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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:31
Folie : Enfer ou Paradis ? (1° Partie)

Friedrich Hölderlin

Source : Biografie

 

***

 

« Les folies sont les seules choses

qu’on ne regrette jamais »

 

Oscar Wilde

 

*

 

 [Note liminaire - On n’entrera adéquatement dans le long texte ci-dessous proposé qu’à se référer à la thèse suivante : Tout génie, en son essence, se donne  nécessairement sous la figure de la schizophrénie. Le génie est à lui-même son propre monde, sa justification, nulle autre détermination extérieure ne pourrait accomplir sa propre réalité. C’est d’absolu dont il est atteint, toute autre forme en altérerait la superbe autonomie. Mais, au sein de cette apparente unité, comme tout symptôme schizophrénique, la faille est latente qui n’attend que de s’actualiser. Parfois l’unité primitive se fissure à l’aune d’une altérité qui, surgissant brusquement dans l’univers autistique, le déséquilibre et entraîne sa chute dans la folie. La cloison est mince qui sépare le génie de son double, cette folie qui toujours menace, telle une destinale épée de Damoclès faucheuse de têtes. L’histoire des génies nous montre que leur citadelle, le plus souvent, s’est écroulée au motif d’une histoire amoureuse contrariée, laquelle présente à leurs yeux le motif d’une réelle tragédie.

   Ici, bien évidemment, le statut de la femme en soi n’est nullement à considérer sous un angle moral qui les désignerait comme des Muses dangereuses. C’est l’Amour qu’elles symbolisent qui met en péril l’intégrité du génie. Habitué à tutoyer l’absolu et les œuvres qui en sont les visages essentiels, ce dernier, le génie, est soudain confronté aux aléas de tout amour terrestre en sa figure toute relative. Or c’est bien cette chute de l’absolu dans le relatif qui moissonne la vie du génie. Il n’a plus de rapport à la transcendance, aux brillantes lumières de la création, son horizon s’obscurcissant des nuages des contingences sentimentales. Le passage du génie à la folie n’est rien d’autre que cette perte d’un radical égotisme qui se métamorphose en la factualité la plus désespérante qui soit. Au départ, pour user d’une métaphore aussi facile que prosaïque : ‘le ver est dans le fruit’. Le fruit est le génie solaire, le ver la folie lunaire. C’est pour cette raison d’une verticale dialectique qui porte en elle le sens de la vie et son antonyme, celui de la mort, que l’épiphanie du génie nous fascine, nous questionne si fort !]

 

*

 

    Mille fois par jour nous sommes tentés de commettre quelque acte qui pourrait s’apparenter à la folie. Oh, certes une folie bien ordinaire, une folie de ‘pacotille’ si l’on veut. Tel jour nous trempons notre doigt gourmand dans le pot de confiture. Tel autre nous donnons chair à nos fantasmes en regardant par le trou d’une serrure. Nous faisons aujourd’hui tel voyage lointain dont hier nous n’avions même pas imaginé qu’il pût exister un jour. Nous nous offrons ce bel incunable au prix élevé dont nous rêvions depuis une éternité. Nous adressons un salut discret à cette Belle croisée sur le quai d’une gare. Nous surgissons à l’improviste chez des amis au beau milieu de la nuit pour la leur souhaiter excellente. Nous plaçons sur cette chaise du restaurant un peu de fluide glacial, attendant avec une pure jouissance le sursaut de tel convive. Au moyen d’un cordon, nous nouons deux sacs à main, impatients de connaître la surprise de leurs destinataires. Nous dansons la gigue un jour de tristesse infinie et de longue mélancolie. Bien entendu la liste n’est nullement exhaustive que l’imagination de chacun portera au site qu’il lui plaira. Rien que de fantaisiste, mais rien de fâcheux qui pourrait poinçonner ces événements à l’aune d’un chagrin ou d’un irréversible destin. Folie-d’en-bas, folie qui vêt le quotidien des habits chamarrés de la commedia dell’arte. Folie bigarrée que nul excès ne pourrait, à tout moment, faire basculer dans quelque situation irréversible, parfois tragique.

    Folie du quotidien qui s’abreuve au péché gentil, à la mince subversion, à l’irrespect temporaire de la loi. Tout ceci est si ‘naturel’ que personne n’y prend garde au simple motif que tout un chacun la pratique cette folie, à la manière d’un loisir, d’un délassement. Cependant, par nature, l’homme n’est pas sage qui veut toujours outrepasser ses droits, contraindre le réel par le travail de sa propre volonté. Donc l’Existant tire sur les coutures, espérant que la déchirure subséquente le tirera de l’embarras qui parfois l’assaille, transforme ses journées en de mornes successions d’instants dont il ne sait plus très bien quoi faire, sinon tourner dans le nœud d’un ennui qui le désole et lui fait prendre conscience de l’absurdité de sa condition. Alors, délaissant partiellement le Principe de Réalité, s’adonnant au Principe de Plaisir, il n’a de cesse de se diriger vers cette folie infiniment moyenne qu’il appelle de ses vœux. Là encore il ne se situe nullement hors de ses propres frontières, il tricote une maille à l’endroit, une maille à l’envers sur le bord de soi, une manière de ‘border line’, ce qui veut dire qu’il fait de sa passagère déraison l’objet d’un pur dilettantisme. Il s’agit donc d’un plaisir essentiellement esthétique, d’une façon d’être au monde.

   Que fait-il alors ? Eh bien il ne fait qu’amplifier la folie du quotidien, lui conservant sa note prosaïque, fleurtant ici et là avec les péchés dit ‘capitaux’. Car, pour lui, afin que sa folie ne demeure indigente, sans toutefois frôler les limites au-delà desquelles elle devient incontrôlable, il joue avec les étincelles à défaut de saisir le feu à pleines mains. Les péchés, il les pratique comme un gourmet déguste un mets délicieux, trempant sa langue sur le bord d’une crème flambée, à défaut d’y plonger jusqu’au cou, là où la folie signerait sa perte, bifferait son retour en direction du normal et du rassurant.

    Dans ses prestances successives il apparaît tel le bestiaire médiéval, métamorphosé en paon confit d’orgueil, en sirène ourlée de luxure, en oryx avaricieux, en épervier colérique, en serpent envieux, en singe paresseux, en gourmand chat sauvage. Car, à ses yeux, la folie n’est rien de moins qu’une exacerbation des péchés, leur flamboiement jusqu’à l’incendie définitif qui le clôture dans une manière de somptueux feu d’artifice, de feu de Bengale, de feu de Saint Elme, enfin tout ce qu’on voudra, tous les farfadets  de toutes sortes, les braises de la passion (car la passion a à voir avec la folie, elle en est le moteur, le centre infini d’irradiation), les enthousiasmes pleins, les ardeurs délirantes, les fièvres éruptives, les embrasements soudains, les incandescences solaires, les consomptions sublimes telles celle du mystique qui brûle pour son Dieu.

   Donc, il est au bord de l’abîme, mais s’y retenant sur la margelle étroite qui le borde, ébloui, fasciné mais hésitant encore, tel Empédocle dont nul témoin ne peut nous dire s’il temporisa avant de se précipiter dans la lave de l’Etna, ne laissant en guise de signature de sa folie que ses sandales de bronze sur le cercle du cratère. Certes, les Empédocles sont rares et c’est bien entendu ce qui fait leur prix ! De la race de ces héros mythologiques sont les grands créateurs, les musiciens, les philosophes, les écrivains, les artistes dont le génie n’égale que leur sombre et taciturne folie. Se faire le démiurge transformant le plomb du réel en l’or de la pierre philosophale, ceci ne saurait résulter que d’une alchimie secrète dont seuls les Mages et les Illuminés possèdent le Sésame. Lourd destin que d’en éprouver le vertige, d’en démêler les subtils et dangereux arcanes.

   Maintenant il nous faut considérer les degrés de la folie, ses visages infiniment diaprés, ses postures si étonnantes. La folie d’en-bas, la folie moyenne, est accessible à tous les quidams qui parcourent les sillons de la terre à la recherche d’un bonheur, d’une évasion, plus rarement d’une réelle transcendance. Oui, c’est bien de ceci dont il s’agit, la folie ordinaire est immanente à sa forme, brodée de contingences. Seulement quelques éclairs parfois. Seulement quelques envolées qui, telles celles de l’infortuné Icare, se traduisent par l’inévitable chute dans le drame humain. La folie-d’en-haut, celle tressée des lauriers de la transcendance est si rare, on ne l’aperçoit guère ou bien il faut se mettre à sa recherche, explorer les œuvres qui en témoignent. Si la folie-d’en-bas s’originait à des sources simplement matérielles (le gâteau dérobé dans la pâtisserie et boulotté sans délai), la folie-d’en-haut, en prend l’exact contrepied, elle qui n’aime que les hauteurs de l’Esprit, les altitudes de l’Âme. Oui, ici c’est bien de ‘spirituel’ dont il s’agit en son essence, d’une substantialité qui devient évanescente à force de vols hauturiers.

    Cette folie est admirable au simple motif que ne peuvent en être atteints que des êtres presque invisibles qui tracent leur chemin tels des météores dans la nuit cosmique. Ces Grandes Destinées sont des entités nocturnes, des manières de roussettes ou de rhinolophes douées d’un sixième sens, peut-être même d’un septième, traversant la densité de l’espace avec des cris aigus, seulement perceptibles d’eux, avec des battements d’ailes illisibles pour le commun des Mortels. Ils sont d’une race à part. Tels les fiers aigles royaux, ils volent aussi bien au-dessus de la terre et leur œil panoptique engrange le tout du monde dont ils font leur ordinaire. Ils girent bien au-dessus du connu, à l’altitude boréale dont les festons verts sont agités des vents de l’inconnu, du mystérieux, de l’incompréhensible pour les Nombreux d’entre nous, non pour eux qui ont appris à déchiffrer les hiéroglyphes de l’univers. Ils sont les archéologues du savoir, de la science existentielle, des lettres qui chantent les originelles épopées, de la poésie en sa plus haute teneur, des idées seulement accessibles aux génies qu’ils sont, leur génie n’étant que l’envers de leur prodigieuse folie.

