune mesure.

   Passion en tant que pathos. Toute idée de félicité est aussitôt répudiée.

  

   « Donc, je me sens à tous points de vue un « inachevé ». Moi qui aime passionnément l’exactitude, je sacrifie sans cesse au démon du flou, du vague, de l’imprécis. J’ai besoin de cette ouverture. J’ai besoin de fuites. »

  

   Comment ne pas repérer, dans cette écriture, les thèmes essentiels que rencontre tout passionné : inachèvement de soi, attrait à la fois pour la précision et pour son envers, fuite permanente hors ses propres limites ? En soi, le passionné est celui qui vit douloureusement son incomplétude, son manque-à-être. Ce qu’il ne peut trouver en son intérieur, il le demande et le cherche résolument dans son activité de lecture, d’écriture et, aussi bien, dans son geste quasiment maniaque d’appropriation d’un domaine dont il a fait sa terre d’élection, jardinage, astronomie, collection de pièces de monnaie ou de babioles sans aucune importance, sauf pour celui qui a jeté sur elles son dévolu, qui en a fait le centre même de sa vie.

    Passion en tant qu’ambiguïté foncière du Soi.

      

   Extrait de « Terra amata »

  

   « Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle. Issue de la longue nuit opaque et insensible, il y avait maintenant cette boule de feu, plus lumineuse qu’un million de soleils, qui était enfermée à l’intérieur du corps et fulgurait. La blancheur est dure, elle fait mal, elle écorche, mais cette douleur est aussi la plus grande des jouissances, parce qu’elle est l’action de la vie. Il y avait tant de choses à croire, ici, tant de choses à aimer, haïr, toucher, boire, regarder, sentir, comprendre, entendre, juger, souffrir, espérer. Il y avait tant de peur, tant de mal, de douceur, de bruit ou de froid. Du plus lointain du temps ou de l’espace, cette richesse était venue jusqu’à Chancelade, homme parmi les hommes, habitant de cette planète, et l’avait transformé en bombe. Tout cela était là, présent, palpable. Cela méritait plus que des mots, cela méritait des cris vraiment, des hurlements à pleine gorge, debout sur le trottoir, face aux autres hommes. Ils n’auraient peut-être pas compris, mais c’était pourtant ça qu’il fallait faire ; ouvrir la bouche et hurler de toutes ses forces, à 3 heures de l’après-midi, avec les veines du cou et des tempes gonflées à se rompre :

 

HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARRRRRRH ! »

  

   Ici, le registre passionnel est porté à son comble, à sa dimension incroyablement paroxystique. Le langage est pareil à un sismographe dont l’aiguille sensible enregistrerait les moindres tellurismes de la terre humaine, archiverait les mouvements les plus subtils d’une âme en proie aux songes les plus inquétants. Car Chancelade-le-passionné, du plein de l’angoisse qui l’habite et le chamboule de fond en comble, ne veut rien perdre de ce qui agite et traverse la planète. Il veut s’emplir de tout ce qui vit, rayonne, dont il pense que l’effusion pourrait bien combler le vide abyssal au-dessus duquel son existence d’éphémère s’est édifiée à défaut d’y trouver un sol stable. Alors il faut inventorier, archiver dans la masse opaque de son corps, dans la fibre de sa chair, dans la pupille de ses yeux, au bout de ses doigts, dans les replis de sa conscience, toutes les choses qui apparaissent et veulent bien se donner à la manière de rapides certitudes. Car il n’y a pas de temps à perdre. Car il n’y a nul espace à négliger. Tout devient infiniment préhensible, tout devient substance dont tirer son profit pour qui veut échapper à son propre chaos, au chaos du monde qui n’est jamais que le reflet de l’humain en sa propre perdition, livre immense qui assemble laborieusement les signes universellement éparpillés.

    Sans cesse il faut phagocyter tout ce qui passe à la portée, sans cesse il faut s’assurer de son être pris au milieu du fatras, de l’enchevêtrement de l’exister. Sans cesse il faut être ce Sisyphe qui remonte éternellement sa pierre sur la pente de la montagne. Sans cesse, de manière strictement obsessionnelle, il faut jeter qui-l’on-est au centre du tohu-bohu, tout en haut de la Grande-Roue-du-Destin, sur tous les chemins du monde, ce monde dont Montaigne nous dit qu’il « n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. » Mais qu’affronte donc avec son cri à pleine gorge, Chancelade, sinon cette « branloire perenne » qui, depuis l’origine et jusqu’à la fin des temps oscillera, pareil à un toton fou ?

   Poussant son hurlement, ce summum de la passion devenu cri à la Munch, Chancelade, du fond de sa lucidité, sait bien qu’il ne pourra exorciser tous les maux qui le frappent, qui sont constitutifs de sa nature d’homme. Fonction jaculatoire, jaillissement ardent depuis le Soi en direction de ce qui n’est pas Soi qui, aussi bien, peut résulter d’un immense chagrin, d’une débordante volupté, d’une passion exacerbée. Tout équivaut à tout lorsque l’excès est le seul mode de lecture du monde. Mais face au chaos, à la misère, à la souffrance, mais face à la pure joie, au bonheur communicatif, à l’œuvre belle, peut-on se déposséder de ce bien précieux qu’est toute passion, ce fleurissement de l’être sans quoi l’existence ne serait qu’une erreur ?

 

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17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 16:31
Anicet le gemmeur

Source : Landes -Terres des possibles

 

***

 

   Anicet est un homme dans la force de l’âge, il va vers ses cinquante ans. C’est un habitant typique de ces belles Landes de Gascogne, un habitué des bois, un familier des clairières et des étangs, des sols sablonneux qui s’étendent à l’infini, un amoureux du peuple des arbres, ces hauts pins maritimes ou pins de Corte aux troncs semés d’écailles qui vont de l’amarante au vert de gris, ces géants aux fûts qui montent haut vers le ciel, leurs aiguilles bougent sous le vent venu du proche Océan. Anicet, à l’exception de quelques escapades en ville, n’a jamais connu que cette terre de bruyères et de fougères, cette terre si douce et rassurante, sorte d’asile ondulant sous sa marée verte. Ici, rares sont les passants, parfois quelques égarés sortis de leur sentier, et bien plutôt des renards, des fouines, des chevreuils et des sangliers. C’est ceci qu’aime Anicet, cette vie si près de la nature, cette vie certes rude, rustique, un brin ascétique mais la seule qui, pour lui, soit recevable. On n’a pas vécu un demi-siècle au milieu des grumes et des odeurs de résine sans en porter, gravée dans la chair, cette sensation presque amoureuse, en tout cas cette empreinte indéfinissable qui vous détermine tout autant que la couleur de vos yeux ou la teinte de votre peau.

    Le Landais habite dans une modeste maison, sa taille fait penser à une cabane plutôt qu’à ces vastes demeures qui occupent habituellement le centre d’un airial. C’est sa maison natale et l’héritage de ses parents, ceci explique sans doute son attachement à ce bien qui est le seul qu’il possède. Il n’a pas de voiture, seulement une vieille bicyclette avec laquelle il se rend parfois au village voisin pour y effectuer quelques emplettes. « La Blanche » - c’est le nom affectueux qu’il a donné à son logis -, possède un toit de tuiles roses, une façade à colombages blanchie à la chaux, des fenêtres étroites, un grenier de petite taille. En dehors d’un appentis où le gemmeur range ses outils, ses récipients, son milieu de vie est constitué d’une pièce unique, à la fois cuisine, chambre, pièce d’eau. Il possède une cuisinière à bois en fonte émaillée, une cheminée, une table en pin, deux bancs. Une étagère porte quelques livres et revues anciennes, la lecture étant le seul loisir qu’il s’octroie en dehors de son travail de forestier. Son territoire fait penser à une île. Une lagune de forme ovale s’étend devant sa maison, entourée d’une clairière semée de hautes herbes jaunes pareilles à celles des savanes, quelques chênes, des châtaigniers, des pins parasols constituent un horizon dont, chaque jour, ses yeux s’abreuvent avec plaisir. Peut-être n’existe-t-il guère de satisfaction plus complète que de se contenter du simple et d’y trouver les ressources les plus vives.

    Une journée dans la vie d’Anicet

 

   L’automne vient d’arriver. Un automne généreux comme on les aime dans cette belle région de Gascogne. Lumineux avec, parfois, surtout le matin, de fines nappes de brouillard qui voilent la cime des grands pins. L’air est frais, cristallin, il sonne à la manière d’un joyeux carillon, il vient dire aux hommes l’heure de se lever, de plonger dans l’eau matinale du jour, de s’immerger dans la libre venue des choses. Joie de l’éveil qui précède et annonce celle du labeur familier qui attend, là-bas dans le pli muet de l’heure. Sur son tapis de fougère et de toile, Landia, la chienne griffon bleu surveille d’un œil le dernier sommeil de son maître. A la manière d’un sixième sens, peut-être au frémissement du simple déplissement de l’air, elle sait que l’heure approche de quitter la couche, de sortir gambader sur le sol devant la maison. Landia ne s’y est pas trompée, bientôt Anicet s’étire et son grand corps mince et nerveux fait grincer le sommier. Le gemmeur est à peine levé que la chienne vient chercher une première caresse. Maintenant la porte est ouverte par laquelle entre une longue coulée d’air frais, vivifiant. Landia est sortie, sans doute flaire-t-elle la trace de quelque gibier passé par ici pendant la nuit.

