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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 17:52
Lieux du manque

  Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

   Toujours, dans notre quête narcissique, demandons-nous au miroir de confirmer la totalité de notre être. Ainsi est-il attendu de lui qu’il nous dise l’amplitude de notre beauté, le degré accompli de notre intelligence, le luxe plein de notre corps. Seulement, dans notre face à face avec l’objet réfléchissant, nous excluons l’Autre, autrement dit nous révoquons l’espace de l’objectivité. Notre relation duelle se pare ainsi de la plus radicale des subjectivités et nous nous contentons de la réponse muette de l’objet qui n’est là qu’au titre d’une immédiate complétude. Assurés de notre juste esthétique, de notre accès satisfaisant à l’intellect, de la fidélité de notre anatomie, nous avançons selon la ligne de notre destin avec la certitude qu’en nous, se trouve une manière de vérité absolue : nous sommes dans notre propre entièreté, doués d’une belle autonomie, libres d’aller où bon nous semble puisque dispensés de toute dépendance à quoi et à qui que ce soit. Mais affirmer ceci ne pourrait avoir lieu qu’en présence d’enfants naïfs n’ayant pas encore atteint « l’âge de raison ». Un jugement lucide aurait bien tôt fait de démonter cette auto-complaisance liée à un ego le plus souvent fasciné par sa propre image.

    Car, s’il est bien une vérité facile à établir, c’est celle qui énonce dans la clarté que, jamais, nous ne sommes libres, que nous ressemblons à ce fragile esquif ballotté par les flots, constamment contrarié par des flux océaniques et des vents contraires, que nous ne croisons vers le large qu’à la recherche d’amers qui, le plus souvent, reculent, que nous tutoyons le profond des abysses plutôt  que la crête de la vague où brille la lumière. Ceci n’est nullement tragique. Ceci est l’une des composantes de notre essence, les fondations d’argile sur lesquelles nous avons bâti notre destinée. Ce qui, ici, vient d’être évoqué par des métaphores, peut se dire de manière bien plus elliptique, ainsi : nous sommes, irrémédiablement, des ÊTRES DU MANQUE. Ce qui est à portée de notre main, le plus souvent, nous le négligeons. Ce qui est au loin, dans la brume invisible, hors d’atteinte, c’est ceci que nous voulons et à cette fin nous bandons l’arc de notre volonté afin, qu’un jour parmi les jours de joie, nous puissions accoster au rivage de la Terre Promise.

   Mais parler de Terre Promise, c’est aussi, en un seul et même mouvement, parler d’une « terre perdue ». Car si nous sommes poinçonnés au vif de l’âme d’un sentiment constant de déréliction, c’est bien au motif de quelque chose que nous avons connu, un sentiment de félicité qui a été égaré au cours de notre trajet existentiel. Afin de comprendre ceci, il faut remonter très loin, au-delà de notre petite enfance et déboucher dans cet antre liquide, chaud, souple qui fut notre premier refuge dès après notre conception. Oui, la « conque maternelle » est ceci qui nous a accueilli avec la plus grande faveur qui soit. Or cet accueil n’était nullement déterminé par quelque cause que ce soit, il n’était ni la récompense d’un fait autrefois accompli, ni ne résultait d’une demande que nous aurions faite à des fins d’abritement (nous voulons parler de l’accueil, non de l’acte qui a présidé à la conception effective). L’espace que nous occupions était « naturel » (le culturel viendrait bien plus tard), immensément disponible. Il bougeait et nous bougions avec lui. Il frissonnait et nous frissonnions avec lui. Il était en joie et nous étions en joie avec lui.

   Comment mieux dire le lieu infiniment jouissif de l’unité, le site de la symbiose, la réalisation de la dyade dont les hommes sont en quête depuis l’aube des temps sans jamais y parvenir ? Leur plus patente erreur, de penser que cette fusion peut avoir lieu hors du refuge primitif. Jamais, dans la vie ordinaire, semée de troubles, agitée de chaos divers, prise en étau entre plaisir et déplaisir, les conditions ne peuvent être réunies afin qu’une totale plénitude soit atteinte qui ferait du Sujet un Univers à lui seul, un Monde complet pareil à la substance de la Monade. Toujours une pièce manque au grand mouvement de l’horlogerie existentielle et la comtoise fait osciller son balancier, remonter ses chaines dans un bruit de cliquetis qui est la scansion itérative de notre humaine condition.

   La complétude eût-elle été atteinte en quelque endroit de l’espace et du temps que le balancier se serait immobilisé, les poids figés, l’éternité s’annonçant alors comme le seul chiffre au gré duquel comprendre le destin des hommes. Sur Terre ? Au Ciel ? Va donc savoir, l’éternité n’a cure de ces ratiocinations de voyageurs errants qui ne savent ni où se trouve leur orient, ni où s’annonce leur occident. Tout est perte dans la vie humaine qui débute par la naissance, se clôture par la mort. Seuls les non encore nés ou les anciens vivants pourraient faire l’économie d’une telle réflexion. « Elle est métaphysique et trouble les consciences », diront les jouisseurs et les voluptueux. Et certes ils auront raison, sauf que jouissance et volupté sont des ingrédients aussi métaphysiques que l’Absolu ou l’Infini. Ils brillent tels des photophores dans la nuit des hommes, vacillent et puis s’éteignent alors même que leur souvenir s’est effacé, perdu qu’il est dans les mailles non reproductibles du temps.

    Mais cette relation duelle, privilégiée, unique en sa forme, n’inquièterait-elle les pères qui se trouveraient démunis au titre d’une faveur dont ils auraient été dépourvus ? Certes, il y de quoi désespérer mais seulement si l’on met entre parenthèses les  conditions d’essence relatives aux deux genres. Encore il nous faut recourir à une métaphore, cet inusable véhicule de la pensée imagée sans lequel nous resterions à court de démonstrations. Donc le Père, pour reprendre le slogan de Larousse, « Je sème à tout vent », a pris, à l’évidence, le statut de l’extériorité. Il a bien été celui qui a semé mais il est parti à la rencontre du monde avec une mission sociale : celle de la rencontre, de l’ouverture, celle, éminente, de promulguer la Loi, d’asseoir l’autorité, de répandre le Langage, de fixer les limites de l’aire de jeu. La Mère, quant à elle, s’est vu attribuer, en raison même de sa nature, la grâce de l’intériorité, le don d’illuminer le premier foyer où brille celui qui est une part d’elle-même. Si le Père, dans le cadre de la mondéité, parle en prose, la Mère elle s’exprime en poésie, en images, en intuition. Ces rapides points posés à la manière de quelque sémaphore, ici convient-il de comprendre que le sentiment du manque se vit essentiellement en direction de l’absence de la Mère, laquelle absence se lit comme la suppression du sol premier, la destruction de la demeure primitive en laquelle trouver ses propres fondements et donner impulsion au tremplin d’une vie future.

   Et, maintenant, en quoi la peinture de Barbara Kroll autorise-t-elle un tel commentaire ? Mais seulement eu égard à sa forme symbolique qui fait signe vers ce « partage du monde » dont Père et Mère sont les deux évidents protagonistes. La Mère est simplement suggérée par le motif de jambes croisées émergeant du fourreau d’une courte jupe. Le Père, lui, sa présence est allusive, elliptique, que nous invite à penser cette fenêtre ouverte sur le monde que figurent ces rapides traits de pastel bleu. Et l’Enfant, où est-il ? Absent de la scène ? Nullement, l’Enfant est à la croisée des chemins. Certes il est invisible. Mais à quoi donc servirait le symbole s’il ne rendait compte de cet invisible auquel renvoient les notations du visible : ce Père extérieur, cette Mère ici présente en mode fragmentaire, donc en mode d’incomplétude.

   L’Enfant donc résulte de la tension dialectique qui se crée entre Père-Loi, Mère-Accueil et c’est peut-être même sa présence qui est intuitivement perçue, ce naturel trait d’union entre les deux genres. On s’accordera volontiers à reconnaître que le motif essentiel du manque trouve ici au moins trois sources fondatrices du concept : la forme parcellaire d’un Père évanescent dont rend compte un cadre noir dans lequel s’enchâsse l’esquisse d’une vitre, l’ébauche d’une Mère dont ou peut même douter qu’elle possède un corps complet, enfin le néant de l’Enfant qui, peut-être, se confond avec la note blanche, neutre, abstraite d’un mur chaulé à grands coups de brosse.   

   Objection classique pour ne nullement dire inévitable : « l’Artiste, au moins, a-t-elle eu l’intention, ici, de poser le problème du manque ? » Bien évidemment nous n’en savons rien et il est fort possible que la Créatrice de la toile n’en ait rien su, posant sur le fond de lin quelques possibilités d’existence, quelques « accidents » dont la vie courante est prodigue.  Une telle peinture apparaît tellement sous les traits de l’énigme que la place est vacante, amplement ouverte à toutes les interprétations possibles. Ici se pose le problème de la réception d’une œuvre dont nul ne pourrait fixer les paradigmes exacts. Ici est le domaine de l’aléatoire, ici est le champ des significations multiples. Certes, dans toute visée d’image se glissent toujours deux perspectives selon lesquelles prédominent les éléments de dénotation, tel fragment du réel que viennent aussitôt contrecarrer des connotations de tous ordres, culturelles, spirituelles, des ambiances intimes, des climatiques diverses, des états d’âme réalistes ou bien romantiques, ou bien tragiques, les expériences sont si diverses qui traversent les consciences.

    Les chemins du manque, eux aussi, sont polyphoniques. La plupart du temps ils s’exercent sur les formes canoniques du temps et de l’espace, un temps qui fut que nous ne retrouverons plus, un espace privilégié qui s’est effacé au carrefour des jours. Autre sentier lui aussi fort prégnant, celui des sentiments, de l’amour, cet éternel présent qui, curieusement, ne pointe le plus souvent que les absences, les clairières vides, les îles solitaires, les rendez-vous manqués, précisément, les failles, les abîmes. Et si, par extraordinaire, le manque venait à disparaître, ne serions-nous pas dans la paradoxale situation du « manque du manque » ou du « manque au second degré » ? Peut-être est-ce là l’empreinte caractéristique de tout homme de se vivre tel l’orphelin, l’exilé, le nomade que nulle halte ne satisfait ? N’y aurait-il pas de cela dans notre constante frénésie, dans notre course autour du monde et des choses ?

 

 

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20 décembre 2020 7 20 /12 /décembre /2020 09:30
Neige et encre

  Monotype, novembre 2016

 

   Œuvre : Sophie Rousseau

 

 

***

 

C’était à ceci qu’il fallait arriver

Neige et encre

Dans la plus grande blancheur

Dans la plus haute densité

Sur la pointe des pieds

Se hisser jusqu’au jasmin du doute

Se cambrer dans la plus juste poésie

Ne pas céder tant que le jour serait là

Que la lumière brûlerait la cime des arbres

Que le cœur serait à l’œuvre

 

***

 

Prise du-dedans l’œuvre

Pareille à une Déflorée

En sa plus intime litanie

En son érectile présence

En son ultime mort

De ceci il s’agissait

De mort vive

De crucifixion

De Thanatos clouant Eros

A la plus haute branche du savoir

 

***

 

Car connaître était mourir

Car créer était connaître

Car vivre s’historiait

A la neige

A l’encre

A leurs plus hautes saisons

A leurs plus grandes dérives

Pouvait-il y avoir geste

Plus exact

Que celui de tremper

La plume dans son sang

Noir

En maculer la peau de  neige

Cette virginité qui résistait

Ne voulait se donner

Qu’à la faveur de suppliantes caresses

D’attouchements subtils

 

***

 

Une empreinte ici

Sur la nacre d’écume de la peau

Là dans la résille arborescente

Qui s’étoilait au creux des reins

Là encore dans le puits profond du désir

On prenait une plume

On la jetait au vent de l’imaginaire

Elle retombait ici et là

Flocon virevoltant

Dans le luxe immatériel de l’instant

Elle se disait en murmure

Elle se disait en beauté

Elle se disait dans le rare

Et le soudain

 

***

 

Dans l’enfin accompli

Dont l’image était marquée

Sceau d’une urgence

Rien ne pouvait attendre

Rien ne pouvait demeurer

Sur le seuil d’une vision

De la Nuit il fallait partir

De l’obscur faire naître

Ceci qui ne pouvait être

Que cette trace ténue

Ce brouillard noir

Cette esquisse

Cette buée

Ce Rien

 

***

 

Voilà

C’était là

Dans le tremblement du jour

Simple ballet de signes

Alphabet du devenir

Palimpseste laissant voir

Dans le filigrane de l’heure

Le fragile et le fugace

Le discret et le requis

A témoigner

La lumière était là

Qui veillait

A la permanence

Des choses

Il était grand temps

De venir au sommeil

De rêver aux épousailles

De Neige et d’Encre

Dans le luxe

Immémorial

De la Nuit

 

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19 décembre 2020 6 19 /12 /décembre /2020 10:10
Alice ou la quête de soi

***

 

 

   4° de couverture

 

   « J’attrapais chacun des mots d’Alice au vol. Pas un n’est retombé sur le sol. Ce qui est normal. Ses mots sont des oiseaux étranges. Et normalement, les oiseaux ne papillonnent pas. Elle attend tellement de la vie, Alice, elle cherche tellement des réponses, Alice…

   Pas seulement l’amour. Ce serait trop simple. L’adolescente comme la femme, et peut-être la petite fille qui sommeille en elles deux, réfléchissent de concert sur la mystique de la vie. Elles font un voyage, dans la petite couronne de leur existence tout d’abord, puis dans sa grande couronne ensuite. Dans un train, l’amour ; devant un écran, la mort ; dans une chambre d’hôtel, la révélation qui fait que la jeune fille laisse place à la femme.