   Oui, Lecteur, Lectrice, vous aurez perçu combien mon propos est devenu de plus en plus sérieux à mesure que, partant de la terre d’une folie triviale, il s’élevait en direction de celle fabuleuse, souvent baroque des folies fastueuses dont seulement quelques Elus peuvent être les heureux et, à la fois, tragiques récipiendaires. Je veux ici convoquer avec la plus grande admiration qui soit ces très inspirés faiseurs de prodiges tels Antonin Artaud, Friedrich Nietzsche, Gérard de Nerval, Lautréamont, Friedrich Hölderlin, tous affiliés au régime de la plus haute poésie, ceci ne vous aura pas échappé.

 

    Du génie à la folie et inversement

 

   L’on ne comprendra jamais mieux les rapports qu’entretient le génie avec la folie-d’en-haut qu’à considérer ces deux entités comme n’en formant qu’une seule. Imaginez la singulière Sphère parménidienne pareille à une boule de mercure ou de platine sur laquelle ricoche la belle lumière, se diffuse une clarté infinie. L’intérieur de la Sphère est le lieu unitaire du génie et de la folie. Nulle césure qui viendrait en entamer la subtile harmonie, nulle faille par où pourrait s’écouler leur confiance réciproque. Là où le génie parle, la folie lui répond. Là où la folie se lève, s’exhausse la dimension incomparable du génie. Il n’y a nulle différence, nul écart, seulement une exemplaire continuité des formes imbriquées l’une en l’autre, déployées à l’aune d’une complémentarité, à la lumière de troublantes affinités. Afin de produire son feu, le génie a besoin du tison de la folie, de sa braise pareille à celle qui brille aux Enfers, qui attise la création de Dante, appelle la présence unique de Virgile. Si le génie est la figure du Paradis, son brillant cosmos, l’Enfer en est sa subtile correspondance, son complément osmotique, certes chaotique mais médiatisé, harmonisé par la puissance sans rupture du génie. Tant que dure cette fusion, rien de dangereux ne viendra compromettre l’équilibre originel, ne pourra altérer son chant de source. Perpétuel ressourcement du fleuve à sa fontaine, immersion du tronc dans la racine qui lui a donné naissance.

   Ce qui est à saisir ici, partant de ce constat d’une évidente unité, c’est que des forces sont à l’œuvre, que des tensions internes existent, que des tellurismes ondoient ici et là, que des laves font leurs ruisseaux dans l’attente d’un surgissement. Ce sont tous ces mouvements qui alimentent le génie, lui procurent cette inépuisable énergie. Songez à un Balzac écrivant son univers infini de ‘La condition humaine’. Songez à Victor Hugo traçant à la force de sa plume les milliers de pages de ‘La légende ses siècles’, des ‘Rayons et des Ombres’, des ‘Chants du crépuscule’. Ceci tient du pur prodige. Ceci est fascinant. L’Artiste, puisqu’en en effet il ne s’agit jamais que de ceci, fait naître de l’illisible continent du réel qui l’entoure, des éléments dont il est environné, eau, air, terre, feu, cette merveilleuse quintessence ou cinquième essence, « ce qu'il y a de meilleur, proprement partie la plus subtile d'une substance » selon les termes de Rabelais dans ‘Pantagruel’, autrement dit le chef-d’œuvre dont seul le génie où perce la folie peut faire apparaître la quasi exception.

    C’est bien dans cette aptitude magistrale à dévoiler l’immense beauté du réel que se devine le don inouï de ces Visionnaires, de ces Mages, de ces Alchimistes aux doigts desquels se donne la capacité d’enchanter le monde, de nous livrer sortilèges et prestiges que nous ne pourrions décrypter nous-mêmes faute de posséder les outils adéquats pour y parvenir. Ce qui, dans nos mains, n’est que terre improductive, glaise compacte et lourde, le génie le métamorphose en ces pures aurores boréales, en ces draperies infinies de l’esprit que sont toute cosmo-poétique, toute cosmo-esthétique, toute cosmo-sémantique, illuminations qui s’élèvent du champ nocturne de l’insignifié, du mutique, du perdu en soi des matières ne connaissant que la geôle des réifications.

   Sous la signification ultime de la coalescence génie/folie, se trouve le processus quasiment miraculeux de la fusion des contraires, de leur union en une seule et même ligne sans rupture. L’éclair rejoint la nuit. La foudre se confond avec l’inertie. Le tonnerre se dilue dans le silence. Eclair, foudre, tonnerre sont les attributs du divin, du sacré, de Zeus lui-même.

   Nuit, inertie, silence sont les attributs du satanique, du profane, du charnel en sa corruption la plus immédiate. Alors on conçoit aisément combien cet équilibre est fragile, combien l’être du génie est constamment menacé de se lézarder, de chuter lourdement dans les ornières d’un quotidien qui n’est nullement fait pour lui. Le génie, c’est la vastitude de l’espace, l’infini du temps, l’absolu en son image la plus efficiente, cette floculation qui flotte au loin avec le poinçon de ses certitudes, le sceau de son immarcescible vérité. Le génie est à la confluence de tout ce qui signifie, il est lui-même sens accompli de ce qui est dans sa vision de ‘Voyant’ (Voyez Rimbaud et sa ‘Lettre du Voyant’). Il voit ce qui ne fait que nous aveugler. Il entend ce qui se dérobe à notre ouïe. Il touche cet ineffable qui toujours fuit entre nos doigts infertiles. Il hume les fragrances souples de l’air, du nuage, du vent qui passe et ne laisse nulle autre trace que son propre effacement. Nous, les hommes ordinaires, vivons dans l’éparpillement des choses, dans leur confusion sans qu’il ne nous soit possible d’en réaliser une synthèse, d’en saisir les invisibles relations. Le génie, lui, se meut dans les majestueuses allées des ‘Correspondances’, dans les sillons semés des fruits éclatants des ‘Analogies Universelles’. Pensez au poème ‘Correspondances’ dans ‘Les Fleurs du mal’ :

 

"Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vastes comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."

 

   Tout, pour lui, fait sens sous l’ordre de la métaphore, du symbole, de l’allégorie. Autrement dit le génie fonctionne sous le régime de l’imagination fondatrice d’un monde intérieur si riche, un genre de miel, de nectar jouissant voluptueusement de sa propre présence. Or créer, sa mission la plus haute, ne peut s’abreuver qu’à cette fontaine riche d’une eau lustrale. ‘Lustrale’ veut dire que le génie procède à son propre baptême, manière de rite d’initiation au gré duquel il se découvre comme le centre et la périphérie du cercle, complétude de facto atteinte au seul énoncé de sa propre forme, totalité assemblant les parties en une unitive conscience des choses et des êtres, à commencer par le sien. 

   Bien évidemment, le Lecteur, la Lectrice auront deviné, sous la physionomie prodige du génie, son envers, cette face d’ombre, cette folie qui, à chaque instant, risque d’envahir son âme, la précipitant hors son univers autarcique. Bien des esprits avisés s’accordent à penser que la structure de la personnalité du génie repose entièrement sur une topique schizoïde. Le génie, à l’image de la monade leibnizienne, vit de sa propre substance, constante rêverie onirique-autistique qui tisse la matière même de ses singulières œuvres. Singularité parfois si verticale que des poèmes tels ceux de Hölderlin, nous paraissent comme des miroirs ineffables à l’usage des dieux, non des hommes :

 

« Vous cheminez là-haut dans la lumière

Sur un sol de douceur, ô génies bienheureux !

Et les brises miroitantes des dieux

Vous caressent, légères

Comme les doigts de la musicienne

La lyre sacrée »

 

(‘Hypérion

Chant du destin’)

 

   Mais quel homme sur terre, pourrait prétendre avancer dans la « lumière », mériter le titre de « bienheureux », se sentir caressé « des dieux », écouter chanter « la lyre sacrée » ? Ces vers sont suffisamment admirables pour nous dissuader, nous les Mortels, d’essayer de tutoyer de telles cimes. A défaut de tracer notre sillage dans le ciel illimité, nous nous contentons de l’approfondir dans cette terre ingrate qui soude nos pieds à la glaise et contraint notre esprit à n’apercevoir qu’un horizon plus modeste. Mettant ici en opposition le règne absolu de l’imaginaire et celui, tout relatif du réel, ceci nous invite à regarder du côté de cette belle assertion nervalienne, elle contient en germe tout le tragique auquel le génie est confronté à chacune de ses respirations. Dans ‘Aurélia’, il nous révèle ce que, jusqu’alors nous avions pressenti tout au long de la lecture de ses œuvres qui, maintenant, éclate au grand jour, à la manière d’une clé nous donnant accès aux plus mystérieux hiéroglyphes de son écriture :

    « Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment tout prenait parfois un aspect double, et cela, sans que le raisonnement manquât  jamais de logique. »