    Anicet a versé le contenu d’un pichet d’eau dans la vasque en céramique. Il a humecté son visage du bout des doigts. Il a saisi la grosse pierre de savon noir sur laquelle il fait ondoyer son blaireau en des mouvements aussi souples que précis. Il aime ces gestes simples mille fois recommencés. Ils sont pareils à une clepsydre qui compterait, tout au long de l’écoulement de ses gouttes, le passage du temps humain, ce temps si mystérieux, indescriptible, sauf à être inclus dans ces petits riens qui en façonnent la pâte ductile, lui attribuent une forme si singulière. Par petites touches successives, le blaireau dépose sa mousse sur le visage, lui donne toute son onctuosité. Première attention à soi qui inaugure le mouvement d’une nouvelle journée. La lame de rasoir crisse sur la toile de la peau. Dans son miroir taché de chiures de mouche, Anicet suit la progression du rasage, palpe des doigts les zones encore traversées d’ombres nocturnes, manières de courtes broussailles qui s’effacent bientôt.

   Landia est revenue de son inspection matinale. Elle fait de rapides allers et retours dans la pièce, impatiente de prendre son premier repas. Rituel immuable auquel se consacre Anicet, dans une grande écuelle en émail, il verse la pâtée préparée la veille. La chienne remercie et lape sa bouillie avec entrain. Anicet a allumé un feu de bois qui crépite dans la cuisinière. Il dépose deux grosses tranches de pain sur les cercles de fonte, une odeur caramélisée se répand dans la pièce qui se mêle à la senteur torréfiée du café noir. Il mange lentement les tartines qu’il a recouvertes du miel qu’il produit, un miel de caractère à la teinte ambrée, à l’odeur forte, à la saveur boisée, amère, corsée. Ce miel, c’est un peu de lui-même, une faveur que la nature lui a accordée par l’entremise du peuple des abeilles, par les arbres centenaires qui ont fait le don de leurs fleurs. Cette existence, où l’homme est si proche des éléments qui l’entourent, cette prodigalité du vivant à son endroit, le Landais en connaît tout le prix et lorsque le miel touche son palais, y déploie son arôme puissant, c’est un peu comme si l’énergie de la terre pénétrait en lui pour lui dire la beauté d’être ici, si peu séparé des choses, leur naturel prolongement en somme.

   Cette impression d’être relié à son terroir, déjà enfant il en avait ressenti les ondes au centre même de son corps lorsqu’il partait pêcher les grenouilles parmi les nénuphars des étangs ou bien qu’il essayait d’attraper des libellules au corps de verre dans de grands filets. C’est de cette manière lente que se sédimentent, au sein de l’âme, ces mille souvenirs qui, plus tard, seront l’architecture d’une vie d’homme consacrée à faire corps avec ce qui lui est le plus proche, ce pays qui l’a vu naître, qui l’a porté dans ses brumes au printemps, l’a installé parmi les étoiles de givre en hiver. Il n’y a guère sentiment plus exaltant que de se sentir enclos dans sa terre, d’en faire partie, de n’éprouver nulle différence de soi avec le mauve des bruyères, la vibration de l’air, la vitre des étangs où se reflète la courbe immense du ciel.

   Maintenant il est l’heure de s’occuper des pins qu’on nomme ici « arbres d’or », en raison de la couleur qu’ils prennent au crépuscule sous la douce caresse des rayons du soleil, mais aussi, mais surtout parce qu’ils sont la source de revenus essentielle, celle grâce à laquelle le Résinier vit, complétant son ordinaire de quelques travaux d’abattage de grumes qu’achète la scierie voisine. Dans son appentis, Anicet prend ses outils, suivi de près par Landia qui est comme son ombre, une présence précieuse pour qui vit seul au milieu de la forêt. Sans un animal de compagnie l’existence serait bien trop sombre, sans écho du vivant, privée des mouvements joyeux de celle qui est devenue, au fil des jours, son amie, sa confidente. Anicet pose ses outils au pied des grands arbres. Il les regarde longuement avant de les « blesser » comme on dit ici. La blessure est nécessaire afin d’extraire la sève mais elle n’est nullement agressive, Anicet aime trop ces géants des sables dont les touffes d’aiguilles se perdent dans la mare liquide du ciel. Il doit entailler les arbres à bonne hauteur. Il dresse contre un tronc le pitèir, genre d’échelle à un seul montant grossièrement entaillée de marches sur laquelle il doit tenir en équilibre.

    A l’aide d’une lame tranchante Anicet prépare la carre, il enlève l’écorce à coups réguliers, prenant soin de ne pas entamer l’aubier. A chaque entaille, la lame fait un bruit sourd, onctueux qu’on penserait presque affectueux. C’est ceci l’art du geste artisan, effleurer les choses avec amour et précision, ne jamais excéder la mesure, demeurer dans l’exactitude qui, seule, assure la tâche vraie, fixe la loi native du jour. Tous les gestes ultérieurs ne seront que des prolongements, des déclinaisons des premiers. En ce domaine, bien plus que la hâte, c’est la précision, le méthodique qui conduisent le bras, la main à l’endroit même de leur plus noble mission. N’importe qui serait capable de retirer l’écorce, peu en vérité l’accompliraient dans les règles de l’art. Grâce à une incision courbe, le Gemmeur introduit le crampon en zinc qui recueillera la résine, il fixe au-dessous le pot en terre cuite vernissée. A l’aide du hapchòt, genre de hache effilée, à l’extrémité recourbée, il pique l’aubier qui se déplie en gemmelles, fins copeaux qui chutent au sol, pareils à un silencieux grésil. Parfois Landia s’ébroue, en chasse quelque fragment échoué au milieu de son épaisse toison.

   Puis, après avoir piqué plusieurs arbres, il décroche des pots pleins de résine, en verse le contenu dans de grandes caisses en bois qu’ensuite il transvasera dans des bidons en zinc destinés à la distillation. A intervalles réguliers, Anicet boit de longs traits d’eau fraîche à même le goulot d’une gourde en peau. Landia est attentive aux faits et gestes de son maître. Elle connaît tout le lexique selon lequel s’enchaînent les fragments du jour qui s’assemblent pour donner lieu au temps concret qui se déploie ici à la lumière des tâches forestières. C’est un peu comme d’avoir une horloge interne, d’éprouver le subtil cliquetis de leurs rouages, d’avancer dans l’heure avec la certitude d’être à l’endroit irremplaçable de son être.

    Midi a sonné au clocher du village voisin. Le vent de l’Océan apporte le son avec lui, parfois net, parfois plus distant, comme enveloppé de brumes. Depuis le mystère de son instinct animal, Landia a compris qu’il était l’heure de rejoindre « La Blanche », d’y grappiller quelques miettes du repas préparé par Anicet. Le gemmeur a chargé ses outils sur son épaule gauche. De la main droite il ramène une caisse emplie du précieux liquide, des gouttes perlent sur le bord du bois, telles les larmes gélatineuses d’un cierge. Dans le carré de terre entouré d’une clôture de lames de bois, son jardin, Anicet choisit une belle salade pommée, cueille des pommes à la peau lumineuse, un peu flétrie par endroits. Il est uniquement végétarien, par vocation, par respect aussi de la vie sous toutes ses formes. Certes, ici le gibier n’est pas rare et il lui suffirait de tendre quelques collets pour attraper des lapins, des lièvres, mais son sens de la liberté est bien trop immergé en lui pour qu’il en trahisse le serment.

 

Lui, Anicet est libre.

 Elle, Landia est libre.

Eux, les animaux de la forêt,

 il les veut libres,

totalement libres.

Souvent, le soir, lorsque le crépuscule approche, que les ombres se font longues, il glisse un œil derrière sa longue-vue et se réjouit du spectacle d’un chevreuil venant s’abreuver à l’étang, de l’image d’un perdreau picorant des graines, du glissement brun et blanc d’une belette en maraude. Et les animaux qu’il ne peut surprendre sur-le-champ, il en débusque les empreintes dans le limon autour du point d’eau : les cinq doigts griffus du ragondin, les traces légères des petits campagnols, les coussins réguliers des renards, les deux lunules profondes des sabots du sanglier. C’est toute cette topologie anatomique des espèces sauvages qu’Anicet porte en lui à la manière d’un sceau singulier, d’un répertoire dont il aime la somptueuse rhétorique, une manière de symphonie du monde dissimulé aux yeux des Distraits et des Pressés. Vivre dans le simple, ceci : avancer au rythme souple du brin d’herbe, respirer l’illisible fragrance du minuscule lotier corniculé, du liseron des dunes, débusquer, sous le revers de la feuille, tout un univers microscopique qui est le privilège de ceux qui, tel Jean-Jacques, herborisent, tel Jean-Henri Fabre tiennent en eux le grand livre secret des insectes et des modestes qui peuplent les mousses et autres lichens.