   C’est quoi, cette arme, Alice ?

   Que fait-elle entre tes mains ?

   Quel est ce pari stupide que tu fais, à une contre six ?

   II y aura des balles perdues, Alice, avant que le début des réponses à tes questions n’effleure tes oreilles.

                                                                             Bang ! Bang ! »

 

**

   Commentaire de l’Editeur

 

   « Aurélie Lesage signe ici un livre magnifique, tendre et violent à la fois, mais aussi poétique et amoureux sur l’itinéraire d’une jeune fille bientôt femme, dans un contexte social troublant. Non seulement ce texte évoque les problèmes émotionnels et éducatifs de notre époque, mais en plus, il nous offre un conte urbain moderne d’un style littéraire remarquable. »

 

*

   Ici, la Narratrice nous invite à faire un voyage en nous qui, en même temps, sera voyage hors de nous. Ou, ce qui revient au même, voyage en elle, hors d’elle. Car un nécessaire processus d’identification relie le Voyeur de l’œuvre à celle qui en a été l’initiatrice. De quel roman s’agit-il donc ? D’un roman de formation tel le « Wilhelm Meister » de Goethe où le héros de la narration doit faire l’apprentissage de la vie, évitant autant que faire se peut de chuter dans les ornières, de connaître les culs-de-basses-fosses, autrement dit de cheminer au bord du Néant sans se précipiter dans l’abîme ? Ou bien alors, toujours dans le même sillon goethéen, serait-il question plutôt d’une identique tragédie à laquelle le « Jeune Werther » se heurte dans le roman éponyme, choisissant la mort plutôt que d’endurer un amour malheureux ?

   En réalité je crois qu’il s’agit des deux à la fois, initiation et drame mêlés. Si l’existence paraît aller de soi, lors des jours ordinaires, elle n’en est pas moins entachée d’une lourde empreinte métaphysique. Dans le livre, Schopenhauer, aussi bien que Beckett ou Cioran ne sont nullement cités à titre décoratif. Ils sont le signe de cette tragédie qui traverse la temporalité, que Miguel Unamuno en son temps avait nommé « sens tragique de la vie ». Oui, en filigrane et quoique le ton parfois enjoué du livre, souvent vivace, primesautier en maints endroits, paraisse affirmer le contraire, l’enjeu est bien de se situer sur cette ligne de partage hautement humaine, entre vie et mort. L’abîme n’est guère éloigné dont il faut que l’image nous habite, inconsciemment tout au moins.

   Si la Narratrice paraît avancer dans la vie d’une manière tout à fait conventionnelle, son existence se calquant sur celle de ses semblables, l’on doit cependant discerner une inclination naturelle à l’inquiétude coalescente au sentiment d’une chute toujours promise. Ainsi, ce qui le plus souvent sonne à la porte de la chair, la sensation du Vide, l’intuition du Rien, la palpation d’un Néant qui, à tout moment, pourraient signer ‘la fin de partie’ beckettienne. Il y a toujours, au cours de la narration, comme une ‘petite musique de nuit’, sourde, ourlée d’inquiétude. Il existe, originairement, une faille, une césure constitutives de ce mal être que Baudelaire nomma ‘spleen’, qui n’est nullement la marque d’une époque, mais le signe universel d’un mortel ennui gravé au plus abyssal de la conscience humaine. L’être, qui par essence s’y confronte toujours, cherche une solution à ce motif d’angoisse : soit il fuit et se réfugie dans quelque mensonge, soit il fait face et demande à la vérité de répondre des actes des hommes.

   Chez ‘Alice’, le souci de la recherche d’une vérité est patent, il constitue une manière de fil rouge qui court au long du récit, sans en entraver la marche en avant, mais suffisamment présent pour qu’on en perçoive le constant murmure. Elle (La Narratrice), se moque des apparences et des affèteries, des bals costumés et des visages grimés. Elle se conforme bien davantage à un ‘état de nature’ rousseauiste, négligeant le plus souvent de se conformer à la norme sociale et à ses contraintes qui ne sont que restriction de la liberté individuelle. Quête de liberté qui rime avec celle de l’identité. S’affirmer, certes, mais dans un genre d’autonomie qui ressemble à la maïeutique socratique : Elle veut se connaître en accouchant d’elle, Elle veut SE créer au monde, tout comme une écriture sort de soi et prolonge au dehors les plis d’un éternel mystère dont nul ne pourrait avoir la clé, pas même le Sujet qui est agi par elle, l’écriture, plus qu’il n’agit sur elle.

   Mais, toutes ces précautions d’usage prises en conscience, Elle ne saurait demeurer en retrait du monde. Toujours l’on part de sa propre origine, ce Principe singulier pour aller vers l’Autre, cet autre Principe qui nous fait face en son énigme. Son propre Principe, on le perçoit comme une eau de source limpide, comme une lumière non altérée par quelque nuit, comme une Essence dont il faut garder la virginité le plus loin possible. Oui, car perdre sa virginité, pour Elle, c’est accepter que son propre Principe lumineux s’ourle de l’ombre d’un autre Principe. Il y a toujours danger à transgresser son intime unité pour en connaître une autre qui amènera du différent, du trouble, de l’inaccompli. Aussi, Elle est-elle prudente quant au fait de rencontrer l’Autre dans sa chair, dans son esprit, au plein même du cocon de sa vie.

   Mais rien n’est désespéré, une médiation est possible, elle porte le beau nom d’Amour. Oui, et cet Amour, en sa jeune conscience, en sa neuve innocence, il faut en faire déployer l’oriflamme au plus haut. En faire une « étoile », en faire un « diamant ». Car pour Elle, dans son attente idéale, Amour ne peut que rimer avec Absolu. Deux transcendances qui se rencontrent et jettent aux orties les tribulations de toutes les contingences. Mais, bien évidemment, tout ceci n’est énoncé qu’à la hauteur du Principe de plaisir. Bientôt le souverain et inéluctable Principe de Réalité gommera la fleur de lotus du rêve pour ne laisser subsister que l’eau grise et boueuse du marécage sur lequel elle prend son essor. Que faire alors pour la Narratrice, sinon chuter de l’innocence originelle pour se ruer corps et âme dans le derme existentiel, avec ses clartés et ses ténèbres. Conjuguer l’amour, le désir, le plaisir à l’aune de tout ce qui constitue l’habituel cocktail de la mondanité.

   Expérimenter tout ce qui, en apparence du moins, constitue un possible ilot de bonheur ou du moins une absence de malheur : le sexe, la drogue, la fugue, la rupture, l’alcool. Mais Elle s’apercevra bien vite que tous ces ingrédients sont frelatés, qu’ils ne sont que les piètres faire-valoir d’une joie qui, elle, est bien plus haute, seulement accessible à l’aune d’une peine, sinon d’une souffrance. Car à désirer mollement on récolte mollement. L’Amour, Elle le dessine en elle porteur des plus belles faveurs qui soient. Elle tresse une couronne de lauriers à ses amants successifs, mais rien n’y fera, le réel en son naturel têtu abolira les vertus émollientes du songe. Michael est « là, c’est tout », avec Baptiste « l’amour c’est un peu comme Dieu, c’est une idée, un concept, jamais une sensation », avec Félix, l’étoile avait brillé un instant puis s’était retirée dans la mort, « on est seul avec son silence. »

   L’existence serait-elle cette immense désolation, ce désert sans vie, cette étrangeté dans laquelle on finirait par disparaître comme un nuage poussé par le souffle de l’Harmattan ? Non, une ressource existe en soi. ‘Alice’, derrière sa silhouette, se dessine un ‘Pays des merveilles’. Un pays de magie où réaliser tous ses rêves, oublier les tracas du quotidien. Ce pays est semé d’étoiles qui brillent au firmament, ce pays connaît l’Amour en ses plus beaux atours, ce pays est celui des songes de cristal et des écritures célestes, celui des mystérieux hiéroglyphes qui conduisent à soi tout en montrant le chemin vers l’autre.

   Elle, la Narratrice est sous le charme permanent d’une voix venue du plus loin de l’espace, du plus loin du temps. Elle est une fabuleuse polyphonie, un chant de Sirènes, peut-être la Musique des Sphères issues de l’illisible cosmos, elle est la geste enchantée de Cupidon, elle est le tissu même du songe dont Nerval disait qu’il conduisait à ces « portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », elle est l’irréel en sa douceur de soie, elle est la voix de la conscience de la Narratrice, cet étrange monologue en boucle, ce retour sur Soi jusqu’aux portes de l’ivresse, de l’extase. Oui, car il y a légitime exaltation que de porter le Soi au plein du Soi, de le désigner comme lieu de toute jouissance, aboutissement de tous les désirs, finalité de tous ses actes. La véritable extase n’est jamais que ceci : coïncider parfaitement avec son être et devenir une monade heureuse de Soi, le foyer d’une joie.

   Seulement, un jour ou l’autre, après qu’une dure épreuve a été franchie, qu’un amour a échoué, qu’une peine a été ressentie, il nous faut consentir à marcher sur le chemin de poussière terrestre, à y inscrire la trace mortelle de ses pas. Alors on n’est plus seul. Alors Elle n’est plus seule. Elle est hélée par les autres présences, elle est appelée à témoigner parmi la multitude, à trouver sa place dans le grand carrousel du monde. Ainsi l’ego sera-t-il reconduit à sa plus exacte tâche de devenir un alter ego. Suivre l’assertion rimbaldienne, la métamorphoser en injonction pour soi « Je est un autre ». Si l’autre de Rimbaud était la poésie, pour la Créatrice de cette œuvre-ci, Alice est cette autre qu’il faut rejoindre. Rejoindre de quelle manière ? Mais par le geste de l’écriture qui, seul, peut la sauver (nous sauver) des apories les plus pernicieuses.

« Nous sommes l’autre que nous écrivons », ici se donne sans doute la clé de compréhension la plus efficiente « d’Alice aux petites balles perdues ». Alice est la médiatrice qui, arrachant à elle Celle qui écrit, la reconduit à sa plus propre essence, à savoir à la plénitude d’être sans reste sous la dictée du ciel, sous le recueil de la terre. Toute création est de principe divin qui unit ciel et terre dans une seule et même réalité. Au ciel demeure Alice, sur terre demeurent la Narratrice, Celle qui lui a donné la vie, nous Lecteurs à qui est confiée la tâche redoutable d’interpréter les signes. Nous ne sommes que par eux, suivant en ceci la belle et profonde remarque hölderlinienne tirée de son poème ‘Mnémosyne’ : « Un signe sommes nous, vide de sens… ». A nous de le donner, ce sens. Le faisant, c’est au nôtre que nous accédons sans délai.

 

   Quelques extraits « D’Alice aux petites balles perdues » 

 

   Sur l’amour :

   « J’ignore où il se trouve. Est-ce lorsque mon cœur bat plus fort, qu’il fait mal ? Est-ce dans la solitude d’un champ en fleur que je pourrai enfin te toucher ? La nuit est toujours pâle, mais l’ombre des rayons se fige au-delà de mon corps posé sur le lit noueux d’un lac. Il est une étoile qui dissimule nos espérances, la brume de la nuit naissante recouvre la vérité, nous croyons voir la lumière, mais au moment où je regarde dans le ciel, cette étoile est déjà morte. La lumière éblouit mon regard attardé, déformé, en retard, incapable de se poser sur un véritable amour naissant. »

   Sur l’acte d’écrire :

   « J’aimerais prendre le temps de saisir une main pour y dessiner, sur le revers de la paume ouverte de ma victime, une multiplicité de lignes. Des lignes qui se joignent, se nouent, se défont. Tout un réseau de signes mêlés entre eux, où l’envers des phrases se reflèterait dans un endroit insolite, uniquement connu de moi, et vous seriez là, à mes côtés. Vous m’accompagneriez silencieusement dans chacune de mes actions, les plus belles, les plus spontanées, les plus sincères, celles que j’inventerais. Ma main tremblante fabriquerait cet endroit, elle décrypterait en plein vol la réverbération des lettres contenues dans un simple mot et peut-être que j’écrirais. Oui, peut-être que j’écrirais, enfin, pour de vrai ! Mais je suis ici, seule, emmurée dans mon silence. Ivre, j’irai danser et chanter, ce soir, l’air de rien, comme toujours, l’air de vivre, l’air du temps. »

   Sur la sensation :

   « Quand tout sera léger, vois-tu, je t’écrirai. Je suis comme les oiseaux déchirés par la foudre. Depuis combien de temps n’ai-je pas rencontré le soleil ? Cette jolie boule de feu devait dormir dans mon ventre et se réveiller pour enfanter mille étoiles. Mille et pas une de plus ! Car au-delà, au-delà, il y en aura une infinité, rien ne s’arrête jamais. Les mots viennent sans préavis, ils sont comme la flamme, celle qui nous brûle, la vraie. »

   Sur la création :

   « Ecris et crie le visage de l’autre… le visage de toi. Un jour, ma main viendra effleurer tous tes rêves, alors tu comprendras qu’il est temps de créer. La vie se posera sur ton cœur attendri. Et l’amour infini coulera dans tes veines. Tes désirs produiront des étoiles bleutées, où l’orange n’est amère que pour ceux qui perdent. J’aime intensément, comme la vague ruisselante qui s’enroule à nos pieds. Mon artiste, mon âme, mon art pour t’écrire les mots qui ne viennent pas, je tombe en amour et m’élève jusqu’à nous. Je pétris la chair molle de nos histoires futures. J’avance jusqu’au sommet des montagnes enneigées. Il n’est pas de défi que je refuserai. Alice, tu as été l’étincelle innovante, as-tu appris de tes erreurs ? Deviens l’artiste de ta vie et ne laisse personne étouffer ton désir. »

 

 

 

 

 

 

 

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18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 13:46
Pourquoi ce feu…et puis plus rien ?