   « L’épanchement du songe dans la vie réelle », qu’est-ce à dire ? Sinon que le songe, ce prédicat princeps du génie, soudain se précipite dans la « vie réelle », ce synonyme, pour le génie, de la folie la plus immanente qui soit, celle qui n’a plus rien à voir avec celle d’en-haut, mais la pure démence de l’homme ordinaire qui le fait cheminer d’asile en asile dans la pure impossibilité d’assembler les pièces d’un puzzle d’une personnalité diasporique, disséminée au hasard des chemins complexes du destin humain.  Et il ne faut mésinterpréter la première partie de la phrase « Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », la considérer comme une condamnation de ce « monde invisible », en faire un lieu de pure perte. C’est bien du contraire dont il est question. Le frémissement nervalien n’est pas de crainte ou de peur mais semblable à ce ‘mysterium tremendum’, à ce sentiment ressenti à l’approche du divin, du sacré. Et, ajoutons, à la confrontation du génie avec son propre génie, cet exhaussement de l’être qui est tout autant abîme que sommet, tout autant illumination qu’obscurcissement, tout autant extase que désespoir. Ce pur mystère de la rencontre avec le Tout Autre se définit de la manière suivante dans les pages de ‘Alchimie interne, la voie des substances’ :

   « Le numineux est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant « d’ailleurs », lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout Autre ». C’est « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. »

   Mais ici, dans cette définition, il est fait référence à l’expérience d’un homme ordinaire parmi les Mortels, qui prend conscience d’une Réalité Supérieure qui le dépasserait et le justifierait quant à sa présence au monde. Ce qu’il est important d’apercevoir c’est que le « Tout Autre » auquel il est fait allusion est de nature bien différente, aussi bien pour le génie de Nerval que pour tout autre de ses pairs. Car le ‘Tout Autre du génie’ n’est ni le Dieu de la religion monothéiste, ni les dieux pluriels des religions polythéistes, pas plus qu’une divinité issue de quelque religion que ce soit. Le ‘Tout Autre ‘du génie est la folie ordinaire dans laquelle il peut s’engloutir corps et âme dès l’instant où sa Sphère lisse et unie se lézardant, il rejoint la contingence et l’absurdité de toute condition humaine. Alors son génie, qui était d’essence solaire, se métamorphose en cette folie lunaire qui l’assaille et le confine aux ombres denses, aux ténèbres qui sont l’antinomie exacte de la création, la chute d’un cosmos dans un illisible chaos.

    Il est assez remarquable de constater que la chute des génies, la plupart du temps, est consécutive à quelque chagrin amoureux qui les a fait tomber de leur piédestal, les précipitant dans une manière de fosse commune dont ils ne pourront guère mieux se soustraire que l’homme prosaïque perdu dans le labyrinthe de ses multiples problèmes et apories irrésolues. Mais reprenons la formule nervalienne « L’épanchement du songe dans la vie réelle » et appliquons-lui, dans un souci de réciprocité, cette manière d’antiphrase : « L’épanchement de la vie réelle dans le songe ». Le « songe » est le génie, la « vie réelle » la femme en tant qu’elle symbolise toutes les tentations (voyez La Genèse), les péchés, les fautes à commettre. Tant que la femme demeurait image, symbole, allégorie, toutes déclinaisons par lesquelles l’Artiste donne vie à son œuvre, le génie ne connaissait nul danger et le fantasme lui-même n’était qu’une image, donc une abstraction capable de s’actualiser sous la forme du poème, de la prose sublime, de la toile esthétique, de la symphonie.

   Et c’est bien par la femme que le génie se distrait, ne fût-ce qu’à titre symbolique, de l’essence qui le détermine et le fait se tenir quelques coudées au-dessus de la mêlée. L’irruption de la femme au sein de son monde l’actualise, le réifie, le ramène au statut de la factualité ordinaire en sa limitation même. Ce qui était musique est devenu simple parole sourde. Ce qui était alexandrin en son rythme exact se retrouve prose indigente. Ce qui était symphonie n’apparaît que comme une bluette pour cœurs meurtris.

 

   Le cas d’Antonin Artaud

 

   Le cheminement chaotique d’Artaud est exemplaire à plus d’un titre. « Ce qui l’a fait passer de l’autre côté », pour employer la formule d’André Breton, ce qui donc l’a fait basculer dans la folie, pour reprendre notre thèse de la figure féminine en tant que médiatrice d’un enfer sur terre, nous en trouvons l’explication en la personne de Cécile Schramme. Elle va être l’épouse du Poète jusqu’à l’inévitable séparation. Voici comment se définit la tragédie de l’auteur du ‘Théatre et son double’, telle que présentée dans les colonnes du Journal ‘L’Humanité’ :   

   « Après la rupture avec Cécile - l'échec de son baptême par l'amour - il considère que ce qu'il doit explorer et assumer, c'est ce vide même, ce lieu où il n'y a pas de " je " pour penser. »

    Problème d’identité. De Cécile il attendait qu’elle lui donnât un nom, qu’elle l’inscrivît dans une possible réalité. Mais, bien évidemment ce souhait n’est que pure gageure. Cécile femme-mère ne peut porter son enfant-poète sur les fonts baptismaux de l’exister. Ce que l’imaginaire du génie possibilise, le réel l’ampute au gré de son obstination à ne rien reconnaître qui se situe hors de lui. Artaud se disait dépourvu de corps, donc privé d’identité. Mais la thèse à poser ici, est la suivante : tant que le poète était privé de corps, son génie était libre d’aller là où il voulait quand il le voulait. La revendication d’un corps, bien plutôt que de constituer un geste salvateur, apparaît comme le don le plus délétère qui soit. Dien chute de son absolu et devient Jésus-Christ (l’une des identifications d’Artaud et non des moindres !), donc un Mortel doté d’un corps, donc un candidat à la souffrance, donc un être voué entièrement à la corruption.

    Si, symboliquement Dieu pouvait être l’homologue du génie, son euphémisation sous la forme du Christ n’appelle rien de moins que la folie, cette plaie, cette gangrène interne qui attaque et dissout la conscience. Qu’Artaud ait eu un corps ou non, peu importe. Dès l’instant où il demande à Cécile Schramme de le doter d’une anatomie identificatoire, il sort des limites de son génie pour chuter dans la plus vive des apories. Ce qui est à rendre visible ici, c’est que le génie ne saurait se compromettre, accepter les demi-mesures, avoir recours aux arrangements. Le génie est un absolu qui ne peut s’exiler de son centre qu’à connaître le vertige, l’abîme de la périphérie. Mais le propre de cet abîme n’est pas d’être humain, mais divin, donc entièrement tissé de transcendance. Le génie est pur égotisme, pure intériorité. Il est une lumière qui ne supporte ni ombre ni clair-obscur. Il est rayonnement de soi dans la radicalité de son être. « Ce vide même, ce lieu où il n'y a pas de " je " pour penser », ne serait-ce là la définition même, précisément, du lieu qu’occupe le génie où la chair se dissout pour laisser place à la multiple profération de l’esprit, à son flamboiement, à son déploiement qui ne connaît guère de limites, à savoir une immense liberté qui est, à elle-même, sa propre condition de possibilité.

    Le rôle féminin que nous prétendons éminent quant à la confrontation du génie avec la réalité, à savoir la perspective d’un abîme fondamentalement humain, le voici clairement affirmé dans ‘Les Cahiers de Rodez’, au moment où le génie d’Artaud se fissure pour laisser la place à un délire obsessionnel :

 

« Creuser des abîmes, Ana,

éclater des abîmes, Cécile,

affirmer des abîmes, Catherine,

lever des abîmes, ah i par-dessus,

plaquer des abîmes, Anie,

planquer des abîmes, Yvonne »

 

   Genre de litanie sans objet autre qu’une dissolution de la femme ‘nommante’, de la femme dispensatrice de vie, de la femme matrice infertile, incapable de porter au jour un génie en puissance.

 

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12 février 2021 5 12 /02 /février /2021 17:46
Une Terre où figurer

Œuvre : Marc Bourlier

 

 

***

 

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés giraient en orbite autour de la Terre. Ils avaient appris le nom qu’on lui donnait, en bas, au loin où vivaient les essaims d’hommes : « La Planète Bleue ». Certes les Boisés n’étaient nullement versés dans la pratique des arts décoratifs mais connaissaient sur « le bout des bois » la palette des couleurs. Or, « bleue » était le dernier qualificatif qu’ils auraient donné à cette boule qui tournait sur elle-même sans bien savoir pourquoi elle tournait. « Jaune », « brune », « couleur de cendre », à la rigueur, telles auraient été les exactes nominations qu’ils lui auraient données à défaut d’en inventer eux-mêmes les contours. Cela faisait plusieurs mois qu’ils étrécissaient le cercle de leurs rotations, entreprenant une descente qui, sans être dangereuse, nécessitait cependant un peu de prudence. Bientôt, ils découvrirent une anse abritée au bord d’une plage dont ils firent leur havre de paix. Ils ne prêtèrent guère attention à tous les débris qui jonchaient le sable, aux gravats, aux boules de goudron, aux bois flottés - leurs frères non encore dégrossis -, et construisirent une cabane de feuilles, de mousse et d’écume où ils passèrent une première nuit habitée de rêves « bleus », ils ne pouvaient moins faire sur la Planète éponyme.

   Le matin, dès le lever du soleil, ils confectionnèrent à la hâte un radeau volant qui tenait du ballon dirigeable et de « L’Eole » d’Ader avec ses ailes en toile et ses membrures en bois. Ils avaient chaussé leurs yeux de lunettes d’aviateurs, équipé leurs têtes de casques de cuir avec des oreillettes ce qui contribuait à les rendre risibles aussi bien que sympathiques.

   Longtemps ils dérivèrent dans le ciel empli de fumées grises. Ils en déduisirent que les hommes avaient fait un feu pour se réchauffer à cette heure matinale.

   Longtemps ils volèrent au-dessus de villes embouteillées, où s’entassait une infinité de véhicules qui dégageaient une étrange vapeur jaune. Ils en conclurent que les Terriens avaient de drôles de jeux, des manières de chahut-cars qui, cependant, leur permettaient une agréable promiscuité.