   Pendant qu’Anicet prépare son repas, Landia se couche au soleil, toujours au même endroit, à la lisière de l’ombre portée de l’avant-toit, tout contre la peau douce de la façade. Le Résinier écoute les nouvelles à la radio. Il aime bien son vieux poste aux gros boutons noirs, Sa grille en bakélite blanche, son cadran de verre qui porte le nom des stations, l’aiguille phosphorescente qui se déplace à la recherche des émissions, son nom en relief tout en bas du cadre

G  R  U  N  D  I  G

   Parfois, d’une oreille inattentive, il laisse venir le bruit de fond d’un monde si éloigné, si indistinct qu’il croirait en avoir créé la forme au simple motif d’un rêve. Parfois, les informations sont si éreintantes avec leurs lots de crimes, de viols, leurs guerres, leurs folies en tous genres, les bonheurs sont si rares qui atténuent la vision d’ensemble !

   Landia, attirée par la bonne odeur des pommes de terre sous la cendre, est entrée dans la maison, dans l’espoir de pouvoir chaparder, de temps en temps, un peu de la nourriture de son maître. Le soleil entre généreusement par la porte ouverte. L’automne est radieux qui diffuse sa belle palette, le ciel est pur, seulement traversé de temps à autre par le vol rapide d’un essaim de passereaux. Anicet mange lentement, tout attentif à ne nullement déranger l’harmonie, l’enchaînement des secondes. C’est un luxe inouï, ce souple accord des Landes de Gascogne avec le déroulé de l’instant, chaque instant venu au moment de sa pleine présence, ni en avance, ni en retard, ajusté ce qu’il faut, approprié à ce qui vient comme l’est un enfant au jeu qui l’occupe et qui est la totalité d’un monde, un sens à l’infini qui ne demande rien d’autre que d’être là, isolé parmi la multitude, calme au milieu de la tempête mondaine. Oui, c’est bien la figure d’une vie de retraite, au bord de quelque refuge monastique, mais comment échapper au battement rapide des choses sinon en choisissant le retiré, le naturel, ce qui n’existe qu’à être découvert au plein de l’âme, au centre même de sa chair ?

 

    [INCISE – Alors, au milieu de cette vie limpide, assurée d’elle-même, droite en son avancée, qu’en est-il du simple ? Quel est le lieu singulier qui l’anime ? Quels sont les ingrédients qui concourent à poser son être dans la certitude ? Les Landes, la Gascogne, viennent-elles par hasard ou bien existe-t-il un motif plus profond de leur évocation ? Ce que ces Landes apportent, les degrés essentiels au gré desquels le translucide apparaît dans sa dimension la plus exacte. L’air est pur qui vient du vaste Océan. L’eau de l’étang est claire, semée de quelques feuilles, des courants s’y impriment qui sont d’agréables arabesques, on les dirait dessinées par la main d’un artiste. « La Blanche » est là, campée dans sa clairière, unique répondant de la virginité, du silence partout posé pareil à une neige, à une écume. Silence réverbéré par celui d’Anicet dont la parole n’est qu’un long monologue intérieur. Landia, dans sa fidélité, est l’empreinte de la clarté, de l’innocence.

   Et le pin maritime, cet arbre au tronc si droit, aux écailles si précises, il s’élève à l’infini, sa touffe sommitale plonge dans l’eau immaculée du ciel, ses racines s’abreuvent à l’humus (humus = homme = humilité, même dérivation d’une racine commune qui signifie « terre »), et cette identique étymologie n’est nullement dépourvue de signification, bien au contraire elle sous-entend que tout homme, en son fond, provient de la terre, qu’il doit demeurer dans l’humilité de sa provenance, n’en nullement déborder sous peine de chuter dans l’arrogance, la suffisance, toutes inclinations qui s’écartent de la vérité à laquelle son être doit s’abreuver. Ce pin, donc, est éminemment symbolique, symbolisme que renforce encore la présence, en lui, de la précieuse gemme. Cette pierre vive qui est l’essence même en sa plus belle efflorescence. Tout, ici, est lexique du simple, rayonnement de l’unique en son intime faveur : air, eau, maison, clairière, silence, solitude, pin, gemme, racine, les plus simples dénominateurs communs d’un réel porté à l’acmé de son sens. Entre ces éléments s’établissent des courants secrets, des relations invisibles, se tissent des affinités qui sont les constellations de ceci même qui se donne dans sa plus efficiente immédiateté. Rien ne brise ni ne sépare, tout conflue à la manière dont les flancs d’une jarre assemblent les gouttes d’eau pour en faire ce liquide dont l’homme se désaltèrera, instillant au plein de sa chair cette source de vie, ce filet nourrissant les fibres de ses tissus. C’est la vie en son impalpable mouvement qui fait ses pas de deux à l’abri des regards, c’est la vie qui bat, tout comme la diastole-systole du monde vibre à notre insu et soutient qui nous sommes en notre plus exacte innocence.

   Mais, maintenant, il faut creuser le simple, lui donner ses assises, lui conférer une ampleur qui le détermine en son fond mais n’apparaît nullement, recouvert qu’il est par des strates multiples mondaines qui en obèrent la juste perception.  Le simple est-il si simple qu’il y parait ? Le simple n’est pas la simplicité mais au contraire la complexité. Mais une complexité signifiante, non un écheveau embrouillé de signes où plus nul indice n’apparaît mais seulement la confusion, le désordre, le chaos. Si, évoquant le pin avec un œil juste, tel qu’il se donne dans la lumière de la clairière, je fais venir à moi, dans la plus grande clarté, la géométrie de ses écailles, la netteté de ses aiguilles, les perles ovales de ses gemmes, le cheminement de ses blanches racines, alors non seulement le pin m’apparaît dans toute sa dimension apophantique, c’est-à-dire  dans sa posture qui consiste à « briller, clarifier, montrer », mais, en même temps, c’est son essence qui m’est donnée, autrement formulé, son être rencontre le mien ce qui, aussi, peut porter le beau nom « d’amour ». Je suis en amour du pin qui me le rend au centuple. Lui et moi, en quelque sorte, sommes dans une identique posture existentielle, à la seule différence que je suis doué de pensée, que lui, le pin, est doué de croissance, de vitalité, de bourgeonnement. L’homologie, bien évidemment, se limite au symbole.

   La complexité du simple se dévoile si l’on porte attention à ceci : de l’air à l’eau, de la clairière au silence, de la solitude au pin, de la gemme à la racine, tout ceci considéré dans une manière de rationalité rigoureuse, méthodique (laquelle n’empêche nullement la souplesse d’une intuition, la tonalité d’un sentiment), toute chose se dévoile en soi dans la sincérité de son être, toute chose joue avec la totalité des autres et ceci dessine l’architecture d’une rectitude qui fonde le réel en sa saisie la plus conforme. Ce qui vient à moi, depuis l’espace de la forêt, ce sont les choses mêmes, sans détour, sans apprêt, les choses en tant que choses. Les choses à découvert, les choses offertes à une vue qui s’y applique avec intérêt et discernement. C’est à peu près ce qu’exprime Descartes dans « Dioptrique » :

   « La vision distincte est celle en laquelle les parties les plus subtiles de la chose se manifestent et se présentent à la vue... La vision forte ou claire se produit lorsque la chose est vue dans une grande lumière. »

   Oui, je crois que le grand secret c’est bien de voir les choses « dans une grande lumière », l’image et la fonction ouvrante de la clairière y correspondent avec une joie pleine et entière. Voir justement est sans doute l’un des plus grands motifs de satisfaction de la destinée humaine.

   Ce qui est à repérer comme l’un des fondements essentiels du simple, c’est sa source originaire, son coefficient de production à l’infini. Tout part de lui. Parce que, origine, en lui se dessine toute généalogie, en lui s’inscrivent tous les possibles. A contrario, ce qui est déjà venu à soi avec l’altération que suppose toute avancée temporelle, est comme affligé de tellement de prédicats divers que toute liberté en a été évacuée, forme illisible parmi les autres formes illisibles.  Seul le simple peut déployer à l’infini ses puissances, ses virtualités. Cette maison, cette racine, cette eau qui vivent leur vie au cœur de la lande, ne sont affectées par rien, ne sont polluées par rien, ne sont distraites par rien, elles reposent dans le calme même de leur profonde nature, elles sont libres de leur essor qu’elles peuvent orienter de telle ou de telle manière dans ce microcosme étroit qui garantit la justesse de leur propre étendue.

   Autre détermination et non des moindres, c’est grâce à la solitude, solitude d’Anicet, de la clairière, du logis, du pin que tout ceci peut s’illustrer de si belle façon. C’est dans l’absolue singularité de sa solitude que l’être se laisse atteindre à la hauteur de ce qu’il est. Solitude de l’être humain, solitude des choses. C’est seulement après s’être atteint dans cette insularité que la recherche des autres, des différents, peut se donner en tant que certitude de l’esquisse qu’ils me tendent, du visage que je leur adresse. Egos en miroir où se décline la précieuse présence de l’autre. L’autre, je ne peux jamais l’atteindre qu’après m’être atteint moi-même au plein de qui je suis. Passage obligé par le solipsisme, l’égoïté, le soi en soi en sa plus effective réalité. Il me faut combler mon propre réel pour atteindre le réel de l’autre. Grande leçon paradigmatique de l’acquisition des connaissances, partir du connu pour gagner l’inconnu.