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

   C’est un piège, un étau.

 

   Le soleil est cette boule blanche au zénith qui fait couler ses millions de phosphènes étourdissants. Il y a de grandes flammes qui incendient l’horizon et la mer est un lac en fusion, un miroir qui renvoie ses flèches acérées contre le dôme du ciel. C’est un piège, un étau qui resserre ses mâchoires et la respiration est à la peine. Les à-pics des fronts sont d’étincelants glaciers sur lesquels ruisselle la sueur en minces ruisselets et les mentons des surplombs de pierre où s’accrochent les claires stalactites, les gouttes de stupeur. S’essuyer le visage ne sert à rien, la source est continue qui s’alimente à la fontaine caniculaire, au feu exultant, aux étincelles qui raient l’horizon de leurs courses rapides.

    

   Longues cohortes.

 

   On boit de longs traits d’eau glacée, on fait craquer ses membres engourdis, enserrés dans des bandelettes chaudes de momies. On ne pense plus et les réflexions sont des boules de bitume qui font leurs congères dans l’antre du cerveau. Sur la plage sont des milliers de corps allongés dans l’attitude du culte solaire. Les vitres noires des lunettes sont des névés dont la surface est impénétrable, comme désertée de regards, vide d’une ouverture sur la vie alentour. Existences de chrysalides qui s’immolent à même la densité de leur propre peur. Oui, de leur peur. Longues cohortes d’anatomies plongées dans une hébétude sans fin. Car le jour est une douleur, la nuit une souffrance, le réveil le début d’un sacrifice consenti mais si lancinant, si difficile à porter au-devant de soi dans les allées dévastées de la grande fournaise.

 

   Villes-Termitières.

 

   Dans les boyaux des villes, dans les galeries souterraines, les catacombes aux blancs ossuaires, dans les caves sont amassées les grappes humaines qui fuient les folles ardeurs de la lumière. Ses bras, ses jambes, on les colle aux parois de calcaire, de son abdomen on fait une ventouse qui adhère au suintement salvateur, on boit avidement la liqueur de la moindre mousse, on aspire la fraîcheur dans le soufflet des alvéoles. La chaleur on en entend le bruit, le râle assourdissant le long des trottoirs qui se déforment, on dirait des bandes de nougat qu’un enfant indocile serrerait dans ses poings au seul plaisir de leur imposer sa volonté de puissance, de les réduire à sa merci en quelque sorte. Parfois les gens, à l’angle des rues tailladées à vif, dans les boudoirs méticuleux tendus de rose-bonbon, dans les estaminets où la bière coule en cascade s’essaient à proférer quelques mots, ne serait-ce que pour dire la verticalité de leur stupeur.

  

   On se tait longuement.

 

  Mais les mots sont rétifs, réifiés et font leur boule de gomme sur le parvis asséché des lèvres.  Mais les phrases font leurs filaments caoutchouteux autour de la langue qui pagaie sans cesse dans la vase de la bouche. Alors on décide de se taire mais le silence gonfle telle une baudruche qui martèle le pavillon hébété des oreilles. On se tait longuement tout contre le ressac du souffle démoniaque. On espère soudain, en soi, au creux de la braise du corps, une accalmie, le surgissement d’une langue de neige, la magnificence limpide d’un glacier. Mais tout est si lent à venir et les idées s’amassent ici et là dans d’étranges amas cotonneux, en résilles filandreuses, en cordes de chanvre aux inextricables nœuds.

  

   Images destinales de l’être.

 

   On est soi dans l’étrangeté. Puis on n’est plus soi et toute logique s’est abîmée tout contre la varlope de la déraison. On est soi et l’autre puisque plus rien ne semble avoir de limites. On emmêle ses bras aux bras contigus. De ses jambes on fait des lianes souples qui accueillent d’autres lianes souples. On est tenon et mortaise à la fois. On est Charybde et Scylla, on flotte dans les mêmes abîmes et les baudroies aux yeux globuleux nous frôlent de leur désir de soie. On est pieuvre aux mille ondoiements, on est tentacules fouettant leur propre ego-altérité, on est l’autre et soi dans un même mouvement de la conscience. On touche le vis-à-vis  et on palpe sa propre peau. On regarde qui fait face et on est regardé par son propre regard. Palais aux mille glaces où se percutent les images destinales de l’être. Labyrinthe où je te rencontre, où tu me vois réverbéré à l’infini, feuilles de verre où nous nous immolons dans notre perte irrémédiable, où vous divaguez parmi les corridors altérés de l’espace, les facettes démultipliées de la sensation, les ivresses des perceptions qui vont et viennent selon des flux qui nous traversent et parcourent le monde.

  

   Blizzard de la démence.

 

   On est des Ravaillac écartelés et les chevaux de la folie nous démembrent aux quatre angles de l’horizon : une main ici qui ne saisit que le vide, un bras là qui fait retour sur son segment de chair et ne se reconnaît plus, un pied qui marche dans le rien cotonneux et ne sait plus qu’il marche, des sexes flaccides qui battent au vent, des vulves orphelines, des ombilics perforés qui ne perçoivent plus la trace de leur origine. Partout est la lame aiguë de la schizophrénie qui clive le territoire indistinct du corps, partout la gangue de la mélancolie avec ses gerbes d’ennui, ses feux assourdis d’angoisse, partout les bondissements maniaques et leurs assauts de gloire contre les ombres qui envahissent tout, réduisent la vie à un simple soupir de luciole dans la prairie couverte de nuit. La vue est si basse parmi les racines de la mangrove. L’humus est si dense qui serre les blanches racines du jugement. La soue si indistincte où grouillent les séquelles abortives du désir. C’est comme de tomber dans un chaudron empli de poix, de tenter de faire la planche alors que tout est englué et que l’esprit vacille comme la flamme dans le corridor parcouru du blizzard de la démence.

  

   Lueurs fauves de l’automne

 

   On vient de dire le blizzard, le souhait de l’homme que l’on est encore de se plonger dans la pureté immémoriale du froid, de connaître une vérité qui nous mette debout et que notre marche entravée se projette vers un futur, sinon radieux, du moins possible. On ne va nullement tarder à dire, avec des soupirs dans la voix et des trémolos dans l’âme, la présence à nulle autre du printemps, le gonflement de la sève dans le canal des tiges, l’éclosion des fleurs, les corolles roses, les pétales chargés de douces fragrances. Et à peine terminera-t-on, d’énoncer ceci que déjà nos yeux s’empliront des lueurs fauves de l’automne, nos oreilles du crépitement des feuilles, nos mains du dessin des nervures dans la clarté adoucie du sous-bois.

 

   On est ici, on veut être ailleurs.

  

   On saute d’une saison à l’autre, d’une saison du corps à une étape de l’esprit, à un bondissement dans la faille ouverte de la conscience. On est ici, on veut être ailleurs. On réclame le chaud en hiver, le froid en été, la couleur de rouille au printemps, la floraison en automne. On demande tout et on n’obtient rien que le soi dans sa constante démesure, dans son inconséquence plurielle, dans son avidité fondamentale, dans la sombre dévastation qui grésille le long de l’espoir humain.

  

   On dit le temps qui passe.

 

  Alors on revient au début de la fable, on sonde la photographie de manière à y trouver, peut-être l’empreinte d’une origine. On dit le soleil très haut avec son œil atone qui interroge le monde. On dit la cendre gris-bleue des nuages, leur allure de douce médiation entre ce qui entaille et ce qui caresse. On dit la langue de feu qui court au sommet de la montagne. On dit la nuit de cette montagne dont on ne sait si elle vient tout juste de se lever ou bien si elle est parvenue au terme de son voyage. On dit tout cela et, en même temps, on dit le temps qui passe. Rien que cela, cet émiettement des heures, cette poussière des secondes, cette fulguration de l’instant qui nous surprend les mains ouvertes en direction du ciel comme si une offrande pouvait en chuter qui nous sauverait de notre propre chute, justement. Car nous sommes des êtres en perdition, des genres de culbutos qui, toujours oscillons sur notre base avant que de passer cul par-dessus tête. Et de plonger dans l’abîme.

    

   Être parmi le luxe de l’exister.

 

   Le temps des saisons, le temps météorologique, la pluie ou le frimas, ne sont jamais, en réalité, que des déclinaisons de cette temporalité qui nous fait hommes et nous distingue de l’animal « pauvre en monde », de la chose « sans monde » ce qui veut dire, en langage clair, sans temps, sans conscience d’être parmi le luxe de l’exister. Alors au terme de nos brèves et toujours réitérées réflexions, nous disons : « Pourquoi ce feu … et puis plus rien ? » et nous nous disposons à méditer cette question fondamentale qui pose l’être en son unique flamboiement et le retire sitôt paru. Condition de sa présence. Toute vision au-delà serait brûlure et désolation. Or nous voulons voir et nous projeter au-delà de notre vision. Peut-être y sommes-nous déjà ?

 

 

 

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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 09:44
Être si près du Néant

***

 

   Ici, nous allons parler de l’impuissance d’être, de l’impossibilité native de parvenir au bout de notre propre condition, de nous dépasser pour nous connaître en totalité, d’assumer notre essence jusqu’à obtenir notre parfaite transparence. Oui, toujours certaines zones se soustraient à notre conscience, elles sont hors de portée d’une vue nécessairement trop courte. L’homme d’aujourd’hui déploie de puissants télescopes qui explorent le fin fond de l’univers mais il demeure sur le seuil de son être, incapable d’en assumer le subtil rayonnement, de s’immerger dans sa nappe de fulgurante lumière. L’être est ceci qui nous fait tenir au-dessus de nous, nous projette en direction de notre destin, assure notre assomption une coudée au-dessus des accidents terrestres, des orages célestes, mais malgré cette puissante énergie qui nous habite de l’intérieur, nous paraissons harassés par la simple tâche de nous découvrir plus avant. Sans doute existe-t-il chez tout un chacun une angoisse fondatrice d’une procrastination, nous demeurons en nous pareils à la bernique soudée à son rocher, atteints d’une étrange surdi-mutité.

   Est-ce au motif qu’être est toujours une vive brûlure, que s’assumer ontologiquement est, pour nous, de l’ordre d’une impossibilité ? Mais pour quelle raison obscure sommes-nous continuellement assaillis de doute quant à l’exister alors même que nous avons tous les motifs, partant de nous et revenant à nous, de découvrir notre lieu, notre temps, la niche que nous y creusons, qui est singulière, attribuée seulement à nous en notre visage non-duplicable ? Quelle est la nature de cet empêchement dont l’impuissance est toujours la résultante la plus commune ? Serions-nous effrayés à la seule idée de procéder à l’emplissement de notre conscience de manière à effacer les ombres, à ouvrir des clairières de lumineuses figures ? Il y a quelque chose qui nous retient en arrière de nous, nous intime de faire du sur-place, de demeurer au plus près de notre corps (cette geôle), de notre esprit (ce feu vite éteint), de notre âme (ce souffle déjà au loin de nous si nous prenons la peine d’en évoquer la consistance de brume).

   Mais théoriser à l’infini ne ferait qu’ajouter un concept nébuleux à un autre concept en forme de mirage et, bien plutôt que de nous éclairer, ceci nous conduirait à la confusion qui, déjà d’elle-même, est un fardeau lourd à porter. Que nous reste-t-il à faire dans notre silhouette d’homme, sinon à avancer, parfois d’un pas sûr, le plus souvent d’un pas hésitant, de mettre nos pieds aujourd’hui dans la trace d’hier plutôt que de celle que nous aurions pu inventer demain, rassurés par la reconduction à l’identique de nos habitudes qui façonnent notre sculpture toujours de la même manière, si bien que, pris dans cette répétition, les jours glissent sous nos pas sans que nous puissions en sentir la curieuse présence, l’écoulement continu dont le trépas est le geste final, le point d’orgue.

   Placer un Sujet en tant que référence. Disons, afin de le doter d’une valeur aussi bien originelle qu’universelle, que nous considèrerons à partir de maintenant un prototype humain que nous nommerons Adam. Nous prendrons soin de repérer, dans son parcours existentiel, les différentes entraves qui, le plus souvent, le retiennent d’être, l’aliènent et lui ôtent cette belle puissance à laquelle il aurait pu prétendre s’il avait trouvé, en soi, les chemins pour parvenir à une plus haute destinée. Disons qu’Adam est journaliste et qu’en raison de cet attribut il est amené à parcourir le monde pour y prélever des paysages, y rencontrer des personnes, y découvrir des mœurs spécifiques et, méditant tout ceci, en faire une synthèse, dont ses chroniques seront la mise en scène finale. Le Lecteur, la Lectrice se douteront que tous ces voyages ne constitueront nullement le berceau d’un ‘long fleuve tranquille’, que les mille événements d’une vie interfèreront nécessairement avec le présupposé de valeurs définies comme essentielles, joueront avec des postures esthétiques ou bien morales pour la simple raison qu’Adam, tout comme vous, tout comme moi, ne saurait s’abstraire du milieu dans lequel il vit, qui se donne à la manière d’un subtil écosystème. En modifier l’un des éléments bouleverse toute l’économie de l’ensemble, chaque pièce du puzzle demeurant conditionnée par les autres.