   Longtemps ils frôlèrent de hautes tours de verre nappées d’une brume grise. Ils en tirèrent la leçon que les habitants d’ici, par une sorte de magie incompréhensible, cherchaient à se dissimuler aux yeux de leurs semblables, sorte de jeu de cache-cache auquel les Boisés auraient volontiers participé mais ils souhaitaient se tenir à distance. On ne voit jamais mieux les choses qu’à en être séparés.

   Néanmoins, comme leur fréquentation des hauteurs célestes leur avait appris la grande sagesse des espaces libres, s’approchant au plus près de la Terre, en prenant le pouls, écoutant la hâte de ses battements cardiaques, ses alertes franchement arythmiques, discernant son possible emphysème, auscultant quelques signes d’arthrose, écoutant des assemblées de nobles savants pérorer sur les dangers permanents auxquels la Planète était soumise par la simple illucidité des hommes, les Petits Boisés se questionnèrent sur le sens de leur présence si près de ce qui ressemblait aux prémisses d’une crise, sinon au piège d’un abîme. Questionnant leurs amis les arbres, ils en conclurent, au regard de leur pondération millénaire, que la Terre était bien malade, atteinte de quelques maux incurables auxquels ils ne pouvaient apporter de solution.

   Ils apprirent le déchaînement de la chaleur en été, les orages dévastateurs au fond des vallées ; ils connurent les tsunamis ravageurs de cultures, de maisons et de gens. Ils furent informés des famines qui sévissaient partout sur le globe, des luttes fratricides, des épidémies, des attaques incessantes de la pauvreté sur des populations démunies. Ils aperçurent les palais de guimauve des Riches, ils entendirent l’imprécation affligeante des tyrans, la plainte des sans-logis, les pleurs des enfants aux ventres ballonnés telles des baudruches. Leur conscience, quoique boisée, savait trier « le bon grain de l’ivraie ». Ils se dirent qu’il était urgent de trouver un refuge, quelque part, en un endroit sûr, loin de la folie des hommes.

   Ils regagnèrent leur golfe qu’un crépuscule laiteux inondait de sa semence uniforme. Dans un coin d’ombre ils avisèrent, entre deux buttes de sable, un genre d’écorce plate dont ils pensèrent qu’elle pouvait convenir à leur souhait d’être accueillis dans la discrétion et l’harmonie. Curieusement, le haut de la dosse était habité d’une tête légèrement inclinée qui paraissait douée des meilleures intentions du monde. Ils surent, alors, qu’ils avaient découvert un genre de Mère qui les adopterait. Son regard était si doux, empreint d’une grande bienveillance. Heureusement la plage recélait quelques trésors, notamment une herminette au manche en partie brisé mais qui n’en interdisait nullement l’usage. A l’unisson, les Petits Boisés la prirent en main et commencèrent à creuser une sorte de doline ovale à l’endroit même où devait se loger la cavité du ventre. La nuit n’était pas encore arrivée que la famille des éclisses  se confia en une boule compacte à ce lieu de pure félicité. Leur Mère d’adoption ne s’était nullement plainte des coups qui avaient été portés en son centre. Ce dernier demeurait vacant depuis longtemps, en attente de ce Petit Peuple si attachant.

   L’ombre venue, ils confièrent leur innocence aux rêves les plus exaltants qu’il leur fût donné de ressentir. Les hommes et les femmes étaient enfin sortis de leur terrible cécité. Ils étaient beaux, le visage ruisselant tel une pièce de monnaie. Les rues de villes étaient astiquées, on y déambulait en longues grappes joyeuses. Il n’y avait plus de voitures mais seulement quelques vélos qui glissaient sans bruit sur les pavés brillants. Les rivières étaient de longues lianes bleues et émeraude qui descendaient joyeusement vers leurs estuaires. Le ciel était lisse, pur, sous lequel planait une théorie d’oiseaux blancs. Le soleil, maintenant sans entrave, rebondissait sur la face des lacs, sur les fronts qui devenaient de claires falaises, sur les bras et les jambes qui prenaient des couleurs ambrées : un miel. Les arbres, verts, drus, lançaient leurs frondaisons partout où un œil pouvait les recevoir. Le ciel était enfin serein que ne maculait plus la moindre trace d’avion. Il n’y avait plus de touristes curieux agglutinés aux bastingages des ferries, envahissant les places médiévales et vénitiennes, mais partout, dans la rareté, de respectueuses visites aux œuvres d’art, des célébrations d’architectures aux exactes proportions, des sentiments ouverts à l’unique beauté du monde.

   Ce que, présentement, vous voyez s’élever, Lecteurs,  au-dessus de la ligne d’horizon, ce ne sont ni montgolfière ni ballon dirigeable, mais ce bois en voyage, cette Mère Céleste, flottant avec ses Petits Passagers vers cet idéal auquel ils ont toujours songé qui, maintenant, s’accomplit comme le plus beau destin des hommes. Sachent-ils regarder !

 

 

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11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 17:52
Vous, dans le noir

(Laetitia, détail, huile sur toile)

 Œuvre : Assunta Genovesio

 

 

***

 

 

   De votre présence je ne possédais que les trois syllabes, ainsi, « Lae » - « Ti » - « Tia », pareilles à trois notes claires frappées sur les cordes d’un clavecin. Que peut-on faire avec de si minces indices, sinon divaguer en quelque endroit pas même connu de soi et attendre que la longue dérive s’arrête, délivrant de soi, précisément, cette utopie qui vole haut  dans le ciel de l’imaginaire ? J’avais beau m’arrêter sur la syllabe à l’initiale qu’aussitôt, j’étais déporté vers la finale, que la médiane reprenait en son sein sans apporter d’apaisement à mon inquiétude. Ainsi, ballotté, je risquais le pire des égarements. Ne plus me reconnaître que dans ces trois voix anonymes dont, bientôt, la décroissance me réduirait au silence.

   Savez-vous combien la solitude est pesante lorsque l’on se met en tête de résoudre une énigme qui toujours échappe, ne veut nullement déflorer le mystère de son être ? Avez-vous au moins connu de tels états qui, inévitablement, conduisent au vertige, puis à l’évanouissement ? Comme si, soudain, ce beau bouton de rose perlé de gouttes d’eau dans le jour qui éclot, s’épanouissait puis se fanait, ne laissant sur le sol que les figures exténuées de feuilles mortes. Alors on n’a plus la force de se baisser, de cueillir la manière de tristesse qui tache la poussière, de faire le deuil de ce vif amour que, déjà, on lui portait.

   Votre belle image, je l’ai aperçue dans une galerie au hasard d’une promenade à Sassari, petite ville de Sardaigne, Via Luigi Luzzatti - sur une place bordée de maisons au crépi ocre, aux palmiers en bouquets -, un peu en retrait, des reflets sur la vitrine en donnaient un aperçu plus troublant que ne l’aurait sans doute fait la réalité. Mais, rassurez-moi, vous n’êtes pas une illusion, un modèle fantasmé dans la tête d’un Artiste hors du temps ? La décision de quelque magicien fou qui aurait égaré la formule permettant de vous rendre à la vie ? Vous êtes bien réelle, n’est-ce pas ? Située quelque part dans la rue étroite d’une ville, ou bien au sommet d’une colline regardant la mer ou bien encore sur un large plateau calcaire que trouent grottes et avens, que vous parcourez chaussée de sandales légères, chemisier clair, les yeux ouverts sur le monde ? Je ne saurais vous envisager autrement !

   Je me suis approché, ai longuement regardé, mettant mes mains en visière afin d’atténuer les ombres et les lumières mouvantes qui animaient votre portrait. Dans le demi-jour de la boutique - ou la demi-nuit avec ses retraits, ses golfes d’obscurité -, vous étiez cette Fille solaire à la santé vigoureuse, sûre de son sillage dans l’existence, au casque de cheveux auburn, au front lissé de lumière, au teint soutenu - étiez-vous Sarde ? Montagnarde ? Maritime ? - je crois que les trois vous eussent convenu à égalité et mes yeux ne se lassaient de glisser le long de vos pommettes pareilles à la grenade, d’épouser la courbe de votre menton, de gagner l’enclave de votre gorge qu’un sérieux chandail soustrayait à mes yeux trop fertiles. Je crois que j’aurais pu demeurer des heures ainsi, à faire votre inventaire, à ne nullement différer du généreux paysage que vous m’offriez à l’insu de votre conscience. Le crépuscule me surprit qui m’obligea à rentrer à mon hôtel, bien seul, quelque peu désemparé.

   Matin. De ma chambre, Via Savona, j’aperçois « La Villa Mimosa », sa curieuse architecture baroque, le rythme enjoué de ses balustres, le faîtage ouvragé du toit, sa grande croisée aux multiples vantaux. Je vous imagine dans le clair-obscur du  grand salon, assise sur une bergère de velours, parmi le luxe des tapis et l’acajou des boiseries, sous les pendeloques de cristal de Bohème des grands lustres. La lumière y étincelle à la façon de vives bougies dans le sombre d’une crypte. Vous feuilletez un livre avec un air de méditation qui convient à votre humeur de Méridionale abritée des brumes solaires, trouvant un peu de repos et de fraîcheur, ici, dans ce palais à la mesure de qui vous êtes, simple manifestation dans l’ouverture du jour. Combien votre image est troublante ! Multiple. A la fois d’hier dans la petite galerie, à la fois d’aujourd’hui dans cette villa atteinte de démesure. Mon esprit ne cesse d’aller d’un lieu à l’autre dans la tentative de vous cerner, vous, la fuyante dont il ne demeure jamais qu’une belle climatique à défaut de traits précis qui auraient comblé mon attente.