   Anicet part de lui et non d’une mystérieuse entité pour parvenir à l’arbre. Et ainsi pour chaque chose qui se lève dans le monde. Pour le pin dressé au centre de la clairière, la clairière n’est ce qu’elle est qu’à l’entourer, lui, le pin, à le définir tel son proche environnement et ainsi réciproquement pour toute chose, l’eau joue par rapport au ciel, à la forêt, à la maison, à la touffe de bruyère. Que les choses aient conscience ou non de ces relations, peu importe, c’est pour le Gemmeur Anicet que tout rayonne et fait sens. C’est lui le vrai médiateur de tout ce qui l’entoure et c’est, de l’endroit même de sa solitude qu’il provoque son univers à être ce qu’il est. Serait-il entouré du peuple des bavards ordinaires et alors son attention, dissoute au milieu des affairements, des bruissements divers, des digressions, perdrait la trace de ceci même qui est à découvrir, l’essentialité d’un monde qui se voile et ne se montre plus que dans l’approximation, l’approche circonspecte, jamais dans sa vérité établie en son fond.

   C’est du silence du Résinier, de celui de Landia, de celui qui atteint les arbres, l’étang, les hauts pins, les animaux en maraude, le vent océanique, que nait toute parole sincère, claire, non contaminée par les palabres à l’infini qui obscurcissent toujours le discours humain, le rendent inaudible. Dire le simple de cette manière est seulement l’approcher, en deviner les lignes de force, en supputer la puissance. Il faudrait encore davantage approfondir et, au terme de la réflexion, dévisager le simple dans un genre de face à face qui nous le rendrait compréhensible. Pour l’instant contentons-nous de suivre Anicet, de deviner dans la trace de son parcours les signes les plus apparents du bonheur.]

   L’heure est venue de la pause méridienne, de la connaissance du milieu de l’heure, du point fixe qui s’élève au plus haut du jour, de la lumière zénithale qui aveugle, certes, fait les ombres verticales mais invite au clair repos, celui livré à l’unique d’une méditation, d’une dérive doucement, longuement pensive. Anicet est assis maintenant sur une chaise rustique tout contre le mur blanc de sa maison. La fidèle Landia est couchée à ses pieds. Elle ne dort qu’en apparence, attentive à chaque mouvement de son maître. Elle ne vit que par lui, pour lui. Elle est son prolongement. Le Gemmeur laisse une sorte de sérénité l’envahir, livré aux sensations primaires du soleil sur la peau, du vent léger sur les mains, de l’écoute du chant de l’oiseau dans la touffe ébouriffée des pins. L’homme ne fait pas de sieste, du moins ce que l’on entend par ce mot dans l’usage courant. C’est bien plutôt un rêve éveillé qui le visite, l’installe au plein de ce qui pourrait être sa vérité intime. Il aime cette souveraine autonomie, cette douce divagation sans entrave aucune, ce geste primesautier pareil au vol erratique et gracieux du papillon. Une idée en appelle une autre, une pensée se coule dans une autre pensée, un mouvement interne s’associe à une perception interne comme s’il n’y avait nul hiatus entre le dehors, le dedans. L’image du microcosme qui surgit inévitablement au contact de la clairière, trouve ici son effectuation la plus réelle. C’est comme s’il y avait des cercles concentriques, des emboîtements d’œufs gigognes, la dimension de l’universel, de l’éloigné, de l’obscur, du sibyllin,  puis une colonie  régionale au-delà de la voûte verte des pins s’illuminant peu à peu, puis un territoire local de haute lumière se reflétant dans les eux claires de l’étang, puis enfin un site infiniment singulier, propre, étincelant, immédiatement intelligible, un soi révélé au feu de la conscience, un soi en sa certitude intime, un soi rayonnant depuis le lieu de lui seul connu, une graine, un germe, mesure si étroite mais si spacieuse tout à la fois, flamme d’une liberté. Mais les mots échouent à en dresser le portrait. Peut-on jamais décrire l’irisation de la peau à la rencontre de l’aimée, le frisson dans la chair lorsque le poème se donne comme votre propre miroir ?

   La halte méridienne passée, Anicet gagne son appentis pour y exécuter de menus travaux. C’est d’abord sur son hapchòt qu’il fait porter toute son attention. C’est lui qui constitue l’emblème de son métier. C’est par lui que l’aubier est incisé, que se laissent apercevoir les gouttes opalescentes de la résine, que les revenus sont assurés et la vie, ici, certaine de trouver ses assises, de prolonger un destin qui se veut au plus près de la nature, de sa spontanéité. Anicet aime son outil, sa forme qui rappelle celle d’une arme sans en posséder les pouvoirs de nuisance. Anicet aime son tranchant, son contrepoids en triangle, son manche en noisetier qui porte l’empreinte de ses mains. Il saisit la pierre à aiguiser, elle a l’allure d’un fuseau. Elle brille sous les rayons de clarté. Sa matière est belle, couleur acier, ce gris si doux qui dit l’amitié au contact de la lame. Anicet procède par gestes souples, onctueux, amoureux. Il décrit des sortes d’ellipses en forme de huit. C’est à peine s’il effleure le tranchant. Le bruit du polissage est feutré.

 

Il appelle le pin.

 Il appelle l’aubier.

Il appelle la sève.

 

   Il est un chant mélodieux à l’oreille du Résinier. Il est un hymne à la terre, à l’arbre, au ciel. Il est un geste originaire qui se relie aux premiers travaux des hommes, loin dans le temps qui bourgeonne à l’horizon des choses. Anicet est bercé par cette complainte si simple, par cette note tantôt grave, tantôt aiguë selon l’inclinaison de la pierre, sa pression sur le métal. Landia, couchée à même le sol semble se laisser aller au rythme de cette mélopée qui ressemble au battement de la pluie contre les vitres, au vent parmi les aiguilles des pins, aux rumeurs du vaste Océan étalé bien au-delà des monticules des dunes. Le tranchant est un fil de rasoir, une ligne brillante où s’anime le vif de la lumière.

   La lumière avance dans le ciel et, bientôt, elle jette ses derniers feux. Il est l’heure de rejoindre « La Blanche », d’allumer la cheminée. Anicet prend son repas du soir, frugal comme toujours. Landia lape joyeusement son écuelle. La maison baigne dans un paisible clair-obscur. La lune s’est levée qui fait sa traînée grise. C’est l’heure du retour sur soi, du recueil. C’est l’heure dernière qui précède le sommeil, se teinte déjà des ombres du rêve. C’est l’heure de la lecture. Sans lire, Anicet aurait bien du mal à trouver le sommeil. Il lui faut cette rencontre avec l’imaginaire, cette évasion hors du champ des choses communes. C’est un genre d’onirisme qui en précède un autre. Le Résinier s’est assis sur la banquette qui jouxte la cheminée. Sur une étagère, un recueil de poésies de Théophile Gautier intitulé « Espana ». Les poèmes qu’il abrite, il les a lus mille fois, ils passent et repassent dans sa tête avec la même obstination que met son hapchòt à entailler l’aubier. Il a besoin de cette permanence, de cet « éternel retour du même », de ce ressourcement même de l’eau à sa propre origine. Il lit le poème « Le pin des Landes » avec minutie, sans doute avec gourmandise. Chaque mot est une bouffée d’air qui dilate ses alvéoles. Chaque mot est un battement de son sang. Chaque mot est un frisson qui fait lever sa peau.

 

« On ne voit en passant par les Landes désertes,

Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,

Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes

D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

 

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

 

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa sève qui bout,

Et se tient toujours droit sur le bord de la route,

Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

 

Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;

Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.

Il faut qu'il ait au coeur une entaille profonde

Pour épancher ses vers, divines larmes d'or ! »

 

   Anicet a bien compris la valeur allégorique de cette « fable » au travers de laquelle Gautier désigne le Pin-Poète sous une seule et identique personne. Pin-Poète en souffrance, chacun ne délivre « ses divines larmes d’or » qu’au prix d’un sacrifice. Sacrifice de l’arbre. Sacrifice de l’homme. L’art est à ce prix qui réclame la douleur. Aussi bien l’art du Résinier qui est ascèse de vie, blessure éprouvée jusqu’au plein de sa chair, blessure qui médiatise l’accès au réel le plus profond des choses. Plaie de l’homme qui joue en écho avec la plaie de l’arbre. Cette métaphore est belle qui dit dans l’exactitude de l’être incisé jusqu’en son âme la nécessité de « mourir debout », avec la même énergie que met le héros à assumer son intime tragédie. Vivre jusqu’au bout de soi est prendre le risque de sa mort.

 

Le Poète meurt.

Le Pin meurt.

L’Homme meurt.

 Seul le Poème demeure.

Il a dépassé sa propre douleur

pour être une « étoile au ciel du monde ».

 

 

 

 

 

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 09:53
Irisation des formes

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Constamment nous regardons le monde, nous le regardons sans cesse mais ne le voyons pas. Toujours nos yeux sont en quête de nouvelles moissons. Des choses, nous voulons des choses à satiété, à foison, pensant en cela combler le vide qui est coalescent à notre condition. Nous nous éprouvons comme des outres désertées dont nous voudrions obturer le manque. Nous n’avons de cesse de grappiller ici les grains opalescents des objets derrière une vitrine, ici encore quelques visions de choses qui nous fascinent, dont nous pensons que leur avoir suffira à notre immédiate joie. Sur ce monde qui vibre tel un cristal, sur ce monde qui pulse ses ondes magnétiques, nous fixons notre désir, nous enracinons le fer de notre volonté, nous ne cherchons qu’à le capturer, à l’immerger dans l’océan jamais apaisé de notre puissance, de notre pouvoir de domination que nous pensons illimité.