   

   Impuissance quant au temps

 

   Qu’Adam ne parvienne que partiellement à maîtriser son propre temps n’étonnera personne. Le temps le traverse tout comme il le franchit d’où il résulte que, sans distance par rapport à ce qui le constitue, il lui soit difficile, sinon impossible de démêler fils de chaîne et fils de trame qui tissent la toile de toute existence. Avoir un problème avec le temps est aussi naturel que de rencontrer des difficultés avec la communauté de ses semblables. Ceci est coalescent au destin humain. Cependant ce qui crée un réel souci à Adam, c’est qu’il ne parvient nullement à saisir son propre temps intérieur. Que l’extérieur lui soit inaccessible, peu lui importe. Mais que ce qui l’anime intimement lui échappe, ceci est constitutif d’une sourde angoisse qui l’habite à bas bruit, dont il ne peut percevoir que l’itératif bourdonnement à défaut d’en pouvoir interrompre le flux incessant. Mais si ce temps de dérobade est toujours une esquisse au loin d’Adam, s’il ne saurait en dire ni l’alpha ni l’oméga, cependant il lui est loisible de décrire les symptômes qui se manifestent à l’aune de cette dépossession. Il y a en lui une manière de tremblement dont il pense qu’il pourrait simplement trouver son explication dans un genre d’écho de la temporalité même. Comme si, à chaque seconde qui passait, une fibre de son corps s’en allait, une pensée fuyait qui jamais ne reviendrait, une émotion se dissolvait dans la trame abîmée de la mémoire. Autrement dit un sentiment de dépossession. S’appartenir en propre mais par défaut, une mystérieuse activité de sape se déroulant dans la crypte sombre de l’inconscient. L’impression des choses en leur fugitive présence. Un château de sable travaillé par une langue d’eau qui en sape la base d’une façon consciencieuse, déterminée.

 

   Impuissance quant à l’espace

 

   Le métier d’Adam suppose de nombreux voyages. A peine a-t-il défait sa valise, de retour chez lui, qu’il doit aussitôt la disposer à de nouvelles aventures. Un incessant va-et-vient pareil au flux et au reflux de la marée. Adam s’en offusque-t-il ? Nullement. Cette vie ultra-nomadique, il l’a choisie en conscience, aussi ne lui adressera-t-il aucun grief. Bien au contraire son existence même se confond avec ce rythme soutenu qui le conduit sur tous les continents, lui fait côtoyer toutes les couleurs de peau, lui fait franchir toutes les latitudes, aussi bien connaître le froid boréal que la touffeur équatoriale. Est-il heureux de ces constants périples ? Il ne saurait vraiment répondre à cette question qu’à nous livrer sa vie de surface que l’on pourrait comparer à une terre superficielle recouvrant des milliers de strates souterraines. Où donc se situe le lieu de la vérité d’Adam ? En surface ? En profondeur ? Nous dirons en profondeur, dont la surface n’est qu’un lointain et pâle reflet. Si tout lui paraît aller de soi dans le vaste monde dont il parcourt incessamment les contrées, rien ne le réconforte cependant lorsqu’il fouille les choses, les interroge afin de savoir quels sont les fondements de tel peuple, ses origines, les sources qui l’alimentent, les motivations existentielles qui en résultent. Le schéma qu’il applique au monde, il se l’applique à lui-même de façon à mieux se connaître, se percevoir, instiller en son âme quelque certitude le confiant à la paix, au repos. Adam, à lui tout seul, est un peuple, à l’image de tout un chacun. Peuple de mots, de souvenirs, de climatiques, de sensations.

   En son fond, tout comme le temps demeurait inaccompli, l’espace d’Adam apparaît fragmenté, fracturé. Il est fait de milliers de pièces dont, le plus souvent, il ne parvient nullement à assembler le divers. Si bien qu’il vit un genre d’éparpillement continuel dont une pluie d’orage pourrait bien figurer la métaphore la plus approchante. Peuple multiple des gouttes venues du ciel en leur simple unité, qui se dispersent au sol en une myriade d’éclaboussures, de filets, de minces ruissellements. En lui, ce pluriel, cet éclatement, cette diaspora.  Plus rien ne subsiste de sa forme antérieure qui conservait encore le souvenir de sa provenance. Parlant des gouttes du ciel en leur confusion, en réalité, je n’ai fait que parler d’Adam, de sa dispersion selon mille méridiens, mille tropiques. Et surtout, Lecteur, Lectrice qui rêvez de voyages sous tous les horizons de la Terre, n’allez nullement croire que le fait de se déplacer continûment soit en mesure de vous apporter quelque félicité que ce soit. L’homme en sa foncière aventure, s’il peut connaître l’ivresse de l’immersion dans le versatile, l’ondoyant, le bigarré, n’en demeure pas moins cette recherche d’unité qui doit synthétiser la pluralité des événements pour la ramener à une unité singulière.

   Ce qui est à saisir, dans le problème d’Adam quant à l’espace, c’est moins une périodique désorientation relative aux décalages horaires, aux confrontations de peuples dissemblables, aux langues-caméléon, aux us et coutumes étranges, insolites. Ceci est simplement de l’ordre du formel. Adam, en sa psyché, est confronté à un réel vertige métaphysique. C'est-à-dire qu’une partie de son être se situe au loin dont il pense qu’il ne pourra jamais rejoindre le territoire devenu mystérieux, hors d’atteinte. C’est tout de même éprouvant pour l’individu de sentir cette presqu’île anatomique et sensorielle qui flotte au large de soi, d’éprouver cette impuissance constitutionnelle, de s’apercevoir comme un élément en voie de constitution qui, jamais, ne pourra parvenir au terme d’une finalité qui eût été ‘logique’. Bien moins que des territoires abandonnés ici ou là, la Finlande et ses lacs, l’Australie et son bush, les Etats -unis et leur Colorado, ce sont des bribes de son propre Soi qui essaiment la planète, qui girent au-delà, qui clignotent telles des étoiles perdues dans la nuit de l’immémorial cosmos.

   Ce qu’Adam abandonne dans ses périples, un ravissement esthétique, le bonheur d’une rencontre, l’ébauche d’un amour, l’émotion face à une œuvre d’art, la vibration d’une mélodie, le sublime d’un paysage. Car ces ‘impressions’ bien plus que d’être de simples contingences, de purs hasards vite oubliés, sont constitutives de l’être, dessinent son architecture interne, tracent la voie selon laquelle s‘orienter dans la vie et ne nullement désespérer. Mais qui donc n’a jamais éprouvé ce sentiment de dépossession lorsque, quittant un lieu affectivement investi, des amis rencontrés, n’éprouve, à ne plus les inscrire dans son champ de vision, un léger pincement au cœur ? Ces légères blessures on les pense vite oubliées alors qu’elles continuent de produire leur manque en quelque endroit secret du corps, au foyer même de l’âme.

 

   Quelques figures de l’impuissance

   

   *** Sisyphe

 

    Rien ne saurait être plus éclairant concernant l’incapacité humaine à atteindre ses buts que de citer l’extrait suivant du ‘Mythe de Sisyphe’ d’Albert Camus :

   "Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci, on voit l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets."

   Commentaires - Dès le début de sa réflexion, Camus développe essentiellement un concept anatomo-physiologique qui évacue l’âme au profit du corps. Ses expressions sont la douleur physique même mise en mots. Puis, vers la fin, s’opère une ouverture par laquelle sont convoqués (comme dans l’article plus haut) les notions cardinales d’espace et de temps au gré desquelles seulement quelque chose comme un monde peut apparaître à notre conscience. ‘L’espace sans ciel’ fait l’économie cinglante de toute idée de transcendance. ‘Le temps sans profondeur’ élimine d’emblée l’idée d’un quelconque retour en direction du passé. Une abolition de la mémoire qui abandonne le Sujet en un territoire nu dont, immédiatement, toutes les significations ont été ôtées. Quant au dévalement final de la pierre ‘vers  ce monde inférieur’, il est la diction confondante de l’Absurde en son visage le plus investi de Néant qui se puisse concevoir.

    Addendum

   Ce très beau poème glané sur le Net, source : ‘Les soupirs de la Muse’, complètera très utilement la saisie adéquate de la tragédie de Sisyphe, laquelle est renforcée par l’aveuglement qui est le sien dont on peut penser qu’il constitue un redoublement du Mal. Non seulement Sisyphe est condamné à effectuer une tâche absurde, mais il n’en connaît nullement l’origine :

 

« L’inconscience de Sisyphe »

 

« Les dieux sont morts, mais Sisyphe l’ignore

Roulant son rocher du soir à l’aurore

Ecrasé, balafré et mutilé

Par son destin ridicule appelé.

Couvert de sang et de sueur dans l’ombre,

Il ravit le mont, travailleur sombre

Dont l’employeur est sinistre et absent,

Sans gémir, puissant et impuissant,

Regardant son fardeau granitique,

Ne regardant ni le ciel antique

Traversé de fantastiques lueurs,

Ni le désert comme lui en sueur,

Avec des oasis au visage,

Qui s’étend, inexorable passage

Infini, ne conduisant nulle part.

 

Sisyphe poursuit, obstiné, hagard,

Son œuvre devenue deux fois inutile,

Dont nul Thésée ne parvient à sortir,

Et qu’il veut dans le Tartare bâtir. »

 

   *** Balthazar Claës

 

   Dans son roman ‘La recherche de l’absolu’, Balzac campe le personnage de Balthazar Claës dont Wikipédia nous dit :

   « Balthazar Claës, homme riche et cultivé, mène la vie heureuse d’un grand bourgeois flamand (…) Balthazar est pris par le démon de la recherche. Saisi d’une véritable fièvre, il passe de coûteuses commandes de produits chimiques, s’enferme dans son laboratoire de chimie avec son valet, néglige sa femme et ses quatre enfants et conduit sa famille à la ruine. L’intrigue oppose la famille et le dévouement filial à la recherche obsessionnelle du savant, toujours sur le point de trouver « l’absolu » et toujours échouant, jusqu’à sa mort. »

   Extrait du livre :

   « Le jour où il eut achevé la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l’écrasa : la certitude d’avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier, descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère au milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme mort, sans répondre aux questions dont l’accablait sa femme ; les larmes le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner de témoins à sa douleur. »

   Commentaires - Tel Sisyphe poussant sans but précis sa pierre tout en haut de la montagne, Balthazar Claës est écrasé par un destin dont il ne pouvait se douter au début de ses travaux de recherche qu’il lui serait aussi funeste. Le style réaliste hyperbolique de Balzac (‘une épouvantable catastrophe’) joue le rôle d’une caisse de résonance amplificatrice du désespoir. Non seulement ce Bourgeois ne pourra voir ses travaux couronnés de succès au motif que, jamais, l’absolu ne peut être atteint, mais tout ceci n’a abouti qu’à l’aporie existentielle la plus entière, il est ruiné, sa femme est accablée et il ne se donne à voir, aux yeux de sa famille, qu’à la manière d’un ‘mort’. On ne saurait trouver chute balzacienne plus tragique !  Ici l’impuissance s’est métamorphosée en finitude.

 

   *** Faust

  

    Résumé. Source : ‘Tout Comment’ :

   « Le mythe de Faust est l'histoire fictive d'un savant alchimiste qui a passé un pacte avec le Diable. Il donna son âme pour avoir la connaissance universelle, percer les mystères du monde et jouir de tous les plaisirs défendus. »

   Autre approche subtile : ‘Faust de Goethe : Surhomme et esprit de néant’ - Source : PHILLIT PHILOSOPHIE, LITTÉRATURE ET CINÉMA :

     « C’est l’orgueil de Faust qui est à l’origine de son mal. En n’acceptant pas les limites que lui impose sa condition, en voulant les dépasser dans une « nature surhumaine », en cherchant à se faire l’égal de Dieu, le misérable docteur ménage en son sein une place pour le mal. » « Suis-je moi-même un dieu ? », s’interroge-t-il. Ce questionnement est problématique et renvoie à une thématique qui traverse l’ensemble de la littérature romantique : le Surhomme. En effet, Faust cède à la tentation de l’homme-Dieu. Créature arrogante, il veut être l’égal de ce dont il provient. Il a pour ambition de contenir en lui-même l’univers entier, de le porter et de le féconder. Déçu par le silence que lui impose l’esprit du macrocosme, il va s’incliner vers l’esprit de la terre. En se détournant de la positivité de la transcendance, Faust va se complaire dans la négativité de l’immanence. »

   Commentaires - Si une gradation théorique peut exister quant aux niveaux que la notion d’impuissance pourrait atteindre, alors ici, avec Faust, la limite supérieure indépassable est acquise. Si les deux figures évoquées précédemment, Sisyphe et Claës s’étaient illustrés sous la forme d’hommes voués à une sorte de torpeur, d’inhibition constitutionnelles, c’était en quelque sorte malgré eux, en toute innocence et inconscience qu’ils s’étaient livrés aux affres de la dépossession ultime de soi. Ils avaient rêvé, comme le font les enfants qui, un jour, voient les merveilleux jouets se distraire de leurs mains et s’évanouir à l’horizon de l’inaccompli. Tout à l’opposé, le Docteur Faust s’est jeté librement dans les bras de Méphistophélès, marquant au fer rouge l’empreinte de son destin, tel que le précise François Ost dans ‘Le pacte faustien ou les avatars de la liberté’ - Presses de l’Université Saint-Louis :

   « C’est librement que Faust a conjuré le diable, contracté et exécuté le pacte ; c’est librement qu’il s’est ainsi déterminé pour le mal. Ceci dit, il est vrai que, une fois cette décision prise, l’influence du Diable fut déterminante et ne cessa de l’aliéner davantage. Lucifer lui faisait miroiter des rêves de puissance, il le dissuadait de toute velléité de se détourner du pacte, et le faisait progressivement désespérer de la miséricorde divine. »

    Si quelque chose comme un concept de l’impuissance peut exister, alors Faust l’accomplit en entier, outrepassant les expériences conjuguées de Sisyphe-Claës. Comme si Faust, livré corps et âme à une nature qui le dépasse mais dont il assume la charge, type mégalo-paranoïde, constamment débordé par ses pulsions surhumaines, voulait être soi en soi, au-dehors de soi. Démiurge auto-proclamé, intégrant l’image de Zarathoustra afin de mieux la dépasser, incroyable saut métamorphique de l’Homme au Surhomme, défi inouï d’une existence immanente dont il ne supporte plus la sombre contingence, essai de se déployer à même la transcendance, sinon de surgir dans le Transcendant avec lequel se confondre dans un unique creuset, une absence totale de différenciation.