   Mais, quel que soit l’espace de votre apparition, il existe une constante. Toujours vous êtes la résultante d’une triple confluence existentielle qui s’auréole des trois registres de la lumière, du rouge, du noir. Autrement dit votre image ne fait signe qu’en direction de la clarté d’une vérité, de la pourpre du désir, de la nuit de la mort. Mais de quoi donc êtes-vous la plus proche ? Cette peinture vous assigne une place qui n’est nullement paisible, malgré l’apparence de sérénité qui semble émaner de votre présence. La vitre par laquelle arrive la lueur de l’extérieur, le divan couvert de rouge, sont comme des fonds sur lesquels vous vous détachez. Indiquent-ils le passé de leur symbole ? Une perte d’évidence, l’atténuation d’une passion ? Alors, en définitive, il ne resterait que le spectre de la mort dont votre chandail inventerait la cynique réalité ? Pourtant vous paraissez si jeune, tellement pleine d’allant. Certes votre regard semble se détourner d’une vision exacte des choses. Mais, peut-être, n’est-ce qu’une naturelle pudeur qui fait baisser vos yeux, se tourner votre visage ? Votre teint de terre cuite, d’amphore ancienne est si beau qu’il ne saurait dissimuler quelque tristesse au long cours, quelque affliction dont votre âme serait atteinte.

   Mais combien toutes ces questions paraissent déplacées dont, sans doute, nulle n’atteint sa cible. Bientôt je m’éloignerai de Sassari, emportant avec moi la brûlure d’un souvenir qui n’aura été prétexte qu’à me torturer, à me faire vivre à côté de ma propre existence. Je vous fais un aveu, vous que je ne rencontrerai jamais, je suis empli d’images comme la vôtre et, parfois, au décours de nuits sans sommeil, je rencontre une galerie de visions emmêlées, une manière de palais des glaces où vibrent à l’unisson une infinité de simulacres dont je ne sais plus si j’en ai été l’auteur, s’ils sont attachés à quelque rencontre, s’ils se produisent eux-mêmes dans la brume drue de ma tête. Le parc de la « Villa Mimosa » commence à prendre des teintes de rouille en cet été qui agonise. Si j’étais  peintre, je ne doute un seul instant, que j’en aurais brossé les grands traits sur une toile dont vous auriez occupé le centre, dans ce salon d’apparat à la si belle lumière couleur d’ambre. Quelques touches de gris à peine appuyées. Un rouge cerise ou bien rubis. Un noir profond. Oui, un noir profond ! Le bonheur aurait eu cette tonalité-là !

 

 

  

 

 

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10 février 2021 3 10 /02 /février /2021 18:09
Tout ira bien

« Everything will be alright 

Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

   « Tout ira bien », c’était ceci, cette phrase courte et simple que tu aimais à prononcer dans tes moments de confidence. Trois mots seulement qui résonnaient et faisaient leurs ronds à la manière de pierres qui auraient chuté dans l’eau. Longtemps ils prolongeaient leur mince clapotis et il n’en fallait pas plus pour que ma journée soit baignée d’une ineffable lumière. Vois-tu comme il est facile d’enluminer une page sombre où n’étaient présents que des signes noirs pareils à de funestes présages. Certes, tu avais saisi mon caractère inquiet que tu modelais à ta guise, renversant une affliction en pur bonheur. Souvent je t’appelais « Magicienne », « Fée », « Illusionniste » et tu riais de ces sobriquets comme tu l’aurais fait d’une fantaisie d’enfant posée à même le visage triste du monde. Oui, le monde est triste. Ce ne sont que les humeurs des hommes qui le tempèrent et l’amènent à la beauté. Une montagne n’est belle que regardée et fêtée comme il se doit dans le respect de son être.

   « Tout ira bien », j’ai encore en moi, en quelque pli de l’âme, ces trois emblèmes de ta candeur. Souvent, lors des journées d’automne - quelques lambeaux d’été subsistent -, alors que décroît la lumière, ils vibrent en moi et c’est comme si une ruche joyeuse habitait le plein de ma chair. Marchant sur un sentier, il n’est pas rare que je m’arrête, ménageant une pause propice à leur accueil. Ne crois-tu pas qu’il faille, parfois, suspendre le temps afin que, isolés, quelques phénomènes émergent du tissage dense des manifestations ? Continuellement nous sommes distraits, facilement égarés par un mouvement, une couleur, un bruit et les choses coulent autour de nous et en nous sans que nous puissions arrêter leur flux incessant. Que reste-t-il au terme d’une journée, si ce n’est une impression confuse de moments emmêlés dont aucun n’émerge avec suffisamment d’autorité pour que nous nous attachions à en décrypter le sens ? Nous sommes des êtres du flux et du reflux incessants. Jamais de pause qui soit réparatrice. Seulement quelques haltes qui ressemblent plus à des syncopes qu’à des ressourcements.

   « Tout ira bien », c’est ce que je me dis en ce moment même sur ce rivage de l’Océan qui, à marée basse, ressemble à un destin qui se regarderait passer. Tout est si calme et l’on penserait volontiers avoir trouvé un lieu où poser ses errances de nomade et bivouaquer longuement. Comprendras-tu que ce paysage de solitude me convoque auprès de toi, fasse revivre une image ternie par de si longues années ? Ces rides brunes dans le sable, ces pieux noirs fichés dans la vase, les touffes serrées de spartine, les ilots de salicornes, la ligne grise de l’horizon, le ciel si léger, tout ceci est tellement accolé à une figure de sérénité, celle-là même que tu m’offrais lorsque nos deux existences n’en faisaient qu’une. Deux voix qui proféraient un identique chant. Il est devenu sourdine mais combien elle habite mon corps, meuble mon esprit ! Parfois un long frisson parcourt mon échine, m’électrise et mon dos n’est alors qu’une longue plaine de souvenance semée des stigmates d’un enchantement qui ne saurait avoir de limite.

   « Tout ira bien », et, parlant de mon dos parcouru de tes ondes, voici le tien  qui sourd de la brume du passé. Il est d’un ton si singulier que je peine à en cerner la si noble matière. Il est à mi-chemin de la rose-thé et du champagne qui pétille dans sa flûte, une nacre si onctueuse, on dirait l’intérieur d’un fragile coquillage. « Tout ira bien » et voici la motte de tes cheveux, ce chignon aux reflets cendrés sur du brou de noix mâtiné de cachou. Quelques mèches s’éparpillent ici et là dans l’air teinté de bleu. « Tout ira bien » et cette robe si ample, ce calice dont tu émergeais à la façon d’une fleur de lotus, cette nymphe s’extrayant de sa chrysalide. Mais ta naissance n’était nullement douloureuse, une attente avant que la délicatesse n’éclose.

   « Tout ira bien », cette formule magique tu ne la proférais jamais que dos face à moi, comme s’il y avait eu impudeur à en énoncer la venue. C’est vrai, afficher son ravissement dans ce monde d’afflictions paraît ressortir à une manière de défi. Jamais l’on ne peut montrer le visage de la jouissance, dévoiler les arcanes de la volupté. Ceci est tellement ambigu, si proche d’un état de souffrance. Toujours il faut demeurer sur son quant-à-soi (ce que tu réussissais à merveille), se réfugier derrière quelque prétexte, attendre que le trouble soit passé qui rosit les joues. Ce « Tout ira bien » s’accroissait de cette gêne, de cette réserve qui faisaient de ton dos le paravent de tes sentiments. Jamais tu n’étais plus expansive, hors de ta chair, qu’à proférer cette assertion à la face de ce qui, encore, se nommait inconnu puisque tu convoquais le futur et lui attribuais le prédicat d’heures lumineuses. Tout ceci résonne encore en moi avec la fascination dont est témoin celui qui regarde la pellicule d’argent au fond d’un puits, des gouttes claires se détachent de la margelle et chaque chute ressemble au marteau d’un clavecin frappant les cordes. Toujours on entend la dernière, toujours on attend la suivante comme celle qui portera à son comble le délice d’entendre.

   Longtemps, après notre séparation, j’ai attendu une lettre de toi avec, en exergue, ces trois mots dont j’avais fait mon mantra. Il agissait dans le genre d’un rite initiatique et me portait au plus haut de la conscience que j’avais de ma propre condition. Que reste-t-il aujourd’hui de ce charme qui décupla mon désir de vivre ? Ta lettre n’est pas venue mais des feuilles d’automne tachées de rouille et semées de terre font leur étrange carrousel dans la coursive de mes rêves. L’une s’orne de « Tout », l’autre de « ira », la dernière de « bien ». C’est ceci qui sonne dans le massif de ma tête alors que la marée remonte, envahissant petit à petit la plaine de sable, les bosquets de graminées, les pliures de sable. Dans les premières flaques qui s’annoncent, lacs en miniature, est-ce ton portrait qui paraît avec tes yeux frangés de noir, tes pommettes saillantes, le rubis de tes lèvres ? Je ne crois pas. S’il en était ainsi, face à moi, tu n’articulerais nullement les mots que j’attends. Or ils ne peuvent que se montrer. Sinon quel sens aurait ma vie ? Un désert sous le ciel gris.

 

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9 février 2021 2 09 /02 /février /2021 17:09
Paysage, TOUT le paysage

     Photographie : John-Charles Arnold

 

***

 

Paysage, TOUT le paysage.