   Hommes fouettés par notre détermination à diffuser notre aura à l’entour, aussi bien sur les autres hommes, sur la terre et le ciel, sur les nuages et le vol libre des oiseaux, nous pensons notre fortune illimitée, nous dotons notre regard d’une dimension autistique, nous le plaçons dans l’orbe d’une cécité que nous ne percevons même pas, persuadés que nous sommes du fait que, hors de nous, rien n’existe que d’adventice, de superflu, une manière d’égotisme absolu nous guette qui pourrait bien nous faire sortir de notre condition existentielle, nous ramener au motif singulier d’une chose n’ayant hors de soi nulle réalité, une chose en tant que chose. Une juste suffisance de soi.

    Cette belle image, nous la visons dans une sorte d’indifférence, comme si la silhouette féminine qui s’y dessine dans le doute, l’incertitude, ne se donnait qu’à la manière d’un lointain satellite dont nous serions la planète directrice, n’éprouvant à son égard qu’un intérêt somme toute périphérique. Son être ne nous atteint pas réellement, sa dimension singulière nous échappe au motif qu’elle n’est pas nous, ne le sera jamais, qu’elle est un hôte de passage dont, bientôt, l’évanescente parution, le phénomène illisible se dissoudront dans la texture serrée du temps. C’est ici, bien évidemment, le problème de toute altérité qui se pose et ne saurait trouver quelque résolution que ce soit. A nous-mêmes, nous sommes notre propre mystère, notre insondable présence, un cogito que nous hésitons à fixer dans les rets d’une étrange et aliénante formule :

 

« J’aime donc je suis »,

« Je sens donc je suis »,

« J’imagine donc je suis ».

 

   Mais, ni l’amour, ni la sensation, ni l’imaginaire ne sont des socles suffisamment établis pour une conscience affamée de certitude. A peine énonçons-nous un semblant de vérité « cette figure humaine est belle », qu’un doute s’empare de nous, que notre langage bégaie, que notre parole devient aphasique. S’agit-il bien de beauté ou seulement d’une image agréable sans autre prétention que celle de plaire ? Est-ce une femme dans la force de l’âge ou bien une adolescente qui s’initie à quelques pas de danse ? Est-ce une chorégraphie ou une marche lente, une approche sur la pointe des pieds ? Toutes ces interrogations auront tôt fait d’épuiser notre curiosité et le temps sera proche où nous laisserons l’image à son mystère. L’impression de vague, de confus, de nébuleux aura eu raison de notre patience, laissant notre soif de connaître sur le bord de quelque oued asséché. C’est ainsi, le réel nous fait toujours face avec son intense coefficient d’énigme. Une énigme rejoint l’autre, la mienne rejoint celle du monde. C’est en ceci que nous sommes des navigateurs sans amer, des explorateurs perdus à même la jungle dont ils veulent connaître les secrets, déchiffrer la pensée, lire le destin.

   Oui, nous pourrions demeurer en cet affligeant constat et nous satisfaire de cette progression à l’estime. Être humain, c’est être lucide. Être lucide c’est refuser que les choses nous soient données à la seule hauteur de ce regard d’astigmate. Notre vision dédoublée, il faut la rendre unitaire, l’aiguiser, lui conférer plus d’éclat, seul principe selon lequel faire de notre cheminement un sentier éclairé, non une sombre forêt qui ne se vêtirait que d’ombre et d’inconnaissance. Puisque nous faisons la thèse que nous sommes toujours en-deçà ou au-delà du réel, essayons, au moins une fois, de traverser la vitre des apparences de façon à faire apparaître quelques facettes de cela même qui pourrait se donner comme vérité. Efforçons-nous de coïncider avec ce qui vient à nous et, en quelque sorte, nous provoque à la saisir, cette figure, hors son ambivalence manifeste, au moins décrypter en elle, au plus profond de qui elle est, une inclination, des affinités, des choix d’existence, les traits d’une singularité. Faire ceci est toujours au risque de l’erreur. Le réel est porteur de tant d’esquisses, nous ne pouvons prétendre nous orienter que vers une tâche d’approche, un essai de compréhension. Exister est comprendre, soi, l’autre, le monde autant que nos facultés peuvent en faire l’expérience. Alors tentons l’ouverture d’un chemin exploratoire.

    Elle-en-son-mystère, telle qu’elle m’apparaît et pourrait être si, du moins, son être pouvait se doter de cette réalité qui, à l’instant, me fait signe comme sa possibilité la plus propre de se donner au monde. Ce qu’il faudrait voir et décrire, dans un style strictement phénoménologique, avec la plus grande minutie, ceci :

   La tache auburn des cheveux fait sa sublime auréole tout autour de l’argile claire du visage. Elle dit, la chevelure, la cimaise de l’être, sa limite que tutoie la vitre illimitée de l’empyrée. Sous son abri courent les fluides de la pensée, s’illuminent les interrogations quant à l’existence, à la pure présence, une clairière s’illumine des joies de la méditation, un feu s’allume sous l’amicale pression de la visitation des œuvres d’art, des étincelles crépitent sous la fortune de la rencontre amoureuse, des feux de Bengale tracent dans la nuit l’unique beauté du paysage, posent les contours de la chose délicate, disent l’immense faveur de l’instant magique, la perle opalescente du souvenir, la flèche du destin attendue par les temps à venir.

   Visage, ô visage de grâce infinie. En toi se mire le monde, en toi se dépose, telle une poudre lactée, la poésie des étoiles, la marche des comètes, le dessin sublime des constellations. En toi, sur le lisse de ta peau, le rouge du plaisir, le rose de l’émotion, le blanc de la stupeur, parfois. Visage arc-en-ciel, pareil à la palette du peintre, chaque teinte est un état d’âme. En toi, visage, les motifs ouvragés de l’expérience, les surprises de l’aventure, les rides des épreuves, le rictus de la douleur, la fulgurance de la jouissance, la moue de réprobation, les délices d’un mets, les contractures de l’angoisse, les traits figés de l’ennui. Infinie richesse, arc inépuisable des tonalités émotionnelles, arche immense des faveurs données aux hommes afin que leur humanité se déploie avec la douce insistance du vertige, la polyphonie qui fait la vie belle, tresse à l’envi les broderies d’inépuisables résurgences, enchante la moindre seconde, féconde le plus mince des événements. Visage, ô visage !

   Buste menu, douce éminence, tu portes en toi le secret maternel de la lactation, tes roses aréoles sont les témoins du don que tu octroies à ta descendance. Buste qui dissimules à peine la pourpre énergie de ce coeur qui compte chacune de tes secondes, bat ta propre chamade, buste qui inscris en toi, comme dans un registre secret, comme dans un méticuleux sismographe, chacun de tes tellurismes, chacune de tes vibrations, elles sont infinies, depuis les coups d’épingle de la détresse jusqu’aux joyeux coups de gong de la félicité. Gorge satinée qui reçois les parures, les colliers « d’émaux et camées », les médailles qui scandent les acmés de tes rencontres, les dettes de la mémoire, les promesses faites à ceux que tu aimes, elles dilatent ta poitrine, la métamorphosent en cette figure de proue qui brave les flots, partage l’écume et te porte loin en avant de toi vers ce futur qui t’appelle et t’intrigue, il est ton orient le plus décisif.

   Bras à demi repliés dans le geste du balancement de la marche. Bras qui saisissent l’enfant, le compagnon, l’ami, ils sont les instruments les plus précieux, ils signent l’ouverture de la convivialité, ils disent la force et la détermination. Mains, sublimes mains qui sont tes postes avancés, tes éclaireurs de pointe, le fanal par qui tu te signales aux autres, l’emblème que tu leur tends pour manifester l’échange, l’amitié, l’accueil. En toi, les signes encore visibles des caresses, les traces du pain pétri, de la terre que tu façonnes en pots, des touches de l’instrument dont tu tires tes mélodies, l’incarnat de tes ongles, les semences de ta séduction, la tienne même, celle que tu destines aux autres. Tes mains, les mains sont de tels prodiges, une vie ne suffirait à en chanter les louanges. Les gestes des mains sont le poème par qui le monde nous apparaît en sa plus troublante configuration. Ce que le langage n’énonce pas, elles en dessinent les contours, en précisent les formes. Etonnante complémentarité de la parole, du geste. Etonnante symphonie, l’homme est un cosmos, une totalité. Que n’en fait-il meilleur usage ?

    Abdomen, milieu du corps, aire de rayonnement. En toi, en ton centre s’érige une présence éminemment symbolique. Ton ombilic par lequel tu fus attachée à l’ensemble des générations qui t’ont précédée est ton point-origine. En lui tu remontes jusqu’à la lointaine préhistoire et, bien au-delà, tu rejoins la genèse du vivant, le mystère qui l’entoure, l’infini de l’univers au regard duquel ta finitude, notre finitude à tous, sonnent à la manière d’un coup de fouet. Mais d’un coup de fouet qui nous ouvre au monde car nous ne sommes des hommes qu’à être mortels, ce qui est notre marque insigne, le tremplin de notre transcendance. Nous seuls « pouvons la mort en tant que la mort » selon les dires du philosophe et c’est ceci, ce tragique assumé jusqu’en son fond qui nous rend uniques, inimitables, doués d’immenses virtualités.