    Certes tous ces essais de dépassement de la condition humaine en direction de ce qui ne saurait jamais être atteint semblent pointer les insuffisances humaines et seulement ces dernières. Mais considérer la figure trinitaire Sisyphe-Claës-Faust à cette aune d’ample négativité est l’amputer de sa sève la plus efficiente qui soit, la plus remarquable, la plus ouverte. Au travers de ces trois portraits ‘humains plus qu’humains’, ce qu’il convient de voir avant tout, c’est l’effort de l’art tentant d’assurer sa propre transcendance. C’est en ceci que le personnage mythologique de Sisyphe, les figures littéraires de Claës-Faust ici proposées atteignent une inestimable grandeur. Toute impuissance, en son essence, ne fait que témoigner de son envers, cette magnifique puissance créatrice qui est la marque des génies. Impuissance de surface, puissance interne. Autrement dit beauté.

    

 

 

 

 

 

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 14:04
Temps de profusion

Plage de Calais

 

     Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

 

   Sais-tu, rien de plus beau que de choisir un lieu en rapport avec son âme et de se laisser porter par tout ce qui voudra bien venir : l’aile souple d’un nuage, l’oiseau glissant dans son fortin de plumes, la brume montant de l’eau, l’agitation des oyats dans la lumière qui point. Ces lieux si rares sont des lieux de silence et de douce immortalité. Tout arrive à soi dans la plénitude et ce bonheur que beaucoup s’évertuent à trouver dans quelque distraction, le voici dans la mesure inaperçue du simple. Nul besoin de calcul. Nul besoin d’efforts. Se laisser aller à sa nature, se laisser aller au paysage et faire de cette rencontre le foyer de son être. C’est dans l’immédiateté que les choses se donnent à nous avec leur plus beau coefficient de réalité. C’est dans le surgissement soudain, non annoncé, que l’intuition déploie la corne d’abondance de sa certitude imaginative. Alors, vois-tu, la faille du doute se referme, l’abîme de la désespérance se comble et c’est une large plaine de compréhension qui s’ouvre et fait son écume à l’horizon des yeux.

   Ici se rencontre l’amour. Non celui qui fait son efflorescence loin, là-bas, dans la ville des hommes et des femmes où les sentiments brûlent de ne jamais être achevés. Ici TOUT A LIEU. Sans reste. Ceci veut dire que l’essentiel se montre depuis le centre rougeoyant de sa propre conscience et clôt tout discours qui pourrait être de surcroît, superflu en quelque sorte.

   Regarde donc la soie du ciel, son immense glacis que raient les traces des allées et venues mondaines. Elles sont les nervures de l’agitation humaine, celles qui, souvent, troublent l’ordre d’une harmonie que l’on voudrait connaître et, le plus souvent, nous échappe.

   Regarde la ligne d’horizon, un blanc ferry y est posé avec, dans son ventre de métal, les mille désirs qui cinglent vers un ailleurs dont on suppute qu’il comblera le manque présent.

   Regarde le peuple des cabanes. En lui, encore, flottent mille caresses, mille promesses de fiançailles éternelles.

   Regarde l’unique et inimitable beauté des monticules de sable, regarde ces stries qui témoignent de leur généalogie au long cours. Jamais une dune n’arrête son voyage, jamais un grain de mica ne se perd dans les confins d’un possible évanouissement.

   Les choses ne sont nullement négatrices de leur insigne présence. C’est nous, les hommes, qui les sacrifions à l’aune de notre suffisance. Le petit, l’infinitésimal, le discret, nous nous hâtons de les oublier et avançons à grands pas en direction de notre destin que nous pensons habité des plus hautes vertus.

   Regarde la haie de piquets érodée par la vitesse du vent, la percussion du sable, regarde son ombre portée, elle est la projection du temps qui mesure son propre événement et nous convie à la fête inouïe de la parution.

   Regarde, en  toi, la singularité qui es la tienne, qui te porte vers l’universel car, le voudrais-tu, tu ne t’appartiens nullement mais tu es partie de cet univers qui t’a donné ta place et te requiert telle l’un de ses voix. La voie juste est la voie concertante où toutes choses se répondent en écho. Tu n’es seul, seule, qu’en apparence. Tu es peuplé des mille bruits, des mille mouvements qui, ici et là, disséminent les spores de leur devenir.

   Regarde le ciel noir que trouent les yeux inquiets des étoiles. Tu es l’un de ces regards qui sondent les ténèbres, que d’autres regards rencontrent et ainsi,  jusqu’à l’infini des pensées.

    Comment se fait-il que tout ceci se dévoile devant le globe de nos yeux ? Par quel miracle ? Par quel dessein inaperçu de la Nature ? T’es-tu déjà posé la question : est-ce nous qui créons le monde au gré de notre vision ou bien existe-t-il un principe premier qui se donnerait en tant que l’ordonnateur de ce cosmos qui nous étonne, nous angoisse parfois, nous émerveille toujours, nous place en cet état de questionnement qui est le propre de notre essence ? , au creux de cette énigme du jour, est le seul séjour où nous puissions tenter de dépasser nos sensations primaires.

   Ce qu’il faut, vois-tu, le calme, la solitude, l’immobile, ceci constitue l’indispensable triptyque à partir duquel nous pourrons penser à la raison même de notre existence, aux vents et marées qui en animent le cours, aux flux et aux reflux qui scandent nos émotions, aux grandes vagues d’équinoxe qui agitent nos passions. Le retrait, toujours le retrait du bruit et notre corps sera disposé à se laisser traverser par le chant des étoiles ou bien par ce vent qui vient d’au-delà nos regards et vibre de messages tout juste contenus. Ils veulent parler. Ils veulent qu’on les écoute. Il y a tant d’empreintes, de signes qui véhiculent le sens, dont nous devrions être en quête plutôt que de nous laisser éblouir par les diaprures infinies des histoires qui girent à notre entour et ne participent qu’à notre étourdissement continu.

   Ceci, tu le sais à la manière d’un incontournable, la beauté des choses est ce qui nous attriste le plus. Car, oui, nous craignons de la perdre, car, oui,  nous tremblons de demeurer sans geste face à cette fausseté qui, partout, exsude des parois de la terre, coule du dôme du ciel et nous promet cet abysse, ce vertige dont nous ne pourrions ressortir que mutilés au plein de notre être, soudés à la terrible contingence comme la bernique l’est au rocher qui l’appelle et lui ôte toute liberté. Oui, nous sommes des coquillages fragiles qui s’agrippent à leur sombre rocher en redoutant de s’en éloigner. Que chute le jour, que vienne la nuit au long sommeil, qu’arrivent les rêves aux vertus cathartiques, nous voulons voir le ciel ourlé de noir, l’écume blanche battre la côte, le sable faire ses rides, les monticules hisser leurs collines dans l’air qui crépite. Oui, c’est ceci que nous voulons ! Nos mains sont ouvertes qui attendent.

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 13:58
Lieu d’une nécessaire vérité

  Suite Malepère

      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La plupart du temps nous nous laissons fasciner par les images sans nous questionner plus avant sur le motif de cette fascination. Comme s’il y avait une pure magie émanant de la représentation, laquelle envahissant l’entièreté de notre champ de conscience pouvait déposer en nous la justesse d’une perception. Certes, dans notre confrontation à l’image il y a une part d’intuition, d’impensé, d’irréfléchi. Et pourtant nous n’acquiesçons à une œuvre qu’à l’avoir soumise au filtre de la mémoire. Jamais nos sensations ne sont spontanées qui naîtraient des choses à la manière d’une buée s’exhalant d’une terre ou bien d’une eau. Toujours il y a dette originaire pour la simple évidence que ce qui nous rencontre a commencé un jour, perdurera au futur, puis trouvera le lieu de son extinction. Et c’est bien parce que nous avons été contemporains de cette présence que nous en retrouverons, un jour, le précieux et en fêterons l’advenu.

   Formulée en terme proustien, cette assertion ferait naître, tout contre le palais, la volupté de la « Petite Madeleine ». Nulle génération soudaine ne surgit au creux de l’existence. Tout est lié, en quelque sorte. Tout fragment faisant partie, nécessairement, d’une totalité. La question qui traverse en filigrane cette provenance de nos émotions esthétiques trouve son point focal dans l’interrogation suivante : apprécie-t-on davantage une œuvre dont nous aurons exploré les fondements ? Autrement dit, notre goût du beau se justifie-t-il au moyen d’événements qui en ont précédé l’éclosion ou bien, telle la passion, son surgissement est-il de l’ordre de l’instant absolu, non reproductible ?

   Nous croyons aux subtiles vertus de la réminiscence. Si ce paysage en Malepère retient si fortement notre attention, c’est parce qu’il porte en lui un réseau de significations qui jouent en écho avec d’autres ciels que nous avons vus, d’autres terres que nous avons foulées, d’autres horizons qui étaient lumineux qui, en quelque manière, traçaient la voie de notre destin. Mais peut-être faut-il décrire, simplement, afin de faire affleurer à la conscience cette parcelle de nature logée quelque part dans les plis du souvenir. Le ciel est immense qu’on penserait sans limites. Le ciel est couvert d’un suaire noir qui, bien loin de l’endeuiller, nous le rend plus nécessaire, plus manifeste. Alors nous l’imaginons balayé par les bourrasques d’équinoxe, griffé par la dague brillante de quelque éclair. Alors nous l’apercevons joyeux et clair sous la brise printanière. Alors nous le voulons solaire, cloué de blancheur estivale.

   L’horizon est bas qui court le long du sol. Il monte comme s’il voulait, par degrés, escalader la longue plaine du ciel. Beauté que cette lueur médiatrice entre le ciel et la terre. Là vivent les hommes, là ils aiment et espèrent, là ils mourront après avoir beaucoup vécu. Les arbres ponctuent la ligne d’horizon. On se représente facilement leur réseau de racines séculaires avançant dans la matière noire du limon, leurs tapis de rhizomes sillonnant la lourdeur sourde de la glaise. Un champ s’élève en pente douce en direction d’un chemin qui le borde, puis il arrête sa course, tout là-haut, à la limite de l’infini.

   Oui, la mémoire a fait resurgir tant d’impressions archivées dans une sombre et mystérieuse alcôve que, soudain, elle a été débordée par l’imaginaire. Alors mille ciels, mille terres se sont télescopés que « Malepère » a repris en son sein afin d’en réaliser une synthèse heureuse. Devant la photographie, nous sommes ravis et démunis à la fois. Ravis au titre de sa beauté. Démunis dans la mesure où ce paysage, nous voudrions le poser, là, devant nous, et nous y perdre. Mais tous les lieux sont loin qui brasillent du fond de l’espace, clignotent depuis la profondeur du temps. Il nous faut admettre cette fuite des choses, peut-être en faire le rythme de quelque poésie puisque la poésie joue de l’invisible et nous y convoque du plein de ses mots gorgés de suc.

   Mais notre plaisir esthétique ne saurait se limiter à la dyade mémoire/imagination, son empreinte marquât-elle notre psyché du sceau d’un estimable plaisir. Il y a aussi, dans toute démarche de saisie du réel ou bien de ce qui le représente, un travail sous-jacent de la raison dont nul ne pourrait s’exonérer qu’à perdre le sens même d’une quête de la chose artistique. Ce paysage, nous le rapportons, consciemment ou non, à d’autres suites paysagères, à d’autres lieux qui hantent nécessairement la contrée quotidienne de nos expériences. Alors se dévoilent, indifféremment et dans un ordre relatif, quantité de motifs plus ou moins naturels qui constituent le spectacle de la vie ordinaire : terres dévastées par la cupidité de l’homme, sols épuisés, espaces maculés, dégradés au travers desquels la nature n’apparaît plus qu’à la manière d’un fonds épuisable que l’homme a soumis à sa volonté de puissance.  

   Par contraste, Malepère se donne comme cette terre privilégiée qui connaît et entretient le lieu de son essence. C’est dire ici combien la scène qu’elle nous délivre réjouit le cœur et touche l’esprit au plus juste de sa vérité. Une vérité en appelant une autre. Vérité de la nature en regard de la vérité humaine. Coïncidence des intentions, correspondance des affinités. Nous ne pouvons jamais différer de l’être-des-choses, comme du nôtre propre, qu’au risque du plus grand danger, à savoir nous précipiter dans l’abîme sans fin de l’irrationnel, de l’erreur paradoxale qui nous ferait sortir de notre condition. Elle est, peut-être en première instance, d’être les gardiens de la Terre, elle qui nous a portés au jour et nous nourrit, puis nous retrouvera, un jour,  comme l’un des siens. Assurément Malepère est une terre de cette sorte. Pour cette raison nous l’aimons et la considérons avec le respect qui lui est dû. Photographier l’authentique est, bien évidemment, de cet ordre.