 

   C’est ceci qu’il faut dire face à cette belle photographie. Oui, sans doute la formule est-elle énigmatique mais l’énigme a l’insigne privilège d’aiguillonner notre curiosité, de nous contraindre à sortir du terrier, de nous pousser à nous aventurer dans l’inestimable contrée du sens. Paysage, TOUT le paysage. Oui, regardons avec une vision intense, celle qui traverse le réel, ne se contente nullement de la façade en carton-pâte mais cherche à voir l’envers du décor, les étais et les poutrelles, les cordes et les arcs-boutants qui maintiennent l’édifice debout. Vous savez, un peu comme dans les étonnantes gravures des « Prisons imaginaires» de Piranèse, une architecture hallucinée de la quotidienneté dont nous ne reconnaissons même plus les formes en leur destin ordinaire.

   Plupart du temps le réel est trop réel, affecté de notations mille fois aperçues, mille fois métabolisées sans qu’il n’en reste à peu près rien, sinon un vague goût de « revenez-y » dont la pâle fadeur ne nous incite guère à remettre sur le métier quelque expérience perdue dans le fin fond obscur de notre inconscient. Ainsi beaucoup de choses s’égarent-elles dans d’étroites coursives, dans d’ombreux boyaux et nulle réminiscence proustienne n’en viendra jamais sauver le visage altéré. C’est purement la complexité d’un labyrinthe qui s’offre à nous avec sa native charge d’irrésolution, de confusion.

   Mais, d’abord, il nous faut dire ce qui est, qui se nomme réalité et nous rassure au plein de notre être au seul motif de contours amarrés à une concrétude. Ce n’est que plus tard, dans un temps différé, auquel nous pourrions attribuer le prédicat de « méditatif », au seul empan d’une profondeur à laquelle nous sommes convoqués, que nous interrogerons tout ce qui, à partir du point de vue sur l’image, s’élargira en une pluralité de sens tout d’abord inaperçus. Alors, tels de fiévreux chercheurs d’or, nous nous mettrons en quête de ce filon doré qui court sous la terre et nous requiert tout entiers. Nous ne nous contenterons nullement de la surface, de l’apparence première. De l’air, de l’arbre, des massettes portées au-devant de notre regard, nous voudrons tout savoir, tout décrypter car, ne le ferions-nous, nous occulterions peut-être l’essentiel de ce qui est à dire et à comprendre.

 

   L’air est traversé de brins infimes de brume, criblé de points diaphanes dont nous ressentons la présence à même la toile de notre peau. Il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions brume nous-mêmes, tellement le motif de la participation à ce qui vient à nous se donne comme irrésistible, en quelque manière. C’est la force des paysages poétiques que de magnétiser notre attention, de la rendre identique aux grandes pliures vertes des aurores boréales. Nul ne peut rester ni en-deçà, ni au-delà, mais seulement au foyer du phénomène, là où les sensations ne sont que vibrations, lignes de force, vifs méridiens qui tissent le coutil de notre sensibilité.

   C’est tout de même étonnant cette texture de l’air qui, soudain, se rend visible, délaisse son habituelle mutité, devient palpable, préhensible. Subtil mariage de l’eau en suspension, de l’air en sa fuite constante. Chorégraphie souple des éléments, symphonie discrète d’un fluide toujours présent, d’un mystère toujours absent du plein de son essence. Oui, bien sûr, nous pensons aux touches si éthérées des toiles impressionnistes, aux irisations des marines chez Turner, aux visions floues d’un Monet dans les « Nymphéas », aux effets pointillistes d’un Signac, aux grains microscopiques d’un Seurat. Prodige de la vision chez tous ces peintres qui ont voulu s’affranchir de la réalité, en contourner la densité, déboucher dans une manière de forme spirituelle qui transcendait la matière.

   C’est bien là le destin de l’art que de s’arracher à l’antique « mimèsis » des anciens Grecs pour déboucher dans cette aire de plus en plus abstraite, de plus en plus distanciée des choses de la vie, afin de donner acte au souci d’une figure signifiante, délaissant en ceci toute copie de ce tangible, de ce positif dont, la plupart du temps, nous sommes les témoins pour le moins désabusés. Vraisemblablement sommes-nous requis à être des géomètres, mais des géomètres qui se veulent libres de convertir les droites inflexibles en « lignes flexueuses », domaine de l’imaginaire et de l’intuition et de ne nullement se contenter de reporter des courbes de niveau exactes sur la rigueur d’un document.

   L’arbre, cette noire effigie, surgit du côté droit de l’image et investit une grande partie de l’espace disponible. C’est comme s’il venait de notre futur afin de mieux affirmer notre présence en ce lieu, en ce temps. Il n’est pas seulement assemblage de ramures mais crée une sorte de cadre ontologique dans lequel s’inscrirait la totalité de notre existence. C’est l’entièreté d’un univers qui est ici défini par cette silhouette qui pourrait bien tracer le dessin de notre propre généalogie. Sous terre sont les ténébreuses racines qui nous déterminent, celles sur lesquelles notre assise humaine s’est fondée. Puis nous existons selon le tronc, nous ramifions au gré de nos rencontres, nous dirigeons vers demain sans en bien connaître la destination. Telle l’image, notre avenir est circonscrit à un angle que, jamais, nous ne pourrons élargir, notre volonté s’y employât-elle contre vents et marées.

   Puis ce peuple léger des massettes, leur tête ébouriffée qui se balance au moindre souffle du zéphyr, leur tige fragile, tout ceci ne nous dit-il, dans l’irremplaçable chiffre du symbole, la grâce de l’instant, le bonheur furtif de la rencontre, les plis à peine visibles des sentiments, le bruissement d’une joie, mais aussi le deuil d’une perte, la beauté du jour dans l’œil de l’amante, le crépitement d’une malice dans la pupille de l’enfant, l’aube en sa désespérance parfois, mais aussi en son irremplaçable esthétique lorsque le jour s’annonce tel le bouton de rose à cueillir dans le frais du jardin alors que le monde dort pelotonné sur les coussins du rêve ?

   Oui, le SENS est multiple, polyphonique, il essaime constamment ses spores parmi les confluences de l’heure, le bruit de clepsydre des secondes. A ceci il nous faut être attentifs, c’est le viatique au gré duquel non seulement ne pas désespérer mais regarder la vie comme cette corolle multiple qui n’en finit jamais de déployer la nacre de ses pétales. Saisir le glissement de l’air, aimer le rugueux de l’écorce, se balancer au rythme des massettes, y aurait-il moyen plus effectif de se connaître et de connaître le don fluent, inaltéré du paysage ?

   Paysage, TOUT le paysage veut simplement faire signe en direction de ce fragment de beauté qui ne saurait vire en soi et pour soi, mais se disséminer et agrandir la courbure de l’espace, épanouir la scansion temporelle bien au-delà de cette parenthèse qui s’offre à nous à la manière d’une scène de théâtre enclose en son être. Nulle présence au monde ne connaît de cheminement solitaire, unique, forclos. Chaque présence suscite des milliers d’images en écho, appelle d’autres paysages se réverbérant en d’autres paysages, fait converger le peuple des climatiques affinitaires.

 

Paysage, TOUT le paysage.

 

Homme, TOUS les hommes.

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 17:45
Elle qui attend

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On attend que vienne le temps

On attend longuement

D’être enfin à soi

De se connaître

De ne plus être en fuite

De son être

La seule ressource qui soit

 

*

 

Ici dans les plis ombreux de la ville

Au carrefour des lumières

Dans l’éblouissement de l’instant

Tout glisse infiniment

Dans une manière de brume

Ô ouate des jours

Qui glace les tympans

O fleuve de vie

Qui jamais ne s’arrête

Ô sensations mouvantes

Vous m’enlacez de vos lianes vipérines

Je sens votre venin tout contre

Le miroir de ma peau

Oserez-vous instiller votre mal

Dans le dais infiniment ouvert

De mon âme

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Il fait si vide dans les coursives

De la peur

Si glacé dans les colonnes d’effroi

Si absurde

Dans l’inutile glacis des veines

Elles gèlent sous les assauts

De ce qui n’a pas lieu

De ce qui toujours se dérobe

De ce qui n’a nul nom

Car à être nommée

La Présence se dissoudrait

Elle qui n’aime que

La vaste solitude

Les cathédrales de glace

Les vents de Sibérie

Aux arêtes aiguës

 

*

 

Pourquoi faut-il que l’air bleuisse

Au contact de ma sourde mélancolie

Pourquoi cette chape de verre

Tout autour de mes humeurs chagrines

Pourquoi le bruit ne parle-t-il pas

Pourquoi la perte des hommes

Loin là-bas dans le désert

Des cases de ciment

Ils meurent de ne point différer d’eux

Les hommes de bonne volonté

Ils se calquent à la dimension

De leur propre image

Ils disparaissent

À même leur vanité

Ils redoublent leur ego

Ils sont dans leurs terriers

En attente du Rien

Et cependant ils pensent

Tout posséder

La gloire d’être

Le mérite de figurer

Dans les avenues mondaines

Et leur jabot enfle

A mesure qu’ils avancent

Ou croient avancer

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On ne sait plus ce qu’exister

Veut dire

Si l’on existe vraiment

Si quelqu’un vous attend

Non dans le palais princier

Mais dans la modeste chaumière

Combien on aimerait

Parler juste au coin du feu

Avec une voix compagne

Qui soufflerait les mots du bonheur

Ferait se lever

 La voile tendue de l’amitié

Peut-être de l’amour on ne sait jamais

Parfois il arrive sur les ailes du songe

Butine longuement le nectar de votre joue

Y pose la larme assourdie d’une gemme

Y dit les paroles muettes

Car tout ce qui est précieux

Ne vit que de silence

Fait ses ronds dans l’eau

Puis éclate telle la bulle

De cristal dans l’air

Qui crisse

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Rien ne bouge au-delà de soi

Le banc est immobile

Qui attend son heure

Les voitures glissent

Dans un bruit de chiffon

Nul chauffeur à leur bord

Avec qui voyager

Tout est rêve

Qui fond dans le sommeil

 

*

 

Quand le réveil

Avec son bruit de chaînes

Ah les fantômes sont postés

Ici et là

Qui nous enveloppent

De leur voile de mystère

Que vienne la nuit

Seule consolatrice

De notre solitude

Au moins dans ses plis

Avons-nous refuge

L’ombre est souveraine

Qui efface tout

 

*

 

 

 

 

 

 

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7 février 2021 7 07 /02 /février /2021 17:35
Existe-t-il un lieu pour notre essence ?