    Si nous créons, des œuvres d’art par exemple, c’est bien eu égard à notre finitude. Serions-nous infinis, immortels, notre création serait par essence inépuisable et nous n’aurions nul besoin de créer, nous serions nous-mêmes créés pour l’éternité. L’ombilic est une pierre précieuse, une gemme contenant le secret de notre présence. En ceci, il est encore plus confidentiel que peut l’être notre sexe dérisoire, lui qui n’est qu’un appendice organique, une fonction certes reproductrice mais limitée à son propre territoire. Déplierions-nous le germe de notre ombilic et, soudain, le monde se dévoilerait et, soudain, nos yeux embrasseraient la totalité du monde, visible et invisible.

   Sexe tellement abhorré et tout à la fois encensé. Lieu de toutes les curiosités, de toutes les convoitises, de la joie souvent, parfois des plus confondantes aversions, parfois du tragique en sa plus effective brutalité. Toujours il est difficile de disserter sur le sexe au motif que des connotations morales obèrent un discours se voulant objectif. Parler de sexe est déjà un acte suspect en soi, une idée subversive. Et pourtant, vous qui lisez, moi qui écris, nous ne serions même pas là à « tirer des plans sur la comète » si, quelque part, le sexe avait été biffé des attributs humains. Mais il faut poursuivre. Admirable mont de Vénus qui abrite, dans sa douce éminence, la touffeur d’une forêt pluviale. De souples arborescences dissimulent la voie par laquelle t’atteindre en ton intime. La peau est si lisse à l’entour, si musquée par endroits, si bistre, tout ceci dit l’entrée dans un territoire hors du commun, privé, défendu, indéchiffrable en quelque sorte. C’est à l’intérieur même de la sphère germinative que les choses se disent avec le plus de clarté, sans fausse pudeur, avec l’évidence qui sied aux choses « naturelles ». Oui, c’est bien la Nature qui parle et fait simplement son travail de Nature. C’est nous les hommes qui pervertissons ses lois, les interprétons souvent de manière erronée.

    Notre sexualité est, à l’évidence, le lieu de reproduction de l’espèce, mais aussi le lieu où se polarise l’amour où se focalise le plaisir. Je crois à la mémoire vive du sexe, des premières expériences fondatrices, au souvenir gravé dans la chair des aventures amoureuses. Rien n’est gratuit dans l’effusion sexuelle, tout signifie avec la plus grande ampleur. Seulement, emportés par l’événement, au plein de la jouissance, cette dernière entraîne avec elle tout ce qui aurait pu amarrer, en notre conscience, des faits et gestes par nature essentiellement volatils. « Post coitum omne animal triste », nous dit Gallien depuis sa sagesse grecque. La science moderne l’énonce emphatiquement sous le curieux libellé de « dysphorie post-coïtale », autrement dit sentiment de mélancolie qui, le plus souvent, se donne comme le ton fondamental s’installant après les relations amoureuses.

   Certes bien des justifications sont fournies dont la plus courante met en relation, d’une façon bien plus voluptueuse que mythologique, Eros et Thanatos. Sans doute est-elle la seule qui soit efficiente. A l’acmé de la jouissance, chacun se pense affecté d’une puissance infinie qui, par simple effet diffusif, éloignerait le spectre de la finitude. Alors, quoi de plus normal, l’orage une fois passé, que le paysage nous paraisse terne, fade, sans perspective enthousiasmante ? A la différence de l’enfant qui abandonne son jeu pour en reprendre sitôt un autre, le paradigme amoureux entre adultes se pare de bien d’autres signes ancrés dans le principe de réalité. A l’instar du souverain Principe de Raison dont chacun sait le long temps d’incubation conceptuelle, les assises d’un réel amour fondé en sincérité (à moins qu’il ne s’agisse d’une simple libération orgastique), sont longues à venir. En ce domaine, nous sommes bien plus laborieuses fourmis que cigales insouciantes. A de vrais rapports il faut de l’amplitude, de la préparation, une macération si l’on peut dire. Voici pour ces considérations toutes théoriques qui, cependant, sont utiles à la compréhension de la dimension de sentiments qui, pour être ancrés dans la chair, n’en sont pas moins des soucis de l’individu en recherche de soi, en recherche de l’autre.

   Jambes, fières assises de l’être physique, vous venez en dernier mais méritez toute notre attention. C’est par vous que s’assurent la mobilité, la marche, les plus belles figures de la chorégraphie humaine. Racines, vous étalez largement les rhizomes des pieds sur ce sol qui est constitutif du peuple des Existants. Jambes, vous êtes belles lorsque, fuselées, de soie amoureusement gainées, vous paraissez dans le luxe inouï de qui vous êtes. L’amant peut être tellement fasciné par votre image qu’il peut s’y aliéner sa vie entière. Les jambes sont un prodige, peut-être celui qui vous définit le mieux en qui vous êtes. Tout homme peut rivaliser avec vous au gré de sa poitrine musclée, de la sangle exacte de son bassin, de l’arrondi unique de son fessier. Mais nul homme ne peut revendiquer ces deux attributs qui vous singularisent et vous font femme plus que femme. Parfois, hissée sur de hauts talons ou bien campée sur de plates ballerines, jambes vous diffusez au large votre brillante aura, vous essaimez la beauté si bien qu’un quidam peut vous suivre au hasard des rues, sans autre intention manifeste que de s’inscrire dans le sillage d’une esthétique se suffisant à elle-même.

   Que dire encore qui magnifierait votre physique, encenserait l’esquisse que vous êtes, que nos yeux humains accomplissent à l’aune de notre attentif regard ? Que dire ? Cette digression est sans doute déjà de trop qui ne peut que tracer une approximative figure de qui vous êtes. Et maintenant, reprenons votre image, fixons-là avec toute l’attention requise. Lors de ces quelques lignes, nous avons tâché de donner un contenu plausible à la forme que vous nous avez tendue. Vous étiez, selon le titre une simple « irisation de forme », c’est-à-dire une figure impressionniste, un genre de paysage à la Turner, une brume indicible se retirant à même son avènement. Nous avons modestement essayé de sortir de cette « fausse évidence du monde » que nous livrent la plupart des choses rencontrées et vous-même y étiez en jeu dans cette indistinction qui ne pouvait que nous égarer.

   Nous avons décrit votre site corporel, le saupoudrant de quelques tonalités affectives. Certes le projet était bien mince, pudique, sur le lieu d’une constante réserve. Et il ne pouvait guère en être autrement.

 

Face à nous :

Vous,

la Nature,

le Monde.

 

   Nous orthographions chaque mot avec des majuscules afin que de l’essentiel vienne se substituer à du relatif. Mais alors, qu’en est-il de Vous, de la Nature, du Monde ? Quel est le visage le plus exact, l’épiphanie qui, laissant de côté toutes les scories, nous livrerait la pierre précieuse avec son éclat de cristal ? Dire le thème essentiel d’une personne, est-ce en dessiner la forme sur une feuille de papier, la saisir au travers d’une photographie, enregistrer sa voix, la montrer au travers du langage, la disposer devant soi en « chair et en os », faire droit « à la chose même » pour reprendre le mot fondateur de la phénoménologie ?

   Ou bien plutôt est-ce laisser son être en tant qu’être à ce qu’il est en sa foncière parution ? Mais l’on voit bien que les problèmes sont complexes, enchevêtrées, car vous la Dame-de -l’image, vous avez bien une réalité n’est-ce pas ? Mais quelle est-elle ? Existe-t-il une hiérarchie qui placerait telle esquisse devant telle autre, le mot avant la chair, la chair après l’image, l’image après la voix, la voix avant le dessin, le visage avant la main ? Voyez-vous, Descartes avait raison de placer le doute à l’initiale de toute pensée, au fondement de tout cogito. Nous sommes fondamentalement des hommes et des femmes de doute. En raison de ceci nous interrogeons. Manifestement l’une des missions fondamentales revenant à la loi de notre espèce.

 

Interroger et tâcher de comprendre :

 

   les voies les plus exaltantes de l’humain en sa constante irisation ! Aurions-nous mieux à faire que ceci ?