 

 

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 10:05
Tant que nous sommes, le monde est sans fin

Texture avec la figure géométrique Spidron

réalisé avec k3dsurf et Paracloud

 

Source : Arts et mathématiques

 

***

 

   Défi, oui il faut mettre sa vie au défi d’exister, sinon ce ne seront que sombres nuées à l’horizon de l’être et apories diverses qui traverseront notre peau, cribleront notre chair et ceci nous le savons du plus profond de notre âme, du plus profond de notre être, si bien que la plupart de nos défis sont silencieux, ils naviguent sous notre propre ligne de flottaison, ils comburent au plein du derme, nous en devinons l’obscure énergie à défaut d’en ressentir l’effective réalité et que nous reste-t-il à faire alors au prétexte de séjourner sur Terre que de chercher à écrire la phrase la plus longue qui se puisse imaginer, cette dernière prenant valeur de symbole, chaque mot étant comme un jour, chaque phrase telle une année, chaque texte pareil à la totalité de ce que le destin nous a octroyé en guise d’espace de jeu, cependant, tour à tour, nous abattons nos cartes avec succès, parfois au plus grand des hasards, parfois encore avec un tel sentiment d’un échec proche que nous jetterions volontiers nos Rois, nos Dames, et consorts dans l’âtre flamboyant, pensant ainsi nous protéger de quelque calamité dont notre coupable existence aurait été le lieu, dont nous ne pourrions esquiver la brutale punition à elle réservée, peut-être subir la vengeance de quelque dieu obscur dissimulé hors notre vue dans un mystérieux empyrée car si nous sommes aveugles aux puissances mythologiques, aux fulgurations des archétypes, aux feux de Bengale des concepts, nous sommes tout autant coupables de cécité quant à la perception exacte de notre propre cheminement, la plupart du temps une vaine oscillation aux frontières du possible, mais toujours en-deçà, dans cette marge d’incertitude confite de doute, que l’angoisse renforce de sa lame constante d’effroi, alors que nous reste-il à faire, sinon à courber l’échine, à consentir à accepter le fouet, à progresser lentement sous la brûlure de fourches caudines, que nous reste-t-il sinon à interroger le présent, à nous y immerger  tel Saint Jean-Baptiste dans les eaux lustrales, attendant toujours de ce qui nous est extérieur un genre de miracle qui viendrait nous extraire de notre monade sans portes ni fenêtres, nous déposer au seuil du Paradis, non le Terrestre, mais le Céleste avec ses broderies d’anges, ses processions archangéliques cernées d’écume, ses séraphiques apparitions, ô combien nous nous souhaiterions léger comme la plume, simple variation de l’éther, subtile essence ne connaissant que le luxe entier de sa propre plénitude, planant bien plus haut que ne le font habituellement les aigles royaux, les gypaètes et autres rapaces au vol libre, à l’œil acéré, décrivant dans le tumulte de l’air leurs itératives girations, certes nous n’osons guère nous l’avouer, au motif de la honte consécutive que cette pensée instillerait sur la courbure de notre âme, certains que notre perdition serait à ce prix, qu’au lieu de l’Eden espéré nous ne pourrions jamais posséder que les sombres et dantesques avenues de l’Enfer, tout au mieux demeurer de longues années dans la banlieue en clair-obscur du Purgatoire, réciter quelques patenôtres, célébrer une liturgie dont nous penserions qu’elle atténuerait notre confondante noirceur, nous blanchirait la conscience en quelque sorte, afin que devenu enfin présentable, nous pussions voir s’ouvrir devant nous les portes de la félicité, côtoyer Zeus et sa cohorte de dieux subalternes, frayer un brin avec les déesses derrière quelque touffe d’orchidées prévenantes, tirer de cette union la plus grande félicité qui se puisse concevoir et vaquer à nos occupations ordinaires, bêcher notre jardin, feuilleter un livre d’images, lire quelque sentence bien pesée dans les pages  d’un livre ancien, par exemple méditer sur les Présocratiques, tirer de la célèbre assertion d’Héraclite « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », la sensation pleine et entière de l’impermanence des choses, de leur fuite continuelle, tantôt dans la fente de l’horizon du passé, tantôt en direction de celle du futur, tantôt encore disparaître avec un inquiétant bruit de succion néantisant dans la bonde définitive d’une Métaphysique qui, enfin, dévoilerait son âme en même temps qu’elle dirait les sombres desseins qui, depuis toujours l’animent, la travaillent de l’intérieur, manière de piège tendu en direction des hommes, ces Grands Naïfs qui avaient cru trouver en l’espèce de l’Invisible la solution à tous leurs problèmes, en réalité ils ne faisaient que tourner autour d’eux, les hommes, interrogeant seulement leur propre vacuité, forant le sans-fond sur lequel ils glissent continûment sans s’apercevoir de cette supercherie, demandant au futur de leur accorder l’éclaircie que le présent leur retire, mais demain est trop loin, mais demain est trop illisible dont ils ne peuvent décrypter les messages secrets, ô certes ils auraient voulu être des aruspices éclairés, des manières de Voyants dans le genre de Rimbaud, répétant en leur creuse cavité d’os les précieuses énonciations du Poète Majuscule, « le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » mais, certes, le dérèglement était leur règle commune, mais un dérèglement d’en-bas, alors que la Poésie aurait exigé d’eux un dérèglement d’en-haut, ce à quoi la plupart d’entre eux ne pouvaient nullement prétendre, leurs idées étant trop fuligineuses, leur génie trop éteint, leur intuition trop affectée de lourdeur matérielle, on eût cru leur esprit lesté de gueuses de plomb, d’ailleurs certains d’entre eux étaient affectés d’une marche claudicante qui n’était sans faire penser aux balancements risibles des culbutos, de ceci ils étaient à demi-conscients, ce qui les exonérait, en quelque manière, de faire preuve des compétences qu’ils ne possédaient pas, dont jamais ils ne découvriraient la subtile alchimie, ils traînaient leurs vies d’amibes au ras des flaques d’eau, là où la lumière plombée pareille à un étain semblait être le reflet de leur propre désarroi, certains d’entre eux, par l’effet d’un juste désespoir se jetaient à l’eau, d’autres s’immolaient par le feu, d’autres encore pratiquaient l’art du suicide rituel japonais, le seppuku, plus connu sous le terme de ‘hara-kiri’, lequel malgré le second mot du lexique composé n’avait rien pour faire rire mais évoquait la mort la plus effrayante qui soit, quelques uns pratiquaient les arts martiaux dont ils supputaient que la technique élaborée, codifiée, les soustrairait aux atteintes du Mal et, par un phénomène d’inversion commun à tous les Mortels, d’autres encore, plus positifs, plus optimistes, peut-être avaient-ils lu les ouvrages d’Epicure, sollicitaient leur mémoire afin que cette dernière déléguée à la tâche de retrouver le passé, au travers du beau geste de la réminiscence tel que pratiqué par Proust tout au long de ‘la recherche du temps perdu’, parvinssent, au faîte de leur ressourcement, à recréer un espace d’enchantement, un espace magique dont ils pensaient à juste titre qu’ils avaient tout le loisir de lui apporter la coloration selon leurs souhaits, autrement dit ils s’érigeaient en démiurges de leur propre existence, lui attribuant ici mille faveurs dont la cruelle réalité les avait privés, les conduisant sur le seuil d’une constante dépression, dans l’infernale geôle d’une mélancolie invasive dont ils ne parvenaient nullement à se désengluer, pareils à de pathétiques insectes prisonniers ‘à vie’ de leur sourd bloc de résine, les plus chanceux d’entre eux, les moins abîmés par les crocs aigus de la vie, parvenaient à faire surgir dans l’enceinte de leur tête quelque plaisir dont ils avaient oublié l’existence jadis, un rapide moment de bonheur, le feu d’une étreinte, une ‘tragique jouissance’ (oui, l’oxymore  est voulu car toute joie est tragique à l’aune de sa propre disparition, du vide essentiel qui en résulte), un instant couronné de lumière, par exemple Paul évoquait au plus près de qui il était en sa nature profonde, cette rencontre d’une Aimée sur le bord brumeux du lac Léman, Pierre retrouvait ce morceau de musique baroque, ces carillons du clavecin qui l’avaient tant ému adolescent, Charles une émotion dans la salle d’un musée, approchant pour la première fois les œuvres de Paul Cézanne dont il admirait la touche moderne, exacte, Henri récitait dans sa tête quelque anthologie de Rousseau dans la Cinquième Promenade des ‘rêveries du promeneur solitaire’ : « de toutes les habitations où j’ai demeuré (& j’en ai eu de charmantes,) aucune ne m’a rendu si véritablement heureux & ne m’a laissé de si tendres regrets que l’Isle de St. Pierre au milieu du Lac de Bienne », Louis se souvenait de cette belle journée de printemps où son exaltation romantique l’avait déporté de lui, le remettant en un lieu innommable de pure félicité, tous autant qu’ils étaient, sans qu’ils en fussent le moins du monde éclairés, avançaient dans l’existence au rythme paradoxal d’un imaginaire qui déployait haut son oriflamme, faseyait longuement, comme si sa toile les avait enveloppés d’un voile d’inconscience native, car à les voir progresser on avait l’impression qu’ils constituaient des genres d’hallucinations, des sortes de fictions dont le récit était si flou que même un peintre génial, un Léonard de Vinci par exemple n’eût été en mesure d’en tracer les fidèles portraits, reprenant seulement à la belle toile de ‘la Joconde’ cette touche floue, irisée, tremblante, onctueuse, lagunaire, étrange, du sfumato, ainsi se seraient-ils donnés, ces pauvres Hères,  au plein même de leur vérité qui, en réalité, n’était que l’écho de leur fausseté, de leur marche pareille à celle, oblique, des crabes tâchant maladroitement de grimper aux racines des palétuviers dans le clair-obscur tragique de la mangrove, d’ailleurs quiconque les aurait observés de près se fût persuadé qu’il avait plus à faire à un peuple grouillant de vers, de gastéropodes visqueux à la robe de caoutchouc, gluantes et flasques destinées oublieuses d’elles-mêmes, au pire, dépassant la renaissante figure de Léonard, on se fût risqué à convoquer la galaxie Soutinienne, trouvant en cette dernière, ‘le bœuf écorché’, ‘le lapin écorché’, dont le Lecteur, la Lectrice attentifs auront compris qu’il faut retenir l’écorchure et non l’animal lui-même, donc en ces temps d’obséquieuse condition, vivre équivalait à attendre sa propre fin, tâchant d’éviter les plus grosses embûches, avançant en tremblant de tous ses membres sur le fil tendu (un fil du rasoir en réalité) du fildefériste, évitant de regarder l’abîme où se dissimulent, possiblement, des poissons aux yeux globuleux, des ‘poulpes aux yeux de soie’ pour paraphraser Isidore-Ducasse-Comte-de-Lautréamont, célèbre auteur des ‘Chants de Maldoror’ dont ces figures Hébétées, parfois, du fond de leur glauque détresse, dévidaient quelque phrase digne d’une pièce d’anthologie, « moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin, je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne... je croyais être davantage, au reste, que m'importe d'où je viens, Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant, vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné », voilà où en était arrivé l’humaine condition, perdue à elle-même, sans avenir bien déterminé, sans passé véritable, sauf quelques haillons de mémoire qui flottaient aux quatre vents de l’inconnaissance, et l’on peut se demander, compte tenu de ce vertical dénuement si leurs corps confiés à la table d’anatomie d’un Ambroise Paré eussent encore livré le souffle d’un esprit, la flamme d’une âme, car lorsque l’on est dévastés à ce point PLUS RIEN ne demeure de vous, plus rien ne paraît que les flancs nus et abrupts du Néant, mais Lecteur, Lectrice, quoi qu’il m’en coûte, je dois un instant suspendre mon écriture car quelqu’un tambourine à ma porte, on dirait une pluie d’os sur l’huis et rien ne m’étonnerait qu’il pût s’agir d’un squelette égaré parmi les plis violents de l’air et les flocons des sombres nuées, mais attends donc un instant, Cher Lecteur, chère Lectrice, que j’ouvre le guichet qui me permet de communiquer avec l’extérieur, voici, le guichet glisse dans sa rainure avec le même cri que poussent les enfants effrayés par une rêve monstrueux, et devinez donc qui vient à l’instant me rendre visite, eh bien je ne vous laisserai nullement dans l’embarras, c’est ce bon Maldoror (nous sommes de vieilles connaissances, d’antiques comparses, de joyeux lurons qui n’avons de cesse de creuser « le gouffre béant de l’enfer »), mais entre donc que nous causions un brin entre amis, mais que tu es donc distingué, mais que cette sombre vêture convient à ta blême figure, noir et blanc assemblés, comme Mort et Vie réunis, mais voici, cher Isidore que sous ta dictée minutieuse, les baguettes raidies de mes doigts se mettent en devoir de tracer, tout seuls, les signes que voici  « mais... qu’ont-ils donc mes doigts, les  articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail, cependant, j’ai besoin d’écrire... c’est impossible eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée, j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle... mais non, mais non, la plume reste inerte...», alors, cher Lecteur, chère Lectrice, vous voici prévenus en même temps que je prends conscience du tarissement de mon écriture (je l’espère le plus bref possible, car nullement écrire sonne comme l’antichambre de la Mort), mais avec l’ami Maldoror nous allons vaquer à nos occupations, fendre ici une chair humaine, entailler là une peau, faire se lever plus loin une cicatrice car l’écriture des corps, ses stigmates, ses excoriations, ses vergetures, c’est bien une écriture, qu’en penses-tu toi avisé Lecteur, toi avisée Lectrice, et je vous ferai remarquer que je ne terminerai nullement ma phrase par le canonique point final (il ressemble à la ponctuation définitive de la Mort), que je prendrai congé de vous sur trois points de suspension, ainsi me sera-t-il loisible, à tout instant que j’aurai choisi au gré de ma fantaisie, de reprendre ma phrase éternelle, ainsi aurez-vous la possibilité de me lire jusqu’à la fin des temps, et moi de vous entretenir de mes projets aussi longtemps qu’il vous plaira de me suivre, oui, de me suivre

 

 

 

 

 

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13 décembre 2020 7 13 /12 /décembre /2020 10:59
« Avide de mots »

Gérard de Nerval

 Carnet de voyage, 1843

Source : BNF.

 

***

 

 

      Cartographie Messyl :

 

   « Dites moi : quand prenez-vous le temps d'écrire toutes vos créations? Avide de mots - certainement - de sens bien sûr -, le stylo en main vous dévalez votre vie sans cesser d'alimenter votre écrit. C'est incroyable. Je dois être au régime pour écrire si peu…. Je me questionne et m'affole aussi.