                     La "pile de Charlemagne",

l'étalon royal de poids avant la Révolution française.

               Source : Musée des Arts et Métiers

 

***

 

 

      D’un néant l’autre. Nous naissons. Nous mourrons. Dans l’intervalle nous vivons, c’est-à-dire nous respirons, mangeons, dormons. Dans l’intervalle nous existons ou bien tentons de le faire. Nous travaillons, créons, aimons, nous distrayons du spectacle du monde. Cependant, jamais nous n’oublions. Jamais nous ne biffons le néant d’une manière définitive. Il fait son bruit de bourdon en sourdine, pareil à son homonyme le « Bourdon » de Notre-Dame qui résonne uniquement lors des grands événements. Scansion de l’humain sous le lourd ciel d’airain.

   D’un néant l’autre comme si écartelés, les pieds sur chaque rive d’un large fleuve nous regardions l’écoulement continu du temps, tel Héraclite, scrutant chaque goutte d’eau, cette condensation d’une éternité en train de se dérouler sans que nous n’y puissions rien changer. Le problème est métaphysique car le temps fuit hors de nous, avant nous, après notre présence et même pendant et nous n’en saisissons jamais que quelques pampres ; les fruits font leur signe dans le lointain et leur subtile ambroisie clignote pareille à l’étincelle du désir. Parfois scellé avant que d’être consommé.

   Conscient de notre inaptitude fondamentale à être, nous pagayons sur le fleuve existentiel, cherchant à apercevoir, sur les rives, l’image de notre possible destinée. Mais la jungle est dense et les arbres de la forêt pluviale font un sombre dais qui ne nous renvoie rien d’autre que notre nullité. Nous continuons à plonger nos spatules de bois dans l’eau, évitant les remous, de peur qu’ils ne nous engloutissement et ne nous invitent à trépas. Chaque jour qui passe, nous nous posons mille questions plus inopportunes les unes que les autres : « Pourquoi vivons-nous ; l’existence a-t-elle un but, l’univers une finalité ; nos descendants sont-ils notre seul futur, une façon de faire un pied de nez au temps ; y a-t-il une vie après la mort ? »

   Bien entendu, toutes ces interrogations sont inutiles pour la simple raison que, jamais quiconque ne pourra leur apporter de réponse. La seule question qui vaille : « Existe-t-il un lieu pour notre essence ? » Puisque, chacun en convient, y compris dans ce monde contingent, nous ne sommes uniquement forme de chair mais avons un esprit, mais  entretenons ce souffle vital que d’aucuns nomment « âme ». Et, s’il en est ainsi, il faut bien se mettre en quête de quelque entité qui existerait en soi, cette « réalité plus réelle que les formes », cette substance  dont nous voudrions qu’elle nous annonçât autre chose que plaies et malheur aussi bien que les tristes joies humaines. Nous souhaiterions, quelque part au-dessus de nous, à côté de nous, telle une aura diffusant son brillant magnétisme, une mystérieuse et confondante présence qui serait le chiffre par lequel nous reconnaître et nous donner site parmi les hommes. Une manière d’étalon, une inaltérable mesure semblable à ces beaux objets de bronze qui figurent dans les salles exactes des Arts et Métiers. Et si nous souhaitons ceci, cette permanence, cette fidélité à nous-mêmes, cette sublime injonction nous disant « Sois  au plus haut de toi dans cette inaltérable matière », c’est seulement parce que, du matin au soir de notre vie, nous errons, nous fluctuons et ne trouvons jamais le séjour qui pourrait immobiliser le fléau de la balance.

   Alors nous questionnons. Toujours et toujours. « Si un genre de lieu de mon essence se laisse apercevoir comme possible, quel est-il ? Quel est l’âge de ma vérité ? Quand suis-je « le plus moi », conforme à la certitude de mon être ? Enfant dans la grâce de l’heure ? Adolescent livré aux affres des premiers tourments amoureux ? Mûr avec le fardeau des responsabilités ? Âgé et déjà m’absentant de moi ? Ou bien avant ma naissance ? Ou bien après ma mort ? »

   Le temps, cet autre nom pour l’être, ne nous attend pas, la substance toujours nous échappe qui est avant, après notre existence. La substance, l’être, sont au néant tout comme notre essence qui réside dans ce lieu incommunicable des Formes Premières. Entre deux néants nous existons. Dans le néant est notre essence. Elle est comme le point-origine par lequel nous déterminons tous nos actes et gestes. Longuement nous pagayons. « Est-ce que ce sont les rives qui filent ou bien nous qui filons entre elles ? A quoi donc se raccrocher ? Les secondes crépitent dont nos mains ne retiennent que l’ultime vibration. Le lieu de notre essence serait-il le vide ? »

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 13:48
Toi dont la fenêtre

     Photographie : Pascal Hallou

 

 

 

 

***

 

 

 

Toi dont la fenêtre

 

Donne sur la ville

Qui es-tu donc

Pour te dissimuler ainsi

Des hommes

Que crains-tu

Leur amour parfois

Si violent

Leur orgueil

Qui te blesse

Il prend si peu en garde

Ta fragilité

La courbure de ton être

Le geste de ton front

Tout contre la flamme

De la lumière

Les paumes de tes mains

Qui effleurent le jour

N’en retiennent que

Le cristal

Sa fuite dans le reflet

De l’heure

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est ce mystère

Creusant l’abîme

Qu’y surveilles-tu

Que nul n’aurait saisi

L’ombre d’un passage

La fuite de l’instant

L’Amant qui fut le tien

Dont tu n’as retenu

Que la tremblante image

Pareille à celle de la brume

Tout est déjà loin

Qui scintille là-bas

Tel le névé que jamais

On n’atteint

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est ce parchemin

Sur lequel ne s’écrit

Rien que le silence

Qu’attends-tu

Hors de toi

Qui ne serait toi

Te reconnaîtrait

Comme sa partie

Manquante

Tu sais sans doute

La solitude dont sont tissés

Les hommes

L’attente que les femmes

Portent en elles

Longue parturition

Avant que quelque chose

Ne survienne

 

*

 

Pénélope ne tisse sa toile

Qu’à percer les fils du destin

Celui qui arrive

Elle ne le reconnaît

Quelle image la hantait

Dont nul n’eût été investi

Sauf le rêve en son feu

Parfois un Quidam

Porte-t-il une cicatrice

Dont il signe son être

Qui la reconnaîtra

Mais alors qui est-il

Le Fidèle  toujours

Celui en quête d’aventure

Qui est-il qui ainsi

Cerne ta demeure

A n’y jamais figurer

Bien lourde doit être

Ta peine

Dans cette chambre

Que nul ne visite

Y a-t-il au moins

La ressource d’une lecture

Une feuille à noircir

Une image à graver

Sur la feuille

De la mémoire

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est pure illusion

Y aperçois-tu au moins

Celle qu’un jour tu fus

Au profond de l’enfance

Qui souvent ressurgit

Et ne te laisse au repos

Elle te frôle et virevolte

Tel le papillon au printemps

Qui n’a de cesse de voler

De mourir

Telle est la vérité

En sa verticale splendeur

Ne l’oublie jamais

Feins seulement

De t’en approcher

Un garde-corps est là

Sur lequel tu prends appui

Puisse-t-il te sauver

De toi

 

*

 

 

 

 

 

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5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 17:55

 

Inscrite dans la négritude.

 

 

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Barbara Kroll.

Peinture acrylique, 70 x 50,

2013. 


 

   "Inscrite dans la négritude" ne doit pas se comprendre, dans un premier temps,  selon le concept de revendication politique ou de visée morale qui lui est communément attribué, mais bien plutôt comme un mouvement général de l'art, mouvement typiquement africain ayant posé les bases de l'art moderne et, notamment, les esquisses du cubisme synthétique dont MatisseDerain et Picasso ont amplement imprégné leurs œuvres pendant une période extrêmement féconde de la création artistique, laquelle se situait entre 1912 et 1919. Si l'académisme antique et les représentations postérieures de la figure humaine trouvaient leurs naturelles assises dans la mise en œuvre d'une perfection du corps, dans un esthétisme créateur d'une sensualité épanouie, rayonnant vers l'extérieur, les formes picturales de l'art moderne, à partir des "Demoiselles d'Avignon" allaient migrer vers une abstraction plus grande, une intériorisation du ressenti, une assise plus "métaphysique".

 

 

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Modigliani.

Nu couché - 1917. 

 

 

  Ce qui se donnait à voir comme le visible, à savoir la rutilance du corps en direction du monde (voir le "Nu couché" de Modigliani), devient maintenant, en partie tout au moins, de l'invisible, du non-préhensible directement par l'intermédiaire des sens, mais par l'élaboration d'un retour sur soi, lequel conditionne toute éthique aussi bien que toute liberté. Abandonner l'aire des apparences pour s'adonner à un genre d'introspection ne se fait jamais qu'au prix d'un effort, d'une conscience intentionnelle visant un objet particulier : le corps n'est plus ce miroir du réel sur lequel l'univers se reflétait, il devient objet de "réflexion" au double  sens du terme de "renvoyer sa propre image vers le monde" et de "disposer à un acte d'entendement", donc à déboucher sur du concept.