  

  

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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 10:09
Art : du chaos au cosmos

« Sculpture en eaux vives »

« CAIRN éphémère »

Source : « Paju » - RTS

 

***

 

   Nous, les hommes, sommes traversés de contradictions, placés sous le joug de continuelles contrariétés, soumis aux puissances des orages internes, gouvernés par nos instincts primaires, cloués au pilori de nos désirs, happés ici par nos soudains appétits, crucifiés là à une sexualité qui nous déborde et nous fait connaître la condition erratique des hordes sauvages. Certes nous avons des milliers d’années de civilisation qui ont poncé notre corps de pierre granuleux, le métamorphosant en cette gemme lisse sur laquelle glisse la belle lumière. Certes nous avons ce vernis, cet émail aux mille couleurs, il atténue en nous le primitif, il efface l’archaïque, il inscrit en nous le passage ustensilaire de l’homo faber à la sapience de l’homo sapiens. Mais le réel est-il si simple qu’il voudrait nous le faire croire ? Ne demeure-t-il en nous quelque empreinte d’une lointaine origine, notre chair ne porte-t-elle en elle, au plein de son secret, ces flux et ces reflux indomptés, ces reptations reptiliennes, ces effusions limbiques dormant sous la ligne d’horizon de notre néocortex ? Jamais nous ne pouvons être assurés de notre être de manière à ce qu’il ne présente qu’un aspect de repos et de calme alors qu’en notre fond nous sentons bien que les choses s’animent d’inquiétants mouvements, de glissements ophidiens, de sombres clapotis qui nous font penser au monde étrange de la mangrove avec son limon visqueux, avec les pinces des crabes prêtes à saisir la proie, à la manduquer sans délai. C’est ainsi, malgré le visage rassurant de notre épiphanie, c’est d’un masque dont nous sommes vêtus, c’est d’une pellicule si mince qu’un simple coup d’ongle fendrait l’armure et ne se dévoileraient alors que des abîmes et de sombres destins portant comme noms : Charybde, Scylla, Sisyphe, autrement dit le lexique de l’absurde en sa plus incontournable réalité

   C’est un matin de douce lumière, Julian s’est équipé d’un chaud blouson, a vêtu le bas de son corps de cuissardes. Il marche dans une sorte de gorge étroite. La clarté est vert-émeraude, semblable à celle qui règne au fond des aquariums et des abysses. Ce genre de clair-obscur porte en lui, à la fois la brillance du jour, la netteté de ses formes, à la fois recèle l’ombre nocturne. Comme une métaphore de la raison se détachant sur fond d’irrationnel, de fruste, de brut, d’initial, de venu à soi sur le mode de l’inaccompli, de ce qui ne s’ordonnera que plus tard, lorsqu’un long métabolisme aura eu raison des conflits internes de la matière, la portant au paraître dans la mesure de l’apaisement. Julian, avançant vers le but qu’il s’est fixé, progresse au-dessus de ce genre de forêt pluviale aux mouvements complexes, il en pressant l’existence sans doute cachée dans le mystère de sa chair, il en éprouve parfois le frisson auquel il ne donne pas de nom, la zone de l’inconscient est une zone de confort dont nul ne peut s’affranchir qu’au risque d’une perte de soi. Aussi convient-il de se tenir deux coudées au-dessus des marécages et des lagunes où grouille la vie inaperçue du peuple mystérieux du plancton, des vers, des mollusques, des crustacés. On sait qu’ils existent, on ne les voit pas, c’est comme de passer près d’un slum et d’obturer ses yeux sur la misère du monde. Il faut, à toute existence, la part d’oubli de l’invisible, sinon elle devient une quasi-impossibilité, une aporie au fond vertigineux.

    Julian s’est arrêté au bord d’une vasque d’eau bleue. De gros rochers en délimitent les contours. De hautes parois s’élèvent en direction du ciel, une chute d’eau y a creusé un canal étroit. Tout autour de la vasque, des blocs de schiste gris anthracite, des quartzites vert-de-gris, des marbres blancs. Julian choisit méticuleusement ses pierres d’un œil d’esthète mais aussi en raison du visage définitif qu’il veut donner à sa sculpture éphémère. L’essentiel, pour lui, édifier un cairn qui, en quelque manière, sera l’empreinte légère qu’il aura déposée sur terre, en ce lieu, en ce temps qui n’ont nul retour, qui ne se donnent que dans l’éclair de l’instant. Longue patience de l’homme confronté à ses possibles, c’est-à-dire à sa propre liberté. Faire face à l’inconnu, le modeler, le réaliser selon telle ou telle forme, voici comment donner sens au monde, l’ordonner selon les images que l’on porte en soi depuis la nuit des temps, qui ne demandent qu’à s’actualiser.

   Cette sculpture qui va venir, cet empilement subtil de pierres, Julian en connaissait la nécessité intérieure, attendait le moment de l’éclosion, l’heure juste où son être pourrait coïncider avec celui de la pierre, autrement dit l’irruption du « kairos », ce moment décisif qui transcende le temps ordinaire, cette merveille des conjonctions dès que deux lexiques séparés par nature, l’humaine, la matérielle, s’assemblent en une rhétorique spontanée, fût-elle brève. Ce n’est pas l’édification en elle-même, ce pur miracle d’équilibre qui compte. Ce qui, par-dessus tout, signifie : la beauté du geste qui fait la matière docile, souple, malléable, surrection d’une configuration mentale prenant la consistance du réel. Le prodige est bien celui-ci : rien n’existait qu’oniriquement envisagé, qu’imaginairement projeté et, soudain, l’invisible est devenu visible, l’art a surgi d’on ne sait où, curieuse alchimie de l’homme qui demande, de l’œuvre qui donne. Pur jaillissement du phénomène en sa texture préhensible. Les pierres patiemment assemblées une à une, « soudées » entre elles dans leurs parties minimales, étroites, défiant le principe de raison, mais aussi de réalité, se montrent à nous dans l’évidence la plus exacte qui soit. Ce qui paraissait hors de portée, totalement inexécutable est posé là devant nous, non par un acte de foi, une croyance mais au simple défi des lois élémentaires de la physique.        Julian sait que le motif durera peu, que sa frêle architecture pourra à chaque instant rejoindre sa forme primitive, ce tas de pierres au bord de l’eau que nul n’apercevra, sinon en tant que l’œuvre de la nature, son fouillis, son tumulte constitutifs.

   C’est par la médiation de la photographie que l’Artiste donnera à son travail une assise durable. Elle sera la mémoire de ce qui aura été. Elle sera le souvenir de cette pointe extrême où un homme se sera atteint dans sa plus évidente plénitude qui n’est que la projection de sa propre vérité. On ne triche pas avec les pierres, on ne peut se soustraire aux lois éternelles de la pesanteur, on ne biaise nullement avec la condition si étroite de l’équilibre, on ne s’absente pas de soi au cours de son ouvrage. On est tout entier, en un seul mouvement de l’âme, près de l’âme de la pierre car elle, la pierre, est sublimée par l’esprit qui a insufflé en sa matière dense la légèreté d’un motif esthétique, en même temps que la rigueur d’une tenue hors des choses ordinaires. La pierre ainsi levée ne demeure pas en sa mutité de gemme, elle s’accroît d’une dimension qui la dépasse et la désigne en tant qu’œuvre, une exception parmi les contingences et les facticités de tous ordres. Irait-on jusqu’à dire que « La Colonne sans fin » de Brancusi est un simple assemblage de pièces de fonte ? Bien évidemment non, dire ceci conduirait à une réification du geste artistique qui ne consisterait qu’à en annuler le rayonnement, l’irradiation.

   L’art est un des rares motifs d’élévation en notre siècle matérialiste et consumériste, alors laissons-le poursuive sa tâche qui peut sauver le genre humain de bien des déconvenues. Contemplant son œuvre, Julian fait ce que font tous les artistes, il apprécie la distance qui le sépare de ceci même qu’il a édifié, dont il a tracé la forme dans l’invisible venue du temps. Ses mains posées sur les blocs, sa conscience attentive à être au plus près de ce qu’il veut atteindre, son exigence d’authenticité, tout ceci l’a maintenu hors des choses communes, à la périphérie de tout souci, de toute inquiétude. Evidente joie que d’avoir porté la nature à sa mesure pleine et entière, à savoir d’être œuvre d’art et de le demeurer pour l’éternité des années à venir. Bien sûr, avant longtemps, le cairn s’écroulera sous le poids irrémissible de sa propre fatalité. Pour autant il n’aura nullement disparu du sens dont il a été porteur, son miraculeux équilibre se sera inscrit dans l’ordre des choses possibles, sa forme aura eu lieu et temps dont témoignera son passage temporel. L’œuvre, dût-elle se montrer au seul artiste, demeurera gravée dans sa mémoire et toute mémoire humaine s’inscrivant dans celle, universelle, de l’humanité en son essence, se dotera d’un avenir que nul ne viendra interrompre. Certes, les choses visibles perdurent, mais aussi les invisibles qui, parfois ont pour nom souvenir, espérance, projet, joie intime d’être.

  

   Digressions adventices sur la venue à soi de l’art

 

   Mais reprenons le titre « Art : du chaos au cosmos » et prenons-le en tant que fil rouge de notre méditation. Ce que ce texte voudrait approcher, le fond inconditionné, abyssal, toujours en gestation de la nature et le mettre en rapport avec le geste artistique qui, à notre avis, n’est que la mise en ordre du monde, à savoir l’émergence d’un cosmos. L’art établit la coupure, la scission entre le sauvage, l’indompté, le farouche, le fougueux et l’ordonné, le civilisé, le raffiné, le poli. Le sauvage en son « état de nature », se manifeste sous la forme débridée, pléthorique, insoumise d’une activité dionysiaque illimitée alors que l’œuvre peinte, les pierres assemblées, le bois sculpté se donnent dans la juste mesure apollinienne dont l’artiste, par son travail, les a dotés. En une certaine façon, une dialectique ordre/désordre qui n’est que la réplique de la genèse du vivant. Les manifestations telluriques du sol, les borborygmes des laves, les tellurismes de tous ordres, les déluges, les débordements peu à peu se canalisent pour aboutir enfin à ces paysages apaisés que traversent parfois, à la manière de la réplique d’une histoire immémoriale, les jets de vapeur des geysers, les éruptions des volcans, les séismes.