Poursuivez, poursuivez… Le galop ne me fait pas peur, cela est stimulant ».

 

                                                                                                  Cécile.

 

*

 

 

              Lettre à Cécile

 

 

   Merci Cécile pour vos belles remarques. Je prends le temps que m’accorde l’écriture lorsqu’elle veut bien se présenter. Souci quasi-quotidien, autrefois, de noircir des pages au stylo, actuellement utilisation du traitement de texte. Ce recours à la technique et la pratique d’Internet augmentent, de manière sensible, les possibilités d’écriture. Ici se dévoile le bon côté du progrès. Dire mes motivations quant au langage serait bien difficile, ceci remonte loin dans le passé, sans doute à l’école primaire où les premiers textes littéraires étaient abordés dans le merveilleux livre d’A. Souché qui, depuis lors, ne m’a jamais quitté. « Avide de mots », dites-vous et, ici, je ne peux me retenir de jouer sur le lexique : « A vide de mots ». Cette énonciation résonne comme la rencontre de l’abîme. Quelle désolation serait l’existence si nous n’avions l’usage du langage ! Alors nous ne diffèrerions guère de l’animal ou de la plante. Une vie végétative dépourvue de conscience et de pensée. Puisque, aussi bien, l’une comme l’autre ne sauraient apparaître dans la mutité du dire. J’ai longuement été en contact avec des patients aphasiques et j’ai définitivement compris la profonde détresse qui les animait. Ne plus proférer de mots, c’est faire l’épreuve du néant. Personne plus ne vous comprend, vous ne comprenez plus personne et l’altérité, cette indispensable pierre de touche de l’humain, s’efface sans plus laisser de traces qu’une fumée illisible dans un ciel de printemps.

    Bien évidemment, nul ne souhaite faire l’expérience de cette privation et les hommes parlent, lisent, écrivent, sans bien se rendre compte, pour la plupart, de la faveur qui les atteint au plein de leur essence. Car l’essence du dasein, cet existant qui seul sur terre peut se poser la question de sa propre présence, tient du pur prodige. Quand on a dévoilé cette évidente vérité, quand écrire devient une manière d’urgence, alors la tâche n’est nullement contraignante qui consiste à poser des mots sur des choses et d’en éprouver la souple et bénéfique consistance. Rien ne vaut un entraînement quotidien, lequel, sans doute pour beaucoup, prendrait le visage d’une ascèse alors qu’il est pur bonheur de créer.

    Toujours le langage excède les possibilités humaines, toujours le langage se donne comme cette transcendance qui appelle, fait signe et demande qu’on le rejoigne. En prose ou en poésie, peu importe, c’est l’effectuation des mots qui décide de la forme. Il faut se laisser aller à son intuition. La nature de la langue, correctement visée, est l’analogon de l’art en ses multiples esquisses. Bien sûr cela nécessite qu’on accorde suffisamment de temps à l’écriture et que l’on s’essaie à extraire de sa chair intime, cet inimitable suc qui envahit le palais lexico-sémantique dès lors qu’une exigence de beauté se loge dans l’effort consenti. Nulle autre recette qu’une tâche assidue, tout comme l’ébéniste travaille le bois pour en extraire la volute dont il attend qu’elle le satisfasse et l’enjoigne de recommencer l’œuvre.

   Boileau, dans « L’Art poétique, n’énonçait-il pas :

 

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez » ?

   

   Ecrire ne consiste pas seulement à jeter quelques mots sur une feuille et nul ne saurait douter que Gérard de Nerval, dont le carnet de voyage figure à l’incipit de cet article, ne cessait de reprendre ses notes afin, qu’abouties, elles puissent donner lieu à lecture. Dès lors comment savoir si le livre présente un suffisant intérêt ? Se fier aux goûts des lecteurs, aux estimations de la critique, à l’opinion des autres auteurs ? La subjectivité est si rayonnante, si multiple qu’il y a comme un vertige à essayer de soupeser la valeur de ceci qui a été composé. C’est, assurément, l’intuition de l’écrivain qui constitue l’amer à partir duquel porter un jugement qui soit suffisamment assuré de lui-même. Question de tact esthétique, de qualité à éprouver la plénitude ou le retrait d’une forme, à estimer rythme et cadence, force et pertinence du concept, allure générale qui apparaît en tant que style, cette empreinte si singulière qu’elle fait émerger ce texte, ce livre, en tant qu’objets uniques. Il ne saurait y avoir de gémellité. Il vit sa propre vie de livre sans se préoccuper d’une extériorité. Cependant, écrire, jamais ne se donne sous la férule de ces interrogations quant à la pertinence de ce qui a été produit dans le silence. Ces dernières interrogations, seraient-elles émises par des lecteurs avisés,  stériliseraient toute tentative de production. On n’écrit ni sous la contrainte, ni sous la promesse faite à qui que ce soit d’autre que soi face au texte et ceci uniquement. En une certaine façon « écrire en écrivant », tout comme l’artiste « peint en peignant ».

    Je crois qu’il faut avoir suffisamment expérimenté, senti de l’intérieur cette nécessité de faire sortir de sa chair cette autre pulpe, celle  des mots, qui s’enracine profondément, d’une manière viscérale, au plus près du corps. Et ceci n’est nullement assertion de cabotin ou de baladin. C’est d’une vie des mots dont il faut être saisi au plus vif de sa conscience. Enoncer tranquillement ce tumulte interne, le plus souvent, est pris pour une exposition complaisante des tournures d’un solipsisme ancré dans la psyché. Mais n’éprouvent de telles sensations que ceux qui en ont connu l’étonnante manifestation. Nul ne sait ce que provoque la consommation de peyotl, sauf les indiens Tarahumaras et Antonin Artaud lui-même, cet explorateur des âmes et des arcanes de l’art. Ecrire, une journée durant, dans le silence d’une pièce n’indique pas qu’il s’agit d’une entreprise solitaire ou d’une prédestination à connaître le vertige autistique. Bien au contraire, c’est l’exact opposé qui se donne à celui qui crée, pour peu que l’inspiration vienne le visiter. Et peu importe que l’on se considère écrivain, graphomane, « écriveur impénitent », seule compte la finalité qui n’est certainement pas d’être reconnu par Pierre ou Paul, mais d’être allé au bout de soi, ou bien l’avoir tenté, et avoir connu un réel plus réel que celui auquel notre conscience nous rapporte comme le seul et unique possible dont nous ayons à connaître.

   Ecrire une fiction, par exemple, c’est tout simplement créer un monde. Prodigieuse force du langage car doué de sens, originellement. Bien sûr la pratique de toute forme d’art induit d’identiques effets, si ce n’est que la pierre travaillée par le sculpteur, la toile enduite par le peintre se donnent sous les espèces d’une matière sensible qui, elle, ne reçoit sa signification que lors d’un second temps qui est, l’on s’en doute,  langagier : les pensées du créateur, les critiques des spectateurs, les appréciations des divers esthètes. Donc : créer un monde. Il suffit de questionner la littérature  pour en recevoir confirmation. Balzac et sa « Comédie humaine » constituent un univers à part entière. Des centaines de personnages s’y croisent au gré des divers romans. Pour Balzac, ce génie doué d’une prodigieuse puissance de travail, il s’agit de rien de moins que d’embrasser la totalité du réel. Pas d’autre alternative ou bien la folie guette, cachée derrière l’un des personnages qui a été porté au jour de l’œuvre. Cette dernière, plurielle, foisonnante est le lieu de rencontre de la faune interlope des humains, aussi bien les valeureux que les profiteurs ou les escrocs et les malandrins de toutes sortes. Tout est si bien conduit que cette habile topologie se laisse lire à la façon d’archétypes. Chacun connaît Rastignac le provincial ambitieux, le Père Goriot et sa relation au phénomène de la paternité, Vautrin le peu scrupuleux personnage dont les noms varient au gré des jours. Immergé dans un réel symbolique qui gagne la force d’une existence authentique, l’auteur ne se gouverne plus, pas plus qu’il ne dicte à ses personnages la marche à suivre. Il s’agit d’un monde autonome qui a sa propre logique, ses lois particulières, ses conventions, la complexité de ses relations sociales, ses déterminismes originaux.

    Voilà, ce détour par la littérature, s’il ne s’imposait d’emblée, éclaire cependant le thème de mon propos. Ecrivant, il faut, soi-même, devenir l’un de ces protagonistes fictionnels qui amarrent l’œuvre et lui donnent ses assises. Et ceci n’est pas seulement valable dans le cadre d’une nouvelle ou d’un roman. Les textes dans le style d’un essai fonctionnent sous le régime d’une loi identique. Là, il devient indispensable de se fondre dans les idées qui sont émises afin que, par un simple phénomène d’osmose ou de transparence, une évidence se fasse de soi aux concepts, seule manière d’en soutenir les hypothèses et d’en édicter les axiomes. La poésie est du même ordre, elle qui convoque le poète dans le flux et le reflux des vers. Gageons que le magnifique Rimbaud, composant le sonnet des « Voyelles », devait se vivre personnellement, intimement, selon la gamme colorée du visible, qu’il devait « bombiner » autour de quelque charnier, connaître, par la sensation, les « golfes d’ombre », les « lances des glaciers ». N’aurait-il ressenti ceci qu’il n’aurait nullement été ce « voyant » dont il demandait la venue de manière à ce que la poésie soit féconde et son essai de poétiser aurait sombré dans les marécages de l’oubli.

   Ce que je souhaite faire émerger  au gré de ces références littéraires, c’est le naturel corps à corps qui s’installe entre celui qui crée et la chose créée. Voyez, par exemple, un Jean-Michel Basquiat dans le feu de l’action. Son intense travail est libération d’une énergie pulsionnelle libidineuse, d’une  projection « d'enfant radieux » au gré de laquelle ses personnages hauts en couleurs, exubérants, sous le feu de la poussée d’une lave interne, jaillissent sur la toile avec la fulgurance du génie. Basquiat leur survivra de peu. Ceci n’est nul détour superflu, car créer en art ou bien en écriture c’est simplement libérer cette combustion qui menacerait de tout envahir si l’on ne lui donnait de fréquents exutoires. Aussi bien conviendrait la métaphore fluviale avec sa source originaire, l’apport de ses multiples affluents, l’élargissement selon des bras innombrables, puis l’estuaire, peut-être le peuple de la mangrove, hauts palétuviers hissés sur leur tubercules noirs, crabes aux pinces levées, bulles dans la vase, gargouillis de l’eau, puis la mer, sa vastitude infinie.

   Mais les métaphores, si habiles soient-elles, n’ont pas l’effet du réel, elles n’en sont qu’un fac-similé. Pourtant l’écriture en fait son ordinaire, comme si l’image devait se substituer aux mots. Certes, à notre époque contemporaine dédiée au consumérisme, aveuglée par les gadgets numériques, friande de nouvelles guère fondées en raison, mais plutôt soumises à la mode tyrannique de la vitesse et du spectacle permanent, il devient risqué d’écrire, tant cette activité, aux yeux de certains, passe pour suspecte, sinon pour une simple subversion. Ecrire suppose, au départ, un acte de foi, pareil à celui du saint pour son Dieu, à celui de l’artiste pour sa muse. Ceci, plutôt que de nous décourager, doit constituer un stimulant, un aiguillon. Une braise à porter au-devant de nous. Il fait si noir parfois dans la nuit qui envahit le monde !

 

Merci encore Cécile pour votre intérêt.

 

Belle écriture. Ce réel plus beau que le réel !

 

 

 

 

 

 

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12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 09:24
L’Ermite et le Monde

***

 

      Mettre en perspective l’ermite et le monde paraît, à première vue, constituer une gageure puisque, aussi bien, l’ermite fuit le monde peut-être pour ne jamais le retrouver. Ainsi se donne la compréhension commune de l’érémitisme telle que répandue dans l’imagerie populaire. Dans cet article j’essaierai de montrer que, bien au contraire, l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Théoriquement éloigné de sa figure, il ne la rejoint que mieux. Je tâcherai d’en tracer les possibles voies. Mais, en un premier temps, je donnerai les définitions canoniques du terme ‘ermite’, puis proposerai une approche de l’érémitisme au travers du beau livre de Sylvain Tesson : ‘Dans les forêts de Sibérie ‘.

   *** Dictionnaire : ‘Religieux retiré, pour un temps limité ou jusqu'à sa mort, dans un lieu désert, pour y mener une vie de piété et de mortification.’

   Citation - ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte : il n'a pas fui la réalité pour qu'elle ne le trouble plus, mais s'y est enfoncé davantage.’ - Henri Massis -‘Jugements’

   Dans cette belle réflexion, Massis nous donne d’emblée une partie des clés qui nous permettront de résoudre l’énigme de l’ermite.

 *** Quatrième de couverture ‘Dans les forêts de Sibérie’ :

   "Assez tôt, j'ai compris que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m'installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché d'être heureux. Je crois y être parvenu. Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence - toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu."

  *** De nombreuses occurrences du mot ‘ermite’ traversent le récit de l’Ecrivain. Quelques réflexions méritent d’être relevées :

   « La sobriété de l’ermite est de ne pas s’encombrer d’objets ni de semblables. De se déshabituer de ses anciens besoins ».