  C'est donc toute une conception de l'esthétique qui bascule avec l'art moderne. Le sujet peint naît à lui-même et c'est du-dedans de la peinture que s'anime le processus. L'ancienne notion de "forme-perspective" se dissout pour faire droit à une émergence du corps dans le monde vers lequel il projette son propre langage. Plus rien ne s'impose de l'extérieur comme une loi infrangible qui dicterait la façon adéquate de faire surgir l'œuvre et de la porter à soi. C'est l'œuvre elle-même qui crée son propre essor et impose son lexique aux Voyeurs, lesquels en assureront la perception selon les conditions mêmes de leur expérience antérieure, de leur subjectivité.

  La peinture de Barbara Kroll, ce n'est ni la société, ni une quelconque Académie ou pétition de principe qui en fixent la voie d'accomplissement. Cette figure féminine surgit dans l'espace à partir de ses propres décisions d'être, ce qui, bien évidemment, l'assure d'une certaine liberté. Sans doute des influences agissent-elles en sous-sol, celles des conceptions contemporaines d'une proposition plastique inscrite dans son temps. mais il faut s'accorder à reconnaître que les "contraintes" sont minimales et que c'est bien plutôt d'une projection du corps de l'Artiste sur la toile dont il est question ici. Donc nous parlions de "négritude" de façon à mettre en évidence les influences de "l'art nègre" sur les propositions plastiques actuelles. Dans ce qui nous est donné à voir ici, se retrouvent, immanquablement, les lignes de force de ce qui a porté l'art du XX° siècle à son accomplissement. Les rapprochements sont évidents qui mettent en parallèle la même façon de traiter les visages, qu'il s'agisse de Barbara Kroll ou bien d'un masque Mahongwé du Gabon. Même forme ovale marquant la disposition à l'introspection, même absence de regard comme pour dire la nécessité d'une vision intérieure, même occlusion des bouches afin de signifier la dimension du silence qu'implique toute méditation.

 

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  Quant aux corps, qu'il s'agisse de celui de l'Artiste Allemande , ou bien de celui de cette étude préparatoire aux "Demoiselles d'Avignon", nous pouvons y tracer, sans peine, quelques lignes convergentes : même relatif hermétisme des anatomies qui ne semblent réellement accessibles que de l'intérieur même de la peinture; même inclinaison pensive des têtes, même élévation du bras comme pour témoigner de cette distance, de cette protection du réel alors qu'un abri semble être recherché, sinon une esquive de ce qui pourrait advenir d'un espace non maîtrisé; même abstraction sur lequel bute le regard du Destinataire des œuvres : la compréhension doit être médiatisée, d'un intérieur vers un autre intérieur; d'une conscience vers une autre conscience. L'on ne saisira adéquatement ces figurations plastiques qu'à s'immiscer à l'intérieur même de leur propre énigme. Si "négritude" il y a, c'est du pli intime de l'être qu'elle peut s'accorder à faire phénomène, sur le mode de la discrétion. Jamais les racines de l'être ne jaillissent au plein jour avec une manière d'évidence. Ce sont toujours des hiéroglyphes à interpréter avec une longue patience. Car, si l'être des choses, à commencer par celui de l'homme, était de l'ordre de l'immédiatement saisissable, alors il suffirait d'énoncer sur quelque agora mondaine : "Voici l'être" , à la façon dont Nietzsche dans Ecce Homo annonçait "Voici l'homme", et alors, le mystère serait résolu. Mais il en va autrement de Cela même qui détermine notre essence et demeure occulté.

  Seulement quelques traits de cette "négritude" dont l'Artiste, tout comme les Existants, contribuent à rendre la silhouette visible à défaut de pouvoir en dresser l'effigie de pierre à la manière d'un menhir. Mais, cette "négritude de l'art" - entendez cette parution de "l'art nègre", ne saurait avoir lieu sans se doubler de cette "négritude" originaire dont Senghor et Césaire se firent les chantres poétiques. Car, consciemment ou bien à son insu, l'Artiste peignant cette toile véhicule avec elle les éléments sous-jacents de toute culture, aussi bien les vestiges de ce qui donna lieu à ce que nous pourrions nommer la "condition nègre".

  Une rapide étude critique de l'œuvre placée en exergue de l'article fera apparaître quelques lignes de force selon lesquelles assurer une réception adéquate de ce qui y figure, ne serait-ce qu'à titre de filigrane. Dans cette peinture, les teintes sombres, plombées, sépulcrales, disent la lourdeur de la terre, les boyaux dans lesquels les hommes travaillent à extraire les pierres de la richesse, de la puissance; le visage scellé, lèvres closes est la scène du seul silence possible alors que règne la domination sans partage; le bras levé devant le visage est signe de protection face aux sévices corporels; le corps plié sur lui-même a la forme de la geôle qui le contraint; la couleur café est celle des plantations où l'on brûle sous l'assaut des rayons du soleil, sous la férule des Dominantsle fond inexistant sur lequel s'enlève la forme racinaire est une claire indication d'un néant actuel, d'une proche disparition.

  Parlant de cette œuvre, nous avons trouvé, dans la densité de ses pigments, dans la touffeur de son traitement, le filigrane d'une essence de la "négritude" telle que la "logique" des civilisations l'a produite d'une manière historique. Le problème, dans ce contexte, est toujours de savoir si la sémantique perçue  par l'Interprète était contenue dans la structure même de la proposition artistique. Difficile problème, puisqu'il met aussi bien en question le conscient que l'inconscient, à la fois, du Producteur des signes et du Destinataire de ces signes. Pour notre part, à l'évidence, l'œuvre de Barbara Kroll porte les stigmates de tels événements, - dont l'esclavage auquel il est fait allusion dans la critique -, aussi bien qu'elle porte au regard des interrogations métaphysiques et ontologiques. C'est le propre de l'art, en effet, que de témoigner de son temps, de témoigner de l'homme. Ici, les conditions en paraissent réunies. Peinture de la révolte et de la subversion. Peinture du tragique et du sentiment exacerbé de l'existence. Si ce n'était cela, ce ne serait que pure anecdote. Ce qu'assurément cette peinture n'est pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 18:03
Flottaison du temps

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ces feuilles qui flottaient

Existaient-elles au moins

Ou les avais-tu imaginées

Pour donner le change

A la fuite du temps

Pour fixer

À ton irrésolution

La vraisemblance

Qu’il convenait

De lui donner

 

*

 

Nous n’étions que

Des passants

D’étranges marcheurs

Qu’une perte d’étoiles

Égarait

Le jour n’était mieux

Semé

De lueurs blanches

Tu en disais la brûlure

Le yatagan de lumière

Qui entaillait ton corps

La révolution intime

Qui faisait ses tourbillons

C’était une perte d’eau

Qui jamais ne verrait

De résurgence

 

*

 

Nous aurions pu

Nous arrêter là

Au bord du ruisseau

Limpide

Oter nos vêtements

Offrir l’usure de nos peaux

A l’ombre souveraine

Nous asperger d’eau lustrale

Commise à notre renaissance

Certes nous aurions pu

Mais n’avons rien tenté

Qui eût provoqué

La cassure

De l’instant

 

*

 

Vois-tu il y a trop

De destin

Dans ce que nous faisons

Trop de chemin

Décidé d’avance

Trop de clair-obscur

Dans lequel nous posons

Nos pas

La lumière d’une joie

L’ombre d’une tristesse

Dont nous pensons être

Les magiciens

Mais nous ne sommes

Que des êtres joués

Des enfants sautant

À la marelle

Sûrs de leur Ciel

Sûrs de leur Terre

Alors que nous ne passons

Que de Paradis en Enfer

Le Purgatoire nous échappe

Qui aurait pu

Nous sauver de nous

Nous demeurons

Dans les murs

De notre citadelle

 

*

Comment nous rejoindre

Tant les continents

Sont éloignés

Regarde donc le fond

De cette claire rivière

Regarde l’arbre

Qui s’y réverbère

On les croirait confondus

Dans le creuset

D’une unique image

Mais sais-tu il suffirait

De froisser l’eau

De la paume de sa main

Et le charme se romprait

Il ne demeurerait

Sur la feuille d’eau

Que quelque tourmente

Quelque nuit hâtive

Quelque jour poinçonné

De vide

Il ne demeurerait

Qu’une solitude infinie

Poncée au désarroi

D’une énigme

 

*

 

Ma Naïade vêts-toi

D’un peu de brume

Cerne tes yeux

De quelques gouttes

Fais tinter le cristal

De ta voix

Elève-toi

De cette longue plainte

Qui n’est que le deuil

D’exister

Serais-tu simple chuchotis

Crépitement de libellule

Et tu aurais rejoint

Le seul lieu dont ton être

Soit capable

Ce doute qui rôde

Dans le gris de tes yeux

 

*

Longtemps nous avons rêvé

Mais de qui donc

De nous bien entendu

Le vent semait son lamento

Le long des coursives

De nos corps

A peine plus visibles

Que le vide

En son empreinte

Qu’avions-nous à happer

Sinon le double

Que chacun tendait

 À l’autre

Que l’image hallucinée

Du temps

 

*

 

Le réel venait à nous

Avec sa rumeur bleue

De nous

Nous étions dessaisis

Nos silhouettes fuyaient

Au-devant

Telle accrochée au passé

Sans mémoire

Telle arrimée au futur

Sans avenir

Mieux valait en finir

De ces errances

Mieux valait être soi

Et renoncer à voir

Dans le miroir de l’eau

Autre chose

Qu’un mirage

Qu’un éternel retour

De qui l’on est

A la face du monde

Ce visage qui

Jamais n’apparaît

Qu’au reflet de l’onde

Oui au reflet

 

*

 

 

 

 

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