   Alors il nous faut remonter loin dans le temps afin de comprendre le sens profond du geste de Julian, « jongleur de pierres ». Les premiers hommes préhistoriques trouvaient abri dans les grottes qui, déjà, constituaient à leurs yeux, une mise en ordre de la nature, un refuge où s’assurer de sa propre existence. Et il n’est guère étonnant que l’ébauche du geste artistique se soit manifestée au sein des grottes. Toutes leurs créations animales, aurochs, bisons, bouquetins, mammouths, si elles conservent bien leur figuration réelle, n’en ont pas moins perdu leur agressivité, leur pouvoir de nuisance. Le symbolisme qu’est tout art en son essence au motif qu’il est représentation, place à distance le danger, le métamorphose en réassurance narcissique. L’homo sapiens avait bien conscience que, mimant sur les parois des scènes de chasse, les cornes des aurochs étaient inoffensives, que leurs flèches ne tuaient pas, mais qu’un acte rituel d’exorcisme était ainsi constitué qui les mettait à l’écart du danger. Identiquement, Julian, assemblant ses cairns pierre à pierre, a bien conscience qu’il ne rétablit nullement l’ordre du monde, témoigne simplement, à son niveau, de ce besoin fondamental que possède l’homme de se sentir en sécurité, de posséder un habitat, image d’un cosmos familier.

   C’est une constante humaine que de vouloir se positionner par rapport à la nature, la canalisant, la domptant en quelque sorte. Ce que les Anciens Grecs nommaient « phusis », ce « tourbillon d’atomes » cher à Démocrite, cette profusion de matière indéterminée, animée de pulsions internes, sourdes, aveugles, cette dimension retirée, informe, toujours dérobée, inquiétante, innommable par essence, qui est le sort commun du chaos, c’est contre ceci que s’élève la raison humaine, c’est ceci que les hommes cherchent à réduire, les artistes à capter, à canaliser, à mettre en forme. Parfois, la dimension « monstrueuse » de la terre en son fond insaisissable, les hommes l’ont-ils représentée sous une forme quasiment surfaite, exaltée, au point même que la représentation à la Renaissance, par exemple, du « Géant Apennin », à la villa Médicis, assemblage grossier de pierres, de brique, de lave, de ciment, paraît si invraisemblable que son caractère inquiétant disparaît à même son exubérance et, si le terme n’était anachronique, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une œuvre purement « ludique » chargée d’exorciser la plupart de nos démons qui proviennent en toute vraisemblance, de la présence en nous, du chtonien, de la terre en sa confusionnelle primitivité.

   Tels des arbres, nous les humains demeurons attachés à notre sol natif par nos propres racines qui, certes inconscientes, n’en constituent que des acteurs cachés d’une redoutable efficacité. Il va sans dire que « Le Géant Apennin », à la fois végétal, minéral est le parfait antonyme de l’élévation réalisée par Julian. Ce que « Le Géant » revendique d’appartenance au socle tellurique, « Cairn » l’annule en quelque manière au motif de sa projection céleste, de son audace existentielle. Les autres exemples qui viendraient illustrer par la négative, l’opposition frontale à la démarche du Suisse, ce sont les portraits végétaux créés par Giuseppe Arcimboldo, leur aspect racinaire, tuberculeux, leur volontaire fouillis de rhizomes emmêlés, ceci s’inscrit bien évidemment en faux contre toute tentative de porter un cosmos à jour, de le faire briller dans la pureté de son être.

   L’art, tout art se donne donc comme mise à distance du sujet dont il traite.  Une peinture, fût-elle réaliste, fondée sur une mimésis de la nature, d’un objet, d’une figure humaine, s’en éloigne cependant toujours au motif que le paradigme qu’elle met en œuvre pour parvenir à son aboutissement est médiatisé par la fonction symbolique. La représentation d’une pomme n’est jamais la pomme elle-même, mais sa transfiguration, sa métamorphose, simplement. Certaines œuvres et non des moindres laissent transparaître ce conflit, cette polémique entre la démesure du chaos, la juste mesure du cosmos. « La Nuit étoilée » de Van Gogh est bien le lieu d’un combat entre des forces mystérieuses, d’intenses girations célestes, de nature cosmique, et des vagues terrestres pareilles au déchaînement du Déluge. Mais ici, la force du trait, la violence de la pâte picturale, la maîtrise du geste arrachent l’œuvre au drame qu’elle est supposée représenter, en réalité la folie de Vincent qui perce. L’œuvre s’érige en cosmos à la hauteur du geste artistique qui transcende toutes les catégories, la place en un univers de pure grâce, cette toile est, à proprement parler, hors-sol. Une identique confusion nous saisit face à une peinture de Soutine « Le Bœuf écorché ». Oui, un réel malaise nous envahit et nous prend à la gorge. Quoi de plus chaotique, en effet, que cette dépouille qui nous livre ses chairs sanguinolentes, l’indécence de ses tissus mutilés ?

 

   (INCISE - Et ici, il devient nécessaire de faire une pause : Julian, nous les hommes, tous les hommes, portons en nous cette insoutenable dualité du chaos et du cosmos. Notre visage est immédiatement lisible à la manière des pages d’un livre. Notre peau est lisse, ouverte au soleil, bien délimitée, un genre d’outre à peu près parfaite. Elle est notre enveloppe, l’image que nous tendons au monde, l’épiphanie la plus visible qui nous détermine en notre être. Rien que du parfait en première approximation. A être considérés selon notre face extérieure, tout paraît en ordre, cohérent abouti. Mais nous avons un envers et cet envers est nécessairement chaotique, à témoin les plis et remous de nos chairs internes, les flux de nos rivières de sang, les lacs délétères de nos humeurs, la confusion, l’imbroglio de nos viscères, les pelotes embrouillées de nos nerfs, l’architecture branlante de nos os, les tissus flasques de nos aponévroses. En réalité nous sommes, tel « Le Bœuf » de Soutine, des écorchés vifs, à la seule différence que nous avons encore, pour quelques instants, notre tunique de peau, elle nous abrite de bien des déconvenues. Regardez les clichés de l’imagerie médicale tirés à partir des organes de votre corps : un sentiment d’inquiétude vous saisira pour la simple raison qu’elle vous révèlera mortel, infiniment mortel sous la vitre rassurante des apparences. Ce que je veux dire ici, par ce détour anatomique, ce démontage pièce à pièce, c’est que Julian, assemblant une à une ses pierres, ne fait que reconfigurer son corps éclaté, ce chaos, afin de lui donner site en un cosmos qui lui soit agréable. C’est un peu comme un écorché qui retournerait sa peau afin d’en faire un miroir reflétant l’immense beauté du monde.)

  

   Mais revenons aux artistes, à la nature de leur travail. Donc faire du chaos un cosmos. Le sculpteur attaquant de son ciseau le bloc de schiste, le peintre appliquant ses huiles sur la toile, le tourneur sur bois évidant de ses gouges et bédanes le bloc de chêne, le potier creusant l’argile, tous concourent à un unique but : ôter les éclats de pierre de manière à libérer la sculpture, éliminer les excès de pâte afin que le sujet de la toile se rende visible, éjecter les copeaux pour donner vie à la coupe, retirer le surplus de terre et dévoiler le pot. Eclats de pierre, excès de pâte, copeaux, chutes de glaise ne sont que les signes du chaos initial.  Sculpture, toile peinte, coupe de bois, pot de terre, autrement dit les œuvres portées à leur finalité, témoignent d’une mise en ordre, d’un cosmos qui s’est substitué à l’informel du départ, forme accomplie seule digne de sens. C’est ainsi que tout acte de création, tirant de l’illisible du lisible, de l’informulé du formulé, de l’indistinct du distinct peut être considéré, en son fond, en tant que lutte contre une angoisse primordiale qui trouve son fondement dans les replis archaïques de la terre dont à l’évidence nous provenons, auxquels nous retournerons, délaissant le cosmos pour rejoindre le chaos. Toute vie en ses conditions d’existence suit la même courbe, décrit un cercle identique comme s’il y avait une logique élémentaire partant de l’ombre, surgissant dans la lumière pour s’y abîmer enfin en des contrées purement abyssales.

   Julian, en son œuvre singulière, trace devant nos yeux éblouis les conditions mêmes d’une sortie du néant. Ses concrétions de pierre, fragiles en leur élévation, se laissent percevoir telle une allégorie souhaitant nous dire le précieux de toute beauté surtout lorsque celle-ci est passagère, fugace. Un instant seulement, l’équilibre se donne comme la possibilité de vaincre la puissance sourde du destin. Un instant seulement. Cette temporalité pareille à la vie de l’éphémère, cet insecte aux ailes de tulle, ne fait que renforcer notre amour de ceci qu’il nous donne à voir avec tant de sagesse et de générosité.

 

 

 

 

 

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