   « L’ermite est seul face à la nature. Il demeure l’unique contemplateur du réel, porte le fardeau de la représentation du monde, de sa révélation au regard humain. »

   « Le bonheur d’avoir dans son assiette le poisson qu’on a pêché, dans sa tasse l’eau qu’on a tirée et dans son poêle le bois qu’on a fendu : l’ermite puise à la source. La chair, l’eau et le bois sont encore frémissants. »

   « L’ermitage resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience. »

   « L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. »

   « …une phrase pour blason d’ermite : ‘Moins elle avait de but et plus sa vie prenait de sens. »

  *** J’ai pris soin d’accentuer (en gras dans le texte) quelques mots ou expressions que je considère cardinales. Elles serviront de canevas au texte qui va suivre. Si accentuer est aller à l’essentiel, alors allons-y. Tel est le motif qui guide le cheminement de l’ermite.

   Mortification - Ici, souffrances morales et corporelles sont sollicitées. Un ascétisme est requis pour parvenir à la pointe la plus extrême de soi. Les sociétés modernes font trop appel à la notion de plaisir immédiat pour que puisse se développer, en l’âme de chacun, le ferment nécessaire à un accomplissement personnel. Accéder à ses envies sans délai ne fait que retarder le processus de maturation interne. On s’expose à la trop vive lumière de la passion ordinaire, on progresse dans les sentiers de la contingence, on ne s’élève nullement dans l’ordre des idées, on ne connaît que de brèves et illusoires beautés. Des demi-beautés, si l’on veut, qui perdent leur essence à n’être que des fragments.

   Ce que l’on veut, avec la plus vive espérance, le plus vif désir, c’est le feu d’une jouissance dont on pense qu’elle sera éternelle, qu’elle trouvera, dans chaque nouvel objet acquis par la conscience, l’amplitude de quelque luxueuse félicité. Seulement entretenir cette dernière, à supposer qu’elle ne soit jamais atteinte, suppose plus qu’une attente passive, un véritable pouvoir de la volonté, une pratique quotidienne exigeante d’exercices spirituels, seuls gages d’un affermissement de l’âme, d’une possibilité d’envol pour plus loin que soi. Ce qui, toujours, fait reculer, qui retient en-deçà du saut, c’est l’idée de douleur coalescente à la notion d’entraînement, d’application, un genre de geôle, pensons-nous, dans laquelle il faut consentir à vivre avant même que ne soit atteint le niveau suivant qui effacera et accomplira l’antécédent. Nous sommes tellement obsédés par l’idée d’un bon et effectif usage de la temporalité à des fins de satisfaction personnelle que nous différons le moment du passage à l’acte. Nous estimons alors que le retrait vaut mieux que l’abondance. Sans doute prendre sur soi est la seule façon d’acquérir un savoir neuf, d’accroître le champ de sa contemplation, d’ouvrir sa vue sur un regard renouvelé du monde.

   Solitude, espace, silence - S’il existe trois éléments face auxquels le Sujet moderne est démuni, c’est bien ce qu’évoquent ces trois mots. De nos jours la solitude est éprouvée comme une perte, non comme un gain. A tel point que la simple idée de demeurer seul est ressentie en tant que phénomène possiblement pathogène. Quant à l’espace comme lieu de ressourcement, de développement de l’imaginaire, de rencontre avec le sublime, sa nature s’est réduite comme peau de chagrin. En réalité l’espace on ne le connaît plus que fragmenté, prédiqué en tant que lieux de loisirs, d’habitation, de rencontres. Mais l’espace comme espace, c'est-à-dire ce à partir de quoi tout peut s’ouvrir, aussi bien l’art, le poème, le séjour des dieux, tout ceci a été gommé par des siècles de consumérisme qui ne supportent guère que l’objectalité du monde, sa réification, non son amplitude sous les espèces de l’univers, du cosmos, de l’infini. Il y a un singulier danger à désessentialiser le monde, à le réduire à l’état de substance inerte, car le monde sans esprit est une idée contre nature et l’inscrire dans les catégories de l’ustensilité, de la fabricabilité est le condamner à n’être qu’une fumée dont le feu s’est éteint.

   Sobriété - L’apprentissage du monde en sa figure dépouillée, voici ce dont l’Ermite fait la quotidienne expérience. Le recueil en la solitude ne saurait laisser place à une quelconque distraction. Viser l’unique, le simple, pratiquer la tempérance, la frugalité, telles sont les voies aux termes desquelles se connaître tel l’Enfant Prodigue qui revient au foyer les mains vides mais le cœur empli d’une joie sûre de sa source. La joie de revenir au foyer et d’y trouver l’essentiel, cet amour qu’il avait tenu éloigné mais qui tressait en lui les motifs prodigieux de la reconnaissance. Vivre dans l’intempérance et le multiple, lot de ceux qui veulent épuiser en un seul et même geste les plaisirs de la vie, ne mobilise que l’envie, la convoitise, le caprice et pour tout dire une dévotion mais qui n’est jamais qu’adoration de soi, non réel sentiment incarné. Le Fils Prodigue qui a dilapidé toute sa richesse pour n’en garder que l’amer souvenir, connaît la beauté de ce dénuement qui habite tout sentiment ressenti en sa puissance sourde, interne. C’est à l’épreuve de l’abstinence que l’âme s’éprouve telle l’inestimable ressource qui doit être sa nature la plus exacte. C’est parce que l’Ermite exige peu qu’il peut recevoir beaucoup. De lui-même, du paysage qui vient à sa rencontre, de l’animal qui traverse d’un trait rapide le champ de sa vision.

   Contemplateur, révélation - Contemplateur pour la simple raison que l’érémitisme est tout d’abord question de regard. De qualité de la perception. La vision commune est un perpétuel fourmillement, un habituel égarement parmi les allées infinies du multiple phénoménal. L’esprit s’égare à suivre au cours des jours et des heures ce foisonnement du réel qui fascine en même temps qu’il aliène. Regarder adéquatement, c’est choisir et après avoir choisi, observer l’objet élu, en parcourir inlassablement les différentes esquisses jusqu’à en épuiser son sens relatif et le conduire aux limites d’un possible absolu. Être présent à soi est aussi être présent au monde, isoler ses figures, les placer en vis-à-vis avec sa conscience dans une relation de confiance.

   Il n’est que de se reporter à la définition étymologique du mot ‘contempler’ pour en saisir le précieux, le rare : « regarder en s'absorbant dans la vue de l'objet ». Or ‘s’absorber’ veut dire ‘s’abîmer’ dans l’objet, y creuser sa propre niche existentielle, le posséder de l’intérieur, mêler sa propre chair à celle de la substance qui attend et se dispose. Ici, grâce à la qualité du regard, se trouve résolue d’emblée l’antique opposition du Sujet et de l’Objet. Le Sujet se fond dans l’Objet, l’Objet reçoit le Sujet comme sa ‘part manquante’. Plénitude du Sens acquise au mérite d’une déliaison métamorphosée en liaison. La source et la terre qui l’accueille : le Même ! Y aurait-il plus grand bonheur que d’énoncer ceci ? L’Ermite en fait l’expérience quasiment extatique lorsque son âme emportée par la giration de son propre tourbillon rejoint le Grand Tout cosmique, cet Univers dont il participe au titre de l’un de ses fragments, cet Univers qui demande sa pleine adhésion afin que ce qui est soit totale complétude. Dans cet horizon ontologique qu’est-ce donc que la révélation ? L’aboutissement de la contemplation.

   La profondeur - Ce prédicat concerne la qualité de l’expérience de l’Ermite. Par conséquent, ceci veut signifier qu’il lui intimé de renoncer à la surface. A la surface de quoi ? Mais, bien évidemment, des choses. Car c’est dans la profondeur que gît l’essentialité d’une compréhension du monde. Jamais le monde n’est donné gratuitement comme s’il était une feuille tombée de l’arbre, dont nous prendrions acte comme d’une simple évidence. Nécessité de creuser le réel pour tâcher d’en connaître l’envers, d’en interpréter les coutures, d’en sonder le derme, d’en pénétrer jusqu’à la dernière cellule. Travail assidu, patient, d’archéologue, toujours recommencé, jamais fini, le chemin constituant sa propre justification. Comment l’Ermite pourrait-il s’approprier quoi que ce soit de ce qui l’entoure et l’habite intérieurement, s’il ne cherchait à en faire le continuel inventaire, à en explorer la moindre faille, le plus mince territoire ? Et ceci n’est nullement le privilège de l’anachorète religieux qui rechercherait la présence de son Dieu. Non, ceci est la quête de tout Existant qui a en vue d’aller plus loin que la ligne d’horizon commune qui lui est assignée par le destin. Il faut dépasser la mesure du simple hasard, en faire une nécessité, une exigence de manière à se libérer des contraintes du quotidien, ouvrir les perspectives autant qu’il nous est possible de le faire. Si l’Ecrivain-voyageur Sylvain Tesson a choisi comme lieu de sa recherche d’érémitisme le profond de la forêt sibérienne, ceci ne résulte pas seulement d’un accident quelconque. Ce qu’il faut lire dans cette retraite c’est une manière d’allégorie qui pourrait s’énoncer : ‘Tu ne connaîtras ta propre profondeur qu’à la confronter à une autre profondeur.’ Ainsi se réalise l’osmose unissant une conscience aux objets qu’elle vise.

   Une vérité - C’est là le lieu de la finalité que l’Ermite se pose consciemment et à laquelle il n’a de cesse de consacrer son énergie, son temps disponible. La grande force des puissances septentrionales, le fluide secret des lumières boréales, la vastitude de la taïga, tout ceci converge en un point de si intense évidence, en même temps que de si grande exigence, qu’au terme de cette ‘haute solitude’ ne peut se dévoiler que le sublime paysage d’une vérité. Voyez le Célèbre tableau de Carl David Friedrich, ‘Voyageur contemplant une mer de nuages’, cette icône du romantisme (qui apparaît souvent dans mon écriture), non seulement elle dit la beauté, mais aussi l’Idée en sa plus haute donation, mais aussi cet effroi qui surgit au cœur de l’homme, qui est réalité-vérité se révélant sans apprêt, sans fioriture, vertige de l’Absolu et plus rien au-delà qui signifierait. Ce paysage de hautes montagnes, tout comme la forêt de résineux sibérienne, exerce une si totale fascination que plus aucune place n’est laissée pour l’approximation, l’affèterie, le faire-semblant. Tout est vertical. Tout est vrai jusqu’à la démesure. C’est sans doute une expérience identique que fait Sylvain Tesson lors de ses expéditions hors du gîte rassurant de sa cabane qu’il donne pour ce doux bain amniotique maternel (voir la résurgence multiple de cet Eden primitif dans nombre de mes textes), totalement envoûté au gré des paysages majestueux qui lui sont offerts :

   5 Juin - « Je rame vers le nord, en cette fin d’après-midi, deux cannes à pêche accrochées aux plats-bords. Les baies étalent des plages de galets roses. La transparence de l’eau laisse entrevoir les rochers où le soleil plaque des clartés de lagon. Passe un radeau de glace où huit mouettes prennent le soleil. Du large, je découvre la montagne, transformée. La ligne vert tendre des mélèzes soutient la bande vert-de-bronze des cèdres coiffés par la frise vert wagon des pins nains. Des névés survivants les ponctuent de virgules. Les montagnes jouent à front renversé. Les reflets sont plus beaux que la réalité. L’eau féconde l’image de sa profondeur, de son mystère. La vibration à la surface situe la vision aux lisières du rêve. »

   Ici, c’est l’eau qui symbolise la profondeur dont les nuages sont les correspondants dans le tableau de Friedrich. Eau, nuages, un même nom pour dire l’essence de la Vérité. L’eau ne triche pas. Les nuages ne trichent pas. Ils sont immédiatement au monde sans que quelque artefact fâcheux puisse venir ternir leur pure beauté. Ils se donnent dans la confiance, ils apparaissent dans la rectitude. Nul ne pourrait les changer pour autre chose que ce qu’ils sont en leur fond sans en altérer gravement le principe quasiment immuable. C’est de la même fixité pleine de grâce dont l’Ermite est l’image lorsque, transcendé par ce qui vient à lui, il est au cœur même des choses, dans leur foyer vibrant, dans leur chair vive. Il n’y a plus dès lors d’espace dans la représentation des choses qui les produirait de telle ou de telle manière. Liaison directe de l’esprit du Voyeur (ou bien du Voyant) avec l’intensité phénoménale, au gré d’une intensification intuitive qui est le tissu même des essences là présentes, que la conscience fixe dans le luxe de l’instant révélé. Sans doute pas de plus grande joie ! Le Sujet est à lui-même, aux choses, au monde en un seul et même geste de sa courbure existentielle, il y figure au zénith, là où seulement se découvre l’Unique en sa prodigieuse beauté.

   Ici, il faut reprendre la belle formule d’Henri Massis pour la poser comme synthèse de ce qui a été dit :

   ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte.’

   La thèse que cet article proposait est la suivante : l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Ce qui, pour moi est une évidence, j’espère en avoir montré quelques résurgences au cours des commentaires qui précèdent. Dans son espace de silence, l’Ermite expérimente l’aridité de sa solitude. Temps de sobriété qu’accentuent les mortifications successives. Le regard aiguisé contemple toutes choses dans la profondeur, faisant surgir du réel la vérité dont il est atteint en son fond mais qui, presque toujours, demeure voilée. Extraire la Vérité de la gangue qui la retient, telle est la mission la plus urgente, la plus belle dont l’Ermite est porteur.

   A cette aune, d’une effective et haute Présence, l’Ermite est auprès du monde, dans le monde, inclus dans le monde, comme nul ne peut l’être qui vaque à ses occupations avec l’habituelle distraction qui caractérise le parcours erratique des hommes. C’est parce que l’Ermite a renoncé à presque tout qu’il découvre tout en son essentielle saveur. Nous serions bien en peine, nous les Vivants ordinaires, de nous porter à cette hauteur. Aussi nous faut-il consentir à regarder le monde avec une vue basse, à peine située au-dessus de l’horizon et des tribulations de l’existence. Parfois le fardeau est-il lourd à porter. Oui, LOURD !

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